Vous êtes sur la page 1sur 176

Pierre BIRNBAUM

Université de Paris I

(1982)

LA LOGIQUE
DE L’ÉTAT
LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES
CHICOUTIMI, QUÉBEC
http://classiques.uqac.ca/
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 2

http://classiques.uqac.ca/

Les Classiques des sciences sociales est une bibliothèque numérique


en libre accès, fondée au Cégep de Chicoutimi en 1993 et développée
en partenariat avec l’Université du Québec à Chicoutimi (UQÀC) de-
puis 2000.

http://bibliotheque.uqac.ca/

En 2018, Les Classiques des sciences sociales fêteront leur 25e anni-
versaire de fondation. Une belle initiative citoyenne.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 3

Politique d'utilisation
de la bibliothèque des Classiques

Toute reproduction et rediffusion de nos fichiers est interdite,


même avec la mention de leur provenance, sans l’autorisation for-
melle, écrite, du fondateur des Classiques des sciences sociales, Jean-
Marie Tremblay, sociologue.

Les fichiers des Classiques des sciences sociales ne peuvent sans


autorisation formelle:

- être hébergés (en fichier ou page web, en totalité ou en partie) sur


un serveur autre que celui des Classiques.
- servir de base de travail à un autre fichier modifié ensuite par tout
autre moyen (couleur, police, mise en page, extraits, support, etc...),

Les fichiers (.html, .doc, .pdf, .rtf, .jpg, .gif) disponibles sur le site
Les Classiques des sciences sociales sont la propriété des Classiques
des sciences sociales, un organisme à but non lucratif composé exclu-
sivement de bénévoles.

Ils sont disponibles pour une utilisation intellectuelle et personnelle


et, en aucun cas, commerciale. Toute utilisation à des fins commer-
ciales des fichiers sur ce site est strictement interdite et toute rediffu-
sion est également strictement interdite.

L'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs.


C'est notre mission.

Jean-Marie Tremblay, sociologue


Fondateur et Président-directeur général,
LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 4

Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole,


professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi
Courriel: classiques.sc.soc@gmail.com
Site web pédagogique : http://jmt-sociologue.uqac.ca/
à partir du texte de :

Pierre Birnbaum

La logique de l’État.

Paris : Les Éditions Fayard, 1982, 236 pp.

L’auteur nous a accordé le 28 septembre 2010 son autorisation de diffuser en


accès libre à tous ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.

Courriel : Pierre Birnbaum : birnbaum@univ-paris1.fr

Police de caractères utilisés :

Pour le texte: Times New Roman, 14 points.


Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 12 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word


2008 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format : LETTRE US, 8.5’’ x 11’’.

Édition numérique réalisée le 2 février 2019 à Chicoutimi, Québec.


Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 5

Pierre Birnbaum
Université de Paris I

La logique de l’État

Paris : Les Éditions Fayard, 1982, 236 pp.


Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 6

La logique de l’État.

Quatrième de couverture

Retour à la table des matières

L'État est-il instrument de servitude ou de libération ? C’est là une


vaine polémique, pour la simple raison qu’il n’existe pas d'État en gé-
néral, mais bien des types d’État profondément différents.
Chaque type d’État agit selon sa logique propre, et Pierre
Birnbaum montre ici la fécondité de ce singulier renversement de
perspective : comprendre la société à partir de son État. Ainsi s’éclaire
la diversité, d’un pays à l’autre, dans les attitudes des intellectuels,
l’apparition du marxisme ou de l’anarchisme, la nature des grèves, des
conflits sociaux ou des revendications nationalitaires, l’action des
forces répressives, etc.
Ce livre marque l’aboutissement de la recherche engagée dans les
Sommets de l’État et (avec B. Badie) dans Sociologie de l’État.

Pierre Birnbaum est professeur de sociologie politique à l'Universi-


té de Paris I et à l'Institut d'études politiques.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 7

Ouvrages du même auteur


Sociologie de Tocqueville, PUF, 1969.
La Structure du pouvoir aux États-Unis, PUF, 1971.
La Fin du politique, Seuil, 1975.
Les Sommets de l’État, Seuil, 1977.
La Classe dirigeante française (en coll. avec C. Barucq, M. Bel-
laiche et A. Marie), PUF, 1978.
Réinventer le Parlement (en coll. avec F. Hamon et M. Troper),
Flammarion, 1978.
Sociologie de l’État (en coll. avec B. Badie), Grasset, 1979.
Le Peuple et les Gros. Histoire d’un mythe, Grasset, 1979.

RECUEILS ET OUVRAGES COLLECTIFS :

Sociologie politique (en coll. avec F. Chazel), Armand Colin,


1971 ; nouvelle édition remaniée, 1978.
Théorie sociologique (en coll. avec F. Chazel), PUF, 1975.
Le Pouvoir politique, Dalloz, 1975.
Critique des pratiques politiques (en coll. avec J.-M. Vincent), Ga-
lilée, 1978.
Democracy, Consensus and Social Contract (en coll. avec J. Live-
ly et G. Parry), Sage, 1978.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 8

Note pour la version numérique : La numérotation entre crochets []


correspond à la pagination, en début de page, de l'édition d'origine
numérisée. JMT.

Par exemple, [1] correspond au début de la page 1 de l’édition papier


numérisée.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 9

[235]

La logique de l’État.

Table des matières

Quatrième de couverture
Introduction [7]
Première partie
LES INTELLECTUELS ET LEURS ÉTATS [11]

1. Marxisme, anarchisme, trade-unionisme [13]


Le modèle français [20]
Le modèle britannique [30]
2. Sociologie, judaïsme, citoyenneté [39]
3. Chiens de garde, intellectuels organiques ou clercs de l’État. Les
intellectuels face au pouvoir politique [53]

Deuxième partie
ÉTATS, DÉMOCRATIE ET AUTORITARISME [77]

1. L’impossible corporatisme [79]


2. Les démocraties sont-elles encore gouvernables ? [113]
De la prospective orthodoxe à l’incrémentalisme [113]
Prise de parole et surcharge [120]
État, crise du capitalisme et crise de légitimité [128]
3. La revanche de Bentham [133]
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 10

Troisième partie
DU DEHORS AU DEDANS [155]

1. À chaque État, sa politique étrangère [157]


2. À chaque État, ses mouvements nationalitaires [173]

Quatrième partie
LA CONSTRUCTION ÉTATIQUE FRANÇAISE [191]

1. L’étatisation de la nation : la levée en masse pendant la Révolution


française [193]
D’une mobilisation à l’autre [195]

2. L’héritage et le mérite [215]


3. Modernisation de l’État et pouvoir de la classe dirigeante [225]
Gaullisme et modernisation politique [226]
La Ve République et le monde des affaires [230]
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 11

[6]

« L’ESPACE DU POLITIQUE »
série dirigée par Pierre Birnbaum

Pierre Birnbaum : la Logique de l’État.


Maurice Godelier : la Production des grands hommes.
Georges Lavau : À quoi sert le parti communiste français ?
Serge Moscovici : l’Age des foules.
Jacques Rancière : la Nuit des prolétaires.
Richard Sennett : Autorité.

À PARAÎTRE

Hannah Arendt : l’Impérialisme.


Jürgen Habermas : Sur le marxisme.
Albert O. Hirschman : Bonheur privé et Bien public.
Daniel Lindenberg : Jaurès, l’autre socialisme.
Theda Skocpol : États et Révolutions sociales.

© Librairie Arthème Fayard, 1982.


Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 12

[7]

La logique de l’État.

INTRODUCTION

Retour à la table des matières

Dans la France d’aujourd’hui, on ne cesse de rêver à l’État en gé-


néral. Philosophes et juristes restent résolument hostiles aux leçons de
la sociologie historique qui, pourtant, bouleverse la compréhension
des processus de construction des multiples types de pouvoir poli-
tique : l’État apparaît maintenant comme le produit d’une histoire par-
ticulière, il ne résulte nullement d’une évolution inéluctable qui frap-
perait tour à tour chaque société au cours de sa modernisation.
En tant que tel, l’État n’est ni l’instrument de la servitude ni celui
de la libération. Il se présente plutôt comme un fait social provoqué
par une division du travail politique originale, dépourvue de tout ca-
ractère universaliste. Aussi était-il tentant de s’appliquer à suivre la
logique de cet État, considéré comme une variable indépendante mo-
difiant, par sa seule existence, d’innombrables faits sociaux qui se ré-
organisent en tenant compte désormais de sa présence. Aboutissement
d’une Histoire unique, il force en retour les acteurs sociaux à agir se-
lon sa propre logique, à adopter des valeurs, des modes [8]
d’organisation et des comportements qui apparaîtraient au contraire
dysfonctionnels dans une société où le succès de la centralisation pré-
viendrait l’étatisation.
Dans ce livre, on voudrait tenter d’aller jusqu’au bout de ce renver-
sement de perspective. Tout ordonner, par conséquent, autour de
l’État. En tenant ferme cette hypothèse, en prenant enfin l’État au sé-
rieux, on se propose de montrer comment les intellectuels font un
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 13

usage différent du marxisme ou de la sociologie en raison du type


d’État auquel ils se trouvent confrontés, de souligner comment sa pré-
sence ou son absence détermine leur participation ou leur éloignement
de la vie politique. On souhaite aussi examiner les réactions des divers
groupes sociaux au fait étatique, celles du monde des affaires mais
aussi et surtout celles de la classe ouvrière, qui se dote de partis ou de
syndicats aux structures et aux stratégies revendicatives différentes,
qui récuse la violence ou s’y montre favorable, en fonction encore de
la logique étatique et non, par exemple, du type d’industrialisation. On
tentera enfin de souligner comment cette logique étend son influence,
à l’intérieur aux mouvements nationalitaires, à l’extérieur au champ
des relations internationales. Il s’agit donc de faire de l’État, du pou-
voir politique original que construisent les acteurs sociaux au cours de
leurs histoires, une variable explicative du devenir des sociétés 1.

[10]

1 Ce livre a été élaboré ces dernières années à partir de travaux réalisés sur tel
ou tel des objets sociaux qui subissent l’influence de la logique étatique.
Certaines pages (environ un tiers de celles qui composent le présent ou-
vrage) ont été [9] publiées entre le moment où a été entamée cette recherche
et l’élaboration du livre lui-même. Il s’agit des chapitres 1 et 2 de la Pre-
mière Partie, parus respectivement dans la Revue internationale des sciences
sociales (n° 4, 1980) et dans le Racisme, Mythes et sciences. (Éd. Complexe,
1981), du chapitre 2 de la Deuxième Partie, paru dans Analyse de
l’Idéologie (Galilée, 1980), du chapitre 3 de la Quatrième Partie publié dans
Pouvoirs (février 1978), enfin de courts passages déjà publiés dans le
Monde (21 décembre 1980 et 14 juin 1981) et intégrés dans différents cha-
pitres. Tous ces textes ont été modifiés à des degrés divers afin de rendre
plus claire la structure de l’ensemble et d’éviter d’inutiles redites. Je remer-
cie Véronique Aubert de n’avoir aidé à améliorer la cohérence et la présen-
tation de ce livre.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 14

[11]

La logique de l’État.

Première partie
LES INTELLECTUELS
ET LEURS ÉTATS

Retour à la table des matières

[12]
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 15

[13]

La logique de l’État.
PREMIÈRE PARTIE

Chapitre 1
Marxisme, anarchisme,
trade-unionisme

Retour à la table des matières

L’un des acquis les moins contestables de la sociologie politique


contemporaine 2 réside dans la reconnaissance de l’originalité de la
formule politique qui, à la sortie du Moyen Âge, s’est imposée à cer-
taines sociétés européennes dont le centre se heurtait à la résistance de
puissantes féodalités périphériques. La naissance de l’État, particuliè-
rement nécessaire dans le cas français, se présente comme le résultat
d’une forte division du travail social, qui favorise la formation d’un
espace public autonomisé, de structures propres témoignant d’une ins-
titutionnalisation progressive. Lié à une histoire particulière, à un con-
texte socioculturel et religieux spécifique, l’État bouleverse de ma-
nière définitive l’organisation du système social, qui dorénavant se
structure en fonction de lui. Il apparaît désormais [14] comme une
machine politico-administrative durable et complexe, servie par des
fonctionnaires qui s’identifient à leur rôle, coupée de la société civile
sur laquelle elle tente d’exercer une tutelle complète : en la contrôlant
par ses organes administratifs, en la dominant par sa police, en
l’animant par ses interventions économiques, en l’assujettissant enfin
par la conquête des esprits et leur ralliement à ses propres valeurs.

2 Voir, par exemple, J. Peter Nettl, « The State as a conceptual variable »,


World politics, juillet 1968. Samuel Finer, « State building, State boundaries
and border control », Social science information, 13, 4-5. Charles Tilly (ed.),
The formation of national States in Western Europe, Princeton University
Press, 1975.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 16

D’autres pays, telle l’Angleterre, ne sont pas confrontés à des


crises semblables. Dès la sortie du Moyen Âge et sauf période excep-
tionnelle, la centralisation affecte leur système politique. La société
civile réussit dans une large mesure à s’autoréguler, les diverses caté-
gories sociales parviennent plus ou moins à se faire entendre du
centre, le Parlement permet la mise en place d’un mécanisme efficace
de représentation. On n’assiste pas en Angleterre à la construction
d’un État analogue à celui qui se forme en France et dans une moindre
mesure, par exemple, en Prusse. Une centralisation légitime prévient
l’apparition d’une structure politico-administrative différenciée, pré-
tendant se séparer de la société civile pour mieux la régenter. En An-
gleterre, et jusqu’aujourd’hui, un ensemble social, un establishment re-
lativement perméable, et non un véritable État, organise le fonction-
nement d’une société civile dont il ne se différencie pas 3.
Une fois qu’ils ont été menés à leur terme, ces deux processus ra-
dicalement opposés de construction du [15] politique provoquent, l’un
comme l’autre, une transformation, destinée à demeurer quasi perma-
nente, de l’ensemble du système social. Désormais, les groupes so-
ciaux développent des stratégies différentes, les partis politiques
s’organisent de manière propre en fonction des buts particuliers qu’ils
poursuivent dans un système ou dans un autre ; les intellectuels eux-
mêmes mettent en place des stratégies et bénéficient d’une influence
étroitement liées au mode de centralisation, et les idéologies qui sur-
gissent ici et là divergent entièrement car elles s’enracinent dans des
réalités opposées.
On voudrait tenter de montrer tout d’abord comment les idéologies
qui naissent et parviennent à s’épanouir se trouvent en parfaite corré-
lation avec le type d’État face auxquelles elles se développent, pour
mettre ensuite en lumière leur influence sur le mouvement ouvrier, sur
sa structure, ses valeurs, l’organisation dont il se dote, la stratégie à
laquelle il a recours tant à l’égard de l’État qu’au cours des négocia-
tions collectives par lesquelles il s’efforce d’obtenir des avantages
pour l’ensemble de ses membres.

3 Sur une typologie qui permet de distinguer les États des centres, voir B. Ba-
die et P. Birnbaum, Sociologie de l’État, Grasset, 1979.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 17

La sociologie de la connaissance établit des liens de diverses na-


tures entre les idéologies et les cadres sociaux. Elle s’efforce de mettre
au jour des relations de corrélation ou de causalité entre la connais-
sance au sens général et le système social. Qu’elle soit d’inspiration
marxiste (de Marx à Lukács), webérienne (en y incluant le relation-
nisme de Mannheim) ou encore fonctionnaliste ou ethnométhodolo-
gique, la sociologie de la connaissance interprète les idéologies, [16]
les visions du monde, les valeurs, en fonction de leur production par
une classe sociale, un groupe ou un ensemble d’individus en interac-
tion. Elle ne tient jamais compte de la spécificité du politique, qui
bouleverse pourtant les conditions de la production de la connais-
sance. Marx, par exemple, voit dans les seules classes sociales
l’origine des idéologies qui en expriment les intérêts. Pour lui, « les
représentations, la pensée, le commerce intellectuel des hommes appa-
raissent ici encore comme l’émanation directe de leur comportement
matériel 4 ». De la même manière, et selon le modèle dominant de
l’œuvre de Marx et d’Engels, « l’État est l’État de la classe la plus
puissante, de celle qui domine du point de vue économique et qui,
grâce à lui, devient aussi classe politiquement dominante 5 ». Marx
n’a jamais essayé de lier les formes de connaissance non pas aux
classes sociales mais bien aux divers types d’État dont il reconnaît par
ailleurs la réalité, lorsqu’il oppose par exemple l’État français ou
l’État prussien à l’État anglais ou encore à l’État suisse 6.
En mettant l’accent, comme il le fait par moments, sur la spécifici-
té des États, Marx aurait pu briser la relation qu’il établit sans cesse
entre les idéologies et les classes sociales, pour imaginer des corréla-
tions entre les idéologies et les types d’État. Comme il ne l’a pas ten-
té, il est amené à traiter les intellectuels uniquement en fonction de
leur appartenance de [17] classe et jamais d’après leurs relations aux
États. Selon Marx, les intellectuels ne peuvent être considérés que
comme « les représentants politiques et littéraires » des classes so-
ciales dont ils expriment les intérêts. Au sein de la tradition marxiste,

4 K. Marx, l’Idéologie allemande, Éditions sociales, 1965, p. 25.


5 F. Engels, l’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Édi-
tions sociales, 1966, p. 157.
6 Voir B. Badie et P. Birnbaum, Sociologie de l’État, op. cit., chap. 1.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 18

la question des intellectuels a été particulièrement traitée par Gramsci.


Pour lui, « ils correspondent à la fonction d’“hégémonie” que le
groupe dominant exerce sur toute la société et à la fonction de “domi-
nation directe” ou de commandement qui s’exprime dans l’État et
dans le gouvernement “juridique” » 7. Dans le même sens que Marx,
Gramsci estime que les intellectuels sont les agents de la classe domi-
nante : ils lui permettent d’exercer son hégémonie tant sur la société
que sur l’État. À nouveau, la relation spécifique intellectuels/État se
trouve gommée. Pourtant, en opposant les États de l’Est à ceux de
l’Ouest, Gramsci souligne qu’à l’Est « l’État est tout », alors qu’à
l’Ouest l’État est la « tranchée extérieure » de la forteresse société ci-
vile ; celle-ci n’est pas « primitive et gélatineuse » comme à l’Est, elle
se présente au contraire comme une « robuste structure ». À partir
d’une telle distinction, Gramsci aurait pu mettre en lumière le rôle dif-
férent que jouent les intellectuels par rapport aux classes sociales,
mais aussi en fonction des différents types d’État. Il ne s’est malheu-
reusement pas engagé dans cette voie. Perry Anderson résume la pen-
sée de Gramsci par le modèle suivant 8 :
[18]

Est Ouest
État Société civile
Société civile État
Coercition Consentement
Domination Hégémonie
Mouvement Position

7 A. Gramsci, Œuvres choisies, Éditions sociales, 1959, pp. 266- 268.


8 P. Anderson, Sur Gramsci, Maspero, 1978. Adam Przeworski critique
l’interprétation que P. Anderson donne de l’œuvre de Gramsci en montrant
que pour ce dernier, à l’Ouest, les États utilisent également la force et le
consensus en fonction du rapport des classes sociales. Il néglige, du même
coup, comme Gramsci ou P. Anderson, la spécificité des États à l’Ouest et
ses conséquences sur le mode de gouvernement. « Material bases of con-
sent : économics and politics in a hegemonic System », Political power and
social theory, 1, 1980, pp. 58-60.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 19

Pour lui, chez Gramsci, « la prépondérance de la société civile sur


l’État à l’Ouest peut être mise en parallèle avec la prédominance de 1’
“hégémonie” sur la “coercition” » 9. Du coup, à l’Est, le changement
social passe par le mouvement et la violence ; à l’Ouest, il requiert au
contraire une guerre de position par laquelle se conquiert le pouvoir
idéologique. Ce modèle a l’intérêt d’esquisser une approche sociolo-
gique comparative et différenciée des intellectuels et des idéologies.
Elle demeure pourtant insuffisante. Perry Anderson conserve en effet,
dans son interprétation de Gramsci, sa propre opposition de l’Est et de
l’Ouest, qui ne lui permet pas de rendre compte des différences qui
éloignent les unes des autres les sociétés de l’Ouest elles-mêmes 10.
De même qu’il voyait en elles, au XVIIe siècle, des sociétés également
aristocratiques, en négligeant le phénomène de l’institutionnalisation
de l’État en France et en tenant pour secondaire ce qui sépare la mo-
narchie [19] absolue française — où l’État s’autonomise et se diffé-
rencie — du système aristocratique anglais — où l’État demeure au
contraire minimal et peu différencié.
Par-delà Marx, Gramsci et Perry Anderson, il est indispensable de
reconnaître la diversité des modes de centralisation politique qui se
sont réalisés à l’Ouest, pour tenter ensuite d’étudier l’apparition des
idéologies, s’il est vrai qu’à l’Ouest la domination ne s’exerce pas
seulement par l’intermédiaire de la société civile mais qu’elle se
trouve, au contraire, parfois essentiellement véhiculée par l’État 11. On

9 P. Anderson, Sur Gramsci, op. cit., p. 43.


10 P. Anderson, l'État absolutiste, Maspero, 1978.
11 De son côté, Stein Rokkan élabore sa carte conceptuelle de l’Europe en
fonction des différentes modalités de construction nationale et non d’après
les différents types d’État qui s’y sont formés. Du coup, il explique, par
exemple, la formation du communisme par le clivage lointain issu de la ré-
action à la Réforme : dans les pays protestants, l’osmose entre les élites poli-
tiques et religieuses qui en résulte favorise le consensus et rend impossible,
plus tard, le surgissement du communisme ; dans les pays catholiques,
l’opposition entre ces élites favoriserait le dissensus et, plus tard,
l’apparition du communisme. L’explication est davantage culturaliste et
gomme les différences de construction étatique (par exemple entre la France
et l’Angleterre, qui figurent dans la même colonne de la carte conceptuelle
de l’Europe). Voir S. Lipset et S. Rokkan, « Cleavage structure, party Sys-
tems and voter alignments : an introduction », in S. Lipset et S. Rokkan
(ed.), Party System and voter alignments, Free Press, 1967 ; et S. Rokkan
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 20

voudrait ici mettre en œuvre une sociologie de la connaissance qui


dépende non pas des cadres socioéconomiques, mais bien des cadres
sociopolitiques, examiner par conséquent les relations qui
s’établissent entre les idéologies et les types d’État en prenant pour
exemple tout d’abord la fin du XIXe siècle, en [20] Europe occiden-
tale. Dans ce sens, on souhaite récuser aussi bien la vision dévelop-
pementaliste et évolutionniste, qui lie étroitement l’apparition d’un
type particulier d’idéologie (par exemple, le communisme) à un mo-
ment particulier de l’industrialisation 12, que les modèles négateurs de
la diversité des processus politiques historiques, selon lesquels
d’identiques appareils idéologiques d’État exerceraient au profit de la
bourgeoisie une action semblable dans l’ensemble des pays de
l’Ouest 13.

France Allemagne Royaume-Uni


E+ E+ E-
F- F+ F+*
I+ I+ I-
M+ M- M+
Note :
E + ou E - : État différencié ou non différencié (centre).
F + ou F - : fusion État-classe dirigeante ou absence de fusion. I + ou I - : indus-
trialisation par le haut ou par le bas.
M + ou M - : marché politique ouvert ou fermé.

* Dans le cas britannique, comme on le verra, étant donné qu’il n’y a pas d’État
véritablement différencié, le problème de sa fusion éventuelle avec la classe diri-
geante ne se pose pas. L’espace politique est occupé par un establishment. Le F +
signifie donc, dans ce cas, une fusion sociale sans différenciation réelle des rôles
politiques.

« Cities, States and nations », in Eisenstadt et S. Rokkan (ed.), Building-


States and nations, tome 1, Sage, 1973.
12 Voir, par exemple, Seymour Lipset, l’Homme et la Politique, chap. 2, Seuil,
1963.
13 Louis Althusser, « Idéologie et appareils idéologiques d’État », la Pensée,
juin 1970.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 21

Le modèle français

Retour à la table des matières

On peut distinguer, comme on l’a déjà rappelé, les États fortement


institutionnalisés, différenciés et [21] autonomisés (type idéal : la
France), de ceux qui ont connu un processus de centralisation poli-
tique menant à un État minimal. A partir de cette distinction qui fait
du politique la variable indépendante, on doit tenir compte des rela-
tions qui unissent, dans un cas ou dans un autre, l’État à la classe do-
minante : dans certains cas on constate une fusion, dans d’autres une
différenciation. Mais, par-delà cette première variable politique, État
ou non-État, à partir de laquelle se pose le problème de la fusion avec
la classe dirigeante, il nous faut également tenir compte d’une autre
variable politique, indépendante de la première car elle a une tout
autre origine : celle du marché politique par lequel se réalise, à des
rythmes différents, la démocratie. Pour rendre compte de l’apparition
des idéologies (et ici, on ne traitera que des idéologies qui structurent
l’action
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 22

Idéologies et cadres sociaux politiques en Europe


à la fin du XIXe siècle

[22]
collective de la classe ouvrière), il est indispensable d’utiliser ces
deux variables politiques afin d analyser les résultats de leurs mul-
tiples combinaisons.
Parmi les États institutionnalisés, l’État allemand n’a pas pu se dif-
férencier de l’aristocratie ; il en est résulté une fusion État, classe do-
minante, responsable, comme l’a observé Barrington Moore, de la ré-
volution « par le haut 14 » favorable au changement et à une rapide
industrialisation menée avec la participation active de l’État 15. On

14 Barrington Moore, les Origines de la dictature et de la démocratie, Maspe-


ro, 1969.
15 Alexander Gerschenkron, Economie backwardness in historical perspective,
Harvard University Press, 1962, pp. 10 et 11.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 23

comprend, dans un tel contexte, le développement d une social-


démocratie marxiste qui exprime l’antagonisme direct opposant la
classe ouvrière à la classe dominante en étroite osmose avec l’État.
L’épanouissement du marxisme correspond à la formation d’une so-
lide classe ouvrière, issue de l’industrialisation rapide et dominée par
une alliance de l’aristocratie et de la bourgeoisie ; sa version lassal-
lienne témoigne au contraire du poids de l’État dans l’organisation des
classes dominantes 16. La social-démocratie allemande s’est organisée
à l’image même de l’État qu’elle souhaite conquérir : elle est aussi
centralisée, aussi disciplinée que lui, et l’on comprend que R. Hilfer-
ding ait pu parler de « bismarksisme ». Aussi développé et institution-
nalisé qu’il soit, l’État apparaît pourtant comme l’instrument d’une
classe [23] dominante. La domination sociale est inscrite clairement
dans la domination politique. On comprend alors que le syndicat soit
subordonné au parti. Ce qui éloigne Kautsky de Bernstein, et constitue
finalement l’enjeu essentiel du grand débat théorique qui anime la so-
cial-démocratie allemande à cette époque, c’est la question de l’État.
Le révisionnisme entend mettre en pratique une stratégie indirecte de
prise du pouvoir par l’économie (ce qui correspond, dans notre mo-
dèle, à une action adéquate face à un État faible) et transformer le par-
ti en un parti démocrate (version trade-unioniste) ; au contraire, pour
Kautsky et la majorité, le parti de la classe ouvrière doit faire « de
l’État son État 17 ». Cette situation rend compte tout à la fois du fort
développement du marxisme et du faible épanouissement de
l’anarchisme 18. Le mouvement ouvrier combat donc moins l’État en
tant que tel, comme le proposent les anarchistes, que l’État de la
classe dominante.
En France, au contraire, l’institutionnalisation de l’État
s’accompagne d’une forte différenciation par rapport à la classe do-

16 Voir G. Roth, The social democrats in imperial Germany, Bedminster Press,


1963. Selon Lassalle, « c’est l’État qui a pour fonction de parfaire le déve-
loppement de la liberté, le développement du genre humain dans la liberté »
(F. Lassalle, Discours et pamphlets, Giard et Brière, 1903, p. 188.)
17 A. Bergounioux et B. Manin, la Social-démocratie ou le Compromis, PUF,
1979, p. 65. Voir aussi D. A. Chalmer, The social democrat party of Ger-
many, Yale University Press, 1964.
18 George Woodcock, Anarchism, Pelican, 1963, pp. 404-409. A. R. Carlson,
Anarchism in Germany, Methuen, 1972.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 24

minante. L’État absolu ou l’État bureaucratisé se présente comme une


machine de domination de la société civile et non comme l’instrument
de la classe dominante. La domination est vécue en premier lieu dans
sa dimension politique, ce qui explique peut-être d’abord le surgisse-
ment des théories anarchistes, ensuite le rayonnement de l’anarcho-
syndicalisme.
[24]
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’anarchisme se répand en
France, en parallèle avec le renforcement considérable de l’État 19.
L’immense influence que Proudhon a exercée sur le mouvement ou-
vrier jusqu’au début du XXe siècle témoigne du poids de
l’anarchisme. Selon Proudhon, l’État est loin de n’être qu’un simple
instrument de la classe dominante : il se présente comme une machine
différenciée qu’il faut combattre en tant que telle. Étudiant le coup
d’État de Napoléon III, il insiste sur la spécificité de l’État qui en ré-
sulte 20. Confronté à l’État français, dont il ne perçoit d’ailleurs pas le
caractère original, Proudhon développe des analyses identiques à
celles que proposent, à partir d’horizons idéologiques opposés, aussi
bien Tocqueville que Marx. Pour Proudhon, « la centralisation étant
expansive, envahissante de sa nature, les attributions de l’État gran-
dissent continuellement aux dépens de l’initiative, corporative, com-
munale et sociale 21 ». Analysant à son tour le Second Empire, Marx
retrouve les observations de Proudhon, qu’il combat pourtant de ma-
nière régulière : pour lui, « l’État enserre, contrôle, réglemente, sur-
veille et tient en tutelle la société civile », il apparaît comme un « ef-
froyable corps parasite qui recouvre comme d’une membrane le corps
de la société française et en [25] bouche tous les pores 22 ». Face à
l’État français, Marx abandonne son analyse traditionnelle en termes
de classes sociales pour reconnaître, comme Proudhon, la spécificité

19 Sur les différences qui opposent les anarchistes à Marx en ce qui concerne
l’attitude à adopter à l’égard de l’État et de ses possibilités de transforma-
tions, Paul Thomas, Karl Marx and the anarchists, Routledge and Kegan
Paul, 1980, p. 344 s.
20 P. J. Proudhon, la Révolution sociale démontrée par le coup d’État du 2
décembre (1852), Marcel Rivière, 1926.
21 P. J. Proudhon, Capacité politique des classes ouvrières, Marcel Rivière,
1924, p. 287.
22 K. Marx, le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Pauvert, 1964, p. 274.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 25

de la domination politique qui s’exerce dans ce contexte. Il rejoint


également Tocqueville, qui souligne comment « sous l’ancien régime
comme de nos jours, il n’y avait ville, bourg, village ni si petit hameau
en France, hôpital, fabrique, couvent ni collège qui pût avoir une vo-
lonté indépendante à ses propres biens. Alors, comme aujourd’hui,
l’administration tenait donc tous les Français en tutelle 23 ». Que la
pensée libérale, la théorie marxiste et la perspective anarchiste
s’accordent, en dépit de leurs contradictions, à reconnaître la particu-
larité de l’État français, révèle la profonde influence qu’exercent sur
les idéologies les cadres sociaux politiques.
Si, comme l’observe justement Pierre Ansart 24, on peut souligner
l’existence d’une homologie structurale entre les pratiques ouvrières
mutuellistes qui connaissent un fort épanouissement en France et la
création théorique de Proudhon qui se développe elle aussi, à l’image
des mutuelles ouvrières, par un rejet de l’État et une préférence en fa-
veur de l’action économique indépendante, on doit reconnaître aussi
que sa perspective est, peut-être avant tout, déterminée par le type
d’État auquel elle s’oppose. L’industrialisation plus lente et le main-
tien d’une structure [26] économique où les petits producteurs et les
artisans jouent un rôle essentiel favorisent certes l’accueil réservé aux
théories anarchistes ; elles se trouvent néanmoins surdéterminées par
la spécificité de l’État. Soulignons de plus, avec Yves Lequin, que
l’anarchisme parvient tout autant à pénétrer, à cette époque, dans le
secteur de la grande industrie 25.
Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que l’anarchisme l’ait
longtemps, et contrairement à ce qui se produit en Allemagne, empor-
té sur le marxisme. Comme l’observe Édouard Droz, « par lui-même
et par ses disciples, Proudhon a créé, pour la plus grande part, la Con-
fédération générale du travail 26 ». Dans le même sens, Jacques Jul-
liard et Annie Kriegel soulignent, l’un comme l’autre, la forte in-
fluence qu’a exercée Proudhon sur le syndicalisme révolutionnaire,

23 A. de Tocqueville, l’Ancien Régime et la Révolution, Gallimard, 1953, p.


122.
24 Pierre Ansart, Naissance de l’anarchisme, PUF, 1970, p. 131 s.
25 Yves Lequin, les Ouvriers de la région lyonnaise, 1848-1914, t. 2, Presses
Universitaires de Lyon, 1977, p. 282.
26 Édouard Droz, P. J. Proudhon, Librairie des pays libres, 1909, p. 34.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 26

par l’intermédiaire de Pelloutier 27. L’organisation des Bourses du tra-


vail ou le ralliement à l’idée de grève générale 28 témoignent de la ten-
tative d’auto-organisation de la classe ouvrière. Pour Pelloutier, les
travailleurs ont « intérêt à s’unir et doivent considérer le syndicat, la
société coopérative, [27] non comme un office de placement et une
caisse d’épargne forcée, mais comme des écoles de révolution, de
production et de self-government 29 ». Il est frappant de retrouver sous
la plume de Pelloutier l’idée britannique du self-government ; dans un
cas comme dans l’autre, elle exprime le refus de l’État. Mais ; tandis
qu’au Royaume-Uni le caractère limité de l’État était très défavorable
au développement de l’anarchisme ou de l’anarcho-syndicalisme, la
force de l’État, en France, rend compte de leur surgissement.
Contre le renforcement d’un parti socialiste qui se donnerait pour
tâche la conquête de l’État, contre le marxisme et son expression
guesdiste, Pelloutier, en développant les Bourses du travail, se rallie à
la conception qui parle « de mutuellisme, de coopération, de crédit,
d’association et professe que le prolétariat possède en lui-même
l’instrument de son émancipation 30 ». Sous ces différentes formes,
individualiste et terroriste, mutuelliste, collectiviste ou syndicaliste 31,
l’anarchisme a connu en France un grand développement, qui corres-
pond à la puissance dont y bénéficie l’État. Dans ce sens, l’opposition
entre l’anarchisme français et le marxisme qui se développe en Alle-
magne renvoie moins, comme l’estimaient tant Bakounine que Kro-
potkine, à une différence entre l’esprit latin et l’esprit allemand, qu’au
type d’État qui se construit dans chacun de ces deux pays, à leur plus
ou moins grande différenciation [28] d’avec la classe dominante. On

27 Annie Kriegel, le Pain et les Roses, p. 95 et 96, 1973 « 10/18 »,. Jacques
Julliard rapproche également Pelloutier de Proudhon tout en soulignant leur
différence de perspectives en ce qui concerne le socialisme et l’idée de
guerre : Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme d’action directe,
Seuil, 1971, pp. 209-210.
28 Voir F. Ridley, « Revolutionary syndicalism in France : the general strike as
theory and myth », International review of history and political science,
vol. 3, n° 2, 1966.
29 Cité par J. Julliard, op. cit., p. 341.
30 Fernand Pelloutier, Histoire des bourses du travail, Publications Gramma,
1971, p. 99.
31 Jean Maîtron analyse l’ensemble de ces courants dans le Mouvement anar-
chiste en France, Maspero, 1975, 2 vol.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 27

comprend qu’à cette époque l’attitude des grévistes traduise, pour Mi-
chelle Perrot, « une croyance dans la priorité et la toute-puissance des
facteurs politiques ». 32
Il est vrai qu’au Congrès de Marseille, en 1879, le guesdisme
l’emporte sur le mouvement corporatiste et mutuelliste 33. Il
n’empêche que l’anarcho-syndicalisme maintient longtemps son con-
trôle sur le mouvement ouvrier : la charte d’Amiens de 1905 illustre
encore son influence 34. De plus, « le guesdisme, qui se réclame de
Marx, conserve en fait à l’origine une forte empreinte anarchiste ou
blanquiste ». 35 Quelle que soit leur différence de perspective, ces
trois courants entendent en effet se définir par rapport à l’État en le
combattant ou en s’auto-organisant en dehors et contre lui. Le gues-
disme, version française du marxisme, concentre son action contre
l’État : « Disons et redisons aux prolétaires, déclare Guesde, qu’en
dehors du parti de la classe ouvrière s’emparant de l’État, il n’y a pas
de transformation possible de la société ni d’émancipation du tra-
vail 36. » Le mouvement socialiste français rejette peu à peu les orga-
nisations de coopératives, la mutuelle et les [29] courants anarchistes
et, à Londres en 1906, l’exclusion de l’anarchisme devient définitive
avec l’appui temporaire de Jaurès, qui ne peut malgré tout être consi-
déré comme un étatiste 37. Pourtant, la SFIO qui, née en 1905 en écar-
tant le syndicalisme révolutionnaire, conserve longtemps certaines

32 Michelle Perrot, les Ouvriers en grève. France, 1871-1890, Mouton, 1974, t.


2, p. 703.
33 Michelle Perrot, « Le congrès de la scission », le Monde, 9 décembre 1979.
34 Voir Henri Dubief, le Syndicalisme révolutionnaire, A. Colin, 1969.
35 Michelle Perrot, « Les socialistes français et les problèmes du pouvoir
(1871-1914) », in Michelle Perrot et Annie Kriegel, le Socialisme français et
le Pouvoir, EDI, 1966, p. 19.
36 Cité dans H. Dubief, op. cit., p. 12. Voir aussi Claude Willard, les Gues-
distes, 2e partie, chap. 11, Editions sociales, 1965.
37 Madeleine Rébérioux montre comment Jaurès se rapproche par la suite du
syndicalisme — Jean Jaurès, La classe ouvrière, p. 14 et 15, textes présentés
par M. Rébérioux, Maspero, 1976. Voir aussi, du même auteur, « Les ten-
dances hostiles à l’État dans la SFIO (1905-1914) », le Mouvement social,
oct.-déc. 1968, et « Jean Jaurès et le marxisme », Histoire du marxisme eu-
ropéen, « 10/18 », 1977, t. 1, p. 233.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 28

traces de l’influence proudhonienne 38, est infiniment moins structurée


que la social-démocratie allemande.
La naissance du parti communiste à Tours, en 1920, va accélérer
l’étatisation du mouvement ouvrier français. Comme l’observe très
justement Annie Kriegel, « chaque parti se constitue comme le négatif
de l’État qu’il a dans sa sphère territoriale vocation de détruire — à
l’instar du parti social-démocrate allemand dont la conception comme
négatif de l’État prussien retint si fortement l’attention de Lénine... Le
parti communiste français a retrouvé ce qui fait la cohérence et l’unité
du système politique français — le concept d’absolutisme 39 ». On ne
saurait mieux mettre en lumière le poids de la variable étatique dans
l’organisation du système social, des partis politiques et des idéologies
véhiculées par les différents mouvements sociaux ou politiques. [30]
À l’instar de l’anarchisme qui trouve en France un terrain particuliè-
rement favorable, le marxisme, lorsqu’il se développe plus tard, subit
à son tour le poids du déterminisme étatique. Succédant à
l’anarchisme, réponse au formidable État français, le parti commu-
niste, qui entend se saisir de l’État et non le détruire, se constitue à son
image : « Le parti communiste fonctionne à l’État parce qu’il s’est
modelé sur l’État 40. »

Le modèle britannique

Retour à la table des matières

Si l’on examine maintenant le modèle anglais de centralisation po-


litique, qui s’est réalisé sans véritable différenciation des structures
politiques, on constate que la mise en place de mécanismes de repré-
sentation a permis, quelles que soient leurs difficultés réelles de fonc-
tionnement à l’égard tout particulièrement de la classe ouvrière, un
relatif autogouvernement de la société civile dans son ensemble. Bien
que le Royaume-Uni soit dirigé par une classe dominante, un esta-

38 Madeleine Rébérioux, « Le socialisme français de 1871 à 1914 », in J. Droz,


Histoire générale du socialisme, PUF, t. 2, 1974, p. 196.
39 Annie Kriegel, Communismes au miroir français, Gallimard, 1974, p. 149.
40 Christine Buci-Glucksmann, « Pour un eurocommunisme de gauche », in
Olivier Duhamel et Henri Weber, Changer le PC ?, PUF, 1979, p. 133.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 29

blishment qui intègre les nouveaux venus des classes moyennes, la


classe ouvrière ne s’est pas ralliée au marxisme comme elle l’a fait en
Allemagne. Elle a négocié, souvent violemment, avec le patronat pour
améliorer ses conditions de vie et son statut social au sein de la société
dans son ensemble et a presque constamment préféré se renforcer elle-
même pour mieux affirmer ses droits. [31] De même qu’elle ne s’est
pas ouverte au marxisme, la classe ouvrière n’a pas non plus accepté
le modèle anarchiste ou anarcho-syndicaliste qui a connu un si grand
succès dans la France étatisée. En dépit des œuvres de Godwin et de
William Morris, l’anarchisme ne s’est jamais acclimaté au Royaume-
Uni, car l’État lui-même y est demeuré faible et n’est pas l’enjeu es-
sentiel qu’il faut combattre ou utiliser.
L’anarchisme ne réussit à s’implanter durablement que dans les
pays où règne un État fortement dominant, telles la France, l’Italie ou
l’Espagne : il n’a nulle raison d’être au Royaume-Uni 41. En dehors de
l’anarchisme littéraire, les groupes anarchistes qui apparaissent au
Royaume-Uni sont le plus souvent animés par des étrangers, que ce
soit par Kropotkine, à la fin du XIXe siècle, ou encore, au tournant du
siècle, par des ouvriers juifs venant de Russie, d’Allemagne ou de Po-
logne : autant de pays où la domination s’exerce souvent brutalement
par l’entremise d’institutions étatiques ou par le recours à la force
d’empires puissants. Mais l’anarchisme britannique demeure négli-
geable : « Si la tyrannie étatique est peu ressentie, faute d’expérience
de la centralisation et de la bureaucratie, il est bien plus difficile à la
révolte de naître spontanément et à des formules comme “ni Dieu ni
maître” de trouver un écho 42. »
Finalement, comme le constate George Woodcock, l’anarchisme
demeure presque absent au Royaume-Uni, aux États-Unis ou aux
Pays-Bas, modèle de la [32] démocratie consociationnelle (où le res-
pect des clivages s’accompagne d’un accommodement entre les élites
qui évite la construction de l’État), les autres faisant figure de sys-
tèmes sociaux où la société civile parvient plus ou moins bien à
s’autoréguler en évitant également la différenciation de structures éta-

41 G. D. H. Cole, Socialist thought. Marxism and anarchism, 1850-1890, vol.


2, Macmillan, 1961, pp. 336-337.
42 François Bédarida, « Sur l’anarchisme en Angleterre », Mélanges d’histoire
sociale offerts à Jean Maîtron, Éditions ouvrières, 1976, p. 23.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 30

tiques 43. La seule forme d’anarchisme qui se manifeste dans ces so-
ciétés, sous l’influence de Tolstoï, revêt une forme pacifique et reste
interne à la société civile 44.
L’anarchisme demeure un anarchisme de société civile, qui n’est
pas dirigé contre l’État, et ses théoriciens sont plus souvent des poètes
ou des écrivains que des organisateurs de mouvements 45. D’après
David Apter, le nouvel anarchisme qui apparaît dans les pays anglo-
saxons est une réaction contre le système des rôles de la société civile
et non l’expression d’une lutte contre un État. La contre-culture de la
jeunesse s’en prend à l’identité sociale des acteurs : la violence est
exercée contre soi-même et non contre le pouvoir politique 46. Aux
États-Unis, de même qu’au Royaume-Uni ou encore aux Pays-Bas, le
type d’anarchisme qui s’exprime de nos jours se présente comme une
preuve de l’absence d’un État véritablement institutionnalisé ; de ma-
nière négative, là encore, la politique apparaît comme la variable [33]
indépendante qui détermine le genre d’idéologie qui se fait jour 47.
À la différence de l’Allemagne ou de la France, le Royaume-Uni
ne s’est véritablement ouvert ni au marxisme ni à l’anarchisme.
Comme l’observe Henry Pelling, le syndicalisme anglais était, dès le
XIXe siècle, infiniment plus fort que celui des autres pays européens ;
fortement auto-organisé, conscient de sa force, « le mouvement bri-
tannique n’était ni très marxiste ni nettement orienté vers une poli-
tique de partis ». 48 Préférant l’action économique à la lutte politique,
les dirigeants du mouvement ouvrier anglais refusent même de parti-
ciper à la Seconde Internationale qui se réunit à Londres en 1896.
Dans les années 1880, différents mouvements marxistes tentent de
s’organiser, comme la Social Démocratie Fédération, autour de
Hyndman, qui souhaite subordonner l’action syndicale à l’action poli-
tique et entend donner un rôle essentiel à l’État. Très hostile au trade-

43 B. Badie et P. Birnbaum, Sociologie de l’État, op. cit., troisième partie.


44 G. Woodcock, Anarchism, op. cit., p. 18.
45 April Carter, The political theory of anarchism, Routledge and Kegan Paul,
1971, pp. 10 et 11.
46 David Apter, « The old anarchism and the new : some comments », in D.
Apter et J. Joli, Anarchism today, Macmillan, 1971, pp. 8-10.
47 Voir David Stafford, « Anarchists in Britain today », et Rudolf de Jong,
« Provos and Kabouters », in D. Apter et J. Joli, Anarchism today, op. cit.
48 Henry Pelling, Histoire du syndicalisme britannique, Seuil, 1967, p. 130.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 31

unionisme, ces mouvements demeurent étrangers à la culture popu-


laire des ouvriers britanniques, qui se tournent le plus souvent vers la
seule lutte économique 49.
Mais, face aux difficultés économiques et aux réactions patronales,
les syndicats sont progressivement amenés à entrer dans l’arène poli-
tique pour [34] défendre leurs propres droits. Rappelons que ce pro-
cessus conduit à la création, en 1900, d’un « Comité pour la représen-
tation du travail » que dominent largement les syndicats, les représen-
tants du courant socialiste étant minoritaires. C’est ce comité qui de-
vient, en 1906, le parti travailliste : il va se donner pour tâche
d’exprimer sur la scène politique les demandes ouvrières en faveur
d’une amélioration des salaires et des conditions de travail. Même si
ce socialisme parlementaire a provoqué des réactions de rejet, la nais-
sance d’un socialisme révolutionnaire parfois d’inspiration marxiste et
d’un syndicalisme d’action directe proche de l’anarcho-syndicalisme
français, il s’est imposé durablement comme mode de représentation
de la classe ouvrière britannique.
Contrairement à la situation qui a prévalu en Allemagne, où le
mouvement ouvrier affrontait un État non différencié d’une classe
dominante, la classe ouvrière anglaise dans son ensemble a, sauf pé-
riode exceptionnelle, ignoré le marxisme ; elle a aussi refusé de su-
bordonner le syndicat au parti. Intégrée dans un système politique,
« entendu » par des représentants qu’elle contrôle, elle a dédaigné
l’anarcho-syndicalisme à la française et sa lutte anti-étatique, et n’a
pas connu la séparation et la rivalité syndicat-parti 50. Par les cotisa-
tions obligatoires que versent les ouvriers syndiqués au parti travail-
liste et le poids [35] prédominant des syndicats dans le parti, la classe
ouvrière se subordonne l’appareil politique et lui communique son
ethos pragmatique et réformiste, expression de sa pleine participation

49 Voir F. Bedarida, « Le socialisme en Grande-Bretagne de 1875 à 1914 », in


J. Droz (dir. publ.), Histoire générale du socialisme, op. cit., t. 2, p. 356 s.
50 Sur les relations parti-syndicat dans différents cas de figure, voir Jacques
Julliard, « Les syndicats et la politique », in P. Birnbaum et J.-M. Vincent,
Critiques des pratiques politiques, Galilée, 1978. Voir aussi Alessandro Piz-
zorno, « Les syndicats et l’action politique », Sociologie du travail, avril-
juin 1971.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 32

à la société civile. Du coup, le parti travailliste ne trahit pas la classe


ouvrière (Miliband), il l’exprime 51.
Marxisme, anti-étatisme, pragmatisme : trois réponses idéolo-
giques en étroite corrélation avec le type d’État qui se construit dans
chacun des systèmes analysés. Ajoutons que si, en France, « le syndi-
calisme révolutionnaire, c’est le trade-unionisme plus l’action di-
recte 52 », inversement on pourrait avancer qu’au Royaume-Uni le
trade-unionisme, c’est le syndicalisme d’inspiration révolutionnaire,
dans la mesure où il entend faire évoluer la société civile, moins
l’action directe. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, le syndicalisme
français n’est pas sans analogie avec le trade-unionisme ; mais, tandis
que les syndicats anglais vont réussir à contrôler le parti travailliste,
en France ils vont dorénavant, et pour longtemps, s’effacer devant les
partis. La logique de l’État ou du centre pèse lourdement sur la rela-
tion [36] syndicat-parti et sur les idéologies par lesquelles elle
s’exprime.
L’analyse proposée ici révèle à quel point celles-ci dépendent non
pas de la nature du capitalisme en général, ni même seulement des
classes sociales, mais surtout des cadres sociopolitiques. C’est bien
ceux-ci qui expliquent que deux pays où l’industrialisation a été assez
rapide, le Royaume-Uni et l’Allemagne, aient donné le jour à des
idéologies profondément différentes, leurs États étant radicalement
dissemblables. Des idéologies contradictoires s’épanouissent en
France et en Allemagne, pays dont les structures étatiques peuvent
être pourtant rapprochées. Mais, tandis que le marxisme se diffuse en
Allemagne où l’État se trouve lié à la classe dominante, l’anarcho-

51 H. M. Drucker, Doctrine and ethos in the Labour Party, chap. 1, Allen and
Unwin, 1979. Voir aussi L. Panitch, Social democracy and industrial mili-
tancy, Cambridge University Press, 1976. T. Nairn est l’un des rares auteurs
à établir une relation entre la nature du parti travailliste et la faiblesse rela-
tive de l’État anglais : « The nature of the Labour Party », New left review,
27 et 28, 1964. Dans « The décliné of the British State », New left review,
101, 1977, il prolonge rapidement son étude de la relation entre État « retar-
dé » et classe ouvrière, insistant aussi sur la séparation entre les intellectuels
et la classe ouvrière (p. 23).
52 Jacques Julliard, « Théorie syndicaliste révolutionnaire et pratique gré-
viste », le Mouvement social, oct.-déc. 1968, p. 60.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 33

syndicalisme se développe en France, où la domination apparaît sur-


tout dans sa dimension politique.
Cette prégnance de l’État nous semble essentielle pour comprendre
les idéologies qui naissent ici et là et la manière dont elles se consti-
tuent. De même que Proudhon, Tocqueville et Marx s’accordèrent à
reconnaître la particularité de l’État français, de même, en dépit tou-
jours de leur orientation théorique contradictoire, de nos jours Robert
Dahl, Wright Mills ou David Easton n’accordent que peu
d’importance à l’État lui-même lorsqu’ils analysent la société améri-
caine ; de même encore, au sein du courant marxiste contemporain,
James O’Connor aux États-Unis, ou Ralph Miliband au Royaume-
Uni, se penchent surtout sur les contradictions du capitalisme ou
l’homogénéité de la classe dirigeante, délaissant les problèmes de
l’État, tandis que Nicos Poulantzas et Claus Offe, en dépit de leurs
divergences, s’accordent, en France ou en Allemagne, à [37] recon-
naître son caractère essentiel en tant qu’espace public constitué. C’est
dire que même les modèles théoriques qui se font jour au sein d’un
courant de pensée (par exemple le marxisme) ne doivent pas être seu-
lement interprétés en fonction de leur cohérence interne, que les con-
troverses qu’ils suscitent ne se situent pas simplement au niveau co-
gnitif mais dépendent peut-être davantage du type d’État en fonction
duquel ils se sont construits.

[38]
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 34

[39]

La logique de l’État.
PREMIÈRE PARTIE

Chapitre 2
Sociologie, judaïsme,
citoyenneté

Retour à la table des matières

C’est à la fin du XIXe siècle que la sociologie se développe en Eu-


rope continentale et, plus particulièrement, en France, en Allemagne
et en Autriche 53. Dans ces pays on voit naître également, à des degrés
divers, de forts courants d’inspiration marxiste. Sociologie et mar-
xisme apparaissent comme deux modes rivaux d’explication de la so-
ciété et de son changement. Longtemps, les sociologues n’ont pas été
marxistes, ceux-ci rejetant pour leur part la sociologie, qu’ils enten-
dent remplacer à eux seuls. Par ailleurs, avec beaucoup de prudence,
on peut remarquer qu’à cette époque et dans ces pays sociologues et
marxistes étaient très souvent, les uns et les autres, juifs. Citons
Durkheim, Mauss, Simmel, Gumplowicz d’un côté, Marx, Lasalle,
Hilferding, Bauer, Adler, Lukács de l’autre. De toute évidence, un
grand nombre de sociologues (de Tarde à Le Bon, Weber ou Tönnies)
comme de marxistes (d’Engels à [40] Kautsky, Lénine ou Plekhanov)
de ce temps ne l’étaient pas.
On voudrait avancer l’idée selon laquelle, qu’ils aient été socio-
logues ou marxistes, les Juifs qui élaboraient ainsi de vastes modèles
du système social, se trouvaient tous confrontés au problème de

53 Stuart Hughes, Consciousness and society. The reorientation of European


thought, 1890-1930, A. Knopf, 1958, p. 12. A. Giddens, Capitalism and
modern social theory, Cambridge University Press, 1971, p. XII-XIII.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 35

l’assimilation : ils y répondaient par la recherche de lois universelles,


en rejetant à l’arrière-plan toute appartenance sociale et culturelle spé-
cifique (ils étaient juifs mais aussi, presque tous, d’origine bour-
geoise). De plus, se réclamant souvent du positivisme, ils entendaient
faire figure de savants échappant à toutes les valeurs partisanes. Leur
assimilation résultait de leur émancipation par l’État : sociologues et
marxistes élaboraient en effet leurs théories dans des sociétés qui con-
naissaient toutes un État différencié et institutionnalisé, résultat d’un
long processus historique d’autonomisation. La France, l’Allemagne
et l’Autriche ont construit, de la monarchie absolue à l’époque con-
temporaine, des États qui, sauf dans le dernier cas, ont laminé les allé-
geances partisanes et imposé une loyauté unique. Les citoyens aban-
donnent leur loyauté à des ensembles périphériques et ne se recon-
naissent plus qu’en l’État. L’Empire austro-hongrois présente pourtant
la particularité de constituer un État dans une société qui reconnaît de
multiples nationalités internes ; paradoxalement, les sociologues et les
marxistes juifs accorderont dans leurs travaux une grande attention à
ces divers groupes, sans tenter pour autant de faire reconnaître la légi-
timité de leur propre appartenance 54.
[41]
Ainsi semble exister une étroite relation entre le développement du
marxisme occidental 55, l’épanouissement de la sociologie, le type
d’État face auxquels ils s’élaborent tous deux et la situation particu-
lière des Juifs, qui résulte de leur émancipation étatique. Aux confins
du marxisme et de la sociologie, l’École de Francfort est également
fondée (Weil, Grunberg) ou animée (Horkheimer, Adorno, Marcuse)
par des Juifs 56. Certains ont même voulu trouver dans leurs travaux,
en mettant trop l’accent sur cette unique dimension, une inspiration
messianique juive de justice sociale et de recherche de la vérité 57.

54 John Torrance, « The emergence of sociology in Austria, 1883-1955 », in


Archives européennes de sociologie, 1967, n° 2.
55 Dans son livre Sur le marxisme occidental (Maspero, 1977), Perry Anderson
passe entièrement sous silence et n’accorde aucune importance à l’origine
juive de nombreux théoriciens marxistes.
56 Martin Jay, l’Imagination sociologique. Histoire de l’École de Francfort,
1923-1950, Payot, 1977, chap. 1.
57 Zoltan Tar insiste particulièrement sur cette dimension : The Frankfurt
School, Wiley and sons, 1977.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 36

Pour Horkheimer, « assimilation et critique sont deux moments d’un


unique processus d’émancipation » ; en ce sens, les marxistes et les
membres de l’École de Francfort ont en effet suivi ce double mouve-
ment, mais il n’en est peut-être pas de même de certains sociologues
juifs qui doivent à l’État leur émancipation se sont assimilés, mais en
s’éloignant de toute perspective critique.
Marxisme et sociologie paraissent donc liés à la nature de l’État.
En Grande-Bretagne, par exemple, le marxisme est resté balbutiant, et
l’anarchisme quasi inexistant 58. Seuls les Juifs immigrés de Pologne
ou de Russie vont faire surgir, dans certains quartiers [42] de Londres
et de manière provisoire, avant qu’ils ne soient eux-mêmes assimilés,
une petite société anarchiste 59. Dans le même sens, si à cette époque
la sociologie anglaise s’affirme plus rapidement qu’on ne l’estime le
plus souvent 60, elle n’atteint cependant pas le niveau théorique des
sciences sociales continentales. Ajoutons que les Juifs, qui ne subis-
sent aucun mouvement antisémite véritablement menaçant,
s’assimilent en participant à la société civile et à ses structures de re-
présentation, ne prennent pas part au développement de la sociologie
britannique et ne se tournent pas vers le marxisme. Ils ne se conçoi-
vent donc pas selon des catégories universalistes. Il en est de même
aux États-Unis. Là encore, pour des raisons historiques (absence de
féodalité, etc.), n’a pas surgi un État différencié à l’image des États
français ou allemand. L’émancipation ne résulte pas de la loyauté éta-
tique, et les allégeances périphériques demeurent légitimes. Comme
toutes les minorités, les Juifs américains ont préservé leur propre spé-
cificité en tant que groupe social et culturel 61 : leur assimilation n’a
pas été aussi destructrice, elle ne repose pas sur une citoyenneté ano-
nyme. À la fin du XIXe siècle, ils sont totalement absents de la socio-

58 Sur les relations entre marxisme, anarchisme et type d’État, voir le chapitre
précédent.
59 Voir William Fishman, East End Jewish radicals, 1875-1914, Duckworth,
1975.
60 Stefan Collini, « Sociology and Idealism in Britain, 1880- 1920 », in Ar-
chives européennes de sociologie, 1978, n° 1. Philip Abrams, The origin of
British sociology, 1834-1914, Chicago University Press, 1968.
61 Nathan Glazer, les Juifs américains. Du XVIIe siècle à nos jours. Calmann-
Lévy, 1972.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 37

logie américaine, qui connaît un développement considérable [43]


(Ward, Summer, Giddings, Cooley, Small, Ross 62).
Ce n’est que dans l’entre-deux-guerres, après l’immigration de
nombreux sociologues juifs allemands ou autrichiens, que les Juifs
vont jouer un rôle essentiel dans les sciences sociales américaines.
L’itinéraire de Paul Lazarsfeld apparaît, de ce point de vue, comme
exemplaire. On sait qu’au début de sa carrière, à la fin des années
vingt, Lazarsfeld était un militant socialiste, lié aux théoriciens de
l’austro-marxisme comme Max Adler, Otto Bauer, Rudolph Hilfer-
ding. Juif comme eux, il se veut à la fois sociologue et proche du mar-
xisme : c’est en Autriche qu’il commence en effet ses premiers tra-
vaux empiriques de psychologie sociale, liés à des problèmes poli-
tiques tel celui du chômage 63. En 1932, Lazarsfeld part aux États-
Unis, où il abandonne toute activité politique et se spécialise dans la
sociologie appliquée 64.
Une relation assez nette se dessine entre la pratique des socio-
logues et marxistes juifs, et le type d’État dans le cadre duquel ils éla-
borent leurs travaux. D’une manière qu’il faudra encore approfondir,
État, émancipation, sociologie, marxisme et éloignement à l’égard du
judaïsme paraissent étroitement [44] dépendants. Comme l’exprime
fortement Jacob Wasserman, « les Juifs sont les jacobins de notre
âge ». L’État assure en effet seul leur émancipation. De ce point de
vue, on n’a pas prêté une suffisante attention à la thèse de Hannah
Arendt sur l’antisémitisme. A relire aujourd’hui son œuvre, on reste
frappé par l’extrême originalité de son propos. Selon elle, en effet,
dans son processus d’autonomisation vis-à-vis de la classe dirigeante,
l’État s’est construit avec l’aide des banquiers juifs, qui lui ont fourni
des ressources suffisantes pour se transformer en un ensemble spéci-

62 Roscoe Hinkle, Founding Theory of American Sociology, 1881- 1915, Rou-


tledge and Kegan Paul, 1980.
63 P. Lazarsfeld, « An episod in the history of social research : a memoir », in
D. Fleming et B. Bailey, The intellectual migration : Europe and America,
1930-1960, Harvard University Press, 1969.
64 Michael Pollak, « Paul Lazarsfeld. Fondateur d’une multinationale scienti-
fique », in Actes de la recherche en sciences sociales, janvier 1979. On sait
que de nombreux sociologues juifs allemands ou autrichiens partent alors
aux États-Unis, tels Karl Deutsch, Peter Blau, Lewis Coser, Albert
Hirschman, etc.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 38

fique, recrutant son personnel pro- pre 65. Le sort des Juifs paraît lié à
celui des États différenciés. L’auteur en déduit, logiquement, que la
remise en question du rôle de l’État à la fin du XIXe siècle explique la
montée de l’antisémitisme. A l’heure de l’impérialisme, les États per-
dant de leur importance, les Juifs se voient menacés. Pour H. Arendt,
« la communauté juive occidentale se désintégra en même temps que
l’État-nation 66 ». Les Juifs tentent alors de passer de l’État à la socié-
té civile, où ils veulent s’assimiler. Mais, dès la fin du XIXe siècle,
rejetant cette relation particulière à l’État qu’avaient tissée certaines
élites juives, des sociologues comme des marxistes juifs tireront de
leur émancipation et de leur citoyenneté une théorie universaliste de
l’État, qui nie leur propre spécificité. Dans son étonnant ouvrage, H.
Arendt n’aborde pas ce problème particulier. Mais elle montre com-
ment, en France et en Allemagne, l’État est conçu comme une entité
propre, [45] un organe presque réifié, l’individu n’étant reconnu qu’en
fonction de sa qualité de citoyen. D’où son allégeance et son patrio-
tisme extrême. En Angleterre, au contraire, précise H. Arendt, il n’y a
pas de séparation entre le privé et le public, l’État n’est pas au-dessus
des citoyens qui contrôlent, par les mécanismes de représentation, le
fonctionnement du système politique 67. Même si elle ne repose pas
sur une véritable analyse sociologique de l’État, cette interprétation a
le mérite de pouvoir rendre compte de la manière dont Marx et
Durkheim vont tous deux appréhender les formes étatiques très diffé-
renciées qui ont surgi en Allemagne et en France.
On peut trouver deux théories de l’État dans l’œuvre de Marx ; la
première le considère comme un simple instrument servile de la bour-
geoisie, la seconde voit en lui, au contraire, une institution spécifique,
issue d’une histoire particulière, devenue une organisation bureaucra-
tique fonctionnelle coupée des intérêts particuliers de la société civile.
Ici Marx rejoint presque la conception hégélienne de l’État-Raison,
dont tous les citoyens peuvent attendre leur émancipation. Il faut sou-
ligner que c’est précisément dans la Question juive que Marx présente
cette seconde théorie de l’État, considéré comme une institution uni-
versaliste. Cette observation permet d’aborder en d’autres termes le

65 Hannah Arendt, Sur l’antisémitisme, Calmann-Lévy, 1973, p. 44.


66 Idem, p. 48.
67 H. Arendt, The origins of totalitarianism, Harcourt, Brace and Co., 1951,
pp. 254-255.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 39

problème de « l’antisémitisme de Marx » : pour certains auteurs, Marx


fait figure d’antisémite pur et simple 68 ; selon d’autrès 69, [46] il fau-
drait replacer sa dénonciation des Juifs dans le cadre de sa théorie gé-
nérale du fonctionnement du capitalisme, dont la vigoureuse critique
ferait même de Marx, selon Karl Lowith, « un Juif de la stature de
l’Ancien Testament messianique et prophétique 70 ». En assimilant
bourgeoisie et judaïsme, Marx se propose de supprimer le judaïsme en
s’attaquant à la bourgeoisie (dont il est lui-même issu), pour atteindre
l’universalité à travers le prolétariat, classe sociale dans laquelle
l’humanité tout entière pourrait se subsumer : « Dans sa dernière si-
gnification, l’émancipation juive consiste à émanciper l’humanité du
judaïsme 71. » Que Marx soit ou non antisémite, importe finalement
moins que cette thèse : face à l’État-Raison, l’émancipation de tous
(et, en particulier, celle des Juifs) dépend dorénavant de leur condition
de citoyens, donc de la disparition de tous les particularismes.
La sociologie française trouve en Durkheim son véritable fonda-
teur. Fils et petit-fils de rabbin, Durkheim est un Juif alsacien assimi-
lé. Certains ont voulu voir dans sa conversion à la sociologie une ma-
nière d’occuper autrement la place du père — qui avait pour prénom
Moïse. L’identification au père ferait de Durkheim un « nouveau
Moïse [qui] substituera [47] à la révélation religieuse, la révélation
scientifique 72 ». Nouveau prophète, Durkheim analyserait en socio-
logue la loi du groupe. On peut au contraire expliquer l’éloignement
de Durkheim à l’égard du judaïsme par son adhésion à l’État qui, le
premier, dès la Révolution française, a transformé les hommes en ci-
toyens et émancipé les Juifs — tout en leur imposant de disparaître en
tant que tels pour mieux se fondre dans la nouvelle communauté. Tout
au long de sa vie, Durkheim ne cesse d’affirmer ses sentiments pro-

68 Telle est l’interprétation de S. Avineri, « Marx and Jewish emancipation »,


Journal of the history of ideas, juillet-septembre 1964, ou, plus récemment,
Robert Misrahi, Marx et la question juive, Paris, Gallimard, 1972.
69 Hannah Arendt s’oppose à cette interprétation dans Sur l’antisémitisme, op.
cit., p. 86. Plus récemment, voir Élisabeth de Fontenay, les Figures juives de
Marx, Paris, Galilée, 1973.
70 Karl Lowith, Meaning in History, Chicago University Press, 1962, p. 44.
71 K. Marx, la Question juive, Paris, UGE, 1968, p. 50.
72 Jean-Claude Filloux, Durkheim et le socialisme, Droz, 1977, p. 39.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 40

fondément patriotiques 73. Comme les autres Juifs de son époque, il se


considère comme assimilé ; pour Michael Marrus, « le patriotisme,
occupation favorite et grisante des peuples européens, était la pierre
angulaire du nouveau judaïsme émancipé. C’était là, sans conteste, la
manifestation la plus évidente de l’identification des Juifs avec le pays
de l’émancipation 74 ».
Par l’assimilation la plus complète, les Juifs français se veulent des
citoyens modèles. Ils ont d’ailleurs la possibilité d’être nommés aux
plus hautes fonctions civiles et militaires, privilège qui leur est encore
refusé à cette époque en Allemagne. Dès lors, les Juifs sont profon-
dément attachés à l’ordre républicain, qui garantit leur émancipation,
et considèrent avec méfiance toute remise en question des fondements
de [48] la société : ils rejettent aussi bien l’anarchisme que les théories
marxistes 75, ces dernières étant bien souvent perçues comme un
simple produit d’importation allemande 76. Rien n’y fait : en pleine
guerre, alors que Durkheim démontre concrètement l’intensité de son
patriotisme et que son fils est tué au combat, un journal nationaliste le
qualifiera de « Boche à faux nez qui représente le Kriegsministerium
dont les agents pullulent en France 77 ».
Quand Dreyfus est accusé d’être un agent de l’Allemagne, il faut
donner tous les gages de patriotisme. Les Juifs français y sont prêts,
qui doivent déjà lutter contre l’accusation de cosmopolitisme 78. Ils se
montrent nationalistes, offrent des statues à Jeanne d’Arc et, face à
l’affaire Dreyfus, demeurent dans une prudente expectative.
Durkheim défend également l’État républicain, combat la théorie de la
lutte des classes qui brise la solidarité nationale, et accepte la dispari-
tion du judaïsme au sein de cette nation où tous les citoyens doivent

73 Voir les débats sur le nationalisme et le patriotisme, ou encore sur le patrio-


tisme et l’internationalisme des classes sociales, auxquels participe
Durkheim, in E. Durkheim, Textes, présentation de Victor Karady, Minuit,
1975, t. 3.
74 Michael Marrus, les Juifs de France à l’époque de l’affaire Dreyfus, Cal-
mann-Lévy, 1972, p. 118.
75 Paul Lafargue regrette par exemple qu’il y ait si peu de Juifs parmi les mar-
xistes français. Cf. le Cri du peuple, 2 octobre 1886.
76 Voir Claude Willard, les Guesdistes, Éditions Sociales, 1965, p. 202.
77 E. Durkheim, Textes, op. cit., t. 2, p. 479.
78 Pierre Birnbaum, le Peuple et les Gros. Histoire d’un mythe, Grasset, 1979.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 41

être identiques. Pour lui, l’antisémitisme en France est dû à des « cir-


constances passagères » et, de toute façon, « les Juifs perdent leurs
caractères ethniques avec une extrême rapidité. Encore deux généra-
tions et c’était chose faite 79 », s’il [49] n’y avait eu les défaites mili-
taires et la nécessité de trouver des boucs émissaires 80.
En 1898, Durkheim peut écrire à Célestin Bouglé : « Il semblait
bien me rappeler que vous m’aviez dit de Simmel qu’il était Juif. Mais
je suis un peu étonné qu’il ne me l’ait pas dit quand je lui ai demandé
de renoncer au passage de son article sur le sionisme, en lui disant que
j’étais d’origine juive et qu’on me traiterait de sioniste 81. » Sioniste
ou pas, Durkheim, qui veut agir en tant que simple citoyen de la Ré-
publique, est pourtant bel et bien considéré par l’administration uni-
versitaire comme un « jeune Israélite » et non comme un citoyen par-
mi d’autres 82.
Durant l’affaire Dreyfus, qui met en accusation un Juif alsacien as-
similé et patriote comme il l’est lui-même, Durkheim agit avec pru-
dence, comme l’ensemble de la communauté juive — à l’exception de
marginaux anarchisants tel Bernard Lazare, qui modifie radicalement
ses propres positions et engage la lutte sur une base non assimilation-
niste : c’est le début du nationalisme juif français, conséquence de la
poussée d’antisémitisme qui rompt l’égalité entre les citoyens 83. En
ce qui le concerne, Durkheim ne [50] signe ni les pétitions de 1897, ni
le Manifeste des Intellectuels de janvier 1898. Il espère que le « bon

79 E. Durkheim, ibid., p. 253.


80 Zeev Sternhell décrit pourtant l’importance du mouvement antisémite de
l’époque qui atteint tous les partis et groupes politiques. Cf. la Droite révo-
lutionnaire, Seuil, 1978.
81 Lettre de Durkheim à C. Bouglé, in Revue française de sociologie, avril-
juin, 1976, p. 169.
82 Rapport mensuel du vice-recteur de l’Académie de Paris, cité par Georges
Weisz, « L’idéologie républicaine et les sciences sociales », in Revue fran-
çaise de sociologie, janvier-mars, 1979, p. 100.
83 Nelly Wilson, « Bernard Lazare’s jewish journey ; from being an Israelite to
being a Jew », in Jewish Social Studies, juillet 1964, et Robert Wistrich, Re-
volutionary Jews from Marx to Trotsky, Harvey, 1976.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 42

sens 84 » va finir par mettre un terme à cette « triste affaire, si infime


par elle-même 85 ».
Durkheim est pourtant attaqué personnellement à Bordeaux 86 ; en
février 1898, il devient secrétaire de la section de la Ligue des droits
de l’Homme et du Citoyen, qu’il a contribué à fonder. Ce n’est pas en
tant que Juif qu’il s’engage en faveur de Dreyfus, mais en tant que
citoyen. Face à la critique du Manifeste des Intellectuels avancée par Bru-
netière, il rédige un texte, « L’individualisme et les intellectuels »,
dans lequel il tente de dépasser les « tristes spectacles » dus aux « in-
cidents » provoqués par l’Affaire pour raisonner de manière plus gé-
nérale, en défendant les droits de l’individu fondés sur la raison kan-
tienne — qui ne doit pas enfreindre la raison d’État mais avec laquelle
elle doit au contraire normalement s’accorder. De façon « imperson-
nelle et anonyme », la fin que poursuit l’individu doit correspondre à
celle qui fonde l’action de l’État. L’acteur ne doit pas être guidé par
une « condition sociale », des « intérêts de classe ou de caste », des
« passions 87 ». En ce sens, il revient au système éducatif (dont s’est
beaucoup préoccupé Durkheim) d’apprendre aux enfants à agir « sui-
vant une loi impersonnelle, commune à tous ».
[51]
Durkheim réagit donc surtout en républicain à l’affaire Dreyfus,
alors que d’autres sociologues, proches de lui, participent à cette lutte
dans les rangs socialistes 88. Sa démarche se veut rationnelle, univer-
selle, détachée de toute allégeance personnelle. Elle explique la con-
ception que Durkheim se fait de l’État, dont il attend la défense de la
liberté : pour lui, c’est un « organe de réflexion » qui tient « en échec
toutes ces inégalités [il s’agit des castes, classes, corporations, coteries

84 Lettre de Durkheim à C. Bouglé du 17 avril 1899, in E. Durkheim, Textes,


op. cit., t. 2, p. 429.
85 Lettre de Durkheim à Lapie, in Revue française de sociologie, janvier-mars,
1979, p. 120, 263 et 267.
86 Steven Lukes, Émile Durkheim, Penguin Press, 1973.
87 E. Durkheim, « L’individualisme et les intellectuels », in E. Durkheim, la
Science sociale et l’action, présentation de J.-C. Filloux, PUF, 1970, p. 262.
88 D. Lindenberg et P. Mayer, Lucien Herr. Le socialisme et son destin, Cal-
mann-Lévy, 1977.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 43

de toutes sortes, toutes personnes économiques], toutes les injustices


qui en résulteraient nécessairement 89 ».
L’État est à ses yeux un organe fonctionnel et rationnel, dont on
doit attendre la réalisation de la justice. Soulignons à quel point
Durkheim formule ici une théorie de l’État proche de celle que Marx
présente dans la Question juive. Dans les deux cas, l’État instaure
l’ère de la raison universelle, face à laquelle nulle allégeance partisane
ne saurait préserver sa légitimité. Les fonctionnaires sont tenus par
l’obligation de réserve, car ils sont au service de l’État et font figure
d’instrument de la Raison : ils doivent par conséquent agir eux aussi
de manière impersonnelle 90. Fonctionnaire de l’État et citoyen mo-
dèle, Durkheim s’est imposé cette réserve durant l’affaire Dreyfus 91.
Soulignons également que les [52] rabbins concordataires sont eux
aussi soumis à une telle discrétion, qui les aurait empêchés, l’eussent-
ils voulu, de s’engager plus avant dans la défense du capitaine Drey-
fus et de la communauté juive elle-même, attaquée violemment dans
plusieurs villes de France. Peut-on avancer que, plus tard, lors de la
collaboration avec l’Allemagne nazie, la dénaturation de l’État en un
pouvoir autoritaire, sa trahison à l’égard des Juifs qui lui restaient
loyaux, a acculé ceux-ci à le quitter ? — pour passer dans la société
civile, recomposer d’anciennes allégeances partisanes et culturelles,
s’éloigner de la dimension universaliste que représente l’État et à la-
quelle correspond peut-être aussi la sociologie.

89 Emile Durkheim, « L’État », in Textes, op. cit., t. 3, p. 177.


90 Pierre Birnbaum, « La conception durkheimienne de l’État : l’apolitisme des
fonctionnaires, in Revue française de sociologie, avril-juin 1976.
91 Remarquons aussi que l’affaire Dreyfus correspond au moment de
l’institutionnalisation de la sociologie durkheimienne et à sa conquête de
l’institution universitaire. Cf. Terry Clark, Prophets and patrons, Harvard
University Press, 1974, p. 174. A la sociologie durkheimienne s’opposent
d’ailleurs les théories de G. Le Bon qui connaissent à cette époque un im-
mense succès, Le Bon étant de plus antidreyfusard. Cf. Robert Nye, The
origins of crowd psychology, Sage, 1975.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 44

[53]

La logique de l’État.
PREMIÈRE PARTIE

Chapitre 3
Chiens de garde, intellectuels
organiques, ou clercs de l’État ?
Les intellectuels face
au pouvoir politique,
aux États-Unis et en France

Retour à la table des matières

Les intellectuels font figure tantôt de chiens de garde, tantôt de ré-


volutionnaires menaçant les pouvoirs établis, redoutables alliés orga-
niques des dominés. Leurs actions exprimeraient, dans un cas comme
dans l’autre, les intérêts de classes rivales. D’innombrables études
menées selon ces perspectives leur ont été consacrées, sans que l’on
sache jamais clairement quel pouvoir politique spécifique les intellec-
tuels conforteraient ou, au contraire, mettraient en péril 92. On vient
pourtant de montrer que les visions de la société qu’ils élaborent diffè-
rent selon le type d’État auxquels ils font face. On voudrait soutenir
maintenant [54] que ce n’est pas en raison de leur appartenance so-

92 Voir A. Gramsci, Œuvres Choisies, op. cit. ; L. Althusser, « Idéologie et


Appareils idéologiques d’État », op. cit. ; Régis Debray, le Pouvoir intellec-
tuel en France, Ramsay, 1979. Seymour Lipset et Asoke Basu, « The roles
of the intellectual and political roles » in A. Gella, The Intelligentsia and the
intellectuals, Sage, 1976. G. E. Hansen, « Intellect and power : some notes
on the Intellectual as a political type », Journal of Politics, mai 1969.
Comme les intellectuels de type prophétique ne participent presque jamais à
l’exercice du pouvoir politique, on étudiera ici surtout l’action des ensei-
gnants et des intellectuels technocrates.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 45

ciale, ou en fonction des idées qu’ils expriment, que les intellectuels


participent au pouvoir politique ou en sont exclus : leurs positions dif-
férentes témoignent plutôt de logiques étatiques contradictoires.
Aux États-Unis, les intellectuels traditionnels (notamment les en-
seignants), de même que les intellectuels technocrates, sont toujours
tenus à l’écart du pouvoir politique. En France, au contraire, l’une et
l’autre de ces deux catégories, à des époques différentes, y ont été
constamment associées. Dans ces sociétés, aux structures socio-
économiques assez proches, seul le mode spécifique de construction
de l’État explique d’aussi impressionnantes différences, qui rendent
pour le moins fragiles les analyses selon lesquelles les intellectuels
seraient partout de fidèles instruments de la reproduction sociale, fa-
vorables à la classe dominante, ou encore les porte-parole des Appa-
reils Idéologiques d’un État conçu non en lui-même, mais comme
l’expression directe d’un rapport de classes sociales antagonistes.
Dans un pays comme la France, les intellectuels n’apparaissent pas
comme les simples serfs d’un État qui trouverait en dehors de lui son
principe de détermination : ils en ont au contraire souvent contrôlé les
sommets. Aux États-Unis, en revanche, le pouvoir politique se dis-
pense aisément de leurs services.
En 1970, on ne trouve aucun enseignant parmi les 15 secrétaires
d’État américains ; un seul haut fonctionnaire figure parmi eux 93. 6%
seulement des [55] sénateurs sont enseignants, et 4% des représen-
tants 94. Les hauts fonctionnaires, quant à eux, sont presque toujours
absents, quel que soit l’échelon du pouvoir politique considéré : la loi
les oblige en effet à démissionner de leur emploi dès lors qu’ils sou-
haitent se porter candidats à une fonction politique. Les deux grandes
catégories d’intellectuels, traditionnels et technocrates, demeurent
donc en dehors du personnel politique américain.
Les États-Unis n’ont pas vu se constituer en leur sein un véritable
État différencié et institutionnalisé : leur histoire propre ne les y pré-

93 H. Salzman et W. Domhoff, « The corporate community and government :


Do they interlock ? », in W. Domhoff (ed.), Power structure research, Sage,
1980, p. 245.
94 R. Zweigenhaft, « Who Represents America », Insurgent sociologist, 3,
1975. Cette étude porte sur le 92e Sénat et la 92e Chambre des Représen-
tants.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 46

disposait pas. Contrairement à la Grande-Bretagne centralisée, la vie


politique dans ce système fédéral demeure profondément décentrali-
sée : les partis politiques restent encore aujourd’hui marqués par cette
spécificité. Ils sont eux aussi décentralisés et n’exercent pas de fonc-
tion programmatique, se préoccupant surtout d’assurer une participa-
tion maximale en faisant coïncider leurs actions avec la défense des
intérêts des diverses périphéries. C’est pourquoi les candidatures aux
multiples mandats locaux et nationaux relèvent d’une alchimie bien
précise : elles doivent favoriser une représentation des nombreuses
minorités en présence, irlandaise, polonaise, juive, noire, portoricaine,
italienne, etc. Dans un pays où l’existence d’un État faible renforce la
légitimité des appartenances périphériques, la citoyenneté ne revêt pas
une dimension universaliste : les acteurs sociaux se donnent plutôt
leur propre communauté comme groupe de référence.
[56]
Les partis politiques se trouvent dans l’obligation de recueillir des
voix dans tous les groupes ethniques, culturels ou religieux qui pré-
servent leur spécificité. Les grandes coupures en classes sociales anta-
gonistes, favorables à l’apparition des idéologies, se trouvent atté-
nuées : une politique aussi particulariste ne peut guère favoriser les
intellectuels, qui conçoivent plutôt leurs actions en termes universa-
listes. De plus, les partis se présentent comme des comités de cadres et
non comme des partis de notables, moins encore de masse : la disci-
pline y est faible, les cotisations non obligatoires, les réunions de mili-
tants presque inexistantes, enfin toute référence à une idéologie expli-
cite, en tant que système d’interpénétration du monde, clos et systé-
matique, apparaîtrait comme profondément dysfonctionnelle. Les in-
tellectuels traditionnels que sont les enseignants sont rejetés par un
système aussi particulariste, où leurs talents ne peuvent être employés.
Notons aussi que l’absence de partis centralisés, hiérarchisés et pro-
grammatiques rend quasi impossible tout « parachutage » dont pour-
raient bénéficier des intellectuels prestigieux.
Dans ce système politique, la conquête du pouvoir politique passe
par la mise en place de machines politiques aptes à susciter l’adhésion
des minorités nombreuses et légitimes, dont les intérêts sont parfois
contradictoires. D’où l’apparition d’un clientélisme agissant à la
marge de la légalité et recourant à la corruption comme mode normal
de gain de voix. Les grands classiques de la sociologie politique ont
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 47

admirablement décrit ce phénomène en mettant en lumière le rôle es-


sentiel qu’exerce à leur direction le [57] « boss » 95. Pour comprendre
l’exclusion des intellectuels de semblables organisations, il suffit de
relire le texte classique que Robert Merton a consacré aux partis amé-
ricains : selon lui, cette machine politique quasi illégale fait figure de
structure fonctionnelle dans un système aussi fortement décentralisé.
Elle constitue une « structure de remplacement » assurant une centra-
lisation minimale ; pour Merton, « la machine politique fonctionne
grâce non pas à un appel généralisé aux larges préoccupations poli-
tiques, mais à des relations directes quasi féodales entre les représen-
tants locaux de la machine et les électeurs du quartier [...] la politique
est transformée en liens personnels 96 ». Ainsi, pour être efficace, la
stratégie du boss se construit en dehors de toute considération morale.
Un autre classique, l’ouvrage de Robert Dahl Qui gouverne ?, décrit
lui aussi tout le poids du réseau relationnel que parviennent à tisser les
professionnels de la politique avec leur clientèle locale diverse, en lui
procurant de multiples faveurs.
Les intellectuels ne disposent pas du genre d’expertise particulière
sur laquelle repose une telle carrière politique : le plus souvent, ils ne
sont pas disposés à entrer dans la vie politique en partant du niveau
local et en empruntant les chemins presque toujours indispensables de
la corruption. On s’explique [58] le mépris qu’ils professent généra-
lement à l’égard d’un monde politique qui leur est véritablement
étranger 97. Un véritable fossé s’est creusé entre la société américaine
et ses intellectuels, les partis politiques adaptés aux règles du jeu
d’une société décentralisée et faiblement étatisée n’ayant nul besoin
de recourir à leurs services.
On a montré que, dans des pays dépourvus d’État véritablement
structuré comme la Grande-Bretagne ou les États-Unis, le socialisme

95 Voir V. O. Key, Politics, parties and pressure groups, Crowell, 1964 ;


Frank Sorauf, Party politics in America, Little, Brown, 1973 ; Théodore
Lowi, American government. Incomplete conquest, Dreyden Press, 1976.
96 Robert Merton, Éléments de théorie et de méthode sociologique, Plon, 1965,
p. 128. T. B. Bottomore souligne l’exclusion des intellectuels des partis poli-
tiques américains : Critique de la société, Anthropos, 1969, P. 181.
97 Stanley Rothman, « Intellectuals and the American political System », in S.
Lipset (ed.), Emerging coalitions in American politics, Institute for Contem-
porary Studies, 1978.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 48

marxisant ou l’anarchisme n’ont que faiblement pénétré dans la classe


ouvrière ; si certains groupes d’intellectuels s’y sont ralliés entre les
deux guerres, c’est en accentuant encore leur marginalisation.
L’opinion publique et les partis politiques ont pu d’autant plus facile-
ment les qualifier d’« unamerican » 98.
Dans le chapitre précédent, on a vu que l’apparition de ces visions
du monde se trouvait liée à la présence d’un type d’État particulier ;
on comprend qu’elles soient ici au contraire dysfonctionnelles. Si le
socialisme n’a pas reçu aux États-Unis un accueil favorable, ce n’est
pas seulement, comme le pensait Sombart, à cause de l’individualisme
dominant, favorable à une mobilité sociale individuelle, destructrice
de la solidarité de classe ; c’est aussi parce que, dans un système dé-
centralisé, la légitimité des allégeances périphériques freine la nais-
sance de toute [59] pensée universaliste. Elle a aussi empêché la nais-
sance d’un parti socialiste important, qui aurait pu faciliter l’insertion
des intellectuels dans le champ politique.
Les intellectuels américains subissent également le poids d’un
évangélisme triomphant, qui a marqué dès ses origines la culture amé-
ricaine et nourrit à lui seul toute une tradition violemment anti-
intellectualiste 99. La force de la religion se réalise aux dépens de
l’indépendance de l’État ; dans les pays à État fort tels que la France,
les intellectuels ont su utiliser la laïcité pour accroître leur influence
sur la société tout entière et agir sur un État qui attend d’eux un ren-
forcement de sa propre légitimité, face à tous les pouvoirs périphé-
riques et, en particulier, à celui de l’Église.
Aux États-Unis, la faiblesse de l’État contribue à l’élimination des
intellectuels du personnel politique ; elle explique d’abord la forma-
tion d’une bureaucratie peu développée qui confère du même coup un
rôle modeste aux intellectuels technocratiques ; elle favorise ensuite le
maintien d’un système de partis modelés sur un pouvoir demeurant
décentralisé et qui se révèle du même coup défavorable aux intellec-
tuels traditionnels.

98 Voir Seymour M. Lipset, l’Homme et la Politique, op. cit., chap. 10, et S.


Lipset et Dobson, « The intellectual as critic and Rebel », Daedalus, été
1972. Ce phénomène semble se répéter de nos jours.
99 Richard Hofstadter, Anti-intellectualism in American life, A. Knopf, 1963,
2e Partie.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 49

Au temps de Roosevelt comme durant l’entre-deux-guerres ou en-


core à l’époque de Robert Kennedy, les intellectuels sont pourtant
parvenus à se faire entendre en tant que conseillers, jouant un rôle fort
important mais n’exerçant pas, le plus souvent, directement de fonc-
tion politique ; ils n’ont pas non [60] plus bénéficié de mandats poli-
tiques électifs locaux ou nationaux. Avec la candidature de McGo-
vern, leur influence s’est encore accrue ; liée à la guerre du Vietnam, à
la corruption qu’elle a entraînée aux États-Unis, cette candidature il-
lustre le triomphe de la « nouvelle politique », qui cherche son inspi-
ration dans la morale. Selon certains, les intellectuels auraient mis à
profit cette aspiration à une autre politique pour parvenir à s’installer
au centre du système politique en y important même leur propre état
d’aliénation, menaçant ainsi les traditions saines de la société améri-
caine 100.
De telles craintes paraissent aujourd’hui bien vaines. Les valeurs
« aliénantes » des intellectuels qui s’étaient répandues depuis la côte
Est jusqu’à Berkeley en suscitant une profonde mutation des mœurs,
s’effacent de plus en plus devant le retour à un évangélisme pur et dur,
auquel s’ajoute maintenant un sévère appel au respect de la loi et de
l’ordre. La transformation des mœurs ne pouvait à elle seule modifier
radicalement le statut politique des intellectuels américains : dans un
système aussi décentralisé, où l’État demeure faible et où les partis
doivent se faire l’écho des désirs exprimés par les diverses périphéries
légitimes, leur participation au pouvoir politique ne peut que rester
minime.

En France, au contraire, parfaitement intégrés à la vie politique na-


tionale et locale, les enseignants [61] forment une partie essentielle du
personnel qui contrôle l’État. Nombreux sont, dès la IIIe République,
les dirigeants des grands partis politiques qui proviennent de l’École
normale supérieure : à elle seule, la rue d’Ulm fournit un fort contin-
gent des militants qui investissent progressivement les grandes ma-
chines politiques de gauche — le parti radical, le parti socialiste ou le

100 Edward Shils, « Intellectuals and the center of society », in The intellectuals
and the power, University of Chicago Press, 1972, pp. 185-186.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 50

parti communiste — pour gravir ensuite les multiples échelons du


pouvoir politique 101.
Les enseignants se trouvent pourtant séparés par leur origine so-
ciale plus modeste, leurs racines provinciales et leur cursus scolaire et
professionnel, du monde de la haute fonction publique qui emprunte
plutôt la voie royale de l’École libre des Sciences politiques (qui de-
viendra, au début de la IVe République, l’Institut d’Études politiques),
de l’ENA, de Polytechnique ou des autres grandes écoles scienti-
fiques. Les enseignants constituent à cette époque une proportion es-
sentielle du personnel politique dirigeant mais ils demeurent à l’écart
tant de la haute fonction publique que du pouvoir économique. Ils
n’ont ni les mêmes intérêts sociaux ni une semblable vision du monde.
La dissociation complète des pouvoirs 102 qui se réalise sous les IIIe et
IVe Républiques a été la grande chance du corps enseignant : les insti-
tuteurs et, mieux encore, les agrégés du secondaire [62] s’imposent
dans les appareils politiques et animent la scène intellectuelle en parti-
cipant aux diverses revues littéraires et politiques 103. À cette époque,
toutefois, le parti communiste présente plus volontiers des ouvriers ou
des employés que des instituteurs ou des professeurs à la députation ;
ceux-ci sont nettement plus nombreux à la SFIO ou chez les radicaux.
L’école sert donc de mécanisme qui assure aux bons élèves une pro-
motion sociale : réussir ses humanités, devenir professeur, c’est ac-
quérir un véritable statut social et avoir la possibilité d’accéder ensuite
à un des lieux du pouvoir.
De 1898 à 1940, on trouve environ 8% de députés instituteurs ou
professeurs, cependant que 11% des ministres ont une semblable ori-

101 Voir H. Bourgin, De Jaurès à Léon Blum, Fayard, 1938 ; D. Lindenberg et


J.-P. Mayer, Lucien Herr. Le socialisme et son destin, Calmann-Lévy, 1977 ;
T. Zeldin, Histoire des passions françaises, Encres, 1978, t. 1, chap. 19 ; F.
Bourricaud, Le bricolage idéologique. Essai sur les intellectuels et les pas-
sions démocratiques, PUF, 1980, chap. 3.
102 Pierre Birnbaum, les Sommets de l’État, Seuil, 1977.
103 Victor Karady, « Normaliens et autres enseignants à la Belle époque », Re-
vue française de sociologie, janv.-mars 1972, et « Durkheim, les sciences
sociales et l’Université ; bilan d’un semi-échec », Revue française de socio-
logie, avril-juin 1976, p. 294. L’auteur marque que l’on peut dater l’entrée
dans l’arène politique des enseignants du moment où se renforce le régime
proprement parlementaire et débute « la politique des partis ».
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 51

gine professionnelle. C’est l’époque où Painlevé, Bracke, Herriot, Jau-


rès, Daladier, d’autres encore, dominent la vie politique. Sous la IVe
République, 15% des députés sont d’anciens instituteurs ou profes-
seurs ; ces deux catégories fournissent également 15% des ministres.
Les enseignants constituent donc bel et bien une part essentielle du
personnel politique professionnalisé qui gouverne la France de ces
époques 104.
La Ve République modifie considérablement la vie [63] politique :
la venue au pouvoir du gaullisme s’accompagne, on le sait, d’une do-
mination de la haute administration qui s’empare rapidement de nom-
breuses fonctions politiques. Les intellectuels technocrates remplacent
les enseignants. Au Parlement, les instituteurs qui formaient 6% des
députés sous la IVe République n’en composent plus que 3% sous la
Ve. Si les professeurs maintiennent leur représentation à un niveau
identique d’une République à l’autre, il semble malgré tout que cette
catégorie se transforme assez considérablement, les professeurs du
secondaire étant remplacés progressivement par ceux qui proviennent
de l’enseignement supérieur, en particulier par les agrégés de droit ou
de sciences économiques, plus proches par leur formation des intellec-
tuels technocrates.
Cette évolution est encore plus nette au niveau du pouvoir exécu-
tif : si les instituteurs constituaient 4,5% des ministres sous la IVe Ré-
publique, de 1958 à 1975 on ne trouve plus qu’un seul instituteur dans
tout le personnel gouvernemental ; le monde de l’école primaire en est
pratiquement absent. Comme précédemment, les professeurs préser-
vent leur représentation mais, là encore, les statistiques rendent mal
compte de la modification profonde qui affecte cette catégorie, les
professeurs issus du supérieur, et plus particulièrement des agréga-
tions de sciences juridiques ou économiques, remplaçant les profes-
seurs de lycée qui détiennent pour la plupart une agrégation relevant
des disciplines littéraires. Sur 120 ministres (soit de 1958 à 1975), on
trouve 15 agrégés de l’Université, 5 d’entre eux provenant des facul-
tés juridiques ou économiques, un autre étant agrégé de médecine ;
par ailleurs, parmi les agrégés du secondaire, [64] deux sont égale-

104 Voir Mattéi Dogan, « Les filières de la carrière politique en France », Revue
française de sociologie, 4, 1967. Dogan souligne qu’à certaines périodes les
enseignants forment 18% des députés socialistes.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 52

ment d’anciens élèves de l’ENA. Seuls six ministres proviennent de


l’ENS, dont on a pourtant souligné la forte influence dans les Répu-
bliques précédentes ; mais deux d’entre eux (les mêmes que précé-
demment) ont été également élèves de l’ENA. C’est dire qu’au sein du
personnel gouvernemental de la Ve République gaulliste ou giscar-
dienne, les instituteurs et dans une moindre mesure les professeurs du
secondaire s’effacent de plus en plus devant ceux qui ont acquis à
l’Université, ou en dehors d’elle, un savoir technocratique.
L’ENA paraît avoir définitivement remplacé l’ENS ; le personnel
politique élimine de ses rangs ceux qui se sont contentés d’être de
bons humanistes. Dans certains gouvernements de la Ve République,
on trouve jusqu’à 30% de ministres qui proviennent de l’ENA. Dans
le dernier gouvernement Barre, 64% des ministres sont fonctionnaires
de carrière, soit 22 personnes parmi lesquelles 18 hauts fonctionnaires
ou intellectuels technocrates et seulement trois enseignants 105. À titre
de comparaison, durant la IVe République, le gouvernement Mollet,
où les fonctionnaires bénéficient d’une représentation maximale par
rapport à tous les autres gouvernements (41% de l’ensemble des mi-
nistres), ne comprend que quatre hauts fonctionnaires, alors que
quatre instituteurs et dix enseignants du secondaire en sont membres,
l’enseignement supérieur n’étant pas représenté. Le rapport intellec-
tuels technocrates/enseignants [65] est révélateur à lui seul de
l’opposition droite/gauche 106.
On en verra une autre preuve dans le fait qu’en 1978, la présence
des instituteurs parmi les députés varie radicalement en fonction de
l’appartenance partisane : 0% à l’UDF, 1% au RPR, 12% au PS et
10,5% au PC. Dans le même sens, à cette époque, on trouve par
exemple, 9% de professeurs au RPR et 28% au PS. Ajoutons que les
enseignants membres des partis de gauche occupent des positions hié-
rarchiques moins élevées que ceux qui sont liés aux partis de droite :

105 F. de Baecque, « L’interprétation des personnels politiques et administra-


tifs », in F. de Baecque et J.-L. Quermonne, l’Administration et la Politique
en France sous la Ve République, Presses de la Fondation Nationale des
Sciences politiques, 1981.
106 José Frèches, l’ENA. Voyage au centre de l’État, Conti- Fayolle, 1981,
chap. 1 et 3 ; Véronique Aubert et Jean-Luc Parodi, « Le personnel politique
français », Projet, juillet-août 1980 ; A di Stefano, la Participation des fonc-
tionnaires civils à la vie politique, LGDJ, 1979.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 53

au PC 24% de ces professeurs exercent leur fonction dans le supé-


rieur, 30% au PS, 50% à l’UDF et 57% au RPR. Lorsqu’ils enseignent
dans le supérieur, ils sont nettement moins souvent professeurs en titre
à gauche qu’à droite. Enfin, à droite, les professeurs viennent
s’intégrer à la catégorie des intellectuels technocrates, dans la mesure
où ils dispensent leurs cours dans des disciplines juridiques ou éco-
nomiques, les professeurs de l’enseignement supérieur socialistes ou
communistes maintenant au contraire une tradition humaniste plus
marquée 107. La domination des intellectuels technocrates à droite en
1978 se vérifie encore par la forte présence des hauts fonctionnaires
dans les rangs de l’UDF (21%) et du RPR (19%), alors qu’ils ne for-
ment que 12% des députés du PS, et qu’aucun [66] n’est membre du
groupe parlementaire communiste. On mesure ainsi à quel point les
deux types d’intellectuels se distribuent différemment à gauche et à
droite.
Les machines politiques gaullistes et giscardiennes sont elles aussi
entièrement dirigées par des intellectuels technocrates qui, par-delà
une origine sociale assez homogène, adhèrent à un même type de ra-
tionalité fondée sur des connaissances identiques acquises presque
toujours à l’ENA. Une étude rapide de leur organigramme démontre-
rait la très forte implantation de ces intellectuels à la direction de ces
partis. Presque tous ont été recrutés par la filière des cabinets ministé-
riels, qui comprenaient autrefois tant d’anciens élèves de l’ENS. C’est
le plus souvent leur compétence technocratique qui leur a permis
d’accéder à des fonctions politiques, et non une quelconque activité de
militant politique ou la détention d’un mandat local 108. Ce rôle crois-
sant des intellectuels technocratiques s’explique par la fonction ac-
tuelle de l’État, qui gère de plus en plus l’ensemble des secteurs éco-
nomiques en liaison étroite avec les anciens hauts fonctionnaires que
sont souvent les directeurs installés à la tête des grandes entreprises ou
des banques du secteur privé 109.

107 Daniel Gaxie, « Les logiques du recrutement politique », Revue française de


sciences politiques, février 1980, p. 38.
108 P. Antoni et J.-D. Antoni, les Ministres de la Ve République. PUF, 1976.
109 Sur les intellectuels technocrates, voir F. Bon et M.-A. Burnier, les Nou-
veaux Intellectuels, Seuil, 1971.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 54

Certains commentateurs affirment pourtant que la venue de la


gauche au pouvoir entraînera simplement le remplacement des actuels
intellectuels technocrates [67] par d’autres qui leur sont en tous points
identiques et qui seraient déjà installés, à l’avance, dans les états-
majors des partis de gauche après avoir réussi à y éliminer, là encore,
le personnel politique traditionnel et, en particulier, les ensei-
gnants 110.
Contrairement à une thèse qui se répand volontiers de nos jours, le
parti socialiste n’est en rien un RPR de gauche. Même si, du point de
vue de leur électorat, certaines similarités se font jour, l’un est totale-
ment contrôlé par les nouveaux intellectuels technocrates, tandis que
l’autre échappe très largement à leur influence. De nombreux hauts
fonctionnaires adhèrent au parti socialiste, mais peu d’entre eux sont
présents dans son état-major. Si l’on examine d’abord la composition
du secrétariat national du PS (en 1978), on constate que sur 17 per-
sonnes, 3 font figure d’intellectuels technocrates, toutes les autres
étant issues du personnel politique classique de la IIIe République,
avec une très nette prédominance des enseignants de type traditionnel.
Si l’on étudie de même à cette date la composition du bureau exécutif,
qui comprend en tout 27 personnes 111, on constate, de manière moins
frappante il est vrai, que les enseignants sont moins bien représentés et
les intellectuels technocrates un peu mieux. Mais, même dans cet or-
gane politique, les enseignants [68] l’emportent encore en nombre sur
les intellectuels technocrates. On doit donc souligner avec force que la
direction du parti socialiste n’accorde pas une place décisive à ces
derniers ; les enseignants en revanche y jouent encore un rôle essen-
tiel.
Celui-ci se confirme encore si l’on analyse l’origine socioprofes-
sionnelle des maires socialistes qui ont remporté les élections munici-

110 Dans ce sens, voir Jacques Julliard. Contre la politique professionnelle,


Seuil, 1977, p. 53.
111 Ces renseignements sont extraits de T. Pfister, les Socialistes, A. Michel,
1977 ; voir aussi Maurice Benassayag, « Deux ou trois choses que l’on sait
de lui. Données anciennes et nouvelles sur le PS », la Nouvelle Revue, n° 1 ;
Paul Bacot, les Dirigeants du parti socialiste, PUL, 1979 ; et Patrick Har-
douin « Les caractéristiques sociologiques du parti socialiste », RFSP, avril
1978.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 55

pales en mars 1977, en particulier dans les villes de plus de 30000 ha-
bitants. Ceux que François Mitterrand a qualifié de « sabra » et qui
représentent à ses yeux la génération montante du parti, se recrutent,
eux aussi, de manière privilégiée dans le milieu enseignant. Il en est
ainsi des maires d’Albi, Angoulême, Mons-en-Bareuil, Rennes, Poi-
tiers, Verdun, Charleville, Schiltigheim, Lunéville, Vienne, Ville-
franche-sur-Saône, Valence 112... Toutes ces villes conquises par le PS
et, très souvent, par des militants relativement jeunes, sont dorénavant
dirigées par des enseignants qui travaillent, dans de nombreux cas,
dans des CET, des CES, ou encore dans l’enseignement primaire. Ce
ne sont pas des énarques « parachutés » du centre à la périphérie, se-
lon une pratique qui s’est développée dans les partis de l’ancienne ma-
jorité. Les futurs dirigeants du parti socialiste, ceux qui contrôlent au
niveau local de très grandes agglomérations, apparaissent au contraire
comme les héritiers du personnel politique professionnalisé des Répu-
bliques précédentes 113.
[69]
Si l’on se penche à présent sur les structures dirigeantes du parti
communiste, on est également frappé par le faible rôle accordé aux
intellectuels technocrates. Ces instances les accueillent moins encore
que celles du parti socialiste. L’étude de la composition du bureau po-
litique du parti communiste en place en 1976 fait apparaître que, sur
21 personnes, 6 ont appartenu aux corps enseignants du primaire et du
secondaire. Ils occupent une partie non négligeable des rôles du pou-
voir et n’ont nullement à se défendre vis-à-vis d’intellectuels techno-
crates qui demeurent totalement absents. En effet, si les anciens
énarques sont omniprésents dans les partis de la majorité, s’ils appa-
raissent, quoique dans une proportion relativement modeste, à la di-
rection du PS, aucun ne figure au bureau politique du PC. Il en est
d’ailleurs de même du comité central du parti communiste. Sur ses 76
membres, on trouve 9 anciens membres de l’enseignement primaire et
secondaire, 15 anciens employés, 33 anciens ouvriers (ajusteurs, mé-

112 Ces renseignements sont extraits des biographies parues dans le Monde en
mars et avril 1977.
113 Dans le même sens, les professeurs et les instituteurs forment une proportion
sans cesse croissante des délégués au Congrès du PS. Ces deux catégories
constituaient 25% des délégués en 1973 (Grenoble), ils en forment 36% en
1977 (Nantes). Voir R. Cayrol, Projet, sept.-oct. 1977, p. 927.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 56

caniciens, ouvriers, métallurgistes, etc.), 3 maçons, 3 cheminots, 3


ingénieurs, 2 paysans, etc. Seuls peuvent figurer parmi les intellec-
tuels technocrates un économiste, deux enseignants d’économie (dont
l’un est agrégé de sciences économiques et ancien élève de l’École
polytechnique) et un professeur de médecine 114. Suivant notre défini-
tion [70] des intellectuels technocrates, on peut dire que sur 76 per-
sonnes, 4 appartiennent réellement à cette catégorie. Il faut par ailleurs
souligner qu’aucun ancien élève de l’ENA ne figure parmi les
membres du comité central. Cette situation résulte d’une politique dé-
libérée puisque plusieurs anciens élèves de l’ENA, des agrégés de
sciences économiques ou de droit public, sont membres du parti
communiste. Remarquons en outre que si les ouvriers sont nettement
mieux représentés au comité central qu’au bureau politique, les ensei-
gnants le sont, au contraire, davantage au bureau politique qu’au co-
mité central. Plus on monte dans la hiérarchie, plus les enseignants
occupent des fonctions de pouvoir. Si les intellectuels technocrates
sont quasiment absents de l’ensemble des instances dirigeantes du PC,
les enseignants semblent bénéficier quant à eux d’une représentation
privilégiée 115.
Peut-on conclure, dès lors, que la venue de la gauche au pouvoir
entraînerait le retour du personnel politique professionnalisé qui con-
trôlait l’État sous les IIIe et IVe Républiques 116 ? Il est certain que si
les intellectuels technocrates dominent totalement les partis de la ma-
jorité, la haute administration étant en quasi-osmose avec ces partis,
ils n’ont pas réussi à s’imposer dans les grands partis de gauche qui
leur préfèrent aujourd’hui encore les enseignants. Reste à [71] se de-
mander dans quelle mesure la fonction qu’exerce ces partis
d’opposition ne détermine pas partiellement la composition de leurs
organes dirigeants. Si ces partis réussissaient à l’emporter aux élec-

114 Cette analyse est réalisée à partir des données brutes contenues dans
l’ouvrage de Jean Ellenstein, le PC, Grasset, 1976, p. 185-191. À
l’exception du PC, les partis de gauche ne présentent presque jamais
d’ouvriers à la députation. Ils leur préfèrent les enseignants.
115 On sait, par ailleurs, que les députés du parti communiste paraissent se re-
cruter eux aussi un peu moins qu’auparavant au sein de la classe ouvrière.
Voir Jean Chariot, « Les élites politiques en France de la IIIe à la Ve Répu-
blique », Archives européennes de sociologie, 14, 1973.
116 Voir Paul Thibaud, « Changer la politique », Esprit, septembre 1977, p. 3.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 57

tions législatives, s’ils venaient à exercer à leur tour le pouvoir, ne


verrait-on pas apparaître à leur tête les intellectuels technocrates bar-
dés de toutes leurs compétences modernistes ? Si la manière dont se
conquiert le pouvoir au sein du PC, à travers une longue vie de mili-
tant, semble rendre difficile un tel changement de personnel, le parti
socialiste peut-il longtemps échapper à l’emprise de ces intellectuels
technocrates qu’il a réussi, dans l’opposition, à contenir ?
En juin 1981, on peut désormais répondre à une telle interrogation.
Une nouvelle « République des professeurs », plus forte encore que
celle qui l’a précédée durant la IIIe République, vient de naître, en re-
poussant au second plan les intellectuels technocrates de la « Répu-
blique des fonctionnaires » mise en place avec le retour au pouvoir du
gaullisme. Au Parlement, un député sur trois est enseignant ; 58% des
députés PS et MRG appartiennent au corps enseignant. Sur 108 dépu-
tés issus de l’enseignement secondaire, on en trouve 94 au PS et au
MRG. Devenu parti dominant, le parti socialiste n’en avantage pas
pour autant les hauts fonctionnaires au détriment des enseignants : la
proportion de ceux-ci s’accroît en effet de manière spectaculaire dans
ce parti, passant de 40% à 58%. De 1978 à 1981, les hauts fonction-
naires progressent aussi dans les rangs du PS, de 12 à 22%, sans me-
nacer la suprématie des enseignants. Notons également qu’en dépit
d’un net recul global, le PC voit également la proportion [72]
d’enseignants augmenter parmi ses députés (de 19,5% à 27%), aucun
d’entre eux n’appartenant à l’enseignement supérieur. De plus, sur 44
députés communistes, on ne trouve aucun haut fonctionnaire 117.
Les enseignants du secondaire et les instituteurs, militants tradi-
tionnels des partis de masse centralisés nés au temps de la IIIe Répu-
blique, lorsque apparaissaient pour la première fois les professionnels
de la politique, occupent donc à nouveau le devant de la scène. On
peut en voir une ultime preuve dans la composition de l’actuel gou-
vernement : alors que tous les Premiers ministres de la Ve République
appartenaient à la catégorie des intellectuels technocrates, c’est un
ancien professeur de l’enseignement technique, ancien secrétaire gé-
néral du Syndicat national de l’enseignement technique, qui se trouve
maintenant à la tête du gouvernement. Au sein de celui-ci, les ensei-

117 Données élaborées à partir des tableaux présentés dans le Monde du 23 et du


27 juin 1981.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 58

gnants issus principalement du secondaire (11 personnes, auxquelles


s’ajoutent deux membres de l’enseignement supérieur, venus des dis-
ciplines littéraires) sont aussi nombreux que sous la IVe République.
On peut même souligner que, dans la mesure où ils représentent 28%
de l’ensemble des ministres, leur proportion est plus forte encore que
dans la plupart des gouvernements de la « République des profes-
seurs ».
On mesure mieux l’ampleur de ce changement en se rappelant que,
dans le dernier gouvernement Barre, il n’y avait que 7%
d’enseignants, les intellectuels technocrates formant au contraire 56%
de [73] l’ensemble des membres du gouvernement. Ces derniers ne
composent plus que 28% des ministres du gouvernement Mauroy, le-
quel ne comprend que 14% d’énarques (contre près de 30% dans cer-
tains gouvernements précédents de la Ve République) 118. À lui seul,
le fait qu’un président de la République avocat succède à un haut
fonctionnaire énarque, symbolise la profondeur de la mutation qui
s’est réalisée en France et que renforce encore le retour au pouvoir,
comme sous les deux dernières Républiques, des journalistes, des mé-
decins ou des avocats 119. Il semble dès lors impossible de soutenir,
comme le faisait Jean-Paul Sartre à propos de l’autre « République
des professeurs », que celle-ci ne serait qu’une « façade », une « mys-
tification », la politique étant en réalité « menée sous la direction de
certains groupes de pression, étroitement liés à la haute industrie et à
la banque » 120. Déjà contestable à l’égard de la IIIe République, ce
jugement ne peut plus être soutenu de nos jours. Dans le même sens,
une certaine théorie marxiste mécaniste du pouvoir, réductrice de la
spécificité étatique, rend difficilement compte de la nouvelle situation
politique qui s’est créée en France aujourd’hui.

118 On doit certes noter qu’au gouvernement les intellectuels technocrates sont
aussi bien représentés que les enseignants alors qu’ils sont largement domi-
nés au Parlement. Traditionnellement, quand on passe du législatif à
l’exécutif, la proportion d’intellectuels technocrates augmente quelle que
soit la couleur politique du groupe dominant.
119 Si les énarques l’emportent comme avant dans les cabinets ministériels, les
enseignants sont malgré tout infiniment mieux représentés que sous le gaul-
lisme ou le giscardisme.
120 Jean-Paul Sartre, l’Idiot de la famille, Gallimard, 1972, t. 3, pp. 112-113.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 59

[74]
Depuis la fin du XIXe siècle, le personnel politique se trouve do-
miné en France par l’une ou l’autre des deux catégories d’intellectuels
qui sont, l’une comme l’autre, presque constamment exclues du pou-
voir aux États-Unis. On sait que le type d’État contribue à rendre
compte de ces différences. On se souvient en effet qu’aux États-Unis,
la faiblesse de l’État entraîne celle de la bureaucratie : les hauts fonc-
tionnaires, dépourvus de ressources propres importantes, ne se présen-
tent pas comme des partenaires indispensables, sur un marché poli-
tique dont ils se trouvent par ailleurs juridiquement exclus ; la fai-
blesse de l’État permet également le maintien d’un système politique
décentralisé, auquel s’adaptent les partis à la recherche de clientèles
périphériques : les intellectuels traditionnels répugnent le plus souvent
à suivre une telle voie vers le pouvoir politique.
Notons qu’en Grande-Bretagne, pays plus centralisé que les États-
Unis mais moins étatisé que la France, le bon fonctionnement du prin-
cipe représentatif a permis à la classe ouvrière de se représenter elle-
même au Parlement. Les députés du parti travailliste, émanation des
syndicats, ont longtemps été issus dans une très forte proportion de la
classe ouvrière. À l’inverse, les intellectuels, membres des petits partis
socialistes, n’ont pas eu accès au parti travailliste car ils jouent un
faible rôle dans les syndicats. D’où la faiblesse des idéologies. De nos
jours, les enseignants sont de plus en plus nombreux parmi les députés
socialistes mais ils sont eux-mêmes très souvent issus de la classe ou-
vrière, celle-ci améliorant ainsi encore sa représentation dans un
centre dont les intellectuels technocrates ont toujours été exclus.
[75]
En France, au contraire, lorsque le principe étatique fondé sur la
différenciation d’avec toutes les périphéries fonctionne à plein,
l’institutionnalisation et l’autonomisation qui en résultent avantagent
les intellectuels technocrates : les hauts fonctionnaires accèdent alors
au pouvoir, légitimant ce déplacement par une adhésion qu’ils esti-
ment absolue à des valeurs universalistes et non particularistes. Dis-
tants et méprisants à l’égard de toutes les périphéries, ils prétendent
inscrire leurs actions dans le cadre plus vaste de l’idéologie de
l’intérêt général, au service duquel ils se placent en se protégeant, es-
timent-ils, des pressions des clientèles périphériques. Quand le prin-
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 60

cipe démocratique s’épanouit à nouveau, avec le retour au pouvoir des


intellectuels traditionnels, la force du principe étatique se trouve
quelque peu atteinte. Dans ce nouveau cadre, on voit se constituer de
grands partis de masse qui se modèlent, dès la IIIe République, sur le
type d’État qu’ils se proposent de conquérir. À son image, ils se do-
tent d’une organisation centralisée, hiérarchisée et souvent bureaucra-
tique. Face à l’universalisme étatique, ils en viennent aisément à adop-
ter des visions du monde également universalistes : ce à quoi
s’emploient les intellectuels traditionnels, en échange de rétributions
personnelles au sein des organisations partisanes.

[76]
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 61

[77]

La logique de l’État.

Deuxième partie
ÉTATS, DÉMOCRATIE
ET AUTORITARISME

Retour à la table des matières

[78]
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 62

[79]

La logique de l’État.
DEUXIÈME PARTIE

Chapitre 1
L’impossible corporatisme

Retour à la table des matières

La logique de l’État influence la stratégie que mènent les groupes


sociaux dans la défense de leurs intérêts. Dans la société capitaliste,
l’affrontement entre les classes sociales, de même que les négocia-
tions qu’elles peuvent mener, se déroulent en présence d’un État spé-
cifique dont l’action propre peut se révéler déterminante. Le pouvoir
politique apparaît tantôt sous les traits d’un colbertisme absolu, tantôt
d’un libéralisme foncier. Soulignons pourtant que seuls certains États
fortement structurés ont la possibilité de mener une politique délibé-
rément interventionniste, allant jusqu’à influencer les relations qu’ont
entre elles les classes sociales. D’autres en sont difficilement capables
car leur organisation propre demeure faible.
L’intervention des États faibles sur les relations sociales revêt
d’ailleurs un caractère moins indispensable, dans la mesure où
l’épanouissement de la démocratie représentative, qui se réalise plus
aisément dans de telles circonstances politiques, favorise les négocia-
tions directes entre groupes sociaux opposés. C’est dans ce cadre qu’il
convient d’examiner le [80] nouveau débat sur le corporatisme
comme mode spécifique de représentation des intérêts sociaux anta-
gonistes au sein du pouvoir politique. On se propose de montrer
comment, si l’État, la démocratie et le capitalisme font figure de va-
riables indépendantes qui entretiennent entre elles de multiples rela-
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 63

tions, ils agissent tous sur le type de régime et contribuent, chacun par
lui-même, à la création ou à l’absence de corporatisme.

Dans un article récent, Léo Panitch a mis en lumière la complète


hétérogénéité des recherches actuelles sur le corporatisme. D’après
lui, cette notion renvoie tantôt à un système économique distinct et qui
diffère par exemple du féodalisme, du capitalisme ou encore du socia-
lisme, tantôt à une « forme étatique » d’un type autre que le fascisme
ou le parlementarisme, tantôt enfin à un système particulier de repré-
sentation des intérêts qui s’oppose au pluralisme ou au syndica-
lisme 121. Pour commencer, on voudrait montrer que la théorie du cor-
poratisme prend certes en considération le régime politique (ce que
Panitch appelle la « forme étatique »), mais non le type d’État lui-
même, qui préexiste au régime [81] particulier dont il se dote à un
moment ou à un autre de son histoire.
Selon Philippe Schmitter, « le corporatisme peut être défini comme
un système de représentation des intérêts dans le cadre duquel les ac-
teurs sont organisés en un nombre limité de catégories fonctionnelles,
obligatoires, disciplinées, hiérarchisées et à l’abri de toute concur-
rence ; elles sont reconnues et admises (sinon créées) par l’État et bé-
néficient d’un monopole de représentation dans la mesure où elles
parviennent en retour à contrôler la sélection de leurs dirigeants, le
type de demandes qui s’expriment et le soutien qu’elles

121 Léo Panitch, « Recent theorizations of corporatism », British Journal of


Sociology, juin 1980.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 64

vent 122 ». D’après cette définition, il semblerait que l’État soit au


centre du système corporatiste. Remarquons pourtant que la notion
d’État n’est pas définie 123 et qu’elle semble, surtout, pouvoir être uti-
lisée de manière indifférente quelle que soit l’histoire particulière de
chacune des sociétés concernées.
Philippe Schmitter admet d’ailleurs lui-même qu’il est indispen-
sable de distinguer le corporatisme sociétal (« Le corporatisme socié-
tal apparaît dans des systèmes politiques où les unités territoriales ne
donnent pas naissance à des clivages superposés ; le processus électo-
ral y est compétitif et le système de partis ouvert ; les idéologies y
sont multiples ; les [82] autorités y détiennent un pouvoir qui repose
sur des coalitions parvenant à se former même si les sous-cultures po-
litiques qui s’y font jour sont relativement séparées les unes des
autres ») du corporatisme étatique (« Le corporatisme étatique se
trouve plus particulièrement dans les systèmes politiques où les unités
territoriales sont fermement subordonnées à un pouvoir bureaucra-
tique central ; les élections ont été supprimées ou revêtent un caractère
plébiscitaire, un parti unique et faible domine le système de partis sur
lequel il exerce une action de monopole ; les autorités exécutives ad-
hèrent toutes à une seule idéologie et se recrutent de manière plus sé-
lective ; les sous-cultures par lesquelles s’expriment les classes, les
groupes ethniques et nationalitaires sont réprimées 124 »). Notons que
l’auteur utilise cette fois le concept de système politique pour analyser
l’avènement du corporatisme sociétal et qu’il réserve la notion d’État
au second type de corporatisme, modifiant ainsi la première définition
générale du corporatisme. Pourtant, cette distinction soulève elle-
même un grand nombre de difficultés. On s’en aperçoit lorsqu’on
examine la liste des pays qui sont supposés se doter d’un type de cor-
poratisme ou d’un autre. Du côté du corporatisme sociétal, on trouve,
en effet, aussi bien la Suède que la Suisse, les Pays-Bas, la Norvège,
le Danemark ; la Grande-Bretagne, l’Allemagne fédérale, la France et

122 P. Schmitter, « Still the century of corporatism ? », in P. Schmitter et G.


Lembruch, Trends toward corporatist intermediation, Sage, 1979, p. 13.
123 B. Nedelman et G. Meir, « Théories of contemporary corporasion, Static or
dynamic ? », in P. Schmitter et G. Lembruch, Trends toward corporatist in-
termediation, p. 98.
124 Philippe Schmitter, « Still the century of corporatism ? » op. cit., p. 22.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 65

les États-Unis partageant certaines caractéristiques de ce corpora-


tisme 125.
Du côté du corporatisme étatique, figurent le [83] Portugal, le Bré-
sil, l’Espagne, la Grèce, le Mexique, le Pérou, l’Italie fasciste, la
France pétainiste, l’Allemagne national-socialiste, l’Autriche de Doll-
fuss. Le premier genre de corporatisme correspond selon l’auteur à la
nécessité de mettre en place « un régime dominant bourgeois et
stable » qui répond à la concentration des moyens de production. Des
critiques ont déjà montré que l’auteur introduit ainsi dans sa théorie de
la représentation des groupes une perspective assez différente,
d’inspiration marxiste. Soulignons plutôt, en ce qui nous concerne,
que P. Schmitter a recours aux notions de système politique ou de ré-
gime et qu’il fait ainsi silence de manière générale sur le type d’État
dans le cadre duquel se met en place un corporatisme sociétal. Du
coup, il range dans cette catégorie des pays qui connaissent un État,
produit d’une différenciation historique liée à la crise de la féodalité, à
la résistance des périphéries qui a favorisé son autonomisation et son
institutionnalisation (cas typique, la France), des pays qui ont mainte-
nu des processus de fusion et n’ont pas connu l’émergence de struc-
tures différenciées, le centre assurant d’emblée, sans crise majeure, la
représentation des intérêts qui peuvent ainsi se faire entendre (type
idéal, la Grande-Bretagne) et les démocraties consociationnelles qui
ont longtemps ignoré tant l’État que tout centre véritable (exemple de
la Suisse) 126.
Or, ces trois types d’État ne peuvent pas se prêter de la même ma-
nière à la mise en place d’un corporatisme sociétal. Comme on tentera
de le montrer, [84] ils engendrent des mécanismes spécifiques de ges-
tion des conflits sociaux et orientent dans des voies multiples l’action
de la classe ouvrière dans chacun des pays concernés. En n’en tenant
pas compte, P. Schmitter a tendance à réserver l’usage du concept
d’État à la description des systèmes à corporatisme étatiste, qui sont
en réalité des régimes autoritaires ou totalitaires où, d’après notre
propre définition plus restrictive de l’État, il ne peut pourtant vérita-

125 Idem., pp. 21-22.


126 Voir Bertrand Badie et Pierre Birnbaum, Sociologie de l’État, op. cit., IIIe
partie.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 66

blement exister un État puisque la différenciation, marque essentielle


de l’État, demeure absente.
Comment peut-on mesurer le poids de la variable étatique ? L’État
peut certes demeurer identique à lui-même, le régime se transformant
radicalement. De la IIIe à la IVe République en passant par Vichy,
l’État n’a pas subi de transformations essentielles : c’est le régime qui
s’est profondément modifié. Dans le même sens, des systèmes poli-
tiques au corporatisme relativement identique ont pourtant des types
d’État entièrement opposés (telles la Suisse et l’Autriche) et, comme
on l’a souvent noté, les systèmes de représentation de certains intérêts,
comme ceux du monde agricole, sont presque toujours unifiés quels
que soient le type d’État ou le type de régime. Au contraire, on peut
remarquer qu’un pays qui ne connaît ni véritablement d’État ni réel-
lement de centre (la Suisse) voit se développer des groupes d’intérêts
centralisés. La relation entre type d’État, type de régime, structure des
groupes d’intérêt et genre de corporatisme est donc loin d’être
claire 127. On [85] reviendra plus loin sur ces difficultés pour tenter de
mieux cerner les conséquences de la formation d’un État différencié
sur les mécanismes de représentation.
Notons pourtant que jusqu’à présent la plupart des théories du cor-
poratisme passent sous silence cette question. C’est bien sûr le cas de
celle présentée par J. T. Winkler, selon lequel « le corporatisme est un
système économique dans lequel l’État contrôle et dirige les intérêts
privés jusque dans leur politique interne 128 ». De manière très signifi-
cative, l’auteur néglige la question de la nature de l’État dans son long
essai et la renvoie négligemment à un court appendice. Le corpora-
tisme étant conçu essentiellement comme un système économique,
l’État est dépourvu de toute histoire particulière dans chacun des pays
où il voit le jour, sans réalité institutionnelle, et bénéficie seulement
d’une certaine autonomie fonctionnelle qui lui permet de mieux con-
trôler le monde des affaires pour faciliter son bon fonctionnement.

127 Ces remarques résultent d’une longue discussion avec P. Schmitter.


128 J. T. Winkler, « Corporatism », Archives européennes de sociologie, XVII,
1976. Pour Alan Cawson qui tente une synthèse entre l’argumentation de P.
Schmitter et de J. Winkler, le corporatisme s’explique pourtant par les seuls
besoins du capitalisme ; « Pluralism, corporatism and the role of the State »,
Government and opposition, 2, 1978, p. 193. L’État demeure là aussi le
grand absent.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 67

Très critique à l’égard des écrits à perspective économiste, refusant


aussi de voir dans le corporatisme une théorie de la représentation des
groupes d’intérêts semblable à celle proposée par P. Schmitter, Léo
Panitch entend de son côté aborder le modèle corporatiste en termes
de classes sociales. [86] Pour lui, le corporatisme constitue bien une
structure politique qui a pourtant pour seule fonction d’intégrer la
classe ouvrière dans l’État capitaliste. S’il a le mérite de tenir compte
de la dimension proprement politique du corporatisme, Léo Panitch
n’en aborde pas moins l’État comme une entité capitaliste qui, dans
les années soixante et soixante-dix, renforce sa « coercition » à l’égard
des syndicats, avec la collaboration active du parti travailliste 129.
Là encore, si Panitch insiste sur le rôle de l’État, davantage par
exemple que P. Schmitter qui limitait le champ de son action au cor-
poratisme étatique des pays autoritaires, il n’en retient pas pour autant
la dimension historique de ce fait social et ne distingue pas les diffé-
rents types d’État au sein des sociétés capitalistes. À ses yeux, et de
manière plus limitative, les pays qui connaissent une représentation
corporatiste sont les Pays-Bas, la Suède et la Grande-Bretagne, pays
où la social-démocratie a dominé le mouvement syndical. Pour lui, en
dépit d’une intervention étatique qui s’exerçait dans ce sens, la France
et l’Italie ont échappé au corporatisme grâce à l’existence d’un fort
courant communiste 130. L’État qui agit ici ou là semble toujours iden-
tique à lui-même ; seule la résistance qui lui est opposée paraît chan-
gée 131.
[87]
Si Léo Panitch reconnaît l’autonomie que possède l’État dans une
société capitaliste pour instaurer le corporatisme (en s’inspirant direc-
tement des travaux de Nicos Poulantzas), celle-ci ne demeure toujours
que fonctionnelle, quelle que soit la société capitaliste particulière. La
position adoptée par cet auteur dans ses travaux les plus récents est en

129 Léo Panitch, « Recent theorizations of corporatism », British journal of so-


ciology, juin 1980, p. 175.
130 Léo Panitch, « The development of corporatism in liberal democracies » in
P. Schmitter et G. Lehmbruch, Trends toward corporatist intermediation,
op. cit., p. 130.
131 Léo Panitch, « Trade unions and the capitalist State. Corporatism and its
contradiction », New left review, n° 125, janvier-février 1981.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 68

réalité plus complexe. S’il maintient toujours que les structures poli-
tiques corporatistes sont « une forme de la domination capitaliste », il
souligne qu’à lui seul, le capitalisme monopoliste n’est pas une condi-
tion suffisante à leur apparition. Comme il le montre, au contraire, aux
États-Unis, le capitalisme monopoliste est très développé mais les
structures corporatistes, elles, ne le sont guère. Selon lui, ce sont tou-
jours les groupes de pression qui jouent un rôle essentiel dans ce sys-
tème politique, et les syndicats ouvriers font figure de groupes
d’intérêts demeurant extérieurs au pouvoir.
Léo Panitch insiste également sur le fait que le Parlement continue
à exercer une fonction vitale dans les pays où s’est épanoui le corpora-
tisme, car il favorise seul l’expression de types d’intérêts qui ne sont
pas explicitement liés à un intérêt de classe. Mais s’il s’éloigne d’une
perspective économiste dans l’explication de l’apparition du corpora-
tisme, ce n’est pourtant pas pour se pencher sur l’influence propre du
type d’État, sur le rôle particulier du politique. En définitive, pour lui,
le facteur décisif dans la formation du corporatisme est aujourd’hui le
niveau de l’emploi : dans une période de chômage, les syndicats sont
faibles et l’État peut se passer d’eux ; dans une période d’expansion,
les syndicats sont forts et l’État s’efforce de les intégrer pour agir avec
leur concours.
[88]
En s’écartant encore davantage d’une théorie économiste de l’État,
et donc du corporatisme, certains, comme Claus Offe, soulignent le
caractère indispensable de la « distance » qui doit s’instaurer entre le
capital et son État, ce dernier devant être à même de gérer comme il
l’entend les intérêts sociaux en sélectionnant les demandes auxquelles
il veut répondre 132. En rejetant définitivement les théories de R. Hil-
ferding, C. Offe met en lumière l’existence de deux systèmes en inte-
raction, le marché (l’économie) et l’État (le politique). Celui-ci n’est
pas en tant que tel capitaliste ; il maintient ainsi d’autant plus facile-
ment l’ordre du capitalisme. Offe retrouve très naturellement le voca-
bulaire de l’analyse systémique en analysant le rôle de guidage qui
revient à l’État lorsqu’il sélectionne les demandes contradictoires.
Proche également des thèses de James O’Connor sur la crise fiscale de

132 Claus Offe, « Class rule and the political System », German political stu-
dies, vol. 1, 1974.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 69

l’État, Claus Offe voit dans celui-ci un système capable de concilier


les demandes visant à renforcer l’accumulation du capital, tout en sa-
tisfaisant à celles indispensables pour assurer sa légitimité en accrois-
sant la loyauté des citoyens. Mais, de même que James O’Connor fait
plutôt référence à un système politique lorsqu’il analyse le rôle de
l’État capitaliste dans la gestion de la crise fiscale, ce dernier étant
dépourvu de toute base institutionnelle, sans dimension historique et
ne bénéficiant d’aucun personnel propre lié à un système de rôles par-
ticulier pour le servir 133, de même l’État de Claus Offe fait [89] da-
vantage figure de système politique dont l’autonomie fonctionnelle se
révèle favorable à la survie du capitalisme.
Dans ses travaux les plus récents, J. Habermas s’inspire tout parti-
culièrement des analyses de James O’Connor et de celles de Claus
Offe. Il examine en effet les relations d’échanges qu’entretiennent les
systèmes économique, socioculturel et politico-administratif, en ana-
lysant les opérations de régulation, de prélèvement fiscal et les presta-
tions de l’État social qui renforcent la loyauté des masses 134. Là en-
core, l’adaptation de l’analyse systémique à la perspective marxiste
permet de mettre en lumière l’existence de crises spécifiques à
l’entrée et à la sortie du système politico-administratif, que ne dévoile
pas à elle seule l’analyse systémique ; elle a pourtant pour grave in-
convénient de passer de nouveau sous silence le problème de l’origine
de l’État. Ne tenant pas compte des types d’État particuliers qui appa-
raissent dans les diverses sociétés capitalistes, Habermas ne peut ex-
pliquer les multiples types de crises qui leur sont pourtant nécessaire-
ment liés.
Aujourd’hui encore, Habermas comme Claus Offe choisissent
donc de ne pas tenir compte des acquis récents de la sociologie histo-
rique de l’État. D’où une théorie du corporatisme qui sous-estime le
facteur étatique et évite difficilement la réduction aux seuls rapports
de classe. Paradoxalement, une telle perspective aboutit à négliger tant
les phénomènes de pouvoir que ceux inhérents au conflit pour mettre

133 James O’Connor, The fiscal crisis of the States, St. Martin Press, 1973.
134 Jürgen Habermas, Raison et Légitimité. Problèmes de légitimation dans le
capitalisme avancé, Payot, 1978, p. 17.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 70

au [90] contraire en lumière de manière ahistorique les mécanismes


d’adaptation fonctionnelle 135.
Dans le même sens, Bob Jessop aborde lui aussi le corporatisme de
manière relativement ahistorique. Même s’il reproche à juste titre à P.
Schmitter ou à J. T.Winkler d’avoir une « théorie instrumentaliste de
l’État » qui résulte d’une « théorisation inadéquate », il utilise seule-
ment la théorie de la « sélectivité structurelle » de l’État pour expli-
quer sa « forme ». Pour lui, la croissance du capitalisme monopoliste
se traduit par la formation d’un corporatisme qui institutionnalise la
représentation du capital et de la classe ouvrière. Dorénavant, le Par-
lement serait simplement le lieu d’expression de la petite bourgeoisie
traditionnelle et du petit capital. Les bases sociales du corporatisme et
du parlementarisme deviendraient donc contradictoires, ce qui expli-
querait la naissance d’un « État fort » que P. Schmitter qualifie pour
sa part de « corporatisme étatique », c’est-à-dire d’État autoritaire.
Les pays européens qui connaissent une forte social-démocratie ré-
ussissant à parvenir au pouvoir peuvent échapper à une telle situation
et connaître plutôt un « corporatisme libéral », la social-démocratie
étant seule à même d’intégrer la classe ouvrière et la petite bourgeoi-
sie. En bref, l’État social-démocrate se comprend comme un corpora-
tisme libéral favorable à l’accumulation du capital, brisant la mobili-
sation de la classe ouvrière qui pourrait s’exercer [91] contre lui 136.
B. Jessop s’efforce donc de décrire la « forme » de l’État du corpora-
tisme libéral. Sa présentation reste pourtant ahistorique : l’État est le
même dans les pays capitalistes, seuls changent le poids de la social-
démocratie et donc le type de corporatisme. Le système démocratique
est ainsi la meilleure « coquille » où vient se loger le capital tant que
la bourgeoisie demeure dominante : le corporatisme n’est plus un

135 Cette difficulté se révèle dans la manière dont Claus Offe traite du corpora-
tisme dans le cas allemand : « The attribution of political status to interest
groups », in S. Berger (ed.), Interest groups in Western Europe, Cambridge
University Press, 1980.
136 Bob Jessop, « Corporatism, parliamentarism and social democracy », in P.
Schmitter et G. Lehmbruch, Trends toward corporatist intermediation, op.
cit., p. 201. Voir aussi B. Jessop, « The political indetermacy of democra-
cy », in A. Hunt (ed.), Marxism and democracy, Lawrence and Wishort,
1980, p. 77.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 71

« fascisme à visage humain » (Winkler) mais « la forme la plus déve-


loppée de la social-démocratie » 137.
Ce corporatisme apparaît dans le Nord-Ouest de l’Europe, aux
États-Unis, en Australie et au Japon 138. Sans jamais expliciter la si-
gnification de cette liste limitative, qui ne comprend pas que des pays
où la social-démocratie s’est révélée prédominante, Jessop implique
du même coup qu’en Europe les pays comme la France, l’Espagne ou
l’Italie restent fort éloignées du corporatisme libéral. S’il introduit ici
une distinction intéressante, il ne l’explique pourtant pas en ayant re-
cours à l’histoire et à la spécificité de ces États. Sont-ils en fonction de
leur origine propre condamnés à devenir des « États forts » de type
autoritaire ? Leurs structures et leurs modes de fonctionnement ne leur
permettent-ils pas, au [92] contraire, d’affronter autrement, d’après
leur logique propre, ces nouvelles crises 139 ?
Selon l’auteur, la nature du corporatisme en Grande-Bretagne pa-
raît avoir évolué. Bob Jessop souligne la fragilité d’un tel système, la
participation des syndicats aux organisations administratives étant lar-
gement « symbolique » et rencontrant l’opposition du monde des af-
faires. Surtout, pour rendre compte de l’absence de toute réelle « in-
corporation » de ces intérêts opposés, il souligne qu’elle « requiert un
cadre institutionnel qui permettrait d’articuler la représentation fonc-
tionnelle avec la représentation parlementaire ainsi qu’une coordina-
tion de l’intervention à travers les moyens corporatistes avec celle qui
se déroule grâce à une administration rationnelle légale. Peu de pro-
grès ont été réalisés pour y parvenir 140 ». Parmi les théoriciens actuels
du corporatisme, Bob Jessop est ainsi celui qui semble se préoccuper
le plus de la structure même de l’organisation politico-administrative
susceptible de donner vie à un système corporatiste. Cette analyse
peut pourtant paraître insuffisante car elle ne met pas assez en lumière

137 Bob Jessop, « Capitalism and Democracy : the best political shell ? » in G.
Littlejohn, Power and the States, Croom Helm, op. cit., p. 45.
138 Idem., p. 47.
139 Ces questions ne sont pas véritablement traitées par Christine Buci-
Glucksmann et Göran Therborn lorsqu’ils analysent la formation du corpo-
ratisme dans divers pays européens : le Défi social-démocrate, Maspero,
1981, pp. 158, 159, 275, 278.
140 Bob Jessop, « The transformation of the State in Post-War Britain », in R.
Scase (ed.), The State in Western Europe, Croom Helm, 1980, p. 51.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 72

les particularités historiques de la construction du politique en


Grande-Bretagne, qui expliquent peut-être, comme on le verra, la qua-
si-impossibilité de l’instauration du corporatisme.
Rares sont les auteurs qui prennent la structure de [93] l’État
comme une variable essentielle pour expliquer l’existence ou
l’absence du corporatisme. Robert Salisbury constate pourtant à juste
titre qu’aux États-Unis, le corporatisme ne peut voir le jour précisé-
ment parce que ce pays ne connaît pas d’« État moniste » au sens où
nous l’avons nous-mêmes défini 141. Si Guillermo O’Donnell oppose
en ce qui le concerne le corporatisme « estatizante » où l’Etat étend
son emprise sur la société civile (exemples du Brésil, de l’Argentine et
du Mexique) du corporatisme « privatista » où les intérêts pénètrent
au sein de l’État, cette distinction n’est toujours pas satisfaisante dans
la mesure où elle paraît proche de celles qui ont été précédemment
exposées. Isolant les États où la bureaucratie règne en osmose avec
l’armée, O’Donnell regroupe malheureusement l’ensemble des pays
de l’Europe occidentale et des États-Unis pour servir d’exemples au
second type de corporatisme, faisant à nouveau silence sur la spécifi-
cité propre à chacun de ces États, sur ce qui peut différencier la France
de la Grande-Bretagne 142. Retenons cependant que l’auteur nous offre
une piste de recherche féconde pour distinguer les types d’État et leur
rapport au corporatisme. Il compare en effet les États brésilien ou ar-
gentin à l’Allemagne, à l’Italie et au Japon d’avant-guerre. En
s’inspirant des analyses [94] de Barrington Moore et de A. Gerschen-
kron sur le développement « par le haut », la croissance économique
accélérée nécessitant la formation de l’immense bureaucratie et d’un
État différencié, retrouvant aussi les analyses marxistes sur le bona-
partisme qui mettent également l’accent sur ce phénomène de diffé-
renciation des structures étatiques, il souligne qu’en Amérique latine,
l’État ne peut s’autonomiser car la bourgeoisie est liée au capital in-
ternational et à des structures agraires qui parviennent à persister.
Seules de semblables recherches sur la structure de l’État permettront

141 Robert Salisbury, « Why no Corporation in America ? », in P. Schmitter et


G. Lehmbruch, Trends toward corporatist intermediation, op. cit., p. 218.
142 Guillermo O’Donnell, « Corporatism and the question of the State », in
James Malloy, Authoritarianism and corporatism in Latin America,
Pittsburgh, 1977, p. 48. Cf. Jean Leca, « Les fonctions sociales de l’État »,
in Recherches sur l’État, CORDES, 1980.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 73

de lever un certain nombre des ambiguïtés que présentent encore les


théories corporatistes. En reprenant les travaux contemporains de so-
ciologie historique, elles devront, pour commencer, s’appliquer à
mieux distinguer les pays capitalistes occidentaux qui bénéficient de
nos jours les uns comme les autres des avantages de la démocratie,
mais présentent pourtant toujours des différences essentielles dans
leur mode de centralisation politique, partant dans leurs relations avec
le corporatisme. Elles permettront seules de comprendre les actions
particulières qu’entreprend ici ou là et, par exemple, en France et en
Grande-Bretagne, la classe ouvrière.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, des pays à systèmes poli-


tiques profondément différents, comme la Grande-Bretagne et la
France, affrontent pourtant, en tant que systèmes capitalistes, des
crises économiques relativement semblables. On voudrait montrer
qu’ils réagissent en fonction de leur type de pouvoir [95] politique et
qu’ils résolvent de façon spécifique le problème du corporatisme.
De manière paradoxale, la doctrine du parti travailliste a donné un
rôle essentiel à l’État dans la transformation de la société. Présentée,
par exemple, par Tawney dans The acquisive society, la thèse du re-
cours à l’État resurgit dans la plupart des programmes élaborés par le
parti travailliste. Elle semble d’autant plus étrange qu’elle se trouve
suggérée dans une société où l’État demeure faiblement doté de capa-
cités d’intervention. Une fois au gouvernement, le parti paraît
d’ailleurs oublier 143 cette perspective étatiste pour adopter une straté-
gie de négociation plus conforme au modèle britannique, où la force
de l’État est inversement proportionnelle à celle de la démocratie par-
lementaire.
Pour analyser cette distorsion, certains auteurs acceptent la pers-
pective élitiste de Mosca ou de Michels et estiment que tout parti,
quelle que soit son idéologie, se présente comme une machine au
fonctionnement non démocratique. La « trahison » du Labour serait

143 Sur les positions fluctuantes du parti travailliste, voir Chris Cook et Ian Tay-
lor, The Labour Party, Longman, 1980, ou D. Howell, British social demo-
cracy, Croom Helm, 1976.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 74

dès lors provoquée par la poursuite d’intérêts personnels, par la re-


cherche des positions de prestige que peut dispenser un parti au profit
de ceux qui le dirigent. Invoquant des idéologies utopistes et universa-
listes pour accéder au pouvoir, les dirigeants du Labour poursuivraient
ensuite des politiques pragmatiques, à la grande déception de la classe
ouvrière qui leur avait fait confiance. Telle est la thèse avancée par R.
T. Mckenzie et, plus [96] récemment, par Hugh Jenkins 144. À partir
d’un marxisme fortement mâtiné d’élitisme, Ralph Miliband a égale-
ment accusé le Labour, dans son célèbre livre Parliamentary socia-
lism 145, de n’être en réalité qu’un parti parlementariste qui a cons-
tamment trahi une classe ouvrière aux valeurs fondamentalement ré-
volutionnaires. Ses dirigeants seraient des « politiciens bourgeois »
qui développeraient une « rhétorique » demeurant largement « illu-
soire » même lorsqu’elle se trouve énoncée par la gauche du Labour.
Aux yeux de Miliband, elle aurait d’ailleurs un caractère fonctionnel :
elle permettrait en réalité de capter et de détourner les valeurs révolu-
tionnaires de la classe ouvrière.
Cette thèse a été souvent critiquée car elle présuppose le caractère
révolutionnaire de la classe ouvrière britannique. Or, comme le rap-
pelle encore de nos jours Stephen Haseler 146, les ouvriers anglais ne
semblent pas attirés par le socialisme : ils ne seraient donc pas trahis.
C’est ce qu’avance également Henry Drucker lorsqu’il affirme que le
Labour ne fait que traduire l’ethos conservateur, loyaliste et déférent
des ouvriers britanniques, qui les rend sceptiques à l’égard des uto-
pies 147. De nombreux observateurs soulignent en effet la profonde
intégration de la classe ouvrière anglaise, sa préférence pour les mé-
thodes parlementaires qui lui ont permis de se faire rapidement [97]
entendre, son refus du marxisme et de l’anarcho-syndicalisme. En ce
sens, le pragmatisme du Labour au pouvoir refléterait celui de la
classe ouvrière elle-même.

144 R. T. Mckenzie, British political parties, Heinemann, 1963 ; Hugues Jen-


kins, Rank and file, Croom Helm, 1980.
145 R. Miliband, Parliamentary socialism, 2e édit., Merlin Press, 1972.
146 Stephen Haseler, The tragedy of Labor, Blackwell, 1980.
147 H. M. Drucker, Doctrine and ethos in the Labour Party, Allen and Unwin,
1979.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 75

Perry Anderson et Tom Nairn ont estimé, pour leur part, que le
pragmatisme de la classe ouvrière anglaise fait écho à l’empirisme de
la bourgeoisie britannique ; dans la mesure où celle-ci ne se serait pas
dotée d’une philosophie triomphante, la classe ouvrière n’aurait pas
été contrainte de s’opposer à elle : d’où son ethos prudent et sa passi-
vité 148. Le marxisme de Perry Anderson diffère donc de celui de R.
Miliband. Si tous deux constatent le caractère parlementariste du La-
bour, le premier semble estimer qu’il exprime les valeurs réelles de la
classe ouvrière britannique et se prononce donc pour la création d’un
nouveau type de parti d’inspiration léniniste, pouvant seul échapper à
ces pesanteurs qui conduisent inévitablement au trade-unionisme (on
retrouve ici les attaques de Lénine dans Que faire ?), tandis que le se-
cond proclame l’existence d’une culture ouvrière véritablement révo-
lutionnaire pour conclure à la trahison du parti travailliste.
Ces multiples interprétations ne paraissent guère satisfaisantes : on
ne peut en effet voir dans le Labour Party une simple machine poli-
tique, et ses programmes radicaux ne sauraient faire figure de simples
stratégies fonctionnelles ; on ne peut non plus considérer [98] la cul-
ture ouvrière britannique comme simplement pragmatique, même si
elle ne semble pas éminemment révolutionnaire. Toutes ces idées pa-
raissent réductionnistes et simplificatrices, expression d’un marxisme
objectiviste ou, à l’inverse, d’une vision dépolitisée et utilitariste con-
forme à la traditionnelle thèse de la fin des idéologies. Le mouvement
socialiste anglais est en effet constamment demeuré une force solide à
travers le temps. Marqué par l’évangélisme, il est resté utopiste. Sa
croyance en un monde nouveau et fraternel ne saurait s’interpréter
comme une simple rhétorique fonctionnelle : elle exprime un atta-
chement à la justice sociale, dont témoignent les dures luttes menées
par la classe ouvrière britannique au cours de son histoire.
On peut pourtant soutenir que ces combats ne revêtent aucun ca-
ractère d’« exit » : en fonction même du type de système politique
propre à la Grande-Bretagne, la classe ouvrière a surtout tenté, tout au
long de son histoire et à l’instar des autres groupes sociaux,

148 P. Anderson, « The origin of the present crisis », New Left Review, n° 23,
1964 ; Tom Nairn, « The nature of the Labour Party », New left review,
n° 27 et 28, 1964 ; voir aussi L. Panitch, « Socialists and the Labour Party :
a reappraisal » in R. Miliband et J. Saville (ed.), The socialist register, Mer-
lin, 1979.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 76

d’améliorer sa représentation en utilisant les mécanismes politiques


propres à une démocratie parlementaire déjà ancienne. Pas plus le La-
bour que les syndicats ne peuvent faire figure de fidèles appareils
d’État au service du capitalisme 149. Au contraire, la classe ouvrière
organisée en syndicats s’est dotée d’un parti pour agir au centre : à ses
débuts, au tournant du siècle, il s’est précisément nommé le « Comité
pour la représentation du travail » : la classe ouvrière a ainsi contribué
à limiter le développement d’un État différencié.
[99]
Utilisant les procédés de la démocratie représentative (« voice »), la
classe ouvrière a également préféré négocier directement avec le pa-
tronat, refusant là encore de donner à un éventuel État des fonctions
essentielles de régulation. D’où, à l’époque contemporaine,
l’épanouissement du volontarisme sur lequel reposent les relations
industrielles, les partenaires sociaux réglant à eux seuls leurs con-
flits 150. Dans les années cinquante, dans le cadre d’une société
d’abondance qui croyait voir la fin des idéologies ainsi que la décom-
position des classes sociales, ces pratiques volontaristes théorisées par
les membres de l’école d’Oxford 151 faisaient figure de moyen normal
de règlement des conflits.
Devant les excès du volontarisme, les conservateurs d’abord, dans
le cadre de l’Industrial Relations Act en 1971, les travaillistes aussi,
quoique à un degré moindre, ont tenté d’instaurer un système de con-
trôle des syndicats, ceux-ci devant se déclarer auprès des pouvoirs pu-
blics ou, lorsque les conservateurs étaient au pouvoir, voyant leur ac-
tion réglementée par la loi et un tribunal national des relations indus-
trielles. Cette poussée d’étatisation a été comprise comme menant au
corporatisme. De nombreux auteurs ont de ce fait estimé que la
Grande-Bretagne connaissait un régime corporatiste, où les intérêts du

149 Voir David Coates, Labour in power ?, Longman, 1980. L’auteur réfute de
manière convaincante cette thèse.
150 Otto Kahn Freund, Labour and the law, Stevens, London, 1977.
151 Richard Hyman, « La théorie des relations industrielles. Une analyse maté-
rialiste », Sociologie du travail, 4, 1979, p. 422 ; Allen Flanders et Alan
Fox, « The reform of collective action : from Donovan to Durkheim », Bri-
tish journal of industrial relations, 7, 1969 ; voir aussi H. A. Clegg, The
changing System of industrial relations in Great Britain, Blakwell, 1979.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 77

[100] patronat et de la classe ouvrière étaient intégrés dans la structure


politico-administrative et contrôlés par elle. Ce corporatisme ne serait
d’ailleurs que l’ultime aboutissement de relations privilégiées « trian-
gulaires » établies tout particulièrement durant la Seconde Guerre
mondiale. C’est l’époque où Bevin, alors ministre du Travail, déclarait
aux syndicats : « Je dois vous demander de vous placer à la disposi-
tion de l’État », créant ainsi une sorte de « nouveau contrat social »
(selon l’expression de Samuel Beer). À partir de cette époque, pour
Keith Middlemas, les syndicats et les associations d’employeurs de-
viennent, comme l’État, des « institutions gouvernantes », abandon-
nant leur statut de groupe de pression pour venir s’intégrer à un « État
étendu » de type keynésien 152. Qu’il soit considéré comme stable ou
éminemment fragile, le corporatisme, pour la plupart de ces théori-
ciens contemporains, semblait donc particulièrement avancé en
Grande-Bretagne.
En réalité, cette intégration a été largement surestimée : les pou-
voirs publics n’ont pas réussi à contrôler les entreprises privées, qui se
sont elles-mêmes opposées à tout corporatisme ; les syndicats, les as-
sociations patronales et les pouvoirs publics ne sont que difficilement
parvenus à des accords, leur opposition étant trop forte 153. C’est
pourquoi les structures de planification ont été quasiment inexis-
tantes 154. Les [101] pouvoirs publics se sont de fait contentés de re-
courir à une politique de subvention dans les secteurs économiques en
déclin. Même à cette époque, la Grande-Bretagne ne connaît donc nul-
lement un système corporatiste 155. On comprend, dans ces conditions,
le retour plus délibéré au volontarisme traditionnel 156.

152 Keith Middlemas, Politics in industrial society, A. Deutsch, 1975, p. 373 et


381.
153 Wyan Grant et David Marsh « Tripartism : Reality or Myth », Government
and opposition, vol. 12, n° 2, 1977, pp. 194-211.
154 Jacques Leruez, Planification et Politique en Grande-Bretagne, A. Colin,
1972.
155 Voir l’excellent article de Androw Cox, « Corporatism as reductionism : the
analytic limits of the corporatist thesis », Government and opposition,
vol. 16, n° 1, 1981.
156 Stephen Dunn, « Vers la fin du “volontarisme” dans les relations indus-
trielles en Grande-Bretagne », Sociologie du travail, 4, 1979 ; François Be-
darida, Éric Givily et Gérard Rameix, Syndicats et Patrons en Grande-
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 78

Si le pouvoir politique a joué, comme le remarque encore Colin


Crouch, un rôle non coercitif dans les relations industrielles britan-
niques 157, c’est donc, ce que ne perçoit pas véritablement cet auteur,
parce que son origine historique a empêché la formation d’un État qui
aurait été capable d’intervenir efficacement. Les syndicats sont parve-
nus à maintenir leur autonomie, à éviter leur intégration à l’appareil
politique et à provoquer le retour au volontarisme qui exprime la pri-
mauté de la société civile. Au fond, et pour reprendre l’expression de
Colin Crouch lui-même, à la place d’un corporatisme qui requiert un
État, on aurait davantage, en Grande-Bretagne un « corporatisme pri-
vé » 158 qui témoigne, comme le [102] souligne Dominic Strinati, du
rôle essentiel que jouent dans ce pays les intérêts financiers coordina-
teurs des intérêts industriels et de l’action des organisations syndi-
cales 159. On comprend alors le poids de l’establishment, dont
l’existence implique précisément l’absence d’un État différencié et
l’osmose entre les catégories dirigeantes (politiques et écono-
miques) 160 auxquelles viennent participer de nombreux dirigeants du
monde ouvrier lui-même 161.
Dans ces conditions, on s’explique mieux les fluctuations du La-
bour Party. Au lieu de les interpréter à l’aide des théories élitistes, au
lieu de s’en servir comme preuve de la trahison par le Labour des va-

Bretagne, Éd. ouvrières, 1980. L’échec du corporatisme s’explique égale-


ment par le caractère non centralisé des intérêts patronaux, ou la relative in-
capacité du syndicalisme britannique à contrôler les délégués de la base. Sur
ce point, voir Léo Panitch, Social democracy and industrial militancy, Cam-
bridge University Press, 1976.
157 Colin Crouch, Class conflict and the industrial relations crisis, Humanities,
1977, pp. 48 et 258.
158 Idem, p. 36.
159 Dominic Strinati « Capitalism, the State and industrial relations », in Colin
Crouch (ed.), State and economy in contemporary capitalism, Croom Helm,
1979, pp. 214-215.
160 Philip Stanworth and Anthony Giddens, Elites and power in British society,
Cambridge University Press, 1974 ; Iwor Crewe, Elites in Western demo-
cracy, Croom Helm, 1974.
161 Perry Anderson surestime ainsi à la fois le rôle de l’État en Grande-
Bretagne, l’intégration des syndicats et le développement du corporatisme.
Cf. « The limits and possibilities of trade union action », in Clark et Clé-
ments, Trade union under capitalism, op. cit.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 79

leurs révolutionnaires de la classe ouvrière, soulignons à quel point,


depuis le début, la doctrine de ce parti a souvent été étatiste, la pra-
tique, au contraire, reposant constamment sur la négociation. Ce n’est
pas cette dernière qui constitue une profonde anomalie, mais bien plu-
tôt le recours, du moins doctrinal, à l’État qui est dysfonctionnel, dans
une société où le caractère précoce de la démocratie représentative a
permis une centralisation non étatiste. Si l’on retient l’originalité de la
formation particulière du système politique anglais, dont les consé-
quences n’ont toujours [103] pas cessé de se faire sentir, on comprend
mieux tout à la fois l’impossibilité du corporatisme et les difficultés
qui attendent un Labour Party souhaitant doctrinalement changer la
société à l’aide d’un État non entièrement structuré.

L’opposition entre les pays où les relations de travail sont réglées


par l’État et la loi, et ceux où la négociation l’emporte, est souvent
considérée comme une « image d’Épinal » qu’il conviendrait
d’abandonner. Pourtant, après avoir formulé un tel jugement, Gérard
Adam et Jean-Daniel Reynaud analysent la situation qui prévaut en
France et en Grande-Bretagne pour conclure à leur tour qu’en France
« il n’y a jamais eu, sur le mode anglo-saxon, une articulation institu-
tionnelle et presque automatique entre la grève et la négociation, entre
la négociation et l’accord, entre l’accord et la paix sociale 162 ».
En France, les syndicats ont tardé à être reconnus, ils ne se sont
imposés que difficilement contre l’État qui sans cesse a voulu les con-
trôler. C’est pourquoi ils ont eu constamment recours au conflit. Cette
opposition à l’État explique l’importance qu’ont pris le marxisme et
l’anarcho-syndicalisme, qui demeurent pratiquement absents de la so-
ciété britannique. En France, par conséquent, les grèves sont souvent
chargées d’une dimension politique 163 et ne sont pas directement liées
à un processus de négociation. Comme l’observent Walter Korpi et
Michael Shaelev, [104] « ne disposant pas d’une voie d’accès à l’État,
la classe ouvrière utilise un moyen alternatif de pression collective : la

162 Gérard Adam et Jean Daniel Reynaud, Conflits du travail et Changement


social, PUF, 1978, pp. 25-26 et 97.
163 « Les grèves », Sociologie du travail, 4, 1973.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 80

grève 164 ». Michelle Perrot a montré comment, à la fin du XIXe


siècle, au lieu de négocier, le patronat « préfère l’action sur l’appareil
d’État 165 », tandis que de leur côté, rejetant également l’idée de négo-
ciation, les ouvriers cherchent eux aussi l’appui de l’État, s’adressant,
tout particulièrement depuis l’instauration de la République, aux pré-
fets et aux sous-préfets afin qu’ils interviennent en leur faveur. Pour
Michelle Perrot, que les ouvriers partagent « une telle attitude traduit
une croyance dans la priorité et la toute-puissance des facteurs poli-
tiques, qui conduit à chercher la clé du bonheur dans un changement
de régime 166 ». En réalité, selon l’auteur « après 1880, le poids du
politique s’allège. La courbe des grèves bondit ; plus affranchie du
politique, elle obéit davantage à des facteurs économiques 167 ».
Par-delà le poids du régime politique, qui rend compte selon
Charles Tilly de la nature des grèves, on peut donc soutenir que
« l’héritage historique » de la France, et plus particulièrement son type
d’État, exerce encore aujourd’hui un rôle essentiel sur la nature des
relations industrielles et rend par exemple impossible tout corpora-
tisme. Pour cet [105] auteur, du XIXe siècle à nos jours, les grèves
seraient en étroite corrélation avec les crises politiques. C’est
l’inclusion ou l’exclusion de la classe ouvrière de l’État qui rendent
compte des finalités et des types de grève opposées qui surgissent en
Grande-Bretagne et en France 168. Dans ce dernier pays, la grève est
liée à une absence de représentation de la classe ouvrière : on com-
prend, dès lors, l’intervention croissante des autorités publiques dans
le règlement des conflits industriels 169.

164 Walter Korpi et Michael Shalev, « Strikes, industrial relations and class con-
flict in capitalist societies », British Journal of sociology, juin 1979, p. 182.
165 Michelle Perrot, les Ouvriers en grève, Mouton, 1974, t. 2, p. 689.
166 Idem, p. 703. Yves Lequin souligne également ce constant recours à l’État
de la part de la classe ouvrière, les Ouvriers de la région lyonnaise (1848-
1918), op. cit., t. 2, p. 143.
167 Idem, t. 1, p. 196.
168 Edouard Shorter et Charles Tilly. Strikes in France, Cambridge University
Press, 1974, pp. 182 et 327.
169 Idem, p. 40. Tilly analyse par exemple, p. 41, l’intervention croissante, de
1898 à 1935, des officiers de police, des inspecteurs du travail, des sous-
préfets, des préfets, des ministres.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 81

Même si la grève n’est pas toujours conçue par les acteurs sociaux
comme éminemment politique, c’est bien en définitive la structure
particulière de l’État, liée aux difficultés de la représentation démocra-
tique, qui explique le mode spécifique de résolution des conflits so-
ciaux en France. On pourrait trouver un grand nombre de preuves his-
toriques de ce rôle vital joué en France par l’État dans la recherche
d’une solution aux conflits industriels. Mentionnons simplement ici le
conseil que Denis Poulot donne, quelque temps après la Commune, au
peuple : « Sais-tu ce qu’il faut d’abord pour que tu aies l’instrument
du travail ? Eh bien, il faut que tu sois de taille à l’avoir tout seul et ne
pas l’attendre de l’État-providence ; si tu cries à l’impossibilité, re-
garde les Anglais 170. » Denis Poulot retrouve spontanément [106]
l’opposition entre la France et la Grande-Bretagne : dans le premier
cas, rôle prééminent de l’État, dans le second, auto-organisation de la
classe ouvrière.
Du XIXe siècle à aujourd’hui, la tradition jacobine se manifeste
dans la conception même du droit syndical que Waldeck-Rousseau a
érigé en liberté publique. Les litiges vont se dérouler sur le terrain du
droit et non sur celui de la négociation, alors qu’en Grande-Bretagne,
la loi intervenant peu, ils seront le plus souvent tranchés en équité.
D’où en France le rôle essentiel des tribunaux dans le règlement des
conflits industriels. Pour Gérard Adam et Jean-Daniel Reynaud,
« contrairement au jacobinisme des Français, le libéralisme anglo-
saxon conduit à restreindre le pouvoir d’intervention de l’État, même
au prix d’un monopole syndical 171 ». Selon ces auteurs, « la tradition
jacobine de l’État s’est toujours mal accommodée de libres négocia-
tions entre les partenaires sociaux 172 ». Les négociations collectives
relèvent donc en France, et encore de nos jours, de l’exceptionnel, car
les grèves ne leur sont pas liées. Elles expriment au contraire, comme
au XIXe siècle, une dimension politique témoignant d’un refus fon-
damental de l’ordre : leur « politisation » signifie d’abord « l’absence

170 Cité in Alain Cottereau, Études préalables à Denis Poujot, le sublime, Mas-
péro, 1980, p. 52.
171 G. Adam et J. D. Reynaud, Conflits du travail et Changement social, op.
cit., p. 59.
172 Idem, p. 243.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 82

de domestication de la revendication par la négociation 173 ». Mettant


à mal le système de relations professionnelles, on peut ainsi [107] dire
que le « mouvement de mai 1968 est avant tout soit l’échec soit la ré-
vélation du caractère utopique de cette intention de pacification so-
ciale 174 ». Devant un tel échec, les acteurs sociaux ne peuvent
qu’avoir recours à l’État et à la loi : c’est pourquoi celle-ci se substi-
tue si souvent à la négociation entre les intéressés 175.
Nié par le patronat et souvent combattu par l’État, le mouvement
ouvrier est resté en France inorganisé, minoritaire et faible. Il ne re-
groupe qu’une proportion très faible des ouvriers au sein de ses syndi-
cats (de 5 à 25% dans le secteur privé) ; il est divisé entre des organi-
sations rivales et opposées du point de vue politique et stratégique ; il
ne dispose que de peu de ressources comparées à celles dont bénéfi-
cient les syndicats anglo-saxons ; il n’a que peu de permanents (à
l’échelon confédéral, la CGT disposerait d’environ 150 permanents et
la CFDT de 120 personnes 176). Ce n’est d’ailleurs que peu après les
événements de 1968 que la section syndicale d’entreprise est devenue
légale. Un mouvement aussi contesté et fragile ne peut exercer un
grand contrôle sur les ouvriers dans [108] leur ensemble : ce qui ex-
plique la forte proportion de grèves sauvages déclenchées en dehors et
parfois contre les syndicats. Chacun de ces traits éloigne encore da-
vantage la France du modèle corporatiste.
On sait qu’après 1968, l’État a paru vouloir promouvoir en France
une politique contractuelle favorable à la négociation, qui permettrait
de mettre un terme aux conflits autour desquels se structurent tradi-

173 Michelle Durand, « La grève : conflit structurel, système de relations indus-


trielles ou facteur de changement social », Sociologie du travail, juillet-
septembre 1979, p. 295.
174 Samy Dassa, « Le mouvement de mai et le système de relations profession-
nelles », Sociologie du travail, juillet-septembre 1970, p. 257 ; voir aussi J.
Capdevielle, E. Dupoirier et G. Lorant, la Grève du Joint Français, A. Co-
lin, 1975.
175 J. D. Reynaud, les Syndicats, les Patrons et l’État, Éd. ouvrières, 1978, p.
115. Sabine Erbès-Seguin montre, dans le même sens, comment en dépit des
réformes d’après 1968 les représentants des travailleurs n’ont, avec leurs
comités d’entreprise, qu’un rôle purement consultatif. « Les deux champs de
l’affrontement professionnel », Sociologie du travail, n° 2, 1976.
176 Martin Schain, « Corporatism and industrial relations in France », in P. Cer-
ny et M. Schain, French politics and public policy, Methuen, 1980.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 83

tionnellement les relations industrielles. La négociation devait devenir


la règle afin de « débloquer » la société, comme le soutenait alors J.
Chaban-Delmas. Dans ce but, les employeurs devaient jouer le jeu de
la négociation et reconnaître les syndicats afin d’établir avec eux des
relations de travail confiantes. Le désenchantement fut rapide : les
syndicats se montrèrent rapidement hostiles à ces réformes et le patro-
nat ne parut guère prêt à négocier. C’est pourquoi « la persistance des
attitudes autoritaires et centralisatrices du patronat et du gouverne-
ment rend la tâche idéologique et stratégique des syndicats plus aisée :
ils peuvent unir la défense des revendications immédiates et la trans-
formation globale de la société 177 ».
Par-delà ces tentatives de réformes, le mouvement ouvrier français
conserve sa position traditionnelle d’opposition irréductible. Dans un
système où l’État exerce depuis toujours une forte emprise sur
l’ensemble [109] de la société civile, l’introduction d’un mode de né-
gociation à l’anglaise a donc échoué. De même qu’avaient fait long
feu en Grande-Bretagne les tentatives inverses de forte intervention
étatique. La logique de chacun des systèmes politiques conserve son
pouvoir d’action.
En France, au lieu de négocier entre eux, les acteurs sociaux anta-
gonistes se tournent vers l’État et ses tribunaux, tout en préservant
leur propre autonomie. C’est dire que la force de l’État se marque par
le maintien d’un jeu à trois, le patronat et la classe ouvrière lui restant
extérieurs. L’État, résultat de la différenciation, ne saurait rechercher
l’intégration des intérêts sociaux particuliers en son sein sans porter
atteinte à sa propre institutionnalisation et à son autonomisation. D’où
l’impossibilité du corporatisme. L’échec du volontarisme ne mène
donc pas au corporatisme mais au renforcement du processus de diffé-
renciation, si caractéristique du mode français de centralisation poli-
tique.

177 Jean Bunel et Jean Saglio, « La faiblesse de la négociation collective et le


pouvoir patronal », Sociologie du travail, 4, 1977, p. 386. Étudiant le dérou-
lement des grèves en 1971, C. Durand et P. Dubois soulignent encore que
« dans plus des deux tiers des grèves, les employeurs ne montrent aucun en-
gouement pour la conciliation » ; cf. C. Durand et P. Dubois, la Grève, A.
Colin, 1975.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 84

Dans ces conditions, on comprend à la fois le refus du patronat et


des syndicats ouvriers de s’intégrer réellement aux structures étatiques
de planification, et le refus manifesté par l’État de leur accorder une
place dans ses propres structures administratives 178. L’histoire du
Plan témoigne d’ailleurs du rôle joué par l’État. Elle trouve son ori-
gine dans une longue tradition interventionniste, remontant à l’Ancien
Régime. Elle démontre aussi à son tour la permanente exclusion des
syndicats ouvriers de l’État. Même s’ils sont restés présents dans les
Commissions [110] de modernisation du Plan, les syndicats ouvriers y
ont été essentiellement des « spectateurs actifs 179 ». De toutes les ma-
nières, du moins formellement, les Commissions sont toujours com-
posées en fonction de la qualité des personnes et non de leur représen-
tativité d’intérêts sociaux spécifiques. Là encore, une des conditions
essentielles du corporatisme ne se trouve pas remplie, dans la mesure
où des ouvriers nommés dans ces structures étatiques ne représentent
pas le mouvement ouvrier 180 et ne peuvent donc servir à le contrôler.
Leur rôle est de plus limité tant en raison de l’hostilité de principe des
syndicats qui refusent leur intégration 181 que de celle de l’État qui
entend préserver la différenciation.
Le seul corporatisme qui ait vu le jour en France est de type autori-
taire et a été instauré par le régime de Vichy 182 ; le corporatisme so-
ciétal étant au contraire impensable dans la mesure où les syndicats
refusent pour la plupart toute intégration à un État qui la récuserait lui-
même car elle porterait atteinte à sa spécificité. L’État a certes établi
des relations privilégiées avec le monde des affaires, les hauts [111]

178 À la notable exception des Commissions administratives paritaires.


179 Claude Gruson, Origines et Espoirs de la planification française, Dunod,
1968, p. 324.
180 Pierre Bauchet, la Planification française, Seuil, 1966, p. 81. Yves Ullmo
montre aussi comment les syndicats ouvriers ont été exclus de la discussion
des contrats de programme ou des Commissions Toutée sur les salaires et
les entreprises publiques. Là encore, cette politique reste « autoritaire » ; la
Planification en France, Dalloz, 1974, p. 285.
181 Pour le point de vue du PCF sur les finalités du Plan qui permettent de com-
prendre son rejet par certains syndicats comme la CGT, voir Philippe Her-
zog, Politique économique et Planification en régime capitaliste, Éd. so-
ciales, 1972.
182 Isabel Boussard, Vichy et la corporation paysanne, Presses de la Fondation
nationale des sciences politiques, 1980.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 85

fonctionnaires qui peuplent ses sommets 183 agissant souvent de con-


cert avec le patronat ; mais c’est pour le forcer, dans son intérêt
même, à appliquer une politique de modernisation économique à tra-
vers un effort de planification 184.
Préservant son autonomisation par rapport au monde des affaires
l’État continue de donner aux hauts fonctionnaires un rôle essentiel :
dans la France gaulliste ou giscardienne, les représentants du monde
ouvrier se trouvent exclus du personnel politique qui le dirige. L’État
et le régime politique qui prévaut sous la Ve République jusqu’en
1981 se renforcent pour maintenir la distance à l’égard du monde ou-
vrier et empêcher du même coup toute velléité corporatiste. En défini-
tive, en Grande-Bretagne, la faiblesse de l’État et la présence d’une
démocratie représentative empêchent l’épanouissement du corpora-
tisme ; en France, au contraire, la force même de l’État prévient tout
corporatisme, et les difficultés de la démocratie éloignent encore da-
vantage la classe ouvrière.

[112]

183 Pierre Birnbaum, les Sommets de l’État, op. cit., 1977.


184 Stephen Cohen, Modern capitalist planning. The French model, University
of California Press, 1969, p. 4-5 et 51.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 86

[113]

La logique de l’État.
DEUXIÈME PARTIE

Chapitre 2
Les démocraties sont-elles
encore gouvernables ?

Retour à la table des matières

Les démocraties occidentales se trouvent les unes comme les


autres, confrontées à un grand nombre de crises qui remettent en ques-
tion la légitimité de ceux qui les gouvernent. Soumises à des pressions
contradictoires, les autorités politiques tentent de gouverner à l’aide
de techniques qui s’inspirent des modèles de gestion utilisés dans les
sciences économiques ; elles s’efforcent de mettre en place des ins-
truments de prévision et de filtrage des demandes pour éviter tout
risque de « surcharge » qui menacerait la stabilité du système lui-
même. Ces mesures n’en ont pas moins un effet limité, car les crises
qui se dessinent ne sont pas seulement techniques, elles sont aussi so-
ciopolitiques. Les sociétés occidentales sont à la fois des sociétés in-
dustrialisées et des ensembles capitalistes : elles connaissent égale-
ment des types d’État multiples. Les crises qui y surgissent ne peuvent
donc être résolues de manière identique.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 87

De la prospective orthodoxe à l’incrémentalisme

Retour à la table des matières

L’intervention croissante des autorités gouvernementales dans la


gestion du système social, leur [114] participation à la gestion des af-
faires économiques, au contrôle de la rénovation urbaine ou encore à
l’aménagement du territoire, ont rendu de plus en plus indispensable
une coordination de leurs activités. Dans ce sens, des organismes de
prévision économiques sont mis en place pour un peu partout tenter
d’organiser à l’avance, à partir des informations que leur transmettent
des organismes spécialisés, les adaptations inévitables qui faciliteront
un changement fonctionnel. Dans les sociétés industrielles contempo-
raines, des techniques de simulation permettent de prévoir le change-
ment 185.
Pourtant, la prévision comme la planification ne consistent pas seu-
lement en des techniques neutres et purement instrumentales : l’une
comme l’autre dépendent étroitement des valeurs et des objectifs que
se fixent les autorités des divers États en fonction de leurs intérêts
spécifiques. En ce sens, la prévision, de même que la planification, ne
peuvent échapper au contexte politique. Les personnes qui organisent
la politique économique doivent choisir entre des finalités contradic-
toires, favoriser certaines actions poursuivies par des groupes sociaux
spécifiques et trancher, par conséquent, entre de multiples possibles.
Une gestion technocratique du réel révèle inévitablement, même si
elle s’en défend, des choix particuliers qui sont liés à une structure du
pouvoir 186. Plus profondément encore, la planification à la [115]
française, mise en place par un État fort, a favorisé le développement
du grand capitalisme en obligeant les entrepreneurs qui, souvent, ne le
souhaitaient pas eux-mêmes, à rationaliser et à concentrer leurs entre-
prises : dans cette perspective, on peut avancer que les planificateurs

185 Voir par exemple, Daniel Bell, Vers la société post-industrielle, Laffont,
1976, et K. Benn, W. Bennis, R. Chin, « Planned change in America », in
Bennis, Benne and Chin, The planning of change, Holt, Rinehart and Wins-
ton, 1972, p. 31.
186 Voir Herman von Gunsteren, The quest for control, John Wiley and Sons,
1976, chap. 1.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 88

ont servi d’ « intellectuels organiques 187 » du capitalisme en même


temps qu’ils ont été les agents de l’État lui-même.
Dans le cadre de la rencontre organisée à Bellagio, en 1968, de
nouvelles techniques de prospective ont été proposées pour organiser
le futur en tenant compte de la « dissonance des valeurs » et en refu-
sant de simples démarches techno-scientifiques. Comme l’observe
Hasan Ozbekhan, « le planificateur ne peut être innocent : il doit [...]
assigner des valeurs éthiques aux options qu’il invente, tout en restant
en même temps rationnel 188 ». Admettant dans un premier temps la
multiplicité des valeurs et mettant aussi en lumière le caractère parti-
san des techniques de prévision, Ozbekhan n’en finit pas moins par
recommander la création d’« institutions vigies [...] conduites par tous
les spécialistes universitaires qui sauront proposer des politiques
propres à redresser toute distorsion menaçante 189 ». Dans cette pers-
pective, il serait à nouveau possible d’organiser scientifiquement le
réel en évitant les futures crises ou ruptures du système social. À son
tour, la nouvelle [116] planification refuse de tenir compte des forces
sociales en présence, qui s’affrontent dans la défense de leurs intérêts
spécifiques 190. Dans ces conditions, on comprend qu’Ozbekhan
avoue qu’« il a évité de traiter de la question du pouvoir 191 ». De
nombreux théoriciens en viennent à exclure du champ de leurs ana-
lyses, et de manière délibérée, la notion de pouvoir et davantage en-
core celle de l’État.
En prétendant pour leur part mettre un terme aux modèles « ration-
nels-déductifs » de politique économique, David Braybrooke et
Charles Lindblom proposent de recourir à une gestion « incrémenta-
liste » qui évite « la rhétorique idéologique qui pervertit le débat poli-
tique » et n’accorde pratiquement aucune signification aux clivages
sociaux qui donnent précisément naissance à de tels débats idéolo-

187 Lucien Nizard, « Nécessaires régulations planificatrices de l’appareil d’État


dans la France capitaliste d’aujourd’hui », Revue française de sociologie,
suppl. 1975, p. 648.
188 Hassan Ozbekhan « Vers une théorie générale de la planification », in E.
Jantsch, Prospective et politique, OCDE, 1971, p. 71.
189 Idem, p. 141.
190 Voir Lucien Sfez, Critique de la décision, A. Colin, 1973, p. 311.
191 H. Ozbekhan, op. cit., p. 144.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 89

giques 192. D’emblée, la gestion incrémentale qui procède au coup


pour coup et utilise des adaptations toujours réversibles, refuse de
prendre en considération les conflits sociaux car elle s’offre comme
une technique que les « camps idéologiques opposés 193 » devraient
accepter les uns comme les autres. Constituée par un ensemble de
« petits » (small) changements réalisés au sein d’une structure et qui ne
visent jamais à remettre celle-ci en question 194, la politique incrémen-
tale disjointe, qui procède par tâtonnements, rejoint l’art du « mud-
dling through » décrite également par [117] Lindblom 195, en réussis-
sant à nouveau à éviter de tenir pour importantes les oppositions struc-
turelles entre les groupes sociaux. On comprend, dans ces conditions,
qu’elle puisse apparaître aux yeux de ses créateurs comme « un préa-
lable à la survie de la démocratie » dans les pays occidentaux 196.
La politique incrémentale trouve naturellement sa place dans les
polyarchies à fort consensus social où aucune structure inégalitaire
profonde ne vient empêcher l’épanouissement d’un système de « bar-
gaining » (marchandage) entre des groupes opposés, mais qui dispo-
sent tous de ressources spécifiques grâce auxquelles ils peuvent entrer
utilement dans le processus de marchandage et orienter ainsi les chan-
gements de type incrémentaliste. Dans cette société idéale où existent
de faibles disparités de richesse et de revenu, où l’éducation est lar-
gement dispensée, le suffrage universel assure la rotation des élites
sans que les citoyens aient eux-mêmes à intervenir dans la conduite
des affaires économiques. Selon Dahl et Lindblom, « la question n’est
donc pas tant de savoir si les citoyens sont actifs, mais plutôt s’ils ont

192 D. Braybrooke et Charles Lindblom, A strategy of decision Free Press, p. 74.


193 Idem.
194 Ibidem, p. 63.
195 C. Lindblom, « The art of muddling through », Public administrative re-
view, printemps 1959.
196 D. Braybrooke et C. Lindblom, A strategy of decision, op. cit., p. 73 ; voir
aussi C. Lindblom, The policy making process, Prentice Hall, 1968. A la
page 4, l’auteur montre qu’il ne se préoccupe pas de la nature de la politique
économique et qu’il réduit tout à une simple technique de gestion. Voir la
critique de T. Lowi, « Decision-making vs policy-making : toward an anti-
dote for technocracy », Public administrative review, mai 1970, pp. 317-
320.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 90

la possibilité d’exercer un contrôle quand ils le désirent 197 ». [118]


Étant assurés de pouvoir faire entendre leur point de vue, ces derniers
n’interviennent donc que rarement, les élites ne risquant par consé-
quent presque jamais de se trouver face à un afflux déraisonnable de
demandes nombreuses et contradictoires, qui mènerait à une surcharge
productrice de crise. Dans le cadre de la polyarchie d’où seraient ab-
sentes les causes structurelles de conflit, la politique incrémentale as-
surerait sans trop de difficulté la gestion du système social.
Acceptable au niveau d’un simple modèle, cette vision idyllique
des choses ne laisse pas de faire problème dès lors que ses auteurs
prétendent rendre compte grâce à elle de la conduite réelle des affaires
économiques dans les sociétés contemporaines. Appliquée par
exemple aux États-Unis par Robert Dahl, elle conduit à l’affirmation
selon laquelle toutes les décisions véritablement importantes pour une
catégorie spécifique de citoyens parviennent à pénétrer sur la scène
politique et à être satisfaites par les autorités, grâce à de petits ajuste-
ments.
Bachrach et Baratz ont pourtant montré qu’à New Haven
même 198, de puissants mécanismes de contrôle social empêchaient la
naissance de demandes trop nombreuses et qui étant donné leur nature
pouvaient être incompatibles avec l’état du système 199. C’est [119]
mettre en lumière les limites de la politique incrémentaliste : celle-ci
ne s’applique, comme le reconnaît explicitement Lindblom lui-même,
que dans le cadre d’une structure donnée, à l’aide de faibles change-
ments internes. La politique incrémentale par tâtonnements n’est par
conséquent guère utilisable pour faire face à des demandes liées à des
clivages sociaux ou à des options idéologiques. Celles-ci resteront à
l’extérieur du système : elles demeureront des non-décisions. C’est
bien à cette seule condition que la politique incrémentale pourra
s’exercer en se contentant de gérer les seuls demandes qui ne forment
pas de véritables enjeux. Or, en Éurope — en France, par exemple, de

197 R. Dahl et C. Lindblom, « Les conditions préalables à la polyarchie », in P.


Birnbaum et F. Chazel, Sociologie politique, A. Colin, 1971, pp. 171-172.
198 Voir R. Dahl, Qui gouverne ? A. Colin, 1971.
199 Bachrach et Baratz, « Les deux faces du pouvoir », in P. Birnbaum, le Pou-
voir politique, Dalloz, 1975 ; voir les critiques de Steven Lukes, Power : a
radical view, Macmillan, London, 1974, et Pierre Birnbaum, la Fin du poli-
tique, Seuil, 1975.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 91

même qu’en Italie —, non seulement les structures socio-


économiques rendent peut-être irréaliste toute politique qui se borne à
des pratiques incrémentalistes, car les demandes expriment souvent la
permanence des affrontements sociaux et contribuent à se marquer à
travers une « rhétorique » idéologique, mais, de plus, le pouvoir éta-
tique lui-même, avec ce qu’il présuppose de menace de recours à la
contrainte, demeure un fait essentiel perçu par presque tous. En ce qui
les concerne, Dahl comme Lindblom ne peuvent rendre compte, à
l’aide de leurs modèles, de la persistance de ces clivages sociaux et du
pouvoir en tant que tel. Ils ne peuvent expliquer le caractère quasi
constant de la surcharge des demandes qui est due à la mobilisation
politique qui règne dans ces sociétés, alors qu’aux États-Unis,
l’apathie politique apparaît comme la conséquence de la polyarchie, et
peut-être de la décentralisation. Ils parviennent encore moins à analy-
ser les conséquences des clivages sociaux qui produisent, par-delà la
simple surcharge, des demandes [120] socio-économiques inélucta-
blement contradictoires 200.

Prise de parole et surcharge

Retour à la table des matières

On retrouve dans le livre classique de Albert Hirschman, Exit, voice


and loyalty, une conception tout aussi instrumentaliste de la politique.
Ayant montré que dans un régime de concurrence économique, des
clients non satisfaits par les produits fournis par une firme peuvent
soit cesser de les acheter (défection) pour se tourner vers une autre
firme, soit exprimer leur mécontentement en s’adressant à la direction
(prise de parole), Hirschman tente d’appliquer cette problématique à
la politique elle-même. Dans cette perspective, on peut admettre que
le comportement d’un individu soit déterminé par la seule recherche
de son profit maximum personnel : dans certains cas, il déciderait de
se retirer d’un système qui ne lui apporte pas les avantages qu’il en

200 De manière étrange, Robert Dahl classe la France et l’Italie parmi les socié-
tés polyarchiques dans son livre Polyarchy, Yale University Press, 1971, p.
248. Ces sociétés connaissent pourtant de profonds clivages sociaux et on
voit mal comment on pourrait leur appliquer la méthode incrémentaliste.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 92

attend (défection), en émigrant, par exemple ; dans d’autres, il quitte-


rait un parti ou un syndicat pour en rejoindre un autre ; finalement,
pour peu que sa loyauté à l’égard d’une institution diminue, il aurait
recours à la prise de parole pour agir sur les autorités ou encore
s’efforcer de mobiliser l’opinion publique.
Dans ces conditions, la prise de parole augmente en raison inverse
de la possibilité de faire défection, [121] bien que l’on puisse aussi
imaginer des situations dans lesquelles apparaissent des défections
non bruyantes ou encore des non-défections silencieuses. 201 Il est si-
gnificatif que Hirschman n’envisage pas de telles situations, qui limi-
tent considérablement le choix volontaire des acteurs. Ainsi, la non-
défection silencieuse, de même d’ailleurs que la non-défection
bruyante, constituent le plus souvent la seule issue offerte à des
groupes sociaux dont les demandes ne peuvent être prises en considé-
ration par les autorités car elles leur sont trop contraires.
Hirschman oppose les systèmes à association volontaire et à plura-
lisme des partis, dans lesquels la défection et la prise de parole lui
semblent des moyens efficaces de maximiser le profit personnel, à
ceux qui connaissent des partis uniques totalitaires, où la défection
comme la prise de parole deviennent non seulement inefficaces mais
sont, de plus, impossibles car elles sont assimilées à la trahison ou à la
rébellion 202. Cette catégorisation ne permet pas de mettre en lumière
les oppositions structurelles qui persistent jusqu’au sein des sociétés
pluralistes occidentales et qui rendent souvent aussi vaine la prise de
parole, la défection apparaissant alors comme l’unique [122] recours.
Mais, si l’on admet que la tactique de la défection ne se justifie guère
au niveau de groupes sociaux qui n’ont, après tout, aucune raison de
vouloir renoncer à appartenir à une société dont ils constituent un des
éléments essentiels, on voit difficilement la tactique que de tels

201 Voir les remarques de Brian Barry, « Review article : Exit, voice and loyal-
ty », British journal of political science, 1974, 4, p. 91-92. Jon Elster cri-
tique de son côté le parallèle introduit par Hirschman entre le comportement
économique et le comportement politique, en insistant sur l’action des
groupes en politique. « Some conceptual problems in political theory », in
B. Barry, Power and political theory, John Wiley and sons, 1976, pp. 248-
249.
202 Albert Hirschman, Face au déclin des entreprises et des institutions (traduc-
tion de Exit, voice and loyalty). Editions ouvrières, 1972, pp. 124-125.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 93

groupes peuvent suivre, dans la mesure où la prise de parole semble


ne devoir leur apporter que de maigres résultats. La seule défection
imaginable est alors la défection individuelle, d’un parti à l’autre,
d’une classe à l’autre grâce à une mobilité sociale ascendante, ou en-
core d’un lieu à un autre. De ce point de vue, il est intéressant de sou-
ligner que Hirschman lui-même marque son étonnement devant la
naissance aux États-Unis du mouvement du Black Power, car ce
groupe qui sait ne pas pouvoir attendre grand-chose de la prise de pa-
role, à laquelle il a recours néanmoins, refuse malgré tout la défection
collective ou individuelle 203. Or des mouvements sociaux de cette
nature sont le lot quotidien des sociétés européennes comme la France
ou l’Italie : la problématique proposée par Hirschman en rend
l’analyse impossible. Elle repose trop sur cette tendance à opter en
faveur de la solution nette que constitue la défection, de préférence à
la prise de parole et aux difficultés qu’elle implique, qui s’est mainte-
nue tout au long de l’histoire américaine 204.
Son efficacité ne s’applique en effet qu’aux sociétés anglo-
saxonnes de type polyarchique et ce n’est pas un hasard si Hirschman
à son tour va chercher dans les travaux de Robert Dalh des exemples
qui lui [123] servent à conforter son analyse. Citant lui aussi Qui gou-
verne ?, il affirme qu’aux États-Unis, les citoyens ne prennent certes
pas tous la parole, loin de là, mais qu’ils en conservent malgré tout la
possibilité 205. Or, et c’est là que le bât blesse, le contrôle social, la
manipulation idéologique admise par Dahl lui-même, laissent définiti-
vement dans le « silence politique » un grand nombre de demandes
fondamentales qui ne donneront par conséquent pas lieu à des prises
de parole. L’incrémentalisme comme la prise de parole ne sont pas en
mesure de satisfaire les demandes de groupes sociaux qui sont la con-
séquence de clivages sociaux persistants, ces groupes refusant par ail-
leurs, avec raison, la tactique de la défection. Comme l’exprime Brian
Barry, la recherche instrumentale par un individu, menée en termes de
coûts et de bénéfices qu’il estime retirer de sa défection ou de sa prise
de parole, ne peut expliquer la naissance de mouvements sociaux col-

203 A. Hirschman, op. cit., pp. 112-115.


204 Idem., p. 110.
205 Idem., p. 37.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 94

lectifs de différentes envergures 206. Dans cette perspective, la prise de


parole n’assure pas nécessairement une transmission de toutes les in-
formations que les autorités seraient tenues de satisfaire : le risque de
surcharge en est diminué d’autant.
[124]
Utilisant à son tour la notion de guidage, R. Rose estime que les
autorités procèdent par tâtonnements, recourent à l’incrémentalisme
pour utiliser les informations et s’y adapter 207, tout en reconnaissant
par exemple que le modèle incrémentaliste ne peut guère s’appliquer à
des décisions essentielles (par exemple, une déclaration de guerre) sur
lesquelles il est impossible de revenir facilement 208. À partir d’un
modèle proche de celui de David Easton, Rose estime que les gouver-
nements sont menacés par une croissante surcharge à laquelle ils ne
peuvent faire face par manque de ressources à un moment particu-
lier 209. Pour lui, la surcharge provient d’une limitation des ressources,
d’un excès de demandes, d’un mauvais fonctionnement des institu-
tions gouvernementales ou encore d’une inadaptation des ré-
ponses 210 ; comme on le voit, ce sont toujours des déficiences tech-
niques qui en sont à l’origine. La « relative rigidité » des institutions
gouvernementales ou la mauvaise qualité du leadership jouent ainsi un
rôle essentiel dans la naissance d’une surcharge, « la capacité de
l’État, de plus, dépendant de son organisation technologique 211 ».

206 Brian Barry, « Review article... », op. cit., p. 93 ; François Bourricaud es-
time au contraire qu’il est possible de passer du modèle individualiste de
Hirschman à la reconnaissance des groupes ou des classes — « Contre le so-
ciologisme : une critique et des propositions », Revue française de sociolo-
gie, 1975, supplément, p. 597. De même, F. Bourricaud n’attribue guère
d’importance aux situations dans lesquelles des groupes sociaux ne peuvent
recourir ni à la prise de parole ni à la défection, n’ayant ainsi aucun moyen à
leur disposition pour satisfaire leurs demandes (idem., p. 600).
207 R. Rose, « Models of governing », Comparative politics, juillet 1973, p.
469.
208 R. Rose, « Models of governing », op. cit., p. 480.
209 R. Rose, Overloaded government, First draft, mars 1975, pp. 2-3.
210 Idem., p. 4.
211 Idem., p. 27, 30 et 39. R. Rose décrit aussi longuement la mise en place par
l’État d’institutions spécialisées à forte dimension technologique —, in « On
the priorities of government : a developmental analysis of public policies »,
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 95

Pour faire face à cette surcharge, les autorités peuvent accroître les
ressources en important celles [125] qui manquent, améliorer leur
propre fonctionnement en ayant recours à la décentralisation, ou en-
core tenter de réduire les demandes des « masses ». Si ces mesures ne
conduisent pas à un déclin de la surcharge, on tombe dans un scénario
pessimiste et, « dans le plus pessimiste de tous les scénarios, se déve-
loppe une confrontation entre les possédants et ceux qui sont dépour-
vus de toute ressource 212 ». De telles situations font figure malgré
tout d’événements exceptionnels qui ne se produisent, dans la pers-
pective de Rose comme dans celle de Easton 213, que de façon très
rare. Même si par ailleurs Rose admet qu’en agissant, les autorités
créent des « perdants » et des « gagnants » 214, les exemples qu’il
donne ne se rattachent jamais à des clivages sociaux structurels.
En définitive, pour Richard Rose comme pour les spécialistes de la
« public policy », dans les pays anglo-saxons la surcharge n’est provo-
quée que par une mauvaise interprétation des signaux ou encore une
prévision défectueuse 215 : « Aujourd’hui, la menace essentielle à la-
quelle se trouvent confrontées les autorités politiques ne vient pas de
l’opposition dépassée de la gauche et de la droite 216. » Ces sociétés
vivraient donc toujours à l’époque de la fin des idéologies : elles se-
raient assez facilement « gouvernables ». Au contraire, pour Rose
comme pour Huntington, dans des pays comme la France ou l’Italie,
les risques de surcharge seraient éminemment [126] politiques et ren-
draient du même coup ces sociétés peu « gouvernables ». En France,
par exemple, les groupes politiques de gauche n’auraient pas con-
fiance dans les autorités et on pourrait noter un manque général de
civisme 217. La crise ne serait donc plus simplement technique : elle
serait au contraire politique.

European journal of political research, 1976, 4 ; voir par exemple pp. 270-
271.
212 Idem., p. 51.
213 D. Easton, Analyse du système politique, op. cit., p. 85.
214 R. Rose, « On the priorities... », op. cit., p. 274.
215 Richard Rose et Guy Peters, Can government go bankrupt ?, Basic Books,
1978, pp. 30, 38, 174 s.
216 Idem, p. 249 ; voir aussi p. 61.
217 Idem., pp. 36 et 176.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 96

À l’exception de ces sociétés qui connaissent encore des débats po-


litiques que ces auteurs considèrent comme dépassés, les autres sys-
tèmes sociaux seraient capables de limiter les risques de « dérapage ».
Cette perspective optimiste proposée par Richard Rose et qui ignore
tant les conflits socioéconomiques structurels que les oppositions poli-
tiques qui se font jour jusque dans les sociétés anglo-saxonnes, se
trouve démentie par un grand nombre d’auteurs. Selon Anthony King
ou Samuel Brittan, les sociétés anglo-saxonnes n’échappent pas à la
« surcharge » issue des demandes trop nombreuses et qui parviennent
à s’exprimer grâce à la mise en place d’un système trop démocratique
qui leur permet de se donner libre cours 218. En Grande-Bretagne, par
exemple, dans cette perspective conservatrice, la surcharge serait res-
ponsable du déclin de l’économie : des mesures sévères
s’imposeraient pour diminuer les demandes en limitant la participa-
tion, en restreignant les dépenses et surtout en réduisant l’activité syn-
dicale 219.
[127]
De manière plus générale, c’est bien la démocratie qui apparaît do-
rénavant à l’origine des difficultés que connaissent aujourd’hui les
sociétés capitalistes. Elargie de manière inconsidérée, n’est-elle pas en
train de s’autodétruire 220 ? En ce sens, et comme l’exprime claire-
ment Samuel Huntington, « les tensions qui prévalent dans les socié-
tés post-industrielles doivent probablement rendre nécessaire la for-
mation d’un mode de gouvernement plus autoritaire et plus effi-
cace 221 ». Loin des changements instrumentalistes, de la planification
démocratique ou encore de l’institutionnalisation des mécanismes de
prise de parole, ce sont maintenant des structures plus fermes de con-
trôle qui semblent indispensables pour faire face à une participation
jugée excessive des citoyens. Pour Samuel Huntington, il est néces-

218 Anthony King « Problems of governing in the 1970’s », Political studies,


juin-sept., 1975 ; Samuel Brittan, « The economic contradictions of demo-
cracy », British journal of political science, 5, 1975.
219 R. Emmett Tyrell Jr, The future that does not work : social democracy’s
failures in Britain, Doubleday, 1977.
220 Giovanni Sartori, « Will democracy kill democracy ? », Government and
opposition, été 1975.
221 Samuel Huntington, « Post-industrial politics : how benign will it be ? »
Comparative politics, janvier 1974, p. 190.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 97

saire de « modérer » la démocratie, car on doit constater qu’il existe


des « limites à l’extension indéfinie de la démocratie politique 222 » :
il s’agit de diminuer la participation, de susciter une certaine apathie
politique pour éviter toute surcharge. Comme le souligne encore Mi-
chel Crozier, dans de telles circonstances, on ne peut plus appliquer la
démarche instrumentaliste de Lindblom et il est indispensable de sus-
citer de nouveaux mécanismes de contrôle social 223.
[128]

État, crise du capitalisme et crise de légitimité

Retour à la table des matières

La notion de surcharge est également utilisée par un certain


nombre d’auteurs d’inspiration marxiste : mais pour eux, la surcharge
est moins la conséquence de la participation trop élevée des citoyens
que le résultat de politiques économiques ayant des rationalités con-
tradictoires 224. Selon James O’Connor, par exemple, l’État capitaliste
doit remplir deux fonctions contradictoires. Il favorise d’une part
l’accumulation du capital, la concentration des entreprises en distri-
buant crédits et subventions à des taux d’intérêts très faibles, en pre-
nant à sa charge un grand nombre de dépenses lourdes et peu béné-
fiques (construction de routes, de ports, etc.). Ces mesures renforcent
la grande industrie et tendent souvent à laminer les petites et
moyennes entreprises, créant ainsi un surcroît de chômage. L’État doit
par conséquent agir d’autre part pour renforcer l’ordre social en ten-
tant de conserver sa propre légitimité auprès de l’ensemble de la po-
pulation dont il dépend par le biais du suffrage universel. Pour main-

222 Samuel Huntington, « The United States », in Michel Crozier, Samuel Hun-
tington et Joji Watanuki, The crisis of democracy, New York University
Press, 1975, p. 115.
223 Michel Crozier, « Western Europe », in ibidem, p. 14 s.
224 Colin Crouch souligne cette communauté de problématique et les différentes
interprétations qui en sont faites : « The State, Capital and liberal democra-
cy », in C. Crouch (ed.), State and economy in contemporary capitalism,
Croom Halm, 1979, p. 24. Voir aussi Brian Barry, « Is democracy Spé-
cial ? », in P. Laslett et J. Fiskin, Philosophy, politics and society, Yale Uni-
versity, 5e série, 1979, pp. 193, 194.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 98

tenir la loyauté des citoyens à son égard et conserver leur soutien alors
même qu’il s’engage dans des dépenses en faveur des grandes entre-
prises qui finalement leur [129] portent atteinte, l’État se voit par ail-
leurs obligé d’augmenter sans cesse les dépenses sociales, d’accroître
son aide au chômage, aux hôpitaux, etc. 225. Dans les sociétés capita-
listes occidentales, le pouvoir social de l’État ne cesse par conséquent
de se développer 226.
Il en résulte, d’après O’Connor, une crise fiscale de l’État, celui-ci
devant faire face à un grand nombre de dépenses qui bénéficient soit
aux grandes entreprises, soit à la population risquant de pâtir de
l’action de ces dernières. Celles-ci seraient beaucoup trop importantes
étant donné les ressources dont dispose l’État dans un système où les
bénéfices des grandes entreprises, résultant pour partie de l’aide ap-
portée par l’État, ne sont pas redistribués et ne peuvent être systémati-
quement imposés pour augmenter les ressources. Lié au monde des
affaires, qui exerce de plus en plus de véritables fonctions de service
public 227, l’État doit pourtant demeurer distant et préserver son indé-
pendance pour maintenir sa propre légitimité et conserver le soutien
des citoyens. Face à une telle contradiction, certains estiment que ren-
forcer l’accumulation vaut mieux que préserver la légitimité : si la
démocratie freine l’expansion du capitalisme, il est préférable, selon
les auteurs du rapport de la Trilatérale précités, que s’épanouisse le
capitalisme 228. D’où la tentation du recours à certaines [130] formes
d’autoritarisme susceptibles de renforcer la dépolitisation.
Après avoir distingué les « crises d’entrée » du système politique
dues à une légitimité défaillante, conséquence de la diminution de la
« loyauté » des masses, des « crises de sortie » provoquées par une
crise de rationalité, conséquence d’une inadaptation aux impératifs de
régulation issus du système économique 229, Jürgen Habermas montre
que « les problèmes de légitimation ne sauraient être ramenés à des
problèmes de valorisation du capitalisme [...] l’appareil d’État doit

225 James O’Connor, The fiscal crisis of the State, op. cit., p. 69.
226 Jacques Fournier et Nicole Questiaux, le Pouvoir social, PUF, 1979, p. 19.
227 Charles Lindblom, Politics and markets, Basic Books, 1977, p. 172.
228 Voir Alan Wolfe, The limits of legitimacy. Political contradiction of con-
temporary capitalism, Free Press, Macmillan, 1977, p. 29.
229 Jürgen Habermas, Raison et Légitimité, op. cit., p. 70.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 99

remplir ses tâches dans le système économique avec cette condition


restrictive qu’il doit assurer en même temps la loyauté des masses
dans le cadre de la démocratie formelle [...] Ces contraintes de la légi-
timation ne peuvent être adoucies que par les structures d’une opinion
publique dépolitisée 230 ».
Citant plusieurs fois les travaux de James O’Connor, Habermas
souligne ainsi comment la crise fiscale ne peut que conduire à un défi-
cit de légitimation que les diverses manipulations ne parviennent pas à
enrayer. Utilisant la perspective systémique dans une orientation mar-
xiste, Habermas révèle à son tour le caractère structurel de la sur-
charge, qui n’est pas simplement provoquée par des causes tech-
niques, par une mauvaise gestion des stocks ou encore une participa-
tion trop élevée, mais bien par des contradictions socio-économiques
que nulle politique incrémentaliste ne peut parvenir durablement à
résoudre car elle se heurte aussi à une profonde crise de motivation.
Pourtant ni O’Connor ni Habermas [131] ne prennent véritablement
au sérieux le problème de l’État lui-même, qu’ils traitent comme une
institution réifiée. Ils ne se penchent pas sur l’histoire et la spécificité
institutionnelle de chacun des États, sur le type de personnel qui les
anime, leurs valeurs, leurs caractéristiques socio-professionnelles. Ils
réfléchissent sur les relations entre l’économique et le culturel mais ils
gomment la particularité du politique. Or, c’est peut-être à ce niveau-
là que l’on peut comprendre la manière dont sont plus ou moins bien
résolues les crises fiscales, les crises de légitimité ou les crises so-
ciales (problèmes du corporatisme).
Ces crises mènent en effet peut-être à une profonde transformation
du système de représentation, à un changement de fonction des partis
politiques, à la mise en place de mécanismes d’institutionnalisation
des intérêts sociaux à travers des structures corporatistes qui limitent
la mobilisation, renforcent la dépolitisation et préviennent ainsi le dé-
clin de légitimité des autorités 231. À côté des organisations démocra-
tiques traditionnelles par lesquelles s’expriment des demandes irrece-
vables, on voit dès lors surgir un nouveau mode de représentation

230 Idem., p. 86.


231 Claus Offe, « The attribution of political status to interest groups-
observations on the west german case », in Suzanne Berger, (ed.), Interest
groups in Western Europe, op. cit.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 100

propre à empêcher les crises. En ce sens, il ne suffit pas de réduire les


dépenses, comme le font les pays occidentaux 232, ou encore d’abuser
du recours à une politique délibérément inflationniste qui permet de
gagner du temps 233. [132] Comme l’indique Fred Hirsch, le marché
ne parvient plus à satisfaire les demandes économiques individuelles
qui réussissent aujourd’hui à s’exprimer dans des régimes où prévaut
le suffrage universel et où la morale de la consommation s’est large-
ment répandue 234.
Dans une situation où les potentialités de crise sont si fortes, il est
significatif que l’État assume encore davantage aujourd’hui sa fonc-
tion de régulation du système social. Mais, issu d’une histoire particu-
lière et doté de structures spécifiques, chacun des États parvient avec
plus ou moins de bonheur à faire face à ces crises en préservant la lé-
gitimité du système. Le détour par l’examen de la surcharge et de la
crise fiscale nous ramène en définitive au problème de l’État et à son
histoire. C’est seulement de cette manière que l’on peut réfléchir sur
les fonctions de représentation que les États réussissent, les uns et les
autres, à assumer plus ou moins bien en se dotant de structures parti-
culières pour tenter de préserver de la sorte leur propre légitimité.

232 Ian Gough, The political economy of the welfare State, Macmillan, 1979,
chap. 7.
233 Samuel Brittan, « Inflation and democracy », in Fred Hirsch et John Gold-
thorpe, The political economy of inflation, Martin Robertson, 1978.
234 Fred Hirsch, Social limits to growth, Harvard University Press, 1976, p. 177.
Voir aussi Andrew Martin, « Political constraints on economic strategies in
advanced industrial societies », Comparative political studies, octobre 1977.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 101

[133]

La logique de l’État.
DEUXIÈME PARTIE

Chapitre 3
La revanche de Bentham :
la montée de l’autoritarisme
en Grande-Bretagne

Retour à la table des matières

En 1811, dans une situation de troubles politiques et de désordres


sociaux qui accroissent la criminalité, le Parlement britannique rejette
les propositions présentées par Bentham qui souhaite l’adoption de
son projet de construction du Panoptique et des Maisons industrielles.
On sait, tout particulièrement depuis l’analyse qu’en a donnée Michel
Foucault dans Surveiller et punir, que le Panoptique est une prison dont
la structure doit permettre la surveillance totale de chacun des prison-
niers. À l’intérieur de cette formidable « machine », nul ne peut
échapper à la surveillance. Foucault observe que Bentham n’a pas dit
s’il s’était inspiré, dans l’élaboration de son projet, de la ménagerie
que Le Vaux avait construit à Versailles 235. Il souligne à quel point
ces plans de surveillance complète, que Bentham voulait d’ailleurs
appliquer également aux 150 Maisons industrielles qui auraient dû
regrouper chacune 2 000 personnes, sont influencés par l’exemple
français.

235 Michel Foucault, Surveiller et Punir, Gallimard, 1975, p. 204.


Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 102

[134]
Dès le siècle de Louis XIV, en effet, l’appareil policier français a
connu un développement extrême, permettant une surveillance cons-
tante de la population. Ainsi, sous la responsabilité du lieutenant- gé-
néral de police, à Paris, on trouve 48 commissaires de police réparties
dans 20 quartiers, 20 inspecteurs de police, les exempts de police, les
ordonnances, les archers, le guet à cheval, le guet à pied, auxquels
s’ajoute toute une armée d’espions. Cette immense force de police
reçoit de plus l’aide de la maréchaussée. La police n’a pas cessé de se
renforcer et, au lendemain de la Révolution, on la trouve, avec Fou-
ché, toujours plus forte et centralisée 236. Comme le remarque alors
l’Encyclopaedia Britannica, la France dispose déjà de « la machine poli-
cière la plus élaborée ».
Au contraire, en Grande-Bretagne, la police demeure locale, dis-
persée et faible. Dans ces conditions, la France fait figure d’État poli-
cier. C’est pourtant vers elle que ceux qui veulent réformer la police
anglaise tournent le plus souvent leur regard. Ils combattent le sys-
tème traditionnel qui trouve son origine chez les envahisseurs nor-
mands : dans chaque paroisse, un volontaire accepte pour une année, à
titre gratuit, d’assurer la surveillance. La police anglaise reste donc
locale, non spécialisée, volontaire et est presque toujours assurée par
les citoyens eux-mêmes. Au début du XVIIIe siècle, le mot de police
est encore pratiquement inconnu en Angleterre. Ce n’est qu’après les
émeutes de Gordon, à Londres, en 1780, que Pitt propose, en 1785, le
projet d’une police indépendante des autorités municipales et donc
centralisée ; [135] cette proposition est rejetée, de même que le sera
plus tard celle de Bentham.
Contrairement à Adam Smith qui combat le système français, me-
nant selon lui à l’État policier, Bentham, dès 1775, dans son ouvrage
Rationale of punishment, publié d’abord en français sous le titre de
Traité de législation civile et pénale, se déclare partisan d’une police
préventive, développée, centralisée et spécialisée. Pour lui, « l’action
du gouvernement est nécessaire pour assurer la défense et la police » ;
par conséquent, « le gouvernement ne peut agir sans avoir recours à la

236 Voir, par exemple, Jacques Aubert et Raphaël Petit, la Police en France,
Berger Levrault, Paris, 1981, pp. 77-85.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 103

contrainte 237 ». Plus tard, Bentham analysera soigneusement le mode


français de découpage arbitraire du territoire, en départements, arron-
dissements, qui sous la Révolution favorise la centralisation et, qui
appliquée à la Grande-Bretagne, rendrait caduc le vieux système du
contrôle exercé par les collectivités locales elles-mêmes. Le Panop-
tique et les Maisons industrielles, écartés en 1811, s’inscrivent par
conséquent dans un projet plus général de contrôle policier réalisé par
de nouvelles institutions. Ajoutons que les réformes proposées par
Bentham forment un plan cohérent de transformations globales d’une
société régulée seulement par le marché. En effet, il se montre favo-
rable à l’apparition d’un système politique absolutiste et centralisé et,
dans son Constitutional Code, il propose même la création d’une bureau-
cratie professionnalisée et hiérarchisée telle que Weber la conce-
vra 238. Bentham [136] joue donc un rôle essentiel dans les projets de
réforme de la police au début du XIXe siècle, et son influence se
marque tout particulièrement à travers les écrits de C. Chadwick qui
fut son secrétaire et qui propose, lui aussi, en 1829, un projet visant à
créer une police centralisée et efficace. L’exemple français est vérita-
blement perçu comme un modèle radicalement différent de régulation
sociale dont certains, tel James Mill, entendent s’inspirer en tentant de
l’importer dans une société où la régulation sociopolitique obéit à des
règles entièrement différentes.
Si les propositions de Bentham se trouvent rejetées, c’est qu’elles
font trop confiance à des institutions pour exercer le contrôle social.
Certains historiens et sociologues contemporains affirment même
qu’en Angleterre, au XIXe siècle, il ne repose ni sur la prison ni sur
l’usine. À l’opposé de l’interprétation proposée par Michel Foucault,
c’est le marché ou la loi elle-même qui rendraient possible la surveil-
lance totale, indépendamment de toute institution ou machinerie 239.

237 Cité in L. Radzinowicz, A history of English criminal law, Stevens, 1956,


vol. III, p. 442.
238 Voir Nancy Rosemblum, Bentham’s theory of the modern State, Harvard
University Press, 1978, chap. 5 et 6 ; voir aussi L. J. Hume, « Jeremy Ben-
tham and the nineteenth century révolution in government », Historical
journal, vol. 10, 1867.
239 Voir, par exemple, John Lea, « Discipline and capitalist development », in
Capitalism and the rule of law, B. Fine et al., (ed.), Hutchinson, 1979, p. 80
et 84.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 104

D’où l’échec de Bentham. La France se montrera au contraire plus


réceptive à ses projets, qui coïncident davantage avec son mode de
contrôle 240. Resterait à expliquer, du point de vue de la [137] socio-
logie de la connaissance, l’émergence de l’utopie benthamienne dans
un pays où les institutions répressives sont infiniment moins dévelop-
pées et où la police demeure intégrée aux communautés locales.
Comme le remarque l’un des historiens de la police anglaise,
Charles Reith, la formation d’une police centralisée ne serait en rien
« le produit du caractère et du génie du peuple anglais 241 ». Pour
Raymond Fosdick qui nous offre l’une des rares histoires compara-
tives des forces de police, la Grande-Bretagne se situe de ce point de
vue, encore au XIXe siècle, aux antipodes de la France. Cet auteur op-
pose ainsi une police, produit d’un État absolutiste, force centralisée
échappant au contrôle des citoyens et instrument d’une administration
omnipotente (France, Allemagne, Autriche), à une police qui reste une
force locale au service de la communauté et se trouve étroitement con-
trôlée par elle, conséquence normale d’une démocratie où les libertés
sont garanties depuis la Grande Charte et le Bill of Rights 242.
L’organisation des forces de police se trouve par conséquent liée
au type d’État qui a surgi en France et en Grande-Bretagne. À un État
différencié qui prétend régenter la société tout entière correspond un
[138] immense appareil policier (France) ; au contraire, à un système
politique où la centralisation représentative évite l’étatisation, corres-
pond une police faible, expression de l’autorégulation de la société.
Au XVIIIe siècle et au début du XIXe, comme le démontre Douglas
Hay, la police n’existe toujours pas, la noblesse en combattant l’idée

240 Sur l’influence du projet de Bentham sur la construction des prisons en


France, cf. Jacques Léonard, « L’historien et le philosophe, à propos de Sur-
veiller et Punir », in Michelle Perrot (ed.) l’Impossible prison, Seuil, 1980,
p. 13 ; et Michelle Perrot, « 1848. Révolution et prison », ibidem, p. 280 ;
sur les prisons anglaises, voir B. Fitzgerald et J. Sim, British prison, Black-
well, 1979.
241 Charles Reith, The blind eyes of History, Faber and Faber, 1952, p. 130.
242 Raymond Fosdick, European police System, Patterson Smith, 1969 (lre éd.
1915), p. 15-23. Sur les rapports complexes entre les types d’État et les
types de police, voir David Bayley, « The police and political development
in Europe », in Charles Tilly, The formation of national States in Western
Europe, op. cit.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 105

même car elle lui rappelle les prétentions des Stuart, l’absolutisme
français de même que les procédés jacobins ; à sa place, règne la loi
qui menace de mort les délinquants, les criminels et tout particulière-
ment ceux qui s’en prennent à la propriété. Dans sa majesté, elle orga-
nise la mort de ceux qui la contestent : « La loi criminelle, davantage
qu’aucune institution sociale, permit le gouvernement de l’Angleterre
au XVIIIe siècle sans l’aide d’une force et sans le recours à une grande
armée 243. » À une époque où, en France par exemple, se mettent en
place d’immenses appareils de répression, en Grande-Bretagne c’est
moins à l’aide d’éventuels panoptiques servis par des forces policières
que se réalise la régulation du système social, que grâce au marché qui
organise et à la loi qui contrôle. Cette loi qui punissait d’une mort pu-
blique organisée de manière terrifiante tout délinquant, n’a été que
peu appliquée 244. La menace comptait davantage, témoignant de la
puissance des normes sociales.
[139]
On sait pourtant, depuis les travaux d’Eric Hobsbawm ou d’E. P.
Thompson que, entre 1820 et 1830, la Grande-Bretagne connaît une
période de crise sociale et politique où les mouvements de contesta-
tion sont tels que « la révolution était possible » 245. Aux conflits reli-
gieux s’ajoutent les affrontements de classes ainsi que la crise résul-
tant du refus de l’extension du suffrage. Charles Tilly a d’ailleurs
choisi cette période pour rendre compte des mouvements d’action col-
lective qui se développent aussi bien à travers les sociétés amicales,
les clubs, les sociétés d’artisans, les communautés, qu’à l’aide déjà
des syndicats 246.

243 Douglas Hay, « Property, authority and the criminal law », in Albion’s fatal
tree, Penguin, 1977.
244 Michel Foucault relève qu’à l’exception de l’Angleterre, la procédure crimi-
nelle tout entière, en France comme ailleurs en Europe demeure secrète
jusqu’au prononcé de la sentence ; Surveiller et punir, op. cit., p. 39. Si elle
est publique en Grande-Bretagne, c’est que la loi criminelle y exerce une
autre fonction.
245 E. P. Thompson, The making of the English working class, Gollancz, 1964,
p. 808 ; voir aussi E. J. Hobsbawn, l’Ère des révolutions, Fayard, 1970.
246 Voir R. A. Schweitzer, Charles Tilly et John Boyd, « The texture of conten-
tion in Britain 1828-1829 », Center for research on social organization,
avril 1980.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 106

Nous n’analyserons pas ici les multiples formes par lesquelles se


manifeste à cette époque, en Grande-Bretagne, la protestation sociale.
Soulignons plutôt que cette montée de l’action collective
s’accompagne pourtant d’un déclin du recours à la violence. Le mou-
vement de protestation et la volonté de réforme s’expriment, en effet,
moins par les rares insurrections que par l’utilisation des moyens les
plus traditionnels de la vie politique, par la participation tant au niveau
local que national. En ce sens, John Stevenson montre que le déclin de
la violence n’est pas dû à l’action de la police comme on l’a souvent
cru ; ce sont au contraire les changements culturels qui touchent la
société britannique qui l’expliquent [140] et permettent
l’incorporation des exclus 247. Même si on peut constater parfois, entre
1820 et 1830, une diminution du rôle de la police locale et une aug-
mentation des interventions de la troupe 248, même si, comme on l’a
déjà noté, la question de la transformation radicale de la structure de
l’appareil policier se trouve à l’ordre du jour, certains souhaitent que
l’on en vienne à adopter le modèle français, il semble bien que durant
ces années d’agitations, les changements affectant l’organisation de la
police demeurent en définitif réduits. C’est à cette période que sont
tentées les premières réformes de la police. Décidée par Peel, le Me-
tropolitan Police Act de 1829 prévoit l’organisation, à Londres, d’une
« nouvelle police » unifiée qui mettrait un terme à l’autonomie des
paroisses et à l’action de leurs policiers locaux (constables). À
Londres, la police devient une profession permanente, uniformisée,
échappant au contrôle du juge, ne dépendant par conséquent que du
pouvoir exécutif lequel reste bien sûr soumis au contrôle du Parle-
ment. D’autres mesures sont décidées en 1839 (County Police Act) qui
accentuent l’uniformisation de la police au niveau national.

247 John Stevenson, Popular disturbances in England. 1700-1870, Longman,


1979, p. 322-323. Pour Charles Tilly également, dans les années vingt, le
terme « combat » est trop fort, les assemblées de protestation et les cortèges
étant le plus souvent pacifiques et organisés dans l’ordre : « Britain’s every-
day conflicts in an âge of inequality », Center for research on social organi-
zation, février 1981, p. 51.
248 Voir la thèse de Frank Munger, Popular protest and its suppression in early
nineteenth century Lancashire, England, citée in Charles Tilly, « How (and
too some extent why) to study British contention », Center for research on
social organization.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 107

En dépit de ces quelques réformes, qui rencontrent [141] une hosti-


lité quasi générale, la police britannique ne connaît pas de boulever-
sements réels, même si, en 1856, le County and Borough Police Act
impose partout la création d’une police professionnelle, abolissant
donc le système des paroisses. En pratique, les policiers continuent à
dépendre des autorités locales et le « bobby », le « nouveau policier »,
demeure non armé, intégré à la communauté qu’il protège en de
longues marches permanentes (« on the beat ») 249. La police reste
décentralisée et ses effectifs ne se sont guère accrus. Bien sûr, tout au
long du XIXe siècle, ses actions sont parfois brutales, en particulier
lorsqu’elle affronte la classe ouvrière en grève dans le pays minier, en
Écosse à la fin du XIXe siècle 250, ou encore dans le pays de Galles en
1910. Dans l’entre-deux-guerres, la police se trouve également con-
frontée à la classe ouvrière, tout particulièrement en 1932, à Liver-
pool, Leeds, Glasgow et surtout Birkenhead 251. Mais, aussi violentes
qu’elles soient, les charges policière se font encore presque toujours à
coup de bâtons 252, à la notable exception de celles qui [142] se dérou-
lent à Belfast, où on utilise plus souvent les armes : il y aura mort
d’hommes. À cette époque, de même d’ailleurs qu’en 1820-1830,
c’est surtout la question irlandaise qui provoque un redoublement de
violences et suscite des changements dans l’appareil policier.
On voudrait soutenir que, depuis 1970, la Grande-Bretagne a vu se
mettre en place, en quelques années, une police toute différente et qui
paraît, tant qualitativement que quantitativement, fort distincte de la
police traditionnelle. En une dizaine d’années, la police a peut-être
subi davantage de transformations qu’elle n’en a jamais auparavant
connu dans son histoire. Cette mutation a été suscitée, semble-t-il, da-

249 T. A. Critchley, A history of police in England and Wales, Constable, 1967.


250 La police augmente néanmoins ses effectifs à la fin du XIXe siècle : il en
résulte une diminution des crimes. Cf. C. Tilly et al., « How policing af-
fected the visibility of crime in nineteenth century Europe and America »,
Center for research on social organization, paper 115, pp. 80-82. Pour une
présentation de la mise en place au XIXe siècle d’une « nouvelle police » :
C. Fijnaut, « Les origines de l’appareil policier moderne en Europe de
l’Ouest continentale », Déviance et société, 1980, n° 4.
251 Voir S. Bowes, The police and civil liberties, Lawrence and Wishart, 1966 ;
et Tom Bowden, Beyond the limits of the law, Penguin, 1978, chap. 9.
252 John Stevenson et Chris Cook, The slump. Society and politics during the
dépression, Quartet Books, 1979, chap. 10.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 108

vantage par des facteurs extérieurs au système politique britannique.


Comme on l’a déjà noté, la classe ouvrière anglaise a en effet rapide-
ment fait confiance à son parti et à ses syndicats pour qu’ils la repré-
sentent au centre 253 ; elle s’est détournée de la violence systématique,
de même qu’elle est restée presque toujours fort réservée à l’égard du
marxisme ou de l’anarchisme. La transformation de la police est donc
plutôt provoquée par la question irlandaise et, aujourd’hui, par les
problèmes que pose l’intégration des immigrés de la Jamaïque, du Pa-
kistan, de l’Ouganda ou du Bangladesh, qu’ils soient ou non citoyens
britanniques.
En avril 1981 éclate à Brixton, dans le sud de Londres, une vio-
lente émeute qui devait durer plusieurs [143] jours. Elle provoque
d’immenses incendies et suscite des affrontements violents entre la
police et les jeunes, qui appartiennent surtout à la communauté noire.
Bien que la police ne soit pas armée, plusieurs centaines de personnes
sont blessées, les arrestations sont également très nombreuses. Ces
violences apparaissent comme le point culminant d’une longue série
d’affrontements qui opposent, tout particulièrement à Brixton, depuis
1965, la police aux immigrants. En juillet, ce sont presque toutes les
grandes villes qui s’embrasent.
La Grande-Bretagne tout entière suit heure par heure le déroule-
ment de ces événements, analogues à ceux de Bristol ou de Notting
Hill (1958). Ils témoignent en effet de la montée du racisme et du
changement rapide du rôle de la police. En une dizaine d’années, la
société britannique est passée brutalement de la permissivité du
« Swinging London » des années d’abondance, à la répression, au
contrôle social étroit 254. Parallèlement, le chômage s’est développé
(en avril 1981, on compte plus de 2,5 millions de personnes au chô-
mage, soit plus de 10% de la population active, chiffre record depuis
la guerre), et la misère s’est étendue, dans une société d’autant plus
affectée par la récession économique que le taux de réinvestissement
du capital y est traditionnellement faible.

253 Allan Silver estime au contraire que, dès le XIXe siècle, le renforcement de
la police se trouve lié au problème du maintien de l’ordre dans les villes in-
dustrielles : A. Silver, « The demands for order in civil society », in D. Bor-
dua (ed.), The police, Wiley and Sons, 1967.
254 Permissiveness and control, édité par le National Deviancy Conférence.
Macmillan, 1980.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 109

D’après de nombreux sondages récents, le racisme anti-immigrants


qui s’exerce à l’égard de sujets britanniques venus des îles
d’Amérique centrale comme la Jamaïque, ou encore à l’encontre des
[144] Pakistanais ou Bengalis, atteint aujourd’hui toutes les classes
sociales. Il affecte même les ouvriers les moins qualifiés, contribuant
à rompre la solidarité de classe face au chômage 255. Par-delà le ra-
cisme ambiant et la réserve plus ou moins teintée d’hostilité de tous
les grands partis, cette situation explosive a suscité le renforcement du
Front national, organisation d’extrême droite au racisme exacerbé qui
défie et attaque sans relâche les immigrés parfois grâce à la complicité
bienveillante de la police. On sait aussi qu’aux élections générales et
municipales de 1974 et 1977, le Front national a obtenu jusqu’à 20%
des suffrages dans certaines circonscriptions de Londres 256. Face à la
violence policière, aux arrestations qui se multiplient en application
du Vagrancy Act de 1824, lequel permet d’arrêter « toute personne
suspecte [...] présumée voleuse [...] ayant l’intention de commettre un
délit » (en 1975, 30000 personnes sont ainsi arrêtées, dont la moitié
sont noires), face aux attaques du Front national et dans ce contexte de
racisme, on a vu se développer des mouvements d’autodéfense des
immigrés en dehors des syndicats et des partis, qui n’assument pas
réellement leur défense. La naissance du Black Power en Grande-
Bretagne est à l’origine d’un immense renouveau culturel : il
s’exprime aussi bien à travers un reggae souvent très politisé et radi-
cal (tel celui de Linton [145] Kwezi Johnson dont on connaît le cri
répété : « Shout it loud, I’m black and proud », « Crie-le fort, je suis
Noir et fier de l’être ») que par le mouvement apocalyptique politico-
religieux du rastafarianisme ou les pratiques vestimentaires qui ren-
forcent l’auto-identification et soulignent encore davantage les diffé-
rences. La revue Race today, devenue extrêmement influente, proclame
ainsi la nécessité d’une organisation sur la base de la caste et non de la
classe, les Noirs devant se rassembler de manière autonome, et refuser
volontairement le travail pour affaiblir le pouvoir économique.

255 Voir D. Butler et D. Stokes, Political change in Britain, Macmillan, 1974, p.


306 ; et Annie Phizacklea et Robert Miles, « Working-class racist beliefs in
the inner city », in R. Miles et A. Phizacklea, Racism and political action in
Britain, Routledge and Kegan Paul, 1979.
256 Robert Miles et Annie Phizacklea, Racism, op. cit.; Martine Walker, The
national front, Fontana, 1977.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 110

Pour la première fois, la Grande-Bretagne se trouve ainsi en pré-


sence d’une minorité importante qu’elle ne veut pas assimiler et qui,
par réaction, souhaite elle-même de moins en moins abandonner ses
particularismes. Pour la première fois, un mode de vie unanimement
accepté, intériorisé par une efficace socialisation politique, se voit re-
mis en question. Au consensus succèdent la répression et le racisme.
Répression politique contre les mouvements noirs radicaux, souvent
d’inspiration marxiste ; répression quotidienne dans la rue contre tous
les Noirs, supposés voleurs. Depuis 1972, on a vu se développer un
nouveau mythe : le mugging 257. Ce terme, importé des États-Unis,
témoigne de la crainte qu’inspire la population noire. Il englobe tous
les délits de droit commun (vol de voitures, de marchandises, attaques
de personnes, etc.) et il est devenu aujourd’hui le mythe qui justifie un
étonnant développement du pouvoir policier. Aucune statistique ne
révèle pourtant une hausse de la criminalité à [146] partir de 1972 258.
Simplement, une panique morale semble se répandre, anxiété liée à la
crise économique qui mène toujours à la recherche d’un bouc émis-
saire. À travers le mugging, les Britanniques se voient déjà à l’heure
des ghettos américains, avec leur taux élevé de misère et de violence,
l’usage de la drogue, la liberté sexuelle. Il exprime aussi la dégrada-
tion des centres-villes et la détérioration du tissu urbain que l’on peut
souvent constater en Grande-Bretagne comme aux États-Unis. Pour
beaucoup, les étrangers sont là, menaçants, vivants témoignages de la
décadence de la puissante Angleterre qui a perdu son Empire. Créant
une panique collective d’ordre symbolique, le mugging légitime la
réaction, le retour urgent aux saines traditions perdues et fait aspirer à
une politique sévère de « law and order » qu’adoptent les uns après
les autres, en invoquant parfois des périls différents, certains pays oc-
cidentaux.
D’où la mise en place rapide d’un arsenal de lois répressives qui
débute dès 1962 avec le Commonwealth Immigration Act, pour cul-
miner avec l’Immigration Act de 1971, entré en application en 1973 :
ce dernier permet de contrôler très strictement l’immigration et de

257 Stuart Hall et al., Policing the crisis, Macmillan, 1978.


258 John Lambert montre lui aussi qu’à Birmingham, la population immigrée est
très sous-représentée parmi les délinquants. Ce fait ne diminue pourtant en
rien les stéréotypes de la police à son égard ; cf. Crime, police and race re-
lations, Oxford University Press, 1970, p. 125 et suiv.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 111

renvoyer dans leurs pays d’origine des immigrants pour peu que leur
présence ne soit pas « compatible avec le bien commun ». Ces me-
sures législatives portent aussi un coup sévère aux droits des sujets
britanniques issus par exemple des Antilles et souhaitant s’établir en
Grande-Bretagne. Elles ont [147] été élaborées aussi bien par les con-
servateurs que par les travaillistes ; d’autres lois encore plus répres-
sives sont d’ailleurs actuellement à l’étude et suscitent l’inquiétude de
la communauté noire. À ce contexte de violence sociale s’ajoutent les
menaces que font peser les membres de l’IRA en ayant recours à une
campagne systématique d’attentats à la bombe. Les libertés civiles se
trouvent profondément remises en question. Le Prevention of Terro-
rism Act autorise, depuis 1974, les arrestations de personnes suscep-
tibles de préparer des actions terroristes. Celles-ci peuvent être arrê-
tées sans mandat et détenues 48 heures, puis cinq jours sous le seul
contrôle du Home Secretary. Ces mesures abolissent en réalité le tra-
ditionnel habeas corpus qui a longtemps caractérisé la tradition dé-
mocratique britannique, la justice perdant ainsi son pouvoir de con-
trôle au bénéfice de l’administration répressive. En ce sens, l’affaire
irlandaise contribue elle aussi à transformer radicalement la société
britannique. En raison des menaces que ferait peser l’IRA et grâce aux
nouvelles mesures juridiques, des milliers de personnes ont pu être
arrêtées, fichées et interrogées longuement, 1,5 à 2% d’entre elles seu-
lement étant poursuivies pour activités terroristes. Isolées durant leur
détention, elles ne disposent pendant ce temps d’aucune aide juri-
dique 259. C’est également le terrorisme irlandais qui a conduit à la
création au sein de Scotland Yard, en 1971, du Bomb Squad, trans-
formé, en 1976, en Anti- Terrorist Squad. Ce groupe de policiers spé-
cialisés travaille étroitement avec la Special Branch qui est [148] elle-
même issue de la Special Irish Branch, créée en 1883 pour lutter déjà
à cette époque contre le mouvement irlandais. La spécificité « irlan-
daise » ayant été abandonnée, la Special Branch a reçu pour mission
de contrôler les ennemis potentiels de l’État en surveillant les étran-
gers mais aussi les syndicalistes, les militants de partis d’extrême
gauche et d’extrême droite, les fonctionnaires et mêmes les dirigeants

259 Brian Rose-Smith, « Police powers and terrorism legislation », in P. Hain,


Policing the police, John Calder, 1979, t. 1.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 112

du parti travailliste. Ses effectifs ont d’ailleurs très rapidement pro-


gressé 260.
On a aussi assisté à la création des Special Patrol Groups, qui se
sont particulièrement signalés par la vigueur avec laquelle ils contri-
buent à la répression des mouvements d’immigrants. Ces groupes de
policiers revêtent une importance essentielle puisqu’ils font figure de
troisième force entre la police et l’armée, proche des CRS français,
même s’ils demeurent moins nombreux que ceux-ci et ne bénéficient
toujours pas d’un armement aussi perfectionné. C’est à eux qu’on doit
les nombreuses bavures qui se produisent dans la répression souvent
violente des formes d’auto-organisation multiples de la communauté
noire et lors de la protection des activités du Front national. Les
Special Patrol Groups ont, de plus, coordonné leur action répressive
avec l’armée. En 1974, on assiste à la première grande opération
combinée à Heathrow ; par la suite, on apprit que rien ne menaçait
réellement. Opération répétée à Manchester en 1977 : la police et
l’armée, avec ses tanks, se déploient et montrent leur force 261.
[149]
Face au Black Power et à l’IRA, une nouvelle police se met ainsi
en place. C’en est fini du tranquille bobby déambulant paisiblement
dans le secteur dont il est responsable et auquel il se trouve étroite-
ment intégré, proche des uns et des autres, pacifique. La police perd le
caractère local qui l’a toujours caractérisé. Aujourd’hui, entièrement
centralisée, profondément spécialisée, utilisant de plus en plus
l’automobile dans ses déplacements, autorisée à porter des armes
(entre 1975 et 1978, on compte ainsi 14574 sorties armées), elle a
presque toujours perdu tout contact avec les collectivités qu’elle sur-
veille et contrôle en permanence. Les policiers résident fréquemment
hors des villes avec les classes moyennes, abandonnant le centre ur-
bain, en crise et à l’habitat souvent vétuste, aux immigrés.
Pour inspecter ce territoire qui lui paraît désormais étranger, la po-
lice patrouille, à l’américaine, reliée en permanence à un central qui
met à sa disposition tout un ensemble de renseignements informatisés.

260 Tony Bunyan, The political police in Britain, Quartet Books, 1978.
261 Joanna Rollo, « The Special Patrol Group », in Peter Hain, Policing the po-
lice, John Calder, 1980, t. 2.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 113

La Grande-Bretagne est peut-être aujourd’hui le pays où


l’informatisation à usage policier a été le plus poussé. On sait qu’en
Ulster, plus d’une personne sur deux se trouve actuellement fichée,
proportion incontestablement la plus forte du monde. La police dis-
pose d’informations très précises, et l’ordinateur de Lisburn joue de-
puis 1974 un rôle décisif dans la stratégie de contre-insurrection. On
ignore le plus souvent que la Metropolitan Police dispose à elle seule,
pour le grand Londres, de renseignements informatisés sur 4 à 5 mil-
lions de fiches. On recueille de cette manière des données sur l’état
civil des personnes suspectes, sur les individus avec lesquels elles sont
en contact, sur leurs caractéristiques propres (« race », couleur [150]
et coupe de cheveux, accent, type de voiture, etc.). La Special Branch,
qui recherche des informations sur tous ceux qui sont susceptibles de
« poser des problèmes à l’État », dispose de près d’un million et demi
de fiches informatisées. L’ordinateur de la Police nationale (PNC),
situé à Herdon, dans le nord de Londres, se trouve pour sa part relié à
800 terminaux à travers le pays, lesquels peuvent être utilisés en per-
manence par tous les policiers en patrouille. Ce système est sans cesse
amélioré par les officiers informateurs qui travaillent sur tout le terri-
toire. En outre, des ordinateurs spécialisés centralisent des informa-
tions sur les drogués, les délinquants ou les activistes politiques. Tous
ces fichiers sont, semble-1- il, étroitement reliés les uns aux autres et
paraissent assez largement échapper à la surveillance du Parlement et
a ses commissions d’enquête 262.
D’autres systèmes spécialisés très sophistiqués ont vu le jour, par
exemple à Glasgow ou à Manchester. Enfin, un système de communi-
cation quasiment unique par son modernisme se trouve actuellement
mis en place : il permet d’installer des imprimantes dans certains vé-
hicules de la police ; cette opération qualifiée de MADE (Mobil
Automatic Data Experiment) porte bien son nom. Cette modernisation
de la police, dans ce contexte de panique morale et de rejet de la per-
missivité, a été délibérément entreprise par ses chefs, et en particulier
par le plus célèbre d’entre eux, Robert Mark. Nommé à la tête de la
Metropolitan Police, Mark a su d’abord lutter efficacement contre la
corruption qui affectait Scotland Yard, un [151] nombre non négli-

262 Voir Duncan Campbell, « Society under Surveillance », in Peter Hain (ed.),
Policing the police, op. cit.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 114

geable de ses membres ayant établi des relations très bénéfiques avec
le milieu 263. Dans cette perspective de rénovation morale, Mark a
voulu aller plus loin afin de reconstruire l’ordre social tout entier :
« La police britannique doit devenir un ensemble unifié dont
l’influence assure la stabilité dans une société changeante et incer-
taine 264. » Pour James Anderton, qui dirige la police de Manchester
depuis 1976, « chaque défaite de la police en tant que

LES FORCES DE POUCE EN GRANDE-BRETAGNE


(les effectifs sont donnés en milliers)
Angleterre Écosse Irlande (Irlande
Pays de Galles du N. depuis 1930)
d’unités

d’unités

d’unités
Effectif

Effectif

Effectif
Nbre

Nbre

Nbre
1900 179 41,9 64 4,9 1 12,3
1910 190 49,6 63 5,6 1 11,9
1920 191 56,5 59 6,5 1 11,6
1930 183 58,0 49 6,6 1 2,8
1940 183 57,3 48 6,8 1 2,9
1950 129 62,6 33 7,2 1 2,8
1960 125 72,3 33 8,7 1 2,9
1965 120 83,3 31 10.2 1 3,0
1970 47 92,7 20 11,2 1 3,8
1977 43 106,7 8 11,8 1 5,7

Extrait de David Butler et Dan Sloman (eds) British political facts, 1900-
1979, Macmillan, 1980, p. 292.

263 Barry Cox, John Shirley, Martin Short, The fall of Scotland Yard, Penguin,
1977.
264 Robert Mark, Policing a perplexed society, Allen and Unwin, 1977. Voir
David Halloway, « Maintaining Public order in Britain », article non publié,
Edinburgh, oct. 1977.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 115

[152]
force essentielle dans la lutte pour la loi et l’ordre porte un coup à la
démocratie et assure le triomphe de l’anarchie ». On pourrait multi-
plier les citations qui témoignent de la politisation des dirigeants
d’une police britannique en expansion rapide à laquelle viennent
s’ajouter les milices, les groupes de citoyens volontaires mais soi-
gneusement choisis, les Sprcial Constabulary et la Citizen Guard,
fortes chacune de plusieurs centaines de milliers d’hommes, et enfin
les forces de contre-espionnage elles-mêmes très actives (MI 5) 265.
Remarquons qu’au centre, les mécanismes de représentation conti-
nuent à fonctionner convenablement et limitent, par exemple,
l’intensité des conflits sociaux qui ne suscitent pas de violences ex-
trêmes susceptibles de rendre acceptable le renforcement de la police.
De même qu’au XIXe siècle, « le contrôle des conflits civils à Londres
ne posait pas de problèmes sérieux » (sauf exception : par exemple le
Bloody Sunday, le 13 novembre 1887), de même au XXe siècle la pro-
testation ouvrière et son contrôle policier n’entraînent presque jamais
mort d’homme 266. C’est essentiellement la résistance des périphéries
qui pousse le centre à adopter des traits d’autoritarisme, cette résis-
tance se manifestant aussi bien dans les périphéries territoriales (Ir-
lande, [153] Écosse) que sociales (la question des immigrés). C’est là
que se développent aussi bien le communisme (dans les villes indus-
trielles de l’Écosse, comme chez les immigrés de Londres) que le na-
tionalisme et les multiples formes de rébellion exprimant le maintien
de structures communautaires qui font face à un centre revêtant, à la
périphérie, un visage quasi autoritaire à travers un usage constant de
forces militaires ou policières 267.

265 En mars 1981, les forces de police régulières de l’Angleterre et du Pays de


Galles sont d’environ 117 000 personnes : The Government’s expenditure
plans, 1981-1982, Her majesty’s stationary office, mars 1981, p. 97.
266 Voir David Peirce, Peter Grabosky, Ted R. Gurr, « London : the politics of
Crime and Conflict, 1800 to the 1970 », in T. Gurr, P. Grabosky, R. Hula,
The politics of crime and conflict, Sage Publication, 1977, pp. 80 et 204.
267 Michael Hechter analyse cette poussée du nationalisme et parfois du com-
munisme dans les périphéries celtes comme réaction à l’action autoritaire du
centre : Internal colonialism, Routledge and Kegan Paul, 1975, chap. 9. No-
tons pourtant que l’intégration de l’Écosse à la Grande-Bretagne s’est réali-
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 116

[154]
Bien qu’elle ne soit pas encore aussi bien armée que la police fran-
çaise, la police anglaise dispose donc d’instruments puissants de con-
trôle de la population. Avec des moyens différents, elle exerce sa sur-
veillance de manière peut-être encore plus efficace. Étendues à
l’ensemble du système social, les techniques de surveillance du Pa-
noptique de Bentham, qui avaient été rejetées, paraissent désormais
avoir conquis leur légitimité ; elles se trouvent pourtant appliquées en
dehors d’une perspective purement organisationnelle, l’ordinateur
l’emportant sur l’institution « prison ». Le modèle policier français, si

sée volontairement. D’où le caractère malgré tout limité de cette résistance.


Cf. IIIe Partie, chap. 2.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 117

décrié aux époques antérieures car il symbolisait l’autoritarisme,


semble maintenant adopté, avec des instruments qui restent certes dif-
férents car ils sont moins institutionnels mais qui n’en sont peut-être
que plus fonctionnels.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 118

[155]

La logique de l’État.

Troisième partie
DU DEHORS AU DEDANS

Retour à la table des matières

[156]
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 119

[157]

La logique de l’État.
TROISIÈME PARTIE

Chapitre 1
À chaque État,
sa politique étrangère

Retour à la table des matières

De manière traditionnelle, on tente de rendre compte de la poli-


tique étrangère poursuivie par chaque pays soit par sa position géopo-
litique, soit par sa puissance militaire ou ses objectifs économiques,
soit encore par les valeurs auxquelles il adhère. Sur la scène interna-
tionale, les pays établiraient entre eux des alliances, fluctuantes ou
stables, favorables à la poursuite de leurs objectifs. Dans les années
soixante, la théorie des relations internationales s’est souvent inspirée,
pour rendre compte de ces jeux, de l’analyse systémique, du modèle
du « social choice », ou encore de la méthode décisionnelle 268. Élabo-
rées à une époque où le positivisme domine les sciences sociales, à un
moment où triomphe la thèse de la fin des idéologies, ces théories né-
gligent l’examen des causes structurelles de conflit, refusent
d’analyser les relations internationales en termes de pouvoir 269 et,
[158] a fortiori, ne tiennent pas compte de l’origine historique spéci-
fique à chacun des États.
L’école des « relations transnationales », qui leur succède dans les
années soixante-dix, n’accorde elle aussi que peu d’attention aux rap-

268 Gabriel Almond et Stephen Genco, « Clouds, Clocks and the study of poli-
tics », World politics, juillet 1977 ; Oran Young, « Anarchy and social
choice : reflection on the international polity », World politics, janvier 1978.
269 David Baldwin, « Power analysis and world politics », World politics, jan-
vier 1979.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 120

ports entre les États car, selon J, Nye et R. Keohane, « le paradigme


centré sur l’État est inadéquat ».
Pour ces auteurs, l’échange d’informations, les transports, les
mouvements financiers, les liens entre les Églises et les syndicats font
naître un fort pluralisme qui s’exerce en dehors des États eux-mêmes,
ces derniers étant finalement dépendants de ces relations transnatio-
nales 270. Considérant que le pouvoir est un « concept insaisissable »,
Keohane et Nye préfèrent parler d’interdépendance :
« l’interdépendance signifie la dépendance mutuelle, c’est-à-dire une
situation caractérisée par des effets réciproques entre les pays ou entre
différents acteurs situés dans divers pays » ; d’où un processus de
« marchandage politique » permanent 271. C’est peut-être en ce sens
que l’on peut dire que les relations internationales s’établissent entre
« partenaires » dépendant les uns des autres et échappent à une rela-
tion structurelle figée de domination qui donnerait à un « big power »
l’avantage permanent à l’égard d’un « small State ». Dans une « com-
plex interdependence » où n’existe aucune hiérarchie ni entre les pou-
voirs ni entre les enjeux eux-mêmes, la violence perdrait son impor-
tance et les États forts verraient leur pouvoir [159] contesté. Le « Gul-
liver américain » serait lui-même « enchaîné » dans ce nouveau sys-
tème international profondément hétérogène, où régnerait
« l’impuissance de la puissance 272 » : pour Stanley Hoffman, « les
petits se sentant mieux protégés contre les menaces des superpuis-
sances ont souvent les moyens et la volonté de viser d’autres buts que
la simple survie et la simple sécurité ». À l’heure de la puissance nu-
cléaire, « les forts font ce qu’ils doivent (et ils ne peuvent guère faire
plus) et les faibles, un peu mieux que ce qu’ils doivent 273 ». Désor-
mais, les relations transnationales viendraient limiter le pouvoir des
« grands », et les « petits » parviendraient à échapper à leur totale hé-
gémonie. Leur jeu serait donc de moins en moins un jeu à somme

270 T Nye et R. Keohane, « Transnational relations and world politics », in R.


Keohane et J. Nye, Transnational relations and world politics, Harvard
Umversity Press, 1972, pp. 12, 21, 25.
271 R. Keohane et J. Nye, Power and interdependence, Little, Brown, 1977, p.
8-11.
272 R. Aron, « Macht, power, puissance », Archives européennes de sociologie,
n° 1, 1964, p. 44.
273 Stanley Hoffman, Gulliver empêtré, Seuil, 1971, pp. 79-80.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 121

nulle. Avec le déclin du pouvoir américain, un marchandage incertain


deviendrait la règle qui permet à tous (aussi petits qu’ils soient) de
l’emporter 274 : à l’échelle du système international, on retrouve la
critique que Parsons adressait à Mills, relative aux théories élitistes et
à leur vision hiérarchique du pouvoir, qui reposent selon lui sur un jeu
à somme nulle appliqué au système interne.
Les petits États retrouvent ainsi une marge de manœuvre plus
grande. Robert Rothstein tente de donner une définition de ce type
d’État particulier. Pour lui, « un petit État est un État qui reconnaît
[160] qu’il ne peut assurer lui-même sa propre sécurité par ses seuls
moyens et qu’il se trouve donc dans l’obligation d’avoir recours à
l’aide d’autres États ou organisations ; cette estimation du petit État
doit être admise par les autres États qui participent aux relations inter-
nationales 275 ».
Comme le remarque Robert Keohane, à partir d’une telle défini-
tion, seuls les États-Unis, 1 URSS et la Chine ne figurent pas dans la
catégorie des petits États — la France, le Japon, l’Allemagne et^ la
Grande-Bretagne dépendant de la protection américaine pour assurer
leur sécurité 276. Cette définition ne semble donc guère utilisable. R.
Keohane propose pour sa part de distinguer un « System-determining
state » qui joue un rôle essentiel dans les relations internationales (les
deux Grands), un « system-influencing state » qui ne peut dominer le
système mais parvient malgré tout à l’influencer, un « system-
affecting state » qui ne bénéficie d’aucune influence à lui seul mais
peut malgré tout agir par des alliances avec d’autres petits États, enfin
un « system-ineffectual state » qui n’a pour seul rôle que de s’adapter
à une réalité sur laquelle il n’a aucune prise. Entre les deux grands
pouvoirs et les petits États, on trouve donc des catégories intermé-
diaires d’États, qualifiés de « secondaires » ou de « moyens ».

274 R. Keohane et J. Nye, Power and interdependence, op. cit. Voir aussi F.
Bergsten, R. Keohane, J. Nye, « International economics and international
politics », International organization, 1975, vol. 1, p. 14.
275 Robert Rothstein, Alliance and small powers, Columbia University Press,
1968, p. 29.
276 R. Keohane, « Lilliputian’s Dilemnas : small States in international poli-
tics », International organization, 1969, no 1, p. 293.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 122

Une telle hiérarchie entre les États semble réduire à néant la tenta-
tive consistant à concevoir en termes d’interdépendance ou de simple
transactions le système [161] international. Celui-ci fonctionne à par-
tir de relations structurelles qui déterminent des décisions ne relevant
guère d’un « jeu » ou d’un pur « choix ». La hiérarchie entre les États
brise ainsi le caractère supposé systémique des relations internatio-
nales. On peut tour à tour utiliser deux théories pour tenter de rendre
compte de cette redécouverte du pouvoir : la théorie de la dépendance,
et celle du clientélisme.

La théorie de la dépendance a été présentée, par exemple, par F. H.


Cardoso ; celui-ci distingue l’impérialisme par « commercialisation »,
résultat d’une division du travail spécialisant les pays périphériques
dans une production agricole, de l’impérialisme « par enclave », les
États-Unis investissant cette fois des capitaux dans des sociétés péri-
phériques et dominant ainsi les secteurs modernes au sein des sociétés
demeurées traditionnelles 277. Dans le premier cas, le centre interne à
la société dominée perd tout pouvoir économique car il ne contrôle
pas les secteurs industriels, la puissance hégémonique surveillant en
réalité l’élite périphérique traditionnelle. À partir d’une telle perspec-
tive, la « petite puissance » se trouve bien dans une relation de domi-
nation et non d’interdépendance. Selon André Gunder Frank, « le
sous-développement et la dépendance s’expliquent toujours par la
seule exploitation capitaliste à l’échelle du monde 278 ».
[162]
Dans le même sens, G. O’Donnell remarque que « les nations qui
exportaient à l’origine des matières premières et qui s’industrialisent
tardivement demeurent dans une position de dépendance à l’égard des

277 F. H. Cardoso, Politique et Développement des sociétés dépendantes, An-


thropos, 1971, pp. 81-88.
278 A. G. Frank, « The development of underdevelopment », in J. Cockcraft,
Dependence and underdevelopment, Anchor Books, 1972, p. 9. Voir aussi
F. H. Cardoso et E. Faletto, Dépendance et Développement en Amérique la-
tine, PUF, 1978, p. 45 ; Antonio Peixoto, « La théorie de la dépendance »,
Revue française de science politique, octobre 1977.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 123

grands centres du monde capitaliste 279 ». Pour lui, le modèle bureau-


cratique-autoritaire qui apparaît en Amérique latine résulte de 1 infla-
tion qui se développe lorsque les société dépendantes se trouvent dans
l’obligation d’importer, pour assurer leur industrialisation tardive, des
produits manufacturés de l’étranger où elles cherchent aussi à em-
prunter un capital fort coûteux 280.
Ainsi présentée, la théorie de la dépendance est incapable de
rendre compte de la spécificité des États périphériques, résultant d’une
histoire particulière. Elle ne s’exprime pas en termes d’États, qu’ils
soient grands ou petits, mais en termes de classes sociales, J. Galtung
affirmant même que la dépendance repose sur une alliance qui se
constitue entre les classes dominantes au centre et à la périphérie pour
affronter la classe dominée de la périphérie — la classe dominée du
centre préférant s’allier à sa propre classe dominante afin de bénéfi-
cier de la redistribution des profits résultant de l’exploitation de la
[163] périphérie 281. De ce point de vue, le problème de l’État perd
toute importance : dans le cadre de cette relation structurelle, l’État
dépendant se trouve dépourvu de toute latitude d’action et ne dispose
d’aucune marge de manœuvre, quels que soient sa particularité et son
origine historique spécifique. Il ne peut faire figure de partenaire in-
tervenant dans une relation interdépendante, ni être considéré comme
un véritable client. Son principe de détermination se trouve en effet
ailleurs.
Immanuel Wallerstein partage cette perspective lorsqu’il note : « Il
est indispensable que dans certaines régions, des machines étatiques
soient plus fortes que d’autres. Que voulons-nous dire en parlant de
machines étatiques fortes ? Simplement qu’elles sont plus fortes vis-à-
vis d’autres États dans l’économie-monde, au sein de laquelle on
trouve d’autres États-centres, et qu’elles sont fortes également vis-à-
vis des unités politiques locales internes aux États 282. »

279 G. O’Donnell, « Corporatism and the question of the State », in J. Malloy,


Authoritarianism and corporatism in Latin America, op. cit., p. 54.
280 Voir David Collier, « OverView of the bureaucratic-authoritarian model »,
in D. Collier, The new authoritarianism in Latin America, op. cit.
281 Johan Galtung, « A structural theory of imperialism », Journal of peace
research, 1976.
282 I. Wallerstein, The modern world System, Academic Press, 1974, p. 355.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 124

Les États du centre dominent ainsi ceux de la périphérie, qui ne 1


65
peuvent véritablement mener à terme le processus de leur construction
dans la mesure où ils exercent une fonction subordonnée dans la divi-
sion internationale du travail. Mais la position structurellement infé-
rieure de l’État dépendant, qu’il soit petit ou grand (mais non « fort »),
résulte d’abord d’un rapport de classe et non d’un lien strictement po-
litique, car « la réalité politique fondamentale de l’économie-monde
est la lutte des [164] classes 283 ». À partir d’une telle approche, à
nouveau, la nature d’un État particulier de la périphérie est négligée et
considérée comme négligeable ; qu’il soit indépendant ou non, démo-
cratique ou autoritaire, qu’il puisse ou non compter sur des élites
compétentes, autant de facteurs qui ne revêtent aucune signification.
Une telle théorie élimine la spécificité du politique, qu’elle soit appli-
quée à l’Europe du XVIe siècle ou au système international contempo-
rain. Elle n’accorde aucune attention au rôle spécifique que peuvent
jouer certains États dépendants — mais non « petits » —, structurés
autour d’institutions politiques centralisées leur permettant de contrô-
ler leur propre territoire et de tenter d’agir en fonction de leurs intérêts
spécifiques pour modifier la relation de dépendance, sans attendre
l’hypothétique désintégration du système international reposant sur
l’économie capitaliste 284. On peut en effet montrer que certains États
de la périphérie ont formé de solides bureaucraties centralisées, et
qu’à la différence par exemple de la plupart des États africains d ex-
pression française, ils disposent de ressources propres suffisantes pour
s’efforcer de mener à bien une politique spécifique, transformant ainsi
le lien de dépendance. À la périphérie, des États « grands » ou « pe-
tits » peuvent être assez « forts » pour tenter d’agir par eux-mêmes
pour réduire l’influence du centre 285.
[165]
Comme l’affirment certains auteurs en s’opposant à la trop stricte
théorie de la dépendance, « il faut désormais reconnaître que le pro-

283 I. Wallerstein, « The rise and future demise of the world capitalist System »,
in The capitalist world economy, Cambridge University Press, 1979, p. 25.
284 Tony Smith, « The underdevelopment of development literature : the case of
dependency theory », World politics, janv. 1979, pp. 249 et 258.
285 Jacques Delacroix et Charles Ragin, « Structural blockage : a cross national
study of economic dependency State efficacy and underdevelopment »,
American journal of sociology, mai 1981, p. 1323.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 125

blème essentiel des pays en voie de développement est surtout de na-


ture interne 286 ». En dépit de leur position structurellement contrai-
gnante dans l’économie mondiale, des pays de la périphérie retrouvent
dès lors la possibilité d’entreprendre une action autonome qui dépend
du type d’État, plus ou moins « fort », qui s’y est constitué : à la place
d’une stricte détermination de l’action de l’État périphérique, due à la
contrainte absolue qu’exercerait sur lui l’État hégémonique, on cons-
tate par conséquent la formation de situations plus complexes qui pa-
raissent évoquer davantage une relation de type conflictuel. On re-
trouve la perspective tracée par Alexandre Gerschenkron qui montre
qu’en Europe, au XIXe siècle, les pays accédant le plus tard à
l’industrialisation durent avoir recours au pouvoir de l’État 287. Il est
vrai que la croissance de l’État était alors surdéterminée par la nature
du marché économique extérieur et les conditions de
l’industrialisation qui y prévalaient, mais le type d’État « fort » qui
devait dans ces conditions se constituer acquérait à son tour un pou-
voir d’action propre très important. Hier comme aujourd’hui, des rap-
ports conflictuels se font jour dans le système [166] international, dont
les structures peuvent par conséquent être modifiées.
Une lutte permanente, au résultat incertain, se déroule entre les
États hégémoniques, qui mettent également en œuvre une politique
échappant souvent au contrôle des grandes sociétés et des multinatio-
nales 288 donnant ainsi à leur action volontariste une dimension quasi
mercantiliste, d’autant plus aisée à atteindre qu’elle s’appuie sur un
type d’État « fort » ; les États dépendants petits ou grands mais suffi-
samment « forts » pour tenter de s’opposer de manière spécifique à
leur classe dominante locale agissent de leur côté contre les États hé-
gémoniques et les multinationales elles-mêmes. La réflexion sur le
type d’État éclaire, davantage que les seules relations économiques, la
nature des relations internationales.

286 Carlos Diaz-Alejandro et al., Rich and poor nations in the world economy,
Mc Graw-Hill, 1978, p. 156.
287 A Gerschenkron, Economic backwardness in historical perspective, op. cit.
G. O’Donnell applique une telle problématique qui redonne à l’État, malgré
la détermination économique extérieure, un rôle propre.
288 Robert Gilpin montre par exemple que, même aux États-Unis, le pouvoir
politique peut agir contre les multinationales américaines : US Power and
the multinational corporation, Basic Books, 1975, p. 146.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 126

La théorie du clientélisme s’est elle aussi efforcée d’analyser les


fondements de la relation de domination. Elle a surtout été appliquée
aux rapports que nouent entre elles des personnes, les unes devenant
patrons, les autres acquérant le statut de clients, indépendamment de
tous liens de parenté : à travers ces rapports se réalise pourtant un
échange réciproque de bénéfices. Dans la théorie sociologique clas-
sique, cette relation témoigne essentiellement de l’apparition d’une
structure de réciprocité liant des acteurs au pouvoir, au statut et aux
ressources [167] inégaux. Cette situation d’échange repose sur un rap-
port structurellement inégalitaire mais, comme l’observe Jean-
François Médard, « contrairement à ce qui apparaît chez certains,
échange entre inégaux n’est pas synonyme d’échange inégal ou
d’exploitation. S’il y a échange inégal dans la relation de clientèle,
c’est au profit du client et non du patron [...] l’échange est inégal au
profit du client et c’est justement là la source de sa dépendance 289 ».
Le caractère asymétrique de la relation de clientèle est finalement bé-
néfique au dominé.
La théorie du clientélisme a rarement été appliquée aux acteurs
collectifs et, en particulier, aux relations entre les États 290. René Le-
marchand l’a pourtant utilisée pour examiner les rapports entre les
pays d’Afrique tropicale et leurs ex-métropoles 291. Dans le même
sens, Robert Kaufman a montré que l’on pouvait rapprocher la théorie
de la dépendance du modèle du clientélisme, en prenant pour exemple
le cas des pays d’Amérique latine et leur environnement international.
Mais, en devenant « macrosociologique », la théorie du clientélisme a
perdu une large partie de sa substance, car un grand nombre d’autres
facteurs différents viennent agir sur le rapport de dépendance, qui, en

289 Jean-François Médard, « Le rapport de clientèle », Revue française de


science politique, février 1976, p. 111.
290 Voir S. N. Eisenstadt et L. Roniger, « Patron-client Relations as a Model of
structuring social Exchange », Society for Comparative Study of Society and
History, 1980.
291 René Lemarchand, « Political exchange, clientelism and development in
tropical Africa », Culture et développement, 1973. Voir aussi B. Berman,
« Clientelism and neo-colonialism », Studies in comparative international
development, 1974.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 127

tant que tels, sont indépendants du lien patron-client : intervention des


[168] multinationales, des institutions internationales, des organisa-
tions internes, etc.
C’est pourquoi l’on peut se demander : « Quel rôle joue le clienté-
lisme dans le maintien des relations de dépendance ? Est-il toujours
important ou l’est-il seulement dans certains cas ? La relation client-
patron est-elle le produit d’une relation de dépendance et de
l’occupation d’une position périphérique, ou est-elle au contraire fon-
damentale dans tous les pays en voie de développement 292 ? » Ces
remarques paraissent suffisamment sérieuses pour mettre en question
l’utilité de la théorie du clientélisme, appliquée de manière systéma-
tique, et en dehors du cadre microsociologique, aux relations interna-
tionales. De même que la théorie de dépendance ignorait le caractère
particulier des États dépendants, qu’ils soient petits ou grands, et ne
tenait pas compte du degré de leur propre institutionnalisation et donc
de leur puissance (« strong »), de même la théorie du clientélisme, uti-
lisée également de manière universaliste tend à ne pas tenir compte de
la structure particulière de chacun des États clients, en fonction de la-
quelle chacun d’entre eux parvient pourtant à remettre en question
plus ou moins efficacement le rapport asymétrique en le modifiant à
son profit. Les pays d’Afrique noire d’expression française ne sont
pas semblablement clients de la France, car ils diffèrent profondément
les uns des autres et disposent de marges de manœuvre inégales ; il en
est de même des pays d’Amérique latine vis-à-vis des États-Unis.
[169] Remarquons enfin que l’État français n’est pas vis-à-vis des
États-Unis, dans la même position qu’un pays d’Afrique noire peut
l’être par rapport à lui-même.
Au bout du compte, on en revient toujours au problème essentiel
de la spécificité de l’État, dont la théorie de la dépendance et celle du
clientélisme ont cru pouvoir faire l’économie. Un État dans lequel les
structures patrimoniales se confondent avec le clientélisme, comme le
Maroc 293, diffère certes d’un État qui n’a pas pu mener à terme son
autonomisation totale, comme l’Italie où les partis et les clientèles

292 Robert Kaufman, « The patron-client concept and macro-politics », Compa-


rative Studies in Society and History, juin 1974, p. 295.
293 John Waterbury, le Commandeur des croyants. La monarchie marocaine et
son élite, PUF, 1975, pp. 306 et 315.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 128

continuent à pénétrer les institutions 294, mais tous deux doivent être
distingués d’un État semblable à celui qui s’est construit en France, où
les périphéries ont été davantage laminées et où les clientèles parvien-
nent beaucoup plus difficilement à agir sur l’État car elles ne réussis-
sent pas à le pénétrer dans ses institutions centrales 295. La nature du
clientélisme interne, son extension, son degré conditionnent par con-
séquent la structure du clientélisme externe : l’État fort, c’est-à-dire
institutionnalisé et différencié, peut alors retrouver toute son impor-
tance.

L’État qui s’est construit en France fait figure d’État « fort » car,
tout au long de son histoire, il a renforcé son institutionnalisation en
brisant la résistance des périphéries. De l’absolutisme monarchique au
gaullisme, on a assisté au renforcement de l’emprise [170] de l’État
sur l’ensemble de la société 296 et à l’affirmation de sa souveraineté et
de son indépendance vis-à-vis de l’extérieur 297.
On ne retracera pas ici les nombreux traits qui témoignent de la
puissance de l’État français, indépendamment de sa taille mais qui
sont déterminés par son histoire propre. Des États plus « grands » sont
pourtant demeurés moins « forts » ; d’autres, plus « petits », n’ont pas
réussi à devenir « forts ». Dans ces conditions, on peut comprendre
que si le système international peut dans certains cas agir sur l’État
(théories de la dépendance ou du clientélisme), à l’inverse, lorsqu’un
État particulier est devenu suffisamment « fort », il parvient à agir de
manière spécifique pour modifier comme il l’entend le système inter-
national. La relation entre type d’État et système international est ainsi
inversée.

294 L. Graziano, « La crise italienne », Revue française de science politique,


avril 1877.
295 Pierre Grémoin, le Pouvoir périphérique, Seuil, 1976.
296 Pierre Birnbaum, les Sommets de l’État, op. cit.
297 A. Zolberg, « Interaction stratégique et formation des États modernes en
France et en Angleterre », Revue internationale des sciences sociales, n° 4,
1980, p. 58 s.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 129

Une telle hypothèse de recherche transforme considérablement


l’étude des relations internationales, qui se trouvent analysées à l’aide
de la sociologie politique. Les barrières entre système interne et sys-
tème externe tombent, l’action au-dehors demeurant soumise à la lo-
gique interne. Seul, semble-t-il, Peter Katzenstein s’est engagé dans
une telle voie : pour rendre compte de la politique extérieure des
États-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France ou du Japon, l’auteur
se penche en effet sur la nature spécifique de chacun de ces États. Il
oppose par exemple les États-Unis à la France en montrant que, [171]
dans le premier cas, c’est la société qui est forte et non l’État, tandis
que, dans le second, on se trouve dans une situation inverse. Pour
Katzenstein, aux États-Unis règne un fort pluralisme social, ainsi
qu’une décentralisation accentuée ; les bureaucraties sont privées, et
des groupes de pression très actifs négocient entre eux les décisions de
politique étrangère ; en France, au contraire, le pouvoir politique con-
centré marque de son empreinte la politique étrangère : « La présence
dans ce pays d’un appareil centralisé efficace, à même de prendre les
décisions, donne naissance à une politique étrangère économique
permanente et qui peut être prédite 298. » De ce point de vue, la France
est proche du Japon, tous deux s’opposant aux États-Unis 299. Rete-
nons surtout que, pour mener à bien sa comparaison, Katzenstein se
tourne lui aussi vers la sociologie historique et analyse longuement le
type de féodalisme qui a prévalu dans chacune de ces sociétés, ainsi
que, de façon plus générale, le mode spécifique de construction de
l’État qui s’y est dégagé, déterminant encore aujourd’hui l’élaboration
d’une politique étrangère particulière.
[172]

298 P. Katzenstein, « International relations and domestic structures : Foreign


economic policies of advanced industrial States », International organiza-
tion, 1976, n° 1, p. 20.
299 P. Katzenstein, « Domestic structures and strategies of foreign economic
policy », International organization, 1977, n° 4, p. 908. Pour une critique de
cette perspective, Peter Gourevitch, « The second image reversed : the inter-
national sources of domestic politics », International organization, 1978,
n° 4.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 130

[173]

La logique de l’État.
TROISIÈME PARTIE

Chapitre 2
À chaque État,
ses mouvements nationalitaires

Retour à la table des matières

Les hasards de l’Histoire sont parfois surprenants : en 1707,


l’Écosse négocie volontairement son union avec l’Angleterre, tandis
que la Catalogne, à la même date, se voit imposer, « au nom du juste
droit de conquête », la loi de la Castille ; la Bretagne subit à cette
époque la dure répression menée par les armées de Louis XIV. De
même que chaque État conduit une politique étrangère spécifique, de
même il mène, à l’intérieur, une action particulière à l’égard des mi-
norités nationales. Si l’on considère la politique suivie par
l’Angleterre, État faible, à l’égard de l’Écosse, celle de la France, État
fort, vis-à-vis de la Bretagne, enfin celle que l’Espagne, État faible qui
s’est voulu fort, a mené à l’égard de la Catalogne, peut-on retrouver
une logique politique qui s’exercerait à l’intérieur du système poli-
tique, et expliquer ainsi l’extrême diversité des stratégies adoptées par
les mouvements nationalitaires, confrontés à des types d’État diffé-
rents ?
Certains, dans une perspective développementaliste, ont cru pou-
voir soutenir que l’industrialisation devait entraîner un déclin des ten-
sions ethniques et favoriser l’homogénéisation de la société par la
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 131

[174] diffusion de valeurs modernistes et universalistes 300. Selon


d’autres, à l’époque du capitalisme, les mouvements nationalitaires
s’effacent devant le conflit principal des classes sociales se livrant à
une lutte constante 301. Ainsi, Rosa Luxemburg condamnait les reven-
dications nationalitaires qui détournent du conflit de classe ; cette ap-
préciation a été acceptée par la plupart des théoriciens marxistes
même si, pour des raisons stratégiques, certains, comme Lénine, n’ont
pas voulu dédaigner ce type de conflits, capables de porter un premier
coup à l’ordre social. A travers la modernisation dans un cas, la lutte
des classes dans l’autre, les particularismes ethniques sont rejetés à
l’arrière-plan, et les mouvements qui s’en font l’écho perdent leur rai-
son d’être.
Or, dans les sociétés industrialisées occidentales, on assiste au con-
traire à un fort renouveau des mouvements nationalitaires, qui suscite
même une importante mobilisation politique. Loin d apparaître
comme dysfonctionnelle et inadaptée à un monde moderne, la prise de
conscience des particularismes ethniques et culturels semble compa-
tible avec le développement politique. Dans les sociétés d abondance,
les clivages socio-économiques se voient concurrencés par des cli-
vages ethniques demeurés latents, exprimant historiquement la résis-
tance des périphéries dominées par des centres de plus en plus éloi-
gnés du point de vue culturel et qui incarnent, aujourd’hui encore, des
valeurs politiques différentes 302. [175] À l’intérieur du système poli-
tique, entre le centre capitaliste et dominateur et la périphérie nationa-
litaire exploitée et dominée, se créent des liens de dépendance ana-
logues à ceux qui se nouent, sur la scène internationale, entre les pays
impérialistes et les sociétés du tiers monde. En ce sens, loin d’aller en
s’affaiblissant, l’opposition entre le centre et la périphérie s’accroît, à
l’image même des luttes de plus en plus sévères qui se font jour dans
le champ international.
Ainsi transformée, l’approche marxiste des particularismes eth-
niques et culturels se révèle compatible avec l’idée de la lutte des

300 Cynthia Enloe, Ethnic conflict and political development, Little, Brown and
Co, 1973.
301 Voir Georges Haupt, Michael Löwy, Claudie Weill, les Marxistes et la
Question nationale, Maspero, 1974.
302 Suzanne Berger, « Bretons, Basques, Scots and others European nations »,
Journal of interdisciplinary history, 3, 1972.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 132

classes ; dès le XIIe siècle, avant même l’avènement du capitalisme,


des « modes de production régionaux » suscitent en Europe occiden-
tale différents types de réactions nationalitaires, fondées sur des rap-
ports dissemblables entre des classes sociales qui passent par ailleurs
diverses alliances avec celles qui occupent, à l’opposé, une position
centrale. Le mode de production féodal, qui se révélera si propice à la
création des États modernes « malgré d’importantes variations à
l’intérieur de chaque zone », présente « à un niveau macroscopique,
une apparence homogène 303 ; du coup, l’Écosse peut être rapprochée
de la Bretagne, et toutes deux diffèrent au contraire de la dernière ré-
gion composant notre échantillon, la Catalogne, celle-ci étant proche
de l’Italie du Nord et des Flandres, où apparaissent une agriculture
arable et un capitalisme précoce.
[176]
Cette version sophistiquée du marxisme analyse d’une manière
neuve le phénomène régionaliste. Elle présente pourtant les mêmes
faiblesses que les thèses de la dépendance ou de l’économie-monde,
car elle sous-estime également la spécificité du type d État face auquel
va naître tel ou tel type de mobilisation nationalitaire. Du coup, elle
interprète l’État anglais comme un État « fort » 304, semblable a celui
qui apparaît en France ou en Flandres, autres régions féodales ; on re-
trouve ainsi l’hypothèse présentée par Wallerstein, selon laquelle les
États forts se construisent au centre du capitalisme, les régions péri-
phériques connaissant une évolution politique différente résultant de
leur place subordonnée dans la division internationale du travail. Ces
travaux ne tiennent pas compte des processus spécifiques de construc-
tion étatique et font silence sur les traits qui éloignent, dès ces
époques, l’Angleterre de la France ou encore de l’Espagne ; c’est
pourquoi, lorsqu’ils portent plus particulièrement leur attention sur les
phénomènes nationalitaires, les auteurs qui s’en inspirent rangent, par
exemple, dans la même catégorie l’Écosse et la Bretagne. Nous vou-
drions plutôt insister, pour notre part, sur ce qui distingue ces régions
l’une de l’autre, la Bretagne présentant des caractéristiques analogues

303 Michael Hechter et William Brustein, « Regional modes of production and


patterns of State formation in Western Europe », American journal of socio-
logy, n° 5, 1980, p. 1075.
304 Michael Hechter, Internal colonialism, op. cit., chap. 3.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 133

à celles de la Catalogne : les mouvements nationalitaires qui s’y déve-


loppent diffèrent donc de ceux qui apparaissent en Écosse, car ils af-
frontent des types d’État opposés 305.
[177]

En 1707, l’Écosse accepte volontairement de s’unir à l’Angleterre ;


cet accord succède à l’Union des Couronnes, décidée en 1603, grâce à
laquelle Jacques VI d’Écosse a accédé au trône d’Angleterre.
L’Écosse était alors devenue une province périphérique parmi
d’autres, persécutée religieusement et appauvrie par les impôts anglais
qui pesaient sur elle et les restrictions commerciales qui lui étaient
imposées. En dépit de l’hostilité d’une partie de la population qui en a
résulté, le nouveau Traité d’Union est signé par les classes dirigeantes
du centre et de la périphérie. Cet accord préserve toutefois la spécifici-
té écossaise, puisque le système juridique n’est pas modifié, que la
religion presbytérienne se voit maintenue, que la langue n’est pas abo-
lie et que le système d’éducation se trouve préservé 306. Le Parlement
est dissout, mais l’Union permet à 45 Ecossais de siéger à la Chambre
des Communes : comme à cette époque la représentation est fonction
de la richesse et non de la population, l’Écosse bénéficie d’une forte
sur-représentation par rapport à l’Angleterre.
[178]
Ce processus d’intégration d’une nationalité périphérique dans un
système politique est unique en Europe Occidentale. S’il résulte d’un

305 Alain Touraine, François Dubet, Zsuzsa Hegedus et Michel Wieworka mon-
trent que « le mouvement occitan, comme sous d’autres formes le mouve-
ment breton, ne peut se développer qu’en se définissant comme un mouve-
ment anti-étatique » qui les oppose à « un État tout-puissant et centralisa-
teur », les Pays contre l’État. Luttes occitanes, Seuil, 1981, p. 291 et 299.
S’ils mettent ainsi en lumière le caractère particulier du type d’État auquel
s’opposent ces mouvements nationalitaires, il n’en faut pas moins adopter
une démarche plus comparative pour être à même de mieux mesurer le poids
de la variable étatique dans la formation de différents genres de mouvements
nationalitaires.
306 G. S. Pryde, The treaty of Union, Nelson, 1950. Voir aussi T. B. Smith, Sco-
tland, Stevens, 1962, chap. 3.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 134

accord passe entre deux classes dirigeantes, il n’en permet pas moins
la survie institutionnelle et culturelle de l’Écosse : la cooptation rem-
place la destruction étatique. Aucun représentant du pouvoir central ne
se trouve nommé, et l’administration et la justice sont exercées par la
noblesse locale qui préserve son autonomie. Comme l’observe James
Kellas, « bien qu’elle ne possède ni gouvernement ni Parlement,
l’Écosse dispose d’une forte identité constitutionnelle et d’un grand
nombre d’institutions politiques et sociales 307 ».
En appliquant une nouvelle fois la problématique proposée par Al-
bert Hirschman, on peut soutenir que, conformément à la nature du
système politique britannique à État faible, un mécanisme de repré-
sentation a ainsi été mis en place par lequel la périphérie peut se faire
entendre (« voice ») du centre, lui témoignant dès lors une « loyauté »
continue qui se révélera par l’engagement constant de nombreux
Écossais dans les forces royales britanniques tout au long de l’histoire
de la Grande-Bretagne. La tentation de la « sortie » (« exit ») a été li-
mitée à des révoltes qui émanent surtout des Highlands, en 1715 et en
1745, et expriment peut-être davantage un refus catholique qu’une
affirmation nationalitaire.
En ce sens, qu’il s’applique à une classe sociale, telle la classe ou-
vrière 308, ou à une réalité ethnique et [179] culturelle, telle l’Écosse,
le processus de représentation propre à la Grande-Bretagne et qui a été
examiné à de nombreuses reprises dans ce livre, prouve à chaque fois
son efficacité. La centralisation repose sur une représentation qui
vient, au contraire, dans d’autres sociétés, se heurter à une étatisation
menée à son terme.
Michael Hechter a néanmoins raison de souligner à quel point, en-
core aujourd’hui, l’Écosse se trouve dans une situation de dépendance
vis-à-vis de Londres ; elle est faiblement industrialisée, elle n’a pu
préserver son propre marché, ses exportations ont été rendues plus
difficiles, son revenu reste inférieur à celui de l’Angleterre, son terri-
toire s’est dépeuplé et sa population a été anglicisée. Ayant mis en
lumière la persistance de telles inégalités, Hechter estime avoir dé-
montré la validité du « colonialisme interne », bien qu’il reconnaisse

307 James Kellas, The Scottish political System, Cambridge University Press,
1973, p. 2.
308 Voir Deuxième Partie, chap. 1.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 135

la profonde originalité du processus d’intégration volontaire de


l’Écosse grâce auquel celle-ci a maintenu sa personnalité 309. La thèse
du « colonialisme interne » paraît ainsi s’appliquer davantage à
l’Irlande. L’Écosse ne connaît quant à elle aucune discrimination lé-
gale contre sa langue ou sa religion, son droit demeure autonome ; les
Ecossais bénéficient de tous les droits dont disposent les Anglais, et
ils ont même réussi à jouer un rôle essentiel dans la vie politique et
culturelle britannique. Seul reste valable l’argument [180] du contrôle
externe des richesses et des industries régionales 310. Une telle domi-
nation s’exerce pourtant dans d’autres sociétés, où les périphéries na-
tionalitaires n’ont pu conserver leur spécificité face à des États forts et
destructeurs de toute forme d autonomie.
Il faut donc en revenir à la nature particulière du système politique
britannique. Soulignons qu’un auteur marxiste comme Tom Nairn
admet le caractère unique du destin écossais ; d’après lui, l’union avec
l’Angleterre lui permettant de préserver ses privilèges, l’Écosse n’a
pas connu, même au xix siècle, de véritable nationalisme ; la petite
bourgeoisie qui fournit traditionnellement les intellectuels contesta-
taires ne connaissant aucun sujet réel de mécontentement, la classe
ouvrière est restée dépourvue de toute culture nationalitaire. Dans ces
conditions, les intellectuels d’origine écossaise préfèrent, au contraire,
jouer un rôle important dans les lettres anglaises (de Carlyle à Rus-
kin), l’Écosse fournissant également au mouvement ouvrier anglais
d’illustres dirigeants (de Keir Hardie à Ramsay MacDonald) 311. Cette
intégration à la scène nationale explique le succès rencontré par le
parti travailliste, qui y trouve même un de ses bastions les plus fideles,
rendant désormais fragile l’émergence de tout parti nationalitaire 312.

309 Michael Hechter, Internal colonialism, op. cit., pp. 67 et 122. Dans un ar-
ticle plus récent, l’auteur reconnaît même que l’Écosse et la Bretagne ont
connu des modes opposés d’intégration : M. Hechter et M. Levi, « The
comparative analysis of ethnoregional movements », Ethnic and racial stu-
dies, juillet 1979, p. 267.
310 Keith Webb, The growth of nationalism in Scotland, Penguin, 1977, pp.
121-127.
311 Tom Nairn, The Break-Up of Britain, New Left Book, 1977, chap. 2 et 3.
312 D’où l’échec récent du Scottish National Party. Pour une analyse plus sys-
tématique, cf. James Kellas et Peter Fotheringham, « The political behavior
of the working class », in Allan MacLaren, Social class in Scotland, Donald
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 136

Le système britannique a donc favorise une [181] représentation au


centre des périphéries nationalitaires dans toute leur diversité sociale
interne. La logique de l’État éclaire seule la nature spécifique des pro-
cessus d’intégration des périphéries.

On le constate encore davantage en prenant la Bretagne pour


exemple extrême d’une intégration menée, cette fois, à l’aide d’une
véritable étatisation d’une nationalité périphérique. Tandis que
l’Écosse passe volontairement plusieurs accords avec l’Angleterre, la
Bretagne affronte la force d’un État absolutiste. On ne reviendra pas
ici sur les deux mariages forcés d’Anne, duchesse de Bretagne, avec
les souverains capétiens. À cette procédure d’intégration trop instable,
François Ier préfère un « Acte d’Union », l’édit du Plessis-Macé, si-
gné en septembre 1532 et qui permet à la Bretagne de disposer des
privilèges garantis en permanence à l’Écosse, et davantage encore
puisque le Parlement de Bretagne ne se trouve pas éliminé : il contrôle
les nouveaux impôts, de même que toutes réformes institutionnelles
ou tout changement apportés par la France ; de plus, le droit coutu-
mier dont la « Très ancienne Coutume de Bretagne » se trouve lui
aussi préservé.
Cependant, les péripéties des Guerres de religion et surtout la for-
mation d’un véritable absolutisme au XVIIe siècle vont marquer la fin
de cette relative indépendance. Le cardinal de Richelieu accède à la
fonction de Gouverneur de la Bretagne et renforce [182] considéra-
blement l’emprise du pouvoir central. Louis XIV et Colbert entendent
l’accroître encore, conformément à la stratégie de tout État fort, réduc-
teur des diverses appartenances périphériques qui risquent de devenir
autant de lieux de résistance collective. De nouvelles taxes sont impo-
sées sans le consentement, cette fois, des États bretons : les insurrec-
tions qui éclatent entraînent en retour une répression violente et mas-
sive qui conduit, en dépit d’une résistance constante du Parlement bre-
ton appuyé par la majeure partie de la population, à la fin de
l’autonomie.

Publishers, 1976. Ce processus de représentation ne s’applique pas à


l’Irlande qui connaît plutôt une situation classique de colonisation.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 137

La Révolution va poursuivre le même objectif que l’Ancien Ré-


gime, en accentuant encore l’étatisation : la Bretagne n’existe désor-
mais plus comme entité administrative. La départementalisation porte
un coup fatal à sa spécificité, de même que la répression de toutes les
langues régionales, proposée par l’abbé Grégoire 313. Comme
l’exprime dans sa protestation, en février 1791, M. de Bothorel, Pro-
cureur général des États de Bretagne, « d’alliés que nous sommes, les
nouvelles dispositions nous rendraient sujets de la France 314 ». Même
si à cette époque la Bretagne n’existe toujours pas comme une entité
véritablement consciente d’elle-même 315, sa spécificité politico-
administrative ne saurait être niée : l’État y met [183] durement un
terme. L’insurrection des Chouans, qui peut s’interpréter surtout
comme une lutte menée contre le pouvoir central, est alors violem-
ment réprimée et, peu à peu, la Bretagne se trouve francisée par voie
étatique.
Avec des fortunes diverses, des mouvements de résistance se font
néanmoins jour tout au long du XIXe siècle, et jusqu’à l’époque con-
temporaine, pour affirmer la spécificité du nationalisme breton et ten-
ter d’obtenir sa reconnaissance 316. La Bretagne n’en est pas moins
devenue partie intégrante de l’État français : les lois de la République
s’y appliquent de manière universaliste. Son destin se situe donc bien
aux antipodes de celui qu’a connu l’Écosse.
Négligeant cette histoire particulière et ne tenant nul compte du
processus brutal d’intégration qu’a subi la Bretagne, certains auteurs
n’hésitent pas à rendre compte de son devenir à l’aide d’une version
appauvrie de la thèse du colonialisme interne. Il est vrai que la Bre-
tagne s’est moins rapidement industrialisée, que ses structures écono-
miques demeurent à dominante précapitaliste, que ses habitants ont dû
souvent immigrer à l’étranger ou encore abandonner leur région pour
venir à Paris, et qu’enfin elle a connu, particulièrement sous la IIIe

313 Voir « Minorités nationales en France », les Temps modernes, août-sept.


1973, et Michel de Certeau, Dominique Julia, Jacques Revel, Une politique
de la langue. La Révolution française et les patois, Gallimard, 1975.
314 Cité in Paul Serant, la Bretagne et la France, Fayard, 1971, p. 380.
315 Catherine Bertho, « L’invention de la Bretagne, Genèse sociale d’un stéréo-
type », Actes de la recherche en sciences sociales, novembre 1980.
316 Voir Jack Reece, The Bretons against France, University of North Carolina
Press, 1977.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 138

République, une réelle répression linguistique. L’affrontement régio-


nal est traversé par les luttes sociales, les catégories dominantes du
centre trouvant de fidèles alliées à la périphérie. La revendication na-
tionalitaire ne peut pourtant se concevoir uniquement comme « un
mode [184] d’entrée dans la lutte des classes 317 », proposition qui
néglige toujours la spécificité de l’histoire propre a la société fran-
çaise. Là encore, la thèse réductionniste du capitalisme monopoliste
d’État, appliquée au régionalisme, fait silence sur l’État lui-même et
sur sa logique particulière, qui se révèle clairement dans les modes
d’intégration dissemblables des périphéries nationalitaires dans des
sociétés qui connaissent pourtant un mode de production identique.

Si l’insertion de l’Écosse dans le Royaume-Uni s’est réalisée par la


négociation et la représentation au centre, si l’intégration de la Bre-
tagne dans la France s’est effectuée par la force d’un État qui ne sup-
porte aucune spécificité périphérique car il prétend fonctionner à
l’universalisme, le mode de réunion de la Catalogne à l’Espagne té-
moigne, quant a lui, du caractère hybride de l’État espagnol, qui s’est
vainement voulu fort et absolutiste.
Comme on le rappelait au début de ce chapitre, en 1707, la Castille
tente de dominer une Catalogne longtemps demeurée indépendante en
lui imposant une logique d’étatisation analogue à celle qui prévaut
chez son voisin absolutiste français. En Espagne comme en France, le
processus de construction de l’État débute dès le Xe siècle, mais il se
déroulé cette [185] fois dans le cadre de la Reconquista, durant la-
quelle des régions comme l’Aragon ou la Catalogne vont réussir à
préserver leur propre rôle. Si la Castille intervient de manière décisive
dans ce processus, elle n’est pas suffisamment forte à elle seule pour

317 Renaud Dulong, la Question bretonne, Presses de la Fondation des sciences


politiques, 1975 p. 203. Du même auteur, les Régions, l’État et la Société
locale, PUF, 1978, p. 208. Dans le même sens, voir Y. Guin, Histoire de la
Bretagne, Maspéro, 1977. Dans Jeux interdits à la frontière, Louis Quere se
penche davantage sur la spécificité du Rationalisme breton et sur sa tentative
de construire un contre-État. Anthropos, 1978.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 139

parvenir à unifier le pays 318. De nombreux territoires maintiennent


leur autonomie, leurs droits (fueros), leurs particularismes cultu-
rels 319.
Plus faible qu’en France, dans l’incapacité de construire une im-
portante bureaucratie militaire et civile, la Castille ne peut avoir re-
cours de manière systématique à la force pour étendre la centralisation
étatique, comme la monarchie française. De plus, l’État espagnol n’est
pas parvenu à se différencier de la noblesse en s’appuyant sur une
bourgeoisie active. Les principes essentiels à la construction de l’État
que sont la différenciation et l’institutionnalisation ne peuvent donc
être mis en pratique.
Soulignons enfin qu’au début du XVIe siècle, le succès même de
l’Empire de Charles-Quint, qui s’étend sans cesse et rassemble des
territoires nombreux, hétérogènes et éloignés les uns des autres, appa-
raît comme un facteur supplémentaire qui prévient la construction
d’un État espagnol. La logique de l’Empire diffère de la logique de
l’État 320. L’impérialisme européen fut finalement très préjudiciable à
[186] l’Espagne. Comme le souligne Perry Anderson, « l’étendue de
l’Empire des Habsbourg dépassa ses capacités d’intégration et contri-
bua à stopper le processus de centralisation administrative en Espagne
même 321 ».
On peut d’ailleurs ajouter que l’expansion de la Castille s’est réali-
sée surtout vers l’extérieur, dans la conquête des richesses

318 Derek Lomax, The reconquest of Spain, Longman, 1978, et J. H. Elliott,


Imperial Spain, 1469-1716, St Martin’s Press, 1966.
319 Juan Linz, « Early State-building and late peripherical Nationalism against
the State : the case of Spain », in S. Eisenstadt et S. Rokkan, Building States
and nations, op. cit., t. 2.
320 Voir S. N. Eisenstadt, « Analyse comparée de la formation de l’État selon le
contexte historique », Revue internationale des sciences sociales, 1980,
n° 4.
321 Perry Anderson, l’État absolutiste, Maspéro, 1978, t. 1, p. 72. Dans le même
sens, pour Immanuel Wallerstein, « Au lieu d’un Empire, en ce XVIe siècle,
il eût mieux valu pour l’Espagne être un État de taille moyenne », Capita-
lisme et Économie-monde, Flammarion, 1980, p. 162. Pierre Chaunu insiste
également sur le fait que l’Empire se trouve composé de 17 États, in
« L’Empire de Charles Quint », le Concept d’Empire, sous la direction de
Maurice Duverger, PUF, 1980, p. 253.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 140

d’Amérique qu’elle prend soin de se réserver ; cette attitude souligne


d’autant plus son dédain des périphéries comme la Catalogne et son
incapacité à construire un véritable État. Du coup, celle-ci ne sera pas
touchée par les conséquences monétaires de l’importation massive de
l’or et par l’inflation que celle-ci provoque : elle sera mieux à même
de construire sa propre force économique, de conquérir ses marchés,
de développer ses exportations, de se doter ainsi très vite d’une bour-
geoisie active qui renforce sans cesse son potentiel économique 322.
Dans ces conditions, les nations périphériques vont réussir à main-
tenir leurs particularismes et, au XVIIe siècle, à l’époque de
l’absolutisme, le système politique espagnol demeure encore large-
ment décentralisé. Tandis que la monarchie française étatise à ou-
trance, le comte d’Olivares se trouve encore dans l’obligation de re-
commander à Philippe IV, dans un [187] mémorandum rédigé en
1625, « de devenir roi d’Espagne ; je veux dire que votre Majesté ne
doit pas se contenter d’être roi du Portugal, d’Aragon, de Valence,
comte de Barcelone ; il doit préparer la destruction de tous ces
royaumes dont se compose l’Espagne afin de leur imposer le style et
les lois de la Castille sans qu’aucune autre différence ne subsiste 323 ».
Au XVIIIe siècle, Philippe V va tenter de réaliser une telle stratégie
unitaire en étatisant à la française l’ensemble de la péninsule, à
l’exception du Portugal. C’est l’époque où se produit, selon Jaume i
Vives, une « étroite compénétration avec l’Espagne castillane » à la-
quelle se trouve soumise la Catalogne. Elle résulte du décret du 29
juin 1707, déjà évoqué, qui « au nom du juste droit de conquête » im-
pose les lois, les mœurs, coutumes et organisation internes de la Cas-
tille. Après sa défaite, la Catalogne est abaissée, en 1716, au rang de
« province espagnole », son droit public se trouve aboli, de même que
ses institutions politiques spécifiques : elle est désormais gouvernée
par les agents de Madrid. Comme le souhaite le Conseil de Castille,
« il faut abandonner, effacer, ôter entièrement les Fueros, us et cou-
tumes de ce Principat [...] y imposer les lois de la Castille [...] agir en
langue castillane [...] que l’on ne permette pas des livres en langue

322 Voir Pierre Vilar, la Catalogne dans l’Espagne moderne, SEVPEN, 1962, t.
3.
323 Cité in F. Soldevila, Historia de Cataluna, Éd. Alpha, 1963, p. 984. Voir
aussi Michel Devez, l’Espagne de Philippe IV, SEDES, 1970.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 141

catalane, ni parler ni écrire en catalan dans les écoles 324 ». Seul sub-
sistera le droit civil catalan.
[188]
Réduite en tant qu’État, la Catalogne va tourner son énergie vers
l’expansion économique, accentuant encore davantage le déséquilibre
entre le centre politico-administratif et le véritable centre économique
qu’est la périphérie catalane 325. L’unitarisme va pourtant échouer. On
le mesure mieux en considérant la quasi-absence constante de Cata-
lans dans l’élite nationale espagnole 326, les Écossais intégrés au
Royaume-Uni jouant au contraire un rôle important, comme on l’a
noté, dans le personnel politique britannique.
Du XIXe siècle à nos jours, la nationalité catalane s’affirme de ma-
nière irrésistible, quels que soient les efforts des différents régimes
politiques espagnols, autoritaires ou démocratiques, pour en limiter la
vigueur 327. Toujours présente sous une forme ou sous une autre, la
revendication d’un Estat català conduit au statut de Nuria, puis au statut
d’autonomie de 1932 et enfin, après bien des heurts, à la Constitution
de 1978 qui « reconnaît et garantit le droit à l’autonomie des nationali-
tés et des régions de l’Espagne et la solidarité entre elles toutes ». La
Catalogne entre alors à nouveau en possession de la plupart de ses
droits et privilèges.
Comparée à la construction de l’État français, la [189] formation
de l’État espagnol n’a donc pas été menée à son terme 328. Tandis que
la Bretagne demeure une région départementalisée parmi d’autres, au
sein d’un État unitaire, la Catalogne dispose d’un statut imprécis qui
lui confère une autonomie limitée, sous le contrôle d’un État espagnol

324 Ce texte ainsi que la citation de Vives sont extraits du livre essentiel de
Jaume Rossinyol, le Problème national catalan, Mouton, 1974, pp. 4, 5.
325 Pour Joan Fuster, « le déphasage entre le centre et la périphérie a été cons-
tant depuis Charles V jusqu’à aujourd’hui ; il s’agit de deux zones que l’État
n’a pas réussi à fusionner en une seule... Un État authentique aurait évité
tout cela » ; in J. Rossinyol, op. cit., p. 245.
326 Voir Miguel Beltran, la Elite burocrática española, Ed. Ariele, 1977, p. 79,
et Antonio Lopez Pina, Poder y clases sociales, Éd. Technos, 1978.
327 Voir José Antonio Gonzalez Casanova, Federalismo y autonomia, Cataluna
y el Estado espanol, 1868-1938, Critica, 1979.
328 Voir Michael Ranis, « The State and the logic of centralization », article non
publié, American political association, New York, 1981.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 142

contraint de reconnaître sa spécificité, mais qui entend malgré tout


fonctionner encore « à l’État » 329. Au contraire, grâce à une probable
dévolution future 330 compatible avec le système britannique à État
faible, l’Écosse devrait finalement améliorer sa propre représentation
sans se trouver ravalée au rang de simple province, sans prétendre non
plus se constituer en un véritable contre-État.

[190]

329 Gérard Camilleri, Claude Galiay, « Le statut d’autonomie de la Catalogne »


Revue française de science politique, octobre 1980.
330 Jacques Leruez, « Régionalisme et politique au Royaume-Uni », Revue
française de science politique, décembre 1979. Bogdanor Vernon, Devolu-
tion, Oxford University Press, 1979. H. M. Drucker et Gordon Brown, The
politics of nationalism and devolution, Longman, 1980.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 143

[191]

La logique de l’État.

Quatrième partie
LA CONSTRUCTION
ÉTATIQUE FRANÇAISE

Retour à la table des matières

[192]
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 144

[193]

La logique de l’État.
QUATRIÈME PARTIE

Chapitre 1
L’étatisation de la nation:
la levée en masse
pendant la révolution française

Retour à la table des matières

La Révolution française a fait surgir la nation, elle a donné au


peuple un rôle de premier plan, elle a aussi contribué de manière con-
sidérable au renforcement de l’État. La revendication égalitaire
comme l’affirmation du sens de la fraternité ont suscité la formation
d’une nouvelle communauté qui repose sur l’engagement des ci-
toyens. Cette communauté a perdu son caractère organique : les
ordres, les états volent en éclats, les corporations disparaissent, les
régionalismes et les particularismes s’effacent. Citoyenneté et univer-
salisme se répondent : l’une comme l’autre témoignent de la naissance
d’une communauté de citoyens qui se trouvent dans l’obligation de
renier leurs allégeances périphériques. La construction de l’État
s’appuie sur cette création moderne d’une communauté de citoyens.
Comme le remarque Reinhard Bendix, « dans l’État-nation chaque
citoyen est en relation directe avec l’autorité souveraine du pays, tan-
dis que dans le système politique médiéval cette relation est le privi-
lège des seuls garants du royaume. Par conséquent, l’élément [194]
central de la construction nationale est la codification des droits et de-
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 145

voirs de tous les adultes entrant dans la classe des citoyens 331 ». Le
passage du « civil » au « civique » 332 implique l’autonomisation de
l’État. Or, dans la formation de ce lieu politico-administratif qu’est
l’État, le renforcement d’une force publique a été essentiel. Construc-
tion de l’État et apparition d’une armée de citoyens semblent intrinsè-
quement liées. La levée en masse durant la Révolution française fait
figure de moment essentiel de l’institutionnalisation de l’État.
De manière étrange, les historiens de la Révolution française ont
pourtant souvent négligé d’analyser soigneusement le rôle de l’armée
dans ce qu’on pourrait appeler l’étatisation de la nation. Alexis de
Tocqueville qui, le premier, a mis l’accent sur la continuité de l’effort
de construction étatique a travers l’histoire française et qui a souligné
à quel point la Révolution française avait eu pour effet de centraliser
encore davantage l’administration, passe presque entièrement sous
silence le rôle des armées révolutionnaires 333. Des historiens ou phi-
losophes leur ont certes accordé un rôle plus important. Certains ont
voulu voir, dans l’action des soldats de I An II, l’illustration de la
guerre que le peuple livrerait à toutes les aristocraties 334 ; d’autres, au
contraire, ont [195] préféré considérer cette guerre comme
l’expression du messianisme totalitaire jacobin 335.
Pour opposées qu’elles soient, ces analyses demeurent pourtant, les
unes comme les autres, muettes sur la nature propre du fait militaire.
Elles se contentent d’utiliser la levée en masse pour conforter des vi-
sions différentes de la Révolution française. Theda Skocpol place au
contraire délibérément le rôle de la guerre et celui de l’armée au
centre de ses réflexions sur l’analyse comparative de la construction
étatique. Elle s’efforce ainsi de mettre en lumière la fonction de
l’armée dans le renforcement de certains États déjà bureaucratisés

331 Reinhard Bendix, Nation-building and citizenship, University of California


Press, 1977, pp. 89-90.
332 George Armstrong Kelly, « Who needs a theory of citizenship ? », Deada-
lus, 1979, pp. 27-28.
333 A. de Tocqueville, l’Ancien Régime et la Révolution, Gallimard, 1953.
334 Albert Soboul, les Soldats de l’An II, Club français du livre, 1959, p. 273.
335 J. L. Talmon, les Origines de la démocratie totalitaire, Calmann-Lévy,
1966, p. 155.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 146

mais qui ont perdu, du fait même de leur autonomisation, tout contrôle
réel de la société locale 336.

D’une mobilisation à l’autre

Retour à la table des matières

Avant Jaurès, Michelet a été l’un des rares historiens à prendre en


considération le rôle de l’armée dans le déroulement de la Révolution
française. Ainsi écrit-il : « Ces armées, qui étaient des peuples, disons
mieux, la patrie même, en ce qu’elle eut de plus ardent, demandaient
d’aller ensemble, et de combattre par masses, les amis avec les amis,
comme disait le soldat. Amis et amis, parents et parents, voisins et
voisins, Français et Français, partis en se donnant la main, la difficulté
n’était pas de les retenir ensemble, mais bien de les séparer. Les iso-
ler, c’était leur ôter la [196] meilleure partie de leurs forces. Ces
grandes légions populaires étaient comme des corps vivants ; ne pas
les faire agir en masses, c’eût été les démembrer. Et ces masses
n’étaient pas des foules confuses ; plus on les laissait nombreuses,
plus elles allaient en bon ordre. Plus on est d’amis, mieux ça marche,
c est encore un mot populaire. L’audace vint aux généraux, dès qu’ils
eurent remarqué ceci. Ils virent qu’avec ces populations éminemment
sociables, où tous s’électrisent par tous, et en proportion du nombre, il
fallait agir par grands corps. Le monde eut ce nouveau spectacle de
voir des hommes, par cent mille, qui marchaient mus d’un même
souffle, d’un même élan, d’un même cœur. Voilà l’origine réelle de la
guerre moderne. Il n’y eut là d’abord ni art, ni système. Elle sortit du
cœur de la France, de sa sociabilité [...]. Quand on vit tout un canton,
parfois tout un département en armes, autour de l’autel, il ne fut pas
difficile de prévoir les immortelles demi-brigades de la Répu-
blique 337. »
Dans ce texte, Michelet utilise deux théories de la mobilisation que
les sociologues ont pris l’habitude de distinguer. Il montre avec force

336 Theda Skocpol, States and social revolutions, Cambridge University Press,
1979, p. 186.
337 Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, Jules Rouff, t. 2, pp.
964-965.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 147

comment les unités de soldats étaient comme des « corps vivants »,


tant étaient forts les liens de « sociabilité » qui unissaient les soldats
les uns aux autres, en tant que parents et amis issus d’un même can-
ton : la mobilisation résulte ici de la force des liens communautaires.
Pourtant, Michelet ajoute que ces groupes formaient des « masses » de
plusieurs centaines de milliers d’hommes. Les soldats « marchaient
mus [197] d’un même souffle, d’un même élan, d’un même cœur ».
De toute évidence, de petites communautés organiquement soudées ne
peuvent constituer en même temps une masse unifiée. La mobilisation
se réalise par la formation d’une masse qui, dans l’esprit de Michelet,
se présente comme la juxtaposition de collectivités structurées mais
qui, en réalité, présuppose au contraire la séparation que l’on prétend
refuser, des parents et des amis.
La théorie sociologique de la mobilisation a connu de nos jours de
profondes modifications. Depuis longtemps, on a affirmé que la des-
truction des groupes primaires entraînait inéluctablement la formation
d’une société de masse susceptible de favoriser la naissance de mul-
tiples mobilisations extrémistes. William Kornhauser a donné la pré-
sentation classique de cette thèse : selon lui, dans les sociétés mo-
dernes, les groupes primaires auraient en effet disparu, laissant la
porte ouverte à tous les radicalismes 338. Au XIXe siècle, cette thèse
avait déjà été présentée par Alexis de Tocqueville ou, plus tard, par
Ortega y Gasset. Au XXe siècle, elle se trouve également utilisée pour
rendre compte du nazisme (Neumann), de formes spécifiques du
communisme (Allardt), ou du poujadisme (Stanley Hoffman). Pour
Hannah Arendt, « les mouvements totalitaires sont des organisations
massives d’individus atomisés et isolés », à la loyauté d’autant plus
totale que « l’être humain complètement isolé, sans autres liens so-
ciaux avec famille, amis, camarades ou simples connaissances, ne tire
le sentiment de son utilité que [198] de son appartenance à un mou-
vement, à un parti 339 ». À travers les interprétations de H. Arendt, et
de J. L Talmon, la Révolution française ferait figure de mouvement
totalitaire ; elle résulte de l’une des premières mobilisations des
masses atomisées.

338 William Kornhauser, The politics of mass society, Routledge & Kegan Paul,
1960.
339 Hannah Arendt, le Système totalitaire, op. cit., p. 47.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 148

D’autres sociologues se sont efforcés de donner des conditions


propices à la mobilisation une interprétation fondamentalement oppo-
sée. Pour Anthony Oberschall, par exemple, celle-ci ne devient réelle
que lorsque les groupes primaires parviennent a préserver leur spécifi-
cité. Plus les liens communautaires sont vivaces, plus la résistance et
la mobilisation seront fortes 340. La mobilisation ne résulte plus de
l’atomisation mais au contraire de l’intensité des structures collec-
tives, de la cohérence des groupes primaires. Une telle conclusion se
trouve par ailleurs confirmée aussi bien par les travaux de Charles Til-
ly sur la Vendée que par ceux de Maurice Agulhon sur le Var Remar-
quons encore avec Charles Tilly que cette forme de mobilisation par
les structures communautaires atteint son apogée en 1848. Par la suite,
avec leur dissolution et la naissance du marché politique, la mobilisa-
tion passera essentiellement par les associations et les partis poli-
tiques. Avec l’industrialisation, elle se manifestera également par des
grèves à forte connotation politique 341.
Quelles que soient leurs différences, ces mobilisations [199] sont
pourtant dirigées contre l’État. Or, durant la Révolution française, on
assiste à un phénomène inverse que l’on pourrait appeler mobilisation
par le haut 342. Une fois cette précision apportée, on peut essayer de
montrer comment l’État révolutionnaire a d’abord tenté de mobiliser à
son profit les groupes primaires ; il s’est ensuite efforcé de susciter
une mobilisation par le biais de l’atomisation.

La mobilisation par les groupes primaires apparaît clairement dans


l’article 20 du projet de décret sur l’organisation des gardes natio-
nales, voté le 27 juillet 1791, qui stipule que les officiers élus « auront

340 Anthony Oberschall, Social conflict and social movements, Prentice Hall,
1973. Voir François Chazel, « La mobilisation politique : problèmes et di-
mensions », Revue française de science politique, XXV, 1975.
341 Charles Tillty, From mobilization to revolution, Addison-Wesley Co 1978
p. 238. Edward Shorter et Charles Tilly, Strikes in France 1830-1968, op.
cit.
342 On peut penser ici à la mobilisation par le haut qualifiée de « stalactite » par
J. P. Nettl dans Political mobilization, Faber and Faber, 1967, p. 271-272.
Mais Nettl l’applique surtout aux pays du Tiers Monde.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 149

soin de réunir dans cette formation les citoyens des mêmes communes
dans les campagnes, et des mêmes quartiers dans les villes 343 ». De
même, l’article 13 du décret du 13 juin 1791 impose dans chaque dé-
partement « une conscription libre de gardes nationales de bonne vo-
lonté dans la proportion de 1 sur 20 ». Comme le souligne avec force
Jean-Paul Bertaud, le fait que l’unité tactique choisie, le bataillon, soit
une unité réduite à 500 hommes qui ont une même origine régionale,
témoigne d’une organisation en groupes primaires délibérément pré-
vue en fonction même des critères sur lesquels insisteront plus tard les
sociologues 344. Ce type de mobilisation est de toute [200] évidence
l’un des deux auxquels songeait Michelet dans le texte déjà cité. C’est
ce qu’énonce aussi, le 30 juillet 1780, Beauharnais en soulignant que
chaque régiment, composé d’individus domiciliés dans une province
représente la « base d une excellente organisation, d’une confraternité
qui [...] est le plus sûr rempart de la liberté publique 345 ». De même,
pour Lemontey, « par le mode de formation des bataillons de gardes
volontaires dans le même département. Les choix seront plus purs.
Tous les enrôlés se connaissent, ils exerceront les uns sur les autres
une censure d’opinion très utile 346 ». À l’époque contemporaine, c’est
également au sein de l’armée que l’on a redécouvert l’importance des
groupes primaires. Edward Shils et Moris Janowitz ont ainsi souligné
que « les valeurs politiques et sociales, les valeurs morales
n’influencent guère la détermination du soldat » allemand du IIIe
Reich, car « tant qu’il se sentirait un membre de son groupe élémen-
taire et par là même serait lié aux attentes et aux demandes des autres
membres du groupe, sa conduite militaire avait des chances d’être
bonne 347 ». Dans l’armée allemande comme dans l’armée américaine
(Stouffer) ou encore dans l’armée de la Révolution française, c’est-à-
dire dans un lieu qui apparaît comme profondément atomisé 348, le

343 Archives parlementaires, 20 avril 1781, t. 25, p. 227.


344 Jean-Paul Bertaud, Valmy, coll. « Archives », Julliard, 1970, p. 191.
345 Archives parlementaires, t. 17, op. 434. Je remercie M. Yann Fauchois qui a
bien voulu m’aider à réunir certains documents qui se trouvent ici utilisés.
346 Archives parlementaires, jan. 1792, t. 37, p. 560.
347 E. Shils et M. Janowitz « Cohésion et désagrégation de la Wehrmacht pen-
dant la dernière guerre mondiale » in H. Mendras, Éléments de sociologie,
Textes, p. 276, A. Colin, 1968.
348 Voir les remarques de Max Weber dans Économie et Société, Plon, t. 1,
1971, p. 12.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 150

groupe primaire joue [201] donc un rôle essentiel. La mobilisation de


la nation en 1791 n’implique pas, de la part des soldats, une adhésion
aux valeurs révolutionnaires. Loin de Rousseau, de la Raison ou de la
Justice, elle se réalise en fonction des solidarités de terroir, favorisant
l’unicité psychologique des acteurs. Les soldats peuvent certes justi-
fier leur participation à la lutte armée par leur adhésion aux valeurs de
la Révolution. La mobilisation ne repose pourtant pas uniquement sur
les valeurs révolutionnaires : elle s’organise à partir des solidarités
collectives.
Comme l’observe également à juste titre Charles Tilly, jusqu’à la
levée en masse de 1793, le volontariat au niveau du département ex-
prime une relation particulière qui lie les communes à l’État, car
celles-ci lui fournissent leurs soldats : ce rôle essentiel des pouvoirs
locaux peut aussi faciliter la résistance de ces structures collec-
tives 349. La levée en masse détruit ce rapport privilégié : l’État
s’adresse plutôt dorénavant aux citoyens eux-mêmes.
Dès janvier 1792, Jean Debry affirme que « recruter l’armée en
établissant un contingent à fournir au département, c’est en vrai re-
nouveler le régime des milices 350 », et Mathieu Dumas, rapporteur du
Comité militaire, lors de la même discussion souligne que « chaque
citoyen ne répondait à cet appel aux armes [que] par le dévouement de
ses forces individuelles ou par le tribut de ses ressources, mais surtout
au moins par son exactitude à acquitter ses engagements envers
l’État 351 ». Désormais la mobilisation [202] se réalise par l’allégeance
directe de chaque individu à l’égard de l’État. Le 20 juillet 1792, la
patrie est déclarée en danger : pour lutter contre les forces ennemies,
on décide de « leur opposer une force militaire tellement imposante
par la masse seule » qu’elle parviendra à les détruire. Au lieu de re-
courir aux groupes primaires, il devient nécessaire de procéder à une
mobilisation plus idéologique, qui nécessite l’appel aux masses. Il
faut, déclare Carnot, « jeter les bases d’un nouveau système militaire
qui, rendant tous les citoyens soldats, portera enfin le dernier coup à
l’esprit de distinction, par l’anéantissement de cette dernière et terrible

349 Charles Tilly, From mobilization to revolution, op. cit., p. 77.


350 Archives parlementaires, t. 37, p. 555.
351 Idem., p. 516.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 151

corporation qu’on nomme armée de ligne 352 ». Retrouvant 1 inspira-


tion de Rousseau pour qui tout citoyen devait être soldat, Carnot
montre comment tous les citoyens « iront se confondre dans ce grand
et unique intérêt commun, le salut de la patrie 353 ». Les volontaires de
1792 doivent rendre unitaire la République. C en est fini des particula-
rismes et des solidarités régionales, des structures communautaires
périphériques. La mobilisation de masse est dorénavant nationale et
explicitement idéologique. Les citoyens s’engagent pour la défense
d’une idée, non pour maintenir simplement des liens collectifs.
En 1793, la levée de 300 000 hommes, devenue indispensable en
raison des difficultés militaires, se réalise clairement sur de telles
bases. Pour Saint-Just, « l’unité de la République exige l’unité dans
l’armée, la patrie n’a qu’un cœur 354 ». De même, selon Albitte [203]
l’aîné, « c’est l’esprit qu’il faut nationaliser et c’est cet esprit qui con-
duira la [nation] à la victoire ». D’où le décret du 24 février 1793 qui
proclame : « Tous les citoyens français, depuis l’âge de 18 ans jusqu’à
40 ans accomplis, non mariés ou veufs sont dans un état de réquisition
permanente. » L’État atteint directement l’ensemble des citoyens, qui
doivent faire preuve de leur nouvelle allégeance. L’étatisation n’est
pourtant pas encore complète : d’une part, la conscription se réalise
encore par départements, chacun d’entre eux devant fournir un certain
nombre de soldats. D’autre part, les modes de désignation de ces sol-
dats sont fort vagues et, en pratique, à côté des volontaires, on aura
aussi recours à l’élection, au tirage au sort et même au remplacement
(celui-ci étant explicitement prévu à l’article 17 du décret du 24 fé-
vrier 1793).
Devant l’impossibilité d’obtenir 300 000 nouveaux soldats, la
Convention décide, le 23 août 1793, la levée en masse. Le rapporteur
de ce décret, Bertrand Barère, en donne les raisons : « Que voulez-
vous ? Un contingent fourni par chaque division départementale ou
territoriale ? Laissons au corps germanique, laissons aux confédéra-
tions d’Allemagne et aux édits impériaux le vénal emploi de ce moyen
seigneurial ou fédéraliste. Le contingent de la France pour sa liberté
comprend toute sa population, toute son industrie, tous ses travaux,

352 Archives parlementaires, t. 47, p. 362, 1er août 1792.


353 Idem., p. 363.
354 Archives parlementaires, 11 juin 1793, t. 59.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 152

tout son génie. 355 » Désormais, « tout citoyen est soldat » et il n’est
plus question de se rassembler au chef-lieu de département, car ce se-
rait « fédéraliser ». Dans son article 8, le décret du 23 août 1793 pro-
clame : « La levée sera [204] générale. » Cette mobilisation par le
haut rompt les tractations avec les autorités locales et porte un coup
sévère aux régionalismes. Pour Marcel Reinhard,
« la masse, c’est une expression beaucoup plus frappante que le “le
peuple” pour indiquer cependant le nombre, la plus grande partie des
citoyens et qui précisément n’étant ni d’anciens nobles, ni des bour-
geois, ni des gens instruits, ni des riches ne se distinguent pas les uns
des autres, ont conscience de se trouver à un niveau à peu près iden-
tique, d avoir des intérêts communs et en même temps des habitudes,
des traditions et un langage commun. C’est une sorte de sentiment de
classe, distinct du sentiment du tiers état, mais un coefficient favo-
rable, une sorte de conscience, pour ne pas dire d’orgueil, car cette
masse a pour elle la force de son nombre et de son élan. C’est une
masse en mouvement 356 ». Même si, dans les faits, les départements
conservent encore un certain rôle dans la nouvelle mobilisation, Jean-
Paul Bertaud souligne la volonté de dépayser le plus possible de sol-
dats en leur faisant systématiquement quitter leur région d’origine. Il
montre les réticences qui s’expriment à l’égard de cette atomisation
délibérée en citant le propos d’un chef de bataillon qui déclare :
« Nous aimerions mieux servir ensemble car quand on se connaît et
qu’on s’aime, les revers sont moins rigoureux et les succès plus flat-
teurs. » Pour d’autres requis, « l’intérêt de la République n’en sera
servi qu’avec plus de zèle par des citoyens qui combattront à côté de
leurs amis et de leurs [205] parents 357 ». Ces réserves seront ba-
layées : la mobilisation par l’atomisation apparaît en effet comme une
condition nécessaire à l’étatisation de la nation, qui présuppose la fin
des allégeances périphériques et requiert, du même coup, davantage
encore que la première forme de mobilisation, l’unicité idéologique.

355 Archives parlementaires, 23 août 1973, t. 72, p. 676.


356 Marcel Reinhard, l’Armée et la Révolution pendant la Convention, Cours
CDU, 1957, p. 116.
357 Jean-Paul Bertaud, la Révolution armée, Robert Laffont, 1979, p. 133 et
167.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 153

L’étatisation de la nation se trouve par ailleurs grandement renfor-


cée par la professionnalisation croissante que connaît l’armée à travers
la Révolution française. Cette professionnalisation apparaît comme un
facteur essentiel à la différenciation de l’État d’avec les multiples pé-
riphéries sociales ou régionales. C’est lui qui organise le peuple et la
nation en armes, image même de la démocratie triomphante, et assure
en définitive son emprise.
Si Tocqueville a pratiquement ignoré le rôle de l’armée dans son
analyse de la Révolution française, le seul texte qu’il lui consacre n’en
souligne pas moins que « l’armée s’organise, s’aguerrit, s’illustre : de
grands généraux s’y forment. On y garde un but commun, des pas-
sions communes, quand la nation n’en a plus. Les citoyens et les sol-
dats forment, en un mot, dans l’espace du même temps et dans le sein
du même peuple, comme deux sociétés entièrement différentes. Le
lien de l’une se détend à mesure que celui de l’autre se serre 358 ». À
l’époque contemporaine également, certains sociologues ont mis en
[206] lumière l’importance de ce processus de professionnalisation.
Samuel Finer, par exemple, montre que l’armée, pendant la Révolu-
tion française, apparaît, pour la première fois en Europe, comme une
organisation autonome qui renforce la centralisation de l’autorité ; à
l’inverse, le discours sur la fraternité ne serait à ses yeux que pure-
ment « éphémère 359 ». Dans le même sens, S. F. Scott reconnaît que
« la Révolution a créé un corps d’officiers professionnels » qui
s’inscrit dans « le processus de bureaucratisation générale des institu-
tions politiques françaises 360 ». Un historien de la Révolution fran-
çaise comme Marcel Reinhard remarque lui aussi qu’en 1794,
« l’armée enregistre désormais les fluctuations de la politique sans
sembler marquer de préférence. Elle a davantage d’esprit de corps et

358 A. de Tocqueville, l’Ancien Régime et la Révolution, op. cit., t. 2, p. 290.


359 Samuel Finer, « State and Nation-building in Europe : The role of the milita-
ry », in Charles Tilly, The formation of national States in Western Europe,
op. cit., pp. 144-145.
360 S. F. Scott, « The French Revolution and the professionalization of the
French Officer Corps, 1789-1793 », in Morris Janowitz et Jacques Van
Doorn (eds.), On military ideology, Rotterdam Uni Press 1971, pp. 26-27.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 154

elle forme un groupe séparé de la nation [...] l’esprit militaire


l’emporte sur l’esprit civique 361 ».
La professionnalisation de l’armée renforce par conséquent
l’institutionnalisation de l’État. Ce processus était d’ailleurs largement
entamé sous l’Ancien Régime : on se souvient que la vénalité des dif-
férents grades d’officiers, de sous-lieutenant à général, a été progres-
sivement abolie : des réformes mises en place par Choiseul à celles
réalisées par le comte de Saint-Germain, on a assisté à la mise en
[207] place d’une carrière fondée sur le mérite et l’ancienneté, à
l’application d’une discipline inspirée de l’exemple prussien qui trans-
forme peu à peu l’armée française en une « machinerie 362 », un sys-
tème de rôles extrêmement réglementés. De même la réforme de Sé-
gur, qui réserve l’accès des écoles militaires à ceux qui détiennent
quatre quartiers de noblesse, s’interprète moins comme une tentative
de réaction nobiliaire que comme une étape dans un processus de pro-
fessionnalisation, les bourgeois enrichis étant exclus des grades élevés
de l’armée, d’abord parce qu’ils ne satisfont pas aux règles de la pro-
fessionnalisation 363 ; l’avancement se fera en fonction de l’ancienneté
dans chaque grade, la carrière étant d’autant plus institutionnalisée
que la solde se trouve augmentée. Facteurs essentiels de la profes-
sionnalisation, les grandes Ecoles militaires de La Fère, de Mézières,
de même que de l’Académie des Sciences ou encore les corps de
l’État (Génie, Ponts et Chaussées, Mines, etc.) atteignent, dès
l’Ancien Régime, un degré de technicité unique en Europe 364. À cette
époque déjà, un théoricien comme Guibert insiste sur la nécessité de
la professionnalisation d’une armée de citoyens : « Qu’il est aisé
d’avoir des armées invincibles dans un État où les sujets sont ci-
toyens », déclare-t-il 365. À la suite de Guibert, et en [208] méditant

361 Marcel Reinhard, l’Armée et la Révolution pendant la Convention, op. cit.,


p. 190 et 204.
362 Michel Foucault, Surveiller et punir, op. cit. p. 165.
363 D. D. Bien, « La réaction aristocratique avant 1789 », Annales, janv.-fév.
1974, pp. 41-43, et mars-avril 1974, pp. 522-523.
364 W. Fisher et P. Lundgreen, « The recruitment and training of administrative
and technical personal », in Charles Tilly, The formation of national States
in Western Europe, op. cit.
365 Guibert, « Essai général de tactique », in « Stratégiques », l’Herne, 1977, p.
145.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 155

sur les armées de la Révolution française, Clausewitz affirmera que


« toutes les guerres doivent être menées par la puissance entière des
États et, par conséquent, [n’avoir] lieu que lorsque de grands intérêts
affecteront de près le peuple 366 ». Il est d’ailleurs intéressant de re-
marquer que le concept d’État se trouve utilisé par les deux théori-
ciens qui tentent de concilier la naissance d’une armée professionnelle
avec la nécessaire levée des citoyens : a l’époque, on lui préfère géné-
ralement la patrie ou la nation 367. Il s’impose au contraire à ceux qui
réclament l’étatisation de la nation par la professionnalisation de son
armée.
La Déclaration des Droits de l’Homme implique elle-même l’idée
de méritocratie : dans son article 6, elle stipule que « tous les citoyens
sont également admissibles à toutes dignités et emplois publics, selon
leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de
leurs talents ». On sait pourtant que la Garde nationale va être recrutée
uniquement parmi les citoyens actifs, que ses membres doivent appor-
ter leur propre équipement et qu’ils ne suivent pas véritablement une
carrière spécifique : autant d’éléments qui s’opposent à une réelle pro-
fessionnalisation. Celle-ci est également combattue par Robespierre :
il faut empêcher que les Gardes nationales « forment un corps et
qu’elles adoptent aucun esprit particulier qui ressemble à l’esprit de
corps ». Il ajoute : « Songez combien l’esprit de despotisme et [209]
de domination est naturel aux militaires de tous les pays ; avec quelle
facilité ils séparent la qualité de citoyen de celle de soldat » ; selon lui,
« il faut surtout s’appliquer à confondre, chez [les Gardes nationales],
la qualité de soldat dans celle du citoyen 368 ». Les soldats doivent être
recrutés parmi l’ensemble des citoyens ; la professionnalisation peut
être écartée.
Ce dernier processus semble pourtant, à l’époque, inéluctable. Pro-
gressivement, les armes et les habits vont être fournis par l’État, pre-
mière étape vers l’autonomisation et la différenciation ; les boutons
deviennent uniformes (décret du 5 septembre 1790), les régiments
sont désignés par des numéros et non par des noms (décret du 1er jan-

366 Carl von Clausewitz, De la guerre, Éd. de Minuit, 1955, Livre 8, chap. 3, p.
689. Voir Peter Paret, Clausewitz and the State, Clarendon Press, 1979.
367 Jean-Yves Guiomar, l’Idéologie nationale, Champ libre, 1974.
368 Robespierre, Archives parlementaires, 27 avril 1791, p. 369.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 156

vier 1791), les anciens drapeaux sont brûlés (décret du 30 juin 1791).
Surtout, la discipline devient identique (décrets des 14 et 15 sep-
tembre 1790) et on ne peut plus quitter l’armée, comme on le faisait
encore après Valmy et Jemmapes, selon sa propre volonté, l’accord
des autorités étant indispensable sous peine de se voir accuser de dé-
sertion (décret du 13 septembre 1792).
Par ailleurs, on assiste progressivement à la mise en place d’une
véritable carrière. Dès février 1790, le comte de Montmorency sou-
ligne que le soldat entre dans une « carrière » : pour lui, « la vitesse
avec laquelle on parcourt cette carrière doit dépendre uniquement des
talents et du mérite ». Comme le souligne Buzot, le 11 février 1793,
on voit enfin se créer une « profession des armes ». Depuis le 19 sep-
tembre 1790, la nomination aux emplois de sous-officiers et
d’officiers dépend tout à la fois de l’ancienneté et du jugement des
officiers déjà en [210] place, un tiers seulement d’entre eux devant
leur nouvelle fonction à l’élection par les soldats. Sans analyser dans
le détail les réglés souvent changeantes qui organisent les nominations
d’officiers, retenons qu’elles favorisent la professionnalisation. En
1793, on pourra ainsi constater que 85% des colonels ont plus de 25
ans d’expérience, et les deux tiers des lieutenants-colonels sont éga-
lement dans ce cas. Même si certains d’entre eux ont bénéficié d’une
promotion grâce à la Révolution, ils sont tous de véritables profes-
sionnels qui servent l’État et la nation 369.
Ces proportions, valables plus particulièrement pour l’armée de
ligne, s’appliquent également aux volontaires, parmi lesquels les offi-
ciers de ligne viennent servir nombreux. L’amalgame qui devait unir
deux bataillons de volontaires à un bataillon de ligne dans le cadre de
la levée en masse assure, en ce sens, moins le triomphe de la démocra-
tie en armes que celui de la professionnalisation et, par conséquent, de
l’étatisation de la nation.
Si l’on considère attentivement le rapport de Dubois-Crancé, pré-
senté au nom du Comité de la guerre, en février 1793, on s’aperçoit
que ce texte, qui organise l’amalgame, accorde une grande place à
l’idée de professionnalisation. Il faut, déclare le rapporteur, conserver
dans leur entier les bataillons de ligne « les plus exercés au métier des

369 S. F. Scott, « Les officiers de l’armée de ligne à la veille de l’amalgame »,


Annales historiques de la Révolution française, mars 1968, p. 457.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 157

armes », ceux-ci étant mêlés à deux bataillons de volontaires, on par-


viendra ainsi à donner « des exemples d’instruction [211] et de disci-
pline aux uns, de civisme pur et de dévouement à la patrie aux
autres ». Pour Dubois-Crancé, « nos volontaires eux-mêmes, dont les
torts ne sont dus souvent qu’à leur inexpérience, ont besoin des prin-
cipes de tactique, d’ordre, de police de l’administration qui sont éta-
blis dans la ligne ; ce mélange n’est donc qu’utile 370 ».
Les choses sont désormais claires : « Une armée, quelque brave,
quelque nombreuse qu’elle soit, n’est imposante, n’est terrible à
l’ennemi qu’autant que tous les fils correspondants de son mécanisme,
depuis le caporal jusqu’au général, arrivent par une succession hiérar-
chique de pouvoirs et sans interruption, sur le centre qui gouverne
tout 371. » La victoire ne saurait être atteinte sans un rigoureux respect
de la division du travail. Pour Barère, il faut que chacun occupe son
« poste » et exerce sa « fonction » : « Ici nous sommes tous solidaires.
Le métallurgiste comme le législateur, le physicien comme le forge-
ron, le savant comme le manouvrier, l’armurier comme le colonel, le
manufacturier d’armes comme le général, le patriote et le banquier,
l’artisan peu fortuné et le riche propriétaire, l’homme des arts comme
le fondeur de canons, l’ingénieur des fortifications et le fabricant de
piques, l’habitant de campagnes et le citadin : tout est réuni ; ils sont
tous frères ; ils sont tous utiles 372. »
[212]
Les enragés combattent cette méritocratie triomphante ; le 26 août
1793, Claire Lacombe déclare ainsi à la Convention : « Ne dites pas
que ce serait désorganiser nos armées en les privant de chefs expéri-
mentés. Plus ils ont du talent, plus ils sont dangereux 373. » Jean Jau-
rès, qui est l’un des rares historiens de la Révolution française à avoir
analyse de près le rôle joué par l’armée durant ces événements, sou-
ligne lui aussi à quel point la Convention « se préoccupe de donner au
mérite, au savoir, au dévouement éclairé et efficace, le plus de garan-

370 Rapport de Dubois-Crancé, Archives parlementaires, 7 février 1793, p. 359-


361.
371 Idem, p. 364. Sur l’amalgame, cf. Jacques Godechot, les Institutions de la
France sous la Révolution et l’Empire, PUF, 1968, p. 363 s.
372 Bertrand Barère, Archives parlementaires, 23 août 1793, t. 72, p. 677.
373 Cité in M. Reinhard, l’Armée et la Convention, op. cit., p. 123.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 158

ties possibles ». Pour lui, l’amalgame consiste à « faire une armée ex-
traordinairement puissante par le nombre comme par l’organisation, et
par l’élan de l’énergie populaire, comme par la méthode et la
science 374 ». Carnot va être chargé d’organiser cette armée en mettant
en application un « idéal technocratique » : dans ce sens, il fait figure
de « saint-simonien avant la lettre » car, selon lui, « le pouvoir devrait
revenir aux savants 375 ». Comme sous l’Ancien Régime, les grandes
Écoles militaires et les corps de l’État vont continuer à jouer un rôle
essentiel dans l’amélioration de cette professionnalisation crois-
sante 376.
[213]

Celle-ci aurait pu toutefois être contrariée par le maintien des pro-


cédures d’élection relatives à une proportion non négligeable
d’officiers. On aurait retrouvé, de ce point de vue, la classique opposi-
tion, décrite plus tard par Max Weber, entre organisation bureaucra-
tique ou fonctionnelle, et démocratie. Pourtant, une telle contradiction
ne voit pas vraiment le jour, dans la mesure où les officiers élus sont
aussi presque toujours également des professionnels. À travers la mo-
bilisation, la professionnalisation ou encore le rapide développement
de l’administration militaire elle-même, que l’on a préféré ne pas ana-
lyser 377, c’est donc bien l’État qui assure sans cesse davantage son

374 Jean Jaurès, l’Armée nouvelle, Éd. Sociales 1977, pp. 153-155.
375 Marcel Reinhard, le Grand Carnot, Hachette, 1950, pp. 152, 344
376 Sur l’École de Mars, voir A. Baczko, « Utopies pédagogiques de la Révolu-
tion française », Libre, n° 8. Sur Polytechnique, voir Terry Shin, l’Ecole Po-
lytechnique, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1980.
Voir aussi T. Shin, « La profession d’ingénieur, 1750-1920 », Revue fran-
çaise de sociologie, janvier-mars 1978.
377 Le 28 janvier 1793, à propos de l’organisation du ministère de la Guerre,
Saint-Just déclare : « J’appuie l’institution de l’économat que nous a présen-
té Sieyes ; c’est le moyen de mettre l’économie, la responsabilité, la surveil-
lance dans la manutention » (A. P., t. 57, p. 739). Le même jour, Jean Debry
souligne aussi, au cours de la même discussion, la nécessité d’une « division
dans les fonctions telle qu’elle en facilite l’exercice ». De même, le 31 jan-
vier 1793, Sillery remarque que les « fonctions » auxquelles le ministre a été
appelé « lui sont absolument étrangères et qu’il n’a pour coopérateurs que
des gens sans connaissances [...] Un des plus grands fléaux que nous ayons à
craindre en ce moment, c’est l’ignorance des administrateurs. Nous ne
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 159

emprise sur la nation, tout en renforçant sa propre institutionnalisa-


tion.

[214]

sommes entourés que des gens qui se croient tous les talents nécessaires
pour administrer parce qu’ils ont la facilité de débiter quelques phrases théo-
riques ». Notons aussi que le décret du 23 août 1793, qui organise la levée
en masse, stipule explicitement en son article 5 la création par l’État de ma-
nufactures, établissements, ateliers et fabriques.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 160

[215]

La logique de l’État.
QUATRIÈME PARTIE

Chapitre 2
L’héritage et le mérite

Retour à la table des matières

Au XIXe siècle, l’État, en France, renforce encore son institution-


nalisation. A une époque de transformations politiques violentes, alors
que les conflits sociaux s’expriment souvent sans aucune entrave,
l’État apparaît comme le lieu d’une contradiction quasiment inso-
luble : se voulant stable en un temps de tourmente, il cherche à se pro-
téger des retombées directes des conflits sociopolitiques, en se dotant
d’organisations autonomes auxquelles peuvent seuls accéder ceux qui
ont franchi les barrières d’une sélection méritocratique ; mais, lié
malgré tout à la classe dirigeante, il ne peut éviter que se manifestent
en son sein faveurs et népotismes, qui renforcent sa dimension parti-
sane.
Le XIXe siècle fait ainsi figure d’époque cruciale, où privilèges et
interventions personnelles coexistent avec la création de concours
susceptibles de garantir tant l’égalité de l’accès aux charges publiques
que la neutralisation des fonctionnaires. Si, aujourd’hui encore, les
mécanismes de sélection sociale sont toujours à l’œuvre, les lettres de
recommandation, les démarches des familles et les interventions di-
rectes des puissants auprès des membres des jurys ont [216] pourtant,
sauf exception, disparu. Au XIXe siècle, népotisme et concours
coexistent. On assiste ainsi à une professionnalisation croissante des
hauts fonctionnaires, dont témoigne, au tournant du siècle, sous la Ré-
volution, la création de l’École normale supérieure et de l’École poly-
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 161

technique qui, par bien des aspects, se révèlent proches des Écoles
civiles et militaires de l’Ancien Régime, par lesquelles l’État tentait
déjà de se pourvoir d’un personnel propre. Dans le même sens appa-
raissent, tout au long du siècle, les concours de recrutement à
l’Inspection des Finances, au Conseil d’État, à la Cour des Comptes
ou aux Affaires étrangères. Ils assurent le recrutement d’une mérito-
cratie qui, reposant sur l’égalité des citoyens, favorisera la naissance
d’une aristocratie de fonctions.
En se dotant ainsi d’un réseau dense de grandes Écoles presque
unique dans le monde, l’État entend surveiller (et souvent punir) ses
futurs serviteurs, s’assurer de leurs valeurs à l’aide de mécanismes de
socialisation, les futurs porteurs de la dignité sacerdotale étatique se
considérant comme l’instrument d’une rationalité transcendant les
conflits sociaux et les diverses appartenances partisanes. Isolés de la
société et protégés de ses influences par de hauts murs, les élèves de
l’École polytechnique sont contrôlés, surveillés, de jour comme de
nuit, privés de tout objet personnel (y compris les livres et les jour-
naux), soumis à la tutelle du ministère des Armées, vers lequel ils se
dirigent presque tous à la fin de leur scolarité : entre 1880 et 1914,
l’armée recrute en effet en moyenne 74% des élèves de chaque pro-
motion 378.
[217]
Écoles et concours renforcent l’établissement d’un système de
rôles spécifiques, l’inculcation de normes professionnelles, de valeurs
et de représentations qui s’expriment particulièrement à travers
l’idéologie de l’intérêt général. Conçue pour couper le fonctionnaire
de son origine de classe, celle-ci le transforme en fidèle porte-parole
de l’État. S’identifiant totalement à lui, les fonctionnaires adhèrent
pleinement à la théorie du service public et en viennent à se concevoir
comme l’unique instrument de la puissance publique 379. Cet attache-
ment à l’État explique peut-être aussi la faiblesse relative du « pantou-
flage » des hauts fonctionnaires à cette époque ; les polytechniciens se

378 Voir Terry Shinn, l’École polytechnique, 1794-1914, op. cit.


379 Variations autour de l’idéologie de l’intérêt général, sous la direction de
Jacques Chevallier, PUF, 1979.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 162

dirigent vers les armées ; de même de 1860 à 1870, un seul inspecteur


des Finances quitte le service de l’État pour le secteur privé 380.
Pour former ce personnel qui doit prendre en charge l’État, et bien
avant Michel Debré, Hippolyte [218] Carnot, ministre de l’Instruction
publique du Gouvernement provisoire de février 1848, polytechnicien
et saint-simonien, tente de créer la première Ecole d’administration :
projet qui échoue après avoir rencontré l’hostilité de la droite, des
fonctionnaires moyens et des professeurs de droit. À sa place, au len-
demain de la Commune et à l’initiative de Taine, naîtra la célèbre
École libre des sciences politiques, qui prépare aux concours les plus
prestigieux, ouvrant l’accès aux sommets de l’État. Comme le re-
marque Christophe Charle, cette école jette les bases de
l’interpénétration entre grandes affaires et haute administration, leurs
représentants respectifs siégeant en grand nombre à son Conseil
d’administration et formant l’essentiel, avec les professeurs des Facul-
tés de droit, du corps enseignant 381. D’où peut-être aussi, plus tard,
une circulation plus grande, du secteur public vers le secteur privé,
des hauts fonctionnaires qui y ont été formés. L’échec d’une Ecole, le
succès d’une autre, témoignent de la place ambiguë qu’occupe la
haute fonction publique par rapport à la classe dominante.
L’État ne devait exiger que la compétence et la neutralité dans
l’exercice du service public : il s’assure pourtant aussi de la loyauté
politique de ceux qu’il admet à concourir et qui disposent déjà de tous

380 Au contraire, dès la période suivante, et de manière croissante, les inspec-


teurs des Finances passeront particulièrement dans le secteur bancaire, à par-
tir duquel ils contrôlent un grand nombre d’entreprises. Ils apparaissent alors
comme de véritables « régulateurs d’affaires ». Voir Emmanuel Chadeau,
« Les inspecteurs des Finances et les entreprises. 1869-1968 », in le Patro-
nat de la seconde industrialisation, sous la direction de M. Lévy-Leboyer,
Cahiers du mouvement social, éd. Ouvrières, 1979. De même, les polytech-
niciens se dirigeront de plus en plus vers le secteur privé et, de nos jours,
dans les dernières promotions, presque aucun n’entre à l’armée. Voir
Jacques Kosciusko-Morizet, la « Mafia » polytechnicienne, Seuil, 1973. Sur
le pantouflage en général des hauts fonctionnaires, P. Bourdieu et M. de
Saint-Martin, « Le patronat », Actes de la recherche en sciences sociales,
mars-avril 1978, et P. Birnbaum et al., la Classe dirigeante française, PUF,
1978.
381 Christophe Charle, les Hauts Fonctionnaires en France au XIXe siècle, Gal-
limard-Julliard, 1980.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 163

les titres requis. À l’École polytechnique, par exemple, on contrôle de


très près la loyauté politique : du coup, en juin 1848, les élèves se ran-
geront aux côtés de l’armée et participeront avec elle aux combats de
rue ; de même, les polytechniciens se rallieront au [219] Second Em-
pire et, à l’exception de quatorze d’entre eux, obéiront aux ordres de
Thiers pour participer de manière efficace à l’écrasement de la Com-
mune. Sans toujours conduire à de telles actions, la loyauté des hauts
fonctionnaires dans leur ensemble n’en est pas moins certaine : elle
marque les limites d’une réelle méritocratie et souligne l’existence
d’un contrôle politique qui, sauf exception, ne s’exerce plus de cette
manière aujourd’hui. Les agents de l’État, les hauts fonctionnaires en
particulier, sont à cette époque encore loin d’avoir conquis le droit de
se syndiquer ; les Écoles de l’État ignorent totalement la contestation
sociale et politique interne. Dans le même sens, les hauts fonction-
naires qui participent à la vie politique sont le plus souvent les fidèles
serviteurs de l’État ; l’administration n’est pas au pouvoir, c’est au
contraire le pouvoir qui utilise ses hauts fonctionnaires devenus, par
exemple, députés.
La haute administration actuelle diffère de ce point de vue de celle
qui se met en place au XIXe siècle ; pourtant, elle continue de se re-
cruter dans les classes sociales les plus favorisées 382. Pas plus qu’au
XIXe siècle, la méritocratie n’a encore véritablement atténué le poids
de l’origine sociale 383. Ainsi, entre 1830 et 1848, moins de 1% des
futurs polytechniciens sont fils de paysans ou d’ouvriers, et, de 1848 à
1880, la haute bourgeoisie accentue davantage sa représentation parmi
les élèves de l’École (de 56% à 61%), [220] 85% d’entre eux épou-
sant, de plus, des femmes de même origine sociale et 15% choisissant
leur épouse dans l’aristocratie. De même, sous le Second Empire,
95% des directeurs de ministères, 82% des préfets et 87% des conseil-
lers d’État sont nés dans des familles bourgeoises ou aristocratiques.
En 1901 encore, sur un échantillon de 548 hauts fonctionnaires des
grands corps, 10% seulement proviennent des classes populaires ou de
la petite bourgeoisie. À cette même date, 31% des conseillers maîtres
et des conseillers référendaires de la Cour des Comptes possèdent un

382 Jean-François Kesler, Sociologie des fonctionnaires, PUF, 1980.


383 Le livre classique sur les pouvoirs étendus de la classe dominante dans la
première partie du XIXe siècle demeure celui de A. J. Tudesq, les Grands
Notables en France. 1848-1849, PUF, 2 volumes, 1964.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 164

château, l’annuaire de la Cour n’étant pas sans rappeler celui d’un


club ou du Bottin mondain.
Nulle démocratisation ne s’est donc réalisée. Même s’ils se dotent
de concours qui légitiment la compétence de leurs nouveaux
membres, les grands corps réussissent à assurer leur défense vis-à-vis
des éventuels intrus issus d autres classes sociales. Contrôle politique
et sélection sociale se renforcent donc l’un l’autre. Certaines épreuves
des concours reçoivent d’ailleurs explicitement cette fonction de con-
trôle social, destinée à favoriser l’appartenance à un certain milieu.
Terry Shin retrace ainsi le rôle de l’épreuve de version latine qui reste-
ra obligatoire, même sous la IIIe République, à l’École polytechnique.
En dépit de tous leurs efforts pour limiter l’emprise de la haute bour-
geoisie sur Polytechnique, les réformateurs de la IIIe République ne
parviendront pas à diminuer le poids des études classiques au con-
cours d’entrée. De guerre lasse, ils se tourneront vers les Facultés des
sciences afin de contrebalancer l’influence des grandes Écoles et, tout
particulièrement, de Polytechnique. La rivalité entre ces [221] deux
systèmes d’enseignement ne devait plus cesser.
Ainsi, au XIXe siècle, l’appartenance à la haute fonction publique
demeure liée à des critères politiques et, en dépit de la création des
concours, reste le privilège d’un milieu social dominant très étroit. Pis
encore, par-delà l’origine sociale, c’est l’hérédité professionnelle qui
fait voler en éclats le modèle bureaucratique à fondement méritocra-
tique. Au sein de la classe dominante, ce sont en effet les fils de hauts
fonctionnaires qui ont le plus de chances de succéder à leur père. Si
aujourd’hui l’hérédité sociale semble l’emporter sur l’hérédité profes-
sionnelle, les fils de hauts fonctionnaires ne réussissant pas mieux à
l’ENA que les autres fils des membres de la classe dominante 384, au
XIXe siècle ils sont encore largement avantagés. Comme le montre
Christophe Charle, 68% des auditeurs au Conseil d’État sont fils de
hauts fonctionnaires (en 1840) ; 45% des préfets sont également fils
de hauts fonctionnaires et 16% d’entre eux sont fils de sous-préfets ou
de préfets (1852) ; 42% des généraux sont fils de militaires et 11 à
22% d’entre eux sont fils de généraux selon les armes (1870) ; 12%
des conseillers à la Cour des comptes sont eux-mêmes fils de conseil-

384 J. L. Bodiguel, les Anciens Élèves de l’ENA, Presses de la Fondation natio-


nale des sciences politiques, 1978.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 165

lers (1807-1830). Par-delà l’appartenance à la classe supérieure, par-


delà l’hérédité professionnelle, se révèle une hérédité de corps qui
parvient à subsister dans un système qui se veut méritocratique, alors
qu’il est en réalité proche de celui de l’Ancien Régime. D’où le ren-
forcement constant de ces grandes familles administratives, qui ne
forment pourtant pas une véritable technocratie [222] dans la mesure
où elles sont liées, par l’appartenance sociale, les revenus et les straté-
gies matrimoniales, aux divers groupes de la classe dominante.
L’étroitesse du recrutement socio-professionnel, ainsi que le néces-
saire conformisme politique, expliquent la survivance du népotisme,
l’influence des lettres de recommandation, qui limitent toujours da-
vantage tout effort de professionnalisation réelle de l’administration,
en laminant du même coup l’autonomisation de l’État. Les nomina-
tions aux emplois sont précédés de véritables campagnes, où tous les
appuis sont utiles : parenté, fortune, échange de services, stratégie ma-
trimoniale facilitent grandement les carrières. Tel fonctionnaire des
finances qui souhaite entrer dans la carrière préfectorale invoque, par
exemple, les importantes fonctions exercées par son père et son grand-
père au sein de l’État : « J’ai hâte d’arriver, déclare-t-il dans sa sup-
plique, à des titres qui me recommanderont beaucoup mieux à votre
bienveillance et à celle du gouvernement : je veux parler des services
de mon grand-père et de mon père. » D’un régime à l’autre, ces pra-
tiques ne perdent rien de leur importance. Ainsi, le père de Guy de
Maupassant fait intervenir deux amiraux et une baronne pour trouver
un emploi à son fils au ministère de la Marine, Flaubert intervenant
auprès du ministre de l’Instruction publique en faveur du futur auteur
de Bel Ami. De même, comme le retrace Guy Thuillier 385, on trouve
dans le dossier de Paul Claudel une note du Cabinet qui nous apprend
que Jules Ferry se porte garant de ses idées républicaines [223] et de
son honorabilité. Plus tôt dans le siècle, un préfet de la Restauration
en quête de promotion utilise ses relations avec le vicomte d’Arctiac ;
celui-ci lui écrit que « la compagne qu’il voudrait lui donner est sa
petite-nièce, Mlle de Brosses, fille du comte de Brosses, préfet de
Nantes et appartenant à une des premières familles de Bourgogne,
ayant 200 000 F de dot au jour de son mariage ». Peu de temps après

385 Guy Thuillier, Bureaucratie et Bureaucrates en France au XIXe siècle,


Droz, 1980.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 166

ces noces, notre jeune marié est élu député de la Haute-Saône... On


pourrait accumuler les exemples qui témoignent du rôle essentiel des
relations interpersonnelles dans les stratégies de carrière, au sein
d’une haute fonction publique en voie pourtant de professionnalisa-
tion. Soulignons plutôt à quel point le contrôle social s’exerce, non
seulement à l’entrée dans la carrière, mais également durant celle-ci.
La notation administrative révèle le poids des jugements sociaux : elle
est autant un examen de passage qui certifie l’appartenance à la classe
dominante et l’adhésion à ses valeurs. En consultant, comme l’a fait
Guy Thuillier, les fiches individuelles des sous-préfets rédigées par les
préfets entre 1839 et 1872, on constate une forte attention portée aux
comportements sociaux : celui-ci a une « tenue qui laisse à désirer » ;
« les manières d’un autre sont celles d’un homme qui a l’habitude du
monde » ; tel autre « est un jeune homme de physique assez agréable,
très brun, type juif » ; tel autre enfin « ne manque pas d’habileté, mais
une seule chose lui nuit, c’est son mariage qui n’a été du reste que
l’accomplissement d’un strict devoir d’honnêteté »... Membres de la
classe dominante, agents essentiels d’un État qui veut tout savoir et
tout diriger, les préfets, issus de la classe supérieure, doivent pourtant
entretenir des [224] relations confiantes avec tous les groupes sociaux
pour aider l’État à mieux prévoir l’évolution de l’opinion et à la maî-
triser. Mais, provenant d’un milieu social restreint et bénéficiant d’une
forte hérédité professionnelle, ils ne parviennent que difficilement à
établir de tels contacts. Peut-on expliquer de cette manière leurs nom-
breux échecs, tout au long du XIXe siècle, dans la manipulation des
opérations électorales 386 ? Leur situation particulièrement inconfor-
table témoigne du statut ambigu de la haute fonction publique fran-
çaise dans son ensemble à cette époque.

386 Howard Machin, The prefect in French public administration, Croom Helm,
1977.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 167

[225]

La logique de l’État.
QUATRIÈME PARTIE

Chapitre 3
Modernisation de l’État
et pouvoir de la classe dirigeante

Retour à la table des matières

De nos jours, les choses semblent plus claires. Le régime de la Ve


République a rétabli la prééminence du pouvoir exécutif sur le pou-
voir législatif, assuré, par les privilèges qui lui sont attribués et son
élection au suffrage universel, la toute-puissance du chef de l’État.
Dans la France gaulliste et giscardienne, quelle est cependant la lati-
tude d’action de l’État lui-même ? Est-il devenu véritablement indé-
pendant des diverses forces sociales qui s’affrontent dans la société
globale, selon le modèle de la différenciation dont la France sert de
type idéal ? Peut-on, en un mot, dissiper les ambiguïtés qui se mani-
festent encore, comme on vient de le voir, au XIXe siècle ?

Deux types d interprétation, avec chacune leurs variantes, semblent


s’opposer. Le premier tend à replacer l’État gaulliste dans le processus
de modernisation que connaîtraient, les uns après les autres, au cours
de leur histoire, tous les systèmes politiques ; pour le second, au con-
traire, la structure du pouvoir propre à la Ve République, loin de cor-
respondre à [226] une étape de la modernisation, apparaît comme la
conséquence du mode de production capitaliste dominant dans la
France contemporaine.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 168

Gaullisme et modernisation politique

Retour à la table des matières

Les différentes théories développementalistes, élaborées principa-


lement outre-Atlantique, situent, les unes comme les autres, chacun
des systèmes politiques en fonction du niveau de développement éco-
nomique atteint. Dans cet esprit, un système politique se trouve tou-
jours lié à un degré de développement technologique ou à la nature du
PNB : il correspond à une étape dans le processus d’industrialisation
et non à des rapports de production particuliers. La modernisation
économique entraîne alors, à plus ou moins brève échéance, la moder-
nisation politique, c’est-à-dire la différentiation structurelle, la spécia-
lisation des organes, l’institutionnalisation des fonctions politico-
administratives, la nationalisation des processus politiques ; tout un
ensemble de rôles, de structures et de sous-systèmes spécifiques se
met en place, qui donne au pouvoir politique les moyens d’agir sur les
autres sous-systèmes, et d’exercer par conséquent les fonctions qui lui
sont dévolues 387.
En ce sens, pour un grand nombre d’auteurs, la structuration du
système politique et son adaptation peuvent être plus ou moins ra-
pides : des retards risquent de provoquer des dysfonctions. Le régime
d’Assemblée de la IVe République était dans l’incapacité, [227] selon
certains, d’accompagner le développement économique ; il manquait
« d’autorité » et ne pouvait exercer sa « fonction arbitraire ». Seul un
nouveau leadership peut éliminer les résidus de la société bloquée :
d’où l’opposition gaulliste. Placé au-dessus des classes et des partis,
l’État gaulliste a eu pour prétention de modeler la société civile, de
susciter, ou encore de contrôler, les transformations socio-
économiques de la société française. L’État s’institutionnalise ; ses
appareils excluent des fonctions de contrôle tous les acteurs qui ne
satisfont pas aux nouvelles normes de compétence et de rationalité.
Les hauts fonctionnaires éliminent par conséquent les parlementaires,
qui ne font à leurs yeux que représenter des intérêts particuliers ou

387 Pour une critique de ces théories, cf. Bertrand Badie, le Développement poli-
tique, Economica, 2e édition, 1980.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 169

locaux 388, qu’il faut briser pour mettre un terme aux anachronismes et
faciliter la modernisation. L’administration accède au pouvoir 389, la
technostructure remplace la République des députés 390, l’énarchie
gouverne 391.
Avec différentes variantes, cette thèse est dorénavant considéré
comme définitive : il semble acquis que désormais « le pouvoir poli-
tique est prisonnier du pouvoir administratif 392 ». La « République
des bons élèves 393 » issus des grandes Écoles rejette les profession-
nels de la politique. Parcourant tour à tour [228] chacun des espaces
dirigeants du pouvoir politico-administratif et des entreprises pu-
bliques, les grands commis de l’État circulent à l’intérieur d’un en-
semble clos sur lui-même. Grands corps, cabinets ministériels, fonc-
tions ministérielles — la modernisation du système politique français
se traduit par conséquent par une forte institutionnalisation du pouvoir
politico-administratif qui facilite, du moins à l’époque gaulliste,
l’autonomisation de l’État 394. La construction d’un pouvoir d’État si
considérable entraîne pourtant un certain nombre de difficultés. Le
renforcement délibéré du pouvoir exécutif a en effet accru encore la
centralisation de l’administration ; la « sur-institutionnalisation » peut
alors avoir pour conséquence paradoxale un freinage de la modernisa-
tion, car elle prévient la mobilisation des citoyens, indispensable pour
assurer le changement 395 ; c’est pourquoi la décentralisation apparaît
comme l’ultime moyen d’assurer la modernisation du système poli-
tique français 396. De manière apparemment contradictoire, le gaul-
lisme aurait donc à tel point institutionnalisé l’État qu’il serait indis-
pensable d’avoir recours à la médecine inverse. D’où le thème de la
« société bloquée » par la bureaucratie étatique, avec ses grands corps,
ses hiérarchies, son manque de communication. Systématisé par Mi-

388 E. Suleiman, les Hauts Fonctionnaires et la Politique, Seuil, 1976, chap. 6.


389 Charles Debbasch, l’Administration au pouvoir, Calmann-Lévy, 1969.
390 Suzanne Berger, The French political System, Random House, 1974, p. 107.
391 Jacques Mandrin, l’Énarchie, La Table ronde, 1967.
392 A. Peyrefitte, le Mal français, Plon, 1976, p. 305.
393 P. Antoni et J. D. Antoni, les Ministres de la Ve République, PUF, 1976.
394 P. Birnbaum, les Sommets de l’État, op. cit., chap. 5.
395 Mark Kesselman, « Over institutionalization and political constraint : the
case of France », Comparative politics, 1, 1970.
396 Henry Ehrmann, Politics in France, Little, Brown and Co, 1971, p. 315.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 170

chel Crozier, le modèle de la société bloquée conduit à une remise en


question de la corrélation modernisation/institutionnalisation de
l’appareil d’État ; celle-ci [229] accroît la centralisation : d’où le désir
de décentralisation. A relire cette littérature, on reste frappé par les
problèmes qu’elle paraît délibérément écarter. À s’en tenir au couple
modernisation/institutionnalisation, on ignore le rôle que jouent l’État
et le personnel qui le dirige dans la défense de certains intérêts socioé-
conomiques dominants. On chercherait en vain dans la Société blo-
quée, ou le Mal français, une démonstration de l’indépendance du
pouvoir politico-administratif par rapport aux mondes des affaires :
elle semble considérée comme acquise et ne nécessite nulle démons-
tration 397. En limitant de cette manière le champ de l’analyse, on re-
trouve inéluctablement la classique opposition centralisa-
tion/décentralisation ; ceci explique pourquoi ces auteurs se réfèrent
presque tous si souvent dans leurs travaux à Alexis de Tocqueville. Ils
réduisent pourtant singulièrement sa pensée, car n’est-ce pas l’auteur
de De la démocratie en Amérique qui craignait la prochaine apparition
d’une nouvelle aristocratie, issue du pouvoir économique ? On sait
que, de ce point de vue, il rejoignait les analyses de Marx. Par-delà
l’analyse de l’opposition entre centralisation et décentralisation, il est
indispensable d’étudier les relations que l’État entretient avec les
forces économiques dominantes : il nous faut donc examiner un deu-
xième type d’interprétation de la structure du pouvoir dans la France
d’aujourd’hui.

397 D’autres ouvrages adoptent une perspective identique, même s’ils tentent
pour leur part d’analyser le système politique de la Ve République en faisant
découler la personnalisation, à leurs yeux nécessaire, du pouvoir, de
l’indispensable modernisation. Dans ce sens, l’administration n’est plus au
pouvoir : c’est un homme seul qui le détient. Voir F. Goguel et F. Grosser,
la Politique en France, A. Colin, 1964, p. 226 ; Maurice Duverger, la Mo-
narchie républicaine, Laffont, 1974, pp. 11 et 29.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 171

[230]

La Ve République et le monde des affaires

Retour à la table des matières

Au lieu de tenir l’institutionnalisation de l’appareil d’État pour le


fait essentiel caractéristique de la Ve République, de nombreux auteurs
estiment au contraire que cet État centralisé met en réalité son autorité
au service du monde des affaires. Pour le parti communiste français,
« avec de Gaulle et son gouvernement, l’État est plus complètement
que jamais aux mains de la haute banque et des monopoles » (Point 3
des thèses du XVe Congrès, juin 1959). Cette interprétation du gaul-
lisme a été sans cesse reprise. Henri Claude soutient par exemple que
« le régime, la politique et l’idéologie gaullistes sont l’expression et le
reflet du capitalisme de monopole 398 ».
De même, dans son rapport au XXIIe Congrès du parti commu-
niste, Georges Marchais estime que « les cabinets ministériels où
s’affairent dans le secret, à l’écart de tout contrôle populaire, cinq
cents personnes qui constituent en quelque sorte l’appareil permanent
du grand capital installé dans l’État, ne sont truffés que de représen-
tants directs des monopoles 399 ». Il n’y aurait guère de différence, de
ce point de vue, entre le gaullisme et le giscardisme. Pour Georges
Marchais, « entre les différentes formations qui composent la coalition
giscardienne, il n’y a pas de divergences ni sur la politique à suivre
pour le [231] compte du grand capital, ni sur les moyens essentiels à
mettre en œuvre à cette fin 400 ». Loin d’être le résultat d’un processus
d’institutionnalisation témoignant de la modernisation du système po-
litique, l’État apparaît désormais comme une simple « traduction insti-
tutionnelle du capitalisme monopoliste d’État 401. Le gaullisme consti-
tutionnel est alors considéré comme la marque des nécessités du
CME. Dans leur récent ouvrage, Jean Fabre, François Hincker et Lu-

398 Henri Claude, Gaullisme et grand capital, Éd. Sociales, 1965.


399 Le Monde, 5 février 1976.
400 Le Monde, 8 septembre 1976.
401 A. Demichel, F. Demichel, M. Piquemal, Institutions et Pouvoir en France,
Ed. Sociales, 1975.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 172

cien Sève affirment à leur tour qu’en France, l’État est « l’instrument
grâce auquel la classe possédante maintient et reproduit sa domina-
tion. Ses formes, ses structures, ses organes sont essentiellement dé-
terminés par son contenu de classe 402 ». Non seulement l’État est
l’instrument du grand capital, mais sa forme même et jusqu’à ses
structures sont elles aussi contrôlées par les forces économiques. Ja-
mais, peut-être, on n’avait affirmé l’existence d’un déterminisme aussi
absolu, qui aurait dû conduire les auteurs de ce livre à prôner la des-
truction totale de l’ensemble de l’appareil d’État, le changement com-
plet de la Constitution, le remplacement de tous les fonctionnaires,
etc. Or, on sait que telle n’est pas la perspective adoptée par le parti
communiste, aux yeux duquel il suffirait, pour changer la nature de
l’État, de remplacer un petit nombre de hauts fonctionnaires 403. Par-
delà ces contradictions sur le [232] degré de déterminisme qui affecte
les institutions étatiques, un autre paradoxe surgit. En effet, après
avoir avec force souligné à quel point les forces économiques domi-
nantes parviennent à contrôler la forme de l’État et les actions qu’il
met en œuvre, J. Favre, F. Hincker et L. Sève découvrent malgré tout
que la « tête politique » de l’État, le président de la République, le
gouvernement et les cabinets ministériels bénéficient néanmoins
d’une « autonomie relative par rapport aux monopoles 404 », qui leur
permet de mieux faire prévaloir les intérêts de la grande bourgeoisie.
L’État et le capitalisme sont-ils en étroite symbiose, l’appareil d’État
dispose-t-il au contraire d’une forte autonomie ? De quelle manière la
bourgeoisie marque-t-elle mieux sa totale domination : en contrôlant,
de l’intérieur, l’appareil d’État ou, au contraire, en lui déléguant une
grande autonomie ? Il n’est pas question de reprendre ici en détail

402 J. Fabre, F. Hincker, L. Sève, les Communistes et l’État, Éd. Sociales, 1977,
p. 13.
403 Les auteurs de l’ouvrage les Communistes et l’État affirment la nécessité de
profondes réformes structurelles propres à éviter « l’enlisement réformiste »
et suggèrent dans ce but une véritable décentralisation qui s’accompagne
d’une redistribution des pouvoirs entre l’exécutif et le législatif (p. 160 à
163). En définitive, on garde donc le même État. Le PC prend d’ailleurs la
défense de l’administration dans son ensemble, mis à part « une mince
couche de hauts fonctionnaires ». L. Perceval, « Les fonctionnaires comme
bouc émissaire », France Nouvelle, 13 juin 1977.
404 Les Communistes et l’État, op. cit., p. 120 ; voir H. Weber, « Le PCF et
l’État », Critique communiste, juin 1977, p. 16.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 173

l’examen de l’affaire Casanova-Servin des années 1960-1961. Rete-


nons simplement que, dès cette époque, le PC se trouve confronté au
problème de l’autonomie du pouvoir gaulliste, Michel Hincker esti-
mant, avec Marcel Servin, que l’apparition d’un capitalisme d’État
produit une « bourgeoisie nationaliste » [233] qui s’oppose à
l’oligarchie financière internationale : en ce sens, l’appareil d’État
gaulliste pourrait prétendre à une certaine autonomie d’action. On sait
que Maurice Thorez a récusé cette interprétation en déclarant :
« Comment peut-on séparer le capitalisme d’État des
poles 405 ? » Régulièrement tenté par la thèse de l’autonomie du pou-
voir politico-administratif, le PCF n’en adopte pas moins de manière
prédominante une thèse plus rigide, selon laquelle l’État est investi
par la classe dirigeante 406.
Nicos Poulantzas rejette, pour sa part, les interprétations trop mé-
canistes du gaullisme. Selon lui, la bourgeoisie française n’a jamais
été capable de gouverner à l’aide d’un parti politique ; elle a confié à
l’État la mission de prendre « en charge l’intérêt politique de la bour-
geoisie », de réaliser « pour son compte la fonction d’hégémonie poli-
tique que celle-ci ne peut remplir 407 ». L’autonomie de l’État assure
une domination plus complète de la bourgeoisie. Poulantzas propose
alors de distinguer la classe ou [234] fraction hégémonique et la classe
ou fraction régnante : la première ne cessant de contrôler, d’une ma-
nière indirecte ou directe, la fraction régnante, tout en n’apparaissant
pas elle-même sur la scène politique.
L’objectivité des relations structurelles qui lient la classe hégémo-
nique et la classe régnante, annule l’autonomie dont bénéficie la

405 Voir Pierre Birnbaum, les Sommets de l’État, op. cit., pp. 20 et 26.
406 Pour Philippe Herzog, par exemple « les institutions et appareils d’État
n’ont pas d’histoire propre, c’est-à-dire indépendante ou même extérieure
par rapport à l’histoire du mode de production ; Politique économique et
Planification en régime capitaliste, op. cit., p. 67. Pour une critique de cette
interprétation, voir Jean Chariot, le Phénomène gaulliste, Fayard, 1970, p.
12.
407 Nicos Poulantzas, Pouvoir politique et Classes sociales, Maspéro, 1968, p.
310 ; et les Classes sociales dans le capitalisme contemporain, Seuil, 1975,
p. 198. N. Poulantzas a mis ensuite davantage l’accent sur « l’irrésistible as-
cension de l’administration d’État » ; mais, pour lui, cette mutation se réa-
lise « sous l’hégémonie du capital monopoliste » ; cf. l’État, le pouvoir, le
socialisme, PUF, 1978, p. 260.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 174

classe régnante, détenant l’appareil d’État. Nulle ou concédée,


l’autonomie de l’État n’est finalement qu’un leurre, ou au mieux un
instrument fonctionnel. Que les relations entre l’État et les forces éco-
nomiques dominantes soient particulièrement étroites sous la Ve Ré-
publique d’avant 1981, cela paraît incontestable. Mais, de même qu’il
semblait illusoire de s’en tenir, pour rendre compte de la structure du
pouvoir, au couple centralisation/décentralisation, de même on mutile
la réalité si l’on passe sous silence le formidable renforcement de la
spécificité de l’appareil d’État qui s’est réalisé à cette époque. Dans la
France contemporaine, le mode particulier de construction de l’État
qui s’est instauré ne cesse d’exercer sa propre logique.
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 175

[235]

TABLE DES MATIÈRES

Introduction [7]
Première partie
LES INTELLECTUELS ET LEURS ÉTATS [11]

1. Marxisme, anarchisme, trade-unionisme [13]


2. Sociologie, judaïsme, citoyenneté [39]
3. Chiens de garde, intellectuels organiques ou clercs de l’État. Les intellectuels
face au pouvoir politique [53]

Deuxième partie
ÉTATS, DÉMOCRATIE ET AUTORITARISME [77]

1. L’impossible corporatisme [79]


2. Les démocraties sont-elles encore gouvernables ? [113]
3. La revanche de Bentham [133]

Troisième partie
DU DEHORS AU DEDANS [155]

1. À chaque État, sa politique étrangère [157]


2. À chaque État, ses mouvements nationalitaires [173]

Quatrième partie
LA CONSTRUCTION ÉTATIQUE FRANÇAISE [191]

1. L’étatisation de la nation : la levée en masse pendant la Révolution française


[193]
2. L’héritage et le mérite [215]
3. Modernisation de l’État et pouvoir de la classe dirigeante [225]
Pierre Birnbaum, La logique de l’État. (1982) 176

[237]

Achevé d’imprimer le 5 mars 1982


sur presse CAMERON
dans les ateliers de la S.E.P.C.
à Saint-Amand-Montrond (Cher)
pour le compte de la librairie Arthème Fayard
75, rue des Saints-Pères - 75006 Paris
ISBN 2-213-01113-3

Dépôt légal : mars 1982.


N° d’Édition : 6366. N° d’impression : 2681-1749.
Imprimé en France