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"Les bactéries: les bonnes, les brutes et les truandes

Le matériel génétique des bactéries (l'ADN principal et des bribes d'ADN


supplémentaire, les plasmides) et d'autres petites structures baignent dans
un liquide, le cytoplasme, lui même entouré d'une membrane. Certaines
espèces portent des pili, sortes de poils courts, parmi lesquels le pili F qui
permet la transmission de plasmides à d'autres bactéries. L'immense
majorité des bactéries sont inoffensives et même utiles. D'autres tuent.
On classe les bactéries en deux grandes catégories, les Gram positives
(dont les staphylocoques, les streptocoques et les inoffensifs lactobacilles
du yogourt) et les Gram négatives (les gonocoques, les salmonelles, les
pseudomonades, etc.) selon les propriétés de leur paroi cellulaire. La
plupart des bactéries se reproduisent en se séparant en deux après avoir
fabriqué une copie conforme (ou presque) de leur matériel génétique."

source: Élisabeth Gauthier, Les antibiotiques: l'envers du miracle, L'Agora, vol. 1, no 3,


1993

Essentiel
«Ainsi, une bactérie c'est une petite machine chimique qui puise des
choses dans l'environnement et qui les transforme en nouvelles copies
d'elle-même. Nous appellerons ce phénomène : «fabriquer du soi-
même».

Mais avant qu'une bactérie ne se divise pour former deux nouvelles


bactéries, elle aura d'abord dû fabriquer de nouvelles copies de chacune
des protéines qui la constituent. Ainsi donc, la bactérie, que nous avons
définie comme une machine chimique servant à fabriquer de nouvelles
bactéries, est d'abord et avant tout une machine chimique servant à
fabriquer de nouvelles copies de ses propres protéines.

Si on analyse d'encore plus près ce qui se passe dans une bactérie, et par
extension, dans tout être vivant, on observe que toutes les réactions
chimiques peuvent être schématisées par un certain nombre de cycles
chimiques imbriqués les uns dans les autres et interconnectés les uns aux
autres. Ces cycles chimiques sont organisés de façon à obtenir toujours
les mêmes résultats: fabriquer de nouvelles protéines pour remplacer
celles qui sont endommagées, fabriquer de nouvelles protéines pour
réagir aux conditions de l'environnement, fabriquer de nouvelles
protéines qui formeront une nouvelle bactérie au moment de la
reproduction.

Contrairement à la vision «génomaniaque», ce point de vue ne crée pas


de coupure entre la vie au quotidien et la reproduction. En effet, si les
conditions le permettent, la bactérie fabrique assez de nouvelles protéines
pour engendrer une nouvelle bactérie; si les ressources sont moins
abondantes, elle se contente de fabriquer les protéines dont elle a besoin
pour survivre; et si les ressources sont insuffisantes, elle meurt. Vues
ainsi, les activités de la bactérie sont toujours les mêmes et la
reproduction n'est rien de plus que l'extension de ce qui se produit le reste
du temps.

Une telle vision centrée sur les protéines permet par ailleurs d'émettre
une hypothèse différente quant aux origines de la vie. Si une bactérie est
d'abord et avant tout une communauté de protéines qui travaillent
ensemble pour fabriquer de nouvelles copies d'elles-mêmes, rien ne dit
qu'elles ont toujours disposé de la bibliothèque des gènes pour les aider
dans ce travail. On peut ainsi imaginer qu'à l'origine de la vie, il y a eu
non pas une molécule capable de s'auto-répliquer, mais bien plutôt un
groupe de molécules capables collectivement de se reproduire.

On peut alors penser que la vie aurait commencé avec des cycles d'auto-
catalyse relativement simples au sein desquels une molécule A aurait
favorisé l'apparition d'une molécule B, laquelle aurait favorisé
l'apparition d'une molécule C, et ainsi de suite jusqu'à une molécule Z qui
aurait favorisé l'apparition d'une nouvelle molécule A, bouclant ainsi la
boucle et générant un cycle qui fabriquerait des copies de plus en plus
nombreuses de chacune des molécules A à Z faisant partie du cycle.

Ces premiers cycles simples seraient apparus peu de temps après la


formation de la Terre parce qu'il y avait beaucoup d'énergie dans
l'environnement et que la présence de toute cette énergie libre favorisait
les réactions chimiques caractéristiques de la Vie, qui se font souvent en
infraction aux lois de l'entropie. Certaines de ces communautés de
molécules auront rapidement appris à s'enfermer dans de petites sphères
de graisses et elles auront laissé les traces connues sous le nom de
stromatolithes, qui prouvent que la Vie sur Terre est bien aussi ancienne
que l'on pense.

Avec le temps, les cycles se seraient complexifiés, mais à un rythme très


lent, ce qui expliquerait pourquoi il a fallu plus d'un milliard et demi
d'années avant que les bactéries primitives n'engendrent autre chose que
des bactéries. Ainsi, on peut postuler que les acides nucléiques ne sont
apparus que beaucoup plus tard, au moment où les cycles sont devenus
trop complexes pour être gérés par les seules protéines et qu'elles ont dû
«inventer» un système de contrôle et de mémoire: le gène.

L'apparition des acides nucléiques aurait ainsi pu se produire


graduellement au cours de la deuxième moitié de l'ère géologique
précédant l'apparition des cellules à véritable noyau (eucaryotes), il y a
environ deux milliards d'années. Après un période d'hésitation, les
unicellulaires eucaryotes ont littéralement explosé en une multitude de
formes multicellulaires, peut-être parce que l'invention de l'ADN et sa
prise en charge des mécanismes chimiques a révolutionné de fond en
comble le «jeu» de la vie, permettant aux humbles bactéries d'accoucher
des unicellulaires à noyaux, lesquels ont peu après engendré tous ces
merveilleux organismes pluricellulaires qui font aujourd'hui l'orgueil de
notre planète. Loin d'être les führers du vivant, l'ADN et les gènes en
sont plutôt devenus les plus fidèles serviteurs.

Ainsi, une approche centrée sur une communauté de protéines nous


éloigne un peu du Fürherprinzip, des gènes égoïstes de Dawkins, de la
sociobiologie, et de toutes ces thèses centrées sur le «survival of the
fittest», qu'on confond d'ailleurs trop souvent avec la loi du plus fort.
Nous ne connaissons pas encore l'origine de la vie, et il y a fort à parier
qu'il reste au moins plusieurs décennies de recherches à faire avant d'y
voir clair. D'ici là, pourquoi devrions-nous laisser certains auteurs nous
imposer une vision égoïste de la vie qui inspire aujourd'hui le néo-
libéralisme et le capitalisme sauvage, comme le darwinisme social a déjà
servi d'excuse à l'eugénisme, au racisme, à l'impérialisme et au
nazisme?»

source: Pierre Matton