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JUSTICE, MICHAEL J.

SANDEL, ALBIN MICHEL, 2016, 416 PAGES


Franck von Lennep

La Documentation française | « Revue française des affaires sociales »

2016/3 | pages 291 à 298


ISSN 0035-2985
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Notes de lecture

Justice
Michael J. Sandel,
Albin Michel, 2016, 416 pages.

Philosophie politique et politiques sociales


La philosophie politique s’intéresse aux principes sous‑jacents à la vie des

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hommes en communauté et notamment à ceux qui permettent de fonder la jus‑
tice sociale : quels sont les critères qui doivent justifier les décisions collectives ?
Qu’est‑ce qu’une société juste ? Contrairement à ce qu’une certaine pratique fran‑
çaise contemporaine pourrait laisser croire1, en recourant parfois davantage à la
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simplification, l’outrance ou l’invective qu’à la rigueur de l’analyse, « il n’est pas


nécessaire, pour être pertinent, de se faire pamphlétaire2 ».
Michael J. Sandel, professeur à Harvard, est une figure bien connue du (petit)
monde de la philosophie politique, depuis qu’avec son ouvrage Le Libéralisme et
les limites de la justice (1982, traduit aux éditions du Seuil, 1999), il est apparu
comme l’un des principaux contradicteurs de Rawls. Les travaux de Rawls, dans
les années 1980‑1990, ont d’ailleurs largement pris en compte cette contradiction
pour tenter de la surmonter sans renoncer à l’architecture conceptuelle mise en
place dans sa Théorie de la justice (1971, traduit aux éditions du Seuil, 1987).
Sandel est en général classé parmi les philosophes communautariens3, avec
quelques autres comme Alasdair MacIntyre, Charles Taylor et Michael Walzer4.
Une littérature abondante est disponible en français pour analyser et expliciter
le débat entre libéraux5 et communautariens. On citera quelques références au fil
de cette note de lecture. Pour résumer en deux phrases, en simplifiant évidem‑
ment à l’extrême : premièrement, les libéraux élaborent leur théorie en partant
d’un « moi » non situé, à distance du moi réel, ne connaissant pas les préférences,
les talents, la culture, le parcours, les liens sociaux du moi réel, tandis que pour
les communautariens une telle approche n’est pas seulement théorique, elle est
irréaliste. Pour eux, c’est à partir de notre expérience de vie, notre culture, notre

1. Demeure heureusement une école française de philosophie politique, peu médiatique sans doute, mais
qui conserve un haut niveau d’exigence conceptuelle et académique (citons des auteurs aussi différents que
Philippe Raynaud, Alain Renaut ou Pierre Manent).
2.  Van Parijs P. (1991), Qu’est‑ce qu’une société juste ?, Paris, Seuil, collection « La couleur des idées », 324 p.
Van Parijs est l’un des plus importants philosophes politiques francophones contemporains.
3.  On désigne en général en français par le terme « communautariens » les théoriciens du communautarisme.
4. Reste que le concept globalisant de « communautarisme » cache des différentes substantielles entre ces
auteurs.
5.  Rappelons qu’il ne s’agit pas ici du libéralisme au sens économique du terme, mais au sens politique – et
les principaux philosophes libéraux, s’ils ne sont évidemment pas opposés au libéralisme économique, lui
appliquent des limites strictes, en le subordonnant à des principes tels que l’autonomie kantienne, l’égalité des
chances rawlsienne ou l’égalité des ressources de Dworkin.

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Notes de lecture

langue, notre histoire (personnelle, familiale et collective), nos institutions, que


l’on peut et doit penser la justice. Et deuxièmement, là où les libéraux pensent
la justice déconnectée du bien, une société juste devant permettre à chacun de
poursuivre sa propre conception du bien, les communautariens estiment que nous
posons toujours la question du bien lorsque nous discutons du juste et qu’il faut
donc accepter que la justice s’élabore à partir de la confrontation des différentes
conceptions du bien.
C’est cette deuxième thématique que Sandel explore dans Justice, qui date
de 2009 et vient d’être publié en français. Cet ouvrage, issu d’un cours donné à
Harvard6, a connu un grand succès dans le monde entier (son éditeur français
revendique plus de trois millions d’exemplaires vendus), ce qui est assez inhabi‑
tuel pour un livre de philosophie politique – même s’il se présente sous une forme
nettement moins aride que les ouvrages de référence contemporains comme la

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Théorie de la justice ou Le Libéralisme et les limites de la justice, déjà cités, ou
encore Éthique et Économie de Sen, Les Sources du moi de Taylor ou Sphères de
justice de Walzer. Après avoir présenté le contenu de Justice, on s’interrogera
donc sur ce qu’il dit de notre époque, sur ce qui peut expliquer son succès et sur
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ce qu’il peut nous apporter pour penser notre système social.


Justice se présente sous la forme d’une succession de dix chapitres, alter‑
nant des exemples hypothétiques ou réels illustrant des dilemmes moraux et des
présentations pédagogiques des principales théories de la justice : l’utilitarisme,
le libertarisme, le libéralisme (incarné par la défense kantienne des droits et la
défense rawlsienne de l’égalité) et enfin une théorie à laquelle l’ouvrage ne donne
pas de nom (Sandel ne reprenant pas à son compte ici le terme de communauta‑
risme), présentée comme « la théorie aristotélicienne » ou la poursuite de la vertu.
La succession d’exemples hypothétiques ou réels, tirée de l’expérience profes‑
sorale de Sandel, a pour objectif de rendre la lecture plus vivante, les théories plus
concrètes, d’enraciner la réflexion dans des questions dont chaque lecteur peut
s’emparer. Elle illustre ainsi la fécondité des théories de la justice dans les débats
quotidiens. Elle a néanmoins pour inconvénient de rendre la lecture un peu anec‑
dotique. Il s’agit ainsi d’un ouvrage de vulgarisation, qui ne forge pas de nouveaux
outils conceptuels.
Les exemples cités portent sur des questions assez traditionnelles dès lors que
l’on s’interroge sur la justice (la guerre, le patriotisme, l’avortement, la gestation
pour autrui, le mariage homosexuel, la discrimination positive…) ou également
sur des exemples moins symboliques, auxquels Sandel s’attache à donner du sens,
issus souvent d’articles de presse (le golf, les laveurs de pare‑brise, les pom‑pom
girls, l’affaire Clinton‑Lewinsky…).
Ces exemples introduisent ou ponctuent la présentation des principales théo‑
ries de la justice, avec leurs ressorts philosophiques et leurs limites. L’objectif est
en général de montrer que les trois théories de la justice que Sandel ne partage
pas (utilitarisme, libertarisme et libéralisme) sont insuffisantes pour résoudre ces

6.  Une captation vidéo de ce cours est disponible en ligne : http://www.justiceharvard.org/watch/.

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Notes de lecture

dilemmes moraux, car elles font appel à des intuitions que chacun porte en soi et
qui relèvent d’une vision du bien. On en donne quelques exemples plus bas.
L’utilitarisme, qui vise à maximiser le bien‑être général de la population, se
heurte à deux difficultés : il ne tient aucun compte des inégalités, et il ne privilégie
pas les droits individuels si le sacrifice d’un droit individuel bénéficie à la collecti‑
vité. Mais malgré ces limites, on a souvent recours à l’utilitarisme quand on éva‑
lue des options pour effectuer des choix économiques et sociaux. Un exemple est
bien connu des économistes de la santé : il s’agit des QALYs (Quality Adjusted Life
Years, années de vie pondérées par la qualité de vie), un outil pouvant être utilisé
pour répartir un budget prédéterminé, entre différentes options diagnostiques et
thérapeutiques, entre différentes pathologies, entre différentes organisations des
soins. Le recours aux QALYs est souvent rejeté dans le débat public, car il conduit
à attribuer un prix à la vie ; c’est pourtant un instrument performant à la dispo‑

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sition de l’économiste pour expliciter des choix implicites et pour formuler des
recommandations en vue d’améliorer l’efficience des soins. Sandel, néanmoins,
contourne cet exemple, pourtant emblématique, en ne traitant pas directement des
QALYs – et donc de l’optimisation de l’affectation des ressources, par nature limi‑
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tées, du système de santé – et en s’appuyant sur d’autres exemples (américains)


de calcul coûts‑avantages ayant choqué le public : l’un dans lequel une entreprise
automobile calcula qu’il n’était pas rentable pour elle de changer une pièce défec‑
tueuse, l’autre dans lequel l’Agence de protection de l’environnement présenta une
analyse coûts‑avantages de l’introduction de nouvelles normes environnementales
en attribuant une valeur de la vie moins élevée aux personnes les plus âgées.
Le libertarisme repose sur le principe de la propriété de soi. Rien ne peut être
imposé à l’individu qui interfère avec cette pleine propriété (pas même des impôts
pour financer des services publics ou lutter contre les inégalités) ; le rôle de l’État
est alors minimal, puisqu’il consiste seulement à assurer le respect des contrats.
Mais cette théorie nécessite que l’attribution initiale des biens communs soit équi‑
table ou, à défaut, qu’elle puisse être compensée ; et il y a fort à craindre que cette
hypothèse ne puisse jamais être réalisée. Les principaux promoteurs (théoriciens
et politiques) du libertarisme sont américains – il existe même un parti libertarien,
qui soutient régulièrement de petits candidats à l’élection présidentielle ; si cette
théorie peut être intellectuellement plaisante, elle est le plus souvent de peu d’inté‑
rêt pour éclairer nos rapports à la justice dans le contexte européen.
Les théories libérales de Kant et de Rawls, largement abordées dans l’ouvrage,
sont centrales dans la philosophie politique contemporaine, mais sont complexes
à résumer en quelques lignes.
Le chapitre sur Kant n’est pas le plus limpide du livre, sans doute parce que
Kant a peu écrit sur la philosophie politique et qu’on est en partie obligé de recons‑
tituer ce qu’aurait pu être sa théorie de la justice. Sandel revient sur le concept de
la liberté chez Kant : « l’acte autonome est un acte que j’engage en fonction d’une
loi que je me donne à moi‑même » ; « être libre exige d’agir en vertu d’un impé‑
ratif catégorique » ; agir librement et agir moralement sont une seule et même
chose. Kant propose plusieurs formulations de l’impératif catégorique ; la plus
opérante pour la philosophie politique est celle selon laquelle il consiste à traiter

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Notes de lecture

les personnes comme des fins, quelles que soient ces personnes, donc en dehors de
tout sentiment de solidarité ou de communauté. En ce sens, la doctrine kantienne
fonde la doctrine des droits humains universels, et la théorie politique qui a sa
préférence est celle d’un contrat social imaginaire, par lequel le législateur agit de
façon à ce que les lois « puissent être nées de la volonté unie de tout un peuple ».
Deux siècles plus tard, Rawls donne un contenu à ce contrat social imaginaire.
Il retient deux principes de justice, que choisiraient les citoyens dans un contrat
hypothétique, sous le fameux « voile d’ignorance » (donc, ignorant quels seront
leurs positions sociales, leurs qualités et compétences, leur état de santé…) : un
égal accès aux libertés fondamentales et un égalitarisme qui s’exprime par l’éga‑
lité des chances et par le fait que les inégalités sociales et économiques ne sont
justes que si elles bénéficient aux personnes les moins favorisées.
Là, le lecteur est un peu surpris : après cinquante pages sur Kant et quarante

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sur Rawls, pas un mot sur Sen, qui n’est même pas cité7. Si la théorie de Sen n’est
pas placée par les philosophes au même niveau que celle de Rawls, son impor‑
tance dans le débat public aurait sans doute mérité que Sandel la discute, même
brièvement. Tout en sachant que la théorie de Sen, qui prolonge et enrichit celle
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de Rawls en introduisant les « capabilités » parmi les biens premiers essentiels


auxquels tous les humains doivent avoir accès, n’est pas sans difficulté, en ce qu’il
pourrait être amené « à faire appel à une théorie des biens essentiels. […] Le défi
de Sen consiste à répondre [à cette question] sans pour autant s’appuyer sur une
conception particulière de la vie bonne8 ».
Sandel, estimant que les théories précédentes présentent des insuffisances fon‑
damentales, expose ensuite sa propre vision de la justice, très largement assise
sur les concepts aristotéliciens, qui s’ordonnent autour de deux idées centrales :
« 1. la justice est téléologique : définir des droits exige que nous identifiions le
telos (la finalité, le but ou la nature essentielle) de la pratique sociale en question.
2. La justice est honorifique : réfléchir au telos d’une pratique […] revient […]
à réfléchir ou à débattre pour déterminer quelles vertus cette pratique devrait
honorer et récompenser. » (p. 274)
Pour Aristote, la finalité du politique est de « former de bons citoyens et de
cultiver de bonnes dispositions » (p. 283). La vertu s’apprend par la pratique, et
c’est donc par la participation à la politique que chacun cultive sa vertu de citoyen.
Au passage, Sandel relativise le fait qu’Aristote ne s’opposait pas à l’esclavage,
en expliquant qu’on trouve dans la pensée aristotélicienne les arguments pour
combattre l’esclavage (mais Sandel ne mentionne ni ne commente le fait que les
femmes étaient également exclues de la citoyenneté à Athènes et chez Aristote).
Évidemment, l’anachronisme est facile. Mais permettons‑nous une facilité quand
même : on ne serait pas surpris que les amis de la liberté se trompassent en
moyenne moins souvent que les autres, et, c’est bien connu, faire primer la vertu
sur la liberté ouvre des béances dans lesquelles bien des régimes autoritaires se
sont engouffrés.

7.  Marx non plus n’est pas cité, mais c’est moins surprenant venant d’un auteur américain.
8.  Arnsperger C. et Van Parijs P. (2003), Éthique économique et sociale, Paris, La Découverte, collection
« Repères », 128 p.

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Notes de lecture

En résumé : « Le politique vidé de tout engagement moral substantiel entraîne


un appauvrissement de la vie civique. C’est aussi la porte ouverte aux moralismes
étriqués et intolérants » (p. 357). Face à cette conception de la politique qui serait
vidée de son sens par un libéralisme désincarné, Sandel en appelle à la « concep‑
tion narrative » de la personne, développée par MacIntyre, inscrivant chaque vie
dans une histoire, individuelle et collective : conception esthétique et romantique
de la politique et de la justice, antimoderne par excellence.
Pour illustrer la position de Sandel, revenons sur certains des exemples aux‑
quels il recourt, en les choisissant dans le champ couvert par la Revue française
des affaires sociales : la gestation pour autrui, l’avortement et les cellules souches,
le mariage homosexuel.
La question de la gestation pour autrui à titre onéreux est abordée longuement,
à travers une affaire remontant à 1985 (Baby M.) et ayant donné lieu à plusieurs

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jugements. La conclusion de Sandel est qu’un tel acte – certes consenti par la mère
porteuse rémunérée et, à ce titre, pouvant être justifié selon un critère utilita‑
riste – n’est pas compatible avec une conception de norme supérieure : « la juste
appréciation de la valeur des biens et des pratiques sociales est fonction des buts
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et des fins que servent ces pratiques ». Ici, la production d’un enfant à des fins
commerciales se substitue à la « norme de parentalité » et au « lien affectif entre
la mère et son enfant ». Si le fait de « sous‑traiter la grossesse » n’est évidemment
pas sans poser question, sauf peut‑être pour des utilitaristes et des libertariens
convaincus, il n’en reste pas moins que l’argument retenu par Sandel fleure sa
vision patriarcale et qu’on peut préférer la perspective, mentionnée également par
Sandel même si ce n’est pas la sienne, de la philosophie kantienne pour laquelle
l’être humain ne doit pas être réduit à la condition d’objet, mais être traité avec
dignité. Par ailleurs, on eût apprécié que Sandel discutât également la gestation
pour autrui à titre gratuit : la mise en regard de la « norme de parentalité » et
d’une finalité d’entraide à fin non commerciale conduit à confronter deux normes
« supérieures » ; on présume que Sandel choisirait la « norme de parentalité »,
mais sa présentation de la thèse opposée aurait été intéressante.
Sandel s’attarde également sur le droit à l’avortement et sur les controverses
autour de la recherche concernant les cellules souches de l’embryon. Il s’attache
à démontrer que la position libérale (favorable à l’avortement et à la recherche
sur l’embryon) n’est pas et ne peut pas être neutre dans la controverse morale
et religieuse, car cette position fait l’hypothèse, dans les deux cas, que l’embryon
n’est pas une personne humaine : « la neutralité est impossible parce que nous
avons affaire à une pratique qui implique d’ôter la vie à un être humain » (p. 372).
Sandel apporte lui‑même un élément de réponse pour relativiser l’importance
d’un tel débat dans la conception de la justice : « les partisans de la neutralité
libérale pourraient rétorquer […] que nous pouvons parfaitement rester neutres
en matière de justice et de droits quand la définition n’engage pas une définition
de la personne » ; on pourrait en effet considérer qu’en choisissant ses exemples
dans les cas extrêmes engageant la définition de la vie humaine, là où les humains
sont habitués à chercher un sens et des réponses dans la religion ou la métaphy‑
sique, Sandel fragilise de façon un peu manipulatrice la pensée libérale. Du reste,

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Notes de lecture

c’est sur d’autres exemples, engageant également la vie humaine, qu’on aurait
aimé lire son argumentation : le suicide et l’euthanasie. Or il n’évoque le « sui‑
cide assisté » que pour critiquer la position libertarienne : « nombre de ceux qui
soutiennent le principe n’invoquent pas des droits de propriété, mais font valoir
des exigences de dignité et de compassion » (p. 110), pour préciser aussitôt qu’il
évoque les « patients en phase terminale qui souffrent considérablement ». Pour
ces partisans de l’euthanasie, le devoir de « compassion » excède alors le devoir
de « préservation » : ici, le lecteur peut regretter cette critique de la position liber‑
tarienne à partir d’une position chrétienne « progressiste », alors qu’une position
libérale, modérée et équilibrée, aurait mérité de figurer dans le débat…
Il développe ensuite assez longuement les termes de la discussion philoso‑
phique sur le mariage homosexuel. Pour lui, le débat n’est pas de savoir s’il faut
ouvrir le mariage aux gays au nom de l’équité et de la liberté de choix, mais si des

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« unions entre partenaires de même sexe […] accomplissent les fins de l’institution
sociale du mariage ». Pour cette discussion, il s’appuie sur un jugement rendu par
la Cour suprême du Massachusetts en 2003, favorable à une union entre deux
personnes de même sexe, dont l’argumentation repose sur une interprétation de
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la finalité du mariage (« l’engagement réciproque, exclusif et permanent des par‑


tenaires »). Ce qui est gênant dans la présentation qu’en fait Sandel, c’est qu’il
semble trouver justifié que pour promouvoir le mariage gay, il faille montrer patte
blanche et convaincre les conservateurs que les gays ne vont pas ruiner l’institu‑
tion de l’intérieur9. C’est, d’une certaine façon, attirer les libéraux sur le terrain
des conservateurs pour leur imposer des règles du jeu historiquement constituées.
Au fond, et au risque d’être inutilement polémique à l’encontre d’un auteur dont
l’œuvre est d’une grande richesse et d’un apport considérable pour comprendre
les débats contemporains, on pourrait reprendre la critique de Will Kymlicka sur
Sandel et Taylor : « Ils disent qu’on peut trouver des exemples [des] fins communes
dans nos pratiques historiques, mais ils omettent de signaler qu’elles étaient défi‑
nies par un secteur minoritaire de la société, les propriétaires de race blanche et
de sexe masculin, et ce au service des intérêts des mêmes propriétaires blancs10. »
On notera que les exemples retenus sont typiquement américains – comme
d’ailleurs la tonalité générale du livre. Si la gestation pour autrui ou le mariage
homosexuel sont certes des sujets d’actualité en Europe également, un auteur
européen aurait peut‑être choisi l’exemple de l’immigration plutôt que celui de la
discrimination positive, ou encore celui de la défense des langues régionales, ou
surtout celui de la réduction des inégalités.
On pourra en outre déplorer qu’aucun exemple ne soit tiré des problématiques
écologiques. Les différentes théories de la justice ont des approches différentes
du traitement de l’équité intergénérationnelle et des générations futures, et leur
confrontation est souvent féconde. Lutte contre le réchauffement climatique, pré‑
servation des ressources naturelles, exploitation du gaz de schiste, poursuite ou

9.  Conscients de cela, certains gays radicaux ont, pour cette raison, de longue date combattu l’idée du mariage
homosexuel.
10.  Kymlicka W. (1990), Contemporary Political Philosophy : an Introduction, Oxford, Oxford University Press ;
(1999), Les Théories de la justice : une introduction, Paris, traduction, éditions la Découverte, 363 p.

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Notes de lecture

arrêt de l’énergie nucléaire, il est urgent de disposer, pour ces thèmes, d’éclairages
issus de débats étayés.
D’ailleurs, Sandel reconnaît que les théories de la justice doivent aussi nous
emmener en dehors des débats trop bien balisés, puisque pour conclure l’ouvrage,
il esquisse les pistes d’une politique du bien commun : « le défi est d’imaginer
une politique qui prenne au sérieux les questions morales et spirituelles, non pas
seulement lorsqu’il s’agit de sexe ou d’avortement, mais également de sujets éco‑
nomiques et civiques plus larges » (p. 385). Parmi ces pistes figure la nécessité
de débattre des limites morales des marchés : « l’expansion des marchés et du
raisonnement économique à des sphères traditionnellement gouvernées par des
normes non marchandes constitue l’une des évolutions les plus marquantes de
notre temps » (p. 389). Il a développé cet argument dans un ouvrage précédem‑
ment traduit en français11. Dans son dernier livre12, Jean Tirole cite et critique

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Sandel et rappelle que les « tabous évoluent dans le temps et dans l’espace » :
ainsi, l’assurance décès et le paiement d’un intérêt sur les créances sont « deux
pratiques autrefois largement condamnées comme immorales ». Une autre piste
mentionnée par Sandel porte sur la lutte contre les inégalités, qui ne passerait
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pas seulement par des transferts monétaires, mais aussi par des services publics
universels de qualité. D’un point de vue rawlsien, on ne peut que partager ces
préoccupations. Mais Sandel ajoute, pour clore le livre, la piste de « la politique de
l’engagement moral », ce qui ne va pas de soi pour un libéral.
Dès 1982, dans Le Libéralisme et les Limites de la justice, Sandel prévenait :
« La conception de la raison publique [du libéralisme politique] est trop étriquée
pour capter les énergies morales d’une vie démocratique énergique. Elle crée ainsi
un vide moral qui ouvre la voie aux impasses des moralismes intolérants ou sim‑
plistes. […] Dans la mesure où nos désaccords moraux et religieux reflètent la plu‑
ralité ultime des biens humains, une forme délibérative de respect nous permettra
de mieux apprécier la diversité des biens qui s’expriment à travers les vies des uns
et des autres. »
Au fond, le succès de son livre témoigne sans doute de cette appétence de
débat sur les finalités de notre vie avec les autres – mais constater que nos conci‑
toyens seraient en quête de sens ne devrait pas conduire à faire primer cette
quête personnelle dans le fonctionnement d’institutions justes, qui doivent rester
neutres. Les libéraux, et Rawls moins qu’un autre, n’ont jamais prétendu que les
humains peuvent vivre comme des « moi » non situés, désincarnés. La conception
narrative que développe Sandel peut sans doute faire l’unanimité, parce qu’elle
ne fait qu’énoncer une tautologie. Mais même si nous sommes des êtres de chair,
d’histoire et de culture, « l’expérience de la réflexion morale nous révèle que, mal‑
gré notre situation dans le monde, nous sommes supposés capables de nous libé‑
rer, jusqu’à un certain point, de l’ordre de celui‑ci, c’est‑à‑dire de la chaîne de la
causalité de la nature et des déterminations culturelles et autres pour poser nos

11.  Sandel M.J. (2014), Ce que l’argent ne saurait acheter – les limites morales du marché, Paris, Le Seuil,
336 p.
12.  Tirole J. (2016), Économie du bien commun, Paris, PUF, hors collection, 640 p.

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Notes de lecture

valeurs et affirmer notre autonomie dans les limites de ce que peut atteindre un
sujet raisonnable fini13 ».
La lecture de Justice de Michael J. Sandel nous conforte dans l’idée qu’aucune
théorie philosophique ne pourra jamais régler ex ante les multiples questions de
justice qui se posent dans la vie en société. Oui, il faut du débat – et pas seulement
politique, mais aussi dans d’autres cénacles (associatifs, syndicaux, profession‑
nels…) pour délibérer et placer de manière équilibrée les curseurs de la loi. La
juste répartition des revenus primaires, le juste niveau de redistribution, l’éven‑
tuelle expérimentation d’un revenu universel, la préservation de l’environnement,
autant de questions qui mériteraient des échanges prenant appui sur des théories
de la justice structurées, cohérentes et soumises à la délibération afin de parvenir
à « l’équilibre réfléchi »14 qui est le but des philosophies politiques libérales.

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Franck von Lennep, directeur de la direction de la recherche, des études,
de l’évaluation et des statistiques (DREES).
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13.  Sosoe L. (1999), « La réaction communautarienne », in Renaut A. (dir.) Les Philosophies politiques contem‑
poraines, Paris, Calmann‑Lévy.
14.  Arnsperger et Van Parijs, op. cit.

298      2016 - N° 3 - RFAS