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TUPAMAROS ET DICTATURE

Débats sur le coup d'État de 1973 en Uruguay


Aldo Marchesi

Presses de Sciences Po | « Vingtième Siècle. Revue d'histoire »

2010/1 n° 105 | pages 57 à 69


ISSN 0294-1759
ISBN 9782724631685

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Tupamaros et dictature
Débats sur le coup d’État de 1973 en Uruguay
Aldo Marchesi

Quel rôle les Tupamaros ont-ils joué dans pes politiques ou de l’État sous sa forme terro-
le coup d’État de 1973 en Uruguay ? Glo- riste. Les acteurs politiques et sociaux s’accor-

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balement, deux thèses s’affrontent. L’une dent pour dire que cette période représente une
présente l’émergence de la violence poli- rupture dans l’histoire du 20e siècle, quoiqu’ils
tique comme la seule voie ouverte à une divergent grandement sur les raisons qui y ont
contestation du pouvoir uruguayen inca- conduit. En général, les argumentations des
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pable de maintenir les acquis économiques uns et des autres ont suivi une logique causale
et sociaux cimentant le pacte social. L’autre et circulaire affirmant que l’action d’un acteur
affirme au contraire que le putsch a évité au entraînait une réponse inévitable de la part
pays de glisser vers une dérive terroriste et de son adversaire. Derrière ces explications
totalitaire, ouvrant ainsi la voie à la démo- se trouve la notion de « guerre juste 2 » par
cratie. La situation, pourtant, se révèle infi- laquelle des acteurs de gauche comme de droite
niment plus complexe, comme le suggèrent ont cherché à justifier le recours à la violence,
les analyses d’Aldo Marchesi. en arguant que son usage n’était que la réponse
au processus antérieur enclenché par l’ennemi.
En Uruguay, le débat public concernant l’his- Ainsi, les actions que le mouvement guérillero
toire récente 1 reste marqué par la question de Tupamaros mena dans le contexte démocrati-
l’origine de la violence, qu’elle émane de grou- que et libéral de la fin des années 1960 justi-
fient, de manière répétée, le coup d’État uru-
(1) Généralement, on conçoit « l’histoire récente uru-
guayen. Des milieux de l’armée et de la droite
guayenne » comme une séquence qui court de 1958 à 1989. civile, mais aussi parfois de la gauche les ont
Cette période fait référence au cycle de polarisation politique rendu responsables de la situation de chaos et
et sociale, conséquence de la stagnation structurelle de l’éco-
nomie, de la crise du modèle de l’État-providence et du sys- de menace institutionnelle qui pesait sur le pays,
tème politique bipartiste. Pendant les années 1960, cette crise créant pour certains les conditions d’une solu-
acquiert une dimension plus dramatique avec l’intensification
des conflits sociaux et politiques. Cette polarisation atteint son tion autoritaire et pour d’autres la justifiant.
apogée en 1973, lorsque l’armée et des milieux de la droite Les Tupamaros sont l’un des thèmes récur-
politique imposent une dictature militaire. À partir des années
1980 débute un lent processus de transition démocratique qui rents dans la culture uruguayenne des dernières
culmine avec l’élection au suffrage universel de Julio María décennies. La production de livres écrits par des
Sanguinetti à la présidence de la République en 1985. Appa-
raissent alors des divergences croissantes entre les différents
milieux politiques sur la question du traitement des person- (2) Pour une analyse dans l’histoire occidentale, voir Michael
nes impliquées dans des violations des droits de l’Homme pen- Walzer, Guerras justas e injustas, un razonamiento moral con ejem-
dant la dictature. Ces divergences s’achèvent provisoirement en plos, Madrid, Paidos Ediciones, 2001. Clara Aldrighi a utilisé
1989 avec la tenue d’un référendum qui accorde l’amnistie aux cette notion pour les Tupamaros, mais on peut en réalité l’ap-
militaires. Cependant, les victimes de la dictature continuent de pliquer à d’autres acteurs des années 1960. (Clara Aldrighi, La
réclamer, aujourd’hui encore, que la vérité soit faite sur ces vio- izquierda armada : ideología, ética e identidad en el MLN-Tupama-
lations, que justice soit rendue et que mémoire en soit gardée. ros, Montevideo, Trilce, 2001, p. 143-165)

VINGTIÈME SIÈCLE. REVUE D’HISTOIRE, 105, JANVIER-MARS 2010, p. 57-69 57


ALDO MARCHESI

journalistes, universitaires et témoins de cette émerge comme organisation politique. Et il


époque est considérable. Dans ce sens, on peut faut attendre juin 1967 pour qu’il élabore un
dire que les historiens travaillant sur ce sujet premier document définissant de façon relati-
disposent d’un avantage indéniable par rapport vement claire ses activités.
à ceux qui, par exemple, étudient les militaires, Entre 1963 et 1966 se produit un lent et
les partis traditionnels ou d’autres formations complexe processus d’échanges entre les diffé-
de gauche 1. Nous tenterons dans un premier rents groupes militants mécontents de la gau-
temps de dresser un état des connaissances sur che traditionnelle que les partis communiste et
l’organisation tupamara. Puis, dans un second socialiste représentaient. En 1962, afin de sou-
temps, nous nous s’intéresserons aux discours tenir et d’assurer la sécurité des ouvriers du
des différents acteurs politiques de l’époque, sucre (au Nord du pays) réunis au sein de La

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afin de mesurer le degré inégal de responsa- Unión de trabajadores azucareros de Artigas
bilité que chacun attribue au mouvement gué- (Union des ouvriers du sucre d’Artigas), divers
rillero dans l’émergence du terrorisme d’État. groupes de gauche vont créer une organisation
Ces discours sont évalués, dans une troisième sui generis appelée « El coordinador » (le coor-
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partie, à l’aune des différentes thèses concer- dinateur) chargée de l’autodéfense du syndi-
nant l’émergence de la violence politique en cat agricole. C’est dans ce contexte que se pro-
Uruguay dans les années 1960 et son rôle dans duit le vol des armes au Club de tir suisse. À
l’instauration d’un État autoritaire. El coordinador appartiennent des membres du
parti socialiste, des ex-militants du parti com-
Une brève histoire du MLN-T muniste, des groupes proches de la Révolution
chinoise, des anarchistes et des militants d’or-
La construction du mouvement guérillero
ganisations sociales. Chez certains militants
Tupamaros
germe alors l’idée de construire une nouvelle
Contrairement à ce qu’affirment la plupart organisation politico-militaire, qui ne voit le
des discours officiels, le Mouvement de libé- jour que quelques années plus tard. La création
ration nationale-Tupamaros, en tant qu’or- d’El coordinador n’est pas exempte de conflits
ganisation, ne surgit pas en 1963 après qu’un et de divisions au sein des organisations qui y
groupe de militants de gauche a réussi à s’em- ont initialement pris part et beaucoup de mili-
parer de quelques vieilles armes dans le Club tants, refusant d’intégrer la nouvelle structure,
de tir suisse 2. C’est seulement en janvier 1966, retournent à leur activité d’origine.
à l’issue d’une première convention qui réunit Tout au cours de l’année 1966 et pendant
une quarantaine de personnes, que le MLN-T une grande partie de l’année suivante, le jeune
Mouvement de libération nationale-Tupa-
ramaros est une organisation ne comptant
(1) Il existe aussi un sérieux déficit de production historiogra-
phique concernant l’époque précédant l’émergence des Tupa- pas plus de quarante membres, une parmi les
maros, c’est-à-dire la période des années 1950 et du début des nombreuses autres qui composent le petit uni-
années 1960. Une exception notable se trouve dans Rosa Alonso
Eloy et Carlos Demasi, Uruguay, 1958-1968 : crisis y estanca-
vers complexe de la gauche dite « révolution-
miento, Montevideo, Ed. de la Banda Oriental, 1986. naire 3 ». Ces deux années sont mises à pro-
(2) Sur la création d’El coordinador et la constitution du
MLN-T, voir Clara Aldrighi, op. cit., p. 73-75 ; Eleuterio Fer-
nández Huidobro, Historia de los Tupamaros, Montevideo,
Túpac Amaru, 1986, 2 vol. ; Eduardo Rey Tristán, A la vuelta (3) Selon les ouvrages cités dans la note précédente, on ne
de la esquina : la izquierda revolucionaria Uruguaya, 1955-1973, compte pas moins de six organisations affirmant l’inéluctabilité
Montevideo, Fin de Siglo, 2006, p. 96-108. du recours aux armes et la nécessité de la révolution en 1967.

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TUPAMAROS ET DICTATURE

fit pour créer une infrastructure militaire de politique se solde par la mort de trois étu-
base, mais ses militants ont conscience que les diants, conduisant nombre de leaders estudian-
conditions pour rendre publique l’organisation tins à intégrer les rangs du MLN-T 2. À partir
guérillera ne sont pas réunies. Cette prépara- de la seconde moitié de l’année, les Tupama-
tion est mise à mal par la police qui, à au moins ros mènent des actions de soutien à la mobili-
deux reprises, en décembre 1966 et novem- sation sociale, de dénonciation de la corruption
bre 1967, découvre les projets de l’organisa- et de la spéculation et d’approvisionnement en
tion et menace de la faire disparaître. Cepen- armes. Elles sont pour l’essentiel des vols, à
dant, le traitement de ces actions policières par l’exception de quelques enlèvements de fonc-
la presse provoque un élan de solidarité envers tionnaires ayant joué un rôle central dans cer-
le MLN-T, ce qui lui permet de compenser la tains conflits syndicaux.

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perte de militants par l’arrivée de nouveaux, en À partir d’octobre 1969, les actions militai-
général plus jeunes 1. res de l’organisation gagnent en efficacité, avec
Le premier document public du MLN-T l’occupation des principaux bâtiments publics
date de décembre 1967. Le choix de ce moment de la ville de Pando 3 et du Centre d’instruction
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s’explique par le contexte international et natio- militaire de la marine. La série d’enlèvements


nal qui le pousse à apparaître au grand jour – qui prend des proportions dramatiques avec
comme un groupe guérillero. Sur le plan inter- l’exécution du conseiller militaire états-unien
national, le manifeste de l’Organisation latino- Dan Mitrone 4 – démontre la volonté du mou-
américaine de solidarité (OLAS) en juillet et vement d’en découdre directement avec l’État.
la mort du Che en octobre 1967 stimulent la Au-delà de cette radicalisation des actions mili-
lutte armée dans tout le continent. Sur le plan taires, les Tupamaros continuent de mener des
national, la mort du président Oscar Gestido actions surprenantes qui emportent la sympa-
en décembre 1967 et son remplacement par thie d’une partie importante de la population.
le vice-président Pacheco Areco marquent un La plus notoire reste peut-être l’évasion de 110
virage autoritaire qui se traduit par une répres- prisonniers de la prison de Punta Carretas en
sion accrue des mouvements sociaux et des par- novembre 1971 5.
tis de gauche. Or, l’usure rapide du nouveau Cette même année, la création d’une coali-
gouvernement, ses choix libéraux en matière tion de centre gauche, le Frente amplio, qui,
économique et l’application d’un ensemble de pour la première fois, semble en mesure de
mesures sécuritaires (medidas prontas de seguri-
dad) favorisent, selon les Tupamaros, une polari- (2) Sur le rôle du mouvement étudiant, voir Carlos Baña-
sation politique de la société. Dans ce contexte, les et Enrique Jara, La rebelión estudiantil, Montevideo, Bolsi-
libros ARCA, 1968 ; Gonzalo Varela, De la república liberal al
ils estiment que l’existence d’un groupe armé estado militar : crisis política en Uruguay, 1968-1973, Montevi-
est mieux à même d’être comprise par la popu- deo, Nuevo Mundo, 1988 ; Gonzalo Varela, El movimiento estu-
diantil de 1968 : el IAVA, una recapitulación personal, Montevi-
lation. deo, Trilce, 2002.
L’année 1968 voit la montée en puissance de (3) Clara Aldrighi, op. cit., p. 110-113 ; María Ester Gilio, La
guerrilla tupamara, Montevideo, Biblioteca de Marcha, 1971,
la contestation étudiante et un accroissement p. 115-163 ; Rolando Sasso, La toma de Pando, 8 de octubre de
de la réaction autoritaire de l’État qui ne vise 1969 : la revolución joven, Montevideo, Fin de Siglo, 2005.
(4) Clara Aldrighi, La intervención de Estados Unidos en Uru-
pas uniquement le mouvement étudiant. Cette guay (1965-1973), t. I : El caso Mitrione, Montevideo, Trilce,
2007.
(5) Antonio Bandera Lima, El abuso, Montevideo, Túpac
(1) Voir Samuel Blixen, Sendic, Montevideo, Trilce, 2000 ; Amaru, 1986 ; Eleuterio Fernández Huidobro, La fuga de Punta
Eleuterio Fernández Huidobro, op. cit. ; ibid. Carretas, Montevideo, Túpac Amaru, 1990, 2 t.

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défier les deux partis traditionnels, conduit partir de cette défaite, le mouvement va ten-
à douter de la stratégie armée du MLN-T. ter de se réorganiser à l’étranger, dans le Chili
Jusqu’alors, celui-ci représentait la seule oppo- de Salvador Allende d’abord 3, puis en Argen-
sition réelle au système des partis politiques en tine ensuite 4, avant d’envisager un retour au
vigueur depuis le début du 20e siècle. Avec la pays. Ces tentatives, soutenues tant par les
création du Frente amplio s’ouvre la possibi- Cubains que par d’autres organisations armées
lité d’une voie légale et institutionnelle capa- de la région n’ont jamais permis d’atteindre ce
ble de mettre un terme à la domination des dernier objectif. À partir de 1974, le MLN-T
partis traditionnels. Le MLN-T démontre sa entre dans un processus de désagrégation ter-
flexibilité en s’adaptant à la nouvelle conjonc- ritoriale et politique, qui se prolonge jusqu’en
ture. Il propose un soutien critique à la gauche 1985 avec le retour de la démocratie.

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électorale et une grande partie de la structure
entreprend de développer le travail auprès des Culture politique et idéologie
milieux populaires.
Selon le chercheur Francisco Panizza, l’action
La dernière phase des actions commence
armée des Tupamaros, pour être comprise,
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en avril 1972 avec l’offensive contre l’« Esca-


doit être envisagée au-delà de la stricte logique
dron de la mort 1 ». Le 14, le MLN-T exé-
militaire. Partant d’une déclaration du mou-
cute trois membres des forces réunissant des
vement qui se propose de « changer les gens
soldats des trois corps d’armées et un civil, tous
par des actions révolutionnaires, plutôt que
accusés d’appartenir à l’Escadron. En repré-
par des discours révolutionnaires », l’auteur
sailles, les forces armées abattent huit tupama-
affirme que, « malgré la violence des actions
ros dans de supposés affrontements. La répres-
armées, la lutte tupamara peut être considérée,
sion étatique se déchaîne alors et, en moins de
d’un point de vue symbolique, comme l’une
six mois, le MLN-T est quasiment anéanti.
des stratégies les plus élaborées de l’histoire
La torture et autres pratiques illégales para-
uruguayenne 5 ». Proposant une étude quanti-
étatiques deviennent des méthodes habituel-
tative des actions du MLN-T, un autre cher-
les. À la fin de l’année 1972, le bilan de cette
cheur, Eduardo Rey Tristan, les divise en dif-
répression est lourd : environ 5 000 personnes
férentes catégories : vols visant au maintien de
emprisonnées, 40 tués lors d’affrontements de
l’infrastructure de l’organisation, occupations
rue avec l’armée et 6 personnes décédées en
dans le cadre d’activités de propagande politi-
prison 2. La plupart des membres de la direc-
que, évasions, attentats et enlèvements dont le
tion historique du MLN-T sont incarcérés. À
but principal est l’instauration de la notion de

(1) « Ce que l’on appelle “l’Escadron de la mort” – appa-


reil de répression mystérieux mais bien réel, insaisissable mais (3) Clara Aldrighi et Guillermo Waksman, « Chile, “La
omniprésent – commence à agir à sa guise, frappant où et quand gran ilusión” », in Silvia Dutrenit (dir.), El Uruguay del exi-
il veut. De quoi s’agit-il ? […] Le service spécial baptisé […] en lio : gente, circunstancias, escenarios, Montevideo, Trilce, 2006,
Uruguay “Escadron de la mort” n’est pas un service parallèle, p. 33-98 ; Graciela Jorge et Eleuterio Fernández Huidobro,
c’est le service d’intelligence militaire et de répression poli- Chile roto, Santiago, LOM, 2003.
cière officiel qui fonctionne aussi de manière parallèle, avec (4) Andrés Cultelli, La revolución necesaria : contribución a la
ses propres maisons de sécurité, ses pseudonymes, ses véhicu- autocrítica del MLN-Tupamaros, Buenos Aires, Colihue, 2006 ;
les, ses armes non déclarées… » (Régis Debray, Les Épreuves du Alfonso Lessa, La revolución imposible : los Tupamaros y el fra-
feu : la critique des armes 2, Paris, Seuil, 1974, p. 171-172) caso de la vía armada en el Uruguay del siglo XX, Montevideo, Fin
(2) Ministerio del Interior, « 7 meses de lucha antisub- de Siglo, 2002.
versiva : acción del Estado frente a la sedición desde el 10 de (5) Francisco Panizza, Uruguay, batllismo y después : Pacheco,
marzo al 30 de setiembre de 1972 », Montevideo, Imp. Ros- militares y Tupamaros, en la crisis del Uruguay batllista, Montevi-
gal S.A., 1972. deo, Ed. de la Banda Oriental, 1990, p. 152.

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TUPAMAROS ET DICTATURE

double pouvoir 1. Cette quantification lui per- composante centrale, mais les leaders en assu-
met d’arriver à la même conclusion que celle de ment progressivement certaines idées concer-
Francisco Panizza. nant la formation du parti. Le nationalisme est
Ainsi, tout en ayant un effet important dans un autre aspect présent dans le discours poli-
le champ politique, les actions du MLN-T ne tique du mouvement. Une grande partie de
représentent en aucun cas un défi militaire à son répertoire symbolique est liée aux luttes
l’appareil d’État. Lorsqu’à partir de 1972, les d’émancipation du début du 19e siècle. Les lut-
Tupamaros tentent de développer une straté- tes des années 1960 sont ainsi conçues comme
gie militaire offensive, ils sont vite contenus et une deuxième étape dans la guerre pour l’indé-
anéantis par les forces armées et la police. En pendance nationale, à la différence près qu’il
d’autres termes, le mouvement constitue une ne s’agit plus de se battre contre l’Empire espa-

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concurrence politique au système des partis gnol mais contre l’impérialisme états-unien.
traditionnels, mais n’a en aucun cas la capacité Enfin, des auteurs ont aussi discerné, dans
militaire de mettre à mal l’État coercitif. le discours tupamaro, un courant libéral. Cette
À la différence d’autres organisations armées interprétation est problématique en raison de
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du Cône sud, le MLN-T s’est toujours mon- l’opposition entre marxisme et libéralisme.
tré réticent à définir précisément son idéolo- Néanmoins se retrouve, dans certains récits des
gie au sein de la pensée de gauche. Il faut atten- membres du MLNT une sorte de continuité
dre le début de 1973 pour que, dans le cadre entre les batailles menées par le parti national
d’une réflexion collective au Chili, les militants au tournant du 20e siècle pour les droits politi-
du MLN-T admettent que la défaite de 1972 ques contre le parti de l’État (le Partido colorado)
est due, entre autres, à l’absence de positionne- et la réaction tupamara face à la progression de
ment idéologique. Ils adoptent en conséquence l’autoritarisme du gouvernement colorado de
le marxisme-léninisme comme ligne officielle 2. Pacheco Areco. Mais comment les différents
Cette lacune et l’origine diverse des militants acteurs politiques de l’époque se positionnent-
expliquent que les chercheurs aient proposé de ils par rapport au mouvement ?
multiples versions de leur idéologie 3.
Trois courants principaux se distinguent dans
le discours politique tupamaro. Le plus connu Le discours des acteurs politiques
et évident est le courant marxiste, au sens d’une La « subversion antinationale » selon les militaires
critique du développement du capitalisme et de
la formulation indéfinie d’un projet socialiste. Pendant la dictature, les militaires se sont
À l’origine, le léninisme ne constitue pas une focalisés sur une histoire particulière visant à
souligner l’importance de la menace qu’avait
représentée pour la survie de la nation la « sub-
(1) Eduardo Rey Tristán, op. cit., p. 329.
(2) Voir MLN-T, symposium de Viña del Mar, non daté. version », à justifier l’action de tous les corps
(3) Voir Clara Aldrighi, La izquierda armada..., op. cit., d’armée et de la police dans la « lutte antisub-
p. 75-78 ; Hebert Gatto, op. cit., p. 370-390. Les fondements
théoriques de cette « lutte antisubversive » sont tirés de la versive » et à expliquer qu’un ordre autoritaire
doctrine de la sécurité nationale. Dans le contexte de la guerre s’imposait comme l’unique moyen capable d’y
froide, cette doctrine attribue un nouveau rôle aux armées
latino-américaines en remplaçant l’hypothèse d’un ennemi mettre un terme.
externe par celle d’un ennemi interne, antinational, soutenu Cette obsession pour l’histoire se manifeste,
par le communisme international. Les méthodes de la lutte
anti-insurrectionnelle proviennent de l’expérience de l’armée
entre autres, par la parution de deux grands
française en Algérie et de l’armée états-unienne au Vietnam. ouvrages sur les actions de la « subversion »,

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ALDO MARCHESI

ouvrages de large diffusion auprès du public. tées pour sa propre défense 5 ». Néanmoins,
Publiés en 1976, deux volumineux tomes inti- l’histoire des efforts déployés par la « subver-
tulés Las fuerzas armadas al pueblo oriental (L’ar- sion » prend dans ce récit des proportions ini-
mée au peuple oriental) comptent environ 800 maginables. Elle ne se limite pas aux années
pages chacun. Le premier volume, titré La sub- 1960, le texte proposant une périodisation par-
versión, prétend « mettre à nu l’entière vérité, tant de 1848 et de la rédaction du Manifeste du
afin de permettre une réelle appréciation des parti communiste.
faits, et cela à travers un vaste cycle, encore ina- Des commémorations des « héros tombés
chevé, englobant les origines du mouvement dans la lutte contre la sédition » cherchent éga-
du début des années 1960 à nos jours 1 ». Cette lement à souligner le danger que la « subver-
publication entend présenter le résultat « de sion » incarnait pour le pays. Les événements

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la mission ardue accomplie » par les différents du 14 avril 1972, mentionnés auparavant, en
corps de l’armée et de la police « dans leur lutte deviennent le thème principal. Pendant ces
sans trêve pour éradiquer la subversion du sol cérémonies, la présence des élèves du pri-
de la République 2 ». Intitulé El proceso político, maire et du secondaire, parfois des étudiants,
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le deuxième volet décrit la prise du pouvoir par est requise et certains se souviennent encore de
les forces armées à partir de février de 1973 et la minute de silence imposée dans les établis-
l’évolution du gouvernement militaire. sements scolaires. Tout est pensé pour confé-
En réponse aux critiques adressées au gou- rer un aspect grandiose à ces manifestations
vernement sur le plan international au sujet de publiques, auxquelles la population est conviée
la violation des droits de l’Homme (critiques à grand renfort d’annonces dans la presse. Elles
émises principalement par le gouvernement débutent par une phrase de la chanson Mi ban-
Carter), les militaires publient ensuite Testimo- dera (Mon drapeau), « et c’est son ombre que
nio de una nación agredida (Témoignage d’une les braves recherchent à l’heure de la mort », à
nation agressée) 3. Développant un argumen- laquelle succède la déclaration « le peuple et les
taire similaire au précédent, l’ouvrage tente, autorités rendent hommage à tous ceux qui ont
d’un point de vue rhétorique, à conférer un offert leur vie pour la patrie ».
nouveau sens à certaines notions, afin de répli- Ces initiatives entendent assimiler la « sub-
quer aux discours que les différents réseaux des version » à un agent antinational et présen-
droits de l’Homme commencent à tester de par ter la dictature comme une issue nécessaire
le monde 4. Face aux témoignages des person- et inévitable afin de contenir et de détruire la
nes ayant subi le terrorisme d’État, les militai- « menace subversive ». Le parallèle historique
res cherchent à transformer la nation en vic- entre les héros de l’armée d’indépendance du
time, la présentant en « proie des mouvements 19e siècle qui avaient libéré le territoire de la
internationaux qui sapent les fondations [du] menace étrangère et le rôle de l’armée dans la
pays », tout en montrant « les mesures adop- « lutte antisubversive » contemporaine y est
souligné 6.
(1) Junta de Comandantes en Jefe, Las fuerzas armadas al
pueblo oriental, Montevideo, Junta de Comandantes en Jefe,
1976, 2 vol.
(2) Ibid., vol. 1, p. 1-2. (5) Comando general del Ejército, op. cit., p. 369.
(3) Comando general del Ejército, Testimonio de una nación (6) Cette commémoration a été analysée par Aldo Mar-
agredida, Montevideo, El Comando, 1978. chesi : « Guerra o terrorismo de Estado ? Recuerdos enfren-
(4) Vania Markarian, Left in Transformation : Uruguayan Exi- tados sobre el pasado reciente uruguayo », in Elizabeth Jelin
les and the Latin American Human Rights Networks, 1967-1984, (dir.), Las conmemoraciones : las disputas en las fechas « in-felices »,
New York, Routledge, 2005. Madrid/Buenos Aires, Siglo XXI, 2002.

62
TUPAMAROS ET DICTATURE

Les « ennemis de la démocratie » selon les partis des leçons de l’histoire, de ces anciennes légions
À partir du retour de la démocratie en 1985, romaines, qui rentraient en silence lorsqu’el-
les étaient défaites, ou se montraient arrogantes
la majorité du Partido colorado et une frange
et dangereuses après la victoire quand elles pas-
significative du parti national, construisent par
saient les portes de la Cité impériale pour exhi-
la voix de leurs dirigeants respectifs, les ex-pré- ber leur force et leurs trophées 1. »
sidents Julio María Sanguinetti et Luis Alberto
Lacalle, un discours en certains points sem- Ce type d’explication se fonde sur une argu-
blable à celui des militaires concernant le rôle mentation connue sous le nom de « théorie des
du MLN-T dans le processus qui conduit au deux démons ». Le terme est forgé en Argen-
coup d’État. Il diffère cependant sur l’évalua- tine en réponse au discours qui accompagne la
tion proposée de la dictature. Le regard porté politique des droits de l’Homme du gouverne-

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sur ces décennies se montre moins méthodi- ment Alfonsín (1983-1989). Cette interpréta-
que, la lecture des événements moins intransi- tion historique prétend réduire l’explication
geante. Elle s’adapte de manière pragmatique du coup d’État à l’action de deux minorités
aux différentes conjonctures politiques et ne extrémistes de gauche et de droite (la guérilla
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suscite pas de publications comparables à cel- d’un côté et des milieux de l’armée de l’autre),
les des militaires. En général, les commentai- déchargeant de toute responsabilité la majeure
res sur le passé apparaissent dans le cadre de partie de la société supposée démocratique 2.
déclarations publiques lancées sur des sujets Dans le cas uruguayen, cette argumentation
d’actualité concrets, lors de commémorations ne traite cependant pas les deux « démons »
liées à cette période, voire lors d’élections où de manière identique. La responsabilité ini-
ces hommes tentent, en utilisant certains argu- tiale repose uniquement sur la guérilla. Selon
ments, d’arracher des voix à la gauche. Ils pré-
Lacalle, « le 27 juin [jour du coup d’État] n’est
cisent alors leur position et leur action face à
pas un événement surgi du néant, comme un
l’« histoire récente ».
éclair lors d’une soirée d’été. Il est préparé par
En 2008, année des trente-cinq ans du coup
les violations du droit par le terrorisme qui
d’État, l’ex-président Julio María Sanguinetti
détruit les plus belles valeurs civiques nationa-
publie un article dans le journal argentin La
les, terrorisme qui n’a rien à voir avec nos pra-
Nación qui résume parfaitement cette vision. À
tiques et est inspiré de l’étranger 3 ». Et, selon
la question « comment une démocratie stable
les termes de Julio María Sanguinetti : « Dans
reposant sur de larges classes sociales et s’ap-
notre cas, la guérilla a préparé le chemin de
puyant depuis le début du 20e siècle sur un
État-providence pionnier a-t-elle pu se trans-
former en une dictature ? », il répond : (1) Julio María Sanguinetti, « Las lecciones de la historia »,
La Nación, 11 juillet 2008, http://www.lanacion.com.ar/nota.
« Un groupe de jeunes gens radicaux, inspirés par asp?nota_id=1029130.
(2) Le gouvernement Alfonsín a cherché à promouvoir une
la révolution cubaine, [se lance] en 1963 dans une
stratégie judiciaire qui prétendait emprisonner les membres de
aventure armée, déclenchant un fort processus de la junte militaire et les principaux dirigeants de la guérilla des
polarisation de la société qui culmine en 1971. Il années 1970. Au sujet de l’application du concept des « deux
démons » à l’Uruguay, voir Aldo Marchesi, op. cit. ; Carlos
[est] alors demandé aux forces armées de combat-
Demasi, « Un repaso a la teoría de los dos demonios », in Aldo
tre la subversion, ce qu’elles font en un peu moins Marchesi, Vania Markarian, Álvaro Rico et Jaime Yaffé, El pre-
de six mois. La décision de mettre les militaires sente de la dictadura, Montevideo, Trilce, p. 67-74.
(3) Citations extraites de Aldo Marchesi, « 27 de junio…
dans la rue [est] un sujet de préoccupation pour
políticos y disputas por el pasado. Suplemento : a 30 años del
les dirigeants politiques de l’époque, conscients golpe de estado », Semanario Brecha, 27 juin 2003.

63
ALDO MARCHESI

l’intervention des militaires, qui, dans l’ivresse sionnellement au MLN-T, restructuré et léga-
du succès, ont excédé leur mission et ont fini lisé depuis 1985, d’avoir créé les conditions
par exercer directement le pouvoir 1. » d’une intervention des militaires dans la vie
En résumé, les militaires et les hommes poli- politique du pays.
tiques des partis traditionnels partagent une Pour se justifier, le MLN-T a présenté le
vision identique des origines du coup d’État, recours aux armes comme une réponse à la
mais divergent sur l’action de l’armée. Pour les répression des couches populaires par les gou-
hommes politiques, la « subversion » est bat- vernements constitutionnels de Jorge Pacheco
tue en 1972 par un gouvernement démocra- Areco (1967-1971) et Juan María Borda-
tique, grâce à l’appui des forces armées ; tan- berry (1971-1976). Selon les Tupamaros, leurs
dis que, pour les militaires, la dictature marque actions sont une simple défense contre l’auto-

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une étape nécessaire dans l’éradication défi- ritarisme étatique croissant. Cette explication
nitive de la « subversion » qui subsiste de oublie pourtant la prétention révolutionnaire
manière latente grâce aux cadres légaux qu’of- du mouvement qui voulait initialement chan-
fre le régime démocratique. ger le système libéral en vigueur en établissant
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un double pouvoir : prison du peuple et tribu-


La gauche en quête de réponses nal du peuple.
Depuis la fin de la dictature, la gauche éprouve Ce type d’argument marque encore le dis-
des difficultés à débattre publiquement de cours du MLN-T. Se référant au passé gué-
la période antérieure à 1973 2. D’une part, le rillero de son organisation, l’actuel sénateur
sujet suscite encore des divisions au sein de tupamaro José Mujica affirme, depuis quelques
la coalition du Frente amplio, la coalition des années, que le mouvement est né pour empê-
partis de gauche au pouvoir depuis 2005. Les cher un possible coup d’État, et cela dix années
années qui ont précédé la dictature est un sujet avant qu’il ne se produise. Tout au plus, recon-
qui déclenche à chaque fois un conflit intense naît-il « un immense regret qui persiste, car à
entre « réformistes » et « révolutionnaires », l’heure tant annoncée du coup d’État, peut-être
conflit que personne, aujourd’hui, ne souhaite parce que nous sommes passés trop tôt à l’ac-
véritablement raviver dans une situation poli- tion, le mouvement n’est pas venu en aide à la
tique fondamentalement différente de celle société uruguayenne, et tout particulièrement
qui prévalait alors. D’autre part, nombre d’ac- aux milieux populaires, pour stopper le coup
teurs politiques de la gauche des années 1960, d’État 3 ». Dans cet entretien José Mujica sou-
et même ceux qui n’ont pas promu la lutte ligne cependant un élément essentiel permet-
armée, peinent à justifier leur critique passée tant de comprendre les événements de la fin
de la démocratie libérale. Elle se nourrissait des années 1960. Le mouvement fut l’un des
en effet de l’influence indéniable du marxisme rares acteurs politiques clairvoyants au sujet
qui n’apparaît aujourd’hui plus en phase avec le de l’autoritarisme croissant et inéluctable des
consensus qui entoure la démocratie libérale au milieux conservateurs du pays. Rappelons tou-
sein des élites politiques. Outre la droite, cer- tefois que les Tupamaros, face à la montée de
tains pans de la gauche reprochent aussi occa- l’autoritarisme, n’entendaient pas défendre un
régime démocratique libéral en voie de décom-
(1) Ibid.
(2) Jaime Yaffé, « Memoria y olvido en la relación de la
izquierda con el pasado reciente », in Aldo Marchesi et alii, (3) Miguel Ángel Campodónico, Mújica, Montevideo, Fin
op. cit., p. 5-32. de Siglo, 1999, p. 138.

64
TUPAMAROS ET DICTATURE

position, mais construire un régime alterna- tique chez certains acteurs sociaux. Selon lui,
tif. Les actions et les documents de l’époque l’Uruguay est tiraillé, pendant les années 1960,
confirment que le MLN-T ne se préoccupait entre deux tendances contradictoires. D’un
guère de défendre la démocratie, préférant la côté, on assiste à un processus de modernisa-
transformer par la voie révolutionnaire 1. Par- tion de la structure sociale (augmentation des
delà ces lectures a posteriori, on peut s’interro- moyens de communication de masse, amélio-
ger sur le rôle que les Tupamaros ont joué dans ration de l’éducation, croissance de l’urbanisa-
la violence des années 1960 et le coup d’État tion, etc.). De l’autre, le recul économique qui
militaire de 1973. suit le boom des deux guerres mondiales com-
mence à affecter les revenus des classes moyen-
Mythes et réalités sur le rôle du MLN-T nes. « Les tendances opposées de ces deux phé-

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nomènes ont produit une situation qu’on a
La violence politique dans les années 1960 appelée “privation relative”, conséquence de
l’augmentation des attentes chez les individus
La question suivante est récurrente : pour
en raison de la modernisation sociale et de la
quelles raisons un mouvement guérillero a-t-il
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perception de ne pouvoir les satisfaire en rai-


émergé dans un pays présentant des caractéris-
son de la régression économique. La privation
tiques exceptionnelles par rapport au reste de
relative provoque en retour un état de violence
l’Amérique latine, tant sur le plan social (fort
collective latente 3. » D’autres facteurs servent
développement des classes moyennes) que
à légitimer cette violence : les limites que la
politique (stabilité du régime démocratique
guerre froide impose aux politiques de chan-
libéral) ? En général, les chercheurs soulignent
gement social et la lecture volontariste du pro-
la multiplicité des causes, quelques aspects par-
cessus révolutionnaire cubain. Sans se référer
ticuliers retenant toutefois leur attention. Trois
à des cadres théoriques aussi développés que
facteurs ont ainsi été avancés pour expliquer
ceux de Ted Robert Gurr, d’autres auteurs ont
l’émergence du mouvement : l’impact contra-
pointé le rôle des étudiants dans le processus
dictoire de la modernisation, l’émergence et la
de radicalisation politique des années 1960. Ce
radicalisation du monde estudiantin dans les
groupe social est peut-être celui qui a le mieux
années 1960 et la radicalisation des intellec-
perçu, dans ce contexte de crise, le divorce sug-
tuels sous les influences extérieures.
géré par Ted Robert Gurr entre attentes de
Des recherches en sociologie se sont intéres-
modernisation et impossibilité de les satisfaire.
sées aux effets contradictoires, dans les sociétés
En ce sens, la radicalisation des étudiants pen-
qui les subissent, des processus de modernisa-
dant l’année 1968 constitue, selon ces auteurs,
tion. Se fondant sur les analyses de Ted Robert
un facteur déterminant pour comprendre l’es-
Gurr 2, Felipe Arocena utilise la notion de « pri-
sor du MLN-T. De 40 militants au début de
vation relative » pour expliquer les phénomè-
cette année, il passe à environ 200 l’année sui-
nes structurels qui favorisent la violence poli-
vante et continue à se renforcer avec l’arrivée
(1) Ce point a suscité de multiples débats universitaires et
de jeunes essentiellement 4.
politiques. Voir Clara Aldrighi, La izquierda armada..., op. cit.,
p. 75-78 ; Hebert Gatto, El cielo por asalto : el Movimiento de libe-
ración nacional (Tupamaros) y la izquierda uruguaya (1963-1972), (3) Felipe Arocena, Violencia política en el Uruguay de los 60 :
Montevideo, Taurus, 2004, p. 382-390 ; Jorge Torres, Tupama- el caso de los Tupamaros, document de travail 148/89, Montevi-
ros : la derrota en la mira, Montevideo, Fin de Siglo, 2002. deo, CIESU, 1989, p. 78.
(2) Ted Robert Gurr, Why Men Rebel, Princeton, Princeton (4) Gonzalo Varela, op. cit., p. 67 ; Eduardo Rey Tristán, op.
University Press, 1970. cit., p. 397-405.

65
ALDO MARCHESI

Selon d’autres lectures, la crise du système Dans le même sens, d’autres chercheurs
politique et le recours systématique à l’autori- estiment que les idées du MLN-T dérivent du
tarisme expliqueraient l’émergence de la vio- débat latino-américain de l’époque, sans être
lence politique de gauche. En 1971, Real de en phase avec les traditions politiques natio-
Azúa constate l’inexistence de concurrence nales. Germán Rama, dans son livre La demo-
électorale au cours des années 1960 et pré- cracia en Uruguay, intègre le facteur internatio-
sente les Tupamaros et le mouvement social nal dans le processus de crise des années 1960.
comme la seule opposition réelle à un système Dans un chapitre intitulé « Le cycle de l’inter-
de partis qui bloque toute possibilité de réno- nationalisation et l’irruption de la violence »,
vation et changement 1. En 1988, Luis Costa il explique que, pendant cette période de crise,
Bonino insiste sur la dimension politique de la les élites ont eu tendance à se replier sur elles-

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crise, et plus concrètement sur les formes tra- mêmes, alors que l’Uruguay avait été une
ditionnelles de représentation et de médiation société ouverte pendant les premières décen-
politique incarnées par les partis traditionnels nies du 20e siècle. S’est alors produit un phé-
comme principal facteur explicatif du phéno- nomène d’internationalisation dû à des grou-
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mène révolutionnaire 2. pes extérieurs aux courants traditionnels de la


Récemment, un courant très critique envers société, formés à l’étranger ou inspirés d’idéo-
les actions du MLN-T a étudié le rôle de la logies développées à partir d’autres expériences
nouvelle gauche et de son évolution idéologi- sociales : d’une part « l’action foquiste alimen-
que liée à la dynamique de polarisation surve- tée par l’expérience cubaine et latino-amé-
nue à partir de la Révolution cubaine. Il s’est ricaine », de l’autre la « doctrine de sécurité
attaché à montrer comment cette évolution nationale et de la guerre interne apprise (avec
a conduit les militants uruguayens à se pro- ses méthodes) dans les centres de formation
noncer en faveur de la violence armée. Dans des États-Unis 4 ».
ce type d’explication, le corpus idéologique
que constitue le mouvement pour justifier la Le MLN-T dans la généalogie de la dictature
violence est considéré comme artificiel, car il Il convient, à la lumière des éléments exposés
n’est pas en accord avec la réalité politique et précédemment, d’analyser les différentes inter-
sociale de l’Uruguay. L’argumentation la plus prétations du rôle du MLN-T dans le proces-
élaboré de ce courant figure dans le travail de sus qui conduit à l’installation d’une dictature
Hebert Gatto, El cielo por asalto (Prendre le ciel militaro-civile en juin 1973. Afin d’organiser
d’assaut). L’auteur décrit le MLN-T comme la réflexion, nous proposons un principe arti-
le résultat de l’isolement progressif de grou- culateur, qui ne rend peut-être pas compte de
pes intellectuels qui, dans un contexte de crois- la diversité et de la complexité des arguments
sance du système éducatif, se réfugient dans en jeu dans ce débat, mais qui permet de le cla-
une idéologisation éloignée du réel 3. rifier. Les différents travaux peuvent en effet
être regroupés autour de deux thèses. Les uns
considèrent le MLN-T comme une réponse
(1) Carlos Real de Azúa, Partidos, política y poder en el Uru-
guay : 1971, coyuntura y pronóstico, Montevideo, Facultad de à l’autoritarisme croissant de l’État démocra-
humanidades y ciencias, Departamento de publicaciones, tique du milieu des années 1960. Les autres
1988.
(2) Luis Costa Bonino, Crisis de los partidos tradicionales y
movimiento revolucionario en el Uruguay, Montevideo, Ed. de la (4) Germán Rama, La democracia en Uruguay : una perspec-
Banda Oriental, 1988. tiva de interpretación, Buenos Aires, Grupo editor latinoameri-
(3) Hebert Gatto, op. cit. cano, 1988, p. 149-199.

66
TUPAMAROS ET DICTATURE

affirment que le caractère « déloyal » du mou- forces armées dans la vie politique nationale.
vement, selon la terminologie de Juan J. Linz 1, Cependant, selon eux, ces événements ne sem-
constitue l’un des facteurs ayant contribué à blent pas capitaux pour comprendre le phéno-
l’émergence du pouvoir militaire, car il défen- mène autoritaire.
dait un projet révolutionnaire alternatif à la L’autre ensemble de travaux se concentre
démocratie libérale. sur la dynamique de polarisation politique de
Les travaux de recherche de Clara Aldri- la période 1968-1973. En général, ces études
ghi représentent l’un des exemples les plus comptent le MLN-T parmi les acteurs qui,
récents de la première approche 2. Ils tentent par leurs pratiques et discours, contribuent à la
de montrer que la constitution et la radicali- crise démocratique aboutissant au coup d’État.
sation de la gauche armée étaient étroitement Plusieurs auteurs insistent sur l’impossibilité

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liées aux pratiques d’un État qui, bien avant de construire un consensus démocratique en
1973, recourait à des méthodes autoritaires raison de l’émergence d’acteurs qui défient,
et aux violations des droits individuels, pour implicitement ou explicitement, la légitimité
contenir la contestation sociale croissante pro- du pouvoir libéral. Les militaires, les membres
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voquée par l’épuisement de l’État-providence les plus conservateurs des partis traditionnels,
à la fin des années 1950. Álvaro Rico s’inscrit dont le courant du président Pacheco, et les
également dans cette perspective. Dévelop- Tupamaros sont les acteurs les plus mention-
pant un point de vue plus théorique, il insiste nés dans ces analyses 4. À partir d’approches
sur la particularité du cas uruguayen par rap- différentes (analyse de discours politique, étu-
port aux autres régimes autoritaires du Cône des des institutions, sociologie politique, etc.),
sud 3. Le coup d’État en Uruguay ne signe pas ces travaux insistent sur la rupture que repré-
une rupture mais une évolution qu’il appelle la sentent le MLN-T et les forces armées par
« voie démocratique vers la dictature ». Álvaro rapport à la tradition politique nationale. De
Rico n’étudie pas spécifiquement le MLN-T. même, pendant cette période, ces deux acteurs,
Dans sa grille de lecture, le développement de du fait de leur complémentarité dichotomique,
cette organisation est seulement une des mul- occupent une place prépondérante dans le jeu
tiples résistances qu’oppose la société civile à la politique, effaçant les autres protagonistes.
poussée autoritaire du régime libéral. Ces lec- Ce choix de la rupture les éloigne de la politi-
tures ne se réduisent pas à un examen des faits
que traditionnelle et suscite parfois des atten-
à travers cette seule perspective. Dans les deux
tes dans une société qui assiste désespérée à la
cas, ils reconnaissent que certaines actions du
montée de la crise. Après la défaite du MLN-T
MLN-T ont pu faciliter l’intervention des
en 1972, seule l’armée maintient cette illusion
(1) Juan J. Linz, The Breakdown of Democratic Regimes : Cri-
de rupture. Les militaires déplacent leur criti-
sis, Breakdown, and Reequilibration, Baltimore, Johns Hopkins que de la « subversion » vers les partis tradi-
University Press, 1978. tionnels, pour ainsi s’ériger en unique sauveur
(2) Clara Aldrighi, La izquierda armada..., op. cit. ; Clara
Aldrighi, La intervención de Estados Unidos en Uruguay..., op. cit. et justifier leur prise de pouvoir définitive.
(3) Álvaro Rico, « Uruguay, 1967-1973 : del Estado de
derecho al Estado de policía », in Estado de derecho y Estado
de excepción : Alemania y Uruguay, las décadas violentas, Monte- (4) Voir Luis Costa Bonino, op. cit. ; Luis Eduardo González,
video, Trilce/Institut Goethe, 1999, p. 44-100 ; Álvaro Rico, Estructuras políticas y democracia en Uruguay, Montevideo, Fun-
« La dictadura, hoy », in Aldo Marchesi (dir.), op. cit., p. 222- dación de cultura económica, 1993 ; Francisco Panizza, op. cit. ;
230 ; Álvaro Rico, Cómo nos domina la clase gobernante : orden Carlos Zubillaga et Romeo Pérez, « La democracia atacada »,
político y obediencia social en la democracia pos dictadura, Uruguay in El Uruguay de la dictadura, 1973-1985, Montevideo, Ed. de
1985-2005, Montevideo, Trilce, 2005. la Banda Oriental, 1988 ; Germán Rama, op. cit.

67
ALDO MARCHESI

Bien que la période 1968-1973 soit appro- ros semble être le principal détonateur du pro-
priée à ce type d’analyses, les conclusions qui cessus qui débouche sur le coup d’État. Or, la
s’en dégagent élargissent la lecture à l’ensem- production universitaire, même la plus critique
ble du 20e siècle uruguayen. Francisco Panizza envers le MLN-T, montre qu’il n’est que l’un
considère que cette période résume l’incapacité des acteurs d’un scénario beaucoup plus com-
du modèle instauré par José Batlle y Ordóñez, plexe. Remis en cause par les partis politiques,
le « père de l’État-providence uruguayen », à les Tupamaros, l’État, les forces armées et la
s’adapter à de nouveaux contextes historiques. police, le régime démocratique est miné par la
Selon lui, il s’agit de l’échec des « transformis- situation critique des structures politiques et
mos » (transformations) que le « batllismo » économiques du pays.
(courant politique inauguré par José Battle y D’une manière générale, le discours des

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Ordoñez) a expérimenté tout au long de son acteurs exagère la place centrale occupée par
existence. Pour Luis Eduardo González, la le MLN-T. Il présente une vision réductrice
polarisation politique résulte de la conjecture à des facteurs de crise présents en Uruguay au
laquelle certaines structures politiques fragiles début des années 1960 (soit avant l’apparition
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n’ont pas pu résister. Au sein de son raisonne- de la violence politique de gauche) et établit
ment, le « fractionnement » du système politi- un lien causal entre l’émergence du MLN-T
que et le quasi-présidentialisme constituent les et la dictature. Le mouvement, en tant que tel,
éléments déterminants dans les deux ruptures se forme en 1966, mais son incidence réelle
institutionnelles du 20e siècle en Uruguay, et dans la vie politique se limite à quatre années
la polarisation politique n’a fait qu’éroder ces de 1968 à 1972. Dans le long cycle des années
structures. D’après Germán Rama, la violence 1960 (1959-1973), la participation du MLN-T
politique de gauche et de droite provient de ne concerne donc qu’un tiers de la période
l’impossibilité, depuis la moitié du 20e siècle, considérée. Or, on assiste pendant les premiè-
du modèle de développement intégrateur à se res années de ce cycle à une progression de la
rénover et à innover. Développant des appro- mobilisation sociale et à une refondation poli-
ches plus conjoncturelles et contingentes, ces tique de la gauche. Le mouvement n’en est
auteurs montrent que les responsabilités par- qu’une des multiples conséquences qui se mani-
tagées entre les différents acteurs ont contri- festent dans la seconde moitié de la décennie.
bué à éroder le système démocratique libé- Cependant, les périodisations proposées par
ral. Cependant, elles offrent toutes une vision les militaires et les milieux politiques tradition-
de long terme qui ne se limite pas aux événe- nels amplifient cette période d’activité de qua-
ments survenus entre 1968 et 1973, puisqu’el- tre ans, en faisant remonter l’émergence du
les les lient à des signes de crise visibles depuis MLN-T sur la scène politique à 1962 ou 1963.
la seconde moitié du siècle. Les militaires, eux, prolongent la « menace sub-
versive » au-delà de 1972, année de la défaite
du mouvement, le maintien de cette menace
Cet article a permis d’examiner les enjeux gravi- justifiant selon eux l’instauration d’un régime
tant autour du MLN-T et son rôle dans le pro- militaire. Le même jugement peut être porté
cessus conduisant au coup d’État militaire de sur le surdimensionnement du pouvoir mili-
1973. Partant du discours des acteurs de cette taire du MLN-T. Les travaux de recherche ont
époque, et pour l’essentiel de celui des milieux très bien montré le décalage entre l’indiscuta-
politiques traditionnels, l’action des Tupama- ble habilité de celui-ci à développer une poli-

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TUPAMAROS ET DICTATURE

tique symbolique (« faire de la politique avec de l’Uruguay et membre du Frente amplio, a


des armes ») et son extrême faiblesse sur le plan suggéré la création d’un jour de commémo-
militaire. ration dit du Nunca más (plus jamais). Cepen-
Cette lecture des faits tend à inverser la dant, dans son esprit, cette célébration ne serait
chronologie de la crise dont souffrait le pays pas consacrée à la suppression définitive du ter-
depuis le milieu des années 1950. Elle suggère rorisme d’État, tel que celui-ci est conçu dans
qu’il n’y aurait jamais eu de conflits majeurs son sens traditionnel. En une vague allusion
jusqu’à l’arrivée de la « subversion ». Ne sont aux années 1960, elle manifesterait l’idée de
pas pris en compte dans la description de l’Uru- la disparition de la guerre civile en Uruguay.
guay antérieur à l’apparition des Tupamaros les Cette mesure a suscité de multiples polémiques
multiples facteurs mentionnés par la recherche au sein de la gauche, mais a inversement été

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universitaire, à savoir la polarisation sociale, bien accueillie par les milieux traditionnels 1.
la crise du leadership politique, l’autoritarisme Ainsi peut-on affirmer qu’une importante pro-
étatique croissant, les menaces de coup d’État, portion de la gauche politique a commencé à
les vagues d’attentats de l’extrême droite, l’in- accepter la lecture historique consistant à éta-
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terdiction des activités syndicales, les mesures blir un lien de causalité entre l’émergence
sécuritaires et le désenchantement progres- d’une guérilla et la réponse autoritaire 2.
sif envers les différents modèles expérimentés (traduit de l’espagnol
pour échapper à la crise économique qui frap- par Olivier Harispe et Stéphane Boisard)
pait le pays depuis le milieu des années 1950. Aldo Marchesi,
Ce discours a surtout réussi à élaborer un Centro de estudios interdisciplinarios uruguayos,
récit causal dans lequel un processus en déclen- Université de la république de l’Uruguay, 11300,
che automatiquement un autre, en englobant Montevideo, Uruguay.
des acteurs qui, a priori, ne partageaient pas
cette vision des faits. Comme nous l’avons
dit, la gauche, aujourd’hui force majoritaire
Enseignant-chercheur à l’Université de la république de l’Uru-
du pays, se montre incapable de débattre du
guay et chercheur de niveau 1 dans le système de recherche
sujet publiquement. Si, sur des thèmes liés au uruguayen (ANII), Aldo Marchesi est doctorant en histoire
« terrorisme d’État », elle semble avoir réussi latino-américaine à l’Université de New York. Son travail de
à faire reconnaître officiellement les violations recherche porte sur les processus de violence politique, les
dictatures en Uruguay et dans le Cône sud de l’Amérique
des droits de l’Homme commises par la dicta- latine, et les querelles liées à ce passé survenues lors des
ture, sa posture timide et ambiguë ne lui a en transitions à la démocratie. Son projet de recherche en cours
revanche pas permis de concurrencer le récit s’intitule « Géographie de la lutte armée : nouvelle gauche et
latino-américanisme pendant la guerre froide (1964-1976) »
dominant sur le sujet des « années 1960 ». En et traite des échanges entre les différents groupes armés du
2007, le Dr Tabaré Vázquez, actuel président Cône sud. (aldomarchesi70@gmail.com)

(1) Mariana Iglesias, « Tensiones políticas e interpretativas


sobre el pasado reciente en Uruguay tras la conmemoración
del “Día del Nunca Más” (2006-2007) », in Problemas de la his-
toria reciente, Buenos Aires, UNSAM/UNGS, 2009.
(2) Je remercie Consuelo Figueroa pour ses commentaires.

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