Vous êtes sur la page 1sur 9

14/02/2019 L’inquiétude du discours.

Un trajet dans l'histoire de l'analyse du discours : le travail de Michel Pêcheux

Semen
Revue de sémio-linguistique des textes et discours

8 | 1993 :
Configurations discursives

L’inquiétude du discours. Un
trajet dans l'histoire de l'analyse
du discours : le travail de Michel
Pêcheux
D M

Entrées d’index
Mots-clés : Analyse du discours, Pêcheux (Michel), histoire de l’AD, analyse automatique du
discours, théorie du discours

Texte intégral
1 Je voudrais partir ici de l'épigraphe que j'ai placé au seuil de L'inquiétude du
discours1, le livre que je viens de consacrer à Michel Pêcheux : "Ces échafaudages
volants sans lesquels la route n'aurait pas pu être parcourue la première fois". A propos
des inventeurs de la science, cette phrase, extraite du premier article de Michel Pêcheux
(1966, Les Cahiers pour l'analyse) dit d'entrée le Pêcheux que je veux donner à
lire, celui qui, vers la fin des années 1960, s'engage dans ce que j'ai appelé "l'aventure
théorique" du discours, une aventure menée jusqu'au bout. A distance de la lente
construction / déconstruction que j'ai tenté de décrire dans mon livre, je voudrais
revenir sur un travail qui ne peut être saisi que dans un parcours, un parcours singulier,
mais tout à la fois marqué et scandé par l'histoire.

1. Une conjoncture
2 L'histoire est présente au départ : il faut évoquer une fois de plus –succinctement –la
conjoncture théorique de la fin des années 1960 en France. Une époque où le
structuralisme est triomphant, où la "science" linguistique promet de nouvelles
https://journals.openedition.org/semen/4351 1/9
14/02/2019 L’inquiétude du discours. Un trajet dans l'histoire de l'analyse du discours : le travail de Michel Pêcheux

avancées avec l'arrivée notamment de la grammaire générative2. Parallèlement, le


marxisme althussérien secoue les pesanteurs de l'orthodoxie, renouvelle la réflexion sur
l'instance idéologique et "autorise" l'ouverture du côté de la psychanalyse (l'article
d'Althusser "Freud et Lacan" paraît en 1964 dans La Nouvelle Critique). C'est aussi
le temps des grandes leçons de l'épistémologie avec l'influence de Bachelard et de
Canguilhem. La politique et les vastes desseins intellectuels semblent pouvoir
s'accorder. La conjoncture en somme offre les conditions de possibilité de mises en
relation nouvelles, d'une pensée "transversale". Elle constitue le terrain sur lequel on
voit émerger parallélement entre 1966 et 1968, autour des deux pôles que sont le
linguiste Jean Dubois, alors professeur à Nanterre et le philosophe féru
d'épistémologie, chercheur dans un Laboratoire de Psychologie Sociale (CNRS) qu'est
Michel Pêcheux, une nouvelle discipline "transversale" qui prend nom analyse du
discours. De cette double émergence témoignent deux textes-manifestes : la
conclusion de Jean Dubois au Colloque de Lexicologie Politique de Saint-Cloud en avril
1968 (en dépit de son titre "Lexicologie et analyse d'énoncé")3 et Analyse
automatique du discours, la thèse soutenue par Michel Pêcheux en 1968 et publiée
en 1969 chez Dunod.
3 Un champ nouveau de recherche se constitue alors en France qui intéresse, autour du
nouvel objet discours, des linguistes, des chercheurs en sciences humaines et sociales et
des historiens soucieux - on connaît ici le rôle pionnier de Régine Robin- d'ouvrir une
problématique du discours sur le terrain même de l'historiographie. Tous ont en
commun d'essayer de penser l'autonomie de l'analyse du discours en refusant à la fois
un rapport d'application (de la linguistique à un autre domaine) et une intégration pure
et simple à la linguistique.

2. La machine discursive (1966-1969)


4 Le livre de Michel Pêcheux Analyse Automatique du discours est à la fois la
conclusion des réflexions épistémologiques menées depuis 1966 environ avec
Canguilhem et Althusser, et le point de départ de "l'aventure théorique du discours". Un
livre étrange et déroutant, qui renvoie sans doute au plus personnel, au plus singulier
chez Michel Pêcheux, et qui tout ensemble va donner consistance au champ nouveau
qui se cherche, contribuer historiquement de façon décisive à la constitution de
l'analyse du discours en discipline scientifique.
5 Le trajet théorique de Michel Pêcheux est marqué dès le départ par une visée globale,
un fantasme de totalité, dont il travaillera douloureusement à se défaire. Son grand
dessein s'inscrit en clair dans son premier article paru en 1966 dans Les Cahiers pour
l'analyse, la revue de la Rue d'Ulm : "Réflexions sur la situation théorique des sciences
sociales et, spécialement, de la psychologie sociale". Sous le pseudonyme de Thomas
Herbert, il entend travailler à "articuler" les trois "continents" de la Linguistique, du
Matérialisme Historique et de la Psychanalyse. Curieusement, la première réalisation
de cette vaste entreprise prendra la forme d'une "machine discursive" (nom qu'il a
donné ultérieurement à son analyse automatique du discours). C'est par la construction
d'un dispositif informatisé que commence l'aventure du discours ! Passion singulière,
intuition géniale en même temps, qui peut empêcher de voir dans toutes ses
dimensions l'événement d'Analyse automatique du discours, souvent réduit à son
aspect technique. Un livre qui condense déjà tous les aspects de ce que Michel Pêcheux
travaille autour du discours, en proposant dans la perspective d'une "théorie du
discours" encore à l'état d'ébauche (cf. le titre "Orientations conceptuelles pour une
théorie du discours"), la définition de procédures de l'analyse du discours et la première
mise au point d'un dispositif informatique. Jusqu'au bout ces trois aspects seront
intriqués dans le travail de Michel Pêcheux sur le discours.
6 Malgré le brouillage qu'il a lui-même, par son titre provocateur, contribué à
entretenir, le livre de Michel Pêcheux est un livre fondateur. Il donne littéralement
consistance à l'analyse de discours qui se cherche en ce début des années 1970.

https://journals.openedition.org/semen/4351 2/9
14/02/2019 L’inquiétude du discours. Un trajet dans l'histoire de l'analyse du discours : le travail de Michel Pêcheux

J'évoquerai succinctement les points essentiels à mes yeux. Sur le double plan de la
théorie et du dispositif.

Le concept de discours est forgé à partir d'une réflexion critique sur la coupure
fondatrice opérée par Saussure et non sur son dépassement. En appui sur la
langue (entendue au sens saussurien du système), le discours reformule la
parole, ce "résidu philosophique", qu'il s'agit de débarrasser de ses implications
subjectives. Il suppose, selon la formule althussérienne, un "changement de
terrain", c'est à dire l'intervention de concepts extérieurs à la linguistique. Le
nouvel objet est ainsi défini - et cette position ne variera pas - par un double
ancrage dans la langue et dans l'Histoire. Il est pensé sur le mode de la rupture
épistémologique avec l'idéologie subjectiviste qui règne dans les sciences sociales
et règle la lecture des textes.
Au niveau du dispositif, je voudrais m'en tenir à l'introduction, décisive pour
toute l'analyse du discours, du concept de conditions de production comme
principe constitutif des données discursives ou corpus. Reformulant, on le sait,
les évidences empiriques de la communication qu'analyse le schéma
jakobsonien, le concept me paraît avoir une double valeur. Une valeur théorique,
qui pose la détermination du discours par son extérieur, opérant ainsi un
déplacement à l'égard d'un point de vue socio-linguistique qui analyse des co-
variances entre deux univers (cf. chez Jean Dubois le renvoi de l'analyse du
discours à un double modèle, linguistique et sociologique). Une valeur
opératoire, puisque les conditions de production président à la sélection des
séquences qui forment l'espace clos du corpus. Le discours est un objet construit,
distinct de l'objet empirique, l'enchaînement de phrases produit par un texte ou
un sujet.

7 Ce concept assure la rigueur de la démarche mise en oeuvre par l'analyse du discours.


Mais on le verra plus loin, en même temps qu'il la fonde, il la verrouille.
8 Analyse automatique du discours s'achève par une conclusion "provisoire". Le
livre de Michel Pêcheux - il le sait - n'est qu'une esquisse. Cela est vrai bien évidemment
du dispositif, mais il y a plus. Sur le plan théorique, il ne rompt que partiellement avec
ce qu'il combat. Il faut faire la part ici d'une stratégie universitaire qui, à la différence
des articles parus dans les Cahiers pour l'analyse, gomme la référence au marxisme
et à l'idéologie. Sur le plan épistémologique, le livre garde des traces de l'ennemi
affronté : la psychologie sociale, qui ne veut pas savoir qu'elle travaille dans
l'imaginaire. En témoigne le célèbre chapitre où s'interrogeant sur les conditions de
production du discours, il fait intervenir la notion de "formations imaginaires" (image
de la place de A pour le sujet placé en A etc.) opérant un glissement, de la place qui
définit la situation objective dans une structure de classe, à "l'image de la place". Un
passage qui fera l'objet de l'autocritique sévère de Michel Pêcheux dès Langages 37
élaboré en 1973-74 (cf. L'inquiétude du discours, p. 173-4).
9 Quoi qu'il en soit, l'analyse du discours naissante doit beaucoup à Michel Pêcheux.
Elle a largement repris le principe de constitution du corpus sur la hase des conditions
de production stables et homogènes. Elle a accueilli dans son creuset un certain nombre
de termes qui venaient d'Analyse automatique du discours : processus discursifs,
mécanisme de production du discours... Traces de Michel Pêcheux dans l'établissement
d'une sorte de vulgate d'analyse du discours (au-delà de divergences théoriques réelles)
qui s'est implantée en France sous une forme sans doute spécifique. Ce qui explique,
sans la justifier pour autant, la fameuse formule de Louis Guespin sur "l'école française
d'analyse du discours". Dans l'histoire des pratiques disciplinaires en France, l'irruption
de l'analyse du discours a sans doute été, à la fin des années 1960, un événement :
l'analyse du discours a proposé aux linguistes un mode d'approche du rapport entre la
langue et l'histoire ; elle a fait sortir les marxistes du discours spéculatif de la
philosophie du langage.
10 Quel que soit le poids du premier livre de Michel Pêcheux dans cet événement, "la
machine discursive" n'est que le premier avatar d'une visée globalisante qui cherche à
travers le discours des mises en rapport. Elle s'inscrit dans la perspective d'une théorie

https://journals.openedition.org/semen/4351 3/9
14/02/2019 L’inquiétude du discours. Un trajet dans l'histoire de l'analyse du discours : le travail de Michel Pêcheux

du discours à laquelle Michel Pêcheux s'attelle avec passion, dans un va-et-vient


permanent de la théorie au dispositif. Un second moment s'ouvre qui de 1970 mène aux
Vérités de La Palice, le livre de la grande théorie du discours paru en 1975.

3. La théorie du discours (1970-1975)


11 J'ai tenté de décrire dans L'inquiétude du discours la lente construction par
retouches, avancées, retours critiques de cette théorie du discours. C'est tout un
système conceptuel que Michel Pêcheux met peu à peu en place pour penser le discours
comme lieu où se noue le rapport entre la langue et l'Histoire. Sa visée s'inscrit
désormais clairement dans le marxisme, tel qu'Althusser dans sa relecture du Capital le
refaçonne. On peut la dire en une formule : il s'agit de construire une théorie du
discours articulée à une théorie des idéologies dans le cadre du Matérialisme
Historique. La nouveauté de cette construction, c'est qu'elle travaille un niveau discursif
qui, pas plus qu'il ne confond le discours avec la langue, ne fond la langue dans
l'idéologie. Aux points de départ de la théorie du discours que Michel Pêcheux élabore,
il y a une réflexion sur la langue (et la linguistique) et un approfondissement du travail
qu'Althusser mène alors sur l'instance idéologique et l'interpellation du sujet par
l'Idéologie (cf. l'article de La Pensée sur les AIE, juin 1970). Du côté de la langue, il
faut rappeler que le concept de discours prend naissance à la fois dans l'analyse du
recouvrement de la coupure saussurienne langue/parole par le retour triomphant du
subjectivisme et dans la critique des sémantiques de la langue et de leurs prétentions
universalisantes. Les critiques de Michel Pêcheux dessinent une conception de la
langue qui n'est en aucun cas une superstructure mais la base sur laquelle se
développent des processus discursifs-idéologiques, le système qui résiste aux
entreprises de la logique, comme à celles de la pragmatique. Résolument saussurien
depuis le début, il est encore à cette époque sourd à Benveniste qui lui semble
redoubler, dans sa théorie de l'énonciation, les illusions subjectives du sujet. La scène
de l'énonciation ne peut lui paraître alors qu'une scène imaginaire. Du côté de
l'idéologie, la théorie du discours représente une façon de mettre la théorie d'Althusser
à l'épreuve de la matérialité langagière. De deux manières qui vont se conjoindre dans
Les Vérités de La Palice : par l'ajout d'un niveau discursif au schéma des instances
conçu par le philosophe marxiste ; par un retravail sur l'interpellation idéologique qui
interroge à la fois l'évidence du sens et le sujet du discours.
12 Un long cheminement préside à la mise en place d'une théorie du discours qui est
aussi une théorie de la matérialité du sens. Il va de l'introduction du concept de
Formation Discursive dans Langages 24 (1971) à la mise en ordre de concepts co-
reliés dans Les Vérités de la Palice, le point d'orgue de cette construction.
13 De celle-ci, je ne peux rendre compte ici que très succinctement.
Je ne m'arrêterai pas longtemps sur le premier concept, celui qui pourtant est le noyau
de la théorie du discours, le concept de Formation Discursive. Que l'expression ait été
ou non empruntée à Michel Foucault, le déplacement était important. Déterminant "ce
qui peut et doit être dit à partir d'une position donnée dans une conjoncture donnée", la
Formation Discursive est posée comme une composante de la Formation Idéologique.
(cf. L'inquiétude... p. 24). Loin de Foucault, soupçonné de tenir un "discours
parallèle" au Matérialisme Historique, le concept représente une première mise en
relation entre l'Histoire vue sous les espèces des rapports de force idéologiques dans les
sociétés de classe et la matérialité langagière. Sa reprise dans le champ de l'analyse du
discours a souvent justifié les craintes de Michel Pêcheux. Isolé des autres concepts,
non travaillé, il a bien souvent donné naissance à des dérives taxinomiques aux
antipodes de la dimension historique qui devait le justifier. Une exception notable ici :
le re-traitement du concept par Jean-Jacques Courtine dans sa thèse sur "le discours
communiste adressé aux chrétiens"4.
14 Je voudrais mettre l'accent ici sur ce que, dans ma lecture rétrospective, j'ai considéré
comme la clef de voûte du système, le concept d'interdiscours dans sa relation avec le

https://journals.openedition.org/semen/4351 4/9
14/02/2019 L’inquiétude du discours. Un trajet dans l'histoire de l'analyse du discours : le travail de Michel Pêcheux

préconstruit, élaboré avec Paul Henry, et l'intradiscours. Ces trois concepts constituent
à mes yeux le fond - décisif - de la théorie du discours.
15 Postulé dès Analyse automatique du discours (cf. l'idée du non-dit constitutif
exprimé par le principe de la double différence, L'inquiétude... p. 130), évoqué dans
Langages 37, l'interdiscours fait, dans Les Vérités de La Palice, l'objet d'une
formulation prise dans le langage du marxisme-léninisme. Plus simplement, on peut,
en s'appuyant sur Michel Pêcheux lui-même, le définir en disant que le discours se
constitue à partir de discursif déjà-là, que "ça parle" toujours "avant, ailleurs et
indépendamment". Le concept introduit par Michel Pêcheux ne se confond pas avec
l'intertextualité de Bakhtine, il travaille l'espace idéologico-discursif dans lequel se
déploient les formations discursives en fonction des rapports de domination,
subordination, contradiction5. On voit dès lors la relation qui s'institue avec le
préconstruit comme point de saisie de l'interdiscours.
16 Je veux, sur cette question décisive, m'arrêter un peu plus longuement : Paul Henry
et Michel Pêcheux ont élaboré le pré-construit comme alternative à la
présupposition, telle que O. Ducrot, au début des années 1970, commençait à la
travailler, en reprenant le questionnement du logicien Frege. Envisagée d'un point de
vue logique, rappelons-le, la question de la présupposition touche à l'imperfection des
langues naturelles dans leur rapport au référent : certaines constructions syntaxiques
"présupposent" l'existence d'un référent, indépendamment de l'assertion d'un sujet. Sur
le terrain logico-pragmatique où Ducrot se place, les présupposés constituent le cadre
dans lequel doit se dérouler le dialogue et, par des effets de stratégie inhérents aux
rapports de force institués par le jeu de la langue, le piège dans lequel un locuteur peut
enfermer son interlocuteur. En rupture avec cette interprétation logico-pragmatique,
Paul Henry et Michel Pêcheux voient dans les structures syntaxiques qui autorisent la
présentation de certains éléments en dehors de l'assertion d'un sujet (structures de
détermination, relatives, adjectifs...) les traces de constructions antérieures ,
d'éléments discursifs déjà-là dont on a oublié l'énonciateur. Ainsi, lorsqu'avec un brin
de provocation, Michel Pêcheux propose, dans Les Vérités de La Palice, l'énoncé :
"Celui qui sauva le monde en mourant sur la croix n'a jamais existé", il oppose au
commentaire pragmatico-logique qui met l'accent sur l'absurdité de l'énoncé, l'effet de
préconstruit, et par là même d'évidence et de reconnaissance, induit pour tout un
chacun par la relative déterminative "celui qui sauva le monde en mourant sur la
croix..." Renvoi à du discursif qui se perd dans la nuit des temps et que nous avons
toujours su ! Reprise, à l'insu du sujet, de bribes discursives venues d'ailleurs et déjà
constituées. Quant à l'intradiscours, s'il correspond au fil du discours, à
l'enchaînement empirique dans la séquence textuelle, il en désigne le concept, en
relation avec l'interdiscours. Dès Les Vérités de La Palice, en termes encore très
abstraits, Michel Pêcheux énonçait ce qui allait devenir central dans les recherches
menées après 1980 : la réinscription, toujours dissimulée, dans l'intradiscours, des
éléments de l'interdiscours, "la présence d'un 'non-dit' traverse le 'dit' sans frontière
repérable" (formule manuscrite de 1982).
17 Michel Pêcheux avait d'abord construit une machine discursive pour analyser le
discours. La théorie du discours qui s'offre dans Les Vérités de La Palice est une
grande machine théorique qui tente de "tenir tout". Sous la domination de l'idéologie
dominante et de l'interdiscours, le sens se forme dans la Formation Discursive à l'insu
du sujet, qui, ignorant de son assujettissement à l'Idéologie, se croit maître de son
discours et source du sens. Dans la construction rigoureuse perce cependant
l'inquiétude. Elle parcourt le livre hanté par ce que Michel Pêcheux sait déjà être le
fantasme de la totalité. Très vite, le remords théorique va se nourrir de ce qui vient de la
conjoncture.
18 L'histoire personnelle de Michel Pêcheux rencontre l'Histoire. Le temps de la
déconstruction commence.

https://journals.openedition.org/semen/4351 5/9
14/02/2019 L’inquiétude du discours. Un trajet dans l'histoire de l'analyse du discours : le travail de Michel Pêcheux

4. Déconstruction-Reconfiguration. Des
tâtonnements (1976-1979) aux
reconfigurations (1980-1983)
19 Il faut évoquer cette nouvelle rencontre, ici douloureuse, avec l'Histoire. Dès la
seconde moitié des années 1970 apparaissent en France les premières craquements, les
prémisses de la crise qui aboutit à un véritable retournement de la conjoncture
théorique vers 1980. Une crise qui, en France, est peut-être d'abord et surtout, crise de
la politique, avec la rupture du Programme Commun en 1977. Cette fracture va de pair
avec la dévalorisation du politique, la mise en cause des positivités et des cohérences
globalisantes. Le repli sur le privé, le retour du sujet dessinent un horizon nouveau. La
crise n'épargne pas le champ de la linguistique où la critique des linguistiques formelles
ouvre sur le déferlement, longtemps retardé, il est vrai en France, de la pragmatique
anglo-saxonne, l'engouement pour les linguistiques de l'énonciation, les approches
textuelles, la lecture pandialogique d'un Bakhtine soudain redécouvert.
20 Au lendemain de la parution des Vérités de La Palice, Michel Pêcheux amorce,
dans le contexte qui va devenir de plus en plus prégnant, la lente déconstruction de la
machine théorique qu'il a si bien construite. J'ai décrit dans mon livre un temps de
tâtonnement de 1976 à 1979, puis après le Colloque Matérialités Discursives tenu à
Nanterre en 19806, un nouveau départ : le travail collectif mené dans le sein du groupe
de recherche qu'il a créé et qu'il animera jusqu'à sa mort en 1983, le groupe de
Recherche Coopérative Programmée du CNRS (RCP) Analyse De Discours Et
Lecture d'Archive : ADELA, marque le point extrême de cette déconstruction qui
est la reconfiguration d'une possible nouvelle analyse de discours.
Je voudrais tenter ici d'abord de cerner "ce qui ne peut plus durer" dans le couple
théorie/analyse du discours qu'il a constitué.
21 Dès Février 1978, Michel Pêcheux rédige un texte de remords théorique qu'il place
sous le patronage de Lacan en lui donnant pour titre :"Il n'y a de cause que de ce qui
cloche". Ce sera beaucoup plus tard l'Annexe III de la traduction anglaise des Vérités
de La Palice parue en 1982.
22 La "rectification" touche au principe même de la grande construction théorique. Elle
met à mal le fantasme de totalité. Le projet de démonter les mécanismes de
l'interpellation, de débusquer le narcissisme du sujet débouche en fin de compte sur la
double forclusion du sujet et de l'histoire. Tant sur le plan individuel que sur le plan de
l'histoire, la machine ne fait pas de place aux failles et aux ratés. Le sujet est trop bien
assujetti, l'idéologie dominante domine trop bien. La singularité du sujet, tout comme
celle de l'événement, sont exclues de cette construction qui finalement reste dans la
double maîtrise de l'Homme et de l'Histoire. Dans la clôture du sens.
23 "Il n'y a de cause que de ce qui cloche" contient une autocritique qui pouvait mener à
l'abandon.
24 Michel Pêcheux n'est pas de ceux qui renoncent. Au tournant des années 1980, avec
ceux qui l'ont depuis toujours suivi dans l'aventure du discours, avec d'autres aussi qui
représentent une ouverture vers des disciplines dont la pensée "transversale" a souvent
ridiculisé le "provincialisme" (historiens, sociologues, ethnologues...), il se remet au
travail. Il s'agit, pour rendre possible une reconfiguration du discours et de l'analyse du
discours, de se ressourcer, d'entendre ce qu'on ne voulait pas entendre. Et ce sont là des
lectures nouvelles, tardivement abordées :Michel de Certeau, Wittgenstein,
l'ethnométhodologie... ou envisagées d'un oeil nouveau : Michel Foucault. Il s'agit aussi
de sortir des sentiers battus par l'analyse du discours, des textes élus par elle (le fameux
discours politique, "discours doctrinaire" lié historiquement en France à la structure de
certains partis politiques) pour aller vers d'autres formes discursives : celles des
discours non légitimes, des idéologies dominées, la rumination des discours ordinaires,
le conversationnel, le carnavalesque, d'affronter la diversité de l'archive, de travailler
sur les traces de la mémoire et notamment, sur cette "mémoire de l'histoire" qui
sillonne l'archive-non écrite des discours souterrains.

https://journals.openedition.org/semen/4351 6/9
14/02/2019 L’inquiétude du discours. Un trajet dans l'histoire de l'analyse du discours : le travail de Michel Pêcheux

25 Ce travail, qui va de pair avec un incessant retour critique sur la théorie et la machine
discursive qui en est le laboratoire, débouche sur une reproblématisation du discours
dont les thèmes sont étroitement enchevêtrés. Effet prévisible de la consistance même
du système. De proche en proche, les éléments qui avaient constitué l'analyse du
discours sont mis en question ; une série de réorientations se dessine.
26 L'AD, à travers la construction de ses corpus et la place méthodologique faite à la
paraphrase, était tournée vers la répétition, le même et l'homogène. ======> Elle doit
désormais donner le primat à l'autre sur le même, travailler l'hétérogénéité.
27 L'AD se plaçait centralement sous le concept d'interdiscours. =======> Elle doit, à
travers l'étude de la séquentialité, faire enfin travailler le rapport inter/intra-discours.
28 L'AD, tournée vers la répétition, s'intéressait à l'Histoire avec un grand H, aux
structures plutôt qu'aux événements. ======> Elle doit affronter désormais les aléas
de l'histoire, les histoires singulières, l'événement.
29 Toujours présentes aux deux bouts de la chaîne, la langue et l'histoire qui sous-
tendent cette reproblématisation ne sont plus identiques à ce qu'elles étaient pour
Michel Pêcheux avant 1975. J'ai dit plus haut ce qu'il en était de l'intérêt nouveau de
Michel Pêcheux pour le travail concret des historiens, les historiens des mentalités en
particulier. Quant à la question de la langue, elle n'a jamais cessé de le hanter. Dans ces
années, il l'aborde en s'intéressant aux linguistes qui, telles Judith Milner, Almuth
Grésillon, Jacqueline Authier, travaillent aux limites de la langue et du discours, en se
tournant vers les recherches, relativement nouvelles alors, sur la discursivité
(cf. Ducrot, Les mots du discours, 1980). Il l'aborde également par le biais d'une
interrogation historique et épistémologique qu'il mène avec Françoise Gadet sur "ce qui
travaille la linguistique" : La Langue Introuvable7 défend contre le cognitivisme et le
biologisme qui marquent la nouvelle conjoncture, une conception milnérienne de la
langue, avec son équivoque constitutive, son point de poésie, ses failles. Une
formulation nouvelle apparaît qui, opposant les "univers discursifs logiquement
stabilisés", de l'espace des mathématiques, des technologies et des dispositifs de
gestion, aux "univers discursifs non stabilisés logiquement" de l'espace socio-
historique, définit dans le nouveau contexte le domaine d'une nouvelle analyse de
discours.
30 Que pouvait être cette nouvelle analyse de discours pour Michel Pêcheux ?
J'évoquerai pour finir les reconfigurations que dessine le travail collectif de la RCP
ADELA et que formulent les derniers textes de Michel Pêcheux.
31 Dans le domaine des concepts, l'interdiscours, que j'ai posé comme clef de voûte du
système, reste central avec ses corrélats, le précontruit et l'intradiscours. Mais un bougé
vient de l'hésitation qui semble affecter l'interdiscours, dès lors que le concept de
"domaine de mémoire" introduit par Jean-Jacques Courtine8, à la suite de Michel
Foucault, entre en concurrence avec lui et en paraît parfois le simple substitut.
Remaniement important, eu égard aux positions de départ sur la question du sujet,
mais qui permet peut-être, en affaiblissant le concept, de le faire travailler et d'esquisser
un déblocage du côté du sujet. Comme on pouvait le pressentir, la Formation
Discursive, toujours soupçonnée de mener vers des dérives taxinomiques et de nourrir
une pensée de l'homogène, est fortement mise en question.
32 Mais la reconfiguration affecte essentiellement le dispositif, si bien construit, de la
première analyse du discours. Celui-ci mettait en oeuvre les orientations théoriques
fondamentales vers l'interdiscours, vers le répétable, donc le même. Le concept de
conditions de production en particulier réglait le rapport de détermination du discours
par un extérieur pensé en termes d'idéologie, il était directement producteur
d'homogénéité, responsable donc du "ratage de l'hétérogène".
33 Comment repenser le dispositif pour sortir du schéma initial de mise en relation,
sous le signe de la Science, entre un métadiscours marxiste et des textes pré-découpés
sur la base de savoirs ? Comment concevoir un dispositif qui permette l'émergence de
positions de sujet ? Michel Pêcheux aborde la question dans un très beau texte, écrit en
1983, "Analyse de discours : Mois époques". C'est ici la troisième époque de l'analyse de
discours, celle de le "déconstruction des machineries discursives". Il faut déstabiliser le
dispositif rigide de l'analyse de discours. Critiquant la procédure par étapes, à ordre
fixe : corpus, description, interprétation, Michel Pêcheux, lui oppose une démarche en
https://journals.openedition.org/semen/4351 7/9
14/02/2019 L’inquiétude du discours. Un trajet dans l'histoire de l'analyse du discours : le travail de Michel Pêcheux

spirale, cumulative. L'informatique, qu'il avait mise au service de sa visée théorique,


revêt une nouvelle valeur, proprement heuristique. Ceci avait été rendu possible par le
rencontre de l'équipe informatique de l'UQAM, animée par Pierre Plante, le concepteur
et constructeur du logiciel DEREDEC, vers 1981-19829. Il s'agit désormais de construire
des "machines paradoxales" qui permettent, par un mouvement incessant la production
de nouveaux moments de corpus, la formulation de nouvelles hypothèses, l'ouverture
de nouveaux trajets à la découverte des réseaux qui constituent l'énoncé. Par un étrange
cheminement, Michel Pêcheux retrouve à la fin le Foucault qu'il n'avait pu rencontrer.
34 Evanoui le fantasme scientiste, l'analyse de discours est devenue une discipline
interprétative. Ni programme, ni méthode, elle demeure comme une problématique.
Par un processus à la limite infini, elle invite à construire des objets discursifs dans une
triple tension entre la systématicité de la langue, l'historicité et l'interdiscursivité. Au
bout du trajet, il y a une place pour le sujet, mais le discours résiste à la subjectivisation.
"Face aux interprétations sans rivages dans lesquelles l'interprète se pose comme point
absolu, sans autre ni réel, il s'agit là pour moi d'une question éthique et politique : une
question de responsabilité." Ce sont les derniers mots de la dernière Communication de
Michel Pêcheux (juillet 1983).

Notes
1 L'inquiétude du discours, textes de Michel Pêcheux, choisis et présentés par Denise Maldidier,
Editions des Cendres, 1990.
2 Cf. N. Ruwet, Introduction d la grammaire générative, Pion, 1967.
3 Cahiers de Lexicologie, 1969-II, Didier-Larousse.
4 Langages 62, Analyse du discours politique, 1981.
5 Cf. J. Guilhaumou, D. Maldidier, R. Robin "Jalons dans l'histoire de l'analyse de discours en
France : un trajet des historiens du discours", Discours Social /Social Discourse, 1989, vol. 11,
number 3, Montréal.
6 B. Conein et al., Matérialités Discursives, Presses Universitaires de Lille, 1981.
7 F. Gadet, M. Pêcheux, La langue introuvable, Maspéro, Coll. "Théories", 1981
8 Op. cit.
9 Cf. "Le système de programmation DEREDEC" dans Mots 6, 1983.

Pour citer cet article


Référence électronique
Denise Maldidier, « L’inquiétude du discours. Un trajet dans l'histoire de l'analyse du discours : le
travail de Michel Pêcheux », Semen [En ligne], 8 | 1993, mis en ligne le 21 août 2007, consulté le
14 février 2019. URL : http://journals.openedition.org/semen/4351

Auteur
Denise Maldidier

Droits d’auteur
© Presses universitaires de Franche-Comté

OpenEdition

OpenEdition Books
OpenEdition BooksBooks in the humanities and social sciences
Books
Publishers
Further information
OpenEdition Journals
OpenEdition JournalsJournals in the humanities and social sciences
Journals

https://journals.openedition.org/semen/4351 8/9
14/02/2019 L’inquiétude du discours. Un trajet dans l'histoire de l'analyse du discours : le travail de Michel Pêcheux

Further information
Calenda
CalendaAcademic announcements
Announcements
Further information
Hypotheses
HypothesesResearch blogs
Blogs catalogue

Newsletters
NewsletterSubscribe to the newsletter
OpenEdition Freemium

the journal

in OpenEdition
Search

Informations

Title:
Semen
Revue de sémio-linguistique des textes et discours
Briefly:

Revue de sémio-linguistique des discours et des textes

Publisher:
Presses universitaires de Franche-Comté
Medium:
Papier et électronique
E-ISSN:
1957-780X
ISSN print:
0761-2990

Access:
Open access Freemium

Read detailed presentation


DOI / References
Cite reference

Twitter
Facebook
Google +

https://journals.openedition.org/semen/4351 9/9