Vous êtes sur la page 1sur 21

Cahiers d'études africaines

La tortue et le léopard chez les Fang du Gabon (Hypothèse de


travail sur les contes traduits).
Monsieur Jean-Emile Mbot

Abstract
J.-E. Mbot — Tortoise and Leopard among the Gabonese Fang: An Hypothesis about Translated Folktales. Most studies of
African folktales are based upon translations which have the advantage of allowing thematic comparisons between various
societies. Nevertheless a real understanding of any of these tales must needs be based upon an 'ecological' approach, i.e. one
taking into account the particular meaning of a general theme in a given social context.

Citer ce document / Cite this document :

Mbot Jean-Emile. La tortue et le léopard chez les Fang du Gabon (Hypothèse de travail sur les contes traduits).. In: Cahiers
d'études africaines, vol. 14, n°56, 1974. pp. 651-670;

doi : https://doi.org/10.3406/cea.1974.2621

https://www.persee.fr/doc/cea_0008-0055_1974_num_14_56_2621

Fichier pdf généré le 16/05/2018


JEAN-EMILE

La tortue et le léopard chez les Fang du Gabon


Hypothèse de travail sur les contes traduits)*

THODE PROPOS

Les recherches effectuées ce jour sur des récits contes


légendes mythes traduits partent de la considération tacite un
récit traduit est un corpus Dans le cas plus précisément des contes
publiés soit directement en fran ais alors que ces contes ont été pro
duits origine dans une langue africaine soit dans une langue afri
caine mais rendus aussitôt en fran ais sans précision des contextes
de production des contes la question de la spécificité des corpus
analyser reste posée
Les contes ayant subi au préalable des manipulations sociales telles
que le passage une mouvance sociale dans une autre mouvance sociale
ou le passage une langue une autre ne peuvent être emblée consi
dérés comme des matériaux premiers moins toutefois de préciser les
conditions une telle hypothèse de travail Celle-ci ne se con oit elle-
même insérée dans une situation globale de énoncé
Dans deux études successives1 ai essayé de fixer un cadre général
pour une analyse globale de énoncé Ce cadre apparaît en cinq points
selon que analyste ou enquêteur est priori mis ou non en dehors du
processus de manipulation un corpus ou plus exactement des condi
tions de production de celui-ci
il est admis un énoncé est produit dans une langue donnée
et selon des conditions sociales précises il convient pour analyser cet
énoncé de considérer
Les conditions de production de énoncé au moment de sa profération
Ces conditions peuvent elles-mêmes être appelées contexte de per
formance

Cette note été rédigée la suite un exposé au séminaire de Pauline


EPHE 1972-73 sur étude du décepteur dans les contes africains
Analyse un récit initiation la guerre chez les Fang Paris-Sorbonne
1971 166 ff multigr Enunciation et situation sociales chez les Fang du Gabon
Paris-Sorbonne 1973 250 ff multigr
Il arrive souvent un énoncé proféré dans des conditions sociales déter
minées soit reproduit devant un ethnologue Une telle reproduction doit être ana-

Cahiers tudes Africaines 56 XIV-4 pp 651-670


652 JEAN-EMILE

Les agencements écologiques de énoncé ou les éléments prédo


minants et leurs rapports
La valeur des mots de énoncé
Les contextes de référence ou les referents socio-historiques qui
conditionnent la production de énoncé
Quand on prend analyse comme une production sociale faut en
dernier lieu considérer les rapports entre analyse et énoncé analysé
Ceux-ci conditionnent la méthode ou le type nouveau de récupération
de énoncé

Les recherches sur les contes traduits peuvent être les suivantes
inventaire des conditions lexicologiques de la traduction des contes
ou encore recherche des modifications subies par les contes en passant
une langue dans une autre
définition des contextes enregistrement des contes en les tenant pour
des contextes sociaux réels de manipulation des récits
recherche des contextes de référence sous-jacents la production des
contes et partir de ces contextes étude des projets sociaux qui sous-
tendent et organisent les contes

En dehors de ces trois axes de recherche qui ramènent nécessairement


au terrain de enquête ou du moins aux matériaux rassemblés partir
du terrain il en reste un plus directement accessible inventaire des
agencements élémentaires ou écologiques des énoncés Les contes
arrachés de leurs contextes premiers et manipulés sous la forme de cor
pus traduit gardent dans le déroulement de leurs séquences une orga
nisation écologique spécifique travers les rapports constitués par
les éléments énoncés
Un conte traduit par sa spécificité de corpus traduit bénéficie des
conditions une double production
Certes emblée ethnologue aura tendance le considérer selon les
normes habituelles analyse recherche de symboles recherche oppo
sitions inventaire de structures Et effectivement de nombreux élé
ments constitutifs du conte se prêtent ce jeu Ce jeu reste cependant
extérieur au conte tant une lecture élémentaire pas été effectuée
cette lecture permet de dégager les rapports entre les éléments du conte
puis de situer les questions qui donnent accès aux conditions lexicolo
giques et contextuelles du conte Il agit donc de recenser les éléments
premiers et de mettre en lumière la fa on dont ils agencent ou encore
de déterminer leurs rapports écologiques ce qui peut aussi amener

lytiquement considérée comme un contexte social réel Il en est de même pour la


publication ethnologique
énoncé est envisagé ici non seulement comme un rapport social mais aussi
dans sa spécinté même comme traduction de rapports matériels et sociaux
comme énonciation organisation ou de projets écologiques cologique
est comprendre ici au sens de rapport dans un secteur matériel ou social
LA TORTUE ET LE OPARD 653

étudier la question des projets sociaux spécifiques sous-jacents or


ganisation écologique des contes
Lu au niveau écologique le conte avère être une traduction
épurée de ses éléments syntaxiques coordinatifs et substitutifs) mais
dont le texte se montre en une succession de séquences écologiques
Le conte se présente ainsi sous la forme une énonciation ou un corpus
éléments écologiques dont organisation originale peut être cho
quante de prime abord pour un étranger au groupe de provenance du
conte on découvre en effet travers la lecture élémentaire du conte
une succession de rapports entre les éléments matériels ou sociaux consti
tutifs du conte
En possession des séquences écologiques ainsi organisées il est
possible de dégager les éléments autonomes matériels ou sociaux orga
nisateurs du conte la nature des rapports ou des agencements entre
les éléments unité organique du conte supposer que celui-ci obéit
une organisation dont les facteurs sociaux manipulateurs ne sont pas
évidents en premier lieu
En travaillant séquence par séquence il est possible soit inven
torier un par un les éléments autonomes en ne tenant pas compte de
leurs rapports quitte revenir par la suite inventaire de ces derniers
soit exposer globalement chaque séquence en déterminant les éléments
autonomes leurs rapports les conditions de réalisation de ces rapports
Les interprétations habituellement connues en ethnologie éludent ce
processus en prônant le symbolique ou imaginaire du monde des contes
et de ce fait oublient que le conte ou le récit sont une véritable énon
ciation écologique qui ne peut être justifiée par importe quel imagi
naire mais par des projets sociaux réels sous-jacents au conte Et pour
parvenir ces projets sociaux il faut en tenir aux éléments matériels
et sociaux du conte et leurs agencements spécifiques
une fois admis que les projets sociaux organisent les agencements
écologiques du corpus deux démarches sont suivre
la première est inventaire travers les séquences du conte des
agencements écologiques conformes la pratique matérielle ou sociale
allant de soi pour la communauté donnée
la seconde est enregistrement des agencements écologiques
apparemment non conformes la réalité per ue comme telle

ANALYSE DES CONTES

CONTEXTES DE PERFORMANCE

Je propose analyser ici trois contes provenant du groupe dit


pahouin le premier rapporté par Trilles en 1905 intitule La Pan-
organisation écologique sous-entend non seulement un milieu mais aussi
les éléments habitant ce milieu et leurs rapports
54 JEAN-EMILE

there le Rat palmiste et la Tortue Conte XX 227 le deuxième


reproduit en 1967 par Raponda-Walker dans ses Contes gabonais 188)
pour titre La Tortue le Crocodile et le Léopard quant au troisième
intitulé Koulou et Ze parricides il été publié par Michel
Eboutou dans ses Aventures de Koulou-la-Tortue

La Panthère le Rat palmiste et la Tortue


II avait disette chez dame Panthère autant chez le Rat
palmiste et plus encore chez la lente Tortue Tous trois étant
rencontrés se dirent Réunissons nos forces notre talent notre
ruse et partons ensemble la chasse Je le veux bien dit le
Rat Je le veux également dit la Tortue
La Panthère partit la première parcourut les bois et les déserts
visita les montagnes fouilla les antres et rien ne rencontra
animal sanguinaire ne revint avec des crabes
Le Rat palmiste dit la Tortue Dressons des pièges ici tout
autour dansons et chantons au son de la harpe est cela dit
la Tortue dansons et chantons en ch ur
Tam-tams chants et danses sont entendus de loin Un Cochon
vient pour voir tombe dans le piège et meurt Survient une
Antilope qui tombe dans le piège et meurt puis un Singe puis
un Porc-épic
Oh là là ma ur Tortue quelle aubaine dit le Rat palmiste
Faisons la cuisine en attendant notre amie la Panthère
On fait la cuisine
Inutile de manger le bouillon et la sauce hui nous
mangerons la viande mettons le bouillon dans nos gourdes
La Panthère arrive stupéfaite et peu ère avec ses crabes
Volontiers elle aurait pris et gibier et chasseurs mais craignant
un piège elle-même elle préféra la ruse Mes amis dit-elle nous
avons longue route faire pour retourner notre logis beaucoup
enfants beaucoup amis notre vieux père notre vieille mère
je pense que notre chasse ne suffira pas pour tout ce monde et
pour nous quand on fait les choses chez nous on les fait prin
cièrement Donc retournons la chasse au moins hui
pour prendre notre fricot du voyage
Le Rat palmiste et la Tortue furent pris leur tour Ils par
tirent et pendant leur absence la Panthère fit les parts Le panier
du Rat marqué avec une plume de perdrix fut rempli de tous les
os dans celui de la Tortue marqué par une plume de poule
furent entassées les peaux Enfin le panier qui portait une plume
de perroquet celui de la Panthère débordait de viande Le soir
nos deux imprudents revinrent sans avoir rien trouvé et remar
quèrent le tour que amie avait joué ai fait les parts moi-
même dit-elle et si ai mis toute la viande dans mon panier en
soyez pas étonnés En chemin nous pouvons être attaqués et qui
de nous trois se défendra le mieux videmment est moi

Kulu et ze en fang tortue et léopard


LA TORTUE ET LE OPARD 655

Le lendemain donc les trois chasseurs cheminèrent avec chacun


leur panier et leur gourde Vers le milieu de la route la Tortue
arrêta et dit il fait chaud Ah que je boive un bon coup
Et de prendre sa gourde et de goûter au fameux bouillon Le Rat
palmiste imita il est bon dit-il il est rafraîchissant
Voyons donc que goûte aussi demanda la Panthère
Puis elle saisit elle-même les gourdes et les vida un trait Oh
oui est bon mais où donc il vous plaît trouvez-vous ce
breuvage Ici tout près dit la Tortue nous avons vu pen
dant notre dernière chasse Voici le chemin suivez-le tout droit
tournez droite puis gauche et vous voilà
Et la Panthère déposant son panier part pour remplir les
gourdes Pendant ce temps la Tortue dit au Rat Laissons-lui le
panier os prenons le sien et fuyons ma demeure est tout près
En chemin la Panthère tourna abord droite puis gauche
mais de fontaine au doux breuvage point ne trouva Elle revint
sur ses pas et vit le panier. Mais surprise des os et voilà
tout Elle essaya de poursuivre les deux rusés lurons ils étaient
déjà dans leurs trous Elle frappa la porte la porte ouvrit mais
petite et de loin la Tortue lui cria Ne faites pas aux autres ce
que vous ne voudriez pas on vous fît
Puis le Rat ajouta en riant Rira bien qui rira le dernier

La Tortue le Crocodile et le Léopard


Le Léopard avait un jour rencontré le fils de la Tortue Il avait
grand-faim Aussi il saisit le petit bonhomme et entraîna dans
sa tanière Il le mit sur un grand feu et quand le petit fut bien
rôti il le mangea La Tortue aurait bien voulu se venger Mais
le faire était bien difficile Elle attendit bien patiemment..
Un jour la Tortue était la pêche Elle guettait le Léopard
Elle avait trouvé une longue queue de chat-tigre et la trempait
dans eau côté elle il avait un gros tas de beaux poissons
des silures des machoirons et bien autres encore
Le Léopard arrive Que fais-tu là Tu vois bien que je
pêche Et tu as déjà pris tous ces gros poissons Comment
fais-tu Oh ce est pas difficile Tu vois je trempe cette
queue dans eau le poisson mord je tire et. voilà ai bien
envie essayer moi aussi Oh tu en prendras de bien plus
beaux que moi car ta queue est plus grosse Enfonce-la bien
au fond
Le Léopard assied le derrière tourné vers la rivière et plonge
sa queue dans eau Elle était pas plus tôt au fond un Croco
dile en empare et donne une secousse Celle-ci fut si forte que le
Léopard glissa Il se retenait encore un peu avec ses griffes et
criait Tortue Tortue au secours Mais celle-ci Tu te
rappelles mon fils que tu as mangé En même temps elle lui
mord les pattes si fort il lâche prise Le Crocodile entraîne
au fond de eau Ainsi fut mangé le Léopard
Et histoire est ceci Les méchants sont toujours punis
656 JEAN-EMILE

Koulou et Ze parricides

La famine mena ait nos amis Ze qui ne voulait plus manger


que de la chair se mit maigrir Il pensa bien dévorer son frère
mais cela était pas facile La peau surnaturelle du fils de Nya-
bibôtô compliquait tout Après mûre réflexion Ze trouva un moyen
qui lui permettait de satisfaire ses instincts carnassiers proposer
Koulou aller manger leurs mères Le projet fut immédiatement
soumis appréciation de notre rusé accord acquies le fils
de Nyabibôtô Seulement ma mère mange beaucoup Ses viscères
doivent être difficiles laver Pour cela nous irons au bord de la
rivière qui coule derrière ta case Là le besoin en eau ne se fera
pas sentir Nous nous installerons sous le parasoller des ancêtres
Mais comme ai encore mon champ désherber nous revoir
seulement dans une semaine accord Ze et ils se sépa
rèrent
Le lendemain de son entretien avec Ze Koulou se leva de bonne
heure pour visiter ses champs la limite du premier un arbre
chargé de fruits retint son attention Cet arbre connu sous le
nom de mvut produit des fruits qui en période de maturité
donnent un abondant jus un rouge aussi vermeil que celui du
sang Voilà qui pouvait être utile notre ami..
homme-aux-mille-cervelles se mit cueillir le mvut et le
transporter au bord de la rivière choisie pour leur crime mais en
amont plus de cent mètres du lieu du rendez-vous Il lui fallut
cinq jours pour avoir de quoi tromper son frère Ze qui pendant
tout ce temps se querellait continuellement avec sa mère
De grand matin la veille du jour du rendez-vous Ze frappa la
porte de Koulou Qui va là Oh frère Koulou je ne te croyais
plus vivant On ne te sent plus est-ce il donc
Le lit grin Koulou se leva et ouvrit Je sais tu vois que nous
devons partir bientôt je ne voulais pas laisser mes champs en
herbes Alors tu ne nous fais pas la pipe Je ne fume pas
quand je travaille beaucoup Et puis frère Koulou cette vieille
femme. Non Ze est ma mère Ta mère ainsi tu ne vas
pas. euh Oui oui je tiens notre projet Tu allais me
décevoir Va te préparer pour le travail nous revoir demain
aube
est ma mère cette phrase tourmenta Ze toute la jour
née Ainsi Koulou tient encore sa mère il tienne elle ou
non il la tuera demain et nous la mangerons
Le soleil se montra plus rapide ce jour que de coutume et la
nuit tomba vite une nuit bien longue pour Ze et angoissante
pour Koulou Aucun eux ne dormit convenablement bien ils
en eussent tous les deux envie
Vers minuit Koulou réveilla sa mère Maman Ze
demandé de te tuer ai accepté sa proposition mais je le trom
perai ai cueilli sept paniers de mvut ils sont au bord Otobe-
koumou Demain nous irons en amont et lui sera plus de cent
LA TORTUE ET LE OPARD 657

mètres en aval avec sa mère Nous pétrirons notre mvut au milieu


de la rivière et lorsque nous saurons que eau ainsi rougie est par
venue Ze tu te mettras crier et il pensera que je te tue
Tu te sauveras ensuite et tu iras chez tes parents Je rejoindrai
et est là que nous vivrons désormais Tu es sage mon ni je
suivrai tes conseils
Au premier chant des perdrix Ze sauta du lit et réveilla bru
talement sa mère Lève-toi prends ce paquet et accompagne-moi
en brousse pour poser des pièges Koulou et sa mère seront avec
nous La pauvre vieille osa opposer aucune résistance et elle
se mit en marche Dès que Koulou les vit venir il pâlit un peu
Les choses allaient fort Sois sage lan a-t-il une dernière fois
Nyabibôtô
Frère Koulou est-ce pas heure du départ Si je suis
prêt Hé Nyabibôtô prends mon panier et suis-moi
Un silence de mort abattit sur le hameau que quittaient ses
seuls habitants et dans le sentier qui menait Otobekoumou des
pas résonnèrent Quand le jour se leva nos gens étaient au pied
du parasolier des ancêtres et commen aient construire une hutte
dans laquelle ils allaient loger Vers la septième heure de la journée
tout était prêt
Ze il ne nous reste plus tenir parole Pour te prouver
que je ne tiens plus ma vieille mère je vais en amont Dès que
tu verras eau de la rivière rouge de sang sache que ai tué cette
sorcière dix heures. pour la cuisson Tes mots me récon
fortent frère Koulou Tu sais que je suis autant décidé que toi
Ma matchette est ici côté de moi et je attends plus que le sang
de Nyabibôtô pour agir mon tour
Koulou et sa mère éloignèrent tandis que Ze asseyait devant
la hutte pour fumer les dernières feuilles de tabac de son champ
Le fils de Nyabibôtô fit tout pour aller plus vite que habitude
et au bout une demi-heure il atteignit ses paniers de mvut
Assieds-toi vite maman et mets-toi au travail
Koulou se mit fendiller les fruits tandis que sa mère les pétris
sait entre ses doigts dans eau de la rivière qui ne tarda pas
prendre une couleur de sang cent mètres plus bas Ze agitait
impatience Au moment où il allait avaler une bouffée de fumée
une voix de femme battue et le bruit des coups de matchette par
vinrent lui Presque au même moment une eau rouge
coula devant lui Mon frère Koulou pas menti il tue sa mère
Seulement attends encore
Un silence suivit la comédie que jouaient Koulou et sa mère
Sans plus attendre Ze sauta sur sa mère et se mit lui assener de
vrais coups de matchette Des plaintes montèrent une courte lutte
engagea un jet de sang jaillit une veine un dernier coup de
pied contre le sol et ce fut la fin de celle qui avait donné naissance
Ze Au même moment la mère de Koulou rejoignait tranquille
ment son village natal où elle allait vivre avec son fils loin de Ze
Un noyau par-ci une épluchure par-là un caillou côté et un
peu plus loin un morceau de bois et le malin Koulou réussit faire
658 JEAN-EMILE

un grand paquet tout bosselé et ruisselant de jus rouge Koulou


souleva son paquet et titubant geignant atteignit la hutte
heure où Ze achevait de mettre sa gentille mère en pièces la
vue du paquet que portait son compagnon il se mit danser de
joie Ainsi nous serons tous deux sans mère pensa-t-il
Sans tarder Koulou pla son paquet au milieu du foyer il
avait allumé le matin Ze se dépêcha de son mieux et en un rien de
temps les morceaux du corps de sa mère cuisaient au milieu un
second foyer Fier avoir traîné Koulou dans un malheur aussi
cruel que celui de perdre une mère Ze se mit lui parler plus
ouvertement il ne avait jamais fait Notre rusé lui regorgeait
de joie avoir pu sauver Nyabibôtô La conversation fut donc
très animée
Pendant ils causaient encore deux jeunes antilopes vinrent
passer près de la hutte Puisque Ze en était pas son premier
meurtre il lui prit envie aller tuer nos deux promeneuses
Je reviens dans une minute surveille la cuisson conf a-t-il
Koulou et il sortit Notre malin attendit pas que Ze disparût
complètement Il se leva et mit son paquet la place de celui de Ze
qui contenait réellement de la chair Ze revint un instant après
mais ne prêta aucune attention état de son paquet ailleurs
Koulou avait tellement activé les flammes que les paquets brûlés
moitié paraissaient presque semblables
Le soir tomba et nos amis se mirent table Commen ons
par ma mère suggéra Koulou accord nt Ze On ouvrit le
paquet Une viande cuite point nageait dans de la graisse
Ah Koulou que ta mère était grasse Eh oui frère Ze
Tu le vois toi-même Je te avais bien dit Ce soir nous ne tou
cherons pas ton paquet Nous le réserverons pour notre petit
déjeuner
Toute la nuit Ze et Koulou empiffrèrent de chair aube Ze
étala le contenu de son paquet devant Koulou au grand étonne-
ment de tous les deux il ne sortit du paquet que des noyaux et des
épluchures de mvut est-ce donc frère Ze Je com
prends rien Ma mère est transformée dans le paquet Je le pré
voyais Bien Laisse ce fameux paquet de côté continuons
manger ma mère Une chose est importante tu as tué la tienne
comme moi Tu es compréhensif frère Koulou
Pendant trois jours Ze et Koulou mangèrent la viande de la
mère de Ze que ce dernier prenait pour celle de la mère de Koulou
Le troisième jour ils décidèrent de rentrer au village Chemin
faisant Koulou prit la parole Mon cher Ze nous avons tué nos
mères Je ne compte plus désormais que sur toi tout comme tu ne
dois plus compter que sur moi Une chose cependant je vais te
quitter pour quelques jours Je vais dire mes oncles maternels
que Nyabibôtô leur mie est noyée dans Otobekoumou et que
son corps est demeuré introuvable ce jour est ingé
nieux Vas-y mais reviens vite est ailleurs chez toi que nous
logerons désormais Je reviens exactement dans trois jours
Au revoir
LA TORTUE ET LE OPARD 659

Un moment après la séparation Koulou appela son frère et


lui lan en un langage peine saisissable Tu es fou parce que
tu as tué ta mère est elle que nous avons mangée Je vais de ce
pas rejoindre ma bien-aimée maman Nyabibôtô as-tu compris
Non Que dis-tu reprit Ze Peu de chose est pour te
confirmer que je reviens dans trois jours comme promis continua
Koulou
Un peu plus loin cependant il reprit sa première phrase est
cette fois que Ze crut en avoir saisi le sens Comme un buffle
furieux il se mit la poursuite de Koulou heureusement ce der
nier avait pris ses précautions et était caché Après mille et un
tours Ze se résolut rentrer au village Je me trompe Je ai
pas bien compris ce que Koulou disait ai bien mangé sa mère
ai une ouïe mauvaise il faut avouer Nous en reparlerons son
retour
Ce retour eut malheureusement pas lieu Les trois jours fixés
écoulèrent plus quatre soit une semaine Bientôt une deuxième
une troisième et même une quatrième Ze se rendit évidence
Koulou avait trompé Il vint même faire un tour endroit
où Koulou prétendait avoir tué Nyabibôtô Il trouva un tas
de fruits sauvages les mêmes que contenait le paquet prétendu
ment sien Pas de doute nourrir pendant plus longtemps Nyabi
bôtô était vivante
Après une semaine de pleurs et de regrets Ze se mit préparer
sa vengeance Pour ce faire il réussit calmer ses mauvais instincts
et se lia amitié avec bien autres animaux il souleva contre
Koulou

Les contextes modernes de performance enregistrement ou de publi


cation de ces trois contes par le fait ils sont actuellement pris comme
norme de compréhension interprétation de récupération ou de mani
pulation sociale et ceci surtout partir du moment où le livre et école
sont eux-mêmes pris comme valeurs sociales supérieures laissent dans
oubli les anciens contextes de performance seuls reconnus par les
communautés productrices des contes On fait comme il allait de soi
de porter peu intérêt ces derniers et de supposer le lecteur capable
de les reconstituer sa guise et selon ses intérêts propres
Certains analystes de conte commencent étudier les contextes de
performance Cependant ces études sont le plus souvent orientées selon
la pratique habituelle de ethnologie sur les interdits la technique du
geste et toujours selon le point de vue des analystes Les circonstances
de renonciation ne sont pas vues comme rapports sociaux réels mais
plutôt comme instants de manifestation du monde symbolique africain
celui-ci étant complètement fermé la vie quotidienne aux projets des
hommes et des communautés
Les conditions enregistrement de traduction et de publication
des trois contes rapportés ici présentent les pratiques africaines comme
tradition ou folklore Pour Trilles comme pour Walker les modes
JEAN-EMILE

de discours relevant de histoire des mouvances sociales Afrique noire


sont appelés disparaître progressivement au profit des modes expres
sion européenne moderne et cela même quand ces pratiques continuent
être les meilleurs outils de traduction de la réalité vécue par les commu
nautés africaines Cette position est pas due au hasard du point de
vue de ceux qui intéressent aux diverses formes de discours utilisés
dans les mouvances sociales africaines seules vont de soi comme valeur
et comme norme énonciation les formes de discours prédominantes
dans Occident moderne et de prime abord renonciation dite scienti
fique Une fois cette position ancrée les formes de discours en dehors
de cette zone de prédominance ne peuvent être considérées que comme
folklore ou comme tradition dépassée ou dépasser)
Ceci veut également dire que chaque fois on est en face de contes
de légendes ou de tout autre discours africain le point de vue qui com
mande analyse ou la méthode est pas celui de la communauté pro
ductrice mais celui de exploitation scientifique ou de toute autre exploi
tation européenne par exemple le christianisme Les contes ne sont
pas pris comme expression des modes de vie de ceux qui les produisent
mais comme matériaux exploitation scientifique Dans ces conditions
analyse du conte sans le rattacher au contexte de son énonciation
revient le livrer directement des projets exploitation qui ne sont
pas nécessairement ceux de la communauté productrice de ce conte
On ne étonnera pas en conséquence de voir que les interprétations
données aux contes ne sont pas celles des Africains et relevant par le fait
même de leurs projets sociaux De même on ne étonnera pas de voir
en dehors des études sur les modes de discours dits traditionnels
rien encore été fait sur les discours actuels des Africains dans leur vie
quotidienne Ces discours qui expriment aussi le point de vue des commu
nautés africaines sur leur mode existence semblent pourtant avoir
point intérêt scientifique
Ces quelques remarques ne appliquent pas seulement ouvrage
sur les contes fang du missionnaire Trilles qui lui-même annonce dès
le début du siècle que le folklore fang est appelé disparaître pour céder
la place aux discours de type universel mais également aux Contes
gabonais de Walker et même aux Aventures de Koulou-la-Tortue de
Michel Eboutou lui-même Bulu du groupe pahouin
On remarque que les traductions proposées par Trilles par Walker
et par ne tiennent compte ni des mots fang et de leur valeur réelle
ni du style qui varie selon le conteur et les contes Le point de vue pré
dominant est celui du conte rapporté en bon fran ais Les informateurs
ne sont pas connus Les circonstances sociales précises de enregistrement
des contes non plus
On peut cependant faire observer que les contes rapportés ici appar
tiennent au niveau de langage appelé par les Fang nkana et on traduit
par conte Ce terme pour thème lexical ka qui signifie abord
passer de main main propager communiquer et en second lieu
LA TORTUE ET LE OPARD

chanter répondre un couplet par un refrain Ces deux termes


eux-mêmes appartiennent en particulier aux circonstances des veillées
soit au clair de lune dans la cour du village réunissant des enfants qui
écoutent un entre eux conter soit dans abri des paroles où un
conteur se livre la narration devant des hommes seuls qui écoutent
soit encore dans une habitation réservée un segment de lignage où cette
fois hommes femmes et enfants écoutent un conte exécuté par un
entre eux Le père la mère la tante ou oncle profitaient souvent de
cette occasion pour revenir un événement notable de la journée et
interpréter par un conte
Les contextes de performance des contes sur la Tortue et le Léopard
ne arrêtent pas là cependant Il convient de savoir des circonstances
de type angwang mise au clair un différend abe alliance entre deux
lignages par des épousailles ou biloba échanges injures et de biens
les individus qui prennent la parole usent de ces mêmes contes que les
Européens ont appelés précisément pour ces circonstances polémiques
ou moraux
Les contes sur la Tortue et le Léopard sont également la source
un nombre considérable de proverbes et de sentences qui permettent
celui qui veut commenter un événement de ne pas citer entièrement
le conte approprié

II LECTURE MENTAIRE OU COLOGIQUE

La lecture écologique extensive du conte telle elle été exposée


plus haut est réellement opératoire appliquée une traduction
littérale ou tout au plus une traduction en bon fran ais dont on
posséderait le corpus premier émission ou le texte en langue vernaculaire
Des trois contes cités on se contentera enregistrer les éléments
et les rapports prédominants sous la forme de séquences phrasées

Le conte de Trilles
Le rapport de Panthère Rat palmiste et Tortue la disette détermine
la chasse
Le rapport de Panthère la chasse est déterminé par la prise de crabes
Le rapport de Rat palmiste et de Tortue la chasse est réalisé par la
prise un cochon une antilope un singe un porc-épic
Le rapport de Panthère aux deux autres animaux est déterminé par
antagonisme marqué par une ruse de Panthère emparer de la
meilleure part laisser les os et les peaux Rat palmiste et Tortue
Le rapport entre Rat palmiste et Tortue est basé sur la collaboration
Celle-ci est marquée par le fait de chasser ensemble mais aussi par
une ruse qui permet arracher la meilleure part Panthère
Fin du conte interprétation circonstanciée
JEAN-EMILE
Une fois les séquences prédominantes mises jour on peut enregistrer les
éléments prédominants Ils se présentent de cette fa on
La disette qui oppose la chasse
La chasse qui rassemble Rat palmiste Tortue Panthère
Panthère marquée par sa force dominatrice et son échec
Tortue et Rat palmiste marqués par leur alliance et leur succès
Le gibier de chasse qui permet antagonisme entre Panthère et les
deux autres animaux

Le conte de Walker
Le rapport de Léopard au fils de Tortue est marqué par la consom
mation du second par le premier
Le rapport de Tortue Léopard est déterminé par la vengeance de
Tortue celle-ci se décompose ainsi la ruse de Tortue pêcher
avec une queue de Léopard Léopard trompé par la ruse de Tortue
est mangé par les crocodiles
Les éléments prédominants de ce conte sont les suivants
Léopard marqué par la consommation du ls de Tortue
Le ls de Tortue consommé qui détermine le rapport antagonique
entre Léopard et Tortue
Tortue marquée par la ruse vengeresse du père
La pêche ruse de Tortue
Les crocodiles éléments destructeurs de Léopard

Le conte de
Le rapport de Léopard la famine est déterminé par le projet confié
Tortue manger leurs mères
Le premier rapport duplicité de Tortue Léopard est déterminé
par la cueillette du mvut fruit au jus rouge sang
Le premier rapport de Tortue sa mère est marqué par aveu du
projet de Léopard et par la proposition une ruse remplacer le
sang de la mère par le jus couleur de sang du mvut
Le deuxième rapport duplicité de Tortue Léopard est marqué
par le fait aller amont de la rivière et être le premier réaliser
le projet
Le troisième rapport duplicité de Tortue Léopard est marqué
par la rivière rouge et par le cri de la mère de Tortue
Le deuxième rapport salut de Tortue sa mère est marqué par la
fuite de cette dernière auprès de ses frères
Le premier rapport de Léopard sa mère donner la mort cette
dernière
Le quatrième rapport duplicité de Tortue Léopard faire un
paquet de fruits de mvut la place du corps de la mère
Le cinquième rapport duplicité de Tortue Léopard échanger
de paquet
LA TORTUE ET LE OPARD 663

10 Le deuxième rapport de Léopard sa mère consommation de sa


chair
11 Le sixième rapport duplicité de Tortue Léopard se nourrir de la
mère de Léopard après avoir sauvé la sienne
De ces rapports prédominants tirés du conte les éléments prédomi
nants sont les suivants
La famine détermine le projet de Léopard se nourrir des mères
Léopard est marqué par son rapport la mère ce rapport se traduit
par la mise mort et la consommation de cette dernière
La mère de Tortue sauvée par son ni
La mère de Léopard mise mort et consommée
Tortue est caractérisée par son opposition rusée Léopard et par
son rapport protecteur sa mère
Le fruit du mvut se substitue la chair et au sang de la mère de
Tortue
La rivière comme lieu immolation des mères
Le village des frères de la mère de Tortue comme lieu de refuge de
cette dernière

la présente lecture élémentaire de ces trois contes on peut affirmer


que ceux-ci obéissent un ordre écologique certain De fa on générale
cet ordre existe dans les contes fang ayant pour éléments prédominants
le léopard et la tortue et plus particulièrement ici Il faut entendre par
là il une correspondance de logique matérielle entre la fa on dont
organisent les agencements des éléments du conte et les comportements
des animaux dans environnement réel Le Léopard des contes fang
tend se conduire comme le léopard des forêts gabonaises et la Tortue
des contes en véritable tortue Autant le léopard se nourrit des autres
animaux autant la tortue se caractérise par la lenteur de son dépla
cement organisation des agencements écologiques des contes est
pas arbitraire
Quand ordre écologique animal ou matériel est transgressé dans
les contes on se trouve en face de manipulations sociales au niveau de
renonciation déterminées par des projets sociaux précis ordre écolo
gique des comportements des animaux est transgressé par exemple
quand on apprend que la tortue et le rat palmiste capturent une antilope
et un sanglier la chasse ou que la tortue pêche avec une queue de léo
pard De même de véritables projets sociaux sont révélés par un énoncé
indépendant rencontré en fin de chaque conte Ces énoncés ne intègrent
apparemment pas aux agencements écologiques des contes Ne faites
pas aux autres ce que vous ne voudriez pas on vous fît dans le conte
de Trilles et histoire est ceci les méchants sont toujours punis
dans celui de Walker)
La transgression de ordre écologique matériel et animal au niveau
de renonciation et ces deux énoncés apparemment indépendants des
contes auxquels ils sont surajoutés montrent que les trois contes
664 JEAN-EMILE

répondent des unités de signification sociale ou sont déterminés par


des projets sociaux En ce qui les concerne il convient de rechercher les
projets sociaux qui déterminent et organisent renonciation

III LES CONTEXTES SOCIAUX DE RENCE

Pour plus de concision deux éléments prédominants des trois contes


vont conduire la recherche des referents sociaux organisateurs des
énoncés le Léopard et la Tortue Pour ce faire il faut partir de la lecture
écologique effectuée plus haut Celle-ci montré que
dans le premier conte Tortue est caractérisée par son alliance avec
Rat palmiste et son succès la chasse grâce sa ruse
dans le deuxième conte Tortue est marquée par le fait elle venge
son iils dévoré par Léopard en faisant dévorer ce dernier par des cro
codiles
dans le troisième conte contrairement Léopard Tortue refuse de
tuer sa mère et de se nourrir de sa chair
Les caractéristiques du Léopard sont opposé de celles de la
Tortue
dans le premier conte Léopard est marqué par sa solitude face
alliance Tortue-Rat palmiste sa force dominatrice et son échec la
chasse
dans le deuxième conte il est caractérisé par son comportement
destructeur il dévore le fils de Tortue
dans le troisième conte Léopard est marqué par son rapport négatif
sa mère il la tue et se nourrit de sa chair
travers ces trois contes le rapport de la Tortue au Léopard est
marqué par un antagonisme constant Cet antagonisme est déterminé
dans le premier conte par la duplicité violente du Léopard qui veut
emparer de tout le produit de la chasse dans le deuxième conte par
la mise mort et la consommation du fils de la Tortue par le Léopard
et dans le troisième conte par le projet du Léopard mettre mort les
mères pour se nourrir de leur chair)
De même antagonisme achève par échec du Léopard et par le
succès de la Tortue succès obtenu par la ruse
Il convient de savoir que les trois contes analysés ici mettent en jeu
des agencements prédominants qui caractérisent les contes fang ayant
pour thème le Léopard et la Tortue De fa on presque systématique
on constatera partir une transgression de la part du Léopard
antagonisme Léopard-Tortue
la ruse de la Tortue
échec du Léopard
le succès de la Tortue
Sous la forme un jeu scénique double masque ou deux person
nages ces contes semblent se constituer en un seul récit aux mille variantes
LA TORTUE ET LE OPARD 665

établissant une relation en miroir entre deux héros un positif la


Tortue autre négatif le Léopard6
Selon ces contes la Tortue habite Vabon cavité souterraine dans la
forêt et près de eau On ne dit rien de son père mais par contre son devin
et conseiller medzim sosolo eau pure pour rôle de lui résoudre les
questions difficiles La mère de la Tortue pour nom Nyabibôtô Les
ruses de la Tortue ne sont pas gratuites Elles sont conditionnées soit
par les attaques fréquentes du Léopard soit quand la communauté des
animaux se trouve en danger
Quant au Léopard dont ascendance est pas connue on sait il
est une menace permanente pour la Tortue et pour les autres animaux
La Tortue et le Léopard sont présentés tantôt comme des compa
gnons et tantôt comme des frères de village
Partant du fait que dans leur réalisation sociale soit au niveau
didactique enseignement des enfants veillée] soit au niveau polé
mique mise au clair un différend juridique]) ces contes sont
déterminés par les referents sociaux qui leur confèrent leur pertinence
il faut rechercher ceux-ci
Les contes en question étant rapportés en dehors de tout contexte
social précis la recherche des referents sociaux sous-jacents aux contes
sur le Léopard et la Tortue ne pourra se faire au niveau le plus général
Cependant plusieurs interrogations permettent de mettre en lumière les
significations sociales traduites par les éléments Tortue-Léopard et leur
rapport antagonique antagonisme Tortue-Léopard est-il constant
dans autres genres oraux en dehors des contes Quelle est la place du
Léopard et de la Tortue dans ensemble des représentations sociales des
animaux travers les contes fang Comment les Fang traduisent-ils
antagonisme Tortue-Léopard dans leurs rapports sociaux et dans leurs
comportements
Les proverbes fang vérifient facilement le rapport antagonique Tortue-
Léopard Ceci explique sans doute par la similitude de utilisation des
deux genres oraux proverbes et contes plus particulièrement dans
le cadre polémique ou juridique On peut aussi penser selon ce qui été
signalé plus haut que les proverbes étant parfois des énoncés prédomi
nants de conte il est normal de les trouver en lieu et place des contes
On ne pourra malheureusement mentionner ici que deux proverbes
fang du livre de Trilles 96 Le premier se présente ainsi Kulu ba ze
kulu ve day Face au Léopard la Tortue emporte
Le second proverbe qui est presque la réplique du premier est moins
explicite sur le Léopard ne nkel nkel ve day dëgë kulu La force face
la ruse la ruse emporte Regarde la Tortue
Malgré absence de leurs contextes utilisation ces deux proverbes
confirment cependant ce qui été vu plus haut La Tortue est le modèle

Eboutou si bien per ce fait que ses contes se présentent


sous la forme un unique récit réunissant le Léopard et la Tortue
666 JEAN-EMILE

il faut regarder Le Léopard est le contre-modèle il faut récuser


En ce qui concerne les représentations sociales des animaux dans les
contes est-à-dire les significations sociales constantes que les animaux
sont censés revêtir et cela au dire même de la communauté productrice
des contes) rappelons que les animaux ne sont pas choisis au hasard Aux
traits de leurs comportements écologiques réels correspondent les carac
tères sociaux une communauté leur confère selon des projets sociaux
précis Ainsi au sujet des contes fang Trilles peut rapporter juste titre
que la Tortue représente la sagesse des petits léphant la sagesse
des grands le Tigre ou la Panthère7 la cruauté irréfléchie Hippopo
tame la force brutale tandis que le Caméléon est plutôt prudent et sage
Ces remarques de Trilles sont si exactes que les animaux dans les
contes fang apparaissent comme des masques ou des lecteurs de rôles
de fonctions attitudes et de rapports sociaux réels dans les commu
nautés fang
Ainsi le Caméléon est souvent comparé au ngengay homme-de-
charme qui tire sa prééminence sociale par ses sortilèges Un peu comme
la Tortue il gagne ses paris
Antilope-la-naïve fait ngure de messagère des animaux Elle est
manipulée par les rusés et par les puissants qui la prennent pour
témoin de telle fa on faire retomber sur elle toute responsabilité en
cas échec Antilope est ainsi la fois le on social et le brave
homme
Le Singe est considéré comme tapageur Sa présence est source de
désordre social
Confirmant la mention de Trilles pour caractériser la représentation
sociale de léphant on notera en effet que ce dernier semble jouer dans
les contes les rôles sociaux du kuma riche ou du mbam conciliateur
Les représentations sociales de la Tortue et du Léopard sont la fois
simples et complexes De prime abord il semble aller de soi que partout
où la ruse lutte contre la force du mal on reconnaît la Tortue et partout
où le mal impose avec force on reconnaît le Léopard Cette évidence
paraît cependant trop simplificatrice Les contes rapportent en effet que
la Tortue et le Léopard sont non seulement des amis et des compagnons
on les voit souvent ensemble chasser planter organiser la vie du village)
mais encore ce sont des frères de village Et pourtant les actions de
un permettent autre en vérifier les contraires
Pour bien comprendre le rapport antagonique Léopard-Tortue je
propose pour terminer de faire appel deux institutions qui respecti
vement semblent avoir eu des liens une avec la représentation sociale
de la Tortue autre avec la représentation sociale du Léopard il agit
des associations8 du ngi et des Hommes-Léopards

Tigre panthère léopard chat-tigre semblent traduire un seul terme fang ze


Les traductions varient selon les traducteurs
Ce terme est utilisé par Alexandre et Binet pour désigner ces deux
institutions
LA TORTUE ET LE OPARD 667

Deux documents étayent cette assertion Le premier recueilli par


mes propres soins est un récit une cérémonie de ngi relatée par Edzo-
dzom Mvon en 1963 Mbas Le second est une note Eno Beiinga lui-
même Bulu du groupe Pahouin cf Découverte des chantefables beti-bulu-
fang du Cameroun)
Dans le récit Edzodzom Mvon9 qui commence en ces termes
Bi nga bobo ngi en traduction approximative Nous faisions du
ngi deux passages font mention de la Tortue sous forme une repré
sentation sociale Ces deux passages se situent dans la phase du récit
où le ngi maître de cérémonie et grand initié parcourt plusieurs villages
pour les laver 10 Voici ces fragments qui se présentent sous la forme
de versets11 avec reprise ou refrain

67 Une lance émoussée laisse la vie sauve un Porc-épic


68 Et est la Tortue qui en meurt en pâtit Oui
75 Un vagin mouillé dégage son odeur
76 Et est la Tortue qui en meurt Oui

Quant la note Eno Beiinga elle concerne la devise de Medzim Sosolo


devin et conseiller de la Tortue Tu me trouves en train de manger
une cuisse de grillon mais en crois pas un mot car il agit bel et bien
de la cuisse de la femme de mon père qui est morte hier Cette devise
extraite du conte La Tortue et son ami Esili est en réalité le salut
protocolaire de Medzim Sosolo la Tortue La signification en pro
pose Eno Beiinga est celle-ci

Le sens profondément religieux de cette sentence est clair comme eau de


roche au seul initié mvon Odîmesôsolô pur esprit est un mythe du ngil
religion des Bulu Fang Beti dont ambition est de purger la société des sorciers
et des esprits impurs Pour accéder intelligence de enseignement que voilent
ces salutations protocolaires il faut entendre Autant cela peut paraître insensé
de prétendre tirer sa subsistance une portion aussi insigninante que la cuisse
un grillon autant est une folie de se repaître de chair humaine pour appro
prier un abominable pouvoir magique Autrement dit est une condamnation
formelle des pratiques magiques nécessitant le sacrifice humain et plus forte
raison un parent Eno Beiinga 127 note 3.

Que penser de ces deux informations


En premier lieu il convient de noter que si elles établissent un rapport
formel entre le ngi et la Tortue comme représentation sociale) elles ne
disent rien sur le rapport antagonique Léopard-Tortue En outre elles
demanderaient être vérifiées dans les communautés fang Cependant

Ce récit qui relate davantage une cérémonie de purification une initiation


proprement parler est trop long pour être rapporté ici entièrement il nécessi
terait une étude part
expression consacrée est prendre la marche de la dissolution Celle-ci
est comme le parcours une rivière qui va de amont pour rejeter les alluvions
aval
il Les numéros sont ceux des énoncés Je ne donne ici que la traduction
668 JEAN-EMILE

plusieurs informations viennent confirmer le rapport entre une part


le ngi et la représentation sociale de la Tortue et autre part entre
association dite des Hommes-Léopards et la représentation sociale du
Léopard Il faut tout simplement dire que opposition au niveau des
représentations sociales entre Tortue et Léopard assimile au niveau
des associations opposition entre ngi et Hommes-Léopards
Alexandre et Binet ont décrit brièvement les associations du
ngi et des Hommes-Léopards Sur le ngil ils remarquent que celui-ci
jouait un rôle de contrôle et de protection sociale

chargé notamment de préserver la société dans son ensemble de action des sor
ciers Rassemblant des initiés de tous les clans il pouvait trancher les litiges inter-
claniques en évitant le recours la guerre ou la vendetta il servait en quelque
sorte de police et de système judiciaire les initiés de rang inférieur exécutant les
sentences rendues par les maîtres Luttant contre les sorciers il avait également
un rôle médical qui survécu quelque temps son rôle de police Le groupe dit
Pahouin 63.

Les deux auteurs écrivent ensuite 65 que

les mim/aka litt Panthères des routes) célèbres sous le nom Hommes-
Léopards étaient une association de sorciers anthropophages une sorte de contre-
ngil Il peut même agir hui une dégénérescence pathologique du ngil
lui-même dans une enquête judiciaire menée Ambam en 1948 la suite
un raid de ze mim/ak un vieux chef ... déclarait peu près Les Blancs
ont affaibli le ngil et les beyemli en sont emparés maintenant est le ngil du
ngbweils

Le pasteur Samuel Galley note

nze mfera Homme-Léopard Léopard enfermé dans le corps un homme


Ce est pas une pratique fan mais cela se fait dans autres tribus ... Un homme
veut devenir Léopard Il va chez le sorcier nga ou nnem) qui lui fait avaler des
drogues Il le paie très cher Alors il un Léopard en lui Si on veut arrêter et
lui faire du mal il disparaît sans on sache comment Il peut courir plus vite
que les autres Il peut tuer des gens sans être vu Il peut envoyer le Léopard qui
est en lui pour faire du mal aux autres Là les gens voient vraiment un Léopard
Ce Léopard peut tuer des gens Un Fan peut aussi avaler ces drogues étrangères
mais alors il mourra assez vite 14

Si ces informations confirment établissement des rapports antago


niques établis plus haut on peut dire que la Tortue est le masque
représentation sociale de la défense des communautés fang contre leur
autodestruction En cela elle est la meilleure expression populaire de la
fonction sociale du ngi association hautement structurée et réunissant
en son sein des adeptes en nombre limité Le Léopard est le masque
des Hommes-Léopards Ces derniers que on dit être les destructeurs

12 Bey em savants jeteurs de sort


13 Ngbwel activités malénques de beyem
14 GALLEY Dictionnaire ang-fran ais Neuchâtel 1964 264
LA TORTUE ET LE OPARD 669

de leurs frères avaient également une organisation secrète fortement


structurée
On peut évoquer ici une statuette gabonaise15 qui représente une
Tortue portant sur son dos un Léopard On distingue en effet que le
Léopard essaie mais en vain de dévorer la Tortue celle-ci opposant
pour toute résistance que sa carapace
Dans leur dimension plastique telle semble bien écriture des contes
autour du Léopard et de la Tortue Les associations du ngi et des Hommes-
Léopards sont ainsi la réalité sociale sous-j acente ces contes
Doit-on pour autant dire ici que les associations du ngi et des Hommes-
Léopards sont origine des contes Léopard-Tortue Il est difficile de
verifier cette affirmation On peut seulement remarquer entre 1890
et 1950 époque la fois de la colonisation et des premiers rapports sur
les contes fang on trouve aussi bien les contes Léopard-Tortue et comme
soutenant ces récits les associations du ngi et des Hommes-Léopards
Socialement les uns et les autres sont étroitement liés sous la forme un
jeu de renvoi de telle sorte que si les uns se modifient les autres subissent
également des transformations
Il convient de noter entre 1900 et 1945 environ les missionnaires
et les administrateurs coloniaux se sont acharnés contre tous ceux qui
assuraient le fonctionnement du ngi Il ne paraîtra pas étonnant au
moment où les pouvoirs du ngi affaiblissent ceux des Hommes-Léopards
croissent comme le montrent les rapports administratifs autour de 1948
Il est aussi possible que ceux-là même qui assuraient le bon fonctionne
ment des mouvances sociales anciennes des Fang par le ngi se soient
transformés en Hommes-Léopards quand administration coloniale
solidement installée imposé des comportements et des rapports sociaux
jusque-là étrangers aux Fang
En absence de leurs contextes de performance les contes Léopard-
Tortue viennent être lus selon deux niveaux de signification ou utili
sation
Le premier niveau de lecture est écologique il agit dans le pro
cessus de renonciation de découvrir organisation des éléments prédo
minants et des agencements prédominants des contes On pu ainsi
déterminer le rapport antagonique Tortue-Léopard dans les trois contes
soumis analyse Ce rapport antagonique est lui-même conditionné
socialement par une disposition modèle contre-modèle aboutissant
prôner le modèle Tortue pour récuser le contre-modèle Léopard
Le deuxième niveau de signification ou utilisation des contes est
constitué de referents socio-historiques qui sont origine de la perti
nence du niveau écologique un moment donné
Ainsi au rapport antagonique Léopard-Tortue correspond anta
gonisme de deux associations î/Hommes-Léopards

15 Une photographie de cette statuette paru dans Le Christ au Gabon de


ur Marie-Germaine Louvain musée Lessianum 1931)
670 JEAN-EMILE

II faut cependant ajouter que ces rapports antagoniques articulent


de fa on unitaire autour de la communauté animale qui correspond elle
aux communautés fang productrices des contes

RENCES BIBLIOGRAPHIQUES

ALEXANDRE et BINET J. Le groupe dit Pahouin Fang-Boulou-Beti) Paris 1969


ENO BELINGA S. Découverte des chantefables beti-bulu-fang Paris 1970
âîè îè M. Les aventures de Koulou-la-Tortue Yaoundé 1972
RAPONDA-W LKER A. Contes gabonais Paris 1967
TRILLES H. Proverbes contes légendes fan Neuchâtel 1905

J.- âî Tortoise and Leopard among the Gabonese


Fang An Hypothesis about Translated Folktales Most
studies of African folktales are based upon translations
which have the advantage of allowing thematic compar
isons between various societies Nevertheless real
understanding of any of these tales must needs be based
upon an ecological approach i.e one taking into account
the particular meaning of general theme in given
social context