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Le bonheur dans le crime

- le narrateur : C’était un de ces moments où l’on remercie le destin qu’il nous ait dotés d’un
tempérament placide.
-N’est-ce pas Dieu qu’il fallait remercier ?
-Vous connaissez ma prudence, dans ce domaine.
La relation s’arrêta là. Il n’avoua jamais à ses auditeurs ordinaires qu’il n’était pas seul dans la
voiture, car ses récits préservaient toujours des zones de silences qu’il cultivait avec soin. Il savait
qu’il était un virtuose de l’omission insoupçonnable et y prenait un plaisir discret, mais Dieu et le
romancier ont des oreilles partout. (p. 12)

Les héros des tragédies luttent contre le destin qui les poursuit, et finissent, épuisés, par plier le
genou devant la fatalité : Clément et Emma sont, il est vrai, les héros de cette histoire, mais ce sont
les autres qui sont devenus fous ou qui sont morts. (p. 76)

En psychologie, on parle d’une période de latence, je ne connais pas assez bien ces choses pour
savoir exactement ce que ce terme désigne, mais l’expression me plaît. Elle évoque une gestation
obscure, quelque chose grandit dans l’ombre sans donner de signes lisibles. Clément et Emma ne
savaient encore rien de leur destin qui s’organisait sourdement dans les chambres secrètes de leurs
âmes. (p. 79)

Elle se trompait, bien sûr (=Simone pense que Delphine est amoureuse de Gaveau) !, et cela me
semble naturel tant il m’est difficile de me figurer ce qui se passait derrière ce vissage qui, même
calme, gardait les plis renfrognés de la mauvaise humeur. Je la sens tellement différente de moi !
Comment a-t-on pu être Delphine ? La violence et la sauvagerie qu’elle s’est permises me sont si
étrangères que parfois j’ai de la difficulté à en croire mes souvenirs. (p. 115)

Je crois que c’est là que je perçus la qualité particulière de ce qui se passait entre Clément et
Emma. Vous comprenez bien que je les avais vus cent fois côté à côté, écoutant un cours, travaillant
en salle, courant vers leur tram, mais je n’avais jamais senti ce qui se glissait entre les mots, sous
les gestes, ce perpétuel émerveillement qui vibrait entre eux, car chaque parole faisait redécouvrir
que l’autre existait, que ce miracle incroyable, ma sœur, mon frère, mon semblable, était là, au bout
des mots, prêt à recevoir ce qu’on lui proposait, plus que prêt : avide, ouvert, pénétré, inondé par
la voix qui s’adressait à lui, dans un émerveillement inconscient de lui-même, indépendant de ce
qui se disait, qui nourrissait chaque instant, le grandissant, en faisant le moment le plus admirable
qui se puisse vivre, et puis le suivant était aussi beau et c’était l’ascension perpétuelle vers le
miracle toujours imminent, toujours en cours, jamais achevé, la Gloire et les Trônes aux cœurs des
nuées, le ravissement qui poursuivit inlassablement son cours. Tout me fut sensible et je compris
tout, depuis le début. Pendant longtemps, ils ne s’étaient pas rendu compte de ce qui leur arrivait.
Chacun était l’interlocuteur favori de l’autre : s’ils y avaient pensé, mais cela ne leur était pas venu
à l’esprit, ils auraient supposé que cela tenait au fait d’être frère et sœur, d’être nés à quelques
mois de distance, d’avoir partagé le même lit pendant toute l’enfance, où dormir emmêlés, que les
âmes s’y modèlent naturellement enlacées. À deux, ils formaient une figure complète, mais ils
pouvaient être à distance, la figure ne s’altérait pas car chacun la portait en soi, elle était leur
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respiration, le rythme de leur cœur qui, jumeaux, eussent battu synchrones, la réponse de leurs
regards, cette étonnante ressemblance qui venait de l’intérieur et qui avait fait que, enfants, on les
avait parfois pris l’un pour l’autre, ce qui les ravissait car cela confirmait quelque chose d’obscur
et d’exquis, la trace d’un rêve qui certes disparaît dès qu’on s’éveille, mais on a le temps de savoir
qu’on a rêvé, il reste un goût de bonheur, et ils riaient doucement, charmés par la reconnaissance
implicite de ce qu’ils ne savaient pas encore nommer, bien qu’ils en fussent gouvernés depuis
toujours. Tout au long, ils avaient mené la vie ordinaire des gens de leur âge et, sous la surface,
dans les profondeurs silencieuses, s’épanouissait le monstre délicieux qui prendrait bientôt
possession d’eux. Tout le temps où ils n’en avaient rien su, ils n’avaient pas pu lutter. Il me vint de
me demander si l’arrière-grand-mère n’avait pas, parfois, posé sur eux un regard scrutateur, mais
que pouvait-on voir sinon un beau jeune homme et une belle jeune fille vêtus dans le goût de leur
temps, qui montraient des caractères faciles et qui étudiaient bien ? (p. 140-141)

Je vous relate ses petites conversations (=Delphine) avec Hippolyte, elle a dit ceci, il a répondu
cela, c’est de la bonne conduite de conteur consciencieux, mais tout se passait en d’autres lieux de
son âme, dont je ne peux pas vous parler, car on n’en a vu que l’explosion. (p. 166-167)

Je suis un curieux sans scrupules, grâce à quoi je ne me suis jamais fait prendre en flagrant délit
d’indiscrétion, vous savez que ce sont les scrupules dont ils tiennent mal compte qui perdent les criminels.
(p. 198)

Mais la bonté ! Il y a eu un temps dans ma vie où j’étais sûr qu’elle était là, juste de l’autre côté de
l’horizon, et je courais, comme je courais ! […] Je ne l’ai jamais atteinte et je m’en souviens
comme si j’y avais vécu mille ans et qu’ensuite j’en eusse été exilé. Je l’ai passionnément aimée,
elle est morte entre mes bras et depuis je la cherche. Je crois que je la cherche même en vous, le
dernier lieu de la terre où elle pourrait se cacher, mais elle ressemble si fort à la beauté que
j’arrive rarement à les distinguer l’une de l’autre. (p. 199)

Ah ! (=à propos de la réaction d’Hippolyte à l’écoute de la nouvelle de la mort de Delphine) ne pas


savoir me tue, ne pas pouvoir m’arrêter à une hypothèse qui me satisfasse est intolérable. Je le vois
régulièrement : il sait, lui, et je ne peux rien lui demander. Je dois respecter son silence : je le fais,
et cela m’exaspère. Je suis un homme acculé à la vertu par des idéaux qu’il déteste et dont il ne
peut pas se défaire. (p. 215)

-Ce qui me gêne, chez Emma et Clément, c’est leur bonheur. Je ne comprends pas les gens heureux,
je ne peux pas les imaginer, ils me stérilisent l’esprit. Je ne les vois que du dehors, souriants,
tranquilles, marchant d’un pas égal. Ils n’ont jamais souffert, vous comprenez. À tout instant de
leur vie où ils avaient besoin de quelque chose, d’une présence, d’une réponse, ils levaient les yeux
et l’autre était là. (p. 223)

- la description de la maison : il ne pouvait pas détacher le regard de la grande maison qui se


trouvait à sa droite, assez en retrait, à demi cachée par des arbres et quelques buissons au feuillage
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persistant. Certes, cette maison est étonnante, sise de biais au milieu d’un vaste jardin dans cette
avenue où la moindre parcelle de terrain vaut des millions. Peut-être est-ce son style, celui qu’à la
fin du XIX siècle on nomma éclectique car il pêchait dans toutes les époques, qui lui donne cet air
d’indifférence aux réalités qui l’entourent ; elle est comme isolée du bruit dans une enclave
imaginaire, un peu hautaine, princesse exilée qui maintient autour d’elle le protocole exigé par son
rang, fermée au monde, lourde de secrets. (p. 13)

On ne sait pas pourquoi le banquier avait demandé à son architecte de lui faire des chambres et des
passages dérobés, et cela est bien agaçant. La maison apparente est doublée d’une maison secrète
dissimulée dans les murs et les planchers, dont seuls Clément et Emma, les arrière-petits-enfants,
ont tout découvert. La vieille Emma était au courant du fait que, entre le plafond du grand salon et
le sol de sa chambre, se trouvait un petit appartement où on pouvait à peine se tenir debout et
qu’on y accédait par une porte habilement masquée dans les lambris. (p. 29-30)

Mais la vieille dame ne savait pas – ce furent ses petits-enfants, Clément et Emma, qui le
découvrirent – que des couloirs secrets partaient d’autres couloirs, encore plus secrets.
La nuit, on se glissait dans les fourrés, on entrait par les caves, on circulait silencieusement
entre les murs. Le plan de cette maison doit être d’une ingéniosité extraordinaire, on ne se doute
pas du tout de ce qu’elle recèle, à peine s’il peut advenir que l’on pense, distraitement, qu’elle est
un peu moins grande qu’on ne le croirait quand on la voit de l’extérieur.
Le plus étrange est le secret dans le secret. (p. 31)

Ils avançaient à pas de loup, en retenant leur souffle. Depuis toujours, la maison les enchantait par sa taille
que leur imagination d’enfant augmentait encore, et les surprenait car elle changeait tout le temps. Les
pièces qu’ils avaient connues meublées s’étaient vidées, ils se souvenaient d’un salon, d’une chambre de
palissandre et ne trouvaient plus que de la poussière et, sur le papier peint, les tâches les plus claires
laissées par les tableaux vendus et passés potages. Des esprits d’adultes y auraient vu la progression du
dénuement, pour eux c’était comme si les lieux leur étaient livrés à mesure que les meubles les quittaient.
Cet escalier qui ne devait plus avoir été gravi depuis des décennies les jeta dans l’enthousiasme et,
naturellement, exalta en eux le goût naissant du secret. (p. 46)

Hors Clément et Emma, depuis la guerre on ne s’était plus servi de la chambre aux Juifs, ni de la chambre
aux Anglais, je ne vois pas ce qu’on aurait pu en faire – ni d’ailleurs pourquoi le banquier les avait fait
construire, et vous me croirez si je vous dis que je me le suis souvent demandé – de sorte que personne
n’avait de raison d’utiliser ceux des passages secrets qui étaient connus, car ils ne constituaient même pas
des raccourcis utiles, comme on peut le voir dans certains châteaux du XVIII e. On n’y allait jamais et on ne
se servait pas des chambres cachées, même comme débarras, il y avait bien assez de greniers et de caves
d’un accès plus facile. Il était tout à fait possible de les oublier. Delphine et Hippolyte ne se souvenaient pas
de la Vieille-Rue-du-Moulin, il leur semblait qu’ils avaient toujours vécu ici, ils n’avaient pas exploré la
maison comme une terre inconnue. Delphine ne découvrit la porte dérobée de sa chambre que par hasard.
Le mécanisme d’ouverture était assez retors, je suppose que c’est logique et qu’il s’agit justement
d’éviter les hasards. Il fallait exercer une forte pression sur une des lames du parquet en même temps qu’on
tournait un motif sculpté dans le lambris, à un bon mètre de là : vous voyez quelle attitude cela suppose, un
bras et une jambe en extension, mais il faut faire porter le poids sur la jambe, ce qui ne peut être
qu’intentionnel. Tout porte à croire que quelque chose de lourd était posé sur le sol quand elle toucha le
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lambris, mais elle ne raconta rien là-dessus, c’est moi qui cherche, qui furète, j’ai besoin de me figurer
exactement comme a chose se produisit, et on me torturerait inutilement durant huit jours pour faire avouer,
je n’ai aucune idée de ce qui rend cela si nécessaire. (p. 169-170)

[…] elle était si énervée qu’elle ne put se résoudre à se coucher et entreprit de déplacer une
bibliothèque pour y ranger ses dictionnaires bien à portée de main. Elle dérapa, se rattrapa à la cheminée,
et la porte s’ouvrit. Cela ne put se produire que cette nuit-là, Delphine n’était pas fille à différer quoi que ce
fût ni à garder longtemps un secret. Elle regarda la porte avec stupéfaction mais, naturellement, fit très vite
le lien avec les chambres dérobées et le banquier. Comme on n’avait jamais parlé de passage au premier
étage, elle pensa avoir trouvé quelque chose que les autres ne connaissaient pas. Elle se sentit triomphante,
elle avait trouvé un trésor, elle avait gagné ! Dans l’univers d’enfant mal aimé qu’elle s’était construit,
c’était le bonheur inespéré, l’Eldorado, tout l’or des Indiens qui lui tombait entre les mains. Elle gémit de
plaisir et s’avança, sûre de pénétrer dans un lieu où personne n’avait mis les pieds depuis des décennies.
Mais elle trouva l’interrupteur, vit qu’il y avait des lampes de fabrication actuelle, une quantité très modérée
de poussière et pas la moindre araignée, ce qui était dû aux soins que Clément et Emma donnaient à leur
domaine secret. Elle monta, descendit, trouva la chambre aux Anglais, où il y avait trois matelas superposés
qui formaient une sorte de divan orné d’une vieille couverture marocaine et de quelques coussins, deux
verres et un cendrier sur la table. Le cendrier contenait quelques mégots. Les choses bavardent. Dans la
chambre aux Juifs, il y avait une autre table et deux chaises, avec des cours de médecine bien rangés sur une
étagère, et des résumés, où elle reconnut la petite écriture fine d’Emma et les gracieux arrondis de Clément.
Elle n’était donc la première. Toute sa colère remonta, sa rage de benjamine offensée par les privilèges des
aînés. (p. 171-172)

- les métamorphoses du personnage qui raconte : Avant de vous rencontrer, je me tenais pour
un homme paisible, respectueux des lois et de mes engagements, et je n’avais même pas remarqué
combien cette histoire me troublait. Il est étrange qu’on puisse vivre en sachant si peu ce qu’on
est : pendant cinquante ans, je n’ai pas réfléchi sur moi-même, j’avais des pensées dont je sais
aujourd’hui qu’elles étaient abominables, mais je n’y faisais pas attention. Comprenez-vous cela ?
C’est vous qui m’a appris la différence entre le Bien et le Mal, en me faisant goûter à l’un puis à
l’autre. Je n’avais pas de palais. J’étais comme quelqu’un qui ne soucie pas de reconnaître le salé
du sucré du moment qu’il n’a pas faim. (p. 16)

-Mesurez-vous l’envie qui me ronge ? Gaveau, Clément, Emma jetés dans les remous, portés par la
tornade : ils ne connaissaient pas le doute, alors que moi, toute ma vie, j’ai espéré cesser un jour
de douter et, chaque fois que j’acquérais une certitude, l’esprit ricanant qui m’habite agitait une
autre question devant mon nez. Sans-doute luttaient-ils terrifiés, car ils devaient bien voir l’abîme,
mais ils luttaient pour leur vie, cela n’a rien à voir avec le tâtonnement stérile dans lequel j’ai
passé le plus clair de mon temps. Où serais-je si, à vingt ans, une passion m’avait fait dévier ?
Mort comme Gaveau ou enfermé dans les couloirs secrets d’une maison, emmuré dans
l’inavouable ? (p. 100)

- la caractérisation de la vieille Emma : La vielle Emma sentait mauvais. Son-arrière-petite-


fille s’en plaignait, qui était frottée matin et soir à la savonnette fine, aspergée de lavande, et qui ne
pouvait pas porter le même chandail deux jours de suite à cause des odeurs de transpiration. Il
fallait – on la poussait discrètement – aller embrasser Emma et la petite plongeait dans un remugle
qu’elle ne devait retrouver que vingt ans plus tard, à l’hôpital, quand elle eut à se pencher vers des
clochards qui ne se lavaient jamais et portaient les mêmes habits depuis des années. (p. 21-22)

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Elle ne pouvait presque plus marcher, à cause de l’arthrite, et dans les dernières années elle
adopta la chaise roulante qu’elle maniait avec dextérité. Parmi les clameurs dont il fallait
l’entourer pour lui faire la conversation, sa voix resta bien posée, claire et nette, ce qui lui donnait
beaucoup d’autorité.
On n’exigeait des enfants qu’ils n’allassent l’embrasser qu’aux visites de Nouvel An, pas
aux rencontres ordinaires, qui étaient fréquentes. (p. 27)

Elle avait goûté aux plaisirs de la liberté, elle n’envisagea pas de les perdre : on était en 1919, elle
n’avait pas de métier et aucun talent particulier hors ceux d’organiser sa maison et de bien
s’habiller – elle était donc désignée pour l’adultère qu’elle pratiqua avec discrétion et assiduité. (p.
28)

- l’enfance de Simone : Les grands-parents paternels prirent Charles en charge, Emma éleva
la petite Simone comme sa fille, si bien que les deux enfants ne se rendaient pas bien compte qu’ils
étaient frère et sœur. [….] Simone considéra toujours Emma comme sa mère. (p. 28-29)

- l’idée de comprendre les autres : Je me dis que nous avons tous notre folie et que, comme
aucun de nous ne comprend la sienne, il est sans doute inutile de s’acharner sur celle des autres,
mais cela ne m’empêche pas de m’interroger les soirs où j’ai du mal à m’endormir. (p. 31)

- relation incestueuse ?! : Une nuit, Philippe, enragé, les déposa tous les deux dans le même
lit-cage et chercha des boules Quiès. Ce n’était pas la peine : dès qu’ils furent réunis, les petits
sourirent, ce furent de purs séraphins, ils gazouillèrent délicieusement et, la porte fermée, on ne les
entendit pas avant qu’il fût huit heures. Il ne fut plus question de mauvaises nuits car on ne tenta
plus de les séparer. (p. 36)

Mais le destin les attendait entre les murs, ils côtoyaient à tout instant le théâtre de l’interdit et ce
terrible voisinage nourrissait le crime qui se développait doucement en eux. (p. 54)

Dès l’adolescence, leur beauté se déclara et fut propre à couper le souffle. Clément est une
invraisemblance génétique : il a un teint d’Arabe et des cheveux blond vénitien bouclés. Il semble
toujours être en plein soleil, on a envie de s’y exposer. Emma est en tout plus claire que lui, elle
surprendrait moins si elle n’avait les cheveux qui se décolorent tellement au soleil que dès juin ils
sont quasiment blancs, et des cils noirs, très épais, qui noient ses yeux pâles dans l’ombre. Hors les
couleurs, qui les rendent étonnants, ils ont des traits réguliers, bien dessinés, faits pour attirer le
regard. Ils surent tout de suite qu’ils étaient beaux : chacun l’apprit de l’autre, et de plus Clément
l’apprit de son professeur de latin Mlle Marescot, qui le retint après le cours pour lui dire qu’elle
l’aimait. (p. 62-63)

Ni Clément ni Emma ne souhaitaient qu’on se rende compte qu’ils sortaient très peu et ne savaient
sans doute pas encore pourquoi. Ils se cachaient même de leur famille, ce qui n’était pas difficile :
ils quittaient la maison par la grande porte sous les yeux de tous, tournaient le coin de la rue et se
faufilaient dans le jardin par-derrière. Il y avait deux entrées secrètes qu’ils étaient seuls à
connaître. Ils se glissaient à l’intérieur des murs et se retrouvaient dans les combles ou les caves.
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Comme ils étaient de brillants étudiants, il ne leur eût pas été difficile de faire croire que le temps
qui n’était pas donné aux sorties appartenait au travail. Ils avaient découvert au sous-sol une salle
voûtée parfaitement fraîche même en juin et en juillet, où ils allaient préparer les examens quand il
faisait trop chaud. Celle-là, ils l’avouèrent, mais comme l’indiscrétion de Delphine les agaçait, ils
ne voulurent jamais dire comment on y parvenait. Il est subtil de déclarer une partie d’un secret
pour masquer la dissimulation du reste. Delphine essaya de les espionner, ce qui choqua Simone.
-Pourquoi est-ce qu’ils se cachent toujours ?
-Pour que tu leur fiches la paix. (p. 97-98)

Gaveau écrivait tous les jours, plusieurs fois, par courrier express. Emma ouvrait les lettres, les
lisait en silence, puis les passait à Clément. Il les déposait n’importe où, sur la table de la cuisine,
dans l’entrée, au pied de l’escalier, Simone le rappela plusieurs fois pour lui dire de ne pas laisser
traîner ses affaires. Il prenait alors son air aimable de jeune homme sans problèmes et allait rendre
la lettre à Emma qui, ne sachant qu’en faire, l’égarait parmi ses livres de médecine de sorte que,
quand elle ouvrait son cours de cardiologie ou de pédiatrie, elle tombait sur les minutieuses
descriptions de passion dont Gaveau ne se laissait pas. […] Emma relisait, sans doute cela lui
parlait d’elle, et si la folie de Gérard ne la contaminée pas, c’est qu’elle était déjà infectée. Il est
certain qu’elle se montra inconsciente et irresponsable, et que ce qu’elle fit de monstrueux fut de ne
jamais se rendre compte que Gaveau parlait de lui-même, tant elle avait l’esprit obstrué par ce
qu’il lui révélait d’elle. Clément ne fit pas mieux, il était subjugué et terrifié. (p. 110-111)

Et ce silence n’était-il pas en soi une effroyable complicité ? Mais je crois qu’ils n’en avaient pas
conscience. Ils ne se rendaient pas compte non plus du fait qu’ils s’étaient apparemment éloignés
l’un de l’autre. Ils n’avaient plus ces longes conversations dans lesquelles ils oubliaient l’heure, ils
n’allaient plus ensemble au cinéma, ils désertaient la chambre aux Juifs et la chambre aux Anglais.
En fait, ils s’évitaient, mais, comme Gaveau ne quittait Emma que le moins possible, cela ne se
remarqua pas. (p. 128)

- la vieille Emma fait la caractérisation de Clément et d’Emma : Laisse-moi mieux te voir ?


Mazette ! On ne regarde pas assez les gens de sa famille, je n’avais pas fait attention. La pauvre
femme ! (=le prof de latin est tombée amoureuse de Clément) Tu es devenu un vrai pousse-au-
crime ! As-tu remarqué ça, Emma ? […]
Elle resta pensive les yeux sur ses arrière-petits-enfants.
-J’étais une jolie femme, selon le style de l’époque, mais vous deux ….Je me demande d’où vous
tenez ça ? (p. 73)

- Delphine : […] quand Simone fut de nouveau enceinte, ils regardèrent avec attendrissement
les deux aînés, sûrs qu’un nouvel enfant ne pourrait qu’augmenter leur bonheur, mais Delphine
naquit en colère.
Elle était maigre et noiraude, elle criait de manière ininterrompue et sema la panique à la
pouponnière de la maternité. Dès la première nuit, on la porta dans la chambre de sa mère, à une
époque où cela ne se faisait pas du tout. Simone qui dormait fut réveillée à une heure du matin par
une infirmière échevelée qui lui jeta son nouveau-né dans les bras en disant qu’en vingt ans de
carrière elle n’avait jamais vu ça, et la jeune mère regarda avec stupeur le paquet de fureur à quoi
elle avait donné le jour. Elle tenta tout pour calmer Delphine : le sein, et la petite trouvait le moyen
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d’avaler son colostrum sans cesser de hurler, le bercement continu avec allées et venues de la porte
à la fenêtre, cela ne fait pas un bien long trajet dans une chambre de clinique, et les murmures
calmants qui tournaient supplications éperdues. Delphine tomba brusquement endormie, j’imagine
que c’était contre son gré et que le besoin organique de sommeil était temporairement plus fort que
la rage. Simone épuisée n’osa pas la poser dans le berceau, elle s’allongea comme elle put et
pendant deux heures dormit fort mal car elle avait des cauchemars où, en se retournant, elle
étouffait son enfant. À huit heures, Delphine criait de nouveau.
Normalement, on gardait les accouchées une semaine. Le quatrième jour, on expliqua à Simone
qu’elle se portait à ravir, malgré le peu de sommeil, et qu’elle ferait des économies en rentrant chez
elle.
-Plus personne ne dort, à cet étage, lui dit le médecin assez gêné. (p. 37)

Naturellement, Delphine était furieuse, et il aurait pu se repentir d’avoir nourri son éternelle
colère, mais il n’y pensa pas. Elle avait essayé de le dissuader avec sa maladresse habituelle –
mais, adroite, elle n’y eût pas mieux réussi. Personne n’a jamais rien compris à ce paquet de nerfs,
moi pas plus que les autres, et j’ai cherché ! À la rigueur, j’imagine qu’elle se sentait isolée entre
deux couples qui s’entendaient à la perfection. Hippolyte eût été un partenaire tout désigné dans la
famille, mais une chose aussi simple que de bien s’accorder avec son frère cadet n’était pas son
genre. Elle avait toujours préféré se plaindre de ce qu’elle n’avait pas que de l’obtenir. Il y a des
natures douées pour le malheur. On parle d’avoir tout pour être heureux : je suppose qu’il lui
manquait quelque chose. (p. 89)

- Vous êtes tous contre moi ! (p. 89)

Elle était fort jolie, je ne m’en suis rendu compte que plus tard, je ne vous dirai pas quand pour ne
pas ôter le suspens à mon récit, et comme elle était capable d’amabilité dès qu’elle passait le seuil
de la maison, elle ne manquait pas d’amis ni d’amoureux à qui conter abondamment l’événement,
mais elle ne souleva pas autant d’émotion qu’elle espérait. En somme, cette fille s’était trompée de
famille, elle était faite pour les drames et vivait parmi des gens que les disputes ennuyaient. (p. 90)

Delphine devint très pâle (=repas de Noel). Cette enfant née dans la rage, qui clamait toujours que
quelque chose lui manquait, cette dépossédée voyait l’accord parfait : le sol lui manqua, elle resta
sans souffle, étourdie.
Sans aucun doute, elle les avait déjà vus tels qu’ils étaient à ce moment-là : Gaveau formait
révélateur. On voyait bien qu’il était captivé par Emma, et qu’il ne la captivait pas. Elle
appartenait à Clément, qui lui appartenait. (p. 145)

Elle n’était donc la première. Toute sa colère remonta, sa rage de benjamine offensée par les privilèges
des aînés. (p. 171-172)

Quand Philippe et Simone arrivèrent, Delphine était étendue toute blanche sur son lit. On lui avait
croisé les mains sur la poitrine, un des infirmiers avait disposé avec soin ses cheveux noirs autour
du visage calme. Elle était ravissante. La morte lui avait ôté son air de chat affamé, comme si elle y
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avait trouvé l’amour qui nourrit. C’est tout juste si elle ne sourirait pas. Elle semblait fragile et
charmante. (p. 214)

- Clément et Emma / vs / Delphine : Clément et Emma avaient tous les deux sept ans, ils
regardèrent arriver cette petite chose hurlante qui se débattait contre rien jusqu’à l’étouffement
puis levèrent les yeux sur leurs parents :
- Qu’est-ce qu’on va faire de ça ? dirent-ils en même temps. […]
- Vous allez vraiment la garder ? (p. 38)

Évidemment, Delphine ne résista pas au désir d’en lire (=lettres écrites par Gaveau pour Emma)
quelques-unes. Elle fut bouleversée. Certes, elles étaient émouvantes, il ne fallait pas son caractère
particulier pour en être atteint, mais chez elle ce fut une explosion. Gérard parlait de ce qu’elle
avait peut-être confusément cherché, un amour sans nuances, totalement livré à son objet,
l’appartenance absolue et la dépossession. Quand il reparut, elle le regarda avec une sorte de
révérence muette, un respect mêlé de crainte. Jamais on n’avait vu cela chez cette fille toujours
prête à toutes les revendications : elle resta silencieuse. Son éternelle jalousie aurait fait attendre
des cris ou des ricanements : elle devint discrète, et ce fut un tel soulagement que personne ne
songea à s’en inquiéter. (p. 113)

-Ca, c’est un peu trop facile, dit Delphine, me faire une remarque idiote, propre à me mettre en
colère, pour éviter de répondre !
Ce qui prouve qu’elle se connaissait assez bien.
Depuis sa naissance, Delphine avait terrifié ceux qui s’opposaient à elle, elle avait été traitée avec
un excès de précautions et de douceur. Emma désirait la pousser hors de sa chambre, mais ne met
pas à la porte une fille dont on a expérimenté qu’elle est capable de rester trois heures à tempêter
dans le couloir. (p. 115-116)

- relation mère-Delphine : Simone regarde Delphine et craint que dans le brouhaha joyeux de
la conversation une parole soudain la blesse. Elle sent alors le poignard de l’appréhension la
traverser et n’ose plus rien dire, ni se taire, car on ne sait jamais si ce sont les mots ou les silences
qui déclencheront la catastrophe. Elle aimerait s’infiltrer dans l’esprit de sa fille, l’imprégner de
douceur, y instaurer la paix. (p. 104)

Hors les scènes, elle se tenait toujours bien poliment, elle ne se servait pas avant son tour et
n’interrompait jamais ses interlocuteurs. Elle fut si attentive à Gaveau que cela se remarqua, et
Simone épouvantée se demanda si elle ne préparait pas un nouveau genre de calamité en décidant
de tomber amoureuse de l’amoureux de sa sœur. (p. 114)

- l’histoire de la famille du médecin : […] je pense surtout que je ne me souviens pas bien de
moi pendant ma propre adolescence et que cela me freine. Je peux vous dire que j’étais un enfant
sage, qui ne donnait pas de souci à ses parents, que de l’école primaire à la fin du lycée j’étais
dans les trois premiers de la classe, mais je ne me vois pas grandir. Je passe sans intermédiaire des
billes dans la cour de récréation au temps où je me rasais, et je sais que je n’ai eu du poil qu’assez
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tard. J’ai quelques images, bien sûr ! les pantalons courts, trois points de suture à la main le jour
où j’ai glissé si malencontreusement que j’ai passé le bras à travers une vitre, le premier prix de
compositions française presque tous les ans, mais je ne sais jamais ce qui se passait en moi. Je
soupçonne que je m’acharnais à n’éprouver que ce qui était convenable, puisque c’est ainsi que je
me trouve quand ma mémoire devient plus suivie, et que je me vois à dix-sept ans m’acharnant, au
cinéma, à ne pas regarder le décolleté de Brigitte Bardot. En somme, je me souviens de moi comme
d’une collection d’images pieuses. Peut-être à dix ans ai-je eu de mauvais sentiments qui ont été
emportés par les flots d’eau bénite où on me lavait l’âme ? Dans ma famille, il y avait un prêtre et
un médecin à chaque génération depuis deux siècles, quand mes parents constatèrent n’avoir qu’un
seul fils, ils furent perplexes. Ils résolurent de me laisser le choix, et je suis incapable de vous dire
si c’est par goinfrerie ou par indécision que je pris les deux tant je sais peu de chose sur moi-même,
mais à quinze ans la décision était acquise. Elle étonna beaucoup mon père qui, étant troisième fils,
avait fait du droit et n’avait pas aimé les études. Je pourrais plus aisément vous décrire ses
sentiments que les miens lorsqu’il entendit mes projets : c’était un adulte, gens que je comprends.
(p. 58-59)

- l’effet des frères incestueux envers eux-mêmes et envers les autres : Elle (=Marascot) ne
put jamais revenir dans la vie ordinaire. Caque fois qu’on la déclarait guérie, elle repartait au
galop vers le délire. On a fini par l’y laisser, puisqu’il semble que ce soit là qu’elle se plaît. (p. 75-
76)

Il (=Gaveau) expliquait que, lorsqu’il l’avait aperçue, elle était devenue une part de lui et qu’il ne
pouvait pas vivre hors de sa présence car c’était vivre amputé, que, quand il ne la voyait pas, il
était aveugle – et aussi qu’elle était tout le temps en lui, comme son sang ou son souffle, qu’il
mourait exsangue quand il n’était pas à ses côtés, qu’elle le tuait en existant et qu’il ne comprenait
pas qu’il ait pu vivre avant de la connaître, Elle comprenait, elle l’écoutait en tremblant.
Mais bien sûr, elle ne tremblait pas pour lui. (p. 99)

Il (=Gaveau) lui révélait son destin, dont jusqu’alors elle ne s’était pas doutée. Et nuit après nuit,
elle allait le révéler à Clément qui se défendait comme il pouvait.
Depuis quelque temps, il avait semblé s’assagir. Il ne galopait plus de fille en fille et, à ceux
qui s’en étonnaient, disait qu’il n’en avait pas le temps, cette année, car il courait de stage en
stage, mais qu’il recommencerait plus tard. De fait, on le vit de nouveau draguer dans les
ravissantes marées qui déferlent régulièrement entre les murs de l’université. Il lui fallait des prises
qu’il pût repérer, lever, tirer et quitter en une heure, il n’accordait pas cinq minutes de conversation
et quand il partait il laissait de la fureur derrière lui, mais il était distrait du mouvement effroyable
qu’Emma déclenchait dans son âme – ce mouvement qui le réemporterait quelques heures plus
tard, quand elle reviendrait de la soirée avec Gaveau. Il allait ventre à terre, aussi vite qu’il
pouvait, le cœur battant à tout rompre, en se bouchant les oreilles, et rentrait potasser sauvagement
ce qui lui tombait sous la main. (p. 99-100)

Clément et Emma semblent être dans leurs chambres, où les lampes sont allumées, mais
peut-être rôdent-ils entre les murs, insaisissable, coupables avant le crime auquel ils essaient de ne
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pas penser. Bientôt, on mourra autour d’eux, mais ils resteront épargnés. Je crois qu’ils n’auront
jamais de remords : qu’y pouvaient-ils, si la folie frappait ceux qui les regardaient ? Peut-être la
Gorgone était-elle innocente et fort triste d’avoir à se voiler si elle voulait garder son interlocuteur
en vie. Ils n’étaient pas méchants, mais on en venait toujours p leur demander ce qu’ils n’étaient
pas en état d’accorder et à dépérir de ne pas l’avoir.
Ils savent sans doute déjà quel inévitable destin est sur leur route et ils ne font que retarder
l’échéance. Ils ont peur. C’est qu’ils sont très jeunes et qu’ils vont entrer dans une prison dont on
ne ressort jamais, Peut-être que l’amour ordinaire peut mourir, on le dit, et vous savez combien je
le souhaite, mais pas cet amour-là, qui était né avec eux et qui ne les lâcherait jamais. (p. 103)

Ce n’était pas encore l’épouvante qui s’emparerait de lui à l’automne, mais il allait passer dix
jours loin de celle sans qui il ne pouvait plus vivre et dont il n’avait même pas une photo. Ce qui
contraria beaucoup sa mère. C’est qu’il lui en parlait sans cesse et elle fut bientôt gagnée par la
perplexité. Elle trouvait étrange que cette jeune fille si ardemment aimée montrât tant de réticence.
Certes, s partialité envers un fils qu’elle eût volontiers préféré à son mari la guidait, reste qu’elle
avait une connaissance correcte de son époque qui, pas plus au Canada qu’ici, n’est celle des
demoiselles interminablement courtisées. « Mais elle ne l’aime pas ! » pensait-elle quand il
décrivait Emma l’écoutant pendant des heures, puis regardant sa montre, disant qu’elle avait cours
très tôt le lendemain matin et rentrant chez elle sans se retourner. (p. 108-109)

Il expliquait aussi ces choses-là à sa mère, qui prit peur. Elle eut envie de lui crier « Méfie-toi ! »
mais se retint et le regretta amèrement plus tard, car elle eut la folie de ne jamais renoncer à la
certitude qu’elle aurait pu l’arrêter. (p. 112)

- Hippolyte et la découverte de Dieu : Je n’en vois pas la nécessité, dit Hippolyte. Vous faites
de Dieu une espèce de maître chanteur : je t’ai donné la vie, tu me donnes l’amour, ou tu n’auras,
comme éternité, que ma vengeance. Avouez que cela le rendrait plutôt antipathique. Je sens que
Dieu existe et, je ne sais pourquoi, cette idée me rend heureux. Pour les mêmes raisons peu
rationnelles, je Le mets du côté du bien et, le plus naturellement du monde, je suis de Son parti. Le
désir de passer l’éternité à jouir de Sa présence est un désir un peu fou auquel je n’ai pas envie de
résister, d’autant plus que cela n’exige de moi que de suivre ma pente naturelle : je suis porté vers
l’honnêteté, le respect d’autrui, et les combats que j’ai à livrer contre mes mauvais penchants ne
son jamais herculéens. (p. 84-85)

- définir l’amour : On a l’illusion qu’on veut tenir l’objet aimé entre les bras : on veut en fait
le remettre au plus profond de soi, reboucher, reprendre son souffle et recommencer à vivre, s’en
débarrasser en le possédant car après la jouissance il y a toujours un instant de paix qui fait
espérer que le désir ne reviendra pas. C’est pour ça que les grandes histoires d’amour finissent
toujours dans la mort : il ne s’agit pas d’aller côté à côté, mais d’incorporer. L’amour absolu, celui
dont les amours ne sont que de médiocres esquisses, est anthropophage, Tristan et Iseult, n’ont
d’autre projet que de s’entre-manger. (p. 93-94)

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- le suicide de Gaveau : […] il était plus de neuf heures quand Emma regagna sa chambre et
y trouva Gaveau tombé par terre devant sa table de travail, crâne éclaté. […]
Emma ne cria pas. Elle resta un instant en suspens, figée de stupeur, puis fit très rapidement les
quelques pas qui la séparaient du corps, se pencha et posa les doigts sur le cou, là où rien ne
battait plus. (p. 158-159)

-Tu ne vas pas dormir dans cette chambre ? demanda sa mère à Emma
-C’est la mienne ! grogna-t-elle. (p. 164)

- caractérisation d’Hippolyte : Enfin, Hippolyte était beau d’une façon délicate, il avait le
teint clair comme tous les Dutilleul – sauf Clément dont on ne sait où il avait pris sa peau d’Arabe -
, les cheveux noirs, lourds, qui tombaient en longues mèches sur son front et qui, quand il était
couché, s’épandaient sur l’oreiller blanc, l’auréolant d’ombre. À quinze ans, il avait encore le
sommeil très profond des enfants, que l’on peut manipuler sans qu’ils se réveillent, et déjà les
songes très précis de l’adulte. (p. 176)

- la perte de la foi : Il y avait déjà bien longtemps que j’avais cessé de lutter pour garder la
foi, cependant j’avais continué à aimer célébrer cet office, qui est une belle et triste cérémonie.
Cela me calme. Je crois que je m’y livre comme un obsessionnel à son rituel, ce sont des gestes
fixés, qu’on accomplit dans un ordre immuable depuis des siècles, des milliers d’hommes l’ont fait
avant moi et le font en même temps, j’y puise une sorte de bizarre certitude, comme si cela me
garantissait que je fais bien partie de l’humanité. Vous m’avez souvent demandé pourquoi je suis
devenu prêtre et je vous ai toujours fait des réponses évasives, parce que je n’en sais trop rien. Je
n’ai pas eu de crise mystique à l’adolescence, je n’ai jamais gémi d’amour pour le Christ et je n’ai
pas rêvé d’aller convertir les peuples. Je ne peux pas dire non plus que j’ai un attrait de mauvais
aloi pour la soutane – où je serais bien déçu puisqu’on l’a égarée dans la modernité – ni pour le
pouvoir qui est réputé fasciner les jésuites. C’était une habitude de famille. Je ne m’aperçus pas
rapidement que je ne croyais pas en Dieu et que mes terreurs d’enfant devant le péché n’étaient que
de la névrose et, au fond, cela ne me tourmenta que médiocrement. (p. 178)

- le destin d’Hippolyte : Il s’est rué sur les vœux aussitôt qu’on lui en a accordé le droit. Il ne
reviendra jamais dans le siècle. Il s’est exilé dans une enclave dont les limites sont infranchissables
car il les veut telles. Il semble qu’il y soit tranquille. Il boit, mange et excrète, Delphine a tué d’un
coup toute sa sexualité. Aujourd’hui c’est un homme qui ne bande jamais et qui dort sans rêve. Il
n’a qu’une particularité : il déteste l’obscurité et il garde la lumière toute la nuit dans sa cellule.
[…] une nuit où il avait eu grande tempête, un pylône s’est effondré, le courant a été coupé et, au
matin, on l’a retrouvé accroupi et grelottant dans un coin de la chapelle. (p. 187)

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