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Pour le philosophe Jean-Jacques Rousseau, il existe deux types d’inégalité :


l’inégalité naturelle qui découle de caractéristiques physiques (et ne peut donc
être remise en cause) et l’inégalité morale émanant de conventions humaines.
Celle-ci, établie ‘par le consentement des hommes’, consiste en privilèges dont
certains bénéficient aux dépens des autres. C’est sur cette forme d’inégalité que
se penche Joseph E. Stiglitz, Prix Nobel d’Économie en 2001 et auteur de
nombreux best-sellers dans le domaine économique et financier. Dans cette série
d’articles et d’essais publiés dès 2007 dans différentes revues américaines,
l’auteur aborde un thème qui lui est cher : les liens qui existent entre politique et
économie, et leurs conséquences sur l’aggravation de l’inégalité économique.
Dénonçant l’extrême concentration des richesses dans le monde, Stiglitz se
montre critique envers ses pairs économistes et leur reproche leur manque
d’intérêt, voire leur ‘hostilité directe’ pour la question. Contrairement à la plupart
des ouvrages économiques et financiers dont le jargon rebute plus d’un lecteur, la
lecture de La grande fracture est accessible à tous. Même si l’on peut parfois
regretter une certaine redondance dans les thèmes, getAbstract recommande
cette compilation remarquable à tous les économistes, chercheurs et étudiants
ainsi qu’à tous ceux qui s’intéressent au thème des inégalités et à l’inévitable
rupture qu’elles ne manquent pas d’engendrer dans nos sociétés.

Grâce à ce résumé, vous apprendrez


 Quelles sont les causes et les conséquences de l’inégalité ;
 Comment les politiques mises en œuvre ont contribué à renforcer
l’inégalité ; et
 Quelles stratégies ont déployé d’autres nations pour faire face à l’inégalité.

Points à retenir
 L’inégalité des droits politiques participe à l’inégalité économique.
 Pour certains économistes, l’inégalité des revenus est un non-problème car
ce qui importe selon eux n’est pas la ‘répartition du gâteau’ mais sa ‘taille’.
 L’égalité des chances, prônée par la plupart des Américains, ne résiste pas
à la réalité économique et sociale qui prévaut actuellement dans le pays.
 Le sauvetage des établissements bancaires durant la crise économique et
l’iniquité du système fiscal contribuent à aggraver la fracture entre riches et
pauvres aux États-Unis.
 Les politiques monétaires, budgétaires et réglementaires n’ont pas su
réduire les inégalités.
 Les accords de commerces et la mondialisation bénéficient aux entreprises
mais fragilisent les travailleurs.
 Certains pays, telle que l’île Maurice, ont su plus que d’autres ‘créer des
sociétés plutôt égalitaires, avec une forte égalité des chances’.
 L’intervention de l’État à Singapour et l’investissement massif dans
l’éducation de sa population a permis au pays d’assurer un développement
économique prospère.
 Investir dans les infrastructures, la technologie et l’enseignement
permettrait aux États-Unis de sauver de nombreux emplois et de renouer
avec la croissance.
 Pour augmenter le PIB, il faudrait augmenter à la fois les dépenses et les
recettes fiscales, notamment en imposant les plus riches et en supprimant
les niches fiscales.

Résumé
Bref panorama des problèmes posés par l’inégalité
L’inégalité des droits politiques est l’un des nombreux facteurs responsables de
l’inégalité économique. Si aux États-Unis, tout citoyen bénéficie du droit de vote,
sa capacité à exercer ce dernier et sa participation effective aux élections ne sont
pas toujours garanties. En effet, en complexifiant l’inscription sur les listes
électorales et le vote lui-même, notamment en exigeant des documents d’identité
que beaucoup ne détiennent pas et en pratiquant une imposition spécifique sur
les électeurs (la capitation), on prive de fait toute une frange de la population
américaine, la plus démunie économiquement, de son droit de vote. Pis encore.
Les électeurs les plus riches peuvent exercer une influence significative sur le
processus politique grâce à leur fortune. La décision Citizen United de la Cour
suprême a ainsi gravé dans le marbre le financement des partis par les
entreprises. C’est tout le problème du ‘lobbyisme’, du financement des
campagnes électorales et des autres injustices tolérées aux États-Unis,
sanctionnées par d’autres grandes démocraties occidentales. Aussi, ‘l’inégalité
économique alimente et renforce l’inégalité politique, qui elle-même renforce
l’inégalité économique’.

« Rien ne sert de nier l’évidence, de faire semblant que ce qui est


arrivé n’est pas arrivé. 1 % des Américains, les plus riches,
captent désormais près du quart du revenu national chaque
année. »
Le constat est clair : ‘1 % des Américains, les plus riches, captent désormais près
du quart du revenu national chaque année.’ Comment l’Amérique est-elle
devenue en seulement quelques décennies un foyer de l’inégalité ? Pourquoi
seulement 1 % des Américains détiennent-ils 40 % de la fortune nationale ?
Certains économistes ont tenté de justifier ces inégalités en les attribuant à une
supposée ‘productivité supérieure’ et ‘une plus forte contribution à la société’.
C’est là l’essence même de la ‘théorie de la productivité marginale’. Pour
certains, l’inégalité des revenus est un non-problème, car ce qui importe n’est pas
la ‘répartition du gâteau’ mais sa ‘taille’. Pourtant cet argument ne résiste pas à
trois réalités indéniables. Premièrement, l’augmentation des inégalités réduit les
opportunités d’ascension sociale, ce qui contribue à limiter l’utilisation, dans un
but productif, d’un atout précieux : la population. Deuxièmement, les ‘distorsions
qui créent l’inégalité minent l’efficacité de l’économie’, notamment par le biais de
situations monopolistiques et la prévalence des intérêts particuliers sur l’intérêt
commun. Troisièmement, le manque d’investissements de l’État dans les
infrastructures du pays et dans certains secteurs tels que l’éducation et la
technologie renforce le déséquilibre existant entre les riches et la masse de la
population.

Dimensions et causes de l’inégalité


L’inégalité peut prendre différentes formes et aspects. L’égalité des chances, une
valeur ardemment défendue par la population américaine, est aujourd’hui ‘plus
faible aux États-Unis que dans tout autre pays industriel avancé’. Si après la
seconde guerre mondiale le G.I. Bill a permis, comme dans d’autres pays
occidentaux, aux moins aisés d’accéder à l’éducation, la situation s’est
considérablement ralentie dans les années 80. L’État a lui-même participé
directement à cette mort programmée de l’égalité des chances en réduisant
considérablement ses investissements dans les écoles publiques. L’accès à
l’université, essentiel dans un monde où la demande en compétences
spécialisées se fait toujours plus pressante, s’est lui aussi restreint pour les
jeunes issus de milieux modestes. Suite à la crise de 2008, l’État a réduit ses
financements, ce qui a contraint les universités à augmenter leurs droits
d’inscription. L’endettement étudiant, soumis à la prédation des sociétés de crédit
privées, a littéralement explosé pour atteindre la somme pharaonique de ‘mille
milliards de dollars’. Dans ce contexte, seuls les enfants issus de milieux
favorisés peuvent prétendre poursuivre des études supérieures, une situation qui
accentue davantage les inégalités d’accès à l’éducation. Les enfants américains
sont, eux aussi, les laissés pour compte de cette société inégalitaire. Inégaux
dans la santé, dans l’accès à l’éducation, ils risquent désormais de souffrir de
sous-nutrition face à l’initiative lancée pour réduire le budget alloué aux bons
d’alimentation.

« Plus une société se divise par des écarts de richesse, plus les
riches répugnent à dépenser l’argent pour les besoins
communs. »
L’une des causes majeures de la montée de l’inégalité aux États-Unis est ‘l’aide
sociale’ apportée aux entreprises. À cet égard, le sauvetage des établissements
bancaires durant la crise économique est vécu par les Américains comme ‘une
injustice flagrante’. Ces derniers s’interrogent sur le bien-fondé du versement de
milliards de dollars d’argent public, supposés servir à la relance du crédit, et qui
ont été honteusement détournés pour payer des bonus mirobolants aux
dirigeants de ces établissements bancaires. Cette forme de protection sociale des
entreprises doit être combattue par tous les moyens, car elle se finance sur le dos
des plus démunis. Toutefois, il semble difficile de démanteler ces ‘banques
américaines trop grosses pour faire faillite et trop grosses pour être restructurées’
en raison des puissants lobbies qui les protègent et qui ont favorisé la
déréglementation leur permettant d’agir en toute liberté et en totale impunité.

« En regardant l’ardeur populaire dans les rues, posons-nous une


question. Quand cela arrivera-t-il en Amérique ? C’est que nous
avons, désormais, d’importants points communs avec ces
lointains pays en tumulte. »
Une autre cause de l’accroissement des inégalités est l’existence d’un système
fiscal inique, qui participe à renforcer la fracture sociale. Plus de la moitié des
Américains jugent le système fiscal partial et favorisant les plus riches d’entre
eux. Alors que le 1 % possède 40 % de la fortune nationale, il ne compte que
pour ‘20 % du total des prélèvements fiscaux américains en 2010’. Des
entreprises telles que General Electric, par exemple, ont bénéficié au titre de
l’impôt sur les sociétés d’un taux inférieur à 2 % durant la période allant de 2002
à 2012. Mieux encore, Mitt Romney, candidat à la présidentielle américaine
de 2012, a avoué n’avoir versé au fisc que 14 % de son revenu en 2011, alors
que le taux marginal maximum de l’impôt se situait à 39,6 %.

Rôle des politiques dans l’aggravation de la fracture


économique
‘Pratiquement toutes les politiques mises en œuvre par l’État ont une influence
sur l’inégalité.’ Les politiques monétaires, budgétaires et réglementaires ont, de
fait, toutes contribué à aggraver la fracture entre riches et pauvres. Prenons
l’exemple des réductions d’impôts mises en place sous le président George W.
Bush en 2001 et 2003. Cette mesure phare du programme de relance n’a en fait
bénéficié qu’aux Américains les plus riches. Pour rétablir le plein-emploi, la
Federal Reserve n’a eu d’autre choix que de créer une bulle, d’assouplir sa
politique monétaire et de légitimer la déréglementation financière, avec les
conséquences que l’on connaît. Avec des possibilités d’emprunt quasi illimitées,
‘les 80 % les moins riches des Américains’ ont été incités à consommer plus
qu’ils ne gagnaient. La baisse des taux d’intérêts n’a pas eu l’effet de relance
escompté sur l’emploi, puisque les entreprises en ont profité pour investir dans la
robotisation. À cela s’ajoutent les mesures d’austérité préconisées par certains
républicains qui renforceront encore les inégalités. La montée du chômage et la
baisse des salaires entraîneront une diminution des recettes fiscales et des
coupes budgétaires importantes dans des services publics indispensables, tels
que l’éducation ou les corps de policiers et de pompiers. Elle entraînera une
hausse des droits d’inscription aux universités, qui aggravera l’endettement des
futurs étudiants. Ces derniers, pour éviter de s’endetter massivement pour
acquérir une formation supérieure, ‘se condamneront à une vie de bas salaires’.

« Le succès de Singapour se voit aussi à d’autres indicateurs.


L’espérance de vie est de 82 ans, alors qu’elle est de 78 ans aux
États-Unis. »
Les accords de commerces aggravent eux aussi les inégalités : la libéralisation
des échanges a pour conséquence de lisser le prix du travail non qualifié, quel
que soit le lieu où il s’exerce. Ainsi, lorsque la Chine commercialise aux États-
Unis des ‘produits intensifs en main-d’œuvre’, elle accroît la demande en main-
d’œuvre en Chine mais diminue cette dernière aux États-Unis, avec pour
conséquence une augmentation des salaires en Chine et une diminution de ceux-
ci aux États-Unis. Les défenseurs de la mondialisation reconnaissent que si cette
dernière profite au pays dans l’ensemble, elle contribue néanmoins à fragiliser les
travailleurs. Ceux-ci doivent en effet s’accommoder des inconvénients liés aux
coupes budgétaires et à la perte de la sécurité de l’emploi pour que le pays reste
compétitif. Toutefois, les bénéfices liés à la mondialisation ne profitent en réalité
qu’au ‘sommet de la pyramide’, en d’autres termes aux grandes entreprises et à
leurs détenteurs.

Stratégies régionales pour combattre les inégalités


Certains pays ont su plus que d’autres ‘créer des sociétés plutôt égalitaires, avec
une forte égalité des chances.’ Leur économie se distingue des pays où existent
de grandes inégalités par le fait que l’État y joue un rôle de ‘chef d’orchestre’ et
de véritable moteur de la croissance en investissant de manière massive dans la
technologie, l’enseignement et les infrastructures. Avec une croissance de son
PIB supérieure à 5 % par an, un revenu par habitant de 6 700 dollars (multiplié
par 16 depuis 1968) et un taux de propriété atteignant 87 %, l’île Maurice fait
figure de véritable miracle économique. De plus, le pays offre à ses citoyens
l’accès gratuit à l’enseignement supérieur, aux transports et aux soins médicaux.
Mais quel est son secret ? Pourquoi une nation aussi riche et puissante que les
États-Unis ne peut-elle pas garantir les mêmes prestations à ses citoyens ? La
réponse réside dans les trois choix stratégiques qu’a faits le pays. Premièrement,
l’île Maurice a privilégié ‘une voie qui mène à plus de cohésion sociale […] et à
moins d’inégalité’. Deuxièmement, elle a réduit ses dépenses militaires au strict
minimum considérant celles-ci comme du ‘gaspillage’. Troisièmement, l’île
Maurice privée de ressources naturelles, a misé sur sa population, notamment en
investissant considérablement dans l’éducation de ses citoyens.

« En général, dans le discours politique, la montée des inégalités


et la lenteur de la reprise sont présentés comme deux
phénomènes distincts. Or elles sont intimement liées. »
Un autre exemple de développement économique prospère est le modèle initié
par Singapour. Après son indépendance en 1963, l’ancienne colonie britannique
devait composer avec un taux de chômage avoisinant les 25 % et un revenu réel
par habitant comptant pour ‘moins du dixième de celui d’aujourd’hui’. Pour
redresser son économie, le pays a mis en place quatre mesures décisives.
Premièrement, le gouvernement a contraint ses citoyens à épargner dans un
‘fonds de prévoyance’ destiné au financement de la santé, du logement et des
retraites. Aujourd’hui, grâce à cette épargne forcée, 90 % des Singapouriens sont
propriétaires de leur logement (contre 65 % des Américains). Deuxièmement,
l’État a mis en place des programmes de contribution progressifs dans lesquels
les plus riches contribuent davantage afin d’aider les plus démunis.
Troisièmement, l’État ‘est intervenu dans la répartition des revenus avant impôts’
afin d’aider les pauvres et non les riches, contrairement aux États-Unis. Lors des
négociations entre patrons et travailleurs, il se positionne systématiquement en
faveur de ces derniers. Enfin, quatrièmement, Singapour a compris que
l’éducation était un facteur clé de réussite et a investi massivement dans ce
secteur pour que tous ces citoyens, riches ou pauvres, y aient indifféremment
accès.

Vers un avenir plus radieux ?


Parmi les pistes qui se profilent pour sortir les États-Unis de leur marasme
économique et affranchir le pays du poids des inégalités, on peut citer les
mesures suivantes :

 Réorienter les investissements et revoir la politique fiscale : la


politique monétaire et le recours à la politique budgétaire ont été toutes
deux inefficaces pour enrayer la crise. En revanche, profiter des taux bas
pour investir massivement dans les infrastructures, la technologie et
l’enseignement est susceptible de sauver de nombreux emplois. De plus,
pour augmenter le PIB, il faudrait augmenter de manière simultanée les
dépenses et les impôts. Cette stratégie nécessiterait d’augmenter les
recettes fiscales, en ciblant essentiellement les plus riches et en
supprimant les niches fiscales. Le résultat serait une diminution de la ‘dette
sur PIB’ et une croissance économique plus forte.
 Combattre l’inégalité pour stimuler la reprise : quatre causes majeures
entretiennent les inégalités et constituent un obstacle pour la croissance.
La première concerne la faiblesse de la classe moyenne et son incapacité
à soutenir les dépenses de consommation, véritable ‘moteur’ de
l’économie. La deuxième a trait au ‘déclin de la classe moyenne’, inapte à
financer la formation et l’avenir de ses membres. La troisième est liée à la
faiblesse des recettes fiscales (dues à l’appauvrissement de la classe
moyenne et aux stratégies des plus riches pour se soustraire à l’impôt), qui
empêche l’État d’investir dans les infrastructures, l’enseignement ou la
santé. Enfin, la quatrième cause est due à l’inégalité, qui est ‘associée à
des cycles expansion-récession’ plus importants secouant l’économie
américaine et la fragilisant.
 Relancer l’emploi : les États-Unis comptent aujourd’hui près de
23 millions d’Américains en recherche d’emploi, dont près de la moitié sont
des chômeurs de longue durée. Le secteur industriel a été le plus
sévèrement touché, puisqu’il emploie actuellement moins d’un dixième de
la population active contre près d’un tiers dans les années 50. Gains de
productivité et mondialisation ont été dans la majorité des cas
responsables de ce déclin. Lancer un programme d’investissement
important permettrait d’améliorer la productivité, de créer des emplois et de
rétablir le PIB. En parallèle, l’État devrait s’attacher à mieux financer
l’éducation, moteur de l’avenir et de la croissance économique.
À propos de l’auteur
Joseph E. Stiglitz a reçu le Prix Nobel d’Économie en 2001 et est l’auteur de
nombreux best-sellers tels que La Grande Désillusion, Quand le capitalisme perd
la tête, Un autre monde et Le Triomphe de la cupidité.