Vous êtes sur la page 1sur 19

Revue Philosophique de Louvain

La «Wirklichkeit» ou réalité effective dans les «Principes de la


philosophie du droit» de Hegel
Jean-Louis Vieillard-Baron

Citer ce document / Cite this document :

Vieillard-Baron Jean-Louis. La «Wirklichkeit» ou réalité effective dans les «Principes de la philosophie du droit» de Hegel. In:
Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, tome 103, n°3, 2005. pp. 347-363;

https://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_2005_num_103_3_7617

Fichier pdf généré le 26/04/2018


Résumé
Kant a opéré sur le concept d'effectivité un renversement total par rapport à la scolastique finissante,
en soutenant l'irréductibilité de la réalité effective par rapport au concept. L'effectivité est pour lui la
réalité existante. Hegel amplifie la disjonction entre effectivité et réalité. La réalité, n'étant pas réfléchie
en soi, n'a pas de vérité, alors que la réalité effective est la manifestation de l'Idée en tant que concept
effectivement réel. Dans les Principes de la philosophie du droit, Hegel présente la réalisation effective
du concept de droit dans l'Idée de l'Esprit objectif. Il ne se contente pas d'appliquer l'unité de l'essence
et de l'existence dans l'Idée exposée dans sa Logique. C'est le concept de droit qui se donne à lui-
même la réalité effective, en réalisant ainsi la décision propre à la volonté libre. L'État est la réalité
effective de l'Esprit en son objectivité; il assume donc la substantiate subjectivement en tant que
Gesinnung du citoyen attaché à lui par le patriotisme et objectivement en tant qu'organisme structuré
selon une forme de composition appelée constitution. L' autoréalisation de l'Idée de l'État en son
effectivité philosophique se donne alors comme philosophie du droit élevant la réalité empirique au
niveau de l'Esprit objectif.

Abstract
Kant entirely reversed the concept of actuality (Wirklichkeit) as held in the last phase of scholasticism
by maintaining the irreducibility of actuality (Wirklichkeit) as compared with the concept. Actuality for
him is existing reality. Hegel amplifies the disjunction between actuality (Wirklichkeit) and reality
(Realität). Reality (Realität), not being reflected in itself, has no truth, whereas actuality (Wirklichkeit) is
the manifestation of the Idea as the actual (wirklich) concept. In the Elements of the Philosophy of
Right, Hegel presents the actualisation (Verwirklichung) of the concept of right in the Idea of objective
Spirit. He is not satisfied with applying the unity of essence and of existence in the Idea as set out in
his Logic. It is the concept of right which gives to itself actuality (Wirklichkeit), thereby realising the
decision proper to free will. The State is the actuality (Wirklichkeit) of the Spirit in its objectivity;
therefore it takes on substantiality (Substantialität) subjectively as the Gesinnung of the citizen
attached to it by patriotism and objectively as an organism structured according to a kind of
composition (Zusammensetzung) called constitution. The self-realisation of the Idea of the State in its
philosophical actuality (Wirklichkeit) then presents itself as philosophy of right raising empirical reality
to the level of objective Spirit. (Transl. by J. Dudley).
La «Wirklichkeit» ou réalité effective dans les
«Principes de la philosophie du droit» de Hegel"

Toute réflexion du philosophe se doit de poser la question


proprement philosophique: qu'est-ce que le réel? C'est là une question difficile,
car le réel paraît être ce qui est évidemment tel. Or la conceptualisation
philosophique va opposer le réel et l'idéel ou idéal (à préciser), le réel et
le formel, le réel et le possible, le réel et l'imaginaire. Il semblerait qu'à
chacune de ces dichotomies, le réel apparaisse comme ce qui ne se
discute pas, ce qui s'impose. Toutefois, un parcours historico-critique rapide
est nécessaire pour aborder la notion de Wirklichkeit (réalité effective)
dans les Principes de la philosophie du droit de Hegel. Il faut partir du
concept scotiste de realitas, pour cerner l'opposition totale en laquelle il
se trouve par rapport à la Realitât kantienne.
Chez Duns Scot, aussi bien que dans la Schulmetaphysik du
dix-huitième siècle allemand, — celle que Hegel critique sous le nom de vor-
malige Metaphysik, l'ancienne métaphysique wolffienne — , la realitas se
définit par la compréhensibilité. Même la realitas ultima, la réalité
suprême, est encore de nature compréhensible, et les réalités sont des
déterminations positives. La Metaphysica de Baumgarten (§807, 1739)
définit Yens realissimum, l'être le plus réel (Dieu), comme celui qui inclut
Yomnitudo realitatis (la totalité de la réalité), que Hegel critique vivement
dans une page du premier livre de la grande Logique, à savoir dans
l'analyse de la Réalité dans la Logique de l'être, comme Ylnbegrijf aller
Realitàten, l'englobant de toutes les réalités, en montrant qu'on prend ici
pour fondement un concept de Dieu comme "englobant de toutes
réalités", et qu'on subsume ensuite l'être-là indéterminé sous le concept de
réalité, dans la mesure où toute détermination est relativisée (GW 1 1 64-
65. Jar-Lab, I, premier Livre, p.92-93). Uomnitudo realitatis ne saurait
tolérer aucune négation; or toute détermination étant négation, comme le
dit Hegel après Spinoza, il en résulte que cet être le plus réel est en fait

* Ce texte fut à l'origine une conférence prononcée au Centre de recherche sur


Hegel et l'idéalisme allemand, à l'Université de Poitiers, en mars 2002, à la demande de
Jean-Christophe Goddard, dans le cadre de son séminaire. Qu'il soit ici remercié de m'avoir
donné l'occasion de préciser ma pensée sur la réalité effective du droit hégélien.
348 Jean-Louis Vieillard-Baron

un être indéterminé. La thèse de Baumgarten selon laquelle il y a


coïncidence en un unique étant de toutes les réalités si celles-ci sont poussées
à leur plus haut degré de perfection aboutit donc pour Hegel à un échec.
Mais si Hegel peut critiquer Baumgarten et Wolff sans les citer, c'est
que Kant a fait une première critique, et distingué le premier la Realitàt
de la Wirklichkeit. La première question posée par Kant est celle de la
réalité ou de l'idéalité de l'espace et du temps, la thèse kantienne bien
connue étant celle de leur idéalité, autrement dit de leur différence par
rapport au contenu de l'expérience. Espace et temps n'étant que formes
de l'intuition sont idéaux dans la mesure où ils n'ont pas de réalité en eux-
mêmes mais seulement dans leur relation aux phénomènes dont ils sont
la condition de possibilté. La seconde question est le statut de la réalité
comme concept pur de l'entendement ou catégorie; elle est la première
catégorie de la qualité, suivie de la négation et de la limitation. Et ici, la
réalité est «la matière transcendantale de tous les objets» à laquelle
renvoie la sensation. Chaque sensation est affectée d'un quantum variable,
d'une intensité; les réalités sont donc intensives. C'est ce que montre,
dans l'Analytique des principes, la seconde section, à savoir les
«anticipations de la perception». Quelques citations donnent les repères
élémentaires:
Dans tous les phénomènes, le réel, qui est un objet de la sensation, a une
grandeur intensive, c'est-à-dire un degré. (Ak III 151; Pléiade I 906)
Ce qui dans l'intuition empirique correspond à la sensation est la réalité
(realitas phœnomenon); ce qui correspond à son manque est la négation
= 0. (Ak III 153; Pléiade I 908)
La qualité de la sensation est toujours purement empirique et ne peut pas
du tout être représentée a priori (par exemple les couleurs, le goût, etc). (Ak
ffl 157; Pléiade I 913)
Nous voyons là que la réalité est ce qui ne peut être donné que dans
l'intuition ou sensation, et qu'elle ne saurait en aucun cas être produite
par le concept. Il s'agit ainsi de déterminer la réalité comme un donné que
la réceptivité sensible va accueillir.
La catégorie é'effectivité, si on la rapporte à l'existence ou à la non-
existence, fait partie des catégories de la modalité, qui sont possibilité,
effectivité, nécessité. Kant précise la notion à propos des postulats de la
pensée empirique, dont le second est que «ce qui est en cohésion avec
les conditions matérielles de l'expérience (avec la sensation) est effectif
(wirklich)» (Ak III 185; Pléiade I 948). Ceci conduit Kant à préciser le
rapport de l'effectif à l'existence:
La «Wirklichkeit» dans les «Principes de la Philosophie du droit» 349

Le postulat relatif à la connaissance de la réalité effective des choses exige


une perception, par conséquent une sensation accompagnée de
conscience... Dans le concept pur et simple d'une chose on ne peut
absolument pas trouver un trait caractéristique de son être-là. (A 225; Ak IE
189; Pléiade I 953)
Revenons à ce qui nous intéresse. La différence entre Realitât et
Wirklichkeit est que la réalité n'implique pas la thèse d'existence;
l'objet de la sensation qui est la réalité donnée peut être une illusion, tandis
que la réalité effective est ce qui est intuitionné comme existant. La
réalité est susceptible de degrés, tandis que l'existence est ou n'est pas. Kant
n'use pas de l'opposition médiévale entre essentia et existentia, car le
terme employé pour l'existence est bien le Dasein. Mais il oppose aussi
bien la Realitàt que la Wirklichkeit au Concept. L'analyse kantienne
progresse pas à pas. Tout d'abord la réalité fait appel à l'intuition qui
l'atteste; on a là une sorte de témoignage irréductible au concept; puis, la
réalité effective apporte en supplément l'existence ou être-là, de sorte que
la perception garantit à l'expérience une validité que ne peut lui conférer
le seul concept. Ainsi est opéré un renversement total par rapport à la
position scotiste; est réel, effectivement réel, ce qui résiste à la puissance
du concept, à son invention constructive. Il faut la synthèse et le
schématisme pour venir à bout de l'irréductibilité de la réalité effective.

Hegel et les deux concepts de la réalité

Kant ayant montré une progression de la réalité à l'effectivité, il


montrait en même temps la possibilité d'exploiter et d'accuser davantage
cette disjonction. C'est ce que va faire Hegel dans sa logique objective,
la réalité étant traitée dans la première partie, Logique de l'être, et
l'effectivité dans la seconde, la Logique de l'essence. Mais avant de nous
engager dans cette voie, il faut rendre justice au travail de Schelling dans
sa philosophie de l'identité, et en particulier dans le troisième ouvrage de
cette philosophie, les Fernere Darstellungen meines Systems de 1802. En
cette période cruciale, Schelling approfondit la signification de
l'intuition intellectuelle comme point d'indifférence de l'idéal et du réal (c'est-
à-dire de l'idéel et du réel tels qu'ils sont en soi, indépendamment d'une
conscience finie). Cette identité, cette non-différence, écrit-il,
tu l'intuitionnes pour ainsi dire projetée hors de toi dans l'espace et dans le
temps, subordonnée tantôt au fini, tantôt à l'infini; il faut l'intuitionner en
350 Jean-Louis Vieillard-Baron

toi immédiatement, et intellectuellement dans la connaissance absolue pour


laquelle il n'y a nulle part de différence entre la pensée et l'être; voilà le
début et le premier pas vers la philosophie. (SW IV 348)

Commencer à philosopher, c'est donc trouver le point d'indifférence


du réel et de l'idéel, de l'être et de la pensée, de l'âme et du monde, etc.
Et Schelling ajoute ceci, qui pour nous est capital:
La présupposition qu'une pensée purement idéelle, séparée de tout réel,
pourrait conduire à un réel, montre la méconnaissance de ce fait que toute
vraie réalité est dans l'unité de l'idéel et du réel, que, de ce fait, toute
connaissance absolue est intuition. (SW IV 349)

On voit que ce ne sont pas les différences entre Realitât et


Wirklichkeit qui importent pour Schelling, mais le fait que la réalité ne
saurait être comprise comme ce qui s'oppose au concept. Il faut
neutraliser la différence entre réel et idéel, entre la réalité et l'Idée, pour
commencer à philosopher. Mais Hegel critiquera cette neutralisation, cette
indifférence dans la mesure où le philosophe se la donne comme
seulement idéelle elle-même. Ceci ne signifie pas qu'il n'ait pas tiré beaucoup
d'enseignement de toute la réflexion schellingienne dans son aspect
créatif, évolutif et un peu tournoyant.
Au sujet de cette opposition entre l'idéel et le réel, dans sa Remarque
au §95 de l'Encyclopédie des sciences philosophiques, Hegel dit en effet
que 1' «idéalité du fini est la proposition capitale de la philosophie, et
toute vraie philosophie est pour cette raison un idéalisme» (GW 19 103;
identique en 20 133; Enc I 360). Cette proposition se trouve déjà dans le
Bruno de Schelling, dès 1802:
Si nous ne voulons voir dans l'idéalité, au sens courant, que l'opposé de la
réalité sensible, et dans l'idéalisme rien d'autre qu'une doctrine qui nie la
réalité du monde sensible, alors, en regard des choses ainsi déterminées,
toute philosophie est nécessairement idéalisme... (SW IV 326; trad.
Rivelaygue, p. 176).

Hegel a su recueillir l'intuition de Schelling et lui donner un statut


plus solide à l'intérieur de sa construction systématique.
Dans le Zusatz au §95 de Y Encyclopédie des sciences
philosophiques, Hegel analyse et critique les thèses qui opposent sans les dia-
lectiser les concepts de fini et d'infini. Le dualisme qui se contente de
poser comme indépassable l'opposition entre le fini et l'infini est frappé
de nullité (Nichtigkeit); il en reste à la contradiction d'entendement, c'est-
à-dire à une structure dichotomique de la pensée. «Le Philèbe de Platon
peut lui être comparé avec profit.» En effet les deux termes platoniciens
La «Wirklichkeit» dans les «Principes de la Philosophie du droit» 351

ne sont pas équivalents. «L'infinité est l'infinité mauvaise ou négative


pour autant qu'elle n'est rien que la négation du fini», dit le §94. De
même l'unité simple du fini et de l'infini est fausse et trompeuse; car le
fini ne doit pas être abandonné à lui-même, mais «explicitement dépassé»
(ausdrùcklich aufgehoben). Il faut que le fini soit en quelque sorte absous
dans l'infini pour que l'on trouve «la véritable infinité». Or le fini ne
peut être absous dans l'infini que s'il n'est pas Realitàt, mais Idealitàt.
Le fini-réel et l'infini d'entendement sont parallèles, côte à côte; ils ont
la réalité pour détermination. Mais ils n'ont pas la vérité. Le véritable
infini supprime le fini en le maintenant en lui-même et en le dépassant;
«La négation de la négation n'est pas une neutralisation; l'infini est
l'élément affirmatif, et le fini n'est que l'élément dépassé, l'élément idéel.»
(GW 19 102-103; Enc I 359, modifiée). Hegel ajoute:
La vérité du fini est bien plutôt son idéalité. Tout autant, l'
infini-d'entendement, qui est placé à côté du fini, n'est lui-même seulement que l'un des
deux finis, à savoir un élément non-vrai, idéel. Cette idéalité du fini est la
proposition capitale de la philosophie, et de ce fait toute philosophie
véritable est idéalisme. (Ibidem ; Enc I 360)
Quand Hegel écrit «toute philosophie véritable est idéalisme», il ne
fait pas de différence entre les philosophies particulières, qui pour lui sont
toutes véritables. Il vise simplement la différence entre la philosophie et la
non-philosophie. La confusion de l'infini avec une réalité est la perte de la
philosophie, car l'idéalisme de la philosophie fait passer le fini à la véritable
réalité effective, Wirklichkeit. L'essence de la philosophie comme science
l'oppose aux «opinions philosophiques», et se manifeste dans la
multiplicité des philosophies passées. L'introduction de 1820 au cours d'histoire de
la philosophie, texte soigneusement rédigé de la main de Hegel1, après avoir
écarté la confusion entre la diversité des philosophies et une suite d'opinions
philosophiques, voire une galerie d'erreurs, expose que
Seul ce qui est vivant, ce qui est spirituel s'ébranle et se meut en soi, se
développe. L'Idée est ainsi, — concrète en soi et se développant, — un
système organique, une totalité, qui contient en soi une richesse de degrés
et de moments. (Vorlesungen citées, p.24)

II en résulte que «l'étude de l'histoire de la philosophie est l'étude


de la philosophie même»; en effet étudier les différents systèmes de la

1 Publié par Pierre Garniron et Walter Jaeschke, Vorlesungen ùber die Geschichte
der Philosophie, Teil 1, Einleitung in die Geschichte der Philosophie. Orientalische
Philosophie (tome 6 des Vorlesungen, Ausgewàhlte Nachschriften und Manuskripte),
Hambourg, Felix Meiner, 1994. Les p.l à 109 restituent le précieux manuscrit de 1820,
celui de 1823, et en parallèle le cours de 1820/21 selon les notes de Wilhelm Haering.
352 Jean-Louis Vieillard-Baron

philosophie en son déploiement historique, c'est étudier «la consecution,


en sa dérivation logique, des déterminations conceptuelles de l'Idée.»
(Ibidem, p.27). L'idéalisme hégélien consiste à soutenir que, la
philosophie dérivant de l'Idée, toutes les philosophies sont idéalistes.
Hegel, en effet, oppose la réalité effective, ou Wirklichkeit, et la
Realitàt qui n'a pas en elle-même de vérité, car elle ne peut s'élever à la
réflexion. La réalité effective est celle que se donne l'essence pour se
manifester. Alors que les sciences positives ne connaissent que la réalité
empirique, comme extériorité et être-là, seules les sciences philosophiques
connaissent la réalité en sa vérité, la réalité effective, Wirklichkeit, notion
pivot de la Logique. Avec cette distinction capitale entre existence (Da-
sein) et réalité effective, Hegel supprime toute possibilité d'une
conception irrationaliste de l'existence. L'existence n'a de sens philosophique
que reprise par la réflexion, arrachée à l'immédiateté, et conçue comme
libre et nécessaire. On peut se demander si c'est là une facilité que le
philosophe se donne, en séparant verbalement le donné brut, que Kant
appelait le réel, et la réalité effective comme la réalité que le concept se
donne à lui-même. En fait, l'idéalisme hégélien consiste à s'appuyer
constamment sur une réflexion absolue, en laquelle seule est pensée la
réalité effective. La philosophie ne peut admettre aucun donné; c'est elle,
en tant que mouvement de réflexion absolue, qui constitue la réalité
même, en dialectisant le rapport de l'essence et de sa manifestation. Par
l'analyse de la Wirklichkeit, Hegel rejette toute possibilité
d'existentialisme, autrement dit d'autonomie de l'existence par rapport à l'essence,
ce qu'a très bien vu Etienne Gilson dans L'être et l'essence, où il conteste
Hegel et lui reproche de conceptualiser l'exister. En effet, une fois admis
que l'effectivité est le dépassement de l'opposition entre essence et
existence, dit Gilson, la question reste de savoir s'il est possible de tirer du
concret de l'abstrait. Car
Hegel ne dispose cependant de rien d'autre pour reconstituer le réel, et le
concret dont il parle n'est en fin de compte rien de plus qu'une concrétion
d'abstractions. [...] Ici, comme chez Proclus et chez Scot Erigène, l'univers
est une dialectique et la dialectique est l'univers. [...] On ne saurait
opposer chez Hegel la logique à la philosophie de la nature et à la philosophie
de l'esprit. Sa logique est celle du concept hégélien qui se développe et se
détermine progressivement en nature et en esprit. Le logique est donc ici le
concret... (deuxième édition, Paris, Vrin, 1962, p.225-226)

On peut étayer le propos de Gilson par le §1 1 de Y Encyclopédie de


1817 (= §18 Encyclopédie 1827 et 1830), à savoir que le tout de la science
étant l'exposition de l'Idée,
La «Wirklichkeit» dans les «Principes de la Philosophie du droit» 353

la science se décompose en trois parties que sont 1) la Logique, la science


de l'Idée en et pour soi, 2) la Philosophie de la Nature, en tant qu'elle est
la science de l'Idée en son être-autre, 3) la Philosophie de l'Esprit, en tant
que science de l'Idée qui, de son être-autre, fait retour en soi. (GW 13 22,
Enc I 161)

Si l'on voulait exprimer cela d'une façon imagée, il faudrait dire


que la Logique est l'aventure de l'Idée dans la pensée pure où elle se
déploie en et pour soi, la philosophie de la nature, l'aventure de l'Idée
dans la Nature, et en fait la philosophie de l'esprit comme l'aventure de
l'Idée dans l'Esprit, qui fait retour à l'Idée elle-même dans la philosophie.
On laissera de côté la dialectique des trois syllogismes finaux de
Y Encyclopédie de 1817 et de 1830, où Hegel a laissé la preuve de cette
circulation de l'Idée2.
Mais il faut ajouter que la conception de la réalité effective comme
contenant en elle la possibilité et la contingence exclut tout empirisme,
car le donné empirique ne se constitue pas en une donnée extérieure qui
pourrait prétendre être la réalité. Au contraire, le donné empirique, pour
accéder à la réalité effective doit être compris comme la jonction entre la
rationalité immanente des faits de la nature et de l'esprit et la rationalité
transcendante de la pensée.
Dans la Logique même, grande est la différence entre la réalité, en
laquelle l'être se déploie, et la réalité effective, qui est la transition de
l'absolu d'abord immédiat et indéterminé, au rapport absolu qui va
permettre à l'Idée de se manifester.
Avec l'analyse logique de l'effectivité, Hegel a repensé les concepts
traditionnels de l'essence et de l'existence, de telle sorte que l'effectivité
se tient plus haut que l'existence, en tant qu'elle est manifestation, et
manifestation de l'absolu. Il importe maintenant de voir comment cette
catégorie reflexive de l'effectivité traverse et transforme toute la
philosophie du droit.

Le passage à la «Wirklichkeit» dans les «Principes de la


philosophie DU DROIT»

C'est la manifestation de l'essence, autrement dit l'unité de


l'essence et de l'existence, qui provoque le passage dialectique à la liberté

2 J'ai formulé récemment une hypothèse de lecture de ces trois syllogismes dans un
article, «L'Idée et l'histoire dans la pensée de Hegel», Les Cahiers Philosophiques de
Strasbourg, n°16, automne 2003, Idéalisme et historicisme, p.97-125.
354 Jean-Louis Vieillard-Baron

et à la subjectivité du concept. C'est donc la réalité effective qui permet


de passer de la logique objective à la logique subjective, c'est-à-dire à
l'Idée elle-même, en tant qu'elle reprend en elle l'être et l'essence. De
cette Idée en sa réalité effective il ne saurait être question de réalité
empirique. Là est la grande nouveauté par rapport à Kant, comme on l'a vu.
Affirmer l'identité de ce qui est effectivement réel et de ce qui est
rationnel, c'est en fait exprimer une sorte de tautologie. Le fait qu'on ait
protesté, qu'on ait cru que Hegel voulait par là justifier toute la réalité
historique, y compris les guerres et les absurdités tragiques, montre tout
simplement qu'on n'est pas du tout entré dans la perspective idéaliste. La
réalité effective n'est pas le donné, mais ce que la pensée crée à partir
d'elle-même, non pas grâce à la construction du philosophe, mais par son
mouvement immanent. L'immanence de la raison à l'Esprit objectif ne
signifie pas que tous les événements historiques sont rationnels. C'est
bien plutôt ce qui de l'histoire n'est pas événementiel qui est spéculatif.
Dès lors la rationalité effective du politique, que Hegel appelle la
divinité de l'État, est en cours de manifestation phénoménale. Mais le
phénomène historique, autrement dit l'événement, n'est pas décrété
rationnel en lui-même. On doit admettre que l'idéalisme hégélien affirme que
seule l'Idée de l'État est effectivement réelle. Cet idéalisme n'étant pas
fondé sur l'opposition de l'être et du devoir-être n'est pas un idéalisme
moral de l'idéal.
L'Idée de l'État ne doit pas être confondue avec l'État idéal; elle
n'est pas un idéal politique inaccessible, mais ce qui résulte de la
rationalité immanente des États réels historiquement. L'Idée de l'État ne peut
donc anticiper sur son temps; mais elle n'est pas la copie philosophique
de la réalité historique du temps. La thèse que je soutiens à ce sujet est
que l'État hégélien est un modèle théorique, comme la République de
Platon ou le Contrat social de Rousseau; ce modèle n'est pas un idéal
inaccessible, ou nostalgique, mais la réalité effective de l'Idée de l'État,
autrement dit l'État lui-même en tant qu'effectivement réel dans la
philosophie du droit. Comme l'a bien vu Éric Weil, dans ses célèbres leçons
sur Hegel et l'État, Hegel a médité les exemples les plus modernes de son
temps, l'État anglais et l'État prussien. Mais il n'en a pas proposé le
décalque philosophique, ce qui serait une position empiriste, pas plus
qu'il n'a fait une construction utopique, ce qui serait une position
irréaliste. L'histoire de la raison est une histoire de la liberté, et l'idéalisme
fondé sur la subjectivité et la liberté ne peut anticiper sur le cours de
l'histoire. L'Idée de l'État est donc le modèle ou l'archétype éternel de
La «Wirklichkeit» dans les «Principes de la Philosophie du droit» 355

l'État tel qu'il résulte de la raison à l'œuvre dans son développement


historique.
On peut prendre les choses pas à pas, autrement dit d'abord dans le
cours de 1817-1818 et Y Encyclopédie de 1817, où se prépare le texte
magistral des Principes de la philosophie du droit de 1821. Nous ne
suivrons pas cette voie par raison d'économie. Qu'il suffise de signaler que
le concept de Wirklichkeit est d'un usage constant, dans les cours comme
dans les textes, au sujet du droit. En effet, si la sphère du droit désigne
l'ensemble des institutions humaines dans leur signification spéculative
comme dans leur historicité, nous sommes en face de l'Esprit objectif, qui
réconcilie en lui l'esprit théorique et l'esprit pratique, et se présente
comme réalité effective, unité d'essence et d'existence. Les institutions
humaines ont une essence théorique, mais elles sont là; elles ont une
existence pratique; et elles unissent théorie et pratique en se réalisant
effectivement.
Le premier paragraphes des Principes de la philosophie du droit est
extrêmement clair, quoiqu'il paraisse abstrait et peu explicite:
La science philosophique du droit a pour objet Vidée du droit, le concept
du droit et sa réalisation effective (Verwirklichung). (GF 79)

II n'est pas indifférent que ce soit la forme active, autrement dit le


processus de la réalisation effective qui apparaisse d'emblée sous la plume
de Hegel. Qu'est-ce que l'Idée du droit? C'est le droit
philosophiquement pensé, qui ne se réduira donc nullement au droit positif des juristes.
En effet l'Idée du droit ne peut pas être identifiée au droit empirique qui
est d'un usage négatif, servant surtout à régler les différends entre
membres d'une même société. Dans la systématique hégélienne, l'Idée du
droit est identifiée à l'unité de deux éléments bien distincts: d'une part
le concept du droit, d'autre part la réalisation effective de ce concept. Le
statut de l'Idée du droit est donc spéculatif, en tant que concept, mais
aussi concret, en tant qu 'effectuation du concept. Souvenons-nous que, du
point de vue logique, l'Idée est l'unité du concept et de l'objectivité.
Hegel précise dans la Remarque:
Le concept (non pas ce qu'on entend souvent appeler ainsi, mais qui est
seulement une détermination intellectuelle abstraite) est seulement ce qui a la
réalité effective et de telle sorte qu'il se la donne lui-même. Tout ce qui n'est
pas cette réalité effective posée par le concept même, est existence
passagère, contingence extérieure, opinion, phénomène sans essence, non-vérité,
illusion, etc..
356 Jean-Louis Vieillard-Baron

Donc l'Idée du droit, autrement dit l'ensemble des Principes de la


philosophie du droit, ne peut pas être considérée comme une simple
application (Anwendung) de la Logique, mais comme la réalisation effective
du concept du droit. Application et effectuation sont deux choses
entièrement différentes. L'application est un acte empirique et extérieur; nous
appliquons la logique ordinaire dans nos propos, et l'on peut parler à ce
sujet de «Logique appliquée» (GW 13 98). Au contraire l'effectuation est
la production résultant du développement immanent de l'Esprit. Au §3,
Hegel prend la peine de situer la science philosophique du droit par
rapport au droit des juristes. Ce droit (qu'il nomme droit positif) est obligé,
en tant que système de lois, de recevoir l'application de ces lois au cas
particulier. Hegel ajoute que cette «application n'est plus pensée
spéculative et développement du concept, mais subsomption de l'intellect» (GF
82). Le lien entre l'entendement et l'application est à nouveau clarifié au
§10 à propos de la liberté de la volonté; l'entendement considère la liberté
comme une possibilité, et sa relation à ce qu'elle veut concrètement
comme une simple application à une matière donnée. Et Hegel pense
qu'en faisant de la sorte, l'intellect en reste au niveau abstrait, et ne
parvient pas «à l'Idée ni à la vérité de la liberté.» (GF 96)
C'est au §4 de l'introduction des Principes de la philosophie du
droit que Hegel fait intervenir le concept décisif qui est celui de l'Esprit.
Le sol du droit est en général la réalité spirituelle, et son lieu et son point
de départ sont d'abord la volonté (der Willé), qui est libre, de telle sorte que
la liberté constitue sa substance et sa détermination, et que le système du
droit est le royaume de la liberté réalisée effectivement, et que le monde de
l'Esprit est tiré de celui-ci même comme une seconde nature. (GF 89)

Expliquons: la réalité spirituelle (souligné) est das Geistige. Il a pour


substance et pour détermination la liberté de la volonté. Ainsi le droit est
la réalisation effective de la volonté libre dans l'esprit objectif. Esprit ne
signifie nullement une faculté particulière; c'est l'ensemble de tout ce
que l'homme produit. La doctrine de l'esprit est un objet de la réflexion
auquel Hegel est particulièrement attaché dans la mesure où il lui semble
qu'elle est tout à fait déficiente et a été abandonnée des philosophes, en
tout cas depuis Kant. Le système du droit est le royaume de la liberté
effectivement réalisée; cette belle formule signifie que le droit comme
Idée, quoiqu'il ne s'identifie nullement au droit positif, est bien présent
dans le monde, non pas comme la Nature, pure extériorité, mais comme
une «seconde nature», extériorité de la liberté, et par conséquent non
encore réalité absolue de l'Esprit. Le royaume du droit, celui des institu-
La «Wirklichkeit» dans les «Principes de la Philosophie du droit» 357

tions humaines (droit de propriété, moralité subjective, vie éthique), n'est


en fait qu'une seconde nature, et ne réalise pas l'Esprit absolu (art,
religion, philosophie).

Volonté et décision

Un nouveau pas en avant dans la compréhension de la réalité


effective est franchi aux §11, 12 et 13 des Principes de la philosophie du
droit. Hegel s'arrête sur la nature de la volonté et en particulier sur la
décision. La naturalité de la volonté consiste dans les désirs, tendances
et inclinations (§11). Le contenu de la volonté est alors immédiat, et
dénué de rationalité, fini et individuel. Mais (§12) un élément universel
et indéterminé se fait jour au travers de ces déterminations immédiates
et naturelles, c'est le pouvoir de se décider, d'être ainsi Selbstzweck, sa
propre fin. «Ce n'est que comme volonté décidante en général que la
volonté est volonté effective». L'Addition (Zusatz) au §13 est éclairante
à ce sujet:
une volonté qui ne décide rien n'est pas une volonté effective. . .Qui veut la
grandeur, dit Goethe, doit pouvoir se limiter. C'est seulement par la
décision que l'être humain entre dans l'effectivité, même si cela lui en coûte,
car la paresse ne veut pas sortir de sa méditation en soi-même, en laquelle
elle se conserve une possibilité universelle. Mais la possibilité n'est pas
encore l'effectivité. La volonté qui est sûre d'elle-même, ne se perd point
dans le déterminé. (STW 7 64-65)

On croirait que Hegel renie ici l'analyse de l'effectivité dans la


Logique, où la possibilité fait partie de la Wirklichkeit, en tant que ce qui
l'empêche de se confondre avec le donné, comme l'a montré Bernard
Mabille dans son étude de la contingence au sein de la logique
hégélienne3. Or il n'en est rien, car la volonté, en se déterminant, assume en
elle la Willkùr que j'ai traduite, selon l'étymologie et le sens contextuel,
par volonté de choix. Jean-François Kervégan traduit par arbitre
(Kervégan, §15, p. 129 et passim), ce qui est certes mieux qu'arbitraire,
mais a deux inconvénients: le premier est de renvoyer à un vocabulaire
sportif (il faut des arbitres dans les matchs); le second est de reprendre
littéralement Yarbitrium latin qu'on trouve chez Wolff et chez Kant. Or
Hegel dit qu'il veut parler le langage commun; arbitre paraît donc une tra-

3 Hegel, l'épreuve de la contingence, Paris, Aubier, 1999.


358 Jean-Louis Vieillard-Baron

duction trop savante. La volonté de choix, du point de vue théorique, est


exactement ce que souligne Hegel. Vouloir est beau; encore faut-il
choisir. Car une décision implique un choix au sens d'une autodétermination.
Mais Hegel est très conscient qu'il ne faut pas confondre la volonté libre
et le choix; le choix n'est que le moment de la décision. Sur ce point,
Hegel suit les analyses d'Aristote que Bergson a mises en question
radicalement dans Y Essai sur les données immédiates de la conscience. Ce
que critique Hegel est, très simplement, l'indétermination de la volonté
qui n'assume pas sa liberté.
La longue préface des Principes de la philosophie du droit est
nécessaire pour que l'on parvienne à l'explication véritable de la
Wirklichkeit dans le texte. On connaît le fameux adage de la Préface,
«ce qui est rationnel, c'est ce qui est réel; et ce qui est réel, c'est ce qui
est rationnel» (GF 73). Si j'ai traduit ici wirklich par réel, tout
simplement, c'est en raison de la coutume qui fait que parler d'effectif dans ces
deux versets est déplacé en ce que cela bouleverse l'euphonie de
l'ensemble. Mais c'est surtout parce que la Préface est explicitement
extrasystématique; c'est un discours rajouté qui présente de façon extérieure
l'ensemble du texte. Il est d'autant plus difficile à traduire, puisque le
vocabulaire n'y est pas utilisé dans son sens technique; et il faut avouer
que Hegel est particulièrement lourd quand il n'use pas des concepts au
sens spéculatif. L'identité du rationnel et de ce qui est effectivement réel
joue quelque peu sur les deux acceptions de la réalité, empirique et
idéaliste. On doit le comprendre à la lumière de la fin de la Remarque au
§31:
ici, c'est l'esprit dans sa liberté, la plus haute pointe de la raison consciente
d'elle-même, qui se donne la réalité effective et se produit comme monde
qui existe. (GF 110)

Le rationnel est donc l'Esprit dans sa présence objective (wirklich


et gegenwàrtig sont associés dans la Préface). Hegel peut donc critiquer
sévèrement ceux qui croient que l'on doit porter les réalités extérieures
au niveau du concept par l'analyse philosophique ou scientifique. En fait,
Considérer quelque chose rationnellement ne consiste pas à apporter à
l'objet de l'extérieur une raison et à l'élaborer par ce moyen, mais au contraire
c'est l'objet qui est pour lui-même rationnel. (Ibidem)

La rationalité est immanente aux institutions des hommes, prises en


leur sens le plus large possible. La dialectique n'est en aucun cas une
méthode par laquelle on plierait les choses de l'extérieur; elle est «l'âme
La «Wirklichkeit» dans les «Principes de la Philosophie du droit» 359

propre du contenu, âme qui fait progresser organiquement ses rameaux


et ses fruits». Ceci est vrai dans le tout le champ qui correspond
aujourd'hui à ce que nous appelons les sciences humaines. Quelle est alors la
tâche de la philosophie de l'esprit objectif, si la rationalité est immanente
à ses objets? Hegel le dit pour finir:
c'est ce travail, qu'accomplit la raison de la chose, que la science a
seulement pour tâche de porter à la conscience. (Ibidem)

La raison est à l'œuvre de façon immanente dans toutes les


productions humaines; la philosophie est la conscience de cette rationalité active
et objective.

L'EFFECTTVTTÉ DE L'ÉTAT

Sans vouloir suivre le développement de la Wirklichkeit dans tous


ses aspects, je voudrais sauter à la fin du texte des Principes de la
philosophie du droit, à savoir la théorie de l'État, dont j'ai déjà dit que je le
considérais comme le déploiement de l'Idée de l'État sous forme d'un
modèle spéculatif, qui est devenu «incontournable» pour la philosophie
politique.
On peut remarquer que le cours de 1817-1818 rattache davantage
l'Idée de l'État à l'Idée du Bien que le texte des Principes de la
philosophie du droit. Hegel y souligne que la troisième sphère (celle de
l'État) est l'unité des deux autres, droit abstrait et moralité, et qu'en elle est
réalisée l'Idée du Bien. Il conclut par ces belles paroles:
Le troisième moment est. . .la vie éthique, l'État; ici, ce n'est pas seulement
le droit abstrait qui est réalisé. En lui, l'Idée du Bien est réalisée, ici, l'Idée
du Bien a une effectivité, dont l'âme est le concept de la liberté. Ici, la
volonté libre ne se tient plus face à la nécessité, ici l'absolu et le nécessaire
s'égalent, la volonté universelle est le Bien. (Deranty, p.55)

Quand Hegel prononce ces lignes à Heidelberg, il vient d'achever le


second tome de la Logique, qui est la logique subjective de l'Idée, en
laquelle l'Idée du Bien est l'Idée immédiatement inférieure à l'Idée
absolue qui est l'Idée suprême et la fin de tout le déploiement du Logos. Les
quelques pages consacrées à l'Idée du Bien comme accomplissement de
l'Idée du connaître ont certes une inspiration platonicienne, mais
entièrement repensée. Hegel insiste sur deux points forts de l'Idée du Bien, son
caractère pratique et son effectivité. L'Idée du Bien relève de la déter-
360 Jean-Louis Vieillard-Baron

minité du sujet et inclut en elle-même l'exigence de la réalisation


effective, de l'effectivité extérieure singulière. Cependant elle n'atteint pas au
dépassement de l'opposition entre subjectivité et objectivité. On peut dire
qu'en 1817 Hegel considère l'État comme la face objective de l'Idée du
Bien qui reste dans la sphère de la Logique subjective.
Les Principes de la philosophie du droit vont détacher l'État de cette
Idée du Bien pour en faire la réalité effective de la liberté. La situation
de l'Idée du Bien dans les Principes de la philosophie du droit est minime
et significative. C'est au §141, dernier paragraphe de la seconde partie
consacrée à la moralité. L'universalité purement subjective du Bien doit
être dépassée, et ce dépassement marque la fin de la moralité (avec son
primat de la conscience morale subjective et de sa loi morale). La vérité
et la concrétude de l'Idée du Bien est dans l'identité du Bien et de la
volonté subjective, à savoir la Sittlichkeit, qu'on peut traduire par vie
éthique ou réalité morale, plutôt que par éthicité. Dans cette vie éthique,
le Bien abstrait et subjectif fait place au «Bien vivant qui a son savoir,
son vouloir, dans la conscience de soi, et, par l'action de celle-ci, sa
réalité effective.» (§142; GF 221).
La question qui se pose est la suivante: comment l'Esprit objectif se
donne-t-il son effectivité dans l'État? C'est que l'État est la réalité
effective de la liberté. En aucun cas, l'État ne peut s'opposer à la liberté des
individus, la citoyenneté étant précisément le sentiment qu'éprouve
l'individu de faire partie de l'État, sentiment de la plus haute dignité possible.
Les droits de l'individu sont sauvegardés du fait que l'État se divise en
famille et société civile avant de pouvoir se ressaisir en lui-même. Hegel
prend soin d'écrire au §262:
L'Idée effective [est] l'Esprit qui se scinde lui-même, comme en vue de sa
finitude, dans les deux sphères idéelles de son concept, [à savoir] la famille
et la société civile bourgeoise, pour être, à partir de leur idéalité, Esprit
pour soi et effectivement réel ... (GF 308)

D'un point de vue catégoriel, il est intéressant de voir que l'État est
aussi bien effectivité de l'Idée qu 'effectivité de l'Esprit. Effectivité et
objectivité sont liées. Mais la nécessité de l'Idée inclut toujours en elle
la contingence qui ne saurait être réduite. L'objectivité ne devient donc
pas une nécessité de fer. L'objectivité n'est pas la réduction du royaume
des phénomènes à un enchaînement nécessaire. Bien au contraire le
phénomène apparaît alors dans son idéalité; et l'esprit peut être compris
comme l'intériorité de l'apparition extérieure ou phénomène. L'État sera
La «Wirklichkeit» dans les «Principes de la Philosophie du droit» 361

donc déterminé comme phénomène de l'Esprit; et la nécessité de l'Idée


est pour elle-même figure de l'Esprit (§266).
Un second concept important apparaît alors et prend une place de
plus en plus grande dans la présentation de l'Idée de l'État, c'est la
substantialite. On sait, depuis la préface de la Phénoménologie de l'Esprit,
que pour Hegel, penser le vrai comme système, autrement dit comme le
Tout en ses articulations, Tout faute duquel aucun élément n'a de sens,
c'est penser le vrai, non seulement comme substance, mais encore aussi
comme sujet. Le concept de substance est transformé par son insertion
dans la totalité. Mais la substantialite de l'État apparaît dès le §267
comme son effectivité concrète en tant qu'elle n'est pas simplement
construite par l'intellect mais donnée. L'Esprit objectif se donne l'effec-
tivité à lui-même en assumant une substantialite subjective et objective.
La substantialite subjective est la Gesinnung politique, attitude politique
et disposition d'esprit du citoyen; la substantialite objective est
«l'organisme de l'État», autrement dit la structure interne de l'État, que Hegel
appelle constitution (et qui est sa composition concrète). Il n'y a pas d'ef-
fectivité de l'Idée et de l'Esprit sans cette substantialite bipolaire et
corrélative.

Il nous appartient donc de reconnaître dans la philosophie comment


l'Esprit objectif se donne à lui-même la réalité effective dans l'Idée de
l'État. Mais ceci n'empêche pas la difficulté de fond, à savoir que cette
réalité effective n'est nullement le produit d'une description empirique de
la réalité extérieure, même si elle n'est pas non plus le produit d'une
construction intellectuelle abstraite. Hegel n'a-t-il tissé qu'un tissu de
concrétions d'abstractions? Si sa pensée est un idéalisme absolu, alors la
philosophie du droit, par tous les éléments empiriques qu'elle intègre,
n'est pas totalement idéaliste. Il reste que comprendre la réalité effective
comme le mouvement d' autoréalisation de l'Esprit n'est pas une
entreprise vaine.

Université de Poitiers Jean-Louis Vieillard-Baron.


Département de philosophie
8, rue René Descartes
F-86022 Poitiers cedex
362 Jean-Louis Vieillard-Baron

Bibliographie

Hegel, Gesammelte Werke, Hambourg, Felix Meiner Verlag, citée GW suivi du


numéro de tome et de page.
Hegel, Werke, œuvres choisies en 20 volumes, Francfort/Main, Suhrkamp, citée
STW suivi du numéro de tome et de page.
Hegel, Logique, traduction Jarczyk et Labarrière, cité Jar-Lab, suivi du tome et
de la page.
Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, I et HI, traduction Bernard
Bourgeois, Paris, Vrin, cité Enc. I et Enc. III.
Hegel, Principes de la philosophie du droit, traduction Jean-Louis Vieillard-
Baron, Paris, Flammarion, GF, 1999, cité GF.
Hegel, Principes de la philosophie du droit, traduction Jean-François Kervégan,
Paris, PUF, deuxième édition, 2003, cité Kervégan.
Hegel, Leçons sur le droit naturel et la science de l'Etat, Heidelberg, semestre
d'hiver 1817-1818, traduction Jean-Philippe Deranty, Paris, Vrin, 2002, cité
Deranty.
Kant, Werke, édition de l'Académie de Berlin, cité Ak suivi du tome et de la
page; traductions citées dans l'édition de la Pléiade en trois volumes.
Schelling, Sammelte Werke, édition Cotta, citée SW suivi du tome et de la page.

Résumé. — Kant a opéré sur le concept d'effectivité un renversement total


par rapport à la scolastique finissante, en soutenant l'irréductibilité de la réalité
effective par rapport au concept. L'effectivité est pour lui la réalité existante.
Hegel amplifie la disjonction entre effectivité et réalité. La réalité, n'étant pas
réfléchie en soi, n'a pas de vérité, alors que la réalité effective est la
manifestation de l'Idée en tant que concept effectivement réel. Dans les Principes de la
philosophie du droit, Hegel présente la réalisation effective du concept de droit
dans l'Idée de l'Esprit objectif. Il ne se contente pas d'appliquer l'unité de
l'essence et de l'existence dans l'Idée exposée dans sa Logique. C'est le concept de
droit qui se donne à lui-même la réalité effective, en réalisant ainsi la décision
propre à la volonté libre. L'État est la réalité effective de l'Esprit en son
objectivité; il assume donc la substantiate subjectivement en tant que Gesinnung du
citoyen attaché à lui par le patriotisme et objectivement en tant qu'organisme
structuré selon une forme de composition appelée constitution. L' autoréalisation
de l'Idée de l'État en son effectivité philosophique se donne alors comme
philosophie du droit élevant la réalité empirique au niveau de l'Esprit objectif.

Abstract. — Kant entirely reversed the concept of actuality (Wirklichkeit)


as held in the last phase of scholasticism by maintaining the irreducibility of
actuality (Wirklichkeit) as compared with the concept. Actuality for him is
existing reality. Hegel amplifies the disjunction between actuality (Wirklichkeit) and
reality (Realitàt). Reality (Realitàt), not being reflected in itself, has no truth,
whereas actuality (Wirklichkeit) is the manifestation of the Idea as the actual
(wirklich) concept. In the Elements of the Philosophy of Right, Hegel presents the
actualisation (Verwirklichung) of the concept of right in the Idea of objective
La «Wirklichkeit» dans les «Principes de la Philosophie du droit» 363

Spirit. He is not satisfied with applying the unity of essence and of existence in
the Idea as set out in his Logic. It is the concept of right which gives to itself
actuality {Wirklichkeit), thereby realising the decision proper to free will. The
State is the actuality {Wirklichkeit) of the Spirit in its objectivity; therefore it
takes on substantiality (Substantialitât) subjectively as the Gesinnung of the
citizen attached to it by patriotism and objectively as an organism structured
according to a kind of composition (Zusammensetzung) called constitution. The self-
realisation of the Idea of the State in its philosophical actuality (Wirklichkeit)
then presents itself as philosophy of right raising empirical reality to the level of
objective Spirit. (Transi, by J. Dudley).