Vous êtes sur la page 1sur 164

Cette Revue est publiée en anglais sous le

titre International social science journal.


Des sélections d'articles qui y ont paru
sont également préparées régulièrement en
arabe et, occasionnellement, en espagnol
et en portugais.

Les sujets des prochains numéros Les correspondants


Relations internationales Belgrade : Trivo Indic
Problèmes de population Buenos Aires : Enrique Oteiza
L'enseignement en sciences sociales Le Caire : Abdel M o n e i m El-Sawi
Cologne : Axel Schmalfuss
Delhi : André Béteille
Ibadan : Akinsola A k i w o w o
Londres : Jeremy Mitchell
Manille : Felipe Landa Jocano
Mexico : Rodolfo Stavenhagen
Moscou : Marien Gapotchka
N e w York : David Goslin
Nicosie : Elena Nikita et M . Attalides
Sydney : Henry Mayer
Tokyo : Ikumi Hoshino
Vienne : Helmut Ornauer

îîWW.'.SW
revue
internationale des
sciences sociales
Revue trimestrielle
publiée par l'Unesco, Paris
Vol. X X V (1973), n° 4

Psychologie et psychiatrie au carrefour

Serge Mosco vici Introduction : le grand schisme 479


László Garai L a puissance et l'impuissance de la science
psychologique 491
Gustav Jahoda La psychologie et les pays en voie de déve-
loppement : ont-ils besoin l'un de l'autre?
505
Donald Light Jr La prévention du suicide : les illusions
des spécialistes 522
Octave Mannoni Le(s) mouvement(s) antipsychiatrique(s)
538
Thomas Szasz Idéologie et folie 553

Trois études de pays


V. N. Bagadia Problèmes de santé mentale en Inde 563
Harutiun Davidian Application des théories psychologiques
dans le contexte culturel iranien 587
Eugen Vencovsky Certains aspects des soins psychiatriques
en Tchécoslovaquie 604

Le milieu des sciences sociales


Régionalisation des sciences sociales en
Amérique latine, en Asie et en Afrique 615

Services professionnels et documentaires


Calendrier des réunions internationales 621
Littérature du système des Nations Unies :
une sélection annotée 624
Livres reçus 631
« Répertoire mondial des institutions de
sciences sociales » 635
Rédacteur en chef : Peter Lengyel
Rédacteur en chef adjoint : Ali Kazancigil

Relèvement des prix


N o u s avons le regret d'annoncer que l'augmentation continue des coûts — une réalité
sans doute familière à nos lecteurs à travers le m o n d e — qui avoisine actuellement
en moyenne les 10 % par an, nous force à relever le prix de la Revue internationale des sciences
sociales, à partir du premier numéro de 1974. L e nouveau tarif d'abonnement annuel
sera de 45 F , tandis que chaque numéro sera vendu 14 F . Les prix dans les autres
monnaies seront aussi rajustés, mais nous rappelons à nos lecteurs que cette Revue, c o m m e
d'ailleurs toutes les publications de l'Unesco, peut être achetée en monnaie locale,
à condition que les ordres d'achat passent par les distributeurs nationaux, dont les n o m s
se trouvent dans une liste publiée à la fin de chaque numéro. N o u s nous efforcerons de
maintenir ces prix aussi longtemps que possible, tout en saisissant ici l'occasion de souligner
qu'ils restent à un niveau relativement raisonnable, et que la possibilité d'éviter les
problèmes de devises étrangères constitue u n avantage considérable dans beaucoup
de pays.
N o u s continuerons nos efforts visant à maintenir les standards rédactionnels
au plus haut niveau, à diversifier les sujets couverts, à améliorer les différents services mis à la
disposition des lecteurs et à rendre la Revue attrayante sur le plan esthétique. E n échange,
nous espérons pouvoir compter sur la compréhension de nos lecteurs et sur leur
fidélité non seulement à la Revue internationale des sciences sociales, mais aussi à l'entreprise
de collaboration scientifique internationale que celle-ci représente et cherche à promouvoir.

Prix et conditions d'abonnement [A] Les articles signés n'engagent


Prix du numéro : 8F que leurs auteurs.
Abonnement annuel : 28 F Les articles de ce numéro peuvent
être reproduits avec l'autorisation
Adresser les demandes d'abonnement de la rédaction.
aux agents généraux de l'Unesco
(voir liste), qui vous indiqueront Toute correspondance relative
les tarifs en monnaie locale. à la présente revue doit être adressée
Toute notification de changement au rédacteur en chef de la
d'adresse doit être accompagnée Revue internationale des sciences sociales,
de la dernière bande d'expédition. Unesco, 7, place de Fontenoy, 75700 Paris.

La Néogravure, Paris.
© Unesco 1973
Psychologie
et
psychiatrie
au carrefour
Introduction : L e grand schisme

Serge Moscovici

La question « Pourquoi la psychologie? » a été posée dans tous ses domaines


— psychologie sociale, psychiatrie, psychologie expérimentale, etc. — qui sont
très nombreux. Et du coup on a vu naître un mouvement général qui essaie d'y
répondre, concrètement, en rendant cette science pertinente (relevant), c'est-à-
dire utile à la société, utile à l ' h o m m e . Mais il n'y a pas de doute que les réponses
que l'on cherche sont le reflet des circonstances dans lesquelles on a posé les
questions. C'est pourquoi il semble avisé de commencer par expliciter ces cir-
constances (Jahoda et M a n n o n i ayant déjà esquissé une tentative dans ce sens).
Cinq d'entre elles semblent être d'importance primordiale.
L a première est le mécontentement vis-à-vis d ' u n programme épistémo-
logique qui assigne à la psychologie c o m m e but prioritaire l'acquisition des attri-
buts d'une science, de manière à pouvoir s'élever dans la hiérarchie, le pecking
order des sciences. Bref, qui lui donne pour objet elle-même, qui met son ambi-
tion dans sa propre promotion et le bien-être de ses praticiens. Cette « idéologie
scientifique », pour reprendre un terme de Henri Tajfel, présuppose à la fois une
volonté de rupture avec l'univers de la philosophie et des valeurs, et une sou-
mission non moins aveugle aux canons que les m ê m e s philosophes et les admi-
nistrateurs des fonds de recherchefixentau n o m de la science et pour elle. A u x
canons du positivisme, en dernier lieu. Ainsi, afin de devenir scientifiques, les
psychologues ont essayé de suivre d'aussi près que possible les habitudes
régnantes qui mettent l'accent sur les techniques expérimentales et statistiques
et le rituel qui les accompagne. Lorsqu'on lança l'idée que c'est l'existence d'un
paradigme qui définit une science « mûre », ce furent les praticiens des sciences
humaines et non pas les physiciens o u les biologistes qui prônèrent la nécessité
d'en avoir un. Partout un m ê m e souci, une m ê m e règle : si on fait c o m m e les

Serge Moscovici est directeur d'études à l'École pratique des hautes études à Paris où il dirige
le Laboratoire de la psychologie sociale. Il enseigne également à l'Université de Paris-Vil et à
l'École polytechnique. Il a publié, entre autres, L a psychanalyse, son image et son public (1961),
Essai sur l'histoire humaine de la nature (1968) et L a société contre nature (1972). Il a dirigé
la publication de /'Introduction à la psychologie sociale (1972) en deux volumes. H est membre
du Comité de rédaction de European journal of social psychology.

Rev. int. Sc. soc., vol. X X V (1973), n» 4


480 Serge Moscovia

sciences exactes, on est une science exacte. L a méthode à la place de l'objet,


le « donné » à la place de la « pensée », la solution à la place d u problème, sont
des attitudes qui ont répondu à ce souci. Les succès n'ont pas m a n q u é , mais
ils n'ont surtout pas m a n q u é de convaincre b o n nombre de personnes qu'un
langage scientifique n'est pas une science, qu'une partie considérable d u savoir
échappait à u n m o d e de connaissance qui lui a tourné le dos délibérément en
n'admettant c o m m e réel que ce qui est scientifique et non pas l'inverse.
L a deuxième circonstance, il faut le dire haut et fort, est ce qu'on a souvent
n o m m é la « révolution des étudiants ». L e mouvement des étudiants a forcé
l'ensemble du m o n d e universitaire, leurs professeurs directs en particulier, à
une confrontation avec des problèmes que nous avions tendance à oublier, il
a obligé les enseignants à regarder en face leurs propres contradictions. Depuis
de nombreuses années, on enseigne aux jeunes que la science cherche la vérité,
qu'elle a pour rôle de promouvoir les valeurs de la civilisation, d'étendre l'empire
de la raison et de créer des êtres humains capables de porter des jugements objec-
tifs qui voudraient aider à incarner les idéaux de la démocratie, de l'égalité et
de la liberté. Mais les idéaux ont dominé le discours, tandis que la réalité a jugé
les actes. Il est apparu aux étudiants que les intérêts privés, les ambitions, les
tendances nationalistes, la collusion avec les forces dominantes, la lutte pour
les honneurs et pour l'argent baignent la vie des universités, le comportement
de leurs maîtres à penser. N o s disciplines psychologiques n'apparaissent plus
aux jeunes générations désintéressées et objectives c o m m e on prétendait qu'elles
l'étaient. Les jeunes reprochent au m o n d e universitaire de trouver refuge dans
la méthodologie sous prétexte que l'emploi d'une méthode appropriée équivaut
à une recherche scientifique. Ils nous disent que nous ignorons froidement la
discrimination sociale, la violence politique, les guerres, le sous-développement
ou les conflits raciaux. E n ce qui les concerne, la psychologie et les psychologues
sont retranchés en toute sécurité dans Y establishment.
E n troisième lieu, beaucoup de limites sont devenues visibles. Jahoda,
Gazai, Szasz et Bagadia, dans leurs articles respectifs, nous le font sentir. Limites
de nationalité, de culture d'abord, limites de classe ensuite. A ce sujet, la psycho-
logie et la psychiatrie se révèlent c o m m e des sciences ethnocentriques. Davan-
tage encore : élitistes. Il suffit de voir sur quels échantillons portent la plupart
des recherches expérimentales, à partir de quels patients sont élaborées les inter-
prétations cliniques, pour se convaincre du biais en question. L e revers de la
médaille a aussi reçu u n n o m , celui d'impérialisme. Qu'est-ce à dire? Tout sim-
plement ceci : partant de théories, de paradigmes théoriques conçus dans une
société particulière, le seul souci des chercheurs a été de tester leur universalité.
Les études comparatives ont été le véhicule par excellence de cette propension
à l'expansion intellectuelle. D e s résultats valables à Paris ou à Los Angeles
étaient comparés à des résultats similaires obtenus à Caracas ou à Dakar, sans
qu'on essaie de pondérer leur valeur dans le contexte particulier, sans qu'on se
Introduction : Le grand schisme 481

demande s'il n'y avait pas d'autres problèmes, d'autres techniques qui étaient
spécifiques de ces cultures. O n comparait à soi, o n ne se comparait pas à l'autre.
U n e étude approfondie, malheureusement n o n publiée, de Claude Faucheux a
fait le bilan scientifique de cette méthode. Il est très faible. Mais elle a eu u n
effet certain : apprendre aux savants des pays « de comparaison » à penser en
fonction de la discipline dominante, les obliger à s'identifier aux normes du centre
dominant qui, au cours de la dernière décennie, était situé aux États-Unis d ' A m é -
rique. Petit à petit, une critique est née dans certains pays « importateurs » et
une conscience aiguë quant à la validité de l'entreprise « universaliste » sur une
base sociale si étroite, dans les pays « exportateurs ». L a rencontre de ces deux
courants a créé une situation de malaise, la nécessité d'une révision brusque
des rapports qu'entretient la science avec le réel.
Quatrièmement, la guerre u n peu partout, l'utilisation de la psychiatrie
à des fins politiquement répressives a attiré l'attention sur l'emploi des résul-
tats de la recherche, sur le décalage entre les déclarations d'intentions des psy-
chologues et leurs engagements concrets. Mais, au-delà de la guerre, c'est l'en-
semble des engrenages sociaux, que ce soit à l'hôpital, dans le m o n d e des affaires,
dans les communications de masse ou la politique, qui se sont révélés avoir recours
aux théories et techniques scientifiques dans des directions difficilement c o m p a -
tibles avec l'éthique de la connaissance, avec les valeurs auxquelles, tant bien
que mal, le scientifique se raccroche. Le progrès de la science, on s'en aperçut
ou on crut s'en apercevoir, ne servait pas le genre humain : il était plutôt devenu
u n instrument de séparation et de domination, restait au service de groupes
particuliers qui disposaient arbitrairement de ses fruits. Je ne pense pas que cette
découverte ait surpris qui que ce soit, car le secret de cette appropriation uni-
latérale était u n secret de Polichinelle. Elle n'en fut pas moins très brutale, étant
donné qu'on se refusait à voir les causes et à reconnaître les effets. Sur ce détour-
nement du progrès scientifique, sur les rapports entre la science et la guerre,
c o m m e raison de désaffection vis-à-vis de la psychologie, je ne saurais assez
insister. Et ce que je dis ici est vraiment très modéré, quand je songe à ce que
certains de mes collègues ont écrit et à ce que les étudiants ont clamé. Toutefois
je ne voudrais pas, vu la gravité d u sujet, outrer les traits. Précautions rhétoriques
mises à part, à l'arrière-plan de notre pensée demeure la question de savoir si
la guerre est la motivation principale de l'investissement et de l'intérêt que l'on
porte à la recherche, à la psychologie notamment. D è s que le spectre de la guerre
a c o m m e n c é à s'éloigner, cet investissement et cet intérêt ont c o m m e n c é à s'es-
tomper. C e qui mieux que tout discours constitue u n début de réponse.
Cinquièmement, les moyens et l'enthousiasme pour la recherche ont, en
effet, subi un coup d'arrêt. U n peu partout nous constatons que la prochaine
génération de psychologues soit ne pourra pas pratiquer la psychologie, soit
devra s'orienter vers des problèmes qui n'ont rien à faire avec la recherche ou
l'enseignement. Les étudiants devront faire ou refaire le chemin qui m è n e à
482 Serge Moscovia

l'application, s'intégrer au système industriel, commercial, hospitalier ou admi-


nistratif, pour lequel u n grand n o m b r e d'entre eux manquent d'enthousiasme
et ne sont pas préparés. U n e réunion internationale de psychosociologues, en
avril 1973 à Majorque sous les auspices du Committee on Transnational Social
Psychology s'est préoccupée de ce décalage et a été frappée par l'inadéquation
des programmes d'enseignement actuels. D o n c il y a crise d'orientation, de la
recherche vers l'application, et crise de l'enseignement : les programmes centrés
jusqu'à maintenant sur la discipline doivent faire place à des programmes centrés
sur les problèmes, puisque, dans la société, o n ne rencontre pas des disciplines
à encourager mais des problèmes à résoudre.
Je ne crois pas avoir épuisé la liste des circonstances qui déterminent nos
discussions actuelles sur 1' « état de la science ». Je sais qu'aux yeux de beaucoup
ces discussions sont complètement superflues et ne correspondent à rien de pro-
fond o u de réel. O n attend que l'orage passe, que tout rentre dans l'ordre d u bon
vieux temps. C'est u n parti pris et un pari. J'ai, quant à moi, la conviction ferme
que ce retour est impossible, que ce qui s'est passé depuis dix ans a laissé une
trace profonde dans la science et dans la psyché de ses praticiens. Nier avec force
cet état de choses, ce n'est pas le surmonter.
Ces circonstances n'ont pas eu pour effet de montrer que la psychologie
n' « est pas à la page » et à fortiori de nous pousser à essayer de faire son aggior-
namento. N'est-ce pas en tant que désintéressée et objective qu'elle rendait juste-
ment les services qu'on lui demandait : s'éloigner d'une réalité sociale laissée
entre d'autres mains que celles des scientifiques, être inoffensive, c'est-à-dire
ne pas agir, ses concepts et ses techniques étant repris et appliqués par ceux qui
avaient le droit et la mission légitime d'agir? Soyons lucides : si le seul remède
était de rendre pertinente notre science, d'ajouter à ces abstractions u n coefficient
de réalité, à ces biais des rectifications de rigueur, ce serait un jeu d'enfant.Mais
elle l'était déjà, et fortement, telle qu'elle était, avec son coefficient d'abstraction,
avec son biais de classe ou de culture. Le problème auquel nous s o m m e s confrontés
n'est pas un problème de méthodologie ou de pondération. L e problème dont le
retour de la psychologie existentielle, l'antipsychiatrie, l'écologie sont les s y m p -
tômes est celui du schisme entre une psychologie savante ou « sacrée » et une
psychologie « populaire » ou profane. Les circonstances que je viens d'énumérer
l'ont produit progressivement et irrévocablement. D e la première psychologie
nous savons pertinemment qu'elle est considérée, qu'il s'agisse de la psychanalyse
ou du béhaviorisme, c o m m e destinée au contrôle du comportement, à l'adaptation
au m o n d e tel qu'il existe. Ses théories, ses techniques veulent s'intégrer à un
discours ou être u n discours sur l ' h o m m e , un discours universel et à coup sûr
portant sur un objet appelé h o m m e , dont la mort, le philosophe Foucault nous
en a avertis, répond au progrès de la science. Les détenteurs de ces théories,
de ces techniques, les individus capables de manier le langage approprié, sont des
experts. A ce titre, ils interviennent partout et décident de ce qui est vrai et de
Introduction : Le grand schisme 483

ce qui est faux, s'imposent aux yeux de ceux qui sont censés ignorer, taxés d'impé-
ritie. La connaissance est ce qui sépare les psychologues des autres h o m m e s , les
situe au-dessus d'eux. L e m o d e d'action de l'expert, c o m m e dans toute science,
est l'engineering : un problème étant donné, une série d'études étant entreprise,
il suffit alors de suggérer une série de solutions pour que le problème soit résolu,
sans que les groupes ou les individus concernés prennent l'initiative ou participent
au processus concret de mise en place des dispositifs ou remèdes nécessaires.
Toutefois, aussi bien d u point de vue de la science que de Y engineering, l'horizon
est l'horizon de ce qui est sans qu'interviennent les considérations de valeurs
ou de jugement politique.
La deuxième psychologie — Pantipsychiatrie n'est, à cet égard, qu'un
signe — se préoccupe surtout du changement des rapports, situations, attitudes.
Ses notions, ses pratiques, ses métaphores veulent d'abord s'entretisser dans les
fils d'une conversation où l'on parle des h o m m e s ou bien avec les h o m m e s .
Tout le m o n d e est embarqué sur le m ê m e bateau, dans le m ê m e réseau de la société
ou de l'existence, et c'est uniquement en permettant une communication, difficile
à vrai dire, qu'une lueur de science, une compréhension d u réel peut prendre
forme. Communication qui reconnaît une voix à chacun, une particularité à
chaque individu et à chaque groupe, le laisse donner libre cours à ses pouvoirs
intellectuels. Ici il n'est point question d'expert. Mannoni et Szasz non seulement
critiquent sa compétence : ils décrivent à quel point, en imposant ses catégories,
ses pratiques, il empêche un malade de faire sa conversion, un enfant o u u n
adulte de se révéler à soi et aux autres. Qui fait la science? Tout le m o n d e : le
malade et le psychiatre, le psychologue et le non-psychologue, l'Européen et le
non-Européen. A voir l'insistance que l'on met sur la valeur des techniques
psychologiques existant dans les autres cultures, c'est bien la qualité d' « expert »
de la nôtre qui est visée au premier chef. A la place de l'engineering, qui n'a pas
de sens, dans ce contexte, le partage de l'expérience représente le seul m o y e n de
résoudre les problèmes et de vaincre les difficultés. Les groupes, c o m m e les
individus, sont censés prendre en main leur propre éducation, leur propre guérison,
leur propre solution de problèmes. L a psychologie, la psychiatrie profanes
cherchent à pénétrer dans l'esprit, le comportement des gens, non pas de l'exté-
rieur, techniquement, mais de l'intérieur, idéologiquement, en façonnant cet
esprit, ce comportement, en leur permettant de prendre une autre orientation.
Pourquoi la psychologie? Quelle psychologie? Qui fait la psychologie? sont les
pivots d'interrogation à partir desquels les courants se partagent et s'opposent.
A lire les textes, à voir la volonté de communiquer directement non pas avec
les autres experts mais avec le public, la société, à voir aussi le souci de pratiques
et de démarches nouvelles, à examiner le style, on découvre immédiatement
en quoi cette psychologie est profane. E n sa liberté vis-à-vis des canons de ce que
doit être une science, en ses emprunts à la philosophie, à la poésie, aux connais-
sances c o m m u n e s , en son désintérêt pour les rituels de la publication et de
484 Serge Moscovia

l'enseignement, en son caractère non pas de démonstration mais de nécessité


de ce qu'elle avance. Si j'insiste sur ce contraste d u profane et d u sacré, d u savant
et d u populaire (encore que ce terme soit bien imprécis), c'est pour une raison
définie. Les qualifications d' « anti » ou de « contre » (antipsychiatrie, contre-
culture) donnent l'impression que les mouvements et les idées en question ont
seulement une vocation de négation et une destination marginale, périphérique,
eu égard à ce qui est positif ou central. L a réalité est bien différente : nous avons
affaire à une coupure et à u n antagonisme, et le futur, si futur il y a, d'un m o u v e -
ment ou d'une idée en marge est de reconstituer le système, de déplacer le centre.
Bref, n o n pas d'être un mouvement ou une idée renversés mais de renverser le
mouvement et les idées. Les thèses, les inspirations, les découvertes de cette
psychologie qui, en Europe ou ailleurs, se veut enracinée dans toutes les couches
de la société, à suivre ses recherches et ses travaux éloignés des jeux et des impé-
ratifs universitaires, si elles sont fécondes, ajoutant au réel la puissance d u vrai,
finiront un jour ou l'autre par devoir affronter et transformer ce qui est aujour-
d'hui psychologie sacrée et savante. Je ne dis pas que cela arrivera nécessairement :
je dis seulement que c'est une épreuve, u n aboutissement logique de la situation
historique qui est la nôtre. Après des flux et des reflux, certes, mais c o m m e n t
en serait-il autrement?
L a situation de la psychologie n'est pas unique. Les courants antagonistes
ont faibli en intensité. E n revanche ils ont gagné en étendue, en crédibilité. Ici
ou là on attend avec impatience de les voir réintégrer sagement les universités,
les manuels, les congrès internationaux. S'ils expriment quelque chose d'authen-
tique, ces réintégrations successives laisseront hors d'atteinte le noyau dur,
essentiel, d'idées auxquelles nous avons été sensibles. E n tout cas, si l'on accepte
l'évidence d u schisme, vouloir corriger les excès et les déformations de la psycho-
logie, la rendre pertinente ne constitue pas une solution. U n e solution meilleure
serait de la rendre encore plus « pure »; ce serait du moins la soustraire aux
risques de l'application, à la contamination d'une réalité qui ne peut que lui faire
refaire ses erreurs passées. Néanmoins, ce qu'on souhaite, ce que la logique
impose, c'est une autre psychologie, une autre stratégie de fondation de cette
science. Je ne m e sens pas en mesure d'exposer ce que pourrait être une « autre
psychologie ». Je ne m e sens pas davantage en mesure de tracer les principes
d'une stratégie de fondation. E n m'appuyant sur les articles que comprend ce
numéro, je vois se dégager, malgré tout, quelques principes qui sont les suivants :

1. Sortir du vase clos universitaire, du vase clos américain et européen. L e travail


dans un cercle qui en est venu à se fermer n'a jamais élargi l'horizon de quiconque.
Il faudrait être plus qu'un être humain pour échapper à l'influence de son entou-
rage immédiat et ne pas être affecté par les perspectives dans lesquelles se posent
les questions au sein de ce milieu. O n sait que les habitants d'un cercle fermé
ont une vision c o m m u n e et qu'ils n'opposent pas de forte résistance à ce qui
Introduction : Le grand schisme 485

leur est familier. Pour l'instant, nombre des arguments, des jugements et des
sujets de recherche, disons, en psychologie sociale, domaine que Jahoda et moi-
m ê m e connaissons bien, reflètent les valeurs, les pratiques de la classe m o y e n n e ;
et la plupart des psychosociologues ne les ont pas encore dépassées. D e ce fait,
ils restent prisonniers d'une culture technique, pragmatique, dont la préoccupation
principale est d'éviter ce qu'on n o m m e la « métaphysique », 1' « anthropologie »,
ou, en d'autres termes, toutes les réalités lointaines, non immédiates de l'existence.
L a plupart des recherches s'effectuent à l'intérieur de ce milieu uniforme. E n
proportion, o n a très peu travaillé sur les diverses régions d'un pays, les diverses
classes sociales, les groupes idéologiques o u naturels, religieux ou « primitifs »
ou sous-développés. E n m ê m e temps, peu d'entre nous se sont efforcés de c o m -
prendre exactement et de formuler avec précision les problèmes et les préoccupa-
tions de ces groupes. E n conséquence, les psychologues en général, les psycho-
sociologues en particulier, retranchés derrière l'alibi qui consiste à ne considérer
que l ' h o m m e universel, ont de la difficulté à voir sous l'angle qui convient leur
propre entourage et les valeurs qui sont les leurs; ce qui les rend inaptes à enrichir
et diversifier leur science. L a recherche de la vérité est toujours importante,
mais cela ne signifie pas qu'elle doivent commencer par s'isoler soit à l'université,
soit dans les limites d'une nation, d'une classe ou d'un groupe d'âge.

2. Certes, une science qui ne veut pas être isolée doit regarder vers d'autres
sciences et chercher à comprendre les expériences les plus diverses. Mais ce n'est
pas la démarche comparative qui est la meilleure ou la plus féconde. Elle repré-
sente une attitude unilatérale, u n monologue entre une tendance dominante et
une tendance dominée, la volonté d'obtenir une réponse à la question : « Suis-je
universel? » Il faut instaurer u n dialogue culturel. C e qui implique l'existence,
dans les différentes cultures, de psychologues qui, avec les moyens matériels et
intellectuels qui sont les leurs, partant de l'expérience vécue, profonde, de leur
peuple, de leur passé, travaillent de manière autonome, sont engagés dans un
travail créateur indépendant. Il faut que les thèmes de leurs recherches, le contenu
de leur pensée aient leur point de départ dans leur propre société. S'ils se contentent
d'assimiler la littérature qui leur est transmise — fût-ce uniquement à des fins
de comparaison — ils ne font guère davantage qu'adopter les préoccupations
et les traditions d'une autre société. Ils œuvrent dans l'abstrait, à résoudre les
problèmes d u m o n d e occidental. Et ainsi ils se résignent à constituer une petite
partie d'une science qui se fait ailleurs et à être isolés dans la société, la leur,
à laquelle ils n'ont témoigné aucun intérêt. E n u n sens, ils peuvent voir reconnu
le travail scientifique qu'ils accomplissent en tant que méthodologues, théoriciens,
mais jamais en tant que psychologues. Il est vrai qu'ils ont de nombreuses incita-
tions à l'imitation. Mais il faut essayer de travailler dans un esprit de « différence »,
de devenir partenaires dans u n dialogue stimulant, voire dans un combat. Cela
permettrait d'infuser u n sang neuf dans les échanges, les perceptions et le
486 Serge Moscovia

répertoire des réalités qui nous font penser, nous font travailler de manière
créatrice.
U n e expérience en cours est instructive à cet égard. Depuis une dizaine
d'années, le Transnational Committee on Social Psychology d u Social Science
Research Council (États-Unis) s'est proposé de développer ce domaine. A u lieu
d'essayer de proposer des programmes c o m m u n s de recherches, de stimuler des
comparaisons culturelles, ainsi qu'on le fait d'habitude, il a plutôt contribué
à la formation des groupes régionaux en Europe, en Amérique latine. D a n s ces
différents groupes, il a encouragé à la fois la formation des étudiants et la consti-
tution de groupes de créateurs scientifiques qui travaillent sur des problèmes
et dans un style qui leur sont propres. La mise en route a été longue, vu la pression
des habitudes, des modèles courants d'insertion institutionnelle et de financement
de la recherche. Les résultats sont cependant concluants. O n voit se développer
des notions et des études originales, des rapports scientifiques dépourvus de
tout esprit de dépendance et d'imitation. A u contraire, on observe une volonté
d'affirmation de ses propres vues, une liberté vis-à-vis des normes professionnelles
habituelles, à côté d'un souci de qualité, d'excellence dans le travail. Il y a bien
sûr des insuffisances dans cette entreprise : mais elles montrent qu'elle a besoin
d'être corrigée et n o n pas abandonnée. L a multiplication des centres d'initiative
scientifique, d'exploration des ressources intellectuelles locales en pratiques,
façons de penser, est un m o y e n privilégié d'ouverture de la psychologie sous tous
ses aspects.

3. Les institutions universitaires et culturelles, c'est là une banalité, jouent u n


grand rôle dans la vie des sciences. L a plupart de ces institutions sont maximales :
elles interviennent très directement dans les contacts, l'orientation, la program-
mation des sujets de recherche, le choix et le recrutement des scientifiques. Les
institutions internationales en particulier. U n e des réformes capitales serait de
transformer ces institutions maximales en institutions minimales. Leur fonction
dans la phase historique actuelle, m e semble devoir être de suivre, d'encourager
de créer les circonstances pour qu'un événement rare se produise, d'empêcher
la mort des initiatives d'où qu'elles viennent. Point de surveillance, point de
contrôle, point de sélection, mais soutien, attention et écoute. Tout ce qui cristal-
lise, tout ce quifige,tout ce qui formalise, m ê m e à travers des réunions de spécia-
listes, à travers des conférences, présente u n risque de stérilisation, de fermeture
prématurée. Jusqu'à maintenant, elles ont cherché à disséminer : qu'elles appren-
nent à inséminer. Point n'est besoin d'informer — l'information n'est pas une
panacée — il est plus essentiel de laisser s'informer. U n e telle réforme n'est pas
aisée, vu les intérêts idéologiques et politiques en présence. Mais puisqu'on
déclare sur tous les tons que, si nous étions vraiment rationnels, nous serions
à m ê m e de résoudre bien des problèmes, d'éviter bien des obstacles, devant les
sceptiques, quelqu'un devrait donner l'exemple que cela est possible. Pourquoi
Introduction : Le grand schisme 487

les institutions ne le donneraient-elles pas? Sinon, il faudra bien conclure à la


nécessité de se situer en dehors d'elles, de rompre tout contact avec ce qu'elles
sont, ce qu'elles représentent.

4. L a « dé-gigantisation » est un principe de stratégie qui fait son chemin dans


les esprits. L a décennie qui précède a été la décennie de la mégascience, des
grandes machines (enquêtes, commissions [panels], etc.) mises en route par des
organismes nationaux et internationaux. Signes d'importance et de puissance,
ces grandes machines ont absorbé des ressources considérables en h o m m e s et en
argent. Je crois que ce gigantisme ne s'imposait pas dans les sciences de l ' h o m m e
et que, là encore, on n'a fait que suivre la physique. D e toute manière, il convient
d'y renoncer. D a n s chaque pays, il y a actuellement des groupes — pas nécessaire-
ment marginaux — qui font des expériences intéressantes, poursuivent des projets
passionnants. Leur permettre de s'exprimer, de continuer à exister est une tâche
urgente. Beaucoup de gens attendent leur échec afin de réaffirmer la valeur des
concepts et des institutions traditionnels. Mais cet échec ne prouvera rien :
il illustrera seulement leur absence de moyens, la force de refus qui leur est opposée.
Il y a autre chose encore : dans les pays dits en voie de développement, les
h o m m e s et les ressources sont ce qu'ils sont, c'est-à-dire rares. L e modèle méga-
scientifique intimide, barre les initiatives, crée une impression fausse : à savoir
que la science ne peut progresser que sur une grande échelle. Il est temps de
reconnaître qu'il s'agit d'une illusion. U n autre modèle existe, permettant de
mettre en jeu des moyens plus réduits et qui peut être fécond. Les réalisations
des antipsychiatres en apportent la preuve : il suffit parfois seulement de conférer
un autre emploi à ce qui existe.

5. Les articles de Davidian et Bagadia nous apprennent quelque chose d'impor-


tant : la fréquence et la Symptomatologie des maladies reflètent u n rapport et
une attitude des cultures dans lesquelles vivent les malades. L'article de Light
nous renseigne sur les interférences entre la professionnalisation et le m o d e
d'action d'une société dans le domaine de la mort. A les lire à l'envers, on
constate l'existence de nombreuses pratiques n o n codifiées par la science et qui
ont un effet certain. Le répertoire de ces pratiques psychologiques est fort étendu,
et les savants n'ont fait souvent que les reprendre, les formaliser. L e paradigme
béhavioriste doit beaucoup à notre système d'éducation et de travail industriel.
Les techniques psychothérapeutiques de groupe transposent des techniques
politiques, artistiques et communautaires. Le phénomène n'a rien d'exceptionnel.
L a pratique de l'hybridation, courante chez les agriculteurs, celle des éleveurs
et des apiculteurs, a beaucoup inspiré les premiers généticiens et les premiers
éthologues. N o u s avons toutes les raisons de croire qu'il y a lieu de rouvrir et
d'étendre ce répertoire des pratiques psychologiques. Les pays d'Afrique, d'Asie
et d'Amérique latine sont en mesure d'y contribuer considérablement, en enri-
488 Serge Moscovia

chissant, voire en bouleversant, le fonds collectif de la science. Les yeux fixés


sur ce qui se passe chez nous, sur ce qui est légitimé par la science, o n a cherché
à importer nos pratiques sous forme sublimée, tandis que nous-mêmes n'avons
retenu ou employé que certaines pratiques venant d'Asie, sous forme exotique,
c o m m e u n supplément d ' â m e ajouté à l'Occident et un procédé de dépaysement.
A s'en tenir à ce niveau d'échange, à ce jeu de miroirs, o n perd le potentiel intel-
lectuel réel, on passe à côté de la fécondité vraie des créations collectives auxquelles
il convient de trouver une expression sobre et adéquate. D a n s chaque culture,
les psychologues qui y travaillent sont à m ê m e , et sont les seuls à pouvoir le faire,
de se préoccuper d'élaborer d'abord et ensuite de communiquer cette impression.
Retour aux pratiques, ouverture des pratiques, voilà une méthode intéressante
pour les scientifiques afin de reprendre langue avec leurs cultures respectives.
Mais aussi de prendre langue entre eux pour partager des expériences différentes,
authentiques.

6. Les disciplines psychologiques et les sciences en général sont ordonnées sur


une échelle, elles ont leur pecking order. Procédant d'un mythe, cette hiérarchie,
n'en déplaise à quiconque, n'a jamais été ni fondée empiriquement ni justifiée
rationnellement. Les uns y voient le reflet de l'esprit et les autres celui de la
nature. N i les uns ni les autres ne paraissent remarquer combien elle fluctue
à travers l'histoire et les sociétés. U n fait est certain : la moderne échelle de la
science, c o m m e l'ancienne échelle de la nature, a pour fonction de séparer le
supérieur de l'inférieur, l'essentiel de l'accessoire, le digne de l'indigne. Corréla-
tivement, d'établir une autorité, une préséance dans la société, une distribution
inégale des ressources. Sur cette échelle, la psychologie — pour des raisons, je
le répète, mystérieuses — occupe une place mineure. Et parmi les sciences psycho-
logiques, le microcosme répétant le macrocosme, la psychophysiologie se trouve
en haut et la psychologie sociale en bas. Conséquence majeure : tout ce qui a
trait à l'organique est considéré c o m m e plus scientifique que ce qui a trait au
social, et les théories qui font intervenir le facteur organique jouissent d'une
autorité plus grande que les théories qui font intervenir les facteurs sociaux.
E n bref, si vous vous occupez de l'œil, vous avez droit au prix Nobel et aux
honneurs de l'Académie des sciences; si vous vous occupez du groupe ou du
jugement social, vous avez tout juste le droit de lire dans les journaux le discours
de réception du prix Nobel et les comptes rendus de l'Académie des sciences.
Après cela, o n s'étonne que nous connaissions si peu de chose sur notre
société, que nous ayons fait si peu de progrès dans la connaissance des phéno-
mènes sociaux. Chacun l'affirme à la cantonade, mais personne ne va regarder
de près ces connaissances avant d'émettre des jugements sur leurs mérites c o m -
parés. Ces observations naïves ne doivent choquer personne. Elles se réfèrent
à un état de fait, dont on s'accommode fort bien, et qui ne gêne personne, sauf
ceux qui sont concernés, les h o m m e s vivant en société, les h o m m e s méconnus
Introduction : Le grand schisme 489

parce qu'ils ne sont pas encore arrivés à ressembler aux objets de la nature, aux
machines de notre industrie, aux drosophiles de nos laboratoires de biologie,
quantifiables à merci. Le reste —• la complexité des processus sociaux, la subjecti-
vité des comportements, les difficultés de méthode — n'est que bavardage épisté-
mologique. L a psychologie est donc bâtie aujourd'hui sur la psychophysique,
et avance sur u n pied, forcément à cloche-pied. Partout cependant, aussi bien à
propos de l'environnement que de l'économie, de la biologie d u m o n d e animal
que de la psychologie du m o n d e humain, de la signification de la folie que de la
définition des races, on est bien obligé de constater que l'on n'avance guère
si l'on ne se préoccupe du social. Alors, dans u n louable effort d'ouverture, on
s'adresse aux psychosociologues, aux sociologues, pour qu'ils ajoutent leur
« facteur » au reste. L'interdisciplinarité semble devoir fournir le cadre d'une
pareille rencontre. Avouons-le : la solution est boiteuse et, une fois de plus,
conserve le statu quo. E n finir avec le pecking order serait plus conforme à
l'éthique de la connaissance, restaurerait l'harmonie entre discours et actes.
Je sais que ce serait trop demander à la communauté scientifique, que cela
saperait les valeurs sur lesquelles elle est fondée. Pourtant, ce travail de sape se
poursuit u n peu partout, et la psychologie « profane » d'un côté, l'écologie de
l'autre sont très actives. Partir, ou repartir d u social, en psychologie d u moins,
constitue une demande également exorbitante. Pourtant il y aurait là une voie de
renouvellement extrêmement importante, et l'on s'étonne de voir que les psycho-
logues adhérant à une vue de l ' h o m m e en tant qu'être social l'étudient néanmoins
c o m m e u n être uniquement individuel, organique. L a seule voie qui reste ouverte
devant toutes ces difficultés est celle d'une décentration des disciplines vers les
problèmes. E n effet, c'est uniquement dans le contexte d ' u n travail concret,
d'une analyse de situations culturellement et historiquement marquées qu'une
intersection et une communication entre sciences qui « ne se parlent plus » est
possible. A m e n e r les psychologues à parler entre eux, à oublier leur chauvinisme
disciplinaire qui n'est pas moindre que l'ethnocentrisme de classe et de culture,
est le dernier principe de stratégie que j'ai cru devoir mentionner, car il est aussi
le plus difficile à réaliser. L a psychologie savante est actuellement une psychologie
babélienne : la psychologie profane parle clairement, s'adresse à ceux qui sont
concernés, c'est pourquoi on l'entend et on la comprend. Elle n'a pas encore
atteint les sommets; ce n'est pas son ambition. Son ambition est, je crois, de
nous montrer qu'il est difficile de rester sur terre, et que la terre est pleine de
surprises et de vertus intellectuelles.
Malgré la légende bien enracinée du progrès linéaire, les sciences parcourent
des cycles, infléchis par des courants antagonistes, ponctués par des schismes
visibles. L a psychologie connaît aujourd'hui une vague de « primitivisme »,
un m o m e n t où des problèmes, des langues, des réalités, des matériaux, des groupes
nouveaux la débordent sur ses frontières, la secouent de l'intérieur. Ses réactions
de défense sont nombreuses et variées. A tout prendre, j'y vois un signe de régéné-
490 Serge Moscovia

ration, une possibilité de renouvellement. N i la régénération ni le renouvellement


n'ont de valeur en eux-mêmes. Toutefois nous les sentons s'imposer à tous,
correspondre à une sensibilité en train de se former, à une intelligence en état de
mutation. Last but not least, la liberté d u scientifique est concernée. N o n pas
la liberté de la science, qui est u n souci constant et de notre ressort en tant
q u ' h o m m e s et citoyens. Mais la liberté dans la science, institution où l'autorité
s'exerce avec vigueur, où le conformismefleuritsans limites, où le respect de la
hiérarchie est profondément enraciné dans l'organisation d'ensemble. Les groupes
« anti », « contre », « en marge » en rappellent la nécessité, mettent le doigt
sur la contradiction entre ce qui est fait et ce qui est dit, proposent l'exemple
d'une recherche de cette liberté qui ne se donne jamais et qu'il faut toujours
prendre. E n science c o m m e ailleurs.
L a puissance et l'impuissance
de la science psychologique

László Garai

D a n s les pays à système capitaliste le processus accéléré de l'évolution des


forces productives a fait surgir vers lafindu siècle dernier u n problème, en rapport
avec le fait que la grande industrie mécanique assurait la production massive
des moyens de production. O r la main-d'oeuvre nécessaire au fonctionnement
de ces moyens de production restait « u n produit sauvage » que le capital se
contentait d'acheter et d'utiliser sans se soucier de sa reproduction rationnelle
et élargie. Les différentes aptitudes individuelles se développaient dans le pro-
cessus spontané d u mûrissement biologique et de l'éducation familiale; si les
conditions de vie l'y contraignaient, l'individu offrait ses aptitudes, c'est-à-dire sa
force de travail; avec l'argent ainsi gagné il pouvait recommencer à produire à
niveau égal et toujours d'une manière spontanée les m ê m e s aptitudes — recréant
en m ê m e temps l'obligation de les remettre en vente.
C'était suffisant a u premier siècle de la grande industrie. Avec ses données
techniques la machine n'exigeait qu'un effort et un contrôle abstraits, indépendam-
ment des aptitudes sensori-motrices o u intellectuelles dont pouvaient disposer
certains ouvriers. Et la machine en tant que capital suscitait dans une partie
toujours grandissante de la société la disposition au travail — unique possibilité
de subvenir à leurs besoins pour ceux qui ne possédaient pas de capital.
A la fin d u siècle dernier le progrès technologique a introduit des instal-
lations mécaniques remplaçant de plus en plus l'exigence de l'effort abstrait
par celle de la rapidité et l'exigence d u contrôle abstrait par celle d u contrôle
simultané de différents instruments et d u maniement harmonieux de différents
mécanismes de direction. L a technologie moderne imposa ensuite l'évidence que
des étapes intellectuelles font partie d u processus sensori-moteur, d u travail,
indispensables pour interpréter les données sensorielles; les étapes créatrices

László Gazai est directeur de recherches au Laboratoire de la psychologie de la personnalité de


l'Institut de psychologie de l'Académie des sciences de Hongrie et travaille principalement sur les
intermédiaires psychiques entre les déterminants économiques de l'histoire et les motijs idéologiques
immédiats des actes sociaux. Il est membre de l'Association européenne de psychologie sociale
expérimzntale et a publié L a dynamique de la personnalité et l'être social (1969 en hongrois).

Rev. int. Sc. soc, vol. X X V (1973), n° 4


492 László Garai

dont o n a besoin pour planifier les opérations motrices en font également


partie.
O n ne pouvait plus faire abstraction de la qualité concrète de la force de
travail assurant le fonctionnement des moyens de production. Il fallait trouver
le m o y e n de surveiller désormais ce facteur subjectif de la production au m ê m e
niveau que le facteur objectif.
E n m ê m e temps que le problème, naquit la science promettant dès ses
débuts d'en découvrir la solution. II s'agit de la psychologie dont le destin —
qu'elle s'en rendît compte ou n o n — s'était étroitement lié à ce problème; elle
tirait sa force du fait m ê m e de sa participation à sa solution; son impuissance,
en revanche, provenait d u fait que cette solution supposait une condition qui ne
dépendait pas d'elle.
L a tâche n'était qu'en partie technico-scientifique. Son caractère déterminant
était idéologico-politique. E n effet, elle ne consistait pas seulement à assurer la
force de travail nécessaire à la production en quantité et qualité suffisantes mais
aussi d'une manière rationnelle. Autrement dit, il ne fallait pas seulement créer
rationnellement des aptitudes individuelles dont la production avait besoin,
mais aussi créer des besoins que l'individu ne pouvait satisfaire qu'en mettant
sa force de travail au service de la production. Mais au service de quel système
de production? Sans la solution de ce problème politico-idéologique il ne faut
pas s'attendre à celle de l'autre, technico-scientifique.
E n effet, o n a longtemps espéré de la psychologie n o n pas la solution du
problème, mais l'atténuation de son acuité. D a n s sa phase initiale on ne lui
demandait pas d'élaborer des méthodes permettant de produire à l'échelle
industrielle la main-d'œuvre qualifiée et, de plus, assurant la possibilité de recy-
clage professionnel permanent. O n l'a chargée de deux tâches, beaucoup plus
simples à exécuter : a) transformer les processus technologiques afin qu'ils puissent
être suivis de façon optimale par n'importe quel ouvrier quels que soient la qualité
et le niveau de ses aptitudes individuelles. Cela était la tendance représentée par
Taylor, nécessairement vouée à l'échec parce que cherchant à faire survivre grâce
à la psychologie les possibilités d'une technologie dépassée; b) élaborer des tests
simples pei mettant de choisir dans une population donnée les individus que
leurs aptitudes spontanément développées rendent capables d'accomplir certaines
tâches technologiques déterminées. Cette méthode qui a cours encore de nos
jours permet la sélection des aptitudes sensorielles o u motrices simples. Mais la
démarche ne m a n q u e pas — ici non plus — de poser des problèmes, étant donné
que certaines méthodes bien conçues et relativement simples permettent de
développer ces aptitudes bien au-delà des limites moyennes de leur évolution
spontanée1. Cette sélection devient particulièrement discutable — m ê m e néfaste
selon certains — quand on l'applique aux aptitudes intellectuelles et créatives.
Il semble que ces dernières sont plus faciles à développer que les autres. Cependant
laissées à leur développement spontané, elles se transmettent en héritage dans le
La puissance et l'impuissance 493
de la science psychologique

milieu familial, créant ainsi l'illusion que cette hérédité est biogénétique et n o n
pas socio-culturelle.
L'inconvénient de cette méthode n'est pas seulement idéologique — l'affir-
mation de l'existence de couches sociales biologiquement inférieures — mais
aussi technique : o n n'essaie m ê m e pas d'influencer rationnellement l'évolution
spontanée de ceux qui ont été éliminés par cette sélection; de ce fait les capacités
intellectuelles et créatives restent à un niveau moins élevé que celui qu'elles
pourraient objectivement atteindre, et aussi celui dont on aurait objectivement
besoin pour augmenter la production.
La prise de conscience de cette nécessité objective dans les pays capitalistes
industrialisés est en relation avec la révolution technico-scientifique survenue
après la deuxième guerre mondiale. Il s'agit de la prise de conscience d u fait que
l'augmentation de la production industrielle ne peut être réalisée que si l'utili-
sation de la main-d'œuvre n o n qualifiée est remplacée par la formation massive
et rationnelle de la main-d'œuvre hautement qualifiée.
D a n s quelle mesure la psychologie est-elle aujourd'hui capable de subvenir
à pareille tâche?
L'histoire de la science et de la technologie montre que l'application indus-
trielle d'une science coïncide toujours avec l'élaboration de sa première théorie
de synthèse.
D e ce point de vue, la psychologie se trouve dans une situation particulière :
plusieurs théories s'y sont développées, chacune d'entre elles prétendant à l'exclu-
sivité et ayant une évolution indépendante. Mais aucune de ces théories ne parvint
à donner une synthèse complète et à démentir les autres.
E n ce qui concerne la production massive et rationnelle de la main-d'œuvre
le béhaviorisme constitue une théorie d'autant plus prometteuse que sa problé-
matique centrale est justement l'apprentissage. D'après cette théorie, pour rendre
l'individu apte à exercer une activité donnée, il est nécessaire que les éléments
qui composent cette dernière soient provoqués par des excitations adéquates
et que l'individu en tire une satisfaction au moins indirecte ou symbolique.
Quant à la formation des aptitudes motrices, la théorie béhavioriste peut
effectivement trouver une application pratique utile. Mais l'activité motrice
s'organise toujours dans le c h a m p sensoriel. Alors c o m m e n t expliquer l'orga-
nisation de ce c h a m p sensoriel ? D a n s un sens, certainement par le comportement
que l'individu apprend à rattacher à certains signaux sensoriels ayant fonction
de stimuler. O n peut cependant se demander si toute l'organisation sensorielle
procède de cette manière. Il n'en est pas question, répond le béhaviorisme; il
ne s'agit que des stimuli conditionnés qu'il faut bien distinguer des stimuli
inconditionnés, qui forment la base innée des premiers.
L a théorie de la psychanalyse propose une réponse toute différente à la
m ê m e question. D'après cette théorie, l'organisation sensorielle est u n produit
de l'histoire et ne comporte aucun élément inné. Pour la formation de l'aptitude
494 László Garai

individuelle de telle o u telle organisation sensorielle, il est nécessaire que dans


une période critique adéquate de l'ontogenèse, l'instinct trouve u n objet arti-
culant de manière conforme le c h a m p sensoriel et qu'ensuite, dans une période
également critique de la vie, la poussée de cet instinct vers son objet soit refoulée.
L a configuration classique est le complexe d'Œdipe. Lefilschoisit sa mère c o m m e
objet de son instinct; plus tard le père refoule ce choix. D e ce fait, l'organisation
sensorielle de l'enfant en relation avec l'objet originel restera déterminant à
commencer par des relations aussi concrètes que certains traits de l'image de
la mère qui déterminent l'orientation ultérieure de sa sympathie et de son anti-
pathie « instinctives » pour en arriver à des relations aussi abstraites que des
concordances ou contrastes sensuels de la langue maternelle qui influent de manière
décisive sur certains de ses raisonnements.
L a psychanalyse peut effectivement trouver une application pratique utile
dans la formation des aptitudes sensorielles. L'organisation d u c h a m p sensoriel
s'effectue cependant toujours autour de certaines significations intellectuelles :
dans ce c h a m p visuel j'aperçois des objets que d'une manière sensorielle j'identifie
c o m m e maison, voiture, être humain, etc. ; je divise le cours souvent ininterrompu
de c h a m p auditif en mots o u autres unités sémantiques et c'est uniquement la
corrélation sémantique qui détermine si la division du m ê m e cours auditif donne
le m o t « thème » ou les mots « t'aime ». D ' o ù viennent ces significations intellec-
tuelles ? D a n s une certaine mesure, incontestablement de la vie sensorielle dont le
noyau est constitué par le complexe sensoriel s'organisant autour des objets
libidinaux, de telle manière que par la suite la connexion de tout événement
sensoriel avec ce noyau devient en fin de compte une allusion à l'objet libidinal
originel. O n peut cependant se demander si cet ensemble d'objets libidinaux
est effectivement le seul contenu significatif des signes sensoriels employés par
l ' h o m m e . Bien que Freud n'ait élaboré qu'une seule interprétation, la théorie
de la psychanalyse n'exclut pas que des significations autonomes prennent nais-
sance de la confrontation d u moi et de la réalité.
L a théorie cognitive apporte à la m ê m e question une réponse tout à fait
différente. D'après cette théorie l'individu, pour être à m ê m e d'appréhender
les significations intellectuelles, doit, en dépassant l'étape infantile de l'onto-
genèse, prendre connaissance des résultats des sciences contemporaines; à ce
moment-là, la pensée prélogique de l'enfant est remplacée par celle de la logique
scientifique dans laquelle les significations intellectuelles procèdent les unes
des autres.
L a psychologie cognitive peut avoir une application pratique dans la for-
mation des aptitudes intellectuelles. Mais les activités ayant trait aux signifi-
cations intellectuelles se déroulent toujours en relation avec l'identification et
la solution créatives de problèmes logiques. L a question est donc : C o m m e n t
s'effectue la création? D a n s une certaine mesure, sans aucun doute, par l'évolution
intellectuelle m ê m e où le passage de la pensée prélogique à celle de la logique
La puissance et l'impuissance 495
de la science psychologique

scientifique comporte u n m o m e n t créatif. O n peut se demander cependant si ce


phénomène peut être considéré c o m m e étant la créativité, au m ê m e titre que
l'identification et la solution d'un problème individuel aboutissant éventuellement
à la destruction de la logique ou d u système catégoriel de la science et à l'établis-
sement d'un système construit autour d'une catégorie nouvellement introduite.
L a psychologie cognitive se voit obligée d'admettre que l'explication générale
de la créativité n'est pas valable pour les manifestations individuelles de la véri-
table création et que le principe m ê m e d'une telle explication générale doit être
réfuté.
Toutefois une telle explication existe dans la théorie de la psychologie
sociale. Par psychologie sociale nous n'entendons pas ici l'étude du comportement
en relation avec les stimuli d u « milieu social », par opposition aux stimuli d u
milieu naturel, étude souvent appelée à tort psychologie sociale. C e qui importe
pour la psychologie sociale, ce sont les phénomènes psychiques permettant à
l'individu de déceler la contradiction dans ses rapports sociaux et de résoudre
le conflit issu de cette contradiction. Par solution du conflit, nous ne voulons pas
dire résoudre tel ou tel problème de comportement en trouvant l'optimum entre
des facteurs contradictoires (par exemple la recherche de l'optimum dans la répar-
tition d u temps entre le travail et les loisirs), mais choisir entre deux rapports
sociaux imcompatibles et de valeurs égales. A vrai dire, il s'agit ici de problèmes
apparemment insolubles, ce qui suscite la créativité chez l'individu qui en cherche
les solutions.
L a psychologie sociale peut trouver une application pratique dans la
formation de ces aptitudes créatives. Mais l'acte créatif n'est jamais que le début
d'un processus. L'activité de création est déclenchée par une situation devenue
problématique à la suite de deux engagements sociaux qui sont en conflit insoluble,
et auxquels correspondent deux activités contradictoires. Tant que le conflit
n'est pas résolu, il y a des compromis quotidiens entre ces deux activités. O n
peut se demander si l'une ou l'autre d'entre elles correspond à l'activité qui se
développe après qu'une solution créative adéquate d u conflit a été trouvée.
L a psychologie sociale soutient que l'explication générale de l'interaction quoti-
dienne n'est pas valable pour l'activité se développant après l'acte individuel
réellement créateur et qu'une telle explication générale ne peut pas exister dans
le cadre de cette discipline.
Les explications apportées par le béhaviorisme paraissent applicables à
ce domaine : s'il existe u n but que l'individu s'estfixédans le feu croisé de deux
déterminismes sociaux alors, effectivement, chaque excitation devient capable
de provoquer une activité en vue de la réalisation d u but choisi et si celui-ci est
atteint de manière satisfaisante, l'individu est en mesure de récidiver dans des
situations analogues.
D e ce qui précède on pourrait déduire que les différentes théories psycho-
logiques sont complémentaires et que par conséquent elles peuvent susciter une
496 László Garai

théorie synthétique de la psychologie utilisable pour la production massive et


rationnelle d'une main-d'œuvre hautement qualifiée. L'étude critique montre
cependant que ces théories s'excluent mutuellement, rendant impossible toute
synthèse positive.
E n effet, la vérification de théorie béhavioriste signifierait la négation de
la psychanalyse : si l'individu apprend effectivement le comportement qui lui
donne satisfaction, son comportement précédent serait constamment supplanté
par le nouveau qui correspond aux nouvelles circonstances. O r si l'enfant, en
situation œdipale, est privé de la possibilité de jouir durant sa vie de l'objet
originel de sa libido, la thèse fondamentale de la psychanalyse, selon laquelle
la corrélation entre les complexes sensoriels et l'instinct reste valable pour la vie
entière, perdrait tout son sens.
D e la m ê m e manière, si la théorie psychanalytique se vérifiait, elle aurait
pour conséquence n o n seulement la réfutation d u béhaviorisme, mais aussi celle
d u cognitivisme : si l'individu garde réellement pendant toute sa vie la structure
sensorielle qui était, à l'origine, l'objet de sa libido, il en découle que chaque
structure suivante est simplement une modification de la première, celle de la
petite enfance. D ' o ù , la thèse fondamentale d u cognitivisme selon laquelle la
structure cognitive de la pensée prélogique de l'enfant est supplantée à u n certain
âge par la logique scientifique —• logique absolument différente — perdrait tout
son sens.
E n revanche, si c'était la théorie cognitive qui se vérifiait, cela constituerait
la réfutation n o n seulement de la psychanalyse, mais aussi de la psychologie
sociale : si l'individu dans son évolution vers l'état adulte peut effectivement
s'approprier la logique de la science contemporaine, alors il existe une logique
donnée pour tous les individus d'une époque donnée. Par conséquent, la thèse
fondamentale impliquée dans la psychologie, affirmant qu'en cas de conflit
l'individu choisit lui-même la logique selon laquelle il cherche la véritable solution
et qu'indépendamment de ce choix, l'une des solutions est aussi mauvaise que
l'autre, perdrait tout son sens.
Enfin, si c'était la théorie de la psychologie sociale qui se vérifiait, elle
aboutirait à la réfutation et d u cognitivisme et d u béhaviorisme : si l'individu
est effectivement obligé de choisir entre des relations sociales de valeurs égales
et de manière qu'il n'y ait pas d'optimum, alors ce choix ne peut être déterminé
par aucun raisonnement utilitaire; d'où la thèse fondamentale d u béhaviorisme,
selon laquelle le comportement individuel tend à obtenir le plus grand résultat
avec le plus petit effort, perdrait tout son sens. L e contraire est aussi vrai, à
savoir que la vérification du béhaviorisme constituerait la réfutation de la psycho-
logie sociale.
L a psychologie n'est donc encore prête ni à appréhender les phénomènes
psychiques par une de ses théories, ni à jouer u n rôle dans la production massive
de la force de travail par une synthèse de celles-ci.
La puissance et l'impuissance 497
de la science psychologique

Le véritable obstacle à ce que la psychologie fasse la preuve de sa force


en aidant à résoudre ce problème de notre temps, n'est pas — c o m m e nous l'avons
déjà signalé — de caractère technico-scientifique, mais de nature politico-idéo-
logique : une société dans laquelle les aptitudes sensorielles, motrices, intellec-
tuelles et créatives des producteurs ne sont pas simplement achetées et utilisées,
mais rationnellement produites et distribuées, suppose une structure des classes
tout à fait nouvelle.
Le coût de la production de la main-d'œuvre qualifiée est très élevé. D e
plus, pour maintenir le niveau de la main-d'œuvre ainsi produite, il est nécessaire
de l'occuper d'une manière adéquate — m ê m e lorsque cette occupation continue
n'est pas motivée par les impératifs de l'aspect objectai de la production. Dans
le système de production capitaliste — où la propriété du capital est séparée de
celle d u travail — les investissements dans la production et dans le maintien de
la force de travail posent la question de la rentabilité.
Poui le capitaliste il n'est rentable d'investir dans la force de travail —
propriété d'une autre personne — qu'en s'assurant la jouissance de cet investis-
sement le plus longtemps possible. Le coût de l'occupation permanente de la force
de travail, pour être remboursé, ou mieux, pour apporter du profit exige la
prolongation de la durée de cette jouissance. Économiquement rien n'arrête la
tendance d u capital à prolonger cette durée.
Le propriétaire de la force de travail a, dans ces conditions, deux aimes
pour se défendre contre cette tendance. L a première est de s'opposer aux efforts
de formation de la force de travail — étant donné que la main-d'œuvre n o n
qualifiée reste « libre », c'est-à-dire une main-d'œuvre que son propriétaire ne
met en vente — théoriquement — qu'au m o m e n t et à l'endroit de son choix.
L a seconde possibilité est d'assurer la productivité réelle m ê m e lorsque le proprié-
taire d u capital la trouve n o n rentable, et d'empêcher ainsi que la production
tourne à vide et ne serve qu'au maintien d u niveau de la force de travail —
ce qui fournirait aux capitalistes des arguments juridiques. Les deux possibilités
ont été utilisées dans les luttes syndicales récentes. U n exemple est constitué
par les « grèves à l'envers » dans lesquelles les ouvriers d'une usine assurent la
continuité de la production malgré la volonté des propriétaires. D'autre part,
il y a dans la lutte politique de la classe ouvrière la revendication que l'État
assure l'enseignement gratuit et démocratique et ensuite le plein emploi permanent
correspondant à la formation reçue.
Il est évident que c'est la réalisation de ces revendications qui assurerait la
base sociale indispensable pour l'application massive de la psychologie. Sans
cela, la psychologie restera impuissante face à la résistance politico-idéologique
de la classe ouvrière.
D a n s le système capitaliste on attend de l'application massive de la psycho-
logie qu'elle brise cette résistance. O n charge donc la psychologie d'une besogne
idéologico-politique qui dépasse sa compétence technico-scientifique.
498 László Garai

Ainsi, de l'application pratique d u modèle théorique béhavioriste n'attend-


on pas seulement le développement des aptitudes motrices de l'individu, mais
aussi u n comportement réagissant de manière conforme aux « stimuli d u
milieu social ». Et si l'individu adulte réagit de manière « déviante » — par
exemple, s'il prend part à u n mouvement révolutionnaire —• on exige d u psycho-
logue qu'il sache manier les stimuli punitifs ou les récompenses pour « resocia-
liser » l'individu.
D u modèle théorique de la psychanalyse on n'espère pas seulement le
développement chez l'individu d'une aptitude élevée à la différenciation senso-
rielle, mais u n symbolisme sensoriel répondant au contenu culturel intériorisé
dans le « sur-moi ». Et si l'individu adulte regarde le m o n d e d'une manière
« déviante » on attend que le psychanalyste sache indiquer les refoulements o u
les transferts à appliquer pour « resocialiser » l'individu.
A u modèle théorique du cognitivisme on demande naturellement qu'il serve
au développement d'une aptitude intellectuelle de haut niveau, mais aussi qu'il
indique les limites logiques possibles de 1' « innovation » idéologique tolérée
par la société. Et si, au lieu de choisir entre une alternative donnée des valeurs
(par exemple, au heu de se demander si Y ne vaudrait pas mieux c o m m e dictateur
que X , son adversaire), l'individu adulte décide, de manière « déviante », de réflé-
chir en dehors de la logique de cette alternative (en refusant et la dictature de Y
et celle de X pour choisir la démocratie qui n'est pas l'alternance de deux partis
au pouvoir, mais l'autogouvernement basé sur la représentation populaire directe),
alors o n exige que le psychologue sache la manière de suggérer par la propagande
les questions et les réponses pour « resocialiser » l'individu.
Enfin, du modèle théorique de la psychologie sociale, on n'attend pas
seulement qu'il s'applique au développement d'aptitudes créatives de haut
niveau, mais qu'en m ê m e temps il organise la créativité individuelle en tant que
partie composante de l'activité collective. Et si l'individu adulte, au lieu de déve-
lopper sa créativité au sein d'une équipe en réalisant un but désigné par la société,
veut modifier le but, alors —• m ê m e si cette modification s'effectue d'une manière
créative — on attend d u psychologue qu'il sache indiquer les conflits artificiels
qu'il convient de provoquer et ensuite d'aider à résoudre, afin que l'individu
soit « resocialisé ».
Comportement conformiste ou action révolutionnaire, crise o u malaise
dans la culture, changement des valeurs o u négation du système des valeurs,
création de moyens pour atteindre le but ou recherche d'un but nouveau — ces
alternatives ont accompagné l'histoire de l'humanité. Et la classe dirigeante de
chaque époque a toujours tout fait pour empêcher ceux situés à l'autre extrémité
de la société de choisir l'action révolutionnaire, l'activité culturelle exprimant le
malaise, la négation d u système de valeurs admis, o u la poursuite d'un but indivi-
duel. C e qui peut être historiquement considéré c o m m e une nouveauté, c'est que
la classe dirigeante, qui jusqu'ici essayait d'atteindre ce but idéologico-politique
La puissance et l'impuissance 499
de la science psychologique

par des moyens politiques o u idéologiques, cherche maintenant à employer


les moyens purement technico-scientifiques offerts par la psychologie. L'emploi
des moyens idéologiques était possible parce que les m e m b r e s de la classe diri-
geante se conformaient aux circonstances sociales qui leur étaient favorables
parce qu'ils préféraient les valeurs culturelles exprimant leur aise, parce qu'eux-
m ê m e s s'occupaient des changements de valeurs, mais toujours dans le cadre d u
système de valeurs existant, parce qu'eux-mêmes s'adonnaient à la créativité,
mais toujours dans le cadre des buts assignés par leur propre classe. Quant à
l'emploi des moyens politiques, il s'effectuait dans la confrontation ouverte des
classes : l'une des classes procédait à des changements et obligeait les autres
parties de la société à s'y conformer; en tant qu'élite ayant une culture décadente,
elle se distinguait des masses consommant les « navets » d'une culture moins
élaborée, et gardait pour elle, à l'intérieur du système de valeurs donné, tout droit
à la liberté de pensée et le privilège de la créativité, tout en monopolisant les buts
de celle-ci.
Q u a n d la classe des propriétaires d u capital veut réaliser des buts politico-
idéologiques analogues par des moyens technico-scientifiques grâce à la psycho-
logie, elle essaie d'opposer idéologiquement la « société » et les « individus »
pour remplacer la confrontation politique des classes, et en m ê m e temps elle
tente de remplacer l'homogénéisation idéologique de la société par son h o m o -
généisation politique avec l'aide de la technocratie qui la représente sur les plans
scientifique et technique — technocratie dans laquelle les psychologues occupent
une place grandissante.
* | L a classe dirigeante tire profit de tout cela, car la lutte que les autres parties
de Ja société mènent contre elle est relayée par la critique idéologique des efforts
de*manipulation de la technocratie, tandis que la prise de conscience idéologique
de^la classe révolutionnaire est retardée par la lutte politique menée par les m e m -
bres de cette classe en tant q u ' « individus » contre la « société ». L a critique
idéologique de la technocratie est constituée en grande partie par des attaques
dirigées contre la science de la psychologie; ces attaques essaient de prouver que
la psychologie n'est qu'une variante adroitement camouflée de l'idéologie bour-
geoise. Quant à la lutte politique des « individus » contre la « société », elle con-
siste en grande partie dans la résistance qui se manifeste dans différents secteurs
des sociétés capitalistes contemporaines et s'oppose à l'application de la psycho-
logie — c o m m e si la psychologie appliquée n'était que l'instrument politique
bien camouflé des ambitions totalisatrices de l'État dominé par le capital m o n o -
poliste.
L a critique idéologique et la résistance politique tombent ici dans la m ê m e
erreur que la classe dominante qui essaie d'utiliser la théorie et la pratique de la
psychologie dans u n but politico-idéologique. L'impuissance de la psychologie
vient justement de la contradiction entre sa nature technico-scientifique et la
tâche qui lui est assignée.
500 László Garai

L a force et l'impuissance de la psychologie se sont manifestées de manière


différente dans les pays socialistes où les problèmes politico-idéologiques de
la production massive de forces de travail hautement qualifiées ont été résolus
par des moyens politiques et l'idéologie.
Les pays socialistes ont, par voie révolutionnaire, exproprié le capital privé
et déclenché ensuite u n processus historique dans lequel il fallait déterminer
d'une manière créative les buts qui pouvaient unifier les communautés issues de
traditions culturelles différentes.
A u début, il semblait que les moyens politiques et idéologiques étaient par-
faitement à m ê m e de remplacer les moyens technico-scientifiques que la psycho-
logie pouvait mettre à la disposition de ces États pour résoudre le problème de
la production massive de la main-d'œuvre hautement qualifiée.
Avant tout, l'étatisation d u capital a généralisé la disposition — bien forcée
d'ailleurs — des gens à s'intégrer dans la production en tant que force de travail ;
c'était pour eux l'unique possibilité de subvenir à leurs besoins quotidiens.
Ensuite l'État, devenu seul propriétaire dans la grande industrie, a acquis la
possibilité d'organiser selon sa volonté des unités coopératives et de leur distri-
buer la main-d'œuvre disponible.
Quant aux relations entre les États socialistes qui passaient de la forme
des produits à celle d'une coopération planifiée, elles promettaient de réduire
les préjugés et leur base logique c o m m u n e entretenue jusqu'alors par l'idéologie
officielle propre à chaque État. D e surcroît, ces relations promettaient de libérer
l'individu du fardeau des sytèmes de tabou issus des traditions culturelles étroites,
grâce à l'acquisition d'une culture humaine devenue universelle.
Mais il apparut rapidement que le système de la différenciation et de l'in-
tégration sensorielles prenait ses racines dans une tradition culturelle trop étroite
et que cet état de choses faisait obstacle à l'acquisition véritablement univer-
selle de la culture humaine malgré la grande sincérité des efforts idéologiques.
Il semblait que la pratique de la grande transformation sociale ne pouvait pas
se passer de la théorie de la formation des aptitudes sensorielles, c'est-à-dire de
la psychanalyse. C'est ce qui explique l'intérêt pour l'enseignement freudien dans
la première période de l'histoire d u socialisme — intérêt manifesté dans l'Union
soviétique des années vingt ou dans les démocraties populaires, et notamment
en Hongrie après la libération.
Plus tard, l'attention devait se porter sur u n autre phénomène : il semble
que la stimulation astraite d u travail ne coexiste qu'avec des capacités motrices
aussi abstraites c o m m e la force o u l'infatigabilité, mais qu'elle constitue u n
obstacle à la formation de l'adresse coordonnée, m ê m e dans les conditions d'une
mobilisation politique orientée dans ce sens. O n pensait que la politique de
la grande transformation sociale ne pouvait pas se passer de l'application
pratique du béhaviorisme, qui est la théorie de la formation des aptitudes
motrices. C'est ce qui explique l'hégémonie de la réflexologie — théorie de
La puissance et V impuissance 501
de la science psychologique

Bekhterev — et, plus tard, d'une variante psychologique de la physiologie


pavlovienne en Union soviétique et dans les démocraties populaires pendant
les années cinquante.
Le socialisme qui se retrouvait après l'époque stalinienne devait envisager
un autre problème : il semble que sous l'effet de la lutte idéologique qui se déroule
dans ses propres cadres, la structure idéologique se fixe durablement et que cette
fixation constitue u n obstacle devant le tournant idéologique radical dépassant
les extrémités d'une mauvaise polarisation — par exemple celle d u stalinisme
et de l'antistalinisme. Il semblait que la pratique de la grande transformation
sociale ne pouvait pas se passer de la psychologie cognitive, qui est la théorie de
la formation des aptitudes intellectuelles. C'est ce qui explique que dans les États
socialistes la psychologie, après avoir brisé la domination de la physiologie pav-
lovienne présentée sous un aspect psychologique2 s'est tournée surtout vers les
théories de Piaget.
A u cours de la prochaine étape de l'évolution de ces pays, caractérisée par
les réformes économiques, l'attention se porta sur le fait que l'organisation
sociale rationnelle de la coopération supposait la discipline des participants,
mais freinait l'épanouissement des initiatives créatives. Il semblait que la pra-
tique de la grande transformation sociale devait être complétée par l'application
pratique de la psychologie sociale, théorie qui s'occupe de plus en plus de la
formation des aptitudes créatives. C'est ce qui explique la progression incroyable-
ment rapide de la psychologie sociale dans les pays socialistes, par exemple en
Hongrie, où à l'époque du XVIII e Congrès international de la psychologie en
1966, cette discipline n'intéressait encore qu'un n o m b r e limité de psychologues,
sociologues, philosophes et médecins, et où, en sept ans à peine, ont été créés,
dans le cadre de l'Institut de psychologie de l'Académie des sciences : deux dépar-
tements pour poursuivre des recherches fondamentales dans le domaine de la
psychologie sociale; à la Faculté des sciences de Budapest : u n groupe d'études,
dans le cadre de la Société hongroise de psychologie : une section indépendante
pour les recherches de psychologie appliquée — recherches poursuivies surtout
dans des usines, des hôpitaux et des écoles. L'importance de la psychologie sociale
s'accroît à u n rythme incontrôlable. Le Centre de la communication des masses
créé dans le cadre de la Radio-Télévision hongroise poursuit des recherches
pour la plupart psychosociales.
Il est intéressant de noter que si l'on transférait ce centre dans u n autre
pays européen de m ê m e grandeur — par exemple, en Grèce — on pourrait pour-
suivre la plupart de ces recherches presque sans modifications; des modifications
inévitables résulteraient des différences culturelles, mais n o n pas des différences
économiques entre ces pays. L a situation était semblable en ce qui concerne
l'application pratique de la psychologie cognitive, d u béhaviorisme o u — à ses
débuts — de la psychanalyse. D a n s aucune de ces théories on ne pouvait aper-
cevoir — sinon dans leur phraséologie souvent sincère — qu'il s'agissait de
502 László Garai

théories et de pratiques psychologiques construites sur la base d'une pratique


réellement révolutionnaire.
Car, c o m m e nous l'avons vu, chaque modèle théorique de la psychologie
s'applique à telle o u telle partie de psychisme à l'exclusion des autres modèles.
Mais pour le processus historique des révolutions socialistes la production m a s -
sive et rationnelle de P h c m m e en tant que force de production n'est pas identique
au développement de certaines aptitudes motrices, o u sensorielles, o u intellec-
tuelles, ou créatives, indispensables. Elle consiste dans le développement universel
du sujet de la production.
Car cette pratique révolutionnaire est basée sur la théorie de M a r x , et dans
cette théorie la production ne signifie jamais le fonctionnement de la technique
d'un côté et l'application de la science de l'autre. Pour M a r x le système actuel
de la technique, ainsi que chaque partie de ce système, constituent du m ê m e coup
l'objectivation de l'évolution historique de la culture humaine; simultanément
les méthodes des différentes disciplines de la science et les généralisations pério-
diques de ces méthodes subjectivent la structure des formations économiques
des h o m m e s . Cela signifie qu'en matière technique seule la durée de l'évolution
de la culture, donc de la science qui en fait partie, prend forme dans l'espace;
et dans la science seules les configurations dans l'espace des constructions écono-
miques (donc, en généralisant, techniques) ont droit à une histoire dans le temps.
Sur la base d'une telle conception la participation dans la production en tant
que sujet de cette m ê m e production signifie simultanément l'élaboration des
aptitudes motrices nécessaires à la mise en action de la technique, des aptitudes
sensorielles nécessaires à la différenciation et à l'intégration des configurations
culturelles, des aptitudes intellectuelles nécessaires à l'application pratique des
sciences et des aptitudes créatives nécessaires à la solution des problèmes écono-
miques.
Le déploiement d'une telle pratique globale de la psychologie devient
possible parce que l'étatisation d u capital privé met fin à la séparation entre la
science c o m m e facteur de direction et la technique c o m m e facteur d'exécution;
la séparation entre la technique c o m m e facteur concernant la totalité de la société
et l'économie c o m m e facteur touchant de manière antagoniste les diverses classes.
Les rapports directs entre différents pays socialistes mettent u n terme à la
séparation entre la culture c o m m e ensemble des valeurs d'utilisation et l'économie
c o m m e ensemble des valeurs d'échange; de m ê m e , la séparation entre la science
universelle et la culture différenciée selon les nations disparaît.
Le déploiement effectif de la pratique globale de la psychologie dans ces
conditions politico-idéologiques exige cependant que les théories partielles soient
préalablement remplacées par une théorie globale de la psychologie. Cette exi-
gence est le lot c o m m u n de toutes les sciences.
C o m m e nous l'avons vu, cette théorie globale ne peut pas se réaliser à
partir d'une synthèse. Partant de cette observation, u n groupe de psychologues
La puissance et l'impuissance 503
de la science psychologique

soviétiques — Vygotsky, Léontiev, Galpérine, Luria* — a entrepris au cours des


années vingt une expérience théorique intéressante : il s'agissait d'essayer, sur
la base des théories globales de l'histoire et de la société de M a r x , de faire la
critique des différentes théories partielles de la psychologie pour arriver à cons-
tituer, par leur synthèse négative, la théorie globale de la psychologie.
L'atmosphère n'a pas toujours été favorable à l'élaboration de ces théories.
Le travail entrepris dans u n grand élan s'est arrêté après la mort de Vygotsky
(en 1934) et avec la critique de la théorie cognitive, surtout de Piaget et de Stern.
L a guerre mondiale a tragiquement contribué à la critique de la psychologie
béhavioriste et de la psychologie pavlovienne : Luria et Léontiev dirigeaient
chacun u n hôpital où, sur la base de leur théorie qui commençait à prendre forme,
ils procédaient à la réadaptation des aptitudes motrices et sensorielles des blessés
du cerveau, et obtenaient des résultats excellents. A u début des années soixante
on c o m m e n ç a à appliquer cette théorie dans l'enseignement (Galpérine, Elko-
nine et al.) par le développement simultané des aptitudes intellectuelles et motrices
chez des élèves des écoles maternelles, des écoles élémentaires et des écoles tech-
niques. C'est essentiellement en appliquant la théorie de l'école de Vygotsky
que Mechtcheriakov, directeur de l'École des sourds-muets-aveugles de Sagorsk
a obtenu des résultats passionnants dans le domaine d u développement intellec-
tuel des enfants gravement traumatisés3.
Jusqu'à présent, il n'y a pas eu de tentative importante pour développer
ou réadapter les aptitudes créatives, excepté le cas du prix Nobel Landau. Luria
essaya de réadapter le savant blessé dans u n grave accident de circulation, mais
obtint u n résultat peu convaincant. A notre avis, l'explication de ce fait est la
suivante : le travail théorique ne s'est pas encore étendu à la psychologie sociale
et les représentants de cette école de pensée, qui ne pouvaient pas se détacher
de l'attrait de la psychanalyse pendant les années vingt ont constaté que la théorie
n'a pas réalisé les espoirs qu'elle avait suscités. Déçus, ils se cantonnent mainte-
nant dans une attitude de refus.
L a thèse fondamentale de la théorie qui est encore inachevée est la suivante :
au cours de l'ontogenèse, l'activité humaine se développe n o n pas en donnant
à l'individu les moyens d'apprendre à s'adapter aux objets de son milieu, mais
de se les approprier et de les intégrer dans son système d'action motrice; les
objets fonctionnent ainsi en tant que « prolongations inorganiques des organes
humains » (Marx); à la base de ces objets, des « organes fonctionnels » s'orga-
nisent à partir de différentes parties d u cortex cérébral, des zones subcorticales
et des périphéries sensorielles et motrices; en cas de traumatisme, ces « organes

* A . R . Luria a publié dans le numéro consacré aux


« Portraits autobiographiques » de cette
Revue (vol. X X V , n° 1/2, 1973) un article
où il relate certains des travaux scientifiques
qui sont mentionnés ici [ N D L R ] .
504 László Garai

fonctionnels » peuvent se réorganiser sur la base des m ê m e s objets, mais par


l'intégration d'autres centres o u parties périphériques; c'est ainsi que se forment
non seulement les aptitudes motrices et sensorielles, mais aussi intellectuelles :
l'activité ne s'approprie pas seulement les objets, mais, par l'entremise des objets
déjà appropriés, elle les transforme aussi. C'est cette activité transformatrice
réelle d'objets qui peut être transférée sur le plan intérieur de la pensée lorsque,
en tant qu'activité de conception, elle précède et dirige l'activité extérieure réelle.
C o m m e o n peut le constater ici, les phénomènes moteur, sensoriel et intellec-
tuel coexistent déjà dans une unité organique. Si la synthèse théorique pouvait
se compléter par la critique de la psychologie sociale et de la psychanalyse, la
psychologie se doterait pour la première fois d'une théorie globale qui rendrait
possible son application massive dans la solution d u problème esquissé dans notre
introduction.
D e cette façon la psychologie se débarrasserait de son impuissance et m o n -
trerait sa force.
A condition toutefois de ne pas oublier que la solution des problèmes poli-
tico-idéologiques et, notamment, d u problème de la résistance politique et idéo-
logique que l'on pourra lui opposer dans les systèmes capitaliste et socialiste,
n'est pas et ne sera jamais de sa compétence.
[Traduit du hongrois]
Notes
1
Voir par exemple l'exposé de A . N . Léontiev à la cine de la R S F S de Russie et l'Académie des
séance plénière du X V I e Congrès interna- sciences pédagogiques de la R S F S de Russie.
tional de psychologie à Bonn, 1960; le pro- • E n ce moment une jeunefillede dix-neuf ans, qui
fesseur soviétique y relate une méthode fut son élève, fait sa troisième année à la
simple mais très efficace permettant de déve- Faculté de psychologie de l'Université de
lopper en quelques heures la perception des Moscou, et un garçon de m ê m e âge — égale-
tonalités chez des sujets jusqu'alors incapa- ment un de ses anciens élèves -— sa troisième
bles de la moindre appréciation musicale. année à la Faculté des lettres; tous les deux
' Cette rupture s'est produite en 1962 à la grande sont parmi les étudiants les plus doués des
conférence organisée par l'Académie des deux facultés.
sciences de l'URSS, l'Académie de méde-

Références bibliographiques

Cou Michael; M A L T Z M A N , Irving. A handbook of L É O N T I E V , A . N . ; Z A P O R O J E T S , A . V . Vosstanovlenie


contemporary Soviet psychology. N e w York, Dvijeni. Moscou, Sovietskaya Nauka, 1945.
Basic Books, 1969. . Problemi Razvita Psykhiki. Moscou, Izdatel-
Filosophskiye Voprosy Phisiologii Vyshei Nervnsi stvo Mysl. (Vtozre, Dopolneuse Izdanie.)
Deyatelnosty i Psykhologii. Moscou, Izda-L U R I A , A . R . Higher cortical functions in man.
telstvo Akademii N a u k SSR, 1963. N e w York, Basic Books, 1966.
G A R A I , L . Szemèlyisegdinamika es tàrsadalmi Ut. . Traumatic aphasia. La Haye, Mouton, 1970.
Budapest, Akadémiai Kiadô, 1969. M A R X , K . Grundrisse der Kritik der politischen
KÖCSKI, M . ; L O V A S , Cs. A szenzualizmus kritika- Oekonomie. Moscou, 1939-1941.
jához. A fogalmak elsajátitásának utja a V Y G O T S K Y , L . S. Thought and language. Cambridge,
vaksüketnemáknál. Világosság. Budapest, Mass., The M I T press, 1962.
1973.
L a psychologie et les pays en voie
de développement : ont-ils besoin
l'un de l'autre?

Gustav Jahoda

D e quel secours la psychologie peut-elle être aux pays en voie de développement?


Inversement quels services peut-elle en attendre? U n e telle question, formulée
aussi brutalement, a de quoi surprendre la plupart des psychologues. E n effet,
depuis u n siècle environ, la psychologie vit fort bien sans grands contacts avec
les cultures extra-européennes. Et quelle raison aurait-on de douter que la psy-
chologie n'eût beaucoup à oifrir aux pays en voie de développement? Pourtant
ces deux points de vue, qu'on éprouve à peine le besoin d'exprimer, tant ils parais-
sent évidents, témoignent d'une suffisance certaine et peuvent être sujets à caution.
L a psychologie abonde en théories générales qui sont formulées de telle sorte
qu'elles laissent entendre une application universelle à tous les types de compor-
tement humain, quels qu'ils soient. Il s'agit là d'une pétition de principe, et la
preuve qu'elle soit u n jour justifiée est rarement proposée. Pourtant elle serait
nécessaire. Cette forme particulière d'ethnocentrisme est peut-être due en partie
au fait que l'immense majorité des psychologues exercent leur art dans les pays
industriels les plus avancés. E n fait, ne dit-on pas que la moitié d'entre eux, sinon
davantage, d'après certains calculs, sont aux États-Unis d'Amérique. U n autre
facteur pourrait être l'attrait que l'image de la science pure exerce sur bien des
psychologues, et pas seulement sur ceux dont la spécialité se situe aux frontières
de la physiologie. Leur plus cher désir est de se rapprocher de la biologie, jusqu'à
s'identifier à elle, plutôt qu'aux sciences sociales1, et le résultat est qu'ils ont ten-
dance n o n seulement à réduire leur recherche à l'étude du comportement de
l ' h o m m e , mais à endosser subrepticement l'hypothèse que tous les h o m m e s
« normaux » peuvent être considérés c o m m e équivalents, de ce point de vue.
Sur le plan professionnel, la psychologie n'a marqué que très peu d'intérêt
pour les problèmes des pays en voie de développement. U n colloque relatif à
l'avenir de la psychologie, faisant suite au X I X e Congrès international, n'a
pas fait exception à la règle sur ce point : plusieurs communications remarquées

Gustav Jahoda est professeur de psychologie à l'Université de Strathclyde, Glasgow. Il s'intéresse


plus particulièrement à la recherche culturelle comparative en psychologie en Afrique et en Asie
et a publié un grand nombre d'articles sur ce thème.

Rev. im. Sc. soc, vol. X X V (1973), n° 4


506 Gustav Jahoda

ont traité de la contribution que la psychologie pouvait apporter sur le plan de


l'assistance sociale, mais c'est à peine si les auteurs ont fait allusion aux pays
en voie de développement. D a n s les programmes d'enseignement de la psycho-
logie, en Europe c o m m e en Amérique, les pays en voie de développement ne
figurent pratiquement jamais et bien rares sont les ouvrages dont l'index en fait
mention 2 . Cette absence d'intérêt, ou cette indifférence, forment un contraste
frappant avec ce qu'on peut constater dans d'autres domaines de l'enseigne-
ment ou de la recherche. L a science économique, notamment, consacre à l'étude
pratique et théorique des problèmes des pays en voie de développement une
branche qui est devenue une spécialitéflorissante,laquelle attire quelques-uns
des meilleurs chercheurs; la documentation est riche sur ce thème, qui fait l'objet
de plusieurs revues spécialisées. Il n'est donc pas surprenant que si les pays en
voie de développement font souvent appel aux services des économistes occiden-
taux, on ne voit guère qu'ils mettent la m ê m e ardeur à rechercher les conseils
des psychologues; et quand des universités se fondent dans les pays neufs, la psy-
chologie tend à n'occuper qu'un rang d'urgence modeste dans l'établissement
des programmes.
Ces remarques préliminaires auront suffi à montrer, je l'espère, la réalité
du problème proposé par notre titre, et son importance. Dans ce qui suit, on
s'efforcera de montrer que la psychologie, dans la mesure où elle aspire à devenir
une science visant à établir des lois générales, tirerait grand profit de recherches
sérieuses menées dans les pays en voie de développement; on pourrait m ê m e
se demander si, en l'absence de telles recherches, beaucoup de lois « générales »
méritent vraiment cette appellation. Il s'agit là, de toute évidence, d'un problème
fondamental dont nous ne pouvons qu'esquisser les contours. N o u s nous éten-
drons davantage sur les possibilités, mais aussi sur les limites, d'une action
positive de la psychologie en faveur des pays en voie de développement.

La psychologie s'est constituée en discipline indépendante au cours du


xixe siècle, d'abord en Europe, puis principalement aux États-Unis. Sous
sa forme actuelle, elle se présente presque exclusivement c o m m e un produit
euraméricain. L a majeure partie de la recherche s'effectue en Amérique, et les
manuels américains sont en usage dans de nombreux pays. Pourtant la base de
cet édifice est étroite, notamment dans le domaine de la recherche expérimentale,
la seule qui permette d'établir des liens incontestables de cause à effet. Voici
plus d'un quart de siècle, un eminent psychologue américain notait avec ironie
que « à l'heure actuelle, la science du comportement humain porte en grande
partie sur le comportement de nos étudiants de licence » ( M c N e m a r , 1946).
Malgré ces critiques, et quelques autres, rien ne donne à penser que les choses
aient beaucoup changé. U n article de Schultz intitulé « The h u m a n subject in
psychological research » 3 montre que, dans les années soixante, près des trois
quarts des travaux de recherche mentionnés dans les notices bibliographiques
La psychologie et les pays en voie 507
de développement

de quelques grandes revues spécialisées ont eu pour sujets bénévoles des étu-
diants d'université, qui ne constituaient alors que 3 % environ de la popula-
tion totale des États-Unis.
Q u ' u n e habitude s'établisse parmi les membres d'une profession au point
de devenir presque automatique, et l'on aura l'illusion que cette pratique est
la seule correcte et universelle; on éprouvera m ê m e rarement le besoin de la
défendre ou de la justifier. S'il s'agit d'études se situant au niveau des fonctions
organiques, l'hypothèse que tout être humain normalement constitué se compor-
tera c o m m e le sujet témoin sur lequel a porté l'expérience peut encore se c o m -
prendre, bien qu'elle ne soit pas toujours fondée (Kugelmass, 1972). Mais quand
il s'agit du comportement social, l'hypothèse devient hasardeuse, au point que
le besoin de la justifier se fait parfois sentir. U n exemple récent nous est offert
par Gerard et Conolley (1972); l'argumentation a le mérite de la franchise et
vaut d'être citée avec quelque détail.
« O n pose souvent au praticien de la psychologie sociale la question sui-
vante : " C o m m e n t peut-on tirer des conclusions générales de l'observation
d'un groupe d'étudiants? " " C o m m e n t savoir si u n ouvrier d'usine ou u n chef
d'entreprise réagira c o m m e u n étudiant de deuxième année? " Il est plus sur-
prenant que certains de nos collègues fassent écho à ces critiques. Ils voudraient
que nos expériences fussent répétées sur des échantillons différents non seulement
à l'intérieur de notre propre culture, mais encore par des comparaisons avec
d'autres cultures...
» N o u s s o m m e s fermement convaincus que l'être humain est essentielle-
ment le m ê m e partout, et que les phénomènes dus aux influences sociales, en
quelque lieu, en quelque temps qu'ils se manifestent, peuvent s'interpréter en
fonction de la m ê m e structure conceptuelle fondamentale. L'espèce humaine
a mis au point des moyens si riches et si variés de répondre à ses besoins biolo-
giques et sociaux que le psychosociologue doit d'abord réunir beaucoup d'infor-
mations sur le microcosme particulier constitué par la population qu'il se pro-
pose d'étudier avant de mettre au point l'expérience de laboratoire qui lui per-
mettra de soumettre un échantillon de cette population à la série de tests requis
pour vérifier une certaine hypothèse, dans les conditions exigées par la méthode
de la recherche scientifique...
» O n peut heureusement procéder de façon plus simple. Ayant une foi
inébranlable dans l'universalité des caractères fondamentaux de l'espèce humaine,
le psychosociologue peut se contenter de faire porter ses investigations sur une
population qu'il connaît, et qu'il a sous la main : ses étudiants. »
Certes, les études comparatives interculturelles sont ingrates et se heurtent
à toutes sortes d'obstacles, mais ce n'est pas une raison suffisante pour nier leur
utilité. Ceux qui le font s'appuient sur leur foi dans « l'universalité des carac-
tères fondamentaux de l'espèce humaine ». Mais, indépendamment de ce qu'une
telle foi peut avoir d'incongru dans le cadre d'une discipline qui se veut scienti-
508 Gustav Jahoda

fique, il faudrait savoir en quoi consistent au juste ces « universaux » de l'es-


pèce. Malheureusement, nos connaissances dans ce domaine restent très limi-
tées, en partie parce que, jusqu'à ces dernières années, les efforts consacrés aux
études comparatives interculturelles ont été fort modestes à côté d'autres types
de recherche. Il existe toutefois suffisamment de données pour mettre en évidence
l'existence de variations appréciables entre les cultures, n o n seulement dans les
attitudes et les jugements de valeur, qui sont les aspects sociaux du comporte-
ment, mais dans certaines fonctions de base, telles que la perception, la mémoire
et le développement des facultés intellectuelles (Jahoda, 1970a). Cependant, la
nature de nombre des variations qu'on rencontre reste jusqu'ici assez mal c o m -
prise. Par exemple, les manuels mentionnent parfois c o m m e un phénomène
bien établi la formation « en grappe », dans le rappel spontané des souvenirs,
les éléments retenus dans une liste de mots ayant tendance à s'associer selon
leurs affinités sémantiques lorsqu'on cherche à les reconstituer. Pourtant, Cole
et al. (1971) constatent que chez les Kpelle du Libéria, le mécanisme de l'asso-
ciation en grappe ne semble pas jouer. C o m m e les auteurs le font remarquer,
il est souvent difficile de dire, en pareil cas, si l'écart s'explique par l'absence de
certains mécanismes psychologiques sous-jacents, ou si les conditions m ê m e s de
l'expérience, ou tels facteurs fortuits, ont empêché ces mécanismes de jouer.
D e toute évidence, il faudra encore bien d'autres recherches de ce genre et, en
attendant, la complexité du problème et la plus élémentaire prudence devraient
nous empêcher de proclamer l'universalité d'un phénomène psychologique, sur
la foi de travaux purement euraméricains.
L'objection ne porte donc pas seulement sur le fait que le chercheur s'ap-
puie trop souvent sur des observations faites en milieu clos, sur des étudiants4;
elle vaut aussi pour l'ensemble des populations des villes industrielles. Toutes
ces populations ont en c o m m u n certains traits — accentués par leur m o d e d'édu-
cation et par le milieu social et matériel qui sert de cadre à leur existence —
qu'on ne saurait considérer c o m m e caractéristiques de l'espèce humaine tout
entière. Aussi les conclusions qu'on peut faire, dans des groupements de ce
type, n'ont pas nécessairement de valeur universelle, m ê m e si c'est parfois le cas.
La situation est un peu la m ê m e que pour les animaux de laboratoire, placés
dans u n environnement artificiel où toute la g a m m e de comportements que l'es-
pèce peut déployer en milieu naturel ne trouve pas l'occasion de se manifester.
Les psychologues qui font des observations sur les rats disent souvent que ces
animaux font preuve de peu de sociabilité; mais Barnett (1967) a montré qu'il
s'agissait là d'une notion erronée liée aux conditions dans lesquelles ces rats
étaient tenus captifs, et qui leur laissaient fort peu d'occasions de contacts sociaux.
Certes, il ne faudrait pas pousser trop loin l'analogie. Elle tend seulement à m o n -
trer qu'une science psychologique, visant à formuler des propositions univer-
sellement valables, doit essayer de prendre en considération le choix le plus
étendu possible de variantes concernant l ' h o m m e et son environnement.
La psychologie et les pays en voie 509
de développement

Cela ne veut pas dire que toute recherche doive tendre à l'universalité :
ce ne serait ni possible matériellement, ni m ê m e souhaitable. O n est en droit
de demander, cependant, que tout chercheur s'efforce de préciser le c h a m p
d'application des généralités qu'il avance. O n pourrait, à cette fin, s'inspirer des
catégories définies par Triandis en 1972 pour la psychologie sociale. Moyennant
quelques modifications, elles s'appliqueraient aussi bien à la psychologie en
général6.
1. Généralisations valables pour toutes les cultures et toutes les écologies.
2. Généralisations valables seulement pour certains types de culture et/ou
d'écologie (ou à l'intérieur de certains types de culture dans des milieux
écologiques bien définis).
3. Généralisations assorties de certaines conditions préalables (par exemple :
alphabétisation).
4. Généralisations limitées à certains sous-groupes, à l'intérieur d'une cul-
ture donnée, dans une situation bien définie (par exemple, groupe d'étu-
diants de seconde année dans une université américaine, soumis à une
observation systématique).
Il se peut que n o m b r e de généralisations découlant d'observations faites sur
nos étudiants, et rentrant dans la catégorie n° 4 , se révèlent, à l'épreuve, appar-
tenir à la catégorie n° 1. Mais pour pouvoir prétendre à u n tel degré de géné-
ralité, il faut qu'elles satisfassent à u n certain nombre de tests transculturels
auxquels o n omet trop souvent de les soumettre aujourd'hui 6 .
Cela tient à ce que la catégorie dont relève chaque proposition générale ne
peut être déterminée par une simple analyse du contenu de cette proposition.
Le fait qu'une proposition ne puisse avoir d'application générale est souvent
évident. Par exemple, dans la théorie d u choix marital dite « stimulus-valeur-
rôle » (Murstein, 1972) il va de soi qu'une telle interprétation ne peut s'appli-
quer qu'aux seules cultures dans lesquelles les deux m e m b r e s d u couple se choi-
sissent librement. E n revanche, la plupart des psychologues auraient sans doute
admis que l'association des mots « en grappe » était un facteur universel du rappel
libre des souvenirs, si Cole et al. (1971) n'avaient apporté la preuve d u contraire.
Étant donné la difficulté des recherches comparatives interculturelles et
l'ampleur des moyens à mettre en œuvre, il serait utopique de proposer que
toutes les recherches — ou m ê m e une part importante d'entre elles — soient
répétées dans plusieurs pays. Il faut faire u n choix, et les critères qui présideront
à ce choix pourraient être à la fois l'importance et le caractère central d u sujet
proposé et ses possibilités d'application aux problèmes pratiques que doivent
affronter les pays en voie de développement. Il est vrai que la définition de tels
critères pourrait donner L'eu à de larges divergences d'opinions, dues en partie
à l'insuffisance de nos connaissances actuelles.
Si l'on admet ces arguments en faveur d'une mise à l'épreuve de nos théo-
ries et de nos généralisations au m o y e n d'une étude interculturelle, il faut admettre
510 Gustav Jahoda

que la psychologie a le plus grand besoin des pays en voie de développement,


car c'est là, et là seulement, qu'on pourra trouver des milieux sociaux suffisamment
différents sur le plan culturel et à d'autres égards7. O n peut appliquer à ce genre
d'études interculturelles la remarque de Campbell et Naroll (1972) sur le témoi-
gnage de l'anthropologie qui, nous disent-ils : « peut servir de creuset où mettre
à l'épreuve de façon plus rigoureuse les théories avancées par la psychologie,
pour les émonder et opérer u n choix parmi des thèses différentes, avec une sûreté
que ne permettront peut-être jamais nos expériences de laboratoire et les études
comparatives limitées à notre seule culture ».
L a tâche est urgente, car, selon le mot, peut-être outré, de Lévi-Strauss,
« on peut prédire qu'au xxi e siècle il n'y aura plus guère qu'une seule culture,
une seule humanité ». Il y a là sans doute, espérons-le du moins, quelque exagé-
ration, mais la rapidité des mutations sociales est telle que certains traits des
cultures traditionnelles disparaissent rapidement. Par exemple, il devient de plus
en plus difficile de trouver, en Afrique, des groupes de jeunes h o m m e s qui soient
complètement illettrés. D ' u n point de vue social, ce phénomène constitue indé-
niablement u n progrès, et ce n'est pas au psychologue de s'en plaindre. Mais,
d'autre part, cela veut dire qu'on est en train de perdre une occasion précieuse :
nous savions que l'apprentissage scolaire entraîne une profonde modification
dans le développement des facultés mentales, mais nous concevons encore m a l
c o m m e n t s'opère cette transformation. Si nous le savions, les connaissances
pourraient se répercuter bien au-delà des pays en voie de développement et s'ap-
pliquer à l'éducation tout entière.
Peut-être est-il déjà trop tard, pour une autre raison : certains signes don-
nent à penser que les portes des pays en voie de développement pourraient bien
se fermer devant les psychologues. Il devient de plus en plus difficile pour des
chercheurs venus de l'étranger d'obtenir les autorisations nécessaires pour la
conduite de ce genre de recherches et il est probable que cette tendance ne fera
que s'accentuer. Cela n'aurait peut-être pas grande importance, si le volume des
travaux entrepris par les psychologues des pays en voie de développement à
l'intérieur de leurs propres frontières continuait à s'accroître de manière subs-
tantielle; mais, dans l'ensemble, ce n'est pas le cas, et cela pour de multiples rai-
sons, qui varient selon les pays et dont certaines n'ont sans doute que peu de
rapports avec la psychologie. Quoi qu'il en soit, une constatation importante
semble s'imposer partout : l'invasion des chercheurs étrangers risque de passer
pour une forme plus ou moins déguisée d'exploitation. E n d'autres termes, la
psychologie est accusée de chercher à tirer avantage des pays en voie de déve-
loppement, sans leur apporter d'avantages tangibles en échange. Ceux d'entre
nous qui ont eu l'occasion de mener des recherches interculturelles, pour peu
qu'ils soient honnêtes avec eux-mêmes, admettront que cette accusation n'est
pas sans fondement. Il arrive que les études principalement théoriques apportent,
à la longue, quelques avantages pratiques; mais ce n'est pas certain, et en tout cas
La psychologie et les pays en voie 511
de développement

cela n'est pas immédiatement évident pour les populations des pays en voie de
développement qui ont souvent l'impression de servir de cobayes. D e plus, on
peut se demander dans quelle mesure les recherches m ê m e s qui ont pour objet
d'apporter une aide directe à ces populations atteignent vraiment leur but. N o u s
allons revenir sur ces problèmes, en commençant par ceux qui touchent à la
conception de la psychologie, au sens le plus large.
Quiconque observerait aujourd'hui la psychologie du dehors pourrait en
retirer des impressions très diverses : les manuels sont pleins d'un optimisme
de c o m m a n d e , qui frise parfois l'absurde, c o m m e dans le morceau de choix qui
suit : « Si les spécialistes de la science du comportement ne peuvent pas encore (sic)
offrir des solutions définitives pour tous les problèmes urgents de notre temps,
des progrès considérables n'en ont pas moins été faits » (Wertheimer, 1970).
D'autres auteurs sont plus modestes dans leur évaluation des résultats acquis,
tout en espérant de nouveaux progrès dans la m ê m e voie. Pourtant, il suffit de
feuilleter les pages des revues spécialisées pour voir que, lorsqu'ils s'adressent
à leurs confrères, et non au grand public ou à leurs étudiants, les psychologues
brossent un tableau beaucoup moins optimiste de l'état de leur discipline. O n y
voit poindre des inquiétudes quant à l'orientation que la psychologie est en train
de prendre, beaucoup se demandant notamment s'il est sage de suivre d'aussi
près le modèle des sciences physiques. O n y déplore l'écart entre la recherche
théorique et appliquée en psychologie et les problèmes sociaux qui nous assaillent
de toutes parts. O n parle m ê m e , à mots couverts, d'une crise de la psychologie.
S'agit-il d'autre chose que du genre de querelles qu'on rencontre c o m m u n é -
ment dès qu'on pénètre dans les coulisses, à l'intérieur de n'importe quelle disci-
pline? Je crois bien que c'est plus grave, et que le malaise provient de limites
inhérentes à la psychologie elle-même, qui sont devenues plus manifestes au cours
de ces dernières années. Les succès dont font état les manuels se rapportent aux
applications de la psychologie dans le domaine de l'industrie, de l'éducation et
de la thérapeutique. D a n s l'ensemble, ils ont contribué à faciliter le bon fonction-
nement d'institutions relativement stables à l'intérieur de sociétés évoluées. Mais
si on se tourne vers les problèmes urgents que la psychologie a la réputation de
laisser de côté, on constate qu'ils sont le plus souvent les conséquences ou les
compagnons inséparables d'une évolution sociale trop rapide, qu'il s'agisse de
racisme, de violence ou de pollution de l'environnement. Tous ces problèmes se
rapportent évidemment au comportement humain; on attend donc du psycho-
logue qu'il s'en préoccupe. C e que nos critiques ne disent pas (et ils se recrutent
souvent dans nos propres rangs) c'est c o m m e n t s'y prendre. Rien de surprenant
à cela : les méthodes dont nous disposons aujourd'hui ne permettent guère à la
psychologie de s'attaquer de front à ce genre de problèmes. L'arsenal de la psycho-
logie a été mis au point essentiellement pour s'occuper de problèmes individuels,
et souvent m ê m e de segments fragmentaires du comportement de l'individu.
La structure d'ensemble — économique et sociale — dans laquelle s'insère ce
512 Gustav Jahoda

comportement, et qui, dans une très large mesure, le conditionne, pouvait être
tenue pour à peu près constante. Il y avait donc peu de raisons de se préoccuper
des facteurs qui pouvaient affecter indirectement le comportement individuel,
et encore moins la manière dont o n aurait pu agir sur ces facteurs. Cette situation
a changé parce que le taux d'accélération du changement dans les pays développés
s'est accru dans des proportions telles que le cadre d'ensemble de la société est
constamment remis en question, et aussi parce que la psychologie est amenée
de plus en plus à faire face à des problèmes nouveaux, ou qui sont devenus insup-
portables aux yeux d'une opinion publique désormais sensibilisée. Ces réflexions
s'appliquent évidemment de près au rôle de la psychologie dans les pays en voie
de développement, puisque la plupart des m a u x dont souffrent ces pays sont
imputés de plus en plus à la rapidité du changement. L a psychologie voit donc
ses efforts pour aider ces pays frappés d'un double handicap : d'une part, c o m m e
on l'a vu, il est très difficile de dire quels principes psychologiques conserveraient
leur validité dans des contextes culturels très différents, et qui pourraient par
conséquent avoir des applications pratiques utiles; d'autre paît, la psychologie
a peu de prise sur les effets d u changement social dans les pays développés, et
encore moins sur l'orientation de ce changement. O r c'est précisément ce qui
intéresse les pays en voie de développement.
Faut-il conclure que la psychologie n'a rien à offrir aux pays en voie de
développement? Les perspectives ne sont pas tout à fait aussi sombres, bien que
la situation c o m m a n d e la prudence, et doive nous empêcher d'émettre des préten-
tions excessives. U n point positif mérite d'être retenu : c'est que la plupart des
pays en voie de développement possèdent au moins un secteur, plus ou moins
important, qui est déjà industrialisé et se rapproche à des degrés divers des
conditions que l'on rencontre dans les pays évolués. A l'intérieur de ce secteur,
les psychologues occidentaux peuvent agir utilement en adaptant les techniques
psychologiques; l'orientation scolaire et professionnelle est un exemple des
services qu'ils peuvent rendre et qui sont appréciés dans les pays en voie de
développement. O n notera que ces services sont généralement organisés et gérés
en liaison étroite avec les organes gouvernementaux chargés de l'éducation et d u
développement industriel.
L a situation est le plus souvent bien différente lorsqu'il s'agit des secteurs
traditionnels ou en cours d'évolution, où se situe en général la grande majorité
de la population. L e but est de faciliter le progrès socio-économique et technique
qui implique, à la fois dans le comportement et dans l'état d'esprit, des
changements liés à l'idée de « modernisation ». Cela ne veut pas dire que ces pays
souhaitent voir leurs peuples remodelés à l'image de l'Europe ou de l'Amérique;
c o m m e Senghor, champion de la « négritude », l'a fait clairement savoir en ce qui
concerne l'Afrique, il s'agit de sauvegarder dans toute la mesure du possible,
les valeurs africaines traditionnelles, tout en introduisant les orientations ration-
nelles, expérimentales et techniques nécessaires au progrès économique 8 . Il est
La psychologie et les pays en voie 513
de développement

probable que la plupart des pays s'orienteront tôt ou tard vers u n compromis
de cet ordre. Mais en dehors de cette aspiration très large et très générale, il existe
toute une g a m m e d'objectifs intermédiaires, plus limités et plus précis, qui per-
mettent de modifier sur certains plans les attitudes et les comportements. Il
s'agit de problèmes tels que l'adoption de méthodes de culture plus rationnelles,
le contrôle des naissances, ou l'élargissement des allégeances d u plan de l'ethnie
ou du groupement régional au pays tout entier.
Si nous considérons maintenant ce que la recherche psychologique a p u
apporter à l'étude de ces problèmes, la principale référence est l'inventaire dressé
par Sinha (1973). Bien qu'il dise n'avoir traité le sujet que de façon sélective,
il offre certainement u n b o n échantillonnage des recherches entreprises, et de la
plupart des sujets abordés, notamment en Inde. Il a regroupé les enquêtes selon
des domaines de recherche, qui recoupent assez bien les principales préoccupations
actuelles des psychologues. Ces domaines sont les suivants : modernisation;
motivation et développement économique; processus de socialisation et caractère
national; communication et diffusion des innovations; encadrement et animation;
éducation et créativité; changements dans la structure sociale, castes, préjugés,
identité nationale; jeunesse : malaise et recherche d'une identité; adoption des
techniques psychologiques.
Il serait difficile de condenser davantage ce que Sinha présente d'une façon
aussi concise; son analyse, avec quelques autres, fournit le point de départ d'une
tentative de classement des divers types de recherche en rapport avec le dévelop-
pement. Je proposerai ici, à titre tout à fait provisoire, trois catégories principales :
études descriptives, relationnelles et expérimentales. Les premières relatent
plus ou moins directement certains ensembles de données psychologiques telles
que : valeurs, attitudes, facultés cognitives ou autres, pratiques de socialisation, etc.
Les deuxièmes s'efforcent de relier caractères psychologiques et types de compor-
tement, soit entre eux soit avec les particularités démographiques, écologiques
et autres d u milieu. Les troisièmes traitent des méthodes qui permettront d'établir
des relations de cause à effet entre les facteurs déterminants du changement et les
conséquences qu'ils entraînent. L e schéma développé dans le tableau suivant —
et subdivisé à l'intérieur de chaque catégorie — est illustré point par point par
un exemple de recherche typique.
E n pratique, il n'y a guère d'exemples purs. L a structure de ce tableau
et le choix des exemples visent seulement à donner une idée d'un arrangement
possible — parmi d'autres — des recherches dans ce domaine. L a disposition des
rubriques est telle qu'au fur et à mesure qu'on va de gauche à droite et de haut
en bas, le nombre des études existantes diminue (une case d u bas est m ê m e vide)9.
D a n s quelle mesure et de quelle manière de telles études pourraient-elles
être utiles aux pouvoirs publics des pays en voie de développement? Pour c o m -
mencer par les études descriptives, celles-ci pourraient, c o m m e l'a dit Klingel-
hofer (1968) « fournir des jalons permettant d'apprécier les changements qui se
514 Gustav Jahoda

Typologie provisoire de la recherche sur le développement

Descriptive Relationnelle Expérimentale

A l'intérieur d'une même A l'intérieur d'une même Quasi expérimentale


culture culture
Systèmes de valeurs des Les résultats universitaires Développement communautaire
étudiants (Thaïlande) et leurs causes (Ethiopie) et motivation (Inde)
W o h l et Tapingkae (1972) King et King (1971) Sinha (1969)
Études comparatives Études comparatives Évaluation des méthodes
synchroniques synchroniques propres à favoriser les
changements de comportement
Le modernisme à l'intérieur Les formes de l'intelligence Rendement de différents
de six cultures à l'intérieur de quatre moyens d'information de
cultures masse
Smith et Inkeles (1966) Vernon (1969) Spectorera/. (1971)
Études échelonnées dans Études échelonnées dans Expérimentation de nouvelles
le temps (diachroniques) le temps (diachroniques) méthodes
L a compréhension des M o y e n s de développer
procédés mécaniques l'ambition personnelle c o m m e
(Ghana) facteur de progrès (Inde)
Jahoda (1969) McClelland et Winter (1969)

produisent si rapidement... d'en évaluer l'amplitude et de mesurer les répercus-


sions de mesures de planification sociale ». C'est peut-être beaucoup attendre
de données purement descriptives, mais des «jalons » de ce genre seraient certaine-
ment utiles, surtout si l'étude pouvait se répéter à plusieurs années d'intervalle.
Bien entendu, les changements constatés devront être interprétés avec prudence.
D e s études comparatives donneraient une idée de la position de tel pays par
rapport à tel ou tel autre. L a seconde catégorie, portant sur les recherches « rela-
tionnelles », offrirait plus de chances de mettre en évidence l'enchaînement pos-
sible des causes et des effets, o u tout au moins permettrait de dégager les aspects
qui tendent à présenter des variations concomitantes, ce qui pourrait fournir
une indication sur le domaine où la psychologie aurait le plus de chance d'obtenir
des résultats. C'est ainsi que, dans l'étude sur l'Ethiopie, dont il est fait mention
dans le tableau, on peut lire que c'est en agissant sur des facteurs extérieurs à
l'enseignement qu'on obtiendrait l'amélioration la plus sensible des résultats.
Les conclusions les plus solides peuvent être retirées des études expéri-
mentales, qui, en raison m ê m e des ressources qu'elles mobilisent, sont raies.
A titre d'exception notoire, citons les travaux de Sinha, qui montrent ce qu'il
est possible de faire avec des moyens limités. A propos d ' u n programme de
développement communautaire, il a montré que « les motivations qui pourraient
La psychologie et les pays en voie 515
de développement

conduire à une croissance économique continue ne sont pas toujours en rapport


avec l'étendue d u développement économique » (Sinha, 1973). Les travaux
mentionnés dans le tableau ne représentent, bien entendu, qu'un choix assez
arbitraire, parmi u n ensemble beaucoup plus vaste; ainsi, malgré l'infime propor-
tion des recherches consacrées par les psychologues aux problèmes de dévelop-
pement, contre laquelle nous nous s o m m e s déjà insurgés, il reste au moins un
petit nombre de travaux qui peuvent être utiles au responsable des plans de
développement. Reste à savoir s'il songe à les utiliser.
Tout porte à croire qu'il faille répondre à cette question par la négative.
Tout d'abord, la plupart de ces travaux sont rédigés dans une langue technique
et publiés dans des revues spécialisées qui sont surtout lues par des psycho-
logues. Les principales exceptions, et elles ne sont probablement pas très n o m -
breuses, sont les recherches commanditées par des organismes des pays en voie
de développement. A supposer m ê m e que les chercheurs prennent la peine de
rédiger un condensé suffisamment clair des résultats de leurs travaux et qu'ils
l'expédient aux autorités responsables de la planification ou de la politique du
pays où ils auront conduit leur enquête : quel serait le sort réservé à ce genre
de communication? Je parierais volontiers qu'ellefiniraitdans une corbeille
à papiers. Et si l'on veut bien u n instant se mettre à la place de celui qui établit
les plans, on voit aisément pourquoi il en est ainsi : des renseignements isolés,
le plus souvent sans grand rapport avec les préoccupations du m o m e n t , n'ont pas
giand-chance de retenir beaucoup l'attention. Cette vue pessimiste des choses
est corroborée par le peu d'observations qu'on a pu recueillir. Elle s'accorde,
par exemple, avec les conclusions de Cherns (1969), psychologue lui-même, qui
a mené une enquête sur l'utilisation des sciences sociales dans différents pays en
voie de développement. Tous les responsables politiques ou administratifs qu'il
a pu rencontrer ont manifesté le plus grand scepticisme. U n e formule assez
brutale d'un technocrate en renom résume bien cette attitude : « C'est aux
psychologues et aux sociologues qu'il appartient de faire la preuve que leur travail
peut avoir un intérêt, et ils n'ont guère apporté jusqu'à présent de résultats
significatifs » (p. 92).
C'est donc à la psychologie qu'il revient de démontrer en quoi elle pourrait
être d'un réel secours, et il faut bien dire que jusqu'ici peu de tentatives ont été
faites dans cette direction. L e seul psychologue, à m a connaissance, qui se soit
délibérément efforcé de proposer une formule expressément orientée vers la
notion d'aide est Triandis. Considérant la « modernisation » c o m m e le but
de la plupart des pays en voie de développement, il pose le problème en ces
termes : « Il m e semble qu'il importe au plus haut point de savoir si oui ou non
certains traits psychologiques sont associés à la modernité. Y a-t-il u n faisceau
de caractéristiques lié au développement économique, à la modernisation ou à
l'industrialisation, qui transcende les barrières culturelles et soit le propre de
l ' h o m m e , de tous les h o m m e s ? Peut-on en citer quelques causes? Peut-on évoquer
516 Gustav Jahoda

quelques-uns de ses effets ? Les différences entre les individus o u entre les cultures
(ou les unes et les autres) ont-elles une influence modératrice sur les rapports
entre les éléments qui précèdent et qui suivent la modernisation? C e sont là,
à m o n sens, des questions fondamentales, qu'il nous faudra examiner au cours
des cinquante années qui viennent, si nous voulons faire quelques progrès vers la
solution des problèmes qui se posent aux pays en voie de développement » (197lu).
D a n s u n document de travail ultérieur, Triandis (19716) a échafaudé u n
cadre théorique très élaboré pour des recherches sur la modernisation et fourni
le plan directeur de certaines études qui permettraient de mettre en lumière
des relations causales, et guider ainsi notre action. Le schéma proposé par
Triandis séduit par son élégance théorique et sa hardiesse de conception. Il m e
semble malheureusement souffrir de deux insuffisances graves. L a première est
l'hypothèse selon laquelle la psychologie, en association avec d'autres disciplines,
serait capable de débrouiller l'écheveau complexe des relations causales dans
l'extrême complexité de la vie réelle. N o u s nous s o m m e s déjà efforcé de montrer
que c'est précisément ce que la psychologie est incapable de faire, d'où les diffi-
cultés qu'elle éprouve à saisir les changements sociaux. Pour n'en citer q u ' u n
exemple, après tant d'années et tant d'études sur le sujet, la question de savoir
si la violence que montre la télévision a u n effet quelconque sur le comportement
agressif n'a toujours pas trouvé de réponse satisfaisante10. Si dans un cas relative-
ment aussi simple on se heurte à de telles difficultés, les chances de résoudre les
problèmes infiniment plus complexes que pose l'identification des causes et des
effets dans la tranformation des individus au sein de sociétés diverses sont proba-
blement négligeables, au moins pour si loin que nous puissions prédire. Cela
nous amène à la seconde insuffisance du schéma de Triandis, à savoir l'idée
illusoire d'une enquête portant sur un demi-siècle. Tout d'abord, il faut s'attendre
à d'importants changements pendant une période aussi longue; par conséquent,
les généralisations fondées sur des facteurs prédominant au départ ne vaudraient
sans doute plus à u n stade ultérieur. E n dehors de ces considérations théoriques
c o m m e n t escompter des pays en voie de développement qu'ils attendent u n
demi-siècle? Pour que les résultats présentent u n intérêt quelconque, il faut les
obtenir dans u n délai de quelques années.
Pour séduisant qu'il soit, le projet élaboré par Triandis pose encore un
problème général de méthode : quelle stratégie de recherche convient-il d'adopter
si l'on veut pouvoir venir en aide aux pays en voie de développement? Triandis
est d'avis qu'il faut partir d'une base théorique fondamentale, dans l'espoir
qu'ellefinirapar se prêter à des applications. Les exemples passés ne nous encou-
ragent guère à adopter ce point de vue. Ils montrent au contraire qu'un abîme
difficile à franchir sépare les découvertes théoriques des possibilités d'application
pratique. Quelles stratégies de rechange peut-on alors proposer? D ' u n e façon
générale, il paraîtrait souhaitable de concentrer d'abord les efforts sur des pro-
blèmes d'application relativement limités et précis, à l'intérieur d'un ou plusieurs
La psychologie et les pays en voie 517
de développement

pays en voie de développement et de considérer toute « retombée » théorique


c o m m e un avantage précieux. D e u x voies principales s'offrent à nous, et il
semblerait logique de commencer par une démarche préconisée naguère par
Cherns (1968). Il était aussi important, selon lui, d'exploiter l'ensemble des
résultats accumulés par la recherche que de se lancer dans de nouvelles entre-
prises. Cette idée s'applique sans doute plus à l'Amérique ou à l'Europe qu'aux
recherches inter-culturelles; néanmoins, m ê m e dans ce domaine, les données
de base sont plus que suffisantes et j'en donnerai plus loin un exemple. Les psycho-
logues prendraient l'initiative de montrer, preuves en main, que les recherches
qu'ils ont menées jusqu'ici sont susceptibles d'application pratique et fourni-
raient la preuve qu'ils sont capables d'aider à résoudre des problèmes réels.
Lorsque cette preuve aura été administrée, et alors seulement, o n pourra
envisager l'étape suivante. Celle-ci suppose l'ouverture d'un dialogue avec les
administrateurs et les planificateurs des pays en voie de développement, afin de
déterminer de nouveaux domaines dans lesquels les psychologues (au besoin
en collaboration avec les anthropologues et les économistes) pourraient apporter
leur aide. U n e partie de cette aide consisterait nécessairement à former des
chercheurs locaux pour les préparer à prendre la relève le m o m e n t venu. U n e
collaboration étroite avec les planificateurs et les responsables de l'orientation
politique est une entreprise de longue haleine, car elle implique l'aplanissement
d'un certain nombre d'obstacles, que Cherns a fort bien analysés (1970). Ajoutons
que cette sorte de stratégie pourrait difficilement être appliquée par des chercheurs
isolés; elle exigerait la mise en place d'un mécanisme institutionnel qui pourrait
être placé sous l'égide d'une association c o m m e l'Union internationale de
psychologie scientifique.
Revenons-en à l'utilisation des travaux existants, pour proposer un exemple
de ce qui pourrait être fait. O n sait que, depuis quelques années, l'un des domaines
les plus actifs de la recherche inter-culturelle est celui du développement de la
perception et de la cognition; c'est u n domaine auquel les anthropologues ont
c o m m e n c é à s'intéresser tout autant que les psychologues. N u l doute qu'une
grande partie de ces travaux n'aient des répercussions profondes sur l'éducation
dans les pays en voie de développement, et l'on peut mentionner en passant
que Triandis lui-même tient l'éducation pour un des « principaux antécédents
de la modernisation ». Bien sûr, là c o m m e ailleurs, l'éducation subit déjà forte-
ment l'influence de la psychologie, mais cette influence s'exerce à distance, elle
est indirecte et ne tient guère compte des besoins particuliers des pays en voie de
développement. Tout reste à faire, semble-t-il, pour examiner les résultats les plus
récents des recherches menées sur l'évolution des processus perceptifs et cognitifs
en fonction de la pratique pédagogique. Il est raisonnable de penser que le contenu
des programmes, l'ordre de présentation des différents types de connaissance
en fonction de l'âge de l'enfant, et la forme m ê m e des manuels pourraient être
tous améliorés si ces résultats théoriques étaient traduits en procédures concrètes.
518 Gustav Jahoda

Si cela n'a pas été fait jusqu'ici, c'est sans doute, au moins en partie,
parce qu'un tel processus ne s'accomplit pas du jour au lendemain sans difficulté.
Il se ferait en plusieurs étapes. A u début, il faudrait que des psychologues (et
peut-être aussi des anthropologues) examinent les données recueillies, conjointe-
ment avec des théoriciens de l'éducation, et en tirent certaines conclusions sur les
réformes à apporter aux méthodes d'enseignement. Ces réformes devraient alors
être appliquées à titre expérimental à des échantillons d'enfants de diverses
catégories. Si les résultats s'avèrent probants, la question se posera de savoir
c o m m e n t généraliser l'expérience. U n e solution qui vient tout de suite à l'esprit
consiste à passer par la formation des maîtres; mais l'innovation mettrait alors
beaucoup de temps pour atteindre la salle de classe. O n pourrait aussi former des
équipes volantes d'instructeurs, sur le modèle des équipes de vulgarisation agri-
cole, qui iraient de village en village faire la démonstration des méthodes pédago-
giques nouvelles aux instituteurs. Il serait souhaitable de prolonger l'expérience
en observant les effets des innovations pendant une période suffisamment longue.
Il est évident, m ê m e après une analyse aussi sommaire, qu'une telle entreprise
exigerait des moyens considérables. D e s experts en mission pourraient aider au
lancement d'un projet de cette nature, mais l'essentiel de la chargefiniraitpar
retomber tôt ou tard sur les épaules des psychologues et des éducateurs locaux.
L a question est d'une importance telle qu'elle appelle quelques observa-
tions complémentaires. Toute recherche visant à aider les pays en voie de dévelop-
pement devrait avoir pour l'un de ses objectifs principaux la formation de
personnel, faute de quoi ses effets risquent d'être éphémères. D'autre part, pour
qu'il en soit ainsi, il faut disposer d'un nombre suffisant de diplômés de la spé-
cialité à qui donner cette formation. Tel n'est pas le cas à l'heure actuelle, sauf
en Inde, et peut-être dans un ou deux autres pays. O n m a n q u e de psychologues,
d'abord parce que les pouvoirs publics ne jugent pas la profession suffisamment
utile pour en encourager le développement. O r , s'il n'y a pas assez de psycho-
logues, leur utilité est très difficile à démontrer : c'est u n cercle vicieux qu'il faut
rompre d'une manière ou d'une autre. O n pourrait commencer par modifier la
nature des programmes qui s'inspirent, d'une façon générale, trop étroitement
du modèle euraméricain, et sont en grande partie m a l adaptés aux conditions
locales. L'organisation de la profession et les conditions de travail n'encouragent
guère la recherche. L à où des recherches ont été menées, « la tendance d u psycho-
logue a toujours été de se tourner vers l'Occident, et de se préoccuper bien
davantage de faire accepter la valeur de ses travaux par ses collègues occidentaux,
plutôt que de savoir s'ils ont quelque rapport avec les besoins criants de son
pays » (Sinha, 1973).
Le problème se poserait moins s'il existait un domaine reconnu, à l'intérieur
de la psychologie, qui fût spécifiquement consacré aux problèmes intéressant
les pays en voie de développement, et constituât une spécialité. Le m o t « dévelop-
pement » n'a déjà que trop servi en psychologie. Il faudrait peut-être en trouver
La psychologie et les pays en voie 519
de développement

un autre, ou une expression d u genre « psychologie inter-culturelle appliquée ».


Cette idée aurait probablement ses partisans dans les pays en voie de développe-
ment parce qu'un certain nombre de personnes se rendent compte de l'importance
du facteur psychologique dans les problèmes de mutation socio-économique,
qui sont dans une très large mesure fonction de modifications dans l'échelle des
valeurs, les attentes, et les types de comportement. M . R a o (1966), qui devait
plus tard devenir ministre de l'éducation, disait à propos de l'Inde que le facteur
essentiel d u développement économique n'était pas à rechercher dans l'économie
mais dans la psychologie de la population. Les psychologues insistent depuis long-
temps sur ce point, témoin Bonnardel (1963) qui faisait observer que plus d ' u n
projet coûteux d'assistance technique avait fait fiasco, faute d'en avoir tenu
compte. « O n peut regretter, poursuivait-il, que des psychologues n'aient pas
été plus souvent invités à entreprendre de telles études. Il en résulte u n écart
important entre le rôle joué par les psychologues dans les régions fortement
industrialisées et les autres régions et pays où, cependant, leurs recherches et leur
action pourraient très certainement être encore plus largement profitables —
c o m m e le font déjà envisager de trop rares exemples. »
Depuis que ces lignes furent écrites, dix ans se sont écoulés sans que l'appel
lancé fût entendu; et il est évident aujourd'hui qu'il ne suffit pas de se caler dans
son fauteuil en proclamant avec les meilleures intentions d u m o n d e que le sujet
est important. Les psychologues des pays développés et des pays en voie de déve-
loppement doivent s'efforcer ensemble de convaincre responsables politiques et
planificateurs qu'il vaut la peine de donner à la psychologie l'occasion de montrer
en quoi elle peut être utile. Il ne s'agira peut-être que d'un modeste début, mais
le but devrait être de créer une psychologie inter-culturelle appliquée, qui rendra
de réels services aux pays en voie de développement, tout en contribuant au
progrès de la psychologie, en tant que discipline scientifique.

[Traduit de l'anglais]

Notes

1
L a cause de la psychologie en tant que science " O n remarquera que la portée universelle d u titre
« biosociale » a été défendue avec vigueur par est démentie par le contenu de cette étude qui,
D a w s o n (1969). si intéressante qu'elle soit, concerne unique-
* U n e seule mention, par exemple, dans le manuel ment les États-Unis.
en cinq tomes intitulé Handbook of social * O n a fait remarquer que les étudiants, surtout ceux
psychology. Elle renvoie à quelques allu- de première ou deuxième année de psycholo-
sions au problème des médias dans les pays gie, qui servent le plus souvent de sujets
en voie de développement, qui figurent dans d'observation dans ce genre d'expérience,
un des chapitres. Psychological abstracts n'y ont tendance à chercher à deviner ce que le
consacre aucune rubrique avant 1968; depuis, professeur tente de démontrer, ce qui risque
s'il en est fait succintement mention, c'est de fausser les résultats,
pour renvoyer le lecteur aux articles « cul- • Les principales modifications consisteraient à subs-
tures » ou « pays ». tituer le m o t « généralisations » au terme de
520 Gustav Jahoda

Notes (suite)

« lois », que je considère c o m m e trop fort internationales plutôt q u e d e recherches


pour l'état d'avancement de nos connais- interculturelles.
8
sances, et à introduire quelques références Objectif inaccessible? Pourtant l'expérience tend à
à l'écologie. prouver que des combinaisons apparemment
" A strictement parler, la validité de ces textes impli- incompatibles de cette sorte peuvent se trou-
que une certaine croyance e n u n m i n i m u m ver réunies dans une seule et m ê m e personne
d'uniformité dans la nature humaine (Eckens- (Jahoda, 1970ft).
berger, 1972); mais cela n ' e m p ê c h e pas qu'il • Les brèves notices, souvent différentes d u titre, ont
faut contrôler le degré de généralité des pro- pour but de donner une idée d u contenu des
positions q u ' o n avance. recherches. Si l'appellation paraît fausser la
' Signalons, à ce propos, q u ' o n qualifie trop facile- pensée de l'auteur, je ne puis que m ' e n excu-
ment d'études interculturelles des recherches ser auprès de lui.
10
qui portent sur deux o u plusieurs pays appar- Sur l'état de la question, o n consultera le rapport
tenant à la m ê m e culture occidentale. Cet d'Eron, H u e s m a n , Lefkowitz et Wälder (1972)
abus est regrettable, car la plupart de ces et la correspondance qui a suivi, dans Ame-
pays sont très proches au point de vue cultu- rican psychologist, octobre 1972 (vol. 2 7 ,
rel et il serait plus juste de parler de recherches n° 10, p . 967 et suiv.).

Références bibliographiques

B O N N A R D E L , R . 1963. Psychologie et sous-dévelop- lence cause aggression? Am. psy., 27, p. 253-
pement, p . 1 et 2 . Paris, P U F . 263.
B A R N E T T , S. A . 1967. A study in behaviour. Londres, G É R A R D , H . B . ; C O N O L L E Y , E . S. 1972. Conformity.
Methuen. Dans : M C C L I N T O C K , C . G . (dir. publ.),
CAMPBELL, D . T.; NAROLL, R . 1972. The mutual Experimental social psychology, p . 242.
methodological relevance of anthropology N e w Y o r k , Holt, Rinehart & Winston.
and psychology. Dans : Hsu, F . L . K . (dir. J A H O D A , G . 1970 a. A cross-culutral perspective in
publ.), Psychological anthropology, p . 436. psychology. The advancement of science, 27,
Cambridge, M a s s . , Schenkman. p . 57-70.
C H E R N S , A . B . 1968. T h e use of social sciences. . 1970ft. Supernatural beliefs and changing
Human Relations, 21, p . 313-325. cognitive structures a m o n g Ghanaian U n i -
. 1969. Social psychology a n d development. versity students. Journal of cross-cultural
Bulletin of British psychological Society, 22, psychology, 2, p . 115-130.
p. 93-97. . 1969. Understanding the mechanism of bicy-
. 1970. Social sciences and development. Paris, cles : a cross-cultural study of development
Unesco. (Multigraphié.) change after 13 years. International journal
COLE, M . ; G A Y , J.; G L U C K , J. A . ; SHARP, D . 1971. of psychology, 4 , p . 103-108.
The cultural context of learning and thinking. K I N G , M . et J. 1971. S o m e correlates of university
N e w Y o r k , Basic Books. performance in a developing country : the
D A W S O N , J. L . M . 1969. Theoretical and research case of Ethiopia. Journal of cross-cultural
bases of bio-social psychology. University of psychology, 2, p. 293-300.
Hong Kong supplement to the gazette, 16, KLrNGELHOFER, E . L . 1968. Suggestions for psycho-
n° 3, p. 1-10. logical research in Atfica. Communication
E C K E N S B E R G E R , L . H . 1972. Methodological issues of taite au Makarere Institute of Social Research
cross-cul ural research in development psy- Workshop, N e w York City. (Multigraphié.)
chology. Dans : N E S S E L R O A D E , J. R . ; REESE, K U G E L M A S S , S. 1972. Psychophysiological indices
H . W . (dir. publ.), Life-Span developmental in psychopathological and cross-cultural
psychology : methodological issues. N e w Y o r k , research. Dans : H A M M E R , M . ; S A L Z I N G E R ,
Academic Press. K . ; S U T T O N , S. (dir. publ.), Towards a science
E R O N , L. D . ; H U E S M A N , L. R . ; LEFKOWITZ, M . M . ; of psychopathology. N e w York, Wiley.
W Ä L D E R , L . O . 1972. Does television vio- M C C L E L L A N D , D . C ; WINTER, D . G . 1969. Moti-
La psychologie et les pays en voie 521
de développement

Références bibliographiques (suite)

rating economic achievement. N e w York, The S M I T H , D . H . ; INKELES, A . 1966. The O . M . scale : a


Free Press. comparative socio-psychological measure of
M C N E M A R , Q . 1946. Opinion-attitude methodology. modernity. Sociometry, 29, p . 353-377.
Psychological bulletin, 43, p. 289-437. S P E C T O R , P . ; T O R R E S , A . ; LICHTENSTEIN, S.; P R E S -
M O R S T E I N , B . I. 1972. Physical attractiveness and T O N , H . O . ; C L A R K , J. B . ; S I L V E R M A N , S.B.
marital choice. Journal of personality and 1971. Communication media and motivation
social psychology, 22, p. 8-12. in the adoption of new practices : an experi-
R A O , V. K . R . V. 1971. Education and human resource ment in rural Ecuador. Human organization,
development. Calcutta, Allied Publishers. 30, p . 39-46.
Cité par : J. L O W E , H . G R A N T et T . W I L - TRIANDIS, H . 1971a. Some psychological dimensions
LIAMS (dir. publ.), Education and nation- of modernization. XVIIth International Con-
building. Edimbourg, Scottish Academic gress of Applied Psychology, Liège.
Press. . 19716. Working paper on modernization
S C H U L T Z , D . P. 1969. The human subject in psycho- projects. (Multigraphié.)
logical research. Psychological bulletin, 72, . 1972. The analysis of subjective culture. N e w -
p. 214-228. York, Wiley.
S E N G H O R , L . S. 1972. Pourquoi une idéologie négro- V E R N O N , P. E . 1969. Intelligence and cultural environ-
africaine? Présence africaine, n° 82, p. 11-38. ment. London, Methuen.
SINHA, D . 1969. Motivation of rural population inW a E R T H E I M E R , M . (dir. publ.). 1970. Confrontation :
developing country. Calcutta, Allied Publis- psychology and the problems of today, p. 3.
hers. Glenview, Scott Foresman.
. 1973. Psychology and the problems of develo- W O H L , J.; T A P I N G K A E , A . 1972. Values of Thai
ping countries : an overview. International University students. International journal of
journal of applied psychology. psychology, 7, p. 23-31.
L a prévention d u suicide :
les illusions des spécialistes

Donald Light Jr

Le traitement des suicidaires est d u ressort d'un grand nombre de professions :


médecins, psychologues cliniciens, psychiatres, conseillers d'organisations confes-
sionnelles, assistantes sociales, infirmières et personnel des centres de prévention
du suicide. Il faut se rendre compte, en effet, que les problèmes qu'il pose sont
ceux m ê m e s de la mort, chaque candidat au suicide étant u n être qui trouve la
vie insupportable en raison de ses souffrances physiques ou psychiques. D a n s le
présent article, o n étudiera la situation actuelle de l'aide aux suicidaires et on
signalera certaines illusions qui sont entretenues à son sujet. O n insistera notam-
ment sur le rôle croissant que la psychiatrie, la psychologie clinique et l'ensemble
des « professions de la santé mentale » jouent depuis quelque temps dans ce
domaine.
Le suicide est une des principales causes de décès; aux États-Unis, par
exemple, il occupe la onzième place (U.S. Bureau of the Census, 1968). Cependant
les chercheurs estiment que le nombre des gens qui se tuent est supérieur de 25
à 33 % aux statistiques officielles, ce qui, pour les États-Unis, porterait de
21 378 à 27 000 o u 30 000 le chiffre total des suicides commis en 1966 (Choron,
1971)1. D e plus, deux études récentes indiquent qu'environ u n accident de voiture
sur sept est en réalité u n suicide (Rensberger, 1972). Chez les jeunes, la fréquence
des suicides s'est encore accrue au cours des dernières années. Ainsi, depuis 1964,
le taux de suicide des Américains âgés de vingt à trente ans a triplé (Choron,
1971, p. 53), ce qui, pour les personnes dans « lafleurde l'âge », situe les suicides
officiellement recensés au troisième rang des causes de mortalité.
Ces données numériques, toutefois, ne nous paraissent pas essentielles
dans la mesure o ù elles ne concernent que les individus qui réussissent à se donner
la mort. Contrairement à la plupart des travaux consacrés au suicide, le présent
article traite n o n point des morts, mais de ceux, beaucoup plus nombreux, qui

Donald Light Jr enseigne la sociologie de l'éducation et des professions à l'Université de Princeton.


Il a publié des articles sur la formation, la structure et les dilemmes de la profession psychiatrique
et vient d'entreprendre une grande étude sur les services d'hygiène mentale dans plusieurs pays
industrialisés.

Rev. Int. Se. soc, vol. X X V (1973), n° 4


La prévention du suicide : les illusions 523
des spécialistes

aspirent à mourir, ainsi que de l'assistance qu'ils reçoivent. D a n s les deux


meilleures études sur la question, le nombre des tentatives de suicide est estimé
supérieur de 8 à 10 fois à celui des actes suivis de décès (Shneidman et Farberow,
1961, p. 19-48; Parkin et Stengel, 1965). Selon les auteurs, ces chiffres seraient
d'ailleurs en deçà de la vérité. Toutefois, m ê m e si l'on retient une proportion
de dix tentatives pour un décès, cela signifie que 5 millions d'Américains ont
essayé de mettre fin à leurs jours (Mintz, 1970) 2 . O n pourrait aussi tenir compte
des nombreuses personnes qui envisagent sérieusement de se tuer sans jamais
passer à l'acte. Pour Edwin Shneidman à qui l'on doit l'essor des recherches sur
le suicide aux États-Unis, il convient de considérer la toxicomanie, l'alcoolisme
et m ê m e l'obésité et l'abus du tabac c o m m e des formes d'autodestruction (1959,
p. 24). Si l'on estime, ce qui paraît raisonnable, qu'un seul individu attente à sa
vie pour quatre qui y pensent sérieusement, cela veut dire que 20 millions d ' A m é -
ricains (soit 10 % de la population) ont des tendances suicidaires.

Les premiers efforts d'aide aux suicidaires3


L'organisation de l'assistance aux suicidaires est création assez récente dans
le m o n d e occidental. L a première initiative prise aux États-Unis fut la création
en 1906 de la National Save-a-Life League par le pasteur baptiste Harry M . W a r -
ren. Celle-ci présentait plusieurs caractéristiques c o m m u n e s aux organismes
fondés à cette époque : d'inspiration chrétienne, elle était financée par des dons,
utilisait les services de conseillers laïcs, et ses m e m b r e s se rendaient au domicile
des personnes à aider. Les spécialistes d'alors (en particulier les médecins) ne
voyaient pas l'utilité d'un tel effort. Pour eux, les suicidaires devaient être consi-
dérés soit c o m m e des aliénés justiciables de l'asile, soit c o m m e des gens voués
au suicide par leur hérédité et donc impossibles à sauver (Choron, 1971, p. 79).
D e nos jours, ce genre d'activités est désigné pai le terme « prévention du suicide »,
qui peut induire en erreur, car elles s'adressent aux seules personnes qui ont
manifesté des tendances suicidaires ou d'autres tendances inquiétantes. Il serait
donc plus exact de parler d' « intervention ».
U n an plus tôt, au R o y a u m e - U n i , l'Armée d u salut avait fondé le London
Anti-Suicidal Bureau qui avait de nombreux traits en c o m m u n avec son h o m o -
logue américain. L e bureau s'efforçait de créer une atmosphère amicale autour
des désespérés et de leur assurer le secret, car un suicide, m ê m e m a n q u é , était
alors assimilé à un crime. E n outre, des collaborateurs bénévoles mirent au point
un traitement en trois étapes qui devait servir de modèle aux organismes créés
par la suite. Le conseiller envoyé par le bureau devait, d'abord, cerner avec pré-
cision les problèmes d u suicidaire, puis tenter de déterminer et d'élargir les appuis
concrets que celui-ci pouvait trouver dans son entourage, et enfin lui redonner
espoir (Dublin et Bunzel, 1933; Levine et K a y , 1971).
Les Britanniques sont à l'origine, en matière d'aide aux suicidaires, de
524 Donald Light Jr

deux autres innovations qui présentent une certaine importance. E n 1953, le


révérend Chad Varan fonda, sous le n o m de « Samaritains », le premier service
d'aide aux désespérés fondé sur l'utilisation du téléphone (Varah, 1965). E n
outre, il s'agissait d'une des premières initiatives de caractère non médical à ne
se réclamer d'aucune religion. E n fin de compte, les méthodes des Samaritains,
m ê m e si elles étaient contenues en germe dans les tentatives antérieures, mar-
quèrent un progrès sensible.
Persuadé que les suicidaires souffraient de solitude, le révérend Varah
élabora une technique de communication baptisée « la relation amicale ». D a n s
le m ê m e esprit, il évita de donner à son entreprise u n n o m c o m m e « Société pour
la prévention du suicide ». Le but recherché était que l'auteur de chaque appel
sente que quelqu'un se préoccupait de lui et, toutes les fois que cela était néces-
saire, l'un des nombreux volontaires des Samaritains était dépêché sur place.
Cette méthode humaine et « centrée sur le patient » a donné des résultats incontes-
tables. Les Samaritains disposent actuellement de plus de cinquante centres
d'aide tant au R o y a u m e - U n i que dans divers pays qui faisaient naguère partie
de l'Empire britannique. Leur réussite apparaît aussi dans le fait qu'une grande
partie des volontaires sont à l'origine entrés en relation avec eux dans u n état
de grande détresse morale. Louis Dublin, dont les travaux font autorité, a décrit
leur œuvre c o m m e constituant « le plus grand et... le plus efficace des efforts
déployés dans le m o n d e pour empêcher les suicides » (Nelson, 1968, p. 766).
Pour des raisons qui demeurent obscures, ce mouvement ne s'implanta jamais
aux États-Unis. Toutefois, des organisations bénévoles, tels que Friends (Amis)
dans le comté de D a d e (Floride), y opèrent de façon similaire (Dublin, 1963,
p. 184).
Les psychiatres n'entreprirent de mettre sur pied des services d'aide aux
suicidaires que vingt ans après la création des premières organisations bénévoles.
Vienne fut bien entendu le heu privilégié de leurs activités qui commencèrent
en 1910 avec u n congrès de psychanalystes consacré au suicide. C e congrès eut
ceci d'inhabituel qu'Adler et non Freud en assura la présidence et qu'on y discuta
d'un certain nombre de questions nouvelles. Quel rôle l ' h o m m e joue-t-il dans
son destin? Pourquoi certaines personnes se tuent-elles? Wilhelm Stekel proposa
de voir dans le désir de mort l'expression d'une agressivité à l'égard de l'Autre
(Shneidman, 1959). C e postulat psychanalytique devait avoir une grande impor-
tance pour la compréhension du suicide. A propos d u congrès de 1910, le psycho-
logue Edwin Shneidman a parlé de « point de départ de la prévention d u suicide »
(ibid., p . 14). Cette opinion exprime moins la vérité historique qu'elle ne traduit
la déférence envers la psychiatrie des psychologues et autres spécialistes du
suicide.
Il faut attendre 1927 pour voir un psychiatre organiser u n service de
traitement des suicidaires. Il s'agit de Rudolph Dreikurs (un disciple d'Adler)
et de sa Lebensmüdenstelle der Ethischen Gemeinde (Bureau pour les personnes
La prévention du suicide : les illusions 525
des spécialistes

lasses de la vie de la société éthique). Auparavant, la police viennoise convoquait


les personnes qui avaient tenté de se suicider et les signalait à l'administration
responsable des questions sociales. Celle-ci paraît avoir mis en œuvre des moyens
assez divers pour rendre la vie à nouveau supportable aux désespérés. Son assis-
tance avait u n caractère très pratique : leur trouver d u travail, leur donner de
l'argent et résoudre leurs problèmes de logement (Farberow et Shneidman,
1961, p. 137).
L a Lebendmüdenstelle de Rudolph Dreikurs entreprit de coordonner
l'action des conseillers bénévoles qui aidaient les désemparés venus spontanément
chercher du secours. Dix pour cent seulement d'entre eux accusaient des tendances
véritablement suicidaires. L e bureau semble ainsi avoir répondu au besoin qui se
faisait sentir alors d'une clinique psychiatrique privée, à vocation générale,
où les patients feraient de brefs séjours. E n 1928, u n service apparenté, le Jugend-
beratung (Conseils pour la jeunesse) fut établi à l'intention des jeunes. Rassem-
blant trente volontaires —• médecins, avocats, enseignants et assistantes sociales —
ce service avait pour but de prévenir les suicides de jeunes gens en quête d'aide
(Farberow et Shneidman, 1961, p. 139). Les méthodes de ces deux équipes de
spécialistes n'étaient pas assez originales pour être mentionnées par les auteurs
américains qui se sont intéressés au traitement des suicidaires. Leur activité
s'interrompit quand les nazis occupèrent Vienne.

L a prévention du suicide : un mouvement de professionnels


Jusqu'en 1958, les « professions de la santé mentale » ne contribuèrent que dans
une faible mesure aux efforts entrepris pour aider les suicidaires, mais, depuis
quinze ans, ils ont déployé une activité extraordinaire. D a n s ce court laps de
temps, les centres de prévention d u suicide ont proliféré aux États-Unis, passant
de 4 en 1958 à environ 300 aujourd'hui, une nouvelle discipline y est née —
la « suicidologie » — de nouvelles revues ont été fondées et de nombreux travaux
de recherche entrepris, et le gouvernement a créé un centre national de prévention
du suicide. Les grands inspirateurs de ce mouvement ont été deux psychologues
cliniciens, Edwin Shneidman et N o r m a n Farberow, et u n psychiatre, Robert
Litman. Ils furent suivis avec enthousiasme par des représentants des diverses
professions œuvrant dans le cadre d u vaste mouvement de santé mentale qui a
pris une grande extension dans les années soixante. E n tant que problème mental,
le suicide présentait u n intérêt particulier : le combattre, c'était livrer bataille
à la mort et, en outre, le résultat des efforts déployés était immédiatement visible.
Bien que la plupart des centres de prévention du suicide utilisent les services
de nombreux volontaires sans formation spécialisée, leur action a, dans l'ensemble,
un caractère plus « professionnel » que celle des Samaritains ou d'autres groupe-
ments d u m ê m e genre. Elle présente d'ailleurs tous les attributs d'une activité
scientifique moderne : recherches, nouvelle terminologie, programmes de for-
526 Donald Light Jr

mation dirigés par des spécialistes, centres attachés à des universités. Parmi les
disciplines mises à contribution, mentionnons la psychologie clinique dont les
praticiens ont organisé et animé le mouvement, et la psychiatrie qui a apporté
les connaissances de base. Encore que celle-ci ait témoigné d'une certaine méfiance
à l'égard d'une entreprise faisant si largement appel aux services bénévoles de
profanes, psychologues et autres spécialistes voyaient dans les psychiatres les
meilleurs cliniciens d u suicide.
E n 1958, Shneidman, Farberow et Litman reçurent les premières subven-
tions du National Institute of Mental Health ( N I M H ) destinées à la création
du Centre de prévention du suicide de Los Angeles, lequel devint rapidement
l'archétype de ce genre d'organismes4. Depuis lors, il a bénéficié à lui seul de la
part de l'État fédéral de plus de 1,25 million de dollars de subventions. Ce centre
se distingue des autres organes d'aide aux désespérés en ce qu'il n'emploie que
des professionnels et patronne des recherches sur les moyens de modifier le c o m -
portement suicidaire (Farberow et Shneidman, 1961, p. 6). Durant la première
année de son existence, sa petite équipe de spécialistes a traité 50 cas graves
(Farberow, 1970, p. 7). Les objectifs qu'il s'assignait étaient de sauver des vies
humaines, de jouer un rôle de premier plan dans l'organisation des services
d'hygiène mentale de Los Angeles, de mettre au point une formation en matière
de prévention d u suicide et de faire des recherches sur le suicide. L'activité
largement diversifiée du centre ressortissait ainsi à quatre domaines : traitement
des patients, formation, organisation et coordination, et recherche. Son but
ultime était toutefois le sauvetage de vies humaines, pour lequel il était souvent
fait appel à des techniques identiques à celles des Samaritains (Shneidman,
1959, p. 20).
La mainmise des professionnels sur le traitement du suicide devait s'affirmer
vers le milieu des années soixante à la faveur de plusieurs faits. E n 1966, le
N I M H créa un Centre national d'études sur la prévention du suicide dont la
direction fut confiée au docteur Shneidman et qui publia une revue officielle,
le Bulletin of suicidology. E n 1968, un groupe de psychologues et d'autres spécia-
listes fondèrent l'American Association of Suicidology et lancèrent une revue
dont le titre indiquait l'ampleur des questions traitées, le Journal of life threatening
behavior. N o m m é directeur d u Centre national d'études, le docteur Shneidman
parcourut le pays en avion pour faire connaître le mouvement de prévention d u
suicide dont le but, disait-il, était d' « abaisser le taux de suicide aux États-Unis »
(Shneidman, 1967, p. 2). Le centre accorda d'importantes subventions pour la
création dans des universités de cinq centres interdisciplinaires chargés de former
aux méthodes de prévention du suicide un petit nombre d'étudiants de niveau
élevé, d'organiser des séminaires régionaux de suicidologie, et de faire des
recherches. L e N I M H et le centre ont attribué au total plus de dix millions de
dollars de subventions pour financer des activités de prévention du suicide
conduites par des spécialistes.
La prévention du suicide : les illusions 527
des spécialistes

Psychiatrie et traitement du suicide : quels résultats?


Le zèle optimiste dont le docteur Shneidman et ses disciples ont témoigné dans
l'organisation de l'aide aux suicidaires n'a sans doute pas d'égal dans les autres
pays. C e genre de dynamisme est caractéristique des États-Unis : une fois que
les autorités ont défini un « problème » — qu'il s'agisse de Hitler, de la pauvreté,
de la poliomyélite o u du Viêt-nam — elles mobilisent, pour le résoudre, « les
esprits les meilleurs et les plus brillants » (Halberstam, 1972). Il en a été ainsi
pour la « prévention d u suicide ». Les « suicidologues » fondaient leur optimisme
sur les techniques que leur fournissait la psychiatrie et grâce auxquelles ils c o m p -
taient obtenir de meilleurs résultats que les amateurs de la période précédente.
Mais en quoi ces techniques sont-elles différentes o u plus efficaces, c'est là une
question à laquelle o n préfère souvent ne pas répondre.
Pour cela il faudrait étudier l'activité des professions en cause (intellec-
tuelles et libérales) dans une optique sociologique étrangère aux études dont
elles ont fait l'objet jusqu'ici. Les sociologues ( c o m m e tous les autres) attribuent
généralement à ces professions les caractéristiques suivantes : maîtrise de connais-
sances et de techniques complexes, objectivité, efficacité des soins, attitude
altruiste envers les patients. C e sont ces qualités qui distinguent les professions
libérales des autres métiers et leur confèrent une certaine supériorité. Toutefois,
n'importe lequel de leurs m e m b r e s peut citer des cas d'insuffisance des connais-
sances, d'objectivité sérieusement défaillante et de collègues préoccupés par leurs
seuls intérêts. Il est donc évident que les qualités en question ne doivent pas être
considérées c o m m e allant de soi, mais être soumises à l'épreuve des faits (Freidson,
1970).

Les limites des spécialistes


C o m m e le client de n'importe quel spécialiste, le suicidaire (ou le conseiller qui
l'envoie) s'attend à ce que le psychiatre ait une grande compétence pour les
difficultés dont il souffre. Il sera déçu, car les psychiatres savent relativement peu
de choses sur le suicide. Il ne s'agit pas de nier leur expérience du traitement des
troubles mentaux, leur connaissance des problèmes psychologiques ou l'efficacité
des médications psychotropes dont ils ont le monopole. Mais leurs connaissances
et leur compétence en matière de traitement d u suicide ne semblent pas dépasser
celles dont le révérend Warren o u le révérend Varah pouvaient se prévaloir
il y a quelque temps.
Bien qu'allant à rencontre des affirmations des « suicidologues », l'opinion
exprimée ci-dessus se fonde sur u n nombre appréciable de recherches et de publi-
cations. Tout d'abord, il est possible de porter sur les suicidaires (Mintz, 1971),
des diagnostics psychiatriques assez variés, ce qui revient à dire que la théorie
psychiatrique des troubles mentaux ne rend pas compte des impulsions suicidaires.
Ensuite, on notera que le suicide ne rentre dans aucune catégorie psychiatrique
528 Donald Light Jr

(Zilboorg, 1936; M o s s et Hamilton, 1956; K a h n e , 1968). O n est ainsi conduit à


penser qu' « u n traitement efficace peut nécessiter une pluralité correspondante
d'approches thérapeutiques» (Mintz, 1971, p. 57). O r il n'est pas question d'une
telle pluralité dans les ouvrages de psychiatrie, ce qui semble indiquer que les
psychiatres n'ont pas acquis une maîtrise parfaite de la question. L e docteur
Merton Kahne, auteur de travaux sur le traitement du suicide qui font autorité,
a résumé son point de vue en ces termes : « Les psychothérapeutes, qui sont les
derniers venus dans ce domaine, ne sont pas mieux outillés (en matière de diag-
nostic ou de traitement) que les plus profanes des aides bénévoles, et cela en
dépit des connaissances acquises à l'occasion de la psychanalyse ou de la
psychothérapie " didactique " qu'ils ont suivie et des vastes possibilités de
formation dont ils ont bénéficié. » (Kahne, 1968, p. 32)

Une formation insuffisante et inadaptée


Abstraction faite d'opinions autorisées c o m m e celle d u docteur K a h n e , il est
difficile de porter u n jugement sur les thérapeutiques modernes de prévention
du suicide, car elles n'ont encore été que peu étudiées. C e fait ramène à leur juste
valeur les prétentions scientifiques des professions concernées. Tout ce que l'on
peut dire, c'est qu'il existe bien, en matière de traitement des suicidaires, une sorte
de sagesse populaire qui a inspiré, par exemple, les méthodes prépsychiatriques
du L o n d o n Anti-Suicidal Bureau et du révérend Varah (Mintz, 1971; Resnik,
1968; Stone et Shein, 1968). Puisque les professions de la santé mentale jugent
efficace cet ensemble d'intuitions et de techniques, on s'attendrait aussi à ce qu'ils
les connaissent et les utilisent. Sur ce point n o n plus, aucune d'elles n'a jugé
nécessaire de faire une étude systématique. L e sujet sur lequel on dispose des
renseignements les plus complets est la formation et la pratique psychiatriques.
Étant admis que les psychiatres ont une formation et une compétence qui ne sont
pas inférieures à celles des psychologues cliniciens, des assistantes sociales à
spécialisation psychiatrique, des conseillers d'organisations religieuses, etc., o n
peut trouver dans les écrits consacrés à leur activité des éléments d'information
qui éclairent cette question générale de la formation et de la pratique des profes-
sionnels ayant à connaître du suicide.
D'après les études nombreuses, quoique n o n systématiques, faites par des
psychiatres sur le travail de leurs collègues, il apparaît que relativement peu
d'entre eux mettent en application la « sagesse populaire » de leur profession.
Bien qu'aucune enquête n'ait été effectuée sur ce sujet, des ¡chercheurs ont
constaté, en examinant les méthodes utilisées à l'égard de patients qui s'étaient
suicidés en cours de traitement ou peu après, que les psychiatres avaient commis
plusieurs erreurs evitables (Bloom, 1967; Tabachnick, 1961a, b; Stone, 1971;
Margolis, Meyer et L o u w , 1965; Lesse, 1965; W h e a t , 1960; Rotov, 1970). Ces
observations sont à rapprocher d u fait que fréquemment (et peut-être m ê m e le
plus souvent) l'enseignement de la psychiatrie ne comporte apparemment pas de
La prévention du suicide : les illusions 529
des spécialistes

préparation au traitement des suicidaires. M e s propres recherches m'ont montré


qu'une telle préparation n'est probablement assurée dans aucun type de stage
d'internat5. O n peut donc s'interroger sur le sérieux professionnel des psychiatres
qui se targuent d'être particulièrement compétents dans ce domaine. D e surcroît
le meilleur traitement des suicidaires (intervention et soutien actifs) est très diffé-
rent des méthodes psychothérapeutiques (écoute passive du patient et exploiation
de son inconscient), si bien qu'un psychiatre qui n'a pas reçu une formation
spéciale risque fort de faire exactement le contraire de ce qui serait souhaitable.
U n individu qui hésite au bord de la mort peut s'effondrer sous le poids de l'évo-
cation de ses problèmes fondamentaux. D e s cas de ce genre sont cités dans les
études consacrées au traitement d u suicide (Stone, 1971; B l o o m , 1967). Bien
entendu, les réflexions qui précèdent ne concernent pas les rares praticiens qui
ont une bonne connaissance et une grande expérience des techniques d u
traitement d u suicide.

Rejet du patient et conduite ambivalente


du spécialiste
L e phénomène le plus fréquemment signalé dans les études susmentionnées
est le rejet par les thérapeutes d'individus suicidaires qui se sont ensuite tués.
Bloom (1967, p. 918) a étudié tous les suicides commis en dix ans dans une clinique
et a constaté que « chacun était consécutif à une conduite de rejet du thérapeute ».
Rotov (1970), Tabachnick (1961a, b) et Stone (1971) ont fait des observations
identiques. S'ajoutant aux renseignements tirés d'entretiens personnels et d'ar-
chives médicales, certains autres faits attestent indirectement l'existence de ce
processus. C'est ainsi que nombre de psychiatres ne se rendent pas compte de
la gravité du risque de suicide (Mintz, 1971, p. 60). Ils prennent souvent à la légère
de petites tentatives de suicide qui sont qualifiées de « manipulations », terme dans
lequel transparaît l'irritation du thérapeute. L a valeur d'une telle distinction
entre ce qui ne serait que de simples gestes et les tentatives sérieuses n'est pas
corroborée par les chercheurs (Margolis et al., 1965; Mintz, 1971; Lesse, 1965).
E n réalité, elle fournit davantage d'indications sur la manière dont le médecin
organise son travail que sur l'état véritable des suicidaires.
U n autre fait révélateur est la prescription de quantités dangereuses de
médicaments. U n e étude portant sur plus de 200 personnes ayant absorbé des
doses mortelles de barbituriques qui leur avaient été prescrits a montré que
plus des deux tiers d'entre elles avaient déjà tenté de se suicider (Davis, 1970).
D a n s la région de San Francisco, une enquête a révélé que le tiers des suicides
étaient c o m m i s au m o y e n de médicaments prescrits par des médecins (Motto et
Greene, 1958). Et Mintz (1971, p. 63) de conclure : « O n peut vraiment se d e m a n -
der quelle sorte de message non verbal le suicidaire a l'impression de recevoir
quand on lui tend une ordonnance où figure une quantité de médicaments suffi-
sante pour le tuer. »
530 Donald Light Jr

Des études cliniques sur les psychothérapies de suicidaires ont fait apparaître
plusieurs autres formes de rejet d u patient. L e thérapeute se déclare pessimiste
quant à l'évolution du traitement (Wheat, 1960), « oublie » de donner à un client
en détresse son numéro de téléphone (Bloom, 1967), réduit arbitraitement et de
manière draconienne la fréquence des séances thérapeutiques (Bloom, 1967),
et enlève au malade les illusions qui l'aident à vivre sans lui offrir u n soutien
compensatoire (Perr, 1968; Stone, 1971). Mais le type de rejet le plus courant
consiste à refuser de tolérer les exigences « infantiles » liées à l'état de dépendance
du suicidaire (Stone, 1971; B l o o m , 1967; Rotov, 1970; Tabachnick, 1961a, b;
Carter, 1971 ; Wilson, 1968). Le processus est le suivant : au début, le thérapeute
soutient et guide le malade. Celui-ci reprend espoir, et son état s'améliore nette-
ment, mais il demeure extrêmement dépendant d u thérapeute. O r il arrive que
ce dernier, inconscient de l'étroitesse de cette dépendance, prenne ses distances
vis-à-vis du malade et, arguant d u caractère provocant et puéril de sa conduite,
le rejette. Se sentant perdu et trahi, le patient se suicide. Quelque forme qu'il
prenne, ce comportement de rejet est probablement aussi fréquent chez les autres
professionnels de la santé mentale que chez les psychiatres.
Le rejet d u patient est u n phénomène si frappant et qui crée apparemment
de telles perturbations qu'il convient de s'y arrêter quelque peu 8 . Il faut, semble-
t-il, le rattacher à cette confusion qui, en matière d'assistance psychologique,
s'instaure si souvent entre une intervention raisonnable et une investigation irres-
ponsable et dont voici quelques exemples : a) dire au suicidaire qu'il est respon-
sable de ses actes tout en orientant sa conduite au m o y e n de médicaments ou à
la faveur d'une hospitalisation; b) considérer des manifestations suicidaires
c o m m e des appels au secours tout en disant au malade qu'il doit s'efforcer de se
tirer d'affaire lui-même; c) penser que l'acte de suicide est, en dernière analyse,
impossible à maîtriser et purement impulsif, mais faire c o m m e s'il n'en était rien;
d) n'être pas outillé intellectuellement pour émettre u n diagnostic sur le suici-
daire, mais essayer quand m ê m e pour montrer sa compétence; é) être convaincu
qu'on ne peut empêcher quelqu'un de se suicider, mais faire c o m m e si o n le
pouvait (Light, 1972).
L a cause profonde de ces diverses attitudes doit notamment être recher-
chée dans le fait que les professions qui sont censées aider les suicidaires tien-
nent le suicide pour infamant. Ainsi, les psychiatres réagissent devant le suicide
c o m m e s'il entachait gravement leur réputation professionnelle (Light, 1972;
Kayton et Freed, 1967; Litman, 1965; K a h n e , 1968). L'anxiété et la crainte
qu'il provoque nuit à la clarté de leur jugement et à l'efficacité de leurs soins
(Motto et Greene, 1958; Basecu, 1965). C e point de vue sur le suicide est pro-
bablement partagé, jusqu'à u n certain point, par tous ceux que leur profession
amène à s'occuper des désespérés, à l'exception peut-être des ecclésiastiques à
qui la théologie fait voir les choses sous u n jour différent. Toutefois, c'est aux
psychiatres qu'il inspire l'angoisse la plus vive, ce qui s'explique par la manière
La prévention du suicide : les illusions 531
des spécialistes

profondément ambiguë dont ceux-ci conçoivent leur responsabilité profession-


nelle (Light, 1972, 1973; Searles, 1966; Sharaf et Levinson, 1964; M a r m o r , 1953).
Le comportement suicidaire pose simultanément la question des fautes profes-
sionnelles éventuellement commises et celle des limites d u savoir du praticien.
Il n'en demeure pas moins qu'aucune profession ne peut-être efficace tant qu'elle
considère c o m m e déshonorant l'objet m ê m e de ses efforts.
U n e deuxième cause des comportements dont nous avons parlé plus haut
réside dans les réactions inconscientes d'hostilité, d'anxiété ou de peur (contre-
transfert) suscitées chez le thérapeute par la rude épreuve que constitue le trai-
tement d'un suicidaire (Bloom, 1967; Perr, 1968). Il importe donc de liquider
ces sentiments avant d'entreprendre de soigner autrui.

L e caractère illusoire de la prévention d u suicide


N o u s avons tenté de montrer ici qu'il est des cas, c o m m e celui du traitement
psychiatrique du suicide, dans lesquels les prétentions des spécialistes au savoir,
à la compétence, à l'objectivité, à l'efficacité, à l'altruisme n'apparaissent pas
justifiées. Fondée sur des travaux de psychiatres publiés dans des revues spécia-
lisées, la présente évaluation met en lumière les défauts inhérents à l'organisa-
tion et à la nature m ê m e de la psychiatrie qui limitent son efficacité en matière
d'assistance aux suicidaires, défauts qui se retrouvent probablement dans les
autres professions concernées. Mais, surtout, elle fait apparaître les illusions qui
ont conduit les spécialistes à accaparer le traitement du suicide et permet de
prévoir la disparition de ce mouvement.
L'ironie de la chose, c'est que les efforts de prévention n'ont pas réussi
à empêcher les suicides. Q u a n d , en 1966, le docteur Shneidman quitta le Centre
de prévention du suicide de Los Angeles pour prendre la direction d u Centre
d'études sur la prévention d u suicide, ses collaborateurs savaient déjà que le
taux de suicide n'avait pas baissé dans la ville depuis la création d u centre. Et
pourtant, dans le premier numéro an Bulletin of suicidology (1967, p. 3), le docteur
Shneidman s'exprimait ainsi : « Dès maintenant, nous en savons assez pour
être certains de pouvoir appliquer les principes et les données actuellement
connus en ayant u n espoir raisonnable de voir le taux de suicide diminuer. »
U n essai d'appréciation des résultats obtenus par le centre de Los Angeles
a été fait dans deux rapports. D a n s le premier, il est estimé que le taux de suicide
du comté de Los Angeles est passé de 14,8 pour 100 000 en 1961, année de la
création d u centre, à 17,6 pour 100 000 en 1965 (Litman et Farberow, 1969).
D a n s le second où l'étude a été poussée plus loin, le docteur I. William Weiner
a comparé la proportion de suicides du comté de Los Angeles à celle d'autres
comtés pour déterminer si elle avait diminué après la création du centre et pour
déterminer si le nombre des suicides avait varié en raison inverse de celui des
demandes d'aide reçues par le centre. Il n'a trouvé que « peu d'éléments concrets
532 Donald Light Jr

à l'appui de l'hypothèse selon laquelle le taux de suicide étant pris pour critère,
les services et les techniques actuels du centre seraient u n m o y e n efficace d ' e m -
pêcher les suicides » (Weiner, 1969, p. 359). L e problème est que la plupart des
gens qui veulent se tuer n'entrent pas en contact avec le centre parce que celui-ci
n'est pas assez important. Quant aux personnes que le centre a effectivement
traitées, les résultats ne sont meilleurs qu'en apparence7.
La plupart des mouvements à vocation sociale, m ê m e s'ils groupent des
spécialistes, sont trop enclins à l'optimisme pour réexaminer les principes fonda-
mentaux sur lesquels ils reposent. Tel est le cas d u mouvement de prévention du
suicide. L e N I M H ne procéda à aucune étude des techniques de prévention
existantes avant de créer son centre national d'études. Peu de tentatives d'éva-
luation furent faites et, pour la plupart des recherches, on ne disposait pas de
bons groupes témoins du fait m ê m e que les cliniciens à qui elles incombaient
n'abandonnaient évidemment pas ceux-ci à eux-mêmes 8 . Lorsqu'il prit ses fonc-
tions au Centre d'études, le docteur Shneidman crut pouvoir affirmer que « du
point de vue tant scientifique que moral, une action générale de prévention du
suicide doit s'assortir, dès son lancement, d'un effort d'évaluation de l'efficacité
des activités entreprises » (1967, p. 7). Mais ici aussi la pratique fut différente
de la théorie et aucune évaluation ne fut tentée pendant les premières années.
Il apparaît aussi qu'on ne s'est jamais sérieusement soucié de savoir c o m -
ment les centres de prévention d u suicide devraient être organisés. Les concep-
tions en vigueur s'inspirent de l'exemple de PAnti-Suicide Bureau et des Samari-
tains, dont l'approche était humanitaire mais n o n rationnelle.
Selon Herbert Hendin (1967, p. 1178), « puisque... 60 % des individus
qui se suicident ont déjà essayé de le faire, il faut s'attacher à traiter en priorité
celles des personnes ayant tenté de se tuer qui présentent u n sérieux risque de
récidive. Malheureusement... la majorité de ces candidats au suicide, après une
brève hospitalisation, sont renvoyés chez eux sans que la moindre disposition soit
prise en vue d'un traitement ultérieur. » Ainsi, une approche scientifique voudrait
que l'on privilégie ce groupe à risque élevé et qu'on lui fasse suivre un traitement
postcritique de fond.
La véritable nature du m o u v e m e n t de prévention du suicide apparaît dans
un article où le docteur Farberow (1970) passe en revue les résultats des dix pre-
mières années. Parmi celles-ci, relevons l'invention d u terme « suicidologie »,
la publication d'une revue consacrée à cette nouvelle discipline, la parution de
tant d'articles sur le sujet que VIndex mediáis a d û prévoir une nouvelle rubrique,
la création de PAmerican Association of Suicidology, et le lancement de nouvelles
activités à l'échelon international9, le tout offrant un b o n exemple de l'esprit
d'entreprise dont peuvent faire preuve les professions libérales.
E n 1970, o n était suffisamment revenu des illusions de la première décennie
pour qu'un changement d'orientation parût nécessaire. L'échec de la prévention
du suicide était devenu patent. L e centre entreprit alors de mettre l'accent sur
La prévention du suicide : les illusions 533
des spécialistes

le traitement des états de crise. E n effet, selon son nouveau directeur, le docteur
Resnik, « les situations véritablement suicidaires sont rarement à l'origine de
plus de 15 % des appels; la plupart de ceux-ci sont des demandes d'aide et de
conseils émanant d'un individu qui traverse une crise » (Resnik, 1969; voir
aussi Haughton, 1968). Tout le m o n d e semble d'accord pour reconnaître que cette
nouvelle activité aux contours plus flous répond à u n besoin social réel. Par
ailleurs, le docteur Resnik décida de financer des opérations d'évaluation et
d'accorder des subventions pour la formation d u personnel paramédical spécia-
lisé dans le traitement des états critiques. Cette conversion au réalisme est tou-
tefois intervenue trop tard, les pouvoirs publics retirant maintenant leur soutien
aux efforts de prévention d u suicide. Ainsi, dix années d'activité intense vont
s'achever sans que l'on en sache beaucoup plus sur la manière dont devrait être
organisée l'assistance aux suicidaires et sur les techniques thérapeutiques à
employer.

Les raisons sociologiques de l'intérêt


des professions médicales et paramédicales
pour le traitement d u suicide
C o m m e n t expliquer ce phénomène déroutant d'une profession ou d'un ensemble
de professions faisant hardiment irruption dans un domaine qui leur est m a l
connu? Pourquoi la psychologie ou la psychiatrie iraient-elles s'embarrasser
du traitement des suicidaires? Les affaires marchent bien sans cela. E n outre,
les suicidaires sont des patients difficiles, sans parler de l'attitude ambivalente
des praticiens à leur endroit. Pourquoi les psychologues cliniciens ont-ils lancé
le mouvement de prévention d u suicide? L a paternité de cette initiative pourrait
certes être attribuée aux docteurs Shneidman et Farberow, ce qui reviendrait
à expliquer le mouvement par l'ambition et l'esprit d'entreprise de quelques
h o m m e s . Toutefois, si le facteur personnel joue certainement u n grand rôle dans
le fait qu'un mouvement c o m m e n c e à tel ou tel m o m e n t , en revanche, la p r o m p -
titude avec laquelle la profession et ses alliés ont répondu à l'appel et les incur-
sions similaires faites par la psychologie et la psychiatrie dans d'autres domaines
incitent à s'interroger sur la nature m ê m e des professions en cause10.
L'autorité reconnue aux membres d'une profession libérale dépend de la
compétence de ceux-ci, c'est-à-dire, en pratique, qu'elle repose sur la persuasion,
n'étant pas assortie d'un pouvoir de sanction c o m m e l'autorité bureaucratique.
Contrairement à une opinion très répandue, cette autorité est donc fondamenta-
lement précaire et problématique. Chacune des corporations est ainsi amenée à
résoudre le problème en institutionnalisant son autorité et en créant un méca-
nisme de sanction visant à assurer sa cohésion interne. Si cette analyse est exacte,
on peut s'attendre à voir les groupes professionnels en question se lancer dans
534 Donald Light Jr

des activités d'organisation et de consolidation visant à étager leur autorité et


à renforcer leur autonomie.
Les problèmes d'autorité deviennent bien plus délicats encore quand il
s'agit de questions situées aux confins d u c h a m p d'action de la profession consi-
dérée. V u la tendance naturelle de celle-ci à institutionnaliser son pouvoir, il
est probable qu'elle « réglera » ces cas-limites par intégration plutôt que par
exclusion. L e profit et le prestige ne sont d'ailleurs pas des considérations étran-
gères à cet esprit conquérant, dans la mesure o ù ils constituent indirectement des
critères de puissance. O n peut ainsi prévoir que, confrontée à un problème « m a r -
ginal » tel que le comportement suicidaire, une des professions en cause réagira :
à) en s'appropriant et en institutionnalisant son traitement; b) en dissimulant l'in-
certitude de ses connaissances techniques sous u n optimisme de façade quant à
l'efficacité des soins; c) en axant son action sur l'accroissement de sa puissance
et de son prestige bien davantage que sur l'amélioration de ladite efficacité, et
en s'abstenant d'évaluer elle-même les résultats de son action jusqu'à ce que des
facteurs extérieurs l'y contraignent. Cette façon de procéder, parfaitement illus-
trée par le cas du mouvement de prévention du suicide, se retrouve probablement
dans des entreprises analogues d'autres professions intellectuelles ou libérales.
Parmi les sujets qu'étudient les sociologues, il en est peu qui relèvent
autant de leur compétence que l'organisation de ces professions, et peu qui
soient aussi importants pour la compréhension de nos sociétés techniques si
complexes. D a n s les années qui viennent, l'étude de ce type de groupements va
se développer et atteindre le degré de raffinement que permet l'analyse sociolo-
gique. Les idées formulées plus haut quant à la façon dont ceux-ci intègrent les
questions « marginales » débouchent sur des interrogations d'ordre théorique
et pratique auxquelles o n n'a encore guère cherché à répondre. Par exemple,
c o m m e n t la psychiatrie a-t-elle p u étendre son c h a m p d'action et empiéter sur
le domaine du droit en rencontrant si peu de résistance de la part des professions
juridiques? Quelles influences professionnelles sont à l'origine de la tendance
à l'organisation communautaire du m o u v e m e n t de santé mentale? D'autre part,
le seul fait de considérer c o m m e autant d'hypothèses à vérifier les opinions que
les m e m b r e s d'une profession et le public ont de cette profession se traduira
par des recherches bien plus approfondies que par le passé. U n élément impor-
tant et constant d u travail à accomplir consistera à se demander, pour chaque
profession, dans chaque situation, ce qu'elle est effectivement capable de faire
de manière satisfaisante.
[Traduit de l'anglais]

Notes
1
Avec un taux de 11,1 pour 100 000 habitants, les taux s'échelonnent de 4,8 pour 100 000 en
États-Unis occupent une position moyenne si Irlande du Nord à 29,8 pour 100 000 en
on les compare aux pays européens où les Hongrie en passant par 3,4 en Italie, 9,1 au
La prévention du suicide : les illusions 535
des spécialistes

Notes (suite)

Portugal, 10,8 au Royaume-Uni et 22,8 en docteur W o l d , le rapport entre les personnes


Autriche (World health statistics annuals, qui envisagent de se suicider et celles qui le
vol. 21, n° 6, 1968). tentent réellement est de 3 pour 1, le nombre
* H . Jacobziner (1965) estime que chez les adoles- des décès aurait dû être de 860, ce qui signifie
cents la proportion peut atteindre 100 tenta- que le centre a empêché 600 suicides en
tives pour un décès. L e chiffre retenu dans le dix ans. Il convient toutefois de noter que
récent rapport de Pamela Cantor sur les ten- cette argumentation repose sur le chiffre de
tatives de suicide est encore plus élevé. Dans 1 % donné par W o l d ; car si o n se fonde 'sur
une lettre au New York tintes du 16 avril les 4 % avancés par Litman, ce sont 1 040 per-
1972, elle indiquait que, sur u n échantillon sonnes qui se seraient effectivement tuées, au
d'étudiantes, 10 % avaient essayé de se sui- lieu des 860 prévues (Choron, 1971, p. 83-84).
cider. Toutefois, il n'est pas sûr que cet 8
A u sujet de l'ensemble des recherches sur le sui-
échantillon soit représentatif. cide, le docteur Merton J. K a h n e formule le
3
C'est aux recherches de m o n assistante, Robin jugement suivant : « L a régularité monotone
Krasny, que je dois ces renseignements sur avec laquelle les m ê m e s types de données
les premiers centres d'aide aux ¡suicidaires. sont publiées et les m ê m e s conclusions sté-
' A cette époque, des centres du m ê m e genre furent réotypées tirées de renseignements exploités
créés à Vienne et à Berlin-Ouest (Choron, d'une manière dont l'incorrection métho-
1971, p . 80-81). dologique est depuis longtemps démontrée,
6
J'ai été grandement aidé dans ces recherches par cette régularité est trop rarement rompue par
Robert Fisher, Jerry Landeck et Gene Haiton. des initiatives originales allant au-delà des
' O n ne doit pas pour autant considérer qu'il con- analyses traditionnelles. E n vérité, la plus
duit nécessairement le patient à se tuer. Bien grande partie de ces travaux ne méritent m ê m e
que plausible, la présente argumentation pas le n o m de recherches. » (1966, p . 184)
repose sur des études où seuls sont pris en • Jacques Choron (1971, p . 81) énumère d'autres
compte les suicides réussis. Il est possible que résultats que je ne trouve pas convaincants.
le rejet donne une secousse salutaire au « N o u s savons maintenant, écrit-il, que les
malade en l'incitant à se tirer d'affaire par ses gens qui tentent de se tuer ne sont pas tous
propres moyens. Les méthodes de traitement des malades mentaux, que le comportement
des suicidaires n'ont encore fait l'objet d'au- suicidaire est le plus souvent u n appel au
cune étude comparative ou dont les résultats secours et n o n l'expression d'une volonté
aient été contrôlés. bien arrêtée de mourir, et que le suicide est
' L e docteur Carl W o l d , psychologue en chef du aussi fréquent chez les riches que chez les
Centre de prévention du suicide de Los pauvres. » Notons toutefois que ces consta-
Angeles, a effectué une étude portant sur les tations, faites depuis longtemps par les per-
patients traités par le centre en 1967 en vue sonnes qui s'occupent des suicidaires, sont à
de déterminer l'efficacité de celui-ci. Il a l'origine des premières tentatives d'organisa-
évalué à 1 % la proportion de clients du centre tion de l'aide aux désespérés. Peut-être
qui se sont suicidés par la suite, soit 260 per- serait-il donc plus exact de dire que certaines
sonnes sur les 26 000 entrées en relation avec de ces idées ont été retrouvées par les psy-
le centre depuis sa création (le taux retenu chiatres, une fois abandonnées les conceptions
par le docteur Litman, dans son étude por- erronées qu'ils devaient à leur refus de tenir
tant sur l'année 1962, était de 4 % ) . Si la pro- compte de l'expérience d'autrui.
portion des tentatives par rapport aux décès 10 L'analyse qui suit s'appuie sur le livre d'Eliot
est de 10 pour 1 et si, c o m m e l'a calculé le Freidson, Professional dominance (1970).

Références bibliographiques

B A S E C U , Sabert. 1965. T h e threat of suicide in B L O O M , Victor. 1967. A n analysis of suicide at a


psychotherapy. American journal of psycho- training center. American journal of psychia-
therapy, 19 (1), p . 99-105. try, 123 (février), p . 918-925.
536 Donald Light Jr

Références bibliographiques (suite)

C A R T E R , C . 1971. Some conditions predictive of Proceedings of the International Association


suicide at termination of psychotherapy. for Suicide Prevention Conference, London.
Psychotherapy : theory, research and practice, M A R G O U S , Philip M . ; M E Y E R , George G . ; L o u w ,
8, p. 177-188. Jan C . 1965. Suicidal precautions. Archives
C H O R O N , Jacques. 1971. Suicide. N e w York, Charles of general psychiatry, 13 (septembre), p. 224-
Scribner's Sons. 231.
DAVIS, J.H. 1970. Cité dans : M a n y suicides traced M A R M O R , Judd. 1953. The feeling of superiority :
to careless prescribing of drugs. Journal of an occupational hazard in the practice of
the American Medical Association, 211, psychotherapy. American journal of psychia-
p. 1778. try, 110, p. 370-376.
D U B L I N , Louis I.; B U N Z E L , Bessie. 1933. To be or M I N T Z , Ronald S. 1970. Prevalence of persons in
not to be. N e w York, Harrison Smith and the city of Los Angeles who have attempted
Robert Hass, Inc. suicide. Bulletin of sociology (automne),
. 1963. Suicide : a sociological and statistical p. 9-16.
study. N e w York, Ronald Press. . 1971. Basic consideration in the psychotherapy
F A R B E R O W , Norman L . ; Shneidman, Edwin S. of the depressed suicidal patient. American
(dir. publ.). 1961. The cry for help. N e w journal of psychotherapy, 25 (janvier), p. 56-
York, M c G r a w Hill. 73.
. 1970. Ten years of suicide prevention - Past Moss, L . ; H A M I L T O N , D . 1956. The psychotherapy
and future. Bulletin of suicidology, 6, p. 6-11. of the suicide patient. American journal of
FREIDSON, Eliot. 1970. Professional dominance. psychiatry, 112, p. 814-820.
N e w York, Atherton. M O T T O , Jerome A . ; G R E E N E , Clara. 1958. Suicide
H A U G H T O N , Anson. 1969. Suicide prevention pro- and the medical community. Archives of
grams in the United States - A n overview. neurology and psychiatry, 80 (décembre),
Bulletin of suicidology (juillet), p. 25-29. p. 776-781.
H E N D I N , Herbert. 1967. Suicide. Dans : Compre- N E L S O N , Bryce. 1968. Suicide prevention : N I M H
hensive textbook of psychiatry, ouvrage publié wants more attention for 'Taboo' subject.
sous la direction de Freedman et de Kaplan. Science, 161, p. 766-768.
JACOBZINER, H . 1965. Attempted suicides in adoles- P A R K I N , D . ; S T E N G E L , Erwin. 1965. Incidence of
cence, journal of the American Medical suicidal attemps in an urban community.
Association, 191, p. 7-11. British medical journal, 2, p. 133.
K A H N E , Merton J. 1966. Suicide among patients P E R R , Herbert. 1968. Suicide and the doctor-
in mental hospitals. Psychiatry, 31, p. 32-43. patient relationship. American journal of
K A Y T O N , Lawrence; F R E E D , Harvey. 1967. Effects psychoanalysis, 28 (2), p. 177-188.
of a suicide in a psychiatric hospital. Archives R E N S B E R G E R , Boyce. 1972. 1 in 7 road deaths m a y be
of general psychiatry, 17, p. 187-194. a suicide. The New York times (18 septembre),
LESSE, Stanley. 1965. The psychotherapist and p. 26.
apparent remissions in depressed suicidal RESNIK, H . L . P. (dir. publ.). 1968. Suicidal behaviors,
patients. American journal of psychotherapy, diagnosis and management. Boston, Little,
19, p. 436-444. Brown.
LEVINE, Murray; K A Y , Peter F . O . 1971. The salva- . 1969. Editorial. American journal of psychiatry,
tion Army's Anti-Suicide Bureau, London 125, p. 1723-1724.
1905. Bulletin of suicidology, 5, p. 821-838.
R O T O V , Michail. 1970. Death by suicide in the
L I G H T , Donald W . Jr. 1972. Psychiatry and suicide : hospital. American journal of psychotherapy,
the management of a mistake. American 25 (2), p . 216-227.
Journal of sociology, 77, p. 821-838. SEARLES, Harold F . 1966. Feelings of guilt in the
• •. 1973. Omnipotent tendencies in the profes- psychoanalyst. Psychiatry, 29, p . 319-323.
sions : the case of psychiatry. Princeton S H A R A F , Myron R . ; LEVINSON, Daniel J. 1964.
University. [Multigraphié.] The quest for omnipotence in professional
L I T M A N , Robert E . 1965. W h e n patients commit training. Psychiatry, 27, p. 135-149.
suicide. American journal of psychotherapy, S H N E I D M A N , Edwin S. 1959. On the nature of suicide
19, p. 570-576. N e w York, Jossey-Bass.
; F A R B E R O W , Norman L . 1969. Evaluating the ; F A R B E R O W , Norman L . 1961. Statistical
effectiveness of suicide prevention. Dans : comparison between attempted and com-
La prévention du suicide : les illusions 537
des spécialistes

Références bibliographiques (suite)

raitted suicides. Dans : The cry for help, V A R A H , Chad (dir. publ.). 1965. The Samaritans.
ouvrage publié sous la direction de Farberow New York, Macmillan.
et de Shneidman. N e w York, McGraw-Hill- W E I N E R , I. William, 1969. The effectiveness of a
S T O N E , Alan A . ; SHEIN, Harvey M . 1968. Psycho- suicide prevention program. Mental hygiene
therapy of the hospitalized suicidal patient. (juillet), p. 357-363.
American journal of psychotherapy, 22 (1), W H E A T , W . D . 1960. Motivational aspects of suicide
p. 15-25. in patients during and after psychiatric
. 1971. Suicide precipitated by psychotherapy - treatment. Southern medical journal, 53,
a clinical contribution. American journal of p. 273.
psychotherapy, 25 (janvier), p. 18-26. W I L S O N , G . D . Jr. 1968. Suicide in psychiatric
T A B A C H N I C K , Norman. 1961a. Interpersonal rela- patients. American journal of psychiatry,
tions in suicidal attempts. Archives of general 125, p. 752-757.
psychiatry, 4 (juin), p. 64-70. Z I L B O O R G , Gregory. 1936. Suicide among civilized
—•—. 19616. Countertransference crisis in suicidal and primitive races. American journal of
attempts. Archives of general psychiatry, psychiatry, 92 (6), p. 1347-1370.
4 (juin), p. 64-70.
U.S. BUREAU O F T H E CENSUS. 1968. Statistical
abstract of the United States (89e éd.).
Washington, D . C .
Le(s) mouvement(s)
antipsychiatrique(s)

Octave Mannoni

O n peut se demander pourquoi l'antipsychiatrie est devenue une question qui


intéresse à ce point l'opinion. E n France, un journal populaire a dû, pour répondre
à la demande de ses lecteurs, leur fournir des articles écrits par u n médecin et
très bien documentés. Cependant l'opinion risque de ne retenir de ces questions
relativement difficiles que des images déformées, utopiques o u mythiques, et
de telles images sont naturellement inacceptables pour des professionnels.
L'intérêt que l'opinion porte à ces mouvements n'en est pas moins légitime
et justifié. C o m m e ils représentent toujours, à des degrés divers, une tendance
à récuser le monopole du pouvoir et d u savoir des spécialistes sous leur forme
traditionnelle, qu'ils admettent que les patients le plus m a l informés ont aussi
quelque chose à dire sur la vérité de leur folie et sur l'accueil que lui font l'admi-
nistration et la société1, le débat ne pouvait que se dérouler à l'extérieur des
cercles professionnels fermés — autant qu'à l'intérieur. Car, bien entendu, il a
lieu aussi à l'intérieur de ces cercles. C e n'est pas l'opinion qui s'oppose aux
psychiatres; et, d'ailleurs, les antipsychiatres sont eux-mêmes presque toujours
des psychiatres. L a frontière ne passe pas tant entre des groupes de personnes,
qu'entre diverses façons de concevoir la nature de la folie et les méthodes tech-
niques, sociales, politiques avec lesquelles o n essaie d'y faire face. Mais le débat
sur la folie ne peut pas se laisser réduire à une discussion de mesures adminis-
tratives, thérapeutiques o u techniques — semblables à celles qu'on envisage
quand il s'agit de lutter contre le paludisme ou les épidémies. Il met en jeu une
toute autre problématique. Ceux qui acceptent d'entrer sans réticence dans cette
problématique, qu'ils soient psychiatres ou non, se trouvent déjà orientés, plus
ou moins, m ê m e à leur insu, vers l'antipsychiatrie.
Cette problématique était ouverte depuis fort longtemps. U n courant qui
passe par Érasme, Diderot, Balzac, et beaucoup d'autres, parcourt l'histoire
littéraire. D a n s les années vingt, les écrivains surréalistes l'ont renouvelé. Il y a

Octave Mannoni est un analyste de /'« école Jreudienne de Paris ». Il a publié, entre autres, Psycho-
logie de la colonisation (1950 ; traduit en anglais sous le titre de Prospero and Caliban, 1956,1964),
Freud (1968; traduit en anglais, 1971; italien, 1970; espagnol, 1970 et japonais, 1970) et Clefs
pour l'imaginaire ou l'autre scène (1969).

Rev. int. Sc. soc, vol. X X V (1973), n» 4


Le(s) mouvement (s) antipsychiatrique(s) 539

maintenant dix ans, u n philosophe, Michel Foucault, donnait de l'histoire de la


folie une exposition qui pourrait servir de charte ou au moins d'introduction
indispensable aux conceptions antipsychiatriques. Mais ces origines et ces ten-
dances, si elles peuvent expliquer pourquoi le débat sur la psychiatrie a pu intéresser
aussitôt tout le m o n d e , n'expliquent pas pourquoi c'est au cours de ces toutes
dernières années que ces tendances ont suscité une sorte de militantisme et ont
provoqué des réalisations expérimentales souvent hardies et toujours originales.
C e ne sont pas des réflexions philosophiques ni la contestation des intel-
lectuels qui pouvaient produire cet effet. C e fut une crise propre à la psychiatrie
elle-même, laquelle était devenue incapable de se transformer pour des raisons
de différents ordres (poids des mesures politico-administratives, des nécessités
économiques, des cursus universitaires et des carrières hospitalières, longue
tutelle idéologique des neurologues, etc). Cette crise se révélait d'abord dans le
retard et l'insuffisance des institutions « soignantes » par rapport à l'évolution de
la société. D e deux façons : la société devenait de plus en plus incapable de tolérer
la folie, et le nombre des fous qu'elle rejetait (et peut-être qu'elle produisait)
allait croissant — et, d'autre part, les jeunes psychiatres, mesurant la dimension
du problème sans avoir les moyens d'y faire face, se convainquaient qu'aucune
réforme administrative, aucun progrès technique prévisible ni m ê m e espérable,
ne pourraient suffire. A u départ d u mouvement actuel d'antipsychiatrie, il y a
donc d'abord ces sentiments d'insatisfaction professionnelle. U n e telle insatis-
faction a par elle-même des aspects techniques éthiques, sociaux, et politiques.
David Cooper au R o y a u m e - U n i , Franco Basaglia en Italie, T h o m a s Szasz
aux États-Unis — et beaucoup d'autres — faisaient séparément des expériences
comparables vers les années soixante. Les deux premiers sont des psychiatres
d'hôpital. Le troisième est un professeur de psychiatrie à l'Université de N e w Y o r k ,
Syracuse, et il peut y avoir autant d'insatisfaction à enseigner la psychiatrie
traditionnelle qu'à l'appliquer. Nés ainsi indépendamment les uns des autres, dans
divers pays, ces mouvements ont des bases doctrinales assez diverses, mais ils
ont une grande convergence dans leurs applications, et cela leur donne une unité
réelle inattendue. Les uns s'appuient sur les conceptions « communication-
nelles » du groupe de Palo Alto, avec Gregory Bateson; d'autres sur les concep-
tions sartriennes avec Ronald Laing et David Cooper; sur le retour à la pure
éthique freudienne, avec T h o m a s Szasz; sur la psychanalyse lacanienne avec
M a u d M a n n o n i ; sans compter ceux qu'il est difficile de classer, qui ont pour doc-
trine surtout des idéologies libertaires ou anarchistes2. D ' u n tout autre côté,
les psychiatres de Changhaï s'appuyaient, eux, sur une idéologie politique. O r
ils en ont tiré des réformes qui ressemblent fidèlement à celles de Basaglia à
Gorizia, ou à celles de Cooper au Pavillon 21, dont ils n'avaient pas la moindre
connaissance.
Cette remarquable convergence inviterait à croire que l'unité des m o u -
vements n'est que celle de l'insuffisance où était tombée partout la
540 Octave Mannoni

psychiatrie traditionnelle. U n e phrase de Cooper le révèle à sa façon : « Si la


psychiatrie doit avoir u n jour quelque efficacité, ce sera au prix d'une
transformation qui lui vaudra, au moins pour u n temps, de mériter le n o m
d'antipsychiatrie. »
Il n'y a plus personne, ou presque, parmi les psychiatres, pour défendre ce
qu'était la psychiatrie traditionnelle. Elle n'avait pas de doctrine précise. Elle
vivait de connaissances empiriques, accumulées depuis des siècles, et mal triées;
de diagnostics fondés sur des descriptions symptomatiques, et que les expéri-
mentations médicamenteuses récentes ont mis en doute sans pouvoir rien leur
substituer. Elle a bien essayé de faire des emprunts à la psychanalyse, mais dans
un cadre et dans u n esprit qui font le plus souvent, de ces emprunts, une pra-
tique routinière de plus. E n désespoir de cause, elle se console de l'attente de
découvertes médicales futures qui lui donneraient l'efficacité qui lui m a n q u e .
Il y a eu, certes, u n certain nombre de réformes extrêmement prometteuses et
valables, mais qui, évidemment, n'ont pas p u aller plus loin que les limites
administratives instituées peuvent le permettre.
Les arguments de bon sens, qu'on utilisait encore récemment, ont perdu
leur crédibilité. L a police pourra dire encore : « Les fous existent, c'est u n fait,
donc il faut les prendre en charge », mais les psychiatres savent que les vraies
questions sont : Qu'est-ce qu'un fou? et : Qu'est-ce que le prendre en charge?
Ils savent, eux, que les fous leur sont désignés (et par qui, et c o m m e n t ) avant qu'ils
les « diagnostiquent ». Et on leur demande de les diagnostiquer c o m m e « dange-
reux », ou de le sous-entendre — si bien que le terme de diagnostic, emprunté
à la médecine, n'est pas véritablement applicable. D'ailleurs, l ' O M S a banni de
son vocabulaire le terme de « maladie mentale », mais il n'a pas encore été véri-
tablement effacé de l'idéologie médicale. L a foliefinitpar fonctionner c o m m e les
« maladie diplomatiques ». C o m m e o n ne sait que faire des « fous », ni qu'en dire,
on supposera qu'ils sont « malades », ainsi on aura trouvé une solution adminis-
trative. Le psychiatre de service fournira le certificat administrativement néces-
saire. Il n'est pas question, ici, d'abus ni d'irrégularité. Mais de ce qu'est l'admi-
nistration de la folie quand elle fonctionne régulièrement. Les psychiatres ont
découvert qu'ils en étaient victimes c o m m e les autres. Ils n'approuvent pas cet
état de choses. Il subsiste. Ils le subissent. C'est à ce système abstrait, au fond,
que l'antipsychiatrie s'en prend.
Mais l'antipsychiatrie ne peut pas se réduire à la contestation de ce système
ou de ses traditions survivantes. D e m ê m e que l'idée d'antiroman ou celle d'anti-
héros, en littérature, produit de nouveaux romans ou de nouveaux héros,
l'antipsychiatrie doit avoir u n contenu positif et des bases doctrinales. O n ne
peut pas ne retenir que son préfixe.
Si on analyse les idées qui ont rendu possible le mouvement, il faut d'abord
rendre son d û à l'influence de Freud. Exposer correctement en quoi elle consiste
n'est pas très facile, parce qu'une partie notable des antipsychiatres sont nette-
Le (s) mouvement (s) antipsychiatrique(s) 541

ment hostiles à la psychanalyse. Ils n'en ont pas moins subi, directement o u
indirectement, l'influence.
Si la psychiatrie a moins bénéficié qu'elle ne le croit de l'apport freudien,
qu'elle a intégré à ses pratiques en en faisant une nouvelle routine, la psychanalyse
de son côté a souffert de certaines compromissions avec la psychiatrie médicale.
Sans parler de quelques psychanalystes qui font une carrière officielle en se
prévalant de leurs connaissances théoriques pour se poser en super-psychiatres,
les autres, s'ils ont reçu une formation médicale, n'ont pas toujours effacé leur
identification au médecin, qui les oppose d'une certaine façon au malade, ni
surmonté leur fascination pour l'image du « patron ».
Il y a donc quelques bonnes raisons pour que l'antipsychiatrie manifeste
quelque méfiance vis-à-vis de la psychanalyse et, dans certains cas, la rejette Mais
il y a aussi des raisons de penser que le m o u v e m e n t d'antipsychiatrie aura une
influence libératrice sur la psychanalyse elle-même. T h o m a s Szasz a déjà bien posé
ce problème pour ce qui est de la situation de la psychanalyse aux États-Unis.
Mais il est certain que Freud ne supportait pas les fous (psychotiques).
Il n'en avait pas moins ouvert une voie nouvelle en rendant compréhensibles
non seulement les névroses, mais les psychoses également. D a n s le secteur des
névroses, ses découvertes avaient abouti à abolir la barrière ségrégative qu'on leur
opposait. N o u s ne pouvons plus que difficilement imaginer, aujourd'hui, le
désarroi ou la fureur dans lesquels une hystérique pouvait jeter u n médecin avant
que Freud n'eût transformé le statut de l'hystérie autant que son « traitement ».
D e s analystes (Karl A b r a h a m , Melanie Klein) essayèrent de généraliser ce pro-
grès, et d'analyser certains psychotiques, mais pendant longtemps la plupart
des analystes imitèrent Freud et se trouvèrent réduits à abandonner les psychotiques
à la psychiatrie classique. Les efforts d ' A b r a h a m et de Melanie Klein n'aboutis-
saient qu'à une extension, limitée, du c h a m p analytique. Ils apportaient à la
psychiatrie surtout des connaissances théoriques nouvelles, ils espéraient qu'elle
finirait bien par trouver le m o y e n de les appliquer. Mais dans le cadre psychia-
trique existant leur application était impossible (pour ne pas invoquer ici d'autres
raisons), et les psychiatres ne songeaient pas alors à militer en faveur d'une
transformation de ce cadre.
Chez les analystes eux-mêmes régnait une sorte de réserve individualiste et
de pureté théorique — liées aux conceptions de l'époque — qui leur interdisaient
radicalement toute attitude tant soit peu militante.
O n sait que ce sont les surréalistes qui tirèrent hardiment des théories
freudiennes une attitude qui préfigurait un peu l'antipsychiatrie, au risque d'ailleurs
d'être classés eux-mêmes par Freud parmi ces fous que, pour des raisons obscures,
il ne pouvait souffrir. O n peut dire qu'il y eut une ébauche d'antipsychiatrie,
qui s'alimentait, entre autres choses, de diverses querelles au sujet de traitements
psychiatriques appliqués à des h o m m e s de talent. Les psychiatres qui avaient
conduit (honnêtement) ces traitements faisaient figure d'accusés; mais on n'avait
542 Octave Mannoni

pas le m o y e n , o u bien on n'éprouvait pas le besoin, de critiquer techniquement les


traitements eux-mêmes. L a littérature en est restée marquée. A titre d'exemple,
on peut considérer c o m m e antipsychiatriques déjà les thèmes qui sous-tendent
l'œuvre de Marguerite Duras (dans un de ses tout premiers romans, elle écrivait :
« Il faut écouter la folie sans aucun esprit de raison, alors la folie s'explique d'elle-
m ê m e , se fait comprendre »). Il y aurait bien d'autres exemples, dans divers pays.
O n a déjà mentionné le travail capital de Michel Foucault, où il montre c o m m e n t
les valeurs de la déraison ontfini,à la suite de mesures politiques et policières,
par être écrasées sous le faux concept de « maladie mentale ». Michel Foucault
lui aussi condamne la psychanalyse. Mais il lui doit la transformation qui avait
préparé le public et les médecins à le suivre.
Les analystes de leur côté — et c'étaient assez souvent des psychiatres —•
munis de moyens de discernement beaucoup plusfinsque les descriptions sympto-
matologiques, étaient obligés de s'apercevoir que les états psychotiques pouvaient
être bénins et très répandus; la psychose ne devait pas être considérée, en elle-
m ê m e , c o m m e la catastrophe qu'on imaginait. A u cours des cures de névrotiques,
ils eurent l'occasion d'assister à des épisodes psychotiques quelquefois specta-
culaires qui rentraient d'eux-mêmes dans l'ordre à condition de n'être pas c o m -
battus — tandis que les troubles névrotiques étaient plus tenaces. Il suffisait — ce
qui est loin d'être facile — d'essayer de protéger les psychoses contre ceux qui
s'acharnent à les combattre.
D e ce genre d'observations ce fut le grand Winnicott qui osa le premier,
semble-t-il, tirer les conclusions et les publier (dans Through paediatrics to psycho-
analysis, en 1958). Il disait que la psychose était beaucoup plus près de la santé
que ne l'est la névrose. D a n s la psychose « d'innombrables situations d'échec
dues à l'environnement sont gelées. Toutefois on y a accès, elles se dégèlent,
grâce à divers phénomènes curatifs de la vie ordinaire, les amitiés, les soins au
cours de maladies physiques, la poésie », et il remarque que la psychose guérit
ainsi spontanément, tandis que les psychonévroses (la névrose) n'ont pas cet
avantage et nécessitent vraiment la présence d'un psychanalyste. C'est là une
expérience que peut faire tout psychanalyste attentif. Il n'est pas sans intérêt
de rappeler que Winnicott a été le contrôleur de Laing, si l'on veut établir des
généalogies... Q u a n d des antipsychiatres, c o m m e Laing, condamnent la psycha-
nalyse, ils la condamnent c o m m e la condamnait le psychanalyste Winnicott :
elle est inutile ou gênante, dans les cas de psychoses. Il est assez difficile de se
mouvoir sur ces échelles de corde de l'histoire des idées. O n découvre vite que les
théories fonctionnent souvent c o m m e des accessoires plus indispensables qu'es-
sentiels, à la façon d'échafaudages nécessaires pour la construction des murailles
de l'histoire. Devenus inutiles, ces échafaudages n'ont plus de place que dans le
musée des choses passées, tandis que les murailles sont toujours là, c o m m e les
murs de l'asile qui survivent aux théories « scientifiques » des médecins qui les
ont inaugurées. C'est sans doute cela aussi qui peut expliquer que les mouvements
Le(s) mouvement(s) tmtipsychiatrique(s) 543

antipsychiatriques ont utilisé des appuis théoriques divers, qu'ils les ont parfois
reniés par la suite, et cependant qu'ils se montrent convergents et se renforcent
les uns les autres. Les psychiatres de Changhaï, qui procédaient, sans le savoir,
aux m ê m e s expériences que Cooper au R o y a u m e - U n i et Basaglia en Italie, avaient
eux aussi besoin d'une doctrine, qu'il leur fallait emprunter à leurs auteurs :
à Lénine, qui avait dit : « les pays communistes doivent adopter la science des
capitalistes, parce qu'ils n'en ont pas d'autre »; et à M a o : « Les dirigeants ne
peuvent s'instruire qu'auprès des dirigés ». Ainsi ils avaient adopté en bloc
la psychiatrie classique occidentale, mais ils neutralisaient cet emprunt, parce
que seuls les dirigés — les fous — pouvaient leur apprendre ce qu'il fallait en
faire. (Cette attitude était évidemment liée à une politique d u savoir destinée
à empêcher la constitution de classes de théoriciens ou de techniciens.) A la m ê m e
époque, Cooper, qui n'avait pas rejeté les médicaments (il les employait à très
faible dose) disait à ses malades : « Je vous donne ce truc pour que nous puissions
parler des choses qui importent », au lieu de dire : « Voilà un médicament qui
va vous guérir », ou pis, « Pour vous faire tenir tranquille ». C e n'est pas là une
nuance dans le « m o d e de présentation » d'un « remède ». L a « présentation du
médicament », c'est le bla-bla-bla accessoire, puisque seul compte l'effet pharmaco-
dynamique, qui ne dépend de personne. D a n s la formule de Cooper, seule la
parole compte, le « médicament » n'en est qu'une facilitation... Ainsi les Chinois
pouvaient bien, eux aussi, adopter les médicaments occidentaux; c'était pour que
les fous puissent leur apprendre quelque chose sur la vérité de leur folie et ils se
mettaient à leur école.
Basaglia procédait un peu de la m ê m e façon, mais, lui, il se heurta aux
difficultés extérieures à l'hôpital : les familles, la société, ne voulaient plus entendre
parler de leurs fous, m ê m e « guéris ». Cooper eut des difficultés avec les infirmiers,
qui ne pouvaient supporter de perdre le peu de prestance dont ils jouissaient aux
yeux des fous... E n Chine, s'il n'y eut pas d'obstacle de ce genre, c'est que les
structures sociales y étaient restées communautaires. Mais on ne refait pas facile-
ment, par artifice, des communautés où déjà règne la Gesellschaft.
E n France, le premier livre qui ébauchait une ligne antipsychiatrique, le
faisait à l'insu de son auteur. C'était l'Enfant arriéré et sa mère, de M a u d Mannoni.
C e livre fut l'occasion d'un congrès à Paris, à l'automne de 1967. Winnicott,
invité et empêché, envoya, non sans raison, ou peut-être non sans malice, Laing
et Cooper pour le représenter. C e fut la première manifestation en France de
l'antipsychiatrie militante. Elle provoqua u n choc, non seulement auprès des
psychiatres, mais auprès des psychanalystes qui se croyaient les plus libéraux.
Pour faire tolérer Laing et Cooper, il fallut toute l'autorité de Lacan, qui en
profita pour rappeler la problématique du rapport de la liberté de l ' h o m m e à sa
folie. Cette problématique est évidemment au centre de toute la question de la
psychiatrie et de l'antipsychiatrie. Mais c'est Laing et Cooper qui les premiers
l'ont portée sur la place publique, au R o y a u m e - U n i .
544 Octave Mannoni

Quelques mois plus tard, l'explosion de mai 1968 devait favoriser la diffusion
de ces idées. C e n'est pas tout à fait l'effet du hasard; après tout quand il s'agit
de l'enseignement, de la psychiatrie, et de bien d'autres questions, on pouvait,
c o m m e on disait à l'époque, avoir le sentiment « d'un m ê m e combat ».
A u R o y a u m e - U n i , le mouvement datait déjà officiellement d'avril 1965, avec
la fondation de la Philadelphia Association. Laing et Cooper en étaient les princi-
paux fondateurs. Ils n'avaient pas exactement la m ê m e orientation idéologique.
Cooper interprétait c o m m e une violence, inutile et injustifiée, les traitements
imposés par les services psychiatriques et par l'entourage social. Il démontrait,
d'autre part, le caractère non scientifique des diagnostics de schizophrénie — et
ses conclusions paradoxales (« quand on interne u n 'fou', on n'est pas sûr que
ce soit 'le bon'; le vrai fou peut être quelque autre m e m b r e de l'entourage qui
s'en tire à ce prix ») ontfinipar faire réfléchir les psychiatres traditionnels.
Laing avait tiré des conséquences originales des observations cliniques
de Winnicott sur la guérison spontanée des psychoses. L a psychose (en fait,
principalement la schizophrénie) se présentait, d'après Laing, c o m m e une crise
positive dans la construction de la personne; normalement une telle crise doit
aboutir d'elle-même à une résolution qui est un progrès — non pas une guérison —
mais u n état nouveau de la personne qui ne peut être atteint que grâce à cette
crise. A cette résolution, Laing a donné le n o m de metanoïa, u n terme emprunté
au vocabulaire évangélique où il signifie originairement « changement d'esprit »,
« conversion ». L a guérison, au contraire, se définit c o m m e le retour à l'état
antérieur. Les traitements classiques qui visent à la guérison cherchent à combattre
ou à réduire la crise. Ils empêchent la metanoïa et, de plus, ils risquent de produire
la chronicité d'hôpital. Q u a n d ils aboutissent à une guérison qui satisfait tout le
m o n d e , il y a eu quand m ê m e retour en arrière et interruption d'un processus
« normal » et de grande valeur.
L a théorie de la metanoïa peut très bien avoir fonctionné c o m m e u n mythe
curatif. D a n s ces domaines, les mythes peuvent avoir plus d'importance, plus
d'efficacité et, en un sens, plus de vérité que n'en a eu la « science » jusqu'ici.
Elle a en tout cas des bases cliniques sûres (par exemple celles de Winnicott)
et la garantie de Freud, qui avait déjà remarqué que les délires pouvaient être
considérés c o m m e des tentatives de résolution manquees.
E n tout cas, les positions de Cooper et de Laing étaient plus complémen-
taires qu'opposées, et ils purent fonder ensemble la Philadelphia Association
Limited. (Philadelphia, ici, a le sens étymologique de fraternité). L e but officiel
de cette association était de « s'associer sans fonctions professionnelles pré-
définies ». Elle comportait des conseillers, des banquiers, des légistes et des
avocats. Les statuts précisaient qu'il s'agissait de venir en aide aux gens mentale-
ment troublés — en particulier aux schizophrènes — d'entreprendre des recherches,
de leur procurer des lieux de résidence et de l'aide financière, et de tenir
des réunions scientifiques. L a visée ultime était de « transformer » la façon
Le (s) mouvement (s) antipsychiatrique(s) 545

dont les « faits de la santé et de la maladie mentale sont généralement


appréhendés ».
Il ne s'agissait pas d'introduire « une nouvelle hypothèse dans le c h a m p
de la recherche ou de la thérapie existantes ». Mais de sortir délibérément de ce
champ. L e manifeste de la Philadelphia Association reste la charte la plus précise
en vue de l'action antipsychiatrique. Celle-ci, qui, en France, repose sur les
recherches théoriques de Freud, de Foucault, et sur la recherche psychiatrique
avancée, a reçu son impulsion décisive d'initiatives c o m m e celle de la Philadelphia
Association, qui s'orientait vers des réalisations pratiques.
D e u x mois après sa fondation, l'association louait, en juin 1965, un immeuble
de Londres pour en faire u n lieu d'accueil pour les « patients », où elle tiendrait
des « réunions scientifiques » en leur présence et avec leur participation. C e
lieu portait le n o m de Kingsley Hall (il avait servi de résidence à Gandhi). Voici
c o m m e n t l'association rendait compte sommairement des quatre premières
années de l'existence de Kingsley Hall c o m m e lieu antipsychiatrique :
« Kingsley a été le creuset où la plupart, sinon la totalité, de nos positions
initiales sur ce que sont la conduite normale et la conduite anormale, conforme
ou déviante, sensée ou folle, se sont évanouies.
» A Kingsley Hall n'importe qui est libre de contester l'attitude de n'importe
qui.
» Il n'y a pas d'autorités, pas de patients, pas de procédures institution-
nelles; personne n'a donné à personne calmants ni tranquillisants. O n y admet
les conduites qui ne seraient tolérées nulle part ailleurs. Les gens restent au Ut
ou se lèvent, mangent quand ils veulent, ce qu'ils veulent, restent seuls o u se
joignent aux autres. Us font eux-mêmes leurs propres règles. Chacun a sa chambre.
Il n'y a eu aucun suicide. Entre 1965 et 1969,113 personnes ont passé par Kingsley
Hall. (Il y avait place pour 14 personnes à la fois.)
» Les sujets des séminaires portaient sur la déviance, la critique des concep-
tions cliniques, la théorie de Bateson, l'étude des familles, la phénoménologie
de la psychose, l'histoire de la psychiatrie. D e s médecins et des non-médecins
du R o y a u m e - U n i , des États-Unis et d'ailleurs, ont pris part à ces travaux de
formation et de recherche.
» Les activités incluaient : peinture, tissage, yoga, conférences, danses
religieuses indiennes, expositions, films, conférences sur la psychiatrie, l'anthro-
pologie et le théâtre. Les groupes du voisinage y avaient accès.
» Beaucoup de personnes s'y présentent en visiteurs. C e sont ceux qui y
vivent qui décident de les recevoir ou non. »
O n voit, à lire cette description, combien Kingsley Hall échappe aux défi-
nitions habituelles. C e n'était pas une institution. Ce n'était pas une communauté.
C'était u n lieu où des gens se trouvaient, peut-être pas pour y faire absolument
ce qu'ils voulaient, mais où, en tout cas, ils pouvaient absolument ne pas faire
ce qu'ils ne voulaient pas. Bien entendu, c'était surtout u n lieu où pouvait se
546 Octave Mannoni

faire entendre et se faire écouter la parole schizophrénique, sans qu'on songeât


à la refuser, ni à la réfuter, ni à l'interpréter. Ellefinissaitalors par trouver un sens.
C e lieu fut assez bien supporté par l'entourage; il reçut seulement quelques
pierres lancées par les enfants. Aujourd'hui il a été repris par les propriétaires;
il s'en est ouvert d'autres qui l'ont pris pour modèle, o u qui ont essayé de le
prendre pour modèle.
A l'époque, c'était le lieu où la metanoîa était possible. L e meilleur exemple
— il y en eut d'autres, moins frappants — de metanoîa réussie à Kingsley Hall,
c'est l'histoire, souvent racontée, de M a r y Barnes. Gravement psychotique,
elle avait passé sa vie dans les hôpitaux c o m m e infirmière major. Elle vint à
Kingsley Hall pour y faire une « régression » spectaculaire (en abandonnant
pour la première fois ses défenses d'infirmière rigide). Elle se mit à barbouiller les
murs de ses excréments. Les autres résidents cherchèrent à réduire sa zone d'acti-
vité. Mais ce n'était pas au n o m de la raison ni du conformisme c o m m e eût p u
le faire un psychiatre (c'était simplement à cause de la gêne [olfactive] qui en
résultait).
Laing se borna à remarquer que « ça manquait de couleurs », c'est à partir
de ces paroles qu'elle se mit en quête de pinceaux, pour peindre de véritables
fresques. Aujourd'hui M a r y Barnes est un peintre célèbre qui expose à Londres
et à N e w York. Elle a publié ses Mémoires (en cours de traduction au Seuil).
Le chemin qu'elle a p u suivre lui aurait été barré dans n'importe quelle insti-
tution — ou m ê m e dans n'importe quelle « communauté ». A Kingsley Hall
elle n'a rien reçu qui ressemblât à u n « traitement ». (La « régression » qu'elle
fit fut sévère, puisqu'elle passa par une période assez longue d'anorexie, mettant
à l'épreuve, dans l'angoisse, ceux qui l'entouraient et qui refusaient l'idée qu'elle
puisse mourir. Il fut en paroles beaucoup question de la façon dont elle ne pouvait
concevoir l'amitié qu'en en faisant le support d'une idée de mort o u de meurtre.
Pourquoi donc fallait-il une victime sacrificielle? C'est lorsque cette question
put être posée, que M a r y Barnes en vint à parler de son frère, le « véritable
schizophrène ». Elle n'avait entrepris ce « voyage » que dans l'idée de pouvoir le
sauver, lui. C e qui avait été introduit là, c o m m e répétition [à l'instar d'une analyse
mais aucun analyste ne s'en mêlait], c'est la mise en lumière d'une famille de
psychotiques, la sienne. D a n s Kingsley Hall, sa « folie » avait p u être « reçue »
et c'est de cette folie qu'elle put faire acte de création.)
J'ai déjà fait allusion au fait que cette méthode — cette quasi-absence de
méthode — réussit principalement avec ceux qu'on appelle schizophrènes. C'est
peut-être que les autres formes de psychoses sont déjà des « guérisons manquees »
dont le sujet demeure captif. L'histoire de l'entité nosographique que la psy-
chiatrie a voulu voir dans la schizophrénie est très instructive. Débarrassée de
l'appellation sinistre de « démence précoce » qu'elle portait avant Bleuler (1911),
sous son nouveau n o m de schizophrénie, elle n'en restait pas moins « absolu-
ment incurable ». Il y a assez peu de temps, en présence d'un cas de résolution
Le(s) mouvement (s) antipsychiatrique(s) 547

spontanée d'une schizophrénie, les psychiatres assuraient avec autorité qu'il ne


pouvait s'agir que d'une erreur de diagnostic. U n e analyste suisse avait vu une
schizophrène guérir. A u cours d u traitement elle lui avait donné une p o m m e ;
on voulut voir dans ce don u n miracle de technique! Aujourd'hui, on admet que
les schizophrènes « guérissent » par leurs propres chemins (qui ne sont pas toujours
aussi spectaculaires que ceux de M a r y Barnes) si personne ne s'acharne à les en
empêcher. Et du coup on ne sait plus très bien en quoi consiste la schizophrénie.
L a situation est curieuse : quand u n schizophrène guérit en milieu antipsychia-
trique, les psychiatres aujourd'hui objectent : rien d'étonnant, disent-ils, il y a des
guérisons spontanées... O n dit que certains antipsychiatres nient l'existence de
la folie — ce n'est pas exact, ils ne nient pas les troubles psychiques; ce qu'ils
nient, c'est que la folie (et particulièrement la « schizophrénie ») soit conforme
ni au concept « scientifiquement » élaboré par la psychiatrie, ni à la symptomatique
que produit l'internement.
Si on veut pousser l'analyse plus loin, on découvre le fantasme de la folie
présentée c o m m e « catastrophe ». D a n s les temps anciens, il ne suffisait évi-
d e m m e n t pas d'être mentalement troublé pour devenir u n possédé qui relevât
des exorcistes, il fallait que le fantasme d u diable figurât dans les imaginations.
Aujourd'hui, les m ê m e s troubles mentaux ne suffisent pas non plus pour faire
un aliéné; il faut que le fantasme de catastrophe psychotique soit présent.
C e fantasme, le psychiatre le partage avec son malade : ils s'en donnent
réciproquement la vérification. O n pourrait tenir u n plus grand compte des études
d'ethnopsychiatrie qui montrent que, si les troubles mentaux sont universels,
les formes manifestes qu'ils présentent, et la façon dont ils sont perçus, sont
culturelles. L a négation « scientifique » de cet aspect culturel est sans doute
culturelle elle-même.
L'enseignement qu'on peut tirer de l'expérience de Kingsley Hall, c o m m e
de toute expérience, est double. O n y a appris la valeur de certaines attitudes
antipsychiatriques. Mais on peut tirer aussi quelque chose de la critique de
ces attitudes.
O n s'aperçoit que, dans l'ancienne demeure de Gandhi, o n faisait une expé-
rience qui avait des harmoniques religieuses — pour les « malades » sans doute,
mais pour les antipsychiatres aussi. Et puis on y revivait obscurément des difficultés
familiales d'autrefois, et cela impliquait, c o m m e dans les familles de psychotiques,
des « victimes sacrificielles » : il n'y avait aucun recours quand certains patients
étaient rejetés et exclus par les autres. Enfin, si Laing et ses collègues se voulaient
sans aucune fonction sociale ni professionnelle, leur présence et leur personnalité
n'étaient pas sans certains effets : quand on créa d'autres lieux sur le m ê m e
modèle, l'absence des m ê m e s médiateurs produisit de moins bons résultats. Ces
questions n'ont pas été étudiées autant que la théorie psychanalytique peut le
permettre (elles ne relèvent pas directement de la sociologie). Kingsley Hall
modernisait les communautés de fols de la fin du m o y e n âge, mais il avait aussi
548 Octave Mannoni

un aspect utopique — c'est-à-dire que quelque chose y était « idéalisé ». Je


reviendrai sur ce point.
(Aujourd'hui, Laing et Cooper se sont séparés. Cooper est resté fidèle à
ses conceptions révolutionnaires. Il a lui-même des difficultés psychologiques
d'où il s'efforce de tirer de quoi enrichir son expérience. Laing, après un long
séjour en Inde qui avait fait croire à une conversion religieuse, en est revenu avec
de nouveaux projets, et va ouvrir de nouveaux centres d'antipsychiatrie.)
E n Italie, le mouvement antipsychiatrique a u n aspect différent. Il y a une
tendance, chez les psychiatres, les infirmiers et les psychanalystes italiens à
abandonner les institutions purement et simplement.
A l'origine, il y a eu l'expérience de Franco Basaglia à Gorizia. O n a dit sa
ressemblance avec celle de Cooper au Pavillon 21, mais elle a p u être poussée
plus loin du fait que Basaglia était le médecin chef de l'hôpital : il obtint abso-
lument la suppression de toutes barrières et le travail en c o m m u n des médecins,
des infirmiers et des « soignés ». Tout le m o n d e avait droit à la parole, les diffi-
cultés internes avaient été surmontées et les résultats étaient très positifs. Mais
il restait la barrière qui isole l'hôpital lui-même : la population ne supportait pas
de voir revenir les fous « guéris ». C'est là u n point qui soulève des questions
capitales. Il ne suffit pas d'invoquer la peur, l'ignorance, l'égoïsme, les préjugés.
Il est évident que l'exclusion des fous joue un rôle social qui n'a pas été suffi-
samment analysé — disons, vaguement et faute de mieux, qu'elle joue aujourd'hui
un rôle analogue à celui que jouaient autrefois les sacrifices humains. L'asile ne
doit pas rendre ses victimes, d u moins dans certaines populations.
Basaglia avait quitté Gorizia depuis deux ans quand un « fou », libéré par
ses successeurs, commit un meurtre3. O n menaça Basaglia d'un procès, car
c'était, disait-on, la faute de ses idées.
Aujourd'hui Basaglia réside aux États-Unis. Mais son expérience a divisé
les esprits pour longtemps et suscité d'autres mouvements. L a fécondité théo-
rique de cette expérience n'est pas la m ê m e que celle des expériences britanniques.
Elle met en question le rejet social lui-même, plutôt que le rapport de la folie à
la liberté. Mais, c o m m e o n l'a déjà vu, toutes les expériences antipsychiatriques
sont complémentaires.
Il est mal c o m m o d e de rendre compte d u mouvement antipsychiatrique
aux États-Unis. Il y a d'un côté des théoriciens, psychiatres ou sociologues
( c o m m e Th. Szasz, G . Bateson, Paul G o o d m a n , T h o m a s Scheff, Maxwell Jones)
qui ont eu une influence internationale. Et de l'autre côté, la multiplication de
free clinics, de communities qui peuvent être très différentes les unes des autres
et qui se fondent moins sur des conceptions nouvelles que, généralement, sur le
refus de toute théorie. Les troubles mentaux, la drogue, la contestation sociale
s'y mêlent plus o u moins, d'une façon qui sera sans doute féconde, car on ne
peut pas nier que ces divers phénomènes ont quelque rapport. Il semble surtout
que l'antipsychiatrie s'y mêle au mouvement général de contestation des jeunes
Le(s) mouvement (s) antipsychiatrique(s) 549

générations, et qu'elle devrait y être étudiée plus qu'ailleurs, en relation avec


ce mouvement général.
E n France aussi, ces dernières années, se sont ouverts, de diverses façons,
des lieux d'accueil et de liberté pour la déviance sous ses diverses formes, avec
une certaine proportion d'échecs qui pourraient être une occasion précieuse de
réflexions théoriques et critiques. L a critique essentielle, c'est peut-être que ces
lieux se sont donnés, tacitement, c o m m e des lieux de vie idéals. C o m m e il est
impossible que ne s'y développent pas des tensions et des conflits — c o m m e
au sein de tout groupe sans médiation — on voit se reproduire la m ê m e situation
que dans une famille. Les conflits et les tensions familiales sont écrasés par
l'idéalisation de la famille, au moins pour le jeune enfant. Ceux qui opposent
ces lieux communautaires à la famille ne s'aperçoivent pas qu'ils la reproduisent,
tant que ces communautés se présentent c o m m e idéales et rêvent de s'instaurer
c o m m e permanentes.
D a n s u n « lieu-dit d'antipsychiatrie » (l'École expérimentale de Bonneuil-
s u r - M a m e ) , M a u d M a n n o n i a cherché à tenir compte de ces difficultés. O n
peut dire qu'elle s'est inspirée de Kingsley Hall, mais aussi de la critique que
la théorie psychanalytique permet de faire de l'expérience britannique.
A Bonneuil sont accueillis des enfants qui vont des autistes, mutiques,
psychoses, jusqu'aux enfants « normaux » inscolarisables*. Les succès obtenus,
m ê m e spectaculaires, ne suffiraient pas à prouver l'efficacité des attitudes adoptées.
Cette preuve se trouve plutôt d u côté du fait qu'aucun enfant ne s'est figé dans
son état, aucun ne s'est chronicisé. Us ont découvert la possibilité de désirer
quelque chose pour eux-mêmes — ce qu'il n'y a pas m o y e n de leur apprendre!
Il se peut que le trait le plus important de cette expérience, dont il est trop tôt
pour tirer des conclusions, soit que ce lieu ne leur est présenté c o m m e idéal en
aucune façon. Les enfants le jugent et ont toute liberté de le « vomir ». Par u n
paradoxe fort logique, ils y sont d'autant plus à l'aise.
Il n'y a ni traitement, ni rééducation, ni instruction. Les enfants qui sont
arrivés au point de désirer s'instruire s'inscrivent au télé-enseignement. Il y a
des enfants qui sont entrés c o m m e inscolarisables et qui ont déjà quitté « l'école »
pour rejoindre l'enseignement traditionnel et, ce qui est assez surprenant, sans
que le temps passé sans enseignement les ait notablement retardés. (D'autres
qui faisaient u n stage dans u n restaurant ont exigé qu'on leur apprenne à cal-
culer le service de 12 %, la scolarité trouvant pour eux u n sens à partir d ' u n
engagement dans la vie réelle.)
Les mutiques se mettent à parler à un m o m e n t imprévisible, généralement à
partir d'une séparation; ils font en effet des séjours dans u n milieu paysan. Les
séparations sont systématiques. Il y a des séjours chez des artisans ou chez des
fermiers. O n évite de laisser se constituer une c o m m u n a u t é ou une micro-société.
Lorsque certains mutiques se mettent à parler, ils font c o m m e les enfants normaux
qu'on n'a pas sollicités trop tôt : ils commencent par une phrase en style « adulte ».
550 Octave Matmoni

Les attitudes à Bonneuil ne sont pas fondées sur des hypothèses concer-
nant ce qu'il faut faire, mais sur une critique analytique de ce qu'il ne faut pas
faire. L a formation que dispense l'école à ses stagiaires est faite d'une telle expé-
rience de cette critique — sans aucun apprentissage technique.
E n République fédérale d'Allemagne, les mouvements antipsychiatriques
nés, c o m m e dans les autres pays, de l'insatisfaction professionnelle, s'y sont
rapidement radicalises plus qu'ailleurs. Il se trouve qu'ils ont été soumis à des
pressions des autorités universitaires d'abord, administratives puis politiques et
policières, qui les ont finalement amenés à s'opposer à l'ordre politique plutôt
qu'aux structures hospitalières, sociales o u familiales, c o m m e dans d'autres
pays, et à adopter une attitude révolutionnaire. L'exemple le mieux connu hors
d'Allemagne est celui d u Collectif des patients de l'Université d'Heidelberg,
lequel est aujourd'hui fermé par décision judiciaire.
D a n s ce cas encore, les différentes formes que peut prendre l'antipsychiatrie
se révèlent complémentaires et chacune éclaire u n aspect d'une question unique.
L'échec des tentatives purement réformistes — c'est-à-dire le fait qu'aucune
mesure administrative, aucun progrès de la technique, aucune théorie psycho-
logique ou sociologique ne permet de résoudre les problèmes — conduit à prendre
conscience d u fait que les mouvements antipsychiatriques sont conduits c o m m e
malgré eux à remettre en question toute une idéologie, et non pas seulement des
pratiques hospitalières, qui n'ont d'ailleurs que de moins en moins de partisans5.
L a crise actuelle n'est donc pas confinée à l'intérieur des murs des asiles.
Elle concerne les idéologies régnantes et les présupposés idéologiques (philoso-
phiques et socio-politiques) concernant la nature de l ' h o m m e et sa liberté. Entre
les antipsychiatres allemands à un extrême, qui ont choisi la révolution, et u n
Américain, Paul G o o d m a n , à l'autre, qui n'hésite pas à réclamer pour l'individu
le « droit à la folie », il y a certes une grande distance; mais il y a aussi u n e
convergence dans le fait qu'il s'agit des différents aspects d'une revendication
de liberté.
Expliquer la crise actuelle seulement par le fait que les institutions exis-
tantes n'ont pas p u se réformer, à cause des pesanteurs sociologiques, adminis-
tratives, économiques, o u des intérêts de carrière, n'est pas suffisant. Cette crise
fait apparaître en effet toute la complexité de questions fondamentales qui avaient
été masquées, et bâillonnées, sans être du tout résolues. C'est ce qui explique que
la psychiatrie ait aujourd'hui le fâcheux privilège d'apparaître c o m m e le maillon
le plus faible dans l'ensemble des chaînes qui pèsent sur les personnes. Il s'agit
au fond moins d'elle que de questions qui ne sont pas de son ressort, tel q u e
ce ressort s'est trouvé délimité par l'histoire (à l'intérieur des sciences
médicales).
Il faut ajouter que les efforts déployés dans diverses parties du m o n d e pour
contester les institutions o u y suppléer — tous ne se réclament pas de l'anti-
psychiatrie — n'en restent pas moins marginaux, sans aucun poids politique ni
Le(s) mouvement(s) antipsychiatrique(s) 551

sociologique réel. C e sont des exemples et des témoins. Selon la phrase de Cooper,
ce qu'ils modifient, c'est à la longue la façon d'appréhender les faits.
Ainsi le mérite de l'antipsychiatrie n'est pas d'avoir fait beaucoup pour
sauver les fous. Si ses succès sont plus nombreux que ceux des institutions tra-
ditionnelles, ce n'est qu'en proportion. E n nombres absolus, ses succès sont peu
de chose. Son mérite est d'un autre ordre : c'est de s'être emparée franchement
d'une question qui échappait de plus en plus à ceux qui avaient depuis longtemps
la charge de la tenir enfermée dans les limites d'une pure technique.
Mais l'opposition à l'antipsychiatrie n'est plus due aujourd'hui à ceux, de
plus en plus rares, qui défendent les moyens techniques traditionnels. Le fou
asilaire s'est révélé aux yeux de tous, clairement ou confusément, c o m m e l'image
hyperbolique de l ' h o m m e administré. Il n'est plus que cela, objet vide de la pure
administration. L'antipsychiatrie a pour adversaires, qu'ils soient conservateurs,
progressistes ou révolutionnaires, ceux qui comptent encore exclusivement sur
des institutions administratives pour résoudre les problèmes de notre temps.

Notes

1 1
Naguère, certains nous ont bien donné les M é - Les enfants psychiquement « anormaux » sont
moires de leur folie. Ils n'y ajoutaient pas, exposés au danger de la ségrégation encore
c o m m e aujourd'hui, ce qu'ils pensaient de plus que les adultes. L'école traditionnelle
leurs expériences psychiatriques. est devenue à leur égard d'une intolérance
' F . Basaglia est le seul qui s'inspire directement croissante.
des conceptions marxistes. • E n France, un petit nombre de psychiatres émi-
* Les statistiques montrent que, proportionnelle- nents (et âgés) qui constituaient le comité
ment, les crimes de fous sont moins nombreux d'une société de psychiatrie ont voulu
que les crimes de sujets dits normaux. présenter — au congrès de Mexico de 1971 —
Ces statistiques seraient sujettes à caution une résolution demandant la condamnation
si on devait définir la folie. Elles ne le sont de l'antipsychiatrie. Us ont été désavoués
pas, quand on fonde la définition sur les par l'ensemble de leurs collègues.
diagnostics psychiatriques posés en fait.

Références bibliographiques

Ouvrages famille, psychiatrie. Paris, Mercure de


France, 1972.
BASAGLIA, Franco. L'Istituzione negata. Einaudi,
B R E T O N , André. Nadja. Paris, 1928.
1968. L'institution en négation. Seuil, 1970.
C O O P E R , David, Psychiatry and anti-psychiatry.
BATESON, G . ; JACKSON, D . D . ; HALEY, J.; W E A K - Londres, Tavistock, 1967. Psychiatrie et
L A N D , J. Toward a theory of schizophrenia, antipsychiatrie. Paris, Seuil, 1970. The death
Behav. Sei., I, 251, 1956. of the family. N e w York, Pantheon, 1970.
B A R N E S , Mary; B E R K E , Joseph. Mary Barnes, un Mort de la famille. Paris, Seuil, 1972.
voyage à travers la folie. Paris, Seuil, 1973. ; L A I N G , Ronald. Reason and violence. Londres,
B E R M A N N , Gregorio. La salud mental en China. Tavistock, 1964.
Buenos Aires, Jorge Alvarez, 1970. D E V E R E U X , Georges. Essais d'ethnopsychiatrie géné-
B O U L A N G E R , Nicole; C H A T X , Jean-François. Travail, rale. Paris, Gallimard, 1970.
552 Octave Mannoni

Références bibliographiques (suite)

D U R A S , Marguerite. La vie tranquille. Paris, Galli- WINNICOTT, D . Through paediatrics to psycho-


mard, 1945. analysis. Londres, Tavistock, 1958. De la
F O U C A U L T , Michel. Histoire de la folie. Paris» pédiatrie à la psychanalyse. Paris, Payot,
Gallimard, 1972 (réédition). 1969.
GENTIS, René. Les murs de l'asile. Paris, Maspero,
1970. Guérir la vie. Paris, Maspero, 1971.
Périodiques (numéros spéciaux)
G O O D M A N , Paul. Direction absurde, Tchou. Compul-
sory mis-education. N e w York, R a n d o m Les cahiers pour la folie.
House, 1966. (Vintage books.) Enfance aliénée, I; Enfance aliénée, II. Recherches,
H E L D , Tilo (dir. publ.). Psychiatrie politique. Paris, sept. 1967, déc. 1968. (En cours de publica-
Maspero, 1972. tion collection « 10/18 ».)
H E N R Y , Jules. Culture against man. Londres, 1966. La nef, n° 42, janvier-mai 1971.
(Social Science paperbacks in association
with Tavistock publications.) N e w York,
N . Y . , Random House, 1963. Articles
L A I N G , Ronald. The divided self. Londres, Tavistock,
Counter culture. Fire, n°" 3-9, 1969-1970. (Peter
1960. Le moi divisé - de la santé mentale
O w e n Ltd.).
à la folie. Paris, Stock, 1970. Self and others.
La recherche, n° 19, janvier 1972; n° 25, juillet-
Londres, Tavistock, 1961. Soi et les autres.
août 1972; mai 1971.
Paris, Gallimard, 1971.
Contre la psychiatrie. Idiot international, sept. 1970.
; E S T E R S O N , A . Sanity, madness and the family.
Garde-fous, arrêtez de vous serrer les coudes.
Londres, Tavistock, 1964. Paris, Maspero.
Partisans, février-mars 1969.
M A N N O N I , Maud. L'enfant arriéré et sa mère, Paris,
Le discours de l'anti-psychiatrie. Psychologie,
Seuil, 1964. L'enfant, sa maladie et les autres.
oct. 1971.
Seuil, 1967. Le psychiatre, son « fou » et la
Medicus. France-Soir, 16, 17 juin 1971.
psychanalyse. Seuil, 1970. Éducation impos-
Anti-psychiatrie. La nouvelle critique, n° 53, mai 1972.
sible. Seuil, 1973.
Une psychiatrie rénovée. La quinzaine littéraire,
R O G O W , Arnold. The psychiatrists. Londres, George
juin 1968.
Allen & Unwin, 1971.
S A T U , Repo (dir. publ.). This book is about schools.
Pantheon books, 1970. Documents
SCHEFF, Thomas J. Being mentally ill. Londres,
Weidenfeld & Nicolson, 1966. Philadelphia Association Report, 1965-1969 Londres
S Z A S Z , Thomas. The myth of mental illness. Seeker Scott Brothers.
and Warburg, Londres, 1962. Genève.
W A T Z L A W I C K , Paul; HELMICK BEAVIN, Janet; Film
J A C K S O N , D o n D . Pragmatics of human
communication. Faber & Faber, 1967. Family life, de Kenneth Loach.
Idéologie et folie

Thomas Szasz

I
Parmi les nombreuses sottises qu'a proférées Rousseau, une des plus justement
célèbres est celle-ci : « L ' h o m m e est né libre et partout il est dans les fers. »
Cette belle formule donne une idée fausse de la liberté. E n effet, si par liberté
il faut entendre la possibilité de se déterminer librement, l ' h o m m e est de toute
évidence né dans les fers, et sa libération est la tâche d'une vie.
L'aptitude à choisir librement est fonction à la fois de la constitution
subjective de l'individu et de sa condition objective. Sa constitution subjective,
c'est-à-dire son caractère, sa personnalité, son « esprit » — qui englobent l'ensemble
de ses aspirations et de ses désirs, de ses aversions et les disciplines qu'il s'impose
— le pousse à certaines actions et lui en interdit d'autres. Sa condition objective,
c'est-à-dire sa structure biologique et son environnement matériel et social — en
d'autres termes, ses aptitudes physiques, le climat, la culture, les lois et les tech-
niques de la société dont il fait partie — l'incite à agir de certaines façons et
l'empêche de le faire de certaines autres. Ces deux facteurs déterminent et déli-
mitent l'ampleur et la qualité des options ouvertes à l'individu. D ' u n e manière
générale, plus l ' h o m m e domine sa constitution subjective et sa condition objec-
tive, plus sa liberté est grande; faute de parvenir à une telle maîtrise, il restera
esclave o u le deviendra si, l'ayant atteinte, il la perd.
L a liberté est toutefois étroitement limitée par celle du prochain. Les autres
h o m m e s et les institutions sociales, l'enchevêtrement de leurs interactions et
de leurs interdépendances sont autant d'éléments de sa condition objective que
l'individu cherche à maîtriser. Souvent, il ne peut étendre sa liberté de choix
qu'en réduisant celle de ses semblables, m ê m e s'il n'aspire qu'à la maîtrise de soi

Thomas Szasz est professeur de psychiatrie au Upstate Medical Centre de V Université de l'État
de New York, Syracuse, et président du Comité des directeurs de VAmerican Association jor the
Abolition o] Involuntary Mental Hospitalization. H a publié un grand nombre d'articles, d'essais
et de livres dont T h e myth of mental illness (1961), T h e ethics of psychoanalysis (1965) et T h e
manufacture of madness (1970).

* Version révisée du chapitre 1 d'un ouvrage publié


par l'auteur sous le titre Ideology and
insanity : essays on the psychiatrie dehuma-
nization of man, p. 1 à 11, Garden City,
Rev. int. Se. soc, vol. X X V (1973), n° 4
N . Y . , Doubleday Anchor, 1970.
554 Thomas Szasz

et laisse les autres en paix : cette maîtrise rend en effet plus malaisé, sinon impos-
sible, l'exercice par autrui d'un contrôle o u d'une domination sur lui. S'il aspire
en outre à dominer ses semblables, sa propre liberté devient automatiquement
synonyme d'esclavage pour les autres. U n accroissement illimité de la liberté de
décision de chacun n'est évidemment pas possible. L a liberté individuelle demeu-
rera donc vraisemblablement ce qu'elle a toujours été, une possession à conquérir
de haute lutte en trouvant le juste équilibre entre la nécessité de s'affirmer suffisam-
ment pour préserver son indépendance et celle de s'imposer les restrictions voulues
pour sauvegarder l'autonomie des autres.
L ' h o m m e est né captif, victime innocente et désarmée des passions et des
contraintes qui le régentent et le déterminent. L a formation de la personnalité
est donc un processus de libération, au terme duquel la maîtrise et le gouvernement
de soi l'emportent sur l'anarchie intérieure et les sujétions extérieures. Par consé-
quent, pour être libre, l'individu doit non seulement n'être soumis à aucun arbi-
traire, politique ou privé, maîtriser la complexité d'un m o n d e conquis par la
technique, être intérieurement et extérieurement assez sûr de soi pour développer
et déployer ses aptitudes créatrices, mais aussi et surtout se dominer lui-même.
A la dialectique fondamentale du développement de la vie et de la mort de
l'individu, qui oppose liberté et esclavage, libération et oppression, compétence
et incompétence, sens des responsabilités et licence, ordre et chaos, la psychiatrie
et les disciplines connexes substituent une dialectique dont les termes sont la
« maturité » et 1'« immaturité », 1'« indépendance » et la « dépendance », la
« santé mentale » et la « maladie mentale », le « normal » et la « folie ». J'estime,
pour m a part, que tout ce vocabulaire psychiatrique est inexact et tiompeur,
parce qu'il néglige ou masque le caractère essentiellement moral et politique du
développement de la personnalité et de la vie en société. C e faisant, il dépouille
les relations humaines et la conduite individuelle de leur valeur éthique et poli-
tique. L e but d'une grande partie de nos travaux a été de lutter contre cette ten-
dance en restituant à l'éthique et au politique le rôle qui leur revient dans ce qu'il
est convenu d'appeler la santé et la maladie mentales. J'ai cherché, en s o m m e ,
à réintégrer morale et politique dans le langage de la psychiatrie.
A partir de là, j'ai été amené à reconsidérer diverses questions dont l'étude
sous cet angle m e semblait devoir être riche d'enseignements nouveaux — ainsi
l'éducation, le droit, la régulation des naissances, la lutte contre l'abus des drogues,
la politique et, bien entendu, la psychiatrie elle-même [1]. D a n s chacun de ces
domaines, je m e suis efforcé de montrer, d'une part, qu'en cherchant à se sous-
traire à ses responsabilités morales, l ' h o m m e accentue la complexité et la techni-
cité des problèmes que lui pose la vie; d'autre part, que pour satisfaire la demande
d'« assistance » engendrée par ce processus, il s'est créé une technologie du
comportement qui n'est que trop disposée à décharger l ' h o m m e de ses problèmes
moraux en le traitant en malade. Ainsi se constitue, à partir de ce besoin de
l ' h o m m e et de la réponse technique proposée par les spécialistes, une sorte de
Idéologie et folie 555

cycle auto-entretenu analogue à ce que les physiciens nucléaires appellent une


réaction de « surgénération ». Je veux dire qu'une fois mis en route et ayant
atteint u n point « critique », le processus se poursuit sans qu'il soit nécessaire de
l'alimenter de l'extérieur, transformant de plus en plus de difficultés et de situa-
tions humaines en « problèmes » techniques spécifiques appelés à être « résolus »
par les soi-disant professionnels de la santé mentale.
C e processus, qui a pris naissance au x v n e siècle, s'est accéléré au cours
du x v m e et a atteint le stade « critique » — explosif — dans la deuxième moitié
du xixe siècle. Depuis cette époque, la psychiatrie, et avec elle ses disciplines
sœurs, la psychanalyse et la psychologie n'ont cessé de revendiquer c o m m e rele-
vant de leur compétence des secteurs de plus en plus vastes d u comportement
individuel et de la vie sociale.

II
L a mainmise des disciplines psychiatriques sur l'existence de l ' h o m m e ou sur
le processus vital a c o m m e n c é avec la définition et la classification des prétendues
maladies mentales ; elle est totale aujourd'hui, où l'on veut nous faire croire que la
vie tout entière n'est qu'un problème « psychiatrique » qu'il appartient à la science
du comportement de « résoudre ». A en croire les plus éminents représentants
de la psychiatrie, cette évolution est aujourd'hui achevée. C'est ainsi que
H o w a r d P . R o m e , conseiller principal en psychiatrie à la M a y o Clinic et ancien
président de l'American Psychiatrie Association, n'hésite pas à affirmer : « E n
fait, c'est le m o n d e tout entier qui doit servir de c h a m p d'action à la psychiatrie
contemporaine, et celle-ci n'a pas à s'effrayer de l'ampleur de cette tâche [2,
p. 729]. »
C'est aux confins de l'existence humaine que la psychiatrie, selon la stra-
tégie de tous les envahisseurs, a fait porter ses premières attaques pour progresser
ensuite peu à peu vers l'intérieur. Ses premières victimes ont été ce qu'on en est
venu à appeler les cas « patents » ou « graves » de maladie mentale, c'est-à-dire
les hystéries de conversion et les psychoses qui, bien qu'incontestablement admises
aujourd'hui au nombre des maladies psychiatriques, ressortissaient auparavant
à la littérature, à la mythologie et à la religion.
Cette progression de la psychiatrie a été favorisée et hâtée par la logique,
l'imagerie et la rhétorique scientifiques et, plus particulièrement, médicales.
C o m m e n t contester, par exemple, qu'un individu qui se comporte c o m m e s'il
était malade, mais ne l'est pas en fait, soit qualifié d'« hystérique » et déclaré
justiciable d'un traitement neuropsychiatrique? N e fallait-il pas voir là simple-
ment u n nouveau pas en avant de la médecine, semblable aux progrès antérieurs
de la bactériologie o u de la chirurgie? D e m ê m e , en ce qui concerne d'autres
« dérangés », par exemple ceux qui, face aux difficultés de la vie, se retranchent
dans le m o n d e de leurs fantasmes, ou encore ceux qui, mécontents de leur identité
556 Thomas Szasz

réelle, en assument une autre purement imaginaire, c o m m e n t s'opposer à ce que la


psychiatrie veuille les soigner en qual'té de « schizophrènes » et de
« paranoïaques » ?
La marche conquérante de la psychiatrie s'est accélérée après le début
du siècle et en particulier après chacune des deux guerres mondiales. Aujourd'hui,
surtout dans les riches sociétés d'Occident, tous les problèmes et toutes les dif-
ficultés de la vie sont devenus autant de problèmes psychiatriques, et tous les
h o m m e s (sauf ceux qui posent le diagnostic) sont considérés c o m m e des malades
mentaux. Bien plus, on peut dire sans exagération que la vie elle-même est aujour-
d'hui envisagée c o m m e une maladie qui c o m m e n c e à la conception etfinità la
mort, et qui requiert, tout au long de son déroulement, les soins éclairés des
médecins, et plus particulièrement des spécialistes de la santé mentale.
Pour le lecteur attentif, ces propos éveilleront peut-être quelques réminis-
cences historiques. E n effet, l'idéologie de la psychiatrie moderne n'est qu'une
adaptation à l'ère scientifique de l'idéologie chrétienne traditionnelle. L ' h o m m e
ne naît plus pécheur, mais malade. A u lieu d'une vallée de larmes, son séjour
terrestre devient u n fleuve d'anomalies pathologiques. Et, de m ê m e que, dans
son voyage du berceau à la tombe, il était guidé par le prêtre, il l'est aujourd'hui
par le médecin. A l'Age de la foi, où l'idéologie était chrétienne et le savoir et la
technique respectivement aux mains des prêtres et des clercs, a succédé l'Age
de la folie, dont l'idéologie est médicale et où psychiatres et cliniciens sont les
détenteurs du savoir et de la technique.
E n fait, cette médicalisation, cette psychiatrisation et, de façon plus géné-
rale, cette technicisation de tous les problèmes —• personnels, sociaux et poli-
tiques — constituent, c o m m e on l'a souvent fait observer, une tendance générale
de notre époque bureaucratique. L e phénomène que je m e suis efforcé de cerner
ici en quelques lignes ne correspond, pour important qu'il soit, qu'à un aspect de
cette idéologie moderne à caractère technico-scientifique qui repose sur les
concepts de normalité et de folie, de santé et de maladie mentales.
C o m m e je l'ai laissé entendre plus haut, cette idéologie n'est, parée des
atours de la modernité, qu'un leurre vieux c o m m e l'humanité. Les gouvernants
ont toujours conspiré contre leurs sujets et cherché à les maintenir sous leur
férule, et, pour parvenir à leurs fins, ils ont toujours eu recours à la force et au
mensonge. Et quand la rhétorique dont il fait usage pour légitimer et dissimuler
sous des faux-semblants ses objectifs et ses méthodes véritables est particulière-
ment habile, c o m m e l'a été autrefois la justification de la tyrannie par la théologie
et c o m m e l'est aujourd'hui sa justification, l'oppresseur réussit n o n seulement à
subjuguer sa victime mais à la priver du vocabulaire nécessaire à la formulation
de ses griefs, lui retirant ainsi toute possibilité d'évasion.
C'est précisément ce à quoi est parvenue aujourd'hui l'idéologie de la folie.
Elle a réussi à retirer à une multitude de personnes — on dirait m ê m e parfois qu'il
s'agit de presque toute l'humanité —• la possibilité d'exposer leurs problèmes dans
Idéologie et folie 557

un langage qui leur soit propre et ne se réfère pas obligatoirement à une perspective
psychiatrique dans laquelle l ' h o m m e est diminué en tant que personne et opprimé
en tant que citoyen.

m
C o m m e toutes les idéologies, celle de la folie — transmise dans le jargon d'appa-
rence scientifique de la psychiatrie, à base de « diagnostics », « pronostics » et
« traitements », et concrétisée par l'appareil bureaucratique de la psychiatrie
institutionnelle, avec ces camps de concentration que sont les « hôpitaux psy-
chiatriques » — se caractérise essentiellement par ce à quoi elle s'oppose, à savoir
lafidélitéà une image ou à une définition officiellement proscrites de la « réalité ».
Les gens que nous appelons « fous » ont pris position, pour le meilleur ou pour le
pire, sur les problèmes véritablement importants de la vie quotidienne. Cette
position peut être juste o u fausse, sage ou stupide, proche de la sainteté o u d u
péché, mais du moins elle n'est pas neutre. L e fou ne m u r m u r e pas timidement,
c o m m e le ferait u n « névrosé », qu'il ne sait pas qui il est : il affirme sans hési-
tation qu'il est le Sauveur ou l'inventeur d'une formule garantissant la paix
mondiale. U n e folle ne se résigne pas, c o m m e pourrait le faire une femme « nor-
male », à n'être qu'une insignifiante esclave domestique; elle proclame fièrement
qu'elle est la Sainte Vierge o u la victime d'un complot ourdi contre elle par son
mari.
Quelle est l'attitude du psychiatre face au prétendu malade mental ou à
ceux auxquels o n prête des troubles? C o m m e n t réagit-il à leurs assertions et à
celles des personnes que leurs rapports avec eux amènent à s'intéresser à leur
état? A p p a r e m m e n t , le psychiatre se comporte de la façon dont est censé se
comporter le médecin, donc l ' h o m m e de science qu'il prétend être, c'est-à-dire
qu'il reste parfaitement « impartial » et « neutre » à l'égard des « maladies m e n -
tales » qu'il « diagnostique » et cherche à « guérir ». Et si, c o m m e je le maintiens,
ces « maladies » se ramènent essentiellement à des conflits humains et à leurs
séquelles? C o m m e n t u n spécialiste peut-il aider u n de ses semblables en proie
à un conflit tout en demeurant en dehors de ce conflit? La réponse est simple :
il ne le peut pas. Derrière une façade de neutralité scientifique, le psychiatre est
en fait acquis à l'une des parties au conflit et hostile à l'autre. D e façon générale,
lorsqu'il s'agit de conflits moraux o u sociaux sans grande gravité tels qu'en
présentent souvent les « névrosés », il défend les intérêts que le malade estime être
les siens contre les intérêts de ceux avec lesquels le patient est en conflit ; en revanche,
lorsqu'il s'agit de conflits moraux et sociaux graves, c o m m e c'est souvent le
cas dans les « psychoses », il s'oppose aux intérêts d u malade tels que celui-ci
les ressent (pour défendre ceux de l'autre partie). Toutefois, et c'est sur ce point
que je voudrais insister, dans l'un et l'autre cas le psychiatre dissimule sa partialité
sous une prétendue neutralité thérapeutique, sans jamais se déclarer soit l'allié,
558 Thomas Szasz

soit l'adversaire d u malade. N i ami ni ennemi, il se prétend médecin et h o m m e


de science. Á u lieu de qualifier son intervention de salutaire ou de nuisible, de
libératrice o u de répressive, le psychiatre s'obstine à ne vouloir parler qu'en
termes de « diagnostic » et de « traitement d u trouble mental ». Et je dis que
c'est en cela précisément que la psychiatrie moderne a échoué tant sur le plan
moral que sur le plan technique.
Les déclarations suivantes, extraites presque au hasard de la littérature
psychiatrique contemporaine, illustrent bien la façon dont les problèmes d'ordre
moral sont délibérément dépouillés de tout caractère éthique et envisagés sous
un angle purement technique de façon à justifier leur « traitement » psychiatrique.
« Puisque le psychiatre doit, d'un point de vue scientifique, considérer tout c o m -
portement — délictueux ou légal, sain o u pathologique — c o m m e déterminé,
écrit Edward J. Sachar, professeur associé de psychiatrie à l'Albert Einstein
College of Medicine de N e w York, le problème de la condamnation d'un indi-
vidu en fonction de critères moraux ne se pose pas pour lui. D e m ê m e que les
fonctions du corps humain, sain ou malade, sont régies par les lois de la physio-
logie, l'esprit humain, sain ou malade, fonctionne conformément aux lois de la
psychologie. Le fait que la responsabilité pénale d'un individu soit reconnue signi-
fie pour le psychiatre que le ciminel doit modifier son comportement avant de
pouvoir reprendre place dans la société. Cette nécessité est dictée n o n par des
préoccupations d'ordre moral mais, en quelque sorte, par la réalité [3, p. 41] »
(c'est m o i qui souligne).
D e m ê m e , les expériences faites à la prison de Clinton à Dannemora (État
de N e w York) par Ernest G . Poser, professeur associé des départements de
psychologie et de psychiatrie à l'Université McGill de Montréal, expériences
menées grâce à une subvention du Committee on Criminal Offenders que patronne
le gouverneur Rockefeller, sont décrites c o m m e devant «... nous aider à atteindre
un jour le stade où la décision d'enfermer quelqu'un sera prise en fonction non
pas de la culpabilité ou de Vinnocence de Vintéressé, mais des probabilités de
récidive de sa part [4, p . 17] » (passage souligné par moi).
Il y a plus de quarante ans que Karl Menninger, le doyen des psychiatres
américains, prêche le m ê m e évangile. D a n s son dernier livre intitulé de façon
significative The crime of punishment, il écrit : « Le mot 'justice' irrite les h o m m e s
de science. Le chirurgien ne s'attend pas à ce qu'on lui demande si une opération
du cancer est juste ou non... Les spécialistes du comportement considèrent qu'il est
tout aussi absurde d'invoquer la notion de justice à propos du sort qu'il convient
de réserver à la f e m m e qui éprouve u n irrésistible besoin de voler à l'étalage
ou à l ' h o m m e incapable de s'empêcher de commettre des violences [5, p. 17]. »
Dès lors, le crime ne relève plus du droit et de la morale, mais de la médecine
et de la thérapeutique. Qui plus est, nombreux sont les médecins, les sociologues
et les profanes qui applaudissent à cette substitution d u technique à l'éthique,
de la maladie au délit, de la médecine au droit, de la psychiatrie à la crimino-
Idéologie et folie 559

logie, et de la thérapeutique au châtiment. C'est ainsi que Roger Jellinek a p u


écrire dans le New York Times, à propos de The crime of punishment : « C o m m e
le D r Menninger le démontre de façon saisissante, les criminels ne sont pas
mauvais, ils sont sans aucun doute malades [6, p. 31]. »
« Les criminels sont sans aucun doute des malades... », disent les « théori-
ciens d u comportement » et leurs partisans. « Ceux qui les châtient sont des
criminels », ajoute Menninger. O n nous demande en s o m m e de croire que les
actes illégaux commis par les criminels sont des symptômes d'aliénation m e n -
tale et que les mesures légales prises par les représentants de la loi sont des crimes.
Si tel est le cas, ces derniers sont eux-mêmes des criminels et par conséquent
eux aussi sont « non point mauvais, mais malades ». Exemple flagrant de ce qui
est pour l'idéologue de l'aliénation mentale une activité de prédilection : fabriquer
de la folie [7].
« Les criminels sont sans aucun doute des malades... ». Réfléchissez-y
bien! et rappelez-vous que quiconque enfreint la loi est par définition u n cri-
minel : non seulement le tueur à gages, mais aussi le médecin qui pratique u n
avortement illégal; non seulement le spécialiste de l'attaque à main armée,
mais aussi l ' h o m m e d'affaires qui fraude le fisc; non seulement l'incendiaire
et le voleur mais encore le joueur ou le fabricant, le vendeur et souvent le con-
sommateur de produits interdits (ainsi l'alcool pendant la prohibition, la marijuana
aujourd'hui). Tous des criminels! non pas mauvais, certainement pas bons, sim-
plement mentalement malades — tous sans exception. Mais faites-y bien
attention : ce sont toujours eux, jamais nous!
E n s o m m e , la règle générale est que le « fou » s'engage, alors que le psy-
chiatre se garde bien de le faire. Sous le couvert de sa prétendue neutralité à
l'égard des problèmes en cause, il exclut de la société le fou et ses revendications
gênantes. (On notera que l'internement — la procédure par laquelle s'opère
cette exclusion — s'appelle, en anglais, commitment, qui veut dire aussi
« engagement ».)

IV
E n raison de l'attitude évasive des psychiatres qui évitent de prendre clairement
position à l'égard des problèmes qu'ils traitent, les grandes questions d'ordre
intellectuel et moral que soulève la psychiatrie ne sont ni examinées ni m ê m e
posées. Ces questions, qui impliquent un certain nombre d'options fondamentales
quant à la nature, à la portée, aux méthodes et aux valeurs de la psychiatrie,
peuvent être brièvement résumées c o m m e suit :
1. Le c h a m p d'action de la psychiatrie est-il l'étude et le traitement de cas
médicaux o u bien l'étude et la modification des « performances » sociales?
Autrement dit, la recherche psychiatrique a-t-elle pour objets des maladies
ou des rôles, des phénomènes ou des actions?
560 Thomas Szasz

2. Le but de la psychiatrie est-il l'étude d u comportement humain, ou bien sa


régulation, notamment celle de ses formes aberrantes? Autrement dit,
le but ultime de la psychiatrie est-il de contribuer au progrès du savoir,
ou d'exercer une action régulatrice sur la conduite et l'inconduite
humaines?
3. L a méthode psychiatrique est-elle fondée sur la communication mutuelle
ou sur l'administration de tests de diagnostic et de traitements curatifs?
Autrement dit, en quoi consiste effectivement la pratique psychiatrique :
à écouter et à parler, ou à prescrire des drogues, à faire des opérations
dans le cerveau et à enfermer des gens étiquetés c o m m e « malades
mentaux » ?
4. Enfin, la valeur suprême pour la psychiatrie est-elle l'individu ou la collec-
tivité? Autrement dit, la psychiatrie aspire-t-elle à servir l'individu ou l'État ?
Devant toutes ces questions, la psychiatrie contemporaine se dérobe systéma-
tiquement. Il suffit pour s'en convaincre de consulter à peu près n'importe quel
article ou livre dû à la plume d'une autorité reconnue en matière de psychiatrie.
Je m e bornerai à citer deux brefs exemples.
D a n s l'article mentionné plus haut, Sachar nie formellement que le psy-
chiatre soit partie à un conflit : « D a n s l'intérêt de qui le psychiatre cherche-t-il
à changer le criminel? D a n s l'intérêt d u criminel ou dans celui de la société?
Les deux, vous répondra-t-il, de m ê m e qu'un médecin, face à un cas de variole,
pense immédiatement à la fois à sauver le malade et à protéger la collectivité
[3, p. 41 et 42]. »
D a n s u n essai où il souligne le caractère pathologique de la « maladie
mentale », R o y R . Grinker, ST., directeur de l'Institute for Psychosomatic and
Psychiatrie Research and Training du Michael Reese Hospital and Medical
Center de Chicago écrit : « D a n s un modèle authentiquement médical, la psycho-
thérapie n'est qu'un élément. Considéré dans son ensemble, le champ thérapeu-
tique englobe... le choix de l'environnement — domicile, consultation externe,
hospitalisation — le choix d u traitement —• médicaments, électrochocs, psycho-
thérapie... [8, p. 866]. » Grinker parle de « choix » mais observe un silence discret
et avisé sur toutes les questions que j'ai mentionnées plus haut. Il ne dit pas qui
choisit le « milieu thérapeutique » ou le « traitement », si c'est le malade, sa
famille, le psychiatre, le juge ou le législateur. Silence aussi sur ce qui se passe
quand le « malade » choisit de ne pas se considérer c o m m e tel, ou quand le psy-
chiatre recommande l'internement et que le malade refuse d'obtempérer.
Ces silences ne sont pas fortuits. Ils sont l'essence m ê m e de l'actuelle psy-
chiatrie « scientifique ». L e psychiatre contemporain — d u moins le praticien
« dynamique », « moderne », loyal à sa corporation — a précisément pour mission
de masquer, et m ê m e de nier les dilemmes moraux que pose la vie et de les réduire
à des problèmes purement médicaux et techniques susceptibles d'être résolus
par des spécialistes.
Idéologie et folie 561

Bref, je soutiens que les prétentions et les pratiques de la psychiatrie moderne


aboutissent à déshumaniser l ' h o m m e en lui déniant, à la faveur d'un raisonne-
ment faussement scientifique, la responsabilité de ses actes. O r c'est sur l'idée
de responsabilité personnelle que repose la conception de l ' h o m m e en tant
qu'être moral. Supprimer cette notion, c'est faire de la liberté individuelle,
cet attribut essentiel de l ' h o m m e occidental, u n véritable « refus de la réalité »,
un « délire psychotique » consistant à parer l ' h o m m e d'une grandeur qu'il ne
posséderait pas en réalité.
D e toute évidence donc, la psychiatrie n'est pas simplement une « théra-
peutique médicale », notion faussement modeste sous laquelle beaucoup de ses
praticiens tentent actuellement de dissimuler la véritable nature de leur activité;
c'est une idéologie et un ensemble de techniques qui visent à une transformation
radicale de l ' h o m m e .
[Traduit de l'anglais]

Références bibliographiques

1. S Z A S Z , Thomas S. The myth of mental illness : 4. B U R N H A M , D . Conflicts treated by drug therapy»


foundations of a theory of personal conduct. TheNew York Times, 8 décembre 1968.
New York, Hoeber-Harper, 1961 ; Law, 5. M E N N I N G E R , K . The crime of punishment. N e w
liberty and psychiatry : an inquiry into the York, Viking, 1968.
social uses of mental health practices, N6. e wJELLINEK, R . M . Revenger's tragedy. The New
York, Macmillan,.1963; The ethics of psycho- York Times, 27 décembre 1968.
analysis. N e w York, Basic Books, 1965; 7. S Z A S Z , T . S. The manufacture of madness : a
et Ideology and insanity : essays on the comparative study of the Inquisition and the
psychiatric dehumanization of man, Garden Mental Health Movement. N e w York, Harper
City, N . Y . , Doubleday Anchor, 1970. and R o w , 1970.
2. R O M E , H . P. Psychiatry and foreign affairs : 8. G R I N K E R , R . R . , Sr. Emerging concepts of mental
the expanding competence of psychiatry. illness and models of treatment : the medical
Amer. J. Psychiatry, 125 : 725-730, dec. 1968. point of view. Amer. J. Psychiatry, 125:865-
3. S A C H A R , E . J. Behavioral science and the criminal 869, janv. 1969.
law. Scientific American, 209:39-45, nov. 1963.
Trois études de pays

Problèmes
de santé mentale
en Inde

V . N . Bagadia

La santé mentale dans l'Inde ancienne

Les philosophies religieuses de l'Inde —• hindouisme, bouddhisme et jaïnisme —


ont toujours attaché la plus haute importance à l'étude de la vie affective, de la
vie mentale et de tout ce qui touche au comportement humain. Elles recom-
mandaient d'éviter les sentiments violents c o m m e la haine, la colère, la peur,
la jalousie et la cupidité, afin de parvenir à la détente intérieure, à la paix et au
bonheur. L'effort de chacun devait tendre à l'organisation d'un m o d e de vie
propre à dominer et sublimer ces sentiments, permettant ainsi de parvenir à la
satisfaction, au contentement et à la santé mentale. O n estimait que la paix et
le bonheur, que l'humanité s'attachait à conquérir depuis des temps immémoriaux,
ne pouvaient être obtenus que par u n état positif de santé mentale.
Cela exigeait des soins méthodiques depuis la naissance jusqu'à la mort,
l'adoption d'un m o d e de vie et d'une philosophie de la vie répondant à des
valeurs génératrices de santé. M a n u , le sociologue et législateur hindou, établit

D r V. N. Bagadia est professeur honoraire de médecine psychologique au Seth G.S. Medical College
et au King Edward Memorial Hospital à Bombay. Il dirige aussi l'unité de collaboration psycho-
pharmaco logique pour l'Inde de l'Organisation mondiale de la santé et a exercé les fonctions de
président de l'Association indienne de psychiatrie. Il a publié un grand nombre d'articles, plus
particulièrement en matière de psychiatrie et d'épidémiologie cliniques et de psychopharmacologie.

Rev. int. Sc. soc, vol. X X V (1973), n» 4


564 V. N. Bagadia

un plan de vie qui devait permettre à l ' h o m m e m o y e n de parvenir à une paix et


à un bonheur relatifs. L'organisation sociale était en harmonie avec les principes
fondamentaux de la vie individuelle et collective; elle tenait compte des limites
imposées par la psychologie, la physiologie et la biologie humaines. O n appréciait
un contentement relatif, une mobilité sociale limitée, l'interdépendance des
h o m m e s , une vie collective fondée sur la coopération, l'acceptation de la vieillesse et
de la mort et la croyance à la prédestination {karma). Pendant toute sa vie, de
sa naissance à sa mort, l'individu connaissait les buts et les rôles acceptés tant
par lui que par la société. A l'égard de la santé physique l'ancienne médecine
ayurvédique eut toujours une approche « holiste » : esprit et corps étaient pour
elle inséparables. Dès l'antiquité, Tcharak, le médecin, et Chuchrout, le chirurgien,
soutenaient que les sentiments violents pouvaient provoquer des maladies phy-
siques d'une nature telle qu'on n'y pouvait remédier que par des opérations
chirurgicales. O n a lieu de penser que dans l'Inde ancienne, l'organisation de
la vie, la société et la médecine étaient dans l'ensemble génératrices de santé
mentale.

La santé mentale de nos jours

Après l'accession de l'Inde à l'indépendance politique, les gens^s'attendaient


naturellement à un relèvement de leur niveau de vie, et pensaient pouvoir comb'er
leur retard sur les nations déjà prospères. Gandhi, avec sa vive intelligence et
son sens aigu des réalités, essaya de renforcer et de réintroduire les anciennes
valeurs sous des formes nouvelles, répondant aux besoins et aux réalités de l'Inde.
Ayant longtemps connu une extrême pauvreté et l'insatisfaction de ses besoins
fondamentaux, mais connaissant aussi la splendeur de la richesse et le confort
matériel qu'on trouve dans les sociétés prospères, l'Indien m o y e n d'aujourd'hui
ne semble guère attiré par cette philosophie gandhienne d u sarvodaya, bien
qu'elle offre de grandes possibilités favorables à la santé mentale des individus
et des groupes. Il y a, aujourd'hui, entre les aspirations et les réalisations u n
écart considérable — d'où frustrations, mécontentement et désespoir.
D a n s la société urbaine et industrielle, on a tendance à remplacer le conten-
tement par l'esprit de concurrence, l'âpreté au gain et l'excès d'ambition. L e
désir de mobilité, tant verticale qu'horizontale, peut prendre de telles proportions
qu'il devient impossible à satisfaire, que ce soit physiquement, psychologiquement
ou socialement. L e souci excessif et la surestimation de la liberté individuelle
peuvent conduire à la dégradation du sens de l'interdépendance, de la coopération
et de la vie collective — ce qui peut produire, pour bien des gens, u n sentiment de
solitude, d'insécurité et de médiocrité des rapports interpersonnels. O n tend à
devenir de plus en plus égocentrique, à vivre au jour le jour une existence de
confort matériel dont on attend le bonheur. A u lieu d'un progrès vers la simplicité,
Problèmes de santé mentale en Inde 565

nous constatons une multiplication des désirs et des besoins, qui conduit les gens
à u n sentiment de frustration et d'ennui : ils sont nerveux, insatisfaits, instables,
tendus et anxieux. U n e agitation généralisée, qui se manifeste par une mobilité
excessive et u n désir continuel de « variété », de « nouveauté » et de « changement »,
est parfois u n signe de régression culturelle et de mauvaise santé mentale. L'Inde
est engagée dans cette voie; mais n'ayant pas dépassé la croisée des chemins, elle
a encore le loisir de s'arrêter pour réfléchir à ce qu'elle veut, et aux raisons pour
lesquelles elle le veut. Si elle répète toutes les erreurs que les sociétés prospères
ont commises, si elle absorbe la technologie et l'industrialisation de la manière
traditionnelle, elle va au-devant de terribles problèmes de santé mentale qu'elle
ne sera peut-être pas capable de résoudre.
Le brusque passage d'une civilisation agro-rurale à une civilisation indus-
trielle et urbaine risque de provoquer la multiplication et l'aggravation brutales
des problèmes de santé mentale. Cela ne s'est pas encore produit en Inde, sans
doute parce que les valeurs anciennes et l'ancienne structure sociale constituent
des facteurs de protection et de défense, contre-balançant les forces disruptives
qui risquent de déclencher la débâcle massive prévue par les experts en santé
mentale. Il n'y a cependant pas lieu de penser, actuellement, que la morbidité
psychiatrique se situe en Inde à u n niveau inférieur à celui qu'elle atteint en
Europe ou aux États-Unis, m ê m e si elle répond à des causes et revêt des formes
différentes.

Santé mentale et socio-psychologie

Les principaux facteurs de tension (stress) dans l'Inde d'aujourd'hui sont la


misère, la malnutrition, la mauvaise santé, l'analphabétisme et l'insatisfaction
des besoins fondamentaux. Le revenu m o y e n par habitant montre la gravité de la
misère, mais il ne faut pas perdre de vue que le revenu d'une grande partie de la
population se situe bien au-dessous d u niveau m o y e n . Cette misère entraîne une
extrême insécurité économique et affective, génératrice de toutes sortes de conflits
entre les individus, les groupes et les classes. D e s facteurs économiques sont
souvent à l'origine de difficultés interpersonnelles et d'un mauvais état de santé
mentale. Certains compensent leur insécurité économique par un excès d'ambition,
et cet excès d'ambition conduit certains groupes, animés par l'esprit de lucre,
à accumuler des fortunes qui risquent fort d'aggraver encore la situation. Ceux
qui ne réussissent pas à échapper à l'insécurité sont cependant plus nombreux
que ceux qui y parviennent, et leur échec est souvent u n facteur de stress. N o u s
allons passer en revue quelques-unes des principales variables socio-culturelles
qui influent sur la santé mentale.
566 V. N. Bagadia

La classe

N o u s n'avons guère constaté de difference significative, quant à l'incidence rela-


tive des diverses maladies mentales, entre les trois milieux où nous avons per-
sonnellement travaillé : une polyclinique ( C H U ) fréquentée par des gens de
condition modeste, u n hôpital semi-privé dont les malades appartiennent à la
petite-bourgeoisie, et une clientèle privée qui se recrute dans la haute bourgeoisie
et la classe riche. L'incidence de la schizophrénie était la m ê m e dans les trois
milieux. Les cas de dépression étaient plus nombreux dans la bourgeoisie et parmi
les gens riches; mais il est difficile de dire si cette différence est apparente ou réelle,
car les pauvres doivent trouver un modus vivendi avec leurs dépressions bénignes.
Les problèmes psychomatiques étaient u n peu plus courants, et les troubles
organiques un peu plus rares, parmi les gens riches, dans la haute bourgeoisie et
dans la classe moyenne. Les cas d'hystérie étaient u n peu plus fréquents parmi
les gens pauvres, et les tentatives de suicide dans la haute bourgeoisie et la classe
instruite.

Le sexe

Les h o m m e s , en Inde, ont toujours été plus nombreux que les femmes. L a diffé-
rence — 932 femmes pour 1 000 h o m m e s en 1971 [1, p. 9] — s'accentue de façon
significative dans les zones métropolitaines c o m m e celle de B o m b a y , où il y a
seulement 650 femmes pour 1 000 h o m m e s . Des célibataires en âge de se marier y
viennent pour trouver un emploi, mais ne peuvent pas se marier faute d'argent et de
logement. Les h o m m e s mariés qui viennent travailler dans les grandes villes
laissent leur femme au village pour les m ê m e s raisons; les femmes doivent aussi
rester au village pour s'occuper des champs, des parents âgés et des enfants.
Les maris retournent chez eux une fois par an, parfois moins souvent; ils sont donc,
la plupart du temps, privés de relations affectives, sociales et sexuelles. Ils sont
sujets à divers troubles psychiatriques — problèmes sexuels, toxicomanie, névroses
et maladies psychomatiques. Les femmes sont également sujettes à l'anxiété, au
sentiment d'insécurité, aux troubles psychomatiques et à l'hystérie. L'hystérie
est souvent pour elles une occasion de se rendre à la ville afin de « s'y faire soigner ».
L'état de dépendance économique et sociale dans lequel sont tenues les femmes
se manifeste d'un bout à l'autre de leur existence et explique leut taux élevé de
morbidité psychiatrique.

Le mariage

Le mariage apparaît c o m m e quasiment de règle en Inde, et il est exceptionnel


qu'un h o m m e ou une femme — une f e m m e surtout — reste célibataire pendant
toute sa vie. A l'âge de vingt-cinq ans, 75 % des gens sont mariés, dont deux tiers
Problèmes de santé mentale en Inde 567

de femmes et un tiers d ' h o m m e s . Mais à l'âge de trente-cinq ans, la proportion de


gens mariés atteint 90 %. Parmi les 10 % qui restent, il y a la moitié de célibataires
et la moitié de veufs. Parmi les célibataires, il y a 80 % d ' h o m m e s et, parmi les
veufs, 65 % de femmes [1, p. 11], cette prédominance numérique s'expliquant par
la vieille coutume sociale qui interdit aux femmes de se remarier. Les cas de
divorce ou de séparation sont rares, et ne représentent à aucun m o m e n t plus de
1 % des couples. Cette permanence du mariage constitue un grand avantage pour
la santé mentale en général, bien qu'un mariage permanent, si les époux sont
mal assortis, puisse être une source de morbidité, particulièrement dans le cas
des femmes. D u fait que le mariage précoce, arrangé par les parents, est si répandu,
les jeunes gens, du m o m e n t qu'ils acceptent les normes traditionnelles de compor-
tement, échappent à l'insécurité, aux privations et au stress qui pourraient résulter
des essais et tâtonnements antérieurs au mariage. Les conflits entre eux et leurs
parents quant au choix du conjoint, c o m m e il s'en produit parfois dans la classe
urbaine instruite, peuvent avoir des conséquences désastreuses. Il est difficile
d'évaluer l'importance du mariage c o m m e facteur de santé mentale, mais il joue
un grand rôle dans le cas des femmes, à cause de la condition de dépendance où
elles sont tenues. Dans la classe moyenne et la haute bourgeoisie, l'interdiction
faite aux veuves de se remarier est un grave facteur de stress, et rend ce groupe
social extrêmement vulnérable.
Les attitudes à l'égard de la vie sexuelle se caractérisent surtout par l'inhi-
bition et la réglementation. L e plaisir n'est permis qu'entre époux; les relations
sexuelles préconjugales ou extra-conjugales sont taboues, et vues d'un mauvais
œil; ceux qui en ont sont exposés à éprouver des sentiments de culpabilité, de
honte et de crainte, qui peuvent avoir des séquelles psychiatriques. L a liberté
des m œ u r s ne se rencontre guère que dans le petit groupe des adolescents urbains.
Les problèmes les plus fréquents ont trait à la sexualité masculine et viennent de
l'ignorance et des superstitions qui planent sur la vie sexuelle et ses normes. L a
masturbation est à la source de sentiments de culpabilité, de peur et de honte
qui constituent une cause fréquente de stress. L a valeur excessive qu'on attache
au sperme, et l'inaptitude à le différencier des autres sécrétions, notamment des
sécrétions prostatiques, excrétées par l'urètre dans les situations erotiques, sont
à l'origine de beaucoup de craintes et d'anxiétés. Quinze pour cent de l'ensemble
des cas traités par le Département de psychiatrie du King Edward VII Memorial
Hospital concernent ce genre de problèmes de sexualité masculine, souvent appelé
à B o m b a y « syndrome de Dhat » par ceux qui voudraient lui voir accorder une
place officielle dans la classification indienne des maladies mentales. Certaines
femmes, de leur côté, s'effraient de sécrétions vaginales qui n'ont en fait rien
d'inquiétant; elles craignent de perdre leur « vitalité » et présentent toutes sortes
de symptômes psychiques ou somatiques.
568 V. N. Bagadia

La famille

O n cite souvent l'Inde et la Chine c o m m e illustrations d u système de la « famille


élargie ». Aujourd'hui encore, dans l'Inde rurale, c'est cette structure qui pré-
domine, bien que, dans les grandes villes, elle tende à faire place à celle de la
« famille nucléaire », comprenant u n seul ménage. Souvent, alors m ê m e que
la structure en paraît unitaire, la famille fonctionne, pour l'essentiel, sur le modèle
de la famille élargie. Celle-ci, à supposer qu'elle soit unie et bien dirigée, remplit
toutes les conditions requises pour pouvoir mener une existence saine; en revanche,
si les liens familiaux sont distendus, elle peut offrir u n terrain favorable à la
prolifération des difficultés interpersonnelles et des cas pathologiques. N o u s ne
disposons pas, pour le m o m e n t , de données suffisamment abondantes ni fiables
pour pouvoir évaluer, d u point de vue de la santé mentale, l'une ou l'autre de
ces structures familiales; mais nous avons constaté que la schizophrénie se ren-
contre surtout dans les familles élargies, tandis que les dépressions et les tentatives
de suicide sont nettement plus fréquentes dans les familles nucléaires. Les défauts
et déviations de la personnalité ont des chances, pour la plupart, d'être acceptés
et de « se diluer » au sein de la famille élargie, et de s'exacerber, au contraire,
dans le cadre de la famille nucléaire.
L a corrélation entre l'ordre de naissance des enfants et leur santé mentale
fait dans le m o n d e entier l'objet d'opinions discordantes. E n Inde, les psychiatres
ont généralement constaté que les aînés de la famille, en particulier l'aîné des
garçons, sont particulièrement sujets à la plupart des maladies mentales. Cela
est probablement dû au fait que les responsabilités économiques génératrices de
stress pèsent relativement moins sur les fils plus jeunes. D a n s le cas de filles,
l'ordre de naissance ne nous a semblé avoir aucune influence notable.

Le métier

Le chômage, m ê m e partiel ou intermittent, joue un rôle important et, de l'avis


général, il est souvent lié à toutes sortes de maladies mentales. Le problème se
pose aussi bien à la campagne qu'en ville, aussi bien pour les gens instruits que
pour les autres; mais c'est surtout dans les milieux urbains cultivés qu'il a de
graves répercussions pathologiques, notamment dans les familles nucléaires.
Les femmes sont encore très souvent cantonnées dans leur rôle de ménagères, qui,
m ê m e s'il présente relativement peu de difficultés, devient une source de tensions
interpersonnelles dans les familles élargies, surtout au sujet de la répartition
des tâches domestiques. D a n s les familles nucléaires urbaines, les femmes sont
souvent surchargées de besogne. Celles, peu nombreuses, qui travaillent à plein
temps hors de chez elles sont particulièrement sujettes au stress parce qu'il leur
faut, tout en exerçant leur métier, jouer leur rôle traditionnel d'épouse, de m é n a -
gère et de mère de famille. D e m ê m e les étudiants qui ont un emploi à plein temps
Problèmes de santé mentale en Inde 569

et les jeunes étudiantes auxquelles on impose une tâche domestique trop lourde
sont exposés au m ê m e genre de risque. Il est douteux que certains métiers rendent
les h o m m e s particulièrement sujets au stress et aux maladies mentales; cependant
nous avons personnellement constaté que celles-ci étaient plus fréquentes parmi
les ingénieurs et techniciens que parmi les médecins ou les juristes.

Epidemiologie, incidence et prévalence

O n s'attache actuellement à élaborer une epidemiologic des maladies mentales;


mais si les méthodes de recherche ne sont pas normalisées ou uniformes, les
statistiques, dans un pays aussi vaste que l'Inde, risquent de n'être d'aucun
secours et de créer plutôt la confusion. L a difficulté à laquelle se heurtent les
enquêtes épidémiologiques sur les maladies ressenties c o m m e honteuses — et
c'est le cas des maladies mentales —• est que les enquêtes ont tendance à les dissi-
muler. O n ne parvient souvent à déterminer que l'incidence ou la prévalence
d'états trop manifestement graves pour qu'il soit possible de les cacher ou les
nier. D u b e et ses collaborateurs [2], après une enquête menée dans la région
d'Agra, ont estimé en 1970 le taux de prévalence des maladies mentales à 23,79
pour mille, se répartissant c o m m e suit : schizophrénie 2,17; psychoses maniaques
dépressives 1,26; troubles organiques et épilepsie 4,04; retard mental grave 3,7;
hystérie grave 8,86, et autres psychonévroses graves 3,77. Ces chiffres sont sans
doute inférieurs à la réalité, les enquêteurs n'ayant comptabilisé que les cas
graves, manifestes et indéniables. Sethi et al. ont relevé, à Lucknow et aux envi-
rons, un taux de prévalence de 39,4 à la campagne et de 72,4 poui mille en ville [3].
Dans ce cas également, les deux tiers du premier chiffre et le tiers du second chiffre
correspondent uniquement à un état mental inférieur à la normale. Les statis-
tiques hospitalières n'indiquent pas la morbidité d'une communauté, mais don-
nent une idée de la fréquence relative des diverses maladies. A u Département
de psychiatrie du King Edward VII Memorial Hospital, à B o m b a y , où notre
service reçoit depuis dix ans environ 3 000 nouveaux malades chaque année, les
taux d'incidence relative sont les suivants : psychoses organiques, 5 %; schizo-
phrénie, 24 %; dépressions, 9 %; manies, 1 %; hystérie, 10 %; états anxieux,
10 %; autres névroses, 5 %; problèmes sexuels masculins, 17 %; alcoolisme
chronique, toxicomanies et psychopathic 3 % ; déficiences mentales, 5 % ; divers,
11 %
570 V. N. Bagadia

Phénoménologie

Psychoses organiques
Les dégénérescences, c o m m e la démence senile ou artériosclérotique, qui sont si
courantes en Occident, le sont beaucoup moins en Inde. Il en va de m ê m e pour
l'alcoolisme chronique, avec syndromes cérébraux aigus et chroniques. Il se peut
que les psychoses liées aux carences nutritionnelles soient un peu plus fréquentes,
mais il n'existe pas sur ce point de statistiques fiables.

Schizophrénie

C'est une des psychoses que nous s o m m e s le plus souvent appelés à soigner.
Beaucoup de spécialistes ont l'impression que la schizophrénie est moins grave
en Inde qu'en Occident, et que les chances de guérison sont plus grandes. Cette
différence de pronostic peut être due à certains facteurs nutritionnels ou toxi-
cologiques, ou au milieu thérapeutique dans lequel les schizophrènes sont soi-
gnés. Dans la plupart des cas, les malades en traitement restent au sein de la
communauté et dans leur cadre familial, de sorte qu'ils ne risquent guère de se
sentir rejetés o u tenus à l'écart, ni de souffrir d ' u n internement, c o m m e cela
arrive en Occident aux malades des hôpitaux psychiatriques. L e taux de préva-
lence de la schizophrénie, selon D u b e et Sethi (voir sources déjà citées) est de
2,17 ou 2,3 pour mille dans les villes, 1,1 pour mille à la campagne. D'après notre
expérience personnelle, les cas de schizophrénie infantile représentent 2 % d u
total ; nous n'avons rien trouvé qui confirme que, c o m m e en Occident, le taux
d'incidence soit particulièrement élevé parmi les ouvriers, les gens pauvres et
les h o m m e s . L'insomnie, les hallucinations auditives, l'inattention et la baisse
du rendement sont des symptômes fréquents de schizophrénie; on constate
souvent aussi que les réactions affectives s'émoussent; le malade a des tics et des
attitudes négatives. D a n s toute l'Inde, on traite généralement les schizophrènes
par des électrochocs et des moyens chimiothérapiques.

Dépressions

D'après une étude que nous avons faite avec divers collaborateurs, les cas de
dépression ne semblent pas particulièrement fréquents parmi les femmes ni dans
la classe supérieure instruite. L a plupart des spécialistes ont constaté que les
dépressions se produisent surtout en été et au m o m e n t de la mousson, dans le
nord de l'Inde, ainsi que parmi les aînés de famille et les personnes frappées par
la mort d'un de leurs proches. Le ralentissement des réactions motrices, l'agita-
tion et les idées de suicide sont souvent symptomatiques. Les vifs sentiments
de culpabilité, l'impression d'indignité et les attitudes nihilistes sont beaucoup
Problèmes de santé mentale en Inde 571

moins courants qu'en Occident. L e traitement fait surtout appel aux électrochocs
et aux anti-dépresseurs; mais, dans le cas des dépressions névrotiques, on préfère
la psychothérapie et la chimiothérapie.

Excitation maniaque

Les manies sont moins fréquentes qu'on ne le croit généralement. Elles ne se


rencontrent guère que dans 1 % des cas traités dans notre service, au King
Edward VII Memorial Hospital. Il se peut toutefois que certaines d'entre elles
soient diagnostiquées c o m m e des schizophrénies.

Névrose

C o m m e la névrose est une maladie plus bénigne, et c o m m e le patient en a claire-


ment conscience, il réussit souvent à la dissimuler; aussi est-il très difficile de cal-
culer un taux de prévalence auquel on puisse se fier. D u b e et al. ont trouvé le
chiffre de 12 pour mille, dont 8,86 d'hystéries graves. Selon Sethi et al., le taux
d'incidence serait de 5 pour mille à la campagne et de 24 pour mille dans les
villes, tandis qu'Abraham Verghese et al. sont arrivés, à Vellore, au chiffre de
48 pour mille [4].
L'hystérie est particulièrement fréquente parmi les femmes mariées illet-
trées que leur personnalité y prédispose. L a mésentente conjugale, la subordina-
tion des femmes, leur vie au sein de familles élargies où elles ont entre elles des
relations médiocres, contribuent pour une large part à cette situation. Les dou-
leurs corporelles, les crises, les paresthésies et les tremblements figurent parmi
les monosymptômes courants. L'hystérie dite « de conversion »*, plus fréquente,
se manifeste souvent sous les m ê m e s formes grotesques qu'en Europe au siècle
dernier. U n e des singularités de l'Inde réside dans ce qu'on appelle souvent la
« psychose hystérique » des femmes; il s'agit d'une crise psychotique aiguë,
souvent accompagnée d'hallucinations visuelles, d'un comportement bizarre et
de tics, mais dont le pronostic est relativement favorable. Beaucoup de psychiatres
la considèrent c o m m e un syndrome lié à la culture indienne. L a désintégration
ou « dissociation » de la personnalité peut revêtir la forme du syndrome dit
« de possession » : le dédoublement (ou le fractionnement) de la personnalité
conduit le patient à se comporter c o m m e s'il était possédé d'un d é m o n ou d'une
divinité. Sur les 192 cas que nous avons rencontrés, il y avait 19 % d'enfants.
Dix-huit pour cent des h o m m e s étaient les aînés de leur famille, alors que, à cet
égard encore, l'ordre de naissance semble beaucoup moins important pour les
femmes. Pour ce qui est des états anxieux, des attaques de nerfs et des diverses
phobies, la situation ne diffère pas sensiblement en Inde de ce qu'elle est dans
le reste du m o n d e . Les malades de la classe supérieure consultent généralement,
en clientèle privée, un spécialiste de médecine interne; les gens pauvres, au

Transformation de troubles névrotiques en mani-


festations somatiques fonctionnelles. ( N .
du tr.)
572 V. N. Bagadia

contraire, se rencontrent généralement dans les services hospitaliers de cardiologie,


de gastro-entérologie o u d'endocrinologie, parce qu'ils présentent des s y m p -
tômes somatiques ou redoutent les maladies physiques. C'est pourquoi leur m a l
devient souvent chronique lorsqu'ils sont d'abord examinés par un psychiatre;
leur clairvoyance les incite à faire de leur mieux pour éviter le déshonneur qui
s'attache à la psychopathologie, et ils souffrent pendant des années des phobies
qu'ils essaient d'enfermer dans le secret d'eux-mêmes. O n les traite couramment
par la psychothérapie et la chimiothérapie. Les névroses obsessionnelles o u
compulsives se présentent rarement sous leurs formes pures ; il s'agit plus souvent
de symptômes associés à la dépression ou à la schizophrénie. Le traitement est
difficile dans la plupart des cas du fait que les malades mènent une existence
ralentie d'infirmes, qui provoque souvent la pitié ou la moquerie de leur entourage.

Psychopathie

La psychopathie est moins courante qu'en Occident. Cela est peut-être dû à la


plus grande diversité des normes de comportement, qui sont moins strictes, plus
souples et libérales. Les gens s'attendent à un certain pourcentage de « déviations »,
et les acceptent c o m m e faisant partie de la vie communautaire. Les « originaux »
ne sont ni rejetés ni punis par la société, et c'est sans doute pourquoi leur nombre
n'est pas plus grand. Les psychopathies graves (si elles ne sont pas simplement
symptomatiques) sont traitées c o m m e des délits.

Toxicomanies

L'alcoolisme chronique ne constitue pas, jusqu'à présent, u n problème sanitaire


inquiétant. L a prohibition est un des principes directeurs de la Constitution,
mais les efforts de certains États pour faire respecter ce principe ont été contra-
riés par divers facteurs : intérêts particuliers, puissance de « groupes de pression »
anti-prohibitionnistes, ambiguïté de la politique du gouvernement central, m a n q u e
de coopération des États limitrophes, distillation illicite, etc. Il est fort possible
que l'urbanisation et l'industrialisation croissantes fassent progresser l'alcoo-
lisme. L'imitation des m œ u r s occidentales fait de l'alcool, dans certains milieux,
un symbole de supériorité, en dépit des interdictions sociales et religieuses. L'opio-
manie, jadis très courante, a plus ou moins disparu. L a morphine et la pethidine
ont leurs adeptes, notamment dans le personnel médical et paramédical. Il paraît
que les étudiants ont couramment recours aux amphétamines avant leurs exa-
mens, ce qui les conduit parfois à la toxicomanie et à la psychose. L a cocaïno-
manie est rare. L'emploi de tranquillisants est exceptionnel; toutefois le M a n d r a x
— une des spécialités qui combinent le méthoquilone avec l'hydrochlorure de
diphenhydramine (Benadryl) — passe pour jouir d'une certaine vogue dans les
régions montagneuses d u N o r d .
Problèmes de santé mentale en Inde 573

L a marijuana (Cannabis indica), qui se présente sous diverses formes


(charas, ganja, bhang), est une drogue courante dont certains Indiens font usage
depuis des temps très reculés. A cause de l'extase et de l'euphorie qu'elle peut
produire (un peu à la manière du L S D ) , elle est souvent employée par les spirites,
les sadhus, etc. Elle est également utilisée par d'autres asociaux qui souffrent
probablement, pour la plupart, de troubles psychiatriques. Certaines c o m m u -
nautés d u nord de l'Inde prennent du bhang périodiquement, parfois sous la
forme d'un breuvage délicieux. Tous ces faits, ne posant pas de grave problème
sanitaire, n'ont guère attiré dans le passé l'attention des psychiatres indiens;
mais cette attention a été brusquement éveillée par l'ampleur que le problème
a prise aux États-Unis et en Europe. Divers spécialistes ont constaté une corres-
pondance entre la consommation de cannabis et certains troubles mentaux qu'ils
appellent souvent « psychose du cannabis »; mais il est difficile de distinguer
ici l'effet de la cause. D a n s l'ensemble, l'abus du cannabis et d'autres stupéfiants
ne constitue pas actuellement un problème très préoccupant. Les étudiants qui
se droguent ne représentent jusqu'ici qu'une petite minorité. Les autres risquent
toutefois d'être incités à le faire par la publicité que les organes de grande infor-
mation donnent à la toxicomanie et, de façon générale, par l'attention excessive
qu'on accorde à ce phénomène.

Problèmes sexuels

N o u s avons déjà traité ci-dessus des problèmes dus à l'ignorance. Chez les h o m m e s ,
Vejaculatio praecox et l'impuissance sont assez fréquentes. Les femmes, en cas
de mésentente sexuelle ou de conflit conjugal, présentent divers symptômes
hystériques d'ordre vaginal. Les délits sexuels ne sont pas courants, et il en
est rarement fait mention dans la chronique des tribunaux. Les déviations sexuelles
sont probablement moins fréquentes que dans les pays occidentaux. Bien des
gens ignoraient l'existence de l'homosexualité jusqu'au m o m e n t où celle-ci a
été déclarée illégale. A l'heure actuelle, les déviations sexuelles sont pour la plu-
part des délits. Signalons une institution curieuse, celle des eunuques, ces castrats
qui s'habillent et se comportent en femmes. Ils constituent u n groupe bien dis-
tinct, qui a ses croyances religieuses, son code de conduite, son organisation, etc.

Déficience mentale et problèmes de l'enfance

O n n'a pas de statistiques précises à ce sujet. Il n'existe pas en Inde d'enseigne-


ment spécial ni de centres médico-pédagogiques. Les familles doivent s'arranger
c o m m e elles peuvent et, pour autant qu'elles le peuvent, c'est souvent au détri-
ment de leur paix et de leur bonheur.
L a psychiatrie infantile ne constitue pas une spécialité. E n raison de l'im-
portance excessive que la société indienne d'aujourd'hui attache à l'instruction
574 V. N. Bagadia

scolaire, clé de nombreux emplois, beaucoup d'enfants déficients sont présentés


par leur famille c o m m e simplement en retard dans leurs études. Quatre fois sur
cinq le retard scolaire est probablement imputable à un faible niveau d'intelli-
gence, mais le cinquième cas a son origine dans des troubles affectifs. Les pro-
blèmes de comportement sont sans doute moins courants qu'en Occident. L a vie
en groupe (famille élargie ou autre), la tolérance des comportements atypiques,
le fait que l'enfant est en relations avec u n certain nombre d'adultes explique
peut-être la rareté des cas de ce genre. Seuls les parents instruits et éclairés font
au besoin soigner leur enfant par u n psychiatre, à moins que le problème ne soit
grave.

Suicide

Il n'existe pas de statistiquesfiablesau sujet du suicide et des tentatives de suicide,


bien que certains centres aient étudié ce problème. O n ne dispose que des chiffres
officiels de la police. L a tentative de suicide est u n délit en Inde ; u n certain déshon-
neur s'y attache aux yeux de la société, ainsi qu'un tabou religieux. L a plupart
des intéressés nient leur intention de se suicider ; dans notre étude, cette intention
n'a été reconnue dès le premier entretien que par u n tiers seulement des sujets.
Cinquante-trois pour cent d'entre eux avaient obéi à une impulsion; dans la
grande majorité des cas, il s'agissait de gestes (66 %) ou de paris (28 %) accomplis
ou tenus en présence d'autres personnes (57 %). L a méthode la plus courante
consistait à ingérer des insecticides domestiques, qu'il est facile de se procurer
à peu de frais. Les h o m m e s célibataires et les femmes mariées étaient sur-repré-
sentés. Six pour cent des sujets souffraient de troubles psychiatriques, et 7 %
avaient déjà tenté de se suicider. Beaucoup des h o m m e s étaient des célibataires
mélancoliques, peu doués et psychopathes, souvent alcooliques. Beaucoup des
femmes étaient mariées, agressives et hystériques. L e motif le plus courant était
de protester contre les agressions de l'entourage et d'y échapper. L a plupart de
ceux qui avaient essayé de se suicider souffraient de troubles psychiatriques dont
leur geste était u n symptôme.

Le cadre institutionnel

La psychiatrie et la loi

Il y a actuellement u n grand écart entre la psychiatrie et la loi. Les juges ne


demandent guère aux psychiatres de les aider à comprendre le crime, le criminel
ou sa motivation. D'ailleurs, les psychiatres ne seraient pas assez nombreux
pour assumer ce rôle si l'on faisait appel à eux. L a loi relative aux maladies m e n -
tales, qui date de 1912, définit c o m m e aliénée toute personne dangereuse pour
Problèmes de santé mentale en Inde 575

elle-même ou pour la société et dont la folie, si elle est dûment atteslée, justifie
son admission dans u n hôpital psychiatrique. L e suicide et les pratiques h o m o -
sexuelles sont des délits. L e divorce est autorisé après trois années de maladie
mentale ininterrompue et réputée incurable de l'un des époux; le mariage peut
être annulé s'il a été contracté alors que l'un des conjoints souffrait d'une maladie
mentale ou d'une déficience grave qui a été dissimulée. Il n'est pas rare que cela
se produise, du fait que le mariage en Inde est généralement arrangé par les
familles. Les règles de M c N a u g h t o n , héritées d u droit britannique, constituent
les principes directeurs en matière de responsabilité pénale, les tribunaux n'ad-
mettant généralement pas c o m m e valables les notions de « responsabilité réduite »
ou d' « impulsion irrésistible ».

Psychiatrie préventive

Il n'existe absolument aucune forme de psychiatrie préventive organisée. Les


moyens de prévention secondaire o u tertiaire ne sont pas suffisants, et il ne sau-
rait être question de prévention primaire, si l'on excepte le potentiel inhérent
de santé mentale que constituent la philosophie de la vie, la façon de vivre, les
valeurs traditionnelles et l'organisation sociale. Pour le m o m e n t , ce potentiel
de santé compense le potentiel de morbidité mentale que repiésentent une urbani-
sation et une industrialisation rapides. O n ne saurait dire, vu l'évolution de la
société, quand cet équilibre de forces risque de se rompre en faveur de la m o r -
bidité. L a sagesse est de renforcer les facteurs de santé qui existent déjà au sein
de la communauté.

Le soin de la santé mentale : moyens disponibles

Le dispositif de diagnostic et de traitement comprend les cliniques psychiatriques


et les départements de psychiatrie des polycliniques, les centres de guidance infan-
tile et certains établissements spécialement destinés aux enfants mentalement
déficients et aux jeunes délinquants. Il existe en Inde une quarantaine de cliniques
psychiatriques, dont la moitié date du xixe siècle, les autres étant de création
plus récente. A u total elles disposent d'environ 20 000 lits [5], occupés pour la
plupart par des internés, bien que depuis quelque temps les patients volontaires
soient également admis. Quelques-unes d'entre elles sont modernes et bien
administrées; mais dans l'ensemble, elles sont perpétuellement à court de lits,
de personnel et de moyens d'action. Elles sont pour la plupart équipées pour la
physicothérapie et la chimiothérapie modernes, et des établissements qui n'étaient
à l'origine que des asiles d'internement assument de plus en plus u n rôle théra-
peutique. Ces hôpitaux sont généralement dotés d'un service de soins aux malades
non hospitalisés et participent souvent aux programmes d'enseignement des
écoles de médecine voisines.
576 y. N. Bagadia

Les départements de psychiatrie des polycliniques peuvent actuellement


être considérés c o m m e constituant l'élément fondamental des services psychia-
triques. Il existe une centaine de départements de psychiatrie, appartenant trois
fois sur quatre à des hôpitaux ( C H U et autres) d'environ 1 000 lits. N e u f sur
dix d'entre eux ont été créés au cours des vingt dernières années. Ils soignent
certains malades non hospitalisés et appliquent toutes sortes de psychothérapies.
Entre 10 et 15 % des patients ne sont parfois admis qu'aux fins de diagnostic,
ou pour recevoir des soins spéciaux, o u en cas de crise aiguë. Les malades ne
sont hospitalisés que pour une durée d'une à quatre semaines, après quoi ils sont
rendus à leur famille pour la poursuite de leur traitement [5].
L a psychiatrie infantile est encore à ses débuts, et il y a très peu de psy-
chiatres qui soient spécialisés dans ce domaine. Le nombre des centres de guidance
infantile ne dépasse pas 50. Les moyens dont on dispose pour la formation et
la réadaptation des déficients mentaux sont insignifiants, et dérisoires par rapport
aux besoins. Il existe à Sewri (Bombay) une institution moderne pour les enfants
dont l'état réclame des soins spéciaux. L e B . M . Institute d ' A h m e d a b a d est u n
autre centre qui s'occupe de thérapie, de recherches et de formation dans le
domaine de la psychiatrie infantile. L a plupart des États sont dotés de maisons
de rééducation pour les jeunes délinquants. La revue trimestrielle Child psychiatry
parait à Hyderabad, et VIndian journal of mental retardation à Chandigarh.
L a psychiatrie des écoliers et étudiants, celle des adolescents, la psychiatrie
industrielle et la psychiatrie carcérale sont encore très rudimentaires. Il n'existe
pratiquement pas de services spécialisés dans l'étude et le traitement des toxi-
comanies. L'armée procède à certains travaux de psychiatrie militaire qui ont
fait l'objet de quelques publications.

Personnel

Le nombre des psychiatres en activité augmente constamment. Il se situe actuel-


lement aux environs de 500, et 40 à 50 personnes entrent chaque année dans
la profession. Il paraît que le nombre des Indiens qui pratiquent la psychiatrie
à l'étranger est égal, sinon supérieur. L a moitié environ de ceux qui exercent
en Inde a été formée dans le pays m ê m e , l'autre moitié ayant fait ses études au
R o y a u m e - U n i ou aux États-Unis. Les moyens de formation se sont développés
au cours des quinze dernières années et toutes les grandes universités indiennes
décernent un diplôme ( D P M ) et u n doctorat ( M D ) . L'obtention du diplôme
exige deux ou trois ans d'études, et la préparation du doctorat trois ou quatre
ans de spécialisation au-delà du niveau du M B B S , selon l'université dont il
s'agit. L'All-India Institute of Mental Health est un organisme autonome créé
en 1954, essentiellement à desfinsde formation et de recherche dans le domaine
de la santé mentale; il donne des cours de psychiatrie, d'assistance sociale psy-
chiatrique, de psychologie clinique, de soins psychiatriques, etc. L'Indian Psy-
Problèmes de santé mentale en Inde 577

chiatric Society, organisation professionnelle nationale, est dans sa 25 e année


d'existence et publie YIndian journal of psychiatry. O n ne saurait dire que la
psychanalyse ait vraiment pris pied dans notre pays en tant que thérapeutique
spécialisée; il existe toutefois, depuis le temps de Freud, une Indian Psycho-
analytical Society, dont certains membres seulement appartiennent à la profes-
sion médicale et qui publie u n bulletin périodique.
Les travailleurs sociaux spécialisés en psychiatrie font partie des services
psychiatriques. Leur nombre est actuellement insuffisant et o n n'en trouve que
dans les grands centres. Les travailleurs sociaux qui se destinent à la psychiatrie
peuvent recevoir une formation spécialisée à Bangalore, à Delhi ou à B o m b a y ,
le Tata Institute of Social Sciences de B o m b a y jouant à cet égard un rôle d'avant-
garde. Vingt-cinq autres écoles de travail social produisent u n nombre assez
considérable de diplômés de divers niveaux. Ces travailleurs sociaux s'occupent
des cas particuliers et des problèmes de groupe. C o m m e il n'existe pas de véri-
tables organismes d'assistance sociale, et c o m m e on ne dispose pas des ressources
financières qu'exigeraient les divers genres d'interventions (placements, réadap-
tation, modification du cadre de vie), les travailleurs sociaux ont une tâche diffi-
cile. Ceux qui ont reçu une formation psychiatrique sont groupés en une associa-
tion qui publie u n bulletin périodique.
L'administration des tests mentaux constitue en Inde la principale tâche
des spécialistes de la psychologie clinique. L a psychométrie n'a guère progressé,
à cause de l'absence de tests normalisés qui soient applicables à toute la popu-
lation indienne, en dépit de son extrême diversité. Certains centres ont entrepris
de mettre au point des instruments de travail convenant aux malades indiens.
L a psychologie clinique est enseignée dans les grandes universités; les spécialistes
ont récemment fondé une association pan-indienne et c o m m e n c é à publier u n
bulletin.
Pour l'ergothérapie, il existe actuellement cinq écoles d'où il sort chaque
année une centaine de diplômés. Ceux-ci se répartissent entre tous les principaux
centres psychiatriques; ils sont groupés en une association nationale qui publie
un bulletin.
Les soins aux malades mentaux n'en sont venus que très lentement à faire
l'objet d'un véritable métier. L'Université de Bangalore décerne un diplôme
d'infirmier psychiatrique; mais, pour le m o m e n t , les soins sont généralement
dispensés par des infirmiers et infirmières qui n'ont reçu qu'une formation som-
maire ou ne sont pas spécialisés en psychiatrie.

Recherche

Les travaux de recherche sont pour la plupart d'ordre clinique et menés en liai-
son avec des traitements. L a recherche fondamentale se réduit évidemment à
peu de chose. L'Indian Council of Medical Research, qui est u n organisme offi-
578 V. N. Bagadia

ciel, subventionne l'exécution de projets de recherches approuvés par son comité


consultatif de la santé mentale; de petites subventions sont également versées
par d'autres organismes de recherche des universités, des associations de droit
privé, etc. Les laboratoires pharmaceutiques jouent un rôle important, notamment
à l'égard des recherches de psycho-pharmacologie et de chimiothérapie. D a n s
un pays en voie de développement, la recherche est un luxe si elle ne répond pas
à des besoins réels et à un ordre de priorité déterminé à l'échelon national. Parmi
les travaux importants qui sont actuellement en cours, nous citerons des recherches
sur la psychiatrie ayurvédique, sur les aspects thérapeutiques du yoga, et sur la
schizophrénie (participation à un projet international).

Traitements modernes

Les patients sont soignés au sein de la communauté et à domicile, en raison


de l'insuffisance des moyens hospitaliers. L a psychiatrie moderne ne se pratique
que dans les grandes villes, o ù le travail des cliniques psychiatriques et des dépar-
tements de psychiatrie est complété par les soins que la plupart des psychiatres
donnent, pendant une partie de leur temps, à une clientèle privée. Il existe peu
de bonnes cliniques privées pour le traitement des maladies mentales; mais dans
nombre de villes, c o m m e B o m b a y , les malades mentaux sont, depuis une trentaine
d'années, admis dans les polycliniques privées et m ê m e dans les services de m é d e -
cine générale des hôpitaux. Cette non-discrimination a des effets très heureux
et doit être encouragée. Certains hôpitaux psychiatriques, c o m m e ceux de Maroli
et d'Amritsar, ont organisé des « services familiaux ». A u Kasturba Hospital de
Maroli (qui se trouve dans le Gujerat, au cœur d'une région rurale), les familles
accompagnent les malades hospitalisés et restent auprès d'eux pendant toute
la durée du traitement. Les hôpitaux psychiatriques d'Amritsar et de M a d r a s
ont également essayé cette méthode, avec un grand succès. L a pénurie de grands
hôpitaux psychiatriques a été en fait une bonne chose pour l'Inde, du fait que la
psychiatrie, partout où elle se pratique, devient automatiquement, pour une
large part, une psychiatrie communautaire.
Toutes les thérapeutiques sont plus ou moins employées, la psychothérapie
étant probablement celle qui rencontre le moins de faveur. Exception faite de
ceux qui subissent fortement l'influence de l'Occident, les Indiens ne sont guère
attirés par la psychothérapie méthodique et organisée parce que leurs m œ u r s
constituent, en fait, une psychothérapie continue. L'idée qu'on puisse avoir une
vie strictement privée et des problèmes rigoureusement personnels n'est pas
courante. D a n s leur propre milieu les gens sont disposés à parler et à écouter
librement, sans en éprouver aucune gêne. Chacun dispose toujours au besoin,
et sans qu'il lui en coûte rien, d'une personne amie prête à philosopher avec
lui et à le guider. Cela réduit la demande de psychothérapie, ce « bavardage »
Problèmes de santé mentale en Inde 579

libérateur apparaissant c o m m e u n traitement déjà subi, souvent m ê m e à l'excès.


M ê m e si u n malade désire faire une cure de psychothérapie, il lui est très diffi-
cile de trouver une personne qui s'en charge. Les prêtres apportent une contri-
bution notable à la psychothérapie individuelle et collective en incitant les fidèles
à la méditation, à la prière et à d'autres pratiques religieuses. U n e méthode de
ce genre fait l'objet d'essais scientifiques et connaît u n certain renouveau : c'est
l'application thérapeutique d u yoga, selon les principes de Patanjali. Les premiers
résultats de ces travaux passent pour être très encourageants.
L a psychothérapie, lorsqu'elle est acceptée, n'est appliquée qu'à un très
petit nombre de névrosés. Elle est généralement éclectique, de faible durée, et
limitée à un secteur restreint d u c h a m p mental. C'est, pourrait-on dire, une
psychothérapie courte et active dont l'orientation varie avec chaque client. L a
psychothérapie individuelle de ce genre ne se pratique qu'en clientèle privée et
dans certains centres d'enseignement. L a psychothérapie de groupe a plus d'ave-
nir en Inde, et si elle est adaptée aux besoins locaux, elle semble devoir donner
de bons résultats; c'est ce qui ressort de notre expérience personnelle, après dix-
huit ans de pratique de la psychothérapie de groupe, tant approfondie que didac-
tique. Les résultats ne sont pas moins bons en Inde qu'ailleurs. Les patients,
lorsqu'ils sont bien orientés et prêts à accepter une psychothérapie, offrent u n
terrain favorable. Individuellement ou collectivement, ils ont tendance à adopter
une attitude de soumission passive, considérant le thérapeute c o m m e une auto-
rité qui va expliquer les choses, instruire les malades, les conseiller et les débar-
rasser de leur maladie. L e thérapeute doit tenir compte de cette attente, qui
répond à des causes culturelles, et modifier sa technique en conséquence.
L a chimiothérapie joue en psychiatrie u n rôle croissant, en Inde c o m m e
ailleurs. O n peut se procurer la plupart des drogues courantes, et c'est à elles que
malade et médecin préfèrent généralement avoir recours pour commencer. L a
plus grande difficulté est affaire de prix : les remèdes utilisés en psychiatrie se
prennent à forte dose et pendant de longues périodes, m ê m e c o m m e médication
d'entretien. Cette question de prix nuit beaucoup au succès de la chimiothérapie,
qui exige une abondance de remèdes peu coûteux. Certaines drogues indigènes
sont utilisées en Inde, depuis des temps très reculés, pour le traitement des mala-
dies mentales. A part la serpina, il y a une douzaine d'autres drogues dont la
valeur thérapeutique est reconnue pour le traitement de diverses maladies
mentales.
Les traitements physiques jouissent, auprès de la plupart des malades,
d'une plus grande faveur que la psychothérapie. D e nombreux centres utilisent,
contre les névroses, les dépressions réactives chroniques, etc., l'anhydride car-
bonique et l'insuline (injections subcomatogènes); mais la plupart ont renoncé,
en Inde c o m m e dans la majeure partie du m o n d e , à traiter les schizophrénies
par l'insuline. Les électrochocs occupent encore une très grande place dans
l'arsenal thérapeutique utilisé contre les psychoses affectives et la schizophrénie.
580 V. N. Bagadia

D a n s l'ensemble du m o n d e , on a tendance à substituer la chimiothérapie aux


électrochocs, mais ce n'est pas le cas en Inde. Si, chez nous, on recourt plus
qu'ailleurs aux électrochocs pour le traitement des psychoses affectives et de la
schizophrénie, c'est parce qu'il nous faut obtenir une rémission rapide : il n'y
a pas d'assurance maladie, et l'hospitalisation ne peut être que de courte durée.
D'après notre expérience personnelle, les résultats à court terme de l'électro-
narcose, aussi bien contre les psychoses affectives que dans les cas de schizophré-
nie, sont en général supérieurs à ceux de la chimiothérapie. L'électronarcose est
une technique de traitement qui suscite beaucoup de réactions affectives et, plus
souvent que des considérations scientifiques, ce sont ces réactions qui déterminent
la décision du médecin traitant pour o u contre cette thérapeutique. L'horreur
de l'électricité et des « chocs » (tant chez le patient que chez le psychiatre), cer-
taine préférence pour les traitements psychologiques, la crainte de complications
et de contestations qui engageraient la responsabilité personnelle du psychiatre,
enfin la propagande insistante des laboratoires pharmaceutiques en faveur des
drogues, expliquent en partie que l'électronarcose soit en recul.
V u l'insuffisance des installations modernes et les difficultés de traitement
que nous avons mentionnées, il n'est pas surprenant que beaucoup de psycho-
pathes, en Inde, préfèrent souffrir en silence — quoi qu'il en coûte à leur paix
intérieure, à leur bonheur et à leur réussite sur le plan affectif, le plan social et
le plan économique — plutôt que se faire soigner, et le déshonneur qui s'attache
aux maladies mentales concourt au m ê m e effet. Grâce au large éventail des c o m -
portements considérés c o m m e normaux et admissibles, et à l'attitude libérale
de la famille et de la communauté à l'égard des déviations marginales, il est rela-
tivement facile pour le malade de supporter des troubles mentaux de caractère
bénin : l'absence de besoins compense l'absence de moyens. Les gens préfèrent
actuellement garder leurs malades physiques et mentaux auprès d'eux, à la mai-
son, plutôt que les isoler et les tenir à l'écart dans des institutions périphériques,
encore que cette ségrégation présente certains avantages pour la formation d u
personnel et le traitement du malade, et qu'elle puisse garder à la société une appa-
rence de « propreté ». Mais il y a aussi, en sens inverse, de graves inconvénients
à concentrer la morbidité à tel point qu'on risque de ne plus pouvoir la combattre
avec succès. C'est ce qui a conduit des h o m m e s c o m m e Szasz et Laing à recher-
cher, dans un souci de justice, une nouvelle formulation des notions de santé
mentale et de psychiatrie institutionnelle. U n entourage compréhensif et animé
de sympathie a probablement des vertus curatives supérieuies à celles d'institu-
tions organisées, où les malades sont traités de manière objective et impersonnelle ;
de là l'évolution récente de la psychiatrie communautaire en Occident. L a version
indienne de la psychiatrie communautaire paraît posséder certaines vertus non
seulement curatives, mais prophylactiques.
Mais qu'arrive-t-il lorsque les troubles sont graves et réclament des soins
urgents? Les malades très perturbés et les enfants très déficients, s'ils ne reçoivent
Problèmes de santé mentale en Inde 581

aucuns soins de santé mentale, souffrent profondément et deviennent une menace


pour la cohésion de la vie familiale. Il est pathétique de voir une famille, ou sou-
vent l'un des deux époux, ployant sous le fardeau que constitue la présence d'un
tel malade; en l'absence de soins adéquats, c'est la vie de tout un groupe qui se
trouve gâchée. Il faut que tout le m o n d e puisse avoir accès à des services de santé
mentale, et la généralisation des moyens disponibles doit être considérée c o m m e
une tâche prioritaire si l'on veut prévenir les dégâts visibles et invisibles que les
maladies mentales causent aux individus, aux familles et à la collectivité.

Traitements indigènes

La psychiatrie moderne est une science d'origine récente. D a n s l'ayurveda, l'an-


cienne médecine indienne, les maladies mentales étaient déjà classées et traitées
de façon systématique. O n pensait qu'elles pouvaient être exogènes ou endogènes,
et on les attribuait dans le premier cas à l'intervention de diables ou de démons,
dans le second au dérèglement des « humeurs ». Divers traitements ont été en
vogue pendant des siècles et, de nos jours encore, en particulier dans les régions
rurales et semi-rurales, la plupart des gens y croient et y ont recours.
A l'heure actuelle, ces traitements comprennent : a) des thérapeutiques
cliniques ayurvédiques et l'emploi de plantes médicinales indiennes; b) des
rites religieux — prières, jeûnes, etc.; c) des pratiques relevant de la sorcellerie
et de la magie; d) des remèdes de charlatan. Ces méthodes indigènes font actuelle-
ment l'objet dans m o n service, au King Edward VII Memorial Hospital, d'une
étude qui porte sur un échantillon pilote de 300 malades et d'où il ressort que
m ê m e dans une ville c o m m e B o m b a y , qui offre diverses possibilités de traitement
psychiatrique par des moyens modernes, beaucoup des malades — plus de 40 % —
commencent par essayer des traitements traditionnels et ne consultent u n psy-
chiatre qu'en cas d'échec. D e s traitements traditionnels et des traitements
modernes sont souvent suivis simultanément, m ê m e par des personnes très ins-
truites, à cause de la confiance accordée aux thérapeutiques qui font partie de la
culture. Sur les 300 malades de notre échantillon, 10 % avaient subi un traite-
ment indigène et 4 % étaient tombés entre les mains de charlatans; 18 % avaient
eu recours à des pratiques religieuses, 10 % à la sorcellerie et à la magie. Ces
chiffres donnent une idée de la situation, m ê m e dans une grande ville où ne sont
soumis aux psychiatres que les cas où les thérapeutiques indigènes ont échoué;
dans les campagnes, ces thérapeutiques sont les seules dont o n dispose pour le
traitement des maladies mentales.
Beaucoup de personnes qui ne souffrent que de troubles bénins mettent sans
doute leur espoir en une rémission naturelle. C'est un fait connu que les effets
de bien des maladies justiciables d'un traitement peuvent être limités par le patient
lui-même et s'atténuer spontanément. L'inconvénient est que le patient s'en remet
582 V. N. Bagadia

à la nature et à la chance, se privant du secours de traitements qui pourraient


réduire ses souffrances et son degré de morbidité. O n a évidemment tout intérêt
à éviter les complications « iatrogènes » (c'est-à-dire provoquées par l'interven-
tion du médecin). D e m ê m e , il existe des troubles graves mais passagers qui
peuvent disparaître avant que le malade ou sa famille aient pu faire appel au
concours de la médecine.
C o m m e certaines gens continuent à croire que les troubles mentaux
peuvent être provoqués par des agents extérieurs c o m m e les diables et les démons,
il est logique d'opposer à ces agents des pouvoirs supérieurs relevant de la magie
et de la sorcellerie. Les pratiques de ce genre sont tout à fait courantes, notam-
ment dans les régions rurales, où les guérisseurs sont bien connus et accomplis-
sent leur tâche avec habileté, veillant à conserver le prestige et à inspirer la crainte
respectueuse qui sont indispensables à la « guérison ». Leur apport à la santé
mentale est sans doute légèrement supérieur à celui de la rémission naturelle, à
cause des vifs sentiments de confiance, de peur ou de dépendance qu'ils inspirent
à leurs malades. Il n'est pas rare en revanche qu'ils suscitent eux-mêmes des
problèmes supplémentaires et provoquent des complications dont l'issue est m ê m e
parfois tragique.
Dans le m o n d e entier on fait appel aux ressources psychothérapeutiques
de la religion. Partout en Inde, il y a des malades qui suivent des traitements
religieux soit seuls, soit avec le concours d'un gourou. Ces traitements peuvent
prendre des formes très diverses : causeries religieuses, prières, accomplissement
de certainsrites,bains, jeûnes, etc. Divers centres religieux et sanctuaires, répartis
dans toute l'Inde, sont connus pour leurs programmes thérapeutiques organisés.
Ces traitements sont associés à u n changement de cadre, car le malade est accom-
pagné de ses proches qui passent quelques semaines avec lui, dans u n local fourni
par l'institution, y menant une existence qui tient à la fois du camping et de
l'hospitalisation. A u sein du groupe nombreux qui se trouve ainsi constitué, le
m o d e de vie prescrit — régime alimentaire, jeûnes, continence — est suivi de façon
rigoureuse. L'emploi du temps quotidien est soigneusement fixé pour toute la
journée; il comprend des prières, des bains dans l'eau sacrée, et des rites invo-
quant le secours de la divinité en cause. Les programmes combinent divers élé-
ments de la psychothérapie individuelle et collective : thérapie du comportement,
action thérapeutique du milieu et de la collectivité, ergothérapie et physiothéra-
pie (y compris l'hydrothérapie). O n ne dispose pas de statistiques sur l'étendue
de ces pratiques ni sur les résultats qu'elles donnent; mais nous savons qu'on y
a recours dans u n grand nombre de cas graves et persistants. Il existe d'autres
centres où l'on soigne les malades par des séances de méditation hautement
spécialisée et par la pratique du yoga; mais on ne saurait pour le m o m e n t évaluer
les résultats obtenus.
La religion mise à part, c'est la médecine indigène qui est d u plus grand
secours pour les populations rurales et semi-rurales. M ê m e dans les grandes
Problèmes de santé mentale en Inde 583

villes qui disposent de moyens thérapeutiques modernes, les gens préfèrent


souvent la médecine indigène qui leur est familière et qui ne coûte pas cher, outre
qu'elle n'a pas d'effets latéraux et ne suscite pas de problèmes « iatrogènes ».
Les techniques appliquées par la médecine ayurvédique classique au traitement
des maladies mentales étaient très spécialisées et complexes; elles auraient besoin
d'être étudiées et réévaluées par confrontation avec les méthodes modernes.
M ê m e dans de petits villages perdus, on trouve des médecins qui appliquent les
principes de l'ayurveda et de l'unani; leur thérapeutique tire parti des rapports
qui s'établissent entre eux et leurs malades et fait appel à des drogues — plantes
médicinales et substances brutes, utilisées sous forme de poudres, de pilules o u
de cendres. O n n'a pas isolé jusqu'ici les principes actifs de ces drogues, que l'on
emploie souvent en combinaison pour obtenir de meilleurs résultats, et qui
devraient faire l'objet d'analyses psychopharmacologiques.
D a n s un pays c o m m e l'Inde où le taux d'analphabétisme est très élevé et
où les services de santé mentale sont très insuffisants, les chailatants sont naturel-
lement nombreux et exploitent la situation. C'est là u n fait important, qui a peu
de chances de disparaître aussi longtemps que les moyens thérapeutiques ne
seront pas à la mesure des besoins; et il faudra peut-être des décennies pour
parvenir à ce résultat. A court terme, il faudra donc sans doute se contenter
de services inférieurs aux normes. Beaucoup de spécialistes, dans les pays en
voie de développement, ont traité du rôle que jouent ceux qui collaborent, par
des méthodes indigènes, à l'œuvre de santé mentale. Ils ont m ê m e parfois tendance
à exalter ce rôle et à le comparer à celui des psychiatres. M ê m e si le principe
en était admis et si elle était considérée c o m m e une tâche prioritaire, l'organisation
de services adéquats de santé mentale resterait u n problème gigantesque et l'on
serait contraint, au début, de faire appel au concours de collaborateurs indigènes,
leur confiant les tâches pour lesquelles ils sont le plus qualifiés. Si leur travail
était convenablement dirigé et suivi, s'il était mieux coordonné avec celui des
autres intéressés, il serait sans doute d'un précieux appoint, en raison du grand
prestige dont ces collaborateurs indigènes jouissent au sein des communautés
locales.
[Traduit de l'anglais.]

Remerciements
Je tiens à adresser ici l'expression de m a gratitude au doyen du Seth G . S . Medical College et
du King Memorial Hospital de B o m b a y , qui m ' a autorisé à utiliser les statistiques du Dépar-
tement de psychiatrie du K . E . M . Hospital. Je dois remercier également le D r P . V . Pradhan
et le D r H . N . Ghadiali, qui m'ont aidé à établir m a bibliographie, ainsi que M . D . R . Daripkar,
qui a dactylographié m o n manuscrit.
584 V. N. Bagadia

Références

1. India 1971-72. Ministry of Information and survey of 500 rural families. Ind. J. Psy.,
Broadcasting, Government of India. 1972A, 14, 183.
2. D U B E , K . C . A study of prevalence and bio- 4. V E R G H E S E , A . ; B E Ï O , A . Psychoneuroses in Vellore
social variables in mental illness in the rural town - an epidemiological study. ( C o m m u -
and urban community, Uttar Pradesh, nication faite à la 2 5 e conférence de l'Indian
India. Acta Psychiat. Scand., 1970, 46, 327. Psychiatrie Society, à Chandigarh, Inde,
3. SETHI, B. B . ; G U P T A , S. C ; K U M A R , R . A psy- en décembre 1972.)
chiatric study of 300 urban families. Ind. 5. C H A K R A B O R T Y , A . (dir. publ.). Directory of
J. Psy., 1967, 9, 230. mental health activities in India. Indian
; ; ; KUMARI, P. A psychiatric Psychological Society, 1970.

Bibliographie générale

Stratification sociale Ordre de naissance


B H U S A N ; B H A S K A R A N ; V E R M A . 1967. Socio-economic A B R A H A M , Annama; SUBRAMANIAM, K . ; VERGHESE,
class and neurosis. Ind. J. Psy., 9, 334. Abraham. 1973. Birth order and psychiatrie
B R U , M o h a n . 1970. Sociology of mental illness in disturbance. Ind. J. Psy., 15, 11.
India. Ind. J. Psy., 12, 278. C H A K R A B O R T Y , A . 1969. Birth order and mental
D U T T A R O Y , S. 1962. Social stratification of mental illness. Brit. J. Soc. Psychiat., 3, 231.
patients. Ind. J. Psy., 4 , 3. P R A B H U , G . G . ; R A M C H A N D R A N , K . 1973P. Birth
N E K I , J. S. 1963. Social stratification of psychiatric order and schizophrenia. Ind. J. Psy., 15, 1.
patients. Ind. J. Psy., 5, 76. R A O , Shardamba. 1964. Birth order and schizo-
P R A S A D , B . G . 1968. Social classification. J. Indian phrenia. / . Nerv. Ment. Disease. 138, 87.
M.A., 51, 365. R A Y C H A U D H A R I , A . K . 1956. Are the first born
R A O , Shardamba. 1966. Socio-economic groups and m o r e susceptible to functional disease?
mental disorders. Psychiatry. Quarterly, / . Nerv. Ment. Dis., 124, 478.
40,77. S U N D A R R A Y , M . ; R A O , B . S. 1966. Order of birth
. 1966. Caste and mental disorders in Bihar. and schizophrenia. British J. Psych., 112,1127.
Amer. J. Psych. T E J A , J. S. 1967. Birth order and schizophrenia.
Indian J. Psych., 9, 203.
Age, sexe et maladie mentale
Enfants privés de parents
BAGADIA, V . N . ; D A V E , K . P.; P R A D H A N , P. V . ;
S H A H , L. P. 1972C A study of 258 male V E N K O B A R A O , A . 1970. Broken h o m e (in particular
patients with sexual problems. Ind. J. Psy., reference to parental death) and its relation-
14, 143. ship to depressive illness. Ind. J. Psy., 12, 23.
R A O , S. 1967. Sex distribution of mental disorders - W I G , N . N . ; V A R M A , H . C ; S H A H , D . K . 1969.
a study in India. Ind. J. Psy., 9, 264. Parental deprivation and mental illness -
V E R M A , V . K . 1971. Classification of psychiatric a study of the incidence of parental death
disorders for use in India (neuroses). Ind. in childhood in 2 000 psychiatric patients.
J. Psy., 13, 1. Ind. J. Psy., 11, 1.
W i o , N . N . ; S I N G H , Gurmeet. 1967. A proposed
classification of psychiatric disorders for
Epidemiologie
use in India. Ind. J. Psy., 9, 158.
DAVIS, R . B . ; K U M A R , S.; C H A W D H A R Y , R . R . 1967.
Structure familiale et maladie mentale Thefirst5 000 patients admitted to a private
mental hospital in India and their treatment
D B S A I , I. P . 1956. T h e joint family in India - an in two eras. Ind. J. Psy., 8, 248.
analysis. Sociological Bulletin, 5, 2. D U B E , K . C . 1964. Survey of mental morbidity in
K A L D A T E , S. 1962. Urbanisation and disintegration India at Mental Hospital. Agra. Ind. J. Psy.,
of rural joint family. Sociological Bulletin, 11. 6, 98.
Problèmes de santé mentale en Inde 585

Bibliographie générale (suite)

SURYA, N . C . ; DATTA, S. P.; GOPALKRISHNA, R. ; SINOH, Gurmeet. 1968- A clinical psychological


S U N D A R A M , D . ; K U T T Y , J. 1964. Mental study of hysteria. Ind. J. Psy., 9, 61.
morbidity in Pondicherry transaction. A H J. S. ; K H A N N A , B . C . ; S U B R A N I A M ,
TEJA, T . S. 1970.
India Institute of Mental Health. Bangalore, Possession states in Indian patients. Ind. J.
4, 50. Psy., 12, 71.
SETHI, B . B . ; G U P T A , S. C . 1972B. A n analysis of V A R M A , L . P. ; SHRTVASTAV, D . K . ; S A H A Y , R . N . 1970.
2 000 private and hospital psychiatric pa- Possession syndrome. Ind. J. Psy., 12, 58.
tients. Ind. J. Psy., 14, 197. W I G , N . N . ; N A R A N G , R . L . 1969. Hysterical psy-
chosis. Ind. J. Psy., 11, 93.
Schizophrenie
B H A S K A R A N , K . 1959. A psychodynamic study of Toxicomanie
schizophrenia reaction patterns in Indian
C H O P R A , I. C . 1971. Drug addiction. Ind. J. Phar-
Mental Hospitals. Internat. J. of Social
mac, 3, 43.
Psych., 5,41.
D U B E Y , K . C ; H A N D A , S. K . 1969. Drug habit in
— . 1963. A psychiatric study of paranoid schizo-
health and mental disorder. Ind. J. Psy.,
phrenia in Mental Hospital in India. Psy-
11, 23.
chiat. Quart., 37, 734.
; . 1971. Drug used in health and mental
— — ; S A X E N A , B . M . 1970. Some aspects of schizo-
illness in an Indian population. Brit. J.
phrenia in two sexes. Ind. J. Psy., vol. 12,
Psych., 118, 345.
p. 177.
M A R U T H I , D . L . N . 1962. Drug addiction in India.
C H A K R A B O R T V , A . 1962. Analysis of paranoid
Jour, of Indian Med. Asscn., 39, 152.
symptomatology. Ind. J. Psy., 6, 172.
T H A C O R E , V . R . 1972. Drug abuse in India with
C H A K R A B O R T Y , N . G . 1965. Schizophrenic reaction - special reference to Lucknow. Ind. J. Psy.,
an analysis of 54 cases treated in a military 14, 257.
hospital in India. Ind. I. Psy., 7, 185.
; S A X E N A , R . C ; K U M A R , R . 1971. Epidemio-
D A V I S , R . B . 1966. Some views on schizophrenia.
logy of drug abuse in Lucknow with special
Ind. J. Psy., 8,211.
reference to Methaqualone. Ind. J. of Phar-
mac, 3, 58.
Dépression V A H I A , N . S.; S H E T H , U . K . 1970. K e e m a m depen-
B H A T T A C H A R Y A , D . ; V Y A S , J. M . 1969. A cross dence. Ind. J. Psy., 12, 97.
cultural study of depression in Australian V A R M A , L . P. 1972. Cannabis psychosis. Ind. J.
an Indian patients. Ind. J. Psy., 11, 31. Psy., 14, 241.
C H O P R A , H . D . ; BHASKARAN, K..; V A R M A , L. P.
1970. Socio-economic status and manic Suicide
depressive psychosis. Ind. J. Psy., 12, 40.
H O C H , E . 1961. Contents of depressive ideas in GANPATHI, N . M . ; V E N K O B A R A O , A . 1962. A study

Indian patients. Ind. J. Psy., 3, 120. of suicide in Madurai. Jour, of Ind. Med.
SETHI, B . B . ; G U P T A , S. C . 1970. A n epidemiological
Asscn., 46, 18.
and cultural study of depression. Ind. J. Psy., S A T H Y A V A T H I , K . 1971. Attempted suicide. Ind. J.
12, 13. Psych., 13, 37.
TEJA, J. S.; N A R A N Q , R . L . 1970. Pattern of incidence ; M U R T H I R A O , D . L . N . 1962. A study of
of depression in India. Ind. J. Psy., 12, 33. suicide in Bangalore. Transaction of All
; ; A G R A W A L , A . K . 1972. Depression India Institute of Mental Health. 3, 5.
across culture. Brit. J. Psych., 119, p. 253. V E N K O B A R A O , A . 1965. Attempted suicide - a study of
V E N K O B A R A O , A . 1966. A psychiatric analysis of 114 medical admission. Ind. J. Psych., 7, 253.
30 cases. Ind. J. Psy., 7, 142. . 1971. Suicide attempters in Madurai. / . of
•. 1970. A study of depression as a prevalent Ind. Med. Asscn., 57, 284.
in South India. Transcultural Psychiatry Res.
Rev., 7, 166. Planning familial et ses incidences
psychiatriques
Hystérie
S A W H N E Y , N . ; N A T H A W A T , S. S.; SETHI, B . B . 1970.
M A T H U S , S. B . 1966. Patterns of hysteria observed Longitudinal study in family planning.
at a psychiatric clinic. Ind. J. Psy., 7, 32. Ind. J. Psych., 12, 155.
586 V. N. Bagadia

Bibliographie genérale {suite)

SETHI, B . B . ; T H A C O R E , V . R . ; S E T H I Nirmal. 1968. V A H I A , N . S. 1969. A therapy based upon some


A family planning and psychological aspects. concepts prevalent in India. Ind. J. Psych.,
Ind. J. Psych., 10, 117. 11,7.
S H A R M A , R . G . , B H A S K A R A N , K . 1968. Attitude to ; VINEKAR, S. L . ; DOONGAJI, D . R . 1966.
study of I U C D cases from the psychiatric Some ancient Indian concepts in the treat-
point of view. Ind. J. Psych., 10, 12. ment of psychiatric disorder. Brit. J. of
W I G , N . N . 1968. Psychosocial aspects of family Psych., 112, 1089.
planning. Ind. J. Psych., 10, 29. ; DOONGAII, D . R . ; D E S H M U K H , D . K . ; VINE-
; S I N G H , S . ; SAHASI, G . ; I S A A C , I. 1970. A psy- K A R , S. L. ; PAREKH, H . C ; K A P O O R , S. N .
chiatric symptoms following vasectomy. 1972. A deconditioning therapy based upon
Ind. J. Psych., 12, 169. concepts of Patanjali. Internat. J. of Soc.
Psych., 17, 61.
; ; JESTE, D . V . ; K A P O O R , S. N . ; A R D H A -
Thérapie indienne
P U R K A R ; INDUBAIA; RAVINDRANATH. 1973.
CHARAK SAMHITA. 1949. Edited and published by Further experience with the therapy based
Shri Kunverba, Ayurvedic Society, Jamna- u p o n concepts of Patanjali in the treatment
gar. of psychiatric disorders. Ind. J. Psych., 15, 32.
SHRUSHRUTA SAMHITA. 1938. Edited by Vaidya V A R M A , L . P . 1965. Psychiatry in ayurveda. Ind. J.
Yadayji Trikamji Acharya. Nirnaya Sagar Psych., 7 , 297.
Press, Bombay.
S O M A S U N D A R A M , O . 1973. Religious treatment of
mental illness in a Tamilnadu. Ind. J. Psych.,
15, 38.
Application des théories psychologiques
dans le contexte culturel iranien

Harutiun Davidian

Bien des signes donnent à penser que les différences qu'on observe entre les
cultures, dans le domaine de la psychopathologie, sont dues moins à la fréquence
des troubles psychiatriques qu'à leurs manifestations cliniques et à des facteurs
sous-jacents, d'ordre étiologique ou mésologique. O n estime généralement que
les facteurs culturels affectent le m o d e d'expression d'un certain symptôme,
et que les symptômes eux-mêmes sont diversement colorés par les coutumes et
les croyances c o m m u n é m e n t reçues dans les différentes cultures.
O n estime également, d'une façon générale, que les facteurs socio-culturels
influent sur le développement et les traits de la personnalité. Ainsi, chaque individu
possède un ensemble de caractères qu'il partage avec la majorité des autres
membres de la m ê m e culture.
O n a souvent insisté, d'autre part, sur l'importance des premières étapes
de l'acquisition des connaissances et des premiers contacts interpersonnels,
pour le développement de la personnalité et la formation du caractère. Le schéma
d'identification qui est souvent considéré c o m m e l'un des facteurs déterminants
pour la structuration du comportement, chez les sujets normaux c o m m e chez les
sujets anormaux, subit le plus souvent l'influence d'une structure sociale et d'une
configuration familiale particulière à chaque cas. D ' o ù il résulte qu'on peut
s'attendre à constater des différences dans la nature des réactions individuelles
en face d'une situation tendue, et aussi dans le degré de vulnérabilité de chaque
individu, selon les diverses cultures. Cela est particulièrement vrai des états dans
lesquels les facteurs socio-culturels jouent u n rôle prépondérant, c o m m e les
réactions névropathiques et les troubles d u comportement.
Il s'ensuit de toute évidence que l'application de nombreux traitements
psychologiques ne peut avoir d'effet dans une société donnée que sous réserve

Le DT Harutiun Davidian est le directeur du Département de psychiatrie de la Faculté de médecine


de l'Université de Téhéran. Il est membre du Groupe consultatij d'experts pour l'hygiène mentale
de l'Organisation mondiale de la santé. Il a publié un grand nombre d'ouvrages et d'articles en
anglais et en persan, notamment sur l'enseignement de la psychiatrie et les aspects de cette discipline
ayant trait à la situation prévalant en Iran.

Rev. int. Sc. soc, vol. X X V (1973), n» 4


588 Harutiun Davidian

d'une connaissance approfondie des conditions socio-culturelles particulières


à cette société. C e qui veut dire que les méthodes de traitement mises au point
par les psychologues occidentaux et les théories sur lesquelles ces méthodes
s'appuient peuvent devoir être modifiées pour s'adapter à la psychologie des
m e m b r e s d'autres cultures. C'est dans cet esprit que nous nous efforcerons
d'ébaucher un portrait psychologique de l'Iranien, en nous appuyant sur la
psychopathologie de certains types de comportement anormaux, sans nous dissi-
muler au départ la difficulté de l'entreprise.
L'Iran, pays immense et divers, bordé à l'ouest par des montagnes aux
neiges éternelles, au sud par des palmeraies subtropicales, au nord par des forêts
verdoyantes et baignées de pluies à longueur d'année, alors que le plateau central
est u n désert aride, abrite des populations aux coutumes variées, dont chacune
exprime en sa langue particulière son génie propre, ce qui rend toute tentative
pour résumer d'un trait tous les aspects de la psychologie des Iraniens bien
difficile en vérité. L a rapidité des transformations en cours, sur le plan de l'indus-
trialisation et des réformes sociales, d'autre part, si elle favorise à bien des égards
la convergence des groupes ethniques, n'en crée pas moins une évolution constante
des valeurs culturelles et complique singulièrement la tâche de ceux qui s'efforcent
de dégager les traits caractéristiques c o m m u n s à la psychologie de tout u n peuple.
A ces difficultés, il faut encore ajouter l'accumulation quotidienne d'infor-
mations concernant le m o d e de vie, la mentalité, le comportement social et les
coutumes de sociétés différentes, notamment de cultures occidentales, qui filtrent
chaque jour par les moyens d'information de masse, ainsi que les contacts person-
nels, qui tendent à modifier les traditions et les habitudes héréditaires.
E n dépit de ce lourd handicap, il est possible pourtant de dégager certains
traits psychologiques c o m m u n s , ne serait-ce que parce que, aux situations nouvelles
qui menacent des traditions enracinées, répondent nombre de réactions affectives
qui mettent en évidence certains traits saillants. Ces réactions se manifestent
particulièrement à l'occasion de séances thérapeutiques avec les consultants et
d'entretiens avec leurs parents et amis. C'est de ce point de vue que nous nous
efforcerons de décrire certains traits psychologiques c o m m u n s aux Iraniens.

L a famille iranienne traditionnelle


N o u s ne nous écarterons guère de la n o r m e en prenant pour modèle de la famille
iranienne traditionnelle une famille de six à huit membres, de condition modeste
et de classe moyenne; elle englobe les grands-parents paternels et ses revenus
sont suffisants pour couvrir ses dépenses quotidiennes et mettre u n peu d'argent
de côté. Dans cette catégorie entreraient les employés de bureau, les petits c o m -
merçants, les ouvriers d'usine, les ouvriers agricoles, etc.
Lorsqu'on ftanchit le seuil d'une de ces maisons, le soir, la première chose
qui frappe, dès l'entrée, ou le couloir d'accès, c'est l'alignement, à la porte de
Application des théories psychologiques 589
dans le contexte culturel iranien

l'une des pièces, de chaussures de diverses tailles. Cela signifie que les membres
de la famille sont réunis dans cette pièce, qui est la « pièce de séjour ». A l'intérieur,
les portraits des ancêtres trônent en bonne place et complètent le tableau de
famille o ù la place d'honneur est toujours réservée au m e m b r e le plus âgé,
qu'entourent ses enfants et ses petits-enfants. Cette progéniture correspond
à un besoin culturel et affectif profond, qui se traduit par une inquiétude tant
chez les jeunes gens que chez les jeunesfillesqui n'arrivent pas à se marier à l'âge
souhaitable, ou chez les couples sans enfants.
Les rapports émotifs particuliers qui se nouent entre le père, la mèie et les
enfants, en Iran, ainsi que leur interaction mutuelle, jouent u n rôle très important
dans le développement normal de la personnalité de l'enfant. L'enfant s'en remet
à sa mère de la satisfaction de tous ses besoins : nourriture, confort, consolation.
Dès qu'il se sent en détresse, il cherche refuge et protection auprès de sa mère,
qui le rabroue rarement. U n e mère laisse rarement son enfant seul. Le berceau
du nouveau-né est placé tout près du lit de sa mère, et toute la journée l'enfant
reste à proximité de celle-ci, ou sous son regard. Cette intimité de la mère et de
l'enfant s'accentue dès que l'enfant tombe malade. L a maladie de l'enfant est
rarement la conséquence d'une carence affective puisque la mère ne souffre pas
que l'enfant puisse échapper à sa surveillance et à ses soins. Les effets patho-
logiques d ' u n manque d'affection ou de vigilance maternelle, évoqués par de
nombreux auteurs (Bowlby, 1952, 1960; Yarrow, 1964) sont donc très rares
en Iran.
D a n s la plupart des familles, les enfants sont nourris au sein pendant
douze mois au moins, et souvent beaucoup plus.
L'image de la mère ou du père est rarement absente de l'horizon de l'enfant.
Les tantes, oncles, ou proches parents auxquels l'enfant est attaché sont prêts
à lui prodiguer leur affection, si l'un ou l'autre des parents naturels, ou tous les
deux, sont appelés à s'éloigner ou viennent à disparaître.
C'est également à la mère que revient la responsabilité d'inculquer à ses
enfants, au cours des quatre ou cinq premières années, le respect des convenances
sociales, où l'attitude envers le père et les aînés revêt la plus grande importance.
C e dressage conditionne si bien le comportement des enfants qu'il n'est pas rare
que des personnes âgées se voient saluées dans la rue par des bambins qu'elles ne
connaissent pas. Le père, constamment présent à l'arrière-plan, intervient rare-
ment de façon active, mais l'enfant n'en est pas moins témoin des égards que sa
mère montre pour son père. Pour l'enfant, le père est le seul h o m m e capable,
sage et puissant qui soit au m o n d e , admiré pour sa force physique et morale.
L'enfant bénéficie de la tendresse et des soins de sa mère, sous la protection et la
garde de son père. L a mère c o m m e l'enfant considèrent le père c o m m e le pilier
de la famille. Dans une telle conjoncture affective, l'identification avec le père
s'accélère.
Vers l'âge de cinq o u six ans, le père intervient plus activement et plus
590 Harutiun Davidian

directement dans l'existence de ses enfants, en particulier de sesfils.Désormais,


et de plus en plus souvent, il leur parlera directement, donnant ses ordres et ses
conseils. Si lesfillesrestent plus proches de la mère, dont elles dépendent plus
étroitement, les garçons sont heureux et fiers du privilège que leur père leur
confère en leur consacrant une plus large part de son temps. Désormais, le père,
en tant que source d'une force qui n'était jusqu'alors perçue par les enfants que
par le truchement de la mère, leur devient accessible.
Ils sont entrés en possession de la « lampe magique ». Il s'ensuit, de toute
évidence, que si leur confiance doit un jour se trouver ébranlée, si la lampe vient
à perdre son pouvoir magique, ou si quelque mauvais sort les prive de sa lumière,
la réaction sera extrêmement intense.
Les cinq ou six années qui suivent ont une influence décisive sur l'existence
future de l'enfant, et bien des choses dépendent alors de la personnalité du père,
de ses manières, de son attitude à l'égard des siens et, d'une façon plus générale,
de sa philosophie à l'égard de l'humanité, des êtres, des croyances et de l'existence.
L a peur de perdre u n bien si précieux est aussi intense que l'exaltation
ressentie à sa découverte, et cette peur joue u n rôle important dans l'évolution
du comportement social chez l'enfant. Il est prêt à se soumettre à toutes sortes
de situations, plutôt que de perdre ce qui lui est si cher. L a colère du père, les
remontrances, les châtiments qu'il inflige, sont les manifestations qui provoquent
cette peur, dans la mesure où l'enfant les interprète c o m m e une menace de perdre
l'attention et la sollicitude de son père; en conséquence, o n risque de voir appa-
raître chez l'enfant toute une série de réactions typiques, qui visent toutes à les
lui conserver. Parmi les réactions les plus fréquentes, on trouve la soumission
aux désirs d u père, m ê m e si cette soumission doit être pour l'enfant une source
de chagrin o u de rancune.
O n imagine facilement quelle déception ce peut être pour lui, en effet,
que de ne pas réussir à conquérir l'amour et la faveur de son père. Cette déception
et le sentiment de frustration qui l'accompagne sont l'une des causes majeures,
sinon la plus importante, des comportements juvéniles anormaux que nous
rencontrons très souvent parmi les sujets souffrant d'un état neuro- ou socio-
pathologique. L a cruauté, la brutalité ou l'indifférence d u père, telles qu'elles
apparaissent aux yeux de l'enfant, créent entre les deux u n fossé qui cause à
l'enfant une vive déception. Inversement, si, au cours de ces années décisives,
l'enfant voit son père, trop soumis, perdre au foyer son rang de chef de famille
et de maître chez lui au profit de la mère ou de quelque autre parent, cela peut
entraîner une autre forme de frustration, du fait que l'enfant ne peut plus piendre
son père c o m m e modèle de comportement et en est réduit à chercher ailleurs une
image à substituer à celle d u père. Les racines de la délinquance juvénile, les
déviations sexuelles et les inadaptations trouvent souvent u n terrain favorable
dans des situations familiales de cette sorte et à cette époque du développement
de l'enfant.
Application des théories psychologiques 591
dans le contexte culturel iranien

Le sexe et l'éducation sexuelle


E n Iran, les enfants ont maintes occasions de percevoir la différence entre les
sexes dès l'âge le plus tendre. Jusqu'à l'âge de cinq ou six ans, on voit souvent
les garçons se promener le ventre à l'air, tandis qu'au m ê m e âge on répète aux
petitesfillesde tirer sur leurs jupes et de ne pas s'asseoir les jambes écartées.
Souvent les enfants des deux sexes dorment dans la m ê m e chambre que leurs
parents, et ce n o n seulement dans leur jeune âge, mais jusqu'au-delà de leur
dixième année. Les barrières tombent complètement par les nuits chaudes, où
toute la famille dort souvent en plein air, sous le ciel d'été. Sans doute les parents
prennent-ils des précautions pour que les enfants n'assistent pas à leurs rapports
sexuels, mais ils ne sauraient y réussir toujours. D a n s la conversation, en tout cas,
les adultes s'estiment en droit de discuter librement de problèmes sexuels en
présence des enfants, si bien que ces derniers, à travers les propos qu'ils entendent,
ne peuvent manquer d'acquérir une éducation sexuelle assez complète. D e m ê m e ,
la plupart desfillettessont informées de la menstruation bien avant d'avoir eu
leurs premières règles.
Si l'opinion générale ne voit pas grand mal à ce qu'un garçon joue avec les
filles du voisinage, les mères sont plus prudentes en ce qui concerne leurs filles
et ne les laissent pas volontiers jouer avec les garçons. L a ségrégation des sexes
opérée dès l'enfance s'accuse à mesure que jeunes gens et jeunesfillesgrandissent,
et l'on voit dans la plupart des cas d'un mauvais œil une jeunefillequi fréquente
un garçon, surtout si celui-ci n'est pas connu de la famille. Les choses deviennent
dramatiques au cas, fort rare, où la jeunefillese trouve enceinte, car la virginité
est u n bien précieux qu'unefilledoit préserver jusqu'au mariage.
Si le mariage tarde, par rapport à la moyenne des âges habituels, ef que le
le jeune h o m m e ou la jeunefillese trouve affecté d'un trouble psychique quel-
conque, en particulier d'une maladie chronique, c o m m e la schizophrénie, le mal
est souvent interprété par les parents c o m m e une manifestation du mal d'amour,
et le psychiatre consulté se voit souvent demander si le mariage ne serait pas un
remède? Quel que soit l'avis du médecin, d'ailleurs, on s'arrange le plus souvent,
en pareil cas, pour expédier l'affaire au plus vite.
L a masturbation, assez fréquente chez lesfilles,passe pour être préjudiciable
à la santé des garçons. L'acte solitaire est presque toujours suivi d'un sentiment
de culpabilité. O n estime qu'il cause une déperdition d'énergie physique et mentale
et peut aller jusqu'à provoquer l'impuissance chez les garçons. N o m b r e de
malades souffrant d'impuissance, de dépression passagère, ou d'états anxieux,
surtout si leurs troubles se manifestent par des signes physiques ou des pertes de
mémoire, attribuent leur état à des excès de ce genre dans leur jeune âge.
Il ressort de tout cela que l'éducation sexuelle à l'école, en Iran, à supposer
qu'elle soit nécessaire, doit se proposer d'autres buts et d'autres méthodes que
celles et ceux qui sont d'usage dans les sociétés occidentales. L'absence d'initiation
592 Harutiun Davidian

précoce en matière sexuelle est souvent le signe d ' u n relâchement des liens tradi-
tionnels très étroits du milieu familial et d'un isolement social de l'enfant. C o u p é
de ces liens, et insuffisamment informé des mystères de la procréation et de la
naissance, l'enfant tend à se forger toutes sortes d'idées fausses et de fantasmes
sur ces matières; il arrive aussi qu'il souffre des effets d'un milieu familial perturbé,
qui nécessitent l'intervention d u psychiatre pour aider à résoudre les problèmes
de l'enfant, et sans doute aussi ceux de ses parents.

Le mariage et la naissance
L'attention que les parents portent aux problèmes sexuels de leurs enfants, si
l'on accepte les brèves indications proposées ci-dessus, les conduit à s'intéresser
de plus près encore aux adolescents en âge de se marier. L a coutume qui voulait
que les parents prissent eux-mêmes toutes les dispositions en vue d u mariage
cède de plus en plus le pas au libre choix des futurs conjoints. L e consentement
des parents reste néanmoins nécessaire. Les familles, de part et d'autre, doivent
faire connaissance avant que ce consentement soit accordé. D e s conflits peuvent
surgir si les enfants se passent d u consentement de leurs parents et, faute d'une
solution prompte, de tels conflits peuvent avoir des séquelles psychopathologiques,
tant chez les parents que chez les enfants. D e telles situations engendrent parfois
des réactions névrotiques ou des états dépressifs, allant jusqu'à des réactions
hystériques chez les enfants et des dépressions plus ou moins graves chez les
parents (que le conflit relatif au mariage soit la cause première de ces troubles
ou ne fasse qu'en hâter l'évolution). Toutefois, les coutumes anciennes sont encore
suivies : les parents d ufiancéprennent à leur charge les frais de la noce, les parents
de la fiancée apportent une dot et, dans certains cas, les deux familles joignent
leurs efforts pour constituer u n capital de départ au profit d u jeune couple et
faciliter son départ dans la vie. N u l doute que ces coutumes contribuent à créer
un sentiment de sécurité chez les jeunes; mais elles peuvent aussi, chez les parents,
gonfler à l'excès les espoirs d'une belle alliance pour leur progéniture et les
conduire à s'immiscer indiscrètement dans la vie d u jeune couple. Selon le rite
traditionnel, la jeune épousée est amenée jusqu'au seuil de la demeure des parents
de son époux et elle est immédiatement adoptée par sa nouvelle famille. O n attend
d'elle qu'elle témoigne tous les égards qui sont dus à ses beaux-parents, ce qu'elle
ne m a n q u e généralement pas de faire. L a vie s'écoulera sans heurt de cette façon,
du moins on le suppose; mais il y a parfois des plaintes, tant d u côté des parents
que d u côté du jeune couple, et la situation se tend de part et d'autre : les parents
se refusant à comprendre que les enfants ont grandi, et persistant à leur prodiguer
des conseils ou à leur faire des suggestions qu'ils s'attendent à voir suivre alors
que les jeunes gens les considèrent le plus souvent c o m m e une immixtion dans leur
vie privée. Toute résistance, toute critique de leur part alimentent l'anxiété des
parents. Il n'est pas toujours possible à plusieurs jeunes ménages de vivre sous le
Application des théories psychologiques 593
dans le contexte culturel iranien

m ê m e toit et, s'il y a plusieursfils,un seul d'entre eux, en général l'aîné, continuera
à cohabiter avec ses parents.
Les couples defiancésne sont pas censés avoir de rapports sexuels avant le
mariage, et si cela se produisait, ce serait u n sujet de honte pour la famille de la
jeunefille.Par contre, la nuit de noces, le mariage doit être c o n s o m m é , et si le
jeune marié manquait à ses devoirs, ce serait une honte pour lui. C e problème
préoccupe beaucoup les deux familles. Autant la famille de la jeunefilleavait le
souci de la voir arriver vierge au mariage, autant elle s'attend à ce que la jeune
épousée reçoive ce jour-là pleine et entière satisfaction de son époux.
Les deux familles souhaitent ardemment avoir des petits-enfants, et dès
que la jeune f e m m e est enceinte, elle devient le centre de l'attention de tous.
Il appartient à la mère de la jeune m a m a n d'être auprès de safillepour
l'assister au m o m e n t de ses couches et dans les premiers temps qui suivent la
naissance, et la jeune f e m m e considère cette présence de sa mère c o m m e toute
naturelle. Elle se sent ainsi protégée et, dans une large mesure, soulagée de ses
inquiétudes.
C o m m e on a pu en juger par tout ce qui précède, les problèmes conjugaux,
en Iran, sont quelque peu différents de ceux qui se posent dans les pays occiden-
taux. Ils intéressent non seulement le jeune couple, mais u n assez grand nombre
de personnes qui gravitent autour de lui. Il peut arriver que les rapports entre
les jeunes couples et leur entourage immédiat s'enveniment et que leur solu-
tion exige une connaissance approfondie de relations familiales fort complexes.

L'acquisition du comportement social

Le tissu des relations sociales des Iraniens présente la m ê m e complexité q u ' u n


riche tapis de Perse, où la multiplicité des couleurs se marie heureusement avec
un dessin harmonieux. Trois groupes principaux de facteurs contribuent à faciliter
l'adaptation de l'enfant iranien et à lui permettre de trouver sa place dans la
trame de l'existence sociale.

^Harmonie entre les méthodes d'éducation traditionnelles et les besoins


fondamentaux de l'enfant

L'harmonie est totale entre la culture et les traditions de l'Iran d'une part, et
les besoins instinctifs de l'enfant, d'autre part, plus particulièrement dans sa
petite enfance. Si les méthodes traditionnelles d'éducation de l'enfant comportent
une certaine discipline, elles offrent cependant assez de souplesse pour soutenir
la comparaison avec les méthodes occidentales les plus modernes.
Aucune règle stricte ne préside à l'éducation des réflexes de propreté :
qu'un enfant mouille son lit ou souille ses couches ou ses draps passe pour normal
594 Harutiun Davidian

jusqu'à l'âge d'un an ou deux, bien qu'on s'efforce de l'en dissuader par la
douceur. Les heures de sommeil n'obéissent de m ê m e à aucun horaire strict.
Les enfants dorment quand ils ont sommeil, et on les laisse dormir aussi longtemps
qu'ils en éprouvent le besoin. D'habitude, l'enfant s'endort dans le giron de sa
mère, au cours de la première année, et il en garde l'habitude, si bien qu'il vient
se nicher sur ses genoux lorsqu'il a sommeil. O n le remet dans son berceau, ou
son lit, quand il dort à poings fermés. L a famille se rassemble pour les repas
à des heures régulières; mais on tolère que les enfants mangent lorsqu'ils ont
faim. Pour les enfants nourris au sein, il va de soi que le repas est toujours prêt.
C o m m e on peut en juger, l'enfant iranien est rarement soumis à des con-
traintes ou à des tensions, et les anxiétés qui peuvent se développer chez les adultes
sont plutôt le résultat d'épreuves rencontrées à des étapes plus tardives du déve-
loppement psychologique (Davidian, 1969).

Soins maternels et premières mesures punitives

L'enfant est quasiment inséparable de sa mère au cours des premiers mois de son
existence. Le fait que la mère demeure accessible à l'enfant, au cours des premières
années de son développement, et qu'elle conserve la m ê m e attitude attentive,
tout cela crée un lien affectif continu, de sorte que l'amour maternel aux premiers
stades, si important pour l'évolution postérieure de la personnalité, n'est pas
refusé aux enfants nés au sein de familles iraniennes du type traditionnel.
Q u ' o n le berce, qu'on le pouponne, qu'on le choie, c o m m e on le voit faire
c o m m u n é m e n t dans ces familles, et c'est pour l'enfant autant de stimulations
tactiles et kinesthésiques, dont chacun s'accorde à reconnaître l'importance pour
le développement d'un comportement affectueux, donc pour la formation de la
personnalité (Harlow, 1960, 1963; Goldfarb, 1955; Spitz, 1965).
Chaque jour, des observations nous rappellent que la promptitude de la
mère à satisfaire les besoins de l'enfant et sa présence physique immédiate contri-
buent à créer chez l'enfant un sentiment de sécurité, de confiance, qui l'enhardit
dans ses mouvements et l'incite à entreprendre tout ce qui lui plaît. Cette sorte
d'attitude, chez la mère, renforce l'indépendance du comportement de l'enfant
et confirme l'aphorisme de Goldfarb (1955) : « Optimisme, fierté et confiance
sont trois éléments constitutifs d'une attitude indépendante. »
Ajoutons que cette liberté que la mère accorde à l'enfant n'est pas sans
limites : l'enfant risque d'être puni s'il c o m m e t un acte ou tient des propos
interdits. L a punition prendra le plus souvent la forme d'une semonce, d'une
menace, ou d'une fessée. Ces représailles, exercées par la mère de temps à autre,
obligent l'enfant à se conformer aux impératifs traditionnels et ne semblent pas
préjudiciables aux rapports de la mère et de l'enfant.
Les études de Harlow sur les modes de comportement affectifs (Harlow,
1960) montrent que les punitions infligées par la mère (ou son substitut, c o m m e
Application des théories psychologiques 595
dans le contexte culturel iranien

c'est le cas dans les expériences qu'il cite), si pénibles soient-elles, ne font que
renforcer l'attachement de l'enfant à sa mère. D e fait, il n'est pas rare de voir
le jeune enfant s'accrocher d'autant plus à sa mère qu'il a été puni pour quelque
peccadille.
L a création de réactions d'évitement (renforcements négatifs) à l'occasion
de gestes inaceptables, d u point de vue d u comportement social, semble pré-
disposer l'enfant à acquérir ce m o d e de comportement. L e fait que la tendresse
maternelle et les soins qui l'accompagnent peuvent conduire à une meilleure
perception du milieu social et à une maturité plus précoce de l'individu, lorsque
cet a m o u r maternel trouve u n renfort dans des punitions occasionnelles (pourvu
toutefois que ces mesures punitives ne portent pas préjudice aux besoins fonda-
mentaux de l'enfant, et qu'elles ne prennent pas un tel degré d'intensité ou de fré-
quence qu'elles puissent devenir destructives) ne semble pas suffisamment
reconnu.
Pourtant, si les sanctions infligées par les parents, ou les tabous qu'elles
sanctionnent, dépassent certaines bornes, nos observations cliniques donnent
à pensei qu'un comportement neuropathologique peut se développer, l'enfant
étant conduit à se sentir rejeté, non désiré o u mal aimé. D e m ê m e , si les réflexes
d'évitement n'ont pas été montés suffisamment tôt, et si l'on a recours à des
mesures punitives pour réformer le comportement de sujets plus âgés, disons
au stade de l'adolescence, on risque de provoquer des réactions agressives ou des
frustrations.

Crainte du père et identification avec lui

E n Iran, c o m m e dans les sociétés occidentales, l'éducation de l'enfant, jusqu'à cinq


ou six ans, est entièrement considérée c o m m e du ressort de la mère, avec cette
différence peut-être que la présence du père est constamment évoquée, que ce soit
ou non à titre de menace, m ê m e si le père se trouve en fait absent pour u n temps
assez long. Cette attitude peut épargner dans une large mesure à l'enfant les
complications qu'une trop longue absence d u père peut entraîner ultérieurement.
Le fait que la mère inculque à l'enfant la notion du respect et de la crainte d u père
non seulement élude le problème d'une rivalité possible entre le père et le fils,
mais au contraire précipite le processus d'identification. E n corollaire, on peut
dire qu'en Iran rien ne prédispose à la genèse d'un quelconque complexe d'Œdipe,
puisque dès la prime adolescence le jeune garçon s'identifie complètement à son
père. C o m m e le dit Wallace (1968) : « M ê m e si je ne sais quel triangle erotique
s'institue dans les rapports entre l'enfant, l'adulte mâle et la f e m m e adulte, dans
les rapports affectifs qui sont c o m m u n s à l'humanité tout entière, il est permis
de penser que le cours de l'évolution du caractère individuel et de ses variantes
névrotiques diffère de culture à culture. » L a raison en peut être recherchée dans
les caractères particuliers des rapports entre parents et enfants à l'intérieur des
596 Harutiun Davidian

différentes cultures, rapports qui conditionnent — en les contrariant ou en les


facilitant — les manifestations d u complexe d ' Œ d i p e .
E n Iran, les garçons sont le plus souvent circoncis avant l'âge de six ans
et la cérémonie s'accompagne de fêtes qui, dans certains cas, commencent deux
jours avant l'opération proprement dite et se prolongent jusqu'au lendemain.
Aujourd'hui, l'intervention a lieu généralement dans une clinique, quelques
semaines après la naissance de l'enfant; mais si elle a lieu, c o m m e le prescrit
l'usage, vers cinq o u six ans, elle constitue la reconnaissance tacite d u fait que
l'enfant accède à l'état d ' h o m m e ; la cérémonie rituelle ne vise pas à le traumatiser,
• mais à lui faciliter l'accès à u n état de maturité affective. E n dépit du fait que
ce rite de la circoncision ne coïncide pas avec la puberté, il ne s'en rapproche
pas moins, par son impact, de cesritesde puberté que l'on observe dans certaines
sociétés. L a m b o (1972) confirme sur ce point l'interprétation de Betelheim :
« Ces rites en viennent à ressembler à des tentatives pour faciliter l'intégration
de l'individu à la société, à certain stade difficile, transitoire, de son existence :
institutions marquant l'échelle des âges, les rites aident l'individu à franchir
les échelons entre le m o n d e social et affectif de l'enfant et celui de l'adulte. Ils
représentent peut-être encore, et de façon plus significative, des effort pour
réduire les difficultés affectives qui gênent la transition... Ils semblent avoir pour
objet principal d'aider l'enfant à accepter les conditions de l'existence, et de lui
permettre de vivre désormais selon les normes compatibles avec son sexe, dans
un univers adulte... Ces cérémonies semblent donc faciliter l'intégration person-
nelle et sociale. »
C o m m e nous avons eu déjà l'occasion de le dire, lorsque l'enfant cesse
d'être u n enfant pour devenir u n adolescent, le respect et aussi la crainte qu'il
éprouve à l'égard de son père sont devenus pour lui seconde nature, en vertu de
l'éducation qu'il a reçue. Sans cette crainte et ce respect initiaux, le père ne
pourrait plus à cet âge exercer aucune influence sur sonfils.E n conséquence, il
peut arriver que l'enfant se rebelle contre l'autorité d u père o u ses conseils.
Cela pourrait être vrai aussi d'autres cultures et pourrait fournir une réponse
à la théorie de Margret M e a d ( M e a d , 1954) selon qui les jeunes considéreraient
le père c o m m e celui qui pourvoit, indifférent, à la subsistance matérielle de la
famille.
Le statut d u père, dans la famille iranienne traditionnelle, présente ce grand
avantage qu'il dresse une barrière contre les tendances latentes à u n comporte-
ment anti-social de l'enfant. Mais si l'autorité paternelle prend une forme exces-
sive, elle risque de transformer le père en u n personnage si lointain que l'enfant
n'éprouve plus aucun désir de s'identifier à lui. D a n s la plupart des cas, toutefois,
c o m m e on l'a vu, la personnalité d u père et son attitude envers sa famille sont
de nature à inciter l'enfant à une identification complète avec le père ou, occasion-
nellement, à u n rejet total de son image.
L'éducation des garçons c o m m e celle desfillesobéit à une tradition claire-
Application des théories psychologiques 597
dans le contexte culturel iranien

ment définie. L e comportement que l'on attend des deux sexes est différent, et
les différences sont nettement accusées. D è s l'âge de raison, lafilleest censée
modeler sa conduite sur celle de sa mère; elle aide aux travaux d u ménage,
prépare la maison pour le retour du père, etc. D è s cet âge, lafilletteest sortie
de la petite enfance et s'identifie sans effort à sa mère.
Parmi les garçons, l'aîné est celui qui s'identifie le plus complètement
avec le père et, en l'absence de celui-ci, joue le rôle de chef de famille. Cela vaut
aussi pour lesfilles: la grande sœur aînée aide sa mère à élever les enfants puînés,
garçons etfilles,et, quand elle se marie, sa cadette prend la relève.
Il est intéressant de noter que Pétroitesse des liens qui unissent les membres
d'une m ê m e famille ne semble pas avoir pour effet d'étouffer le jeune enfant
sous une protection trop vigilante, ni mettre en péril l'éveil d u sentiment d'indé-
pendance ou repousser le goût de la liberté à une époque plus tardive. L a confiance
en soi va de pair, dès la petite enfance, avec la sécurité que donne une famille
unie : en grandissant au sein de cette famille, l'enfant apprend à résoudre lui-
m ê m e ses problèmes, à se dominer d'autant mieux qu'il s'identifie très tôt et très
fortement avec l'un ou l'autre de ses parents.
Les Iraniens ont un sens de l'humour assez rare et qui, combiné avec leur
confiance en eux-mêmes, les sauve dans bien des cas de situations embarrassantes.
Insistons aussi sur l'attrait qu'exercent sur leur imagination la poésie et une
foule de proverbes et dictons empruntés à la tradition littéraire de la Perse.
O n les invoque, o n les cite, chaque fois qu'il s'agit de se tirer d'un mauvais pas,
de résoudre une difficulté, de formuler un sage conseil. La poésie est l'objet d'un
tel culte en Iran que bien des gens qui ne savent pas lire sont capables de réciter
par cœur b o n nombre de poèmes de qualité. Tels versets de Hafiz contre le
désespoir, ou tels poèmes où s'exprime une philosophie de l'existence, agissent
sur l'âme persane c o m m e u n b a u m e sur une plaie.

Une société en mutation

L'industrialisation du pays, dont l'effet le plus direct est de créer de nouvelles


zones industrielles et de nouveaux quartiers d'habitation autour des villes an-
ciennes, ou de faire surgir des villes nouvelles, les migrations, la mobilité inces-
sante des familles et des individus, l'application de techniques nouvelles à la vie
quotidienne, tout cela contribue à modifier de multiples aspects de la société
iranienne. Les tendances modernes ne peuvent manquer d'influer sur les condi-
tions d'existence et de soulever de nouveaux problèmes qui nécessitent parfois
l'intervention d u psychiatre. D e tels effets sont cependant assez rares en Iran et,
lorsqu'ils se manifestent, il est assez facile d'y porter remède.
L ' u n des changements les plus évidemment liés au sujet qui nous occupe
est la modification rapide d u style architectural de l'habitat, dans les grandes
598 Harutiun Davidian

villes c o m m e dans les petites. L a maison familiale autonome, avec ses pièces
relativement spacieuses et ses cours intérieures, cède la place à des immeubles
de petits appartements.
Il en résulte u n changement immédiat dans la structure m ê m e de la famille,
qui rétrécit c o m m e une peau de chagrin. O n pourrait s'attendre à voir les liens
étroits de la famille traditionnelle se relâcher du m ê m e coup et se rompre; tel est
bien en effet ce qui se passe en nombre de cas. Mais on est surpris de voir combien
de familles, comprenant encore parents et enfants mariés, s'arrangent pour
occuper plusieurs appartements d ' u n m ê m e immeuble. Ainsi, pour certains
tout au moins, la nouvelle formule d'habitation permet de concilier la proximité
des générations et l'indépendance de chacune d'elles; il y a là u n compromis,
qui est sans doute le meilleur possible, mais qui est loin d'être toujours possible.
M ê m e dans cette hypothèse, les enfants perdent le bénéfice de l'atmosphère fami-
liale plus intime, que le cadre traditionnel de la maison indépendante leur offrait.
Les plus affectés sont les gens âgés qui ont du mal à s'accommoder de la nouvelle
disposition du logis familial. Lorsque les difficultés de logement ou les conditions
de travail contraignent les enfants mariés à s'éloigner de leurs parents, ceux-ci
se sentent perdus et abandonnés. O n comprend leur désarroi si l'on se rappelle
que la tradition voulait qu'à partir d'un certain âge, la situation respective des
parents et des enfants et leurs devoirs les uns envers les autres fussent inversés.
Il appartient aux enfants de prendre soin de leurs parents âgés, pendant tout le
restant de leur vie. Mais à ce m o m e n t les grands enfants sont mariés, ont fondé
un foyer et vivent dans des logements distincts. S'il reste quelque célibataire
parmi eux, c'est lui ou elle qui se chargera des parents et continuera à cohabiter
avec eux. Autrement, ceux-ci vont vivre chez celui de leurs enfants qui est le plus
« au large », généralement un de leursfils.Mais si les parents vivent à part, tout en
n'ayant plus de ressources propres, les enfants pourvoient généralement à leurs
besoins. Quelle que soit la solution adoptée, les vieux parents n'ont pas de souci
à se faire. Ils font confiance à leurs enfants; et si, pour une raison ou pour une
autre, leur attente est déçue, ils se sentent frustrés. Il leur en coûte toujours de se
séparer d'un enfant, surtout si celui-ci les quitte pour s'installer ailleurs; et la
personne qui souffre le plus de la séparation est la mère. L a réaction classique,
en pareil cas, est une crise de dépression.
Les conflits peuvent naître si la charge d'un parent âgé, ou d'un vieux
couple, retombe tout entière sur unefillemariée, qui ne peut guère compter,
en l'occurrence, sur l'aide de son mari. D'autres membres de la famille, oncles
et tantes, paternels ou maternels, peuvent venir à son secours; mais si elle ne
peut pas s'occuper de ses vieux parents c o m m e elle aurait voulu pouvoir le faire,
elle en éprouvera souvent du remords, et les choses iront de mal en pis lorsque les
parents tomberont malades, ou se verront affligés de quelque infirmité chronique
nécessitant des soins supplémentaires coûteux. D e toute évidence, la charge d'un
vieux parent infirme est plus lourde pour des familles de revenu modeste, qui
Application des théories psychologiques 599
dans le contexte culturel iranien

sont déjà logées à l'étroit. Les vieux sont les premiers à souffrir de cette situation,
dont les séquelles psychiatriques ne font qu'empirer avec l'âge. Si le problème
des personnes âgées ne se pose pas encore, en Iran, de façon aiguë, nul doute
qu'il ne le fasse u n jour, et dans un avenir assez proche.
Autre conséquence immédiate de la vie moderne : le relèvement de l'âge
m o y e n du mariage, la nouvelle génération étant plus soucieuse de faire des études
supérieures. Les établissements d'enseignement supérieur multiplient les occasions
de contacts entre jeunes gens des deux sexes; les amitiés et les liaisons qui se
nouent ainsi ne sont pas toujours vues d'un bon œil par les parents. Il en résulte
souvent des conflits, sources d'états anxieux ou dépressifs chez les parents c o m m e
chez les jeunes gens, pouvant aboutir à des tentatives de suicide chez les jeunes
gens et les jeunesfilles,lorsque le conflit prend un tour aigu. Il est rare, cependant,
que les choses en viennent à cette extrémité : les parents font preuve de beaucoup
de tolérance à l'égard des exigences de leurs enfants, ce qui a de quoi surprendre
de la part d'une mère ou d'un père fortement attachés à leurs traditions familiales.
L'industrialisation a m è n e les pays en voie de développement à rechercher
une meilleure utilisation de la main-d'œuvre et à se soucier des problèmes de santé
publique. L a mise en œuvre de méthodes modernes de prophylaxie et de médecine
préventive ne poserait pas de problème si l'on avait les moyens de former les
équipes de spécialistes qui sont nécessaires; mais ce n'est pas toujours le cas dans
le domaine de la santé mentale et de la prévention des troubles psychiques, surtout
dans les situations qui passent pour psychogènes. D e s théories multiples et
diverses s'affrontent, chacune s'efforçant d'élucider u n aspect du problème,
beaucoup m ê m e fort en vogue et appliquées avec succès dans les sociétés occiden-
tales; elles plongent des racines profondes dans la psychologie de l'enfance, de
l'éducation, des relations entre parents et enfants, et vont jusqu'à édicter des
règles formelles sur la manière d'élever u n enfant pour qu'il soit en bonne santé
physique et morale, libre de tous complexes, indépendant, plein de raison et de
confiance en soi. Ces méthodes tant prônées ont-elles abouti aux résultats escomp-
tés? L'exemple des sociétés occidentales, depuis quelques dizaines d'années,
permet d'en douter : peut-on dire que la nouvelle génération élevée de cette
manière soit heureuse? Peut-on dire que la fréquence des névroses, de la délin-
quance, des perversions sexuelles, de la toxicomanie et de la criminalité soit
moindre?
L a faillite de ces théories, qui prétendaient prévenir les désordres psy-
chiques, pourrait bien s'expliquer par le fait que la culture, les croyances reli-
gieuses, les coutumes sociales n'ont été considérées que c o m m e autant d'obstacles
à la libre expression des besoins instinctifs, c o m m e autant de freins au plein
épanouissement mental et affectif. Les théories psychologiques qui peuvent se
révéler applicables au traitement de cas pathologiques particuliers n'ont pas
nécessairement la m ê m e efficacité pour la prévention des troubles mentaux, et
ne sauraient en conséquence servir de base à l'établissement de règles prophylac-
600 Harutiun Davidian

tiques, applicables à des sujets sains d'esprit, que l'on cherche simplement à
protéger contre de tels troubles.
La culture, la tradition, la coutume sont des processus naturels élaborés
au cours des âges au sein d'une société donnée, pour la préservation d'un ensemble
de relations interpersonnelles particulièrement adapté à cette société et à ses
caractères psychologiques propres. Les circonstances peuvent changer, certes,
et modifier l'équilibre de cet ensemble, au gré des variations des besoins et des
conditions d'existence : mais ces changements ne visent pas à préparer les voies
du modernisme; bien plutôt, ils sont provoqués par la nécessité de sauvegarder
la société contre les tensions qui peuvent naître des conditions de la vie moderne.
Le m o y e n le plus sûr de parer à ces fâcheuses conséquences, en l'absence de mesures
prophylactiques plus efficaces sur le plan psychique, pourrait bien être le maintien
de maintes traditions qui ont fait leurs preuves : l'introduction de la technologie
ne signifie pas nécessairement qu'il faille abolir les traditions.

Traitement des maladies mentales

D e tout ce qui précède, on peut déduire que dans le cas de certains troubles
psychiques, dont le nombre est loin d'être négligeable, il existe certains facteurs
sous-jacents qui tiennent aux particularités sociales et culturelles de l'Iran. U n
psychiatre formé à l'étranger risque de se trouver devant une série de problèmes
psycho-sociaux et culturels qui le déroutent s'il essaie de les résoudre au m o y e n
des formules psychologiques qu'il a apprises.
D e plus, la manière dont le malade iranien ou son entourage présentent
habituellement son cas, les symptômes eux-mêmes, les mots, les expressions, les
images dont on se sert pour illustrer un état affectif particulier, l'interprétation
que l'on donne d'une situation de conflit, de tel ou tel s y m p t ô m e physique ou
mental, c o m m e des valeurs socio-culturelles qui s'y rattachent, tout cela mérite
une étude attentive avant que le psychiatre puisse établir u n diagnostic sur la
condition d u malade. O r les travaux sérieux font singulièrement défaut dans ce
domaine, où le besoin de recherches multidisciplinaires se fait particulièrement
sentir (recherches psychiatriques, psychologiques, sociologiques et ethnologiques)
Il faudrait étudier d'autre part les conditions psychosociales normales,
afin d'ouvrir de nouvelles perspectives sur les conditions psychobiologiques et
les conditions sociales qu'exige l'épanouissement normal de l'individu. Il en va
peut-être de m ê m e pour d'autres sociétés, s'il est bien vrai, c o m m e o n l'a dit
déjà, que les théories psychologiques qui dérivent de l'étude de cas pathologiques
et aident au traitement de malades ne doivent pas nécessairement être considérées
c o m m e applicables à la recherche et à la définition de principes d'hygiène mentale.
Pour compléter ce tableau de la psychothérapie en Iran, il faudrait ajouter
quelques mots de ses aspects pratiques, qui mettent en relief un autre trait carac-
Application des théories psychologiques 601
dans le contexte culturel iranien

téristique du comportement, en liaison avec les traitements psychiatriques. Il est


rare qu'un client se présente seul à la consultation d u médecin. Il est en général
accompagné d'un de ses proches parents, ou de plusieurs, qui désirent assister
à l'entretien, qui écoutent soigneusement tout ce qui se dit, et qui souvent répon-
dent à la place du patient. D ' u n e façon générale, ces accompagnateurs bénévoles
se divisent en deux groupes : ceux qui veulent du bien au malade, essaient
réellement de l'aider, et jouissent de sa pleine confiance; et ceux qui viennent
simplement en curieux, n'ont aucun lien affectif réel avec le patient, en qui celui-ci
n'a manifestement pas confiance et qui, en fait, sont souvent à la source de ses
troubles affectifs et de sa tension nerveuse. Tous les liens de parenté, d u plus
lâche au plus étroit, se trouvent représentés dans l'un et l'autre groupe : conjoint,
frère ou sœur, belle-famille, ou cousins éloignés, parfois m ê m e amis ou simples
voisins. Mais ce qui est significatif, c'est que le malade qui vient consulter n'ose
pas franchir tout seul la porte d u cabinet de consultation. Il est apparemment
plus à l'aise, plus en sécurité, si quelqu'un de ses proches l'accompagne, ce qui
peut passer pour une marque de méfiance vis-à-vis du médecin, mais n'est en fait
qu'une sorte de scrupule : le malade pense que les personnes qui l'accompagnent
pourront mieux que lui décrire les symptômes de son mal, jusque dans des détails
qui auraient p u lui échapper, et qu'elles sauront mieux que lui comprendre
les explications d u médecin et garder souvenir de ses prescriptions. Quelquefois
le malade se fait accompagner d'une personne d'âge, qui se sentirait froissée si
elle n'était pas invitée. D'autre part, les intimes d u patient se sentent tenus d'aller
avec lui chez le praticien, de peur que, s'ils s'abstenaient de le faire, leur absence
pût passer pour un m a n q u e de considération.
U n e question se pose : Avons-nous le droit d'intervenir dans le jeu de
sentiments humains aussi délicats à seule fin de ménager d'emblée un tête-à-tête
entre le médecin et son malade, étant donné que la création et le renforcement
chez le malade de liens et de sentiments à l'égard du médecin sont l'un des objectifs
de la psychothérapie? D a n s le contexte culturel et affectif de l'Iran, un malade
qui se présenterait seul chez son médecin donnerait à penser à ce dernier qu'il
faut quelque raison solide pour qu'il ne soit pas accompagné. O u bien il vit seul,
sans aucuns rapports avec personne; o u bien ses rapports avec sa famille sont si
mauvais que personne ne veut l'accompagner; ou bien c'est le malade lui-même
qui ne veut être accompagné de personne.
Si l'on tient compte de toutes les motivations qui font que le malade est
accompagné, le simple geste, de la part du médecin, de reléguer cette suite à la
salle d'attente, risque de froisser ou de décevoir tant le malade que ses proches;
ce médecin, penseront-ils, est un mufle qui manque à tous les usages. Il est évident
que si, dès la première entrevue, le médecin se permettait un tel manquement
à l'étiquette, non seulement les rapports entre son malade et lui s'en trouveraient
faussés, mais les rapports entre le malade et ses proches parents le seraient du
m ê m e coup. Cela est tout particulièrement vrai dans le cas où le médecin se trouve
602 Harutiun Davidian

avoir affaire à u n couple, surtout si c'est l'épouse qui désire le consulter. O n


mesure aisément la difficulté d u problème, lorsque c'est le mari qui est à l'origine
du dérangement de sa femme.
Si donc le psychiatre ignore tout au départ de points aussi importants,
témoignant de la vitalité d'une culture et de traditions bien précises, alors qu'il
est censé régler sa conduite sur eux, on peut gager qu'il court à u n échec dans le
traitement qu'il impose à son malade, et qu'il perdra peut-être son client du
m ê m e coup. C'est dire qu'un praticien doit connaître les coutumes et s'y confor-
mer, m ê m e s'il doit perdre plusieurs séances à reconstituer complètement l'histoire
du cas qu'on vient lui soumettre. C e qu'il y gagnera, par contre, c'est une atmo-
sphère de confiance qui incitera le patient et son entourage à coopérer avec le
médecin traitant. D è s que cette confiance s'est créée, le psychiatre devient u n
familier, digne d u respect que l'on porte aux anciens. Les choses n'en vont que
mieux. Il obtient facilement des entretiens en tête à tête avec son patient, et
l'assiduité de celui-ci aux séances de psychothérapie. Si la famille veut à toute
force s'en mêler, c'est l'occasion pour le psychiatre d'avoir des séances collectives
auxquelles la famille participe, et qui ressemblent fort à certaines pratiques
thérapeutiques de groupe récemment introduites dans les pays occidentaux.
L'objet en est toutefois quelque peu différent : nos séances visent surtout à régler
les problèmes d'adaptation mutuelle entre la famille et le malade.
Pour qu'un traitement psychothérapique s'instaure et s'applique avec
quelque chance de succès, il faut d'abord que l'on ait tenu compte de la culture
locale, des traditions, des gens auxquels on a affaire, n o n pour les considérer
c o m m e autant d'obstacles à l'intervention d u psychiatre, mais plutôt c o m m e des
avantages qu'il peut mettre à profit.
U n e autre question mérite examen. Il arrive que le patient manifeste une
préférence pour une forme ou une autre de traitement, le plus souvent d'ordre
chimiothérapeutique. L e malade iranien impute le plus souvent sa maladie à
l'état de ses « nerfs », ce qui veut dire qu'il s'estime affligé d'une maladie physique,
m ê m e s'il ne refuse pas de se soumettre au besoin à une psychothérapie. Il est
clair, dans ces conditions, que l'état d'esprit dans lequel on abordera le traitement
psychiatrique doit être éclectique. Si le malade accorde plus de confiance à la
chimie, c'est sans doute en raison des origines lointaines de la médecine persane,
qui atteignit son apogée au temps d'Avicenne et de Razi. Aujourd'hui encore,
les tisanes de plantes, élaborées selon les anciennes recettes, sont en très grande
faveur.
Il y a quelques dizaines d'années seulement que la psychiatrie moderne,
d'inspiration occidentale, fut introduite en Iran par des spécialistes formés à
l'étranger, qui l'appliquèrent selon les préceptes qui leur avaient été inculqués.
Certains mettaient surtout l'accent sur les aspects psychosociaux de la psychia-
trie; d'autres voyaient plutôt la chose sous l'angle de la médecine ou de la biologie.
D e quelque façon qu'on l'aborde, la psychiatrie ne peut s'appliquer de manière
Application des théories psychologiques 603
dans le contexte culturel iranien

efficace à l'Iran sans une connaissance adéquate de la culture iranienne, de la


psychologie iranienne et des incidences que l'une et l'autre peuvent avoir sur
les problèmes de psychiatrie. U n e telle familiarité avec « le terrain » peut s'acqué-
rir au cours de longues années de pratique, mais encore manquera-t-elle de la
précision scientifique nécessaire, et une étude systématique de la question est
d'importance capitale. Elle ne manquerait pas d'imprimer une nouvelle orienta-
tion à la pratique de la psychiatrie en Iran et servirait de guide aux psychiatres
qui désireraient venir y pratiquer.
[Traduit de l'anglais]

Références bibliographiques

B O W L B Y , J. 1952. Maternai care and mental health. L A M B O , T . A . 1972. Characteristic features of the
O M S , Genève. psychology of the African : a critical review
. 1960. Separation anxiety : a critical review of an earlier observation. Totus Homo,
of the literature. Journal of child psychology vol. 4, n° 1, p. 8-17.
and psychiatry, vol. I, p . 251-269. M E A D , M . 1954. Growing up in New Guinea, p. 179.
D A V I D I A N , H . 1969. Aspects of anxiety in Iran. (Pelican Books, A117.)
The Australian and New Zealand journal ofSPITZ, R . A . 1965. Thefirstyear of life. N e w York,
psychiatry, vol. 3, n° 3 A , p . 254-258. International University Press.
G O L D F A R B , W . 1955. Emotional and intellectual W A L L A C E , A . F. C . 1968. Basic sociocultural sciences.
consequences of psychologic deprivation Dans : FRIEDMAN, A . M . ; K A P L A N , H . I.;
in infancy : a re-evaluation. Dans : H O C H , P. ; K A P L A N , H . S. (dir. publ.). Comprehensive
Z U B I N , J. (dir. publ.). Psycho-pathology of textbook of psychiatry, p. 195-200. Baltimore,
childhood. N e w York, Grune and Stratton. The Williams and Wilkins Company.
H A R L O W , H . F . 1960. Primary affectional patterns Y A R R O W , L . J. 1964. Separation from parents
in primates. American journal of ortho- during early childhood. Dans : H O F F M A N ,
psychiatry, vol. 30, p. 67-84. M . ; H O F F M A N , L . (dir. publ.). Review of
. 1963. The maternal affectional system. Dans : child development research, vol. I, p . 89.
Foss, B . M . (dir. publ.). Determinants of N e w York, Russell Sage Foundation.
infant behaviour, vol. II. N e w York, Wiley.
Certains aspects des soins
psychiatriques en Tchécoslovaquie

Eugen Vencovsky

La notion de santé publique en Tchécoslovaquie est exprimée dans la loi de la


République socialiste tchécoslovaque en date du 17 mars 1966, intitulée « Loi
régissant les mesures intéressant la santé publique ». C e texte énonce en la matière
des principes fondamentaux qui, bien loin d'être de simples définitions, posent
la norme obligatoire à laquelle doivent se conformer tous les organes des services
publics de santé pour organiser, planifier et aménager sainement la vie des citoyens,
assurer les services requis en matière de médecine et d'hygiène, établir et dévelop-
per, dans le cadre des prévisions, des réseaux d'hôpitaux et de dispensaires ouverts
à l'intention des patients non hospitalisés, dans toutes les branches de l'art
médical, sans excepter la psychiatrie.
Ladite loi a pour principes essentiels que le soin de la santé des citoyens
est d u nombre des obligations fondamentales de l'État et qu'il doit reposer sur
des bases scientifiques, et la loi met en vedette la nécessité de prévenir la maladie,
le droit de tous à bénéficier gratuitement des soins médicaux, tant en cas d'hos-
pitalisation qu'en cas de traitement ambulatoire, quel que soit l'acte pratiqué
(diagnostic ou thérapeutique). Il va de soi que tous les médicaments et accessoires
nécessaires sont fournis, eux aussi, à titre gratuit par l'État.
Tel est le sens général de la loi régissant la protection — tant préventive
que curative —• de la santé des citoyens tchécoslovaques, loi analogue d'ailleurs
à celles de tous les États socialistes en général.
L'idée qu'on se fait en Tchécoslovaquie de la psychiatrie — en tant que
branche distincte de la médecine clinique — met au premier rang la thérapie
psychiatrique spécialisée des patients n o n hospitalisés, thérapie que l'on développe
systématiquement depuis 1953 et qui a donc actuellement une tradition vieille
d'une vingtaine d'années. Jusqu'en 1953, il n'y avait de services psychiatriques

Eugen Vencovsky est professeur de psychiatrie à V Université Charles de Prague et directeur de


la Clinique psychiatrique de la Faculté de médecine de l'Université Charles de Pilsen. Il est le
président de la Société psychiatrique tchécoslovaque et membre du comité de l'Association inter-
nationale de psychiatrie. Il s'intéresse plus particulièrement à la psychopathologie clinique, à la
pharmacopsychiatrie et à Vhistoire de la psychiatrie. H a publié de nombreux articles sur ces sujets.

Rev. int. Sc. soc, vol. X X V (1973), n° 4


Certains aspects des soins 605
psychiatriques en Tchécoslovaquie

spécialisés ouverts à l'intention de malades n o n hospitalisés que dans les grands


hôpitaux, dans lesquels avaient été créées antérieurement déjà des sections cli-
niques psychiatriques. Il sied de constater que la thérapie psychiatrique spécia-
lisée des malades non hospitalisés fut longtemps dédaignée et négligée parce qu'on
estimait que l'essentiel d u traitement psychiatrique ne pouvait être dispensé que
dans de grandes cliniques psychiatriques mettant en œuvre les méthodes thé-
rapeutiques hospitalières habituelles. Cette circonstance, toutefois, aboutit à
ceci que nos cliniques psychiatriques furent encombrées de malades mentaux, de
sorte qu'on se trouva dans l'obligation absolue de chercher, pour soigner les
malades mentaux, d'autres moyens que l'admission dans un établissement
hospitalier. L a réforme fut grandement facilitée par les progrès qu'ont faits les
nouveaux modes de thérapie et particulièrement par l'invention des médicaments
psychotropes (dérivés de la phénothiazine), ce qui a permis de soigner les patients
sans les hospitaliser. Cette évolution était conforme à la tendance, qui se faisait
jour dans le m o n d e entier, à réduire le plus possible l'internement des malades
mentaux en cliniques psychiatriques pour les traiter dans des dispensaires extra-
hospitaliers de tout genre. Cela signifiait, en pratique, qu'il fallait se mettre à
concevoir et à créer des services psychiatriques extra-hospitaliers dans tous les
districts d u pays, en faisant en sorte qu'il y eût partout u n psychiatre de district
pour 40 000 habitants. D'après les calculs mathématiques, c'est un état de choses
qui sera atteint en Tchécoslovaquie vers 1980.
O r bien que le traitement psychiatrique ait de plus amples possibilités de
soigner les malades dans leur milieu normal et que l'on constate l'intensification
de la tendance à hospitaliser de moins en moins les malades mentaux et à géné-
raliser les modalités extra-hospitalières de traitement des psychopathes — ce
que confirme la conception de la thérapie psychiatrique tchécoslovaque depuis
1953, année où, c o m m e nous l'avons dit, on se mit à développer dans le pays
le traitement psychiatrique ambulatoire — malgré tout cela, l'attitude d u public
à l'égard des malades mentaux obéit encore, dans la plupart des cas, à des idées
périmées. Il importe toutefois de comprendre que l'opinion publique, en tant
que s o m m e des idées de la majorité, se forme durant l'évolution des individus
et que l'individu acquiert par l'éducation non seulement les connaissances, mais
aussi les préjugés et les superstitions de son groupe ethnique. Il est d u devoir
non seulement de tout psychiatre, mais aussi de tout médecin, d'intervenir dans
ce processus d'éducation. Aussi est-ce de la thérapie psychiatrique offerte que
dépend l'éventuel changement d'attitude de l'opinion publique à l'égard des
malades mentaux. Les succès thérapeutiques et de réadaptation qui ont été obtenus
chez nous depuis vingt ans en fournissent d'abondantes preuves. Alors qu'il y a
vingt ans, certains organisateurs de notre appareil sanitaire refusaient d'ouvrir,
en annexe à la policlinique qu'ils dirigeaient, u n service psychiatrique ambula-
toire, soutenant qu'ils n'avaient que faire d'un service psychiatrique, aujourd'hui
il n'y a plus de tels organisateurs chez nous. D e m ê m e , alors qu'il y a vingt ans,
606 Eugen Vencovsky

il était bien rare chez nous que l'on hospitalisât en clinique psychiatrique des
névrosés et des personnes atteintes de troubles caractérisés d u comportement,
on constate actuellement que la proportion des patients relevant de ce diagnostic
atteint 35 % environ de tous les malades admis.
Il semble donc que la façon de considérer les malades mentaux ait incon-
testablement changé chez nous et que le public soit devenu plus tolérant à leur
égard — et c'est bien ce qui doit se passer généralement partout où progresse
l'industrialisation, o ù l'aliénation se développe dans les grandes agglomérations
et où l'on ne se soucie pas trop de ce qui arrive au voisin ni de son état de santé.
Peut-être qu'à la campagne, parmi les gens appartenant aux groupes les plus
âgés, il survit encore des attitudes socialement négatives à l'égard des pension-
naires des cliniques psychiatriques ou des services psychiatriques hospitaliers.
Il est tout à fait exceptionnel en revanche de rencontrer une telle attitude dans les
villes industrielles, une fois que le patient a réintégré son milieu normal de travail.
Il y a eu, en 1953, en Tchécoslovaquie, c o m m e nous l'avons dit, u n soudain
développement des services de thérapie psychiatrique ambulatoire et cela prin-
cipalement du point de vue quantitatif, mais il se produit aussi progressivement
une amélioration importante de l'aspect qualitatif, à mesure qu'augmente le
nombre des psychiatres spécialistes provenant des rangs de la jeune génération
de psychiatres. L a pratique médicale courante fait place peu à peu à des modalités
particulières de thérapie psychiatrique extra-hospitalière, telles que les sanatoria
de jour et de nuit et les clubs de malades. L e réseau des dispensaires psychia-
triques n'est pas assez dense pour qu'il soit partout également possible de faire
un travail d'équipe différencié, mais, malgré tout, si l'on fait une comparaison
internationale, o n constate que la Tchécoslovaquie se place parmi les pays qui
sont en tête de liste, quant au nombre des dispensaires psychiatriques en service.
C'est ce que confirme, par exemple, l'indice qui met en rapport le nombre des
malades mentaux recevant un traitement extra-hosp'talier avec le nombre des
journées d'hospitalisation en clinique psychiatrique qu'a publié le bureau euro-
péen de l ' O M S , après une étude comparative concernant cinq pays d'Europe
(Tchécoslovaquie, Pologne, R o y a u m e - U n i , France, Turquie).
Cet indice se calcul d'après la formule :
nombre des cures en traitement ambulatoire
nombre des lits en clinique psychiatrique X 330
L'enquête a donné les valeurs suivantes de l'indice : Tchécoslovaquie, 7,8;
Pologne, 6,1; R o y a u m e - U n i , 2,8; France, 2,4; Turquie, 2,0.
O n est en droit de penser que le service de thérapie psychiatrique des
patients n o n hospitalisés est en Tchécoslovaquie l'un des mieux organisés de
tous les pays socialistes. Les voyages et séjours que j'ai faits m o i - m ê m e dans tous
les pays socialistes m e permettent, je crois, de tenir cette idée pour démontrée.
Il va de soi que les changements qui accompagnent l'évolution de toute
Certains aspects des soins 607
psychiatriques en Tchécoslovaquie

société engendrent aussi une série de phénomènes négatifs et de comportements


aberrants dans u n régime social donné (par exemple, délinquance, suicides,
toxicomanie, etc.).
Ces phénomènes n'ont que partiellement une base psychopathologique et
les malades de ce genre sont indubitablement justiciables d'un traitement et
d'une thérapie psychiatrique spécialisée. Seulement, si, chez nous, la quasi-
totalité des cas de comportement social aberrant sont orientés vers la cure psy-
chiatrique, nous ne saurions escompter les guérir quand les causes de l'échec
social se situent en dehors du cadre de la compétence du psychiatre. U n e telle
démarche, qui donne parfois à la société l'impression que tout le nécessaire a été
fait, revient à démobiliser tous les autres éléments, organes et organismes sociaux,
qui dès lors cessent de chercher à dépister les causes des comportements sociaux
aberrants et renoncent à tâcher de les prévenir.
C'est le domaine propre de l'action pratique de la psychiatrie sociale,
dont le c h a m p est aujourd'hui si ample qu'on ne saurait escompter qu'elle puisse
avoir en elle assez de force pour résoudre seule tous les problèmes que pose la
lutte contre l'alcoolisme, contre les toxicomanies, contre la criminalité, contre
la propension au suicide, etc. Peut-être qu'avec le soutien efficace et la c o m -
préhension du public, la psychiatrie sociale pourra par ses propres méthodes
venir à bout de certains problèmes, mais, sur beaucoup d'autres points, elle ne
peut jouer d'autre rôle que celui de conseillère.
D a n s le secteur des recherches de psychiatrie sociale, o ù l'on a chance
d'approfondir davantage la connaissance de la sociogenèse de certains troubles
psychiques, il y a beaucoup à faire encore en Tchécoslovaquie et l'on ne saurait
escompter de prompts résultats. Certes, il est souhaitable que la psychiatrie
sociale progresse non seulement chez nous, mais dans tous les pays, parce que
l'essor de cette discipline contribuerait à la réalisation de la tendance qui se
fait jour partout, à réduire au m i n i m u m le nombre des cas d'hospitalisation de
malades mentaux et à traiter ceux-ci dans leur milieu social propre, dans des
installations extra-hospitalières spéciales, avec la coopération et l'aide efficace
d'institutions et d'organisations sociales qui ne sont ni médicales ni psychia-
triques, car l'on progresserait ainsi de façon pratique non seulement dans le
sens de la prévention des maladies mentales, mais aussi dans le sens de la pré-
vention des comportements socialement négatifs et aberrants.
L a psychiatrie tchécoslovaque, c o m m e celle de tous les pays, accorde
une attention de plus en plus grande à certains phénomènes sociaux négatifs et
s'évertue à résoudre ces problèmes-là, encore que, bien souvent, il s'agisse non
seulement de problèmes psychopathologiques, mais bien plutôt de problèmes
marginaux.
D'abord, il y a l'alcoolisme. A ce propos, il importe de constater que la
modalité propre de l'alcoolisme en Tchécoslovaquie consiste dans la c o n s o m m a -
tion de bière. A tout citoyen d u pays, sans distinction d'âge ou de sexe, il revient
608 Eugen Vencovsky

par an une consommation moyenne d'environ 120 litres de bière. E n négligeant


les très jeunes et les très âgés, o n voit que les principaux gros consommateurs
de bière sont les citoyens des groupes d'âge les plus productifs (entre 25 et 50 ans).
L a consommation de vin et de spiritueux ne dépasse celle de la bière que par-ci
par-là; elle n'a d'ailleurs pas tendance à augmenter. E n revanche, la c o n s o m m a -
tion de bière continue à manifester une légère tendance à croître, bien que le prix
de vente de la bière ait été augmenté. L'alcoolisme est donc en Tchécoslovaquie
un problème brûlant, avec ses séquelles de phénomènes sociaux négatifs (ménages
désunis, problèmes d'éducation des enfants, criminalité, accidents de la route, etc.).
Tout psychiatre de district, chez nous, assure u n service de consultations
antialcooliques, dans le cadre duquel il pratique la psychothérapie individuelle
et collective, la thérapie familiale et remet trois fois par semaine aux alcooliques
désintoxiqués une dose d'entretien du médicament appelé « Antabus ». U n e
thérapeutique similaire est consacrée aux alcooliques qui ont commis des délits
ou des crimes pendant qu'ils purgent leur peine.
D a n s les grandes cliniques psychiatriques (établissements psychiatriques
de cure), il y a des sections antialcooliques autonomes, où règne u n régime strict,
où se pratiquent l'ergothérapie et la thérapie de groupe; tout alcoolique hospi-
talisé commence sa cure par l'absorption de tablettes d'« Antabus » avec leurs
effets émétiques. L e séjour dans ces services hospitaliers est de six mois.
D a n s tout chef-lieu de district, il y a un « poste de capture » où sont conduits
au courant de la journée — et surtout la nuit — les alcooliques qui causent d u
scandale dans les lieux publics. D a n s les grandes villes, il y a plusieurs « postes
de capture » de ce genre. L'alcoolique qui est retenu dans u n poste de ce genre
est automatiquement transféré au service de consultations antialcooliques, où
le psychiatre décide d u traitement à appliquer ultérieurement.
Les alcooliques désintoxiqués se groupent dans des « clubs d'alcooliques
désintoxiqués » o ù ils se réunissent régulièrement une fois par mois, sous la
direction d'un médecin psychiatre.
Le système de la thérapie antialcoolique est assez bien organisé en Tchéco-
slovaquie : les postes de capture, en particulier, sont une invention tchécoslovaque,
dont l'auteur est le professeur J. Skala, collaborateur scientifique de la clinique
psychiatrique de Prague, qui est spécialisé dans les problèmes de l'alcoolisme.
Le système des postes de capture qu'il a imaginé a été mis en vigueur dans certains
autres États, surtout socialistes.
Après l'éthylisme, il faut parler des toxicomanies à base de drogues, dont
la plus importante, en Tchécoslovaquie, est l'abus des substances psychotropes,
notamment de la phenmétrazine. L'usage du haschisch, de la marijuana et du
L S D est tout à fait exceptionnel. Tout de suite après la consommation de la
phenmétrazine (20 millions de comprimés par an) vient l'abus des substances
analgésiques, hypnotiques et calmantes (tranquillisants légers). Il n'y a pratique-
ment pas de morphinomanes en Tchécoslovaquie, grâce à la rigoureuse obser-
Certains aspects des soins 609
psychiatriques en Tchécoslovaquie

vation de la loi sur les substances opiacées. Le problème de l'héroïnomanie ne


se pose pas davantage.
L a consommation de drogues engendrant une toxicomanie a augmenté
depuis dix ans; c'est là d'ailleurs un phénomène universel. C e qui est bien plus
préoccupant, c'est l'augmentation du nombre des jeunes qui ne peuvent se passer
de consommer des drogues.
O n en trouve l'édifiante confirmation dans l'analyse de la statistique des
personnes admises en 1971 dans la section des jeunes de la clinique psychiatrique
de Prague. L e nombre total des hospitalisations fut de 314, dont 92 pour toxico-
manie (c'est-à-dire 29,3 %). Il s'agissait de drogues absorbées par voie buccale:
les cas d'injections étaient très exceptionnels. Ces drogues étaient la phenmé-
trazine, des analgésiques (phénacétine), des hypnotiques (barbituriques), des
calmants (diazepam), mais aussi des antiparkinsoniens (triphénidyl) et, excep-
tionnellement, le narcogène par voie nasale ou l'absorption d'infusion de peaux
de banane. Ces drogues en général étaient consommées en groupes, concurrem-
ment parfois avec des boissons alcoolisées (généralement de la bière, plus
rarement du vin).
Ces données relatives à la section des jeunes de la clinique psychiatrique
de Prague peuvent être regardées c o m m e u n indice général de l'évolution des
toxicomanies de la jeunesse en Tchécoslovaquie.
Pour combattre le développement des toxicomanies o n organise des confé-
rences culturelles et sanitaires, où l'orateur met en relief la nocivité des drogues,
particulièrement pour l'état psychique. Ces conférences sont organisées par des
institutions sanitaires et le texte en est distribué gratuitement au public sous forme
de brochures qu'on trouve dans les maisons de jeunes, dans les bureaux, les
usines, etc. D'autre part, le Ministère de la santé a pris u n décret qui place la
phenmétrazine sur la liste des drogues régies par la loi sur les substances opiacées,
ce qui en a beaucoup diminué les ventes dans les pharmacies (où d'ailleurs toute
ordonnance est strictement enregistrée et o ù les patients auxquels ce médicament
est prescrit contre l'obésité doivent justifier de leur identité et sont inscrits sur
un registre spécial).
Il est en Tchécoslovaquie encore u n autre problème d'ordre psychiatrique :
c'est celui du suicide, lequel d'ailleurs ne nous est pas particulier, car c'est un
phénomène mondial.
Le fait est, toutefois, que le suicide en Tchécoslovaquie n'est pas u n phé-
nomène à négliger : depuis quelques années, il y a en moyenne de 21 à 23 suicides
consommés pour 100 000 habitants. Cela place notre pays, pour ce qui est d u
suicide, dans la moitié supérieure de la liste des pays d'Europe. Le nombre des
tentatives de suicide, qui sont surtout le fait de jeunes gens et répondent, dans
l'immense majorité des cas, à une intention ou au dés;r de produire de l'effet,
est le double de celui des suicides consommés.
U n e mesure importante de lutte contre le suicide a été prise en 1962 par
610 Eugen Vencovsky

le Ministère de la santé qui assure le traitement psychiatrique de toutes les per-


sonnes ayant survécu à une tentative de suicide. U n dossier est ouvert à leur n o m
dans le service d u psychiatre de district, lequel les convoque régulièrement, les
traite et se tient au courant de l'évolution de leur santé psychique; il est tenu de
les faire hospitaliser lorsqu'il constate une aggravation. Il les aide également, le
cas échéant, à résoudre le problème de base dont procèdent leurs conflits inté-
rieurs. Q u a n d il s'agit de personnes âgées ou très âgées, isolées, qui perçoivent
une pension de retraite, il les envoie à un « club de retraités » o ù l'on s'occupe
d'elles toute la journée, où elles sont sous la vigilance d u personnel qui rend
compte au psychiatre de district de toute modification frappante de leur compor-
tement. C e décret du Ministère de la santé a pour effet d'engager dans la lutte
contre le suicide la société tout entière et l'ensemble des citoyens, car le problème
du suicide n'est pas toujours nécessairement une affaire purement psychiatrique,
il est parfois quelque chose de plus ample, une affaire sociale.
U n e autre mesure préventive employée contre la tendance au suicide est
ce que l'on appelle les « lignes de l'amitié », service téléphonique fonctionnant
dans toutes les villes, qui joue u n rôle incontestable.
O n se met aussi à ouvrir des clubs socio-thérapiques à l'intention des
jeunes qui ont tenté de se suicider; les m e m b r e s des clubs dressent eux-mêmes
le programme de leurs activités culturelles et récréatives, de leurs entretiens
collectifs avec le psychiatre qui les aide, par les moyens de la psychothérapie,
à restaurer l'intégrité ébranlée de leur personnalité.
D u point de vue thérapeutique, la psychiatrie tchécoslovaque contempo-
raine pratique trois démarches curatives, à savoir la pharmacothérapie, la psycho-
thérapie et la sociothérapie.
D a n s le domaine de la pharmacothérapie, il y a une étroite collaboration
interdisciplinaire entre les chimistes, les pharmacologues et les cliniciens. C'est
grâce à cette collaboration que la Tchécoslovaquie conserve u n très b o n niveau
en matière de psychopharmacologie et de pharmacopsychiatrie et qu'ont été mis
au point et cliniquement mis à l'épreuve plusieurs médicaments d'origine tché-
coslovaque, tels que la dosulépine (antidépressif) et l'oktoclotépine (neuroleptique)
qui s'exportent a b o n d a m m e n t — cela est surtout vrai de la dosulépine (Prothiaden)
— notamment vers le R o y a u m e - U n i .
Toutes les formes de la psychothérapie individuelle et collective, sont
pratiquées, notamment l'hospitalisation dite partielle en sanatorium de jour et
de nuit : il y a des dispensaires pour traitement ambulatoire, des asiles pour
patients relevant de la gérontopsychiatrie, tous moyens de réaliser l'hospitali-
sation partielle. L a psychothérapie est ici une démarche thérapeutique
dominante.
Le secteur de la sociothérapie et de la réadaptation psychiatrique est
conçu c o m m e u n élément constitutif d'une cure psychiatrique complexe asso-
ciant la thérapeutique, le travail et l'action sociale, qui exige l'hospitalisation dans
Certains aspects des soins 611
psychiatriques en Tchécoslovaquie

des cliniques psychiatriques. U n e variante de cette méthode est la balnéothérapie,


à laquelle sont exclusivement réservées certaines stations thermales (Jesenik,
Dubí, Vráz, Ruzbachy).
La psychiatrie tchécoslovaque conçoit les manifestations psychiques d'une
part c o m m e une fonction de substrat anatomique et physiologique, d'autre part
c o m m e une fonction du processus de socialisation de l'être humain en groupes
sociaux. C'est pourquoi la recherche psychiatrique porte aussi bien sur l'aspect
biologique que sur l'aspect social des maladies mentales.
C o m m e on n'a pas encore fait de découvertes spécifiques en matière ana-
tomo-pathologique ni posé de critères objectifs de laboratoire, force est de tenir
pour démarches méthodologiques de base de la recherche psychiatrique moderne :
a) la normalisation des signes psychopathologiques essentiels; b) l'établisse-
ment de modèles de processus de classification; c) la mise au point d'un système
nouveau de documentation psychiatrique permettant le contrôle, surtout du
point de vue dynamique, des maladies individuelles.
Le grand nombre des paramètres, que l'ignorance où nous s o m m e s de
Fétiopathogenèse des troubles mentaux nous contraint de suivre, nous oblige
absolument à mettre en œuvre les données à l'aide de méthodes statistiques
modernes et à faire usage d'ordinateurs centraux à programmation automatique.
Dans le secteur de la psychiatrie biologique, la recherche concerne : a) les
facteurs génétiques (méthode généalogique, étude des déviations chromoso-
miques, recherche de génétique biochimique, particulièrement de pharmacogé-
nétique); b) la biochimie des maladies mentales (recherche de neurochimie,
examen métabolique surtout des nucleotides, membranes et enzymes); c) la
recherche immunobiologique; d) la recherche psychophysiologique d u substrat
et des symptômes psychopathologiques, notamment par l'analyse des réactions
électriques des diverses zones cérébrales; e) la découverte des représentations
fonctionnelles et morphologiques des troubles psychiques du tissu cérébral
(acquisitions de la neurochirurgie).
Dans le secteur de la psychiatrie sociale, la recherche porte sur : a) l'évo-
lution sociale de l'individu (influence d u noyau familial sur la personnalité
future de l'individu); b) l'étude dynamique approfondie de la santé mentale
de la population, à l'aide de méthodes épidémiologiques permettant de saisir
l'incidence et la prédominance des troubles mentaux de la population; c) les
enquêtes intensives de pathologie sociale (délinquance, criminalité, toxicomanies,
suicide, etc.); d) évaluation des services psychiatriques (analyse d u rapport
entre les besoins; l'offre et la consommation de thérapie psychiatrique).
Il nous semble que le secteur de la recherche biologique est celui qui est
pour la psychiatrie le plus riche de promesses. Toute découverte importante de
génétique ou de biochimie du substrat cérébral des troubles mentaux aurait
nécessairement pour effet de transformer notre conception actuelle des problèmes
des maladies psychiques — tout c o m m e la découverte du bacille de K o c h pour la
612 Eugen Vencovsky

tuberculose ou du tréponème pâle dans la paralysie progressive a entraîné néces-


sairement le passage de la méthode sociale de solution du problème au traitement
de la cause m ê m e du mal. Malheureusement on n'aperçoit pas actuellement la
perspective d'une découverte d'aussi ample portée. L a psychiatrie d'aujourd'hui
n'a pas encore trouvé son Pasteur.
[Traduit du tchèque]

Références bibliographiques

B O U S K A , J. Conception des secteurs de thérapeutique S T E F A N , J. La loi de santé publique. Prague, Institut


préventive. Prague, Éditions sanitaires d'État, d'éducation sanitaire du Ministère de la santé,
1963. 1960.
H A D L I K , J. Le club socio-thérapeutique de jeunes qui V E N C O V S K Y , E . Le développement de la psychiatrie
ont survécu à une tentative de suicide. en Tchécoslovaquie.
P R O K U P E K , J. La thérapie psychiatrique des patientsVOJTIK, V . A propos des problèmes de toxicomanie
non hospitalisés. de la jeunesse praguoise.
. La thérapie psychiatrique en Tchécoslovaquie. V O N D R A C E K , V . Recent patterns of addiction in
S K A L A , J. Le rôle des postes de capture comme moyen Czechoslovakia. The Brit. Journ. of Psych.,
de découvrir divers aspects de Vepidemiologic 1968, vol. 114, n° 508, p. 285-292.
de l'alcoolisme.
S K O D A , C . Conception actuelle de la psychiatrie
sociale.
L e milieu
des sciences
sociales
Régionalisation des sciences sociales
en Amérique latine, en Asie, et en Afrique

Les trois brefs paragraphes qui suivent tentent traire constitue u n enrichissement, u n pas en
de décrire une évolution récente mais largement avant vers l'universalité grâce aux apports conju-
répandue dans les milieux des sciences sociales gués de différentes cultures.
d'Amérique latine, d'Asie et d'Afrique. Q u a - L a réussite d u mouvement de régiona-
lifiée tour à tour d'« indigénisation », de « sciences lisation, qui peut parfois donner l'impression
sociales locales » par opposition a u x « sciences d'être sur la défensive, du fait qu'elle en est encore
sociales importées », elle se traduit sur le plan à ses débuts, contribuera certainement de manière
institutionnel, par l'établissement de fédérations positive au progrès des sciences sociales, qui ne
régionales d'institutions de sciences sociales dans constitueraient plus alors un courant à sens unique,
le but de renforcer la coopération en matière de allant d u « centre » vers la « périphérie », et qui
recherche, de documentation et de formation. acquerraient une nouvelle dimension, à la mesure
Elle vise à rendre les sciences sociales « réellement de leurs ambitions.
indépendantes » dans les pays d u tiers m o n d e ,
en procurant à celles-ci les m o y e n s de prendre
leur essor dans ces régions, au lieu de les importer Amérique latine
de là où elles se sont développées jusqu'à présent,
à savoir les pays industrialisés d'Europe et Les remarquables progrès que les sciences sociales
d'Amérique d u N o r d . latino-américaines ont accompli pendant les
Cette régionalisation ne réfute pas sys- années soixante sont dus à une série de facteurs,
tématiquement les sciences sociales telles qu'elles dont l'un au moins est étranger aux sciences
existent dans ces derniers, mais ne leur reproche sociales : il s'agit de la langue espagnole, c o m m u n e
pas moins u n certain ethnocentrisme, mettant à tous les pays de la région sauf au Brésil, et
l'accent sur leurs servitudes culturelles, et cri- dans certaines parties des Caraïbes.
tiquant leur prétention à l'universalité. L ' A m é - E n gros, les sciences sociales ont traversé
rique latine a été la pionnière de cette tendance dans cette région trois phases historiques : la
en organisant la collaboration entre les c o m m u - première, appelée aujourd'hui la « phase tra-
nautés nationales de sciences sociales à l'échelle ditionnelle », a duré jusqu'aux années cinquante
continentale et créant les structures nécessaires durant laquelle la seule discipline ayant une
à l'essor de celles-ci. L'Unesco a joué un rôle existance autonome était l'économie, toutes les
important dans ces efforts et s'apprête à en faire autres étant considérées c o m m e des succédanés
autant en Asie et en Afrique 1 . des études de droit.
Reste à voir si la régionalisation signifie L a deuxième phase a c o m m e n c é avec la
une évolution des sciences sociales vers u n e diffusion de l'approche structuralo-fonctionna-
parcellisation o u atomisation entre différentes liste, venue d u nord, au début des années cin-
tendances irréductiblement opposées, ou au con- quante. Cette première « phase scientifique »
a v u l'accession de la plupart des disciplines
1
Voir « Les programmes actuels et futurs de des sciences sociales à l'autonomie. Elle fut
PUnesco en sciences sociales », dans le néanmoins marquée par u n grand éclectisme,
n° 1/2, 1973, de cette Revue, p . 227-232. avec des différences considérables suivant les

Rev. int. Sc. soc, vol. X X V (1973), n° 4


616

pays ou les disciplines. Ainsi, si l'économie obtenu des résultats remarquables. Il a aussi
marquait une évolution spectaculaire, grâce unifié le m o n d e des sciences sociales latino-
notamment à l'impulsion de la Commission américain, lui a donné un style et une audience
économique des Nations Unies pour l'Amérique considérable, notamment en Asie et en Afrique
latine ( C E P A L ) , la sociologie stagnait, tandis que où les spécialistes sont désireux de suivre son
la psychologie sociale et la démographie étaient exemple.
totalement absentes. E n grande partie grâce à ces efforts de
C'est alors que la troisième phase, celle collaboration régionale, les sciences sociales
de la collaboration régionale, qui devait donner latino-américaines ont atteint un degré de déve-
aux sciences sociales latino-américaines une loppement qui leur permet de traiter d'égal à
impulsion décisive, a commencé. D e l'insatis- égal avec l'Amérique du N o r d et l'Europe. Leurs
faction ressentie devant les lacunes existantes contributions théoriques aident à une meilleure
est née l'idée d'une coordination à l'échelle compréhension des problèmes de la région;
régionale des sciences sociales. Après de longs de plus elles influent sur les sciences sociales nord-
efforts pour surmonter d'innombrables obstacles américaines et européennes, notamment avec la
de toutes sortes, les États de la région ont signé théorie de dépendance-dominance et celle des
en 1958 deux accords créant d'une part la Faculté relations centre-périphérie.
latino-américaine des sciences sociales ( F L A C S O )
à Santiago du Chili, et, d'autre part, le Centre
latino-américain pour la recherche en sciences
sociales ( C E N T R O ) à Rio de Janeiro. L'assis-
Asie
tance de l'Unesco à ces deux institutions, dont
la première combinait la formation et la recherche E n réfléchissant sur 1'« indigénisation » des
tandis que la seconde se consacrait à la recherche sciences sociales qui consiste à accroître leur
et à la documentation, devait s'étaler sur une aptitude à répondre aux problèmes des sociétés
période de dix ans, qui a pris fin en 1969. en voie de développement, plutôt que d'essayer
de plagier les modèles théoriques et les méthodes
Cette collaboration régionale a permis la élaborés en Occident, un politologue indien a
formation d'une masse importante de spécia- observé que ces disciplines académiques c o m -
listes de sciences sociales de très bon niveau pro- mencent à devenir « vraiment indépendantes ».
venant de tous les pays de la région. Formés D'après lui, cette phase d'indépendance, pré-
sur place, rompus aux réalités de leurs pays cédée de réactions soit de mimétisme, soit de
respectifs et de la région dans son ensemble, rejet, à l'égard de l'héritage colonial de l'Inde,
ces spécialistes ont conféré aux sciences sociales ne fait que débuter à mesure que les intellectuels
latino-américaines, qui possédaient des per- et les spécialistes des sciences sociales c o m -
sonnalités brillantes mais isolées, la base indis- mencent « à penser pour eux-mêmes et à déve-
pensable pour se développer en profondeur et lopper leurs propres paradigmes fondés sur les
dépasser le simple plagiat de ce qui se faisait valeurs et l'orientation culturelle qui leur sont
chez le puissant voisin d u nord. propres » x .
Les quelque 300 diplômés que la F L A C S O Cette prise de conscience des spécialistes
a produits depuis sa création ont en c o m m u n une asiatiques, soutenue par l'admission de plus en
large ouverture d'esprit et le souci de trouver plus répandue de l'importance des sciences
des solutions aux problèmes économiques, poli- sociales dans la formulation des politiques de
tiques et sociaux de la région. Us constituent développement national, a conduit de nombreux
une sorte de confrérie intellectuelle que l'on pays à établir des organismes du type des conseils
appelle «flacsista». Cette affinité et les réseaux nationaux de recherche, avec d'importantes
de communication sur lesquels elle repose,
ont facilité la mise sur pied, en 1967, d u Conseil
latino-américain des sciences sociales ( C L A C S O ) 1. Rajini K O T H A R I , « Values and paradigms in Indian
avec la participation d'une soixantaine d'ins- social science », communication présentée
titutions de sciences sociales. Le C L A C S O a au X X I X e Congrès international des orien-
créé une série de groupes de recherche qui ont talistes, Paris, juillet 1973.
Régionalisation des sciences sociales 617

sections de sciences sociales. C'est ainsi que les dans le développement social et la coopération
Philippines ont créé en 1958 le Comité national entre les sociologues en Asie.
pour le développement scientifique. L a Thaïlande Les thèmes abordés dans ces réunions
a établi le Conseil national de recherche en 1959, regionales montrent clairement la priorité accor-
l'Indonésie, l'Institut indonésien des sciences dée par les spécialistes asiatiques de sciences
LIPI en 1967, et l'Inde, le Conseil indien de sociales aux recherches en matière de dévelop-
recherche en sciences sociales en 1969. pement et de ses conséquences sociales. C o m m e n t
L'institutionnalisation des sciences sociales les plans de développement sont-ils formulés
sur le plan national a joué un rôle indéniable dans et exécutés? Quelles sont les conséquences socio-
la création de plusieurs associations régionales économiques de l'industrialisation et de la révo-
de sciences sociales en Asie. A la suite de la lution verte?
deuxième réunion régionale des directeurs des Tandis que les associations régionales
instituts de recherche et de formation en sciences de sciences sociales se forment u n peu partout
sociales, tenue à Bangkok en octobre 1971, dans le tiers m o n d e , l'orientation générale d u
l'Association asiatique des instituts de recherche mouvement indique qu'il constitue un pas en
et de formation en matière de développement avant vers la « globalisation » des sciences
fut établie, avec l'objectif de promouvoir « les sociales et n o n une « régionalisation » rigide,
activités de recherche et de formation en Asie considérée c o m m e une défense contre les c o m -
grâce à une collaboration accrue entre les ins- munautés de sciences sociales plus développées.
tituts travaillant dans le domaine d u dévelop-
pement économique et social ». L a première
assemblée générale de l'association eut lieu Afrique
à Bangok du 30 juillet au 1 e r août 1973 afin
de débattre d u travail accompli par ses cinq E n Afrique, les efforts visant à organiser la
groupes de recherche sur : a) la mise en oeuvre coopération en sciences sociales sur le plan
des plans de développement; b) les problèmes régional sont très récents. Ils ont commencé
d'emploi et de chômage; c) la révolution verte; après l'accession à l'indépendance des États
d) l'urbanisation; e) la distribution des revenus. d'Afrique au sud du Sahara. Les premiers à
L'Association asiatique des conseils de s'organiser furent les États anglophones de
recherche en sciences sociales a été créée lors l'Afrique de l'Est — le Kenya, la République-
de la Conférence asiatique sur l'enseignement Unie de Tanzanie et l'Ouganda — qui créèrent
et la rechsrche en sciences sociales organisée l'East African Social Science Council. Ce fut là
à Simla en mai 1973. Cette association dont la le seul exemple de coopération entre différentes
charte sera adoptée en 1974 et qui a actuellement communautés nationales de sciences sociales dont
son siège auprès d u Conseil indien de recherche certaines sont puissantes, c o m m e au Nigeria
en sciences sociales aura plusieurs activités, dont : et au Kenya, mais qui sont pour la plupart
a) l'organisation d'un service de résumés biblio- extrêmement réduites et m ê m e parfois inexis-
graphiques pour l'Asie et la publication d'un tantes, vivant en vase clos et maintenant des
bulletin; b) l'organisation de séminaires orientés relations avec les anciennes puissances colo-
vers la solution des problèmes de développe- niales. L'habitude de ces relations verticales
ment; c) la création de plusieurs équipes de avec l'Europe et les États-Unis et le barrage lin-
recherche. guistique entre les pays anglophones et franco-
U n e autre activité des spécialistes de phones sont les principales difficultés qui se
sciences sociales asiatiques a été l'organisation dressent sur le chemin de l'organisation régionale
d'un colloque sur la sociologie et le développe- des sciences sociales.
ment social en Asie, à Tokyo, en octobre 1973. C e qui a incité les spécialistes africains
Après les délibérations sur différents thèmes de sciences sociales à organiser une collaboration
c o m m e « Les changements de population et régionale, c'est, suivant les termes d'un écono-
le développement social » et « L a croissance miste africain, la prise de conscience d u fait
économique et le développement social », le « que l'on ne peut réfléchir utilement sur les
colloque s'est penché sur le rôle des sociologues problèmes d u sous-développement que dans les
618

pays en voie de développement ». Cette approche du continent. Il a tenu trois conférences en


a été inspirée par l'échec relatif des efforts de 1964, 1967 et 1971, avant celle de Dakar en
développement dans le tiers m o n d e , qui est aussi janvier 1973, o ù vingt-huit institutions afri-
dans une certaine mesure celui des sciences sociales caines ratifièrent la charte d u C O D E R E S A ,
importées de l'extérieur et appliquées sans esprit créant u n comité exécutif et u n secrétariat per-
critique et sans effort d'adaptation. Aussi fallait-il manent sous la direction d'un secrétaire exécutif.
créer des structures régionales qui favoriseraient L'orientation d u nouvel organisme changea
l'essor des sciences sociales dans le contexte aussi, s'ouvrant aux autres disciplines de sciences
africain. Il importait de faire en sorte que les sociales, à côté de l'économie. Plusieurs groupes
efforts de développement entrepris par les pays de recherche interdisciplinaires et multinatio-
africains tiouvassent un support dans les modèles naux furent établis, chargés de travailler sur
théoriques et les méthodes élaborées par les des thèmes tels que la coopération économique
spécialistes africains, que ces derniers eussent et l'intégration, l'industrialisation et la distri-
été formés dans des institutions africaines et bution des revenus, les problèmes des pays les
eussent pu travailler sur des projets de recherche moins développés, la population et le dévelop-
dont la priorité eût été établie par eux-mêmes. pement économique, le développement rural,
Les ressources et le personnel qualifiés étant rares, les problèmes monétaires, la sociologie d u déve-
la nécessité d'entreprises c o m m u n e s s'imposait. loppement et l'approche interdisciplinaire à la
planification d u développement. Outre ces acti-
Ces considérations ont motivé u n certain
vités de recherche le C O D E R E S A organise des
nombre d'institutions et de spécialistes africains
séminaires et des stages de perfectionnement
à mettre sur pied le premier organisme de coopé-
pour les spécialistes africains.
ration en sciences sociales à l'échelle du continent,
sous le n o m de Conseil pour le développement Le C O D E R E S A , auquel une centaine
de la recherche économique et sociale en Afrique d'institutions africaines de sciences sociales
( C O D E R E S A ) , qui est le plus souvent cité sous adhéreront (ses membres créateurs sont a u
le sigle anglais de C O D E S R I A . nombre de trente-cinq), a actuellement son siège
Le C O D E R E S A est le résultat de plu- dans les locaux de l'Institut africain de dévelop-
sieurs années d'efforts. L a priorité des priorités pement économique et de planification des
en Afrique étant le développement, longtemps Nations Unies (IDEP). Il est certes encore dans
considéré à tort c o m m e une affaire exclusive- sa prime jeunesse, mais il dispose d'atouts impor-
ment économique, l'initiative visant à organiser tants pour devenir l'équivalent africain d u
les sciences sociales sur le plan régional afin C L A C S O (le Conseil latino-américain des sciences
de les renforcer et de les mettre au service d u sociales), et être l'instrument d u développement
développement vint naturellement des écono- de sciences sociales prenant leurs racines dans
mistes, qui établirent en 1964 une Conférence le sol et la culture africains et répondant aux
des directeurs d'institutions de recherche éco- services que ce continent attend d'elles. Il a le
nomique et sociale en Afrique. Cet ancêtre d u soutien de la quasi-totalité des communautés
C O D E R E S A , aux structures très lâches, eut de sciences sociales en Afrique. Cela devrait lui
surtout le mérite de mobiliser les différentes permettre de surmonter les quelques obstacles
communautés nationales de sciences sociales qui se dressent encore sur sa route et de voler
autour de l'idée d'une coordination à l'échelle bientôt de ses propres ailes.
OD Services
professionnels
et documentaires
Calendrier des réunions internationales '

1974

Conseil de l'Europe : X I e Conférence de directeurs d'instituts de


recherches criminologiques
Conseil de l'Europe, avenue de l'Europe, 67006 Strasbourg (France)
? Food and Agriculture Organization: Near East Regional Seminar
on Status of W o m e n in Rural Development
FAO, via délie Terme di Caracalla, 0011000 Roma (Italie)
Ghana International Alliance of W o m e n : Seminar III, Demographic impli-
cations of women's participation in society.
International Alliance of Women, 47 Victoria Street, London SW1H OEQ
( Royaume-Uni)
Europe International Association of Educators for World Peace : 1er congrès
mondial
IAEWP, International Secretariat, Huntsville, Alabama 35762 (États-
Unis)
Bucarest Association internationale d'études du Sud-Est européen : 3 e congrès
AIESEE, 9, rue I.C. Frimu, Bucarest (Roumanie)
Rio de Janeiro International Federation of Fertility Societies: Eighth World Congress
of Fertility and Sterility
Dr. G. I. M. Swyer, Secretary-General IFFS, University College Hospital,
London WC1 (Royaume-Uni)

Début 1974 Genève Commission économique pour l'Europe : Réunion d'experts gouver-
nementaux sur la population et la reproduction en Europe
Commission économique pour l'Europe, Palais des Nations, 1211 Genève 10
(Suisse)
Début 1974 New York Commission on the Status of W o m e n : 25 e session
Commission on the Status of Women, United Nations, New York, N. Y.
10017 (États-Unis)

Mars Genève Organisation mondiale de la santé : Séminaire sur la grossesse et l'avor-


tement dans l'adolescence
OMS, 1211, Genève 27 (Suisse)
3-7 mars
Washington, D.C. Society of Toxicology : réunion annuelle scientifique
Dr. R.A. Scala, S.O.T., c\o Med. Res. Div. Esso R. & E. Co., Linden,
N.J. 07036 (États-Unis)

18-24 avril New York Population Association of America : réunion annuelle


Mr. J. W. Bracken, PAA, box 14182, Benjamin Franklin Station,
Washington, D.C. 20044 (États-Unis)

1. La rédaction de la Revue ne peut fournir aucun renseignement complémentaire sur ces


réunions.

Rev. int. Sc. soc, vol. X X V (1973), n° 4


622

= = & —

Mai Bangkok Commission économique des Nations Unies pour l'Asie et l'Extrême-
Orient : Expert group meeting on social and psychological aspects of
fertility behaviour
ECAFE, Sala Santitham, Bangkok 2 (Thaïlande)

5-27 juin Genève Bureau international du travail : Conférence, 59 e session


BIT, 1211 Genève 22 (Suisse)

5-9 juillet Addis-Abeba Association internationale des écoles de service social : 17 e Congrès
international
Dr. Katherine A. Kendall, IASSW, 354 East, 46th Street, New York,
N.Y. (États-Unis)
14-20 juillet Nairobi Conseil international de l'action sociale : 17 e conférence inter-
nationale
Ms. Kate Katzki, ICSW, 345 East, 46th Street, New York, N.Y. 10017
(États-Unis)
28 juillet- Montréal Association internationale de psychologie appliquée : Réunion
2 août M . G. Desautels, 195 Bloomfield, Outremont, Montréal (Canada)

Août Copenhague Association internationale d'histoire économique : 6 e congrès


Prof. J. F. Bergier, Rindermarkt 6, 8001 Zürich (Suisse)
18-24 août Toronto Association internationale de sociologie : 8 e congrès mondial
AIS, via Daverio 7, 20122 Milano (Italie)
19-30 août New York Nations Unies, Département des affaires économiques et sociales :
ni e Conférence mondiale sur la population
Department of Economie and Social Affairs, United Nations, New York,
N.Y. 10017 (États-Unis)
26-29 août Montréal American Sociological Association : Réunion annuelle
ASA, 1001 Connecticut Avenue, N.W., Washington, D.C. 20036 (États-
Unis)

Septembre États-Unis Econometric Society : 3° congrès mondial


P.O. Box 1264, Yale Station, New Haven, Conn. 06520 (États-Unis)
ler-7 septembre Athènes The Athenian Institute of Anthopos : V I e Congrès international de
psychiatrie sociale
Dr. George Vassiliou, C\o The Congress Secretariat, The Athenian
Institute of Anthropos, 8, Demetriou Douydou Str., Athinai-602 (Grèce)

30 octobre-2 novembre
Portland (Oregon) Gerontological Society : réunion annuelle
E. Kaskowitz, Executive Director, Gerontological Society, One Du Pont
Circle, Washington, D.C. 20036 (États-Unis)

3-9 novembre
Buenos Aires International Federation of Fertility Societies : 8° congrès mondial
IFFS, Vicente Lopez 971, Martinez-F.C.N.M., Buenos Aires (Argentine)
Calendrier des réunions internationales 623

8 novembre
Buenos Aires World T o w n Planning D a y : 25 e anniversaire
Secretary, WTPD, Ombu 2905, Buenos Aires (Argentine)

1975

Hong-kong Conseil international de l'action sociale : colloque régional


Miss Shirley Lian, Hong Kong Committee ICSW, Ann Black Red Cross
Building, Harcourt Rd., P . O . Box 474, Hong Kong

18-30 août Vancouver Association scientifique du Pacifique : 13* Congrès (Thème : L'avenir
de l ' h o m m e dans le Pacifique)
13th Pacific Science Congress, University of British Columbia, Vancouver 8
(Canada)
25-28 août
San Francisco American Sociological Association : réunion annuelle
ASA, 1001 Connecticut Avenue, N. W. Washington, D . C . 20036 (États-
Unis)

Décembre États-Unis Econometric Society : conférence


P . O . Box 1264, Yale Station, New Haven, Conn. 06S20 (États-Unis)
1976

France Union internationale de psychologie scientifique : 21* congrès inter-


national
Prof. E. Jacobson, Secretary-General, Department of Psychology, Michi-
gan State University, East Lansing, Michigan (États-Unis)

Décembre États-Unis Econometric Society : conférence


P . O . Box 1264, Yale Station, New Haven, Conn. 06520 (États-Unis)
Littérature du système des Nations Unies :
une sélection annotée1

Population, santé, alimentation, environnement de l ' O M S sur l'enseignement de la médecine dans la


région de la Méditerranée orientale. Programmes
et objectifs de l'enseignement. Évaluation de l'ensei-
Population gnement d u point de vue des étudiants. L a médecine
sociale : enseignement et recherche. L a formation
Niveaux, structures et conséquences de la fécondité
professionnelle des enseignants en médecine.
en Afrique. Décembre 1972. 21 p .
(ONU/CN.14/POP/73.)
[St.] Recueil de données statistiques et réflexions Principes statistiques applicables aux études de santé
au sujet de l'incidence de la fécondité sur le dévelop- publique sur le terrain. 1972. 35 p. 1 dollar;
pement en Afrique. 4 francs suisses. ( O M S . Série des rapports
techniques, n° 510.)
Plans de recherche pour les études sur le terrain.
Santé L'évolution des techniques de sondage et de mesure.
L'approche expérimentale dans les études sur le
Activité de l'Organisation mondiale de la santé en
terrain. Les études n o n expérimentales en matière
1972. 1973. 324 p . 4,50 dollars; 15 francs
d'étiologie ou d'intervention.
suisses. ( O M S . )

Planification et programmation des services infirmiers. Lutte contre le cancer professionnel et mesures de
1973. 124 p . 2,25 dollars; 7 francs suisses. prévention. Conférence internationale du tra-
( O M S . Cahiers de la santé publique, n° 44.) vail, 58e session. Genève, 1973. 78 p . 3,50
Les principes de la planiûcation sanitaire. Ses dollars; 12,50 francs suisses. (OIT.)
tendances. L a formation à la planification sanitaire. Analyse de la législation et de la pratique concernant
L e processus de planification : préplanification o u ce sujet dans différents pays. Réponses des gouverne-
fixation des conditions préalables à la planification, ments de 65 pays.
analyse de la situation existante, fixation d'un ordre
de priorité et e x a m e n des options possibles, choix La jeunesse et la drogue. 1973. 48 p . 1 dollar; 4 francs
du plan, exécution, évaluation. suisses. ( O M S . Série des rapports techniques,
n° 516.)
Considérations sur l'enseignement de la médecine L'ampleur et la nature d u problème. Comparaison
dans les pays en voie de développement. avec les adultes. Traits de personnalité et facteurs
1972. 121 p . 2 dollars; 8 francs suisses. de milieu liés à l'usage de la drogue. Attitudes de la
( O M S . Cahiers de la santé publique, n° 47.) société. Voie à suivre pour mieux comprendre le
Sélection d'articles présentés à la IIe Conférence phénomène et en diminuer l'incidence.

1. E n règle générale, nous ne signalons pas les ne nous étaient pas parvenus à temps en français.
publications et documents qui paraissent de manière D a n s ce cas les titres sont précédés d u signe *.
en quelque sorte automatique : rapports adminis- Abréviations conventionnelles. Bl. signifie « contient
tratifs réguliers, comptes rendus de réunions, etc. une bibliographie d ' u n intérêt particulier » ; St.
Les textes dont le contenu est évident ne donnent veut dire « statistiques spécialement importantes
pas lieu à une analyse. N o u s avons traduit librement ou rares ».
le titre de quelques publications et documents qui

Rev. im. Sc. soc, vol. X X V (1973), n» 4


Littérature du système des Nations Unies 625

• Les Nations Unies et la lutte contre l'abus de la importance primordiale en planification urbaine et
drogue. 1972. 30 p . 1 dollar; 3,85 francs régionale. Mesure dans laquelle les critères d'hy-
suisses. (ONU/E/72.I.19.) giène du milieu dont on dispose actuellement sont
Usage et abus de la drogue. Méthode et but d u utilisables en urbanisme. Domaines pour lesquels
contrôle international. Développement du système des critères nouveaux sont requis d'urgence.
de contrôle international. Types de drogues sous
contrôle international. Traitement, réintégration Économie
sociale des malades.
Statistiques, méthodes statistiques
Rapport de statistiques sanitaires mondiales, vol. 25,
Guide technique, vol. 1. Prix à la consommation :
n° 11, 1972, 78 p., 3,75 dollars, 15 francs
Description des séries publiées dans le « Bulle-
suisses; n° 12, 1972, 94 p . , 3,75 dollars,
tin des statistiques du travail ». 1973. 280 p .
15 francs suisses; n° 1, 1973, 70 p., 2,50 dol-
10 francs suisses. (OIT.)
lars, 10 francs suisses; n° 10, 1972, 50 p . ,
C e guide complète les renseignements succincts qui
2,50 dollars, 10 francs suisses.
figurent dans les notes des tableaux présentés dans le
[St.] Fascicules d ' u n recueil permanent de statis-
Bulletin des statistiques du travail et dans l'Annuaire
tiques relatives à l'incidence des diverses maladies.
des statistiques du travail. Portée de ces statistiques.
Couvre le m o n d e entier. Outre des tableaux de
Définition. Méthodes de calcul employées.
base, revenant régulièrement, chaque fascicule
contient des études spéciales. A signaler à ce dernier
Statistiques africaines du commerce extérieur. Échan-
titre : dans les numéros 11 et 12 de 1972, des données
ges par pays. 1972. 82 p . 2,50 dollars; 9,60
sur le personnel sanitaire dans les hôpitaux et sur
francs suisses. ( O N U / E / C N . 1 4 / S T A T / S E R . A / 1 8 . )
les taux de mortalité pour 100 000 habitants, dans le
[St.] Importations et exportations de 28 pays d'Afri-
n° 1 de 1973, une étude sur les statistiques psychia-
que, en dollars.
triques, et dans le n° 2 de 1973 une analyse concernant
la diphtérie, de 1961 à 1971. Les enquêtes économiques sur les ménages en Afrique.
Novembre 1972. 96 p . (ONU/E/CN.14/
Alimentation NAC/53.)
[Bl.] Historique des enquêtes sur la consommation
Production de concentré de protéine de poisson. 1972. et sur les dépenses des ménages réalisées en Afrique
170 p. 3 dollars; 11,50 francs suisses. ( O N U / depuis le début des années 1950. L a situation actuelle.
ID/6O.V0I.H.) Étude de certaines enquêtes récentes entreprises dans
C o m p t e rendu des discussions d'un colloque organisé les 18 pays de la région : contenu des questionnaires,
par l ' O N U et la F A O à Rabat, du 8 au 12 décembre organisation des travaux sur le terrain et plan de
1969. L a production de concentré de poisson et sa sondage.
distribution aux populations en ayant particulière-
ment besoin. Développement d'entreprises c o m m e r - Statistiques disponibles sur le secteur des ménages en
ciales dans ce secteur. Afrique. N o v e m b r e 1972. 45 p . ( O N U / E / C N .
14/NAC/54.)
Résidus de pesticides dans les produits alimentaires' [Bl. St.] Répartition des revenus. Dépenses de con-
1972. 49 p . 1 dollar; 3,85 francs suisses. sommation. Opérations en capital des ménages.
(FAO/OMS.)
La région de la Commission économique pour l'Eu-
Rapport d'une réunion conjointe F A O - O M S , tenue
rope en chiffres (1950-1952, 1958-1960, 1967-
en 1971. Situation actuelle. Limites à proposer pour
1969). 96 p . 4 dollars; 15,40 francs suisses.
tolérer certains résidus. Recommandations.
(ONU/E/ECE/832.)
[St.] Cartes par régions : densité de la population,
Évaluation de certains additifs alimentaires et des produit intérieur brut, part de l'emploi dans l'agri-
contaminants : mercure, plomb et cadmium. culture. Cartes par pays concernant l'eau et sa con-
1972. 34 p . 1 dollar; 3,85 francs suisses. sommation. Tableaux statistiques sur la population,
(FAO/OMS.) l'emploi, les comptes nationaux, le commerce inter-
national, la balance des paiements, l'agriculture, le
Environnement bois, l'énergie, l'industrie, le logement, les transports,
l'environnement. Indicateurs des niveaux de vie.
Élaboration de critères d'hygiène du milieu pour l'ur-
banisme. 1972. 37 p. 1 dollar; 4 francs suisses. Bulletin annuel de statistiques du gaz en Europe :
( O M S . Série des rapports techniques, n° 511.) 1970.1971. 91 p . 2 dollars; 7,70 francs suisses.
Les facteurs d'hygiène du milieu présentant une (ONU/E/F/R.71/II/E.4.)
626 •

[St.] Évolution récente de la production, des échan-


ges et de la consommation dans toute l'Europe et
QP buts fixés. Croissance de la population et croissance
des secteurs n o n manufacturiers de l'économie. L e
aux États-Unis. commerce des objets manufacturés. Sa part dans
le commerce mondial. L'emploi dans l'industrie
Bulletin annuel de statistiques de l'énergie électrique manufacturière au cours des deux décennies d u
en Europe : 1970. 1971. 102 p. 2,50 dollars; développement. L e problème des investissements.
9,60 francs suisses. ( O N U / E / F / R . 7 1 / I I / E . 9 . ) Interdépendance de la modernisation de l'agricul-
D o c u m e n t analogue au précédent. ture et du développement des industries.

Bulletin annuel de statistiques des transports pour* Manuel relatif à l'emploi de consultants dans les
l'Europe : 1970. 1971. 180 p. 4,50 dollars; pays en voie de développement. 1972. 181 p .
17,30 francs suisses. ( O N U / E / F / R . 7 1 / I I / E . 1 0 . ) 2,50 dollars; 9,60 francs suisses. ( O N U / I D / 3 /
D o c u m e n t analogue aux précédents. REV.l.)
Le rôle d u consultant dans le processus de dévelop-
Bulletin annuel de statistiques du logement et de lapement, aussi bien dans les pays industrialisés que
construction pour l'Europe : 1971. 1972. 87 p. dans les pays en voie de développement. Les orga-
2,50 dollars; 9,60 francs suisses. ( O N U / E / F / R . nismes les plus importants e n ce qui concerne le
72/U/E.4.) recrutement de consultants. Consultants individuels.
Les points essentiels devant figurer dans les accords
conclus entre clients et consultant. Les frais qu'en-
Planification traîne l'engagement d'un consultant.

Notes sur l'approche unifiée de l'analyse et de la pla-


Gestion
nification du développement proposée par l'Ins-
titut de recherche des Nations Unies pour le L'usage des ordinateurs dans la direction des entre-
développement social. Septembre 1972. 37 p . prises. 1973. 272 p. (OIT.)
( O N U / S / C N . H / C A P . 4 / 1 1.)
Rapport d'un groupe d'étude réuni à Turin du 16 au
Présenté lors de la Conférence des planificateurs afri- 21 juillet 1970.
cains (4e session 1972). L a signification de l'approche
unifiée. L'intégration sectorielle. L'intégration spa-
* Le développement de la consultation en matière de
tiale. Les relations entre objectifs et moyens.
gestion en Amérique latine. 1972. 26 p .
1 dollar; 3,85 francs suisses. ( O N U / I D / 8 9 . )
* Manuel pour l'évaluation de programmes. 1972. Les travaux d'un séminaire qui s'est tenu à Santiago
383 p . 2,95 dollars; 11,35 francs suisses. du Chili d u 5 au 9 juillet 1971. Situation actuelle. L a
(ONU/ID/SER.H/2.) formation des spécialistes. L e transfert d u savoir-
[Bl.] Buts des travaux d'évaluation. L'échange d'in- faire. L e rôle d u Japon dans l'organisation inter-
formation entre les experts en évaluation et les nationale de la consultation. L a consultation en
organismes de planification. L'évaluation de la por- Europe, au Chili, en Colombie et en Uruguay.
tée sociale des programmes.

Situation économique
Développement économique (y compris déve-
loppement en général), industrialisation Étude des conditions économiques en Afrique ; 1971,
partie 1. 1972. 337 p. 7 dollars; 26,90 francs
* Implantation industrielle et développement régional. suisses. ( O N U / E / C N . 14/560, Part. 1.)
1972. 32 p . 1 dollar; 3,85 francs suisses. Les sujets examinés dans ce volume sont la science
(ONU/ID/50.VOL.11.) et la technique, les ressources hydrauliques, la poli-
Le développement régional et l'industrialisation. tique de sécurité sociale et l'administration publique.
Rapport d ' u n colloque réuni à Minsk d u 14 au
26 août 1968. E x a m e n d'exemples pris en Arménie, Étude des conditions économiques en Afrique ; 1970,
en Géorgie, en Ouzbékistan et en Biélorussie. partie II. 1972. 181 p . 4,50 dollars; 17,30
francs suisses. ( O N U / E / C N . 1 4 / 5 2 0 , Part. II.)
Étude sur le développement industriel, vol. 4 . 1972. [Bl. St.] L a comptabilité nationale en Afrique. D o n -
170 p . 3,50 dollars; 13,45 francs suisses. nées annotées et complètes sur le revenu national des
(ONU/ID/83.) pays africains au cours des années soixante. Nature
[St.] Progrès récents des manufactures, en particu- et importance de la comptabilité nationale. Problèmes
lier dans les pays en voie de développement. L a théoriques et techniques de la comptabilité natio-
croissance de la production. Ses rapports avec les nale dans les pays en voie de développement.
Littérature du système des Nations Unies 627

* Situation économique de l'Asie et de ¡'Extrême- Carte mondiale des sols, vol. IV. Amérique du Sud.
Orient en 1971. 1972. 160 p. 4 dollars; 193 p . 12 dollars; 46,10 francs suisses.
15,40 francs suisses. ( O N U / E / C N . 11/1047.) (FAO/UNESCO.)
[St. Bl.] Études spéciales sur l'inégalité sociale, Ce volume décrit la section relative à l'Amérique d u
l'emploi et la distribution des revenus. Puis, analyse Sud de la carte mondiale des sols au 1 : 5 000 000.
de l'évolution de l'économie de 26 pays. Développe-
ment économique. Politiques. L a situation m o n é - Réunion d'experts sur la mécanisation de la produc-
taire internationale, ses incidences dans la région, tion et du traitement du riz. 1972. 227 p .
3 dollars; 11,50 francs suisses. ( F A O . )
Étude sur la situation économique de l'Europe en 1971.
2 e partie. 151 p . 3,50 dollars; 13,45 francs
Paiement du lait à la qualité. 1973. 91 p . 2 dollars;
suisses. (ONU/E/ECE/814/Add.l.)
7,70 francs suisses. ( F A O . )
[St.] L'évolution récente de la situation économique
Les méthodes de production et leur influence sur la
en Europe occidentale méridionale et de l'Est, y
qualité d u lait. Les tests de la qualité du lait. L e
compris l ' U R S S : production, demande, emploi,
paiement à la qualité dans les industries laitières
commerce extérieur, paiements, prix et coût de la
avancées. L e problème dans les pays en voie de
main-d'œuvre. Perspectives et politiques. Niveaux de
développement.
vie.

Ressources naturelles, matières premières, Construction, industrie, transports


énergie
La création et le développement de banques de crédit
Production du cuivre dans les pays en voie de dévelop- au logement et leur rôle dans les pays afri-
pement. 1972. 64 p. 1 dollar; 3,85 francs cains. Novembre 1972. 15 p. ( O N U / E / C N . 1 4 /
suisses. ( O N U / I D / 8 0 . ) HOu/85/Rev.l.)
[St.] Étude du marché mondial du cuivre. M o y e n s La situation actuelle des institutions de crédit au
d'aider les pays en voie de développement à devenir logement en Afrique. Les sources permettant d'ac-
compétitifs. Les besoins de ces pays. Les tendances croître l'apport de capitaux.
du développement dans l'industrie du cuivre. Les
développements techniques de la fonte et du raffi- Développement des industries des matériaux de cons-
nage. U n chapitre spécial donne u n bref historique truction à base d'argile en Afrique. 1972.
de l'industrie du cuivre en Bulgarie et au Chili. 25 p. 0,50 dollar; 1,95 franc suisse. ( O N U /
m/71.)
Quatrième Conférence internationale des Nations Rapport des journées d'étude régionales sur le déve-
Unies sur l'utilisation pacifique de l'énergie loppement de ces industries qui se sont déroulées à
atomique (Genève, 6-16 septembre 1971). Tunis du 6 au 12 décembre 1970. Recommandations.
15 volumes de 500 pages ou plus. Le volume : Résumé des exposés et des débats.
14 dollars; 53,80 francs suisses. ( O N U / 7 2 / I X . )
[St. Bl.] Bilan de la situation actuelle, au point de * Fabrication des équipements pour télécommunica-
vue technique, économique et social. Protection tions et de récepteurs à bas prix. 1972. 96 p .
contre les radiations. 1,75 dollar; 6,75 francs suisses. ( O N U / I D / 7 4 . )
[St.] L'industrie des télécommunications dans les
* L'énergie électrique en Asie et en Extrême-Orient : pays en voie de développement. Répartition d u capi-
1969. 1972. 126 p. 3,50 dollars; 13,45 francs tal. Industries orientées vers l'exportation. Les
suisses (ONU/E/CN.11/1004.) récepteurs. Recommandations. Formation.
[St.] Le développement de l'énergie électrique pour
la région dans son ensemble et par pays. Données
* Usage effectif des machines-outils et problèmes de
statistiques détaillées en ce qui concerne les aspects
gestion qui s'y rapportent dans les pays en
techniques etfinanciersde cette industrie.
voie de développement. 1972. 78 p. 1,75 dollar;
6,75 francs suisses. ( O N U / I D / 7 7 . )
Agriculture, produits de base [Bl.] Les divers types de machines-outils. Leur
emploi. Facteurs techniques de l'utilisation de telles
Recueil de législation : alimentation et agriculture, machines. Gestion de la production : investissements,
vol. X X I , n° 2. Décembre 1972. 70 p . 1,50 planification de la production, méthodes de contrôle.
dollar; 5,80 francs suisses. ( F A O . ) Aspects commerciaux de la gestion. Méthodes
[Bl.] Liste des sources officielles. Table par pays. rationnelles de sélection des divers types de machines-
Groupement par sujets. outils.
628

1
zr^^
* L'industrie de l'automobile. 1972. 86 p . 1,50 dollar; Services sociaux
5,80 francs suisses. ( O N U / I D / 7 8 . )
[St.] L e problème de la création d ' u n e industrie de Quatrième conférence régionale de l'Association inter-
l'automobile dans les pays en voie de développement. nationale de sécurité sociale, Libreville 2-
Arguments pour et contre. Prévisions de la demande 12 février 1972. 1972. 300 p . (OIT. Cahiers
et de[_la production dans les pays en voie de dévelop- africains de sécurité sociale. Rapports et
pement d'ici à 1980. Analyse critique de l'évolution documents, n° 11.)
survenue depuis 1950. P r o g r a m m e d'action pour L a sécurité sociale, instrument de développement
l'industrie de l'automobile dans les pays en voie de économique et social des pays africains. L a planifi-
développement. cation de la sécurité sociale et la planification au
niveau national dans les pays en voie de développe-
ment. L a formation d u personnel des caisses de
Séminaire régional sur les machines-outils dans les sécurité sociale en Afrique. Commissions régionales
pays en voie de développement d'Europe et africaines : médico-sociale, administrative, assu-
du Moyen-Orient. 1972. 100 p . 2 dollars; rances, allocations familiales.
7,70 francs suisses. ( O N U / I D / 8 8 . )
Conditions préalables devant être réunies avant le
lancement de la production de machines-outils. Conditions de travail
Conception et gestion des usines. L'enseignement
Congé-éducation payé. Conférence internationale du
technique et professionnel nécessaire. Les études de
travail (58* session, Genève, 1973). 1973.
marché. Coopération entre pays industrialisés et
70 p . 3,50 dollars; 12,50 francs suisses.
pays en voie de développement. Résumés de rapports
Analyse de la législation et de la pratique concernant
remis par l'Arabie Saoudite, la Bulgarie, l'Egypte,
ce sujet dans les différents pays. Réponses des gou-
la Hongrie, l'Irak, l'Iran, Israël, la Jordanie, Koweït,
vernements de 61 États m e m b r e s concernant de nou-
la Pologne, la République arabe syrienne, le Y é m e n ,
velles dispositions internationales.
la Roumanie, la Turquie et la Yougoslavie.
Sécurité et santé dans le travail de construction et de
* Une usine de maroquinerie pour les pays en voie de génie civil. 1973. 386 p . 7,20 dollars; 27,50
développement. 1972. 35 p . 1 dollar ; francs suisses. (OIT.)
3,85 francs suisses. ( O N U / I D / 9 2 . ) Cette étude examine les différences qui existent dans
Utilité de ce genre de production. Les besoins en ce la pratique de la construction et d u génie civil entre
qui concerne l'équipement, la main-d'œuvre et le les pays industrialisés et les pays en voie de déve-
matériel. Procédés à utiliser pour la mise en œuvre loppement.
d'une usine type. Coût et prix.
Deuxième réunion technique tripartite pour l'industrie
Rapport de la Conférence sur la création de l'Union du bois (forêts), Genève, 1973. Rapport géné-
africaine des chemins de fer (Addis-Abéba ral : événements et progrès récents dans l'in-
18-23 septembre 1972). Octobre 1972. 15 p . dustrie du bois. 1973. 90 p . 2,60 dollars;
( O N U / E / C N . 14/573.) 10 francs suisses. (OIT.)
L e premier chapitre est consacré à la situation géné-
rale de l'industrie du bois : inventaire des ressources
Société, conditions de vie et de travail, emploi, forestières, l'évolution de la production, de la con-
politique sociale sommation et d u commerce international, etc. L e
deuxième chapitre traite des relations entre
Conseil économique et social employeurs et travailleurs des différentes formes
qu'elles revêtent et des conditions de leur déve-
* Index des comptes rendus du Conseil économique et loppement.
social (SI" session 1971). 1972. 4 7 p. 1,50 dol-
lar; 5,95 francs suisses. ( O N U / S T / L I B / S E R . Conditions de vie et de travail dans l'industrie du bois.
B/E.42.) 1973. 128 p . 2,60 dollars; 10 francs suisses.
[Bl.] Liste des réunions. Ordre d u jour. Index des (OIT.)
sujets traités. Index des exposés et documents pré- L'évolution récente de l'industrie d u bois. Effets sur
sentés. les conditions de vie et de travail. Dispositions
légales et contractuelles qui ont été adoptées pour
Index des comptes rendus du Conseil économique et protéger les travailleurs.
social (52" ¡anion, 1972). 1972. 42 p.
1,50 dollar; 5,80 francs suisses. ( O N U / S T / Commission du pétrole, 8e session, Genève, 1973.
UB/SER.B/E.43.) Rapport général : événements et progrès
Littérature du système des Nations Unies 629

récents dans l'industrie du pétrole. 1973. 86 p. Droits de l'homme, discrimination


2,60 dollars; 10 francs suisses. (OIT.)
[St. Bl.] C o m m e r c e international. Progrès techni- * Annuaire des droits de l'homme pour 1969. 1971.
ques dans les activités pétrolières : production, 414 p. 9 dollars; 34,60 francs suisses. ( O N U /
raffinage et transports. Incidences sur le niveau de E.72.IV.1.)
l'emploi et la structure de la main-d'œuvre. Les [Bl.] Évolution des normes constitutionnelles légis-
relations professionnelles et les conditions de travail latives et judiciaires relatives aux droits de l ' h o m m e ,
dans l'industrie du pétrole. dans 92 pays. Développements similaires dans cer-
tains territoires sous tutelle. Évolution des normes
internationales.
Questions juridiques et politiques, droits de
l'homme Le respect des droits de l'homme en période de conflit
armé. Septembre 1972. 137 p. ( O N U / A / 8 7 8 1 . )
Travaux de la 2 e session de la Conférence d'experts
Droit international
gouvernementaux réunie par le Comité international
de la Croix-Rouge. E x a m e n du projet de protocole
Nations Unies : Annuaire juridique 1970. 1972. 272 p.
additionnel relatif aux conflits armés internationaux.
7,50 dollars; 28,80 francs suisses. ( O N U / S T /
E x a m e n du projet de protocole additionnel relatif
LEG/SER.C/8.)
aux conflits armés ne présentant pas u n caractère
[Bl.] Statut juridique de l'Organisation des Nations
international.
Unies et des organisations intergouvernementales qui
lui sont liées. Activités juridiques de ces institutions.
Décisions judiciaires prises à leur endroit. Question de la jouissance des droits économiques,
sociaux et culturels proclamés dans la Décla-
ration universelle des droits de l'homme et
* Répertoire sur la pratique des organismes des dans le Pacte international relatif aux droits
Nations Unies, supplément n° 3, vol. III. économiques, sociaux et culturels, et étude des
Articles 73-91 de la Charte. 1972. 246 p . problèmes particuliers relatifs aux droits de
5,50 dollars; 21,15 francs suisses. ( O N U / E / l'homme dans les pays en voie de développe-
72.V.3.) ment. Avril 1972. 27 p. ( O N U / E / C N . 4 / 1 0 2 3 /
[Bl.] Publié par le Bureau des affaires juridiques des Add.5.)
Nations Unies. Les articles traités dans ce volume Cet additif présente des renseignements c o m m u n i -
concernent les territoires sous tutelle. qués par les gouvernements de l'Argentine, de la
Belgique, du D a n e m a r k et de la Turquie.
Paix, indépendance
Peine de mort. Septembre 1972. 84 p . (ONU/ST/
SOA/118.)
Rapport du comité spécial chargé d'étudier la situation
Informations réunies par les gouvernements de
en ce qui concerne l'application de la déclara-
79 pays, concernant en particulier le droit de faire
tion sur l'octroi de l'indépendance aux pays
appel, la suspension de la peine tant que ne sont pas
et aux peuples coloniaux. Septembre 1972.
terminées les procédures d'appel ou de grâce, le
127 p. ( O N U / A / 8 7 2 3 et annexes.)
droit à une assistance légale convenable, surtout en
L'évolution récente des territoires coloniaux. Les
cas d'indigence.
mouvements de libération. L'activité des institutions
internationales.
Protection sociale, délinquance

Application de la déclaration concernant la promotion Prévention du crime et lutte contre la délinquance.


parmi les jeunes des idéaux de paix, de respect Octobre 1972. 52 p. ( O N U / A / 8 8 4 4 . )
mutuel et de compréhension entre les peuples. État d u problème de la criminalité. Stratégies actuel-
Octobre 1972. 109 p. ( O N U / A / 8 7 8 2 . ) les de la prévention. L e rôle de l'Organisation des
Observations communiquées par 29 gouvernements. Nations Unies.

Rapport du Conseil des Nations Unies pour la Nami- Éducation, science


bie, vol. I. 1972. 57 p. 1,50 dollar; 5,80 francs
suisses. (ONU/A/8724.) Éducation
Événements politiques. Situation économique. Acti-
vités des intérêts économiques étrangers. Questions Les études supérieures : présentation comparative des
juridiques. Activités des organisations internatio- régimes d'enseignement et des diplômes. 1973.
nales concernant la Namibie. 549 p. 19,10 dollars; 60 francs. (Unesco.
630

Études sur les équivalences internationales de La contribution de VOIT à l'éducation ouvrière :


diplômes.) 1919-1970. 1973. 184 p. (OIT.)
[St.] Analyse des problèmes que pose l'évaluation [Bl.] L'éducation proprement dite. Les loisirs.
des niveaux d'études et des diplômes quand u n étu- Horizons nouveaux.
diant change de pays pour poursuivre sa formation.
Monographies décrivant l'enseignement supérieur de
Cartographie
plus de 120 pays. Lexique des principaux types de
diplômes qui y sont décernés. Tableau de la durée Rapport sur les activités cartographiques menées au
des études selon les domaines. S'adresse plus parti- Ghana entre 1966 et 1972. Août 1972. 7 p .
culièrement aux administrateurs d'établissements + 4 cartes. ( O N U / E / C N . 1 4 / C A R T / 2 8 3 . )
secondaires et universitaires, aux étudiants et pro-
fesseurs, enfin aux spécialistes de l'éducation c o m p a - Levés et travaux cartographiques exécutés dans des
rée. Principaux courants actuels de la circulation pays africains par les organismes gouverne-
internationale des étudiants. mentaux du Royaume-Uni. Octobre 1972.
13 p . + 2 cartes. ( O N U / E / C N . 1 4 / C A R T / 2 8 7 . )
Les problèmes mondiaux à l'école : le rôle des Nations
Unies. Suggestions à l'intention des ensei-Participation de la France à l'équipement cartogra-
gnants, par Herbert J. A b r a h a m . 1973. 250 p. phique de l'Afrique. Septembre 1972. 8 p .
4 dollars; 16 francs. (Unesco.) + cartes. ( O N U / E / C N . 1 4 / C A R T / 2 9 4 . )
L'objet de cet ouvrage est de faciliter l'enseignement Travaux exécutés par l'Institut géographique natio-
relatif à certains des plus grands problèmes se posant nal (France) entre le 1 er janvier 1966 et le 31 décembre
dans le m o n d e entier, ainsi qu'aux efforts des Nations 1971, dans les territoires et départements d'outre-mer
Unies en vue de leur solution. S'adresse à l'enseigne- de la République française et dans les États africains.
ment secondaire, aux écoles normales, à l'éducation
des adultes. L'Organisation des Nations Unies. His- Les activités cartographiques en Ethiopie, 1966-1972.
toire et rouages. Problème de la lutte contre les Octobre 1972. 6 p . + cartes. ( O N U / E / C N . 1 4 /
conflits armés. Droits de l ' h o m m e . Décolonisation. CART/300.)
Développement économique et social. L'explosion Rapport présenté par le gouvernement éthiopien. Les
démographique. Faim. Environnement. Santé. É d u - activités cartographiques de l'Ethiopie. L a création
cation. Relations de travail. Sur tous ces points : de l'Atlas national de l'Ethiopie.
aperçu des problèmes, objectifs de l ' O N U et des ins-
titutions apparentées, exemples d'intervention, sug-
gestions pour des leçons et discussions. Sciences sociales
* Banques de données pour les sciences sociales :
Croissance démographique et coûts de l'enseignement objectifs, fonctionnement et problèmes, par
dans les pays en voie de développement, par David Nasatir, directeur de l'International
M . T a N g o c C h â u , avec Françoise Caillods, Data Library and Reference Service, Survey
Jacques Hallak et Claude Tibi. 319 p . 7 dol- Research Center, Université de Californie
lars; 28 francs. (Unesco : Institut interna- (Berkeley). 126 p . 1973. 3 dollars; 12 francs.
tional de planification de l'éducation.) (Unesco.)
[Bl. St.] L'explosion démographique accroît forte- [Bl.] Problèmes et solutions en ce qui concerne l'in-
ment l'effectif des classes jeunes dans les pays en voie tensification de l'utilisation des services offerts par
¿t développement. C e facteur tend à accroître leurs les banques internationales de données sociales se
charges dans le domaine de l'éducation. Mais il se prêtant à une analyse mécanique ou électronique. L e
conjugue avec d'autres. L'ouvrage s'efforce d'isoler développement des banques de données et des ana-
l'effet propre des principales causes d'élévation du lyses secondaires. Difficultés pratiques d'utilisation.
coût de l'enseignement dans les situations typiques E x a m e n détaillé du fonctionnement des services spé-
que connaissent les pays en voie de développement. cialisés. Réalisations, perspectives nouvelles, notam-
A v e c études de cas : Ceylan, Colombie, Tanzanie, ment d u point de vue de la coordination interna-
Tunisie. Synthèse. Présentation d'un modèle mathé- tionale. Répertoire de banques de données existant
matique propre à ce type d'analyse. dans une dizaine de pays. Exemples de codes.
Livres reçus

Généralités Sociologie
G R É M Y , Jean-Paul. Initiation à l'informatique pour les A L B R E C H T , Günter; D A H E I M , HansjUrgen; S A C K ,
sciences de l'homme, t. 1. Introduction à la Fritz (ed.). Soziologie: Sprache, Bezug der
programmation. Paris, Librairie Hachette, Praxis, Verhältnis zu anderen Wissenschaften
1973. 206 p., fig., tabl., bibliogr., index. — René König z u m 65. Geburtstag. Opladen,
METZ, René; S C H U C K , Jean. Orientations du Westdeutscher Verlag, 1973. 836 p., fig.,
CERDIC: du Décret de Gratien à l'ordina- tabl. 125 marks.
teur. Strasbourg, Université de Strasbourg II, A M I O T , Michel ; et al. Les groupements socio-culturels
1970. 15 p . , tabl. (Bulletin d u C E R D I C , 1.) et les pouvoirs locaux dans le département des
P O T T C E R , F . Initiation à l'informatique pour les sciences Alpes-Maritimes. Nice, Laboratoire de socio-
de l'homme, t. 2. Programmes de statistique logie de l'Université de Nice, 1972. 219,
usuelle. Paris, Librairie Hachette, 1973. vu p . , carte, fig., tabl.
153 p.,flg.,tabl. C H E N G , Ronald Ye-Lin (ed.). The sociology of revo-
lution: readings on political upheaval and
Philosophie, psychologie popular unrest. Chicago, Henry Regnery
B R O Z E K , Josef; S L O B I N , D a n I. (ed.). Psychology in Company, 1973. x x m + 334 p.
the USSR: an historical perspective. White H E N R I O T , Peter. Political aspects of social indicators:
Plains, N . Y . , International Arts and Sciences implications for research. N e w Y o r k , Russell
Press, Inc., 1972. x + 301 p., bibliogr., Sage Foundation, 1972. 34 p . (Social Science
graph., tabl. 15 dollars. Frontiers: Occasional publications reviewing
new fields for social science development, 4.)
F R I E D R I C H , Heinz (ed.). Man and animal: studies in
behaviour, traduit de l'allemand par Mechtild L U D Z , Peter Christian (ed.). Soziologie und Sozial,
Nawiasky. N e w Y o r k , St. Martin's Press, geschichte: Aspekte und Probleme. Opladen,
1972. xni + 144 p. 6,95 dollars. Westdeutscher Verlag, 1972. 623 p., bibliogr.)
F R I S C H , Fred. L'homme fatigué : guide de la person- 48 marks.
nalité dans la perspective psychosomatique. M A N K E K A R , K a l m a . Abortion: a social dilemma.
Toulouse, Privat, 1973. 210 p., bibliogr. Delhi, Vikas Publishing H o u s e P V T Ltd.,
26 francs. 1973. 137 p . , index, tabl., bibliogr., index.
G O L D M A N , Lucien. Om marxistisk metode: litteraere M A S A N N A T , George S. The dynamics of moderniza-
og filosofiske essays. Copenhague, H a n s tion and social change: a reader. Pacific
Reitzels Forlag A / S , 1973. Palisades (Calif.), Goodyear Publishing C o m -
J E R P H A G N O N , Lucien (ed.). Dictionnaire des grandes pany, Inc., 1973. IX + 528 p . ,fig.,tabl.
philosophies. Toulouse, Privat, 1973. 397 p . M E Y , Harald. Field-theory: a study of its application
K A N C H A N , Vidaya Sagar. Sociology of yoga: yoga in the social sciences, traduit de l'allemand
and world peace. Etha (Inde), Dr. Sohan Lai par Douglas Scott. N e w Y o r k , St. Martin's
& Sons, 1970. 88 p. Press, 1972. x n + 325 p., fig., graph., bibliogr.,
P I T K I N , H a n n a Fenichel. The concept of representa- index.
tion. Berkeley, University of California S I L B E R M A N N , Alphons; K R U G E R , U d o Michael.
Press, 1972. 323 p., bibliogr., index. Soziologie der Massenkommunikation. Stutt-
F R A M O , James L . (ed.). Family interaction: a dialogue gart, Verlag W . K o h l h a m m e r , 1973. 136 p . ,
between family researchers and family thera- bibliogr., index, fig., tabl. 5,80 marks.
pists. N e w Y o r k , Springer Publishing C o . , S W E E T S E R , Dorrian Apple. Urban Norwegians: Kin-
Inc., 1972. x x m + 248 p . 9,50 dollars. ship networks, and sibling mobility, report 73,

Rev. int. Se. ¡oc, vol. X X V (1973), n° 4


632 %

2. Oslo, Institute of Applied Social Research,


1973. 124p.,tabl.,bibliogr.
OD new fields for social science development,
5.)
Ill* Symposium international de criminologie c o m p a - B L A C K , Stanley W . International money markets and
rée, Versailles, 28 avril-ler mai 1971. Tra- flexible exchange rates. Princeton, Interna-
vaux: La criminalité urbaine et la crise de tional Finance Section, Department of Eco-
radministration de la justice, textes réunis et nomics, Princeton University, mars 1973.
présentés par Denis Szabo. Montréal, Presses 68 p . 1 dollar. (Princeton studies in interna-
de l'Université de Montréal, 1973. 209 p . , tionalfinance,32.)
bibliogr. Bureau international du travail. La participation des
V O Y E , Liliane. Sociologie du geste religieux: de organisations d'employeurs et de travailleurs
l'analyse de ¡a pratique dominicale en Belgique à la planification économique et sociale :
à une interprétation théorique. Bruxelles, Les introduction générale. Genève, Bureau inter-
éditions Vie ouvrière, 1973. 319 p . , cartes, national du travail, 1973. vil + 267 p .
tabl., index, bibliogr. D O U G L A S , Dorothy W . Transitional economic sys-
tems: the Polish-Czech example, introd. de
Démographie L y n n Turgeon. N e w Y o r k et Londres,
Monthly Review Press, 1972. xxxn + 375 p.,
American Universities Field Staff. Population : pers- index. 11,95 dollars; 4,90 livres.
pective 1971, c o m p , par Harrison B r o w n et E N C I N A , Francisco A . 4 Nuestra inferioridad eco-
Alan Sweezy. San Francisco, Freeman, nómica: sus causas, sus consecuencias. San-
Cooper & C o . , 1972. 307 p., index, fig., tiago du Chili, Editorial Universitaria, 1972.
graph., cartes, tabl. Relié, 12 dollars; broché, 245 p.
6,50 dollars. G A L E N S O N , Marjorie. Women and work: an interna-
F R E J K A , T o m a s . The future of population growth: tional comparison. Ithaca, N . Y . , N e w Y o r k
alternative paths to equilibrium. N e w York, State School of Industrial and Labor Rela-
John Wiley & Sons, 1973. xlx + 268 p . , tions, Cornell University, 1973. v m + 120 p.,
fig., graph., tabl., index. (A population fig., graph., index. Broché, 3,50 dollars;
council book.) relié, 4,50 dollars.
T U G W E L L , Franklin. Search for alternatives: public Gosovic, Branislav. UNCTAD conflict and compro-
policy and the study of the future. Cambridge, mise: the Third World's quest for an equi-
Mass., Winthrop Publishers, Inc., 1973. table world economic order through United
xvi + 334 p.,fig.,tabl., bibliogr. Nations. Leyde, A . W . Sijthoff, 1972. xrv
+ 349 p., bibliogr., index. 54 guilders.
Sciences politiques International Labour Office. Multinational enter-
prises and social policy. Geneva, Internatio-
C O T T E R E T , Jean-Marie. Gouvernants et gouvernés : La nal Labour Office, 1973. x + 182 p., tabl.
communication politique. Paris, Presses uni- 17,50 francs suisses; 5,85 dollars.
versitaires de France, 1973. 178 p . , fig., L I B E R M A N , E . G . Economic methods and the effecti-
tabl., bibliogr., index. veness of production. White Plains (N. Y . ) ,
E S T I E V E N A R T , Georges. Les partis politiques en Alle- International Arts and Sciences Press, Inc.,
magne fédérale. Paris, Presses universitaires 1971. x + 183 p.
de France, 1973. 126 p . (Que sais-je?, 1493.) M I C H A N E K , Ernst. The world development plan: a
R O S S I - L A N D I , G u y . Les hommes politiques. Paris, Swedish perspective. Stockholm, Almqvist &
Presses universitaires de France, 1973. 114 p . , Wiksell, 1971. 71 p.
bibliogr. M I N A M I , Ryoshin. The turning point in economic
W A L T E R , Eugene Victor. Terror and resistance: a development: Japan's experience. Tokyo,
study of political violence with case studies Kinokuniya Bookstore C o . , Ltd., 1973.
of some primitive African communities. N e w xix + 330 p . , fig., graph., tabl., bibliogr.,
Y o r k et Londres, Oxford University Press, index.
1972. 385 p., bibliogr., index. 2,95 dollars. P A E T Z O L D , Ulrich; S C H M I D T , Hendrik (ed.). Solida-
rität gegen Abhängigkeit Mediengewerk-
Économie schaft. Neuwied, H e r m a n n Luchterhand Ver-
lag, 1973. 276 p.
B A U E R , R a y m o n d A . ; F E N N , D a n n H . , Jr. The cor- R U T T A N , Vernon W . ; H A Y A M I , Yujiro. Strategies for
porate social audit. N e w York, Rüssel Sage agricultural development. Stanford, Stanford
Foundation, 1972. 102 p. (Social science University, 1972. 1,25 dollar. (Extrait de
frontiers: occasional publications reviewing Food Research Institute studies in agricultural
Livres reçus 633

economics, trade, and development, vol. IX,C H E I T , Earl F. The new depression in higher educa-
n° 2, 1972, p. 130-154.) tion: two years later. Hightstown, N . J.,
S H O W I E R , Brian. The employment service and mana- McGraw-Hill Book Company, 1973. v
gement. Hull, U . K . , Institute of Scientific + 89 p. 2 dollars. (A technical report spon-
Business, 1973. 41 p. 2,50 livres. (Report and sored by The Carnegie Commission on
survey, 6.) Higher Education.)
Z A Q A R I , Eugenio. Una reinterpretazione della teoría E C K H A U S , Richard S. Estimating the returns to edu-
fisiocratica. Naples, Jovene Editore, 1972. cation: a disaggregated approach; a technical
xvi + 148 p. report. Berkeley, The Carnegie Commission
on Higher Education, 1973. 95 p., tabl.,
bibliogr. 3 dollars.
Administration publique
G Y A R M A T I , Gabriel; et al. El nuevo profesor secun-
M E Y E R , POUI. Systematic aspects of public adminis- dario: la planificación sociológica de una
tration. Copenhague, G . E . C . Gad Publishers, profesión. Santiago, Ediciones Nueva Uni-
1973. 182 p., index. 35 couronnes danoises. versidad, Instituto de Sociolog/a. 293 p.,
SBIH, Missoum. L'administration publique algérienne. tabl.
Paris, Hachette, 1973. 378 p., fig., tabl., HEISS, Ann. An inventory of academic innovation and
bibliogr. reform. Berkeley, The Carnegie Foundation
for the Advancement of Teaching, v m +
123 p. 3 dollars. (The Carnegie Commission
Prévoyance et aide sociale
on Higher Education, technical report.)
M O H A N , Brij. Social psychiatry in India: a treatise N AonS H , George. The university and the city: eight
the mentally ill. Calcutta, The Minerva cases of involvement. N e w York, M c G r a w -
Hill Book Company, 1973. xv + 151 p.
Associates, 1972. 216 p., tabl., index.
6,95 dollars. (A report prepared for The
P A T W A R D H A N , Vinayak N . ; D A R B Y , William J. The
Carnegie Commission on Higher Educa-
state of nutrition in the Arab Middle East.
tion.)
Nashville, Vanderbilt University Press, 1972.
xii + 308 p., fig., graph., ill., tabl., index. R I E S M A N , David; S T A D T M A N , Verne A . (ed.). Acade-
mic transformation: seventeen institution
15 dollars.
under pressure. N e w York, McGraw-Hill
STEVENS, Cindy. Public assistance in France. Londres,
Book Company, 1973. xix + 489 p. 12,50 dol-
G . Bell & Sons Ltd., 1973. 94 p., cartes,
lars. (A volume of essays sponsored by The
tabl., index. 1,25 livre.
Carnegie Commission on Higher Education.)
S T O R R , Richard J. The beginning of the future: a
Jurisprudence, droit historical approach to graduate education in
the arts and sciences. N e w York, M c G r a w -
K A T Z , Jay. Experimentation with human beings: the Hill Book Company, 1973. 5,95 dollars.
authority of the investigator, subject, profes- (The Carnegie Commission on Higher Edu-
sions, and state in the human experimentation cation, profiles series, 14.)
process. N e w York, Rüssel Sage Foundation,
1972. xnx + 1 159 p., bibliogr., index.
Anthropologie sociale et culturelle

Enseignement K A R B U S I C K Y , Vladimir. Ideologie im Lied. Liedin der


Ideologie : Kulturanthropologische Structur
B U R N , Barbara B . The emerging system of higher analysen. Cologne, Musikverlag Hans Gerig,
education in Italy: report of a seminar. N e w 1973. 207 p., flg., graph., index. 26 marks.
York, International Council for Educational KONIG, René. Indianer—wohin? Alternativen in
Development, 1973. 68 p. Arizona: Skizzen zur Entwicklungssoziologie.
The Carnegie Commission on Higher Education. Opladen, Westedeutscher Verlag, 1973. 248 p.,
Governance of higher education: six priority ill., carte, index. 25 marks.
problems; a report and recommendations. K O R N , Noel (ed.). Human evolution: readings in
N e w York, McGraw-Hill Book Company, physical anthropology, 3 e éd. N e w York,
1973. ix + 249 p. 4,50 dollars. Holt, Rinehart and Winston, Inc., 1973.
The Carnegie Commission on Higher Education. The x + 374 p., fig., graph., tabl., index.
purposes and the performance of higher edu- S P E C K , R O S S V . ; et al. The new families: youth,
cation in the United States: approaching the communes and the politics of drugs. N e w York,
year 2000. N e w York, McGraw-Hill Book Basic Books Inc., 1972. xll + 109 p., index.
Company, June 1973. 107 p., tabl., bibliogr. 6,95 dollars.
634 •

Histoire, biographie
K R A U S S , Werner. Spanien 1900-1965: Beitrag zu
QP
1
C O L L I E R , R^o d .—
The ecology of steak and eggs: a homo
sapiens' viewpoint. Jericho, N . Y . , Exposition
Press Inc., 1972. 63 p. 3 dollars.
einer modernen Ideologiegeschichte. Munich
Food and Alimentation Organization / Unesco. Irri-
et Salzbourg, Wilhelm Fink Verlag, 1972.
gation, drainage and salinity: an international
323 p . , bibliogr. 19,80 marks.
source book. Londres, Hutchinson & C o .
W E I N S T E I N , Brian. Eboué. N e w York, Owford Uni- Ltd., 1973. xxii + 510 p . , fig., tabl., index.
versity Press, 1972. xni + 350 p., ill., bibliogr., 10 livres; 30 dollars; 120 francs.
index. 8,50 dollars.
France. Délégation à l'aménagement du territoire
et à l'action régionale. Schéma général d'amé-
Divers nagement de la France : approches de la
B E T T O N , Gérard. Audio-visuel : moyens, arts et tech- réalité urbaine, n° 38. Paris, L a documenta-
niques. Paris, Publication Photo-Revue, tion française, avril 1973. 79 p., fig., cartes,
245 p . , ill., fig., bibliogr. 25 francs. tabl.
Répertoire mondial des institutions de sciences sociales
Recherche, formation supérieure,
documentation et organismes professionnels

U n service spécial de la RISS

C e répertoire, publié en 1970, et ses suppléments contiennent des données systématiques


sur plus de 1 500 institutions de recherche, de formation supérieure et de documentation,
ainsi que des organismes professionnels de sciences sociales. L e répertoire est bilingue,
la version anglaise figurant au recto de chaque fiche et la version française au verso.
Le classement suit Tordre alphabétique des n o m s d'institution pour les organismes
internationaux (dans la langue appropriée), ainsi que pour les pays, qui sont classés
dans l'ordre alphabétique anglais.
Les abonnés de la Revue internationale des sciences sociales recevront gratuitement,
avec chaque numéro, un jeu defichesconcernant de nouvelles institutions ou la mise
à jour des informations déjà répertoriées; il n'y a pas d'autre service de mise à jour.
Avec le présent numéro de la Revue, on trouvera le douzième jeu de fiches à découper
et à insérer dans le répertoire original.
Les informations concernant des organismes et institutions non mentionnés
dans ce répertoire ainsi que des rectificatifs aux renseignements déjà portés sur les
fiches peuvent être adressés au Centre de documentation de sciences sociales, Unesco,
7, place de Fontenoy, 75700 Paris (France).
Le répertoire peut être c o m m a n d é avec ou sans reliure spéciale à anneaux de
format identique à celui de la Revue au prix de 36 F (sans reliure); 60 F (avec reliure).
Les c o m m a n d e s peuvent être adressées directement à la Division de la distribution de
PUnesco, 7, place de Fontenoy, 75700 Paris, o u chez les agents généraux dont la liste
figure à la fin de ce numéro.

Rev. int. Sc. soc., vol. X X V (1973), n» 4


PUBLICATIONS D E L'UNESCO : AGENTS G É N É R A U X
Afrique du Sud Van Schaik's Bookstore (Pty.) Ltd., Libri Building. Church Street, P.O
Box 724, P R E T O R I A .
Albanie N . Sh. Botimeve Nairn Frasheri, T I R A N A .
Algérie Institut pédagogique national, 11, rue Ali-Haddad (ex-rue ZaAtcha),
A L G E R . Société nationale d'édition et de diffusion ( S N E D ) , 3, boulevard
Zirout Youcef, A L G E R .
Rép. dem. allemande Deutscher Buch-Export und Import G m b H , Leninstrasse 16,701 LEIPZIG.
Allemagne (Rép. fed.) Verlag Dokumentation, Postfach 148, Jaiserstrasse 13, 8023 M U N C H E N -
P U L L A C H . « Le Courrier », édition allemande seulement : Bahrenfelder
Chaussee 160, H A M B U R G - B A H R E N F E L D . C C P : 27 66 SO.
Antilles françaises Librairie « A u Boul' Mich », 1, rue Perrinon et 66, avenue du Parquet*
972 F O R T - D E - F R A N C E (Martinique).
Antilles néerlandaises G . C . T . Van Dorp & Co. (Ned. Ant.) N . V . , W I L L E M S T A D (Curacao, N . A . ) .
Argentine Editorial Losada, S.A., Aisina 1131, B U E N O S AIRES.
Australie Publications : Educational Supplies Pty. Ltd., Box 33, Post Office,
Brookvale 2100, N . S . W .
Périodiques : Dominie Pty. Ltd., Box 33, Post Office, Brookvale 2100 N . S . W .
Sous-agent : United Nations Association of Australia, Victorian Division,
5th Floor, 134-136 Flinders St., M E L B O U R N E 3000.
Autriche Verlag Georg F r o m m e & Co., Arbeitergasse 1-7, 10S1 W I E N .
Belgique Jean D e Lannoy, 112, rue du Trône, B R U X E L L E S 5.
Birmanie Trade Corporation no. (9), 550-552 Merchant Street, R A N G O O N .
Bolivie Librería Universitaria, Universidad San Francisco Xavier, apartado 212,
SUCRE.
Brésil Fundaçâo Getúlio Vargas, Serviço de Publicaçoes, caixa postal 21120,
Praia de Botafogo 188, Rio D E JANEIRO (Guanabara).
Bulgarie Hemus, Kantora Literatura, bd. Rousky 6, SOFIJA.
Cameroun Le Secrétaire général de la Commission nationale de la République fédérale
du Cameroun pour l'Unesco, B.P. 1061, Y A O U N D E .
Canada Information Canada, O T T A W A (Ont.).
Chili Editorial Universitaria, S. A . , casilla 10220, S A N T I A G O .
Chypre « M A M » , Archbishop Makarios, 3rd Avenue, P.O. Box 1722, NICOSIA.
Colombie Librería Buchholz Galería, avenida Jiménez de Quesada 8-40, apartado
aéreo 49-56, B O G O T A , Distrilibros Ltda., Pío Alfonso García, carrera 4.»,
n."1 36-119 y 36-125, C A R T A G E N A . J. Germán Rodriguez N . , calle 17,
6-59, apartado nacional 83, G I R A R D O T (Cundinamarca). Editorial Losada
Ltda., calle 18A, n.° 7-37, apartado aéreo 58-29, apartado nacional 931.
BOGOTA.
Sous-dépôts : Edificio La Ceiba, oficina 804, M E D E L L I N . Calle 37, n.° 14-73,
oficina 305, B U C A R A M A N G A . Edificio Zaccour, oficina 736, C A L I .
Congo (Rép. pop.) Librairie populaire, B . P . 577, B R A Z Z A V I L L E .
Corée Korean National Commission for Unesco, P.O. Box Central 64, S E O U L .
Costa Rica Librería Trejos, S.A., apartado 1313, S A N JOSÉ. Teléfonos 2285 y 3200.
Côte-d'Ivoire Centre d'édition et de diffusion africaines, B.P. 4541, A B I D J A N P L A T E A U .
Cuba Distribuidora Nacional de Publicaciones, Neptuno 674, L A H A B A N A .
Dahomey Librairie nationale, B . P . 294, P O R T O N O V O .
Danemark Ejnar Munksgaard Ltd., 6 Norregade, 1165 K O B E N H A V N K .
République dominicaine Librería Dominicana, Mercedes 49, apartado de correos 656, S A N T O
DOMINGO.
Egypte Librairie Kasr El Nil, 38, rue Kasr El Nil, L E CAIRE. National Centre
for Unesco Publications, 1 Talaat Harb Street, Tahrir Square, C A I R O .
El Salvador Librería Cultural Salvadoreña S.A., edificio San Martin, 6.* calle Oriente
n.» 118, SAN SALVADOR.
Equateur Casa de la Cultura Ecuatoriana, Núcleo del Guayas, Pedro Moncayo y
9 de Octubre, casilla de correo 3542, G U A Y A Q U I L .
Espagne Toutes les publications : Ediciones Iberoamericanas, S. A . , calle de
Oñate 15, M A D R I D 20. Distribución de Publicaciones del Consejo Superior
de Investigaciones Científicas, Vitrubio 16, M A D R I D 6. Librería del Consejo
Superior de Investigaciones Cientfficas, Egipcíacas 15, B A R C E L O N A .
«Le Courrier » seulement : Ediciones Liber, apartado 17, O N D A R R O A
(Viscaya).
États-Unis d'Amérique Unesco Publications Center, P. O . Box 433, N E W Y O R K , N . Y . 10016.
Ethiopie National Commission for Unesco, P. O . Box 2996, A D D I S A B A D A .
Finlande Akateeminen Kirjakauppa, 2 Keskuskatu, HELSINKI.
France Librairie de l'Unesco, 7, place de Fontenoy, 75700 PARIS; C C P 12598-48.
Ghana Presbyterian Bookshop Depot Ltd., P . O . Box 195, A C C R A . Ghana Book
Suppliers Ltd., P . O . Box 7869, A C C R A . The University Bookshop of
Ghana, A C C R A . The University Bookshop of Cape Coast. The University
Bookshop of Legon, P.O. Box 1, L E G O N .
Grèce Anglo-Hellenic Agency, 5, Koumpari Street, ATHINAI 138.
Guatemala Comisión Nacional de la Unesco, 6.» calle 9.27, zona 1, G U A T E M A L A .
Haïti Librairie « A la Caravelle », 36, rue Roux, B . P. 111, P O R T - A U - P R I N C C .
Haute-Volta Librairie Attie, B.P. 64, O U A G A D O U G O U . Librairie catholique « Jeunesse
d'Afrique », O U A G A D O U G O U .
Hong-kong Swindon Book C o . , 13-15 Lock Road, K O W L O O N .
Hongrie Akadémiai Könyvesbolt, Váci u. 22, B U D A P E S T V. A . K . V . Könyvtirosok
Boltja, Népkoztársaság utja 16, B U D A P E S T VI.
Inde Orient Longman Ltd.: Nicol Road, Ballard Estate, B O M B A Y I; 17 Chitta-
ranjan Avenue, C A L C U T T A 13; 36 A Anna Salai, Mount Road, M A D R A S 2 ;
B-3/7 Asaf A H Road, N E W D E L H I 1.
Sous-dépôts: Oxford Book and Stationery Co., 17 Park Street, C A L C U T T A
16, et Scindia House, N E W D E L H I ; Publications Section, Ministry of
Education and Youth Services, 72 Theatre Communication Building,
Connaught Place, N E W D E L H I 1.
Indonésie Indira P . T . , Jl. D r . S a m Ratulangio 37, J A K A R T A .
Irak McKenziVs Bookshop, Al-Rashid Street, B A G H D A D . University Bookstore,
University of Baghdad, P. O . Box 75, B A G H D A D .
Iran Commission nationale iranienne pour l'Unesco, avenue Iranchahr Chomali
n° 300, B.P. 1S33. T É H É R A N . Kharazmie Publishing and Distribution C o . ,
229 Daneshgahe Street, Shah Avenue, P. O . Box 14/1486, T É H É R A N .
Irlande The National Press, 2 Wellington Road, Ballsbridge, D U B L I N 4.
Islande Snaebjörn Jonsson & C o . , H . F . , Hafnarstraeti 9, R E Y K J A V I K .
Israël Emanuel Brown, formerly Blumstein's Bookstores: 35 Allenby Road
et 48 Nachlat Benjamin Street, T E L A V I V ; 9 Shlomzion Hamalka Street,
JERUSALEM.
Italie L I C O S A (Librería Commissionaria Sanson ¡ S.p.A.), via Lamarmora
45, casella postale 552, 50121 F I R E N Z E .
Jamaïque Sangster's Book Stores Ltd., P. O . Box 366, 101 Water Lane. K I N O S T O N .
Japon Maruzen C o . Ltd., P . O . Box 5050, T O K Y O I N T E R N A T I O N A L , 100-31-
Kenya The E S A Ltd., P. O . Box 30167, N A I R O B I .
République khmère Librairie Albert Portail, 14, avenue BouUoche, P H N O M - P E N H .
Koweït The Kuwait Bookshop C o . Ltd., P. O . Box 2942, K U W A T T .
Liban Librairies Antoine A . Naufal et frères, B . P. 656, B E Y R O U T H .
Libéria Cole and Yancy Bookshops Ltd., P. O . Box 286, M O N R O V I A .
République arabe libyenne Agency for Development of Publication and Distribution, P. O . Box
34-35, TRIPOLI.
Liechtenstein Eurocan Trust Reg., P. O . Box 5, S C H A A N .
Luxembourg Librairie Paul Brück, 22, Grand-Rue, L U X E M B O U R G .
Madagascar Toutes les publications : Commission nationale de la République mal-
gache, Ministère de l'éducation nationale, T A N A N A R I V E .
Malaisie Federal Publications Sdn Bhd., Balai Berita, 31 Jalan Riong. K U A L A
LUMPUR.
Mali Librairie populaire du Mali, B . P. 28, B A M A K O .
Malte Sapienza's Library, 26 Kingsway, V A L L E T T A .
Maroc Toutes les publications: Librairie a A u x belles images », 281, avenue
M o h a m m e d - V , R A B A T (CCP 68-74).
« Le Courrier » seulement (pour les enseignants) : Commission nationale
marocaine pour l'Unesco, 20, Zenkat Mourabitine, R A B A T (CCP 324-45.)
Maurice Nalanda C o . Ltd., 30 Bourbon Street, P O R T - L O U I S .
Mexique CILA (Centro Interamericano de Libros Académicos), Sullivan 3I¿>ÍJ,
M É X I C O 4, D F .
Monaco British Library, 30. boulevard des Moulins, M O N T E - C A R L O .
Mozambique Salema & Carvalho Ltda., caixa postal 192, B O R A .
Nicaragua Librería Cultural Nicaragüense calle 15 de Septiembre y avenida Bolívar,
apartado 807, M A N A G U A .
Niger Librairie Mauclert, B . P . 868, N I A M E Y .
Nigeria The University Bookshop of Ife. The University Bookshop of Ibadan,
P.O. Box 286, I B A D A N . The University of Nsuka. The University Bookshop
of Lagos. The A h m a d u Bello University Bookshop of Zaria.
Norvège Toutes les publications : Johan Grundt Tanum, Karl Johans Gate
41/43, O S L O I.
« Le Courrier » seulement: A / S Narvesens Litteraturtjeneste, Box 6125,
OSLO 6.
Nouvelle-Calédonie Reprex, S A R L , B.P. 1572, N O U M E A .
Nouvelle-Zélande Government Printing Office, Goverment Bookshops: Rutland Street,
P. O . Box 5344, A U C K L A N D ; 130 Oxford Terrace, P. O . Box 1721, C H R I S T -
C H U R C H ; Alma Street, P. O . Box 857, H A M I L T O N ; Princes Street, P. O .
Box 1104, D U N E D I N ; Mulgrave Street, Private Bag, W E L L I N G T O N .
Ouganda Uganda Bookshop, P. O . Box 145, K A M P A L A .
Pakistan The West-Pak Publishing Co., Ltd., Unesco Publications House, P . O .
Box 374, G . P . O . , L A H O R E . Showrooms; Urdu Bazaar, L A H O R E , et, 57-58
Murree Highway, G / 6 - 1 , I S L A M A B A D . Pakistan Publications Bookshop :
Sarwar Road, R A W A L P I N D I ; Mirza Book Agency, 65 Shahrah Quaid-e-
azam, P. O . Box 729, L A H O R E - 3 .
Paraguay Melchor Garcia, Eligió Ayala 1650, A S U N C I Ó N .
Pays-Bas N . V . Martinus Nijhoff, Lange Voorhout 9, ' S - G R A V E N H A G E . Systemen
Keesing, Ruysdaelstraat 71-75, A M S T E R D A M .
Pérou « Le Courrier » seulement : Editorial Losada Peruana, apartado 472, L I M A .
Autres publications : Distribuidora Inca, S. A . , Emilio Althaus 470,
Lince, casilla 3115, L I M A .
Philippines The Modern Book C o . , 926 Rizal Avenue, P.O. Box 632, M A N I L A .
Pologne Osrodek Rozpowszechniania Wydawnictw Naukowych P A N , Palac
Kultury i Nauki, W A R S Z A W A .
Portugal Dias & Andrade Ltda.. Livraria Portugal, rua do Carino 70, LISBOA.
Rhodesie du Sud Textbook Sales (PVT) Ltd., 67 Union Avenue, SALISBURY.
Roumanie L O E . LIBRI, calea Victoriei nr. 126, P . O . Box 134-135, B U C U R E S T I
Abonnements aux périodique] : Rompresfilatelia, calea Victoriei nr. 29,
BUCURESTL
Royaume-Uni H . M . Stationery Office, P . O . Box 569, L O N D O N , SEI 9 N H ;
Government bookshops: London, Belfast, Birmingham, Bristol, Cardiff,
Edinburgh, Manchester.
Senegal La Maison du livre, 13, avenue R o u m e , B . P . 20-60, D A K A R . Librairie
Clairafrique. B . P . 2005, D A K A R . Librairie < Le Sénégal », B . P . 1594,
DAKAR.
Singapour Federal Publications Sdn Bhd., Times House, River Valley Road, S I N G A -
P O R E 9.
Soudan Al Bashir Bookshop, P. O . Box 1118, K H A R T O U M .
Sri Lanka Lake House Bookshop, Sir Chittampalam Gardiner Mawata, P . O . Box
244, C O L O M B O 2.
Suéde Toula la publications: A / B C E . Fritzea Kungl. Hovbokhandel, Fredsga-
tan 2 . Box 16356, 103 27 S T O C K H O L M 16.
« Le Courrier » seulement: Svemka FN-Forbundet, Skolgränd 2 , Box
150 50, S-104 65 S T O C K H O L M .
Suisse Europa Verlag, Ramistrasse 5, Z U R I C H . Librairie Payot, 6, rue Grenus,
1211 G E N È V E 11.
Syrie Librairie Sayegh, Immeuble Diab, rue du Parlement, B . P . 704, D A M A S .
Tanzanie Dar es Salaam Bookshop. P . O . Box 9030, D A R ES S A L A A M .
Tchécoslovaquie S N T L , Spalena 51. P R A H A 1 (Exposition permanente). Zahranlcni lite-
ratura, 11 Soukenkka, P R A H A 1. Pour la Slovaquie seulement: Alfa Verlag,
Publishers, Hurbanovo n a m . 6, 89331 B R A T I S L A V A .
Thallande Suksapan Panit, Mansion 9, Rajdamnern Avenue, B A N G K O K .
Togo Librairie évangélique, B . P . 378, L O M E . Librairie du Bon Pasteur, B . P .
1164, L O M É . Librairie moderne, B . P . 777, L O M É .
Tunisie Société tunisienne de diffusion, 5, avenue de Carthage, T U N I S .
Turquie Librairie Hachette, 469 Isiiklal Caddesi, Beyoglu, ISTANBUL.
URSS Mezhdunarodnaja Kniga, M O S K V A O-200.
Uruguay Editorial Losada Uruguaya, S. A . / Librería Losada, Maldonado 1092 /
Colonia 1340, M O N T E V I D E O .
Venezuela Librería Historia, Monjas a Padre Sierra, edificio Oeste 2, n.° 6 (frente
al Capitolio), apartado de correos 7320-101, C A R A C A S .
République du Viêt-nam Librairie-papeterie Xuan-Thu, 185-193, rue T u - D o , B . P . 283. S A I G O N .
Yougoslavie Jugoslovenska Knjiga, Terazije 27, B E O O R A D . Drzavna Zalozba Slovenije,
Mestni Trg. 26, L J U B L J A N A .
Zaïre La Librairie, Institut politique congolais, B . P . 2307, K I N S H A S A . Commis-
sion nationale de la République du Zaïre pour l'Unesco, Ministère de
l'éducation nationale, K I N S H A S A .

BONS D E LIVRES D E L ' U N E S C O


Utilisez les bons de livres de l'Unesco pour acheter des ouvrages et des
périodiques de caractère éducatif, scientifique ou culturel. Pour tout
renseignement complémentaire, veuillez vous adresser au Service des bons
de l'Unesco, 7, place de Fontenoy, 75700 Paris.
Les numéros parus

D e 1949 jusqu'à lafinde 1958, cette Revue a été publiée sous le titre de Bulletin
international des sciences sociales, dont tous les numéros n'étaient pas consacrés
à un sujet principal.
Vol. XVIII, 1966
N ° 1 *Évolution des droits de l'homme
N ° 2 * Méthodes modernes en criminologie
N ° 3 * Science et technologie : facteurs de développement
N° 4 *Sciences sociales et aménagement du territoire
Vol. XIX, 1967
N ° 1 "Linguistique et communication
N ° 2 Périodiques en sciences sociales
N ° 3 *Fonctions sociales de l'éducation
N° 4 *Sociologie de la création littéraire
Vol. XX, 1968
N ° 1 ""L'administration des entreprises : théorie, formation et pratique
N ° 2 *La recherche orientée multidisciplinaire
N ° 3 *Motivations et processus de modernisation
N ° 4 *Les arts dans la société
Vol. XXI, 1969
N° 1 ""L'administration publique en évolution
N ° 2 "Contributions à l'étude de problèmes ruraux
N ° 3 *Les sciences sociales dans le tiers monde
N ° 4 *La futurologie
Vol. XXII, 1970
N ° 1 "Sociologie de la science
N ° 2 *Vers une politique de la recherche sociale
N ° 3 Tendances de la science juridique
N ° 4 "Maîtriser l'environnement de l'homme
Vol. XXIII, 1971
N ° 1 Comprendre l'agressivité
N° 2 L'informatique et la documentation dans les sciences sociales
N ° 3 L'édification nationale dans diverses régions
N° 4 Dimensions de la situation raciale
1. Les numéros marqués d'un astérisque sont épuisés.
Vol. XXIV, 1972
N ° 1 Études du développement
N ° 2 La jeunesse : une force sociale?
N ° 3 La protection de la vie privée
N° 4 Éthique et institutionnalisation dans les sciences sociales
Vol. XXV, 1973
N ° 1/2 Portraits autobiographiques
N ° 3 L'évaluation sociale de la technolosie

Vous aimerez peut-être aussi