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Le sexe selon Freud

Par Alain Rubens (Lire), publié le 01/05/2008 à 00:00

La sexualité au cœur de tous les conflits

Une vieille histoire, toujours renouvelée entre Freud, la psychanalyse et la


sexualité. Mettons les pendules à l'heure: Freud n'est ni sexologue ni gynécologue.
La psychanalyse, c'est, d'abord et avant tout, faire le départ entre sexualité et
génitalité. L'accouplement est une chose, la vie amoureuse, une autre. Les fameux
et indispensables Trois essais sur la théorie sexuelle (1905) sont la pierre d'angle
de la psychanalyse. C'est là que Freudl livre la fameuse définition qui présente
l'enfant comme un «pervers polymorphe». Jamais un malentendu ne culmina à ce
point sur la prétendue monstruosité du nourrisson. Freud voulait simplement dire
que chez l'enfant prédominent les pulsions partielles (la vue, le toucher, le plaisir
fécal, la sensorialité en général), les zones érogènes et l'autoérotisme
(masturbation) qui ouvrent la voie à la grande affaire de sa vie future: le choix
d'objet, à savoir la chasse au partenaire, pour en recevoir, si possible, quelque
agrément et gratification.

La première grande découverte freudienne, c'est d'avoir mis en évidence que la


sexualité n'est pas un long fleuve tranquille mais, bien au contraire, le noeud de
tous les conflits de la vie psychique. La névrose classique, explorée dans tous ses
recoins par le maître viennois, montre que les symptômes, les inhibitions ou
l'angoisse sont les effets d'une lutte entre les pulsions qui tendent, avec ardeur, à
la satisfaction et le Surmoi qui exerce sa censure vigilante. Ensuite, la sexualité
n'est pas une chose naturelle. Dans La morale sexuelle «civilisée» et la maladie
nerveuse des temps modernes1 (1908), Freud confirme, comme ses confrères, un
accroissement de la maladie nerveuse. Les temps modernes favorisent les
tentations multiples, surtout dans les grandes villes. Hâte et agitation, excitation
électorale et politique, loisirs enfiévrés. Un parfum d'érotisme flotte sur la ville.
Mais Freud en souligne, aussi, le bénéfice: «D'une façon très générale, notre
civilisation est construite sur la répression des pulsions.» La civilisation contraint
tout un chacun. Le quantum d'énergie sexuelle se déplace, au gré du travail de
sublimation, sur des fonctions sociales (sciences, art, politique, sport).

Ensuite, Freud a compris, en toute clarté, que la sexualité a ses lois, sa charpente,
bref, sa structure inconsciente. Eros ne frappe pas au hasard. Dans Un type
particulier de choix d'objet chez l'homme1 (1910), Freud montre que l'amour a
une logique et que l'on peut désirer en série. C'est présent dans la conversation
courante: Untel n'aime que les blondes, un autre n'en pince que pour les petites
brunes piquantes, et elle n'est pas mon genre, dira un troisième. Freud évoque
l'étrange condition de l'amour du tiers lésé. Tel homme ne choisira jamais une
femme libre mais, exclusivement, une amoureuse déjà prise par un mari, un
fiancé ou un ami. De plus - c'est une deuxième condition - seule une femme à la
légère ou franchement mauvaise réputation pourra amorcer ce que Freud nomme
l'amour de la putain. La condition éminente de possibilité du désir, c'est la
jalousie. Mimétisme qui fait culminer la passion. Je désire celle que les autres
désirent. Ces amants ont un besoin impérieux de désirer des femmes faciles,
pourtant parées de la plus haute vertu, et de jouer, avec elles, au sauveur ou à
l'homme providentiel. Ce qui est remarquable, c'est cette tendance chez ce genre
de femmes, comme le note Freud, à former une longue série pour l'homme qui les
chasse. Existe-t-il une logique de la vita erotica, aussi rigoureuse, dans son
déchiffrement, qu'une formule chimique ou un algorithme? En tout cas, le serial
lover existe bel et bien.

L'impuissance psychique

Dans un autre article, Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse1
(1912), Freud se demande pourquoi tant d'hommes vont sur le divan. C'est
l'impuissance psychique. Pourtant, la mécanique est sans défaut et l'envie du
partenaire est forte. Dans la libido du névrosé, le courant tendre et le courant
sensuel ne fusionnent pas. Pourtant, cette convergence signe la santé psychique
de l'homme «normal». C'est la croix du névrosé: «Là où ils aiment, ils ne désirent
pas, et là où ils désirent, ils ne peuvent aimer.» Lorsque s'esquisse l'objet
incestueux, il suffit d'un trait, à peine voyant, pour rappeller maman. Une façon
de fumer ou un iota de silhouette. Que faire pour conjurer l'impuissance?
L'homme pratique le rabaissement de la femme. On s'exécute plus facilement avec
celle qu'on méprise. La perversion est, en maintes occasions (sadisme ou
voyeurisme), le moyen le plus sûr de se tirer d'une affaire qui sent la
confrontation. Quant à la femme, la tendance au rabaissement ou à la
surestimation sexuelle est plus rare.

Que dit la psychanalyse de la femme? Freud confie à son amie de toujours, Marie
Bonaparte: «La grande question restée sans réponse et à laquelle moi-même n'ai
jamais pu répondre malgré mes trente années d'étude de l'âme féminine est la
suivante: que veut la femme?» Voilà qui doit inciter à la modestie. On connaît le
fameux continent noir (dark continent) de la vie sexuelle de la femme adulte. On
ne naît pas femme, on le devient: c'est l'adage fondateur de la pensée de Simone
de Beauvoir. De même pour Freud, il y a un devenir-femme de la petite fille. Rien
n'est joué d'avance et le genre ne pousse pas comme une pomme sur un pommier.
Dans la dramaturgie freudienne, il se trouve toujours une bonne occasion où la
petite fille voit le membre du petit garçon, un frère ou un copain. Que voit-elle, en
comparaison? Non pas son sexe à elle. Elle constate qu'elle ne l'a pas, ce foutu
pénis. Elle l'a, mais sur le mode mineur, c'est le clitoris. Comme le dit Freud,
«d'emblée elle a jugé et déci-dé. Elle a vu cela, sait qu'elle ne l'a pas et veut
l'avoir». Cette envie du pénis, mal liquidée, produit des femmes masculines qui
roulent les mécaniques. Il y a aussi la fameuse femme narcissique, tellement
enivrée de sa propre beauté qu'elle dédaigne les hommes qui l'adulent. Mais la
petite fille peut mettre le cap sur la féminité. Empêtrée dans le complexe
d'OEdipe, la libido de la petite fille glisse maintenant - le long de ce qu'on ne peut
appeler que l'équation symbolique pénis = enfant - vers une nouvelle position.
Ecoutons bien Freud: «Elle renonce au désir du pénis pour le remplacer par le
désir d'un enfant, et dans ce dessein, elle prend le père comme objet d'amour. La
mère devient objet de sa jalousie; la petite fille tourne en femme.» Une autre
citation: «La voie du développement de la féminité est maintenant libre pour la
fille.»

Sexe et culture

A force de la voir graviter autour du phallus, les féministes ont taxé la


psychanalyse de «phallocentrisme», mais le scénario freudien tient la route.
Sublimation, devenir homme ou femme, accès amoureux à autrui ou
enfermement en soi, normalité ou perversion: la sexualité est façonnée par le
travail de la culture. Moeurs d'une époque, délicatesse et fermeté de l'agir
parental, indispensable maîtrise des mots pour se dire et converser avec autrui. Ce
que la psychanalyse pointe avec une rare obstination, c'est que le sexe et la
culture, c'est tout un.

1) Dans La vie sexuelle par Sigmund Freud, PUF.