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Page de titre
Exergue
Préface, par Arnaud de La Grange
I – Moi, Henry de Monfreid, écrivain aventurier, et mes amis
Une visite à Henry de Monfreid (juin 1974)
Le questionnaire de Proust
Petit regard sur l’existence
Credo qui a absurdum
Teilhard de Chardin, Abbé Breuil, les peintures rupestres et la préhistoire en Éthiopie
Abbé Breuil, les coulisses de sa mission archéologique en Éthiopie
En mer Rouge avec Kessel
Les coulisses de la mission Kessel
Antonin Besse
II – Séquences de vie sans collier
L’appel de la mer
Mon premier grand voyage
Dernière visite de Paul Gauguin
Comment fut sauvée une des plus belles œuvres de Paul Gauguin
L’aventure du Rodali
Le Ras Blanchard
Qui voit Ouessant, voit son sang
III – Au cœur de la contrebande de hachich
Convoyer et livrer la marchandise
Réunion de crise au Caire
Tel est pris qui croyait prendre
Guet-apens
IV – Nouvelles de la mer Rouge
La mousson
Serpent de Cheikh Hussen
Le nagadi
Histoires de perles
La bouée
La perruche
L’âme errante
Notes
Du même auteur
Page de Copyright
Table
TABLE

Couverture
Page de titre
Exergue
Préface, par Arnaud de La Grange
I – Moi, Henry de Monfreid, écrivain aventurier, et mes amis
Une visite à Henry de Monfreid (juin 1974)
Le questionnaire de Proust
Petit regard sur l’existence
Credo qui a absurdum
Teilhard de Chardin, Abbé Breuil, les peintures rupestres et la préhistoire en
Éthiopie
Abbé Breuil, les coulisses de sa mission archéologique en Éthiopie
En mer Rouge avec Kessel
Les coulisses de la mission Kessel
Antonin Besse
II – Séquences de vie sans collier
L’appel de la mer
Mon premier grand voyage
Dernière visite de Paul Gauguin
Comment fut sauvée une des plus belles œuvres de Paul Gauguin
L’aventure du Rodali
Le Ras Blanchard
Qui voit Ouessant, voit son sang
III – Au cœur de la contrebande de hachich
Convoyer et livrer la marchandise
Réunion de crise au Caire
Tel est pris qui croyait prendre
Guet-apens
IV – Nouvelles de la mer Rouge
La mousson
Serpent de Cheikh Hussen
Le nagadi
Histoires de perles
La bouée
La perruche
L’âme errante
Notes
Du même auteur
Page de Copyright
TEILHARD DE CHARDIN, ABBÉ BREUIL, LES PEINTURES
RUPESTRES ET LA PRÉHISTOIRE EN ÉTHIOPIE

Il y a environ trois ans, avec le père Teilhard de Chardin, nous remontions à mulet le lit
desséché et sablonneux de la rivière qui conduit de Diré-Daoua au cœur des montagnes,
au pied du plateau du Harar38.
Le soleil du matin ne pénétrait pas encore dans la profonde vallée encaissée de pentes
abruptes.
Tout en haut du versant, faisant face à l’ouest, c’est-à-dire celui qui reste à l’ombre
jusqu’à midi, le père Teilhard me fit observer au pied d’une paroi rocheuse l’ouverture
d’une grotte assez vaste.
« Voilà probablement, me dit-il, un abri sous roche.
— Pour les singes ? demandai-je en riant.
— Sans doute en est-il ainsi aujourd’hui, mais je veux parler du temps où il abritait des
hommes. »
Aussitôt commencée l’escalade de la montagne, le père Teilhard ramassa un éclat de
silex :
« Voilà la preuve, ce vestige d’industrie humaine vient certainement de là-haut. »
Et tout en gravissant les éboulis de roches, nous trouvons des éclats de plus en plus
nombreux à mesure que nous approchons de la grotte.
Ces silex ont gardé nette et précise la trace du travail de l’homme ; ils semblent garder
sous la patine du temps le souvenir de ces ouvriers disparus et ces pierres alors
prennent une âme.
À deux cents mètres au-dessus du lit de la rivière, l’abri s’ouvre comme un porche haut
de quatre mètres et large de dix environ.
Maintenant que toutes ces pierres, trouvées à la montée, nous ont révélé le labeur des
hommes qui ont vécu là, maintenant qu’elles nous ont conté leurs luttes corps à corps
avec la nature entière, il nous semble les sentir présents dans l’ombre chaude et le
silence de ces roches.
Des guêpes énormes bâtissent des nids étranges suspendus à la voûte ; notre arrivée
les inquiète et résolument elles foncent sur nous ; il faut battre en retraite. Après les
avoir enfumées, nous restons enfin maîtres de la place.
L’abri a la forme d’une demi-coupole ; au centre affleure une roche où des cavités
semblent avoir été aménagées pour poser des objets. Le cintre est noirci par la fumée,
une fumée très ancienne dont les traces se sont superposées avec les sécrétions
calcaires.
La minute de silence n’a pas été inventée, elle est instinctive, car nous restons
immobiles, sans souffle, étreints par une profonde émotion, comme si nous avions peur
de profaner un sanctuaire où dorment depuis des millénaires les mânes de ces hommes
oubliés.
Ne sommes-nous pas les premiers qui venons là depuis que le dernier feu s’est éteint
entre les trois pierres de l’âtre ? Pendant des siècles, des millénaires peut-être, aucun
pied d’homme ne s’est posé sur ce sol fait de la cendre des foyers, de la poussière
apportée par le vent, de tout ce qui flotte invisible dans l’air et qui peu à peu se dépose
dans le calme des cavernes et lentement ensevelit le passé sous son voile ténu.
Les hommes dont nous venons de violer la demeure n’étaient-ils pas les véritables rois
de la nature ? Ne représentaient-ils pas le chef-d’œuvre de la création en qui la vie avait
atteint l’apogée de son organisation et de sa puissance ? Seul, avec son cerveau, sans
autre arme que quelques pierres, l’homme tenait tête à toute la nature.

Rien en surface, seulement la poussière des siècles, puis à vingt centimètres les
premiers silex taillés : pointes de flèches, grattoirs, poinçons, etc., les uns en obsidienne,
les autres en silex ou en quartzite.
La couche descend à plus de deux mètres avant d’atteindre la roche. Dans le fond de la
tranchée, le père Teilhard est méconnaissable tant la poussière le recouvre et l’enrobe. Je
dois lui ressembler car nous éclatons de rire en nous apercevant la première fois que
nous levons les yeux après la fièvre des premières recherches.
C’est alors que je vis, sur la paroi rocheuse, des taches rougeâtres comme du sang
desséché. Je n’y aurais prêté aucune attention sans l’expérience de mon compagnon :
« Mais ce sont des peintures ! »
Nous mouillons la surface et, en effet, des figures étranges, des signes mystérieux
apparaissent sur le basalte. Tout est très vague et en partie recouvert de calcaire.
« Ah, me dit le père Teilhard, si l’abbé Breuil39 était là, il déchiffrerait ces énigmes et
saurait en prendre des calques. Voyez ici cette figure, je la reconnais, c’est “l’homme de
Breuil”, la même trouvée par lui au Portugal et qu’il a identifiée pour être la
représentation schématique d’un homme. »

Nous ne touchons à rien et décidons de ne rien dire de notre découverte ; il faudra


faire venir l’abbé Breuil car le pays doit avoir encore d’autres peintures de ce genre.
Cependant, je fais connaître cette découverte au père Azaïs, alors conservateur du
musée d’Addis-Abeba. Il me promet de se mettre en campagne. Cet homme au flair
prodigieux, cet infatigable prospecteur qui découvrit les célèbres pierres phalliques, ne
tarda pas à trouver d’autres peintures rupestres parmi lesquelles celles de Souré dont je
parlerai un peu plus loin.
Tout ceci décida l’abbé Breuil à venir me rendre visite en Abyssinie 40. Il m’annonça son
arrivée en compagnie du docteur Wernert, professeur d’anthropologie à Strasbourg.
Je connais Breuil, c’est quand il le faut à tous points de vue un homme des cavernes
infatigable, mangeant n’importe quoi d’un égal appétit, dépeçant lui-même le gibier tué,
dormant à la belle étoile, et toujours d’une admirable bonne humeur dans les moments
les plus pénibles. Mais ce professeur ? Ma femme qui est de Strasbourg m’a dit un jour
qu’il était un ami de son père41. Je me demande maintenant comment ce vieux savant, ce
vieillard, pourra s’accommoder de l’inconfort d’une caravane et subir les intempéries sur
le pont de mon bateau.
J’en viens à imaginer pour lui des transports en civière, je n’ose cependant le maudire
par amitié pour Breuil, mais je suis inquiet en abordant à la coupée de l’Aramis42 qui vient
de rentrer en rade et sur lequel se trouve la mission43.
Mais qui donc me fait des signaux sur le pont supérieur ? C’est le père Teilhard. Nous
nous embrassons comme deux vieux amis et il me présente à un homme de haute taille,
40 ans à peine, hâlé par le soleil, débraillé à cause de la chaleur et montrant une poitrine
velue. J’entends très mal son nom et je réponds machinalement:
« Enchanté, monsieur…, pendant qu’il me broie les phalanges d’une main puissante et
poilue.
— Breuil achève sa toilette, me dit Teilhard…
— Mais le professeur Werner, interrompis-je, inquiet, comment a-t-il supporté le
voyage ? »
Un éclat de rire.
« Mais je viens de vous le présenter, le voilà44… »
Breuil paraît enfin dans son costume kaki, casqué, botté, prêt à partir. Teilhard
continue sa route vers la Chine, navré de ne pas être des nôtres. Notre adieu se prolonge
aussi longtemps que nous pouvons nous apercevoir, pendant que le Mousterieh, toutes
voiles dehors, nous emporte vers la mer Rouge.

Je veux montrer à Breuil le Djebel Djin, dite la Montagne de la Table, où j’ai vu il y a


quelque temps des choses curieuses.
Ce massif montagneux est situé près du détroit de Bab-el-Mandeb, à 120 kilomètres de
Djibouti.
Ce sont des plateaux basaltiques, tous de la même hauteur, environ 150 mètres, surgis
au bord de la mer, à la fin d’un désert de sable et entourés de lagons d’eau salée.
Pays infernal, sans eau, où le sel recouvre le désert d’efflorescences légères comme
une couche de gelée blanche. Aucune habitation, pas un homme à vingt kilomètres à la
ronde.
Sur ces plateaux horizontaux, le sol est uniformément couvert de gros fragments de
basalte, mais en certains endroits, des cercles très réguliers sont entièrement déblayés et
entourés de circonférences en pierres de même grosseur.
Dans ces enceintes, nous trouvons une multitude de silex taillés et d’éclats révélant
une industrie humaine.
Rien n’est venu déranger ce que les hommes ont abandonné là. Seul le vent passe sur
ces terrasses naturelles où quelquefois les oiseaux viennent chercher refuge quand le
kamsin souffle sur le désert emportant vers la mer des nuages de sable rouge.
Ici comme à la grotte de Diré-Daoua, toute l’âme d’un passé reste dans ces vieilles
pierres car la place où elles sont est celle où l’homme les a mises quand, pour la dernière
fois, il a quitté son refuge.
Mais Breuil ne s’arrête plus à ces rêveries bonnes pour les profanes, lui ne voit que son
but scientifique : il raisonne avec précision, le moindre indice devient pour son esprit
clair et perspicace, un point d’appui précieux, et grâce à ses connaissances prodigieuses,
à sa vaste mémoire, il compare, recoupe et conclut.
Je suis émerveillé de voir si aisément tout ce qu’il me montre, de le voir si simple, si
évident après l’avoir vainement considéré comme d’inintelligibles énigmes.
D’après lui, ces circonférences de pierres ont servi à des huttes d’herbes ou de
branchages. Et le temps où elles étaient habitées, où les hommes y taillaient les silex et
l’obsidienne, ne semble pas remonter à une époque très lointaine, peut-être des siècles,
mais non des millénaires.
Partout sur la côte, au cours de notre exploration, nous trouvons de l’industrie en
surface, et partout nous avons l’impression que l’époque de la pierre taillée n’a pas cessé
devant l’emploi du fer que très avant dans les temps historiques.

Nous quittons la mer pour monter vers les plateaux abyssins visiter les peintures
rupestres découvertes par le père Azaïs à Souré.
En haut d’une vallée étroite, à 2 000 mètres d’altitude, dans cette brousse sauvage et
hostile où vivent les léopards, une roche surplombe en haut d’une pente très décline
couverte d’euphorbes, de lianes et de buissons épineux.
Il faut être prudents car, à l’abri de ces fourrés, dorment de dangereux serpents lovés
entre les pierres qui gardent dans les nuits froides la chaleur du soleil emmagasinée
pendant le jour.
Breuil, en équilibre sur une échelle, calque les peintures sans aucun souci du précipice
où un faux geste peut le jeter.

Ces peintures évoquent des scènes pastorales de la vie nomade, telle qu’elle existe
encore aujourd’hui chez les Gallas : voici une femme portant la coiffure en deux boules,
vêtue de la jupe en cuir frangé. Elle tient à la main l’outre pour récolter le lait ; nous
l’avons rencontrée tout à l’heure, il nous semble la reconnaître dans cette silhouette à
demi effacée.
Plus loin, voilà le chasseur avec le grand peigne de bois à trois dents comme les
indigènes en ont encore, mais son arc a une forme spéciale et Breuil le reconnaît,
l’identifie avec celui des fresques de la plus ancienne Égypte. Ce détail semble fixer pour
ces peintures une date assez proche, mais voici des buffles aux cornes renversées dont
l’espèce a totalement disparu, et cela renvoie aux époques lointaines de la préhistoire.
Il est probable que la vie des Gallas nomades, et surtout Dankalis, est aujourd’hui ce
qu’elle était en cet âge de la pierre où nous nous plaisons à situer la genèse de
l’humanité. Bien peu de choses au fond ont changé là où le progrès mécanique n’a pas
bouleversé avant l’heure l’œuvre de la nature.
Les scènes de la vie pastorale peintes sur ces rochers sont toutes l’histoire de ces
peuples disparus. Elle est encore la même pour ceux qui vivent sous nos yeux,
inconscients de leur félicité.

*
LA BOUÉE14

Le commerce des armes fit la fortune de la Côte des Somalis de 1890 jusqu’à la veille
de la « drôle de guerre » : les négociants de Djibouti les vendaient aux Arabes du Yémen
après avoir fait soigneusement disparaître sur les caisses toutes inscriptions susceptibles
d’en dévoiler l’origine. De plus les boutres partaient à leurs risques et périls sans
recevoir aucun papier de navigation témoignant de leur passage à Djibouti.
Ces précautions s’expliquaient par les accords de Londres interdisant la vente des
armes aux indigènes. On comprend le veto formel du gouverneur quand je voulus moi
aussi vendre et exporter des armes.

Mon boutre attendait en compagnie des autres voiliers arabes chargés d’armes, quand
un gendarme m’interdit d’embarquer.
Les bateaux devaient quitter le port à 9h du soir sous l’escorte d’un garde-côte jusqu’à
la limite des eaux françaises à 10 milles en mer.
Feignant de me soumettre de bonne grâce, je me gardai de protester mais prévins
Abdi, mon maître d’équipage, de passer tout contre la bouée lumineuse où il me
trouverait pour m’embarquer.
Cette bouée, qui marque l’entrée de la rade, est à environ 1 mille et demi au large, mais
à l’autre bout de la presqu’île une ancienne digue abandonnée s’en approche à environ
¾ de mille15. C’est là que je comptais partir à la nage pour aller attendre le passage de
mon bateau.

Le long du talus de basalte semble être le dos d’un monstre endormi. Les mouvements
invisibles de la mer refoulent l’air dans les anfractuosités des pierres et de longs soupirs
sortent de cette masse encore toute brûlante du soleil de la journée.
Autour de moi les petits claquements secs des holothuries font un crépitement
ininterrompu. Des phosphorescences clignotent et dans ce fond noir, des crabes effrayés
se laissent choir. Une odeur lourde d’iode monte des algues.
La mer, sans une ride, agite le reflet des étoiles dans un espace irréel où je semble
suspendu. D’un brusque coup de queue, de gros poissons en chasse dispersent ces
images dansantes et plongent vers le fond dans des sillons lumineux.
J’avance péniblement sur cette surface glissante où je me blesse cruellement aux
coquillages fixés sur les pierres. Je redoute surtout les oursins venimeux dont les longues
épines mobiles, tendues dans l’eau comme des soies rigides, s’épanouissent près de la
surface.
Je préfère me mettre à l’eau tout de suite. J’y entre avec précaution pour ne pas
effrayer les poissons de roches aux dangereuses piqûres. L’eau est tiède, presque chaude,
et s’illumine au moindre mouvement.
Je ne vois plus maintenant les reflets du ciel, l’eau me semble noire. Des poissons
aiguilles effrayés bondissent en surface dans tous les sens, lancés comme des flèches et
malheur à celui qui sera sur leur trajectoire.
Des lueurs verdâtres, comme d’énormes serpents, montent des profondeurs en
spirales capricieuses et émergent en soufflant : ce sont des marsouins.
Par intervalles, un éclair illumine toute la masse des eaux comme sous l’effet d’une
commotion électrique : ce sont les bancs de fretin effrayés par l’étrange animal que je
dois leur paraître, qui virent d’un seul coup. La nageoire dorsale des petits requins
côtiers taille silencieusement la surface et me fait penser à leurs congénères des grands
fonds… Là tout près.
Cette vie intense, que la mer immobile recouvrait du manteau des étoiles reflétées,
maintenant que j’y suis plongé, m’apparaît toute noire dans son implacable puissance :
tout entière elle m’observe et me guette comme une proie.
J’avance toujours cependant, dominant de mon mieux mon instinctive angoisse… La
jetée s’éloigne.
Un contact froid m’enlace les jambes et se glisse sous mon corps comme un invisible
reptile monté des profondeurs. Ce sont les courants venant du large qui entrent dans le
Golfe16 avec la marée montante.
J’ai toujours les yeux fixés sur la lumière clignotante de la bouée : cette humble flamme
me donne du courage et semble amie dans cette ambiance hostile d’un monde où je suis
étranger.
Mais elle diminue d’intensité et par instants s’éclipse… elle semble s’éloigner. Serais-je
entraîné par le courant ?…
Je ne vois plus rien maintenant, la lueur s’est éteinte et ne reparaît plus. Partout autour
de moi, la nuit. Je me sens fatigué et le passage de ces courants froids me devient de plus
en plus pénible, ils semblent attendre une défaillance pour m’entraîner aux profondeurs
de leur course obscure.

Je m’arrête une seconde de nager, flottant les bras en croix. Un silence écrasant
m’entoure et, très loin, le grondement de la mer sur le récif m’arrive comme la clameur
lugubre de tous ceux qu’elle a engloutis.
À longs intervalles la mer dans toute sa masse semble résonner comme si elle me
portait, de très loin, le glas funèbre d’une cloche fêlée. Je ne puis m’expliquer cet étrange
phénomène. Je m’efforce de mettre cette sinistre impression sur le compte des nerfs
fatigués.

Je reprends ma route en aveugle, droit devant moi.


Brusquement un cri strident déchire l’air avec des battements d’ailes, et une masse
noire se dresse sur l’eau surmontée d’un œil flamboyant : c’est la bouée à dix mètres
devant moi. De gros oiseaux de mer perchés sur ce refuge masquaient la lanterne.
Ce brusque retour à l’espoir me rend toute ma force, l’apparition de cette machine
ventrue rétablit le réel en chassant les fantasmagories de mon imagination.
Je tourne autour de ce ventre couvert d’algues qui se balance dans l’eau
phosphorescente. Le grincement de sa chaîne fait vibrer le grand cône creux et produit
ce bruit étrange que l’eau me portait comme le son très lointain d’une cloche fêlée.
Mais il m’est impossible de me soutenir à cette machine ronde qui recule aussitôt que
j’y pose la main, c’est une espèce de supplice de Tantale. Une dépression physique
succède à l’effort que m’a fait faire l’espoir d’un point d’appui : mon corps semble devenir
de plomb. Mes jambes s’alourdissent comme si des forces mystérieuses les attiraient
vers ce fond noir.

Alors une horrible angoisse m’envahit, si le départ des boutres d’armes a été ajourné
ou retardé ?… je suis perdu, incapable de revenir à la jetée. Devant l’irrémédiable, je me
sens perdu. Le mieux serait d’en finir, mais comment ? Plus mes forces s’en vont, plus j’ai
le désir de vivre, je lutte maintenant par des réflexes. Mon esprit s’égare comme si une
séparation s’opérait entre mon être physique et ma pensée.
La brise du sud a dû se lever : les odeurs de la terre courent sur la mer et évoquent du
fond de ma mémoire les images champêtres les plus riantes. Dans le lointain l’horloge de
la ville sonne la demie.
Je n’entendrai jamais sonner l’heure qui va s’achever…

Tout à coup, une grande ombre me surplombe et le bruissement d’une étrave taillant
l’eau achève de m’éveiller. Je me sens saisi vigoureusement et tombe sur le pont arrière
de mon boutre.
J’ai tout le corps engourdi et il me faut un bon moment pour reprendre réellement
conscience.
Je crois que si le bateau avait tardé un quart d’heure de plus, Abdi n’aurait trouvé
personne auprès de la bouée…

*
DU MÊME AUTEUR

Dans la collection « Bibliothèque Grasset »

Saga africaine
Mer Rouge

Dans la collection « L’envers de l’aventure »

La vocation de Caroline – Caroline chez les bourgeois ou l’Oncle Locamus – Le


Capitaine à la casquette blanche – Le Cap des trois frères – L’Exilé – L’Abandon.

Dans la collection « Lectures et Aventures »

Les Secrets de la mer Rouge – Abdi, l’homme à la main coupée – Aventures de mer –
L’Enfant sauvage – La Croisière du hachich – Le Cimetière des éléphants – La
Cargaison enchantée – L’Esclave du barreur d’or – Les Deux Frères – Le Dragon de
Cheikh Hussen – Le Lépreux – Pilleurs d’épaves – Le Drame éthiopien – Légende de
Madjélis et autres contes – L’Homme sorti de la mer – Du Harrar au Kenya –
Karembo – Djalia ou la revanche de Karembo – La Poursuite du Kaïpan – La Perle
noire – Le Roi des Abeilles – L’Homme aux yeux de verre – Le serpent rouge – Le
trésor des flibustiers – Testament de pirate – Le Mystère de la tortue – Sous le
masque Mau-Mau – Wahanga.
ABBÉ BREUIL, LES COULISSES DE SA MISSION ARCHÉOLOGIQUE
EN ÉTHIOPIE

Lettre no 33022745

Djibouti
Ma chère amie,
J’arrive à Diré-Daoua avec « ma mission ». Très compliqué d’organiser la caravane, les
coolies, etc. pour ces peintures de Souré. Ensuite la grotte de Teilhard, de l’avis de Breuil,
demandera 8 ou 10 jours de travail. Quant à Azaïs, il est pur somali et manque d’esprit de
suite. Breuil l’a jugé bon à montrer les fameuses peintures, mais pas à autre chose (…). Je
n’ai pas le temps de t’écrire rien d’intéressant si pressé par le temps. (…)

Lettre no 330306

Diré-Daoua
Ma chère amie,
(…) En ce moment le pays entier fermente et une guerre civile est imminente, je vais
envoyer un papier aux journaux qui l’expliquera. Le Négus m’a remis pour toi une petite
médaille d’or en souvenir pour ton tableau46 qui l’a vivement touché. Il est paraît-il dans la
place d’honneur de ses appartements particuliers.(…).

Lettre no 330308

Ma lettre47 a manqué le courrier, je puis donc à loisir noircir le reste de cette feuille. Je
suis à Araoué depuis un instant, avec Breuil. C’est un bien drôle d’homme, un curieux
phénomène vivant. Tout est mort chez lui dans le domaine de l’esprit, sauf ce qui se
rapporte au petit coin de science où il est enfermé. Partout où il est, partout où il passe, rien
ne l’émeut hors un caillou ou une roche à possibilité de peinture. Devant le plus beau
paysage il a les yeux fixés à terre, s’exclame machinalement, inconsciemment, quand ses
compagnons l’invitent à admirer, mais il ne voit pas. Un certain nombre de manies
bouchent les trous de sa vie ordinaire quand ses facultés archéologiques ne peuvent
fonctionner. Ce sont des sortes de réflexes, toujours les mêmes, se répétant périodiquement
selon les circonstances de sa vie en « société », comme les motifs d’une tapisserie en papier
peint. C’est le fond, un peu agaçant, sur lequel il faut se résigner à voir passer Breuil quand
il se rend d’une grotte à une autre. Ces tics sont par exemple : un certain nombre d’histoires
se rapportant à l’Espagne, le couteau à cran d’arrêt qu’il ouvre à tous prétextes avec bruit,
les chats tirés par la guerre, etc.
Mais devant un caillou, un os, une marque sur la pierre, alors il s’éveille, devient
conscient, s’intéresse, raisonne et révèle une prodigieuse faculté d’observation.
Parfait en brousse, ne souffrant nullement du manque d’eau pour la toilette, ni de la
saleté de l’ambiance, une humeur toujours égale et aussi indifférent aux dangers qu’à
toutes choses ne se rapportant pas à l’âge des cavernes. Parfaitement incroyant,
matérialiste et stoïcien. Dans un dîner avec Daudy, celui-ci se crut obligé, puisque Breuil
était prêtre, de poser des questions sur l’immortalité de l’âme, la Genèse, le péché originel,
comme il est de règle en pareil cas dans toutes les réunions de province. Daudy est dévot,
craint de douter, se pique d’être formé en théologie. Son ébahissement était bien drôle
quand l’Abbé lui déclarait, avec toute la simplicité qui convient aux choses évidentes,
qu’Adam et Ève n’étaient autre chose que l’humanité paléolithique, et un chat passant à sa
portée, il le lança en l’air en manière de conclusion !
Quelle immense différence entre Breuil et Teilhard…
Les peintures d’Azaïs ont enchanté Breuil qui les montre à tous ceux qu’il rencontre. Il me
rappelle mon père48 montrant ses bois au livreur de chez Damoy ou au gendre de sa
concierge. Aujourd’hui il est à Omerdin avec Ebero. Moi je suis ici à ne rien faire en me
disant qu’il faudrait peindre. J’ai trompé ma conscience en tripotant de vieilles couleurs
pour leur rendre leur moiteur première, après quoi j’ai bâillé, sinon aux corneilles, tout au
moins aux egadira, et enfin je me suis décidé à finir cette feuille de papier.
Pendant ce temps on se prépare à s’égorger dans les environs entre Somalis et Abyssins,
Issas et Gourgouras, mais je n’y crois pas, tout le monde est devenu banal, incapable même
de se massacrer avec allure comme aux temps jadis, devenus temps fabuleux pour
l’humanité rétrécie, bouffie, ramollie, des temps présents.
J’ai beaucoup de choses à te dire ; elles me reviendront à l’esprit quand ma lettre sera
partie, pour l’instant je n’ai pas envie de réfléchir.
La chatte a eu des petits ce matin, la chienne se prépare, ainsi que la femme d’Aly,
l’ânesse et les 2 vaches. Voilà.
Embrasse toute la maison ; votre père indigne.

Lettre no 330408

Djibouti
Ma chère amie,
Je rentre d’une croisière de huit jours avec Wernert. Nous avons fait le Goubbet et les
environs du lac Assal 49 .(…)
Wernert est une âme d’enfant d’autant plus déconcertante que le corps est celui d’un
homme néolithique, velu, bronzé, mastoc. Tu le connais, il est chauve et myope ; son crâne
toujours exposé au soleil est couleur acajou foncé ; il porte la barbe en collier depuis qu’il a
vu celle de Lippmann. Il vit à peu près nu, seulement vêtu d’un léger pagne et son corps est
aussi poilu que la poitrine de Chehem(?). Mais ses lunettes ne le quittent jamais et cet
accessoire qu’on voit au loin briller lui fait des yeux fantastiques. Quand il erre sur quelque
plateau de la côte, les indigènes prennent la fuite et il faut beaucoup de diplomatie pour les
amener à revenir de leur terreur50.
Bourreau de travail, il crève les hommes qui l’accompagnent. Quand il a erré 4 ou 5
heures sur les terres brûlantes, de 8h à midi et de 1h à 5h, il prend un bain avant de rentrer
à bord ; mais il ne nage pas, c’est un bain de mer d’ecclésiastique où l’on fait trempette
sagement. De loin on voit cet animal brun rouge émerger avec, de temps en temps, le triple
éclat des lunettes et du crâne.
Mais quel brave type ! Toujours à la recherche du moyen de se faire oublier tout en
rendant service. Je comprends que Breuil tienne à ce collaborateur ponctuel, consciencieux,
infatigable et effacé. D’ailleurs pas du tout imbécile ; très observateur, érudit, sensible aux
choses de l’art, mais il préfère paraître idiot pour qu’on le laisse en paix.
La vie primitive a été pour lui une révélation et le retour à la vie civilisée le glace
d’épouvante. Je monte demain à Diré, son bateau n’est que dans 4 jours, il restera à bord du
Mousterieh jusqu’à la dernière heure ! Il est allé à terre faire tailler sa barbe qu’il garde en
souvenir. Rien ne peut décrire l’aspect de ce grand diable couleur réglisse, vêtu d’un
complet de drap trop grand, le veston boutonné car pas de chemise et un casque kaki.
Souliers noirs et pantalons tire-bouchonnants. Il errait ainsi sur la place Ménélik51 comme
sur un plateau paléolithique cherchant, par habitude, ses cailloux taillés, et absolument
ignorant de la foule. Les clients du café Rhigas, sur la terrasse, étaient debout pour mieux
voir cet homme sans chemise vêtu de drap sombre examinant un à un les cailloux de la rue.
J’ai dû prendre une voiture pour l’emmener à bord et le soustraire à la curiosité
publique.(…)

*
LA MOUSSON1

Peu de gens savent que dans l’Antiquité le régime de la Mousson fut longtemps un
mystère dont le secret jalousement gardé par les Yéménites leur donnait le monopole
des transports des épices par le Sinus Arabicus, ou mer Rouge.
Quelques documents et les écrits de Strabon, de Pline nous apprennent qu’au début du
premier siècle de notre ère un affranchi d’Annius Plomacus découvrit l’alternance de ces
vents et qu’un marin romain appelé Hippale, instruit de ce phénomène, refit
volontairement le voyage accidentel de l’affranchi et donna son nom à ce vent saisonnier,
tout comme Americo Vespucci donna le sien au continent qu’un autre avait découvert.
J’ai cru amusant de raconter cette aventure telle qu’on la retrouve dans un grand
nombre de légendes arabes.

Mais d’abord quelques explications techniques s’imposent pour la clarté du récit. Dans
le sud de la mer Rouge, la mousson se ressent jusqu’au tropique du Cancer, c’est-à-dire
environ à sa moitié. Les vents y soufflent SSO2 d’octobre à mars, et NNE d’avril à
septembre. Tandis qu’au-delà des tropiques les vents soufflent NNE toute l’année.
Les voiliers venant d’Égypte ne pouvaient donc atteindre le détroit de Périm (Bab-el-
Mandeb) en dehors de la saison d’été car sur la route qui leur eût permit de remonter le
vent de SSO soufflant l’hiver au sud du Cancer se trouve comprise entre la côte d’Arabie
et les récifs qui protègent des courants et de la houle. Or, les Arabes jaloux de conserver
leur monopole à l’accès de ces chenaux interdisaient les navires étrangers. Dans ces
conditions, les navigateurs qui cherchaient à aller aux Indes arrivaient toujours devant
l’océan Indien à l’époque de la terrible mousson d’été. Ceux qui tentèrent de franchir le
Bab-el-Mandeb (porte des Larmes) furent emportés par l’ouragan sur cette mer dont on
ignorait les limites. Effrayés par les vagues énormes dont aucune autre mer ne leur avait
donné l’idée, ils périrent en essayant de revenir.
De plus, les Arabes entretenaient la légende d’un dragon caché dans les eaux
profondes du cratère effondré de l’île de Périm qui, la nuit, chavirait les navires en pleine
mer.

En l’an 50 après Jésus-Christ, l’empereur Claude voulut envoyer son argentier Annus
Plomacus prélever un impôt extraordinaire dû par les Sabéens au port de Kauka au sud
de la mer Rouge. Peu empressé à risquer sa vie en si barbare contrée, Plomacus consulta
son ami Hippale, commandant des galères qui avait fréquenté ces parages. Il lui conseilla
d’envoyer à sa place l’affranchi Marcus, homme avisé, plein d’astuce et de courage qu’il
avait eu en qualité de comite3 sur une de ses galères. De plus, originaire de Palestine, il
savait les langues de l’Arabie, de Petra, ayant été longtemps captif des Parthes. Sans
doute Hippale espérait-il aussi qu’un tel homme saurait écouter pour recueillir, si
l’occasion s’en présentait, de précieuses informations sur le secret des Sabéens.
Marcus, après avoir choisi six compagnons éprouvés, se rendit à Myosormos, au sud
du golfe de Suez, à l’époque où les marchands arabes et les navires sabéens s’y
rassemblent pour attendre la saison du retour, c’est-à-dire le début de mai où les brises
sont légères dans le Sinus Arabicus. Il eut la chance de trouver là un certain Ragele,
patron d’un voilier qui lui devait la liberté et la vie depuis le jour où au débarquement
des troupes romaines en Bretagne (Angleterre), il le libéra de la chaîne qui le rivait à son
banc au moment où sa galère sombrait. Il y avait de cela sept ans seulement, mais Marcus
sachant combien un bienfait s’oublie vite, ne comptait sur la reconnaissance que dans la
mesure où elle est soutenue par la crainte ou l’instinct. Il prit donc la précaution de
mettre en sureté la riche cargaison de son ami sous prétexte de dégager le navire qu’il
réquisitionnait au nom de Caudius Imperator, en promettant une large récompense au
retour.
Quant aux autres vaisseaux qui presque tous appartenaient au gouverneur de Kauka,
où précisément la mission se rendait, ils furent tirés à terre en otages, leurs équipages et
leurs passagers étant renvoyés à Captus, sur le Nil, aux confins de la Thébaïde.
Ainsi bien assuré contre toute traîtrise, du moins le croyait-il, Marcus s’embarqua avec
son compagnon, mais au moment d’appareiller, Ragele s’avisa d’une avarie qui exigeait
quelques semaines de travail. Marcus comprit que son ami voulait simplement gagner du
temps. Ne pouvant en pénétrer la raison, il feignit d’être dupe, étant de ceux qui savent
passer pour imbéciles quand ils veulent endormir la confiance. Enfin, aux derniers jours
de la lune de mai, le navire prit le large et fila vent arrière jusqu’au nord de l’archipel
Farzan où se pêchent les perles roses. Là, le navire aurait dû rallier la côte d’Arabie pour
ne pas être arrêté par les derniers souffles de vent du sud, mais grâce à son retard, la
brise saisonnière de NNE était définitivement établie. Ragele continua donc sa route au
large et Marcus comprit qu’il agissait ainsi par prudence, pour ne pas révéler les
passages interdits aux étrangers. Peut-être avait-il d’autres raisons mais rien ne
permettait encore de les deviner.
À Kauka, les Romains furent accueillis par le wali4 Hassan avec toutes les marques de
déférence et soumission dues aux mandataires de l’Empereur. Il les conduisit à [la] 5
maison fortifiée qu’en son temps Auguste y fit construire. Ils la trouvèrent amplement
pourvue de tapis, de nattes et d’amphores, avec vingt esclaves nains.
Marcus qui s’attendait à des marchandages fut assez surpris d’apprendre que la
redevance réclamée par Rome était déjà prête. Hassan, toujours aimable et souriant,
annonça que son argentier l’apporterait le lendemain pour être comptée et pesée.
Tant d’empressement inquiétait Marcus. Trop de sourires sur ces visages, trop de
discours flatteurs pour que ce ne soit point un masque de comédie et l’appât de quelque
guet-apens. La nuit était venue tandis qu’il réfléchissait étendu sur sa natte. Ses
compagnons s’étaient retirés pour visiter les ruelles populeuses des souks et il écoutait
dans le silence la lointaine rumeur de la mer sur le récif côtier. Tout à coup, il sursauta au
léger cliquetis des anneaux des chevilles d’une esclave qui venait d’entrer, glissant
comme une ombre sur ses pieds nus.
À la lueur de la lampe à huile, elle apparut comme une vision de rêve. Frappé de sa
beauté et son teint clair, il la questionna. Quelle ne fut pas sa surprise en apprenant
qu’elle était originaire de Palestine. Elle se nommait Dahalakia. Capturée par les Parthes,
elle fut vendue comme esclave à un patron de barque qui la céda à Hassan. D’une voix
douce qui ne trahissait aucune émotion, elle poursuivit :
« Un rêve m’a annoncé la venue d’un étranger de ma race que le Dieu tout-puissant a
choisi pour me rendre ma liberté, car en effet, il vient de me donner le moyen d’écarter
un danger mortel de sa tête pour qu’à son tour il me sauve… »
Ce préambule déplut à Marcus qui soupçonna l’artifice d’une femme coquette pour
amener un barbon de sa sorte à obéir à ses caprices.
Sans paraître décontenancée du silence glacial de Marcus, elle s’approcha et, baissant
la voix, parla tout contre son oreille :
« L’Omer Bahar que tu as vu tantôt doit partir sur un voilier rapide et t’attendre à
proximité des côtes d’Égypte en un lieu convenu avec le patron Ragele qui conduira ton
navire chargé de l’or des redevances. Il a ordre de l’attaquer à la manière des pirates
soudanais pour s’emparer de ta cargaison. Ainsi Hassan reprendra ce qu’il t’a donné sans
encourir les représailles de Rome sur les otages retenus à Captus. »
Marcus, impassible, réfléchit qu’avec ses six compagnons, même ainsi prévenus, il ne
pourrait soutenir une lutte ouverte. Quant à massacrer Ragele et ses hommes par
surprise aussitôt après le départ, il n’y fallait pas songer à cause de la manœuvre du
navire impossible avec six hommes seulement et de plus ignorant les passes. Il comprit
alors pourquoi Ragele ne s’y était pas engagé avec lui.
La ruse seule lui laissait une chance et aussitôt son esprit fertile en imagina une.
Il ne douta pas un instant de la sincérité de cette femme ; une subtile intuition le
servait toujours en pareil cas. Son visage se détendit en un calme sourire et il répondit
enfin à Dahalakia anxieuse et inquiète :
« Rassure-toi. Grâce à ta vigilance tu as surpris la machination de ton maître indigne.
Peu m’importe comment puisque les dieux… ou ton Dieu l’a voulu. Sache seulement que
je serai le libérateur que tu vis en songe si tu m’obéis aveuglément. Va donc à l’instant à
la demeure de l’Omer Bahar avant qu’il ne monte sur son navire. Glisse-toi dans l’ombre
des ruelles désertes pour que nul ne te reconnaisse, et dis-lui que par ta connaissance de
la langue des Romains qui parlaient sans méfiance, tu as surpris leur entretien avec un de
leurs espions dissimulé dans l’entourage d’Hassan. La nuit ne t’a pas permis de le
reconnaître mais peu importe, il a révélé aux Romains que leur navire sera attaqué pour
leur prendre les sacs d’or. Ensuite, et ceci est le plus important, révèle à l’Omer Bahar
que Marcus leur chef a décidé de cacher les douze sacs d’or dans la citerne et
d’embarquer d’autres sacs absolument semblables contenant des galets plutoniens
(galets très lourds de basalte). Si tu le vois hésitant, dis-lui pour achever de le convaincre
que dans la nuit prochaine, au coucher de la lune exactement, tu le conduiras à cette
petite lucarne derrière la maison par où il pourra observer ce qui se passe à l’intérieur, et
moi, je ferai en sorte qu’il s’y passe exactement ce qu’il faut. »
La nuit ayant porté conseil, l’Omer Bahar se garda de rien dire à son maître, bien
résolu à s’approprier un trésor mis si commodément à sa portée. Il en serait quitte pour
se débarrasser du seul témoin gênant, Dahalakia, qui risquait de devenir dangereuse.
Dès le matin les douze pesants sacs de cuir furent apportés en grande pompe et
presque jusqu’au soir, en présence de Hassan, les Romains comptèrent et pesèrent une à
une les précieuses pièces. Il s’agissait de quinaires d’or frappés par l’empereur Sylla, les
nummus aureus que les Sabéens recevaient en échange de leurs épices.
Quand les Sabéens se furent retirés, Marcus envoya un des siens au souk acheter des
peaux de chèvre et il fit coudre des sacs pareils à ceux qui renfermaient les pièces d’or ;
puis il attendit le déclin de la lune. Une lampe de cuivre à trois becs éclairait faiblement la
pièce tandis que les Romains silencieux comme des ombres emplissaient les sacs de cuir
avec les galets plutoniques (basalte) calibrés ainsi qu’il est d’usage quand on garnit le sol
des habitations.
Le passage d’une ombre devant la lucarne révéla à Marcus que la mission de Dahalakia
avait abouti. À ce moment, les flammes de la lampe baissèrent. Alors dans la pénombre
les voûtes de la citerne retentirent douze fois puis l’eau un instant troublée dans son
immuabilité de cristal clapota faiblement et ce fut à nouveau le silence. Là-haut, l’Omer
Bahar avait compté les douze plongeons, le compte y était. Il se laissa glisser à terre et
disparut dans la nuit.
Le matin, Hassan envoya des esclaves et des soldats pour transporter les sacs d’or à
bord du navire de Ragele qui devait ramener les Romains en Égypte. Marcus chercha en
vain l’Omer Bahar et nul ne soupçonna que son œil perçant avait reconnu tout là-bas au
large, au-delà des récifs, la voile de son bateau à deux étraves*1, ce rapide coureur qui
pouvait naviguer dans les deux sens, sans virer de bord.
Le navire était une grosse barque de trois cents amphores qui ne convenait guère à un
voyage où il faudrait cheminer entre les récifs et profiter des légères brises de terre pour
remonter les vents du nord, pour traverser la mer Rouge à la hauteur de la Phéron de
Ptolémée sur la côte d’Afrique. Mais Ragele justifia ce choix par la nécessité d’emporter
beaucoup de vivres.
La voile fut hissée en cadence avec les chants rituels de manœuvre par les vingt
esclaves soudanais, et sur la plage la foule poussa des clameurs d’adieu. L’eau chantait
sous l’étrave et peu à peu la côte s’enfonça sous l’horizon.
Quand tout eut disparu, Marcus vint auprès de Ragele qui tenait le grand aviron de
gouverne pour sortir de la première barrière de récifs. Après avoir éloigné les deux
matelots somnolant, il baissa la voix comme il sied à une grande confidence et lui dit :
« Le passé, tu le sais, nous lie d’une amitié qui en toute occasion nous impose une égale
franchise. Cependant j’ai dû taire un secret qui ne m’appartenait pas tant que nous étions
à terre, mais nous voici en mer, alors écoute-moi. Sache donc que les sacs de cuir
enfermés dans la cale secrète contiennent seulement des galets plutoniques tandis que
l’or est en lieu sûr à terre. Pourquoi, vas-tu demander ? Parce que, par une voie secrète
(Rome a partout des yeux et des oreilles), j’ai appris que notre navire sera capturé et
pillé par des pirates. Qui les envoie, je l’ignore mais ce stratagème me l’apprendra. »
Ragele pâlit et réprimant à grand-peine les tremblements de sa voix, il posa la question
qui eût suffi à le trahir si Marcus eût ignoré son rôle :
« Et où as-tu caché l’or ?
— Dans ma maison même, au fond de la citerne… »
Le trouble de Ragele était tel qu’il faillit heurter un écueil. Il pensait à ce trésor qu’il
n’aurait qu’à prendre s’il avait pu être à terre… Alors l’idée de retourner à Kauka en
abandonnant le navire voué au naufrage s’implanta, impérieuse et obsédante comme si
la volonté de Marcus la lui eût imposée. Sa décision fut vite prise et aussitôt, sous
prétexte d’attendre le courant favorable, il jeta l’ancre sur un banc de corail et comme la
journée était déjà bien avancée, il décida d’y passer la nuit. Comme toujours quand on
navigue entre les récifs, l’embarcation suivait en remorque. Marcus bien entendu
approuva cette prudente manœuvre et se retira dans l’entrepont arrière où il couchait
avec ses compagnons. La nuit venue, tous feignirent de dormir, mais avec le glaive et le
poignard prêts à la défense. Un conciliabule réunissait tout l’équipage à l’avant tandis
que le croissant de la lune à son cinquième jour s’abaissait sur l’horizon. Quand cette
faible clarté se fut éteinte, l’embarcation vint le long du bord, et sans bruit l’équipage y
prit place. Un instant après elle s’enfonçait dans la nuit. Marcus, tous ses sens en éveil,
avait suivi par le menu toutes les phases de cet abandon, prévoyant quelque mauvais
tour de la dernière heure. Tel qu’il était placé il apercevait un morceau du ciel au-dessus
de sa tête, tout à coup d’autres étoiles y apparurent et il comprit que le navire n’évitait
plus. Sautant sur le pont, il vit que le câble avait été tranché pour que le navire aille
s’éventrer sur les écueils. Par chance il trouve un petit grappin d’embarcation et il réussit
à le lancer sur une roche assez voisine.
Le danger immédiat était écarté, mais dans quelques heures, au lever du soleil, le vent
fraîchirait et il serait contraint d’appareiller. En vain il chercha l’aviron de gouverne.
Tout avait donc été prévu pour assurer la perte du navire, mais il avait compté sans
l’expérience de Marcus qui avait eu la prudence de n’en pas faire paraître. À l’instant
même, en dépit de l’obscurité, il n’hésita pas à tenter de sortir des récifs en se confiant
aux courants qui partent vers la mer libre quand la marée baisse. Dans ces conditions, si
l’on ne laisse pas le navire tomber en travers du courant, on est sûr qu’il ne s’engagera
pas dans une impasse et que, de lui-même, guidé par l’écoulement des eaux, il
contournera les écueils.
Au lever du jour, les taches vertes qui révèlent les hauts fonds de coraux se firent plus
rares et enfin se déploya l’étendue bleue de la mer libre, déjà toute mouchetée d’écume
sous la brise fraîche de NNO.
Sans aviron de gouverne ni équipage, le navire en était réduit à laisser courir vent
arrière, et pour s’y maintenir, Marcus fit placer tout le lest à l’arrière, puis en toute hâte
avant d’affronter la pleine mer, il fit hisser la voile pour que le navire courre aussi vite
que la lame et ne soit pas submergé.
Bien lui en prit car le vent souffla avec une telle violence et la mer se creusa si
rapidement que toute manœuvre était maintenant impossible. Plus aucun espoir de
rallier la côte d’Afrique avant le terrible détroit. Marcus seul conscient du danger essaya
cependant de rassurer ses compagnons mais Dahalakia ne parut point dupe. Elle prit sa
main et la baisa avec respect, puis attachant sur son visage désespéré un regard calme et
confiant, elle fit le signe de reconnaissance des chrétiens. Marcus qui peut-être déjà
l’avait soupçonnée vouée au Nazaréen, lui dit en répétant le signe de la croix :
« Si ton Dieu nous sauve, je serai son serviteur. »
La sérénité de cette femme qui défiait la mort de son calme sourire rendit à tous le
courage et la force de lutter. Tout à coup, celui qui veillait à l’avant cria « Terre ! », et
quand le navire soulevé par une lame domina la mer, les roches noires de Périm
apparurent dans l’écume des brisants. Cette vertigineuse course à l’abîme allait-elle se
terminer brusquement sur les rocs déchiquetés où déferle la tempête ?
Ne valait-il pas mieux périr en un instant broyé et englouti, qu’endurer les affres d’une
longue agonie dans les solitudes de l’océan sans bornes ? Dans cet infernal chaos, tous
voyaient approcher le sombre repaire du dragon et écoutaient avec terreur la clameur
grandissante des vagues brusquement arrêtées dans leur course. Des myriades d’oiseaux
blancs tournoyaient dans le ciel dans le grondement des flots en furie, leurs cris aigus
faisaient comme un écho des enfers.
Dahalakia mains jointes implorait son Dieu. Alors tous ces Romains qui hurlaient à la
mort au fond de cette barque en folie se jetèrent à genoux et répétèrent sa prière. Au
moment où ils allaient atteindre la pointe nord de l’île toute hérissée d’écueils comme les
dents d’un monstre, tous poussèrent un cri de détresse et fermèrent les yeux pour
recevoir le coup de grâce ; mais un remou puissant saisit le navire ; il pivota sur lui-
même et emporté par la virulence du courant, contourna le récif. Il partit dans l’écume et
les tourbillons du détroit tandis que le monstre de lave et de scories défilait comme une
vision d’enfer devant ce navire désemparé où les hommes fous de terreur priaient
inconsciemment pour la première fois.
Sur l’océan sans bornes, dans l’innombrable troupeau des vagues, lancé vers l’inconnu
le navire fuyait comme un oiseau blessé qu’emporte la tempête. Le mât et les agrès 6
disjoints jetaient leur plainte vaine aux solitudes sans échos.
Cependant, à bord, l’eau et les vivres ne manquant pas, tous avaient repris courage, car
l’homme espère toujours pour peu que la mort lui accorde un sursis.

Après des jours et des nuits où à tour de rôle il fallait épuiser l’eau qui de plus en plus
envahissait le navire, les Romains abordèrent une terre que Pline nomma Trapobane et
qui sans doute est Ceylan.
Pour des hommes résignés à périr au gouffre des enfers, cette terre d’abondance parut
si miraculeuse qu’ils se crurent arrivés aux Champs-Elyséens. Mais hélas, le vent
inexorable soufflait toujours comme pour leur interdire à jamais le retour. Cependant la
nef était sauve, et soutenus par la foi de Dahalakia, Marcus la fit radouber. Les habitants
doux et courtois ne semblaient pas surpris de les voir. Marcus s’expliqua cette familiarité
le jour où ayant revêtu la défroque qu’un Yéménite avait laissée à bord, il fut accueilli par
des cris de joie. Il en conclut que les Arabes fréquentaient ces parages, et par signes les
indigènes lui firent comprendre que le vent allait changer de sens et ramènerait les
navires chargés d’épices qui attendaient aux terres du Levant la saison du retour.
En effet, après un violent orage, le vent souffla en sens opposé. Marcus dut employer la
ruse pour emmener ses compagnons qui ne voulaient plus quitter ces terres parfumées
où des femmes lascives et fascinantes les retenaient par l’enivrant parfum de la fleur
d’oubli.

De retour à Alexandrie, Marcus remit fidèlement le trésor à son maître et révéla à


Hippale la loi d’alternance des vents. Cet habile courtisan obtint une flotte pour tenter le
fabuleux voyage de l’affranchi, et ainsi, découvrit la route maritime des Indes. On
immortalisa son nom en le donnant au vent qui pendant des siècles avait gardé son
secret. Quant à Marcus, il se fit chrétien, épousa Dahalakia et se retira à l’île appelée
aujourd’hui Dahalak en souvenir de celle qui fut l’aïeule de la tribu qui peuple l’archipel.

*
« Je préfère la jungle africaine à la jungle parisienne… »
Henry de Monfreid
CONVOYER ET LIVRER LA MARCHANDISE1

Le 17 janvier je pars de Djibouti avec un petit chargement de tôle et un passager grec


auquel il appartient.
Deux jours de relâche à Obock pour faire mes adieux aux miens et me tenir lieu de
Noël et jour de l’An.

J’embarque les marchandises que je suis allé chercher à Bombay2.


Cela ne tient pas beaucoup de place : 6 caisses à pétrole, et pourtant c’est plus de
80 000 F3 qu’elles contiennent.
Nous partons le 18 dans la nuit par beau temps calme.

Trois jours d’excellent voyage la mer comme un tapis, et le 22 nous entrons à


Massawa.
Mon premier soin est de reconstituer le naufrage de mes 3 boutres, et de savoir où en
est l’affaire4.
D’abord Massawa n’a plus figure de ville vivante. C’est une ruine, quelques rues
seulement subsistent, toutes les autres sont comblées par les décombres des maisons
écroulées. Presque toute la population tant européenne qu’indigène a quitté le pays sous
l’empire de la panique que les secousses sismiques ont causée. Ces secousses ont eu lieu
en deux fois, le 15 août et vers le 20 septembre, les secondes plus terribles pour les
constructions, celles-ci ayant été ébranlées par les premières.

Voici ce qui s’est passé pour mes boutres :


Le matin du 15 août5 (fête de Notre-Dame de Bon Secours), mes trois bateaux étaient
auprès de l’île Mogueda et ils se rendirent au lieu de leur travail.
Tandis que les scaphandriers étaient occupés à travailler au fond de l’épave du vapeur,
un gros nuage d’un noir opaque apparut à l’horizon vers le nord semblant s’approcher.
On fit remonter le scaphandrier et il ôta son costume. Un vent violent se leva du nord. Le
gros nuage noir comme une immense montagne montait toujours envahissant tout le
ciel. Des éclairs fréquents sillonnaient le rideau noir.
Tous comprirent que quelque chose de grave allait se passer. Comme chez les
animaux, l’instinct avertit les indigènes que l’équilibre de la nature allait être rompu. On
amarra les barques sur toutes leurs ancres, et on attendit.
Brusquement, le vent tomba, l’eau était couleur verdâtre et noire par place. Le jour
s’obscurcit sous le rideau noir du ciel et la mer se mit à bondir en vagues étranges se
soulevant et retombant en cônes liquides. C’était sans doute le moment des convulsions
sismiques qui ont détruit Massawa.

De tous les bateaux, partaient des cris lamentables de détresse « El Allah el Allah ».
Tout à coup, à quelque 1 800 mètres, tous virent une chose effrayante suspendue dans
le ciel à une hauteur prodigieuse : une sorte de voûte énorme soutenue par un
gigantesque pilier.
À chaque série d’éclairs, cela se détachait en noir sur le fond livide. Le roulement du
tonnerre, sans doute répercuté par ces nuées épaisses, était continu. La trombe d’eau, car
c’en était une, s’approcha du premier boutre. On distingua sa base s’enfonçant dans l’eau
au centre d’un cône de 15 à 20 mètres d’ouverture. Les bords de ce tourbillon étaient
blancs d’écume et faisaient entendre un bruit de torrent impétueux. Tous les hommes du
boutre menacé, pris d’une terreur folle, se jetèrent à l’eau pour gagner le second boutre.
Peu d’instants après, la trombe saisit le boutre qui disparut dans le tourbillon et ne
reparut plus.
La trombe sembla s’éloigner vers le sud et tous déjà commençaient à rendre grâces
aux puissances supérieures.
Mais la trombe décrivit un demi-cercle, et s’avança vers le second boutre comme si elle
eût été une chose vivante qui a des yeux et qui chasse une proie.
Alors ce fut l’effroyable terreur. L’un des deux Grecs, au lieu de tirer des coups de fusil
sur la colonne de la trombe, fit des signes cabalistiques destinés à conjurer les maléfices
du météore.
La nuit était devenue presque opaque quoiqu’il fût 10h du matin. Alors dans cette
ombre, au milieu de ce bruit infernal, sous la menace du terrible météore, les cris aigus
déchirent la nuit. Les imaginations des malheureux naufragés crurent entendre des
démons ; la trombe était sur eux, sa base bouillonnante blanche d’écume se voyait sous
les éclairs et leurs esprits affolés voyaient là des monstres apocalyptiques. Des cataractes
d’eau s’abattirent sur eux ; en quelques secondes le bateau fut plein d’eau et coula. Tous
se cramponnèrent au mât et à la vergue.
Pendant quelques secondes, ils ne surent s’ils furent sous l’eau et comment ils
respirèrent.
La trombe passa à 10 mètres à peine, alla engloutir le troisième boutre et reprit sa
route vers le sud.
Peu à peu la lumière revint, d’abord une sorte de lueur verte comme celle qui traverse
un aquarium, puis peu à peu le jour se fit.
Ils se comptèrent : tous étaient là sauf un des deux Grecs : au moment où le second
navire coula, il était semble-t-il évanoui depuis le moment où les cris des oiseaux de mer
emportés par l’ouragan les avaient si fort effrayés.
Un matelot le saisit et le soutint mais à un moment donné, menacé lui-même d’être
emporté, il le lâcha se donnant pour excuse qu’il était mort.

À l’aide des houris retrouvés, flottants, ils purent rejoindre d’autres boutres mouillés à
2 milles de là. L’un de ces boutres accepta de les transporter à Massawa, mais se refusa à
rien faire pour tenter le sauvetage de mes bateaux coulés ; cependant, cela eût été facile
en raison du peu de fond, 4 ou 5 mètres à peine. Ce refus avait pour but de laisser les
épaves pour pouvoir les piller à leur aise.
Mes équipages et le Grec survivant furent donc transportés à Dahalak6 où ils
trouvèrent des bateaux pour Massawa. Quand au boutre « sauveteur », il s’empressa de
revenir au lieu du sinistre où, aidé d’autres camarades, il remit les bateaux à flot et les
expédia sans doute à la côte arabe7.

Huit jours après, quand mes hommes revinrent sur un boutre affrété, ils ne trouvèrent
plus rien.
À quinze jours de là un boutre apportait à Massawa une foule d’agrès de mes trois
bateaux.
À cette époque, Phragotti mon agent reçut un coup de fusil en pleine poitrine un soir
qu’il rentrait chez lui, grâce au zèle d’une sentinelle italienne chargée de veiller sur la
sécurité des passants dans les ruines de la ville.

J’organise un petit service de renseignements, pour avoir des nouvelles des divers
ports de la côte arabe.
J’espère à mon retour être assez renseigné pour pouvoir donner moi-même mes
sanctions à l’acte de piraterie dont j’ai été victime. Je ne dois nullement compter sur le
gouvernement italien mais sur moi-même.

Je pars donc le 27 décembre8 à l’aube. Pendant deux jours, beau temps, calme et route
au moteur mais le 28 dans la nuit, le vent du nord se lève. Le 29 au matin, il souffle très
frais et la mer grossit.
Je vais tâcher de gagner la côte, pour profiter du chenal compris entre elle et les récifs
de l’archipel Suakin. Mais dans ce dédale de récifs impossible de naviguer la nuit.

Je mouille derrière Tella Zekir, petite île déserte perdue à 50 milles en mer. Assez bon
mouillage. Comme il n’est que 4h, je vais à terre. J’aime toujours à rôder sur ces terres
perdues où seuls vivent les oiseaux.

Celle-ci est toute plate et particulièrement désolée. Longue de 2 milles sur un et demi
de large, cette île est en forme de cuvette. Au centre, est un lac saumâtre et toute la plaine
qui l’entoure est couverte d’une herbe éphémère qui suit la pluie après quelques jours ;
d’un vert tendre, aux fleurs jaunes sous feuillage léger, elle est d’une extraordinaire
fraîcheur car rien ne se trouve là pour la souiller ou la détruire. Quelques jours de soleil,
et cette tendre verdure aura disparu. De distance en distance, se dressant comme des
ruines, de gros madrépores profilent leurs silhouettes déchiquetées, témoins muets des
convulsions terrestres qui ont arraché des îles à la mer. Comme ce contraste donne
l’échelle du « temps » entre ces pierres millénaires qui jadis ont vécu et ces jolies plantes
qu’une pluie a créé hier et qui demain redeviendront poussière.

Nous repartons le 30 au matin, toujours forte brise nord.


Le soir je mouille derrière le récif Kad Hodjit. Sinistre dans la nuit d’être ainsi derrière
ce fer à cheval de brisants où la mer gronde avec fureur. Cependant on est en sûreté et
pas trop secoués par la houle.

Le 30 à 6h, nous mettons la voile. Vent toujours nord, mais de force maniable.
Je vois le bord à 9h pour enfiler la passe sud de Suakim.
C’est un dédale de récifs mais le jour, avec le soleil en arrière, i1 n’y a pas de danger.

Le soir je ne sais où mouiller, car le vent a fraîchi et la mer est devenue houleuse. Force
m’est de me mettre à l’abri d’un éclat de sable de 50 m de long qui entoure un grand
récif.
Les fonds sont très accores et je suis obligé de me rapprocher beaucoup. Ces fonds
sont très perfides à cause des pâtés de roches se dressant en aiguilles jusqu’à 1m50 au-
dessous de la surface et laissant entre des fonds de 10 à 12 mètres.
Je ne puis dormir car si une saute de vent se produisait, nous serions fort mal en point.
J’ai bien une ancre à l’arrière, mais je n’y compte guère car étant armé d’un câble, il serait
vite coupé par les roches s’il venait à travailler.
Le lendemain, le calme est revenu et nous faisons route au moteur entre la côte et les
récifs. Cela constitue un très large chenal où la houle ne persiste pas aussitôt qu’un calme
se produit.

Dans la nuit, un vent favorable nous mène à bonne allure.


Jusqu’au 6 janvier alternatives de calme et petites brises de terre jusqu’au 26e parallèle
N en vue du phare de Dedalus, ce récif à fleur d’eau perdu en pleine mer Rouge. Le vent
de nord-ouest se lève et nous prenons un bord au large. Nous doublons Dedalus à minuit
et reprenons une bordée vers la terre d’Afrique, à 6h du matin nous sommes à quelques
milles de la côte et je constate que les courants nous ont drossés sous le vent à tel point
que nous retrouvons juste notre point de partance. Je décide de rallier la côte arabe :
comme le conseillent les instructions nautiques. Toute la journée brise modérée du nord-
ouest. Depuis midi, je vois le massif montagneux du mont Mouyla élevé de 2 800 mètres
qui s’élève en pics aigus à 1 mille seulement de la côte.
Vers le soir, le vent à l’ouest et je fais presque route nord. Mais je n’ose pas prolonger
ma bordée dans la nuit à cause des nombreux récifs qui précèdent la côte et à 10h du soir
nous virons de bord.
Vers 2h du matin, alors que j’essayais de dormir un peu, une grosse houle venant du
nord-ouest m’inquiète, cela n’annonce rien de bon. Le vent mollit de plus en plus avec
alternance de calme et de risée. Enfin à 4h du matin (le 9 janvier9), le vent de nord-ouest
se déclenche.
À l’aube, la mer est déjà énorme et nous ne pouvons plus porter toute notre toile.
J’amène la grand-voile, et la remplace par un tourmentin. La mer grossit toujours et les
lames hautes et courtes frappent notre avant avec une terrible violence qui fait vibrer le
bateau dans toute sa carcasse.

Le pont est sans cesse submergé.


Je crains qu’un pareil temps ne nous rejette beaucoup dans le sud aussi je fais donner
la machine pour gagner quelques degrés dans le vent. Mais je suis obligé de stopper, la
prise d’eau se trouvant au vent et la pompe se désamorce.

Je remédie à cela en naviguant sous la misaine seulement et en déplaçant un peu le lest


pour diminuer la gîte. Par chance, le temps reste clair, et les montagnes de la côte
d’Afrique sont bien visibles.
Je cherche à me repérer à l’aide des indications de la carte où sont indiquées quelques
pics remarquables tels que « oreilles de chat », « picaigne », etc. Mais sur la côte il y a une
multitude de ces pics et oreilles sur les chaînes qui s’y dressent et il est absolument
impossible de prendre des relèvements.
Enfin, à 3h, je distingue une terre de couleur jaune qui semble en avant du continent, je
présume que c’est l’île Safadja et en effet, un récif apparaît au vent à nous. Comme le vent
augmente de force, je mouille au sud du grand récif Hyndma en forme de fer à cheval et
qui abrite bien de la houle. Mais le fond est mauvais.

II faut mouiller presque à l’accore du récif sur des fonds rocheux où l’ancre risque de
se prendre et de se perdre.
D’autre part, une saute de vent brusque mettrait le bateau en perdition.
La chaîne se prend par instants dans les roches puis en est arrachée brusquement par
le rappel du navire et chaque fois ce sont des chocs qui ébranlent toute la coque. Je passe
une fort mauvaise nuit sans sommeil. Le lendemain, le 10 au matin, la brise est un peu
calmée, et je me hâte de quitter ce refuge précaire pour gagner le Ras Somer à 10 milles
environ au nord.

Nous faisons route à la machine, longeant la côte est de Safadja.

J’aurais mieux fait de prendre le chenal qui existe entre la terre et cette île car en
dehors il y a de la houle, le bateau tangue fortement, et sa vitesse est réduite à 2 nœuds.
Enfin, à midi, nous mouillons au sud d’un îlot de sable ; ce mouillage est plus sûr que le
précédent, mais là encore, danger d’une saute de vent à cause de la proximité du récif
côtier de cet îlot. À 3h, je lève l’ancre à nouveau et je vais tout à fait contre le Ras Somer.
Là, excellent mouillage, mais à l’entrée deux roches à fleur d’eau en rendent l’entrée
dangereuse la nuit.

Toute cette côte est poignante de désolation et de stérilité ; nos côtes Dankali et Somali
sont des Eden à côté. Ici, une sorte de boue volcanique jaune sous un vestige de
végétation. Les chaînes de montagnes sont élevées à 2 000 m en moyenne, mais elles
sont aussi stériles que tout le reste. Tout a l’air d’être un ciment armé. Ce spectacle est
même déprimant. D’autre part, le froid nous semble vif (5 à 10° dans la nuit et 18 à 20° le
jour) et cela ajoute encore à la désolation du spectacle. Ce vent du nord froid qui balaye
ce monde mort glace le corps et l’esprit.

Dans la nuit, la lune étant encore haute et un bon vent d’ouest s’étant levé, nous
quittons le mouillage avec précaution à cause des pâtés de roches d’entrée maintenant
invisibles.
Enfin nous prenons la mer libre et nous naviguons nord à bonne allure.
Avant l’aube, nous atteignons le travers des îles Djifadin élevées de 100 m qui se
distinguent assez loin la nuit.
Le matin, la brise fraîchit rapidement au point que je suis obligé de changer la grand-
voile. Mais il y a peu de houle. Nous approchons rapidement de la grande île Chadwan10
haute de 600 mètres qui se dresse comme une chaîne de montagnes courant sud-est,
nord-ouest, elle aussi ciment armé11.

La brise fraîchit encore et il faut amener la misaine. Le vent maintenant souffle en


ouragan et un nuage de brume monte du nord couvrant peu à peu tout le ciel ; à 9h la vue
est complètement bouchée et le vent redouble de violence. Il est temps de virer de bord
et de chercher un refuge si possible car le temps se gâte tout à fait. Je fais mettre le
moteur en route et nous virons.
Nous filons sous un foc et un tourmentin au grand mât.
Malgré cela, nous embarquons des paquets de mer et le pont est couvert d’eau. J’ai
l’intention de chercher un refuge au sud des îles Djifadin. Mais cette traversée de
15 milles par cet ouragan et dans ce brouillard avec les deux récifs qui sont sur notre
route, n’est pas sans me donner des inquiétudes.
Le froid est intense, rendu plus sensible par ce brouillard qui nous fouette et nous
pénètre jusqu’aux os. Enfin, à 11h, dans une éclaircie, j’aperçois Djifadin devant nous à
3 milles environ.

À ce moment le foc éclate, emporté par une rafale. À grand-peine, on en rentre les
restes et je fais amener le tourmentin car je vois venir d’autres rafales qui enlèvent des
tourbillons d’eau. La surface de la mer est entièrement blanche et comme couverte d’une
poussière d’eau emportée par le vent. Heureusement que la côte est voisine et que la
houle n’a pas eu le temps de se former. J’ai peur de ne pouvoir rentrer dans le mouillage
derrière l’île car il faudra faire un mille environ contre le vent et nous ne sommes pas
abrités, jamais la machine ne pourra remonter cette tempête.
En effet, en tournant la pointe sud-est de l’île Djifadin Sekir, je trouve un vent
extrêmement violent venant de l’ouest sans doute dévié par les montagnes. Rien à faire
pour pénétrer dans la baie.
Que faire ?
La haute mer est derrière nous et avec ce vent laisse à penser quelle mer il doit y avoir.
Je rejoins donc le point sud-est un peu abrité et vent debout, j’approche doucement du
récif côtier aussi près que possible, à quelque 10 mètres à peine. Deux hommes sautent à
la mer porter une amarre sur ce récif couvert de 50 cm d’eau et qui se situe à une
encablure de la côte. Puis je laisse filer le câble pour nous éloigner du récif.

Nous sommes en eau calme, mais par moments les rafales de vent tendent le câble
d’une façon inquiétante. Je stoppe la machine qui ne peut continuer à brûler du mazout
pour rien et j’ai peur d’en être à court pour la route qui nous reste à faire.
Je crains que notre câble ne se rompe en frottant sur les rochers et je décide de
mouiller une ancre et la chaîne. J’approche donc à nouveau du récif en me déhalant sur le
câble, et je mouille à l’accore. Après cela, je me crois un peu tranquille, sauf l’éventualité
d’une saute de vent. Je mets Abdi12 en vigie et après avoir mangé, je tente de me reposer
un peu. Au moment où, roulé dans une couverture, je commençais à sentir revenir la
chaleur et un peu de sommeil, un mouvement de roulis violent m’avertit d’un danger. Je
sautai sur le pont, au même instant un violent choc ébranla tout le bateau : la chaîne
prise sous une roche venait d’être rompue par un coup de tangage. Une grosse houle
arrive maintenant sur nous venant du nord et battant sur le récif. Le vent d’ouest tient
encore, par bonheur, mais il ne va pas tarder à tourner ; en quelques minutes, il est déjà
passé au nord-ouest. Il faut chauffer le moteur13. Aurons-nous le temps avant la saute de
vent ?
Je profite du peu de vent nord-ouest qui subsiste encore pour me laisser dériver le
long du récif dont l’extrémité est à deux encablures et avec des gaffes, nous venons enfin
à bout de cette délicate manœuvre. Le moteur est enfin mis en marche et nous pouvons
atteindre le mouillage de Djifadin sans difficulté malgré le vent nord-ouest qui souffle
grand frais.

J’emploie bien ma nuit à me reposer et j’apprécie la sécurité dont nous jouissons.

Le lendemain, calme plat. Nous naviguons au moteur jusqu’aux usines de pétrole ou


plutôt les puits de pétrole, situés sur les côtes au nord de Djifadin Kabir.
Je débarque, et je puis me procurer de l’eau pour la machine car je crains d’en
manquer. Nous passons la nuit là où le mouillage est très sûr et le matin par petite brise
nord-ouest nous partons au moteur. Malgré la brise debout il n’y a pas de houle et nous
filons 5 nœuds.
Nous faisons route à travers l’archipel des îles qui gisent à l’ouest du détroit de Jubal14.
Là, des fonds de 4 à 5 mètres et jamais de houle.
Vers 3h nous enfilons un étroit chenal qui fait communiquer la partie Sud de l’archipel
avec le grand chenal de Zeiti.
Je me place en vigie en haut des mâts de misaine. L’eau est comme du cristal et sans
une ride en raison du calme absolu de l’air. J’ai l’impression de survoler un chaos de
roches qui rappelle un lit de torrent. Le chenal très sinueux est à peine large de
100 mètres, et y règne un violent courant.

Malgré que la vue soit excellente avec ces eaux claires, quand on les surplombe de 12
ou 15 mètres, ce n’est pas sans appréhension que je vois le navire passer sur ces
énormes montagnes de corail dont les têtes sont à 4 mètres au-dessous de la surface.
Enfin, après une heure de cette étrange navigation, nous entrons dans le chenal large
de plusieurs milles.

Le soir nous sommes sous les monts Zeiti. Un peu de brise nord-ouest mais toujours
pas de houle, nous continuons au moteur toute la nuit.

Le matin, la brise fraîchit et la température s’abaisse. À 10h, il faut stopper et prendre


les voiles à cause de la houle qui s’est levée.

J’aurais voulu trouver un mouillage pour la nuit mais il faudrait revenir en arrière. Se
laisser tomber au vent quand on a tant lutté pour le remonter est la dernière chose qu’on
se résigne à accepter. J’accepte donc l’incertitude du temps et je décide de louvoyer toute
la nuit.
Vers 9h du soir, la brise fraîchit et la mer devient dure. Le pont est sans cesse balayé de
paquets de mer. Le timonier est transi de froid.
Enfin le matin tant désiré arrive. Un peu de café chaud me remonte de ma nuit
d’insomnie et avec le soleil tout le monde revient à la vie.

Je serre la côte arabe et là, je trouve moins de houle.


Je puis même remonter le vent à la machine. En faisant seulement 2 nœuds je vais
encore quatre fois plus vite qu’en louvoyant à la voile seule.

Le soir, nous mouillons vers 4h derrière le ras Sudr. Excellent mouillage contre les
vents du nord. Je vais à terre reconnaître s’il n’y aurait pas un lieu propice pour déposer
nos caisses.
Mais sur cette plage, je remarque les traces laissées par des pêcheurs qui y avaient mis
des filets à sécher. J’en conclus que cette place doit être généralement fréquentée.
Au crépuscule, une petite embarcation vient mouiller près de nous et pour causer, ce
sont des pêcheurs qui rentrent à Suez avec du poisson.
Ils veulent attendre le courant favorable et seront à Suez le lendemain à 10h du matin.
Je suis assez contrarié de cette rencontre. Sait-on jamais devant qui ces gens peuvent
raconter qu’ils ont rencontré un « Cabour » mouillé derrière Ras Sudr ?

Je leur explique que j’ai un accident à la machine, qui sans doute pourra être réparé
demain, et je les charge de porter une lettre au consulat de France. Cette lettre est pour
mon ami Spiro et contient deux télégrammes, l’un pour la maison et l’autre pour B15.
Je leur donne un royal pourboire et ils partent contents à 9h du soir.

Mon intention est de procéder à mes opérations à Ras Massabe situé à 15 milles plus
au nord. J’y arrive à 10h du matin. La côte semble déserte.
Je vois cependant quelques cabanes qui n’existaient pas autrefois16. Je débarque avec
deux hommes et j’inspecte d’abord les traces de pas. Je relève seulement une trace toute
fraîche qui suit la côte allant vers le sud. Cette trace allant vers la cabane, je la suis. Nous
arrivons ainsi à une ancienne carrière et nous pénétrons dans la cabane en pierres
sèches. À terre, une natte, un foyer à trois pierres, une boîte d’allumettes vide. Cette hutte
me semble abandonnée depuis longtemps. Les pas qui y étaient entrés en ressortent et
reprennent leur route au sud. J’en conclus que leur auteur a fait comme nous : qu’il est
entré dans cette cabane par curiosité. Donc ce promeneur passait là pour la première fois
et n’avait pas coutume de faire cette route chaque jour.
Je remonte la côte vers le nord. Partout des traces d’extraction de pierres, mais il
semble que ces chantiers soient abandonnés depuis longtemps.
Enfin, je me décide pour une place en contrebas à 20 m de la mer : c’est une ancienne
carrière de sable.
Au crépuscule, nous revenons avec nos caisses ; toute la journée, la côte a été déserte
aussi loin qu’a pu fouiller ma longue-vue.
Nous disposons un sentier de sacs étendus pour ne laisser aucune trace et nous
enterrons nos précieuses caisses. Le fond de la fosse se remplit d’eau étant plus bas que
la mer, mais cela n’a pas d’importance, les caisses étant parfaitement étanches17.
À 6h, nous rentrons à bord. Je compte partir le matin pour voir encore si tout est
désert aux environs.
À l’aube, j’ai le désagrément de voir une embarcation de pêche mouillée devant notre
cachette.
Rester là plus longtemps serait une grosse imprudence. Il faut s’en remettre à la
providence et partir.
Nous arrivons à Suez à 10h du matin.
J’y rencontre mes gens qui me reçoivent comme le Messie ou le Dieu qui fait pleuvoir.
Mais je suis rongé par la crainte d’un accident à Ras Massabe. Quelle catastrophe si en
y retournant ma marchandise était volée !

Le soir, je rentre à bord, et j’envoie l’embarcation à voile se rendre compte. Cinq


hommes partent. Par chance, le vent est bon et ils peuvent être là avant le jour.
Depuis 8h du matin je ne vis plus et à l’aube personne n’est encore rentré. Rien à
l’horizon. Enfin, à 10h une voile venant de Ras Massabe. Je ne quitte pas la longue-vue
mais en se rapprochant je ne reconnais pas bien la voile de notre embarcation. Puis du
doute, je passe à la certitude, ce n’est pas notre embarcation !…

Midi, encore rien.


Enfin, vers 1h, autre voile. Cette fois c’est eux. D’aussi loin que je puis distinguer les
hommes, je suppute si leurs attitudes révèlent un malheur. Non, heureusement. Ils
accostent. Tout était calme, la place ne portant aucune trace. Seulement ils se sont égarés
dans la nuit, ne parvenant pas à reconnaître Ras Massabe ; ils n’y sont arrivés que ce
matin à 8h. Tout est bien qui finit bien.

Grâce à Spiro18 qui connaît tout le monde, et qui [est]19 l’« ami intime » de tout Suez, j’ai
une excellente presse. Aux Messageries maritimes, l’agent et le sous-agent se montrent
pleins d’obligeance et sans que j’aie rien fait pour cela, tout le monde pense que mon
bateau appartient aux Messageries maritimes. Auprès des autorités locales, je me garde
bien de relever cette erreur et l’Altaïr figure sur maints registres comme étant la
propriété des MM20 à côté du Paul Lecat21 et autres.
Le consul22 est un homme charmant entre 45 et 50 ans, le nez chaussé de larges
bésicles d’écaille. Spiro lui a tant parlé de moi et de mes voyages que j’ai dû prendre dans
l’imagination de ce fonctionnaire une allure tout à fait romanesque. Ce consul est breton
et il adore la mer à la façon de Monsieur de Chateaubriand qui est un peu celle de bien
des gens ayant quelque culture et qui se sentent la vocation de marin, du fond de leur
fauteuil sur une terrasse en regardant l’océan dormir ou déferler.
Ce consul a avec lui un frère venu de Paris pour villégiature. C’est un peintre officiel
« peintre du ministère de la Marine23 ». C’est sans doute une fonction car de 9h à 11h et
de 3h à 5h, cet artiste peint. On le rencontre le plus souvent assis dans un petit bateau
sur le lagon de Suez peignant des boutres échoués, ou sur un point du rivage, peignant
encore d’autres boutres échoués. C’est sa partie. M. Spiro m’a affirmé qu’il faisait ça très
bien.
Au reste, un homme charmant, marin intrépide comme son frère le Consul. Ils sont
venus visiter mon bateau : à les entendre, je menais la vie de leurs rêves et ces deux
vieux garçons se voyaient très sincèrement changés en corsaires, négriers et autres
personnages de romans d’aventures et de voyages.
J’ai essayé de causer peinture avec le peintre et j’ai trouvé le parfait fonctionnaire : il
parle de Gauguin en termes mesurés qui n’affirment aucune opinion personnelle et sur
tous les autres peintres modernes c’est le même style de précis d’histoire de l’art.
II semble que ces deux frères pourraient très bien, pour se délasser, changer de temps
en temps de fonction en passant du consulat à la peinture et vice versa.
D’ailleurs, tous les deux sont décorés et habillés chez le même tailleur.
Une vieille bonne qui les a vus naître régit leur ménage avec sévérité et semble ignorer
qu’il y ait un « Monsieur le Consul », et un « Monsieur le Peintre du Ministère » pour se
croire toujours au temps où elle leur faisait des tartines de confiture. Quand elle parle à
ses « jeunes maîtres », elle semble regarder s’ils n’ont pas « encore » déchiré le fond de
leur culotte.

Entre-temps je vois chaque jour M.24 toujours aussi gros avec sa large ceinture rouge,
son grand chapeau noir rejeté en arrière et sa figure de brigand. On regarde toujours s’il
n’a pas mis son tromblon, ses pistolets et ses coutelas dans quelque coin car cette
panoplie manque vraiment à sa personne. Gisèle ne semble pas effrayée par ce rébarbatif
extérieur et ils font une paire d’amis.
La famille de M. se compose de sa belle-sœur qu’il a recueillie à la mort de son frère
avec ses deux filles, deux mastodontes obèses pesant plus de 120 kg chacune, malgré
leurs 16 et 18 ans respectifs. Puis encore une autre belle-sœur colosse, celle-là, vieille
fille.
Une chambre a été transformée en chapelle ardente à l’intention de notre réussite :
une icône dorée est pendue au mur éclairée par une petite lampe perpétuelle qui jette
des reflets sur les vieux ors de la naïve image dans la pénombre des volets clos.
Silencieusement, ces grosses femmes viennent l’une après l’autre balancer une petite
cassolette à parfum devant l’icône dorée et allumer de petits cierges gros comme le doigt.
C’est M. le terrible brigand à la ceinture rouge et au grand chapeau noir qui va acheter
les cierges, les femmes ne sortent pas.
Je finis par venir dîner chaque soir chez M. Il me raconte des histoires de contrebande
et les guérillas qu’a vues son enfance dans son île natale de Candie. Il me montre une
relique, le vieux mousquet de son père dont les Turcs avaient mis la tête à prix.
Puis il me parle de B. pour lequel il a tiré les marrons du feu pendant 20 ans, venus
tous deux de Grèce comme de simples matelots.
Aujourd’hui, M. est classé comme contrebandier et surveillé à cette enseigne tandis
que B. a pignon sur rue. J’apprends sur ce dernier des choses peu flatteuses que je me
réserve de vérifier pour me faire mon opinion.

Enfin, après trois jours un Bédouin de la Haute-Égypte arrive du Caire par le train de
minuit. C’est le guide qui sait en quel point de la côte attendront les chameaux.

Nous sommes au dimanche et l’expédition est fixée pour le surlendemain dans la nuit
du lundi au mardi.

Je fais embarquer également de nuit mon Bédouin et je le cache à fond de cale.

Mon intention est de partir avec la petite embarcation à voile. Mais le lundi matin, un
vent de sud violent rend la mer mauvaise et je ne puis songer à cette solution.
Dans la matinée, je sors la goélette en rade assez loin. La mer y est très grosse. Vers le
soir, la tempête fait rage et je tiens à peine sur les deux ancres.
Les coups de vent du sud sont très dangereux dans la rade de Suez. À 6h on hisse les
feux rouges : cela veut dire que la rade est consignée et que toutes les opérations
maritimes sont suspendues.
Mon Bédouin est à l’agonie dans la cale, épuisé de vomissement depuis le matin.

Enfin, la nuit venue, je lève l’ancre. J’ai mélangé du pétrole au mazout pour avoir plus
de puissance et, voile et moteur, nous arrivons après 4 heures de marche à Ras Massabe.
Les vents ont tourné ouest, aussi le mouillage n’y est pas possible. Je reste à 2 milles de
la côte me tenant debout au vent sur la machine.
Cinq hommes partent sur l’embarcation, nus, pour ne pas être glacés par des
vêtements mouillés.
Enfin, après une heure, ils reviennent : toutes les caisses sont là !…
Le premier acte est fini. Au second maintenant.
Il s’agit de traverser le golfe large en ce point de 20 milles et nous avons vent debout et
il est minuit.
Par bonheur, le vent mollit : j’amène la voilure et nous marchons droit sur notre
direction au moteur.

Plus nous approchons de la côte d’Afrique, plus la mer se calme, si bien qu’à 3h du
matin, nous sommes rendus.
La nuit est très noire, et seules trois petites collines pointues me repèrent.
Après une série de sondages, nous laissons tomber l’ancre à un mille de terre. Le
Bédouin est remis de son mal de mer et tout heureux de quitter cette galère, il embarque
avec moi et trois hommes.

Nous débarquons et après avoir laissé la barque mouillée assez loin de terre nous
partons en file indienne à la suite du Bédouin au fond d’un lit de rivière qui serpente
dans des collines de lave noire marquée par places de traînées de sable blanc. Personne
ne parle, et à peine entend-on le crissement du sable sous les pieds. Nous faisons environ
deux kilomètres dans les rochers. Je m’étonne de ne pas voir les chameaux.

Tout à coup, j’entends un bruit étrange, analogue aux vibrations sonores de la cigale,
un bruit dont il est impossible de déterminer la direction. Nous faisons halte : c’est un
signal ; le Bédouin répond, un mot convenu, et un grand diable armé d’une carabine sort
de la nuit.
Il explique que les chameaux sont repartis dans la montagne car le jour est trop proche
et que l’opération aura lieu demain au crépuscule.

Cela ne me va guère car mon absence de Suez sera remarquée et je ne sais encore
comment l’expliquer. Mais il n’y a pas moyen de mieux faire. Je rentre à bord après avoir
convenu toutes choses avec les deux Bédouins.
Je lève aussitôt l’ancre pour que le jour ne me surprenne pas à cette place.

Toute la journée, je croise au large. Vers 3h, j’ai une vive émotion : je distingue venant
de Suez le vapeur garde-côte du gouvernement égyptien. Serait-il à notre recherche ?
Aussitôt je hisse mon pavillon et je mets le cap droit sur sa route.
À distance de vue, il me répond et continue sa route vers le sud.

À 6h, j’ai regagné notre mouillage de la veille en face des trois pics.
Je profite de la dernière heure du jour pour scruter la côte à la longue-vue, et je ne vois
pas âme qui vive.
À 6h, je débarque avec les marchandises, mais ne vois encore rien. Je me demande si
nos Bédouins ne nous ont pas fait faux bond.
Mais non, aussitôt avons-nous pris terre que cinq chameaux sortent de derrière des
roches et viennent à nous, chacun accompagné d’un chamelier.
Ce sont des dromadaires de course, bêtes magnifiques, fortement musclées et hautes
sur pattes.

Les hommes sont au nombre de sept, cinq chameliers et deux autres, armés de
carabines, qui surveillent la route. Leur rôle est de dérouter, le cas échéant à coups de
fusil, tout cavalier indiscret qui tenterait de poursuivre la caravane.
Aussi les douaniers garde-côtes montés aussi sur dromadaire se gardent bien de
tenter de telles choses. D’ailleurs, la plupart du temps, ils sont payés pour se promener
ailleurs le jour de ces expéditions.

La marchandise chargée dans des bâts spéciaux servant de selle, les chameliers
enfourchent leur monture et en quelques minutes, tout a disparu, en route vers le Caire.
C’est un voyage de deux nuits dans des déserts montagneux. Une réserve d’eau est
cachée à mi-chemin, ce qui permet de ne pas surcharger les montures.
Il ne nous reste plus qu’à faire disparaître les traces de pas sur la plage et à regagner le
bord.
La nuit même, je fais route pour Suez et nous sommes en rade à minuit.
Par une rare chance, un peu de pluie tombe avant le jour, chose fort rare à Suez. Dès 8h
du matin, je vais à la direction du port expliquer mon absence d’hier. Je rencontre un
gros Arabe, sorte de sous-maître de port qui connaît toutes les ficelles de
l’Administration. J’ai eu soin de lui faire un bon bakchich à mon arrivée, aussi m’est-il
tout acquis.
Je lui parle de mon absence d’hier en invoquant une histoire d’ancres dérapées
extrêmement nébuleuses. Mais ce n’est pas utile et il n’y a pas besoin de rien expliquer, il
arrangera tout cela. Et ce disant, il a l’air de sous-entendre que les effendis anglais
travestis en Égyptiens sont là pour prendre des vessies pour des lanternes entre le lunch
et le thé. Je lui glisse une livre et l’incident est clos.
Deux jours après, je reçois un télégramme que tout est arrivé au Caire, et je pars
aussitôt pour Alexandrie voir B.
Gisèle m’accompagne dans ce voyage, et suis stupéfait de l’attitude de cette enfant qui
ne cesse d’observer pour se rendre aussi peu encombrante que possible.
B. nous attend à la gare et nous allons en voiture directement chez lui.
Toujours le même vaste appartement avec les armoires vitrées où l’argenterie est
exposée comme à la devanture d’un orfèvre. Ce n’est pas la peine d’avoir de la vaisselle
plate si tout le monde ne peut l’admirer. Je ne vois pas Mme B. Son mari me déclare
qu’elle est malade. M., à Suez, m’a raconté des histoires de Barbe bleue sur le compte de
B. et je suis porté à croire que cette maladie est une frime.
À table un prodigieux déballage de choses chères, gâchées à plaisir : un plein saladier
de caviar et devant ma surprise à la profusion de ce mets délicat, B. me déclare qu’il en
mange un kilo par jour. D’ailleurs, c’est un caviar spécial expédié exprès pour lui de
Russie. Comme c’est extrêmement cher, il est supérieurement chic d’en manger comme
de la soupe. J’avoue que ces mets perdent tout leur charme quand on les prodigue sans
mesure.
Puis c’est du vin de Marsala spécial aussi, du jambon d’York, le même que mange le roi
George, du roquefort qui a appris à marcher pour divertir le Kedine25. Puis encore des
gigots d’agneau, poulet en gelée, etc. On voit que tout est fait pour m’épater, me gaver, et
me plonger dans l’admiration pour ce richissime personnage. Mais M. m’a raconté tant de
choses, et qui précisément s’accordent avec toutes ces façons, que mon opinion
commence, sur B., à prendre tournure.

Le lendemain B. part à 8h du matin pour le Caire et il aurait désiré que je parte avec
lui. Mais j’ai quelques courses à faire, et je partirai seulement au train de 3h.

À 11h, je rentre donc chez B. où j’ai laissé Gisèle. En entrant, je me heurte à Mme B. en
peignoir.
Me croyant parti avec son mari, elle était sortie de la chambre du huitième étage où
elle reste enfermée sur l’ordre de son époux. Alors cette pauvre femme me conte le
martyre qu’elle endure pour ses enfants. Son mari est un espèce de sadique qui éprouve
des satisfactions à faire souffrir cette femme en la séquestrant. Il y a trois ans qu’elle n’a
pas franchi le seuil de la maison.
Elle voudrait fuir mais son mari la tient en la menaçant, si elle part, de mettre ses
enfants dans la rue. Car B. est loin d’avoir une fortune assise et il peut se rendre
insolvable si la nécessité l’y oblige. Et alors tout ce que m’a dit M. se confirme.
Je dois être sur mes gardes avec B.

Je vois aussi la belle-sœur veuve, aujourd’hui entretenue par un riche Israélite.


Toujours jolie femme et tout à fait le gendre ad hoc. La ribambelle d’enfants et Gisèle font
retentir la maison de leurs cris et de leurs rires. On veut garder Gisèle, mais je préfère
l’avoir avec moi et nous prenons l’express du Caire à 3h.
Au Caire, B. à la gare avec Moussa.
Ce Moussa est un Arabe haut de 1m 90 et très beau dans sa grande robe égyptienne.
Une belle tête au grand nez et aux traits réguliers. C’est le chef des Bédouins qui ont
amené les chameaux.
Tous sont parents et de père en fils ils ont fait ce métier.

Dans la nuit arrive M. venant de Suez. Il arrive l’air tragique comme un homme qui
porte une mauvaise nouvelle. Quand la porte de la chambre est refermée sur B., M. et
moi, il nous apprend que les pas des chameaux ont été vus par les gardes-côtes en
tournée. La rade a été aussitôt consignée aux petits bateaux de pêche, et les brigades
mobiles de douane prévenues de tous côtés.
A priori, cette histoire me paraît invraisemblable et je regarde M.
Je regarde M. à la dérobée, il me fait un clin d’yeux qui me confirme que c’est une
blague. Mais je n’ai garde de bouger et j’observe B. qui s’affole, saisi d’une peur bleue.

Il ne pense qu’à lui, à sa réputation, à ce qui pourra lui arriver. Je lui fais observer que
si quelqu’un est menacé c’est moi qui suis sorti avec ma goélette et qu’un rapprochement
peut se faire entre cette sortie et les traces des chameaux.
Ce petit incident, provoqué par M., montre que B. est très poltron, qu’il fait agir les
autres, et veut ensuite prendre tout le bénéfice.

Le lendemain, B. n’a pas dormi et je suis obligé de le rassurer en lui affirmant que M. a
exagéré.

Moussa court la ville avec les échantillons et enfin le soir tout est vendu.
J’exige mon règlement et nous repartons pour Suez le soir à 7h.

Le lendemain de mon arrivée, sur la recommandation de Spiro, je vais voir le


commandant des gardes-côtes en vue d’obtenir une autorisation de pêche sur la côte
égyptienne.
Ce commandant est un Égyptien qui n’a pas l’air d’aimer les Anglais.
II est aussi très couleur locale, et bien oriental. La géographie pour lui est une science
respectable et par conséquent mystérieuse.
À plus de 100 milles de Suez, il connaît fort bien le nom des îles et des ports, mais les
sème à la surface du monde, avec une originale fantaisie : Massawa en Arabie, Aden aux
Indes et Madagascar en face de l’Algérie.
J’ai tout de suite une haute idée de la marine khédiviale.
Enfin cet officier de marine me déclare qu’il m’est tout acquis et qu’en tant que chef
des services de surveillance maritime, il sera très heureux que mes bateaux fassent la
pêche sur les côtes égyptiennes forcément peu surveillées à cause de leur étendue et des
faibles moyens dont il dispose. Ma présence ne pourra qu’être salutaire et écartera les
maraudeurs arabes très nombreux, paraît-il.
Il va transmettre ma demande au Caire avec avis très favorable. Les Anglais
partageront-ils son avis ?

En partant, le commandant me dit que si je trouve des perles, je lui en parle ; qu’il
serait amateur etc. Je l’assure qu’il peut y compter et que la première perle sera pour lui.

Après deux jours consacrés à faire mon plein de mazout, et d’eau, je suis prêt à partir
et le samedi 4 février à midi nous appareillons26.
Un superbe vent debout nous fait l’honneur de se lever dans l’après-midi. Comme c’est
chose rare et de peu de durée je ne juge pas utile de lutter contre et je viens m’abriter
pour la nuit dans la baie d’Ataka à 8 milles seulement de Suez pour attendre le vent
favorable.

Le lendemain matin, le vent étant tourné à l’ouest nous faisons bonne route.
Vers le soir le vent se remet au sud très frais et la mer commence à grossir.
Je rallie au moteur la côte d’Afrique sous les monts Zafrana où la direction de la côte
me donnera un léger abri. J’y arrive vers 3h et en effet tout près de terre, la mer est
calme.
Je jette l’ancre à un mille de terre en face d’une sorte de petite baie sur de bons fonds
de 4 à 5 mètres. Comme il nous reste encore deux heures de jour, je débarque dans
l’espoir de faire un peu de bois dont nous manquons27.
En arrivant à la plage, je suis tout étonné de me trouver devant une véritable barricade
de débris de toute sorte jetés par la mer.
Surtout des caisses vides jonchent la plage, assez loin même de la mer. Je suis entraîné
par curiosité le long de la mer, par ces amoncellements d’épaves. Tout ce qui flotte s’y
trouve. Nous ramassons de vieux pliants, des balais, des lampes électriques, des galoches,
des porte-manteaux, enfin toute la défroque qui peut tomber des milliers de navires qui
passent dans l’étroit canal du golfe chaque année.
Toutes ces choses ayant servi aux hommes, rejetées là par la mer leur carrière finie,
ont l’air de rentrer dans le repos bien gagné, de retourner enfin à la nature d’où elles sont
sorties : la boîte de cigares chère et aristocratique voisine avec une galoche de chauffeur,
un vieux balai et une bouteille de champagne se content leurs histoires. Puis les caisses
vides parlent de leurs pérégrinations avec leurs inscriptions en toutes les langues. Il y en
a qui sont là depuis longtemps et qui ont pris les meilleures places loin de la mer. Le
soleil les a en partie dévorées et elles seront bientôt poussière. Les dernières venues,
toutes pimpantes, neuves, sont encore fouettées par la mer à chaque marée.
Elles n’osent pas encore prendre place au milieu de cette foule de choses rangées en
bataille sur le haut de la plage et qui regardent les « nouvelles » avec ironie.

Sans m’en apercevoir, je fais plus de deux milles le long du littoral tant les surprises
continuelles et les trouvailles bizarres de ces amoncellements hétéroclites excite et
entretient la curiosité.
Enfin, nous rentrons à bord, avec une pleine embarcation de bois.

Sans doute ce point de la côte est touché par un courant qui y draine tout ce qui flotte
sur la mer.
Au coucher du soleil, le vent est revenu à l’ouest et nous appareillons.
Le lendemain, je viens mouiller de nuit derrière l’île Djifadin pour essayer de retrouver
l’ancre que j’y ai perdue à l’aller.

Au lever du jour, je distingue une tente sur le rivage de l’île et peu d’instants après, un
indigène dans une pirogue rapporte un mot en anglais : je comprends qu’il y a un
Européen dans la tente, mais je comprends mal ce que veut dire le mot 28. Je vais moi-
même à terre et en débarquant, un jeune homme vient vers moi. C’est un Écossais perdu
là sur cette montagne de ciment armé depuis déjà un mois pour en faire la carte. Il n’a
pas vu d’autres humains que ces deux nègres, et il veut absolument que je déjeune avec
lui. (Hospitalité écossaise !) Je comprends l’impression que doit produire cet isolement
dans ce pays où la terre est morte, le vent furieux et le soleil aveuglant sur la personne
d’un jeune élève ingénieur débarqué fraîchement d’Angleterre. Aussi est-il navré que
n’aie pas le temps d’accepter de passer quelques heures avec lui. Mais je veux repartir
avant midi.
La recherche de l’ancre ne donne aucun résultat à cause de la houle qui brise le long du
récif où elle se trouve. Nous rentrons bredouilles à bord et à 11h nous appareillons. Mon
Écossais est devant la petite tente, il regarde partir ma voile comme l’exilé regarde
s’éloigner le navire d’espérance ; puis ce petit point blanc disparaît et nous voilà en
pleine mer, bonne brise arrière, le cap vers le sud.
Le lendemain la brise tombe, et comme je veux visiter l’île des Émeraudes, je fais route
au moteur toute la journée, toute la nuit, et le lendemain 9 février.
Vers le soir nous approchons de la montagne de Zubergad haute de 200 m. Cette île est
inabordable sur tout son pourtour : elle émerge des fonds de 250 à 500 mètres projetant
autour d’elle des pâtés de roches couverts de 50 à 60 m d’eau sur un pourtour de plus
d’un mille.
Ces roches sous-marines sont en surplomb, sorte de gigantesques champignons de
pierre émergeant des profondeurs de l’eau noire. En passant au-dessus avec une petite
embarcation on a l’impression de gouffres effrayants tombant en cavités noires qui
plongent sous ces roches. La transparence parfaite de l’eau permet de bien distinguer ces
cavernes sous-marines et l’imagination a tout loisir de les peupler de monstres.
Il est impossible à un navire d’approcher de ces sortes de récifs à cause des courants
qui circulent entre les murailles de ces falaises sous-marines.
Je laisse la goélette sous pression avec ordre de s’éloigner pendant que je visiterai l’île.
J’y trouve les restes, ou plutôt les vestiges de l’ancienne exploitation établie sur la
plage du temps où cette île était la propriété du Khédive d’Égypte.
À flanc de montagne, sont les mines de manganèse et de péridot constituées par des
fouilles à ciel ouvert.
Il faudrait plusieurs jours pour faire quelque chose d’intéressant et la question de
mouillage est tellement difficile que je ne vois pas comment on pourrait procéder ; car en
se crochant sous le vent, sur les récifs, la moindre saute de vent met le navire en
perdition.
Comme la goélette évolue en ce moment au vent de l’île, je crains un arrêt du moteur et
j’ai hâte d’être à bord.

Nous reprenons route à 6h par petite brise arrière.

Le 12 février nous entrons dans l’archipel Suakir, dangereux par le grand nombre de
récifs qui s’y trouvent : la malchance veut que le temps soit à la pluie et brumeux. Je ne
puis me repérer exactement. La nuit vient et une forte brise se lève.
La lune voilée d’images éclaire d’une lueur indécise, jetant des nappes blanches sur
l’eau sous les parties de ciel libre. Je crois toujours voir l’écume blanche des récifs. Mais il
y a aussi des récifs qui ne brisent pas.
J’ai des sueurs froides en m’imaginant le choc du bateau se brisant sur les roches29.

À cause du vent et des courants, je garde un peu de toile pour être maître de ma
manœuvre au cas où un récif me barrerait la route.
Je songe à marcher au moteur mais son bruit m’empêcherait d’entendre celui des
brisants éventuels.
Je passe une nuit bien mauvaise, et je salue le soleil avec reconnaissance.

Le lendemain, nous entrons dans le chenal de Massawa, nous faisons route au moteur,
temps couvert et pluie. La nuit vient, avec mauvaise brise de terre qui souffle par grains
violents. Enfin à 3h du matin aperçu le phare de Ras Madar et à 4 h 1/2 nous mouillons à
Massawa. Après deux jours d’escale, nous partons à 8h du soir à la machine par calme. Le
matin, nous sommes à 60 milles mais le vent du sud-est se fait déjà sentir, néanmoins
nous continuons à avancer à la machine.
Vers midi la brise fraîchit et nous avons de la peine à tenir tête. Puis la houle se lève. Il
faut alors nous mettre sous voile et tirer des bordées aidés par la machine. Le soir, nous
pouvons mouiller sous l’île Barrat el Wa en vue du feu de Cab Cahl.
Le lendemain matin à 3h, le vent ayant molli nous pouvons prendre notre route au
moteur malgré que la houle nous gêne un peu. À 10h, le vent se lève, et il faut reprendre
des bordées toute la journée aidés de la machine, nous pouvons atteindre ainsi l’abri
Abayil à 11h du soir.30

Nous passons la journée du lendemain au mouillage, le vent de sud-est soufflant avec


force et la mer étant mauvaise.
Dans la nuit la brise redouble, et dégénère en coup de vent ; nous sommes obligés de
mouiller trois ancres. Encore une journée à attendre une accalmie. Enfin, le troisième
jour, au crépuscule le vent tombe et nous partons au moteur.
Dehors, grosse houle et je dois faire donner le maximum de puissance pour faire 3
nœuds31.
À minuit le vent se lève, et en peu de temps dégénère en coup de vent.
Nous restons seulement sous misaine, aidés du moteur, mais le bateau fatigue à cause
de la houle très courte et très haute et de la vitesse donnée par la propulsion de la
machine. Par moments quand le navire retombe au creux d’une lame, il vibre et fléchit
dans toute sa longueur comme s’il allait se rompre. De son côté la machine ébranle toute
la coque de ses trépidations32.
Mais comme nous ne faisons pas d’eau, je tâche de me rassurer.

Le navire est flexible, souple mais rien ne bouge.


Le matin nous entrons dans la grande baie de Beiloul un peu protégée de la houle.
Ici je fais amener la voilure, et vais contre le vent au moteur en épaulant la mer à 25°.
Nous arrivons à faire 2 nœuds directement dans notre route, en 5 heures nous
traversons la baie pour aller mouiller à l’abri du cap.
Excellent mouillage. À terre au lieu des amoncellements de lave, on voit un peu de
végétation. Un autre boutre est déjà là, son nacouda33 vient à notre bord me conduire un
de ses passagers qui me connaît. C’est un de mes anciens charpentiers Mhamed Abdou
(le béguin de Gisèle) qui a travaillé à mon actuel bateau.
Ce boutre est là depuis 10 jours attendant le vent favorable pour continuer sur Aden.

Mes hommes vont à terre faire du bois et y trouvent moyen de rapiner deux chèvres
qui paraît-il s’étaient perdues et auraient été dévorées cette nuit par les chacals. Il était
donc de la plus élémentaire charité de les mener à bord.
Mais cette version est démentie par des Dankalis qui sont à la recherche de ces chèvres
et que je rencontre en faisant une promenade à terre.

Ils viennent à moi pour me faire part de leur colère contre ce maudit boutre arabe qui
a encore volé deux chèvres. Je n’ai garde de trouver à redire à cette opinion et pour la
fortifier, ledit boutre arabe met à la voile pour changer de mouillage et aller jeter l’ancre
à l’autre extrémité du cap. Sans doute, n’a-t-il pas la conscience tranquille et très
probablement pendant ces 10 jours, ses matelots ont dû aussi sauver des chacals
quelques chèvres égarées.

Je rentre à bord à 5h avec un peu de fièvre. Nos deux chevrettes gambadent sur le pont
sans le moindre regret de leur sol aride et épineux.
Comme une bonne action n’est jamais perdue, à 8h le vent du nord se lève. C’est une
rare faveur du Très-Haut car en cette saison, il se passe souvent 2 mois sans que le vent
de sud-est mollisse34.

Le matin, nous sommes en face de Doubaba naviguant vent arrière par belle mer
calme.
Aussitôt le soleil levé, je vois tout le détroit35 peuplé de petites voiles. Il en sort de
partout comme des escargots après la pluie36.

Tout cela était tapi dans des « marsas » depuis de longues années et il a fallu ce coup
de brise de nord pour faire déployer toutes ces petites voiles qui voltigent dans le soleil
comme des papillons sur un champ de choux. Cela nous surprend d’autant plus que
depuis le départ de Massawa, la mer était absolument déserte.
D’ailleurs, toute cette flottille, qui navigue de conserve avec nous vent arrière,
s’éloigne de notre voisinage : notre allure étrangère de goélette pourrait bien avoir un air
de famille avec un petit garde-côte anglais. On se souvient de l’ancien Altaïr qui pendant
la guerre servit aux Anglais à pourchasser ces petites voiles légères.

Tous ces Arabes ont une invincible répulsion pour tout ce qui émane des « dolas » et
l’on est si pointilleux et si indiscrets.

À 9h37, je stoppe enfin la machine, la première fois depuis Massawa.

*
II

SÉQUENCES DE VIE SANS COLLIER


QUI VOIT OUESSANT, VOIT SON SANG41

(…)
11-12 août 1961.
Après une vaine tentative de sortie hier matin, je me décide à appareiller aujourd’hui42.
Le baromètre remonte et les vents me semblent bien établis NO43, c’est-à-dire favorables
pour atteindre Brest. Je ne suis pas sans inquiétude quant à la navigation le long de la
côte nord du Finistère, exposée déjà à la houle de l’océan ; les marées y sont très fortes et
sans pilote local il ne faut pas songer, en cas de mauvais temps, à se réfugier à l’abri des
innombrables récifs qui la bordent.
Il faut se résigner à subir les courants contraires pour attendre la renverse favorable.
Seuls les pêcheurs et caboteurs du pays peuvent se permettre une navigation côtière
pour mouiller pendant le flot. S’engager dans ce dédale sur la foi des cartes, à moins d’un
cas de force majeure, me paraît par trop imprudent.
Je prends donc ma route au large, à la limite de visibilité des feux pour estimer ma
route.

13 août 1961.
Toute la nuit, temps bouché dans le crachin, avec grains et pluies. J’ai assez de mal à
repérer les feux tant il y en a sur cette côte. Elle est si bien éclairée qu’on en est ébloui.
Depuis minuit il faut se tenir à contre-courant et toute la puissance du moteur suffit à
peine à étaler. Les feux côtiers sont immobiles. Enfin, vers 2h ils glissent en arrière, nous
faisons route, mais le vent hale de plus en plus à l’ouest. Le feu d’Ouessant nous oriente.
Il faut décider : ou bien prendre la passe entre l’île et la terre, ou passer au large. Le
courant est pour nous, mais dans la nuit, en dépit du balisage, je n’ose m’engager dans ce
chenal tortueux au milieu des écueils et des îlots. Le vent est contraire, soit, mais le
courant de plus de quatre nœuds nous permettra de doubler Ouessant avant la renverse.
À l’aube, l’île se montre entre des rideaux de pluie. Je sais bien que le courant portant
au vent nous vaudra une mer un peu dure, mais il y a si peu de houle… Allons-y ! Je mets
cap au ON44. Et à Dieu vat !…
À peine sommes-nous par le travers de l’île que la brise fraîchit, roulant des nuages
noirs. La mer, livide sous cet éclairage, nous attaque de tous bords par des lames
désordonnées se poursuivant à courts intervalles, parfois dressées comme prêtes à
déferler. Par bonheur la coque, très courte, a le temps de se relever pour recevoir le choc
de la suivante.

Qui voit Ouessant, voit son sang, disent les Bretons… Malgré moi, je le répète, un
ancestral instinct superstitieux éveille le souvenir des légendes de la mer.
Alors, les vagues agressives, le ciel menaçant, les grains qui nous aveuglent, les cris
déchirants des oiseaux des tempêtes à travers les nuées, tout semble hurler la hargne des
trépassés et des esprits infernaux acharnés à détruire la pauvre barque pour emporter
les marins aux profondeurs de leur empire.
On comprend pourquoi tant de légendes ont pu naître dans ces contrées redoutables
où d’innombrables rochers déchiquetés par la tempête surgissent de l’écume en
silhouettes désespérées.
Tandis que ces visions passent dans mon esprit, je vois arriver une énorme lame par
notre travers tribord. Dominant toutes les autres de sa crête écumante, elle court vers
nous comme une bête mauvaise montrant ses dents, prête, semble-t-il, à s’abattre sur
nous.
J’ai bien cru que ce serait là notre dernière vision. Un coup de barre pour tenter de
l’épauler et instantanément l’Obock pivote sur lui-même juste à temps pour se présenter
tribord devant.
Dressé, presque à la verticale, peu importe l’avalanche de vaisselle, mais la redoutable
lame passe sous l’étrave et s’écroule à bâbord dans une cataracte d’écume. Pas une
goutte d’eau sur le pont45 !…
Maintenant, je suis fixé, le petit navire a navigué. La preuve est faite, mais il semble que
Neptune n’en soit pas pour autant apaisé, le vent fraîchit et la mer devient de plus en
plus dure. Je n’ai pas fait rentrer le bout-dehors et si jamais nous piquons du nez, la
mâture risque de venir en bas, ses haubans n’étant pas à mon avis assez en arrière. Le
courant nous porte, soit, mais le vent contraire fait rage. Mieux vaut virer. Avec l’aide de
la voilure, en courant avec la mer nous pourrons peut-être atteindre le mouillage
d’Ouessant…
En effet, vent arrière fait la mer belle, mais nous n’avançons plus. À chaque éclaircie
qui démasque l’île, le relèvement du phare ne varie pas. Je ne tarde pas à me rendre
compte que nous sommes drossés vers l’épi rocheux qui déborde l’île, le courant s’est
infléchi.

Folie d’aller demander asile à cette île de malheur. Non sans peine nous amenons la
voilure et au moteur je reviens dans ma route d’ouest et la danse reprend. Les grains se
succèdent, l’île disparaît dans le noir. La mer a pris l’allure hachée qui révèle les hauts
fonds. Pour atténuer le roulis désordonné je puis établir la trinquette et le moteur tourne
à son maximum. Un nuage se déchire et je vois le fantôme du phare plus près semble-t-
il… Les brisants ne sont pas loin. Cap au large, il faut fuir ces sinistres parages où le
courant nous pousse. Mangé par la mer, le bateau fait à peine deux nœuds. Si le moteur
cale, nous sommes perdus et le voilà qui fume noir. Mauvais signe pour un diesel.
J’envoie Daniel vérifier l’huile. Elle manquait, un quart d’heure de plus et c’était l’arrêt
définitif. La machine reprend sa force et à part moi, je remercie le Ciel.
Ainsi perdus dans ce chaos furieux, devant les plus redoutables récifs de Bretagne,
nous avions l’air d’une barque en détresse courant à la mort avec son seul foc en guise de
voile de cape.
Un gros cargo nous a aperçus et se déroute légèrement pour tenter de nous secourir,
mais il comprend bientôt qu’il y a un moteur à bord46. Cependant il reste stoppé tant que
nous n’avons pas complètement évité le danger. Il reprend alors sa marche et disparaît
dans un grain.
Belle solidarité des marins…

Vers les 10h l’île est doublée et nous pouvons enfin mettre cap au NE, vers la rade de
Brest.
La mer s’est apaisée et la brise, maintenant portante, gonfle allègrement la voilure
dans l’allure grand largue. Plus de bruit, la barque file à cinq nœuds et l’étrave ruisselle,
semblant nous chanter un hymne de délivrance.
(…)

*
Notes
(établies par Guillaume de Monfreid)

Préface
Hors du troupeau

1. Henry de Monfreid, impossible grand-père, Glénat, 2017.

I
Moi, Henry de Monfreid, écrivain aventurier, et mes amis

1. Publié dans le Courrier des Messageries maritimes no 140, mai-juin 1974. Entretien réalisé dans sa maison d’Ingrandes
dans l’Indre. C’est l’un de ses derniers entretiens, sinon le dernier, avant sa mort en décembre 1974.
2. Henry a 93 ans et sa mémoire lui joue parfois des tours : c’était en août 1911. On ajustera les dates par la suite, pour
la même raison.
3. Lorsqu’il était producteur de lait et laitier à Melun, à la ferme des Trois Moulins.
4. Lucien et Marcel.
5. Voir Les Secrets de la mer Rouge, Grasset.
6. Allusion non voilée à son père George-Daniel de Monfreid (1856-1929, peintre et ami de Paul Gauguin), qui était
rentier : sans vivre de son art, il donnait sa peinture au lieu de la vendre et avec ses rentes, il s’était acheté deux jolis
cotres.
7. Du 29 novembre 1928 au 7 février 1929, malgré les entraves du gouverneur de Djibouti, Chapon-Bessac… :
« [Teilhard et Lamarre] ont dû te dire la fureur de Chapon devant l’éventualité d’une prospection sous ma conduite, et les
mesures draconiennes et illégales qu’il a prises pour l’empêcher. J’en suis enchanté car Lamarre voit les procédés
employés en l’occurrence et il pourra en parler avec quelques forces à son retour. Malgré tout, Teilhard a mis à profit les
15 jours qu’il a passés ici et il a pu faire une petite excursion au pied des montagnes malgré les interdictions et arrêtés de
Chapon. » Lettre d’Henry (à Obock) à Armgart, sa femme à Neuilly-sur-Seine, du 3 décembre 1928. On verra plus loin dans
cet ouvrage l’histoire de cette expédition.
8. Grotte de Fontalé, non loin de Harar. Les relevés de ces peintures sont au Muséum d’histoire naturelle.
9. L’Ibn-el-Bahar, naufrage du 27 juin 1919 sur un récif à Rakmat entre Assab et Massawa (sud mer Rouge, côte ouest).
10. Voir Croisière du hachich, Grasset.
11. Il a construit : l’Ibn-el-Bahar (le plus grand des trois – il l’a un peu oublié –, 1918-1919), l’Altaïr (1920-1927) et
enfin le Mousterieh (1928-1938) dont il dit : « [Je] suis dans le cambouis et le charbon de forge. (…). Ici [à Obock], je suis
aux prises avec le montage de mon bateau neuf. Jamais je n’ai fait un travail avec si peu de goût. Je n’ai pas pour me
soutenir dans ce pénible travail l’état galvanique d’un projet à réaliser. J’ai le sentiment que ce bateau n’est plus qu’un
joujou inutile et coûteux et j’en voudrais être débarrassé (…) J’ai les yeux fatigués, ayant reçu hier une projection de
plomb fondu sur la figure, mais sans aucune gravité » (lettre du 3 décembre 1928 à Armgart, sa femme, qui est à Neuilly-
sur-Seine). Il a aussi construit à Obock, pour le compte du gouvernement, des boutres à usage de garde-côte, notamment
pour lutter contre le trafic d’esclaves.
12. C’est vrai pour la coque réalisée par les charpentiers de marine. En revanche le gréement, lui, est occidental de type
cotre (grand-voile aurique, avec pic et baume, focs), pour se libérer des inconvénients de la voile latine (vergue) qui
remonte mal au vent et est peu adaptée pour rapidement prendre des ris ou tirer des bords, et pour avoir moins de
membres d’équipage.
13. On verra les détails de cette histoire dans le chapitre III du présent ouvrage.
14. Le capitaine Ternel.
15. Travaux forcés. On verra un peu plus loin dans cet ouvrage ce qu’il adviendra de Ternel…
16. Donc 12 tonnes de hachich. L’achat en gros en Inde était légal, avec paiement des taxes, reçus et connaissement des
marchandises. Par contre la revente au détail passait en contrebande en Égypte, dans un circuit parallèle échappant aux
taxes levées par les Anglais, comme se fait la contrebande de cigarette aujourd’hui.
17. Grand reporter, écrivain, résistant, membre de l’Académie française, né en 1898 en Argentine et mort en France en
1979. On verra plus loin les détails de cette mission.
18. Mission du 2 janvier au 20 mars 1930.
19. Lorsque l’auteur préparait ses petites doses, il les notait dans son agenda avec pour nom de code « Monsieur Ki ».
20. Dans le dernier tiers sud de la mer Rouge, face à la côte de l’Érythrée, non loin de Massawa.
21. En arabe, sexe (mâle) de la mer : il a la particularité, quand on le touche, de se raidir et de durcir en se gonflant
d’eau de mer… ce serait donc un aphrodisiaque.
22. Manuscrits, Souvenirs d’enfance, devenus plus tard L’Envers de l’aventure en 10 tomes, Grasset. Et aussi La Triolette,
Djalia, Karembo, etc.
23. Publié dans la revue Livres de France en 1952, avec les réponses de 21 autres auteurs illustres tels que Louis
Aragon, Blaise Cendrars, Eugène Ionesco, Joseph Kessel, Marcel Pagnol, Raymond Queneau, etc., repris par les éditions
Textuel en 2016. Henry de Monfreid est âgé de 72 ans au moment où il répond aux questions.
24. Mot typiquement « monfreidien », voir son sens dans le lexique de Henry de Monfreid, impossible grand-père,
Guillaume de Monfreid, Glénat, 2017.
25. C’est ce qui lui arriva à Ingrandes (Indre, 36), à plus de 95 ans, le 13 décembre 1974.
26. Lettre à Armgart qui réside à Neuilly-sur-Seine et lui, en son jardin d’Araoué près de Harar (Éthiopie). Lettre
no 290315.
27. Pour La Mecque, Djeddah étant le port d’arrivée.
28. Ce mot est caractéristique du lexique « monfreidien », voir Henry de Monfreid, impossible grand-père, op. cit.
29. Mot « monfreidien », ibid.
30. Sans l’imaginer, Henry est ici son propre prophète : il vivra en 1942 et 1943 une des plus grandes épreuves de sa
vie, sinon la plus grande, et la surmontera en étant intérieurement profondément et fondamentalement changé (ibid).
31. Paris, mars 1963. Revue inconnue.
32. En mai 1926, à bord de l’Angkor.
33. Le père Teilhard de Chardin est mort depuis huit ans (1955).
34. Du 29 novembre 1928 au 7 février 1929. Les recherches furent bien réelles, elles donnèrent quelques caisses de
matériel géologique et paléontologique envoyées au Muséum d’histoire naturelle, et préparèrent l’expédition de 1933 de
l’abbé Henri Breuil (avec Henry), sur les grottes aux peintures pariétales qu’ils avaient découvertes près de Harar. On en
verra les détails plus loin.
35. « Je crois, parce que c’est absurde. »
36. Importante notion de la pensée teilhardienne reprise, ici, par Henry de Monfreid.
37. Cette méditation est à rapprocher de la première épître de saint Paul aux Corinthiens, chapitre 1, versets 18 à 21.
38. C’était la mission scientifique du père Teilhard de Chardin avec l’auteur, à Harar, du 15 novembre 1928 au 7 février
1929. L’auteur écrit ce récit à Tossa de Mar en Espagne après la mission Breuil avec l’auteur, en juillet 1933, alors qu’il
essaie d’oublier l’amertume de son expulsion d’Éthiopie (30 avril 1933). Voir chronologie in Henry de Monfreid, impossible
grand-père, op. cit., pour y découvrir aussi l’opposition à ces missions, constante, injustifiée, et musclée, du fait du
gouverneur de Djibouti, Chapon-Bessac, lequel fut attaqué pour cela en Conseil d’État. Parution prévue dans l’Illustration,
pour l’automne 1933.
39. Abbé Henri Breuil (1877-1961), prêtre catholique et éminent préhistorien qui a révolutionné la méthode de
datation des industries paléolithiques, spécialiste international de l’art pariétal préhistorique (grottes de Combarelles,
Font-de-Gaume, Lascaux, etc.).
40. Visite rendue possible par les démarches de l’auteur auprès du Négus, Haïlé Sélassié, le 6 février 1933, afin de lui
permettre non seulement l’entrée dans le pays, mais aussi d’y travailler en toute liberté. On verra le détail de cette
expédition un peu plus loin.
41. Armgart Freudenfeld, née à Metz en 1887, épousée par l’auteur en 1913, est la fille de Ferdinand Freudenfeld,
Oberregierungsrat (haut fonctionnaire, sorte de préfet), de la région allemande Elsass und Lothringen (l’Alsace et la
Lorraine sous occupation allemande à l’époque de Wilhelm II et de Bismarck, après la défaite de 1870).
42. Paquebot des Messageries maritimes, tout neuf (lancé en 1931).
43. En rade de Djibouti, l’auteur, avec le Mousterieh, son cotre d’une quinzaine de mètres, a la possibilité de faire
débarquer ses invités.
44. Paul Wernert, 1889-1972, né et mort à Strasbourg, paléoethnologue, paléontologue, préhistorien, membre du CNRS,
enseignant aux universités de Paris et Strasbourg.
45. Armgart est en France, dans leur maison de Neuilly-sur-Seine, avec les enfants.
46. Elle est peintre.
47. L’écriture est beaucoup plus petite et serrée qu’au début de la lettre n o 330306, comme pour se garder d’avance de
la place pour tout ce qu’il a à dire.
48. George-Daniel de Monfreid, peintre et graveur sur bois, ami de Maillol et de Gauguin, mort quatre ans plus tôt, en
1929.
49. À l’ouest de Djibouti, le Goubbet est l’entrée du fond du golfe de Tadjourah.
50. Outre les lunettes, une telle pilosité est absolument inconnue chez eux.
51. À Djibouti.
52. Paru in Brimborions no 142, Édition Dynamo, Pierre Aelberts, éditeur, 22 septembre 1965. Tirage limité à 51
exemplaires : « en hommage à l’écrivain de L’Équipage et Le Lion, nous publions ces souvenirs de son ancien compagnon
de voyage ».
53. Honoré Victorin Daumier, célèbre caricaturiste français (1808-1879).
54. Victor Hugo, Hernani.
55. De son côté, Joseph Kessel dans Marché d’esclaves, Éditions de France, 1933, raconte : « Ainsi qu’il arrive toujours
lorsque je dois affronter un personnage pathétique, j’avais très peur en me rendant chez Monfreid. Peur pour l’objet de
ma rêverie, pour l’image de lui qu’il allait peut-être ruiner. Combien lui fus-je reconnaissant d’avoir son visage, ses
mouvements, son regard. »
56. Voir le sens de ce mot dans le lexique « monfreidien » in Henry de Monfreid, impossible grand-père, op. cit.
57. Monts situés au-dessus du village d’Obock où Henry avait sa maison et qui est sur la côte en face de Djibouti.
58. Roman de Joseph Kessel (1932). Henry de Monfreid a inspiré le personnage de Mordhom.
59. Le Mousterieh, cotre à gréement aurique.
60. Toutes les lettres de ce chapitre sont destinées à Armgart Freudenfeld, sa femme. Cette première lettre a été
envoyée six ans avant l’arrivée de la mission Kessel. On y notera sa relation avec le gouverneur et son évolution future…
61. Six ans plus tard : arrivée de la mission Kessel pour son enquête pour Le Matin sur la traite des esclaves.
62. Il a oublié de le faire.
63. Araoué, la propriété de l’auteur, non loin de Harar, à environ une heure à cheval : plusieurs petites maisons, cases
du personnel (cuisinières, jardiniers), jardin, potager, verger, plantations de café, bananiers, piscine réservoir d’eau (et
irrigation). On peut encore en voir les restes aujourd’hui.
64. En France, en sa maison de Neuilly-sur-Seine où réside Armgart.
65. Ou Ibn-el-Bahar, son grand bateau avec lequel il a fait naufrage le 27 juin 1919, sur la côte sud-ouest de la mer
Rouge (voir Aventures extraordinaires, Arthaud, 2007).
66. À Araoué.
67. Kessel, qui est à Addis, rejoint donc Henry par avion monoplan prêté par le Négus pour gagner du temps en évitant
3 ou 4 jours par la route. On pourra retrouver ce fait succinctement décrit dans Kessel, ou sur la piste du Lion, Yves
Courrières, Plon, 1985.
68. Avion que la France avait offert au Négus.
69. Directeur de la léproserie de Harar.
70. Tissu abyssin.
71. Pound, livre (mesure de poids anglaise), donc une bête d’environ 400 kg, ce qui est beaucoup pour une race
africaine.
72. Voir la même scène racontée par Kessel dans Marché d’esclaves, op. cit.
73. L’auteur avait bien préparé les choses en faisant cadeau au même moment au Négus de 6 mitrailleuses en caisse, ce
qui causa à l’auteur quelques ennuis douaniers à Djibouti… Voir Henry de Monfreid, impossible grand-père, op. cit.
74. Possible consul de France à Diré-Daoua.
75. Pour faire librement son enquête, comme le lui permet le Négus.
76. Suarez travaille pour la revue Gringoire à Paris, et y a ses entrées, comme on dit… Henry y publie des nouvelles.
77. Scientifique venu avec le père Teilhard de Chardin faire des recherches avec Henry dans les environs de Harar, un
an plus tôt, en 1929, pour le compte du Muséum d’histoire naturelle.
78. Sur le bateau d’Henry, le Mousterieh, commandé par Abdi, fidèle matelot de toujours et en qui Henry a toute
confiance. Ils doivent aller sur la côte yéménite.
79. L’auteur est maintenant à Djibouti.
80. Trafiquant qu’Henry connaît et dont il croise la route depuis longtemps. Voir Secrets de la mer Rouge, chapitre VI, op.
cit.
81. Soldat armé recruté chez les autochtones.
82. Postes de garde qu’il installe un peu partout.
83. L’auteur connaît de grosses difficultés avec ses usines de Diré-Daoua (minoterie et centrale électrique) : mévente
de farine, problèmes avec son directeur, problèmes techniques de générateur,…
84. Comme il lui arrive souvent, mot oublié dans sa précipitation à écrire.
85. Sous-officier au service du gouvernement.
86. Celle de sa maison, face à la mer, située à 200 m environ du poste de garde (grosse maison du résident).
87. L’auteur est à Djibouti.
88. Mot oublié.
89. On monte à Araoué, situé en altitude.
90. L’auteur est à Araoué.
91. Publié in CARREFOUR no 356, 11 juillet 1951. Note de l’auteur : Donné à Carrefour, 7-7-51.

II
Séquences de vie sans collier

1. Manuscrit non daté, écrit à partir de quelques pages de son ouvrage Le Cap des trois frères, Grasset.
2. Dans le département de l’Aude, au sud de Narbonne.
3. Un ami de la famille.
4. Publié dans le Courrier des Messageries maritimes no 110 de mai-juin 1969. Dans la mesure du possible, on a respecté
la mise en pages originale. L’histoire se passe à La Franqui (commune de Leucate dans l’Aude), terre natale de l’auteur.
5. Début des années 1890.
6. Nom d’un vent local, parfois très fort (el cerç en catalan), presque permanent (3 jours sur 4), et considéré comme très
sain. Vent de plaine (ou de l’intérieur des terres), c’est le plus ancien nom de vent de France (Michel Bourzeix, directeur
de recherche à l’INRA).
7. Publié dans le Courrier des Messageries maritimes no 93 de juillet-août 1966.
8. George-Daniel de Monfreid, quelquefois appelé Daniel de Monfreid, 1956-1929, peintre, graveur. Ses œuvres sont
exposées dans les musées de Perpignan, Béziers, Narbonne, Saint-Germain-en-Laye…
9. Henry de Monfreid avait 11 ans.
10. À Paris, 6e arrondissement, nom loin du grand magasin le Bon Marché.
11. « Que d’ennuis on se crée fatalement avec le mariage, cette stupide institution. Et je vois que Mailhol (sic) est dans le
train : je lui souhaite bonne chance. Mais j’ai peur pour lui et ce serait dommage car c’est une bonne âme et un artiste »,
Paul Gauguin, Lettres à Daniel de Monfreid, Éditions Falaize, 1950.
12. On aura remarqué que l’auteur met dans la bouche de Paul Gauguin ce qui relève aussi de sa propre pensée sur sa
destinée et son œuvre. Voir le sens des termes « épicier » et « œuvre » de la langue d’Henry, dans le lexique de l’ouvrage
Henry de Monfreid, impossible grand-père, Glénat.
13. Pour être précis, Gauguin y revint une fois prendre les affaires qu’il y avait laissées avant de partir dans le Pacifique
(lettre de P. Gauguin du 12 septembre 1893) et y revint d’une autre façon : du Pacifique, il y envoya ses très nombreuses
lettres : Lettres à Daniel de Monfreid, Paul Gauguin, op. cit.
14. Publié dans le Courrier des Messageries maritimes no 65 de novembre-décembre 1961.
15. Aujourd’hui en collection privée. Dernière exposition publique : Tate Modern Gallery de Londres (2010-2011).
16. Récit dans un carnet illustré de dessins aquarellés et de gravures, par Paul Gauguin, et qui a fait l’objet d’une
première édition posthume par les soins de George-Daniel de Monfreid aux éditions Crès en 1924. Réédité depuis.
17. George-Daniel de Monfreid l’a représenté plusieurs fois dans ses propres tableaux. On peut en « voir » une
interprétation dans : Intérieur d’atelier à la chatte siamoise (1909, musée d’Orsay), Le thé dans l’atelier (1907, musée
d’Orsay), le Portrait de Victor Ségalen (1909, coll. privée), et Hommage à Gauguin (1925, musée des Beaux-Arts Hyacinthe-
Rigaud de Perpignan).
18. Publié dans le Courrier des Messageries maritimes no 47, novembre-décembre 1958.
19. Canot de sauvetage insubmersible de la station de Noirmoutier, l’Arthur Violette a été construit en 1902 en acier
riveté et rebaptisé Rodali en 1952 par Paul Guézé, du créole « Rode a li » soit « va le chercher ». Voir l’autre face de cette
aventure dans Henry de Monfreid, impossible grand-père, op. cit.
20. 3 août 1958, l’histoire que raconte Henry est donc toute récente, toute fraîche, elle n’a pas trois mois.
21. On notera qu’ici, à bord du Rodali, contrairement à ce qui se passe sur tous les autres navires, c’est un « passager »
qui donne la route à suivre à l’équipage et qui bricole le matériel de bord… On notera aussi que, dans le livre où Henry
raconte par le menu la même histoire (Mon aventure à l’île des forbans, Grasset, paru exactement à la même époque), ce
« passager » y est capitaine. Les similitudes, ou les différences de faits entre les deux textes ne permettent pas de dire
lequel a été écrit en premier. L’un a probablement enrichi l’autre (et inversement), ce texte étant une version dense de
cette aventure.
22. Le Rodali est donc vent de travers, au portant, tribord amure.
23. Par rapport au fioul des moteurs diesel qu’il avait mis sur ses bateaux.
24. Henry part du principe qu’à cette époque de l’année et à cette latitude (20° Sud environ), le soleil se couche toujours
à la même heure.
25. Henry fait une approximation rapide avec un calcul faux mais commode : environ un mille par minute d’arc de
latitude (6 × 60 = 360).
26. Si Daniel n’a que 36 ans, Henry en a 78…
27. C’est-à-dire souffle de plus en plus de la direction où on veut aller.
28. Sous l’effet de chaque vague, le bateau va toujours plus loin dans la mauvaise direction.
29. C’est le mal de terre.
30. Et Henry ne donna jamais sa conférence à l’île Maurice…
31. Note de l’auteur (81 ans), en couverture du manuscrit : Croisière de l’Obock (Cahiers du Yachting).
32. Le bateau est à Poissy près de Paris. C’est un cotre en bois, au départ gréé en aurique, conçu et dessiné par Daniel,
deuxième fils d’Henry, 39 ans, et qui vient d’être construit aux chantiers Carré, au bord de la Seine. 11,35 m à la flottaison,
pour 4,26 m de maître-bau, tirant d’eau 1,60 m, barre franche. Plus tard, ayant servi de cobaye, il fut transformé et devint
dès 1964 une sorte de goélette à gréement DINAEL, invention brevetée de Daniel (anagramme de son prénom), gréement
qu’il porte toujours en 2017 : voiles latines à deux antennes (sans mât), mobiles par l’intermédiaire d’une rotule fixée à
l’ossature du bateau sur le pont. L’Obock est inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques (ISMH)
depuis 2016.
33. Sa belle-fille, la femme de Daniel, 38 ans.
34. Fils de Daniel et Laure. Voir dans Henry de Monfreid, impossible grand-père, op. cit., un autre vécu de cette
navigation…
35. Pur effet de style !… Laure, amarinée sans le proclamer partout, est un excellent équipier. Elle connaît parfaitement
la voile pour l’avoir longtemps pratiquée avec ses cousins en baie de Saint-Malo dans sa jeunesse à bord d’un petit
quillard de loisir, en bois, du modèle « Le Chat ». Elle n’a jamais été sujette au mal de mer… ni d’ailleurs Guillaume, son fils.
36. La pointe de Barfleur, avec le phare de Gatteville, marque l’extrémité nord-est de la pointe du Cotentin.
37. Un classique du genre…
38. Les courants, suivant la puissance de la marée, y font de 2 à 5 nœuds, et l’Obock ne peut espérer aller à plus de 5
nœuds au moteur..
39. C’est-à-dire par le nord, en évitant aussi les Casquets.
40. Sud-Ouest.
41. Suite du précédent article dans la même revue.
42. L’Obock est en escale à Saint-Pierre, Guernesey.
43. Nord-Ouest.
44. Au sud (erreur de dactylographie non corrigée par l’auteur).
45. Henry de Monfreid, de retour chez lui, a peint une aquarelle de cette scène (voir Hymne à la mer, Arthaud).
46. Il n’y a pas de radio à bord.

III
Au cœur de la contrebande de hachich

1. Journal de bord ou compte rendu de voyage à bord de l’Altaïr, janvier 1922. Écrire ce type de document est une
habitude pour Henry depuis 1911 (voir Aventures extraordinaires, op. cit.). La profusion de détails de ces comptes rendus
s’explique non seulement par son habitude à le faire depuis dix ans, mais aussi pour expliciter au mieux ses actions à ses
deux uniques destinataires, sa femme Armgart et son père George-Daniel car il y a à bord sa fille, Gisèle, 7 ans. Ajoutée à
ses lettres, l’auteur a ainsi accumulé une formidable documentation qui va lui servir pour l’écriture de ses romans. Ce
journal est un des documents dans lequel il a puisé pour écrire vingt ou trente ans plus tard ses romans, La Croisière du
hachich (Grasset) ou La Poursuite du Kaïpan (Grasset).
2. Il s’agit de hachich : voir son journal de bord et ses lettres à partir du 16 septembre 1921 in Aventures
extraordinaires, op. cit. Le présent voyage consiste à emmener ces caisses jusqu’en Égypte, soit 1 300 milles à remonter
toute la mer Rouge pour les livrer discrètement quelque part… du côté de Suez. À bord, il y a sa fille aînée, Gisèle, gamine
de 8 ans, qu’Henry veut éduquer à sa manière et non « comme dans un cocon ». Elle est si blonde que les matelots la
surnomment « tête de paille ». Voir sa version des faits dans Mes secrets de la mer Rouge (France Empire), ou Tête de paille
dans la collection J’aime Lire.
3. Valeur 2017 : 89 000 euros environ.
4. À la fin de son précédent voyage le ramenant à Obock, le 9 novembre 1921, il avait noté dans son journal de bord, en
mer : « Je rencontre un nacouda de Djibouti qui m’annonce d’une façon très simple que mes trois boutres partis en pêche
à Dahalack ont été détruits par un cyclone. C’était écrit, n’est-ce pas, toute chose vient d’Allah ! Cette nouvelle que je reçois
en pleine figure me coupe bien un peu les jambes mais, dans cette atmosphère d’indifférence fataliste, je subis l’influence,
et cela m’aide beaucoup à surmonter ce nouveau coup du sort (…), je suis presque tenté de dire : Ah ! Tant mieux, ce n’est
que cela ! (Aventures extraordinaires, op. cit.)
5. 15 août 1921, six mois plus tôt.
6. Ile en face de Massawa (Erythrée), côte ouest de la mer Rouge.
7. C’est-à-dire à l’opposé de Massawa, au Yémen.
8. 1921.
9. 9 janvier 1922.
10. Au large de Hurgada, à l’entrée sud du golfe de Suez.
11. Au nord de la mer Rouge, juste avant l’entrée sud du golfe de Suez.
12. Abdi, son fidèle second qui sera de toutes ses aventures (voir Les Secrets de la mer Rouge, op. cit.).
13. Les moteurs Diesel de cette époque ne pouvaient démarrer qu’à partir d’un préchauffage.
14. Détroit qui marque l’entrée sud du golfe de Suez.
15. Télégrammes : « pour la maison », c’est-à-dire à sa femme, Armgart, « l’autre pour B. », c’est-à-dire Bitounis, son
contact en Égypte.
16. Il a déjà fait plusieurs fois le voyage, le premier date de 1915.
17. Le hachich est dans des boîtes en zinc, appelées tanikas, anciens bidons d’huile, comme de très grosses boîtes de
conserve.
18. Un Grec qui tient une part du marché parallèle du hachich de contrebande en Égypte.
19. Mot oublié.
20. Messageries maritimes, dont l’acronyme, MM, très connu jusque dans les années 1960, orne le pavillon de la
compagnie et tous les documents officiels de la compagnie.
21. Paquebot mixte, 161,30 m de long, 16 200 tonnes, construit en 1911, détruit accidentellement par un incendie à
Marseille en 1928.
22. Pierre-Charles du Gardier, Consul général de France à Suez.
23. Aujourd’hui on dit Peintre officiel de la marine (POM). Plus précisément, en 1922, Raoul du Gardier est seulement
agréé (validité trois ans), il sera officiellement nommé en 1923. Les peintures qu’il effectue en 1922 à Suez illustreront ses
articles à paraître dans L’Illustration. Il est classé comme peintre voyageur et notamment orientaliste.
24. Manoli ou diminutif de Papamanoli, associé de Bitounis.
25. Rempli d’asticots…
26. Voyage de retour vers Djibouti.
27. Bois mort pour faire la cuisine : le foyer est dans un abri posé sur le pont.
28. Si Henry parle l’arabe, mais ne parle que très peu et mal l’anglais…
29. Mauvais souvenir (sic !) du choc du 27 juin 1919, qui coula en trois minutes l’Ibn-el-Bahar (Fils de la mer), son trois-
mâts… Voir le récit du naufrage, à cette date, in Aventures extraordinaires, op. cit.
30. L’Altaïr approche de Bab-el-Mandeb, la porte sud de la mer Rouge, souvent difficile à passer en raison des vents et
des courants.
31. Le bateau avance à contre-courant.
32. Son inquiétude est d’autant plus compréhensible que c’est Henry lui-même qui a construit l’Altaïr (voir La Poursuite
du Kaïpan, Grasset).
33. Capitaine ou chef de bord.
34. C’est le vent qui interdit aux voiliers la sortie de la mer Rouge.
35. Bab-el-Mandeb.
36. Ils sont tous vent arrière, leurs voiles triangulaires (latines) bien déployées.
37. Il est arrivé chez lui, à Obock.
38. Lettre inédite du 6 octobre 1925 à sa femme Armgart, douze pages manuscrites, avec quelques rares ratures faites
dans le jet de l’écriture. Henry en est à un de ses derniers voyages de contrebande de hachich. Henry a laissé son bateau,
l’Altaïr, à Suez.
39. 5h du matin.
40. Un taxi.
41. Concurrents de Bitounis et compagnie.
42. C’est-à-dire un navire semblable au sien (mais le sien est peint en gris), venu décharger clandestinement ses
marchandises pour les faire acheminer par caravane au Caire.
43. Golfe de Suez.
44. C’est avec cet argument, et celui de la clientèle qui veut des drogues toujours plus fortes, que Bitounis obligera
Henry à lui fournir de la cocaïne pour écouler en même temps son hachich.
45. C’est Henry qui les a fermés un à un (soudure à l’étain).
46. Célèbre guide touristique (éditeur allemand), très documenté, à couverture rouge.
47. Sous-entendu, l’accusation contre Henry de vol par substitution du contenu des tanikas n’a pas tenu longtemps, ils
cherchent d’autres « responsables » pour mieux cacher leur rouerie.
48. Compte rendu développé de son journal de bord et intitulé : « Voyage du 19 décembre 1922. Croisière de recherche
du Kaïpan ». Ayant appareillé de Bombay, le capitaine Ternel s’est évaporé avec son vapeur, le Kaïpan, un ancien garde-
côte chinois, emportant dans ses cales les six tonnes de hachich régulièrement achetées par Henry (à Bombay), et
destinées à l’Égypte. Avec l’Altaïr Henry part à sa recherche. Ce document, comme son journal de bord (non publié, trop
succinct), a servi de base documentaire à Henry au roman qu’il écrivit trente ans plus tard : La Poursuite du Kaïpan
(Grasset).
49. Ou Raskalla Ahmar. Voir son portrait in En mer Rouge, Gallimard, 2014.
50. Très probablement envoyé par Bitounis qui y réside.
51. Voir Les Secrets de la mer Rouge, Grasset, ou à partir de janvier 1914 dans Aventures extraordinaires, op. cit.
52. Sorte de divan grand comme un lit, avec tapis et coussins.
53. Au milieu de la mer Rouge, un peu au nord de Moka, pas très loin.
54. C’est celui dont on a déjà parlé en note (no 77, p. 300), collaborateur en 1928 et 1929 du père Teilhard de Chardin
lors de la mission organisée à Harar avec Henry. Ici et en 1922, c’est leur première rencontre.
55. On lui offre une petite branche de kat dont il doit arracher délicatement les tendres feuilles sommitales – les
meilleures – et les mâcher sans jamais les avaler.
56. Sous-entendu, machines sous pression.
57. Lettre no 230109 à en tête P. Marill, à George-Daniel de Monfreid.
58. Associé d’Henry ayant pignon sur rue à Djibouti.
59. Télégramme à Henry à bord du Naldera (mail) émanant de Jacques Schouchana, courtier en perles fines, Français
d’origine grecque, qui tente de son côté une négociation. Trochanis est un des organisateurs de la contrebande de hachich
en Égypte (voir Les Secrets de la mer Rouge, op. cit.). Karalambo est un nom de code non identifié à ce jour (archives
d’Henry de Monfreid, Société de géographie/BnF).
60. Lettre no 230201 à sa femme Armgart sur papier à en-tête de la compagnie maritime P&OSN Co.
61. Double noté au crayon.
62. Petit mot à sa femme Armgart.
63. Réaction assez courante en pareil cas chez Henry.
64. Le représentant de Sa Majesté le roi George V à Aden.
65. Le 6 février 1923.
66. C’est le cap qui forme « la corne » de l’Afrique.
67. Extraits du journal de bord. L’écriture est hachée quand la mer est dure. Le 8 février il longe la côte nord de la
Somalie.
68. Même si cela rallonge légèrement sa route, c’est la technique de navigation qu’il a déjà adoptée pour aller d’Aden à
Bombay, en naviguant à partir de la côte yéménite sur le 18e parallèle (voir Aventures extraordinaires, op. cit.).
69. Extrait du même journal de bord.
70. L’équateur.
71. Légère erreur de transcription de l’auteur, son journal de bord indique : « 21 février, 6h du matin changeons de
route, cap S45E, rien en vue ; pas de changement de couleur de l’eau. Midi changé de route, cap est. »
72. Télégramme du 15 février 1923. Ternel s’agite, brouille les cartes, essaie de négocier avec Henry, qui retrouvera ce
télégramme à son retour à Djibouti, et n’imagine pas qu’Henry fait route sur lui…
73. L’auteur dramatise un peu son compte rendu. L’incertitude à la sonde n’a duré, selon son journal de bord, que 24 h.
74. Sur son journal de bord : le 22 février 1923.
75. Fin de son journal de bord au 22 février 1923 : « Rentré à Mahé, 3h soir. »
76. Monsieur de Monfreid.
77. 6 000 kg de charas (hachich).
78. Unité de poids, environ 1 kilo.
79. C’est aussi ce que déplorait Paul Gauguin en arrivant à Tahiti, cf. Jean-Luc Coatalem, Sur les traces de Paul Gauguin,
Grasset, 2018.
80. Mot manquant.
81. Deux ans plus tard… Lettre inédite du 25 novembre 1925 à sa femme Armgart, à bord du vapeur Kaiser I Hind.
82. Ou commerce du Charas, charas signifiant herbe en indi. Henry a titré un ses livres Charas, rebaptisé plus tard chez
un autre éditeur Cargaison enchantée (Grasset), qui est la suite de La Poursuite du Kaïpan (Grasset).
83. Sic. Orthographe de l’auteur qui est fâché avec la langue anglaise.

IV
Nouvelles de la mer Rouge

1. Publié dans le no 66 de La Revue maritime en octobre 1957. Transcription d’après un original manuscrit écrit à l’encre
bleue sur douze pages.Version envoyée le 16-7-57.
2. SSO, direction sud-sud-ouest, NNE, direction nord-nord-est, NNO, direction nord-nord-ouest.
3. Celui qui dirige les galériens.
4. Mot arabe signifiant gouverneur.
5. Mot oublié.
6. Mot difficile à déchiffrer : agrès lui ressemble le plus car ils peuvent en effet être disjoints sous les coups trop
puissants des vagues et le dessèchement dû au soleil.
7. Annotation de l’auteur : 5/41958, envoyé à Fr. Mallet pour la revue Plxxx de Rexx, no de Noël 1958. NDLR : nom de la
revue indéchiffrable (Plume de Rêve ?). Deux autres versions de ce conte dans : Le Serpent de Cheikh Hussen, éditions
Pierre Tisné, 1937, et Le Dragon de Cheikh Hussen, Grasset.
8. Publié dans la revue À la page no 29 de novembre 1966. Le style de cette nouvelle est très différent de ce qu’écrit
habituellement l’auteur. On peut y voir une recherche littéraire. Annotation de l’auteur : Nouvelle.
9. Logis fortifié de chef abyssin.
10. Paru dans Marie-Claire, juin 1937.
11. Dans d’autres parties du manuscrit, cet homme s’appelle Amédo. On a conservé la première appellation.
12. Mot oublié.
13. Mot oublié.
14. Publié dans le Courrier des Messageries maritimes no 104, mai-juin 1968, avec des illustrations de Jean François.
Cette nouvelle est écrite d’après Les Secrets de la mer Rouge, chapitre VII, Grasset.
15. 1,3 kilomètre.
16. Le golfe de Tadjourah.
17. Histoire écrite au début des années 1930 pour une revue inconnue.
18. Mot oublié.
19. Si l’histoire est personnelle, les faits maritimes et militaires dans laquelle elle se déroule sont historiques.
20. Mot oublié.
21. Allusion au torpillage au large des côtes d’Irlande, le 7 mai 1915, du Lusitania, vapeur à quatre cheminées
transportant des passagers civils en provenance de New York, par un sous-marin allemand : 1198 morts sur 1958
passagers. Ce acte fut déclaré crime de guerre par les États-Unis, ce qui est aujourd’hui contesté : le navire avait
secrètement transporté des munitions à l’insu de l’équipage et des passagers.
22. Orthographe de l’époque, Conakry, en Guinée française à l’époque de la colonisation, aujourd’hui république de
Guinée.
23. Mots manquants.
24. Construit à Cherbourg en 1893, mis en service en 1898, puis retiré en 1924. Caractéristiques : 3 800 t ; 10 000 cv ;
100 × 13 × 6,4 m ; 19 nœuds ; 12 chaudières ; 2 hélices ; 392 hommes.
25. Cordage.
26. Croiseur construit à Cherbourg en 1893, mis en service en 1898, rayé du service en 1921. Caractéristiques : 3 800 t ;
10 000 cv ; 100 × 13 × 6,4 m ; 19 nœuds ; 12 chaudières ; 2 hélices ; 390 hommes. Henry de Monfreid le connaît bien,
notamment pour y avoir passé avec succès son brevet de « capitaine au grand cabotage colonial » à Djibouti, le
18 décembre 1918.
27. Publié dans le Courrier des Messageries maritimes no 33 de juillet-août 1956.
GUET-APENS (NOVEMBRE 1925)

Lettre no 25112581
Je suis sur la route du retour après trois jours passés à Bombay. D’abord et c’est le
principal, j’ai fort bien réussi, d’autant plus que les circonstances m’ont favorisé au-delà de
toute espérance. C’était Ternel qui avait organisé le grand Charas Trade 82 et il s’apprêtait à
inonder, ou plutôt, enfumer l’Égypte. Je suis arrivé juste au moment où il tombait dans un
piège organisé à son intention pour le cueillir pendant qu’il effectuait la livraison de 50 kg
de cocaïne. Affaire sensationnelle, et mon Ternel ramasse quatre mois de « rigourous83 »
emprisonnement. Toute sa bande est dispersée et les exports de charas enfin définitivement
interdits par la même occasion.
Le haut personnel de la douane qui a été au courant de mon épique chasse au Kaïpan est
persuadé que je suis la cause de la Ternel’s catastrophe. Je passe pour un extraordinaire
Sherlock Holmes. Le collector est venu à bord pour mon départ me serrer la main avec
effusion, et plus je me suis défendu, et même indigné, plus sa conviction s’est affermie.
Les Anglais mettent du sport partout et c’est sous ce jour qu’ils voient la chose, qui, pour
nous Français, n’est qu’un acte de mouchard.
(…)
LE RAS BLANCHARD31

(…)
30 juillet 1961.
L’Obock32 a hissé toutes ses voiles, comme un papillon déploie ses ailes au sortir de la
chrysalide.
Oui, c’est très bien, je félicite Daniel qui a pu remédier aux maladresses des voiliers
d’eau douce.
(…)
Je compte sur Daniel, qui naguère sur le Rodali, a fait ses preuves, et puis il y a Laure33
et même mon petit-fils Guillaume (10 ans)34, qui seront vite adaptés. La descente de la
Seine sera une préparation.
(…)
7 août 1961.
Séjour forcé au Havre. D’abord les formalités de navigation et le matériel dit de
sécurité. Daniel tout à fait dans la note « Commandant » va à la Marine, s’il se peut, faire
du charme. On nous envoie un inspecteur, petit monsieur un peu bossu, rabougri et
boiteux. La marée est basse et je me demande comment ce personnage va descendre la
précaire échelle de cordes. Mais contre toute attente, le phénomène se produit le plus
naturellement du monde, et il arrive sur le pont comme l’araignée au bout de son fil.
Dès les premiers mots, les apparences ridicules s’effacent, la sympathie ne laisse plus
voir qu’un vieux capitaine long courrier, un Cap Hornier de la vieille marine, un des
derniers vrais marins qui ont couru le monde à la voile.
Avec lui pas question de « Bombard ». Il sait de plus la vanité de ces super-sécurités
dont on voudrait encombrer les minuscules barques de plaisance.
En un quart d’heure l’inspection est faite, l’Obock est en règle. Il s’agit de le mâter et de
remplir ses cales de mazout, d’eau douce et de conserves.
Tout est prêt à 8h du matin, mais hélas un coup de suroît souffle dans ma mâture.
Dehors la mer a pris la teinte des mauvais jours et ses lames énormes éclatent en gerbes
d’eau sur la digue de défense.
Enfin le noroît s’établit, le baromètre monte. À demain le départ.
Essais de manœuvre à voile en rade, ou plus exactement essai de mon équipage
improvisé, totalement ignorant des choses de la mer35. Je dois parler cordes, ficelles,
bâtons, rames et drapeau pour lui apprendre les plus élémentaires manœuvres. Je me
rends compte que dans un coup dur, seul Daniel me secondera… Et puis il va y avoir le
mal de mer : ce sera la fin de tout. Et le bateau est neuf, il n’a jamais encore touché la
mer : « Il était un petit navire, qui n’avait ja-ja-jamais navigué !… »
Cette chanson m’obsède malgré moi. J’ai confiance en la barque, bien sûr, la séduction
de ses formes, la fuite de ses lignes admirées en cale sèche chez le constructeur. Mais
sait-on jamais ce que tout cela va donner ? C’est à la mer de juger en dernier ressort, sans
appel…

Il faut appareiller le soir à cause des courants. À 9h nous sortons de la rade… La grosse
houle du large enlève le bateau. La mer le saisit, sa puissance se révèle et s’impose. Fini
de rire !
La brise par ironie mollit et refuse de plus en plus. Il faut amener les voiles inutiles et
foncer au moteur dans cette grosse houle d’ouest. Avec un tel tangage le mal de mer
anéantit « l’équipage ». Seul mon fils tient le coup, il suffira, car avec un moteur il n’y aura
pas de manœuvre, du moins faut-il l’espérer…
Je passe la nuit à la barre avec Daniel. La pluie s’en mêle, froide comme en hiver, et
bientôt nous sommes transis sous nos suroîts luisants. Mon fils claque des dents et je ne
vaux guère mieux. Enfin voilà l’aube qui toujours réconforte. Deux heures après, par le
travers du Cap36, la renverse du courant nous tient là plusieurs heures37. Le moteur à
plein régime nous fait à peine gagner un nœud38. Enfin le jusant s’amorce et son courant
nous délivre alors que nous sommes par le travers du Cap Blanchard (pointe de la
Hague).

La passe entre ce promontoire et l’île d’Aurigny a bien mauvaise réputation en raison


de ses courants qui dépassent six nœuds en vive eau, ce qui est notre cas. Impraticable
par gros temps, m’a-t-on dit, en me conseillant une extrême prudence même par beau
temps. Ce temps n’étant pas très sûr, mieux vaudrait aller doubler Aurigny très au large 39.
Mais la route sera allongée de plus de vingt milles. À Dieu vat !… Je prendrai malgré tout
le passage, d’autant plus que j’espère y trouver une trêve au mal de mer de mes
passagers grâce à l’abri de l’île.
Le courant s’accélère ; la terre défile devant nous à douze nœuds, et brusquement la
mer s’aplatit. Des têtes ébouriffées ne tardent pas à monter au roof, et les estomacs
réclament leur dû.
Cette euphorie est éphémère : à peine engagés dans la passe, cap SO40, une mer en folie,
droit devant nous, semble nous barrer la route.
Sans l’attestation de la carte, je me croirais devant des brisants vers lesquels le courant
nous emporte et il est bien trop rapide pour tenter de lui échapper. Force nous est donc
de foncer dans cette marmite du diable… Nous y voilà !… Je dois me cramponner à la
barre pour empêcher le bateau de pivoter sur lui-même au gré des remous et des
tourbillons : comme de gigantesques reptiles montés des abîmes, les courants surgissent
des profondeurs et se tordent en surface dans des franges d’écume. Cette danse infernale
où par moments la barque se cabre à 45°, ne dure heureusement qu’un quart d’heure,
mais pour nous, ce quart d’heure vaut plusieurs entiers.
La mer brusquement redevient normale et très vite le cap maudit s’enfonce dans
l’horizon.
(…)

*
LES COULISSES DE LA MISSION KESSEL

Avant propos : lettre no 24053060


(…) La toile Mosquée est destinée au gouvernement et sera offerte par Marill au nouveau
gouverneur. C’est un homme de valeur et je suis entré en excellentes relations ; il se nomme
Chapon-Bessac.

Lettre no 30011961
Notre arrivée à Djibouti a fait sensation et Chapon a eu une suffocation.
La mission, sauf moi, a rendu visite en corps au gouvernement. La conversation entre
Chapon et Kessel a été plutôt un duel. L’audience dura deux heures. Je t’en ferai la narration
par un prochain courrier car le temps me manque terriblement 62.
Résultat : Kessel est écœuré de Chapon, ça va être la guerre.
(…)
Kessel et les autres sont allés à Addis, je les attends mercredi.
Je ne sais pas trop ce que je vais en faire et comment ils prendront cette déception de ne
pas voir « une caravane d’esclaves ».

Lettre no 300121
Je suis Araoué63 depuis quatre jours, je voudrais n’avoir rien à penser des choses du
monde pour vivre avec les arbres, les bêtes, le vent et le soleil.
Hélas, il faut que je retourne à Diré-Daoua jeudi ! Kessel et les autres me télégraphient
qu’on les retient à Addis ; je ne sais quand ils viendront.
(…)
Mon papier sur Farzan a-t-il paru ? Je suis un peu contrarié que le manuscrit qui était à
la maison64 soit très incorrect. Le bon était ici. Enfin envoie-moi le journal si cela paraît.
J’ai lu d’autres choses à Kessel qui prétend que j’écris très bien !… Il est bien indulgent et
s’il lisait cette lettre idiote il changerait d’idée. Enfin il veut que je continue à publier. J’ai
fait pendant le voyage « La mort du navire », c’est le naufrage de l’Edouard-Geffriaud65
qu’il trouve très bien. Évidemment quand je parle de la mer, je le fais autrement qu’un chef
de rayon du Bon Marché. Puis j’ai l’histoire de Périm qui lui plaît aussi. (…)
Lettre no 300126
(…) Ici66 je suis avec les quatre Parisiens. Leur arrivée a été dramatique. Le terrain choisi
par le Fitéoari Weldi Mariam (nouveau gouverneur d’Harar) n’était pas bien placé. Il était
tout en haut, sur les hauteurs de Bobaker sur le haut d’une colline.
Le premier avion portant Kessel67 est allé directement sur Araoué où il était convenu que
je ferai une colonne de fumée. Grand émoi au village quand il a survolé à faible hauteur.
Conclusion : « la flamme attire les Tayaras ». Puis il est reparti sur Harar.
Pendant ce temps, l’autre avion avec Lablache et Gilbert Charles a voulu atterrir au
terrain du Fitéoari. Une fois sur ses roues il a dévié vers un ravin où c’était la mort. Le pilote
a fait la manœuvre désespérée de lancer le moteur à pleins gaz pendant que la machine
commençait à dévaler la pente rocheuse de la colline. Après des sauts et des chocs, l’avion a
repris son vol, mais son train d’atterrissage était endommagé. Le pilote, Carriger, n’a pas
pensé à cela et en atterrissant pour la seconde fois, l’avion a fait un formidable tête à cul
dans un nuage de poussière. Par miracle personne n’est blessé, mais l’avion est fichu 68.
Il y avait là tout Harar.
Monseigneur Jarusseau69 était ému aux larmes et en offrant un paquet d’oranges
enveloppé dans un bout d’aboudjedid70 lié d’une faveur tricolore, il a déclaré serrer les
mains de héros !

L’autre avion, devant cet accident causé par le mauvais terrain, après avoir vu qu’il n’y
avait pas de blessés, est rentré sans se poser à Diré-Daoua. Kessel et le Docteur sont arrivés
le lendemain à mulet avec des derrières pelés.
Enfin tout ça est ici.
Hier on a tué un bœuf de 800 lb71 pour les Oualamas72. Il y en avait une quantité. Kessel a
fait des photos d’une caravane improvisée au fond de la petite rivière sans eau au bas de
chez nous.
Soir : danses éclairées d’un grand feu (on avait acheté tout le bois des Oualamas pour cet
éclairage), sous le gros arbre. Puis j’ai réuni une dizaine d’esclaves sur la véranda assis en
cercle, et nous sur la partie de l’antichambre.
J’ai fait raconter à chacun l’histoire de sa capture. Jusqu’à 1h du matin nous avons
entendu de curieuses histoires. Kessel est ravi.
Le Ras Négus a reçu la mission comme il ne reçoit pas les rois 73 . Le fait de leur donner
l’avion pour aller à Harar a rempli de respect tout Addis.
Raffy74 semble avoir reçu des ordres à mon égard, il a senti le vent et change d’attitude.
Kessel a câblé à Addis que si Chapon continue son attitude d’opposition tacite, il est
décidé aux dernières extrémités75.
Suarez76 a vu le ministre aussitôt et câblé que le nécessaire était fait au ministère.
Contact entre Kessel et gouverneur déplorable.
(…)
Nous devons aller à Djibouti vers le 6 février pour préparer notre croisière.
Lettre no 300131
(…) J’ai laissé mes Parisiens à Araoué, ils vont partir faire une chasse au lion. Quant à
moi, je vais préparer une caravane pour aller de Diré-Daoua à Obock en traversant tous les
monts Mabla. Nous avons décidé ce pénible voyage à la suite du refus de Chapon de laisser
aller la mission seule en cet endroit, c’est-à-dire seule avec moi. C’est le même coup que
pour Teilhard et Lamarre77.
Nous y passerons donc en venant de l’intérieur, après quoi Kessel publiera un article
retentissant, montrant les pistes de Mabla comme les seules encore sûres pour les
caravanes d’esclaves, voilà la raison pour laquelle Chapon, incapable de rien réprimer dans
cette région qu’il prétend avoir occupée, s’oppose à la visite de tout témoin.
Je crois que le coup portera. Aussi ferai-je l’impossible pour réaliser ce voyage malgré la
très grande difficulté.
(…)
Lettre no 300210
(…) J’ai lu avec intérêt les détails de la conférence Lamarre. Quelle différence entre ce
brave garçon, sain d’esprit, droit et loyal, et ces journalistes corrompus, prêts à tous les
mensonges pour faire l’article sensationnel. Je ne parle pas pour Kessel qui, lui, a une valeur
qui le sauve et toutes les étrangetés de l’âme slave qui l’excusent. Mais les autres ! Les
Lablache et les Gilbert Charles !… par malheur ces gens et tant d’autres « possèdent » Kessel
et l’entraînent à user stupidement son temps et son argent.
Je suis sans nouvelles d’eux depuis un mois qu’ils sont en mer78.
(…) Le calme… le calme… ma seule joie est de pouvoir « penser » un peu en regardant
tout ce que nous ne « voyons » pas, de m’enfoncer dans l’immensité et la toute-puissance de
la matière, un peu comme le croyant se perd tout entier dans l’adoration de Dieu.
Crois-moi, c’est la seule chose qui donne la quiétude quand on sent monter l’ombre du
soir de la vie. Tout le reste sont des châteaux de sable. (…)

Lettre no 30021379
(…) Kessel et moi allons tenter le passage des Mabla malgré Chapon pour en retirer une
série d’articles contre cet extraordinaire gouverneur qui surnage et triomphe toujours.
Kessel ayant voulu interviewer Cheikh Issa80, je l’ai fait venir à Djibouti. On l’a coffré sans
raison. Pour nous empêcher d’aller en excursion sur la côte en bateau, le gouverneur fait
emprisonner tout homme qui accepte de travailler avec moi. Kessel est fou de rage et parle
de créer un incident qui réveille le ministre en tuant un askari 81 de Chapon s’il ose porter la
main sur lui.(…) Il se prépare un formidable scandale si le gouvernement continue à couvrir
Chapon.
(…)
Pour arriver à nos fins, voici notre plan :
Je suis ici avec Gilbert Charles, nous allons à Obock, puis au-delà au Gubbet où il y a
rendez-vous avec Kessel, Lablache et Peray. Je me joindrai à eux pour aller à Obock par
Mabla. Le bateau reviendra à Obock avec Gilbert qui sert à fixer l’attention (abcès de
fixation), si cela réussit, on rira. Chapon a mobilisé toutes ses forces pour faire garder les
pistes de Mabla. C’est la guerre.
Si on passe, Paris saura que par Mabla passent toutes les caravanes d’esclaves et que les
interdictions de Chapon n’ont d’autre but que de masquer son impuissance à garder ce pays
sur lequel il bluffe en parlant de ses nouveaux postes82.
Ce matin on apprend que Chapon est promu au grade de gouverneur de 2 e classe. Pauvre
France !…
(…)

Lettre no 300227
(…) Kessel et Cie me font mener une existence irraisonnable, comme si mes affaires
avaient cessé d’exister 83 . Nous venons de réaliser la traversée des Mabla contre la volonté
de Chapon. Kessel et Lablache (plus Peray qui suit on ne sait pas pourquoi), sont partis de
Daouenlé avec une caravane de huit mulets et deux chameaux. Rendez-vous est pris pour le
Gubet Karab. J’y suis avec mon bateau au jour dit et j’attends trois jours. Enfin un Dankali
vient les annoncer ; ils sont au lac Assal. La jonction se fait dans ce chaos de lave et on se
réunit à bord. J’ai avec moi trois Dankalis ramenés d’Obock comme guide : Farodda et deux
autres, parents de Cheikh Issa. Je congédie l’escorte partie de Daouenlé et me joignant à eux
nous partons par la terre en caravane.
À Djibouti, je suis parti annonçant que j’allais à Obock, et j’invite le gouverneur à
désigner un homme de confiance pour [l’]84 incorporer à mon équipage de façon à le
rassurer sur le but de mes déplacements maritimes.
J’ai avec moi Gilbert Charles qui n’a pas eu le courage de suivre les autres de Daouenlé à
lac Assal.
Chapon nous donne, non pas un matelot, mais un Européen, un certain M. Grospas, qui
est son espion de choix et ami d’enfance de Mme Chapon. On va à Obock puis à Moucha et
retour à Djibouti. Nous devons repartir le lendemain, cette fois pour le Gubet. Je suis décidé
à y aller même avec le mouchard qui restera, témoin impuissant, et j’informe Chapon de
l’heure de mon départ. Gilbert écrit que nous serons heureux de donner l’hospitalité à
M. Gropas. Cette fois, on ne nous le donne pas et nous filons seuls.
Aussitôt après, Rossat85 est envoyé à Obock avec 50 hommes pour occuper les Mabla et
une vedette fouille toute la côte.
Au Goubet je me mets à l’ancre, au mouillage ordinaire, très en avant dans la crique
abritée, mais enfin visible à qui voudrait bien me trouver. Le douanier qui commande la
Curieuse a préféré fouiller seulement les mouillages du sud de la baie, craignant qu’une
rencontre avec moi dans ce lieu écarté et sinistre ne tourne mal pour lui ! Il rentre en
déclarant qu’il n’a rien vu.
Depuis dix jours le Mousterieh est invisible, un fantôme. Des postes de garde sont
échelonnés sur la côte et des patrouilles partent de Tadjourah vers l’intérieur.
Enfin le Mousterieh revient à Djibouti avec Gilbert Charles et le docteur Peray, mais sans
moi. Où suis-je ?
Gilbert raconte que je suis parti au secours de Kessel et Lablache, prisonniers de
Dankalis, gardés comme otages pour l’incarcération arbitraire de Cheikh Issa (Chapon l’a
fait enfermer quand il a su que Kessel voulait l’interviewer).
Grande émotion. Nouveaux envois de troupes.
Pendant ce temps nous marchons bon train dans les montagnes. À la hauteur de
Tadjourah je décide, malgré l’absence de lune, de voyager de nuit. Bien m’en prend, nous
passons à 200 mètres d’une tente éclairée à l’intérieur. C’est un détachement lancé à notre
recherche qui campe là. Nous reprenons la montagne en laissant un Dankali en arrière-
garde, qui nous préviendra si les Askaris marchent à notre suite et qui donnera de faux
renseignements si on l’interroge. Encore trois jours de marche forcée ; chaque soir des
Dankalis nous signalent des mouvements de troupes. Enfin nous campons dans la nuit à une
heure d’Obock et le matin, entrée triomphale à 7h du matin en déchargeant toutes nos
carabines. Le chef de Poste se croit attaqué et se précipite. Nous lui envoyons des saluts de
bienvenue du haut de la terrasse86. Toute la population indigène qui a suivi ce tournoi avec
passion, se tord. Chapon est couvert de ridicule. Kessel, lui, se réserve une série d’articles
que tu liras au Matin.
Maintenant nous ferons la croisière en mer. Mais elle sera courte, car je commence à en
avoir assez. J’ai besoin de me retrouver avec moi-même et de m’occuper de mes affaires. Ces
gens artificiels et compliqués me sont pénibles. Il y a un abîme entre nous. Cependant je
pense être seul à le sentir, car je fais tout pour y jeter un pont provisoire. J’aime bien Kessel ;
Lablache, moins. Gilbert est un intoxiqué de toutes les drogues, un être artificiel qui m’est
indigeste comme une conserve. Quant à Peray, il est incolore, silencieux, neutre, indifférent,
pour peu de chose il serait un crétin. Kessel en a plein le dos.
(…)

Lettre no 30031287
Nous arrivons d’un petit tour dans le golfe de Tadjourah avec Kessel, comme préparation
à leur voyage en mer Rouge, car j’ai décidé de ne pas les accompagner. Ils ont dîné à
Tadjourah chez le résident. Moi je suis resté à bord. Soûlographie avec du champagne que
j’ai dû envoyer à terre. Arrivés ce matin à Djibouti, nous apprenons que [le] 88 Chambord
arrive ce soir. Dîner chez Rousselert. Impossible de refuser. Beuverie depuis 6h jusqu’à
minuit où je m’esquive au moment où on casse les verres après boire.Toute la bande rentre
à 2h du matin ; hurlements dans les rues, souper au champagne dans l’hôtel Muller. On veut
monter les escaliers en auto. Je trouve que cela dépasse la mesure ; il est temps que ça
finisse. Sous l’alcool, Kessel est déchaîné : c’est la brute russe que domine tout. Jamais je n’ai
tant regretté ma tranquille vie comme en face de ces vies de fêtards. Je suis écœuré !
Lablache est là comme un poisson dans l’eau.
Enfin je monte89 dimanche… enfin seul !…
(…)

Lettre no 30052390
(…) Ô douce solitude, combien me sembles-tu voluptueuse ! Après les turbulents Parisiens,
rien ne pouvait me paraître meilleur que le contact avec les choses vraies et aimables de la
nature. Assez de discours à la coco et aux 40 pipes sur les abstractions relatives aux états
d’âme, ou sur la beauté des fards et de la toilette. Je suis rendu à mes plantes, à mes arbres,
à mes abeilles, vaches, chèvres, moutons, termites, vent, pluie, terre et rocher, etc.
*
*1. * Annotation de l’auteur : Le dictionnaire de marine de Willaumez les nomme Amphisdrome, modèle que l’on trouve aujourd’hui sous le nom de
zaroug, mais que le gouvernail rend impropre à ce changement de sens. Cependant ils ne virent pas de bord, mais changent simplement d’amure en
démâtant pour passer le mât de l’autre côté de la vergue.
LE NAGADI8

À cheval, coiffé d’un turban de soie verte, le nagadi arrive à Moulou, fief du sultan Saad
Din. Le nagadi a l’âme en paix, le ventre plein. Au Sultan Saad Din il amène des esclaves ;
puis il ira plus loin, jusqu’à Bagdad, remettre au calife Omar une captive blanche. Ce sont
toujours les mêmes villages, ou à peu près, que traverse le nagadi. Dans chaque village
ses courtiers le précèdent, vantant aux femmes, en termes éloquents, le paradis des
harems où elles mangeront des mets rares, distribuant aux hommes quelques pièces
d’étoffe. Puis vient le nagadi qui choisit et emmène les esclaves volontaires. Nulle
violence. Il n’en n’est pas besoin. L’Éthiopien noir quitte sa misère connue pour une
misère plus lointaine. Le nagadi n’achète ni ne vend pour son compte. L’esclave est
résigné à la misère, le nagadi à sa routine. Ils sont contents d’arriver à Moulou.
Saad Din dans son Guebbi9 attend les esclaves. Il les gardera plusieurs mois dans sa
réserve de Moulou, pour les remettre des fatigues du voyage. Les seigneurs du golfe
Persique y trouveront des sujets de choix avec le minimum de risques. Dans sa vaste
demeure ovale aux parois de bois rouge, Saad Din attend le nagadi pour lui remettre la
maigre somme qui représente son bénéfice. Il a reçu de bonnes nouvelles : chargées
d’ivoire, de café et de cuir, plusieurs caravanes ont, durant la journée, traversé son
territoire. Le Sultan aura du café, du cuir et de l’ivoire. À moins toutefois que les
caravanes n’aient préféré se libérer en versant une importante redevance. Les caravanes
sont résignées au pillage, les Nègres à l’esclavage, et le nagadi à son petit bénéfice. Tout
est dans l’ordre à Moulou.
Les maisons abyssines sont partout identiques, le même ovale, ne différant que par
leurs dimensions ; elles abritent aussi bien le bétail. Sur les Hauts Plateaux où les nuits
sont froides, quelques vaches entretiennent une douce chaleur et dès le matin, la bouse
encore chaude est plaquée contre les cloisons internes, tuant ainsi la vermine qui pullule
dans les fentes d’argile. Revêtement précieux pour les pauvres gens qui n’ont pas de
tentures. Dans la pièce où entre le nagadi, malgré une très légère odeur de fumier, règne
presque du luxe. Sur le sol de terre battue s’étalent des tapis, au mur sont accrochées des
tentures précieuses, et s’étalent à côté de pièces rares, dignes d’un musée, des camelotes
allemandes ou anglaises d’origine suspecte.
C’est le soir, et la fraîcheur tombe. Saad Din, d’un geste affable, invite le nagadi à
s’asseoir. Tout va se passer comme à l’ordinaire. Dehors, montant vers la rustique
forteresse, on entend les troupeaux, leurs clochettes de bois dur, et les cris perçants des
oiseaux qui picorent la vermine sur le dos des bestiaux. Les moutons se bousculent en
passant sur le pont, car le Guebbi est entouré d’un fossé d’eau noirâtre où nagent des
crocodiles.
Le nagadi est petit, gras, huileux. Ses petits yeux noirs sont fuyants, comme ceux d’un
animal craintif, mais n’indiquent pas la méchanceté. Il y a, à l’ordinaire, bien peu de
choses dans la cervelle du nagadi. Des calculs infimes : « Sur dix esclaves, je dois
toucher… » , des craintes : « Si nous étions attaqués tout à l’heure ? » et même parfois
une vague, très vague pitié pour un malade, qu’il oublie tout de suite. Le bien, c’est
l’argent et l’agneau rôti, dont l’odeur le fait s’épanouir. Le mal, c’est la malaria, si
fréquente dans ces régions, les fièvres, ou le bruit des coups de feu dans le lointain.
À chaque voyage, son bénéfice est à peu près le même. Mais aujourd’hui…
Aujourd’hui, le nagadi a un peu changé. Extérieurement, une seule différence. Le
turban de soie verte qu’il arbore, et qui est neuf. Intérieurement, un espoir. Ce qu’il
rapporte au calife Omar, ce n’est pas une femme ordinaire. C’est une métisse, fille d’un
Grec et d’une esclave, que le hasard a fait blanche. Blanche, mais non pas blanche de ce
qu’on appelle blanc en Éthiopie. Vraiment blanche, blanche et rose, les yeux clairs, les
cheveux clairs, caprice de la nature que dans le harem lointain où elle était née, les autres
femmes venaient contempler et toucher avec un mélange d’admiration et de
superstition. Par un hasard miraculeux, le nagadi a su l’existence de cette merveille. Il en
a parlé au calife Omar, et celui-ci, dans son transport, a promis une énorme récompense à
celui qui lui ramènerait. Celui-là, c’est le nagadi. Il a su discuter, marchander, convaincre.
Il a senti, pour la première fois, une étrange fierté naître en lui. Il a emmené
triomphalement la fille blanche, et avant de partir, il a acheté un turban.
Pourquoi ce turban ? Il n’en sait rien lui-même. Il n’est pas coquet, ce petit homme
couard et laid, pour qui l’odeur du mouton et la première indigène venue, représentent le
paradis. Il n’est qu’un parmi les nouveaux nagadis qu’emploie le calife, et s’il n’a jamais
bénéficié de la faveur du maître, il n’en n’a jamais pâti non plus. Petite cervelle, petit
appétit, disent les askaris qui le méprisent autant pour sa vague bonté que pour son
attitude pusillanime. Mais ceci est arrivé : il a fait son récit sans même y penser, et le
calife s’est penché sur lui. Il lui a dit :
« Tu seras un homme important, un homme riche, si tu ramènes cette esclave. Je te
comblerai de biens. »
Le nagadi ramène la captive. Il se sent différent.
Jamais il n’a réfléchi sur son sort. Le Nègre est esclave, l’Arabe est trafiquant. Le nagadi
suit son chemin, des villages où il va chercher sa marchandise à Moulou où il la livre, et
de Moulou à Bagdad, où il ramène à Omar le reste, et souvent la fleur de sa récolte. Il suit
son chemin, comme tenu par un fil invisible, sans dévier, sans choisir. Vente, achat,
argent, mouton. Femme parfois, ce n’est pas un problème. Tout à coup le fil s’est rompu.
Le calife a parlé :
« Va chercher cette femme blanche. Si tu la ramènes, ta vie changera. »

La vie peut donc changer. Faible lueur entrée dans la cervelle obscure, comme un
caveau qu’éclaire une chandelle de suif, du nagadi, lui qui traverse désert et océan sans
pensée, comme une fourmi qui suit son chemin patiemment et ne voit que la terre, lui qui
depuis des années somnole sur son cheval et ne marchande que pour le principe (car les
trafiquants de la côte sont d’accord et que gagnerait-il à se dépenser ?). La route
s’interrompt, le fil est rompu. Enfant, il ne pouvait retrouver le fil des versets du Coran si
on l’interrompait. Tout à coup il a cessé de réciter sa vie. Il a regardé autour de lui, il a vu
le paysage, les couleurs, le visage des askaris. Et il a acheté le turban vert.
Assis en face de Saad Din, le nagadi le regarde, et comme il a vu le paysage, les
couleurs, le visage des askaris, il voit le visage du Sultan, et il sait tout à coup qu’il n’aime
pas Saad Din. En attendant qu’on apporte le tetch, la liqueur de miel, le nagadi savoure
cette découverte.
Saad Din est grand, massif, il atteint la cinquantaine et son poil grisonnerait si, selon
l’usage, il ne l’eût teint au henné. Visage de bronze, point si dissemblable de celui du
calife Omar, et pourtant si l’on craint le calife Omar, c’est comme l’éclair, comme la
foudre. On le craint comme un cataclysme naturel, sans malice, dévastant tout sur son
passage, semant parfois aussi des bienfaits, avec cette superbe indifférence qui tient lieu
de bonté aux puissants.
Saad Din est un homme, et non un cataclysme. Sa foudre est maligne et calculée ; il se
plaît à surprendre, à déconcerter. Le calife Omar n’est qu’un calife, un pouvoir doré sans
âme et presque sans visage. Saad Din est plus que le Sultan ; il est un homme en face d’un
autre homme, qui use de son pouvoir pour éveiller autour de lui une terreur différente,
inutile, qui le flatte comme un encens.
Le tetch se fait attendre, et Saad Din entraîne son visiteur vers le seuil. Heure de la
vieille plaisanterie à laquelle le nagadi depuis longtemps est résigné. Depuis longtemps,
oui. Mais aujourd’hui ? Dans le fossé bourbeux qui entoure le Guebbi, les crocodiles
ouvrent les mâchoires, et montrent leur palais blanchâtre.

« Ils ont faim, dit Saad Din, ils demandent des proies vivantes. Qu’en dis-tu, mon
ami ? »
Le nagadi toujours à ce moment-là balbutie, tremble, donne le spectacle d’une peur qui
flatte Saad Din. Il sait pourtant que le calife se vengerait de la disparition de son
serviteur. Mais il sait aussi que l’homme est craintif et bas, et se plaît à le vérifier souvent.
Mais aujourd’hui… Est-ce le turban vert qui donne au nagadi tant d’audace ? Il est certain
qu’il l’enfonce sur sa tête avant de déclarer d’une voix étrange :
« Ce ne serait pas le moment d’y tomber ! »
À l’intérieur de lui, le petit homme tremble. Mais lui, son enveloppe extérieure, se tient
bien droite sous le turban, et ne fléchit même pas quand l’énorme main de Saad Din
s’abat sur son épaule, quand l’énorme rire du Sultan retentit dans la pièce où ils sont
revenus.
« Tu as bu, nagadi ! »
Le nagadi fait non de la tête.
« Alors tu vas boire. Voici le tetch. »

Le nagadi fait, à l’accoutumée, le récit des opérations effectuées pour le compte de


Saad Din, pendant qu’ils commencent à boire. Il parle. Mais plus distraitement. Il compte
l’argent que lui fait porter le Sultan. Mais vite, sans goût. Et alors qu’en général il vide son
verre en hâte pour ne pas s’exposer plus longtemps au regard du Sultan, il le déguste
aujourd’hui, le savoure.
Le tetch est vieux d’au moins trois mois. C’est-à-dire fortement alcoolisé. Le nagadi
pourtant le boit la conscience tranquille ; c’est que le tetch n’est autre que de l’hydromel,
du miel dissous dans de l’eau, innocente boisson légère aux consciences musulmanes. On
peut en toute quiétude la boire quand l’esclave échanson vient dissoudre les rayons de
miel. Mais la jarre contient cinquante litres, et ne saurait être bue en un jour. Le liquide
fermente et se charge d’alcool. Mais les consciences sont en paix, la lettre est respectée.
Saad Din et le nagadi boivent du miel mélangé d’eau.
Cependant Saad Din s’étonne, et observe en silence. Quelque chose d’aussi
imperceptible qu’une odeur, et qui pourtant lui paraît perceptible, tangible, flotte dans
l’air. Déjà, tout à l’heure, au moment où il a parlé des crocodiles… Il regarde boire le
nagadi avec un mélange d’amusement et de vague colère.
Oui, Saad Din est bien différent du calife. Un changement dix fois plus important se
produirait-il dans le nagadi que le calife ne le remarquerait pas. Le calife est un lion,
conscient de son pouvoir et incapable d’en abuser ; a-t-il faim ? Il mange. Le trahit-on ? Il
tue. Mais pourquoi s’intéresserait-il à ceux que de si haut, il domine ? Pourquoi serait-il
choqué par une odeur de liberté ?
Saad Din regarde boire le nagadi qui boit plus que de coutume. Son petit corps gras
semble se gonfler d’importance. Sa vie va changer. Sous la garde des askaris, la captive
blanche attend sous la tente. Peut-être est-ce la dernière fois qu’il revient du côté de
Moulou. Quelque chose passe entre lui et le Sultan, un vague courant de haine,
d’hostilité… D’hostilité envers le puissant Saad Din ? Il n’y eût jamais pensé auparavant.
Mais il y a eu cette promesse, cette lueur de liberté qui a cheminé en lui depuis ce temps.
C’est ce qu’en lui flaire et déteste le Sultan. Et c’est ce qui le tient là, le nagadi, malgré la
peur habituelle, et le fait de se raidir pour la première fois. Le turban vert, emblème de
liberté, s’agite sur sa tête.
Il boit. D’étranges volutes montent dans sa tête, et y dessinent un avenir. Une
sensation de puissance l’envahit, plus grisante que le tetch, à cette pensée : c’est que s’il
le veut, il ne reviendra plus à Moulou.

S’il le veut. C’est une phrase bien étrange, que peuvent seuls se dire les puissants de ce
monde. Il n’a même pas eu envie de pouvoir se la dire. Et tout à coup il est libre. Il sera un
homme riche. D’autres esclaves seront vendus et ne songeront pas qu’il est possible
d’être autre chose qu’esclave. D’autres nagadis feront la route du Tchad à Moulou, de
Moulou à Bagdad, tenus par un fil invisible, et ne songeront pas qu’il existe d’autres
chemins, des chemins qu’on choisit. Mais lui fera désormais ce qu’il veut, comme Saad
Din lui-même. Il est légal de Saad Din. Certes il sera moins riche, mais l’égalité ne
commence pas par l’argent : elle commence au choix. Le nagadi ne s’est jamais senti bien
différent des esclaves ; aujourd’hui il se sent l’égal de Saad Din.
Les bouteilles se succèdent. En Éthiopie on boit à même une carafe d’un litre qu’un
esclave remplace aussitôt vide. Le nagadi n’est pas sans voir la lueur inquiétante qui
s’allume dans les yeux de Saad Din, pas sans deviner cette hostilité sans cause qui naît
entre eux, et vient de ce que le Sultan sent, si faiblement que ce soit, la moindre
résistance comme une insulte. Et le nagadi, turban en tête, reste. Et même il parle.
« Que le Sultan me pardonne de rester aussi longtemps, dit-il soudain, emporté par
une incompréhensible gloriole. Mais il se peut que ce soit la dernière fois que je vois
Moulou. »
Le Sultan lève les yeux. Incrédule, méprisant. Ce nagadi se permet de prendre des
décisions ?
« Il se peut que le calife Omar, en récompense d’un grand service, m’accorde le repos à
Bagdad… »
Le sourire de Saad Din est un rictus. Ces paroles sont une insulte. Mais s’il est vrai que
le nagadi a rendu service au calife, il sait (et le petit homme aussi) qu’il serait imprudent
de lui faire le moindre mal. Du moins ouvertement.
« Et quel service, nagadi ? dit-il avec bienveillance. Je serai content de savoir à combien
il faut t’estimer. Peut-être t’ai-je mal connu ? Une histoire bien racontée vaut, elle aussi,
un présent de choix. »
Les narines du petit homme frémissent. Le tetch a dissipé sa peur. Il a envie de parler.
Et Saad Din, pour la première fois, l’écoutera. Il commence. Les carafes sont à nouveau
remplies. Il raconte comment il a pour la première fois entendu parler de l’esclave
blanche enfermée dans un lointain harem, fille d’un Grec et d’une Noire, et par un
miracle, devenue blanche comme le lait. Comment il a osé parler de cette belle au calife
Omar qui cherchait des femmes pour son harem. Comment il a trouvé la fille, a négocié
l’achat, a doublé le nombre de ses askaris. Il s’étend sur les détails, exagère les difficultés,
l’habileté qui fut nécessaire. Et le Sultan écoute, les sourcils froncés.
« Blanche ? demande-t-il rêveusement. Mais vraiment blanche ?
— Comme le lait, dit le nagadi avec orgueil.
— Et vierge ?
— Cousue. »

Le Sultan marche de long en large dans la pièce. Son sang s’enflamme à cette
évocation. Blanche et vierge, et si proche. Il oublie même un instant sa colère contre le
nagadi. Le nagadi le regarde marcher. Avec malice. Il lui semble qu’il est vengé de sa
terreur que lui ont toujours inspirée les crocodiles, et les cruelles plaisanteries du Sultan.
Oh ! Vengé, c’est beaucoup dire ! Comme la fourmi dans l’herbe ne peut piquer le talon du
promeneur qui l’écraserait sans peine. Mais cela lui suffit et l’amuse.
« Où est-elle ? dit le Sultan avec brusquerie.
— Dans ma tente Seigneur…
— Je veux la voir. »
La griserie se fait plus forte dans le petit cerveau du nagadi. Le Sultan dit, « je veux »,
mais il attend. Il attend en somme la permission du nagadi.
« Le calife désire que personne ne la voie. »
Le visage de bronze s’anime, les yeux lancent des éclairs.
« Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé, à moi ? Je t’aurais fait dix fois plus riche que le
calife ne te fera. Je t’aurais donné un de mes villages !
Le nagadi triomphe. Il lui semble grandir de cent coudées. Pourtant il baisse les yeux
pour répondre :
« Le calife me protégera de vous. Mais qui me protégera du calife ? »

Le Sultan n’a jamais haï personne comme ce petit homme gras qui ose se jouer de lui.
Mais il contient sa colère, patiente. Il doit satisfaire d’abord son appétit impérieux,
soudain éveillé. Sa vengeance ne viendra qu’ensuite.
« Montre-la-moi, dit-il. Si elle vaut ce que tu dis… je te proposerai quelque chose. »
Le nagadi hésite. La voie est toute tracée. Ramener la captive jusqu’à Bagdad, le calife
est trop craint pour qu’on ose la lui prendre par la force, recevoir sa récompense, se
retirer. La voie est toute tracée pour un nagadi sans liberté, pour un nagadi sans turban.
Mais pour le peit homme qui vient de découvrir qu’il y a toujours un choix possible…
« Je puis te donner plus que le calife. Pour ce qui est de lui, nous nous arrangerons
toujours. Un accident, les fièvres… Une attaque… Tu auras autant de bêtes que tu
voudras. Ou de l’or. Des pierres même… Avec des pierres tu peux t’établir n’importe
où… »
Saad Din implorait presque. Qu’importait ? Il se vengerait plus tard. Le nagadi hésite. Il
tient dans sa main, lui, le sort de la captive, et le plaisir de Saad Din. Il faut dire non. Il
faut vite dire non. Mais sitôt cette parole prononcée, il retombera dans l’insignifiance.
Saad Din n’osera pas maltraiter le mandataire du calife. Mais il le chassera, et ce sera la
route prévue, et le calife le récompensera, certes, mais sans un regard… Il faut dire non.
Mais le nagadi veut voir encore le terrible Sultan l’implorer, pâlir de désir et se ronger de
colère. Le Sultan désirant la vierge blanche est-il si différent du nagadi tremblant devant
les crocodiles ?
« Par là », dit-il doucement.
Le Sultan le suit, docile. Plus question de crocodiles maintenant.
« Que le Sultan veuille bien ne pas faire de bruit, dit le nagadi d’un air supérieur. Il ne
faut pas que les askaris se doutent… »
Et Saad Din étouffe le bruit de ses pas. Si le nagadi se retournait, il lui verrait un
terrible visage, convulsé de colère. Mais il marche léger dans les volutes du tetch.
Enfin ils arrivent à la tente. La toile d’entrée retomba derrière lui. Recouverte d’un
voile, et feignant de dormir, la captive est là. Lentement, surveillant Saad Din du coin de
l’œil, le nagadi soulève le voile. Et il voit pâlir le dur visage, se pincer les narines, se
serrer les lèvres impérieuses. Un moment, Saad Din reste immobile. Puis sans violence,
passe la main sur le visage, sur l’épaule de l’esclave pour s’assurer que cette miraculeuse
blancheur est authentique. Il est plus d’un enduit étrange dont les coquettes du pays
n’hésitent pas à s’enduire chaque soir pour éclaircir la couleur de leur peau. Mais non. Il
ne s’agit pas d’un enduit. Et sur cette peau laiteuse des cheveux clairs ruissellent autour
d’un visage parfait. Renonçant à la feinte, l’esclave sourit. Sait-elle seulement à qui le
nagadi, en fin de compte, la vendra ? Son métier est de plaire et de sourire. Elle le fait
avec indifférence.
« Il me la faut, dit Saad Din. Sache-le, nagadi, pour l’avoir je ne reculerai devant rien. »
Un léger frisson parcourt tout de même le petit homme. Il sent qu’il ne peut plus
maîtriser la fureur du tigre. Alors il énonce une somme, trop énorme à son avis, pour que
Saad Din consente. Mais que ne donnerait le Sultan vieillissant pour une sensation
nouvelle ! Sans quitter des yeux le beau corps blanc, d’un simple geste il acquiesce. Et
ajouta :
« Tu quitteras Moulou cette nuit. Dis à tes hommes que tu crains qu’on n’enlève la
captive. Demain, dans la plaine, mes soldats déguisés en chiftas (bandits) t’attaqueront et
te l’arracheront. Ainsi pourras-tu mentir à Omar. »
C’était un autre à nouveau qui choisissait pour lui. Mais le nagadi, terrassé par le tetch,
s’effondra à cet instant. Le Sultan eut un mouvement vers l’esclave. Mais que risquait-il à
attendre ? Il était à un âge où l’on aime ménager ses plaisirs : il quitta la tente.

À cheval, coiffé d’un turban vert, le nagadi quitte Moulou. Dans une heure, dans la
plaine, les chiftas l’attaqueront et lui déroberont l’esclave. Lui, porte contre son cœur un
lourd fardeau d’or et de pierres. Et il a peur.
Sa peur est nouvelle. Autrefois, il pensait, lorsqu’il se risquait dans des étendues
dangereuses, qu’Allah le tenait dans sa main. Aujourd’hui il lui semble que c’est de lui
que dépend son sort. Et il dit à l’un de ses askaris, le plus jeune :
« Porte un instant mon turban, veux-tu ? »
Fier comme un aigle, le jeune garçon s’en coiffe, et rit de plaisir. Mais voici déjà des
chiftas qui dévalent vers eux, surgis du chaos rocheux. Les askaris aussitôt, abandonnant
tout avec les bêtes de bât et de selle, fuient en déroute, et le nagadi les suit prudemment.

Comment l’homme sait-il ? Tous dormaient pourtant lorsque Saad Din est venu sous la
tente…
Mais déjà le calife, d’un geste las, a fait signe au Soudanais qui lève son sable recourbé.
L’éclair d’acier s’élève, s’abaisse, et passe sur les épaules du nagadi qui s’effondre avant
d’avoir compris.

La déception du calife dura plusieurs mois. L’askari vivait heureux avec l’or du nagadi
et celui que Saad Din lui avait remis, dénonciateur de sa propre trahison. Ils restèrent en
froid durant près d’une année. Saad Din, qui avait eu la femme et la vengeance, fit les
premiers pas. Le calife avait alors reçu une très belle esclave noire : il oublia. Il prétendit
alors n’avoir été pour rien dans l’affaire, et le calife feignit de le croire. Seule la fille et le
nagadi avaient eu, au fond, des témoignages du contraire. Et qui se soucie sérieusement
d’une femme, même blanche ? Qui se soucie d’une tête, coupée depuis six mois ?

*
Hors du troupeau

La maladie est de ces coups du sort qui font parfois dévier sainement une vie. Le recul
que la souffrance impose, les questionnements immobiles, les jours qui ressemblent trop
aux nuits font voir autrement le chemin. Se sentir empêché suscite une envie de vivre
plus, mieux, loin.
La vie d’Henry de Monfreid eut sans doute suivi un autre cours s’il n’avait contracté
une vilaine fièvre, à l’aube de ses trente ans. Son mal avait un nom venu d’ailleurs, la
Fièvre de Malte (que l’on préférera à son autre appellation, la Brucellose) mais guettait
dans les étables de France. À l’époque, après avoir échoué dans l’élevage de volailles,
Monfreid s’essayait à l’industrie laitière près de Melun, avec aussi peu de bonheur.
Laitier plutôt que trafiquant d’armes, il n’y aurait eu là nulle indignité, mais peut-être
moins matière à œuvre romanesque.
Sur son lit de convalescence, après avoir failli trépasser, Henry décida de ne plus vivre
comme avant. Et pour ce faire, au risque de friser la provocation, on peut avancer qu’il
choisit une voie confortable. Pour se dépayser de soi-même, quoi de plus simple que le
lointain ? Dans un cadre inchangé, les changements exigent plus d’énergie. Il choisit donc
de partir, quittant un premier amour malheureux en même temps que son pays. Le désir
était là et, comme souvent, les circonstances firent le reste. Un de ses amis le mit en
relation avec un négociant français aventuré sur les plateaux abyssins. Monfreid plongea
dans le café, le commerce de ses grains, des perles et des peaux. Puis, dans un sillage très
rimbaldien, ce furent de plus subversives marchandises, les armes et le hachich.
Ainsi, ce n’est pas par pulsion aventureuse qu’Henry de Monfreid a gagné l’Afrique,
mais pour fuir la vie qu’on lui proposait. Il le confie dans l’entretien qui ouvre ce livre.
Nous sommes en 1974. « Je suis arrivé là-bas, non pas pour y chercher l’aventure, c’est là
un grand mot qui ne représente qu’un accident pour moi… mais simplement pour gagner
ma vie, loin du tumulte de la vie européenne et de sa monotonie surtout » répond-il à
celui qui est venu le visiter en sa maison d’Ingrandes, dans un Berry si éloigné des
rivages de la mer Rouge, quelques mois avant sa mort.
Monfreid a pris le large parce qu’il savait. Il connaissait l’étreinte mortelle de la
routine, les mille contraintes qui font ployer la volonté. Il redoutait le poids des
habitudes, des convenances, du monde. Ce qui frappe dans ces textes, c’est leur fraîcheur
intacte. Les mots sont d’hier mais ils pourraient être de notre temps. Ils résonnent
étrangement avec nos questionnements contemporains. Ainsi cette aspiration à fuir le
cours trop écrit de nos vies. Sans prendre le chemin de l’Afrique, qui n’a pas songé au
moins une fois dans son existence à sortir de la route ? Rien de ce qu’a fait cet homme ne
nous paraît accessible et pourtant, ses mots nous semblent si proches. Et toucher à
l’universel, c’est rejoindre l’essence de la littérature.
Recueil d’articles, d’interviews, de lettres ou de récits savamment réunis par son petit-
fils Guillaume de Monfreid et éclairés par ses notes, Vivre libre nous rappelle qu’Henry
fut un aventurier mais aussi un écrivain. Ce n’est pas forcément l’image qui vient en
premier, quand on l’évoque. Les charmes spectaculaires de la tête brûlée occultent les
qualités plus discrètes de la tête bien faite. Et les précieux ont vite fait de le cantonner
dans un genre mineur de littérature exotique. Dans un précédent ouvrage1, Guillaume de
Monfreid cite pourtant cette lettre de Marcel Pagnol, confiant à Henry qu’il voyait en lui
« l’un des plus grands écrivains de ce siècle »… De fait, l’aventurier a souvent le mot juste.
Et il peut faire courir la plume sur les pages aussi légèrement qu’une étrave sur le bleu de
l’Indien.
C’est Joseph Kessel qui décela l’écrivain derrière le baroudeur. C’est lui qui l’incita à
écrire, le « révéla à lui-même ». Les deux hommes faisaient route vers Djibouti depuis
Marseille, sur un lent paquebot. Ils venaient de se rencontrer. L’aventurier devait ouvrir
au journaliste les portes de terres interdites pour son enquête sur la traite des esclaves.
Monfreid lui avait confié ses journaux de bord. « Vous qui faites des livres, lui avait-il dit,
peut-être y trouverez-vous matière à en écrire ». Après une nuit de lecture, « Jef » se
refusa à y puiser et, dans la touffeur d’un matin de mer Rouge, lança à son guide : « Ce
serait un plagiat, il faut les publier ! » Cet encouragement ne s’arrêta pas aux mots.
Monfreid raconte comme son nouvel ami l’aida à se lancer dans le « monde épineux des
lettres ». Même s’il se méfiait des excès de cet homme au sang puissant, il rend hommage
à sa loyauté, « si rare en un monde où la jalousie comme la mauvaise herbe étouffe ce qui
voudrait fleurir ». Là encore, les mots de Monfreid n’ont guère vieilli… Il écrivit soixante-
quatorze ouvrages, avec des pépites mais aussi des textes moins inspirés. L’engouement
pour les récits au long cours et son succès l’incitaient à une intense production.
La liberté, dans ce livre comme dans cette vie, est le maître-mot. Henry de Monfreid
était un homme complexe. Un homme, donc. Un être d’airain, de tensions, mais aussi de
faiblesses et de contradictions. Chez lui, la mesquinerie pouvait côtoyer la grandeur et les
préoccupations matérielles les rêves d’absolu. Il pouvait être filou, un brin mystificateur,
égoïste, orgueilleux et d’une dureté de lave sèche. Il prit parfois des libertés avec
l’honnêteté et on le suspecta d’être l’espion du Négus. « Tous n’étaient pas des anges », a-
t-on envie de dire en empruntant au titre d’un livre de Kessel sur des hommes
d’exception. Mais Monfreid était avant tout libre. Et il avait gagné sa liberté en se tenant à
distance du monde. Pour lui, le plus grand malheur d’un homme est de « perdre
l’illusion ».
Quand il se livre au Questionnaire de Proust, en 1952, à la question « Où aimeriez-vous
vivre ? », Monfreid répond : « Hors du troupeau. » Une réplique que l’on pourrait
entendre aujourd’hui dans la bouche d’un Sylvain Tesson. Et l’on songe aussi au « parc
humain » décrit par Peter Sloterdijk. Pour Monfreid, les aiglons ne peuvent vivre en
basse-cour… Le grand théâtre ne le divertit pas. « J’ai la satiété du Monde, de cette scène
où on se joue la comédie, où l’on n’agit qu’en vertu de conventions aussi ridicules que
fastidieuses ; j’ai la satiété du mensonge éternel et de tous les grands mots dont on pipe
la masse des hommes pour en asservir la force. » Il déteste le « souriant mensonge des
contraintes mondaines », sent « toute la stérilité du code des grimaces qu’il faut mettre
en œuvre pour être admis à paître avec le troupeau ». Résonne ici la voix de Psichari,
autre poète du désert nous exhortant à fuir « le mensonge des cités » pour trouver
l’immuable vérité. Cette prévention contre le monde n’empêcha pas le rebelle de mer
Rouge de se présenter par deux fois – et sans succès – à l’Académie française, au milieu
des années 1960…
« Plus les choses sont simples moins elles vous causent d’ennuis », disait Monfreid au
sujet de la rusticité de ses boutres qu’il préférait aux perfectionnements des yachts
modernes. L’affirmation sonne comme une métaphore de sa vie. Pour être libre, l’homme
doit se désencombrer. Dans les eaux du Golfe d’Aden ou les paysages désolés des îles
Dahlaks, il fuit l’agitation et le bavardage. « J’ai besoin de calme, avant tout », écrit-il.
Monfreid veut écouter, entendre. Et voir. Il se désole de ces « gens qui ne savent pas
regarder ». On peut craindre que, depuis, ce mal n’ait fait que croître. Ces infirmes des
sens, ce sont ses frères européens, qu’ils vivent sur le vieux continent ou aux colonies.
Leur œil ne voit pas, soit que l’étroitesse de leurs idées ferme l’angle de vue, soit que leur
âme rationnelle ne sache plus s’émerveiller du spectacle du monde. Les « indigènes »,
pourtant si méprisés, ont préservé la valeur du regard. Leur vue n’a pas été gâtée par les
fausses lumières. Ils ont gardé « ce goût du merveilleux qui sait animer le rocher ou
peupler le désert ».
Rien de ce qui fait la comédie humaine ne semble échapper à Henry de Monfreid, sans
doute parce qu’il contemple la scène avec la plus grande distance qui soit. Cet œil acéré
nourrit les savoureux portraits qu’il brosse de ses contemporains. Ils sont souvent d’une
ironie cinglante, toujours d’une grande justesse. Ainsi celui de son ami Antonin Besse,
dont le sens aigu de la probité ne découlait pas des vertus que l’on imagine
communément. « À vrai dire, écrit-il, ce rigorisme n’était point vertu exceptionnelle de
haute morale, mais orgueil qui lui interdisait les vils expédients. Un homme de sa valeur
devait être assez fort pour vaincre sans jamais s’abaisser par le mensonge et les lâches
compromis. » Sans doute, avec ces mots, Monfreid plaidait-il aussi pour lui… Quand il
s’agit d’acteurs de la petite société coloniale, ces portraits peuvent être d’une délectable
cruauté. Ainsi la description du consul de France à Suez, homme charmant mais qui
« adore la mer à la façon de Monsieur de Chateaubriand, qui est un peu celle de bien des
gens ayant quelque culture et qui se sentent vocation de marin, du fond de leur fauteuil
sur une terrasse en regardant l’océan dormir ou déferler »…
Monfreid est inspiré quand il évoque Gauguin, ami de son père qui avait trouvé grâce
aux yeux du terrible peintre car tous deux aimaient la mer. Il décrit son regard, « qui lui
faisait un masque de brute chaque fois qu’il se repliait sur lui-même : ses yeux en ces
moments-là étaient inquiétants comme la mer quand elle se trouble pour cacher sous sa
surface le récif ou le gouffre ». Et cette volupté du malheur que l’artiste semblait
éprouver, « comme la joie morbide de se sentir la victime d’une humanité qu’il
méprisait ». Paul Gauguin croyait en l’art comme l’apôtre croit en Dieu, dit joliment
Monfreid.
Henry de Monfreid est aussi un poète de la géographie, un peintre des éléments. Les
lieux, les cartes, les paysages sont la grammaire de sa vie. Il y a chez lui une musique des
mots qui est celle de l’eau sur l’étrave et du vent dans les agrès. Parfois chargées, comme
une barque de contrebande, les phrases sont émaillées de fulgurances qui ne doivent pas
tout à l’opium. Elles peuvent avoir le rythme d’un brusque coup de chien ou celui d’un
sillage indolent. Comme lorsqu’il conte ces jours de fureur où « la mer phosphorescente
tourbillonnait comme un torrent de soufre enflammé ». Ou ces nuits de paix, quand la
lune sur la mer semble inscrire « en nappe de feu la route fatale » qui selon les légendes
entraîne les marins. Ces mots semblent parfois brûlés par le Kamsin, le vent de feu…
La mer, chez Monfreid, est bien sûr au cœur de tout. Il raconte comment il entendit son
appel, quand l’enfant de Méditerranée fut si tôt « envoûté par le mystère des horizons de
cette mer sans âge ». Il lui voue une adoration mystique. L’écrivain sait lui donner corps,
la faire rugir, se cabrer, cassante ou caressante. Il y a le désert aussi, mais ce dernier
n’est-il pas un océan pétrifié ? « La mer et le désert laissent en l’esprit de ceux qui savent
voir et comprendre l’inconsciente nostalgie de leur pérennité » écrit-il magnifiquement.
Monfreid a laissé se réveiller en lui l’ancestral nomade.
L’action et l’âpreté de ses affaires n’ont pas asséché les yeux du vieux marin. Monfreid
fait jaillir la poésie des hommes et des scènes. Il y a ce commandant des gardes-côtes
égyptiens, pour qui « la géographie est une science respectable et par conséquent
mystérieuse ». L’homme connaît le nom des îles et des ports mais les sème à sa guise à la
surface du globe, Aden se retrouvant aux Indes et Madagascar en face de l’Algérie. Avec
une merveilleuse inconscience, cet homme crée un autre monde… Et que dire de ces
caisses tombées des navires au large et échouées sur une plage. Remplies de toutes ces
choses devant servir aux hommes, des portemanteaux aux bouteilles de champagne, elles
se content leurs histoires, « parlent de leurs pérégrinations avec leurs inscriptions en
toutes les langues ».
L’univers que l’aventurier a choisi est celui des contes et des fables, des terres
envoûtantes où courent les djinns et les sylvains. Il est aussi celui d’une autre religion
que la sienne. Converti à l’islam, sans doute davantage par amitié pour le monde qui
l’accueillait que par adhésion religieuse, Henry de Monfreid n’échappait pas au
questionnement spirituel. Dans des pages étonnantes, il évoque sa rencontre et son
amitié avec Teilhard de Chardin, ainsi que le conflit qu’il décelait « entre la Raison et la
Foi » au cœur de celui qui était à la fois prêtre et savant. Monfreid est un autre quand il
évoque l’appétit spirituel de l’homme, cette « tentative d’évasion vers l’Éternel et l’Infini,
autrement dit vers l’Univers inconcevable des Causes ». Pour cet homme qui avait si
souvent lié son sort à celui de la nature, « l’univers est un reflet de Dieu ». Il cite Saint-
Augustin : « Credo qui absurdum. » Je crois, parce que c’est absurde.

Cette liberté avait un prix, que Monfreid ne fut pas le seul à payer. Il ne s’est pas
toujours soucié de la casse, celle de ses bateaux ou celle chez ses proches. Il a épuisé son
entourage, ses épouses et sa descendance. Peut-être est-ce pour cela qu’il plaçait
l’indulgence au rang de vertu suprême… Il était dur, sans être insensible. Infatigable
aussi, malgré les échecs. La souffrance sans doute devait faire partie de son chemin de
vie. « Qu’appelle-t-on joie ? L’envers de la douleur » confie-t-il dans son entretien-
testament, en citant Musset : « Le seul bien qui me reste au monde, est d’avoir
quelquefois pleuré. »

Arnaud de La Grange
LE QUESTIONNAIRE DE PROUST23

Quel est pour vous le comble de la misère ?


La pauvreté d’esprit.

Où aimeriez-vous vivre ?
Hors du troupeau24.

Votre idéal de bonheur terrestre ?


Chercher à devenir meilleur et l’illusion d’y parvenir.

Pour quelles fautes avez-vous le plus d’indulgence ?


Pour celles que je comprends. Comprendre, c’est pardonner.

Quels sont les héros de roman que vous préférez ?


Ceux qui pour moi évoquent des êtres chers.

Quel est votre personnage historique favori ?


Cette question double la précédente pour qui sait comment on écrit l’histoire.

Vos héroïnes favorites dans la vie réelle ?


Toutes les mères, pour leurs fils.

Votre peintre favori ?


Gauguin.

Votre musicien favori ?


Georges Bizet.

Votre qualité préférée chez l’homme ?


Le courage de penser toujours ce qu’il dit.
Votre vertu préférée ?
L’indulgence.

Votre occupation préférée ?


Peindre pour exprimer mon rêve devant la nature sans prétendre l’interpréter.

Qui auriez-vous aimé être ?


L’homme meilleur que j’ai cherché à créer avec ce qui est en moi.

Votre principal trait de caractère ?


Me juger sévèrement en négligeant trop souvent de me comparer.

Ce que j’apprécie le plus chez mes amis ?


Leur discrétion.

Mon principal défaut ?


… ils sont trop !…

Mon rêve de bonheur ?


Celui des autres, parce que c’est le seul en qui l’on puisse croire.

Quel serait mon plus grand malheur ?


Perdre l’illusion.

Ce que je voudrais être ?


Celui qui voudrait paraître aux autres.

La couleur que je préfère ?


Le bleu, couleur du lointain et de la mer.

La fleur que j’aime ?


La rose qui donne son parfum mais que défend l’épine.

L’oiseau que je préfère ?


L’aigle qui plane très haut et qui laisse passer son ombre sur ce qui rampe.

Mes auteurs favoris en prose ?


Daudet, Loti, A. Dumas.
Mes poètes préférés ?
Charles Cros, Vigny, Lamartine.

Mes héros dans la vie réelle ?


Ceux qui dans l’ombre ont porté leur croix sans gémir et sont restés honnêtes toute
leur vie.

Mes héroïnes dans l’histoire ?


Disons Jeanne d’Arc dont l’étendard a salué l’Anglais après l’avoir chassé !

Mes noms favoris ?


Le mien et ceux de mes amis.

Ce que je déteste par-dessus tout ?


Le souriant mensonge des contraintes mondaines.

Caractères historiques que je méprise le plus ?


Talleyrand et tous les politiciens capitalistes d’hommes qui mènent le peuple à
l’abattoir au son du galoubet.

Le fait militaire que j’admire le plus ?


La bataille de Trafalgar.

La réforme que j’admire le plus ?


Je n’admire pas la réforme, je la subis, car elle détruit toujours un équilibre, bon ou
mauvais, auquel je me suis adapté.

Comment j’aimerais mourir ?


Sans le savoir25.

État présent de mon esprit ?


Le souci de conserver ce qui me reste.

Ma devise ?
Savoir que tous comptent sur moi sans rien attendre de personne.

*
SERPENT DE CHEIKh HUSSEN7

En ce temps-là le peuple Gourgouras habitait la plus riche contrée de l’Éthiopie,


comblé de tous les dons d’une nature luxuriante et généreuse sous l’éternel printemps
d’un paradis terrestre. Si le couple originel dont parle l’Écriture dut s’enfuir devant le
glaive de feu, ce peuple amolli dans la paresse préféra subir un implacable fléau plutôt
que renoncer à sa vie trop facile. Depuis vingt générations, un monstrueux serpent, un
dragon sanguinaire descendait des grottes d’Ourso et dévastait les campagnes au gré de
sa férocité. Un sultan réputé pour sa sagesse réussit à traiter avec le monstre pour en
limiter le carnage en lui offrant chaque année le premier enfant né pendant la lune de
Ramadan.
Cette bête maléfique était énorme, elle ressemblait à un serpent, bien qu’elle eût des
pattes griffues, et sa tête cornue portait en son centre une lueur que le soleil ne parvenait
pas à éclipser. On la disait émanée d’un diamant magique qui rendait le monstre
invulnérable, et en effet jamais personne n’avait pu le vaincre, ni même le blesser. Le fer
s’émoussait sur ses écailles et l’acier le mieux trempé s’y brisait en jetant des étincelles,
comme si elles eussent été plus dures que le silex noir du torrent de Fontalé.
Ainsi donc depuis des siècles, chacun acceptait ce pénible état de choses dans le secret
espoir que seuls les autres en subiraient les rigueurs.
Ainsi sont et seront toujours les hommes !

Par ce souci de justice dont on voile d’ordinaire les iniquités, le Sultan n’était pas
excepté, mais jamais encore les familles régnantes n’avaient eu à déplorer la naissance
d’un enfant à cette date fatale… Les murs d’un palais sont si hauts, les portes sont si bien
closes, et le glaive d’un bourreau si prompt à trancher une tête trop bavarde que nul ne
peut entendre le vagissement d’un nouveau-né. Par contre à travers les minces claies de
branchages d’une case, le vent circule en toute liberté et répand à l’entour avec les
odeurs de fritures et de bergeries, toute l’intimité de la vie privée.
Une pauvre femme, Aïcha la bergère, l’avait compris et sachant son enfant près de
venir au monde, elle vivait à l’écart dans la forêt.
On la disait un peu folle parce qu’elle aimait les bêtes et leur parlait en amie. Peut-être
aussi était-elle sorcière pour que toutes, même les plus sauvages, vinssent sans méfiance
autour d’elle à son appel en répondant en leur langue.
Si chez nous maître Renard est le héros malicieux de tant de contes et de fables, dans
le folklore de l’Afrique Noire, Toboguellé n’a rien à envier, à cette différence près que ce
gentil écureuil de terre est aussi bienfaisant et loyal que notre Renard passe pour
nuisible et trompeur.
À l’heure brûlante de midi, quand tout se tait dans la brousse et que les ombres se sont
retirées sous les troncs d’arbres et sous les pierres, le peuple des Toboguellés sort de
terre et prend ses ébats sous l’aveuglante lumière. C’est alors qu’ils entourent la bergère
et lui donnent les nouvelles du monde car ils entendent la pensée de tous les êtres, cette
pensée affranchie du temps et de l’espace qui émane de toutes les créatures et emplit
l’espace comme l’air qu’elles respirent. L’Univers est ainsi un reflet de Dieu.

Ce soir-là quand le soleil eut plongé derrière la forêt, la mince faucille d’or de la lune
apparut sur la pourpre du ciel annonçant le premier jour du mois de Ramadan.
La pauvre Aïcha, dévorée d’angoisse en pensant à l’enfant qui allait naître d’un jour à
l’autre, implorait le Grand Esprit qu’une autre femme devînt mère avant elle. Les
meilleurs ne peuvent éviter de telles égoïstes prières et il faut être indulgent avec un
cœur de mère.
Hélas le lendemain matin son enfant, un fils, vint au monde, mais seules les bêtes de la
forêt le savaient et aucune ne la trahirait. Cependant l’inquiétude la dévorait et comme
répondant à son muet appel, Toboguellé accourut lui annoncer que pendant le nuit la
Favorite du Sultan lui avait donné un héritier. C’était donc lui la victime de l’annuel
sacrifice. Mais hélas, je l’ai dit, les hautes murailles d’un palais gardent jalousement les
secrets des riches. Ce serait donc l’enfant d’une pauvre femme qui serait jeté en pâture
au monstre. Mais le mois de Ramadan avait vingt- huit jours et d’ici là peut-être… et
Aïcha se réconforta tant bien que mal de cet espoir.

Les femmes de la brousse ne s’attardent pas en relevailles, elles sont près de la Nature
et ainsi le jour même elle put conduire son troupeau pour n’éveiller aucun soupçon. Son
enfant endormi, elle allait partir quand elle entendit les clameurs de détresse d’une
guenon, son amie, qui allaitait un petit né quelques jours avant, elle vola à son secours et
trouva la pauvre bête pendue à la branche flexible d’un piège qui en se relevant l’avait
enlevée dans les airs. Par bonheur le nœud coulant l’avait saisie par le milieu du corps,
sinon elle eût été étranglée. Son petit se lamentait en bas tendant en vain ses petites
mains à sa mère. Le chasseur n’allait pas tarder à arriver pour assommer la victime et
capturer la petite boule de soie qui gémissait désespérée.
En un tour de main Aïcha délivra la guenon qui sans s’inquiéter de son sauveur saisit
son petit et l’emporta d’un bond à la cime des arbres, éveillant de ses cris joyeux tous les
échos de la forêt. Aïcha sourit en écoutant s’éloigner cette joie qui retentissait en son
cœur de mère. Elle n’avait pas vu le regard de gratitude des yeux bruns de la guenon,
mais elle savait que les bêtes n’oublient pas un bienfait.
Alertée par la clameur rauque des corbeaux qui semblait l’appeler, elle se hâta vers sa
case, pressentant l’annonce d’un malheur.
À peine sortie de la forêt, elle aperçut devant sa hutte les émissaires du Sultan qui
emportaient son fils : une femme ramassant du bois avait entendu les pleurs et comme
elle attendait prochainement un enfant, elle n’avait pas hésité à le sauver en dénonçant
Aïcha.
À son tour elle hurla son désespoir à toute cette forêt amie, tandis que les hommes
impitoyables la traînaient vers le village… Son ami Toboguellé la regarda passer du fond
de son trou et il aurait voulu être le lion ou l’éléphant pour bondir sur ces méchants qui
brutalisaient cette femme sans défense.
La guenon, elle aussi, entendit ces cris de détresse et en son cœur de pauvre bête,
s’éveillèrent les mêmes échos de compassion qui, tout à l’heure, avaient amené Aïcha à
son secours.
Ses chèvres affolées la suivaient de loin, ne comprenant pourquoi leur bergère rentrait
si tôt et angoissées comme le sont les bêtes à l’approche du malheur, elles couraient sur
ses traces.

Quand Aïcha eut disparu et que ses déchirantes clameurs se furent perdues dans le
lointain, la forêt fut en effervescence, agitée de toute l’inquiétude des bêtes.
Les Toboguellés sortirent de leurs trous et tinrent conseil dans la clairière assis en
cercle à l’ombre de leurs queues. À l’appel des corbeaux croassant sur les cimes, chacals,
gazelles, francolins accoururent, oublieux de leurs vieilles rancunes dans un même élan
de solidarité et de compassion envers leur amie.
Les braves scarabées aux élytres d’or vert qui suivaient les troupeaux d’Aïcha à cause
des jolies crottes de chèvres, bourdonnaient dans le ciel, si émus du malheur de la
bergère que la plupart atterrissaient maladroitement sur le dos et tournoyaient pattes en
l’air comme des toupies.
Mais que pouvaient tous ces amis contre la méchanceté des hommes ? Personne n’eût
été assez naïf pour leur accorder la moindre confiance, mais Aïcha la folle, Aïcha la
sauvage, avait foi en leur amitié.
Au village on avait dû lier les jambes et les bras de la pauvre bergère tant elle se
débattait, puis on l’enferma dans une case écartée pour étouffer ses hurlements qui
auraient rendu la cérémonie du sacrifice plus douloureuse encore.
Tandis que le cortège s’éloignait vers la prairie, elle entendit les cris perçants du petit
qu’on emportait. La malheureuse se tordait impuissante sur la terre battue de sa prison,
cherchant en vain à atteindre avec ses dents le lien de ses chevilles. Épuisée par ses
efforts surhumains, elle resta un instant inerte, prostrée, comme écrasée de douleur, et
de toute son âme elle implorait le Créateur pour qu’il permît à la terre de l’engloutir.
C’est alors qu’elle entendit un grattement léger dans le sol tout près d’elle, et
brusquement un petit museau effilé de Toboguellé sortit de terre. Derrière lui une
quantité d’autres Toboguellés firent irruption dans la case et en une minute les braves
petites bêtes rongèrent les liens de la prisonnière, tandis que d’autres coupaient les
charnières de cuir de la porte. Aïcha ainsi délivrée put enfin s’élancer dehors et courir
vers la prairie où elle entendait les chants funèbres précéder le sacrifice.
Les Toboguellés immobiles, dressés sur leurs derrières, leurs grosses queues hérissées
toutes droites dans leurs dos, la regardèrent partir, puis disparurent par la galerie qui les
avait amenés.
Aïcha courait aussi rapide que la gazelle, criant pour que sa voix maternelle plus
rapide en son vol que sa course terrestre, atteignît et caressât son petit avant qu’il ne
meure ! Peut-être aussi, espérait-elle, ses cris déchirants retarderaient-ils de quelques
secondes l’instant fatal ? Peu importe d’ailleurs les raisons, car elle avait cessé de penser,
et emportée par son instinct, rien, hors la mort, ne pouvait plus l’arrêter.
Fendant la foule des spectateurs avant qu’ils aient pu lui barrer le passage, elle vit le
serpent surgir de son antre et s’élancer vers la clairière où s’agitait une petite chose toute
dorée par le soleil, son enfant, son petit tout nu et potelé, qui se traînait comme s’il avait
voulu fuir… À cette vue son cri strident transperça le cœur de toutes les mères comme
une lame d’épée chauffée à blanc… Alors au moment où le monstre, gueule ouverte, allait
atteindre le petit être sans défense, la guenon au poil gris s’élança de la cime d’un cèdre,
traversa l’espace rapide comme l’aigle fond sur sa proie, saisit au passage une branche
flexible, toucha le sol et rebondit dans les airs avec l’enfant, emportée au milieu du
feuillage par l’élasticité de la branche qu’elle avait ployé dans sa chute vertigineuse. La
bête disparut, bondissant dans les cimes de la forêt.
Aïcha avait reconnu la guenon et à son tour prit la fuite vers la brousse sauvage, loin
des hommes cruels qui avaient voulu lui tuer son enfant.
Tout cela fut si rapide que personne ne songea sur le moment à la poursuivre et
maintenant il était trop tard, chacun devant penser à soi pour se soustraire à la fureur du
monstre frustré de sa proie.
Il s’élança sur ces badauds affolés, tua de son dard venimeux les moins prompts à
s’enfuir et poursuivit les autres jusqu’au village dans la plus indescriptible panique.
Enfin, rassasié de carnage, le serpent disparut dans sa caverne, mais ce n’était là qu’un
répit éphémère, la colère du monstre n’était nullement apaisée.
Les sorciers consultés déclarèrent que cette fureur provenait de la substitution d’un
autre enfant à celui que le destin avait désigné. Les langues des serviteurs du palais se
délièrent, accusant le Sultan d’avoir caché la véritable date de naissance de son fils. Pour
éviter la révolte, le malheureux père dut livrer son enfant comme le dernier de ses sujets
pour sauver son autorité et aussi tous les siens que le peuple aurait massacrés. Pris entre
ces deux bêtes féroces, le serpent et le peuple, il fut forcé de les apaiser en livrant son
seul héritier au sacrifice.
Depuis cette cruelle leçon, il comprit que laisser faire comportait des risques et il se
mit en tête d’agir.
Quand peu après la mort tragique de son fils il eut une fille, elle le consola un peu de ce
malheur et d’autant plus que sa beauté chaque année s’affirmait plus parfaite.
Déjà les chefs puissants escomptant l’avenir briguaient l’honneur d’obtenir un jour sa
main.
Quand elle eut l’âge des fiançailles, son éblouissante beauté sema à tel point la
discorde entre les prétendants que son père dut les mettre d’accord en promettant de
donner sa fille à celui qui réussirait à vaincre le maléfique serpent des grottes d’Ourso.
Jusqu’ici, nul n’avait osé affronter le monstre, mais à partir de ce jour les abords de la
caverne se jonchèrent des ossements de tous ceux qui tentaient la redoutable épreuve.
Ce macabre avertissement n’arrêtait pas les prétendants, et, chaque jour, un nouvel
amoureux poussé par l’aiguillon du désir et l’ambition, s’en allait tenter sa chance et ne
revenait plus…
Quand la guenon enleva son enfant devant la foule stupéfaite, Aïcha put s’enfuir à la
faveur de la panique provoquée par la colère du dragon. Guidée par les cris de la troupe
des singes bondissant à la cime des arbres, elle arriva à la forêt des montagnes de Gara
Moulata, où la guenon lui remit son enfant sain et sauf.
Son ami Toboguellé, celui qui était venu la libérer dans sa case, la mena au sommet le
plus haut, sur un plateau couvert de gazon, qui semblait suspendu comme un tapis
magique entre ciel et terre, au-dessus des nuages pluvieux de la saison humide. Aussi y
avait-on toujours un ciel limpide et un brillant soleil pour réchauffer l’air.
Les aigles venaient y planer et chaque jour, laissaient tomber un agneau, des perdrix et
le plus fin gibier. Les singes en ayant l’air de lui faire des niches lui jetaient des bananes,
des oranges, des mangues, des patates douces volées dans les jardins de la plaine.
Au milieu de ce monde sauvage, l’enfant apprit la langue des bêtes car il les aimait
toutes depuis le plus petit insecte, jusqu’à l’éléphant au front pensif qui sut se faire aimer
malgré son rôle ingrat de professeur, sans doute parce qu’il n’enseignait que des vérités
simples dont l’enfant sentait aussitôt l’utilité. Et puis il était si bon ce gros pachyderme, il
avait tant de délicatesse dans sa manière de protéger ce petit enfant inexpérimenté ! Sa
vieille peau ridée, craquelée et rugueuse comme la boue séchée d’un marais lui semblait
aussi jolie que l’élytre doré du scarabée ou l’aile bleue du papillon des prés, tant il est
vrai que tout vaut en ce monde par le seul rayonnement de l’âme.
À mesure qu’il grandissait, le jeune garçon s’aventurait toujours un peu plus loin de ce
coin de paradis terrestre encore inviolé des hommes. Sa mère lui recommandait de
rester toujours au milieu des montagnes sous la protection des djinns et des sylvains,
mais je ne sais quel instinct de petit mâle le poussait à chercher ce que la nature impose
avec tant d’artifice et de séduction à toutes ses créatures.
Un jour il alla si loin qu’il rencontra ce que le destin avait voulu qu’il trouvât sur sa
route. Des voix claires, des rires frais comme le chant des merles bleus dans le rayon de
soleil après la pluie, l’arrêtèrent haletant, ému comme jamais il ne l’avait été. Il resta
immobile, craintif et curieux, attendant il ne savait quoi, mais il était plein d’une joie
chaude, puissante, qui dilatait son cœur délicieusement.
Il vit, entre les branches du fourré où il était tapi, un groupe de femmes, mais une seule
retint son regard, c’était la fille du Sultan.
Il ne tarda pas à apprendre que la belle enfant était destinée à celui qui débarrasserait
le pays du serpent de la grotte d’Ourso. Mais il sut en outre que le Sultan avait juré de se
venger de la mort de son fils sur celui qui naguère en avait été la cause par l’intervention
d’un singe effronté ! Hussen était donc le seul homme qui ne pût prétendre à la main de
la belle, le seul envers lequel le Sultan pouvait, sans se parjurer, renier sa parole. Il passa
la nuit à se lamenter sur son sort mais le rire diabolique des hyènes dévorant là-bas dans
la gorge d’Ourso les restes du plus récent champion, lui semblèrent railler son manque
de foi.
Il reprit courage, bien décidé maintenant à tenter coûte que coûte la redoutable
épreuve.
Comme le voulait la coutume, il alla informer le Sultan de sa résolution. Il fut reçu avec
tout le mépris qu’un pauvre berger de dix-huit ans peut inspirer à un puissant
monarque :
« Qui es-tu pour prétendre réussir là où les plus braves de mes seigneurs ont échoué ?
— Je suis berger.
— Mais quel est ton nom et quel est ton pays ?
— Je me nomme Hussen et je n’ai point d’autre pays que celui où vivent les bêtes
sauvages.
— Ta mère ne serait-elle point une guenon ? dit le Sultan en voulant plaisanter, mais
sans savoir combien il touchait à une allusion délicate.
Le jeune homme ne broncha pas et détourna le danger par sa réponse pleine d’astuce :
« Un fils, ô Seigneur, ne doit pas rougir de ressembler à sa mère, fût-elle une guenon et
si je parais aussi laid qu’un singe, tu peux en rire ton aise, mais moi je n’ai pas le droit
d’en être honteux.
— Puisque tu viens du pays des bêtes sauvages, n’as-tu pas entendu parler d’un enfant
enlevé par une guenon et qui se cache dans la forêt ?
— Oui, sans doute, mais je suis venu pour tuer le dragon. Si je réussis, je te donnerai
les nouvelles que tu souhaites sur l’enfant qui t’intéresse, mais je ne veux pas charger ma
conscience en trahissant et risquer ainsi de perdre l’aide qu’Allah m’a promise.
— Tu es donc “Cheickh” pour qu’Allah te réserve ses faveurs ?
— Il les réserve à tous ceux qui ont la foi… »
Le Sultan ne pouvait insister davantage, entouré comme il l’était de tous les anciens
devant qui il ne voulait laisser deviner que sa vengeance personnelle primait le salut de
son peuple, mais à part lui, il se promit de savoir qui était ce jeune garçon si le sort le
rendait vainqueur.

On remit à Hussen une lance et un bouclier en cuir d’hippopotame, et il partit la lance


en travers des épaules, pressé de se sentir enfin loin des hommes, seul avec ses amis de
toujours, les arbres, les oiseaux, les insectes, et toutes les bêtes farouches de la forêt.
C’était l’heure du silence, sous l’écrasante chaleur de midi, et les Toboguellés couraient
dans les clairières sur la terre nue, desséchée, éblouissante. L’un d’eux lui dit :
« Où vas-tu Hussen avec ces armes guerrières ?
— Je vais combattre le dragon des gorges d’Ourso.
— Sais-tu que le dragon est invulnérable ?… Sans doute, mais les amoureux ont le
privilège d’ignorer la logique et te voilà parti avec une lance qui ne te servira à rien.
— Alors que me conseilles-tu ?
— Je vais seulement te révéler ce que tu ignores : le diamant que le serpent porte entre
les cornes de son front le rend invulnérable. Si tu peux le lui ravir, alors, alors seulement,
tu pourras le vaincre. Souvent il le dépose sur la rive du fleuve quand il va se baigner. »
Un gros scarabée avait écouté cette révélation et jugeant que plus rien d’intéressant
n’allait suivre, il retourna à son énorme boulette qu’il poussait inlassablement en haut
d’une éminence bien que toujours elle retombait au moment d’atteindre le sommet.
Hussen fut la providence de cet obstiné scarabée en lui portant d’un geste machinal sa
boulette au-delà de l’obstacle infranchissable. La bestiole eut l’air de trouver ce miracle
naturel. Mais il ne faut jamais imaginer ce que pensent les bêtes, nous serions absurdes.
Il y a tant d’autres miracles auxquels, nous, les hommes, ne prêtons pas attention que
l’indifférence du scarabée ne doit pas nous surprendre.
Il disparut dans les herbes et Hussen n’y pensa plus, il quitta les petits amis les
Toboguellés et s’en alla vers la contrée maudite où vivait le serpent.
Hussen était trop rusé pour risquer de se montrer sans avoir la certitude du succès car
après une tentative infructueuse jamais plus le serpent n’aurait enlevé sa pierre
magique. Et là seulement était sa chance.
Mais, par quel moyen y parvenir ? Peut-être Allah l’inspirerait-il ?
Il s’établit dans la forêt des environs tantôt dans les arbres, tantôt couché sur le sol
pour ramper jusqu’au dernier buisson en bordure de la prairie tentatrice.
Sachant que du fond de son antre le serpent surveillait son domaine, il eut la sagesse
de ne pas révéler sa présence par quelque tentative prématurée.

Le Sultan avait donné dix jours à Hussen pour tenter sa chance ; au dixième jour à
minuit la promesse cessait d’être valable.
C’est donc la mort dans l’âme que le pauvre garçon vit se lever le neuvième jour sans
que rien encore lui permît le plus faible espoir.
À la pensée de perdre Gahazia, il résolut d’en finir avec sa vie désormais dépourvue de
sens en affrontant la bête invulnérable. Il allait partir pour la rencontrer quand le chacal
parut et lui dit que sur ordre de Toboguellé il avait creusé un profond terrier à son
intention aux environs du rivage où le monstre se mettait à l’eau.
La nuit venue il s’y glissa et s’y tint de telle sorte que son bouclier tenu de l’intérieur en
couvrit l’orifice comme l’escargot de mer ferme sa coquille d’un tampon d’écaille.
Le soleil parut enfin dans le calme matinal où les brumes légères flottent sur les prés.
À ses premiers rayons les gouttes de rosée, telles des gemmes précieuses, scintillaient de
mille feux et une troupe de zébus regagnait paisiblement leur retraite sous le couvert de
la forêt voisine tandis que les gracieuses antilopes flairaient le vent.
Ce jour-là était le dernier pour Hussen ; à minuit les délais seraient expirés…
Tout à coup les antilopes bondirent et le pesant galop des zébus ébranla le sol : le
serpent était sorti de son antre et presque aussitôt il fut sur la rive du fleuve à moins d’un
jet de pierre d’Hussen.
Selon son habitude il laissa choir le diamant sur le sable avant d’entrer dans l’eau, mais
toujours méfiant, il n’avait garde de l’abandonner, son œil rouge surveillait la place où il
l’avait déposé. Dans ces conditions, impossible de s’en emparer, à peine émergé hors de
sa cachette le malheureux Hussen serait foudroyé par le dard mortel.
Tant pis, mieux valait mourir pour celle qu’il aimait que vivre sans elle.
Il fit glisser le bouclier et il allait bondir dehors quand tout à coup le monstre sembla
avoir deviné son intention, les deux yeux fulgurants se fixèrent sur lui et il n’eut que le
temps de faire glisser son bouclier pour échapper à la fascination fatale du reptile.
La terre fut ébranlée par les bonds du monstre et ses sifflements passaient dans les
airs comme l’ouragan dans les agrès du navire en détresse.
Le vacarme dura quelques minutes puis s’éloigna, la forêt maintenant craquait comme
si l’incendie l’eût consumée… Hussen put regarder et vit au loin le monstre furieux
arrachant les arbres dans les replis de son corps puissant.
Que s’était-il passé ? Était-ce sa présence qui avait à ce point courroucé le maudit
serpent ?
Le jeune homme resta immobile, attendant la nuit pour fuir ce lieu de terreur. Tout à
coup il sursauta en retirant sa main cruellement pincée. Il vit alors le gros scarabée qui
venait de le rappeler à la réalité en lui saisissant un doigt dans ses mandibules cornées.
Une grosse bouse de vache roulée et durcie avec l’argile avait été apportée là par le
vaillant coléoptère et il semblait avoir voulu en faire l’offrande à l’ami qui l’avait aidé un
matin à hisser son fardeau sur le monticule.
Hussen sourit, et lui qui aimait les bêtes, comprit la valeur de la chose offerte, non pour
sa nature plus ou moins précieuse, mais pour l’intention et l’amour qu’elle représente.
Aussitôt qu’Hussen eut pris dans sa main cette boule grossière portée là avec tant de
peine, le scarabée déploya ses ailes et disparut dans la profondeur bleue tandis que son
bourdonnement persistait encore…
Hussen ému de cette naïve offrande n’eut pas le courage de la rejeter. Un respect
superstitieux le retint et il noua ce misérable présent dans son turban.

La nuit était venue, il sortit enfin de sa cachette, désespéré, se sentant abandonné de


tous maintenant qu’il avait échoué. Le souvenir du pauvre scarabée lui apportant dans
son infortune la seule chose qu’il pût offrir, un peu de bouse de vache séchée mêlée de
terre, lui arracha des larmes d’attendrissement. Il prit l’objet en main et l’ayant serré un
peu trop fort, la gangue tomba en poussière et le diamant magique resplendit dans sa
main !… Le scarabée qui, on s’en souvient, avait entendu Toboguellé révéler la vertu de la
pierre, avait gagné la plage à l’heure où y venait le monstre. Sa petite taille le rendait
négligeable…
Au moment où le serpent déposa le diamant sur le sable, il le roula aussitôt dans une
de ces bouses laissées là par les zébus. Son teint s’éteignit et le monstre ne put le
retrouver. Puis patiemment le scarabée roula le joyau dans l’argile et le transporta ainsi
couvert d’une gangue grossière et misérable jusqu’à la main de son ami.
Certain maintenant de pouvoir combattre le serpent que le diamant magique ne
protégeait plus, Hussen s’élança vers l’antre où il s’était enfermé après son accès
d’impuissante fureur.
En approchant de l’entrée il entendit un râle effrayant qui ébranlait les voûtes de
pierres : le redoutable dragon expirait. Dans sa fureur, ou peut-être désespéré d’avoir
perdu sa puissance, il s’était donné la mort à la manière des scorpions avec son dard
empoisonné.
Sans perdre un instant, il courut dans la direction du village annoncer au Sultan sa
victoire et réclamer le prix du terrible tournoi où il avait risqué sa vie.
Comme la dixième heure du dixième jour allait se terminer, le Sultan avait réuni les
anciens et tous regardaient le sablier dont le dernier grain allait exclure le prétendant,
qui devait laisser sa place à un autre, et déjà plusieurs étaient prêts à entreprendre la
lutte.
La mère d’Hussen était arrivée, poussée par l’inquiétude, demandant à tous où était
son fils. Elle fut reconnue et tout aussitôt le Sultan pensa que le jeune homme parti tenter
sa chance contre le monstre n’était autre que cet enfant dont le rapt avait coûté la vie à
son fils. Il oubliait sans difficulté que cet enfant était envoyé au sacrifice indûment à la
place du sien désigné par le sort. Mais tous les hommes sont ainsi et point n’est besoin
d’être Sultan pour envoyer les autres souffrir à votre place. Ces injustices paraissaient
toutes naturelles et on accable férocement ceux qui osent penser le contraire.
La pauvre mère, comprenant le danger, essaya de détourner les soupçons en affirmant
que celui qui tentait la terrible épreuve n’était pas son fils.
Le Sultan ne dit rien mais il la fit placer à ses côtés dans la salle où on attendait
l’arrivée du champion.
Hussen, haletant de sa course rapide, fit soudain irruption tenant dans sa main la
pierre magique qu’il posa aux pieds du Sultan.
Ce fut une ovation triomphale et tous admirèrent le diamant. Le Sultan prit la pierre
miraculeuse dont les mille reflets irisés semblaient éclairer la salle et la serra dans sa
ceinture. À ce moment Hussen vit sa mère et spontanément, n’écoutant que son cœur, se
jeta dans ses bras. C’est ce qu’attendait le Sultan pour se délier de sa parole.
« Tu es donc celui que je cherche depuis tant d’années, toi qui m’as privé de ma
descendance…
— Je t’avais promis, Ô Seigneur tout-puissant, de te montrer aussitôt ma mission
accomplie. J’ai donc tenu parole en tout point. Tu as retrouvé celui, qui par sa fidélité et
son affection remplacera ton fils en te donnant la descendance que tu attends par ta fille
bien-aimée, puisque j’ai vaincu le serpent.
— Misérable berger, j’aimerais mieux être à la place de ce serpent maudit que te
donner ma fille… »
À peine eut-il prononcé ces mots qu’il disparut dans une vapeur jaunâtre, fétide et âcre
comme l’haleine d’un volcan. Le trône où il était assis ne portait plus que la pierre
magique.
Le peuple voyant en ce miracle la punition du parjure acclama Hussen que la volonté
divine désignait pour être leur Sultan.
Le jeune homme prit alors le diamant magique et anéantit son néfaste pouvoir en le
jetant dans le fleuve, ne gardant pour trésor que Gahazia et son amour.

*
HISTOIRES DE PERLES10

Madame vient de s’arrêter brusquement devant la vitrine où la lumière blanche


semble ruisseler sur les joyaux et les pierreries. Monsieur qui ne s’y attendait pas, a failli
compromettre l’impeccable harmonie de sa mise.
« Oh voyez donc mon cher ami, les ravissants colliers ; on fait des merveilles
aujourd’hui ! »
Monsieur voudrait bien changer de conversation, car il se doute bien que ce ne sont
pas des perles japonaises et qu’il vaut mieux ne pas s’attarder devant d’aussi coûteuses
merveilles. Et Madame, qui peut-être a compris, baisse ses paupières bleues et ses lèvres
carminées écrasent un sourire ironique et un peu méprisant… Elle attendra qu’un autre
sache mieux devancer ses désirs et mettre sur sa jolie peau la lumière douce de ces
nacres précieuses.
Et ainsi chaque jour, les femmes passent et regardent ces perles fines étendues là sur
leur écrin, magnifiques, souveraines, fascinantes, comme si leur éclat irisé irradiait tout
le mystère des légendes orientales.

Je me suis arrêté moi aussi devant elles, car je les ai reconnues malgré le luxe et
l’apparat. J’ai été saisi par leur lumière toute pareille à celle qui les révèle aux yeux des
pêcheurs soudanais quand elles semblent naître au milieu de la chair gluante de la
maléagrine qu’il vient d’ouvrir.
L’émotion que j’éprouve est faite de bien des sentiments car ces joyaux qui, pour tous,
semblent être l’ornement de la beauté, la parure de la joie, me disent à moi à combien de
misères, à quelles souffrances, à quel labeur ils doivent leur place magnifique au milieu
des gemmes les plus rares.
C’est peut-être cela qui me rend les perles plus précieuses, aussi voudrais-je laisser
parler mes souvenirs, ceux qui viennent de se lever du fond de ma nostalgie, pour vous
faire sentir l’âme mystérieuse de ces petites choses et vous les faire aimer.
Mais écoutez d’abord, un passage de cette légende des perles que m’a conté le vieil
[homme] qui m’apprit à les aimer.

Les perles aux reflets doux de lune ont une vie mystérieuse qui émane d’elles comme
une lueur, mais elles meurent, le jour où l’âme errante d’un noyé sans sépulture dérobe
leur éclat précieux.
La légende est plus belle que la réalité, comme toujours, car les perles ne sont que des
kystes calcaires qui peuvent se former dans les tissus de tous les mollusques secrétant la
nacre. Un bivalve de grosse dimension, la maléagrine et une autre de petite taille, bilbil,
produisent les perles fines.
La pêche se fait dans toutes les mers chaudes où les eaux gardent leur transparence. La
mer Rouge et le golfe Persique produisent les perles les plus brillantes, dont l’orient
teinté depuis l’orange clair jusqu’au rose, les firent rechercher des anciens.
J’ai vécu de longues années parmi les pêcheurs de perles, j’ai partagé leurs privations,
leur souffrances inconscientes, mais j’ai compris le charme incroyable de cet
envoûtement qui les retient malgré tout sur leur barque et qui semble les attirer vers les
fonds lumineux des bancs de madrépores où l’eau a des transparences de pierre
précieuse.
C’est là que peut-être ils trouveront la fortune et cet espoir à nos yeux justifie leur
labeur épuisant, mais pour eux, il y a quelque chose de plus beau, de plus grand, de plus
noble, il y a l’appel de l’inconnu, l’attrait du jeu de hasard, il y a cette chose magnifique
que nul ne saisira, la chimère.
Questionnez-les, ils vous diront qu’ils plongent pour gagner leur vie, et ils le croient.
Mais trouvent-ils ce qui peut leur assurer des loisirs, ils reviennent encore à ce jeu
passionnant car il est devenu leur raison de vivre.
Tous ont, sans le savoir, une âme de poète et c’est d’avoir écouté la chanson de leurs
rêves, quand la nuit calme dort sur le récif, que j’aime les perles, et celles-ci parées pour
plaire aux profanes m’ont profondément ému sur leur écrin de velours.

Écoutez en passant cette petite histoire :


Ali Alédou11 paraissait un vieil homme bien qu’il n’eût pas encore quarante ans. Je
l’avais à bord de mon voilier depuis la saison dernière car il connaissait tous les fonds les
plus riches où les perles étaient les plus abondantes.
Bien qu’il fût engagé comme pilote, il plongeait avec les autres, c’était plus fort que lui,
quand brusquement apparaissait sous le navire le fond lumineux du récif. Il s’élançait
dans cette transparence d’émeraude, et je voyais son corps brun s’insinuer dans les
ombres bleues de la forêt de madrépores.
Alédou était métis de Soudanais et d’Arabe yéménite, cette origine sabéenne lui
donnait peut-être ce goût du merveilleux qui sait animer le rocher ou peupler le désert.
Il portait au cou un mince sachet de cuir que je prenais pour un simple gri-gri. Mais un
jour, la couture s’étant rompue, brûlée par le soleil et le sel de la mer, je vis que cette
amulette contenait deux manières de perles, mais sans aucun éclat comme des yeux de
poisson cuits. Alédou sursauta à mon approche tandis qu’il contemplait ces deux petites
choses dans sa main. Son visage effrayé se détendit aussitôt en un sourire un peu triste
car il vit que mon regard ne le raillait point.
« Ce sont des perles mortes, me dit-il à mi-voix pour que je sois seul à l’entendre… et je
les aime parce qu’elles sont mortes. »

Alors je l’écoutai parler : il avait quinze ans quand il vint à l’île de Farsan-Kébir, située
dans le grand archipel qui longe la côte de la mer Rouge entre Bab-el-Mandeb et Djeddah.
Il était sur une barque soudanaise qui venait vendre sa pêche au richissime Cheikh
Ismaïl.
Comme il est d’usage, après l’affaire conclue, le patron du bateau fut l’hôte du Cheikh
et l’équipage se mêla aux gens de la maison. Alédou n’était que novice et de ce fait rien ne
lui revenait des bénéfices de la vente car son travail était de faire le pain ; cependant il
avait plongé et à lui seul avait trouvé plus de bilbil que les plus expérimentés ; mais tel
est le sort des apprentis, et en son âme simple cela lui semblait tout naturel.
C’est pendant son séjour qu’il vit Zénaba, la fille du Cheikh qui avait treize ans à peine
et qui était fort belle. En ce pays c’est l’âge où une femme se marie ; cependant, elle ne se
voilait point devant le jeune homme car son origine était trop noble pour qu’elle pût
s’inquiéter de cet enfant de sang esclave. Cependant, peut-être n’était-ce qu’un prétexte
pour justifier le secret penchant, car la fille se trouvait toujours là où passait Alédou, et
de son côté, lui, s’arrangeait pour passer où elle devait être.
Au bout de quelque temps, les enfants se prirent à leur jeu et un beau [jour] 12
s’aperçurent qu’ils ne pouvaient vivre l’un sans l’autre.
Au départ de son navire Alédou s’arrangea pour demeurer à Farzan.
Un vieux Soudanais dont les yeux étaient brûlés par son dur métier de plongeur fut
bien aise de le prendre avec lui dans sa pirogue et de le faire travailler pour rien.
Cela dura une année, puis le vieux tomba malade et mourut. Alédou conserva la
pirogue dont personne ne voulait tant elle était rapiécée. Et il s’en alla, tout seul, tenter sa
chance sur le récif.
Il rapportait chaque jour du poisson pour la maison du Cheikh et se rendait si utile en
toute occasion que bientôt il fut considéré comme faisant partie des serviteurs. C’est lui
qui chaque matin montait aux appartements de Zénaba la grande djahala de terre rouge
où l’eau se maintient fraîche par les jours les plus chauds.
Les deux [jeunes]13 gens pouvaient maintenant causer longuement et se regarder au
fond des yeux sans que personne n’y prît garde. Peut-être ignoraient-ils l’un et l’autre, les
sentiments qui les rapprochaient.
Un jour un riche négociant de Bombay, un Indien musulman, vient à Farsan pour
acheter des perles. Le Cheikh fit une affaire magnifique en vendant toutes celles de la
saison dernière, qu’il n’avait pas voulu céder aux courtiers juifs de Massaoua.
L’Indien vit Zénaba et enthousiasmé de sa beauté, demanda sa main. Le prix qu’il en
offrit fut tel que le père accepta. Dans la nuit même de ces accordailles, le fiancé composa
un collier magnifique en choisissant parmi les plus belles qu’il venait d’acquérir, et
d’autres encore qu’il portait avec lui. Comme il était joaillier, il les perfora à l’aide de son
tour à archet qu’il maniait avec une surprenante habileté.
Il se fit aider par Amédou qui demeura près de lui toute la nuit et qui put contempler le
matin ce merveilleux joyau où les couleurs de chaque perle étaient si habilement
disposées que leur éclat semblait surnaturel. Amédou se sentit tout triste quand il vit
resplendir ce collier au cou de Zénaba…
L’Indien partit, le mariage ne devant avoir lieu que dans six mois. Quand les deux
jeunes gens furent en présence, ils ne dirent pas un mot du grand événement qui
bouleversait leurs vies. Mais la fillette portait toujours au cou le collier, et un jour, près
de sa fenêtre, Amédou la surprit à le contempler et à le carresser de sa main… Alors il fut
jaloux et voulut qu’elle possédât aussi quelque chose venant de lui.
Il disparut de la maison, sa vieille pirogue n’était plus sur la plage.
Pendant trois mois il erra sur les récifs lointains, mendiant un peu d’eau aux barques
qu’il rencontrait, vivant de coquillages et de poissons.

Enfin il rentra, amaigri, épuisé, couvert de cet eczéma particulier aux plongeurs causé
par le contact répété avec les méduses irritantes. Il avait trouvé deux splendides perles,
Dieu l’ayant assisté. Il les plaça dans une coquille vide de bilbil en guise d’écrin, et ayant
refermé les deux valves, il le déposa sur l’angareb où venait dormir Zénaba.
Il attendit en bas sous sa fenêtre qu’elle découvrît cette surprise et passa la journée
dans la fièvre de l’impatience. Enfin, un peu avant l’heure du crépuscule, il vit Zénaba
apparaître au petit balcon de bois ouvragé, tenant la coquille dans sa main. Elle lui sourit
pour montrer qu’elle savait bien d’où cela venait.
Depuis ce jour, Amédou se sentait plus fort, sachant que lui aussi avait fait un présent.
Il avait mis en ces deux perles tout l’amour qui l’avait soutenu pendant ces trois mois de
privations et de labeur ; elles valaient pour lui par tous les dangers qu’il avait affrontés…
mais elle, pouvait-elle comprendre ?
Le collier était toujours sur sa peau ambrée, et ses deux perles toutes simples, toutes
nues, étaient au fond de son coffre… Y pensait-elle ? Quelquefois il se sentait triste, et il
pleurait sans savoir pourquoi.

Enfin, le jour du mariage arriva. L’Indien fit son entrée dans la rade sur une magnifique
zeima, richement ornée. Il y eut de grandes fêtes, mais Amédou ne les vit point car il
partit, très loin en pleine mer sous prétexte de pêche. Quand vint le soir, la mer était
calme, pas un souffle de brise, le silence entre la profondeur de l’eau et du ciel, la solitude
de l’homme dans des mondes inconnus. Il resta toute la nuit couché dans sa pirogue, les
yeux perdus dans les étoiles, et il chanta sa peine.
Dans le ciel de cuivre du matin, il vit le triangle d’une voile, c’était la zeima de l’Indien,
qui emportait tout son cœur. Alors il rentra. Mais il était loin. Les courants l’avaient
emporté ; le vent du sud se leva. Des nuages montèrent, les oiseaux de mer rasaient les
vagues, rejoignant leur île ; il accéléra sa course, sentant lui aussi venir la tempête.
Il arriva à Farzan quand déjà passaient les premières rafales. Il courut à la chambre
vide de Zénaba pour voir une dernière fois tout ce qui était imprégné d’elle. Il avait
remarqué alors son petit coffre à bijoux, l’avait-elle oublié ? Non. Elle avait pris sans
doute ce qu’elle aimait, et alors, en soulevant le couvercle, il vit ses deux perles
délaissées. Il pleura sans que ses larmes parviennent à adoucir sa peine car il se sentait
abandonné pour toujours.
Au-dehors cependant, l’ouragan augmentait ; c’était en 1921, au moment où un
tremblement de terre détruisit Massaoua ; on le sait, le sud de la mer Rouge fut
bouleversé.
En écoutant siffler le vent et gronder la mer, il pensait à cette zeima qu’il avait aperçue
le matin même en haute mer.
La nuit fut terrible, les barques de l’Arabe furent jetées sur la plage par un raz de
marée, et au matin, le lamentable spectacle du village dévasté.

Aussitôt le cyclone passé, le Cheikh affolé d’inquiétude envoya un zaroug visiter les
mouillages où la zeima aurait pu s’abriter. Amédou embarqua avec les sauveteurs…
À l’accore du grand récif qui s’étend au sud de Dumsuk, une carcasse de navire apparut
et tous en même temps eurent une sinistre pensée.
C’était bien la zeima nuptiale, mais rien de vivant n’était sur l’épave.
On retrouva le coffre de Zénaba engagé sous le pont arrière. C’est la seule chose que le
zaroug put rapporter au père en souvenir de sa fille. Amédou ne disait rien, partagé entre
son désespoir et un étrange sentiment de jalousie, qui l’aidait à surmonter son malheur :
il préférait la savoir morte que de souffrir le tourment de la savoir avec un autre.
À Farzan ce furent des lamentations quand on eut enfin la triste certitude, après de
vaines recherches, que le corps de l’enfant avait disparu. Pour ces archipels, le noyé sans
sépulture, c’est l’âme errante jusqu’à la fin des temps.
Quand on ouvrit le coffre, on y retrouva le collier, plus resplendissant et plus brillant
qu’il n’avait jamais été. Amédou le regarda avec une sorte de haine, on ne l’avait pas
oublié celui-là ! Et machinalement il suivit la vieille Kodera, la nourrice de Zénaba,
jusqu’à la chambre qu’elle avait quittée pour toujours.
La vieille voulut mettre ce bijou dans le coffret et Amédou de loin la regardait. Elle
retourna le coffre négligemment, comme pour en faire tomber la poussière, ou des
choses inutiles, et les deux perles roulèrent sur le tapis… mais elles ne brillaient plus. On
aurait dit deux petites pierres grises. Amédou les ramassa, c’étaient bien ses perles, mais
elles étaient mortes…

Alors il sentit une joie immense, et les serra contre son cœur : c’est à elles que l’âme
errante de sa bien-aimée avait dérobé la lumière pour l’emporter avec elle en souvenir
de lui au fond des abîmes bleus.
Elles meurent le jour où l’âme errante d’un noyé sans sépulture dérobe leur éclat
précieux… Et voilà pourquoi, dans la nuit chaude, on voit tournoyer ces lueurs de
phosphore allumées par les vagues : ce sont les spectres des perles mortes.

*
LA PERRUCHE17

Le premier repas dans la salle à manger d’un paquebot a un caractère tout à fait
particulier. Tout le monde se dévisage avec plus ou moins de malveillance, d’indulgence
ou de tact, selon son caractère, chacun croyant seul éprouver cette impression pénible
d’isolement au milieu d’une foule sans cohésion où rien ne lie les éléments psychiques.
C’est une foule en formation et nous avons besoin qu’elle ait une certaine physionomie
pour nous y sentir à l’aise. Il y a la foule de la rue, du magasin, du théâtre, des gares, du
wagon de métro, de l’émeute, etc. Mais là, tous ces individus brusquement jetés ensemble
dans une situation à peu près pour tous nouvelle, ne forment encore la foule de rien du
tout ; c’est le mélange qui n’a pas encore réagi et donné un composé défini.
Peu à peu, çà et là, les sympathies s’accrochent et les aversions se repoussent. Quand je
parle de sympathie je ne prétends pas que l’homme soit capable d’éprouver
spontanément à distance ce sentiment pour la silhouette de ses semblables. C’est une
sympathie égoïste et voulue : il cherche à s’aménager quelque chose de moins
désagréable et son subconscient fait des avances à certains autres qui, de leur côté,
agissent pareillement. Après cet impondérable accrochage vient le contact réel,
conversation échange d’idées et souvent naît par greffe réciproque, l’amitié. Mais c’est
assez rare, du moins pour rendre la chose précieuse comme le diamant ou la perle.
Les passagers dans cette inconsciente enquête de commodo [et]18 incommodo
s’aménagent une ambiance, car l’animal sociable s’organise en petit troupeau. Quand
l’inévitable fromage de Hollande paraît, tout est classé, trié, coagulé, le petit monde est
né.

Le maître d’hôtel circule au milieu de tous ces regards comme s’il voulait en mélanger
l’inextricable réseau tissé de défiance, d’aversion, de mépris, sentiments primaires et
spontanés que nous éprouvons sans le moindre effort les uns pour les autres. Il sait fort
bien que pendant ces premiers instants de contact, dans le bruit des couverts et les
odeurs culinaires, s’élabore cette toile de fond tissée de tous ces bons sentiments sur
laquelle se déroulera la comédie de la traversée.

Je reconnais sous l’uniforme de maître d’hôtel une figure déjà vue, mais c’est lui dont la
mémoire n’a pas été dissoute dans les touffeurs tropicales qui me fait revenir au passé. Il
me rappelle son nom, Luciani, qui me dispense de préciser son origine. D’ailleurs sur les
navires des Messageries maritimes, vit une grande partie de la population flottante, si
j’ose dire, de la petite île parfumée ; cela leur donne leur véritable physionomie.
Quelquefois un commandant « du Nord » introduit discrètement des Bretons dans
l’équipage, mais ces « étrangers » font toujours figure de parents pauvres et ne survivent
pas longtemps.
Luciani est un bel homme, solide et bien campé sur ses jambes peut-être un peu
courtes, mais c’est assez fréquent en Corse. Napoléon, je crois, était ainsi, alors… Il peut
avoir 35 ans mais paraît moins à cause de son air franc, ouvert, jovial, où le regard,
malgré tous les efforts de dignité du visage, reste toujours enjoué, rieur, polisson. Luciani
est un de ces enfants du peuple que la nécessité a jeté de bonne heure dans la lutte pour
la vie, lutte qu’il a aussi connue dans sa forme la plus simple, le corps à corps pour
conquérir le pain sec. C’est dans l’ordre social un peu comparable à ce qu’étaient les
combats des premiers hommes. Plus tard cette lutte prend des formes supérieures
comme à la guerre moderne où la mort se donne par des poisons subtils, microbes ou gaz
délétères. Il ne s’agit plus alors de conquérir le nécessaire, mais le superflu, plus
impérieux une fois qu’on a commencé à lui céder. Cette lutte sans espoir laisse toujours
l’homme à l’état de vaincu haineux quel que soit le point où il tombe ou s’arrête. Luciani,
lui, sort de ces combats à l’arme blanche pour le pain, il sait ce que représente chaque
chose, combien d’efforts elle a coûté, et il ne lui reste nulle aigreur, nulle envie mauvaise,
comprenant la valeur de ce qu’il a conquis. Il a foi dans le travail ; c’est son arme, elle sera
assez forte pour le protéger et lui ouvrir la route de l’avenir.
Il a acquis sans s’en douter, cette profonde expérience qui manque si dangereusement
à nos jeunes poussins élevés dans les couveuses artificielles des écoles où se fabrique en
série l’élite moderne, avec n’importe quoi. Ceux-là ne savent pas comment est fait le pain
qu’ils mangent. Ils se croient naïvement d’une essence supérieure par ignorance de tout
ce dont ils sont esclaves. Ces jeunes dépourvus totalement de sens pratique n’ont pas la
moindre connaissance de la véritable âme humaine, celle du peuple qu’ils auront pour
mission de diriger ou de commander. À ces hommes il manque précisément ce qui a
forgé le caractère des Luciani. Ils se font alors juger par ceux qui doivent leur obéir et ces
points faibles relevés chez un supérieur entame doucement leur prestige, tue peu à peu
la confiance et en fin de compte le respect. Il n’en faut pas plus avec le temps, les
déclamations politiques et les mauvaises lectures pour faire lever, dans les champs
immenses de l’instruction primaire, les aveugles révolutions.
L’anecdote qu’au cours de ce voyage me conta Luciani me suggère cette manière de
voir qui semble, hélas, en ce moment se réaliser au-delà de toute prévision.

La présence d’un aspirant de marine parmi les passagers fut cause de la confidence qui
me valut cette histoire. Luciani semblait par moments lancer un mauvais regard à cet
officier, un regard chargé de vendetta corse. Je dois avouer que la manière d’être du
personnage justifiait à elle seule une antipathie, partagée d’ailleurs par la plupart des
passagers.
Je pensais qu’il s’agissait sans doute de quelques pénibles souvenirs du service
militaire évoqué par ces minces et dangereux gallons et je questionnais dans ce sens.
« Non, me dit Luciani, pour moi je n’ai pas de rancune, mais quand je vois un aspirant,
c’est plus fort que tout : je pense à ma perruche… »
Naturellement j’exigeai l’histoire de la perruche, curieux de voir quelle relation
pouvait exister entre cet oiseau criard, un aspirant, et un maître d’hôtel.
Je laisse parler Luciani, je transcris son récit aussi fidèlement que le permet ma
mémoire19 :

« Mon père était maître d’hôtel sur l’Imérithie, gros vapeur de la compagnie Paquet.
« Il me prit avec lui à 14 ans et je commençai mon apprentissage de navigateur.
« Nous étions en 1916, la plus dangereuse époque des torpillages. Nous quittâmes
Tanger un matin d’avril pour aller à Dakar embarquer des troupes Noires. Le navire était
bondé de passagers, presque tous femmes et enfants car nous emmenions les familles
des militaires et des colons demeurés ou envoyés là-bas.
« Pour les sous-marins boches nous étions une proie aussi bonne qu’une [autre]20 car
pour eux la loi de la guerre prime sur celle de l’humanité21.
« Les cales étaient pleines de fourrage en balles comprimées et nous étions loin de
pouvoir soupçonner le vilain tour que ce paisible chargement allait nous jouer par la
suite.
« Mais que voulez-vous, toujours il en est ainsi ; les apparences trompent, c’est la
règle ; il faut le savoir une fois pour toutes et ne plus s’étonner de rien dans la vie.
« Donc allègrement nous sortîmes du port par un temps splendide, une de ces
matinées de printemps, claires, fraîches, toute parfumée des senteurs végétales de la
terre en éveil. Je crois que nulle part ailleurs qu’en Afrique du Nord, la nature a un aussi
divin sourire et ne vous met au cœur autant d’allégresse.
« Il suffit d’un beau soleil et d’une mer bien bleue sous la brise molle, pour faire oublier
tous les dangers possibles et toute la triste fin réservée à nos rêves.
« On devient tellement inconscient au milieu de tant de sérénité, qu’on ne peut
imaginer la réalité du péril. Non, une menace n’aurait pas un si riant visage, elle ne
laisserait pas en nous s’épanouir tant de joie… Pour les autres, sans doute, le danger
existe, il est possible, mais pour nous… non.
« Et peut-être y a-t-il là le secret d’un certain courage ; le héros le plus souvent donne
sa vie sans le savoir, en croyant fermement que le voisin sera tué à sa place.
« Pour ma part j’étais parfaitement heureux ; ma perruche avait comblé ce besoin de
tendresse dont je souffrais sans m’en douter dans ma vie nouvelle.
« Il y avait bien mon père, c’est entendu, mais c’est tout à fait autre chose. L’affection
entre père et fils, si tendre soit-elle, ne se manifeste jamais par des signes extérieurs qui
me faisaient défaut, pour ouater un peu la vie autour de moi, cette vie si dure à l’âme d’un
enfant avant qu’elle ne durcisse dans les heurts et au contact brutal des hommes.
« Ma perruche venait de Konakri22; je l’avais depuis trois mois déjà. Tout de suite je lui
avais prêté une âme selon mes désirs, je l’imaginais capable de comprendre mes plus
secrètes mélancolies, et de me donner tout ce qui manquait à ma tendresse.
« Je lui parlais comme à un ami et j’étais bien sûr qu’elle me comprenait…
« N’avez-vous jamais été remué par le regard d’une bête ? Il me fait toujours penser à
ce conte de l’homme changé en animal, où le malheureux demeure incompris, la pensée
enchaînée dans l’éternel silence… »
« Oui, j’ai éprouvé cela », dis-je, et tandis que Luciani se tait un instant, je pense aux
choses profondes qu’il a senti sans pouvoir le formuler.
Dans ce regard fixe de l’oiseau plus qu’en toute autre bête il y a une troublante énigme.
Il semble qu’un insondable abîme nous sépare et cette chose si proche dans notre espace
paraît aussi lointaine que l’étoile. Mais à travers cet infranchissable, du fond de l’abîme
brille une lueur émouvante comme l’appel d’une parcelle de nous-mêmes à jamais
séparée.
C’est peut-être pourquoi il existe entre les êtres, à des degrés divers, des sympathies et
des aversions. C’est par ce mystérieux lien qui les unit tous, depuis l’homme jusqu’au
[…soir]23 la vie.

« Pendant mon service, reprend Luciani, ma perruche demeurait à m’attendre sur le


bord de ma couchette, toute triste, mais dès que j’arrivais elle s’élançait sur mon épaule
et n’en bougeait plus, bien agrippée de ses pattes crochues. Là, elle disait sa phrase
coutumière, toujours la même, parce qu’elle n’en savait pas d’autre, la pauvre bête, mais
elle la disait pour mes caresses et pour me faire comprendre qu’elle était heureuse. Puis
elle me mordillait le lobe de l’oreille et j’entendais son petit souffle…
« Vous ne pouvez pas imaginer combien on peut aimer une bête aussitôt qu’on sent la
confiance, cette confiance sans borne, sans arrière-pensée, dont seuls les animaux sont
capables.
« Moi, je lui avais coupé les ailes par méfiance, de crainte de la voir s’enfuir, mais cette
mutilation était bien inutile. J’en étais même un peu honteux tant elle semblait être une
injustice, une ingratitude où je sentais confusément le blâme de ma conscience… Les
bêtes valent mieux que nous par cette petite parcelle d’âme où brille la confiance. En
nous tout est si trouble qu’au-dehors tout nous paraît sale…
« Plus tard, hélas, j’eus lieu de regretter la mutilation de ce pauvre oiseau et la payai
d’un bien cruel chagrin.
« Dans la nuit qui suivit notre départ, un navire de guerre nous arraisonna pour savoir
qui nous étions. C’était le Cassar, un vieux croiseur à éperon24. La visite faite, nous
reçûmes l’ordre de continuer notre route avec le précieux renseignement :
“Aucun danger à signaler”
« C’est lui qui nous disait ça !
« Mon Dieu, si les hommes pouvaient voir la figure du destin quand ils affirment leurs
convictions, les amiraux et tous les grands pontifes galonnés et chamarrés seraient
moins fiers et moins ridicules quand ils se trompent…
« Tous feux éteints bien entendu le navire donna ses premiers tours d’hélice. Je venais
de me coucher et déjà je m’endormais quand un choc épouvantable me lança à bas de
mon cadre ; je tombai sur la tête à en rester assommé.
« Je crus que nous étions torpillés.
« D’un bond je fus sur le pont.
« La vapeur fusait en tourbillons par les soupapes de sûreté ouvertes d’urgence pour
diminuer le danger d’explosion. Cela faisait un tapage infernal qui couvrait tous les
autres bruits.
« On aurait dit le hurlement de rage du navire blessé à mort ! N’était-ce point en effet
toute sa force, toute sa vie exhalée dans ce torrent de vapeur blanche qui s’en allait
emportée par le vent dans le vide du ciel noir ?
« Je ne pus m’empêcher de penser à ce taureau que j’avais vu mourir, abattu par le
boucher arabe : debout, la gorge ouverte d’un coup de tranchet, il bondissait, luttait
contre la mort pendant que le sang jaillissait en gerbe fumante de la blessure. C’est sa vie
précieuse qui partait et se mêlait à la boue qu’il piétinait de ses sabots furieux. Il
s’effondra vaincu quand tout le sang fut épuisé…
« Cette fin du navire, dans cette nuit noire, était poignante comme cette agonie… »

« Que s’était-il passé ? Au milieu de cet affolement général où la lâcheté laisse se


déchaîner l’implacable instinct de conservation, il était difficile de savoir.
« Enfin je vis la silhouette du Cassar, là, tout contre nous. C’est lui qui nous avait
abordé par tribord, en plein dans le compartiment de la machine. Son éperon y était
enfoncé jusqu’à la naissance du beaupré.
« “Aucun danger à signaler”, avait dit l’amiral, un quart d’heure avant !
« Je ne sais à quelle sauce on a arrangé cette maladresse, ni quel pauvre diable de
subalterne en a été déclaré responsable !
« L’obscurité, l’absence de feux y sont sans doute pour quelque chose, mais… Mieux
vaut ne pas critiquer après coup et sur le moment on ne songeait qu’à se sauver.
« Le navire allait-il couler ? C’est la question que tous se posent ! On saura ça quand le
Cassar retirera son étrave, et il se préparait à le faire d’urgence sans autre précaution, de
crainte de ne plus pouvoir le faire quand l’Imérithie pèserait sur son nez de tout le poids
de l’eau qu’il engouffrait.
« Il n’y avait pas une seconde à perdre ; je me précipitai vers le poste pour sauver mes
affaires. Ce n’est pas que l’on tienne à leur valeur, mais on y est attaché comme à tout ce
qui a encadré notre vie, il semble qu’on y ait laissé une empreinte, qu’on y ait mis un peu
de nous-mêmes, et un instinct nous porte à leur secours.
« Mes camarades achevaient de monter croyant comme moi que le navire coulait. Je vis
alors au milieu de toutes ces jambes, parmi tous ces pieds luttant farouchement vers la
sortie, ma pauvre perruche voletant dans l’échelle, battant l’air de ses ailes coupées, les
plumes hérissées de frayeur. Elle tenta d’atteindre mon épaule mais elle ne pouvait y
parvenir et je dus l’y placer.
« Là, les griffes plantées dans mon tricot elle se blottit contre mon oreille. Elle poussait
un petit cri que jamais je n’avais entendu. Sans doute elle parlait maintenant sa véritable
langue, sa langue de bête sauvage oubliée dans sa captivité chez les hommes, mais que
l’instinct du danger lui rendait.
« Le contact de cet oiseau tremblant réfugié sur moi comme sur un sauveur,
m’attendrit profondément et je caressai la petite tête où je sentais sous les doigts le
frémissement des yeux clos. Je lui parlais comme si vraiment elle avait pu me
comprendre.
« Le Cassar maintenant battait arrière et dégagea son avant. On entendit alors dans la
profondeur de notre navire, le bruit sinistre d’une cataracte et la coque lentement
s’inclina sur tribord.
« Notre lieutenant, celui qui était de quart au moment du sinistre, rassurait tout le
monde pour éviter cette funeste panique qui rend si difficile et même impossible le
sauvetage.
« C’était le lieutenant Guizeau, un homme de 34 ans, grand, blond, l’œil bleu limpide et
franc ; il incarnait le vrai marin. Par son calme, sa décision rapide, et son sens inné de la
mer, il inspirait une confiance sans bornes. Nous nous sentions protégés grâce à lui par
quelque chose de surnaturel comme un pacte mystérieux avec les puissances marines.
« Le lieutenant parvint très vite à nous rassurer en disant que les cloisons étanches
isolant le compartiment de la machine avaient été fermées avant la collision. De la
passerelle il avait vu les manœuvres absurdes du Cassar voulant passer sur notre avant
après nous avoir donné l’ordre d’appareiller ; il eut alors le temps de commander la
fermeture des cloisons, ce qui nous sauva et permit à ceux de la chaufferie de s’enfuir à
temps.
« Un marin ne peut imaginer imprudence plus grande que celle de la manœuvre du
Cassar et on se perd en conjectures pour expliquer une aussi coupable maladresse. Mais
heureusement, pendant la guerre la vie humaine était bon marché, le responsable n’eut
sans doute pas à en souffrir dans sa carrière et de nombreux galons le désignent
aujourd’hui aux honneurs.
« Mais sa conscience au fond de lui-même n’est pas dupe car elle voit l’envers des
choses et les galons ne brillent que d’un côté. »

« L’Imérithie ne s’enfonçait plus, mais la machine étant noyée, l’obscurité était


complète. Alors le Cassar, croyant bien faire, nous éclairait un instant de son projecteur,
puis nous laissait dans le noir complètement éblouis, c’est-à-dire aveugles et pendant
quelques minutes. Aussitôt que nos yeux s’habituaient à la nuit, stupidement il
recommençait ! Nous essayions bien de lui crier de nous laisser tranquilles, mais rien n’y
fit.
« Malgré cela le sauvetage s’organisa.
« On embarqua d’abord les passagers ; une grosse baleinière de femmes et d’enfants
était déjà affalée le long du bord et préparait ses avirons.
« La deuxième barque placée juste au-dessus était prête à descendre. On y avait placé
des enfants pour gagner du temps. Tout était fait en ordre, comme à une manœuvre,
personne ne criait.
« Les pauvres femmes à demi vêtues se fiaient à leur sauveteur avec une confiance
aveugle et touchante, comme celle de ma perruche serrée contre ma joue. Dans les
instants de détresse la nature reprend en nous le dessus, des instincts insoupçonnés se
réveillent et nous nous rapprochons des bêtes.
« Un canonnier de marine de l’État, un Provençal, un certain Bonat (je n’ai pas oublié
son nom), filait le garant25 du palan arrière de l’embarcation supérieure maintenant
suspendue dans le vide.
« Elle descendait lentement, par saccades, au-dessous la grosse baleinière était
toujours là ; elle allait pousser au large.
« Tout à coup, je ne sais comment, Bonat, canonnier de l’État, se fit prendre deux doigts
de la main gauche dans un réa de la poulie. Il bloqua le garant par un tour mort sur le
taquet, sans doute pour reprendre l’usage de sa main droite, et se mit à crier.
« Évidemment la situation était critique : impossible par la seule force de son bras
droit, de revenir en arrière pour dégager les doigts de la main gauche.
« D’autre part, en laissant filer le lien, sa main allait être broyée…
« C’est alors qu’une voix cria, on ne sait d’où :
« — Coupez !
« Et à la même seconde Bonat trancha le filin qui menaçait d’écraser sa main.
« D’un seul coup l’embarcation libérée à une extrémité bascula, se vida comme une
benne de sable et, dans son balancement, suspendue au palan qui restait, son arrière vint
faucher et balayer, broyer tous les passagers de la baleinière. La clameur de cette foule
de femmes et d’enfants s’éteignit brusquement balayée par la mort. En trois secondes,
cinquante malheureux succombèrent.
« Qui donc avait crié cet ordre insensé, “coupez” ?
« Un officier, déclara Bonat pour sa défense.
« Mais quel officier ? Nul ne l’avait vu. Cependant tous ceux qui étaient là ont bien
entendu ce mot fatal : “coupez”…
« Le fait troublant qui après coup donna à réfléchir, c’est que le coup de couteau qui
trancha le filin suivit l’ordre à un intervalle si court qu’il parut être simultané… Mais dans
la crise nerveuse où nous met l’imminence du danger, dans l’affolement, la notion de
temps disparaît et les sensations perdent leurs valeurs relatives normales. Il faut se
garder de baser un jugement sur les souvenirs qui en restent après le retour au calme.
« Cependant on ne peut se défendre d’une affreuse pensée, mais on n’ose pas la
formuler. Le soupçon d’un tel crime serait une monstrueuse injustice s’il n’était pas
fondé… Le conseil de guerre l’a acquitté, mais jamais on n’a pu savoir qui avait parlé dans
cet instant tragique.
« Le diable sans doute… C’est, je pense, la seule hypothèse raisonnable, la seule que
devait admettre la conscience des juges.
« Je restai avec les derniers pour ne pas quitter mon père. Le lieutenant Guizeau resta
encore à bord avec deux hommes, car le commandant avait accompagné le dernier
passager. »

« En arrivant à la coupée du Cassar, un jeune officier, un blanc-bec arrogant dans sa


tenue, nous invectivait d’un ton sec, dédaigneux et cassant, trouvant que nous n’allions
pas assez vite. Avec deux fusiliers marins il faisait jeter toutes nos affaires à la mer.
Beaucoup ne voulaient pas ; il y avait dans le sac un paquet de vieilles lettres, une
photographie, le souvenir d’un petit mort l’an dernier… Enfin toutes ces petites choses si
précieuses où demeure un peu de l’intimité de la maison.
« Le blanc-bec glapissait :
« — Allez ! Allez ! À la mer, la marine paiera ! Pas de pouillerie à bord.
« Oui, pour ce jeune oison doré nous étions des pouilleux, nous le personnel de ce
navire “civil”, coupable d’avoir cru à ce fameux “aucun danger”.
« Quelques-uns pleuraient quand on leur arrachait leur sac où étaient tant de petits
souvenirs… La marine leur paiera 80 francs…
« Je jetai le mien sans émotion, à cet âge on n’a pas encore pris racine ; et puis que
m’importait ? N’avais-je pas ma perruche ? La pauvre bête avait repris courage, elle me
mordillait l’oreille comme aux meilleurs jours, ce qui était bon signe.
« Sur le pont du cuirassé, on nous fouilla et les fusiliers, baïonnette au canon,
semblaient nous surveiller comme des prisonniers.
« Pourquoi cela ?… Je n’ai jamais compris.
« Le fait d’être fouillés n’avait en lui-même guère d’importance, mais nous étions
honteux pour la France d’être traités de la sorte.
« Ce navire, bien qu’il fût cause de tous nos malheurs, était français, et dans notre
détresse notre cœur allait à lui.
« Nous aurions voulu pouvoir nous réfugier comme ce pauvre oiseau blotti sur mon
épaule, et on nous recevait en intrus, en ennemis… !
« Un enseigne avisa alors ma perruche :
« — Qu’est-ce que c’est que ça ?
« — Vous voyez, capitaine, c’est ma perruche, lui répondis-je en souriant.
« — Ta perruche ? On sauve les gens avant les bêtes !
« — Et d’une tape brutale il lança la pauvre bête par-dessus le bord…
« Elle palpita un instant dans la nuit sur ses ailes impuissantes et tomba à la mer.
« J’entendis deux fois son petit cri ; elle m’appelait au secours, elle avait toujours
confiance… Elle se débattait dans l’eau !
« Je restai une seconde stupéfait, puis la rage monta d’un coup, et sans réfléchir je
fonçai sur l’officier. Je le renversai d’un coup de tête dans l’estomac, mais aussitôt je fus
saisi, roué de coups et mis aux fers.
« Je hurlai de rage, impuissant devant cette brutale injustice : puis je fondis en larmes
en évoquant la lutte de cette petite chose informe, ma chère perruche, qui continuait
désespérément à se débattre sur l’eau noire confiante dans mon secours.
« Jamais je n’ai éprouvé plus violent chagrin… je crois qu’en un désespoir d’enfant le
cœur de l’homme est déchiré plus douloureusement qu’en aucun des instants les plus
cruels de sa vie.
« Mon père mis au courant de mon insubordination, alla trouver notre commandant
qui fit valoir mon jeune âge. Il me rajeunit même pour la circonstance, et l’affaire
s’arrangea d’autant mieux que l’amiral avait donné ordre de nous faire réintégrer notre
bord. Il avait décidé, paraît-il, que l’Imérithie ne devait pas couler.
« Seuls les passagers restèrent sur le Cassar pour être ramenés au plus prochain port.
« L’Imérithie, en effet, flottait toujours.
« On ramena une peine baleinière de marins du Cassar trouvés ivres morts dans la
cambuse, c’est le seul travail qu’ils avaient fait…
« On ne les fouilla pas ceux-là, bien que toutes les cabines eussent été pillées.
« Drôle d’impression de nous retrouver sur ce navire mort ; ce fut sinistre. Chacun
pensa à ses effets bêtement jetés à la mer, à la “pouillerie” comme disait le petit officier
rageur, et sa figure antipathique revenait en toutes les mémoires. Elle doit y être encore,
car moi, je la vois toujours.
« Le cuirassé nous remorqua près de la terre dans l’espoir de nous échouer, mais il dut
y renoncer de crainte de se mettre lui-même au sec, et vraiment ce dénouement eut été la
digne apothéose de ses prouesses de la nuit. À ce moment-là nous le souhaitions, tous
nous étions aigris de tant de maladresse et d’odieux procédés.
« Enfin ce navire de malheur nous abandonna à notre destin.
« Nous constatâmes alors que l’Imérithie depuis un instant s’enfonçait rapidement par
l’arrière.
« Le foin comprimé, imprégné par l’eau, se dilatait. Les balles avaient rompu leurs
cercles de fer et la formidable poussée faisait éclater les cloisons.
« Nous eûmes juste le temps de réunir quelques provisions et de gagner la côte
heureusement toute proche.
« Une heure après le vapeur s’engloutissait avec un grand souffle, un sifflement
sinistre comme un dernier râle.

« Le soleil était déjà assez haut dans le ciel pur aux tons délicats, un vrai soleil de
printemps, et une jolie brise bleuissait la mer.
« L’eau venait maintenant jouer sur le sable, débonnaire, limpide, riante, comme si rien
ne s’était passé.
« Tous ces hommes campés sur la plage, tristes, hirsutes, déguenillés, avaient sans
douté rêvé toutes ces horribles choses : ce cuirassé fantôme surgi dans la nuit, ces
femmes, ces enfants broyés sous la baleinière, ces cris, ce sang, et puis ces hommes
hostiles avec l’insulte à la bouche, alors qu’on espérait une parole de réconfort… Non
tout cela n’était qu’un cauchemar… Rien n’avait existé…
« Mais dans mon cœur une douleur aiguë s’éveillait, plantée comme un poignard,
quand je croyais sentir contre mon oreille la petite tête frémissante de ma perruche…
« Dans l’après-midi du lendemain un autre navire de guerre parut à l’horizon, il se
dirigea vers notre campement : c’était le Du Chayla26 qui venait nous chercher.
« Mais personne ne voulait plus aller à bord d’un navire de guerre ; notre maître
d’équipage, un gros gaillard qui avait son franc parler, répondit au second maître qui vint
nous porter l’ordre d’embarquer :
« — Va dire à ton commandant que nous préférons crever ici, plutôt que d’aller encore
subir une réception comme celle que le Cassar nous a faite.
« Il fallut que le commandant vînt lui-même.
« C’était un honneur, très simple, il parlait avec douceur et fermeté. Au premier mot il
fit fondre toute notre rancune car nous avions senti sa bonté dans sa parole. Quelle joie
de retrouver en cet officier un peu de fraternité, quel flot de gratitude nous inonda quand
nous sentîmes renaître en nous la confiance !… Être contraints à haïr ses chefs est une
horrible chose, le plus atroce supplice pour ceux qui aiment leur patrie. Les révoltes ne
sont le plus souvent qu’un mouvement de désespoir.
« Sur le Du Chayla nous fûmes traités avec infiniment de sollicitude, tant il est vrai que
le chef fait la mentalité de tous ses subordonnés. Maintenant qu’après bien des années je
pense à cette triste affaire, le souvenir dominant n’est plus la perte de ma perruche, ni
même ma révolte contre le blanc-bec d’enseigne, mais l’affreuse angoisse, le terrible
découragement causé par la brutalité, l’arrogance et l’incurie de ceux qui en France
mettaient son espoir et que nous ne portions si haut dans notre conception de l’honneur
militaire…
« Sans doute il devait y avoir des raisons pour excuser tout ce qui m’avait révolté dans
la conduite du Cassar, mais je ne les ai pas comprises… et en France tout va mal quand le
peuple ne comprend pas.
« Bien souvent on a tort de ne pas tenir compte de la logique du peuple et on va à la
catastrophe en négligeant ou en dédaignant de lui faire comprendre. C’est ce tact qu’on
n’enseigne pas dans nos écoles où l’on prétend fabriquer des chefs, sans avoir d’abord
fait des hommes.
« Ceux que la nature a doués d’une belle âme se font tout seuls et le peuple se fait tuer
pour ceux-là. Les autres, malgré les dorures et les titres, restent une basse classe ! On les
craint peut-être, on ne les respecte jamais. »

« Et votre pugilat avec l’aspirant, qu’en résulta-t-il ?


— Je racontai mon histoire comme elle s’était passée et je ne fus pas inquiété. Je crois
que le commandant du Cassar eut un blâme pour tout le beau travail qu’il avait fait cette
nuit-là… Mais n’en parlons plus, il s’est noyé quelques mois plus tard sur la côte du
Maroc avec l’aspirant rageur. Leur baleinière chavira en franchissant la barre. La mer
engloutit aussi bien un amiral qu’une perruche et, en sa sérénité, tout se nivelle. »

*
ANTONIN BESSE

Le plus extraordinaire aventurier que j’ai connu91

Antonin Besse est mort. Son nom, hier encore ignoré, vient retentir tout à coup dans la
presse à cause des milliards qu’il laisse en ce bas monde. Mais pour moi, c’est en mon
cœur qu’il éveille les échos du passé, un passé hélas déjà ancien car nous étions du même
âge et un peu « Pays ».
Nous ne fumes pas cependant condisciples bien que nous étant trouvés tous les deux à
Carcassonne autour de l’an 1890. En ce temps-là, tandis que je faisais mes études en
petit-bourgeois dans le même lycée de cette ville mélancolique, Antonin Besse avait
quitté l’école communale, son père jugeant un certificat d’études suffisant pour continuer
son négoce.
Par déférence pour les milliards du fils, on pourrait appeler ce père Éleveur, de crainte
que marchand de chevaux n’évoquât fâcheusement le maquignon bohémien et sa tribu,
les Caragues comme on dit dans le Midi.
Le maquignonnage sur les champs de foire ne convenait pas à ce garçon débile, aux
grands yeux noirs, un peu fiévreux, toujours replié sur lui-même par une secrète révolte
contre un milieu où il se sentait incompris.
Déjà en son adolescence, le jeune Antonin avait un sens aigu de la probité qui
n’admettait aucune compromission. Les tractations louches de ce métier où la mauvaise
foi est pour ainsi dire de règle, lui répugnait au point de l’opposer souvent à son père.
À vrai dire, ce rigorisme n’étant point vertu exceptionnelle de haute morale, mais orgueil
qui lui interdisait les vils expédients. Un homme de sa valeur devait être assez fort pour
vaincre sans jamais s’abaisser par le mensonge et les lâches compromis.
Mais cet immense orgueil le faisait souffrir jusqu’au désespoir des blessures d’amour-
propre que ses camarades, à l’âge impitoyable, lui infligeaient au nom d’absurdes
préjugés.
La plupart des hommes ainsi meurtris s’aigrissent dans la haine et l’envie et vont
grossir la légion des révoltés sociétaux ; mais lui, convaincu de sa valeur, se savait plus
fort et plus grand que ceux dont il essuyait l’aveugle mépris ; ne pouvant les envier, il ne
daignait plus les haïr. Peut-être aussi un peu de sang juif mettait-il en lui ce feu sacré qui
au cours des âges a donné à cette race un grand révolutionnaire ou un sublime
précurseur. Ce peuple en apparence craintif et résigné semble avoir fait le sacrifice de
son amour-propre dans une humilité jugée sordide, pour qu’à son heure se manifeste son
génie en un être exceptionnel qui étonne le monde et quelquefois le bouleverse. C’est le
surhomme et Besse se jugeait tel. Je ne jurerai pas qu’il n’ait même pensé à une sorte de
Messie devant la prodigieuse réussite du maquignon de Carcassonne qui, devenu
l’homme le plus riche d’Angleterre, se vengea de la morgue anglo-saxonne en lui jetant à
la face ses préjugés de caste et ses dédains, roulés dans les banknotes arrachés au coffre-
fort de John Bull.

Pour peindre exactement l’extraordinaire personnage que fut Antonin Besse, je me


reporterai à l’année 1917 quand je revins de l’armée, déçu et écœuré par l’incurie des
militaires, la veulerie du Quai d’Orsay, et l’incompréhension des Colonies. Je quittais
Djibouti sur mon petit voilier et ma bonne étoile me guida vers Aden où je voulais
construire un navire plus grand. C’est là qu’Antonin Besse me vint spontanément en aide
et très simplement me reçut chez lui en ami de toujours. Tout de suite je fus séduit par
cet homme en qui d’instinct je sentis le génie des affaires.
Arrivé très jeune en Afrique, il fut d’abord employé chez le vieux père Bardet, ancien
patron de Rimbaud, qui avait des comptoirs au Harrar et à Aden. Mais un aiglon de cette
espèce ne pouvait vivre longtemps en basse-cour. Il prit son essor et épousa une femme
de dix ans plus âgée que lui, une Belge très cultivée, mais sans beauté. La dot d’une part
et le charme méridional d’autre part, expliquent ce mariage.
Besse s’installa à Aden et tenta sa chance. Moins de quinze ans après il dirigeait seul
une colossale affaire avec bureaux à Londres, Hambourg et New York. Soutenu par les
grandes banques anglaises, son crédit atteignait déjà à cette époque 30 millions de livres.
Bien entendu, la femme fut répudiée car Besse ignora toujours les sentiments profonds,
tant amour qu’amitié. Il s’est fait ainsi au cours de sa vie une respectable collection
d’ennemis. Tous ceux, peut-on dire, qui l’ont quelque peu fréquenté, mais s’il en fut
âprement haï, par contre, jamais il n’usa de représailles, non par générosité, clémence ou
bonté, car ce dernier sentiment lui était aussi étranger que la haine, mais parce qu’il
voulait se venger en humiliant l’adversaire par une gloire si haute qu’elle l’ignorait.
Quand je fis sa rencontre à Aden en 1917, où déjà il était grand favori de la Fortune, il
paraissait trente ans bien qu’il approchait la quarantaine. De taille moyenne, mince,
nerveux, la tête petite avec un visage fin de jésuite au teint mat, il réalisait le type des
Méditerranéens où le sang maure a laissé son empreinte.
Une prodigieuse mémoire lui permit de se former un semblant d’érudition tiré du
Larousse en sept volumes dont il citait de mémoire des articles entiers. Mais il sut
toujours user de ce dangereux fatras avec prudence et ainsi éviter les gaffes et les
quiproquos qui révèlent l’autodidacte parvenu. Il est vrai que dans le milieu des affaires
strictement anglais où le niveau intellectuel est souvent en dessous du primaire, il
pouvait aisément figurer de bel esprit. En France c’eût été plus malaisé, aussi affectait-il
d’être anglais cent pour cent, jugeant avec dédain, ridicule, mesquin et suranné tout ce
qui était français. Il fut cependant soldat de 2e classe en 1914, mais il fut vite libéré à la
demande des Anglais qui estimaient un tel chef de maison plus utile avec ses comptoirs
et ses navires, qu’avec un balai en main dans les couloirs de l’Intendance. Pendant cette
courte servitude militaire sans grandeur, son adjudant lui demanda un jour :
« Et vous, qu’est-ce que vous êtes ?
— Je suis millionnaire… »
C’est lui-même qui m’a conté l’anecdote.
Malgré sa situation, Besse ne fut pas admis (du moins jusqu’à ces derniers temps) au
Cercle d’Aden, et cette blessure d’amour-propre fut peut-être le stimulant qui lui permit
de se surpasser en attendant l’heure de répondre à cet affront. Les Anglais s’entêtèrent à
le tenir à l’écart en dépit, et peut-être à cause de ses millions et de son genre
superbritannique. Il voulait trop faire, oublier qu’il était commerçant, et en Angleterre on
ne comprend pas qu’un homme veuille s’évader de sa caste.
Cet ostracisme rejeta Besse par dépit vers les indigènes où il croyait trouver l’aveugle
distraction à l’idéal qu’il imaginait représenter à leurs yeux.
À l’époque de la peste qui décima la population d’Aden qui refusait les vaccins, Besse
eut le courage de se faire inoculer publiquement, et ensuite de visiter tous les employés
malades en entrant dans les taudis du village indigène. Le geste était beau, d’autant plus
qu’à cette époque le fameux vaccin n’avait pas encore fait ses preuves, mais il n’eut
d’autre résultat que de faire dire qu’il était Cheitan (diable), sans inciter qui que ce soit à
suivre son exemple. Tout est écrit, n’est-ce pas ? Alors à quoi bon ?…
Dans le domaine des affaires, Besse avait une sorte de don de double vue qui lui permit
les spéculations les plus hasardées. Beaucoup au début le jugèrent fou quand il concluait
une affaire à terme, pariant par exemple à la baisse au moment où tout faisait prévoir la
hausse. On eût dit que cet homme menait le Destin au gré de ses caprices, aussi les
indigènes, jouant sur son nom, l’appelaient-ils Biss, qui en arabe signifie le chat, animal
familier des sorciers où derrière les prunelles fendues veille l’esprit malin.
D’ailleurs cet homme si fort croyait aux sciences occultes et en secret, consultait des
Pythonisses. Faiblesse que ses ennemis et concurrents tentèrent d’exploiter pour sa
ruine, et peu s’en fallut qu’ils ne réussissent. Une de ces sorcières yéménites devenue
familier de sa maison, bien payée par les conspirateurs, le consulta de telle sorte qu’il
tenta la spéculation que précisément il ne fallait pas faire. Ce fut la catastrophe et comme
si cette maladresse eût faussé sa chance, il eut une série noire, et en trois mois se trouva
avec vingt millions de livres de passif. Je suis porté à croire que Besse, voyant venir le
crack, lui a donné volontairement cette ampleur. Pour un million de livres les banques
exécutent la victime, mais pour vingt millions, elles hésitent. Besse avait son auréole de
brasseur d’affaires, il sut s’en sortir. De nouveaux crédits affluèrent et en cinq ans la
firme avait repris son aplomb. Ce formidable coup d’audace ouvrait à Besse des crédits
illimités qui faisaient de lui le Roi des cuirs et des cafés. La guerre dernière en fit un
Empereur, le gouvernement anglais comptant avec lui, et chose inouïe, l’Intelligence
Service prit ses ordres.
Son heure était venue, heure de revanche qu’il attendait depuis trente-cinq ans, mais
aussi celle d’une amende honorable qui malgré lui s’imposait au secret de son cœur.
Peut-être sentait-il sa fin prochaine, et un instinct l’appelait vers les terres natales. Mais
qui allait l’y accueillir ? Femme, enfants, amis, tous avaient été dispersés, tandis que telle
une force de la Nature, indifférente et aveugle, il poursuivait sa voie Royale. Maintenant
assis sur un monceau d’or il regardait autour de lui la nuit s’étendre sur le désert…
Alors une faible voix monta du fond de sa conscience, la voix d’Antonin le gamin de
l’école communale qui lui rappela que si ses enfants avaient été oubliés [par] ce père trop
lointain qui avait drainé l’or d’une partie du monde, c’est qu’il n’avait pu leur donner un
peu de tendresse… et il pensa à tous les autres jeunes qui feront la France de demain. Cet
or qui devait servir à le venger de la morgue britannique, il a compris maintenant qu’il
doit être l’instrument d’une communion meilleure entre les deux pays en assurant un
contact plus intime de leurs jeunesses studieuses.
Antonin Besse a donc voulu que son legs royal aux universités d’Angleterre y assure
pour l’avenir et pour toujours une large place à nos étudiants de France. Et ainsi ce génial
orgueilleux qui sut faire de l’orgueil une vertu puissante, racheta son reniement du pays
natal, et si Antonin Besse n’entra pas au Cercle, tant pis pour le Cercle, car
c’est aujourd’hui au cœur de tous les Français que son nom s’est gravé pour toujours et
se répétera en souvenir du Bienfaiteur.

*
III

AU CŒUR DE LA CONTREBANDE DE HACHICH


DERNIÈRE VISITE DE PAUL GAUGUIN7

S’il faut souvent feindre de se laisser apprendre des choses que l’on sait par des gens
qui les ignorent, c’est bien mon cas lorsque je lis certains articles sur Paul Gauguin.
Son œuvre picturale, soit, elle est là, libre à chacun d’en parler en toute connaissance
de cause. De même pour sa biographie que maints auteurs ont répétée sous des titres
divers. Mais le caractère de l’homme, qui donc l’a pénétré sous les apparences
trompeuses dont il camouflait farouchement ses sentiments ?
Quand il abandonna sa place lucrative chez Bertin en entraînant son camarade
Schuffenecker pour avoir la liberté de peindre « tous les jours » et non plus seulement le
dimanche, quand il eut rompu avec sa belle famille danoise, ce fut l’implacable misère,
mais nul n’entendit jamais une plainte. C’est à ce moment qu’à l’atelier Colarossi il
rencontra mon père qu’on appelait « le Capitaine8 ».
À cette époque Gauguin était un peintre entre des milliers d’autres, mais surtout il
parlait comme un Maître parmi ses disciples sans crainte de jeter à la figure des amis les
plus dévoués des opinions cinglantes et le plus souvent injustes. On eût dit qu’il aimait à
se faire haïr comme Cyrano :
« Déplaire est mon plaisir… »
Il s’enveloppait d’un superbe mépris pour l’humanité entière comme un noble
Espagnol, fût-il gueux, se drape de sa cape.
Mon père avait grâce près de lui par le truchement de la navigation car tous deux
aimaient la mer. Cette amitié se noua par la différence de leurs caractères : les allures
cassantes de Gauguin perdirent leurs forces devant son tact et sa simplicité. Il en fut
surpris et pensa :
« Il est moins c… que les autres. »
Dès les premières phrases, ils sautèrent par-dessus les étapes et se trouvèrent
d’accord. Chacun sentait dans le caractère de l’autre ce qui lui manquait, et ainsi ces deux
caractères purent s’imbriquer sans heurter les points sensibles.

Je rencontrai Gauguin pour la première fois en 18909 quand mon père l’amena au 3,
rue Saint-Placide10, aux réunions artistiques du samedi.
Il arriva en gilet breton, tenue négligée, pour bien marquer qu’il n’entendait faire
aucune concession aux mœurs bourgeoises.
Ma mère, par une de ces intuitions qui souvent la douaient de double vue, devina la
pensée de Gauguin et lui tint tête à la manière enjouée d’abord, puis laissant s’effacer
lentement son sourire comme on laisse mourir sur la corde vibrante la dernière note
d’un chant, elle continua sur le mode sérieux, comme pour répondre à ses pensées
secrètes.
Je vois encore Gauguin, nonchalamment assis auprès du feu, la cigarette entre deux
doigts, dans l’attitude de celui qui connaît sa force. Ses paupières lourdes voilaient par
instants son regard vague, ce regard qui lui faisait un masque de brute chaque fois qu’il
se repliait sur lui-même : ses yeux en ces moments-là étaient inquiétants comme la mer
quand elle se trouble pour cacher sous sa surface le récif ou le gouffre.
Sa main nerveuse et énergique allongeait deux doigts jaunis de nicotine et secouait
d’un geste machinal la cigarette éteinte.
Ma mère venait de lui parler de son fils Clovis en ce moment malade. À la pensée de cet
enfant qu’elle imaginait mal soigné par ce père si dur, elle laissa paraître un peu de
compassion. Sans doute y eut-il dans sa voix la résonance profonde de la tendresse
maternelle, car Gauguin releva lentement ses yeux et regarda cette femme en qui le cœur
l’emportait sur la raison. Son regard se clarifia, devint humain, comme si le souvenir de
sa femme, cette impeccable et méthodique Danoise, ce glaçon de mers boréales, se fût
fondu au rayonnement de cette Méridionale, ardente, compréhensive et indulgente.
Toutes ces belles qualités qui sont la véritable vertu, ma mère les portait comme au
retour des champs une brassée de fleurs qu’elle aurait laissée tomber négligemment
autour d’elle pour que chacun puisse en avoir.
« Ne regrettez-vous pas quelquefois d’être séparé de vos autres enfants ?
— Non. J’ai Clovis, l’aîné, à qui je dois compte du patrimoine. Il le recueille en
apprenant comment se bâtit l’œuvre qui le fera un jour riche d’un nom peut-être lourd à
porter, mais dont il pourra être fier. Les autres sont jeunes, il leur faudrait une mère, je
veux dire, la tendresse d’une mère. Madame Gauguin ne l’a pas, mais selon la loi elle est
leur mère. Je ne pouvais lui refuser le droit de les garder… et puis… (un geste vague
désignant sa mise pauvre compléta sa pensée).
« Mais si Clovis partage mon pain sec, il y a là-bas ma fille Aline, en qui je me sens
revivre, celle qui partage en secret le fiel et le vinaigre dont une main vertueuse
m’abreuve. Je sais que toujours je suis présent pour elle comme elle l’est pour moi…
— Je vous plains de tout mon cœur, Gauguin, car vous souffrez…
— Oh ! Je ne suis pas à plaindre, rassurez-vous Madame. Quoi qu’il arrive je ne me
plaindrai jamais car je suis dans la voie que j’ai choisie et je remercie Madame Gauguin et
toute ma très honorable belle-famille de m’y avoir poussé.
« Il faut que l’artiste se donne à son art, qu’il soit seul, que rien ne l’attache aux devoirs
ordinaires. Il doit même être assez fort pour tuer à cet égard sa conscience, comme le
religieux rompt les liens qui l’attachaient au monde en tuant son cœur.
— Cependant tant d’artistes, et des grands, ont eu une vie affective puissante et ont
trouvé dans l’amour la raison d’être de leur génie…
— Pas dans l’amour, non, mais après l’amour, parce qu’alors il leur reste la douleur,
cette douleur qui inspire les œuvres magistrales. D’ailleurs l’amour n’est pas la famille…
— Il en est cependant l’origine…
— Néfaste, car fondée sur ce brasier, elle se consume et tombe en cendres…
« La famille se fonde comme une affaire. Or les affaires n’ont rien à voir avec l’art, elles
en sont la négation même. L’art est un calvaire, l’artiste un apôtre, souvent un martyr11.
« Ce calvaire, il doit le gravir seul en portant sa croix, et s’il faut, mourir crucifié sur
son œuvre devant la foule inepte qui nie sa parole nouvelle. S’il a près de lui cette famille
qui sans cesse a besoin de son appui, il ne peut plus s’en aller à la bataille inégale, en
héros méprisant le danger. Il devient prudent, transige, et dès lors n’est plus qu’un
épicier dévoyé. Il vaut mieux dans ce cas qu’il se fasse carrément épicier12… »

Après un court silence, Gauguin brusquement s’en alla donnant un vague prétexte, ce
qui de sa part était une rare concession. Ma mère ne s’y trompa guère ; la précédente
discussion sur la famille, les allusions à ses enfants l’avaient ému plus qu’il ne le voulait,
il avait hâte de secouer au dehors les miettes de cette table familiale qu’il venait de
renier.
Gauguin avait aimé sa femme et peut-être l’aimait-il encore à sa manière ; en tout cas
après l’avoir sacrifiée à sa vocation d’artiste, il ne lui donna pas de remplaçante. Les
femmes qu’il prit en passant, un peu au hasard, n’entrèrent pas dans sa vie affective, il
resta toujours parfaitement isolé dans son apostolat. Elles représentaient pour lui un
élément abstrait : « la femme », dont l’ambiance était nécessaire à son œuvre. Il eut ainsi
des négresses, rapportées de ses voyages comme de jolis animaux qu’on aime à sa guise.
Cet homme réputé amoral, dépravé, cocufiant sans vergogne amis et bienfaiteurs, cet
homme sans principes puisait sa force dans une chasteté morale aussi efficace que celle
des sens imposée par la règle monastique. Ce genre d’abstinence est à l’usage de
n’importe qui pour préserver la faiblesse masculine devant la femme qui s’empare du
cœur, de la volonté, et de la raison par la voie des sens. L’autre est celle des âmes fortes
et des hommes trempés, comme l’était Gauguin dont le cœur était mort, soit brisé de
douleur, soit étouffé par un prodige de volonté.
Jamais plus Gauguin ne revint rue Saint-Placide13…
Quelques semaines après, il partait pour le Pacifique, renonçant au monde pour
toujours. Il avait renvoyé son fils au Danemark et s’embarquait seul vers ce calvaire où il
allait se laisser crucifier par la maladie, la misère et la malveillance, sur une œuvre
admirable que nul ne comprenait.

*
PETIT REGARD SUR L’EXISTENCE

Lettre no 29031526

(…) Pour le moment, rassure-toi en ce qui concerne mon voyage à Djeddah, je ne le ferai
pas. Non que j’y voie un danger, mais je crois pouvoir faire autre chose. Ce voyage où j’aurai
entassé 80 pèlerins27, n’eût pas été une partie de plaisir, ni une « aventure ». J’ai besoin de
calme avant tout. (…) D’abord j’ai la satiété du « Monde », de cette scène où on se joue la
comédie, où l’on n’agit uniquement qu’en vertu de conventions 28 ridicules autant que
fastidieuses ; j’ai la satiété du mensonge éternel et de tous les grands mots dont on pipe la
masse des hommes pour en asservir la force ; en un mot, je vois trop les ficelles des pantins
pour conserver l’illusion, pour croire que c’est arrivé !
Je hais d’autant plus tout cela que j’aime l’Esprit Humain, cette puissance qui se dégage
de cette humanité pitoyable, hideuse, écœurante.
La pensée des grands esprits flotte autour de nous dégagée de toutes les contingences
abjectes qui peut-être, qui sûrement, ont été contemporaines de leur éclosion. Et quand je
me plonge au milieu de la foule des amis spirituels, quand je sens combien à leur contact il y
a de choses en moi, je sens alors toute la stérilité du code des grimaces qu’il faut mettre en
œuvre pour être admis à paître avec le troupeau 29 . (…)
J’aime la vie, parce que j’y trouve des joies. Cela ne veut pas dire des jouissances, des
plaisirs, dangereuses chimères qui tuent l’âme. Les joies, elles sont dans un joli matin si on
sait le voir, dans une fleur, dans un souffle de brise. Elles sont dans les plus rudes coups de
l’adversité, dans les grandes douleurs qui forgent notre âme, pour peu que nous ayons le
courage de soutenir la lutte 30 . As-tu quelque respect pour le Monsieur qui a toujours été
parfaitement heureux ? Moi, j’en ai pitié comme d’un être incomplet, informe.
J’aime la vie parce que je sais trouver des joies dans une infinité de choses que jusqu’ici je
n’avais pas su voir ; mais pour les voir il faut être un peu loin de cette agitation qui
assourdit, de ce clinquant qui aveugle, de cette gadoue qui suffoque.

*
L’AVENTURE DU RODALI18

Si l’île de La Réunion a mérité si longtemps le titre de Paradis Terrestre, il semble bien


qu’elle le doive à ces côtes inhospitalières qui la défendaient du mortel danger de la
présence humaine. Hélas, les descendants de celui qui goûta du fruit de l’arbre de Science
ont effacé le souvenir de l’âge d’or, mais pour ceux qui, comme moi, ne l’ont jamais
connu, le peu qu’ont laissé subsister les vandales m’a paru enchanteur. Un regret
cependant devant la mer au pied de ces montagnes, le regret de n’y voir aucune voile.
Mon fils Daniel me présente son ami Guézé, propriétaire d’un ancien bateau de
sauvetage équipé pour la pêche côtière. C’est le Rodali19 qui allait bientôt illustrer son
nom dans la petite aventure que je vais vous conter. Un projet de conférence à l’île
Maurice en fut le prétexte. Pourquoi ne pas y aller de nos propres moyens ? Cent milles
sont vite franchis avec un moteur de 50 CV…

Le 3 août au soir20, tout étant paré, nous pouvons prendre la mer. Nous étions quatre à
bord : Guézé armateur, faisant par conséquent office de commissaire ; Daniel, mon fils,
maître d’équipage ; Fanfan, matelot ; Henry de Monfreid, passager.
Nous sortîmes du port par légère brise d’est et je donnais la route au compas NE, ce
qui permit d’établir la voilure au plus près. Nous n’avions qu’une simple boussole à
cardan sans éclairage ce qui m’obligea à bricoler une installation de fortune avec une
ampoule électrique dans une boîte en carton. Pour une nuit, pensai-je, cela suffira21.

Dès la première manœuvre que nous imposa une variation de la brise, je me rendis
compte du peu de valeur de l’équipage et particulièrement de Fanfan, qui démentait les
promesses de son type « loup de mer ». Le vent restait modéré, mais la houle devenait
énorme, heureusement très longue, ce qui ne fatiguait pas un petit bateau comme le
nôtre. Daniel contemplait ces collines liquides qui enlevaient le Rodali au-dessus de
l’immensité mouvante pour le replonger aussitôt aux creux des vallons. Je discernais une
insidieuse houle du sud qui interférait avec celle de l’alizé, produisant ainsi de
redoutables cônes liquides, hauts de plus de dix ou douze mètres. Quand la lune se leva,
son reflet sur ce chaos mouvant semblait y inscrire en nappe de feu la route fatale qui,
selon la légende, entraîne vers les solitudes sans bornes ces immensités de l’océan
Austral où roulent sournoisement des courants inconnus.
Vers minuit des risées plus froides nous arrivèrent du sud avec une sinistre odeur de
cadavre. Allions-nous voir surgir un bateau fantôme avec le squelette du timonier sur le
gaillard d’arrière ? Devant le mystère, dans ces solitudes écrasantes d’immensité, un
frisson d’épouvante nous effleura comme le coup d’aile de la mort. Je me ressaisis en
éclatant de rire, mais ma fanfaronnade s’arrêta dans ma gorge en voyant surgir au faîte
d’une vague, juste dans la traînée brillante de la lune, une masse noire comme une coque
de navire chaviré où des êtres étranges s’agitaient… La vision disparut au creux des
lames et tous, haletants, nous attendions son retour… Quand la chose reparut, un cri
d’oiseau déchira le voile du mystère : ces hommes n’étaient autres que des oiseaux sur le
cadavre d’une baleine. Nous nous moquions maintenant de notre peur des revenants,
alors qu’en ces parages, il n’est pas rare d’y rencontrer une baleine ou un cachalot mort,
emporté par les courants.

Un grain crève, une pluie froide tombe en cataracte tandis que le vent hale de plus en
plus au sud22. Cette trombe d’eau a sans doute mouillé le moteur, il y a quelques ratés et
d’un seul coup, il s’arrête. C’est le silence où le vent siffle dans la mâture. Cette défaillance
était fatale… Enfin les étoiles réapparaissent et à nouveau les montagnes liquides
surgissent sous le reflet argenté de la lune. Elles me semblent plus hautes encore mais
l’alizé a repris son souffle régulier et je peux rétablir la voilure pour reprendre Nord 70
Est. Tout en maudissant l’emploi des moteurs à essence pour la navigation maritime 23, il
repart enfin et le Rodali s’élance dans sa route. Il est 4h du matin.
Nous sommes trempés, malgré le suroît. Tout à coup mon fils Daniel pousse un
cri : « Voilà le phare ! »… Impossible, Maurice doit être encore à plus de trente milles et
aussitôt je reconnais Vénus, l’étoile du matin, ma vieille amie qui tant de fois m’annonça
le jour libérateur. Enfin le ciel s’éclaire, c’est le soleil tant désiré, mais hélas, le temps est
bouché ; de toutes parts, des masses nuageuses figurent au loin des îles imaginaires, mais
impossible d’identifier Maurice.

Je vois notre essence diminuer. Nous en aurons juste assez pour rallier La Réunion, car
la plus élémentaire prudence m’ordonne le retour, d’autant plus que depuis un instant
un étrange roulis me fait craindre une tempête de l’Antarctique.
À 13h, le lundi 4 août, je fais virer de bord en mettant cap dans mon sillage. Dans ces
conditions nous devrons être dans les eaux de La Réunion avant la fin de la nuit
prochaine. Quand le jour se lève, même aspect de la mer avec des paquets de nuages tout
autour de nous. J’estime que l’île est distante d’au moins trente milles et pour l’atteindre
il faut remonter le vent et la houle. Le moteur nous le permettrait mais l’essence n’y
suffira pas et notre voilure vent debout n’y peut suppléer. Mieux vaut renoncer à cette
vaine recherche et faire voile vers la seule terre accessible : Madagascar.
Atteindre cette île avec les alizés ne présente aucune difficulté, le drame commence
quand il s’agit d’y aborder à cause de la barre inexorable qui déferle éternellement
contre cette côte déserte et sans abri. Je fais l’inventaire de nos ressources. Au milieu de
tout l’attirail de pêche je découvre des boîtes de biscuits, de petits biscuits salés au
fromage, des saucisses de cocktail, en un mot tout ce qui sied dans les week-ends. Par
chance, je découvre au fond d’un sac, du riz agrémenté de crottes de rats et des balayures
diverses. Enfin je découvre quatre paquets de nouilles oubliés à bord depuis longtemps,
deux boîtes de Nescafé et autant de lait concentré. En fait de cuisine, je trouve un
réchaud à alcool et deux litres de combustible. En somme de quoi ne pas mourir de faim
pendant au moins huit à dix jours, à condition de se rationner dès aujourd’hui. Le
premier jour, les assiettes partirent explorer les abîmes de 4 500 mètres que le Rodali
surplombe en ce moment. Fanfan les avait mises au fond d’un seau qu’un instant plus
tard il vidait négligemment par-dessus bord sans se rappeler sa vaisselle. Tant pis ! Nous
mangerons à la gamelle !

Le temps maintenant s’améliorait, beaucoup trop à mon gré, car l’alizé mollissant
d’heure en heure, je redoutais les derniers sursauts d’une tempête antarctique qui
pouvait nous emporter sans retour au feu de Dieu. Finalement ce fut le calme, et sur la
mer toujours très houleuse, la barque roulait bord sur bord n’étant plus appuyée sur ses
voiles. La nuit seulement un peu de brise nous permettait de prendre la route, et ainsi,
pendant deux jours, le Rodali n’avança guère que d’une cinquantaine de milles.
Le vent ne venant toujours pas, nous exhalons notre énervement en malédictions
contre la malchance qui depuis le départ semble nous accabler. Le samedi soir, le vent
ayant repris, je pus observer le coucher du soleil et ayant gardé l’heure de La Réunion, je
notais vingt-huit minutes de retard24. Nous avions donc franchi 6° Ouest, soit de 360 à
400 milles25. La côte tant espérée et si redoutée ne devait plus être bien loin. Il fallait
veiller attentivement car la nuit nous ne verrions pas la barre que seul son grondement
pourrait nous révéler.

Avant la nuit, je fais un essai du moteur mais il faut le lancer à la manivelle, les accus
s’étant déchargés pendant ces huit jours à cause de la lampe d’habitacle
malheureusement trop forte. Nous continuons à voguer sous voiles, nous faisons
d’amères réflexions sur l’inefficacité des prétendues recherches que, paraît-il, les
autorités maritimes devraient déclencher dès le troisième jour si nous n’avions pas
atteint Maurice.
Le vent souffle maintenant du sud-est et les grains violents se succèdent de plus en
plus. Devant nous des amoncellements de nuages noirs me faisaient déjà prévoir la
proximité de la côte quand tout à coup elle se révéla par d’impondérables odeurs de
brousse et de terre mouillée apportées par le vent. Quand vin la nuit, l’anxiété était à son
comble. Je redoute par-dessus tout les hauts fonds d’environ neuf mètres situés à
environ dix milles de la côte sur lesquels la houle ne brise pas d’ordinaire, mais par
moments une lame particulièrement grosse se dresse et déferle en cataracte. Tout à
coup, je discerne une teinte plus claire de l’eau, nous sommes sur le haut fond et c’est
l’angoisse affreuse de nous savoir comme sur un champ de mines où l’une d’elles peut
exploser d’un moment à l’autre. Un grondement sourd retentit sur tribord, comme un
coup de canon éloigné ; c’est une de ces grosses vagues qui vient de déferler inopinément
à quelques encablures seulement… Pour cette fois nous l’avons échappé belle… Enfin
l’eau reprend sa teinte sombre, Dieu soit loué, le haut fond est franchi ! Je sais
maintenant que la côte est à moins de dix milles.

Enfin, voilà l’aube et dès le premier rayon de soleil, le littoral apparaît entre deux
grains. Tout l’arrière-pays est confondu dans la masse de nuages. Non sans peine, je fais
mettre le moteur en marche pour tenter d’approcher à moins d’un mille de la barre où
bondissent des panaches d’écume tandis qu’un sourd grondement emplit l’espace. Dans
une éclaircie apparaît une ligne ondulée de collines très proches de la grève, avec des
filaos dressés sur leurs sommets comme les impassibles sentinelles de ces lieux
inabordables. Vers 13h, une masse boisée apparaît sur un promontoire et une balise
blanche me signale Manhoure : c’est l’embouchure d’une rivière mais une barre
infranchissable déferle en travers de son estuaire…

Le soleil était déjà bas, la nuit allait venir et au moment où je mettais le cap au large
pour m’éloigner du danger côtier, un ronflement nous fit lever la tête : un avion était
là !… Quel réconfort et quelle joie de nous savoir enfin signalés ! L’appareil passe très
près. Nous tentâmes par signes de lui faire comprendre que nous voulions de l’essence.
Hélas ! Il s’éloigna comme pour rentrer à sa base… Mais non, le voilà qui revient et à
quelques encablures sur notre avant, il parachuta un container. Pour nous c’était la boîte
à surprises et fébrilement nous ouvrîmes ce cadeau tombé du ciel. Il était plein de boîtes
de conserve, du lait sans doute et déjà nous battions des mains quand je m’avisai qu’elles
contenaient de l’eau de Vittel ! Puis apparut une pharmacie pour moribonds : sachets
réchauffants, tubes d’un super-aliment capable de vous faire vomir sans mal de mer,
pastilles anti-scorbutiques et, enfin, des fusées rouges de détresse. Tout cela nous parut
bien superflu, mais ne nous en apporta pas moins le réconfort par le sentiment d’une
solidarité qui galvanisa le courage.
Quand la nuit sans étoiles nous eut engloutis dans son obscurité, il fallut rester attentif
à tenir exactement une route parallèle à la côte car je ne pouvais m’en éloigner sous
peine de ne pas apercevoir le phare de l’île aux Prunes devant Tamatave. La nuit
s’annonçait mal avec des grains continuels accompagnés de brusques coups de vent
traversiers. Dans cette situation éminemment périlleuse, la lampe d’habitacle baissa
brusquement et finalement s’éteignit. Les accus étaient à plat… on imagine notre
détresse dans une obscurité totale sur une mer hachée. Ainsi aveuglés nous risquions, ou
bien d’être emportés au large ou d’aller nous briser à la côte.
Enfin les éclats du phare tant désiré se reflètent à l’horizon sur le nuage. Il n’y avait
plus qu’à gouverner vers cette lueur. Or je ne connaissais pas la rade de Tamatave,
accessible au sud par une étroite cassure du récif et je n’avais ni carte ni plan. Il fallait
donc attendre le jour. Je pris la barre pour lutter pied à pied car d’heure en heure le vent
fraîchissait…

Déjà je combinais une route nouvelle pour tenter de nous réfugier plus au nord, à la
baie d’Antongil, lorsque Daniel cria : « Voilà le phare, nous sommes tout près ! » Je bondis
dehors et reconnus aussitôt le feu de route d’un vapeur puis ses feux de position. Alors je
pensai aux fusées de détresse et je parvins à en lancer une. L’homme de bossoir du
vaisseau fantôme qui par bonheur ne dormait pas encore, vit monter dans la nuit noire la
flamme rouge et aussitôt le navire vira légèrement, vint se ranger au vent à nous et un
projecteur nous éclaira. Maintenant stoppé, il montait et descendait par le travers des
lames, nous surplombant comme une vertigineuse falaise en haut de laquelle, dans la
demi-clarté des coursives, des silhouettes humaines s’agitaient. Dans ce chaos obscur la
voix métallique d’un haut-parleur dominant la rumeur de la mer nous cria : « Voulez-
vous monter à bord par l’échelle de pilote ? » Je criai alors : « Non. Télégraphiez au pilote
de Tamatave que nous serons demain matin à l’entrée du port… » Et la voix nasillarde me
répondit un ironique : « All right, bon voyage… » Et aux battements sourds de la machine,
le monstre s’enfonça dans la nuit. Je sus plus tard que c’était un gros cargo des
Messageries maritimes, le Verdon, qui avait quitté Tamatave le soir même.
À nouveau seuls sur les vagues énormes qui poursuivaient leur route indifférentes, je
constatai que la dérive nous emportait insensiblement au large. Adieu Tamatave ! Je
sentis alors le découragement s’abattre sur tous et annihiler toutes nos forces. Comme si
elle eût perçu la défaillance de sa proie, brusquement la mer sembla se cabrer, tout
hérissée de vagues écumantes, et la barque prise par le travers se mit à rouler bord sur
bord menaçant de chavirer au passage de chaque lame. Un équipage musulman, comme
celui que j’avais naguère, eût clamé l’ultime appel des agonisants : « La illa illalah… »
Plus aucune notion du temps, la nuit est interminable et là-bas, malgré ce courant
providentiel, le phare glisse sur bâbord… Nous dérivons toujours… C’est la troisième nuit
que le mauvais temps nous tient sur le qui-vive sur ce maudit bateau sans abri ! Je ne
crois pas qu’un être humain puisse endurer plus de trois nuits sans sommeil car nous
sommes à la limite de notre résistance26. Plus rien ne compte, on se fiche de tout, tant la
somnolence de plus en plus nous accable de sa chape de plomb.
Le seul moyen d’accrocher Tamatave est de monter un peu plus au vent. Il y a neuf
chances sur dix de chavirer… Tant pis, il faut risquer sans attendre car le vent refuse de
plus en plus27… Je suis à la barre, mais le bateau, sans vitesse obéit à peine et je ne puis
mettre le nez dans le vent pour cette manœuvre. À peine le pic soulevé de deux mètres28
qu’une rafale s’engouffre dans la toile et la barque bascule sur tribord. Cet équilibre
instable ne dure qu’une fraction de seconde et la mer eût envahi d’un seul coup cette
barque non pontée si une lame providentielle, la prenant sur l’arrière, n’eût favorisé
l’action du gouvernail et lancé le bateau dans le vent. Tout étant relatif nous eûmes un cri
de triomphe et maintenant au plus près serré, je fis hardiment hisser la grand-voile. Le
bateau ainsi mieux équilibré alla enfin de l’avant taillant sa route dans des gerbes
d’écume… L’espoir était revenu. Moi seul pouvais comprendre le péril que nous
côtoyions car le bateau ne tenait sa toile que grâce à l’allure du près serré où je le
maintenais à grand-peine.
Des risées violentes m’obligent par moments à faire faseyer la voile au risque de la
faire prendre à revers. Jamais la nuit ne me parut plus longue ! Il n’est que 2h, l’aube ne
blanchira pas avant 5h et demi. D’ici là que va-t-il se passer ? La barre de gouvernail
placée très en arrière est très dure à tenir d’une seule main quand l’autre tient l’écoute
prête à libérer si le vent vient par le travers. La fatigue devient douloureuse mais je ne
puis passer le quart à personne. Enfin l’aube livide éclaire le ciel et au loin les silhouettes
des grues nous signalent la proximité des quais. Tamatave est là ! L’espoir revient, mais
allons-nous trouver la passe ? Alors tout à coup, dans la poussière d’eau et un voile de
pluie, un arc-en-ciel resplendit sur la grisaille des nuages, et à l’instant même un point
noir bondit devant nous, fonçant dans les lames : c’est la vedette du pilote. Il nous lance
une amarre et un sac avec un thermos de café chaud et des pains… Le Verdon ne nous a
pas oubliés ! Grâces en soient rendues à son commandant !
Un quart d’heure après, nous glissions sur l’eau calme du bassin… Ce fut alors la
brusque détente nerveuse. Je sentis ma gorge se serrer, et mes yeux s’emplirent de
larmes… Nous étions sauvés !

À peine avais-je mis le pied à terre ferme que le sol se dérobe, oscille et tournoie au
point de me faire perdre l’équilibre si des bras secourables ne m’eussent soutenu.
D’abord vexé de cette ridicule rentrée dans le monde où je fais piteuse figure d’homme
saoul à 8h du matin, je me rassure en voyant mes amis tituber tout autant29. Un bon
Samaritain, en l’espèce Monsieur Bossée, agent des Messageries maritimes, nous
ramassa si j’ose dire, et aidé des amis de Guézé, nous cala sur les confortables coussins
de sa voiture. Pas question d’hôtel où nous serions la proie de la presse locale. Bossée
nous mène à bord du magnifique paquebot de sa compagnie, le Gallieni actuellement à
quai, vide de passagers, et nous voilà bientôt étendus sur nos couchettes de première
classe où nous berce le tenace et imaginaire roulis qui semble s’être attaché à nous
comme la tunique de Nessus. Mais sur un bateau, rien de plus naturel. Quand nous
arrivons à la salle à manger en nous agrippant aux rampes, nous sommes surpris de voir
les bouteilles se tenir d’aplomb alors que « notre » roulis nous semblait capable
d’envoyer la vaisselle en voltige. Mais cet imaginaire gros temps ne nous empêcha pas de
dévorer tout ce que le stewart avait l’imprudence d’abandonner sur la table.
En dépit de tout le confort que nous offre le Gallieni, de toute la prévenance amicale de
ses officiers, et des nombreux amis de Guézé qui voudraient nous retenir, nous avons
maintenant hâte de retrouver très vite La Réunion30.

*
L’APPEL DE LA MER1

La mer et le désert laissent en l’esprit de ceux qui savent voir et comprendre,


l’inconsciente nostalgie de leur pérennité.
En cette ambiance où nul printemps verdoyant et fleuri ne vient agoniser au seuil des
frimas d’hiver, rien n’éveille en la créature la hantise de sa fin, la mort, que tout en elle se
refuse à concevoir.
À peine le marin est-il au grand large que soucis et tracas perdent leur importance,
jusqu’à l’oubli total quand l’horizon l’entoure de son immensité.
Nul n’échappe à ce sentiment de délivrance dans la pérennité d’un monde immuable
affranchi du Temps et de la Mort.

Tout enfant j’ai été envoûté par le mystère des horizons de cette mer sans âge appris à
l’éveil de ma conscience.
Je naquis en effet au lieu-dit « La Franqui » à l’ombre du sauvage plateau de Leucate2
où le mistral souffle sur les murs de pierres sèches et les amandiers amers.
Là, je fus élevé par mes grands-parents jusqu’à l’âge de sept ans, au milieu des âpres
solitudes, devant la mer qui vient gronder ou sourire au pied du cap des Trois Frères et
sur la plage du golfe du Lion.
J’ai écouté sa voix et entendu son appel une nuit de tempête.

Nous étions aux derniers jours de l’automne. Tout était humide, le vent soufflait du
large, la mer grondait depuis trois jours sous le ciel bas.
Les vagues arrivaient du fond de l’horizon et venaient s’écrouler sur la plage dans un
éblouissement d’écume blanche.
Tout était inondé, la lande sablonneuse, entre les Corbières et la mer, n’était plus
qu’une nappe d’eau où les dunes dessinaient des archipels, des caps, des golfes.
Je m’échappai et partis à l’aventure le long de la côte, sur le rempart de sable du
cordon littoral où les vagues brisées passent en nappes d’écume.
J’étais grisé par le bruit de la mer et l’isolement de la brume.
Jamais au cours de ma vie, aucune impression ne fut aussi intense que celle que
j’éprouvais en ce jour gris de tempête, où la merveilleuse imagination de l’enfance
mettait à mes pieds toute la mer, lui donnait une âme, une voix, qui parlaient pour moi
seul.
Je chantais, ou plutôt je hurlais, dans ce vacarme, ma joie de vivre à même les
éléments, dans l’ivresse de me sentir animé de leur souffle, emporté dans leur tumulte,
comme un lambeau d’écume.
Tandis que je restais les regards fixés sur l’horizon, je vis surgir de la brume un voilier,
un brick goélette. Tantôt il disparaissait en entier, tantôt il surgissait à la crête des lames.
Le vent était tombé, le navire roulait bord sur bord, agitant dans le ciel gris sa haute
mâture et les voiles flasques battaient comme des ailes brisées.
Trompé par le brouillard, il s’était trouvé trop près de la côte au moment où le vent
l’avait trahi. La houle et les courants le portaient maintenant sur les hauts fonds.
Tout l’équipage luttait pour mettre le navire debout à la lame en souquant sur de longs
avirons et la baleinière s’acharnait à le remorquer vers le large.
Un voile de brume passa lentement et fondit la vision, mais elle resta en moi comme le
souvenir d’un rêve.

Je rentrai le soir, mouillé de la tête aux pieds, harassé de fatigue et les yeux pleins du
tumulte de la mer.
Je fus grondé pour la forme. Ma grand-mère me fit souper, retira le moine et me borda
dans un lit bien chaud.
J’étais trop énervé pour m’endormir tout de suite. J’écoutais la mer et revoyais le
voilier se débattre dans les vagues. Que faisait-il maintenant dans la nuit noire ?

Soudain, dans le grondement de la mer, un coup sourd retentit, étouffé et sans écho.
C’était le canon d’alarme, le dernier appel du navire en détresse.
Aucun glas n’est sinistre…
Bientôt après, j’entendis des voix sous ma fenêtre, puis des pas précipités dans les
couloirs. Je me levai, ma grand-mère, toujours esclave de mes caprices, me rhabilla.
Elle alluma un grand feu de sarments et suspendit à la crémaillère un chaudron plein
d’eau. Elle me parla pour me rassurer, mais je n’avais pas peur.
Tout à coup la porte s’ouvrit, la rumeur de la tempête fit irruption dans le calme de la
cuisine et mon grand-père parut, sa lanterne éteinte, les vêtements en désordre. Il avait
l’air farouche. Jamais je ne l’avais vu ainsi :
« Entrez, entrez, venez vous chauffer », dit-il en s’effaçant.
Deux hommes le suivaient. C’étaient les naufragés.
Ma grand-mère apporta à manger et posa des questions. Les deux hommes semblèrent
sortir d’un rêve, regardèrent autour d’eux pour se remettre dans la réalité, et après avoir
bu un bol de café chaud, l’un d’eux parla, tandis que l’autre hochait la tête.

J’étais si ému que je compris à peine son récit. Déçu aussi, je m’attendais à voir des
êtres étranges, quelque chose dans le genre de la petite chienne qu’on avait trouvée
crevée dans le bassin le mois dernier, toute gonflée et verdâtre. Ils ressemblaient
simplement à des « travailleurs ».
Ils étaient pieds nus, leurs chemises mouillées collaient à leur peau très brune et l’on
voyait leurs jambes poilues à travers les lambeaux de leurs pantalons bleus.
Je ne retins que le détail du mousse et du patron restés les derniers sur l’épave.

Le gamin ne sachant pas nager, le capitaine, son oncle, n’avait pas voulu l’abandonner,
quand le navire talonna et s’entrouvrit, l’équipage se jeta à la mer, la côte étant à peine
distante d’un demi-mille. Mais ils furent roulés en arrivant à la barre et seuls eux deux,
par chance, purent atteindre la plage.
Les douaniers étaient là-bas avec Corentin3. Ils attendaient au cas où la mer rejetterait
des corps…
L’épave du navire se voyait par moments, la mer le submergeait sans cesse, de grandes
gerbes d’écume jaillissaient quand les vagues venaient briser sur la coque :
« Certainement elle ne tiendra pas jusqu’au matin », dit le matelot en achevant son
récit.
Le temps passait, avec des silences où tous écoutaient gronder la tempête. J’imaginais
le mousse, un enfant comme moi, au milieu de cette mer démontée, roulant dans ces
vagues verdâtres et menaçantes.
Comme je l’admirais cet enfant ! Il était sublime, lui, tandis que moi, j’étais là
douillettement au chaud comme un petit poulet.
J’avais honte !

La porte s’ouvrit et Corentin, ruisselant, parut suivi de deux douaniers portant un


corps.
C’était le patron.
On l’étendit sur une grande table devant le feu. Je vois encore sa belle tête à barbe
grise. Un filet de sang coulait de son front blessé. Il n’était pas mort, on essayait de le
faire respirer.
Mais où était donc le mousse ? L’avait-il abandonné ?
Les douaniers racontèrent :
La barque allait se briser entièrement quand on entendit les appels du patron
demandant un filin. Mais comment faire ? Il y avait bien un canon porte-amarre au poste.
On courut le chercher. Le temps passait et l’engin de sauvetage n’arrivait pas. Le patron
sentant son navire sur le point d’être anéanti se jeta à la mer en soutenant le gamin.
Ils étaient déjà dans la zone d’écume blanche, à peine une demi-encablure les séparait
de la terre quand derrière eux une montagne liquide arriva. Elle se dressa, de plus en
plus haute, se leva, creusée en demi-voûte, surplomba leurs têtes et s’abattit en avant.
Le chaos d’écume se répandit, lancé vers la terre comme un torrent roulant une chose
noirâtre. Mais aussitôt l’eau revint en arrière, reprenant ce qu’elle avait porté, la vague
suivante engloutit tout dans sa lourde chute.
Corentin qui se tenait aux aguets put saisir le corps du patron au moment où la mer,
pour la vingtième fois, allait le reprendre.
En vain on chercha le corps du mousse. C’était fini maintenant, les courants l’avaient
emporté Dieu sait où. Son petit corps serait peut-être rejeté sur le sable après la
tempête…
Ma grand-mère m’emporta en larmes dans ma chambre.
Depuis ce jour-là, la mer me parut redoutable, mais devant son implacable et aveugle
puissance, je fus saisi d’une sorte d’admiration mystique qui m’attacha à elle pour
toujours.

Le lendemain, le temps avait changé, la tempête était finie et la plage couverte de


pourpre et d’or.
Le navire brisé sur les bancs du large était chargé d’oranges et la mer les avait rejetées
pendant la nuit.
À peine habillé, je courus voir de près ce champ miraculeux où tous les fruits dorés me
semblaient une offrande de la mer.
Tout à coup, je vis une forme humaine étendue sur la grève. L’écume des vagues de
temps en temps l’entourait d’un tapis blanc.
Peut-être était-ce le mousse ?
Ce n’était pas mon pauvre petit ami, l’enfant que j’avais tant pleuré, mais la figure de
proue arrachée par un coup de mer.
Cette statue représentait une femme très belle. La chevelure rejetée en arrière, une
main posée sur la poitrine, elle souriait, la face tournée vers le ciel.
Son imaginaire regard semblait posé sur moi et exprimait la sereine résignation à la
défaite après la lutte sans haine ni amertume dans la quiétude de mourir en tout ce que
l’on a aimé…

*
Photo de la couverture : Archives Henry de Monfreid

© Éditions Grasset & Fasquelle, 2018.

ISBN : 978-2-246-81886-1

Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction


réservés pour tous pays.
TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE

(décembre 1922)
Télégramme :
L.C.O/RP5 – 11 novembre 1922
Résident île Rodriguez
Confidentiel. Prière informer si vapeur Kaïpan capitaine Ternel passé et si débarqué marchandises. Monfreid.

Voyage du 19 décembre 192248

À la recherche du Kaïpan

Équipage : Machine : Mhamed Mali, Kadjita


ler Quart : Yousouf, Abadalah Marsed, Raskalla49, Said Hassen.
2e Quart : Cheche, Abd Kiki, Kasan, Youcoud
Cuisine : Mali Ahmed, Kasein.

Un nouveau câble d’Alexandrie50 me confirme que le Kaïpan est en mer Rouge.


Nous sommes parés à partir. C’est une véritable expédition armée comme au temps de
la course : dix fusils, cinq revolvers, pour l’abordage, canon et bombes. En plus chaque
homme a sa jembia (grand couteau de ceinture). Je me place dans l’hypothèse où Ternel
et son Kaïpan se seraient cachés dans un mouillage. Il faudrait alors agir par intimidation
pour se rendre maître de son navire. Je pense tout d’abord à Moka, port fréquenté d’où il
peut envoyer à Assab (sur la rive africaine) une embarcation portant des télégrammes se
tenant ainsi en rapport avec ses affidés.
C’est donc à Moka que je vais d’abord. Après Périm, nous croisons un autre boutre
arabe que nous interpellons pour lui demander s’il n’a pas aperçu un vapeur à 3 mâts,
cheminée jaune. II nous répond avoir vu un tel navire à 15 milles au nord de Moka,
l’avant-veille tout près de la terre.

Nous arrivons à Moka à 11h du matin. Le vent de sud-est souffle très frais et j’ai assez
de peine à débarquer sans être forcé d’atterrir à la nage.
La foule ordinaire de la côte d’Arabie attend sur la plage : askaris portant des fusils de
divers modèles et de jolis poignards d’argent recourbés passés dans leur ceinture,
Bédouins crasseux et beurrés selon les dernières modes, mais malgré tout fort beaux
avec leurs cheveux bouclés ; coolies à la peau noire et aux jambes d’athlète, esclaves
soudanais du type du Nègre au bras et au tronc d’Hercule, mais aux jambes grêles et mal
faites. Enfin, une ribambelle de gosses à moitié nus du brun clair au noir.
Parmi tous ces gens, un grand nombre me connaissent pour m’avoir rencontré dans
mes pérégrinations ou se souviennent de mon premier voyage à Moka en 191351. Je n’ai
donc pas à subir cette insupportable curiosité qui transforme l’étranger en réclame de
cirque et je puis me rendre chez le Cheikh du lieu sans autre escorte qu’un askari qui me
remontre le chemin au milieu des ruines de la ville jadis fameuse.
J’ai pour ce Cheikh, subordonné de l’imam de Sanaa, une lettre de Salim Mouti le priant
de faire pour moi tout ce qu’il pourra. La maison est une grande bâtisse ancienne de
4 étages. L’escalier, pour des raisons stratégiques, est très étroit, très raide et tournant
en spirale, quelques meurtrières l’éclairent à peine.
Au 4e étage, on débouche dans une grande salle (salle des gardes). Aux murs pendent
un peu partout et n’importe comment une vingtaine de fusils. Sur des angareb52 cinq ou
six Arabes sont étendus mangeant du kat. Deux fenêtres sans volets donnent sur la mer,
toute mouchetée de blanc sous le soleil dans son éclat de midi.
Après avoir remis ma lettre à un esclave, je suis introduit par une porte latérale dans
une petite pièce sombre où s’agitent une vingtaine d’Arabes mais j’y vois mal, manquant
de lumière.
Enfin, je distingue que tous ces gens mangent du kat et que celui qui trône sur le plus
grand angareb doit être le Cheikh.

Après les salams à la ronde, je commence à expliquer mon histoire du Kaïpan. Mais il
n’a rien vu de tel dans le port. Le Cheikh me promet que si ce bateau y vient, il tâchera
d’attirer le capitaine à terre et de l’y garder prisonnier. Je lui promets dans ce cas une
prime de 1 000 livres payable à la remise du prisonnier.

Je reviens ensuite sur la plage pour questionner les nacoudas mais aucun n’a vu le
Kaïpan.
Je rentre à bord me proposant de partir dans la nuit pour les îles Hanisch53.
Vers 3h, un boutre venant du sud entre en rade et je distingue trois Européens à bord.
C’est sans doute la mission Cherruau qui arrive de Djibouti.
Ce boutre mouille à 1/2 mille environ de nous. Par désœuvrement, je vais vers lui, et
aussi par curiosité pour voir ces infortunés européens livrés à ce fou de Cherruau.

Il y a deux Américains de la Standard Oil et un Français, un préparateur au Collège de


France. C’est avec lui que je cause. C’est un gros jeune homme de 25 ou 26 ans qui semble
encore plongé dans l’ahurissement de ce brusque transport d’un laboratoire du Collège
de France à cette côte arabe brûlée et battue d’un vent furieux à bord d’un boutre
minuscule.
On lui a raconté des histoires de brigands sur les natifs de l’Arabie, aussi est-il
stupéfait de voir un Européen évoluer en ces rives inhospitalières. Il m’explique que
Cherruau vient sur un autre boutre et qu’il a surtout recommandé de ne pas débarquer
sans lui, car lui seul peut les protéger une fois à terre.
Cependant le gros jeune homme et les deux Américains sont trempés et surtout
malades de cette houle qui secoue le petit boutre.
Enfin, le jeune Français me demande de tâcher de le faire débarquer et d’implorer la
clémence du Sultan.
Je le prends donc dans mon embarcation. Les deux Américains préfèrent achever leur
pipe en attendant les résultats.

Ce gros jeune homme se présente : M. Lamarre54, il a l’air d’excellente famille et


j’admire après tout son esprit d’aventure étant donné le milieu dont il vient et ce qu’il
croit trouver au pays où il va.

Son débarquement attire une nuée d’indigènes. Le casque est un point de ralliement
infaillible. Les gosses touchent ses vêtements, le regardent en se bouchant le nez et en se
tordant de rire.
Enfin, nous revoilà chez le Cheikh. Cette fois la petite salle est comble.
Il y a là des privilégiés qui pourront voir de près le phénomène.
On le fait asseoir sur un angareb où il a toutes les peines du monde à se tenir d’une
façon musulmane et on lui offre du kat55. Il s’en sert pour chasser les mouches. Je lui
explique que ça se mange et aussitôt il arrache les feuilles pour sucer le bois comme de la
réglisse. Tout cela amuse follement la galerie.
J’explique donc qui il est, un mendis épatant, et comme sa figure est ronde et joviale,
elle est sympathique.
Le Cheikh décide qu’on leur donnera une maison jusqu’à l’arrivée de Cherruau. Celui-ci
a laissé un souvenir qui inquiète un peu le jeune explorateur. Le chef de Mission qui à
Paris s’est fait passer pour le ministre de l’Imam de Sana’a, est considéré ici comme un
homme peu honnête dont la folie est la seule excuse.

Je ne cache pas mon opinion personnelle sur Cherruau en le mettant en garde contre
ce personnage qui pourrait les mener à une catastrophe.
Enfin, dans la soirée, la mission débarque et le jeune homme me remercie avec
effusion.
Nous appareillons à minuit pour Djebel Hanisch. Fort vent arrière, nous faisons bonne
route. Le matin à 7h, nous doublons la pointe sud de l’île pour débusquer sans être vus,
sur le mouillage qui est au nord-ouest.
Mais la plage est vide, et rien qui puisse nous renseigner. Je ne vois aucun boutre de
pêche.

Nous longeons la côte, jusqu’au nord, puis faisant route nord-nord-est je me dirige
vers la Petite Hanisch, autre île montagneuse de 3 milles de long qui au nord comporte
un bon mouillage. Je veux rester caché le plus longtemps possible. La pointe sud de l’île
étant atteinte, je longe la côte très accore à quelques encablures.
Arrivé par sud-ouest de la pointe nord de la petite Hanisch, j’aperçois entre les rochers
qui enferment le mouillage les trois mâts d’un navire.
Ce n’est qu’un cri à bord, et aussitôt je mets le cap sur ce point distant environ de 3
milles.
Aussitôt ai-je effectué ce changement de route que je vois le navire se déplacer et
disparaître lentement derrière l’île.
J’en conclus que le Kaïpan, car je suis persuadé que c’est lui, est sous pression56 et
toujours sur ses gardes.
Notre machine est mise en marche, en 30 minutes nous pénétrons dans le mouillage.
C’est une crique bordée d’îlots bas de 8 à 10 mètres d’où l’on voit toute l’étendue de la
mer vers le nord, l’est et le sud.
Mais pas de trace du Kaïpan. Seulement un gros cargo faisant route sur Périm à 6
milles environ au large.
Je suppose que le Kaïpan a contourné l’île un peu au sud pour se dissimuler et que de
là, il gagnera la côte sud de la grande Hanisch, pour être caché encore à nos regards.
Je vire de bord, et je vais au mouillage sud-ouest de la grande Hanisch. Je ne puis me
hasarder sur la côte est à cause de la violence du vent et de l’état de la mer. Un navire à
forte machine comme le Kaïpan peut seul se le permettre.

Il me faut trois longues heures pour regagner ce mouillage où j’arrive à 3h de l’après-


midi.
Je débarque aussitôt et j’escalade le col le plus voisin de la chaîne qui forme l’île.
Ascension très pénible au milieu des amoncellements de scories volcaniques. Enfin, vers
5h, je puis voir toute l’étendue de la mer et les îles situées à l’ouest pouvant servir d’abri.
Mais pas trace du moindre navire. Sans doute le Kaïpan aura pris le large en remontant le
vent, ce qui est pour lui la meilleure façon de m’échapper.

Cependant, je me demande si un cargo aperçu au large n’aurait pas été la cause d’une
illusion d’optique en passant juste la ligne droite formée par nous, le mouillage de la
pointe Hanisch et lui. Nos deux vitesses combinées en sens inverse par rapport au point
de ce mouillage ont pu me donner l’illusion de l’immobilité du navire et son éloignement
me le faire paraître plus petit, le mettant à l’échelle des rochers du mouillage.
Enfin, au moment où j’ai changé de route, la vitesse de ce navire devenant alors
apparente, je l’ai vu se déplacer vers le sud. Tout cela exige un ensemble de coïncidences
vraiment extraordinaires mais enfin possibles.
Je revenais à la côte en ruminant cette idée, et je pris une autre route pour éviter de
traverser ces champs de scories friables, crevasses de failles de plusieurs mètres de
profondeur. Je fus ainsi amené à traverser une lagune desséchée, probablement couverte
d’une petite couche d’eau aux fortes marées. Sur ce sable, durci de sel, je vis alors des
traces de pas laissées par des chaussures européennes.

En mesurant, je constatais deux pointures différentes : 41 et 36 environ. Or qui peut


bien venir à Hanisch sauf de misérables pêcheurs de tortues ?
Sachant que Ternel est à bord du Kaïpan avec sa femme, je n’eus aucune hésitation à
conclure que ces empreintes étaient les leurs.
Plus loin, en traversant un bois de mangliers, je vois les traces d’une coupe de bois et
enfin, sur la plage, un grand nombre de pieds nus et de traces de bois traîné. Cela
confirme encore ma croyance que le Kaïpan est passé ici il y a 4 ou 5 jours pour faire du
bois. Donc ce groupe d’îles est son repaire et c’est de là qu’il attend des secours d’Égypte.
Mais s’il m’a vu, il sera sur ses gardes, toujours sous pression, et je ne puis espérer le
joindre.

Le soir même nous appareillons pour Assab où nous arrivons le surlendemain matin.
Mon premier soin est de câbler aux autorités d’Aden pour leur signaler la présence du
Kaïpan aux îles Hanisch et demander le secours d’un navire garde-côte.
Puis je me rends chez un Arabe de ma connaissance qui est en quelque sorte l’agent de
tous les boutres faisant le trafic entre l’Arabie et Assab. C’est surtout une importation de
charbon de bois. Nous questionnons des zaranigs, ces pirates de la région comprise entre
Hodeida et Moka. Deux d’entre eux ont vu sur la côte arabe, juste en face de l’île Hanisch,
un petit bateau de guerre anglais, disent-ils.
Il mouille au coucher du soleil, et repart dans la nuit.
Or le Kaïpan est maquillé en garde-côte, peinture blanche et cheminée jaune, donc les
Arabes l’ont forcément pris pour un garde-côte. Cependant, nous ne sommes pas
d’accord sur le nombre de mâts. Un nacunda dit en avoir vu un, l’autre deux : le Kaïpan en
a trois. Enfin, il faut faire la part de l’à peu près dont l’Oriental se contente comme
précision.
Je réunis tous les zaranigs présents à Assab pour leur décrire le Kaïpan ; j’en fais même
des silhouettes et je leur explique qu’ils n’ont rien à craindre de ce navire qui n’a pas
d’armes à bord.
Aussitôt, ils envisagent la possibilité de s’en emparer s’il vient prendre un mouillage
sur leur côte. Je promets une prime de cent livres à qui me remettra le capitaine et leur
abandonne le navire.
Cela est rédigé en arabe comme un marché de gré à gré qui doit être remis au Cheikh
de Kor Galeifa, le grand chef de tous ces pirates.
Ayant appris qu’un autre boutre de pêcheurs de nacre est à Djebel Zukur (grande île
voisine de Hanisch), et faisant partie du même archipel, et qu’il y séjourne depuis 2 mois,
je décide d’y retourner. Je saurai là d’une façon certaine si le Kaïpan est vraiment venu
dans ces parages.

Nous appareillons le soir pour être à Hanisch au petit jour. Ayant vent arrière, nous
arrivons au mouillage nord-ouest de cette île, où nous avons vu les pas à la prime aube. Je
mouille l’Altaïr tout contre terre pour être aussi peu visible que possible.
Mon intention est d’aller reconnaître l’île Djebel Zukur avec le youyou à la voile. De
cette manière, si le Kaïpan est dans un mouillage et sous pression, notre approche ne lui
donnera pas d’inquiétude et nous pourrons le surprendre.

Nous prenons seulement avec nous des armes légères : trois revolvers de gros calibres
et deux petits Browning. Un peu de provision et d’eau pour 3 jours. Je prends avec moi
trois hommes et nous filons vent arrière sur la minuscule coque de noix qu’est notre
youyou.
L’Altaïr a ordre d’appareiller à midi de façon à atteindre le mouillage nord de Djebel
Zukur vers le soir.

Malgré la grosse mer, nous atteignons à 9h l/2 l’île Djebel Zukur. C’est une grande
montagne de 600 mètres toute noire de lave et escaladée par des vallées dont le lit du
torrent qui y dévale quand il pleut se détache en une traînée blanche. Des bosquets de
corozo (tafi) croissent dans ces vallées jusqu’à mi-hauteur.
Comme nous suivons de près le rivage, nous pouvons voir un assez grand nombre de
gazelles dressées sur les rochers qui bordent la mer. Ces jolies bêtes nous regardent
passer sans aucune émotion. Ce sont les seuls habitants de cette île comme d’ailleurs à
Hanisch.
Enfin, nous trouvons la pointe sud et nous y apercevons le mouillage nord. Un boutre
s’y trouve, mais pas trace du Kaïpan.

À 3h, nous y arrivons nous-mêmes. Ce sont des pêcheurs de nacre, dont les pirogues
vont chaque jour de tous les côtés de l’île.
Ils sont là depuis deux mois, ils ont seulement vu il y a quinze jours un navire de
guerre anglais qui a fait des exercices de tir. Mais rien qui ressemble au Kaïpan.
Je commence à douter sérieusement que ce navire soit jamais venu dans ces parages.
L’Altaïr arrive à 5h. Je décide de passer la nuit là, le vent semblant fraîchir. Bien m’en
prend car il fait rage toute la nuit. Par-dessus les montagnes qui nous protègent, des
rafales furieuses s’abattent sur nous par intervalles, mais comme nous sommes tout
contre terre, il n’y a aucune mer sur le mouillage.
Le lendemain, le vent faisant rage, je décide encore de rester là où nous sommes.
Pour tuer le temps je vais à la chasse à la gazelle. L’intérieur de l’île est sillonné de
sentiers tracés par ces jolis quadrupèdes. En les suivant, on arrive aux divers points
entre lesquels la vie de ces animaux s’écoule. Dans le bas, se sont les pâturages formés à
l’entrée des vallées par une large plaine en pente faites des alluvions. Une herbe rude y
pousse par touffes qui semblent sèches mais à leurs pieds il y a des jeunes pousses vertes
qui sont la nourriture unique des gazelles. Comment peuvent vivre ces herbes dans ce
climat où il pleut à peine un jour ou deux par an, et encore, souvent plus d’une année
reste-t-elle sans une goutte de pluie. C’est un des secrets de la nature.
À mi-hauteur, on rencontre les gîtes de nuit bien abrités au vent et alentour les
ossements tout blancs jonchent le sol. Ce sont les ancêtres de la famille qui sont venus là
mourir de vieillesse tandis que les jeunes femelles allaitent leurs petits.
Sur notre chemin, des troupes de cinq ou six gazelles s’enfuient au petit trot sans
frayeur, s’arrêtent à 100 mètres pour nous regarder. J’en tue deux malgré mon peu de
goût à ces massacres de jolies bêtes libres, mais le besoin de viande excuse ce sacrifice.
Nous rencontrons aussi des vieillards gazelles, bien entendu qui ne peuvent plus
courir.
Ces pauvres bêtes, après une tentative de fuite, comme celles qu’elles faisaient au
temps jadis, se couchent épuisées, désespérément. Leur maigreur est extrême. Sans
doute elles ne pleuvent plus se déplacer suffisamment pour trouver le peu de nourriture
verte qui leur serait nécessaire et si une pluie providentielle ne survient pas la mort
viendra mettre fin à leur jeûne, une nuit, auprès du gîte où se groupe chaque soir la
famille.

Le soleil est à son déclin et les flancs des montagnes se colorent de rouge bleu. Les
grands champs de scories noirs dévalent jusqu’à la mer passant du noir au violet, dans la
poussière d’or de l’air un peu brumeux des jours de grand vent.
La mer s’étale toute mouchetée de blanc depuis la plage claire jusqu’à l’horizon indécis
dans le flamboiement du couchant.
Vu de cette hauteur, elle semble toute calme et notre Altaïr paraît à nos pieds comme
un minuscule esquif. Nous mettons à la voile dans la nuit. Au-dehors le temps est
mauvais et nous luttons conte un violent coup de vent de sud-est qui nous tient trois
jours durant.

Enfin, nous arrivons à Djibouti après 5 jours de temps très dur, bredouilles et l’oreille
basse comme le chasseur et ses chiens qui rentrent harassés, ayant fait buisson creux.

Djibouti, le 9 janvier 1923 57


Cher papa,
Je trouve ta lettre à mon arrivée à Djibouti de retour d’une croisière armée en mer Rouge, à la poursuite d’un navire
pirate qui m’a volé un chargement de marchandises à Bombay.
Ce sont des histoires d’un autre siècle et il faudrait te narrer cela de vive voix. C’est un film pour le cinéma. Enfin,
j’espère aboutir et finir par mettre la main sur mes marchandises. (…)
Le soir même de notre arrivée, je devise avec Marill58 pour me consoler de cette affaire
perdue, dévorant mon dépit de savoir Ternel triomphant, ayant le droit de se rire de ma
jobardise ; on apporte un télégramme, il est du consul de France de Bombay et m’informe
que Ternel a débarqué les marchandises aux Seychelles, attendant un vapeur pour les
expédier à Anvers.

Le lendemain, je pars avec l’Altaïr pour Aden : là je m’embarque sur le Mail pour
Bombay.
Je reste 36 heures dans cette ville et j’ai le temps de faire toutes les démarches pour
faire saisir et arrêter mes marchandises. Ce n’est pas une petite affaire car Ternel se
défend et l’agent consulaire des Seychelles semble prendre son parti.

THE MARCONI INTERNATIONAL MARINE COMMUNICATIONS COMPANY, LIMITED59


date : 31 JAN 1923 – local number : 9903
Handed in : Alexandria
To : Monfreid s/s Naldera, Port Sudan radio
Trochanis propose entrevue générale Aden pour conclure arrangement toujours insu Karalambo fixera date –
Schouchana.

Pas de navire avant un mois pour aller à Mahé. Je décide de retourner à Aden. J’y arrive
le 1er février.

Aden, 1er février 1922 60


Ma chérie,
J’arrive de Bombay où j ’ai passé 36 heures entre deux mails. J’ai pu cependant faire beaucoup. Le charas est à Mahé
(Seychelles), mais les autorités ne peuvent pas le retenir d’après les lois locales. J’ai constitué par télégraphe un avoué à
Mahé, Me Loiseau, pour opérer la saisie mais je n’ai pas encore les résultats. Le gouverneur des Seychelles a informé
Bombay que Ternel veut expédier le charas sur un navire norvégien à destination d’Anvers. J’ai également vu le consul
de Norvège pour faire arrêter ce bateau s’il charge le charas.
Actuellement j’attends un câblo(gramme) pour savoir si je vais aux Seychelles, car pour partir il faut que j’aie la
certitude d’y trouver Ternel et le charas.
Partirai-je en vapeur ou avec l’Altaïr, je ne sais pas encore, cela dépendra des circonstances. (…) pardonne mon
griffonnage, j’ai juste le temps de mettre à la Poste.
Courage ma chérie, « nous les aurons ».
(…)
1er février 8h soir. Reçu à l’instant un câblo du consul de France des Seychelles :
« Ternel devait réexpédier charas sur vapeur norvégien Lyngenfjord devant quitter Mahé 4 février passant canal de
Suez mais décide sous ma pression aller vous rejoindre Aden ou y envoyer mandataire pour régler amiablement avec
vous et Avrantopoulos. Ternel s’engagerait à laisser charas Mahé jusqu’à fin litige, vous remercie confiance, ferai de
mon mieux, pense action tribunal par Loiseau inutile, regrettable. Consul »
Je réponds que je pars demain pour Mahé. Tout cela montre que M. Ternel ne sait plus où aller et qu’il se sent acculé.
Transmets ce câblo à Marill, je n’ai pas le temps de le transcrire.
Bons baisers
Henri
Peut-être Seychelles (Mahé) entre 15 et 20 février.
Là, j’apprends que le tribunal des Seychelles exige 30 000 roupies de caution avant le
lundi 9h et que Ternel a un navire sur rade qui chargera en marchandises aussitôt si la
caution n’est pas déposée à l’heure fixée.

THE EASTERN TELEGRAPH COMPANY LIMITED61


To : Consulat Mahé Seychelles
2 février 1923, 4h soir
Préférable Ternel vienne Aden avec charas sur Lyngenfjord arrangements seront ainsi facilités et poursuites
suspendues. Câblez décision ajournerai départ. Monfreid.

BLITE STORE – ADEN – Memorandum62.


Le 2 février 1923, 5h soir.
Au dernier moment, encore des câblos : Ternel veut venir à Aden. Je lui câble que s’il embarque marchandises sur
vapeur norvégien Lyngenfjord partant de Mahé le 4 fév. j’attendrai ici.
Si cela se fait, je viendrai en attendant me reposer à Obock.
Bons baisers, chérie, de ton Henry.

Or nous sommes le samedi il est 4h et toutes les banques sont fermées. Je comprends
aussitôt que c’est un coup monté pour me rendre la saisie impossible. J’en conclus que le
tribunal aussi a été plus ou moins acheté. Que faire ?
Je me décide à un parti extrême63. Je vais au domicile du Resident64. Il n’est pas là, il joue
au golf et dînera en ville. Rien à faire avant son retour.
Après avoir dîné je me mets en faction sur la route de sa villa qui est assez isolée dans
la montagne. À 11h, il arrive et je me présente. À ma grande surprise, au lieu de l’attitude
hostile que j’attendais d’un fonctionnaire dérangé hors du service par un inconnu, le
Resident me fait entrer chez lui, écoute mon affaire et très simplement me répond qu’il
fera le nécessaire dimanche matin si je verse les 30 000 roupies chez Cauvajee et que je
lui en apporte le reçu. Le lendemain à 8h Cauvajee avait depuis la veille une lettre du
Resident le priant d’encaisser les 30 000 roupies, les services du gouvernement étant
fermés.
J’ai donc mon reçu, et le Resident câble aussitôt officiellement au gouverneur des
Seychelles qu’il garantit ma caution de 30 000 roupies jusqu’à ce que le temps matériel
nécessaire permette un transfert effectif.
Le mardi, mon avocat à Mahé, Me Loiseau me téléphone que saisie est faite.
Le 665 nous mettons à la voile pour les Seychelles.

Mauvais temps dans tout le golfe d’Aden et vents contraires. Il nous faut 6 jours pour
Gardafui66.

(…)
8 [février 1923] 67
À minuit au lever de la lune nous apercevons les montagnes de la côte somalie. Le vent tombe au calme. Nous amenons
la voilure et faisons route à la machine le long de la terre.
À 8h, doublons le village de Haïs. À 10h, la brise se lève et à 11, souffle en fort coup de vent. Nous louvoyons sous voile et
moteur par mer très dure.
Vers midi, la violence du vent redouble et il souffle en fort coup de vent. Nous gardons le voisinage de la terre pour
avoir un peu moins de houle.
(…)
16 [février 1923]
Même temps. [vitesse] 6 nœuds. 10h du soir vent tourne à l’est, pluie par grains. Nous amenons la fortune carrée,
marche près [bon] plein, v(itesse) 4 nœuds et demi.
(…)

Nous filons alors vent arrière, je suis sans chronomètre, ce qui ne me permet pas de
vérifier ma longitude. Je suis donc forcé de faire le sud pour être bien sûr en coupant le
5e parallèle sud, d’être à l’ouest des Seychelles et de les rencontrer sur ma route en
marchant est sur cette latitude68.

19 [février 1923] 69
Au lever du soleil la brise mollit. Toute la nuit nous avons observé la couleur blanche de la mer comme par de petits
fonds de sable ; au jour cet aspect disparaît et elle reprend sa couleur bleu-noir ; vers 7h la brise se refait un peu. Passé
la ligne70 à 6h du matin.
(…)

Le 2071 à midi, nous sommes par 4°30 au sud. C’est le parallèle de Mahé. Je mets cap à
l’est.
Le temps est couvert, avec quelques grains de pluie et la vue ne porte pas à plus de 10
milles. Selon mon estime nous devons rencontrer le banc des Seychelles vers ce soir.

TÉLÉGRAMME72
Origine : Mahéseychelles
À : LCO – Monfreid Djibouti, numéro 153, 54 mots, date 15, heure de dépôt 10h15
Confidentiel – Avranitopoulos passa hier allant Djibouti ai réussi par partir avec lui malgré ses instances afin vous
laisser plus libre agir stop apprends Trochanis et tous autres viennent vous rencontrer Avranitopoulos déclare
impossible donner prix espériez tenez-nous informés stop compte sur vous pour trente mille roupies avez Mahé urgent
besoin. Ternel.

À minuit, la sonde ne donne rien. Le lendemain à midi, rien encore. Je suis vaguement
inquiet. Des courants m’auraient-ils porté dans l’est et alors aurais-je les Seychelles
derrière moi ? Je refais 10 fois mes évaluations d’estime et ne puis croire à une telle
erreur. Le soir à 6h, encore rien à la sonde. Je me décide de marcher encore jusqu’au
lendemain midi. Si vraiment j’ai laissé les îles en arrière, c’est un retard de 5 jours73.

Je n’ose pas sonder, redoutant la déception nouvelle. Enfin, au changement de quart à


minuit, la sonde touche à 12 brasses74. C’est un cri de joie général à bord. Au matin, de
gros orages dans l’est nous indiquent l’île de Mahé sans doute, dont les montagnes de
1 500 mètres amoncellent les nuages.
Les grains de pluie sont de plus en plus fréquents.
À midi, nous doublons la première île, l’île Bilbouth, grande montagne de 700 mètres
sortant de la mer, toute couverte d’herbe vert tendre. Tout près de la mer, des bosquets
de cocotiers, les sommets sont de granit dénudés par les pluies et de nombreuses
cascades dévalent vers la mer.
Enfin, voici Mahé : les sommets sont dans les nuages. Ce qui est visible de l’île est
couvert de verdure.
À 3h75, nous entrons dans le chenal. Au fond la ville de Mahé se voit à peine, encerclée
dans la verdure et échelonnée sur les flancs de la montagne.
Mais je suis surtout occupé à chercher le Kaïpan et je ne le distingue pas. Serait-il
encore parti ? Enfin derrière les bâtiments élevés sur une digue, j’aperçois les trois mâts
et la cheminée jaune tant cherchée.
Une vedette vient au-devant de nous avec le pavillon de la Santé. Après le docteur, un
officier de police monte à bord, casque colonial à pointe de cuivre, boutons astiqués,
cuirs miroitants, enfin la grande tenue. C’est la variété de gendarme qui fleurit au pays
créole sous la culture anglaise. Ce personnage « parle le français » qui est sa langue
maternelle avec l’accent créole très prononcé ; visiblement pénétré de son importance, il
observe son attitude pour rehausser l’éclat de son uniforme de gestes nobles et de
postures martiales. Il donne l’impression d’un acteur répétant son rôle devant une glace.
Avec une solennité qui annonce de grandes choses, il m’adresse la parole en ces termes :

« M. de Monfreid, j’ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre… (point d’orgue,


pendant lequel je me demande s’il va m’annoncer que mon charas a encore fichu le
camp). Il tousse et continue : Vous avez contrevenu aux règlements de la santé en entrant
directement sans attendre l’aviso (en l’espèce une petite chaloupe à pétrole) du port
chargée de transporter les autorités. Vous êtes passible de etc. (une énumération des
pénalités effroyables selon des cas compliqués, je ne suis pas sûr qu’on arrive même à
être pendu).
Comme il ne s’agit pas de mon charas, je pousse un soupir de satisfaction et j’explique
qu’il m’était impossible de deviner ce règlement exceptionnel et je propose de revenir en
arrière pour refaire mon entrée selon le protocole. Comme je fais cette proposition,
sérieux comme un œuf dur, le gendarme se permet un léger sourire et me laisse espérer
que l’on tiendra compte de ma bonne volonté et que lui-même fera son possible pour
arranger l’affaire.
Dans la vedette, il y a encore un petit monsieur haut comme une botte avec des yeux
rapprochés dans une petite figure noiraude dévorée par un casque immense.
Veston d’alpaga, et cravate noire, c’est Me Loiseau.
Puis le pilote, Anglais rouge brique qui a le spleen dans le pays perdu et qui le noie
dans du whisky.
Tout ce monde me dévore des yeux car mon affaire surexcite la population, depuis un
mois deux camps se sont formés. Les Ternelistes et les Monfredistes.
J’offre au gendarme de venir dans la cabine signer des papiers et tout le monde le suit
pour voir mon « antre ».
Le gendarme : « Est-ce que vos hommes noirs sont méchants ? »
Moi : « Non. »
Le G. : « Quelle est leur nationalité ? Ce sont des Sénégalais ? »
Moi : « Ce sont des Somalis, des Dankalis, des Abyssins, mais ils ne sont plus
anthropophages. »
Le G. : « Anthropophages ! Mais c’est effrayant de vous aventurer avec ces gens-là. »
Moi : « Oh rien à craindre, ils ont perdu l’habitude et puis je les nourris bien. Tenez
voyez celui-là (je montre Raskalla Ahmar, qui ne sachant pas de quoi il s’agit ouvre des
yeux effarés), celui-là a certainement mangé dans sa jeunesse un grand nombre de
vieilles femmes. »
Le G. : « C’est la première fois que je vois un anthropophage. Son air de férocité est
inoubliable. »
Moi : « C’est l’homme le plus doux qu’il puisse y avoir. Quant aux Somalis et Dankalis,
ils n’ont pas de ces fâcheux antécédents. Ils se contentent de couper les testicules des
gens qui leur déplaisent et en gardent la peau pour en faire des bracelets. »
Le G. : « Ce sont les choses qu’ils ont autour des bras ! Quelle horreur (et
involontairement il serre ses cuisses) !

Enfin, je passe un joyeux moment à m’amuser de la naïveté enfantine de ce beau


gendarme. Il me fait jurer qu’il n’y a rien à craindre si mes hommes vont à terre, qu’ils ne
chercheront pas manger les petits enfants.
Je le stupéfie en lui apprenant qu’ils ne se saoulent pas, car ici tous les indigènes se
saoulent. C’est un des bienfaits du christianisme apporté par les bons pères, ainsi que la
prostitution de toutes les filles.
Enfin, il part en regardant mon équipage d’un air si terrible que tous partent d’un éclat
de rire. Je rentre avec M. Loiseau minuscule sur son pliant et je lui offre un cigare.
« Oh non pas de ces choses-là » me répond-il, comme à une offense à sa pudeur.
Quelles sont donc les « choses » dans la catégorie desquelles rentrent les cigares ? Je
n’insiste pas et nous parlons de Ternel.
Celui-ci est arrivé ici se faisant passer pour millionnaire en jetant l’argent à pleines
mains. Il se fit l’ami du consul de France, M. Laurier, gros commerçant de la place. Quand
mes télégrammes arrivèrent, il parla de M. de M.76 comme d’un aventurier sans sous ni
maille, essayant une tentative de chantage. Alors deux camps se formèrent, celui des
Ternel avec Laurier en tête et presque toute la ville. Le mien avec le procureur de la
couronne, le Governor, et Loiseau. La demande de 30 000 roupies faite le samedi pour le
lundi fut un coup de théâtre car personne ne s’attendait à ce que je fasse ce versement
par l’intermédiaire des autorités anglaises.
Du coup, mon parti augmente et le cercle fut le théâtre de vives discussions et de
brouilles. M. Ternel a loué une villa où il réside avec Mme Ternel. L’ancien propriétaire
du Kaïpan, Seliman, arrivé il y a huit jours, habite le navire que Ternel a quitté dès son
arrivée.
Cela donne lieu à des commentaires. Ce yacht ne serait-il donc pas à M. Ternel ? Que
vient faire cet Indien qui semble considérer ce bateau comme le sien ? Enfin, mon arrivée
frappe un dernier coup.

Nous débarquons avec Loiseau qui fait le signe de la croix en montant dans mon
youyou. À quai je trouve l’inspecteur de la douane qui a charge du charas. Lui aussi veut
me voir.
Je déclare, comme la chose la plus simple, qu’il n’y aura pas de procès et qu’avant
demain matin Ternel m’aura fait remise de toutes les marchandises.
Il y a un revirement d’opinion contre Ternel qui perd ses derniers partisans.
Je vais chez le consul : sur le parcours, je suis l’objet d’une curiosité intense, les
groupes s’immobilisent, et les discussions s’animent dans mon sillage.
Loiseau m’accompagne, rayonnant du premier rôle qu’il joue et il boutonne et
déboutonne son veston d’alpaga d’une main fébrile. Laurier serait-il encore à son
bureau ? Il est 5h 1/2 et d’ordinaire il part à 5h. Mais il est là, il s’est bien gardé de partir
escomptant ma visite et lui aussi brûle du désir de me voir en chair et en os.
Nous montons au premier étage, dédale de bureaux vides jusqu’à celui du patron.
« Entrez ! », et nous entrons. Laurier, le consul, se lève.
Un gros homme, 50 ans, l’air intelligent et pas créole.
Moustache blanche, double menton, grand nez aquilin, manières affables, affectant un
peu la rondeur et la bonhomie, ce qui me fait prévoir un homme rompu aux affaires.
Dès les premiers mots, j’ai la certitude que cet homme est acheté par Ternel et que
j’aurai à traiter avec lui. Le malheureux Ternel n’est plus qu’une marionnette
désemparée. Laurier a flairé une affaire et s’en est mêlé dans l’espoir de gagner quelque
chose. Les temps sont si difficiles qu’il faut profiter des circonstances.

En une demi-heure, j’ai mis les choses au point et démontré à Laurier qu’il doit
abandonner Ternel et traiter avec moi qui tiens les atouts dans mon jeu. Je fais une
proposition de transaction où Laurier a sa part à condition que demain matin Ternel
aura accepté. J’exige que la totalité des marchandises me soient remises sous réserve que
les 6 000 kg appartenant à Ternel rapporteront un bénéfice à M. Laurier.
Sinon je prendrai ce qui m’appartient77 et le reste sera saisi par le gouvernement à ma
requête comme ayant été frauduleusement exporté des Indes sous mon nom et à mon
insu pour abus de confiance.
Rendez-vous est pris pour le lendemain 8h. Ternel y sera. Quand j’arrive, je trouve
mon Ternel assis dans le coin opposé au bureau. Il se lève avec un sourire pénible. Je me
dispense de lui serrer la main et j’entame la question. Je ne me prive pas de traiter Ternel
comme il le mérite et je lui dis en souriant des choses plus qu’amères. Il encaisse en
balançant et remettant ses lunettes. Laurier a dû le chapitrer car je dicte un accord qui
est aussitôt signé. Il est 9h et demie.
Je vais chez Loiseau qui est stupéfait de ce dénouement précipité, et de l’écroulement
instantané du bluff de Ternel. C’est un éclat de rire de toute la ville et Ternel court se
terrer dans sa villa.
Je vais alors voir le Crown au tribunal. Celui-ci aussi m’attend.
C’est un homme jeune, figure rasée genre Anglais avec léger accent. D’origine
française, son nom l’indique d’ailleurs, il se nomme Devaux. Homme spirituel et bien
élevé, il est immédiatement sympathique.
Cette affaire l’amuse prodigieusement et malgré l’heure, depuis longtemps passée, de
la fermeture des bureaux, il me retient encore pour écouter toutes les péripéties de cette
histoire.
Dès le début, me dit-il, Ternel m’a semblé suspect et ma plainte arrivée de Bombay l’a
trouvé tout préparé à m’aider comme c’était d’ailleurs son devoir strict.
Le Governor aussi s’intéressa à ce film et sera très heureux de me recevoir après midi.
Lui-même m’accompagnera pour me servir d’interprète. Quoique le Governor comprenne
le français, il le parle difficilement.
Le Governor est irlandais, c’est un général. Encore jeune, à peine 40 ans, grand, maigre,
allure de sportsman. Tenue négligée élégante et accueil simple et cordial mettant tout de
suite à l’aise. Ma visite dure plus d’une heure. En conclusion, le Governor m’apprend qu’il
avait décidé d’obliger Ternel à payer une caution du triple droit pour l’export de charas
si je n’avais pas réussi à en faire la saisie.
Or ces droits sont de 40 roupies le seer78 soit 120 000, pour le triple donc 1 400 000 F.
Il ajoute en riant que pour moi, on n’exigera pas l’application de la loi.

Je comprends aussi que l’attitude de Laurier vis-à-vis de Ternel a été remarquée au


gouvernement et assez mal jugée.
Le lendemain matin, qui est un dimanche, j’ai mis mon bateau à quai, et j’ai la visite du
gouvernement et son aide de camp qui examine mon bateau en détail. Puis le Crown
vient jusque dans ma cabine où je lui raconte la scène de mon arrivée avec l’officier de
police. Il la connaissait en partie par le procès-verbal et il a beaucoup ri de mon offre de
recommencer mon entrée figurant audit procès-verbal avec le plus grand sérieux.
Il me dit que le Governor a rayé cette affaire et qu’elle n’aura officiellement aucune
suite, sauf que l’officier de police s’est fait passer un savon pour n’être pas allé assez tôt à
ma rencontre. Enfin, le procureur m’invite à venir prendre le thé chez lui, à 5h.

Après le déjeuner, je reçois une visite originale :


Un grand diable de deux mètres de haut, allure d’officier de cuirassier, arrive
délibérément et se présente :
« M. d’Emerez de Charmincy, vieille noblesse comme voyez et parfait gentilhomme,
nous sommes du même monde, à ce que je vois mon ami », me dit-il en allusion à ma
particule.
Puis il me parle d’îles d’archipels dont il est propriétaire et dont il extrait le guano.

Je me demande où il veut en venir. Enfin il m’explique que Ternel à son arrivée, dans sa
folie des grandeurs, a promis de lui acheter je ne sais plus quelle concession et s’est
engagé à lui payer 60 000 roupies le 28 mars 1923, c’est-à-dire dans trois jours.
Ayant appris que les millions de Ternel allaient être emportés par moi, il se propose de
les saisir. Je lui explique que s’il saisit le charas de Ternel, je m’empresserai de le laisser à
Mahé et qu’alors il sera sans valeur. Après cette visite, je vais voir Laurier pour lui parler
de cet étrange visiteur. Il fait chercher Ternel et lui demande des explications. Ternel
bafouille et enfin avoue qu’il s’est engagé.
Mais cela ne fait pas l’affaire de Laurier et il ne se soucie pas que ces 60 000 seers de
charas restent à Mahé.
Pour sauver la situation, je propose de faire un jugement par « entente des parties » où
Ternel avoue avoir extorqué le charas en se servant indûment de mon nom et qu’à ce
titre, je revendique la propriété, attendu que j’en suis responsable.
Ternel jette des hauts cris mais Laurier lui déclare que ce n’est qu’à ce prix qu’il peut
sauver son charas.
Donc le lendemain, j’ai la satisfaction d’entendre lire en pleine audience du tribunal où
toute la ville est venue, cette sorte de condamnation de Ternel, triste épilogue de son
aventure.
Le plus piquant c’est que Ternel est là, et qu’il doit entendre les ricanements de tous
ces oisifs de petites villes auprès desquels il avait voulu jouer au grand seigneur.

Ce jour-là ayant un peu de temps devant moi, je me propose de visiter un peu l’île. Je
n’en ai pas encore parlé et c’est dommage car c’est un site qui en vaut la peine.
L’île de Mahé, comme toutes les autres de l’archipel des Seychelles, n’est qu’une
montagne émergeant de la mer ; la partie basse comprise entre le littoral et le pied des
montagnes est lui-même en pente assez rapide, tout au plus large de 5 à 600 mètres.
La ville proprement dite comprend les boutiques, le marché, les bureaux divers,
s’étend à peine d’un 1/2 mille sur cette déclivité dans sa partie la plus large : grâce à un
grand ravin qui dévale des montagnes, les rues sont des routes de verdure sous
d’immenses arbres dit sandragons, des fontaines répandent une eau claire et âpre
comme la bonne eau de montagne. À travers cette verdure, d’un côté miroite la mer, de
l’autre le rideau de verdoyant de la montagne à pic toute proche.
On circule en pousse : c’est fort agréable pour quelques minutes, mais assez
inconfortable si la promenade se prolonge. J’en prends un et je conviens d’un prix pour
suivre la route en corniche qui contourne l’île et aller jusqu’à la pointe sud.
Pendant 3 milles, la route est bordée de villas d’un style bizarre qui rappelle les
pavillons des environs de Paris comme les aimaient les Parisiens retirés des affaires vers
1860. C’est la vieille France de province et cela semble infiniment étrange dans cette
végétation tropicale.
Puis c’est la forêt de cocotiers poussée au milieu de grosses roches de granit qui
tendent leurs dos ronds hors des herbes et des lianes à poivre.
Hors de la ville, il y a juste la place de la route entre la mer et la montagne. La forêt de
cocotiers escalade les pentes abruptes trouvant à s’épanouir dans le plus fantastique
chaos de roches superposées. Puis un peu plus haut des parois à pic s’élancent noires et
lisses à plusieurs centaines de mètres, et il faut presque regarder au zénith pour
apercevoir les sommets dominants à quelque 1 000 mètres.
Des torrents dévalent entre des grosses roches noires sous l’ombre épaisse de la forêt.
Là, toutes sortes d’arbres nouveaux pour moi : les fameux arbres à pain magnifiques,
comme de grands ormes et couverts de leurs fruits comestibles gros et verts comme des
melons. Ce curieux fruit se mange de mille façons. Cuit simplement sous la cendre ou jeté
dans le feu, toute sa masse sauf une peau très fine devient farineuse comme de la pomme
de terre ferme. Sa fécule est très fine comme celle de la châtaigne et son goût rappelle
beaucoup ce fruit. Ces arbres pullulent et les fruits à pain se vendent en quantités pour
quelques sous. Un seul nourrit un homme à bel appétit pendant un jour.
Du côté de la mer, la verdure composée de canelliers de cacaotiers sauvages, de
caféiers et de cent autres espèces portant fruits, se mêle aux palétuviers maritimes.
La mer absolument comme un lac à cause du chapelet d’îlots qui est en face, lèche à
peine de ses vaguelettes la petite plage de sable blanc sous l’ombre des derniers
cocotiers descendus des montagnes.
De distance en distance des cabanes, sorte de cages en bambou posées sur des pierres
à 30 cm du sol, donnent la vie à ces paysages de rêve.
Ce sont des familles de pêcheurs comme l’atteste la pirogue tirée sur le sable et les
filets pendus aux arbres.
Un feu de bois fume sous un appentis de feuilles de palmiers.
Une femme y fait la popote et des gosses barbotent tout nus.
Mais ces gens n’ont rien d’originel, ils sont vêtus d’oripeaux, vestiges de vêtements
européens. Il manque à cette nature de vrais sauvages79. Sur la route, nous rencontrons
des dames et des demoiselles de la campagne, quelques-unes aussi foncées que nos
Somalis, en toilettes claires et chapeau mais allant nu-pieds.
Tout cela parle créole, cet espèce de français petit-nègre et avec les robes
européennes, les scapulaires, la messe et les églises, il en résulte un ensemble qui jure
étrangement avec toute la nature sauvage et pittoresque.
Dans ce décor féerique, on aimerait à entendre un langage inconnu et des religions
primitives et étranges y seraient dans leur cadre.
La pluie nous assaille et tant bien que mal, je me ratatine sous la minuscule capote de
mon pousse. Mes porteurs, l’un tirant les brancards l’autre poussant derrière, se
mouillent sans y prêter aucune attention car la pluie est tiède et ils sécheront ensuite en
quelques instants. Je vais me mettre à l’abri chez un grand propriétaire où me mènent
mes porteurs. C’est au milieu de la forêt au bout d’un sentier, une grande villa en bois
toute couverte de mousse. Aucune trace de culture, c’est la forêt vierge à 10 mètres de
cette maison. Elle aurait l’air d’un pavillon de chasse abandonné mais des dames y
circulent sous la véranda.
Ici ce sont des Blancs mais également nu-pieds. Le père vient à nous, c’est un petit
vieillard maigre à longue barbe blanche aussi inculte que sa forêt. Cinq ou six enfants de
5 à 12 ans le suivent. Ces gens représentent le type des ruraux. Leur jardin c’est la forêt
où croissent tous les arbres fruitiers : mangues, bananes, fruits de cythère et tant
d’autres dont j’ai oublié les noms. Leur revenus en sont les cocotiers qui ne demandent
rien et fournissent chaque année leur noix.
C’est la vie de paresse, la vie trop facile, et c’est là sans doute la cause de ces caractères
sans énergie, puérils et mesquins qu’on retrouve plus ou moins chez tous les créoles.
La grande affaire dans la vie, c’est le coït, le sommeil et entre-temps les rêveries
creuses.
Ce vieillard, sans soin de sa personne, chemise sale sans boutons, pantalon déchiré,
barbe sale, aurait l’air ailleurs d’un mendiant.
Ici non. Dimanche, il ira à la messe en grande tenue et sa dame (sa femme et ses filles
sans doute que j’aperçois là-bas en caracos sales et mal peignées) aura un grand chapeau
et beaucoup de poudre de riz sur la figure pour cacher la crasse.
Ce propriétaire parle un français très correct et paraît instruit. Il me montre un arbre
immense qui produit un fruit curieux que les gens du pays appelle « cacachat » à cause de
son odeur. De la grosseur d’une orange et de couleur rouge brune, j’en vois des milliers
qui constellent le sombre feuillage de l’arbre. Les gamins grimpent comme de jeunes
singes et jettent quelques-uns de ces fruits. En effet, l’odeur est assez écœurante. La peau
est comme un velours épais. Enlevée au couteau, il reste une chair blanche comme une
pomme farineuse qui n’a plus l’odeur fétide que répandait la peau. Le goût est exquis,
rappelant fortement la fraise. La plupart des fruits n’ont pas de noyau et ne sont qu’une
boule de chair moelleuse. Les plus grands amateurs de ces fruits sont les grosses
chauves-souris qui en détruisent beaucoup.
Cependant une grande partie de l’île est la proie d’un fléau qui a déjà détruit beaucoup
d’arbres fruitiers, entre autres les orangers et les citronniers. C’est un puceron qui serait
par lui-même incapable de vivre. Il est cultivé par une fourmi spéciale qui, elle, ne se
nourrit que de ses déjections ou d’une sécrétion particulière à ces pucerons. Ces fourmis
noires et toutes petites transportent leurs élèves nourriciers sur les feuilles bonnes à les
nourrir et les entourent de tous les soins propres à assurer une multiplication intensive.
Ces fourmis furent importées il y a environ 10 ans par des noix de coco destinées à80.
Ce fut au bout de deux ans seulement que commencèrent les ravages. Les parties de la
forêt envahies par ces fourmis ont leur feuillage tout noir couvert d’une sorte de crasse
provenant des déjections et sécrétions de ces pucerons.
Rien n’a été fait pour arrêter cette sorte d’épidémie, qui en somme n’inquiète guère le
cocotier mais seulement les fruits de luxe.
La pluie ayant cessé, je reprends le chemin du retour, et n’arrive à Mahé qu’à la nuit.
(…)

*
MON PREMIER GRAND VOYAGE4

J’étais très jeune,


c’était il y a longtemps,
avant la fin du siècle dernier5 !
À la fin des vacances,
après le départ de mes petits camarades,
je me sentis triste
sans m’en expliquer les raisons.
Sans doute, inconsciemment
déjà à cette époque,
rêvais-je
de m’en aller par-delà cet horizon
qui m’appelait à travers
le mur infranchissable
des convenances, des obligations
et des exigences scolaires.
J’essayais bien de ne pas l’entendre,
de très bonne foi je m’y efforçais,
comme si cet appel eût été celui
des tentations coupables.
Mais c’était le chant des Sirènes !…
Aujourd’hui le souvenir d’un petit incident me révèle l’envoûtement qui,
vingt-cinq ans plus tard, devait rompre toutes les digues
et orienter mon étrange destin. Ce fut en quelque sorte mon premier grand
voyage.

Un matin, le Ramonet, très fier, vint montrer à ma mère une nichée de rats
pris la nuit dans une nasse. Ému par le sort de ces petites bêtes qu’on allait
brûler
pour le crime d’avoir grignoté des pommes de terre, je m’offris à exécuter
la sentence, non par le feu, mais l’élément adverse.
C’est-à-dire l’eau. J’allais, dis-je, les noyer dans l’étang…
Ma mère eut un imperceptible sourire en me voyant partir
si allègrement pour cette mission patibulaire. Elle avait peur des souris,
bien sûr, comme toutes les femmes, mais elle aimait trop
les bêtes pour se réjouir de leur supplice.
Elle garda donc le silence, m’ayant deviné.
J’avais immédiatement imaginé un moyen d’évasion, pour moi d’abord sur les
ailes d’or
de l’illusion, et ensuite pour mes pauvres rats que j’allais lancer
dans une prodigieuse aventure que je pourrais suivre par la pensée.
J’avais ramassé sur la plage, au coup de mer d’équinoxe,
une grande plaque d’écorce de chêne liège
d’un mètre environ sur cinquante centimètres.
Ce magnifique flotteur allait devenir un navire parfaitement insubmersible.
J’y fixai une caisse retournée en y accumulant pommes de terre, carottes et
pastèques,
en un mot une réserve de nourriture portant en elle le peu d’eau
nécessaire à des rongeurs. J’y ajoutai des
biscuits et des friandises
qu’en mon penchant à l’anthropomorphisme
je jugeais agréable aux rats.

N’oublions pas
que ces rats me représentaient :
je préparai ainsi ma « croisière ».
Un petit mât solidement haubané
et une voile carrée complétèrent le gréement.
Non sans peine,
au milieu de l’étang
pour prévenir toute évasion,
je transvasai les prisonniers qui, ignorants de l’avenir,
se rebellaient contre leur sauveur.
Les hommes bien souvent agissent de même.
La caisse-cabine
avait une petite ouverture
pour permettre aux passagers
de sortir lors de l’atterrissage,
car je ne doutais pas que l’Arche
ne parvînt sans encombre en Afrique.
Le vent régnant de nord-ouest devait l’y porter
vent arrière… Quand ?… Oui, bien sûr, quand…
Mais peu importe à ceux qui s’en vont
vers la liberté, surtout vers l’Afrique ensoleillée,
les déserts, la forêt vierge, avec les gazelles,
les éléphants, les lions, les nègres…
Le souffle puissant du Cers6
gonfla la voile et l’arche fila
rapidement vers le sud.

Je courus chercher une lorgnette pour suivre


plus longtemps la petite tache blanche
qui emportait mon plus beau rêve,
car j’étais avec les rats,
je vivais avec eux heure par heure,
ivre de liberté,
affranchi de tout,
voguant vers l’inconnu,
l’imprévu, le fabuleux –
vers l’Aventure
comme on dit
aujourd’hui…

*
UNE VISITE À HENRY DE MONFREID
(juin 1974)1

En quelle année avez-vous quitté la France pour le grand départ ?

En 19092… après une maladie épouvantable, la fièvre de Malte, attrapée dans une
entreprise de laiterie3… Ce fut pour moi l’occasion de rompre un ménage où j’avais gâché
dix ans de ma vie… Ce fut un petit drame de famille, à cause des enfants 4… Et je suis
arrivé là-bas, non pas pour y chercher l’aventure, c’est là un grand mot qui ne
représentait qu’un accident pour moi… mais simplement pour gagner ma vie, loin du
tumulte de la vie européenne et de sa monotonie surtout.

Pourquoi avoir jeté votre dévolu sur la mer Rouge ?

Parce que c’étaient des régions où l’on ne se promenait pas en touriste et pour voler de
mes propres ailes. Mais hélas les Européens que j’y ai rencontrés m’ont déçu totalement.
Je retrouvais la même mentalité et les idées étroites des gens qui ne savent pas regarder.
Alors je me suis tourné vers les indigènes, ces indigènes que les coloniaux affectaient de
mépriser. En fait, ce sont eux, ces « bicots », qui les méprisaient parce qu’ils se
montraient dans une sorte de nudisme moral, sans pudeur… Or, les Noirs sont
observateurs et ont un bon jugement. Et c’est ainsi que la région m’a captivé, grâce à ses
habitants. Mais on ne se promène pas dans ces pays avec un interprète. Il faudrait de
l’argent. Je n’en avais pas. Après avoir passé quatre ans à apprendre la langue, qu’il fallait
parler de façon parfaite, et à vivre la vie des plus humbles gens pour réhabiliter, si je puis
dire, le colonial de ce temps-là, j’ai fait la pêche des perles, j’y ai perdu de l’argent… mais
j’ai vu des choses si intéressantes, dans cette mer Rouge, que j’en fus passionné 5. Je me
suis mis au commerce des armes pour me permettre de pénétrer là où je voulais aller,
car je n’avais pas de rente pour équiper un navire6 et y vivre à la manière des gens qui
font le tour du monde… Et voilà comment, pendant quarante ans, j’ai vécu au lieu de gens
très simples, restés ce qu’ils étaient au temps préhistorique. Lors de la visite du Père
Teilhard de Chardin venu pour des études géologiques7, nous avons aussitôt sympathisé
et je lui ai fait visiter des grottes avec peintures rupestres remontant, selon lui, à plus de
25 à 30 000 ans8. Nous avons vu sur ces peintures une sorte de curriculum vitae des
peuplades actuelles : même coiffure des femmes, même façon de chasser l’antilope avec
des boules de pierre reliées par des lanières de cuir… rien n’avait changé… J’ai alors
oublié complètement la mesquinerie et aussi la méchanceté de la race blanche… Ces
gens, bien sûr, se battaient et se massacraient parfois, mais sans la haine gratuite qui
caractérise nos guerres européennes. J’ai lutté moi aussi, contre les forces de la nature.
Sans déception ni regret car c’était aussi une lutte sans haine.

Et peut-on vous demander de quelle façon vous viviez sur votre bateau ?

De la manière la plus simple, car plus les choses sont simples et moins elles vous
causent d’ennuis. Tous les perfectionnements des yachts modernes sur lesquels on fait
des prouesses, c’est autant de difficultés… une panne quelconque et l’on est abattu. Là-
bas, nous faisions tout par nous-mêmes, et c’est une chose qui vous donne une sorte de
dignité. Lorsque l’homme était obligé de tout faire par ses mains et avec sa seule
intelligence, il avait le sentiment de créer. Tout avait une valeur. Aujourd’hui avec la
machine, rien n’a plus de véritable prix. Ni les joies, ni les peines. Et qu’appelle-t-on joie ?
L’envers de la douleur… « S’il me reste un bien sur cette terre, c’est d’avoir quelquefois
pleuré », a dit le poète…

Vous aviez un équipage entièrement indigène ?

Oui, des gens que j’avais formés et qui m’étaient totalement attachés. J’ai gardé Abdi
pendant une trentaine d’années. Il est mort empoisonné, on l’a tué en voulant le faire
parler, pour essayer de me nuire. Et tous les autres… ils ont navigué avec moi jusqu’à la
limite de leurs forces. Ils s’usent vite dans ces pays : à cinquante ans, ce sont des
vieillards… J’avais leurs enfants comme mousses, ils ont grandi à leur tour et repris le
flambeau en naviguant avec moi. J’étais à la fin une sorte de patriarche. Quand les gens
me disent : « Vous n’avez pas envie de retourner là-bas ? », je réponds : « Dieu m’en
préserve ! » Car j’y ai laissé une légende que je ne veux pas détruire. Les Orientaux
aiment les légendes, ils en font avec tout. Par exemple, lorsque j’ai perdu un bateau… j’ai
fait naufrage avec le premier que j’ai construit9, un bateau assez grand, vingt et quelques
tonnes dont j’ai ramené les épaves pour en faire un autre… immédiatement une légende
est née : les génies de la mer, ou les dauphins, m’avaient rapporté les morceaux de
bateau pour le reconstruire ! Tout est prodige… Je ne veux pas retourner là-bas pour leur
montrer le héros de cette légende tel qu’il est devenu aujourd’hui, avec ses cheveux
blancs et les mauvaises jambes d’un homme de quatre-vingt-dix ans…

Pourrait-on faire encore le même métier, dans les mêmes conditions ?

Oui. Mais il faut une très longue préparation, un apprentissage soigneux…

Vous naviguiez douze mois sur douze, sans interruption ?

À peu près. Certains voyages ne se faisaient qu’à des époques données à cause de la
direction des moussons. Quand je suis parti aux Indes, il a fallu attendre la mousson
d’ouest, sans quoi par vent debout, ce n’était pas la peine d’essayer. Je suis parti là-bas
quand j’en ai eu assez de faire le commerce des armes, qui ne me rapportait souvent
pour paiement que des coups de fusil.
J’ai eu l’idée de porter du hachich en Égypte par le sud10. Tout le hachich que
consommaient les Égyptiens – je parle des fellahs et non des drogués des villes qui
achètent n’importe quoi – arrivait par le nord. Il n’y avait aucune surveillance au sud, où
l’on pensait que le commerce ne puisse se faire. Alors je suis allé chercher le hachich
qu’on ne trouvait plus en Grèce, au Turkestan chinois. Un pays situé au diable vauvert, on
passe par des altitudes de 5 000 mètres, c’est très éprouvant… Je suis parti avec la
mousson d’ouest pour avoir vent arrière. Quant à la mer Rouge, elle est balayée par le
vent du nord pendant six mois et par un vent du sud pendant le reste de l’année.
Pour en revenir à la vie à bord, mon bateau était la rusticité même. On y faisait la
cuisine dans une caisse sur trois pierres, avec du bois mort rejeté par la mer sur les
plages désertes.
Je les ai construits moi-même… plus exactement fait construire par des charpentiers
arabes que je laissais travailler selon leur coutume. J’en ai eu trois ou quatre 11. Le plus
gros fut l’Altaïr, de 25 tonneaux environ.

Un boutre ?

On appelle cela un boutre, croyant employer un mot arabe, alors qu’il a été créé au
moment de l’arrivée des Anglais : les Noirs ayant entendu le « boat » en ont fait
« boutre ». Pour désigner les bateaux, les Arabes ont une vingtaine de mots : zaroug,
katera, etc. Pour mes bateaux je n’ai apporté que des détails12, et un jour, le moteur,
lorsque j’ai été excédé de cette navigation dans une mer où il n’y a pas de phares, où les
cartes datent de 80 ou 100 ans. Elles ont été très bien faites, seulement les récifs de corail
indiqués avec la hauteur de marée ont poussé à raison de quelques centimètres par an.
Le moteur mis en 1922 ou 1923 ne me servait que dans les cas extrêmes. Par exemple,
pour poursuivre le Kaïpan, un vapeur à deux cheminées13. Un homme14 qui s’était donné
comme mon associé alors qu’il devait simplement faire transiter la marchandise, l’avait
tout simplement volée et embarquée sur ce bateau complice. J’appris par le consul de
Bombay qu’il s’était réfugié aux Seychelles, où pas une ligne régulière ne touche. J’ai alors
écrit aux autorités pour saisir cette marchandise, mais hélas il fallait verser une caution
de 30 000 roupies dans les quarante-huit heures. Comment faire pour verser une pareille
somme dans un si court délai, à 2 500 milles au milieu de l’océan Indien ? Me payant
d’audace, j’ai rendu visite au résident anglais d’Aden pour lui expliquer l’affaire et lui
verser 30 000 roupies, pour télégraphier aux Seychelles qu’il s’en portait garant. Il l’a
fait ! À onze heures du soir, en rentrant d’un dîner ! Je l’attendais depuis des heures…
Heureusement, il n’était pas ivre !… Voilà un cas où je me suis servi de mon moteur, car je
n’avais qu’un temps limité. Mon voleur attendait un paquebot norvégien qui devait
l’emmener à Hambourg avec la marchandise. Je n’avais qu’une vingtaine de jours, mais
grâce au moteur, je suis arrivé avec deux jours d’avance.

Vous avez récupéré la marchandise ?


Oui, et non seulement les 6 000 kilos qu’il m’avait volés, mais 6 000 de plus. Car il avait
arrangé les documents de douane et avait fait des grattages, pour s’en servir une seconde
fois. Quand je lui ai dit : « Il n’y a pas seulement six tonnes, il y en a douze et je les prends.
– Ah mais… – Il n’y a pas de mais. Si vous refusez, gardez-les, mais je porte plainte pour
faux en écriture, avec des papiers du gouvernement, vous êtes frais : c’est le hard
labour15. »

C’était quelle sorte de fret ?

Du hachich16. Celui qui se consommait à cette époque. Une espèce de cire, que l’on
récolte sur les feuilles de chanvre qui ont été privées de plantes mâles. Quand on fait
cette culture, on enlève tous les mâles. Et la plante, qui ne peut produire de graines,
secrète une substance résineuse, poisseuse, qui recouvre les feuilles. On fauche, on laisse
sécher, et l’hiver, lors des grands froids, cette matière devient dure, cassante. On l’écrase
sur une toile métallique, une poudre tombe : c’est le hachich.

Mais l’avez-vous personnellement goûté ?

Oui, pour savoir ce que c’était… Une saleté qui abrutit… Les utilisateurs en attendaient
une euphorie un peu aphrodisiaque qui déforme les sensations et provoque des accès
d’hilarité subite…

Il y a des drogues plus nocives que celle-là ?

Toutes le sont si l’on recherche l’ivresse. L’opium par exemple. Je l’ai fumé pendant
cinquante ans, mais sans jamais vouloir atteindre le paradis artificiel. Les Chinois
fumaient l’opium à cause des amibes. Quand l’organisme est sous l’influence de l’opium,
l’amibe ne survit pas. Un exemple : lorsque nous avons fait, avec Joseph Kessel17, le
reportage pour le journal Le Matin, « Sur la route des esclaves », nous avons attrapé des
amibes18 dans un ruisseau. J’ai été malade, comme lui. Mais ça s’est passé. Lui, il a pris
tous les traitements possibles, et n’a jamais pu s’en débarrasser.

Il ne s’est pas mis à l’opium pour autant ?

Il ne s’agit pas de s’y mettre à un moment donné. L’organisme doit avoir pris son
équilibre à la longue… une mithridatisation en somme. C’est à cause de son abus que ce
médicament a été interdit. Très pernicieux pour les jeunes, lorsque le corps est en plein
développement. Mais à partir de la soixantaine, l’opium peut être très bénéfique en
retardant les échanges négatifs. Le Chinois qui m’a appris cela me mit en garde contre
l’usage idiot que l’on peut faire de l’opium19.
Je l’ai rencontré sur un îlot de sable de l’archipel Dahalack20 où il achetait des trépans
de mer, une sorte d’holothurie que les Arabes appellent Zob-el-Bahar21… On en fait des
potages aux nids d’hirondelles. Ce Chinois vivait là, tout seul, avec une caisse à pétrole
comme armoire, et une petite lampe.
Plus tard j’ai retrouvé dans les écrits d’Ambroise Paré des indications sur l’usage de
l’opium contre diverses fièvres.

Vous pensez que l’on pourrait généraliser un jour l’usage de ces produits, sous contrôle
médical par exemple ?

Non. C’est possible avec la mentalité des Asiatiques, mais chez les Occidentaux, jamais !
On irait très vite vers l’abus.

Vous condamnez donc tout trafic de drogue dans les pays qu’occupe la race blanche ?

Absolument. Surtout les drogues comme l’héroïne, un poison terrible. Même la


morphine est une chose très dangereuse…

Vous habitez cette région, cette maison, depuis longtemps ?

Depuis 1947. J’étais depuis sept ans au Kenya où j’ai écrit pas mal de bouquins, de
souvenirs22. Ma femme rentrée avant moi, des amis lui ont indiqué cette maison, en assez
mauvais état. Nous l’avons réparée et nous y sommes installés. Trois ans plus tard, un
monsieur à barbe blanche m’invita à lui rendre visite. « Avec plaisir, où habitez-vous ? –
Mais toujours au bord de la mer Rouge… » J’éclate de rire : « C’est un peu loin. – Non,
non, à douze kilomètres ! »
En effet, il y a là un vaste étang qui porte ce nom. Cette mer Rouge me poursuit. On
prétend que celle-ci trouve son nom à la Révolution. Elle a la particularité d’avoir des
zones assez mouvantes, où des hommes auraient disparu. Pour les traverser, les
habitants, les Chouans, avaient aménagé des passages. Poursuivis par les soldats de la
République, ils les utilisèrent, et les Bleus, en voulant couper court, se sont enlisés.

*
IV

NOUVELLES DE LA MER ROUGE


CREDO QUI A ABSURDUM31

Il y aura bientôt trente ans, alors que je rejoignais Djibouti à bord d’un paquebot32 de la
ligne de Chine, où sur le pont des secondes se retrouvent missionnaires et bonnes sœurs,
un grand diable d’abbé, maigre et vigoureux dont les allures avaient quelque chose de
viril, de trop libre pour ne pas faire un singulier contraste avec les gestes onctueux et la
componction laissés par le séminaire comme l’empreinte du sacerdoce.
J’avais regardé avec sympathie cette longue figure énergique et fine où les traits,
accentués par des rides précoces, semblaient taillés dans le bois dur. L’œil pétillant et vif
avait quelque chose de rieur sans être ironique, il exprimait l’indulgence et la bonté. Ce
prêtre ne portait point soutane, mais ce costume civil qui distingue les Jésuites.
Une sympathie spontanée m’attira vers cet homme comme vers un ami tout à coup
retrouvé. Cependant n’ayant aucune raison de l’approcher je restais à distance, écartant
comme effronteries ces stupides prétextes où les importuns viennent vous annoncer
qu’il fait très chaud ou que la mer est belle.
« Mon abbé » en ce moment lisait : il leva les yeux à mon passage et nos regards se
croisèrent. Il sourit en ébauchant un salut et la sympathie mutuelle jaillit comme
l’étincelle entre deux pôles. Les paroles banales furent courtes. Deux esprits qui se
comprennent ou peuvent se compléter se pénètrent tout de suite sans ces tâtonnements
où les médiocres se palpent avec prudence.
Donnant aussitôt libre cours à la joie de nous sentir proches, nous nous lançâmes sur
tout ce que peut inspirer l’invisible attrait de la mer et du désert.
Je venais ainsi de me rencontrer avec le père Teilhard de Chardin, retournant en Chine
où il faisait des études de géologie et de préhistoire.
Nous restâmes liés par une de ces amitiés que rien ne peut dissoudre tant la force du
souvenir en assure la pérennité33.

Sous prétexte de recherches géologiques et paléolithiques, le père Teilhard fut mon


hôte à Obock pendant deux mois34. Il s’adapta tout naturellement à mon genre de vie
frugale et rudimentaire au milieu des peuplades primitives qui nous entouraient.
Pour visiter les côtes de la mer Rouge et leurs gisements de pierres taillées nous fîmes
ensemble une croisière de plusieurs semaines sur mon voilier.
En ces solitudes où si aisément on oublie le monde dit civilisé, ses fastidieux décors,
ses comédies et ses drames, devant ces déserts immuables où l’absence de vie fait
oublier la mort, le solitaire pensera autrement que l’homme des villes. Si Renan fit la
Prière sur l’Acropole, pour moi je garde surtout le souvenir de ce que j’appellerai « la
Prière sur l’Immensité » où Teilhard de Chardin me révéla sa grandeur.

Un calme absolu nous immobilisa une nuit en plein golfe de Tadjourah. La barque
encalminée, immobile dans le reflet du ciel tout constellé d’étoiles, semblait suspendue
dans l’espace.
Nous avions oublié la Terre.
C’est alors qu’étendu près de moi sur le pont, les regards perdus dans l’infini des
mondes, Teilhard parla dans l’immensité du silence.
Tel le combattant harassé abandonne un instant la pesante armure, ce grand esprit
venait d’abandonner toute contrainte et ainsi dépouillé du masque et des entraves de sa
condition humaine il laissa parler sa pensée.
Par la voix persuasive de l’apôtre offrant sa prière à Dieu dans son immensité, sa
pensée se révéla insondable et profonde comme le ciel qui répandait autour de moi, sur
la mer, le reflet des étoiles lointaines.
Emporté par cette extase mystique, l’Obscur s’éclaira et se révéla à moi-même.
Quand Teilhard se tut, il me regarda avec son bon sourire et d’un geste m’imposa le
silence car le temps n’était pas encore venu : il avait parlé à Dieu et non aux hommes de
son temps.
La vie spirituelle de Teilhard fut sans cesse tourmentée par le conflit entre la Raison et
la Foi. Il avait le sentiment de vivre à un âge critique de l’humanité où cette Raison, de
plus en plus triomphante par ses conquêtes sur la Nature, détruit par l’absurde l’antique
édifice religieux.
Changer cet édifice, le rénover en l’adaptant pour répondre aux objections de la
Raison ? Ne semble-t-il pas que ce fut là le but de Teilhard ? But hélas provisoire qui ne
résoudra rien en retardant un peu la ruine finale. Non, si Teilhard a envisagé une
adaptation des articles de foi, c’est pour gagner du temps et permettre aux hommes de
comprendre les leurres de leur Raison.
En désespoir de cause Teilhard se cramponna à l’espérance d’une évolution de l’esprit
humain qui seule sauvera la Foi hors de laquelle rien ne saurait subsister.
Je ne crois pas trahir la confiance de ce sublime ami en essayant d’exprimer ce que sa
parole et sa pensée ont éveillé en moi.

Réflexions à l’usage des esprits forts se disant athées.

Ainsi que tant d’autres au sortir de l’adolescence j’avais perdu la foi de mon enfance,
mais une étincelle enfouie dans les cendres attendait son heure. Elle vint au soir de la vie
quand l’exemple de certains grands esprits, la plupart des savants, m’éclaira sur le sens
profond des paroles prêtées à saint Augustin : Credo quia absurdum35.
Cette manière de défi lancé à la Raison ne fut-il pas provoqué par la prescience de son
dangereux conflit avec la foi ?
Au temps des peuples ignorants, un dieu à l’échelle humaine suffisait à donner aux
hommes simples la résignation dans l’espérance. Mais il n’y a plus d’hommes simples.

Celui qui a su s’élever au-dessus des apparences a pu seul conserver, ou retrouver, sa


foi : celui-là en effet se sait enchaîné par ses sens dans un univers « temps-espace », alors
que Dieu est Éternité et Infini, donc hors de toute considération humaine.
Dans cet agnosticisme il pourra douter des réalités qui l’entourent dans un univers
créé par ses sens, mais non de ce qui échappe à leur témoignage, c’est-à-dire à l’univers
des causes premières, autrement dit, Dieu.
C’est pourquoi il pourra dire lui aussi : Credo quia absurdum.
Chaque homme est son propre créateur en ce sens que l’univers où il émerge à sa
naissance est l’œuvre de ses sens, tel un reflet des causes premières projeté sur les
coordonnées Temps et Espace.
Quand l’enfant vient au monde, le chaos des sensations s’ordonne peu à peu en lui
pour créer un univers avec lequel il s’harmonise jusqu’à s’y inclure sans notion d’origine,
nul en effet ne se souvenant d’avoir commencé. Ses rapports avec l’ambiance le lui
apprendront.
De même en sera-t-il pour la mort.
L’homme aurait donc une éternité particulière à cet univers dont il est le créateur si la
Raison ne lui imposait la notion de durée, autrement dit du temps. Cette durée entre
naissance et mort, qu’il appellera sa vie, s’oppose à son instinct de pérennité que sa
raison tend à détruire. L’inconsciente révolte qui en résulte a fait naître l’aspiration à une
survie qui répond à l’instinct de pérennité nié par la raison.
C’est en quelque sorte une tentative d’évasion vers l’Éternel et l’Infini, autrement dit
vers l’Univers inconcevable des Causes.
En ce domaine, hors d’atteinte de nos sens, l’homme a imaginé ses premières divinités
en les adaptant à son univers tangible.
La grossière idole des premiers hommes ne diffère donc pas, en son principe, des
divinités adorées par la suite, fussent-elles totalement spirituelles, car le seul fait d’avoir
été conçues par notre esprit les intègre à notre univers relatif. Dans ces conditions ces
idoles et ces dieux existent au même titre que tout le reste, comme le reflet de l’univers
des causes. Nous pouvons douter du témoignage de nos sens, mais non de
l’inconnaissable qui l’a provoqué. Appelons Dieu cet inconnaissable et nous aurons
atteint la plus haute envolée de la Foi.
Dieu en effet est inconcevable, car prétendre le concevoir dans une réalité selon nos
sens équivaudrait à le créer au même titre que notre univers Temps-Espace.
Cependant ce Dieu est en nous, qui sommes les éléments et la fonction de l’espèce en
tant qu’instrument de sa pérennité. De chaque créature, de la monade 36 à l’homme,
chacune dans son univers particulier, perpétue le miracle de la création. Cette fonction
fondamentale prendra le caractère d’une Révélation si la créature en est consciente.
Tel doit être le cas de l’homme pensant.
Devant le miracle dont il est l’instrument, cet homme peut-il douter de la puissance
éternelle et infinie que sa raison n’atteindra jamais ?
Le sage laissera cette raison discuter à sa guise le monde des reflets, car pour lui Dieu
est au-delà, hors de ses atteintes37. Alors, quand il dira : Credo quia absurdum, il saura que
Dieu est en lui.

*
COMMENT FUT SAUVÉE UNE DES PLUS BELLES ŒUVRES
DE PAUL GAUGUIN14

La Barque ou Le Bateau15 est une œuvre d’un caractère exceptionnel en ce sens qu’elle
évoque un état d’âme profond et secret. Journalistes et « gendelettres » abhorrés de
Gauguin, en ont fait un personnage conventionnel, retouché, revu et corrigé à la faveur
de chaque nouveau livre inspiré par le précédent.
Le Bateau fut rapporté en France et remis à mon père, par accident pourrait-on dire,
par un certain Orsini en 1887. Placé sans cadre ni châssis entre des toiles tahitiennes, il
aurait eu le sort d’un vulgaire emballage si Daniel de Monfreid ne l’eût sauvé.
En déballant les tableaux qu’il s’efforçait de vendre (400 frs l’un), il reconnut le motif
d’un croquis colorié (qui se trouve maintenant dans Noa-Noa16), que son ami lui avait
envoyé en lui parlant d’un projet de grande toile.
Cette idée le hantait au fond de son exil, peut-être parce qu’à ce moment sa santé
gravement compromise lui faisait pressentir une fin prochaine. Il s’agissait d’une
allégorie inspirée de l’enfer de Dante où il se représentait à la barre d’une barque
fantôme emportée par la tempête dans les noirs tourbillons d’un océan sans havre.
Cette silhouette de timonier en cagoule rouge, éclairée dans la nuit d’un mystérieux
reflet, cette vision dantesque ne semble-t-elle pas clamer : « Laisse ici toute espérance » ?
Mon père avait là le premier jet de cette conception éclose en quelque sorte de son
rêve et peinte avec ferveur.
Gauguin n’était pas de ceux qui se lamentent. Nul jamais n’entendit sa plainte sous les
acerbes et mordants sarcasmes de son ironie, mais en secret il aimait chanter la tragique
épopée de sa vie. Il éprouvait une sorte de volupté du malheur, comme la joie morbide de
se sentir la victime d’une humanité qu’il méprisait.
On aurait pu lui prêter la profession de foi de Cyrano de Bergerac : « Déplaire est mon
plaisir, je veux qu’on me haïsse. » Et bien entendu, il ne négligea rien pour se faire haïr.
Cette tournure d’esprit pourrait s’expliquer par la conscience de sa propre valeur : il se
savait du génie et ainsi l’incompréhension et le mépris de ses contemporains prenaient à
ses yeux les caractères de monstrueuses erreurs. Il en riait avec pitié, convaincu de sa
revanche, fût-elle posthume ; peu importe puisque son nom serait immortel.
Cette inébranlable foi en lui-même le sauva d’abord de l’aigreur de l’artiste méconnu,
mais surtout lui valut sa force, fut sa joie et entretint jusqu’à sa mort sa lumière dans la
solitude, la maladie et la noire misère.
En ce temps-là bien peu de jeunes peintres comprenaient Gauguin. Mon père fut un
des premiers. Bien que lui-même peintre de talent, peut-être trop modeste, il s’effaça
toujours devant son ami, subjugué par ses conceptions nouvelles des masses et des
couleurs pures, mais son admiration quasi fanatique date de la révélation de ce tableau17.
Un tel chef-d’œuvre devait être sauvé, et la mauvaise toile d’emballage que Gauguin avait
prise n’importe où pour fixer son rêve, le vouant à la destruction à bref délai. Mon père
comprenant le danger d’un support aussi précaire fit un soigneux rentoilage pour en
garantir la conservation.
C’est ainsi qu’il put montrer La Barque à Vollard le marchand de tableaux qui lui aussi
en comprit toute la beauté. En bon commerçant, il spécula sur l’avenir de l’œuvre entière
et s’en assura aussitôt l’exclusivité. C’est ainsi que les tableaux de Gauguin
s’accumulèrent chez lui en attendant la gloire.
Jamais ce peintre ne la connut autrement que par sa confiance totale en lui-même, car
Paul Gauguin croyait en l’art comme l’apôtre croit en Dieu.

*
I

MOI, HENRY DE MONFREID, ÉCRIVAIN AVENTURIER, ET MES


AMIS
L’ÂME ERRANTE27

Je tenais la barre ce soir-là tandis que le Mousterieh taillait l’eau phosphorescente du


golfe de Tadjourah. La mer était calme, clapotant à peine sous une légère brise d’ouest et
les grands fonds au pied des falaises dankalis me permettaient de longer la terre à
quelques encablures.
Dans ces parages où les coulées de lave sont venues plonger dans la mer aux temps des
grands séismes, il n’y a pas de madrépores, donc pas de récif côtier avec ses dangereux
pâtés de roches sournoisement immergés sous moins d’un mètre d’eau.
Le madrépore en effet ne peut se développer sans lumière suffisante et quelle que soit
la limpidité de l’eau, à 200 mètres c’est déjà la nuit. Or au pied des hautes falaises de
basalte cabrées devant la mer, les fonds tombent à pic à plus de 400 mètres.
Ce sont les hautes montagnes d’Éthiopie qui ont vomi la lave et les scories par les
innombrables cratères de leurs volcans, ces cimes déchiquetées que le navigateur voit
surgir chaque soir dans le poudroiement du couchant.
Ces masses en fusion brusquement arrêtées par la mer se sont figées et semblent se
cabrer en vertigineuses falaises surplombant l’abîme, comme une vague cyclopéenne
prête à déferler.
Quand la lune prête la fantasmagorie de sa lumière à ces paysages de planète morte, le
spectacle devient hallucinant : sur les étroites plages de sable noir des blocs de basalte,
rongés par le vent et les vagues, se dressent comme des monstres antédiluviens et le
reflet livide des phosphorescences leur donne un illusoire mouvement.
Plus en arrière, dans les ravins vertigineux, le chaos des plaques de scories dévale des
hauteurs, hérissé de dentelures et de pointes vitrifiées qui brillent comme les écailles de
fabuleux dragons.
Et quand aux souffles de la mousson d’est, c’est-à-dire d’avril à septembre, la mer bat
en côte, les énormes rouleaux venus des Indes éclatent de plein fouet sur ces rochers,
dans un fracas de tonnerre que les falaises répercutent à l’infini. Le formidable ressac
propagé à plus d’un demi-mille au large soulève de véritables montagnes liquides qui
surgissent et retombent dans un tel chaos que les plus grands navires y seraient
infailliblement brisés. De plus le vent, rabattu par cette muraille, tourbillonne et souffle
en furieuses rafales.

Ce soir de juin sous un ciel constellé et dans le calme de la légère brise, j’entends la
mer ruisseler doucement sur les grèves toutes proches et de temps à autre je vois se
dérouler la frange verdâtre des phosphorescences.
Tandis que je regardais défiler lentement ces paysages dantesques que mon rêve
peuplait d’ombres de trépassés, je sentis un souffle qui n’était pas celui d’une brise et,
levant la tête, je vis tournoyer dans le révolin de la grand-voile un oiseau noir.
Je reconnus aussitôt cette silencieuse hirondelle de nuit que les marins redoutent et
vénèrent comme l’incarnation d’une âme errante.
Ces curieux oiseaux, de la taille d’une mouette, rappellent un peu les hirondelles avec
leur queue fourchue et leur longues ailes noires croisées sur le dos. Ils semblent ignorer
la présence de l’homme et ne pas les voir comme si vraiment ils n’appartenaient pas au
monde des vivants. Quand ils se posent près du timonier, même sur sa tête ou son
épaule, ils se laissent caresser et saisir sans manifester aucune crainte, ni la moindre
velléité de fuite. Sans hâte ils déploient leurs ailes silencieuses de papillon de nuit et
s’envolent comme une feuille morte emportée par le vent…

Je me souviens d’un soir, où l’un d’eux s’étant posé sur mon épaule, je le pris
délicatement à la main. Je ne puis oublier l’étrange impression que me fit son extrême
légèreté. C’était vraiment une ombre d’oiseau, un fantôme, un être immatériel et je ne
pus me défendre d’une crainte superstitieuse comme si mon geste eût été sacrilège.
Mes marins me regardaient effrayés, car aucun d’eux n’aurait osé retenir cet oiseau de
l’Empire des Morts.
Quand il se pose ainsi sur un timonier, il se garde de le chasser, car à la manière dont il
prendra son vol on saura si le navire suit la bonne route. Dans ce cas, il s’envolera vers
l’avant ; s’il prend une autre direction, il faut immédiatement y mettre le cap…
Je n’ai jamais osé en capturer un, remettant toujours à plus tard ce sacrilège, de sorte
que j’ignore de quel nom latin on insulte cette mystérieuse hirondelle nocturne.
Ce soir-là, l’oiseau, après avoir voltigé un instant autour de moi, vint une dernière fois
frôler ma joue du souffle de ses ailes puis fila par bâbord avant du côté des falaises. En
pareil cas obéir à sa muette invitation nous eût jetés sur les rochers du rivage à peine
distant d’une encablure. Déjà je souriais de m’être laissé impressionner par ces absurdes
légendes, quand j’aperçus précisément dans la direction prise par l’oiseau une lueur
rougeâtre qui clignotait au pied des falaises. J’avoue que cette étrange coïncidence me
troubla, comme un malicieux démenti à mon scepticisme d’Européen, fier de sa raison et
de sa science. Mon timonier dankali, qui lui aussi avait vu, ne douta pas un instant que
l’oiseau nous eût désigné intentionnellement cette lueur et qu’il fallait à l’instant même
lui obéir. D’ailleurs familier de cette côte, il identifia une plage abritée de la mousson
d’ouest où souvent les pêcheurs viennent mouiller la nuit. Il prit la barre pour s’en
approcher, pensant qu’un navire devait s’y trouver.
La lueur se précisa : c’est un feu, mais je ne distingue aucune barque. La plage étant
très accore j’en approche à quelques brasses et je découvre une épave à demi échouée.
Elle fume et par moments laisse échapper des étincelles.
Intrigué, je fais amener la voile et je plante carrément mon étrave dans le sable pour
sauter à terre.
C’est en effet une pirogue incendiée qui achève de brûler… À quelque distance nous
découvrons le cadavre d’un homme à peu près nu.
C’était un de ces drames, hélas si fréquents, où des zaranigs venus d’Arabie sur leur
Guelba rapide surgit tout à coup de la mer obscure, massacrent par surprise les pêcheurs
endormis à l’abri d’un mouillage. Les malheureux, le plus souvent recrus de fatigue, n’ont
pas le temps de se défendre ni même de pousser un cri, tant l’arrivée de ces sinistres
oiseaux de nuit est silencieuse. En quelques minutes tout est fini, la pauvre barque
flambe tandis que le triangle noir de la sinistre voile disparaît à nouveau dans la nuit
emportant son butin sur la mer indifférente.
Ces crimes n’ont quelquefois d’autre but que de se procurer des vivres et un peu d’eau,
une vie humaine compte si peu !…
En l’occurrence il s’agissait d’un pêcheur de nacre, dont les écumeurs de mer avaient
emporté le petit trésor, récolté au prix de tant de peines et de souffrances, ces perles
arrachées au fond des eaux limpides, où les poissons venimeux, les méduses aveuglantes,
les requins et mille autres dangers attendent les hommes qui convoitent les richesses des
Génies de la Mer.
Mes hommes ne doutaient pas que ce fût l’âme errante de cet homme qui, tout à
l’heure, était venue sous la forme de l’oiseau noir nous demander sa sépulture et bien
persistant à ne voir là qu’une coïncidence, je n’aurais pas osé les contredire… J’ai vu, au
cours de ma vie, trop de coïncidences souvent répétées dans un même but, pour
échapper à l’agnosticisme que la plus élémentaire humilité impose à notre illusoire
Raison.
Je les laissai donc creuser une fosse le plus loin possible de la mer, et à l’aube ils y
déposèrent le corps orienté comme pour la prière, c’est-à-dire tourné vers le nord qui, en
ces parages, est en direction de la tombe du Prophète à La Mecque.
La brise s’étant levée, nous quittâmes cette lugubre plage où palpitaient comme un
geste d’adieu les lambeaux d’étoffe qui marquaient la place de la tombe…

*
RÉUNION DE CRISE AU CAIRE38

Lettre no 251006.
À 5h39 à la gare du Caire, en débarquant du train qui m’a amené de Suez, je trouve sur le
quai Bitounis, canne à la main, chapeau de paille et complet clair. Au buffet attendait
Manoli, toujours sans gilet, chemise de flanelle grise, ceinture de laine noire à triple tour sur
son ventre puissant et l’éternel chapeau noir à large bord posé en bataille sur son crâne
pointu. Enfin, Moussa, auquel il manque encore des dents !
Les premiers instants de contact sont gênés. La conversation ne vient pas : il y a un mort
dans la maison. Ce mort, c’est moi, mais comme il y a incertitude, la situation est
embarrassante. C’est donc à moi d’ouvrir les fenêtres et de donner de l’air. Après la tasse de
café propitiatoire à toute affaire traitée au-dessous du 30e parallèle, je déclare que ce buffet
de gare ne convient nullement à la gravité de nos entretiens.
Nous nous entassons dans une auto40 et, sans avoir rompu le silence, nous arrivons un
quart d’heure après à Héliopolis. Ce faubourg du Caire dont le nom évoque les pharaons et
je ne sais quoi de millénaire n’est au contraire qu’un ramassis d’horribles buildings
ultramodernes et prétentieux : tel palais aux colonnes de porphyre rose renferme sous ses
arcades compliquées un modeste bistro avec un « zinc » et un phono. On y voit quelques
Levantins passant des heures béates à humer leur glougloutant narghilé devant la tasse à
café à une piastre.
C’est à l’abri des colonnades d’un de ces bars déserts, loin des regards indiscrets, que nous
siégeons en conseil de guerre.
Moussa et Manoli sont convaincus que j’ai transporté les funestes marchandises de M.M.
Abdel-Fahd & Co41 partageant en cela une opinion générale absolument établie.
Quant à Bitounis, il se réserve, partagé entre ce qui semble l’évidence, et son opinion sur
moi qui malgré tout surnage.
On expose les faits :
Un voilier à moteur, à deux mâts, peint en blanc et monté par des Noirs a été vu par des
Bédouins venus de la côte pour charger les marchandises42.
On devait conclure, tout naturellement, que ce navire était le mien.
Ce bateau, me dit-on, eut 15 jours de retard et manqua son rendez-vous. Il dut de ce fait
attendre plusieurs semaines à errer dans le golfe 43 . À part la haute idée que me donne ce
fait sur la vigilance des gardes-côtes, il me suggère que c’est probablement là un yacht venu
des Indes et que son capitaine, inexpérimenté, a sous-évalué la durée de la traversée de la
mer Rouge entre Périm et Suez, d’où ce retard de 15 jours.
Enfin, très rapidement, je puis éclairer la question et lever les derniers doutes. Alors
commencent les lamentations sur l’état du marché devenu désespérant depuis la terrible
concurrence44. Ensuite viennent des réclamations au sujet des tanikas, paraît-il pleines de
vieille graisse. Naturellement les Bédouins disent que cette substitution vient de mon côté et
Moussa se fait le leader de cette opinion. Pour en finir nous décidons d’aller le lendemain au
campement des Bédouins voir une de ces tanikas.
7/10/25.
À 4h1/2 du matin nous sortons de l’hôtel et après avoir erré dans la ville endormie nous
éveillons à grand-peine une auto dont le chauffeur semble mort sur sa banquette. Nous
passons d’interminables faubourgs, puis nous filons à 60 à l’heure sur la route d’Heluan.
Dans l’aube grise je vois à ma droite le Nil limoneux et large comme un lac. Après
30 minutes de cette course trop rapide un pneu éclate. Il faut continuer à pied. Aux dires de
Moussa c’est à un quart d’heure. À part moi, d’après mes expériences personnelles sur la
notion du temps et de l’espace chez les Arabes, je multiplie par 10, ce qui fait 2h1/2, mais je
laisse à Manoli l’illusion de ce quart d’heure qui déjà le fait transpirer dans sa chemise de
flanelle.
Nous cheminons le long d’un canal d’irrigation bordé à gauche par le désert et les
collines jaunes et arides comme on n’en voit qu’en Égypte. À droite, s’étend la grande plaine
fertile où s’étale le Nil, et tout à l’horizon encore le désert jaune où se profilent les
pyramides. Cette étendue est splendide, surtout par les couleurs infiniment fines et
nuancées, mais trop de cartes postales ont parodié ce motif pour me laisser la moindre
velléité de description.
Après une heure de marche l’infortuné Manoli, veste au bras, chapeau à la main, roule
des yeux désespérés et interroge avec angoisse la solitude du désert que nous côtoyons
toujours.
Enfin nous quittons le canal et nous marchons vers les collines jaunes sur le sable et les
cailloux ronds du désert. Le vent de nord souffle avec une grande violence et chacun tient
ferme son chapeau qui ne demanderait qu’à s’enfuir au fil du vent vers le Soudan et autres
lieux. Nos silhouettes de messieurs en costume de ville, se tordant les pieds au milieu des
cailloux, ne manquent pas de sel.
Enfin après avoir franchi un nombre considérable de ravins dont chacun devait être le
dernier, nous arrivons au campement. Ce sont quelques abris en paille disséminés autour
d’une petite maisonnette blanche.
À notre approche, des Arabes vêtus comme des personnages de l’Histoire sainte sortent
d’on ne sait où. Ils viennent à notre rencontre. Ce sont des notables et parents de Moussa ;
tous connaissent Bitounis et Manoli. Quelques-uns m’ont vu à la côte et l’un d’eux même
passa plusieurs jours sur l’Altaïr, gardant du mal de mer un impérissable souvenir. Je
reconnais aussi, épars sur le sable, des débris de tanika. À travers la rouille ils semblent
m’adresser de petits signes d’intelligence45 !… Souvent les patrouilles de douaniers les
foulent du pied feutré de leurs chameaux, mais ils passent sans comprendre la longue
histoire dont ces débris rouillés ont été les complices…
Ce campement en bordure du désert est au pied d’une chaîne de collines jaunes, ravinées
et abruptes. Certaines parties taillées à pic portent les traces d’extraction de pierres. Ce sont
sans doute les anciennes carrières d’où furent extraits les énormes blocs qui s’entassèrent
aux pyramides. Ces gigantesques monuments élevés à la mémoire de rois puissants n’ont
d’autre mérite que d’écraser de leur masse l’infime spectateur. Mais vus de loin, sans le
secours de l’imagination ce ne sont plus que d’insignifiants monticules auprès du Nil
majestueux qui arrive du fond de l’horizon escorté de sa large plaine verdoyante, déployée
sur l’immensité du désert jaune ; ces augustes tombeaux mis ainsi à l’échelle de la nature,
perdent tout le charme de leur renommée. Cependant c’est un prodigieux effort humain qui
a porté de ces carrières jusque là-bas à l’horizon ces pesants blocs de pierre taillés à même
la montagne.
Les grosses barques plates aux longues antennes encombrent les bords du fleuve comme
des insectes endormis, tandis que d’autres, leurs grandes voiles déployées, s’en vont au fil de
l’eau comme une nuée de papillons blancs. Je songe au temps où, pierre à pierre, les
pyramides ont suivi le courant de ce même fleuve sur des barques semblables et convoyé des
milliers d’esclaves venus de tous les points du monde alors connu.
Et me voilà lancé à faire le metteur en scène, à travestir la nature avec mon imagination
et à philosopher sur la vanité des efforts des humains. En ce temps-là ils tuaient des millions
d’entre eux pour déménager des montagnes. De nos jours ces millions d’hommes n’ayant
plus de montagne à transporter, la mode n’y étant plus, travaillent à se fabriquer des
explosifs et des machines pour se massacrer au rendement maximum. Mais les anciens, au
moins, laissaient des traces que nous admirons encore, tandis que nous, après avoir tué
l’Art, nous ne laissons que des cendres et scories : les gratte-ciel dureront moins que la
tombe de Khéops…

À un kilomètre devant nous un train file à travers les dunes emportant sans doute des
touristes anglais, Baedeker46 en main, le regard tourné vers la plaine du Nil, car de l’autre
côté de la voie, le désert aride et les blafardes montagnes qui ont enfanté les pyramides ne
présentent aucun intérêt.
Ce désert jaune arrêté brusquement devant la verdure de cette large vallée fertile et
grouillante de vie réalise une curieuse opposition dont le spectacle est saisissant là où je me
trouve.
Ici ce sont les Bédouins aux costumes antiques, la tête ornée du turban de poil de
chameau.
Vivant la rude vie nomade, toujours en plein air sous la fraîcheur des nuits comme sous
l’ardeur du jour, ces hommes sont grands, bronzés, le masque grave et l’œil clair. Ils gardent
en tous leurs gestes une mesure qui semble économe de l’effort inutile, tout comme leurs
compagnons, les chameaux, donnent à leur marche cette apparente lenteur qui seule peut
vaincre l’immensité exténuante du désert.
Là-bas au contraire, sur l’autre bord du canal d’eau douce et de la voie ferrée, ce sont des
fellah terreux, les effendis en tarbouch abrutis de cocaïne. C’est la civilisation égyptienne
moderne où tous les vices orientaux sont rendus plus répugnants par le contact de la
corruption et des modes venues des grandes villes d’Europe.
Pendant ces réflexions mes compagnons se sont approchés de la maisonnette blanche.
Nous y entrons suivis des plus notables Bédouins. Elle ne comporte qu’une grande pièce
blanchie à la chaux totalement vide, avec une fenêtre étroite sur chaque face. Des tapis sont
aussitôt étendus à terre et une nuée de petits Bédouins barbouillés encombrent la porte. On
les chasse, mais comme un essaim de mouches ils se dispersent pour revenir aussitôt. Ce
sont des enfants des membres de la famille.
Je laisse de côté les discussions au sujet des marchandises volées, interminables palabres
coupés de serments solennels par Allah, son Prophète et sa religion, comme il sied d’en
proférer avec véhémence quand il s’agit de noyer la vérité au fond de son puits 47 . Au cours
de cette conférence, un Bédouin nous fait remarquer une patrouille de douaniers qui passe.
Par la fenêtre est nous voyons en effet une file de 5 méharistes gravissant la montagne. Ils
partent en tournée. Je m’explique maintenant la position de cette petite maison blanche :
elle est au point de départ de toutes les caravanes de gardes-frontières et ses quatre
fenêtres sont des yeux vigilants.
Les marchandises ne séjournent jamais ici. Elles sont cachées beaucoup plus loin dans des
coins secrets des montagnes. Elles viennent seulement par petites quantités à mesure des
besoins, puis de là, gagnent le Caire par voie d’eau, de terre ou de fer. Les chameaux
coureurs sont eux aussi dans les montagnes, il y a là quelques bêtes étiques pour justifier la
présence du campement, de ces sentinelles avancées. Ces gens posés là comme sur le chemin
de ronde voient et entendent tout ce qui se fait et se dit dans la plaine du Caire. En une nuit
ils peuvent disparaître, inexpugnables dans le pays de la soif, suivent des pistes préparées
par des cachettes d’eau, ce qui rend toute poursuite impossible.
À deux kilomètres du campement se trouve une station de chemin de fer. À 9h nous
trouvons un train qui nous débarque une demi-heure après à la gare du Caire.

*
EN MER ROUGE AVEC KESSEL52

Dans la galerie caricaturale qui défile dans la rue, le métro ou les salons, dans cette
foule aux innombrables visages qui inspirèrent Daumier53, je remarque toujours quelques
figures rappelant un animal : têtes moutonnières, chevalines, têtes de…, etc., et je me suis
toujours demandé si ces masques avaient un rapport avec la nature secrète du
personnage. Je me plaisais à le croire, mais ma rencontre avec Kessel m’en convainquit.
En le voyant, je pensais immédiatement au Lion. Sa tête léonine avec sa crinière
embroussaillée évoquait le Roi de la Brousse avec toutes les vertus que le poète prête au
« Lion superbe et généreux54… ». Et je ne fus pas déçu.
D’ailleurs, comment Kessel aurait-il pu écrire le chef-d’œuvre qu’est Le Lion s’il n’avait
pas senti la mystérieuse grandeur de la bête par les impondérables affinités qui orientent
notre esprit alors que nous croyons le conduire ?

Mais, me direz-vous, comment connaissez-vous aussi bien Kessel, cet homme


insaisissable, toujours en voyage ou retiré dans le secret d’une inviolable Thébaïde pour
écrire et méditer loin des importuns ? Ceci nous reporte à trente ans en arrière, à
l’époque où le journal Le Matin avait chargé Kessel d’une enquête sur la traite des
esclaves en Éthiopie.
Une équipe de collaborateurs lui avait été adjointe : le lieutenant de vaisseau Lablache-
Combier et le médecin militaire Emile Peyré, frère de l’écrivain Joseph Peyré. Mais en
dépit de leur indiscutable compétence et de leurs titres, leur présence ne suffisait pas à
résoudre le problème capital de l’entrée et de la libre circulation en des contrées hostiles
aux Blancs où aucune protection ni secours ne pouvaient être assurés par le gouverneur
de Djibouti. Il ne restait plus, en guise d’aventure, que le confortable voyage en paquebot
et les séjours aux hôtels de Djibouti ou d’Addis-Abeba pour y questionner les portiers et
entendre les boniments en français « petit nègre » des prétendus coureurs de brousse,
anciens élèves des Missions, devenus ruffians par la fatalité et le culte du moindre effort.
Kessel ne pouvait se contenter d’une telle supercherie ni accepter de mentir à ses
lecteurs de si loin que ce fût ; il voulait voir par lui-même et peut-être aurait-il tenté un
voyage sans retour si le sage Lablache, le Sancho de l’aventure, n’eût découvert aux
services des renseignements du ministère de la Marine qu’un étrange personnage
naviguait en mer Rouge sur un petit voilier de sa construction, une sorte de demi-fou
vivant avec les indigènes, tantôt pêcheur de perles, tantôt trafiquant d’armes ou
contrebandier de hachich. Cet homme pouvait, paraît-il, pénétrer au cœur des
mystérieuses contrées d’où viennent les esclaves : vous m’avez reconnu ?
J’étais justement à Paris à ce moment-là. C’était écrit !… Et voilà comment je rencontrai
Kessel sur la Seine, à bord de la péniche où habitait Lablache.

À cette première rencontre, au choc d’une sympathie réciproque, j’eus l’impression de


connaître Jef depuis toujours. Je me sentis comme envoûté par la lumière de son regard
et le timbre étrange de sa voix, ensorcelée55 aurais-je pu dire si j’avais su qu’un jour il
répondrait au questionnaire de Proust :
« Que voudrais-je être ? – Sorcier. »
Il le fut, en effet, quand nous entrâmes en mer Rouge sur le paquebot qui nous amenait
à Djibouti. Peut-être fallait-il une telle ambiance pour que s’éveillât en lui l’ancestral écho
de la voix des prophètes. Là, dans la touffeur d’un matin calme, où la mer chatoie comme
une nacre, le mont Sinaï, immobile et éternel, se dressait sur un ciel de cuivre. C’est alors
qu’en dépit de l’heure matinale, je vis surgir Kessel, venant vers moi, tignasse
embroussaillée, une liasse de cahiers à la main : mes journaux de bord que je lui avais
donnés à lire au départ de Marseille.
« Vous qui faites des livres, lui avais-je dit, peut-être y trouverez-vous matière à en
écrire. »
Il me les rendait, après une nuit de lecture, en disant :
« Eh bien ! Non, je ne puiserai pas dans ces notes écrites au jour le jour et même à
l’action. Ce serait un plagiat. Il faut les publier. »
Comme son ancêtre Moïse fit jaillir la Source du rocher stérile, Jef venait de me révéler
à moi-même.
Par la suite, au retour du voyage, le dévouement désintéressé de sa fidèle amitié
s’employa à me lancer dans la littérature, ce monde épineux des lettres.
Je m’excuse de parler tant de moi-même, mais il le fallait pour rendre hommage à ce
trait de loyauté professionnelle, si rare en un monde où la jalousie, comme la mauvaise
herbe, étouffe ce qui voudrait fleurir.
Kessel ignore de tels sentiments par une grandeur d’âme faite de droiture, de bonté
secrètement tendre et d’indulgence compréhensive. Il s’élève ainsi au-dessus des
laideurs humaines comme aux temps héroïques où son avion planait dans la sérénité des
hautes altitudes. Quand il revint sur terre, le dégoût de tout ce qui est mesquin,
conventionnel56 et sordidement bourgeois, les relents du troupeau et l’incurie féroce de
ses mauvais bergers, tout le blesse, l’offense, et finalement le révolte dans des réactions
violentes, que, tout naturellement, on impute à la vodka et au whisky.

Je me rappelle entre tant d’autres une de ces explosions à bord du paquebot où il fit
voler par-dessus bord tables et fauteuils de rotin au bar.
Je fus le seul à oser l’approcher, moi poids-plume dérisoire devant cet athlète en
fureur. Tous me voyaient déjà allant rejoindre le mobilier dansant dans le sillage ; mais
j’avais la certitude de retrouver Jef rendu à lui-même et cependant rien ne me
garantissait le succès de cette dangereuse expérience. Peut-être fut-ce cette confiance qui
assura mon regard quand nos yeux se rencontrèrent. Sa colère se fondit en un bon
sourire et, sans un mot, il me suivit dans sa cabine, docile et attendri, presque au bord
des larmes, non pas à la manière d’un homme ivre, mais par un brusque retour de l’être
sensitif que dissimulait le déchaînement d’un barbare sans frein ni mesure.
Ces violences intempestives, qui seraient intolérables chez tout autre, le rendent au
contraire plus sympathique encore parce qu’elles semblent défier toutes les laideurs
humaines, veuleries, lâcheté, mensonge glorifié par la horde innombrable des
thuriféraires de tous poils.
On aime davantage Kessel quand, après l’éclatement de cette gangue, apparaît
l’inestimable trésor de cette nature d’exception, trop sensitive, trop affinée et trop
subtile que le contact du troupeau eût meurtri et déchiré sans la protection de cette rude
écorce.
Évidemment, un tel caractère aurait pu mener à des catastrophes quand, après des
ruses d’Apaches, nous réussîmes à fausser compagnie aux sbires du gouverneur pour
gagner enfin, par des pistes secrètes, la contrée interdite des monts Mabla57.
Comment, me disais-je avec angoisse, comment faire accepter ces étrangers par les
farouches Danakils, insoumis et hostiles aux infidèles, si un imprévisible incident met le
feu à la colère de Jef ?
Mes craintes s’évanouirent devant la métamorphose de Kessel, empoigné par la
sauvage ambiance de ces champs de lave et de scories, où le Kamsin, ce vent de feu,
semble avoir tordu de son souffle infernal les arbres à encens accrochés aux pentes des
ravins.
Une nuit où nous campions au pied d’un cratère déchiqueté, je vois encore sa belle tête
léonine éclairée par les reflets du feu de garde ; crinière au vent, il souriait à l’immensité
du ciel et des déserts. Des souffles chauds insinués entre les blocs de lave apportaient de
très loin la senteur des herbes desséchées, tandis que les hyènes hurlaient dans le
lointain. Narines dilatées comme un coursier fougueux souffle son impatience, Jef
respirait dans le vent du désert l’âme de l’Afrique et ainsi le réveil de l’ancestral nomade
le transfigurait. Maintenant, l’armure défensive, cette brutalité qui bouscule, brise et
rejette les ridicules conventions du monde civilisé, n’a plus de raison d’être, car plus rien
ne le sépare de la Nature. Il s’abandonne à son appel, il est en elle, elle est en lui, et cette
communion fait de Kessel l’écrivain vivant, coloré et toujours humain que nous aimons à
travers son œuvre.
Je n’ai rien du critique littéraire pour l’examiner à la loupe et y découvrir du Balzac, du
Dostoïevski ou du Mérimée. Non, c’est du Kessel, jailli net et pur de sa source profonde,
de son âme qui vibre intensément avec tout ce qu’il a senti, vu ou entendu. Rien n’a été
faussé par une école, aucun titre de normalien n’a châtié sa langue et ainsi ses livres sont
de ceux qu’on relira sans jamais se lasser, car toujours on y découvre quelque chose.
À son insu, les impressions s’accumulent, un secret travail constructif s’élabore en son
subconscient, alors qu’il semble flotter dans l’indolence et la paresse, jusqu’au moment
où un fait insignifiant, parfois un simple mot, voire même un cri de bête, percute au point
sensible et, d’un seul coup, tout se cristallise, un livre prend naissance…
Ce fut le cas de Fortune carrée58…
Au retour de notre voyage aux routes de l’esclavage, nous allions en mer Rouge à bord
de mon voilier59. En passant le détroit de Périm, le Bab-el-Mandeb (la porte du
désespoir), une violente bourrasque arracha le foc et la grand-voile, dans le sifflement
des agrès fouettant dans les rafales. Poussées contre le courant les vagues se dressaient
en redoutable chevauchée et dans la nuit aussitôt tombée, la mer phosphorescente
tourbillonnait comme un torrent de souffre enflammé. Nous étions bien aux portes de
l’enfer !… Le pauvre Peyré et même Lablache, tout marin qu’il fût, s’étaient aplatis,
terrifiés, au fond de la barque. Mais Kessel, près de moi à la barre, souriait empoigné par
le grandiose spectacle de la tempête. Cependant l’instant était critique, sans voile pour
nous tenir à la lame nous étions perdus, les brisants étant là.
Je hurlais alors dans le sifflement du vent et le fracas de la mer l’ordre de gréer un
tourmentin et, tandis que le rectangle de toile montait enfin au mât, je répondis au
regard interrogateur de Kessel :
« C’est la fortune carrée…
— Oh ! Le beau titre ! »
Et ainsi d’un beau titre, il fit un beau livre.
Je pense qu’il en fut ainsi de tous les autres.
L’Équipage. Premier roman véritable sur l’aviation de guerre. Vie d’escadrille. Conflit
entre l’amitié et l’amour.
Les Rois aveugles. Magnifique roman profondément senti, qui lui fut inspiré par sa
douleur de n’avoir pu retourner en Russie, terre de sa race ancestrale, depuis son
enfance, à Orenbourg. Il y évoque les drames nés de l’influence démoniaque de
Raspoutine sur le dernier tsar et la dernière tsarine de Russie. La fin d’un Empire avec la
mort du moine lubrique.
Les Captifs. Un homme violent et dur fait l’apprentissage de la pitié dans un sanatorium
à cause d’une petite fille condamnée par le mal.
Nuits de princes. Nous fait revivre la grande époque des boîtes de nuit de Montmartre,
où les grands seigneurs se mêlent aux tsiganes pour devenir des instruments de joie
dans une sorte d’hallucination faite d’un passé fastueux et d’un présent misérable. Ils
mènent la ronde fatale des chants, des amours et des tourments effrénés.
Belle de jour. Une jeune femme bourgeoise, honnête, propre et qui aime son mari de la
tendresse la plus profonde, la plus naïve, ne peut trouver d’assouvissement sexuel que
dans une maison de rendez-vous. Elle se déchire entre ces deux exigences. Ce roman est
l’un des premiers où la tragédie sexuelle a été abordée aussi franchement.
Vent de sable. Récit de l’épopée de l’Aéropostale, dont Kessel fut le premier passager,
pour vivre la dramatique aventure entre Casa et Dakar.
Mermoz. Biographie d’un homme et d’un pilote merveilleux devenu légendaire.
L’Armée des ombres. Kessel y évoque intensément les heures périlleuses où il vécut au
milieu des vrais résistants dont il raconte les exploits.
La Tour du malheur. Roman en quatre volumes, où l’auteur évoque les « enfants
perdus » de sa jeunesse et des parents admirables. On découvre dans cet ouvrage toute
une époque, toute une société, toute une humanité. Et c’est peut-être la plus forte de ses
œuvres.
La Piste fauve. Récit d’un voyage en Afrique orientale avec tous ses merveilleux
paysages où vivent les bêtes sauvages. Légendes vraies et aventures surprenantes.
Enfin, Le Lion, à qui j’ai déjà fait allusion, est un récit à peine romancé en dépit du rêve
qui nous emporte aux confins du fabuleux par l’amour d’une fillette pour le grand Lion
du Kilimandjaro.
Je ne puis citer toute l’œuvre de Kessel, cette œuvre que je voudrais infinie tant elle est
diverse et attachante, cette œuvre où, à chaque page, à chaque ligne, se retrouve la belle
âme de l’immortel écrivain et pour moi l’ami dont j’eus l’heur d’être jadis le compagnon.