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G.

DE PLINVAL
RICHER
Histoire E.

de la Littérature
française
G. de PLINVAL ^

Histoire
la Littérature
française
Édition remaniée et mise à jour
par Edmond RICHER
ancien élève de l'École Normale supérieure
agrégé des Lettres

m
FAIRE LE POINT %

HACHETTE
Références
TABLE DES MATIÈRES

Préface 3

Le Moyen âge 5

Les époques de la littérature au Moyen Age i8

Le xvi^ siècle 19

Les grandes dates de la littérature au xvi® siècle 42

Le XVII® siècle 43

Les grandes dates de la littérature au xvii® siècle .... 1 10

Le xviiie siècle m
Les grandes dates de la littérature au xviii® siècle 154

Le XI x^ siècle 155

Les grandes dates de la littérature au xix® siècle 236

Le xx® siècle 237


Les grandes dates de la littérature au xx® siècle 300

Index alphabétique 301

Photo de couverture: ENGUERAND


La loi du 1 1 mars 1 957 n'autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l'Article 41
d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage
privé du copiste et non destinées à une utilisation collective », et, d'autre part,
que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration,
« toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consen-
tement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite. » (Alinéa 1
de l'Article 40.)
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, consti-
tuerait donc une contrefaçon sanctionnée par les Articles 425 et suivants du
Code Pénal.

ISBN 2-01-009999-0
© Hachette, 1984
Tous droits de traduction,
de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous pays.
Préface
L'Histoire de la littérature française de G. de Plinval
a été publiée en 1930 et constamment mise à jour par son
auteur jusqu'à sa mort : le succès qu'elle a rencontré
depuis 50 ans, signe du besoin auquel elle répondait,
nous conduit à en proposer une édition nouvelle —un
abrégé de Littérature française apparaissant, aujourd'hui
plus encore qu'hier, indispensable.

Le succès de l'ouvrage tenait aux éminentes qualités de


critique littéraire et de pédagogue de G. de Plinval,
mais aussi à sa clarté, à sa consultation aisée et, malgré
son format modeste, à la quantité d'informations qu'il
contenait. La formule en a donc été conservée une
:

présentation claire et concise de notre littérature.


Toutefois, ces cinquante années avaient çà et là donné
quelques rides à l'ouvrage certains auteurs du xix® et
:

du début du xx® siècle n'avaient pas encore acquis la


place à laquelle on convient aujourd'hui de les ranger ;
les plus récents mouvements littéraires échappaient
également, par la force des choses, à l'ouvrage. Tout
cela a été revu, et cette édition nouvelle est à jour de la
critique et de la création récentes.
Enfin, l'enseignement aujourd'hui met à juste titre
l'accent sur les œuvres dans lesquelles le lecteur du
XX® siècle entre aisément — celles des deux derniers
siècles, et ne s'attache plus de façon approfondie aux
auteurs du xvi®, voire du xvii®, comme c'était le cas
lorsque G. de Plinval écrivait son ouvrage. Ici aussi,
acte a été pris de cette évolution le lecteur trouvera encore
:

l'essentiel pour les siècles précédents, mais les plus proches


de nous ont été volontairement privilégiés.
A un moment où l'enseignement du français s'attache,
dans les grandes classes, à se frayer des voies nouvelles,
à mettre en œuvre les approches les plus diverses de notre
littérature, un ouvrage de référence simple et commode,
propre à structurer les connaissances, devrait rendre aux
grands élèves et aux jeunes étudiants quelques services :

c'est le vœu que nous formulons en leur présentant cette


édition nouvelle.
L'Éditeur
1

Le Moyen Age
6 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Origines de la langue
et de la littérature françaises

Malgré ses origines presque exclusivement latines, la langue


indigène française a, dans la constitution de son vocabulaire et
de sa syntaxe, affecté assez vite un caractère analytique et
moderne.

Le français appartient à la famille des langues


romanes.
L'ensemble du vocabulaire français actuel provient
de l'altération des mots du latin populaire (formation
populaire). Ce fonds primitif s'est développé, surtout
depuis les xv^ et xvi^ siècles, par l'adoption de mots
étrangers et l'adjonction de mots latins calqués sur leur
forme antique (formation savante) de là résultèrent des
:

doublets, aspects différents d'un même mot ancien :

hôtel (forme populaire) / hôpital (forme savante) ; requête /


réquisition ; armure / armature.

Le français médiéval du français moderne


différait
par son vocabulaire et par sa grammaire.
La langue était constituée exclusivement de mots
d'origine populaire et était soumise à une grammaire
spéciale c'était une langue romane, divisée en plusieurs
:

dialectes français (d'Ile-de-France), normand, picard, etc.,


:

qui étaient langues d'oïl ; limousin, provençal, qui étaient


langues d'oc.
DÉCLINAISONS. Le nom prenait une forme particulière,
suivant qu'il était sujet ou complément (cas régime).
Très souple et très claire dans la syntaxe, autorisant les
inversions, cette langue se prêtait aisément aux besoins
et aux caprices de la pensée. D'ailleurs, les mots pouvaient
se multipher à volonté, car il suffisait de joindre un
suffixe quelconque au radical ; on disait indifféremment :

blancheur / blancheté ; richesse / richeté, etc. Une telle


diversité dans les désinences facihtait l'emploi des rimes
et donnait au discours des sonorités plus nettes et plus
variées que dans le français actuel.
Le Moyen Age / 7

Les premiers textes.

Les textes les plus anciens, écrits, il est vrai, dans une
langue rude et uniforme, sont Les Serments de Strasbourg
:

(842) et la Cantilène de sainte Eulalie (x^ siècle).


Ils n'offrent pas d'intérêt littéraire.

La poésie épique au Moyen Age


(xr et xir siècles)
La Chanson de Roland
Notre littérature a débuté sous la forme grandiose des « Chan-
sons de Geste » ; une vaste production épique signale la civilisation
féodale.
La Chanson de Roland est la plus illustre de ces chansons de
geste; elle a conféré une gloire universelle à des personnages
légendaires, les pairs de Charlemagne.

Notre poésie épique est Vœuvre des trouvères


du XI^ siècle.

Il n'existeaucune trace authentique des prétendues


« cantilènes »où l'on a cru voir le germe et la forme
première de nos légendes. C'est au xi^ siècle, quand les
Capétiens étaient seulement les rois de Paris et d'Orléans,
qu'un travail immense se produisit dans le monde occiden-
tal les expéditions d'Espagne et de Sicile préludaient
:

aux Croisades ; de grands pèlerinages s'échelonnaient sur


les routes de Cologne, de Saint-Pierre de Rome et de
Saint- Jacques-de-Compostelle ; de riches abbayes, comme
Saint-Denis, aux reliques vénérées, attiraient les marchands
à des foires universellement célèbres.
Des trouvères de profession, recueillant et arrangeant
les traditions locales, les transmettaient à la foule, dont
ils faisaient vibrer les sentiments.
8 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Des sentiments simples et puissants inspirent ces


vieux poèmes.
Ce sont la foi, le patriotisme et la loyauté féodale :

La foi. Une
croyance naïve à des miracles continuels,
un culte fervent des reliques animaient également les
chevaliers, les marchands,
le peuple.
Le patriotisme. Le prestige de Charlemagne, entre-
tenu par les clercs, ne faisait que grandir ; la destruction
des Sarrasins était le but de guerre de toute âme généreuse ;
un sentiment très vif de l'unité française était comme une
protestation contre le morcellement réel du pays.
La loyauté féodale. Le respect du serment prêté au
suzerain, l'horreur du parjure et de la trahison sont
couramment exprimés dans la littérature épique.

La Chanson de Roland retrace la mort d'Olivier


et de Roland au val de Roncevaux.

Le poème comprend, dans sa forme actuelle, 4 000 vers


décasyllabiques, distribués en laisses. Il a été achevé
vers la fin du xi« siècle, avant 1098.
Il a pour auteur
présumé Thurold, poète normand. Le manuscrit le plus
ancien a été retrouvé à Oxford, en 1837.
Point de départ historique. Destruction de Tarrière-
garde franque, surprise au col de Roncevaux par les
Basques en 778 un « préfet » de Bretagne, Roland,
:

périt dans la mêlée.


Ce fait, longtemps oublié,
a été exploité avec génie par
les trouvères du plus soucieux de la grandeur
xi^ siècle :

que de la vérité, ils ne se sont guère inquiétés de l'histoire


et ont conçu une magnifique légende.
Analyse Marsile, émir vaincu de Saragosse, délègue
:

par perfidie un de ses fidèles, Blancandrin, vers Charle-


magne. —
Choix du négociateur français la mission :

est dangereuse. Ganelon est proposé sur l'avis de Roland,


son beau-fils de là, son ressentiment, sa trahison ;
:

il pactise avec l'ennemi. —


Roland commande l'arrière-
garde au miheu des défilés de Roncevaux, lui et sa troupe
:

se trouvent assaillis par les Sarrasins. Héroïque résistance


et mort successive des défenseurs. Retour de Charle-—
magne il prend une revanche éclatante mais tardive
:

sur l'émir et ses alliés.


Le Moyen Age / 9

Le PLAN est majestueux et clair dans l'ensemble. L'auteur,


négligeant les descriptions qu'il remplace par une indi-
cation sommaire (« hauts sont les puys et les vais téné-
breux »), ne met au premier plan qu'une élite de combat-
tants, qui émergent de la foule. Par ce défaut de perspective,
qui est aussi un procédé de simplification à la fois primitif
et classique, s'accroissent le relief des scènes et la grandeur
surhumaine des héros.

L'épopée romanesque
(Xir siècle)

Au cours de la seconde moitié du XII® siècle, on voit se déve-


lopper une littérature appelée « courtoise » parce qu'elle a fleuri
à l'origine dans des cours raffinées comme celle d'Éléonore
d'Aquitaine ou celle des comtes de Champagne.

Deux traits peuvent la caractériser.


Le merveilleux féerique. Les chevaliers circulent et
guerroient à travers une nature enchantée, où des êtres
surnaturels font agir des forces inconnues ; il faut triompher
d'animaux féroces, d'ennemis invisibles, d'épreuves dan-
gereuses.
La peinture de l'amour courtois. C'est le culte
passionné que le chevalier porte à la dame de ses pensées.
Il lui doit une fidélité inviolable, un dévouement absolu
à ses désirs, à ses caprices.

Les sujets comptent parmi les plus belles légendes connues.

• Tristan et Yseult, roman célèbre, dont l'action se


passe en Cornouailles, décrivant l'amour irrésistible et
malheureux de deux cœurs que rien ne peut détacher
l'un de l'autre.
• Les exploits des Chevaliers de la Table-Ronde, pairs
du roi légendaire de Bretagne Arthur, notamment de
Lancelot :Lancelot à la Charette, œuvre de Chrestien
10 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

de Troyes. Le Chevalier au Lion décrit les aventures


d'Yvain qui, pour la consoler, épousa la dame qu'il
avait rendue veuve.

Le style.

Ces « romans » sont très longs, écrits en vers de 8 syl-


labes rimant deux à deux. Le style en est prolixe, mais
gracieux. Remplis d'épisodes fantastiques, ils exercèrent
un très vif attrait ; les sujets qu'ils traitent se sont ajoutés
au patrimoine des légendes symboliques du monde, et
Wagner, dans des opéras célèbres, en a dégagé et enrichi
l'inspiration mystique : l'âme humaine en quête de
l'Idéal (Parsifal, opéra, adaptation de Perceval le Gallois).

La littérature récréative
Le Roman de Renan (xir siècle)
Les fabliaux (xilf siècle)

A côté des œuvres d'inspiration chevaleresque, une littérature


très savoureuse s'est plu à retracer la geste héroï-comique de
« Goupil » le renard, au milieu d'animaux familiers.

Le Roman de Renart est un souvenir des fables


Ésope et une parodie des épopées chevaleresques.
Les personnages. Les acteurs principaux sont :

Renart, le fripon ingénieux par excellence ; Ysengrin,


le loup, lourdaud et glouton ; Primaut, le frère d'Ysengrin,
encore plus goinfre et stupide que son aîné ; Tibert, le
chat, allié défiant, qui tient tête à Renart ; Chantecler,
le vaillant petit coq ; Puis de grands personnages Bernard,
:

l'archiprêtre (l'âne), Brun, l'ours, etc. se meuvent dans


l'entourage de Noble, le roi (le lion).
Le Moyen Age / 11

Les principaux épisodes sont des chefs-d'œuvre


DE BELLE HUMEUR. Ce SOIlt :

• La pêche d'Ysengrin une nuit de Noël, le loup naïf,


:

un seau attaché à la queue, demeure pris dans la glace ;


• L'enlèvement de Chantecler Renart l'avait persuadé
:

de chanter, les yeux clos ;


• Les vêpres de Tibert après s'être grisé dans la cave
:

d'un presbytère, il voulut annoncer l'office, et, par la


malice de Renart, resta pendu aux cordes de la cloche.

La production des fabliaux révèle l'incorrigible instinct « gau-


bonne humeur, à la moquerie, souvent à la licence.
lois » à la

Les fabliaux représentent surtout des scènes de la


vie populaire.

On ou fableaux environ 150 histoires,


appelle fabliaux
indépendantes unes des autres, assez courtes, en vers
les
octosyllabiques, composées en Picardie, Champagne et
Ile-de-France.
Les personnages. Gens du peuple, bourgeois crédules
ou avares, clercs dévergondés, vilains disgraciés et stupides,
telssont les personnages représentés.
Les sujets. Ce sont des narrations burlesques de
maladresses « du prêtre qui mangea les mûres », monté
:

sur une mule qui soudain s'emballa ; du voleur qui voulut


descendre sur un rayon de soleil, etc. ; des récits de vols,
de peurs et des quiproquos ; des histoires de coups de
bâton.

La poésie allégorique
Le Roman de la Rose
(Xllf siècle)
Le Roman de la Rose devait être la « Somme »

des principes de la courtoisie : un « Art d^ Aimer ».

Il comprend deux parties, très différentes d'esprit et


d'étendue, composées à quarante ans de distance par
12 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

deux auteurs Guillaume de Lorris (vers 1200-1210,


:

mort après 1240) et Jean de Meung (vers 1240, mort


peu avant 1305).
• L'œuvre de Guillaume de Lorris est pleine d'allégories
gracieuses.
L'œuvre est entièrement symbolique, aussi le style,
souvent délicat et subtil, manque d'animation.
• L'œuvre de Jean de Meung est remplie d'idées hardies
ou subversives.
Loin de la courtoisie raffinée de son prédécesseur,
Jean de Meung, agressif et tumultueux, s'en prend
directement aux institutions : à la justice, à la propriété,
à la royauté, à la religion (et non seulement aux moines),
au mariage (et non seulement aux femmes), etc.
Le Roman dela Rose devint promptement l'œuvre
capitale de la littérature du Moyen Age et inspira toute la
poésie allégorique et abstraitequi a prévalu pendant
deux siècles, jusqu'à la Renaissance.

Les chroniqueurs
des xir et Xllf siècles
Villehardouin et Joinville

Ce sont des hommes d'action, barons et guerriers, qui ont


inauguré la prose au Moyen Age; ils lui ont donné d'emblée les
qualités militaires : brièveté, clarté, énergie.

Villehardouin^ maréchal de Champagne^ est un


mémorialiste sévère et précis (env. 11 50-1213)
Il joua un rôle considérable dans la IV^ Croisade.
Cette expédition, destinée à déhvrer la Terre Sainte, fut
détournée de son but et aboutit à la fondation d'un empire
franc à Constantinople.
Son œuvre: ses Chroniques (i 198-1207) sont un rapport
militaire et justificatif, où Villehardouin, négligeant les
Le Moyen Age / 13

ne rapporte que les grandes lignes des événements.


détails,
Son en somme (« Geoffroy le Maréchal,
récit est sincère
qui onques ne mentit »), mais non impartial.

Joinville ( env, 1224-131'/) est le biographe aimable


et fidèle de saint Louis (1214-12J0),

Joinville, sénéchal de Champagne, fut l'ami et le


confident de saint Louis. Son livre {Vie de saint Louis)
nous fournit un tableau spontané de la société féodale
au XIII® siècle, moins raide et plus mondaine qu'au temps
de Villehardouin, éprise de fêtes, de belles étoffes et de
beaux coups d'épée, « pour qu'on en parle dans les
chambres des dames ».
Les portraits. Deux caractères bien vivants, très
sympathiques, sont peints dans cet ouvrage :

• Saint Louisy avec sa piété inaltérable, sa fermeté héroïque


jusque dans la captivité, sa justice impartiale, et aussi
son grand bon sens et sa familiarité joviale.
• Joinville, le plus dévoué des serviteurs, bon chrétien et
brave sans exagération, sensible et curieux, aimant ses
aises et parlant comme un étourdi, préférant franchement
être chargé de trente péchés mortels plutôt que de devenir
lépreux.

Les chroniqueurs
des XIV et XV' siècles
Froissard et Commines
Froissart ( 1337-1410 env.) est le peintre excellent
des scènes militaires et de la vie des princes.
Froissart rapporte avec une vérité dramatique la vivacité
des altercations, la tristesse des incidents tragiques
(capitulation des bourgeois de Calais, meurtre du jeune
fils de Gaston Phœbus), le fracas épique et confus des

pillages (sac de Limoges) ou des grandes batailles (défense


désespérée du roi Jean le Bon à Poitiers).
14 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Il fait revivre son époque. C'est d'abord la société


chevaleresque, qu'il nous peint avec ses fêtes brillantes,
ses luttes tour à tour courtoises et barbares, son élégance
et ses brutalités (Gaston de Foix) ; puis, à propos d'elle
et incidemment, Froissart décrit toutes les autres classes :

les mercenaires, les brigands, les bourgeois et le peuple


avec ses séditions furieuses, etc.
Le luxe de la noblesse paraît plus grand qu'au siècle
précédent et les conditions de la vie matérielle se sont
perfectionnées, mais il y a moins d'élévation morale et
de générosité.
Le style.Le style de Froissart est inégal et confus,
mais doit son animation et sa couleur à la fidélité avec
il

laquelle l'historien rapporte les récits exaltés qu'on lui


a faits son style a conservé la vie du discours immédiat
:

fait par les acteurs.

Commines ( 1445 ?-isii)^ biographe de Louis XI,


est un psychologue plutôt qu'un écrivain.
Philippe de Commines, né à Hazebrouck, fut le serviteur
de Charles le Téméraire, puis passa au service de Louis XI ;
il joua, au cours du règne, un rôle diplomatique considé-

rable, mais fut disgracié par Charles VIII.


Son but, en décrivant les négociations dont il a été le
témoin, est de faire part au lecteur de son expérience
pohtique il n'est intéressant que par ses jugements et
:

par ses idées.


Les portraits. Avec une sûreté psychologique éton-
nante, il nous fait connaître la faculté maîtresse de ses
grands contemporains : la présomption de Charles le
Téméraire, l'habileté patiente et ambitieuse de Louis XL
Les idées. Très positif d'esprit, nullement chimérique
ou chevaleresque, il pense que la fin justifie les moyens et
conseille l'emploi des agissements les plus sûrs, non les
plus brillants peu scrupuleux mais sensé, il reconnaît
:

d'ailleurs qu'un prince a tout profit à gouverner sagement


son État.
Le style. Instructif par ses idées seulement, Commines
est un écrivain médiocre : ses phrases enchevêtrées et
sans éclat le rendent difficile à lire.
Le Moyen Age / 15

Le théâtre au Moyen Age


Le théâtre sérieux était destiné à illustrer les
scènes de V Histoire Sainte,

Le théâtre a joui au Moyen Age d'une vogue persistante.


Ses origines (xii^ siècle) datent de la figuration des grands
épisodes dont l'Église faisait la commémoration liturgique :

la Nativité, la Résurrection.

Miracles et Mystères,
Les Miracles sont la mise en scène d'un fait édifiant où
se manifeste presque toujours l'intercession de la Vierge :

Miracles de Notre-Dame (xiii® et xiv^ siècles). Citons


également le Jeu de saint Nicolas (xii® siècle) et le célèbre
miracle de Rutebœuf le Miracle de Théophile.
:

Les Mystères consistent en un long défilé de personnages


bibliques. Au xv^ siècle surtout, d'immenses compositions
représentent tout un ensemble d'événements : Cycle de
F Ancien Testament (50 000 vers) ; Mystère de la Passion
(35 000 vers).
Établis à grand luxe et représentés en plusieurs « jour-
nées » dans un décor conventionnel, ces spectacles ne
s'adressaient qu'aux yeux. Les Confrères de la Passion en
étaient à Paris les acteurs attitrés.
Le texte rimé (vers de 8 syllabes) qui accompagnait
les tableaux est dans son ensemble de faible valeur.

Le théâtre comique a été souvent réaliste ou


allégorique à V excès.
Les épisodes édifiants des mystères étaient fréquemment
coupés d'intermèdes burlesques que remplissaient des
diables, bourreaux, voleurs, etc. Mais le théâtre comique
eut aussi son existence indépendante.

Moralités et Soties (XV^ siècle).

Les revues montées par corporations d'Écoliers


les
(les Enfants sans Souci) et les clercs de la Basoche (étudiants
en droit) sont des Moralités^ exhibitions pédantes à fond
allégorique, ou des Soties, grosses plaisanteries, dont la
satire est inintelligible maintenant.
16 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

La Farce.
La farce est le seul genre dramatique échappant à la
médiocrité générale. Elle est la mise en scène d'un fabliau.
Nous en possédons un répertoire nombreux. Le fond
des sujets, l'intention et l'esprit sont les mêmes que dans
les fabliaux avec les mêmes qualités d'à-propos et d'entrain
(Farce du Cuvier).
Il en est resté un chef-d'œuvre, alliage excellent de
naturel et de bouffonnerie La Farce de Maître Pathelin
:

(env. 1464)5 l'avocat malhonnête qui escamota les draps


de Maître Guillaume et défendit Thibaut l'Agnelet.

La poésie au XV^ siècle


Villon, Charles d'Orléans

Villon, qui fut sincère, au milieu d'une production poétique


desséchée par l'allégorie, a laissé le premier exemple de lyrisme
personnel.

Villon ( 1431-146S env.) est le plus expressif des


poètes populaires.

François Villon, né à Paris, « près de Pontoise », fut


un « Écolier » turbulent banni à la suite d'une rixe, il
:

se trouva dévoyé, frôla la potence et passa en prison ou


dans les pires compagnies une existence dont nous connais-
sons encore mal les vicissitudes.

Son œuvre.
• Le Lais ou Petit Testament (1456), énumération de
legs burlesques. Ainsi il lègue à son barbier « la gornure de
ses cheveux ».

• Le Grand Testament (1461), sorte d'autobiographie où


il a inséré des ballades célèbres Ballade de Notre-Dame ;
:

Ballade des Dames du Temps jadis ; Ballade des Pendus.


Le Moyen Age / 17

Les sentiments. Des sentiments douloureux ressortent


de son œuvre :

• Le regret d'avoir gâché sa vie, d'avoir « fait le mauvais


enfant » :

Ah Dieu! si j'eusse étudié


Au temps de ma
jeimesse folle.
Et a bomies mœurs
dédié.
J'eusse maison et couche molle! (Le Grand Testament.)

• L'appréhension de mort. Il a exprimé cette horreur


la
avec une rare intensité, songeant à ses amis « déjà morts ou
roidis », à sa pauvre femme de mère, aux pendus que les
corbeaux dépècent sur le gibet de Montfaucon, aux
transes de l'agonie, aux grandes dames du temps jadis,
aux preux de la légende.
L'accent tour à tour ironique, macabre ou éloquent
et la sincérité pénétrante de ces pensées, jaiUissant d'un
fond souvent trivial, en ont fait la valeur classique.
Le style. Villon écrit dans une langue ferme et pitto-
resque ; ses rimes entrecroisées se combinent sans effort,
et il a ponctué ses ballades de refrains inoubliables :

En cette foi, je veux vivre et mourir. (Ballade de Notre-


Dame.)
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre. ( Ballade
des Pendus.)
Mais où sont les neiges d'antan ? ( Ballade des Dames du
Temps jadis.)

Charles d'Orléans (1391-146^) est le dernier


des poètes courtois.
Ce prince de la famille royale, capturé à Azincourt
par les Anglais qui le tinrent prisonnier, n'a pas la sincérité
vigoureuse de Villon. Dans des rondeaux gracieux, il a
enchâssé des motifs délicats empruntés à la littérature
allégorique. Il est maniéré, mais clair et élégant.
18 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Les époques de la littérature


au Moyen Age
Société féodale ; formation de l'unité
française.
Poésie épique : Chanson de Roland

ET XII^ SIÈCLES. Poésie romanesque Romans de la


:

Table-Ronde.
Roman de Renan,
Chroniques de Villehardouin.
Règnes de Philippe Auguste et de
saint Louis.
Épopées du cycle féodal et poésie
courtoise.
• Xni^ SIÈCLE. Ménestrels et fabliaux
Poésie allégorique Roman
: de la
Rose.
Miracles et Comédies.
Mémoires de Joinville.
Guerre de Cent Ans.
• XIV^ SIÈCLE. Poèmes à forme fixe.
Chroniques de Froissart.
Fin de la guerre de Cent Ans.
Louis XL
• XV^ SIECLE. Mystères et farces.
Charles d'Orléans et Villon.
Mémoires de Commines.
XVrsiècle
20 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

La Renaissance
Dans
la grande effervescence artistique et morale qui signale
leXVI® siècle, la littérature appauvrie fut l'objet d'une rénovation
profonde due à l'imitation des littératures classique et italienne.

U acceptation enthousiaste de la culture classique


est le grand fait intellectuel de la Renaissance,

Jusqu'alors on avait connu les écrivains antiques


(surtout Ovide et Virgile), mais sans essayer de s'approprier
leurs qualités artistiques, simplement pour leur intérêt
narratii, moral ou symbolique : pour la première fois,
grâce aux leçons des humanistes, on s'inspira directement
de leur style et de leur pensée ; ils furent des modèles.
Aux classiques latins, des imprimeurs illustres (H. Estienne)
ajoutèrent les grands poètes et philosophes grecs, vulga-
risant l'hellénisme. L'idéal artistique de l'Antiquité, le
souci de la perfection du style ont depuis lors dominé
notre littérature.
Même, dans l'engouement de la première heure, on
crut trouver chez les anciens l'expression définitive de
l'art, de la philosophie (Platon), de la science, l'exemple
parfait des vertus civiques et morales (Plutarque) ; leurs
langues, riches et savantes, parurent seules destinées
à l'immortahté :beaucoup d'érudits, de poètes et d'histo-
riens ont ainsi, au détriment du français, confié au latin
des œuvres importantes.

Le goût de la culture italienne plus moderne a


coïncidé avec V assimilation des idées antiques.

D'autre part, les événements politiques (guerres et


alliances de Charles VII et de François ; régence de

Catherine de Médicis), ainsi q^ue le prestige des arts en


plein épanouissement imposèrent l'ascendant de la
culture italienne. Les gentilshommes français s'initièrent
au-delà des Alpes à toutes les commodités d'un luxe
raffiné, tandis que des artistes, des gens d'Éghse, des
diplomates et des aventuriers de toute sorte, voire des
astrologues, apportaient en France des manières de penser
Le XVh siècle / 21

et des mœurs nouvelles. Le xvi^ siècle français peut,


jusqu'à un certain point, être considéré comme l'élève de
la Renaissance italienne : c'est la première fois qu'une
influence étrangère modifie la littérature nationale.

Les initiateurs.

Les maîtres humanistes ou italiens, sous l'action


desquels s'exerça cette double influence, méritent d'être
connus. Ce sont :

ÉRASME (1467-1536), des Pays-Bas, philosophe et


théologien, auteur de dialogues érudits ou burlesques
(écrits en latin), précurseur de Rabelais ;
PÉTRARQUE (1304-1374), qui écrivit des sonnets d'une
sentimentahté subtile, modèle de du Bellay ;
BoccACE (1313-1375)5 prosateur italien, conteur d'aven-
tures galantes.

Uesprit de la Renaissance fut avant tout un


amour passionné de la vie et de Part,
Un esprit de fougue et d'individuaUsme a marqué
cette époque où des natures violentes, avec une ardeur
toute florentine et souvent une mentalité païenne, se
sont précipitées, suivant leur goût, soit vers les arts ou
les lettres, soit vers le plaisir ou les intrigues. Cette fièvre
explique chez bien des auteurs l'irrégularité de conduite,
la fécondité des productions, la puissance de travail et
d'enthousiasme, la « gaillardise » des propos.

La Réforme.
La Réforme marque une réaction contre l'esprit de
laRenaissance l'agitation théologique qu'elle a soulevée
:

achève cependant de donner à cette époque un caractère


de confusion et de hardiesse intellectuelle.

Les époques de la Renaissance,

• La première génération est marquée par l'enthousiasme


avec lequel elle se précipite vers le nouvel idéal. Si Marot
se rattache encore par certains côtés au Moyen Age,
l'amour effréné de la vie et du savoir éclate dans l'œuvre de
Rabelais.
22 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

• Vers le milieu du siècle. Réforme et Renaissance,


qui avaient eu en commun, à l'origine, le souci du retour
aux textes (bibliques ou antiques) se dissocient Calvin :

prêche une doctrine austère où la toute-puissance de Dieu


éclipse la liberté de l'homme prédestiné, anxieux de son
salut, tandis que les poètes de la Pléiade chantent l'amour
épicurien dans des vers qui cherchent à rivahser avec la
perfection formelle des modèles antiques.
• Dans le dernier tiers du siècle, les guerres de religion
tempèrent l'optimisme des débuts et inspirent contra-
dictoirement le fanatisme visionnaire de d'Aubigné et la
sagesse un peu sceptique de Montaigne.

Clément Marot (1496 ? -1544)

Le « gentil Marot », le premier en date des poètes du XVI® siècle,


est un amuseur, d'ailleurs exquis, plutôt qu'un grand artiste.

Marot, poète de CouVy plaît encore par Và-propos


et r enjouement de ses vers badins,

La
poésie a été lente à recevoir l'impulsion de la Renais-
sance ; Marot se distingue du groupe des rimeurs laborieux

de son temps moins par les idées que par sa virtuosité


et le naturel de son esprit.

«Sa vie.
Clément Marot, né à Cahors, mais normand d'origine,
entré vers 15 19 au service de Marguerite de Navarre et
de François pr, rencontra de grandes difficultés par suite
de ses sympathies pour le protestantisme naissant ;
emprisonné à diverses reprises, il fut banni deux fois et
mourut en exil à Turin.
Son œuvre.
Les pièces de circonstance. Marot a été le poète
de la Cour ; il a, à ce titre, produit un grand nombre
officiel
de ballades, rondeaux, « étrennes » ou épigrammes, etc.
Le XVI« siècle / 23

Le fond est insignifiant, mais le tour est souvent élégant.


Les Épures. Ses Épîtres au Roi et à divers personnages
où il raconte certains incidents de sa vie sont classiques
par la fertilité des moyens comiques qu'il emploie pour
s'attirer la sympathie amusée de ses protecteurs.
Il a im talent particulier pour raconter drôlement ses
propres mésaventures :

• Comment il fut incarcéré par « trois grands pendards » ;


• « Dérobé » par son valet de Gascogne ;
• La mine qu'il fait en exil, etc.
Cet « élégant badinage » admiré par Boileau est renforcé
à tout propos de synonymes, de réitérations de syllabes et
de rimes ou de calembours, procédés puérils dont il use
constamment et non, d'ailleurs, sans ingéniosité. Mais son
inspiration manque de profondeur.

Rabelais (1494 ? -1553)


Rabelais, dans ses compilations bouffonnes de Gargantua et
de Pantagruel, a associé à une verve populaire et gauloise un des
aspects primitifs de la Renaissance : l'érudition.

Rabelaisy moine^ médecin et romancier^ mena de


front la vie d'un savant et d'un épicurien.
François Rabelais (maître Alcofribas Nasier) succes-
sivement cordelier, bénédictin, docteur en médecine,
finalement curé titxilaire de Meudon, mena à Montpellier,
à Lyon, en Italie, en Lorraine une existence aventureuse
de moine, de voyageur et de savant. D'une érudition
supérieure (« le très profond abîme de l'encyclopédie »), il
avait étudié spécialement les langues anciennes et orien-
tales et les sciences naturelles.

Son œuvre au premier aspect est bouffonne.


Il publia en cinq livres, en 1532- 1535 et 1546, les vies
de Gargantua et de Pantagruel c'est dans l'ensemble
:

une épopée bouffonne, farcie de détails comiques et de


réminiscences érudites.
24 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

• Le Gargantua est une sorte d'IUiade grotesque contant


la défaite de Picrochole, suivie de
la fondation de l'abbaye
de Thélème, sorte d'Académie studieuse et tolérante
dont la devise est « Fay ce que vouldras. »
:

• Pantagruel. Le principal personnage en réalité n'est


pas Pantagruel, mais Panurge, son inséparable et subtil
compagnon. Panurge veut se marier et, après maintes
aventures, dont la plus célèbre est celle où il noie les
moutons de Dindenault, finit par consulter l'oracle de
la Dive Bouteille qui lui répond « Trinch! » (c'est-à-dire
:

« Bois! »).

Les personnages. Gargantua est, aussi bien que son


père Grandgousier, un excellent prince, débonnaire et
paisible ; Pantagruel, son fils, un colosse optimiste et
insouciant « jamais ne se tourmentait, jamais ne se
:

scandalisait » ; Panurge est un joyeux gaillard, filou mais


poltron, grand joueur de mauvais tours.
Les procédés comiques. Rabelais a mis en œuvre
tous les procédés comiques taille surhumaine des person-
:

nages ; disproportion entre les « prouesses gigantales »


de ses héros et les résultats obtenus ; réalisation effective
de locutions proverbiales (Gargantua dérobe les cloches
de Notre-Dame, Panurge « mange son blé en herbe » et
a littéralement « la puce à l'oreille ») ; parodie d'épisodes
classiques (descente d'Epistémon aux enfers) ; narrations
burlesques ou étranges (les moutons de Dindenault ;
apparition des aéroplanes au soir de la bataille des An-
douilles) ; développement à l'infini d'une idée fantastique :

à propos de l'herbe pantagruélion qui est le chanvre,


Rabelais, dans un éloge éperdu, en vient à prophétiser
les inventions futures du génie humain.

Uépicurisme est le fond de la morale rabelaisienne.


Par plaisanterie Rabelais s'était engagé à révéler « de
très hauts sacrements et mystères horrifiques ». En fait,
ses inventions ne sont pas exclusivement bouffonnes.
Science et philosophie. En plus d'une masse de
connaissances, de nomenclatures relatives aux sciences
naturelles ou à l'histoire ancienne, l'œuvre exprime bien
la philosophie indifférentiste et la morale joyeuse de
l'auteur. Ne jamais s'affliger des choses accidentelles ni
des extravagances d'autrui, ne se tracasser pour aucun
résultat; d'autre part, s'amuser sans réserve, boire et rire.
Le XVh siècle / 25

« parce que rire est le propre de l'homme », une gaieté


sans mesure servant de détente à une érudition effrénée,
telle est « la substantificque moelle » du pantagruélisme.
Satire et idées politiques. Rabelais attaque très
vivement certaines classes sociales, surtout les théologiens
intolérants de la Sorbonne et les gens de justice, humbles
Chicanons ou cruels Chats -fourrés. Il bafoue d'ailleurs
les femmes, moines, les gens de guerre, les « cagots » et
les
les hérétiques. Ses idées pohtiques manquent de précision :

la royauté patriarcale et pacifique de Gargantua semble


son idéal ; il rêve d'un régime qui assurerait aux savants le
plus parfait confort en les exemptant de toute inquiétude
matérielle (Abbaye de Thélème).
PÉDAGOGIE. Enfin Rabelais avait en aversion l'éducation
scholastique bornée à des théories abstraites de théologie,
de logique et de droit. Il a tracé à deux reprises le pro-
gramme d'éducation de ses héros :

• Éducation du jeune Gargantua par Ponocrates ; c'est


surtout une éducation physique et scientifique,
• Lettre du vieux Gargantua à Pantagruel étudiant à
Paris. L'auteur vise davantage la formation littéraire
(éloge de l'imprimerie) et morale « parce que science
sans conscience n'est que ruine de l'âme ».
D'une manière générale, Rabelais fait la part belle
aux sciences de mémoire (histoire naturelle, langues
mortes et vivantes) et il attache une importance égale aux
exercices physiques et à l'érudition. Ce programme
immense représente plutôt l'idéal scientifique d'une
époque qu'un projet pratique de pédagogie.

Le style de Rabelais^ réaliste et copieux^ est d^une


richesse verbale étonnante.
L'imagination hardie et joyeuse de Rabelais, servie par
une mémoire admirablement informée, a abouti à la
création d'un style extrêmement complexe et original :

un réalisme vigoureux ou trivial en est le trait dominant.


Sa langue est hétéroclite et confuse, mais très abondante ;
il use de mots de toute provenance, multiplie sans arrêt

les synonymes, emploie de très nombreuses locutions


populaires et construit fréquemment ses phrases suivant
lasyntaxe latine, avec inversions et propositions infinitives ;
de nombreux calembours accentuent le caractère burlesque
de son œuvre.
26 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Mais, malgréverve et Texcellence de certains passages,


la
le pédantisme des énumérations et
style est gâté par le
références techniques et par la grossièreté cynique des
plaisanteries.
Rabelais a partagé l'ardeur encyclopédique de la Renais-
sance ; il possédait toute la culture philologique de son
époque, mais il n'a connu encore ni le sens de la mesure ni
le sentiment classique de l'art.

La Pléiade
La poésie s'est renouvelée sur l'initiative d'une élite savante et
distinguée, la Pléiade, qui entreprit de relever à la fois la dignité
de la langue et celle de l'inspiration le héraut du groupe fut
;

Joachim du Bellay, le véritable chef, Ronsard^.

La Pléiade^ dirigée par Ronsard et du Bellay^


a inauguré la grande poésie dHnspiraîion classique.

Un enthousiasme commun caractérisait siutout l'esprit


de la nouvelle école. Ayant pour la plupart une coimais-
sance approfondie des lettres antiques et italieimes, les
sept membres de la Pléiade voulaient fonder chez nous
un art neuf et grandiose ; malgré la différence des tempé-
raments individuels, ils partageaient tous un ardent
amour de la langue française, l'intention d'aborder les
grands genres classiques et un vif désir de s'immortaliser.
Leur programme fut rédigé en 1549 par Joachim du
Bellay : Défense et Illustration de la langue française.
Après avoir accusé vivement l'insouciance des poètes
français et l'orgueil des latinistes, du Bellay, pour illustrer
notre langue et la porter au niveau du grec et du latin,
recommande de l'enrichir et de renouveler les sujets.

I. Les autres membres du groupe furent : Daihiat, Pontus de


Tyard, Baif, Belleau, Jodelle.
Le XVh siècle / 27

Enrichissement de la langue. Attentif à la rendre


« copieuse et riche
», du Bellay propose les procédés
suivants :

• Invention et dérivation (par provignement, c'est-à-dire


par « bouturage ») de termes nouveaux myrteux, floride, :

odoreux, fardeur, adj. (colorant), ailer (donner des ailes),


déliber (goûter )j
• Formation de mots composés porte-crinière, porte-
:

couronne, (le vent) irrite-mer, haut-célébrer ;


• Restauration de termes vieillis isnel (léger), ains, los
:

(gloire) ;

• Emploi de mots techniques et rares ; termes de métiers


(calfeutrer), de chasse (pantois), de guerre (morion,
gorgerin) ;

• Tournures grammaticales et syntaxiques plus libres :

ex. adjectif =
adverbe (léger, légèrement) ; infinitif nom =
(le dormir, le sommeil, etc.). Ronsard dira dans La
Franciade :

Oyant l'effroi du sifflant de l'épée (le sifflement effroyable).

RÉNOVATION DE LA POÉSIE. Du
Bellay s'est montré
moins assuré quand il a esquissé l'idéal de la nouvelle
poésie. On voit seulement qu'elle devra être classiquey
c'est-à-dire inspirée aveuglément des « exemplaires »
grecs et latins ; savante, c'est-à-dire inaccessible au vul-
gaire ; et enfin laborieuse, acquise par le travail intense et
personnel des auteurs.
Les paragraphes relatifs aux genres ne donnent que des
indications sommaires du Bellay définit l'épigramme,
:

l'ode, la satire, le sonnet, « docte et plaisante invention


italienne », l'églogue, la tragédie, le poème épique ; il
montre que tous, sauf le sonnet, seront renouvelés de
l'antique et désigne l'auteur qui a porté le genre à sa
perfection.
Il conclut d'ime façon belHqueuse :

« Là donc. Français, marchez courageusement vers cette


superbe cité romaine, et des serves dépouilles d'elle
ornez vos temples et autels... Donnez en cette Grèce
menteresse. Pillez-moi sans conscience les sacrés trésors
de ce temple delphique! »

Écrite sous l'inspiration de Ronsard, la Défense est un


manifeste collectif constituant le programme général de la
Pléiade ; il ne doit pas être considéré comme une préface
de l'œuvre personnelle de du Bellay.
28 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Joachim du Bellay (1524- 1560)


Joachim du Bellay^ poète mélancolique^
est r auteur de sonnets remarquables.
Jeune gentilhomme angevin, recruté par Ronsard sur
la route de Poitiers en 1548, du Bellay remplit d'ennuyeuses
fonctions diplomatiques à Rome et mourut à l'âge de
35 ans. Excellent latiniste, il était aussi très au courant de
la littérature italienne. Ses propres aveux, sa brève carrière
donnent l'impression d'un esprit généreux, mais indécis
et vite découragé.

Son œuvre.
Trop faible pour assurer la réalisation du programme
écrasant de la Pléiade, du Bellay échoua dans l'ode et dut
se restreindre dans des genres secondaires.
Il a laissé trois recueils de sonnets^ et a définitivement
popularisé cette forme poétique en France :

• U
Olive (1549), œuvre galante et maniérée, imitée
de Pétrarque et ornée de comparaisons compliquées ;
• Les Regrets (1557) où, en notant famiUèrement les
ennuis qu'il éprouve à Rome, il exprime sa nostalgie du
pays natal :

Quand reverrai-je, hélas! de mon petit village


Fumer la cheminée...

• Les Antiquités de Rome (1558), œuvre de parade, où il

évoque la majesté des ruines de la Ville Éternelle,


Celle qui fit égale
Sa puissance à la terre et son courage aux cieux.

La sincérité émouvante du sentiment, la limpidité du


style, la pureté de la langue ont rendu classiques les
plaintes de du Bellay. Tempérament à la fois élégiaque et
spirituel, unissant une nuance de sensibiUté à une ironie
fine et mordante, du Bellay aurait peut-être excellé dans
la satire on connaît son portrait du Poète courtisan où il
:

raille la paresse et l'ignorance des successeurs de Marot.

I. Le sonnet est une pièce à forme régulière sans refrain de 14 vers


(4 -|-
4 + 3 + 3) à rimes embrassées.
Le XVh siècle / 29

Ronsard (1524- 1585)


Ronsard est le « maître de chœur » de la Pléiade, le véritable
fondateur de notre poésie; malgré des défaillances et des erreurs,
il a au moins créé le grand style lyrique et oratoire.

La vie de Ronsard a été vouée à V étude,


Pierre de Ronsard naquit dans le Vendômois en 1524 ;
d'interrompre une carrière brillamment
la surdité l'obligea
commencée dans les cours et la diplomatie. La gloire
rapide et presque fabuleuse qu'il avait acquise de son
vivant lui a été par la suite violemment contestée.

Son œuvre.
Après une solide préparation de sept années au collège
de Coqueret où il étudia sous la direction de Daurat,
Ronsard se consacra, au prix d'un labeur immense, à son
œuvre d'initiateur, attaquant de prime abord l'ode et se
réservant l'épopée.

Les Odes, puis La Franciade, sont les principales


manifestations de Ronsard en tant que chef d^école.

Les Odes (1550). Dans de grandes odes imitées de


Pindare, avec des divisions compliquées et des rythmes
différents (strophes, antistrophes, épodes), Ronsard a
accumulé en longues strophes tumultueuses, mais sonores,
des images mythologiques, des pensées morales^ et des
expressions brillantes (Ode à Michel de l'Hôpital). Érudites
et factices, ces compositions sont gâtées par « le faste
pédantesque » que Boileau reprocha plus tard à leur auteur.
Toutefois, dans des poèmes d'un genre plus délicat,
imités d'Anacréon ou d'Horace, Ronsard a chanté le
plaisir et la nature (Odelette à la Rose).
La Franciade (1572). Sujet établissement des Troyens
:

en Gaule sous la conduite de Francus, fils d'Hector.


Cette épopée, aussi artificielle dans sa facture que dans
son inspiration, est aujourd'hui bien oubhée.
30 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Les œuvres élégiaques de Ronsard sont d^une


inspiration plus authentique et d'un goût plus
touchant.
Ce sont les sonnets, églogues et élégies.
Les Amours de Cassandre (1552). Œuvre d*une
sincérité médiocre, où le poète multiplie les comparaisons
savantes.
Les Amours de Marie. Inspirés par un sentiment
franc et ardent, ils sont écrits dans une langue ingénieuse
et souple. Les dernières pièces sont attristées par la mort
prématurée de Marie :

Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose...

Les Sonnets pour Hélène (1574). Ils sont assombris


par ridée déjà familière à Ronsard de la fuite du temps :

Quand vous serez bien vieille...

Les autres pièces de Ronsard sont surtout remarquables


par le sentiment de la nature (Élégie contre les bûcherons
de la forêt de Gastine).
Les Hymnes (1555-155 6) sont des pièces étendues où
les fragments descriptifs et légendaires (Hymne de l'Or),
les considérations morales (Hymne de la Mort) ou poli-
tiques sont développés en un style oratoire ferme.
Les poèmes politiques de Ronsard sont d'une grande
VIGUEUR. Enfin, en vivifiant son art par le sentiment
direct des événements contemporains, Ronsard a atteint
mieux que jamais à la haute poésie. Les Discours des
Misères de ce temps (publiés de 1560 à 1569) sont une
œuvre partiale mais ardente et patriotique. Ronsard y
accuse avec violence les protestants et les poursuit de sa
fureur et de son ironie, mais il éprouve une émotion
sincère en exposant la détresse du pays.

U œuvre de Ronsard^ dans son ensemble^ représente


un effort vigoureux de lyrisme joint à F érudition.
Ses productions embrassent tous les genres, sauf le
une masse considérable
théâtre, et représentent :

« Entre tous les Français, j'ai seul le plus écrit. »

Imagination et idées. Il y avait en Ronsard un huma-


niste et un poète : le pédantisme de l'un a souvent nui au
Le XVh siècle / 31

lyrisme de Tautre. Toxir à tour Térudition, l'inspiration


mythologique, l'amour du plaisir et le sentiment de la
nature se reflètent dans ses vers. Cependant, même dans
les sujets mythologiques, son imagination féconde a par-
fois dominé avec succès son érudition. Quant au sentiment
de la nature, Ronsard l'a exprimé sur des tons très divers,
parfois trop mignards (Bel aubépin verdissant), souvent
mythologiques (nymphes et déesses de la forêt de Gastine
tuées par les bûcherons), mais parfois directement dans
des descriptions originales et intéressantes (Églogues.) Ce
goût était du reste sincère :

J'aime fort les jardins qui sentent le sauvage.


J'aime le flot de l'eau qui gazouille au rivage.

La langue et le style. La langue est brillante et sonore,


émaillée d'un vocabulaire riche et pittoresque, mais il use
sinon de mots composés (peu nombreux), du moins d'ap-
pellations inaccoutumées grecques ou latines (Neptune,
la mer; Cérès, de diminutifs puérils (rossi-
le blé, etc.), et
gnolet, herbelette). Cherchant à assouplir la syntaxe, il
emploie très librement l'adjectif (« l'épais d'un nuage »,
cf. le frais de l'ombrage), l'infinitif (le dormir, l'oser =
audace).
Le style est inégal. Les pièces, riches en passages d'une
belle envergure, sont mal composées, prolixes, embar-
rassées de digressions, mais elles sont remarquables déjà
par l'accent oratoire, et pleines d'un souffle grandiose dans
les Hymnes et dans les Discours.

Malgré des reproches injustes^ la gloire restera


à Ronsard d'avoir transformé et ennobli la largue
et fondé la poésie classique.

L'œuvre de Ronsard est restée partiellement méconnue


jusqu'à la moitié du xix^ siècle. Boileau a discrédité l'au-
teur des Odes et de La Franciade et les Romantiques
n'ont apprécié que l'auteur des sonnets et de quelques
pièces élégiaques. Malgré le charme de ces ouvrages, on
ne peut oublier qu'il y a aussi dans Ronsard des poèmes
d'une inspiration plus large. En tout cas, son action d'ini-
tiateur reste considérable réformateur du style, il a le
:

premier éprouvé la capacité de la langue française en y


transcrivant les passages excellents des anciens, mettant
ainsi à la disposition des modernes un vaste répertoire
32 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

de lieux communs; il a assoupli et affermi la langue, « une


langue rebelle », a dit Sainte-Beuve; versificateur, il a
essayé tous les rythmes possibles et a établi définitivement
l'alexandrin.
Son influence lointaine et durable s'est étendue en réalité
très loin l'école classique du xvii® siècle a pu le renier
:

par la voix de Malherbe et de Boileau, mais elle a vécu


sur le principe qu'il avait posé l'imitation des Anciens.
:

La prose au XVf siècle


Calvin et Amyot

Tandis que Ronsard illustrait la poésie, Calvin et Amyot, sans


rechercher affermissaient la prose et abordaient en langue
l'éclat,
commune les questions les plus sérieuses ou les plus variées de
la vie religieuse ou de la morale.

L'Institution de la Religion chrétienne de Calvin


a été le livre fondamental du protestantisme
français.

Introducteur en France de la religion protestante, réfor-


mateur de Genève, Jean Calvin (1509- 1564), après avoir
donné en latin L'Institution chrétienne, traduisit lui-
même l'ouvrage en 1541 afin de rendre sa doctrine plus
accessible :

« Je voulais par ce mien labeur servir à nos Français,


desquels j'en voyais plusieurs avoir faim et soif de Jésus-
Christ et bien peu qui en eussent reçu droite connais-
sance. »

Une préoccupation soutenue delogique, de la morale


la
et des saintes Écritures suffit, sansagrément externe, à
assurer la valeur imposante de ce Hvre ; on n'avait encore
jamais rédigé en français courant un travail d'une telle
importance, d'un style aussi soHde, sans bouffonnerie ni
artifice, dans une langue « sobre et forte, a dit Michelet,
étonnamment pure, triste, amère, mais robuste et déjà
tout armée ».
Le XVI « siècle / 33

Amyoty en traduisant Plutarque^ a popularisé les


exemples de Vhéroïsme antique.
Helléniste distingué, précepteur de Charles IX, Amyot
(1513-1593) a été Tun des éducateurs les plus influents
de la pensée française. Traducteur de Plutarque, historien
et philosophe grec, il a donné les Vies des Hommes illustres
(1559) et les Œuvres morales (1572) de cet auteur.
Il a ainsi popularisé chez nous les faits mémorables de
l'histoire ancienne et les observations curieuses ou pro-
fondes de la morale antique. Il a fourni aux écrivains
à venir (Montaigne) un recueil précieux d'exemples ou
de réflexions. Grâce à lui, Thémistocle, Alcibiade, etc.
redevinrent comme des personnages contemporains ; l'ima-
gination de ses lecteurs fut toute nourrie d'épisodes clas-
siques ; la réputation de grandeur d'âme du « héros
antique » a été en partie créée par les Vies de Plutarque.
A côté de ces deux écrivains, si différents d'ailleurs, se
placent au xvi^ siècle d'autres prosateurs d'un mérite
inégal : des conteurs ou chroniqueurs, comme Marguerite
DE Navarre (1492-1549), auteur de VHeptaméron (1559),
recueil d'histoires galantes, souvent osées ; Brantôme
(1535-1614) ; MoNTLUC (1501-1577), maréchal de France,
qui écrivit des Commentaires (1592) sur ses campagnes,
notamment pour en justifier la brutalité.

Montaigne (1533- 1592)


Moraliste pénétrant, l'une des intelligences les plus ouvertes
de son époque, Montaigne a fondé avec les Essais la littérature
personnelle, l'observation psychologique et l'esprit critique :

c'est en même temps un écrivain artiste et spontané, extrêmement


séduisant.

Montaigne, gentilhomme et ancien magistrat, unit


r expérience du monde à une vaste culture
littéraire et morale,

Michel Eyquem de Montaigne (1533- 1592) avait reçu


dès sa première jeunesse une éducation choisie. Devenu
34 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

magistrat, il démissionna en 1570 et se retira dans son


château de Montaigne en Périgord, sans pour cela rompre
commerce avec le monde il écrit alors les Essais, fait
:

un grand voyage à travers la France, l'Europe centrale


et l'Italie, et accepte en 1581 la charge de maire de Bor-
deaux. Il s'occupa sans zèle mais sans négligence de ses
devoirs civiques et familiaux, connut malgré les troubles
et la maladie une vieillesse paisible et mourut avec sérénité.
Ce fut un caractère enjoué et heureux qui n'eut guère
d'autre chagrin que la perte d'un ami très cher, Étienne
de la Boétie.

Les Essais sont le résumé des lectures de


Montaigne et le tableau de ses idées.
Ce ne Mémoires ; Montaigne nous donne,
sont pas des
au lieu de l'histoire
de sa vie, celle de ses opinions.
Les Essais (publiés en 1580) sont en quelque sorte un
recueil d'articles où l'auteur parle de tout sans méthode,
des épisodes de l'histoire ancienne, de l'ambition, de la
peur, de l'amitié, des événements contemporains, de la
découverte de l'Amérique, de l'inteUigence des animaux,
des accidents qui lui sont arrivés, de ses goûts particuliers,
etc. Cependant, la substance de la plupart des chapitres
est empruntée à l'histoire ou à la morale, et il s'inspire
largement de deux auteurs anciens : Plutarque et Sénèque.

Le scepticisme et Vépicurisme sont au fond


la doctrine de Montaigne.
Il est impossible d'analyser le livre de Montaigne, mais
sa doctrine peut se résumer dans la formule suivante
qu'il a laissée lui-même « apprendre à se connaître soi-
:

même, à bien mourir et à bien vivre ».

L'ÉTUDE DE l'homme SE CONNAITRE SOI-MÊME.


:

• L'auteur. C'est là l'originaHté essentielle du livre des


Essais « Je suis moi-même la matière de mon livre. »
:

Montaigne, exposant ses idées et ses goûts, nous montre


sa « nonçhalance », ses contradictions apparentes, et pro-
clame avec complaisance un égoïsme systématique et ai-
mable pourtant « se prêter à autrui et ne se donner à
:

personne. »
- • Le monde. Mais puisque « chaque homme porte en soi
la forme entière de l'humaine condition », Montaigne a
Le XVh siècle / 35

été amené à étudier la nature humaine en général il:

trouve l'homme « ondoyant, inconstant et divers » ; il a


été surtout frappé de la diversité des coutumes et de la
fragilité de nos opinions, que suffit à prouver par exemple
le désaccord des philosophes. Il a la plus piètre opinion
de la raison humaine ; aussi il garde sur toutes les questions
d'ordre intellectuel une extrême réserve, un scepticisme
discret mais profond qu'il a développé abondamment dans
V Apologie de Raymond Sebonde (ii, 12). Ce n'est pas un
incrédule, mais, se tenant à égale distance de l'affirmation
et de la négation, il prend pour devise « Que sais-je? »
L'idée de la mort « Que philosopher c'est apprendre
:

A MOURIR. » La pensée de la mort avait toujours vivement


inquiété Montaigne et il a eu du mal à s'accoutumer à
cette éventualité. Cependant, fort des leçons de Lucrèce
et Sénèque, il s'est « exercité » à en supporter l'idée ;
une syncope consécutive à une chute de cheval lui a même
appris qu'on ne devait pas trop souffrir en mourant et
il a conclu que « la mort est moins à craindre que rien,

s'il y avait moins que rien ». Il a de parti pris laissé de

côté la possibilité d'une existence future, heureuse ou


malheureuse. Une fois écartée la seule pensée qui pût
gâter la joie de l'existence, il ne s'agissait plus que de
bien vivre.

La morale Bien vivre. Le précepte « Bien vivre »


: :

peut s'entendre de deux manières et comprend simulta-


nément les règles de la morale et l'art d'être heureux :

• Envers les autres^ « la grande règle des règles » sera


pour chacun de se conformer aveuglément à la coutume
de son pays, si peu raisonnable qu'elle soit au fond ; un
tel principe évite l'incertitude, sauvegarde l'ordre public
et Montaigne a la « nouvelté » en horreur. D'ailleurs il
admire la vertu, les actes de stoïcisme, fait l'éloge de
l'amitié, déteste le mensonge, l'opiniâtreté et l'intolérance :

« C'est mettre nos opinions à bien haut prix que d'en


faire cuire un homme tout vif. »
• Envers soi-même^ la grande affaire sera de « jouir loya-
lement de son être ». Montaigne entend par là que l'on
doit, en vivant avec confort et modération, sans se pas-
sionner pour rien, tirer le meilleur parti possible de la
possession de ses amis, de ses livres et de sa santé. S'il
est stoïcien d'imagination, il est épicurien par ses goûts :

« Pour moi, j'aime la vie et la culture. »


36 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Les Essais sont une mine inépuisable d'' observations


et de renseignements.

Les raisons qui ont des Essais sont surtout


fait l'attrait :

La personnalité de l'auteur. peint « de bonne


Il s'est
foi », dans une pose sympathique et originale, avec sa
mobilité de caractère, très vif, très curieux, son humeur
expansive et bavarde de méridional. « Le charmant projet
qu'il a eu de se peindre! » disait Voltaire.
La fertilité des idées. Sur toutes sortes de questions
d'intérêt pratique ou moral, sur les sciences, la justice,
l'art mihtaire, la pohtique, Montaigne a formulé d'ingé-
nieuses réflexions. En littérature, il affectionne les his-
toriens et les morahstes, c'est-à-dire Plutarque et Sénèque :

« leur instruction est la crème de la philosophie. »

Il a écrit un chapitre célèbre sur « V Institution des

Enfants » (i, 26). L'éducation qu'il conçoit est fondée sur


un développement physique et moral bien équiUbré ; il
condamne la barbarie des collèges et s'inquiète moins de
la quantité de science que de la justesse du jugement.
Montaigne, qui vise à développer l'initiative de l'élève,
voudrait susciter la bonne volonté de ce dernier par une
méthode attrayante ; il conseille la pratique du monde
et des voyages pour nous obhger à « frotter et limer notre
cervelle contre celle d'autrui ». En somme, Montaigne ne
cherche pas à faire un savant, mais plutôt à former un
homme intelligent, de culture moyenne et capable de faire
bonne figure dans la société.
L'abondance des anecdotes. Montaigne collectionne
les traits de courage, les événements étrangers, les anec-
dotes plaisantes ou tragiques empruntées à l'histoire de
tous les temps : conjuration de Cinna, aventure d'Andro-
clès, etc. Son livre donne des renseignements directs sur
la vie au xvi^ siècle, sur les classes de la société, sur les
questions intellectuelles et religieuses, les guerres civiles.

Le style de Montaigne est remarquable d'entrain


et de mobilité.

Loin d'affecter l'éloquence, le style de Montaigne est


comme un bavardage familier, rempli de faits et d'images.
Les réflexions qu'il ajoutait continuellement aux éditions
Le XVI « siècle / 37

successives des Essais ont malheureusement encombré les


chapitres et alourdi les phrases. L'originalité pittoresque
de style est due à l'emploi presque continuel de mots
expressifs qui font image « L'amitié a les bras assez longs
:

pour se tenir et joindre d'un bout du monde à l'autre ».


«O que c'est un doux et mol chevet et sain que l'igno-
rance et l'incuriosité à reposer une tête bien faite ».
La phrase souple et subtantielle, mais surchargée de
réflexions incidentes, et fatigante par cela même, se pro-
longe indéfiniment au gré de la pensée.

Montaigne a surtout inspiré à ses successeurs le


goût de la psychologie.
Les idées de Montaigne eurent une prompte diffusion,
car il enseignait le prix de la paix et le bonheur de vivre.
Puis, grâce à sa morale, purement naturelle, et à sa phi-
losophie sceptique, il devint pour un temps le guide des
libertins (libres penseurs). Plus tard, amis et adversaires
se sont instruits dans son livre et la documentation unique
qu'il avait réunie a servi de base à toute la littérature
morale du xvii^ siècle. Pascal surtout, La Rochefoucauld
et La Bruyère se rattachent à Montaigne, et l'ont étudié
de très près ; c'est lui qui a orienté vers l'observation de
l'âme humaine la littérature classique.

Les genres poétiques dans la


seconde moitié du XVf siècle

Après le brillant effort de la Pléiade, la poésie enregistre encore


des tentatives importantes dans le poème épique, au théâtre et
dans le genre satirique d'Aubigné est une personnalité puissante,
:

mais le théâtre en reste à la période des ébauches.

Agrippa d'Aubigné (i 552-1630) est autant un


homme d^épée qu'un homme de plume.
Après de solides études à Genève, il a participé acti-
vement, du côté des huguenots, aux guerres de religion.
38 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Ils'est attaché longtemps à Henri de Navarre, le futur


Henri IV, auquel il ne pardonnera pourtant jamais son
abjuration. Tempérament passionné, excessif, fanatique, il
s'est toujours refusé aux moindres compromis, et lors-
qu'une grave blessure a mis fin à sa carrière proprement
militaire, il a continué à être le champion véhément et
intransigeant de la cause protestante et à mettre à son
service, à défaut de son bras, son puissant génie poétique.
Les Tragiques (i6i6) œuvre polémique et somme
:

POÉTIQUE. D'Aubigné est l'auteur de plusieurs œuvres en


prose, chroniques ou histoires, et d'un recueil de vers. Le
Printemps (1570), où il chante l'amour non sans démesure
et au gré d'un imagination parfois inquiétante. Mais c'est
surtout dans son épopée des Tragiques, œuvre de maturité,
que s'exprime totalement sa personnalité. Cette œuvre un
peu touffue, où l'on trouve le meilleur et le pire, comprend
plus de 9000 vers, divisés en sept chants. Les Misères
(chant I) sont un panorama dramatique de la France
déchirée. Dans Les Princes (chant II) se développe une
violente satire des princes catholiques corrompus, comme
Henri III et ses mignons, ou diaboliques, comme Catherine
de Médicis. La Chambre dorée fait le violent procès de la
justice et des juges. Feux et Fers (chants IV et V) passent
en revue, sous la forme de tableaux saisissants, toutes les
horreurs de la guerre. Dans l'avant-dernier chant, Ven-
geances, d'Aubigné admoneste ses ennemis et appelle sur
eux le châtiment de Dieu. Enfin Le Jugement, (chant VII),
c'est-à-dire le jugement dernier, marque le triomphe des
bons et la confusion définitive des méchants.
Les Tragiques sont une somme l'histoire contemporaine
:

s'y enrichit de constants rappels de l'histoire bibhque, le


réalisme le plus outré y côtoie le symbohsme. Les bons et
les méchants. Dieu et les démons y sont en quelque sorte
brassés avec une magistrale puissance. C'est sans doute
dans le registre de la vigueur, de la violence que d'Aubigné
est le meilleur. Son Caïn criminel fuyant Dieu et les
hommes est inoubliable :

Il avait peur de tout, tout avait peur de lui.

et l'on ne peut qu'admirer le souffle grandiose qui anime


la résurrection de la chair ou l'évocation de l'enfer, im
enfer dont il ne sort

Que l'étemelle soif de l'impossible mort.


Le XVh siècle / 39

Mais d'Aubigné, disciple de Ronsard, sait aussi chanter


délicatement la Nature :

Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise.

En dépit de ses outrances, marque d'un siècle violent et


d'imperfections évidentes, Les Tragiques constituent glo-
balement une réussite. Loin de la médiocrité de La Fran-
ciade de Ronsard, et plus tard de La Henriade de Voltaire,
en passant par tous les essais ratés qui ont jalonné quatre
siècles de littérature, on peut dire que d'Aubigné a doté les
lettres françaises d'une épopée moderne authentique,
avant Hugo, et peut-être mieux que Hugo.
Destin des Tragiques. Commencés en 1577, Les
Tragiques furent publiés seulement en 161 6, à une époque
où le goût, en voie de devenir classique sous la férule de
Malherbe, ne pouvait plus comprendre les farouches
beautés d'une autre époque. Aussi l'œuvre passa- t-elle
inaperçue et ne commença-t-elle à être appréciée qu'après
sa réhabilitation par Sainte-Beuve. Après lui, les modernes
la placent très haut.

Le théâtre voit naître avec Jodelle legenre classique


de la Tragédie.
Le Parlement ayant prohibé en 1548 la représentation
des sujets religieux, la réapparition du théâtre antique,
dont la Pléiade allait justement proposer l'imitation à ses
adeptes, se trouva en quelque sorte rendue nécessaire par
les circonstances et la Tragédie se substitua aux Mystères.
Les principaux auteurs furent avec jodelle, (1532-1573)
l'initiateur du genre (Cléopâtre captive, 1552), Théodore
de Bèze, Jean de la Taille, et surtout Jacques Grévin
(1537-1570) et Robert Garnier (1534-1590).
Ce dernier, écrivain remarquable, a composé sept tra-
gédies d'un mérite réel ; son chef-d'œuvre. Les Juives
(1583), est un tableau pathétique de la destruction de
Jérusalem par Nabuchodonosor.
La tragédie est alors une composition dialoguée, mais
faite en vue de la lecture et très rarement jouée.
Deux caractères sont particulièrement remarquables :

La diversité des sujets, empruntés fréquemment à


l'Histoire sainte (Abraham sacrifiant (1552), de Th. de
Bèze) et à l'histoire contemporaine (L'Écossaise (1605), de
40 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Mont CHRÉTIEN, a pour sujet la mort de Marie Stuart) et


non exclusivement aux sources grecques et romaines.
La STRUCTURE LYRIQUE ET ORATOIRE des pièces. L'œuvre
dans l'ensemble n'est qu'une suite de discours ou de mono-
logues interrompus par des chants que déclame le chœur
à l'imitation du théâtre grec. Les unités de lieu et de temps
ne sont pas observées ; l'intrigue, c'est-à-dire la succession
émouvante des péripéties, et l'intérêt moral, c'est-à-dire la
peinture des passions, sont des éléments tout à fait négligés.
Ces insuffisances proviennent du caractère artificiel de ce
théâtre auquel manque le souci des conditions imposées
par la représentation effective des scènes. En outre, les
auteurs, sauf Garnier, sont d'assez faibles écrivains.

La satire a été traitée avec une verve gauloise


par Mathurin Régnier,
Nombreuses sont au xvi® siècle les œuvres d'invectives,
telles que Discours de RONSARD ou Les Tragiques de
les
d'aubigné, mais la satire, au sens classique du mot, n'a
guère été traitée que par Mathurin Régnier (i 573-1613).
Poète débraillé, ses vers peignent bien son humeur dans :

des satires inégales et grossières, il a tracé quelques sil-


houettes pittoresques et a trouvé des vers d'une touche
triviale et vigoureuse. Réfractaire à toute discipline, écri-
vant d'un style dru et incorrect, il a regimbé violemment
contre les théories de Malherbe.

Conclusion sur le XVf siècle

Uhéritage du Moyen Age,


Dans les dernières années du Moyen Age, la littérature
populaire gardait des qualités de réalisme et de pittoresque
(Farce de PatheUn, Villon), tandis que la haute poésie était
rendue stérile par l'abstraction et l'allégorie. Les auteurs
du xvi^ siècle, en conservant avec Marot et Rabelais les
qualités réahstes de l'ancienne langue, ont reconquis le
sentiment du grand art en s'imposant l'exemple des mo-
dèles antiques.
Le XVh siècle / 41

Le retour à V antique fut un motif puissant


d'' inspiration nouvelle.
L'adaptation des œuvres anciennes apparut comme
un moyen d'exprimer beauté. Toutefois,
la vie, la vérité, la
dans le zèle exagéré de l'humanisme, la culture française
faillit disparaître
: la tradition chrétienne et chevaleresque
du Moyen Age se trouva effacée au profit d'un idéal
purement classique et mythologique.
Si regrettable que soit cet abandon, il faut noter que les
qualités natives du tempérament national n'ont pas cessé
de subsister sous une enveloppe étrangère. Du Bellay,
Ronsard, Montaigne, auxquels on a reproché parfois
l'imitation aveugle des anciens, ont marqué en leur temps
une réaction courageuse contre la suprématie intellectuelle
de l'humanisme ; ils ont sauvé et émancipé la langue et la
culture nationales.

Les œuvres de la Renaissance offrent ce caractère^


propre à toutes les innovations^ d'hêtre à la fois
imparfaites en elles-mêmes^ mais fécondes
en résultats.
Sans doute les défauts sont nombreux imitation servile,
:

érudition mythologique et pédantisme dans les idées ;


absence des qualités de composition et défaillances de style ;
caractère hétéroclite du langage. Celui-ci surtout, manié
par des écrivains trop divers ou par des novateurs mala-
droits, restait confus, encombré de synonymes et de termes
latins, étrangers ou provinciaux.
Mais si la plupart des auteurs, à l'exception de Mon-
taigne, ont été éclipsés par le prestige supérieur des écri-
vains du règne de Louis XIV, il convient de rappeler la
liste nombreuse des améliorations qu'ils ont réahsées :

Extension du domaine littéraire. La haute poésie,


l'expression éloquente des sentiments, les discussions
théologiques et politiques, l'observation morale, finalement
les formes dramatiques furent autant de conquêtes succes-
sives et durables.
Affirmation des théories artistiques. Le principe
de l'imitation des anciens a été posé d'une manière solen-
nelle ; les principaux genres dans lesquels devait se mouler
42 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

notre littérature classique ont été indiqués. Montaigne


avait même montré la vraie méthode à suivre, celle de
l'imitation personnelle, c'est-à-dire la libre discussion et
le contrôle original des pensées fournies par les anciens.
Perfectionnement de la versification et du lan-
gage. L'alexandrin fut consacré comme la forme métrique
par excellence du vers français. La langue enfin, grâce aux
efforts d'Amyot, tendait à s'unifier, à se débarrasser des
tournures dialectales.
Indépendamment de ces mérites dont le bénéfice devait
se transmettre au siècle suivant, le xvi^ siècle présentait
encore des qualités précieuses de lyrisme (Ronsard) ou de
réalisme (Rabelais), et, dans la langue, des dons de couleur
dont on devait plus tard regretter la disparition.

Les grandes dates


de la littérature au XVf siècle

• 1525-1535 Marot, ^/)£rre5.


• 1532 Rabelais, Pantagruel.
• 1534 Rabelais, Gargantua.
• 1541 Calvin, Institution de la religion chrétienne (édition
en français).
• 1549 J. DU Bellay, Défense et illustration de la langue
Formation de la Pléiade.
française.
• 1552-1555 Ronsard, Les A mours.
• 1553-1557 J. DU Bellay, Les Antiquités de Rome, Les
Regrets.
• 1577 D'AuBiGNÉ commence à écrire Les Tragiques.
• 1580 Montaigne, les Essais (i^^ édition).
Le XVirsiècle
44 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Introduction

Le XVII^ siècle est V époque classique de la


littérature française.

Reposant essentiellement sur Timitation des anciens et


l'observation morale, la littérature s'est alors développée
dans des conditions qui étaient plus favorables pour
accueillir les idées directrices et les qualités d'unité et de
goût qui avaient fait défaut au siècle précédent.

La soumission de tous aux mêmes principes moraux


et littéraires contraste avec V individualisme du
siècle précédent.

Trois grands principes s'imposent alors à l'esprit public :

Les croyances religieuses. Le xvii^ siècle, pris dans


l'ensemble, est un siècle chrétien : après une période de
désarroi et de libertinage, consécutive aux guerres de
religion, un puissant mouvement de restauration catho-
lique s'effectue grâce à l'apostolat des ordres rehgieux, à
l'influence des Jésuites, à l'action des prédicateurs et des
théologiens. L'intérêt qui s'attache à des controverses
subtiles ou ardues sur la grâce, l'amour de Dieu, etc.,
montre combien l'on est pénétré de culture religieuse.
Enfin la polémique contre les Protestants reprend avec une
assurance plus grande du côté catholique ; victorieuse de
fait, l'Éghse veut établir en droit la supériorité et la stabihté
de sa croyance.
Le respect de l'ordre. Lassés d'un demi-siècle de
guerres civiles, les esprit aspirent à l'étabhssement d'une
autorité forte et incontestée ; tandis que disparaissent les
derniers symptômes de résistance féodale ou protestante,
la majorité des individus se soumettent docilement à la
tradition et respectent les puissances qui semblent
l'incarner le Roi, l'Éghse.
:
Le XVI|e siècle / 45

En littérature, la création de I'académie française


(1635) et la déférence dont elle est l'objet sont le fruit d'une
disposition semblable à la règle et à la discipline.
Le respect de la Raison. Au point de vue intellectuel,
un principe supérieur est universellement reconnu la :

Raison. Expression de la pensée collective et impartiale, du


sens commun, la Raison n'est spéciale à aucun temps et à
aucun pays ; elle doit représenter l'opinion moyenne et
permanente de l'humanité. Le respect de la Raison suppose
en matière littéraire la vérité des idées exprimées et la suite
logique des compositions.

Les milieux et les mœurs favorisent la suprématie


de r opinion collective.

Ces idées, proclamées par les philosophes et les écrivains


(Descartes, Boileau), ont régné dans les milieux qui consti-
tuaient alors presque tout le public de marque les salons
:

et la cour.
Dans les salons où se rencontrent familièrement beaux
esprits et gens de qualité, le public, perdant son particu-
larisme de province ou de profession, se restreint à une
élite de gens cultivés et d'opinions semblables. A l'avè-
nement de Louis XIV, la cour apparaît comme l'endroit
le plus distingué de toute l'Europe le roi. Madame, les
:

ministres (Fouquet, Colbert) protègent et encouragent


avec intelligence les auteurs.
Dans cette aristocratie se fait jour un idéal très caracté-
ristique : celui de l'honnêteté mondaine.
L'honnête homme n'est ni savant, ni guerrier, ni spé-
cialiste ; « l'honnête homme ne se pique de rien », mais
par l'ouverture de son esprit il sait se plier avec aisance à
toutes les éventualités ; un sentiment délicat de l'honneur,
sa galanterie envers les dames, sa distinction dans les
manières font reconnaître en lui l'homme du monde
accompli poli, aimable, généreux, parfois impertinent.
:

Les écrivains concilient le culte des auteurs anciens


avec le goût français.
Pour plaire à ce public, les écrivains devront se défaire
du pédantisme et de la grossièreté le pubUc, suffisamment
:
46 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

instruitpour s'intéresser à des sujets élevés, est trop raffiné


pour tolérer l'érudition ou l'imitation servile.
Aussi s'appliquera-t-on à imiter les anciens qui ont les
premiers représenté la nature, mais, substituant un choix
réfléchi à l'imitation indistincte qui avait gâché certaines
œuvres de la Renaissance, on ne s'adressa qu'aux modèles
dont l'œuvre a une valeur humaine et éternelle, aux
Tragiques grecs (Euripide), à Virgile et Horace.
Un père de l'ÉgHse, saint Augustin, a été aussi l'une des
sources capitales de la Httérature religieuse.
La formation d'un idéal purement français fit évincer les
influences étrangères cependant l'Espagne a fourni des
:

inspirations précieuses à Corneille et l'Italie à Mohère


ainsi qu'à La Fontaine.
Les sujets traités concernent presque exclusivement les
questions les plus hautes de la philosophie ou de la religion
et l'étude des sentiments de l'âme (morale ou théâtre). Le
xvii^ siècle n'étudie ainsi que des idées ou passions d'intérêt
général (amour, ambition, amour-propre) et se borne
souvent aux seules perspectives de la vie sociale ou mon-
daine.

Le règne de Louis XIV marque Vapogée du goût


classique.
Les caractères qui viennent d'être définis ne se sont
réaHsés pleinement que dans la seconde partie du siècle,
à la majorité de Louis XIV, après deux périodes d'aspect
assez différent :

• De 1600 à 1625 environ (règne de Henri IV, régence de


Marie de Médicis), une nouvelle invasion du goût itaUen se
traduit par une sentimentalité affectée, la mollesse et les
enjolivements du style ;
• De 1625 à 1660, le règne de Louis XIII et la Fronde sont
marqués par une httérature brillante et superficielle, très
indépendante, avec une tendance à l'emphase et dominée
par le goût espagnol ;
• A partir de 1660 commence enfin la période classique :

tandis que Louis XIV, achevant l'œuvre de Richeheu, im-


pose en matière politique l'ordre et l'unité, une littérature
disciphnée, sereine et forte, qui semble modelée à l'image
de la monarchie, ajoute son éclat au prestige diplomatique
et militaire du règne le roi protège les écrivains et reçoit en
:

échange l'hommage de leurs louanges.


Le XVI |e siècle / 47

L'élaboration du style classique


Malherbe et Balzac
La poésie et la prose ont acquis au cours d'une évolution
d'environ trente années (1605-1635) une forme régulière et
solennelle, une dignité de style qui allaient devenir nécessaires à
l'expression des grands sujets.

La littérature de Vépoque de Henri IV est une


littérature de transition.
Dans marquée par une certaine mollesse
cette littérature
de style,saint François de sales {Introduction à la vie
dévote, 1608) s'était efforcé de concilier les exigences
de l'idéal chrétien avec celles de l'honnêteté mondaine
d'Urfé (1567-1625)5 dans le cadre de son roman mytho-
logique et pastoral, UAstrée (1610), avait décrit les
différentes formes de la galanterie.
En poésie. Desportes, et Bertaut, poètes de cour,
avaient eu le mérite de conserver à leurs vers un caractère
oratoire et tempéré sans tomber dans le désordre fougueux
de DU Bartas; Malherbe, leur concurrent et leur détracteur,
ne leur est supérieur que par son application au style.

Malherbe a pratiqué le lyrisme oratoire,


Malherbe (15 55- 1628), poète aux gages de Henri IV,
puis de Louis XIII, n'a laissé qu'une œuvre assez restreinte :

des Odes officielles sur les événements poHtiques du


temps {Prière pour le roi Henri le Grand allant en Limousin',
Ode à Louis XIII allant châtier les Rochelois) et des para-
phrases de psaumes. Il développe à l'aide de réminiscences
mythologiques des pensées communes l'horreur des
:

troubles, la nécessité de la mort, etc.

Malherbe a contribué à régulariser la langue,


A l'aide de tels exemples rares, mais excellents, contenant
des modèles de strophes presque parfaites, Malherbe
a exercé une action efficace.
Toutefois, c'est exagérer son rôle que de parler d'une
réforme Malherbe n'a eu ni l'activité féconde de Ronsard
:
48 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

ni l'esprit doctrinal de Boileau et s'est borné à des cor-


rections de détail : il fut « le tyran des mots et des syllabes ».
Malherbe eut pour disciple Racan (1589-1670), un
descriptif aimable; pour adversaires Mathurin Régnier,
(1573-1613)5 puis Théophile de Viau (1590-1626).
Ce dernier, poète facile et gracieux, mais très indépendant,
a eu à un degré rare dans son siècle le sentiment de la
nature.

Avec Guez de Balzac^ la prose évolua à Punisson


de la poésie.
Guez de Balzac (i 597-1654), se spécialisant dans
larédaction de Lettres cérémonieuses ou de Dissertations
morales ou politiques, s'est exercé vers 1624- 1630 à
construire systématiquement des périodes savantes, c'est-à-
dire de longues phrases aux éléments bien équilibrés,
d'un rythme grave, où il faisait entrer à défaut d'idées
neuves les diverses figures de la rhétorique comparaisons,
:

métaphores, hyperboles, antithèses, prétéritions, etc.


C'est grâce à Malherbe et Balzac que la langue a pu
acquérir deux qualités indispensables pour de plus grands
sujets la fermeté du style et la correction grammaticale.
:

La haute société se prend de goût pour la littérature


et tombe dans la préciosité,
A
l'action purement livresque de Malherbe et Balzac
s'ajoute l'influence vivante de la société au lieu de vivre
:

isolés dans leurs châteaux, les « honnêtes gens » se réunissent


dans les salons et se défont de leur arrogance ou de leur
rusticité; ils apprennent la politesse et, dans ces groupes
où la préséance est reconnue aux dames, la conversation
devient un plaisir délicat. L'esprit, l'élégance du langage
sont des qualités mondaines qui ont compensé l'influence
qu'aurait pu avoir le style trop guindé de Balzac.
L'hôtel de Rambouillet (1620- 1648), créé par la
marquise de ce nom (« l'incomparable Arthénice »),
assistée de ses filles, fut le premier et le plus réputé de
ces salons, voiture (1598-1648) en était l'homme d'esprit
attitré ses lettres et poésies badines, malgré le succès
:

qu'elles ont eu, sont d'un esprit extrêmement factice.


Un autre cercle d'écrivains, groupés par conrart
(1603- 1675), ayant reçu de RicheHeu une investiture offi-
Le XVI |e siècle / 49

cielle (1635), devint I'académie française et entreprit


la rédactiondu Dictionnaire (publié seulement en 1694).
Une mode assez frivole la préciosité faillit malheureu-
sement gâter le sentiment du naturel par des raffi-
nements ridicules dans les manières et les expressions;
cependant elle fit introduire des locutions nouvelles dont
quelques-unes ont persisté et qui eurent peut-être pour
effet d'assouplir la langue et de la rendre plus imagée;
on dit encore perdre son sérieux, s'embarquer dans
:

une aventure, laisser mourir la conversation... Mais


le fin du fin consistait à poursuivre la métaphore le plus
longtemps possible.
Le public, s'appUquant à bien parler, se passionnait
pour de minutieuses questions de grammaire et la conser-
vation du mot « car » fut vivement discutée. Corneille
lui-même corrigea ses vers pour les rendre conformes
aux décisions du grammairien Vaugelas (1585-1650)
dans ses Remarques sur la langue française.
C'est ainsi qu'un courant général entraîne et affine
la langue et les mœurs. En dépit d'écarts individuels,
le public et les auteurs se montrent disposés en tout
à se soumettre à la coutume ou à la règle. Mais, faute
d'expérience, on risque d'abandonner le naturel et l'on
s'égare dans la bizarrerie.

Corneille (1606- 1684)

Dans genre de la tragédie définitivement constitué. Corneille


le
a trouvé une forme saisissante pour présenter dans des situations
pathétiques des âmes d'une trempe admirable.

Le théâtre avant Corneille manquait de principes


et de modèles.
Les tragiques du xvi^ siècle n'avaient pas réussi à
créer une tradition le grand fait de l'histoire du théâtre
:

dans les premières années du xvii^ siècle est que l'œuvre


dramatique devient un spectacle réel, présenté sur la
scène.
50 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Les principaux auteurs avant Corneille furent Hardy,


Racan, Théophile de Viau et Mairet.
Hardy (1570-1632), improvisateur fécond, a laissé
un grand nombre de pièces mouvementées et confuses;
Racan a transporté sur la scène les bergers des romans;
Théophile de Viau a écrit une tragi-comédie émouvante,
Pyrame et Thisbé; Mairet (1602- 1686) a composé la
première tragédie régulière Sophonisbe (1634).
:

Les pièces représentées entre 1610 et 1634 peuvent


se rattacher à trois genres principaux le drame qui
:

comporte la figuration d'épisodes innombrables et impres-


sionnants; la pastorale, présentant des scènes d'églogues;
la tragi-comédie, caractérisée par le tour romanesque
de l'action, la multitude des aventures et par le dénouement
heureux. L'irrégularité de la forme et la comphcation de
l'intrigue sont les traits les plus marquants de ce théâtre
de transition cependant vers 1634 la forme proprement
:

classique de la tragédie finit par se déterminer et on la


conçoit désormais comme une pièce à cinq actes et en
vers, soumise à l'observation des trois unités (temps,
lieu, action) et consacrée à la représentation d'un sujet
pathétique emprunté à l'histoire.
Ces conditions plus sévères de la forme furent imposées
surtout après la publication des Sentiments de V Académie
sur Le Cid. Cependant les premières pièces de Corneille
conservent des vestiges de l'état antérieur ce sont, :

outre la tendance à la complication de l'intrigue, une


survivance de l'élément lyrique (stances) et le caractère
oratoire du style. En ce sens, les pièces de Corneille
se rattachent aux tragédies du xvi^ siècle.

La carrière de Corneille offre^ après d^éclatants


succès^ Vhistoire d'aune décadence graduelle.

Pierre Corneille (1606- 1684), né à Rouen, avocat,


mena une existence obscure et parfois gênée; dans sa
vieillesse, il s'obstina à écrire malgré l'abandon du pubhc
qui se tournait vers Racine. Ce fut dans la vie pratique
un homme timide et simple, ayant en imagination le
goût des grandes choses, des caractères forts et des
paroles superbes.
On peut distinguer cinq époques dans la carrière
de Corneille.
Le XVI h siècle / 51

Les débuts. Ce sont des comédies d'intrigue consacrées


aus mœurs contemporaines et à la bonne société Mélite:

(1629), La Galerie du Palais^ La place Royale.


MÉDÉE ET Le Cid (1636). Ce sont les premiers essais
de Corneille dans le genre tragique avec Le Cid, adapté
:

de Guilhem de Castro, il affirme toute la supériorité


de son génie; la pièce abonde en scènes brillantes et
héroïques roulant autour d'un sujet passionnant, l'amour
de Rodrigue et de Chimène.
Le succès inouï de la pièce déchaîna les invectives
de Scudéry, provoqua la jalousie de Richelieu ce fut
:

la Querelle du Cid. Le docte Chapelain (1595- 1674)


rédigea les Sentiments de V Académie sur le Cid, œuvre
de critique maladroite et inintelligente. Corneille mé-
content se tint trois ans à l'écart du théâtre.
Les tragédies romaines (1640- 1643). Horace, Cinna,
Polyeucte, Pompée. Ce sont des pièces historiques et ora-
toires, au style solennel, où les règles sont plus strictement
observées.
MÉLODRAMES TRAGIQUES (Rodogune, HérocUus) et comé-
ou sans héroïsme (1645 -165 2). Le trait commun
dies avec
de ces pièces est la complication de l'intrigue. Le Menteur,
comédie, raconte les aventures galantes d'un étudiant en
droit. Dans Nicomède, comédie héroïque, un jeune prince
oriental, vaillant et spirituel, fils d'un roi imbécile, déjoue
la diplomatie romaine et sauvegarde son indépendance.
Après l'échec de Pertharite (1652), Corneille se retire
du théâtre pendant sept ans.
PIÈCES DE DÉCADENCE (1659-1674). Ce sout des tragédies
politiques, aux sujets invraisemblables et d'intérêt mé-
diocre : Agésilas, Attila, Suréna.
Il semble que deux courants se fassent jour dans le
théâtre de Corneille l'un plein de jeunesse et d'anima-
:

tion qui lui a dicté les scènes généreuses ou alertes du


Cid, du Menteur et des comédies héroïques ; l'autre imbu
d'une majesté sévère et grandiloquente que l'on trouve
dans ses tragédies Cinna, Pompée, Rodogune.
:

Uimagination de Corneille s'est déployée dans


la comédie comme dans le genre héroïque.
Comédies. L'originalité des comédies de Corneille fut
de peindre des caractères naturels, des « honnêtes gens »
sans forcer dans le sens burlesque « On n'avait jamais
:
52 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

vu jusque-là que la comédie fît rire sans personnages


ridicules, tels que les valets bouifons,
les parasites, les
capitans, les docteurs... » (Examen de Mélite,) Dans les
situations les plus embrouillées les personnages se tirent
d'affaire non par un acte de volonté, mais par leur adresse :

tel est du moins le cas de Dorante, le Menteur. Le style,


plein de verve dans les narrations et les descriptions fan-
taisistes, s'élève parfois et prend un accent presque tra-
gique. (Reproches de Géronte « Êtes-vous gentil-
:

homme?... »)
Tragi-comédies. Le Cid, Don Sanche d'Aragon et Nico-
mède présentent un autre aspect du théâtre de Corneille :

celui où il interprète le plus vivement l'imagination ardente


et romanesque de ses contemporains, épris d'agitation, de
belles aventures, de sentiments fiers, de héros galants,
souriants et intrépides :

« Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans!... »

Une pointe de persiflage qui n'est pas dans Le Cid


apparaît dans les comédies héroïques de la maturité de
Corneille ; le style est spirituel, fougueux.
Tragédies. Les tragédies, auxquelles on a tort de réduire
presque exclusivement la production dramatique de Cor-
neille, sont consacrées à des débats oratoires sur des ques-
tions de poUtique et de morale et à la peinture conven-
tionnelle d'événements historiques. Corneille trace en de
larges fresques les époques mémorables du peuple romain,
dont il excelle à rendre le génie austère et impérieux :

« Il peint les Romains, ils sont plus grands et plus romains

dans ses vers que dans leur histoire » (La Bruyère). L'ac-
tion, pathétique et grave dans Cinna, Horace, devient d'une
confusion inextricable dans les dernières pièces.

Corneille se propose F extraordinaire dans le choix


des sujets et le sublime dans les sentiments.

Les sujets Corneille recherche les situations « hors de


:

l'ordre commun » (intrigues politiques), les actions « im-

plexes », obscures, fertiles en événements et en surprises ;


il peint des âmes supérieures, porte à l'extrême leurs
qualités ou leurs défauts, et leur prête une volonté in-
flexible, bonne ou mauvaise, souvent indifférente à l'idée
du devoir (Cléopâtre, dans Rodoguné).
Le XVI h siècle / 53

Cependant, dans ses pièces aujourd'hui classiques,


Corneille a atténué ce qu'il y avait de faux et de violent
dans cette tendance. Les sujets, si on les dégage des em-
bellissements légendaires, redeviennent vraisemblables,
possibles ; des situations comparables à celles de Chimène,
Curiace, Pauline peuvent se présenter même dans la vie
réelle. A défaut d'un respect absolu des faits historiques,
l'évocation des mœurs et des institutions apporte une
certaine garantie de vérité. Les personnages, au lieu d'être
des monstres d'énergie, connaissent l'hésitation, la souf-
france, la pitié (stances de Rodrigue ; mélancolie d'Au-
guste ; douleurs de Curiace, de Polyeucte) ; par là, ils
redeviennent proches de nous, humains et sympathiques.
En tout cas, les rôles de leur entourage ont les traits
et les défaillances de l'humanité moyenne : Cinna, Félix.
La structure des pièces. L'observation des trois unités
a obligé Corneille à se contraindre au lieu de s'abandonner
:

à son imagination romanesque, il lui a fallu « contracter »


le sujet de ses pièces (cf. Le Cid avec le drame de Guilhem
de Castro). Il en résulte un certain tassement des péripé-
ties en vingt-quatre heures, une application insuffisante
ou pénible des unités, l'élimination des scènes d'action
(meurtre de Camille, assemblées du peuple dans Horace,
réunion des conjurés dans Cinna). Des récits remplacent
la figuration matérielle des événements ; de là vient que
les scènes psychologiques, les conflits d'idées ont la pré-
pondérance sur les scènes d'action (duels, combats). Le
théâtre de Corneille y a gagné en profondeur morale.
Les sentiments. L'intrigue se ramène donc à une crise
de conscience (lutte entre le devoir et la passion : Le
Cid, Cinna) ou se résout en combat de volontés adverses
(Cléopâtre contre Rodogune). Corneille se plaît à développer
« quelque passion noble et mâle, telles que sont l'ambition

et la vengeance » ; il dédaigne l'amour « trop chargé de


faiblesses », oubliant qu'il lui doit les scènes émouvantes
du Cid et de Polyeucte.
Ses personnages, du moins ceux du premier plan, se
distinguent par leur force de volonté, leur « libre arbitre » :

Je suis maître de moi comme de l'Univers. (Auguste


dans Cinna.)

Même les femmes affichent une fermeté intransigeante


qui ne fléchit et ne se trouble jamais (fierté de Cornélie
en présence de César, dans La Mort de Pompée) et l'im-
54 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

pression dernière qui se dégage de tous ces dialogues,


des plaidoyers où les antagonistes exposent méthodique-
ment leurs principes (scène entre Horace et Curiace,
acte II), des monologues où se détermine leur pensée
(monologue d'Auguste, acte IV), est, en fin de compte,
une grande idée morale Le Cid exalte l'honneur, Horace
:

le patriotisme, Cinna la clémence, Polyeucte la foi.


En tout cas, le spectacle même de la volonté corné-
lienne est déjà une éducation du caractère il nous apprend :

à subordonner en toute circonstance les impulsions du


cœur aux lois de la raison (cf. dignité du rôle de Pauline)
et lorsque à la noblesse du sentiment s'ajoutent la jeunesse
et l'ardeur généreuse d'un héros sympathique (Rodrigue),
alors sa grandeur d'âme devient entraînante et communi-
cative : elle provoque l'admiration, et Corneille se glo-
rifiait d'avoir ajouté un nouveau pathétique aux deux
« ressorts » traditionnels des Anciens la terreur et la pitié.
:

Le style de Corneille^ oratoire et sentencieux^


recherche la grandeur.
Le style de Corneille est très inégal parfois empha- :

tique ou précieux, lyrique dans certains passages du Cid,


il est plus souvent oratoire (délibération de Cinna, Horace,

acte V), ou épique dans le récit de la victoire de Rodrigue


et dans le tableau des guerres civiles, inspiré de Lucain :

Où Rome par ses mains déchirait ses emrailles,


Où l'aigle abattait l'aigle et de chaque côté
Nos légions s'armaient contre leur liberté.
(Cinnay L)

L'ordonnance logique des discussions, le souffle un peu


déclamatoire de « ces tirades qui font frissonner » (Mme de
Sévigné), la vigueur superbe de certains vers sont les
quahtés les plus apparentes du style cornélien. Il est
excellent de simphcité et de brièveté puissante dans l'énoncé
des maximes et idées générales :

La valeur n'attend pas le nombre des années.


(Le Cid.)
Simourir pour son prince est un illustre sort
Quand on meurt pour son Dieu quelle sera la mort?
(Polyeucte.)

et dans les répliques instantanées du dialogue :

Es-tu si las de vivre ? — As-tu peur de mourir ?


(Le Cid.)
Le XVI h siècle / 55

Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.


— Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue!
(Horace.)

Ce style à la fois sévère et éclatant, plus fertile en raisons


qu'en images, ayant plus de rudesse que d'harmonie, offre
surtout des beautés morales.

Les écrivains
scientifiques et philosophiques
Descartes

Travailleur indépendant et penseur vigoureux, fondateur de la


géométrie analytique et de la philosophie moderne. Descartes
a été l'interprète le plus original des principes intellectuels de son
temps.

Descartes mena en Hollande une existence retirée


et studieuse.

René Descartes (1596- 1650), né en Touraine, après avoir


des études très complètes à La Flèche, eut une jeunesse
fait
fort active au cours de laquelle il prit part en Allemagne
à diverses opérations de la guerre de Trente Ans. Ayant
eu en 1619 l'intuition brusque de sa Méthode^ il se consacra
exclusivement à partir de 1629 à la réaliser. Pendant vingt
ans, il travailla solitaire en Hollande, menant simultané-
ment ses méditations, ses recherches mathématiques et
ses études de la nature. Appelé en Suède par la reine
Christine, il mourut en 1650.

Son œuvre.
L'œuvre française de Descartes comprend le Discours :

de la Méthode (d'abord rédigé en latin, puis traduit en


français, 1637) et le Traité des Passions^ esquisse de psycho-
logie théorique.
Le Discours de la Méthode est un essai de biographie
intellectuelle. Descartes y fait dans un style sobre et sub-
56 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

stantiel l'histoire de ses idées de ses raisonnements


et :

s'étant décidé à rejeter, provisoirement du moins, toutes


les connaissances acquises, il procéda par le raisonnement
seul à la reconstruction totale des sciences.

Le Discours de la Méthode renferme les principes


essentiels de la philosophie moderne.
Ses règles essentielles se ramènent à quatre :

• N'admettre que l'évidence (ce qui implique le rejet des


arguments d'autorité).
• Diviser chaque difficulté ; c'est-à-dire l'analyser.
• Conduire par ordre ses pensées en commençant par
les objets les plus simples.
• Faire partout des dénombrements entiers, c'est-à-dire
récapituler.
D'une simplicité surprenante dans leur énoncé, les règles
de Descartes tirent leur valeur de l'application systéma-
tique et permanente qu'en a faite leur auteur.

Les résultats de la méthode cartésienne.


Dans
les sciences, des découvertees importantes furent
le fruit de la patience et du génie de Descartes :

En mathématiques application de l'algèbre à la géo-


:

métrie ; représentation graphique des fonctions (géométrie


analytique) ;
En physique découverte des principes de l'optique ;
:

théorie de la réfraction de la lumière.


En cosmographie, hypothèse des tourbillons, sorte de
phénomènes de pression qui, dans l'espace, détermineraient
le mouvement des. astres.
En biologie et physiologie^ théorie de l'automatisme
des bêtes et de la circulation des « esprits animaux »
(sorte d'influx nerveux).
De si vastes hypothèses étaient prématurées ; il est à
remarquer d'ailleurs que Descartes a plutôt réussi dans
les sciences abstraites ; en effet, sa méthode toute ration-
nelle pouvait s'y appliquer, tandis qu'elle n'était pas assez
expérimentale pour atteindre des résultats certains dans
les sciences de la nature.
En philosophie, l'originalité de Descartes est d'avoir
trouvé la base, l'axiome fondamental de notre raisonne-
ment « Je pense, donc je suis. » De l'âme, il remonte
:
Le XVI h siècle / 57

à Dieu, et de Dieu à l'Univers par là, il a déplacé le


:

centre même des considérations de la philosophie, leur


donnant pour principe le Moi, au lieu du monde. C'est
le caractère propre de la philosophie moderne.

Influence,
L'influence de Descartes a été très profonde et contra-
dictoire. Il a soustrait la métaphysique à la théologie ;
il a reconquis la certitude, ébranlée par les attaques des

sceptiques et de Montaigne ; il a imposé dans les esprits


l'ordre au nom suprême de la Raison, une et universelle.
Plus tard, cependant, par une conséquence involontaire
de sa doctrine, le doute qu'il n'avait accepté qu'à titre
provisoire a servi aux critiques du xviii^ siècle à discuter
toute croyance dogmatique. Quoi qu'il en soit. Descartes
a rénové et vulgarisé la philosophie il a donné, au lieu
:

des traités scolastiques, un exposé complet et clair de


métaphysique et de science. En Descartes, à la fois phi-
losophe, mathématicien, physicien —
« Descartes, ce mor-

tel dont on eût fait un dieu chez les païens... » (La Fon-
taine) —ses contemporains avaient l'impression de saluer
l'homme qui leur avait apporté le mot de la science
universelle.
Avant Locke et Newton, rien ne vint infirmer sérieu-
sement les données de la science cartésienne.

Pascal (1623- 1662)

Biaise Pascal, savant, homme du monde, philosophe et chré-


tien, a été l'un des esprits les plus complets de l'humanité. Il a
cherché passionnément la vérité dans les sciences, la morale et
la religion ses Pensées ont gardé l'empreinte de son « effrayant
:

génie ».

La science et la religion se sont partagé la vie de


Biaise Pascal

Biaise Pascal (1623-1662), né à Clermont-Ferrand, avait


reçu de son père une instruction exceptionnellement forte.
Mathématicien dans l'âme et physicien déjà renommé
58 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

(indépendamment de l'expérience du Puy-de-Dôme sur


l'existence du vide et la pression atmosphérique, il a trouvé
les théories fondamentales de « l'équilibre des liqueurs »,
c'est-à-dire de l'hydrostatique), Pascal, après une brève
période d'agitation mondaine, s'attacha étroitement à la
propagande janséniste qui avait pour centre l'abbaye de
Port-Royal. Il mourut accablé d'infirmités à l'âge de 39 ans.

Son caractère.

Quelques traits caractérisent la personnalité de Pascal.


L'amour de la vérité. Son esprit insatiable est inces-
samment en quête de preuves et de démonstrations ; de
là son penchant pour les mathématiques dont il admire
la rigueur.
La puissance de l'intelligence. D'une seule vue juste
et pénétrante, découvre le nœud d'une question, appro-
il

fondit, explique, conclut, ramène un problème à quelques


données essentielles. De là la simpHcité et la fécondité
de ses théorèmes (sur les coniques, la règle des partis,
le « triangle arithmétique ») ; des inventions pratiques
comme la machine à calculer montrent également la sou-
plesse du génie de Pascal.
L'impétuosité. Pascal est un esprit impatient, fiévreux,
avide de résultats décisifs dans les sciences, il poursuit
:

indéfiniment les conséquences d'un principe ; en morale,


en religion, il adopte les opinions extrêmes et catégoriques ;
dans la discussion, il veut dominer, écraser l'adversaire.
La piété. La charité ardente qu'il a manifestée par
ses mortifications et son désir des sacrements s'exprime
aussi dans l'humilité de la Prière sur le bon usage des mala-
dies et dans les effusions de tristesse du Mystère de Jésus
où il médite sur l'agonie et l'isolement du Christ.
Au point de vue philosophique, deux lectures ont suffi
presque seules à doter d'idées cette intelligence remar-
quable la Bible et Montaigne.
:

Ses écrits scientifiques.

Les traités didactiques de Pascal ont été rédigés en latin,


mais quelques textes écrits en français ont une grande
valeur.
Dans le fragment d'un Traité sur le Vide, il établit dans
les sciences positives les prérogatives de l'expérience sur
Le XVI h siècle / 59

la tradition des Anciens, les conditions du progrès, la


possibilité d'accéder à une science plus sûre :

Toute la suitedes hommes, pendam le cours de tant de


siècles, doit être considérée conmie un même homme qui
subsiste toujours et qui apprend continuellement...

U
Essai sur F Esprit Géométrique est un aperçu très étudié
de logique scientifique et de psychologie générale ; le
Discours sur les passions de V amour est une étude théorique
des sentiments « A mesure que Ton a plus
: d'esprit,
les passions sont plus grandes. Qu'une vie est heureuse
quand elle commence par l'amour et qu'elle finit par
l'ambition! »

Toutes ces considérations furent subordonnées bientôt


à l'étude des questions religieuses.

Pascal adopte les principes de Jansénius.


Déjà influencé par l'exemple de sa sœur Jacqueline,
Pascal, après sa vision du 23 novembre 1654, se rangea
à l'observation d'une vie purement chrétienne et se soumit
à la direction spirituelle des « Messieurs de Port-Royal ».
Sous l'ascendant d'un prêtre, du Vergier de Hauranne,
abbé de Saint-Cyran, les religieuses de Port-Royal, à
l'exemple de leur supérieure, la Mère Angélique, et tous
les personnages qui se rattachaient à la famille Arnauld,
avaient accepté, malgré les censures de l'Église, la doctrine
de Jansénius sur la Grâce, c'est-à-dire sur les rapports
de l'homme avec Dieu. Pratiquement on peut la résumer
ainsi l'humanité est irrémédiablement corrompue par
:

le péché originel, seuls, quelques « élus » seront sauvés


par un secours tout exceptionnel de la Grâce. Cette doc-
trine pessimiste et fataliste s'accompagnait d'une morale
extrêmement rigoureuse.
Dans le conflit qui opposait les Jansénistes aux Jésuites,
Pascal prêta à ses amis de Port-Royal le concours d'une
conviction ardente.

Dans Les Provinciales, Pascal défend la théologie


janséniste et critique la morale des Jésuites,

Arnauld, la principale autorité morale du Jansénisme,


se trouvant menacé d'être exclu de la Sor bonne, Pascal
assuma la charge d'éclairer l'opinion (janvier 1656).
60 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

En i8 lettres variées, mordantes, agressives, publiées


à différents intervalles pendant quinze mois, Pascal, sous
le nom de Louis de Montalte, écrivant « à un provincial
de ses amis », mena la lutte contre la Société des Jésuites.
« Vous vous sentez frappés par une main invisible qui

rend vos égarements visibles à toute la terre... »

Changeant de point de vue suivant la fluctuation des


circonstances, Pascal, dans les quatre premières lettres,
discute la question de la Grâce ; dans les suivantes, il
prend l'offensive et porte le débat sur la morale.
Les casuistes, dans des sortes de répertoires spéciaux
sur les « cas de conscience », s'étaient appliqués à définir
la gravité relative des péchés et, à force de discerner des
circonstances atténuantes, ils avaient paru les autoriser
tous.
Discutant les thèses de Bauny, Escobar, etc., Pascal
réfute avec énergie et habileté les excuses que ces nouveaux
docteurs avaient imaginées sur le mensonge (restrictions
mentales), le vol, l'homicide (duel), et flétrit sans réserve
leur « morale obligeante et accommodante ».
« Toutes les sortes d'éloquence », a dit Voltaire, sont

renfermées dans Les Provinciales. Toujours puissantes par


la vigueur du raisonnement (quelle que soit la partialité
inévitable de la polémique), étayées sur des textes certains,
elles sont remarquables par l'éloquence ironique ou in-
dignée voir la conclusion superbe de la IP, ou de la
:

XI sur le triomphe de la vérité, les réflexions véhémentes


sur l'homicide dans la XIV^ et, par contraste, la raillerie
amère de la XI^. Dans les premières discussions de morale
(à partir de la V^), Pascal, par un procédé plus comique
que loyal peut-être, met en scène un bon Père jésuite
qui très inconsciemment développe des théories déconcer-
tantes.

Les Pensées de Pascal sont les fragments d^une


Apologie de la Religion^ fondée sur la
connaissance de la misère humaine.
Pascal, ému par la guérison soudaine d'une de ses nièces
(Miracle de la Sainte Épine, 1656), voulut prouver sa foi
et sa reconnaissance en employant ses facultés d'intelli-
gence et de force convaincante à établir la vérité du Chris-
tianisme contre les Libertins. Les notes prises par l'auteur
Le XVI |e siècle / 61

en vue de ce travail furent mises en ordre et publiées,


non sans quelques corrections, par ses amis et son neveu,
Étienne Périer (Éd. de Port- Royal, 1670). Les éditeurs
modernes se sont occupés de reclasser et de publier in-
tégralement le texte de Pascal (Éd. Brunschvicg).

Le plan,
Pascal est mort sans avoir fixé la disposition définitive
de son ouvrage, mais on peut en entrevoir les grandes
lignes :

L'ÉNIGME DE l'homme.
• Ignorance et misère. Au point de vue physique, l'homme
est perdu dans l'infini au milieu des espaces sans bornes
qu'il imagine ; il est logé « dans un petit cachot de l'Uni-
vers » ; son corps est infime, souvent malade. Au point
de vue moral, l'homme est malheureux par sa pensée qui
pose des problèmes sans les résoudre ; il ne sait rien de
certain et sa destinée est inconnaissable ; son imagination
le leurre et le tourmente ; il a besoin d'être toujours
«diverti » par son métier, ses affaires ou le jeu ; la pire
infortune qui piiisse lui arriver, c'est d'être seul, sans avoir
rien à faire « et de penser à son état ». Au point de vue
social, toutes les formes de gouvernement, de propriété
sont fausses ou arbitraires ; la justice n'est qu'un nom
qui déguise la force. Enfin, l'homme est malheureux parce
qu'il sait qu'il meurt et qu'il est menacé de l'éternité :

« Entre nous et l'enfer ou le ciel, il n'y a que la vie. »

• Grandeur. Mais la conscience même de notre nature,


l'instinct indestructible de la vérité et du bonheur prouvent
dans les pires misères la dignité de notre être.
« L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature,
mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers
entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte
d'eau pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait,
suffit
l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue,
parce qu'il sait qu'il meurt et l'avantage que l'univers
a sur Im, l'imivers n'en sait rien. »

La solution chrétienne. Après avoir confronté les


philosophies opposées d'Épictète, avec son orgueilleuse
sagesse, et de Montaigne, avec son épicurisme humiHant
qui n'a voulu voir que la faiblesse de l'homme dont il
62 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

flatte les penchants (Entretien avec M. de Saci\ après


s'être livré à un examen sommaire des diversesreligions
(islamisme), Pascal aborde l'étude du dogme chrétien.
La religion chrétienne se présente d'abord comme vrai-
semblable, « parce qu'elle a bien connu l'homme » avec
l'instinct de bonheur qui est en lui, et qu'elle expHque
par une chute originelle la déchéance actuelle :

« L'œil de l'homme voyait alors la majesté de Dieu... Il


n'était pas alors dans les ténèbres qui l'aveuglent ni dans
la mortalité et les misères qui l'affligent. Mais il n'a pu
soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption. »
{Pensée 430. Édit. Brunschvicg.)

La rehgion apparaît ensuite comme avantageuse dans ;

un argument audacieux, Pascal montre qu'il y a intérêt


à « parier » pour Dieu. Enfin, elle est vraie, et Pascal

s'appuyant sur l'histoire songeait à en établir la vérité


par l'accomphssement des prophéties et des miracles.

Les idées de Pascal se distinguent par leur originalité


et leur portée philosophique.

Au cours de cet ouvrage qui eût été une immense


enquête de philosophie, d'histoire et d'exégèse (étude de
l'Écriture Sainte), Pascal devait aborder une infinité de
questions.
Psychologie. Après Montaigne, et avec plus de péné-
tration, il sonde les facultés de l'âme humaine, marque

la fragilité de notre jugement en révélant ce que peuvent


sur lui « les puissances trompeuses » l'imagination, l'opi-
:

nion, la coutume. Il analyse en nous le désir du bonheur,


le besoin de « divertissement », les sources de la mélan-
colie, et dénonce l'égoïsme latent et haïssable du Moi.
En philosophie, prenant le contrepied des maximes
cartésiennes, il proclame l'insuffisance des principes ration-
nels pour se conduire dans la vie. Les démonstrations
ne suffisent pas pour la persuasion ; il faut encore que
l'individu veuille croire, veuille agir :

« Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »

En morale, il enseigne la gravité, la nécessité du pro-


blème religieux qu'il faut bien résoudre par l'affirmative
- ou par la négative « Il faut parier. Cela n'est pas volon-
:

taire, vous êtes embarqué... »


Le XVII« siècle / 63

On est libre de ne pas admettre les idées de Pascal,


mais, vraies ou fausses, elles s'imposent à la discussion
par leur netteté et leur énergie ; de plus, elles émeuvent,
car on trouve en elles Técho immédiat des souffrances et
des aspirations de l'auteur dont la personnalité, en s'ex-
primant spontanément, ajoute l'émotion du lyrisme à la
force des raisonnements.

Le style de Pascal unit la logique à Fimagination.


Dialectique. Dans les fragments développés, on est
frappé par mécanisme rigoureux des idées, par l'art
le
invincible d'inculquer une conviction, grâce à une suite
de déductions précises « géométrie et passion, voilà tout
:

l'espritde Pascal » (Havet).


Force des termes. L'ampleur de l'exposé est égal à
la majesté des idées (passage sur les deux Infinis). Même
là où il demeure inachevé et incorrect au point de vue
grammatical, le style, visant tout à la propriété des termes,
est remarquable de plénitude et de force.
« Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la
comédie en tout le reste ; on jette enfin de la terre sur la
tête, et en voilà pour jamais. »

La littérature au début du règne

Boileau

Boileau prit une part active au triomphe du goût classique :

poète correct et moraliste banal, mais critique judicieux, il a


laissé dans L'Art Poétique un monument qui fut longtemps consi-
déré comme un code intangible.

Une crise de préciosité^ de burlesque et d^ emphase


a précédé Véclosion du goût classique.
L'époque de Mazarin avait été caractérisée par le mau-
vais goût et la confusion un certain amour du « clin-
:
64 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

quant » dans les sentiments ou dans la forme tenait lieu


d'inspiration profonde.
Deux courants, très fâcheux, d'origine italienne, étouf-
faient tout sentiment naturel.
La préciosité. Recherche futile de la distinction,
subtilité ridicule des sentiments jointe à un style fat et
contourné. Le badinage de Voiture et Benserade, les pièces
galantes de Tabbé cotin (1604- 1682) (« Votre prudence
est endormie ») relèvent de ce goût.

Le burlesque. Parodie des sujets héroïques il s'agit :

de prêter aux dieux et aux personnages une attitude et


un langage vulgaires, scarron (1610-1660), le maître du
genre, a donné VÉnéide travestie ; d'Assoucy a mis Ovide
en belle humeur.
Les genres les plus élevés (prose et vers) n'échappaient
point à la médiocrité. C'étaient :

Le roman héroïque. Interminables récits d'aventures,


sans vraisemblance historique, donnant —
à travers des
complications fictives (guerres, enlèvements) la pein- —
ture conventionnelle et fade de sentiments modernes
(galanterie). Romans de Mlle de Scudéry (i 607-1 701) :

Le Grand Cyrus, 10 volumes.

La poésie épique. Genre très en faveur. Malgré des


essais pour illustrer les grands sujets de l'Histoire sainte
ou de l'histoire nationale, ces épopées emphatiques et
fastidieuses n'ont abouti qu'à d'éclatants échecs Alaric :

ou Rome vaincue, de G. de Scudéry (1601-1667) ; La


Pucelle de chapelain (1595-1674), célèbre par son style
rocailleux et prosaïque.

Au théâtre, la comédie extravagante avec Scarron,


Desmarets de Saint-Sorlin (1596- 1676) et Cyrano de
Bergerac (1619-1655) ; la tragédie galante avec Qui-
NAULT (1635- 1688) toute remplie de sentiments doucereux
et romanesques :

Et jusqu'à je vous hais tout s'y dit tendrement.

En résumé, manque de goût et manque de vérité étaient


les défauts de cette littérature du temps de la Fronde.
Seul dominait la médiocrité générale le grand nom de
Corneille entouré de quelques imitateurs Rotrou, du :

Ryer.
Le XVI h siècle / 65

La Cour rCa pas subi autant que les salons V atteinte


de la Préciosité,
Cependant le désir d'une littérature plus neuve et plus
solide se manifeste un peu avant 1660. Le Roi vient
d'atteindre sa majorité ; à défaut d'instruction étendue il
a le sentiment des belles choses ; près de lui, sa belle-
sœur. Madame, l'exquise et douce Henriette d'Angleterre,
discerne et encourage les vrais artistes. Des courtisans
instruits accueillent avec faveur les premières œuvres où
brille le naturel, les comédies de Molière. Un jeune critique
indépendant, Boileau, paraît à point pour soutenir, d'ac-
cord avec la plus saine partie du public, la cause du bon
goût.

Boileau^ défenseur des idées classiques.


Nicolas Boileau-Despréaux (1636-1711), fils d'un greffier
de Paris, mena la vie sédentaire et honnête d'un bourgeois
cultivé. Par ses attaques contre le mauvais goût contem-
porain, il assura le triomphe de l'école classique il défendit
:

le mérite de Molière et de La Fontaine et fut pour Racine


un conseiller assidu et un ami fidèle. Son œuvre critique
achevée, il se constitua théoricien et composa UArt Poé-
tique, puis devint historiographe du Roi et académicien.
Dans ses dernières années, il soutint une vive polémique
contre Perrault, lors de la Querelle des Anciens et des
Modernes.
Ses œuvres principales sont les Satires, les Épîtres, Le
Lutrin et UArt Poétique.

Satires (1660-1667) représentent V œuvre


polémique de Boileau,
Ce sont les premières manifestations de son talent ; on
peut grouper en deux catégories
les :

Les satires morales ou descriptives satire sur l'homme


:

(VIII). Faites surtout de passages adaptés d'Horace et de


Mathurin Régnier, elles flétrissent en termes très géné-
raux l'ambition, l'avarice, « les folies humaines », ou essaient
de définir « la véritable noblesse », « l'honneur », etc.
Cependant, dans la satire sur les Embarras de Paris (VI)
et le Repas Ridicule (III), sujets bourgeois et pittoresques,
Boileau fait preuve d'un réalisme savoureux et goguenard.
66 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

sachant fixer d'un trait des détails bien vus et humoris-


tiques :

On a porté partout des verres à la ronde,


Où les doigts des laquais, dans la crasse tracés.
Témoignaient par écrit qu'on les avait rincés.

Les mêmes qualités mêlées à plus de fantaisie


reparaissent dans le plaisant poème héroï-comique du
Lutrin où sont racontées en style quasi épique les discus-
sions et les bagarres des chantres de la Sainte- Chapelle :

prélats, sacristains, gens d'église sont caricaturés avec une


irrévérence amusante.
Les satires littéraires satire sur la Rime ;
: mon A
Esprit. Avec un entrain juvénile et spontané, Boileau har-
celle et couvre de ridicule tous les poètes en vogue :

Cotin, Chapelain, Scudéry, Quinault, leur mauvais goût,


la nulhté de leurs productions. Sa critique s'attaque à des
écrivains alors puissants et réputés (Chapelain, « le mieux
renté de tous les beaux esprits ») ; sûr de traduire tout
haut l'opinion générale, Boileau respecte la personne, mais
discrédite l'auteur. La verve impétueuse et spirituelle,
l'ironie piquante de certaines réflexions (« Et qui saurait
sans moi que Cotin a prêché? »), la justesse évidente des
critiques font de la Neuvième Satire un ouvrage excellent.

Les Épîtres ( 1669-1695) sont des œuvres de la


maturité ou de la vieillesse de Boileau,
Avec moins de vivacité que dans les satires, les Épitres
comportent les mêmes développements sentencieux, les
mêmes principes d'une philosophie confortable et super-
ficielle il dit « les Avantages de la paix » (dialogue entre
:

Pyrrhus et Cinéas) ou « les Plaisirs des champs ».


L'Épître sur le Passage du Rhin contient un modèle
de ce style pompeux que l'on considérait comme propre
à l'épopée. L'Épître VII à Racine (1677), écrite après
l'échec de Phèdre^ est peut-être le chef-d'œuvre de Boi-
leau avec une éloquence affectueuse et élevée, il explique
:

à son ami le rôle salutaire des envieux de même que:

l'œuvre de Mohère a survécu aux critiques de ses détrac-


teurs, les pièces de Racine connaîtront dans l'avenir im
légitime triomphe.
Que tu sais bien. Racine, à l'aide d'un acteur.
Émouvoir, étonner, ravir un spectateur!
Le XVI h siècle / 67

L'Art Poétique (1674) quelque sorte


Vexposé officiel de la doctrine classique
fondée sur la raison.
Désireux d'accomplir la même carrière que le poète
latin Horace, son modèle, et surtout pour résumer sa
doctrine dans un monument définitif et complet, Boileau
composa un poème didactique en 4 chants, UArt Poétique ;
I. Préceptes de style ; aperçu historique sur la poésie
française ;

II. Les petits genres idylle, ode, sonnet, satire ;


:

III. Les grands genres tragédie, épopée, comédie ;


:

IV. Idéal poétique et moral ; dignité personnelle de l'écri-


vain.

C'est à la fois un programme» de l'école classique et


un code des règles constantes de la littérature et du style.
Le programme classique. Boileau donne la description
des genres cultivés au xvii^ siècle (sauf la fable) ; il étudie
longuement :

• tragédie qui, fondée sur la vraisemblance historique


la
et sur la peinture des passions, conforme à la règle des
trois unités, se propose de produire l'émotion, « une douce
terreur, une pitié charmante » ;

• l'épopée, qui sera majestueuse sans emphase, ornée de


tous les artifices du merveilleux païen ;
• la comédie, enfin, qui doit être naturelle sans bouf-
fonnerie.
Correspondant aux principes qu'affirmaient La Fon-
taine,Molière, Racine, UArt poétique nous fournit un
exposé pour ainsi dire complet de la doctrine classique.
On pourrait la résumer en trois maximes :

• Obéir à la raison et peindre la nature :

Aimez donc la raison ; que toujours vos écrits


Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

Cf Épître IX :

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

• Imiter les Anciens : TibuUe, Sophocle, Virgile, Térence,


Homère surtout :

C'est avoir profité que de savoir s'y plaire.

• Plaire et instruire en observant les règles du bon goût :


68 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Le secret est d'abord de plaire et de toucher...


Qu'en savantes leçons votre Muse fertile
Partout joigne au plaisant le solide et l'utile.

Tous les xvii^ siècle ont professé le même


auteurs du
idéal. L'objet de l'art pour Boileau n'est donc
ni l'expres-
sion du moi (lyrisme romantique), ni la peinture objective
du monde extérieur (Parnassiens) ni le culte frivole de
« l'art pour l'art » (Théophile Gautier) c'est la vérité
:

morale, la peinture des caractères :

Que la nature donc soit votre étude unique.


Auteurs qui prétendez aux honneurs du comique.

Boileau offre dans ses vers toutes les qualités d'un bon
prosateur précision, sobriété et fermeté du style ; ses
:

conseils ont une netteté impérieuse et sohde. Mais c'est


par ses idées qu'il s'est imposé à la postérité, en tant
que théoricien et non comme poète.
Grâce à son autorité personnelle et à la convenance de
ses idées avec les aspirations de ses contemporains ins-
truits, il a donné l'exposé d'une doctrine que partageaient
tous les esprits formés à l'école des anciens et du bon
sens.
Auxviii^ siècle, il devient « le législateur du Parnasse » ;
un respect étroit s'attache aux moindres prescriptions de
VArt Poétique c'est contre ce joug que se révoltèrent
:

les Romantiques.

Molière (1622- 1673)


Molière, le plus profond de nos poètes comiques,
plus varié et le
a donné dans ses chefs-d'oeuvre un vif tableau des hautes classes
et de la bourgeoisie du XVI h siècle par la vérité intense et ridicule
;

des portraits, il a élevé certains caractères à la hauteur de types


immortels. Grand écrivain, animateur génial de ses personnages,
il professe une morale large, mais sensée et honnête.

Molière fut à la fois auteur et comédien,


Jean-Baptiste Poquelin (1622- 1673), qui prit dès ses
débuts le nom de Molière, accomplit comme membre puis
directeur d'une troupe dramatique, d'abord intitulée VIllus-
Le XVIh siècle / 69

tre-Théâtre, plusieurs tournées dans le Midi de la France ;


étant revenu se fixer à Paris (1658) il fut protégé par le
Roi et fonda la maison qui est devenue la Comédie-Fran-
çaise. Mort en jouant Le Malade imaginaire.
Les difficultés matérielles, les chagrins, les cabales, la
maladie enfin expliquent l'accent d'amertume qui transpire
parfois de ses ouvrages cependant, à l'ordinaire, nourri
:

de la tradition des auteurs du xvi^ siècle, de Rabelais


et de Régnier, entraîné dans la vie agitée des comédiens,
il couvre d'une gaieté un peu grosse un fond de bonté

simple et de loyauté.

Molière tendy bien plus que ses prédécesseurs^ à


peindre la vie réelle.

Depuis le début du siècle le théâtre comique avait


rencontré un grand succès :

Farces burlesques, accompagnées de pantomimes gros-


sières (Scaramouche).
Comédies d'intrigues, souvent invraisemblables, mais
écrites avec verve pièces de Scarron^ de Cyrano de Ber-
:

gerac. Les meilleures étaient celles de Corneille.


Al'inverse de ses prédécesseurs, Molière, dont le théâ-
tre repose sur l'observation, néglige l'intrigue, serre de
plus près la vie réelle (comédie de mœurs) et crée la comé-
die de caractère. L'ensemble de son répertoire comprend
plus d'une trentaine de pièces qu'on ne peut astreindre
à ime classification précise. Nous distinguerons principa-
lement :

Les farces. Pièces bouffonnes, simples prétextes à scènes


de rire, qui se développent parfois en comédies d'intrigues :

V Étourdi^ Les Fourberies de Scapin, Le Médecin malgré lui.


Les pièces de fantaisie, à grand spectacle, avec mul-
tiplicité de Ueux et changements de décor œuvres d'allure :

irrégulière avec des épisodes merveilleux Dom Juan, :

Amphitryon.
Les comédies de mœurs, mettant en scène les gens
et les professions de l'époque ; elles sont accompagnées
souvent de ballets et d'intermèdes burlesques. L'action
est vive, très amusante Les Précieuses ridicules. Le Bour-
:

,
geois gentilhomme, Le Malade imaginaire.
\
Les comédies de caractère. Pièces d'un genre plus
\
élevé où l'observation morale est à la fois plus profonde et

I
70 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

plus délicate. L'action semble moins vivante, mais le style


est plus soigné ; toutes sont écrites en vers, sauf L'Avare ;

les trois unités sont observées (sauf dans L'École des


Femmes). Ce sont L'École des Femmes (1662) ; Tartuffe
:

(1664- 1667) ; Le Misanthrope (1666) ; L'Avare (en prose,


1668) ; Les Femmes Savantes (1672).

Molière a exposé dans La Critique de l'École des


Femmes ses principes dramatiques.
L'observation. Les pièces de Molière, toutes différentes
entre elles et qui vont de la farce à la grande comédie
littéraire, ne se ramènent pas à un type déterminé le
:

but de l'auteur était de plaire, non de se conformer aux


règles. Mais, par inclination personnelle et d'accord avec
les principes de l'art classique, Molière a voulu peindre
la nature tout en déterminant un effet plaisant. Il relève
avec une vérité profonde tous les traits expressifs de la
vie humaine, d'une manie, d'une profession. Chez lui la
caricature n'est qu'une exagération de la vérité ses comé-
:

dies ont pour but de reproduire fidèlement les ridicules


de l'existence.
Le mouvement et l'action. Cette représentation de
avec un sens très sûr des nécessités dra-
la vie est réalisé
matiques. Molière puise sans scrupules dans l'expérience
de ses devanciers (Plante^, Térence^, les auteurs italiens^)
la donnée générale et les procédés techniques de ses pièces :

surprises, ruses de valets, intervention de comparses, mots


caractéristiques (« Sans dot »). Il ménage les incidents,
les contretemps, la répétition de scènes identiques ou
contraires, de façon à mettre en rehef le caractère d'un
personnage et, à mesure que celui-ci s'obstine dans ses
errements, la situation devient pour lui plus embarrassante.
Mais ces procédés servent seulement à accentuer l'in-
térêt psychologique ; par elle-même l'intrigue n'est qu'un
accessoire, un moyen de liaison, et Molière, qui prépare
avec force l'exposition de ses comédies, néglige le sujet
réel (thème d'un amour contrarié) et s'accommode d'un
dénouement factice ou indéterminé.

1. U Avare.
2. L'École des Femmes.
3. L'Étourdi.
Le XVI h siècle / 71

Le vrai sujet des pièces de Molière est la peinture


des classes et des caractères,

Molière ne représente le peuple (paysans, servantes)


que d'une manière incidente ; il est au contraire le peintre
de la haute société et de la bourgeoisie.
La noblesse. Molière flétrit son inconduite en la per-
sonne de Dom Juan, le « grand seigneur méchant homme »,
fier, séduisant, impie, qui parjure tous ses serments d'amour
et demeure cynique devant les ravages moraux qu'il déter-
mine ; il s'en prend à la fatuité des « petits marquis » en
la personne d'Acaste, Clitandre, Oronte, les jeunes mon-
dains du Misanthrope, présomptueux et bavards, vains de
leur costume ou de leur esprit.
La bourgeoisie. Molière raille la naïveté dévote ou
vaniteuse de cette classe dans Tartujft et dans Le Bourgeois
gentilhomme^ montrant les erreurs auxquelles aboutissaient
parfois dans des milieux mal préparés soit des élans de
piété mal comprise, soit le désir avide des enrichis d'ac-
céder aux honneurs des « gens de qualité ». Les Femmes
Savantes étudient un cercle plus relevé la Ville, c'est-à-
:

dire la haute bourgeoisie où l'on imite les manières de


la Cour, où fleurissent dans des groupes trop cultivés des
prétentions au féminisme (Philaminte) et au bel esprit
(Trissotin).
Les médecins. Mohère les crible de sarcasmes, tour-
nant en dérision leur jargon latin, leur costume, l'empi-
risme de leurs méthodes qui couvre leur ignorance (rôle
de Diafoirus dans Le Malade Imaginaire).
C'est une erreur d'opposer systématiquement les comé-
dies de caractères aux comédies de mœurs : dans toutes
ses pièces, Molière « fait reconnaître les gens de son siècle ».
Le Misanthrope par exemple est avant tout la peinture
des salons de l'époque, avec leurs entretiens spirituels,
leurs analyses morales (scènes de portraits), leurs intrigues
galantes. Mais il est exact que, dans ses chefs-d'œuvre,
Molière a subordonné les contingences d'actuahté à la
mise en évidence d'un caractère donné il a peint, dans
:

Tartuffe, l'imposteur, l'hypocrite sensuel et cupide sous


l'affectation des maximes pénitentes « Laurent, serrez
:

ma haire avec ma discipline » ; dans Harpagon, l'Avare


qui a perdu toute dignité, toute affection paternelle et
n'a plus de cœur que pour sa cassette.
72 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Dans Célimène, il personnifie la légèreté d'une femme


coquette et insouciante qui se joue de ceux qui la cour-
tisent, et, dans Alceste, l'homme généreux, d'ailleurs brus-
que, qui se heurte aux conventions d'une vie raffinée.
De tels caractères sont mis en plein reUef leur humeur,
:

l'idée qui les obsède se traduisent spontanément dans les


gestes et les moindres paroles (Harpagon fouillant les
poches de ses domestiques. Tartuffe jetant un mouchoir
sur le sein de Dorine) ; d'ailleurs Molière ne craint pas,
en exagérant, de grossir un peu l'effet dramatique pour
laisser ime impression plus forte aussi ses créations
:

s'imposent comme les types classiques d'un travers, d'une


passion. Leur vérité profonde dépasse l'intérêt purement
actuel et nous pouvons transposer dans nos conditions
modernes de vie Orgon, Chrysale, Philaminte, M. Jour-
dain, Philinte, etc., bien qu'ils n'aient rien d'allégorique
en soi et que Mohère les ait toujours situés dans le milieu
concret qu'il avait sous les yeux la société du xvii^ siècle.
:

La peinture des caractères est toujours relevée par


le comique des situations ou des personnages.
Tandis que la richesse d'observation du théâtre de
Molière paraît plutôt à la lecture, ses quahtés de comique
frappent surtout à la scène. Chez lui la psychologie n'est
jamais terne ni insipide, et il abonde en moyens d'égayer
le spectacle depuis les plus matériels jusqu'aux plus déli-
cats « trucs » traditionnels, maladresse, pitrerie ou im-


:

pertinence d'un valet, bousculades et soufilets ; répé-


tition plaisante d'un jeu de scène, rencontres imprévues
ou contretemps qui impatientent un personnage ou le
mettent en position de dupe ; réitération de propos ridi-
cules ou embarrassés («Le pauvre homme! », « Je ne dis
pas cela! »).

Mais Molière préfère le comique qui est révélateur d'un


caractère, résultant soit des discussions contradictoires où
s'engagent les acteurs (Alceste et Philinthe ; Alceste et
Oronte ; Vadius et Trissotin), soit de l'affirmation incons-
ciente de leur manie :

Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter


Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester
Contre l'iniquité de la nature himiaine
Et de nourrir pour elle ime immortelle haine!
déclare Alceste.
Le XVI h siècle / 73

Mais, Frosine, explique Harpagon, as-tu entretenu la


mère touchant le bien qu'elle peut donner à sa fille?
Lui as-tu dit qu'il fallait qu'elle s'aidât un peu, qu'elle
fît quelque effort, qu'elle se saignât pour une occasion
comme celle-ci? Car encore n'épouse-t-on point une
fille, sans qu'elle apporte quelque chose.

Même dans les situations les plus tendues, un trait


d'esprit vient dissiper l'impression trop lourde produite
par la gravité des circonstances (dénouement de Tartuffe) ;
à plus forte raison, dans les pièces où « nous nous laissons
aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les
entrailles », la gaieté est-elle spontanée et presque conti-
nuelle.
Le discours tenu par Sosie à sa lanterne dans Amphy-
trioriy certaines situations de L'École des Femmes, les scènes
du Bourgeois gentilhomme, du Malade Imaginaire déchaî-
nent irrésistiblement le rire posture et accoutrement des
:

personnages, discussions et brocards, danses, musique, bas-


tonnades, épisodes burlesques, tels que la « turquerie »
finale du Bourgeois gentilhomme (investiture du Mama-
mouchi) venant après des traits ridicules de caractère
(scène du garçon tailleur), réunissent dans une charge
poussée jusqu'au grotesque tous les éléments du comique.
Mais ce maître du rire n'est pas un simple amuseur ;
tandis que Regnard après lui ne songera qu'à distraire,
Molière veut instruire et corriger, et parfois des idées
sévères assombrissent la franche gaieté de ses créations.

La morale de Molière^ essentiellement bourgeoise^


repose sur la franchise et le bon sens,

Molière, esprit indépendant, abhorre la contrainte et


l'hypocrisie pour la liberté, la nature, l'emploi
; il est
normal et joyeux de l'existence ; il ne peut souffrir les
faux dévots, les pédants, les médecins. Mais il est loin
d'encourager pour cela la fantaisie et la licence des pas-
sions ce n'est pas un individualiste, il a flétri les libertins
:

(Dom Juan) et respecte les bases traditionnelles de la


morale, le mariage, la famille. Pour mieux définir sa pensée,
il a souvent introduit des raisonneurs qui exposent son

point de vue (Cléante, Clitandre).


Sa morale, peu élevée, bourgeoise, mais saine et pra-
tique, peut se résumer en quelques principes :
74 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Dans la conduite privée, éviter toute exagération.


L'excès des meilleures qualités (du savoir, de la piété,
de la franchise, de Tesprit d'économie, de Tamour, etc.)
afflige l'intéressé, compromet la destinée de ceux qui l'en-
tourent, le rend ridicule et devient un vice :

Les hommes plupart sont étrangement faits!


la
Dans la juste nature on ne les voit jamais
En chaque caractère, ils passent les limites
Et la plus noble chose ils la gâtent souvent
Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
{Tartine, I, 5.)

C'est la peinture trop réelle de ces conséquences d'un


travers qui prête à certains moments aux pièces de Molière
un accent si pénible « qu'on devrait en pleurer » (A. de
Musset).
Dans la où les mariages seront assortis
vie familiale,
par l'âge et parcœur (Molière trouve ridicule un vieillard
le
amoureux), —
où la jeune fille doit être libre d'épouser
qui elle aime, —
la femme, instruite mais non pédante
(« Je consens qu'une femme ait des clartés de tout »),
devra être sage en conduite et bonne ménagère {Les Femmes
Savantes). Molière, proteste contre une éducation de cloître
où la jeune fille, ignorant tout de la vie, ne peut acquérir
le sentiment de sa responsabilité {U École des Femmes) ;
il n'admet pas davantage que l'affectation de délicatesse

ou de culture intellectuelle vienne étouffer en elle la notion


de ses devoirs naturels (Cathos, Armande). Henriette
comme jeune fille, Elmire comme femme représentent bien
l'idéal féminin de Molière.
Dans la vie sociale, où les gens resteront dans l'esprit
de leur condition {Le Bourgeois gentilhomme) ; prendront
garde à ne pas être dupes de moins scrupuleux (Orgon,
M. Dimanche, Sganarelle) —
les relations ne seront em-
preintes ni d'une brusquerie incommode (Alceste) ni d'un
pédantisme fatigant (Trissotin).
C'est ainsi, par une morale de modération et de savoir-
vivre, que Molière est devenu « le législateur des bien-
séances » (Voltaire).

Le style de Molière^ expressif et variée offre souvent

les licences et la verdeur de la largue parlée.


Le style de Molière, en vers comme en prose, parfois
incorrect et hâtif, est cependant remarquable en général
Le XVIh siècle / 75

par l'accent robuste et logique des propos, la franchise


de la verve et la netteté savoureuse de Télocution.
Les premières scènes du Tartuffe et du Misanthrope^
par exemple, sont d'excellents modèles d'un style simple,
dru, sans mièvrerie, rarement gâté par le « jargon » que
lui ont reproché Fénelon et La Bruyère.
La langue de Molière, riche en tournures « orales »,
prend avec facilité le ton et le vocabulaire de tous ses
personnages depuis les vivacités du parler populaire
(Dorine, Mme
Pernelle) jusqu'à la phraséologie mystique
de Tartuffe et aux métaphores prolongées de Trissotin
(« Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose ») ;
mais elle abonde en trouvailles d'un réalisme vif qui
viennent de l'auteur même :

Dans le monde, à vrai dire, il se barbouille fort...


Elle grouille aussi peu qu'une pièce de bois.
{Misanthrope^ II, 5.)

La Fontaine (1621-1695)
La Fontaine est le plus indépendant et le plus souple des poètes
classiques narrateur excellent, moraliste ingénieux, il a prodigué
:

dans le cadre restreint de ses Fables des dons incomparables de


naturel, d'élégance et d'harmonie.

La Fontaine mena une vie insouciante épicurien


et d'artiste,

Jean de la Fontaine (1621-1695), né à Château-Thierry,


en Champagne, mena une vie insouciante et paresseuse
de poète il fut protégé par le surintendant Fouquet,
:

à qui il demeura toujours fidèle, puis par Mme de la


Sablière.
L'amour du plaisir et la variété des goûts furent, comme
il le confessait lui-même, les traits les plus marquants
de sa nature :

Je suis c^iose légère et vole à tout sujet ;


Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet...

Il fut d'ailleurs sincère, obligeant et dévoué.


76 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Son génie s^est formé sous des influences complexes


et variées.

D'abord bel esprit et poète précieux, il comprit bien


vite la beauté du naturel
et de la simplicité « Horace :

par bonheur me dessilla les yeux. » Sa formation intellec-


tuelle est le fruit de lectures nombreuses et dispersées
(Platon, Boccace, VAstrée) :

J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi.

Mais il sauvegarda l'originalité de son inspiration :

Mon imitation n'est pas un esclavage.

Une double influence se résume en lui celle de la :

tradition gauloise par laquelle il se rattache à Rabelais,


Marot et aux auteurs de fabliaux ; celle de la tradition
classique (Horace, Virgile) par son goût de la mesure,
de la vérité et de l'harmonie.
Du reste, on ne saurait le considérer comme un isolé
dans notre mouvement littéraire « plus égal que Marot,
:

plus poète que Voiture », a dit La Bruyère, il se rattache


à tout un groupe de poètes rustiques et galants Racan :

(Bergeries), Théophile de Viau (Élégies), Voiture dans ses


Épîtres, Benserade, auteur de chansons badines et de ron-
deaux. Cette poésie enjouée et facile est oubhée maintenant,
mais c'est à ce courant qu'appartient La Fontaine.

Son œuvre.
Les compositions de La Fontaine s'étendent à des genres
très divers récit de voyage en Limousin, roman en prose
:

(Les Amours de Psyché), ballades, élégies, « poèmes »


(Adonis), comédies (Clymène), contes et fables.
Les Contes sont surtout des adaptations de Boccace où
il décrit plus ou moins finement des sujets licencieux.

Ses Fables représentent la partie classique et immortelle


de son œuvre.

Les Fables.
Les Fables de La Fontaine réparties en douze livres
parurent en deux recueils (1668- 1678). Les sujets sont
de très anciens apologues empruntés d'abord à Ésope et
à Phèdre (auteur latin), puis à des conteurs orientaux :
Le XVII« siècle / 77

Pilpay. La Fontaine n'a suivi ni la sécheresse de ses mo-


dèles anciens, ni la prolixité des narrations arabes ou '

hindoues il prend ces textes comme simple canevas de


:

développement, servant d'occasion à des histoires à la fois


agréables et morales :

Le conte fait passer le précepte avec lui.

La structure des Fables évoque celle d'un drame en


miniature.

L'auteur lui-même a défini son œuvre :

Une ample comédie à cent actes divers.

Le décor est habituellement la campagne c'est le :

paysage de la province française, observé selon le cours


des saisons ou des différentes heures du jour, les prairies,
les blés, les chènevières, les ruisseaux, les étangs, les
chemins. La Fontaine n'a pas dépeint les aspects sauvages
et forts de la nature, la forêt, la montagne, mais il y a
de la couleur locale dans le réalisme discret de ses tableaux :

« le thym et la rosée » dans les champs au matin, joncs

et roseaux des marais, poussière des grandes routes.


La matière du récit est parfois un portrait « un lièvre :

en son gîte songeait... » ; il nous montre l'animal inquiet,


haletant, toujours prêt à la fuite « un souffle, une ombre,
:

un rien, tout lui donnait la fièvre... » ; en quelques lignes


pittoresques, il esquisse la silhouette du héron, maigre
et dédaigneux, « le héron au long bec emmanché d'un
long cou ».
Parfois il y a contraste le loup affamé est mis en pré-
:

sence du chien robuste et repu, « aussi puissant que beau,


gras, poH... » ; le chêne majestueux interpelle orgueilleu-
sement le roseau :

Le moindre vent qui d'aventure


Fait rider la face de l'eau
Vous oblige à baisser la tête.

Généralement il y a un conflit et la forme dramatique


du récit est encore plus frappante le conflit est comique:

si le sot est dupé par un malin {Le Renard et le Corbeau ;

Le Renard et le Bouc Le Singe et le Chat) il devient


; ;

tragique, et c'est le cas ordinaire, quand le plus faible


est victime du plus fort {Le Loup et V Agneau Le Milan ;

et le Rossignol).
78 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Dans V Aigle VEscarbot, l'inégalité des adversaires,


et
la ténacité du plus
faible qui supplée à la force par la
ruse, la cruauté, puis la détresse de l'aigle enfin châtiée
« (Elle gémit en vain, sa plainte au vent se perd ») font

qu'un souffle de représailles et de haine semble planer


sur l'action.
Souvent le récit se développe en multiples épisodes :

dans UHirondelle et les petits Oiseaux, nous suivons de


saison en saison avec une appréhension croissante la levée
de l'herbe funeste ; même aggravation de l'intérêt pathé-
tique dans U
Alouette et ses petits.
Ce partage du récit en actes successifs est surtout fré-
quent dans les longues narrations du second recueil :

Le Chat, la Belette et le Petit Lapin ; L'Homme et la Cou-


leuvre.

Les animaux sont les acteurs préférés de


La Fontaine,

L'homme est le héros de quelques-unes des fables les


plus connues et les plus belles de La Fontaine La Mort :

et le Bûcheron, Le Paysan du Danube. Des croquis réa-


listes extrêmement pittoresques nous font voir les petites
gens du peuple La Vieille et les deux servantes ; La Lai-
:

tière et le pot au lait ; Le Savetier et le Financier.


Cependant les acteurs ordinaires sont des animaux. L'au-
teur n'a pas eu l'idée de les présenter dans la liberté
de leur existence farouche, avec leurs instincts, leurs appé-
tits réels ; il n'y a rien ici qui ressemble aux essais de
psychologie animale qu'ont tentés Leconte de Lisle ou
Kipling. Bertrand et Raton sont en domesticité ; le chat,
le chien, le coq vivent à proximité de l'homme ; le rat,
le renard, le loup subsistent à ses dépens. Quant aux autres,
La Fontaine les situe dans une société conventionnelle
et hiérarchisée dont le Lion est le roi. Mais, cette fiction
uie fois admise, La Fontaine décrit à merveille l'allure,
le pelage, le maintien de chaque être la belette " au nez
:

pointu », le chat velouté, à l'humble contenance, au mo-


deste regard « et pourtant l'œil luisant ». Ingénieusement,
il passe du détail physique au détail moral « une tortue
:

était à la tête légère... » ; tout dans la posture du lièvre


dénote la frayeur « Cette crainte maudite m'empêche
:

de dormir, sinon les yeux ouverts » ; La Fontaine rendra


Le XVI h siècle / 79

de même la sottise du bouc, l'étourderie du peuple sou-


riquois, la tristesse du hibou, etc.
C'est une induction gratuite mais qui repose sur une
association d'idées depuis longtemps admise « Les pro- :

priétés des animaux et leurs divers caractères y sont


exprimés ; par conséquent les nôtres aussi... » La fourmi
symbolise la prévoyance, le renard la ruse, le loup la
violence et la voracité. L'observation s'efface alors devant
l'allégorie.

Sous la forme commode de V apologue^ La Fontaine


décrit en réalité les mœurs de V homme.

Taine, interprétant rigoureusement cette tendance, a


prétendu que La Fontaine n'aurait fait que peindre stric-
tement « les caractères » de son temps ainsi Les Animaux
:

malades de la peste. Les Obsèques de la Lionne sont des


tableaux de la Cour ; le Lion représente parfois Louis XIV,
le Renard incarne le courtisan, etc. Mais l'intention sati-
rique est beaucoup plus générale qu'actuelle ; les comédies
de Molière sont à cet égard bien plus précises (cf Le
Renard et le Corbeau, et, dans Molière, les scènes entre
Dorante et M. Jourdain). La Fontaine critique en passant
les grands, les magistrats, les moines, les bourgeois, mais
il s'en prend aux travers communs de l'humanité (avarice,

orgueil, hypocrisie, sottise, etc.), sans spécifier plus direc-


tement les fautes de ses contemporains.

La morale de La Fontaine enseigne surtout la


prudence.

Cette morale n'a rien d'héroïque ; elle n'inspire jamais


le sacrifice et se borne à nous mettre en garde contre les
défauts elle donne bien quelques préceptes de charité,
:

dictés par l'intérêt, car « on a souvent besoin d'un plus


petit que soi », mais les maximes de solidarité sont plutôt
rares « Ne t'attends qu'à toi seul... » Pourtant La Fon-
:

taine a chanté l'amitié en termes délicats « Qu'un ami:

véritable est une douce chose! »


Ce que l'auteur énonce avant tout ce sont des leçons
de prudence pratique discernement dans le choix des
:

amis « il ne faut point juger des gens sur l'apparence »


:

(cf : L'Ours et l'Amateur des jardins) ; défiance envers


80 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

les ennemis {Le Chat et un vieux Rat) ; prévoyance et


sagesse dans toutes nos entreprises {Le Renard et le Bouc ;
La Tortue et les deux Canards).
Ce sont là des leçons d'expérience, dénuées d'optimisme,
qui nous enseignent quelles sont les exigences et les réalités
cruelles la vie ; elles nous apprennent ainsi que la
de
sottise d'ordmaire exploitée par la ruse {Le Renard
est
et le Corbeau) et que la force n'est pas toujours au service
du droit {Le Loup et V Agneau) ; mais cela ne veut pas dire
que La Fontaine approuve la fourberie ou l'injustice :

« Si tu veux qu'on t'épargne, épargne aussi les autres. »


Au contraire, il est persuadé que la perfidie, la violence
finissent par rencontrer une punition {Le Rat et la Gre-
nouille ;
L'Oiseleur^ F Autour et l'Alouette).
La critique paradoxale formulée par J.-J. Rousseau
contre la morale de La Fontaine repose sur une impression
sommaire et inexacte.

Le talent poétique et le style de La Fontaine


offrent au suprême degré les dons de variété et
de souplesse.
La Fontaine est un des poètes les plus accomplis de
notre langue. Les vers de VÉlégie aux Nymphes de Vaux
ont une pureté, une noblesse déjà raciniennes, qui font de
ce texte un des plus beaux passages de toute la poésie
française :

Lorsque sur cene mer on vogue à pleines voiles.


Qu'on croit avoir pour soi les vents et les étoiles,
Il est bien malaisé de régler ses désirs :

Le plus sage s'endort sur la foi des zéphirs.

Mais on a souvent contesté dans


les Fables l'agrément
littéraire : boiteux, disloqués, inégaux », qui
ces vers "

rebutaient Lamartine, présentent cependant les plus rares


qualités de style.
Le trait dominant en est la variété variété dans le ton
:

du recueil où se rencontrent toutes sortes de sujets plai-


sants, dramatiques, élégiaques {Les Deux Pigeons)^ philo-
sophiques {Les Deux Rats, Le Renard et Pœuf), solennels
{Les Animaux malades de la Peste), épiques même {Le
Lion et le Moucheron) ; variété exquise dans le cours d'un
seul récit où s'élèvent au milieu d'une narration naïve
une réflexion mahcieuse ou émue, une bouffée de lyrisme
Le XVI |e siècle / 81

{Le Songe d'un habitant du Mogol), un mouvement d'élo-


quence. On peut voir dans L'Alouette et ses Petits avec
quelle aisance La Fontaine, après avoir décrit en termes
inspirés de Lucrèce « le temps que tout aime et que tout
pullule dans le monde », redescend au tableau minuscule
de la petite alouette : « Elle bâtit son nid, pond, couve
et fait éclore... »

D'ordinaire le ton est celui d'une narration simple et


alerte, légèrement ironique, contée avec une bonne foi
puérile qui crée tout de suite une atmosphère de vrai-
semblance. Les allusions, les détails sont adaptés au sujet :

il semble même que les sentiments, les façons de juger

soient, aussi bien que le cadre, plaisamment réduits aux


proportions et à la dignité des personnages :

J'avais franchi les monts qui bornent cet État...

dit le souriceau. Le Chat et un vieux Rat Le Cochet, le


Chat et Souriceau sont des modèles de ce style naturel.
le
Mais à propos du plus humble sujet, il arrive à La Fon-
taine de prendre sans effort le style ample qui convient
à de nobles pensées Le Chêne et le Roseau, Le Paysan
:

du Danube, sont des exemples de ce qu'on appelait alors


le « style sublime ». Nul n'a mieux parlé des grandes ques-
tions qui concernent la destinée des êtres et du monde
(La Mort et le Mourant) ; dans le sujet très simple du
Vieillard et les trois Jeunes Hommes, il montre en vers
magnifiques le sort inégal qui attend les humains et l'em-
ploi qu'on doit faire de la vie :

Nos termes sont pareils par leur courte durée.


Qui de nous des clartés de la voûte azurée
Doit jouir le dernier?...
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.
Eh bien! Défendez- vous au sage
De se donner des soins pour le plaisir d'autrui?

Un La Fontaine pour évoquer un


trait parfois suffit à
tableau Cela est peint! » disait
: « de Sévigné. Il Mme
montre le roseau courbé sous le poids d'un roitelet, un
milan « qui dans l'air planait, faisait la ronde », une carpe
qui bondit hors de l'eau.

Langue et versification.

Le vocabulaire, très riche et pittoresque, est assez for-


tement marqué d'archaïsme « Tel cuide engeigner Merlin
:

qui souvent s'engeigne soi-même! » La versification est


82 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

une des créations les plus originales de La Fontaine :

il use du vers libre, combinaison extrêmement souple


où l'inégalité de la structure métrique (agencement variable
d'alexandrins et d'octosyllabes) se prête à toutes les nuances
de la pensée, vive, languissante, énergique, grandiose,
épousant pour ainsi dire la courbe même de l'action :

Le quadrupède écume son œil étincelle ;


et
Il rugit ; on se cache, on tremble à l'environ ;
Et cette alarme universelle
Est l'ouvrage d'un moucheron.
(Le Lion et le Moucheron.)

la finesse du récit et le sentiment exact des rythmes,


Par
lesFables sont peut-être les productions les plus délicates
et les plus complexes de l'art classique.

Racine (1639- 1699)

Guidé parles anciens et par son amour du naturel. Racine a


consacré legenre tragique à l'étude des forces passionnelles;
l'intérêt des situations, la vérité psychologique, la fidélité des
tableaux historiques, l'harmonie du style concourent également
à la beauté de ses pièces.

La carrière littéraire et mondaine de Racine a duré


dix ans, du succès J'Andromaque (lôôj)
à r échec de Phèdre ( i6jj) .

Né à La Ferté-Milon, Jean Racine (1639- 1699) fit trois


années d'études aux Petites Écoles de Port-Royal où il
acquit, en même temps qu'une forte éducation religieuse,
une connaissance directe des lettres grecques. S'étant
tourné vers la poésie dramatique, il connut une carrière
mêlée de succès brillants et d'échecs très pénibles.
Après le désastre de Phèdre (1677), le découragement,
des scrupules moraux, des raisons de famille le font renon-
cer au théâtre. Il est nommé historiographe du roi et ne
compose plus que douze ans après ses deux tragédies
Le XVI h siècle / 83

pieuses Esther et Athalie, écrites à la prière de Mme


de
Maintenon. Il a laissé en prose un Abrégé de VHistoire
de Port-Royal. La nouveauté de son art et la vivacité de
son caractère lui firent de nombreux ennemis, mais il
eut d'illustres protecteurs (Colbert, Henriette d'Angle-
terre), posséda l'estime personnelle de Louis XIV et trouva
en Boileau un ami judicieux et fidèle.
Racine offre l'exemple très rare d'un tempérament ex-
trêmement nerveux dominé par une intelligence sereine
et lumineuse ; son génie respire l'équilibre.
Ses chefs-d'œuvre, sauf les deux derniers, s'échelonnent
sur une courte période :

• Andromaque (1667). Épisode consécutif à la guerre de


Troie Andromaque, veuve d'Hector, captive de Pyrrhus,
:

veut sauver la vie de son enfant Astyanax.


• Les Plaideurs, comédie (1668). Imitation libre des Guêpes
d'Aristophane. Amusante parodie des mœurs judiciaires :

le plaideur Chicaneau, la comtesse de Pimbesche, l'avocat


Petit- Jean, le juge Perrin Dandin.
• Britannicus (1669). Premiers crimes de Néron et dis-
grâce d'Agrippine enlèvement de Junie, empoisonnement
:

de Britannicus.
• Bérénice (1670). Reine de Judée répudiée par l'empe-
reur Titus, invitus invitam (malgré lui, malgré elle).
• Bajazet (1672). Une « grande tuerie » dans un sérail
au xvii^ siècle ; rôle impétueux et passionné de la sultane
Roxane ; caractère du vizir Acomat.
• Mithridate (1673). Jalousie et guerres d'un vieux mo-
narque oriental vaincu par les Romains ; rôle touchant
de Monime.
• Iphigénie en Aulide (1674). Fille d'Agamemnon et de
Clytemnestre sacrifiée avant le départ des Grecs pour
Troie.
• Phèdre (1677). Aventure légendaire de la femme de
Thésée, amante incestueuse de son beau-fils Hippolyte.
• Esther (1689). DéHvrance du peuple Juif, grâce à l'in-
tervention de la reine près d'Assuérus.
• Athalie (1691). Révolution dynastique et théocratique
à Jérusalem ; mort de l'usurpatrice étrangère et procla-
mation du roi Joas.
Plusieurs sujets {Andromaque, Iphigénie, Phèdre) sont
empruntés à Euripide, poète grec, et à Sénèque le Tra-
gique.
84 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Le système dramatique de Racine


consiste à porter
au maximum Vintensité des passions dans des
sujets relativement simples.

Venant après le théâtre de Corneille, chargé d'événe-


ments extérieurs, après le théâtre de Quinault, affadi par
des sentiments tendres, le théâtre de Racine se distingue
nettement par ses tendances à la simplicité et par sa
psychologie.
Simplicité des situations. Le point de départ est une
situation assez ordinaire détresse d'une veuve en pays
:

ennemi ; vengeance d'une femme délaissée ; émancipation


brutale d'un enfant vicieux, séparation douloureuse mais
librement consentie de deux fiancés ; égoïsme d'un père
assujettissant à son ambition la destinée de sa fille, etc.
C'est la dignité des personnages, leur condition royale,
qui confère d'abord de la grandeur au sujet.
Réactions morales. Une fois la situation indiquée (les
expositions de Racine sont parfaites de naturel et de clarté)
et l'action déclenchée par un événement quelconque
(arrivée d'Oreste, enlèvement de Junie, nouvelle fausse
de la mort de Thésée), aucun fait extérieur au drame
ne vient modifier les péripéties (sauf dans Mithrdiate et
Phèdre). Cela ne veut pas dire que l'action soit pauvre
pour autant :au fond, les pièces de Racine sont aussi
complexes que celles de Corneille, mais leur complexité
est d'ordre psychologique ; elles se développent par le jeu
normal et réciproque des passions qui se précisent, s'ac-
célèrent et se heurtent. Tout est suspendu à la détermi-
nation passagère ou décisive d'un personnage principal,
à ses sautes d'humeur, à son amour, à sa rancune.
VÉHÉMENCE des PASSIONS. Cependant ces personnages
n'agissent pas librement Corneille qui voulait faire de
:

la morale exposait les démarches de la volonté ; Racine


qui fait de la psychologie observe les mouvements du
cœur, les impulsions aveugles de la nature.
C'est la véhémence des passions qui est la marque
spéciale de son théâtre. Alors qu'en soi l'intrigue d'An-
dromaque, ou de Mithridate pourrait constituer le thème
d'un vaudeville, ce qui différencie et élève le genre de
Racine, c'est l'intensité des passions étudiées au lieu
:

de présenter, pour ainsi dire, « au ralenti » les réflexes


anodins des caractères dans la vie courante. Racine les
porte au paroxysme. Poussés aux dernières limites, ils
Le XVI |e siècle / 85

donnent lieu à des conséquences extrêmes et tragiques.


L'application des règles et le développement de
l'intrigue. Au point de vue technique, et précisément
parce qu'il subordonne tout à l'expression morale, Racine
est l'auteur qui s'est le mieux accommodé de la régularité
du genre tragique observation précise de la loi des trois
:

unités, absence des décors, petit nombre de personnages.


L'heureux emploi des confidents, l'apparition et la suc-
cession opportune des acteurs, l'art de ménager les situa-
tions tragiques et les moments d'espoir, la gradation de
la terreur et de la pitié, souvent la soudaineté et l'horreur
du dénouement montrent dans Racine une véritable maî-
trise de dramaturge. A cet égard les intrigues d'Andro-
maque (actes II et IV) et de Britannicus, la « pièce des
connaisseurs » (avec les scènes violentes de l'acte III et
les péripéties morales de l'acte IV), sont particulièrement
remarquables.

Les tragédies passionnelles de Racine peignent


surtout r amour furieux et jaloux.
Racine a donc surtout placé l'intérêt de ses pièces dans
la peinture des mouvements de l'âme. Si l'on excepte
Athalie — pièce d'intérêt politique et religieux la pas- —
sion prédominante qu'il a représentée est l'amour, qui
est d'ailleurs la plus mobile et la plus impétueuse des
passions. Parfois il l'a montrée sous forme élégiaque
teintée de galanterie moderne avec Junie, Atalide, Monime,
Iphigénie, Aricie, ou avec les soupirants courtois que sont
Britannicus, Xipharès, etc. Mais il a su également la
représenter avec puissance et l'a peinte, incarnée de pré-
férence dans des personnages féminins et portée à un
degré d'impulsion violente, affranchie d'hésitations, sou-
vent surexitée par la jalousie et capable même de crime.
Dans Andromaque, à côté de la veuve d'Hector, sym-
bole émouvant d'affection conjugale et maternelle, nous
voyons Hermione, l'amoureuse déçue, arrogante, égoïste,
aux sentiments agités et fougueux :

S'il ne meurt aujourd'hui, je puis l'aimer demain.

Dans Bérénice, au contraire, c'est l'image de l'amour


mélancolique et tendre qui ne peut se résigner sans une
surprise douloureuse à prononcer « pour jamais » l'adieu
de séparation :
86 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Pour jamais! Ah! seigneur, songez- vous en vous-même


Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?

Dans Phèdre enfin, « c'est Vénus tout entière à sa proie


attachée », c'est dans une femme malade, victime d'une
hérédité funeste, une véritable « flamme » qui dévore les
sens et annihile la conscience, et qui, par une suite fatale,
surmontant le devoir, les convenances, l'honneur (« Sei-
gneur, ma folle ardeur malgré moi se déclare »), en arrive
au parjure et à l'homicide sans pouvoir étouffer les
angoisses du remords :

Hélas du crime affreux dont la honte me suit


!

Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.

A
côté de ces héroïnes, les personnages virils semblent
tracés avec moins de relief. Mais il y a une psychologie
profonde et sympathique dans l'étude d'Oreste, cet être
sans volonté, amoindri par la souff'rance morale, sombre
et neurasthénique « Je me livre en aveugle au destin
:

qui m'entraîne. » Il y a une vérité effrayante dans la des-


cription des mauvais instincts de Néron, le « monstre
naissant », despote sensuel, cruel et peureux.
Racine a peint également l'amour maternel, plaintif chez
Andromaque, farouche chez Clytemnestre (« Venez, si vous
l'osez, la mère! »), l'ambition féminine avec
ravir à sa
Agrippine, l'ambition masculine avec Agamemnon, l'éner-
gie appuyée sur la foi chez Joad :

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte!

Le décor historique est traité avec la même fidélité


que la psychologie.
Contrairement aux objections des amis de Corneille,
Racine a été un grand peintre d'histoire. S 'inspirant heu-
reusement d'Homère, de Tacite ou de la Bible pour pro-
jeter sur ses personnages le reflet d'une époque fameuse.
Racine ajoute ainsi à leur prestige et à leur vérité.
Si l'on excepte Bajazet, dont l'action réelle s'était passée
à Constantinople en 1635, Racine a choisi tous ses sujets
dans l'Antiquité.
Soutenu par Euripide et surtout par les souvenirs de
Vlîiade, il explore les temps légendaires nous nous rap-
:

pelons avec lui Iphigénie « en Aulide immolée », les adieux


Le XVI l« siècle / 87

d'Hector et d'Andromaque, la ruine de Troie et le sort


des captifs après la victoire des Grecs les vainqueurs
: <(

tout sanglants partagèrent leur proie ».


Phèdre est la restitution mythologique la plus hardie
qu'on ait jamais tentée. A l'aube des temps historiques,
les personnages sont encore mêlés aux héros et aux dieux
leurs ancêtres; Phèdre, « la fille de Minos et de Pasiphaé »,
appréhende de fuir dans la nuit infernale où elle affron-
terait le regard justicier de son père ; Vénus, Neptune
sont des dieux réels, agissants et terribles. Racine est le
seul auteur moderne qui ait pu sans froideur employer
le merveilleux païen déUvrance d'Iphigénie, mort tra-
:

gique d'Hippolyte.
Dans Britannicus, on trouve, refaite fidèlement d'après
Tacite, une évocation impressionnante de la Rome im-
périale au i^'" siècle nous voyons les brigues tramées
:

pour amener sur le trône tel ou tel candidat, les compé-


titions des princes, les scandales de palais, le rôle louche
des affranchis (Narcisse) et la' servilité du Sénat.
Dans Mithridate, bien qu'il y ait de la grandeur dans
la résistance de ce vieux roi vaincu et indomptable, Racine
n'a pas réussi à faire oublier Nicomède.
Mais c'est dans Athaîie qu'il a déployé tout son génie.
Nous ressentons l'atrocité de ces luttes sanguinaires entre
des dynasties rivales (Achab ou David), conflits de races,
de rois, de sacerdoces et de dieux, qui se réglaient par
l'extermination totale des princes vaincus. La pièce est
un admirable raccourci de l'histoire d'Israël. Puis, dans
une perspective merveilleuse ouverte par la prophétie du
Grand Prêtre, le Messie, l'Église apparaissent dans le
déroulement des siècles :

Lève, Jérusalem, lève ta tête altière.


Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés :

Les rois des nations devant toi prosternés


De tes pieds baisent la poussière!

La tragédie prend alors une signification surhumaine :

la puissance divine si éloquemment attestée par Joad


s'affirme avec une force irrésistible ; l'entreprise auda-
cieuse et impie d'Athalie s'effondre et c'est l'action divine
seule qui détermine l'égarement funeste par où succombe
la reine « Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit! »
:

Aucune pièce ne nous ouvre de plus vastes horizons, et


dans le cadre de ces cinq actes Racine a égalé le subUme
de l'épopée.
88 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Le talent poétique de Racine unit la douceur à la


force; son style est parfait de justesse et d"" aisance.

Douceur et élégance. Dans toutes les tragédies de


Racine apparaissent les plus pures qualités poétiques. Mais
ce serait peut-être dans Iphigénie, toute baignée d'une
clarté hellénique et sereine, et dans l'idylle dramatique
d'Esther que se trouveraient le plus délicatement exprimés
le charme et la noblesse qui sont proprement les carac-
tères de l'art racinien :

O mon souverain Roi!


Me voici donc tremblante et seule devant toi!...
(Prière d'Esther.)

Les chœurs, en donnant à Racine l'occasion de reprendre


dans Esther et dans Athalie un élément délaissé de l'an-
cienne tragédie, lui ont permis de déployer avec bonheur
un lyrisme limpide des strophes gracieuses, dont les
:

images sont empruntées aux psaumes, chantent les tris-


tesses de l'exil (« Déplorable Sion, qu'as-tu fait de ta
gloire? ))), le châtiment de l'impie, les bontés de Dieu
dans la nature :

Tout l'univers est plein de sa magnificence!

Force. Mais il ne faut pas réduire le talent de Racine


aux seules qualités de clarté, de douceur et d'élégance :

les pages sombres et fortes de Britannicus, comme l'invec-


tive d'Agrippine (« Poursuis, Néron, avec de tels minis-
tres ))), tant de passages d' Athalie, imbus d'un éclat ou
d'une violence bibliques, tels que l'évocation de Joad
(« Grand Dieu, si tu prévois qu'indigne de sa race... »),
sont d'une plénitude et d'une énergie achevées.
Variété et mouvement. Les discours s'adaptent avec
une appropriation saisissante à l'état d'âme des person-
nages : lents, faciles et abondants dans l'expression de
la tendresse, ils se contractent soudain pour marquer la
surprise (« Ils s'aiment ; par quel charme ont-ils trompé
mes yeux ? » Phèdre) ; ils deviennent haletants et saccadés
d'interrogations dans l'explosion de l'angoisse ou des
reproches :

Mais parle de son sort qui t'a rendu l'arbitre


:

Pourquoi l'assassiner ? Qu'a-t-il fait ? A quel titre ?


Qui te l'a dit?
(Reproches d'Hermione à Oreste.)
Le XVII« siècle / 89

RÉALISME. Au lieu de se traduire par des raisonnements,


des dissertations impersonnelles, les idées se présentent
sous forme d'obsessions, de souvenirs ou d'images :

Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants.


Entrant à la lueur de nos palais brûlants...

dit Andromaque, gardant, danssa mémoire une impression


d'horreur. De même,
Clytemnestre voit par avance le
meurtre de sa fille (« Un prêtre, environné d'une foule
cruelle... ») et éprouve par imagination l'affreux de son
retour :

Je verrai les chemins encor tout parfumés


Des fleurs dont sous ses pas on les avait semés!

Un sentiment de la réalité concrète et visible (« Mais


le fer, lebandeau, la flamme est toute prête! »), des allu-
sions fugitives mais continuelles, toujours adaptées à l'in-
dividu, au milieu, aux faits contemporains, font circuler
un courant de poésie et de vérité dans les vers de Racine.
Avec la même précision qu'il évoque une coutume, un
rite,un acte, il note les émotions, la réaction physique
des mouvements de l'âme gestes, jeux de physionomie,
:

htrmes, rougeur, etc.


Vous veniez de mon front observer la pâleur
Pour aller dans ses brasrire de ma douleur...

dit Hermione à Pyrrhus. Tous les symptômes de la fai-


blesse de Phèdre sont indiqués :

Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi,


Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.

De cette justesse parfaite dans l'observation des détails


proviennent la vie et l'éclat du style de Racine.

Langue et versification,

La langue est faite d'expressions très simples (« Je ne


l'ai pas encore embrassé d'aujourd'hui ») qui semblent
parfois confiner à la prose et soudain se relèvent par des
tournures neuves et brèves qui sont si bien en situation
qu'on songe à peine à en noter l'audace :

Je t'aimais inconstant ; qu'aurais-je fait, fidèle ?... ( Andro-


maque. )
90 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

J'entendrai des regards que vous croirez muets. (Bri-


tannicus.)
Le jour que je respire... (Phèdre.)

La versification est célèbre par son harmonie douce, :

fluide, elle paraît un peu monotone dans sa mélodie :

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.

Racine a donné le plus parfait modèle de l'alexandrin


classique, régulier, majestueux et coulant, mais cette régu-
larité n'exclut pas la souplesse il y a toujours accord du
:

rythme et de la signification ; parfois le rejet, par sa rareté


même, fait ressortir l'idée :

Je trouvé couvert d'une affreuse poussière.


l'ai
Revêtu de lambeaux, tout pâle. Mais son œil
Conservait sous la cendre encor le même orgueil.
(Esther.)

Le style, comme le génie de Racine, donne une im-


pression d'aisance suprême, mais est le fruit d'un grand
travail perfectionnant sans relâche les élans d'une ins-
piration originale et vive.

Les auteurs mondains du règne

A côté d'une production de poésies galantes, la littérature


mondaine au XVII^ siècle a donné l'exemple d'un art distingué,
tant par le goût de l'observation morale que par la recherche
d'expressions fines et exactes, où se remarquent l'influence et les
qualités particulières du génie féminin.

En se détachant de son milieu originel, l'Hôtel de Ram-


bouillet, la littérature mondaine a gardé le goût des ana-
lyses psychologiques, et, au contact d'une société plus
large, la Cour, elle a ajouté le don du naturel aux qualités
qu'elle possédait déjà. Les grands auteurs mondains reflè-
tent dans leurs écrits les meilleurs qualités acquises dans
les salons : clarté, finesse, élégance.
Le XVI|e siècle / 91

Le cardinal de Retz a peint au vif les acteurs et les


scènes de la Fronde,

Paul de Gondi, cardinal de Retz (1613-1679), coadju-


teur de l'évêque de Paris, joua dans la Fronde un rôle
turbulent, et a laissé des Mémoires remarquables par l'in-
térêt dramatique des narrations (Journée des Barricades)
et la profondeur souvent malveillante des portraits. Esprit
brouillon et factieux, il a agencé des intrigues, observé
ou suscité des complots, des mouvements d'opinion, des
émeutes il peint au vif les commencements indécis des
:

mécontentements populaires, les premières rumeurs, l'in-


quiétude ou la colère des foules. Surtout il perce à jour
la médiocrité ou les passions d'autrui.

« M. le duc d'Orléans avait, à l'exception du courage, tout

ce qui était nécessaire à un honnête homme. »


« La reine avait plus d'aigreur que de hauteur, plus de
hauteur que de grandeur, plus de manière que de fond, etc.
et plus d'incapacité que de tout ce que j'ai dit ci-dessus. »

Ce goût de la documentation psychologique, ce dosage


précis des qualités morales supposent une habitude-née
de la préciosité.

La Rochefoucauld a exprimé sous la forme abstraite


des Maximes sa rancune contre Vhumanité.

Esprit indécis, plein de velléités (« Il y a toujours eu


du je ne sais quoi dans M. de La Rochefoucauld », disait
de Retz). La Rochefoucauld (161 3- 1680) se lança dans
la Fronde, entraîné par Mme
de Longueville. Vite désil-
lusionné, renonçant à l'action, il se confina dans une retraite
où Mme de Sablé et Mme
de La Fayette furent ses
confidentes.
Ses œuvres comprennent des Mémoires, d'intérêt secon-
daire, et des Maximes, recueil de réflexions misanthro-
piques.
Les Maximes sont le résultat d'un divertissement mon-
dain combiné avec un système philosophique. Le diver-
tissement consistait à poursuivre en collaboration « l'ana-
tomie » du cœur en général ou d'une passion donnée,
chacun apportant à la discussion les ressources de son
expérience ou les termes d'une formule. A ce jeu, La
Rochefoucauld, érigeant en loi générale les conclusions
92 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

de sa vie de grand seigneur sceptique et déçu, fournit


le complément d'une thèse, d'un paradoxe, auquel on
ramène toutes les observations accessoires pour lui,
:

l'amour-propre, c'est-à-dire l'égoïsme, est le mobile essen-


tiel de nos actions ":Les vertus se perdent dans l'intérêt
comme les fleuves dans la mer. »
Partant de ce principe, il discrédite l'amitié, la recon-
naissance, la pitié, l'amour de la justice, la modestie, etc.
C'est par un excès de l'esprit d'analyse et par manque
de largeur d'esprit que La Rochefoucauld dénigre et mé-
connaît ainsi tout sentiment généreux.
Au point de vue du style, les Maximes de La Roche-
foucauld, constamment retouchées et réduites, ont subi
des modifications curieuses d'une édition à l'autre, on
:

voit la psychologie didactique se substituer à l'observation


concrète des mœurs ; telle petite dissertation de 1665 se
transforme en 1678 en une définition théorique les images, ;

sont sacrifiés
les détails ; le style devient sec, concis, sou-
vent obscur.
Madame de La Fayette (1634- 1693) a écrit en quelques
pages un des meilleurs romans du siècle La Princesse
:

de Clèves. La situation de l'héroïne est comparable à celle


de Pauline à l'égard de Sévère éprise du duc de Nemours,
:

la princesse de Clèves reste cependant fidèle, même devenue


veuve, au souvenir de son mari. La dignité des sentiments
et la sobriété du style ont assuré jusqu'à nos jours la durée
de ce roman.

Les Lettres de Madame de Sévigné^ vivant tableau


des goûtSy des gens et des choses de son siècle^
est le chef-d^ œuvre de la littérature mondaine.
Restée veuve à 26 ans, Marie de Rabutin-Chantal,
marquise de Sévigné (1626- 1696), s'occupa attentivement
de l'éducation de ses deux enfants, un fils et une fille.
Femme instruite, intelligente et gaie, elle était très appréciée
dans le monde pour des qualités de cœur et d'esprit.
Elle écrivit à sa mariée au gouverneur de Provence
fille,

et devenue Mmede Grignan, une correspondance abon-


dante (1671-1696). D'autres lettres sont adressées à son
cousin Bussy-Rabutin, à Charles de Sévigné, son fils, à
M. de Pomponne.
Le XVI |e siècle / 93

Intérêt moral. Dans cette correspondance, aussi bien


que dans les Essais de Montaigne, nous voyons pendant
30 ans vivre et évoluer une personnalité moins philo-
;

sophe et moins savante que le grand moraliste, Mme de


Sévigné a plus de sensibilité elle nous apparaît telle
:

qu'elle était vraiment avec son caractère mobile et pri-


mesautier, son imagination vive, sa gaieté naturelle qui
lui fait viteoublier les heures sombres de la vie, sa ten-
dresse débordante et toujours alarmée « Adieu, ma chère
:

enfant, l'unique passion de mon cœur... »


Elle nous dit ses lectures, ses goûts ; elle reste entichée
de Corneille et ne veut pas croire au génie de Racine :

« Racine fait des comédies pour la Champmeslé ; ce n'est

pas pour les siècles à venir. » Elle commente les idées


de Nicole, de Malebranche, juge les sermons de Bour-
daloue et de Bossuet.
Nous participons à ses occupations domestiques, à ses
embarras pécuniaires ; nous la voyons s'accommoder avec
une fraîche simplicité du séjour à la campagne (descrip-
tions de Livry ou des Rochers, près de Vitré) ; c'est avec
émerveillement qu'elle suit au printemps le progrès de
la végétation, le mélange « trop joli » de rouge et de vert
sur les boutons des arbres.

Intérêt documentaire. A l'attrait moral se joignent les


renseignements les plus directs que l'on puisse avoir sur
les conditions de la vie aristocratique au xvii^ siècle, les
jugements et les propos du monde, dans les salons, à la
Cour, en province, les habitudes de la noblesse, le train
que l'on menait en voyage, aux eaux, à la campagne, les
allures des gentilshommes bretons, la fièvre au moment
des États, etc. Plus sincèrement que dans des Mémoires,
nous avons la chronique du règne petits incidents de
:

la Cour et grands événements contemporains sont relatés


avec toute l'émotion de l'actualité ; c'est un madrigal de
Louis XIV, le mariage extraordinaire de Mademoiselle,
une représentation d'Esther à Saint-Cyr ; ce sont aussi,
jour par jour, les péripéties du procès de Fouquet, les
nouvelles qui viennent de l'armée, la consternation à
l'annonce des pertes éprouvées sur le Rhin en 1672 :

« Vous n'avez jamais vu Paris comme il est tout le monde


;

pleure ou craint de pleurer » ;les détails de la mort de


Turenne en 1675 :« Il ouvre deux fois de grands yeux

et la bouche, et puis demeure tranquille pour jamais. »


94 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Intérêt littéraire. La vivacité et le naturel sont les


deux traits les plus heureux de Mme de Sévigné en tant
qu'écrivain :aucun effort, une élocution aisée et spon-
tanée, de jolies trouvailles d'expression, nuancées tantôt
de préciosité et tantôt de réalisme, une langue nerveuse
et pure font le charme de ce style que renouvelle à chaque
page et dans le cours même d'une seule lettre la diversité
des propos, tour à tour sérieux ou enjoués, mais plus
souvent enjoués.
A ce groupe d'auteurs nous joindrons le chevalier de
MÉRÉ (env. 1609- 1684), ami de Pascal, arbitre des bonnes
manières et législateur pointilleux des convenances ;
Saint-Evremond (env. 1613-1703), critique littéraire et
bel esprit sceptique; Madame de Maintenon (1635- i 719),
épouse de Louis XIV, toujours sérieuse au faîte des gran-
deurs, éducatrice des jeunes filles de Saint-Cyr.

Bossuet (1627- 1704)

Les préoccupations d'ordre moral et religieux ont tenu une place


prépondérante au XVIh siècle; Bossuet est à ce point de vue le
représentant le mieux qualifié de l'ancienne France gallicane et
royale. « Orateur, historien, théologien, philosophe », salué par
La Bruyère comme un « Père de l'Église », il a magnifiquement
développé les Tdées fondamentales de la tradition catholique et
classique.

Bossuet, précepteur du Dauphin, évêque de Meaux,


est la plus haute personnalité religieuse de son siècle.

Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704), né à Dijon, d'une


famille de magistrats, fut archidiacre à Metz, puis prédi-
cateur à Paris. Nommé évêque de Condom et désigné
comme précepteur du Dauphin, il se remet aux études
d'histoire et de philosophie et se consacre, sans fruit, à
l'éducation de son élève. Évêque de Meaux en 1681, il
se trouve par sa science et son éloquence le représentant
le plus éminent de l'épiscopat français et à ce titre inter-
vient dans toutes les grandes questions religieuses de
Le XVI|e siècle / 95

l'époque assemblée du clergé et déclaration gallicane


:

de 1682 négociations avec Leibnitz relativement au pro-


;

jet de réunion des protestants avec l'Église romaine ;

controverses contre Fénelon au sujet du quiétisme, contre


Richard Simon au sujet de la critique biblique.

Son œuvre.
L'œuvre très étendue de Bossuet comprend particuliè-
rement les Sermons, les Oraisons Funèbres, le Discours
:

sur l'Histoire Universelle, V Histoire des Variations des Églises


Protestantes et les Élévations sur les Mystères.

Œuvres oratoires

Dans les Sermons de Bossuet les vérités morales


sont mises en relief par le lyrisme du style.

La prédication catholique, renouvelée par Lingendes et


saint Vincent de Paul, a connu vers 1650 une véritable
renaissance. L'originalité de Bossuet, par contraste avec
ses confrères, fut de n'être en ce genre ni précieux ni
rhéteur. Sa prédication, un peu déclamatoire dans les
premières années, devint presque familière dans les homé-
lies pastorales prononcées à Meaux. La période la plus
brillante et la plus active de sa longue carrière s'étend
de 1659 à 1669 grand Carême prononcé au Louvre
: le
en 1662, devant marque peut-être l'apogée de son
le Roi,
talent. Il atteint alors aux plus belles qualités de l'orateur
sacré élévation des idées morales, art de dominer le sujet
:

et de le développer largement sans aridité ni désordre ;


abondance des images et noblesse de style ; enfin puissance
d'un mouvement logique et impétueux par lequel les ar-
guments et les visions s'enchaînent, se succèdent et irré-
sistiblement convainquent ou frappent l'auditeur.
Les sermons de Bossuet, ordinairement divisés en 2 ou
3 points, sont de composition libre et très souple, laissant
une grande place à l'improvisation. Ils sont étayés sur des
textes divins et des citations de Pères de l'Église l'inspi-:

ration est donc plus théologique que morale. Souvent la


conclusion esr mise en relief par quelque expression écla-
tante empruntée à la Bible tel est le magnifique tableau,
:
96 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

où il dépeint la chute
repris d'Ézéchiel, du grand arbre
d'Assur, symbole de l'ambitieux :

'<Parce qu'il s'est élevé superbement, et qu'il a porté son


faîte jusqu'aux nues, et que son cœur s'est enflé dans sa
hauteur ; pour cela, dit le Seigneur, je le couperai par la
racine, je l'abattrai d'un grand coup et le porterai par
terre. »

( Sermon sur P Ambition. )

Au point de vue du fond, l'intention de l'orateur est


de provoquer directement la charité du fidèle ou la conver-
sion du pécheur.

Dans les Oraisons funèbres, le panégyrique du


défunt devient une leçon à Végard des vivants.
Les Oraisons funèbres^ contrairement aux Sermons, dont
nous n'avons que des manuscrits, nous offrent le texte
définitif et revu par l'auteur d'ouvrages auxquels il a dû
apporter tout l'effort de son génie. Les Oraisons funèbres
sont l'éloge mortuaire des grands personnages du temps :

Bossuet considérant ces éloges non comme un prétexte


à des déclamations fastueuses mais comme l'occasion d'un
sermon édifiant, fondé sur un exemple tout récent, en
tire « de grandes et de terribles leçons » pour l'instruc-
tion de ses auditeurs.
Malgré les difficultés du genre, dont Bossuet lui-même
appréhendait les dangers, de tels sujets se prêtaient au
déploiement des dons oratoires les plus remarquables :

biographie souvent mouvementée et tragique de person-


nages illustres (Henriette de France, Princesse Palatine,
Condé) description de scènes pathétiques (mort de Ma-
;

dame), tableaux d'histoire (la révolution d'Angleterre),


considérations philosophiques sur la puissance divine
(« Celui qui règne dans les Cieux et de qui relèvent tous
épreuves de la vie, les égarements de
les empires...), les
la passion ou de l'orgueil, récits de guerres, descriptions
pompeuses et morceaux d'apparat (bataille de Rocroi ;
péroraison émue de l'Oraison de Condé), telle était la
matière splendide qui s'offrait au panégyriste.
Nous rappellerons ses trois principaux chefs-d'œuvre.
• Oraison funèbre de Henriette de France, veuve de
- Charles (1669). Zèle et piété de la reine dans la pros-
périté ; sa constance dans les revers avec un courage
:
Le XVi|e siècle / 97

étonnant, elle affronte les dangers de mer et de guerre,


stimule les armées royales ; vaincue et exilée d'Angleterre,
elle s'ensevelit dans une sainte retraite.

• Oraison funèbre de Henriette Angleterre , duchesse d'Or-


léans, fille de la précédente (1670). C'est moins une bio-
graphie qu'un portrait plein de grâce que la mort vient
tout à coup « offusquer de son ombre ». Vanité de la gran-
deur et de la gloire ce qu'une mort soudaine a ravi à
:

Madame (« Elle a passé du matin au soir ainsi que l'herbe


des champs... ») ; ce que la mort n'a pu lui ravir : sa piété,
ses mérites.

• Oraison funèbre du prince de Condé (1687). Ses qualités


de cœur et d'esprit, sa piété. Sa valeur à Rocroy ; son
génie militaire comparé à celui de Turenne. Péroraison
célèbre invitant les grands, les compagnons d'armes, les
amis de Condé et Bossuet lui-même à rendre au défunt
un dernier hommage « Environnez ce tombeau ; versez
:

des larmes avec des prières. »


La loyauté, la gravité et l'émotion font la valeur morale
de ces chefs-d'œuvre où Bossuet, par convenance, atténue
sans doute les faiblesses de ses héros (défection de Condé),
mais sans pourtant donner « de fausses louanges devant
les autres », où sa conscience de prêtre lui fait sacrifier
le brillant des qualités mondaines en regard de la piété
« qui est le tout de l'homme », et où la sincérité d'une

douleur personnelle perce sous l'emphase des formules


d'étiquette « Prince, agréez ces derniers efforts d'une
:

voix qui vous fut connue... »


Le portrait, idéalisé sans doute, est sincère, respec-
tueux, vivant nous connaissons grâce à lui l'intrépidité
:

de Henriette, la douceur et la grâce de Madame « si


admirée et si chérie », l'impétuosité altière et le génie
de Condé, « qui portait la victoire dans ses yeux ».
Ces portraits se complètent d'un large tableau des évé-
nements contemporains toute l'histoire d'Angleterre au
:

xvii^ siècle avec la Réformation, Charles I^r, Cromwell


et la restauration des Stuarts ; l'histoire de France sous
la minorité et le règne de Louis XIV avec les portraits
de Retz, de Le TeUier, de Condé ; l'histoire de la Pologne,
surprise et envahie par Charles Gustave, sont ainsi rap-
pelées à grands traits. Mais Bossuet commente et juge :

il montre toujours l'intervention de Dieu dans la vie des

nations et des individus. Enfin, porté à envisager les choses


98 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

sous l'angle plus général, prêtant à l'exemple particulier


le
qu'il a sous yeux la valeur d'un symbole, il nous fait
les
voir, « dans une seule vie, toutes les extrémités des choses
humaines » (Henriette de France), « dans une seule mort,
la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines »
(Henriette d'Angleterre). Il nous montre dans les cas de
ses personnages tout le drame de l'humanité avec ses
défaillances, ses épreuves et ses vertus.
C'est ainsi que Bossuet a été, comme on l'a dit, « non
seulement le peintre ému des grands événements de son
siècle, mais encore l'interprète éloquent des vérités qui
sont de tous les temps ».
La prédilection de Bossuet pour les vues générales et
les exposés synthétiques devait le tourner vers l'histoire.

Œuvres historiques

Le Discours sur l'Histoire Universelle (1681)


est une étude historique et morale sur les peuples
de r Antiquité.
Cet ouvrage composé en vue de l'instruction du Dau-
phin est — depuis les origines du monde jusqu'à Char-
lemagne — un éloquent résumé d'histoire ancienne. L'in-
tention de l'auteur est d'expliquer tous les événements
de l'Antiquité juive ou profane en les subordonnant au
triomphe ultérieur du Christianisme il expose ainsi la
:

suite de la reUgion, montrant comment, après avoir réussi


à dominer le monde païen, elle a survécu seule à la ruine
des Empires.
Le point de vue est nettement théologique et moral,
et tandis que l'histoire scientifique moderne se borne à
constapter les faits, Bossuet ne craint pas d'en expliquer
la cause d'après un plan providentiel.

L'Histoire des Variations est un exposé des


origines de la Réforme,

L'Histoire des Variations des Églises protestantes (1668)


se rattache à un autre genre de préoccupations c'est le :

plus considérable des travaux d'histoire et de controverse


entrepris par Bossuet dans sa polémique contre les Pro-
testants.
Le XVI h siècle / 99

Les Élévations sur les Mystères^ que Ton peut compléter


par les Méditations sur V Évangile et le Traité de la Concu-
piscence, sont un ouvrage d'édification, consacré à com-
menter les vérités transcendantes de la religion.

Bossuet a le style ample, puissant, imagé.


Le de Bossuet, essentiellement classique, représente
style
dans sa plénitude la meilleure prose du xvii® siècle. Les
qualités dominantes en sont la force, le mouvement, l'ima-
gination.
La force. Gardant quelque chose de la solidité latine,
le style de Bossuet est à la fois synthétique et clair. Dans
le cadre extensif d'une phrase bien organisée, avec tout
l'appareil de ses propositions relatives et conjonctives,
vient se mouler une idée dans la totalité de son dévelop-
pement, munie de ses conséquences, de ses détails.
Le mouvement. Dans cette phrase substantielle et
complète, il y a un dynamisme interne, provoqué, pour
ainsi dire, par la poussée des arguments et l'apparition
successive des faits les verbes aller, marcher, avancer
:

se rencontrent précisément dans les pages les plus sai-


sissantes et donnent un tour dramatique aux scènes les
plus remarquables des Sermons.
L'imagination. Le sentiment constant des réalités
concrètes s'ajoute au mouvement. Bossuet emprunte au
monde matériel, aux impressions physiques des traits qui
rendent visibles ou palpables même les vérités abstraites :

« La vie humaine est semblable à un chemin dont l'issue


est un précipice affreux... On se console parce qu'on
emporte quelques fleurs cueillies en passant, qu'on voit
se faner entre ses mains du matin au soir... Enchantement!
Illusion! »

{Sermon de Pâques, 1685.)

Parfois ce sont des comparaisons étudiées et voulues,


des « figures » conventionnelles ; plus souvent c'est une

tournure heureuse, un terme jeté en passant, simple mais


éloquent et qui révèle l'intensité d'imagination de l'auteur.
Il y a du lyrisme dans cette intuition immédiate du
concret et dans l'émotion qui l'accompagne. L'apostrophe
à la ville d'Alger, dans l'Oraison funèbre de Marie-
Thérèse, est un exemple brillant de rhétorique et de
poésie « Tu céderas ou tu tomberas sous ce vainqueur,
:

Alger... »
100 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

La Bruyère et Saint-Simon

La Bruyère, spectateur discret et attentif du monde, a publié


ses notes dans un livre de morale écrit avec un souci très vif de
la nouveauté du style Les Caractères. Les Mémoires de Saint-
:

Simon se rapportent pour le sujet à peu près au même temps et


nous présentent, sous une forme plus fruste et plus injuste, un
autre aspect de la même société.

La Bruyère eut une vie discrète et méditative.

Ancien avocat et trésorier des finances, Jean de La


Bruyère (1645- 1696) mena une existence effacée, dont on
connaît surtout son préceptorat à Chantilly, près du duc
de Bourbon, petit-fils de Condé.
Personnage digne et modeste, très estimé de Bossuet,
il donne l'impression d'une nature indépendante et hon-

nête. Son œuvre très restreinte se rattache à ce courant


de littérature morale et mondaine signalé à propos de
La Rochefoucauld.

Les Caractères sont un ouvrage composite et


original^ mêlé de maximes et de portraits.

La Bruyère a joint à une traduction des Caractères du


Grec Théophraste une étude personnelle Les Caractères :

ou Mœurs de ce siècle (1688), qu'il développa à chaque


édition.
C'est en dehors de tout plan méthodique un mélange
de maximes et de portraits, groupés en 16 chapitres.
Les maximes sont des observations sur la vie humaine
jugée en général et des épigrammes sur les abus et les
travers contemporains :

Les femmes sont extrêmes elles som meilleures ou pires


;

que les homjnes.


Il y a des créatures de Dieu qu'on appelle des hommes,
qui ont ime âme qui est esprit, dont toute la vie est
occupée et toute l'attention réunie à scier du marbre ;
cela est bien simple, bien peu de chose. Il y en a d'autres
qui s'en étonnent, mais qui sont entièrement inutiles,
et qui passent les jours à ne rien faire
: c'est encore moins
que de scier du marbre.
Le XVI|e siècle / 101

Il s'est trouvé des filles qui avaient de la vertu, de la


santé, de la ferveur, et une bonne vocation, mais qui
n'étaient pas assez riches pour faire dans une riche abbaye
vœu de pauvreté.

On a aussi relevé un passage célèbre sur la misère du


peuple dans les campagnes : « L'on voit certains animaux
farouches, des mâles et des femelles... »
Les portraits sont la partie la plus populaire du livre
de La Bruyère ; il y dépeint non seulement les disposi-
tions morales, mais encore l'attitude physique de ses per-
sonnages ainsi Phédon, le pauvre a « les yeux creux, le
:

teint échauffé, le corps sec et le visage maigre ». D'autres


portraits célèbres sont ceux d'Arrias, l'homme universel,
d'Irène qui consulte les médecins, de Ménalque, le dis-
trait, de l'amateur de prunes ou de tulipes. Parfois la
pensée se cache sous une narration allégorique plus éten-
due : c'est l'histoire de Zénobie, la princesse ruinée, ou
le roman d'Emire, amante désespérée.

Faible ou timide dans les grands sujets^ La Bruyère


est cependant un moraliste judicieux et droit.

Malgré le titre de son ouvrage, La Bruyère, rivalisant


avec les moralistes classiques, a voulu étudier des questions
qui concernent l'homme de tous les temps.
Dans le chapitre des Ouvrages de l'esprit, il énonce de
curieuses remarques sur le style, juge les principaux au-
teurs de notre langue et établit un large parallèle entre
Corneille et Racine :

Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées.


Racine se conforme aux nôtres. Celui-là peint les hommes
tels qu'ils devraient être, celui-ci les peint tels qu'ils
sont... L'un élève, étonne, maîtrise, instruit ; l'autre
plaît, remue, touche, pénètre... Corneille est plus moral.
Racine plus naturel.
Ces textes se complètent par le Discours à V Académie
(1693) où La Bruyère salue les auteurs illustres du règne.
Dans le chapitre du Mérite Personnel, il étudie les
qualités réelles propres à un individu ou à une profession ;
ailleurs il fait voir les contradictions de nos opinions et
les manies de chacun (ch. de l'Homme, des Jugements,
de la Mode) ; dans le chapitre des Esprits forts il combat
l'orgueil des incrédules et veut établir la nécessité morale
de la religion.
102 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Aucun parti systématique n'influence Fauteur ; sa phi-


losophie sévère et droite, souvent nuancée d'amertume,
n'est pas stérilement dénigrante comme celle de La Roche-
foucauld, mais il a moins de finesse que Montaigne, moins
de force que Pascal. Il est au contraire dans son véritable
domaine quand il fait allusion aux mœurs contemporaines.

La Bruyère a fait la critique de ses contemporains


sans être pour cela V ennemi de son époque.

La Bruyère n'est ni un ennemi de la société ni un adver-


saire du régime établi c'est seulement un observateur
:

curieux et patient que sa situation, sa culture intellec-


tuelle et son désintéressement disposaient à enregistrer
avec plus d'impartialité les tendances sociales, les pré-
tentions et les défauts des gens de toute condition. Les
Caractères sont ainsi une satire discrète, non des individus
(interprétation des clefs), mais des catégories sociales du
xvii^ siècle les grands, les financiers, les gens de justice
:

et parfois le clergé.
Dans chapitres des Femmes, du Cœur, de la Société
les
et de Conversation, on trouverait une étude détaillée
la
de la Vie mondaine avec des remarques sur la préciosité,
sur la pratique de la conversation, sur la psychologie des
sentiments délicats, vifs et pourtant relativement artificiels,
qui prenaient naissance dans un tel miheu.
Dans le chapitre des Biens de Fortune, La Bruyère
signale le déplacement des conditions produit sous
l'influence de l'argent il montre l'importance croissante
:

des financiers, l'intrusion des « partisans » dans les cadres


d'une société aristocratique, la convoitise humaine des
grands fonaionnaires ruinant une province pour assurer
leur opulence, et dit son mépris pour ces âmes « sales,
pétries de boue et d'ordure » que sont les gens d'argent.
Enfin, dans les chapitres de la Cour, dont il peint les
intrigues continuelles, des Grands, dont il flétrit l'orgueil
et la dureté de cœur, du Souverain, où il fait un éloge
emphatique de Louis XIV, de Quelques Usages, où il
critique les abus de justice, de la Chaire, où il blâme la
frivolité des prédicateurs, il nous donne comme Mohère
tout un ensemble de renseignements sur le régime, la
mentalité et les mœurs de l'époque.
Le XVI h siècle / 103

Le style de La Bruyère recherche visiblement le


pittoresque.

C'est un style très travaillé et très expressif.


Recherche et précision. Visant à la fois à la brièveté,
l'exactitude et l'effet, La Bruyère porte une application
spéciale au choix des termes et cherche à l'aide de quaU-
ficatifs rares, de constructions imprévues et surtout par
la brusquerie du trait final à frapper l'attention du lecteur :

Ce palais, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux vous


enchantent et vous font récrier d'une première vue sur
une maison si délicieuse et sur l'extrême bonheur du
maître qui la possède il n'est plus... Ses créanciers l'en
:

ont chassé ; il a tourné la tête et il l'a regardée de loin


une dernière fois ; et il est mort de saisissement.

Une grande variété de présentation (dialogues,


très
maximes, dissertations, etc.) renouvelle l'intérêt, mais cette
variété est le résultat d'un effort visible et quelquefois
fatigant.
RÉALISME. Dans les portraits il faut relever la descrip-
tion minutieuse et complète des gestes et de l'allure. Au
lieu de déterminer les qualités abstraites des personnages,
La Bruyère, avec le souci fondamental d'être véridique
et d'écarter les expressions vagues et conventionnelles,
enregistre les traits de physionomie, le teint et la complexion
générale, la contenance, l'habillement et les actes matériels
de chacun aussi bien que ses buts, ses inquiétudes ou ses
pensées habituelles. (L'Amateur de prunes.)

Saint-Simon^ grand seigneur vindicatif et ambitieux^


a vécu trente ans à la Cour de Versailles.
Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755),
pair de France, esprit vaniteux et rageur, n'eut malgré
sa naissance que peu d'influence poHtique mal vu de
:

Louis XIV, il fut l'ami du Régent qui le chargea de mis-


sions diplomatiques importantes. S'étant retiré dans l'om-
bre, il rédigea au xviii® siècle ses Mémoires sur la Cour de
Louis XIV (édités seulement en 1829).
104 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Ses Mémoires sont une œuvre partiale et rancunière.

Entremêlés de redites et de digressions, ils portent sur


une période de deuils, de revers et de décadence politique
et morale Saint-Simon se constitue le chroniqueur des
:

intrigues et des scandales de la Cour de 1691 à 1722, et


décrit exclusivement par ses dessous et ses laideurs une
société dont La Bruyère avait été au grand jour le peintre
sévère mais désintéressé.
Partial et féodal, élevé dans les préjugés de la noblesse,
il critique âprement la politique roturière et le caractère

despotique de Louis XIV « Il mit tout le monde sous


:

le même pressoir, et fit de tous, grands et petits, un vil


peuple en toute égalité. »
Il poursuit d'une rancune implacable Mme de Mainte-
non, les bâtards du Roi (le duc du Maine) et les Parle-
mentaires « Mes yeux fichés, collés sur ces bourgeois
:

superbes... »

Ses portraits et ses récits sont d'une indéniable


vigueur.

Suspect dans ses jugements, mais puissant par l'intensité


réaliste et sinistrede ses portraits, Saint-Simon nous révèle
d'un trait cru, avec des retouches nombreuses et circons-
tanciées, le détail physique et la passion dominante des
gens. Quelques figures sympathiques apparaissent celle :

du duc de Bourgogne, « affable, doux, humain, modéré » ;


celle de Fénelon, aimable et attirante « Il fallait effort:

pour cesser de le regarder. » Mais le plus souvent le por-


trait n'a rien d'avantageux et la haine qui trouble ou
décuple la clairvoyance de l'auteur se traduit par une
formule triviale et sans appel « Madame de Castries était
:

un quart de femme, une espèce de biscuit manqué... »


Ce ne sont plus les types généralisés de La Bruyère :

c'est tel ou tel avec le stigmate de ses tares individuelles


et de ses passions. Le portrait de Dubois est une merveille :

Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait


le maître : ils y faisaient un bruit et un combat continuel
entre eux...

Dans de grandes fresques amplement étudiées, il a,


sans omettre un détail, retracé des scènes fameuses : la
Le XVI h siècle / 105

mort du grand Dauphin (171 1), Thumiliation des membres


du Parlement lors du lit de Justice qui dégradait le duc
du Maine en 171 8. Dans ces grandes occasions, il met
un zèle de « reporter » à s'informer des événements, à
être en bonne place pour scruter, observer l'attitude, les
mouvements imperceptibles et les émotions de chacun :

on assiste en compagnie d'un grand connaisseur d'âmes


au jeu des intérêts adverses, des déceptions et des joies.
De cette curiosité avide de noter les moindres incidents,
d'épier l'élan secret des cœurs, résulte une impression
étonnante de vérité et de mouvement.

Saint-Simon : un style riche ^ fougueux , incorrect.


Ce n'est pas un sujet académique ». Son style est
«

l'expression d'une âme passionnée. Aucune composition ;


des phrases inorganisées et violentes, illuminées de for-
mules suggestives, s'entassent et se prolongent tant que
la passion n'est pas épuisée ou la narration finie. Les né-
gligences multipliées de style, la monotonie de médisances
ou de chicanes fastidieuses n'empêchent pas que ce livre
incorrect et tumultueux, « écrit à la diable pour l'éternité »
(Chateaubriand), ne soit une source à la fois suspecte et
nécessaire pour l'histoire de l'époque.
Saint-Simon n'est ni un auteur mondain, ni un moraliste,
ni un historien c'est un indépendant et un témoin.
:

Fénelon (1651-1715)
Fénelon, prélat et littérateur, écrivain politique et religieux aux
idées chimériques et subtiles, a exercé par ses dons d'agrément
personnel et de style une séduction très forte sur ses contempo-
rains.

Fénelon^ archevêque de Cambrai^ émule et rival


de Bossuet, disgracié par Louis XIV.
François de Salignac de La Mothe- Fénelon, disciple de
Bossuet avec lequel il se fâcha plus tard, fut archevêque
de Cambrai et précepteur du duc de Bourgogne, petit-
fils de Louis XIV. Par sa fermeté persuasive et inflexible,

il parvint à changer du tout au tout le caractère de cet


106 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

enfant violent et indiscipliné, au point de le rendre trop


faible et scrupuleux. Disgracié dans l'affaire du Quiétisme
(1695), il se retira dans son diocèse. Mort en 171 5.
C'était un caractère complexe, idéaliste et doux, mais
très volontaire au fond et dont les contemporains, La
Bruyère et Saint-Simon, se sont plu à reconnaître le charme
et l'ascendant « Cette autorité de prophète qu'il s'était
:

acquise sur les siens... ».

Son œuvre.
L'œuvre de Fénelon concerne la pédagogie, les belles-
lettres, la politique, l'apologétique, la théologie. Ses Ser-
mons, réputés pour leur onction, n'ont pas été conservés
(sauf un Sermon sur FÉpiphanie), peut-être Fénelon ne
les a-t-il pas écrits.

Les Aventures de Télémaque (1699) ont été


rédigées pour Vinstruction du Duc de Bourgogne,

Le Télémaque est un roman mythologique. Le fils

d'Ulysse, parti à la recherche de son père, parcourt les


divers pays de la Méditerranée. Mentor, son précepteur,
lui enseigne son métier de roi en lui expliquant la sagesse
des institutions de la Crète et du pays de Salente, mais il
blâme le faste du roi Idoménée (livre XII). Fénelon nous
dépeint l'idéal assez confus d'une monarchie 'à la fois
absolue, aristocratique et débonnaire, et condamne indi-
rectement la royauté despotique et belliqueuse de
Louis XIV.

La Lettre à l'Académie expose des théories littéraires^


souvent subtiles et étonnantes.
Cette lettre, rédigée par Fénelon en 17 14 pour répondre
à une question de ses collègues « sur les occupations de
l'Académie Française », donne le résumé de ses théories
littéraires.
Deux chapitres excellents traitent de l'histoire qu'il —
désire impartiale, plus pittoresque et plus vivante et —
de la rhétorique, à propos de laquelle il demande plus de
simplicité dans l'éloquence religieuse (cf. Dialogues sur
F Éloquence).
Le XVIIe siècle / 107

Par ailleurs, les thèses sont très contestables Fénelon:

voudrait enrichir la langue de mots poétiques et d'in-


versions ; il loue à ce titre la langue du xvi^ siècle ; il ne
goûte ni la versification française ni la rime ; il recom-
mande des sujets simples, attendrissants et champêtres,
et condamne l'immoralité prétendue et le galimatias de
notre théâtre classique.
La Lettre à V Académie est une œuvre séduisante, écrite
avec infiniment d'élégance, ornée de citations classiques,
judicieuse parfois dans les détails, mais qui, à l'examen,
appelle beaucoup de réserves et de critiques. En dépit
des apparences, les goûts de Fénelon sont très différents de
la doctrine classique comme Boileau, il dit de peindre
:

la nature et d'imiter les Anciens, mais son art est bien


moins réahste, plus doucereux et imprécis.
Le dernier chapitre était destiné à résoudre le conflit
entre les Anciens et les Modernes.

La Querelle des Anciens et des Modernes (lôSj-iyis)


met en cause le grand principe de Vimitation
des Anciens.

Depuis Ronsard la littérature française professait sans


réserves le dogme de l'admiration des Anciens. Ce principe
fut soudain contesté en 1687 Perrault (1628- 1703) avait
:

dit dans un discours que

... L'on peut comparer, sans crainte d'être injuste.


Le siècle de Louis au beau siècle d'Auguste.

Perrault et, avec lui, Fontenelle, alléguaient comme


raisons la supériorité politique de la monarchie de
:

Louis XIV
; le perfectionnement des procédés de style,
des règles, l'épuration du goût, en un mot, par analogie
avec le progrès d'ordre intellectuel, le progrès littéraire,
enfin, le mérite des œuvres modernes (Théâtre de Cor-
neille).
Tous les auteurs classiques, qui avaient vécu dans le
respect des écrivains anciens, protestèrent La Fontaine
:

dans son Épître à Huet, La Bruyère dans la préface de


son Discours à F Académie, enfin Boileau qui riposta par
des injures d'abord, puis par de pédantes Réflexions sur
Longin.
Après dix ans de polémique, une réconciliation survint
entre Perrault et Boileau. La querelle reprit en 1714 entre
108 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

La Motte et Mme Dacier sur les mérites d'Homère. Dans


sa Lettre^ malgré les réticences apparentes, Fénelon donne
la supériorité absolue aux écrivains anciens.
Le quiétisme. La nature ondoyante et généreuse de
Fénelon lui avait fait adopter les principes de dévotion
idéale que professait une mystique, Mme Guyon l'âme, :

tout entière absorbée par l'amour de Dieu, se désintéresse


de ses actes, de sa vie et même de son salut ; la prière
et les sacrements deviennent alors inutiles c'est le quié-
:

tisme.
Dans U Explication des Maximes des Saints, Fénelon a
formellement réprouvé de conséquences. Le livre
telles
fut cependant condamné à Rome et Fénelon se soumit.

Le style de Fénelon est caractérisé par la douceur.

Ce style, admiré longtemps pour son élégance et sa


pureté, est aujourd'hui vivement critiqué.
On le trouve négligé et flou dans le détail, faussement
enrichi d'épithètes insignifiantes et fades (gazons fleuris,
printemps éternel, délicieuse fraîcheur, etc.), d'images
surannées.

Conclusion sur le XVir siècle

Limitée dans le nombre et la nature de ses sujets, la littérature


classique a eu pour directives l'imitation des anciens et l'étude
de la vie humaine. Cela a suffi pour lui assurer, grâce aussi à la

perfection de la forme, le succès dû à l'intérêt universel des ques-


tions traitées.

Nous avons vu apparaître au xvii^ siècle quelques-ims


des plus grands génies dont s'honore notre pays le :

théâtre, l'éloquence religieuse ont alors atteint leur point


de perfection.
Il sera intéressant de rechercher le degré d'originalité
des œuvres produites et leurs tendances essentielles.
Le XVI|e siècle / 109

Au point de vue de la forme artistique^ le


XVII^ siècle a été une période de perfectionnement
et de maturité.
Les auteurs classiques se sont contentés des genres
consacrés par Tusage et n'ont pas eu tant le souci d'inventer
des idées que de donner à des pensées connues leur expres-
sion définitive (cf. Pascal, La Bruyère). La nouveauté les
a moins attirés que le vrai et le beau ; Timitation leur parais-
sait aussi méritoire qu'à d'autres la création.
Ils ont donc sans fausse honte puisé dans la tradition
antique, persuadés qu'on ne pouvait faire mieux. Pourtant,
à leur insu peut-être, ils ont enrichi la valeur des œuvres
qu'ils reprenaient :La Fontaine a transfiguré l'apologue
ésopique et Racine a ennobli de sensibilité frémissante
et de majesté poétique l'art un peu schématique d'Euripide.
Seul Boileau a été moins heureux, moins souple
qu'Horace.
Une intention morale inspire tous les auteurs.
Le souci supérieur des idées élève les écrivains au-dessus
des considérations purement artistiques. Non seulement
Pascal, Bossuet, La Bruyère tendent à régler les principes
de la vie morale, mais les poètes eux-mêmes (Corneille,
Molière) ne se sont pas désintéressés d'instruire, d'ins-
pirer aux esprits quelque saine leçon, de définir les règles
des relations sociales. En ce sens, il est vrai de dire que
tous les écrivains du xvii® siècle sont des « moralistes ».
Ils ont étudié les tendances permanentes des caractères
humains et abordé les questnios fondamentales de la vie :

ils s'inquiètent ou des conditions de la destinée et du rôle

de la Providence, ou de la genèse et de l'effet des passions


(La Rochefoucauld, Racine).
Si important que soit cet objet dans la hiérarchie de
nos idées, il ejst peut-être ici trop exclusif l'art classique
:

est vite circonscrit. Il se détourne trop de l'observation


des réalités extérieures, néglige les conditions pratiques
ou historiques de l'existence, la réaction particulière de
chaque sensibilité, les impressions personnelles, les aspects
de la nature.
En résumé c'est un art plus moral que concret, plus
général qu'individuel. Mais précisément parce qu'il se
dégage de l'actualité, il peut être compris plus aisément
par toutes les intelligences il est universel.
:
110 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

U expression calquée sur la pensée essaie de joindre


le naturel à V éloquence.
Au point de vue du style, les œuvres du Grand Siècle
recherchent le naturel, mais tempéré par im certain idéal
de noblesse et même de solennité dans l'expression.
Le style, exact et substantiel, réahste dans le meilleur
sens du mot, évite l'exagération de couleur autant que
l'abstraction. Du reste, dans les écrits de la fin du règne,
on retrouve un vif sentiment du pittoresque et du concret
avec La Bruyère et Saint-Simon.
C'est en se soumettant à de tels principes que le xvii® siè-
cle nous a donné une série de chefs-d'œuvre qui se sont
imposés à l'admiration du monde. Voltaire devait dire
avec découragement « Le génie n'a qu'un siècle, après
:

quoi il faut qu'il dégénère ». Non; mais il faut qu'il se


renouvelle le xviii^ siècle n'offre d'intérêt que sur les
:

points où il a pu renouveler ou étendre le point de vue


classique.

Les grandes dates


de la littérature au XVlf siècle

• 1636 Corneille Le Cid.


:

• 1637 Descartes Le Discours de la Méthode.


:

• 1640 Corneille Horacey Cinna.


:

• 1648-1652 La Fronde.
• 1656 Pascal Les Provinciales.
:

• 1668-1660 Chefs-d'œuvre de Molière, Bossuet,


Racine, La Fontaine et Boileau.
• 1667 Racine Andromaque.
:

• 1674 Boileau L'Art Poétique.


:

• 1677 Racine Phèdre.


:

• 1687 Bossuet Oraison funèbre du prince de Condé.


:

• 1687-1715 Querelle des Anciens et des Modernes.


• 1688 La Bruyère Caractères.
:

• 1691 Racine Athalie.


:
Le XVlirsiècle
112 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Introduction

La littérature du XVIII^ siècle, soutenue par


r opinion publique,, est y dans V ensemble, une
littérature d^ opposition.

Les préoccupations purement artistiques et morales


du siècle précédent passent au second plan.
Tandis que les poètes conservent encore et exploitent
sans originalité les formules de l'art classique (principes
de Boileau), un esprit nouveau, un parti pris d'opposition
et de critique s'élèvent dans la société.
Les écrivains, qui sont plus activement que jamais
mêlés à la vie quotidienne, recueillent, publient ou
devancent les récriminations ils se font les interprètes
:

du public dont ils se prétendent en même temps les guides.


Jaloux entre eux, mais cependant d'accord dans l'oppo-
sition, ils forment des coteries influentes que l'on finit par
considérer comme une puissance La République des
:

Lettres.
Le centre de la société se trouve changé la Cour cesse
:

d'être le point de mire des artistes et du public. Paris


maintenant éclipse Versailles par ses salons, ses cafés,
par ses « nouvellistes » et ses philosophes, par le prestige
des choses de l'esprit Paris devient une capitale intellec-
:

tuelle, « la patrie de la société », disait Voltaire, et son


prestige rayonne non plus sur la province, mais sur
l'Europe entière. En Allemagne, à Naples, à Saint-
Pétersbourg ou à Varsovie, de partout on a les yeux fixés
sur Paris princes, grandes dames et lettrés sont à l'aflfût
:

des idées, des modes, des nouvelles qui en viennent.

La vulgarisation scientifique et la critique des


traditions sont les thèmes ordinaires de la
nouvelle littérature.
« A un homme né chrétien et français les grands sujets

sont interdits », avait dit La Bruyère. Une telle restriction


n'est plus de mise au xviii^ siècle et l'on arrive assez
facilement à tourner les prescriptions d'une censure
plus vexatoires qu'efficace.
Le XVI l|e siècle / 113

Deux groupes de sujets, très différents d'ailleurs,


retiennent l'attention du public.
Les questions scientifiques. Des découvertes fonda-
mentales permettent ou paraissent permettre de se faire
une conception définitive de la nature. La curiosité
géographique se développe; la cosmographie et la physique
sont complètement renouvelées par Newton; l'académie
DES SCIENCES étend ses recherches au milieu de l'attention
générale.
Les gens du monde veulent être instruits des nouvelles
théories, et, pour leur plaire, les écrivains devront tous
essayer d'acquérir une culture scientifique.
La critique politique et religieuse. Mais les questions
sociales et métaphysiques sont d'un intérêt plus passionnant
encore. Sans arrêt, à coup d'allusions perfides, d'épi-
grammes, de citations, on voudra attaquer la superstition
et le despotisme, mots convenus sous le couvert desquels
on harcelle en réalité la religion et la royauté.
Ne se contentant pas de ce rôle négatif et critique,
les écrivains travaillent à répandre les idées de Liberté,
de Tolérance, à réaliser le Progrès, c'est-à-dire l'amélio-
ration matérielle, intellectuelle et politique de l'humanité.
Une différence profonde sépare donc les auteurs du
xviii® siècle de leurs prédécesseurs ce sont des philo-
:

sophes réformateurs. Au lieu d'observer des caractères,


ils prétendent régler la société la littérature cesse d'être
:

désintéressée pour devenir militante.

Uinfluence anglaise.

Dans ces deux directions, scientifique et réformatrice,


les écrivains ont eu pour modèle l'Angleterre. L'Angle-
terre, patrie des recherches expérimentales, était aussi
un foyer de libéralisme et de libre pensée. Nos auteurs
commentent à l'envi la Constitution anglaise avec ses
trois pouvoirs équilibrés, les restrictions qu'elle apporte
à l'autorité royale, sa large tolérance, la façon intelligente
dont ellefavorise le commerce, etc.
On admire pour leur sagacité les écrits du chancelier
Bacon sur la méthode des sciences; Voltaire imitera la
poésie sentencieuse de Pope, les contes de Swift. Mais
la source fondamentale sera dans les écrits du philosophe
Locke ses théories psychologiques (il explique la
:
114 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

formation des idées par le jeu seul des sensations Essai :

sur r Entendement), politiques, pédagogiques, vont inspirer


tous nos réformateurs Voltaire, Montesquieu, J.-J. Rous-
:

seau.
Il n'est pas jusqu'à la forme des pamphlets, l'habitude
des apologues, les journaux, et même le piquant du style,
« l'humour », qui ne deviennent articles d'importation.

Les œuvres et la forme.


Intéressant dans ses tentatives intellectuelles, le
XVIII® siècle a été médiocre dans les genres purement
littéraires : tragédies, poésie (sauf André Chénier).
Dans les œuvres de propagande, l'esprit (et quelquefois
le libertinage des propos) supplée à la régularité de la
composition — au xvii® siècle on faisait des Discours,
au XVIII® on fait des Dictionnaires — et (excepté chez
Rousseau et Buflfon) à l'éloquence du siècle précédent.

Les époques et les auteurs.

La chronologie de ce siècle est facile à établir dans ses


grandes lignes :

Les œuvres de la première moitié du siècle, peu origi-


nales pour le fond, sont conformes à l'esthétique classique
(tragédies, poésies légères, études morales).
Les œuvres postérieures à 1750, beaucoup plus indé-
pendantes et irrégulières d'allure, sont imbues d'un
esprit décidément réformateur et même révolutionnaire.
Alors paraissent Candide (1759)5 VÉmile (1762), V Ency-
clopédie (1750- 1772). L'Esprit des Lois avait été publié
en 1748.
Pour faciliter l'étude, et sans prétendre à autre chose
qu'à une division commode, mais arbitraire, nous distin-
guerons :

• Les écrivains scientifiques : Fontenelle, Montesquieu,


Buffon.
• Les philosophes : Voltaire, Diderot et les Encyclopé-
distes.
• Les écrivains poHtiques et moraux Jean- Jacques :

Rousseau.
• Nous terminerons par l'étude du théâtre, de la poésie,
du roman et de l'éloquence.
Le XVIIIe siècle / 115

Les écrivains scientifiques


au xviir siècle

Fontenelle, Montesquieu, Buffon

Le mouvement scientifique, lancé par Descartes, accru par


Newton, ne fit que se généraliser au XVIIh de grands
siècle;
esprits travaillèrent à vulgariser les découvertes ou à développer
des études nouvelles Fontenelle contribua à la diffusion de la
:

science astronomique, Montesquieu et Buffon constituèrent


l'étude des sociétés et l'histoire naturelle.

Fontenelle^ bel esprit et mathématicien^ fut Vidéal


du savant mondain.

Neveu du grand Corneille, homme spirituel, intelligence


claire et sceptique, Fontenelle (1657-1757) fut d'abord
littéraire dans la première partie de sa longue existence,
— c'est le bel esprit brouillon et poète, brillant défenseur
des Modernes, dont La Bruyère a fait le portrait, Cydias;
— ensuite il se tourna, par tempérament autant que
pour suivre le goût général, vers les études scientifiques.

Ses écrits scientifiques.

• Les Entretiens sur la pluralité des mondes habités mettent


l'astronomie à la portée des marquises c'est un ingénieux
:

dialogue où la théorie se mêle à de mièvres madrigaux.


• Ses Éloges, prononcés devant l'Académie des Sciences,
contiennent un exposé remarquable des découvertes
modernes et le portrait des esprits les plus éminents
de son époque Vauban, Cassini, Leibnitz, Newton.
:

Avec autant de souplesse que de précision, Fontenelle


explique les principes et la portée de leurs travaux; il
montre ces grands hommes au naturel dans la simplicité
féconde du labeur quotidien.
116 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Ses écrits philosophiques.

Il a écrit en outre une Histoire des Oracles et des Dia-


logue des Morts où, d'une façon discrète et tendancieuse,
il combat le dogmatisme et insinue le doute " Assurons-
:

nous bien du fait avant que de nous inquiéter de la cause. »


Il fait en homme du monde ce que Bayle (1647- 1706),
ancien pasteur protestant devenu athée, réfugié en
Hollande, avait fait comme érudit, soit dans les Pensées
sur la Comète, soit dans son gros Dictionnaire historique
et critique, poursuivant en tout la destruction des légendes,
et aussi des croyances. Dieu ne se mêle en rien du gouver-
nement du monde ainsi la grande notion de Providence,
:

tant affirmée par Bossuet et défendue par Leibnitz


dans la Théodicée, se trouve sapée par la critique des
deux auteurs.

Montesquieu a consacré son expérience de magistrat


et de lettré à V étude des institutions juridiques
et sociales.

Magistrat, voyageur, homme du monde, Charles de


Secondât de Montesquieu (1689- 1755) a été, malgré
la frivolité de son temps et de ses premiers écrits, l'un
des écrivains les plus sérieux du siècle. Des études d'his-
toire naturelle et de physique, jointes à sa vaste culture
de jurisconsulte et de lettré, le préparaient à entreprendre
et à réussir la plus grande enquête que l'on eût encore
tentée sur les sociétés humaines. Il la mena à bien après
vingt années de travail.

Son œuvre.
Les lettres persanes (1721) sont l'œuvre frivole
de Montesquieu. Deux Persans, Usbek et Rica, en voyage,
font part à leurs amis de leurs impressions d'Europe
(156 lettres).
C'est une satire spirituelle de mœurs pendant la Régence
et des institutions occidentales :

• La critique des mœurs. Reprenant les procédés de


La Bruyère, Montesquieu fait des portraits le fermier:

général, l'officier en retraite, le « décisionnaire » universel;


il décrit avec une naïveté feinte les usages, les modes,

les habitations : « Paris est aussi grand qu'Ispahan... »


Le XVIIIe siècle / 117

• La critique des institutions. Avec une indépendance


d'enfants terribles, ces étrangers exposent ce que sont
la monarchie française, la religion, l'Inquisition, etc.
Ils comparent avec celles de leurs pays les croyances,
l'organisation de la famille et du mariage, s'intéressent
au commerce et aux sciences.
Les considérations sur la grandeur et la décadence
DES ROMAINS (1734) sont une série de notes sur l'évolution
du peuple romain. D'après l'auteur, la constitution
républicaine de ce peuple devait nécessairement s'altérer
avec l'extension de l'état primitif.
Montesquieu a analysé avec une force particulière
« la conduite que les Romains tinrent pour soumettre

les peuples », la ténacité perfide et ambitieuse de la diplo-


matie romaine (ch. VI). Il place le début de la décadence
au premier siècle avant l'ère chrétienne et n'a pas rendu
justice à l'œuvre sohde et civilisatrice accomphe par
l'Empire « Ce projet si bien formé, si bien soutenu...,
:

à quoi aboutit-il qu'à assouvir le bonheur de cinq ou


six monstres? »
Tant au point de vue documentaire que sur la valeur
des appréciations de nombreuses réserves seraient à
formuler; mais cette étude attentive de l'histoire romaine
a amené Montesquieu à concevoir le déterminisme
historique :

« Ce
n'est pas la fortune (le hasard) qui domine le monde.
Ily a des causes générales, soit morales, soit physiques, qui
agissent dans chaque monarchie, l'élèvent, la maintiennent
ou la précipitent. »

L'esprit des lois (1748) est une vaste enquête de


législationcomparée. C'est l'œuvre capitale de Montes-
quieu et la première tentative d'ensemble que l'on ait
conçue pour expliquer le caractère et la constitution
,

des sociétés humaines.


Montesquieu analyse les caractères fondamentaux des
gouvernements la répubhque, fondée sur la vertu
:

(amour de l'égalité et de la patrie); la monarchie, fondée


sur l'honneur; le despotisme, fondé sur la crainte (Livres I
à XI).
Puis il étudie les modifications pohtiques résultant de
l'organisation militaire, du commerce, des mœurs, de
la religion et surtout du climat il admire la constitution
:
118 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

libérale des Anglais où s'équilibrent harmonieusement


les troispouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.
L'Esprit des Lois n'est pas un simple traité de juris-
prudence c'est une synthèse puissante où Montesquieu
:

a essayé de ranger les lois, les usages, la vie économique


de toutes les nations.
• La documentation. Ne de consulter
se contentant pas
l'histoire moderne et ancienne, il curieusement
a dépouillé
les relations des missionnaires sur l'Orient, le Japon,
étudiant même les mœurs des peuples sauvages. Il a
observé non seulement les lois, mais toutes les manifes-
tations de l'activité sociale institutions religieuses,
:

questions financières, commerciales, l'esclavage, la popu-


lation, etc.
• La méthode. La distinction de trois gouvernements
types purement arbitraire. Montesquieu s'est fait
est
illusion sur sa méthode « J'ai posé les principes et j'ai
:

vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes. »


Il ne faut y voir qu'un moyen d'introduire de l'ordre
dans des questions si confuses.
• La psychologie pohtique. D'ailleurs Montesquieu
n'étudie pas les formes gouvernementales dans l'abstrait :

les faisant reposer sur la vertu, l'honneur ou la crainte,


il se trouve amené à réunir la psychologie et la politique.

De là, des pages curieuses et profondes sur la mentalité


anglaise, l'esprit traditionaliste des Chinois, l'humeur
sociable, indépendante, légère et généreuse de la nation
française « Laissez-lui faire les choses frivoles sérieu-
:

sement et gaiement les choses sérieuses. »


• Les idées de réforme. Montesquieu s'est efforcé d'être
impartial et ne rejette aucune forme de gouvernement :

« Chaque nation trouvera ici les raisons de ses maximes. »

Il se borne à exprimer l'horreur de l'esclavage et de


l'intolérance; pour éviter à son pays des dangers du
despotisme (centrahsation), il s'attache à marquer la
nécessité des corps intermédiaires (noblesse, parlements)
qui doivent faire équilibre au pouvoir du souverain.
• La science des sociétés. Montesquieu a eu le mérite
d'entreprendre l'étude scientifique des relations sociales :

là où Montaigne et Pascal n'avaient vu que la fantaisie


et la diversité (« vérité en deçà des Pyrénées, erreur
au-delà »), Montesquieu a montré qu'il y avait des rapports
nécessaires que l'on pouvait énoncer et déduire. Il a
élevé la pohtique au niveau de la science.
Le XVI l|e siècle / 119

Le style de Montesquieu est ordinairement


fragmentaire et piquant.
Humoristique et irrévérencieux dans les Lettres persanes,
un peu emphatique dans les Considérations, le style
de Montesquieu est sobre et précis, mais varié, dans
L'Esprit des Lois. Phrases courtes, brillantes la suite :

des idées est saccadée, les transitions omises; l'ensemble


de la composition est peu visible.

Bujfon apporte dans Vétude des êtres vivants


V attention^
la patience^ le goût des idées générales.

Né à Montbard, près de Dijon, Georges Leclerc


de Bufifon (1707- 1788) fut, pendant près de cinquante ans,
intendant du Jardin du Roi (Jardin des Plantes et Musém).
Mû d'abord par l'idée de décrire les collections royales,
il s'attacha avec l'aide de collaborateurs de grand mérite,

Daubenton, Guénau de Montbéliard, à rédiger V Histoire


Naturelle (1749-1788), œuvre étendue en 36 volumes,
comprenant l'histoire de l'homme, des quadrupèdes,
des oiseaux et des minéraux. Lacépède écrivit plus
tard l'histoire des poissons.
Savant consciencieux et éloquent, les traits du tempé-
rament intellectuel de Buflfon sont le goût du travail,
la méthode, l'impartialité « le génie n'est qu'une grande
:

aptitude à la patience. »

Sa méthode.
Estimant qu'une classification systématique des êtres
vivants serait prématurée, Bufifon s'est efforcé surtout
d'en faire connaître les caractères extérieurs « On doit :

donc commencer par voir beaucoup et revoir souvent. »


Dans l'histoire des animaux, il étudie d'abord les
animaux domestiques, puis passe aux espèces sauvages.
Ses descriptions sont célèbres, mais, trop élégantes ou
magnifiques, elles n'ont pas la sobriété du style scienti-
fique. Le véritable mérite de Buffon est :

• Dans l'exactitude des observations bien qu'il néghge


:

peut-être les caractères anatomiques, il dépeint parfai-


tement l'allure, les mœurs, les goûts de tel et tel animal,
le miheu où il vit : le castor, le chameau, etc.;
120 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

• Dans la hardiesse féconde des hypothèses. Buffon


ne se contente pas d'être un observateur il cherche :

à expliquer. Il croit à l'évolution des espèces; il a pressenti


qu'il n'y avait « aucune différence absolument essentielle
et générale entre les animaux et les végétaux ».

Dans Les Époques de la Nature (ijj^, il a entrevu les


transformations du globe terrestre, dont il entreprend
audacieusement de retracer les phases et les cataclysmes.
S'appuyant sur des intuitions heureuses, sur l'analogie,
il évoque les aspects successifs du monde et a deviné
ce que devaient révéler la géologie et la paléontologie :

il imagine, par-delà les temps historiques, quand la Nature

d'abord effervescente et tumultueuse a commencé à se


calmer, la vie précaire des hommes, les premiers artisans
de la pierre et les maîtres du feu.

Sa philosophie.
Buffon est pénétré de la toute-puissance de la Nature,
de sa force éternelle et féconde; mais dans la multiphcité
de la création, l'homme occupe une place privilégiée :

il est le bénéficiaire et le transformateur prédestiné


du monde minéral qu'il exploite, le maître des animaux
qu'il asservit, de la terre qu'il cultive « Qu'elle est belle, :

cette nature cultivée! »

Le style.
Le style de Buffon est clair et grandiose : il a compris
l'ampleur de son sujet :

« L'histoire civile, bornée d'un côté par les ténèbres d'un


temps assez voisin du nôtre, ne s'étend de l'autre qu'aux
petites portions des terres qu'ont occupées les peuples
soigneux de leur mémoire ; au lieu que l'histoire naturelle
embrasse également tous tous les temps et
les espaces,
n'a d'autres limites que celles de l'Univers. »

Chez lui la dignité de la phrase s'élève de pair avec


la majesté des idées. Plus que les pages trop apprêtées
de ses descriptions uniforme noblesse, nôus
et leur
admirons maintenant neuve et forte pensée qui lui
la
a inspiré les visions splendides des Époques de la Nature.
Dans son Discours à V Académie (1753), il définit le
style « l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses
:

pensées. » Il recommande de « nommer les choses par


Le XVI l|e siècle / 121

les termes les plus généraux », c'est-à-dire d'éviter les


mots techniques ou rares. « Les ouvrages bien écrits sont
les seuls qui passeront à la postérité »; il voit en effet
dans l'art de l'écrivain la marque d'authenticité qui doit
assurer à l'auteur la propriété de ses idées « le style:

est l'homme même. »

Voltaire (1694- 1778)


Pour ses contemporains. Voltaire fut d'abord un poète de génie ;

après 1750, leur apparut de plus en plus comme un philosophe


il

et devint l'oracle du siècle. Vieillard infatigable et combatif,


exerçant sa critique et son activité dans tous les sens, a exercé
il

sur son temps une influence profonde.

La vie de Voltaire^ trépidante et souvent tracassée^


s^achève à Femey^ au milieu d^une popularité
européenne.
Fils d'un notaire parisien, François-Marie Arouet,
qui devait bientôt immortaliser le pseudonyme de Voltaire,
reçut chez les Jésuites une brillante éducation littéraire.
On peut, dans sa carrière remarquablement remplie
et dont il est indispensable de connaître les grands événe-
ments, distinguer quatre périodes.
Sa jeunesse. Sa jeunesse fut studieuse et agitée. C'est
une succession d'imprudences, de succès littéraires et
de disgrâces politiques. Enfermé à la Bastille en 171 7,
puis en 1726, il est exilé en Angleterre (1726- 1729);
mis en présence d'idées et de mœurs nouvelles, il gagna
à ce voyage plus de maturité et d'étendue d'esprit.
Cependant son activité est purement littéraire ; poète,
il écrit La Henriade et compose de nombreuses tragédies :

Œdipe (1718), son premier succès; Brutus, Zaïre (1732).


Après la publication des Lettres philosophiques (1734),
il dut quitter Paris.
Le séjour près de Madame du Chatelet (1735-1749)-
Pour éviter de nouvelles vexations. Voltaire se retira
à Cirey, près de la frontière de Lorraine. C'est la période
laborieuse de sa vie travaux scientifiques {Éléments de
:
122 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

la philosophie deNewton)^ historiques {Siècle de Louis XIV


et Essai sur les Mœurs, ouvrages publiés plus tard), et
encore des tragédies Alzire, Mérope.
:

Voltaire a Berlin (1750- 1753). Frédéric de Prusse


lui avait offert le titre de Chambellan Voltaire avait :

pour fonction de re viser les écrits du roi. Les relations


furent orageuses entre le roi et le secrétaire; Voltaire
qui s'était brouillé avec les autres protégés français de
Frédéric (le médecin Maupertuis, président de l'Académie
de Berlin) revint furieux, non sans avoir été molesté
à Francfort.
La vieillesse de Voltaire. Voltaire se retire aux
DéUces, puis à Ferney (1759) sur la frontière suisse.
Désormais en sûreté, et tout en s'occupant de faire prospérer
son domaine, il publie une multitude d'écrits contes, :

pamphlets philosophiques et irréligieux; mémoires judi-


ciaires sur les affaires Calas, Sirven, La Barre, etc. Il
organise la lutte contre l'Église; son prestige est universel;
les rois lui écrivent et l'honorent. Rentré à Paris, où il
est l'objet d'une réception triomphale, il succombe
le 30 mai 1778.

U intelligence de Voltaire est d*une vivacité surprenante.


Souplesse de son génie. Voltaire est un esprit remar-
quablement doué à défaut d'originalité, il a su assimiler
:

sans peine une quantité d'idées et de connaissances.


Également intéressé par la physique, les vers, l'histoire,
la politique, il a été un « touche-à-tout » de génie; il
pouvait dire :

Tous les goûts à la fois sont entrés dans mon âme.

Facilité et fécondité de son talent. Cela explique


qu'il se soit essayé dans les genres les plus divers, et que
pendant soixante ans, malgré son état maladif et sa vie
agitée où les fêtes, les déplacements et les préoccupations
financières ou politiques avaient autant d'importance
que la philosophie et les lettres, il ait prodigué les écrits
et inondé son siècle de poèmes, de récriminations, de
contes, etc.
SuPERFiciALiTÉ. Malheureusement, cette facilité même
lui a nui. Brûlant de dire son avis sur tout, de propager
ses connaissances à mesure qu'il les concevait, de faire
Le XVI l|e siècle / 123

admirer son esprit, il s'est dispersé. Il n'a pas eu la patience


de discipliner son talent et de parfaire ses œuvres.
MÉDIOCRITÉ MORALE. De plus Voltaire n'a eu que de
l'esprit et un idéal tout pratique de bon sens et de bien-
être. Il a été rarement soutenu par une inspiration élevée,
par une conviction généreuse. Il a sans doute été humain
et tolérant, mais les mesquineries de son âme ont transpiré
dans ses écrits il apparaît envieux, intéressé,
: flatteur,
indécent, souvent menteur, prudent jusqu'à la poltronnerie.
Même au seul point de vue artistique, ses œuvres se sont
ressenties de cette défaillance.

En poésie, Voltaire a abordé le genre épique, la


tragédie, la poésie didactique et galante.

Les vers furent pour Voltaire l'occupation et le charme


de sa vie et l'occasion de ses premiers triomphes.
Poésie épique La Henriade (1728). Épopée en dix
:

chants sur l'avènement d'Henri IV, sa victoire sur la


Ligue. Le passage fondamental est le récit du siège de
Paris. Voltaire exprime son horreur des discordes civiles
et reHgieuses. Il crut avoir traité le seul sujet épique
qu'il y eût dans notre histoire; en réalité, ce n'est qu'un
récit long et fictif, « embelli » suivant les règles de Boileau
par l'intervention de personnages allégoriques la Dis- :

corde, le Fanatisme, la Clémence.


Tragédies. Voltaire a composé inlassablement des
tragédies : Œdipe (171 8), qui le rendit célèbre; Brutus
(1730); Zaïre (1732), pièce musulmane; Alzire (1736),
pièce péruvienne; Mérope (1743), tragédie sans amour.
Voltaire a essayé de renouveler les sujets tragiques
en s'écartant le plus souvent possible de l'antiquité grecque
et romaine. Avec une ingéniosité trop visible, il cherche
à frapper surtout la curiosité et la sensibilité du public
par le mouvement de l'intrigue, la nouveauté du décor
(costumes étrangers) et en prodiguant les scènes pathé-
tiques. Zaïre est la plus émouvante de ses tragédies :

après soixante années de combats et de captivité, le vieux


chevalier chrétien Lusignan retrouve sa fille, Zaïre,
qu'il croyait perdue, vivante mais élevée dans la religion
infidèle et fiancée au sultan Orosmane :

Mon Dieu, qui me la rends, me la rends-tu chrétienne?


124 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Mais il manque à Voltaire le don de créer des person-


nages vivants; il cherche à racheter ce défaut par des
allusions satiriques ou morales. Chaque tragédie devait
inculquer une leçon d'humanité ou de tolérance Œdipe :

est une critique du clergé; Alzire condamne la violence


et Mahomet est une protestation contre le fanatisme.
Poésie didactique et légère. Parmi les œuvres diverses
de Voltaire figurent un grand nombre d'autres compo-
sitions poétiques. Les sept Discours sur Vhomme (1738)
sont un code de morale indulgente où, dans des disser-
tations inspirées de Pope et de Boileau, l'auteur définit
les conditions pour être heureux. Les Satires et les Épîtres
montrent au vif le caractère de l'écrivain. Dans Le Mondain^
après une description ironique du temps d'Adam et
d'Ève, il fait l'éloge du bien-être moderne :

Oh! le bon temps que ce siècle de fer!

Dans VÉpître à Horace, résume


à grands traits sa
il

vie, ses goûts, rappelle ses relations avec Frédéric, décrit


la région de Ferney et approuve pleinement l'idéal épicu-
rien d'Horace :

Jouissons, écrivons, vivons, mon cher Horace.

et La Vanité il couvre de ridicule


Dans Le Pauvre Diable
Fréron, son ennemi, l'obscur abbé Trublet, le poète
Le Franc de Pompignan, etc. Des épigrammes, des
madrigaux, des épîtres flatteuses achèveraient de montrer
la diversité du talent de Voltaire. Il faut ajouter à cette
liste le poème burlesque et scandaleux de La Pucelle.

Par ses œuvres historiques^ Voltaire a renouvelé


Fart de peindre les mœurs du passé.
L'esprit curieux de Voltaire devait le tourner vers
les recherches historiques.
Histoire de Charles XH
(1731). Biographie du roi
de Suède; récits des batailles de Narva et de Pultava.
En retraçant la carrière de ce prince qui, par ses folles
entreprises, causa la ruine de son État, Voltaire ne peut
s'empêcher d'admirer le caractère aventureux et excep-
tionnel de l'ohmme. Incidemment, il expose la réorgani-
sation de l'Empire russe et fait le portrait du tsar Pierre
le Grand.
Le XVII h siècle / 125

Le Siècle de Louis XIV(i75i). Cest l'image grandiose


d'un règne dont l'auteur admire la puissance politique
et la perfection littéraire, mais dont il regrette les divisions
religieuses. L'ouvrage est composé d'une façon singulière,
chaque ordre d'événements étant étudié dans un cadre
distinct : l'histoire politique et militaire, les anecdotes
sur la Cour et la personne du Roi, puis l'administration,
le commerce, les beaux-arts et les affaires ecclésiastiques.
Essai sur les Mœurs et l'Esprit des Nations (1756).
Manuel original et critique d'histoire universelle. Voltaire
a voulu faire la continuation et la réfutation indirecte
du Discours de Bossuet. C'est une histoire sommaire des
nations européennes ou asiatiques depuis les temps de
Charlemagne jusqu'au xvii® siècle. Voltaire y dépeint
ce qu'était le genre de vie à chaque époque en montrant
les progrès de la civilisation.
Voltaire a eu de réelles qualités d'historien la curiosité,
:

la patience, la mémoire, le sentiment du pittoresque.


La documentation est consciencieuse, la mise en œuvre
toujours soignée.
Il a élargi le point de vue historique. L'histoire politique
(vie des rois, récits des guerres et traités) se trouve rem-
placée par un tableau étendu de l'activité des peuples,
de leurs coutumes, de leur vie matérielle, de leur litté-
rature, de leur commerce, etc.
Il a rendu l'histoire vivante par la manière habile dont
il ménage et retrace les phases des événements
{Charles XII), par la multitude d'anecdotes et de détails
circonstanciés qui intéressent et instruisent le lecteur
en lui donnant l'impression de la réalité. {Siècle de
Louis XIV y Essai sur les mœurs.)

Malheureusement, l'interprétation est presque toujours


tendancieuse. Voltaire ne peut comprendre la mentalité
des époques et des races, si leur idéal choque sa sensibilité
ou ses préjugés attentif à relever les stupidités ou les
:

atrocités des « temps barbares », il manque d'esprit


historique, d'impartialité. Ses livres ont eu pour résultat
de fausser longtemps le sentiment du passé, en dénaturant
notamment tous les faits religieux de l'humanité l'éta- :

bhssement du Christianisme, les Croisades, la Réforme.


Néanmoins, le Charles XII demeure une intéressante
biographie; Le Siècle de Louis XIVa contribué à fixer
devant la France et l'étranger l'image d'une époque
mémorable de notre histoire. Quant à VEssai sur les
126 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Mœurs, a été remplacé par des ouvrages modernes


il

dont auteurs, appliquant avec plus d'esprit scienti-


les
fique et d'impartialité les principes mêmes de Voltaire,
ont réalisé précisément ce qu'il avait tenté de faire et
que nous appelons maintenant l'histoire intégrale.

Les écrits philosophiques de Voltaire vulgarisent


des idées dHntérêt pratique ou social,

La philosophie de Voltaire ne vise pas à l'originalité :


presque entièrementinspirée de Bayle et de Locke,
elle consiste à soutenir les doctrines dont Voltaire reconnaît
l'utilité sociale et pratique, et néglige tout le reste.
Les Lettres philosophiques (1734). C'est l'ensemble
des impressions que l'auteur a rapportées d'Angleterre.
Après un essai rapide sur la secte des Quakers, Voltaire dé-
crit avec une sympathie manifeste les lois, la civiHsation
et la pensée anglaises.
ÉLÉMENTS DE LA PHILOSOPHIE DE NeWTON (1738).
Exposé des théories physiques de Newton (théorie de
encore peu connues en France où régnait
l'attraction)
l'hypothèse des « tourbillons » de Descartes.
Le Dictionnaire philosophique (1764). Ce recueil
« portatif », en sept volumes, contient, incessamment
grossi de 1750 à 1772, une série d'articles sur la philosophie
(âme, Dieu, homme, ignorance), la rehgion (Enfers,
genèse,) la morale (gloire, guerre) et la littérature (beaux-
arts, goût, style, etc.). C'est « la raison par alphabet »;
on y trouve l'expression définitive et sans réticence
de la pensée voltairienne.
La philosophie générale de l'auteur est facile à résumer :

• En métaphysique, le déisme, c'est-à-dire une religion


sans culte et sans révélation. Mais pour la conservation
de l'ordre. Voltaire maintient expressément la croyance
en un Dieu « rémunérateur et vengeur ».
• En morale, la tolérance et la justice. Voltaire ne reconnaît
guère que les vertus sociales; le plaisir lui semble le but
naturel et légitime de la morale individuelle.
• En politique, confiant dans la philosophie des princes
« éclairés » (tels que Frédéric et Catherine II), craignant

les passions aveugles de la démocratie, il est partisan


d'xm HbéraHsme mitigé la liberté d'écrire lui semble
:

surtout nécessaire et bienfaisante.


Le XVII h siècle / 127

Les œuvres polémiques de Voltaire sont la critique


des abus ou des préjuges ».
((

Il n'est pas toujours aisé de distinguer les ouvrages


de polémique de ceux qui ont été étudiés dans la section
précédente ce sont les mêmes idées, mais présentées
:

sous une forme agressive et insidieuse, souvent allégorique,


ressassées inlassablement selon les occasions et les exi-
gences de Tactualité.
Les Contes. Voltaire a laissé une vingtaine de petits
romans. Tantôt la fantaisie prend une allure orientale,
s'enrichit de paraboles, d'une phraséologie imagée et
sentencieuse histoire de Zadig (1747), le sage et infortimé
:

ministre du roi Nabussan; tantôt, plus fantastique encore,


elle imite les fictions de Swift : MtcromégaSy récit de
l'exploration faite sur notre globe par un habitant de
Sirius et un habitant de Saturne.
Candide (1759) est le plus sarcastique et le plus animé
des romans de Voltaire après les aventures les plus drama-
:

tiques dans tous les pays imaginables, en Prusse, en


Portugal, en Amérique (description de ,« l'Eldorado »),
Candide, l'élève du philosophe optimiste Pangloss et
l'amant de la belle Cunégonde, se console de ses mésa-
ventures en cultivant son jardin « Tout est pour le mieux
:

dans le meilleur des mondes! » Voltaire souligne combien


la réalité dément cette maxime de Leibnitz.
Il ne faut pas chercher dans les romans de Voltaire
la vérité dans l'observation morale ou dans l'intrigue :

ses personnages ne sont que des pantins qu'il s'amuse


à faire gesticuler. Le thème fondamental est un voyage
où le voyageur apprend à ses dépens à se défaire de toutes
ses illusions; c'est une façon pittoresque de passer en
revue tous les pays et d'en signaler les abus la malhon-
:

nêteté des fonctionnaires dans Zadig; les cruautés de


l'Inquisition espagnole dans Candide; la souplesse des
Jésuites et l'iniquité des lettres de cachet dans L'Ingénu,
etc. La vivacité de style, égayé de pastiches nombreux,
la rapidité étourdissante et comique des événements
rendent très amusants ces récits et en dissimulent la
conclusion cruelle. Mais la raillerie, toujours piquante,
est souvent grossière.
Les pamphlets et dialogues. On ne peut énumérer
tous les essais, entretiens, écrits improvisés où Voltaire
a livré une guerre tenace contre les institutions et le
128 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Christianisme. Dans les Dialogues entre A. B. C. (1768)


il critique sévèrement le régime politique; dans la Bible
enfin expliquée {1J76) et bien d'autres ouvrages, il s'ingénie
à relever les contradictions des Livres Saints, les cruautés
commises par les Hébreux ou par l'Église, les scandales,
etc.
Les mémoires judiciaires. Profitant de la sécurité
qui lui assurent sa résidence à Ferney et son prestige
universel. Voltaire s'est attaché à faire réparer les déplo-
rables erreurs d'une procédure et d'une législation bar-
bares. Il fit réhabihter la mémoire de Calas, protestant
de Toulouse, condamné en 1762 sous l'inculpation
fausse d'avoir assassiné son fils, donna asile à la famille
Sirven (1765) proscrite pour un motif semblable, intervint
en faveur du chevalier de la Barre et de Lally-ToUendal,
gouverneur des Indes.
C'est au sujet de Calas que Voltaire écrivit son Traité
de la Tolérance (1764), éloquent plaidoyer en faveur de
la liberté de conscience. La présentation habile et pressante
des arguments, la logique et l'émotion sincère font de
cet écrit l'im des meilleurs de Voltaire.

La Correspondance de Voltaire est un répertoire


des faits et idées de son temps.

Il nous reste environ 13 000 lettres de Voltaire et nous


n'avons cependant pas la correspondance entière.
Il fut en relations avec les rois (Frédéric II, Catherine II),
les ministres (d'Argenson, Choiseul) les philosophes
(d' Alembert, Diderot) et tous les personnages considérables
de son temps. On peut suivre d'abord dans ces lettres
l'épanouissement des idées du siècle et y retrouver l'écho
des événements politiques, des discussions littéraires et
économiques, le tableau des mœurs, le récit des actes du
gouvernement, tantôt violent, tantôt étrangement faible,
et toujours maladroit.
Surtout,la correspondance achève de nous donner
le portrait complet de Voltaire son caractère intrigant,
:

souvent insinuant et hypocrite, sa jalousie haineuse de


J.-J. Rousseau, Fréron, etc., son souci des questions
financières (lettres à Thiériot,) la façon fructueuse dont
Le XVI ll« siècle / 129

il développe le domaine de Ferney et place le produit


de ses manufactures bas de soie, horlogerie, etc.
:

Ses occupations littéraires on le voit attentif à la


:

répétition de ses tragédies et inquiet de leur succès;


travaillant d'autre part à éditer les œuvres de Corneille
afin de pouvoir doter la nièce du poète qu'il avait recueillie.
Son activité philosophique Voltaire agit en véritable
:

chef de parti; il assure l'impression et la diffusion en


contrebande de ses ouvrages, encourage les dirigeants du
mouvement encyclopédiste et convie ses adeptes à la
grande lutte « Écr. l'inf. » (Écrasons l'infâme!) Avec
:

d'Alembert et Frédéric, il suppute la destruction prochaine


de l'Église, qui symbolise à ses yeux l'intolérance.

La critique littéraire de Voltaire reste classique


avec étroitesse.

élève des Jésuites, a eu un souci trop vif


Voltaire,
du pour ne pas tenir à exprimer ses opinions litté-
style
raires. On les trouvera formulées dans un essai poétique.
Le Temple du Goût (1734), dans le chapitre 32 du Siècle
de Louis XIV (beau tableau des écrivains classiques),
dans le Dictionnaire philosophique (art. Esprit, Goût,
Imagination, etc.), dans le Commentaire sur Corneille {i'j6^\
enfin dans la Correspondance.
On est d'abord surpris par l'étroitesse de goût dont
fait preuve l'auteur puriste, épluchant le sens des mots
:

et les incorrections, attentif aux « bienséances » et au


naturel, il critique sévèrement les prétendues négligences
des auteurs, les bouffonneries de Molière, les archaïsmes
de La Fontaine; il est injuste envers Corneille, dont
il blâme le sçyle déclamatoire et pompeux. Respectueux

de Boileau, il admire l'harmonie, la noblesse de Racine.


Quant à Shakespeare, dont il estimait d'abord la vigueur,
il flétrit le goût barbare de ses farces « monstrueuses ».

On ne peut donc se rallier sans réserve aux jugements


de Voltaire; ses conseils sont plus intéressants il recom-
:

mande la clarté, la mesure, la pureté du langage, le naturel.


Ce sont les qualités caractéristiques de la prose française
et en même temps celles que Voltaire a possédées au
plus haut degré.
130 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

La brièveté et Vesprit sont les marques du style


de Voltaire.

Nous venons de définir les qualités propres du style


de Voltaire : simplicité, clarté, correction. Joignons-y
la rapidité et l'esprit. Voltaire vise à la brièveté, procédant
par petites phrases incisives, élégantes, il cherche à
présenter l'idée sous la forme la plus réduite et, aussitôt
qu'il l'a définie, en aborde une nouvelle. Mais cette
concision n'a rien de sec et d'abstrait; au contraire, la
pensée est vive, spirituelle; elle se tourne volontiers en
épigramme. De là les charmes et aussi les limites du
style de Voltaire il ne s'élève presque jamais à l'éloquence.
:

Uinfluence de Voltaire a été très grande^ mais


elle a été plutôt intellectuelle et politique que
littéraire.

En littérature. Voltaire n'a rien innové de vraiment


intéressant, si ce n'est, avec le conte philosophique, le style
et les procédés de la polémique.
En politique, au contraire, son influence a été consi-
dérable ; il rempUt de son nom l'histoire du xviii^ siècle.
Par la campagne qu'il a menée à partir de 1734, il a discré-
dité les institutions de l'Ancien Régime et a ruiné dans son
siècle l'autorité morale de l'Église. Aujourd'hui, si nous
essayons d'apprécier impartialement son rôle, nous lui
saurons gré d'avoir vulgarisé beaucoup de connaissances
utiles en histoires, en physique, d'avoir semé une foule
d'idées pratiques et généreuses réforme de la procédure
:

judiciaire, abolition de la torture, unification des poids,


mesures et coutumes, répartition équitable des impôts,
abolition des entraves apportées au commerce, etc.
Il a fait réparer des iniquités odieuses; il a attaché sa
gloire à la défense des idées de justice et de liberté de
conscience.
Personnellement, sur son domaine de Ferney, il a
encouragé avec intelligence l'agriculture et le travail :

J'ai fait un peu de bien : c'est mon meilleur ouvrage.


Le XVI ll« siècle / 131

Diderot d'Alembert
et

L'Encyclopédie

Diderot et d'Alembert firent, dans Y Encyclopédie, la théorie


de cet esprit philosophique que Voltaire entretenait et disséminait
dans le public; c'est un esprit de réforme et d'hostilité à l'égard
du passé ayant pour but de « changer la façon commune de
penser ».

Diderot^ esprit agité mais travailleur énergique^


a été un défenseur infatigable de Vesprit
philosophique.

Esprit impétueux, changeant, Denis Diderot (17 13- 1784)


mena une vie irrégulière et laborieuse, fut l'ami de d'Alem-
bert et de Grimm, le protégé de Catherine II. Ses œuvres,
dont les meilleures sont Le Neveu de Rameau (roman
d'un musicien exalté) et sa Correspondance^ se remarquent
par un style désordonné, fougueux, éloquent. Dans toutes
sortes d'écrits, qu'il n'a même pas publiés, il a déversé
au hasard des intuitions de génie et des paradoxes.

Ses idées.
Idées littéraires et dramatiques.
• La sensibilité de l'auteur ou de l'acteur est un obstacle
à la perfection du rôle ou de l'œuvre celui qui est ému
:

ne raisonne pas {Paradoxes sur le Comédien).


• Réforme du théâtre. Il faut remplacer la tragédie par
un drame bourgeois, emprunté à la vie réelle; dépeindre
des relations professionnelles ou familiales, des « con-
ditions » le magistrat, le financier, le père de famille, et
:

non plus des caractères abstraits. {Dorval et moi.)


Idées artistiques. Dans des 5û/o«5 célèbres (1759-1781)
il s'apphque à traduire la scène représentée par un peintre

et commente surtout la sensibilité et le caractère moral


des tableaux de Greuze.
Idées sociales. Les lois, les institutions, la propriété
sont des inventions despotiques; l'homme doit vivre dans
la libre nature, sans contrainte. {Supplément au Voyage
de Bougainville 1772.)
132 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Dans VEntretien d'un Père avec ses enfants^ il allègue


les droits de rhumanité à rencontre des prescriptions
légales qui sont arbitraires et iniques.
Idées sur l'histoires naturelle. Les êtres vivants
sont une agglomération de cellules; la conscience et la
vie de l'organisme supérieur ne sont que la somme de
ces consciences élémentaires c'est quelque chose comme
:

un essaim d'abeilles qui auraient fusionné en un seul être.


Idées sur la philosophie. Diderot n'admet ni Dieu,
ni Providence, ni morale. {Lettre sur les aveugles à Vusage
de ceux qui voient, 1749.)

U Encyclopédie fut un dictionnaire


( 1^51-1 jj 2 )
d'intérêt pratique et une œuvre de propagande
philosophique,
U
Encyclopédie est une vaste publication, en dix-sept
volumes, comprenant l'exposé complet des métiers, de
la science et de la philosophie au xviii® siècle.
L'édition, qui demanda vingt ans, fut suspendue en
1759; elle ne put être achevée que grâce à la ténacité de
Diderot et à la connivence du ministre, M. de Malesherbes.
Au point de vue pratique, c'était un immense et utile
répertoire de toutes les connaissances de l'époque :

articles sur les arts et métiers, accompagnés de planches


documentaires, établies avec le plus grand soin.
Au point de vue philosophique, c'était une critique
ouverte ou détournée des croyances religieuses où l'on
poursuivait en même temps, sous des dehors respectueux,
la destruction des « préjugés » sociaux : autorité, noblesse,
pouvoir royal, privilèges, etc. « Aucun homme n'a reçu
de la nature le droit de commander aux autres. »
Malgré la valeur inégale des articles, cette compilation,
rédigée avec le concours des esprits les plus réputés,
présentée au nom de la science et de la raison, s'impose
à l'opinion comme l'expression définitive de la pensée
humaine enfin « éclairée ».

Le mathématicien d'Alembert a été le chef de


file des Encyclopédistes.
Grand mathématicien, esprit sympathique et désin-
téressé, mais dépourvu de goût httéraire, d'Alembert
(17 17- 1783) a rédigé le Discours Préliminaire de VEncy-
Le XVII h siècle / 133

clopédie où il montre
succession des sciences et voit
la
dans de la philosophie. Il écrivit
le xvii^ siècle le siècle
à Frédéric une lettre très digne pour refuser la présidence
de l'Académie de Berlin. Secrétaire perpétuel de TAca-
démie Française, il en fit un foyer d'esprit libéral et
philosophique.

Condorcet (1743-1794) a été le théoricien de


ridée du Progrès.
Gentilhomme distingué, mathématicien et philosophe,
ce disciple de d'Alembert joua un rôle important dans
les assemblées poHtiques de la Révolution. Proscrit comme
Girondin, il rédigea, avant d'être arrêté, VEsquisse d'un
tableau historique des progrès de Vesprit humairiy bel acte
de confiance dans l'avenir où il voit les nations plus
civihsées, les individus plus heureux, grâce à la disparition
des inégalités, à la répartition mieux équihbrée des
fortunes, au développement des institutions de prévoyance,
de l'instruction et de l'hygiène.

Les salons encyclopédistes


et la Société

Ce sont les classes privilégiées elles-mêmes qui ont accueilli


et accrédité les idées des philosophes; les salons aristocratiques
ont été le lieu d'échange et de diffusion des doctrines nouvelles.

La société du XVIII^ siècle s'est montrée très


sympathique aux philosophes.
Une vie mondaine très active a marqué tout le cours
du xviii^ siècle; mais, sous la Régence et au début du
règne de Louis XV, les divertissements étaient l'unique
objet de la société (salon de la duchesse du Maine);
à partir de 1745 environ, la préoccupation des idées
sérieuses apparaît dans le grand monde.
134 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Les salons,

LA MARQUISE DU Deffand, vieille femme aveugle et


dénigrante, correspondante de Montesquieu et de Voltaire,
recevait d'Alembert. Cependant elle reste grande dame
d'Ancien Régime et rejette les idées avancées.
MADAME Geoffrin, bourgeoise ordonnée et affable,
extrêmement riche, mettait son orgueil à recevoir beaucoup
d'hôtes le mercredi, elle
: recevait Diderot, Galiani,
Helvetius, les gens de lettres. Le roi de Pologne, Stanislas
Poniatowski, l'appelait « maman ». Elle subventionna
V Encyclopédie.
MADEMOISELLE DE Lespinasse, ancienne lectrice de
Madame du Deflfand, fut peut-être la plus intelligente
et la mieux douée de ces maîtresses de conversation :

« les têtes qu'elle remuait à son gré n'étaient ni faibles

ni légères ». Ardente, exaltée, elle se passionnait pour


les idées et s'enthousiasmait sur les gens.
MADAME d'Épinay, amie de Grimm, recueillit chez
elle Jean- Jacques Rousseau.
D'une valeur morale très supérieure furent madame
d'Egmont et la duchesse de Choiseul : femmes d'esprit
etde cœur, elles eurent à de la dignité.
la fois de l'idéal et
Citons enfin le salon de madame Necker où se forma,
parmi les entretiens les plus sérieux de politique et de
morale, Germaine Necker, la future Madame de Staël.

Les aristocraties étrangères ont accepté docilement


lesgoûts et les principes de V aristocratie
française.
Al'énimiération des maîtresses de maison, il faut
joindre celle des causeurs et des correspondants Mar- :

MONTEL, moraliste attendri; Chamfort, célèbre par ses


boutades; Gallani, petit abbé italien, mondain et pétillant;
GRIMM, qui adressait une correspondance périodique aux
souverains étrangers sur tous les événements politiques
et littéraires.
Grâce à ces intermédiaires, un échange d'idées se créait
dans toute l'Europe entre les aristocraties de la naissance
et celle de l'esprit. Les idées de Paris étaient accueilhes,
commentées avec faveur dans les cours étrangères en
Allemagne, à Naples, en Suède, à Pétersbourg. La langue
française acquiert alors une universalité incontestée; on
Le XVII h siècle / 135

la parledans toutes les capitales; elle n'est pas seulement


la langue de la diplomatie, mais celle du cœur et de la
raison. En 1784, l'Académie de Berlin couronne sur ce
sujet un Discours fameux de Rivarol. )'

Jean- Jacques Rousseau


(1712-1778)
Rousseau est moins un philosophe qu'un moraliste; cet homme
désemparé, ballotté par la vie, a tiré de son cœur et de son imagi-
nation personnelle des règles de conduite auxquelles se sont
ralliées des générations entières.

Jean-Jacques Rousseau eut une vie romanesque^


sans foyer et sans amitiés fixes.
Né à Genève en 1712, Jean-Jacques Rousseau mena
une existence errante et malheureuse où Ton peut distin- L

guer deux haltes : 1

• Aux Charmettes (1738-1740), dans les environs de [

Chambéry, près de Mme de Warens, qui fut la protectrice


de sa j exmesse : ce fut une période de repos, de bonheiu:
et d'étude. \

• A Montmorency, dans propriété de l'Ermitage (1756-


la i

1759)3 près de Mme d'Épinay, puis chez le Maréchal de


J
Luxembourg. Ce fut la période féconde de Rousseau,
[
où, dans la paix de la nature, il élabora ses grands ouvrages :
|

La Nouvelle Héloïse^ VÉmile, le Contrat social. »

• Entre ces deux arrêts se place ce qu'on pourrait appeler l

la vie mondaine de Jean- Jacques Rousseau : musicien


réputé, philosophe original, ami pour im temps de Diderot
et de Grimm, il est accueilli dans les salons et compose
un opéra Le Devin de Village.
:

• Avant, sa vie n'est que l'histoire d'un enfant abandonné


et vagabond; après, c'est l'existence traquée d'un proscrit.
A la suite de la pubUcation de VÉmile (1762), il est banni .

de France et repoussé de Neuchâtel où il avait cru pouvoir |

se réfugier.
136 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Ses écrits démocratiques {Lettres écrites de la montagne,


1764) provoquent à Genève même une véritable guerre
civile. Après un court séjour en Angleterre, il obtient
de rentrer en France où, malade, hanté par le désir de
se justifier, il rédige les Confessions et se distrait à d'inof-
fensives études de botanique. Mort à Ermenonville, chez
le marquis de Girardin, le 2 juillet 1778.

La misanthropie et la sensibilité de Rousseau se


sont exaltées dans la solitude.

Nature étrange et faite de contrastes, Rousseau repré-


sente une personnalité aussi riche que déconcertante. Son
histoire révèle son inaptitude radicale aux exigences de
la vie sociale impossibilité de s'astreindre à une carrière
:

déterminée, d'accepter la contrainte des bienséances


mondaines ou même les charges sacrées de la famille
(il plaça à l'Hospice ses cinq enfants).

Sa sensibilité exaltée dérègle son jugement, provoque


en lui de véritables crises physiques et morales, des
émotions intenses, des enthousiasmes et de brusques
défiances. Elle explique la facilité de son pathétique,
la vigueur spontanée de son éloquence et de son lyrisme;
de là aussi sa neurasthénie il devient misanthrope,
:

craintif. Son imagination fantasque déforme totalement


la réalité des choses; incapable d'observer objectivement,
il se fait sur les événements, les institutions et les individus

les idées les plus étranges.


Cependant, malgré les défaillances de sa conduite et
les égarements de son jugement, Rousseau garde un fond
de candeur et de bonté il a souffert de l'existence, et
:

s'il n'a pas eu la force de se conformer à son idéal, il

a toujours eu le culte et la passion de la vertu.

V œuvre de Rousseau repose sur le principe de la


bonté de Phomme.

Toute la doctrine de Rousseau se résume dans ce


principe :

« La nature a fait l'homme heureux et bon, mais la société


le déprave et le rend misérable. »
Le XVII h siècle / 137

Dans ses premiers manifestes^ Rousseau fait la


critique de la société.

Profitant de roccasion d'un concours littéraire, « ébloui »


par rintérêt des questions proposées par l'Académie
de Dijon, Rousseau, d'ailleurs encouragé par Diderot,
se décida d'enthousiasme à publier ses théories.
Dans un premier Discours (1750) il montre que le
progrès des arts et des sciences, en introduisant le luxe,
a perdu les peuples la corruption morale, fruit du bien-
:

être et des lettres, prépare leur décadence (prosopopée


de Fabricius). Dans le deuxième Discours (1754), il établit
que l'inégalité, fléau de la vie humaine, est une conséquence
de la propriété et de la vie sociale il chante, par contraste,
:

l'état de nature où l'homme est sauvage, bon, libre et


heureux.
Dans la Lettre à d'Alembert (1758), écrite en vue de
rectifier les afiirmations parues dans V Encyclopédie au
sujet de Genève, Rousseau se félicite que les spectacles
ne soient pas tolérés dans cette ville le théâtre, image
:

fidèle des passions et du goût pubHc, ne peut prétendre


à réformer les mœurs. Rousseau s'en prend surtout
à Molière qui a amoindri et faussé, selon lui, le caractère
d'Alceste « mais il fallait faire rire le parterre. »
:

Après cette critique complète de la vie et des mœurs


modernes, Rousseau exposa en trois grands ouvrages,
publiés presque simultanément en 1 761- 1762, ses théories
sur la rénovation de l'éducation individuelle, de la famille
et de l'État.

Dans ses œuvres de maturité^ Rousseau a développé


son idéal de réforme, L'Émile pose les principes
d^une « éducation naturelle ».
UÉmile est un roman pédagogique. L'enfant, élevé
par un précepteur d'élite, est soustrait à toutes les
contraintes de l'enfance (maillot, leçons livresques, etc.)
et soigneusement écarté de la société (éducation négative);
il acquiert d'abord par l'exercice une santé robuste, et,

par des leçons de choses, les premières notions pratiques


des sciences; adolescent, il apprend à gagner person-
nellement sa vie (métier manuel); son éducation morale
se développe il saura être bon, tolérant, religieux. Du
:

haut des Alpes, en présence des merveilles de la création.


138 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

« nature étalait à nos yeux toute sa magnificence »,


la
un prêtre avait révélé à Jean-Jacques l'existence d'un
Être suprême et lui avait enseigné à écouter la voix de la
conscience « Conscience! Conscience! instinct divin...
:

guide assuré d'un être ignorant et borné! » {Profession


de foi du Vicaire Savoyard).
L'économie du système de Rousseau consiste donc :

• à soustraire l'enfant à toutes les influences sociales,


ou, du moins, à retarder le plus possible leur action sur
lui de façon qu'il développe seul ses tendances natives;
• à échelonner successivement la formation de ses
facultés physiques, intellectuelles et morales.
:

Au point de vue pratique, cette éducation solitaire et


truquée est irréalisable; elle est, de plus, purement hypo-
thétique après avoir pris goût à la vie sauvage, rien ne
:

garantit que l'élève s'accommode à la société et y excelle.


Il semble aussi que l'aaion du précepteur s'exerçant
à chaque instant finirait par tuer en lui toute initiative.

La Nouvelle Héloïse : un roman passionnel^ un


idéal de vie familiale et champêtre,

Julie d'Étanges, bien qu'elle soit éprise de son professeur


Saint-Preux, a dû, sur l'ordre de son père, épouser M. de
Wolmar. Celui-ci, comptant sur la loyauté de son épouse,
appelle Saint-Preux à partager leur vie cette situation
:

fausse et douloureuse pour JuHe se prolonge jusqu'au


moment où celle-ci meurt en voulant sauver un de ses
enfants en danger de se noyer.
Rousseau présente son roman sous la forme d'une
correspondance « Lettres de deux amants. » Cette
:

peinture enflammée, d'une situation à la fois simple


et romanesque, ofifrait un pathétique facile; on fut frappé
de la sincérité et de la générosité des personnages.
C'était aussi une protestation contre le préjugé des
« mésalliances », une critique des mariages sans amour

et xm tableau idyllique d'une vie simple et vertueuse :

dans la paisible demeure de Clarens s'associent la joie


et le travail.
La nouveauté des descriptions paysages du Valais,
:

épisodes des saisons, vendanges, veillées d'hiver, etc.,


ajoutait un attrait à ce roman dont la longueur et l'emphase
nous rebutent aujourd'hui.
Le XVII h siècle / 139

Le Contrat Social donne la théorie d*une démocratie


égalitaire.

Dans cette esquisse, Rousseau, sans tenir compte des


contingences historiques, a conçu un type idéal de répu-
blique, sur le modèle embelli des législations de Sparte
et de Genève.
Dans unstyle abstrait et impératif, Rousseau proclame
le caractère arbitraire et conventionnel du lien social,
affirme la souveraineté inaliénable du peuple et expose
la théorie de l'égalité absolue des citoyens. Sa doctrine,
rigoureusement démocratique, est fondée sur Texpression
directe de la volonté populaire (ce que nous appelons ii

aujourd'hui le référendum) puisqu'il n'admet même pas


la vahdité du gouvernement représentatif. Il n'envisage,
il est vrai, la possibilité de sa législation que dans les
États de très petite étendue. Il subordonne la liberté
individuelle à la volonté toute-puissante du « Souverain »,
c'est-à-dire de la majorité, et veut imposer une reUgion
civile réduite à quelques dogmes simples. Sa plus grande
erreur est de supposer un peuple abstrait et malléable
au gré du législateur, « un peuple qui n'a point encore
porté le vrai joug des lois, qui n'a ni coutumes ni super-
stitions bien enracinées », alors que les traditions imposées
par la race, le milieu et l'histoire sont les forces prépon-
dérantes que reconnaît la sociologie.

Les Confessions (rédigées entre 1765 et 1770)


sont un panégyrique émouvant et orgueilleux
de Rousseau par lui-même.

En vue de se justifier, Rousseau décida de dévoiler


l'histoire entière de sa vie, afin de prouver au moins la
pureté de ses intentions.
Il décrit sa jeunesse errante et insouciante, quelques-unes
de ses indéUcatesses de laquais ou de précepteur, les
instants de bonheur qu'il a vécus aux Charmettes, sa
Madame d'Épinay^ ses longs
liaison et sa rupture avec
démêlés avec Grimm et la « coterie holbachienne ». Il
montre son âme se perfectionnant par un effort soutenu
et arrivant enfin à concevoir et à suivre un idéal vertueux.
140 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Malgré de nombreuses erreurs, la brutalité de certains


aveux. Les Confessions (complétées par les Dialogues :
Rousseau^ juge de Jean-Jacques) sont im document unique
pour connaître le caractère de l'auteur, surtout sa sensi-
bilité frémissante et maladive et son orgueil.
Les Rêveries d^un promeneur solitaire, d'un ton plus
apaiséj dépeignent sa vieillesse et son amour de la nature.

Les idées de Rousseau^ paradoxales et absolms^


apportaient une conception simpliste de la vie
et de la société.

Bonté de l'homme. Rousseau croit que l'homme est


par lui-même capable de vertu, que la pitié est en lui
un sentiment inné, que toutes nos passions, prises dans
leur tendance primitive avant d'avoir été faussées, sont
nécessairement bonnes «
: Tout est bien sortant des
mains de l'Auteur des choses. »
NÉGATION DU PROGRÈS. Toutes les circonstances et
institutions qui ont éloigné l'homme de son état de nature
sont mauvaises; Rousseau aurait volontiers sacrifié le
bien-être matériel pour reconquérir l'innocence originelle.
Rien n'est plus opposé aux idées de Voltaire.
Affranchissement de l'individu. Rousseau sera donc
disposé à éluder les nécessités qui gênent la libre expansion
de l'individu, qui l'assimilent à un groupe, à une nation,
restreignent son action et la soumettent à l'action collec-
tive « Dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours
:

d'un autre, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit,


le travail devint nécessaire. » Par une contradiction frap-
pante Rousseau asservit le citoyen, mais d'une façon
momentanée et révocable, à la volonté pubUque.
Vertu et croyance. L'homme, Hbéré de toute
contrainte, ne sera pas pour cela livré à ses instincts,
comme avec Diderot, ou plutôt, pour éclairer ses instincts,
Rousseau lui assigne un idéal la vertu, et un guide
: :

la conscience. « Toute la moralité de nos actions est


dans le jugement que nous en portons nous-mêmes »,
règle singulièrement fragile et subjective. Enfin, l'homme
pratiquera les vertus sublimes de l'Évangile. De toute
la force de son âme, Rousseau croit en Dieu et l'adore,
mais sans se conformer à une religion. Cette attitude
lui valut l'attaque des Encyclopédistes, du clergé catho-
Le XVIlh siècle / 141

lique (l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont)


et des Pasteurs de Genève le déisme sentimental de
:

VÉmile fut la cause des persécutions qu'a essuyées


Rousseau.
Toutes ces idées tendaient en somme à exalter l'indi-
vidu; au lieu d'en faire une critique facile, il sera plus
loyal de déterminer la part de vérité qu'elles expriment.
D'abord, il est faux que Rousseau ait voulu nous ramener
à l'état sauvage, nous faire « marcher à quatre pattes »;
son état de nature n'a rien de la brutalité à laquelle aspirait
Diderot; c'est un état d'innocence paisible (parfaitement
chimérique d'ailleurs) qu'il regrette, mais qu'il sait
irréalisable à nouveau « la nature ne rétrograde jamais. »
:

Il rêve maintenant d'une sorte de société patriarcale et


laborieuse où les familles vivraient dans une libre et
saine aisance c'est la vie des paysans helvétiques et
:

l'idéal de La Nouvelle Héloïse. Il est faux qu'il ait voulu


proscrire en bloc les lettres, les sciences et même le bien-
être, mais il subordonne tous ces avantages au dévelop-
pement de la moralité, à la possession de la vertu et du
courage.
Ses idées, équitablement comprises et sagement recti-
fiées,apparaissent alors plus souvent excessives que
foncièrement fausses.
Il a vu au moins que la société moderne était fondée
sur la propriété; il a montré les dangers d'une civilisation
intensive qui déchaîne la concurrence des individus et
leurs appétits égoïstes; il a marqué l'utilité d'une éducation
plus saine et plus pratique, proclamé le bonheur de la
vie familiale, posé les principes de l'égalité politique
et de la souveraineté nationale.
Les doctrines de Rousseau sont donc un étrange
mélange de sophismes et de vérités l'histoire et la réalité
:

ne comptent pas à ses yeux. Ses théories émanent de son


tempérament^: ce sont moins des idées que des croyances,
de là leur simpUcité et leur force de propagation.

Un Style vibrant et énergique^ souvent déclamatoire.


La dialectique et l'éloquence. Toujours affirmatif
et convaincu, Rousseau pose une formule absolue, para-
doxale et inoubhable; puis la développe sous un appareil
un peu tumultueux de preuves, d'exclamations, d'apos-
142 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

trophes, etc. C'est un axiome appuyé par la déclamation.


D'autres fois, son imagination reconstitue une scène
frappante et pathétique il évoque un héros, un person-
:

nage vrai ou imaginaire, lui prête des paroles véhémentes.


Tant d'assurance jointe à ce tour oratoire impose silence
à l'esprit critique, étourdit et enthousiasme le lecteur.
Le lyrisme. Surtout ce style ample et passionné devait
traduire avec ime force inconnue les notions nouvelles
que Rousseau introduisait dans la littérature le sentiment
:

du moi, à la fois sincère et arrogant, si net dans les derniers


écrits de Rousseau et qui s'opposait à l'impersonnalité
classique; la sensibilité et la passion, d'où viennent ces
crises de larmes, ces brusques transports et tant de scènes
pathétiques de La Nouvelle Héloïse enfin les impressions
:

de la nature. En même temps qu'il retrouvait les forces


profondes de la vie humaine, Rousseau, dépassant le
réahsme de La Bruyère et des romanciers, révélait
étroit
campagne, des lacs et des monts, les sensations
l'aspect de la
du grand air, le calme de la rêverie. Par ces sentiments,
il a régénéré la littérature abstraite du xviii^ siècle et
préparé le Romantisme.

Uinfluence de Rousseau s^est prolongée jusqu'à


notre temps et rCa pas encore cessé (ïagir,

EN LITTÉRATURE, le paragraphe précédent montre en


quoi l'œuvre de Chateaubriand et tout le mouvement
romantique dérivent de Rousseau.
AU POINT DE VUE MORAL il a popularisé les goûts pas-
toraux du xviii® siècle (Trianon), affiné non sans exagé-
ration la sensibilité régnante, remis à la mode l'affection
conjugale et maternelle et restauré le sentiment religieux
combattu par Voltaire.
EN POLITIQUE, il a préparé directement les théories de
la Révolution française et Mirabeau, Robespierre, Marat,
chacun suivant son tempérament personnel, sont nourris
de ses œuvres; il a énoncé les idées répubUcaines et,
l'on peut dire, pressenti le sociaHsme contemporain.

Vauvenargues fut un esprit généreux.

Jeune officier dont la carrière fut brisée par la mauvaise


santé, Vauvenargues (17 15- 1747) fut un noble caractère :
Le XVII|e siècle / 143

« Ses talents, son travail continuel, son application à bien


faire n'ont pu fléchir la dureté de sa fortune. » Malgré les
déceptions, il garda confiance dans la nature humiane :

ses Réflexions et Maximes respirent un stoïcisme généreux


et optimiste. Antérieurement à Rousseau, il croit à la
bonté de l'homme, à la force du sentiment « Nos passions :

ne sont pas distinctes de nous-mêmes il y en a qui sont


:

tout le fondement et toute la substance de notre âme ».


« Les grandes pensées viennent du cœur ». « Il faut avoir de

l'âme pour avoir du goût ».

Théâtre et Poésie
au xviif siècle

A
côté des œuvres considérables de Voltaire et de Rousseau,
le théâtre paraît brillant mais superficiel, malgré la finesse de
Marivaux et les audaces de Beaumarchais; mais la poésie,
étiolée et abstraite, présente, après un siècle de stérilité, un grand
poète André Chénier.
:

La tragédie est un genre qui épuise lentement.

Le défaut de la tragédie (illustrée d'abord par Cré-


BILLON (1674- 1762), qui recherche les situations effrayantes)
est de se glacer dans une ennuyeuse noblesse; seul Voltaire,
on l'a vu, sait rajeunir le genre il lui donne la variété,
:

le mouvement et l'attrait des allusions philosophiques.


Entre 1750 et 1785, Ducis essaie trèstimidement
d'adapter des drames de Shakespeare : Hamlet, Le Roi
Lear, Macbeth.

La comédie doit à Marivaux et à Beaumarchais


son originalité.

La comédie, très variée, présente beaucoup plus


d'originalité; pour faciliter l'étude, nous en distinguerons
les principales époques en commençant avec Regnard,
144 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

qui, en réalité, devrait se rattacher au siècle précédent :

La comédie amusante en vers (1690-1708), avec


Regnard. Beaucoup de mouvement et de gaieté au lieu :

de creuser de réfléchir aux conséquences


les caractères et
réelles des situations dépeintes, Regnard ne pense qu'à
s'amuser, sans arrière-pensée. Ses pièces, fertiles en
quiproquos et en situations imprévues, d'une verve
étourdissante, font le succès de la comédie d'intrigue :

Les Ménechmes, Le Légataire universel.


La comédie satirique, en prose, avec Lesage (1668-
1747) qui peint la sociétédes financiers Turcaret (1709)
:

a pour sujet les aventures d'un « traitant » malhonnête.


Avec lui, la comédie quitte la fantaisie pour le réalisme.
La comédie précieuse et sentimentale (1720- 1740)
avec Marivaux {Le Jeu de V Amour et du Hasard). Marivaux
s'attache à la peinture élégante et subtile des sentiments;
psychologue, il analyse la tendresse plutôt que la passion
et s'est spécialisé dans les sujets simples et délicats dans
les scènes de dépit, de badinage et d'aveux « J'ai guetté
:

dans le cœur humain toutes les niches différentes où peut


se cacher l'amour, losqu'il craint de se montrer. » Le
marivaudage désigne précisément ce jeu subtil et infiniment
nuancé de sentiments à l'état naissant, comme l'amour
lorsqu'il est encore tenu en échec par la pudeur, aussi
bien que le style assez souple pour exprimer ces nuances.
La comédie larmoyante et le drame, avec Nivelle
de La Chaussée (1735) et Diderot (vers 1760). C'est
une tentative pour introduire dans les sujets bourgeois,
jusqu'alors ridicules, l'émotion et le pathétique. En ce qui
concerne Diderot {Le Père de famille), ce fut un échec.
La comédie agressive (1772- 1784), avec Beaumar-
chais. Beaumarchais, qui mena une vie d'aventurier et
de spéculateur, eut des démêlés retentissants avec la
justice; dans des Mémoires fameux, il vilipenda un de
ses juges, le conseiller Goëzman. Au théâtre, il reste
de lui deux pièces excellentes :

Une fantaisie espagnole, très gaie Le Barbier de Séville


:

(1775)5 chef-d'œuvre de la comédie d'intrigue, où, sous


des déguisements variés, un seigneur amoureux, aidé
de son valet, s'introduit près de la jeune Rosine et la
délivre de la tutelle barbare du vieux Bartholo;
Une satire morale et politique très hardie Le Mariage :

de Figaro (joué en 1784). Cette pièce, brillante et sensuelle,


d'une animation étourdissante, est un véritable jeu de
Le XVIIIe siècle / 145

cache-cache, où, par les seules ressources de son ingé-


niosité, Figaro défend l'honneur de sa fiancée Suzon
contre Tinconduite du comte Almaviva, son maître.
Mais c'est aussi un pamphlet étincelant contre l'incapacité
et l'immoralité des grands, les privilèges de la naissance,
les subtilités de la magistrature, et les vexations du régime
(lettres de cachet, censure, etc.) :

« Ne pouvant avilir l'esprit, on se venge en le maltraitant. »

Les mêmes personnages reparaissent dans les deux


comédies le Comte Almaviva, grand seigneur galant
:

et désœuvré; Figaro, valet astucieux, débrouillard et


insolent, qui finit par se poser dans un monologue empha-
tique comme une incarnation du Tiers État en face de
la noblesse. Contre ses adversaires trop avantagés, il n'a
qu'une arme l'esprit; il s'en sert et les discrédite; c'est
:

le symbole d'un siècle.

La poésie a été renouvelée par André Chénier.


En dehors des essais de Voltaire, eux-mêmes insuffi-
sants, toute la production poétique est manquée :

• Inspiration nulle, à laquelle on supplée par la mythologie


et par une prétendue noblesse d'expression.
• Style sans précision emploi constant de périphrases
:

(l'Astre du Jour, le Père des Mois) et de métonymies


(l'airain, canon, cloche ou chaudière; coursier, cheval;
génisse, vache; beauté ou objet, jeune fille; Mars, la guerre;
Cérès, la campagne; le Parnasse, la poésie).
• Versification harmonieuse et monotone, avec coupe
régulière invariablement à l'hémistiche.
En dehors de l'épopée traitée par Voltaire et de la
poésie légère et galante, les auteurs se sont engagés dans
deux genres principaux :

La poésie lyrique. Odes de jean-baptiste Rousseau


(1671-1741) et de Lebrun (1728-1807) strophes sonores
:

et vides, d'un ton plus ferme chez le premier, plus agité


et plus factice chez le second.
La poésie didactique. Poèmes de louis Racine
(1692-1763) sur La Religion, de Roucher (1745-1794),
sur Les Saisons, de Delille (1738-18 13) sur Les Trois
règnes de la nature et F Imagination, garnis de continuelles
et vagues descriptions.
146 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Unseul poète, ayant vraiment Tinspiration, apparaît


à la fin du siècle André Chénier.
:

André Chénier^ qui rêvait d'aune poésie moderne^


a mieux rendu que nul autre le charme des sujets
antiques.
Né à Constantinople, où son père était consul de
France, André Chénier (1762- 1794), qui fut quelques
années secrétaire d'ambassade à Londres, était un gentil-
homme épris des idées libérales et encyclopédistes;
s'étant lancé dans les luttes des partis, royaliste modéré,
il voulut s'opposer aux excès révolutionnaires et fut
guillotiné en thermidor an II (juillet 1794). Ses œuvres
ont été publiées en 18 19. Ami du plaisir et des arts (Élégies),
ennemi des « préjugés », épicurien, sinon athée, il ne se
distingue de son siècle que par un sentiment profond de
la poésie et sa connaissance de l'Antiquité. Ayant le sens
de la véritable beauté des Classiques, il put s'affranchir
des conventions étroites du « goût » contemporain.

Ses théories.
L'ambition de Chénier était de renouveler toute la
poésie en décrivant les découvertes de la science moderne :

Les sciences humaines


N'ont pu de leur empire étendre les domaines
Sans agrandir aussi la carrière des vers.
(L'Invention.)

Il avait donc conçu un ouvrage didactique, UHermès,


où il aurait recommencé le poème de Lucrèce. Sa poétique
se résume dans le vers célèbre :

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

En réalité, Chénier a entrevu à peine


les « pensers »
nouveaux qu'il développés; la portion la plus
aurait
parfaite de son œuvre est antique de forme et d'inspiration.

Son œuvre antique.


Il ne nous a laissé que des ébauches et des fragments,
mais d'une réelle beauté, œuvres à la fois délicates et
grandiose : les Bucoliques.
Le XVII h siècle / 147

V Aveugle. Large « rhapsodie »j décrivant les vicissitudes


du vieil Homère, accueilli au sortirdes flots par des
pâtres de Syros :

Je vous salue, enfants venus de Jupiter.


Heureux sont les parents qui tels vous firent naître!
Mais venez que mes mains cherchent à vous connaître...

La Jeune Tarentine. Tableau d'un charme plastique


incomparable :

Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles


Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
L'enveloppe...
Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.

Son œuvre (Tactualité.

En
dehors de ses Élégies voluptueuse ou mélancoliques,
André Chénier a fait servir son .talent à la défense de ses
convictions politiques les ïambes, pièces au rythme
:

saccadé, sont une protestation indignée contre les Terro-


ristes :

[Mourir sans vider mon carquois!...]


Nul ne resterait donc pour attendrir l'histoire
[Sur tant de justes massacrés!]
Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire!

La Jeune
Captive est une élégie où, s'attendrissant sur
le sort d'une compagne de captivité, Chénier traduit les
plaintes de celle-ci et son amour de la vie :

Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort :

Moi je pleure et j'espère ; au noir souffle du Nord


Je plie et relève la tête !

Je ne veux pas mourir encore!

Le style de Chénier joint la grâce à la hardiesse.

Imbu des modèles classiques, ce style est un mélange


harmonieux de noblesse et de familiarité pittoresque :

ilpossède la couleur et la précision.


Des réminiscences savantes ou instinctives donnent
aux Bucoliques l'aspect même des originaux Chénier :

retrouve les constructions, les ellipses audacieuses et les


aUiances verbales admises dans les langues anciennes;
Ronsard seul avait essayé des tours aussi hardis :
148 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Se trouble et déjà tend les mains à la prière...


Si vous...
N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris.

La versification, très neuve, irrégulière, essaie de briser


par des rejets fréquents la cadence rituelle de l'alexandrin.
L'œuvre inachevée de Chénier donne l'impression d'un
talent sûr et original.

Le roman au XVlir siècle

Sans connaître un développement comparable à celui du siècle


suivant, le roman est un genre en expansion, qu'ont illustré des
écrivains aussi différents que Lesage, Marivaux, l'abbé Prévost,
Bernardin de Saint- Pierre, Laclos, Sade.

Le roman picaresque, né en Espagne au xvi^ siècle


et parvenu à son plus haut éclat dans la seconde moitié
du xvii^ siècle, exerce une grande influence sur les écri-
vains français du début du xviii® siècle. Les romans
espagnols racontaient les aventures savoureuses et colorées
de « picaros », personnages vivant en marge de la société
et connaissant des fortunes très diverses tout au long
de leur vie. Les romans français qui s'inspirent de cette
tradition sont en général des monographies qui, en
faisant suivre au lecteur les péripéties d'une existence,
sont le prétexte à une étude critique des mœurs.
Lesage (1668- 1747) est le principal représentant de
cette tendance avec son Gil Blas de Santillane {i'7iS-i'J'iS)i
histoire d'un jeune homme naïf au départ que des aventures
éduquent peu à peu et qui parvient même à la sagesse.
L'action du roman se déroule en Espagne, mais c'est
en fait la société française que Lesage dépeint avec pré-
cision et humour.
Marivaux, surtout connu par ses comédies, à écrit
aussi des romans, dont les plus importants, La Vie de
Marianne (1731-1741) et Le Paysan parvenu, illustrent
un sens satirique comparable à celui de Lesage.
L'abbé Prévost (1687- 1763), dont la fécondité était
grande, n'est pourtant passé à la postérité que grâce
à VHistoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut
Le XVI l|e siècle / 149

(1731)5 mais son succès fut immédiat et durable. Il y a


encore des aspects « picaresques » dans le récit de ses
aventures mouvementées, mais l'intérêt essentiel porte
sur le spectacle de la passion invincible qui attache
jusqu'à la mort le héros à l'héroïne et qui font de cette
œuvre un des plus beaux romans d'amour de notre litté-
rature. Prévost a réussi à faire sonner vrai et juste une
histoire parfois à la limite du vraisemblable et il a su
donner à ses héros, romantiques avant la lettre, un charme
et une jeunesse qui les rendent inoubliables.
L'œuvre principale de Bernardin de Saint-Pierre
(1737- 18 14) est aussi un roman d'amour, Paul et Virginie,
qui raconte le destin émouvant de deux êtres jeunes et
purs qui s'aiment, et que seule la mort de la jeune fille
parvient à séparer. Mais Bernardin de Saint-Pierre,
ami et disciple de Rousseau, a chargé son roman de toute
ime prédication où se retrouvent les grands thèmes de
la Nouvelle Héloîse, puissance de la passion, innocence
de la nature, accordée à la pureté du cœur, dans im décor
exotique emprunté aux souvenirs vivaces que l'écrivain
avait gardés de son long séjour à l'Ile de France.
Choderlos de la clos (1747- 1803), tout comme l'abbé
Prévost et Bernardin de Saint-Pierre, ne doit sa notoriété
qu'à un seul livre. Les Liaisons dangereuses. C'est un
roman par lettres, dont les personnages principaux sont
le brillant vicomte de Valmont qui a élevé, non sans
cynisme, la séduction au niveau d'un art et Mme de Mer-
teuil, xme ancienne maîtresse devenue sa confidente et
sa compHce. Valmont séduit tout à tour, ou simultanément,
la dévote présidente de Tourvel et la naïve Cécile Volanges.
Mais l'histoire finit mal : Valmont est tué en duel et
Mme de Merteuil promise à une mort misérable,
Laclos, si on l'en croit, aurait voulu faire œuvre morale
et ne peindre le vice que pour mieux s'en détourner,
mais ce propos, déjà affiché par l'abbé Prévost, n'est pas
tout à fait convaincant. Les qualités formelles de l'œuvre,
en revanche, sont éclatantes par-delà la diversité des
styles prêtés à chaque personnage. La formule même du
roman par lettres, si elle comporte des inconvénients,
a l'avantage, que Laclos a exploité au maximum, de
permettre au romancier de varier les points de vue en
faisant raconter à plusieurs personnages un même évé-
nement. Les Liaisons dangereuses sont une des œuvres
les plus fortes de leur siècle.
150 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Le Marquis de Sade (1740-1814), libertin lui-même,


ne revendiquait pas pour ses livres une ambition morale
autre que la recherche du plaisir, effrénée parce que
toujours insatisfaite. Justine ou les malheurs de la vertu
(1791), puis Juliette ou les prospérités du vice (1798) sont
les œuvres d'un anticonformiste qui, par prédilection,
célèbre Térotisme dans le paroxysme où il rejoint la cruauté.
Les outrances mêmes ont valu à cette œuvre curieuse un
ostracisme tenace, sans doute excessif, ou bien à l'opposé
une admiration de principe, sans doute excessive elle
aussi.

La littérature politique
sous la Révolution

L'arrivée au pouvoir d'individualités neuves, la gravité des


événements eurent pour conséquence, sous Révolution, la
la
création d'une littérature politique, mais cette production impro-
visée et confuse fut très inégale. Ni l'éloquence de Mirabeau, des
Girondins et de Danton, ni la prose de Camille Desmoulins ne se
sont imposées comme des modèles classiques.

Le génie oratoire de Mirabeau,

La réunion des grandes assemblées déhbérantes (Consti-


tuante et Législative) ouvrait pour la première fois depuis
le xvi^ siècle le champ libre à l'éloquence politique. L'ora-
teur le plus réputé fut Mirabeau.
Tempérament sensuel, violent et généreux, intelligence
vaste et réaliste, Gabriel Riquetti de Mirabeau (i 749-1 791)
avait eu ime existence tourmentée, remplie de dissensions
familiales et de scandales; à l'heure des troubles, porté
en avant par les acclamations du Tiers, il ne se trouva pas
déconcerté. Il rassemble en lui les traits contradictoires
d'un opposant et d'un organisateur. On connaît sa réplique
hautaine dans la Salle du Jeu de Paume (23 juin 1789) :

« Allez dire à votre Maître... » Mais il veut dominer le

désordre, relever la nation, établir un gouvernement


fort : c'est la tendance générale de sa politique à travers
Le XVI l|e siècle / 151

les compromissions et les marchandages journaliers.


Son éloquence est forte, joignant aux vues sérieuses,
à ime connaissance des réalités politiques, des explosions
de fureur, de sensibilité ou d'indignation, des images
tragiques : « La Banqueroute, la hideuse Banqueroute

est là; elle menace de consumer vous, vos propriétés,


votre honneur... et vous déUbérez? »

Les autres orateurs de la période révolutionnaire


affectent une éloquence déclamatoire.

Sous la Convention, les Girondins, dont les mieux


doués furent vergniaud et isnard, eurent une éloquence
souple, aisée, vivante, qui se prêtait facilement à l'exposé
des idées générales, aux dissertations émouvantes sur
l'amour de la patrie, la liberté, la justice et la loi. danton,
plus énergique, affecte les formules brutales qui entraînent
le peuple. « Que m'importe d'être appelé buveur de
sang ? Eh bien, buvons le sang des ennemis de l'humanité » !

Robespierre 1758- 1794), au contraire, s'imposait par


la logique filandreuse et dogmatique de ses discours.
D'une façon générale, l'éloquence révolutionnaire a
présenté une puissance incontestable, mais momentanée.
Elle a pour nous l'intérêt de nous donner un écho des
heures affolantes ou sinistres de 1792 et 1793, de l'Invasion,
de la Terreur, de nous manifester, drapé à l'antique,
le génie fulgurant des hommes de l'époque, mais, dans
son fond et son allure, elle ne fait que reprendre la
substance des tirades de Rousseau lieux communs sur le
:

patriotisme, l'immortalité, les droits du peuple, le tout


nourri d'allusions aux héros de Plutarque, à Lycurgue,
aux Gracques et à Brutus, d'invectives, d'hyperboles
tragiques et de prosopopées.

La presse : Camille Desmoulins,


La presse, représentée par une multitude de feuilles
concurrentes, se signale par la violence de ses attaques,
plus haineuses encore que celles de la tribune. Un seul
talent intéressant se révéla, celui de Camille Desmoulins
(1760- 1794), mort sur l'échafaud. Ce ne fut pas un
politique à larges vues, mais un impulsif, citoyen enthou-
siaste, sincèrement désireux du bien public.
152 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Conclusion sur le XVllf siècle

Pris dans son ensemble^ le XVIII^ siècle donne


tout d^abord Vimpression d^un siècle frivole.

Un courant de préciosité et de libertinage, visible


surtout dans les œuvres secondaires, s'étend de la Régence
jusqu'à la veille de la Révolution. D'ailleurs, l'esprit de
conversation, très développé en ce siècle, avec ses avan-
tages a aussi des défauts. En même temps qu'il développe
la clarté, l'aisance, la finesse, il stimule l'ironie, nuit
à la gra\ité de la pensée; il détourne les auteurs de l'appli-
cation consciencieuse à une grande œuvre; il les rend
superficiels. FonteneUe, Montesquieu, Voltaire,
décisifs,
Beaumarchais ont visé à l'espnt, sinon au bel esprit,
pour donner à leurs idées un tour plus agréable :

I Dites-Dous, célèbre Arouet, rombéen vous «vcz sacxifié


de beautés mâles et forces à nocre texsse dâiattSK, et
combien Tesprit de gaknterie, a fertile en petin cfaoses,
vous en a coûté de grandes ? *
(Jean- Jacques Rooaeau.)

Le A17//^ siècle a glorifié la sensibilité et la


passion.
Cependant sentiments généreux finissent par
des
prévaJoir sur la de l'esprit. La sensibilité,
délicatesse
sous des formes qui peuvent nous sembler toochantes
ou ridicules, a inspiré une foule d'écrits eDc se manifeste
:

dans la sentimentalité timide de Marivaux comme dus


les effusions pathétiques de Diderot et de Roosseau. EDe
a encouragé lusqu'à l'afi'ectatioo le seoedmeat de U pitié,
de la bienfaisance elle a dicté à Vohaiie ses meilleures
;

pages pour introduire plus d'humanité et de tolennoe,


p>our faire abolir la tonure et les pleines dîspropoftîomiécs.
L'enthousiasme est un autre stimufant poor les âmes
d'élite : la lecture de Plutarque élève les esprits jusqu'au
stoïcisme. A défaut de croyances rehgieuses, on se forme
un idéal de vertu la noblesse morale de Viuvenargues,
:

les sympathies ferventes que provoque Rousseau, li


nostalgie ardente de Mlle de LespiDasse ou fenkûioo
de Aladame Roland, tant de mouvoiiciits iii cflécliîs
Le XVII h siècle / 153

fréquents à la veille de la Révolution témoignent d'une


réaction contre la sécheresse égoïste d'une société trop
raffinée et marquent une véritable renaissance des élans
et des droits du cœur.

Les idées sont^ presque toutes^ la traduction abstraite


d^un sentiment.
Les idées, celles du moins qui présentent quelque
puissance, peuvent se ramener à trois ou quatre affir-
mations :

• Croyance dans la bonté originelle de l'homme;


• Confiance dans le progrès;
• Affirmation des droits essentiels de l'individu : liberté
et égalité. Les avis diffèrent sur la valeur de la civilisation
suivant que l'on s'attache de préférence au premier ou
au second des principes énoncés ci-dessus.
Ces principes, s'imposant à l'esprit par leur simplicité,
leur logique, ne sont assujettis à aucun examen critique :

on ne considère dans une théorie que sa valeur rationnelle


et sentimentale. L'ordre de la raison prévaut sur l'ordre
des faits; il n'y a donc à tenir compte ni de la complexité
réelle des questions, ni de l'état de choses existant, ni des
leçons de l'histoire. Cette séduction d'un idéal abstrait
et logique explique la hardiesse des réformateurs, l'univer-
salité de leurs ambitions, le ton catégorique qu'ils affectent.

La littérature s'est bornée à transmettre et à propager


les idées régnantes.

Jamais mieux qu'au xviii^ siècle la littérature n'a été


« l'expression de la société », c'est à la fois sa force et
son défaut.
Insuffisante au point de vue artistique, timide et surannée
dans les genres d'apparat, elle a possédé à la perfection
l'esprit, grâce à Voltaire et à Beaumarchais; puis, avec
Rousseau, elle a reconquis l'éloquence et trouvé les
sources de l'inspiration lyrique.
Malgré la déclamation et l'imprécision du style, il
semble aussi qu'elle quitte l'observation morale pour
se rapprocher du réalisme :le xix^ siècle tirera un magni-
fique parti de ces indications.
154 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Les grandes dates


de la littérature au XVIir siècle

• 1714 FÉNELON. Lettre sur les occupations de V Académie


Française.
• 1715 Mort de Louis XIV.
• 1721 Montesquieu Les Lettres persanes.
:

• 1728 Voltaire La Henriade.


:

• 1730 Marivaux Le Jeu de V Amour et du Hasard.


:

• 1731 Abbé Prévost Manon Lescaut. :

• 1732 Voltaire Zaïre. :

• 1748 Montesquieu L'Esprit des Lois. :

• 1750-1753 Voltaire a Berlin Le Siècle de Louis XIV. :

• 1750 J.-J. Rousseau Discours sur le rétablissement


:

des Sciences et des Arts.


• 1751 D'Alembert Discours préliminaire de
: V Ency-
clopédie.
• 1759 Voltaire : Candide.
• 1761-1762 J.-J. Rousseau La Nouvelle : Hélotse,
Émile, Le Contrat Social.
• 1705-1777 J.-J. Rousseau Confessions. :

• 1778 Mort de Voltaire et de J.-J. Rousseau.


• 1778 BuFFON Les Époques de la Nature.
:

• 1782 Laclos :Les Liaisons dangereuses.


• 1784 Bernardin de Saint-Pierre Paul et Virginie. :

Représentation du Mariage de Figaro^ de


BEAUMARCHAIS.
• 1789 Réunion des États Généraux. Prise de la
Bastille.
• 1794 Mort d'André Chénier.
XlXsiècle
156 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Introduction
Le XIX^ siècle a été un grand siècle poétique et
littéraire.

Le xix^ siècle a été une époque de renouvellement


complet tandis que le siècle précédent avait tourné
:

de préférence son activité vers la politique et la philo-


sophie, au détriment de l'an, le xix^ siècle a produit
de nombreux chefs-d'œuvre.

U abandon des traditions classiques et V exemple des


littératures modernes ont rajeuni la forme et
rinspiration.

Deux principes nouveaux ont favorisé l'éclosion des


ou\Tages modernes :

La liberté de l'art. Les règles fondées sur l'usage


et sur l'autorité des Anciens cessent de s'imposer. La
doctrine de Boileau, les théories sur la distinction des
geru^es et la noblesse du style sont rejetées. On attache
désormais plus de prix à l'originahté qu'à la recherche
du beau et de la perfection. L'imagination évince la
raison; aucun motif n'est exclu de l'esthétique moderne :

on admet le grotesque, le tri\ial, même le laid.


Le cosmopolitisme. L'influence grecque et latine
est abandonnée. D'autre part, le français, qui perd son
universalité, se met des littératures étrangères
à l'école
iVime de Staël à beau-
et les imite parfois sans discrétion.
coup contribué à propager cette tendance Les nations :

doivent se ser\'ir de guide les unes aux autres... On se


trouvera donc bien en tout pays d'accueilHr les pensées
étrangères. »
• La poésie anglaise, avec Lord Byron, a servi à fixer
l'idéal moral du Romantisme, tandis que les hymnes
d'Ossian apprenaient à dépeindre les agitations de la
natuire et que les romans de Walter Scott donnaient
le goût des peintures historiques.
Le XIX« siècle / 157

• La poésie allemande, par les lieder de Goethe et de


Schiller, montrait comment l'on pouvait prêter aux
descriptions des choses et aux épanchements de l'âme
un accent mystérieux et divin; les historiens et les philo-
sophes allemands, Herder, Frichte, Hegel, en attendant
Nietzsche, entraînaient la pensée aux généralisations
ambitieuses.
Michelet et Renan, dans leur jeunesse, ont été fascinés
par le génie allemand qui leur semblait unir à l'érudition
du détail la vision totale et explicatrice des ensembles.
• Plus près de nous s'est exercé l'influence des romanciers
russes (Tolstoï, Dostoïewski) avec leur psychologie
minutieuse, leur théorie de la pitié et une sorte de fata-
Hsme mystique.

Les époques.
On peut distinguer quatre époques dans le xix^ siècle :

L'ÉPOQUE DE LA RÉVOLUTION ET DE L'EmPIRE (179O-


1820). Au point de vue httéraire, c'est une période de
transition et de torpeur, où subsiste sans modification
marquante la contrainte de théories usées ce n'est qu'une
:

continuation du classicisme antérieur. Cependant l'élo-


quence politique naît sous la Révolution, et, dès l'Empire,
les écrits de Mme de Staël et de Chateaubriand préparent
l'épanouissement du Romantisme.
Le Romantisme (1820- 1850). C'est une époque de
mélancohe et d'enthousiasme. En littérature, les écrivains
chantent Dieu, la nature, la passion. Dans la vie dominent
l'individuahsme et le pessimisme; on veut la liberté
dans les mœurs comme dans l'art, et le suicide est la
conclusion d'une vie fantasque et déréglée (cf. Rolla,
d'Alfred de Musset).
Le Réalisme ou Positivisme (1850- 1880). Époque
à tendance scientifique : les auteurs, réagissant contre
l'imagination, s'appuient sur l'expérience et reproduisent
objectivement la réalité. Dans les mœurs reparaît l'esprit
bourgeois d'économie et de travail.
Le Dilettantisme (1880-1914). Tandis que le réalisme
s'achève sous la forme extrême du naturahsme et que
les poètes retrouvent, grâce au symbolisme, le goût de
la sensibilité et du rêve, les esprits, volontiers désabusés
et sceptiques, considèrent en amateurs le spectacle des
choses.
158 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Les œuvres,
A ces écoles opposées correspondent deux catégories
d'œuvres les unes d'inspiration individuelle et lyrique,
:

plus nombreuses à l'époque romantique poésie, théâtre;


:

les autres d'inspiration sociale et descriptive, plus nom-


breuses à l'époque réaliste épopée, roman, histoire.
:

Le goût et la langue.

LE GOÛT devait évoluer et perdre de sa délicatesse


par suite de l'initiation hâtive d'un public nombreux et
populaire aux choses de l'esprit.
Le journalisme, le tirage abondant des éditions, la
multiplication des bibliothèques ont facilité la diffusion
des œuvres dans toutes les couches sociales. Au contact
de ce public hétérogène et de culture récente, la littérature
a perdu quelque chose de sa distinction en même temps
qu'elle développait certaines de ses qualités.
Chez tous les écrivains, elle prend beaucoup plus
d'éclat et de couleur, mais elle tombe souvent dans la
déclamation et la vulgarité. La composition est souvent
médiocre; ce sont plutôt des textes brillants, des morceaux
choisis, noyés dans la prolixité de l'improvisation.
LA LANGUE, Variée, très riche, abondante en néologismes,
manque souvent de rigueur et de correction.

Madame de Staël
Sans être un écrivain de génie, Mnne de Staël a rendu aux auteurs
un service appréciable en indiquant les sources principales d'une
rénovation poétique et en proclamant la nécessité d'une littérature
nationale qui soit en harmonie avec les mœurs et les idées modernes.

Mme de Staël : une esthétique fondée sur Vimitation


des littératures étrangères,
Mme de Staël (1766-18 17), née Germaine Necker,
femme d'une rare intelligence, forme, par son éducation
et les aspirations variées de son tempérament, la transition
qui doit mener des salons du xviii^ siècle au seuil du
Le XIX« siècle / 159

Romantisme. L'indépendance de ses opinions lui attira


l'animosité de Napoléon, et finalement l'exil.
Causeuse impénitente, curieuse d'idées neuves, caractère
généreux, elle a exercé un ascendant réel, et, malgré
l'absence des qualités de style, aucune des œuvres qu'elle
a laissées n'est indifférente.

Ses écrits sont surtout intéressants par des idées


nouvelles.

Dans le livre de la littérature (1800) elle s'est


efforcée de montrer le rapport qui existe entre les œuvres
et les institutions sociales de chaque siècle et de chaque
pays. C'est le premier essai où l'on ait associé d'une
façon suivie la critique littéraire à l'histoire il s'en dégage
:

cette idée que la littérature classique ne pouvait convenir


qu'à l'Antiquité.
Le livre de l' Allemagne (18 10) est un exposé extrê-
mement favorable des mœurs, de la littérature et de
la philosophie allemandes. Mme
de Staël a été frappée,
puis séduite par la mentalité germanique qui, sous une
apparence lourde, cachait un sérieux dont la profondeur
étonne sa légèreté de Française elle admire la simplicité
:

du caractère allemand et analyse les chefs-d'œuvre de


Schiller et de Gœthe. Elle révélait en même temps :

• Les sources d'une poésie fondée sur le mystère des


choses, le sentiment et la rehgion, indiquant déjà plusieurs
thèmes que devait développer Lamartine;
• Les principes de la philosophie allemande, nullement
rationaliste, mais intuitive et universelle, englobant dans
une synthèse confuse et puissante toutes les forces de
l'âme et l'explication du monde « Ils regardent le sentiment
:

comme un fait, comme le fait primitif de l'âme. »

Son influence a sans doute orienté les premiers


essais du lyrisme français.

Le style, chez Mme de Staël, terne et diffus, est très


inférieur à la pensée. Cependant elle n'en a pas moins
exercé, autant par ses théories que par les modèles qu'elles
désignait, une grande influence sur les origines du roman-
tisme (dont elle a, la première, popularisé le nom), en
160 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

montrant que seule une poésie nationale et chrétienne,


« ayant ses racines dans notre propre sol était appropriée
)>,

à notre civilisation et qu'il faudrait s'inspirer de la tradition


du Moyen Age et des littératures du Nord « La littérature :

des anciens est chez les modernes une littérature tran-


plantée. »

Chateaubriand (1768- 1848)

Chateaubriand a été le révélateur de la littérature


véritable
du XIX® siècle; il son nom à la restauration de l'idée
a attaché
catholique, au renouvellement de l'imagination moderne et à la
création d'un style pittoresque et descriptif.

Chateaubriand^ grand voyageur et homme politique^


reste surtout un grand romancier. V initiateur
de la mélancolie romantique.

François-René de Chateaubriand, né à Saint-Malo


en 17685 connut une enfance turbulente et une adolescence
exaltée.
Après avoir exploré divers points de l'Amérique
(région des Grands Lacs), 1 791 -1792, il revient en France,
émigré, est blessé au siège de Thionville, puis, sans
ressources, inconnu, se retire à Londres. Sous l'Empire,
il se tient dans une opposition hautaine, puis sous
Louis XVIII joue un rôle diplomatique et politique
parfois bruyant, est ambassadeur et ministre, fait décider
la guerre d'Espagne (1823), et, après 1830, vit dans la
solitude. Mort en 1848.
Chateaubriand est un caractère étrange et mécontent,
fait d'orgueil et de mélancolie, en qui les influences
ataviques du Breton et du gentilhomme se sont alliées
à des sentiments hérités de Rousseau, mais sa faculté
maîtresse fut l'imagination. C'est cette imagination qui
lui fait trouver seules dignes d'intérêt les créations illu-
soires de son esprit et qui déforme toujours, pour en
exagérer l'importance ou la beauté, les incidents relatifs
à sa personne et les spectacles qu'il veut dépeindre.
Le XIX^ siècle / 161

Son œuvre. Le Génie du Christianisme (1802)


est une apologie esthétique et sentimentale
de la religion.

Publié à l'heure même de la restauration officielle


du culte catholique (application du Concordat).
• Le Génie du Christianisme avait pour objet de relever
la religion du discrédit que lui avaient jeté les attaques
des Encyclopédistes et de Voltaire. Chateaubriand
s'applique donc à réfuter la raillerie par le sentiment,
en faisant appel « à tous les enchantements de l'imagination
et à tous les intérêts du cœur » c'est moins un traité
:

dogmatique qu'un album de phrases et d'images sur


la splendeur de la nature et les beautés littéraires et
morales de la religion chrétienne et du culte. Descriptions
du Nouveau Monde, étude sur les mœurs des oiseaux,
perspectives grandioses de la nature (coucher de soleil
sur l'Océan, clair de lune dans les solitudes du Niagara),
fragments historiques sur le Moyen Age, éloge de l'archi-
tecture gothique et des arts chrétiens, réflexions sur
le charme des ruines, peinture des cérémonies religieuses
et énoncé des bienfaits que le christianisme a rendus
à la société, se succèdent suivant un lien assez lâche et
captivent le lecteur par la variété des sujets et la noblesse
du style. Deux épisodes étaient annexés au Génie du
Christianisme : René et Atala.
• René est une sorte d'autobiographie romanesque
destinée à illustrer le chapitre du vague des passions :

c'est une peinture des « orages » du cœur dans une âme


désœuvrée et solitaire : ingrat envers la vie qu'il ne se
résigne pas à accepter, tourmenté par des désirs malsains,
René s'épuise dans la recherche vaine d'un idéal impos-
sible. Seule la religion aurait pu offrir un apaisement
à son âme exaltée.
• Atala est une idylle funèbre dans les savanes de l'Amé-
rique : un sauvage, Chactas, prisonnier d'une tribu
ennemie, est sauvé par une jeune chrétienne Atala.
Celle-ci qui l'àime, mais qui a été vouée par sa mère
à la rehgion, s'empoisonne de remords d'avoir enfreint
ses vœux. Les rives du Meschacebé (Mississippi), avec
leur végétation splendide, forment le cadre de cette intrigue
émouvante.
162 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Les Martyrs (1809) sont une large épopée en


un sujet chrétien.
prosey sur

Chateaubriand décrit les aventures de deux jeunes


gens, Eudore et Cymodocée, au temps des dernières
persécutions (iv^ siècle).
Eudore est chrétien, tandis que Cymodocée, descen-
dante d'Homère, représente la tradition poétique de la
Grèce. L'action, dénouée par le martyre des deux héros,
s'accomplit au milieu d'une laborieuse reconstitution du
monde antique où Chateaubriand met en parallèle les
grâcesdu paganisme et les vertus morales des chrétiens.
Eudore, dans un long récit, nous mène à travers toutes
les provinces de l'Empire, d'Orient jusqu'en Batavie et
en Armorique la narration fameuse du combat entre
:

les Francs et les Romains, l'épisode mystérieux de Velléda


dans les forêts de la Gaule sont les fragments les plus
célèbres de ce récit.

L'Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811) est le


récit d'un voyage fait par V auteur en Grèce et
en Terre Sainte.
Chateaubriand avait fait ce voyage pour se documenter
avant de composer Les Martyrs.
Les qualités qui font l'agrément de l'ouvrage sont
la simplicité et la variété amusante des anecdotes rappelées
par le voyageur, puis le charme des descriptions, moins
pompeuses que celles des premiers écrits, où la noblesse
des souvenirs s'ajoute à la beauté des paysages et des
monuments décrits (méditation sur les bords de l'Eurotas;
lever de soleil sur l'Acropole).

Les Mémoires d'Outre-Tombe sont un vaste et


orgueilleux récit de la vie de Fauteur.

Dans cet ouvrage (publié en 1849- 1850), Chateaubriand


a voulu laisser à la postérité l'image définitive de sa
personne. Il raconte son éducation à demi sauvage, ses
souvenirs de Combourg, ses promenades avec sa sœur
Lucide, son exil, ses démêlés avec Napoléon, son rôle
politique sous la Restauration.
Le XIX« siècle / 163

En plus de l'intérêt purement narratif du récit de la


vie si mouvementée d'un personnage illustre, ces Mémoires
sont un document moral sur la mélancolie romantique,
véritable maladie de l'âme dont Chateaubriand a présenté
un exemple saisissant et dangereux.
Enfin c'est un tableau où l'on retrouve les mœurs
d'une génération disparue et tous les événements d'une
époque troublée; la vie maussade des nobles de province
dans les dernières années de l'Ancien Régime, les
spendeurs déclinantes de la monarchie, le despotisme
impérial et ses campagnes sanglantes, la retraite de Russie,
etc.

Les idées et les sentiments de Chateaubriand


semblent concilier la discipline et les dogmes de
la religion avec Vinfluence individualiste de
Rousseau.
Ses religieuses
idées le catholicisme. D'abord
:

indifférent. Chateaubriand en 1798 revient au cathoh-


cisme; converti pour des raisons de sentiment « j'ai
:

pleuré et j'ai cru », il fait appel au cœur et au goût du


lecteur, et s'attache à mettre en relief le caractère profond
et émouvant du sentiment religieux; pour réfuter les
préjugés voltairiens, il montre ainsi que la religion n'est
ni laide ni ridicule, mais au contraire belle, raisonnable
et utile à l'humanité.
Ses théories littéraires. Ses idées littéraires dérivent
de sa philosophie le christianisme, doctrine vraie, doit
:

inspirer une poésie plus pure et plus élevée que le paga-


nisme « la mythologie rapetisse la nature » et détruit
:

le sentiment de l'infini.
Cependant Chateaubriand admire les écrivains anciens;
pour la forme, il reste rigoureusement classique, respecte
les lois des genres et prend soin de conserver à son style
la noblesse et le sublime.
Ses idées morales. En dépit de ses principes religieux
et de son respect de la tradition Uttéraire, il n'en reste
pas moins que Chateaubriand est au fond un disciple
de Rousseau et un romantique il a le mal du siècle.
:

De là, le pessimisme latent de son œuvre, le désarroi


moral de René, désabusé du monde et enclin au suicide :

« Hélas! je cherche un bien inconnu dont l'instinct me

poursuit est-ce ma faute si je trouve partout des bornes ? »


:
164 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Le style de Chateaubriand est d'huit éclat inouï dans


les descriptions.

« Le livre de M. de Chateaubriand est un livre de


plomb et d'or, mais l'or y domine. » Cette réflexion que
Ton prête à Bonaparte après la lecture du Génie du Chris-
tianisme pourrait s'appliquer à l'œuvre entière de l'auteur.
Chateaubriand se montre inférieur dans la composition
des grands ouvrages et dans la création des caractères :

ses héros, tous semblables, Chactas, René, Eudore, sont


« les fils de ses songes », la projection idéahsée de sa

propre personne; son style conserve de nombreux chchés


conforme à la prétendue noblesse du xviii^ siècle et
n'est pas toujours exempt d'emphase.
Malgré ces fautes de goût. Chateaubriand demeure
un des plus grands prosateurs français par la couleur
puissante et pittoresque de ses descriptions et la splendeur
des phrases.
Ses descriptions sont d'une précision et d'une vie
remarquables du spectacle de la réalité concrète, il
:

excelle à dégager l'impression dominante il évoque :

d'emblée l'âme d'un paysage, le caractère d'une saison


(l'automne), l'immensité des horizons, le charme de la
nuit, de la mer et de la solitude.
De là une tendance naturelle au symbolisme chaque :

objet suggère une conclusion morale et cette pensée,


habituellement mélancolique, s'exprime en une phrase
irréprochable tant par la poésie de l'image que par l'har-
monie solennelle et savante et par la couleur des termes
choisis :

Qu'il fallaitpeu de chose à ma rêverie une feuille séchée


!

que levent chassait devant moi... un étang désert où le


jonc flétri murmurait... Souvent j'ai suivi des yeux les
oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête.
Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains,
où ils se rendent j'aurais voulu être sur leurs ailes
: !

(René.)

Chateaubriand a dominé le Romantisme.


« En dedans de mon siècle, j'exerçai peut-être
et à côté
sur lui... une influence rehgieuse, politique et
triple
littéraire » {Mémoires d'Outre- Tombe). En tout cas, c'est
au point de vue littéraire que l'influence de Chateaubriand
s'est affirmée sans conteste et presque sans limites. Donnant
Le XIX^ siècle / 165

une fraîcheur et un éclat inaccoutumés aux sujets et aux


sentiments qu'avaient pressentis Rousseau et Bernardin
.

de Saint-Pierre, Chateaubriand « a renouvelé l'imagination


moderne » (Faguet) il a élargi le spectacle du monde,
:

fixé les aspirations de sa génération vers la mélancolie


et révélé la formule essentielle du Romantisme, c'est-à-dire
la littérature d'inspiration religieuse et personnelle.
Lamartine et Victor Hugo par leurs thèmes poétiques,
Augustin Thierry dans ses évocations d'histoire, Michelet
et Flaubert par le style, procèdent de Chateaubriand, se
sont élancés dans son « sillage » qu'ils n'ont fait qu'élargir.

Le Romantisme
Tandis que les précurseurs du Romantisme n'avaient point
rompu avec la tradition, jeune École qui s'est formée sous la
la
Restauration s'est opposée, non sans violence, aux théories
classiques, et a proclamé officiellement « la liberté dans l'art ».

Le Romantisme résulte d^influences diverses,


françaises et étrangères.
Le Romantisme est le nom donné au mouvement
confus et général de rénovation qui se manifeste en
littérature dans la première moitié du xix^ siècle.
C'est d'abord une insurrection absolue contre tous les
principes classiques et contre les règles énoncées par
Boileau, admises encore au xviii® siècle. Issu directement
des œuvres de Rousseau et de Chateaubriand, le Roman-
tisme s'inspirait également des modèles contemporains
de la poésie anglaise (Shelley, Lord Byron), des récits
de Walter Scott, et des ballades de Schiller et de Gœthe.
Mme de Staël, dans le livre De F Allemagne, avait
indiqué ses principales sources d'inspiration; Stendhal,
dans une brochure (Racine et Shakespeare, 1825), Victor
Hugo, dans la retentissante Préface de Cromwell (1827),
essayèrent d'en donner la théorie en réalité, c'est dans
:

les œuvres mêmes des auteurs qu'il faut chercher le carac-


tère propre du Romantisme.
166 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

U individualisme est la marque essentielle de la


littérature romantique.
Chaque auteur, au lieu de sacrifier au jugement com-
mun, c'est-à-dire à laraison, s'abandonne librement
à ce qu'il y a en lui de plus original, de plus intime :

son « moi », son imagination, sa sensibilité. Le poète


chantera donc avant tout ses passions, et en particulier
son ennui, sa mélancolie, qui est « le mal du siècle ».
Il chantera aussi ses croyances religieuses ou ses inquié-
tudes philosophiques, décrira ses paysages préférés et
unira la nature à son âme.
En outre, Vigny essayera d'inculquer des idées morales
à l'aide de symboles et Hugo prétendra être un guide
politique. Mais la grande ambition du Romantisme débu-
tant fut de créer un drame shakespaerien, à la fois gro-
tesque et sublime. Il ne réussit pas dans cette voie le :

genre romantique par excellence a été la pièce lyrique,


« méditation », chant de rêve, de plaisir, d'ennui ou de

douleur.

Une forme originale et brillante devint indispensable


à la nouvelle poésie,

A ime doctrine plus vaste devait s'adapter une technique


plus souple. Les règles étroites qui exigeaient la distinction
des genres et des styles cessèrent de s'imposer. Toutes
les formes, lyrique, épique, satirique, fantaisiste, etc. se
trouvèrent confondues, ou plutôt le lyrisme envahit tous
les sujets.
Le style revêt im éclat inaccoutumé grâce à des figures
nombreuses et inédites exclamations éperdues, méta-
:

phores, antithèses brillantes font saillir chaque détail.


Le vocabulaire devient réahste, technique, exotique;
le mot pittoresque évince la périphrase noble.
Dans la versification, on cesse d'observer le repos
monotone à l'hémistiche le déplacement de la césure
:

(coupe tripartite), des rejets fréquents, qui mettent en


relief les mots les plus forts, transfigurent l'alexandrin,
lui donnent une allure plus vive et plus saccadée. La rime
devient plus fringante, plus riche elle cesse d'être « es-
:

clave ».
Le XIX^ siècle / 167

Malgré des excès et des fautes de goût, le Romantisme


a déclenché un beau mouvement artistique.
Les « truculences » des Romantiques extrêmes sont
oubliées aujourd'hui et les chefs du mouvement, Victor
Hugo, Alfred de Musset, ont bien vite rejeté les excès
d'un romantisme outrancier et conventionnel. Pour
l'apprécier impartialement, il faut se rappeler qu'il a été
illustré par de grands poètes et songer aux belles œuvres
qu'il a inspirées en introduisant dans l'art plus de liberté,
de sincérité et des thèmes plus féconds.
Inférieure par la psychologie, souvent prétentieuse et
factice, aboutissant à la conception d'un héros fatal et
immoral (Child Harold) ou bien persécuté par le destin
(Hernani), la littérature romantique doit sa valeur :

• à l'accent de sincérité frémissante des œuvres;


• à la nouveauté brillante des descriptions historiques,
exotiques, ou à la splendeur des paysages;
• enfin et surtout à la richesse insoupçonnée et à l'éclat
pittoresque du style.
Remarquons d'ailleurs que le Romantisme ne s'est
pas borné à la poésie et au théâtre; il a pénétré dans tous
les genres littéraires roman, histoire. Il a déterminé
:

dans les arts un mouvement analogue; en politique,


il a abouti à un vaste courant démocratique et humanitaire

dont la révolution de 1848 fut le résultat; il s'est propagé


dans les mœurs, et, pendant toute une génération, a
enthousiasmé la jeunesse instruite.

Lamartine (1790- 1869)

Lamartine a été le plus idéaliste des poètes romantiques; de là


la pureté, l'émotion douce et communicative de son lyrisme.
Malgré l'abondance de sa production et les efforts qu'il tenta pour
élargirson talent, reste pour nous l'auteur des Méditations.
il

Alphonse de Lamartine (1790- 18 69), né à Mâcon,


dans une famille riche où il reçut une éducation presque
féminine, mena d'abord une vie désœuvré et facile. Il fut
168 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

à Florence un secrétaire d'ambassade oisif et distingué


(1823-1830). Il fit en Orient un voyage princier (1832),
puis entra dans la vie politique. Il contribua à détacher
le pays de la monarchie de Louis-Philippe et fut Tun
des membres les plus en vue du gouvernement provisoire
de 1848; en cette qualité, il fit garder à la France le drapeau
tricolore. Après les événements de 1851, il vécut dans
l'oubli et la gêne.
Il a raconté l'histoire très embellie de sa jeunesse dans
de nombreux écrits en prose Confidences ^ Nouvelles
:

Confidences, Graziella, etc.


Ce fut un caractère sentimental et rêveur, disposé par
son optimisme naturel à s'élever sans effort aux sentiments
généreux piété, amour, fraternité humaine.
:

Les Méditations sont la première et la plus sincère


expression du lyrisme au XIX^ siècle.

Après quelques essais tout à fait insignifiants, Lamartine,


sous le coup d'une émotion profonde, composa une
série de poèmes élégiaques, « purs comme l'air, tristes
comme la mort, doux comme le velours ». Ce furent
les Méditations (1820), complétées en 1823 par les Nouvelles
Méditations.
Le eut un succès éclatant et inattendu
livre, très court, :

on y trouvait peinture de l'amour, sans libertinage,


la
sans réminiscences l'auteur y décrivait en toute sincérité
:

ses états d'âme et ses croyances. Ses vers sont dominés


par l'image d'Elvire (JuHe Charles), jeune femme, morte
depuis, que le poète avait rencontrée à Aix-les-Bains
et à Paris (1816-1817).
Les pièces les plus célèbres du recueil sont :

• U
Isolement, pièce de deuil et d'espérance exprimant
la nostalgie du bonheur :

Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore,


Vague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi!

• UHomme, fragment splendide de philosophie spiri-


tualiste,dédié à Lord Byron. L'auteur proclame sa foi
et sa soumission à la Providence et tente de définir la
condition humaine :
Le XIX« siècle / 169

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,


L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux,

• Le Lacy anniversaire d'un entretien avec Elvire, sur


le lac du Bourget le temps qui fuit dérobe le bonheur
:

que voudraient prolonger les amants (« O temps, suspends


ton vol! ») et dont le poète cherche au moins à fixer
le souvenir dans les lieux qui en furent témoins :

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau Lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux...
Qu'il soit dans le zéphir qui frémit et qui passe...

• V Automne, poème de regrets et d'adieu, où le poète


gravement souffrant renonce, sans révolte, mais non
sans mélancolie, aux beautés et aux joies de la terre :

Terre, douce nature.


soleil, vallons, belle et
Je vous dois ime larme aux bords de mon tombeau :

L'air est si parfumé la lumière est si pure


! !

Aux regards d'un mourant le soleil est si beau!

Au fond de cette coupe où je buvais la vie.


Peut-être restait-il une goutte de miel...

• Le Crucifix, récit idéalisé des derniers instants d'Elvire.


Les Harmonies poétiques et religieuses (1830) sont des
hymnes d'un mouvement puissant, plus ample mais
moins personnel, de larges descriptions de la nature,
imprégnées d'un sentiment presque panthéiste Infini : U
dans les cieux, Le Chêne, Jéhovah. Dans le même recueil
se trouve Milly ou la Terre natale « Pourquoi le prononcer
:

ce nom de la patrie? »

Les qualités mêmes de Lamartine ne convenaient


pas au genre épique,
Lamartine javait déjà donné quelques fragments nar-
ratifs : La Mort de Socrate, Le Dernier chant du pèlerinage
d'Harold.
Pour achever sa carrière, il imagina d'entreprendre
dans un récit immense l'histoire symbolique des destinées
de l'humanité; de ce vaste dessein, il ne put réaliser que
deux épisodes :

• Jocelyn (1836) est un essai d'épopée famiUère. C'est


en quelque sorte le roman d'un séminariste Jocelyn :

sacrifie à la vocation divine son affection pour sa compagne


170 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

d'infortune, Laurence, et achève sa vie dans les humbles


joies d'un presbytère au milieu d'une population rurale.
L'action se passe pendant la Révolution.
• La Chute d'un Ange (1838) est une vision des temps
primitifs un ange, Cédar, devenu homme par
: amour
d'une mortelle, Daïdha, subit avec son épouse toutes
sortes d'humiliations et d'épreuves.

La poésie de Lamartine est spiritualiste et tendre


plutôt que passionnée.

De nombreuses lectures ont nourri l'imagination de


Lamartine la Bible, Fénelon, Bernardin de Saint-Pierre,
:

d'une part; Rousseau, Ossian, Lord Byron d'autre part,


mais ces inspirations contradictoires ont été assimilées,
fondues d'une manière très personnelle par son génie
aimant et généreux, toujours attaché à la compréhension
des sentiments élevés.
Idéalisme et spiritualisme. Tout ce qui est matériel,
périssable, le rebute il veut retrouver en tout objet,
:

en tout sentiment, ce qu'il peut y avoir de pur, d'immortel,


de divin. De là, une propension naturelle à la philosophie,
non pour discuter et convaincre, mais pour croire et pour
adorer. Il ne peut se résoudre à admettre définitivement
ni le mal ni la mort aussi sa tristesse n'est-elle au fond
:

jamais désespérée; toujours renaît sa croyance sereine


au bonheur, à l'immortalité, et la foi, héritage de son
éducation, est aussi l'expression spontanée de son cœur :

« J'aime, il faut que j'espère! »

Amour. Sa rencontre avec Elvire a été l'éblouissement


de sa vie Elvire est devenue pour lui ce qu'avaient été
:

Béatrice pour Dante et Laure pour Pétrarque, une figure


supraréelle, une personnification de l'idéal, un reflet
de la beauté suprême. Aussi il a chanté, non l'exaltation
du plaisir, mais une forme platonicienne et contemplative
de l'amour, ennoblie des graves pensées de la mort, de
l'immortalité et du souverain Bonheur.
Sentiment de la nature. Lamartine a puisé dans ses
souvenirs d'enfance, à Milly, la goût intime de la vie
rustique. Il subit l'impression des calmes beautés de
la nature et de sa paix consolatrice :

Mais la nature est là, qui t'invite et qui t'aime!


Le XIX« siècle / 171

D'ordinaire, il en saisit le « charme » général plutôt


que les aspects visuels et particuliers, et préfère les
paysages indécis et spacieux, le soir, le clair de lune;
il note l'atmosphère, l'éclairage, les sons, tout ce qui
contribue et suffit à former une impression physique et
morale à une heure donnée.

Les caractères du style de Lamartine sont la


limpidité et Vharmonie,

Lamartine compose avec clarté, noblesse, abondance,


au gré d'une inspiration trop facile. Ses pensées se pressent
et s'ordonnent en belles images, en développements
éloquents, mais ne revêtent jamais une précision rigou-
reuse : c'est ce qui fait le charme et aussi la défectuosité
de ses vers.
Les vers ont une douceur fluide et monotone, dont
l'harmonie est faite du gHssement des consonnes (ss) et
de la sonorité musicale et claire des finales (1, r) ;
/Repose-toi, mon âme, en ce dernier asi/e,
Ainsi qu'un voyageur, qui, /e cœur p/ein d'espoir,
5'assied, avant d'entrer, aux portes de /a vi//e
Et respire un moment /'air embaumé du soir,
(Le Vallon.)

Alfred de Musset (i8 10-1857)


Par son existence désordonnée et l'accent passionné de ses
vers, Musset est bien le représentant de l'esprit romantique, et
cette même ardeur, qui a peut-être soulevé son inspiration, lui
a fait gaspiller son talent, a perdu « sa force de vie ».

Alfred de Musset a prodigué dans une vie de


plaisirs les dons d'aune sensibilité incomparable.

Enfant de Paris, admirablement doué, séduit très jeune


par la dissipation, prématurément usé par le plaisir,
Alfred de Musset (1810-1857) n'a d'autre histoire que
celle de ses premiers succès, de ses amours et de sa lamen-
table déchéance morale.
172 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Caractère nerveux et versatile, passant fiévreusement


de la joie espiègle à la mélancolie et à la passion, ayant
conscience d'ailleurs de la dualité de son caractère au
point de se voir parfois, par une sorte de mirage, « dédou-
blé » en deux êtres différents, Musset a écrit La Confession
:

d'un Enfant du siècle, des Comédies en prose, et deux


recueils de vers Premières Poésies et Poésies Nouvelles.
:

Indifférent aux événements et aux graves pensées, il


n'a donné dans ses vers que l'expression spontanée de
son humeur et de son âme, mais avec tant d'exaltation
« qu'il
y pend toujours quelque goutte de sang ».

Sa poésie^ d^abord simple jeu d^imaginationy s*est


transformée dans Les Nuits en un chant de
souffrance.
Ses poèmes romantiques. Dans la chaleur de la bataille
romantique, il fut l'un des plus avancés, affectant des
sentiments excentriques et violents, cherchant les sujets
bizarres et tragiques; dans les Contes d'Espagne et d'Italie,
il prodigue les descriptions multicolores, les épisodes
macabres. Il s'enthousiasme pour une liberté affranchie
de toute entrave sociale ses modèles sont Franck, le
:

héros révolté de La Coupe et les Lèvres; Rolla, le jeune


libertin fastueux qui se suicide après une dernière orgie :

« Il prit un flacon noir qu'il vida sans rien dire. »

Ses poèmes fantaisistes. Mais à côté des morceaux


de parade et de défi, des appels dithyrambiques vers
d'autres cieux et d'autres âges (Les Vœux stériles), Musset
reprend un ton plus familier dans des pièces où se mêlent
l'enjouement, l'ironie et la galanterie telles sont Namouna,
:

fantaisie brillante et effrontée, les Stances à Ninon (« Si je


vous le disais, pourtant, que je vous aime? »). Une Soirée
perdue, où la rêverie du poète se partage entre le chef-
d'œuvre de Molière et la grâce d'une « charmante incon-
nue », voisine de spectacle.
Ses poèmes de passion. Le souvenir de sa haison
avec George Sand, brusquement rompue après leur
idylle de Venise (1834), lui inspira une poésie autrement
profonde :

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux.


Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Dans Les Nuits (Nuit de Mai, d'Août, d'Octobre, 1835-
1837), il chante la détresse de l'abandon, puis la sainteté
Le XIX« siècle / 173

de l'épreuve qui forme le caractère et épure le génie


du poète :

L'homme est un apprenti, la douleur est son maître.


Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.

Ce sont des dialogues émouvants entre le poète accablé


par la douleur et la Muse qui veut l'inspirer, le consoler,
lui suggérer l'espoir et le pardon.

Uart d'Alfred de Musset est d'une spontanéité


charmante.
Le trait dominant du
talent et du style d'Alfred de
Musset est souplesse. Avec une aisance suprême,
la
toujours élégant et gracieux, il se montre familier, badin,
sentimental, passionné.
Les défauts sont visibles incapacité de composer,
:

digressions, apostrophes déclamatoires, négligences fré-


quentes dans le style, la grammaire et la rime.
Mais, même dans les œuvres les plus improvisées,
jaillissent des pages, des traits d'une délicatesse exquise :

Merveilles de la mythologie païenne ou de notre


Moyen Age :

Regrettez-vous le temps où nos vieilles romances


Ouvraient leurs ailes d'or vers leur monde enchanté?
Où tous nos monuments et toutes nos croyances
Portaient le manteau blanc de leur virginité?

Charme d'un soir de mai (« Poète, prends ton luth »), !

souvenirs de promenades, ivresse de la danse et des


fêtes mondaines, silhouettes féminines, etc. Dans un
vers, il sait, comme André Chénier, faire surgir des visions
incomparables de beauté plastique et de fraîcheur (« les
épaules d'argent de la nuit qui frissonne »), jeter un cri
sobre et intense de passion, de tristesse ou de réconfort :

Seul, je me suis assis dans la nuit de mon cœur...


Qu'est-ce donc qu'oublier si ce n'est pas mourir?...

Et, dans Les Nuits, il a atteint sans une défaillance


à des accents d'une éloquence ardente et douloureuse,
s'exhalant en symboles nombreux, en images splendides
(cf. Nuit d'Août).
La versification de Musset présente des inégalités et
des beautés semblables à celle du style dans ses premières :

productions, il affecte de donner à l'alexandrin l'aspect


V

174 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

le plus baroque (enjambements, etc.); par la suite, bien


que la rime (entrecroisée de préférence) soit faible,
même insuffisante, ses vers gardent, par leur harmonie
entraînante et légère, une allure délicieuse, tout à fait
séduisante.

Alfred de Vigny (1797- 1863)

Au poète de cœur, Alfred de Musset, s'oppose le poète philo-


sophe, Alfred de Vigny épreuves de l'existence, fardeau de notre
:

responsabilité, énigme de notre destinée, tels sont les sujets qui


ont fait l'objet de ses réflexions anxieuses et de ses poèmes
symboliques.

Seul de tous les Romantiques^ Alfred de Vigny


a essayé de faire une œuvre impersonnelle.
Ancien officier, Alfred de Vigny (1797- 1863) mena
une existence sévère et digne, assez semblable à celle
de Vauvenargues et qui, marquée par de pénibles décep-
tions, lui inspira également une philosophie généreuse.
Hautain plutôt qu'orgueilleux, gardant jalousement pour
lui ses sentiments intimes, il n'a dans ses écrits laissé
transpirer de sa personnalité que le frémissement d'une
conviction profonde. Il voit dans la poésie un art sérieux,
une mission au lieu de la faire servir à de vaines confi-
:

dences, il veut l'employer à répandre des idées :

Jetons l'œuvre à la mer, la mer des multitudes ;

Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.

Son œuvre.
Alfred de Vigny a laissé en prose Servitude et Grandeur
de commentaire sur le métier des armes
militaires^, sorte
au temps de l'Empire et de la Restauration; un roman
historique :Cinq-Mars^ un drame pessimiste Chatterton-^ :

et en vers, des Poèmes antiques et modernes (1822- 1826),


complétés par Les Destinées (écrites vers 1 843-1845).
Le XIX« siècle / 175

Les poèmes de Vigny ont une signification plus


morale que lyrique.

Ce ne sont pas de simples compositions descriptives :

Vigny cherche dans la nature ou surtout dans l'histoire


des sujets dont il puisse tirer une conclusion morale,
en faire des symboles. De telles pièces, à tendance objective
et philosophique à la fois, ne sont romantiques que par
le choix de sujets bibliques ou modernes et par le pessi-
misme de l'inspiration.
• Dans ange de la Pitié, séduite par Satan, il y a
un de merveilleux chrétien; dans Le Cor,
essai brillant
le poète s'est rémémoré la fin héroïque de Roland. Les
poèmes qui semblent le mieux exprimer la philosophie
de Vigny sont Moïse, La Colère de Samson, La Mort
:

du Loup.
• Moïse dépeint la souffrance de l'homme supérieur,
isolé dans sa gloire « prophète centenaire «, Moïse
:

demande à Dieu de le décharger de sa tâche redoutable :

O Seigneur! j'ai vécu puissant et solitaire.


Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre!

• La Colère de Samson enseigne la défiance envers la


femme traîtresse, Dalila :

Une lutte éternelle, à toute heure, en tout lieu.


Se livre sur la terre en présence de Dieu,
Entre la bonté d'homme et la ruse de femme...

• La Mort du Loup est une leçon de stoïcisme de même :

que le loup traqué par les chasseurs meurt « sans jeter


un cri », le sage ne doit pas capituler bassement devant
l'épreuve :

Gémir, prier, pleurer est également lâche ;


Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t 'appeler.

La philosophie de Vigny est empreinte de stoïcisme.

Ces poèmes contiennent ce qu'il y a de plus original


et de plus fort dans la morale de l'auteur; trois mots
suffiraient à la résumer et avec elle toute sa philosophie :

stoïcisme, pessimisme et bonté.


176 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Vigny n'espère ni en Dieu (« le silence éternel de la


Divinité ») ni en la Nature (« On me dit une mère et je
suis une tombe »). L'Univers lui semble étreint par un
déterminisme implacable; l'Humanité gémit sous le poids
des Destinées aveugles.
Mais l'idée, VEsprit pur, finiront par affranchir les
cœurs; retiré dans sa « tour d'ivoire », le poète ne se
désintéresse pas de la lutte il accorde aux victimes un
:

tribut de pitié.
J'aime la majesté des souffrances humaines.

Le style de Vigny présente une beauté sévère,

Vigny n'a écrit qu'un nombre restreint de poèmes ;


ses chefs-d'œuvre sont remarquables par la fermeté de
la pensée et de l'expression.
L'idée se développe en strophes amples et vigoureuses,
que l'on pourrait comparer aux « laisses » de notre vieille
poésie, chacune contenant un tableau, une idée, ou bien
renforçant le motif de la strophe précédente. Parfois
un refrain maintient à travers le poème la même note
de mélancolie ou de lassitude :

Dieu! que le son du cor est triste au fond des bois!... (Le
Cor.)
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre! (Moïse.)

Certaines visions ou méditations de Vigny ont une


grande beauté qu'elles doivent à un style pittoresque
et fort descriptions d'histoire (le peuple hébreu dans
:

le désert); scènes de chasse ou de navigation; états d'âme


(rage de Samson trahi, agonie morale du Christ au Mont
des Oliviers), etc.
Puis il arrive que la dureté habituelle du sujet soit
tempérée par des couplets d'une suavité exquise et
affectueuse cf. les strophes à Éva dans La Maison du
:

Berger :

Éva, j'aimerai tout dans les choses créées...

Mais Vigny excelle surtout par l'énergie sobre des


sentences morales :

A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse,


Seule le silence est grand ; tout le reste est faiblesse...

... Aimez ce que jamais l'on ne verra deux fois.


Le XIX^ siècle / 177

Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des Idées.

Ces qualités sont d'autant plus méritoires qu'elles


semblent acquises au prix d'un effort laborieux; ailleurs
une certaine difficulté d'élocution a rendu le style prosaïque
et pénible, sinon obscur.

Victor Hugo (1802- 1885)

Puissant par son génie lyrique, satirique et épique, Victor Hugo


occupe une place exceptionnelle dans la poésie du XIX® siècle;
après avoir été un chef dans la bataille romantique, devint, dans
il

la maturité de sa vie, la personnalité la plus illustre du monde


littéraire quand Les Contemplations, Les Châtiments, et La
Légende des Siècles eurent consacré sa gloire.

M les soucis de famille^ ni les luttes littéraires ou


politiques^ ni Vexil n^ont entravé l'énorme
production de Victor Hugo.
Né en 1802, à Besançon,
fils d'un général de l'Empire,
Victor Hugo dès son enfance, entraîné à la suite
fut,
de son père en Italie et en Espagne, dont le riche éclat
éblouit son imagination. Connu très jeune par ses succès
poétiques, protégé par Chateaubriand, il se consacra
d'abord à une poésie d'inspiration religieuse et légitimiste.
Bientôt il domine de la supériorité de son talent les amis
de combat, artistes ou poètes (David d'Angers, Deschamps,
Th. Gautier, Sainte-Beuve), qu'il groupait en un Cénacle
et, tandis que ses convictions philosophiques et politiques
se modifient , au cours des événements, il prend plus
nettement conscience de ses tendances littéraires de :

1827 (Préface de Cromwell) jusqu'en 1843, il est le chef


reconnu de l'École Romantique, et produit avec une
activité égale des recueils lyriques, des drames et des
romans.
Après l'insuccès des Burgraves (1843) et la mort de
sa fille, Léopoldine Vacquerie, il se retourne vers l'action
politique et républicaine. Exilé par Louis-Napoléon
(décembre 185 1), il réunit dans Les Contemplations ses
178 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

poèmes de deuil avec ses songes métaphysiques, et


compose à Jersey, puis à Guernesey, ses grandes créations
satiriques et épiques : Les Châtiments, La Légende des
Siècles.
Revenu en France, en 1870, il est témoin des tristesses
de l'Année Terrible ». Il prête désormais l'appui de son
«

prestige aux partis avancés de la Troisième République


et meurt en 1885. On fit de ses funérailles une sorte
d'apothéose.

La sensibilité morale et physique de Victor Hugo


a toujours réagi à Vunisson de la foule.
Deux qualités rarement associées, l'orgueil et la bonté,
semblent avoir constitué le fond du caractère moral
du poète. Il s'est cru investi d'une mission civilisatrice
et prophétique, se considérant comme un mage, un guide
des nations, la voix de l'Univers et l'interprète de Dieu.
Mais il y avait en lui un instinct profond de bonté, un
sentiment « humanitaire » réel, auxquels se mêlaient
d'ailleurs un peu d'aveuglement et un certain désir de
popularité.
Au point de vue psychologique, la faculté la plus
remarquable de Victor Hugo est la puissance exception-
nelle qu'il a eue de percevoir, d'amplifier et de combiner
des sensations multiples, surtout les sensations de force,
de lumière et de sonorité.
Cette aptitude innée lui a fait revêtir d'une forme
concrète et splendide les émotions et les théories qui
lui venaient du dehors :

Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal


Fait reluire et vibrer mon âme de cristal.
(Les Feuilles Automne.)

Son œuvre poétique,

Victor Hugo a cru longtemps qu'il était destiné à s'im-


mortaliser par le drame il ne renonça à cette ambition
:

que devant la défaveur formelle du pubHc; il a composé


encore des romans célèbres que nous étudierons autre
part nous voulons ici déterminer les caractères généraux
:

de son œuvre purement poétique.


Les débuts poétiques de victor hugo : Odes et
Ballades (1826); Les Orientales (1829). Dans le premier
Le XIX® siècle / 179

recueil, Victor Hugo est encore classique par la forme,


catholique et royaliste dans ses sujets d'inspiration;
dans le second, affranchi déjà des formes classiques,
il célèbre l'héroïsme des patriotes grecs en lutte contre

les Turcs c'est une occasion de faire miroiter les couleurs


:

éclatantes des costumes, des payages, et des ciels de


la Méditerranée ou d'Asie.
Le lyrisme de victor hugo. Les recueils roman-
tiques (1830- 1840). Les Feuilles d'Automne, Les Chants
du Crépuscule, Les Voix intérieures. Les Rayons et les
Ombres sont des productions issues d'une même inspi-
ration. Elles montrent Victor Hugo devenu maître d'une
rhétorique brillante et d'une versification prestigieuse,
développant les motifs essentiels de son lyrisme :

• Sentiments de famille et souvenirs d'enfance son :

éducation insouciante dans le grand jardin des Feuillan-


tines; hymnes pleins de sympathie et de tendresse émer-
veillée devant l'innocence des tout petits « Il est si :

beau, l'enfant, avec son doux sourire!... »


• Légende napoléonienne l'image surhumaine de
:

l'Empereur domine sa pensée (« Car nous t'avons pour


Dieu sans t'avoir eu pour maître »); dans Les Chants
du Crépuscule, il a consacré deux odes splendides au sou-
venir de Napoléon Ode à la Colonne, où, dès 1830, il
:

demande le retour des cendres impériales :

Oh ! va, nous
de belles funérailles
te ferons !

Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles ;

Nous en ombragerons ton cercueil respecté!


Dans Napoléon II, il commente la destinée tragique
du Roi de Rome et l'anéantissement des projets ambitieux
de son père :

Non, l'avenir n'est à personne!


Sire! l'avenir est à Dieu!

• Pitié et fraternité il a écrit des strophes d'une éloquence


:

pressante et généreuse « pour les pauvres » :

Donnez, riches! l'aumône est sœur de la prière!

• Poèmes d'amour, exempts de mélancolie rêveuse^ si


ce n'est dans la Tristesse d'Olympio tableaux de la cam- :

pagne et des forêts (A un Riche); méditations intimes


et morales (La Pente de la Rêverie, La Cloche); enfin,
des descriptions et visions, semi-réelles, où il évoque
des formes indécises et superbes, symboles d'idées (Ce
180 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

qu'on entend sur la Montagne) ou bien prête une âme


aux grandes forces physiques (Oceano Nox).
Les contemplations (1856).
Les plus belles pages sont consacrées au souvenir
de la fille du poète, noyée accidentellement dans la Seine,
à Villequier il rappelle la grâce de l'enfant,
: exprime
sa douleur paternelle et sa résignation finale, qui s'incline
devant la volonté divine, mais n'admet ni l'oubli ni la
consolation.
Seigneur, je reconnais que l'homme est en délire
S'il ose murmurer ;
Je cesse d'accuser, je cesse de maudire.
Mais laissez-moi pleurer!

Dans la dernière partie du recueil il expose en des


poèmes d'une sombre grandeur sa conception de l'Univers
et de la destinée (Horror, Ce que dit la Bouche d'Ombre).
Plus tard l'œuvre lyrique de Victor Hugo s'est pour-
suivie dans Les Chansons des Rues et des Bois, L'Art
d'être Grand-Père, Les Quatre Vents de l'Esprit (1865-1881).

Son œuvre satirique: Les Châtiments (1853).


Écrits au lendemain du coup d'État, ces vers traduisent
la haine du poète exilé. Dans cet amas d'invectives furieuses
contre Napoléon III étincellent des pages d'une grande
beauté :le Souvenir de la Nuit du 4, d'un pathétique
sobre qui inspire la vengeance, l'Ode frémissante où
il glorifie les soldats de l'An II (« Oh! que vous étiez
grands au miheu des mêlées, Soldats! «), puis les phrases
tragiques de l'Expiation retraite de Russie, choc désespéré
:

de Waterloo, exil de Sainte-Hélène, enfin dans le tombeau


l'humiliation suprême pour l'Empereur d'avoir un succes-
seur indigne.
A
côté des cris de colère s'affirme la résistance indomp-
table de l'auteur (« Et s'il n'en reste qu'un, je serai
celui-là! »), sa foi dans le triomphe de l'idée républicaine.

Son œuvre épique: La Légende des Siècles (1859).

Complétée par deux séries postérieures 1 877-1883.


:

C'est le grand poème philosophique et historique sur


l'humanité, dont beaucoup d'écrivains du xix^ siècle
Le XIX^ siècle / 181

avaient eu plus ou moins l'intuition (Vigny, Lamartine,


Leconte de Lisle. Cf. Michelet Bible de Fhumanité),
:

Victor Hugo a voulu incorporer en un cycle grandiose


le tableau des différentes époques de l'histoire, non pas
dans un texte suivi, mais en choisissant des épisodes
caractéristiques.
Souvenirs de la Caïn tourmenté par le remords
Bible :

et fuyant sous l'œil implacable de Dieu (La Conscience);


la Judée pastorale au temps de Booz et de Ruth.
Souvenirs d'Hésiode luttes formidables des Titans et
:

des dieux.
Aspects des civihsations d'Orient, de la Grèce héroïque
(Les Trois Cents), de l'Islam et du Moyen Age avec ses
légendes sinistres (Kanut le Parricide) ou radieuses
(Aymerillot), avec ses chevaliers errants (Le Petit Roi
de Galice, Eviradnus).
Projections éparses sur les temps modernes Espagne
:

du xvi^ siècle (La Rose de F Infante), bravoure tenace et


fidéhté des troupes de Napoléon (Le Cimetière d'Eylau),
dévouements obscurs et sublimes de notre temps (Les
Pauvres Gens).
La valeur historique de La Légende des Siècles est
très inégale : des époques mémorables sont omises;
Victor Hugo a accentué étrangement la férocité des
époques barbares, le fanatisme des peuples chrétiens.
Cependant, tout en s'inspirant de textes médiocres, il a,
par une force de divination merveilleuse, reconstitué
les gestes, l'équipement, les exploits, et souvent sans
trop le déformer, l'idéal des générations passées. Une
idée directrice devait dicter le choix des épisodes « l'épa-
:

nouissement du genre humain de siècle en siècle... l'éclo-


sion lente et suprême de la liberté. »
Aussi, pour attribuer une signification au mouvement
obscur de l'humanité, Victor Hugo a-t-il placé certains
textes aux endroits capitaux de son œuvre :Le Sacre de
la Femme (glorification de la maternité). Le Satyre (trans-
figuration de l'instinct bestial au contact de l'art et de
l'idéal). Plein Ciel, qui montre le parcours sublime du
Progrès, l'expansion nécessaire et heureuse du Bien.
L'épopée déborde ici les cadres de l'histoire humaine
et devient vraiment « le drame de la Création ».
Nulle part ailleurs Victor Hugo n'a donné un témoi-
gnage supérieur de sa puissance d'imagination et de
style.
182 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

La pitié et la foi dans le progrès sont les deux


principes moraux qui inspirent Victor Hugo,
Victor Hugo a proclamé éloquemment sa pitié pour
les humbles, pour tous ceux qui souffrent les malheureux,
:

les coupables, même les animaux. Les Contemplations,


Le Pape et la Pitié suprême', en prose Les Misérables,
:

expriment l'humanitarisme du poète et son espoir dans


l'effet toujours moralisateur du pardon, et de l'instruction.
Il a foi dans le progrès qui amènera, non seulement
le bien-être matériel, mais le relèvement général des
individus, la réconciliation des classes et des peuples,
« États-Unis d'Europe ».
les
Sous l'influence de théories spirites, il croit à la vie
universelle, à la transmigration des âmes, à leur ascension
ou à leur déchéance l'animal, le minéral sont doués d'une
:

âme élémentaire, provisoirement captive.


Dans l'Univers, se livre un duel immense entre les deux
principes, entre le Bien et le Mal, entre l'ombre et la
lumière, mais Dieu finira par triompher les tyrans, les
:

rois, les prêtres disparaîtront ; la guerre, les fléaux seront


abohs à jamais.

Hugo est grand poète par Vimagination.


Son imagination descriptive. Victor Hugo dépeint
avec une grande richesse tous les aspects de la nature :

il sait en apercevoir les côtés gracieux et sereins ( Nuit de


Juin) et goûte la sérénité reposante des forêts ; mais il
enregistre plutôt la forme terrible des choses, la mer
sinistre et hurlante avec ses tempêtes (Les Pauvres Gens),
la montagne empreinte des vestiges du chaos ( Masferrer) .

Son imagination exotique ou historique. Il se repré-


sente avec une précision aussi intense l'aspect des choses
qu'il n'a point vues et retrouve d'instinct la splendeur des
pays d'Espagne ou d'Orient. Il ressuscite sans effort les
époques disparues, la physionomie d'un pays, d'une
civilisation :calme de la Judée biblique au temps de la
moisson, cruauté des despotes asiatiques, barbarie des
nations primitives, grandeur héroïque et farouche du
Moyen Age. Il prête ce même cachet légendaire et réaliste
à des faits presque contemporains de là cette sorte de
:
Le XIX^ siècle / 183

fresque, où défilent les soldats de la Révolution et de la


Grande Armée, ces évocations de batailles fameuses,
Eylau, Waterloo, avec les noms des régiments, les uni-
formes, etc. dragons, cuirassiers, canonniers, « portant
:

le noir colback ou le casque poli ». Il jette des traits saisis-


sants que l'on croirait d'un témoin oculaire cf. la retraite
:

de Russie :

C'étaitun rêve errant dans la brume, un mystère...


On pouvait à des plis qui soulevaient la neige
Voir que des régiments s'étaient endormis là...
(L'Expiation.)

Son imagination visionnaire et fantastique. Mais


Victor Hugo est mieux qu'un grand descriptif il trans- :

forme ou invente. Par un don génial et habituel d'exagéra-


tion, d'analogie ou de personnification, il crée une vérité
poétique qui se substitue au monde réel.
• L'agrandissement. Par un artifice facile mais toujours
frappant, Victor Hugo développe immensément les propor-
tions de ses héros il élargit « jusqu'aux étoiles » le geste
:

du semeur ; à plus forte raison, quand il s'agit d'un person-


nage légendaire (Roland, Masferrer) ou mythique (Le
Satyre )
• L'image. Parfois, sans modifier la grandeur des choses,
Victor Hugo ressent et suggère une véritable hallucination
par l'insistance avec laquelle il fixe son regard sur un objet
matériel :« sa bure où je voyais des constellations » (Le

Mendiant). C'est alors un nouvel objet qui efface l'objet


réel. Victor Hugo découvre l'image qui s'associe le mieux
avec la chose considérée et, en quelque sorte, symbolise
avec elle. Telle expression hardie « le pâtre promontoire »
:

est amenée par le spectacle simultané des vagues et d'un


troupeau. Murmure confus de la foule et gémissement des
flots (« le peuple est une mer aussi »), neige et linceul,
bataille et fournaise, croissant de la lune et faux du moisson-
neur sont des rapprochements du même genre. Victor
Hugo a même abusé du procédé :

L'horizon semble un rêve éblouissant où nage


V écaille de la mer, la plume du nuage.
Car l'océan est hydre et le nuage oiseau.
(Les Contemplations.)

• La personnification. Enfin, emporté par la tendance


propre de son génie, Victor Hugo attribue aux êtres, quels
qu'ils soient, une volonté, une conscience à la Cloche
:
184 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

d'allégresse et d'adoration « qui dort, oiseau d'airain, dans

sa cage de chêne », aux arbres qui s'associent à ses médita-


tions, aux drapeaux, aux canons des Invalides qu'il voit
« bondir et hurler d'aise ». La personnification est chez lui

un besoin psychologique de là, la vie et l'âme qu'il prête


:

aux forces de la nature le vent, la tempête, la montagne.


:

Aussi a-t-il pu reprendre les allégories anciennes, la grande


République, la Déroute, le Destin ce sont des personnes:

vivantes et agissantes.
Même les choses abstraites, les facultés de l'âme,
s'incarnent et se réaUsent en matière ou en force c'est :

par là que Victor Hugo a pu envelopper de merveilleux


des sujets simplement tragiques le remords se concrétise
:

sous la forme obsédante d'un œil (La Conscience )


Enfin Victor Hugo est parvenu à donner le sentiment de
l'irréel, du mystère, à faire saisir des choses qui ne tombent
pas sous l'expérience des sens l'infini, l'espace, l'avenir,
:

le monde sépulcral, dans lequel « rôde éternellement »


Kanut, le parricide.

Il déploie dans la composition un art saisissant ety

dans le styky un luxe prodigieux d'images.

Dans la composition, Victor Hugo tend par-dessus tout


à produire une impression puissante, soit dans sa façon de
poser le sujet, de manière qu'il y ait un contraste ironique
ou terrifiant, une « antithèse » entre la grandeur et la
petitesse, le mal et l'innocence, le luxe et la misère, la
chance et le revers, etc. ; soit dans sa façon de développer,
en recourant à d'abondantes et sonores amphfications ;
soit par la conclusion soudaine et frappante :

Le lendemain, Aymeri prit la ville. ( Aymerillot.)

Tiens, dit-elle, en ouvrant les rideaux, les voilà.


(Les Pauvres Gens.)

Au point de vue de la forme, il atteint le même but ou


par le mouvement ample des strophes qui
et précipité
alternent avec les tableaux, dans les discours lyriques
(Napoléon II; Ode à V Obéissance passive)^ ou par la
succession logique ou heurtée des scènes dans les fragments
épiques, soit qu'il y ait une progression dramatique
(L'Expiation) ou au contraire un renversement subit des
situations (U Aigle du Casque).
Le XIX^ siècle / 185

Dans de la phrase se retrouve la même tendance


le détail
Imaginative emploi des diverses figures de rhétorique
:

(interrogations, exclamations) ; antithèses et images presque


instantanées qui tiennent dans un verbe, dans une épithète ;
mots propres pris avec leur signification concrète et
pittoresque.
Par une figure hardie, mais assez fréquente, V. Hugo allie
une expression concrète à une idée morale :

Vêtu de probité candide et de lin blanc. ( Booz Endormi.)

Dans le vocabulaire, très varié, V. Hugo, sans rechercher


le mot vulgaire ou trivial, car il n'est pas de mot
où ridée au vol pur
Ne puisse se poser tout humide d'azur,

ne craint pas de l'employer « Combien de poux faut-il


:

pour manger un Hon? » (Le Petit roi de Galice.)


Victor Hugo a eu littéralement le culte des mots « car le :

mot, qu'on le sache, est un être vivant » ; beaucoup, par leur


sonorité et leur prestige, ont exercé sur lui un attrait
magique :

Les mots sont les passants mystérieux de l'âme...


(Les Contemplations.)

Aussi il affectionne certains adjectifs : ténébreux, sombre,


immense, sinistre, effrayant, monstrueux, les noms propres,
les termes étrangers.

Sa versification est un chef-d"^ œuvre de souplesse


et de force.

Sans « disloquer » l'alexandrin comme il s'en est vanté,

il l'a assoupli et modifié en le phant à toutes les exigences


de la pensée et de l'oreille. Quel que soit d'ailleurs le
rythme employé (vers de 5, 6, 8 et 12 syllabes), la versifi-
cation de V. Hugo est toujours remarquable par la sûreté
de la rime, l'harmonie sonore et l'adaptation exacte et
variée de la mesure et des coupes.
• L'alexandrin notamment a pris entre ses mains un
aspect tout nouveau par le déplacement de la césure, les
rejets et les prolongements :

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; |


ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l'âme et le front.
(Les Châtiments.)
186 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

J'ai vu le jour, |
j'ai vu la foi, |
j'ai vu l'honneur, |

Et j'ai compris qu'il faut qu'un prince compatisse


|

Au malheur c'est-à-dire, ô père! à la justice.


| |

(Le Petit Roi de Galice.)

Un procédé fréquent consiste à faire saillir près de


l'hémistiche un adjectif ou un adverbe :

Et se remit à fuir sinistre dans l'espace. (La Conscience.)


Le groupe formidable au fond de la vallée.
(Le Petit Roi de Galice.)

Souvent cet adjectif qualifie lui-même un mot abstrait :

La rose épanouie...
Charge la petitesse exquise de sa main.
(La Rose de VInfante.)

• L'harmonie imitative ou suggestive est impeccable :

Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;

Les anges y volaient sans doute obscurément.


Car on voyait passer dans la nuit, par moment.
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.
( Booz endormi.)

Par son imagination, son génie et son style,


Victor Hugo a transfiguré la poésie.

Quel que soit le déchet que comporte une production


si vaste, on ne saurait trop admirer l'étendue et la valeur
de l'œuvre de Hugo. Si la puissance et la grandeur en sont
les aspects les plus saisissants, il ne faut pas oublier que
ce poète du sombre, du grand et de l'énorme a inséré dans
ses écrits des traits d'une grâce délicieuse et touchante.
Sa gloire restera d'avoir donné à des sujets communs des
proportions subUmes, et d'avoir apporté à l'expression
d'idées simples ou généreuses une vigueur et une facilité
verbale ou poétique dont nul n'a égalé la magnificence.
Le XIX« siècle / 187

Gérard de Nerval (1808- 1855)

Familier du romantisme allemand, Nerval est le seul romantique


français à avoir fait une part aussi grande au rêve, au mystère et à
l'irrationnel. Son œuvre est placée très haut par le goût moderne.

La vie de Nerval a suivi un itinéraire douloureux


à la recherche d^un paradis mystique,

Gérard de Nerval, de son vrai nom Gérard Labrunie,


bien qu'il ait perdu sa mère dès iSio, a passé une jeunesse
heureuse auprès de son grand-oncle à Mortefontaine, au
cœur du Valois, terre des rois de France, qu'il célébrera
toujours avec chaleur. Sa qualité de germaniste, à l'issue
de solides études classiques, lui fait découvrir Goethe et
Hoffmann. En 1836, il conçoit pour une actrice, Jenny
Colon, un amour malheureux dont le souvenir le marquera
profondément. Une fois Jenny morte, Nerval poursuivra
avec d'autant plus d'ardeur son image aussi bien chez
d'autres femmes réellement rencontrées que dans les
métamorphoses mythologiques de ce que Goethe appelle
l'Éternel Féminin. La raison de Nerval ne résiste pas à cette
quête mystique. Des crises de démence de plus en plus
fréquentes et pénibles ponctuent les dernières années de
sa vie, jusqu'à ce qu'on le trouve pendu à un réverbère
dans une ruelle de Paris.

Le récit de Sylvie (1853) est une œuvre à la fois


classique et romantique.

Nerval a écrit plusieurs nouvelles :une seule est vraiment


passée à la postérité. Sylvie, dont le sous-titre est Souve-
:

nirs du Valois, a en effet pour cadre la région de Senlis et


de Compiègne (chère au peintre Corot), qui contribue à
lui donner le charme simple d'une poésie rustique,
souvent familière, exprimée dans un style qui est un modèle
de hmpidité. Mais le Nerval inquiet et tourmenté est déjà
tout entier dans le récit de ces amours, ou de cet amour.
188 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

pour des femmes différentes Sylvie, la petite paysanne,


:

Adrienne, descendante des rois de France dont l'apparition


un soir dans le parc d'un château a transfiguré une ronde
d'enfants, puis qui est entrée dans un couvent où elle est
morte, Aurélie, une actrice qui est peut-être Adrienne
réincarnée. Tous ces souvenirs s'imbriquent dans un
récit savant qui prend plaisir à mêler présent et passé,
réel et rêve, et qui tire de ces incertitudes un flou poétique
d'autant fascinant que Sylvie a déjà une valeur
plus
nous raconte moins les péripéties d'un amour
initiatique et
malheureux que les étapes d'une rédemption manquée.

Les Chimères (1853) sont une suite de sonnets


ésotériques mais émouvants.

Le titre du recueil en indique bien l'esprit : la chimère


est,selon la mythologie, un être redoutable, à la fois femme
et animal. Sous cette rubrique, Nerval fait le compte
poétique des investigations auxquelles il s'est livré dans
les différentes religions et aussi dans l'alchimie à la
recherche de la femme rédemptrice, qu'elle soit sainte
ou fée.

La Treizième revient, c'est toujours la première


Et c'est toujours la seule, ou c'est le seul moment.
Car es-tu Reine, ô toi la première ou dernière ?
!

Es-tu Roi toi le seul ou le dernier amant ?

Les mythologies égyptienne, hindoue, grecque, romaine,


chrétienne inspirent tour à tour ces vers mystérieux qui
ont suscité des foules d'exégèses, mais qui pourraient
n'être qu'un fatras livresque si d'une part ils n'étaient
parcourus par des sentiments vrais et nourris d'une
expérience personnelle tragiquement vécue et si d'autre
part, en raison de l'étrangeté même de leur style, de leur
vocabulaire, de leurs allusions, ils n'inauguraient, en
pleine période oratoire et romantique, un art plus subtil,
où la poésie pure semble se moquer des recettes poétiques
traditionnelles.

Je suis le Ténébreux, le veuf, l'Inconsolé.


Le prince d'Aquitaine à la tour abolie...

Mon front est rouge encore du baiser de la Reine...


Le XIX« siècle / 189

La connais-tu, Daphné, cette ancienne romance


Au pied du Sycomore ou sous les lauriers blancs,
Sous l'olivier, le myrte ou les saules tremblants.
Cette chanson d'amour qui toujours recommence?

C'est pourquoi, de tous les romantiques, Nerval est de


loin celui qui a le plus intéressé les théoriciens et les
praticiens de la poésie dans le siècle qui l'a suivi.

Aurélia (1854), qui raconte les rêves de Nerval


est un cas limite d^œuvre littéraire.

A l'origine, c'est par souci thérapeutique que le


Blanche qui soignait Nerval dans sa clinique de Passy
avait recommandé à son malade de transcrire ses halluci-
nations de façon sans doute à les maîtriser. Nerval se mit
à la tâche. Il en sortit cette œuvre inhabituelle où les
visions irrationnelles se succèdent, en partie vécues, en
partie Hvresques. Ce n'est pas une œuvre achevée, au sens
classique du terme, mais elle inaugure tout un courant
de la poésie française, dont les manifestations ultérieures
seront les Chants de Maldoror et le Surréalisme.

Le théâtre romantique

De ambitieux et confus tenté sur la scène par les Roman-


l'effort
tiques, ilguère subsisté, grâce à l'éclat du style, que quelques
n'a
drames de Victor Hugo Hernani, Ruy Blas.
:

Les Romantiques ont substitué le drame historique


à Vancienne tragédie de Racine et de Voltaire,
Le mouvement romantique avait eu surtout pour
objectif la création d'un théâtre moderne les principes :

de la poétique nouvelle, souvent contestables d'ailleurs,


tendirent à remplacer les œuvres de tradition classique
(imitations de Racine et de Voltaire) par des pièces
irrégulières, inspirées de Shakespeare et de Schiller, et à
faire admettre dans le genre tragique les libertés du
mélodrame populaire.
190 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

La préface de Cromwell ( i82j).

Dans cette préface qui fut le manifeste le plus retentis-


sant du Romantisme, V. Hugo a donné la théorie du drame :

ilvoit dans ce genre la forme définitive et complète de la


poésie moderne, une véritable synthèse artistique apte à
reproduire la réaUté tout entière « tout ce qui est dans la
:

nature est dans l'art. » Diverses conséquences dérivent


de ce principe :

Suppression des règles de l'unité de lieu et de temps,


de la division obligatoire en 5 actes le drame doit se
:

développer largement et hbrement ;


Mélange des genres le subHme et le grotesque se
:

croiseront dans le drame « comme ils se croisent dans la


vie et dans la création ». Le but de l'art consistera dans
l'expression intense de la couleur locale, grâce à des détails
caractéristiquesle drame
: arrivera ainsi à faire revivre
une époque, un règne tout entier avec ses passions, ses
contrastes, ses crimes et même ses laideurs.
De cette conception provient le drame historique à
sujets modernes, qui fut traité surtout de 1829 à 1835 par
Alexandre Dumas père {Henri III et sa Cour, en prose),
Alfred de Vigny (La Maréchale d'Ancre, en prose), Alfred
de Musset (La Coupe et les Lèvres, en vers ; Lorenzaccio,
en prose), et enfin par Victor Hugo.

De la bataille J'Hemani (1830) à la chute des


Burgraves (1843), Victor Hugo a tenté de faire
prévaloir le drame romantique.
Victor Hugo a écrit une dizaine de drames, dont trois
chefs-d'œuvre :

• Hemani (1830). Hernani, seigneur rebelle, amoureux


de Dona Sol, est poursuivi par la haine de Don Carlos
(Charles Quint), roi d'Espagne.
Les actes ont pour sous-titres le Roi ; le Bandit ; le
:

Vieillard (Ruy Gomez scène des portraits) ; le Tombeau


:

(sépulcre de Charlemagne à Aix-la-Chapelle) ; la Noce.


• Ruy Blas (1838). Ruy Blas, valet de Don Salluste, est
amoureux de la reine d'Espagne :

Madame, sous vos pieds, dans l'ombre, un homme est là,


Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile.
Qui souffre, ver de terre amoureux d'une étoile.
Le XIX® siècle / 191

Devenu ministre, il réprime les abus, mais, victime des


machinations de son maître, il tombe dans un guet-apens
avec la reine. Un grand seigneur déchu. Don César de
Bazan, débraillé, gouailleur et généreux, tient un rôle
presque entièrement comique.

Dans le théâtre de Victor Hugo, le lyrisme du style


rachète les imperfections techniques.
« Ce que la foule demande presque exclusivement à

l'œuvre dramatique, c'est de l'action ; ce que les femmes


y veulent avant tout, c'est de la passion ; ce qu'y cherchent
plus spécialement les penseurs, ce sont des caractères. »
(Préface de Ruy Bios). Voyons comment l'auteur a réahsé
cette formule.
L'action est naïvement compliquée : événements
bizarres aux conséquences tragiques, coïncidences impos-
sibles, dénouements affreux (Hernani se suicidant au son
du cor de Ruy Gomez), empoisonnements, etc. L'intrigue de
Ruy Blas et des Burgraves est d'une invraisemblance
choquante, l'emploi du grotesque (acte IV de Ruy Blas)
souvent déconcertant.
L'ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE est très facile. Victor Hugo
prête à ses personnages des passions violentes (haine ou
amour) que rien n'explique. Hernani est un bandit
admirable et irresponsable en même temps «
: Je suis
une force qui va » ; c'est pourquoi il est aimé de Dona Sol :

« Je vous suivrai partout. »

Mais l'auteur attachait une importance particulière à la


signification morale et à la vérité historique. L'idée morale
se ramène presque toujours à un contraste ; V. Hugo
s'applique à réhabiliter tous ceux que l'on méprise :

un bandit, un bouffon, un laquais, une femme perdue.


Ses personnages incarnent une classe de la société : Ruy
Blas, c'est le peuple.
La couleur historique est beaucoup plus exacte dans
les détails d'archéologie et de costume que dans les
événements. Hernani peint le triomphe de la monarchie
espagnole associée à l'Empire à l'heure où Charles Quint
dépouillant les misères de sa jeunesse, inaugure son règne
par la clémence ; Ruy Blas montre au xvii^ siècle le déclin
de la même monarchie, pillée par sa noblesse corrompue.
Le luxe des décors et la richesse de style rachètent
en partie les insuffisances du drame. Victor Hugo insuffle
192 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

à ses personnages un style brillant, varié et impétueux.


Son lyrisme, rêveur ou politique, se déploie en de longs
monologues (Charles Quint devant le tombeau de Charle-
magne), dans les tirades et les invectives : « Bon appétit!
Messieurs... »

Alfred de Musset et la comédie spirituelle ( 1833-184$)


Outre Lorenzaccio (1834) qui est le chef-d'œuvre du
drame romantique en prose, on doit à Musset les Comédies
et Proverbes, simple jeu d'imagination, composées en vue
de la lecture. Aussi aucune contrainte matérielle n'a gêné
l'auteur :le décor change à tout instant. Aucun souci
pédant de couleur locale. Nous sommes en présence d'un
monde conventionnel et courtois où passent des silhouettes
aimables et des fantoches ridicules Les Caprices de
:

Marianne, Fantasio, On ne badine pas avec V amour. Ce sont


des conversations galantes et gracieuses, des intrigues
fugitives entre jeunes gens étourdis et jeunes filles candides
ou jeunes femmes ingénieuses. L'action se place au
xviii^ siècle, en Italie, en Bavière ; mais dans ce décor
irréel, sous le marivaudage futile des propos et la frivolité
apparente du sujet, on retrouve des sentiments vrais,
humains, émouvants, la jalousie, le regret, le désespoir.
« Nous sommes deux enfants insensés, disent Perdican et

Camille, et nous avons joué avec la vie et la mort. » (On


ne badine pas avec V amour.)
La fantaisie et la vérité, l'esprit et l'émotion s'unissent
dans un mélange exquis. Le style est un chef-d'œuvre
d'aisance et d'élégance.

roman

Le roman a acquis au XIX® siècle une variété et une portée


qu'il n'avait jamais eues. Échappant à l'emprise des usages litté-
raires, susceptible de se prêter à toutes sortes de sujets, ce genre
a été choisi par de très grands écrivains, Balzac, George Sand,
Flaubert, pour y tracer des tableaux de la vie.
Le XIX« siècle / 193

Le Romantisme a favorisé la résurrection du


roman historique.
Chateaubriand et Madame de Staël avaient cultivé le
roman d'analyse pour définir les états et les aspirations
de leur moi. Les romantiques, avec leur goût pour le
pittoresque et la couleur locale, préférèrent les descrip-
tions amusantes et curieuses, prirent pour modèle Walter
Scott et traitèrent le roman historique.
Vigny (Cinq- Mars )^ Alexandre Dumas (Les Trois
Mousquetaires) racontèrent à leur façon des épisodes du
temps de Louis XIII ; Mérimée, La Chronique du règne
de Charles IX. Victor Hugo a construit en ce genre de
vastes compositions.

Notre-Dame de Paris et Les Misérables sont^


dans le roman^ les deux œuvres maîtresses de
Victor Hugo,
• Notre-Dame de Paris (1831). Originale et forte évoca-
tion archéologique du Paris du xv^ siècle, sous Louis XI,
avec ses quartiers différents, ses monuments aux silhouettes
anguleuses, son immense et sombre cathédrale, ses
étudiants, ses clercs, ses archers, ses bohémiens (cour des
Miracles) et le peuple qui grouille et s'agite dans les
fêtes ou dans les émeutes. Un colosse difforme, borgne et
sourd, Quasimodo, est représenté comme une incarnation
vivante de l'architecture gothique, l'âme de la cathédrale.
Une bohémienne gracieuse et infortunée la Esmeralda,
poursuivie par la convoitise du diacre FroUo, tel est le
sujet de l'intrigue. « Ceci tuera cela », le livre imprimé
effacera la chronique de pierre sculptée dans nos églises,
telle est la thèse philosophique suggérée à l'auteur par
le spectacle du Moyen Age finissant.
• Les Misérables (1862). C'est le roman social du
XIX® siècle depuis 18 15 jusqu'à 1830. Victor Hugo y décrit
la rédemption morale d'un forçat, Jean Valjean, qui,
traqué par la police, ne se livre que pour éviter de perdre
un innocent. Autour de l'intrigue se greffent des descrip-
tions du Paris moderne, de ses quartiers populaires,
de ses égouts, de ses journées tragiques (barricades de
1830), des pages d'histoire (Waterloo), des études de
mœurs (Gavroche, le gamin parisien ; le ménage Thénar-
dier), des dissertations morales sur le relèvement du
194 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

prolétariat, de l'enfance ignorante et abandonnée, etc.


L'œuvre, qui par les dimensions et par le sujet rappelle
les romans-feuilletons d'Eugène Sue, est touffue, souvent
déclamatoire.
Victor Hugo a encore écrit Les Travailleurs de la Mer
et Quatre-vingt-treize.
Les Misérables sont un tableau de la société moderne ;
c'estdans ce sens que se sont orientés les plus grands
romanciers du siècle au lieu de faire de l'histoire, ils ont
:

décrit la vie et les mœurs actuelles. C'est en particulier


l'objet de l'œuvre immense de Balzac La Comédie humaine.
:

Les romans de Balzac sont Vœuvre d^un grand


imaginatif qui s* est asservi à reproduire la réalité.
Honoré de Balzac(1799- 1850) fut un travailleur
acharné. Ancien de notaire, ancien imprimeur,
clerc
possédé du besoin de lancer et brasser des affaires, il s'est
astreint à un labeur effrayant tant pour payer ses dettes
que pour la satisfaction de mener à bien une œuvre aux
proportions gigantesques. Imaginatif puissant, il échafaude
sans cesse des entreprises, des spéculations, des romans :

les personnages qu'il invente seront comme lui des malades


de l'imagination et des hommes d'argent, insatiables,
affairés.
Balzac a voulu retracer dans une quarantaine de romans
les scènes diverses de la vie militaire, rurale, provinciale et
parisienne au début du xix^ siècle. Certains récits peuvent
se rattacher au genre historique (Les Chouans, Une
Ténébreuse Affaire), mais en général il décrit l'évolution
des fortunes, le changement des mœurs, le développement
des ambitions et l'amour de l'argent.
• Eugénie Grandet est l'histoire de la fille d'un négociant
en vins de Saumur elle et sa mère vivent terrorisées par
:

le vieux Grandet qui poursuit sans pitié ni relâche l'accrois-


sement d'une prodigieuse fortune.
• Le Père Goriot montre le sacrifice obscur et résigné
d'un ancien commerçant qui meurt dans le dénuement
de tout pour que ses filles ingrates continuent leur vie de
folles dépenses, cependant qu'Eugène de Rastignac part
à la conquête de Paris.
• Grandeur et décadence de César Birotteau explique les
ambitions illusoires et coûteuses d'un parfumeur parisien.
• La Recherche de V Absolu raconte les expériences du
Le XIX^ siècle / 195

riche Flamand Balthazar Claës qui croit tenir le secret de


la fabricationdu diamant.
• Les Illusions perdues, puis Splendeurs et Misères des
Courtisanes racontent l'histoire tragique d'un autre jeune
ambitieux de province, Lucien de Rubempré.

Les romans de Balzac ont un triple intérêt :

Intérêt documentaire. Balzac nous représente tous


les aspects de la vie bourgeoise vers 1820. Il décrit avec un
soin méticuleux les rues, les maisons, le mobilier, l'habil-
lement, les conditions de la vie économique et familiale,
les bases précises de telle ou telle opération commerciale,
les moyens d'existence et le passé de chaque individu. La
Révolution et le lotissement des biens nationaux, le
développement de la fortune mobilière avaient eu sur la
situation des familles une répercussion dont on peut étudier
les effets d'après les monographies balzaciennes.
Intérêt psychologique. Balzac observe les milieux en
réaliste attentif, mais il invente ou grossit les caractères.
Ses personnages sont aussi maniaques, aussi fameux que
ceux de Molière, obsédés par une idée fixe qui les arrache
à tout sentiment humain, aboutit pour leur entourage ou
pour eux à des conséquences désastreuses. Mais, agissant
dans un milieu plus vaste, ils prennent une envergure que
n'avaient pas les types de Molière ; ils deviennent, comme
ceux de Victor Hugo, énormes, mais plus vrais.
Grandet, qui a monopolisé le commerce des vins de
Saumur, asservit et torture sa femme et sa fille ; vieux,
paralysé, son avarice évolue en un culte du métal or :

« Ça me réchauffe!... » Sa dernière parole traduit une

préoccupation constante « Aie bien soin de tout! Tu me


:

rendras compte de ça, là-bas... » Par une déformation


opposée, Goriot pousse jusqu'à la lâcheté son abnégation
paternelle, son indulgence pour ses filles : « il aimait

jusqu'au mal qu'elles lui faisaient. » Claës, hanté par sa


chimère, devient exigeant, méchant, dissipe en expé-
riences insensées un patrimoine magnifique.
A côté de ces personnages, Balzac marque en traits
expressifs une foule d'individus secondaires : aventuriers,
petites gens, employés, poHciers, etc., des esprits médiocres,
vicieux, des déclassés, tous ceux dont la pratique d'un
métier monotone, leur vie confinée ou servile, la routine,
ont déformé le physique et le moral. Il échoue dans la
peinture de caractères délicats.
196 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Intérêt dramatique et littéraire. Servi par sa large


imagination, Balzac a composé ses romans avec une véri-
table maîtrise. Malgré la longueur fastidieuse des descrip-
tions préalables, il agence avec force et solidité les éléments
de l'intrigue, « voit » et suit ses personnages qui agissent
dans la réalité de la vie courante, se jettent dans leurs
entreprises compliquées et se heurtent en des luttes
sournoises ou violentes. Par l'accent de vérité de ses récits,
Balzac intéresse et captive le lecteur dans la banalité
:

de la vie bourgeoise, il restitue la tristesse afiligeante des


discussions de famille, la désolation des revers de fortune
et des misères honteuses, le cynisme des ambitions inas-
souvies ou repues.
C'est par cette vérité dramatique que Balzac est un
grand écrivain, non par son style : véridique, épais,
surchargé, dépourvu des qualités proprement artistiques
(élégance, harmonie).
Une impression pessimiste se dégage du spectacle offert
par Balzac médiocrité ou méchanceté foncière de l'espèce
:

humaine. C'est la lutte pour la vie dans une société


affranchie de scrupules, où de jeunes ambitieux (ce que
nous appellerions aujourd'hui des arrivistes) ne songent
qu'à se disputer le pouvoir politique ou l'argent.

Stendhal

Un romantisme lucide, qui tempère l'ardeur de ses passions,


son ardeur de vivre, son « égotisme » par son attention ironique
aux réalités vécues. Un écrivain moderne.

Les romans de Stendhal ont attendu plus d^un


demi-siècle pour être estimés à leur juste valeur.

Stendhal, de son vrai nom Henri Beyle, a connu une


existence assez médiocre : une jeunesse et une adoles-
cence sans plaisir à Grenoble entre un père veuf, bigot
sans grande tendresse, et une tante vieille fille, véritable
« diable femelle », et un sinistre précepteur ecclésiastique.

Il lui faudra attendre 1802, aimée où un cousin lui obtint


Le XIX^ siècle / 197

un poste de sous-lieutenant, pour qu'il découvre à la fois


la liberté, l'amour et l'héroïsme en rejoignant
l'Italie,
l'armée de Bonaparte qui venait de s'illustrer à Marengo.
Cette expérience sera décisive Stendhal la renouvellera
:

en vivant de 1814 à 1821 à Milan, sa seconde patrie dont


il voudra perpétuer le souvenir en faisant inscrire sur sa

tombe cette épitaphe Henri Beyle, Milanais. Sous la


:

Restauration, Stendhal mène une vie terne à Paris, celle


d'un vieux garçon taciturne dont ses contemporains, même
Mérimée qui croit bien le connaître, ne devinent ni le
génie ni même le caractère. Installé comme consul en
Italie, à Civita Vecchia, il reviendra mourir à Paris en
1842.

Une importante œuvre autobiographique a permis


de connaître le vrai Stendhal.
Dans la Vie Henri Brulard,
a raconté sa jeunesse ;
il

à ce témoignage il convient d'ajouter les Souvenirs d'Égo-


tisme et le Journal. Ces œuvres n'ont été connues que tout
à la fin du xix^ siècle mais elles sont décisives pour dis-
cerner les traits de Stendhal qui, au moral du moins, est
le frère des héros de ses romans qu'il aide ainsi à mieux
connaître. Le principal trait de son caractère est une sensi-
bilité extrême, où il entre du romantisme mais aussi le
goût du panache, de l'héroïsme, du risque, bref de tous
les éléments capables de définir un bonheur sans temps
mort et sans bassesse. Mais Stendhal s'inscrit aussi dans
la lignée des analystes classiques plus encore que de
:

l'émotion, il se méfie, comme écrivain, de sa transcription


lyrique, passionnée, rhétorique et montre une sévérité
surprenante à l'époque pour les phrases de Chateaubriand.
Le Beylisme est l'art de vivre dont on trouve les traits
épars dans toute l'œuvre de Stendhal, et qui s'applique
aussi bien à lui-même qu'à ses personnages. Le Beylisme
est un épicurisme pour Stendhal, la seule affaire impor-
:

tante de la vie est la chasse au bonheur, mais pas n'importe


quel bonheur. Les âmes d'élite, auxquelles s'adresse
cette morale aristocratique, ne s'épanouissent que dans
les grands sentiments et les situations peu communes qui
demandent une énergie passionnée, parfois un peu théâ-
trale,mais conquérante et généreuse. Stendhal est sur ce
point l'héritier d'une tradition qui remonte à la chevalerie
en passant par les tragédies de Corneille.
198 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Les grands romans de Stendhal^ loin d'hêtre en


rupture avec les œuvres autobiographiques^ se
situent, avec des affabulations différentes, dans
le même paysage moral,

• Le Rouge et le Noir (1830) est l'histoire de Julien Sorel,


un paysan qui s'est révolté contre la bassesse de sa condi-
tion ; grâce à l'amour de Mme de Rénal, puis de Mlle de la
Mole, il parviendra presque au succès mais, moins calcula-
teur que le héros de Balzac, Eugène de Rastignac, il
tirera des coups de feu sur Mme de Rénal, se croyant trahi
par celle qu'il aime, et finira sur l'échafaud.
• La Chartreuse de Parme (1839) nous transporte dans
une ItaHe mi-réelle mi-imaginaire. Fabrice del Dongo,
jeune homme du même caractère que Julien Sorel, mais
favorisé au départ par la naissance, commet assez d'impru-
dences, au cours de sa vie aventureuse, pour faire un long
séjour en prison qui du moins lui fait connaître l'amour.
• Lucien Leuwen, roman posthume inachevé, complète
cette trilogie avec la figure de son héros, jeune et beau
dont la quaUté provoque l'amour partagé d'une aristocrate
de Nancy, où il est en garnison.

Les romans de Stendhal ont un intérêt historique.


Le Rouge et le Noir a pour sous-titre « chronique de
:

1830 », et nous brosse en effet un tableau de la société fran-

çaise de la Restauration, dominée par l'aUiance des nobles et


du clergé, mais hantée par le souvenir de Napoléon. Dans
Lucien Leuwen, dont l'action se déroule sous la Monarchie
de Juillet, on assiste aux différends entre légitimistes et
orléanistes. Dans la Chartreuse de Parme, on trouve l'image
de l'Europe post-napoléonienne telle qu'elle a été façonnée
par le Congrès de Vienne. Il y a donc du réalisme chez
Stendhal qui définissait le roman comme un miroir qui
:

se promène sur une grande route.

Mais son réalisme est surtout psychologique.


Dans un traité théorique De P Amour (1822), Stendhal
attaché à l'étude du cœur humain et avait donné
s'était déjà
son nom à la théorie de la cristallisation, qui suit les étapes
de la formation et de la croissance de l'amour. Dans la
même ligne, les personnages de ses romans, auxquels il a
Le XIX^ siècle / 199

donné beaucoup de lui-même, sont d'une richesse peu


commune et composent une société inoubliable. Par des
interventions constantes, des « intrusions d'auteur », dont
a parlé G. Blin, un de ses critiques les plus avertis. Stendhal
suiten quelque sorte ses personnages, commente en bien
ou en mal les propos ou les actions qu'il leur prête, ce qui
donne une grande profondeur de champ à la narration tout
en l'enveloppant d'un humour très typique où il entre de
la lucidité et de la tendresse.

Par son style aussi Stendhal est très original à


son époque.
Refusant la période oratoire, brisant systématiquement
la phrase lorsque l'émotion risquerait de l'enfler, il avait
pour modèle avoué la sobriété sèche du Code civil. En
pleine époque romantique, cet art qui a des aspects vol-
tairiens a contribué sans doute à retarder la gloire de
Stendhal. Il y était résigné « Je serai lu vers 1880 », disait-il
:

en dédiant ses livres aux happy few qui seraient un jour


capables de le comprendre. Sa prédiction a été réalisée.

Les romans de George Sand sont une description


optimiste et idéalisée de la vie.
Enfant méditative et boudeuse (elle avait « l'air bête »),
femme exaltée et romanesque, collaboratrice de Jules
Sandeau, amante de Musset, Aurore Dupin (1804- 1876),
qui prit le pseudonyme de George Sand, a, pendant près
de quarante ans, sans échec et sans interruption, alimenté
la littérature.
Dans ses premières compositions, d'un romantisme
ardent, tout inspiré de Rousseau, elle proclame les droits
de la passion (Indiana, Lélia) ; dans une série de romans
« socialistes », elle prêche la fusion des classes, le partage

fraternel des richesses (Le Meunier d'Angibault); vers


1845- 1853, ^11^ se consacre au roman champêtre ; ses
dernières œuvres sont des fictions tirées de la vie mondaine.
C'est dans le domaine nouveau du roman champêtre que
G. Sand est devenue classique se souvenant des récits
:

entendus dans son enfance, des excursions et des séjours


nombreux faits à la campagne, à Nohant, elle a décrit, avec
un charme discret et pénétrant, la terre, les travaux et les
gens du Berry.
200 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Les sujets sont presque insignifiants embarras d'un


:

paysan veuf et père de famille qui songe à se remarier (La


Mare au Diable); bonté de cœur d'une fillette à demi
sauvage et qu'on croit sorcière (La Petite Fadette). C'est
pour la vérité des descriptions et la nature sympathique des
personnages qu'on s'attache au récit.

Flaubert
Flaubert, le maître incontesté du roman réaliste, s'imposa de
soumettre son art aux contraintes d'une objectivité scientifique
rigoureuse.

Flaubert a donné dans Madame Bovary un


modèle de réalisme et dans Salammbô
un chef-d'œuvre du roman historique,
Gustave Flaubert (1821-1880), né à Rouen, a consacré
sa vie entière à la littérature.Amateur de voyages, curieux
de scènes pittoresques ou violentes, artiste consciencieux,
il n'a écrit qu'un très petit nombre d'ouvrages. Roman-

tique par l'imagination, réaliste par principe, il a dans


deux chefs-d'œuvre donné le modèle accompli du roman
de mœurs et du roman historique.
• Madame Bovary (1857) ^st l'histoire d'une jeune femme
romanesque que la littérature mène à l'inconduite et que
le déshormeur pousse à la ruine et au suicide. Femme 'd'im
petit médecin de campagne, rêvant d'une vie luxueuse et
passioimée, elle se laisse détourner de son devoir et se jette
dans une vie de dépenses et de hontes ; le jour où l'huissier
vient saisir son mobilier, affolée, elle s'empoisonne avec de
. l'arsenic.
• Salammbô (1862) est une résurrection archéologique et
barbare du monde carthaginois. Les Mercenaires révoltés
contre la Métropole africaine finissent par être cernés dans
le défilé de la Hache et réduits à mourir de faim. Matho,
leur chef, est amoureux de Salammbô, fille d'Hamilcar :

celle-ci, forte de l'ascendant qu'elle a sur lui, fanatisée


par le prêtre Shahabarim, ose aller au camp de l'ennemi
reprendre le zaïmph, voile sacré, auquel était attachée la
fortune de Carthage.
Le XIX^ siècle / 201

• V Éducation sentimentale (1869) est le récit d'un amour


platonique entre le jeune Frédéric Moreau et Arnoux Mme
femme d'un éditeur assez grossier. Autour de Frédéric
gravitent plusieurs personnages, jeunes en général, dont
la Révolution de 1848 va changer le destin.
Flaubert est très grand comme peintre de caractères,
comme peintre de milieux et comme artiste.
Les caractères. Il a noté avec une vérité profonde
Tenchaînement logique des rêves romanesques et des
actes d'Emma Bovary ses projets chimériques qui la
:

dégoûtent de la vie ordinaire et bourgeoise, son changement


d'allures et de propos, les étapes fatales de sa déchéance.
Autour d'elle, et avec la même vérité où se mêlent souvent
de l'ironie et du mépris, il montre les personnages secon-
daires : le pharmacien Homais, prétentieux et grotesque,
l'obscur Charles Bovary, etc.
Les milieux. Observateur attentif, il nous rend les
aspects de la vie contemporaine dans un bourg de province
(dans la Seine-Maritime) intrigues et tableaux de petite
:

ville, noces de campagne, fermes et paysages, solennité de


Comices agricoles, etc. (Madame Bovary.)
Dans Salammbô, par un effort combiné d'imagination
et d'érudition, il reconstitue la vieille civilisation punique,
avec ses mœurs et ses croyances (cultes de Moloch et de
Tanit) ; il évoque Carthage avec ses temples, ses palais,
ses arsenaux, son atmosphère humide et voluptueuse, ses
sufFètes cupides et cruels ; il peint la cohue disparate des
Mercenaires, la violence meurtrière des batailles et des
sièges, le fanatisme des sacrifices humains.
L'art. C'est de l'accumulation patiente des détails
matériels ou moraux que se dégage une impression de
vérité parfaite on pourrait seulement reprocher à l'auteur
:

de juxtaposer les traits particuliers ou les images sans


toujours réussir à les fondre dans un ensemble vivant.
Quoi qu'il en ^oit, le style, très précis, très travaillé, ferme
et souple à la fois, est un des
plus parfaits de la langue
française il sait, en gardant toujours les qualités artis-
:

tiques d'harmonie et de couleur, se ployer à toutes les


situations tragique, mélancolique ou passionné. Essen-
:

tiellement plastique, il tend avant tout à satisfaire les yeux


par la représentation précise des attitudes et des décors.
Dans Salammbô, il affecte une allure poétique de là, ces
:

tableaux grandioses du festin des Mercenaires, de la


bataille du Macar, du sacrifice à Moloch.
202 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

La phrase d'une syntaxe impeccable, bien rythmée, est


évocatrice par la musique même et souvent par l'image :

« Ses rêves, tombant dans la boue comme des hirondelles

blessées... » (Madame Bovary). « Quelque chose des dieux


l'enveloppait comme une vapeur subtile » (Salammbô).
Flaubert donne l'exemple d'une imagination très riche,
constamment retenue et disciplinée par le souci du vrai
et le respectde l'art. Ce sentiment de l'art, qui le distingue
des purs naturalistes, et son admiration pour le passé font
en quelque sorte de lui un Parnassien de la prose.

L'Histoire au XIX^ siècle

Abordée par amour du pittoresque ou par conscience scienti-


fique, l'Histoire a donné naissance à des œuvres qui doivent
compter parmi les plus beaux monuments de notre littérature. Le
rénovateur de l'esprit et du style historiques fut Augustin Thierry
;

le réalisateur le mieux doué au point de vue de l'art fut Michelet;


Guizot, Renan et surtout Fustel de Coulanges se sont signalés
par la sévérité croissante de leurs méthodes.

Augustin Thierry a exposé une conception


nouvelle de Fhistoire,
D'abord professeur, puis journaliste au service du parti
libéral sous la Restauration, Augustin Thierry (1795-
1856) finit par se vouer à l'étude exclusive de l'histoire.
Ses principes et sa méthode ont été d'abord déterminés
par ses idées politiques.
SUBSTITUER L'HISTOIRE DU PEUPLE A l'HISTOIRE DYNAS-
TIQUE ; remplacer « le catalogue biographique des rois »
par le spectacle de la diversité des provinces, évoluant
chacune selon son individualité, ayant ses usages, ses
aspirations, ses révoltes, avant d'aller se confonc&e dans
l'unité nationale.
THÉORIE DES RACES. Depuis anciennes invasions, ime
les
lutte imprescriptible se livre entre les races qui occupent
un pays : les troubles politiques sont la conséquence
lointaine d'actes anciens de violence et de conquête.
L'histoire de France serait donc le récit de l'émancipation
de la race gallo-romaine (confondue avec la plèbe rurale et le
Le XIX« siècle / 203

Tiers-État) s'afFranchissant par de douloureux efforts de


l'oppression germanique (noblesse et royauté).
CONSERVER LA CARACTÉRISTIQUE DE CHAQUE SIÈCLE et le
pittoresque des vieilles chroniques. Augustin Thierry
s'indigne contre la déformation que les auteurs modernes
font subir aux choses du passé en leur imposant une couleur
neutre et uniforme. Au contraire, Thierry veut s'inspirer
des documents et des légendes et se servira de procédés
dramatiques pour bien accuser la rudesse des époques
barbares : « J'avais l'ambition de faire de l'art en même

temps que de la science. »

Dans les écrits Augustin Thierry^ Fart et Vima-


gination concourent à V exposé des faits.
Deux grands ouvrages ont donné à Augustin Thierry
l'occasion d'appliquer ses théories et de déployer ses
qualités d'écrivain.
• Histoire de la conquête (T Angleterre par les Normands
(1825). C'est l'exemple de « l'intrusion de tout un peuple au
sein d'un autre peuple » ; Thierry s'est appesanti sur la
spoliation cruelle dont furent victimes les Saxons vaincus.
• Récits des Temps mérovingiens (1840). S'inspirant des
textes de Grégoire de Tours, Thierry donne les épisodes
les plus frappants du régime consécutif aux invasions, peint
la brutalité ou la perfidie des rois francs, la destinée malheu-
reuse de Galeswinthe, figure mélancolique et douce, la
perversité astucieuse de Frédégonde. Au contact des
conquérants fantasques et violents, la civilisation gallo-
romaine s'éteint ; seuls, des évêques représentent quelque
force morale dans un monde de violence effrénée.

La vie de Michelet fut celle d^un grand travailleur^


probe, généreux et modeste.
Fils du peuple, poussé « comme une herbe sans soleil
entre deux pavés de Paris Jules Michelet (1798- 1874)
»,

connut, malgré l'affection de ses parents, une enfance


malheureuse. Entré à 14 ans au lycée, il arriva à se faire
distinguer par son intelligence et ses succès scolaires ;
plus tard, il eut dans l'enseignement supérieur une belle
carrière que firent interrompre les digressions politiques
auxquelles il se livrait en chaire. Il fut destitué par le
Second Empire.
204 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

// a voulu écrire Vhistoire ou peindre la nature


avec son imagination et son cœur.
C'était une nature profondément aimante. Il avait une
affection instinctive pour tout ce qui est faible, une commi-
sération fraternelle pour le peuple. En histoire, une
tendance invincible le fait vibrer avec ses héros « D'autres
:

historiens ont été brillants, judicieux, profonds : moi,


j'ai aimé davantage : » Quand il eut délaissé « la dure, la

sauvage histoire de l'homme », il s'est réfugié dans la


contemplation de la nature accueillante et maternelle.
Cette sensibilité intense tourne au mysticisme la :

Nature, la Patrie, la Femme sont pour lui l'objet d'une


sorte d'adoration et quand un personnage tel que Jeanne
d'Arc est l'interprète ou l'emblème de ces forces sacrées,
Michelet l'exalte avec ferveur.

L'Histoire de France est une résurrection intense


et symbolique des grandes heures de notre passé.

Précédée d'une Histoire Romaine (1831), suivie d'une


Histoire (inachevée) du XI siècle (1876), V Histoire de
France (1833-1867) a été l'œuvre capitale de Michelet,
l'ambition et la gloire de sa vie. Conçue en 1830, ce devait
être à la fois une œuvre de science et de patriotisme. Il
en suspendit la publication entre 1 847-1 853 pour donner
V Histoire de la Révolution.
Michelet a défini son dessein faire de l'histoire « une
:

résurrection de la vie intégrale ». Au lieu d'étudier iso-


lément les règnes, les institutions, l'histoire politique de la
France, il a voulu pénétrer « dans le détail des dévelop-
pements divers de son activité (religieuse, économique,
artistique, etc.) » ; faire de l'histoire complète en repro-

duisant les aspects et les classes de la nation à chaque


heure du passé. En plus des événements, il décrit les condi-
tions matérielles de la vie (costumes, monuments) et surtout
les conditions morales : croyances, passions, souffrances
des chefs et de la masse.
Pour simplifier, il incarne une époque ou un parti dans
un personnage (saint Louis, Luther, Danton) qui en
représente au paroxysme les tendances. Son symbolisme
historique va jusqu'à lui faire prêter intelHgence à des
institutions, à des choses, à la terre féodale qui attache
l'homme à soi, à l'or, à l'imprimerie, etc.
Le XIXe siècle / 205

Mais, en dessous de ces grands hommes et de ces


facteurs politiquesou physiques, Michelet atteint dans
les profondeurs de la vie nationale l'évolution des forces
morales, l'explosion des passions collectives. On n'a
jamais réussi à nous arracher plus fortement du présent
pour fondre nos façons de sentir avec celles de nos ancêtres.

L'Histoire de France de Michelet est une œuvre


de divination plutôt que de critique,
La nouveauté de sa méthode consiste dans l'étendue de
la documentation examen direct et minutieux des archives
:

inédites : registres des communes, dossiers, chartes,


mémoires, etc. ; recherches particulières sur les à-côtés
négligés de l'histoire questions juridiques, financières,
:

pénales ; études sur le commerce, l'armement, la sorcel-


lerie, etc. ; —
renseignements fournis par la géographie,
l'archéologie mobilière ou monumentale, la médecine.
Avec une ingéniosité étonnante, Michelet tire éclaircis-
sement d'une œuvre d'art, d'un livre, d'un portrait ; il
note toute innovation survenue dans les mœurs (le café,
le tabac), observe très diligemment les conditions de la vie
privée :logement, ressources, acquisition de la terre,
charges de dettes ou impôts.
Pour donner la vie et l'unité à cette poussière de détails,
Michelet fait constamment appel à l'imagination. Il s'en
sert notamment pour deviner la pensée intime, les senti-
ments des hommes. Il reconstitue les conflits, les haines,
les espérances d'autrefois il a, disait Taine, l'imagination
:

du cœur. L'histoire devient donc œuvre de sympathie.


C'est une constante évocation morale, saisissante mais
pturement arbitraire. Michelet n'a pas dissimulé la part
de lyrisme qu'entraînait une telle conception « Ma vie:

fut en ce livre, elle a passé en lui ».


Dans la seconde partie de l'histoire apparaissent les
inconvénients de semblables principes. Si la méthode
et la valeur narrative restent à peu près les mêmes, l'inter-
prétation est totalement différente au parti pris de tout
:

aimer pour mieux comprendre succèdent l'indignation,


l'hostilité. Michelet juge l'Ancien Régime au point de vue
démocratique et révolutionnaire ; aigri par ses déceptions
politiques, il n'a que haine pour la monarchie, l'Église,
les Jésuites « J'ai bu trop d'amertumes. J'ai avalé trop
:

de fléaux, trop de vipères et trop de rois ».


206 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Guizot et Tocqueville ont donnée dès Vépoque


romantique^ l'exemple d'un art plus sobre.
Les tendances littéraires de Thierry autant que de
Michelet décèlent l'influence du romantisme, un souvenir
plus ou moins sensible de Walter Scott et de Chateau-
briand. D'autres auteurs ont essayé de réaliser un idéal
plus scientifique d'histoire impersonnelle et objective.
• Guizot (1787-1874), homme d'État éminent, historien
consciencieux, a étudié spécialement VHistoire de la
Civilisation en France et la Révolution d'' Angleterre. Esprit
impartial, très solidement informé, il a plutôt décrit les
institutions principes du régime féodal au Moyen Age,
:

origines de la monarchie constitutionnelle en Angleterre.


• Alexis de Tocqueville (1805-1859), magistrat dis-
tingué, pour définir les principes essentiels d'un régime,
dirigeant ses recherches sur un pays entièrement neuf, a
analysé les causes et les effets de La Démocratie en Amérique;
dans un tableau de L'Ancien Régime, il a apporté des
clartés décisives sur l'administration centrale et provinciale
en France avant 1789.
Thiers (1797- 1877), compilateur actif et « intelligent », a
étudié en détail le Consulat et l'Empire, apportant une
attention particulière à la « partie technique » de l'histoire
:

administration, finances, guerre, diplomatie.

Ernest Renan^ historien et philosophe^ s'est spécialisé


dans les questions d'histoire religieuse.
Né en Bretagne à Tréguier, Ernest Renan (1823- 1892)
fut séminariste, puis, renonçant à sa vocation, il se consacra
aux études syriaques et hébraïques, indifférent aux discus-
sions passionnées que provoqua la publication de ses
travaux sur les faits religieux (i 863-1869). Dans ses
dernières années il se tourna en amateur et en artiste vers
la philosophie (1876-1886) et eut une vogue très grande
dans les miheux intellectuels.
Caractère impressionnable et ondoyant, Renan a
conservé l'empreinte des influences très diverses qui ont
agi sur lui celle de son entourage familial (sa mère et sa
:

sœur Henriette), celle de son éducation « cléricale » et


studieuse, celles plus profondes encore et contradictoires
du mysticisme celtique, de la philosophie allemande
(Herder, Strauss) et du positivisme contemporain (cf. Sou-
Le XIX« siècle / 207

venirs d'enfance et de jeunesse). Au point de vue moral, il

offre un mélange de douceur, de mélancolie et de rêverie


chimérique ; au point de vue intellectuel, il a la curiosité
scientifique, la patience, le goût des idées et une répugnance
absolue à admettre des convictions arrêtées, des « dogmes »,
quels qu'ils soient.
Comme érudit, il a publié des travaux sur les langues et
inscriptions sémitiques, sur la philosophie d'Averroès
(auteur arabe) ; comme historien, il a donné V Histoire des
Origines du Christianisme^ la Vie de Jésus et V Histoire du
Peuple d"* Israël; comme philosophe, il a écrit V Avenir de
la Science et des Dialogues ou Drames philosophiques.
La méthode. Renan interprète et combine les textes
traditionnels relatifs à la fondation des religions de manière
à éliminer tout surnaturel. Mais devant Tinsuffisance et la
confusion des données historiques, il se permet une recons-
titution hypothétique en prenant pour critérium le goût
et la vraisemblance. Ainsi un travail d'arrangement très
subjectif s'appuie sur la base préalable d'une critique
intransigeante.
La philosophie de Renan est un mélange de positi-
visme sceptique et d'idéalisme. Positiviste, Renan voulut
remplacer sa foi religieuse par la foi scientifique (Avenir
de la Science). Il croit en l'infaillibilité des méthodes
critiques et expérimentales et, en 1848, songeait à une
organisation scientifique de l'humanité. Plutôt hostile à la
démocratie qu'il trouve fanatique ou vulgaire, il aurait
préféré confier le gouvernement politique à ime académie
de savants ou peut-être à un souverain philosophe, im
nouveau Marc-Âurèle.
Ce sont les théories mêmes de l'école positiviste, mais
tandis que le positivisme pur condamne la spéculation
métaphysique, Renan avait dans l'âme trop d'esprit celte
et idéahste pour s'interdire la philosophie.
L'influence de Renan. Au point de vue historique,
la valeur de l'œuvre de Renan a sensiblement diminué,
mais elle a provoqué un renouveau des études d'histoire
religieuse. Au point de vue philosophique, Renan a joui
d'un très vif crédit parmi la dernière génération du
XIX® siècle qui trouvait en lui l'oracle du dilettantisme. Au
point de vue littéraire, Anatole France avec sa fantaisie
intellectuelle, Maurice Barrés par son culte mystique des
lieux et des races. Loti dans certaines descriptions, appa-
raissent bien comme les héritiers de Renan.
208 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Fustel de Coulanges a donné le modèle de Vhistoire


scientifique^ rigoureusement assujettie aux textes.

la Faculté de Strasbourg, puis à la Sorbonne


Professeur à
normale supérieure, dont il fut directeur, Fustel
et à l'École
de Coulanges (1830- 1889) a fondé l'histoire sur le respect
absolu des documents. Ce fut un grand travailleur, un
esprit rigoureux et scrupuleux à qui le souci des détails
n'a pas ôté le sentiment des ensembles.
Sa méthode. L'étude désintéressée et impartiale des
textes est la condition préalable des recherches historiques.
Il faut que l'historien fasse abstraction totale de ses
préférences politiques et philosophiques et que, sans
vouloir davantage s'identifier avec les anciens, il cherche
loyalement et objectivement à comprendre l'esprit et les
mœurs des sociétés passées, si étranges qu'ils paraissent.
L'histoire est donc une question de patience, d'impartialité
et d'intelligence.
Son œuvre.
• La Cité Antique Étude sur le culte, le droit
(1864).
et les institutions Grèce et de Rome. La thèse fonda-
de la
mentale est que les formes politiques se sont développées
en fonction des idées rehgieuses et de l'extension du lien
famihal.
• Les Institutions de V ancienne France (1874- 1892), en
6 volumes. Refaisant le travail de Guizot, Fustel de
Coulanges voulait exphquer la féodalité. Son œuvre,
inachevée, débute à la Gaule indépendante et s'arrête à
la royauté carolingienne.

Critique et Histoire littéraires


Critique d'art
La critique s'est enrichie au XIX« siècle des progrès de l'histoire
etde la psychologie; elle a gagné au contact de ces sciences une
exactitude, une largeur et une pénétration plus grandes.

Jadis purement théorique, la critique littéraire se


bornait à constater la concordance entre lesproductions et
les règles traditionnelles d'Aristote, d'Horace ou de
Le XIX^ siècle / 209

Boileau ;au xix® siècle elle est devenue historique et


observe laconcordance entre les œuvres et le milieu. Elle
s'applique à montrer comment la littérature est « l'expres-
sion de la société », et s'inquiète moins de formuler des
doctrines ou les règles des genres que de retrouver dans
l'œuvre la personnalité de l'auteur.
Chateaubriand donna l'exemple d'une critique large et
libre s'attachant plus aux pensées qu'à la forme ; Mme de
Staël, au lieu de définir le Beau en soi, classique et universel,
avait défini le caractère individuel et national de l'art.
Ces idées furent admises avec plus ou moins de souplesse
par ViLLEMAiN (Tableau de la Littérature au XVIII^ siècle)^
non par Nisard, classique convaincu, ennemi du roman-
tisme, qui traça d'un point de vue étroit mais avec force
le développement type de la littérature française (point de
perfection atteint au xvii^ siècle). Cependant le critique le
plus importante est Sainte-Beuve.

Sainte-Beuve^ historien de Port-Royal, a laissé


dans les Lundis les modèles d'une critique
éclairée par la psychologie.

Poète inégal et familier, auteur d'un roman d'analyse :

Voluptéy Sainte-Beuve (1804- 1869) abandonna la création


artistique pour s'en tenir au rôle de critique qui lui
convenait mieux.
• Dans V Histoire de Port-Royal (1840- 1859) en 6 volumes,
travail remarquable de science érudite et de psychologie,
il étudie le foyer et l'expansion des idées jansénistes au

xvii^ siècle ; il, a trouvé moyen de rattacher à son sujet tous


les grands nOms de la littérature depuis Montaigne et
Pascal jusqu'à Mme de Sévigné et Racine.
• Les Causeries du Lundi et Nouveaux Lundis (1850- 1869),
recueils d'articles littéraires très variés, sont une suite de
monographies. Sainte-Beuve, qui les considérait, a-t-il dit,
comme une introduction à une éventuelle et hypothétique
« histoire naturelle des esprits », s'intéresse par-dessus tout
à la psychologie des^ auteurs, à l'homme autant qu'à
l'œuvre.
210 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Dans ce but il s'appuie sur une information sérieuse :

correspondances, mémoires, etc. L'agrément anecdotique


moral et esthétique. Le
et intellectuel s'unit à l'intérêt
style nuancé, quelquefois subtil, est excellent.
précis,
Sainte-Beuve fait preuve d'une intelligence très ouverte,
très souple, capable de comprendre les caractères les plus
opposés.
A part quelques réticences et des timidités surprenantes,
les Lundis de Sainte-Beuve demeurent une œuvre de
beaucoup de goût et d'esprit, mais ils eurent peu d'action
sur le mouvement littéraire leur auteur a préféré être un
:

miroir plutôt qu'un guide.


Éclectique dans ses jugements, indépendante dans ses
procédés, la critique, telle que Sainte-Beuve l'avait
conçue, est une question de tact. Après lui, elle se rapproche
de plus en plus de la discipHne de l'histoire avec Taine, :

qui définit et applique catégoriquement les principes de


la méthode nouvelle {Essais de Critique et d^ Histoire, 1858-
1865). Dans ses études de la Philosophie de F Art (1865-
1869), il étudie en sociologue plus encore qu'en artiste
les productions plastiques et architecturales de la Grèce,
des Pays-Bas et de l'Itahe.

La littérature réaliste et positiviste

Taine
Le réalisme croissant des œuvres littéraires postérieures à 1852,
le développement de l'histoire et de l'observation impersonnelle
sont la conséquence de doctrines philosophiques et morales dont
Auguste Comte et Taine ont été les grands initiateurs.

Le réalisme marque V introduction des méthodes


scientifiques dans le domaine de Fart,

Des caractères bien marqués distinguent la littérature


postérieure à 1850, dont nous avons déjà mentionné
plusieurs œuvres.
Le XIXe siècle / 211

RÉALISME. Le lyrisme, la fantaisie personnelle s'amoin-


drissent pour faire place à l'observation désintéressée,
c'est-à-dire à l'histoire ou à l'expérience. Toute œuvre
s'appuie sur une collection patiente de faits incontestés.
Spécialisation. Au lieu des ambitions universelles du
romantisme, des synthèses excessives et confuses, chaque
travailleur se renferme dans un cadre déterminé. Indiffé-
rent ou hostile à toute autre spéculation (métaphysique,
politique), il se consacre à un objet précis et exclusif la :

science pour la science, l'art pour l'art.


Telle a été, dans des occupations différentes, la règle de
Claude Bernard, de Fustel de Coulanges, de Flaubert et de
Leconte de Lisle. Plusieurs causes ont contribué à la
création de cet état d'esprit :

• La vanité des illusions romantiques et la lassitude des


enthousiasmes ;
• Le progrès de l'esprit critique en histoire et en science,
qui découvre le danger des intuitions a priori, l'erreur des
systèmes préconçus et absolus ;
• Le succès de la bourgeoisie industrielle et conserva-
trice, qui calcule et conquiert le résultat tangible, le gain
immédiat ;
• Le régime politique : le gouvernement de Napoléon III
réprime les velléités d'agitation stérile et assure l'ordre
matériel propice aux longs efforts.
Dans ces conditions s'est produit un retour efficace et
discipliné vers l'observation du vrai, une renaissance
authentique des traditions classiques secondée par une
pratique mieux entendue des méthodes scientifiques.
La puissance des idées, l'art des vastes compositions, en
un mot le génie ou le style ont compensé chez les grands
esprits l'étroitesse ou la désagrégation qui auraient pu
résulter d'un excès d'analyse ou d'un abus de critique.
Les principes de l'esprit nouveau, du positivisme, ont
été formulés par Auguste Comte et appliqués systémati-
quement par Taine.
Auguste Comte est le fondateur du positivisme,
Auguste Comte (1798-1857), professeur à l'École Poly-
technique, peut être considéré comme le dernier des Ency-
clopédistes dans son Cours de Philosophie Positive (1842),
:

il propose de faire la classification des sciences et le bilan

définitif de leurs résultats. Il entend appliquer les méthodes


rigoureuses des mathématiques à l'étude des hommes et
212 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

fonde lasodologie ou physique sociale. Exclusivement


scientifique, « positiviste il veut ne tenir compte d'aucune
)>,

considération de métaphysique (« l'inconnaissable w), de


religion ou d'art. Cependant, dans une reconstruction
chimérique de la société, il définit sa morale altruiste,
organise un culte mystique de l'Humanité et confie le
gouvernement des hommes à une sorte de théocratie
scientifique. Très discutées d'abord, propagées surtout
par Littré, les théories d'Auguste Comte se sont imposées
par le ton doctrinal de leur auteur et parce qu'elles satis-
faisaient exactement les aspirations des contemporains.

Taine^ philosophe^ critique et historien^ a étendu


dans tous les domaines la théorie positiviste.

Hippolyte Taine (1828- 1893) mena une vie très digne


d'universitaire, puis de chercheur indépendant, vie
consacrée tout entière au travail. En vue d'approfondir les
études psychologiques qu'il devait résumer dans son traité
De r Intelligence {iijo\ il a abordé de la façon la plus large
les manifestations de l'activité humaine dans la littérature
:

(La Fontaine et ses Fables; Essai sur Tite-Live ) ; dans l'art


( Philosophie de Van ) ; dans la vie contemporaine en France
et en Angleterre, et enfin dans l'histoire. Convaincu que
l'on doit apphquer aux sciences morales la méthode des
sciences naturelles (« comme dans les deux la matière est
la même »), il n'a fait de la critique et de l'histoire que pour
réunir des informations psychologiques.
Ce fut un esprit systématique qui voulait unir une
logique rigoureuse à un souci profond de la réahté expé-
rimentale : il est réaliste, déductif et simplificateur.

Les théories de Taine supposent un déterminisme


absolu.

DÉTERMINISME PHYSIQUE. Il voit dans l'univers un


mécanisme où le mouvement des astres, les combinaisons
chimiques, la croissance d'une plante ou d'un animal, le
développement de la pensée, les événements politiques,
tout se produit et se succède automatiquement. Pour
connaître le monde, il suffirait de découvrir la formule
initiale,« l'axiome éternel », et l'on pourrait déduire avec

certitude tout ce qui doit arriver. En attendant, il est facile


Le XIX^ siècle / 213

de retrouver quelques lois simples qui expliquent le


développement des individus et des institutions.
DÉTERMINISME MORAL. Ainsi un poète (La Fontaine),
un historien (Tite-Live), un artiste (Rembrandt) sont le
produit de la race, du milieu et du moment. Taine juxta-
pose la psychologie particulière de l'individu (produit) à
l'étude générale des facteurs (race, milieu) ; dans les fables
de La Fontaine, dans la tragédie racinienne, il ne veut voir
qu'une traduction des aspects de la vie sociale ou mondaine
sous Louis XIV.

Taine a laissé une empreinte très forte sur les


critiques et les romanciers postérieurs.
Grâce à l'unité de la doctrine, à l'ascendant de l'homme
et à la valeur du de Taine s'est exercée
style, l'influence
sur tous les écrivains postérieurs à 1875 P. Bourget lui
:

doit l'appUcation des méthodes scientifiques à l'observation


morale ; les naturalistes (Zola) utilisent ses théories sur la
brutaUté instinctive et foncière de l'homme. Brunetière,
en rectifiant certaines de ses vues, s'inspire de lui dans la
critique littéraire. Maurice Barrés, dans ses romans et
écrits poHtiques, adopte ses idées sur la force des traditions
nationales, sur la nécessité d'être fidèle aux influences
ataviques.

La poésie parnassienne

Au déclin de la poésie romantique et sous l'influence du réalisme


apparaît l'école parnassienne qui répudie expressément l'osten-
tation du Moi. Leconte de Lisie, l'auteur des Poèmes Antiques,
est demeuré le maître de cette école.

Les principes parnassiens imposent V impersonnalité


et le souci de Fart.
Il semble que négation
l'esprit positiviste devait être la
de la poésie il aboutit en tout cas à la suppression du
:

lyrisme. Les Parnassiens, groupe de poètes du Second


214 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Empire, n'ont conservé de l'héritage romantique que le


culte de la forme s'attachant plus encore que Victor
:

Hugo à l'éclat du style, à la richesse des rimes, ils ont


redonné à l'alexandrin une allure classique, à la composi-
tion une grande sévérité (division du poème en strophes
régulières ; emploi du sonnet). Pour les sujets, ils se sont
inspirés non de leur propre cœur, mais de l'érudition.

Théophile Gautier^ un artiste^ fut Vinitiateur du


mouvement parnassien.
Poète inégal, prosateur brillant (roman Le Capitaine
:

Fracasse)^ vétéran des luttes romantiques, Théophile


Gautier (1811-1872) s'est tourné, peut-être par manque
de sensibilité personnelle, vers la représentation du
« monde extérieur ». Se spécialisant dans le genre des
transpositions d'art, il reproduit, avec l'appHcation d'un
peintre ou d'un ciseleur, des tableaux, des sculptures, des
lithographies. Son livre. Émaux et Camées ^ travail de
versification savante, est un exemple parfait de « poésie
plastique ».

Théophile Gautier a été l'un des théoriciens de « Vart


pour Vart » l'art supplée à tout, prévaut sur la morale et
:

donne seul du prix à la pensée et à l'objet :

Tout passe. L'art robuste


[Seul a l'éternité.]

Oest Leconte de Lisle qui a donné les règles définitives


et les chefs-d^ œuvre de la poésie parnassienne.

Leconte de Lisle (18 18- 1894), dans l'île de la Réunion,


se signala en 1848 par l'ardeur de ses idées républicaines ;
trompé par les événements, il se consola par le culte de
l'art et groupa autour de lui un cénacle de disciples
respectueux les Parnassiens.
:

Il succéda à Victor Hugo à l'Académie française. Hellé-


niste fervent, il a pratiqué assidûment Homère, Eschyle et
Théocrite dont il a laissé des traductions originales et fortes.
Leconte de Lisle a écrit des Poèmes Antiques (1852), des
Poèmes Barbares (1862) et des Poèmes Tragiques (1884).
Il s'est proposé surtout de faire réapparaître les croyances
Le XIX® siècle / 215

religieuses qu'a successivement connues Thumanité, et les


mœurs de civilisations opposées à la nôtre.
• Les Poèmes Antiques sont presque entièrement consacrés
à rinde et à la Grèce.
• Dans les Poèmes Barbares et les Poèmes Tragiques, il
expose les croyances ou les mœurs des peuples non clas-
siques, juifs, Scandinaves, germaniques, celtiques, perses,
arabes, et des scènes du Moyen Age.
Enfin, en dehors de l'existence humaine, Leconte de
Lisle observe les animaux, interroge la pensée sourde qui
se forme au fond de leur conscience il montre les chiens
:

sauvages hurlant après la lune, les grands fauves aux aguets,


le jaguar rivé au col de sa proie, les éléphants passant à
travers les dunes brûlantes et, au-dessus des sombres
Cordillères envahies par la nuit, le condor planant dans
l'air glacé.

Les idées de Leconte de Lisle.

Pessimisme. Au point de vue artistique, Leconte de


Lisle se rattache dans la tradition française à André Chénier
et Alfred de Vigny, mais pour morale et philosophie il
adopte le pessimisme de Schopenhauer et le désenchante-
ment de la doctrine bouddhiste. Le monde n'est qu'une
forme illusoire ( Bhagavat ) ; la nature, féconde et splendide
dans sa pureté première, a été souillée par l'irruption
dévastatrice de l'homme (La Forêt Vierge). L'humanité,
florissante et heureuse dans l'essor de ses premières
énergies, opprimée maintenant par le christianisme, avilie
par l'amour des richesses, est dégradée à jamais (Dies
Irae) ; elle est l'œuvre d'un Dieu méchant qui s'est joué de
sa créature ( Quaïn ) ; l'unique espoir de l'homme,
« suprême et morne volupté », est l'attente du néant :

Et rends-nous le repos que la vie a troublé!

Culte de la Beauté. Il n'y a plus à compter ni sur le


retour des antiques vertus (VAnathème) ni sur la science
ou le progrès seul demeure intact l'idéal de l'Art
: :

La mort peut disperser les univers tremblants.


Mais la Beauté flamboie et tout renaît en elle,
Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs.
(Hypatie.)

Mais où le poète prendra-t-il ses inspirations pour


chanter 1' « hymne mélodieux de la sainte Beauté » ? Ce ne
sera pas en faisant étalage de ses sentiments intimes :
216 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Déchire qui voudra la robe de lumière


De la Pudeur divine et de la Volupté! (Les Montreurs.)

Le frémissement lyrique qu'il y a au fond des poèmes de


Leconte de Lisle est étroitement contenu. Ce n'est guère
dans la nature :

La nature se rit des souffrances humaines...


Elle dispense à tous ses forces souveraines
Et garde povu: sa part le calme et la splendeur.
(La Fontaine aux Lianes.)

Ce sera plutôt en reportant la pensée vers le seul âge


héroïque et heureux que le monde ait connu l'hellénisme, :

l'antiquité païenne. " La suprême lueur des soleils de la


Grèce » baigne de son éclat les poèmes préférés de Leconte
de Lisle. Par contre, il voit dans le christianisme une
doctrine farouche et inhumaine.
José-Maria de Heredia (1842- 1905), écrivain de souche
espagnole, né à Cuba mais élevé en France, a été, après
Leconte de Lisle, l'adepte le plus exact des théories
parnassiennes. Renouvelant le genre du sonnet, auquel il
s'est restreint, il a écrit dans Les Trophées (1893) série
de poèmes où il arrive à faire tenir dans le cadre limité de
14 vers la scène la plus large et la plus expressive.

Baudelaire ( 182 1- 1867)


L'œuvre de Baudelaire échappe à tout classement. Aux confins
du romantisme et du positivisme, Baudelaire a orienté définiti-
vement la poésie dans des directions insoupçonnées avant lui.

Un enfant mal compris^ un poète méconnu,


Baudelaire est né à Paris. De sa vie il faut retenir le
remariage de sa mère, qui l'a beaucoup marqué, un voyage
jusqu'à l'Ile Maurice, qui a enrichi sa mémoire de paysages
exotiques, et sa longue liaison avec une mulâtresse, Jeanne
Duval, qui a longtemps inspiré son œuvre avant de grever
lourdement sa vie. Si l'on excepte quelques articles de
critique littéraire ou artistique, dont l'intérêt est d'ailleurs
grand, et quelques pages de journaux intimes, l'œuvre de
Le XIX« siècle / 217

Baudelaire, se réduit au recueil de poèmes publié en 1857


sous le titre de Fleurs du Mal et à quelques poèmes en
prose groupés en 1869 sous le titre de Spleen de Paris.

U œuvre de Baudelaire est au carrefour de plusieurs


influences.

Baudelaire écrit en pleine période parnassienne, quand


rétoile de Leconte de Lisle est au plus haut. Mais, malgré
la dédicace des Fleurs du Mal à Théophile Gautier,
l'influence parnassienne assez mince se réduit tout au plus
à la grande attention portée à la forme poétique et au
nécessaire travail de Tartiste. Un des visages de la beauté
selon Baudelaire est d'apparaître comme « un rêve de
pierre », ce qui l'apparente à la beauté selon les parnassiens.
Mais à tout prendre, c'est l'influence romantique qui est
la plus forte. Sainte-Beuve situait Baudelaire, dans une
formule célèbre, à la pointe extrême du Kamtchatka
romantique. Sont en efiet romantiques, chez Baudelaire,
l'impression d'être incompris, voire maudit de la foule et
de la société, sa tendance au dandysme, sa volonté de
choquer en écrivant par exemple La Charogne, et, plus
profondément, sa prédilection pour une esthétique du
malheur que résume assez bien le titre de son recueil
poétique.

Mais Baudelaire apparaît surtout comme un


novateur.

Le premier il a rompu avec certaines formes tradition-

nelles de la poésie, comme l'effusion lyrique pure et simple ;


la tendance oratoire qui organisait bien des poèmes
romantiques en vastes strophes, le souci descriptif auquel
les poètes avaient tellement sacrifié avant lui. Baudelaire
n'a qu'une préoccupation isoler la poésie de toute autre
:

essence qu'elle-même. Avec ses exigences propres, elle


doit constituer, selon le mot de Valéry, un langage dans
le langage, délivré du souci utihtaire de la prose. Ces
analyses sont devenues classiques, mais Baudelaire a été le
premier à les énoncer avec force et à les illustrer, ce qui
témoigne d'une force de réflexion critique dont l'association
avec la puissance créatrice fait également date dans l'histoire
de la poésie française. Après Baudelaire, à peu près tous
les poètes écriront aussi un art poétique.
218 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

La poésie de Baudelaire rCest pourtant rien moins


que désincarnée.
Elle est au contraire profondément liée non pas au
drame d'une passion individuelle, mais à celui de la condi-
tion humaine, tiraillée entre son aspiration vers Dieu et sa
pesanteur vers Satan. C'est ce qu'exprime la première
subdivision des Fleurs du Mal, Spleen et Idéal; l'homme
écartelé entre « deux postulations simultanées » ne fait
qu'entrevoir l'Idéal mais le plus souvent est en proie au
spleen, eimui plus profond que celui des romantiques, à la
fois mal physique, nausée, et mal moral, angoisse méta-
physique :

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle


Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits,
(Spleen.)

Le déroulement plutôt inquiétant des Tableaux parisiens,


seconde subdivision, ne saurait guérir l'homme :

Paris change! mais rien dans ma mélancolie


N'a bougé! Palais neufs, échafaudages, bloc
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie.
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

pas plus que l'ivresse, la débauche ou le blasphème (Le


Vin, Les Fleurs du Mal, Révolte C'est pourquoi seule la
.

mort peut achever l'itinéraire :

O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre!


Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre.
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !

Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau.


Plonger au fond du gouffre. Enfer ou Ciel, qu'importe?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau!
(Le Voyage.)

Poésie et métaphysique,

La métaphysique est encore plus présente chez Baude-


laire par but qu'il assigne nommément à la poésie, ou
le
à la musique, à l'Art en général faire entrevoir à l'homme
:

« les splendeurs situées derrière le tombeau ». Le sonnet


Le XIX^ siècle / 219

des Correspondances résume cet aspect majeur de l'esthé-


tique baudelairienne la Terre est moins un spectacle
:

qu'un langage qui parle du Ciel. Ce langage est difficile


à comprendre et s'exprime en confuses paroles. Le rôle
du poète est de tenter de le déchiffrer, de pénétrer au
cœur du mystère et de retrouver l'unité du monde en
relevant les analogies les plus imprévues.
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
des parfums frais comme des chairs d'enfant
Il est
Doux conmie les hautbois, verts comme les prairies.
Baudelaire n'a pas été seulement le théoricien de ces
correspondances inattendues ; il en a donné maints
exemples dans son œuvre :

Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose.


( Causerie.)

Je suis un cimetière abhorré de la lime


Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées.
(Spleen.)

En simplifiant un peu, on a pu qualifier Baudelaire à la


fois de savant, puisque c'est un artiste très conscient, et
de mystique, ou bien dire, comme un critique, que son
art est à la fois un une méthode. C'est un fait en
délire et
tout cas qu'il a profondément marqué la poésie et qu'on
verra se réclamer de lui les poètes savants (Mallarmé,
Valéry) tout comme les voyants (Rimbaud, les Surréalistes).

Le Symbolisme
Le Symbolisme, en réaction contre le Parnasse, marque un
retour au lyrisme et un affranchissement complet de la forme.
D'abord méconnu, le Symbolisme a cependant triomphé des
railleries et laissera une empreinte ineffaçable dans la poésie
française.

Le Symbolisme n'est pas vraiment une école au sens


d'un groupe structuré autour d'un chef ou d'une doctrine,
mais une société d'amis poètes Gustave Kahn (1859-1936),
:

Vielé-Griffin (i864-i937),Stuart Merrill (1863-1915),


René Ghil (1862-1925), Jean Moréas (1856-1910) qui
220 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

publia dans le Figaro en 1886 le Manifeste du Symbolisme.


Ce mouvement s'inscrivait dans la ligne de celui des
Décadents animés par Jules Laforgue (1860-1887), ^
poète délicat et harmonieux. D'ailleurs en cette fin du
xix^ siècle l'imbrication des poètes, des tendances, des
revues, des chapelles est telle qu'elle décourage d'avance
toute tentative de classement. Aucune grande œuvre n'est
strictement symboliste, mais il n'en est aucune non plus
qui n'ait peu ou prou été influencée par cette tendance.
On peut dire simplement que le symbolisme se rattache
à Baudelaire, qu'on le retrouve chez nombre de poètes,
mais que les œuvres profondément originales comme
celles de Rimbaud ou de Mallarmé lui sont irréductibles.

Les tendances symbolistes sHnspirent de Vesthétique


musicale.
Musique et Mystère. Les Parnassiens avaient voulu
décrire des choses précises et tangibles leur poésie
:

plastique semblait rivaliser avec la peinture et la sculpture.


Les Symbolistes, au contraire, recherchent le vague,
l'indécis et s'inspirent plutôt de la musique.
ÉMOTION. Ils se sont efforcés d'exprimer des sentiments
subtils, exceptionnels. Leur poésie n'est souvent qu'un
thème propice, par son indétermination même, à suggérer
au lecteur des pensées confuses et agréables, des
impressions.
Indépendance. Au point de vue de la forme, les symbo-
listespréfèrent à la technique rigoureuse du Parnasse une
forme libre et complexe, extrêmement nuancée. Abolissant
les préceptes de la poétique traditionnelle (alternance des
rimes masculines et féminines ; interdiction de l'hiatus), ils
conservent habituellement l'alexandrin (malgré l'emploi
possible de vers de 9, 11 ou 15 syllabes), mais en disloquent
constamment la structure à l'aide de coupes anormales et
d'enjambements ; la rime, très souvent sacrifiée (« Oh! qui
dira les torts de la Rime ? »), est parfois omise et remplacée
par un jeu d'assonances ou d'allitérations.

Verlaine et le symbolisme sentimental,


Paul Verlaine (1844- 1896), « Prince des Poètes », né
à Metz, mena la vie lamentable d'un déclassé. Après
toutes sortes d'aventures pénibles ou scandaleuses, il passa
Le XIX^ siècle / 221

à rhôpital ses dernières années et mourut célèbre et misé-


reux en 1896. « Chétif trouvère de Paris », insociable et
doux, incorrigible et bon, il désarme la critique, malgré
ses égarements, à cause de ses souffrances et de son
ingénuité.
Il a donné Poèmes Saturniens (1866) où Ton trouve déjà
des accents de mélancolie triste. Fêtes Galantes (1869) où
revit un xviii® siècle à la Watteau, Romances sans paroles
(1874), Sagesse (1880), son principal recueil.
Sa poésie, tour à tour ou « parallèlement » immorale et
édifiante, reflète l'opposition qu'il y eut entre sa conduite et
son idéal. Sensuel et mystique, Verlaine, en cela héritier de
Baudelaire, a chanté les formes basses et charnelles du
plaisir ; mais il a ressenti ou deviné les joies très pures du
foyer domestique, les charmes de « la vie humble aux
travaux ennuyeux et faciles », l'attrait d'un « amour câlin
et réchauffant ». Idéaliste auquel répugnent « l'ironie et
les lèvres pincées », parfaitement sincère, il a magnifié
l'amour et chanté sa foi rehgieuse retrouvée en strophes
d'une humilité poignante et attendrie :

Soyez béni, Seigneur, qui m'avez fait chrétien


Dans ces temps de féroce ignorance et de haine...

Mais plus essentiellement qu'un voluptueux ou un chrétien


repentant, Verlaine est un poète, c'est-à-dire un inter-
prète exquis des choses gracieuses et indéfinissables, du
rêve, de la musique « de la musique encore et toujours ».
: !

Des images inachevées, des sensations éphémères, des


sonorités douces et languissantes (« les sanglots longs des
violons »), thème prédestiné pour les harmonies d'un
Debussy ou d'un Reynaldo Hahn, suffisent à constituer
le charme immortel des petits chefs-d'œuvre des Poèmes
Saturniens, de la Bonne Chanson, des Romances sans
Paroles :
Il pleiire dans mon cœur
Conmie il pleut sur la ville.
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur?

O bruit doux de la pluie


Par terre et sur les toits...

La forme chez Verlaine est très inégale, incompréhen-


sible parfois mais, sous sa négligence apparente, avec sa
:

syntaxe tout à fait arbitraire, avec ses rejets ou surjets


222 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

et lacadence brisée de ses vers, elle seule convenait pour


exprimer la pensée fragile et dolente du poète, sa mélancolie
ses repentirs ou ses joies fugitives.

Verhaeren et le symbolisme social,

Émile Verhaeren (1855-1916), poète belge, a connu,


comme Baudelaire et Verlaine, des crises affreuses de
dépression morale (Les Débâcles)^ mais, plus énergique,
ils'est ressaisi, et, dépassant le cadre du lyrisme individuel,
a mis son talent au service de ses convictions politiques.
Mort accidentellement en 191 6. Verhaeren est une
personnalité puissante, éprise d'action virile :

L'âpre formidable et suprême,


réalité,
Distille une assez rougeet tonique liqueur
Pour s'en griser la tête et s'en brûler le cœur!
Il y a en lui un réaliste et un poète épique. Dans une
suite de recueils aux titres prestigieux Les Villes Tenta- :

culairesy Les Forces Tumultueuses, La Multiple Splendeur,


il a décrit la poésie de la vie sociale, glorifiant l'agitation

fiévreuse des villes et les puissances dominatrices de


l'existence moderne : l'or, l'industrie, la vie politique,
la banque, paquebots et les trains, l'immense activité
les
du monde contemporain, « et le labeur des bras et l'effort
des cerveaux ».
Son style est rude, tourmenté, généreux. En des vers
stridents et synthétiques, en de larges tirades inorganisées
mais véhémentes et souples, il subjugue le vocabulaire,
les images, les rythmes ; peu lui importent la correction
syntaxique ou métrique, les hiatus, l'à-peu-près des
rimes :tout est sacrifié à l'expression fulgurante ou
passionnée d'une image ou d'ime affirmation.

Madame de Noailles et le symbolisme de la nature,


Anna Brancovan, comtesse de Noailles (1876-1933),
roumaine de naissance, française d'éducation
et hellénique
a renouvelé dans le Cœur Innombrable le sentiment de la
nature, moins par des descriptions précises que par la
ferveur passionnée avec laquelle elle proclame l'immortelle
jeunesse du printemps, de la végétation et des cieux. Elle
a dit le charme des jardins, l'âme des paysages, la fécondité
des saisons, la lassitude des soirs, les saveurs ou les baumes
de l'air et des plantes :
Le XIX« siècle / 223

Nature au cœur profond sur qui les deux reposent,


Nul n'aura comme moi si chaudement aimé
La lumière des jours et la douceur des choses,
L'eau luisante et la terre où la vie a germé.

La forme, beaucoup moins rigide que celle des parnas-


que celle des symbolistes, et ses vers,
siens, est plus claire
des alexandrins nets et harmonieux, tout en acceptant les
facilités de la poétique nouvelle, gardent pourtant une
allure très classique.
D'autres poètes, en réalité continuateurs du Parnasse,
ont seulement profité des licences de la versification
symboliste pour traiter des sujets helléniques ou des
tableaux : Albert Samain (i 859-1900) et Rodenbach
(1855- 1898), dans un genre plus élégiaque, Henri de
RÉGNIER (1864-1936), Fernand Gregh, et Pierre de
NoLHAC dans un genre plus strictement plastique.

Arthur Rimbaud^ chantre du Bateau Ivre, est le


poète des vertiges de Vesprit^ des débâcles
psychiques^, le conquistador « d'incroyables Florides ».

La vie tragique et vagabonde de Rimbaud (1854-1891)


estun extraordinaire roman insurgé de la Commune,
:

compagnon de débauche de Verlaine, navigateur en


Indonésie, il son existence sous les traits d'un aven-
refait
turier colonial en Abyssinie ; sa carrière poétique s'enclôt
dans l'espace de quelques années d'adolescence : 1871-
1874.
Rimbaud a d'abord été un poète symboliste, versificateur
habile, ayant le don de dégager d'une description familière
un sentiment étrange ou mélancolique (Les Chercheuses
de Poux), mais la marque essentielle de son génie est
d'avoir voulu recomposer, hors du monde réel qui se
disloque devant ses yeux, un nouvel univers.
Comme Mallarmé, il cherche à remplacer les moyens
ordinaires d'expression prête aux voyelles des sonorités
; il

et des couleurs (« A noir, E


blanc, I rouge... ») ; il expéri-
mente des transpositions verbales ou visuelles, non par
fantaisie, mais dans l'espoir de mettre au jour une langue
nouvelle, inouïe, appropriée à des spectacles insoupçonnés
ou à des acquisitions spirituelles inédites. Sa poésie,
comme sa vie d'ailleurs, est une fugue, une évasion, tour à
tour douloureuse, éblouie, chimérique ; il est l'explorateur
224 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

de TirréeL Son poème du Bateau ivre figure bien ce


« décrochage » qui l'entraîne dans un univers fantastique :

Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais...


Et dès lors, je me suis baigné dans le poème
De la mer, infusé d'astres et latescent...
J'ai heurté, savez-vous? d'incroyables Florides!

Le livre Une Saison en Enfer renferme en prose la


confession de ses angoisses et de ses affres « J'ai songé à
:

rechercher la clef du festin ancien ». Nous y voyons que le


drame intérieur de Rimbaud se situe sur le plan métaphy-
sique, et non, comme la plupart des poètes, sur le plan
passionnel « J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs,
:

de nouveaux astres... J'ai cru acquérir des pouvoirs


surnaturels ». Effort transcendantal, dont finalement
Rimbaud a compris l'inanité « Je ne pouvais pas
:

continuer :c'était mal ».


Les Illuminations, postérieures à Une Saison en Enfer
relèvent de la même volonté de « fixer des vertiges »,
d' « inspecter l'invisible et entendre l'inouï », comme
Rimbaud le disait déjà dans sa célèbre lettre à Paul Démery,
dite Lettre du Voyant (15 mai 1871).
De cette entreprise épuisante, les poèmes de Rimbaud,
tant en prose qu'en vers, subsistent comme
d'impression-
nants témoignages où se lisent les soubresauts d'une
conscience filant à la dérive jusqu'aux confins du délire
et les projections d'imagination d'un « pêcheur d'or et de
coquillages », qui ne rêvait qu'écroulements, épaves, jeux
de couleurs et de phosphorescences :

Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braise,


Échouages hideux au fond des golfes bruns...

Lautréamont chante le mal,


Lautréamont (1846- 1870), de son vrai nom Isidore
Ducasse, est lui aussi un isolé qui disparaît prématurément,
emporté par la phtisie.
Ses Chants de Maldoror, publiés sans aucun succès en
1869, lui vaudront une gloire posthume. Maldoror, le
héros de ces chants en prose, est tour à tour le symbole de
l'homme accablé par le Mal puis du Mal lui-même. Avec
ses visions monstrueuses, fantastiques, son bestiaire
apocalyptique, l'œuvre s'inscrit dans la tradition d'un
certain romantisme noir. Mais la puissance étrange de son
Le XIX« siècle / 225

verbe et la violence de son propos en font aussi une œuvre


d'avant-garde que les surréalistes goûteront particuliè-
rement.

Mallarmé et Vécole symboliste.

Mallarmé (1842- 1898) eut une vie sans histoire.


Voué d'assez bonne heure à ses recherches poétiques,
il réunissait chez lui, rue de Rome, tous les mardis, un
certain nombre de poètes qui partageaient ses préoccupa-
tions. Les premiers poèmes de Mallarmé, publiés en 1866
dans la revue Le Parnasse Contemporain, ne sont pas révo-
lutionnaires (Brise Marine, Le Sonneur, Les Fenêtres,
VAzur). On y retrouve maints thèmes baudelairiens
comme le spleen, l'attrait du voyage vers les pays exo-
tiques, de la mort, conjugués avec des rêves de paradis et
d'idéal.
La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres.
Fuir! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux!...
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots!
( Brise Marine.)

Ces poèmes sont clairs, les symboles tout à fait expli-


cites en dépit d'une grande subtilité plus précieuse que
vraiment hermétique.
Hérodiade et U
Après-midi d^un Faune relèvent d'une
ambition plus haute. Persuadé que le monde est fait pour
aboutir à un beau livre, Mallarmé laisse apparaître dans
ces œuvres ime personnalité qui se dessinera encore mieux
dans des pièces comme Toast Funèbre, Prose pour des
Esseintes, la série des Tombeaux et qui le conduira, à la
limite, aux essais du Coup de Dés, qui tentera de révolu-
tionner aussi la présentation typographique.

La recherche verbale,

La poésie de Mallarmé est inséparable d'une réflexion


originale sur le langage et d'une conscience aiguë de la
spécificité de l'expression poétique. Aux yeux de Mallarmé,
la poésie, langue hiératique, est la langue par excellence,
où mots du langage commun, qu'il appelle mots de la
les
tribu,prennent « un sens plus pur ». Cette langue permet
d'évoquer le monde des idées et des essences.
226 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Je dis :une fleur! et, hors de l'oubli où ma voix relègue


aucun contour (...), se lève, idée même et suave, l'absente
de tous bouquets.
(Avant-dire au Traité du verbe de René Ghil.)

Mais ce monde platonicien étant, dans sa perfection et


Mallarmé a souvent évoqué à son
sa pureté, intraduisible,
propos le néant, l'absence, le silence, le vide enfin, pareil à
celui de la page blanche devant laquelle Mallarmé, poète
peu fécond, éprouvait régulièrement l'angoisse de l'impuis-
sance.
La poésie de Mallarmé est d'un abord malaisé et présente
de sérieuses difl&cultés d'interprétation, voire de compré-
hension. Sans doute par tempérament, Mallarmé avait-il
tendance à la préciosité et au raffinement. Mais plus
profondément, il était persuadé que toute chose sacrée,
et la poésie l'était pour lui au plus haut point, doit demeurer
mystérieuse et décourager par son hermétisme un profane
vulgaire et paresseux. Aussi emploie-t-il des mots rares ou
bizarres et s'ingénie-t-il à compHquer ou à dissimuler sa
syntaxe.
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L'Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore.
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore,
Sur les crédences, au salon vide, nul ptyx.
Aboli bibelot d'inanité sonore...

Au fond, Mallarmé a atteint son but : son œuvre a peu


de lecteurs, mais ses fidèles sont fervents, comme Paul
Valéry qui raconte qu'un jour, à dix-huit ans, il s'est
aperçu qu'il connaissait par cœur toutes les poésies de
Mallarmé.

Le Naturalisme
Le Naturalisme, tendance extrême du réalisme,
se propose la représentation intégrale et cynique
de la vie.
Le Naturalisme dérive du Réahsme dont il est à la fois
un rétrécissement et une exagération. Les écrivains natu-
ralistes ont comme les réalistes le désir de représenter
Le XIX^ siècle / 227

intégralement la vie, mais sont par principe étrangers au


sentiment de l'art. A ces deux tendances, on peut ajouter
pour caractériser cette école :

• L'intention de peindre spécialement les milieux vul-


gaires, « basses classes ».
les
• La prétention à une méthode expérimentale. Le roman
n'est plus qu'une collection ordonnée de petits faits authen-
tiques ; la réaction des caractères doit s'établir confor-
mément aux lois des sciences médicales et psychiatriques.
Le Naturalisme se réclamait, pour la doctrine, de Taine
et de Claude Bernard ; pressenti par Flaubert, inauguré
vers 1860 par les Goncourt, illustré par Zola, il a surtout
régné de 1880 à 1890, malgré les protestations de Brune-
tière et d'Anatole France.
Edmond (1822- 1896) et Jules (1830- 1870) de
Goncourt, observateurs pointilleux, épris d'un Réahsme
exigeant et minuscule, ont étudié dans des milieux popu-
laires, bourgeois, artistiques ou religieux, des cas de
maladies nerveuses. Leur style, qualifié d'impressionniste,
est tremblotant, saccadé, d'une précision artificielle et
pédante.

Émile Zola a laissé une large collection de romans


naturalistes: Les Rougon-Macquart.
Au lieu de se borner comme les Goncourt à des mono-
graphies diligentes et exceptionnelles, Émile Zola (1840-
1902) s'est adonné à une œuvre plus vaste.
Italien d'origine, méridional d'éducation, nature exubé-
bérante et laborieuse, il a tenté de refaire, pour son époque
et selon la formule naturaliste, ce que Balzac avait fait
dans la Comédie Humaine. Il a écrit en vingt volumes
Les Rougon-Macquart, « histoire naturelle et sociale d'une
famille sous le Second Empire ».
En tant qu'histoire naturelle, les romans de Zola étudient
l'hérédité morbide ou criminelle dont sont affligés les
descendants d'un couple donné ; en tant qu'histoire sociale,
ils dépeignent la réaction de ces mêmes individus par

rapport au milieu qu'ils fréquentent, milieu vicieux,


misérable ou opulent, classe ouvrière ou industrielle,
rurale, commerçante ou bourgeoise, etc.
Les principaux romans de la série sont : U
Assommoir
(1877), histoire d'un ménage d'ouvriers alcoohques à
Paris ; Germinal; La Terre, description cynique des
228 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

mœurs paysannes La ; Débâcle, récit de la guerre de 1870.


Germinal (1855) est sans doute le chef-d'œuvre de Zola :

c'est une description sombre et précise de la vie dans les


pays du Nord avec le récit des événements qui peuvent
survenir dans l'histoire d'une mine ou parmi la population
des corons explosions de grisou, inondations, travail
:

exténuant et misère des ouvriers, chômages, puis, aux


heures de révolte, les grèves, les attentats, les destructions
sauvages.
Au point de vue « » l'œuvre de Zola est
scientifique
dénuée de valeur généalogie de ses personnages est
: la
purement fictive. Mais, au point de vue documentaire, ses
romans contiennent un vaste ensemble de recherches
sur le monde ouvrier des diverses professions entre 1860
et 1875 moyens d'existence, labeur, distractions et
:

coutumes des mineurs, couvreurs, mécaniciens, etc. Il tire


de son enquête une conclusion républicaine et sociaHste.
Deux tendances devaient altérer l'objectivité de l'œuvre
de Zola :

Le talent dramatique du romancier, qui le porte à


grouper les faits d'une manière impressionnante : son
imagination lui fait grossir les proportions réelles, person-
nifier les choses et transformer en types les individus
observés.
L'obsession naturaliste, qui par une sorte de perver-
sion ne lui laisse plus apercevoir dans la société que les
actes vils et les mauvais instincts d'être dégénérés.

Vart brutal et fougueux de Zola réussit dans la


peinture des milieux populaires.

C'est grâce à ses tendances littéraires et non à l'appareil


scientifique de ses romans que Zola est parvenu à dominer
les faits recueillis et à donner, au lieu d'une compilation
fastidieuse, des œuvres fortes et durables, d'une indéniable
vigueur. Faux ou simpliste dans la peinture des individus,
il représente avec génie les foules et les choses. Il décrit

l'atmosphère grisante des réunions, les fêtes, les noces


(V Assommoir), les manifestations de panique et de cruauté,
les hurlements des masses (la grève dans Germinal), les
drames de l'alcool et du vice. Comme Victor Hugo dans
Notre-Dame de Paris, il prête une sorte de mentalité
contagieuse et hallucinante aux choses, fait ressentir
l'impression d'activité fiévreuse, de travail accablant, de
Le XIXe siècle / 229

plaisir, d'ivresseou de douceur qui se dégage d'une usine,


d'un grand magasin, d'une mine, des Halles de Paris, d'un
cabaret, d'un jardin, etc.
Le style de Zola est touffu, compact, lourd, mais entraîné
par une sorte de force plébéienne, souvent cynique ou fasti-
dieux, il devient lyrique ou épique, même en prose, quand
l'auteur, échappant à l'aridité d'un réalisme sans noblesse,
se laisse enlever par le mouvement dramatique des scènes
ou par le souffle des idées sociales.

Maupassant et Daudet,
Guy de Maupassant (1850- 1893), esprit sombre et
désabusé, écrivain sobre, d'une précision rare, a conté des
nouvelles d'un pessimisme tragique il décrit surtout la
:

bourgeoisie médiocre et la vie paysanne.


Alphonse Daudet (1840- 1897), au contraire, s'intéresse
plutôt aux classes moyennes en province ou à Paris.
Tempérament sensible et nerveux, plus proche des Con-
court que Zola, amateur comme eux de petits faits, il a trop
de délicatesse pour être entièrement naturaliste. Une
nuance très vive de sympathie, d'ironie ou d'attendris-
sement atténue et humanise dans tous ses romans la vision
directe des faits Le Petit Chose, Tartarin de Tarascon,
:

amusante parodie du génie méridional. Les Lettres de mon


Moulin, recueil gracieux de nouvelles, Sapho, d'un accent
plus tragique, sont les plus populaires de ses œuvres.
Son style est agréable et délicat plutôt que puissant.

La suite du Naturalisme : Barbusse^ Dorgelès,


Le naturalisme eut pour résultat durable d'inspirer
aux romanciers plus de hardiesse dans la peinture totale
de la vie. C'est ce sentiment poignant de la réalité qui fait
le prix des deux romans de guerre les plus discutés Le
:

Feu (191 6), de Henri Barbusse, qui peint la désolation


monotone et sanglante de la guerre de tranchées, dans les
boues de l'Artois en 191 5, les misères du « poilu » ; et Les
Croix de Bois (1919), de Roland Dorgelès.

Pierre Loti et le roman descriptif.

Pierre Loti (JuUen Viaud, 1850- 1923) a élargi le


domaine du roman par la nouveauté du décor. Dilettante
230 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

désabusé qui contemple la disparition des paysages vierges


et le déclin des civilisations archaïques, il a empreint son
œuvre d'un pessimisme funèbre. Au cours d'une longue
carrière d'officier de marine, il a parcouru les diverses
parties du monde à l'heure où l'invasion du progrès allait
abîmer la beauté caractéristique de chaque pays, ruines
d'Angkor ou de Thèbes, lieux sacrés de Judée et de Syrie,
paysages d'Océanie, du Japon, de l'Inde et de Constan-
tinople. Souvent indécis dans l'expression des caractères,
lassant par la monotonie diffuse de sa tristesse, Pierre Loti
n'en est pas moins un grand écrivain descriptif dans un :

style lent et sans prétention qui reproduit seulement les


sensations du corps et quelques pensées persistantes, il
nous communique l'impression de dépaysement, de fatigue
ou d'émerveillement ressentie par un Français dans des
régions lointaines ; il dépeint les horizons maritimes, les
forêts, les déserts, les climats brûlants du Sénégal, le
charme de Tahiti, la brume opaque et glacée de l'Océan.
Pêcheur d'Islande (1886), son chef-d'œuvre, est une réahste
et poétique étude de la dure existence du marin breton.

Les orateurs et écrivains


politiques du XIX^ siècle

La littérature politique aura été au XIX« siècle plus active que


durable, A l'envisager dans l'ensemble, elle n'a connu un éclat
réelque sous la monarchie de Juillet (1830-1848) et dans les
quarante dernières années du XIX« siècle (1860-1900).

Il semble qu'avec l'étabUssement du régime parlemen-


taire, la littérature politique aurait dû acquérir une valeur
exceptionnelle. Il n'en a pas été ainsi outre qu'elle a connu
:

de longues intermittences dues aux restrictions apportées


sous certains gouvernements à la hberté de parole et de
presse, l'absence d'une tradition étabhe, les nécessités de
la vie pohtique obligeant les auteurs à employer tout de
suite leurs arguments avant de leur avoir donné la forme
littéraire parfaite, le vieillissement rapide des théories et
des points de vue ont fait que de l'œuvre des orateurs ou
des publicistes les plus réputés il reste peu de chose.
Le XIX^ siècle / 231

De Maistre^ Chateaubriand et P.-L. Courier ont


été les meilleurs écrivains politiques au début du siècle.

Sous Premier Empire, le pouvoir abolit toute discus-


le
sion, même au Corps législatif ; mais l'Empereur parle à la
nation, à ses soldats les harangues ou proclamations de
:

NAPOLÉON i^^ sont brèves, entraînantes, imagées ; elles ont


une beauté martiale malgré la parure factice de quelques
« clichés » pompeux (proclamation aux soldats de l'armée

d'ItaUe ou d'Austerlitz ; proclamation du retour de l'île


d'Elbe).
A la même époque, Joseph de Maistre (1753-1821),
né en Savoie, ambassadeur de Russie du roi de Sardaigne,
philosophe catholique et légitimiste, auteur de Considé-
rations sur la France, rédigeait ses Soirées de Saint-Péters-
bourg. De Maistre est l'un des théoriciens les plus remar-
quables de doctrine anti-révolutionnaire. Intransigeant
la
et exclusif il a disserté sur la nécessité de la
dans ses idées,
guerre, de la souffrance et de l'expiation, sur le gouver-
nement temporel de la Providence, etc.
En 18 14, Chateaubriand lança une brochure partiale et
fameuse contre Napoléon De Buonaparte et des Bourbons;
:

il intervint ensuite dans tous les débats importants de la

Restauration, non sans aigreur ni arrogance. Les orateurs


en vue sont alors Royer-Collard et le général foy,
défenseur des idées libérales.
En province, Paul-Louis Courier (1772- 1825), ex-
officier d'artillerie, affecte le franc-parler d'un « vigneron
tourangeau » et dans un style alerte, avec une feinte
bonhomie, ridiculise dans ses pamphlets la Restauration,
ses fonctionnaires et ses partisans.

Sous la Monarchie de Juillet^ Véloquence parle-


mentaire jette un vif éclat.
Le règne de Louis-Philippe marque une belle période
pour l'art oratoire. Au gouvernement se distinguent
GuizoT, avec plus de raideur, Thiers, avec plus d'esprit ;
dans l'opposition, ce sont Montalembert, orateur enthou-
siaste de la cause catholique et libérale, et Berryer,
député légitimiste, avocat illustre ; enfin Lamartine,
idéaUste et démocrate, l'un des artisans et des chefs de la
révolution de 1848. L'éloquence religieuse même se
232 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

rafraîchit,s'imprègne de romantisme sous la parole


impétueuse d'un improvisateur de génie, le Père Lacor-
DAIRE (1802-1861).
Du reste, dans la presse et les livres, des discussions
passionnées s'élèvent autour des questions religieuses :

un défenseur exalté du catholicisme intégral, le prêtre


breton Lamennais (1782-1854), passe au libéraUsme et
finalement quitte le sacerdoce. Dans son journal L'Avenir
et dans ses livres. Les Paroles d'un Croyant (1834), Le
Livre du Peuple, il exprime en un style autoritaire et coloré,
soutenu d'images bibliques et de paraboles, des idées de
fraternité, une sorte de socialisme évangélique. D'autre
part, Edgar Quinet et Michelet attaquent violemment
l'Église et les Jésuites. Louis Blanc en 1840 expose un
programme du parti socialiste fU Organisation du Travail).

Sous le Second Empire^ Veuillot et Gambeîta


illustrent^ Vun^ la presse^ et Vautre^ la tribune.

Le Second Empire à l'exemple du Premier, réprime les


débats politiques. C'est pourtant vers 1860, avec la détente
du régime autoritaire, qu'apparaissent, dans la plénitude
de leur talent, d'une dans le journahsme Louis
part
Veuillot (18 13- 1883), enfant du peuple, cathoHque,
partisan de l'infaillibilité et du pouvoir temporel du Pape,
polémiste vigoureux au style imagé et mordant ; d'autre
part, à la tribune, les orateurs répubUcains de l'opposition :

Gambetta (1838- 1882), le tribun » aux phrases enche-


('

vêtrées, au patriotisme grandiloquent, l'animateur du


Gouvernement de la Défense Nationale en 1870; Jules
Ferry, avocat et homme d'État, au style sobre, distingué
et plus académique.

Troisième République.
Deux traitsopposés se remarquent chez les orateurs de
ce régime tandis que l'éloquence d'affaires, la pratique
:

du barreau tendent à les ramener aux discussions exactes,


à un art réaliste et efficace, l'éloquence populaire, favorisée
par le suffrage universel et la fréquentation des meetings,
se prête au contraire trop facilement aux heux communs
sur la démocratie, le progrès, etc.
Cependant, de 1870 à 1914, des orateurs d'un réel talent
ont représenté dans les divers partis l'éloquence française :
Le XIX« siècle / 233

Waldeck-Rousseau (1846- 1904), avocat et président du


Conseil; Albert de Mun (1841-1914), défenseur des idées
catholiques et nationales ; Jean Jaurès (1859-1914), chef
du parti socialiste, orateur abondant à l'éloquence pathé-
tique largement déployée.
Puis ce furent les hommes d'État de la Grande Guerre :

Raymond Poincaré (1860- 1934), orateur précis et


nerveux ; Georges Clemenceau (i 841- 1929), plus âpre,
au style inégal ; et Aristide Briand (1862- 1932), un des
plus forts manieurs de la parole publique, persuasif et
conciliateur.

Conclusion sur le XIX' siècle


La Littérature du XIX^ siècle a présenté un alliage de caractères
complexes dont l'ensemble laisse une impression de richesse
encombrée par sa profusion même. La confusion des genres, la
multiplicité des sujets et des procédés d'expression témoignent
d'un élargissement incomparable de l'horizon littéraire.

Le subjectivisme et le réalisme de Vesprit moderne


ont pris leur essor dans des cadres nouveaux
et moins étroits.

Par suite du mouvement de libération qui a été dans


tous les domaines de la pensée et de la vie pubhque la
marque du xix^ siècle, les genres qui se sont montrés
les plus féconds ont été ceux qui, échappant à une déter-
mination rigoureuse, se sont montrés plus aptes à s'affran-
chir de la tradition. La littérature n'a plus été divisée en
compartiments étanches roman, poésie lyrique, comédie
:

de mœurs ont été des moules commodes et extensibles qui


se sont prêtés à l'expression de toutes les doctrines et de
tous les tempéraments. Dans ces cadres très généraux,
deux sortes de thèmes opposés ont trouvé leur expression :

LA PERSONNALITÉ DES AUTEURS. C'est le Cachet essentiel


du Romantisme, mais il y eut là une tendance presque
irrépressible qui s'est étalée dans l'immense majorité des
œuvres Chateaubriand, Michelet, Victor Hugo, Maurice
:
234 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Barrés. Seuls quelques historiens (Fustel de Coulanges), les


positivistes et les parnassiens ont refréné cette ostentation
du Moi.
LA REPRÉSENTATION (CRITIQUE OU DÉSINTÉRESSÉE) DE LA
VIE SOCIALE.
Ce fut surtout le thème des écrivains qui ont échappé
ou essayé d'échapper à la tendance lyrique précédemment
signalée. Tandis que les historiens se sont proposé d'étudier
objectivement l'évolution des faits anciens, les romanciers,
Daudet, Zola, Anatole France ont voulu, à l'exemple de
Balzac, dresser le tableau complet de la société contempo-
raine. D'une façon générale, ils ont subordonné l'étude des
caractères individuels à celle de la famille ; la psychologie
a été conçue en fonction du milieu social.

La tendance à Vuniversalité a été Vambition principale


du mouvement intellectuel.
Toutes sortes de questions ont été abordées. Il semble
pourtant que l'on puisse ramener à quelques chefs princi-
paux les grandes sources d'idées du xix^ siècle la religion,
:

la science, la poHtique.
La religion, sentiment du cœur plutôt que doctrine, a
été l'un des éléments inspirateurs du Romantisme (Cha-
teaubriand, Lamartine) ; même des écrivains comme
Michelet sont à leur manière des esprits religieux, des
mystiques. A l'avènement du positivisme, le sentiment
religieux cesse d'être un animateur pour devenir un objet
d'étude (Renan, Taine), La dernière période du xix^ siècle
amène une renaissance sentimentale ou intellectuelle de la
foi, avec les poètes symbohstes et Paul Bourget. Les livres
de Barrés et de Maeterlinck dénotent une curiosité sympa-
thique des choses de l'au-delà, le tourment ou du moins le
sens du mystère, du divin.
La science, en même temps qu'elle transformait prodi-
gieusement les conditions de l'existence, s'est imposée aux
préoccupations intellectuelles sous la forme impérieuse du
positivisme : Auguste Comte, Taine, Cl. Bernard, Zola,
Berthelot en furent à divers titres les initiateurs auprès du
public. Le culte de la science inculqua aux écrivains le
sentiment du déterminisme, le goût des explications
physiologiques, l'abandon de la psychologie convention-
nelle, le dédain de la métaphysique. Le progrès des
sciences biologiques explique l'importance attribuée par
Le XIX^ siècle / 235

les romanciers à l'étude des cas d'hérédité et l'introduction


dans la philosophie courante du concept de Vie.
La politique, d'autre part, a suscité une formidable
dépense d'énergie. Les journées révolutionnaires de 1830
et 1848, les événements de 185 1 et 1871, le Boulangisme,
l'affaire Dreyfus ont provoqué chez les écrivains non
seulement des alternatives d'espoir et de déception, des
élans de haine ou d'enthousiasme, mais ont modifié leur
orientation morale et parfois même leur destinée entière
(Lamartine, Michelet, Victor Hugo, Taine, Zola). Cette
inspiration s'est jointe, chez beaucoup, à une préoccupa-
tion généreuse des questions sociales.

Les transformations du style ont traduit Vassi-


milation parfois laborieuse des modes nouveaux
de la pensée et de la sensibilité.
Cette annexion ininterrompue de faits et d'idées, le désir
de rendre d'une façon intense et rapide tous les modes
d'activité et de sensation ont imposé une refonte de la
langue courante. Les anciens procédés ont paru ne plus
suffire à l'expression de conceptions nouvelles : aussi la
langue a perdu sa rigueur, les néologismes se sont multi-
pliés, la syntaxe s'est dénouée, la poésie est devenue
flottante. Depuis 1880, Verlaine, Mallarmé, Verhaeren ont,
plus ou moins selon leur tempérament, modifié la technique
réguHère et les lois séculaires de la parole française. Il y a là
un phénomène remarquable de l'évolution linguistique
et mentale contemporaine.
236 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Les grandes dates


de la littérature au XIX^ siècle

1802 Chateaubriand Le Génie du Christianisme. :

1820 Lamartine Les Méditations.


:

1827 Victor Hugo Préface de Cromwell. :

1830 Victor Hugo Hernani. :

Stendhal Le Rouge et le Noir.


:

1833-1834 Balzac Eugénie Grandet, Le Père Goriot, La


:

Recherche de V absolu.
1835-1837 Alfred de Musset Les Nuits, Lorenzaccio. :

1837 Victor Hugo Ruy Bios. :

1839 Stendhal La Chartreuse de Parme.


:

1852 Le CONTE de Lisle Poèmes antiques. :

1853 Victor Hugo Les Châtiments. :

Nerval Sylvie, Les Chimères.


:

1856 Victor Hugo Les Contemplations. :

1857 Flaubert Madame Bovary.


:

Baudelaire Les Fleurs du Mal.


:

1859 Victor Hugo La Légende des Siècles. :

1862 Flaubert Salammbô.


:

Leconte de Lisle Poèmes Barbares. :

1863-1864 Renan Vie de Jésus. :

FusTEL DE CouLANGES La Cité Antique. :

1866 Verlaine Poèmes Saturniens.


:

1869 Flaubert UÉducation sentimentale.


:

Lautréamont Les Chants de Maldoror. :

1873 Rimbaud Une Saison en Enfer.


:

1876 Mallarmé L'Après-midi d'un Faune.


:

1885 ÉMILE Zola Germinal. :

Anatole France Le Crime de Sylvestre Bonnard. :

1886 Pierre Loti Pêcheur d'Islande. :

1897 Edmond Rostand Cyrano de Bergerac. :


XXsiècle
238 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Introduction
est difficile de ranger sous une ou plusieurs rubriques
Il
la production immense et variée du xx^ siècle. Peut-être
parce que le rythme de l'évolution des idées s'est accéléré,
sans doute aussi parce qu'il est impossible, quand on est
contemporain d'une littérature, d'en discerner nettement
les grandes masses et les reliefs, c'est l'impression de
diversité, d'hétérogénéité irréductible qui l'emporte.
Le xx^ siècle a été marqué par des conffits d'une dimen-
sion jusqu'alors inconnue. Sans doute les crises et les
guerres n'avaient-elles pas manqué au cours des siècles
précédents, mais celles du xx^ ont intéressé pour la
première fois la quasi-totalité de la planète. La guerre de
1914-1918 a été justement appelée, la Première Guerre
mondiale. Celle de 1939- 1945 mérite encore mieux ce
nom. Devant l'ampleur des catastrophes et des hécatombes,
l'Europe, qui a payé le plus lourd tribut (plus de 50 mil-
lions de morts pour le dernier conflit), s'est prise à s'inter-
roger de façon plus aiguë sur le destin de l'homme, sur le
sens de la vie et de la mort des civiHsations. La littérature
s'est faite largement l'écho de ces préoccupations en
donnant forme et consistance aux idées ainsi brassées et en
leur assurant une large diffusion. C'est pourquoi la division
la moins artificielle qu'on puisse introduire dans la pro-
duction littéraire du xx^ siècle est celle qui consiste à
emprunter le cadre des grands événements historiques.
On peut distinguer trois époques dans le xx^ siècle :

L'avant-guerre de i 914. Cette période, que l'on appelle


parfois la Belle Époque, ne marque aucune rupture ni
innovation profonde par rapport aux dernières années du
siècle précédent qu'elle continue dans une large mesure.
D'ailleurs les principaux maîtres à penser Anatole France
:

(né en 1844), Bourget (né en 1852), Barrés (né en 1862),


Jaurès (né en 1859), Bergson (né en 1859), et Maurras
(né en 1868) sont aussi des hommes du xix^ qui avaient
commencé à écrire et à publier avant 1900. On peut dire
toutefois qu'une dizaine d'années avant la guerre, le senti-
ment que le conflit était inévitable s'est très largement
répandu et que les grandes querelles de politique intérieure
(Boulangisme, Affaire Dreyfus) ont fait place à des préoc-
cupations et à des querelles de politique extérieure.
L'entre-deux-guerres (1918-1939). Le sentiment de
Le XX^ siècle / 239

détente et de bonheur qui a suivi la fin de la guerre a


favorisé l'apparitiond'un grand nombre d'œuvres de
premier plan qui par leur perfection formelle, leur accord
avec leur époque, leur tendance à l'universalité, semblent
constituer une sorte de nouveau classicisme. Toutefois,
au cours des dernières années de la paix, que l'établissement
des dictatures rend précaire, on enregistre quelques
accents discordants, notamment dans l'œuvre de Malraux,
qui annoncent la catastrophe imminente.
L'après-guerre et le temps présent. La guerre elle-
même et surtout la Résistance avaient donné naissance à
une littératurede circonstance, publiée clandestinement
avec des moyens de fortune. Une fois la paix revenue, les
œuvres reflètent encore l'angoisse d'un monde mal apaisé.
La littérature exprime alors le plus souvent des philoso-
phies désabusées comme celle de Camus, sensible à
l'absurdité de la vie, ou celles qu'a inspirées de près ou de
loin l'ExistentiaUsme dont Sartre est en France le plus
illustre représentant. Le théâtre et, dans une certaine
mesure la poésie, brillent alors d'un vif éclat.
Aux alentours des années 1950, sans qu'on puisse en
préciser davantage la date, s'amorce un nouveau tournant.
Rejetant encore plus systématiquement que leurs précé-
cesseurs immédiats non seulement les thèmes, mais aussi
les genres et les moyens d'expression dits classiques, de
jeunes écrivains tentent de créer un roman, le Nouveau
Roman appelé aussi anti-roman, et qui constitue avec le
théâtre anti-théâtre et des recherches révolutionnaires en
poésie ce que Claude Mauriac a appelé l'a-littérature
contemporaine.

Les maîtres à penser

Anatole France, Rolland,


Bourget, Barrés, Péguy
Les différents courants de pensée de cette avant-guerre
personne et des écrits de
se sont cristallisés autour de la
quelques ténors dont les œuvres sont d'inégale valeur
240 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

littérairemais qui ont exercé une sorte de magistère moral


dont l'influence s'est fait sentir longtemps après eux :

Anatole France et Romain Rolland, surtout sensibles à


l'appel du progrès ; Bourget et Barrés, surtout soucieux de
maintenir une tradition ; Péguy, catholique mal vu de
l'Église, faisant figure de franc-tireur isolé.

Anatole France ( 1844- 1924) : un sceptique devenu


un maître.

Critique, historien, mais surtout romancier, il appartient


à la lignée de Voltaire et de Renan par son scepticisme
mêlé d'ironie et d'indulgence et par l'élégance classique
de son style.
Ses idées, qu'expriment les fines dissertations du Jardin
d'Épicure et les entretiens complaisants de Jérôme Coignard
et de Monsieur Berger et, sont une critique désabusée des
illusions humaines et des institutions religieuses ou poH-
tiques : le gouvernement, la justice, l'armée. L'histoire
ironique ou l'actualité sont l'occasion de la plupart de ses
romans. Dans Thaïs, il peint la vie étrange des solitaires
chrétiens de la Thébaïde aux derniers temps de la civili-
sation alexandrine et romaine ; La Rôtisserie de la reine
Pédauque évoque un milieu curieux d'alchimistes et
d'abbés du xviii^ siècle. Les Dieux ont soif (191 2) sont un
récit de la vie sous la Terreur.
Cependant la pensée d'Anatole France ne saurait se
réduire à un dilettantisme souriant. On peut même dire
qu'à partir de l'affaire Dreyfus, où il a été dreyfusiste,
il n'a pas refusé l'engagement politique. Apôtre de la
liberté et des libertés, pacifiste, méfiant envers le fanatisme
religieux ou politique, Anatole France a fait malgré son
scepticisme peu à peu figure de patriarche de la gauche,
voire de l'extrême-gauche. Son idéal était un sociahsme
qui assurerait la justice à tous tout en respectant les droits
de chacun. Il a obtenu le Prix Nobel en 1921.
C'est par son style qu'Anatole France est classique et
conservateur petites phrases courtes et claire à la Voltaire,
:

dont la simplicité savante scintille de mille nuances


d'ironie.
Le XX^ siècle / 241

Romain Rolland ( 1866-1944) ^ journaliste


non engagé et un romancier original.
De formation universitaire (École Normale Supérieure
et agrégation d'histoire), il a écrit d'abord des pièces de

théâtre avant de se consacrer au roman avec jfean Chris-


tophe dont les 10 volumes s'échelonnent de 1904 à 19 12 et
Colas Breugnon (1919). Jean Christophe a connu un vif
succès. Moins goûté de nos jours, cette ample fresque
biographique inaugurait le « roman-fleuve », pour reprendre
l'expression même de son auteur, genre littéraire appelé à
une grande fortune dans la httérature contemporaine.
Épris d'art et notamment de musique, Romain Rolland a
écrit plusieurs vies d'hommes illustres dont la plus célèbre
est celle de Beethoven (1903). Mais ce sont surtout ses
articles publiés en Suisse pendant la guerre et réunis sous
le titre de Au-dessus de la mêlée qui lui attireront la notoriété
en provoquant le scandale. Poursuivant un idéal humani-
taire et pacifiste. Roman Rolland essayait de s'abstraire
de la haine nationaliste qui ravageait l'Europe, de même
qu'il gardera toujours ses distances, par la suite, avec les
différents mouvements ou partis, même ceux de gauche
vers qui allait pourtant sa sympathie.

Maurice Barrés et le culte des forces spirituelles.

Maurice Barrés (1862- 1923), né en Lorraine, offre


l'exemple intéressant d'un écrivain qui a passé du pur
dilettantisme au traditionalisme, de l'école de Renan à
l'école de Taine. Barrés s'est d'abord voué ostensiblement
au culte du Moi :dans des livres prétentieux et subtils,
il vise exclusivement à développer sa sensibilité {Le Jardin

de Bérénice, 1891) ou à enregistrer les réflexes de son


tempérament en présence des paysages lorrains, vénitiens,
espagnols. Adoptant ensuite un idéal plus viril, il identifie
sa vie propre avec les formes héréditaires de l'énergie
nationale, et étudie dans le cadre des provinces d'Alsace
et de Lorraine le conflit de civilisation entre le génie
français et le génie allemand {Colette Baudoche, 1909).
Son originahté est d'avoir fait ressortir les forces obscures
qui façonnent notre pensée individuelle ou collective :

influences ancestrales ou mystiques, la puissance des morts


et la puissance des Heux {La Colline inspirée, 191 3).
242 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Les écrits de Barrés en général sont moins des romans


que des méditations lyriques, des analyses de croyances
ou de forces morales ce sont des essais très riches où se
:

sont fondues les aspirations complexes de sa génération.


A ce titre. Barrés se trouvait préparé par une longue
expérience psychologique à chercher en Orient la survi-
vance d'antiques traditions religieuses {Enquête aux pays
du Levant) aussi bien qu'à définir, à l'occasion des gestes
héroïques de la guerre, l'idéal des diverses « familles spi-
rituelles de la France ». Lui-même un homme de tra-
est
dition, nationaliste, anti-dreyfusard, champion du catho-
licisme. Il a exercé de son temps et après lui une très
grande influence sur toute une famille d'esprits.
Son style, très artiste, empreint à l'origine d'obscurité,
et de pédantisme, s'est élevé peu à peu à une forme
classique, volontairement sobre.

Paul Bourget et le roman psychologique et moral.


Paul Bourget (1852- 1935) a laissé une œuvre homogène,
dogmatique qui est une condamnation du dilettantisme.
Au lieu d'observer en simple spectateur la vie contem-
poraine, il est un témoin qui explique et qui juge.
Bourget, formé par la pratique de la méditation jointe
à de sérieuses études médicales, a fait d'abord d'intéres-
santes analyses de critique littéraire, sous le titre é*Essais
de psychologie contemporaine (1883- 1885). Devenu roman-
cier, tout en marquant à la manière des naturalistes le
rôle du tempérament, de l'hérédité, des influences patho-
logiques, il a voulu aussi être le psychologue des formes
les plus hautes de l'intelligence et du sentiment, faire des
études d'âmes, des planches d'anatomie morale. Mais il
ne lui suffit pas de discerner les idées qui inspirent les
actes : il en juge la valeur, l'efficacité sociale. Critique
sévère du cosmopolitisme, du dilettantisme et de la démo-
cratie, il étudie les crises de la vie familiale et nationale
de son temps. Il dénonce la responsabilité des maîtres
athées d'une génération dans le plus célèbre de ses romans.
Le Disciple (1889), s'élève contre le divorce {Un Divorce,
1904), insiste sur la hiérarchie des classes sociales et le
danger des élévations trop brusques {U Étape, 1902).
Cette prédication constante, qui lui valut une bonne part
de son succès, est ce qu'on lui reproche le plus aujourd'hui.
Mais ses romans à thèse font de lui un témoin historique-
ment important.
Le XX^ siècle / 243

Alain-Fournier (1886-1914) est V homme d'un


seul livre.
Le Grand Meaulnes (19 13), roman poétique et mysté-
rieux, à mi-chemin entre le rêve et une réalité vécue,
est d'une qualité très précieuse, qui le situe dans la tradi-
tion du Nerval de Sylvie.

Charles Péguy ( 18 j 3- 191 4), polémiste et poète,


a exalté les valeurs ancestrales et héréditaires
incarnées dans la terre de France; il restera le
chantre de Jeanne d'Arc et le pèlerin de Notre-
Dame de Chartres.

Professeur et homme de lettres, fils d'une ouvrière et


fier de son ascendance paysanne, Péguy a trouvé en 1914
sur le champ de bataille de la Marne, dans une mort
héroïque hbrement affrontée, la signification suprême de
sa vocation, scellant de son sacrifice un idéal depuis
longtemps entrevu. Animateur des Cahiers de la Quin-
zaine (i 900-1 914), revue qu'il a fondée pour être libre
et dont il assure presque à lui seul, dans sa célèbre bou-
tique de la rue de la Sorbonne, la composition et la rédac-
tion, Péguy se signale par l'originalité de son attitude :

épris de justice sociale, de générosité, insoucieux de choquer


les idées régnantes, il s'élève contre la routine intellec-
tuelle et littéraire, contre la tyrannie des partis poHtiques,
contre l'égoïsme et l'Argent. Ce défenseur de Dreyfus se
brouille avec les dreyfusards et regagne, en franc-tireur,
le parti de Barrés ; ce socialiste quitte les socialistes quand
ils lui semblent dégrader la mystique en politique ; ce
chrétien fervent vit en marge des disciplines de l'Église.
Plébéien de naissance, aristocrate au fond, il a l'horreur
du « commun », de la médiocrité ; idéaliste intransigeant,
il garde contact avec les réalités humbles et positives de

la vie.
SON ŒUVRE.De là, le caractère spécial de sa « mystique » :

un idéalisme religieux, d'une sincérité authentique, d'une


singulière élévation, mais qui a besoin de s'adresser à
quelqu'un, de se fixer sur des personnes, sur des figures
historiques (Notre-Dame, sainte Genevièvej Jeanne d'Arc),
qui se localise sur des monuments consacrés (la cathé-
drale de Chartres) et s'explicite en des gestes de prière.
244 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

en litanies ; un patriotisme vigoureux, ombrageux même,


qui s'attache avec une ferveur pressante aux gloires de
l'histoire de France, aux horizons de ses campagnes et
au courant de ses fleuves (la Meuse, la Loire), au souvenir
des générations anonymes qui en ont labouré et défendu
le sol.
• Avec une puissance intuitive vraiment incomparable,
Péguy a évoqué plusieurs fois en prose et en vers le
Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc : le genèse de sa
vocation, la mélancolie de son départ, l'immensité de son
abnégation :

Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance...


Voici que je m'en vais en des pays nouveaux :

Je ferai la bataille et passerai les fleuves ;


Je m'en vais m'essayer à de nouveaux travaux,
Je m'en vais commencer là-bas les tâches neuves.

• Dans une épopée plus touffue {Eve)^ il expose, comme


dans une immense psalmodie, le sens général de l'histoire
du monde, vue sous l'angle du péché et de la rédemption.
C'est là que, sous la houle incessamment battante de ses
alexandrins, il faut aller chercher quelques-unes de ses
pages les plus profondes sur le lot accablant des misères
:

et des fautes de l'humanité depuis les premiers temps


(« Et je vous aime tant, aïeule roturière... »), sur le
retentissement historique de la naissance du Christ (« Les
pas des légions avaient marché pour lui »....), sur le
mérite des sacrifices obscurs :

Heureux ceux qui sont morts pour la terre chamelle...


Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première argile et la première terre ;
Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre ;

Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés.

SON MODE d'expression. Péguy a gardé avec obstination


le moded'expression qu'il s'était fabriqué reprise indé-
:

finie d'une formule, d'une image. Sa pensée ne s'élargit,


ne s'agrandit, qu'au prix d'une surcharge systématique
et continuelle il allonge,
: il complète, il ne supprime
jamais. De là l'impression obsédante et souvent fasti-
dieuse de son style (surtout en prose) ; mais, à travers
ce foisonnement de redites, se font jour d'admirables
trouvailles.
Le XX« siècle / 245

Politiques et philosophes

Un certain nombre de penseurs, en ce début de siècle, intéressent


moins la proprement dite que l'histoire des idées ou ta
littérature
vie politique. Mais l'influence qu'ils ont exercée leur donne une
grande importance à des titres divers.

Jean Jaurès^ un socialiste humaniste.

Chef du parti socialiste unifié qu'il a travaillé à créer


(1905)9 Jaurès (i 859-1914) fut un tribun puissant à l'élo-
quence pathétique. La générosité de sa personne et de ses
idées, sa mort symbolique d'apôtre de la paix (il fut assas-
siné à l'aube de la guerre de 19 14) en ont fait une figure
attirante et respectée.

MaurraSy zélateur du <( nationalisme intégral ».

Prosafeur de talent {Anthinea, La Musique intérieure),


Charles Maurras (1868- 1952) fut aussi un polémiste vigou-
reux dont la dialectique s'efforça de discréditer le principe
du nombre, les instabilités de la démocratie et de res-
taurer les notions d'ordre, d'autorité monarchique et de
raison d'État. Ayant fondé le mouvement royaliste de
V Action Française (1899), il mihte non sans un certain
succès pour le nationalisme intégral. Sa collaboration avec
le gouvernement de Vichy (1940- 1944) a contribué à le
discréditer.

Henri Bergson et le retour à l'intuition,

Bergson autour d'une synthèse à la


(i 859-1 941) rallie
fois subtile et grandiose les esprits que lassait le Positi-
visme. En opposition avec l'effort d'Auguste Comte et
de Taine qui voulaient restreindre à la connaissance posi-
tive les ambitions de la pensée humaine, Bergson a res-
tauré dans la philosophie la légitimité des aspirations
métaphysiques. Grand écrivain, s'exprimant dans une
langue poétique et lumineuse, autant que le permet la
complexité des idées exposées, Bergson fait de la mémoire
246 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

associée à la sensation le principe de la psychologie et


intègre la notion essentielle de durée à toutes les mani-
festations de la conscience ; affirmant la prépondérance
de l'intuition, il en préfère la brusque et incommunicable
évidence à la lenteur du discours logique ; théoricien de
la mobihtéj autant qu'Aristote et Descartes l'avaient été
de la stabilité et de l'absolu, il conçoit l'univers comme
un échange prodigieusement mouvant de relations.
On retrouve plus qu'un écho de ses idées dans des
œuvres aussi diverses que celles de Péguy et de Proust.

En ce début du xx^ siècle, la critique httéraire est encore


très traditionaliste avec Brunetière (1849- 1906) qui tente
d'appliquer aux genres littéraires les théories évolution-
nistes de Darwin tout en émettant le plus souvent un
jugement moral sur les œuvres ; Faguet (1847- 191 6), plus
proche de Sainte-Beuve, Jules Lemaitre (1853-1914), plus
artiste, plus impressionniste, et Gustave Lanson (1857-
1934)5 véritable initiateur de l'histoire littéraire, avec ce
qu'elle comporte d'érudition, mais dont l'influence, sou-
vent attaquée, se fait sentir encore aujourd'hui.

La poésie avant la guerre de 19 14


On note une certaine permanence de l'inspiration sym-
boliste Albert Samain, Henri de Régnier, Émile Ver-
:

haeren publient encore et l'on peut rattacher à ce courant


les œuvres de Mme
de Noailles et de Paul Fort (1872-
1960). De son côté Francis Jammes (i 868-1938), sur un
mode plus familier, écrit des poésies d'inspiration rustique
et chrétienne.

UUnanimisme. Les recherches de Jules Romains


(1885-1972)^
Jules Romains doit sa notoriété au théâtre et surtout
au roman. Fondateur de l'Unanimisme, il a voulu instituer
un lyrisme des émotions collectives. Animateur d'un noyau
Le XX« siècle / 247

de jeunes écrivains réunis à V Abbaye vers 1904, il eut


ridée d'abandonner le sentiment du Moi (« je me suis tout
vidé de vie intérieure ») pour exalter une poésie de l'âme
collective et de la vie des foules « Nous, pauvres hommes,
:

nous apprendrons aux groupes à devenir des dieux. »


Il voulait élever en dehors et au-dessus des individus une
sorte de conscience supérieure qui aurait eu ses mythes,
ses espérances et ses réflexes et dans laquelle se seraient
fondues toutes les âmes particulières. L'ambition de
Romains ne manquait pas d'envergure et d'audace :

Le rêve de la Ville est plus beau que le mien.

Elle lui a inspiré certains poèmes d'un réalisme étrange


et inusité mais il n'a pu réussir à créer un mouvement
durable.

Outre Péguy, déjà cité au titre de maître à penser, les


deux grandes figures de la poésie de cette époque sont
ApoUinaire et Claudel.

Guillaume Apollinaire (i88o-içi8)y un artiste


avide de nouveautés.

Guillaume Apollinaire (de son vrai nom Wilhelm Apol-


linarisde Kostrowizki) est né à Rome d'une Polonaise
et d'un Autrichien. C'est par goût qu'il se fixe à Paris
dès sa vingtième année et qu'il fréquente assidûment les
milieux artistes de la capitale. Dans les cafés du Quartier
Latin et de Montparnasse, c'est alors, au déclin du Sym-
bolisme, un fourmillement d'idées, d'écoles et de revues
souvent éphémères. ApoUinaire est de toutes les avant-
gardes (fauvisme, cubisme) et, comme certains roman-
tiques l'avaient fait avant lui, il se lie aussi volontiers avec
des peintres comme Derain, Dufy ou Picasso qu'avec des
poètes ; il a en outre une longue liaison avec le peintre
Marie Laurencin. C'est lui qui inventera le terme de
Surréalisme. Les années de bohème aimable constituent
une expérience enrichissante, brutalement interrompue
par la guerre, dont le recueil d'Alcools (1898- 191 3) sera
l'écho. Mobihsé, ApoUinaire survivra à une grave blessure
qui avait exigé sa trépanation mais succombera peu après
à l'épidémie de grippe espagnole.
248 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Vœuvre d'* Apollinaire marque un renouveau tempéré


de r expression poétique.

Dans une certaine mesure, Apollinaire a rompu avec


l'esthétique traditionnelle et il y a parfois de la prose
volontairement agressive dans cette poésie, notamment dans
ses poèmes-conversations où il coud Tune à l'autre des
phrases de la vie de tous les jours. Il ne craint pas de s'at-
tacher à des décors que leur trivialité excluait jusqu'alors
du domaine poétique.
J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom...
Les directeurs les ouvriers et les belles sténodactylographes
Du limdi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit.
(Zone.)

Dans son recueil de Calligrammes (191 8) il demandera


même à la disposition typographique, comme Mallarmé
l'avait tenté avec Un Coup de dés, d'ajouter au texte des
effets qui rapprochent la poésie de la peinture.
AU NIVEAU DU LANGAGE, Apollinaire excelle dans l'al-
liance insolite des termes, faisant jaillir l'originalité du
choc de deux expressions toutes faites (éclat de verre,
éclat de rire) :

Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire.

Parfois c'est l'image brutale et inattendue qui s'impose :

Soleil cou coupé.

MAIS LA QUALITÉ LA PLUS REMARQUABLE DE LA POÉSIE


D'APOLLINAIRE EST PEUT-ÊTRE LA MUSIQUE. Son poème le
plus célèbre est d'ailleurs une chanson La Chanson du
:

Mal aimé. Il y a à ce sujet du Romantisme chez ApolH-


naire et bon nombre de poèmes d'Alcools se font l'écho
d'une aventure d'amour malheureuse qui eut pour cadre
en 1901 la région rhénane. La mélancolie d'Apollinaire
s'exprime alors en strophes dont le rythme, on voudrait
dire l'incantation, s'impose à l'oreille et à la mémoire
par-delà le sens, parfois assez mystérieux, des mots :

Voie ô sœur lumineuse


lactée,
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses.
Le XX^ siècle / 249

Le lyrisme de Claudel^ s*élevant dans le drame à des


proportions inouïes^ s^ efforce d^ englober dans une
synthèse poétique et religieuse les forces de Funivers,

Paul Claudel (1868- 195 5), ambassadeur de France et


poète catholique, a entrepris le plus ambitieux effort de
généralisation poétique qui ait été tenté de nos jours.
Fortement influencé par Rimbaud, un « mystique à l'état
sauvage », qui lui a appris à réunir sous une vision unique
les objets les plus incompatibles, il veut entraîner dans
l'éland'un hymne à la Divinité, non seulement les hommes
de tous les temps et de toutes les races, mais encore les
forces de la nature les éléments, les arbres, l'eau, le
:

vent, les astres. Hardiment, il se mêle au chœur des puis-


sances surnaturelles, des saints et des anges. Il annexe
à son inspiration l'univers et le Ciel.
Aucun obstacle ne résiste à la violence poétique de
Claudel tous les matériaux lui sont bons, les plus vul-
;

gaires comme les plus élevés ; tous les rapprochements


sont possibles et toutes les métaphores valables, même
au prix d'un artifice verbal (connaissance co-naissance). :

UNE POÉSIE « SANS RIME NI MÈTRE ». Ce lyrisme qui


déconcerte souvent par ses inégalités et sa familiarité pro-
duit cependant dans les Odes un effet de grandeur, de
pression envahissante, une sorte de majesté procession-
nelle ou impétueuse. Dans le Cantique du Rhône, nous
nous représentons, au cœur de l'Europe « exfoliée » qui
semble « se lever et s'ouvrir comme une rose immense »,

les massifs de montagnes et de glaciers environnant le


fleuve à sa naissance :

... Vingt cimes recueillant les souffles des quatre coins du


monde.
Vingt visages recueillant la bénédiction des Cieux illimités
et la déversant de tous côtés vers la terre en un flot
torrentiel et solide.
En un pan de verre, en une seule masse d'or, en une
cataracte immatérielle, en une chute aussi fixe que
l'Extase!

Comme on le voit, Claudel a renoncé au vers alexandrin


classique pour adopter un modèle plus libre de verset
rythmique, intermédiaire entre le vers et la strophe, et
à peu près équivalent à la durée du souffle respiratoire.
250 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Vous ne trouverez point de rimes dans mes vers ni aucim


sortilège;ce sont vos phrases mêmes. Pas aucune de vos
phrases, que je ne sache reprendre!
Ces fleurs sont vos fleurs et vous dites que vous ne les
reconnaissez pas,
Et ces pieds sont vos pieds, mais voici que je marche sur
la mer et que je foule les eaux de la mer en triomphe!

C'est que Claudel, devenu catholique après une conver-


sion pathétique qui eut pour cadre Notre-Dame de Paris
le jour de Noël 1886, assigne à la poésie la tâche de repré-
senter le monde total ), l'immense octave de la création »,
une nature qui ne soit pas amputée du surnaturel et où,
bannissant les médiocres servitudes de la métrique tra-
ditionnelle, la Muse qui est la Grâce » unit dans un même
mouvement exaltant l'inspiration du poète et l'inspiration
de Dieu.
UN THÉÂTRE D'AFFRONTEMENTS. Mais Une imagination
aussi débordante ne pouvait se satisfaire dans le hTisme ;
elle a amené Claudel à viser dans le drame à des perspec-
tives plus vastes que celles auxquelles avait jamais pensé
Victor Hugo dans la Préface de Cromn-elL par des œuvres
symboUques qu'on ne saurait guèrecomparer qu'au Second
Faust de Goethe. Non seulement les unités, la suite de
l'action et les conditions de vraisemblance les plus élé-
mentaires, requises dans une œuvre normale, n'arrêtent
pas Claudel, mais la distance, les impossibiUtés historiques
et, pour ainsi dire, l'absurde, ne peuvent freiner son élan
inventif. Il admet et recherche les anachronismes, l'appa-
rition des absents et des morts, le mélange des genres
(la bouffonnerie et le recueillement^ le contraste des pas-
;

sions (l'égoïsme ou la haine en lutte avec la mysticité),


le contraste des personnages des empereurs, des pèlerins,
:

des mendiants, la vieille femme qui se nourrit d'un peu


de lait et d'un petit morceau de gâteau —et le vieux aux
oreilles pleines de poil blanc comme un cœur d'artichaut »>.

Presque tous ses drames sont consacrés à l'illustration


d'une loi théologique il exalte la soumission à la Provi-
:

dence, l'humilité, l'abnégation, la souffrance. Une force


irrésistible englobe tous nos actes de là, cette atmosphère
:

de fatalisme optimiste et surnaturel qui règne même sur


Le Partage de Midi (1906^, drame de la tentation charnelle,
écho st^'lisé d'une aventure vécue quelques années plus
tôt, sur U Otage (191 1) et Le Pain dur, synthèse du conflit
des castes et des âmes pendant et depuis la Révolution,
Le XX^ siècle / 251

auréolée par la silhouette généreuse de Sygne, tandis que


Turlure incame la \'ulgarité. Dans L'Annonce faite à Marie
(1912), sorte de mystère médiéval, La jeune filU Violaine,
indignement calomniée, s'immole par pitié pour un lépreux
et, par un miracle de charité, ressuscite l'enfant de sa
sœur ingrate, Mara la noire.
Plus compliquées encore sont les tragédies conçues dans
un cadre espagnol : Christophe Colomb (représenté en
1930}, pour lequel il a fallu recourir à l'aide de tous les
arts s'adressant à l'oreille et aux yeux et à une machinerie
savante, de manière à étendre au même moment l'anention
des spectateurs sur des pians variés du temps er de l'es-
pace. Même compUcation et même somptuosité dans Le
Soulier de Saiin, pièce en quatre journées 'écrite en
1929, joué en 1942^ où s'aflErontent des caraaères altiers,
dont la tension héroïque dépasse celle des personnages
coméhens.
Qaudel, porté très haut par ses admirateurs ( Un
homme en France a crevé pour Dieu le plafond poétique »),
célèbre dans les miheux littéraires étrangers, est resté
généralement incompris du grand public et son œu\Te dif-
ficile n'a guère fait école. C'est un génie solitaire, rude
et grand.

Le théâtre avant la guerre de 19 14

Le théâtre est un genre très vivant et très diversement


pratiqué, mais bon nombre des succès de cene époque
sont aujourd'hui bien oubUés, comme les pièces à thèse
de Fr.\nçois de Curel, (1854-1928} les drames passionnels
de Georges de Porto-Riche (1849- 1930', ou les comédies de
Tristan Bern.\rd j 866- 194-'}. De façon générale ce sont
les pièces gaies qui s'imposent le plus aisément et contri-
buent à donner de cene époque l'image superficielle mais
insistante d'une gaieté débridée. C'est cene gaieté qu'on
retrouve dans les comédies de boulevard de de Flers
(1872- 192 7) et C^ILL.WTT (i 869-191 5) fU Habit vert,
1912) ou dans les vaudevilles de Georges Fe^t>eau (1862-
1921) qui excelle à embrouiller et à débrouiller sur un
)

252 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

rythme endiablé les multiples fils d'une intrigue bouffonne


et compliquée. Courteline (1858-1929) poursuit de son
côté avec ses farces, dont les tracasseries administratives
sont souvent le sujet, une carrière dont les principaux
succès sont antérieurs à 1900 {Boubouroche, 1893 j
Gaietés de V escadron, 1895 ; Le Gendarme est sans pitié,
1899 ; Le Commissaire est bon enfant, 1899 ; U
Article 330,
1901).

Edmond Rostand (1868-1918).


Il a eu de ressusciter le théâtre en vers.
l'originalité
Dans une pièce d'allure chevaleresque Cyrano de Ber-
:

gerac (1897), il a campé la figure originale d'un cadet de


Gascogne du xvii® siècle, crâne, généreux, spirituel,
amoureux du panache. Il donna ensuite L'Aiglon (duc de
Reichstadt), et Chantecler, évocation lyrique du poète
épris d'idéal, de beauté et de soleil.
Rostand est un virtuose de l'alexandrin, mais il y a
beaucoup d'artifice, de jonglerie et dans son art et dans
son inspiration.

Alfred Jarry ( 18 j 3-1907 .

Si Edmond Rostand était plutôt un homme du passé,


héritier d'un certain aspect du romantisme, Jarry sera salué
comme un précurseur notamment par les surréalistes.
Jarry a écrit des vers, des romans, mais c'est son théâtre
qui reste célèbre. Dans ses pièces, dont la plus réussie est
Ubu Roi (1896), il met en scène le personnage du père
Ubu ce n'est pas un caractère mais une caricature aux
:

traits grossis qui évoque à la fois la farce et l'épopée et


auquel son langage déformé (oneilles, phynances, merdre,
pataphysique), ses jurons (de par ma chandelle verte) ont
contribué à donner une sorte de grandeur absurde. Ubu
Roi était à l'origine un divertissement de lycéens (Jarry
élevé au lycée de Rennes n'avait que quinze ans lors de
la première ébauche collective de sa pièce) ; mais, à tort
ou à raison, l'œuvre s'est chargée d'une signification sym-
bolique Ubu, avec sa vulgarité, sa cruauté^ est une image
;

de la nature humaine, et aussi de la condition humaine


dans la mesure où il représente la tyrannie aveugle, im-
pitoyable et inintelligible qui écrase souvent les hommes.
Le XX« siècle / 253

Les romanciers
de l'entre-deux guerres
Confirmant une évolution amorcée au siècle précédent, le
roman tend à devenir le genre majeur de la littérature française et
rares sont les écrivains qui ne le pratiquent pas. La diversité des
tempéraments des créateurs, la souplesse presque infinie du
genre, que ne régit aucune règle, ont entraîné une extrême
variété de production qui décourage tout essai de classement.

Marcel Proust (i 871 -1922)

L'œuvre de Proust apparaît monumentale, non seulement par


sa dimension, mais par sa richesse et sa nouveauté. A la fois
roman et réflexion sur le roman, elle a ouvert des perspectives
immenses que les contemporains n'ont pas encore fini d'explorer.

Marcel Proust, Un mondain devenu ascète.

Marcel Proust, hostile aux tendances érudites de la cri-


tique littéraire inspirée par Lanson (cf. p. 246) ne souhaitait
pas qu'on cherchât dans la vie d'un auteur le secret de
son œuvre. De fait, il y a peu à retenir de la sienne, sinon
l'expérience qu'il a acquise et dont il a nourri parfois
son roman. Issu d'une famille bourgeoise (son père, le
docteur Adrien Proust, avait épousé en 1870 Jeanne Weil,
fille d'un agent de change israéhte), Marcel Proust eut
une enfance choyée, aussi heureuse que pouvait le per-
mettre sa nature anxieuse, émotive, pour qui la séparation
d'avec sa mère, au moment du coucher, était un supplice
quotidien. Ensuite Proust fréquente les salons, avec moins
de brio que son héros Charles Swann, mais suffisamment
pour y goûter les plaisirs du monde, puis pour en mesurer
la vanité. La mort de sa mère (1905) hâte sa transformation :

miné par la maladie et soucieux de se consacrer tout entier


à son vaste dessein d'artiste, il quitte le monde, entre
en littérature, selon le mot d'A. Maurois, comme d'autres
entrent en rehgion et écrit, corrige, enrichit jusqu'à sa
254 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

mort en 1922 un long manuscrit, dont le titre définitif


sera A la recherche du temps perdu et dont il avait publié
de son vivant le début, notamment Du côté de chez Swann
(1913)5 sans aucun succès ; AV ombre des jeunes filles
en fleurs (19 19), qui obtint le prix Goncourt ; Du côté de
Guermantes (1921), Sodome et Gomorrhe (1922). La suite
comprend La Prisonnière (1923), La Fugitive (ou Albertine
disparue, 1925), Le Temps retrouvé (1927).

A la recherche du temps perdu, un roman qui est


à lui-même son propre sujet.
Il n*est pas sûr que cette longue œuvre soit un
roman : présence continue du narrateur qui lui donne
la
son unité n'autorise pas pour autant à y voir une sorte
de somme autobiographique. Ce narrateur, du reste, ne
coïncide pas absolument avec Marcel Proust. D'autre part,
s'il est vrai que l'œuvre se présente en partie comme un

récit, celui-ci, loin de se concentrer dans le raccourci d'une


intrigue, se prolonge indéfiniment, s'enrichit et se complète
par retouches successives qui correspondent au cours des
événements et surtout au jeu capricieux des souvenirs et
des dispositions subjectives du narrateur. Si nous en
croyons Proust, c'est la saveur d'une petite madeleine
trempée dans une tasse de thé, qui, en rappelant la même
saveur goûtée des années auparavant, a déclenché un mé-
canisme psychologique complexe et provoqué le retour,
dans toute leur richesse, de mille souvenirs du passé.
C'est tout d'abord l'enfance à Combray —
Du côté de chez
Swann —
celui-ci, ami de la famille, riche bourgeois
introduit dans la plus haute société aristocratique mais
qui a fait une mésalUance en épousant Odette, une denîi-
mondaine. Leur fille Gilberte, inspirera au narrateur son
premier amour d'adolescent. A Vombre des jeunes filles en
fleurs transporte le décor à Balbec, plage normande, où,
grâce au peintre Elstir, le narrateur fait la connaissance
d' Albertine, une des jeunes filles. Le Côté de Guermantes,
distingué dès le début de celui de chez Swann, est le
heu mystérieux et longtemps inaccessible où régnent le
duc et la duchesse de Guermantes. Enfin le narrateur
parvient à y pénétrer. Sodome et Gomorrhe s'attache à
évoquer un aspect particuher de ce milieu ; la peinture
est centrée autour de M. de Charlus, prestigieux et extra-
vagant, tiraillé entre sa noblesse (il est le frère du duc de
Le XX® siècle / 255

Guermantes) et ses mœurs spéciales (on sait que Proust


lui-même était homosexuel). Mais bientôt Albertine revient
au premier plan : La Prisonnière, La Fugitive racontent
l'histoire de sa liaison tourmentée avec le narrateur, de
sa disparition, de sa mort. Le Temps retrouvé évoque
d'abord la guerre de 1914, les bouleversements de tous
ordres qu'elle opère, notamment dans la société. Enfin,
méditant longtemps après sur l'expérience de la made-
leine qui ouvrait son œuvre, le narrateur en mesure enfin
tout le sens. Comme écrivain, il en retient l'invitation
irrésistible à créer une œuvre qui soit justement celle
qu'il achève et qui, transcendant en quelque sorte la durée,
transforme le temps perdu en temps retrouvé. Il a donc
fallu attendre la fm de la Recherche du temps perdu pour
en découvrir le sujet et le but. C'est la première fois
dans l'histoire de la littérature française qu'un roman a
pour sujet l'histoire de sa conception et de son élaboration.

Une conception originale de Part.


Pour mesurer dans sa totalité l'ambition de Proust, il
faut donc Ure les dernières pages de son roman. On y
découvre que l'expérience de la madeleine n'a pas été
unique, qu'il en a fait d'autres toutes semblables et que
c'est seulement devant leur répétition que lui-même en
a compris toute la portée. Il ne s'agit pas pour Proust
de sauver de l'oubU la vie qu'on a vécue, mais, en éprou-
vant en quelque sorte à la fois dans le passé et dans le
présent une certaine impression, de jouir de l'essence des
choses, c'est-à-dire en dehors du temps. Encore cette
expérience privilégiée, ce plaisir total sont-ils par défini-
tion momentanés. L'art aura précisément pour fonction
de prolonger indéfiniment cette extase et de faire accéder
à la vraie vie. Aussi l'ambition d'écrire, qui est évoquée
dès le début de l'œuvre comme une velléité et qui conclut
l'œuvre comme une résolution, n'apparaît-elle pas comme
l'ambition mondaine d'un jeune httérateur avide de gloire
mais comme un acte de connaissance, c'est-à-dire une
démarche proprement métaphysique. De là vient la place
privilégiée des personnages d'artistes dans le roman de
Proust : Vinteuil le musicien, Elstir le peintre, Bergotte
l'écrivain sont, par leur personne ou par leur œuvre, les
maîtres spirituels du narrateur. Il arrive même que la
méditation sur l'art ouvre les portes de l'immortalité.
256 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

lorsqu'on contemple les chefs-d'œuvre « ces captives


divines »que l'on songe que la mort avec elles a
et
« quelque chose de moins amer, de moins inglorieux,
peut-être même de moins probable ».

Proust et la psychologie dans le temps,


Proust aimait à déclarer comme il y a une géométrie
:

dans l'espace, il y a une psychologie dans le temps. Ses


analyses psychologiques sont en effet inséparables d'un
sentiment très aigu de la durée. Contemporain et disciple
de Bergson, Proust a tenté de saisir la richesse proprement
infinie que les réseaux de sensations, de souvenirs, de
réminiscences créent dans un présent encore tout imprégné
de passé. Il retrouve et enregistre jusque dans les plus fins
détails la moindre nuance de pensée, l'esquisse d'un geste,
la velléité ou l'impression la plus fugace. Il fait en quelque
sorte de la psychologie infinitésimale. Mais ces souvenirs
conservent toujours l'entourage de sensations physiques
qui les ont escortés lors de la première perception :

C'est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est


hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de
renfermé d'une chambre ou dans l'odeur d'vme première
flambée, partout où nous retrouvons de nous-même ce
que notre intelligence, n'en ayant pas l'emploi, avait
dédaigné... Hors de nous? En nous pour mieux dire,
mais dérobé à nos propres regards par un oubli plus ou
moins prolongé.
( A V ombre des Jeunes Filles en fleurs.)

De là, vertu évocatrice d'un détail insignifiant par


la
lui-même saveur d'une madeleine trempée dans une
: la
tasse de thé, le parfum des lilas par un soir d'orage ;
de là, le déroulement presque automatique des sensations,
rêves ou affections qui furent une fois associées dans la
conscience au reflet d'un rayon de soleil sur un clocher
d'église, à une « bande de ciel rose » vue à l'horizon, à
l'image d'une jeune fille devant une haie d'épines, à ime
« phrase » musicale.

Cette disposition à noter les plus subtils phénomènes de


conscience devait conférer à Proust une supériorité rare
dans l'analyse des sentiments les plus simples comme les
plus raffinés somnolence et rêverie du réveil ; impression
:

désagréable de la solitude, d'un changement d'habitude


ou de demeure ; malaise et contradictions inhérents à
Le XX« siècle / 257

l'absence, à Tattente, aux inquiétudes de l'amour. Proust


a fait le diagnostic de tous les sentiments humains le :

dédain, l'envie, le désir de paraître, d'autant plus tenaces


qu'ils sont comprimés par les convenances et ne peuvent
s'afficher. Il aétudié avec pénétration « les intermittences
du cœur », la part d'autosuggestion qui entre dans tout
amour, le « désaccordement » qui se produit souvent entre
deux âmes. Il confronte à diverses époques de l'existence
l'idée que nous nous faisons d'une chose ou d'une
personne, marque l'évolution de nos désirs et de nos
aversions ; il montre en quelques années la transformation,
parfois le renversement des situations sociales.
La précision méticuleuse et pour ainsi dire exhaustive
des analyses de Proust impliquait un certain style, lent,
minutieux, surchargé de réflexions accessoires et de
déterminations complémentaires ; les phrases tassées,
toujours rallongées de nouvelles incidentes, paraissent
j
interminables et le sont souvent en effet. Mais ce style, qui
peut rebuter au début celui que Montaigne, lointain
ancêtre de Proust, appelait l'indjUgent lecteur, constitue
la chair de l'œuvre et en exprime la qualité la plus précieuse.

La Recherche..., chronique sociale.

Proust a nourri son œuvre de sa propre expérience. C'est


en regardant en lui qu'il a pu fixer toutes les nuances de
ses sentiments. Mais c'est en regardant autour de lui qu'il
a pu constituer toute une galerie de portraits qui sont un
des attraits de son œuvre. On sait que Proust n'a pas
toujours été un ermite. Il avait au contraire, dès son
adolescence, le désir et le goût de pénétrer dans le monde
et d'y faire bonne figure. Il n'est pas douteux que les
personnes qu'il a côtoyées et observées pendant de
longues années lui ont donné tous les matériaux nécessaires
à la création des personnages hauts en couleur et plus
vrais que nature qui évoluent dans son œuvre. On y
retrouve un échantillonnage assez complet de la haute
société de l'époque. Les Guermantes sont au sommet de la
hiérarchie sociale leur fortune, leur noblesse, leur esprit
:

leur confèrent aux yeux du narrateur une manière de


royauté et ils ne perdront leur prestige que lorsqu'il aura
constaté leur corruption (M. de Charlus), leur cruauté
(comme lorsque les Guermantes se soucient plus d'un
258 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

dîner que de la santé de leur ami Swann, pourtant promis


à une mort prochaine), la vanité de leur morgue sociale
(puisque le prince de Guermantes épouse finalement la
ridicule bourgeoise qu'est Mme
Verdurin). La bour-
geoisie, elle non plus n'est pas épargnée, qu'il s'agisse
du snobisme qui règne dans le salon Verdurin, de la bêtise
du P"" Cottard, ou d'autres vices criants et odieux sur
lesquels Proust attarde volontiers son œil critique. Proust,
qui était lui-même d'un rang social élevé, a privilégié dans
son enquête la haute société, sinon par la complaisance
de ses jugements, du moins par la place qu'il lui a accordée.
Mais on ne saurait oubUer le musicien Vinteuil, dont
l'extérieur très modeste cache un génie novateur, et
quelques figures de gens simples, dont la plus justement
célèbre est Françoise, la vieille servante de la famille.
Loin de toute ambition réaliste —
qu'il récusait ferme-
ment —Proust a su animer un monde, même si ce souci
n'était pas au centre de son ambition d'écrivain.

André Gide (i 869-1 951)

Contemporain de Proust au moins par sa date de naissance,


Gide a écrit plusieurs romans mais n'est pas essentiellement un
romancier. a exprimé sa personnalité diverse dans des genres
Il

littéraires très différents et malaisés à classer. On peut dire que


c'est un moraliste au sens classique du terme.

Gide s^est vite révolté contre la morale puritaine.

Né dans une famille de bourgeoisie protestante très


aisée, André Gide a tout d'abord été profondément
marqué par son éducation dont le précoce veuvage de sa
mère (1880) avait encore renforcé l'austérité. Il en gardera
toute sa vie l'empreinte connaissance de la Bible, intérêt
:

porté aux mystères du cœur par la pratique de l'examen


de conscience, sens hypertrophié du scrupule. Mais après
une brève apparition dans le monde des lettres dont
Paludes (1895) fera la satire, il découvre à l'occasion d'un
voyage en Afrique du Nord nécessité par son état de santé
la joie de vivre dans une heureuse Uberté, fût-ce en satis-
faisant des goûts homosexuels. Les Nourritures terrestres
Le XX® siècle / 259

(1897) expriment avec un enthousiasme lyrique les


bonheurs de l'évasion et de la déhvrance.
Je m'attends à vous, nourritures!...
Satisfactions! je vous cherche.
Vous êtes belles comme les aurores d'été
Sources plus délicates au soir, délicieuses à midi ; eaux
du petit matin glacées ; souffles au bord des flots ; golfes
encombrés de mâtures ; tiédeur des rives cadencées...

Ce « », comme l'appellera son


manuel de déhvrance
auteur, se propose d'enseigner la ferveur, une façon de
brûler ardemment, d'être docile à ses désirs et attentif
à tout ce qui peut les aviver. Cet hédonisme, malgré la
violence de son affirmation, n'est pas vulgaire. Son but
ultime est de permettre l'épanouissement total d'un
individu dans sa spécificité. Gide adresse à son disciple
cette dernière injonction :

Ne en toi qu'à ce que tu sens qui n'est nulle part


t'attache
ailleurs qu'en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou
patiemment, ah! le plus irremplaçable des êtres.

C'est dans la même perspective d'émancipation qu'il


faut situer U
Immoraliste (1902), le premier roman de
Gide, en partie autobiographique, qui raconte non sans
cynisme l'aventure d'un personnage qui finit par sacrifier
la santé de sa femme à son égoïsme. Un
peu plus tard la
parabole du Retour de V enfant prodigue (1907) exprimera
sous une affabulation évangélique la même volonté
d'aviver sa soif pour la satisfaire plus déhcieusement.

Les œuvres de la maturité.


Par souci de contraste et surtout parce que les deux
tendances coexistaient en lui, Gide, après VImmoraliste,
pubhe La Porte étroite (1909), roman dominé par la figure
d'Alissa qui par souci de sainteté refuse les satisfactions
même légitimes de l'amour humain. C'est une œuvre
austère et prenante, d'un classicisme empreint de sobriété,
tout comme La Symphonie pastorale (19 19) roman de la
sincérité scrupuleuse, victime de ses propres illusions.
Mais l'œuvre la plus intéressante, la plus originale de
Gide, Les Faux-Monnayeurs (1926) s'engage dans d'autres
chemins. Un des personnages principaux du roman est
un romancier, Édouard, qui écrit lui-même un roman et
dont le journal commente à l'intérieur du roman dont il
est un personnage, le roman dont il est l'auteur, et qui
260 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

porte le même titre. Gide de son côté ajoute à son roman


des Faux-Monnayeurs un Journal des Faux-Monnayeurs,
où lui aussi se regarde écrire. Ce jeu de glaces vertigineux,
cette « mise en abîme », issu en partie de l'œuvre de
Proust, sera très prisé et pratiqué par les modernes.
A côté de ses romans, Gide a écrit des soties, contes
bouffons et symboliques dont le plus célèbre. Les Caves du
Vatican (19 14), fait la théorie de l'acte gratuit.
Les intempérances de la jeunesse de Gide s'estompent ;
la société plus libérale issue de la Grande Guerre ne
s'émeut pas outre mesure de la tardive apologie de l'homo-
sexualité développée par Corydon (1924). Par son souci
de lucidité, son honnêteté intellectuelle qui lui fart dénoncer
du communisme dont il partageait l'idéal, son esprit
la réalité
de justice quilui fait pubUer de violentes critiques du colo-
nialisme, Gide s'impose de plus en plus au cours de l'entre-
deux-guerres comme une manière de sage. « Être de dia-
logue » comme il se définit lui-même, préférant l'amour de
la vérité au besoin de certitude, d'une curiosité inépuisable,
il a toujours tenté « d'assumer le plus possible d'humanité ».

C'est sa personne attachante qui fait le prix de son Journal,


peut-être sa plus grande œuvre, en qui on a voulu voir les
Essais du xx^ siècle. Ainsi l'ancien immorahste est devenu
une référence morale, cautionnée par le Prix Nobel en 1947.

André Malraux ( 190 1- 1976)

L'œuvre de Malraux est aussi diverse que sa vie tour à tour


:

archéologue, aventurier témoignant d'une sympathie active aux


mouvements révolutionnaires, prophète tourmenté du temps du
mépris, puis militant gaulliste, ministre, philosophe de l'art enfin,
ils'est exorimé avant tout dans le genre du roman, auquel il a
communiqué le frémissement de sa personnalité pathétique.

Un aventurier de V intelligence.
A
la ressemblance de beaucoup de ses héros, Malraux
estlui-même, au moins au début de sa vie, un aventurier.
Après des études à l'École des langues orientales, une
mission archéologique au Laos (1923) consacrée à des
Le XX^ siècle / 261

recherches sur l'art khmer lui fait connaître directement


un milieu haut en couleurs, travaillé en profondeur par le
conflit des civilisations, orient et occident, et des idéologies,
colonialisme et mouvements révolutionnaires. La Tentation
de r Occident (1926) se fait l'écho de ces problèmes sous la
forme d'un échange de lettres fictif entre un jeune Fran-
çais et un jeune Chinois. Mais si son séjour en Extrême-
Orient a fourni à Malraux le cadre de ses premiers romans
{Les Conquérants, 1928 ; La Voie royale, 1930), les person-
nages qu'il met en scène, même lorsqu'ils participent
comme le Garine des Conquérants à l'action révolutionnaire,
cherchent plutôt dans une vie dangereuse un accompUs-
sement individuel qui leur permette de vaincre le destin et
la mort. On peut en dire autant de La Condition humaine
(1930), le chef-d'œuvre de Malraux qui obtint le Prix
Concourt. Toutefois ce roman est plus profondém.ent
incarné dans la réaUté historique et politique avec le
triple conflit qui oppose dans la Chine de 1927 les provinces
du nord d'obédience capitaliste, le Kuomintang, mouve-
ment révolutionnaire à l'origine mais dont le chef Chan-
Kaï-Chek va faire un instrument de répression contre la
troisième force en présence, les communistes qui essaient
de soulever Shanghaï, cadre du roman. Les foules, la
masse dont le destin se joue, sont à peu près absentes de
cette œuvre qui présente en revanche une incomparable
galerie de portraits, on pourrait presque dire un échantil-
lonnage des difi'érentes motivations individuelles qui
poussent les protagonistes à la lutte révolutionnaire. Sous
une forme ou sous une autre, Tchen le terroriste, Kyo,
tête plus politique, ou au contraire Katow, qui a plus de
passé que de doctrine, laissent entendre la même inter-
rogation angoissée sur la condition humaine. La révolution,
en créant les conditions d'une fraternité virile, dont
Malraux dira qu'elle est « le contraire de l'humiliation »,
est un aspect de la quête, plus individuelle que collective
et plus métaphysique que politique, de cet humanisme
tragique qui est au centre de la pensée de Malraux.

Du Temps du mépris à la Libération.

Le Prix Concourt décerné à la Condition humaine a


contribué à faire connaître Malraux qui n'est cependant
pas encore célèbre. Bien que le livre soit exactement
262 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

contemporain de la prise du pouvoir par Hitler (1933), il


y a un trop sensible décalage entre les romans tourmentés
de Malraux, leurs évocations d'apocalypses et l'après-
guerre relativement sereine au cours de laquelle la France
discerne mal les menaces qui pèsent sur son bonheur.
En 1935, Le Temps du mépris évoque les prisons hitlé-
riennes, encore peu connues, tandis que V Espoir (1938)
présenté d'abord sous forme de film, est une sorte de
reportage romancé, bouleversant et frénétique, sur la
guerre civile d'Espagne, à laquelle Malraux a participé
dans les rangs des républicains, et qui lui donne l'occasion
de développer les mêmes thèmes que dans La Condition
humaine et de témoigner la même sympathie pour la
première phase de la révolution, « l'illusion lyrique ».
De 1939 à 1945, Malraux tour à tour mobihsé, blessé,
prisonnier, évadé, résistant, mène une vie tourmentée.
En 1945, il pubhe Les Noyers de FAltenbourg, roman
composite, sans autre unité que la personnahté de son
auteur et les problèmes métaphysiques qui le tourmentent,
mais dont certaines pages constituent peut-être les sommets
de toute l'œuvre. En tout cas, Malraux n'y évoque aucune
époque plus récente que la défaite de juin 1940 ; et c'est
son dernier roman.

Politique et philosophie de Fart.


C'est au cours de la Deuxième Guerre mondiale que se
situe sa rencontre avec le général de Gaulle. Il est probable
que les deux hommes furent séduits l'un par l'autre.
Ministre de l'Information en 1945, il accompagna le
général dans sa retraite de 1946 pour redevenir son
ministre des Affaires culturelles en 1958 et quitter défini-
tivement la scène poU tique en 1969. Bien que le gaullisme
ne fût pas exempt dans son principe (le 18 juin 1940) d'un
certain esprit d'aventure, l'engagement de Malraux a
parfois troublé ses admirateurs et constitue indiscutable-
ment une rupture avec ses sympathies antérieures. Sur ce
point, Malraux ne s'est jamais complètement exphqué.
Il s'est absorbé dans de concises et profondes réflexions
sur l'art, dont l'essentiel fut pubhé en 1951 sous le titre
Les Voix du silence. Il ne s'agit pas là d'une espèce d'appen-
dice au reste de l'œuvre sans rapport avec elle. Face aux
interrogations angoissées que Malraux s'est toujours
posées sur le destin de l'homme, et après avoir éprouvé
Le XX« siècle / 263

l'insuffisance des que pouvaient y apporter


réponses
l'aventure solitaire coude à coude révolutionnaire,
ou le
Malraux, qui est agnostique, demande à l'art d'être, pour
reprendre sa formule, « une Monnaie de l'absolu » et de
permettre à l'homme, en dominant son destin, de fonder
sa dignité.
Malraux est une des figures éminentes des lettres
modernes. L'étendue incommensurable de sa culture n'a
d'égale que la vivacité et la profondeur de la réflexion
qu'elle nourrit. Malraux n'est pas un artiste du style,
mais justement son art abrupt, ses formules inoubliables,
lui ont assuré et lui conservent une des audiences les plus
grandes parmi les écrivains de son temps.

Saint-Exupéry est comme Malraux un homme


d'action qui a réfléchi sur Faction.
Au cours de sa brève existence (1900- 1944), il a vécu les
principales expériences du métier d'aviateur, depuis son
service militaire à Strasbourg jusqu'aux premières grandes
liaisons aéropostales et aux raids intercontinentaux, dont
la réussite le plaça parmi les pionniers de l'aviation et lui
valut auprès du grand public un succès mérité.
Dire que Saint-Exupéry fut aussi un homme de lettres
serait méconnaître la profonde unité autour de laquelle
s'ordonna sa vie à part le charmant et profond conte pour
:

enfants qu'est Le Petit Prince (1941), l'œuvre de Saint-


Exupéry est une constante méditation sur son expérience
personnelle de pilote. Mais, par une rencontre heureuse,
il s'est trouvé que cet ami du risque était aussi un authen-

tique humaniste, qui retrouvait sans effort les grands


problèmes de la Terre des hommes et savait les exprimer
dans un style d'une poignante sobriété. Il a ainsi écrit trois
chefs-d'œuvre Vol de nuit (1931), qui retrace les premières
:

luttes pour établir une liaison aéropostale avec l'Amérique


du Sud, Terre des hommes (1939), le plus riche peut-être
de ses Uvres, et Pilote de guerre (publié en 1941 aux États-
Unis), qui évoque l'héroïsme désespéré d'un aviateur
français — lui-même —
en pleine défaite de juin 1940.
Saint-Exupéry n'avait en effet ménagé aucun effort pour
participer activement à la Seconde Guerre mondiale,
malgré son âge. En 1944, il pilotait encore un avion de
reconnaissance des forces alhées en mission sur la France
occupée lorsque, le 31 juillet, il ne revint pas.
264 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

François Mauriac^ bourgeois^ chrétien, romancier


impitoyable et polémiste ardent,

Mauriac (1885-1970) est le type même de l'écrivain


profondément enraciné dans la terre qui l'a vu naître, la
région bordelaise en l'occurrence, avec ses vignobles et les
forêts qui couvrent les Landes. C'est le décor à peu près
constant de ses livres, et il s'établit parfois d'étranges et
poétiques correspondances entre les orages qui menacent
et grondent sur le terroir et les passions qui déchirent
l'âme des personnages. Jusqu'à la fin de sa vie Mauriac
restera fidèle à sa province d'origine, passant le plus clair
de son temps dans sa propriété de Malagar.
Une autre caractéristique essentielle de Mauriac est son
origine bourgeoise qui a facilité sa vie d'homme en le
délivrant de tout souci matériel et marqué son inspiration
d'écrivain. Non qu'il se fasse le chantre complaisant de la
classe sociale dont il est issu, bien au contraire. Il est
certes sensible à ce qui constitue l'unité, la spécificité,
peut-être la grandeur, d'une famille bourgeoise et il l'a
montré dans le Mystère Frontenac (1933). Mais ce roman,
qu'il avait songé à intituler le nid de colombes, ne saurait
faire oublier le roman précédent. Le Nœud de vipères (1932)
dont le titre symbolique évoque les conflits parfois sordides
qui opposent et déchirent sans merci les membres d'une
famille de haute bourgeoisie et qui prennent souvent la
forme vulgaire de compétitions d'intérêts.
Le troisième élément fondamental de l'héritage de
Mauriac est un catholicisme fervent qu'il a lui-même
approfondi en le nourrissant de la lecture de Pascal et qui
sous-tend les analyses du romancier comme il fonde et
justifie les prises de position du journaliste politique.

LE ROMANCIER. Malgré le patronage de Barrés, Mauriac


n'a pas connu d'emblée le succès. Dès ses premiers romans
{V Enfant ; La Robe prétexte, 191 3 ;
chargé de chaînes^ 19 12
Le Baiser au lépreux, 1922 Le Fleuve de feu, 1923 ; Le
;

Désert de V amour, 1926) on remarque pourtant les quaUtés


d'un réaliste qui sait noter avec justesse les traits d'un
paysage ou d'un intérieur, exprimer l'atmosphère d'une
journée, d'une saison, d'une salle, d'un bar ; on remarque
surtout son aptitude à scruter les âmes, à dépeindre les
insurrections physiques et morales de l'adolescence, à
suivre les cheminements du péché sous toutes ses formes.
Le XXe siècle / 265

Mais justement la noirceur de ses peintures et l'acide


critique sociale qui en étaient inséparables eurent tôt
fait d'alarmer les milieux catholiques de l'époque, auxquels
Mauriac avait beau jeu d'objecter le précédent de Pascal
dont la profonde enquête sur la misère de l'homme avait
déjà pour but de sauver, fût-ce en désespérant. Genitrix
(1923) qui oppose dans un huis clos saisissant une mère
abusive à son fils, à sa bru, puis au souvenir de sa bru,
était déjà, dans la sobriété puissante de son art, une
manière de chef-d'œuvre. Le roman le plus célèbre devait
être pourtant Thérèse Desqueyroux (1926) sorte de
Mme Bovary moderne, victime de l'incompréhension de
son mari et, plus généralement, d'une bourgeoisie sans
chaleur, féroce, uniquement préoccupée de bienséances,
et qui est la principale responsable du crime où elle a en
quelque sorte acculé la malheureuse Thérèse. Le Nœud
de vipères (1932) est peut-être le sommet d'une production
nombreuse, relativement variée, que Mauriac maintiendra
à un très haut niveau jusqu'à ses dernières œuvres Le
Sagouin (195 1), Galigaî (ig^2),V Agneau (1954). Sans renier
sa prédilection pour les âmes noires dont il suit l'aventure
tragique, Mauriac les conduit parfois au bord de la
rédemption l'avocat du Nœud de vipères est touché par la
:

grâce tout à la fin, et Thérèse Desqueyroux aura en 1935


une suite au titre significatif La Fin de la nuit.

LE JOURNALISTE. Homme de lettres, Mauriac n'a pas


été un homme de cabinet et n'est jamais resté indifférent
ni silencieux devant les grands tourments qui ont marqué
son époque malgré ses convictions religieuses il s'est
:

élevé, au moment de la guerre civile d'Espagne, contre


l'entreprise du général Franco ; il fut de même un résistant
de la première heure et écrivit à ce titre Le Cahier noir
(1943) sous le pseudonyme de Forez, avant de dénoncer
les excès du coloniaUsme dans son fameux bloc-notes du
journal L'Express. Il a soutenu dans ses dernières années
la politique du général de Gaulle.
Mauriac est un écrivain de premier plan. L'expression
trop galvaudée de magie du style est pour lui exacte et
explique le halo poétique qui entoure ses meilleurs romans.
Comme son modèle Pascal, il était capable, — et maint
homme politique en a fait les frais — d'exceller également
dans la polémique et de trouver la formule inoubliable, le
trait vengeur dont la blessure ne guérit pas.
266 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Georges Bernanos ( 1888-1^48) est un tempérament


fougueux et passionné.

Il trouva son accomplissement dans un catholicisme


exigeant et tourmenté et dans des activités politiques
extrémistes. Ses études à la faculté de Droit et à l'Institut
Catholique (1906- 191 3) coïncident avec les luttes reU-
gieuses sous Combes ; c'est aussi l'époque où, dans le
prolongement de l'affaire Dreyfus, le poète Déroulède,
Barrés, Drumont, théoricien de l'antisémitisme, entre-
tiennent un nationalisme chauvin et raciste. Bernanos a
pour maître Maurras et il participe à toutes les turbulences
du Quartier latin. La guerre de 19 14 où il est blessé et
cité ahmente sa rancœur contre les impuretés et les
scandales du monde moderne. Pamphlétaire-né, il s'en
prend tout d'abord au conformisme bourgeois dans sa
Grande peur des bien-pensants (1931) d'inspiration encore
monarchiste. Mais c'est la guerre civile espagnole, dont il
fut le témoin direct dans sa résidence de Majorque, qui
devait lui arracher les accents les plus authentiques :

malgré ses convictions rehgieuses, il attaque vivement


les excès du soulèvement du général Franco ainsi que le
clergé espagnol, son complice, dans Les Grands Cimetières
sous la lune (1938), chef-d'œuvre du genre, qui eut un
grand retentissement et qui marque une étape décisive
dans l'évolution de sa pensée poUtique.
Mais ce lutteur toujours sur la brèche, qui devait encore
tonner contre les accords de Munich (1938), la pohtique
du gouvernement de Vichy, puis la médiocrité de la
IV^ République, était aussi un grand romancier. Déjà
L'Imposture (1927) et La Joie (1929) présentaient de façon
saisissante les figures antithétiques de l'abbé Cénabre qui
a perdu la foi et de Chantai de Clergerie, rayonnante d'une
sainteté dont la lumière finira par atteindre Cénabre. Mais
le sommet de l'œuvre de Bernanos est constitué par le
Journal d'un curé de campagne (1936) dans le décor cher
:

à son enfance du pays d'Artois, Bernanos met en scène un


jeune prêtre qui, comme Chantai de Clergerie, ramène à
Dieu des âmes égarées qui semblaient perdues. L'esprit
de sainteté et l'esprit d'enfance chers à Bernanos sont unis
dans la figure de ce prêtre et expliquent son rayonnement
sur les autres personnages qui sont tous à leur façon, dans
le bien ou le mal, des âmes d'éhte.
Le XX« siècle / 267

Bernanos dans ce
n'était pas à l'aise, spirituellement,
monde. Ou bien il le fustigeait comme
polémiste, ou bien
il rêvait d'un monde chrétien total, réconcilié avec lui-

même et avec Dieu, comme aux plus beaux jours d'une


chevalerie idéale dont les hommes ont désespérément
perdu le secret.

Colette^ une écriture sensuelle et colorée.

Colette (1873- 1954) ^st née à Saint- Sauveur, aux confins


de la Bourgogne, et le souvenir de cette campagne boisée
où s'éveillèrent son instinct et son âme d'enfant sera le
thème d'inspiration le plus constant et le plus heureux
de toute son œuvre. Ses débuts Uttéraires suivirent de peu
son mariage avec Willy, un médiocre homme de lettres
qui signa les premiers romans de sa femme, non sans les
avoir corrigés pour mieux les mettre au goût du pubhc,
qui n'est pas toujours le bon goût. En tout cas la série des
Claudine fut un des grands succès des années 1900. Peu
après, Colette divorce, fait du music-hall pour vivre, tout
en évoquant des aspirations contradictoires à la Uberté et
à l'amour dans deux romans aux titres symboUques :

La Vagabonde (1910) tiVEntrave (1913). Comme l'héroïne


de ce dernier Hvre, Colette opte finalement pour l'entrave ;
du moins aura-t-elle de ce second mariage une fille. Bel
Gazou dont la figure ira rejoindre, dans l'œuvre de
l'écrivain, celle de Sido, la mère de Colette. C'est entte les
deux guerres que le talent de Colette atteint son plein
épanouissement, que sa manière se précise et se diversifie.
Les souvenirs de l'occupation, dans Paris de ma fenêtre
(1944), les confidences de vieillesse, dans V
Étoile Vesper
(1947), ajoutent encore, s'il en était besoin, une note
d'émotion à cette œuvre qui doit sa richesse aux fines et
profondes vibrations d'une âme originale et à un style
frémissant, aux images imprévues, nerveux et rapide comme
la démarche d'un féUn.

Jean Giono, un conteur agreste et panthéiste.

Comme maint autre romancier de sa génération, Giono


(1895- 1970) est inséparable du terroir où il est né et où
il a vécu, la Haute Provence et plus précisément Manosque.
268 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

C'est la montagne qui sert de cadre à son premier roman


Colline (1929), bientôt suivi de Regain (1930) qui lui
donne un début de célébrité. Pacifiste jusqu'à l'antimili-
tarisme, inquiet devant la civilisation industrielle moderne,
Giono s'est fait le chantre du retour à la terre, de la rusti-
cité libératrice, notamment dans Le Chant du Monde
(1934)5 joie demeure (1935), le plus célèbre de ses
romans, Les Vraies Richesses(1936). Compromis sous
l'occupation, Giono a continué à publier après la guerre.
Mais il avait beaucoup perdu de son audience et son art
lui-même n'avait plus le même éclat.

Céline^ le langage du blasphème et du refus.


Céline (i 894-1 961) de son vrai nom Louis- Ferdinand
Destouches est à sa manière un aventurier qui après avoir
tâté de divers métiers modestes, après avoir participé à
la guerre de 1914, après avoir parcouru l'Afrique, trouve
le moyen de faire des études de médecine et de s'installer
comme praticien dans la banUeue parisienne. A cette
personnahté d'exception va correspondre une œuvre
d'exception elle aussi, dont le coup d'essai est un coup de
maître Le Voyage au bout de la nuit (1932). Rompant
:

violemment avec la rhétorique de son époque, CéHne donne


ses lettres de noblesse à l'injure, au cri, et dans une inven-
tion toujours renouvelée, fait subir aux mots du langage
commun de telles violences inattendues qu'on peut estimer
qu'il a créé un nouveau style dont le paroxysme est le
trait le plus frappant et le plus continu. Ces quaUtés seront
précieuses au polémiste engagé de Mort à crédit (1936),
Bagatelle pour un massacre (1938), Les Beaux draps (1940).
A la Libération on lui a vivement reproché son antisémi-
tisme (il fut même emprisonné). De nos jours, la critique
moderne s'intéresse à l'écriture si originale de ses œuvres.

Louis Aragon^ le grand maître du réalisme socialiste.

C'est à la poésie qu'Aragon doit sa célébrité, mais il a


aussi pratiqué avec bonheur le roman. Après les fulgu-
rantes lueurs surréalistes du Paysan de Paris (1926),
Aragon (né en 1897), ^l^i ^ adhéré au communisme staU-
nien et aux théories esthétiques qu'il professait alors, le
réalisme socialiste, donne Les Cloches de Bâle (1934), Les
Beaux Quartiers (1936), Les Voyageurs de VlmpériaJe (1943),
)

Le XX« siècle / 269

chroniques parfois imaginaires, mais qui se proposent


d'influer sur la transformation du monde réel, au nom de
l'idéologie communiste, en dénonçant les bassesses de ses
adversaires. Le long cycle des Communistes est aussi un
roman à thèse, avec les défauts que cela comporte. La
Semaine Sainte (1958) est une des dernières réussites du
romancier.

Le roman- cycle
Romain Rolland avait été avec Jean-Christophe (1904-1912),
l'initiateurdu roman-fleuve ou roman-cycle. Cette forme qui pou-
vait s'autoriser aussi de l'œuvre de Proust, voire de celle de Zola
ou de Balzac, connut un vif succès au cours des années trente.
Jules Romain, Roger Martin du Gard et George Duhamel s'y sont
illustrés particulièrement.

Jules Romains (188S-19J2).


Il avait déjà mis en pratique sa théorie de l'Unanimisme
en poésie (cf. p. 246) aborda assez rapidement le roman.
Si Les Copains (19 13) sont le récit des différents canulars
auxquels s'adonnent joyeusement une bande de copains,
précisément, le récit de la Mort de quelqu'un (191 1), au
titre révélateur, tente déjà de dépasser le cadre étroit de
l'aventure individuelle. Mais c'est avec la longue série
des Hommes de bonne volonté (1932- 1947) que s'affirment
le talent et les ambitions de Jules Romains. Refusant de
limiter son enquête à un seul personnage, comme Romain
Rolland,ou à une seule famille, comme Zola, Jules
Romains récuse aussi le Comédie humaine
patronage de la
de Balzac dont l'unité lui apparaît composée après coup,
donc artificielle. Il va donc, en bon unanimiste, omettre
de rapporter l'intrigue à un seul individu mais en faisant
apparaître et disparaître divers personnages engagés dans
des actions multiples qui ne se croisent pas toujours,
tenter d'évoquer dans son ensemble la vie d'une société ;
les titres de la plupart de ses vingt-sept volumes sont
caractéristiques de cette volonté (Le 6 octobre. Les Humbles,
Les Superbes, Montée des périls. Prélude à Verdun, Verdun .

Il est indéniable que dans les meilleures parties de son


œuvre, Jules Romains a réussi à faire vivre de façon
270 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

saisissante la moderne et notamment la plus


société
meurtrière mais plus révélatrice de ses aventures collec-
la
tives la guerre, qu'il s'agisse de l'implacable médiocrité
:

des combats ou des sordides intrigues des profiteurs. Mais


en dépit de la défiance de Jules Romains pour le héros de
roman individualisé qui supporte et unifie l'œuvre, ce sont
peut-être les figures fortement typées de quelques-uns de
ses personnages, notamment Jerphanion et Jallez, norma-
liens comme leur créateur, qui a mis en eux beaucoup de
lui-même, qui contribuent à donner son tonus à l'œuvre
et s'imposent le plus au lecteur. Malheureusement la
qualité des premiers volumes ne s'est pas maintenue
jusqu'aux derniers. Aussi, malgré la noblesse morale du
plaidoyer pour la bonne volonté, la gloire de Jules Romains
connaît-elle de nos jours une certaine éclipse.

Roger Martin du Gard (1881-195J).


Auteur d'un roman d'idées, Jean Bar ois (191 3), histoire
d'un intellectuel tourmenté, et d'une remarquable nouvelle,
La Confidence africaine, chargée de sensuahté trouble
et de mystère, Roger Martin du Gard doit sa notoriété
aux huit volumes des Thibault dont la publication s'est
échelonnée de 1922 à 1940 et qui racontent des événements
ayant Heu de 1900 à 19 14. Les Thibault sont une famille
de grands bourgeois cathoHques et conservateurs, au
moins dans la première génération représentée par le
père. Oscar Thibault. Mais assez vite, l'intérêt du Hvre
s'ordonne autour des figures, sinon antithétiques, du
moins diversifiées et complémentaires des deux fils
d'Oscar Antoine, traditionaliste, médecin dont le métier
:

est une raison de vivre mais qui a perdu la foi au contact


du positivisme scientiste ; Jacques, adolescent fiévreux et
rebelle, fervent admirateur des Nourritures terrestres de
Gide, qui s'engage dans l'action révolutionnaire et paci-
fiste. Martin du Gard à qui sa formation d'archiviste avait
donné le goût du document, de la vérité scientifique, a tout
naturellement écrit une œuvre relativement objective dont
il n'a pas voulu faire pour lui-même un miroir. On lui a

reproché trop d'impassibihté, mais son récit sobre, qui a


mieux résisté au temps que bien d'autres, est riche en
scènes émouvantes et laisse apparaître dans l'épilogue son
inquiétude et son amertume devant l'invincible absurdité
des tragédies de l'époque Antoine Thibault, le médecin
:
Le XX® siècle / 271

homme d'action est brutalement interrompu dans sa


lutte contre le mal par la guerre et la mort ; Jacques,
apôtre de la réconciliation entre les peuples, finit sous
les balles d'un soldat français qui le prenait pour un espion.

Georges Duhamel (1884- 1966),


Bien qu'il ait été influencé à ses débuts par l'Unanimisme
cher à Jules Romains, Duhamel a Hmité ses perspectives
romanesques à la peinture d'un individu qui traîne sa
médiocrité en cinq volumes (vie et aventures de
salavin) pubUés de 1920 à 1932. Avec le cycle des
Pasquier (1932- 1945) l'horizon s'élargit à toute une
famille. Duhamel, qui a fait des études de médecine,
s'attache avec une conscience digne d'un naturaUste à
la peinture de ces bourgeois moyens, qui lui ressemblent,
et dont il tente de restituer la diversité. L'art et la pensée
de Duhamel sont d'une sérénité parfois un peu plate.
Aucun drame ne vient donner du relief à ce qui reste
une chronique, avec ce que le mot comporte de linéaire
et de superficiel. Témoin, comme médecin, des atrocités
de la guerre de 19 14, il a voulu promouvoir un humanisme
tempéré où s'épanouiraient liberté et dignité. Mais sa
voix, trop faible, n'a pas tardé à se perdre dans les grands
fracas de la Deuxième Guerre mondiale.

La poésie entre les deux guerres


La poésie, dans cette période, est marquée par deux grands
courants :un courant intellectualiste, néo-classique, attaché à
la forme et à ses rigueurs et par ailleurs un mouvement turbu-
lent, visant à libérer l'imagination, privilégiant la spontanéité,
l'intuition, la révolte.

Paul Valéry^ un poète néo-classique.

Paul Valéry (i 871- 1945), qui chantera plus tard les


inspirations méditerranéennes, est en effet un méridional ;
né à Sète, il fait ses études au lycée puis à la Faculté de
272 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Droit de Montpellier. Au cours de son service militaire,


il rencontre l'écrivain Pierre Louys, directeur d'une revue
littéraire, la Conque^ où Valéry écrira ses premiers poèmes,
connus aujourd'hui sous le titre d'Album de vers anciens^
publié en 1920. Mais surtout Pierre Louys lui fera connaître
Mallarmé, dont la rencontre est l'événement le plus
marquant de la vie de Valéry, et André Gide qui sera pour
lui un ami inlassablement fidèle et un admirateur éclairé.
Mais la poésie n'est pas pour Valéry le but unique ni
même essentiel de l'activité intellectuelle. Ainsi, malgré
des débuts prometteurs, s'absorbe-t-il, dès sa vingtième
année, dans d'arides méditations qui sont la substance de
V Introduction à la méthode de Léonard de Vinci (1895)
de la Soirée avec Monsieur Teste (1896). C'est seulement
en 19 17 que, sur les instances de Gide, il revient à la
poésie et publie un assez long poème, La Jeune Parque,
puis d'autres pièces groupées sous le nom de Charmes
(1922). C'est le début de la gloire. Malgré un art d'accès
difficile, Valéry est célèbre
: il entre à l'Académie Française

(1925), professe au Collège de France (1937), compose les


pensées qui ornent en lettres d'or le nouveau Palais de
Chaillot, prononce des discours aux distributions de prix
qu'il préside, mais n'écrit plus que des œuvres de
circonstance. Du moins n'est-il pas dupe de ces futiles
honneurs (il y a en Valéry un fonds de scepticisme) et il
faut reconnaître que, manié par un tel maître, le genre le
plus minime prend des lettres de noblesse et se prête à
l'expression des plus fortes idées. Valéry meurt en juillet
1945 et le gouvernement lui décerne des funérailles
nationales.
VALÉRY MORALISTE. Valéry n'est ni exclusivement, ni
peut-être essentiellement un poète. La poésie ne l'intéresse
qu'à titre d'exercice, comme il dit lui-même à propos de
sa Jeune Parque, d'un pouvoir plus général de l'esprit.
C'est pourquoi il s'est mis, dès 1890, en quête d'une
méthode universelle capable de définir et de fonder ce
pouvoir. Dans cette perspective, il a brossé le portrait d'un
Léonard de Vinci idéalisé, expert en toutes sciences, et
de Monsieur Teste, héros imaginaire, qui passe son temps à
être le témoin (en latin, testis = témoin) de lui-même,
et qui, possesseur d'un pouvoir universel sur les hommes
et sur les choses, se refuse indéfiniment à l'exercer pour
mieux en sonder le principe. En un sens lorsqu'il s'est
remis à écrire, en 191 7, Valéry a un peu dévié de la voie
Le XX^ siècle / 273

rigoureuse que traçait Monsieur Teste. Mais il a toujours


gardé les mêmes préoccupations, et il s'est livré dans de
courts opuscules, pensées ou « fragments » divers à
Texamen le plus subtil et à la plus instructive enquête sur
les conditions créatrices de Tintelligence :comment les
pensées, les possibles innombrables se succèdent vertigi-
neusement en nous (VÂme et la Danse); comment le
génie de l'homme est arrivé à constituer dans le vide
extérieur une sorte d'espace moral, une atmosphère de
mythes et de principes qui sont aujourd'hui le milieu
nécessaire et, en quelque sorte, l'éther dans lequel vibre
sa pensée (Lettre sur les Mythes ) ; comment dans le monde
de l'activité artistique (architecture, musique) et même
dans nos jeux (danse), nous effectuons la traduction dans
la matière d'une logique supérieure, l'incarnation d'un
rythme idéal ( Eupalinos ) Tel dialogue comme VAme
.

et la Danse donne l'impression d'une restitution exquise,


unique en notre langue, des pages les plus captivantes
de Platon.
VALÉRY POÈTE DE l'intellect. Valéry a violemment
attaqué la conception romantique du poète, qui n'avait
qu'à obéir paresseusement à une inspiration le plus
souvent sentimentale. Pour lui au contraire un poème doit
être « une fête de l'intellect », à deux niveaux pourrait-on
dire : d'abord le poète crée en pleine clarté intellectuelle,
c'est un artiste lucide qui prend conscience des mille
problèmes que posent le langage, l'expression, le rjrthme,
la rime... et qui les résout la tête froide. C'est en ce sens
que Valéry a pris pour symbole de l'artiste parfait l'archi-
tecte (dans son dialogue à Eupalinos) car l'architecte voit
son imagination heureusement limitée par tous les
problèmes concrets que posent par exemple les lois de
l'équilibre ou la résistance des matériaux. Tout artiste,
lorsqu'il crée, et même le poète, doit être à sa manière
un architecte. En second lieu, au moment de sa rencontre
avec le lecteur, le poème doit encore s'adresser à l'intellect
de celui-ci, refuser les facihtés du lyrisme et de l'éloquence,
et contribuer, par les difficultés qu'il lui propose, à relever
la condition du lecteur.
On retrouve le même classicisme dans l'éloge constant
que Valéry a fait des règles, fussent-elles arbitraires, qui
régissaientune partie de la littérature du xvii^ siècle dont
ilrevendique l'héritage et qu'il oppose, une fois de plus,
à la paresseuse faciUté de l'art romantique. Ces « gênes
.

274 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

exquises », il s'en est lui-même accommodé en écrivant


le plus souvent des alexandrins très réguliers que Malherbe
ou Boileau n'auraient pas reniés et qui, parfois, ont retrouvé
le secret des simples et mystérieuses beautés raciniennes :

Sans vous, belles fontaines,


Ma beauté, ma douleur, me seraient incertaines.
Je chercherais en vain ce que j'ai de plus cher.
Sa tendresse confuse étonnerait ma chair
Et mes tristes regards, ignorants de mes charmes,
A d'autres que moi-même adresseraient leurs larmes.

Les termes du langage sont pour lui les signes d'une


algèbre compliquée et profonde, si bien que dans ses
poèmes où. les images concrètes et instantanées s'associent
hardiment aux tours les plus abstraits, la superposition ou
de deux ou trois thèmes fondamentaux
l'interférence
composent un ensemble tout chargé de signification et dont
la complexité a fait le désespoir des interprètes de La Jeune
Parque et du Cimetière marin. Plus accessibles parce que
d'une idéologie moins savante, seraient le fragment du
Narcisse^ l'Ode de La Pythie^ V Ébauche d^un Serpent.
Avide de précision extrême, Paul Valéry s'appUque de
préférence aux sujets qui permettent de déterminer le
seuil et les Umites de la vie consciente, la domination de
l'inteUigence sur la matière, la prise de possession du corps
par l'esprit au moment du réveil :

Existe!... Sois enfin toi-même! dit l'Aurore,


O grande âme, il est temps que tu formes un corps!
... Remonte aux vrais regards! Tire-toi de tes ombres.
Et comme du nageur, dans le plein de la mer.
Le talon tout-puissant l'expulse des eaux sombres.
Toi, frappe au fond de l'être! Interpelle ta chair!...
— Je réponds!... Je surgis de ma profonde absence!
Mon cœur m'arrache aux morts que frôlait mon sommeil...
( Sémiramis.)

Le Moi lui apparaît comme une perdue au sein de


« île »

l'inconnaissable ; il veut faire concevoir l'opposition de la


personnaHté et du non-être environnant, le désaccord de
l'existence éphémère avec l'immuable durée (Le Cimetière
marin )
Un tel art, tendu vers l'expression des idées et déhvré
volontairement de tout élément descriptif ou oratoire,
seraitnécessairement abstrait, si le poète n'avait évité la
sécheresse par la beauté des vers et l'inclusion de trouvailles
heureuses qui jettent la lueur de la vie sur la texture
Le XX« siècle / 275

rationnelle du fond. La forme chez Valéry est aussi parfaite


que chez parnassiens les plus sévères
les la virtuosité
:

des allitérations, la magnificence précise et neuve du


vocabulaire, l'indépendance audacieuse de la syntaxe, la
fougue du mouvement dans les strophes lyriques s'unissent
pour enserrer la pensée dans ime enveloppe aussi dense
que précieuse.

Le mouvement Dada,
Fondé en 191 6 à Zurich par un jeune poète roumain,
Tristan Tzara, il peut être considéré comme le précurseur
direct du Surréalisme. Dada prône une négation totale
volontiers agressive. Malgré des relations souvent orageuses
jusqu'à leur rupture en 1922, Tzara a confirmé les tendances
de ceux qui allaient en 1924 fonder le mouvement surréa-
liste, c'est-à-dire essentiellement André Breton, Paul
Éluard, Louis Aragon, Benjamin Péret et Phihppe
Soupault.

Le Surréalisme
Plus nettement encore que d'autres mouvements, le
Surréahsme est inséparable de son époque et notamment
de la Grande Guerre qui l'a marqué. Lorsque l'armistice
de 191 8 est signé, on mesure l'énormité des ravages et la
minceur des résultats. Ceux qui allaient être les surréahstes
sont particuUèrement sensibles à ce décalage tragique, dont
ils s'autorisent pour proclamer la faiUite de la civiUsation,
avec son droit, son art, sa morale, sa science et sa rehgion,
également compromises dans le désastre. Les surréahstes
vont donc s'intéresser à tout ce qui est irrationnel (physique
d'Einstein, intuitionnisme bergsonien, psychanalyse freu-
dienne) et, quoiqu'ils se soient toujours défendus de cette
démarche, se chercher des ancêtres parmi ceux qui, à un
titre ou à un autre, sont animés d'un certain nihiihsme
envers les valeurs traditionnelles, qu'il s'agisse du marquis
de Sade, de Lautréamont, de Rimbaud ou de Jarry.
• L'essentiel de la doctrine est rassemblé dans le Manifeste
Surréaliste (1924) qui souUgne son caractère d'automa-
tisme psychique, l'absence de tout contrôle exercé par la
276 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

raison comme de toute préoccupation esthétique et morale.


Le Surréalisme refuse d'être considéré comme une école
littérairesuccédant à bien d'autres. Son ambition n'est pas
de définir une nouvelle esthétique, encore moins de créer
des œuvres d'art achevées, mais d'ouvrir des champs
inconnus à l'investigation humaine, celui du rêve, de la
folie, du mythe, de l'inconscient. Si Valéry proclame que
le poème doit être une fête de l'intellect, Breton affirme
qu'il doit en être la débâcle et qu'une hallucination est plus
intéressante qu'un raisonnement.
• Pour atteindre ce but, les surréalistes ont pratiqué
l'écriture automatique, qui consiste à transcrire tel quel,
dans son désordre et son incohérence, tout ce qui se
présente à l'esprit en dehors de tout contrôle rationnel.
La sincérité, l'authenticité absolue, permettent alors
d'atteindre une sorte de monde surréel où, pour reprendre
quelques expressions célèbres, les poissons sont solubles,
les cadavres exquis, et où les revolvers peuvent avoir des
cheveux blancs.

André Breton (1896-1966) a été Vâme^ on n^ose


dire le chef^ mais on dit le pape^ du mouvement
surréaliste.
Il l'a dominé que tout autre il a contribué à le
et plus
en a jalousement gardé l'orthodoxie.
définir, à l'orienter, et
Ses études de médecine, puis son affectation pendant la
guerre de 1914-1918 à un hôpital psychiatrique lui
donnèrent l'occasion de connaître les théories de Freud
sur l'inconscient. Et bien vite il s'intéressa aux mouvements
d'avant-garde, comme celui de Dada, auxquels il reprocha
pourtant assez vite d'être trop exclusivement négateurs.
De même après avoir eu, comme tout son groupe, des
sympathies pour le nouveau système politique que la
révolution d'octobre 1917 avait installé en U.R.S.S., il prit
rapidement ses distances par rapport aux communistes
qu'il accusa de méconnaître la spécificité de l'expérience
surréaUste, irréductible à l'économique et au social.
Breton a été le principal artisan des ouvrages théoriques
du surréalisme ; il a écrit aussi en collaboration avec
Soupault, Éluard. En poésie comme en prose, Breton a
le secret des images frappantes, insolites. Son chef-
d'œuvre est peut-être le court récit de Nadja (1928), du
nom de l'héroïne, jeune femme mystérieuse aux « yeux de
Le XX« siècle / 277

fougères » qui est pour le narrateur moins la partenaire

d'une histoire d'amour qu'une initiatrice plus familière


que lui-même au monde surréel.

Louis Aragon^ du Surréalisme au communisme.


Aragon fut, avec Breton, un des fondateurs du Surréa-
lisme. Après avoir participé à toutes les premières batailles,
il s'éloigne de l'orthodoxie surréaHste, représentée par
Breton, pour adhérer à l'orthodoxie communiste. Après
un voyage en U.R.S.S. (1930), la rupture a éclaté. Dans
Hourra V Oural (1934), Aragon se fait le chantre de la
révolution russe. Alors s'ouvre pour lui une période
féconde de production romanesque (cf. p. 268). La défaite
de juin 1940, l'occupation et la Résistance réveillent son
inspiration poétique. Dans d'admirables recueils {Le
Crève-Cœur y 1940 ; Les Yeux d'Eisa, 1942 ; La Diane
Française, 1944), le thème de l'amour se mêle subtilement
à celui de la patrie. Le Roman inachevé (1956), Le Fou
d'Eisa (1963) complètent cette œuvre riche et variée.
Virtuose admirablement maître de son archet, Aragon
arrive à faire vibrer, à côté des mots trop neufs, prosaïques
et qui « détonnent » volontairement (« J'ai retiré ce radium
de la pechblende »), des vers d'une ampleur et d'une
sonorité raciniennes :

Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire


J'ai vu tous les soleils y venir se mirer...
(Les Yeux d'Eisa.)

Habile à déchiffrer le jeu savant des symbolistes de la


Renaissance, il sait aussi retrouver le secret des « ballades »
populaires :

J'ai traversé les ponts de Cé


C'est là que tout a commencé

et a pu introduire, dans telle émouvante description des


paysages français d'une pureté presque classique, l'écho
vif et vengeur des chansons d'autrefois :

Les lauriers sont coupés, mais il est d'autres luttes,


Compagnons de la Marjolaine...
Qu'importe que je meure avant que se dessine
Le visage sacré, s'il doit renaître un jour.
Dansons, ô mon enfant, dansons la capucine!
Ma patrie est la faim, la misère et l'amour.
(Plus belle que les Larmes.)
278 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Paul Éluardy poète limpide et généreux.


Co-fondateur du Surréalisme, Éluard (1895-1952)
apporta aux nouvelles recherches de ses amis la contribu-
tion d'un tempérament poétique incomparable. Capitale
de la douleur (1926), U
Amour la poésie (1929), La Vie
immédiate (1932) illustrent magistralement une poésie qui
se meut aux confins du réel et du surréel. Comme pour
Aragon, les épreuves de l'occupation allemande sont pour
Éluard l'occasion d'un renouvellement de son inspiration.
Poésie et vérité (1942), Au rendez-vous allemand (1944)
chantent les drames de la patrie meurtrie et l'aspiration
à un monde de Moins entier que
fraternité et d'amour.
Breton, moins habile peut-être qu'Aragon, Éluard a
composé des poésies au charme simple, malgré de surpre-
nantes images, où les mots de tous les jours prennent un
reUef et une charge poétique étonnants. Son hymne à la
liberté est resté justement célèbre :

Sur mes cahiers d'écolier


Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J'écris ton nom
Sur toutes pages lues
les
Sur toutes pages blanches
les
Pierre sang papier ou cendre
J'écris ton nom.
(Poésie et vérité.)

En dehors du Surréalisme,
Bien que le SurréaUsme ait profondément marqué la
production poétique de son époque, certains poètes, soit
par doctrine, soit par tempérament, soit par le jeu des
circonstances, ont à peu près complètement échappé à
son influence.
Jules Supervielle (1884- 1960) a partagé son cœur et
sa vie entre l'Uruguay, sa terre natale, et la France, sa
patrie d'adoption. Il s'est complu à des visions à demi
chimériques, à la description de spectacles changeants :

Faisant bouger le jour de votre pas tranquille


Vous hâlez bellement les coteaux étalés,
Et savez retenir les lointains indociles ;
Les arbres d'alentour fréquentent vos vallées.
)

Le XX^ siècle / 279

Il n'est pas de parfum, d'herbe ni de feuillage


Qui ne connaisse en vous l'ivresse du passage.
Et nuées
les rivières, les collines, les
En vos gestes vivants volent se transmuer.

Cette peinture d'une promeneuse s'apparente aux toiles


impressionnistes de Matisse.
Évocateur d'images indécises qui se font et se défont
comme des nuages ou des gestes, il dit le contour flottant
des rêves et des choses, l'émergence des formes et des
êtres dans la nature immense aussi bien que dans les
nappes de la subconscience ( La Fable du Monde .

Une inspiration plus sévère, plus douloureuse, dicte les


poèmes de Patrice de La Tour du Pin (né en 1911),
dispensateur d'images tourmentées et confuses, évocateur
des temps maussades de l'automne. Dans sa Quête de Joie,
l'élément descriptif et l'élément philosophique se corro-
borent et concourent à créer une atmosphère de mysticisme
anxieux et passionné :

Longtemps avait soufflé ce vent du Nord où passent


Les Enfants sauvages, fuyant vers d'autres cieux
Par grands voiliers, le soir et très haut dans l'espace ;

J'avais senti siffler leurs ailes dans la nuit.

Par la distinction de leur langage, par l'harmonie douce


de leurs vers. Supervielle et La Tour du Pin expriment
en quelque sorte un idéal de poésie purement artistique
et désintéressé.
Jean Cocteau (1892- 1963), dont le souple talent
s'adapte à tous les genres, très doué, trop doué peut-être,
Pierre- Jean Jouve (1887- 1977) et Pierre Emmanuel
(né en 1916), poètes d'inspiration chrétienne, ont aussi
contribué à assurer la vitalité de la poésie. 7>lais il faut
faire une place à part à Saint-John Perse (1889- 1875),
pseudonyme d'un diplomate de haut rang, Alexis Léger.
Son premier grand recueil, Anabase, date de 1924 ; ses
autres poèmes ne furent publiés qu'après la Seconde Guerre
mondiale Exil (1944), Vents (1947), Amers (1957). En
:

i960 il a obtenu le Prix Nobel de Littérature. Saint-John


Perse a écrit une œuvre puissante, que sa richesse, son
foisonnement rendent parfois un peu difficile. Comme
Claudel, il a refusé le cadre trop étroit de la métrique
traditionnelle pour s'exprimer en phrases longues, dont
l'ample respiration s'accorde à la volonté de dilater le
langage aux dimensions du cosmos.
280 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Le théâtre entre les deux guerres


• La mise en scène. Quelques metteurs en scène, pas-
sionnés de théâtre, refusent de se laisser enfermer dans
leur rôle de techniciens pour jouer de plus en plus, tant
auprès du public que des acteurs, voire des auteurs, le rôle
d'animateurs.
LuGNÉ-PoE (1869- 1940) au théâtre de l'Œuvre puis
Jacques Copeau (1879- 1949) furent à ce propos des
initiateurs. Copeau insiste sur la rigueur, le dépouil-
lement, et même styhsation du décor, le tout au service
la
du texte. Le temple de ce nouveau culte théâtral est le
théâtre du Vieux Colombier, où Copeau présente non
seulement les œuvres classiques (Shakespeare, MoUère)
mais aussi les pièces de ses contemporains (Gide, Claudel).
Son influence a été considérable et lorsqu'il a quitté le
Vieux Colombier, en 1924, la relève était assurée par quatre
hommes qui, dans la diversité de leur tempérament,
partageaient son idéal et dont certains avaient même été
en quelque sorte ses disciples.

• Le Cartel des Quatre. On appelle ainsi l'espèce d'asso-


ciation que formèrent en 1926 pour mieux soutenir une
même cause, celle du théâtre, Pitoefif, Dullin, Jouvet et
Baty.
Georges Pitoeff (1884- 1939). d'origine russe, s'est
surtout employé à faire connaître les œuvres d'auteurs
étrangers. Oscar Wilde, Bernard Shaw et surtout Piran-
dello, Tchékhov, Ibsen, Strindberg. Il trouva dans sa
femme Ludmilla une auxihaire dévouée et pleine de
talent.
Charles Dullin (1885-1949) a attaché son nom au
théâtre de l'Atelier. Metteur en scène, acteur, professeur
d'art dramatique, il a exercé une grande influence et
beaucoup de jeunes interprètes se sont réclamés de lui.
Gaston Baty (i 885-1952) s'est illustré au Studio des
Champs-Élysées puis au Théâtre Montparnasse, qui porte
aujourd'hui son nom, dans les comédies de Musset. On lui
doit d'avoirmonté la première œuvre de Brecht en France,
L'Opéra de quaf sous, en 1930.
Louis Jouvet (1887-195 i) a joué à la Comédie des
Champs-Élysées puis à l'Athénée. Il s'est illustré aussi
Le XX^ siècle / 281

bien dans le Knock de Jules Romains que dans U Annonce


faite à Marie de Claudel. Mais le sommet de sa carrière
a coïncidé avec sa rencontre de l'œuvre de Giraudoux dont
ildevint l'interprète régulier et privilégié et dont il aida
lesuccès. La création de UÉcole des Femmes de Molière,
dans un décor de Christian Bérard, fut une de ses grandes
réussites.

Le comique à la scène.

Sacha Guitry (1885-1957) fils du célèbre acteur Lucien


Guitry, fut un auteur d'une rare fécondité. Il connut un
des plus vifs succès de son époque, mais ses pièces,
bourrées de mots d'auteur, habiles mais minces, sont
aujourd'hui démodées et oubUées.
Édouard Bourdet (i 887-1944) a montré plus de
profondeur et de vigueur dans la satire. Les Temps difficiles
(1934) fustigent la rapacité de la grande bourgeoisie et ne
manquent pas d'accent. Il eut en outre une activité
heureuse à la Comédie Française, dont il fut adminis-
trateur et dont il ouvrit largement les portes aux mises en
scène du Cartel des Quatre.
Marcel Pagnol (1895-1974). Pagnol a conquis sa
première gloire avec Topaze (1928) qui raconte l'ascension,
puis le triomphe d'un médiocre et honnête professeur
de cours privé devenu un cynique et malhonnête homme
d'affaires. On pourrait trouver dans la pièce l'amorce
d'une critique de la société qui permet pareille métamor-
phose. Mais l'aimable talent de Pagnol n'a pas tenté d'acérer
ses traits et ce Provençal de naissance a préféré mettre en
scène sans méchanceté, sinon sans malice, les types
savoureux d'une région qu'il connaît bien, et rendre
populaire ces caricatures pittoresques et bon enfant.
MariuSi Fanny et César constituent autour des années
1930 une trilogie marseillaise dont l'adaptation au cinéma
a encore élargi l'audience.
Marcel Achard (1899- 1974) dont les œuvres les plus
connues sont Voulez-vous jouer avec moâ ? (1923), Mal-
brough s'en va-t-en guerre (1924), La Vie est belle (1928) et
surtout Jean de la Lune (1929), fait évoluer ses personnages
dans un monde où le rêve et la réalité s'entrelacent et dont
les demi-teintes ne sont pas sans charme.
Jules Romains qui est plus un romancier (cf. p. 269)
qu'un dramaturge, a cependant connu un premier succès
avec sa farce de M. Le Trouhadec saisi par la débauche (1923)
282 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

dont lepersonnage principal reparaîtra dans Donogoo


(1930). Mais son œuvre la plus célèbre reste Knock (1923).
Knock est un charlatan dont la compétence médicale est
des plus sommaires mais qui a assez d*audace pour acheter
la médiocre cUentèle d'un brave médecin de campagne,
le Parpalaid, à qui des décennies d'activité sont loin
d'avoir apporté la richesse. Le Knock entreprend de
retourner cette situation et y réussit plus préoccupé
:

d'assurer le triomphe de la médecine (c'est le sous-titre


de la pièce) que de la guérison des malades, il finit par
persuader à peu près toute la population d'avoir recours
à ses services, grâce à un certain nombre de procédés
d'une honnêteté douteuse, dont le plus efficace est l'apho-
risme célèbre les gens bien portants sont des malades qui
:

s'ignorent. Knock, riche et respecté, connaît un ultime


triomphe celui de voir son prédécesseur, le
: Parpalaid,
aspirer à devenir son patient. Jules Romains a les quahtés
d'un homme de théâtre son style est vigoureux, riche en
:

formules qui passent bien, et il a le sens des situations


dramatiques. Knock est une satire de la médecine qui
s'inscritdans une tradition illustrée par Mohère et par les
fabUaux. Mais par-delà les médecins et leurs travers
éternels, c'est la nature humaine, dont la sottise rend
possible l'imposture, qui fait les frais de la comédie.
Armand Salacrou (né en 1899) est l'auteur d'une
œuvre très diverse et difficile à classer. A la fois écrivain
engagé proche du surxéaUsme, censeur de la classe
et
bourgeoise et lui-même grand bourgeois, s'inspirant de la
tradition de la farce tout en confiant à son œuvre une inquié-
tude métaphysique, il doit l'essentiel de son succès à
quelques pièces aux quahtés indiscutables comme V Inconnue
d'Arras (1935), La Terre est ronde (1938), L'Archipel Lenoir
(1947), sa meilleure pièce, au comique grinçant qui
s'exerce aux dépens d'une grande famille de distillateurs.

Le sens du tragique^ sa problématique.


François Mauriac est, comme Jules Romains, un
romancier qui a été attiré par le théâtre, mais, à sa différence,
son œuvre de romancier est dans l'ensemble très antérieure
à son œuvre de dramaturge. Celle-ci se réduit à deux pièces :

Asmodée (1937) et Les Mal Aimés (écrite en 1939, jouée


~
en 1945). Asmodée nous fait pénétrer dans une riche
famille landaise ; la maîtresse de maison, Mme de Barthas,
Le XX« siècle / 283

qui est veuve, est aimée en secret par le précepteur de ses


enfants, qui la domine faute de pouvoir la posséder ;
quant à elle, elle est troublée par le jeune adolescent
anglais, contemporain de son fils, qui vient passer les
vacances chez elle et qui sera aimé de sa fille. Cet entre-
croisement de passions n'entraînera pas de fin sanglante,
mais les personnages paieront cher en résignation et en
amertume le calme revenu. Les Mal Aimés sont de la même
encre : encore une famille de bourgeoisie landaise, avec
un homme seul cette fois, entouré d'une fille aînée,
Élisabeth, qu'il tyrannise et d'une cadette, Marianne, qu'il
ignore. La présence d'un jeune homme qui désire épouser
Elisabeth est pour le père l'occasion d'un jeu cruel et
égoïste entre les deux sœurs pour empêcher le bonheur de
l'aînée qui consacrerait sa solitude. La pièce est l'histoire
de tous ces déchirements.
Le décor des pièces de Mauriac est le même que celui
de ses romans : région du sud-ouest, haute bourgeoisie,
et ses personnages y sont agités des mêmes passions brû-
lantes où l'amour et la haine, l'égoïsme et la générosité,
voisinent, et en quelque sorte, pactisent étrangement. Ce
sont encore, comme les romans, des tragédies du péché.
Jean Giraudoux (1882- 1944). Giraudoux est né à
Bellac, au cœur du Limousin, dont il donnera souvent,
dans son œuvre, une image poétique. Au lycée de Château-
roux non seulement il fut bon élève, mais il ne devait
jamais rougir de l'avoir été. De brillantes études marquées
par son entrée à l'École Normale Supérieure l'amenèrent
finalement, après quelques détours, à la carrière diplo-
matique qu'il quitta en 1939 pour devenir un éphémère
ministre de l'Information. Les premières œuvres de
Giraudoux sont des recueils de nouvelles. Provinciales
(1909). U
École des indijférents (191 1), Arnica America
(19 19) et des romans comme Simon le pathétique (19 18),
Siegfried et le Limousin (1922), Juliette au pays des hommes,
Bella (1925), Aventures de Jérôme Bardini (1930). On pour-
rait aussi bien appeler contes ses nouvelles et ses romans, car
Giraudoux, qui n'a aucun souci réaliste, emmène volontiers
ses personnages et son lecteur dans une aventure en partie
irréelle dans un monde à la fois abstrait et féerique qui
donne plutôt les plaisirs de l'évasion que ceux de l'analyse.
Un pubUc restreint était séduit par ces premiers essais
d'autant qu'ils s'exprimaient en un style d'un raffinement
extrême, précieux, recherché et cependant coulant. Les
284 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

mêmes qualités se retrouveront dans les deux derniers


romans Combat avec F Ange (1934) et Choix des élues (1939).
:

Mais c'est au théâtre que Giraudoux a donné ses plus


grandes œuvres. Il est possible que son style un peu foi-
sonnant lorsqu'il n'était soumis à aucune règle ait parti-
culièrement bénéficié des astreintes imposées par le genre
du théâtre. Lorsqu'on écrit pour la scène, les exigences
de communication immédiate imposent la sobriété,
l'efficacité, la simplicité. Giraudoux en prit tout de suite
conscience d'autant mieux que Jouvet était bien placé
à ses côtés pour les lui rappeler et pour aider ce précieux
à devenir un classique. Sa première pièce, Siegfried (1928)
tirée du roman du même nom glose sur le thème de
l'amnésie, et de la nécessaire réconciliation entre la France
et l'Allemagne. Les mythologies antique {Amphitryon 38,
1929 ; La Guerre de Troie n'aura pas lieu, 1935 ; Électre,
1937)5 bibhque (Judith, 193 1 ; Sodome et Gomorrhe, 1943),
germanique (Ondine, 1939)5 parfois la fantaisie pure
(Intermezzo, 1933 ; La Folle de Chaillot, 1945) vont tour à
tour nourrir cette œuvre qui vaut sans doute moins par
sa substance que par son style, bien qu'en un sens l'un et
l'autre soient inséparables.
Giraudoux ne se désintéresse pas absolument du monde
réel dont préoccupations se retrouvent dans son
les
œuvre sa première pièce, Siegfried, était inséparable de
:

son contexte historique, les lendemains du conflit de la


Première Guerre mondiale, tandis que sa pièce la plus
célèbre et la plus réussie, La Guerre de Troie n'aura pas
lieu, fait largement écho aux préoccupations de tous ceux
qui sentaient monter les périls d'une seconde guerre
mondiale. Derrière l'affabulation antique qui reprend le
vieux mythe grec du rapt d'Hélène et de la Guerre de
Troie, c'est à l'affrontement franco-allemand que Girau-
doux pense et nous invite à penser.
Quand le destin, depuis des années, a surélevé deux
peuples, quand il leur a ouvert le même avenir d'invention
et d'omnipotence..., quand par leurs architectes, leurs
poètes, leurs teinturiers, il leur a donné à chacun un
royaume opposé de volumes, de sons et de nuances...,
l'univers sait bien qu'il n'entend pas préparer ainsiaux
hommes deux chemins de couleur et d'épanouissement,
mais de ménager son festival, le déchaînement de cette
brutalité et de cette folie humaine qui seules rassurent
les dieux.
(La Guerre de Troie rCaura pas lieu.)
Le XX« siècle / 285

On que la guerre est présentée en termes de destin,


voit
c'est-à-direque la pièce de Giraudoux, en dépit de
scènes où domine l'humour, est une tragédie. Les bonnes
volontés conjuguées d'Ulysse, d'Hector et de quelques
autres ne prévaudront pas contre la fatalité. Le tragique de
La Guerre de Troie n'aura pas lieu s'exprime par le décalage
entre son titre et son dénouement.
Puisque le monde réel, en dépit de tous les efforts, est
décidément le lieu des malheurs et des catastrophes,
Giraudoux nous convie à le suivre dans un univers idéal,
d'où les grands sentiments et les grandes passions, sources
de mésentente et d'affrontement, sont exclus « C'était
:

magnifique, c'était sans amour! » Sodome et Gomorrhe.


Aux passions de l'amour on préférera une tendresse élé-
gante, compatible avec la fantaisie et l'émerveillement,
une sorte de « politesse envers la création », une « certaine
manière d'offrir, au lieu de votre bouche à une autre
bouche, votre langage à un autre langage. »
Précisément cet univers giralducien, la sagesse qu'on
doit pratiquer pour y goûter pleinement le bonheur,
impliquent, dans tous les sens du terme, un style. Au
niveau des mots, Giraudoux est un maître dans le manie-
ment de leurs nuances les plus ténues, parfois les plus
artificielles. Comme son héroïne Alcmène, dans Amphi-
tryon 38, on peut dire qu'il préfère aux franches couleurs
de l'arc-en-ciel le mordoré, le pourpre et le vert-lézard.
La gloire de Giraudoux, très brillante de son vivant,
connaît actuellement une certaine éclipse la quête indivi-
:

duelle de bonheur que poursuit ce « sourcier de l'Éden »,


sa relative indifférence à la pohtique, son culte de la forme
et du beau langage sont peu en accord avec les tendances
de l'époque présente. Mais il reste un grand maître du
théâtre qui a constitué avec son ami et interprète Louis
Jouvet une équipe irremplaçable. Et dire que son esthé-
tique, où classicisme et préciosité se conjuguent en un
alliage délicat, est en effet assez spéciale, c'est lui recon-
naître une grande originalité.

Jean Anouilh (19 10- 1987). « Je n'ai pas de biographie,


et j'en suis très content », déclara un jour Anouilh pour
décourager les indiscrétions d'un journaliste. Il faut
savoir seulement qu'il est né à Bordeaux, qu'il est venu
très jeune poursuivre ses études à Paris, qu'il n'a jamais
fait de journalisme, enfin qu'il vit du et pour le théâtre.
286 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Sa carrière s*est épanouie sous roccupation et après la


Seconde Guerre mondiale, mais elle avait commencé bien
avant avec V Hermine (1932), suivie du Voyageur sans
bagage (1937) et de La Sauvage (1938). Avec cette dernière
pièce, on voit déjà se dessiner les grands traits de l'univers
dramatique d'Anouilh, un univers manichéen où le Bien
et le Mal se combattent en un affrontement qui oppose
la race d'Abel et la race de Caïn, comme Anouilh dira
plus tard en employant une terminologie biblique déjà
utihsée par Baudelaire. Le personnage qui donne son nom
à La Sauvage est une jeune fille, Thérèse, que la veulerie
de sa famille a exposée dès l'enfance aux atteintes du
Mal. Elle partage l'existence minable d'un père et d'une
mère sans honneur jusqu'au jour où elle rencontre un
compositeur de musique. Celui-ci appartient à la race
bénie : jeune, riche, génial, amoureux, il a reçu tous les
dons. Le bonheur sera impossible entre lui et Thérèse qui,
à la fin de la pièce, « part toute menue, dure et lucide, pour
se cogner partout dans le monde. »
On retrouve la même opposition des deux races dans
Antigone (1944) reprise du mythe antique où Antigone
incame la pureté absolue devant Créon, le pohtique réaliste
qui va la faire tuer. Mais alors que chez Sophocle Antigone
représentait la révolte de la conscience morale, fidèle aux
lois non écrites, contre les injustes obUgations des lois de
la cité, Anouilh a fait en sorte que dans la pièce le combat
soit dépouillé de son sens : Antigone ne sait plus trop
pourquoi elle meurt et le grand vainqueur de l'affrontement
est finalement l'Absurde. Anouilh a contribué à exploiter
cette idée après la guerre, c'est-à-dire à une époque parti-
cuhèrement bien faite pour la comprendre. La plupart
de ses pièces furent-elles aussi de grands succès :

U
Roméo et Jeannette (1946), Invitation au château (1947),
Ardèle ou la Marguerite (1948), La Répétition ou V amour
/)Mm (1951).
Anouilh est un écrivain de théâtre ; son évocation de la
noirceur, même lorsque la pièce est dite « rose » ou « bril-
lante », s'exprime en un style vigoureux qui passe la rampe.
Certains de ses mots, qui sont moins des mots d'auteur que
des formules résumant une situation de manière saisissante,
sont en passe de devenir classiques. Ce style grinçant et
fort, cette maîtrise du dialogue, ce sens très sûr des exi-
gences scéniques, comportent parfois ime certaine complai-
sance.
Le XX^ siècle / 287

Du côté des critiques.

Aux frontières de la littérature et de la philosophie, les


Propos d' Alain (1868-1961) d'inspiration rationaUste,
connurent un vif succès entre les deux guerres. Dans de
courts entretiens, d'une démarche sinueuse et imprévue,
empruntés comme ceux de Montaigne aux occasions
courantes de la vie, Alain remonte aux phénomènes les
plus simples, aux réflexes antiques de l'animal humain, à
ses besoins et rites immémoriaux pour expHquer encore,
dans notre existence compliquée par le macfdnisme, les
besoins primordiaux et éternels de l'homme, sa soumission
(qu'il voudrait réduire aux plus justes limites) aux lois
de la vie sociale et la contrainte que les saisons, la nuit,
la fatigue physique, tous les obstacles salutaires de la
réaUté opposent à l'eflfort ambitieux de son esprit {Les
Idées et les Ages, 1927).
Même richesse d'analyse, mais plus curieusement
tournée vers la vie intime de l'âme, se révèle dans les
Carnets de Captivité de Jacques Rivière (1886-1928),
jeune romancier mort prématurément en 1925 dont, en
exil, l'inquiétude se tournait, pressante et candide, vers
les choses spirituelles, À la trace de Dieu.
Tout ce surcroît de renseignements et cet enrichissement
de « l'esprit de finesse » que la philosophie bergsonienne
et la psychologie moderne ont apportés devaient naturel-
lement élargir et avantager la critique Uttéraire. Aussi, au
lieu de vouloir définir une œuvre d'après ses sources et
son objet, un écrivain d'après les relations extérieures de
race, niiUeu et moment, on voit les critiques contemporains
chercher, par sympathie intuitive, à retrouver l'inspiration
même qui a guidé l'auteur, à recomposer avec lui son
œuvre par le dedans en vertu des lois propres et du dyna-
misme intérieur qui lui en ont imposé la production.
Méthode délicate souvent hypothétique, mais d'un vif
intérêt et qui donne leur originaUté aux études d' Albert
Thibaudet (1874-1936), de Pierre Quint et de Ramon
Fernande z de Molière^ 1929) ; qui a permis à Mauriac
de mettre à nu l'âme secrète, l'ambition, les scrupules, les
angoisses d'un Racine et d'un Biaise Pascal.
André Maurois (1885-1967), disciple d'Alain, a écrit
des biographies très appréciées de George Sand, Shelley,
Hugo, Balzac, Proust. Charles Du Bos (1882- 1939)
d'inspiration chrétienne, Julien Benda (1867- 1956),
288 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

André Suarès (1868- 1948) témoignent de la richesse de


la critique parallèleà celle de la création littéraire.
Il faut mentionner tout spécialement la Nouvelle Revue
Française fondée en 1909 par Gide, Schlumberger (1877-
1968) et Copeau. A la fois revue, maison d'édition et
cercle amical, elle exerça une grande influence et sur les
auteurs et sur le public entre les deux guerres.

La littérature après 1945


Plus une productionest contemporaine, plus il est
difficiled'en apercevoir, à plus forte raison, d'en hiérar-
chiser les valeurs. L'époque présente est marquée par un
éclatement des genres encore plus net qu'au siècle précé-
dent, voire par leur remise en question radicale. Tout au
plus est-il possible de distinguer quelques personnalités
de premier plan qui se sont imposées dans le ou les genres
qu'elles ont pratiqués et qui dominent l'immédiate après-
guerre. La guerre elle-même et l'occupation avaient
contribué à renouveler l'inspiration des poètes issus du
surréalisme comme Éluard et Aragon mais il y a peu de
grandes œuvres de prose parmi toutes celles qu'elles ont
directement suscitées. Citons cependant Drôle de Jeu,
de Roger Vaillant et surtout Le Silence de la Mer, de
Ver CORS (né en 1902), nouvelle d'une pathétique sobriété.

Romanciers et essayistes

L'Existentialisme
Sartre a résumé et vulgarisé en 1947 les thèses princi-
pales de l'existentiahsme dans un court essai intitulé
U Existentialisme est un humanisme. Après avoir critiqué
les philosophies spirituaUstes selon lesquelles le concept
d'homme est dans l'entendement divin antérieur à l'exis-
tence des hommes, il ajoute :

L'existentialisme athée déclare que si Dieu n'existe pas,


il y a au moins un être chez qui l'existence précède
Le XX« siècle / 289

l'essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini


par aucun concept et que cet être c'est l'honrune. Qu'est-ce
que signifie ici que l'existence précède l'essence? Cela
signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit
dans le monde et qu'il se définit après. L'homme, s'il
n'est pas définissable, c'est qu'il n'est d'abord rien. Il
ne sera qu'ensuite et il sera tel qu'il se sera fait. Ainsi il
n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu
pour la concevoir,

Sartre^ témoin des contradictions de son temps.

Bien qu'il ait commencé à écrire un peu avant la Seconde


Guerre mondiale, Sartre (1905- 1980) est un des écrivains
les plus représentatifs de la littérature et de la pensée
française d'après-guerre. Son premier roman La Nausée
(1938) et un recueil de nouvelles Le Mur (1939) laissaient
déjà pressentir les grandes lignes de son système. Mais il ne
Ta vraiment exposé de façon cohérente que dans VÊtre
et le Néant (1943), ouvrage philosophique dont la relative
difficulté d'accès ne gêna nullement la vogue de l'existen-
tiaUsme athée. A la nouveauté même de ce système, né
de la méditation sur certains philosophes allemands,
notamment Hegel et Heidegger, venaient s'ajouter
quelques éléments pittoresques, comme les fréquentes
apparitions de Sartre ainsi que de son amie et disciple
Simone de Beauvoir, elle-même écrivain de talent, au café
de Flore, au cœur de Saint- Germain des Prés, si bien que
TexistentiaUsme sartrien, pendant les premières années de
l'après-guerre, disputa au marxisme les faveurs de la
jeunesse du Quartier latin. La fécondité de Sartre, son
aptitude à réussir brillamment dans les genres httéraires
qu'il abordait, surtout au théâtre, (cf. p. 293) ont fait
rapidement de lui le plus éminent des écrivains de sa
génération, et même un maître à penser. Il dispose en
outre, avec la Revue des Temps Modernes^ dont il est le
directeur, d'une tribune où il commente avec âpreté et de
brillants dons de polémiste l'actuahté poUtique et intellec-
tuelle. Par ses positions pratiques, sinon par ses convictions
idéologiques, Sartre a été parfois très proche des commu-
nistes qui ont souvent fait preuve envers lui d'une réelle
hostihté. Il s'est séparé d'eux à la suite de la répression
soviétique en Hongrie (oct.-nov. 1956) et s'est rapproché
récemment de divers groupes gauchistes d'inspiration
maoïste.
290 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

L'Existentialisme, qui n'a jamais été vraiment une école,


à peine un groupe d'amis, exprime ime conception déses-
pérée de la vie humaine, insérée par l'effet du hasard dans
un monde extérieur hostile et odieux c'est à l'individu
:

de se frayer sa voie, s'il peut, dans ce cloaque et, en


forgeant pour son compte des valeurs nouvelles, de
retrouver les chemins de la hberté.

Sartre romancier.
Cette théorie s'incarne dans ime production de choc et
de scandale qui insiste sur les aspects les plus écœurants de
la nature humaine, sur les scènes de crapiUerie et d'horreur,
qui cherche ses effets diamétralement à l'opposé de l'art
classique par l'exhibition de la laideur et de l'ordure dans
les choses, de la vulgarité et de la veulerie dans les carac-
tères autant que dans le style.
C'est le cas de La Nausée, son roman le plus célèbre et
le plus réussi, où Sartre met en scène Antoine Roquentin
qui poursuit mollement à Bouville (Le Havre) des travaux
historiques et traîne de café en café une existence morne
jusqu'au jour où il éprouve pour de bon la nausée. La
nausée est un sentiment complexe qui n'est pas hé à des
éléments psychologiques :il est la prise de conscience

d'une angoisse métaphysique. Rien de ce qui existe n'a


sa raison d'être, telle est l'évidence longtemps cachée dont
la découverte bouleverse Roquentin. Sa propre existence
n'est pas mieux fondée : « Moi aussi, constate-t-il, j'étais

de trop pour l'éternité. » Du moins La Nausée s'achevait-elle


sur un fragile espoir, celui de vaincre l'obsédante contin-
gence des choses en donnant un sens à la vie par la création
artistique. Mathieu, héros veule des Chemins de la Liberté
n'apercevra même pas cette lueur. De même les nouvelles
du Mur présentent-elles des personnages et des situations
sans espoir.

Sartre et la littérature.
Sartre s'est souvent interrogé sur la littérature. Atta-
quant violemment les esthétiques ou les courants de pensée
qui prônaient plus ou moins directement l'irresponsabilité
de l'artiste, il a lancé en 1947 l'idée et la formule de la
littérature engagée : l'artiste doit utiUser son art, le prestige
et l'audience qu'il lui vaut, pour intervenir dans les
Le XX^ siècle / 291

promotion des déshérités.


conflits politiques et soutenir la
Une étude sur Baudelaire (1947), une sur Flaubert (1972)
témoignent de la curiosité de cet essayiste qui est souvent
un pamphlétaire. Cependant, depuis son rapprochement
récent avec certains mouvements d'extrême gauche,
Sartre semble faire le procès de toute la httérature, y
compris la sienne l'aspect terroriste de sa pensée et de sa
:

personnaUté est celui qui appafaît le plus actuellement.

Simone de Beauvoir^ la femme et rengagement.


Amie et disciple de Sartre, Simone de Beauvoir (1908-
1986) a publié plusieurs romans dont VInvitée, Le Sang
des Autres, Les Mandarins, chronique des années d'après-
guerre et de leurs grands débats intellectuels, avant de
s'intéresser aux questions féministes (Le Deuxième Sexe),
et de faire le point des expériences de sa vie (Mémoires
d'une jeune fille rangée, La Force de Vâge, La Force des
choses).

Albert Camus; la Révolte contre V Absurde,


Né à Alger, en 191 3, Camus allait s'engager dans la
carrière universitaire lorsqu'une maladie interrompit ses
études. Dès lors, il voyagea et fit du journahsme. Après la
défaite de 1940, il prit ime part active à la Résistance dans
le groupe Combat et il fut quelque temps, au journal du
même nom im des plus grands éditorialistes de la presse
française de l'immédiat après-guerre. En 1942 il avait
publié un court roman, L'Étranger, d'inspiration et de
style tout à fait originaux. L'étranger, Meursault, le héros
du livre, mène l'existence sans intérêt d'un petit employé
dans im monde qui lui apparaît absurde. Un jour, sur une
plage algérienne, éblouie de soleil, il a tué un Arabe sans
trop savoir pourquoi. Arrêté, accablé par des témoignages
qui semblent prouver son indifférence radicale, il est
condamné à mort. UÉtranger symboUse l'homme écrasé
par un enchaînement de forces que non seulement il ne
domine pas mais qu'il ne comprend même pas. Pour en
souUgner l'absurdité. Camus a employé un certain ton,
un certain style dépouillé à l'extrême, d'une objectivité
parfaite, qui ont fait date dans l'histoire du roman français
et qui donnent à son court récit une étonnante force sugges-
tive.
292 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

La même année. Camus posait la théorie de TAbsurde


avec Le Mythe de Sisyphe, essai philosophique qui prenait
cette fois pour héros Sisyphe, personnage de la mjrthologie
grecque condamné à rouler jusqu'au sommet d'une
montagne une grosse pierre qui en retombait sans cesse.
Mais cette expression particuhèrement vigoureuse de
l'absurde indiquait aussi la voie d'une solution. Alors que
le Meursault de U
Étranger était ballotté par des événe-
ments ininteUigibles, Sisyphe est conscient de l'absurde
et accepte de l'affronter. Il n'y a de salut pour l'homme
que dans un effort soHtaire et une attitude de révolte qui
lui permet de témoigner de sa seule vérité qui est le défi.
Les derniers mots du Mythe de Sisyphe sont à cet égard
significatifs« La lutte elle-même
: vers les sommets suffit
à rempUr un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe
heureux. » Ces idées seront reprises et développées en
1951 dans U Homme révolté.
Mais auparavant Camus avait pubhé La Peste (1947)
son second grand roman. L'histoire imaginaire d'une
épidémie de peste à Oran lui permet d'incarner une
nouvelle fois ses idées dans des personnages attachants :

devant cette peste qui symbolise le mal, chacun réagit


selon son tempérament et ses idées. Alors que la résignation
chrétienne apparaît paresseuse et inadaptée. Camus a
accordé toute sa sympathie à un petit groupe d'hommes
qui luttent de leur mieux avec les moyens du bord contre
le fléau, comme Tarrou, qui voudrait « être un saint sans
Dieu », et surtout le D'" Rieux, porte-parole de l'auteur,
dont l'ambition a la sobre grandeur de vouloir être un
homme. Telle est la leçon de ce Uvre qui souhgne la
nécessité d'affronter le Mal non pas dans l'ordre dispersé
d'un individuahsme anarchique, qui pourrait tout juste
permettre d'être heureux tout seul, mais dans le cadre
d'une soHdarité chaleureuse.
Camus est une des figures les plus importantes de
l'après-guerre. Peut-être est-il un penseur moins vigou-
reux que Sartre, mais c'est un grand artiste chez qui la
sobriété n'exclut ni l'émotion devant le malheur des
hommes ni la sensibilité au pittoresque méditerranéen,
chanté à l'occasion de petits essais comme Noces ou UÉté.
Il a obtenu le Prix Nobel en 1957. Sa vie, comme pour
donner une dernière illustration à sa pensée, s'est achevée
dans le tragique absurde d'un accident de la route
en i960.
Le XX« siècle / 293

En dehors de ces romanciers inspirés par Texistentia-


lisme ou la philosophie de Tabsurde, on peut citer Roger
Vailland (1907-1965), dont la carrière commencée avec
Drôle de Jeu (1945) s'est poursuivie avec Les Mauvais
Coups, La Loi, La Fête; Julien Gracq (né en 1909)
épigone du Surréahsme, dont Le Rivage des Syrtes (1951),
son chef-d'œuvre, évoque dans un style somptueux un
pays imaginaire, lieu d'une fascinante tragédie.

Dramaturges
Après la Seconde Guerre mondiale,le théâtre connaît
un renouveau : du
Cartel des Quatre est assurée
la relève
par Jean- Louis Barrault, fondateur avec sa femme de
la Compagnie Madeleine Renaud- Jean- Louis Barrault
qui s'installa au Théâtre Marigny et s'illustra dans des
répertoires variés. Plus originale est la tentative de Jean
Vilar, fondateur du Théâtre National Populaire, qui a
tenté de faire accéder au théâtre le plus vaste pubUc
possible, dans la grande salle du Palais de Chaillot ou à
l'occasion du Festival d'Avignon, au Palais des Papes.
Parallèlement, les écrivains par ailleurs les plus illustres,
comme Sartre et Camus, viennent au théâtre, jugeant
cette tribune particuhèrement efficace pour diffuser leurs
idées. Leurs pièces s'ordonnent en effet autour des mêmes
thèmes que leurs autres œuvres avaient déjà fait connaître.
A côté d'eux, Montherlant, lui aussi romancier, connut
de vifs succès.
Les pièces de Sartre s'articulent sur une idée.
• Dans Les Mouches (1943), reprenant le vieux mythe
grec d'Oreste vengeur de son père, il affirme très haut que
l'homme s'accomplit et en quelque sorte se crée lui-même
par l'exercice de sa Uberté dans l'action.
• Huis Clos (1944) a été un grand succès. Sans comporter
d'innovations techniques révolutionnaires, la pièce, réduite
à une seule scène, avait frappé par sa vigueur, sa concision
et la nouveauté de son sujet dans un salon démodé censé
:

représenter l'au-delà, trois personnages médiocres ou


criminels, un homme et deux femmes, tentent d'échapper
aux actes de leur passé. En vain les couples successifs
:

qu'ils voudraient former ne peuvent échapper au regard


du troisième qui rend impossible la comédie. « L'enfer,
c'est les autres. »
294 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

• Morts sans sépulture (1946), pièce de circonstance


faisant écho à la Résistance et à sa répression, pose le
problème de la torture.
• Plus politique encore, le drame des Mains Sales (1948)
pose celui de la fin et des moyens dans l'action politique.
Dans un pays imaginaire d'Europe, un jeune intellectuel
est chargé par le particommuniste d'abattre un des chefs
de ce parti,partisan d'une alliance provisoire avec les
conservateurs. Lorsqu'il a accompU son acte, le parti a
changé sa ligne et adopté précisément celle de sa victime.
Devenu « non récupérable », le héros est abattu par ceux
qu'il avait cru servir.
• Le Diable et le Bon Dieu (195 1), vaste fresque un peu
touffue. Les Séquestrés d^Altona (1959), illustrent à des
titres divers le thème de la morale de l'action.
Sartre est un dramaturge habile, qui a eu le souci de se
renouveler. Ses pièces ont une composition soUde et la
langue, vigoureuse, s'impose aisément.

Camus a transposé au théâtre les idées de son


SYSTÈME.
• Caligula (1942), sa meilleure pièce, met en scène
l'empereur romain fou, mais, transformant radicalement
le personnage historique, fait de lui le héros de la révolte
contre l'impossible. Toutefois sa sohtude vouait d'avance
sa tentative à l'échec.
• Le Malentendu évoque le tragique et l'absurde.
• UÉtat de Siège est une transposition de La Peste.
• Le drame des Justes (1949) clôt cette œuvre théâtrale
de quahté, mais qui ne fait pas oubUer les romans.
Henry de Montherlant, le langage de la grandeur.
Né à Paris dans une famille aristocratique, Montherlant
(1896- 1972) est attiré de bonne heure par des expériences
d'action violente. Qu'il soit torero, joueur de football,
coureur à pied ou volontaire grièvement blessé pendant la
Première Guerre mondiale, il recherche pour lui-même
un accompUssement individuel avec ce qu'il y entre
alternativement de volupté, de sacrifice et de cynisme.
L'expérience de la guerre inspire La Relève du matin
(1920), Le Songe (1922), celle du sport les Olympiques
(1924). Après une période de voyages, Montherlant
pubUe ses romans majeurs :Les Célibataires (1934) et les
quatre volumes des Jeunes Filles (1936-39) dont les facihtés
d'une insolence Ubertine gâchent quelque peu les quaUtés
Le XX^ siècle / 295

de style et d'observation. Quand approche la Seconde


Guerre mondiale et notamment après la Conférence de
Munich Montherlant vitupère violemment les
(1938),
faiblesses du régime répubUcain français dans VÉquinoxe
de Septembre au nom d'un certain idéal Spartiate puis il
exprime sa sympathie pour les régimes forts dans le
Solstice de Juin (1941). Mais c'est au théâtre qu'il doit sa
gloire la plus durable. En 1942, La Reine Morte est saluée
comme un chef-d'œuvre. Ferrante, roi du Portugal,
voudrait voir son fils Pedro conclure im mariage politique
avec l'Infante de Navarre. Mais Pedro est épris d'une
jeune fille, Inès, avec laquelle il s'est marié secrètement et
dont il attend un enfant. Il refuse donc la proposition de
son père sans lui en dévoiler la raison. Lorsque son père
l'apprendra, il fera mettre à mort Inès avant d'expirer
lui-même. La pièce est dominée par la figure hautaine du
roi Ferrante, champion d'un héroïsme dont on distingue
toutefois assez mal le contenu. Montherlant aura toujours
une prédilection marquée pour ce type de personnages,
nobles et purs dans leur langage, mais souvent sceptiques
et désespérés au fond d'eux-mêmes, qu'il s'agisse du grand
maître d'un ordre chrétien dans le Maître de Santiago
(1948) ou d'im condottiere itaUen qui prétend tuer le pape
dans Malatesta (1950). Dans la plupart de ses pièces,
Montherlant a été soucieux de restaurer la tragédie bien
qu'il plante des décors hauts en couleurs que n'auraient
pas renié les romantiques : il met l'accent sur l'analyse

intérieure, dont la complexité n'exclut pas la netteté des


traits, et il a un sens aigu de la cérémonie tragique. Toute-
fois, certaines de ses pièces traitent des mêmes thèmes
avec un décor et des personnages de drame bourgeois.
Montherlant est un écrivain de race. Même si sa pensée
n'a ni la profondeur ni la cohérence qui entraînent l'adhé-
sion, il apparaît comme un maître en matière de style.

Poètes
Si l'on excepte les poésies d'Aragon et d'Éluard que la
Résistance avait inspirées et qui trouvèrent une audience
relativement large à la Libération, le poète le plus populaire
de l'après-guerre est Jacques Prévert.
296 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Prévert (1900- 1977) n'a connu le succès qu'en 1946


lorsque furent réunis et publiés sous le titre de Paroles
des poèmes dont certains remontaient à plus de quinze ans.
Auparavant il avait acquis une légitime réputation de
scénariste dans sa collaboration aux grands films de
Marcel Pagnol. Histoires, Spectacle (1951), La Pluie et le
Beau Temps (1955) complètent cette œuvre peu volumi-
neuse mais incontestablement originale. Prévert, qui a
subi l'influence du surréalisme, s'amuse avec la matière
verbale, recherchant le saugrenu, l'insolite, parfois le
calembour. Ses thèmes essentiels se rattachent à un
anarchisme souriant, mais il est capable aussi de hausser
le ton pour dénoncer avec âpreté les tragédies qui ensan-
glantent l'histoire humaine. En apparence spontané, l'art
de Prévert, dont le registre est très large, est très délicat
et très conscient.

Henri Michaux (1899- 1984) avait écrit bien avant la


Deuxième Guerre (Plume, 1930) mais s'est surtout fait
connaître par sa propre anthologie, V Espace du Dedans
(1944- 1946). FamÛier du surréel et du rêve, Michaux
exprime sa vision dans un style qui tire sa vigueur d'une
étrangeté singuHère.
René Char (1903 -1989) a été d'abord surréaUste, ce qui
expUque peut-être la difficulté de son lyrisme lors même
qu'il désire déUvrer aux autres hommes im message de
fraternité. Le Poème Pulvérisé (1947), La Parole en Archipel
(1962) sont œuvres d'un poète exigeant, mais d'un abord
malaisé.
Avec des ambitions et des réussites diverses, Francis
Ponge (i 899-1989) auteur du Parti pris des Choses (1942),
Raymond Queneau (1903 -1976), Aimé Césaire (né en
191 3), originaire de la Martinique, témoignent de la vitalité
d'un genre qui a du mal à trouver un pubUc.

La littérature en question
Un peu après 1950, sans qu'on puisse en fixer plus préci-
sément la date, on a assisté non pas à la naissance d'une
nouvelle école critiquant ses devancières pour substituer
sa propre esthétique aux esthétiques du passé, mais à un
Le XX^ siècle / 297

courant d'idées assez général qui n'a pas instruit le procès


de telle ou telle forme de la littérature mais qui a remis
la littérature elle-même en question. Des influences très
variées, parfois contradictoires, ont œuvré dans le même
sens.
• le marxisme, à force de dénoncer les injustices de la
société dite bourgeoise a fini par rendre suspecte la litté-
rature qualifiée de bourgeoise elle aussi dans son essence
lors même qu'elle critiquait la bourgeoisie ;
• une sorte de néo-surréalisme anarchisant, dont les
effervences de mai 1968 ont fait apparaître quelques
aspects, s'en prend systématiquement à toutes les valeurs
et à toutes les formes d'autorité de la société contempo-
raine, renouant avec les violences tapageuses des premiers
compagnons d'André Breton dans les années 1920 ;
• dans le même sens, les écoles — on dit souvent sémi-
naires — de psychanalyse, dont la vogue et la vitalité
sont grandes, tendent à dévaluer l'œuvre et l'art de l'homme
conscient, réputé hypocrite ou du moins superficiel, au
profit des différents fantasmes que fournit en abondance
l'investigation de l'inconscient ;
• la vogue de la linguistique invite enfin à s'intéresser au
matériel verbal en tant que tel, dût cette préoccupation
faire éclater le langage et disqualifier d'avance le message
qu'un écrivain aurait d'aventure songé à lui confier. Telles
sont quelques-unes des causes les plus importantes de ce
changement capital, le premier peut-être dans l'histoire
de nos lettres à mériter pleinement d'être appelé une
révolution.

Le Nouveau Roman
Robbe-Grillet (né en 1922) n'est ni le plus ancien, ni
peut-être le meilleur représentant de ce qu'il est convenu
d'appeler le Nouveau Roman, mais il est le premier à en
avoir codifié la théorie précisément sous le titre de Pour
un Nouveau Roman (1963), recueil d'articles où il dénonce
quelques notions jugées périmées qui avaient fait les beaux
jours du roman classique :

• le personnage dont l'étude des états d'âme faisait la


substance des romans psychologiques ;
298 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

• l'histoire, c'est-à-dire l'intrigue racontée ;


• V engagement, c'est-à-dire l'idéologie véhiculée ;
• la forme et le contenu dont la distinction est un comble
d'arbitraire. Reconnaissant sa dette envers quelques
prédécesseurs comme Georges Bataille (1897- 1962),
Michel Leiris (né en 1901), Samuel Beckett, Maurice
Blanchot (né en 1907), Robbe-Grillet s'est efforcé
d'illustrer ses théories avec Les Gommes (1953), Le Voyeur
(1955). Dans Le Labyrinthe (1959), où une certaine façon
de voir les objets, les choses, a remplacé le jeu d'interaction
des personnages.
Michel Butor (né en 1926) impose la même présence
lancinante des choses grâce à la minutie extrême apportée
à la description d'objets dérisoires, un compartiment de
chemin de fer, par exemple, décor de La Modification
(1957) obtint un vif succès. Mais par-delà quelques
artifices rhétoriques (le personnage principal est désigné
à la deuxième personne du pluriel), La Modification est im
roman d'analyse psychologique très classique. Depuis
cette date. Butor a évolué et sa recherche l'a entraîné
sur d'autres chemins. Représentant talentueux de l'École
du Regard, comme Marguerite Duras il est l'auteur de
plusieurs fiims.
Nathalie Sarraute (née en 1902) avec le Planétarium
(1959), Marguerite Duras (née en 19 14) avec Moderato
Cantabile (1958), Claude Simon (né en 191 3) avec La
Route des Flandres (i960). Histoire (1967), peuvent être, en
dépit de la diversité de leur talent et de leur écriture,
rattachés à la même école.

Le Nouveau Théâtre
L'évolution est ici parallèle à celle du roman le person-
:

nage, l'intrigue, le langage sont aussi en accusation.


Ionesco (né en 1912) a connu de vifs succès avec La Can-
tatrice chauve (1950), La Leçon (1951), Les Chaises (1952)
où les personnages n'ont d'autre épaisseur que celle d'un
langage dérisoire, dont la seule signification est l'Absurde.
Le Rhinocéros (1959) marque peut-être une rupture encore
que le sens de la pièce soit fort ambigu. Le Roi se meurt
(1962) est ime puissante parodie de Shakespeare.
Beckett (né en 1906) doit sa gloire à En attendant
Le XX^ siècle / 299

Godot (1953), pièce insolite, sans action, où deux person-


nages dans une solitude qui ressemble au néant et que ne
rompt guère l'apparition de deux autres figures grotesques,
attendent un certain Godot, dont la vacuité est également
totale puisque nous ne savons, tout comme eux, ni qui il est
ni qui il représente.
Genêt (19 10-1986), lui-même sans famille, ancien
délinquant, se juge solidaire de tous les déshérités, et ce
sont eux que, de préférence, il met en scène, depuis Les
Bonnes (1947) qui finissent par s'entre- tuer alors qu'elles
voudraient tuer leur patronne, jusqu'aux Nègres (1959) en
passant par les prostituées du Balcon (1957). La révolte de
Genêt, qu'il a vécue dans sa chair, est plus authentique
que beaucoup d'autres, mais au niveau de la forme, son
théâtre est en fait moins révolutionnaire, avec ses personna-
ges bien constitués et l'éclat de son verbe.
Citons encore Adamov (1908- 1970), Boris Vian (1920-
1959) avec ses Bâtisseurs d'empire (1959), bien qu'il soit
connu surtout par quelques romans : U
Écume des jours
(1947), U Arrache-cœur (1953), où le jeu avec les mots,
notamment les expressions toutes faites, ne va ni sans
quelque faciUté ni sans quelque monotonie.

La poésie et la critique

La poésie est le lieu de continuelles recherches que leur


complexité coupe de plus en plus du public. Aucune œuvre
ne semble encore se détacher de façon incontestable.
La critique brille d'un vif éclat et bénéficie, en un sens,
de 'la révolution signalée dans la littérature. Le critique
n'apparaît plus au second plan par rapport au créateur.
Toute distinction entre l'un et l'autre est même sans objet
puisque tous deux ont pour souci commun l'étude du
langage. La psychanalyse inspire l'œuvre de Charles
Mauron (1899- 1966), fondateur de la psychocritique,
la pensée marxiste et un certain structuraUsme celle de
Lucien Goldmann (19 13- 1970), le philosophe Bachelard
(18 84- 1962), spéciaUste de l'étude des rêveries et de leurs
formes imaginaires, celle de J.-P. Richard (né en 1922), le
plus brillant représentant d'une critique thématique assez
impressionniste. L'œuvre de Roland Barthes (191 5-
300 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

1980), souvent qualifiée de structuraliste, fait aussi leur place


aux techniques modernes de la linguistique et de la psychana-
lyse. JeanStarobinski (né en 1920), Georges Poulet (né
en 1902), Gérard Genette (né en 1930), bien d'autres
encore, illustrent la diversité des recherches de notre temps.

Les grandes dates


de la littérature au XX^ siècle
• 1912 Claudel L'Annonce faite à Marie. :

• 1913 Apollinaire Alcools. :

• 1913 Barrés La colline inspirée.


:

• 1919 Proust A l'ombre des jeunes filles en fleur.


:

• 1922 Roger Martin du Gard Les Thibault (début : de parution).


• 1922 Valéry Charmes. :

• 1924 Breton Manifeste du surréalisme.


:

• 1927 Mauriac Thérèse Desqueyroux. :

• 1930 Malraux La Condition humaine. :

• 1932 Céline Voyage au bout de la nuit.


:

• 1932 Romains Les Hommes de bonne volonté (début).


:

• 1935 Giraudoux La guerre de Troie n'aura pas lieu. :

• 1936 Bernanos Journal d'un curé de campagne. :

• 1938 Sartre : La nausée.


• 1939 Arthaud : Le théâtre et son double.
• 1939 Gide : Journal (1889-1939).
• 1942 Camus L'étranger.
:

• 1942 Montherlant La : reine morte.


• 1944 Anouilh Antigone. :

• 1946 Prévert : Paroles.


• 1947 Genêt Les Bonnes.
:

• 1947 Vian : L'écume des jours.


• 1950 Ionesco La cantatrice chauve. :

• 1951 Gracq Le rivage des Syrtes.


: ;

• 1953 Beckett En attendant Godot. :

• 1957 Butor La modification.


:

• 1957 St John Perse Amers. :

• 1958 Duras Moderato cantabile.


:

• 1959 Sarraute Le Planétarium. :

• 1961 Ponge Le grand recueil.


:

• 1963 Robbe-Grillet Pour un nouveau roman. :

• 1968 YouRCENAR L'œuvre au noir. :

• 1971 TouRNiER Le roi des Aulnes. :

• 1975 Modiano Villa triste. :

• 1978 Perec La vie mode d'emploi.


:

• 1983 Sollers : Femmes.


INDEX ALPHABÉTIQUE

Achard (Marcel) 281 Boccace 21


Adamov 299 Boileau 65-68
Alain 287 Bossuet 94^99
Alembert (d') 132, 133 Bourdet (Edouard) 281
Anouilh 285, 286 Bourget (Paul) 234, 242
Apollinaire 247, 248 Breton (André) 276
Aragon 248, 266, 268 Briand (Aristide) 233
Arbauld 59 Brunetière 215, 246
Assoucy (d') 64 Buffon II 9- 120
Aubigné (Agrippa d') 37, 38 Butor (Michel) 298

Bacon 113 Cailla vet 251


Bachelard 299 Calvin (Jean) 32, 33
Baïf 266 Camus (Albert) 291, 292
Balzac (Guez de) 48 Céline 268
Balzac (Honoré de) 194, 195 Césaire (Aimé) 296
Barbusse (Henri) 229 Chamfort 134
Bartas (du) 47 Chapelain 51, 64, 66
Barthes (Roland) 300 Char (René) 296
Bataille (Georges) 298 Charles d'Orléans 17
Baudelaire (Charles) 216-219 Chateaubriand (René de) 160-
Bayle 116 166, 231
Beaumarchais 144 Chénier (André) 145-147
Beauvoir (Simone de) 291 Choiseul (Dsse de) 134
Beckett (Samuel) 298 Chrestien de Troyes 10
Belleau 26 Claudel (Paul) 249, 250
Bellay (Joachim du) 26, 28 Clemenceau (Georges) 233
Benda (Julien) 287 Cocteau (Jean) 279
Benserade 64 Colette 267
Bergerac (Cyrano de) 64 Commines 14
Bergson (Henri) 245 Comte (Auguste) 211, 215
Bernanos (Georges) 266 Condorcet 133
Bernard (Claude) 215 Confrères de la Passion 15
Bernard (Tristan) 251 Conrart 49
Berruyer 231 Corneille (Pierre) 50-54
Bertaut 47 Cotin 64, 66
Berthelot (Marcelin) 234 Courier (Paul-Louis) 231
Béze (Théodore de) 39 Courteline 252
Blanc (Louis) 232 Crébillon 143
Blanchot (Maurice) 298 Curel (François de) 251
302 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Cuvier (Farce du) i6 Galiani 134


Cycle de l'Ancien Testament Gambetta 232
Garnier (Robert) 39
Gautier (Théophile) 214
Danton 151 Genêt (Jean) 299
Daudet (Alphonse) 229 Genette (Gérard) 300
Daurat 26 Geoffrin (Mme) 134
Deffand (Mse du) 134 Ghil (René) 219
Delille 145
Gide (André) 258-260
Desmarets de Saint-SorUn 64 Giono (Jean)
267, 268
Desmoulins (Camille) 151 Giraudoux (Jean) 283-285
Desportes 47 Goldmann (Lucien) 299
Diderot 131, 132 Concourt (Edmond et Jules)
Dorgelès (Roland) 229
227
Du Bos (Charles) 287 Gracq (Julien) 293
Ducis 143 Gregh (Fernand) 223
Duhamel (Georges) 271 Grevin (Jacques) 39
Dumas (Alexandre), père 190, Grimm 134
193 Guillaume (Maître) 16
Duras (Marguerite) 298 Guitry (Sacha) 281
Egmont (Mme d')
Guizot 206, 231
134
Eluard (Paul) 278
Emmanuel (Pierre) 279 Hardy 50
Enfants sans souci 15 Hérédia (José- Maria de) 216
Epinay (Mme d') 134 Hugo (Viaor) 177-186
Erasme 21 théâtre 190, 191
Eulalie (Cantilène de Sainte) 7 romans 193

Faguet 246
Ionesco 298
Fénelon 105-107
Isnard 151
Femandez (Ramon) 287
Ferry (Jules) 232
Feydeau (Georges) 251 Jammes (Francis) 246
Flaubert (Gustave) 200, 201, Jansenius 59
215 Jarry (Alfred) 252
Fiers (de) 251 Jaurès (Jean) 233, 245
Fontaine (Jean de La) 75-82 Jeu de Saint Nicolas 15
Fontenelle 115 Jodelle 26, 39
Fort (Paul) 246 Joinville 12
Foumier (Alain) 243 Jouve (Gustave) 219
France (Aiiatole) 240 Joinville 12
François de Sales 47 Jouve (Pierre- Jean) 279
Fïroissart 13
Fustel de Coulanges 202, 215 Kahn (Gustave) 219
Index alphabétique / 303

La Bruyère 100-103 Mérimée 193


Lacépède 119 Meung (Jean de) 12
Laclos (Cholderos de) 149 Michaux (Henri) 296
Lacordaire 232 Michelet (Jules) 204, 205, 232
Lafayette (Mme de) 92 Mirabeau 150
Laforgue (Jules) 220 Miracle de Théophile 15
Lamartine (Alphonse de) 168- Miracles de Notre-Dame 15
170, 231 Mohère 69-74
Lamenais 232 Montaigne 33-37
Lanson (Gustave) 246 Montalembert 231
La Rochefoucauld 91 Montesqueiu 116-118
La Tour du Pin (Patrice de) Montherland 294-295
270 Moréas (Jean) 219
Lautréamont 224 Mun (Albert de) 233
Lebrun 145 Musset (Alfred de) 171- 173
Leconte de Lisle 214, 215
Leibnitz 116
Leiris (Michel) 298 Napoléon 231
Lemîdtre (Jules) 246 Necker (Mme) 134
Le Sage 144, 148 Nerval (Gérard de) 187-189
Lespinasse (Mlle de) 134 Newton 113
Locke 113 Nisard 209
Lorris (Guillaume de) 12 Nivelle de la Chaussée 144
Loti (Pierre) 229, 230 Noailles (Csse de) 222-223
Nolhac (Pierre de) 223
Maeterlinck (Maurice) 234
Maintenon (Mme de) 94 Pagnol (Marcel) 281
Mairet 50
Pascal (Biaise) 57-63
Maîstre (Joseph de) 231
Pathebn (Farce de Maître) 16
Malherbe 47 Péguy (Charles) 243, 244
Mallarmé 225 Pétrarque 21
Malraux (André) 260-262 Poincaré (Raymond) 233
Marivaux 144, 148 Ponge (Francis) 296
Marmontel 134 Pontus de Tyard 26
Marot (Qément) 23 Poulet (Georges) 300
Marsile 8
Prévert (Jacques) 296
Martin du Gard (Roger) 270 Prévost (Abbé)
148
Maupassant (Guy de) 229 Proust (Marcel) 253-257
Mauriac (François) 264, 265, Porto- Riche (Georges de)
251
282, 283, 287
Maurois (André) 287
Mauron (Charles) 299 Queneau (Raymond) 296
Maurras (Charles) 245 Quinault 64, 66
Méré (Chevalier de) 94 Quinet (Edgar) 232
304 / HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

Rabelais 23 Scudéry (Mlle de) 64


Racan 49, 50
Racine (Jean) 82-90 Sévigné (Mme de) 94
Racine (Louis) 145 Simon (Claude) 298
Régnard 144 Staël (Mme de) 158, 159
Régnier (Henri de) 223 Starobinski 300
Régnier (Mathurin) 40 Stendhal 196-199
Renan (Ernest) 206, 207 Strasbourg (Serment de) 6
Renart (Roman de) 10 Stuart Merril 219
Retz (Cardinal de) 91 Suarès (André) 287
Richard (J.-P.) 299 Table Ronde (Chevaliers de) 9
Rimbaud (Arthur) 223 Taille (Jean de la) 39
Rivarol 135
Taine 210-212
Rivière (Jacques) 287
Thibaudet 287
Robbe-Grillet 297
Thibaut l'Agnelet 16
Robespierre 151
Thierry (Augustin) 202, 203
Rodenbach 223 Thiers 206, 231
Roland (Chanson de) 7, 8 Thurold 8
Rolland (Romain) 241
Tocqueville (Alexis de) 206
Romains (Jules) 246, 264, Tristan et Yseult 9
281-282
Ronsard (Pierre de) 29-31 Urfé (Honoré d') 47
Roucher 145
Vaillant (Roger) 288
Rousseau (Jean-Baptiste) 145
Valéry (Paul) 271-274
Rousseau (Jean- Jacques) 135
Vaugelas 49
Rotrou 64
Royer-Collard 231
Vauvenargues 143
Vercors 288
Ryer (du) 64
Vergniaud 151
Verhaeren 222
Sade (Marquis de) 150
Verlaine (Paul) 220, 221
Saint-Evremont 94
Veuillot (Louis) 232
Saint-Exupéry 263
Vian (Boris) 299
Saint-John Perse 279
Saint-Pierre (Bernardin de) 149
Viau (Théophile de) 48, 50
Viélé-Griffin 219
Saint-Simon 103-105
Sainte-Beuve 209
Vigny (Alfred de) 174-175, 193
ViUehardouin 12
Salacrou (A.) 282
Villemain 209
Samain (Albert) 223
Villon (François) 16, 17
Sand (George) 199
Voiture 48, 64
Sarraute (Nathalie) 298
Voltaire 121-130
Sartre (J.-P.) 288-290, 293, 294
Scarron 64
Waldeck- Rousseau 233
Scudéry (G. de) 51, 64, 66 Zola (Émile) 227, 228

Imprimé en France, par l'Imprimerie Hérissey, Évreux (Eure) — N° 47929


Dépôt légal N° 2740-04-1989
: —Collection N° 16 — Édition N° 06
16/5352/6
Cette collection a pour objectif de donner une vision
synthétique, mais précise, des principaux thèmes culturels.
Diversifiée dans sa démarche et dans le choix de ses thèmes,
Faire le Point/Références est aussi bien destinée aux élèves
des lycées qu'aux étudiants et à tous ceux qui désirent
acquérir ou renouveler des connaissances.

La civilisation occidentale
•La civilisation islamique
• Histoire de la littérature française

Guide mythologique de la Grèce et de Rome


• Dictionnaire des œuvres et des thèmes

de la littérature française
• Dictionnaire des auteurs et des thèmes
de la philosophie
• Dictionnaire philosophique de citations

Autres titres à paraître.

16/5352/6
HACHETTE SUD OFFSET 94 MMOIS
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