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Les Cahiers du GRIF

« Ma vie » et la psychanalyse
Sarah Kofman

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Kofman Sarah. « Ma vie » et la psychanalyse. In: Les Cahiers du GRIF, Hors-Sérien°3, 1997. Sarah Kofman. pp. 171-
172.

doi : 10.3406/grif.1997.1928

http://www.persee.fr/doc/grif_0770-6081_1997_hos_3_1_1928

Document généré le 14/10/2015


« Ma vie » et la psychanalyse

Sarah Kofman

à Jean-Luc

J'ai toujours eu envie de raconter ma vie. Tout le début de mon analyse


fut un long récit Récit linéaire, continu : à aucun moment, je ne perdais le
fil, j'« enchaînais », sachant, à l'avance, ce que j'allais dire ; pas la moindre
rupture, le moindre trou, la moindre faille où puisse enfin se glisser
quelque lapsus, où puisse passer quelque chose. Aussi bien ne se passait-il
rien. De l'autre côté du divan, rien. « Ma vie » lui était indifférente.

Tout a « commencé » quand j(e n')eus plus rien à dire, quand je ne sus
plus par quoi commencer ni par où finir. Ce que j'avais raconté auparavant
revint alors, mais tout autrement, de façon discontinue, sous des formes
diverses (souvenirs, rêves, lapsus, répétition), ou n'est jamais revenu. Je
compris que j'avais été à b fois sotte, et infidèle.

Ma bouche cessa donc d'être le lieu d'émission d'un discours rassurant


- bocca délia ver'ità - pour devenir un antre d'où jaillissaient des cris, des
paroles plus ou moins articulées, plus ou moins intelligibles, dont le ton,
d'une extrême variabilité (tonitruant, evanescent, à peine audible, saccadé,

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mélodieux, etc.) m'étonnait moi-même. Je ne m'étais jamais entendue
parler de b sorte et « je » ne « me » reconnaissais plus. Bouche géné
reuse répandant ses offrandes de sperme. Bouche close, cousue, pincée,
fermée. Constipée. - Ce que mon discours avait sans doute tenu à diss
imuler aussi, c'est que la bouche, selon les moments de l'analyse, peut
mimer (d')autres zones érogènes du corps, être successivement ou simu
ltanément bouche, sexe, anus. Et non par simple analogie : je savais, si par
exemple j'étais constipée ce jour-là, que je ne pourrais pas non plus
« parler » sur le divan, que « ça » ne pourrait rien donner, que rien ne
passerait

Ce qui se passe par ma bouche, en analyse, n'a donc rien à voir ni avec
la vérité ni avec le sens. Ceb remonte de mes entrailles pour être offert
en guise de cadeau : à l'autre d'apprécier. Dès lors, le silence de l'analyste
est intolérable. Il est signe non d'une indifférence aux événements de ma
vie mais d'une dépréciation de ce que j'ai de plus intime. Fin de non-rece-
voir de mes dons, de ce qui sort de mon ventre, de ce que je produis :
ma marchandise, alors c'est de la merde ! Autant donc ne rien donner, ne
rien dire : au moins, le silence est d'or. Mais ce silence, lui aussi, m'est
intolérable. D'où la nécessité impérieuse d'entendre mes paroles reprises
et prises. Non pour qu'elles soient affectées de sens, interprétées. Mais
pour qu'un échange s'établisse, qui transmue le « caca » en or. Qui me
permette de me redresser, tenir debout, et repartir.

(janvier 1 976. Fragment d'analyse)

Texte paru dans Première l'ivmison, n° 4, Paris, fév.-mars 1 976.

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