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Hegel et la pensée grecque


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PIERRE AUBENQUE, JEANNE D E L H O M M E

M A U R I C E DE GANDILLAC, D O M I N I Q U E J A N I C A U D

CLÉMENCE R A M N O U X , DANIEL SAINTILLAN

LIVIO SICHIROLLO
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Hegel
et la pensée grecque

PUBLIÉ SOUS LA D I R E C T I O N DE

JACQUES D ' H O N D T

Presses Universitaires
de France
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Ouvrage publié
avec le concours du C.N.R.S.

Dépôt légal. — Ire édition : 2e trimestre 1974


@ 1974, Presses Universitaires de F r a n c e
T o u s droits de traduction, de r e p r o d u c t i o n et d ' a d a p t a t i o n
réservés p o u r tous pays
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AVANT-PROPOS

Hegel et son passé

Jamais H e g e l n e c o n n u t a u t a n t de succès et de gloire q u ' à


n o t r e époque. Jamais plus qu'en n o t r e temps son œ u v r e n e
f u t lue, é t u d i é e m i n u t i e u s e m e n t , t r a d u i t e e n t o u t e s l a n g u e s ,
c o m m e n t é e e n t o u s sens, e t utilisée p a r f o i s , il f a u t bien l ' a v o u e r ,
à t o u s usages.
L e 200e a n n i v e r s a i r e d e sa n a i s s a n c e a s u s c i t é d e s m a n i f e s -
tations amples et nombreuses. U n congrès à S t u t t g a r t , u n
c o n g r è s à Berlin, des c o l l o q u e s p a r t o u t d a n s le m o n d e . E n
France, u n e c o m m é m o r a t i o n solennelle, au Collège de F r a n c e ,
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a associé sa mémoire à celle de son ami de jeunesse, le poète


Hôlderlin. Les deux Sociétés Hegel européennes étendent
leurs activités, aiguillonnées par l'émulation. D'autres Sociétés
Hegel sont nées, aux Etats-Unis, au Japon. Des Instituts de
recherche sont fondés en différents pays, semblables à celui
de Poitiers.
Ce souci de Hegel, envahissant et contagieux, surprenant
à certains égards, est engendré par des préoccupations philo-
sophiques et culturelles actuelles, très diverses. Cette tumul-
tueuse activité témoigne, de toute façon, de la modernité,
de l'actualité, de la vie de la pensée hégélienne.
Or voici le paradoxe ! Précisément en ce moment d'extrême
acuité de l'intérêt pour Hegel et pour son œuvre vieille de
150 ans, la continuité, l'existence même de la philosophie
en tant que telle se voient soudain âprement contestées.
Et c'est Hegel qui est l'enjeu privilégié de cette contestation,
et le témoin décisif auquel on fait appel dans le débat qu'elle
ouvre. Beaucoup pensent en effet que si nous rompons avec
lui nous rompons avec tout. Faut-il le renvoyer au musée,
ne se maintient-il devant la pensée moderne que comme un
obstacle qu'il serait urgent de renverser, pour lui substituer
autre chose, une pensée, un discours qui n'auraient plus
aucun rapport avec lui ?
Ou bien, au contraire, devons-nous nous efforcer de
recueillir de lui un héritage, et le faire fructifier ?
Mais justement, de telles questions, Hegel les avait déjà
posées, concernant le passé philosophique, en des termes
précis et impitoyables. Plus qu'aucun autre, il eut le sen-
timent des ruptures et de la différence, lui qui ne craignait
pas de dire que, tout d'abord, nous ne comprenons pas mieux
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un Grec de FAntiquité que nous ne comprenons un chien.


Mais, il est vrai, Hegel articulait les ruptures entre elles, dans
une continuité dialectique.
Pour mieux comprendre nos liens avec lui, ou l'absence
de lien, et aussi pour d'autres raisons, il nous est indispensable
de savoir comment il comprenait son propre rattachement
à ses antécédents, et en quoi consiste effectivement ce rat-
tachement, indépendamment même de la conception qu'il
s'en faisait.
Nous avons voulu commencer par le commencement.
Pour la philosophie, selon Hegel lui-même, tout commence
en Grèce. Nous voudrions pouvoir estimer l'ampleur de la
dette de Hegel au passé philosophique, et d'abord à la philo-
sophie grecque.
Aussi, pour en être informés, et pour être éclairés, nous
avons fait appel à quelques-uns des meilleurs spécialistes de
la philosophie grecque, en même temps profonds connaisseurs
de Hegel.
Le Centre de Recherche et de Documentation sur Hegel
et sur Marx, équipe de recherche associée au C.N.R.S.,
leur a demandé d'analyser librement, et chacun selon la
méthode qui lui paraissait convenir, les rapports de Hegel
et d'un philosophe grec, ou bien le rapport de Hegel à la
pensée grecque en général. Les auteurs ont usé à leur gré
des apports d'une riche discussion, pour mettre au point
les textes publiés ici. Ainsi est né le premier travail d'ensemble
sur ce sujet, en France.

JACQUES D'HONDT.
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Hegel et le commencement
de la philosophie

CLÉMENCE RAMNOUX

La doxographie des penseurs de la Grèce répète à satiété


des phrases comme : « Il a été le premier à... », « Nul avant
lui... » ou « Nul avant moi n'avait touché le but de savoir... » :
toutes phrases témoignant de l'intense sentiment, et de la
fierté que la Grèce a eus d'avoir commencé quelque chose.
On sait que, pour Hegel, c'est bien en Grèce que la phi-
losophie commence, et même, il n'y a de philosophie que
grecque, et européenne à la suite. On posera ultérieurement
la question de savoir pourquoi Hegel refuse à l'Inde et à
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l'ontologie des Upanischads le titre de philosophie. Quant


aux mises en raccourci d'un développement complet, on en
trouve en effet dans la littérature hégélienne, sous figure cir-
culaire : une suite de phases cycliques, telles que la suivante
répète la précédente en l'enrichissant à un niveau supérieur.
L'ensemble composerait une sorte de spirale, avec un vecteur
d'orientation vers l'Esprit. Chaque phase pourtant se développe
circulairement, de telle façon que « peu importe où je com-
mence, puisque de toute façon j'y reviendrai »1. Il est donc
difficile de choisir un chef de file, puisqu'il n'y a point de
file, et l'un renvoie à l'autre. Avec cette réserve, on essayera
pourtant de désigner nommément quelques chefs, choisis
sur un cercle moins « présocratique » que « ionien », ou
« ionien + éléate », et choisis en fonction de l'idée qu'on se
fait du commencement.

L'IDÉE DE C O M M E N C E M E N T

Elle est définie de diverses façons. Pour se mettre d'accord,


que l'on parte d'un texte :
... Ainsi la philosophie se manifeste comme un cercle
retournant en lui-même, qui n'a pas de commencement au
sens des autres sciences, en sorte que le commencement n'a
de relation qu'avec le sujet, en tant que ce dernier veut
décider de philosopher, mais non avec la Science comme
telle. Ou bien, ce qui revient au même, la Science elle-même
doit saisir le Concept de la Science, et ce faisant le Concept

1. PARMÉNIDE, fr. D . K . 5.
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Premier. Et, puisqu'il est le Premier, il inclut la séparation,


consistant en ce que le Penser est objet pour un sujet philo-
sophant (en quelque manière extérieur). Tel est aussi le but
unique de la Science, son acte unique et son unique fin :
aboutir au Concept de son concept, et ainsi à son propre
retour, et à sa propre satisfactionl.

Il convient donc de distinguer le sujet philosophant, et la


Science, ici la Science de la Logique au sens hégélien de ce mot.
Pour le sujet philosophant, le commencement est sans cesse
à recommencer, consistant en la pure décision de philosopher,
sans cesse à renouveler. Mais cette décision à son tour implique
une rupture, et une adhésion : dans l'ordre du discours, une
négation et une affirmation. Négation sans cesse réitérée
d'une affirmation déjà posée, affirmation sans cesse reportée
encore plus loin, jusqu'à ce que ce plus loin se retrouve au
commencement sur le cercle. La rupture est d'abord rupture
avec une tradition, parce que cette tradition expose de la pensée,
ou contient le penser, mais sous une forme où la pensée
ne se reconnaît pas : institution gentilice ou politique, mythe
et histoire, ou objet artistement façonné ; dans tous les cas
un penser se présentifie, ou se phénoménalise, sans que jamais
sa présentation réussisse à donner la chose m ê m e recherchée,
et qui est, sans que la Pensée le sache, elle-même. Il faut donc
que la Pensée r e n t r e chez soi. Cette rupture avec un monde
fait violence, même si la violence n'apparaît pas tout d'abord.
En Grèce en tout cas, dit Hegel, bien qu'il ait varié sur ce point,
le développement proprement philosophique aurait réussi à
côtoyer la religion en douceur. O u du moins, quand la violence

1. Encyclopédie, Introduction, trad. de GANDILLAC, p. 90.


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se manifeste, sous la forme des procès intentés aux philosophes,


la philosophie a déjà depuis longtemps commencé, et même
déjà subverti la tradition.
Mais la philosophie commençante ne peut pas ne pas se
phénoménaliser comme quelque chose, et elle le fait comme
un discours d'un autre genre (un LOGOS). Ce discours à son
tour ne peut pas ne pas poser un premier objet sous un nom,
inclus dans une première proposition. Il ne rencontre pas
son objet comme un objet de l'expérience, non pas même l'expé-
rience intime d'un moi. Il ne le suppose pas comme l'objet
d'une définition mathématique, dont le développement sub-
séquent prouvera ou infirmera la possibilité d'existence. Et ce
n'est pas non plus par la description de sa méthode que la
Science commence, ce qui équivaudrait à apprendre à nager
sans se mettre à l'eau. Non, mais la Science commence par
le plus « abstrait » ou le plus « pauvre » de tous les concepts,
lequel n'est certainement pas celui qu'elle cherche, et ne trouvera
qu'après un long parcours, tout à fait à la fin : pour le reposer
au commencement, en opérant retour sur la Pensée, ou le
Penser qui a enfanté ce discours1.
Le plus pauvre de tous les concepts ne serait-il pas l'Etre
même : tel que Parménide le nomme (ou évite de le nommer)
dans la formule : (il) est. Si pauvre qu'il soit ce concept cor-
respond pourtant, pour le sujet philosophant, à une aventure :
le sujet philosophant a voulu accepter ce qui existe, tel qu'il
existe, en mettant de côté opinions ou croyances. Toutefois,
son objet une fois posé, et posé comme toujours le même, sans

1. Cf. Logique de l'Etre, Livre Ier, « Quel doit être le point de départ
de la Science ».
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c o m m e n c e m e n t ni fin, il ne bouge plus. La pensée se stérilise,


à moins qu'une nouvelle audace, percevant la pauvreté, la
vacuité de l'être, ne le change en son contraire, et prononce
« non-être est » : ce que Parménide interdit rigoureusement
de faire.
L'idée pourrait venir, et est venue en effet, de commencer
tout simplement par l'idée du C o m m e n c e m e n t : nommée
en grec arché. Le « Commencement » découvre à l'analyse
la rencontre de ce qui n'est plus avec ce qui n'est pas encore ;
et dans cette rencontre singulière, une espèce de plénitude
que les Grecs ont désignée avec le verbe qui signifie naître.
A cette naissance, sans cesse et sans cesse renouvelée, Hegel
fait dire la synthèse de l'être et du non-être, sous le concept
du Devenir.
Nous voici donc déjà en possession de plusieurs réponses.
La philosophie commence par la p u r e décision de philosopher,
en disant non et oui : avec une r u p t u r e de la tradition et de ses
modes d'expression, avec l'acceptation de ce qui est, tout
simplement, tel qu'il est. Mais ce commencement-là est l'aven-
ture d ' u n sujet philosophant. Pour le Discours en quoi la
philosophie se phénoménalise, il commence en posant ou
proposant u n objet sous un concept. Mais il tâtonne, balbutiant
des noms de choses, qui ne sont pas encore le N o m de la Chose
à trouver, prononçant des formules maladroites, où la Pensée
risque de se prendre et de se figer; avant que la formule para-
doxale, où Hegel a lu le Devenir, ne relance le Discours vers
son avenir, à la rencontre du pur Penser qui l'a engendré.
Q u a n d le Discours a réussi à formuler le Penser comme son
Principe, un cycle est déjà achevé.
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LE COMMENCEMENT DE L'HISTOIRE

Dès le commencement, l'histoire tourne en rond, même si les


têtes se sont alignées dans le temps sur une ou quelques filières.
Des recherches spéciales sont encore à faire, quant aux textes,
aux éditions ou aux traductions, à travers lesquels les primitifs de
la philosophie ont été bien ou mal connus de la génération de
Hegel. La génération de Hegel ne tenait pas en main les col-
lections de Diels, lesquelles n'ont cessé, depuis le début de ce
siècle, de fournir un organon, et de constituer un écran pour
le meilleur ou le pire service des chercheurs. Elle ignorait la
dénomination même de « présocratiques », pratiquant ses
découpages historiques autrement. Une brève enquête per-
mettra de préciser quelques points :

1 / Un excellent principe de méthode : le retour au texte


même, et aux mots les mieux attestés du texte le mieux critiqué,
en évitant de faire dire aux mots plus qu'ils ne peuvent dire
en leur temps. C'est ainsi que Hegel part à maintes et maintes
reprises en guerre, le long de son Histoire de la philosophie,
contre le dénommé Brücker, coupable de faire dire à Thalès
des choses que Thalès ne saurait avoir ni pensées ni dites ;
même s'il a employé dans un texte, d'ailleurs non parvenu à nous
avec ses mots, le terme de arché = principe, commencement et
commandement. On pourrait plutôt reprocher à Hegel lui-même
de ne pas avoir poussé son principe de méthode jusqu'aux der-
nières conséquences, à savoir : l'expulsion de tous les mots d'un
vocabulaire aristotélicien, dont lui-même use encore largement.
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2 / S a n s s a v o i r a u juste ce q u e H e g e l a v a i t lu d a n s le t e x t e
m ê m e , n i de quelle c r i t i q u e il faisait bénéficier sa lecture des
f r a g m e n t s , n o u s s a v o n s à quelle d o x o g r a p h i e il r e n v o y a i t ses
élèves1, p o u r la c o n n a i s s a n c e des sagesses a v a n t P l a t o n . Il les
r e n v o y a i t de p r é f é r e n c e à A r i s t o t e , e t à S e x t u s E m p i r i c u s ,
lesquels d o i v e n t suffire. C ' e s t u n e d o x o g r a p h i e t r è s p r é c i s é m e n t
orientée. E n t r e l u i - m ê m e e t les p r i m i t i f s de la p h i l o s o p h i e ,
A r i s t o t e a u r a été le p r i n c i p a l m é d i a t e u r . N ' e s t - c e p a s p o u r t a n t
Simplicius qui a p e r m i s de r e c o n s t i t u e r le g r a n d m o r c e a u o n t o -
l o g i q u e d u p o è m e de P a r m é n i d e , a u t r e m e n t p a r v e n u e n pièces
et l a m b e a u x ? Q u e serait n o t r e connaissance d'Héraclite sans
les d e u x Pères de l'Eglise a u x q u e l s n o u s d e v o n s la t r a n s m i s s i o n
d ' u n e c i n q u a n t a i n e de f r a g m e n t s ? Il est v r a i q u e la f o r m a t i o n
t h é o l o g i q u e de H e g e l lui a p e r m i s de lire p a r larges t r a n c h e s la
doxographie patristique.

3 / Il n e f a u t p a s d e m a n d e r a u x plus a n c i e n s de d o n n e r p l u s
qu'ils n e p e u v e n t d o n n e r . O r , ce qu'ils p e u v e n t d o n n e r est
nécessairement très pauvre, et n e saurait en aucune façon
satisfaire u n esprit d ' à p r é s e n t . N o n qu'ils ne soient, e n t a n t
q u e « sujets p h i l o s o p h a n t s », é g a u x a u x p l u s g r a n d s : le p h i l o -
s o p h e r n e brille nulle p a r t m i e u x q u ' e n ses c o m m e n c e m e n t s .
M a i s le p h i l o s o p h e r n ' e s t p a s la m ê m e c h o s e q u e la Science,
e n t e n d u e a u sens de Science d e la L o g i q u e . Les p r o p o s i t i o n s
des d i s c o u r s p r i m i t i f s n e s o n t d o n c q u e des p h i l o s o p h è m e s à
l ' é t a t g e r m i n a t i f . Il est possible de r é d u i r e les floraisons des
s y s t è m e s r é g r e s s i v e m e n t à leurs formules, e t e n ce sens r e t r o u v e r
e n effet la L o g i q u e de H e g e l d a n s les f o r m u l e s d ' H é r a c l i t e :

1. Cf. Histoire de la philosophie, trad. GIBELIN, N.R.F., p. 223.


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ce qui ne veut pas dire qu'il suffise de posséder les formules


d'Héraclite pour y lire d'emblée, et sans plus de travail, toute la
Logique de Hegel. Le retour aux primitifs n'a pas chez Hegel
le sens qu'il prendra plus tard chez d'autres : il ne s'agit ni de
déstructurer, par une espèce d'analyse de culture, le dévelop-
pement de la philosophie occidentale; ni de retrouver un élan
dévoyé par la métaphysique; ni de retourner aux sources
païennes de l'Europe. Non, mais il s'agit de conduire le déve-
loppement de l'Occident du germe à la fleur et au fruit. L'es-
sentiel de la pensée antique, son Idée, se phénoménalise au
mieux dans les grands ensembles structurés de la fin du paga-
nisme ; ils la légueront à l'Europe christianisée, et germanisée,
qui en fera un Esprit.

4/11 ne faut pas séparer la philosophie de son contexte


historique. Dans les institutions et les traditions, nommément
religieuses, se présentifie le penser. Il est même vrai que le
penser proprement philosophique requiert pour s'épanouir des
conditions institutionnelles : non seulement un certain état
de richesse, autorisant le loisir d'une classe d'hommes, au moins,
libérée des travaux et de la peine des jours, mais surtout un
certain état de liberté. L'Orient n'a pas pu développer de philo-
sophie, malgré ses richesses accumulées, parce qu'il n'a pas
fomenté la liberté. Mais il est vrai aussi que dans les insti-
tutions civiques la pensée n'est pas tout à fait « chez elle ».
Elle ne saurait rentrer « chez elle » sans mettre d'une certaine
façon la politique à la porte, ou, ce qui revient au même, sans
être mise à la porte par la politique.
Il faut sonder ce que cela signifie pour et contre la philoso-
phie : pour, parce que la philosophie exprime sous sa forme la
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plus rare et la plus précieuse la pure essence d'une culture;


nul ne connaît mieux Athènes que celui qui a respiré l'atmosphère
des dialogues de Platon. Contre, parce que la philosophie
exprime cette essence quand la culture en question est en train
de mourir, ou déjà morte. Hegel, sans doute, pense à Aristote,
lequel a rédigé la Politique, cette quintessence de l'expérience
des cités, quand la liberté des cités n'est plus : Athènes réduite
à l'autonomie d'une commune célèbre pour son passé, et ... ses
écoles de philosophie. Ou à Platon, lequel a fondé le modèle
de toutes nos institutions universitaires, comme un succédané
pour une carrière manquée de réformateur. Pareille dénonciation
pourtant vaut-elle précisément pour les premiers, ceux du
commencement de l'histoire, et nommément cet Héraclite,
que Hegel semble avoir par prédilection choisi pour son
précurseur.
Justement oui : ce rejeton d'une illustre famille de fondateurs,
dépositaire de traditions religieuses originales, a en effet fleuri
dans une patrie conquise, réduite au destin de carrefour portuaire
et de ville de pèlerinage ; sans qu'il ait, semble-t-il, tenté ni la
révolte ni l'exil; sans qu'il ait, semble-t-il, essayé ni la nomo-
thétie, ni la réforme religieuse, troquant ces rôles auxquels le
prédestinait son ascendance pour celui de... Penseur. Il fut bel
et bien une fin de race : ce qui autorise au surplus, et même
invite à considérer tout le développement ionien qu'il achève,
et porte à sa maturité, comme un « commencement » figurable
sous forme de cycle, à saisir en n'importe quel point : « à la
périphérie d'un cercle, commencement et fin sont chose
commune »1.

1. HÉRACLITE, D . K . 103.
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Ce n'est donc ni le n o m d'Héraclite, ni aucun autre qui


fixera, pour nous-mêmes, le point du commencement : n o n

pas même celui que les Grecs ont n o m m é le p r e m i e r , Thalès,


lequel pose à Hegel des problèmes plusieurs fois débattus.

Selon la formule retenue pour « le C o m m e n c e m e n t », un tel


o u u n tel, t o u r à t o u r , l ' i l l u s t r e r a d e la f a ç o n la p l u s s a t i s f a i s a n t e .
U n bon index aurait suffi à dénombrer la redondance des

citations hégéliennes. Ce travail-ci, purement artisanal, se

b o r n e à r e c h e r c h e r m o i n s le n o m b r e q u e l ' o c c a s i o n d e s c i t a t i o n s .

S'agit-il, par exemple, du philosopher, chacun commence

et recommence : le p r e m i e r de tous trouvant déjà du penser


avant lui, et le d e r n i e r , du penser constitué en opinions qu'il
faut recommencer à refuser. Le m o m e n t du refus est c o m m u n

à tous : toutefois, pour l'illustrer, Hegel choisit volontiers

Xénophane, l'Ionien en exil et en errance. Xénophane est


connu p o u r a v o i r r e n v o y é d o s à d o s les d i e u x à p e a u noire des

e t h n i e s noires, e t les d i e u x à p e a u b l a n c h e d e s e t h n i e s b l a n c h e s ,

au profit d ' U n divin et U n seul : lequel arrose d e ses p e n s é e s


rapides en toute direction l'univers, sans prendre seulement

la p e i n e d e r e m u e r . Le m o m e n t de l'adhésion n'est pas moins


nécessaire : on donnerait un bon sens à Parménide, et aux

formules de son ontologie, en leur faisant exprimer l'aventure

p a r l a q u e l l e le P e n s e u r se d é t o u r n e d e t o u t e o p i n i o n o u c r o y a n c e

constituées, pour accepter simplement ce qui est tel qu'il est.


S'agit-il au contraire du discours philosophique en train

de se constituer, par un développement repris de généra-

tion en génération, il faut chercher alors quelque formule,


posant et proposant un objet conceptualisé sans recours à

l'imagerie, ni perceptive ni religieuse. La formule parméni-


dienne, « (Il) e s t », sera encore mise en avant, renversée par
Parménide lui-même, et Zénon à sa suite, en « Non-être n'est
pas », qui dit autrement la même chose. Mais cette opposition
est inféconde. L'antilogie formulée par Gorgias, « Non-être
est », ne sera féconde que si les deux sont pensées à la fois :
« être et ne pas être, c'est et ce n'est pas même chose ». For-
mule connue de Parménide, mais expressément rejetée par lui.
Parménide a donc manqué le but de relancer le discours onto-
logique entamé par lui-même dans un nouveau développement.
Un spécialiste des choses de l'Inde viendrait utilement à notre
secours pour confirmer, ou infirmer l'hypothèse selon laquelle
la pensée indienne aurait précisément échoué au même point.
En se renfermant dans l'abstraction vide de l'être, la pensée
indienne se serait condamnée à l'immobilité et à la régres-
sion, réinvestissant fatalement son savoir ontologique en for-
mes de présentation ou représentation religieuses. Toutefois,
deux autres hypothèses seraient à tenter : celle selon laquelle
la pensée indienne aurait été un peu plus loin, dans le sens
proprement nihiliste, justement formulé en Grèce comme
« non-être est », et aurait réinvesti le nihilisme lui-même en
forme religieuse. Et celle selon laquelle l'Inde aurait simplement
court-circuité le développement conceptuel de la Pensée, en
retournant dans la matrice d'un pur Penser non exprimé, non
pas même sous la forme de la présentation religieuse ou mythique.
La Pensée indienne se serait ainsi enfermée dans la pure jouis-
sance de son être informulé, jouissance qui, en Occident, cou-
ronne tardivement la lente prise de conscience, à travers l'Idée,
de l'Esprit.
Quoi qu'il en soit de l'Inde, l'école éléatique aurait manqué
le but de lancer un développement articulé progressif. Héraclite
au contraire l'aurait touché par la construction d'un concept