Vous êtes sur la page 1sur 4

Directeur de la publication : Edwy Plenel

www.mediapart.fr
1

actuellement réunies pour qu’un tel rapprochement


puisse être mené à bien », justifie le groupe américano-
Après l’échec de la fusion avec Fiat,
italien pour expliquer son retrait précipité, accusant
Renault encore plus déstabilisé le gouvernement français d’avoir fait obstacle par ses
PAR MARTINE ORANGE
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 7 JUIN 2019 demandes au projet.
Le projet de grand mariage entre égaux de Fiat- De son côté, le gouvernement français insiste sur son
Chrysler (FCA) et Renault n’aura pas tenu quinze esprit « d’ouverture » dans les discussions, soulignant
jours. La gestion de ce dossier par le gouvernement qu’il avait besoin de temps pour convaincre Nissan du
a été pathétique, entérinant un projet à la va-vite, bien-fondé de cette fusion. Lors du conseil de Renault,
affaiblissant un peu plus l’alliance entre Renault et les administrateurs de Nissan avaient fait savoir qu’ils
Nissan s’abstiendraient s’il y avait un vote tandis que la
direction du constructeur japonais déclarait qu’elle
Le projet de grand mariage entre égaux de Fiat-
considérait que « cette fusion changeait la structure de
Chrysler (FCA) et Renault n’aura pas tenu quinze
Renault », donc de l’alliance. Sans Nissan, impossible
jours. Dans la nuit de mercredi à jeudi, le groupe
d’aller plus loin. D’où la décision de différer le vote
Fiat a annoncé par communiqué sa décision de
de quelques jours, le ministre des finances Bruno Le
« retirer avec effet immédiat son projet de fusion
Maire espérant convaincre la direction de Nissan lors
avec le groupe Renault ». Un retrait dicté par la
de son prochain déplacement au Japon dans le cadre
décision, annoncée une demi-heure auparavant, des
du G20.
administrateurs de l’État chez Renault de demander
un nouveau délai avant de se prononcer sur le projet La précipitation qu’a voulu imposer la direction de
présenté par FCA. Engagée dans une précipitation Fiat dans ces discussions et son retrait tout aussi
excessive, « la création du troisième constructeur rapide, mais aussi la facilité avec laquelle la direction
automobile mondial » a capoté au premier obstacle. de Renault semblait prête à céder, amène beaucoup de
salariés à s’interroger sur les intentions réelles de cette
opération. « Les salariés sont traités comme des pions
dans cette affaire. Une fusion de cette importance ne
se décide pas en deux semaines », s’indigne Marc
Tzwangue, secrétaire de Sud Renault. De son côté, la
CGT Renault, hostile au projet, s’est « félicitée » de
l’abandon de cette « opération purement financière et
© Reuters bien éloignée d'une réelle stratégie industrielle offrant
Au matin, chaque partie s’est réveillée avec des perspectives de développement à Renault et à
l’impression d’une vague gueule de bois. Cet échec la filière automobile française ». Même la CFDT
renvoie tout le monde à la case départ. Il met à Renault, pourtant au départ assez favorable à la fusion,
nu les fragilités et les défaillances des deux groupes s’étonne de l’attitude de Fiat, soupçonné de vouloir
qu’ils espéraient bien masquer avec ce rapprochement. jouer au Monopoly.
Le gouvernement français, lui, se retrouve aussi « C’était une opération totalement opportuniste. John
face ses contradictions, illustrant à nouveau sa faible Elkann [petit-fils de Giovanni Agnelli – ndlr] a vu
connaissance de l’industrie, confondant son rôle l’aberration du cours de Renault. Ils ont tenté quelque
d’actionnaire avec celui de banquier d’affaires. chose mais qui n’était appelée qu’à bénéficier à Exor
Chaque camp essaie de renvoyer à l’autre la [la holding familiale des Agnelli – ndlr] », estime
responsabilité de l’échec. « Il est apparu que de son côté Frédéric Genevrier, responsable de la
les conditions politiques en France ne sont pas

1/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
2

société d’analyse financière OFG Recherche. Tous les En imposant un calendrier des plus serrés et des
analystes et investisseurs financiers partagent ce point conditions léonines afin d’avoir la main sur le tout,
de vue. John Elkann a-t-il été trop gourmand ? Ce n’est pas la
première fois que FCA voit une de ses offres refusée.
Après avoir approché Ford et Toyota, FCA a proposé
une fusion à GM en 2017. Le groupe italo-américain
a essuyé un refus. De même, en début d’année, avant
de faire une proposition à Renault, il avait engagé
des discussions avec PSA, allié historique de Fiat. Là
Évolution de l'action Renault sur un an. © boursorama
Dès qu’ils ont découvert les termes de la fusion, aussi, les négociations ont échoué.
ils se sont étonnés que les conditions soient si Ces tentatives pour conclure à tout prix une fusion
défavorables à Renault. Le projet a été bâti sur une avec un autre constructeur sont vues comme autant
valorisation boursière de Renault, dont le cours s’est de signes de fébrilité à un moment où le groupe a
effondré de moitié depuis l’arrestation de Carlos perdu son patron historique, Sergio Marchionne,
Ghosn. Les 19 milliards de capitalisation du groupe disparu à l’été 2018 : le constructeur n’a pas la taille
correspondent à la valeur de la participation de 43 % suffisante dans un moment où l’industrie automobile
de Nissan détenue par Renault et la trésorerie du connaît un bouleversement historique. Scandales du
groupe. Tout le reste, les usines, les parts de marché, la diesel, émergence des moteurs électriques, possibilité
recherche et développement étaient considérés comme d’usage de l’hydrogène, voiture autonome, et plus
gratuits. « Comment le management de Renault peut- largement, remise en cause du modèle automobile
il soutenir ce projet à un tel prix ? »se demandait avec le changement climatique… Tous les défis
l’agence Bloomberg. Comment le gouvernement s’additionnent en même temps dans ce secteur
peut-il accepter de brader ainsi ses intérêts, aurait-on structurant pour l’industrie.
envie d’ajouter.
Face à une fronde qui menaçait de grandir, le
ministre des finances a fait savoir la semaine
dernière qu’un dividende exceptionnel allant de 700
millions à 1,5 milliard d’euros serait versé aux
actionnaires de Renault à l’occasion du rapprochement
afin de rééquilibrer les parités de fusion. Dans le
John Elkann, héritier de la famille Agnelli, président de FCA © Reuters
même temps, le groupe Fiat-Chrysler prévoyait de
verser un dividende exceptionnel de 2,5 milliards Dans tous ces domaines, FCA a pris du retard.
d’euros à ses actionnaires. Étrange projet industriel ! Il n’est quasiment pas présent dans le moteur
Alors que l’argumentaire principal pour justifier ce électrique, a sous-investi dans la recherche et même
rapprochement était d’atteindre une meilleure taille dans sa production. Fiat dépend d’une gamme trop
critique et d’économiser 5 milliards d’euros grâce aux étroite et accuse des pertes de parts de marché y
synergies – comprendre restructuration, fermetures compris en Italie. Les ventes de Chrysler sont tirées
d’usines, suppression d’emplois, rationalisation des essentiellement par Jeep et les SUV aux États-Unis
achats et de la recherche notamment – afin de pouvoir – des modèles justement ébranlés par les impératifs
financer les dépenses nécessaires pour faire face environnementaux – et dépendent en grande partie
notamment au développement du moteur électrique, la du crédit automobile, considéré comme une bombe à
première décision est de dilapider des milliards pour retardement financière. Fiat peut toujours essayer de
la seule satisfaction des actionnaires. réaliser un autre rapprochement, mais la fragilité de
FCA est désormais connue de tous.

2/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
3

Paralysie au sein de l'alliance Casser l’alliance Renault-Nissan ? Impensable pour de


Le cas de Renault n’est guère plus simple. Déstabilisé nombreux salariés. Ce rapprochement, difficilement
depuis l’emprisonnement de Carlos Ghosn à Tokyo, bâti au cours des vingt dernières années, représente au
le groupe semble avoir perdu ses repères. En un mois moins 5 milliards d’euros d’économie pour les deux
et demi à peine, le nouveau président du groupe, groupes en raison de la centralisation des achats et du
Jean-Dominique Senard, qui était un peu parvenu à partage des coûts. L’ingénierie des deux constructeurs
renouer les fils avec la direction de Nissan et les est totalement intégrée, comme la recherche et le
autorités japonaises, a piétiné tous ses efforts passés. développement. Pour pallier la sous-charge de ses
D’abord en voulant à toute force réaliser une fusion usines, Renault produit des modèles Nissan sur ses
avec Nissan, qui l’a refusée, puis en annonçant un chaînes, notamment à Flins. Ailleurs dans le monde,
projet de fusion avec FCA, qui semblait laisser de côté il y a des usines Nissan qui produisent des Renault.
son partenaire japonais, voire directement nuire à ses Bref, divorcer représenterait une destruction de valeur,
intérêts : les États-Unis sont un marché essentiel pour une perte de technologies et de moyens immenses, à
le constructeur japonais, où il se trouve en concurrence un moment où les deux constructeurs en ont le plus
directe avec Chrysler. besoin.
C’est le constat que le ministre des finances Bruno Le
Maire semble avoir réalisé, bien tardivement. Dans la
soirée de mercredi, il s’est rendu compte qu’il n’était
pas possible d’aller plus loin avec FCA sans l’accord
et le plein soutien de son partenaire historique. Il est
plus que temps.
Jean-Dominique Senard (Renault) et Hiroto Saikawa (Nissan) © Reuters Dans cette affaire, depuis le début, le ministre des
Le refus de Nissan de suivre le projet de la direction de finances, et plus largement Bercy, a fait preuve
Renault illustre l’état de l’alliance : toute dynamique d’un amateurisme effarant, illustrant une profonde
industrielle entre les deux groupes a disparu. La méconnaissance tant du monde industriel que des
défiance de part et d’autre est à un tel point qu’elle règles de gouvernance, le tout dans un esprit brouillon
risque de conduire à une paralysie chez les deux et un faux volontarisme.
constructeurs. Nissan a refusé de nommer un président Rarement le gouvernement français aura donné une
à son conseil d’administration, comme pour mieux aussi piètre image de lui-même et de ses pratiques.
signifier que Renault, son actionnaire principal avec Pendant des années, il a donné carte blanche à Carlos
43 % du capital, n’y avait pas le droit. De son Ghosn sans exercer le moindre droit de regard sur sa
côté, Renault semble prendre insensiblement acte de gestion, ses pratiques, alors que de nombreux signes
cette séparation, comme le notent certains proches indiquaient une démesure dangereuse, une présidence
du dossier. Pour former son équipe, Thierry Bolloré, qui déraillait. À aucun moment, les représentants de
directeur général de Renault, a pris des personnes l’État n’ont pris la peine de discuter avec Nissan ou
toutes issues de Renault, écartant celles qui avaient les autorités japonaises : Emmanuel Macron, alors
participé à l’alliance. ministre de l’économie, allant jusqu’à leur tordre le
« Le gouvernement devrait se poser la question : au bras en instituant des droits de vote doubles chez
lieu d’avoir 43 % de Nissan, ne faudrait-il pas mieux Renault, dont le seul objet était de permettre à l’État
redescendre à 20 % afin de ne plus donner de pouvoir de monétiser sa participation sans réduire son pouvoir.
de Nissan dans Renault ? Ne faut-il pas acter à un Résultat ? Le gouvernement est tombé des nues
moment le divorce ? » s’interroge Frédéric Genevrier. lorsque Carlos Ghons a été emprisonné et semble
découvrir toujours avec retard ses turpitudes :

3/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
4

aux premiers jours de son emprisonnement, Bruno banquiers affaires sur le « troisième groupe mondial »,
Le Maire assurait que le PDG de Renault était « la force de frappe dans la recherche », « le
irréprochable et qu’il s’en était lui-même assuré. Puis développement environnemental », etc.
il lui a bien fallu admettre que Carlos Ghosn était Sans les critiques des investisseurs, sans le plan de
résident fiscal aux Pays-Bas. Finalement, un audit licenciement de GE à Belfort rappelant la valeur des
interne vient de révéler une surfacturation de 11 engagements pris auprès de l’État, le ministre des
millions d’euros au bénéfice de Carlos Ghosn. Et le finances n’aurait rien renégocié. Les contreparties
gouvernement, dans son grand courroux, a insisté pour qu’il avait obtenues étaient bien maigres, mais elles
que le conseil d’administration porte plainte contre son semblaient lui suffire. Se comportant comme s’il était
ancien président. l’actionnaire unique et non l’actionnaire principal –
La gestion du projet de fusion avec Fiat a été encore avec 15 % des voix –, pas un instant il n’a envisagé
plus pathétique. Ces grands projets, qui conduisent si que Nissan pourrait ne pas être d’accord. Jusqu’à ce
souvent à des échecs, se négocient avec précaution que le constructeur japonais le rappelle à l’ordre.
et méticulosité, et dans le temps. Le gouvernement a Même si Bruno Le Maire feint de croire que le projet
fait tout l’inverse, acceptant dès le départ de se plier peut être rattrapé, la fusion avec FCA est morte et
aux injonctions de John Elkann, négociant dans la bien morte. Cette gestion d’amateur va laisser des
précipitation, sans même veiller à ses intérêts, une traces. À peine installé, Jean-Dominique Sénard risque
fusion sous le regard des médias, Bruno Le Maire se d’être affaibli. Le groupe Renault, déjà déstabilisé par
contentant de reprendre en boucle les boniments de l’affaire Ghosn, ne sait plus où il en est.

Directeur de la publication : Edwy Plenel Rédaction et administration : 8 passage Brulon 75012 Paris
Directeur éditorial : François Bonnet Courriel : contact@mediapart.fr
Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS). Téléphone : + 33 (0) 1 44 68 99 08
Durée de la société : quatre-vingt-dix-neuf ans à compter du 24 octobre 2007. Télécopie : + 33 (0) 1 44 68 01 90
Capital social : 24 864,88€. Propriétaire, éditeur, imprimeur : la Société Editrice de Mediapart, Société par actions
Immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS. Numéro de Commission paritaire des simplifiée au capital de 24 864,88€, immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS,
publications et agences de presse : 1214Y90071 et 1219Y90071. dont le siège social est situé au 8 passage Brulon, 75012 Paris.
Conseil d'administration : François Bonnet, Michel Broué, Laurent Mauduit, Edwy Plenel Abonnement : pour toute information, question ou conseil, le service abonné de Mediapart
(Président), Sébastien Sassolas, Marie-Hélène Smiéjan, Thierry Wilhelm. Actionnaires peut être contacté par courriel à l’adresse : serviceabonnement@mediapart.fr. ou par courrier
directs et indirects : Godefroy Beauvallet, François Bonnet, Laurent Mauduit, Edwy Plenel, à l'adresse : Service abonnés Mediapart, 4, rue Saint Hilaire 86000 Poitiers. Vous pouvez
Marie-Hélène Smiéjan ; Laurent Chemla, F. Vitrani ; Société Ecofinance, Société Doxa, également adresser vos courriers à Société Editrice de Mediapart, 8 passage Brulon, 75012
Société des Amis de Mediapart. Paris.

4/4