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Cahiers de la Villa Kérylos

Hegel et la Grèce
Jean-Louis Vieillard-Baron

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Vieillard-Baron Jean-Louis. Hegel et la Grèce. In: Le Romantisme et la Grèce. Actes du 4ème colloque de la Villa Kérylos à
Beaulieu-sur-Mer du 30 septembre au 3 octobre 1993. Paris : Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1994. pp. 55-61.
(Cahiers de la Villa Kérylos, 4);

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HEGEL ET LA GRECE

La Grèce de Hegel est si riche qu'on a honte d'en traiter en peu de


pages1. Emmanuel Lévinas écrit: «Qu'est-ce que l'Europe? C'est la Bible et
les Grecs. [...] Premières violences dans la miséricorde! Il faut, par l'amour
de l'unique, renoncer à l'unique. Il faut que l'humanité de l'Humain se
replace dans l'horizon de l'Universel. Ο messages bienvenus de la Grèce!
S'instruire chez les Grecs et apprendre leur verbe et leur sagesse»2. En ce
sens, la Grèce est bien l'universalité de l'Occident. Hegel a reconnu dans
son histoire de la philosophie cette présence immortelle de la Grèce. Son
image de la Grèce est d'abord religieuse et politique; puis elle devient
essentiellement artistique et philosophique, quand est forgée la conception de
l'Esprit absolu. Si l'on suit la judicieuse distinction d'Arnoldo Momiglia-
no3, Hegel est bien plus du côté des antiquaires que des historiens, c'est-à-
dire qu'il a une vue systématique, non chronologique de la Grèce et de
Rome. Mais, ce qui est frappant, et que je voudrais développer davantage,
c'est que son propre système philosophique converge avec son goût pour
l'Antiquité. Il s'intéresse aux vestiges de l'antiquité comme à la littérature,
à l'histoire et à la philosophie grecques, mais il a très peu eu dans sa vie
l'occasion de satisfaire son intérêt pour les Antiques; c'est seulement lors
d'un voyage à Anvers qu'il put admirer - et avec quelle émotion - des
statues grecques authentiques. La Grèce de Hegel ne repose pas sur la
préférence individuelle de Hegel pour l'art grec, mais elle thématise
philosophiquement l'extraordinaire équilibre représenté par l'architecture et la
sculpture grecques classiques. De sorte que Hegel ne dit pas - ce qui serait une
banalité - que l'art grec sous ses diverses formes est classique; il dit, ce qui
est une thèse théorique: l'essence du classicisme, c'est l'art plastique grec.

1. Outre mon Platon et l'idéalisme allemand (1770-1830), Paris, Beauchesne, 1979, la


question a été traitée avec talent par Jacques Taminiaux, La nostalgie de la Grèce à l'aube de
l'idéalisme allemand, La Haye, Martinus Nijhoff, 1967, et par Dominique Janicaud, Hegel et
le destin de la Grèce, Paris, Vrin, 1975. On trouvera aussi des éléments intéressants dans
Jacques Rivelaygue, Leçons de métaphysique allemande, t. 1 , Paris, Grasset, 1 990.
2. À l'heure des nations, Paris, éditions de Minuit, 1988, p. 155-156.
3. Cf. Wege in die alte Welt, trad. allemande Horst Giinther, Berlin, Wagenbach, 1991,
en particulier, p. 194: «La question se posa autrement et toucha les antiquaires avec une
exigence plus déterminée, lorsqu'à la -fin du [dix-huitième] siècle (avant tout grâce à Winckel-
mann et Gibbon) il devint manifeste que l'érudition et la philosophie n'étaient pas
irréconciliables. La liaison de l'histoire philosophique avec la méthode de recherche des antiquaires
devint le but que visèrent nombre des meilleurs historiens du dix-neuvième siècle». Sur Momi-
gliano, voir // Pensiero, vol. XXX, 1989-90, en particulier, Giovanni Bonacina, Hegel nella
storiografia. Dai «Contributi» di Arnoldo Momigliano, pp. 141-164.
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Voyons comment cette thèse est présentée, étant entendu que la


rationalité hégélienne circule au travers des analyses, à la fois entre les
différentes formes de l'art, et dans les liens fort intimes entre art et religion. On
peut distinguer trois aspects essentiels dans la Grèce de Hegel. Il y a
d'abord le rêve de la jeunesse, et l'harmonie grecque comme belle totalité, rêve
qui coexiste avec l'inspiration kantienne des premiers inédits, puis qui s'en
sépare, sous l'influence de Hôlderlin. Ensuite, il y a l'étude extrêmement
précise de la philosophie grecque, des présocratiques, de Platon et d'Aris-
tote, étude commencée à Iéna vers 1804, et poursuivie dans l'enseignement
magistral de la période berlinoise (1818-1830). Enfin, il y a l'élément le
plus constant de l'image hégélienne de la Grèce, qui est l'effort
d'interprétation de l'art grec, à la lumière de Winckelmann, mais avec beaucoup
d'originalité et de perspicacité dans l'analyse. La richesse et la précision de
l'image de la Grèce dans l'œuvre de Hegel viennent d'abord de
l'enthousiasme classique de la jeunesse; dans sa période d'études, Hegel fut le
meilleur ami de Hôlderlin, et s'initia à la tragédie de Sophocle (en
particulier le cycle des Atrides), à la poésie de Pindare, à Γ Histoire de la guerre du
Péloponnèse de Thucydide, en même temps qu'au Banquet et au Phèdre de
Platon. À cet élan inaugural fait suite une seconde image, plus historique et
philosophique, moins imaginaire et plus désabusée, celle du Hegel de la
maturité, où la Grèce est surtout identifiée à la philosophie grecque, comme le
lieu où le philosophe est chez lui. Il y a cependant une constante: c'est la
beauté de l'art grec, summum de l'art, d'abord conçu comme «religion
esthétique», puis comme «art classique» par excellence.

1. L'harmonie grecque et le rêve du jeune Hegel (1790-1807). La


Grèce du jeune Hegel est une composante essentielle d'une vision
esthétique et révolutionnaire du monde. Dans le cadre d'un absolutisme esthétique
décidé, la Grèce se présente comme une mystique philosophique de l'amour
du Beau et du Bien (Platon), et une politique de la belle totalité (la Cité). La
Grèce a su associer la raison et l'amour; elle est l'image même de la Ver-
sohnung, ou réconciliation, maître mot de la pensée hégélienne, par laquelle
Hegel pense pouvoir dépasser et surmonter la mortelle dissociation
kantienne, sans revenir pour autant en arrière. On en a pour témoignage, outre
le poème Eleusis, le texte anonyme rédigé de la main de Hegel, appelé Le
plus ancien programme systématique de l'idéalisme allemand, et la célèbre
analyse de YAntigone de Sophocle dans la Phénoménologie de l'esprit.
Mais la générosité intellectuelle de Hegel le pousse à voir aussi la valeur
universelle du stoïcisme, du scepticisme, et, encore, la dimension sublime
de l'union de la nature humaine et de la nature divine dans la personne du
Christ. Ainsi, la Grèce antique n'est pas absolutisée pour elle-même.
Comme chez Herder, c'est à travers le christianisme que nous pouvons la
penser, et la reconstruire.
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2. La Grèce en sa philosophie (les cours de Berlin 1818-1830). Les
cours d'histoire de la philosophie de Hegel portent essentiellement sur la
philosophie grecque. Il serait faux de croire qu'Hegel n'a cherché une
compréhension méthodique de celle-ci qu'à partir de sa nomination à Berlin. En
fait il a rédigé le premier cahier de ces cours à Iéna, en 1804-1805. Mais ce
cahier est perdu; et il est certain que Hegel n'a cessé d'enrichir sa
connaissance de toute la philosophie grecque; il développe beaucoup l'étude des
présocratiques, en particulier Heraclite et Parménide, dont il fait des figures
de la dialectique et de la métaphysique; Platon dépasse cette opposition,
suivi par Aristote. Le stoïcisme et le scepticisme sont d'abord grecs, la pensée
spéculative s'assoupit avec Plotin, pour se ressaisir avec Proclus (connus
l'un et l'autre grâce au philologue métaphysicien Creuzer, qui fut le
collègue de Hegel à Heidelberg, et resta toujours son ami. Il faut noter aussi que
la Grèce est la terre de l'histoire aux yeux de Hegel; Hérodote est le modèle
de l'historien observateur ou anecdotique; Thucydide, celui de l'histoire
réfléchissante, qui cherche à expliquer rationnellement les événements. Mais
le rêve de la restauration d'une vie politique idéalisée - à la façon de la cité
athénienne sous Périclès - a fait place au constat désabusé que la
philosophie vient toujours trop tard, c'est-à-dire qu'il ne lui appartient pas de régir
le cours du monde, mais de le comprendre après coup, dans sa signification
profonde, c'est-à-dire de voir la raison à l'œuvre dans l'histoire, au traven
des passions humaines.

3. L'art grec comme réalisation de l'absolu. Il est permis au


philosophe de croire à Γ «esprit des lieux»; et il me semble que l'on doit s'étendre
un peu sur la façon dont Hegel comprend et analyse l'art grec, pour lequel il
a la plus vive admiration. Hegel a réfléchi sur l'art grec à partir de la
mythologie; le texte intitulé Le plus ancien écrit programmatique de l'idéalisme
allemand parle d'une «nouvelle mythologie». Il correspond davantage à
l'idée de Schelling qu'à celle de Hegel. Pour notre philosophe, les dieux grecs
ont fait leur temps, et il est vain de vouloir ressusciter une mythologie pour
l'époque actuelle. La mythologie est constitutive de l'âge classique, et, avec
le christianisme, nous sommes passés à l'âge romantique. Mais ceci
n'enlève rien à l'intérêt particulier de l'art grec. C'est en ce sens qu'il faut
comprendre le charme original des textes de la Phénoménologie de l'esprit qui
traitent de l'art grec comme d'une «religion esthétique». En fait Hegel parle
de Kunst-Religion, ce qu'on devrait traduire par «religion de l'art», ou
même par «religion-art», avec l'identification totale entre art et religion.
Hegel nous dit: la statue grecque - entendons la statuaire - est l'un des plus
beaux cadeaux du Destin. Ce terme de destin désigne une rationalité
historique improbable. En effet, c'est un miracle que le temps n'ait pas détruit ces
statues, dont la beauté est pour nous manifestation de l'absolu. Mais Hegel
ajoute, lorsqu'il passe à la religion révélée ou manifeste, que nous ne pou-
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vons pas considérer les statues de la même façon que le faisaient les Grecs:
«Les statues sont maintenant des cadavres dont a fui l'âme vivifiante [...] un
destin amical nous en a fait l'offrande comme une jeune fille sait le faire de
ces fruits [...] Ainsi donc le destin ne nous donne pas en même temps que
ces œuvres le monde de cet art, le printemps et l'été de la vie soucieuse des
bonnes mœurs et de la coutume dans laquelle elles ont fleuri et mûri, mais
uniquement le souvenir voilé de cette effectivité»4.
On voit qu'en 1807 Hegel ne distingue pas encore l'art de la religion
d'une façon déterminée; l'art grec est donc pour lui essentiellement la
représentation des dieux dans la statuaire, connue en particulier par
l'intermédiaire de la Gôtterlehre de Karl-Philipp Moritz. La religion grecque montre
ses dieux sous la forme humaine la plus parfaite; ils sont des hommes
immortels et parfaits. Mais ils restent soumis au destin. Et il est impossible de
revivifier la mythologie qui vivifiait les statues du point de vue religieux, et
leur donnait un sens qui n'était pas exclusivement esthétique. Les cours
d'Esthétique vont apporter une vision globale de l'art grec, conçu comme
idéal de l'art classique, élargi au temple grec -qui donne lieu à de belles
pages. Tout d'abord, l'idéal classique est l'esprit grec, tel que l'art grec le
manifeste éminemment. C'est que, dans la conception de l'Esprit absolu que
développe Hegel dans Γ Encyclopédie des sciences philosophiques, l'art, la
religion et la philosophie expriment le même esprit sous des formes
différentes; autrement dit, ce n'est que dans l'art, dans la religion et dans la
philosophie que l'Esprit prend conscience de lui-même, mais il le fait selon une
forme plus ou moins appropriée; l'art est la forme sensible de l'Esprit
conscient de lui-même; la religion est la forme représentative; la philosophie a
la forme du concept, seule véritablement adéquate à l'Esprit qui se sait.
L'idéal grec se caractérise par l'anthropomorphisme, qui n'est pas un
défaut. Les dieux grecs sont des hommes parfaits. Le christianisme est plus
anthropomorphique que la religion grecque, dit Hegel à plusieurs reprises:
en lui, le Dieu transcendant s'est fait homme, c'est-à-dire a pris l'apparence
d'un homme particulier. C'est Γ anthropomorphisme qui fait émerger l'art
grec de l'art symbolique, gigantesque ou animal, de l'Egypte et d'Israël.
Hegel interprète ainsi l'histoire du Sphinx (il considère à tort le Sphinx
comme masculin) et d' Œdipe. L'interprétation est elle-même symbolique;
Hegel voit dans cette histoire le symbole de la fin de l'art symbolique et du
début de l'esprit grec et de l'art grec. Le Sphinx pose une énigme; l'art
symbolique devient une devinette, mais en même temps le caractère énigmati-
que est dans son essence, car le symbole renvoie à autre chose qu'à lui-
même, à un absolu infini et inaccessible. Face à cette énigme, Œdipe trouve
la solution extrêmement simple, en disant: «C'est l'homme», pour désigner

4. Traduction Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Aubier, 1991, p. 489.


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l'être qui marche à quatre pattes dans l'enfance, à deux pattes dans l'âge
mûr, et à trois pattes dans la vieillesse. Or cette réponse montre qu'Œdipe, à
la différence des créateurs de l'art symbolique, sait ce qu'est l'homme; il est
un homme conscient de lui-même. Il manifeste ainsi l'esprit grec, et l'art
classique sera un art centré sur l'homme. Mais l'art classique montrera des
dieux à forme humaine, des statues dépassant le caractère individuel, mais
ne renvoyant à rien d'autre qu'à elles-mêmes. L'art grec est autosuffisant; il
nous montre des dieux qui sont des hommes parfaits. Cette perfection
implique sérénité et tristesse. La sérénité est la paix de l'indifférence. Elle est liée
à Γ impersonnalité des statues qui sont sans regard. Elles ont un sérieux
éternel, un calme inébranlable, qui diffère radicalement de la satisfaction que
l'homme peut éprouver, y compris du contentement de soi. La tristesse des
dieux grecs vient de ce que la paix ne doit pas être plaisir; les divinités
bienheureuses se plaignent d'être heureuses; il y a en elles contradiction entre la
grandeur et la particularité, entre la spiritualité et la réalité sensible. Grâce et
douceur sont impossibles dans l'art grec parfait, car elles cherchent à plaire.
Or l'art classique est au delà du plaisir; avec la grâce et la douceur se
marque la fin du sérieux triste.
L'élément moral n'est pas absent de l'esprit grec et de l'idéal classique
qu'il incarne. C'est l'union de l'individu et de la Cité qui caractérise le
peuple grec; il vivait dans une position médiane entre la subjectivité libre et
consciente, et la «substance morale», autrement dit la communauté éthico-
politique. C'était l'harmonie entre l'élément universel de la morale et la
liberté abstraite de la personne. «La substance de la vie politique faisait partie
intime de la vie individuelle au point que les individus ne cherchaient que
dans la poursuite des fins générales du Tout l'affirmation de leur propre
liberté»5. Les Grecs vivaient publiquement; ils n'avaient pas encore inventé
la vie privée, ni le repli de la conscience dans l'intériorité. L'élément moral
n'est pas extérieur à l'art grec. Car c'est la vision du monde qui permet à
l'art d'avoir la place suprême. Sous son inspiration, le peuple grec a pris
conscience de son propre esprit: il a donné à ses dieux des formes concrètes
et sensibles. Les dieux grecs sont parfaitement adéquats à l'esprit grec, et
ceci, dans leur forme artistique, en tant que statues visibles et tangibles.
Ainsi «l'art a pu devenir en Grèce la plus haute expression de l'Absolu, et la
religion grecque la religion de l'art même». Il faut noter que ce n'est pas la
religion qui prend l'art à son service (comme dans l'art symbolique); c'est
au contraire l'art qui détermine la religion. «Poètes et artistes grecs sont
devenus les créateurs de leurs dieux: les artistes ont donné à leur nation une
représentation précise de l'action, de la vie, de la puissance divines»6.
D'autre part, les artistes grecs ont un rôle capital. Contrairement à ce

5. Traduction Jankélévitch, Paris, Aubier, 1944, t. 2, p. 154.


6. Traduction citée, t. 1, p. 135.
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qu'une lecture générale de Γ Esthétique pourrait faire croire, la place des


créateurs est soulignée par Hegel, même s'il s'intéresse surtout aux œuvres.
C'est qu'il n'y a pas d'œuvre sans artiste; et l'artiste, en particulier l'artiste
classique, doit être un homme qui participe de l'esprit qu'il exprimera dans
l'œuvre. Ainsi l'artiste classique doit être «un homme conscient de lui-
même». Le contenu et la forme de l'art grec étant libres, ils ne peuvent être
produits par des hommes inconscients de leur art, entièrement déterminés
par les forces sociales du temps. L'artiste classique manifeste la liberté de la
conscience de soi; il trouve la forme adéquate au contenu religieux qu'il
représente, et contribue ainsi à déterminer plus avant la religion elle-même.
Les artistes créateurs de la Grèce antique ont constitué la religion grecque,
non pas en la créant de toutes pièces, mais en la précisant, en lui donnant
une détermination que sans eux elle n'aurait pas eue.
Si l'on passe maintenant à quelques analyses concrètes au sujet de l'art
grec, on peut retenir le temple grec, le profil grec, le vêtement grec et la
nudité. Quand il traite de l'architecture, Hegel fait une analyse du temple grec,
qui montre que les statues n'existent pas seules. Les colonnes s'opposent au
mur; elles délimitent un espace sans l'enfermer; elles laissent entrer l'air et
la lumière; mais elles ne laissent pas entrer la foule qui doit rester à
l'extérieur de l'espace délimité par les colonnes. Quand il traite de la statue
grecque, Hegel souligne l'importance du profil. Le nez grec est la transition
parfaite entre le front (qui représente le siège de la pensée) et la bouche (qui
représente la nature et la manducation). Ainsi, il incarne la spiritualisation du
visage: le front, les yeux, le nez sont verticalement alignés, alors que chez
Γ «animal, la tête est dominée par le groin, le nez et la bouche manifestant la
prédominance du besoin naturel de se nourrir»7. Quand il traite du
vêtement, Hegel souligne combien les toges, les draperies sont des architectures
souples. Au contraire, le vêtement moderne nie le corps et est abandonné au
tailleur qui suit la fantaisie de la mode. Le vêtement antique est liberté; il est
à préférer en tout point. Mais les statues représentent le plus souvent les
corps dans leur nudité8; celle-ci n'est pas l'opposé du vêtement drapé et
souple qui en épouse les lignes; il ne faut pas voir dans la nudité des dieux
grecs une marque de primitivisme, ni une régression à la naturalité. La
nudité est la représentation de l'humain en sa forme immédiate, par intérêt pour
la beauté et par indifférence pour les désirs purement sensibles. Avant l'art
grec, la statue égyptienne n'est pas libre, car l'idée et l'existence sont
séparées en Egypte; la statue est figée et rien n'y est naturel. De la même façon,
après l'art grec, la statue romaine dissout l'équilibre de l'esprit. Elle donne
au pittoresque, à l'animalité; elle incline vers le portrait, c'est-à-dire la
représentation de l'individualité dans sa particularité.

7. Traduction citée, t. 3, p. 128.


8. Voir à ce sujet l'intéressante analyse
* de la pose de la Vénus de Médicis par Georg
Simmel, Philosophie de la modernité, t. 1 Paris; Payot, 1989, p. 21 1.
HEGEL. ET LA GRECE 61
L·' Encyclopédie et les cours d'Esthétique assignent à l'art un statut
déterminé, celui de manifester l'Esprit absolu sous la forme sensible. Art,
religion et philosophie forment la triade de l'Esprit absolu, dans une relation
dialectique où aucun élément n'est sans les deux autres, et où aucun des
éléments ne supprime les deux autres. L'art grec, dans tous ses aspects, en
particulier plastique et poétique (la tragédie), est une manifestation universelle
de l'Esprit absolu. La Grèce est donc pour Hegel le facteur privilégié de
l'universel concret. Sa valeur propre dépasse tout particularisme régionaliste.
Elle est le fondement de toute philosophie, le sommet de l'art. Et pour lui,
l'Allemagne du XIXe siècle est la véritable Grèce moderne, c'est-à-dire le
lieu où brillent en fait à la fois la liberté et la raison. On peut dire que, prise
globalement, l'image de la Grèce chez Hegel est la plus positive qu'il ait
donnée d'un peuple particulier. Elle s'identifie à l'harmonie classique: art et
philosophie grecs sont les expressions supérieures de l'Esprit, mais l'art
grec est le summum de l'art classique, c'est-à-dire le moment précis où l'art
a exprimé la vérité de l'homme et du monde. Ce moment, qui reste
éternellement présent dans la profondeur de l'Esprit actuel, est passé, en ce sens
qu'il ne peut plus revivre en tant que tel. Il nous reste alors à être des
«antiquaires», comme le disait Winckelmann, source principale de Karl-Philipp
Moritz et de Hegel.
Cette image classique de la Grèce, Hegel l'oppose au romantisme qu'il
assimile au christianisme du point de vue esthétique. En effet, ce qui a
manqué à la Grèce, c'est la conception de la liberté infinie de la personne
individuelle. Hegel n'a jamais pensé qu'il y ait pu avoir une Grèce chrétienne; il
n'a pas participé aux mouvements philhellènes de son temps. Cette Grèce
orthodoxe n'entrait pas dans sa vision systématique de l'histoire de
l'humanité. On peut le regretter. Mais il est tout de même important de remarquer
que pour Hegel, non seulement la Grèce est classique, mais est l'apogée du
classicisme et l'essence même de l'esprit classique.

Jean-Louis Vieillard-Baron
(Poitiers)