Vous êtes sur la page 1sur 26

F -X C h a n ge F -X C h a n ge

PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

Les prix des diamants et le mythe historique de la « règle indienne ».


Etude théorique et économétrique
Philippe Compaire et Jean-Pascal Simonin
GRANEM, Université d’Angers
Version provisoire au 20/01/2017

Résumé
Nous étudions la « règle indienne » suivant laquelle le prix d’un diamant est fonction du carré
de son poids. La présentation de la règle est suivie d’une étude de la demande de diamants en
général qui distingue deux motifs de demande de diamants, un motif d’ostentation caractérisé
par une élasticité prix directe unitaire et un motif de recherche d’objet rare caractérisé par une
demande peu élastique. Ces deux motifs sont intégrés dans l’explication de la règle indienne
proposée par Delevsky en 1923. L’étude économétrique de données anciennes et actuelles
montre que la règle indienne n’est qu’un mythe sans existence réelle et suggère que la
demande de diamants selon leur poids semble être élastique par rapport à leur prix, ce qui ne
correspond pas aux deux effets définis pour la demande des diamants en général.

Diamonds’ Prices and the Historical Myth of the "Indian Rule". Theoretical and
Econometric Study.
We examines the "Indian rule" according to which the price of a diamond is determined by
the square of its weight. The presentation of the rule is followed by a study of demand for
diamonds in general which distinguishes two causes of diamonds’ demand: conspicuous
consumption characterized by a unitary price elasticity and the search of a rare thing
characterized by an inelastic demand. These two causes are integrated into the explanation of
the Indian rule proposed by Delevsky (1923). The econometric study shows that the Indian
rule is a myth with no real existence and suggests that demand for diamonds of different sizes
seems to be elastic.

Mots clés : prix des diamants, consommation ostentatoire, règle indienne.


Key words : diamond’s prices, conspicuous consumption, indian rule.
Classification JEL : D11, D12, B13.

Philippe Compaire
Maître de conférences de Sciences Économiques
Université d’Angers
UFR Droit Economie Gestion
13 Allée François Mitterrand
49036 Angers Cedex 01
Tel 02 41 96 21 35/80
philippe.compaire@univ-angers.fr

Jean-Pascal Simonin
Professeur émérite de Sciences Économiques
Université d’Angers
UFR Droit Economie Gestion
13 Allée François Mitterrand
49036 Angers Cedex 01
Tel 02 41 96 21 35/80
jean-pascal.simonin@univ-angers.fr
jean-pascal.simonin@wanadoo.fr

1
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

A partir du XVIe siècle, des règles mathématiques de fixation des prix des diamants en
fonction de leur poids en carats ont été proposées. La plus connue est la « règle indienne » ou
« règle de Tavernier » que Jacques Delevsky (1923), à la fin d’un article sur la loi de King,
cherche à expliquer à partir de la distribution des diamants suivant leur poids et de l’idée que
le prix d’un diamant dépend de sa rareté. Par ailleurs, depuis le début du XIXe siècle, des
économistes ont mis l’accent sur le fait que la demande de diamants fait partie de la
consommation ostentatoire. Selon ce comportement de consommation, mis en avant par
Veblen (1899), le consommateur, en achetant des biens dont les prix sont élevés, veut montrer
son statut social, notamment son niveau de revenu. En partant de textes de Cournot, Dupuit et
Walras, nous proposons de distinguer deux types de demande de diamants qui sont
habituellement réunis dans le comportement d’ostentation : l’un correspond à la
consommation ostentatoire proprement dite, alors que l’autre correspond au désir de
possession d’objets en fonction de leur rareté, motif qui ne se traduit pas forcément par un
comportement ostentatoire. Ces deux motifs correspondent à des valeurs différentes de
l’élasticité prix directe de la demande. L’accent mis sur cette distinction ne doit cependant pas
occulter le fait que ces deux motifs peuvent être liés pour nombre d’acheteurs. Notre but est
de montrer, en partant de l’approche de Delevsky, comment ces deux motifs de demande,
combinés à différentes lois de distribution des diamants selon leur poids, peuvent expliquer la
règle indienne dont la validité empirique sera testée.

La présentation de la règle indienne et des règle alternatives (I) est suivie de la présentation
des deux motifs de demande de diamants en général à partir de textes de Cournot, Dupuit et
Walras confrontés aux approches récentes (II). L’approfondissement de l’analyse de
Delevsky, qui explique la règle indienne à partir de la distribution des diamants selon leur
poids, montre que, selon le type de loi de distribution des diamants, on peut expliquer la règle
indienne par des élasticités prix directes identiques à celles associées à ces deux motifs (III).
L’article s’achève par un essai de vérification économétrique de la règle indienne à différentes
époques et par un essai de détermination de l’élasticité de la demande de diamants de
différents poids par rapport à leur prix (IV).

1 La « règle indienne » ou « règle de Tavernier » et les règles alternatives

Pour Max Bauer (1904/1968, p. 101), la valeur des pierres précieuses résulte du jeu de l’offre
et de la demande. Elle dépend des demandes des différentes pierres, fonction essentiellement
du degré d’aisance de la société à un moment donné1, et de leur plus ou moins grande
abondance. Si des auteurs estiment que le prix des diamants doit inéluctablement baisser dans
le temps car il y en aura de plus en plus en raison de leur caractère indestructible, pour
Babinet (1857b, p. 30) « en général, la quantité des diamants en circulation paraît augmenter
dans la même proportion que la population humaine qui est appelée à les posséder, ce qui rend

1
Point souligné par Pareto (1909/1966, p. 245-246) pour qui la baisse du prix des diamants en 1907 n’est pas
liée à la baisse de l’attrait des diamants ou des coûts de production, mais à la crise financière aux Etats-Unis et
en Allemagne qui amène ces deux pays grands acheteurs de diamants à restreindre leurs achats. Certains auteurs
opposent la baisse du prix des diamants en France au cours de la Révolution à sa reprise lors du Premier Empire.

2
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

leur prix à peu près constant », même si l’on assiste à des fluctuations liées aux variations de
court terme de l’offre et de la demande. 2

L’offre des diverses pierres précieuses dépend de la fréquence avec laquelle elles sont
présentes dans la nature et de l’importance de leur extraction. Les pierres communes
n’atteignent pas des prix élevés même si elles sont très belles. Pour les pierres dont tous les
poids sont aussi fréquents (topaze, aigue marine), le prix double lorsque le poids double3.
Pour les diamants et les rubis « les grands spécimens sont beaucoup moins fréquents que les
pierres plus petites. […] Le ratio de la hausse du prix de telles pierres est plus grand que celui
de leur augmentation de poids ; ainsi, si le poids d’une pierre est doublé, sa valeur sera plus
que doublée » (Bauer 1904/1968, p. 101). Diverses règles précisent cette relation.

Selon la « règle indienne », ou règle de Tavernier, un voyageur français du XVII e siècle4,


popularisée par le joaillier anglais David Jeffries dans un livre traduit en français en 1753, le
prix d'un diamant est proportionnel au carré de son poids en carats5. Tavernier écrit ainsi :

Une pierre de cette nature pesant un carat vaut 150 livres ou plus : il est question par exemple de sçavoir
combien vaudra une pierre de la même perfection du poids de 12 carats. Voicy comment il faut s’y
prendre.
Multipliez ces 12 par autres 12, il viendra 144. Puis multipliez encore 144 par 150, qui est le prix de la
pierre d’un carat, il viendra 21600. (Tavernier, 1677, p. 316-317).

La règle est en fait formulée dès 1598 par le voyageur anglais Lincotius 6. Si Bauer est très
réticent quant à sa validité, Jacques Delevsky7 (1923) estime qu’elle fut valable jusqu’à
l’arrivée en 1870 des diamants d’Afrique du Sud8. Pour les pierres taillées, il l’écrit ainsi :
(1-1) p x mx 2
Dans cette formule, px est le prix d’un diamant de x carats, m étant une constante. La plupart
des auteurs (Demuth 1913, p. 10 ; Bauer 1904/1968, p. 105) écrivent la règle sous la forme :
(1-2) p x p1 x 2
Dans cette formule, p1 est le prix d’une pierre taillée d’un carat9. Puisqu’à partir de
l’expression (1-1), p1 = m, cette formule est identique à celle de Delevsky. Le Mercure Indien

2
Pour la période postérieure à 1870, certains auteurs (par exemple Braun et Hotter 2010) mettent l’accent sur les
pratiques de monopole ou de cartel pour expliquer la hausse des prix des diamants malgré la forte hausse de leur
production cumulée. Ils abordent aussi dans ce cadre le problème posé par la durabilité des diamants.
3
Cependant, la règle indienne est étendue aux topazes par Louis Dutens (1776, p. 47).
4
Jean-Baptiste Tavernier (1605-1689), écuyer baron d’Aubonne, passa une grande partie de sa vie à visiter
l’Asie occidentale. L’abbé Prévost (1751, tome 9, p. 538) fait remonter le calcul de Tavernier à 1652, mais la
première partie de son livre Six voyages est publiée en 1676 et la deuxième partie, où figure la règle, en 1677.
5
Un carat est égal à 0,212 gramme. Certaines règles sont exprimées en « grain », qui est égal à 0,25 gramme,
comme le fait Haudiquet de Blancourt (1718, p. 10) reproduit dans Vanderheym et allii (1881, p. 211).
6
Il est aussi fait allusion au livre de Boetius de Boot, Gemmarum et lapidum historia, traduit en français et
publié à Lyon en 1644. La règle figure aussi dans Le Mercure Indien ou le Trésor des Indes, publié en 1667.
7
Jacques Delevsky (1865-1956), ingénieur et militant politique russe émigré en France après 1917. Auteur de
multiples textes d’histoire et de philosophie des sciences, de critique du socialisme et du marxisme, de
dénonciation de l’anti sémitisme, de méta psychisme et de modélisation démographique.
8
Avant cette date, Cahours (1860), Debray (1863), Ducoin-Girardin (1865), Dumas (1848), D’Orbigny et Gente
(1851), etc. acceptent la règle. Après cette date, Frémy (1886, vol. 2, p. 278) la rejette parce qu’elle surestime
l’augmentation du prix avec le poids. Si la plupart des auteurs estimaient que la règle n’était valable que pour les
diamants compris entre un et cent carats, Violli (1863, p. 2) la limite aux diamants de moins de 10 carats.
9
Le physicien et vulgarisateur scientifique Jacques Babinet (1857a, p. 207), membre de l’Institut Impérial,
signale la similitude formelle (« loi du carré ») entre cette règle et la loi d’attraction de Newton. On peut aussi
rappeler la « passion » du chiffre deux qui, selon Le Bras (2000, p. 91-98), anime l’œuvre technique et
économique de William Petty (1623-1687) qui est contemporaine des textes de Tavernier.

3
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

ou le Trésor des Indes s’intéresse à la différence entre px et p1. Conformément à la règle


indienne, une partie de ses calculs correspond à la formule :
p x p1 p1 ( x 2 1) .

Pour les diamants bruts, les auteurs écrivent :


p x ' p1 x 2 .
Ils posent que le poids du diamant taillé est au mieux la moitié du poids du diamant brut. En
posant x = 0,5x’ et en ne tenant pas compte du coût de taille, Jeffries propose une méthode de
calcul de px en fonction de p1' et de x. En posant p1' 2 l. ft., il écrit :

Pour trouver la valeur d’une pierre de 5 K. il faut en doubler le poids, par rapport à la supposition que
nous faisons de la perte de la moitié de son poids par le travail : ce doublement remettra la pierre à
l’égalité de son poids naturel, qui sera 10 K. Alors multipliez 10 par 10, qui donne le carré de son poids,
& qui fait 100 K. Enfin multipliez 100 par 2 l. ft. Le produit fera 200 l. ft. ce qui est la valeur d’une pierre
taillée pesant 5 K. & le prix de ce même diamant s’il étoit brut (Jeffries, 1753, p. 27).10

Ceci revient à la formule 11 :


p x p 2' x p1 (2 x ) 2 4 p1 x 2 .
Ce calcul est encore suivi par Henri Debray (1863, p. 231) qui pose que si p1 48 fr., valeur
qui est souvent admise à l’époque, p1 p 2 4 p1 192 fr.

Le minéralogiste autrichien Schrauf rejette la règle indienne et propose en 1869 la formule :


x
(1-3) p x ( x 2) p1 0,5 x 2 x p1 .
2
Cette règle donne le même prix que la règle indienne pour x = 2 et des prix plus faibles pour
x>2. Demuth (1913, p. 11) note que, si x = 1, cette formule donne p1 = 1,5p1, ce qui est
incohérent. Nous corrigeons ce défaut en écrivant :
(1-4) p x (0,5 x 2 x 0,5) p1
Cette règle corrigée donne toujours des prix plus faibles que ceux de la règle indienne.
Demuth (id.) signale aussi la formule :
(1-5) p x p x 1 ( p x 1 p x 2 ) p1 2 p x 1 p x 2 p1
Selon cette formule, pour p1 = 10 et p2 = 40, on obtient p3 = 40 + 30 + 10 = 80, etc. Enfin, à
partir de données présentées par Demuth (1913), Delevsky (1923, p. 498) propose une
formule qu’il juge préférable à la relation (1-1) :
4 4
3 3
(1-6) p x mx ou p x p1 x

La comparaison des valeurs observées du prix (en francs) des diamants de première qualité en
fonction de leur poids en 187812 avec les valeurs obtenues à partir des différentes règles
(tableau 1) montre qu’aucune n’était adaptée à cette date : elles surestiment de manière
considérable les valeurs observées, à l’exception de la règle de Delevsky qui les sous-estime.
Les évolutions du prix en fonction du nombre de carats sont différentes selon ces formules.
Ces différences se reflètent dans les valeurs de l’élasticité du prix par rapport au nombre de

10
Jeffries (1753, p. 30) présente une seconde méthode de calcul qui conduit au même résultat.
11
Le Dictionnaire technologique ou nouveau dictionnaire universel des arts et métiers (Paris, 1825, tome 7, p.
2
11) utilise une formule erronée qui revient à p x 2 p1 x .
12
Ces données ont été compilées par Vanderheym auprès de joailliers parisiens. Les données complètes (tableau
5) concernent aussi des diamants de seconde, troisième et quatrième qualité.

4
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

carats. Pour les formules (1-1) ou (1-2), cette élasticité est égale à 2, alors qu’elle est égale à
4/3 pour la formule (1-6). Pour les formules (1-3) et (1-4), cette élasticité est respectivement :
x 1 x 1
et
x x 0,5
1 1
2 2 x
Dans ces deux cas, l’élasticité tend vers 2 lorsque x tend vers l’infini.

Tableau 1 : Les prix des diamants de première qualité à Paris en 1878 et comparaison des
différentes règles.
Carats Prix Règle Règle Règle Règle Règle Règle Règle
observé indienne (1-6) (1-3) (1-4) (1-5) (4-1) (4-2)
1 220 220 220 - 220 220 196,5 334.5
1,5 400 495 377,75 577,5 467,5 391.5 497
2 700 880 554,5 880 770 700 638.5 683.5
2,5 950 1375 746,5 1237,5 1127,5 933 898
3 1250 1980 952 1650 1540 1400 1272 1144
3,5 1600 2695 1169 2117,5 2007,5 1653 1425.5
4 1950 3520 1397 2640 2530 2320 2074 1746.5
4,5 2350 4455 1634,4 3217,5 3107,5 2534 2110.5
5 2750 5500 1881 3850 3740 3460 3031 2523
5,5 3250 6655 2135,75 4537,5 4427,5 3564.5 2988
6 3700 7920 2398,5 5280 5170 5000 4132.5 3512
6,5 4250 9295 2668,6 6077,5 5967,5 4735 4101
7 5000 10780 2946 6930 6870 6760 5371 4760.5
7,5 5800 12375 3229,5 7837,5 7727,5 6039 5498
8 6700 14080 3520 8800 8690 8740 6739 6322
8,5 7600 15895 3816 9817,5 9707,5 7471 7240
9 8500 17820 4118,5 10890 10780 10940 8233 8261.5
9,5 9400 19855 4426 12017,5 11907,5 9026 9396.5
10 10300 22000 4739 13200 13090 13360 9848.5 10656.5
10,5 11400 24255 5019 14437,5 14327,5 10700 12053
11 12500 26620 5381,5 15730 15620 16000 11580.5 13599
11,5 13700 29095 5710 17077,5 16967,5 12489.5 15308.5
12 15000 31680 6043,5 18480 18370 18860 13427 17197
Source : Bauer (1904/1968, p. 258) pour les colonnes 2 et 3 ; calculs personnels pour les autres

La plupart des exposés théoriques concernant la demande de diamants s’intéressent à la


demande de diamants dans leur ensemble, alors que la règle indienne vise à déterminer les
prix des diamants de différents poids par rapport au prix d’un diamant d’un carat. Cependant,
nous essaierons de mettre en évidence une similitude formelle entre les deux approches.

2 Théories de la demande de diamants dans leur ensemble

Nous opposons deux types de relation entre la demande de diamants et leur prix : l’un, décrit
par Cournot et Dupuit, correspond au motif d’ostentation, et l’autre, décrit par Walras,
correspond au désir de possession d’objets rares. Suivant ce motif, le bien est d’autant plus
demandé qu’il est rare et suscite la convoitise des collectionneurs qui sont prêts à payer un
prix très élevé indépendamment de l’effet d’ostentation. Cette distinction diffère de celles
proposées par Y. K. Ng (1987, 1993) pour définir ce qu’il appelle « l’effet diamant ».
Initialement, Ng (1987, p. 186) regroupe dans cet effet la demande pour consommation
ostentatoire et la demande pour réserve de valeur qui sont prises en compte de la même
manière et ensemble dans la fonction d’utilité. Ce regroupement nous paraît contestable car il
semble plus logique de poser que la demande pour réserve de valeur se fonde sur la rareté du

5
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

bien concerné qui conditionne la persistance d’un prix élevé dans le futur et doit être associée
au désir de possessions d’objets rares, alors que l’ostentation est liée au montant de la dépense
consacrée au bien dans le présent. Dans un article ultérieur, Ng (1993) pose qu’un « bien
diamant » peut être un bien mixte caractérisé par l’effet diamant tel qu’il l’a défini en 1987 et
par un autre effet correspondant à l’utilité qu’il procure directement (plaisir esthétique par
exemple), ces deux effets étant pris en compte séparément et de manière différente dans la
fonction d’utilité. Les deux effets que nous distinguons impliquent des valeurs différentes de
l’élasticité prix directe de la demande de diamants.

2-1 Cournot et Dupuit et le motif d’ostentation

L’effet d’ostentation est analysé par Cournot et Dupuit au XIXe siècle. Leur résultat est
identique à celui obtenu par Ng en 1987. Cournot analyse la demande de diamants dans deux
de ses livres. Dans ses Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses
(1838), il la présente comme une exception à la forme générale des courbes de débit ou de
demande, ce qui ressemble à une relation atypique entre la demande de diamants et leur prix :

Il y a des objets de fantaisie et de luxe qui ne sont recherchés qu’en raison de leur rareté et de l’élévation
de leur prix, qui en est la suite. Si l’on parvenait à opérer à peu de frais la cristallisation du carbone, et à
livrer pour un franc le diamant qui en vaut mille aujourd’hui, il n’y aurait rien d’étonnant à ce que le
diamant cessât de servir aux parures et d’être un objet de commerce. Dans ce cas, une baisse prodigieuse
de prix anéantirait presque la demande. (Cournot 1838/1980, p. 36)

Cournot reprend dans ses Principes de la théorie des richesses (1863) cette formulation qui
paraît relever du désir de possession d’objets rares. Mais il la complète aussitôt par un
développement qui relève du motif d’ostentation et qui revient à attribuer à la courbe de
demande de diamants une forme normale et une élasticité prix directe unitaire :

Si la découverte de nouveaux gîtes abaisse à sept cents francs le prix du diamant qui en vaut mille
aujourd’hui, et si le prix de toutes les parures en diamant baisse dans la même proportion, celui à qui sa
fortune permet de mettre pour vingt mille francs dans une corbeille de mariage, en mettra une plus grande
quantité, de sorte que la demande de diamants, évaluée en karats [sic] ou en grammes, sera plus
considérable qu’auparavant. […] et si le commun des acheteurs est mû par les mêmes considérations, on
tombera sur le cas où la demande varie précisément en raison inverse du prix, selon la rigueur
mathématique des termes. (Cournot 1863/1981, p. 64-65)

Ce point peut se formaliser en posant D le montant de la demande de diamants, S la somme


consacrée à leur achat, qui est une part 1 0 du revenu R, et p le prix des diamants, d’où :
S R
(2-1) D .
p p
Les élasticités de la demande de diamants par rapport à leur prix et au revenu sont unitaires.

Ces deux paragraphes des Principes, qui mettent en évidence des résultats contradictoires du
point de vue de la forme de la courbe de demande, peuvent être interprétés à partir d’un effet
de seuil. Tant que le prix est suffisamment élevé pour exclure une partie de la population de
l’accès aux diamants et donc pour donner aux diamants leur statut de bien ostentatoire, la
relation pertinente est la courbe de demande à élasticité unitaire. Si le prix tombe à un niveau
qui permet l’accès de tous aux diamants, ceux-ci perdent leur statut de bien ostentatoire et
cessent d’être pratiquement consommés. La rareté, et le prix élevé qui en résulte, est donc la
condition pour que la consommation d’un bien ait un caractère ostentatoire. Une fois ce statut
acquis, la demande varie en fonction du prix selon la règle définie par Cournot. Ces deux

6
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

points ressortent bien d’un énoncé concernant les perles, antérieur aux textes de Cournot, du
canadien d’origine écossaise John Rae13 :

« Pearls, as ornaments, probably derive nearly their whole value from their scarcity. Reduce their price to
one half, and the quantity worn to produce the same effect would require to be doubled. Render them
obtainable for a trifle, and they could be no longer worn. […] [If] they became as plentiful as glass beads,
they would then have become as useless. If every peasant girl could afford to have a string of them, no
lady would wear them, and when ladies ceased to wear them, peasant girls would lay them aside. (Rae
1834, p. 286).

La règle proposée par Cournot est aussi énoncée par Dupuit qui, dans un texte non publié de
son vivant, oppose la demande du pain, peu élastique par rapport à son prix, à celle du
diamant qui est associée à une élasticité prix directe unitaire :

Si vous demandez à l’homme qui achète 10 kilogrammes de pain à 0,25 pour nourrir sa famille pendant la
semaine, combien il en achèterait si le pain valait 0,50, il vous répondra qu’il serait bien obligé d’en
acheter à peu près autant, que c’est tout au plus si en achetant d’autres comestibles à bas prix, il pourrait
réduire sa consommation de 1 kilogramme. Si vous demandez, au contraire, à la femme qui achète une
parure de diamants de 10 000 fr. si elle l’eût achetée dans le cas où les diamants valant le double, celle-ci
eût valu 20 000 fr., elle vous répondra que, si elle n’achète aujourd’hui que pour 10 000 fr. de diamants,
c’est qu’elle n’a que cette somme à consacrer à cette espèce de luxe ; que, si les diamants eussent valu le
double, elle eût été obligée d’acheter une parure moitié moins belle ; que d’ailleurs, l’utilité qu’elle trouve
dans les diamants étant surtout de faire connaître sa fortune, cette parure de 10 000 fr. lui eût rendu à peu
près le même service. (Dupuit s.d./2009, p. 98)

L’association d’une élasticité unitaire à l’effet d’ostentation14 est justifiée, sans référence à ces
auteurs, par Ng (1987, p. 187-188) à l’aide du modèle suivant. Soit un consommateur achetant
les quantités qi (i = 1, …, n) de biens, le bien 1 étant les diamants alors que le bien n est utilisé
comme numéraire15. Sa fonction d’utilité est supposée être :
pq
(2-2) U U 1 1 , q 2 ,..., q n .
pn
Le consommateur retire de l’utilité, non pas de la quantité achetée de diamants, mais de sa
valeur rapportée au prix du numéraire, c’est-à-dire la valeur « réelle » de la dépense consacrée
aux diamants. Il maximise sa fonction d’utilité sous sa contrainte budgétaire où M est son
budget :
n
(2-3) pi q i M.
i 1
Les conditions du premier ordre de cette maximisation sont :
(2-4) U 1 pn
(2-5) U j p j pour j = 2, …, n
où est le multiplicateur de Lagrange. Bien que Ng ne l’explicite pas, U1 est l’utilité
marginale de la dépense « réelle » consacrée aux diamants :
13
Pour Rae, la baisse du prix d’un bien résulte de la baisse de la quantité de travail nécessaire pour les produire,
ce qui explique peut-être pourquoi il traite des perles plutôt que des diamants. Braun et Hotter (2010, p. 25)
citent aussi un texte datant de 1805 d’un auteur allemand, Julius Count Soden
14
La première approche moderne de la consommation ostentatoire est celle de Leibenstein (1950). Pour un
survey des travaux antérieurs à l’article de Ng, voir Mason (1983).
15
Dusansky (1989) reproche à Ng ce choix et pense que l’on devrait remplacer pn par le niveau général des prix
P, ce qui invaliderait les conclusions de Ng. Celui-ci répond à cette objection et précise que, puisqu’un
doublement de p1 entraîne une diminution de moitié de q1, une variation de p1 n’a que peu d’impact sur P (Ng,
1989). Plus tard, Ng (1993) pose le prix du numéraire égal à un dans un modèle concernant le cas mixte où le
bien ostentatoire fournit aussi un service direct.

7
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

U
.
p1 q1
pn
Ce n’est donc pas l’utilité marginale des diamants qui est définie par l’expression :
U p1
.
p1 q1 p n
pn
Les conditions du premier ordre impliquent donc qu’à l’optimum U1, l’utilité marginale de la
dépense « réelle » consacrée aux diamants, est égale à l’utilité marginale du bien n servant de
numéraire, U n p n . En revanche, l’utilité marginale de la dépense nominale consacrée aux
diamants est égale à l’utilité marginale de la dépense consacrée à un bien j autre que n.

Le prix des diamants n’apparaît pas dans le système d’équations (2-4) et (2-5). D’où, comme
le souligne Ng, les valeurs optimales de p1q1/pn et des qj et, par-là, le niveau d’utilité sont
indépendants de p1. Le prix des diamants n’a pour effet que de déterminer la quantité achetée
de diamants une fois que la dépense optimale qui leur est consacrée est fixée. Ng exprime
ainsi ces résultats :
PROPOSITION 1: A change in the price of a diamond good leaves its value and the amounts of all other
goods consumed, and hence the utility level of the consumer unaffected.
COROLLARY 1: The demand curve for a diamond good is a rectangular hyperbola with unit elasticity
throughout the whole range where it remains a pure diamond good. (Ng 1987, p. 188).

Ce corollaire concerne aussi bien la demande individuelle que la demande globale de


diamants. Ng (1993, p. 288) complète ces résultats en notant qu’une variation du prix des
diamants ne modifie pas le surplus du consommateur puisque :
U U U
0 et / 0.
p1 p1 M
En corollaire, la demande Marshallienne et la demande compensée sont identiques.

L’analyse de Ng conduit donc au type de courbe de demande à élasticité unitaire définie par
Cournot et Dupuit. Cependant, les exemples proposés par ces derniers prenaient en
considération la valeur nominale de la dépense consacrée aux diamants et non sa valeur réelle.
Dans ce cas, la relation (2-1) s’écrirait :
(2-6) U p1 q1 , q 2 ,..., q n .
La condition (2-4) se réécrit alors :
U
(2-7) U 1 avec U 1
p1 q1
A la différence du modèle de Ng, cette condition implique qu’à l’optimum l’utilité marginale
de la dépense consacrée aux diamants est égale à celle de la dépense consacrée à chacun des
autres biens. Le prix des diamants n’intervient pas dans la détermination des valeurs de p1q1 et
des qj et n’a pour effet que de déterminer la quantité demandée de diamants dont l’élasticité
prix directe est unitaire.

8
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

Ces résultats s’opposent à ceux de Leibenstein (1950, p. 202) qui associe l’effet Veblen à une
courbe de demande du bien croissante sur une partie de son tracé16, ce qui correspond à une
partie du texte de Cournot. Pour arriver à ce résultat, Leibenstein considère que l’utilité du
consommateur est fonction du prix « ostentatoire » qui est le prix que les autres individus
pensent qu’il paie pour le bien ostentatoire, ce prix étant différent du prix réel17. Ces résultats
n’apparaissent pas non plus dans des approches récentes fondées sur la théorie du signal18 qui
posent que l’utilité individuelle est fonction de la perception de la consommation ostentatoire
par les autres individus. Alors que Ng met l’accent sur la dépense consacrée à l’achat du bien
ostentatoire et que Leibenstein met l’accent sur le prix supposé de ce bien, ces approches
mettent l’accent sur la quantité consommée de ce bien. Ainsi, Ireland (1994), dans un modèle
à deux biens dans lequel la consommation du bien ostentatoire est divisible 19, écrit la fonction
d’utilité individuelle sous la forme :
U F f q1 , q 2 , s
L’individu consomme la quantité q1, observable par l’observateur extérieur, du bien
ostentatoire, et la quantité q2, non observable par cet observateur, de celle de l’autre bien. Le
revenu de l’individu n’est pas observable par l’observateur. f (q1 , q 2 ) est l’utilité individuelle
qui serait obtenue si le statut du consommateur dans son groupe aux yeux de l’observateur, s,
était exogène. Cependant, Ireland suppose que ce statut est une fonction croissante de la
déduction de l’observateur concernant f (q1 , q 2 ) . Pour simplifier, il pose que ce statut est
identique à cette déduction. Il écrit que g (q1 ) est l’opinion que se fait l’observateur sur la
consommation du bien non ostentatoire par l’individu à partir de sa consommation du bien
ostentatoire, d’où
s f q1 , g q1
. La fonction d’utilité s’écrit alors :
U F f q1 , q 2 , f q1 , g q1
La maximisation de cette fonction d’utilité sous la contrainte budgétaire conduit aux choix des
quantités consommées des deux biens en fonction du revenu et des prix, résultat différent de
celui obtenu dans le modèle de Ng. Cependant, ce problème peut facilement être modifié de
manière à obtenir le résultat de Ng. En effet, puisque le prix et la quantité consommée du bien
ostentatoire sont observables, le montant de la dépense est lui aussi observable, d’où la
fonction d’utilité peut se réécrire :
U F f p1 q1 , q 2 , f p1q1 , g p1 q1
La maximisation de cette fonction d’utilité sous la contrainte budgétaire conduit au résultat
obtenu par le modèle de Ng.

2-2 Walras et le motif de recherche d’objets rares

Sans utiliser le terme, Cournot et Dupuit mettent l’accent sur le motif d’ostentation. Cournot
met aussi l’accent sur le fait que la rareté est la condition pour que la consommation d’un bien
ait un caractère ostentatoire. Cette condition est exprimée de manière différente par Léon
Walras (1869-1870) dans un essai « de jeunesse » non publié dans lequel il défend la « loi de

16
La courbe de demande du bien ostentatoire ne peut pas être croissante sur tout son tracé car elle coupe les axes
de prix et de quantité. Divers tracés sont proposés par Leibenstein.
17
Braun et Hotter (2010, p. 27) considère que le diamant relève à la fois de l’analyse du bien ostentatoire par
Leibenstein et de son analyse de la mode, mais n’expliquent pas comment on peut combiner les deux.
18
Frank (1985), Ireland (1994), Bagwell et Bernheim (1996) et Corneo et Jeanne (1997). Ces auteurs ne
s’intéressent pas à la forme de la courbe de demande du bien ostentatoire, sauf Corneo et Jeanne (1997, p.63-64).
19
Corneo et Jeanne (1996) étudient le cas où la consommation du bien ostentatoire est indivisible.

9
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

l’offre et de la demande » contre sa critique par Cournot. Selon cette loi, utilisée au XIX e
siècle par les économistes libéraux français, le prix d’un bien varie en raison directe de sa
demande et en raison inverse de son offre, ce qui revient à poser que le prix dépend du rapport
de la demande effective sur l’offre effective suivant la formule20 :
D
(2-8) p a , a>0.
O
Cette formule implique des élasticités unitaires du prix par rapport à la demande ou l’offre.
Sans écrire de formule, Cournot adresse à cette loi la critique suivante :

« Le prix des choses, a-t-on dit […], est en raison inverse de la quantité offerte et en raison directe de la
quantité demandée » […] Veut-on dire que, dans le cas où une quantité double de la denrée est mise en
vente, le prix baisse de moitié ? Alors, il faudrait s'expliquer plus simplement, et se borner à dire que le
prix est en raison inverse de la quantité offerte. Mais le principe, devenu par-là intelligible, serait faux :
car, en général, de ce qu'il s'est vendu 100 unités d'une denrée au prix de 20 francs, ce n'est pas une raison
pour que, dans le même laps de temps et les mêmes circonstances, il s'en vende 200 unités au prix de 10
francs21. Quelquefois il s'en débitera moins ; souvent il s'en débitera bien davantage. (Cournot 1838/1980,
p. 35-36).

Walras répond à cette critique22 par un argument qui concerne à la fois les demandes de blé et
de diamant. A la différence de Dupuit qui les oppose, il fait un parallèle entre ces deux
demandes, même s’il admet que leurs motifs, la nécessité pour le blé, la « vanité » et
« l’amour propre » pour le diamant, sont différents :

Si la quantité de blé offerte sur le marché français venait de diminuer de moitié, le prix de la quantité
restante augmenterait de beaucoup plus du double. Il est certain que si, par suite d'une découverte, le
diamant fabriqué industriellement se vendait mille fois moins cher, il ne se consommerait pas cent fois
plus de diamant. Mais que prouve ce fait […] ? Que la diminution dans la somme des provisions de blé,
appelle une augmentation dans la somme des besoins. Qu'en présence de la disette qui menace, se produit
un certain besoin d'approvisionnement qui n'existait pas dans l'abondance23. Que de même,
l'augmentation dans la quantité offerte du diamant entraînerait une diminution dans la quantité demandée.
Qu'en présence de la vulgarité disparaîtrait un certain besoin de vanité et d'amour propre qui naissait de la
rareté et de la cherté seules. Cela prouve qu'il y a de la quantité offerte sur la quantité demandée une
certaine influence dont une analyse complète doit tenir compte ; que, pour employer les termes
algébriques, la demande est elle-même fonction de l'offre. (Walras 1869-1870/1993, p. 353-354).

Walras ne formalise pas cette fonction24. Cependant, supposons, par exemple, que la demande
varie en sens inverse de l’offre suivant la relation25 :

20
Pour les diamants, on pourrait suivre la démarche que Roswag (1865, p. 221) applique aux métaux précieux,
or et argent, en considérant a comme le prix de revient. D’autres auteurs considèrent a comme le prix d’équilibre
de l’offre et de la demande. On peut discuter de l’utilisation de l’équation (2-8) à propos de Walras car celui -ci
ne se réfère pas à l’offre et à la demande effectives mais soutient la position de son père pour qui le prix est égal
au rapport de la demande, mesurée par l’ensemble des besoins d’un bien, sur l’offre mesurée par la quantité
existante d’un bien. Cependant, puisque Cournot attaque une loi concernant l’offre et la demande effectives,
nous nous référons à cette formule.
21
On note que le comportement de demande de diamants tel que Cournot le définit dans ses Principes et qui est
exprimé dans l’équation (2-1) correspond à ce type de calcul.
22
Par la suite, Walras (1874/1952, p. 143 ; 1876/1987, p. 294) rejette cette « loi de l’offre et de la demande » en
posant du reste a = 1.
23
Cette idée devait être courante à l’époque. Un journal écrit en 1829 : « Grand mouvement de hausse sur le prix
des vins à Paris. […]. Les vins sont aussi recherchés qu’ils étaient dédaignés et avilis. Le changement doit être
attribué aux apparences de la prochaine récolte, qui sera mauvaise. (Le Compilateur 6 septembre 1829, p. 11).
24
Ce type de relation a été posé dans le cadre de la « loi de l’offre et de la demande » par l’agronome allemand
Thaër (1831) et par Robert-Guyard (1841). Une approche plus ambiguë est proposée par Briaune (1857).
25
Une relation différente utilisée par Compaire et Simonin (2015, p. 802-803) conduit à une relation entre le prix
et l’offre différente de la relation (2-10).

10
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

A
(2-9) D , A>0.
O
En restant dans la logique de la « loi de l’offre et de la demande », on reporte cette relation
dans l’équation (2-8) pour obtenir le prix en fonction de l’offre suivant la formule :
aA aA
(2-10) p 2
, d’où pO .
O O
L’élasticité du prix par rapport à l’offre n’est pas unitaire mais égale à -2. Puisque la
demande, ainsi que le prix, varie en sens inverse de l’offre, il existe une relation croissante
entre la demande et le prix, qui ici a pour équation :
Ap
D .
a
L’obtention d’une relation de demande atypique rejoint la conclusion de Leibenstein quant à
la forme de la courbe de demande en cas d’effet Veblen.

Cependant ce caractère atypique de la demande de diamants est absent du texte de Walras


dont les deux premières phrases associent la demande de blé et la demande de diamants en les
caractérisant, sans définir ce concept, par une élasticité prix directe négative et faible en
valeur absolue. Dans l’approche traditionnelle reposant sur l’égalité de la demande à l’offre,
en supposant que l’offre est donnée, on obtient un résultat identique à celui de l’équation (2-
10) en posant une élasticité prix directe de la demande égale à -0,5, c’est-à-dire une demande
peu élastique par rapport au prix. Un tel résultat s’inscrit dans le jeu de la loi de King en ce
qui concerne le blé. Le texte de Walras suggère que la demande de diamants repose sur une
loi formellement identique alors que Dupuit, en privilégiant le comportement d’ostentation,
affirmait le contraire. On peut essayer de retrouver l’hypothèse de Walras en montrant
comment le fait que le désir d’acheter un bien augmente avec sa rareté modifie la relation de
demande liée au seul effet d’ostentation. L’expression (2-6) est réécrite en posant que l’utilité
dépend de la dépense en diamants rapportée à leur offre O1, ce qui revient au rapport de la
quantité achetée à l’offre multiplié par le prix 26:
p1q1
(2-11) U , q 2 ,..., q n .
O1
L’utilité est réduite lorsque l’offre de diamants augmente :
U U p1 q1
(2-12) 0.
O1 p1q1 O12
O1
En conservant la même contrainte budgétaire, la condition du premier ordre (2-5) concernant
les autres biens reste inchangée et celle concernant les diamants conduit à :
U 1
(2-13) .
p1 q1 O1
O1

26
Cette fonction d’utilité peut correspondre à la remarque faite par A. C. Pigou : « Among commodities, the
desires for which is partly a desire to possess what other people do not possess, the creation of the 1000th unit
adds to aggregate satisfaction less satisfaction what it carries itself, because it makes every unit of the
commodity more common. Diamonds are example. » (Pigou, 1932, p. 226)

11
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

Figure 1

Pour une quantité offerte O1 fixe, on retrouve les conclusions du modèle de Ng et la courbe de
demande du diamant se caractérise par une élasticité prix directe unitaire. Les conséquences
de l’augmentation de l’offre de diamant peuvent être éclaircies à l’aide de la figure 1. Les
quantités globalement demandées et offertes sont mesurées en abscisse et le prix est mesuré
en ordonnée. Pour une offre donnée Oa , le prix des diamants est p a , déterminé au point A
situé sur la courbe de demande de diamants à élasticité unitaire Da. La diminution de l’offre
de diamants de Oa à Ob accroît la demande et déplace la courbe de demande vers le haut en
Db. Le prix des diamants, déterminé au point B, est alors pb p a . La courbe de demande de
diamants prenant en compte le motif de collection d’objets rares, D, est le lieu des points tels
que B et A et elle est associée à une élasticité prix directe de la demande de diamants
inférieure à un en valeur absolue. Le fait que des consommateurs acceptent de payer un prix
plus élevé pour les diamants correspond au fait que leur raréfaction a augmenté l’utilité des
diamants au-delà du niveau d’utilité correspondant au seul motif d’ostentation.

La distinction entre les deux motifs de détention des diamants peut servir à approfondir la
formalisation de la règle indienne que propose Delevsky.

3 Approfondissement de l’interprétation de la « règle indienne » proposée par Delevsky

Comme l’avait fait Walras, Delevsky (1923) fait un parallèle entre la demande de blé et la
demande de diamants : il étudie la règle indienne à la fin d’un essai de modélisation de la loi
de King qui relie le prix du blé à la récolte. Comme Jevons (1871), il établit que le prix du blé
varie en sens inverse du carré de l’approvisionnement. Il obtient une formule analogue à la
relation (2-10) en suivant une approche non conventionnelle 27 qui peut se ramener à poser que

27
Ignorant la théorie de la demande, Delevsky se fonde sur une analogie avec un théorème de Daniel Bernoulli
concernant la mécanique des fluides, tout en se référant aux livres de Briaune (1857) et de Jevons (1871).

12
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

le prix du bien est égal au rapport de la dépense totale qui lui est consacrée, S, sur son offre28,
la dépense totale variant en sens inverse de l’offre suivant la relation29 :
C S C
(3-1) S , C>0, d’où p
O O O2
Il note à propos de la règle indienne que, comme pour le blé, le prix est déterminé « dans un
rapport du carré d'un certain facteur » (Delevsky 1923, p. 497). Mais ce rapprochement n’est
que formel, car Delevsky, comme Walras, oppose les motifs de la demande des deux biens30 :

Une analogie rationnelle ne peut pas être établie entre le prix des diamants et le prix des grains d'un point
de vue de l'action des forces et des motifs économico - psychologiques sur la formation des prix. C'est
plutôt le grand prix du diamant qui le fait apprécier par les acheteurs31, comme objet de luxe, tandis que
c'est la nécessité qui fait payer un grand prix pour le blé rare, comme objet de première nécessité
(Delevsky 1923, p. 499).

Delevsky oppose aussi le blé et les diamants sur le plan temporel :

Pour les grains, l’approvisionnement dépend des récoltes, et il varie d’année en année, tandis que, en ce
qui concerne les diamants, les pierres de différentes grandeurs se trouvent toujours sur le marché dans une
certaine proportion, mais toujours en quantités moindres pour les poids les plus grands. On pourrait
imaginer que les mines de diamants donnent, par exemple, chaque année, de différentes classes de
diamants par tranches, de poids inégaux, et qu’il existe pour chaque tranche une certaine classe
d’acheteurs dont l’effort économique s’exprime dans un prix proportionné à la rareté des diamants de la
tranche correspondante. (Delevsky 1923, p. 497)

Le rapprochement entre la fin de ce texte et l’équation (3-1) et permet d’écrire :


S x (n x )
px avec S x 0
nx
Le prix des diamants de x carats est égal au rapport de la somme d’argent (« l’effort
économique ») consacrée à l’achat de ces diamants, S(x), sur leur nombre, nx, cette somme
d’argent étant une fonction décroissante du nombre de diamants de x carats. Ce calcul
implique de prendre en compte la demande et l’offre de diamants pour expliquer la fixation du
prix. Cependant, Delevsky néglige la demande et ne se sert que de la loi de distribution des
diamants selon leur poids pour obtenir la relation entre le prix et le poids. Il pose que le
nombre de diamants nx est inversement proportionnel à x :
a
(3-2) n x , a>0.
x
Selon cette formule, a est égal à n1 le nombre de diamants d’un carat. N étant le nombre total
de diamants, la fréquence des diamants de x carats s’écrit :
n x a 1 n1 1 f (1)
(3-3) f ( x) . .
N N x N x x
La fréquence des diamants de x carats est égale à la fréquence des diamants d’un carat divisée
par x. Cette loi de distribution est identique à la loi proposée par Zipf (1949) pour décrire la
distribution des fréquences d’un mot dans un texte en fonction de son rang.

28
Cette formulation revient évidemment à écrire que l’offre est égale à la demande.
29
Delevsky pose en plus que la relation entre l’offre et la récolte R est de la forme O = B – bR, B>0, b>0,
0>b/B>-1, d’où une relation entre prix et récolte proche de celle proposée par Jevons.
30
Pour Delevsky l’opposition porte sur la raison pour laquelle la demande réagit peu au prix alors que, pour
Walras, elle porte sur la raison pour laquelle la demande varie en sens inverse de l’offre.
31
Cette remarque correspond au modèle de Kalman (1968) dans lequel les prix rentrent dans la fonction d’utilité.

13
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

En combinant l’expression (3-2) avec la règle indienne (1-1), Delevsky obtient la relation32
entre le prix et le nombre de diamants de poids x :
ma 2
(3-4) p x .
n x2
Compte tenu des définitions de m et a, nous écrivons ce résultat :
p1n12
(3-5) p x .
nx2
Le prix varie à l’inverse du carré de l’offre de diamant. Il en résulte l’expression du prix
relatif d’un diamant de x carats par rapport au prix d’un diamant d’un carat :
2
p n1
(3-6) x
p1 nx
On peut aussi écrire :
n1
(3-7) p x n x2 p1n12 ou p x n x p1n1
nx
La valeur de tous les diamants de x carats est égale à celle de tous les diamants d’un carat
multipliée par le rapport du nombre de diamants d’un carat sur le nombre de diamants de x
carats. Compte tenu de l’équation (3-2), ce résultat peut aussi s’écrire :
p n
(3-8) p x n x ( p1 n1 ) x ou x x x
p1n1
La valeur de tous les diamants de x carats est x fois la valeur de tous les diamants d’un carat.

Delevsky obtient l’équation (3-4) à partir de la règle indienne et de la distribution des


diamants selon leur poids. Il est plus logique de considérer que la règle indienne résulte de
l’égalisation de la demande de diamants de poids x, dx, à leur offre nx définie par leur fonction
de distribution. La relation (3-4) se réécrit alors :
m p1
(3-9) d x n x a n1
px px
La combinaison de cette relation avec l’expression (3-2), conduit à la règle indienne (1-1).
Cette demande est peu élastique car son élasticité prix directe est égale à -0,5. Puisque
l’élasticité de l’offre de diamants par rapport à leur poids est unitaire, c’est la valeur absolue
de l’élasticité de la demande qui détermine le fait que, dans la règle indienne, l’élasticité du
prix par rapport au poids est égale à deux. On peut vérifier que l’élasticité du prix par rapport
au poids impliquée par la règle indienne, 2, est égale au produit de l’élasticité du prix par
rapport au nombre de diamants (inverse de l’élasticité prix directe), -2, par l’élasticité du
nombre (ou offre) de diamants par rapport au poids, -1. Le comportement qui expliquerait la
règle indienne serait alors le désir de possession en fonction de la rareté et, comme dans
l’argumentation de Walras, pour le blé comme pour les diamants, c’est l’intensité de la
demande qui fait varier le prix proportionnellement plus que la quantité

Supposons, à la différence de l’hypothèse posée par Delevsky, que la distribution des


diamants selon leur poids suit la loi de Lotka (1926) 33 :

32
La relation présentée dans le texte de Delevsky est erronée et a été corrigée. Les résultats suivants ne sont pas
établis par Delevsky.
33
Cette loi a été proposée par Lotka pour décrire la production scientifique, nx étant le nombre de chercheurs
ayant x publications. Les lois de Zipf et de Lotka appartiennent à la famille des lois puissance. Sur l’utilisation de
ces lois en économie et en finance, voir Gabaix (2009).

14
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

n1
(3-10) n x
x2
La fréquence des diamants de x carats est :
n x n1 1 f (1)
f ( x) . 2 .
N N x x2
La combinaison des expressions (1-2) et (3-10), c'est-à-dire de la règle indienne et de la loi de
Lotka, conduit à :
p n1
(3-11) x , d’où p x nx p1n1 k 0
p1 n x
La valeur totale des diamants d’un certain poids est la même quelle que soit ce poids. Il en
résulte que le prix des diamants de x carats est inversement proportionnel à leur nombre :
k
(3-12) p x
nx
En posant que l’offre de diamants de x carats est égale à la demande de diamants de x carats,
cette relation peut être interprétée comme l’expression de la courbe de demande34 :
k
(3-13) d x n x
px
L’élasticité prix directe de la demande de diamants de poids x est égale à -1. Ce résultat est
formellement identique à celui qui a été proposé par Cournot et Dupuit pour l’ensemble des
diamants et qui est associé par Ng à la consommation ostentatoire. L’égalisation de cette
demande à l’offre définie par (3-10) conduit à la détermination du prix du diamant suivant la
règle indienne (1-1). Dans ce cas, puisque l’élasticité prix directe de la demande est unitaire,
l’élasticité égale à 2 du prix des diamants par rapport à leur poids s’explique par le fait que
l’élasticité de l’offre de diamants par rapport à leur poids est égale à -2 : la règle indienne
s’explique ici par la distribution des diamants suivant une loi de Lotka.

Si l’on combine les expressions (1-6) et (3-2), c'est-à-dire la règle indienne modifiée par
Delevsky et la loi de distribution des diamants selon leur poids qu’il propose, on obtient des
résultats qui ne diffèrent des équations (3-6), (3-7) et (3-8) que par la valeur de l’exposant :
4 1
1
n1 3 n1 3
p x p1 ; p x n x p1n1 p1 n1 ( x) 3
nx nx
La demande des diamants de x carats est alors :
p10, 75 n1
(3-14) d x n x .
p x0, 75
La relation entre le prix et le poids des diamants s’explique de nouveau par la faible élasticité
de la demande de diamants par rapport à leur prix. En revanche, on obtient les équations (3-
11) et (3-12), en combinant la règle modifiée de Delevsky avec la loi de Lotka généralisée :
n1 1
(3-15) n x 1 b
, avec b .
x 3

De manière plus générale, on peut écrire la relation entre px et x sous la forme :


(3-16) p x p1 x , 1

34
Si l’on combine l’équation (3-12) avec la loi de distribution (3-2), on obtient la relation px = p1x qui était aussi
la relation admise autrefois pour les pierres précieuses dont tous les poids sont aussi fréquents.

15
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

La règle indienne est vérifiée si = 2. La distribution des diamants selon leur taille peut
s’écrire selon la loi de Lotka généralisée :
n1 n1
(3-17) n x 1 b
x x
La combinaison de ces deux relations et de l’égalité de l’offre et de la demande pour chaque
catégorie de diamants conduit à la relation de demande de diamants de x carats en fonction de
leur prix :
(3-18) d x n1 p1 p x .

L’élasticité de la demande par rapport au prix est définie par le rapport . La demande est
peu élastique si et élastique dans le cas contraire. L’élasticité est unitaire si .

L’étude économétrique de la relation entre le prix des diamants et leur poids doit permettre de
vérifier la validité empirique de la règle indienne.

4 Etude économétrique de la règle indienne

Le relevé le plus ancien des prix de diamants en fonction de leur poids que nous ayons trouvé
concerne Venise au XVe siècle (Sirat, 1968). Le tableau 2 montre le non respect de la règle
indienne, l’augmentation du prix avec le poids étant plus faible que selon la règle.

Tableau 2 : Le prix des diamants à Venise au XVe siècle


Poids du diamant en carats Prix en ducats Prix selon la règle indienne
0,5 20 15
1 60 60
1,5 100 135
2 150 240
2,5 200 375
3 270 et plus 540
4 850 et plus 960
Source : Sirat (1968, p. 1078)

Le tableau 1 comparait les prix des diamants de première qualité observés en 1878 aux prix
calculés par la règle indienne. Le tableau 3 effectue la même comparaison pour 1606, 1750,
1865, 1867. La règle s’applique pour les diamants de moins de 4 carats en 1606, et pour tous
les diamants, sauf ceux de 4 carats en 1750. Elle ne s’applique pas du tout en 1865, 1867,
1878, car elle surestime les prix des diamants pour tous les niveaux de poids. Pour toutes ces
années, nous estimons par les MCO la relation (3-16) sous la forme :
(4-1) ln p x cte ln x .
35
Les résultats sont présentés dans le tableau 4. Ils sont très semblables et très éloignés de la
règle indienne pour 1606, 1865 et 1878. Seuls, les résultats de 1750 se rapprochent de la règle
indienne, ce qui pourrait paraître comme un effet de sa popularisation à cette époque.

35
Les résultats de 1867, très proches de ceux de 1865, ne sont pas reproduits dans le tableau 4.

16
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

L’ajustement concernant 1878 est représenté sur le graphique 1 où x est mesuré en abscisse et
lnpx en ordonnée. La courbe des résidus de l’estimation (graphique 2) suggère qu’une relation
non linéaire serait mieux adaptée36. Nous avons estimé une relation logistique de la forme :
1
(4-2) ln p x .
1 ae b ln x
Les coefficients estimés a* = -0.827 et b* = -0.032 sont significatifs. Cet ajustement est décrit
par le graphique 3. On note que la courbe des résidus (graphique 4) est inversée par rapport à
celle associée à l’ajustement précédent. Les prix des diamants calculés à ces deux estimations
sont reproduits dans les deux dernières colonnes du tableau 1 : l’estimation (4-1) conduit à des
prix inférieurs aux prix observés pour x<5 et x>15 et à des prix supérieurs dans l’intervalle
(5 - 15) ; l’estimation (4-2) conduit à des prix supérieurs aux prix observés pour x>3 et x>19
et à des prix inférieurs dans l’intervalle (3 - 19).

Tableau 3 Prix (en francs) des diamants et règle indienne à différentes dates
Poids Prix des diamants
en 1606 1750 1865 1867
carats
0,5 137 151
0,75 238 277
1 545 545 202 202 455 455 529 529
1,25 927 315 706 882
1,5 1473 454 958 1134
1,75 1908 616 1210 1386
2 2182 2180 807 808 1639 1820 2017 2116
2,25 2456 1019 1765 2269
2,5 3003 1200 2438 2775
2,75 4094 1523 2521 3025
3 4916 4905 1815 1818 3151 4095 3529 4761
3,25 3403 3781
3,5 5400 2128 3781 4415
3,75 4415 4790
4 6554 8720 2470 3232
4,25 5798 6050
4,5 7645 3640 6302 7503
4,75 7059 8319
5 8735 13625 5042 5050 8067 11375 8823 13225
Source Dieulefait 1887, p. 69

Tableau 4 Ajustement de la relation (4-1) pour 1606, 1750, 1865 et 1878


1606 1750 1865 1878
CSTE 6.49 5.34 6.10 5.28
Significativité OUI OUI OUI OUI
IC pour CSTE [6.35-6.64] [5.24-5.43] [6.05-6.15] [5.19-5.38]
a 1.67 1.91 1.76 1.70
Significativité OUI OUI OUI OUI
IC pour a [1.53-1.81] [1.81-2] [1.71-1.80] [1.65-1.74]
R² .98 .99 .99 .99
Taille échantillon 13 13 18 23

36
Les courbes des résidus sont différentes pour les autres années qui ne présentent pas de relations
caractéristiques.

17
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

Estimation linéaire

9.5 Observée Estimation

9.0

8.5

8.0

7.5

7.0

6.5

6.0

5.5

0 5 10 15 20 25

Graphique 1 La relation entre prix et poids des diamants en 1878 selon la relation (4-1)

Résidus des OLS

Résidus
0.100

0.075

0.050

0.025

0.000

-0.025

-0.050

-0.075

-0.100

0 5 10 15 20 25

Graphique 2 Résidus de l’estimation de la relation (4-1) en 1878

18
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

Estimation non linéaire

Observée Estimation
9.5

9.0

8.5

8.0

7.5

7.0

6.5

6.0

5.5

0 5 10 15 20 25

Graphique 3 La relation entre prix et poids des diamants en 1878 selon la relation (4-2)

Résidus des OLS non linéaire

0.1 Résidus

0.0

-0.1

-0.2

-0.3

-0.4

0 5 10 15 20 25

Graphique 2 Résidus de l’estimation de la relation (4-2) en 1878

Nous complétons ces données par le tableau 5 qui concerne l’année 1878 : sa dernière colonne
reprend la première colonne du tableau 1, les autres colonnes concernant des diamants de

19
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

qualités inférieures37. Les estimations de la relation (4-1) sur ces données sont présentées dans
le tableau 6. On est encore plus éloigné de la règle indienne pour les qualités inférieures que
pour la meilleure qualité. On note que, pour les qualités inférieures, les résultats sont proches
de la règle modifiée de Delevsky formulée dans l’équation (1-6)

Tableau 5 : Les prix en 1878 par paires de brillants de diverses qualités


Poids en carats Prix en francs
2e eau 2e blanc Courant 1er blanc
1 120 150 180 220
1,5 200 250 300 400
2 400 480 600 700
2,5 525 625 800 950
3 660 780 1020 1250
3,5 770 945 1225 1600
4 960 1120 1440 1950
4,5 1080 1305 1642 2350
5 1250 1500 1900 2750
5,5 1430 1705 2117 3250
6 1620 1920 2340 3700
6,5 1820 2112 2567 4250
7 1995 2310 2765 5000
7,5 2175 2550 3000 5800
8 2360 2800 3240 6700
8,5 2550 3060 3483 7600
9 2700 3330 3735 8500
9,5 2897 3562 3990 9400
10 3050 3800 4250 10300
10,5 3255 4042 4515 11400
11 3465 4290 4840 12500
11,5 3737 4600 5175 13700
12 3900 4800 5400 15000
Source Emile Vanderheym et allii (1881, p. 212).

Tableau 6 Estimations de la relation (4-1) pour diverses qualités de diamants en 1878


2e eau 2e blanc Courant 1er blanc
CSTE 4.91 5.09 5.36 5.28
Significativité OUI OUI OUI OUI
IC pour CSTE [4.83-4.98] [5.03-5.16] [5.27-5.46] [5.19-5.36]
a 1.37 1.37 1.31 1.70
Significativité OUI OUI OUI OUI
IC pour a [1.32-1.41] [1.33-1.40] [1.26-1.37] [1.65-1.74]
R² .99 .99 .99 .99
Taille échantillon 23 23 23 23

Ces calculs peuvent être complétés par des données concernant la période actuelle. Des
ajustements ont été effectués par Vaillant et Wolff (2013) et par Wolff (2015) à partir des
données du site www. Info diamond.com. En tenant compte de l’ensemble des caractéristiques
des diamants, ils estiment l’équation de détermination du prix hédonique d’un diamant 38 :
ln pi cte ln x i Ci i

37
Bauer (1904/1968, p. 259) constate à partir de ces données que, pour un nombre de carats donné, l’écart de
prix est plus grand entre les diamants de première qualité et de seconde qualité qu’entre ceux de seconde qualité
et de troisième qualité et ceux de troisième qualité et de quatrième qualité.
38
Pour des approches empiriques différentes, voir Cardoso et Chambel (2005) et Scott et Yelowitz (2010).

20
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

où pi est le prix d’un diamant i, xi son poids en carats et Ci est un vecteur de ses
caractéristiques. Pour l’ensemble des diamants (112 080 observations), Vaillant et Wolff
(2013, p. 1548) obtiennent 1.94 (avec R2 = 0.976), tandis que, pour les diamants de taille
type brillant (63 717 observations), ils obtiennent suivant les spécifications 1.96 ou
2
1.958 (avec R = 0.976). Les valeurs de ainsi estimées sont très légèrement inférieures
avec la valeur indiquée par la règle indienne et supérieures à celles observées dans le passé.
Cependant, pour des données plus importantes, Wolff (2015, p. 6005) obtient pour l’ensemble
des diamants (159 253 observations) 1.842 (avec R2 = 0.961) ou =1.873 (avec R2 =
0.970) suivant les spécifications. Ce résultat s’écarte davantage de la règle indienne que les
résultats précédents. De notre côté, en n’ayant pas encore connaissance des travaux de ces
auteurs, nous avons effectué le même ajustement à partir des mêmes données pour l’ensemble
des diamants en obtenant des résultats identiques à ceux obtenus par Vaillant et Wolff :
1.9406 (avec R2 = 0.9796).

Nous utilisons une partie de ces données pour illustrer les développements théoriques
proposés à la fin de notre analyse de l’interprétation de la règle indienne par Delevsky et plus
précisément pour tester nos résultats concernant le calcul de l’élasticité prix directe de la
demande de diamants. Pour l’année 2016 et pour les diamants de poids supérieurs à un carat,
nous avons extrait 57 557 observations de poids et de prix du site de bourse aux diamants
Diamants-Info à l’aide du logiciel OUTWIT HUB. A partir de ces données, nous estimons la
relation (4-1) entre le logarithme du prix des diamants et le logarithme de leur poids et la
relation entre le logarithme du nombre de diamants et le logarithme de leur poids. Cette
deuxième relation correspond à l’équation (3-17) écrite sous la forme :
(4-3) ln n x cte ln x

L’estimation de la relation (4-1) conduit aux résultats suivants (écart-type entre parenthèses) :
Cte = 8.22639 (0.00228) (t ratio : 3601.79) ; = 1.78508 (0.00394) (t ratio : 453.49)
R2 = 0.7813 ; DW = 1.043 ; autocorrélation du 1er ordre : 0.476.
L’estimation de la relation (4-3) conduit aux résultats suivants :
Cte = 6.19172 (0.10498) (t ratio : 58.98) ; - = -2.88051 (0.06864) (t ratio : -41.97)
R = 0.7.332 ; DW = 0.607 ; autocorrélation du 1er ordre : 0.691.
2

La valeur de montre que la règle indienne n’est pas vérifiée. Le rapport = -1,614, ce
qui indiquerait que la demande de diamants selon leur poids est élastique par rapport au prix.

La mauvaise qualité de l’estimation de l’équation (4-3) s’explique facilement au vu du la


distribution selon leur poids de l’ensemble des diamants de poids supérieur ou égal à un carat
(graphique 5). Cette distribution n’est pas uniformément décroissante et présente de
nombreux pics : en dehors du poids d’un carat, les poids de 0.7, 0.8, 0.9, 1.1, 1.5, 2, 3, 4, 5
carats sont plus fréquents que les poids qui leur sont adjacents. Vaillant et Wolff (2013, p.
1157) expliquent ce fait par une aversion des offreurs de diamants envers le risque : s’ils
pensent que les diamants qui ne correspondent pas à ces poids seront moins recherchés, ils
peuvent tailler les pierres brutes de manière à obtenir ces poids39. La distribution des diamants
taillés suivant leur poids résulte donc de la distribution des diamants bruts suivant leur poids,
ce qui correspond à « l’offre » de diamants par la nature, et des pratiques de taille qui visent à

39
Les distributions des diamants selon leur prix et selon leur poids présentent de nombreuses anomalies qui font
l’objet des travaux de Scott et Yelowitz (2010), Vaillant et Wolff (2013) et Wolff (2015).

21
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

mettre à la disposition des consommateurs les poids dont ils privilégient la demande. Pour
cette raison, nous avons procédé à des estimations alternatives.

Tout d’abord, nous ne retenons que les diamants dont le poids correspond à x = 1 ; 1.5 ; 2 ;
2.5 ; 3 ; etc. Ce choix suit la présentation des tableaux 1 et 5 et conduit à une population de
4057 diamants. L’estimation de la relation (4-1) conduit aux résultats suivants :
Cte = 8.21772 (0.01457) (t ratio : 564.17) ; = 1.84197 (0.02194) (t ratio : 83.94)
R2 = 0.6347 ; DW = 1.09 ; autocorrélation du 1er ordre : 0.944.
L’estimation de la relation (4-3) conduit aux résultats suivants :
Cte = 9.80773 (0.68677) (t ratio : 14.28) ; - = -4.54308 (0.43861) (t ratio : - 10.36)
R = 0.8994 ; DW = 2.049 ; autocorrélation du 1er ordre : -0.126.
2

De nouveau, la valeur de , même si elle a augmenté par rapport à l’ajustement précédent,


montre que la règle indienne n’est pas vérifiée. Le rapport = -2.466 a une valeur
beaucoup plus élevée que celle obtenue dans l’ajustement précédent en raison essentiellement
de la forte augmentation de la valeur absolue de . Cette valeur pourrait indiquer que la
demande de diamants selon leur poids est très élastique par rapport à leur prix.

Graphique 5 : Distribution de l’ensemble des diamants de plus de 1 carat suivant leur poids

Ensuite, nous ne retenons que les pics les plus élevés de la distribution des diamants selon leur
poids mis en évidence sur le graphique 5, ce qui conduit à une population de 19454 diamants.
L’estimation de la relation (4-1) conduit aux résultats suivants :
Cte = 8.25831 (0.00326) (t ratio : 2531.24) ; = 1.81484 (0.00724) (t ratio : 250.51)
R2 = 0.7634 ; DW = 0.253 ; autocorrélation du 1er ordre : 0.873.
L’estimation de la relation (4-3) conduit aux résultats suivants :

22
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

Cte = 8.70274 (0.15817) (t ratio : 55.02) ; - = -2.04061 (0.17464) (t ratio : -11.68)


R = 0.9579 ; DW = 1.983 ; autocorrélation du 1er ordre : -0.047.
2

La valeur de se situe entre celles données par les ajustements précédents et montre de
nouveau que la règle indienne n’est pas vérifiée. Le rapport = -1,1244 a une valeur
beaucoup moins élevée que celles obtenues dans les ajustements précédents en raison
essentiellement de la forte diminution de la valeur absolue de . Cette diminution s’explique
par le fait que nous n’avons retenu que les pics les plus élevés de la distribution des diamants
selon leur poids. Cette valeur pourrait indiquer que la demande de diamants selon leur poids
est élastique par rapport à leur prix, bien que cette élasticité, en valeur absolue, soit assez peu
supérieure à 1, la valeur associée par Cournot, Dupuit et Ng à la demande ostentatoire de
diamants. Si nous comparons tous les ajustements, nous constatons que la valeur de varie
assez peu d’un ajustement à l’autre alors que la valeur de varie beaucoup en raison de la
forme de la courbe de distribution selon leur poids. Les variations de la valeur de l’élasticité
s’expliquent donc par les variations de la valeur de .

Nous confrontons ces résultats avec les résultats obtenus en estimant directement la relation :
ln nx = cte + aln px
En raison des développements précédents, le paramètre « a » correspondrait à l’élasticité de la
demande de diamants suivant leur poids par rapport à leur prix. Pour l’ensemble des diamants
de plus de 1 carat, les résultats sont les suivants :
Cte = 16.44591 (0.49701) (t ratio : 33.09) ; a = -1.33043 (0.04590) (t ratio : -28.99)
R2 = 0.5672 ; DW = 0.849 ; autocorrélation du 1er ordre : 0.569.
Pour les diamants dont le poids correspond à x = 1 ; 1.5 ; 2 ; 2.5 ; 3 ; etc. les résultats sont les
suivants :
Cte = 21.99951 (6.24605) (t ratio : 3.52) ; a = -1.75729 (0.57896) (t ratio : -3.04)
R2 = 0.4343 ; DW = 1.168 ; autocorrélation du 1er ordre : 0.390.
Enfin, en ne retenant que les poids correspondant aux pics de la distribution de diamants selon
leurs poids, les résultats sont les suivants :
Cte = 17.54408 (0.90875) (t ratio : 19.31) ; a = -1.06685 (0.09370) (t ratio : -11.39)
R2 = 0.9558 ; DW = 1.951 ; autocorrélation du 1er ordre : -0.070.
Les valeurs de l’élasticité ainsi obtenues sont toutes inférieures en valeur absolue à celles qui
ont obtenues selon l’autre procédure. On note que, selon la dernière estimation, la valeur de
l’élasticité serait très proche de 1, la valeur associée par Cournot, Dupuit et Ng à la demande
ostentatoire de diamants.

Conclusion

L’étude économétrique montre que, selon les données présentées dans ce texte, la règle
indienne n’a jamais été vérifiée et peut donc être considérée comme un mythe qui a hanté les
dictionnaires, gazettes et revues de mode au XVIIIe et XIXe siècles. Ce résultat n’est peut-être
pas surprenant. Au départ, la règle indienne est une relation entre les prix des diamants et
leurs poids qui, selon des voyageurs, serait observée dans le pays très lointain que
constituaient les Indes à l’époque et elle n’a aucune raison de s’appliquer en Europe où les
conditions de l’offre et de la demande sont différentes. Le livre de Jeffries semble marquer un
tournant dans la mesure où la règle indienne devient une prescription de calcul des prix des
diamants que préconise Jeffries pour les joailliers Européens ou qu’il a peut-être déduit de la
pratique d’une partie de la profession. Ceci permet peut-être d’expliquer le résultat obtenu en
1750, année pour laquelle la relation entre les prix et les poids des diamants se rapproche le

23
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

plus de la règle indienne. De ce point de vue, nous regrettons l’absence de données concernant
la période 1750 – 1865 qui empêche de vérifier si, éventuellement, la relation a continué de se
rapprocher de la règle avant de s’en écarter. Cet écart est déjà important en 1865, date à
laquelle de nombreux auteurs souscrivent encore à la règle. Cette date est antérieure à
l’arrivée des diamants d’Afrique du Sud, ce qui semble invalider la thèse selon laquelle le
renversement de la règle serait lié à l’arrivée de ces diamants sur les marchés. Ce constat
suggère que la règle indienne se caractérise par une absence de « formativité », concept utilisé
par exemple par Michel Callon40 pour qui les sciences en général ne se limitent pas à
représenter le monde mais le réalisent et le provoquent. En définitive, la règle indienne n’est
pas parvenue à décrire correctement la formation des prix des diamants et n’a pas non plus
réussi à l’influencer. Par ailleurs, la démarche proposée ici, malgré sa fragilité, suggère que la
demande de diamants selon leur poids est élastique par rapport à leur prix, ce qui semble
exclure l’hypothèse d’ostentation et celle de recherche de rareté pour la population de
diamants de tailles courantes étudiée ici. Ceux-ci correspondraient à une simple demande de
parure qui serait assez sensible aux variations de prix.

Références bibliographiques

BABINET J. [1857a], « De l’aimant et du magnétisme terrestre », Revue des Deux Mondes, 1er
janvier, p. 201-213.
BABINET J. [1857b], Études et lectures sur les sciences d’observation et leurs applications
pratiques, Paris, Mallet-Bachelier.
BAUER M. [1904/1968], Precious Stones, Dover Publications.
BRAUN H., et R. HOTTER (2010), « A simple microeconomic model illustrating rising diamond
prices and the durable goods problem », South East European Journal of Economics and
Business, 5, p. 25-38.
BAGWELL L. S. et D. BERHEIM [1996], « Veblen effects in a theory of conspicuous
consumption », American Economic Review, 86 (3), p. 349-373.
BRIAUNE J. E. [1857], Du prix des grains, du libre-échange et des réserves, Paris, Firmin
Didot.
BRISSET N. [2016], « Economics is not always performative : some limits to performativity »,
Journal of Economic Methodology, 23 (2), 160-184.
e
CAHOURS A. [1860], Traité de chimie générale élémentaire professée à l’Ecole Centrale, 2
éd., Paris, Mallet-Bachelier.
CARDOSO M. et L. CHAMBEL A [2005], « A valuation model for cut diamonds », International
Transactions in Operational Research, 12 (4), july, p. 417-436.
COMPAIRE P. et J.-P. SIMONIN [2015], « Aide aux pauvres, auto consommation agricole et prix
du blé : une analyse théorique et économétrique », Economies et Sociétés, AF, n° 50, 2015/6,
p.779-820.
CORNEO G. et O. JEANNE [1997], « Conspicuous consumption, snobism and conformism »,
Journal of Public Economics, 66, p. 55-71.
COURNOT A. A. [1838/1980], Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des
richesses, Paris, J. Vrin.
COURNOT A. A. [1863/1981], Principes de la théorie des richesses, Paris, J. Vrin
D’ORBIGNY C. et GENTE A. [1851], Géologie appliquée aux arts et à l’agriculture, Paris, A.
Gente.
DEBRAY H. [1863], Cours élémentaire de chimie, Paris, Dunod.

40
Par exemple Muniesa et Callon (2008), Brisset (2016).

24
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

DELEVSKY J. [1923], « La valeur mathématico économique de la loi de King », 37, Revue


d'économie politique, p. 481-499.
DEMUTH J. [1913], Der Diamantenmarkt, Karlsruhe, G. Braun.
e
DIEULEFAIT L. [1887], Diamants et pierres précieuses, 3 édition, Paris, Hachette.
DUCOIN-GIRARDIN J. S. [1865], Entretiens sur la chimie et ses applications les plus curieuses,
6e éd., Tours, Mame.
DUMAS J.-B. [1848], Traité de chimie appliquée aux arts, Paris, impr. de J.-B. Gros.
DUSANSKY R. [1989], « Diamonds are a government’s best friend : burden-free on goods
valued for their value : comment », American Economic Review, 79 (5), p. 1285-1288
DUPUIT J. [s. d. /2009], « Du prix courant ou valeur en échange », in Y. BRETON et G. KLOTZ
(éd.), Œuvres économiques complètes, tome 2, p. 89-107.
DUTENS L. [1776], Des pierres précieuses et des pierres fines et des moyens de les connaître et
de les évaluer, Paris, Didot.
FRANK R. H. (1985), « The demand for unobservable and other non-positional goods »,
American Economic Review, 75, march, 101-116.
FREMY E. [1886], Encyclopédie chimique, vol. 2, Paris, Dunod.
JEFFRIES D. [1753], Traité des diamants et des perles, Paris, Debure, N., Tillard.
GABAIX X. [2009], « Power laws in economics and finance », Annual Review of Economics, 1,
p. 255-293.
HAUDIQUET DE BLANCOURT [1718], Traité des pierres précieuses, Paris, Claude Jombert.
IRELAND N. J. (1994), « On limiting the market for status signals », Journal of Public
Economics, 53, 91-110.
JEVONS W. S. [1871], The theory of political economy. New-York: reprint A. M. Kelley.
KALMAN P. J. [1968], ”Theory of consumer theory when prices enter the utility function”,
Econometrica, 36 (3/4), p. 497-510.
LAUNAY L. de [1913], Traité de métallogénie, tome 1, Paris, C. Béranger.
LE BRAS H. [2000], Naissance de la mortalité, Paris, Le Seuil - Gallimard.
LEIBENSTEIN H. [1950], « Bandwagon, snob and Veblen effects in the theory of consumer
demand », Quarterly Journal of Economics, 64 (2), p. 183-207.
LOTKA A. J. [1926],” The frequency distribution of scientific productivity “, Journal of the
Washington Academy of science, vol. 36, p. 317-323.
MASON R. S. [1983], « The economic theory of conspicuous consumption », International
Journal of Social Economics, 10 (3), p. 3-17.
MUNESIA F. et M. CALLON [2008], « La performativité des sciences économiques », CSI
WORKING PAPERS SERIES 010 2008 <halshs – 00258130>.
NG Y.-K. [1987], « Diamonds are a government’s best friend: burden-free on goods valued for
their value », American Economic Review, 77 (1), march, p. 186-191.
NG Y.-K. [1989], « Diamonds are a government’s best friend: burden-free on goods valued for
their value: reply », American Economic Review, 79 (5), p. 1289-1290.
NG Y.-K. [1993], « Mixed diamond goods and anomalies in consumer theory », Mathematical
Social Sciences, 25, p. 287-293.
PARETO V. [1909/1966], Manuel d’économie politique, Œuvres complètes, tome VII, Genève,
Droz.
PIGOU A. C. [1932], The economics of welfare, 4e édition, London, MacMillan.
PREVOST A. G. (Abbé) [1751], Histoire générale des voyages, Paris, Didot.
RAE J. [1834], Statement of some new principles on the subject of Political Economy, Boston,
Hilliard, Gray and Co.
ROBERT-GUYARD J.-A. [1841], De la richesse ou essais de ploutonomie, Paris, Dumont.
ROSNEL P. de [1667], Le mercure indien ou le Trésor des Indes, Paris.

25
F -X C h a n ge F -X C h a n ge
PD PD

r!

r!
te

te
he

he
ac

ac
ur

ur
po

po
h tt p

h tt p
om

om
z

z
ue

ue
r.c

r.c
liq

liq
://

://
C

C
-f

-f
w w
w

w
w. e w. e
p dfxchang p dfxchang

ROSWAG C. [1865], Les métaux précieux considérés au point de vue économique, Paris,
Librairie scientifique de Eugène Lacroix.
SCOTT F. et A. YELOWITZ [2010], « Pricing anomalies in the market for diamonds : evidence of
conformist behaviour », Economic Inquiry, 48 (2), p. 353-368.
e
SIRAT C. [1968], « Les pierres précieuses et leurs prix au XV siècle en Italie d’après un
manuscrit hébreu », Annales E. S. C., 23 (5), p. 1067-1085.
TAVERNIER J. B. [1776-1677], Six voyages, Paris, Gervais Clouzier.
THAER A. [1831], Principes raisonnés d’agriculture, traduction française de la seconde édition
par E. V. B. CRUD, Paris et Genève, Ab. Cherbuliez.
VAILLANT N. G. et F.- C. WOLFF [2013], Understanding diamond pricing using unconditional
quantile regression, Asian Economic and Financial Review, III, p. 1540-1560.
VANDERHEIM E. et allii [1981], Diamants et pierres précieuses, Paris, J. Rothschild.
VEBLEN T. [1899/1934], The theory of the leisure class : an economic studies of institutions,
Random House.
VIOLLI A. [1863], « La pagode indienne ou l’aventure d’une pierre précieuse. Un diamant
fiable à ses principes. L’aristocratie du genre – Bleu, jaune et rose – La loi du carré des
poids », L’Ecrin, I (5), 30 septembre, p. 1-3.
WALRAS L. [1869-1870/1993]. Application des mathématiques à l'économie politique. Théorie
mathématique de la richesse sociale (et autres écrits mathématiques et d'économie politique.
Œuvres économiques complètes, XI, Paris, Economica, p. 341-84.
WALRAS L. [1874/1952], Eléments d’économie politique pure ou théorie de la richesse sociale,
4e édition, Paris, LGDJ.
WALRAS L. [1876/1987], « Une branche nouvelle de la mathématique. De l'application des
mathématiques à l'économie politique », in Mélanges d'économie politique et sociale, Œuvres
économiques complètes, tome IX, Paris, Economica, p. 291-329.
WOLFF F. – C. [2015], « Does price dispersion increase with quality ? evidence from the on
line diamond market », Applied Economics, 47, n°55, p. 5996-6009.

26

Vous aimerez peut-être aussi