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Semen

Revue de sémio-linguistique des textes et discours

35 | 2013 :
Modes de sémiotisation et fonctions argumentatives des émotions

Les émotions : des modes de


sémiotisation aux fonctions
argumentatives
RAPHAËL MICHELI, IDA HEKMAT ET ALAIN RABATEL

Texte intégral
1 Le présent numéro se place dans la continuité d’une réflexion qui a déjà fait
l’objet de plusieurs livraisons de la revue Semen, et qui concerne le renouveau
des études sur l’argumentation dans le champ des sciences du langage, plus
particulièrement en analyse du discours (Argumentation et prise de position  :
pratiques discursives dans Semen n° 17  ; Polémiques médiatiques et
journalistiques dans Semen n° 31). Ce renouveau est ici abordé à partir du prisme
des émotions. L’objectif global du numéro est de contribuer à l’analyse des
multiples rapports qui, en discours, sont susceptibles de se nouer entre la
sémiotisation des émotions et la conduite de l’argumentation. Les contributions
réunies ici1 (infra, 3.) se réclament, on le verra, d’approches méthodologiques
variées (de la sémiotique à la linguistique énonciative en passant par l’analyse
des interactions) et explorent des corpus2 très divers (de la conversation
familière à l’entretien thérapeutique en passant par le débat en classe). Elles n’en
trouvent pas moins leur cohérence dans le fait qu’elles investissent toutes – par
la modélisation théorique et par la description empirique  – ce qui constitue les
deux axes forts du présent numéro : la question des modes de sémiotisation des
émotions, d’une part, et celle de leurs fonctions argumentatives, d’autre part.
Mais comme l’indique le titre de cette introduction, il ne s’agit pas tant d’aborder
successivement ces deux axes que de tenter de penser leur articulation.
2 Si ces axes, qui font plus loin l’objet d’une présentation détaillée (infra, 1. et 2.),
nous semblent conférer au numéro une orientation originale, c’est qu’ils
témoignent d’un choix méthodologique fort  : celui d’inscrire l’analyse des
émotions simultanément dans le champ des sciences du langage et dans celui des
études sur l’argumentation. (i) Mettre l’accent sur les « modes de sémiotisation »,
c’est prendre acte du fait que les émotions intéressent actuellement tous les
secteurs des sciences du langage, et qu’elles sont par conséquent corrélées avec
des observables aussi nombreux qu’hétérogènes sur le plan langagier. C’est là un
constat d’évidence qu’il est nécessaire de rappeler : les chercheurs saisissent les
émotions à travers des faits de langage étonnamment divers  –  que ce soit en
fonction du matériau sémiotique concerné (verbal ou non), du type d’unités
engagées et des niveaux d’observation privilégiés. Il semble ainsi essentiel,
méthodologiquement parlant, de ne jamais perdre de vue cette question de
l’observabilité des émotions et de mener – quels que soient par ailleurs le corpus
et la méthode  – un travail de réflexion sur les marques langagières à travers
lesquelles celles-ci sont potentiellement repérables. (ii) Mettre l’accent sur les
« fonctions argumentatives », c’est reprendre à son compte l’intérêt grandissant
dont les émotions font l’objet de la part des spécialistes de l’argumentation
depuis une vingtaine d’années. Comme on le verra, les appels à l’émotion ne sont
plus guère relégués au rang de «  moyens de persuasion non argumentatifs  »
(selon l’expression de Van Eemeren et Grootendorst 1992 : 149). On cherche, dans
une optique normative, à préciser les critères selon lesquels ces «  emotional
appeals  » peuvent être jugés raisonnables ou, au contraire, fallacieux, cela en
fonction du type de dialogue au sein duquel ils apparaissent. Dans une optique
davantage descriptive, on s’attache à explorer les diverses facettes d’un
phénomène que l’on peut saisir sous l’appellation générale de «  construction
argumentative des émotions en discours  »  – soit que le locuteur argumente au
moyen des émotions, soit qu’il argumente à leur propos.

1. Les émotions à travers leurs modes de


sémiotisation
3 Les émotions posent, on l’a dit, un problème d’observabilité aux sciences du
langage, et cela d’une façon particulièrement lancinante. Avec quels types
d’observables peut-on au juste les corréler, et selon quels critères faut-il procéder
à une classification de ceux-ci ? De telles questions, aussi incontournables
qu’ardues, sont au centre de la réflexion menée par les auteurs réunis dans ce
numéro de Semen. Les difficultés que présentent les émotions en termes
d’observabilité ont souvent été relevées, au point que cela constitue un topos de
la littérature scientifique sur le sujet. On insiste ainsi très souvent sur l’extrême
abondance des observables potentiels, tout en soulignant leur forte
hétérogénéité : l’anthropologue Niko Besnier résumait déjà ce point de vue il y a
plus de vingt ans en affirmant que l’« affect, en tant que phénomène multicanal,
inonde la forme linguistique à différents niveaux de structure et de multiples
façons  » (1990  : 421, nous traduisons de l’anglais). Pour les linguistes, une telle
omniprésence d’observables, aussi stimulante soit-elle, ne laisse pas de
décourager quelque peu les tentatives de classification  : si, selon un paradoxe
formulé par Catherine Kerbrat-Orecchioni (2000 : 47), les émotions sont « partout
[dans le langage]  », on peut du même coup avoir le sentiment qu’elles ne sont
finalement…«  nulle part  » – au sens où il est difficile de leur assigner un (ou
plusieurs) lieu(x) stable(s) dans le système linguistique. L’hétérogénéité des
«  moyens  » investis par le «  langage émotionnel  » est bien connue  : les
phénomènes pertinents se rattachent à différents types de matériau sémiotique –
verbal, mais aussi voco-prosodique et mimo-posturo-gestuel –, et mobilisent des
unités se situant à différents niveaux de complexité. Le sentiment que
«  quasiment tout aspect du système linguistique est un candidat pour exprimer
l'affect  » (Ochs et Schiefflin 1989  : 22, nous traduisons de l’anglais) donne
actuellement lieu à de très nombreux travaux en sciences du langage, dont il faut
tout à la fois souligner la richesse et l’éclatement3  : selon leurs orientations
méthodologiques et leurs corpus d’élection, ces travaux tendent en effet le plus
souvent à se focaliser sur un type de phénomène en particulier  – ce qui les
conduit, du même coup, à ne pas intégrer à leur perspective méthodologique
d’autres phénomènes mobilisant des unités et des niveaux d’analyse différents.
4 S’il ne saurait prétendre offrir un modèle d’analyse unifié du «  langage
émotionnel  » et de ses «  moyens  » aussi nombreux qu’hétérogènes, le présent
numéro entend aborder frontalement la question de l’observabilité langagière
des émotions. Il se veut donc une entreprise de réflexion transversale sur les
catégories d’analyse qui peuvent outiller la saisie de la dimension émotionnelle
des discours, à la croisée de plusieurs secteurs des sciences du langage. Les
auteurs ont ainsi été invités, au-delà des particularités de leur cadre théorique et
de leurs données, à s’interroger sur les modes de sémiotisation des émotions,
c’est-à-dire sur les différentes manières selon lesquelles celles-ci sont rendues
manifestes au moyen de signes. C’est là un questionnement méthodologique que
la contribution de Raphaël Micheli aborde sur un plan théorique général.
L’auteur esquisse une typologie possible des modes de sémiotisation de
l’émotion, fondée sur une tripartition entre l’émotion dite, l’émotion montrée et
l’émotion étayée. Alain Rabatel propose quant à lui de dépasser le seul cadre des
émotions dites et auto-attribuées pour faire émerger un ensemble de
phénomènes encore peu observés  : ceux-ci concernent la manière dont un
locuteur peut représenter les émotions d’autrui sans pour autant qu’elles ne
soient désignées au moyen du lexique et attribuées de façon explicite. Cette
volonté de ne pas traiter uniquement les émotions signifiées lexicalement se
retrouve dans la contribution de Domitille Caillat, ainsi que dans celle d’Annie
Kuyumcuyan, Daniel Coulon et Michel Musiol. La première s’intéresse au
matériau co-verbal dans le cadre de l’étude du discours rapporté direct à l’oral :
l’auteure y décrit comment l’usage de supports prosodiques et mimo-posturo-
gestuels permet au locuteur de sémiotiser une émotion qui peut être concordante
ou discordante par rapport à la teneur des paroles qu’il rapporte. La seconde
montre, sur la base de l’étude d’un entretien thérapeutique, que l’émotion dite
par le patient («  c’est choquant, ça fait un choc  ») ne constitue que la dernière
étape d’un travail interactionnel de co-construction de l’affect  : la désignation
lexicale de l’émotion est en effet précédée d’une série de dénotations indirectes,
voire métaphoriques (« j’ai le cœur qui s’est mis en route ») de la part du patient,
qui donnent lieu à des questions, des relances et des gloses métadiscursives de la
part du médecin. Enfin, la contribution de Nicole Biagioli dépasse les frontières
du code linguistique proprement dit : en s’intéressant au « langage des fleurs »,
elle décrit le fonctionnement sémiotique d’un code non linguistique dont la
richesse est grande pour exprimer des émotions, et qui tisse des relations
complexes avec le matériau verbal qui l’accompagne souvent.

2. Des modes de sémiotisation aux


fonctions argumentatives des émotions
5 L’appel à contributions invitait également les auteurs à s’efforcer d’expliciter,
voire de théoriser la place du sensible dans l’argumentable et – réciproquement –
la place de l’argumentable dans le sensible. Le deuxième axe fort du numéro
concerne ainsi les rapports entre, d’une part, les processus de sémiotisation des
émotions et, d’autre part, le fonctionnement des discours argumentés  – au sens
large  : on s’intéresse ici tant aux discours qui se proposent explicitement de
justifier un point de vue controversé en l’appuyant sur des raisons qu’à ceux qui
tentent «  simplement d’orienter [les] façons de voir [de l’allocutaire]  » (Amossy
2010 : 36). Les émotions, on le sait, ont longtemps fait figure de « parent pauvre »
des théories de l’argumentation – cela en contraste flagrant avec la richesse de la
réflexion rhétorique sur le pathos – : les raisons historiques et épistémologiques
d’un tel désintérêt ont été analysées en détail dans les travaux de Plantin (voir
2011 : 45-99). La situation a toutefois beaucoup changé lors de ces deux dernières
décennies, ce que l’on illustrera rapidement par deux exemples. Du côté des
approches normatives anglophones, on a assisté à une réintégration progressive
des émotions dans des cadres théoriques qui leur étaient a priori hostiles  : la
logique informelle et l’étude des fallacies (Walton 1992, 1997 et 2000) ou même la
pragma-dialectique (Gilbert 2005, Manolescu 2006). Du côté des approches
langagières qui se développent dans la recherche francophone, les travaux de
Plantin (voir 2011 pour une synthèse récente) ont apporté une contribution
majeure à l’étude du « discours émotionné », en ce qu’ils ont ouvert la voie à une
meilleure compréhension des rapports complexes qui unissent l’argumentation
et les émotions. Ils ont tout particulièrement mis en évidence le fait que les
émotions ne sont pas uniquement des ressources pour l’argumentation (au sens
où l’on peut y faire appel peut accroître l’efficacité d’un raisonnement), mais
aussi des objets d’argumentation (au sens où l’on peut les justifier ou les critiquer
en formulant des raisons en leur (dé)faveur). Cette dernière perspective
commence à être reprise et approfondie, notamment dans les travaux de Micheli
(2010a et b) autour de la «  construction argumentative de l’émotion  » (ou de
l’« émotion argumentée »).
6 Les auteurs réunis dans ce numéro prennent acte de la diversité des rapports
entre l’argumentation et les émotions, et notamment du fait qu’on aussi bien
argumenter par les émotions qu’argumenter les émotions elles-mêmes. Se pose
alors toute une série de questions encore peu explorées  : l’argumentation des
émotions contribue-t-elle à leur intensification ou vient-elle parfois au contraire
en saper la véracité  ? Inversement, le partage des émotions est-il accru ou au
contraire atténué par leur «  argumentabilité  »  ? Sans offrir de réponses
définitives, les auteurs tentent, chacun à leur manière, d’éclairer de façon
originale l’interpénétration, en discours, du sensible et de l’argumentable. Polo,
Plantin, Lund et Niccolai montrent, à partir de l’étude d’un café-débat opposant
des collégiens sur le thème de l’accès à l’eau potable, que la position émotionnelle
construite par les participants est inséparable de la position argumentative qu’ils
élaborent. Dans le cadre de son analyse énonciative de l’empathie, Rabatel insiste
sur le caractère incertain de la frontière séparant le processus de représentation,
par le locuteur-énonciateur, des émotions d’autrui et celui de justification, voire
de partage, de ces émotions allo-attribuées. L’article de Caillat suggère quant à lui
que le traitement multimodal du discours rapporté comporte une dimension tout
à la fois émotionnelle et argumentative : il permet au locuteur de manifester une
émotion  –  concordante ou discordante  – par rapport au discours qu’il rapporte
et, par là même, d’orienter la réception de ce discours en fonction des objectifs
qu’il poursuit sur le plan de l’argumentation. L’analyse de l’interaction entre un
psychologue et un patient schizophrène est l’occasion, pour Kuyumcuyan, Coulon
et Musiol, de dévoiler les stratégies complexes d’atténuation et de libération de
l’affect mises en œuvre par les interactants. Quant au «  langage des fleurs  »
étudié par Biagioli, il investit également la sémiotisation des émotions d’une
dimension argumentative, dans la mesure où la corrélation entre une fleur et
une émotion donnée (par exemple  : oxalis = joie) se trouve parfois justifiée par
des arguments.

3. Présentation détaillée des contributions


7 En ouverture du numéro, la contribution de Raphaël Micheli fait retour sur la
question théorique et méthodologique de l’observabilité des émotions en
discours. Il s’agit de réfléchir aux catégories qui –  de manière plus ou moins
explicite  –  semblent structurer l’analyse du «  langage émotionnel  » et le
classement de ses divers « moyens », lorsqu’ils sont entrepris à partir d’un cadre
discursif. Le propos de l’auteur est d’identifier un nombre limité de modes de
sémiotisation de l’émotion et de les distinguer entre eux. L’article consiste en la
présentation d’un modèle d’analyse qui, à partir de la catégorie englobante
d’émotion «  sémiotisée  », suggère d’envisager trois grands modes de
sémiotisation : dire, montrer et étayer l’émotion. Lorsque l’émotion est dite, elle
apparaît typiquement dans un énoncé où elle est désignée au moyen du lexique
et mise en rapport, sur le plan syntaxique, avec une entité humaine supposée
l’éprouver. Lorsque l’émotion est montrée, elle est inférée à partir d’un ensemble
de caractéristiques de l’énoncé, qui sont interprétées comme des indices du fait
que l’énonciation de cet énoncé est co-occurrente avec le ressenti d’une émotion
par le locuteur. Enfin, lorsque l’émotion est étayée, elle est – ici encore – inférée,
mais cette fois à partir de la schématisation, dans le discours, d’une situation qui
lui est conventionnellement associée sur le plan socio-culturel et qui est supposée
en garantir la légitimité (c’est typiquement là où, selon Micheli, la sémiotisation
de l’émotion comporte une dimension argumentative). De toute évidence, ces
trois modes de sémiotisation se combinent dans le fonctionnement effectif des
discours – question que l’auteur laisse ouverte dans le cadre de cet article.
8 La contribution de Claire Polo, Christian Plantin, Kristine Lund et Gérald
Niccolai se concentre sur la question des rapports entre les émotions et
l’argumentation, à partir de l’étude d’une controverse socio-scientifique – l’accès
à l’eau potable pour les générations futures – abordée dans le cadre scolaire d’un
débat entre collégiens mexicains. Le propos est de faire ressortir, dans la lignée
des travaux de Plantin, la relation d’inséparabilité entre, d’une part, la
construction d’une position argumentative relativement à une question
controversée et, d’autre part, la construction d’une position émotionnelle vis-à-vis
de l’objet du débat. Comme le montrent en détail les auteurs, les collégiens
élaborent dans leur discours des «  schématisations  »  – au sens de Grize  – de la
situation, notamment selon des paramètres comme la distance (« Le problème de
l’accès à l’eau potable nous concerne-t-il directement ? »), la causalité/agentivité
(«  A quel type d’agent peut-on assigner la responsabilité d’œuvrer à une
résolution de ce problème  ?  »), le contrôle («  A quel degré peut-on espérer
exercer un contrôle sur le problème en question  ?  ») ou encore les normes
(«  Quelles normes  – morales ou procédurales  – faut-il prendre en compte pour
traiter le problème ? »). Selon les auteurs, ces schématisations concurrentes sont
non seulement chargées émotionnellement (en ce qu’elles orientent vers un
certain type d’émotion plutôt qu’un autre), mais aussi argumentativement (en ce
qu’elles orientent vers une certaine conclusion plutôt qu’une autre). L’originalité
du propos est de soutenir que loin de n’être qu’un adjuvant externe à
l’argumentation, la construction d’une position émotionnelle est intrinsèquement
liée au choix d’une conclusion argumentative.
9 Dans sa contribution, Alain Rabatel s’attaque à la question de l’empathie d’un
point de vue énonciatif, par le truchement de la distinction entre locuteur et
énonciateur (qui est au centre de ses travaux depuis plusieurs années). L’enjeu
est de voir selon quelles modalités le locuteur-énonciateur premier (noté L1/E1)
peut imputer une émotion à autre que lui, en l’occurrence à un énonciateur
second (e2), source du point de vue manifesté dans l’énoncé. Or le traitement
empathique de telles « hétéro-émotions » est loin de passer uniquement par des
énoncés attribuant explicitement une émotion à un tiers («  e2 a peur  »)  : le
locuteur peut également, selon les termes de Rabatel, «  envisager les choses du
point de vue de e2, de manière à faire comprendre que la situation, vue par e2,
est de nature à lui faire éprouver de la peur  ». Une telle perspective amène
l’auteur à décrire divers phénomènes de consonance ou, au contraire, de
dissonance émotionnelle entre le locuteur-énonciateur premier et les
énonciateurs seconds. Cette réflexion énonciative sur l’empathie n’est pas sans
interroger les rapports qui se tissent, en discours, entre les émotions et
l’argumentation. En effet, note Rabatel, la frontière peut parfois devenir très
floue entre la représentation empathique, par le locuteur, de l’émotion d’un autre
énonciateur et le partage, voire la justification du bien-fondé de cette émotion. Il se
dessine ici une problématique complexe, et encore peu explorée, de la fusion,
voire de la confusion émotionnelle entre les diverses instances de l’énonciation.
10 L’article de Domitille Caillat touche également à la question de l’empathie, à
travers une étude qui tente de saisir la dimension aussi bien émotionnelle
qu’argumentative du discours rapporté direct en contexte oral. Le propos de
l’auteure est de montrer qu’un locuteur qui rapporte le discours d’autrui peut –
via des supports co-verbaux (prosodiques et mimo-posturo-gestuels) – investir ce
discours d’une certaine valeur (positive ou négative) en fonction de la thèse qu’il
cherche à justifier et à faire accepter à son interlocuteur. Or, selon Caillat, ce
processus de valorisation (ou de dévalorisation) du discours rapporté à des fins
argumentatives passe par la manifestation d’émotions, qui sont de deux types.
Dans un premier cas, le locuteur peut manifester une émotion qui apparaît
concordante avec la teneur du discours rapporté  : il y là un procédé
d’amplification émotionnelle du discours rapporté, qui accroît la valeur de celui-ci
sur le plan de l’argumentation développée par ailleurs par le locuteur. Dans un
second cas, l’émotion manifestée par le locuteur peut-être discordante, soit
qu’elle apparaisse complètement exagérée par rapport à la teneur des propos
rapportés, soit qu’elle soit contraire au type d’émotion que celle-ci laisserait
attendre. Cette dévalorisation du discours rapporté via la sémiotisation d’une
émotion permet au locuteur d’écarter un argument anti-orienté par rapport à la
conclusion qu’il cherche à imposer.
11 C’est à partir de l’étude du genre de l’entretien thérapeutique qu’Annie
Kuyumcuyan, Daniel Coulon et Michel Musiol s’attachent à décrire le processus
de sémiotisation des émotions dans sa dimension argumentative. Exploitant un
corpus d’entretiens entre un psychologue clinicien et un patient schizophrène,
les auteurs recourent conjointement à une analyse hiérarchique inspirée du
modèle genevois d’analyse du discours et à une tentative de formalisation
inspirée de la méthode de la « déduction naturelle ». L’enjeu est de décrire divers
mécanismes de co-construction de l’affect auxquels le patient et son thérapeute
ont recours. On voit ainsi émerger, lors d’une séquence où le patient affirme
« avoir le cœur qui s’est mis en route », un jeu complexe qui engage tout à la fois
un processus de libération et d’atténuation de l’affect. Les auteurs montrent
comment le thérapeute invite le patient à gloser la première formulation de son
affect et à la reformuler, puis – sur la base de cette reformulation – comment il
cherche à investir l’affect d’une certaine signification. On voit aussi de quelle
manière le patient est finalement conduit à (re)nommer son affect, à le
revendiquer, voire à lui conférer une rationalité propre. L’un des points
d’intérêts majeurs de la démarche mise en œuvre par les auteurs réside dans la
finesse de l’analyse  : le travail interactionnel de co-construction de l’affect est
décrit pas à pas, tour de parole par tour de parole.
12 En clôture du numéro, Nicole Biagioli propose une étude du « code symbolique
floral  » (ce que l’on appelle plus couramment le «  langage des fleurs  »), et en
analyse les ressources particulières en termes de sémiotisation des émotions.
Biagioli s’attache à mieux comprendre le fonctionnement sémiotique de ce code
encore très peu étudié  : le rapport signifiant/signifié est discuté, ainsi que les
problèmes d’homonymie et de synonymie – le tout sur le fond d’une comparaison
entre le «  code symbolique floral  » et le code linguistique. Si elle se situe aux
frontières du langagier proprement dit, la réflexion engagée par l’auteure prend
soin de montrer en quoi le recours au langage des fleurs lors de « transactions »
implique toujours, pour une part, le recours au langage naturel : l’analyse de la
construction discursive des émotions y est donc particulièrement complexe, à
cheval entre deux codes dont les interactions sont décrites en détail. Au delà du
seul cas du « langage des fleurs », l’intérêt méthodologique du propos de Biagioli
est de rappeler qu’une analyse globale de la sémiotisation des émotions gagne à
ne pas se limiter au code linguistique stricto sensu, et à s’ouvrir à l’étude d’autres
codes plus inattendus.

Bibliographie
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Notes
1 Ces contributions – tout comme celles qui seront publiées par les mêmes éditeurs dans le
n°4.2 de la revue Le discours et la langue – ont d’abord été présentées en septembre 2012
dans le cadre de deux journées d’études organisées à l’Université Lyon 1. Les éditeurs
remercient chaleureusement l’IUFM et le laboratoire ICAR (Université Lyon 2) pour avoir
permis ces échanges.
2 Priorité a ici été donnée à des corpus discursifs qui ne relèvent pas de la sphère
médiatique – les éditeurs consacrant à ce terrain le numéro du Discours et la langue. Les
genres médiatiques font légitimement l’objet d’une attention soutenue de la part des
analystes du discours. On espère, avec ce numéro de Semen, ouvrir de nouvelles
perspectives empiriques et, grâce à l’étude de genres plus inattendus, élargir le champ des
données traditionnellement prises en compte.
3 Dans l’impossibilité de procéder à un état de l’art détaillé, on se bornera ici à rappeler
quelques travaux collectifs (ouvrages et numéros de revue) qui ont marqué la recherche
linguistique francophone sur les émotions ces deux dernières décennies, notamment
Grammaire des sentiments (Balibar-Mrabti (éd.) 1995)  ; Perspectives actuelles sur les
émotions. Cognition, langage et développement (Colletta et Tcherkassof (éds.) 1997)  ; Les
émotions dans les interactions (Plantin, Doury et Traverso (éds.) 2000)  ; Sémantique des
noms et adjectifs d'émotion (Grossmann et Tutin (éds.) 2005) ; Emotions et discours. L'usage
des passions dans la langue (Rinn (éd.) 2008) ; Le lexique des émotions (Novakova et Tutin
(éds.) 2009).

Pour citer cet article


Référence électronique
Raphaël Micheli, Ida Hekmat et Alain Rabatel, « Les émotions : des modes de sémiotisation aux
fonctions argumentatives », Semen [En ligne], 35 | 2013, mis en ligne le 21 avril 2015, consulté le
06 mai 2019. URL : http://journals.openedition.org/semen/9790

Auteurs
Raphaël Micheli
Université de Lausanne

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Informations

Title:
Semen
Revue de sémio-linguistique des textes et discours
Briefly:

Revue de sémio-linguistique des discours et des textes

Publisher:
Presses universitaires de Franche-Comté
Medium:
Papier et électronique
E-ISSN:
1957-780X
ISSN print:
0761-2990

Access:
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