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Gérard BONNET

La tyrannie
du paraître
Faut-il se montrer pour exister?

EYROLLES

Col l ection Comprendre & Agir


Oser être soi-même
•je me sens seul(e) contre tous •,• je ne suis pas à la hauteur •,
• Personne ne me remarque•,• J'ai le sentiment d'être bloqué(e) •,
• je ne suis pas moi-même avec les autres • ... Si ces impressions
vous sont familières, vous souffrez peut-être de l'impératif du
paraître qui sévit dans tous les secteurs de la société.

Il n'est plus possible aujourd'hui de prétendre à une vie


épanouie sans s'exposer d'une manière ou d'une autre. Le
monde dans lequel nous vivons nous impose à travers la
publicité ou les réseaux sociaux, des objectifs de performance,
une image séduisante, un modèle inaccessible de réussite.
Quels sont les moyens de vaincre la honte, la peur du ridicule,
le sentiment de solitude qui résultent de cette contrainte
sociale, pour oser enfin êcre soi ? Peur-o n contourner
l'exhibicionnisme ambiant, se réaliser sans se perdre ou se
renier, quand il faut se montrer pour exister ? Cet ouvrage
propose une réflexion originale sur la cyrannie du paraître, les
phobies sociales qu'elle entraîne et les moyens des'en libérer.

Gérard Bonnet est psychanalyste, enseignant


et c/Jerc/Jeur. /l est membre sociétaire de l'Association
psyc/Janalytique de France et auteur de nombreu..i;
01111mges sur la sexualité et ses co·mposantes. /la
créé l'EPCI {École de propédeutique à la wnnais-
sanœ de l'ine<mscient) où il dispense un enseignement
d~1i11é à tm large public.

www.editions· eyrolles.com
La tyrannie du paraître
Faut-il se montrer pour exister ?
Groupe Eyrollcs
6 l, bd Saint-Germain
75240 Paris Cedex 05
\Y\Y\v.cditions- cymllcs.co n1

Avec la collaboration de Charline Malaval

En a.ppl ica.tiorl de la. loi du 111na.rs 1957, il esc irnerdit de reproduire intégralernenc
ou pa.rtielle1uenc le présenc ouvrage.sur quelque supporc que ce soit, S.'HlS a.ucoris.'l.Cion
de l'Édiceur ou du Centre fra.nça.is d'Exploir.ition du Droic de copie, 20, rue dts
Gra.nds-Aug usdns, 75006 Pa.ris.

0 Groupe Eymllt"S, 201 3


ISBN : 978-2-212-55621~
Gérard Bonnet

La tyrannie du paraître
Faut-il se montrer pour exister ?

EYROLLES
Également da ns la collection • Comprendre et agir• :
Juliene Allais,
Dlnyptcr 5"s rfVf's
La Ps)'rltogbttalogie
A11 au1r1/es sttuts dtfamillt
Juliette Allais. Didier Goutman, Tro11vrr"' plare a11 t•ttt111
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Valérie Bergère, Moi ? Susceptible .'Jamais !
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Couper lt tor1I011
Fare à l'arroll'.\it
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R on et P.>t Pouer-Efron, Que dit wtre colère ?
l":ltrick Ange Raoult, Gubir de ses /Jless11re; adolt•stwtes
Daniel Ravon, Appriwiser ses émotio11s
Alain S:umon,
- La rlrn11œ 111 prowq11eras
- DM>elopper sa résilie11œ
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Véronique Beq,rer, /.L$ Dépe11da11œs '!{fenin•s
Chri1tinc l lard)\ Laurence Schi&ine, S•Hrio Ton~lSclla. l labittr s011 c01ps
Martine Mingant. ViVR' pki11t111t111 l'i11S1a11.
Cillo Pho. Saverio TomaseUa, ViVR' t11 rrliiio11
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S.wcTÎO Toma.<ella,
- Oser s'ai111er
- Le Scutil11e111 d' aba11do11
- u'S A111011rs i111possi/Jles
- l l nmse11.•i/Jl<>s

Da n s la collecti o n • Communica tion con scien ce •,


di rigée par C hristophe Carré :
Oiri1tophc Carré.
Obttnir sa11s p1111ir
L'A 11to-111a11 ip11latio11
:\lmwd 1/e 111a11ip11/atio11 à l'usage des ,l!f'lll•/s
Nathalie Dcdebam, Jean-loui.~ Muller. En11nanud Pott.1néry, Catherine Tour-
11Ît.T , 'Tr,111.Sfanuez votre Nière eu ~uergie positivt
Florent Fmit:r. L' Art de maftristr sa vie
Pierre l~aynaud . Arrêltr de se faire des.fi/11~•

Da ns l:a coll ectio n • Histoires de divJ n :.


L1uric l lawke~. L'11e da11se IJOrdtrli11e
Table des matières

Introduction

PARTIE 1
Qu'est-ce qui ne va pas?

Chapitre 1 - L'effet solitude : «Je suis perdu ». 11


le diagnostic de Io solitude . 12
Un mol de plus en plus répondu . 14
< Étronger au paradis • . .. . .. . .. . .. . .. . ..... .. . .. . .. . .. . .. . .. 16
Lo perte de l' estime de soi .. 18
le sen liment de persécution 19

Chapitre 2 - L'effet transparence : «On ne me voit plus» 21


Lo femme invisible . 22
Un fontosme vieux comme le monde ........................................ . 24
le risque de dépersonnalisation .. 26

Chapitre 3 - L'effet paralysie :


«Je ne peux plus avancer» .......................... . 29
<Je bloque• .. 29
le rêve d' exhibition . 32

Vil
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

Chapitre 4 - L'obligation de se couper en deux :


«Je me dédouble >> . . .. . .. . .. . .. .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. .. . .. . . 37
Morilyn, éRérie et martyre du système .. 37
Un dédoublement dangereux .. 39
Un risque de perversion . 42

Chapitre 5 - Les réactions psychosomatiques :


«Mon corps réagit malgré moi» .................... 45
Ouond le corps s'en mêle . 45
À qui profite Io tyrannie d u paraitre ..................... . 49

Chapitre 6 - L'extension du domaine des sentiments :


appréhension, frayeur, trac, panique .. 51
•J'appréhende • . 52
<Je suis effrayé • . 53
<J'ai le Irae • .. . .. . .. . .. .. . 54
<Je suis paniqué• 56

PARTIE 2
D'où cela vient-il?
Aux sources du malaise

Chapitre 1 - La honte et ses méfaits .. 65


le plus ancien des offecls .................................. . 65
Lo honte primaire el Io honte secondaire .. 68
les surprises de Io honte . 71
Lo han te de Io han te ............. . 73
Honte el culpabilité ........... . 75
Honte el pudeur .. 77

Vlll
TA BLE DE S lil A Tl!RE S

Chapitre 2- L'œil de !'Autre . 79


le surmoi visuel . 80
Du colleclif ou personnel .................. . 81
Un ceil intérieur difficile à localiser 85
Oui incarne cet ceil ? ........................ . 87

Chapitre 3- Quelque chose à cacher? .. 93


le complexe de Pinocchio .. 94
les mauvaises rencontres .. 100

Chapitre 4 - Le poids de la famille et de l'histoire ............. . 10 7


Lo famille . 10 7
L'histoire ........................................................ . 109
Lo question des origines .. 11 2

Chapitre 5 - L'identité sexuelle ...................................... . 11 5


Un tournant décisif et révélateur : l'adolescence .......................... . 11 5
le sexe ou le genre . 116

PARTIE 3
Comment réagir? Se refaire une image

Chapitre 1 - Les remèdes dangereux ou insuffisants 129


les solutions virtuelles : Internet et les réseaux sociaux 130
les drogues ou les euphorisants . . .. .. ... . .. . .. . .. . .. . .. .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. .. . . 135
les traitements médicamenteux . 13 7
Lo chirurgie esthétique . 140
les thérapies relation ne lies .. . .. . .. . .. . ... . .. . .. . .. . .. . .. . .. 14 1
Lo folie du roi Candaule . 142

IX
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

Chapitre 2- Une période cruciale dans la vie


de Sigmund Freud ........................................... 145
Lo honte de Freud . 145
l 'auto-analyse et le portage : une out1e exhibition . 150

Chapitre 3 - Rentrer en soi sans s'isoler. . 155


Détricoter Io honte ............................................ . 156
Rêver, imaginer, revivre en pensée . 159
Raviver ses potentialités exhibitionnistes .. 16 1
Se mettre à nu ......................................... . 162
Se refaire une image ....................... . 164
Comment et pourquoi s'aimer? 166

Chapitre 4 - Transformer sa honte en fierté . 169


le cinquième élément : Io colère ou Io rage ............................... . 169
Indignez-vous .. 174
Regarder les choses en face . 175
Renverser b vopeu r .. 176

Chapitre 5- Les leviers de la transformation . 179


le look . 179
le talent personnel ............................................ . 182
l ' enracinement humain : le socle des origines . 186
L'humour et l' esprit 187
Un solide amour-propre 189 ~
9
Lo culture telle qu'on Io vit 192 ,!;-
g'.
Ouelqu' un à qui parler 194 9
"0

X
ÎABLE DES IAATltRES

Conclusion . . .. . .. . .. . .. . .. . .. .. . .. . .. . .. . .. . .. . ..... .. . .. . .. . .. . .. . .. .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . 197


Bibliographie 201
Index des cos cités 207

XI
À 111011 p~re
Introduction
Le mal du siècle

Le monde entier est exhibitionniste


Imaginez que vous vous trouviez soudain face à un exhibitio1miste
comme on en voit de temps à autre. Le geste a beaucoup perdu de
son caractère licencieux dans le contexte actuel, et pourtant, vous
vous sentirez gêné, décontenancé, et à la limite, agressé.
Pourquoi ? Parce que ce geste a une double signification . D 'un
côté, comme le formule Freud, < /'exhibitionniste montre son sexe
po11r q11 'on /11i en montre a11tant' ». VotL5 ressentez donc inconsciem-
ment son geste comme une invitation à votL5 exhiber à votre tour.
Mais compte tenu des règles de bienséance les pltL5 élémentaires, il
vous est impossible de répondre à tme invitation de ce genre ! Eh
bien c'est ce double impératif contradictoire qui provoque para-
lysie et malaise profond5. J'ai longuement étudié cette situation en

1. Freud S.. Trois essais sur la 1l1éorie se:nœlle,Œuvres. con1plètes, PUF, Quadrige, 20 10,
p.90.
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

abordant toutes les figures de l'exhibitionnisme, des plu~ intimes


aux plus globales' , et un fait s'est imposé à moi comme une
évidence : le monde enlier est exhibitionniste m!jo11rd'l111i, il nol/S place
devant 11ne contradiction analog11e, et elle est plllS paralysante encore, car
cette fois, les deitx termes de la contradiction sont clairement notifiés, et n11I
ne pe11t s'y dérober.

Une injonction paradoxale


Le monde médiatique actuel nou~ oblige comme jamais aupara-
vant à nous montrer et à notL~ faire remarquer si nous voulons
nous faire une place. L'homme est contraint « de se dévoiler
interminablement », écrit Michel Foucault 2• Et paradoxalement, la
société rend à la fois cette tâche nécessaire et quasi impossible car
« no11s sommes tollS des n11111éros », des chiffres, des matrictùes,
constatent avec dépit ce1tains internautes sur le Web 3 . Tout est fait
polll' que nous rentrions dans le rang et agissions le pltL~ discrète-
ment possible. Forcés de nous exhiber pour exister d'un côté,
rejetés dans l'anonymat de l'autre : certains psychologues parlent
alors d 'injonction paradoxale<. Elle est faite ici de de11x ordres
contradictoires : «restez dans l'anonymat !faites-vollS re111arq11er ».

1. Don net G., F(f!11œs de l 1exllilJifionnisme at~jc11rrf l111i, PU F. 2005.


1

2. Foucault ivl., Hisrnire de la sexualité, t. 1, La volmué de savoir, Gallin1 ard, coll. <i Tel &,

200 1.
3. C'est en particulier le titre d'un blog signé Der nard Gensane.
4. Cette appellation est ~sue des travaux de l'école de Palo Alto aux États-Unis, qui
parle aLL~i de <i double lien & et en fait l'une des sources de la schizophrénie.

2
I NTR ODU CTI ON

Les régimes autoritaires ont toujours manié ce double langage, car


il est le plus sür moyen de garder la mainmise sur le peuple. C'est
b raison pour b quelle je p:irlerai de tyr:innie, :l cette difterence près
qu 'aujourd 'hui, elle n 'est plus le fait du prince ou d 'w1e autorité,
mais du système médiatique tout entier. J e vais donc envisager les
conséquences de ce nouvel état de fait sur les personnes.

Une question de vie ou de mort sociale


Faut-il en déduire pour autant qu ':l s'agit du « mal du siècle » ? Au
temps d 'Alfred de Musset, l'expression désignait un ce1tain roman-
tisme nostalgique, mais auj omd'hui ?Je pense qu 'elle est tout à fait
justifiée, car n11/ ne pettt se dispenser de répondre à cette ir~jonction, q11i
est à la so11rce de bien des so1!l)ran~es. Ce mal est devenu l'équivalent
de l'énigme que le Sphinx posait aux voyageurs à l'entrée de la
ville de T hèbes, et à laquelle Œ dipe a répondu avec le brio que
l'on connaît : il fallait la résoudre ou mourir. De même
aujourd 'hui, c'est une question de vie ou de mo1t sociales, et
même pa1fois de vie ou de mort réelles. Combien ne savent pas
comment exister aux yeux de leurs proches, de leurs amis, de leur
entourage, et sont de fait exposés à la dépression ? Les suicidés au
travail qui défrayent régulièrement la chronique ne sont pas seule-
ment les victimes des mauvaises conditions dans lesquelles ils exer-
çaient leur profession, ce sont surcout des personnes qui, précisé-
ment, ne se sentaient plus exister. O n ne les voyait plu~, on ne les
considérait plus, ces employés étaient devenus des numéros parmi
tant d'autres. Sans en arriver là, bien des femmes et des hommes

3
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

sont désorientés par ce double langage qui les pousse à paraître , et


les traite de telle façon qu'ils n'y parviennent jamais.

Affronter la contradiction
Certes, les solutions ne manquent pas. Pom se montrer en répon-
dant aux exigences du siècle, les techniques se sont multipliées au
fil des arn : relooking, prothèses, lifting, chirurgie esthétique, cours
de maintien , de danse, coaching, etc. Nous en parlerons bien st'u·,
mais ce sera pour en démontrer les limites, car celles-ci n 'ont
d'intérêt que dans tm contexte de remise en catt~e plus profonde.
T ous les professio1mels exerçant ::!ans ces diffèrents domaines le
répètent à l'envi : il ne serf à rien de se lancer dans des opérations 011 des
manijmlations coi1te11Ses, exigeantes, si l'on n'a pas d'abord a.ffronté le
problème d11 paraître po11r l11i-111ême.
Et c'est possible. Car il y a au moiit~ tm lieu de notre psychisme où
les contraires coexistent : dans notre inconscient, notL~ rêvorn à la
fois d'un retour au nirvana et de réussite merveillett~e, de régres-
sion à l'ombre du sein maternel et de gloire. Et quand nous
sommes confrontés à une injonction à paraître qui notL~ désar-
çonne, nous sommes tentés de nous précipiter darn un sens ou dans
l'autre au risque de nous y perdre. C 'est en commençant par effronter
la contradiction en ce lie11 q11e no11s avons le plllS de chances d'en sortir.
C 'est encore /'occasion 011 Jamais de s11rmonter des handicaps profonds,
anciens, et de se refaire 11ne image intérieitre q11i vaut 1011/es les opérations
esthétiq11es et to 11tes les exhibitions d11 monde. En 10111cas, celte image-là
devient gage de s11rvie.

4
I NTR ODU CTI ON

La voie que nous allons suivre


Comment mener à bien cette opération délicate ? Nou~ allorn
partir des manifestations du mal du siècle qui se présentent au jour
le j our, dans la vie de chactm, prendre la mesure de leurs effets, en
allant des plu~ courants am : plus graves. N ous nous tournerons
ernuite vers la vie psychique pour comprendre en quoi il est si diffi-
cile d 'affronter les contradictions que le monde actuel fait resurgir :
car c'est là que se trouvent les raisons les pltt~ profondes de nos diffi-
cultés. Nott~ verrons enfin les moyens dont nous disposons tous
pour affronter la situation , et parvenir à nous montrer et à nous
affi1111er à partir de ce que nou~ avons d 'unique et d 'irremplaçable.
Ce livre s'adresse à toutes les personnes trop discrètes ou trop effa-
cées en raison de leur histoire et de leur éducation , à celles qui se
sentent prises au piège du système et qui cherchent les raisons pour
lesquelles elles sont si mal à l'aise, et souhaitent en so1t ir. Ces
raisons se trouvent d 'abord au fond d 'elles-mêmes, dans les
blocages accumulés au cours de leur existence. Car il ne suffit pas
de s'en prendre à la tyra1mie du paraître, c'est le travail des socio-
logues, politiques et réfo1111ateurs en tous genres. Il faut
commencer par chercher comment se dégager du malaise intérieur
que cet impératif paradoxal provoque, l'analyser sériett~ement , et
voir sur quoi il a prise. Il sera alors possible de réagir en puisant
dans nos capacités psychiques, car on le verra, elles existent. Si
chaque époque a ses excès, cetLx-ci obligent l'être humain à
avancer un peu plus dans la connaissance des moyens dont il
dispose pour y faire face. T oute oppression d 'origine htm1aine
trouve att~si en l'homme ses propres solutions.

5
PARTIE 1

Qu'est-ce
qui ne va pas ?
Qu'EST·C E QUI NE VA PAS?

Les principales manifestations du malaise à paraître


Entre l'exhibitionnisme personnel et l'exhibitionnisme am biant, il
existe d 'autres diffèrences significatives dont je n 'ai pas parlé précé-
demment. Confronté à un exhibitio1miste dans la rue, votL~ êtes
cettes mal à l'aise, mais il suffit de vous montrer indiffèrent et de
passer votre chemin. C'est d 'ailleurs le plus sùr moyen de lui
couper ses effets. En revanche, face à l'exhibitio1misme ambiant,
c'est tout simplement impossible. NollS ne po11vons pas l'éviter, il no11S
environne totalement, il nollS enveloppe, et q11and no11s ne po11vons pas y
répondre, nollS ne sommes pas se1demrnt gênés de façon passagère, mais le
malaise q11i s'installe est permanent. De plus, conm1e tout mode
d'expression qui donne le p1imat à l'image, son exigence nous
fascine, nous laisse sans voix et nous paralyse. Aussi, la première
chose à faire pour se dégager de son emp1ise est de prendre du
recul et d'en déconstruire clairement les effets. Les médecins le
savent depuis touj ours, face à une maladie nouvelle, il faut
commencer par en repérer précisément les symptômes. C'est de
cette façon qu'on prend vraimenc connaissance de ses 1isques et
qu 'on se do1me tme chance de s'en so1t ir.
Alors, « q11 'est-ce q11i ne va pas ? ». NotL~ allons interroger les
personnes qui souffrent de la tyra1mie du paraître dans leur vie
quotidienne, et qui se trouvent dans l'incapacité de réagir. Je
partirai de l'observation des souffrances les plus courantes - la soli-
tude, la transparence, la paralysie -, pour analyser ensuite les plus
complexes, dans lesquelles s'installent le clivage et les manifesta-
tions psychosomatiques. Nous découvrirons finalement les senti-
ments qui dominent dans ces mor.ients-là.

9
Chapitre

L'effet solitude:
« Je suis perdu » 1
« La pire so1!1Jran~e
est dans la solit11de
q11i /'accompagne. »
M alraux

Le premier des troubles provoques par la tyra1mie du paraître est


tme sensation bien connue : qui n'a pas éprouvé un jour l'impres-
sion désagréable d 'être seul, complètement abandonné, au sein
d'un monde bruyant où il se sentait perdu ? Nous nous sommes
tous sentis comme l'enfant qui a lâché la main de sa mère dans un
grand centre commercial et qui n 'a plus aucw1 repère. Les
personnes qui ne parvie1ment pas à satisfaire les exigences du
paraître se retrouvent souvent da11S cette situation et souffrent
d'une solitude écrasante. Cette impression se répercute ensuite à

ll
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

tous les niveaux de leur existence. Comment nouer des relations


intéressantes quand on a la conviction d'être le vilain petit canard ?
Pltts le temps passe, pltts 0 11 sou ffre d e b solitude, et p lus 0 11 a
tendance à s'y enfe1111er car on y trouve des bénéfices cachés. C'est
là que s'immisce le véritable problème.
Cette solitude est l'w1 des fléaux de notre époque. Patrick
Chamoiseau fait ce constat : « NollS sommes m!jo11rd'l111i des sociétés
d'individ 11s'. »

Le diagnostic de la solitude
Au cours de ma carrière, j 'ai consulté de longues années dans des
dispensaires dépendant des hôpitaux psychiatriques à Paris. O n m 'a
parfois demandé quelle était la souffrance que j'avais le plus
souvent rencontrée, et la même réponse me vient à chaque fois : la
solitude. Bien st'u-, nous inscrivions d 'autres diagnostics sur les
registres médicaux qu 'il nous fallait remplir. Mais dans la plupa1t
des cas, les maladies ainsi répertoriées étaient bien moins dange-
reuses que la solitude. je comr.iencerai par sa fo1111e la plus
commune, la plus co1mue aussi, et on verra ernuite comment elle
évolue chez certains de façon beaucoup plus conséquente.

Voici l'histoire de Marie, à laquelle j'aurai l'occasion de revenir régulière-


ment. Marie est informaticienne de formation et réside à Paris où elle a été
envoyée récemment pour travailler comme cadre dans une grande entre-
prise. Cette jeune maman célibataire se retrouve seule du jour au lende-

1. Chan1oiseau, P., L'empreiuœ à Cn1soé, Galliniard, 20 12.

12
L'EFFET SOLITUDE <JE SUIS PERDU»

main dans un petit appa rtement parisien, loin de sa famille. Partagée entre
ses obligations professionnelles, de fréquents déplacements, et le soi n de
sa petite fille, elle ne dispose pas de tem ps pour elle, et éprouve de plus en
plus la sensation de ne pas exister. Originaire de province, elle ignore tout
des exigences pa risiennes et elle est conva incue qu'elle ne sait pas
s'habiller ou s'apprêter comme toutes les jeunes femmes qu'elle côtoie à
longueur de journée. " Quand je fais mon parwurs quotidien en métro,
parmi des voyageurs qui se présentent t.ous plus agréablement les uns que
les autres, confie Marie, je me sens t.otolement isolée. "

Et ce n 'est pas peu dire. Plu~ elle se confie, plus Marie exp1ime un
vé1itable désespoir, proche de la dépression. Tout lui paraît insi-
pide, vide, dénué d'intérêt. Elle dort très mal, d 'w1 sommeil agité
et peuplé de cauchemars, au point que le médecin consulté lui a
proposé des antidépresseurs. Elle les a refusés. Elle a préferé
consulter un psychothérapeute do:1t le cabinet est situé à deux pas
de son lieu de travail. C'est en effet la première fois de sa vie qu 'elle
se trouve da11S un état pareil, sans proches avec qui pa1tager sa souf-
france, sans la présence chaude ec affective d 'un compagnon ou
d'une compagne. L'ami avec qui elle a eu sa petite fille ne pouvait
pas la suivre à Pa1is et en a profité pour rompre sans appel. C haque
soir, elle doit réprimer une envie iffépressible de tout plaquer et de
retourner d 'où elle vient. Là-bas, elle se sentait reconnue, appré-
ciée, valo1isée pour elle-même. Aujourd'hui, elle partage sa
journée avec des collègues de travail qui sont froids avec elle.
Quand elle rentre chez elle, ses voisins lui disent à peine bonjom.
Elle se sent totalement dévalo1isée. Le contraste est vraiment trop
important entre son ancien monde dont elle co1maissait les codes,

13
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

les habitudes, et ce nouvel univers exigeant sur les apparences,


dont elle ne maîtrise ni les lois ni les coutumes.
Elle perçoit bien qu 'elle devrait faire w1 effort pour paraître à son
avantage et se sentir reconnue. Ce serait ce1tainement la meilleure
façon de faciliter les contacts, d 'autant qu 'elle est consciente de
pouvoir attirer les regard5. Mais les tenues vestimentaires et les
parmes les plus courantes, si valorisées aujourd 'hui, varient avec
w1e telle rapidité qu'il est difficile de faire un choix qui traduirait
de plu5 sa personnalité propre. Marie s'était fiée jusque-là am:
goüts de son milieu, de sa famille proche et aujourd'hui lointaine,
et quand il lui faut s'habiller le matin pom partir au travail, elle n 'a
personne à qui demander tm avis. Elle hésite de long; moments, et
quand elle a enfin l'impression d'avoir déniché la robe qui
convient, elle s'aperçoit que ses souliers ne sont pas appropriés ou
bien qu 'elle serait mietLX en j ean . Certains jours, c'est une véritable
torture, et elle se sent alors pltL5 seule que jam ais.

Un mal de plus en plus répondu


Cette impression de solitude dépasse largement le ca5 des
personnes « déplacées » comme Marie. Combien se sentent seules
au monde, incapables d 'avoir des relatiorn, quels que soient l'âge
ou la condition ? Et pourtant, il y a souvent foule autom d'elles,
mais tous ces gens qui les entourent vivent à leurs yetLX sur une
autre planète, et d'autant pltL5 que ces voisins pomtant si proches
ne disent rien , ou en tout ca5 n 'eneent pas en communication faci-
lement. C'est une des caractéristique du monde visuel envahissant
actuel : on voit et côtoie de pltL5 en plus de monde, et on se parle

14
L'EFFET SOLITUDE <JE SUIS PERDU»

de moi11S en moi11S, dans les espaces commerciatLX bien sûr , mais


aussi dans les transports en commtm, dans les administrations où
ch3cun 3ttend son tour en se p lon ge3n t d3ns les docum en ts et
pièces requises que le préposé va lui demander.

Marie décrit très bien cette situation à propos de ses déplacements journa-
liers. Quand elle prend le métro matin et soir, il ne manque pas de monde
autour d'elle, et pourtant, c'est le moment où elle se sent le plus isolée.
"Quand je parviens à trouver une place, confie-t-elle,je me fais toute petite,
me réfugie dans un livre, une revue ou écoute ma musique préférée Si
quelqu'un jette les yeux sur moi, même furtivemen~ je détourne les miens et
rentre un peu plus dans ma wquille On ne sait jamais à qui on a affaire, et
je ne vois pas pourquoi on s'intéresserait à moi Je me sens réduite à ma plus
simple expression, wmme dans mes rêfes où je rapetisse à la façon de œr·
tains personnages de dessins animés. "

Marie ne fuit pas réellement le contact, mais elle ne comprend pas


pomquoi on s'intéresserait à elle plutôt qu 'à une autre. La loi
commune n 'est pas seulement de se bien montrer, elle est aussi
d'en rester là et de ne pas rechercher le contact. Ce1tains font
exception bien sûr, ils sortent un moment de l'anonymat, «font des
rijlexions à voix haute •, mais aux yeux d'une personne comme
Marie, c'est à leurs risques et péril5, car on les regarde alors avec
réprobation. C'est le même sentiment qu'exp1imejean , cadre dans
~ tme entrep1ise de la Défense à Paris, qui passe de longues hemes
]. dans le RER. Il vit pom tant dans la région parisienne depuis très
g.
9
longtemps :
"0

15
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

" Autrefois, je me levais pour laisser s'asseoir une femme âgée. Aujourd'hui,
comme les autres, je fais semblant de me plonger dans mon livre pour
cacher ma gêne. Pourtan~ ce n'est pas /'éducation que /ai reçue, ce n'est
pas moi'. "

« Étranger au paradis »
Cette solitude a un inconvénient au niveau strictement personnel
elle est mauvaise co11Seillère car on se laisse facilement prendre à
ses pièges. Pourquoi ? Au pltL~ profond de notre inconscient, on l'a
vu, les contraires coexistent. Nous sommes toujours partagés entre
deux plaisirs contraires : le plaisir de nous exhiber, de nous
montrer, et celui de retourner dans le nirvana confortable des
premiers temps de la vie. Comme le dit l'expression poptùaire,
« nous avons touj oms deux fers au feu », et généralement on
alterne les dernc Q uand nous nous retrouvons sous les feux de
l'impératif à paraître et que les circonstances sont telles que nous
sommes dans l'incapacité de réagir, c'est spontanément la seconde
alternative qui l'emporte : l'envie de nirvana. O n est alors aspiré
par tm temps antérieur, aujourd'hui disparu, où l'on vivait dans
w1e réelle solitude, mais où on éta:t aussi « le centre d11 monde».« Sa
Mqjesté le bébé », écrit Freud dans w n article sur le narcissisme, car
on l'a vite oublié : il n 'y a pas plus setù qu 'un bébé. Il évolue da11S

1. Tén1oign.1ge publié dans lem0t1de:frdu 22 juillet 20 11 ,lejour où a eu lieu le n1 ~a­


cre perpétré par Anders Dreivïk, et qui a été plLL'\ lu que les nouvelles en provenance
d'Oslo ! On trouvera un conunentaire dirL'\ le journal Le !\llot1de du 8 aoltt 20 12,
p. 10.

16
L'EFFET SO LITUDE <JE SUI S PERDU »

w1 monde d'adultes dont la vie et les coutumes lui sont totalement


étrangers : il comprend mal la plupa1t de leurs réactions, et il
éprouve bien des difficultés :l se faire comprendre. P:ir contre, il se
replie autour de son univers dont le mystère nous échappe. Rien
ne vaut une situation comme celle de Marie pour raviver les
impressions de ce monde perdu. Elle est amenée à régresser, à se
laisser glisser dans ce passé lointain, en particulier quand elle se
retrouve le matin dans le métro , sott ie depuis peu d'un sommeil
trop tôt interrompu, et qu 'elle se recroqueville autour du petit
espace qui lui est imparti.
La solitude est finalement vécue conm1e une souffrance, et en
même temps, nous attire vers le temps béni qu 'on appelle le narcis-
sisme p1imaire, période où l'enfant vivait replié sur lui-même sans
se préoccuper du monde alentour, car il pouvait compter sur le
dévouement sans limites des parents. Et on se prend facilement au
jeu . La chanson Étranger a11 paradis, qui fut inte1p rétée avec succès
au siècle dernier par Glo1ia Lasso ou Dani Moreno , exp1ime admi-
rablement ce vécu si particulier , et il n'est pas étonnant que ce titre
soit encore demandé par les jeunes auj omd'hui. O n y déc1it 1me
personne totalement seule dans un pays dont elle ne co1maît rien ,
et ce pays devient pomtant un paradis dès qu 'un ange la prend par
la main pour la guider. L'ennui, c'est qu'on ne trouve pas si faci-
lement l'ange en question dans le monde actuel, et qu 'à la longue,
le paradis en lui-même se transfo1111e vite en un dése1t où l'on
mem t de soif... de tendresse.

17
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

La perte de l'estime de soi


Certes, le repli dans la solitude procure inconsciemment une
certaine satisfaction , mais au niveau conscient, c'est l'inverse : il
réstùte chez certaines personnes u:i sentiment que la psychanalyse
appelle« la perte de l'estime de soi ».Le soi, c'est la partie sociale du
moi, celle qu 'on se co11Struit au fur et à mesure de l'existence pour
se poser face aux autres. Les psychanalystes anglais, Winnicott en
particulier, parlent de self, auquel ils ont accordé une grande
importance. NotL5 aurons d 'ailleuJS l'occasion d'y revenir.
Cette fois, il ne s'agit pas de narcissisme p1i maire, celui de la petite
enfance, mais de narcissisme secondaire qui s'élabore à partir du
stade du miroir, vers detLX a11S, grâce auquel on se forge une image
de soi positive et cohérente. Dam ce contexte, on n 'a pas besoin
d'un ange, comme l'étranger au paradis, car on se construit un
double qui, tel w1 ange, nous pe1111et non seulement de nous
aimer, mais attssi de nous montrer et d 'exister psychiquement aux
yetLX des autres. Freud parle plus précisément de moi idéal ou
d'idéal du moi. C'est cette partie du moi qui va donner naissance
à un soi, ou à un self, grâce auquel on parvient à s'adapter aux
exigences du paraître'.
Dès l'instant où la solitude s'i11Stalle et qu 'on se laisse prendre à ses
sirènes, on perd confiance en ce soi. Certes, cette perte d 'estime est
injuste, puisque le monde envi:-onnant n'est pas étranger au
malaise et à l'enfe1111ement qui s'ensuit. L'ennui, c'est que ce soi

1. Winnicott J)., La capadré d'i!tre seul, Payot,20 12.

18
L'EFFET SO LITUDE <JE SUI S PERDU »

s'est construit da11S des périodes plus fastes, am: époques où il se


sentait tout- puissant, capable de conquérir le monde. Notre
113rcissisme d'origine est a priori Slt1S limites, et il croyait pouvoir
s'imposer aux yeux des autres sa11~ coup ferir. La désillusion est
alors d 'autant plus terrible, et ceux qui ont fait preuve d'une
audace à toute épreuve dans la moyenne enfance ou à l'adoles-
cence souffrent le plus de cette perte de l'estime de soi et de ses
conséquences.

Le sentiment de persécution
Cela peut aller dans certains cas jtt~qu 'au sentiment de persécution,
de façon passagère, légère, ou sur un mode beaucoup plus grave.
O n se sent un peu « parano ». Intervient alors un proces~us
psychique bien connu : la projection . Le moi idéal, qui n 'est pas
parvenu à se créer un self à toute épreuve et capable de faire face
aux exigences du monde environr:ant, proj ette en l'autre la toute-
puissance qu 'il s'accordait au départ. S'il ne parvient pas à vaincre
l'obstacle, il devient persuadé qu'un autre l'en empêche (un autre,
les autres, ou les circonstances). Il n 'est pas rare que cette impres-
sion se généralise.
O n co1maît l'expression «seul contre to 11s •, qui est utilisée quand on
veut faire triompher une cause à laquelle on est particulièrement
attaché. Dans le cas présent, il faut inverser la fo1111t1le : c'est« tollS
contre soi ». Cette fois, on finit par penser que tout ce monde bien
mis qui nous entom e dans w1 grand magasin, da11S le métro ou
dans les appa1tements voisins nous regarde de façon malveillante.

19
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

O n projette en etLX la force d'affi:111ation de soi dont on a hérité


comme tout le monde, et on se sent écrasé.
L'impression d'abord légère, discète, angoissante devient peu à
peu une conviction solidement ancrée. Mieux vaut donc en
prendre conscience le plus tôt possible car on peut ainsi en limiter
les effets, et garder un ce1tain sens critique. Tout le monde
éprouve tm j our ou l'autre des impressions de ce gem e. Il faut
surtout veiller à ne pas trop les prendre au sérieux. Et la première
façon d'y parvenir, c'est de tout mettre en œuvre pour rompre
l'isolement et se faire quelques amis et co1maissances sm qui
compter.

20
Chapitre

L'effet transparence:
« On ne me voit plus » 2
Avoir des amis, tm com pagnon . et même tout un réseau de
connaissances, n 'est pas pour autant la garantie du bien-être. Au
contraire, la fréquentation de gens qui sont etLx-mêmes à l'aise
pom se montrer peut pa1fois avoir sur une personne donnée l'effet
inverse. Elle est alors d 'autant pltL5 gênée qu'elle a l'impres5ion
désagréable que l'entom age s'en sort sans effort, et bien mieux. Le
malaise que j e viens d'évoquer rejaillit cette fois dans la sphère
privée où l'on finit par ne plus se sentir visible du tout.

Le thème de L'homme invisible est bien connu depuis le roman de


HG. Well5 (1897) etsmtout grâce au film deJ amesWhale (1933),
ainsi qu'atLX nom breux feuilleto11S télévisés que ce roman a i11Spirés
par la suite. Le succès de ces productions est révélateur d'un
tmivers qui érige la visibilité en valeur absolue, et qui rejette dans

21
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

l'ombre un certain nombre de personnes qui s'estiment incapables


d'y satisfaire. Cette fois, ce n 'est pas seulement la solitude qui
l'emporte, mais b conviction que l'on n 'existe plus du tout 3tLX
yetLX des autres, ce qui peut entraîner des réactiorn de violence
insensée dont témoigne le film de Whale en pa1t iculier.

La femme invisible
Voici le témoignage de Sophie. Il est assez succinct, mais présente
l'intérêt de résw11er un grand nombre de confidences d'autant plus
rares et discrètes que lems auteurs sont généralement bien en peine
de les fo1111t1ler.

Depuis environ deux ans, je vis de pl us en plus mal les rencontres entre
amis. J'ai vraiment l'impression que je n'existe pas à leurs yeux. Il s parlent,
échangent entre eux, et n'écoutent absol ument pas ce que je peux dire.
Mon poi nt de vue ne les intéresse pas: ils ne prennent même pas la peine
de me contredire. Mes propos sont a priori nuls et non avenus. Au moment
de convenir d'une autre rencontre, on tient compte des obligations des uns
et des ûutrcs, mëlis pûs du tout des miennes. C'est toujours â moi de
m'a dapter, et si je ne peux pas, ce n'est pas grave ... alors qu'on met tout en
œuvre pour que les autres ne soient pa~ absents. Mon mari estime que j' exa-
gère, que je " me fais des idées noi res " et que je me monte la tête inutile-
ment. Je finis pa r penser qu'il a sa ns doute raison, mais c'est plus fort que
moi.

Bien sür, il serait utile de savoir ce qui s'est passé il y a deux ans
pom que Sophie amorce w1 tel changement de caractère. Il n 'en
reste pas moins qu 'elle exp1ime clairement un vécu que pa1tagent

22
L'EFFET TRA NSPA REN CE « ON NE ME VO IT PLU S»

bien des perso1mes souffrant du même complexe : elles sont


convaincues qu 'elles n'existent pa.1 atLX yeux des autres, et que s'il
s'3giss3it d 'un 3u tr e m em br e de le m· en tour3ge, il ser:llt n'lie rn::
considéré. Elles estiment généralement qu 'on n 'accorde pa.5 grand
p1ix à leur parole, qu 'on les solli: ite «par a11to111atisme », sans les
prendre en compte le moins du monde en tant que personnes
ayant leur mot à dire. Enfin et smtout , elles « se font des idées
noires », expression qui désigne bien le désarroi dans lequel ces
personnes restent figées, rendant peu à peu les relations impossi-
bles.

Le roi nu
Pour définir des complexes si particuliers, les contes sont souvent
d'excellents guides. Les habits ne1ifs de /'empere11r' d'Andersen , rep1is
et mis en scène par Ftùda notamment da11S tme pièce de théâtre
intitulée Le Talisman , en est un excellent exemple. L'histoire est
simple: tm roi souhaite qu'on lui confectionne l'habit de céré-
monie le plus somptueux qui puisse être , et detLX coutmiers parti-
CLùièrernen t rnallumnêtt:!i pr()p()st:nt ùt: lui ti~-,;er un vêterr1en t LJUi
aura la pa1t ictùarité d 'être invisible aux personnes mal intention-
nées à son endroit, ce qui lui perr.iettra de les démasquer. 115 font
semblant de tisser le soi-disant vêtement , et laissent le roi totale-
ment nu aux yetLX de tous ses courtisans ! Bien évidemment,
auctm de ceux- ci n 'ose lui dire la vérité de peur d 'être déma.5qué

1. ln Conœs d'Auderseu.

23
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

et de passer pour un mauvais suj et. Setù un enfant affirme claire-


ment que « le roi est n11 » et dénonce la supercherie.
Celui qui se sent transparent ou ir:visible se retrouve dans la posi-
tion du roi nu, mais ce n 'est pas seulement son vêtement qui est
invisible, c'est lui, et il finit par le croire. fl met ainsi en évidence sans
le savoir l'effet q11'a s11r /11i /'exigence d11 paraître telle q11 'el/e s'exprime
m!jo 11rd'l111i. Ce monde joue en effet le rôle des courtisans du conte,
il rend invisibles tous cetLX qui se laissent abuser par lui. En se lais-
sant prendre à ses a1t ifices, i15 se retrouvent totalement démunis. Je
reviens au problème de Sophie. O n ne la voit pas, on ne tient pas
suffisamment compte d 'elle, elle est invisible et n 'existe pas atLX
yetLX des autres. Conm1e le roi, elle est en réalité victime du
monde du paraître, croit en ses exigences, et se retrouve à sa merci.
Comme elle ne peut y satisfaire, elle en tire les conclusions : elle
se drape d'une invisibilité totale pour témoigner aux yeux des
autres des effets de la tyrannie du paraître quand elle s'affirme de
façon abusive. Elle se laisse ainsi prendre à son propre piège et ne
sait pas conm1ent en sortir, à moins qu 'un enfant vie1me tout
simplement le lui signaler. ..

Un fantasme vieux comme le monde


L'inconscient , c'est vrai, nous incite parfois à cette solution
extrême. N on content de choisir la solitude plutôt que l'exhibi-
tion, à la façon de Marie dans le cas précédent , ce dernier nous
invite carrément à disparaître, comme l'enfant aime à le faire dans
ce1tains de ses jetLX. C 'est d'aillems un fantasme vieux comme le
monde. Qui n 'a pas nomri secrètement le fantasme de l'île déserte

24
L'EFFET TRA NSPA REN CE « ON NE ME VO IT PLU S»

où vivre à l'éca1t du monde et disparaître aux yeux de tous ? La


tentation du désert a touj olll"s existé. De l'île de R obinson à l'île
m ystérieuse d e J tùes Verne, h littér3ture 3bonde en exem ples tous
plus fameux les uns que les autres. Da11S la vie courante, cela prend
des formes plus banales et plus insi::lietLses et leurs effets peuvent se
révéler dommageables à long tenne. Da11S la vie de couple par
exemple, lorsque l'un des pa1tenaires finit par nourrir la conviction
que l'autre ne le voit plus.
Une jetme épouse a changé de coiffure, découve1t un nouveau
produit de maquillage et son mari ne remarque rien . Au travail, la
secrétaire qui accomplit les tâches les plus nécessaires a la désa-
gréable impression d 'être totalement invisible à ceux qui la sollici-
tent le plus.
Ce n 'est pas toujours sans fondement bien sfo-, mais il faudrait peu
de chose pour provoquer la réaction des autres. Malheureusement
on se laisse facilement abuser par cette conviction , étant donné
qu 'elle éveille en nous des complicités inconscientes. L'inconscient
jo 1w farilP111 P11t h poli ri <J" " rl11 p ire : ro111111 P ]'p11 fa 11t '111 '0 11 ~ p1111i
et qui ne veut plus quitter le coin de sa punition. Les complicités
inconscientes nous font j ouer le jeu de ce qui notLS fait mal, pour
mettre l'autre mal à l'aise, le faire réagir, comme le roi nu qui,
symboliquement, s'échine à être invisible et pousse inco11Sciem-
ment toute sa COlll" à le berner. C 'est en effet tme façon de se réfu-
gier dans sa dignité intérieure, de mettre l'autre mal à l'aise. Tel le
roi nu dans le conte, on se place ainsi au-dessus de la mêlée. Et
lorsqu 'on parvient quand même à faire réagir les autres, la moindre
plaisanterie ne fait que compliquer les choses. Compte tenu des

25
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

résistances inconscientes, ces effo1ts risquent d'être maladroits et de


susciter des réactions dont les effets seront plus déplorables encore.
Mieux v3ut suivre l'enseignement du conte du roi nu lorsqu 'il met
en valeur le rôle final de l'enfant : car c'est en retrouvant l'enfant
qui est en soi et qui a initié ce jeu dangereux qu 'on a le plus de
chances d'en sortir.

Le risque de dépersonnalisation
Celui qui ne parvient pas à smmonter l'impression d'être invisible
aux yeux des autres, et qui s'y enfe1111e peu à peu , risque à la
longue de ne pltts savoir vraiment qui il est. Il souffre alors de ce
que l'on appelle le syndrome de ::lépersonnalisation , qui consiste
précisément à ce que disparaisse le soi ou le self dont j'ai parlé
précédemment. Lorsque la solitude s'installe, on l'a vu , on finit
souvent par perdre l'estime de soi, par ne plus pouvoir s'aimer soi-
même et s'affi1111er aux yeux des autres. Quand on s'efface
complètement, l'effet est plus radical, puisqu 'on a tout simplement
l'impression de ne plus exister.
Cela se comprend aisément si l'on remonte aux on gmes de la
conscience de soi qui est à la source de la personnalisation. Elle
s'élabore par rappo1t atLX autres : c'est en se confrontant à eux dans
le quotidien , d'une manière répétée, qu 'on acquiert le sentiment
d'exister comme quelqu'un de pa1t ictùier, d'autonome. C'est la
raison pour laquelle il est si important qu 'un enfant se confronte
aux autres dès le plus jeune âge, et prenne ainsi conscience peu à
peu de sa propre personnalité. S'il est isolé pendant tme longue

26
L'EFFET TRA NSPA REN CE « ON NE ME VO IT PLU S»

durée, pour des problèmes de santé ou un déplacement familial, il


lui faudra du temps pour retrouver ses marques.
Ce syndrome de dépersonnalisation est plus fréquent qu'on ne Je
pense, sm tout aujourd'hui, allant d 'tm simple désarroi à un véri-
table délire. Dans le film L'homme invisible, le héros va jusqu 'à
supp1imer purement et simplement les gêneurs. C'est la raison
pom laquelle tant de gens aiment se faire voir à la télévision , dans
w1e émission de téléréalité, dans un concours, ou même à travers
w1 fait divers. Car !'effet est immédiat : on est à nouveau une
personne, on est reco1mu, donc on existe vraiment. En tout cas,
on n 'est plus transparent ! Mais nous y reviendrons, ces apparitions
dans la vie publique ne sont qu 'tme solution transitoire, et même
parfois dangereuse, surtout si elles ne s'accompagnent pas d 'tme
réflexion plus approfondie.

27
Chapitre

L'effet paralysie:
«Je ne peux plus avancer»

La tyrannie du paraître n 'a pas pour seul effet d'isoler, ou de rendre


transparent, elle empêche par-des;us tout certaines personnes de
mettre lems possibilités en valeur. Il s'agit cette fois de personnes
pomtant douées et entomées qui, malgré tout, se retrouvent inhi-
bées. Dès l'instant où il leur faut démontrer ce dont elles sont capa-
bles, elles sont littéralement paralysées !

« Je bloque »

Pierre, un jeune homme bien sous tous rapports, arrive enfin au terme de
ses études à l'université où il vient d'obtenir un doctorat en gestion reconnu
au nivea u international. Il est assez indécis concernant son engagement
dans la vie professionnelle et il dema nde un rendez-vous à son directeur de
thèse pour qu'il lui donne quelques conseils concernant la voie à suivre. Ce

29
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

dernier le reçoit très aimablement, et après l'avoir entendu, il lui fait simple-
ment cette réponse : " Je n'ai qu'une seule chose à vous dire : montrez.
vous '"

Cette réporne a mis Pierre au plus mal. Ce jeune homme était


jusque-là convaincu qu'il lui suffirait de rétt~sir ses études et
d'obtenir les diplômes les plus réputés pom qu'on l'accueille à bras
ouverts et qu 'on lui offre un posre à la hautem de ses capacités,
bien sür incontestables. Ayant toujours été felicité et valorisé, il
pensait qu 'il en serait automatiquement de même dans la vie
sociale et que sa traj ectoire serait toute tracée. Bien des j eunes
diplômés font ce calcul, et perdent beaucoup de temps avant de
parvenir à trouver un emploi. Non seulement l'impératif fo1111t1lé
par son professeur n 'a pas aidé Pierre, mais il l'a plongé dans un tel
désarroi qu'il a décidé d 'aller COI1SLÙter un psy. On déplore pa1fois
que tant de diplômés restent sa11S emploi ou ne trouvent pas un
poste à la hauteur de leurs capacités, mais ce type de paralysie y est
souvent pom beaucoup, et le malaise qui en résulte n'en est que
plus profond.
Mais quel malaise ? La questior: dépasse largement le cas de
l'étudiant arrivant en fin d 'études et concerne toutes les personnes
relativement douées, qui, face à b nécessité de le faire valoir, se
sentent profondément mises en caLt~e, et se retrouvent da11S l'inca-
pacité de réagir. Cela peut conduire à tme dépréciation de soi et à
tm découragement profond qui compromettent largement leurs
chances d'avenir.

30
L'EFFET PARALYSIE « JE NE PEUX PLUS AVANCER»

C'est aussi le cas de Viviane qui se présente pourtant comme une femme
très viva nte, bien dans sa peau, heureuse avec son mari et ses trois enfants
qui arrivent a l'age adult e. Elle n'a jamais travaillé, mais aimerait s'engager
dans une association d'ai de aux personnes âgées pour se donner l'impres-
sion qu'elle est utile, qu'elle existe so:ialement, et pour rompre un isole-
ment accentué pa r son statut de femrre au foyer. Mais elle se heurte alors
à un obstacle qu'elle n'avait pas imaginé: son inhibit ion. Lors des premiè-
res réunions, elle ne parvient pas à prendre la pa role, ni à dire ce qu'elle
voudrait fa ire exa ctement. " lntérieure.71en~ je bous littérale.me.nt"· confie
Viviane, "d'autant qu'une fois sortie de réunion je m'aperÇ-Ois que j'avais des
choses importantes à dire, et que j'en ai été complète.me.nt empêchée." Au
fur et à mesure des entretiens, elle finit pa r reconnaître qu'elle vit la même
chose avec les groupes d'amis de plus de quatre ou cinq personnes. Elle
n'existe plus. Et elle a bea u se persuader qu'elle a vraiment" t.out pour
plaire" et qu'il ne lui manque rien pour y parvenir, les mots ne lui viennent
pas.

Voilà quelqu'un qui pernait qu 'une fois ses enfants élevés, il lui
serait facile de s'investir dans une activité à sa mesure, ce qu 'elle
proj etait depuis de longues années. Ayant perdu sa mère quelque
temps auparavant, c'était pour elle une façon de do1mer à d 'autres
les soins qu 'elle aurait aimé lui prodiguer. Et lorsqu 'elle se trouve
enfin à pied d'œuvre, elle ne par1ient pas à s'affi1111er devant les
autres pour jouer le rôle auquel elle aspire. Son statut de mère de
famille l'avait protégée en partie des exigences du paraître social,
et elle se retrouve soudain confrontée à tme angoisse qu 'elle ne
connaissait pas jusque-là.

31
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

Une paralysie de tout l'être


Le te1111e de paralysie n 'est pas trop fort pour décrire ce qui arrive
aux per~(>JHJ~ que je vie m ù 'év(.>L}tte r. Car (HJ a affaire ici à un véii-
table handicap, surtout dans tm monde en pe1pétuel mouvement
qui demande une capacité d 'adaptation pe1111anente. Pierre est sans
doute un garçon b1illant , mais dès lors qu 'il s'agit de se montrer
ailleurs que dans le cadre précis de ses classes et de ses exam ens, il
perd tous ses moyens. C 'est le cas aussi de Viviane au moment où
elle doit participer au travail qu'elle a pomtant choisi de plein gré.
O n parlera dans leur cas de paralysie motti ce, au sens où elle frappe
les moyens d'expression et d 'action les plus ordinaires. Ceux qui
en sont atteints ne parviennent pas à aborder les autres, ne trouvent
pas les mots, sont cloués sur place au moment de se rendre à un
rendez-vous, etc.
Le mal est pltL~ profond qu 'il y paraît. L'esp1it tout entier est stoppé
dans ses élans, p1ivé de sa capacité de réagir ou de penser. Nous
savons bien que la meilleure façon de préparer w1 entretien qui
nous angoisse est de l'anticiper en imaginant son déroulement. Les
stages de préparation aux entretiens d 'embauche tablent d'ailleurs
sur cette capacité d 'anticipation . Or, dans les cas de Viviane ou de
Pierre, cette potentialité est bloquée . La paralysie est ancrée dans
la partie la pltL~ profonde du psychisme, celle qui est à la source de
nos pensées tout autant que de nos actions.

Le rêve d'exhibition
Pour pénétrer cette pa1t ie cachée et repérer ce qui est en cause,
nous allons jeter un coup d 'œil du côté de nos rêves, et en parti-

32
L'EFFET PA RA LYS IE «J E NE PEU X PLU S AVA NCER »

ctùier d 'un rêve comme nous en faisons tous un jour ou l'autre :


le rêve d'exhibition . C'est ce que l'on appelle un rêve typique,
qu 'on 3 tend3nce :l b3naliser et :l oublier. Pourt:lnt, il est p3rticu-
lièrement pe1tinent pour évoquer le malaise que nous décrivons.
Dans la plupart des cas, on rêve qu 'on est en petite tenue, ou
habillé de façon indécente, et on se trouve face à quelqu'tm au
moment où l'on s'y attend le moins. La paralysie s'empare alors de
nollS, on est complètement inhibé, et en se réveille dans /'angoisse.
Dans l'analyse qu 'il fait de ce type de rêves, Freud insiste sur deux
choses. T out d'abord, ce rêve exp1ime un souhait, ce qui veut dire
que tout au fond de soi, on a env:e de se montrer, de répondre à
l'impératif ambiant, même s'il est excessif D 'autre part, ce rêve
met en évidence notre paralysie. Le rêveur est toujours confronté
au même dilemme que précédemment : faut-il choisir le plaisir de
s'exhiber ou régres~er vers le bonheur du narcissisme p1imaire ?
Mais cette fois, au lieu de régresser, il reste entre les deux, car il ne
parvient pas à choisir. Le rêve d 'exhibition se tennine sur w1 oui
et un non qui s'équivalent, note Freud. Le rêveur se retrouve dans
la situation de l'âne de Buridan qui, selon l'auteur du même nom ,
serait mo1t de faim de n 'avoir pas su décider par quoi commencer
par son picotin d'avoine, ou bien par son seau d 'eau !

À cela s'ajoute tme impression plm désagréable encore, dont Freud


ne parle pas : la cécité. O n peut être paralysé mais s'appuyer sur
quelqu'un d'autre pour avancer, comme nous l'e11Seigne astucieu-
sement la fable de La Fontaine sur l'aveugle et le paralytique.
Chacun de nous devrait d'ailleurs trouver en lui comment jouer

33
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

ces deux rôles à la fois. Mais dans le cas présent, c'est impossible,
car la paralysie provoquée par l'incapacité de choisir affecte toutes
les 3utres fonctions, y compris b vision , 3u sens psychique bien sùr .
Privée de cette capacité, la personr:e se retro11ve dans /'obsc11rité la p/llS
totale, et elle est d 'autant plus effrayée qu 'elle pensait ju5que-là
dominer la situation par son savoir, conm1e Pierre, ou par son
expérience, comme Viviane. Nous avons tous eu un jour cette
impression désagréable d 'avoir à avancer dans le noir complet, sans
savoir où nous allions mettre les pied5. Dans ce cas-là, beaucoup
restent cloués sur place et à juste raison .

« La vue, c'est la vie»


Ce slogan est bien connu, et en pa1ticulier des conducteurs ! Mais
cela ne vaut pas setùement pou~ la vision réelle lorsque nous
prenons notre voiture. Psychiquenent aussi, nous avons besoin de
voir clairement la route et les panneaux de signalisation que nous
nous sommes imposés au fur et à mesure dans l'existence pour
nous diriger en toute sécurité. Or, dans le cas présent, tout se passe
C(>JTUTH~ si m.>u~ n.mfü.n~ ùar~ un tunnd et n e pou vü.n~ pas lire les
panneatLX en question .
La paralysie qui s'installe est une réaction plutôt saine. Il vaut
mieux s'arrêter que de se lancer sur un parcours dont on ignore la
signalisation, smtout quand on est convaincu qu 'on en est absolu-
ment incapable. Les personnes en difficulté pour passer le pennis
de conduire connaissent bien cette sensation particulièrement
déplaisante. Elles ont beau «potasser» le code de la route, il « ne
rentre pas». Le j our de l'examen , elles perdent tous leurs moyens.

34
L'EFFET PARALYSIE «JE NE PEUX PLUS AVANCER»

C'est l'une des manifestatio11S d'u:ie inhibition plus profonde qui


est renforcée dans le climat actuel, quand on est réfractaire à
l'univers du p3r:lÎtre, :l ses lois, :l ses critères, et que l'on ne p3rvient
pas à y faire face.

La peur du ridicule
L'inhibition ou la paralysie s'accompagnent souvent d 'un autre
sentiment beaucoup plus répandu qu 'on l'imagine et qui vient
compliquer les choses : la pem du ridicule. Rien n 'est pltL~ paraly-
sant que la conviction qu 'on va perdre la face, qu 'on n 'aura pas la
repartie qui convient, qu 'on va s'enliser dans des essais désespérés
pom satisfaire au regard de l'autre. En 1996, Patrice Leconte a
décrit admirablement les mésaventures des personnes affligées de
ce complexe dans un film b1illant i:ititulé tout simplement Ridic11/e.

Ridicule dépeint un jeune hobereau de province qui se rend à la cour pour


obtenir du roi les fonds nécessaires à assécher les marais qui empoisonnent
ses gens. li parvient dans un premier temps à faire preuve de suffisamment
d'esprit pour conquérir quelques alliés et obtenir une entrevue avec le
monarque. Mais il est ridiculisé de façon malhonnête par des courtisans
jaloux et perd tous ses appuis. Finalement, la métaphore met en évidence
que les marais putrides se trouvent autant et plus à la cour que dans ses
propres terres, ce qui ne l'empêche pas, une fois la royauté révolue, de par·
venir à ses fins.

Certes, l'histoire se déroule au XVII' siècle, où les exigences du


paraître étaient difterentes de celles d 'aujourd 'hui puisqu 'elles
reposaient smtout sur le bel esp11t, le beau langage, et sur une

35
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

tyrannie d 'w1 autre type, celle de la royauté. Mais le problème de


fond reste le même, et surtout, on voit bien conm1ent la pem du
ridicule pott~se souvent le perso11113ge d3ns d es efforts peu fru c-
tueux. L'expression « le ridic11/e t11e »est plus fondée qu'on le pense.
Les personnes qui en souffrent o:it l'impression d 'être dans une
impasse. Plus elles réagissent, moins elles se sentent à la hautem .
Pitt~ elles essaient de se donner bonne figme, plus elles sont
convaincues de prêter le flanc aux moqueries et aux quolibets.

36
Chapitre

L'obligation de se couper
en deux:« Je me dédouble» 4
Pour smmonter la paralysie et l'aveuglement qui menacent, il
existe une parade efficace qui peut s'avérer dangereuse à long
te1111e : se couper en dernc Puisqu 'on ne parvient pas à choisir
entre l'exhibition imposée d 'tm côté, et le retour au plus profond
de soi de l'autre, on opte pour les deux à la fois, comme précédem-
ment, mais en investissant cette fois avec la même passion les deux
aspects. O n répond ainsi à la tyrannie du paraitre en se soumettant
aveuglément à ses exigences, et en même temps, on privilégie un
narcissisme p1imaire où on se co11$truit tm univers coupé de tout.
Notre moi est ainsi fait qu 'il dispose de cette possibilité que l'on
appelle en psychanalyse un clivage.

Marilyn, égérie et martyre du système


S'il est un perso1mage de notre époque qui incarne clairement les
problèmes liés au paraître et les 1isques que l'on prend à trop se fier

37
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

aux techniques d'exhibition actuelles, c'est bien M a1ilyn Monroe '.


Née dans un milieu très pauvre, abandonnée par son père et élevée
p:ir tU1e mère peu fi:ible qu 'elle :l fi:U p:ir exécrer, M:irilyn ét:iit plus
que toute autre destinée à végéter dans l'obscmité d'une tti ste exis-
tence. Certes, elle était très belle et douée d'une réelle capacité de
séduction, mais cela lui pe1111ett:lit tout juste de rencontrer des
partenaires sans avenir qui profit:iient d 'elle.
C 'est dans ce contexte que des cinéastes lui ont do1mé l'opportu-
nité inattendue de tourner d 'abord des scènes w1 peu osées, puis
de vé1itables films. Elle a eu tout à coup l'impression que ses
problèmes ét:iient résolu~ : elle pouvait enfin se montrer sans
complexes et exister en se soumettant aveuglément à toutes les
exigences du monde du paraître dont Holl)'\vood est le symbole
par excellence. Cependant , elle ne pouvait se fier qu 'à un setù et
1mique instnm1ent pour su1111onter sa crainte de se montrer : la
cam éra. Cette crainte est toutefois ::lemeurée réelle au plus profond
d'elle-même, quoi que l'on ait pu en penser : car si elle anivait
toujours en ret:lrd atLX studios, ùbsent:iit des joms entiers, ce
n'était pas seulement par cap1ice, mais parce qu 'elle était ce1tains
jours p1ise d 'w1e véritable panique. Et conm1e bien des gens
bloqués dans 1me situation impossible, elle s'est lancée dans w1e
fuite en avant : elle a livré toute une partie d'elle-même aux
cinéastes, aux cam éras, et à toutes les exigences du paraître.
Ma1ilyn est ainsi parvenue à s'imposer au-delà de tout ce qu 'elle
pouvait imaginer au départ, et pomtant, a fini par s'y brùler les

1. Ç{. en particulier, ivlichel Schneider, !Warilyu, denlières séauœs., Gra5Set, 2006.

38
L' OBLI GA TI ON DE SE CO UPER EN DEU X : « JE ME DtD OUBLE »

ailes. Même si elle s'est débattue de tout son être en faisant w1e
longue analyse, ou en recherchant des partenaires sm qui compter,
elle 3 été prise 3u p iège d e l'instrume nt qui lui 3vait pourt3n t
pennis de réussir et de se donner à voir au monde entier. Élevée
par une mère qui a travaillé toute sa vie da11S les studios de cinéma
comme femme d'entretien, Ma1ilyn ne vivait que par l'entremise
du septième art devenu magique à ses yeux, et qu 'elle a fini par
sacraliser. Elle n'a pl11~ dès lors été capable de s'en passer ni même
d'exister réellement en dehors de lui.

Un dédoublement dangereux
Mais à quel prix ? Au p1ix d 'tm dédoublement pe1111anent, inquié-
tant, et finalement persécuteur, dont témoignent les récits de sa
vie. Elle n'a pu le résorber que par le suicide, en se précipitant de
l'autre côté du miroir. Elle y est devenue 1me icône, fixée à tout
jamais dans une image, témoignant des iisques d'un monde où
ceux qui jouent le jeu du paraître à n 'impo1te quel p1ix finissent
par perdre leur âme. Il ne reste que l'image d'un co1ps, cettes d 'tme
beauté impressionnante, échappant à 1 '11~ure du temps, mais qu 'on
peut difficilement admirer sans penser aux souffrances que cette
jeune femme a endurées tout au long de son existence.
Il aurait fallu qu 'elle puisse analyse~ la machine cinématographique
dans laquelle elle était prise et les complicités inconscientes qui
l'ont conduite à pa1t iciper au j eu à ses dépens. En effet, son
analyste était lui-même trop complice du système, et il ne lui a pas
do1mé les clés pour Je comprendre. Voici l'éclairage d '1me de ses
biographies romancées :

39
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

" Au studio[... où la mère de la petite florma Jeane] travaillait depuis fâge


de 79 ans, il y avait le monde-que./'on-voit-avec-ses-yeux et le monde-vu-par·
ta-caméra. Le premier n'écaicrien, raucre était cout Alors, avec te œmps, Mère
apprit à me voir dans le miroir. Et même à me sourire (pas les yeux dans les
yeux/ Jamais). Dans le miroir, c'est comme fœi/ d'une caméra, on peut pre5'
que aimer[. ..]'· Nous avons appris à regarder.<Jans·fe·miroir [. ..] cela avait
quelque chose de pur. Je n'ai jamais connu mon visage ni mon corps de
(intérieur (où il y avait un engourdissement comme le sommeil), seulement
par (entremise du miroir, où il y avait Mtteté et clarté. De cette facon j'arri·
vais à me voir'. "

Le clivage du moi
Pour décrire ce type d'évolution, on utilise en psychanalyse le
te1111e de clivage d11 moi. O n n 'assiste pas ici à la séparation entre le
moi et le soi dont on a parlé précédenm1ent, et qui est toute relative
dans la mesure où le moi reste le maître du jeu . Cette fois, le moi
lui-même se coupe en deux. U ne pa1t ie se met en scène sur un
mode particulièrement idéalisé, accepte toutes les exigences du
par aîn·e au fur et à rnc:su re LJU 'd lc:s ~'irnp()~ent, et l'autre partie au
contraire continue à s'enfoncer darn la solitude, l'invisibilité, la
paralysie et la pe1te de l'estime de soi. O n ne s'en rend pas vrai-
ment compte, cela se manifeste smtout dans ce1tai11S traits du
comportement, et il faut un regard extérieur pour le mettre en
évidence. La même Marilyn qui b1illait de tous ses feux sm tous les

1. C'est n1oi qui souligne.


2. Carol Oates,J., Blm1de, Stock, 2000.

40
L' OBLI GA TI ON DE SE CO UPER EN DEU X : « JE ME DtD OUBLE »

écrans du monde se donnait au premier venu dans un recoin perdu


de la ville. La même qui s'afficl:ait avec une désinvolture sans
p:ireille se perdait d:ins une solitude intime :ibsolument désespé-
rante. C hez elle, ce clivage s'est accentué jusqu 'à provoquer son
suicide : une partie de son moi se montrait, avec un succès grandis-
sant, tandis que l'autre s'enfonçait de plus en pltL5 profondément.
Ce ca5 extrême éclaire ce que vivent tant de personnes qui se
forcent à répondre aux exigences du paraître en utilisant les
moyens que la technique actuelle met à leur disposition ( Facebook,
les blog;, les réseaux sociaux en tout genre), mais qui au fond
d'elles-mêmes, continuent à s'y refuser et se clivent de l'image
qu 'elles projettent sur l'écran . Alors qu 'elles donnent l'impression
de vaincre leurs réticences les plus profondes, elles ne font en
réalité que les renforcer. Combien paraissent crever l'écran , alors
qu 'elles se sentent en vérité solitaires et transparentes ? Ce fut le ca5
de M a1ilyn, et sans doute aussi d'autres vedettes comme R omy
Schneider, ou Dalida.
T o 11 t ]p 111 0 11rl P ro1111 ~ît l 'Pxp1·p~i o11 « <P mPllrP m 1 11alrP ». 011
l'utilise pour déc1ire l'attitude des personnes qui mettent tout en
œuvre pour effectuer une tâche, mener à bien une entrep1ise sans
compter ni leur peine ni leur temps. C'est une façon de dire
qu 'elles sont tout entières à ce qu'elles font et qu 'elles sont bien
intégrées aux exigences du monde qui les entoure. Pour les
personnes qui se clivent, c'est l'inverse : elles« se mettent en deux»,
elles s'investissent de detLX côtés à la fois. Il s'agit probablement de
la source la plus fréquente et la plus insidiett5e de la souffrance que
ressentent les perso1mes écra5ées par l'impératif actuel : elles n 'y

41
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

parvie1ment qu 'à moitié. L'tme des deux parties leur échappe au


point de les entraÛ!er vers un décrochage de plus en plus réel.

Un risque de perversion
Ce clivage est pa1fois à l'origine de comportements sexuels exces-
si& ou déviants. C'était effectivement le cas de Ma1ilyn , qui a eu
tout au long de sa vie des relations sexuelles avec des honm1es de
passage, relations qui pouvaient parfois s'apparenter à de la prosti-
tution . C'est att5si vrai pour les personnes qui deviennent dépen-
dantes de la pornographie sous ses différentes fo1111es, et qui y cher-
chent un remède à leur solitude inté1ieure. Elles donnent l'impres-
sion de s'intégrer pa1faitement dars la société et de jouer le jeu du
paraître, alors que, par ailleurs, elles sont dominées dans l'intimité
par une vision du sexe extrêmement t1iviale.
O n a beaucoup commenté le double comportement de Domi-
nique Strauss-Kahn, au grand jour, tm homme pa1faitement à l'aise
avec les grand5 de ce monde, visar:t les plus hautes fonctions, alors
que par ailleurs il ne pouvait s'empêcher de s'adonner à des rela-
tions sexuelles réduites à leur plus t1ivial obj ectif Il est devenu, lui
aussi, une icône du paraître, sm le mode paradoxal que l'on sait.
O n ne l'a pas dit suffaanm1ent : ce comportement est un symp-
tôme de notre époque, la coméquence d'une difficulté à se
montrer vraiment, ou plus exactement à s'engager complètement
dans le paraître social. Cette attitu::le est une façon de garder pour
soi la partie qu 'on ne veut pas montrer, et de la vivre sous sa fo1111e
la pltL5 érotisée.

42
L' OBLI GA TI ON DE SE CO UPER EN DEU X : « JE ME DtD OUBLE »

Car, on le verra, le refus de se mo:itrer est souvent motivé par des


intentions inconscientes et profondes, des traumatismes, des
éch ecs, d es b lessures p:issées qui tire nt vers le désir de disp:ir:iître,
et en quelque so1te vers la mo1t. Et le plus comt chemin pour leur
faire échec est d 'érotiser certaines relations, de chauffer à blanc les
forces de vie, et la sexualité devient alors le meillem moyen pour
y parvenir. Un fatLX moyen sans doute, on le verra par la suite, mais
quand il y a m gence, on pare au plus pressé.
Avec les perversions sexuelles les plus caractérisées, le clivage
atteint un degré extrême. C 'est un stti et d'éto1mement
pe1111anent : le pervers pathologique le plus dangereux est souvent
par ailleurs une personne respectable qui parvient à donner le
change dans la vie courante. Il réussit pa1faitement à j ouer les deux
rôles à la fois. Le Bo11cher, le fùm de C laude Chabrol, met en scène
tm personnage inspirant une confiance totale, et qui pomtant,
commet des crimes sexuel5 monstmeux. Il s'agit d 'un cas rare bien
sùr, mais très éloquent en ce qui nous concerne, car il prouve que
si le clivage est une source de malaise pom les personnes qui souf-
frent vraiment de la tyrannie du paraître, il est plutôt pour les
pervers pathologiques le moyen d'accéder à une jouissance inter-
dite. C'est sans doute ce qui explique la pe1111anence des c1imes
sexue15 aujourd'hui, et surtout l'incérêt de pltL5 en plus grand qu'ils
inspirent : face à la tyrannie du paraître, le clivage pervers repré-
sente un moyen infaillible de faire mine de s'y soumettre, tout en
renversant la situation à son profit'.

1. Don net G., La perversfou, se ver~l?l'r' pour s11wivre, PUF, 2008, et Les perversfous sexuelles,
PUF, Que sai<ci• n• 2 144.

43
Chapitre

Les réac tions


psychosomatiques : «Mon
corps réagit malgré moi» 5
Il arrive que le dédoublement que je viens d'évoquer s'installe
profondément, tout en prenant une fo1111e differente. Le self ou le
soi parviennent à entrer dans le monde du paraître de façon relati-
vement réussie, tandis que le co1ps exp1i me le refus inconscient du
suj et. Un ce1tain nombre de manifestations psychosomatiques,
transitoires ou durables, y trouver:t leur 01i gine. Le clivage inter-
vient cette fois entre le registre de l'expression courante et celui de
l'expression somatique.

Quand le corps s'en mêle


~
]. Béatrice arrive chez son psychothérapeute le visage couvert d'eczéma. La
g. crise a commencé deux jours aupa ravant, quand ce dernier l'a informée pa r
9
" téléphone que, pour des raisons personnelles, il lui fallait reporter le rendez.
0

45
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

vous prévu ce jour-là. Béatrice évoque aussit ôt la colère qu'elle a éprouvée


en apprenant la chose, et elle se rend compte alors que sa crise d'eczéma
provient de ce changement imposé pour des raisons " de convenance
personne/le " qu'elle n'a pas supporté. Elle confie alors qu'elle ressent la
même colère face aux exigences de son employeur, en pa rticulier lorsqu'il
l'obli ge à porter certai nes tenues très voyantes, à se montrer entreprenante
auprès des clients, ce qui entraîne régulièrement des crises du même genre.

Voilà deux situatiorn bien differer:tes à première vue : tme séance


retardée pour des raisons valables, et des exigences patronales
ressenties conm1e excessives. Pou1tant, la première a pennis à
Béatrice de comprendre ce qui se passait dans la seconde, et de
décoder le sens premier de ses crises d'eczéma. Elle ne supporte pas
d'avoir à « se dég 11iser » ou à «Jo11er la comédie » , selon ses propres
expressions, pour plaire à la clientèle ... ou à son thérapeute. La
réaction qui vient se graver sur son visage va dans le sens de son
désir.

André, 30 a ns, est cha rgé de cours à l'université et a imerait y faire carrière.
À chaque fois qu'il doit pa rler en amphi, il voit immanquablement appa ra~
tre la veille de son intervention une éruption de boutons disgracieux sur son
visa ge, ce qui le plonge dans l'angoisse et le met pa rticulièrement mal à
l'aise face à ses étudiants.

André avait éprouvé en fin d 'études la même paralysie que celle de


Pierre, dont il a été question précédemment, et il avait résolu son
malaise en cherchant simplement à s'investir au sein de l'université.
Là au moins il était en terrain cor.nu, et il n 'aurait pas à affronter

46
LE S RtAC TI ONS PSYC HOSO MA TI QUES

le monde extérieur et les exigences liées au paraître. C 'était sans


compter sm son reftt~ inconscient de se montrer, qui a fini par
reprendre le desstL~ et p3r s':iffiche: littér:ùement sur son vi.~3ge.

11 L'autre scène »
Cette fois encore, une partie du moi se refuse radicalement atLX
exigences du paraître, tandis que le moi social s'y résigne. Cepen-
dant, le refus s'affi1111e avec une évidence confondante. La protes-
tation est à la mesure de l'obligation correspondante : une mani-
festation tyrannique s'oppose à une autre, et met le sujet dans w1e
situation pire encore que celle qu 'il refuse. O n peut avoir évidem-
ment de bonnes raisons de se révolter intérieurement contre les
abus actuels et de chercher à se préserver. Mais c'est peine perdue,
si c'est finalement pom se mettre sotL~ la gouverne d'une autre
tyrannie dont on ne possède pas davantage les clés.
Notre propre co1ps met en scène une réaction, et les scénarios qui
s'y jouent sont d'une variété infinie. Cela peut aller de la simple
rougeur à la dermatose insistante, en passant par les tremblements,
bégaiements, tics, éternuements, etc. Toutes ces manifestations
intempestives viennent troubler l'attitude adaptée à laquelle on se
prêtait par nécessité, et rappellent à son auteur qu 'il n'est pas en
accord avec elle. Les psychosomati:iens ne se lassent pas de le dire :
ce sont des moyens de réagir et de cah11er l'angoisse, et tant qu 'on
~ ne les a pas décodés et remplacés par des procédés moins onéretLX,
]. ils sont tout simplement indispensables.
g'.
9
"0

47
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

S'il est important de prendre ces troubles au sérieux, c'est que


l'inconscient est d 'une ténacité à nulle autre pareille : lorsqu 'il n 'est
p:is en tendu, il :i tend:in ce :l durcir le ton . De m :ihdies bénign es et
passagères, on risque alors de passer à des affections bien pltL5 graves
qui peuvent mettre la vie en danger.

Les handicaps physiques réels


Le problème se complique quand certairn handicaps physiques
vie1ment apporter de l'eau au moulin de la tendance à se déprécier.
Et ils sont légion ! Qui peut dire qu 'il n 'est pas gêné par tel ou tel
aspect de son anatomie ? D u plus petit grain de beauté mal placé à
la véritable mutilation, ou d'une mensuration légèrement en
dessous de la moyenne à w1e stature réellement hors no1111e, la
moindre anomalie prend des proportions excessives et sert de
prétexte au retrait. En définitive, peu importe le degré de soi-
disant « ano1111alité » pour les personnes qui réagissent incons-
cienm1ent à l'obligation de se montrer.
Dans ces ca5-là, c'est la partie du moi viscéralement opposée au
paraître qui mène le j eu . Sans qu 'on s'en rende compte, elle se se1t
de ce handicap conm1e prétexte pour entretenir la disposition à
l'isolement et la paralysie qui l'accompagne. Cela ne veut pas dire
qu 'il ne faille pas chercher des solutions quand c'est possible, on y
reviendra, mais à condition de ne pa5 se fixer sur le problème
physique et de ne pa5 en faire une condition absolue. Le traitement
technique, quel qu 'il soit, n 'apportera pa5 l'am élioration espérée si
l'on n 'a pa5 pris la peine de réfléc hir auparavant et en profondeur
au complexe sous-jacent.

48
LE S RtAC TI ONS PSYC HOSO MA TI QUES

À l'inverse, il n 'est d 'ailleurs pas rare que des perso1mes souffrant


de véritables handicaps visibles se révèlent plus à l'aise que d 'autres
porn· s'3ffim1er. Non seulement elles ont fini p3r en prendre leur
parti, mais elles ont fait de leur handicap un tremplin, comme en
témoignent ce1tains a1tistes célèbres auj ourd 'hui, conm1e Mimie
Mathy ou Jamel Debbouze, dont on finit par oublier l'infinnité.
NotL~ reviendrons sur les raisons de leur réussite par la suite, mais
ces exemples prouvent, s'il en écait besoin, que la tyrannie du
paraître ne s'exerce vraiment que là où on se soumet aveuglément
à ses critères.

À qui profite la tyrannie du paraître


Un mot pour terminer ce chapitre à propos de celles et ceux qui,
de par leur métier ou leur position sociale, sont les acteurs de la
tyrannie du paraître et qui entretiennent le système : producteurs,
metteurs en scène, acteurs, designers, concepteurs, communicants,
etc. A priori, ils sont bénéficiaires de l'inflation médiatique actuelle,
et ne peuvent que s'en feliciter. Il; ne seraient donc pas concernés
par ces pages. M3llieurett~ement, ce n 'est pas att~si simple. Que
l'on soit du côté de ceux qui travaillent directement au service de
la tyrannie du paraître, ou bien du côté de ceux qui en sont les
victimes, nous en sommes tous solidaires et en souffrons tous d 'tme
façon ou d'une autre. La tyrannie d11 paraître ne pr<!ftte vraiment à
personne. Que les puissances de l'argent en tirent bénéfice et soient
pom beaucoup dans l'emballement que nous observons, on ne
sam ait le nier. Mais c'est une autre question qui dépasse le cadre
de notre réflexion .

49
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

Une chose est sùre : la recherche des sources des problèmes et des
façons d'y remédier qui va suivre concerne tout le monde. Les
3ctetu·s du système ne sont p3s :l J'3bri des différents troubles
psychiques et psychosomatiques que nous venons de passer en
revue. Ma1ilyn M onroe en est la preuve, ainsi que beaucoup
d'autres personnes « sta1ifiées » que nous voyons disparaître
lorsqu 'elles sont au sommet de leur popula1ité. Si elles étaient au
zénith , lem vie p1ivée en revanche n'avait rien d 'idyllique, et elles
souffraient peu ou prou de solitude, de paralysie, de clivage, etc.
Quand un système tel que celui-ci prend tout le monde dans ses
fùets, nul n 'est indemne, et on ne gagne tien à jeter la pierre aux
W1S pltL~ qu 'aux autres. Même si ce1tai11S semblent avoir résolu le
problème en jouant le jeu de la tyra1mie du paraître sa11S se poser
de questio11S, ce n 'est pas sa11S co11Séquences sur lem vie inté1ieure.
Au royaume de la vie psychique, les plus b1illants sont souvent les
plus démtmis.

50
Chapitre

6
L'extension du domaine des
sentiments 1 : appréhension,
frayeur, trac, panique

J'ai passé en revue jusqu 'ici les manifestations les plus courantes du
malaise des perso1mes à qui l'obligation de se montrer pose
problème. Il en reste une dernière que j'ai évoquée ici ou là et qui
accompagne souvent les troubles psychosomatiques : l'envahisse-
ment de certains sentiments habituellement suppo1tables et qui
tournent purement et simplement à l'angoisse. O n est alors
dominé par des émotions incontrôlables qui parasitent l'existence.
Certains penseront que ces affects sont à l'origine des manifesta-
tiorn précédentes, ou qu 'i15 en sont les causes premières. Il n 'en est
rien . En réalité, ces affects constituent l'autre face des blocages que
nous avons envisagés, leur dimension affective. Il est indispensable

1. J'en1prunte cette expression au titre de l\.lichel Houellebecq, L'exœusfot1 du domaine


de la lu11e ( 1994), qui traduit bien le rlçque d'e11vahlçsen1ent propre aux sentin1ents.

51
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

d'en mesurer les effets si l'on veut se figurer un tableau complet de


ce que ressentent les personnes concernées, et ouvrir la voie à tme
évolution .

«J'appréhende»
«] 'appréhende.» Voilà tme expression qu 'utilisent souvent les
personnes qui ont du mal à s'exposer. Par cette crainte, elles mani-
festent leur inquiétude de ne pas être à la hautem , ou de ne pas
savoir se compo1ter comme il faut. Dans le cas présent, l'appréhen-
sion est d'un type particulier , car elle po1te essentiellement sur le
paraître. Ce n'est pas l'action ou la démarche à effectuer qui fait
peur et qui arrête (comme Pierre ou Viviane qui sont paralysés, ou
même comme M a1ilyn) ces personnes douées, capables, mais la
pensée d'entrer en scène d'une façon ou d'une autre qui les affole.
Quand M a1ilyn anivait systématiquement en retard aux tomnages,
on mettait cela sm le compte de ses caprices de star, en réalité,
comme elle l'a confié à certains de ses proches, elle appréhendait
par-dessus tout d'avoir à s'exposer et faisait tout pour en retarder
l'échéance.
Et cela se comprend. Appréhender signifie littéralement « ap-
préhender » : prendre à l'avance, devancer la situation , et pltL~
précisément l'imaginer sotL~ son pltL~ mauvais jour. Ce sentiment
précède fréquemment toute action nouvelle ou difficile, mais
prend des propo1t ions démesm ées quand il s'agit de se montrer,
car précisément , il est absolument impossible de prévoir l'effet
qu 'on va produire sur les autres . L'appréhension semble d'autant
plus inquiétante qu 'elle est au se1t~ propre du te1111e impossible :

52
L'EX TEN SI ON DU DOMAINE DES SENTIMENT S

comment «prendre à l'avance » ou se projeter lorsqu 'on affronte


tme situation dont les données nous échappent ? Quel5 que soient
les succès qu 'elle 3vait pu obtenir, M3rilyn ne pouvait 3bsolument
pas préjuger de la façon dont son prochain film allait être reçu .
C'est dans ces conditions que l'appréhension se transfo1111e facile-
ment en angoisse, quand elle se heurte à un mur et tourne sur elle-
même. L'intérêt de bien l'identifier est d'autant plus justifié quand
on y est pa1ticulièrement sensible.

« Je suis effrayé »
Pa1fois un autre sentiment domine, la frayem , fondée sur une
composante diffèrente de la situation , la pettrde /'a 11tre, et de l'autre
au sens le plus global, le plus anor:yme. Il s'agit de l'appréhension
de la rencontre avec lui. O n a donc affaire à la résurgence de ce
qu 'on appelle chez le bébé «/'angoisse de l'étranger» qui apparaît
vers huit mois et qui l'oblige à affronter l'inco1mu. Jtt5que-là,
l'enfant souriait facilement à tout le monde, et tout à coup il se
détourne et se met à pleurer quan::I une tête nouvelle se présente.
Dans l'évolution du tout- petit, c'est un passage impo1tant puisqu 'il
manifeste alors sa capacité à faire la diffèrence entre ses proches,
ceux à qui il peut f:llre confiance, et les perso1mes dont il ne peut
prévoir les intentions et dont il a toute raison de se méfier. C'est
tme capacité qu 'il faut même développer par la suite pour qu 'il ne
se laisse pas entraîner par des gens mal intentionnés. M ais elle peut
devenir un handicap quand s'installe une tendance à proj eter cette
frayeur lors de toutes les rencontres.

53
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

O n a une description très intéressante de ce sentiment dans le livre


de Peter Handke L'angoisse d11 gardien de b11t a11 moment d11 pénalty,
et d:111s le film de W im Wenders inspiré du livre. M ême si le
problème dépasse de loin le cham p sportif proprement dit, il
s'apparente en effet à ce vécu très particulier. O n imagine facile-
ment l'état d 'attente anxiett~e dans lequel se trouve tout gardien de
but quand il est seul devant sa cage, avec l'obligation de stopper le
ballon qui lui est envoyé à toute volée par un joueur adverse. Il se
trouve devant l'inconnu par excellence, et il lui faut à la fois
affronter la frayeur qui le saisit, l'identifier , et ne pas y céder s'il
veut être en mesure de réussir tm exploit.
Ici encore, il s'agit d 'tm sentiment légitime : il est a priori no1111al
d'éprouver une certaine frayeur devant quelqu'tm dont on ignore
tout et dont on suppose qu 'il va tout mettre en œuvre pour nous
mettre en défaut. Cette frayeur est bonne conseillère dans la
mesure où , mettant le sujet en alerte, elle le rend particulièrement
vigilant. Mais la frayeur devient inhibition dès lors qu'elle envahit
tout le champ de la conscience et vire à l'obsession, avec le risque
ici encore qu'elle se transfo1111e en angoisse.

« J'ai le trac »
Dans bien des cas toutefois, le malaise n'est pas seulement une
réaction à l'étranger, il est a11ssi pro11()q11é par le p11blic, q11 'il soit présent
011 imaginaire. Dans le cas du gardien de but, il est certain que
l' éno1111e pression exercée par les spectateurs joue un rôle décisif
dans son malaise. C'était le cas aus~i chez Marilyn Monroe dont les
retards n'étaient pas seulement motivés par ses directeurs et colla-

54
L'EX TEN SI ON DU DOMAINE DES SENTIMENT S

borateurs, mais plutôt par le public qu 'elle imaginait par avance. Le


même sentiment saisit souvent les acteurs ou les chanteurs au
moment d 'entrer en scène. O n p:irle :ilors de tr:ic. J ohnny H:illyd:iy
confiait à Paris-Match le 19 av1il 2012 : « Brel était tellement traq 11e11r
(so 11ff;anf d11 frac) q11 'il vomissait avant d'entrer en scène. Moi, Je ne vais
pasJ11Sq11e-là, mais disons q11e ça me fait transpirer.» Les manifestations
somatiques intempestives comme celles que j'ai évoquées précé-
demment sont fréquentes. Elles sont rarement invalidantes, car
elles sont pltL5 momentanées : les professionnels, qu 'i15 soient
enseignants, politiciens, sporti&, acteurs ou chanteurs, s'y habi-
tuent avec le temps et appre1ment à les dépasser. Au moins présen-
tent- elles l'intérêt de faire apparaître au grand jour ce que ressen-
tent bien des ge11S '.
Chez les personnes qui éprouvenc des diffictùtés à se montrer, la
relation au public au sens large occupe une place beaucoup plus
grande qu'on ne le pense, même si cela se manifeste sous des
formes beaucoup moi11S spectaculaires. « L'insomnie du dimanche
soir », somme toute très banale, toucherait 60 % de la population
active. O n en souffre la veille du jour de la rep1ise du travail, au
moment de sortir de la coquille qu'on s'est confectionnée au cours
du week-end pour récupérer. Voilà une situation qui nous met
dans le même état d'esprit que celui du gardien de but à l'instant
fatidique : on est inconsciemment tra11Si à l'idée de devoir se
retrouver dans l'arène de la compétition professionnelle. Pour
ce1tains, cette insomnie ne se limite d'ailleurs pas seulement au

1. Arav E., Le irae a11 1/1éfiire, Payot , 20 12.

55
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

dimanche soir, et n 'est pas uniquement une incapacité à se laisser


aller au sommeil, mais le fruit d'un trac au long cours entretenu par
J'3tmosphère professionnelle. Cette fois encore, le tr3c devient
angoisse quand on a l'impression de ne pouvoir y faire face et qu 'il
s'installe de façon continue.

« Je suis paniqué »
L'affect éprouvé prend pa1fois un visage pltL~ inquiétant encore, et
il faut s'y attarder un i11Stant si l'on veut bien comprendre les cas
les pltL~ rebelles à toute exhibition : la panique. Pour en saisir la
source profonde, pensons à une expérience à la fois plus discrète et
plus secrète que celle que je vien.1 d'évoquer, mais dont les inté-
ressés confient qu'elle est pa1fois à la limite du supportable. Il s'agit
de l'angoisse de !'écrivain face à la page blanche. L'expression est à
prendre au pied de la lettre, même si la feuille en question est
remplacée de plus en plus par l'écran blanc de l'ordinateur ! En
réalité, page ou écran , ces sm faces de projection ont une significa-
tion infiniment pltL~ profonde qu 'il n 'y paraît. Les psychanalystes
l'ont démontré en analysant certains rêves de patients souffrant de
cette inhibition . L'écran blanc renvoie symboliquement au sein de
la mère, à la première smface de projection à laquelle a été
confronté l'enfant. Comme lui, et dans un premier temps, !'écri-
vain est totalement sidéré, paralysé, contemplant ce blanc pom lui-
même au lieu d'y projeter ses envies, ses fantasmes, ses désirs, et
d'écrire, ce qu 'il va faire dans un second temps.
Face à la page blanche, qui ne connaît pas tm jour cet instant furtif
mais décisif, où l'on hésite entre l'envie de se laisser fasciner par sa

56
L'EXTENSION DU DOMAINE DES SENTIMENTS

puissance d 'évocation, au risque de som brer dans l'inaction, et le


désir de se jeter à l'eau pour y projeter tout ce qui vient à l'esprit ?
L':111goisse des personnes vr3iment bloquées p3r b tyr31111ie du
paraître vient parfois du fait que la tentation de se laisser fasciner
l'em porte, devient plus fo1te que tout. Certai11S peintres du siècle
dernier en ont consterné plus d'un en peignant des tableatLX qui ne
représentaient qu 'un fond blanc, décliné selon des nuances difte-
rentes ou sotL5 des fo1111es variées, à l'exception de toute autre
couleur. C'était lem façon à etLX de rendre compte du contenu
exact de cette angoisse si particulière et de nous y confronter.

J'ai le sowenir d'un jeune maire, récemment élu, qu'on avait poussé à se
présenter malgré ses réticences. C'était peu de temps avant les cérémonies
du 14 Juillet. li s'est retrowé ce jour-là au monument aux morts entouré de
tous les notables, et il avait composé un discours de circonstance qu'il avait
cru bon d'apprendre par cœur. Arrivé au milieu de sa prestation, il a eu sou-
dain ce qu'on appelle "un trou" : il est resté sans mots, et il a bredouillé
une conclusion qui a été rapidement couverte par la fanfare municipale. Ce
fut de son propre aveu le pire moment de sa vie.

On a affaire ici à une véritable par_ique, qui envahit certains stti ets
au moment où ils sont contraints de s'impliquer, de rentrer dans
tm système d 'expres5ion et de s'eÀ'Poser aux autres. Dans le ca5 du
jeune maire, il est aisé d 'en comprendre la source dans la mesure
où il s'était résolu à accepter cette charge sans en avoir vraiment le
désir. Face au monument aux morts, il a eu la se11Sation qu 'un
gouffre s'ouvrait devant lui. Mais dans bien des ca5, la personne
envahie par la panique n'a aucune idée de son origine dans la

57
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

mesure où celle- ci est conm1andée par des réticences anciennes,


devenues inconscientes et qu 'elle serait bien en peine de retrouver.
Aut:lnt b cause se repère facilement quand on doit effectuer tu1e
tâche précise, aut:lnt elle est souvent insaisissable quand c'est le
refus inconscient qui domine. Certes, l'intéressé invoque toutes les
raisons du monde pour justifier son refus. Il va prétexter que les
exigences du paraître sont superflues, estimer qu 'elles n'ont pas de
raison d 'être ou qu 'elles ont été inventées pour favoriser le pouvoir
des pltL~ doués en la matière, etc. Il va imaginer qu 'il n 'en a pas les
moyens, et c'est vrai, il manque totti ours quelque chose ! En
réalité, ces prétextes élaborés pom coh11ater l'angoisse ne résolvent
n en .
Bien des perso1mes se disent incapables d'utiliser les réseatLX
sociaux sur Internet parce qu'elles se retrouvent en fait dans w1e
situation analogue. Même si cela r:e résout pas tous les problèmes,
on le verra, ces réseaux sont des imtnm1ents bien utiles pour toutes
celles et tous cetLX qui souhaitent s'impliquer d 'une façon ou d 'w1e
autre dans la vie sociale. Mais combien restent paralysées devant
l'écran , en prétextant qu 'elles n 'y ont pas été préparées, connais-
sent mal les procédures, qu'elles n 'ont pltL~ l'âge, etc. Ici encore, il
faut faire la pait de la panique qui les saisit réellement, et recher-
cher comment la su1111onter. Elle tent souvent à la simple perspec-
tive d'avoir à se soumettre à des règles abstraites et donc à
l'inconnu que la technique incarne aux yeux de beaucoup
aujourd 'hui. « La p/llS vieille, la p/115 forte émotion ressentie par l'être
humain, c'est la pe11r, écrivait H .P. Lovecraft, et la forme la p/llS p uis-
sante découlant de ceffe peitr, c'est la pe11r de /'lru:onr111 . »

58
L'EX TEN SI ON DU DOMAINE DES SENTIMENT S

Pour terminer ce chapitre, je rappellerai simplement que les senti-


ments que j e viens de passer rapidement en revue ne sont pas tous
:l mettre sur le m êm e phn . En génér:ù, l 'appréhension se m 3n ifeste
bien avant les événements redoutés et pe1111et un certain recul,
tandis que la Jrayeitr face à l'inconnu grandit au fur et à mesure que
la rencontre approche. L e frac intervient smtout jtt~te avant
l'échéance, et la paniq11e, au moment même. Il est rare que l'on
ctm1ule toutes ces sensations à la fois. Certains, comme Marie que
j'ai citée pour décrire l'effet de la solitude, sont surtout dans
l'appréhernion et davantage disposés à une évolution . D 'autres
sont dominés par la frayeur d'avoir à affronter l'inco1mu, comme
Pierre par exemple, qui redoute d'avoir à faire ses preuves devant
des étrangers. Il en est qui sont surtout handicapés au moment où
il faut entrer en scène ou écrire : c'est le trac, que tout le monde
connaît plus ou moins quand il faut passer un exam en ou jouer un
rôle. Quant à la panique, elle survient smtout au cœur de l'action :
ce1tains rougissent, d 'autres se mettent à trembler et c'est absolu-
ment incontrôlable. Souvent, de telles situations ne font qu 'enve-
nimer les ch oses et celui qui épro uve des difficultés à se m o n tr er et
qui a vécu tm moment pareil en concevra un blocage encore plus
par:ùysan t.

59
PARTE 2

D'où cela vient-il ?


Aux sources du malaise
D' où CELA VIENT · IL ? Au x SO UR CES DU M A LA ISE

À partir du moment où l'on a repéré les principales manifestations


du malaise à paraître, on se trouve à pied d'œuvre pour aller pltL~
3v:111t. C3r il n 'est p3s question d'en prendre son p3rti, bien 3u
contraire il s'agit maintenant d'en repérer les sources. Certains
diront qu 'elles sont évidentes. En effet, tous les exemples précé-
dents le démontrent clairement : le monde actuel n 'y est pas étran-
ger. Pourtant, il ne suffit pas de s'en prendre à l'impératif excessif
et paradoxal qui sévit aujourd 'hui dans tous les sectem s de la
société. Après en avoir pris la mesure, il faut surtout rechercher en
soi les fragilités, ou les complicités, qui nous rendent incapables d 'y
faire face.
Ces fragilités sont de deux ordres : global et personnel.
• Elles sont d'abord globales, étant donné que les diffèrents symp-
tômes que nous avons passés en revue réstùtent touj oms d 'une
honte souvent méconnue, que l'obligation de paraître est venue
hemter et réveiller. Elles sont globales aussi du fait que nous avons
affaire à un déséquilibre entre les diffèrentes instances qui régis-
~<'•1t 11 0t1'f ' v if' r~yrhi<J" " - nuii, (11 , """'tli -, l '1111 p f'1'<'11 ~11t ]p r~~
sur les autres de façon excessive. Ce qui se traduit ici par l'emprise
d'11n œil intérieitr qui vient installer la tyrannie du paraître au pltL~
profond du suj et.
• M ais quoi qu 'il en soit, on y viendra ensuite, les sources du
malaise sont touj ours personnelles, dans la mesure où le problème
se pose en des te1111es extrêmement differents selon les personnes
et les situations.

63
Chapitre

La honte
et ses méfaits 1
Qu'il s'agisse de M arie, Sophie, Pierre ou Viviane, qu 'ils souffrent
d'isolement, de paralysie ou d'une impression d'être définitive-
ment invisibles, w1 sentiment les habite tou~ intérieurement : la
honte. NotL~ allons maintenant pénétrer pltL~ avant jusqu 'à cette
source, car elle se dérobe souvent à l'analyse, ce qui rend toute
évolution difficile. TotL~ les troubles évoqués jusqu 'ici s'enracinent
en effet dans cet affect fondam ental qui est toujours à l'œuvre
quand on éprouve une difficulté à se montrer d'une façon ou
d'une autre.

Le plus ancien des affects


Avec la ctùpabilité, la tristesse ou la dépression, la honte est ce
qu 'on appelle en psychanalyse un affect, et l'un des plus répandus.
Il s'agit d'un affect inconscient, non pas au sens où on ne le perçoit

65
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

pas vraiment, mais du fait que la plupart du temps, il avance


masqué, sous la fo1111e d 'une ango:sse diffuse aux multiples visages
dont on ne comprend p:is d'emblée h signific:ition ex:icte.
Personne n 'y échappe vraiment puisque la honte est inhérente à la
condition humaine, et il faut peu de chose pour qu'elle prenne des
propo1t ions excessives, entraînant les diflèrents symptômes cités
précédemment. Le psychanalyste Claude J anin' en fait w1 organi-
sateur de la psyché humaine et estime qu 'elle précède la ctùpabi-
lité. C'est l'effet du regard de 1'« autre qui mettrait le moi à nu », et
entraînerait les réactions de paralysie et d 'inhibition dont nous
avons parlé. « La honte dans sa sfr11cf11re première est honte devant
q11elq 11' 11n », écrit J ean Paul Sartre 2.
Lorsqu 'elle se manifeste en tant que telle, la honte dispose de toute
w1e gamme d'expressions bien connues dont certaines sont parti-
c1ùièrement gênantes : le rougissement par exemple, qui devient
w1e véritable éreuthophobie lorsqu'on est complètement obnubilé
par la crainte de rougir dans des moments critiques. Mais la honte
a d'autres cordes à son arc : elle peut provoquer des syncopes, ou
bien des pertes de mémoire malencontreuses, et elle est à l'origine
d'un grand nombre d'actes manqués. Nous la retrouvons souvent
à l'œuvre quand nous devons nous do1mer à voir d '1me façon ou
d'une autre et que nous sommes inhibés. Elle prend même pa1fois
des proportions tragiques, que l'expression « 111011rir de honte», loin
d'être 1me simple métaphore, révèle, comme en témoigne cet

1. Janin C., La /10111e ei ses.fil11œs, PUF,coll. • Le Fil rouge •, 2007, p. 98.


2. Sartre,J.- P., L'eire ei le 11éa111, Gallimard, coll. •Tel •,p. 259.

66
LA HONTE ET SES MtfA ITS

épisode dont j 'ai rendu compte darn un ouvrage consacré à la


• 1
question .

Cela se passe à l'hôpital psychiatrique, dans un service classique, à l'épo-


que où cette vénérable institution était encore le lieu de regroupement de
toutes les misères psychiques possibles et imaginables. Lors de la réunion
de synthèse du vendredi matin, tous les soignants sont présents, du méde-
cin chef qui préside, aux psychiatres, internes, surveillants, psychologues,
etc. On discute d'un problème grave : plusieurs personnes devenues totale-
ment dépendantes de l'alcool ont fait leur entrée dans le service récem-
ment, et non seulement elles s'arrangent pour ne pas suivre leur traitement,
mais l'une d'elles a organisé un trafic de bouteilles, ce qui lui permet, ainsi
qu'à quelques autres, de s'enivrer tranquillement le soir quand la sur-
veillance se relâche. Le médecin chef, excédé, demande qu'on convoque le
patient responsable, et là, devant tout l'aréopage des soignants, lui dit sim·
plement ceci : "Monsieur, en vous recevant dans mon service, je croyais pou-
voir vous faire confiance. Eh bien, je vous le dis, vous m'avez profondément
déçu"· Il le renvoie ensuit e dans son pavillon. Le lendemain matin, on a
retrouvé le patient en question pendu dans les toilettes; il n'avait pas sup-
porté l'humiliation publique. Que s'est-il passé 7 Tout donne à penser que
cet homme a été la victime d'un affect de honte provoqué par l'image que
lui a brutalement renvoyée son médecin en public : celle d'un petit trafi.
quant sans envergure auquel on ne paut pas se fier. Et que cet affect l'a
totalement submergé.

~
9
.!;-
g'.
~ 1. ivlourir de honte ou bien mugir de honte, d.1ns: ivlurielle Gagnebin et Julien ivlilly,
o Les ;,,ur,ees l10rueuses, Chan1p Vallon, 2004.

67
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

O n a coutume de dire dans ce genre de situation qu 'il s'agit d'un


patient fragile et que cela ne se produit pas tous les jours. Qu'on se
détrompe, chez les 3dolescents, le C3S se vérifie régLùièrement, et
parmi les suicides au travail, beaucoup relèvent de la même décon-
venue. Sans compter toutes les pe1sonnes qui ne vont pas jLL~qu'au
suicide mais qui s'éteignent à petit feu ... À plus forte raison sont-
elles incapables de s'affi1111er sur la scène publique et de s'y montrer
à leur avantage.

La honte primaire et la honte secondaire


En psychanalyse, on distingue classiquement deux types de honte
la honte p1imaire, qui remonte aux débuts de l'existence, s'élabore
dès les toutes premières relations et constitue ce que l'on appelle
w1 affect de base. La honte secondaire qui s'installe à partir
de l'adolescence au coms d 'expé1iences bien précises, subit des
remaniements permanents en fonction des lieux et des circons-
tances.
La honte p1imaire survient très tôt dans l'esp1it de l'enfant. « Inter
faeces et 11rina111 nasci11111r » : notL~ naissons entre les fèces et l'urine,
éc1it un ce1tain Po1p hyre, relayé par saint Augustin' , et nous en
sommes marqués pour la vie. Au cours de ses premiers mois d'exis-
tence, il faut bien reconnaître que le petit d'homme se retrouve
souvent dans des situations où il n 'est pas à son avantage. Françoise
Dolto a tenu à ce que chacun prenne conscience du malaise qu 'un
tout-petit peut éprouver quand il a sali ses couches, lorsqu'il

1. Qui est am;si l'inventeur du péché originel!

68
LA HONTE ET SES MtfAITS

commet une maladresse, ou ne parvient pas à répondre à ce que


l'on attend de lui et qu'il se fait gronder' . Quoi que l'on puisse
penser, il ressent de b honte, et il faut :ilors veiller :l ne p:is entre-
tenir cette honte, et à ne pas l'humilier. On ne se rend pas toujours
compte de l'effet qu 'une attitude trop humiliante peut avoir sur un
enfant.

Penchons·nous sur cette anecdote rap~ortée par la mère de la petite Anna,


âgée de dix·huit mois. Elle était en train de changer l'enfant qui avait fait
une selle pl us conséquente que de coutume, quand plusieurs personnes de
la fa mille ont fait irruption dans la maison. Ces dernières venaient pour les
emmener, elle et l'enfant, en voiture chez les grands-pa rents. À peine entrée,
la sœur de la maman s'est précipitée pour voir Anna alors que la petite fille
était encore nue dans la position qu'on peut imaginer, et elle a appelé les
autres en leur disant :" Venez voir w mmeel/e est belle"··· Pendant les jours
qui ont suivi,Anna se mettait systématiquement à pleurer quand on la pla-
çait à nouveau sur la table à la nger, et il a fa llu du temps pour que sa mère
réalise ce qui était arrivé. Elle a pu alors consoler l'enfant, en lui formula nt
le malaise qu'elle avait ressenti en se voyant exposée aux regards, toute
nue, et couverte de ses excréments.

À cet âge-là, l'enfant ressent la hor:te, mais ne comprend pas ce q11i /11i
arrive. Le malaise s'installe en lui 5ans qu'il s'en rende compte, et
c'est bien ce que l'on nomme la honte primaire : tme honte sans
mots et sans visage. Il revient alors à l'adulte de fo1111t1ler la situa-
tion à l'enfant en te1111es simples et directs, non pas seulement en

1. Dolto F., La cause des er!farm, Gallima rd, 2(103, p. 425.

69
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

lui disant qu 'il est beau , qu 'il notL5 plaît envers et contre tout, mais
en fo1111t1lant en quelques mots pourquoi ces regard5 lui ont laissé
tu1e m 3u vaise imp ression , en 3jout311t qu 'on le com prend c3r il
voyait des choses qu 'il sentait déplaisantes. On est d 'autant plus
suj et à la honte par la suite que cette honte p1imaire et mal identi-
fiée a été accentuée et entretenue durant l'enfance.
Il en va de même quand l'enfant affiche des caracté1istiques qui
sont mal perçues par les personnes qui s'occupent de lui, ou bien
par d'autres enfants. La couleur de la peau , des cheveux, 1'01igine
des parents, le lieu où l'on habite, rout peut être matière à ressentir
la honte p1imaire et laisse pa1fois des traces profondes chez ce1tains
suj ets.

Une jeune femme, qui avait les cheveUY. d'un roux très vif à la naissance, n'a
jamais oublié le malaise qu'elle a ressenti à la crèche età l'école durant ses
premières années, malgré l'admiration qu'elle suscitait dans sa propre
famille. Le contraste était trop grand entre les quolibets des uns et les louan-
ges des autres, et il n'avait précisément jamais été exprimé par un tiers.
-----'

Encore avait-elle la chance de pouvoir s'en souvenir. La plupart du


temps en effet, ces mauvaises impressions sont refoulées car la
famille exp1ime des opinions inverses. Au fil du temps, elles font
le lit d 'w1e honte p1imaire qui s'irntalle au plus profond de soi.
Hemeusement, et on le verra par la suite, il existe att5si des moyens
de la trarnfo1111er' .

1. Les ;,,ur,ees l10rueuses, op. dt.

70
LA HONTE ET SES Mtf AIT S

Quant à la honte secondaire, elle surgit au COlll"Sde l'existence à partir


de circonstances ou d 'actes malheureux qui nourrissent la honte
primaire. Qu'on soit adolescent ou adulte, cette honte est touj otu·s
là, comme tapie au cœtu" du stti et, n 'attendant qu 'une occasion
polll" f:llre retour et poser problème. La plu5 connue et la plus
détenninante de ces occasions survient à la puberté : quand la
jeune fille ou le jeune homme découvrent les premiers signes de
leur accès à la sexualité adtùte. 011 a bea11 11111ltiplier les iriformations
et les conseils, la première réaction e;t to 1!jo11rs celle de la honte. Une
phrase de la Genèse traduit bien ce moment essentiel : « ils virent
q11 'i/s étaient n11s »et i15sortirent du paradis ... de lelll" enfance. C 'est
d'ailleurs la raison pour laquelle l'adolescent est généralement si
pudique et cherche à se cacher. Il lui faut souvent une rencontre
qui le rassure Slll" ses possibilités réelles, en dehors du milieu
parental, pour dépasser ce momenc de honte inhérent à son évolu-
tion. Il ne manque pas de circonstances de la vie où il va falloir
revivre un moment de ce genre : rencontre amotu"euse, entrée
dans un nouveau groupe, compétition , etc. Il suffit de peu de
chose alors pour susciter cette 1-:ontc secondaire. Nous aurons
l'occasion d'y revenir en abordant les sotu"ces personnelles des
difficultés à se montrer.

Les surprises de la honte


La honte est inhérente à la vie et elle n 'oublie rien , elle fait preuve
d'une incroyable ténacité. Je dirais volontiers qu'elle a une
mémoire d'éléphant ! Il suffit que vous ayez essuyé tme remarque
humiliante dans un contexte donné pour que vous la sentiez

71
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

revenir à la charge de façon inattendue dès que vous vous


retrouvez dans tm contexte analogue. C'est souvent une smp rise,
c:ir en bien des c:is, on est loin dïm:iginer que b honte v:i nous
sauter à la figure lors d'une action on ne peut plus ordinaire. Pour
en rendre compte, je reviens sur tm cas célèbre, celui d'une
ce1taine Emma, qui a été un point de départ des recherches de
Freud' .

Emma, 18 ans, ne supporte plus de se rendre seule dans un magasin : une


honte insupportable l'en empêche sa ri! qu'elle comprenne pourquoi. Elle se
souvient qu'à 12 ans, alors qu'elle fa isait des emplettes dans une boutique,
elle a vu deux employés se mettre à rire en la voya nt et qu'elle s'est enfuie,
complètement bouleversée. Elle pense qu'ils avaient ri à cause de sa robe,
et se souvient que l'un des deux lui avait plu sexuellement. Finalement, au
cours de son analyse, il lui revient qu',. à fâge de 8 ans, elle est allée deux
fois seule dans le magasin d'un épicier pour acheter des friandises Le patron
lui toucha les organes génitaux à travers ses vêtements. Malgré cette pre-
mière expérience, elle s'y rendit une seconde fois "· Par la suite, elle a totale-
ment effacé cet épisode de sa mémoire, mais il a suffi qu'elle pénètre dans
un ma gasin a 12 ans, alors qu'elle était devenue pubère, pour que la honte
à peine ressentie dans l'enfance prenne toute son ampleur et la pa ralyse
corn pl ètement.

Le bébé n 'est pas le seul à éprouver sarn s'en rendre compte w1e
honte qui sera lourde de conséquences, c'est aussi le cas de l'enfant

1. On trouvera le récit con1plet de cette histoire et son conun entaire d.1ns S. Freud,
Le11res à W. Fliess, PU F, 2006, p. 657.

72
LA HONTE ET SES MtfA ITS

tout au long de sa maturation. La petite Emma a bien perçu à 8 ans


que l'épicier avait commis tm geste déplacé, et la sensation étrange
qu 'elle 3 ressentie 1'3 poussée :l revenir. À l'3dolescence, :ùors
qu 'elle est en possession de ses potenti:ùités sexuelles, elle mesure
tout à coup le sens de ce qui s'est passé et c'est la honte qui rejaillit,
lui faisant rebrousser chemin :ùors même que, cette fois, il ne se
passe rien de bien grave. Il n'en reste pas moins qu 'elle est désor-
mais incapable de se montrer dans un magasin.

La honte de la honte
Dans bien des cas, si la honte prend de telles proportions, c'est
qu 'au fond de soi, on a honte de sa propre honte. Q uand Emma,
âgée de 12 ans, se sauve du magasin où deux commis ont ri en la
voyant, elle sent remonter en elle le malaise provoqué autrefois par
le geste de l'épicier et dont elle n 'avait pas jusque-là pris la mesure.
Elle se sent d'autant pltL5 humiliée qu'à l'époque elle ne s'était
rendu compte de rien , et que tout à coup, elle mesure ce qui est
arrivé. En définitive, elle a honte de sa honte, car celle-ci révèle sa
naïveté et sa complaisance d 'autrefois. Si elle ne parvient plus à
mettre les pied5 dans un magasin, ce n 'est pas parce qu'elle a honte
de se trouver devant un quelconque commerçant, mais parce
qu 'elle a honte de la première situation vécue et qui prend co1ps
maintenant qu 'elle peut le concevoir.
Il s'agit d'un fonctionnement très révélateur qu 'il est bon d'avoir à
l'esprit lorsqu 'on est facilement envahi par la honte alors qu 'il n 'y
a pas de raisons évidentes. O n a souvent honte d'un événement ou
même d'une série d'événements véctL5 antériem ement.

73
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

C'était le cas d'Oscar, jeune ca dre empbyé dans une ba nque où il avait tout
pour réussir. Malheureusement, chaque fois qu'il ava it à traiter une affai re
mettant en jeu des sommes très importantes, il rougissa it tellement qu'il en
perdait tous ses moyens, au poi nt que !es clients pensaient qu'il n'avait pas
la conscience tranquille et qu'il les trompait Il lui a fa llu un long travail
d'analyse pour remédier à ce grave handicap. Il a d'abord pris conscience
de l'événement passé qui l'avait décidé à travailler dans la finance. Très
jeune, il passait de longs moments à fouiller dans le grenier fa milial. Un
jour, Osca r a trouvé dans une vieille malle ce qu'il croyait être un trésor, et
qui n'était en réalité qu'un sac de fausses pièces utilisées autrefois pour
actionner certaines machines à sous fictives. Il s'est aussitôt ima giné qu'il
devenait l'être le plus riche du monde et a caché son butin dans un lieu qu'il
était seul à connaître. Au bout d'un certain temps, n'y tenant plus, il a été
jusqu'à berner certains de ses camarades en leur achetant leurs jouets avec
la fausse monnaie. Ses pa rents ont réagi violemment quand ils l'ont appris
en affirmant qu'ils avaient honte de son comportement. C'est finalement ce
sentiment de honte qui venait encore régulièrement comprom ettre son tra-
va il malgré tous ses efforts.

Dans la plupart des exemples cités au coms des premiers chapitres,


la honte est à l'œuvre, et ce que nous venons d 'en dire apporte un
premier éclairage pour comprendre leur inhibition ou leur para-
lysie. Quand Marie ne parvient pas à s'insérer dans son nouveau
milieu parisien, c'est parce qu'elle a honte de ne pas correspondre
aux exigences du paraître, et d 'être si peu adaptée à son nouveau
milieu . Quand Pierre et Viviane rougissent littéralement dès qu 'il
leur faut se produire en public, c'est parce qu 'ils sont convaincus
de ne pas être à la hautem . Ces personnes finissent même par avoir

74
LA HONTE ET SES Mtf AIT S

honte de la honte, et elles sont prises dans une spirale dont elles ne
parvie1ment plus à so1tir. Ce co11Stat éclaire les différents symp-
tômes que nous 3vons relevés :l leur propos. Si elles se c3chent et
reconstituent le narcissisme p1i111aire des 01igines, c'est sous
l'emprise de la honte qui les fait rentrer sous terre. Si elles ont
l'impression d'être perdues, de ne plus connaître les signatLX indis-
pensables pour se di1iger , c'est que la honte les maintient dans cette
obscmité et les p1ive de toute perspective. Il y a vraiment de quoi
se sentir paralysé ! Ce constat premier est nécessaire mais insuffi-
sant, car le véritable enj eu est de retrouver les sources de cette
honte, donc la honte p1imaire, et ceci ne peut se faire qu 'au cas par
cas. Nous y reviendrons.

Honte et culpabilité
Ln honte est anté1ieure à la culpab:lité, car elle est ressentie dès les
toutes premières relations : elle relève de l'image de soi qui se
construit très tôt, jour après jour, sous le regard des autres, et elle
est indispensable pom se montrer. La c11/pabilité intervient dans un
second temps, à partir du momer:t où l'enfant devient maître de
ses réactions, et comprend que ce1tains compo1tements sont inter-
dits. Certes, celui qu 'on estime coupable est souvent invité à se
cacher : la p1ison n 'est-elle pas 1me façon de mettre à l'ombre celles
et ceux qui ont failli? O n en déduit aisément que la difficulté à se
montrer est due à la culpabilité plus qu'à la honte proprement dite.
En réalité, quand quelqu'un se cache, ce n 'est pas uniquement
parce qu 'il se sent coupable, mais au~si parce que l'acte qu 'il a
commis est devenu évident et ternit son image aux yeux des autres .

75
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

La culpabilité ne le quitte pas bien sùr, mais elle est supplantée par
la honte dès lors qu'il se fait prendre et se sent en défaut. La ptmi-
tion suprême autrefois n 'ét3it pas seulement b prison , ou tel
supplice, mais d'être exposé sur la place publique avec les oripeaux
de l'infamie. Quand on est incapable de se montrer, il peut y avoir
tme pait de culpabilité, mais c'est toujoms en dernier ressort la
honte qui mène le jeu .

Pour valoriser le rôle de la culpabilité, on invoque souvent le poème de Vic·


tor Hugo La Conscience, dans lequel l'œil de Dieu poursuit Caïn jusque
dans la tombe. Or, dans la Bible, Caïn incarne au contraire celui qui a osé
interpeller Dieu, se dresser contre lui, le regarder en face et lui désobéir.
C'est dans un second temps, valorisé par le poète, que l'œil de Dieu inter·
vient S'il fuit cet œil, c'est parce qu'il met sa faute en évidence: il a honte
de l'image qui en résulte et tente par tous les moyens de s'y dérober.

Lorsqu'w1e perso1me éprouve des difficultés à se montrer, ce n 'est


donc pas t3nt la culpabilité qui la handicape que la honte. Une
étude :u11éricaine récente confirn1e cette nuance : un article inti
tulé « Prédisposition à la c11/pabilité et moralité » démontre que les
personnes sujettes à la culpabilité sont des personnes actives, visi-
bles et très efficaces'. On ne peut en dire autant des perso1mes
suj ettes à la honte. Aut3nt la culpabilité pousse vers l'extériem, füt-
ce au p1ix d 'une mauvaise consc:ence ou de l'impression de ne

1. JI s'agit de la revue an1éricaine Cu"eru direaious ;,, Psyd10lo,~fral Sdeuœ, octobre 20 12.

76
LA HONTE ET SES Mtf AIT S

jamais en faire assez, autant la hor:te tire vers l'intérieur, et risque


à la longue de faire perdre au suj et toute visibilité.

Honte et pudeur
Faut-il pour autant forcer les choses et se montrer sans pudeur dès
qu 'w1e occasion se présente ? Certaines perso1mes le pensent et
cherchent à réagir à la honte en s'exhibant de façon excessive, en
jouant la comédie, et trouvent dans ce comportement un ce1tain
soulagement qui ne sera que temporaire. Il ne résout rien en
profondeur, et ne fait qu 'apporter de l'eau au moulin de la tyra1mie
du paraître. Le respect de la pudeur est capital en toutes circorn-
tances'. C'est ce qui rend problématique le déballage sarn limites
auquel on assiste dans ce1tains j ournaux people, émissions de télé-
réalité ou encore sur Facebook et autres réseaux sociaux dont je
parlerai plus précisément par la suite. Un Sl(jet l111main ne pe11f se posi-
tionner a11 111ilie11 des a11 fres sans prés~rver 11ne pari de mystère s1if)lsanfe
po11r se sentir intérie11remenf maître chez /11i. Ce n 'est pas pour rien
qu 'on a légiferé sur un délit d'atteinte à la vie privée.
Les régimes totalitaires ont touj oms cherché à avoir la mainmise
sur les personnes en s'assurant la maîtrise de leur intimité. Le cas
extrême est le cam p d'internement, dans lequel on met les gern nus
sarn aucw1e protection , exposés au regard de tou~, et à celui des
maîtres en particulier. Lorsqu 'il n'y a plu~ aucune pudeur possible,
la honte submerge les perso1mes à tel point qu 'elles perdent leurs
moyens. O n n 'en est plus là auj ourd'hui, si ce n 'est sous quelques

1. Morel Cinq-Mars J., Q11a11d la pudeur pre11d co~>s, PUF,2002.

77
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

régimes autoritaires ou darn ce1taines situations professionnelles',


mais cela doit attirer notre attentio:1 sur les limites à ne pas franchir,
y com pris d:111s b vie quotidienne.

1. Où la ntise à nu prend des fonnes plLL'\ irn;idiem;es.

78
Chapitre

de l'Autre
L'œil
2
« S'il a éteint le regard de Dieit s11r l11i-111ême,
l'homme moderne l11i a s11bstit11é 1m œil gigantesq 11e
de s11rveillance 11niverselle. "
Jacques Gautrand

« L7 conscience est cette voix intérie11re


q11i nollS avertit q11e q11elq11 '1m po11rrait no11s voir."
Henry L. Mencken

Je viens d 'évoquer l'œil de Dieu poursuivant Caïn. Si le poème de


Victor H ugo a tant frappé les esprits, c'est parce que la réalité
dépasse souvent cette fiction. Il se produit en effet un phénomène
de ce gem e quand la tyrannie du paraître prend des propo1tions
excessives, entraû1ant un clivage, une véritable descente am:
enfers, comme darn le cas de Ma1ilyn Mom oe par exemple. Pour
en comprendre les ravages, il faut pousser plus avant l'analyse. Cela

79
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

veut dire que cet œil exerce 11ne prllliion excessive par /'intermédiaire de
ce q11 'il est conven11 d'appeler le s11rmoi, une instance psychique iden-
tifiée p:ir Freud :l p:irtir d es :innées 1920, et qui fait :itti o urd'hui
partie du langage courant. On peut difficilement comprendre
poltl"quoi la tyra1mie du paraître exerce un tel pouvoir Sltl" les
humains tant qu 'on n 'a pas compris de quel s11r111oi il s'agit et la
façon dont il exerce son pouvoir.

Le surmoi visuel
Le s11r111oi fait pa1t ie avec le moi et le ça des trois instances psychi-
ques qui constituent la personnalité humaine. Le moi représente la
partie émergée, du moins en partie, qui traite avec le monde exté-
rieur par l'inte1111édiaire du soi ou du self dont j'ai parlé précédem-
ment. Le ça est fait de toutes les pulsions internes refo1ùées depuis
nos origines et constitue le principal réservoir de nos énergies
psychiques. Quant au s11rmoi, c'est la pa1tie du psychisme où sont
concentrés les idéaux, les réferences c1ùturelles ou morales et les
obligations qui animent chacun au plus profond de lui-même sans
qu 'il en ait to1tiours conscience. Quand une personne manifeste
des exigences excessives et ne peutslll"monter son appréhension ou
sa frayeur, on peut en déduire qu 'elle a w1 s11rmoi fort ou même
parfois cruel, conm1e, par exemple, lorsque l'obligation de se
montrer en public lui est insuppo1table : elle est so115 l'emprise
d'interdictions ou d'obligations intérieures qui la paralysent.
Combien se retrouvent ainsi à la merci de cette partie d'eux-
mêmes qui écrase le moi au nom d'impérati& hérités de leur
histoire, et sur laquelle i15 n 'ont visiblement aucune prise !

80
l'ŒIL DE L'AUTRE

Ce que l'on sait moins, et qui a été mis en évidence par la psycha-
nalyse au cours du siècle dernier , c'est que ce s11rmoi n'est pas fait
d'11ne se11/e pièce. Il s'a1"ticule selon d eux mod:ùités différen tes et
souvent complémentaires : c'est une voix, mais c'est au5si tm œil.
La voix intérieure dit : « il fa11t », « 111 dois », et selon Lacan, ce
s11rmoi gouverne sm tout les interdits et relaie une culpabilité
pe1111anente car on ne peut jamais être à la hauteur de ses
exigences.
Quant à l'œil, il impose 1111efaço11 de se comporter ei de se montrer. C'est
un aspect du s11rmoi que je n 'ai pa.1 cessé d'étudier tout au long de
mes recherches en psychanalyse'. Il ne s'agit pa.5 à proprement parler
de l'œil de la conscience dont parle Victor Hugo dans son poème
sur Caïn, mais de l'œil qui définit comment il faut apparaître et qui
détient le pouvoir de faire disparaître celui qui ne répond pa.5 à ses
exigences. Ce s11rmoi visuel se manifeste chez certains suj ets de
manière impressionnante dans le délire d 'observation : ceux-ci ne
cessent de répéter qu 'on les regarde, qu 'on leur impose une manière
O<' I<' p ri'1Pnt<'r ~ bq11 <'1l <' il1 1011r i11r~p~hlP1 O<' I<' ro11forn1<'r , ~ t<'l
point qu 'ils ont peur de disparaître.

Du collectif au personnel
La tyrannie du paraître s'imposant pa1tout n 'est d 'ailleurs pa.5 faite
pom arranger les choses. Notre moi éprouve :ùors l'impression que

1. À propos du rêve dans Voir-É1re vu, et d'une façon plLL~ précliie encore d1ns La violerue
d11 voir, PUF, 1996, en particulier p. 140 sq.

81
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

ce s11r111oi visuel a un équivalent dans la réalité, qu 'il vient doubler


le sien . Et cet œil fictif externe lui semble d'autant pltL~ exigeant
qu 'il n'y 3 personne potu- en rendre compte ou l'inc3rner de façon
précise et limitée. Ce n 'était pas le cas autrefois dans des sociétés à
taille humaine, où w1e autorité, souvent régulée par la coutume et
par l'histoire, l'incarnait de façon précise. C'est de moins en moins
possible atti ourd'hui où, au niveau mondial en tout cas, cet œil
n'est plus repérable. Par exemple, les exigences du paraître
émanaient autrefois de« l'étiquette», explicitement exigée par tme
autorité bien repérable qu 'était le roi, tandis qu 'auj ourd 'hui cette
étiquette relève de l'implicite, dictée dans les j omnaux, l' Internet,
les réseatLX sociaux, relayée par le regard de tout un chacun qui
peut être terriblement jugeant. Rien n'est plus terrorisant que
l'impression d'être sous l'emprise d'un regard qu 'on ne peut ni
localiser ni identifier. C'est ai11Si qu 'il est perçu en tout cas dans
notre inconscient qui a la fachett~e tendance à interpréter le monde
en y proj etant son propre fonctionnement.
Si l'impératif à se montrer met tant de perso1mes mal à l'aise, c'est
d'abord parce qu 'il redouble les exigences de leur s11r111oi visuel.
C'est aussi parce qu 'elles ignorent les exigences exactes de cet œil,
si bien qu'elles en arrivent à les majorer. La tyrannie du voir
s'exerce donc en tout premier lieu dans l'inconscient de chacun,
en StL~citant tme réaction de défense instinctive. C'est là que se
situe l'origine des diflèrentes formes de clivage dont il a été ques-
tion jusqu'ici : il se situe d 'abord entre ce s11r111oi visuel devenu
insuppo1table et un moi ou w1 soi qui se sentent incapables de le
satisfaire.

82
l'ŒIL DE L'AUTRE

Une expérience révélatrice : le voyeurisme


L'expérience la pltL~
caractéristique de cette situation est celle que
m.m~ vivur~ quanù rH.>tL~ avur~ affaire à un vuyc:tu-. Le: vuyc:mi~rr1t:
est une perversion qui passe souvent inaperçue dans la mesure où
son auteur possède l'art de s'embusquer et de se dissimuler am:
yetLX des autres, et du fait aussi qu'elle ne cause pas de donm1ages
réels. Le voyeur éprouve un plai~ir privilégié et pa1fois exclusif
dans l'observation d 'autres personnes, de préference lorsque celles-
ci sont dans l'intimité et se livrent à des activités habituellement
cachées : toilette intime, déshabillage, rencontre amoureuse ou
sexuelle, etc.'.

Alain, un voyeur invétéré, avait choisi comme lieu d'observation un jardin


public situé dans son voisinage. Il se postait régulièrement dans un fourré
aménagé comme un petit observatoire qui lui permettait de dominer le pay·
sage. Muni d'une bonne paire de jumelles, il se mettait alors en quête de
scènes insolites, de préférence sexuelles, et il n'en manquait pas dans un
bosquet voisin propice aux embrassades. Son manège aurait pu durer long-
temps s'il n'avait un jour été surpris à son tour par un jeune homme qu'il
avait pris l'habitude d'observer. Ce dernier s'est plaint auprès d'un des gar·
diens du parc qui a immédiatement averti la police. Alain n'a pu s'empê-
cher de lui demander : "Mais comm211t avez.vous constat.é que je vous
observais alors que je restais à bonne distance et que je ne vous ai jamais
rien fait? ... etsa victime de lui répondre : " l/ya bien longtempsqueje sen-
tais votre regard, c'était devenu insupportable, et je n'ai eu de cesse de le
localiser. "

1. Don net G., Les perversfous sexuelles, op.dt., p. 97.

83
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

Ce type de mésaventure est assez exceptio1mel, mais il révèle clai-


rement à quel point il est désagréable et même paralysant de se
sentir • m3té », épié, y compris :l distance. Combien de personnes
vivant en appa1tement avec de nombreux vis-à-vis se sentent mal
à l'aise du simple fait qu 'elles sont offe1tes au regard des autres.
C'est, bien sür, une question d'intimité, mais c'est plus largement
la conviction purement imaginaire que l'œil de l'autre exerce un
réel pouvoir, et qu 'en s'y exposant, on est à sa merci. O r les
personnes allergiq11es a11x exigen~es d11 paraître sont a11Ssi celles q11i sont
partic11/ièrement réactives à ce genre de sit11ation. Elles mettent en
évidence ainsi la première raison de leur problème : la conviction ,
quelque peu délirante en soi, que le regard de l'autre possède un
pouvoir effectif et dangereux.
La preuve en est la réaction du voyeur lui-même quand il est
smp ris en flagrant délit de voyeurisme. Sm le moment, il semble
bien sür sidéré, mais au pltL~ profond de lui-même, il éprouve alors
w1e jouissance extrême. Lacan a fo1t bien décrit ce comportement
dans l'un de ses séminaires : selon lui, lorsqu 'on reproche à un
homme comme Alain son stratagème, il y voit tme confi1111ation
du pouvoir qu 'exerce l'œil de l' Autre, et il éprouve un plaisir sans
pareil quand on reconnaît qu 'il l'a incarné '. C'est dire s'il est tout
prêt à recommencer et si amendes ou menaces sont généralement
sa11S grand effet.

1. L'!Can J., .5é111i1iaire, Uvœ X /,Seu il, 1969.

84
l ' ŒIL DE L'AUTRE

Un œil intérieur difficile à localiser


La confusion entre le s11r111oi visuel interne et le s11r111oi visuel
externe est sous-jacente à la plupa:1: des manifestations qui ont été
mises en lumière jusqu 'ici. Les personnes qui se sentent setùes,
invisibles, paralysées ou clivées en raison des exigences du paraître
se retrouvent dans ces états du fait qu 'tm œil imaginaire tyra1mique
les a pris sous sa coupe et qu'elle; en proj ettent la som ce dans le
monde environnant. La première chose à faire est donc de se
libérer de cette tendance à la proj ection pom rejoindre l'œil inté-
rieur, et se demander les raisons pour lesquelles nous l'avons doté
d'un tel pouvoir.
L'a11: et la littératm e ont tenté de démystifier cette instance dans de
nombreuses œuvres. La plupa11: du temps, cet œil est incarné par
Dieu , la conscience morale, les ancêtres, ou encore les mauvais
esprits : c'est dire si elles lui reco1maissent une puissance redou-
table. Bien des thérapies traditionnelles ont été imaginées pour
libérer de ce « 111a11vais œil », comme s'il était la catt~e de tous les
maux, alors qu 'il ne fait que traduire tm malaise intérieur échap-
pant à notre corncience. C'est encore le cas auj ourd'hui dans
ce11:aines régions du M aghreb : on entoure par exemple le berceau
du nouveau-né d'objets protecteurs contre le mauvais œil qui
incarne en fait, sur le plan imaginaire, la jalousie des autres.
La psychanalyse se difterencie de ces pratiques, car elle vise à
retrouver ce qui fonde le pouvoir de ce s11r111oi visuel en tant que
tel pour tenter de l'exorciser. Car ce pouvoir repose sur des raisons
précises et propres à chacun : lorsqu 'on est parvenu à les repérer, à

85
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

les désactiver, la pression du s11rmoi visuel diminue d'autant. Pour


dire cela simplement, c'est une façon de lui couper l'herbe sous le
pied, de le rendre :l S3 vérit3ble r3ison d 'être qui est de nous guider
ou de notL5 éclairer, et non pas de nou5 terroriser.

Un oeil qui aveugle ceux qui s'yfient: 11 L'homme au sable»


En attendant, il est capital de prendre conscience de la violence
qu 'exerce cet œil fictif, car elle peut pa1fois prendre des propor-
tions désarmantes. j'ai dit jusqu 'ici que ce dernier doublait l'action
du s11rmoi visuel intérieur et le rendait plus violent encore. Mais
dans ce1tains ca5, cela va plus loin : l'œil externe et l'œil interne,
devenus alliés, finissent par rendre le moi en tant que tel aveugle,
et donc privé de repères. C'est donc lui qui est directement à
l'origine de la sensation de paralysie décrite chez Pierre et Viviane :
on ne bouge plus parce qu'on n '~· voit plus rien psychiquement.
Pour illustrer ce phénomène étonnant, je me réfèrerai de nouveau
à tm conte, l'un des plus célèbres et des plus éloquents : L'homme
a11 sable d 'Hoffo1a1m.

Ce conte nous dit comment un certain Coppélius, pour attirer les jeunes
gens, se sert d'une poupée automate, Ophélia, à laquelle il a greffé des
yeux humains. Elle est d'une grande beauté et ses yeux fascinants donnent
l'impression qu'elle est réelle. Coppélius veut profiter de la séduction qu'elle
exerce sur ses jeunes soupirants pour 1es piéger dans son antre et 1eur voler
leurs yeux. Coppélius collectionne et fait ainsi le commerce des yeux de
ceux qui se sont laissé prendre au piège de ceux d'Ophélia. Offenbach a
créé une figuration étonnante du charme de la poupée Olympia dans

86
l 'ŒIL DE L'AU TRE

l'opéra intitulé Les Contes d'Hoffmann, grâce à des harmoniques d'une


beauté exceptionnelle qui sont un des sommets de l'art lyrique du x1x' siècle.

C'est tme très bo1me illtt5tration de ce qui arrive à celles et cetLX


qui sont à la merci de l'œil de l'autre. 115 finissent par en être aveu-
glés. Le poète et le dram aturge décrivent tm aveuglement relatif au
phénomène amoureux, car c'est là qu 'il est le plus ostensible. Mais
dans notre incorncient, la logique est la même. L'œil qui nous
impressionne auj oltl'd'hui appartenait au départ à cetLX qui ont le
plus compté pour nous, à cetLX que notL5 avons idéalisés et aimés
sans réserve : notre mère, notre père. Il n 'aurait pas tm tel pouvoir
si notL5 ne leur avions pas voué tm jour un attachement privilégié.
C'est une logique masochiste qui appo1te des satisfactions d 'w1e
intensité inavouable.

Qui incarne cet oeil ?


C'est poltl'quoi la personne qui se sent sous cette emprise doit
toujours conm1encer par identifier q11i a pu l'incarner dans son
histoire, car d'autres adultes ont succédé aux parents qui ont
profité du pouvoir mis en place aux origines. En analysant l'un de
ses rêves, Freud a découvert qu 'il était sous le pouvoir de l'œil d'un
ce1tain Brücke, tm professeltl' particulièrement exigeant qu'il
portait aux nues dans sa jetmesse, et dont la simple évocation le
mettait touj ours mal à l'aise alors qu 'il ne le voyait plus depuis
longtemps. Il faut souvent remonter loin dans le passé poltl'
retrouver les adultes qui ont abusé de la fascination qu 'exerçait leur
regard. Tout le monde a eu affaire un jour ou l'autre à un supérieur

87
LA TYRA NNIE DU PARAÎTR E

lui intimant un ordre bien co1mu : « regarde-moi dans les yeux », et


c'était généralement opérant.

Les poètes et 1es romanciers ont souvent fait état de ce powoi r à propos de
tel ou tel de leurs personnages. C'est le cas de Stendhal dans Le Rouge et
le Noir, quand il décrit les débuts de Julien, son héros principal, au sém ~
naire de Besançon. Confronté pour la première fois au supérieur qui le
regarde" d'un œil terrible, Julien ne put supporter ce regard"· écrit Stendhal,
"étendant la main comme pour se soutenir, il tomba de t.out son long sur le
plancher"· L'effet de ce regard est tel qu'il perd littéralement connaissance,
et jure tous ses grands dieux que c'est la première fois que pareille mésa-
venture lui arrive '. ~" œil terrible" est une expression récurrente chez
George Sa nd, José Maria de Heredia, Pierre Reverdy qui soulignent la vio-
lence du regard de l'un de leurs personnages. Picasso lui-même a laissé une
eau-forte intitulée : L'œil terrible.

Mais Grandville, l'un des grands caricaturistes du x1x' siècle, et Georges


Bataille ont pa rticulièrement bien illustré la question. Le dernier dessin de
Grandvill e représente le rêve qu'il fa it, dans lequel il se voit poursuivi pa r
un œil, de plus en pl us énorme et terrorisant, comme s'il ne lui laissait
aucune chance. Grandville est mort quelques jours plus tard. Lui qui ava it
passé son existence à caricaturer les autres, et donc à jouer l'œil crit ique,
l'œil exigea nt, a finalement quitté ce monde avec l'impression que cet œil
avait raison de lui. li inca rnait pour lui le paraître bourgeois de son époque

1. Stendhal, Le Rou.ee e1 le 1\foir, poche, Flanunarion, p. 188. La n1ên1e expression


revient d'ailleurs plŒ>ieurs fois pour décrire la terreur qu'inspire ce supérieur, p. 200,
200 1, etc.

88
l'ŒIL DE L'AUTRE

qu'il n'avait cessé de ridiculiser et qui lui en voulait à mort'. Dans Histoire
de fœi/, Georges Bataille raconte son enfance avec un père aveugle dont le
regard blanc le terrorisait, et l'avait marqué pour le reste de son existence'.

On a donc intérêt à regarder cet œil en face et à lui donner non


seulement un visage, mais att~si u:1 nom ou une identité, füt-elle
collective, de façon à relativiser peu à peu son pouvoir. Pour
ce1tains comme Grandville, c'est une classe sociale ; pour Bataille,
c'est son père ; pour d 'autres, une religion incarnée par un prêtre
particulièrement exigeant ; pour d'autres encore, c'est tm maître,
tm éducateur.

En retour, les auteurs qui l'ont ainsi identifié pa rviennent à sortir eux·
mêmes de l'anonymat et à se faire un nom qu'on n'est pas près d'oublier.
C'est pa rticulièrement évident avec Ulysse dans L'Odyssée, dont la solution
est des pl us radicales. Il se retrouve enfermé avec ses compa gnons dans
l'antre du cyclope Polyphème qui les emprisonne en attendant de les dévo-
rer. Il se retrouve placé sous la tyrannie de son œil unique et totalitaire.
Ulysse réussit à crever cet œil. à lui ôter tout pouvoir. et donc à rendre pos-
sible leur libération. rnément le plus intéressa nt dans cet épisode est
qu'après avoir mis cet œil hors d'état de nuire et pris la fuite, Ulysse assume
pleinement son nom. Face à l'œil dévorateur, il était" personne"· ce qui
exprime bien la sensation d'anonymat qu'inflige la tyrannie du paraître.
Dès qu'il a pu se débarrasser de cet œil, il cla ironne fièrement son identité:
il est Ulysse, le héros, qui brave les éléments et les dieux'. C'est une fa ble
~
9
.!;-
g'. 1. J'ai longuen1en t analysé le rêve de Grand·tille dans un article de Psydunurlyse à !'uni·
9 versité, 199 1, 16, 63, pp. 95- 11 O.
"0 2. Don net G., La violerue d11 voir, PUF, 1996, ?· 124 sq.

89
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

bien sûr, car on ne se libère jamais totalement de cette emprise. li est cepen-
dant possible de la relativiser et de s'en dégager peu à peu.

L'effet le plus dévastateur de cet oeil à long terme: Marilyn


Il existe toutefois certaines personnes qui ne parvie1ment jam ais à
situer cet œil et à Je mettre hors d 'état de nuire. Elles sont alors
victimes de ce que j'ai appelé précédenm1ent un clivage du moi,
dont les conséquences sont souvent dram atiques à long terme.
C'est Je cas polll" Ma1ilyn Monroe. J'ai déjà évoqué Je pouvoir de
fascination qu'avait sur elle la caméra, au point que toute son exis-
tence tournait autour de cet objet qui la faisait exister sous son
meil!eltl" jour aux yeux du monde. Mallieureusement, il la coupait
aussi d'une pa1tie d 'elle-même dont elle avait honte, et qui a fini
par l'entraîner vers l'abîme, car il ne faut pas omettre que ladite
caméra représentait po11relle dans la réalité l'œil de /'a11tre , à la fois tyran-
nique et absolument indispensable.
Pourquoi ? Tout d'abord parce qu 'il incarnait un absent. Dans la
plupa1t des cas, nous parvenons à situer cet œil chez un personnage
précis Qe père en général), à le mettre à distance, ou bien à le
combattre. Abando1mée par son père, Ma1ilyn n 'a pas eu cette
chance, et elle s'est retrouvée incapable de situer cet œil, de s'en
libérer, et de se débarrasser de la fascination pour la caméra qui
l'incarnait. Elle s'y est bien essayée, en donnant du fil à retordre à
tous ses metteurs en scène, mais c'était peine perdue. Et puis
surtout, elle ne s'est pas méfiée de l'effet majeltl" de cet œil sur le

3. Hom ère, lliade-Odyssée, Gallimard, Pléiade, 1955,p. 669 sq.

90
l 'ŒIL DE L'AUTRE

moi quand on se donne à lui corps et âme. « L'œil est séparateur»,


écrit Lacan : dans l'appareil psychique, il détient le pouvoir de
• disting11er », et d on c de scinde r, d e sép:ire r les é lém en ts les tu1S d es
autres, pouvoir qui est à l'origine de la vision . Dans notre inco11S-
cient, il garde son statut dissociateur p1imitif et, quand personne ne
l'incarne, il est vécu sur ce mode-là, comme une lame qui nous
coupe en deux. Le moi tout entier fait les frais de cette opération.
En se vouant à lui, Marilyn s'est retrouvée clivée de façon
radicale : tme pa1t ie d 'elle-même jouait le jeu du paraître sans
auctme limite, et une autre se dérobait de plu5 en plus, au point
qu 'elle a fini par disparaître totalement.
Ce clivage est l'effet le pltL5 frappa:it de la tyrannie du paraître, car
on y retrouve à l'œuvre les deux agents décisifS du malaise : les
ravages opérés par l'œil de l'autre quand personne ne l'incarne
raiso1mablement, et le poid5 de la honte qui vient tirer vers le bas
la pa1tie du moi isolée par cet œil. Ces deux facteurs sont présents
dans la plupa1t des problèmes évoqués jusqu 'ici, mais i15 intervien-
nent généralement, on va le voir maintenant, de façon moins tran-
chée et en fonction de l'histoire de chacun.

91
Chapitre

Quelque chose
à cacher?

J'en viens maintenant aux causes plus personnelles, car il ne suffit


pas de dire : «Je s11is habité par la honte », «J'ai 11n s11r111oi vis11el parti-
c11/ière111ent écrasant, J'ai e11 affaire à 1m ad11/te dont le regard était partic11-
/ière111ent impressionnant». Encore faut-il se demander sur quoi se
fonde ce pouvoir auj ourd 'hui pour qu 'on en soit encore terrorisé.
Il y a totu ours «anguille sous roche », selon l'expression consacrée.
Cet œil n 'aurait pas tm tel effet si l'on n 'était pas convaincu au fond
de soi qu 'il pourrait bien avoir raison. Pom introduire ce nouvel
aspect de la question, je mentionnerai tm fait courant : quand une
personne se refuse à entrer dans le jeu du paraître, craint à ce point
l'œil de l'autre, on se dit spontanément qu 'elle a quelque chose à
cacher. Tout le monde en a fait un jour ou l'autre l'expérience : à
l'aéropo1t , au moment de passer le contrôle qui précède l'entrée
en salle d'embarquement, il suffit qu 'une perso1me semble réti-

93
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

cente à Jouer le jeu pour qu 'elle soit automatiquement soup-


çonnée.

Le complexe de Pinocchio
Lorsqu 'on souffre d'avoir à se montrer, ce n 'est pas faute d'en avoir
envie, et ce n 'est pas uniquement le s11r111oi ou le regard des autres
qui posent problème, c'est la sensation q11'i/s po11rraient voir 011 re111ar-
q11er q11elq11e chose q11 'on a to t!ÎOHrs vo11/11 garder secret. L'enfant
témoigne journellement de cette conviction . S'il lui arrive de
mentir, il suffit de lui dire : «Je vois ton nez q11i s'allonge», comme
Pinocchio, et il est convaincu que l'on a percé son secret. Les reli-
gions projettent souvent ce pouvoir en Dieu, en affi1111ant qu 'il
voit tout, qu '« il sonde les reins et les cœ11rs 1». Cette conviction est
inscrite dans l'esprit de chacun depuis ses origines : que l'autre voit
en lui. Aussi, dès qu'il commet une erreur ou un faux pas, il est
persuadé qu 'il s'expose à tm regard inquisitem et menaçant.
À cela s'aj oute une conviction irratio1melle conm1e il en est tant
qui régissent notre vie psychique : nous sommes persuadés qu 'il en
va pour ce1tains éléments de notre esprit comme pom les parties
du co1ps que nous ne pouvons pas voir par nous-mêmes. Pour
repérer de petites proliferations inquiétantes à tel ou tel endroit
inaccessible à notre regard, il notL~ faut demander l'aide d'un tiers
ou d'un médecin, eux seul5 peuvent voir et diagnostiquer de quoi
elles sont les signes, et à plus fo1te raison quand il s'agit d 'organes
internes ! O n pense spontanément la même chose pour les idées

1. La Dible.

94
QUEL QUE CHOSE À CAC HER?

profondément enfouies que nous avorn refoulées. Cependant , en


attendant de faire appel à quelqu'un d'autre pour qu 'il nous le
révèle (ce qui est loin d 'être évide:1t), nott~ pensons que ce qui est
inaccessible à notre propre vision se voit à notre insu , et qu 'il vaut
mieux rester caché pour éviter qu'on le découvre.

Le retour du refoulé
Ce n 'est d 'ailleurs pas tout à fait faux, on le corntate couramment
au cours d'une psychanalyse : leJ secrets les plllS infimes, les plllS
refo 11lés, ce11x q11 'on croit avoir chassés de notre esprit par follS les moyens
possibles et imaginables finissent fo11jo 11rs par no11s trahir d'11ne façon 011
d'11ne a11 fre. Un rêve, un lapsus, tm oubli, et les voilà qui resurgis-
sent à notre grand désarroi. Au cours d 'tme cure psychanalytique,
ces surgissements pe1111ettent de les neutraliser et de faire en sorte
qu 'ils ne nous empêchent pas de vivre. Mais dans la vie courante,
c'est beaucoup plus gênant. Ces choses cachées risquent de sortir
inopinément et de nous compliquer la vie. T out s'arrange dès lors
qu 'on en parle avec une personne de confiance, et cela peut
ù'ailleur,; faire ]'()bjet ù'un é:cha:1ge inté:re,;,,ant et pr()Ùuctif, à
condition que l'autre ne profite pas de la situation !
Quoi que l'on fasse, on avance toujours plus ou moins à décou-
vert. Si je sotùigne ce fonctionnement psychique étonnant , c'est
parce qu 'il joue un rôle déterminant dans le malaise à paraître,
~ quelle qu'en soit la fo1111e. Si nous sommes si gênés, c'est parce
]. qu 'inconscienm1ent quelque chose nous retient, et pour des
g. raisorn qui n 'ont pa1fois rien à voir avec la demande sociale
9
~ proprement dite. Q11e cette demande soif J11Stijiée 011 non, on y résiste

95
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

d'abord parce q11'on est convainc11 q11e ce q11i est caché a11 Jond de soi sera
dévoilé a11 grandJ011r.
Le comble, c'est qu 'il ne s'agit pas touj ours de choses très impor-
tantes, mais le plus souvent des détails scabreux que l'on a smp ris
dans l'enfance et volontairement rej etés car on n 'avait pas à les
voir. Sur le moment, on s'est senti gêné , et même profondément
mal à l'aise, et ils ont été refoulés, marqués de l'étiquette « secret
difense », alors que celle- ci n 'a plus auj ourd'hui aucune raison
d'être.

J'ai connu un jeune adolescent qui voulait quitter sa fa mille de fa çon pré-
ma turée, prétextant qu'il souhaitait poursuivre ses études à l'étranger. Non
seulement ses parents n'avaient pas les moyens de les lui payer, mais ils ne
comprenaient pas son attitude fuyane à la maison. Il a fini par confier à
son thérapeute un événement de son enfance qu'il ava it complètement
refoulé. Un jour, il ava it surpris son père dans les bras d'une cousine proche,
ce qui l'avait profondément écœuré. C'était il y a bien longtemps, et ça lui
était sorti de l'esprit - du moins, le croyait-il! - , et après bien des atermoie-
ments, il a fini par accepter une confrontation avec son père qui est littéra-
lement tombé des nues ! Il ava it effectivement eu ce geste avec elle, mais
parce qu'elle venait de perdre sa mère, et il avait voulu lui témoi gner son
affection, sans plus. D'ailleurs, la mère a confirmé, et les choses sont ren-
trées peu à peu dans l'ordre.

Ce garçon avait surpris tme scène qui cettes prêtait à confusion ,


mais qu 'il a spontanément interprétée comme répréhensible. De
ce fait , il l'a refoulée. Mais sans qu 'il s'en rende compte, cette
vision continuait à le hanter intérieurement, et lui faisait honte, car

96
QUEL QUE CHOSE À CAC HER?

elle ternissait l'image de son père, et donc indirectement la sienne.


Comment s'affi1111er aux yeux des autres et se do1mer à voir libre-
ment quand on est le fils d'un hor.tme infidèle ? En même temps,
il était gêné d'avoir smp ris w1e scène qu'il n 'aurait pas dù voir, et
en quittant la maison , il voulait fuir cet œil réprobateur qu'il attri-
buait à son père.

Les mauvais souvenirs


Il est un autre fait courant dont on ne mesure pas touj ours la
portée : quand on cherche à retrouver les souvenirs du passé, la
plupa1t de ceux qui reviennent se présentent généralement sous un
jour agréable. En 1m mot, c'est connu, nous retenons pl11~ facile-
ment les bons moments que les autres. Les souvenirs qui nous
rendent sensibles à l'œil de l'autre sont surtout les plus déplaisants,
ceux qui no11~ ont mis mal à l'aise, qui ont terni notre image ou
celle d'une perso1me chère, et que nous faisons tout pour oublier.
Il est d'autant plus difficile de les faire revenir au grand j our.

L'œil inté rieur qui nous a 1nis en difficulté autrefois est a11~si celui
qui nous po11~se à faire l'impasse sur nos mauvais souvenirs, comme
s'il imposait de garder dissimulé ce qu 'il a considéré comme
indigne à ses yeux. Il a fallu que Georges Bataille fasse 1me psycha-
nalyse et se libère de l' œil de son père pour parvenir à laisser les
mauvais moments qu 'il avait vécus sous son emprise refaire smface.
Voilà pourquoi les souvenirs les plus pénibles échappent à notre
conscience en nous donnant précisément « ma11vaise conscience »,
sans que nous sachions toujours pourquoi. Il faut parfois beaucoup
de temps avant de repérer conm1ent nous avons été blessés dans

97
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

notre amour-propre, humiliés, et ::l'identifier les incidents qui ont


terni notre image d 'tme façon ou ::l'une autre.

Sonia est une jeune femme réservée, souvent isolée, et ses amis sont
inquiets de la voir si peu confiante en elle-même. Pourta n~ elle a tout pour
réussir et ne ma nque pas d'ambition. Il a fa llu bea ucoup d'entretiens avec
une psychologue pour qu'un jour, elle lui confie en rougissa nt un événe-
ment de son enfance qu'elle n'avait jamais pu oublier. Elle avait alors qua-
tre ans, et au moment de partir à l'école, elle avait été prise d'un besoin
pressa nt, il ava it fa llu faire très vite... au point que sa maman avait oublié
de lui remettre sa petite culotte. Elle ne put qualifier l'horreur qu'elle avait
ressentie quand en pleine cour d'école, à la faveur d'un coup de vent ou
d'un geste malencontreux, elle ne sait pl us, les autres enfants s'en étaient
aperçus. Elle n'a jamais oublié la sensa tion qui l'ava it saisie, et qui la
reprend aujourd'hui encore en certaines circonstances et qu'elle n'avait
encore jamais confiée à personne.

Voilà un exemple panni d 'autres d'un moment de honte p1imaire


totalement oublié, et qui entraîne pomtant une vé1itable confusion
dans l'esprit de Sonia chaque fois qu'elle doit se produire en public.
Il paraît difficile d'imaginer qu 'un vécu aussi anodin soit la source
de ses blocages. Elle en a co1mu d'autres sans doute, et celui-là est
venu les signifier et les condenser. Quand même, n 'y aurait-il eu
que ce petit incident, il faudrait le prendre au sé1ieux : ne suffit-il
pas d'un simple caillou dans une chaussure pom empêcher
quelqu'un de bien marcher ?
Dans la plupart des cas, nous avons l'impression que notre enfance
s'est plutôt bien passée, et notL~ serions bien en peine de retrouver

98
QUEL QUE CHOS E À CAC HER?

les sources de notre honte actuelle. En fait, les mauvais souvenirs


se dérobent sous d 'autres, plus anodins, qu 'on a construits de toutes
pièces :Û!n qu 'ils soient pltts :l notre 3v:111tage. Freud p3rle :l ce
propos de « so11venirs écrans ». En effet, ceux-ci donnent l'impres-
sion d 'être confo1111es à la réalité, alors que ce sont d'habiles
reconstitutions qui dissimulent un moment éprouvant qui a été
suivi heureusement d'autres plus agréables, qui ont fini par
l'emporter.

Freud évoque à ce propos un épisode qu'il a vécu avec son dem ~frère plus
âgé. li est alors très jeune, trois ans, et I~ souvenir qui lui revient est celui-ci:
o<Je me vois criant et pleurant devant ~n wffre. Mon dem~frère Philippe, de
vingt ans plus âgé que moi, l'ouvre. If 2St vide, et je crie de plus belle. Sou-
dain ma mère apparaît, svelte et jolie. •

Freud note d'emblée l'aspect curietLX de ce souvenir qui semble


évoquer un j eu entre son frère et lui, auquel le retour de sa mère
aurait mis un te1111e, un souvenir banal en somme. En l'analysant
ùétail par ùétail, il ù écouvrc: yu 'c:u réalité cc: n 'c:,;t pa~ lt: coffre: lt:
plus important mais le mot correspondant. « Coff;er », en allemand
comme en français, signifie « enfenner », et plus largement , « meffre
dans 11n contenant q11elconq11e ». Il se souvient alors que la nourrice
qui s'occupait de lui à l'époque a été« co_D;ée »pour avoir conunis
quelques larcins à la maison . Puis, tout de suite après, lui revient
l'idée que sa mère a accouché au même moment, et qu 'elle a
disparu de son univers quotidien sans qu 'il soit prévenu, conm1e
cela avait couranm1ent lieu à l'époque. Il a donc redouté qu 'elle ne

99
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

soit« coj}rée »elle aussi ! D 'autant que le mot« c<!f}re »évoque égale-
ment le ventre maternel, qui s'est ouvert polll" la circonstance. Il
prend surtout conscience de h violente j alousie qu'il 3 éprouvée :l
l'égard du nouveau venu, qui lui a fait redouter d'être « ceffré » à
son tOlll", comme la nourrice. Voilà conm1ent un mauvais
souvenir, la naissance d'un rival et la jalousie qui l'accompagne,
sont masqués par une scène de jeu apparenm1ent sans importance.
Ce qui ne veut pas dire que ce vécu n'aura pas de conséquences
polll" la suite.
Si on éprouve tant de difficultés à se remémorer ces moments-là,
et si on les couvre d'un « so11venir écran», c'est souvent parce qu'il
n'y a pas de quoi être fier des sentiments éprouvés à l'époque, en
particulier si l'on tient compte de l'œil intérielll" sévère qui nous
habite. O n préfère les cacher sous des récits plus innocents, alors
qu 'il n 'y a plus auctme raison d 'en être gênés. Il suffit d 'ailleurs de
les laisser resurgir pour s'apercevoir qu 'ils exp1iment les sentiments
les mieux pa1tagés du monde.

Les mauvaises rencontres


Il arrive que, sarn que l'on ait soi-même conunis quoi que ce soit
de particulièrement inconvenant, une personne ternisse notre
histoire. C mieusement, cela suffit à créer un malaise, et provoque
même chez nou~ la panique qui nous empêchera de nous montrer.
Par tm cmieux retour des choses, la personne qui a souffert de la
situation se sent marquée du sceau de l'infamie alors qu 'elle n 'y est
absolument pour tien .

100
QUEL QUE CHOSE À CAC HER?

Ceci se vé1ifie particulièrement chez les personnes qui ont été


victimes d'agressions sexuelles dans l'enfance.J'entends le te1111e au
sens le plus brge, pour désigner les actes qui vont de simples attou-
chements jusqu'à des pratiques sexuelles effectives, car quel que
soit le degré d'intrusion, celles-ci sont toujours dommageables à
long te1111e. Ces agressions sont d 'autant plus graves qu'en général,
l'enfant refoule ce qui lui est anivé, et cela pour deux raisons très
simples : tout d 'abord parce qu 'il a senti monter en lui une forme
de plaisir qui l'a complètement submergé, il se sent complice et
tente de l'oublier ; ensuite parce qu'il lui est très difficile de mettre
en cause un adulte, un proche pa1fois, qui, dans son esp1it d 'enfant,
devait savoir ce qu 'il faisait. Lorsque l'agression sexuelle est
commise par un autre enfant, qu 'il soit seul ou en bande, c'est
encore autre chose : il est fréquent que celui qui a été agressé
sexuellement se sente si humilié et si sali qu 'il n'ose pas réagir. La
honte lui coupe ses moyens, et à long te1111e, les conséquences sont
les mêmes que s'il avait été abtt~é par un adulte. On conseille aux
enseignants et aux parents de se montrer très vigilants et de favo-
1iscr le dialogue dès qu 'ih soupçonnent des problèmes de cc genre.

Albert, 40 ans, se plaint de différents handicaps sexuels et socia ux. Il ne


parvient pas à satisfaire sa compagne et passe aux yeux de tous pour un
véritable ours, difficile d'accès et incap3ble de se produire en public. li a eu
une scolarité déplorable et ne s'en est sorti qu'en créa nt une petite entre-
prise dans1aquell e il est seul maître à tord. Après de longues semaines pa s-
sées à décrire ses bloca ges, un sow enir qui lui semble sa ns grande
importance, et dont il n'a d'ailleurs jamais soufflé mot à personne, lui

101
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

revient en mémoire. li avait alors une dizaine d'a nnées et rentrait de l'école
en traversant une allée bordée d'arbres, quand un homme l'a attiré dans un
bosquet, a baissé son pa ntalon, et a commencé à lui sucer le sexe tout en
se ma sturba nt de façon ostensible. Complètement si déré, Albert n'a pas
réa gi, et les choses auraient pu aller plllS loin si une femme qui habitait un
immeuble surplombant le bosquet n'avait pas rema rqué la scène et crié,
attirant l'attention d'a utres personnes. ~homme s'est sauvé rapidement,
laissant Albert déculotté et désorienté. Néanmoins, il ne s'est pas affolé: il
s'est rhabillé tranquillement, a repris la route comme si rien ne s'était passé,
et est rentré chez lui sans souffler mot de cet épisode. Jamais, au grand
jamais, Albert n'a eu l'idée de raconter cette histoire, alors qu'il ne l'a pas
oubliée. Mais c'était pour lui un souvenir d'enfance pa rmi d'autres. Il ava it
avec ses pa rents d'assez bonnes relations et il ne voyait pas l'intérêt de les
mettre au courant. Par la suite, il s'est méfié d'autres adult es un peu entre-
prenants, et en particulier d'un reli gieux dont les agissements lui parais-
saient suspects ... et à juste titre, il s'en est vite rendu com pte. Il se sentait
en quelque sorte vacciné contre les actes de ce type et à l'abri des consé-
quences qui auraient pu en résult er.

Le ton détaché, tranquille, un peu distant avec lequel il racontait


l'épisode pédophilique était le pltL~ étonnant dans le récit d'Albert.
Pomtant, ayant lui-même tme petite fille de 6 a11S, il était ce1tai-
nement au courant des risques actuels et se montrait prudent et
attentif, comme la plupa1t d'entre nous. Mais en ce qui le
concerne, il ne voyait pas en quoi un épisode passager de son
enfance aurait pu avoir des conséquences sur sa vie sociale et
intime tùtérieure. Pomtant, il a fi:Ji par convenir que le souvenir
de cette rencontre le hantait en profondeur et que s'il n'en avait rien
dit à ses parents, c'était po11r ne pas ternir son image à le11rs ye11x.

102
QUEL QUE CHOS E À CAC HER ?

Auj ourd 'hui encore, il se sent gêné par le regard qu 'on po1te sur
lui, comme si les autres pouvaient deviner ce qui lui était arrivé et
b souillure qui en résultait.
A priori, la réticence d ' Albe1t à parler pouvait se comprendre. C'est
tme question qu 'on soulève fréquemment atti ourd'hui à propos
des actes de pédophilie. Est-il toujours nécessaire de les raconter et
de les étaler au grand jour ? N 'est- ce pas faire le jeu des pervers
eux-mêmes qui attendent de cette orchestration un smp lus de
plaisir ? Albe1t, par exemple, a spontanément pe11Sé qu 'il devrait
suffire de rester sur ses gardes. Et pomtant, même effectué de façon
limitée, passagère, un geste tel que celui dont il a été victime est,
et reste, une agression sexuelle, et :1 faut en parler. Celui qui se tait
s'en fait inconsciemment complice, et finira par ne plus oser se
montrer librement en public.

L'« après-coup»
Comment expliquer qu 'un acte à première vue limité et épiso-
dique doive être envisagé avec tant de gravité ? Freud s'est très tôt
posé la question et en fit même le point de dépa1t de sa première
théorie sexuelle. Il s'appuie essentiellement sur deux cas demeurés
célèbres dans la littérature analytique, celui de Katerina qui est
raconté dans les Ét11des s11r /'hystérie, et celui d' Emma dans son Projet
de psychologie'. À propos de ces deux jeunes personnes, Freud
~ explique que l'enfant qui a été l'objet d'actes sexuels de la part de
9
.!;-
g'.
~ 1. On trouvera ces deux récits d1i-L~ les Œt1vres complètes de Freud publiées aux PUF,
o le prentier dans le tonie 2, et le second à la fin des Le11res à Fliess, PUF, 2006, p. 657.

103
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

l'adtùte ne réalise pas sur le moment la gravité de l'acte. C'est à


partir de l'adolescence, lorsqu 'il a:quiert ses potentialités adultes,
que l'émotion ressentie précédemment le met en diffictùté. S'il
n'avait pas enfant les mots et images adéquats pour exp1imer ce qui
lui anivait, c'est seulement quand sa maturation lui en donne les
moyens que l'événement passé prend toute sa signification. La
psychanalyse a théo1isé ce cmieux chevauchement des faits par la
suite de façon beaucoup plus large, et pour tous les souvenirs
analogues, en introduisant la notion d'« après-co11p' ».
Cette explication apporte un autre éclairage au cas d' Albe1t. Sur le
coup, il n'a pas réalisé la gravité de ce qu 'il s'était passé. Ce n 'est
pom tant pas anodin de se faire sucer le sexe par un inconnu, et
surtout de voir cet inco1mu exhiber un sexe é1igé et se donner du
plaisir. Cet épisode tellement étranger à son w1ivers habituel a été
gardé « hors champ», et n'a pas été intégré de quelle que façon que
ce soit. Jusqu 'au jour où il est devenu pubère et a réalisé qu'il avait
été réduit à l'état d 'objet sexuel. Comment peut- on avoir plaisir à
se montrer après ça ? L'image de soi si indispensable pour tenir sa
place dans l'existence est à jamais compromise, et il faut faire un
long travail pour la restaurer. Cette image ternie refaisait sm face
chaque fois qu 'il lui fallait se co111po1ter en homme, s'affi1111er et
braver le regard des autres. Cela ne vaut pas seulement pour les
enfants. O n co1maît la honte indélébile qui marque les p1isonniers
qui ont été abtt5és sexuellement par d'autres : i15 ne suppo1tent plus

1. Ç(. cette notion d ans Vo.:a/mlaire de la psydiarwlyse, PUF, 2007, 20 1 1.

104
QUEL QUE CHOS E À CAC HER ?

d'être sotunis au regard du groupe, et certains en vie1ment à se


suicider.

Le viol des adolescentes et des femmes : la honte suprême


J'ai parlé jtt~qu'ici des honm1es et des enfants. Qu'en est-il des
adolescentes et des fenm1es qui ont été violées ou abtt~ées ? Les
statistiques parlent d'un viol toutes les huit minutes en France,
dont 80 % ont lieu darn la famille de la victime. Ces femmes se
retrouvent plus que toutes autres humiliées et incapables
d'affronter Je regard des autres. Dans ce cas précis, la honte saisit la
personne à la racine de l'être, et il lui est extrêmement long et diffi-
cile de la smmonter. La preuve en est que, dans lem grande maj o-
rité, ces femmes n 'osent même pas porter plainte et préfèrent se
murer dans le silence.
Notre société conm1ence tout j uste à se préoccuper du phéno-
mène. Alors que l'impératif de visibilité s'impose à tous les
niveaux, on se hemte ici à une discrétion étonnante. C'est tm autre
paradoxe de notre univers dominé par l'image : la pornographie
circtùe à grande échelle, sur Internet, dans les publicités, transfor-
mant le plus souvent la femme er: objet de consommation , et en
même temps, on voudrait créer un climat où elle serait davantage
respectée'. Il s'ensuit une autre forme de clivage qui s'instaure cette
fois au niveau de la collectivité tout entière : on sait et on ne veut
~ pas savoir. Le déni l'emporte. Par le fait même, les femmes concer-
9
.!;-
g'.
~ 1. Don net G., D~fi à la pudeur, qtuwd la pontt'lflmplde devfrru / ';11i1fr11fou sexuelle des Jeune~
o Albin Michel, 2003.

105
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

nées en arrivent à se cliver elles aussi, ce qui peut avoir les mêmes
effets destructeurs que celui dont il a été question à propos de
M:irilyn.
Il ne manque pas de mouvements auj ourd'hui pour alerter
l'opinion et aider les femmes agressées sexuellement à sortir de
l'ombre et à réagir. O n leur reproche pa1fois de mener des actions
trop spectaculaires, comme celles du mouvement Femen qui
n'hésitent pas à recourir à l'exhibition en public'. C'est 11nefaçon de
prendre à la lettre la société d11 paraître et de /'obliger à regarder ce q11'el/e
ne ve11t pas voir. Quant aux femme; abtt~ées, et nous y reviendrons,
il est essentiel qu 'elles parlent, qu 'elles portent plainte en se faisant
aider , qu 'elles suivent si nécessaire un traitement psychique adapté,
et qu'elles gardent cet obj ectif p~écis : « La honte est passée dans
/'a11tre camp2. »Car on le verra à propos des sources familiales de la
honte, on se libère aussi en renvoyant la honte sur celui qui l'a
provoquée.

1. JI s'agit d'un groupe de fen1111es, fondé en Ukraine en 2008, qui n1ène régulièren1ent
des actiorL~ au grand jour pour réagir, et ce de façon spectaculaire contre toutes les
fonnes d'exploitation de la fenune.
2. C'est ce qu'une des fen1111es con cernées a fort bien forn1ulé à la fin du procès de lex-
entraÎneur de tennis llégis de Caniaret en 11oven1bre 20 12.

106
Chapitre

Le poids de la famille
et de l'histoire 4
Les souvenirs qui font honte appa~tiennent au véc u de chacun, et
prennent plus ou moins d 'importance selon sa sensibilité et le
moment où i15 sont arrivés. Mais nous sommes des êtres sociatLX,
et d 'autres énigmes, héritées de la famille ou de l'histoire dont nous
sommes profondément solidaires, jouent pa1fois un rôle considé-
rable dans nos diffictùtés à nous montrer.

La famille

C'est ce qui est apparu au cours de !analyse de Pierre, l'étudiant en fin


d'études dont j'ai parlé au chapitre 3 à propos de l'effet paralysie. Une fois
ses examens réussis, son professeur lui conseille:" montrez-vous" ... et il n'y
parvient pas. La frayeur, la peur de l'inconnu le submergent, et il en est
paralysé. Il lui a fallu sérieusement travailler par la suite ce qui s'imposait

107
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

comme une raison convainca nte de ce mal-être. Fils d'ouvrier émigré, il s'est
consacré passionnément aux études dans un but précis: dépasser sa cond~
tion, fa ire honneur à ses pa rents et masquer un complexe d'enfance. Mais
si ses diplômes lui donnaient l'impression d'avoir réussi, rien n'avait changé
au fond de lui-même. Au contraire, sa conviction première était d'autant
plus renforcée qu'elle avait nécessité tant d'a nnées d'efforts, et la certitude
qu'il ne valait pas autant que les autres refa isait surfa ce avec une force inat,
tendue au moment même où il croyait s'en être définitivement libéré.
--~

L'inhibition de Pierre ouvre une piste qu 'il est touj oms intéressant
d'explorer dès lors qu 'on se sent paralysé à l'idée de s'affi1111er sur
la scène publique. Ce qu 'on cherche à cacher ne relève pas
toujoms d'actions ou de secrets dont on serait responsable, cela
renvoie pa1fois simplement à la famille et aux origines, même si
celles-ci ne dissimulent pas non plus d 'actions ou de fautes répré-
hensibles. Bien au contraire, les pa~ents de Pierre étaient plutôt des
personnes méritantes, mais compte tenu du contexte social, Pierre
avait souvent eu l'impression dans son enfance qu 'i15 n 'étaient pas
à la hauteur, et que selon lui, ils n'étaient pas « bien v11s ».. . Cela
tient pa1fois à peu de chose : la précarité de leur habitat, la simpli-
cité de leur vêtement, certaines difficultés à s'exp1imer. Il s'agit de
l'une des sources les plus fréquentes et les pltL5 insidieuses du
fam eux s11rmoi visuel dont il a été question précédemment : le
regard des autres sur la famille et l'impression qu 'il est dépréciatif
ou mép1isant. Ce sont des ressentis qui s'imp1iment en soi et qu 'on
n'oublie jam ais.

108
LE POIDS DE LA FAMILE ET DE L'HI STOIRE

L'histoire
Mais pa1fois, cette impression repose tout de même sur des motifS
valables dus à l'histoire du passé.

C'est le cas pour Viviane, dont j'ai aussi parlé précédemment, qui veut
s'engager dans le social et qui se retrouve incapable de s'exprimer en
groupe alors qu'elle dispose de toute; les qualités requises. La première
hypothèse qui lui est venue à l'esprit semblait justifier sa réaction. Elle était
" petite dernière" d'une fratrie de cinq enfants, venue " sur le tard " après
deux garçons et deux filles. Au sein du groupe fa milial, elle ava it bien du
mal " à en placer une "··· sa uf à émettre de temps à autre une réflexion sa u-
grenue qui fa isait rire toute la fa mille. Et il en a été de même pendant toute
sa scola rité, qui a été très bonne, mais pendant la quelle elle n'owrait
jamais la bouche en classe, de peur de susciter les quolibets.

Il est pomtant apparu au bout d'un moment que ce n 'était pas la


seule raison de son inhibition, car son statut de petite dernière
particulièrement choyée l'avait amenée à prendre davantage à
cccur les problèmes f:uniliaux.

Un jour, elle s'est rendu compte que son père ne pa rlait jamais de ses pro-
pres pa rents et de son enfance. Renseignement pris, elle a fini pa r appren-
dre que la fa mille paternelle avait collaboré avec les Allema nds durant la
période 1939·1944, ce qu'on ava it soigneusement tu. Malgré tout, elle
~ ava it gla né ici ou là des réflexions qui avaient suffi à la mettre en éveil. On
]. n'imagine pas à quel poi nt les enfants sont à l'affût des conversa tions des
g. adultes et comment ils les interprètent en particulier quand elles sont chu-
9
" chotées avec gêne et retenue. Viviane en a déduit que son père ava it fait
0

109
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

des choses dont il avait honte. Et com me elle lui étaittrès attachée malgré
tout, elle avait hérité de cette honte au plus profond d'elle-même, au point
de ne plus pouvoi r s'exprimer en groupe. Malheureusement, ce père était
décédé et elle n'avait guère la possibilité d'en savoir pl us. Une rencontre
impromptue avec un cousin lointain lui a permis de découvrir la réal ité: cet
homme lui a appris que son père s'était enfui très jeune de chez lui pa rce
qu'il désapprouvait le comportement de ses pa rents, et c'est pour cette ra ~
son qu'il n'en soufflait mot. Elle ava it donc au contraire toutes les raisons
d'être fier de lui, mais il n'empêche qu'en fa isa nt l' impasse sur son passé, il
entretenait un trouble profond dont S3 petite fille avait hérité. Comment
exercer des responsabilités et pa raître à son avantage quand on porte un
nom qui a été déshonoré, et qu'on a la sensa tion que cela se voit comme le
nez au milieu de la figure !

Les événements historiques marquent souvent l'histoire des


familles sans qu'elles s'en rendent toujours compte. Et dans ce1t ains
cas, ceux- ci peuvent avoir des co11$équences fo1tes. J e me souviens
de la fierté qu 'éprouvait un garçon de 14 ans qui avait retrouvé
dans une vieille malle du grenier familial les notes qu 'avait tenues
l' un de ses an cêtres, soldat durant les cam pagn es n apoléoniennes !
À l'inverse, il arrive qu 'on se découvre w1 grand-parent qui a pris
parti pour l'occupant durant tme guerre, ou qui a fui ses responsa-
bilités. La plupa1t du temps, les parents se gardent bien d 'en faire
état, comme s'ils se sentaient responsables, ce qui ne fait qu 'inten-
sifier le malaise. En fait, ils sont eLLX aussi victimes de ce qui s'est
passé, et il vaut mieux pa1tager cet héritage avec les générations
suivantes pom remettre les respor:sabilités à leur place. Quoi que
l'on ait pu laisser entendre dans bien des traditions ancie1mes, on

l lO
LE POID S DE LA FA MILE ET DE L'HI STOIRE

n'a pas à endosser les méfaits commis par les ascendants. Il faut au
contraire les raconter de façon à s'en démarquer.

« Les parents ont mangé des raisins verts ... »


Je m'arrête cependant un irntantsur l'idée selon laquelle les enfants
porteraient inévitablement les erreurs ou les actes peu glorietLX de
leurs parents ou grand5-parents, car elle est largement répandue.
O n co1maît la phrase de la Bible : « Les parents ont mangé des raisins
verts et les dents des enfants en ont été agacées. »

Elle fait écho à la malédiction de Noé: son fils Cham a pénétré dans sa
tente alors qu'il était nu et s'en est glorifié au lieu de respecter son père.
Noé réagit violemment et condam ne les enfants de Cham à être soumis à
ses autres descendants, et donc à porter la honte de leur père. Ceci met
d'autant plus en lumière l'injustice de cette malédiction dans la mesure où
les enfants de Cham, qui n'ont rien fait, sont punis, alors que Cham lu~
même est épargné.

Ces exem ples et d 'au t res sen ten ces du m ê m e genre ont fini par
do1mer à penser qu'il y avait une fatalité inévitable à endosser la
faute de nos aïeux et à baisser la tête. Malheureusement, notre
inconscient entre facilement dans ce type de logique, alors qu 'il
faut se méfier d'un raisonnement aussi hâtif Ces sentences doivent
être plutôt comprises comme des paraboles et des mises en garde.
Elles servent à placer les adtùtes devant lems responsabilités, en
soulignant que chaque génération doit veiller aux conséquences de
ses actes sur les générations suivantes. Loin d'affirmer que les

l ll
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

descendants seront automatiquement pénalisés ou doivent payer


les conséquences des actes des anciens , elles affi1111ent plutôt que
les 3dultes d o ivent se com porter de telle façon que leurs 3ctes n e
soient pas dommageables pour leurs descendants.
L'analyse met en lumière tm autre fait : ce1taines perso1mes des
exemples cités ont bien hérité tel complexe des actes des parents
ou grand5-parents, mais c'est so1111ent 11n choix inconscient d11 Sl(jet po11r
réagir à d'mitres problèmes q11i liii sont personnels. Pour Viviane, « la
petite dernière», par exemple, on s'est aperçu qu 'elle trouvait dans
cette façon d 'assumer les problèmes de son père tm moyen de se
do1mer de l'importance. Au5si, on ne peut jam ais affi1111er d 'avance
que de te15 actes ont automatiquement des conséquences néfastes.
D 'ailleurs, il ne manque pas d 'enfa:its et de petits-enfants qui pren-
nent le contre- pied de leurs ancêtres avec un succès éto1mant , et
c'est d'autant plus fréquent qu 'on ne fait pas mystère de ce qui s'est
passé. Dans tous les cas de figure, il est p1imordial d'identifier le
désir de chactm, qui majore les erreurs des anciens, ou bien
cherche à les dépasser.

La question des origines


R este la question cruciale des 01igines qui devient chez ce1tains
w1e vé1itable obsession et les har:dicape sé1ieusement dans leurs
capacités à se montrer. Elle laisse souvent pe1p lexes ceux qui igno-
rent ce genre de problème, car ils comprennent mal ce qui porte
w1 être hw11ain à se préoccuper à ce point des parents qui l'ont mis
au monde et de tout ce qui s'est passé dans ce contexte-là. Pour-
tant , les exemples d 'adolescents qui ont été adoptés, ou dont les

112
LE POIDS DE LA FAMILE ET DE L'HISTOIRE

parents ont connu des w1ions multiples, et qui veulent co1maître


leurs ascendants et les raisons pour lesquelles ils n'ont pas été élevés
p:ir eux, ne m:inquent p:is. Ce n'est p:is un simple c:iprice, tOtL~ les
spécialistes en témoignent : c'est w1e nécessité. En général, les
parents adopti& sont avertis de cette exigence et ils commencent
très tôt à informer l'enfant, mais ce n'est pas tottiours évident.
Quand l'enfant ne demande rien , il n 'est pas rare qu'on choisisse
de faire comme si rien ne s'était passé.

Au chapitre des troubles physiques ou psychosomatiques, j'ai cité l'exemple


d'André, ce jeune enseignant qui ne pouvait faire un exposé en amphi face
à ses étudiants sa ns que se produise la veille sur son visage une éruption
de boutons particulièrement déplaisante. Lui qui se sentait déjà pa rticuliè-
rement angoissé à l'idée d'affronter cette situation finissait pa r perdre tous
ses moyens, au risque de compromettre sa carrière à l'université. Il a fallu
beaucoup de temps pour qu'il trouve enfin les origines de ce comportement
socialement suicidaire. La mère d'André l'ava it conçu deux ans ava nt son
mariage, avec un homme qu'elle avait fini pa r exécrer et rejeter, au point
qu'elle ne voula it plus jamais en entendre parler. André avait d'ailleurs été
élevé pa r elle et son nouvea u compagnon, avec un autre frère et une soeur,
sa ns qu'il soit question de son père biologique, sinon par allusions rapides
et discrètes. À l'adolescence, il n'avait toujours pas osé interroger sa mère,
et sa ns la manifestation de ses angoisses et de ses troubles psychosomat~
ques, il aurait continué à faire l'autruche pour éviter de la troubler. Il a fini
par poser la question, moyennant quoi il est parvenu à reconstituer précisé-
~ ment les conditions de sa venue au monde et du dépa rt de son père. En
]. comprenant ce qui s' était passé, il a commencé à se libérer de la honte qui
g. l'empèchait de s'affirmer aux yeux de tous, sa ns complexes.
9
"0

11 3
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

Comment peut-on avoir honte d'une histoire qui s'est passée avant
qu 'on vienne au monde et à laquelle on est apparemment totale-
me nt étr:111ger ? Les no m breu x psycho logues et psych:in:ilystes qui
se sont intéressés à cette question estiment que dans ce cas de figure
la honte ne provient pas nécessairement de fautes accomplies par
les ascendants, mais tient pltL~ profondément au silence qui entoure
leur existence. Ce que l'on ne dit pas est a priori honteux, frappé
d'infamie, considéré intérieurement conm1e indigne de paraître.
Et la personne qui est issue d'une personne frappée par ce que les
R omains appelaient la damnatio memoriae, le refus de mémoire, se
sent hantée par cette indignité. Elle n 'ose pas paraître atLX yeux du
monde. Heureusement, le remède est à la portée de chacun : il est
dans une parole vraie, dite le pltt~ simplement du monde. C'est
cettes une véritable épreuve pour ceux qui voudraient faire
l'impasse sur le passé, smtout lorsque l'enfant semble se résigner au
silence. Et pourtant, elle est indispensable. C'est en tout cas ce qui
a pennis à André de s'approprier son histoire et de se dégager
d'une étiquette dévalorisante qu'il se mettait inconsciemment sur
le front . .. en affich ant une éruption de bou tons !

11 4
Chapitre

L'identité sexuelle 5
Si une personne ne se sent pas bien dans sa peau , et plus précisé-
ment dans son sexe, elle éprouvera pa1fois des difficultés à se
montrer. Apparemment, elle assume bien d 'être 1me fenm1e , ou un
homme, elle en est plutôt fière, et pom tant , sans que cela soit
toujours bien conscient, il y a un ver dans le fruit. En règle géné-
rale, il est utile de faire Je point sm la question car elle entre en
ligne de compte dans toutes les circonstances où il s'agit de
paraître.

Un tournant décisif et révélateur : l'adolescence


C 'est à l'adolescence que l'on acquiert un co1ps adulte sexué doté
de toutes les caractéristiques qui lui correspondent, et c'est
toujours un moment délicat : quand la fille découvre ses premières
règles, remarque les premiers signes de pilosité, co11State que ses

115
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

seins s'épanouissent ; quand le garçon découvre ses potentialités


génitales, doit commencer à se raser, etc. Cette évolution peut être
vécue de deux m:inières. Si elle correspond d:it1S un prentier c:is :iu
désir profond que l'adolescent nourrit en lui depuis sa plus tendre
enfance, qu 'il est fier d'être fille ou garçon , les choses rentrent
progressivement dans l'ordre. Cette période débouche sur une
nouvelle conscience de soi, et elle est positive, smtout quand
l'environnement y est propice. O u bien si au contraire, dans un
second cas, l'accès à la sexualité adtùte entre en contradiction avec
les désirs de l'enfant ou ceLLX de son entourage, elle réveille des
conflits ou des déceptions dont il r:'avait pas idée jLL~que-là, et c'est
le point de départ de complexes, et en particulier de difficultés à se
montrer qui vont lui compliquer considérablement l'existence.
Pour l'adolescent, ce temps peut étre perçu comme Lme véritable
catastrophe intérieure : il est mal dans sa peau , n 'ose pas s'afficher
sur le moment, et pa1fois même pour une période assez longue.
O r, auj ourd'hui plus que j am ais, c'est un véritable handicap qui
freine considérablement l'entrée darn la vie adulte et l'affi1111ation
de soi.

Le sexe ou le genre
Contrairement à ce qui se dit le plus souvent, le véritable obstacle
n'est pas de se montrer avec LU1 sexe, ou avec les caractères secon-
daires qui lui correspondent, mais de se montrer sex11é, appartenant à
11n genre précis. O n confond souvent les deux, alors que ce sont
deux choses bien distinctes. O n peut en effet disposer de tou~ les
organes d 'w1 sexe donné, et être convaincu d'appartenir à l'autre

116
l'IDENTITt SE XUELLE

sexe, ai11Si qu 'en témoignent les transsexuels qui vont jusqu 'à subir
tme opération chirurgicale pour être en accord avec eux-mêmes.
Le genre dépend essentiellement du désir inconscient du sujet, et
conditionne l'affi1111ation de soi dans un sexe ou dans l'autre, alors
que le sexe est tme donnée biologique qui s'impose quel que soit
le désir du suj et.

Venue des États-Unis, la théorie du genre a fait son entrée dans les
programmes scolaires au lycée malgré les protestations émises par
ce1tains redoutant des déviations de toutes sortes. Cette théorie ne
fait en réalité qu 'entériner une distnction qui remonte à la nuit des
temps, entre l'identité sexuelle et les attributs physiques correspon-
dants. Le travestissement d'hommes en femmes, ou inversement,
est w1e constante dans le folklore ou dans l'histoire. J e pense en
particulier au chevalier d'Éon , au XVIII' siècle, ou à la papesse
Jeanne, au M oyen Âge. Cette distinction pe1111et en tout ca5 de
comprendre en profondeur les st( ets qui ne parvie1ment pas à se
montrer parce qu 'i15 ne se sentent pas à l'aise dans leur identité
sexuelle.
O n constate à l'inverse que les perso1mes qui a5stm1ent leur sexe
sans problèmes franchissent beaucoup pltL5 facilement les obstacles
que représente parfois leur physique. Qu'i15soient grand5 ou petits,
maigres ou plus gros, avec un bra~ en moins, ou une claudication
prononcée, les femmes et les hommes qui ont acquis dès l'enfance
w1e idée positive de leur sexe et ont ratifié leur identité sexuelle
sans diffictùtés particulières à l'adolescence réussissent plus facile-

11 7
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

ment à dépasser leur handicap'. C'est un atout important pour


l'affirmation de soi.

Quand le genre diffère du sexe proprement dit


Le transsexualisme a beau être un cas classique, c'est celui qui pose
le plus problème. Ces personnes ne se reconnaissent pas dans le
sexe anatomique que la natm e leur a assigné. T rès souvent, ce rejet
est le fruit de toute w1e histoire dans laquelle, sans toujours le
savoir, l'enviro1mement précoce a joué un rôle. Cette question a
été beaucoup travaillée ces dernières aimées, et on a conclu qu 'il
fallait concevoir que le gem e n'aille pas nécessairement de pair
avec le sexe biologique. Il est d'a:lleurs devenu courant que l'on
accède à la demande de ceux qui souhaitent être opérés et qu 'ils
manifestent publiquement leur appartenance.
Cette demande est symptomatique : elle rejoint toutes celles qui
sont émises atti ourd'hui pour satisfaire atLX exigences du paraître.
Elle prouve à l'évidence w1 fait révélateur : il est impossible de
s'exposer sur la scène publique sans disposer des attributs du sexe
qu 'on a inconscienm1ent choisi. Et, toutes proportions gardées
bien sür, cela vaut pour tout le monde, car /'identité sex11elle condi-
tionne notre identité to 11t co11rt, et ce/11i q11i n'en est pas silr ne pettt se poser
face a11x a11tres a11ec l'ass11raru:e 110111He. C'est comme s'il lui manquait
w1e colonne ve1tébrale, et on comprend la panique qui le saisit.
Cependant, recomir à l'intervention chirurgicale est une solution

1. C'est d'ailleurs la raii\on pour laquelle on insiste tant aujourd'hui pour que les han-
dicapés quel~ qu'ils soient puissen t <rVoir une vie se:-n1elle.

l lS
l'IDENTITt SE XUELLE

extrême qui ne va pas forcément de soi. Il faut d 'abord s'interroger


sérieusement afin d 'être sfo· de son choix, car si certaines personnes
se libèrent ainsi d'une souffr:111ce Yéritable qui les empêchait de se
situer dans l'existence, d'autres ne voient que le commencement
d'une série de problèmes.

Les difficultés à assumer son sexe


L'arbre ne doit pas cacher la forêt. car les distorsiorn entre le sexe
et le gem e dépassent de loin le ca~ des transsexuels. Elles concer-
nent toutes ces personnes qui ne parviennent pas à afficher w1e
image positive et à entrer dans l'exigence du paraître actuel parce
que leur accès à la sexualité adulte s'est mal passé. Elles ont tme
image négative de leur sexe, et lo~sque survient l'adolescence qui
les oblige à l'assumer, elles retrouvent toutes les idées dévalori-
santes qu 'elles s'en étaient faites inconsciemment au coms de telle
ou telle période de l'enfance.

C'est le cas de Rola nd, un militaire qui venait de mettre fin prématurément
a sa carrière et qui se trow a1t en grande difficult é pour rencontrer une
femme. Il était le second d'une fratrie de trois enfants, entre un garçon et
une fille. Naturellemen~ quand il est venu au monde, ses pa rents espé-
raient avoir une fil le, mais ils ne l'ont pas montré et leur attente a été exa u-
cée quand celle-ci est finalement arrivée. Pourtant, dans l'esprit de Rola nd,
les choses ne se sont pas résolues aussi simplement : en se fiant à quelques
indices recueillis ici ou là, il s'est mis dans la tête qu'il aurait dû être une
fille, et qu'en s'affirmant comme garçon il avait dépl u à ses parents. li lui a
fa llu se rendre compte, séance après séance, de ce malentendu, pour qu'il
puisse finalement assumer son sexe et son genre à la fois, puis rencontrer
des femmes dans de bonnes conditions.

11 9
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

La diffictùté à assumer son sexe prend parfois des proportions éton-


nantes, et peut pousser ce1t aines personnes à se placer en marge
dur:111t d e long ues 31111ées.

Agnès, étudiante, 33 ans, menue, courbée, se plaignant de n'avoir jamais


eu la moindre relation avec un garçon, commence une thérapie. Elle est
encore étudiante, à la charge de ses ~a rents, et poursuit, sans fin comme
on le voit tant aujourd'hui, un doctorat, alors que sa sœur, son aînée de
trois ans, est mariée depuis plusieurs années et mère de deux enfants. Issue
d'un couple d'ouvriers actuellement à la retraite, Agnès a toujours entendu
son père dire qu'il aurait bien aimé avoir un garçon, mais elle ne se souvient
pas y avoir prêté attention. Enfant, elle était pourtant d'une vital ité à toute
épreuve et se comportait en garçon manqué.
Mais à partir de la puberté, tout a été de mal en pis: elle a grossi d'un seul
coup, s'est retrouvée couverte d'a cné, avec un système pileux développé, et
surtout, a rema rqué une proéminence en haut de son nez qu'elle estimait
horrible. Son corps semblait affirmer aux yeux de tous des signes de mascu-
linité correspondant à un désir impossible. Pour s'en sortir, Agnès s'est fait
opérer du nez, et a suivi des traitements épila toi res extrêmement exigeants.
Mais elle était toujours aussi mal dans sa pea u et continuait à se cacher de
tous.

Sous-jacent aux diffictùtés du paraître co1porel - manifesté ici par


le problème de nez - , c'est très souvent le sexe qui est en cause.
Malhem eusement, la plupart des personnes concernées ont effacé
le souvenir des moments où elles ont eu l'impression que lem sexe
ne convenait pas à leur entourage. Elles se sont fait des idées, c'est
d'ailleurs souvent ce que leur disent lems parents, mais on n'efface
pas si facilement des convictions de ce genre. Il est même plus

120
l'IDENTITt SEXUELLE

facile de s'en libérer lorsque les parents ont réellement manifesté


tm rejet et le reconnaissent.
Il s'agit d'une des sources les plus profondes de la ditllculté à
s'affi1111er et à paraître sans comple.xes atLX yetLX des autres. Quand
on est bloqué d'une façon ou d'une autre, il faut toujours se
demander si on se sent à l'aise da11S sa feminité, ou sa masculinité,
et creuser les raisons qui auraienc pu rendre cette identification
sexuelle difficile. Toutes les étude.<actuelles le confi1111ent : nul ne
peut s'affi1111er avec assurance dans la vie sociale s'il n 'est pas en
mesure de décliner une identité sexuelle en accord avec ses désirs
les plus profond5.

De l'identité sexuelle à la place dans la fratrie


La situation se complique pa1fois pour certains, compte tenu de la
place qu 'ils ont occupée dans leur famille d'origine. C'est ce qui
est apparu aussi au bout d'un certa:n tem ps dans le cas de Viviane.

Rappelons qu'elle s'est retrouvée incapable de s'affirmer en public pa rce


qu'elle avait été consi dérée comme,, la petite dernière" dont on se moquait
gentiment, et parce qu'elle avait mal interprété les problèmes qu'avait
connus son père. Elle en est venue toutefois à se dema nder si ses blocages
ne provenaient pas aussi du fait qu'elle était une fille et qu'elle avait été trai·
tée avec une certaine condescendance par ses frères. li a fa ll u bien du temps

~
pour démêler ces différents facteurs et pour mesurer leur importance. __ ___,
9
.!;-
g. Envisageons d 'abord l'importance de la place da11S la fratrie. Elle
~ relève bien sür de l'influence de la famille dont il a été question
0

12 1
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

précédemment, mais elle revêt ici tme physionomie nouvelle.


NotL~ ne nous rendons pas toujours compte des conséquences que
cette phce 3 sur notre destin . D3ns les fantilles d'3utrefois, on
répartissait logiquement les rôles à venir en fonction de l'âge :
l'aîné était appelé à reprendre la fonction ou le titre détenu par le
père, le dernâ ème à s'engager dans l'a1111ée et le troisième à se
retirer dans les ordres. Ce type de schéma était encore assez visible
dans les familles nombreuses au siècle précédent, et il a joué pour
celle de Viviane, où l'aîné a repris l'étude de notaire de son père,
tandis que les suivants se sont investis dans l'enseignement et Je
commerce. M ais ce qui est en jeu atti ourd'hui, ce n 'est pltL~ tant Je
choix d 'tme voie ou d 'un métier, dont on laisse de plus en plus Je
jeune décider lui-même, que la capacité à s'y investir de façon
visible, affirmée, sans complexes. Quelle que soit la place qu 'on
occupe dans la fratrie et Je destin qu 'on choisit, lorsqu'on a vécu
toute son enfance écrasé par un aû1é trop s1u- de lui, ou à l'inverse,
humilié par un plus jetme mais plus brillant dans ses études, ou ,
comme Viviane, renvoyé au bas de l'échelle des considérations par
l'ensemble du groupe, on hérit~ inévitablement d'une honte
p1imaire extrêmement lourde et difficile à su1111onter. Il faut
toujours avoir à l'esp1it que ceci est une source de la difficulté à se
montrer.
Elle prend des proportiorn plus grandes encore quand s'y ajoute la
question de l'identité sexuelle, conm1e pour Viviane qui était à la
fois la dernière, et tme fille ! Elle ne souffrait pas d'une identité mal
assumée, ou d'un refus inconscient de son sexe : Viviane était
profondément heurett~e et fière d'être une fille. Mais elle appa1te-

122
l'IDENTITt SE XUELLE

nait à une famille bourgeoise très classique, où l'homme avait un


emploi prestigieux, tenait les rênes de la famille, tandis que la mère
rest:lit :l b m3ison et dev3it se plier :l ses hor3ires et exigences.
S'assumer comme fille, c'était accepter d'entrer dans ce cadre.
Viviane a vécu toute sa vie de mère de famille en suivant ce
modèle, accompagnant son mari dans les diffèrents déplacements
que nécessitait son travail, acceptant d'a.5sw11er toutes les charges
internes au foyer, etc. O n comprend alors pomquoi, tme fois les
enfants partis de la maison, lorsqu'elle s'est engagée dans une asso-
ciation et qu 'il a fallu prendre des responsabilités, elle s'est
retrouvée incapable de prendre la parole pour se poser parallèle-
ment comme femme et dirigeante ! Confrontée sur le tard à la
tyrannie du paraître relayée par son milieu à une échelle pourtant
limitée, elle perdait tous ses moye:LS.
O n ajoutera, et à juste titre, que ce type de situation est de moins
en moins fréquent : les femmes aujourd'hui pre1ment très tôt des
responsabilités sociales et bravent les exigences du paraître avec
davantage d'a.5surance qu 'autrefo~5. C'est exact, et tant miernc
Mais l'influence des traditions reste vivace en certains milietLX,
entretenant l'idée que les femmes n'ont pa.5 à tenir le haut du pavé,
d'autant plu5 que le machisme ambiant vient faire chorus insidieu-
sement avec ces exigences, de telle façon que ce1taines fenm1es se
sentent écrasées ! Le recensement de nombreux ca.5 de harcèle-
ment moral au travail chaque année' en témoigne.

1. Douchoux,J.-C., Les p<~vers 1iarrissiq11es, E~·roll es, 20 12.

123
PARTE 3

Comment réagir ?
Se refaire une image
C OMMENT r.tAG IR ?

« Être vivant signifie être possédé


par 11n besoin d'a11fo-exposifion . »
Hannah Arendt

Il n 'est donc pas question de vouloir faire disparaître à n 'importe


quel p1ix l'angoisse, et encore moins l'angoisse de honte, en s'obli-
geant à se montrer sans tenir compte de ses problèmes personnels :
ce serait faire le jeu de l'autre versant du s11rmoi, ce versant impé-
ratif qui dit « 111 dois », « il faut» dont nous avons parlé précédem-
ment. Cela reviendrait à reconstituer intérieurement un régime
totalitaire identique à celui dont je viens de dénoncer les ravages,
en s'exposant à des moments de panique qui n 'arrangeraient rien ,
ou même, à la longue, en instituant un clivage aux co11Séquences
désastreuses. Il ne suffit pas non plus de révéler toutes les choses
qu 'on cache et d'en parler le plus librement possible : la parole, qui
est un premier pas impo1tant et nécessaire, n 'est pas suffisante si elle
ne s'accompagne pas d'une réelle rransfo1111ation inté1ieure.
O n l'aura compris : réu5sir à se montrer de façon adaptée à la situa-
tion suppose un cheminement en am ont. C 'est pourquoi je
passerai tout d'abord en revue les remèdes auxquel5 on est tenté de
recomir spontanément et qui 1isguent de poser problème si l'on
s'en tient à etLX. Nous verrons ensuite conm1ent il est possible de
parvenir à se montrer atLX yeux des autres, sans céder à la tyrannie
du paraître et en do1mant le meilleur de soi-même.

127
Chapitre

Les remèdes dangereux


ou insuffisants 1
Les personnes qui souffrent d'une diffictùté à se montrer d 'une
façon ou d'une autre en font tous les j ours l'expérience : comme
il s'agit d'un symptôme très répandu dans notre monde, il ne
manque pas d'apôtres qui s'emploient à do1mer des consei15 et à
proposer des façons de réagir, que ce soit sur Internet, dans les
magazines, les émissions de radio ou de télévision . Aussi la
première chose à faire est- elle de passer rapidement en revue les
diffèrents moyens qu 'i15 proposent pour en évaluer les avantages et
les risques. Je commencerai par les solutions vitt uelles, celles qui
s'imposent avec le plu5 d'évidence au fur et à mesure que le temps
passe, et sm lesquelles beaucoup comptent pour résoudre leurs
inhibitions.

129
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

Les solutions virtuelles : Internet et les réseaux


sociaux
Imernec esc un pur produic du monde paradoxal donc j e parlais en
commençant : il propose à chacun des possibilités d'exhibition illi-
mitées, tout en faisant de nous des pions dans tm immense échi-
quier qui échappe à notre cor:trôle. « NollS sommes to11s des
numéros », affi1111ent avec dépit ce1tai11S internautes sur le Web'. Je
commencerai toutefois par signaler les quelques avantages que
présente ce système pour tous ceux qui éprouvent des difficultés à
paraître, car i15 sont indéniables. À problème actuel, solution
actuelle : face à l'immensité du monde qui nous entoure, voilà
enfin un incroyable réseau d'exhibition personnelle accessible à
chacun ! C'est un instrument san.1 équivalent pour se montrer et
prouver ce dont on est capable : Facebook, Twitter, Linkedln, et
autre réseaux sociatLX, ne sont pas setùement des sites pour se
do1mer à voir atLX autres internautes, mais sont aussi des moyens
pom b1iller dans la vie courante, ne serait-ce qu 'en annonçant le
nombre d 'insc1its sur ses comptes et les prouesses qu 'on y déploie.

En France, la proportion des personnes bénéficiant d'une connexion Inter·


net est de 75 %, 81 % pour les adultes, et elle atteint 97 % pour les 12·
18 ans. Et 84 % de ces derniers sont membres d'un ou même plusieurs
réseaux sociaux', avec une moyenne pour chacun de 130 correspondants,
certains allant jusqu'à 400 ou même 500 ! C'est au point qu'il leur faut

1. Dlog d'un internaute nonuné Denurd Gensane.


2. Source: Crédoc,juin 20 11.

130
LE S REM!DES DANGEREJX OU INSUFFISANTS

faire appel à d'autres outils informatiques, de type Yoono, pour gérer le


nombre d'informations qui parviennent sur les différents sites.

Sur ces suppo1ts, la photo joue ur: rôle important, et on y trouve


des co11Seils sur les mille et une manières de la proposer : de face
ou de profil, classique, stylisée ou arrangée:« c'est 11n moyen d'attirer
/'attention mais s11rto11t de conversatio11 et de lien d'égotopisme », déclare
w1 internaute qui s'est spécialisé sur le stti et'. La photo devient
parfois un double virtuel. Par son i:itermédiaire, on fait circuler des
info1111atio11S ou des mises en scène qui font parler de soi le plus
largement possible. On a tout intérêt à rester connecté pour rece-
voir en retour des échos, des commentaires, des avis, des appels.
L'écran ouvert sur l'univers de la Toile se présente sou~ la fo1111e
d'un miroir dont on attend, comme la mère de Blanche-Neige,
qu 'il renvoie une vision de soi aussi valorisante que possible. Si cela
est mis en jeu sur l'ordinateur, toutes les techniques de commw1i-
cation qui tendent à se multiplier attiourd'hui sont également
mobilisées (téléphones portables, tablettes). C'est a priori le remède
lt: plu~ aù apté p()ur faire: face: au nu l ùu ~ièclt: : une: fai,:()n ù t:
répondre à la tyrannie du paraître en gardant la possibilité de
s' exp1imer à titre personnel.
Hélas, il n 'est pas suffisant, et cela en raison des limites inhérentes
au système. Ceux qui éprouvent de vraies difficultés à se montrer,
~ pour toutes les raiso11S évoquées au cours des chapitres précédents,
]. vont les retrouver ici comme ailleurs. Certains le reconnaissent
g'.
9
"o 1. Dupont,J., • J.:exhibitionni•m e façon ré<eau social • (bit.ly/ RXYwDk).

13 1
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

volontiers, le fait d'avoir beaucoup de correspondants ne fait


qu 'accroître leur sentiment de solitude. Pour Dominique Wolton,
Internet est un r évébtetu· d e :e qu 'il 3ppelle « les soli111des
interactives' ». Et même lorsque les échanges attendus ont lieu , i15
s'organisent autour de clichés ou de constructions décevantes qui
ne font qu'alimenter un sentiment de frustration . Il ne faut jamais
perdre de vue qu 'on a effaire à 11ne techniq11e, à 11ne vaste machine, et
q11 'el/e n'est pas là po11r réso11dre les problèmes personnels, lesq11els
n'évoillent, on le verra, q11e dans la relation de personne à personne, a11
sens réel et non pas virt11el. Internet est donc un auxiliaire indéniable,
mais n'est en aucun ca5 une solution .
D 'autant plus qu 'une utilisation prolongée fait courir aux inter-
nautes certains risques qui sont de mieux en mieux identifiés
aujourd 'hui.

La dépendance
Le premier est la dépendance qui touche smtout celles et cetLX qui
mettent tous leurs espoirs dans cetre solution et qui s'y investissent
sans réserves. 115 se cramponnent à leur image vitt uelle comme à la
seule bouée capable de les sauver de leur solitude. « Le téléphone
portable est deven 11 11n do11do 11 », éc1it le psychosociologue Stéphane
Hugnon , et c'est le ca5 de tous les instruments qui pe1111ettent
d'être co1mecté sans limites. Ils provoquent une véritable addiction
qui trouve sa som ce dans la petite enfance. Tous les enfants ont
éprouvé un j our ou l'autre une profonde impression de solitude et

1. Wolton, J)., /t!fonuer u'es1 pas conmmuiq11er; CNllS Éditions, 2009.

132
LE S REM!DE S DA NGEREJ X OU IN SUFFI SA NT S

la sensation de ne pas pouvoir exister aux yeux des autres. Les


fameux « doudous » dont tous les bébés sont dotés dès leur nais-
s3nce sont un moyen d'y remédier. En soi, c'est plutôt une bonne
chose. Quand le psychanalyste anglais W innicott a repéré le rôle
positif et précieux de ces objets qu'il appelle « o~jets transitionnels »,
c'était pom montrer qu' ils 011vraie11t chez l'enfant 11n espace de créati-
vité olÎ se constr11ire 11n monde à l11i, 1.n soi personnel, favorisant les sépa-
rations nécessaires. Les psychanalystes continuent aujourd 'hui de
penser que ce sont des moyens de créer un espace virtuel entre soi
et les autres permettant de se dom1er une contenance. Cependant,
si W innicott les qualifiait d'obj ets transitionnels, autrement dit
d'auxiliaires provisoires, c'est parce qu 'i15 étaient utiles le temps
d'intérioriser w1 soi solide et assm é, il n 'était alors pas question de
les multiplier ou de les faire dmer comme c'est le ca5 atti ourd'hui.
Malhem eusement, avec le temps, on tra11Sfo1111e souvent les objets
pa5sagers en objets indispensables, et cela explique en partie les
phénomènes d 'addiction aux instruments de communication .

C'est ce qui est arnvé a Iréne, cadre dans une grande entreprise de ma rke-
ting. Elle devait animer chaque semaine une réuni on importante pour orga-
niser les opérations à venir. La veille de chaque réunion, elle était saisie
d'une telle angoisse à l'idée de s'exposer à nouveau devant ses pairs qu'elle
ne parvenait pas à trouver le sommeil Elle a fina lement adopté une solu-
tion qui s'est avérée fructueuse pendant un certain temps: le soir précédant
la réunion, elle se mettait devant son ordinateur et ouvrait les différents
réseaux sociaux dont elle était coutumière: elle avait alors la sensa tion de
pouvoir s'exprimer, et les quelques opinions favorables qui lui revenaient lui
donnaient une image positive d'elle-même. Quelle différence avec les colla-

133
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

borateurs de son entreprise qui ne lui disaient rien et lui renvoyaient une
image sa ns relief! Mais elle s'est mise à passer de plus en plus de temps
devant l'ordinateur, attendant toujourspl usd'avis, en recevant de moinsen
moins, au point de retrouver l'angoisse qu'elle avait voulu fuir et d'a rriver à
sa réunion plus épuisée que jamais...

La mise à l'écart
Un autre inconvénient du Net est bien connu : par son inte1111é-
diaire l'internaute se crée w1e bulle virtuelle qui l'enfe1111e et risque
de le couper de la réalité. À la longue, certains ne font plus la diffè-
rence entre le monde réel et celui dans lequel i15 évoluent en
pianotant sw- leur clavier. Il est alors pour eux plus difficile que
jamais de se montrer dans la réalité.

La surexposition
D 'autres en font trop, se montrent sans limites sur la Toile, renon-
cent à toute intimité et ne se rendent même pas compte qu 'i15 sont
utilisés, caricaturés et réifiés, c'est-à-dire réduits à l'état d'obj et, au
point que plus personne ne les prend au sérieux. N 'importe qui a
accès à leur profil sw- Internet, qu':ls ont surchargé de photos et de
récits intimes et personnels. O n finit par se moquer de leurs propos
et les incidences peuvent être déplorables dans le milieu profes-
sionnel. Ce n'est pas sans raisor: que ce1taines entreprises ont
interdit l'usage de Facebook au travail. O n propose atti ourd'hui
tme j ournée sans Facebook le 28 fèvrier, c'est dire si on conm1ence
à se rendre compte du problème ' !

1. Selon Le Monde du 26 février 20 12.

134
L ES REM!DE S DA NGEREJ X OU IN SUFFI SA NT S

Les drogues ou les euphorisants


Venons-en maintenant aux remèdes chimiques qui se mtùtiplient
aujourd 'hui. De tout temps, on a eu recours à des substances de ce
type pour lever blocages ou inhibitions, et il n 'est pas éto1mant que
leur usage se soit davantage répandu face à une obligation de se
montrer redoublant d'importance. Tel j etme cadre doit se rendre
à un rendez-vous d'embauche qui l'angoisse, et pour pallier
l'inquiétude que lui inspirent un ce1tain nombre de démarches
qu 'il doit effectuer au préalable, il ftm1e un peu de cannabis.
L'appréhension disparaît alors, il se sent plus sür de lui, plus léger.
Un autre aura tendance à boire de l'alcool, ou une boisson réputée
tonifiante, et sur le coup, il se sent réellement plus à l'aise. Cela ne
veut pomtant pas dire qu 'il se montrera à son avantage, car ces
substances ont pa1fois l'inconvén:ent de faire perdre le sens des
limites et de nous desservir le moment venu. Mais la sensation
d'angoisse paraît s'évanouir et, sm1out, on a l'impression de planer
et de su1111onter l'obstacle sans diffictùtés.

C'est vers la fin du x1x· siècle que l'on a fondé tous les espoirs da11S
le recours aux substances chimiques comme stimulants créatifS et
intellectuel5. La découverte des ve1t us de l'opium a conquis les
milieux intellectuel5 à l'époque de Baudelaire et des « paradis
artificiel5 ». Sigmund Freud, alor5 jeune neurologue, a cru qu 'il
allait pouvoir remédier am: inhibitions de toutes sortes grâce à la
cocaïne. Il en a consommé lui-mème dans les moments difficiles
de ses débuts de carrière, en a prescrit à M artha sa fiancée. Mais il

135
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

a dù revoir son enthousiasme à la baisse lorsqu 'w1 de ses proches


collègues, un certain Fleischl à qui il l'avait chaudement recom-
1113ndée, est devenu toxico1113ne et en est mort 1 Cette expérience
malheurett5e a failli compromettre sa carrière et l'a définitivement
dissuadé de recourir à ce type de ~emède pour soigner les inhibi-
tions'.
On le sait aujomd'hui de façon certaine, le recours aux substances
chimiques quelles qu'elles soient est un piège, car si elles fonction-
nent très bien sur le moment, elles entraînent peu à peu l'habitude
et la surenchère. Elles ont également des effets néfastes sur le fonc-
tio1mement psychique, provoquent tm appauvrissement de la
mémoire et des séquelles infiniment plus graves que le problème
initial. Il est d'autant pltL5 nécessaire de le dire et répéter que même
les plus avertis se laissent facilement entraîner dès lors qu 'ilssont en
groupe. 115 sont victimes de ce que l'on appelle « l'illusion
groupale », qui donne à croire atLx participants qu 'ils peuvent tout
se permettre. Inutile de dire que les lendemains sont souvent
dotùomeux.

C'est le cas de Bastien, ingénieur en informatique. Il a longtemps été inca-


pable de faire valoir ses talents, pourt3nt réels. Durant ses études, il avait
fait partie d'un petit groupe qui fumait régulièrement du cannabis, et avec
lequel il a créé une petite entreprise qui a rapidement eu pignon sur rue.
Mais à la différence de la plupart de ses compagnons, Bastien n'a pas aban-

1. J'ai rapporté cet épisode dans mon livre La viole11œ d11 voir, PUF, 1996, p. 68. Cf aLL«i
Françoise Col~ence, R e1111e.fiml{aise de psyd1mrnlyse, PUF, 2002/ 2 - Vol. 66, pages 37 1
à 383.

136
L ES REM!DES DANGEREJX OU INSUFFISANTS

donné pour autant l'usage du ca nnabis, et même au contrai re, est devenu
incapable de se montrer en public sa ns avoir pris sa dose. La consommation
de cannabis en groupe leur ava it donné, c'est vrai, une certaine dynami que,
mais Bastien a cédé à l'illusion groupa le en ne lâchant pas ce qui incarnait
pour lui la clé de son succès. Il ne se passait pas de rencontres festives avec
ses collaborateurs et ses amis sa ns que ce soit l'occasion de prises de pl us
en plusconséquentes. Il justifiait son addiction en estimant que c'était pour
lui le seul moyen d'exister socialement et d'affronter le regard des autres.
Jusqu'au jour où, en famille, il a eu soudain des accès de violence inatten-
dus et déplacés à l' égard de son amie et de l'un de ses fils encore jeune. Ce
fut comme une révélation. li s'est alorsrendu compte que si l'usage du ca n-
nabis lui permettait d'exister socialement et de tenir sa place, il libérait
aussi dans l'intimité des pulsions agressives qu'il n'avait jamais analysées
et qui étaient la véritable source de sesinhibitions. Finalement, en prenant
du ca nnabis, il continuait à se laisser porter pa r le groupe qui l'avait pro-
pulsé dans la vie active et lui avait donné une illusion de toute-puissance.
Mais il avait fait l'impasse sur la violence qu'il portait en lui depuis sa pro-
pre enfance, et sur laquelle je reviendrai en abordant le rôle de la colère ou
de la rage dans les réa ctions de ce genre.

Les traitements médicamenteux


Dans les ca5 d 'inhibitions les pltL5 graves, quand l'enfe1111ement du
sujet sur lui-même est tel qu'il devient w1e véritable maladie
psychique, les médecins peuvent prescrire des traitements médica-
mentetLX qui se sont multipliés ces dernières aimées et qui sont etLX
aussi à base de substances chimiques. Ils adaptent alors le traitement
à chaque ca5 et sur un tem ps donné, pour éviter l'accoutumance et
pousser le patient à rechercher en lui les sources psychiques de ses
difficultés. Il faut bien reconnaître que l'on a fait de gros progrès en

137
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

ce domaine, et que ce peut être un moyen de débloquer la situation


dans des moments pa1t ic1ùièrement difficiles.

À propos de Marie, j'ai noté qu'elle avait refusé l'offre d'un traitement méd~
camenteux au plus fort de sa dépression, mais certaines personnes se sen-
tent tellement fermées sur elles-mêmes qu'elles finissent pa r s'y résoudre.
C'est d'ailleurs le cas de Julie qui \oivait totalement isolée depuis des
années, alors qu'elle possédait un diplôme universitaire de haut nivea u. Si
elle avait poursuivi ses études aussi loin, c'était surtout pour faire plaisir à
son père, et, depuis qu'il était mort prématurément, elle avait perdu tout
éla n. Elle viva it depuis toujours sous son regard exigeant, et avec le temps,
c'était devenu tout simplement paralysa nt Elle se traînait sa ns ambition,
sa ns entrain, sans avenir, assurant le secrétariat d'un petit laboratoire de
recherches où elle faisa it partie des meubles depuis trop longtemps. Un
jour, elle a craqué, saisie d'une telle angoisse qu'elle s'est enfermée chez
elle et a décidé d'en finir. Heureusement, l'une de ses sœurs est intervenue
à temps pour la secourir et l'emmener chez un médecin qui l'a mise sous
antidépresseurs. Mais le traitement terminé, son problème n'était pas
résol u pour autant. Le médecin lui a fait alors rema rquer qu'il lui fallait cla-
rifier sa situation et se dema nder comment se libérer de ce père qui I' empê-
chait d'exister aux yeux des autres. Cine quête a donné lieu à un certain
nombre de réactions paradoxales sur lesquelles je reviendrai à propos des
solutions plus durables.

Un refoulement des problèmes ?


Certains déduisent de l'effet premier des médicaments que l'inhi-
bition est 1m phénomène uniquement neurologique, puisqu 'en
agissant sur les centres cérébraux concernés, on obtient des rés1ù-

138
LE S REM!DE S DA NGEREJ X OU IN SUFFI SA NT S

tats immédiats. Ceux- ci ne comprennent pas pourquoi psycholo-


gues et psychanalystes se montrent aussi prudents et réservés. C'est
oublier que no11s sommes des €tres psychiq11es, q11i fonctionnent avec 11n
organisme physiq11e, et q11e to 11tes nos réactions se Jo 11ent à ces de11x
niveaux à la fais : la peur me saisit dans une situation donnée parce
que j 'ai vécu tme expérience mal heureuse antérieurement, et il
suffit pa1fois des' en souvenir pour qu 'elle se dissipe, mais c'est aussi
parce que cette coïncidence a déclenché dans mon cerveau la
production de substances provoquant la panique, et on peut égale-
ment supp1imer leurs effets en proposant des substances opposées.
L'effet est immédiat mais ne supp1ime pas 1'01igine psychique du
problème. Si on en reste là, le problème de départ reste intact, et
on risque de passer sa vie à prendre les substances adéquates à
chaque moment de stress, au 1isque de déséquilibrer le système
tout entier plutôt que de remédier au problème d'o1igine. C'est
comme si on donnait un calmant à un cheval qui ne veut plus
s'arrêter alors que son cavalier lui ordonne de courir. Ne vaudrait-
il pas mieux s'en prendre au cavalier ?
En tm mot, il est possible de résoudre la difficulté à paraître en
prenant des traitements médicam enteux, mais c'est au risque de
refouler un peu plus les problèmes et de nous rendre encore plus
dépendants du système actuel. Mais masquer le symptôme a un
autre inconvénient, car notre incorncient, lui, ne renonce jam ais :
celui de voir l'angoisse ainsi rép1imée do1mer naissance au clivage
dont j'ai parlé précédemment, ou à des troubles psychiques ou
psychosomatiques qui ne feronc que compliquer les choses.
Témoin Ma1ilyn Mom oe, qui n 'a jamais vraiment ces~é de

139
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

recourir à des traitements de toutes so1tes, et qui, certes, a résolu


ses problèmes sur le moment, mais en a payé le p1ix fort par la
suite. Michael J ackson en est tu1 autre exemple.

La chirurgie esthétique
Beaucoup estiment que leur diffictùté à se montrer tient unique-
ment à leur apparence physique, et qu'il suffirait de remédier à tel
ou tel défaut pour que le problème se règle. Une act1ice affi1111ait
récemment lors d'une émission de télévision qu'au début de sa
canière elle avait la sensation d'être affreuse en raison d'une défor-
mation du nez, et qu'une fois l'opération réussie, tout s'était
arrangé. Il n 'est pas rare en effet qu'une intervention de chirurgie
esthétique ait un effet salutaire sur le destin d'une personne
publique, et on ne peut que l'en feliciter. Souligno11S que le régime
draconien de François Hollande a :oué un rôle indéniable dans son
élection. Mais lorsque l'angoisse suscitée par tel ou tel défaut
physique est provoquée par des problèmes ancie11S et refoulés,
l'opération ne suffit pas, et on 1isque d'aller d'intervention en
intervention .

C'est ce qui s'est passé pour Agnès dont j'ai pa rlé précédemment et dont le
véritable problème était d'accepter S)n corps ... sexué. Ell e avait certes,
comme bien des gens, quelques problèmes de poids, un nez un peu disgra-
cieux, et les traitements qu'elle a suivis n'étaient pas totalement inutiles.
Pourtant, ils n'ont rien arrangé psychiquement, bien au contraire. Dans sa
tète, elle était toujours convaincue que quel que chose n'allait pas. Et il a
fa llu qu'ell e comprenne que ce n'était pas tant son corps que son identité

140
LE S REM!DE S DA NGEREJ X OU IN SUFFI SA NT S

sexuell e qui lui posait probl ème, pour enfin l'accepter et oser affronter le
regard des autres.

Guillemette de Sairigné rappo1te le cas d 'Élisabeth , une j eune


femme convaincue d 'avoir un physique déplaisant au point de
déclarer que « se regarder dans le miroir est 11ne so1ifFan~e, se voir en
photo en est 11ne a11tre plllS grande encore ». U n jour, elle se rend chez
w1 chirurgien plasticien qui la prend au mot et lui propose de « to 11t
refaire». Elle s'enfuit. Elle en voit alors 1m autre qui l'écoute atten-
tivement et qui, finalement, refuse de l'opérer. « Ce n'est pas q11 'il
me tro11vait bien , lance Élisabeth , il ~vait se11le111ent compris q11e derrière
ma demande se nichait 11n problème de co 11ple.' »
Comme les médicam ents, le recours à la chirurgie esthétique ne
dispense pas de s'interroger et de : hercher en soi les raisons pour
lesquelles la hantise de ne pas être comme il faut prend de telles
propo1t ions.

Les thérapies relationnelles


O n peut a11~si chercher une solution aux problèmes du paraître en
recourant à des pratiques qui facilitent les rencontres. De plus en
plus préconisées aujourd'hui, elles sont de deux ordres :
• soit on fait appel à la rela.xation , au déconditio1mement, à l'hyp-
nose. Il s'agit de se créer intérieurement un climat imaginaire
favorable, dans lequel on reco11$titue les situations angoissantes

1. Sairigné, G. (de), La /iemué e11 p/11>, Fayard,2004.

14 1
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

pour apprendre progressivement à les affronter. À la longue, cela


pe1111et pa1fois de dissiper certaines angoisses et de vaincre ses
3ppréhe11$iOl1$ ;
• soit on s'inscrit à des groupes de parole, à tme activité collective
comme un cours de danse, de musique, de sport, etc. Un fait est
particulièrement récurrent lors de rencontres organisées pour les
perso1mes qui cherchent une isme à leur enfermement : il leur
suffit pa1fois d'entendre les autres raconter qu 'i15 ont honte, eux
aussi, malgré les apparences, pou~ reprendre confiance et faire face.
Le s11ccès de ces pratiq11es dépend autant des personnes a11xq11elles on a
aj}àire q11e des techniq 11es elles-mémes. Si les personnes fac ilitent
l'échange vrai et le retour sur soi, elles contribuent à sortir des
situations d'isolement, de blocage ou d 'angoisse dont on a vu les
ravages précédemment. Mais cela ne dispernera jamais d'un che-
minement intérieur ;
quoi qu 'il en soit , j e le répète car c'est essentiel, il ne sert à rien de
forcer quelqu'un d 'une façon ou d 'une autre à se montrer , c'est
souvent contre- productif. J'ai le souvenir d'un enfant d 'tme timi-
dité maladive que son père obligea w1 jour à réciter w1 poème au
cours d'une réunion de famille : il a fondu en la1111es devant tout
le monde, et inutile de dire que, parvenu à l'âge adulte, il po1tait
encore le poid5 de l'humiliation qu'il avait ressentie ce jour-là.

La folie du roi Candaule


Il existe un autre moyen auquel on a volontiers recours pour b1iller
en société et que ce1tains considèrent comme infaillible :

142
LES REM!DES DANGEREJX OU INSUFFISANTS

s'entourer d'amis ou de faire-valoir. La question ne date pas


d'aujourd 'hui, et je citerai simplement l'épisode raconté par le
gr:111d historien grec Hérodote, 3u>:: tout débuts de ce qu 'il 3ppelle
son Enq11ête. Elle concerne Candaule, le roi de Lydie, prédécesseur
du bien nommé C résus.

"Le roi Candaule était éperdument épris de son épouse, et pensait, dans sa
passion, avoir la plus belle du monde"· écrit Hérodote. Et il était vexé que
son plus proche confiden~ un certain Gygès, ne semble pas persuadé par
la description qu'en faisait son maître.' Les hommes ayant moins ronfianœ
dans leurs oreilles que dans leurs yeux"· poursuit Hérodote, Candaule
oblige Gygès à se cacher dans la chambre nuptiale de telle façon qu'il
puisse voir son épouse nue. Les choses se passent corn me prévu et Gygès
est ébloui par la beauté de la reine. Mais celle-ci s'est aperçue de sa pré-
sence et ressent une honte à nulle autre pareille. Le lendemain, elle convo-
que à son tour Gygès et lui met le marché en main: ou je te fais exécuter
sur~e-champ, ou bien tu assassines Candaule et tu deviens mon époux.
Naturellement, Gygès choisit la seconde hypothèse, et ce fut le début d'une
nouvelle dynastie.

Cette histoire ne fait que mettre en scène un fantasme classique


quel homme n 'a pas rêvé de se pavaner au bras de la plus belle
femme du monde ! Il n 'est pas rare que l'on choisisse pour
compagne ou pour compagnon quelqu'un qui notL~ pe1111ette de
nous imposer aux yeux des autres et de vaincre notre timidité, et
d'autant plus de nos jours où on prête une attention plus grande
que jamais au cha1111e et à la beauté. C'est contre cette tentation
qu 'Hérodote met en garde ses lecteurs. C'est parfois un atout réel

143
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

bien sùr, mais on risque de perdre w n compagnon ou sa compagne


au profit de cetLX à qui on l'a fait a::lmirer, et cela souvent pltt~ vite
qu 'on ne le cro it. En le tr311.~fom~3nt en obj et et en faire- v:ùoir, o n
finit touj ours par s'en faire un ennemi à long terme.

144
Chapitre

Une période cruciale


dans la vie de Sigmund Freud 2
Quelles que soient les techniques auxquelles on a recoms, le
problème est trop complexe et on est généralement trop impliqué
pom se dispenser d'une mise en catt~e plus profonde. Il n 'est pas
meillem exemple que celui de l'homme qui a fondé la psychana-
lyse pour illtt~trer son efficacité, car avant d'être théoricien ou
clinicien, Freud a commencé par payer de sa personne en cher-
chant en lui la solution aux problèmes qu 'il souhaitait résoudre au
plan universel. Et la difficulté à se montrer en était un.

La honte de Freud
Freud a passé les dix premières aimées de sa vie professio1melle
dans un laboratoire de recherche à l'abri des regards. Quand il a
voulu sortir de son isolement, il a été tenté lui aussi de recourir à

145
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

la cocaü1e pom dépasser ses blocages. Hem eusement, il n 'en est pas
resté là, car le handicap qu 'il lui fallait affronter pour se montrer et
faire S3 phce 3u soleil était be3ucoup plus profond qu 'il ne le
pensait. Non pas que les exigences du paraître fu~sent aussi impé-
ratives à son époque qu'aujourd'hui, mais il devait su1111onter un
véritable fossé entre son milieu et la société autrichienne, dü à la
fois à ses origines modestes et à sa judéité. M ême bardé de
diplômes en neurologie et reconnu dans sa spécialité, il ne parve-
nait à se faire ni un nom ni une clientèle. Dans la correspondance
qu 'il entretient avec son ami Fliess au début de sa carrière, il se
décrit pa1fois dép1imé, découragé, convaincu qu 'il ne pourra
jamais s'imposer à la mesure de ses capacités.
Pour illustrer comment Freud a smpassé son blocage, je reviendrai
sur le rêve d'exhibition dont j 'ai parlé précédemment, en le situant
cette fois dans l'itinéraire personnel du fondateur de la psychana-
lyse '. C'est le setù passage du livre sur l'inte1p rétation du rêve où
il est explicitement question de honte. Freud l'a pomtant ressentie
à maintes reprises au cours de son enfance et au début de sa
canière, en raison de ce qu 'on appelle l'épisode de la cocaïne que
je viens d'évoquer, ou encore à cause d'une opération effectuée
avec son ami Fliess qui a failli coüter la vie d'une de ses patientes 2,
mais cette fois, il se trouve vraime:it dans l'incapacité de s'affi1111er

1. On trouvera un conunentaire détaillé et précis de cette analyse d1i-L~ 111011 livre Voir-
Élfe vu.
2. JI s'agit de l'opération du nez effectuée sur l'une de ses patientes par son anti Fliess,
en sa con1pagnie, et qui a entraîné de sraves con1plications du fait qu'ils avaient
oublié une con1presse de gaze à l'endroit de l'in tervention.

146
UNE PtRI ODE CRU CIA LE DA NS LA VIE DE SI GMUND FREUD

aux yeux de ses contemporains. Il écrit à l'époque : «jamais Je n'ai


été atteint d' 11ne paralysie pareille à la présente' », en un mot il est dans
b situ 3tion de Pierre o u d e Vivi3n e do n t il 3 été question 3u débu t
de cet ouvrage.

Du fait divers honteux au rêve


Il va en émerger à la faveur d'un enchaînement d'événements
apparenm1ent anodirn, que now allorn suivre un à w1. Tout
commence avec un de ces faits divers très banal5 mais particulière-
ment révélateurs que Freud a le courage de raconter. Il en est
encore à ses débuts, manque de patients, est obligé d'emprunter de
l'argent à son ami Breuer, et il se rend régLùièrement au chevet
d'une malade qui habite à l'étage d'un immeuble de Vienne pour
lui faire des piqüres. Monter les nombreux étages le fatigue,
d'autant qu'il fw11e beaucoup, mais tout grand neurologue qu 'il
est, il n'a pas d 'autre moyen de gagner suffisamment d 'argent pour
nourrir sa nombreuse famille (son épouse Martha vient d'avoir leur
sixième enfant). Tout cela n 'excuse pas toutefois Lme mauvaise
habituùt: LJU 'il a p1isc: à chaque: foi; qu 'il rc:nù visite: à sa patiente: et
dont il n 'est pas fier : le facheux travers de cracher darn les escaliers.
Un jour, la concierge de l'immeuble où habite sa patiente le
smp rend et le rép1imande vertement , ce que l'on peut
comprendre. Sur le moment, il se sent bloqué, incapable de lui
~ répondre. La honte le cloue littéralement au palier. Il est alors
]. frappé d 'inhibition , sans doute autant en raison de sa fatigue
g'.
9
"o 1. Lettreà Fliess du22 j uin 1897,0Jl â t.

147
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

physique que de son acte inconsidéré. La honte, et l'inhibition qui


l'accompagne, se manifeste ici à ciel ouve1t et sotL~ le regard d 'tme
personne précise, b concierge de l'immeuble. Nous pouvons :llsé-
ment imaginer la scène : un jeune médecin b1illant m:lls sans le sou
se faisant remettre à sa place par une simple employée ! Celle-ci
vient orchestrer un affect déjà ancré dans le psychisme de Freud
étant donné ses difficultés. Elle fa:t donc émerger son malaise, et
au lieu de l'affronter et de s'excuser, Freud commence par avoir
honte de sa honte. Il est démtmi face aux reproches qui lui sont
adressés, et il ne peut répondre.
Profondément marri par cet incident, Freud rentre en lui-même et
se met à l'écoute de ses rêves. Voilà qu 'au cours de la nuit suivante
il en fait un qu 'il se rappelle avec précision et qu'il rapporte à deux
reprises : dans une lettre à son ami Fliess le 31 mai 1897, et dans
tm chapitre de L'interprétation d11 rêve. J':ll longuement analysé ces
textes, leurs tenants et aboutissants dans Voir-Être v11. Voici son
contenu : il se voit en train de monter les escaliers dans 11ne ten11e p/11tt'Jt
sommaire - ce q11i signifie à demi mots q11 'il est déshabillé -, et voilà q11e
so11dain, il se tro11ve nez à nez avec 11ne servante q11i /11i rappelle la
concierge de la veille. Comme on le s:llt, tout rêve est une forme de
plaisir, et on peut se demander le plaisir que trouve Freud à revivre
la situation hrnniliante de la veille, d'autant plus que cette fois, il
ne se contente pas de cracher dans les escaliers, m:lls se montre nu,
ou plus précisément s'exhibe.

148
U NE PtRI ODE CRU CIA LE DA NS LA VIE DE SI GMUND FREUD

Un bras d 'honneur!
En réalité, ce rêve éq 11iva11t à faire 1111 bras d'honne11r. Tout le monde
cunnaît la significatiun ùt: et: geste:, ùc:vc:nu ITH.>nnait: C(>tu-an tt:
aujourd 'hui ! Freud reproduit la situation de la veille, mais cette
fois brave la concierge par tm geste inconvenant. O n n 'est plus
dans l'inhibition comme dans la vie courante mais dans l'exhibi-
tion, et celle-ci est manifestement 11ne façon de renvoyer s11r l'a11tre, la
concierge, la honte q11'elle l11i afait épro11ver. Comme nous l'avons vu :
« La honte a changé de camp. » Le rêve offre ainsi à son auteur la
possibilité de réagir, et d 'exprimer la violence et l'agressivité qu 'il
a refoulées sur le moment , ce qu 'on observe courainment dans
l'exhibitionnisme pervers. Il s'agit du renversement de la honte
originaire sur celle qui est supposée en être la cau~e. Le rêveur
réussit à inverser à son profit la situation dont il a fait les frais quand
la concierge l'a réprimandé. Freud a une première réaction posi-
tive à la honte, puisqu 'en rêve, il s'en libère en la renvoyant ficti-
vement sur la personne qui l'a éveillée. En même temps, il réussit
à triompher un irntant de la peu~ qu'il éprouve à se montrer ...
Bien sùr, en rêve, mais c'est déjà une victoire compte tenu des
difficultés auxquelles il est confror:té.
C 'est une indication précieuse pour les personnes qui éprouvent
des difficultés à paraître : q11'elles s'ef)'orcent d'abord de rejoindre le
chemin de leurs rêves. Le rêve est en effet un moyen d'exhibition sans
~ pareil, à u~age interne, mais significatif, et le simple fait de rêver
]. constitue déjà un moyen de sortir de l'ornière. Ce n'est cettes
g.
9
qu 'w1e étape, un pas fait à l'intérieur de soi, mais il est libérateur,
"0

149
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

même lorsqu 'on n 'a pas la possibilté d'en faire une analyse appro-
fondie.

L'auto-analyse et le partage : une autre e xhibition


Les choses auraient pu en rester là, mais elles vont encore évoluer
grâce à l'autoanalyse. O n nomme ainsi la méthode qui consiste à
se laisser penser librement à patt u· de chacun des éléments de son
rêve'. Freud repère d 'abord certains souvenirs de son enfance qui
justifient son malaise 2• Il fait donc le parcours que nou~ avons suivi
en recherchant d 'où vient la peur de se montrer que chacun
découvre d 'tme manière diffèrente. Et surtout, il ne garde pas son
rêve pour lui, il le raconte. Bien plus, il l'écrit : c'est en toutes lettres
dans la correspondance qu'il entretient avec son ami Fliess où il
conte en détail son rêve et l'anecdote qui l'a précédé. C'est un
nouveau pas en avant, décisif car il ouvre une autre voie atLX
personnes inhibées : elle consiste à relater tm moment peu relui-
sant à une personne en qui on a confiance, ce qui n'est pas évident.
En effet, en racontant sa mésaventure et son rêve, Freud s'expose
à son ami Fliess dans une position désavantageuse. Au lieu d'avoir
honte de sa honte comme devant b concierge, il l'exhibe, il do1me
à voir la piètre position qui a été la sienne, mais aussi la façon dont
il l'a renvoyée sur celle qui l'a StL~citée, et son ami j oue le rôle de
l'interlocuteur bienveillant. C'est une autre façon de se montrer
sa11S fard : elle est limitée à la sphère amicale, mais c'est un nouveau

1. Don net, G., L'amomurlyse, PUF, Que-saÎ'i-je, 20 10.


2. On en trouvera les récits détaillés dans son livre L';ruerpréuuiou du r~ve.

150
U NE PtRI ODE CRU CIA LE DA NS LA VIE DE SI GMUND FREUD

pas pour sortir du dilemme et dépasser nos blocages. C 'est la raison


pour laquelle il est précieux d'avoir quelqu'un à qui raconter ses
rêves.

En général, on rappo1te plus volor:tiers les événements dont on est


fier, qui nous mettent en valeur, et on pourrait croire que c'est la
voie la plus comte pour vaincre nos inhibitions. Au contraire, cette
démarche risque de les renforcer car on laisse alors de côté les vrais
obstacles qui nous paralysent, et smtout, on ne met pas en jeu
l'affect qui les accompagne. En confiant ce moment humiliant ,
Freud ne raconte pas seulement ce qui lui est arrivé, il invite aussi
son interlocuteur à partager sa honte, et c'est d 'autant plus aisé que
l'ami Fliess est en bien des points dans la même situation que lui,
de par ses origines et les difficultés qu 'il éprouve à faire accepter ses
théories. Ce moment est capital, car grâce au pa1tage, l'essai du
rêve est transfo1111é : Freud passe d'une exhibition intérieure qui
domine le rêve à une fo1111e d 'exhibition externe et authentique.

Au coeur de la honte inconsciente


Et ce n'est pas fini . L'anecdote rappo1tée par Freud, le rêve et son
récit vont avoir pour effet de libérer sa créativité, car au chapitre
suivant de L ' Interprétation d11 rêve, il se produit un tournant capital
dans son œuvre : il décrit pour la première fois ce qu 'il va consi-
dérer comme sa découverte majeure : Je complexe d 'Œ dipe. Il
~ rappo1te alors qu 'il a fait un rêve< comme no11s en faisons to11s », un
]. rêve de mort de personnes chères. En analysant ce rêve, il constate
g. que ce n 'est pas n 'impo1te quelle perso1me chère que no11~ voyons
9
~ ainsi disparaître, et que si nous révons sa mo1t , ce n'est pas sans

151
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

raisorn. Pour posséder notre mère, ou bien notre fille, notL~ ne


serions pas fâchés de voir mourir le parent gêneur. En fait, Freud
3 déj:l évoqué incidentment ce désir d 'une façon toute personnelle,

dans un rêve qui précède immédiatement le rêve de nudité. Il


confie qu 'il a rêvé de «sentiments tendres» à l'égard de sa fille
Mathilde, mais il ne s'y est pas attardé. C'est dire si l'idée était déjà
en ge1111e : sous-jacente au moment où il aborde l'exhibition , il a
fallu qu 'il fasse sauter le verrou de la honte pour oser la révéler.

Cette fois, il en parle explicitement. L'analyse du rêve d'exhibition


lui a permis de dépasser sa honte, et il n 'est plus alors gêné pour
dire qu 'il a eu des sentiments tendres à l'égard non seulement de sa
fùle, mais aussi de sa mère. Et pour ce faire, il ne s'expose pas seule-
ment à la concierge de l'immeuble, ou à son ami Fliess, mais au
public pour lequel il rédige son livre sur l'inte1p rétation du rêve et
dans lequel il affi1111e que tout le monde est habité par ce complexe
œdipien . Il prend alors un risque considérable : rien ne lui dit au
dépa1t que le public sera au rendez-votL~, et encore moins que le
message sera entendu. Il affronte vraiment l'inco1mu dont nous
avons évalué le rôle à diverses reprises. Mais cette fois, il n 'a plus
peur de se montrer, de s'affi1111er, et de le faire à partir d'une
théorie bien à lui.
Ainsi, tout au long de son cheminement personnel, le motif de sa
honte et de son incapacité à s'imposer dans le monde s'est progres-
sivement cla1ifié. Dans l'épisode de l'escalier, il s'agissait d'incon-
venance et de malpropreté, ce qui renvoyait atLX impressions
ressenties dans son enfance et do:ic à ses 01igines. Dans le rêve,

152
UNE PtRIODE CRU CIALE DANS LA VIE DE SIGMUND FREUD

l'accent est mis sur son sexe, son identité sexuelle et sur ses potL~­
sées agressives. D ans le récit à Fliess, on a affaire pltL~ largement à
b situ3tion 3ctuelle peu reluis3nte :fans bquelle il se trouve et dont
il est setù responsable. Par contre, face au public auquel il adresse
son ouvrage, Freud aborde explic:tement le complexe qui lui fait
le plus honte - le complexe d'Œd:pe - , et il parvient à en faire un
motif de fie1té dans la mesure où il le met clairement au grand jour
et réussit à prouver que c'est un problème universel. Son désir
pom sa mère ou sa fille, qui était au cœm de la honte, est trans-
formé et devient source d'affi1111ation de soi et de fierté.
En présentant comme théorie universelle un complexe commun à
tous, il ouvre une voie qui va pe1111ettre à bien des personnes
d'émerger elles aussi de la honte et de la transformer, à condition
qu 'elles acceptent de s'inscrire dans un cheminement analogue.

C'est la prise en compte de ce complexe qui a permis à Viviane d'évoluer.


Rappelons qu'elle ne parvenait pas à parler en public et qu'elle a pris
conscience peu à peu qu'elle ava it honte de son père dont elle croyait, faus-
sement, qu'il avait collaboré avec les Allema nds durant la guerre. Pourtant,
dans ses rèves, elle jouait souvent le rôle de sa mère, lui volait sa place avec
une assurance étonnante. Elle a fini pa r se rendre compte qu'il s'a gissait
aussi d'une façon de la fa ire disparaître, et de la supplanter auprès de son
père. Si elle demeurait dans l'ombre, c'était pour fa ire littéralement corps
avec lui, et il lui était d'a utant plus difficile de le reconnaître qu'étant la pré-
~ férée parmi ses frères et sœurs, elle avait peur de susciter en retour la jalou-
]. sie des autres, ce qui l'isola it plus encore.
g'.
9
"0

153
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

Si j 'ai voulu suivre pas à pas le cheminement de Freud dans w1e


période cruciale de son existence. c'est parce qu'on y trouve en
gem1e b plup:irt des moyens indispens:ibles pow· se dég:iger posi-
tivement de la honte et de la tyrannie du paraître : faire attention
aux incidents de la vie au cours desquels le malaise se manifeste,
écouter ses rêves, recomir à un ami ou à un proche avec qui le
partager, exp1imer sa colère et son amerttm1e, éc1ire, affronter
l'inconnu, etc. NotL~ allons revenir sur chacun de ces moyens
d'une manière plus systématique, mais je voulais les situer d'abord
dans un itinéraire réel, devenu légendaire, pom en montrer la
cohérence et la continuité.

154
Chapitre

Rentrer en soi
sans s'isoler 3
« Retire-foi dans foi,
Para is moins, et sois p/11s. "
Agrippa d 'Aubigné

Tout le monde n 'a pas les moyens intellectuel5 dont disposait


Freud, et tout le monde ne vise pas non plus à la reconnaissance
w1iverselle, mais chacun peut au moins tirer parti de la façon dont
il a réagi. Cela peut paraître assez paradoxal, mais la première chose
à faire quand on souffre de ne pas pouvoir répondre aux exigences
actuelles, c'est de rentrer en soi, conm1e il l'a fait, de façon à
découvrir ce qui nous en empêche. Cela ne veut pas dire s'isoler,
se fe1111er, comme on y est spontanément porté aux moments diffi-
ciles, mais au contraire, et c'est là l'enseignement le pltL5 précieux
de l'exemple freudien : on ne peut en so1t ir que da11S un va-et-
vient pe1111anent entre le vécu le plus quotidien , le plus ordinaire,
et le vécu intérieur actuel ou ancien qui lui fait écho.

155
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

Détricoter la honte
Quand nous n 'arrivorn pas à nous faire valoir, à nou~ montrer, et
éprouvorn l'impression que notL~ resterons toujours dans l'ombre,
quoi que notL~ fassions, il est inutile de se lancer dans des manœu-
vres de grande envergure. Comme Freud, mieux vaut commencer
par se montrer sernibles aux moments précis de la vie quotidie1me
ordinaire, atLX rencontres avec les voisins, les employés, les
commerçants, les collègues de travail, auprès de qui notL~ ressen-
tons régtùièrement ce malaise. La honte surgit Je plus souvent lors
des contacts journaliers, et nous avons tout intérêt à y être attentifa.
Il s'agit alors de ce que j 'ai appelé la honte secondaire qui se mani-
feste à pa1t ir de l'adolescence !or~ des situations et occasions qui
réveillent des humiliations anciennes et oubliées, qui, elles, relè-
vent de la honte p1imaire. Paradoxalement, au fur et à mesure que
Je temps passe, au fil des événements, cette honte secondaire finit
par constituer un manteau protecteur, fait d'un tissu ouaté comme
on en voit dans les contes de fees. Ce vêtement nou~ cache, nous
isole, mais sert aussi de prétexte et de couvertm e pour ne pas
prendre de 1isques. Il est donc utile de repérer les moments où l'on
ressent cette honte secondaire, car chacun fait ressortir un nœud,
w1 fil ou w1e couture isstL~ de la honte primaire dont est fait ce
manteau. En étant vigilant et en cherchant comment réagir, on
s'emploie à dét1icoter ce manteau, ce qui bien sür paraît très peu
sur Je moment, mais cont1ibue à lui faire perdre de son opacité et
de sa résistance.

156
RENTRER EN SO I SA NS S'I SO LER

J'a i cité dès le premier chapitre le cas de Marie, cette jeune maman céliba-
taire, incapable de sortir de la solitude dont elle souffrait depuis son arrivée
a Paris. Elle subissait ses trajets journaliers dans le métro comme si elle était
une véritable extraterrestre. Elle était en revanche convaincue que tout
s'était bien passé dans son enfance, ~t que les choses rentreraient dans
l'ordre si elle retrouvait son milieu d'origine. Jusqu'a u jour où lui sont reve-
nus à l'esprit les troubles qui s'étaientdéclarés au moment de sa première
rentrée en maternelle. Arrivant d'un petit village protégé où elle avait été
élevée par sa mère, elle s'était soudainement repliée sur elle-même, refo·
sant de manger, à la limite de l'anorexie.
Après être parvenue à raconter cet épisode, en revivant les humiliations -
réelles ou imaginaires -. qu'elle avait ressenties de la part de ses nouvelles
camarades, les choses ont brutalement changé. Un matin où, pour raisons
de grève, le métro était particulièrement bondé, elle a brutalement écrasé
le pied superbement chaussé d'une voisine qui a poussé un cri désespéré ...
Inutile de dire que Marie s'est répandue en excuses. À son grand étonne-
ment, sa victime a bien réagi, et lors des voyages suivants, elle est même
parvenue à lier connaissance.
Ce genre de situation n'a rrive jamais seule. Quelques jours plus tard, Marie
reçoit la visite d'une voisine venue poser des questions parce qu'elle enten-
dait sa petite fille pleurer bruyamment certains soirs. Cette fois encore, elle
a commencé par rougir, s'excuser... et finalement, la voisine lui a confié
qu'elle venait surtout pour lui proposer de la dépanner de temps en temps
avec l'enfant. Marie en est arrivée ainsi à nouer progressivement des rela-
tions positives avec les habitants de sen immeuble.

Ce cas est relativement simple. La honte p1imaire provoquée par


tme entrée en maternelle éprouvante a été oubliée et recouverte
par d'autres événements. Au moment de son installation à Pa1is, les

157
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

conditions darn lesquelles Marie se trouve la font resurgir, et la lais-


sent sans réaction . Dans la plupart des ca5, c'est beaucoup plus
complexe. L3 honte primaire s'est :onstituée :l p311:ir d'expériences
multiples : maladresses dans les soirn maternels, gênes éprouvées
lors de rencontres avec des perrnnnes mieux loties ou mietLX
habillées, erreurs commises qui ont été trop brutalement pointées,
etc. Nous possédons tous w1 certain nombre de cicatrices provo-
quées par des blessures d 'amour-propre de ce type, qui se réveillent
à chaque fois que des occasions se présentent, et la vie nous en
réserve plus qu 'il ne faut. Paradoxalement, notre réaction première
n'est pas de rechercher l'endroit où ça fait mal : notL5 préferons
nous blinder, en prendre notre pa:1:i, nous couvrir du manteau de
honte, et faire profil bas pour éviter d'autres blessures, jusqu'au
jour où les circonstances sont telles que cela fait vraiment trop mal
et que l'on souhaite disparaître.
La chance de Marie est de n 'avoir eu qu 'un fil à tirer pour détri-
coter le manteau de sa honte, même s'il ne lui a pa5 sauté aux yeux
dès les premiers j ours. Sa situation avait pour avantage de mettre
en scène un symptôme d'isolement précis, bien circonscrit, qui l'a
mise rapidement sur la piste des problèmes antérieurs. Il lui a suffi
de revenir à la source de sa honte p1imaire pour parvenir à crever
l'enveloppe qui la coupait du monde. Elle a ainsi pu répondre aux
offres qui lui ont été faites, dans le métro , ou chez elle. Dans la
plupa11: des ca5, nous devons faire davantage de détoms. Détti coter
ce manteau , c'est laisser revenir les humiliations du pa5sé chaque
fois qu 'une épreuve les ravive, et s'ouv1ir sans tarder à toutes les
occasions de se montrer sous tm nouveau jom .

158
REN TR ER EN SO I SA NS S'I SO LER

Rêver, imaginer, revivre en pensée


Pa1fois, les choses se compliquent : les personnes qu 'on a heurtées
ou gênées ne sont pas au~si compréhensives que les interlocutrices
de Marie, surtout dans un lieu aussi déplaisant que le métro , un
bus... La concierge qui a rép1i ma:idé Freud n 'avait certainement
pas l'intention de lui faire bonne figure, et on la comprend. Dans
ces moments-là, il existe une alternative que l'on ne pense pas
souvent à utiliser : elle consiste à revivre la scène dans son imaginaire et
à s'en dégager. Le rêve reste le lieu par excellence pom y parvenir :
c'est en effet un moyen sans égal pom remonter jusqu'atLX
éléments du passé qui étaient sous-jacents à la honte du présent et
pom les mettre au jour. Il permet att~si de renvoyer sur l'autre la
honte dont on est habité. Mais tout le monde n 'a pas la capacité de
rêver comme Freud, ou de se souvenir de ses rêves.
En revanche, nous avons tous la possibilité d 'imaginer, de
fantasmer , de revivre ainsi le mor.ient où nous avons été envahis
par la honte, et de renverser la situation à notre profit. O n voit
souvent des mises en scène de ce type dans les dessins animés,
lorsque le héros est bloqué par une situation htun iliante et que le
dessinateur le représente dans un encadré, vitupérant sans
vergogne. Certains le font spontanément et y trouvent un vé1itable
plaisir, tandis que d'autres s'y refrnent. Ces derniers estiment qu 'il
n'est pas digne de simplement réagir en pensée, car ce serait tme
preuve de pltL~ de leur indigence. Il n 'en est tien . J'ai évoqué
précédemment le recoms à la relaxation, à la reconstitution imagi-
naire grâce à l'hypnose, à la méditation , ou en faisant éventuelle-
ment appel à un spécialiste, mais tien n 'empêche d'essayer d'abord

159
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

par soi-même en renversant à notre profit la situation qui notL~ a


mis en diffictùté.
C 'est l'tm des enseignements les plus étonnants de la clinique des
trarn11atismes. Nous avons tous fait un jour ou l'autre cette
expérience : suite à un accident brutal qui notL~ a partictùièrement
choqués, nous nous sento11S envahis par l'événement qui se répète
au point de devenir une véritable obsession . Il faut pa1fois du
temps pour qu 'enfin ce scénario disparaisse de notre esprit. Les
spécialistes expliquent auj omd'hui que ce compo1tement n 'est
absolument pas un signe de faibles~e ou de dégénérescence comme
on le pensait autrefois. Au contraire, notre cerveau fait tout
simplement son travail qui cors iste à réitérer inlassablement
l'événement de façon à l'assimiler patiemment, comme si nous
étions contraints de mâcher un corps étranger. C'est la seule façon
pom lui de l'assimiler. Il arrive que ce travail soit particulièrement
ardu, conm1e dans le cas des névroses de guerre par exemple, et
qu 'il faille des soins appropriés pour enfin trouver la paix. O n parle
alors de répétition de mort. M ais en règle générale, la répétition
s'avère plutôt bénéfique '. Quand on éprouve l'impression d'avoir
été hrnnilié ou rabaissé, notre cerveau obéit au même mécanisme :
on y pe11Se de façon répétitive et obsédante. Comme dit l'adage :
rien ne sert de chasser la scène de notre esprit, elle risque de revenir
au galop ! Il est préferable de visio1mer la scène le plus possible,
pom à la fois l'assumer, la critiquer et la remettre progressivement
à sa place. En reconstituant imaginai.rement l'événement, nous

1. Nasio,j.-1)., L';u(ousâeru, c'es1 la répé1;,;o,,, Payot, 20 12.

160
RENTRER EN SO I SA NS S'I SO LER

n'en sommes plus simplement l'objet ou la victime comme nous


le croyions, puisque nous sommes devenus auteurs de sa mise en
scène et de son interp rét3tion .

Raviver ses potentialités exhibitionnistes


Ceci dit, tout être humain est a priori exhibitionniste, et devrait
pouvoir se montrer à soi et aux autres sans éprouver trop de diffi-
ctùtés. Cette tendance est présente dès les périodes fondatrices de
l'enfance dans des proportions dont on n 'a plus idée. Freud y voit
l'origine de notre capacité à rêver : les rêves d 'enfant en effet sont
sans fard, ce sont autant de mises en scène que l'enfant élabore lui-
même pour se donner à voir dans les meilleures conditiorn possi-
bles, à des spectateurs fictifa bien sür, mais qui ont autant d'impor-
tance à ses yeux que les perso1mes réelles. Ce phénomène se pour-
suit toute la vie, même si les mises en scène oniriques prennent
avec le temps des modalités pltt~ complexes, du simple fait que
nous redoutorn de nous montrer tels que nous sonm1es en profon-
deur. Freud note aussi qu 'à l'époque où il raconte ses premiers
rêves, l'enfant aime à s'exhiber en public sans la moindre vergogne
et prend pa1fois des postures d'exhibition qui mettent les adultes
mal à l'aise.
O r il ne s'agit pas d'un plaisir comme les autres ou d'un amuse-
ment associé à l'innocence du premier âge. C 'est 11n besoin vital,
indispensable, sans leq 11el on ne peitt to11t simplement pas exister. Il est
aussi nécessaire à cette époque que le plaisir de manger atLX tout
débuts de l'existence. O n a beaucoup parlé du « stade d11 miroir»,
stade où l'enfant prend plaisir à se regarder : on a tendance à

161
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

oublier que le premier miroir est le regard de la mère, puis de ceux


qui pre1ment son relais, et qu 'on passe les premiers temps de l'exis-
tence :l s'exposer dev3nt eux. Bien sùr, il s'3git :l proprement p3rler
d'un stade, c'est-à-dire d'un moment fondateur qui fait partie de
ces périodes essentielles reléguées par la suite au second plan , sauf
dans ce1taines pathologies bien co1mues, comme l'exhibitionnisme
dont j 'ai déjà parlé, perversion qui pousse ce1taines personnes à se
montrer sexuellement. Mais dans la grande majorité des cas, le
désir de se montrer s'intègre pann i d'autres dans la vie psychique
dont il constitue tme assise sécurisante et il reprend le dessus
lorsque les circonstances l'exigent.

Se mettre à nu
Quand on est bloqué face à l'ex:gence du paraître et qu'on en
souffre, il faut se demander pourquoi cette potentialité est devenue
inopérante, et la réveiller. Chez ceux qui ont beaucoup misé sur
les études, comme Pierre, ce blocage est compréhensible : pour
réussir leurs examens, i15 ont eu tendance à s'isoler du monde et à
tout miser sur le savoir. Pour d 'autres, cela tient à la mauvaise
image qu 'i15 ont d 'eux-mêmes, à certains échecs ou à un entourage
peu reluisant. Il faut alors tout faire pour leur pe1111ettre de refaire
smface. C'est ce que font spontanément leurs proches quand ils les
entraînent dans des rencontres ou des manifestations collectives
pom qu 'i15 se défoulent. Po11r libérer ses potentialités exhibitionnistes,
il n'y a rien de tel q11e de les vivre d'abord à pl11Sie11rs : de nombrett5es
personnes en do1ment l'exemple tous les jours comme les femmes
de Calendar Girls (2003) , qui a obtenu un franc succès en Angle-

162
RENTRER EN SOI SANS S'ISOLER

terre et dans le monde ' , en éditant un agenda, ou en organisant une


manifestation où elles se montrent nues. Un autre exemple parti-
ctùièrement fr3pp:111t est celui des Femen évoqué précédentment,
qui combattent toutes les fo1111es de l'exploitation et de l'hwnilia-
tion en menant des actions spectactùaires au cours desquelles elles
s'exhibent sans vergogne. Cette réaction vieille comme le monde
évoque les manifestations collectives du carnaval, et plus récem-
ment de la Gay Pride, où les participants so1tent de la honte et de
l'isolement pour affirmer leur identité sexuelle. Ce type de
pratique fait pa1tie des moyens qui facilitent le dépassement de la
honte sous quelle que fo1111e que ce soit.
Pour toutes les personnes inhibées, c'est une invitation à se jeter à
l'eau, et généralement, une fois dans le bain, il n'est pas rare
qu 'elles finissent par y prendre goùt.

C'est ce qui est arrivé à Sophie, " la femme invisible" dont j'ai parlé au
début de cette étude, et d'une façon tout à fait inattendue. Personne ne la
voyait, disa it-elle, elle se sentait totalement transparente. Pourtant, un jour,
ses amis l'ont invitée pour une grande ma nifestation dans la rue. Cette fois,
on voulait bien la voir ! Sa ns doute parce qu'on avait besoin d'elle... Mais
c'était pour la sauvegarde d'un site auquel elle était très attachée, une
cause qui lui tenait pa rticulièrement à cœur, et elle pouvait difficilement

1. ))ans un village du Yorkshire, Chriç et Ar:nie s'occupent d'une association de bien-


11 fa!iiance qui soutient de grandes caLL~es en fabriqwuit des confitures et des tricots.
l Lorsque le nuri d'Annie est en1porté par une le ucénlie,son existence bascule. Déci-
g. dée à trou ver de l'argen t pour venir en aide à l'hôpital qui s'est occ upé de son époux,
~ elle propose à ses anties d'âge n1ltr de poser d.1ns le plus sin1ple appareil pour les
o besoins d'un calendrier. Le résultat dépa-.~e to utes le urs espérances.

163
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

refuser. Elle a été elle-même étonnée de se prendre alors au jeu, criant pl us


fort que les autres pour exprimer son mécontentement, et ce jour-là, elle a
crevé l'écran au sens propre du terme puisque les caméras de télévision
étaient de la partie! Bien sûr, son man ne s'est pas privé de lui faire rema r-
quer qu'elle ne pourrait plus dire qu'on ne la voyait pas !

Se refaire une image


Il ne suffit pourtant pas de s'exhiber d 'une façon ou d 'w1e autre,
pour retrouver la capacité à se montrer de notre enfance, il s'agit
surtout de se reconstituer une image positive de soi-même et d 'y
prendre un vrai plaisir. Le psychar:alyste Didier Anzieu a expliqué
que notre moi était avant tout « 1111 moi pea11 », et qu'il était conçu
intérieurement comme une coque protectrice et sécurisante qui
pe1111et à chacun de se construire avec assurance. Bien des
problèmes viennent de failles i:Jtervenues au cours de cette
construction . Mais notre moi est a11ssi « 11n moi vis11el '" 11ne constmc-
tion sociale, 11ne stat11e vivante, q11e no11s élaborons a11 jil d11 temps enf<m~­
tion des échos q11 'on no11s renvoie et dont les dijiwts proviennent moins de
nos limites physiq11es q11e tle to11tes les so11rces tle malentent/11 q11eJ'ai citées
précédemment. Combien de femme.<ou d 'hommes, bien faits de leur
personne, sont intimement convaincus d 'arborer une image
déplaisante ! Il suffit qu 'on les regarde un peu bizarrement pour
qu 'ils se sentent déstabilisés. Comme la mère de Blanche-Neige,
ils ne cessent d'interroger leur miroir sans jamais être rassurés. Et
cela se comprend, car s'il est nécessaire d 'être « bien dans sa peau »
comme l'indique Didier Anzieu , il est encore plus indispernable
d'avoir une représentation de soi qui nous paraisse agréable et plai-

164
RENTRER EN SOI SANS S'ISOLER

sante. C'est en tout cas pltL~ nécessaire que jamais aujourd'hui, dans
tm monde où les exigences du paraître n 'épargnent personne.
Ce n 'est pourtant pas seulement en raison du contexte actuel, mais
parce qu'il s'agit d 'un réel facteur d'équilibre intérieur. Et il faut
réagir à ce niveau si l'on veut aller plus loin. On connaît l'adage :
«aimez les a11fres comme vo11s-111ême ». Il repose sur une évidence
dont on ne mesure pas suffisainment la portée : pour aimer l'autre,
il faut d 'abord se trouver aimable, car c'est dans cet ai11our de soi
qu 'on puise la capacité à aimer les autres et à les rencontrer. Le
misanthrope est d 'abord, et avant tout, quelqu'un qui ne s'aime pas
lui-même : Molière l'a admirablement démontré.
Avant d 'en dire plus, j 'aimerais revenir à l'exemple freudien. À la
période où il est enfin parvenu à s'affirmer sur la scène publique,
en particulier grâce à sa théorie de l'œdipe, Freud a vécu un
épisode qui en dit long sur l'image positive qu 'il a fini par
retrouver de lui-même, suite à l'épisode que j 'ai rappo1té précé-
demment.

En 1906, à l'occasion de ses cinquante ans, son petit groupe de disciples


viennois lui a offert une médaille gravée par le fameux sculpteur
KM. Schwerdtner. Sur sa face principale, elle représentait le visage de
Freud, au revers, un motif représentant Œdipe répondant au sphinx'. Avec,
sur la tranche de la médaille, ce vers de l'Œdipe-roi de Sophocle : " Qui réso-
~ lut l'énigm e fameuse et fut un homme de très grand pouvoir"··· Un curieux
9
.!;-
g'.
~ 1. Ce n1otif,fréquent sur les vases et b:t'i-relie& grecs, figure aLtiourd'hui sur la couverture
o de 11on1bre de publications psychanalytiques, un peu à la façon de nos Io? n1odernes.

165
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

incident s'est produit au moment de la remise de cette médaille. En lisa nt


l'inscription, Freud pâlit, s'agita, et, d'une voix étranglée, demanda qui y
ava it songé. Il se comporta comme s'il avait vu quel que revenant.. Il révéla
que, jeune étudiant à l'université de Vienne, il avait coutume de déambuler
dans la grande cour et de regarder les bustes d'anciens professeurs célè-
bres... non seulement il ava it eu le fantasme d'y voir son propre buste, ce
qui n'aurait rien de surprenant chez un étudiant ambitieux, mais il avait
imaginé ce buste portant exactement cette inscription'. Tout le monde ne
peut pas avoir un jour son image gravée ou une sculpture à son nom, mais
on ne peut guère s' imposer dans l'existence sa ns porter au fond de soi une
image à travers laquelle s'affirmer.

Comment et pourquoi s'aimer?


Car s'aimer soi-même, c'est aimer cette image, en avoir une idée
claire et positive. On a eu tendance à po1ter 1m regard critique sur
le narcissisme depuis que les études analytiques en ont montré les
dérives. Il ne faudrait pas oublier pour autant que le narcissisme est
d'abord et avant tout 1me nécessité, et que ce n 'est pas parce que
le N arcisse de la légende en est mo1t qu'il faut en déduire que c'est
la se1ùe issue possible. André Green a intitulé le livre qu 'il a
consacré à la question Narcissisme de vie, narcissisme de mort 2 , afin de
souligner qu 'il existe un narcissisme de vie sans lequel personne ne
peut faire son chemin dans l'existe:ice. Il s'agit de se constituer w1e

1. Jones, E., le pren1ier biographe de Freud, racon te cet épisode dans son livre: La vie
eil'<mvœ deS(~1111111d Freud, PUF, 1972, t. 11 ,p. 14.
2. Green, A., 1\ 1ardssisme de vie, uardssiswe de 111on, Paris, Éditions de Wlinuit, 1983.

166
RENTRER EN SO I SA NS S'I SO LER

forme correspondant au mieux à l'idée qu 'on se fait de soi, et à


éprouver tme certaine fie1té à la présenter aux autres.
Comment y parvenir ? N ous avons déjà noté que beaucoup s'y
efforcent en mettant sur Internet une photo originale et attirante,
mais la vraie solution n 'est pas là. Je parle ici de l'image intérieure,
de la représentation que nous avo11~ de nous-mêmes en dehors du
flot des clichés qui circtùent sur le Net ou ailleurs. Elle ne se réduit
pas à une simple image, aussi sophi~tiquée soit- elle, elle repose essen-
tiellement s11r 11n certain nombre d'éléments q11 'on a reten 11s et privilégiés
a11f 11r et à mes11re q11 'on progressait dans /'existence. La forme des yeux,
w1 pli des lèvres, une façon d 'avancer le menton , une cotùeur de
chevetLX, mais aussi l'intonation pa1t iculière de notre voix, notre
odeur, notre toucher, nos goüts, nos ambitions : notre image est
w1e icône vivante, faite d 'w1 grand nombre de traits w1iques. Plus
nous nous libérons des hontes du passé, et de l'impératif du tout
visuel, plu~ nous retrouvons plaisir à les réinvestir positivement.
Cela ne se fait pas simplement en se comparant aux autres, ou en
cherchant à entrer dans les canors en viguem , mais en repérant
patiemment chacun de ces traits et en les investissant chactm pour
eux-mêmes. O n se fait alors une idée positive de soi, ce qui est un
préalable à toutes les procédures qui vont suivre. Idea, en grec,
signifie pour Platon « la forme idéale concevable par la pensée ». 1déal
ne signifie pas incomparable ou merveilleux, ou « à la mode », mais
conçu intérieurement , selon des critères bien à soi. L'image sera
belle si elle correspond à l'idée que l'on se fait de soi.

167
Chapitre

Transformer sa hon te
en fierté 4
O n a beau détricoter la honte au j om le jour et faciliter les
tendances exhibitionnistes qui pennettent de retrouver une image
riche et vivante de soi-même, cela ne tient pas à long te1111e si on
reste sous l'emprise du malaise intérieur à l'origine de la honte. O n
risque dans ce cas de manifester un trouble bipolaire, où l'on
alterne temps de replis et attitudes trop envahissantes. Il reste à
opérer tme véritable transformation , en donnant libre cours aux
forces que l'on po1te au plus profond de soi.

Le cinquième élément : la colère ou la rage


~ Quand une perso1me ne parvient pas à se montrer à la mesure de
]. ses capacités, elle est aux prises avec diffèrents éléments évoqués
g. jusqu 'ici :
9
"0

169
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

• le premier et le plus inconscient est 11n désir d'exhibition qui s'est


fo1111é très tôt et qu 'elle rép1ime ou contra1ie sans le savoir ;
• le second est le: senlime:nl ou l'affect associé à cc désir, t rès primitif
lui aussi, et qui est touj ours à double face : fierté et jubilation
quand le désir est possible, honte et humiliation quand il est
bloqué;
• intervient alors un troisième élément : les raisons inconscientes qui
facilitent ou au contra.ire bloquent l'exhibition . Elles sont d '1me
va1iété infinie selon les lieux et les circonstances, mais sont bien
détenninées darn l 'esp1it de chacw1 ;
• quant au quattième élément, c'est l'œil de l'autre ou le s11r111oi
vis11el qui détennine par son regard si le désir est, ou n 'est pas,
recevable et donc s'il doit susciter la honte ou la fierté ;
• il existe toutefois un cinquième élément : la colère (ou la rage),
que j 'ai à peine évoquée jusqu 'ici, et qui constitue le moteur de
toute évolution.
Ce dernier élément est étroitement lié au fonctionnement du
quattième, l'œil de l'autre. Dans le contexte actuel, on l'a noté à
diverses rep1ises, cet œil est extrêmement présent et constitue
l'obstacle le plus évident à toute évolution . Non se1ùement il est
partout et multiplie exigences et c1itères, mais les personnes plus
ou moins complexées ont tendance à projeter sur lui toutes les
ra.isorn de leur inhibition . C'est un inconvénient, mais ce peut être
aussi un avantage, car on l'a vu à diverses rep1ises, cette projection
aboutit à considérer ce s11r111oi visuel collectif comme cause de tous
les marne À travers toute perso1me qui nous humilie, c'est finale-
ment à cet œil que l'on s'en prend. Il finit alors par susciter d 'autres

170
TRA NSFORMER SA HONTE EN FIERTt

sentiments moins avouables, mais d 'w1e puissance redoutable : la


rage, la colère, la révolte contre tout ce qu 'il incarne. Tel est le
cinquièm e élé me nt en j eu d ans tou tes n os r é:lctio ns :l h tyrannie
du paraître. Il est le plus chargé d'énergie, et il s'agit maintenant de
le prendre en compte dans toutes ses exigences.
O n se souvient des sentiments partietùièrement virulents
qu 'éprouve Freud quand il rêve à la suite de l'humiliation que lui
fait vivre la concierge. Il adresse à cette femme l'équivalent d'un
bras d 'honneur imaginaire qui conderne un mouvement pa1ticu-
lièrement agres~if C'est une excellente chose : tout d'abord parce
que tout se passe dans son esprit et ne fait de mal à personne, et
ensuite parce qu 'il va trouver darn cette colère la force de réagir,
d'en parler à son ami Fliess et de faire tm pas de plus vers sa libéra-
tion. Cette révolte intériem e offre une chance de faire évoluer les
choses : pour une fois elle est bonne conseillère car elle est jtt~tifiée.
En effet, il n 'y a aucw1e raison d 'accepter l'humiliation, et de
renoncer à la contester. O n l'a ::l'ailleurs constaté à propos de
Marie : le fait de marcher par inadvertance sur le pied d'une
voisine dans le métro a été pom elle l'occasion de so1t ir de son
isolement. Le geste n 'avait rien de particulièrement amical, et il
véhiculait probablement une colère retenue qui s'est manifestée
hem eusement de façon modérée. De même pom Bastien qui
prenait régulièrement de la drogue pour parvenir à tenir sa place
dans l'existence, et qui s'était un jour mis violemment en colère
contre ses proches au point de se faire peur. Il lui a fallu prendre
cette colère au sérieux, pom se rendre compte qu 'il contenait

17 1
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

depuis sa plus petite enfance une violence dirigée contre son père
qui l'avait maintes fois humilié.
En réalité, on hésite souvent à lai55er exp1i mer cette colère, même
de façon contrôlée, de peur qu 'elle ne donne tme image négative
de soi, et que la honte finisse par reprendre le des5us. Lorsqu 'un
enfant pique une colère, ne lui dit-on pas que« ce n'est pas beau » !
Pomtant, bien des cherchems auj omd'hui, ceux qui se réclam ent
de l'école de Palo Alto' en tout premier lieu, estiment que c'est en
travaillant avec et à partir des émotions, qu 'on a le plus de chances
de dépasser les blocages. 115 considèrent que la colère en particulier
fait partie des « émotions po11Ssant à agir». O n sait combien un
mouvement de colère peut conduire aux pires excès, mais si on
parvient à l'assumer et à le canaliser, il devient tm véritable facteur
de transfo1111ation 2• Chactm a sa façon de la manifester ou de la
laisser sortir. Il existe tm moyen très simple et particulièrement
efficace de soulager sa colère et qui reste da11S le domaine privé : il
consiste à écrire tout ce qui vier:t à l'esprit et à coucher sur le
papier le scénario de nos réactions intimes.

C'est de cette façon que Paul est parvenu peu à peu à se sortir d'une situa-
tion difficile. Muni d'un BTS de tailleur de pierres, il a été licencié de son
entreprise après deux ans de travail. Il s'est alors senti vraiment exclu,

1. JIs'agit d'un courant de recherche sur les con1porten1ents qui a pris le 110111 de la ville
de Palo Alto en Californie à partir des années 1950 et dont l'un des représentants les
plus célèbres est Gregory Dateson.
2. L·unbrette, G., tTravailler avec les én1otions .:o, LeJounwl des psyd10ll!l?tlf.;;juillet-ao(tt
20 12,11° 299,p. 7 1 sq.

172
TRANSFORMER SA HONTE EN FIERTt

d'autant que certains de ses proches ne se gênaient pas pour lui faire
rema rquer qu'il se donnait du bon temps. Après quelques moisde chômage,
il s'est résigné à prendre n'importe quel emploi pl utôt que de passer pour
un profiteur. Il a passé un concours dans une ville voisi ne afin de décrocher
un poste de gardien de square, et l'a obtenu sa ns mal compte tenu de ses
capacités. Mais bien évi demment, cela n'a pas complètement arrangé ses
affaires. Ca r il avait à la fois à endurer les rebuffades et moqueries des
enfants qu'il devait régulièrement rap~eler à l'ordre dans son square, et les
railleries de ses proches et amis qui ne cessaient de lui dire qu'il passa it son
temps à s'y promener aux frais du contribuable. Un soir, excédé, il s'est saisi
d'un bloc de papier et s'est mis à écrire tout ce qui lui passa it pa r la tête:
son amertume, sa déception, sa sensation de passer pour un moins que rien
et d'être condamné à demeurer un paria jusqu'à la fin de ses jours. Il a
recommencé l'exercice autant de fois que nécessaire, ce qui l'a considéra-
blement ai dé dans la recherche d'un emploi qui lui corresponde davantage
et à sortir de l'impasse dans laquelle il se trouva it.

Il ne s'agit ni d'un j ournal intime ni d'un appel aux autres comme


on en rédige facilement atti ourd'hui sur les réseaux sociaux, ni
même d 'une explication orageuse comme on est en droit de la
provoquer dans ce1tains cas. Paul ne s'adressait à perso1me en parti-
ctùier, sinon à la fameuse feuille blanche dont j 'ai déjà parlé et qui
en paralyse plus d'un. C'est comme s'il s'en prenait aux sources
archaïques de sa honte : inter faeces et 11rinas nasci11111r, « no11s naissons
a11 111ilie11 d' 11rines et de jèces », ai-je rappelé, et à travers la feuille
blanche, Paul s'est rageusement attaqué au monde dont il était sorti
et qui l'avait mis dans cette situation impossible. Il ne lui est
d'ailleurs jam ais venu à l'idée de conserver le fruit de ses
imprécations ! Il jetait tout au fur et à mesure, avec la même rage

173
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

que celle qui l'avait poussé à écrire. Par cet acte conjuratoire, il
s'est libéré des hrnniliations accumulées et a pu reprendre sa route.

Indignez-vous
O n parle beaucoup du mouvement des « Indignés », qui, dans
l'esprit du livre de Stéphane Hessel, se révoltent contre toutes les
formes d 'aliénation . La colère, intérieurement ressentie, doit
produire ce genre de dynamique. Elle est tout à fait légitime au
niveau personnel, et relève d 'tme force intérieure. Dans une
psychanalyse, elle se manifeste souvent dans le cadre de ce qu 'on
appelle un transfe1t négatif, quand les diffictùtés d'un patient le
pott~sent à se révolter violemment au cours des séances. Si ce n 'est
pas très agréable pour l'analyste, c'est de bon augure pour le
patient. Les séances d'analyse de R oland, l'ex-militaire incapable
d'aborder les femmes que j 'ai évoqué précédemment, ont été
particulièrement éprouvantes. Il en votùait à la terre entière,
invectivait rég1ùièrement l'analyste en lui reprochant de le corni-
dérer comme un incapable. J'ai raconté dans un autre ouvrage
comment il a votùu cesser son analyse, et qu 'il lui a fallu déverser
toute sa colère, y compris aux dépens de ses premières rencontres
am oureuses, pour parvenir enfin à so1t ir de son marasme '.
Car on est indigné dès lors qu 'on estime que notre dignité n'a pas
été respectée 2• La colère met en scène le sursaut d 'tm homme
touché dans sa qualité de sujet humain à pait entière, et qui réagit

1. Dans 111011 livre La violerue du voir, op. cfr., ?· 104.


2. Le tenne <i dignité & vient du latin et signifie honneur, fierté.

174
TRA NSFORMER SA HONTE EN FIERTt

de tout son être pour signifier sa révolte et se faire respecter.


Quand on en est là, cela veut dire qu'une transfo1111ation s'amorce
et il faut s'en saisir pour h mener 3 son te1111e. S'en S3isir implique
de ne pas refouler les sentiments contradictoires qui se pressent en
soi, et, au contraire, les laisser bouillo1mer librement à chaque
occasion . Pousser cette transformation à son te1111e suppose qu 'on
estime cette réaction légitime. Ce n 'est ni un caprice ni une crise
passagère, mais la conviction nouvelle d 'être un sujet à pait entière
qui doit être cornidéré à sa juste valeur quoi qu 'il puisse arriver.

Regarder les choses en face


O n oublie trop souvent que les émotions les pl115 profondes, que
l'on appelle en psychanalyse les affects maj eurs - remord5, culpabi-
lité, honte, tristesse - , ont touj ours un deuxième versant. L'homme
éternellement coupable se voudrait irréprochable, tout- puissant, et
se hemte intérieurement aux exigences d'un s11r111oi sans pitié qu 'il
s'est forgé dans l'enfance et qui s'est renforcé par l'éducation .
L'homme écrasé par la tristesse et qui déprime rejette une joie de
vivre intense dont il se sent indigr:e tant il est pétri d 'idéatLX inac-
ces5ibles qui finissent par le persécuter. Il en va de même pour celui
qui est paralysé intérieurement par la honte et qui ne parvient pas
à se montrer : la honte p1imaire, au cours de son enfance, est venue
jeter 1me ombre indélébile sur son image en construction , et il est
d'autant plus attaché à cette image qu 'elle lui a été dérobée. Nous
ne mesurons jamais autant le p1ix d'un bien qui nous est vital que
lorsque no115 J'avo11S perdu. La honte est donc l'envers d 'une image
positive de soi qui ne peut venir au grand jour. Elle est l'envers
d'une fierté perdue ou rendue impossible.

175
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

Renverser la vapeur
Il faut donc se demander comment provoquer un renversement
salutaire, en inversant le processus initial, et surtout comment
transfo1111er la honte en fie1té. Les réflexions précédentes l'ont
suffisamment démontré, cette honte est due au regard des autres, à
l'œil sans pitié dont on a noté le rôle prépondérant et qui est à la
source de toutes les occurrences où elle s'est renforcée. Il est donc
nécessaire de s'en prendre à lui, nême si la perso1me incriminée
joue souvent le rôle de bouc émissaire. Mais cela ne suffit pas. Il
faut qu 'intervie1me la colère qui joue un rôle décisif car elle mani-
feste notre besoin de mettre un te1111e à la situation et notre
volonté de changer les choses. Et pom tant ce n 'est pas encore suffi-
sant pour que la transformation s'opère, car il y a eu un motif réel
à la honte, justifié ou non, et il n 'est pas bien loin. Quand
quelqu 'un réagit avec colère à une b1imade ou à tme humiliation ,
on dit spontanément qu 'il a été touché à un point sensible : «Si 111
réagis aussi violemment, c'est parce qu'on a visé J11sfe. »Cela veut dire
que lorsqu'on se met en colère, on a été touché au plus près des
sources de l'humiliation. On se trouve alors dos au mur : il nous
faut les regarder en face, car la plupart du temps, ce qui nous a le
plus blessés est aussi ce qui va noŒ permettre de nous affirmer et
de renverser la situation .

J'ai cité plusieurs fois l'histoire de Pierre, cet étudiant brillant mais littérale-
ment paralysé au moment de se lancer dans la vie professionnelle. Il s'est
rendu compte que la honte dont il était victime était due à ses origines. Issu
de parents immigrés, il a vécu toute son enfance avec la conviction que ses

176
TRANSFORMER SA HONTE EN FIERTt

parents étaient mal vus en raison de leurs coutumes, de leur façon de


s'habiller ou de réagir, et tous les efforts qu'il a fournis pour réussir dans ses
études n'ont fait que renforcer sa honte primaire. li a dû prendre conscience
de l'injustice de la situation pour se mettre enfin en colère, se remémorer
toutes ces caricatures injustifiées, se libérer du poids de sa honte familiale,
et finalement s'affirmer avec fierté.

C'est un processus classique et qui ne s'accomplit pas toujoms de


façon aussi modérée. On s'éto1me aujourd'hui de voir des jeunes
isstL~ de parents immigrés devenir intégristes et se manifester sur la
scène publique avec une violence folle, en s'appuyant sm des prin-
cipes ou des exigences qui poussent à l'extrême les principes de
lems ascendants. C'est leur façon à eux de faire de la honte tme
fie1té. Elle provoque aujourd 'hui des dégâts irréparables, mais ce
n'est pas une raison pour en nier la leçon . C'est en laissant s'ouvrir
la faille que provoque la colère, en prenant en compte les hrnnilia-
tiorn qui la motivent en profondem, qu 'on a le plus de chances de
passer de la honte à la fierté. La lave qui soit de l'éruption charrie
des éléments venu~ des profondeurs, des mauvais souvenirs, des
b1imades, des blessures d'amour-propre, et notL~ parviendrons à
opérer la transfo1111ation nécessaire en les reprenant à notre propre
compte sur un mode positif Tout se joue alors au niveau d'un moi
qui ne craint pas de laisser bouillonner le volcan qui se situe au plus
profond de lui.

177
Chapitre

Les leviers
de la transforma tion 5
Pour qu 'une transfo1111ation s'opère efficacement et conduise
progressivement vers une réelle aisance en public, il ne suffit pas de
libérer l'énergie nécessaire, il faut pouvoir compter sur un ce1tain
nombre de leviers qui ont chactm leur impo1tance. Certains sont
évidents, relèvent des convenances les plu5 courantes, encore faut-
il les manier en connaissance de catt5e. Mais il en est d 'autres qui
sont pltt5 personnel5 et dont l'efficacité est d'autant pltt5 grande :
l'apparence physique, tm talent, les origines, l'humom , la culture
ou la relation à quelqu'un avec qui partager.

Le look
Commençons par le levier de l'apparence physique qui est le plus
évident, et que j e vais d 'emblée envisager sous son aspect le plus
problématique : la mode. Ce n 'est pas un hasard si l'on utilise
fréquemment l'expression : «la tyrannie de la mode», car c'en est
w1e, et même probablement l'une des plus emblématiques de la

179
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

tyrannie du paraître aujourd'hui. Pourquoi ? Parce qu'on y


retrouve l'expression par excelle:ice de l'injonction paradoxale
dont j'3i p3rlé 3u début de cet ouvr3ge, celle qui vous enjoint un
ordre et son contraire. La mode décline d'année en année des
modèles de réference à adopter si possible, en vous laissant
entendre qu 'i15 ne seront j am ais à votre po1tée. Quand i15 le sont
enfin, ils sont déjà désuets et la mode vous en a imposé d'autres.
Pour se convaincre de son pouvo:r , il suffit de constater le succès
des ventes privées de grandes er:seignes de prêt- à- porter, pour
lesquelles certaines perso1mes sont prêtes à attendre des heures afin
de se procurer le produit dernier cri ... qui ne l'est déjà plus. Il suffit
d'entendre des enfants se plaindre que leur cartable n 'est pas de la
marque qui fait fureur ! Pour beaucoup, la mode est pl115 un levier
tyrannique qu 'tm levier de transfo1111ation .
Le look, en revanche, terme d 'origine anglaise passé dans le langage
courant, peut être 1m levier de trarnfo1111ation quand il est vrai-
ment personnel. Il s'agit cette fois de l'apparence extérieure au sens
large du te1111e, qui est l'équivalent visible du soi dont il a beaucoup
été question jusqu 'ici. Quand une personne veut se montrer et
paraître à son avantage, il est légitime qu 'elle commence par
soigner son apparence, choisisse u:ie tenue qui la mette en valeur,
éventuellement se farde, se pare de bijotLX bien assortis, etc. Il
s'opère souvent entre le personnage privé, tel qu 'il évolue dans
l'intimité, et le personnage public, qui officie dans tel ou tel poste
officiel, une transfo1111ation assez impressio1mante. C inéastes ou
auteurs de pièces de boulevard jouent souvent de ce contraste pour
amuser les spectateurs. Cela vaut également pour toute perso1me

180
LE S LEV IERS DE LA " RA NSFORM A TI ON

qui désire se montrer en tenant compte à la fois de ses goùts et du


monde dans lequel elle évolue. Il lui faut recourir à un ce1tain
no m br e d ':irtifices porn· r éussir le p:iss:ige, c:ir ceb n e v:i p:is de soi.
Ceux qui hésitent à se montrer ont souvent cette réaction
caractéristique : «j e ne vois pas p0Hrq11oi Je devrais reco 11rir à tel 011 tel
artifice po11r me faire accepter, q11 'on me prenne tel q11eJe s11is ! »et bien
évidemment, i15 en font souvent les frais. O n ne se montre jamais
tel que l'on est : même celui qui se croit autorisé à s'habiller
n'importe comment adopte par là tme posture très précise.
La frontière entre la tenue que l'on choisit dans la sphère privée et
celle que l'on utilise dans la vie collective devient de ce fait de plus
en plus marquante. Il est vrai qu 'auj omd'hui, la vogue de la télé-
réalité et des exhibitions collectives laisse penser qu 'on peut la
franchir aisément : pour attirer le spectateur et lui donner une
impression d'authenticité, on n'hésite plus à déshabiller les
personnes darn tous les sens du tc1111e, en se libérant des conve-
nances les plus courantes. Il ne faudrait pas oublier toutefois qu 'il
s'agit d 'tm jeu qui ne tient que sur le contraste qu'il souligne entre
l'apparence courante et le moment où on se met à nu. Ce jeu n 'est
d'ailleurs pas toujours sans cornéquences sur ceux qui en font les
frais.
Pomtant le problème qui nous intéresse n'est pas là et se situe
plutôt dans l'équilibre à trouver entre la façon de se vêtir ou de se
présenter, et l'image que l'on a de soi-même. Être attentif à la
mode, aux convenances du moment, c'est bien sùr important, mais
chacun doit y ajouter la touche perso1melle élaborée à partir de sa
personnalité propre. fl s'agit de se refaire 11ne image a11 sens propre d11

181
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

terme, mais 11ne image dans laq 11elle on se sente bien. Il existe
aujourd 'hui des instituts spécialisés où des professionnels aident
leurs clien ts :l m ettre 3u point tu1 look qui leur convienne. Po ur-
quoi ne pas y faire appel si on se sent démuni , mais à condition de
rester maître d11 Je11, et d'être conscient q11e cette image doit être 11ne véri-
table création de soi. La sensation que son look correspond à sa
personnalité propre est pour chacw1 un atout majeur pour
su1111onter toutes les appréhension$ et les frayeurs qui surgissent au
moment de se montrer aux autres.
À l'inverse, il n 'y a rien de pire que d'adopter une tenue qui nous
déplaît profondément tmiquement pour répondre am : exigences
de l'entourage. On a alors toutes les chances de perdre ses moyens,
de se montrer maladroit, et de per::lre la face. C'est l'un des ca5 où
l'on perçoit le mieux à quel point la tyrannie du paraître devient
paralysante dès lors qu 'elle s'impose arbitrairement de l'extérieur.
Il en va autrement quand l'unifo1111e est de rigueur pour exercer
ce1taines fonctio11S dans l'administration, les centres commerciatLX,
puisqu'il s'agit alors de signifier le rôle que l'on joue au service de
la collectivité et rien n 'empêche d'y ajouter une note perso1melle.
Et même en perso1malisant l'unifo1111e, certaines personnes ne s'y
font jamais : cela tient essentiellen ent au fait qu 'elles ne sont pa5
fières de la fonction qu 'elles occupent et qu'elles ne parviennent
pa5 à s'y investir vraiment.

Le talent personnel
R este que la présentation la plus réussie n 'aurait auctm effet si elle
ne s'accompagnait pa5 de la mise en évidence d'un trait plus essen-

182
LE S LEV IERS DE LA " RANSFORMATION

riel que le nivellement actuel tend à masquer. Pour le situer, je me


réfèrerai d'abord à une parabole évangélique particulièrement
suggestive, qu 'on 3 interprétée contme il se doit de n'lille et 1u1e
façons selon les époques. Les premiers auteurs musulmans l'ont
même reprise et inte1p rétée dans un sens analogue' : il s'agit de la
parabole des talents 2 qui raconte comment 1m patron , au moment
de partir en voyage, confie à ses employés des sommes diffèrentes,
qui vont de cinq à 1m talent, pour qu 'i15 les fassent fructifier. À son
retour, il est heureux de constater que tous ont tiré pa1t i de la
somme reçue, sauf un, celui qui n'avait reçu qu 'un seul talent. Ce
dernier estimait qu'il ne valait pas la peine d 'en faire quelque
chose. Non seulement le maître le lui reprend, mais il met son
employé à la porte.
Une morale resso1t du texte : tout le monde a du talent, au sens
moral et pratique, mais la question n 'est pas tant son importance

1. Ce h.1dith est donné d1i-L~ le recueil de Tirntidhi e t repris d ans une collection de
"lu dith.~ $::.lCr~" (c'e!i:t-i-dire conte runt .1ne p:trole de J)ieu) publiée récen1n1ent :l
Beyrouth (sans date) : d' An.1s, qui le tenait du Prophète : t Le jour de la résurrection,
on fera ven ir le fil~ d' Adan1 con1111e un a~ea u et on le placera d evant J)ieu. J)ieu lui
dira :"Je t'ai fait d es dons.je t'ai donn é des con1pétences,je t'ai accordé des faveurs.
Qu'en as-tu fait ?" - "Seigneur, je les ai n1is ensen1ble et fait fructifier, niais j'en ai
délaissé la plupart. llenvoie-n1oi, et je te les rapporterai. & Voilà quelqu'un qui n'a
rien présen té de bien et qui sera conduit e n enfer.
Les édite urs renvoien t en note aux deux '/ersets s uivants du Coran:
11 - 78,40: . .. le jour où l'hon1111e regarderJ ce que ses nuins auront à présenter . ..
l - 23,99- 1OO : lorsque la n1ort approche d~ l'un d'eux, il dit : <i Wlon Seigneur, qu'on
g. nie renvoie [sur la terre], et je ferai peut-être une œuvre bonne que j'ai d élaissée. <i
9 2. On la trouvera d ans l'Évangile de Wlatthieu,chapitre 25, verset 14,et dans celui d e
"o Luc, chapitre 19, verset 12.

183
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

que la capacité à le faire fructifier. La psychanalyse a surtout mis


l'accent sur l'importance du désir, qui joue un rôle décisif dans la
tr311.~fom~3tion de b honte en fierté. M3is comment cette tr3t1.~for­
mation serait-elle possible si l'on ne disposait pas d'un minimum
de talent pour l'exp1imer ? Ce n 'est pas cette fois w1e question de
prestance, d'apparence, mais de génie propre.
Si l'on veut réussir à se montrer, il faut pouvoir s'appuyer sur ce
levier essentiel. Si Ulysse est parvenu à crever l'œil du Cyclope et
à se libérer ainsi du pouvoir de l'œ:l de !'Autre, c'est grâce à ce que
L'Odyssée appelle sa po/11111êtis : w n ingéniosité et son habileté
étonnante. O n raconte que Démosthène, le plus grand orateur de
l' Antiquité, était d'une timidité maladive, incapable de se produire
en public, sauf. .. quand on lui donnait la parole. Alors, en un
instant, il oubliait tous ses complexes et se lançait dans des discours
qui forçaient l'admiration de ses concitoyens et qui restent
aujourd 'hui encore des morceaux d'anthologie. Michel Houelle-
becq affi1111ait da11S une interview récente qu 'il ne peut s'affi1111er
vraiment et paraître que par et dan.1 l'éc1iture ; dans la vie courante,
il est incapable de b1iller. Tout le monde ne peut se targuer de
posséder les talents majeurs de ces personnages, mais tout le monde
en a un, si petit soit-il, et il doit s'en servir pour se libérer de l'œil
tyrannique et passer de la honte à la fierté. Cependant, ce n'est que
dans un second temps, c'est- à-dire une fois qu 'on a eu le courage
de forcer l'obstacle, que ce talent apparaît.

184
LES LEV IERS DE LA " RANSFORMATION

C'est ce qui s'est passé pour Viviane, si handicapée quand elle se retrouva it
en groupe. Au bout de quel ques semai nes, son association lui a soudain
demandé de remplacer au pied levé une responsable absente pour raisons
de santé. Sur le moment, elle a éprouvé un trac terrible; mais une fois dans
l'a ction, tout a changé. Elle qui ava it tant de mal à dire un mot au cours
des réunions précédentes s'est trouvée tout à coup très à l'aise dans le rôle
de ma nager. Au point qu'on l'a invitée assez rapi dement à animer des grou-
pes de fa çon régulière. Ayant vécu dans une famille nombreuse, elle dispo-
sait de ce talent. Encore fa lla it-il qu'elle découvre et triomphe de fa çon
définitive des inhibitions qui s'étaient accumulées en elle au fil du temps
dans le cadre de ses rela tions familiales.
Il en a été de même pour Pierre. Lors d un énième entretien d'embauche et
après avoir bien analysé ses complexes fa miliaux, il s'est entendu dire pa r
une DRH : " Vous avez une faç;Jn de synthétiser les problèmes qui m'impres-
sionne beauœup. " Synthétiser? Ce riétait pas tellement pour cela qu'il
était en quête d'un emploi, et pourtant on cherchait précisément dans cette
entreprise quel qu'un qui serait capable de faire un bila n régulier des a ctiv~
tés en dépassant l'émiettement provoqué pa r la dispersion des sites. Pierre
a découvert dans ce trava il que par-Œlà le savoir sophistiqué qu'il ava it
accumulé au cours de ses études, il disposait d'un talent précis, grâce
auquel il est parvenu à s'imposer à l'attention générale.

De nombreux parcours analogues témoignent que l'on arrive à


vaincre ses appréhensions et ses frayeurs au fur et à mesure que l'on
découvre en soi tel ou tel talent. Ce qui compte, c'est de faire en
sorte que ce talent devie1me pour le stti et handicapé par la frayeur
ou la panique un moyen de s'affirmer à pa1t ir de lui-même et pas
seulement en fonction de l'attente de l'autre.

185
LA TYRANNIE DU PARAÎTRE

L'enracinement humain : le socle des origines


Si le talent a un e telle importance, pourquoi une artiste comme
Marilyn Monroe, qui était loin d'en manqu er, n'est- elle pas
parvenu e à vaincre ses appréhensions les plus profondes, au point de
se cliver de la façon envisagée précédenm1ent ? En fait, elle a été
privée d'un autre levier décisifsur lequel Pierre comme Viviane ont
pu compter une fois qu 'il a été clairement identifié : il s'agit de ce
que j 'appelle l'enracinement humain, familial, amical, social.
C'est un fait que François Roustang a bien analysé dans tm ouvrage
intitulé Inf/11ence' à propos d'une situation plus tragique. Il aborde
la question des perso1mes arrêtées et to1t urées durant les périodes
de dictature en Amérique latine. Il souligne que les perso1mes qui
ont résisté étaient celles qui venaient d'un groupe familial pa1ticu-
lièrement solide et solidaire. Aux moments les plus cruciaux,
disaient certains, je revoyais mes proches et je me sentais empli
d'une force à toute épreuve. L'obligation de se montrer prend
souvent la fo1111e d'une dictature aujourd'hui, et la pression qui en
réstùte est pa1fois du même ordre. Ceux qui peuvent s'appuyer sur
leur famille et sur leurs proches pour réagir ont davantage les
moyens d'y faire face.
Voilà ce qui a le pltL~ cruellement manqué à Ma1ilyn Momoe.
Abandonnée par son père, élevée par une mère isolée, sans entou-
rage porteur, elle n 'a pas disposé de ce levier qui lui aurait sans
doute pennis de résister à la panique qui la prenait régulièrement

1. lloLLçtang. F., lt!fl"e"œ• Éditions de ivlinuit, 1990.

186
LES LEV IERS DE LA " RANSFORMATION

dans ses activités professionnelles, et de ne pas se cliver. Elle a tenté


de suppléer à ce manque fondamental en s'inunisçant dans la
f:unille de son :111:ùyste 3u point de se lier d '3mitié 3vec les enfants
de ce dernier. Mais ce palliatif, d 'a:lleurs déconseillé, a fait ressortir
le manque sotL5-jacent. Ce sont les sujets airni déracinés qui paient
le p1ix le plus fo1t à la tyra1mie du paraître aujourd 'hui. Ce1t ains
parvie1ment à se poser grâce à leur présentation et à lem talent,
mais tant qu 'ils n'ont pu reconstituer un tissu social solide et valo-
1isant, i15 demeurent fragiles et continuent à souff1ir intérieurement
de leur complexe.

L'humour et l'e sprit


Vient un troisième levier qu e j 'ai déjà évoqué ici ou là, qui n 'est pas
donné à tout le monde, mais dont l'efficacité n 'est pltL5 à démontrer.
Il s'agit de la capacité à faire de l'esprit, à trou ver la bo1me repartie,
à tirer profit de toutes les occasions pour faire rire l'entourage.
L'exemple le plus probant nous vient de certaines vedettes parmi les
plus connues : beaucoup ne cachent pas qu 'elles portent en elles
un e honte particulièrement prégnante, qu'elles s'efforcent de trans-
former grâce à leurs prestations, et elles réussissent parfois au-delà
de leurs espérances. J'ai cité Dany Boon, né d'un père maghrébin
et d'une mère du nord de la France, qui avait bien des raisons de se
sentir hwnilié qu and il était enfant dans son milieu d'origine, et qui
en a fait l'un des ressorts de son talent scéniqu e.
Alors que la tyrannie du paraître ~ègne en maître, ceux qui tien-
nent le haut du pavé et qui en remontrent à toutes les autres caté-
go1ies de la société au point d'avoir toujoms le dernier mot

187
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

quoi qu 'il arrive, sont bien les humoristes, honm1es ou femmes.


S'ils ont tant de succès, c'est parce qu 'i15 sont devenus tm point
d'3ppui pour be3ucoup de personnes souffr3nt du système et
n'ayant pas les mêmes capacités pour se dégager de son emprise.
Certes, cela ne date pas d'atti ourd'hui, nous l'avons vu à propos du
fùm Ridicule : au temps du pouvoir absolu dévolu atLX rois,
l'htm1our était déjà un atout décisif Depuis Je XVII' siècle en
France, il y a touj ours eu des auteurs satiriques, qui, par le théâtre
comme Beaumarchais, par la littératm e comme Diderot ou
Voltaire, puis par la caricature au XIX' siècle avec Datun ier et
Grandville, ont mené la vie dure aux autorités et aux pouvoirs en
place. Cependant, la nouveauté réside auj omd'hui dans le fait que
les humoristes monopolisent en grande partie Je genre et ne
manquent aucune occa5ion de faire de l'esprit en moquant les
propos des responsables publics et de toutes les perso1mes en vue.
L'esprit est la chose du monde la mieux partagée, et il correspond
à une potentialité psychique dont la puissance n 'est plus à démon-
trer. NotL5 ne sonm1es pourtant pas tous égaux en la matière, mais
nous avons tous la possibilité de nous réferer à des a1tistes qui
correspondent à notre htm1our pour en tirer parti et réagir avec
distance dans certaines circonstances délicates. Il n 'est pas totti ours
néces5aire de créer soi-même des bons mots : il suffit de savoir les
cueillir chez cetLX qui sont les maîtres en la matière, puis de les
utiliser à bon escient. À l'époque où Freud a réussi à transfo1111er
sa honte en fierté, il rédigeait tm ouvrage tmique en son genre : Le
mot d'esprit et ses rapports avec /'inconscient. Il avait été saisi de
constater que les rêves abondaient en jeux de mots pa1t ietùière-

188
LE S LEV IERS DE LA " RA NSFORM A TI ON

ment rétt~sis, et qu 'au cours même de l'analyse, c'était en jouant


sur les mots qu'on parvenait pa1fois à obtenir les inte1p rétations les
plus effic3ces. Cette étude est l'une de celles 3uxquelles on s'inté-
resse le moins auj ourd'hui, alors qu 'elle aurait beaucoup à nous
apprendre sur la capacité de l'esprit htm1ain à gérer l'angoisse
qu 'entraîne l'obligation de se montrer. Les personnes qui prati-
quent l'analyse en font régulièrement l'expérience : pl11s elles
deviennent capables de prendre les choses a11ec /111111011r et distan~e, plllS elles
se libèrent de le11rs complexes.
L'exemple le plus célèbre en la matière est celui de Cyrano de
Bergerac. Edmond R ostand brosse le portrait d'un perso1mage
exposé aux quolibets en tous genres en raison de ses origines
gasconnes, de sa façon de s'exprimer et smtout de son physique
disgracieux dù à un nez proéminent qui lui défo1111ait le visage. Et
les occasions ne lui manquaient pas d'être sotùevé par la rage et la
colère. O r non seulement il ne se laissait pas démonter, mais il ne
perdait pas une occasion de profiter des remarques désobligeantes
dont il était l'obj et pour composer un quatrain ou une tirade qui
ridiculisaient ses adversaires. La plus célèbre est la tirade des nez qui
prouve s'il en était besoin que l'esprit est w1 levier sa11S pareil pour
tra11Sfo1111er la honte en fierté et s'imposer aux yeux du monde .

Un solide amour-propre
Ceci dit, il ne suffit pas de savoir manier la moquerie, encore faut-
il aussi pouvoir l'encaisser. O n :t'entre pas dans le monde du
paraître aujourd 'hui à quelque niveau que ce soit sans s'exposer à
des plaisanteries, des rebuffades ou des blessures d'am our-propre.

189
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

Comme tou~ les tmivers tyranniques, ce monde est pa1fois sans


pitié. Ces htm1oristes qui profitent de la moindre faille des puis-
s3nts pour en t irer un bon m ot le S3ven t, et les rése3t LX soci3t LX
ouverts à tous sur Internet se prêtent on ne peut mietLX à ce genre
de pratiques. Ce1tains internautes aux aguets à longueur de journée
sont prêts à sauter sm la moindre incongruité pour l'exposer aux
yetLX de tous et la faire circuler le plus largement possible. Il suffit
qu 'tm notable commette une indélicatesse pour qu 'on jette son
histoire en pâtm e sur tOtL~ les suppo1ts médiatiques disponibles. Et
il n 'en manque pas ! Plus on rétt~sit en ce monde, plu~ on est
menacé. Les élites de la République, les présidents en sont des
formidables exemples : ceux qui ont parié sur le paraître et qui ont
utilisé efficacement les pouvoirs de l'image à leur profit sont aussi
ceux qui ont été les plus brocardés. et pa1fois avec tme cruauté sans
limites.
Bien évidemment, tout le monde n'est pas une cible au~si voyante,
car cela dépend du niveau de notoriété auquel on est parvenu.
Mais cette atmosphère critique suffit déjà à créer un climat de
méfiance et renforce l'inquiétude au niveau collectif Pour une fois
d'ailleurs, l'appréhension n 'est pas une mauvaise chose, car il est
essentiel d'être averti si l'on veut tenir sa place à long terme.
Quand on est parvenu à vaincre ses inhibitions et à réussir dans la
vie, il est inévitable de susciter j alou~ies, moqueries ou railleries. Il
s'agit là d'un autre trait paradoxal de la tyra1mie du paraître : elle
pott~se à s'exhiber et se montre parfois sans pitié pour ceux qui y
parvie1ment.

190
LES LEV IERS DE LA " RANSFORMATION

C'est ce qui est arrivé à Marie qui, après des mois de galère, est parvenue à
devenir une responsable appréciée dans son entreprise, et en a fait les frais.
Inutile de dire que quelques-unes de ses collègues plus expérimentées ont
mal vécu qu'une jeune diplômée, venant de sa province, soit si vite recon-
nue. Elles ne se sont pas privées de se moquer de son accent et de ses
réflexions quelque peu naïves, et il s'en est fallu de peu pour que Marie se
sente humiliée comme au temps de sa rentrée en maternelle. Elle a dû
déployer beaucoup d'esprit pour reprendre ces moqueries à son compte et
s'en amuser à son tour, à la fa çon de Cyrano.

En général, ces plaisanteries déplaisantes sont proportionnelles au


succès obtenu et mieux vaut les prendre comme des signes de
reconnaissance. C'est en ce sens q11 '11n solide a111011r-propre constit11e 11n
autre levier indispensable à cel11i q11i entend s'imposer dans l'11nivers d11
paraître act11el.
Le te1111e amour-propre souligne que s'aimer soi-même est capital. J'ai
eu plusieurs fois l'occasion de sotùigner la place du soi ou du self
dans la relation au monde et aux autres. Amour-propre signifie que
ce soi s'aime lui-même, qu'il se rend compte de ce qu 'il représente
et en mesm e le p1ix. Ce n'est pas du narcissisme à proprement
parler , qui consiste plutôt à aimer son image et à s'y complaire
envers et contre tout, mais la conscience qu 'on joue un rôle utile
et nécessaire et qu 'on possède la capacité à se structurer autom de
cette conviction. Jalousies et moqueries sont aussi inévitables que
l'ombre dès qu'il y a lumière. Cela ne signifie pas qu 'il faut traiter
avec indifférence ou mép1is les autres, mais qu 'il faut plu~ simple-
ment prendre conscience que moque1ies et quolibets sont à double

l 91
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

tranchant. S'il est nécessaire de les relativiser, il ne faut pas pour


autant se fe1111er à toutes fo1111es de critiques ou de contestations.
Elles sont l'occasion d'apprendre à faire le tri entre les remarques
constructives et les réactions qui se vetùent déstabilisantes, et à
ignorer les secondes.

La culture telle qu'on la vit


Reste enfin tm levier plus universel, dont le rôle est décisif tant au
niveau de la société qu 'au niveau personnel : il s'agit de ce qu'on
appelle couramment la culture. Q uoi que l'on en pense, elle est
/'antidote le p/llS p11issant et le p/llS çiicace à la tyrannie d11 paraître. O n
objectera que la culture étant constituée de spectacles, de musique,
de poésie et d'œuvres d'a1t, elle se place inévitablement au service
de ladite tyrannie. En réalité, il ne faut pas confondre la ctùture et
la distraction . La distraction est, en effet, sous l'emprise du paraître,
et facilite l'accès à toutes les fo1111es d'exhibition que la société du
spectacle fournit jour après jour à ses membres' : elle est faite pour
montrer ce qui est utilitaire, plaît à la foule et permet de se
détendre. Les régimes autoritaires ont totti ours encouragé et faci-
lité la distraction .
La culture, au contraire, est constituée de productions originales
qui émergent régulièrement dans tous les secteurs de la vie a1tis-

1. DÎ'\neyland Pariii> en est l'en1blèn1e au niveau européen, (J 1~1e de po111 de l'empire mué-
ricain eu Europe &,selon Jacques Wlandelbaun1 (Le !\1onde, 8/8/20 12), et le site payant
le plus fréquenté du continent, qui, selon le cin~te Arnauld d e Pallières, <i .i!alt1t111de
le pmrimoine des tomes européeus dom;/ s'impire & en sin1plifL1nt à outrance les problè-
n1es évoqu és.

192
LE S LEV IERS DE LA " RA NSFORM A TI ON

tique et qui touchent chacw1 au plus profond de lui-même. Elle


s'incarnera dans tel film , telle pièce de théâtre, telle chanson , telle
éntission qui n'est p:is nécess:iirement pop1ùaire, m:iis qui donne
sens à des impressions intérieures qu 'on était en mal de nommer
ou penser étant donné leur richesse et leur complexité. Qui n'a pas
en tête tme chanson qui lui revient spontanément à l'esprit dans les
moments difficiles ? Qui n'est pas habité par certains vers appris sur
les bancs de l'école qui égaient la n onotonie des jours ? La culture
se distille ainsi au j our le j our, et il faut veiller à ce qu 'elle ne soit
pas noyée dans les flots de la distraction ou de l'info1111ation .
Celles ou ceux qui peinent à exister, et qui veulent sortir de ce
malaise ont tout intérêt à se cultive.r d'une façon ou d 'une autre. Il
faut pour cela faire des choix, affi1111er des préférences person-
nelles, mettre en valeur les œuvres ou les productions qui nous
parlent particulièrement, surtout si elles so1tent de l'ordinaire. La
ctùture est un univers en évolution qui ouvre l'espace nécessaire à
la respiration intérieure de chacur:, et c'est la raison pour laquelle
on accorde une importance p1imordiale à la liberté d 'expression
malgré les abus qui peuvent en résulter. Celle- ci est essentielle car
la ctùture fait peur atLX pouvoirs en place, déstabilise toujours un
tant soit peu l'ordre établi. O n comprend pourquoi tous les
régimes totalitaires l'ont combattue et même pa1fois bannie.
Freud ne serait j am ais parvenu à franchir les obstacles qui l'empê-
chaient de s'affi1111er s'il n 'avait pu s'appuyer sur une culture solide
et profonde dont on trouve les innombrables traces à chacune des
étapes de son œuvre. Cettes, tout le monde n 'en est pas là, et il en
va de l'accès à la culture comme du talent que j 'ai mis au premier

193
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

plan des leviers nécessaires : il ne s'agit pas de vouloir tout


embrasser ! Au contraire, chactm doit trouver sa façon d 'y accéder
et d'y p3rticiper selon ses goùts et ses moyens propres : que ce soit
par la chanson , par un romancier en particulier, par la poésie, par
w1 créateur plutôt qu'un autre, par le cinéma, la danse, l'expression
corporelle, ou en s'initiant au dess:n , à un instnm1ent de musique,
à l'écriture. Les cham ps ctùturel5 sont d'une diversité extraordi-
naire atti ourd'hui et les moyens d'y accéder de plus en plus
ouverts. À chacun de choisir celui qui lui convient. Non setùe-
ment la ctùture est un levier puissant pour effectuer à son propre
niveau la transfo1111ation de la honte en fie1té, en éprouvant des
émotions portett5es et stimulantes, mais elle est aussi le plus sùr
moyen de faire sa place à long te1111e dans le monde du paraître sans
y perdre son âme et en restant profondément libre.

Quelqu'un à qui parler


Il est enfin un levier dont on peut difficilement faire l'économie si
l'on veut faire obstacle à la tyrann:e du paraître de façon durable :
la relation à une perso1me de réference. Il n 'est pas possible de
survivre humainement et de s'imposer dans le contexte actuel si
l'on ne rencontre pas sur son chemin quelqu'un à qui parler. O n
l'a constaté dès le début de ce livre à propos de Marie, tout
concourt auj ourd'hui à rendre cette rencontre difficile, voire
impossible. O r, cela s'est vérifié au fur et à mesure de notre
réflexion, aucune des personnes que j 'ai citées n 'est parvenue à un
réstùtat satisfaisant sa11S avoir fait appel à tm moment ou l'autre à
w1 tiers. Je n 'entends pas seulement par là un analyste, un théra-

194
LE S LEV IERS DE LA " RA NSFORM A TI ON

peute, un coach ou un professionnel quel qu 'il soit, mais une


personne à qui se confier dans les moments difficiles. Fliess, l'ami
de Freud :l b gr:111de période, était de ceux-l:l, même s'il en a eu
d'autres par la suite. O n a pa1fois affi1111é que Fliess avait joué le
rôle d'un analyste : il n'en est rien. Il était à cent lieues de pa1tager
les intuitions décisives de son ami. Il était avant tout un confident,
w1 compagnon de parcours, et c'est à ce titre qu 'il s'est révélé
indispensable. En tout état de cause, les personnes qui souffrent de
ne pas savoir comment s'affi1111er peuvent difficilement s'en sortir
si elles ne font pas appel à w1e pet-sonne à qui parler. Son écoute
constitue le petit quelque chose qui bloque le couvercle sous
lequel on risque de se retrouver coincé et grâce auquel tme ouver-
ture progressive est possible.
Ce fut le cas de Marie précisément, qui pendant les premières
semaines de son séjour à Paris conversait au téléphone presque tous
les soit-s avec w1e excellente amie qu 'elle avait laissée en province,
lui narrant ses impressions et mésaventm es. Viviane aussi avait la
chance de partager sa vie avec un homme à qui elle racontait ses
angoisses et déboires. Oscar, le j eune employé de banque, avait
gardé w1 excellent ami d 'enfance, et c'est en échangeant avec lui
qu 'il s'est souvenu des motifs de 5a honte. Cette pe1-so1me est un
tie1-s. Ce n 'est donc ni un double qui, tel tm miroir ne ferait
qu 'approuver nos réc1iminations, ni un complice qui approuverait
toutes nos réactions, mais une amie ou un collègue se trouvant à
distance de la situation . C'est quelqu'tm qui va incarner dans la
réalité un équivalent de l'œil de l' Autre dont j 'ai souligné à dive1-ses

195
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

reprises le rôle décisif: un œil doublé d'une oreille attentive, sur


tm mode ouvert et positif
Cela paraîtra sans doute assez paradoxal : alors que la tyrannie du
paraître s'exerce essentiellement à pa1t ir de cet œil, voilà qu 'on en
arrive à dire qu 'il faut qu 'une personne le symbolise dans la réalité
si on veut s'en libérer. N'est-ce pas passer d'une servitude à une
autre ? C'est tm risque bien sür, qu 'exploitent d'aillems volontiers
ce1taines sectes, gourous, ou des personnes elles-mêmes isolées qui
cherchent quelqu'un qui servirait de béquille à leur propre soli-
tude. Mais à la difference des solutions problématiques que j'ai
évoquées en commençant, cette fois, le jeu en vaut la chandelle, à
condition de faire preuve d'une très grande vigilance. Avoir
quelqu'un à qui parler ne signifie pas quelqu'un à qui demander ce
qu 'il faut faire ou ne pas faire. Cette perso1me doit nous considérer
comme tme personne à pait entière et on n'attend d'elle qu 'tme
seule chose : qu 'elle soit un témoin bienveillant, avec qui on se
sent libre de s'exp1imer. Voilà sans doute le c1itère le plus décisif:
la liberté ! Car po11r faire contrepoids à la tyrannie q11elle q11'el/e soit, il
n'y a pas de meilleure so/11tion q11e ;e créer 11n espace de liberté. Pour
ce1tains, c'est w1 pas difficile à franchir étant donné leurs appré-
he11Sio11S, mais il faut qu'ils le iisguent, autant de fois que néces-
saire, jusqu 'à établir le contact si possible en chair et en os, car les
interlocuteurs virtuels, sm Facebook ou autres sites d 'échanges,
offrent rarement la possibilité d'une rencontre htm1aine au sens
complet du te1111e.

196
Conclusion
Face à la tyrannie,
la pratique de la liberté

« L'homme dans to 11t son être


est to1!jo11rs régi par le destin d11 dévoilement.
To11t dévoilement vient de ce q11i est libre,
va à ce q11i est libre,
et cond11it vers ce q11i est libre' . "
Martin Heidegger

On s'étonnera sans doute qu'au coms de ces lignes, oü l'on a passé


en revue tant de troubles psychiques, j 'ai fait si peu mention des
catégories nosographiques les plus courantes : névrose, hystérie,
phobies, obsessions, etc. La raison est la suivante : nous avorn
affaire ici à un dérèglement psychique très pa1t iculier, qui résulte
de l'intrication étroite entre un complexe collectif et des

1. Heidegger,ivl.,<i L1 question de la technique &,in Essais e1cor!fererues, Gallin1ard,coll.


Tel., n• 52, 1973.

197
LA TYRA NNIE DU PA RAÎ TRE

problèmes perso1mels. Les personnes en butte à la tyrannie du


paraître souffrent à la fois des contradictions du monde dans lequel
elles vivent et d es com p licités q ue ces con tr3dictions tr ou ven t e n
elles. Alors, comment nommer ce mal-être ? Freud a proposé de
ranger les pathologies de ce type panni ce qu 'il appelle les névroses
actuelles, dues pour lui aux effets de dysfonctionnements du
moment. Aujourd 'hui J'y verrais p/11ttJt 11ne forme d'état limite, ces
tro11bles q11i naissent à la frontière entre le monde et la psyché' .
L'intérêt de cette désignation n 'esc pas uniquement théorique. En
mettant l'accent sur la spécificité de ces troubles et sur leur double
origine, elle met en évidence la principale voie à suivre pom les
faire évoluer : réagir au niveau psychique exactement comme on
le fait dans la réalité dans une situation analogue. De tout temps, et
aujourd 'hui plus que jamais, les hommes ont combattu les
exigences excessives de la tyranr_ie du pouvoir quelles qu 'elles
soient en invoquant la libe1té : un des idéatLX fondam entaux les
plus essentiel5 2• Beaucoup ont payé ce combat de leur vie. Il en va
de même au niveau psychique : c'est en développant sa liberté
intérieure par tous les moyens dont on dispose qu 'on a le pltL5 de
chances de se dégager des tyran.;ies qui s'exercent en soi. Ce
constat s'accompagne d'un corolla:re : cette liberté intériem e est le
moyen le plus sür, à long te1111e, de faire face à toutes les tyrannies
am biantes, et à la tyrannie du paraître en partictùier.

1. Fourcade,J.-ivl., Les persounaHtés limite~ E~·mll es, 2 0 1 2.


2. Don net, G., Les idéaux fondamentaux, des.foudmfous inéltKtal>les mais e>.1>loûves, PUF,
20 12.

198
C ON CLU SI ON

Une condition toutefois s'est imposée au cours des derniers chapi-


tres comme tme nécessité : que cette libe1té intérieure soit vécue
sous S3 fom1e b plus directe, b pltL~ concrète, b plus pr3tique, S3t1S
se gorger de mots ou se lancer dans des opératiorn spectactùaires :
liberté de se donner des moments personnels, liberté de rencontrer des
personnes, d'exprimer ses sentiments, de faire valoir ses talents, de choisir
en fonction de ses go{/ts, de sa11vegarder son intimité, de parler, d'inventer,
de penser s11rto11t. La liberté est l'tm des vectems les plus porteurs du
désir humain , ce dernier faisant et défaisant les relations d'autorité
afin qu 'elles ne deviennent pas oppression . C'est en tout cas la
condition sine q11a non pour émerger de cet état limite où l'on se
retrouve sous l'emprise du n on de médiatique qui régit
aujourd 'hui tous les rapports humains.

199
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Le trawil de /'inconscient dans le rêve et l'a11toanalyse, ln Penser l'iru:ons-
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Soif d'idéal, les vale11rs d'ai!jo11rd '/111i, Éditions Philippe Duval, 2012.

205
Index des cas cités

A Marilyn Monroe 38, 54, 90, 139,


Agnès 120, 140 186
Alain 83
0
Albert 101, 104
Oscar 74 , 195
André 46, 113
Anna 69 p
Paul 172
B
Pierre 29, 32, 34 , 59, 74 , 107,
Bastien 136, 171
176, 185
Béatrice 45
R
F.
Roland 11 9, 174
Enuna 72, 103
s
I
Sonia 98
Irène 133
Sophie 22, 163
J V
Julie 138 Viviane 31, 32, 34 , 109, 121, 153,
M 185, 195
Marie 12, 15, 59, 74, 157, 191,
195

207