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"Nouveau millénaire, Défis libertaires"

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Actualités Biopolitique ou politique?
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Infokiosk Message Internet Date 12 Novembre 2003 Objet: [multitudes-infos] relecture : déjà
Contact un classique ! Revue Multitudes - numéro 1 - mars 2000 -
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"GNU / FDL" http://www.multitudes.net/Biopolitique-ou-politique/
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pas de modification MULTITUDES - Dans vôtre livre, La mésentente, vous mettez à l'épreuve le
pas d'usage commercial questionnement politique en le confrontant à la fausse opposition sur dualité de la
Copyleft 2001 /2014 voix phônè), comme expression de l'utile, et de la parole (logos) comme expression du
juste, dualité par laquelle l'animalité serait originairement scindée. En deçà de cefte
Moteur de recherche opposition, vous repérez le litige, ou le tort, comme le véritable lieu du politique - ce
interne avec Google tort qui réside précisément dans le rejet de la majorité des êtres parlants dans le
bruit vocal où s'exprime la souffrance et l'agrément.
Si nous nous sommes adressés à vous pour penser l'usage qu'il est possible de faire de
Cherche
la catégorie de biopolitique, c'est que le geste que vous accomplissez nous semble
constituer une tentative singulière pour reconduire la politique à la vie des sujets et
transformer son concept à ce niveau de radicalité. Mais ce geste paraît comme
immédiatement retenu : tout se passe comme Si la politique prenait toute entière
place dans l'écart qui se creuse entre deux formes de vies et dans le litige produit par
cet écart même. Ne peut-on alors dire, en se situant dans votre perspective, que la
biopolitique est ce qui reste l'impensé constitutif de la politique elle-même? Et dans
quelle mesure peut-il être investi pour lui-même ?

JACQUES RANCIÈRE - Je n'ai pas "reconduit la politique à la vie des sujets " au sens où
j'aurais montré son enracinement dans une puissance de la vie. La politique n'est pas
pour moi l'expression d'une subjectivité vivante originaire opposée à un autre mode
originaire de la subjectivité - ou à un mode dérivé, détourné, comme dans les pensées
de l'aliénation. En revenant sur la définition aristotelicienne de l'animal politique,
mon objet était de mettre en cause la fondation anthropologique de la politique la
fondation de la politique dans l'essence d'un mode de vie, l'idée du bios politikos,
qu'on a vu refleurir ces derniers temps à travers des références plus modernes (Léo
Strauss et Hanna Arendt, pour l'essentiel).
J'ai voulu montrer qu'il y avait un cercle vicieux dans cette fondation: la " preuve
d'humanité ", le pouvoir de communauté des êtres doués du Logos, loin de fonder la
politicité, est en fait l'enjeu permanent du litige qui sépare politique et police. Mais
ce litige n'est pas lui-même l'opposition entre deux modes de vie. Politique et police
ne sont pas deux modes de vie mais deux partages du sensible, deux manières de
découper un espace sensible, d'y voir ou de n'y pas voir des objets communs, d'y
entendre ou de n'y pas entendre des sujets qui les désignent ou argumentent à leur
sujet.

La police est le partage du sensible qui identifie l'effectuation du commun d'une


communauté à l'effectuation des propriétés - des ressemblances et des différences -
caractérisant les corps et les modes de leur agrégation. Elle structure l'espace
perceptif en termes de places, fonctions, aptitudes, etc., a l'exclusion de tout
supplément La politique, elle, est - et n'est que - l'ensemble des actes qui effectuent
une "propriété" supplémentaire, une propriété biologiquement et
anthropologiquement introuvable, l'égalité des êtres parlants. Elle existe en
supplément à tout bios. Ce qui s'oppose, ce sont deux structurations du monde
commun : celle qui ne connaît que du bios (depuis la transmission du sang jusqu'à la
régularisation des flux de populations) et celle qui connaît les artifices de l'égalité, ses
formes de refiguration du " monde donné " du commun effectuées par des sujets
politiques. Ceux-ci n'affirment pas une vie autre mais configurent un monde commun
différent En tout état de cause, l'idée du sujet politique, de la politique comme mode
de vie développant une disposition naturelle caractéristique d'une espèce vivante
singulière ne peut être assimilée à ce que Foucault analyse : les corps et les
populations comme objets du pouvoir. L'animal politique aristotélicienne est un animal
doué de politicité, c'est-à-dire capable d'agir comme sujet participant à l'agir
politique, dans les termes aristotéliciens, un être participant à la puissance de l'arkhè
comme sujet en même temps que comme objet. 1£ corps concerné par la "
biopolitique " de Foucault est, lui, un corps objet de pouvoir, un corps localisé dans le
partage policier des corps et des agrégations de corps. La biopolitique est introduite
par Foucault comme différence spécifique dans les pratiques du pouvoir et les effets
de pouvoir: comment le pouvoir opère des effets d'individualisation des corps et de
socialisation des populations. Or cette question n'est pas celle de la politique. La
question de la politique commence là où est en cause le statut du sujet qui est apte à
s'occuper de la communauté.

Cette question, je crois, n'a jamais intéressé Foucault, sur le plan théorique en tout
cas. Il s'occupe du pouvoir. Et il introduit le " biopouvoir " comme une manière de
penser le pouvoir et sa prise sur la vie. Il faut se souvenir du contexte dans lequel il le
présente dans " La volonté de savoir " : celui d'une critique des thèmes de la
répression -et de a libération -sexuelle. Il s'agit pour lui de s'opposer à un discours de
type freudo-marxiste, de montrer comment une certaine idée de la " politique de la
vie " repose sur la méconnaissance de la manière dont le pouvoir s'exerce sur la vie et
sur ses " libérations ". Il y a un certain paradoxe à vouloir retourner le dispositif
polémique de Foucault pour affirmer un enracinement vitaliste de la politique. Et Si
l'idée de biopouvoir est claire, celle de biopolitique est confuse. Car tout ce que
désigne Foucault se situe dans l'espace de ce que j'appelle la police. Si Foucault a pu
parler indifféremment de biopouvoir et de biopolitique, c'est parce que sa pensée de
la politique est construite autour de la question du pouvoir ; qu'il ne s'est jamais
intéressé théoriquement à la question de la subjectivation politique. Aujourd'hui
l'identification des deux termes va dans deux directions opposées, que je crois
étrangères à la pensée de Foucault, et qui sont en tout cas étrangères à la mienne.
Il y a, d'un côté, l'insistance sur le biopouvoir comme mode d'exercice de la
souveraineté, qui enferme la question de la politique dans celle du pouvoir et tire le
bio-pouvoir sur un terrain onto-théologico-politique : ainsi, lorsque Agamben explique
l'extermination des juifs d'Europe comme conséquence du rapport à la vie indus dans
le concept de souveraineté. C'est une façon de ramener Foucault du côté de
Heidegger par la médiation d'une vision du sacré et de la souveraineté à la Bataille.
Or, s'il est clair que Si Foucault a des coquetteries de ce côté, il n'identifie pas
simplement le concept de la souveraineté à celui du pouvoir sur la vie et il pense le
racisme moderne dans les termes d'un pouvoir qui s'applique à majorer la vie, pas
dans ceux du rapport de la souveraineté à la vie nue. La problématique arendtienne-
heideggerienne en dernière instance - des modes du vivre, qui soutient la théorisation
d'Agamben, me semble très étrangère à celle de Foucault D'un autre côté, il y a la
tentative de donner un contenu positif à la " bio-politique". Ily a, à un premier niveau,
la volonté de définir des modes de prise en charge, de rapport subjectif au corps, à la
santé et à la maladie qui s'opposent à la gestion étatique du corps et de la santé,
comme on a pu le voir notamment dans les combats menés sur les questions de la
drogue et du Sida. Il y a, à un autre niveau, l'idée d'une biopolitique fondée sur une
ontologie de la vie, identifée à une certaine radicalité d'autoaffirma-tion. Celle-ci
s'inscrit dans une tradition de marxisme anthropologique, héritée des Grundnisse, qui
s'est politiquement retrempée dans l'opéraIs-me et théoriquement rajeunie dans le
vitalisme deleuzien. Cela revient pour moi à une tentative d'identifier la question de
la subjectivation politique à celle des formes de l'individuation, personnelle et
collective. Or je ne crois pas que rien se déduise d'une ontologie de l'individuation à
une théorisation des sujets politiques.

MULT!TUDES - Dans La mésentente, vous introduisez votre définition de la police (que


vous opposez à la politique) par une référence à la généalogie de la police que
propose Foucault dans Omnes et Singulatim, comme s'étendant à tout ce qui concerne
l'homme et son bonheur Mais que faites-vous du fait qu'aux yeux de Foucault, la police
ne constitue qu'un aspect de cette forme de pouvoir qui s'exerce sur la vie des
individus et des populations ?

JACQUES RANCIERE - Il semble y avoir eu une équivoque sur ma référence à Foucault


dans La mésentente. J'y ai défini la police comme une for-me de partage du sensible,
caractérisée par l'adéquation imaginaire des places, des fonctions et des manières
d'être, par l'absence de vide et de supplément Cette définition de la police, élaborée
dans le contexte de la polémique des années quatre-vingt-dix sur la question de l'
"identité " est tout à fait indépendante de l'élaboration de la question biopolitique
chez Foucault. En la proposant, j'ai eu le souci de bien écarter cette notion des
associations habituelles police/appareil répressif et aussi de la problématique
foucaldienne de la disciplinarisation des corps - ou de la " société de surveillance ".
C'est, dans ce contexte que j'ai cru utile de rappeler que, chez Foucault lui-même, la
question de la police était beaucoup plus large que celle de l'appareil répressif et de
la disciplinarisation des corps.
Mais il est clair que le même mot de police renvoie à deux dispositifs théoriques très
différents. Dans Omnes et singulatim Foucault traite de la poli-ce comme dispositif
institutionnel participant du contrôle du pouvoir sur la vie et les corps. Police, chez
moi, ne définit pas une institution de pouvoir, mais un principe de partage du sensible
à l'intérieur duquel peuvent se définir des stratégies et des techniques de pouvoir

MULTITUDES - Dans l'interprétation que donne Foucault dans La volonté de savoir, de


la biopolitique comme transformation du pouvoir souverain, passage du pouvoir de vie
et de mort au pouvoir comme gestion de la vie, l'émergence du social comme nouvel
espace du politique joue un rôle majeur. C'est sur ce point que se sont concentrées les
interprétations foucaldiennes de l'Etat-Providence, plus récemment nommé (par
Balibar, par Castel) Etat-national-social. Pour vous aussi, le social constitue un thème
fondamental de transformation. Ce vous appelez l'" incoporation policière ", c'est
justement la réalisation du sujet politique comme corps social. Est-il possible, selon
vous, de court-circuiter cette incorporation en restaurant un autre point de vue sur le
social? Est-il possible de porter sur le social un regard politique qui échappe à une
telle réduction, et le nom de biopolitique peut-il converitir, au prix: d'un certain
renversement de son usage foucaldien, à désigner cette intention?

JACQUES RANCIÈRE - Le social est chez Foucault l'objet d'un souci du pouvoir Foucault
a transformé la forme classique de ce souci (l'inquiétude devant les masses
laborieuses/dangereuses) en une autre forme: l'investissement positif du pouvoir dans
la gestion de la vie et la production de formes optimales &individuation. Cette
préoccupation peut sans doute s'inscrire dans une théorisation de l'Etat social. Mais
l'Etat n'est pas là l'objet de non étude Pour moi, le social n'est pas un souci du pouvoir
ou une production du pouvoir. Il est l'enjeu du partage entre politique et police. Il
n'est as ainsi un objet univoque, un champ de rapports - de production et de pouvoir -
que l'on pourrait circonscrire. " Social " veut dire au moins trois choses. Il y a d'abord "
la société ", l'ensemble des groupes, places et des fonctions, que la logique policière
identifie au tout de la communauté.
C'est dans ce cadre-là que rentrent pour moi les préoccupations de gestion de la vie,
des populations, de production de formes d'individuation, impliquées dans la notion de
bio-pouvoir. Il y a ensuite le social comme dispositif polémique de subjectivation,
construit par ces sujets qui viennent contester la " naturalité " de ces places et
fonctions, en faisant compter ce que j'ai appelé la part des sans-part. Il y a enfin le
social comme invention de la métapolitique moderne le social comme la vérité, us ou
moins cachée, de la politique, que cette vérité soit conçue à la manière de Marx ou de
Durkheim, de Tocqueville ou de Bourdieu.

C'est l'opposition et l'intrication de ces trois figures du social qui m'a intéressé, et
cette intrication ne me semble pas passer prioritairement par une théorie de la vie et
par la question de ses modes de régulation. Je ne crois s, une fois encore, qu'on puisse
tirer de l'idée du biopouvoir; qui désigne e préoccupation et un mode d'exercice du
pouvoir, l'idée d'une biopolitique qui serait un mode propre de subjectivation
politique.

-- m u l t i t u d e s - i n f o s

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