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Àmamère,àmonpère,

etauxrêvesfragiles

qu’ilsm’onttransmis

Prologue

Cequeréservel’avenir,seulslesdieuxle

connaissent,

euxseulssontpossesseursdetoutesles

lumières.

Leshommessagesneperçoiventdel’avenir

que

cequiestimminent.Parfois,alorsqu’ilssont

complètementplongésdansleursétudes,

leurssenssemettentenéveil.Verseuxvient

demonter

l’appelsecretdesévénementsquivontse

produire,

etilsl’écoutentavecrecueillement…

ConstantinCAVAFY(1863-1933),

Poèmes

Jesuisnéenbonnesantédanslesbrasd’unecivilisationmourante,et toutaulongdemonexistence,j’aieulesentimentdesurvivre,sansmérite niculpabilité,quandtantdechoses,autourdemoi,tombaientenruine; commecespersonnagesdefilmquitraversentdesruesoùtouslesmurs s’écroulent,etquisortentpourtantindemnes,ensecouantlapoussièrede leurs habits, tandis que derrière eux la ville entière n’est plus qu’un amoncèlementdegravats. Telaétémontristeprivilège,dèslepremiersouffle.Maisc’estaussi, sansdoute,unecaractéristiquedenotreépoquesionlacompareàcellesqui l’ont précédée. Autrefois, les hommes avaient le sentiment d’être éphémèresdansunmondeimmuable;onvivaitsurlesterresoùavaient vécusesparents,ontravaillaitcommeilsavaienttravaillé,onsesoignait commeilss’étaientsoignés,ons’instruisaitcommeilss’étaientinstruits,on priaitdelamêmemanière,onsedéplaçaitparlesmêmesmoyens.Mes quatregrands-parentsettousleursancêtresdepuisdouzegénérationssont néssouslamêmedynastieottomane,commentauraient-ilspunepasla croireéternelle? « De mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir un jardinier », soupiraientlesphilosophes françaisdesLumières ensongeantà l’ordre social et à la monarchie de leur propre pays. Aujourd’hui, les roses pensantes que nous sommes vivent de plus en plus longtemps, et les jardiniersmeurent.Enl’espaced’unevie,onaletempsdevoirdisparaître despays,desempires,despeuples,deslangues,descivilisations. L’humanitésemétamorphosesousnosyeux.Jamaissonaventuren’aété aussi prometteuse, ni aussi hasardeuse. Pour l’historien, le spectacle du mondeestfascinant.Encorefaut-ilpouvoirs’accommoderdeladétresse dessiensetdesespropresinquiétudes.

C’estdansl’universlevantinquejesuisné.Maisilesttellementoublié denosjoursquelaplupartdemescontemporainsnedoiventplussavoirà quoijefaisallusion. Il est vrai qu’il n’y a jamais eu de nation portant ce nom. Lorsque certains livres parlent du Levant, son histoire reste imprécise, et sa géographie,mouvante–toutjusteunarchipeldecitésmarchandes,souvent côtièresmaispastoujours,allantd’AlexandrieàBeyrouth,Tripoli,Alepou Smyrne, et de Bagdad à Mossoul, Constantinople, Salonique, jusqu’à OdessaouSarajevo. Telquejel’emploie,cevocablesurannédésignel’ensembledeslieuxoù les vieilles cultures de l’Orient méditerranéen ont fréquenté celles, plus jeunes,del’Occident.Deleurintimitéafaillinaître,pourtousleshommes, unavenirdifférent. Jereviendraipluslonguementsurcerendez-vousmanqué,maisjedois endireunmotdèsàprésentafindeprécisermapensée:silesressortissants des diverses nations et les adeptes des religions monothéistes avaient continuéàvivreensembledanscetterégiondumondeetréussiàaccorder leursdestins,l’humanitéentièreauraiteudevantelle,pourl’inspireret éclairersaroute,unmodèleéloquentdecoexistenceharmonieuseetde prospérité. C’est malheureusement l’inverse qui s’est produit, c’est la détestation qui a prévalu, c’est l’incapacité de vivre ensemble qui est devenuelarègle. Les lumières du Levant se sont éteintes. Puis les ténèbres se sont propagées à travers la planète. Et, de mon point de vue, ce n’est pas simplementunecoïncidence.

L’idéallevantin,telquelesmiensl’ontvécu,ettelquej’aitoujours voulu le vivre, exige de chacun qu’il assume l’ensemble de ses appartenances,etunpeuaussicellesdesautres.Commetoutidéal,ony aspiresansjamaisl’atteindrecomplètement,maisl’aspirationelle-même estsalutaire,elleindiquelavoieàsuivre,lavoiedelaraison,lavoiede l’avenir.J’iraimêmejusqu’àdirequec’estcetteaspirationquimarque, pourunesociétéhumaine,lepassagedelabarbarieàlacivilisation. Toutaulongdemonenfance,j’aiobservélajoieetlafiertédemes parentslorsqu’ilsmentionnaientdesamisprochesappartenantàd’autres religions,ouàd’autrespays.C’étaitjusteuneintonationdansleurvoix,à peineperceptible.Maisunmessagesetransmettait.Unmoded’emploi, dirais-jeaujourd’hui.

Encetemps-là,lachosemesemblaitordinaire,jen’ypensaisguère, j’étaispersuadéquecelasepassaitainsisoustouslescieux.C’estbienplus tard que j’ai compris à quel point cette proximité entre les diverses communautés qui régnait dans l’univers de mon enfance était rare. Et combienelleétaitfragile.Trèstôtdansmaviej’allaislavoirseternir,se dégrader,puiss’évanouir,nelaissantderrièreellequedesnostalgiesetdes ombres.

Ai-jeeuraisondedirequelesténèbressesontrépanduessurlemonde

quandleslumièresduLevantsesontéteintes?N’est-ilpasincongrude

parlerdeténèbresalorsquenousconnaissons,mescontemporainsetmoi,

l’avancéetechnologiquelaplusspectaculairedetouslestemps;alorsque

nousavonsauboutdesdoigts,commejamaisauparavant,toutlesavoirdes

hommes;alorsquenossemblablesviventdeplusenpluslongtemps,eten

meilleuresantéqueparlepassé;alorsquetantdepaysdel’ancien«tiers-

monde », à commencer par la Chine et l’Inde, sortent enfin du sous- développement? Mais c’est là, justement, le désolant paradoxe de ce siècle : pour la première fois dans l’Histoire, nous avons les moyens de débarrasser l’espèce humaine de tous les fléaux qui l’assaillent, pour la conduire sereinementversuneèredeliberté,deprogrèssanstache,desolidarité planétaireetd’opulencepartagée;etnousvoilàpourtantlancés,àtoute allure,surlavoieopposée.

*

Jenesuispasdeceuxquiaimentàcroireque«c’étaitmieuxavant». Lesdécouvertesscientifiquesmefascinent,lalibérationdesespritsetdes corps m’enchante, et je considère comme un privilège de vivre à une époqueaussiinventiveetaussidébridéequelanôtre.Cependantj’observe, depuis quelques années, des dérives de plus en plus inquiétantes qui menacentd’anéantirtoutcequenotreespèceabâtijusqu’ici,toutcedont noussommeslégitimementfiers,toutcequenousavonscoutumed’appeler «civilisation». Commentensommes-nousarrivéslà?C’estlaquestionquejemepose chaquefoisquejemetrouveconfrontéauxsinistresconvulsionsdece siècle.Qu’est-cequiestallédetravers?Quelssontlestournantsqu’il n’auraitpasfalluprendre?Aurait-onpuleséviter?Etaujourd’hui,est-il

encorepossiblederedresserlabarre?

Sij’airecoursàunvocabulairemaritime,c’estparcequel’imagequi

m’obsède,depuisquelquesannées,estcelled’unnaufrage–unpaquebot

moderne,scintillant,sûrdeluietréputéinsubmersiblecommeleTitanic,

portantunefouledepassagersdetouslespaysetdetouteslesclasses,et

quiavanceenfanfareverssaperte.

Ai-jebesoind’ajouterquecen’estpasensimplespectateurquej’observe

satrajectoire?Jesuisàbord,avectousmescontemporains.Avecceuxque

j’aimeleplus,etceuxquej’aimemoins.Avectoutcequej’aibâti,oucrois

avoirbâti.Sansdoutem’efforcerai-je,toutaulongdecelivre,degarderle

tonleplusposépossible.Maisc’estavecfrayeurquejevoisapprocherles

montagnesdeglacequiseprofilentdevantnous.Etc’estavecferveurque

jeprieleCiel,àmamanière,pourquenousréussissionsàleséviter.

Le naufrage n’est, bien entendu, qu’une métaphore. Forcément subjective, forcément approximative. On pourrait trouver bien d’autres imagescapablesdedécrirelessoubresautsdecesiècle.Maisc’estcelle-là quimehante.Pasunjournepasse,cesdernierstemps,sansqu’elleneme vienneàl’esprit. Souvent,tropsouventhélas,c’estmarégionnatalequim’yfaitsonger. Tous ces lieux dont j’aime à prononcer les noms antiques – l’Assyrie, Ninive, Babylone, la Mésopotamie, Émèse, Palmyre, la Tripolitaine, la Cyrénaïque,ouleroyaumedeSaba,jadisappelé«l’Arabieheureuse»… Leurspopulations,héritièresdesplusanciennescivilisations,s’enfuientsur desradeauxcommeaprèsunnaufrage,justement. Quelquefois, c’est le réchauffement climatique qui est en cause. Les gigantesques glaciers qui ne cessent de fondre ; l’océan Arctique qui, pendantlesmoisd’été,redevientnavigable,pourlapremièrefoisdepuis desmillénaires;lesénormesblocsquisedétachentdel’Antarctique;les nations insulaires du Pacifique qui s’inquiètent de se retrouver bientôt submergées…Vont-ellesréellementconnaître,danslesdécenniesàvenir, desnaufragesapocalyptiques? D’autres fois, l’image est moins concrète, moins poignante humainement,plussymbolique. Ainsi,lorsqu’oncontemple Washington, capitaledelapremièrepuissancemondiale,cellequiestcenséedonner l’exempled’unedémocratieadulteetexercersurlerestedelaplanèteune autoritéquasimentpaternelle,n’est-cepasàunnaufragequel’onsonge? AucuneembarcationdefortuneneflottesurlePotomac;mais,enunsens,

c’estlacabinedepilotagedupaquebotdeshommesquiestinondée,etc’est l’humanitéentièrequiseretrouvenaufragée. D’autresfoisencore,c’estdel’Europequ’ils’agit.Sonrêved’unionest, àmesyeux,l’undesplusprometteursdenotretemps.Qu’enest-iladvenu? Comment a-t-on pu le laisser abîmer de la sorte ? Quand la Grande- Bretagneadécidédequitterl’Union,lesresponsablesducontinentsesont dépêchés de minimiser l’événement, et de promettre des initiatives audacieusesentrelesmembresrestantspourrelancerleprojet.J’espèrede toutcœurqu’ilsyparviendront.Enattendant,jenepuism’empêcherde murmurerànouveau:«Quelnaufrage!» Longueestlalistedetoutcequi,hierencore,parvenaitàfairerêverles

hommes, à élever leur esprit, à mobiliser leur énergie, et qui a perdu aujourd’huisonattrait.Cette«démonétisation»desidéaux,quinecessede s’étendre,etquiaffectetouslessystèmes,touteslesdoctrines,ilneme semblepasabusifdel’assimileràunnaufragemoralgénéralisé.Tandisque l’utopiecommunistesombredanslesabysses,letriompheducapitalisme

s’accompagned’undéchaînementobscènedesinégalités.Cequiapeut-

être,économiquement,saraisond’être;maissurleplanhumain,surleplan

éthique,etsansdouteaussisurleplanpolitique,c’estindéniablementun

naufrage.

Cesquelquesexemplessont-ilsparlants?Passuffisamment,àmonsens.

Ilsexpliquentsansdouteletitrequej’aichoisi,maisilsnepermettentpas

encoredesaisirl’essentiel.Àsavoirqu’unengrenageestàl’œuvre,que

personnen’avolontairementenclenché,maisverslequelnoussommestous

entraînésdeforce,etquimenaced’anéantirnoscivilisations.

Enévoquantlesturbulencesquiontconduitlemondeauseuildece désastre,jeseraisouventamenéàdire«je»,«moi»,et«nous».J’aurais préférénepasavoiràparleràlapremièrepersonne,surtoutdanslespages d’unlivrequisepréoccupedel’aventurehumaine.Maiscommentaurais-je pufaireautrementquandj’aiété,dèslecommencementdemavie,un témoin proche des bouleversements dont je m’apprête à parler ; quand «mon»universlevantinaétélepremieràsombrer;quand«ma»nation arabeaétécelledontladétressesuicidaireaentraînélaplanèteentièredans l’engrenagedestructeur?

I

Unparadisenflammes

Afterthetorchlightredonsweatyfaces

Afterthefrostysilenceinthegardens

Aftertheagonyinstonyplaces…

Hewhowaslivingisnowdead

Wewhowerelivingarenowdying

Withalittlepatience

Aprèslerougeoiementdestorchessurles

visagesensueur

Aprèslefroidsilencedanslesjardins

Etl’agoniesurlesterrespierreuses…

Celuiquivivaitestmaintenantmort

Nousquiétionsenviesommesentrainde

mourir

Avecunpeudepatience

T.S.ELIOT(1888-1965),

TheWasteLand

1

Jen’aipasconnuleLevantdelagrandeépoque,jesuisvenutroptard,ilne restaitplusduthéâtrequ’undécorenlambeaux,ilnerestaitplusdufestinque desmiettes.Maisj’aiconstammentespéréquelafêtepourraitrecommencerun jour,jenevoulaispascroirequeledestinm’avaitfaitnaîtredansunemaison déjàpromiseàladémolition. Desmaisons,lesmiensenavaientbâtiquelques-unes,entrel’Anatolie,le Mont-Liban, les cités côtières et la vallée du Nil, qu’ils allaient toutes abandonner,l’uneaprèsl’autre.J’enaigardédelanostalgie,forcément,etaussi unbrinderésignationstoïquefaceàlavanitédeschoses.Nes’attacheràrien qu’onpuisseregretterlejouroùilfaudrapartir! Peineperdue.Ons’attache,inévitablement.Puis,inévitablement,ons’enva. Sansmêmerefermerlaportederrièresoi,puisqu’iln’yaplusniportesnimurs.

C’estàBeyrouthquejesuisné,le25février1949.Lanouvellefutannoncée

lelendemain,commecelasefaisaitquelquefois,parunentrefiletdanslejournal oùtravaillaitmonpère.«L’enfantetsamèreseportentbien.» Lepaysetsarégionseportaient,eux,trèsmal.Peudegenss’enrendaient comptealors,maisladescenteauxenfersavaitdéjàcommencé.Ellenedevait pluss’arrêter. L’Égypte,patrieadoptivedemafamillematernelle,étaitenébullition.Le

12février,deuxsemainesavantmanaissance,HassanEl-Banna,fondateurdes

Frèresmusulmans,avaitétéassassiné.Ils’étaitrenducejour-làchezl’undeses

alliéspolitiques;aumomentoùilsortaitdel’immeuble,unevoitures’était

approchée,untireurl’avaitvisé.Bienqu’atteintsousl’aisselleparuneballe,il

n’étaitpastombéàterre,etsablessurenesemblaitpastropgrave.Ilavaitmême

pucourirderrièrelevéhiculeetnoterlui-mêmelenumérodelaplaque.C’est

ainsiqu’onappritquelavoituredestueursappartenaitàungénéraldelapolice. El-Bannas’étaitensuiterenduàl’hôpitalpours’yfairesoigner.Sespartisans pensaientlevoirsortirdanslajournée,avecunsimplebandage.Ilss’apprêtaient àleporterentriomphe.Maisunehémorragieinterneallaitleviderdesonsang. Quelquesheuresplustard,ilétaitmort.Iln’avaitquequarante-deuxans. Son assassinat venait en réponse à celui du Premier ministre égyptien, NokrachiPacha,abattuparunFrèremusulmanunmoisetdemiplustôt,le

28décembre.Letueur,unétudiantenmédecine,s’étaitdéguiséenofficierde

police pour pouvoir s’introduire dans un bâtiment officiel, s’approcher de l’hommed’Étatetluitirerdessusàboutportantaumomentoùilallaitprendre l’ascenseur.Unmeurtrequiavaitétélui-mêmeperpétréenréactionàladécision

priseparlegouvernement,le8décembre,dedissoudrelaConfrérie.

Le bras de fer entre l’organisation islamiste et les autorités du Caire se poursuivait depuis vingt ans déjà. À la veille de ma naissance, il s’était singulièrement envenimé. Il devait connaître, au cours des décennies, de nombreuxépisodessanglants,ainsiquedelonguestrêves,toujourssuiviesde rechutes.Àl’instantoùj’écrisceslignes,ilsepoursuitencore. Cetaffrontement,commencéenÉgyptedanslesannéesvingt,finiraparavoir desretombéesdanslemondeentier,duSaharaauCaucase,etdesmontagnes d’Afghanistanjusqu’auxtoursjumellesnew-yorkaises,attaquéesetdétruites,le 11 septembre 2001, par un commando suicide ayant à sa tête un militant islamisteégyptien.

Maisen1949,leséchangesdecoupsentrelesautoritésetlesFrères,aussi

violentsfussent-ils,n’affectaientpasencorelaviequotidienne.Decefait,ma mère n’hésita pas à nous emmener au Caire, ma sœur aînée et moi, quatre semainesaprèsmanaissance.C’étaitbienpluscommodepourelledes’occuper denousavecl’aidedesesparentsetdupersonnelqu’ilsavaientàleurservice. AuLiban,monpère,quivivaitdesonsalairederédacteur,nepouvaitluiassurer des facilités comparables. Quand il en avait le temps, c’est lui qui l’accompagnaitchezlessiens.Cequ’ilfaisaitsansdéplaisir.Ilvénéraitlepassé del’Égypte,etéprouvaitdel’admirationpoursonbouillonnementculturel–ses poètes,sespeintres,sesmusiciens,sonthéâtre,soncinéma,sesjournaux,ses

maisonsd’édition…C’estd’ailleursauCairequ’ilavaitpublié,en1940,son

toutpremierlivre,uneanthologiedesauteurslevantinsenlangueanglaise.Et c’estégalementauCaire,àl’églisegrecque-catholique,quemesparentss’étaient

mariésendécembre1945.

Encetemps-là,lepaysduNilétaitvéritablementpourlesmiensuneseconde

patrie,etmamèrem’yemmenatroisannéesdesuitepourdelongsséjours–à manaissance,donc,puisl’annéesuivanteetcelled’après.Àlasaisonfraîche, bienentendu,carenété,l’airyétaitréputé«irrespirable».

Puis,brusquement,cerituelfutinterrompu.Danslesderniersjoursde1951,

mon grand-père, qui se prénommait Amin, mourut subitement d’une crise cardiaque.Etcefutsansdoutepourluiunebénédictionquedequitterlemonde avantd’avoirvusedéfairel’œuvredesavie.Carmoinsd’unmoisplustard,son Égypte,qu’ilchérissaittant,étaitdéjàlaproiedesflammes.

*

Ilyétaitvenuàseizeans,danslesillagedel’aînédesesfrères,ets’yétait rapidementfaituneplacegrâceàuntalentsingulier:ledomptagedeschevaux. Quand une bête se montrait récalcitrante, l’adolescent lui sautait sur le dos, s’agrippaitàelledesesbrasetdesesjambesarquées,pournepluslalâcher.Elle avaitbeaucourir,secabrer,s’ébrouer,soncavalierrestaitaccroché.Etc’était toujourslamonturequisefatiguaitavantlui.Ellesecalmait,baissaitlatête,puis s’avançaitverslepointd’eaupourétanchersasoif.Monfuturgrand-pèrelui tapotaitleflanc,luicaressaitlecou,passaitsesdoigtsdanssacrinière.Ill’avait apprivoisée. Iln’exerçapaslongtempscemétierdejeunehomme.Dèsqu’ileutprisde l’âgeetdel’embonpoint,ilselançadansunetoutautrecarrière,pourlaquelleil n’avaitaucundiplômeniaucuneformationparticulière,maisdontl’Égypte,en pleinessor,avaitgrandementbesoin:laconstructionderoutes,decanauxetde ponts.Ilfondaavecsesfrèresuneentreprisedetravauxpublicsdansunevilledu deltaduNil,appeléeTanta.C’estlàqu’ilallaitrencontrersafemme,Virginie, maronitecommelui,maisquiétaitnéeàAdana,enAsiemineure;safamille

avaitémigréenÉgyptepourfuirlesémeutessanglantesde1909,quiavaientpris

pour premières cibles les Arméniens, avant de s’étendre aux autres communautéschrétiennes. Mesfutursgrands-parentssemarièrentàTantaausortirdelaPremièreGuerre mondiale.Ilseurentseptenfants.D’abordunfils,quimouruttrèsjeune;puis,en

1921,unefille,mamère.IlslaprénommèrentOdette.Monpèrel’atoujours

appeléeAude.

Lorsquel’affairefamilialesemitàprospérer,monaïeulpartits’installerà Héliopolis, la ville neuve fondée au voisinage du Caire à l’initiative d’un industrielbelge,lebaronEmpain.Aumêmemoment,ilsefaisaitconstruire,

dansunvillagedelamontagnelibanaise,pourypasserlesmoisd’été,une maisonenpierreblanche–solide,élégante,biensituée,confortable,sansêtre pourautantluxueuse. ParmiceuxquiétaientpartistravaillerenÉgypteenmêmetempsquelui, certainsvivaientàprésentdansdevéritablespalais;ilspossédaientdesbanques, desusines,deschampscotonniers,descompagniesinternationales,ets’étaient mêmefaitdécernerdestitresdenoblesse–pacha,comteouprince.Cen’était paslecasdemongrand-père.Ilgagnaitbiensavie,maisiln’avaitpasamassé uneimmensefortune.Mêmeauvillage,quicomptaittoutjusteunevingtainede maisons,lasiennen’étaitpaslaplussomptueuse.Sonacharnementautravaillui avaitpermisdeprospéreretdes’éleverau-dessusdesaconditiond’origine,sans pourautantleplacerenhautdel’échellesociale.Àvraidire,sonparcours ressemblaitàceluid’unbonnombredesescompatriotesqui,entreledernier tiersduXIX e siècleetlemilieudu XX e ,avaientchoisides’établirdanslavalléedu Nilplutôtqued’émigrerversdesterrespluslointaines.

Étantnéàlafindecettepériode,jel’aid’abordconnueparcequ’endisaient mesparentsetleurentourage.Plustard,j’aifaitquelqueslectures–desrécits, des études chiffrées, et aussi des romans à la gloire d’Alexandrie ou d’Héliopolis.Etjesuisaujourd’huipersuadéquelesmiensavaienteu,enleur temps,d’excellentesraisonsdechoisirl’Égypte.Elleprésentaitpourl’émigré industrieuxdesavantagesquin’ontjamaisétéégalésdepuis. IlestvraiquedespaystelsquelesÉtats-Unis,leBrésil,leMexique,Cubaou l’Australieoffraientdesopportunitésvirtuellementsanslimites;maisilfallait franchirlesocéans,etsecouperdéfinitivementdesterresnatales;alorsquemon grand-pèrepouvait,àlafind’uneannéedelabeur,reveniràsonvillagepours’y fairematerner,etpours’yressourcer. Plustard,beaucoupplustard,ilallaityavoirunfluxd’émigrationversles paysdupétrole,quiétaientproches,géographiquement,oùl’onpouvaitgagner correctementsavie,etmême,pourlesplusfutés,fairerapidementfortune.Mais riendeplus.Ontravaillaitdur,onrêvaitensilence,ons’enivraitencachette, puisonsedéfoulaitdanslaconsommationàoutrance.Alorsque,danslavallée duNil,ilyavaitd’autresnourritures.Enmusique,enlittérature,commeenbien d’autresarts,onassistaitàunvéritablefoisonnement,auquellesimmigrésde toutesoriginesetdetoutesconfessionssesentaientinvitésàprendrepartau mêmetitrequelapopulationlocale. Les compositeurs, les chanteurs, les acteurs, les romanciers et les poètes d’Égypteallaientdevenirpourlongtempslesvedettesdetoutlemondearabe,et

au-delà.TandisqueladivaOumKalthoumchantaitlesRobaïyatdeKhayyâm,et quel’inoubliableAsmahane,immigréesyrienne,célébraitLesdoucesnuitsde Vienne, Leila Mourad, née Assouline, héritière d’une longue tradition de musiciensjuifs,faisaitvibrerlessallesavecsachansoncultequidisait:Mon cœurestmonseulguide. Cemouvementallaitmêmerayonner,àpartirduLevantetdelalanguearabe, versd’autresuniversculturels.Ilestsignificatif,parexemple,que My Way, chansonemblématiquedeFrankSinatra,aitétéécriteinitialementpourClaude François,unFrançaisd’Égypte,avantd’êtreadaptéeenanglaisparPaulAnka,

unAméricaind’originesyro-libanaise.D’ailleurs,enFrancemême,lemusic-

hallalongtempsétéinvestipardesvedettesnéesenÉgypte,commeDalida, GeorgesMoustaki,GuyBéartou,justement,ClaudeFrançois. Etcen’estlàqu’undomaineparmitantd’autres.Quandmongrand-pèrese rendait au ministère égyptien des Travaux publics pour y obtenir des adjudications, il y avait dans cette même administration, à l’un des étages, derrièresonbureau,unfonctionnairenomméConstantinCavafy,dontpersonne nesavait,encetemps-là,qu’ilallaitêtreconsidéréunjourcommeleplusgrand

poètegrecdestempsmodernes–néàAlexandriele29avril1863,mortà

Alexandriele29avril1933,disentsesbiographes.Riennepermetdesupposer

quelesdeuxhommessesoientconnus,maisj’aimeàimaginerqu’ilsontpuse pencherensemblesurquelqueprojetd’irrigation. C’est également à Alexandrie qu’était né, en 1888, le grand poète italien GiuseppeUngaretti,quiyavaitvécusespremièresannées.Samèreytenaitune boulangerie…

*

Monpèrequi,contrairementàbeaucoupdesescompatriotes,n’étaitpasun

homme d’argent, connaissait surtout l’Égypte par ses poètes. Souvent il me

récitaitleursvers,etàforcedelesentendre,j’enairetenumoi-mêmequelques-

uns.SonmodèleétaitAhmedChawki,qu’onappelait«lePrincedespoètes»,et

quiapparaissaitcommelafiguretutélaired’unerenaissanceculturellearabedont

onpensait,encetemps-là,qu’elleétaitinéluctable,qu’elleétaitimminente,et

qu’elleallaitforcémentécloreàpartirdelavalléeduNil.

QuandChawkivisitaitleLiban,c’étaitunévénementconsidérable,dontles

quotidiensrendaientcompteenpremièrepage.Ilétaitpartoutsuiviparunenuée

dejeunesécrivains.Monpèreaétéfier,toutesavie,d’avoirpulerencontrerun

jour;c’étaitdansunrestaurantenpleinair,etlepoèteavaitversédelabière

dansunverre,enl’approchantdesonoreille,enpenchantlatêtelégèrementvers l’arrière,etenexpliquantàceuxquil’entouraientquecebruitcaractéristique était appelé, par les auteurs arabes d’autrefois,jarsh. Un détail sans grande importance,maismonpèreenparlaitavecémotionparcequ’ilramenaitàsa mémoirelavoixetlegestedeChawki. QuandjemetrouveàRome,jemerendsparfoisdansleparcdelaVilla Borghèse,oùs’élèveunestatuedupoèteégyptien,ennœudpapillon,unerose entrelesdoigts,etlatêtepenchéelégèrementversl’arrièrecommedansles souvenirsdemonpère.

Toutaussiimportantquele«Prince»Chawki,ettoutaussireprésentatifde cetteépoqueprometteuse,étaitTahaHussein,qu’onsurnommait«leDoyendes lettresarabes». Nédansunefamilledevillageoispauvres,devenuaveugleàtroisansen raisond’unemaladiemalsoignée,ilsuts’éleverau-dessusdesonhandicappour devenir l’intellectuel égyptien le plus respecté de son temps. Homme des Lumières,résolumentmoderniste,ilinvitaitleschercheursarabesàréétudier l’Histoireaveclesoutilsscientifiquesmodernes,aulieuderépéterindéfiniment lesidéesreçuesdesanciens.

Unevivepolémiqueéclataen1926lorsqu’ilpubliaunouvrageoùilaffirmait

que la poésie arabe considérée comme préislamique avait été entièrement réécriteàuneépoqueultérieure,dansuncontextederivalitéentrelesdifférentes tribus.Cequiparutchoquant,etluivalutd’êtretraitédemécréant,cen’étaitpas seulementsaremiseencausedelavisionquel’onavaitdel’histoirelittéraire arabeetdelamanièredontlesœuvresavaientétécomposées.Onvoulaitsurtout l’empêcherd’appliquersaméthodeiconoclasteauxtextesreligieux. Cettepolémiquen’étaitpassansrappelercellequ’avaitsuscitéeErnestRenan, soixante-quatreansplustôt,lorsqu’ilavaitosé,danssoncoursinauguralau CollègedeFrance,appelerJésus«unhommeexceptionnel»sansleconsidérer commeundieu.Professeuràl’universitéduCaire,TahaHusseinfutaussitôt suspendu,commel’avaitétéRenan.Maislorsquelecheikhd’al-Azhar,laplus haute autorité religieuse du pays, demanda qu’il fût jugé, le gouvernement égyptienrefusad’alleraussiloin,estimantquel’onétaitdanslecadred’undébat académiquenormal,dontlajusticenedevaitpassemêler. En dépit des attaques dont il faisait l’objet de la part des milieux traditionalistes,leDoyendeslettresarabesdemeura,jusqu’àsondernierjour,un intellectueléminemmentrespectéparsescontemporains.Mieuxencore,ilfut nomméauxplushautesfonctions:doyendelafacultédesLettres,puisrecteur

del’universitéd’Alexandrie,etmême,de1950à1952,ministredel’Éducation

nationale–ou,pourreprendrelasibelleappellationqu’ilyavaitenÉgyptede ce temps-là, « ministre des Savoirs ». L’une de ses premières décisions fut d’instaurerlagratuitédel’enseignement.

Qu’unhommeaveugle,etperçuparcertainesautoritésreligieusescommeun mécréant,aitpuconnaîtreunetelleascensionenditlongsurTahaHussein,bien sûr,maisaussietavanttoutsurl’Égyptedesonépoque. Onpourraitmultiplierlesexemples.Rappelerquec’estàl’OpéraduCaire

quel’oncréa,en1871,Aïda,deVerdi,unecommandedukhédived’Égypte;

évoquerlesnomsdeYoussefChahineouOmarSharif,deuxLibanaisd’Égypte que le cinéma égyptien allait propulser sur la scène mondiale ; citer les nombreuxspécialistesquicertifientquel’écoledemédecineduCairefut,pour untemps,l’unedesmeilleuresaumonde…Maisjenecherchepasàdémontrer, je voudrais seulement transmettre le sentiment que les miens m’ont communiqué:celuid’unpaysexceptionnel,quivivaitunmomentprivilégiéde sonhistoire. J’aiévoquéquelquessouvenirsdemonpère,maisc’estsurtoutmamèrequi, chaquejourdesavie,m’aparléetreparlédel’Égypte.Desesmanguesetdeses goyaves « dont on ne retrouve le parfum nulle part ailleurs » ; des grands magasinsCicurel,duCaire,«quivalaientlargementHarrods,deLondres,etles GaleriesLafayetteàParis»;delapâtisserieGroppi,«quin’avaitrienàenvierà cellesdeMilanoudeVienne»;sansoublierleslonguesetlangoureusesplages d’Alexandrie… Ilyavaitlà,biensûr,lanostalgieordinairequetoutepersonneéprouveausoir desavieensongeantautempsbénidesajeunesse.Maisiln’yavaitpasque cela,iln’yavaitpasseulementlaparoledemamère.J’aiécoutétantd’autres personnes,j’ailutantdetémoignages,etilnefaitpasdedouteàmesyeuxqu’il yabieneu,pendantuncertaintemps,etpourunecertainepopulation,unparadis nommél’Égypte.Oùjemesuisrenduquandjenepouvaisencorerienvoir,rien comprendre,rienretenir.Etqui,unjour,acesséd’êtrecequ’ilavaitété,etcessé depromettrecequ’ilsemblaitavoirpromis.

2

Quandmongrand-pèrefutinhumé,danslespremiersjoursdejanvier1952,au

cimetière maronite du Caire, les rues étaient aussi paisibles que d’habitude, mêmesilatensionétaitperceptiblepourceuxquisavaientlasentir. Unecrisecouvait,depuistroismois,entrelegouvernementnationaletles autoritésbritanniques,quiavaientaccordéaupaysl’indépendancetrenteans

plustôt,maisquil’avaientcontraintensuiteàsigner,en1936,untraitéleur

permettantdemaintenirdestroupesdanslazoneducanaldeSuez.Encetemps-

là,l’ascensiond’Hitleretlaconquêtedel’ÉthiopieparMussolinijustifiaientun

telarrangement.Mais,dèslafindelaSecondeGuerremondiale,lesdirigeants

égyptiensavaientdemandéàLondresdemettrefinàuneprésencemilitairequi

n’avaitplussaraisond’être,quinecadraitpasaveclasouverainetédupays,et

quelapopulationlocaleacceptaitmal.

On entama des pourparlers, on échangea des propositions et des contre- propositions,onnégociainterminablement,sansparveniraumoindrerésultat.

Excédé,legouvernementduCairefitvoterparleParlement,enoctobre1951,

l’abrogationunilatéraledutraité,etexigeadesBritanniquesqu’ilsretirentleurs troupesdanslesplusbrefsdélais.Cetteprisedepositionsuscital’enthousiasme des Égyptiens, qui descendirent spontanément dans les rues pour fêter la «libération»duterritoirecommesic’étaitchosefaite. Mais Londres n’avait pas l’intention d’obtempérer. Un nouveau Premier

ministreétaitenplace,quin’étaitautrequeWinstonChurchill.Àsoixante-dix-

septans,ilvenaitderemporterlesélectionsgénéralesetdereprendrelesrênes

dugouvernementaprèsavoirétébattuen1945,aulendemaind’unevictoiredont

ilavaitpourtantétéleprincipalartisan.L’hommen’avaitrienperdudeson obstination. Il en voulait aux travaillistes d’avoir perdu les Indes, et il était déterminéànepluscéderunpouceduterritoiredel’Empire,niuneoncedeson

prestige.PlutôtquederetirersestroupesdelazoneduCanal,ilordonnadeles renforcer. Son homologue égyptien, Nahhas Pacha, était lui aussi un vétéran de la politique.Àsoixante-douzeans,ildirigeaitlecinquièmegouvernementdesa longue carrière. Riche propriétaire, modéré dans son patriotisme et partisan d’unedémocratieparlementaireàl’occidentale,iln’avaitpasparticulièrement enviedecroiserleferaveclaGrande-Bretagne.Maisilnepouvaitreculersans perdrelaface,niselaisserdéborderpardesnationalistesplusmilitants. AlorsileutrecoursàdiversesripostesquivisaientàlasserlesAnglais,afin qu’ilsserésignentàs’enallerd’eux-mêmes.C’étaitrisqué,trèsrisquémême, commelasuitelemontrera,maisilluisemblaitplusrisquéencored’apparaître commecompliceetcollaborateurdesforcesd’occupation.

Les mesures prises par les autorités égyptiennes furent, pour certaines, purement symboliques. À Alexandrie, on débaptisa certaines avenues qui portaient le nom de personnalités britanniques, comme lord Kitchener ou le généralAllenby.AuCaire,ondécidadetransformerleprestigieuxclubprivé GeziraSporting,fréquentéparbeaucoupderessortissantsanglais,enunjardin publicouvertàtous.Onrecommandaauxcommerçantsdeneplusimporterde marchandisesanglaises.OnincitalesÉgyptiensquitravaillaientpourlestroupes britanniquesdanslazoneducanaldeSuez,etquisecomptaientpardizainesde milliers,àquitterleuremploi,enleurpromettantdelescompenser,etenles menaçant parfois de représailles s’ils s’obstinaient à rester au service de l’occupant. Plus grave, des opérations de commando furent lancées contre des installationsbritanniques.Ellesétaientmenéespardesjeunesgensarmésqui appartenaientàdiversmouvementspolitiques,allantdescommunistesetdes nationalistes aux Frères musulmans. Certains de ces activistes appartenaient aussiauxforcesdel’ordre;etlegouvernement,pouréviterqueleschosesnelui échappentcomplètement,permitauxauxiliairesdelapolicedes’associeràces attaques. LesAnglaisdécidèrentalorsdefrapperungrandcoup,pourl’exemple.Le

vendredi25janvier1952,ilslancèrentunassautcontredesbâtimentsdela

policeàIsmaïlia,surlariveoccidentaleduCanal.Cefutunebatailleenrègle,

quiduraplusieursheures,etquisesoldaparplusdequarantemortségyptienset

unecentainedeblessés.Quandlanouvelleserépanditàtraverslepays,la

populationentièrefutsaisiederage.

Lelendemain,samedi,desmanifestantscommencèrentàserassemblerdès l’aubedanslesruesduCaire.Leurnombreaugmentaitaufildesheures,etilsse mirentàsaccageretàincendierlesentreprisesbritanniqueslesplusvisibles, commelabanqueBarclays,l’agencedevoyagesThomasCook,lalibrairieW.H. Smith,leTurfCluboul’hôtelShepheard,établissementfondéplusdecentans auparavant,quiavaitservijadisdequartiergénéralàl’arméeanglaise,etqui demeuraitl’undesplusluxueuxdupays. Puislesémeutierss’enprirentàtousleslieuxfréquentésparlesOccidentaux ouparlaclassedirigeanteégyptienne:lesbars,lesclubsprivés,lessallesde cinéma, ainsi que les grands magasins à l’européenne – dont l’inoubliable Cicurelquifaisaitlebonheurdemamère.Partout,onsaccageait,onpillait,on mettaitlefeu,etilyeutmêmeuncertainnombredelynchages.Ondénombra, enfindejournée,unetrentainedemorts,plusdecinqcentsblessésetprèsd’un millier d’immeubles brûlés. Tout le centre moderne de la capitale avait été dévasté.

Onn’ajamaissuaveccertitudequiétaientlesresponsablesdugrandincendie duCaire.Aujourd’huiencore,certainshistorienspensentqu’ils’agissaitd’un mouvementspontané qui avait peu à peu dérapé, nourri par sa propre rage destructrice;quandd’autressontpersuadésqu’ilyavaitun«chefd’orchestre», avecdesobjectifspolitiquesprécis.Toujoursest-ilquelesmotsd’ordresesont amplifiésaufildesheures.Alorsquelafouleneprotestait,audébut,quecontre lesagissementsdessoldatsanglais,ellesemitprogressivementàhurlerdes sloganshostilesaugouvernementégyptien,accusédecomplicité,ets’enprit également au jeune roi Farouk, que l’on disait corrompu, insensible aux souffrancesdesessujetsetentièrementsousl’influencedesescompagnonsde débauche. Débordées, impuissantes, les autorités n’avaient pas bougé de la journée, laissantlechamplibreauxémeutiersetsecontentantdeprotégerlesquartiersoù résidaient les dignitaires du régime. Dès le lendemain, Nahhas Pacha, complètementdiscrédité,dutprésentersadémission.Ilavaitlamentablement perdusonpari,etiln’allaitplusjoueraucunrôlesignificatifdanslaviedupays. Passeulementlui,d’ailleurs.C’estl’ancienneclassedirigeantetoutentièrequi allaitbientôtquitterlascène,sousleshuées,etpourtoujours.

*

Sixmoisaprèsl’incendieduCaire,des«Officierslibres»s’emparaientdu

pouvoir,lemonarqueprenaitlechemindel’exil,unenouvelleèrecommençait, caractériséeparunelutteacharnéeentredeuxentitéspolitiquesmajeures,toutes deuxfarouchementnationalistesetrésolumenthostilesàlasociétécosmopolite d’avant:d’uncôté,lesFrèresmusulmans,quibénéficiaientd’unvastesoutien populaire;del’autre,lesforcesarmées,auseindesquellesunhommefortallait émerger,lecolonelGamalAbdelNasser.Ilallaitdevenir,pourunequinzaine d’années, le dirigeant le plus populaire du monde arabe, et l’une des personnalitéslesplusenvuesurlascèneinternationale. Pourlesmiens,cependant,sonascensionfulguranteneprésageaitriendebon. Le nouvel homme fort ne cessait d’affirmer que le peuple égyptien devait reprendreauxétrangerslecontrôledesonterritoire,desesressources,deson

destin.Danslesannéesquisuivrontlarévolutionde1952,ilyauratouteune

panoplie de mesures – saisies, confiscations, séquestrations, expropriations, nationalisations,etc.–visantàdépouillerdeleursbienstouslespossédants, avecuneattentionparticulière,sij’osedire,enversceuxquiavaientlemalheur d’être«allogènes». Mongrand-pèreestmortavantl’incendieduCaireetlarévolution,maisses héritiers allaient bientôt devoir brader, à une fraction de leur valeur, les propriétésqu’illeuravaitléguées.AvantdequitterleurÉgyptenatale,enordre dispersé,lesunsversl’AmériqueduNord,lesautresversleLiban.

Pendantquelesmienspleuraientleurparadisperdu,Nassernecessaitde gagner en stature, et de renforcer son pouvoir. Par une série de manœuvres habiles,ilputécartertoussesrivauxpotentielsparmilesmilitaires,puissortir gagnantdubrasdeferquil’opposaitauxFrèresmusulmans.Devenuprésident delaRépubliqueetchefincontestédelarévolution,ilestimaquelemoment

étaitvenudedonnerauxÉgyptiensleurrevanchesurlesAnglais.Le26juillet

1956, il annonça dans un discours à Alexandrie la nationalisation de la CompagnieuniverselleducanalmaritimedeSuez,dontilfitoccuperleslocaux le jour même. La Grande-Bretagne, la France et Israël ripostèrent, après quelquessemaines,paruneactionmilitaireconcertée.Maiscelle-cineputse poursuivre.DésavouésparWashingtonetmenacésdereprésaillesparMoscou, lestroispayscoalisésfurentcontraintsdecesserleursopérationsetderetirer leurstroupes. LacrisedeSuezsesoldaparunedébâclepolitiquemajeurepourlesdeux principalespuissancescolonialeseuropéennesetparuntriomphepourNasser.Il avait offert à son peuple une revanche éclatante ; il avait fait taire pour longtempslasurenchèredesislamistes;etilétaitapparu,surlascènemondiale,

commelenouveauchampiondelaluttepourledroitdespeuplesopprimés.

C’estencetinstantdegloirequeleraïsprononçal’arrêtdemortdel’Égypte cosmopoliteetlibérale.Ilpritunesériedemesuresvisantàchasserdupaysles Britanniques, les Français et les juifs. En apparence, c’était là une sanction «ciblée»,dirigéecontreceuxquiavaientmené«l’agressiontripartite».Dansla réalité,sapolitiqueprovoquaunexodemassifdetouteslescommunautésdites «égyptianisées»,dontcertainesétaientétabliesdepuisplusieursgénérations, voireplusieurssiècles,surlesbordsduNil. Ces mesures ne provoquèrent de l’émotion que chez ceux qui étaient directementvisés.Auxyeuxdurestedumonde,ellesapparaissaient,dansle contexte de l’époque, comme une suite normale de la crise de Suez et une conséquenceprévisibledelarécupération,parl’Égypte,d’unesouverainetétrop longtempsbafouée. Dujouraulendemain,Nasserdevintl’idoledesfoules,danssonpayscomme dansl’ensembleduProche-Orientetau-delà.Depuisdessiècles,aucundirigeant araben’avaitsuscitéd’aussigrandesespérancesquecebelofficiertrentenaireà lavoixenivranteetauxdiscoursprometteurs.Maischezlesmiens,quandon parlait de lui, c’était rarement pour l’encenser, pour le bénir, ou pour lui souhaiterlonguevie.

3

Ma famille maternelle a toujours eu le sentiment d’avoir été injustement chasséeduparadisterrestre. Chassée,ellel’avaitété,outoutaumoinspoussée,sansgrandménagement, verslasortie…Quantàsavoirsic’étaitinjuste,lachosemériteréflexion.Mon sentimentàcesujets’estmodifiéplusd’unefoisaufildesans. Dans mon enfance j’avais, sans surprise, les mêmes convictions que mes proches.J’écoutaislesrécitsdemamèresurceque«nous»avionsperduà HéliopolisouàAlexandrie,etj’enéprouvaisdelatristesse.C’étaitunthème récurrentdanslesréunionsfamiliales.Detempsàautre,onvoyaitarriverau Libanunoncle,unecousineouunamidelafamille,quiavaienttentéderester enÉgypteunpeupluslongtempsquelesautres,avantdejeterl’éponge.Jeme souviens encore de la formule qu’avait utilisée l’un de ces nouveaux «démigrants»pourdécrirelaviesouslenouveaurégimerévolutionnaire,qui avaitlimitédemanièredrastiquelalibertéd’expressionetd’association,ainsi que la libre entreprise : « À présent, tout ce qui n’est pas interdit est obligatoire!»Jen’aijamaisoubliécettephrase,quim’apparaîtcommeune excellentedéfinitiondel’autoritarisme. Ilyeutaussidesépisodessordides.Commelorsqu’unsinistrepersonnage étaitvenuvoirmamèreetmesonclespourleurproposerderapporterdeleur maison d’Héliopolis les objets de valeur dont les autorités égyptiennes prohibaientlasortie.Ilavait,disait-il,descontactstrèssûrsàladouane.N’ayant pastroplechoix,ondécidadelecroire.Maisdetoutcequ’onluiconfia,onne revitrien,oupresquerien.Ils’étaittoutapproprié,etavaitvraisemblablement toutvendupoursonproprecompte.Bienentendu,iln’étaitpasquestionde porterplainte…

Plustard,lorsquej’aicommencéàsuivredeprèslesévénementsdumonde,je mesuismisàvoirleschosessousunautreéclairage.L’heureétaitàlalibération nationale, au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, à la lutte contre le colonialismeetl’impérialisme,contrelepillagedutiers-monde,contrelesbases étrangères.Sij’avaispersistéànevoirdansleraïségyptienquelefléauqu’il avaitétépourmafamille,j’auraiseul’impressiondeplacernosintérêtsétroits au-dessusdesprincipesuniversels. Jemeretrouvaidoncàadmirernotre«spoliateur»,etàécoutersesdiscours avecunecertaineempathie.Ilm’arrivaitmêmedeledéfendre,detempsàautre, quand je trouvais qu’on l’attaquait injustement. J’étais encouragé dans cette attitude par un ami de la famille, lui aussi Libanais d’Égypte, et qui venait souventdéjeunerànotretable.Bienqu’ileûtsouffert,commelesmiens,des mesuresprisesparlarévolution,ilavaitpourNasseruneadmirationsansbornes, et il ne se gênait pas pour le faire savoir en toutes circonstances. Ce qui provoquait de longues discussions animées, mais rarement des fâcheries durables.Leschosesrestaientciviliséesetbonenfant.Mesparentstaquinaient leuramiquandleraïssubissaitunrevers,etlui-mêmelesnarguaitàsontour quandsonhérosobtenaitunsuccès. Monjugementsurlegrandhommeétaittrèsmitigé.Etillereste.Oui,même aujourd’hui,alorsquetantd’annéesontpassé,j’hésiteencoreàsonpropos.Par certainscôtés,Nasseraétélederniergéantdumondearabe,peut-êtremêmesa dernièrechancedeserelever.Cependant,ils’estsilourdementtrompé,etsur tantdequestionsessentielles,qu’iln’alaissédanssonsillagequ’amertume, remordsetdéception.Ilaabolilepluralismepourinstaurerunpartiunique;ila muselélapresse,quiavaitétéassezlibresousl’ancienrégime;ils’estappuyé surlesservicessecretspourfairetairesesopposants;sagestiondel’économie égyptienneaétébureaucratique,inefficaceetfinalementruineuse;sadémagogie nationalistel’aconduitversleprécipice,ettoutlemondearabeaveclui… Onlevoit,mesdoutessursonbilansontsubstantiels,sansmêmequej’aieà introduiredansl’équationlavariable«égoïste»,àsavoirqu’ilapousséma famillematernellehorsdesonparadis.

*

Je me dis parfois qu’il devrait y avoir, dans un musée dédié à l’histoire universelle,unespaceappelé«lePanthéondeJanus».Onyinstallerait,sousla tutelleemblématiquedeladivinitéàdeuxvisages,despersonnalitésdehaute staturequiontjouéunrôlehistoriquedigned’admiration,maiségalement,et

parfoisaumêmemoment,unrôledétestable,voiredestructeur.Deuxdesgrands hommesquejeviensd’évoquerdanscespagesméritentdefigurerenbonne placedanscePanthéon:NasseretChurchill. S’agissant du raïs, j’aurai l’occasion de citer, dans la suite de ce livre, quelquesprisesdepositionquilerendentattachant,etquifontquesadisparition prématurée suscite chez moi, comme chez beaucoup d’Arabes, une certaine nostalgie,alorsmêmequ’ilfutindéniablementl’undesfossoyeursduLevant quej’aimais.Sanstropm’attardericisurlesraisonsdecetteambivalence,je dirai que l’homme a grandi, comme tant d’autres de sa génération, dans le ressentimentenversladominationétrangère,etqu’ilamobilisétoutesonénergie pourymettrefin,sansserendrecomptequ’enladémolissant,ilsupprimait égalementunmodedeviequis’étaitgreffésurelle,etquiauraitpuconstituer, au prix de quelques ajustements, un facteur irremplaçable de progrès et de modernisation.

S’agissant de Churchill, je n’ai évidemment pas besoin de longues démonstrationspourdireàquelpointsoncombatobstinécontrelenazismeaété salutaire.Sanssonénergie,sadétermination,sonhabileté,l’Angleterreaurait peut-êtrerenoncéàsebattre,l’Amériqueneseseraitpasengagéedanslaguerre, etunelonguenuitseraittombéesurlemonde.Pourparaphraserl’unedeses propresformules,«jamaisautantdepersonnesn’ontétéaussiredevables»…à unseulhomme. Néanmoins, lorsqu’on se penche sur son action dans le monde arabo- musulman,ondécouvreuntoutautrevisage.Salégendaireobstination,quifut admirablefaceàHitler,nelefutaucunementfaceaubraveNahhasPacha–un patriotemodéré,unpatricienoccidentalisé,unmodernisteaudacieux,quiétait allé jusqu’à confier à un homme des Lumières comme Taha Hussein le portefeuilledel’Éducationnationale. Ilvadesoiquel’objectifdeChurchilln’étaitpasdefermerlavoieàune évolutionpacifiqueetharmonieusedel’Égypte.Ilvoulaitseulementpréserver, coûtequecoûte,lesintérêtsdelaCouronnebritannique,sanssepréoccuperdes effetssecondairesquipouvaientdécoulerdesesactes.Maislesretombéesen

furentcalamiteuses.Sanslatueriedu25janvier1952,queChurchillavaitsinon

ordonnée,dumoinsautorisée,uneautreformedepatriotismeauraitpeut-être

prévalu,etl’avenirdel’Égypte,commedel’ensembledumondearabe,auraitpu

suivreunetoutautrevoie.

Laculpabilitédugrandhommeestplusévidenteencoredansunautredossier,

celuidel’Iran.Churchillenpersonnes’estdémenépourabattrelegouvernement

dudocteurMossadegh,undémocratemodernistedontleseulcrimeavaitétéde réclamerpoursonpeupleunepartplusimportantedesrevenuspétroliers.Onsait aujourd’hui,documentsenmains,quec’estlePremierministrebritanniquequi est allé faire du lobbying à Washington pour convaincre les Américains

d’organiseruncoupd’ÉtatàTéhéranen1953.

Ainsi, par son action en Égypte, Churchill a favorisé l’émergence du nationalismearabedanssaversionautoritaireetxénophobe;etparsonactionen Iran,ilapavélavoieàl’islamismekhomeyniste.Entoutebonneconscience,je présume,danslesdeuxcas…

*

Maisjerefermelaparenthèsepourreveniràmoninterrogationinitiale:les miensont-ilsétéchassésinjustementdeleurparadis,ouont-ilsméritéd’être punis? S’ils’agitdesavoirquelsétaientleurssentimentsencesannées-là,jecroisles connaître, et je ne chercherai pas à nier l’évidence : comme la plupart des «égyptianisés»,qu’ilsfussentsyro-libanais,italiens,français,grecs,juifsou maltais,ilspréféraientcertainementlerègnedespachasàceluidescolonels.Le statuquoleurconvenait,ilsauraientvouluqu’ilseprolongeindéfiniment.Et même quand ils n’avaient pas beaucoup de sympathie pour la politique des Anglais,ilsvoyaienteneuxdesgarantsdelastabilité. Ma mère m’a raconté qu’au moment du grand incendie, et alors qu’elle craignaitdevoirlesémeutiersenvahirHéliopolispourysemerladévastation commedanslecentreduCaire,elleavaitenvisagédepartirenvoitureavecsa propremèreverslazoneduCanal,quelesBritanniquestenaient.Ellen’yavait renoncéqueparcequelesroutesn’étaientpassûres. Uneattitudepeupatriotique,jeveuxbienl’admettre.Maisqu’aurait-ilfallu faire?Attendredocilementlahordedesincendiaires?Finalement,cesderniers se sont arrêtés avant d’avoir atteint Héliopolis. « Notre » maison avait été sauvée. Mais seulement pour être bradée, quelque temps plus tard, lorsqu’il fallutquitterlepaysdéfinitivement.

Prisentenailleentredeuxforcesindomptables,celledelaragearabequi

montait,etcelledel’arroganceoccidentalequifrappaitàgauche,àdroite,avec

lasubtilitéd’unpachydermeivre,lesmiensétaientperdus,quoiqu’ilsfassent.

Onneleurreprochaitpasleursopinions,leurspropos,nileursactes,onleur

reprochaitleursorigines,qu’ilsn’avaientpaschoisiesetqu’ilsnepouvaientpas

modifier. Decefait,jen’accorderaipasbeaucoupd’importanceauxréactionsqu’ilsont pu avoir en ces années d’angoisse. Lorsque leur univers avait commencé à sombrer,ilsavaienttentédes’agripperàlaplanchequisemblaitpouvoirleur éviterdesenoyer,quellequ’ellefût–unroi,unpacha,unearméeétrangère. S’ilsnefurentpasinnocents,ilsnefurentpascoupablesnonplus.

4

Aveclepassagedesans,etàlalumièredesévénementsquisesontproduits dans les dernières décennies, le dilemme moral qui me taraudait depuis l’adolescencemeparaîtdésormaissansobjet.J’aicessédemedemandersiles miens,commel’ensembledes«égyptianisés»,avaientméritéleursort;etsi Nasseravaiteuledroitdelespousserainsi,sansménagement,horsdupaysoù ilsétaientnés. Aujourd’hui,jesuispersuadéquelabonneattitudeenlamatière,c’estcelle qu’aadoptéeunautregranddirigeantducontinentafricain,nélamêmeannée

queleraïs,1918,maisapparuplustardivementsurlascèneinternationale:

NelsonMandela.Quand,aprèsavoirpassévingt-sixansdesaviedanslesgeôles

durégimeségrégationniste,ilétaitsortitriomphantets’étaitretrouvéprésident

del’AfriqueduSud,ilnes’étaitpasdemandésilesBlancsl’avaientsoutenulors

ducombatpourlalibération;s’ilss’étaientdépartisdeleurarrogancedecolons

etdeleursentimentdesupériorité;s’ilsavaientsus’intégreràlapopulation

localedansunespritderespectetdefraternité;ets’ilsavaientdoncméritéde

fairepartiedelanouvellenation…Àchacunedecesquestions,laréponseaurait

été«non».MaisMandelas’estbiengardédeselesposer.C’estunetoutautre

interrogation qu’il avait à l’esprit : mon pays se porterait-il mieux si les Afrikanersyrestaientaulieudes’enaller?Etlaréponseluiparaissaitévidente:

pourlastabilitédel’AfriqueduSud,poursasantééconomique,pourlebon fonctionnement de ses institutions, pour son image dans le monde, il valait

mieuxretenirlaminoritéblanche,quelqu’aitpuêtresoncomportementjusque-

là.Etlenouveauprésidentfitcequ’ilfallaitpourencouragersesennemisd’hier

ànepasdésertersonpays.

L’undesmomentslesplushautementsymboliquesfutceluioù,surmontantà

lafoislesressentimentsdupasséetl’ivressedelavictoire,ilserenditchez

MmeVerwoerd,laveuveduPremierministrequil’avaitjetéenprison,pour

prendrelethéavecelleetlarassurerquantàl’avenir.

Avait-ilagidelasorteparhabiletépolitique,oubienparmagnanimité?À vraidire,peuimporte.Onatortdemettresystématiquementenoppositionles intérêts et les principes. Parfois, ils se rejoignent. La magnanimité est quelquefois une habileté, et la mesquinerie une maladresse. Notre monde cynique répugne à l’admettre, mais l’Histoire regorge d’exemples probants. Souvent,lorsqu’unpaystrahitsesvaleurs,iltrahitaussisesintérêts. LepremiercasauqueljesongeestceluideLouisXIV,lorsqu’ilrévoqua,en

1685,l’éditdeNantesparlequelsongrand-père,HenriIV,avaitaccordéla

libertédeculteàlaminoritéprotestante.PousséshorsdeFrance,ceuxqu’on appelaitalorsleshuguenotsfurentaccueillisdansd’autrescontréeseuropéennes, etilscontribuèrentgrandementàlaprospéritéd’Amsterdam,deLondresoude Berlin;s’agissantdecettedernièreville,beaucoupd’historienspensentqueson accessionaurangdemétropoledatedel’arrivéedesréfugiésfrançais;unfait particulièrementéloquentquandonsaitqu’elleallaitdevenirlagranderivalede Paris. L’expulsionmassivedeshuguenotsavaitdonceupoureffetd’appauvrirla Franceetd’enrichirsesrivaux.Onpourraitdireexactementlamêmechosede l’expulsiondesmusulmansetdesjuifsparlesroiscatholiques,aulendemainde

laprisedeGrenadeen1492;àcausedecettemesure,dictéeparl’intoléranceet

parlasuffisance,l’Espagneserévéleraincapabledetirerlesbénéficesdesa conquêtedesAmériques;etellemettracinqcentsansàrattrapersonretardsur lesautresnationseuropéennes. Laseuleexcusequel’onpuissetrouverauxsouverainsquiavaientprisces décisionsdésastreuses,c’estquelamyopiedontilsavaientfaitpreuveétaitsi répandueàtraverslemondequ’ellesemblaitêtrelasagessemême.N’étaient-ils pasendroitdepenserqueleursroyaumesdeviendraientplusfortsendevenant plus homogènes ? Et que le Ciel les comblerait de ses grâces pour les récompenserd’avoirchasséles«hérétiques»etles«infidèles»?Dansla

réalité, les choses ne se passent pas ainsi. Ni au XV e siècle, ni au XVII e , ni aujourd’hui. Tout au long de l’Histoire, les expulsions massives, qu’elles paraissent justifiées, légitimes ou pas, ont généralement nui à ceux qui sont

restésbienplusqu’àceuxquiontétéchassés.Sansdoutecesdernierssouffrent-

ils au début ; mais, le plus souvent, ils se ressaisissent, ils surmontent leur traumatisme,etilsfinissentsouventparaccomplirdesprodiges,pourleplus grandbénéficedespaysquilesontaccueillis.

Cen’estpasunhasardsilanationlapluspuissantedelaplanète,àsavoirles États-Unis,s’estfaitunespécialitéd’accueillirdesvaguessuccessivesdebannis et d’expulsés, depuis les puritains anglais jusqu’aux juifs d’Allemagne, en passantparlesrescapésdesrévolutionsrusse,chinoise,cubaineouiranienne, sans oublier les protestants de France – chez le président Franklin Delano Roosevelt, le nom central est celui d’un ancêtre huguenot qui s’appelait originellementDeLannoy.

*

J’aurai, plus d’une fois encore, l’occasion d’évoquer ce mythe pervers de l’homogénéité–religieuse,ethnique,linguistique,raciale,ouautre–parlequel tant de sociétés humaines se laissent leurrer. Dans l’immédiat, je voudrais m’arrêterplusspécifiquementsurlaquestiondespopulationsperçuescomme «allogènes»,etdelafonctionqu’ellespeuventremplirauprèsdessociétésoù ellesvivent. Souvent,lesminoritairessontdespollinisateurs.Ilsrôdent,ilsvirevoltent,ils butinent,cequidonned’euxuneimagedeprofiteurs,etmêmedeparasites. C’estquandilsdisparaissentquel’onprendconsciencedeleurutilité. Le ressentiment que les peuples colonisés éprouvent envers leurs colonisateurs est compréhensible ; et il est normal qu’il s’accompagne de méfianceetmêmed’hostilitéenversceuxquifurentlesalliésoulesprotégésdes anciens maîtres. Néanmoins, l’histoire des dernières décennies nous apprend que,trèsviteaprèslecombatpourlalibération,arrivel’heureducombatpourle développementetlamodernisation.Danscettenouvellephase,laprésenced’une populationqualifiée,ayantunaccèsimmédiatauxsociétésindustrialisées,estun atoutirremplaçable.Onpourraitcomparercetaccèsàuneartèrereliantlajeune nationaucœurdumondedéveloppé.Coupercetteartèreestabsurde,c’estune automutilationetquasimentunsuicide.Quedepaysnes’ensontjamaisremis! L’hostilité et la méfiance sont compréhensibles au sortir d’un combat éprouvant. Mais un grand dirigeant se doit d’être à la fois visionnaire et pragmatique;ildoitsavoirs’éleverau-dessusdesressentimentsépidermiques, pourexpliqueràsescamaradesdelutteetàl’ensembledesescompatriotesque lesprioritésontchangé,etquecertainsennemisfarouchesd’hiersontdevenus,à l’instantdelavictoire,despartenairesprécieux.Enraisondeleurproximitéavec le centre économique et intellectuel de la planète. Et aussi parce qu’ils possèdent,grâceàlapositionprivilégiéequiavaitétélaleur,unsavoir-faire irremplaçable.Mêmel’arméeetlapolice,quiavaientétédesinstrumentsde

répressionauservicedel’apartheid,Mandelaasulesreconvertiretlesmettreau servicede«lanationarc-en-ciel». Nassern’ariensufairedetoutcela,maisjemegarderaibiendel’accabler pourautant.IlestarrivéaupouvoirquaranteansavantMandela;et,sansmême prendreencompteladifférencedecaractèreentrelesdeuxhommes,ilnefait pas de doute que le monde avait changé entre-temps. Dans beaucoup de domaines,leraïsétaitprisonnierdesconceptionsquiprévalaientàsonépoque. Lecolonialismen’apparaissaitpasencorecommeunchapitreclosdel’histoire humaine.LachutedeMossadeghn’avait-ellepasmontréquelesOccidentaux, unefoischassés,pouvaientrevenirenforceetreprendreleschosesenmain? Surunautreplan,quiallaits’avérerdéterminant,celuidel’économie,leraïs nevoyaitpasl’utilitéquepouvaientreprésenterpoursonpayslescompétences exceptionnellesdescommunautéségyptianisées;danslesannéescinquanteet soixante,lesocialismedirigiste,fondésurlesnationalisationsetsurunegestion étatiquedesentreprises,apparaissaitencorecommeunevoieprometteusepour l’économie.

Àces«myopies»s’enajoutentd’autres,quines’expliquentpasseulement par les dates ni par les illusions de l’époque. Je songe en particulier à un comportement,trèscaractéristiquedelaviepolitiquearabe,etquiareprésenté, toutaulongdel’histoirerécente,unevéritableplaie.Jeledéfiniraicommeune incapacitémaladiveàrésisterauxsurenchères.Nasseréprouvaitconstammentle besoindemontrerqu’ilétaitplusnationalistequelesFrèresmusulmansetplus radicalquelesautresdirigeantsnationalistes.Mêmedevenuleleaderincontesté del’Égypteetl’idoledesfoulesarabes,ilestrestéterrifiéàl’idéequ’ilpourrait selaisserdéborderpar«plusNasserquelui». Etunjour,depeurd’êtreaccusédemollesse,ilselaissaentraînerdansune guerredontilnevoulaitpas,etquiallaitserévélerfatalepourluicommepourla nationquicroyaitenlui.

Jereviendraipluslonguementsurcetépisodetraumatisant,survenuen1967,

alorsquetouslesmiensavaientquittél’Égyptedepuislongtemps.Bienentendu, ils continuaient à en parler sans arrêt, avec un mélange de tendresse et de rancœur. Pourmapart,c’estàl’âgedehuitansquejem’étaisrenduunetoutedernière foisdansnotremaisond’Héliopolis.Mamèrem’yavaitemmenéavecellepour quejel’aideàramasserquelquesaffairespersonnelles,avantqueleslieuxne soientévacuéspourtoujours.Magrand-mèrevenaitdesuccomberàuncancer.

L’immeubleétaitàsonnom,etsursonlitdemort,ellel’avaitvendu,signedes

temps,àunofficierdel’arméeégyptienne.Àvilprix,forcément,maiselleavait

faitpromettreàl’acheteurdelaisser,surlafaçade,lastatuedesainteThérèse,

qu’elleavaitfaitvenird’Italievingt-cinqansplustôtpourveillersurlamaison

nouvellementconstruite.

L’officieratenuparole,etseshéritiersdemême.Auxdernièresnouvelles,la

sainteesttoujoursàsaplace.

5

Leparadisdemamèreétaitirrémédiablementperdu,etlesturbulencesont mêmefaillis’étendre,danslafoulée,àceluidemonpère.MaisleLibanallait «passerentrelesgouttes»,cettefois-là,etbénéficierd’unsursis.Etmême, pourrait-ondireaveclereculdel’Histoire,d’unultimeâged’or. Quand, dans les années soixante, j’ai ouvert les yeux sur le monde qui m’entourait,BeyrouthavaitcommencéàsupplanterLeCairecommecapitale intellectuelledel’Orientarabe.AlorsmêmequeNasserdevenait,etdeloin,la personnalitélaplusinfluentedelarégion,lepouvoirsanspartagequ’ilexerçait danssonpayss’étaittraduitparunemiseaupasdesjournaux,desmaisons d’édition,desmilieuxacadémiquesetdesmouvementspolitiques.Decefait, «l’agora»desdébatsarabess’étaitdéplacéeversunterrainneutreoùaucune autoritéécrasantenesévissait. Enl’occurrence,versleLiban:nulpaysnepouvait,mieuxquelui,jouerun telrôle.Réunissantdescommunautésnombreuses,auxsensibilitéstrèsdiverses, etdontaucunenepouvaitprétendreàunepositionhégémonique,ilétaitlelieu idéal du foisonnement et du pluralisme. Et c’est tout naturellement vers lui qu’avaientdérivétousceuxquinepouvaientpluss’exprimerchezeux.

Les États voisins devenaient de plus en plus inhospitaliers pour ceux qui n’étaientpas–oun’étaientplus–aupouvoir.C’étaitnotammentlecasdela Syrie. Peudegenssesouviennentdel’époqueoùcepaysavaitencoreunepresse indépendante,desélectionslibres,etunlargeéventaildepartispolitiques.Ce temps-làabeletbienexisté,mêmesijen’enaiaucunsouvenirdirect,vuqu’en

mars1949,unmoisaprèsmanaissance,Damasconnutsonpremiercoupd’État.

Ungénérals’emparadupouvoiretsuspenditlaConstitution.Enjuin,ilsefit

élireprésidentdelaRépubliqueavec99%desvoixets’octroyaletitrede

maréchal. Mais en août, il fut renversé par un deuxième coup d’État, et sommairementexécuté.Puis,endécembre,sontombeurfutlui-mêmerenversé, avantd’êtreassassinéquelquesmoisplustard…

Après1949,l’annéedestroiscoupsd’État,ladémocratien’aplusjamais

réussiàs’imposerenSyrie.Lepaysn’aplusconnuqu’unetristeetfrustrante alternanceentredesphasesd’instabilitéetdesphasesdedictature.Etàchaque secousse,lesperdantsvenaients’exilerauLiban–desofficierslimogés,des politiciens échappés de prison, des industriels dont les usines avaient été nationalisées,desartistesetdesintellectuelscherchantunespacedeliberté… Ilyeut,pendantdesdécennies,entreDamasetBeyrouth,unfluxcontinude réfugiés,dontcertains,quiappartenaientdéjààl’élitesyrienne,purentintégrer sans grande difficulté l’élite du pays d’accueil. Personne ne s’offusquait en apprenantquetelpoète,tellecomédienne,telcompositeur,telministreoutel présidentlibanaisétaitnéàDamas,àAlepouàLattaquiéplutôtqu’àBeyrouth ouàTyr.

Je me suis attardé sur le cas syrien, qui est le plus frappant ; mais le phénomèneétaitbienplusample,etplusancien.LeLibanalongtempsjouéun rôledeterred’asilepourles«mal-aimés»duMoyen-Orient.Unpeucomme l’avait fait l’Égypte jusqu’aux années quarante. Ce qui peut donner à l’observateurtardifunefausseimpressiondesimilitudeentrelesdeuxmodèles levantins.Danslaréalité,ilsnereposaientpassurlesmêmesbases. Le cosmopolitisme à l’égyptienne s’apparentait à la longue tradition des «échelles»,cescomptoirsoùlesressortissantseuropéensbénéficiaientdela protectiondesconsulsdesPuissances,envertudetraitésinégalitairesimposés jadisà«l’hommemalade»ottoman.Sansdouten’était-onplusdanslemême environnement politique, mais certaines pratiques persistaient. Si un Italien vivantenÉgyptevenaitàassassinersonvoisin,ilpouvaitdemanderàêtrejugé enItalie,etlesautoritéslocalesn’avaientpasledroitdes’yopposer. Jen’aipaspriscetexempleauhasard,ilm’aétéinspiréparunfaitréelqui avait défrayé la chronique du temps de mes grands-parents. En mars 1927, Salomon Cicurel, principal propriétaire des magasins du même nom, fut assassinédehuitcoupsdecouteaudanssavilladuCaire.Lapolicen’eutaucun malàremonterjusqu’àsesmeurtriers:sonchauffeur;unancienemployéqu’il avait licencié ; et deux complices. Sur les quatre criminels, deux étaient de nationalitéitalienne,justement,etl’onfutobligédelesremettreauxautoritésde leurpayssanspouvoirlesjuger;untroisièmeétaitgrec,etondutlelivreràla

Grèce ; seul le quatrième, un certain Dario Jacoel, que les documents de l’époquedésignentcomme«juifapatride»,futjugéetcondamné.Ilprétendait être lui aussi italien, et même membre du Parti fasciste, mais il ne put en apporter la preuve. On le déclara « âme du complot », alors qu’il n’était manifestementqu’uncomparse,etilfutdûmentpendu. L’affairefitgrandbruit.Desintellectuelségyptiensderenomprirentlaplume

pourdénoncerunesituationaberrantequiplaçaitlesressortissantsétrangersau-

dessusdeslois,procurantàchacund’euxunesorted’immunitédiplomatique, pournepasdireunegarantied’impunité. Cesprivilègesabusifssuscitaientàlafoisdesappétitsetdesressentiments. Certaines catégories de la population cherchaient à se rapprocher des Occidentaux pour bénéficier des mêmes avantages. Mais la plupart des autochtonesvoyaientdanslestatutdesressortissantsétrangersuneinsulteà l’indépendancedupaysetàsadignité.L’incendieduCairenefut-ilpasun révélateur de l’immense colère qui couvait ? Bien d’autres déchaînements allaientseproduire,aufildesans,dansplusieurspaysdelarégion,pourdes raisonssimilaires.

Avec,parfois,desconséquenceslourdesetdurables.Ainsi,laruptureentre l’ayatollah Khomeiny et le régime du shah fut consommée le jour où le

monarqueaccepta,en1964,àlademandedeWashington,quelesmilitaires

américains installés en Iran ne puissent jamais être jugés par les tribunaux locaux.Unecontestationradicalenaquitalors,quidevaitaboutir,quinzeansplus tard, à l’écroulement de la monarchie et à l’avènement de la République islamique… Je ne doute pas que ce bouleversement – sur lequel j’aurai l’occasionderevenir–s’expliquepardenombreusesraisons;maislarage contre l’extraterritorialité dont bénéficiaient les Occidentaux a été, indéniablement,unfacteurdéterminant.Cen’estd’ailleurspasparhasardsil’un des premiers actes des militants révolutionnaires iraniens fut de bafouer l’immunitédel’ambassadeaméricaineetdeprendrelesdiplomatesenotage. C’étaitlà,biensûr,undéfiflagrantàtouteslesconventionsinternationales. Maisc’étaitavanttoutunactederébellioncontreun«ordremondial»qui prévalaitdepuisdessiècles,etquiinstaurait,demanièreparfoisexpliciteet parfoisimplicite,unehiérarchieentrelespeuplesetentrelescultures,avecles Occidentauxtrônantsurlaplushautemarche. Pour les populations qui l’avaient subi, cet ordonnancement inégalitaire a toujours été dégradant ; et au crépuscule de l’ère coloniale, il était devenu inacceptable.Toutcequienrelevaitétaitdésormaisrejetéavecrage.Mêmeles

quelquesretombéespositivesquel’onpouvaitlégitimementmettreàsonactif. Comme d’avoir favorisé l’émergence, à Shanghai, à Calcutta, à Alger ou à Alexandrie,de«paradis»culturelsoùavaientpuéclore,pouruntemps,des fleurs délicates, nées de rencontres rares entre diverses langues, diverses croyances,diverssavoirs,diversestraditions. Cettesublimefloraisonnepouvaitqu’êtreéphémère.Fondéesurdesbases aussi iniques, elle n’avait aucune chance de se perpétuer. Quant aux communautésperçuescomme«allogènes»,mêmelorsqu’ellesn’étaientpas responsablesdelasituationquiassuraitleurstatut,ellessemblaientcoupablesdu seulfaitqu’ellesenbénéficiaient.Etellesontfiniparenpayerleprix.Cefutle casenÉgyptepourlesSyro-LibanaisoulesGrecs,enLibyepourlesItaliens, commeenAlgériepourlespieds-noirs. J’auraisétéenchantésil’universculturelquiavaitproduitCavafy,Camus, UngarettiouAsmahaneavaitpusetransformerets’adapteraulieudedisparaître complètement ; mais il faut bien reconnaître que ses fondements étaient vermoulus. L’Égyptedemafamillematernelleétaitdestinéeàs’effondrer.Ellen’était plusqu’unesurvivance,letémoinmourantd’unâgerévolu.Nasserluiadonné lecoupdegrâce,etellenes’estplusrelevée.

*

LeLibann’étaitpasdanslemêmecasdefigure.Aucunecatégoriedela population n’y bénéficiait d’un statut d’extraterritorialité. L’objectif des fondateursdupaysétaitd’organiserlacohabitationetdemaintenirl’équilibre entre les communautés religieuses locales – les maronites, les druzes, les sunnites,leschiites,lesgrecs-orthodoxesoulesgrecs-catholiques;etaussiles arméniens,lessyriaques,lesjuifs,lesalaouitesoulesismaéliens. Certaines communautés étaient là depuis un temps immémorial, alors que d’autresétaientarrivéesdepuisquelquesdécenniesàpeine,maisaucunen’était considéréecommeétrangère;dutempsdemonenfance,ileûtétéinconvenant, et même carrément grossier, de faire la distinction entre « autochtones » et « allogènes », ou entre Libanais de souche et Libanais de fraîche date. Ce modèlelevantinnesouffraitdoncpasduviceoriginelquientachaitlepluralisme cosmopoliteàl’égyptienne. Maisilavait,hélas,sesproprestares.Notammentcettehabitudequ’avaient lesdifférentescommunautésdesechercherdesprotecteursendehorsdupays pourrenforcerleurpositionàl’intérieur.C’estcommesi,enSuisse–puisqu’on

asouventditduLibanqu’ilétaitlaSuisseduProche-Orient–,leshabitantsde Zurich,deGenèveouduTessinfaisaientappelàl’Allemagne,àlaFranceetà l’Italie chaque fois qu’ils avaient un conflit avec le canton d’en face. La Confédérationaurait,sanssurprise,voléenéclats.

« Au début, m’a expliqué un jour mon père, on nous disait que ces comportementsmalsainsétaientunhéritagedenotrehistoiremouvementée,et qu’avecletemps,nousfinirionsparnousendébarrasser.» Ilestvraiqu’autrefois,lespetitescommunautésquis’étaientinstalléesdansla montagnelibanaise,etquiavaientdumalàsurvivresousunrégimeottoman caractériséparlesavanies,lesvexationsquotidiennesetlerègnedel’arbitraire, éprouvaientlebesoind’avoirunprotecteur.Lesmaronitess’étaientliésàla France,etleursrivaux,lesdruzes,avaientprislangueavecl’Angleterre.Les sunnitescomptaientsurlesTurcs,lesorthodoxessurlesRusses,etainsidesuite. La communauté grecque-catholique, à laquelle appartenait mon père, s’était mise sous l’ombrelle de l’Empire austro-hongrois ; une affiliation largement symbolique,mêmesij’aitoujoursvu,dansl’unedesmaisonsduvillage,une imposantephotoencadréedel’empereurFrançois-Joseph. Cesaffinitésprocuraientauxgensdupaysuneouverturesurlemonde,outout au moins le sentiment de ne pas être totalement abandonnés. Elles ont eu, indéniablement, certains effets positifs, comme de favoriser la création d’établissementsscolairesetuniversitairesdequalité.Etellesontjouéunrôle déterminantdanslanaissancedupays. Quand,aulendemaindelaPremièreGuerremondiale,l’empiredessultans avait commencé à se désintégrer, les chefs de l’Église maronite s’étaient démenéspourquelaFrancesoitlapuissancemandatairesurleurterritoire,et pourqu’elletracelesfrontièresd’unnouvelÉtatoùilspourraientsesentirchez eux.C’estainsiqu’estnéleLibandansseslimitesactuelles. Lespremierstemps,ilapparaissaitd’ailleurs,auxyeuxd’ungrandnombrede sesfils,commeuneinventionfrançaiseconçueavanttoutpourlesmaronites. Pourquoin’a-t-onpascrééplutôtunegrandeSyrie?sedemandaientcertains lettrésdecetteépoque.Etpourquoipasunvasteensemblegroupanttousles peuplesarabes?sedemandaientd’autres. Danscetterégionauxpopulationsentremêléesetauxsouverainetésrécentes, lesprojetsd’uniononttoujourseubeaucoupdepartisans.Sansdouteétaient-ils passablementirréalistes.Maispasplusquedevouloirdonneràchacunedes innombrables communautés son propre État souverain. Et pas plus que de vouloirérigerenpatrieséternellesdesentitésnéesdudernierdécoupageoudu

derniercollage.

6

Laquestiondel’unitéarabeallaitoccuperledevantdelascènetoutaulong desannéesquisuivirentl’avènementdeNasser.Devenulehérossuprêmedes peuplesdelarégion,ils’étaitfixépourobjectifdelesrassemblertousausein d’unmêmeÉtatallant«del’océanauGolfe»,abolissantainsilesfrontières dessinées par les colonisateurs. Les foules applaudissaient son projet avec enthousiasme.

Cetteferveurmontad’uncranenfévrier1958,lorsquelesdirigeantssyriens,

lasdel’instabilitéchroniquequiaffectaitleurpaysetconscientsdel’adhésion massive de leurs concitoyens aux thèses du panarabisme, demandèrent solennellementauraïsdevenirprendrelepouvoirchezeux.UnÉtatunitairefut proclamé, qui prit le nom de République arabe unie, avec l’Égypte comme «provinceméridionale»etlaSyriecomme«provinceseptentrionale». Dansdenombreuxpaysdelarégion,lanaissancedelaRAUfutaccueilliepar lapopulationavecravissement.Quel’unitéarabe,considéréejusque-làcomme unrêvelointain,fûtentraindeseréaliserconcrètement,suscitaunimmense espoir,del’IrakauYémenetduSoudanauMaroc.ÀBeyrouth,commedans plusieursautresvilleslibanaises,desmanifestationsdemassefurentorganisées pourexigerquelepayssejoignesanstarderàlaRAU,etendevienne«la provinceoccidentale».

Ai-jebesoindesoulignerque,dansmafamillematernelle,quivenaittout justedefuirl’Égypte,sonrégimepolicieretsesnationalisationspunitives,pour seréfugierauLiban,oncontemplaitavechorreurlaperspectived’uneannexion decedernieràlanouvellerépubliquenassérienne?Onavaitl’impressiond’être pourchasséparledestinavecacharnement. Mon père, par conviction personnelle autant que par empathie avec les

sentimentsdemamère,étaitinquietetindignédecequisepassait.Encetemps-

là,iltenaitdanslapresseunechroniquequotidienneincisiveetsarcastiquequi luivalaitungrandsuccèsauprèsdupublic.Ilyprenaitgénéralementpourcible lesatavismesdesesconcitoyensetlesincongruitésdelaviepolitique.Àla proclamationdelaRAU,ils’étaitdéchaîné:«Quandonaleprivilègede s’appelerl’Égypte,onnechangepasdenom!Danslesplusgrandesuniversités de la planète, il y a des savants éminents qui portent fièrement le titre d’égyptologues ! Devrions-nous désormais les appeler “rauologues”, et demander aux grandes universités qui possèdent des départements d’égyptologie,delesrebaptiserdépartementsde“rauologie”?»

Beaucoupdelecteursriaientdeboncœur.Maisbeaucoupd’autresneriaient

pas.Monpèrereçutmêmedesmenacesdemort.Toussesamisluiconseillèrent

decalmersaplume,etdenepluss’enprendreàl’idoledesmassesdepeurqu’il

nesefasseagresserparquelquefanatique.Ilestvraiquelesespritsétaient

échauffés,etquelatensionmontaitdangereusement.Lesdisputesentrepro-

nassériensetanti-nassériensallaientd’ailleursdégénérerenunevéritableguerre civile. Qui fut brève, mais hargneuse et sanglante, puisqu’elle fit plusieurs milliersdevictimes.

J’avais neuf ans, et je ne garde que des souvenirs brumeux de ce qu’on

appelle,dansl’histoiredemonpaysnatal,«larévolutionde58».Cequis’est

imprimédansmamémoire,cesontsurtoutlesvoixdemonpèreetdemamère quandilsévoquaientdevantmoicertainsévénementstragiques:l’assassinat d’unjournalistechrétienfavorableàNasser;l’enlèvementetlemeurtred’un autre journaliste, également chrétien, mais farouchement hostile à Nasser ; l’incendie,pardesémeutiers,delarésidenceduPremierministre,l’undesrares politiciensmusulmansàavoiroséprendrepositionouvertementcontreleraïs… Jemerappelleaussiquelesécolesdemeurèrentferméespendantsixmois.

Quand,le14juilletdecetteannée-là,unerévolutionsanglanterenversala

monarchie irakienne, et que les membres de la famille royale ainsi que les dirigeantsfavorablesàl’Occidentfurentmassacrésdanslesrues,lesÉtats-Unis redoutèrentqueleLibansoitemportéparletorrentnationalistedegauchequi déferlaitsurl’Orientarabe.Danslesquarante-huitheures,leurstroupesétaient surplace,venuesdeleurflotteenMéditerranée,deleursbasesenAllemagne,et certainesmêmetransportéesparunpontaérienàpartirdelaCarolineduNord. Pasmoinsdequatorzemillehommesprirentpartàl’opération;ilssécurisèrent le port de Beyrouth, l’aéroport, les principales artères et les bâtiments du gouvernement.Lescombatsentrelesfactionslocalessecalmèrentaussitôt.

Pourmettrefinàlacrise,unnouveauprésidentfutéluparleParlement,avec la bénédiction de Washington. C’était le chef de l’armée, le général Fouad Chéhab.Descendantd’unefamilleprincièrequiavaitlongtempsgouvernéla MontagnelibanaisesouslesOttomans,forméàl’écolemilitairedeSaint-Cyr, admirateurdumodèlerépublicainfrançais,ilavait,plusquetoutautredirigeant libanais,lesensdel’Étatetlavolontédebâtirunenation.Ilproclamaaussitôt quelesévénementsquivenaientd’ensanglanterlepaysn’avaientproduit«ni vainqueur,nivaincu»;etilselançadansunvastechantiervisantàconsoliderla réconciliationetàdoterlepaysd’institutionsmodernes. L’une de ses premières initiatives fut un geste symbolique d’une grande portée,etquiauraitpuavoirdeseffetsdurablessilepaysetsarégionavaient évoluédifféremment:unerencontreentêteàtêteavecNasseràlafrontière syro-libanaise,ouplusprécisémentdansunecabanebâtieàchevalsurlaligne frontalièreséparantleLibandela«provinceseptentrionale»delaRAU. Dans cette modeste construction rectangulaire en tôle ondulée, très mal chaufféeendépitdestempératureshivernales,leprésidentd’unepetitenation fragileetdiviséesefitundevoirdediscuterd’égalàégalavecl’hommeleplus puissantetleplusredoutédumondearabe,etdeparveniravecluiàunesortede «compromishistorique»,Chéhabs’engageantàcequesonpaysneserveplus jamaisdebaseauxennemisdeNasser,etcelui-cipromettant,enéchange,dene plusjamaisparlerd’unrattachementduLibanàlaRépubliquearabeunie.

Chezlesmiens,onn’étaitpastrèsfavorableàcetarrangement.Lacritiquequi revenait sans cesse dans les conversations familiales, c’est que le président libanais s’était « aligné » sur Nasser, qu’il avait transformé notre pays en «satellite»delaRAU,etqu’onallaitbientôtvoirnotrepressebâillonnéeetnos entreprisesnationalisées. Maiscescraintesn’étaientpasdutoutjustifiées.Aveclerecul,cetteréunion danslacabanefrontalièreapparaîtmêmecommel’undesraresmomentsoùle Liban avait su défendre intelligemment sa souveraineté et se préserver des tumultesmortifèresdesarégion.

*

Àl’aubedu28septembre1961,Damasfutlethéâtred’unnouveaucoup

d’État.CettefoiscontreNasser,contrel’unionavecl’Égypte.Lesputschistes

accusèrentleraïsd’avoirmépriséleurpays,del’avoirtraitécommeunecolonie

ouuneprisedeguerreetdel’avoirappauvri.Ilestvraiquesonsocialisme

bureaucratiques’étaitrévélé,pourl’économiesyrienne,aussiruineuxquepour l’économieégyptienne. Dansmafamille,l’éclatementdelaRAUfutaccueilliavecsoulagement,et mêmeavecallégresse.Jemesouviensencoredescrisdejoieautourdutransistor qui diffusait les communiqués et les chants patriotiques de Radio Damas, contrôléeparlesputschistes.Monpèresemontratellemententhousiastedanssa chroniquedulendemainqueChéhableconvoquaaupalaisprésidentielpourle sermonner. Lechefdel’ÉtatredoutaitquelafrustrationdesnombreuxpartisansdeNasser nesetraduisepardesémeutesdanslesruesdeBeyrouthetdesautresvilles

libanaises,oùlesouvenirdesévénementsde1958étaitencorevivace.Ilnefaut

surtoutpasverserdel’huilesurlefeu!insista-t-il.Leséditorialistesdevaientse montrerresponsablesetcirconspects.«Puisquenousavonsobtenucequenous voulions,faisonssemblantd’êtretristespourceuxquiontperdu»,avaitdit Chéhab,avecunlégersourire.Monpère,quim’asouventrépétécepropos,n’a jamaissusil’emploidece«nous»étaitunetournuredestyle,ousileprésident voulaitluifairecomprendrequ’ilavaitlesmêmessentimentsquelui. Ce qui est certain, c’est que l’union syro-égyptienne avait constitué une menacesérieuseetimminentepourl’indépendanceduLibancommepoursa paixcivile,etquegrâceàlasagesse,àlaclairvoyanceetàl’habiletédeses dirigeantsdel’époque,lepaysétaitsortidel’épreuveindemne,etpeut-être mêmeconsolidé.

Danslesannéessuivantes,onvitseformer,pourleséchéancesélectorales, deuxcoalitions:l’unefavorableàlalignepolitiqueduprésidentChéhabet appeléejustement«laLigne»,l’autredéfavorableetbaptisée«l’Alliance». Chacune regroupait aussi bien des chrétiens que des musulmans, qui s’affrontaient sur des idées, des programmes, pas seulement en fonction des considérationsclaniquesouconfessionnelles.Lepayssemblaitengagésurlebon chemin, celui d’une nation adulte, bien décidée à se moderniser et à «séculariser»graduellementsaviepolitiqueetsesinstitutions. Cetteorientationétaitnoble,saine,stimulante,audacieuse,etelleavaitdes chancesderéussir.Lepaysavaitdesérieuxatouts.Ilétaitàl’avant-gardedesa régionparsesécoles,sesuniversités,sesjournaux,sesbanques,etsestraditions marchandes.Ilsedistinguaitparunegrandelibertéd’expression,etunegrande ouverturesurl’Orientcommesurl’Occident.Ilauraitputirerl’universlevantin etl’ensembledumondearabeverslehaut,versplusdedémocratieetplusde modernité.Maisc’estluiquiaététiréverslebas.Versplusdeviolenceetplus

d’intolérance.Versladétresseetlarégression.Verslapertedetouteconfiance

ensoietdetoutevisiondel’avenir.

7

Laruinedecemodèlequifutsiprometteurmecauseunetristessedontjen’ai

plusletempsdemeconsoler.Etjen’aipasnonpluslecœuràchercherdes

excusesfaciles.Sansdoutel’échecs’explique-t-ilenpartieparlescrisesproche-

orientales,quiontconfrontémonpaysnatalàdegigantesquesdéfis.Maisil s’expliqueaussiparlamanièredésastreusedontonaréagiàcescrises. Danslespagesprécédentesj’aiévoquéunmomentcrucialoùlesresponsables ontsutrouverlabonnemanièredesortird’unmauvaispas.Cefutlàl’exception, hélas, et non la règle. Depuis l’indépendance, et surtout dans les dernières décennies,peudedirigeantsontfaitpreuved’ungrandsensdel’État.Laplupart n’onteupourboussolequelesintérêtsdeleurfaction,deleurclanoudeleur communauté religieuse. Chercher des alliés puissants hors des frontières nationalesaétépoureuxunepratiquecourante. Chacun justifiait ses compromissions par le fait que les siens étaient minoritaires,qu’ilsavaientlongtempssouffertetqu’ilsavaientàtoutprixbesoin de se défendre. Bien entendu, toutes les communautés du Liban sont minoritaires,mêmelesplusnombreuses;toutesontconnu,unjouroul’autre, despersécutionsoudeshumiliations;ettoutesontressentilebesoinderuseret deseprotégerpoursurvivre.Decefait,chacunes’estemployéeàtisserses réseaux régionaux et internationaux, avec des partenaires de toute sorte, qui nourrissaient leurs propres ambitions, leurs propres frayeurs, leurs propres inimitiés…

Aufildesans,descrisesetdesguerres,laterrelibanaiseestdevenueun champ ouvert où se livraient, directement ou par personnes interposées, d’innombrables combats : entre Russes et Américains, entre Israéliens et Palestiniens, entre Syriens et Palestiniens, entre Syriens et Israéliens, entre

IrakiensetSyriens,entreIraniensetSaoudiens,entreIraniensetIsraéliens–la liste est longue. Et à chaque fois les belligérants extérieurs obtenaient le concoursdetelleoutellefactionlocalequi,sousd’excellentsprétextes,jugeait habileetlégitimedes’appuyersureuxpouravancersesproprespions,sanstrop sesoucierdupaysetdeseséquilibresfragiles. Lesmursdelapetitepatrieontfiniparselézarder,desélégantestoitures jusqu’auxfondations.Plusrienneressemblaitàcequ’onavaitvoulubâtir,et plus rien ne fonctionnait convenablement. Les institutions politiques étaient tellement ébranlées qu’à chaque échéance électorale, elles menaçaient de s’effondrer. L’économie ne tenait plus debout que grâce à des bricolages laborieuxquiretardaientd’unsemestreàl’autrelabanqueroute.Lacorruption s’apparentaitàunpillagesystématique,tandisquelapopulationétaitprivéedes services élémentaires que sont l’eau, l’électricité, les soins médicaux, les transportsencommun,lestélécommunicationsouleramassagedesordures.

Cedélabrementmatérieletmoralestd’autantplusaffligeantqueleBeyrouth de ma jeunesse vivait, en matière de coexistence entre les religions, une expériencerare,quiauraitpu,jecrois,offriràsarégionsitourmentée,etmême àd’autrespartiesdumonde,unexempleàméditer. Jen’ignorepasquetoutêtrehumainesttenté,envieillissant,d’érigerletemps desajeunesseenâged’or.Néanmoins,forceestdeconstaterque,danslemonde d’aujourd’hui, nulle part on ne parvient à faire vivre ensemble, de manière équilibréeetharmonieuse,despopulationschrétiennes,musulmanesetjuives. Danslespaysoùprévautl’islam,lesadeptesdesautresreligionssonttraités, aumieuxcommedescitoyensdesecondezone,ettropsouventbienpireencore, commedespariasoudessouffre-douleur;unesituationqui,desurcroît,se détérioreaufildesansplutôtquedes’améliorer. Dans les pays de tradition chrétienne, ce qui caractérise l’attitude envers l’islam,c’estlaméfiance.Passeulementcellequiestdueauterrorisme;ilya uneméfianceplusancienne,néedelarivalitéentredeuxreligionsconquérantes cultivantlamêmeambitionplanétaire,quisesontaffrontéesdepuisdessiècles en de multiples croisades et contre-croisades, conquêtes et reconquêtes, colonisationsetdécolonisations. Et dans les rapports entre les musulmans et les juifs, c’est également la méfiancequiprévaut,néecettefoisd’unerivalitérelativementrécentemais extrêmementvirulenteentredesnationalismesadossésàlareligionetquise trouventembarquésdansuneguerretotale–surtouslesplans,etsurtoute l’étenduedelaplanète.

Cette méfiance profonde entre les adeptes des religions monothéistes, solidementinstalléedanslesespritsetconstammentalimentéeparl’actualité quotidienne,renddifficiletoutéchangefécondentrelespopulations,ettoute osmoseharmonieuseentrelescultures. Jenedoutepasqu’ilsetrouve,soustouslescieux,d’innombrablespersonnes debonnevolontéquiveulentsincèrementcomprendrel’Autre,coexisteravec lui,ensurmontantleurspréjugésetleurscraintes.Cequ’onnerencontrepresque jamais,enrevanche,etquejen’aiconnumoi-mêmequedanslacitélevantineoù je suis né, c’est ce côtoiement permanent et intime entre des populations chrétiennes ou juives imprégnées de civilisation arabe, et des populations musulmanesrésolumenttournéesversl’Occident,saculture,sonmodedevie, sesvaleurs. Cettevariétésiraredecoexistenceentrelesreligionsetentrelesculturesétait

le fruit d’une sagesse instinctive et pragmatique plutôt que d’une doctrine universalisteexplicite.Maisjesuispersuadéqu’elleauraitméritéd’avoirun grandrayonnement.Ilm’arrivemêmedepenserqu’elleauraitpuagircommeun antidoteauxpoisonsdecesiècle.Ou,dumoins,fournirquelquesarguments probantsàceuxquivoudraientrésisterauxdérivesidentitaires.Lefaitqueles populationsquijouaientcerôledecatalyseursoientaujourd’huidéracinéeseten

voied’extinctionn’estpasseulementmalheureuxpourcescommunautéselles-

mêmesetpourladiversitédescultures.Ladésintégrationdessociétésplurielles du Levant a causé une dégradation morale irréparable, qui affecte à présent toutes les sociétés humaines, et qui déchaîne sur notre monde des barbaries insoupçonnées.

*

S’agissant plus précisément de la manière dont a été gérée la diversité religieusedansmonpaysnatal,ilestdifficiledechanterseslouanges,vuqu’elle s’estconcluesurunconstatd’échec.Maisilnefaudraitpasnonplus«jeter l’enfantavecl’eaudubain»,commeditunvieiladageallemand. Cequej’appelleici«l’enfant»,c’estl’idéedereconnaîtrel’existencede toutes les communautés religieuses, même les plus petites, et d’accorder à chacuneunstatutlégal,lalibertéduculte,desdroitspolitiquesetculturels–en unmot,unedignité.UnprincipeadoptéparleLibandèssafondation,etquile différenciedelaplupartdespaysdumonde. Cette spécificité a longtemps été perçue comme une curiosité locale,

passablement risible et probablement superflue, d’autant que les contrées voisinesproclamaienthautetfortqueleurscitoyensétaienttouslogésàlamême enseigne,sanségardpourleurappartenancereligieuseouethnique.Quiconque osaitprétendrequ’ilyavaitunedifférencedetraitementselonquelapersonne étaitsunniteouchiite,musulmaneoucopte,arabeoukurde,alaouiteoudruze, nefaisaitquepropager,paraît-il,lesmensongesdesennemisdelanation!Nien Syrie,nienIrak,nienÉgypte,niauSoudan,nidansaucunautrepaysarabe,ni d’ailleursdanslespaysnonarabesduMoyen-OrientcommeIsraël,l’Iranoula Turquie,onnefaisaitdedistinction,n’est-cepas,entrelescitoyensselonleur religion ou leur ethnie ! Seul le Liban en était encore à ces archaïques subtilités… Aujourd’hui,l’onsaitquecerefusdereconnaîtrel’existencedesdifférentes communautés religieuses ou linguistiques n’a pas eu pour conséquence de conforterl’égalitéentrelescitoyensoud’abolirlesdiscriminations,maistrès exactement l’inverse. Partout, il a conduit à marginaliser et à exclure des populationsentièresquiavaientunrôleàjouer.

Enécrivantcespages,jesonged’abordauProche-Orient,marégionnatale, dontaucunpaysnepeutêtrefierdesonbilanenlamatière.Maisledénine constituepaspourautantunevertudanslerestedumonde.Sansdouteest-il théoriquement possible que, dans certaines sociétés, les mentalités soient suffisamment évoluées pour que le fait même de prendre en compte les différences religieuses ou ethniques soit devenu superflu. À dire vrai, je ne connaispasdetellessociétés,jeseraisincapabled’ennommeruneseule,maisje veux bien admettre qu’il pourrait y en avoir un jour, dans un monde idéal. D’icilà,jedemeureraisceptiqueenverslespaysquiproclamentquetousleurs citoyenssonttraitésdelamêmemanière,etqu’aucunefrangedelapopulation n’abesoind’êtremieuxprotégéequed’autres. Cesouciderassurerlescommunautéslesplusinquiètesétaitprésentdèsle commencement de l’expérience libanaise, et il demeure, à mes yeux, sa contribution la plus remarquable à la civilisation d’aujourd’hui. Cet « archaïsme » portait en lui, malgré les apparences, les promesses d’une véritablemodernité.

Maisilyavaitaussi,hélas,toutautourdel’«enfant»prometteur,une«eau du bain » qu’il aurait fallu jeter dès que possible. Je veux parler du confessionnalisme. Ce terme, qui est l’équivalent local de ce qu’on nomme ailleurslecommunautarisme,désignetoutunsystèmedequotas,envertuduquel

lespostesimportantsdupayssontrépartisàl’avanceentrelesreprésentantsdes communautés. L’idéed’originen’étaitpasaberrante:ilfallaitéviterque,pourl’électiond’un dirigeant, on retrouvât systématiquement un candidat chrétien opposé à un candidatmusulman,chacunétantsoutenuparsesproprescoreligionnaires.On avait donc décidé de répartir d’office les fonctions entre les différentes communautés.LeprésidentdelaRépubliqueseraitobligatoirementunchrétien maronite ; le président du Conseil, un musulman sunnite ; le président du Parlement,unmusulmanchiite.Augouvernement,ilyauraittoujoursuneparité exacteentreministreschrétiensetmusulmans.Etchaquecommunautéauraitses sièges de députés, qu’on ne pourrait pas lui contester. On s’était également efforcéderespectercertainsdosagesdanslafonctionpublique. Si cet échafaudage était complexe, et même alambiqué, il avait sa raison d’êtreetilauraitpeut-êtrefiniparproduirelesrésultatsespérés.Maisl’onavait sous-estimélecaractèreinsidieuxettoxiqueinhérentausystèmedesquotas.On avaitespéréqu’enatténuantlacompétitionentrelescommunautés,onallait réduire peu à peu les tensions, et renforcer chez les citoyens le sentiment d’apparteniràunenationplutôtqu’àuneconfession.Maisc’estl’inversequi s’estproduit.Aulieudesetournerversl’Étatpourobtenirleursdroits,les citoyenstrouvaientplusutiledepasserparlesdirigeantsdeleurscommunautés. Celles-cisontdevenuesdessatrapiesautonomes,gouvernéespardesclansou desmilicesarmées,etquimettaientleurspropresintérêtsau-dessusdel’intérêt national. Àvraidire,etjel’écrisausoirdemavieavecuneinfinietristesse,aulieude garderl’enfantetdejeterl’eausale,onafaitl’inverse.Onajetél’enfantpourne garderquel’eausale.Toutcequiétaitprometteurs’estrabougri.Toutcequi était inquiétant et malsain, et qu’on espérait provisoire, s’est installé plus solidementquejamais.

Aujourd’hui,jesuispersuadéquel’idéal–pourmonpaysnatal,maispas seulementpourlui–nerésidenidanslesystèmedesquotas,quienfermela sociétédansunelogiqueperverse,etquimènetoutdroitàcequel’onvoulait éviter;nidansledénidesdifférences,quidissimulelesproblèmesetcontribue souventàlesaggraver;maisdansl’instaurationd’undispositifdevigilance,au traversduquelonprendraitsoindevérifierenpermanencequ’aucunsecteurde la population, et même, idéalement, aucun citoyen, ne soit victime d’une discrimination injuste liée à la couleur, à la religion, à l’ethnie, à l’âge, au sexe,etc.Sil’onneveutpasserésigneràunlentpourrissementdutissusocial,

et qu’on ne veut pas non plus entrer dans la logique insidieuse du communautarisme, il faut s’efforcer de prendre en compte les nombreuses sensibilitésquiexistentauseindelapopulation,desortequechaquecitoyense reconnaissedanslasociétéoùilvit,danssonsystèmesocialetsesinstitutions. Ce qui exige une attention quotidienne à toutes les tensions et à toutes les distorsions. Biensûr,cen’estpassimple.Commen’estpassimple,pourlesautoritésd’un pays moderne, de gérer la santé publique, les transports, ou l’enseignement. Maisquandonprendconsciencedufaitquecequiestenjeu,c’estlasurvie mêmedelanation,saprospérité,saplacedanslemondeetsapaixcivile,on s’endonnelesmoyens,coûtequecoûte.

*

Ai-je raison de donner tant d’importance à ma région natale, à ses particularitéssociologiquesetauxtragédiesquil’ontendeuillée? Cequim’yincite,c’estquelesturbulencesdumondearabo-musulmansont devenues, ces dernières années, la source d’une angoisse majeure pour l’humanitétoutentière.Àl’évidence,quelquechosedegraveetmêmed’inouï s’estpassédanscetterégion,quiacontribuéàdéréglernotremonde,etàle détournerducheminquiauraitdûêtrelesien. C’estunpeucommesinousavionstoussubiunesecoussementaledegrande magnitude, dont l’épicentre se situait du côté de ma terre natale. Et c’est justement pour cela, parce que je suis né et que j’ai grandi au bord de la «faille»,quejem’efforcedecomprendrecommentlasecousses’estproduite,et pourquoielles’estpropagéedanslerestedumonde,aveclesconséquences monstrueusesquel’onsait. J’aurail’occasionderevenirplusd’unefoissurcettequestionquim’obsède, etquiestaucœurdecelivre.Sij’enparleici,àlafindecechapitreconsacré auxparadisperdusdemonenfance,c’estparcequ’ilm’apparaîtaujourd’huique sicesexpérienceslevantinesavaientréussi,siellesavaientpuprésenterdes modèlesviables,lessociétésarabesetmusulmanesauraientpeut-êtreévolué différemment. Vers moins d’obscurantisme, moins de fanatisme, moins de détresse,moinsdedésespoir… Peut-êtremêmequel’humanitéentièreauraitsuiviuneautrevoiequecelle quiestaujourd’huilasienne,etquinousmènetoutdroitverslenaufrage.

II

Despeuplesenperdition

Lesempireslespluscivilisésseronttoujours

aussiprèsdelabarbarie,queleferleplus

polil’estdelarouille;lesnations,commeles

métaux,n’ontdebrillantquelessurfaces.

AntoineDERIVAROL(1753-1801),

Delaphilosophiemoderne

1

J’aitoujourséprouvéungrandattachementpourlacivilisationdemespères, j’aiespérélavoirrenaître,prospérer,s’épanouir,retrouversonrayonnement,sa grandeur, sa générosité, son inventivité, pour qu’elle puisse éblouir une fois encorel’humanitéentière.Jamaisjen’auraiscruqu’aucrépusculedemavie,je seraisamenéàdécriresonitinérairepardesmotstelsquedétresse,désolation, dérive,cataclysme,régression,naufrage,perdition… Maiscommentqualifierautrementcepaysagedélabréquis’étaledevantnos yeux ? Ces pays qui se désintègrent, ces communautés millénaires que l’on déracine,cesnoblesvestigesquel’ondémolit,cesvilleséventrées,etpuiscet indescriptible déchaînement de sauvagerie – lapidations, décapitations, amputations,crucifixions,lynchages–,letoutdûmentfilméetdiffusé,pourque lerestedelaplanèten’enperdepasuneimage? Rarement,dansl’histoiredespeuples,lahainedesoiaconduitàdetelles extrémités. Au lieu de rehausser le prestige de leur civilisation, au lieu de souligner sa contribution à l’aventure humaine dans les mathématiques, l’architecture, la médecine ou la philosophie, au lieu de rappeler à leurs contemporains les grandes heures de Cordoue, de Grenade, de Fès, d’Alexandrie,deSyrte,deBagdad,deDamasoud’Alep,lesdescendantsdes sublimesbâtisseursd’hiersemontrentindignesdel’héritagedontilssontles dépositaires.Ondiraitmêmequ’ilscherchentdélibérémentàfairehonteaux amoureuxdeleurcivilisation,pourdonnerraisonàsesdétracteurs. Autrefois,ceuxquihaïssaientlesArabesétaientsuspectsdexénophobieetde nostalgiecolonialiste;aujourd’hui,chacunsesentautoriséàleshaïrentoute bonne conscience, au nom de la modernité, de la laïcité, de la liberté d’expressionoudesdroitsdelafemme.

J’ai parlé d’une « haine de soi »… Cette attitude me paraît relativement récente.Cequiestancréchezlesmiens,etquim’aconstammentirritédansma jeunesse,c’estleurmanquedeconfianceeneux-mêmesetenleurcapacitéà prendreleurdestinenmain.Unedispositiond’espritquin’estpassansrapport aveclahainedesoi;elleestsansdoutemêmeleterreauoùcelle-cis’implante. Maisellen’apaslesmêmesretombéesdestructrices,etellen’estenaucune manièrel’apanaged’unpeuple,d’uneethnieoud’unecommunautéreligieuse. Tous ceux qui ont longtemps subi l’autorité pesante d’un colonisateur, d’un occupant,d’unemétropole,connaissentcesentimentdedépendance,cebesoin d’attendre l’aval d’une instance supérieure, cette crainte de voir ses propres décisionsméprisées,sanctionnées,abolies. L’histoiredemonpaysnatalestéloquenteàcetégard.Pendantdessiècles,les ordresvenaientd’Istanbul,delaSublimePorte,commeonavaitl’habitudede dire.Detempsàautre,unémirdelaMontagneserebellait,setaillaitunfief, tissaitdesalliances,remportaitdeuxoutroisvictoires.Hélas,laPortefinissait toujoursparréagir;lerebelleétaitvaincu,appréhendé,puisconduitdansles chaînesversquelquegeôlehumide.C’estseulementaucrépusculedesOttomans queleMont-Libanputéchapperàleuremprise,lorsqu’ilyeut,au-dessusdu sultan, des souverains bien plus puissants qui lui dictaient leurs propres exigences. Maisl’habituded’obéiràuneSublimePorten’apasdisparupourautant.Les ordresquinevenaientplusd’Istanbul,onlesattendaitdésormaisdeWashington, deMoscou,deParis,deLondres;etaussidecertainescapitalesrégionales, commeLeCaire,Damas,TéhéranouRyad.Etaujourd’huiencore,quandle momentarrived’élireunnouveauprésident,parexemple,lescitoyensnese demandentpaslequeldescandidatspotentielsseraitlemeilleurpourlepays, maisplutôtsurquelnomvonttomberd’accordleschancelleries;ilestmême arrivé plus d’une fois que l’élection soit retardée, bien au-delà du délai constitutionnel, en attendant que les « puissances électrices » parviennent à s’entendre. Silecaslibanaisasesparticularités,iln’endemeurepasmoinsreprésentatif d’unétatd’espritquel’onretrouve,àdesdegrésdivers,dansl’ensembledes paysarabes,etquisecaractériseparuneattentionexcessiveauxdesideratades Puissances.Onestimequecelles-cisontomnipotentes,etqu’ilestinutiledeleur résister.Onconsidèrequ’ilyaforcémententreellesuneconnivence,etqu’ilest inutiledejouersurleurscontradictions.Etonestpersuadéqu’ellesontconçu, pourl’avenirdesnations,desprojetsprécisqu’onnepeutsûrementpasmodifier, etqu’ondoitseulementchercheràdeviner;decefait,lamoindredéclaration

d’unconseillersubalterneàlaMaisonBlancheestscrutéecommesic’étaitun arrêtduCiel. Ce travers dont souffrent les miens résulte d’une longue pratique du découragement et de la résignation. À quoi bon protester, revendiquer, s’enflammer,puisquenoussavonsquetoutcelafiniradansunbaindesang?À quoiboncombattreteladversaire,outelledynastie,puisquelesPuissancesne voudrontjamaisleslâcher?EtcesontévidemmentlesmêmesPuissancesqui fixentlemomentoùuneguerredoitcommencer,etlemomentoùelledoit s’arrêter…Quiconquemetendoutecesvénérablesassertionsestperçucomme unnaïfouunignorant.

*

Bien que risible, et irritante, cette absence de confiance en soi paraît néanmoinsbénignequandonlacompareàcequiémanedumondearabedepuis quelquesannées,àsavoircetteprofondedétestationdesoi-mêmeetdesautres, accompagnéed’uneglorificationdelamortetdescomportementssuicidaires. Il n’est pas facile d’expliquer par les mots une si monstrueuse dérive. Je voudraissimplementdireicique,pourceuxquisontnésàlamêmeépoqueet danslamêmerégionquemoi,cetteévolutionparaîtàlafoisplusinquiétanteet moinssurprenantequepourlaplupartdenoscontemporains. Quandunhommedécidedemettrefinàsesjours,onnepeutquesedemander pourquoiilenestarrivéàdetellesextrémités.Silescausesnesontjamaisles mêmesd’unsuicideàl’autre,ilyad’ordinaireuneraisoncommune:l’absence d’espoir,lesentimentd’avoirperdu,etdemanièreirrévocable,cesansquoila vienevautpluslapeined’êtrevécue–sasanté,safortune,sadignité,oula personneaimée. Jemegarderaibiend’ajouterqu’ilenestdemêmepourlespeuples.Car,à vraidire,celaneseproduitjamais.Ilarrive,oui,qu’ungroupedepersonnes– unefamille,uneescouade,unepetitesecte–procèdeàunsuicidecollectif.Les chroniquesanciennesrapportentmêmequ’enPhénicie,au IV e siècleavantnotre ère,leshabitantsdeSidon,assiégésparleroidePerse,avaientincendiéleur propreville,préférantpérirplutôtquedeselivreràl’envahisseur;etchacun connaîtl’épisodedeMassada,oùlesSicairesjuifss’étaientdonnélamortpour nepastomberauxmainsdeslégionnairesdeRome. Maislephénomèneauquelnousassistonsencesièclevaau-delà.Quedes millionsdepersonnesseretrouventsousl’emprisedudésespoir,etqu’ungrand nombred’entreellesenvienneàadopterdesattitudessuicidaires,celanes’était

jamaisvudansl’Histoire,etilmesemblequenousn’avonspasencorepristoute

lamesuredecequiestentraindesedéroulersousnosyeuxdansl’ensembledu

mondearabo-musulman,commedanstouslespaysoùviventsesdiasporas.

Jemesouviensd’avoirregardéenavril2011,danslespremièresphasesdu

soulèvementenSyrie,unevidéofilméedenuitoùdesmanifestantsscandaient enmarchant:«Auparadisnousirons,desmartyrsparmillions.»Unslogan qu’onallaitbientôtentendredansd’autrespaysdelarégion. Je contemplais ces hommes avec autant de fascination que d’horreur. Ils faisaientpreuved’ungrandcourage,surtoutqu’encetemps-làilsétaientsans armes et que les partisans du régime leur tiraient dessus à chaque rassemblement.Maisleursparolesrévélaientdesâmesendommagées,etelles mettaientànutouteladétressedumonde. Lorsqu’unepersonneperdl’enviedevivre,c’estàsesprochesqu’ilrevientde luiredonnerdel’espoir.Quandcesontdespopulationsentièresquiselaissent envahir par l’envie de détruire et de se détruire, c’est à nous tous, leurs contemporains,leurssemblables,detrouverdesremèdes.Sinonparsolidarité avecl’Autre,dumoinsparvolontédesurvie. Carledésespoir,ànotreépoque,sepropagepar-delàlesmers,par-delàles murs,par-delàtouteslesfrontièresconcrètesoumentales,etiln’estpasfacilede l’endiguer.

2

Jegardeconstammentavecmoi,inscritessurunbristolplié,cesparolesd’un poète arabe méconnu, Omayyah Ibn Abissalt al-Andalusi, né à Dénia, en Espagne,auXI e siècle:

Sijesuisfaitd’argile,

Laterreentièreestmonpays

Ettouteslescréaturessontmesproches.

Iln’estd’ailleurspasnécessairederevenirsiloindanslepassépourentrevoir untoutautrevisagedelacivilisationdemespères.L’abominationquis’étale aujourd’huisousnosyeuxestplusrécentequ’iln’yparaît.J’aimoi-mêmeconnu uneréalitébiendifférente.Maisquandilm’arrived’enparlerdenosjours,je sensmonterautourdemoil’agacement,l’impatienceetl’incrédulité. Cequinemesurprendpasvraiment.Lorsqu’unecalamités’esteffectivement produite,onnepeutjamaisdémontrerqu’elleétaitévitable.Mêmesil’onenest soi-mêmeconvaincu.Etjelesuis.J’aipassémajeunessedanscettepartiedu monde, et je ne cesse de l’observer depuis. Le douteux privilège de ma génération est justement d’avoir été témoin de la lente métamorphose du Dr.JekyllenMr.Hyde;jeveuxdiredelatransformationd’unvasteensemble de peuples qui ne s’écartaient pas beaucoup des normes de leur temps, qui partageaienttouslesrêves,touteslesambitionsettouteslesillusionsdeleurs contemporains,endesfouleshagardes,rageuses,menaçantes,désespérées.

Cette«normalité»estaujourd’huioubliée.Biendesgensontmêmedela

peineàcroirequ’elleaitréellementexisté,tantilsontprisl’habitudederegarder

toutcequitoucheauxArabesetàl’islamcommevenantd’uneautregalaxie.

Aussin’est-ilpasinutiledeleurrappeler,parexemple,quelalignedefracture idéologiquequeconnaissaitl’humanitéau XX e siècleentrelemarxismeetses adversaires,traversaitlemondearabo-musulmancommeelletraversaitlereste delaplanète. Des pays tels que le Soudan, le Yémen, l’Irak ou la Syrie abritaient d’importantesformationspolitiquesd’obédiencecommuniste.Etlabandede Gaza,avantdedevenirlebastionduHamas,émanationpalestiniennedesFrères musulmans,aétéjusqu’auxannéesquatre-vingt-dixlefiefd’uneorganisationse réclamantdumarxisme-léninisme. Plusparlantencoreestl’exempledel’Indonésie.Denosjours,chaquefois qu’onlamentionne,onsoulignequ’ils’agitdelaplusgrandenationmusulmane dumonde.Dutempsdemonadolescence,elleétaitégalementconnuepourune autreparticularité,celled’abriterleplusgrandparticommunistedelaplanète aprèsceuxdelaChineetdel’Unionsoviétique;ilcomptait,àsonapogée,près detroismillionsdemembres,unpeuplusqueson«concurrent»leplusproche, leParticommunisteitalien. Jenecherchepasiciàfairel’élogedumouvementcommuniste.Ilasuscité desespoirsimmensespourl’humanitéentière,puisillesatrahis.Ilamobilisé desêtresdevaleur,porteursdesidéauxlesplusgénéreux,puisillesaconduits dansuneimpasse.Safailliteaétécataclysmique,àlamesuredeseségarements, etelleafacilitéleglissementdumondeversledélabrementglobalauquelnous assistonsaujourd’hui. Siletonquej’emploieenévoquantcepasséprochedénotemalgrétoutunpeu denostalgie,c’estparcequelaprésence,auseindeplusieursnationsàgrande majoritémusulmane,entrelesannéesvingtetlafindesannéesquatre-vingt, d’uneidéologierésolumentlaïquetellequelemarxisme,m’apparaîtaujourd’hui comme un phénomène significatif, révélateur, et dont on peut légitimement regretterladisparition. Au-delà de l’aspect purement politique, il faut se rappeler l’atmosphère intellectuelleetculturellequirégnaitpendantunebonnepartiedu XX e siècle,et quej’aimoi-mêmeconnueàBeyrouth.Jesonge,parexemple,auxdébatsque pouvaientavoirlesétudiantsetlesétudiantesàl’universitédeKhartoum,dans lesjardinsdeMossouloudanslescafésd’Alep;auxlivresdeGramsciqueces jeunesavaientprisl’habitudedelire,auxpiècesdeBertoltBrechtqu’ilsjouaient ouapplaudissaient,auxpoèmesdeNazimHikmetoudePaulÉluard,auxchants révolutionnaires pour lesquels leurs cœurs battaient, aux événements qui les faisaient réagir – la guerre du Vietnam, le meurtre de Lumumba, l’emprisonnementdeMandela,levolspatialdeGagarineoulamortdu«Che».

Et plus que tout cela je songe, avec une profonde nostalgie, au sourire des étudiantesafghanesouyéménitesquiirradieencoresurlesphotosdesannées soixante.Puisjecompareavecl’universexigu,sombre,chagrinetrabougrioùse trouventenfermésceuxetcellesquifréquententaujourd’huilesmêmeslieux,les mêmesrues,lesmêmesamphithéâtres.

Matristesses’expliqueparquelquesautresraisonsaussi,dontjeparlepeu, d’ordinaire,mêmesij’ypensesouvent. Lorsquejerepasseenmémoirel’histoiredemarégionnataleaucoursdes centdernièresannées,jeconstatequelesmouvementspolitiquesd’inspiration marxisteontétéfinalementlesseulsoùdesmusulmans,desjuifsetdeschrétiens detoutesconfessionsavaientpuseretrouverpendantquelquetempscôteàcôte. Ilestvraique,danslaplupartdespays,l’impactdecesformationsfutlimité. Maisilyeutaussiquelquesexceptionsremarquables. Jepensenotammentaucasdecepersonnagequ’onappelait«lecamarade

Fahd».NéàBagdaden1901auseind’unefamillechrétienneassyrienne,il

avait fait ses études dans une école de missionnaires américains avant de découvrirlemarxismeetdes’engagerdanslesluttessociales.Ilavaituntel rayonnementpersonneletdetellescapacitésd’organisateur,qu’ildevintnon seulementlechefincontestédujeuneParticommunisteirakien,maiségalement l’unedesfigureslespluspopulairesdupays,toutescommunautésconfondues. Lesautoritésdécidèrentdel’embastiller.Maisilparvenaitencoreàorganiser,du fonddesaprison,desgrèvesgénéralesetdesmanifestationsdemasse.Alorson résolut de s’en débarrasser une fois pour toutes. Condamné à mort pour «contactsavecdespaysétrangers»,«menéessubversives»et«propagande communisteauseindesforcesarmées»,ilfutpendusurlaplacepubliqueen

février1949.

Lanationentièrefutplongéedansledeuil,dit-on.Sescamaradesdevinrent inconsolables,etdesmilliersdemilitantsfirentsermentdelevenger.Onraconte mêmequelejouroùlamonarchieirakiennefutrenversée,neufansplustard,les manifestantssesaisirentdesdignitairesqu’ilsjugeaientresponsablesdesamort, etlestraînèrentdupalaisroyaljusqu’àl’endroitoù«lecamaradeFahd»avait étésupplicié,pourleurfairesubirlemêmesort. Si j’ai raconté cette histoire, c’est juste pour signaler qu’aujourd’hui, il n’existeplusdanscepays,nidanslerestedelarégion,unseulmouvement politique qui puisse élever à sa tête une personne appartenant à une petite communautécommecelledeschrétiensassyriens.Pourqu’unIrakienpuisse jouerunrôle,ilfautnécessairementqu’ilsoitissudel’unedestroisprincipales

composantesdelanation–leschiites,lessunnites,oulesKurdes.Iln’ya,

d’ailleurs,plusunseulpartiquisoitimplantéchezlestroisàlafois…

S’agissantdeschrétiensassyriensouassyro-chaldéens,ilsontdûquitteren

massecetteMésopotamieoùvivaientleursancêtresdepuisdesmillénaires,pour

s’exilerauxÉtats-Unis,auCanada,enSuèdeetailleurs.Déracinés,hiermême,

sousnosyeux,etdansl’indifférencelarmoyantequicaractérisecesiècle.

*

Le cas du « camarade Fahd » m’amène à évoquer une question qui me préoccupedepuislongtemps,quiaprisdel’importance,cesdernièresannées, aveclamontéeducommunautarisme,etdontonneparlepassuffisamment. Je me suis souvent demandé s’il n’y avait pas eu, dans l’histoire du communisme, dès l’origine, un énorme sous-entendu, propagé de manière conscienteouinconscienteparlesfondateurs,parlesadeptes,commeparles détracteurs,etqu’onpourraitformulercommesuit:cen’estpasseulementaux prolétairesqueMarxapromis,enquelquesorte,lesalut,maiségalementaux minoritaires,àtousceuxquinepouvaients’identifierpleinementàlanationqui étaitcenséeêtrelaleur.C’estainsi,entoutcas,quebeaucoupdegensont comprissonmessage. Cen’estpasunhasardsilechefhistoriqueduParticommunisteirakienétait unchrétien,etsilechefhistoriqueduParticommunistesyrienétaitunKurde. Cen’estpasunhasardsitantdejuifsdeRussie,d’Allemagne,dePologne,de Roumanieetd’ailleursontadhéréaumouvementavecenthousiasme.Etcen’est pasnonplusunhasardsi,àlacréationdel’Étatd’Israël,lesArabesrestéssur placesesontrangésenmassesousl’étendardduParticommuniste:c’étaitla seuleformationquileurpermettaitdeparticiperàlaviepolitiqueaumêmetitre queleursconcitoyensjuifs,sansqu’ilsaientlesentimentdetrahirleuridentité arabe.Dansbiendespays,ceuxquin’appartiennentpasàlareligiondominante ouàl’ethniemajoritaireseretrouventgénéralementexclus,outoutaumoins marginalisés ; s’ils tiennent à s’engager dans l’action politique, il leur faut rejoindre un espace où ils pourraient se sentir à armes égales avec leurs compatriotesissusdesplusgrandescommunautés. Au Levant, comme en Europe orientale et dans bien d’autres régions du monde,lesmouvementsd’inspirationmarxisteontlongtempsjouécerôle.Ony rencontraitdeshommes–etaussidesfemmes–dediversesconfessionsetde diverses origines, tous séduits par une doctrine qui mettait l’accent sur l’appartenancedeclasseetoccultaitdecefaitlehandicap,pournepasdirela

malédiction, qu’était pour eux leur statut de minoritaires. Transcender leurs appartenancesétroitesenseprojetantversuneidentitévaste,embrassant«les prolétairesdetouslespays»,c’est-à-direl’humanitéentière,quepouvaient-ils espérerdemieux?Indépendammentdesidéespolitiquesquil’accompagnaient, cette disposition d’esprit représentait indéniablement un progrès, et pas seulementpourlesmilitantseux-mêmes;ens’élevantau-dessusdeleurpropre communauté, ils se libéraient de la pesante logique communautaire, et leur sociétéentières’enlibéraitunpeuaussi. Ilvadesoiquelaplupartd’entreeuxauraientétéoutréssionleuravait expliquéencestermeslesraisonssouterrainesdeleurengagement.Deleurpoint devue,ilsétaientsimplementenrévoltecontrel’oppression,contrel’aliénation, contrel’exploitationdel’hommeparl’homme.Ilsparlaientvolontiersdeleur ralliementàlaclasseouvrière,oudeleurconsciencedeclasse;certainsd’entre euxsedisaientmême,nonsansfierté,«traîtres»àlabourgeoisiedontilsétaient issus. Ils auraient difficilement admis que leur appartenance religieuse ou ethniqueétaitpourquelquechosedansleurcombat.

J’ai fait partie de cette cohorte, brièvement. Si brièvement qu’il serait présomptueuxd’yconsacrerplusdequelqueslignes.J’airejointlemouvementà dix-huitansetdemi,jel’aiquittéàdix-neufansetdemi.Trèsvite,j’aicompris quejen’avaispasletempéramentd’unmilitant,nid’unadepte.Jesuisdonc partisurlapointedespieds,sanséclat,sansétatd’âme,sansacrimonie.Sans aucunementrompreaveclesamisquiyétaientrestés,maisenneconservantde leurscroyancesquecequirejoignaitdéjàmesplusanciennesconvictions,à savoir la foi en un monde où aucun être humain ne serait victime de discriminationàcausedesacouleur,sareligion,salangue,sanationalité,son identitésexuelleousonoriginesociale. Peut-être que de telles convictions – universalistes, ou tout simplement conciliatrices–sesontancréesenmoidufaitdemonappartenanceàunpetit paysetàuneminusculecommunauté;ceuxquiontunprofilcommelemien s’épanouissentdanscertainsenvironnements,etpériclitentdansd’autres.Jeme garderai cependant d’en conclure qu’une telle disposition d’esprit vient naturellementauxminoritaires.Laréactionlaplusspontanéechezeux,c’est d’affirmerleurparticularismeetdes’yenfermerplutôtquedechercheràle transcender.Lachoseatoujoursétévraie,etellel’estencoreplusencesiècle.

J’aiparlédenostalgieetderegrets.Cesnotionsimprécisesméritentd’être

scrutéesd’unpeuplusprès.Est-cequelespaysarabesoumusulmansauraient

mieuxévoluésilespartiscommunistesyavaientjouéunrôleplusimportant?Je ne le crois pas, je suis même persuadé du contraire. À voir comment ces mouvementssesontcomportéschaquefoisqu’ilssesontretrouvésaupouvoir,il estraisonnabledesupposerquel’onauraitassistéàdesdérivesmonstrueuses– despurges,desmassacres,etl’émergenced’unekyrielledepetitsStaline– plutôtqu’àdesmiracles.Decepointdevue,iln’yaaucunregretniaucune nostalgieàavoir. Cequel’onestendroitdedéplorer,enrevanche,c’estladisparitionduseul espace politique qui permettait à chaque citoyen, quelles que soient ses appartenancesethniques,religieusesouautres,dejouerunrôledepremierplan auseindesanation. Jemeseraisaisémentrésignésicetespacelibérateurménagéparlemarxisme etsituéàlagauchedel’échiquierpolitiqueavaitétéremplacéparunespace comparable situé à droite. Mais ce n’est pas ce qui est arrivé. Cet espace libérateuratoutsimplementdisparu.Lesminoritairessontredevenusdesparias, etdesvictimesensursis.Cequiconstitue,àmesyeux,uneperteirréparable,et mêmeunerégressioncalamiteuse.Aussibienpourmarégionnatalequepourle restedumonde. Faisantmoi-mêmepartiedecesminoritaires,jedonnepeut-êtrel’impression deplaiderpourmapropreparoisse.Maisc’estautrechosequimepréoccupe. Tout au long de l’histoire humaine, le sort des minoritaires a été un indice révélateurd’unproblèmeplusvaste,quiaffectetouslescitoyensd’unpays,et touslesaspectsdesaviesocialeetpolitique.L’attitudedesnazisenverslesjuifs danslesannéestrenteetquarantes’estrévéléemeurtrièreetdestructricepour l’ensemble de la nation allemande, et au-delà. Dans une société où les minoritairessubissentladiscriminationetlapersécution,toutsecorromptetse pervertit. Les concepts se vident de leur sens. Parler encore d’élections, de débats,delibertésacadémiquesoud’Étatdedroit,devientabusifettrompeur. Quandonnepeutplusexercersesprérogativesdecitoyensansseréféreràses appartenancesethniquesoureligieuses,c’estquelanationentières’estengagée surlavoiedelabarbarie.Tantqu’unepersonneappartenantàuneminuscule communautépeutjouerunrôleàl’échelledupaystoutentier,celasignifieque la qualité d’être humain et de citoyen passe avant tout le reste. Quand cela devientimpossible,c’estquel’idéedecitoyenneté,etaussil’idéed’humanité, sontenpanne.Lachoseestaujourd’huivraiedanstouteslescontréesduLevant, sansaucuneexception.Etelleestdeplusenplusvraie,àdesdegrésdivers,dans d’autrespartiesdumonde. Même dans les pays à grande tradition démocratique, il devient difficile

d’exercer son rôle de citoyen sans se référer à ses origines ethniques, à sa confession,ouàsesappartenancesparticulières.

Le philosophe américain William James s’est posé un jour, dans une conférenceprononcéedevantdesétudiants,unequestionpertinente:puisqueles tempsdeguerremobilisentlesénergiesettirentdetoutêtrehumaincequ’ilpeut offrirdemeilleur–lacamaraderie,l’entraide,laferveur,ledondesoi–,ne faudrait-ilpassouhaiter,commelefontcertains,«unebonneguerre»pouren finiravecl’indolenceetlelaisser-aller?Saréponse,c’étaitqu’ilfallaitinventer, auseindenossociétés,«unéquivalentmoraldelaguerre»,c’est-à-diredes combats pacifiques qui feraient appel aux mêmes vertus, qui mobiliseraient autantd’énergies,sanspasserpourautantparlesatrocitésqueprovoquentles guerres.Jesuistentédefaireiciuneobservationsimilaire:peut-êtreavons-nous besoin,encesiècle,d’un«équivalentmoral»del’internationalismeprolétarien, sanslesmonstruositésquecelui-ciacharriées.Neserait-ilpassouhaitable,en effet, de voir émerger, face à tous les déchaînements identitaires, un vaste mouvementcapabled’opérerunemobilisationmassivedenoscontemporains autour de valeurs universelles, et par-delà toutes les frontières politiques, religieuses,ethniquesouculturelles? Dans ce domaine aussi, ma région natale aurait pu donner l’exemple et propagerlalumièreàtraverslaplanète,maiselleafini,hélas,parpropagerles ténèbres.

3

Ce petit détour par l’histoire ambivalente du marxisme visait surtout à rappeler la « normalité » du monde arabe, en soulignant que celui-ci avait longtempscaressélesmêmesrêvesetlesmêmesillusionsquelerestedela planète.Jemedevaisd’insistersurcepoint,vuquel’idéequiprévautdenos joursestjustementcelled’une«étrangeté»foncièredecemonde.Onlecroit porteurde«différencesirréductibles»,etdepuislanuitdestemps.Onenarrive mêmeàleconsidérer,consciemmentoupas,commeununiversàpart,habitépar unehumanitéd’unautretype. Cetteattitudeestlargementpartagée.Partousceux,deplusenplusnombreux, quiéprouventdelaméfianceoudel’hostilitéenverslemondearabo-musulman etlespopulationsquiensontissues;parlesplusmilitantsdesislamistes,dont lesparolesetlesactesvisentàaccréditercetteperception;etaussiparunlarge éventaildepersonnesdetoutesoriginesetdetoutescroyances,quis’émeuvent de certains agissements, qui constatent des différences avec leurs propres comportements,etquientirent,entoutebonnefoi,lesconclusionsquileur semblentévidentes. Si de telles attitudes m’inquiètent, c’est parce que la croyance en des «différencesirréductibles»nousengage,sansquenouslevoulions,surunevoie périlleuseetperverse,quiconduitàabolirlanotiond’universalité,etmêmecelle d’humanité.Etc’estpourdémentircettecroyancequejerappelleinlassablement combienlemondearabequej’aiconnudansmajeunessepartageaitlesnormes del’époque.Ilavait,pourl’essentiel,lesmêmespréoccupations,lesmêmes débats,lesmêmesrires.Etilauraitparfaitementpuévoluerd’unetoutautre manièrequecellequis’étaleaujourd’huidevantnosyeux.

Ceuxquiontcommemoil’habitudedeflânersurlaToilepeuventytrouver

uneétonnanteséquencefilméeenÉgypteaumilieudesannéessoixante.Elleest en arabe, mais des internautes ont pris soin de la sous-titrer dans d’autres langues, notamment en français et en anglais. On y voit Nasser dans un amphithéâtre,oudansunesalledecongrès,expliquantàunpublicnombreuxses griefsàl’endroitdesFrèresmusulmans.L’intérêtdudocumentaireestautant danslesproposduraïsquedanslesréactionsdesonauditoire. Leprésidentracontequ’aprèslerenversementdelamonarchieégyptienne,les

Frèresavaienttentédeplacerlajeunerévolutionsousleurtutelle,etquelui-

mêmeavaitrencontréleurguidesuprêmepouressayerdetrouveravecluiun

terraind’entente.«Voussavezcequ’ilm’ademandé?Quej’imposelevoileen

Égypte,etquetoutefemmequisortdanslaruesecouvrelatête!»

Ungrandéclatderiresecouelasalle.Unevoixs’élèvedansl’assistancepour

suggérerquelechefdesFrèresportelui-mêmelevoile.Lesriresreprennentde

plusbelle.Nasserpoursuit.«Jeluiaidit:“Tuveuxnousramenerautempsdu

califeal-Hakem,quiavaitordonnéauxgensdenesortirdanslaruequelanuit,

etdes’enfermerchezeuxdanslajournée?”MaisleguidedesFrèresainsisté:

“Tuesleprésident,tudevraisordonneràtouteslesfemmesdesecouvrir.”Jelui

airépondu:“Tuasunefillequiétudieàlafacultédemédecine,etellen’estpas

voilée.Sitoi,tuneparvienspasàfaireporterlevoileàuneseulefemme,quiest

taproprefille,tuvoudraisquemoijedescendedanslesruespourimposerle

voileàdixmillionsd’Égyptiennes?”»

Leraïsestsiamuséparcequ’ilrelatequ’iladumalàreprendresondiscours.

Ilavaleunegorgéed’eau.Etquandilparvientàsurmontersonfourire,ilsemet

àénumérerlesdemandesformulées,selonlui,parledirigeantislamiste:les

femmesnedoiventplustravailler,lescinémasetlesthéâtresdoiventfermer,etc.

«End’autrestermes,ilfautquel’obscuritérègnepartout!»Denouveau,les

rires…

Les Arabes qui regardent ces images un demi-siècle plus tard n’ont plus aucuneenviederire.Ilsontplutôtenviedepleurer.Parcequ’unteldiscours,de lapartd’undeleursdirigeants,seraitaujourd’huiimpensable.Traiterparla plaisanterielaquestionduvoile,alorsquetantdegenslaprennentautragique? Ilyafortàparier,d’ailleurs,quelesfemmesquiétaientprésentesdanslasalle, si elles sont encore de ce monde, et aussi les filles et les petites-filles des hommesdel’assistance,sonttoutes,àprésent,sagementvoilées.Parfoisdeleur proprevolonté,etparfoisparceque lapressionsociale neleurlaisse aucun choix. Ai-je besoin de rappeler que le dirigeant qui parlait ainsi n’était pas un

politicienparmid’autres,quecen’étaitpaslechefdefiled’unefactionlaïque radicale,maisqu’ilétait–etdetrèsloin!–ledirigeantlepluspopulairedu mondearabeetdel’ensembledumondemusulman?Sesphotosétaientpartout, àBeyrouthcommeauCaire,etaussiàAlger,àNouakchott,àAden,àBagdad, etjusqu’àKarachiouKualaLumpur.Onattendaitdeluiqu’ilredonneàses compatriotes et à ses coreligionnaires leur dignité. Depuis sa disparition, personnen’aréussiàprendresaplacedanslescœurs.

Aumomentd’écrirecespages,j’aiconsultémamèrepourluifairepréciserun

certainnombrededétails,etellem’areparléencoredel’Égypted’avant,dela

plaged’Alexandrie,desbaladesàcheval,etde«notre»maisond’Héliopolis.

Danssessouvenirs,Nassern’aévidemmentpaslebeaurôle.Sijel’évoquepour

mapartavecunecertainenostalgie,c’estparcequejecomparesonépoquenon

pasàcellequil’aprécédée,etquejen’aipasdirectementconnue,maisàcelle

quil’asuivie–lanôtre.Etlà,lecontrasteestsaisissant.Leraïsavaitbeauêtre

undictateurmilitaire,unnationalistepassablementxénophobe,etpourlesmiens

unspoliateur,iln’enrestepasmoinsque,desontemps,lanationarabeétait

respectée.Elleavaitunprojet,ellen’étaitpasencoredansladétressenidansla

hainedesoi.

*

Jeviensdeciterl’exempleduvoile;envoiciundeuxième,quiconcerneles deuxgrandesbranchesdel’islam,lessunnitesetleschiites. Leurs rapports se caractérisent de nos jours par une extrême violence. Violencesanguinaire,quisetraduitpardesmassacresaveugles,visantsouvent desmosquéesàl’heuredelaprièreoudescortègesdepèlerins.Etviolence verbaleinouïe;ilsuffitdefaireuntoursurInternetpourdécouvrirenquels termesinsultantsetobscènesonparlelesunsdesautres.Uneviolencequetout lemondedécritcomme«séculaire».Or,Nasser,quiétaitlui-mêmesunnite comme presque tous les musulmans d’Égypte, était marié à la fille d’un commerçantiranienétabliàAlexandrie.Sonépouse,néeTahiaKazem,étaitde confessionchiite,maisàl’époque,personnenes’ensouciait,nilesadmirateurs duraïs,nisesdétracteurs.Lavieillequerelleentrelesdeuxprincipalesbranches del’islamsemblaitapparteniraupassé. Pourcequiestdesmariagesentrechiitesetsunnites,ilsétaientdevenustrès fréquents dans le Liban de ma jeunesse. Et ils se multipliaient même entre musulmansetchrétiens. Sansdoutecontinuaient-ils àsusciterdes réticences

dans divers milieux, mais de plus en plus de familles les acceptaient sans rechigner,commeuneévolutionnormaledansunmondequibouge. Jemesouviensencoredecettedame,quiappartenaitàlahautebourgeoisie musulmane,etquiétaitvenueunjourmevoir.Jen’avaisquevingt-cinqans, maisjedevaisluiapparaîtrecommeunvieuxsage.Safillefréquentaitl’unde mesamis,ununiversitairechrétien,etilsavaientforméleprojetdesemarier. «Madémarcheestinhabituelle,jelesais,m’avait-elledit,maisjevoudraisjuste quevousmedisiez,enconfidence,sicejeunehommevoussemblesérieux,etsi vouscroyezqu’illarendraheureuse.Cen’estpasfacilepournousdedonnerla maindenotrefilleuniqueàquelqu’und’uneautrereligion,celavacréerdes tensions,etjevoudraisêtresûrequecejeunehommeenvautlapeine,etqueje neregretteraipasdemaind’avoirfranchicepas.» Sesproposm’avaientprofondémenttouché.Aujourd’hui,ilsm’apparaissent emblématiquesdecettecivilisationlevantinequej’aitantaimée.

Les exemples que je viens de donner signifient-ils que le monde arabe marchaittranquillementverslamodernité,verslalaïcité,etverslapaixcivile, quand«lesaccidentsdel’Histoire»sontvenusledétournerdesaroute,pourle pousserdansunetoutautredirection?Leschosesnesontpasaussisimples.La civilisationdemespèresaconnu,depuisplusieurssiècles,desdéficiences,des incohérences,desinfirmités,quil’ontempêchéederépondreauxdéfisauxquels elleaétéconfrontée;onpourraitmêmedire,pourresterdanslecadredela métaphoreévoquéeplushaut,qu’ilyatoujourseu,chezleDr.Jekyll,lerisque dedégénérerenMr.Hyde. Maislachoseestvraiedetouslesêtres,detouteslesnations,detoutesles civilisations : dans certaines circonstances, la créature monstrueuse prend le dessus, et l’honorable docteur s’efface. Ne s’est-on pas demandé, au siècle dernier,commentlepaysdeGoethe,deBeethovenetdeLessingavaitpuunjour s’identifier à Goering, à Himmler et à Goebbels ? Fort heureusement, l’Allemagneasutournerlapage,pourreveniràsesvraishéros,àsesvraies valeurs,etelleoffreaujourd’huiàl’Europecommeaurestedumondelemodèle d’unedémocratieadulte.Oserai-jeespérerqu’unjour,lespeuplesquiontdonné naissance à Averroès, à Avicenne, à Ibn Arabi, à Khayyâm et à l’émir Abdelkader,sauronteuxaussiredonneràleurcivilisationdesmomentsdevraie grandeur?

4

Depuis des années, je contemple le monde arabe avec angoisse, en m’efforçant de comprendre comment il a pu se détériorer de la sorte. Les opinionsquel’onentendàcesujetsontinnombrables,etcontradictoires.Les unesincriminentsurtoutleradicalismeviolent,lejihadismeaveugle,etplus généralementlesrapportsambigus,dansl’islam,entrereligionetpolitique; quand d’autres accusent plutôt le colonialisme, l’avidité et l’insensibilité de l’Occident, l’hégémonisme des États-Unis, ou l’occupation, par Israël, des territoirespalestiniens.Sitouscesfacteursontcertainementjouéunrôle,aucun n’expliqueàluiseulladériveàlaquellenousassistons. Ilyanéanmoins,àmesyeux,unévénementquisedétachedetoutlereste,et

quimarqueuntournantdécisifdansl’histoiredecetterégiondumonde,etau-

delà;unaffrontementmilitairequis’estdéroulésurunepériodeincroyablement brève,etdontlesrépercussionsvontpourtantserévélerdurables:laguerre

israélo-arabedejuin1967.

Dequellemanièrepourrais-jedécriresonimpact?Lacomparaisonquime vientspontanémentàl’esprit,c’estavecPearlHarbor–maisseulementpourle côtéfulgurantdel’attaqueaériennejaponaise,etpourl’effetdesurprise,pas pourlesconséquencesmilitaires.CarsilaflottedesÉtats-Unisavaitsubi,au

matindu7décembre1941,despertessévèresenmatérieletenhommes,lepays

avaitconservél’essentieldesescapacitésdéfensivesetoffensives.Alorsqu’au

matindu5juin1967,lesflottesaériennesdel’Égypte,delaSyrieetdela

Jordaniefurentpratiquementanéanties;puisleursarméesdeterredurentbattre

enretraite,cédantauxforcesisraéliennesdesterritoiresimportants:lavieille

villedeJérusalem,laCisjordanie,leshauteursduGolan,labandedeGazaetla

presqu’îleduSinaï.

Decepointdevue,ilseraitplusadéquatdecomparercettedéfaitearabeàla

débâcle de la France en juin 1940. Son armée, pourtant auréolée encore du prestiged’avoirgagnélaPremièreGuerremondialevingt-deuxansplustôt, s’était effondrée très vite face à l’offensive allemande. Les routes s’étaient empliesderéfugiés,Parisavaitétéoccupé,puislepaystoutentier.Lesentiment qu’avaiteualorslanationd’avoirétéassommée,humiliée,violée,n’avaitété effacéqu’àlaLibération,quatreansplustard.

Etc’estlà,justement,lagrandedifférenceentre1967etcesdeuxépisodesde

laSecondeGuerremondiale.ContrairementauxAméricainsetauxFrançais,les

Arabessontrestéssurcettedéfaite,etilsn’ontjamaisretrouvéleurconfianceen

eux-mêmes.

Aumomentoùj’écrisceslignes,plusd’undemi-siècles’estdéjàécoulé,etles

chosesnesesontpasaméliorées.Onpourraitmêmedirequ’ellesnecessentde

s’aggraver.Plutôtquedeguériretdecicatriser,lesblessuressesontinfectées,et

c’estlemondeentierquienpâtit.

Le grand vaincu de cette guerre fut Nasser. Jusque-là, il jouissait d’une popularitéimmensedanslemondearabecommedansl’ensembledumonde musulman, au point que ses adversaires, et en particulier les mouvements islamistes,osaientrarements’enprendreouvertementàlui.Deplus,ilétait jeune.Ilavaitprislepouvoiràtrente-quatreans;àtrente-huitans,ilétaitdéjà

ausommetdesonrayonnementinternational;eten1967,ilavaittoutjuste

quarante-neufans,onlecroyaitsolidementinstalléauxcommandes,etpour longtemps. J’avaisdix-huitanslorsquelaguerreaéclaté.Depuisplusieurssemaines, chacunsavaitqu’elleétaitimminente,etl’onspéculaitabondammentsurson issueprobable.Lesplusenthousiastes,danslemondearabe,étaientpersuadés que les forces égyptiennes, puissamment équipées par les Soviétiques, ne feraientqu’unebouchéedel’arméed’Israël;àl’appuideleursprédictions,ils citaientdesdéclarationsangoisséesenprovenancedel’Étatjuif,affirmantque celui-ciétaitendangerdemort.Lesplusréalistescroyaientàunconflitlonget pénible,oùlesArabesfiniraientsansdouteparavoirledessus,neserait-ceque parlavertudunombre. Personne,entoutcas,hormisunepoignéed’officiersdel’état-majorisraélien, n’avaitimaginélescénarioquiallaiteffectivementsedérouler:uneattaque aérienne massive et fulgurante qui, en quelques heures, détruirait au sol les armées de l’air égyptienne, syrienne et jordanienne, rendant impossible une contre-offensive arabe ; puis, le lendemain, une décision absurde du commandementégyptien,quiordonnaauxtroupesterrestresdeseretirerdu

Sinaï,accélérantladébâcle. En moins d’une semaine, les combats cessèrent. Les Israéliens et les Occidentauxnommerontaussitôtceconflit«laguerredesSixJours»–une appellationquelesArabesonttoujourstrouvéeinsultante;ilspréférerontparler de«laguerredeJuin»,oude«Soixante-sept»,ouencoredela«Naksa»,un termeemployéparNasserlui-même,aulendemaindeladéfaite,pourminimiser l’importancedecequivenaitdesepasser;lemotsignifie«revers»,ou«échec provisoire»;onl’emploie,d’ordinaire,àproposd’unaccidentdesantédonton estimequelemaladefiniraparserétablir. Ledit«malade»nes’estplusrétabli.LesArabesn’ontjamaispuprendreleur revanche,jamaispudépasserletraumatismedeladéfaite;etNassern’ajamais plus retrouvé sa stature internationale. Il allait mourir, trois ans plus tard, à cinquante-deuxans.Sessuccesseursàlatêtedel’Égypte–Sadate,Moubarak,et lesautres–n’eurentpaslamêmeambitionquelui,nilamêmevisiondumonde, nilamêmeaura,nil’affectiondesmasses.Etceuxquiprétendirentleremplacer danssonrôledehérosdesArabes,telsSaddamHusseinouMouammarKadhafi, furenttousperçuscommedesmystificateurs.

Cequidevaitserévélerbienplussignificatifencore,c’estquelenationalisme

arabe,quiavaitétéjusque-làl’idéologiedominantedanscetterégionduglobe,

venaitdeperdre,dujouraulendemain,toutesacrédibilité.Audébut,cefutle

marxisme-léninismequienbénéficia.Maisdanscertainsmilieuxseulement,et

pouruntempsassezcourt,carlecommunismeallaitbientôtentreràsontour

dansunezonedeturbulences,etperdre,luiaussi,sonattrait.

Àterme,levraibénéficiairedeladéfaiteduraïsseral’islamismepolitique.

C’estluiquiprendralaplacedunationalismeentantqu’idéologiedominante.Il

remplaceralenassérismeetsesavatarscommeporte-drapeaudesaspirations

patriotiques,etsupplanteralesmouvementsd’inspirationmarxistecommeporte-

paroledesopprimés.

*

En voyant dans cette guerre brève l’origine de la dérive qu’a connue ma régionnataledanslesdernièresdécennies,neserais-jepasentraindetomber dans ce travers si commun, si banal, si humain, qui consiste à donner une importanceexcessiveauxévénementsdontonaététémoin?Pourdenombreux connaisseursdumondearabe,ladescenteauxenfersn’apascommencéavecla

défaitede1967,maisaveccellede1948,quiasuivideprèslanaissancede

l’Étatd’Israël;etmême,àencroirecertains,trenteansplustôt,quand,àlafin delaPremièreGuerremondiale,lesPuissancesvictorieusesontrenoncéàcréer leroyaumearabequelesBritanniquesavaientpromisauchérifdeLaMecque parl’entremiseducolonelLawrence. Chacunedecesapprochescomportesapartdevérité.Ilestcertainquela frustrationdesArabesremonteloin,trèsloin,àplusieursgénérations,etmêmeà des siècles. Néanmoins, si l’on souhaite raconter la genèse du désespoir

suicidaireetmeurtrierd’aujourd’hui,ladateimportanteest1967.Jusque-là,les

Arabes étaient en colère, mais ils espéraient encore. En Nasser, notamment. C’estaprèscettedatequ’ilsontcesséd’espérer.

Jeseraispresquetentéd’écrirenoirsurblanc:c’estlelundi5juin1967qu’est

néledésespoirarabe.

Cettejournéefatidiquedevaitêtre,pourlejeuneétudiantquej’étais,celleoù commençaientlesexamensdefind’annéeàl’ÉcoledesLettresdeBeyrouth,où jem’étaisinscritensociologie.J’étaisentrédanslasalleàhuitheuresdumatin, nonsansavoirécoutélesdernièresnouvelles;laradiodisaitquelesefforts diplomatiquesallaientbontrainpouréviterunconflitarmé.Àlasortie,unpeu avantmidi,unamiprocheseprécipitaversmoienbrandissantlapremièrepage d’unquotidien,dontl’éditionspécialeannonçaitentrèsgroscaractèresquela guerreavaitéclaté,etquel’aviationisraélienneavaitétéanéantie. Oui,israélienne.Touslesjournauxdisaientlamêmechose,surlafoides communiqués militaires en provenance du Caire et de Damas. Les flottes aériennesarabesavaientdéjàétédétruitesausol,maisonnelesavaitpas,eton disaitexactementl’inverse.Lesradiosarabes,quedeshaut-parleursrelayaientà tue-tête, annonçaient qu’Israël était « tombé dans le piège », et citaient le nombredesavionsabattus.Plustard,lesétudiantsallaientenpleurerdehonteet derage;surlemoment,ilsétaienttousentraindecalculercombiend’appareils possédaient encore les Israéliens. Hier, ils en avaient trois cents, expliquait quelqu’un,deuxcentcinquante-septontétédétruits,ilneleurenrestequ’une quarantaine,quinevontpastarderàsubirlemêmesort. Deretourchezmoi,jerépétailesmêmes«informations»devantmonpère.Il hochalatêtesansexprimeraucuneopinion,niaucunsentiment.J’étaisunpeu déçu.Entantquejournaliste,ilsuivaitl’actualitéheureparheure,avecpassion, illacommentaitsouventdansseschroniques,commeàlatablefamiliale,ettrès souventaussidansdesapartésavecmoi.Jenecomprenaispasqu’ilmontrâtune telleplaciditéfaceàunévénementaussiconsidérable. C’estseulementendébutdesoiréequ’ilrevintmeparlerdesavions.Ils’assit

prèsdemoi,sortitdesapochesonpaquetdecigaretteslocales,unpaqueten cartonblanc,surledosduquelilavaitl’habitudedeprendredesnotes.Ilmele tenditendisantsimplement:«Voicilesvraischiffres!»Etilm’expliqua,en prenantgrandsoindenepasmeheurter,quel’issuedescombatsétaitl’inverse decequedisaientlesradiosarabes.Ilajoutaqu’ilfaudraitêtreextrêmement prudent,danslesprochainsjours.«Quandlesgensfinirontparsavoircequi s’estréellementpassé,ilsserontfousderage,etilsvoudronttoutcasser.» Defait,desémeuteséclatèrentdèslelendemainàBeyrouth,àTripoli,comme dansplusieursautresvillesdelarégion.Ons’attaquaàtoutcequiétaitperçu commeennemideNasseretdelanationarabe–lescompagniesanglaises,les missions américaines et aussi les communautés juives, même celles qui n’avaientjamaisétéprisesauparavantpourcible,commeàTunis.

Levendredi,leraïsprononçaàlaradioundiscourssolenneletpoignant,oùil reconnutsadéfaiteetannonçaqu’ildémissionnait.Aussitôt,desmillionsde personnesdescendirentdanslarue,enÉgypte,auLibanetailleurs,pourlui demander de rester aux commandes. Le lendemain, samedi, il revint sur sa décision. Laplupartdeshistoriensestimentquesadémissionétaitunemanœuvrehabile pour que les masses lui renouvellent leur confiance, et qu’il retrouve sa légitimité.C’estprobablementvrai.Ilnefaitpasdedoutequelesditesmasses tenaient à lui, et que son maintien à la tête de son pays les avait un peu réconfortées. Mêmemoi,quiavaismilleraisonsdenepasaimerlegrandhomme,j’étais dévastéparsadémissioncommejel’airarementétédansmavie.Jamaisil n’avaitétépourmoiunefigurepaternelle,maisàprésentjemesentaisorphelin. J’avaisl’impressiond’êtreaumilieud’untorrent,etilétaitlaseulebrancheà laquelle s’accrocher. J’imagine que c’est ainsi que les peuples vivent leurs heuresdedésarroi.

Unincidentdemeuredansmamémoire.Cetteannée-là,lapremièredemavie universitaire,jem’étaisinscritdansdeuxétablissementsdifférents.Àl’École desLettres,donc,pourlasociologie–maislacopiesurlaquellej’avaisplanché

danslamatinéedu5juinneserajamaiscorrigée,etlesexamensserontreportés.

Etàl’universitéSaint-Josephpourlesscienceséconomiques;là,lesexamens avaienteulieuquelquessemainesavantlaguerre,etlesrésultatsdevaientêtre

affichéslevendredi9juin.

Hasarddesdates,cejour-làfutceluideladémissiondeNasser.J’avaisdonc

écoutésondiscours,diffuséduCairepar«LavoixdesArabes»,etj’avaisété

tellementperturbé–parcequ’ilavaitdit,parsondépart,parladébâcle,partout

cequisepassait–quejenepensaisplusàmesexamens.C’estquandmamère

medemandasij’avaisdéjàeumesrésultatsquejedécidaid’allervoir.

Jemesuisrenduàl’université.Leslistesétaienteffectivementaffichéessur

despanneaux,àl’intérieur.Yfiguraitlenomdechaqueétudiant,suivideson

résultat.Jemesuisapproché.J’airegardé.Puisjesuisreparti.

J’étaisdéjààl’extérieur,enrouteverslamaison,lorsquej’aiéprouvéun

sentimentdesplusétranges:jeneparvenaisplusàmerappelersij’avaisréussi

ouéchoué.J’aidûrebroussercheminpourregarderànouveau.

Jusqu’àcejour,jen’aiplusjamaisconnuunetelleconfusionmentale.Avoir oublié,auboutdecinqminutes,sij’étaisadmisendeuxièmeannéeourecalé? Unfaitaussiimportantpourmoi,etaussifacileàmémoriser?Cemoment d’égarementetd’absencedemeuredansmamémoirecommeunsymboledece déchirementdutempsquefut,pourmoicommepourl’ensembledesArabes,la

débâcledejuin1967.

Sansdouteavais-jeinconsciemmentbesoindem’associerdecettemanièreà

ladétressedelavilleoùj’étaisné.

5

LesArabesavaientdoncperdulaguerre,etIsraëll’avaitgagnée.Néanmoins, aveclerecul,onpeutsedemandersiceconflittropbrefn’apasétéfinalement undésastrepourtouslesbelligérants.Pasdelamêmemanière,biensûr,niau mêmemoment,niaveclamêmeintensité;mais,chezlesunscommechezles autres,quelquechosed’essentiels’estabîmé,quiparaîtaujourd’huiirréparable. S’agissantdesperdants,onnepouvaitraisonnablements’attendreàcequ’ils surmontent,dujouraulendemain,unetelledébâcle.Illeurfallaitdutempspour enprendreconscience,pourladisséquer,etpourladigérer.Defait,ilyeut,au lendemain de Soixante-sept et pendant quelques années, un foisonnement intellectueletculturelsansprécédent,dontBeyrouthétaitlefoyer,etdontles contributeursvenaientdetoutlemondearabe.Jelesuivais,pourmapart,avec assiduité,etavecattente.Danslesjournaux,danslescerclesdediscussion,à l’université,etaussiauthéâtre.Jemesouviensenparticulierdutumulteque provoquaunepiècedudramaturgesyrienSaadallahWannous,traitantlarécente défaiteparlesarcasme,etdontletitrepourraitêtretraduitpar«Unecauserie festiveautourducinqjuin».EtjemetrouvaisdanslasallequandlepoèteOmar Abou-Richeh, également syrien, déclama des vers corrosifs contre les chefs d’Étatarabes,quivenaientdeseréunirauMarocpourélaborerunestratégie,et quin’avaientpasréussiàs’entendre.

Craignantquelahontes’efface,ilsonttenu

UnsommetàRabat,pourconforterlahonte.

Ilyavaitalorsdanstoutlemondearabe,etparticulièrementdansmaville

natale,uneaspirationréelleàcomprendredequoisouffraientnossociétés,età

chercherdesremèdes.Onprocédait,d’unecertainemanière,àuneintrospection

collective.Maiscelle-cin’estpasalléetrèsloin.Pasassezloin,entoutcas,pour

susciterunvéritablesursaut.Àl’époque,onn’entendaitpassouventencoreque lasolutionétaitdanslareligion,onnourrissaitd’autresillusions:quelasolution était « au bout du fusil », qu’elle se trouvait forcément dans le marxisme- léninisme,oudansuneversionmarxiséedunassérisme…Touscesprétendus remèdes,inspirésdeMao,duChe,oudesrévoltesétudiantes,allaientconduireà desdéceptions,àdestragédies,àdeségarementssuccessifs.Àdesimpasses. De sorte que, un demi-siècle après Soixante-sept, les peuples arabes demeurent«sonnés»,chancelants,incapablesdesurmonterletraumatismedela défaite.Laquellecontinueàpesersurleurspoitrines,commeunepierretombale, etàembrumerleursesprits.Ilsontrenoncéaupanarabisme,maisilsméprisent toujourslesfrontièresexistantes,etilsdétestentleursdirigeants.Ilsontcessé d’attendrelaprochaineguerrecontreIsraël,maisilsnesouhaitentpaslapaix nonplus. Plusgrave,peut-être:ilssesontpersuadésquelerestedumondeétaitligué contreeux,qu’ilnelescomprenaitpas,nelesécoutaitpas,nelesrespectaitpas, qu’ilseréjouissaitdelesvoirhumiliésetqu’ilnefallaitmêmepasessayerdelui fairechangerd’attitude.Etc’estlà,sansdoute,lesymptômelepluspréoccupant. Carcequ’ilyadepirepourunperdant,cen’estpasladéfaiteelle-même,c’est d’enconcevoirlesyndromedel’éternelperdant.Onfinitpardétesterl’humanité entièreetparsedémolirsoi-même. C’estprécisémentcequiarrivedenosjoursàlanationdemesancêtres.

PourquelleraisonlesArabesn’arrivent-ilspasàsurmonterleurdéfaite?Je puis témoigner que beaucoup d’entre eux se le demandent constamment, toujoursavecangoisse,etsouventavecdel’autodérisionafind’atténuerleur souffrance. Pour qui s’intéresse à l’Histoire, cette interrogation en suscite une autre :

qu’ont fait les autres peuples dans leurs pires moments de défaite ? Il y a forcémenteu,aucoursdessiècles,touslescasdefigure.J’aimentionnéplus

hautl’exempledelaFranceaprèsladébâclede1940,etdesÉtats-Unisaprès

PearlHarbor;tousdeuxavaientsubidesreversgraves,maisilsallaientpouvoir prendre leur revanche très vite, avant la fin du conflit. On peut également évoquer l’Union soviétique qui, après avoir été envahie par les divisions allemandes,avaitpuseressaisir,reprendrel’offensiveetpoussersesarmées jusqu’aucœurduterritoireennemi. C’estlàunscénarioderêvepourceuxquiontsubiunrevers,etlesArabesont

tentédelereproduireenoctobre1973,avecl’aidedeMoscou,entraversantpar

surpriselecanaldeSuez,etendéfonçantlaligneBar-Lev;maisleursuccèsfut

decourtedurée.Bénéficiantd’unpontaérienquiluipermitdereconstituerson stock d’armes et de munitions, Israël put reprendre l’avantage. Sadate, le successeurdeNasser,entiralesleçons.Ilacceptaderenonceràlaguerreetde signerunaccorddepaix.Depuis,aucundirigeantaraben’apuentreprendreune actionmilitaired’envergurecontrel’Étathébreu.

Fortheureusement,larevancheparlesarmesn’estpasleseulmoyendont disposentlespeuplespoursurmonterleursdéfaitesetreconquérirleurdignité. Sil’onsepenche,parexemple,surlecasdeceuxquiontperdulaSeconde Guerre mondiale, notamment l’Allemagne et le Japon, ils ont renoncé après

1945àreconstituerleurformidablepuissancemilitaire,etsesontmêmeefforcés

dedissocierleurfierténationaledetoutegloireguerrière,préférantmisersurle développementindustrieletlaquêtedelaprospérité.Etilsonteffectivement remporté, dans le domaine économique, des succès prodigieux, qui les ont propulsés, en une vingtaine d’années, au tout premier rang des nations du monde,faisantparfoispâlird’envieceuxquilesavaientbattus. Unautreexempleéloquentdelamanièredontonpeutfairefaceàuneépreuve historiquemajeure,c’estceluidelaCoréeduSud.Elleconnaît,depuislemilieu du XX e siècle,unesituationéminemmenttraumatisante;lamoitiénorddela péninsuleestdominéeparuneétrangedynastiecommuniste,quiadéveloppéles armeslesplusdévastatrices,etquimenacesanscessedelesutilisercontreceux quisemettraiententraversdesaroute,etnotammentcontrelaCoréeduSud. Personnen’auraitpublâmercettedernièresielleavaitvécu,aucoursdes décennies écoulées, dans une constante paranoïa ; si elle avait conservé un régimemilitairerépressif,avecunétatd’urgencepermanent;etsielleavait consacrétoutessesressourcesàlapréparationdelagrandebatailleàvenir.Mais cen’estpascequ’elleafait.Aprèsunepériodededictatureanticommuniste,elle s’estrésolumentengagée,àpartirdesannéesquatre-vingt,surlavoied’une démocratiepluralisteetlibérale;elleadonnélaprioritéabsolueàlaqualitéde l’enseignement,cequiluivautd’avoiraujourd’huil’unedespopulationslesplus instruitesdelaplanète;etelles’estemployéeàdéveloppersonéconomieetà élever,annéeaprèsannée,leniveaudeviedesescitoyens. QuandjecontemplelaCoréed’aujourd’hui,j’aidelapeineàcroireque,dans lesatlasde majeunesse,elle faisaitpartiedu tiers-monde,etqu’elle venait même,danslesclassements,derrière–souventmêmeloinderrière–desdizaines de pays qu’elle a su « doubler » allègrement dans sa course, notamment le Mexique,l’Argentine,l’Espagne,laTurquie,l’Iranetl’Irak,ainsiqueleLiban, laSyrie,ouencorel’Égypte.Lacomparaisonaveccelle-ciestparticulièrement

instructive.En1966,lerevenuparhabitantétait,endollarsdel’époque,de

130dollarspourlaCoréecontre164dollarspourl’Égypte.Cinquanteansplus

tard,leschiffresétaient,grossomodo,de30000dollarspourlaCoréeduSud

contre2500dollarspourl’Égypte.Lesdeuxpaysne«boxaient»plusdansla

mêmecatégorie. Cettepetitecontrée,cettemoitiédepéninsule,moinspeupléequelaBirmanie etmoinsétenduequel’îledeCuba,faitpartie,àl’heureactuelle,destoutes premièrespuissancesindustriellesdelaplanète.Danslestechnologiesdepointe, elleparvientsouventàdamerlepionauxAméricains,auxEuropéensetaux Japonais;sesgrandesmarquessontprésentesdanstoutesleschaumièresdela planète, sur les tablettes, les téléphones, les téléviseurs ou les robots ; ses chantiersnavalsoccupentladeuxièmeplacedanslemondeaprèslaChine;pour laproductionautomobile,ellen’estdépasséequeparlaChine,lesÉtats-Unis,le Japon,l’Allemagneetl’Inde;ettoutestàl’avenant.Seulspassentdevantelle despaysnettementplusvastesetpluspeuplés.

Sansdoutelenorddelapéninsuleest-iltoujoursséparédusud,toujours gouvernéparlamêmedynastiequicontinuedes’armeretdetenirdesdiscours menaçants.LesSud-Coréenslesurveillentavecappréhension,maissanscesser detravailler,d’étudier,deconstruire,d’avancer.Parfois,onlesobligeàmarcher surlacorderaideentreWashingtonetPyongyang,entreWashingtonetBeijing, ouentreTokyoetPyongyang;parfois,onleurfaitavalerdescouleuvressans qu’ils puissent se plaindre. Mais ils se disent qu’un jour ou l’autre, leurs compatriotesdunordreviendrontverseux,etqu’ilssaurontalorslesaccueilliret lesréintégrercommelesAllemandsdel’Ouestl’ontfaitaveclesAllemandsde l’Est. L’épreuveseraencorelongue,douloureuse,etparfoiséminemmentpérilleuse, maislaCoréeduSuds’estdonnélesmoyensd’ensortirgagnante.

*

Ilyadoncdifférentesmanièresdefairefaceàladéfaiteetàlapertedes

territoires.Onpeutchoisirl’optionmilitaire,cequiasouventdonné,àtravers

l’Histoire,desrésultatsprobants;maisonpeutégalementadopterd’autresvoies

poursortirvictorieuxdel’épreuve.L’important,c’estderéfléchirsereinement,

depeserlepouretlecontre,puisdechoisirl’orientationlaplusavantageuseet

delasuivreavecdétermination.Enselaissantguider,toutaulong,parson

intelligence,etnonparsonhumeur,niparlevacarmeambiant.Etenseposant,

surtout,lesbonnesquestions.Nonpas:«Avons-nousledroitderecouriràla force?»,ceàquoilaréponseestforcément«Oui».Nonpas:«Notreennemi mérite-t-ild’êtreviolemmentattaqué?»,ceàquoilaréponseseraégalement «Oui».Mais:«Avons-nousintérêtàmenerlecombatsurleplanmilitaire?», «Lesconséquencesd’unrecoursàlaforceseraient-ellesaujourd’huiànotre avantage, ou à l’avantage de nos ennemis ? », ce qui exige une évaluation sereinedesmoyensdontondispose,desrapportsdeforce,etc. Lachosedevraitallerdesoipourtousceuxquis’occupentdepolitique,età plusforteraisonpourceuxquiprésidentauxdestinéesd’unpeuple.Hélas,ce n’estpasainsiqueseprennentlesdécisionsdanslemondearabe.Mêmedansles momentslespluscruciaux.Etmêmedelapartdesplusgrandsdirigeants,des plusdévoués,desplusintègres.

J’ailuabondammentcequiaétépubliéconcernantlaguerrede1967.Les

travauxdeshistoriens,commelesrécitsdestémoins,divergentsurplusieurs aspectsduconflit;maistous,qu’ilssoientarabes,israéliens,occidentauxou russes,semblentd’accordsurunpoint:Nassernevoulaitpasdecetteguerre. Sansdouteprévoyait-ilqu’unjouroul’autre,ilyauraitunconflitmajeurentre sonarméeetcelledel’Étatjuif.Maispasàcemoment-là,pasdanscecontexte, pasdecettemanière.Plusieursdeceuxquil’ontapprochédanslessemainesqui ontprécédél’affrontementrapportentdesproposquiindiquentqu’ilhésitait, qu’ilseméfiait,etqu’ilauraitpréférénepasyaller. Commentexpliqueralorsqu’ilsesoitquandmêmelancédanslabataille? Meslecturesmesuggèrentuneréponsedéconcertante,quirejointcequisedisait dans certaines discussions de l’époque : l’homme était vulnérable à la surenchère.Malgrésonimmensepopularité,oupeut-êtreàcaused’elle.Comme touslestribuns,ilsentaitlesdésirsdesfoulesquil’acclamaient,etilluiétait difficiled’alleràleurencontre.

Ilya,dansl’histoireromaine,uneanecdoteédifiantequerapportePlutarque dansLesviesparallèles.Aucoursd’unebataille,lecélèbreconsulCaiusMarius s’était retranché dans une position fortifiée, et le commandant des troupes adversesluiavaitcrié:«Situesungrandgénéral,descendsetvienstebattre!» Mariusluiavaitrétorqué:«Situesungrandgénéral,force-moidoncàme battrequandjeneleveuxpas!» Nasserauraitétébieninspirédesuivrecetexemplevenudumondeantique. Denepaslaisserauxautreslesoindechoisiràsaplacelejouretlelieudela bataille. Ni aux généraux ennemis, ni à ceux qui, dans le camp arabe,

s’employaientàsurenchérir,parfoisparardeurnationaliste,etparfoisaussidans

lebutdelefairetrébucher.

Leraïsaeffectivementtrébuché,entraînanttouslesArabesdanssachute,et

pourlongtemps.Dansl’undesesderniersdiscours,prononcéquelquesmois

avantsamort,ildisait,enparlantd’Israël:«Toutcommel’enneminepeutpas

sepermettredeperdreuneseulebataille,nousnonplusnousnepouvonsplus

nouspermettredeperdre.Lui,ilsebatledosàlamer,etnous,nousnous

battonsledosaunéant.»

6

Ladéfaiteestquelquefoisuneopportunité,lesArabesn’ontpassulasaisir.La victoireestquelquefoisunpiège,lesIsraéliensn’ontpassul’éviter. PourlesArabes,medira-t-on,lachoseestvisibleàl’œilnu.MaispourIsraël, un piège ? Lui qui est devenu, depuis Soixante-sept, la première puissance militairedesarégion;luiqu’aucundesesvoisinsnesongeplusàenvahir,alors qu’ilpeutenjamberleursfrontièresàsaguise;luiquiatisséavecl’unique superpuissanceglobaleunealliancesiintimequ’onnesaitpluslequeldesdeux courtisel’autre;luiquiapubâtir,danslemêmetemps,desrelationssolides aveclesPuissancesquifurentjadislesgrandesalliéesdesArabes,commela Russie,l’Inde,oulaChine? Jepourraispoursuivrelongtempscetteénumération,tantilestvraique,depuis sasurprenantevictoiresurNasser,Israëlaacquisunetoutautrestaturerégionale etinternationale.Cequiaeudesretombéespourl’ensembledumondejuif; lequel,aprèsdesmillénairesd’humiliationsetausortird’uneépreuvequifaillit luiêtrefatale,connaîtaujourd’huiunépanouissementsansprécédent,dûen grandepartieausuccèsduprojetsioniste–unsuccèsquepersonneneprévoyait, pasmêmelesplusoptimistesdesfondateurs.

ÀlaconférencedeVersailles,en1919,ilyavait,parmilesnombreuxvisiteurs

qui s’activaient dans les coulisses, deux personnages emblématiques, l’un représentantlemouvementnationalarabe,etl’autre,lemouvementnationaljuif. LepremierétaitleprinceFaysal,filsduchérifhachémitedeLaMecque,futur roi éphémère de la Syrie et futur roi d’Irak, accompagné de son célèbre conseiller, Lawrence d’Arabie ; le second était Chaïm Weizmann, dirigeant sionistenédansl’Empirerusse,émigréenAngleterre,etquiallaitdevenir,trente ansplustard,lepremierprésidentdel’Étatd’Israël.

Il y eut, entre les deux hommes, une rencontre dont témoigne une photo étonnante,représentantFaysaldanssonvêtementtraditionnel,etWeizmannprès delui,unekeffiehsurlatêteensignedefraternité.Ilyeutégalemententreeux unaccordécrit,vantantleslienshistoriquesentreleursdeuxnations,etqui contenait,delapartdel’émir,unengagementassortid’unecondition:siles Arabesobtenaientlevasteroyaumequ’onleuravaitpromispendantlaGrande Guerre,ilsencourageraientl’établissementdesjuifsenPalestine. Rien de cela ne s’est réalisé, bien sûr, et seuls des rêveurs impénitents éprouventencoredelanostalgiepourcerendez-vousmanqué.Sij’enparleici, c’est pour rappeler que ces deux mouvements nationaux sont apparus simultanémentsurlascèneinternationale,etqueleurpremierréflexeaétéde trouverunterraind’entente.Puisleursroutessesontséparées,etleursdestins ontétédramatiquementdifférents.Lemouvementnationalarabe,aprèsquelques succèsremarquables,aététerrasséparsadéfaitemilitaire,etilsemble,depuis, incapabledeserelever;seshéritiersenontparfaitementconscience,cequi expliqueleuramertume,leurdésarroi,leurragecontreeux-mêmesetcontrele restedel’univers. Faut-ilendéduirequ’àl’inverse,lemouvementnationaljuif,quiestparvenuà bâtirl’Étatauquelilaspirait,seporteàmerveille,etquesespropreshéritiers sont satisfaits et confiants ? Ceux qui suivent de près la vie politique et intellectuelleenIsraëletdansladiasporasaventqu’iln’enestrien.Undoute existentiels’estinstallédanslesesprits,quiserévèleprofondettenace.Sans êtredemêmenaturequelemaldontsouffrelemondearabe,ilestnéanmoinsen traindedevenir,àsamanière,extrêmementangoissant.

Plutôtquedepasserenrevuelesinnombrablescausesquelesintéresséseux-

mêmes trouvent à cette angoisse, j’irai tout droit vers le dilemme qui la cristallise,àsavoirlaquestiondesterritoiresoccupés.Quefaudrait-ilfairedela Cisjordanie?sedemandentlesIsraéliensdepuisqu’ilss’ensontemparésen

juin1967.Laréponseétait,d’ordinaire,qu’ilfaudraitunjours’enretireren

échanged’unaccorddepaix.Bienentendu,ilyatoujourseudes«questions

subsidiaires»,surlesquellesiln’yajamaiseudeconsensus:Avecquiconclure

lapaix,etquelsenseraientlestermes?Dequelsterritoiresseretirer,etdans

lesquelssemaintenir?Quelstatutauraitleterritoirepalestinien?Justeune

«entitéautonome»,avecuneforcedepolicepourlemaintiendel’ordre;ou

bienunvéritableÉtat,pleinementindépendant,avecunearméeenbonneetdue

forme?

Cesquestionsétaientdéjàsuffisammentépineusespourrendretrèslointaine

touteperspectivedepaix.Et,defait,malgréquelquestentativesunpeuplus

prometteusesqued’autres,commel’accordd’Osloen1993,riendetrèspositif,

etcertainementriendeconcluant,nes’estproduitdanslesdernièresdécennies.

AuxyeuxdesPalestiniens,touteslespropositionsisraéliennessontapparues,

nonsansraison,commedesdiktatsimposésparl’occupant;etcelui-ci,étant

effectivementenpositiondeforceetconfiantdepouvoirlerester,n’étaitpas

pressédefairedesconcessions.Ilpouvaitpatientercentans,s’illefallait!

Si j’ai dit que la guerre des Six Jours s’est révélée calamiteuse pour le vainqueur aussi, c’est justement parce qu’elle a favorisé l’émergence et la propagation,dansdiverssecteursdelapopulationisraélienne,decetétatd’esprit quidit:Àquoibonseprécipiter?Etpourquoifairedesconcessions?Quipeut garantirqueceuxquisignerontlapaixavecIsraëllarespecteront,ouqueleurs successeursneladénoncerontpas?Etdetoutemanière,quepeuventfaireles Arabes?Leurpuissancemilitaire,quel’oncroyaitsiredoutable,n’a-t-ellepas étéanéantieenmoinsd’unesemaine? Une«paixdesbraves»nepeutseconclurequ’entredesadversairesquise

respectent.Labrièvetédelaguerrede1967asapécerespect,etréduitpour

longtempsleschancesdeparveniràuncompromiséquitable,librementconsenti, etdurable. Leshistoriensetlessociologuesquisesontpenchéssurlasociétéisraélienne danslesdernièresdécenniesontobservéàquelpointl’imagedel’Arabeetdesa cultures’yestdégradée.Riennerésumemieuxcetteattitudedédaigneusequele faitqu’untravailbâcléestcourammentappelé«untravaild’Arabe».Autre symptômerévélateur:demoinsenmoinsdejuifsjugentutiled’apprendrela languearabe,mêmeceuxdontlesparentslaparlaientcouramment;àl’inverse, lesjeunesPalestinienssontdeplusenplusnombreuxàétudierl’hébreuetà s’exprimeravecaisancedanscettelangue. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’avant Soixante-sept, l’image de l’Arabe était positiveauseindelapopulationjuive.Ellenel’ajamaisété.Beaucoupdeceux quisesontétablisenPalestinedepuislafindu XIX e sièclenevoyaientmêmepas lapopulationlocaleetnes’intéressaientniàcequ’ellefaisait,niàcequ’elle pensait,niàcequ’ellepouvaitressentir.Maisleschosesauraientpus’améliorer avecletemps,aulieudesedétériorer.Lesjuifspartisd’Irak,deSyrie,duLiban, duMarocouduYémenauraientpuconserverlatraditionlinguistiquedeleur paysd’origine,commecefutlecaspourlestraditionsmusicales,ouculinaires. Maisilsn’ontpasétéencouragésàlefaire.Niparleurscompatriotesisraéliens d’aujourd’hui,niparleurscompatriotesarabesd’hier.Dansl’ensemble,ilyaeu

peud’osmoseentrelespopulationsarabesetjuivesdanslesdernièresdécennies. La proverbiale alchimie levantine n’opère manifestement plus. Même les sublimesconnivencesdejadissontpeuàpeuoblitérées.J’aiparfoisl’impression d’êtreladernièrepersonneàserappelerencorequec’estenlanguearabeque MaïmonideaécritleGuidedeségarés.

*

Ilestdifficilededireaveccertitudesil’écroulementdespasserellesculturelles ajouéunrôlesignificatifdanslaréductiondeschancesdepaix.Enrevanche,il nefaitpasdedoutequel’établissementdecoloniesjuivesenCisjordaniea constituéuntournantdécisif. Auxpremierstempsdel’occupation,lesgouvernementsisraélienssuccessifs, à dominante travailliste, ne voulaient pas de ces implantations dites «sauvages».Sil’onparvenaitunjouràunaccorddepaix,sedisaient-ils,et qu’ondevaitseretirerdesterritoires,laprésenced’ungrandnombred’habitants juifscompliqueraitlasituation,puisqu’ilfaudraittrèsprobablementlesévacuer contreleurgré. Leraisonnementétaitjuste,maislebarrageétaitfragile,etiln’allaitpastarder àsefissurer.S’ilfallaitassignerunedateàcetévénement,ceseraitcelledu 20 avril 1975. Les membres d’un mouvement messianique avaient pris possessiond’unterrainsituéauxconfinsdetroisvillagesarabes,pouryfonder une « implantation » juive dénommée Ofra. L’armée avait pour consigne d’empêcherdetellesinitiatives,aubesoinparlaforce.Pourtant,cejour-là,ily eutunflottement,dontlesmilitantssurenttirerprofit. Lepouvoirétaittoujoursauxmainsdestravaillistes,maisunepetiteguerrese déroulaitentredeuxpersonnalitésrivales:lechefdugouvernement,Yitzhak Rabin, et le ministre de la Défense, Shimon Peres. Le premier aurait voulu expulserlescolons.Leseconddemandaàl’arméedenepasintervenir.Ofraput doncsemaintenir,puisuneautrecoloniefutconstruite,puisdesdizaines,des centainesd’autres.Unebrèches’étaitouverte,quepluspersonnen’acolmatée.

Deuxansaprèsl’incident,lagaucheperdaitlepouvoir,qu’elleavaitdétenu sans interruption depuis la naissance de l’État d’Israël. Menahem Begin, dirigeanthistoriquedeladroitenationaliste,devenaitlechefdugouvernement, etiln’avait,quantàlui,aucundésirdes’opposeràlacolonisation.Laquelle s’est poursuivie, depuis, et n’a plus cessé de s’étendre, parfois lentement et parfoisdemanièreaccélérée,augrédescirconstances,maisdansunmouvement

constammentascendant.Sibienqu’àl’heureoùj’écrisceslignes,plusd’un demi-milliond’Israéliensviventsurdesterresquiavaientétéarabesjusqu’en

juin1967.

Quelquesoitlejugementquel’onportesurcetteévolution,quelaplupartdes Israéliens trouvent légitime mais que le reste du monde désapprouve très largement,ilnefaitpasdedoutequ’unenouvelleréalitéestdésormaisenplace, quichangeradicalementlesperspectivesd’avenir.Lecheminverslapaix,qui étaitdéjàétroitettrèsaccidenté,estàprésentbouché.Enthéorie,Israëlpourrait emprunterdiversesvoiespourréglerlaquestiondesterritoiresoccupés.Mais,à yregarderdeprès,plusaucunenepermetdesortirdel’impasse. UnepremièreoptionseraitdelaisserlaCisjordanieauxPalestiniensetde rapatrierlescolons.Lachoseauraitétéenvisageablelorsquecesderniersétaient peunombreux.Aujourd’hui,cen’estpluslecas.Ungouvernementisraélienqui ordonnerait l’évacuation de centaines de milliers de ses ressortissants juifs prendraitlerisqued’uneguerrecivile. Unedeuxièmeoption,toutaussithéorique,seraitd’annexerlesterritoiresen accordantauxhabitantsarabeslacitoyenneté.Maiscelavoudraitdirequ’Israël renonceraitàsoncaractèrejuif,cequiestimpensable;etqu’ilentreraiten compétitionaveclapopulationpalestiniennesurunterrainoùcelle-ciestsûrede gagner:ladémographie. Unetroisièmeoptionseraitd’annexerlesterritoiressansaccorderauxArabes lacitoyenneté,etenlesincitantmêmeàpartirau-delàdesfrontières,commece

futlecaslorsdelacréationdel’Étatd’Israëlen1948.Maissilesautorités

choisissaientunetellevoie,ellesseraientconfrontéesàuneréprobationvirulente

etrageuseauseinmêmedumondejuif,etellesapporteraientdel’eauaumoulin

deceuxquilesaccusentdepratiqueruneformed’apartheid.

Restel’optionlaplusfacileàadopter,puisqu’ellen’exigeaucuneinitiative particulière, ni aucun arbitrage entre les opinions divergentes : le statu quo. Conserver les territoires sans modifier leur statut ; prolonger indéfiniment l’occupation sans clamer sur les toits qu’elle est définitive ; hocher nonchalammentlatêtechaquefoisqu’unnouveauprésidentaméricainpropose samédiation,puisattendrepatiemmentqu’ilsedécourageetquesonjoliplande paixtombeàsontourdanslacorbeilleprévueàceteffet. Cette routine a fait ses preuves. L’occupation est, certes, très critiquée à travers le monde, mais personne en Israël n’est en mesure de proposer une alternative. On a beau chercher, on ne voit plus de quelle manière un

gouvernement, quelle que soit sa couleur politique, pourrait encore résoudre l’équation et sortir de l’impasse. C’est sans doute ce qui explique que les dirigeantsfavorablesàunesolutionnégociée,etquiavaientlongtempsbénéficié d’unréelsoutienpopulaire,soientàprésentmarginalisés.S’ilsarrivaientau pouvoir,ilsnesauraientpasquoifaire,etlesélecteurslesentent.Decefait,«le campdelapaix»,quipouvaitmobiliserjadisdesfoulesimpressionnantes,s’est rétrécicommeunepeaudechagrin.

Jegarderaitoujoursenmémoirecequis’estpasséenseptembre1982,au

lendemaindesmassacresperpétrésdanslesquartiersdeSabraetdeChatila,près de Beyrouth. Des miliciens libanais, appartenant à une faction chrétienne, s’étaientacharnéssurdescivilspalestiniensaveclacomplicitéactivedel’armée israélienne.Ilyavaiteu,seloncertainesestimations,plusdedeuxmillemorts. Lemondeentierétaitindigné,lesOccidentauxautantquelesArabes,mais c’estdanslesruesdeTel-Avivqu’ilyavaiteulaprotestationlaplusmassiveet laplussignificative.Onaparlédequatrecentmillemanifestants,plusd’un Israéliensurhuit. Mêmeceuxquiétaientoutrésparlecomportementdesautoritésetdestroupes nepouvaientqu’admirerl’attitudedelapopulationjuive.Protestercontreletort quiestfaitàsoi-mêmeetauxsiensestlégitimeetnécessaire,maisnedénotepas forcémentunegrandeélévationmorale;protesteravecvirulencecontreletort quelessiensontfaitauxautresrévèle,enrevanche,unegrandenoblesse,etune remarquable conscience morale. Je ne connais pas beaucoup de peuples qui auraientréagiainsi. Hélas, une mobilisation massive pour une telle cause est aujourd’hui inconcevableenIsraël.Cequireprésente,surleplanéthique,uneindéniable perted’altitude. Ilnes’agitpeut-êtrepasd’unedébâclemassiveetspectaculairecommecelle quifrappedenosjourslemondearabe.Maisl’onassiste,dansuncascomme dansl’autre,àunaffaissementmoraletpolitiqueparticulièrementaffligeant.Et quelquepeudésespérant.Quandleshéritiersdesplusgrandescivilisationsetles porteursdesrêveslesplusuniverselssemétamorphosententribusrageuseset vengeresses, comment ne pas s’attendre au pire pour la suite de l’aventure humaine?

7

Jen’aiapprisqueparleslivres,etbiendesannéesplustard,cequis’était

passéle20avril1975enCisjordanie.Surlemoment,jen’enavaispasentendu

parler.Ilestvraiquej’avaisalorsdetoutautresangoisses,plusimmédiates,plus traumatisantes.Unetragédievenaitdeseproduire,quiallaitfairebasculermon paysnataldansuneguerresansfin,etbouleverser,dujouraulendemain,mavie etcelledemesproches–uneabominabletuerie,etquis’étaitdérouléesousmes yeux,littéralementsousmesyeux,puisquenousavionseu,mafemmeetmoi,le tristeprivilèged’enêtrelestémoinsoculaires.

C’étaitle13avril,undimanche.J’étaisrentréaupetitmatind’unlongvoyage

en Asie. Vers midi, il y avait eu un vacarme dans notre rue. Des gens qui couraientdanstouslessens,etdeséclatsdevoix,commeunedispute,toutprès de nous, derrière notre immeuble. Pour mieux voir ce qui se passait, nous sommesallésdansnotrechambre,quiavaitunegrandebaievitréedonnantsur «lecarrefourauMiroir»,ainsibaptiséparcequ’onyavaitinstalléunpanneau convexepermettantdevoirlesvéhiculesquisurgissaient,parfoisàtoutevitesse, desangles morts. Un autobus rouge et blanc était à l’arrêt ; autour de lui, quelqueshommesarmésqui,selontouteapparence,venaientdel’intercepter.Ils discutaientavecunpassagerquisetenaitdansl’embrasuredelaportière.Nous trouvantàunetrentainedemètresdelà,nousnepouvionsentendrecequise disait,maisnouspercevionsletondel’échangeetlatensionquimontait. Soudain, une fusillade nourrie. Nous reculons d’un pas pour nous abriter derrièrelemurdenotrechambre.Puis,lorsquelestirss’interrompentaprès quelquesdizainesdesecondes,nousnousrapprochonsànouveaudelafenêtre. Lecarrefourétaitjonchédecorpsinertes.Jenevoyaispastouteslesvictimes,la plupartayantétéabattuessansavoirpusortirduvéhicule.Ceuxquiracontent l’histoiredelaguerreduLibandonnenthabituellementlechiffredevingt-sept

morts,presquetouspalestiniens.Etilss’accordentàdireque«l’incidentde

l’autobus»amarquélecommencementduconflit,mêmesilesprémissesétaient

làdepuisuncertaintemps.

Jeleconfirme,pouravoirvécuetobservédeprèslesévénementsdecette

période-là:cemassacrereprésentaitpourmoiunchoc,etparcertainscôtés,une

énigme,maispasvraimentunesurprise.Touslesacteursduconflitétaientdéjà

enposition,àl’affût,lesarmesprêtes;s’iln’yavaitpaseucetteétincelle,ilyen

auraiteuuneautre.

DepuislaguerredeSoixante-sept,àlaquelleiln’avaitpourtantpasprispart, monpaysnatalétaitentrédansunelonguepériodedeturbulences,dontilne devaitplussortir.Dufaitdesacompositioncommunautaireetdelafragilitéde sesinstitutions,ilétaitlemaillonfaibleduProche-Orient,etill’apayécher. Aulendemaindeladéfaitearabe,lemouvementarmépalestinien,quivenait denaîtreetquicherchaitunebasearrièrepourmenersoncombat,avaittentéde s’implanterdansdeuxcontréesvoisinesd’Israël:leLibanetlaJordanie.Cette dernièrereprésentait,selonplusieurscritères,lasolutionidéale.Sapopulation étaitàmoitiépalestinienne;elledisposaitd’unelonguefrontièreavecl’État juif;etellesetrouvaitenborduredelaCisjordanie,cequifacilitaitlescontacts aveclesmilitantsdel’intérieur,ainsiquelesincursions. Maisle«petitroi»Husseinserévélaintraitable,etcoriace.Ilvoulaitbien donnerauxmouvementspalestiniensunecertainelatitude,maispasaupointde leslaisserdevenirunÉtatdansl’État.Employanttouràtourlafermetéetle compromis,alternantlesbrasdeferetlestrêves,ilparvintpeuàpeuàmodifier lerapportdesforcesensafaveur.

Etaumoisdeseptembre1970,quecertainsontsurnommédepuis,ensignede

deuil,«septembrenoir»,illançauneoffensivemilitairedegrandeenvergure pourreprendrelecontrôleduterritoire.Lesfédayins,incapablesdefairefaceà unearméerégulièreloyaleàsonroietadéquatementéquipée,furentcontraints debattreenretraite.Leurleader,YasserArafat,quivenaitdefairesonapparition surlascèneinternationaleetdontlapopulariténecessaitdegrandir,demandaau présidentNasserd’intervenirenpersonnepourletirerdecemauvaispas.Un sommet extraordinaire des chefs d’État arabes se tint au Caire. Il y eut d’interminables tractations nocturnes, des promesses, des menaces, des claquementsdeportes,suivisdepoignéesdemainssansgrandesincérité. C’estaudernierjourdecetteconférenceexténuantequeleprésidentégyptien futterrasséparunecrisecardiaque,alorsqu’ilfaisaitinlassablementlanavette entresarésidenceetl’aéroportpourraccompagnersesinvités.

Quelquesheuresplustôt,ilavaitfaitadopterparsespairsunaccordqui

mettaitfinauxcombats,etquireconnaissaitauxPalestiniens,entermesvagues,

ledroitdepoursuivrepartouslesmoyensleurcombatcontreIsraël.Maisc’était

seulementpourqu’ilsneperdentpaslaface.Surleterrain,leroiavaitremporté

unevictoiresansappel.Sonpaysn’allaitplusjamaisservirdebasearrièrepour

larésistancearmée.

*

LesviséesdesfédayinsendirectionduLibanallaientconnaîtreuntoutautre destin. Au début, ils pensaient que ce pays n’allait être pour eux qu’une base d’appoint,pouvantcontribuerauretentissementmédiatiquedeleursactionsmais pasauxactionselles-mêmes.IlnesetrouvaitpasenborduredelaCisjordanie,et lesréfugiéspalestiniensn’yconstituaientqu’unefaiblepartiedelapopulation. Deplus,sacomplexitéétaitproverbiale.Commentsefrayeruncheminparmi tantdeconfessions,defactions,declansetdechefferieshéréditaires?Mais Arafat et ses compagnons n’allaient pas tarder à comprendre que cette complexité,loind’êtreunobstacleàleursambitions,leuroffraitaucontrairedes opportunités sans limites s’ils se montraient capables de manœuvrer avec intelligence.

Lorsqu’onévoquelesinsondablessubtilitésdelaviepolitiquelibanaise,onne soulignepastoujourslefaitquelacommunautéchrétiennemaronite,àlaquelle doit obligatoirement appartenir tout président de la République, dispose également,depuisl’indépendance,d’unautreposte-clé,celuidecommandanten chef de l’armée. Le général Chéhab, déjà mentionné dans ces pages, avait assumélaprésidenceausortird’unecriseaiguë;etdanslesdernièresdécennies, lesdeuxfonctionsontétésiétroitementassociéesquel’habitudeaétéprisede neplusélirequedesgénérauxàlamagistraturesuprême. Cette curieuse pratique sera probablement passagère. Mais il est vrai que l’institution militaire a longtemps été perçue, à tort ou à raison, comme un bastion pour les maronites, et cette perception a joué un rôle déterminant pendant la période cruciale où les mouvements palestiniens cherchaient à s’établir au Liban. Beaucoup de musulmans éprouvaient en ce temps-là une grandeméfianceenversl’arméenationale,luireprochantden’avoirpasprispart àlaguerreauxcôtésdesautresarméesarabes.«Ilsauraientvouluquenotre territoiresoitluiaussienvahietoccupé?»persiflaitunpoliticiendel’époque.

Mais il est vrai que, dans le climat d’amertume et de rage qui sévissait au lendemaindeladéfaite,lanon-participationduLibanàlabataillecontreIsraël était considérée, dans certains milieux, sinon comme une désertion ou une trahison,dumoinscommeuneattituded’indifférenceenverslacausearabe. Decefait,lorsquedesfédayinsenarmesfirentleurapparitiondanslesruesde Beyrouthetdansquelquesautresrégionsdupaysenproclamantleurintention d’endécoudreavecl’ennemi,unepartiedelapopulations’identifiaàeuxetleur apportasonaide.Lesautoritéslibanaisesdurentserésigner.Nonparcequ’elles approuvaientl’arrivéedecescombattants,niparcequ’ellessous-estimaientle risquequeleurvenuefaisaitcouriraupays,maisparcequ’ellessesentaient incapablesdel’empêcher. Dansunsystèmefondésurlescommunautés,lepouvoirpolitiqueestparalysé lorsqu’iln’yapasdeconsensus.Etsurlaquestiondesfédayins,iln’yenavait pas.Mêmeauseindel’armée.Sansdoutelesmaronitesétaient-ilsunpeumieux représentésqued’autresauseindel’état-major,maisl’institutionétait,grosso modo, à l’image de la société, traversée par les mêmes lignes de fracture identitairesetidéologiques,etellemenaçaitdevolerenéclatssielles’engageait dansunebataillecontroversée. C’estenraisondecettefragilitéparalysantequelegouvernementlibanais s’étaitdépêchéd’accepter,dèslespremièresescarmouchesaveclesfédayins,ce quelemonarquehachémiteallaitrefuserjusqu’aubout,àsavoiruntraitéen bonneetdueformeautorisantlesmouvementsarméspalestiniensàopérersur sonterritoire.Ratifiéàl’aveugleparunParlementauquelonavaitrefuséd’en

dévoilerlesclausessecrètes,l’accordsignéauCaireennovembre1969restera

danslesannalescommel’exemplemêmedecequ’unÉtatdoitéviterdesigner

s’ilentendconserversasouverainetéetsapaixcivile.Ilstipulaitquelescamps

deréfugiéspalestinienssituéssurl’ensembleduterritoirelibanaispasseraient

désormaissousl’autoritédel’OrganisationdeLibérationdelaPalestine;etque

celle-ciseraitdésormaislibredemenersonactionarméecontreIsraëlàpartirdu

territoirelibanais.

Dans l’absolu, il est parfaitement légitime, pour un gouvernement, de s’associeràuncombatqu’ilestimejuste,etd’offrirsonassistanceàceuxquile mènent.Maislorsqu’unpetitpays,faibleetfragile,quin’ariend’unePrusseni d’uneSparte,estjetédanslabataillesansqu’ilaitpudéciderdelui-mêmes’il voulait s’y lancer ou pas, et seulement parce que d’autres pays ou d’autres entitéspolitiquespréfèrentquecesoitluiquireçoivelescoups,iln’yalàplus riendelégitime,plusriend’acceptable.

C’estprécisémentcequiestarrivéàmonpaysnatal.Ilaétéviolemment

poussédanslecratèred’unvolcan.Etiln’amêmepaseulaconsolationd’être

perçucommeunevictimeinnocente,vuqu’àchaqueétapedesoncalvaire,ilya

eudesfactionslocales,degauchecommededroite,parmileschrétienscomme

parmilesmusulmans,pourfairelacourteéchelleauxprédateurs.

Telestleprixquenousavonsdûpayer,mescompatriotesetmoi,pourn’avoir

pasétécapablesdebâtirunenation.

L’accord du Caire était déjà en vigueur lorsque les organisations palestiniennesfurentexpulséesdeJordanie.Ellespurentdoncserabattresans délai sur Beyrouth, qui devint aussitôt, et pour une douzaine d’années, leur capitaleenmêmetempsquecelledel’Étatlibanais.C’estlàquerésidaientleurs responsables,àcommencerparArafat.C’estlàqueserendaientlesdélégations étrangères qui prenaient contact avec eux. C’est là que se réunissaient leurs organesdirigeants.Etc’estdelàquesortaientleurscommuniquésmilitaireset leursdéclarationspolitiques. Lavilleétaitdevenueunpassageobligépourlapresseinternationalecomme pourlesservicesderenseignementsdumondeentier.Ellepullulaitd’agents doubles,defauxdiplomates,d’activistesetd’aventuriers;quiinfiltraientles organisationspalestiniennes,quilesespionnaient,quilesparasitaient,ouqui tournaientdansleurorbite.Quedefoisai-jeentendu,depuis,quetelleoutelle factionmilitanted’Occidentoud’Orientavaitfaitsespremièresarmesdansle Libandecesannées-là!Cen’étaitpasencorel’époquedesattentats-suicides d’inspiration islamiste, mais c’était déjà celle des détournements d’avions spectaculaires, des groupuscules violents d’extrême gauche, comme l’Armée rougejaponaise,labandeàBaader,oul’organisationfantomatiquequisefaisait appeler«Septembrenoir».

Ceseraituneuphémismededirequ’ens’ouvrantainsiàtouslesvents,à touteslestempêtes,monpaysnatals’estattiréquelquesennuis.Delapartdes Israéliens,unelonguesuccessiondereprésaillesviolentes,etquiculminèrenten uneinvasionmassiveduterritoirejusqu’àBeyrouth;etdelapartdesArabes, desempiétementsincessantsquieurentpoureffetdedisloquerlepays,etle saigner,avantdeleplacer,pendanttroisdécennies,souslatutelledeDamas.Et il y eut aussi, bien entendu, les interminables guerres intestines, auxquelles prirent part de nombreux protagonistes, et qui furent, à toutes les étapes, destructricesetmeurtrières.Lesvictimessecomptèrentparcentainesdemilliers, l’économie fut pratiquement anéantie, et la modernisation de la société

compromisepourlongtemps. JeviensdebrosseruntableauquelquepeuapocalyptiqueduLibandeces années-là,etjemedoisdelenuancer.Parcequ’iln’yavaitpasseulementles cortègesdemiliciens,lescampsd’entraînementetlesréseauxd’espions.Dansle sillage des fédayins étaient venus aussi des chercheurs, des écrivains, des éditeurs,descinéastes,desdramaturges,deschanteurs,souventpalestiniensmais également syriens, irakiens, soudanais ou maghrébins, qui contribuaient au

foisonnementdesidéesconsécutifàladébâclede1967.

En raison de leur présence, et des tensions mentales et affectives qu’elle générait, le rôle de Beyrouth comme capitale intellectuelle et artistique du mondearabeallaitconnaîtrealorsuneétonnantefloraison.

8

Le hasard a voulu que je commence mon activité de journaliste dans les

premiersmoisde1971,aumomentmêmeoùl’OLPs’installaitdansmaville

natale, la propulsant, pour de nombreuses années, sous les projecteurs de l’actualité. J’avais vingt-deux ans, je travaillais dans l’un des principaux quotidiens du pays, An-Nahar, et je me trouvais, de ce fait, dans un poste d’observationincomparable. Dans les couloirs du journal défilaient sans arrêt des personnages que je n’auraisjamaiseul’occasionderencontrersijevivaissousd’autrescieux,ouà uneautreépoque.Enprenantl’ascenseur,ilm’arrivaitdecroiserl’ambassadeur d’Allemagne,d’Algérieoud’Unionsoviétique,puisunévêquegrec-orthodoxe, undirigeantindépendantisteérythréen,ouunanciencoloneldel’arméelibanaise quivenaitd’êtregraciéetlibéréaprèsavoirétécondamnéàmortpourtentative decoupd’État.Etenentrantdanslapetitesallequejepartageaisavectrois autres rédacteurs, je voyais souvent, en conciliabule avec mes collègues, le correspondantduGuardianouceluiduMonde,l’envoyéspécialduSpiegelou deNewsweek,quivenaientauxnouvelles,ouquivoulaientvérifierdesrumeurs quileurétaientparvenues.

ParmilesvisiteursréguliersdelarédactionsetrouvaitKamalNasser,porte-

paroleofficieldel’OLP.NéenCisjordanieauseind’unefamillechrétiennede rite protestant, journaliste lui-même et poète, ancien député au Parlement jordanien,ilavaitétéchargéparArafatderehausserl’imagedel’organisation danslapresseinternationale,etils’acquittaitefficacementdesatâche.Enpeu de temps, il était parvenu à donner au mouvement palestinien un visage reconnaissable,humain,plaisant,etunevoixlimpidequineressemblaitenrienà celledespropagandistespursetdurs.Ilsavaits’écarterdelalanguedeboispour évoquersesannéesd’étudiantàl’UniversitéaméricainedeBeyrouth,oupour

réciterunpoèmedesoncrusurlesbistrotsdeParis.Jel’aimêmeentenduvanter avecenthousiasmel’espritchevaleresqueduroiHussein,alorsmêmequece dernierétait,encetemps-là,l’ennemijurédesPalestiniens.«Ilnousatués,mais je n’arrive pas à le détester ! » disait-il avec un geste d’impuissance. Les correspondants étrangers l’appréciaient, d’autant qu’il s’exprimait en anglais avecbeaucoupd’aisance.Ilavaitd’ailleursenseignécettelangue,autoutdébut desacarrière,àJérusalem,dansuneécoletenueparlesmissionnaires. Je l’écoutais toujours avec beaucoup d’intérêt et un réel plaisir, même lorsqu’ils’entenaitstrictementàsonrôledeporte-paroleofficiel.Maisjene prenaispasdenotes,etjenecherchaispasàreproduiresespropos.Aujournal, jenem’occupaispasdesaffairespalestiniennes,nidesaffaireslibanaises,nide toutcequiserapportaitaumondearabe.Pourtouscesdossiers,An-Naharavait une équipe nombreuse et compétente. Chaque pays important avait ses spécialistes attitrés, qui suivaient son actualité de près, qui le visitaient régulièrement,quiyconnaissaientlesdirigeants,lesopposants,ettoutesles sourcesfiables. Pourmapart,ledomaineauqueljemeconsacraisétaitàlafoisimmenseet marginal. Immense, puisqu’il couvrait en principe la planète entière à l’exception du monde arabe ; mais marginal dans la mesure où les lecteurs s’intéressaientd’abordàl’actualitélocale–cellequipouvaitaffecterleurvieet celle de leurs proches. Un quotidien soucieux de son prestige devait naturellementparlerdelaguerreduVietnam,ducombatcontrel’apartheiden AfriqueduSud,delarévolutiondesŒilletsauPortugal,ducoupd’ÉtatauChili oudusoulèvementmilitairecontrel’empereurd’Éthiopie.Decefait,lejournal encourageaitmapassionpourcescontréeslointaines,etm’incitaitparfoisàm’y rendre pour les connaître de plus près. Mais le vaste monde n’occupait d’habitude,ennombredepages,qu’unespacemodeste.

Jen’étaisdoncpascensécouvrirlesévénementsquisepassaientautourde moi,etjem’accommodaissansmaldecerôled’observateurmuet.Quelques raresfois,néanmoins,lapressiondel’actualitésefaisaitsifortesurlarédaction quetouslesbrasétaientrequis,ycomprislesmiens.

C’estuneurgencedecetordrequiseprésentadanslanuitdu9au10avril

1973.Jerevenaisd’unesoiréechezdesamislorsquej’appris,parlaradio,que

desincidentsgravesvenaientdeseproduire.Lesnouvellesétaientconfuseset

fragmentaires.Ilyauraiteudesattaquesisraéliennesdanscertainsquartiersde

laville,maisonnesavaitpasencorequellesenétaientlescibles.Jemerendis

sanstarderaujournal,oùrégnaitlebranle-basdesgrandescrises.Ildevaitêtre

troisheuresdumatin,etl’oncommençaitàrecevoirdesinformationsunpeu plusprécises.Ungrosdétachementdecommandosisraéliensseraitarrivéparla mer,puisseseraitdiviséenplusieursgroupes,quiauraientattaquédifférents objectifs,dansaumoinstroisquartiersdelaville,avantdeseretirer,toujours parvoiedemer. Quelquesminutesplustard,onapprenait,parunbulletindelaradionationale, qu’uneattaqueavaiteulieudanslapartieouestdelacapitale,prèsdelarue Verdun, contre un groupe d’immeubles où résidaient certains dirigeants palestiniens.Deuxd’entreeuxauraientététués,etuntroisième,KamalNasser, auraitétéenlevé. Le photographe vedette d’An-Nahar, Sam Mazmanian, qui travaillait égalementpourlesdeuxprincipalesagencesaméricaines,AssociatedPresset UnitedPress,décidadeserendreimmédiatementsurleslieux.Onmedemanda del’accompagner.

Aubasdesimmeublesquivenaientd’êtreattaqués,unefouleétaitrassemblée –desfédayinsenarmes,desvoisinsenpyjama,desbadauds.Unhommemedit de faire attention, parce qu’il y avait au sol, paraît-il, des détonateurs non explosés.Unautremeprêtaunelampedepoche,carl’électricitéétaitcoupéeet lacaged’escalierétaitsombre.Unautreencorem’indiqual’étageoùvivaitle porte-paroledel’OLP,letroisième. Laportedel’appartementétaitgrandouverte,avecdesdébristoutautour.Je suisentréprudemment,bientôtrattrapéparSam,quis’étaitarrêtéenmontantles marchesafindeprendredesphotosplongeantes.L’endroitparaissaitvide.Mais soudain,sousunegrandetable,laformed’uncorps.Ceuxquiétaientvenus avant nous ne l’avaient manifestement pas vu. J’ai rapproché le faisceau de lumière.C’étaitlui.KamalNasser.Étendusurledos,lesbrasencroix.Soussa lèvreinférieure,unimpactdeballe.Ilfaisaittropsombrepourquejepuissevoir s’ilenavaitreçud’autres. J’étais perdu dans une contemplation émue et pensive lorsque mon compagnonposalamainsurmonépaule.Ilvoulaitquejem’écartepourqu’il puisseprendreunephoto. De retour au journal, je m’étais dépêché de rectifier les informations qui avaientcirculéjusque-là.«Iln’apasétéenlevé,ilaététué.J’aitrouvésoncorps soussatable,danslenoir.Samalesimages,ilestentraindelesdévelopper.»

Onapprendraquelquesannéesplustardquel’opérationd’avril1973avaitété

conduiteparEhudBarak,futurPremierministred’Israël,déguiséenfemme,

avec une perruque brune. Le but du stratagème était de simuler une scène d’amourdansunevoiture,pourquelesgardespostésdanslarues’approchentde lafenêtreetqu’ilspuissentêtreliquidéssilencieusementavantquelatroupene s’engouffredanslesescaliers. Deuxmoisplustôt,uneromancièreaméricainedetrente-septansavaitloué unappartementdanslemêmegrouped’immeubles.Ellepréparaitunouvrage inspirédelaviedeladyHesterStanhope,uneaventurièreanglaisefortconnue auLevant,oùelleavaitrésidépendantplusieursannéesdanslapremièremoitié du XIX e siècle. La jeune romancière avait rassemblé une importante documentation,qu’elleempilaitsursatabled’écriture,poséeprèsdesafenêtre; delà,ellepouvaitvoir,justeenface,àquelquesmètresd’elle,latableàlaquelle KamalNassers’installaitpourécrire.C’estseulementquaranteansplustard qu’ellerévélerasavraiehistoire–maistoujourspassonvrainom–dansunlivre intitulé Yaël, une combattante du Mossad à Beyrouth. Elle y racontera notammentque,pourrendresacouverturepluscrédible,sessupérieursl’avaient envoyéefaireunstagedequelquesjourschezunvraihistorien,ShabtaiTeveth, auteurd’unebiographiedeMosheDayanetdeplusieurslivressurDavidBen Gourion;nonpourqu’illuiapprenneàécrire,cedontellenesesentaitpas capable,dira-t-elle,maispourqu’illuiapprenneàfairesemblant:comment éparpillerlesfeuillessursonbureau,commentdisposerlesstylos,quejeterdans sacorbeilleetcommentparleràdestiersdesonactivitélittéraire.Beaucoupde préparatifsminutieux,pourunemissiontoutesimple:surveillerlesdirigeants palestiniens par la fenêtre pour s’assurer qu’ils seraient chez eux quand le commandoisraélienviendraitlesassassiner. Cesoir-là,le9avril,unofficierduMossad,depassageà Beyrouth sous couverturedetouriste,invita«Yaël»àprendreunverreàdix-neufheuresaubar d’ungrandhôtel. «Tesvoisinssontlà?luidemanda-t-il. —Oui,touslestrois.» Sielleavaitréponduautrement,l’hommeauraitappelésescontactspourque l’attaquefûtreportée.

*

En raison de la notoriété des victimes palestiniennes comme de l’aspect rocambolesquedel’opérationisraélienne,leLibanfutsecouécommeill’avait rarement été jusque-là. Une grave crise gouvernementale se déclencha immédiatement. Le Premier ministre, Saëb Salam, exigea le limogeage du

commandantenchefdel’armée,etilprésentasadémissionquandsademande futrejetéeparleprésidentdelaRépublique,SoleimaneFrangié. Ilyavaitlà,indéniablement,unjeupolitiquecommunautaireéminemment libanais, puisque Salam était un musulman sunnite et Frangié un chrétien maronite,toutcommelegénéral,objetdulitige.Maisilyavaitaussiunvrai dilemme, qui dépassait ces clivages, et qui angoissait tous ceux qui s’intéressaientausortdupays. Ilvadesoiqu’unearméenationale,censéedéfendreleterritoiredelapatrie, n’apasfièreallurelorsqu’uncommandoennemidébarquedanslanuit,attaque desciblesdanstroisouquatrequartiersdifférents,puisseretiresanss’êtrefait intercepter.Lepaystoutentiersesentaithumilié,etilenvoulaitàsesmilitaires. N’auraient-ilspasdûaumoinstirerquelquessalves,pourl’honneur? Sansdoute.Néanmoins,ilyavaitunautreaspectduproblème,qu’onne pouvaitignorer:l’accordduCaireavaitdéjàretiréàl’arméelibanaiseunepartie de ses prérogatives en autorisant les Palestiniens à lancer des opérations militairesàpartirduterritoirequ’elleétaitcenséeprotéger.Peut-onlégitimement faireporteràl’institutionmilitairelaresponsabilitédesreprésaillesalorsqu’on luiainterditd’empêcherlesattaquesquilesavaientprovoquées?Cesontlà deuxmissionscomplémentaires,inséparables,dontlesarméesdumondeentier sont investies ; quand on les dépouille de l’une, on peut difficilement leur demanderderemplirl’autre.

Par-delàcedébatautourdel’institutionmilitaire,desesdevoirsetdeses prérogatives,ilétaitdésormaisclairquel’Étatlibanaisn’avaitpaslapossibilité desortirdel’impasseoùilsetrouvait,etquifaisaitdeluiàlafoislechampde batailleetlavictimecollatéraledesaffrontementssanglantsentreIsraélienset Palestiniens. Dansplusieurscommunautésdupays,desmilicescommençaientàseformer, desarsenauxseconstituaient,etdenouveauxdirigeantsapparaissaient,avecun discoursjusque-làinconnu:puisquel’arméen’estmanifestementpascapablede remplir sa mission, « les citoyens » le feront eux-mêmes. Mais lesdits «citoyens»n’avaientpastouslamêmevisiondeschoses.Pourlesuns,la missionquel’arméeauraitdûremplir,c’étaitdes’opposerauxIsraéliens,coûte quecoûte.Pourlesautres,c’étaitdes’opposerauxPalestiniens. Lespremiersseretrouvaientsurtoutdanslescommunautésmusulmaneset dans les partis de gauche, ce qui leur a valu, pour un temps, l’appellation saugrenued’«islamo-progressistes»;ilsproclamaientleurvolontédeprotéger laRésistancepalestiniennecontretousceuxquicherchaientàl’étoufferouà

l’entraver;etl’OLP,àsontour,leurprodiguaitdesarmes,del’argent,etun encadrementmilitaire. Les seconds avaient pour fer de lance des partis implantés dans les communautés chrétiennes ; ils voyaient dans la présence de l’armée palestinienneunemenacepourlepays,etilsespéraientymettreunterme.Leurs militantss’entraînaientdemanièreintensiveaumaniementdesarmes,touten sachantqueleursforcesneseraientpassuffisantes,etqu’ilsauraientbesoind’un alliépuissant. Quelalliépouvaient-ilsenvisager?CertainspensaientàIsraël.Maiscette voien’avait,encetemps-là,quepeudepartisans.Plustard,elleseraexplorée, pourunepériodebrève,sousl’égidedeBéchirGemayel,etelles’achèverasur unedoubletragédie:l’assassinatdujeuneprésident-élu,suividumassacrede SabraetChatila. Dansl’immédiat,uneautreoptionallaitprévaloir,quiapporterait,elleaussi, son lot de tragédies. Prônée par le président Frangié, elle ne suscitait pas beaucoupd’enthousiasmechezlesautresdirigeantsmaronites,maislaplupart d’entre eux la voyaient alors comme un moindre mal : au lieu de se compromettreavecIsraël,etdeseretrouverainsiaubandumondearabe,ne serait-ilpaspréférabledelaisser«dompter»lesfédayinsparun«paysfrère», enl’occurrencelaSyrie?

Nul n’ignorait qu’Arafat et le président Hafez el-Assad se vouaient une profonde détestation mutuelle. Ce n’était pas seulement dû à un conflit de personnalités,maisaussiàundifférendstratégiquemajeur. Lapréoccupationconstanteduchefdel’OLP,toutaulongdesoncombat, étaitque«ladécision»desPalestinienssoitentreleursmains,etqu’aucun dirigeantarabe,quelqu’ilsoit,nepuisseparlerenleurnom.Assadsoutenait,à l’inverse,quelacausepalestinienneétaitcelledetoutelanationarabe,«de l’océanauGolfe».Uneaffirmationdeprincipequivenaitàl’appuid’unobjectif stratégiqueprimordialpourleprésidentsyrien,celuidepouvoirnégocieravec les grandes puissances en tenant à la main la « carte » palestinienne, qui représente,dansceconflit,unatoutmajeur.

Poursel’approprier,Damasavaitbâtitoutunréseaud’organisationspro-

syriennesqui,auseindel’OLPetaucœurmêmeduFatah,lemouvementfondé

parArafat,relayaitlesthèsesd’Assad.Sicelui-cipouvaitplacerleLibansoussa

tutelle;s’ilpouvaitdevenirunarbitredanscepays,parrainantàlafoisles

PalestiniensetlesLibanais,protégeantlesunscontrelesautres,ilseretrouverait

enpositiondeforcedanstoutenégociationautourduProche-Orient.

Lorsquecertainsdirigeantslibanaiss’enfurentdemanderàDamass’ilserait possibledelesaideràsortirdessablesmouvantsdanslesquelsilsétaiententrain de s’enfoncer, leurs propos étaient de la musique aux oreilles d’Assad.

L’occasionétaittropbelle,iln’allaitpashésiteràlasaisir.Lestroupessyriennes

pénétrèrentdoncenforcedanslepays,etquandArafatetsesalliés«islamo-

progressistes»tentèrentdeleurtenirtête,ilsfurentsévèrementbattus. Danslarégionchrétienneoùjevivaisalors,biendesgensapplaudissaient l’armée syrienne qui les avait enfin « libérés » des milices palestiniennes. D’autressedemandaientdéjàquidiableallaitpouvoirunjourles«libérer»de l’arméesyrienne.

*

Lejouroùj’aiquittéleLibanenguerresuruneembarcationdefortune,en

juin1976,touslesrêvesdemonLevantnatalétaientdéjàmorts,ouagonisants.

Leparadisdemamèreétaitpartienflammesetceluidemonpèren’étaitplus quel’ombredelui-même.LesArabesétaientprisaupiègedeleursdéfaites,et lesIsraéliensaupiègedeleursconquêtes,lesunscommelesautresincapables desesauver. Jenepouvaisévidemmentdevineràquelpointlestragédiesdemarégion natale allaient se révéler contagieuses, ni avec quelle violence sa régression moraleetpolitiqueallaitsepropageràtraverslaplanète.Maisjen’étaispas complètementsurprisdecequiestarrivé.Étantnétoutauborddelafaille,ilne mefallaitpasdestrésorsdeluciditépoursentirqu’ons’approchaitàgrandspas del’abîme. Il me suffisait de garder les yeux ouverts, et les oreilles attentives aux craquements.

III

L’annéedugrandretournement

Demêmequel’avenirmûritdanslepassé,

Lepassépourritdansl’avenir–

Unlugubrefestivaldefeuillesmortes.

AnnaAKHMATOVA(1889-1966),

Poèmesanshéros

1

Le drame que les Arabes d’aujourd’hui nomment simplement « Soixante- sept»futdoncuntournantdécisifsurlechemindeladétresseetdelaperdition. Maisiln’expliquepastout.Leschosesauraientpus’arranger,unautrevirage auraitpuêtrepris,quelquesannéesplustard,pourremonterlapente.Siladérive s’est poursuivie, et même accentuée, c’est en raison d’un autre phénomène historique,plusample,beaucoupplusétalédansletemps,etquin’estpas,à proprementparler,«unévénement»parmid’autres. L’appellation qui me vient spontanément à l’esprit est plutôt celle de «syndrome»–ausensleplusoriginel,leplusantiqueduterme,celuid’unlieu oùplusieurspistescourentensembledansunemêmedirection.Defait,cequeje chercheraiàévoquerdanslespagesquisuivent,c’estunefouled’événements, émanantdeplusieurscontinentsetdemultiplesdomaines,maisquipossèdent uneorientationcommune,etquiontpousséenquelquesortetout«l’attelage» deshommesdanslavoiequiestaujourd’huilasienne. Quandons’efforcedecomprendrepourquoiunesituationdonnéeaévoluéde telleoutellemanière,onestsouventtentéderemontertrèsloindanslepassé.Ce quidevientquelquefoisfastidieux,vuquechaqueélémentdelasituationasa proprehistoire,quipeuts’étalerparfoissurdessiècles.Sil’onneveutpasse perdre dans la forêt touffue des dates, des personnages, des passions et des mythes,ondoitparfoissefrayeruneperspectiveàcoupsdeserpe. C’est ainsi que j’ai procédé quand je me suis plongé dans l’histoire des dernièresdécennies.Jedevraisplutôtdire«replongé»,vuque,depuisl’enfance, jen’aicessédesuivrel’actualitédetrèsprès,avecunengouementquis’explique certainementparlefaitquej’aigrandiàl’ombred’unpèrejournaliste. Cette passion ne s’est jamais démentie. Aujourd’hui encore, je consacre plusieursheuresparjouràécouteretàliredesnouvellesenprovenancede

touteslesrégionsdumonde.Etmêmelorsquelesdéveloppementsm’inquiètent oum’affligent,jenemelassepasduspectacle,etnedétournepaslesyeux.J’ai constammentl’impressiond’assisterauplusétonnantdesfeuilletons,avecune infinité d’épisodes palpitants, et des rebondissements dignes des meilleurs scénaristes.

Laplupartdesévénementsdontjem’apprêteàparler,jemesouviensd’en avoireuconnaissanceaumomentoùilssesontproduits;quelquefoismême,je mesuisrendusurplace,àSaigon,Téhéran,NewDelhi,Aden,Prague,New YorkouAddis-Abeba,pouryassisterenpersonne.Maisonvoitleschoses autrementaveclerecul,lorsqu’onconnaîtdéjàlesconséquences. Cequim’estapparuclairementenrevisitantl’actualitéd’hier,c’estqu’ilya

eu,auxalentoursdel’année1979,desévénementsdéterminants,dontjen’aipas

saisi l’importance sur le moment. Ils ont provoqué, partout dans le monde, commeun«retournement»durabledesidéesetdesattitudes.Leurproximité dansletempsn’étaitsûrementpaslerésultatd’uneactionconcertée;maiselle n’étaitpasnonpluslefruitduhasard.Jeparleraisplutôtd’une«conjonction». C’estcommesiunenouvelle«saison»étaitarrivéeàmaturité,etqu’ellefaisait écloresesfleursenmilleendroitsàlafois.Oucommesi«l’espritdutemps» étaitentraindenoussignifierlafind’uncycle,etlecommencementd’unautre. Cettenotion,quelaphilosophieallemandeaforgéesouslenomdeZeitgeist, estmoinsfantomatiquequ’iln’yparaît;elleestmêmecapitalepourcomprendre lamarchedel’Histoire.Tousceuxquiviventàunemêmeépoques’influencent les uns les autres, de diverses manières, et sans en avoir habituellement conscience.Onsecopie,ons’imite,onsesinge,même,onseconformeaux attitudesquiprévalent,parfoissurlemodedelacontestation.Etdanstousles domaines–enpeinture,enlittérature,enphilosophie,enpolitique,enmédecine, commedanslevêtement,l’allure,oulachevelure. Lesmoyensparlesquelsledit«esprit»sediffuseets’imposesontdifficilesà cerner ; mais il est indéniable qu’il opère, à toutes les époques, avec une efficacitéimplacable.Etencetâgedecommunicationsmassivesetinstantanées, lesinfluencessepropagentbeaucoupplusvitequeparlepassé.

D’ordinaire, l’esprit du temps agit sans qu’on s’en rende compte. Mais quelquefoissoneffetestsimanifestequ’onlevoitquasimentintervenirentemps réel.C’estentoutcasl’impressionquej’aieuequandjemesuispenchéà nouveausurl’histoirerécentepouressayerd’entirerquelquesenseignements. Comment avais-je pu ne pas voir une si forte conjonction entre les

événements ? J’aurais dû en tirer depuis longtemps cette conclusion qui, aujourd’hui,mesauteauxyeux;àsavoirquenousvenionsd’entrerdansuneère éminemmentparadoxaleoùnotrevisiondumondeallaitêtretransformée,et même carrément renversée. Désormais, c’est le conservatisme qui se proclameraitrévolutionnaire,tandisquelestenantsdu«progressisme»etdela gauchen’auraientplusd’autrebutquelaconservationdesacquis. Dans mes notes personnelles, je me suis mis à parler d’une « année de l’inversion»,ouparfoisd’une«annéedugrandretournement»,etàrecenserles faits remarquables qui semblent justifier de telles appellations. Ils sont nombreux,etj’enévoqueraiquelques-unsaufildespages.Maisilyenasurtout deux qui m’apparaissent particulièrement emblématiques : la révolution

islamiqueproclaméeenIranparl’ayatollahKhomeinyenfévrier1979;etla

révolutionconservatricemiseenplaceauRoyaume-UniparlePremierministre

MargaretThatcheràpartirdemai1979.

Unocéandedifférenceentrelesdeuxévénements,commeentrelesdeux conservatismes.Etaussi,bienentendu,entrelesdeuxpersonnages-clés;pour trouverdansl’histoiredel’Angleterreunéquivalentdecequis’estpasséenIran avec Khomeiny, il faudrait remonter à l’époque de Cromwell, lorsque les révolutionnairesrégicidesétaientégalementdespuritainsetdesmessianistes.Il yanéanmoins,entrelesdeuxsoulèvements,unecertainesimilitude,quinese réduitpasàlaproximitédesdates.Dansuncascommedansl’autre,onalevé l’étendarddelarévolutionaunomdeforcessocialesetdedoctrinesquiavaient été,jusque-là,plutôtlesvictimes,outoutaumoinslescibles,desrévolutions modernes:dansuncas,lestenantsdel’ordremoraletreligieux;dansl’autre, lestenantsdel’ordreéconomiqueetsocial. Chacunedecesdeuxrévolutionsallaitavoirdesrépercussionsplanétaires majeures.LesidéesdeMmeThatcherallaienttrèsvitegagnerlesÉtats-Unis avec l’arrivée de Ronald Reagan à la présidence ; tandis que la vision khomeynisted’unislamàlafoisinsurrectionnelettraditionaliste,résolument hostileàl’Occident,allaitsepropageràtraverslemonde,prenantdesformes trèsdiverses,etbousculantlesapprochesplusconciliantes.

J’aurail’occasionderevenirsurlesdifférencesainsiquesurlessimilitudes. Maisjevoudraisd’abordouvrirunebrèveparenthèsepourprévenircontretoute visionsimplificatricequecerapprochementpourraitsusciter. Eneffet,sil’onchercheàcomprendrecommentl’atmosphèrepolitiqueet mentale a été « chamboulée » dans le monde entier au cours des dernières décennies, il faut éviter de juger d’emblée la révolution conservatrice en

Occidentcommeunesimple«usurpation»delanotionderévolution,vuqu’elle aété,parcertainsdesesaspectscommeparsesconséquences,authentiquement révolutionnaire;enparticulier,elles’estrévéléedéterminantedanslesavancées technologiques en cours, qui représentent un changement considérable dans l’histoire humaine ; et elle a été tout aussi déterminante dans le décollage économiquedelaChine,del’Inde,commedenombreuxautrespays,cequi constitue,làencore,uneavancéeplanétairedepremièregrandeur. S’agissant de la révolution khomeyniste, il est normal que son aspect résolumenttraditionaliste,parexempleenmatièrevestimentaire,soitlepremier quisauteauxyeux;maisilnedoitpasnousfaireperdredevuelaradicalité corrosivequis’estpropagéedanslemondemusulmanàpartirdel’exemple iranien,etquiasecouétouslespouvoirsenplace. Lanotionderévolution,empruntéeparlapolitiqueaumouvementdescorps célestes,adésigné,depuisleXVI e siècle,desévénementsfortnombreuxetdivers. Decefait,plutôtquedes’interrogerlonguementsurlalégitimitédesonusageà propos de ce qui s’est produit en 1979 à Téhéran ou à Londres, il faudrait essayerdecomprendrelesraisonsdubouleversementquelemondeaconnuaux alentoursdecetteannée-là,etquiaconduitàtransformerainsilesensetle contenudecemot.

Ayantapportécesprécisions,jerefermelaparenthèsepourenreveniraux deuxrévolutionsconservatricesquej’aimisesenexergue. L’avènementdeMmeThatchern’auraitpaseulamêmeimportances’ilne s’inscrivaitpasdansunmouvementprofondetamplequiallaitdépassertrèsvite lesfrontièresdel’Angleterre.D’abordverslesÉtats-Unis,donc,avecl’élection

deReaganennovembre1980;puisverslerestedumonde.Lespréceptesdela

révolution conservatrice anglo-américaine seront adoptés par de nombreux dirigeantsdedroitecommedegauche,parfoisavecenthousiasme,parfoisavec résignation.Diminuerl’interventiondugouvernementdanslavieéconomique, limiter les dépenses sociales, accorder plus de latitude aux entrepreneurs et réduirel’influencedessyndicatsserontconsidérésdésormaiscommelesnormes d’unebonnegestiondesaffairespubliques. UndeslivresemblématiquesdecetterévolutionestleromanintituléAtlas Shrugged.Œuvred’uneémigréerusseinstalléeauxÉtats-Unis,AynRand,il raconteunegrèveorganiséenonpardesouvriers,maispardesentrepreneurset des«espritscréatifs»qu’exaspèrentlesréglementationsabusives.Sontitre évoquelafiguremythologiqued’Atlasqui,lasdeporterlaTerreentièresurson dos, finit par secouer vigoureusement les épaules – c’est ce mouvement

d’exaspérationetderévoltequ’exprimeicileverbetoshrug,dontleprétéritest shrugged. Cette fiction à thèse, publiée en 1957 et dont beaucoup de conservateurs américains,partisansd’un«libertarisme»résolumentanti-étatiste,avaientfait leurbible,aétérattrapéeparlaréalité.Lesoulèvementdespossédantscontreles empiétementsdel’Étatredistributeurdesrichessesnes’estpasproduitdela manièredontlaromancièrel’avaitdécrit,maisilabieneulieu.Etilaété couronnédesuccès.Cequiaeupoureffetd’accentuerfortementlesinégalités sociales,aupointdecréerunepetitecasted’hypermilliardaires,chacund’eux plusrichequedesnationsentières.

L’autre«révolutionconservatrice»,celled’Iran,allaitavoir,elleaussi,des répercussionssignificativesdansl’ensembledelaplanète. Ellen’était,enaucunemanière,unsoulèvementdesrichescontrelespauvres –bienaucontraire,elles’estfaiteaunomdesmiséreux,des«damnésdela terre », et en cela, elle s’inscrivait dans le prolongement de bien d’autres révolutionsduXX e siècle.Cequilarendaitatypique,c’estqu’elleétaitmenéepar unclergésocialementconservateur,exaspérépardesréformesqui,desonpoint devue,allaientàl’encontredelareligionetdesvaleurstraditionnelles.

2

Àcesdeuxrévolutions,survenuesàtroismoisd’intervalleetquirésumentpar un raccourci saisissant les chamboulements atypiques qui caractérisent notre époque,j’ajouteraideuxautresévénements,quinesontpasmoinssignificatifs, etquicomplètentl’esquisse.

Endécembre1978,DengXiaopingprenaitlesrênesdupouvoiràBeijinglors

d’unesessionplénièreduComitécentralduParticommuniste,inaugurantsa propre«révolutionconservatrice».Jamaisilnel’aappeléeainsi,etelleétait certainementfortdifférentedecelledeTéhérancommedecelledeLondres; mais elle procédait du même « esprit du temps ». Elle était d’inspiration conservatrice, puisqu’elle s’appuyait sur les traditions marchandes ancrées depuistoujoursdanslapopulationchinoise,etquelarévolutiondeMaoZedong avaitcherchéàextirper.Maiselleétaitégalementrévolutionnaire,puisqu’elle allaitradicalementtransformer,enunegénération,lemoded’existenceduplus grandpeupledelaplanète;peuderévolutionsdansl’Histoireontchangéen profondeurlavied’unsigrandnombred’hommesetdefemmesenuntempssi court.

L’autre événement remarquable, c’est celui qui se déroula à Rome en

octobre1978avecl’arrivéedeJean-PaulIIàlatêtedel’Églisecatholique.

NéenPologne,KarolWojtylaalliaitunconservatismesocialetdoctrinalà

unecombativitédedirigeantrévolutionnaire.«N’ayezpaspeur!»lança-t-ilaux

fidèlesrassembléssurlaplaceSaint-Pierrelejourdesonintronisationofficielle.

«OuvrezlesfrontièresdesÉtats,dessystèmespolitiquesetéconomiques,les

immensesdomainesdelaculture,delacivilisationetdudéveloppement.»Son

influenceallaitserévélercapitale.

Cesquatrebouleversementsmajeurs,quis’étaientsuccédéentoutjustesept

mois,d’octobre1978àmai1979,maisdansdesenvironnementsculturelset

sociauxfortéloignéslesunsdesautres,avaient-ilsquelquechoseencommunen dehorsdelasimple«coïncidence»chronologique?Est-ilconcevablequela CurieromaineetleComitécentralduParticommunistechinois,lesélecteurs britanniquesetlesmanifestantsiraniens,aientpuréagiràunemêmeimpulsion? Avec le recul, je vois principalement deux facteurs qui ont pesé sur l’atmosphèredecesannées-là,quiontaffecté,àdesdegrésdivers,touslespays dumonde,etquiontpujouerunrôledanslagenèsedesquatreévénementsque jeviensd’évoquer.L’unestlacriseterminaledurégimesoviétique;l’autreest lechocpétrolier. S’agissant de ce dernier facteur, j’y reviendrai plus longuement dans des chapitresàvenir;jevoudraisjustedireiciqu’ilacontrainttouteslesnationsde laplanèteàs’interrogersurlagestiondeleuréconomie,surleursloissociales, commesurleursrapportsaveclespaysexportateursdepétrole;etquepour ceux-ci,quiappartenaientdansleurmajoritéaumondearabo-musulman,ledit « choc », qui aurait dû assurer leur bonheur, s’est révélé dévastateur, et finalementcalamiteux. S’agissant du premier facteur, il m’apparaît aujourd’hui que nombre d’événements de cette époque-là constituaient des réactions plus ou moins directes,plusoumoinsconscientes,plusoumoinsréfléchies,auxagissements de«l’hommemalade»qu’étaitdevenulerégimesoviétique.Untrèsétrange «malade»quisevoyaitencoredébordantdevigueur,etcroyaitsesadversaires auxabois.

*

Quandonsereplongedanslesannéessoixante-dix,onnepeuts’empêcherde trouverpathétiquelespectacledecettesuperpuissancelancéeàcorpsperdudans unestratégiedeconquêtes,surtouslescontinents,alorsquesapropremaison, surlaquelleflottaientlesétendardsternisdusocialisme,duprogressisme,de l’athéismemilitantetdel’égalitarisme,étaitdéjàirrémédiablementlézardée,et surlepointdes’écrouler. Pourquisefiaitàl’apparencedeschoses,l’Unionsoviétiquesemblaitvoler detriompheentriomphe.AuVietnam,oùlemondecommunisteetlemonde capitalistes’étaientaffrontéssansrépitdèslafindelaSecondeGuerremondiale,

leconflitétaitarrivéàsontermeenavril1975.Lapartiesuddupays,quiavait

constitué jusque-là une république séparée soutenue par les États-Unis, fut

conquise par les forces venues du nord, avec le soutien du mouvement communistelocal,quis’appelaitlui-mêmeFrontnationaldelibération,maisque lesAméricainsappelaientVietCong. Jeunejournalistefascinécommetantd’autresparceconflitsiemblématique pour ma génération, je m’étais rendu à Saigon afin d’assister à la bataille décisive.Jesavaisquel’ons’approchaitdel’épilogue,maisjen’imaginaispas

queleschosesallaientévolueraussivite.Le26mars,jourdemonarrivée,les

troupescommunistesvenaientdeprendreHué,l’anciennecapitaleimpériale; une semaine plus tard, elles étaient déjà aux abords de Saigon, sept cents kilomètresplusausud.Etilétaitclairqueleurprogressionallaitsepoursuivre jusqu’aubout. Jen’avaisperçudanslacapitaleduSudaucunevolontéderésistance.C’était plutôtlarésignation,etmêmelesauve-qui-peut.Tousceuxquicraignaientla rigueurdurégimeàvenircherchaientdésespérémentunmoyendequitterle pays.Dujouraulendemain,lamonnaielocale,lapiastre,cessad’avoircours, plusaucuncommerçantn’envoulait.Dans lesadministrationspubliques, on décrochaitàlahâtelesphotosofficiellesdudernierprésidentsud-vietnamien,le général Thieu, qui s’apprêtait lui-même à partir, et qui allait finir sa vie paisiblementdansleMassachusetts,oubliédetous. Saigon tomba le 30 avril. Ceux qui ont connu cette époque gardent en mémoire ces scènes pathétiques où des civils et des militaires, réfugiés à l’ambassade américaine, cherchaient à s’accrocher aux derniers hélicoptères pours’enfuir.Imagesplushumiliantesencorepourlessauveteursquepourles rescapés.La«RépubliqueduVietnam»,queplusieursprésidentsaméricains s’étaientengagésàdéfendre,futannexéeàlaRépubliquesocialisteduVietnam, etsacapitalerebaptiséeHô-Chi-Minh-Ville,dunomdudirigeantquiavaitdéfié avecsuccèslaFrancepuislesÉtats-Unis. Deuxsemainesplustôt,PhnomPenh,capitaleduCambodge,avaitétéprise pardesinsurgéscommunistes;puiscefutautourduLaos.Lafameusethéorie desdominos,selonlaquelleunpaysquitombeenentraîneunautredanssa chute,puisunautreencore,semblaitàl’œuvre.Etl’Unionsoviétiqueenétaitla principalebénéficiaire.

Cephénomèneneselimitaitd’ailleurspasàl’Indochine.EnAfrique,par exemple, où les anciennes puissances coloniales européennes occupaient traditionnellementuneplaceprépondérante,lesrapportsdeforcecommençaient àchangerrapidement.QuandlePortugal,aprèsla«révolutiondesŒillets»

d’avril1974,décidadedonnerl’indépendanceàsescolonies,lescinqnouveaux

États africains qui virent aussitôt le jour furent tous dirigés par des partis d’obédiencemarxiste;leplusriched’entreeux,l’Angola,appelamêmeFidel Castroàsarescoussepourfairefaceàuneinsurrection,etlestroupescubaines, soutenues par Moscou, débarquèrent par dizaines de milliers sur les côtes africaines à partir de novembre 1975, sans que les États-Unis puissent s’y opposer. Ainsi,danslesmoisquiontsuivileurvictoirehautementsymboliquedansle conflitvietnamien,lesSoviétiquesavaientenregistrédesavancéesspectaculaires sur un continent qui apparaissait jusque-là comme une chasse gardée des Occidentaux.Lespaysdel’Afriquesubsahariennequiseréclamaientdésormais dumarxismeétaientdeplusenplusnombreux–outrel’Angola,leMozambique, leCap-Vert,laGuinée-BissauetSao-Tomé-et-Principe,ilyavaitMadagascar,le CongoBrazzaville,laGuinéeConakry…Ilyeutmêmeunbrefmomentoù, danslacornedel’Afrique,lesdeuxprincipauxpays,l’ÉthiopieetlaSomalie, étaientgouvernéspardesmilitairesseréclamantdumarxisme-léninisme,tandis que,surl’autrerivedelamerd’Arabie,leYémenduSud,Étatindépendantdont lacapitaleétaitAden,s’étaitproclamé«républiquedémocratiquepopulaire» sousl’égided’unpartidetypecommuniste,dotéd’unpolitburo. C’estdanscetteatmosphèred’expansiondébridéeetdefrancheeuphorieque les dirigeants soviétiques se sont lancés dans une aventure qui se révéla désastreuseetmêmefatalepourleurrégime:laconquêtedel’Afghanistan.

Cepaysmontagneux,situéentrel’Iran,lePakistan,laChineetlesrépubliques soviétiquesd’Asiecentrale,comptaitdesmouvementsd’obédiencecommuniste, actifsetambitieux,maistrèsminoritairesauseind’unepopulationmusulmane socialementconservatriceetfarouchementhostileàtouteingérenceétrangère. Laissés à eux-mêmes, ces militants n’avaient aucune chance de tenir durablementlesrênesdupouvoir.Seuleuneimplicationactivedeleurspuissants voisinssoviétiquespouvaitmodifierlerapportdeforceenleurfaveur.Encore fallait-il que lesdits voisins soient convaincus de la nécessité d’une telle intervention.

C’estjustementcequiarrivaàpartirdumoisd’avril1978.Irritésparun

rapprochementquis’amorçaitentreKabouletl’Occident,soucieuxdepréserver lasécuritédeleursfrontièresetlastabilitédeleursrépubliquesasiatiques,et persuadés de pouvoir avancer leurs pions en toute impunité, les dirigeants soviétiquesdonnèrentleuravalàuncoupd’Étatorganiséparl’unedesfactions marxistes.Puis,lorsquedessoulèvementscommencèrentàseproduirecontrele nouveau régime, ils dépêchèrent leurs troupes en grand nombre pour les

réprimer,s’enfonçantchaquejourunpeuplusdanslebourbier. Commecelaestarrivésisouventàtraversl’Histoire–maischacuns’imagine que pour lui les choses se passeront autrement –, les dirigeants soviétiques s’étaientpersuadésquel’opérationde«pacification»qu’ilsmenaientseraitde courtedurée,etqu’elles’achèveraitsurunevictoiredécisive. Cette grave imprudence stratégique ne s’explique que par l’analyse qu’ils faisaientdel’étatd’espritquiprévalaitchezleursadversairesàcemoment-là.Ils étaientpersuadés,eneffet,quelesÉtats-Unis,profondémenttraumatisésparleur longueguerredésastreuseauVietnam,n’avaientnulleenviedeselancerdansde nouvellesaventuresextérieures;etquesilestroupessoviétiquesselançaientà l’assautdel’Afghanistan,lesAméricainsnechercheraientpasàs’yopposer. Leurimpassibilitéfaceàl’envoidestroupescubainesenAngolan’avait-ellepas démontréqu’ilsn’avaientplusaucunappétitpourlesconfrontationsarmées?

Lorsqu’ils promenaient leur regard sur le monde qui les entourait, les dirigeantsdeMoscoupouvaientsupposerqu’ilsn’avaientrienàcraindre.Nides États-Unis,donc;nidel’Europeoccidentale,quipeinaitencoreàsurmonterles conséquencesduchocpétrolier;nidelaChine,oùMaoZedongétaitmorten

septembre1976,ouvrantlavoieàcequisemblaitdevoirêtreunelongueguerre

desuccession.

Decefait,lesSoviétiquesn’avaientpastortdesupposerquepersonnen’allait

semettreautraversdeleurroute,etqu’ilspouvaients’avancersansgrandrisque

endirectiondeKaboul.

3

MaisMoscouavaitsous-estimélacapacitédesesadversairesàseressaisir,et à passer même à la contre-attaque, dans divers domaines, et sur plusieurs théâtresd’opération. CefutnotammentlecasdelaGrande-Bretagne.Àlaveilledesélections

généralesdemai1979,quidevaientporteraupouvoircellequ’onsurnommera

«laDamedefer»,lepayssetrouvaitdansunétatdéplorable.Desgrèves,des émeutes, des coupures de courant, une atmosphère sociale délétère, et le sentiment, chez les travaillistes comme chez beaucoup de conservateurs modérés, que c’étaient là les effets normaux de la crise pétrolière, et qu’on n’avaitpasd’autrechoixquede«faireavec»enattendantdesjoursmeilleurs. L’imageemblématiquedecetteépoqueestcelledePiccadillyCircusplongé dansl’obscuritéenraisond’unarrêtdetravaildanslesminesdecharbon.Un historien britannique, Andy Beckett, a raconté ces années sombres dans un ouvrageintituléWhenTheLightsWentOut(Quandleslumièressesontéteintes). Lorsqu’ellefitirruptionsurlascènenationale,MmeThatcherétaitporteuse d’unautreétatd’esprit,etd’unautrediscours.Ledéclinn’estpasinévitable, disait-elleàsesconcitoyens,nouspouvonsetnousdevonsremonterlapente;il nousfautfixeruncapetlepoursuivresansdéviernivaciller,quitteàécraser sansménagementceuxquisemettraientautraversdelaroute–àcommencer parlessyndicats.L’annéedesonarrivéeaupouvoir,prèsdetrentemillionsde journéesdetravailavaientétéperduesàcausedesconflitssociaux. Lepaysn’avaitplusd’autrechoixquedesombrerouderebondir.Commeil l’avait fait à d’autres moments de son histoire, il choisit d’écouter la voix obstinéequipromettaitdeleconduire,latêtehaute,horsdel’impasse,fût-ceau prixdesacrificesdouloureux.

Decesursautestnéelarévolutionconservatrice.L’undeseseffetsfutde mettrefinàlahontequ’éprouvaitjusqu’alorsladroitedansledébatpolitiqueet intellectuel, notamment sur les questions sociales. C’est là une dimension difficileàsaisir,etcertainementimpossibleàquantifier,maiselleestessentielle pourcomprendrelebouleversementquis’estopérédanslesmentalités,partout danslemonde. Lorsqu’une pensée est dominante, ceux qui ne la partagent pas doivent souventruser,etlouvoyer,etfeindremêmed’acceptercertainsdesesprincipes, pour que leurs objections puissent être entendues. Dans beaucoup de pays européens, ce « promontoire » intellectuel et moral était depuis longtemps occupéparlesidéesetlevocabulairedelagauche.L’exemplequimevient naturellementàl’espritestceluidemonpaysd’adoption,laFrance.J’yvis depuisplusdequaranteans,etj’aieul’occasiond’observeretd’écouterses politiciens,sesintellectuels,sesuniversitaires. Jusqu’auxannéesquatre-vingt,peudedirigeantssedisaientouvertementde droite;ceuxquin’étaientpasdegauchepréféraientsedirecentristes,etquandil leurarrivaitdecritiquerlescommunistes,ilssesentaientobligésdesouligner,en préambule, qu’ils n’étaient pas du tout anticommunistes, une épithète jugée infamante,encetemps-là,etquepersonnen’avaitenvied’assumer.Aujourd’hui, c’estexactementl’inverse:ceuxquisontdedroiteleproclamentfièrement;et ceux qui souhaitent exprimer une opinion positive sur tel ou tel aspect du communismesesententobligésdesouligner,enpréambule,qu’ilsnesont,en aucunemanière,favorablesàcettedoctrine.J’aimoi-mêmeeurecoursàcette précautionverbalequelquespagesplushaut… Pour en revenir à l’Angleterre, on pourrait dire qu’avant la révolution thatchérienne,aucundirigeantpolitiquededroiteoudegauchen’avaitenvied’y apparaîtrecommeunbriseurdegrève,commeunennemidessyndicats,comme unêtreinsensibleausortdesmineursetdesautrestravailleursauxrevenus modestes;nideserendreresponsabledelamortd’undétenufaisantlagrèvede

lafaim,commecefutlecasdel’IrlandaisBobbySandsen1981.L’apportdela

Damedefer,moralementcontroversémaishistoriquementincontestable,c’est qu’elleacommissanssourcillertousles«péchés»quelasagesseordinaire recommandaitauxpoliticiensdenepascommettre,sansqueleCielluitombe surlatêtepourautant. Sonassautcontrela«honte»deladroiten’était,bienentendu,qu’uneétape. Avantqueleconservatismeradicalnedeviennela«penséedominante»denotre époque,ilafalluqu’iltriompheauxÉtats-Unis.Cequiallaitêtreaccompliavec brio dans les dix-huit mois qui suivirent l’avènement de Mme Thatcher.

Politiquement, par Ronald Reagan ; et en sous-main par les think tanks conservateursquiélaborèrentavechabiletélesmotsetlesidéesquiallaient permettreaucandidatrépublicaindes’imposer.

Cettebatailledesidéesn’étaitpasgagnéed’avancepourladroiteaméricaine. Iln’allaitpasdesoiquel’électoratpopulaireaccepteraitd’appuyerdesréformes quifavorisaientsurtoutlesplusriches.L’argumentquifutmarteléparReagan, c’estqueleclivagen’étaitpasentreceuxquigagnaientbeaucoupd’argentet ceuxquiengagnaientmoins,maisentreceuxquitravaillaientpourvivreetceux quiprofitaientdusystème.L’imagefortequirevenaitdanssesdiscoursétait celle de la welfare queen, personnage fictif qui était censé représenter une femmevivantdansleconfort,etquasimentdansleluxe,grâceauxallocations publiquesetsansjamaisavoiràtravailler.Ladescriptionétaitsiréalistequeles auditeursavaientlesentimentqu’ils’agissaitd’unepersonneréelle;ets’ilfaut en croire Paul Krugman, prix Nobel d’économie, les propos de Reagan contenaient un message implicite et subliminal à l’adresse de ses nombreux électeursblancs,notammentceuxdesÉtatsduSud,pourquilawelfarequeen étaitforcémentunefemmenoire. Quecetaspectracialdeschosessoitréeloufantasmé,ilnefaitpasdedoute qu’uneméfiancetenaces’estancrée,depuis,dansl’opinionaméricaine,contre tousceuxquel’onperçoitcommelesreprésentantsd’unsystèmejugéimmoral, oùl’onprendl’argentdeceuxquitravaillentpourledonneràceuxquine travaillentpas.Decefait,lamontéedesinégalités,quin’acessédes’accentuer depuislafindesannéessoixante-dix,etquiauraitsûrementsuscité,end’autres temps,unehostilitémilitanteàl’endroitdesnantisetuneadhésioncroissante aux idées de la gauche, s’est plutôt traduite, dans l’Amérique des dernières décennies,parunrenforcementetuneradicalisationdel’opinionconservatrice. Iln’estpasexcluquelesattitudessemodifientàl’avenir;maisàl’heureoù j’écrisceslignes,RonaldReaganetMargaretThatcherapparaissenttoujours, aux yeux de la plupart de leurs concitoyens, comme les héros d’un sursaut salutaire.Etlespréceptesqu’ilsontincarnéscontinuentàprévaloir,auxquatre coinsdelaplanète.

*

Lamontéedesidéesissuesdelarévolutionconservatriceanglo-américaine auxdépensdecellesdelagaucheallaitrendrelemodèlesoviétiquedemoinsen moins attrayant au cours des décennies suivantes, et freiner son expansion

planétaire. Dans l’immédiat, néanmoins, ce furent d’autres déconvenues qui brisèrentl’élandesdirigeantsdeMoscou,etcontribuèrentàl’affaiblissementde leurrégime. Ilyeneutplusieurs,dansdiversespartiesdumonde,etdansdiversdomaines –politique,militaire,médiatique,idéologique,économique,technologique,etc. J’enévoqueraici-aprèsquelques-unes,quimesemblentplussignificativesque d’autres.

Lapremièreeutpourthéâtrel’Indochine.Moscouyavaitremporté,pourtant, dessuccèsfulgurants.Maisceux-cifinirentparsusciteruneripostecinglante,et delàoùonnel’attendaitpas. Lorsque j’ai évoqué la manière dont les trois régimes soutenus par les Américainsdanscettepartiedumondes’étaientécroulés,l’unaprèsl’autre, comme des dominos, j’ai omis de préciser que les communistes qui avaient triomphén’étaientpastousdelamêmeobédience.Alorsqu’auVietnametau Laos,lesvainqueursétaientalliésàl’Unionsoviétique,lafactionquiavaitpris ledessusauCambodgeseréclamaitdumaoïsmeetavaitàsatêteuncurieux personnagesefaisantappeler«PolPot»,quinecachaitpassaméfianceenvers HanoïcommeenversMoscou.Trèsvite,sonrégimeallaitsedistinguerparun fanatisme paranoïaque. Il commença par vider la capitale de sa population, s’acharnasurtousceuxquipossédaientlacultureetlesavoir,etcommiten quatre petites années l’un des génocides les plus démentiels de l’histoire moderne. C’estdoncavecquelquesoulagementquelemondeassistaàl’offensivebrève etefficacelancéecontrelesKhmersrougesparl’arméevietnamienne,quilui

permitdeconquérirPhnomPenhle7janvier1979.LestroupesdePolPot

avaientabandonnélacapitalelaveillesansopposerderésistance,poursereplier danslescampagnes. En les chassant du pouvoir, les Vietnamiens faisaient d’une pierre deux coups:ilsparachevaientleurhégémonierégionale,toutenméritantlagratitude d’uneopinioninternationaleoutréeparlasauvageriedurégimedéchu.

Cependant,laChinevoyaitleschosesd’unautreœil.Sansdoutelenouvel homme fort, Deng Xiaoping, n’avait-il aucune sympathie pour le maoïsme dévoyédePolPot–nimême,d’ailleurs,pourd’autresformesdemaoïsme.Mais ilnepouvaitlaisserlesVietnamiensetleursprotecteurssoviétiquesrégneren souverainssurtoutel’Indochine,etabattreimpunémentlesalliésdePékin,aussi exécrablesetincontrôlablesqu’ilsfussent.Ildécidadoncdelancerunevéritable

«expéditionpunitive».

Le17février1979,sixsemainesaprèslachutedePhnomPenh,deuxcent

mille soldats de l’Armée populaire envahirent le territoire vietnamien et avancèrent en direction du sud, occupant plusieurs localités et démolissant

diversesinstallationséconomiquesetmilitaires.Le6mars,laChineannonça

quelaroutedeHanoïluiétaitdésormaisouverte,maisquesestroupesn’allaient paspoursuivreleurprogression,etqu’elleespéraitquela«leçon»infligéeaux Vietnamiensavaitétésuffisante.Cesderniersproclamèrent,pourleurpart,qu’ils avaient«repoussél’envahisseur». S’ilfautencroirelesobservateursextérieurs,ilsemblequelesVietnamiens, aguerrispardenombreusesannéesdeconflit,sesoientmieuxbattusqueleurs adversaires,dontl’arméen’avaitplusparticipéàdevraiesbataillesdepuisla guerredeCorée,audébutdesannéescinquante.Maisl’objectifdeDengn’était pas militaire. Au lendemain de son avènement, il voulait démontrer aux Vietnamiensquel’Unionsoviétiquen’enverraitpassestroupesàleursecours s’ilsétaientattaqués,etqu’ilsauraientdonctortdeconsidérerqu’ilspouvaient agiràleurguise.EtiladressaitégalementunmessageauxÉtats-Unis,leurdisant qu’ilsavaientdésormaisenAsieuninterlocuteurfiable,etpeut-êtremêmeun partenairepotentiel;pourlesAméricains,quines’étaientpasencoreremisdela défaite que leur avait infligée Hanoï, l’expédition punitive ordonnée par le nouveaudirigeantchinoisétaitlabienvenue. Quelquechosed’importantvenaitmanifestementdeseproduiresurlascène internationale, dont Washington ne pouvait que se féliciter, et dont Moscou devaits’inquiéterauplushautpoint.

4

Unautreévénementquejedécriraisaussicommeune«déconvenue»pour lesSoviétiques–mêmesi,àl’époque,ilsnel’ontsansdoutepasperçuainsi–, c’estlemeurtred’AldoMoro,dirigeantéminentdeladémocratiechrétienne italienne,quimilitaitpourun«compromishistorique»entresafamillepolitique etleParticommuniste.EnlevéparlesBrigadesrougesdansuneruedeRomele

16mars1978,ilfutretrouvéassassiné,danslecoffred’unevoiture,le9mai.

Mêmeaujourd’hui,alorsquetantd’annéessesontécoulées,ilestdifficilede direaveccertitudequiaordonnélecrime,etquelobjectifprécisétaitvisé. Beaucoupdethéoriesontétéavancées,quejenechercheraipasiciàdémêler. Lestueursobéissaient-ilsàuneofficinesecrèteitalienne,àdes«services» étrangers,ouseulementàleurspropresdéliresidéologiques?Leurbutétait-il d’empêcherleparticatholiquedelégitimerlescommunistesetdeleurouvrir ainsilaroutedupouvoir?Ou,àl’inverse,d’empêcherlescommunistesdese ramolliretdetrahirlesidéauxdumarxisme-léninisme?Ledébatn’ajamaisété tranchédemanièredéfinitive. Unechosemeparaîtaujourd’huicertaine:par-delàlemeurtred’unhomme, c’est une utopie prometteuse qui venait d’être jetée dans les poubelles de l’Histoire.

Depuisdesdécennies,elleflottaitdansl’air.Née,chezcertains,delacrainte d’uncataclysmenucléaire,etchezd’autresdudésircandidedevoirl’humanité enfinréconciliée,ellesefondaitsuruneinterrogationpleined’espoir:etsile communisme et le capitalisme, au lieu de continuer à se combattre avec acharnementsurtoutel’étenduedelaplanète,serapprochaientprogressivement l’undel’autreetparvenaientensembleàunesynthèse–lepremiersemontrant plussoucieuxdelibertéetdedémocratie,lesecondintroduisantuneplusgrande

dose de justice sociale ? Ne serait-ce pas alors la fin de cette épuisante confrontationdesblocs,quimenaçaitd’anéantirl’humanitéentière? Unetelleperspectiven’étaitpasforcémentdéraisonnable.Desespritsbrillants y ont cru – des écrivains, des philosophes, des historiens, et aussi quelques dirigeantspolitiques.Parmilesquels,justement,AldoMoro.Sonpayspouvait mêmelégitimementaspirer,enlamatière,aurôledepionnier.Patriedespapeset cœur du monde catholique, l’Italie avait aussi le parti communiste le plus puissantetleplusrespectédumondeoccidental,celuiquijouissaitduplusgrand prestigeintellectuel;sousl’égidedesonsecrétairegénéralEnricoBerlinguer,un hommeissudelapetitenoblessesardeplutôtquedelaclasseouvrière,ils’était prononcé publiquement pour l’introduction du multipartisme et de la liberté d’expressiondanslespaysdel’Est.AldoMoronepouvaitespérerunmeilleur partenairepourréalisersonrêved’un«compromishistorique»entrelesdeux systèmesquisedisputaientlaplanète. Maiscerêven’étaitcertainementpasdugoûtdesdirigeantssoviétiques.En parlantdumeurtredudirigeantdémocrate-chrétiencommed’unedéconvenue poureux,jemesituedupointdevuedel’observateurextérieurettardifquipeut contempleràloisirlesévénementsdesdécenniessuivantes;quisaitdoncque leshéritiersdeLénineétaientàlaveilled’unedébâclepolitiqueetmoraledont ilsneserelèveraientpas;etquelalignemédianeprônéeparMoroetBerlinguer était, pour les communistes du monde entier, non pas un piège auquel ils devaient se soustraire, mais très exactement l’inverse : leur dernière chance d’échapperaupiègemortelquicommençaitàserefermersureux.

Celadit,jenesuispassûrqueladitechanceexistaitencoreen1978.Peut-être

quelesystèmeétaitdéjàirrécupérable–depuisl’étranglementduPrintempsde

Pragueen1968,depuisl’écrasementdel’insurrectionhongroiseen1956,ou

mêmebienavant.Cequiestcertain,c’estqu’aprèslamortdu«compromis historique»àl’italienne,plusaucuneopportuniténes’estprésentéepourquela guerrefroidesetermineparun«matchnul».Ladéfaitedu«campsocialiste» étaitentraindedevenirinéluctable.

Aujourd’hui,sansmérite,nouslesavons;en1978,lesSoviétiquesnele

savaientpas.

Pourtant,cetteannée-làallaitleurapporteruneautredéconvenuemajeure.Et cettefoisencore,hasarddeslieuxetdessymboles,àRome,entretoutesles villes.

J’aidéjàévoqué,sanstropm’yattarder,l’électionenoctobre1978,pourla

premièrefoisdepuisplusdequatrecentcinquanteans,d’unpapenonitalien,

polonaisenl’occurrence,etquiavaitpassél’essentieldesaviedeprêtresousun régimed’obédiencesoviétique.Iln’estpassansimportancequel’avènementde Jean-PaulIIsesoitproduitaumomentoùunautrePolonais,toutaussihostileau communisme, occupait à la Maison Blanche le poste-clé de conseiller à la Sécurité nationale, avec pour mission d’aider le président des États-Unis à élaborersastratégieetàlamettreenœuvre. Zbigniew Brzezinski, dit « Zbig », n’a jamais caché que ses origines constituaientunélémentdéterminantdesavisionpolitique.Quandleprésident

JimmyCarterpritsesfonctionsen1977,sonconseillerlepersuadaque,poursa

premièrevisiteàl’étranger,ildevraitserendreàVarsovie.Dèssonarrivée,et malgrél’oppositiondel’ambassadeurdesÉtats-Unis,ilinsistapourrencontrerle plus farouche adversaire des autorités communistes, le cardinal Wyszynski, primatdel’Églisepolonaise,qu’ilassuradesonsoutien. Zbig rêvait d’ébranler, de fragiliser, et idéalement de démanteler l’empire édifié par les Soviétiques derrière « le Rideau de fer ». À cet objectif, qui paraissaitexagérémentambitieux,leconseillerseconsacraavecpassion,etavec habileté,aucoursdumandatuniquede«son»président,etilseraitraisonnable de dire que la « connexion polonaise » qu’il y eut en ces années-là entre Washington et le Vatican a effectivement permis de desserrer l’emprise du «grandfrère»russesursesvassauxd’Europeorientale;notammentaprès

l’émergence,en1980,dumouvementSolidarnoscdirigéparLechWalesa.

*

L’èreduprésidentCarterestrestéedanslesmémoirescommeunepériodede faiblesseetd’indécision.C’estainsiquelecandidatReaganl’avaitprésentée,et certains événements étaient venus confirmer cette impression négative, notammentl’occupationdel’ambassadedesÉtats-UnisàTéhéran,etlesimages humiliantesdesotagesaméricainsauxyeuxbandés. Aveclerecul,cettemollesseneseconfirmepas,bienaucontraire.Passurle front de la guerre froide, en tout cas. Face à Moscou, la riposte de l’administration Carter a été subtile, discrète, feutrée. Mais redoutablement efficace.NotammentenAfghanistan,oùelleafaçonnéunpiègemorteldans lequellerégimesoviétiques’estlaisséprendre,etdontiln’aplusjamaissu sortir.

Enjuillet1979,alorsqueKaboulétaitauxmainsdescommunistesafghans

quiyavaientprislepouvoir,etquedesmouvementsarméscommençaientà

s’organiserpours’opposeràeuxaunomdel’islametdestraditionslocales,

Washingtonavaitréagienmettantenplace,danslesecret,uneopérationdontle

nomdecodeétait«Cyclone»,etquivisaitàsouteniractivementlesrebelles.

Avantqueladécisionnefûtprise,certainsresponsablesaméricainss’étaient

demandéavecinquiétudesiunetelleopérationn’allaitpaspousserMoscouà

envoyersestroupesdanslepays.Maiscetteperspectiven’inquiétaitnullement

Brzezinski. Bien au contraire, il l’appelait de ses vœux. Son espoir était justementquelesSoviétiques,incapablesdecontrôlerlasituationàtraversleurs alliéslocaux,soientcontraintsdefranchireux-mêmeslafrontière,tombantainsi

danslepiègequ’illeurtendait,celuid’un«Vietnam»àrebours,oùlesÉtats-

Unis abandonneraient aux Russes le rôle ingrat de « gendarmes », et s’emploieraienteux-mêmesàlesharcelerparrebellesinterposés. Brzezinskin’étaitpaspeufierdesonstratagème,maisc’estseulementaprès lafindelaguerrefroidequ’ilsesentitlibred’enparler.«Selonlaversion

officielledel’histoire,dira-t-ildansuneinterviewen1998,l’aidedelaCIAaux

moudjahidinesadébutécourant1980,c’est-à-direaprèsquel’arméesoviétique

eutenvahil’Afghanistan,le24décembre1979.Maislaréalité,gardéesecrète,

esttoutautre:c’esteneffetle3juillet1979queleprésidentCarterasignéla

première directive sur l’assistance clandestine aux adversaires du régime prosoviétique de Kaboul. Et ce jour-là j’ai écrit une note au président dans laquelle je lui expliquais qu’à mon avis cette aide allait entraîner une interventionmilitairedesSoviétiques.» À son intervieweur – Vincent Jauvert, du Nouvel Observateur –, qui lui demandaits’ilneregrettaitrien,ilrétorqua:«Regretterquoi?Cetteopération secrèteétaituneexcellenteidée.Elleaeupoureffetd’attirerlesRussesdansle piègeafghan,etvousvoulezquejeleregrette?LejouroùlesSoviétiquesont officiellementfranchilafrontière,j’aiécritauprésidentCarter,ensubstance:

“Nousavonsmaintenantl’occasiondedonneràl’URSSsaguerreduVietnam.” Defait,MoscouadûmenerenAfghanistan,pendantpresquedixans,uneguerre exténuante, qui a entraîné la démoralisation et finalement l’éclatement de l’empiresoviétique.»

Dèsqu’ellefutinforméedel’invasiondel’Afghanistan,laMaisonBlanche entrepritd’organiserlariposte,surtouslesplans.Carterannonçadessanctions commercialesetdiplomatiques,etappelatouteslesnationsàboycotterlesjeux

OlympiquesdeMoscou,prévuspourl’été1980.

Cheville ouvrière de cette campagne, Brzezinski avait déjà commencé à parcourirlemonde,delaChineàl’Égypteetdel’AngleterreauPakistan,pour

obtenir l’appui de tous ceux que l’invasion soviétique inquiétait. Et dès le lancementdel’opérationCyclone,ilavaitréussiàobtenirdeplusieurspays, notamment l’Arabie saoudite, une aide concrète pour les moudjahidines, en argent,enarmes,etenhommes. L’affluxdescombattantsétrangersversl’Afghanistan,quiavaitcommencé quelquesmoisplustôt,allaitdésormaiss’intensifier,notammentenprovenance

dumondearabe.Fin1979arrivasurplacel’étudiantsaoudienOussamaBen

Laden,alorsâgédevingt-deuxans.D’autresl’yavaientprécédé;biend’autres

allaientl’ysuivre.Dansdenombreuxpays,onsemitàévoqueravecinquiétude

ces«Afghansarabes»,militantsarmésd’une«internationale»d’ungenre

nouveau,quel’onapercevaitunjourdanslesfaubourgsd’Alger,etlasemaine

suivanteàSarajevo.Maisl’oncroyaitalorsqu’ils’agissaitd’unphénomène

passager,d’un«effetcollatéral»delaguerreencours,etquiallaits’estomper

dèsqu’elleseterminerait.

Quandlemilitantismeislamistecommençaàsepropagersurl’ensembledela planète, en s’attaquant surtout, et avec une rare férocité, à des cibles occidentales,biendesgenssedemandèrentsil’Amérique,obnubiléeparsalutte contre le communisme, n’avait pas joué à l’apprenti sorcier en favorisant l’émergence de forces qui allaient se retourner contre elle. Mais il serait déraisonnabledejugerlescomportementsd’hierenfonctiondecequenous savonsaujourd’hui.Denosjours,l’Unionsoviétiquen’existeplus;dutempsoù elle occupait l’Afghanistan, elle possédait encore une puissance redoutable, matérialiséepardesmilliersd’ogivesnucléairescapablesd’anéantirlaplanète entière.JamaislesÉtats-Unisn’avaienteuaffaireàuntelennemi,etlapriorité pourtousleursdirigeantsétaitdelecombattre,delecontrer,del’affaiblir,par n’importequelmoyen.Aucuneautremenacenepouvaitlesdétournerdecet objectif prioritaire, et certainement pas celle – si lointaine, si vague, si improbableàcetteépoque-là–decequ’onappellerait,vingtansplustard,le radicalismeviolent,ouleterrorisme. Mais s’il est difficile de reprocher aux responsables américains d’avoir privilégiélalutteàoutrancecontrelasuperpuissancerivale,iln’enrestepas moinsvraiqu’ilsonteffectivementjouéauxapprentissorciersenfavorisant l’émergenced’unphénomèneinédit,complexe,insaisissable,déconcertant,et qu’ilsn’allaientpluspouvoirmaîtriser.

5

Lorsquej’essaiedefairelebilanduXX e siècle,ilm’apparaîtqu’ilfutlethéâtre dedeux«familles»decalamités,l’uneengendréeparlecommunisme,l’autre parl’anticommunisme. À la première appartiennent toutes les exactions commises au nom du prolétariat,dusocialisme,delarévolution,ouduprogrès;lesépisodesenfurent très nombreux, sous tous les cieux – des procès de Moscou et des famines d’Ukraineauxoutrancesnord-coréennesenpassantparlegénocidecambodgien. Àlaseconde«famille»appartiennentlesexactionscommisesaunomdelalutte contre le bolchevisme. Là encore, les épisodes furent innombrables, le plus dévastateurétant,biensûr,lecataclysmeplanétairecauséparla«pestebrune» dufascismeetdunazisme. La perception des différents crimes a connu bien des fluctuations. Dans l’immédiat après-guerre, la plupart des historiens jugeaient excessif, inconvenant,etmêmesuspect,demettresurlemêmeplanlescrimesdurégime hitlérienetceuxdurégimesoviétique.Etsil’imagedeStalineavaitfiniparse ternir,celledesonprédécesseur,Lénine,étaitrestéelongtempsintacte. La stature de Mao Zedong a connu, elle aussi, des hauts et des bas. Ses égarements spectaculaires, comme « la grande révolution culturelle prolétarienne », avaient été encensés en leur temps par des intellectuels de renom.Àprésent,ilssontjugéstrèssévèrement,mais«legrandtimonier»n’a pas connu la même disgrâce que « le petit père des peuples ». Aucune « démaoïsation » notoire n’est intervenue, et si ses successeurs se sont soigneusementécartésdesaligne,ilsontconservésonmausoléesurlaplace Tienanmen,surtoutparcequ’ilsvoientenluiunsymboledecontinuitépolitique etdestabilité. C’estseulementquandlaguerrefroides’estconclueparlafaillitedumodèle

collectivisteetl’éclatementdel’Unionsoviétiquequ’ilestdevenuacceptablede moquerle«petitlivrerouge»,decomparerStalineàHitler,etderemettreen causel’imagedeLénine.Onacessédevoirencelui-cilefondateurrespectable d’un pouvoir socialiste que ses héritiers avaient perverti ; on lui attribue désormais une responsabilité majeure dans tout ce qui s’est passé depuis la révolutiond’Octobre,laquelleestravalée,parcertainshistoriens,aurangd’un vulgairecoupd’État,audacieux,certes,maisquin’avaitriend’unsoulèvement populaire. Decela,ilnefaudraitpass’émouvoir,c’estunjusteretourdeschoses.Le communismeaeusachance,plusquetouteautredoctrine,etill’agaspillée.Il auraitpufairetriomphersesidéaux,etillesadéconsidérés.Longtempsonl’a jugéavectropdeclémence,etmaintenantonlejugeavecsévérité.

Peut-on en conclure qu’à l’issue de ce réajustement de perspective, notre visiondescrimesdu XX e siècleestdevenueadéquate,etéquilibrée?Pastoutà fait,hélas.S’agissantdesexactionscommisesparlesrégimescommunistes,on estenvoiedebalayerlesdernièresopacitésetlesultimesillusions.Ilenestde mêmepourlesexactionscommisesparlenazisme,parlefascisme,commepar ceux qui tournaient dans leur orbite dans les années trente et quarante. Les historienscontinuerontàfouiller,àréfléchir,àrelateretàinterpréter,comme leurdisciplinelesinviteàlefaire;maisilestraisonnabledeconsidérerque l’imaged’ensemblequenousavonsdelapremièrepartiedusièclecorrespond, pourl’essentiel,àlaréalité. Enrevanche,notrevisiondemeureincomplète,etparfoiscarrémentbiaisée, quandils’agitdescrimesperpétrésdurantlaguerrefroide,entrelemilieudes annéesquaranteetledébutdesannéesquatre-vingt-dix.N’yavait-ilpaseu,àla fin de la Seconde Guerre mondiale, une complaisance certaine envers les exactionscommisesparlesvainqueurs–cellesdeStaline,bienentendu,mais égalementlestueriesmassivesperpétréesparlesOccidentauxàDresdeouà Hiroshima?Lafindelaguerrefroideadonnélieuàunphénomènesimilaire.Si pluspersonnenemetendoutelesmonstruositéscommisesparlesrégimesquise réclamaientdumarxisme-léninisme–enHongrie,enÉthiopie,auCambodgeou àCuba–,cequiaétécommisaunomdelaluttecontrelecommunismeest souventencoreconsidéré,sinoncommeune«chirurgie»nécessaire,dumoins commeun«effetcollatéral»,regrettablesansdoute,maisinévitable,etsurvenu danslapoursuited’unecausejuste. Cequejeviensdediremérited’êtrenuancé.Lacomplaisanceenversces exactionsn’estpassystématique.Ainsi,larépressionsauvagequifutmenée

contrelesmarxistesparcertainesdictaturesdedroite,commecelledePinochet au Chili, ou celles des militaires argentins et brésiliens, sont largement dénoncées.Etla«chasseauxsorcières»conduitedanslesannéescinquantepar le sénateur Joseph McCarthy est un thème récurrent du cinéma américain commedelalittérature.Maisdèsqu’onabordelescrimescommis,aunomde l’anticommunisme, contre les élites du monde musulman, les consciences s’engourdissent.

*

J’aieul’occasiond’évoquerleParticommunisteindonésien,ensoulignant qu’ilfut,dansmonenfance,leplusimportantaumondeaprèsceuxdelaChine

etdel’Unionsoviétique.Ilallaitêtrevictime,en1965et1966,d’uneentreprise

d’anéantissement massif et systématique, qui fera au moins cinq cent mille morts,etsansdoutebeaucoupplusencore.Descadres,desenseignants,des étudiants, des artistes, des syndicalistes seront impitoyablement massacrés,

souventavecleursfamilles.DesdocumentsdelaCIA,renduspublicsen2017,

ontconfirmécequeleschercheurssavaientdéjà,àsavoirquelesÉtats-Unisont

participéactivementauxtueries,allantjusqu’àfournirauxescadronsdelamort

leslistesdespersonnesqu’ilfallaitéliminer.

Toutaussigravequelesmassacreseux-mêmesestlefaitd’avoiranéantiune

éliteintellectuelleauxaspirationsmodernistesetlaïques,pournelaisser,dansce

grandpaysmusulman,quedesmilitairescorrompusfaisantfaceàdesmilitants

religieuxdeplusenplusextrémistes.Onal’habitudederéserverletermede

«génocide»àladestructionméthodiqued’ungroupehumain–peuple,ethnie,

communautéreligieuse.Aucunéquivalentn’existepourdécrirelemassacrede

millionsdepersonnesporteusesd’unemêmeidéologie.Maispeuimportentles

appellations…Cequel’OccidentaétrangléenIndonésie,aunomdelalutte

contrelecommunisme,c’estlapossibilitéqu’avaitcettegrandenationàmajorité

musulmanedeconnaîtreunavenirdemodernité,deprogrès,dediversité,de

pluralisme.

Pourtant,cecrime,endépitdesonampleuretdeseslourdesconséquences,

n’ajamaissuscitébeaucoupd’indignationàtraverslemonde,etceuxquil’ont

perpétré,qu’ilssoientindonésiensouaméricains,n’ontjamaisétéinquiétés.On

l’atoutsimplementpasséparpertesetprofits.

Cet exemple n’est pas le seul. L’Iran a subi à son tour, dans les années cinquante, une calamité similaire, lorsque le régime patriotique du docteur

Mossadegh,quiétaitporteurd’idéauxmodernistesetdémocratiques,etdontles revendicationsconcernantlesrevenuspétroliersrelevaientdelajusticelaplus élémentaire,futrenverséparuncoupdeforceorchestréparlesservicessecrets américainsetbritanniques–làencore,cenesontpasdesallégations,maisdes faitsavérés,documentsàl’appui,etquelescoupablesnecherchentplusànier. Onpritprétextedufaitqu’ilyavaitquelquesmarxistesdansl’entouragede Mossadeghpourprésentercetteopérationcommeunépisodedelaluttecontrele communisme,alorsquel’uniquemotivationducoupd’Étatétaitdeperpétuerle pillage éhonté de la fortune pétrolière, en ne laissant que des miettes à la populationlocale.Lerésultatfut,commechacunlesaitaujourd’hui,depréparer l’émergenced’unerévolutionislamiqueradicalementhostileàl’Occident.

Cenesontlàquedesexemples,parmitantd’autres,deseffetsperversde l’anticommunisme tel qu’il fut pratiqué dans le monde arabo-musulman du tempsdelaguerrefroide.Partoutilasapéleschancesd’unemodernisation socialeetpolitique,partoutilaalimentéleressentimentetpréparélavoieau fanatismeetàl’obscurantisme. Cesfaitsmereviennentàl’espritchaquefoisquej’entendsdire,àproposdes sociétésmusulmanes,qu’ellesseraient,deparleurnaturemêmeetdeparleur religion,allergiquesàlalaïcitécommeàlamodernité.Detellesexplications, fourniesaposteriori,nesontnipertinentesnihonnêtes.Demonpointvue,c’est l’évolutiondessociétéshumainesquidétermineleurlecturedestextessacrés.Et cesontlesvicissitudesdel’Histoirequidéterminentlamanièredontlespeuples viventetinterprètentleurscroyances.

J’aiditquelesrégimescommunistesavaientdéconsidérépourlongtempsles idéesuniversellesqu’ilsétaientcenséspromouvoir.Jemedoisd’ajouterqueles puissancesoccidentalesont,ellesaussi,abondammentdiscréditéleurspropres valeurs.Nonparcequ’ellesontcombattuavecacharnementleursadversaires marxistesoutiers-mondistes–cela,onpourraitdifficilementleleurreprocher; maisparcequ’ellesontinstrumentaliséaveccynismelesprincipesuniverselsles plusnobles,auservicedeleursambitionsetdeleursavidités;et,plusquecela encore, parce qu’elles se sont constamment alliées, particulièrement dans le mondearabe,auxforceslesplusrétrogrades,lesplusobscurantistes,celles-là mêmesquiallaientunjourleurdéclarerlapluspernicieusedesguerres. Lespectacleaffligeantquelaplanèteprésenteencesiècleestleproduitde toutescesfaillitesmorales,etdetoutescestrahisons.

6

Que de fois, ces dernières années, le mot de « régression » m’est venu spontanémentauxlèvres!Enentendantparlerd’unégorgementaucouteau,de l’enlèvement d’un groupe d’écolières et de leur réduction en esclavage, du dynamitaged’unmonumentantique,oudelarésurgencededoctrineshaineuses quel’oncroyaittombéespourtoujoursendisgrâce,n’est-cepasàunerégression moralequel’onsonge? Maiscettenotionestinadéquate.Etsijecontinueàl’employerquelquefois parimpatience,parrageoupardépit,jelasaisapproximative,etquelquepeu trompeuse.Onneretournepasvraiment«àl’Âgedepierre»,ni«auMoyen Âge»,ni«auxpirestempsdel’Inquisition»,ni«auxannéestrente»,nimême «autempsdelaguerrefroide».L’Histoirenefonctionnepasainsi.Jamaisonne revientenarrière,jamaisonneretrouvel’environnementmatérieloumental d’uneépoqueantérieure.Lamarchedutempsnousfaittoujourspénétrerdans deszonesnouvelles,malexplorées,peubalisées,etquineressemblentqu’en apparenceàcellesqu’onttraverséeslesgénérationsprécédentes. Mêmelescomportementslespluspasséistesnepeuventêtreinterprétésque danslecontexted’aujourd’hui;leurlienaveclepasséestillusoire.Lesâges d’orsonttoujoursdesmystificationstardives,auservicedeprojetspolitiquesou idéologiques. Et c’est aussi le cas de tous les moments forts de l’histoire humaine,qu’ilssoientperçuscommeidylliquesoucalamiteux.

C’est en gardant tout cela à l’esprit que je me penche à nouveau sur

«l’inversion»quis’estproduiteauxalentoursdel’année1979,quanddiverses

forcesconservatricesontlevél’étendarddelarévolution,alorsquelestenants duprogressismeétaientacculésàladéfensive. En évoquant ce phénomène pour la première fois, j’avais précisé que ces

«révolutions»,aussiparadoxalesqu’ellesfussent,nepouvaientêtreécartées

d’unreversdemaincommeillégitimesouusurpatrices.Nisimplementjugées

commeunerégression,sansautreformedeprocès.Bienqu’ellessuscitent,chez

moicommecheztantd’autresdemescontemporains,desindignationsetdes

inquiétudes,ellesreprésententunphénomènemajeurdenotreépoqueetméritent

doncd’êtreconsidéréesavecattention,avecdiscernement,etaveclesoucide

faireletrientreleursapportsetleurseffetspervers,qu’iln’estpastoujours

facilededistinguer.

Ces « révolutions » se sont accompagnées de certaines transformations significativesdanslesattitudesdenoscontemporains.L’unedesplusnotables concernelaperceptionquel’onadésormaisdesautoritéspubliquesetdeleur rôledanslavieéconomique. Raressontceuxquivantentencorelesvertusdudirigisme,ouquimettenten doutelaprimautédesloisdumarché.Laplupartdesresponsablespolitiques croientdésormaisàlanécessitédelibérerlesénergies,notammentcellesdes entreprisesetdesentrepreneurs,desdiverscarcanssusceptiblesdelesentraver. EnGrande-BretagneetauxÉtats-Unis,lesdeuxpaysoccidentauxquifurent lespionniersdelarévolutionconservatrice,cedontonvoulait«selibérer», c’était avant tout l’État-providence, à savoir la propension des autorités à prélevertoujoursplusd’impôtsetàaugmenterlesaidessociales,afinderéduire l’écartentrelesnantisetlesdéfavorisés.EnChine,commedanslesautrespays quiavaientappliquéquelquetempslespréceptesdu«socialismescientifique», cedontonéprouvaitlebesoindesedébarrasser,c’étaitlagestioncentralisée, dogmatique, bureaucratique, de l’économie, qui avait partout conduit à l’inefficacité,àlacorruption,àladémoralisationgénéralisée,etauxpénuries chroniques. De ce fait, Deng Xiaoping n’avait pas les mêmes priorités que MargaretThatcherouRonaldReagan;maisilyavaitentreeuxuneconvergence certaine, puisqu’ils avaient tous les trois pour objectif ultime de bâtir une économieplusdynamique,plusrationnelle,plusproductiveetpluscompétitive.

C’estévidemmentàpartirdeWashingtonetdeLondresquelaprimautéde

l’économiedemarchés’estimposéeàtraverslemonde.Maisilnefaudraitpas

sous-estimerenlamatièrelerôleemblématiquequ’ajouélaréussitefulgurante

delaChine.

Pendantdesdécennies,denombreuxpaysdecequ’onappelait«letiers-

monde»avaientétéattirésparlesocialismeétatique,quipromettaitdelessortir

dusous-développementpard’autresvoiesquecellesdel’Occident.Biendes

dirigeantsyavaientcru,enAsie,enAfriqueetenAmériquelatine,espérantse démarquerainsidesanciennespuissancescolonialesainsiquedesÉtats-Unis.Ils allaienttousdécouvrir,auboutd’uncertainnombred’années,quelesystème fonctionnait de travers, qu’il ne tenait pas ses promesses, et qu’il les avait conduitsàleurruine. Ilss’étaientretrouvésalorsdansl’impasse,persuadésd’avoirfaitfausseroute maisn’osantpasl’admettreetnesachantpascomments’ensortir.Ilafalluque laplusgrandenationcommunisteseconvertisseàl’économiedemarché,et qu’elleaccomplisse,danslafoulée,l’undesplusétonnantsmiraclesdel’histoire humaine,pourquelavoiedusocialismescientifiquesoitconsidéréecomme définitivementobsolète. Surleringoù,depuistantd’années,lesdeuxdoctrinessebattaientjusqu’au sang,c’estl’arbitrechinois,nommémentDengXiaoping,quialevélebrasdu boxeurcapitalistepourleproclamergagnant.

*

Lorsqu’on passe en revue les conséquences globales de cette première transformation enclenchée par les révolutions conservatrices, on ne peut sûrementpasl’assimilertoutentièreàunevulgaire«régression».Parcertains côtés,elleauraétéauthentiquementrévolutionnaire.

Jamais,auparavant,lecapitalismen’avaitsunivoulutransmettresonsavoir-

faireetsondynamismeàdespartenairesimportantsissusd’autrescultures.Etlà, enquelquesdécennies,sousl’étendardd’unepolitiquequineprônaitd’autre «libération»quecelledesfluxfinanciersetcommerciaux,uneinjusticevieille deplusieurssièclesacommencéàêtreréparée.Lesavoir-fairedel’Occident industrialisés’estpropagédanstouteslesdirections,transformantradicalement le paysage matériel et humain de la planète entière. L’une après l’autre, les grandesnationsduSudontrésolumentempruntélavoiequipouvaitlessortirdu sous-développement et les débarrasser des fléaux humiliants qu’il charrie – l’ignorance,l’incompétence,lamalnutrition,l’insalubritéoulesépidémies.

Biensûr,larouteestlongue,maisàprésentl’onsait,exemplesàl’appui,que tout est possible, et que seuls resteront sur le bord du chemin ceux qui ne trouverontpaseneuxlavolontéetlasagessed’avancer,des’adapteretdebâtir. Aucune larme ne devrait donc être versée sur le défunt système dirigiste. Nullepartiln’avaittenusespromesses,nidansl’ancien«tiers-monde»,nidans l’ancien«campsocialiste»;partoutils’étaitmontréinconséquent,partoutil avaitfavorisélesdérivesautoritairesetlaformationdefaussesélitesrépressives

etparasitaires.Decefait,ilméritaitd’êtresévèrementsanctionné,etmêmede

tomber,pourtoujours,danslaproverbiale«poubelle»del’Histoire.

L’ennui,c’estquecesocialisme-là,inepteetdévoyé,n’apasétéleseulàpâtir de sa débâcle. En vertu d’une loi constamment observée dans les sociétés humaines,lafaillited’unprojet,d’uneidée,d’uneinstitutionoud’unepersonne contaminetoutcequis’yapparenteousembles’yapparenter. Cequelestenantsdelarévolutionconservatriceontréussiàdéconsidérer,ce n’estpasseulementlecommunisme,c’estaussilasocial-démocratie,etavecelle toutes les doctrines qui s’étaient montrées conciliantes avec les idéaux du socialisme,fût-cepourmieuxlescombattre. Onnes’estpascontentédedénoncerlesexcèsdel’égalitarisme,c’estle principemêmed’égalitéqu’onaremisencause,etdévalorisé.AuxÉtats-Unis, notamment,lesécartsentrelesrevenusdesplusrichesetdespluspauvres,qui s’étaient constamment resserrés à partir des années trente, sont repartis à la hausseàlafindesannéessoixante-dix,aupointderetrouver,ennotreXXI e siècle, des niveaux comparables à ceux du XIX e . Ce qui a légitimement créé, chez certains,lesentimentdevivre–surlaquestiondel’égalité,dumoins–une époquederégression. Etonn’apasseulementdénoncélesabusdelabureaucratie,onainstauréune culturedelaméfianceetdudénigrementenverslesautoritéspubliques,comme si leurs interventions dans la vie économique étaient forcément des « empiétements » dont les honnêtes citoyens devaient se défendre. Selon la formule percutante employée par Reagan dans son discours d’inauguration, «danscettecrise,l’Étatn’estpaslasolutionànotreproblème;l’Étatestle problème». Laphraseaétéabondammentcommentéedepuis.Onl’aanalysée,interprétée, décortiquée,etparfoisramenéesagementaucontexteprécisoùelleavaitété prononcée.Maisellereflèteindéniablementunemanièredepenserdanslaquelle sereconnaissaitlemilitantismeconservateurdécomplexédontl’ancienprésident américainétaitleporte-drapeau,etquiallaitdésormaisserépandre,soustousles cieux,aupointdedevenirlanormedenotreépoque.

7

Pour toutes ces raisons, il m’est difficile de formuler, à ce stade de ma réflexion,unepositiontranchéesurleschangementssuscitésparlesrévolutions conservatricesdanslagestionéconomiqueoudanslesrapportsentrelescitoyens etlespouvoirspublics.Parcertainscôtés,cetteapprocheafavorisélesfractures socialesetcausédesinjusticesparfoisobscènes;maiselleaégalementfavorisé ledécollagedesgrandspaysduSudetleuraccèsauxtechnologiesavancées,ce quireprésente,indéniablement,unprogrès. Lesretombéesmesemblent,entoutcas,suffisammentmitigéesetcomplexes pourquejem’abstiennedeconsidérercette«inversion»danslesattitudesen matière économique comme une « régression » pure et simple. Ce que je n’hésiteraipasàfaire,enrevanche,àproposdel’autretransformationliéeaux révolutions conservatrices. Je veux parler de cette aggravation constante et généraliséedestensionsidentitaires,quis’estrépanduecommeunedroguedans lesveinesdenoscontemporains,etquiaffecteaujourd’huitouteslessociétés humaines.

Il n’est pas certain, d’ailleurs, qu’il faille considérer le déchaînement identitairecommeuneconséquencedesrévolutionsconservatrices.Ilseraitplus justededirequ’ilyaeu,entrecesdeuxphénomènes,unesimultanéité. Maiscelle-cin’étaitpasfortuite.Parcequ’ilyatoujourseu,danslediscours deceuxquiportenttraditionnellementlesidéesduconservatisme,unetonalité identitaire–souventfondéesurlareligion,lanation,laterre,lacivilisation,la race, ou un mélange de tout cela. On la retrouve chez les républicains américains,chezlesnationalistesisraéliensduLikoud,chezlesnationalistes indiensduBJP,chezlestalibansd’Afghanistan,chezlesmollahsd’Iran,etplus généralementcheztouteslesforcespolitiquesquiontopéré,àpartirdesannées

soixante-dix,leurproprerévolutionconservatrice. Cequim’amèneàévoquer,unefoisencore,cequej’aiappelé,danscelivre, « l’année du grand retournement » – 1979. L’observateur désespérément rationnelquejesuisn’accordeàcenombreaucunevertucachée;s’ilrevient souventsousmaplume,c’estquedesévénementssignificatifsonteulieucette année-là,ouàsesalentours,quiontmarquéuntournant,etparfoisunerupture, danslecoursdel’Histoire.N’ya-t-ilpasdesdatesquideviennentainsides marque-pagedanslegrandregistredutemps,signalantlafind’unchapitreetle

commencementd’unautre?1979enestune,mesemble-t-il.J’avaistrenteans,

et je sentais la terre trembler sous mes pieds sans mesurer l’ampleur de la secousse.

Cette année-là, donc, un seuil a été franchi dans la longue histoire des turbulencesidentitaires,avecl’irruptionbrusque,surlascènemondiale,d’un islamismeparadoxal,socialementtraditionalistemaispolitiquementradical,dont onnesoupçonnaitpasjusque-làlespotentialitésinsurrectionnelles,etquiallait

avoirdesrépercussionsdurables.Ilyeutainsi,enfévrier79,lafondationdela

République islamique d’Iran sur les décombres d’une monarchie jugée trop

modernisteetoccidentalisée;enavril79,l’exécutionparpendaisondel’ancien

présidentpakistanaisZulficarAliBhuttopardesmilitairesputschistesquilui reprochaientdeprônerlesocialismeetlalaïcité,etquiréclamaient,quantàeux,

unestricteapplicationdelaloicoranique;enjuillet79,ladécisionaméricaine

d’armerclandestinementlesmoudjahidinesislamistesafghans;ennovembre79,

l’assaut contre la grande mosquée de La Mecque, mené par un imposant commandodemilitantsislamistessaoudiens,etquidevaits’acheverdansun

baindesang;endécembre79,l’entréeenAfghanistandestroupessoviétiques,

contrelesquelleslejihadismemoderneallaitmenersaguerrefondatrice… Bien entendu, chacun de ces épisodes avait déjà sa propre raison d’être. Néanmoins,lacadenceàlaquelleilssesontsuccédésemblaitindiquerqu’une réaliténouvelleétaitentraindenaître.Cequelereculdutempsnouspermet aujourd’huideconfirmer.Biendesinstantsemblématiquesquiontfaçonnénotre époque,delachutedumurdeBerlinàlachutedestoursjumellesdeManhattan, trouventleuroriginedanslesévénementsde«cetteannée-là»…

Unefoisencore,jemedoisdesoulignerqu’iln’yaévidemmentpasune

explicationcommuneàtouscesdéveloppements.Onpeutévoquerpêle-mêlela

griseriequis’étaitemparéedesdirigeantssoviétiquesaulendemaindeleurs

succèsenIndochineetenAfriquenoire;ladétresseprofondedesArabesaprès

la défaite de Soixante-sept et la mort de Nasser ; les changements dans la manière dont les Américains concevaient désormais leur rôle dans la guerre froide;leslignesdefracturesouterrainesauseindessociétésmusulmanes;et quelquesautresraisonsencore. Néanmoins, il y a un facteur d’une autre nature qui mériterait qu’on s’y attarde un peu plus que les autres : le choc pétrolier. Survenu en plusieurs secoussesaucoursdesannéessoixante-dix,ilallaitmodifierbiendesparamètres économiques,sociauxetpolitiques,soustouslescieux;ilallaitconduireàun changementradicaldanslesmentalités,ainsiquedanslesrapportsdeforce;etil allaitrépandresurlemondearabe–et,àpartirdelà,surlerestedelaplanète– commeunépaisnuaged’obscurantismeetderégression.

*

Leprincipal«choc»eutlieulorsquelespaysproducteursimposèrentun embargopourprotestercontrel’aideapportéeparlesÉtats-UnisàIsraëllorsde

saguerreavecl’ÉgypteetlaSyrieenoctobre1973.Lapénurienedurapas

longtemps,maislahausseconsidérableduprixdubaril,jusque-làextrêmement bas, allait être durement ressentie, pour de nombreuses années, par les pays importateurs. Ilnefaitaucundoutequecefacteuraétédécisifdanslesévénementsquiont conduitauxdiversesrévolutionsconservatrices.Sil’onrevient,parexemple,à l’atmosphère qui régnait en Grande-Bretagne à la veille de l’avènement de MmeThatcher,ilestclairquelacrisedontsouffraitlepaysétaitenbonnepartie liée aux questions énergétiques. L’un des moments les plus traumatisants n’avait-ilpasétél’extinctiondeslumièresàPiccadillyCircus?Ladirigeante conservatricepromettaitdemettrefinàcesperturbations. Et c’est également ce qu’allait faire Reagan, quelques mois plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique. Alors que le président Carter appelait ses compatriotesàréduireleurconsommationd’énergiepourquelepaysnedépende plus des importations et qu’il ne soit pas contraint à s’engager dans des aventuresmilitairesàl’étrangerpourpréserversessourcesd’approvisionnement, le candidat républicain avait adopté la ligne opposée, appelant les consommateurs américains à ne rien changer à leurs habitudes, et leur promettantqu’ilferaitcequ’ilfallait,quitteàemployerlaforcesinécessaire, pourleuréviterd’avoiràseserrerlaceinture. C’est évidemment ce dernier discours que les électeurs avaient envie d’entendre,commeleconfirmeralerésultatduscrutin.Faireappelàlafiertédes

Américains,àleurorgueilnational,ainsiqu’àleurdésirdenepaschangerleurs

habitudesconsommatrices,étaitforcémentplusavantageuxqued’enappelerà

unsensdelamesurequiressemblaitàdelarésignation.

Lespaysimportateurs,richesoupauvres,durenttoustraverserunepériodede turbulencesavantdepouvoirs’adapterauxréalitéséconomiquesnouvellesnées delahaussedesprixdupétrole.Ceslonguesannéesdedoute,deflottement,de remiseenquestion,furentsouventéprouvantesetmêmetraumatisantes.Mais c’estdanslespaysexportateursquel’onvitlessecousseslesplusspectaculaires. Causéesàlafoisparlesambitionsdémesuréesdecertainsdirigeantsetparles attentes insatiables suscitées dans la population par l’afflux brusque des pétrodollars,ellescommencèrenttrèsvite,etnes’arrêtèrentplus. Leshahd’Iran,quiavaitétél’undesprincipauxartisansdu«chocpétrolier»,

futchassédupouvoirenfévrier1979àlasuited’unsoulèvementpopulaire.Peu

detempsaprès,l’Arabiesaouditeconnaissaitunébranlementpolitiquemajeur, danslequelbeaucoupd’observateursnevirent,surlemoment,qu’unincident bizarre et isolé, mais qui allait avoir des répercussions planétaires – j’y reviendrai.S’agissantdel’Irak,sonhistoirenefutplusdèslorsqu’unesuite d’invasions provoquées et d’invasions subies, de guerres intestines et de massacres,cequialaissélepaysruiné,exsangue,etquasimentdémembré.Il suffitd’ailleursdepasserenrevueles«heureux»bénéficiairesdela«manne» pourseremémorertouteslestragédiesquel’ornoirasuscitées.Outreceuxque je viens de citer, on trouve dans la liste la Libye, l’Algérie, l’Indonésie, le Koweït,leNigeriaouleVenezuela. Commeuntristeflorilègedesdramesdenotretemps…

*

Auseindumondearabe,laconséquencelaplusimmédiateduchocpétrolier futquelespaysquiexportaientlaprécieusedenréeseretrouvèrentenpossession d’énormes liquidités, ce qui leur procura un avantage certain sur ceux qui n’avaient pas les mêmes ressources. L’Égypte perdit la place prépondérante qu’elleoccupaitdutempsdeNasser;l’Arabiesaouditeapparut,dujourau lendemain,commeunacteurdepremierplan;quantauxdirigeantsdel’Iraket delaLibye,SaddamHusseinetMouammarKadhafi,ilsenvinrentàserêveren nouveauxleadersdelanationarabe,etilssacrifièrentl’essentieldelafortune nouvellementacquiseauservicedecetteambition,sansparveniràleursfins. Uneffetplusdurabledecedéplacementdepuissanceseproduisitauniveau

des mentalités et de l’atmosphère intellectuelle. Les idées qui avaient cours jusque-là,inspiréesparlenationalisme,lesocialismeoulemodèledessociétés occidentales,furentpeuàpeuéclipséespard’autres,quiprovenaientdepays désertiquesayantlongtempsvécuàl’écartdesgrandscourantsdepenséequi soufflaient sur le monde. Et l’on vit apparaître dans la sphère politique de nouveauxacteurs,auprofilinhabituel:deshommesjeunes,élevésdansdes environnements très conservateurs et disposant parfois de moyens financiers considérables,qu’ilsétaientprêtsàdépenserpourlapropagationdeleurfoi. Onconnaîtaujourd’huilenomd’OussamaBenLadenetdequelquesautres, quiontcommanditéoucommisdesattentatsspectaculaires.Maiscesontdes centaines de milliers d’anonymes, peut-être même des millions, qui ont contribué aux combats d’Afghanistan, de Bosnie ou d’ailleurs, sans y avoir jamaismislespieds,enenvoyantsimplementleuroboleàquelquecollecteurde fonds,aveclacertituded’accomplirainsiunactedepiété.Tantd’Arabesse sentaientalorshumiliés,déboussolés,orphelinsdeleurshérosettrahisparleurs dirigeantscommeparlesidéologies«modernes»auxquellesilsavaientcru!Ils étaientmûrspours’enrôlersouslesétendardsdelareligion. LejouroùBrzezinskivintdemanderàsesalliés,notammentauxSaoudiens, aux Égyptiens et aux Pakistanais, d’envoyer aux moudjahidines afghans de l’argent,desarmes,etdesvolontairesprêtsàsebattrecontrelescommunistes athées,sondiscoursnefutpasaccueilliavecindifférence. La stratégie qu’il prônait se trouvait être en phase avec les aspirations jihadistesquiagitaientcertainssecteursdelapopulation.Etelleétaitégalement enphaseaveclespréoccupationsdesdirigeantslocaux,quis’inquiétaient,certes, commelesAméricains,delamenacesoviétique,maiss’alarmaientbienplus encore d’un événement survenu à leurs portes : le soulèvement populaire, d’inspirationàlafoisnationalisteetislamiste,quivenaitderenverserleshah d’Iran, et qui faisait redouter à toutes les monarchies voisines un effet de contagion.

8

Lescirconstancesdemaviedejournalisteontvouluquejesois,unefois encore,lorsdelarévolutioniranienne,unspectateurprochedesbouleversements quemonépoqueaconnus. J’emploieiciletermede«spectateur»danssonsensleplusconcret:lorsque futannoncéelafondationdelaRépubliqueislamique,j’étaisàTéhéran,dans unepetitesalledespectacle;etjustedevantmoi,surlascène,adosséàla tenture, était assis, dans un grand fauteuil, l’ayatollah Khomeiny. C’était le 5 février 1979, et cet étrange tableau est imprimé pour toujours dans ma mémoire.

Àl’époque,j’étaisdéjàinstalléàParis,oùj’avaisreprismesactivitésde journaliste, comme à Beyrouth, mais avec quelques accommodements :

j’écrivaisdésormaisplussouventenfrançaisqu’enarabe;etjecouvraisle mondearabo-musulmanplussouventquelerestedelaplanète. Quandlesmanifestationsmassivess’étaientmultipliéesenIran,aucoursde

l’été1978,etqu’ellesavaientviolemmentébranléletrônedushah,jelesavais

suivies avec fascination. Une révolution conduite par un chef religieux de soixante-seizeansenturbannoiretbarbeblanchen’étaitpasunphénomène banal dans le dernier quart du XX e siècle. Comme beaucoup de mes contemporains, j’en contemplais le déroulement avec plus d’incrédulité que d’inquiétude. La monarchie était perçue comme répressive, opulente et corrompue;ons’intéressaitbienmoinsàsesaspirationsmodernisatrices. Aucommencementdesturbulences,Khomeinyvivaitenexildanslesudde l’Irak,enunlieuvénéréparleschiitesdumondeentier.Maisleshahd’Iran exigea qu’on l’expulse, et Saddam Hussein demanda à l’ayatollah d’aller se réfugierailleurs–cequel’intéresséneluipardonnerajamais.LaFrancese

proposad’accueillirlevieilopposant,etunepetitebourgadeprochedeParis, nomméeNeauphle-le-Château,devintpourquelquesmoissarésidence,etla capitaleimprobabledel’insurrectioniranienne. Je m’y rendis à deux ou trois reprises, et j’eus l’occasion d’interviewer Khomeinyenprésenced’unjeunereligieuxchiitelibanaisquifaisaitpartiede sonentourage,etquiacceptatrèsaimablementdemeservird’interprète.Je posais mes questions en arabe classique ; Khomeiny me comprenait, manifestement,etilmelesignifiaitquelquefoisd’unhochementdetête,maisil merépondaitenpersan,etl’interprètemechuchotaitlatraductionàl’oreille. Nousétionstouslestroisassisparterre,surdescoussinsépaisrecouvertsde petitstapispersans. J’aiégalementeudesconversationsavecleshommesquitournaientdans l’orbiteduchef,etquiluimanifestaient,biensûr,beaucoupdeconsidération, sansforcémentpartagertoutessesidées.Leplusimportantd’entreeuxétait Ebrahim Yazdi, un docteur en biochimie qui allait être nommé ministre des AffairesétrangèresdanslepremiergouvernementdelaRépubliqueislamique, avant de tomber en disgrâce et de devenir une figure emblématique de l’oppositionaurégimedesmollahs. C’est lui qui téléphona chez moi, le 31 janvier, pour m’annoncer qu’Air FranceallaitaffréterungrosappareilpourleretourdeKhomeinyenIran.Ily auraitdelaplacepourluietpoursonentourage,ainsiquepourlesjournalistes étrangersquisouhaitaientcouvrirl’événement.Yazdimedemandasij’étaisbien d’accordpourfairelevoyage.Jeluipromisdeleretrouverdeuxheuresavantle décollage,prévuauxenvironsdeminuit.

L’ayatollahfutreçuàl’aéroportdeTéhéranavecunesolennitéfroide,mais danslesruesunemaréehumainel’attendait,commejen’enavaisjamaisvude mespropresyeux.Onauraitditquelapopulationentièreétaitsortiedechezelle pourl’accueillir. C’étaituntriomphe,mêmesisonstatutdanslepaysétaitencoreflou.Il n’étaitpasaupouvoir,etsesprochescraignaientencorequecertainsélémentsde l’arméenes’enprennentàlui.Maispersonned’autren’étaitauxcommandes.Le campadverseétaitenpleindésarroi. Durant cette période intérimaire, l’opposant installa son quartier général provisoire dans une école publique, située dans une zone où ses partisans pouvaientleprotéger.Ilyavaitconstammentdesmanifestantsdanslesrues environnantes,etKhomeinysortaitquelquefoisaubalconpourlessaluer. C’estauboutdetroisjoursqu’iljugeaquelemomentétaitdésormaispropice

pouravancersespiècessurl’échiquier.Ilfitorganiserdansunesalledecinéma

unepetitecérémonieàlaquelleassistèrentsesproches,uncertainnombrede

personnalitéspolitiquesetreligieuses,ainsiquelesjournalistesétrangersqui

l’avaientaccompagnédepuislaFrance.

Khomeinyétaitdoncsurl’estrade,assisdansunfauteuil.Àsagauche,debout, en costume clair et cravate, un homme à peine moins âgé que lui, Mehdi Bazargan.L’ayatollahlenomma,séancetenante,premierchefdugouvernement delaRépubliqueislamiqued’Iran.Celle-civenaitdenaîtresousnosyeux.Ily avaitencore,danslamêmeville,unautregouvernement,nomméparleshah,et présidéparShahpurBakhtiar.Maisilétaitclairqueladisparitiondel’ancien régimen’étaitplusqu’unequestiondejours,oumêmed’heures. Ilyavaituncontrastesaisissantentrel’ampleurdel’événementhistoriquequi sedéroulaitsousnosyeux,etlabanalitédel’endroitquiluiservaitdedécor.Un empiremillénairevenaitd’êtreaboliennotreprésence,lemondemusulmanétait en train de connaître un bouleversement majeur, qui allait avoir des conséquencessurtoutel’étenduedelaplanète.Etpourtant,lasalleparaissait municipale,etlacérémoniescolaire;oneûtditunritueldefind’année,avec remise de diplôme à l’élève le plus méritant. Bazargan renforçait cette impression.Émuetémouvant,manifestementintimidédanssoncostumeclairet maladroitementboutonné,iltenaitàlamainlespagesfripéesdesondiscours d’acceptation. On avait l’impression qu’il ne s’attendait pas à monter sur l’estrade,etqu’ilavaithâtedelaquitter. L’hommeavaitlaréputationd’êtreintègreetcompétent,etsadésignationàla tête du gouvernement était fort rassurante pour ceux qui espéraient de la révolutionkhomeynistequ’elleconduisîtl’Iranverslamodernisationdansla démocratie.Ilavaitfaitl’essentieldesesétudesenFrance,d’aborddansun lycéedeNantes,puisàl’Écolecentrale,àParis,oùilavaitobtenusondiplôme d’ingénieur. Quand Mossadegh avait voulu, en 1951, reprendre le contrôle du pétrole iranien,c’estBazarganqu’ilavaitchoisipourdirigerlacompagnienationale. Cetteaventures’étaitterminéedanslatristessedeuxansplustardaveclecoup d’État fomenté par la CIA, mais le souvenir en demeurait vivace dans la population,etlefaitquelanouvellerévolutionfasseappelàunefiguredela révolutionprécédenteétaitréconfortant. Tout aussi rassurante fut la nomination de Yazdi comme vice-Premier ministre.Deuxscientifiquesreconnuspourleurintégrité,pourleurmodernité d’espritcommepourleursconvictionsdémocratiques,setrouvaientainsiàla

têtedugouvernement.CeuxquicroyaientqueKhomeinyallaitêtre,pourla

nation,ungrand-pèreattentionnéetdébonnaire,nepouvaientqueseréjouir.La

révolutionsemblaitdébutersouslesmeilleursauspices.

*

Ilestraisonnabledesupposerquel’ayatollahnourrissait,dèsl’origine,detout autresprojets.Bienplusambitieux,certainement,maisbienmoinsrassurants pourceuxquiespéraientunetransitionsereinedelamonarchieàlarépublique. Il allait laisser à ses héritiers un régime d’un genre inédit, mélange de traditionalismesocialetderadicalismepolitique.L’Irans’estmétamorphosé, soussonimpulsion,enunepuissancerégionaledynamique,austyleoriginal,àla voixécoutée,auxinitiativesrespectées,maisengagéejusqu’aucoudansdes bataillestitanesques,nitotalementperdantesnivraimentgagnantes,etquine finissaientjamais. L’undespremierschangementsremarquablessurleplaninternationalfutle renversementdelapolitiqueiraniennesurleconflitduProche-Orient.Leshah avaittissédesrelationsamicalesavecIsraël,qu’ilfournissaitenpétrolealors quelesproducteursarabesrefusaientdelefaire.Khomeinymitimmédiatement finàcettepratique,rompitsesrelationsdiplomatiquesavecl’Étathébreu,reçut ArafatàTéhéranavanttoutautredirigeantétranger,etinvitamêmel’OLPà occuper certains bâtiments qui avaient abrité jusque-là les services diplomatiques israéliens. Il y eut ainsi, pendant les premiers mois de la révolution,unaffluxdeconseillerspolitiquesetmilitairespalestiniens. Mais, malgré ces apparences prometteuses, les relations entre les deux partenaires ne partaient pas vraiment du bon pied. Les Iraniens, fiers et farouchementnationalistes,nevoyaientpasl’utilitédefairevenirunecohortede conseillersarabes;et,desoncôté,Arafatredoutaitquesonrapprochementavec l’Iranneluialiènel’IrakdeSaddamHussein,alorsqu’ilétaitdéjàengagédans unbrasdeferaveclaSyried’Assad. Cettelunedemielavecl’OLPfutdoncdecourtedurée,maisl’engagementde Téhéran dans le conflit israélo-arabe se révéla durable. Il en vint même à représenterunatoutstratégiquecapitalpourlerégimedesmollahs.

L’élément inattendu, difficilement prévisible, et qui allait avoir des conséquencesmajeures,c’estquel’Irandelarévolution,sansêtreaucunement arabe,allaitadopterundiscourss’apparentantàceluidunationalismearabe, notammentsurlaPalestineetleconflitavecIsraël.

Ce positionnement allait porter ses fruits. La République islamique allait exerceruneinfluencedéterminantedansplusieurspaysdel’Orientarabe,tels quel’IrakoulaSyrie;elleallaitparrainerd’importantsmouvementsarmés,tels que le Hezbollah au Liban, le Hamas et le Jihad islamique à Gaza, ou les houthistesduYémen;etelleallaitdisposerd’uneprésencesignificativeen Afghanistancommedansplusieursrépubliquesayantfaitpartiedel’ancienne Unionsoviétique. Mais cette montée en puissance s’est accompagnée, tout au long, d’un déchaînementdehaineentrelessunnites,majoritairesdanslaplupartdespays arabes,etleschiites,trèsmajoritairesenIran.Leconflitétaitlatentdepuisdes siècles,etilauraitpulerester.J’aidéjàeul’occasiondedireque,dansle Beyrouthdemajeunesse,iln’étaitpasvraimentàl’ordredujour.Sansdouteles chiiteslibanaisvivaient-ilssouventdansdeszonesdéfavorisées;maiscelales incitaitsurtoutàs’engagerengrandnombredanslespartisdegauche,auxcôtés desautrestravailleurs,passeulementàréclamerleursdroitsaunomdeleur communauté.Ilestvraiquejeparleicid’uneépoquerévolue,oùl’onavaitune toutautreperceptiondesonidentité,oùl’onréfléchissaitdifféremment,oùl’on agissaitselond’autrescritères. Depuis,«l’espritdutemps»amodifiétouslescomportements–unedérive pour laquelle on ne peut raisonnablement blâmer un des protagonistes en innocentantlesautres.Celadit,ilnefaitpasdedoutequ’enrevendiquantunrôle prépondérantauseind’unmondearabeàmajoritésunnite,etens’appuyant, pourl’acquérir,surlescommunautéschiiteslocales,l’Iranprenaitlerisquede susciterdesréactionshostiles.Delapartdesrégimesqu’ilmenaçait,notamment l’Arabie saoudite. Et aussi, plus généralement, de la part des populations sunnites,quisesontsentieslésées,menacéesetmarginaliséesparl’influence grandissantedeschiites. Même parmi les éléments sunnites radicaux, farouchement opposés aux monarchiespétrolièresetquiauraientvoululesvoirbalayéesparunerévolution islamistecommel’avaitétéletrônedushah,labarrièrecommunautaires’est révéléeextrêmementdifficileàfranchir.Sansdoutecesmilitantséprouvaient-ils de l’admiration pour ceux qui avaient réussi à renverser les Pahlavis, alors qu’eux-mêmes demeuraient impuissants face à leurs propres dynasties régnantes;maisilsn’oubliaientpasquecefaitd’armesavaitétéaccomplipar des«schismatiques»,etilsavaientàcœurdedémontrerquelestenantsdela «vraietraditionduProphète»pouvaientfairemieux.

9

Cetaspectdeschosesajouéunrôlecertaindansladérivequelemondearabe aconnueaucoursdesdernièresdécennies,etdontlaplanèteentièrepâtità présent.Unesorted’émulations’estinstaurée,eneffet,entretousceuxquise présentaientcommelesporte-drapeauxde«laguerresaintecontrelesennemis del’islam».Entresunnitesetchiites,donc,maisaussientrelesdiversesfactions militantessunnites. L’undesexempleslespluseffarantsfutlasurenchèresanglanteexercéepar l’organisationdite«Étatislamique»lorsqu’elleavoulus’emparerduleadership exercéparAl-Qaïdaauseindelamouvancejihadiste;le«challenger»aeu recoursàdesactesd’uneviolencesanspareille,notammentàdeségorgements publics,pourdémontrerqu’ilétaitprêtàallerplusloindansl’horreur,beaucoup plusloinquetouslesautres,afinquelesmilitantslesplusfanatisésetlesplus jusqu’au-boutistessereconnaissentenluietviennentlerejoindre. Pour démentiel qu’il soit, un tel comportement a sa propre rationalité machiavélienne.N’est-cepasainsiqu’opèrelemécanismedelasurenchère? Lorsqu’un«compétiteur»vatroploindansl’audaceoudanslacruauté,ses rivauxnepeuventpluslesuivre,ilssontcontraintsdeluilaisserlechamplibre. J’aiévoquélàuncasextrême,l’undesplusrévoltants,maiscen’estqu’un épisodeparmid’autresdansunetrèslongueettrèsperversecompétition.

Un exemple plus ancien de cette émulation a eu lieu dans les dernières

semainesde1979–encorecetteannée-là!Le4novembre,undimanche,des

centainesd’étudiantsiraniensenvahissentl’ambassadeaméricaineàTéhéran,où ils se saisissent de cinquante-deux otages, et entament une « occupation

révolutionnaire»deslocaux.Seizejoursplustard,lemardi20,descentainesde

jihadistessunnitessaoudiensenvahissentlagrandemosquéedeLaMecque.

Silapremièredecesattaquesétaitsansprécédent,lasecondeétaitplusinouïe encore.Uncommandoarméquipénètredanslelieuleplussaintdel’islam!Et quiréclamel’applicationdelacharia,alorsqueleroyaumewahhabiteétait,aux yeuxdumondeentier,l’exemplemêmedupaysattachéàlaloireligieuselaplus stricte!Deplus,ilnes’agissaitpasd’unesimpleescouadequiauraittrompéla vigilancedesgardiens:onétaitenprésenced’unevraiepetitearmée,avecses véhiculesetsonéquipementlourd! Plussurprenanteencorefutl’attitudedesautoritéssaoudiennes.Onseserait attenduàcequ’ellesréagissentpromptementpourrétablirl’ordre.Maiselles semblaient désemparées, paralysées, impuissantes. Elles durent faire appel à leursalliés,notammentauPakistanetàlaFrance,quidépêchèrentsurplace leurs unités d’élite, pour conseiller et encadrer les forces locales. Et c’est finalementauboutdedeuxsemaines,etàl’issued’unevéritablebataillerangée, quelamosquéefutreprise.Onestimequ’ilyeutprèsdetroiscentsmorts. Soixante-huitrebellesfurentcapturés,puisdécapités.

L’incroyable assaut contre ce lieu saint fut l’acte de naissance d’un militantismesunniteradicaldontonallaitentendreparlerpendantdesdécennies. Pourl’heure,certainsadmirateursdel’audacieuxcommando,meurtrisparsa défaite,s’enfurentpoursuivreleurcombatloindelaPéninsulearabique.En Afghanistan, par exemple. Et les autorités saoudiennes, soucieuses de s’en débarrasser,encouragèrentcettediversion.Cefutnotammentlecasd’Oussama BenLaden;ils’employadésormaisàconstruirelepuissantréseaujihadiste globalquiprendraitunjourlenomd’Al-Qaïda,«laBase»,etquiseferait connaîtreparuneséried’attentatsspectaculairesculminantavecl’attaquecontre

lestoursjumellesdeNewYorkle11septembre2001.

UneautreconséquencemajeuredesévénementsdeLaMecquefutd’ébranler l’Arabie saoudite et d’amener ses dirigeants à modifier radicalement leurs comportementsenmatièrereligieuse.Certainsobservateurs,quis’intéressentde

prèsàl’histoireduroyaume,parlentd’un«traumatismede1979»,àpartir

duquellerégime,craignantd’apparaîtrecommetropmoudansladéfensedela foi,dutredoublerd’effortspourpropagerlewahhabismeetlesalafismeàtravers lemonde,notammentparlaconstructiondemosquéesetparlefinancement d’associationsreligieuses,deDakaràDjakarta,ainsiqu’enOccident…Même l’appellationduroiachangé;oncessadedireSaMajesté,lamajestéétant réservée au Créateur, pour désigner le monarque, dans tous les actes du gouvernement et dans tous les médias officiels ou officieux, comme « le

Serviteurdesdeuxlieuxsaints»,àsavoirLaMecqueetMédine. Sansdouteleroyaumeespérait-ilacquérirdelasorteun«certificat»depiété, quilepréserveraitdessurenchères.Maiscen’estpasainsiqueleschosessesont passées.Ilestillusoiredepenserqu’ensemontrantradical,onfaittaireles radicaux.C’estsouventl’inversequiseproduit.Unsystèmecommeceluide l’Arabie,quelerestedumondetrouvestrictementtraditionaliste,susciteenson seindescourantsquis’appuientsursesprofessionsdegrandeorthodoxiepourle juger insuffisamment islamique. L’enseignement qu’il prodigue ne fait que légitimer une certaine vision du monde, que d’autres se hâtent de retourner contrelui. La monarchie saoudienne se retrouva pendant des dizaines d’années prisonnièredelarhétoriquequ’elleavaitcontribuéàpropager,etdontilluiétait difficiledesortirsansmettreenpérillesfondementsmêmessurlesquelsle royaumeavaitétébâti.Letraumatismecauséparlesévénementssanglantsde

1979allaitserévélerdurable.

*

Les«étudiantsrévolutionnaires»quiavaientinvestil’ambassadeaméricaine

àTéhéranconnurentuntoutautredestinqueceuxdelagrandemosquéede

LaMecque.Sil’ayatollahKhomeinyseretintd’approuverpubliquementleur

action,ilsegardasoigneusementdelescondamner,etilleurtémoignamêmede

lasympathieenqualifiantlebâtimentqu’ilsoccupaientde«nidd’espions».

Loind’êtrechâtiés,ilsdevinrentdeshéros,etplusieursd’entreeuxjouèrentdans

lesannéessuivantesdesrôlesimportants.L’attitudeduGuidedelarévolution

danscedossierdéçutprofondémentYazdietBazargan,quiquittèrentaussitôtle

pouvoir.Leurdépartmarquaitlafindesillusionspourtousceuxquiavaientcru

àuneévolutionlibéraleetdémocratiquedelaRépubliqueislamique.

L’occupationsepoursuivitpendantprèsdequinzemois,etelleinfluençade

manièresignificativelacampagneprésidentiellequisedéroulaitalorsauxÉtats-

Unis.Humiliésparlesimagesdeleursdiplomatesmenottésetlesyeuxbandés, les Américains en ont voulu au président Carter de n’avoir pas su riposter, surtoutlorsqu’unetentativedelibérerlesotagesparuneopérationcommando avortademanièrelamentable.Lecandidatrépublicain,Reagan,eutbeaujeude dénoncerlafaiblesseetl’incompétencedel’administrationdémocrate.

Ledramedel’ambassadecontribuaindiscutablementàladéfaiteécrasante

quesubitleprésidentsortant.Àtelpointqu’ilyeutdesallégationspersistantes

selonlesquellesdesenvoyésdeReaganauraienteudespourparlersàParisavec

desreprésentantsiraniens,pourleurdemanderderetarderlerèglementduconflit jusqu’après l’élection. Les historiens débattront longtemps encore pour déterminercequis’estréellementpassé.Cependant,lesautoritésiraniennes, commesiellesvoulaientajouterfoiàcesallégations,choisirentd’annoncerla libérationdesotageslejourmêmeoùReaganpritsesfonctions,trèsexactement le 20 janvier 1981, pendant que se tenait à Washington la cérémonie d’inauguration. Lanouvelleadministrationnesemontrad’ailleurspasvraimenthostileenvers laRépubliqueislamique.Unénormescandaleéclatamême,durantlesecond mandat de Reagan, lorsque le Congrès découvrit que la Maison Blanche finançait–illégalement–laguérillaantisandinisteduNicaraguaavecdel’argent obtenuenvendant–illégalement–desarmesauxpasdarans,lesgardiensdela révolutioniranienne.

Sil’opération,qu’onbaptisa«IranContraAffair»ou«Irangate»,était cynique,perverseetfortalambiquée,ilseraitimprudentd’enconclurequ’ily avait une complicité active entre les « révolutions conservatrices » de Washington et de Téhéran. Il faudrait plutôt y voir, me semble-t-il, une convergence ponctuelle, née des contraintes du moment. C’était une autre époque,avecunautreenvironnementinternational,d’autresrapportsdeforce, d’autrespriorités.AuxyeuxdeReagan,l’adversaireprincipalétaittoujoursle communisme,touslesautresconflitsparaissaientsecondaires,etéphémères. Maisl’explicationsereinequejeviensdedonnernefaitpasl’unanimité.Bien des esprits dans le monde arabe, notamment parmi les sunnites, croient dur comme fer à une collusion entre la République islamique et les États-Unis. Mêmesil’onentendtouslesjoursàTéhéran«Mortàl’Amérique!»,etmême si Washington accuse le régime iranien d’être le « parrain » de tous les terrorismes,certainsdemeurentconvaincusquedeslienssouterrainsetinavoués existententreleschiitesetlesÉtats-Unis.

Cettesuspiciondatedelasecondeguerred’Irak,en2003.Lessunnitesdece

paysaccusèrentleursrivauxdelesavoirchassésdupouvoiraveclacomplicité des envahisseurs américains. Et ils se lancèrent aussitôt, sous l’égide d’un jihadistejordaniensurnommé«al-Zarkaoui»,quiavaitfaitsespremièresarmes enAfghanistan,dansunecampagned’attentatsmassifscontredescibleschiites, notammentdesmosquées,descortègesdepèlerinsetdesrassemblementsde fidèles. Uncycledeviolencequiallaitprendre,dansplusieurspaysmusulmans,les allures d’une véritable guerre confessionnelle ; qui allait culminer avec

l’apparitiondel’entitélugubreayantpournom«l’Étatislamique»;etquiallait

confortercesentimentd’unerégressiondumondearabeverslesépoquesles

plussombresdesonpassé.

IV

Unmondeendécomposition

Weweremadetounderstanditwouldbe

Terrible.Everysmallwant,everyniggling

urge,

Everyhateswollentoakindofepicwind.

Lividtheland,andravaged,likearageful

Dream.Theworstinushavingtakenover

Andbrokentherestutterlydown.

Onnousafaitcomprendrequeleschoses

allaientêtre

Terribles.Chaquepetitdésir,chaque

insignifianteenvie,

Chaquedétestationprenantdesallures

épiques.

Livide,laterre,etdévastée,commeenun

Songerageur.Lepireennousayantprisle

dessus

Etdémolicomplètementtoutlereste.

TracyK.SMITH(néeen1972),

WadeintheWater

1

Onadit,aucrépusculedu XX e siècle,quelemondeseraitdésormaismarqué parun«affrontemententrelescivilisations»,etnotammententrelesreligions. Pourdésolantequ’ellesoit,cetteprédictionn’apasétédémentieparlesfaits.Là oùons’estlourdementtrompé,c’estensupposantquece«clash»entreles différentesairesculturellesrenforceraitlacohésionauseindechacuned’elles. Or,c’estl’inversequis’estproduit.Cequicaractérisel’humanitéd’aujourd’hui, cen’estpasunetendanceàseregrouperauseindetrèsvastesensembles,mais unepropensionaumorcellement,aufractionnement,souventdanslaviolenceet l’acrimonie. Lachosesevérifie,àl’évidence,pourlemondearabo-musulman,quisemble avoirprissurluid’amplifierjusqu’àl’absurdetouslestraversdenotreépoque. Siladétestationnecessedemonterentreluietlerestedelaplanète,c’estenson sein que se produisent les pires déchirements, comme en témoignent les innombrables conflits sanglants qui s’y sont déroulés dans les dernières décennies,del’AfghanistanauMalienpassantparleLiban,laSyrie,l’Irak,la Libye,leYémen,leSoudan,leNigeriaoulaSomalie. C’estlà,assurément,uncasextrême.Onnevoitpas,dansd’autres«airesde civilisation », les mêmes niveaux de décomposition. Mais la tendance au morcellementetàlatribalisationsevérifiepartout.Onl’observedanslasociété américaine, ce qui a conduit certains esprits malicieux à parler des « États- Désunis».Onl’observedansl’Unioneuropéenne,quiaétéébranléeparla défectiondelaGrande-Bretagnecommeparlescrisesetlestensionsliéesaux migrations. On l’observe de manière particulièrement aiguë dans quelques grandsetvieuxpaysducontinent,unifiésdepuisdessiècles,quipossédèrent jadis les plus vastes empires, et qui doivent aujourd’hui faire face – en Catalogne,enÉcosse,etailleurs–àdesmouvementsindépendantistespuissants

etrésolus.Sansoublierl’ancienneUnionsoviétiqueetlesautrespaysautrefois communistesd’Europeorientale,quiformaientneufÉtatsàlachutedumurde Berlin,etquiencomptentaujourd’huivingt-neuf… Iln’yasûrementpas,àcesdiversmorcellements,uneexplicationsimpleet unique. Néanmoins, on peut déceler, par-delà les spécificités locales, des pulsionssimilaires,manifestementliéesà«l’espritdutemps».Enparticulier,il mesemblequ’ilya,auseindechacunedenossociétés,commeauniveaude l’humanitéentière,deplusenplusdefacteursquifragmentent,etdemoinsen moinsdefacteursquicimentent.Cequiaggraveencorecettetendance,c’estque lemondeestaujourd’huiremplide«fauxciments»qui,tellel’appartenance religieuse,prétendentréunirleshommesalorsqu’ilsjouent,danslaréalité,le rôleinverse.

Enpréludeàmaréflexionsurcequesontdevenueslessolidaritéshumaines, jemedoisd’évoquercetteidée,quiexerceuneinfluencedéterminantesurles mentalités de nos contemporains bien qu’elle remonte à l’Angleterre du XVIII e siècle, et selon laquelle chaque personne devrait agir selon ses propres intérêts, la somme de tous ces égoïsmes étant forcément à l’avantage de la société tout entière ; comme si une « main invisible » intervenait providentiellementpourharmoniserl’ensembledenosactes–opérationsubtile, complexe et mystérieuse, que les pouvoirs publics seraient incapables d’accomplir,etdontilsferaientmieuxdenepassemêler,carleurintervention compliqueraitleschosesaulieudelesfaciliter.

FormuléeparAdamSmithdansunouvragepubliéen1776,cetteidéeest

redevenueéminemmentactuelledepuislafindesannéessoixante-dix,etelle influencedemanièresignificativelesattitudesdenoscontemporains.Ondevine biensesimplicationspolitiques,etsonattraitpourtousceuxquiseméfientdu rôle de l’État en tant que régulateur de l’économie et redistributeur des richesses ; il n’est pas étonnant, dès lors, que les tenants des révolutions conservatricesdetypethatchérienoureaganienl’aientrepriseàleurcompte,et qu’ilsyaientvulabasemêmedeleurvisiondumonde. Une telle approche peut paraître brumeuse pour des esprits rationnels. En toutelogique,lathéoriede«lamaininvisible»auraitmêmedûtomberdepuis longtempsdansl’oubli,saufpeut-êtrechezceuxquis’intéressentàl’histoiredes scienceséconomiques,voireàleurpréhistoire.Cen’estpascequiestarrivé. L’intuitionimagéed’AdamSmitharésistéautempscommeauxrailleriesdes détracteurs,etlafascinationqu’elleexerceestbienplusgrandeaujourd’huiqu’il yadeuxcentcinquanteans.

Cette longévité s’explique avant tout par l’échec cuisant du modèle soviétique, qui avait fait grand cas du caractère « scientifique » de son socialisme.Celui-ciétaitcensédémontrerqueseulslespouvoirspublicsétaient enmesurederationnaliserlesprocessusdeproductionetdedistribution.Maisil adémontrél’inverse,àsavoirqueplusuneéconomieétaitcentralisée,plusson fonctionnementdevenaitabsurde;pluselleprétendaitgérerlesressources,plus elleprovoquaitdespénuries. Decefait,c’est«lesocialismescientifique»quiesttombédanslesoubliettes del’Histoire,alorsque«lamaininvisible»revenaitàl’honneur,pluscrédibleet plus légitime que jamais, au point d’être revendiquée par les conservateurs militantscommeleprincipefondateurdeleurengagement.Mêmelecaractère mystérieux et quelque peu irrationnel de cette notion s’est révélé plutôt attrayant;biendesgensyontperçu,eneffet,unedimensionspirituelle,et comme une approbation divine du fonctionnement du capitalisme face au dirigisme«athée».

*

Lespréceptesd’AdamSmithcontribuentaujourd’hui,plusencorequeparle passé,àfaçonnernotremonde.Etpasseulementencequiconcernelerôlede l’Étatdanslavieéconomique:lacroyanceenune«maininvisible»ades conséquencesdansbiend’autresdomaines. Oncomprendraaisément,parexemple,queceuxquiseméfientdeleurpropre gouvernement se méfient encore plus des instances internationales. C’est la même disposition d’esprit qui est ici à l’œuvre. Si l’on ne veut pas que la puissance publique intervienne dans la vie économique de la nation, on ne voudrapas,afortiori,qu’uneautoritésupranationaleémettedesdirectives.Si l’onjugequ’ilya«tropdegouvernement»danssonproprepays,ilestnormal quel’onseméfiedetoutcequiressembleàun«gouvernementglobal»,comme lesNationsunies;ou,s’agissantdel’Europe,àun«gouvernementcontinental» commeceluiquisiègeàBruxelles. Delamêmemanière,onsemontreraspontanémentméfiantàl’égarddes Cassandrequiprédisentdescatastrophesglobalesetréclament,pourleurfaire face, des solidarités actives qui transcendent le cadre national. Sans vouloir m’attardericisurledébatconcernantleclimat,ilmeparaîtutiledesouligner que le scepticisme, dans ce domaine, procède d’une disposition d’esprit similaire.Ceuxquisonthostilesàtoutegouvernanceglobaleauronttendanceà

privilégier les arguments qui mettent en doute la réalité du réchauffement climatiqueetlaresponsabilitédesactivitéshumainesdanslesperturbations.À l’inverse,ceuxquifontconfianceauxinstancesinternationalesauronttendanceà croireauxchiffreslesplusalarmants.

Ayantsoulignélarésilienceetl’étonnantelongévitédeladoctrineinspirée d’AdamSmith,jemedoisd’ajouterquesacapacitéàsortirgagnantedesonduel aveclemarxismeneveutpasdirequ’elleconstitueuneréponseadéquateaux défisqueposelemonded’aujourd’hui. Que le dirigisme socialiste ait été une fausse bonne idée n’implique pas forcémentque«lamaininvisible»représentelasolutionprovidentielleàtous les maux présents et à venir. Peut-on sérieusement considérer, par exemple, qu’enmatièred’environnement,ilsuffitquechacunfassecequiluiparaîtêtre danssonintérêtpourquelerésultatsoitpositifpourlepaystoutentier,etpour l’ensemble de la planète ? La réponse est évidemment négative ; pourtant, certainssemblentlecroire,notammentauxÉtats-Unis. Etdanslesrapportsentrelesnations,suffit-ilquechacuned’ellesagisseselon ses propres intérêts, ses propres ambitions, pour que l’on voie avancer l’humanitéentièreverslapaixetlaprospérité?Làencore,laréponsedevrait êtrenégative.Maislescitoyensquiseméfientdes«ingérences»deleurpropre Étatdansleursaffairesseméfientencoreplusdetoutcequiressembleàune gouvernancemondiale,ousupranationale.

Sij’insistesurcesfaits,c’estparcequ’ilmeparaîtdéconcertantquedans

notremondeglobalisé,oùlesimages,lesoutils,lesidées,etaussilesmauxetles

fièvressepropagentàlavitessedelalumière,l’idéologiequiprévautetquifixe

lesnormessoitfondéesurl’égoïsmesacrédesindividusetdeleurs«tribus»–

nations,ethnies,communautésdetoutessortes.

Onvoitbienlecheminementhistoriquequiamenéàdetellesattitudes.Mais

onnepeutques’inquiéterdelaconfianceexcessiveaccordéeàla«somme

algébrique»denoségoïsmesplanétaires.Ilyalà,àl’évidence,unedérivevers

l’irrationalité,versunesortedepenséemagique,quitrahitunprofonddésarroi

faceàlacomplexitédumonde.Nenoussentantpluscapablesdetrouverdes

solutionsadéquates,nousvoulonscroirequecelles-civiendrontd’elles-mêmes,

commeparmiracle,etqu’ilsuffitd’avoirfoidanslamaininvisibleduCiel,ou

dudestin.

Cequineprésagerienderassurant,jelecrains,pourlesdécenniesàvenir.

2

Uneautrecaractéristiqueinquiétantedenotreépoque,etquis’appuiesurla mêmevisiondumonde,c’estlalégitimationdesdisparités,aussivertigineuses soient-elles. Ilestvraiquepeudegensconsidèrentencorecommeunobjectifraisonnable l’égalitéeffectiveentretousleshumains.Néanmoins,lanotionelle-même,bien quemalmenée,semaintenaitjusqu’icientantqueréférencemoralesymbolique, etl’onsegardaitbien,entoutcas,defairel’élogedesinégalités.Onlessavait inévitables, mais on ne songeait pas à les applaudir. On pourrait faire une constatationsimilaireàproposduchômage:celafaitquelquetempsqueplus personnenecroitauplein-emploi,maisonnevoyaitpasautrefoislesBourses mondialessaluerd’unevagued’achatslescompagniesquiprocédaientàdes licenciementsmassifs. C’estcelaquiachangéaveclenouvelespritdutemps.Mêmedansmapatrie d’adoption, la France, où l’on continue à invoquer le principe d’égalité, on contempledésormaisl’enrichissementoutrancieravecfascinationplutôtqu’avec horreur;etsil’onesttoujoursscandaliséparlesrevenusdecertainsdirigeants d’entreprise,onnel’estplusguèreparceluidesfootballeurs,desacteursoudes vedettesdelachanson.Cetteattitudeestbienplusprononcéeencoredansdes payscommelaRussieoulaChine,oùunégalitarismedefaçadeavaitlongtemps servidecouvertureàl’injusticeetàlatyrannie. Etlorsqu’onvoits’étalerdanslesmédias,commecelaarrivesouvent,un palmarèsdesplus grossesfortunesrapportées àceque possèdelerestedes humains,lachoseneprovoqueaucunsursautderage.Pluspersonnenes’attend àunsoulèvementdes«damnésdelaterre»,etceseraitd’ailleurseffrayants’ils sesoulevaientunjouretqu’ilsfaisaientdupassétablerase,commedansles couplets de L’Internationale. Une telle révolte ne déboucherait que sur un

gigantesquebaindesangetsuruneorgiededestruction.Cen’estcertainement pascequepeuventsouhaiterceuxquicultiventencoreunidéaldeprogrès,de liberté,dedécence,oumêmed’égalité.Silesdisparitéssontinquiétantesdenos jours, ce n’est pas parce qu’elles risquent de provoquer des jacqueries planétaires,maisparcequeladisparitiondelaboussolemoralequereprésentele principed’égalitécontribue,danschacundenospayscommepourl’humanité entière,àdésagrégerletissusocial. Ceconstatparaîtévidentpourceuxquisuiventjouraprèsjourlamarchedu monde, même s’il n’est pas facile de l’étayer par des arguments probants. Commentdémontrerqu’endestempsoùl’enrichissementoutrancierfascineet fait rêver, il est inévitable que la corruption se propage au sein des classes dirigeantes, et dans l’ensemble de la société ? Que lorsque l’égoïsme des individusetdesclansestjustifié,légitimé,voireconsidérécommeuninstrument delaProvidence,lesliensdesolidaritéentrelesdifférentescomposantesdela populationsedistendent?Quelorsque«lesrichesetlescélèbres»,fussent-ils voyous,sontérigésenmodèles,c’esttoutel’échelledesvaleursquis’entrouve discréditée?

LaFontaineavaitillustré,dansLaCigaleetlaFourmi,cequiétaitlamorale desontemps,etquisemblaitavoirunevaliditéuniverselleetperpétuelle,à savoirqueletravailminutieux,appliqué,quotidien,étaitunevaleursûre,dontla cigaleauraitdûs’inspireraulieudechanter«toutl’été». Danslafable,lafourmiavaitlebeaurôle.Sonassiduitéautravail,entoute saison,luivalaitl’approbationdetous,etmettaitlesrieursdesoncôté.«Vous chantiez?j’ensuisfortaise,semoque-t-elle,Ehbien,dansezmaintenant!»La cigaleétait,sil’onpeutdire,danssespetitssouliers.Denosjours,c’estl’inverse quiseproduit.Lesfourmissontmoquées,etdédaignées.Lesjeunesquiontvu leurs parents trimer toute leur vie, du matin au soir, sans jamais accéder à l’aisance matérielle, ni intégrer la classe moyenne, encore moins sortir de l’anonymat,éprouventpoureuxdelapitiéplutôtquedel’estime.Rienneles pousseàsuivreleurexemple.Tout,aucontraire,lesinciteàs’endémarquer, pourimiterceuxquiont«réussi»,ceuxquisesontenrichis,fût-cepardes racketsetdestraficssordides;oupourgagner,parn’importequelmoyen,leur quartd’heureauparadisdelanotoriété. Onnedirajamaisassezquellesperturbationspeutprovoquer,auseind’une population,lerenversementdesmodèles;quandonsemetàadmirercequ’ona longtemps jugé répréhensible, et à mépriser ce qu’on a longtemps jugé exemplaire.A-t-onvraimentbesoindelonguesdémonstrationspourcomprendre

qu’unquartieroùlesdealerssontplusadmirésquelesinstituteursdevientun foyerdedécompositionsociale?Etquandlasociétéentièresetrouvedansdes dispositions d’esprit similaires, quand les activités pécuniairement lucratives sontplusvaloriséesquecellesquisontsocialementutiles,lesconséquences, dévastatrices,sontimpossiblesàmaîtriser.Touslescomportementsdescitoyens ensontaffectés…

*

Commebeaucoupdeceuxquis’occupentd’artoudelittérature,jemesens aussiprochedelafourmiquedelacigale,etjemegarderaibiendejuger l’activité de l’une plus recommandable que celle de l’autre. Ma principale crainte, ici encore, c’est de voir les facteurs qui fragmentent les sociétés humainesprendrelepassurceuxquilescimentent. J’avaisévoqué,dèslespremièrespagesdecelivre,leparadoxesitroublant d’un monde qui ne cesse de progresser dans les sciences, les innovations technologiques, comme dans le développement économique, mais qui, dans d’autresdomainesessentiels,notammenttoutcequiconcernelesrapportsentre lesdifférentescommunautéshumaines,piétine,etsemblemêmerégresser. Onseretrouveaucœurmêmedeceparadoxelorsqu’onsepenchesurles effets produits dans les dernières décennies par les doctrines économiques, socialesetpolitiquesfondéessur«lamaininvisible».D’uncôté,ellesontlibéré lesénergies,stimuléleséchangesetaccélérél’innovation.Danslemêmetemps, leurdénigrementdurôlerégulateurdespouvoirspublicsetleurglorificationde l’enrichissementàoutranceontsapél’idéemêmed’intérêtgénéral,etaffaibliles liensentrelescitoyens. Cereversdelamédaillemeparaîtincontestable,etlourddeconséquences, mêmes’ilestdifficileàcerner.Commentcalculer,dansunpays,lapertedusens civique?Commentmesurerlerelâchementouleresserrementdesrapportsentre lesdiversescomposantesd’unepopulation?Commentdémontrerqu’unlien existe entre la méfiance envers les autorités publiques et la montée du communautarisme, de la violence ou de la corruption ? On est ici dans l’insaisissable et dans l’inquantifiable, il ne servirait à rien d’accumuler les chiffresetlesfaits.

Monsentiment,néanmoins,c’estqueladérivequeconnaîtl’humanitédenos

joursn’estpassansrapportaveclechangementintroduitparlesrévolutions

conservatricesdanslamanièredepercevoirlerôledespouvoirspublics.

Afind’explicitermapensée,jecommenceraipardemander:Qu’est-cequi cimentelessociétéshumaines?Qu’est-cequidonneàdespersonnesouàdes groupes le désir de vivre ensemble, la volonté d’appartenir à une même collectivité,àunemêmenation?Cen’estpasunquestionnementpurement rhétorique,jem’interrogesincèrementetjen’aipasd’opinionarrêtée.Beaucoup defacteurspeuventsouderleshabitantsd’unpays:lesentimentd’avoirun avenircommun,desancêtrescommuns,desvaleurscommunes,voireunennemi commun…Lalisten’estpasexhaustive,etellevarieselonlesépoques. L’unedescaractéristiquesdecesiècle,c’estjustementqu’ilyademoinsen moinsdefacteursquirassemblent.J’aifailliajouter:surtoutquandils’agitdes nationsplurielles.Maislaprécisionestsuperflue.Plurielles,elleslesonttoutes, mêmesicertainesl’admettentplusvolontiersqued’autres.Ettoutes,donc,ont du mal à tisser des liens solides entre des personnes, des familles et des communautésayanteudesitinérairesdifférents. Lesrecettestraditionnellesquiontformélesnationsaucoursdessièclesne serventplusbeaucoupdenosjours.Sil’onn’apasdesancêtrescommuns,onne peutpaslesinventerdetoutespièces.Ets’iln’existepasun«romannational» acceptéspontanémentpartous,onnepeutpasl’imposernonplus.Mêmeles valeurscommunesnejouentplusvraimentleurrôlede«ciment».Onaimerait qu’elleslejouent,onfaitcommesielleslejouaient,maisc’esttropsouvent, hélas,unefictionindulgenteplutôtqu’unrefletdelaréalité. Etl’onseretrouve,partoutdanslemonde,démuni,désemparé,àdissertersur l’intégration, sur l’inclusion, sur les vertus de la diversité, tandis que les solidaritésampless’effilochent,etqu’onenrevient–régression,encore?–aux solidaritésinnées,quisontàlafoislesplusvisiblesetlesplusviscérales,etqui nenécessitentaucunevraielibertédechoisir.Ilsuffitquechacunsuivesapente, commel’yinvite«l’espritdutemps».

Onpourraitalignertantd’exemples!Jemecontenteraid’évoquericiceluides tensionsracialesauxÉtats-Unis.Onauraitpupenserqu’aprèstantd’avancéesen matière de droits civiques, et surtout après le fort symbole qu’a représenté l’élection de Barack Obama à la présidence, ces tensions allaient s’atténuer. C’estl’inversequis’estproduit,ellessesontplutôtenvenimées. Il va de soi que les Américains d’origine anglo-saxonne, hispanique ou africainenesereconnaissentpaslesmêmesancêtres.Maisl’onpouvaitespérer qu’ils se reconnaîtraient désormais une vision similaire de la nation, et une destinéecommune.Ilestclairqu’onnevapasdanscettedirection. Aurait-ilpuenêtreautrement?Est-ilaberrantdesupposerquelestensions

raciales auraient été moins fortes si on n’avait pas laissé libre cours aux inégalités?EtsiReagann’avaitpasdéclarélaguerreauwelfarestateetàla mythiquewelfarequeen? Lamanièredontj’aitournécetteinterrogationtrahitmaconvictionintime.Je suiseffectivementdeceuxquipensentquelorsqu’oninvestitintelligemment dansl’harmonisationsociale,onpeutatténuerlestensionsentrelesdifférentes composantesd’unenation.Jesuismêmetentéderedireicicequej’aidità proposdeMandelaetdesamanièrederemédierauxtensionsracialesdansson proprepays:ilarrivequelagénérositésoitlamoinsmauvaisesolution;etil arrivequ’unebonneactionsoitaussiunebonneaffaire. Le souci d’objectivité me commande néanmoins d’ajouter que, jusqu’ici, l’Histoire n’a pas encore tranché. Ni sur la question épineuse des relations racialesenAfriqueduSudouauxÉtats-Unis;nisurcetteautrequestion,plus vaste et déjà très ancienne, qui est celle du rôle que les pouvoirs publics devraientounedevraientpasjouerdanslarépartitiondesrichesses.Jenesuis pas insensible à l’argument de ceux qui s’insurgent contre les absurdités bureaucratiques,oucontrel’alourdissementcontinueldesimpôtsetdestaxes. Cependant, il me semble que l’État possède un rôle subtil, insaisissable, et pourtantirremplaçable.Ilcontribue,demillemanières,àtisserdesliens,cequi renforcelesentimentd’appartenancecommune;quandilestsystématiquement dénigré,ilnepeutplusremplircerôle. Decefait,s’ilestraisonnabled’admettrequel’État,commedisaitReagan, peutparfoisêtre«leproblème»,ilesttoutàfaitlégitimedesedemandersi l’absenced’Étatn’estpas,quelquefois,unproblèmeplusgraveencore.

3

Au nombre des transformations majeures apportées par les révolutions conservatrices,j’aieul’occasiondementionner,enplusdelaremiseencausedu rôledel’État,l’exacerbationcroissantedessentimentsidentitaires.Ilmesemble quel’effetconjuguédecesdeuxélémentsexplique,dansunelargemesure,la dérivequeconnaîtl’humanitéencesiècle. S’agissantdupremier,sonimpactestdifficileàcerner,commeonl’avuplus haut.Cequin’estpaslecasdusecond,dontlesnuisancessontvisiblesàl’œil nu.Lesdéchaînementsidentitairesontempoisonnél’atmosphèredelaplanète entièreetdechaquesociétéenparticulier.Maissilesviolencesquienrésultent s’étalentchaquejourdevantnous,lediscoursquilessous-tend«brouilleles pistes»,enquelquesorte,puisqu’ilparleconstammentdesolidarité,defraternité

ouderéparationdesinjustices,etiln’estpastoujoursfaciledereconnaître,par-

delàlesmotsrassembleurs,leseffetspervers. C’estàcelaquejefaisaisallusionquandj’aiparlédesfacteursquicimentent réellementlessociétéshumainesparoppositionàceuxquisontcenséslefaireet quinelefontpas.Ilestcertain,parexemple,quel’appartenancereligieuseest constamment invoquée dans les discours identitaires, et qu’elle se révèle redoutablementefficacepourinstallerdansl’espritdescoreligionnairesunenette distinctionentre«nous»et«lesautres».Mais,àyregarderdeprès,elle représente rarement un facteur de cohésion. Même parmi les fidèles. C’est particulièrement vrai quand il s’agit des grandes religions planétaires. Plus celles-ciontréussiàs’étendre,àconquériretàconvertir,moinsellessonten mesuredetisserdeslienspolitiquessolidesentreleursadeptes.Toutauplus peuvent-ellesfavorisercertainesaffinitésculturelles.Maislessolidaritésfortes sont plutôt l’apanage des petites communautés qui, se sentant vulnérables, éprouventlebesoindefairebloc,cequileurassuresouventuneinfluencesans

communemesureavecleurimportancenumérique. Quedefoisonentenddiredecescommunautésqu’ellesjouentunrôlemajeur « bien qu’elles soient minoritaires ». Il serait plus exact de dire qu’elles prévalent«parcequ’ellessontminoritaires».Commelenotaitdéjàl’historien IbnKhaldounauXIV e siècle,«l’espritdeclan»vientplusfacilementauxgroupes restreints;ilrenforceleurcohésionetleurassureparfoisunavantagedécisif dansleursrapportsaveclesautres.L’undescaslesplusconnusdenosjoursest celui des Alaouites de Syrie, dont est issue la famille Assad ; des hommes appartenantàcettecommunautéontréussiàprendrelecontrôledel’arméedans lesannéessoixante,puisàs’emparerdupouvoiretàleconserverindéfiniment. Unphénomènecomparables’estproduitenIrakavecleclansunnitearabedont était issu Saddam Hussein ; et il a fallu une invasion massive des troupes américainespourdesserrersonemprise. Une cohésion aussi forte ne peut exister qu’au sein d’une communauté compacte.Elleneseraitpasconcevablepourunensembleplusvaste,etsurtout pas pour les immenses « aires de civilisation » correspondant aux grandes religionsplanétairesquesontlechristianisme,l’islamoulebouddhisme,dont lesfidèlessontmajoritairesdansdenombreuxpays,etquireprésentent,àelles trois,plusdelamoitiédelapopulationmondiale. Dufaitmêmedeleurprodigieuseexpansion,ellessesontimplantéesdansdes sociétéstrèsdiverses,entrelesquellesontrouved’énormesdisparitésentermes delangues,detraditionsculturelles,desystèmespolitiquesoufamiliaux;des sociétés qui ont parfois entre elles des querelles territoriales, des conflits d’intérêts,oumêmesimplementdesdétestationsconfusesdontlesraisonsse perdentdanslanuitdestemps;dessociétésoù,enbrandissantl’étendarddela religion,onnerèglepaslesconflits,onlesattise.

Unexemplemesemblefortéloquentenlamatière.En1947,lesautorités

britanniques décidèrent d’accorder l’indépendance au sous-continent indien, mais en le divisant en deux grands États : aux hindouistes, l’Inde ; aux musulmans,lePakistan. Pourlespremiers,leschosesnesesontpastropmalpassées.L’hindouisme, mêmes’ilrassembleplusd’unmilliardd’adeptes,estdemeuré,pourl’essentiel, lareligiond’unseulpays;et,enraisondecela,unfacteurderelativecohésion nationale. Je suis persuadé que l’Inde aurait progressé plus vite et plus harmonieusement s’il n’y avait pas eu cette déchirante et traumatisante partition ; notamment parce qu’une importante population musulmane, traditionnellement hostile au système des castes, aurait probablement secoué

certainespesanteursséculaires.Jenem’efforceraipasàledémontrer,c’estjuste unsentimentintime…Cequi,enrevanche,nefaitaucundoute,parcequ’ilne s’agitpasd’uneintuitionpersonnellemaisd’uneréalitéavérée,c’estque,pour lesmusulmansdusous-continent,laséparationaétéunegigantesquetragédie. L’idéeétaitqu’ilsseretrouvententreeux,àmenerleurproprebarque,avec l’ambitiondefairemieuxqueleursvoisins,etdedonnerl’exemple.Lespères fondateurs du Pakistan, qui étaient souvent des hommes de valeur, étaient persuadésquel’islamallait«cimenter»lanouvellenation,auseindelaquelle s’étaientrassemblésplusieurspeuples,auxlanguesdifférentes,auxtraditions socialesdifférentes,maisquiavaientencommunlamêmereligion. LesplusimportantsparlenombreétaientlesBengalis,quivivaientdansce quiétaitalorslePakistanoriental.Maisilssesentaientnégligésparlepouvoir central,installéauPakistanoccidental,etdominéparlesPendjabis.Lestensions

attinrentleurparoxysmelorsqueleBengalefutdévasté,ennovembre1970,par

ungigantesquecyclonetropical,l’undesplusmeurtriersdel’Histoire.Ilyeutau moinsdeuxcentcinquantemillemorts,etpeut-êtremêmecinqcentmille. Persuadéequelegouvernementcentraln’avaitpasfaitcequ’ilfallaitpour secourir les victimes, la province orientale entra en rébellion et proclama unilatéralementsonindépendance,adoptantlenomdeBangladesh.Lesautorités pakistanaisestentèrentdes’yopposerparlaforce,maisellesfurentmisesen échecparl’arméeindienne,etdurentserésigner.

JemesuisrendudanslenouvelÉtatpeuaprèssacréation.Leseffetsdu cyclone étaient encore perceptibles, même s’il m’était difficile de faire la différenceentrelesmalheurscausésparlecataclysmeetceuxquiétaientdusàla misèrechronique.Desfamillesavaientéludomicileauventredelargestuyaux cylindriques, et elles étaient malgré tout moins mal loties que d’autres, qui vivaientauborddesroutes,sansmursetsanstoit. Maislespiresimagesquej’yaivuesnesontpascelles-là.Cesontcellesdela détresseinsoutenabled’uneethnieminoritaire,lesBiharis.Musulmansémigrés delaprovinceindiennedontilsportaientlenom,fortementattachésàl’unitédu Pakistan qui était devenu leur patrie, ils avaient pris fait et cause pour le gouvernementcentral,contrelesséparatistes,etàl’heuredel’indépendanceils furenttraitéscollectivementcommedesennemisdelanouvellenation.Plus pauvres que les plus pauvres puisqu’on leur avait confisqué tout ce qu’ils possédaient, ils étaient enfermés dans des bâtiments nus et insalubres, en attendantqu’onstatuesurleursort. J’aidit«enfermés»?Àvraidire,ilsnel’étaientpasvraiment,lesgardes

armésauxportesempêchaientles«patriotes»del’extérieurdevenirmolester les«traîtres»,quisegardaientbien,quantàeux,des’aventurerhorsdeleurlieu deconfinement. J’aisouventrepenséausortpeuenviabledesBiharis,mêmesibiend’autres peuplessontvenuss’ajouterdepuisàlalistedesvaincusdel’Histoireetdes persécutés – notamment, en cette même région d’Asie méridionale, les Rohingyas.Dansunmondeoùprévautlebouillonnementidentitaire,chacunest forcémentuntraîtreauxyeuxdequelqu’un,etparfoisauxyeuxdetoutesles partiesàlafois.Toutminoritaire,toutmigrant,toutcosmopolite,toutporteurde deuxnationalitésestpotentiellementun«traître»…

*

Aveclerecul,l’exemplepakistanaism’inspirequelquesautresobservations,

plusinquiètesencore.

Lapremière,c’estquelorsqu’onentredansunelogiquede«partition»,le

morcellementatendanceàsepoursuivresanslimites.Oncommenceparséparer

lesmusulmansdeshindouistes.PuisonséparelesBengalisdesPendjabis.Mais

auseindel’Étatoùcespeuplesprédominent,ilyad’autrespeuplesencore,qui

craignentd’êtrebafoués,persécutés,voireanéantis;nedevraient-ilspasavoir,

euxaussi,leurproprepays?

«Pourchaquepetitpoisson,ilyaunpoissonpluspetitencore»,m’avaitdit

unjourunhistoriendésabusé.Defait,àpartirdumomentoùl’onconsidèreque

laséparationestunesolutionadéquate,le«saucissonnage»n’aplusaucune

raisondes’arrêter…

Deuxièmeobservation:endevenantmajoritairedansunpays,unepopulation ne devient pas plus tolérante, mais paradoxalement moins tolérante. Je dis «paradoxalement»,parcequ’enprincipe,sil’onveutseretrouverentresoi, c’estpournepasavoiràredouterlesempiétementsd’ungrouperival;ondevrait doncsemontrerplussereinetplusmagnanimequandondevienttrèslargement majoritaire.Hélas,leschosesnesepassentpasainsi.C’estmêmelecontraire:

tantquelesminoritésconserventunpoidssignificatif,leursensibilitépropreest prise en compte dans le débat public, ce qui incite les forces politiques à chercher un moyen d’organiser la vie commune dans un esprit d’équité et d’harmonie. À l’inverse, quand les communautés minoritaires deviennent insignifiantes,quandlaseuleopinionquicompteestcelledugroupemajoritaire, onentredansunetoutautrelogique,celledelasurenchère.

Tous les pays qui instaurent un système communautariste finissent par connaître une telle dérive, mais celle-ci a atteint, au Pakistan, une sorte de paroxysmeoutrancier,undéchaînementd’intolérancerarementobservéailleurs. Touteslesminoritésysontpersécutéesethumiliées,ettousceuxquicherchentà lesdéfendreouàapporterdanslaviepubliqueunpeuderaisonetdesérénité subissentlemêmesort.Cequiconstitueunetragédiepourlapopulationentière, toutescommunautésconfondues. L’homogénéité est une coûteuse et cruelle chimère. On paie cher pour l’atteindre,etsijamaisl’onyparvient,onlepaiepluscherencore.

Ma troisième observation se fonde sur les deux premières en élargissant quelquepeuleurpropos.Jemedemandesil’égarementdeshommes,telque nousleconstatonsaujourd’hui,n’estpasdûenpartieàcettedétestablehabitude que l’on a prise, à partir du XIX e siècle, de morceler les ensembles où se côtoyaientplusieursnations,afinquechacuned’ellesviveséparément. Ilm’arrivemêmedepenserquelathéorieselonlaquellelesempiressont « des prisons pour les peuples », dont ces derniers doivent se libérer pour commenceràvivre«chezeux»,sousleurpropregouvernement,àl’intérieurde leurspropresfrontières,estlaplusmeurtrièredestempsmodernes. Jesongesurtoutausortdesdeuxgrandesentitéspluriethniquesquifurent morcelées au lendemain de la Première Guerre mondiale : l’Empire austro- hongrois,dontl’éclatementafaitdesdizainesdemillionsdevictimesetfavorisé l’émergence des pires tyrannies ; et aussi l’Empire ottoman, dont le démembrementsepoursuitencoredenosjours,faisantplanersurl’humanité entièrelespectredelaterreuretdelarégression. Pourautant,jenesuispasdanslanostalgieenverscesempires.Monrêve n’estsûrementpasdelesvoirrestaurés.NiceluidesHabsbourg,niceluides tsars,etencoremoinsceluidessultans.Cequejeregrette,c’estladisparition d’uncertainétatd’espritquiaexistédutempsdesempires,etquiconsidérait commenormaletlégitimequedespeuplesviventauseind’unemêmeentité politiquesansavoirforcémentlamêmereligion,lamêmelangue,nilamême trajectoirehistorique.Jamaisjenecesseraidecombattrel’idéeselonlaquelleles populations qui pratiquent des langues ou des religions différentes feraient mieuxdevivreséparémentlesunesdesautres.Jamaisjenemerésoudraià admettrequel’ethnie,lareligionoularaceconstituentdesfondementslégitimes pourbâtirdesnations. À combien de faillites lamentables, à combien de carnages et de «purifications»faudra-t-ilassisterencoreavantquecetteapprochebarbaredes

questions identitaires cesse d’être considérée comme normale, réaliste, et «conformeàlanaturehumaine»?

4

J’aiévoqué,aufildeschapitres,mesregrets,mesremords,manostalgieou ma mélancolie. À l’heure des bilans, de telles notions viennent forcément à l’esprit,etl’onnepeuts’empêcherd’enfaireétatbienqu’onlessachesouvent inadéquatesetimpropres,voirecomplètementirrationnelles.Quedefoisme suis-jelamentédeladisparitiond’un«paradisterrestre»quejen’aipasconnu! Que de fois ai-je éprouvé de l’embarras, peut-être même un pincement de culpabilité,pourdescomportementsquionteulieubienavantmanaissance! Commesi,enrecueillantl’héritagemoraldeceuxquim’ontprécédé,jeme devaisd’assumeraussileursillusions,leursdésillusionsetleurségarements. C’estpouréviterdetombercontinuellementdansdetelstraversquej’aipris l’habitudededésignertouteslestragédiesquiontaffectémonépoqueetma propre existence par un même vocable, le plus anodin qui soit, celui de «tristesse»–quelquefoisaupluriel,afinderelierlesentimentdiffusàdes réminiscencesdistinctes. Mestristessesracontenttouteslamêmehistoire,celled’unegrandeespérance quiafinidéçue,trahie,dénaturéeouanéantie.Tristessessuccessivespourles deuxparadisdemonenfance,celuidemamèrepuisceluidemonpère.Tristesse pourlespeuplesduLevant,toussansexception,ceuxquisontcensésêtre«les autres»commeceuxquisontcensésêtre«lesmiens»,etquisenoientdansle mêmemarécagetoutencontinuantàsemaudire.Tristessesrécurrentespourles sociétés arabes qui, une ou deux fois par génération, tentent de décoller, s’élèventunpeu,puisretombentlourdementàterrecommedesfauconsaux ailes brisées. Et tristesse aussi pour les idéaux généreux qui ont animé ma jeunesse et qui, au crépuscule de ma vie, se retrouvent malmenés et déconsidérés:l’universalité,lesensascendantdel’Histoire,lefoisonnement harmonieux des cultures, la convergence des valeurs, et l’égale dignité des

humains.

L’unedemesgrandestristessesd’aujourd’huiconcernel’Europe.Lorsqu’il m’arrived’enparler,onmerépondinvariablementquejesuisbeaucouptrop exigeant,quejedevraisgarderàl’espritcequ’aétécecontinentpendantdes siècles et jusqu’à une date pas si lointaine : un champ d’affrontement entre nationalismesdéchaînés,unterraind’expérimentationpourlespiresbarbaries… Cespagessombresnesont-ellespastournées,désormais,etpourtoujours?On franchitlafrontièrefranco-allemandesansmêmes’enrendrecompte,commesi l’onétaitencoredanslemêmepays,commes’iln’yavaitjamaiseudecombats sanglantspourlapossessiondel’Alsace-Lorraine.EtàBerlinonpassed’un quartierdel’Ouestàunquartierdel’Estsansprêterattentionautracédel’ancien Mur.Dansquelleautrepartiedumondea-t-onconnucela?Certainementpas dansmarégionnatale.Quiasuivi,quantàelle,lechemininverse,aupointque plusieursdesescontréesetdesesvilles,quejepouvais,dansmajeunesse, parcourirsanstropderisques,sontdevenuesimpraticables. Jenevoudraisdoncpasminimiserlesprogrèsremarquablesaccomplisparles EuropéensdepuislafindelaSecondeGuerremondiale.Jelesapplaudisdetout cœur. Mais je ne puis nier que j’éprouve aujourd’hui un certain désenchantement.Carj’attendaisautrechosedemoncontinentd’adoption:qu’il offre à l’humanité entière une boussole, qu’il lui évite de s’égarer, qu’il l’empêchedesedécomposerentribus,encommunautés,enfactionsetenclans. Quandjecontemplelesturbulencesdecesiècle,ilm’arrivederegretterqu’il n’existe aucune autorité politique et morale vers laquelle nos contemporains pourraientsetourneravecconfiance,etavecespoir;aucunequisoitàlafois porteusedevaleursuniverselles,etréellementcapabled’influersurlamarchede l’Histoire.Etquandjepromènemonregardsurlemondeenmedemandant,non sansangoisse,quipourraitaujourd’huiassumerunetelletâche,ilm’apparaîtque seulel’Europeseraitenmesuredelefaire,sielles’endonnaitlesmoyens. Pourquoil’Europe?Àvraidire,ellen’estpas«lecandidatnaturel»pource rôle.Entoutelogique,celui-cidevraitplutôtéchoirauxÉtats-Unisd’Amérique. Ils ont depuis longtemps la volonté d’exercer un leadership global, et ils possèdentl’essentieldesqualitésrequises.LesprincipessurlesquelsleurUnion aétéfondéerévèlent,dèsl’origine,unindéniablesoucid’universalité,etleur compositionethniquereflèteladiversitédumonde;demanièretrèsimparfaite, certes,maisplusqued’autresgrandspays.Surtout,ilssesonthissés,aucoursdu XX e siècle, à la toute première place parmi les Puissances, et dans tous les domaines:laproductionindustrielle,laforcemilitaire,larecherchescientifique,

l’influencepolitiqueetintellectuelle,etc.Ayantremportétroisconfrontations planétairesmajeures,laPremièreGuerremondiale,puislaSeconde,ensuitela guerrefroide,ilsontacquis,parmilesnations,uneprimautéquenulnepeut sérieusement leur contester. En toute logique, ils auraient dû devenir, pour l’humanitéentière,l’autoritéderéférence,etpourlongtemps.Maisilsn’ontpas susemontreràlahauteurdecettetâche. Leplusétonnant,c’estqueleuréchec,aujourd’huipatent,n’estpasdûàla pertedeleurpuissance–qui,àl’heureoùj’écriscelivre,demeureformidable–, ni à l’action de leurs adversaires, mais à l’incapacité de leurs dirigeants successifsàassumerdemanièrecohérentelasuprématiequ’ilsontacquise.

*

LesnombreuxdétracteursduprésidentDonaldTrumpaimentàcroireque c’estdesonmandatquedatel’effritementdelastaturemoraledesonpays.De monpointdevue,letournantdécisifaétéprisbeaucoupplustôt,aumoment mêmeoùs’achevaitlaguerrefroide.LesÉtats-Unissesontalorsretrouvésdans unepositionàlaquelleaucuneautrenationn’avaitpuprétendredepuisl’aubede l’Histoire,celledel’uniquesuperpuissanceplanétaire.Ilsétaientenmesurede poseràeuxseulslesbasesd’unnouvelordremondial;pluspersonnenemettait sérieusementendouteleurprimauté. Ledernierdirigeantdel’Unionsoviétique,MikhaïlGorbatchev,avaitrésolu d’engagersonpayssurlavoiedelalibéralisationéconomiqueetpolitique,etil se montrait prêt à abandonner l’empire que Staline s’était taillé à l’est de l’EuropeaulendemaindelaSecondeGuerremondiale.Faceàcettesituation inattendue, et qui dépassait leurs plus folles espérances, les responsables américains avaient le choix entre deux attitudes. Soit ils accompagnaient l’évolutionenclenchéeparGorbatchev,luiapportantleursoutienéconomiqueet politiqueafindefaciliterladifficileetcourageusetransitionqu’ilétaitentrain d’opérer.Soitilsprofitaientdel’affaiblissementmanifestedelasuperpuissance adversepourlaterrasserdéfinitivement. PourlesÉtats-Unis,c’étaitunvraidilemme.Depuisplusdequaranteans,ils faisaientfaceàunrivalredoutable,quilesavaitcombattusfarouchementsous toutes les latitudes, et dont l’arsenal militaire constituait pour eux un péril mortel.Àprésentquecetadversaireétaitàterre,fallait-ill’aideràserelever? Ne fallait-il pas plutôt profiter de l’occasion qui se présentait pour s’en débarrasserunefoispourtoutes?C’estcettedernièreoptionquiparaissaitla plusréaliste,etc’estellequifutadoptée.OnnefitrienpoursauverGorbatchev,

onlaissal’Unionsoviétiquesedissoudre,puisl’onentrepritdeladémembrer.

Plusieursdesesanciennesrépubliquesfurentintégréesauseindel’Alliance

atlantique,malgrélesprotestationsvéhémentesdeMoscou.

Quelques voix s’élevèrent à Washington pour dire que l’on faisait fausse route.LaplusremarquableétaitcelledeGeorgeF.Kennan,unvieuxdiplomate unanimementrespecté,aupointd’êtredevenuunelégendevivanteetuneicône. C’estluiquiavaitprévenul’Amériquedesannéesquarante,encorenaïveenvers sonalliésoviétique,qu’ellenedevaitpassemontrertropconfiante,etqu’un affrontementsévèreetdelongueduréeallaitavoirlieuentrelesdeuxcamps mondiaux ; c’est également lui qui, le premier, souligna la nécessité d’un dispositif visant à « endiguer » l’Union soviétique – ou, pour reprendre l’anglicisme qui a prévalu, à la « contenir » – militairement, politiquement, idéologiquement, afin de limiter son expansion. De ce fait, chacun lui reconnaissaitunrôledécisifdanslavictoireremportéeparl’Occident,etqui

avaitétécouronnéeen1989parlachutedumurdeBerlin.L’hommeétaitfêté

partout comme l’un des principaux concepteurs de la stratégie gagnante, et commeunmodèledeluciditéetdeténacité. Àprésentquelavictoirequ’ilavaitsouhaitéeétaitacquise,Kennandisaiten substanceàsescompatriotes,etnotammentauxdécideursquileconsultaient:

«N’oublionspaspourquelleraisonnousnoussommesbattus!Nousvoulions faire triompher la démocratie sur la dictature, et nous y avons réussi. Nous devons en tirer les conséquences. Nous ne pouvons continuer à traiter nos ennemisd’hiercommes’ilsdevaientresterdesennemispourtoujours!»Cequi caractérisaitlevieuxdiplomate,c’estquesadétestationmilitantedusystème soviétiques’accompagnaitd’unamourprofonddupeuplerusse,desaculture,de salittérature–enparticulierdeTchékhov. Ileutbeaurépéterqu’enhumiliantlesRusses,onallaitfavoriserlamontée descourantsnationalistesetmilitaristes,etretarderlamarchedupaysversla démocratie,onn’apasvoulul’écouter.Commecelaarrivetropsouvent,hélas,la magnanimitéqu’ilpréconisaitestapparue,àl’heuredutriomphe,commeune attitudedefaiblesseetdenaïveté.L’opinionquiaprévalu,c’estqu’ilfallait pousser son avantage, sans hésiter, sans se laisser amollir par les scrupules morauxoulesfinasseriesintellectuelles.LorsqueleprésidentClintondemandaà

l’undesesconseillers,en1997,s’ilnefallaitpasécouterlesavertissementsde

Kennan,ils’entenditrépondrequelevieuxdiplomatesetrompait,etqueles

Russesfiniraientparacceptertoutcequ’onleurimposaitparcequ’ilsn’avaient

paslechoix.

Onauraittortdejeterlapierreàteloutelprésidentaméricain,ouàses conseillers.Carlamissionquileurincombaitausortirdelaguerrefroideétait ardue, et délicate. Il ne s’agissait pas pour eux d’endosser un rôle, mais de l’inventerdetoutespièces,dansunpaysageplanétaireinédit.J’insistesurce point, qui me paraît essentiel pour comprendre comment la grande nation américaineadérivéainsi,entraînantl’humanitéentièredanssonsillage. Devenir,pourtouslespaysdumonde,unesortedepuissance«parentale», guidantlesuns,admonestantlesautres,n’ayantpasd’autresennemisqueceux dugenrehumain–cerêvemissionnaireatoujoursexistéparmilesresponsables américains,etils’étaitmanifestéaulendemaindelaPremièreGuerremondiale, puis au lendemain de la Seconde. Les États-Unis avaient œuvré à la reconstructiondel’EuropegrâceauplanMarshall,ainsiqu’àlatransformation duJaponenunepuissancepacifiqueetdémocratique. Maisl’objectifquijustifiaitceseffortsétaitprécisémentdemieuxfaireface audéfiducommunismesoviétique.L’idéemêmed’unestratégiemondialequi nefûtpasfocaliséesurlaluttecontreunennemiparaissaitabsurde.Vouloirque tous les pays du monde deviennent des alliés ou des protégés, cela allait à l’encontredetoutcequis’estpratiquéenpolitiquedepuisl’aubedestemps. C’esttoujourscontrequelqu’unqu’onsemobilise,qu’onaffûtesesarmes,et qu’onbâtitdesalliances.L’ennemimenaçantesttropsouvent,hélas,commeune étoilepolairesanslaquelleonnesaitplusoùl’onva,nicequel’onfait,nimême quil’onest.Jenesuispasdeceuxquipensentqu’ilenseratoujoursainsi,mais l’on fonctionne de la sorte depuis si longtemps qu’il faudrait se montrer extrêmementinventifetaudacieuxpourimagineruneautremanièredepercevoir lemonde,lesautresetsoi-même. C’estprécisémentcetteaudaceetcetteinventivitéquiétaientrequisesdes dirigeantsaméricainsausortirdelaguerrefroide.Quelledevaitêtrelalignede conduited’unesuperpuissancequin’avaitplusaucunrivalàsataille?Comment devait-ellesecomporteravecsesanciensennemis?Devait-ellelesaideràse reconvertiretàseredresser?Etavecsesanciensalliés?Devait-ellecontinuerà lestraitercommedesamisetdesprotégés,oubiendevait-elledésormaisvoiren euxlesrivauxcommerciauxqu’ilsétaient?Etaveclerestedumonde?Fallait-il jouer le rôle du proverbial « gendarme planétaire », ou bien laisser les innombrablesnations,tribusetfactionss’affronterlesuneslesautresàleur guise?Chacunedecesattitudescomportaitdesavantages,desrisquesetdes incertitudes.

Aveclerecul,ilapparaîtclairementquelesÉtats-Unisn’ontpassupasser avecsuccèsl’examendifficileauquell’Histoirelesavaitsoumis.Aucoursdes troisdécenniesquiontsuivileurtriompheetleurcouronnement,ilssesont montrésincapablesdedéfinirunnouvelordremondial,incapablesd’asseoirleur légitimitéentantque«puissanceparentale»,etincapablesdepréserverleur crédibilitémorale,quiestprobablementplusbasseaujourd’huiqu’àaucunautre moment au cours des cent dernières années. Leurs adversaires d’hier sont redevenusleursadversaires,etleursalliésd’hiernesesententplusvraiment leursalliés. L’affaissementmoralnes’estpasproduitenuneseulefois,maisparune longuesériededérapages,decafouillages,dereculadesoudefauxpas,etsous plusieursprésidentssuccessifs,dontleschoixpolitiquesétaientauxantipodes lesunsdesautres. Parfois,lesÉtats-Unisontfaitpreuvedefrénésieinterventionniste,comme

lorsdelaguerred’Iraken2003;ilsvoulaientcasserdesrégimes,refonderdes

nations,recomposerdesrégionsentièresenfonctiondeleurproprevisiondu monde. À d’autres moments, lassés de la trop lourde tâche qu’ils s’étaient imprudemmentassignée,ilsontchangédutoutautout,sepromettantdeneplus intervenir, de ne plus poser leurs bottes sur le sol brûlant, et de laisser les factions locales se massacrer à loisir. Cette dernière attitude a atteint son

paroxysmeenseptembre2013quand,aprèsavoiraffirmésansambiguïtéque

l’usagedesarmeschimiquesenSyrieétaitunelignerougequ’ilétaitinterditde franchir, et qui entraînerait une réaction ferme de la part des États-Unis, le présidentObamaestimaqu’iln’avaitfinalementpasintérêtàagir. Ilestàcraindrequebiendesprédateursàtraverslemondeaientvudanscette reculadeunepromessed’impunité.

J’aimentionné,aufildespages,troisouquatreépisodesmarquants,j’aurais puencitertantd’autres.Commetousmescontemporains,j’aivusedéployersur la scène mondiale, au cours des décennies écoulées, une Amérique aux innombrablesvisages.UneAmériquegénéreuseetuneAmériquemesquine.Une AmériquearroganteetuneAmériquetimorée.UneAmériqueblessée,uncertain

11septembre,àquil’onavaitenviededirecombienonlachérissaitetcombien

onavaitbesoindetoutcequ’elleétaitetdetoutcequ’elleavaitdonnéaureste delaplanète.Puis,deuxansplustard,lorsdelaguerred’Irak,uneAmérique vicieuse,cynique,destructrice,insupportable. Si je veux être juste, je me dois d’ajouter que de tels comportements n’auraientpassuscitélamêmeindignations’ilsémanaientd’unautrepays.Mais

laquestionn’estpaslà.Ilnes’agitpasicidedéterminersiWashingtonaeu,face àtelleoutellecrise,uncomportementmeilleuroupirequeceluideBerlin,de Paris, de Moscou ou de Pékin. Il s’agit de savoir si les États-Unis se sont montrés dignes de jouer, envers les autres nations, le rôle d’arbitre, ou de puissancetutélaire.Etlaréponseàcetteinterrogationnepeutêtrequenégative, hélas. L’échec de l’Amérique a été patent, il n’a cessé de s’accentuer, et il apparaîtàprésentdifficilementréparable. Encettephasedélicatedel’histoirehumaine,lebesoinsefaitsentird’un « commandant » qui se préoccupe du sort du paquebot tout entier, pas uniquementdesonpropresort.Celaauraitétéàlafoisrisibleetmonstrueuxsile commandantduTitanicavaithurlédanssonhaut-parleur,lorsdelaruéeversles canotsdesauvetage:«Écartez-vous!C’estmoiquipasseraienpremier!»

5

L’Europeaurait-elleétécapabled’assumer,mieuxquelesÉtats-Unis,cette fonction«parentale»?Poserelle-mêmelesbasesd’unnouvelordremondial adaptéauxréalitésnouvelles,enfixerlesrèglesetlesorientations,etlesfaire respecterparlerestedelaplanète? On ne le saura jamais, puisque le vieux continent ne s’est pas donné les moyensdejouercerôle.Maisjedemeurepersuadéqu’ilauraitpureprésenter,à tout le moins, un « copilote » attentif, capable de soutenir loyalement la fougueuseAmériquetoutens’efforçantdecalmersesardeurs. Pourquoil’Europe?Pourdiversesraisons,dontaucunen’estdéterminanteen soi,maisqui,prisestoutesensemble,laprédisposentàs’acquittermieuxque d’autresdecetteresponsabilitéhistorique. Lapremièreraison,c’estquececontinentaétélelieudenaissancedela révolutionindustrielle,commedelacivilisationquil’aaccompagnée;etdonc, enquelquesorte,«l’atelier»oùs’estforgéel’humanitémoderne.Cen’estpas faireinjureàmonLevantnatal,berceaudesplusanciennescivilisations,quede reconnaître que, depuis deux ou trois siècles, tout ce qui compte dans son existence–lesidées,lesoutils,lesarmes,ainsiquelemodedevie–luiestvenu d’Europe. Jen’évoque«mon»Levantqu’àtitred’exemple.C’estpourlaplanèteentière quelacivilisationeuropéenneestdevenuelaréférence.Onpeutlégitimement s’irriterd’unetellesuprématie;etilestraisonnabledesupposerqu’ellenesera paséternelle.Maisnulnepeutnierquecettecivilisationreprésenteaujourd’hui lanormeparrapportàlaquellenoussommestousamenésànouspositionner,vu que sa science est devenue la science, que sa technologie est devenue la technologie,quesaphilosophieestdevenuelaphilosophie,quesaconceptionde l’économien’aplusderivalescrédibles,etquetoutcequ’ellen’apastouchépar

sesgrâcescommeparsesnuisancesestdevenumarginal,archaïque,invisible,et

commeinexistant.

Cetteprééminencequejeviensdedécrireappartientàl’ensembledumonde

occidental,lesÉtats-Unisaumoinsautantquel’Europe.Maiscelle-cipossède,

pourpouvoirjouerunrôle«parental»enverslerestedumonde,desatouts

supplémentairesdontsa«grandefille»d’outre-Atlantiquenedisposepas,aussi

dynamiqueetaussipuissantesoit-elle.

L’undesgrandsavantagesduvieuxcontinent,c’estquel’Histoireainculquéà

sespeuples,souventdansladouleur,deprécieusesleçons.Sansdouteont-ils

conquistouslesterritoiresdelaplanèteetlesont-ilslongtempsdominés,mais

ilsontfiniparmesurerleslimitesdecettedomination,cequilesarendusplus

sages,plusresponsables–etquelquefoisaussi,avouons-le,plustimorés.

ChezlaplupartdesEuropéens,l’arrogancedescolonisateursacédélaplaceà

uneattitudepluscirconspecte,plusrespectueusedesautres.

*

Toutaussiimportantesàmesyeuxsontlesleçonsquelecontinentaapprises desespropresdéchirementsinternes.Encherchantàlessurmonter,ilaentrepris d’écrireunepageessentielledel’histoirehumaine. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les concepteurs du projet européenontcomprisqu’ilsdevaientimpérativementreconstruirelecontinent

surdetoutautresfondements,pouramenerlesdifférentspeuplesàs’éleverau-

dessusdeleursquerellesséculaires,etàvivredésormaisensemblecommes’ils étaientlesdifférentesbranchesd’unemêmenation. L’idéen’étaitpasnouvelle,elleavaitétéexprimée,siècleaprèssiècle,par d’éminentespersonnalités–telsErasmeouVictorHugo,pourneciterqu’eux. Mais il y a, de nos jours, des réalités spécifiques qui confèrent au projet européenuneportéeuniverselle. Eneffet,cequicaractériselaplanèteànotreépoque,c’estqu’elleestdivisée, comme l’Europe, en une multitude de pays indépendants, ayant chacun son histoire, son roman national, ses langues, ses croyances, ses références culturelles,etsouventaussidesconflitsséculairesavecsesvoisins. Qu’ilsenaientconscienceoupas,touscespays,grandsoupetits,richesou pauvres,auraientgrandavantageàtranscenderleursinimitiésetàs’assurerune présencefortedanslemondeens’intégrantàdevastesensemblesoùtoutesles

nations,toutesleslanguesettouteslesculturespréserveraientleurexistenceet leurdignité. Cela suppose, néanmoins, qu’il y ait un modèle dont ces divers pays pourraients’inspirer.Un«projet-pilote»,déjàenvoiederéalisation,etqui montrerait de manière concrète comment rompre avec les comportements d’autrefoispourvivredésormaisensemblesousunmêmetoit.Or,seulleprojet européen aurait pu offrir un tel modèle, vu qu’il ambitionnait justement de rassemblerdespaysquis’étaientaffrontéstoutaulongdeleurhistoire,etqui cherchaientdésormaisàbâtirunavenircommun. SilevieuxcontinentétaitparvenuàconstruiresespropresÉtatsunis,ilaurait montréàl’humanitéentièrequ’untelavenirétaitparfaitementplausible,pas seulementuneutopieouunechimère.

Ilestvraique,pourincarnerpleinementuntelmodèlederéférence,l’Union européenneauraitdûsetransformerenunÉtatfédéraldotédetouslesattributs d’unegrandepuissanceglobale,danslesdomainespolitiqueetmilitaireautant quedansledomaineéconomique,afindepouvoirpeserréellementsurlamarche dumonde.Maisellen’apaseulavolonténécessaire.Sansdoutelespeuples n’avaient-ilspasbeaucoupd’appétitpouruntelrôle.Etsansdoutelesdirigeants des différentes nations ne voulaient-ils pas se dépouiller de leur brin de souveraineté. Ledrame,pourlesEuropéens,c’estquedanslemondeimpitoyablequiestle nôtre,sil’onrenonceàdevenirunepuissancemusclée,onfinitparsefaire bousculer,etmalmener,etrançonner.Onnedevientpasunarbitrerespecté,on devientunevictimepotentielle,etunfuturotage.

*

D’oùl’immensefrustrationquej’éprouveaujourd’huiquandjeméditesurle destindemoncontinentd’adoption.Biensûr,l’Unions’estconstruite,elles’est étendue,etellereprésenteunimmenseprogrèsparrapportàl’époqueantérieure. Maisc’estunédificefragile,inachevé,hybride,etquiseretrouveàprésent violemmentébranlé. Jedis«hybride»,parcequelespèresfondateursn’ontpassuchoisirentreles deux voies qui s’offraient à eux : celle d’une véritable union, pleine et irréversible,àl’instardecelledesÉtats-Unisd’Amérique;oucelled’unesimple zonedelibre-échange.Ilsontvoulucroirequecettedécisionpourraitêtreprise plustard.Maisellenelepouvaitpas.Cesurquoionauraitpus’entendreàsix

ouàneuf,onnepeutledécideràvingt-septouvingt-huit.Passil’ondoitlefaire à l’unanimité, comme c’est le cas aujourd’hui pour toutes les décisions fondatrices. Àvraidire,onafaitpreuveàlafoisd’unexcèsdedémocratie,enaccordantà chaqueÉtatundroitdeveto,cequiinterdisaittouteavancéeaudacieuse en directiond’unevéritableunion;etd’undéficitdedémocratie,enchoisissantde confierlepouvoiràBruxellesàdescommissairesnommésparlesÉtats,plutôt qu’àungouvernementeuropéendirectementéluparlescitoyensdel’Union. Des peuples ayant une longue pratique de la démocratie ne peuvent se reconnaîtredansdesdirigeantsquin’ontpasreçul’onctiond’unvotepopulaire.

Ilyauraitmillechosesencoreàdiresurcetteexpériencequiétait,àmesyeux,

l’unedesplusprometteusesdetoutel’histoirehumaine,etquiestentraindese

détricotersousnosyeux.C’estlà,pourmoi,jelerépète,l’unedesgrandes

tristessesdenotreépoque.Mêmesijenevoyaisdesévénementsdelaplanète

queceteffritementdurêveeuropéen,jeparleraisencoredenaufrage…

6

J’aipeut-êtrepoussétroploinlamétaphoremaritimeenlaissantentendreque, fauted’un«commandant»fiablepourleguider,«lepaquebot»deshommesne pourra jamais éviter le naufrage. Mille fois on a prédit à notre espèce l’apocalypse, mais elle est toujours là, plus prospère, plus inventive, plus ambitieusequejamais.Etendépitdetoutessespulsionsdestructrices,detoutes ses extravagances. Ne devrais-je pas croire, pour une fois, à une « main invisible»qui,siècleaprèssiècle,nouspréservedel’anéantissement? Bienqu’unetelleapprochenecorrespondepasàmavisiondeschoses,jene puis l’écarter sans autre forme de procès. Parce qu’elle contient, je dois le reconnaître,unepartdevérité.Commetousceuxquiontconnul’époquedela guerrefroide,j’aivécupendantdesdécenniesdanslahantised’uncataclysme nucléairequel’on disaitinéluctable.Que defoisnous a-t-onrépétéqueles milliers d’ogives accumulées par les grandes puissances allaient forcément amener,parlafauted’unilluminéouparunesuccessiondedérapages,àun affrontementgénéraliséquidétruiraittoutesnoscivilisations!Seulunnaïf,nous disait-on,pouvaitcroirequelebrasdeferentrelesdeuxcampsplanétairesallait seterminersansuneconflagrationapocalyptique. C’estpourtantcequis’estproduit.Lejouroùl’undesdeuxprotagonistesa prisl’avantage,leperdants’estrésignéàsadéfaitesansqu’unseulmissilene soitlancé.Noussommessortisindemnesdecechampdemines,commesinous étionsguidés,oui,parunemaininvisible.Serait-ilaberrantd’espérer,faceaux nouveauxpérilsquipointentàl’horizon,qu’ilnoussuffiradefaireconfiance, unefoisencore,ànotrebonneétoile?

J’ai longtemps voulu croire à cette vision rassurante de l’Histoire, et aujourd’huiencore,endépitdetoutesmesinquiétudes,unepartiedemois’y

attacheencore.Nonquej’aieunefoiaveugleenlasagessedeshommes,mais pourunetoutautreraison,quitientaucaractèrespécifiquedenotreépoqueet auxloisquirégissentsestransformations. Le phénomène complexe que nous appelons « mondialisation » ou « globalisation » entraîne, de par la nature même des technologies qui l’accompagnent,unmouvementpuissantetprofondquipousselesdifférentes composantesdel’humanitéàserapprocherlesunesdesautres.Leurvoisinage forcé, qu’il soit physique ou virtuel, suscite à la fois des affinités et des aversions.Àmesyeux,l’unedesquestionsmajeuresdenotretempsestcellede savoir laquelle de ces attitudes finira par prévaloir. Verra-t-on les tensions identitairesrefluer,puissedissiper?Oubienlesverra-t-ons’aggraverencore, entraînantdeplusenplusdemorcellementetdedésintégration? Quand on observe les événements du monde, on remarque surtout les manifestationsd’aversion.Parcequ’ellessontpuissantes,indéniablement;mais aussiparcequ’ellessontplusvoyantes,plusbruyantes,plusspectaculaires.Le mouvementinverse,celuiquiprocèdedenosaffinités,estplussubtil,beaucoup moinsapparent,cequiconduittropsouventàlesous-estimer.Ils’agitpourtant d’une tendance historique robuste et vigoureuse, dont les effets peuvent se vérifierpourtouteslessociétéshumaines. Nossemblablesn’ontjamaisétéàcepointnossemblables,serais-jetentéde dire.Ilsontbeaus’opposer,sehaïr,secombattre,ilsnepeuvents’empêcherde s’imiter les uns les autres. Où qu’ils soient, ils vivent avec les mêmes instrumentsdanslesmains,ilsontaccèsauxmêmesinformationsetauxmêmes images, ils acquièrent continuellement des habitudes et des références communes. Sinousavionsautrefoisspontanémenttendanceàreproduirelesmêmesgestes que nos parents et que nos grands-parents, aujourd’hui nous avons plutôt tendanceàreproduirespontanémentlesgestesdenoscontemporains.Nousne l’admettons pas volontiers. Nous conservons pieusement la légende selon laquellelatransmissionsefait«verticalement»,d’unegénérationàlasuivante, auseindesfamilles,desclans,desnationsetdescommunautésdecroyants; alors que la vraie transmission est de plus en plus « horizontale », entre contemporains,qu’ilsseconnaissentoupas,qu’ilss’aimentousedétestent. Cettevisiondeschosesm’asouventréconforté,jel’avoue,danslesmoments degrandedétresse.Lorsquej’observaisautourdemoilamontéedescrispations identitaires ou le déchaînement des haines, je me rassurais en songeant que c’étaientlàdescombatsd’arrière-garde,lessoubresautsd’unmondedéjàrévolu, déjàobsolète,déjàentraindesombrer,etquis’accrochaitdésespérémentàses

pratiquesetàsespréjugésd’autrefois.

*

Ce qui m’inquiétait un peu, néanmoins, et qui m’inquiète aujourd’hui davantage,c’estquecetélanrassembleur,toutenétantportéinconsciemment parl’ensembledenoscontemporains,n’estportéconsciemmentparpersonne. Cemouvementsouterrainestpuissant,mais«orphelin»,pourrait-ondire,dans cesensquelaplupartdenoscontemporains,toutenétantmodelés,transformés, reformatés par cette vague unificatrice aiguillonnée par les avancées technologiques, adhèrent cependant à des doctrines qui glorifient les particularismes. En dépit de leurs conflits et de leurs détestations réciproques, nos contemporainsseressemblentdoncchaquejourdavantage.Ceparadoxeserait moinsrassurantsionleformulaitdelamanièreinverse:lesprogrèsconstantsde l’universalitésesontaccompagnésd’unaffaiblissementdetouslesmouvements etdetouteslesdoctrinesquiprônentcettemêmeuniversalité.

L’affirmationidentitaireforteetsouventagressiveconstituedepuistoujours unélémentessentieldudiscoursetdelaconceptiondumondedesforcesquiont aujourd’huileventenpoupe,cellesdesrévolutionsconservatrices.Lachosese vérifieàpeuprèspartout,enAfriquecommeenEurope,danslespaysarabes commeenIsraël,enIndeouauxÉtats-Unis. Lecomportementdecertainesforcestraditionnellementsituéesàgaucheest toutaussiinquiétant:elleslevaientnaguèrel’étendarddel’humanismeetde l’universalisme, mais préfèrent aujourd’hui prôner des combats à caractère identitaire, en se faisant les porte-parole des diverses minorités ethniques, communautairesoucatégorielles;commesi,renonçantàbâtirunprojetpourla société tout entière, elles espéraient redevenir majoritaires en coalisant les ressentiments. Iln’yalàriend’indigneniderépréhensible,d’autantquelesrevendications desminoritésoppriméespossèdentsouventuneauthentiquelégitimitémorale. Mais lorsqu’on fonde sa stratégie sur de tels clivages, on contribue inévitablementaumorcellementetàladésintégration.

Cechangementdeperspectiveetdelangagechezlestenantsduprogressisme

estlaconséquenced’unphénomènequej’aidéjàévoquédanscelivre,àsavoir

lerenversementdu«rapportdeforce»intellectueldanslemonde,avecla

montéeinexorabledesforcesconservatrices,quifixentdésormaislestermesdu

débat.Lesperdantssontcontraintsdedélaisserleurspropres«outilsdepensée»

pouremprunterceuxdesgagnants,ens’efforçantdelesutiliseràleuravantage.

Lesdoctrinesquiglorifientl’universalitésesonttellementdéconsidéréesdans

lesdernièresdécenniesquetouslesparticularismess’ensonttrouvésenquelque

sortelégitimés.

Lafauteenrevientavanttoutauxerrementsdumarxisme,maiscen’estpas

luiseulementquiensubitlesconséquences.Danslaplupartdescommunautés

humaines,onencourageaujourd’huilesaffirmationsidentitaires,etl’onjuge

naïves,timoréesoumêmesuspecteslesattitudesplusnuancées,pluséquilibrées,

plusœcuméniques.Biendespopulations,quiavaientlongtempsétéàl’avant-

gardeducombatpourl’universalité,s’ensonttrouvéesdéboussolées.Ilsuffitde promener son regard sur des sociétés qui furent longtemps des phares pour l’humanitéentière,pourmesurerl’ampleurdesdégâts.

Jepense,parexemple,auxPays-Basetauxpaysscandinaves,quiontétédes pionniersdanslapratiquedel’ouvertureetdelatolérance,etquiontdeplusen plus de mal à maintenir ce cap. Je pense à l’Angleterre, dont le système politique,quialongtempsétéunexemplepourlaterreentière,estentrainde volerenéclatssousl’effetd’unedémagogienationalistequifrisel’escroquerie. Etjepenseégalementàl’Italie,dontlaviepolitiqueetintellectuellefut,pourma génération,uneréférencepermanenteetunsujetd’admiration,etquidevient méconnaissable.

Avons-nous affaire ici à des réactions épidermiques, provoquées par les tensionsdumoment,etquivontserésorberavecletemps?Oubiens’agit-il d’unphénomènetenace,durable,difficilementréversible,susceptibled’entraîner leshommesdansunespiraledestructrice? Monsentiment,c’estquel’onabasculé,danslesdernièresdécennies,d’un scénarioàl’autre.D’unscénarioclassique,souventobservéparlepassé–des communautés d’origines différentes qui se retrouvent côte à côte, qui commencentparseméfierlesunesdesautresetparéchangerdescoups,avant queleursrelationsnes’apaisentetqu’ellesfinissentparoublierqu’ellesontété ennemies–,nousavonsbasculédansunscénariooùce«happyending»n’est plusàl’ordredujour.

Parmi les facteurs déterminants de ce basculement, il y a les turbulences politiquesetmoralesquiébranlentlemondearabedepuissagrandedéfaitede

1967 ; qui se sont aggravées aux alentours de 1979 avec l’avènement des révolutions conservatrices d’Orient et d’Occident ; et qui, à partir du 11 septembre 2001, ont fait « déraper » la planète entière, provoquant des réactionsenchaînequi,aujourd’hui,nousmènentversl’inconnu–sansdoute verslenaufrage. L’un des aspects les plus préoccupants de ce dérapage, c’est « la dérive orwellienne»queconnaîtlemondedenosjours.Pardonàl’écrivainbritannique pourcetteappellation,maisils’agit,àmesyeux,d’unhommage,commelorsque nousaccolonsàunepathologielenomdusavantquil’aidentifiée.Etquis’est efforcédelacombattre.

7

Ennemidutotalitarisme,GeorgeOrwellvoulaitalertersescontemporainssur lestyranniesàvenir,etl’usagequ’ellespourraientfairedesoutilsmodernespour anéantirtoutelibertéettoutedignitéhumaine.Lapuissanteparabolequ’ila

imaginéedanssonroman1984nepouvaitquefrapperlesespritsetlesamenerà

réfléchir.Allions-nousversunmondeoùBigBrotherverraittoutetentendrait tout, jusqu’à nos pensées les plus intimes ? Un monde où le langage serait tellementcontrôlé,tellementperverti,qu’onnepourraitplusexprimerquedes opinionsconformesàlapenséeofficielle?Unmondeoùchaquegeste,chaque opinion,chaquesentimentseraitobservéetjugéparuneautoritéomnipotente prétendantagiraunomdesintérêtssupérieursdel’espècehumaine?

Néen1903,Orwellavaitpuassisteràlamontéedesdeuxprincipauxrégimes

totalitairesdu XX e siècle,celuideStalineetceluid’Hitler.Ils’étaitbattucontre l’unetl’autre;avecdesarmesauxcôtésdesrépublicainsespagnols,puisà travers ses écrits. Il avait pu se réjouir de l’écroulement du nazisme, mais lorsqu’il est mort – prématurément, en 1950, de la tuberculose –, l’autre totalitarismesemblaitenpleinessor.Stalinetenaitencoresolidementlesrênes dupouvoir,auréoléduprestiged’êtresortivainqueurdelaSecondeGuerre mondiale;sesarméesoccupaientlamoitiédel’Europe;ilvenaitd’obtenirla bombe atomique, et l’issue de l’affrontement entre l’Occident et l’Union soviétique était incertaine. Le cauchemar décrit par l’écrivain partait de l’hypothèsequ’unedictaturedetypestalinienallaitdominerlemondeentier,et singulièrementl’Angleterre. Sisespoumonsavaientétémieuxsoignés,Orwellauraitparfaitementpuvivre jusqu’àl’annéeemblématiquedesonœuvre,etau-delà,jusqu’àl’écroulement durégimesoviétique.Onl’auraitalorsfêtéensaprésenceaulieudeluirendre unhommageposthume.Etilauraiteuraisondeseréjouir,puisquelamenace

contrelaquelleilavaitprévenusessemblablesparaissaitalorsdéfinitivement

écartée.

Aujourd’hui,lachoseestmoinssûre.Sortiparlaporte,BigBrothernous revient,enquelquesorte,parlafenêtre.Nonenraisondel’avènementd’un nouveaupouvoirtotalitaire,maisàcaused’unphénomèneplusdiffus,etplus pernicieux:lamontéeinexorabledenosangoissessécuritaires. Aveclepetitreculquenousavonsàl’instantoùj’écrisceslignes,ilestdéjà

clairquelemonded’aprèslesattentatsdu11septembreneressembleraplus

jamaisàceluid’avant.Laguerrecontreleterrorismesedistinguedetoutes cellesquil’ontprécédée,notammentdesdeuxguerresmondialesainsiquedela guerrefroide,parlefaitqu’ellen’apasvocationàseterminer.C’estunpeu commesil’onavaitdéclarélaguerreaupéché,ouauMal.Iln’yaurajamais d’après-guerre.Àaucunmomentonnepourrabaisserlagardeetproclamerque ledangerestécarté.Surtoutlorsqu’onobservecequisepassedanslemonde arabo-musulman. À quel moment celui-ci retrouvera-t-il son équilibre et sa sérénité?L’uniquecertitudequel’onpuisseavoir,c’estqu’ilfaudraplusieurs dizainesd’annéesavantqueleschosesn’aientquelquechancedes’arranger. Une longue période de tumultes nous attend, émaillée d’attentats, de massacres et d’atrocités diverses ; une période forcément périlleuse et traumatisante,aucoursdelaquelleunepuissancecommelesÉtats-Unisvoudra, quellequesoitl’administrationenplace,seprotéger,sedéfendre,pourchasser ses ennemis où qu’ils se cachent, écouter toutes leurs conversations téléphoniques,surveillercequ’ilsécriventsurInternet,contrôlerchacunede leurstransactionsfinancières… C’est inéluctable, et les dérapages ne peuvent être évités. On voudrait empêcherlestransfertsdefondsaubénéficedesgroupesterroristes.Maisonen profiteraaussipourvérifiersidescitoyensaméricainsnesontpasentrainde frauderlefisc.Quelrapportya-t-ilentreleterrorismeetlafraudefiscale? Aucun.Saufque,dèslorsquel’onalatechnologieadéquateetunbonprétexte pourcontrôler,oncontrôlera. Onchercheàintercepterlescommunicationsentrelesterroristes,maisonen profiteraaussipourécouterlesappelsdesesconcurrentscommerciaux.Quel rapportya-t-ilentrelescommunicationsd’unposeurdebombesetcellesd’un industrielitalien,françaisoucoréen?Aucun.Saufquesil’onaunbonprétexte pourécouter,etquecelapeutaiderlesentreprisesaméricaines,onécoutera.On écouteramêmelesconversationsprivéesdesdirigeantsallemands,brésiliens, indiens ou japonais ; et s’ils finissent par le savoir, on s’excusera, puis on

recommenceraàlesécouterenprenantquelquesprécautionssupplémentaires

afinquelachosenes’ébruitepas.

J’aimentionnéenpremierlesÉtats-Unis,maislachoseestvraie–ousera

vraiedanslesannéesàvenir–delaRussie,delaChine,del’Inde,delaFrance,

etplusgénéralementdetousceuxquiaurontsuacquérirlescapacitésadéquates.

C’estpresqueuneloidelanaturehumaine:toutcequelasciencenousdonne

lacapacitédefaire,nousleferons,unjouroul’autre,sousquelqueprétexte.Du

moinstantquelesavantagesnoussemblerontsupérieursauxinconvénients.

*

Ayantformulécesinquiétudes,etavantd’enexprimerquelquesautres,je m’empresse de souligner que, fort heureusement, le monde où nous vivons aujourd’huineressemblepasencoreàceluiquiestdécritdansl’œuvred’Orwell. Pourl’heure,lescraintesquel’onpeutavoirconcernentsurtoutdespérils potentiels. Les multiples surveillances auxquelles nos contemporains sont soumis suscitent l’agacement, l’incrédulité, et quelquefois une légitime indignation;ellesnecausentcertainementpasl’horreurcommel’écroulement desdeuxtoursnew-yorkaises,l’abductiondesécolièresnigérianesparlesinistre « Boko Haram », ou les décapitations devant caméras. Face à de telles abominations,nosautresfrayeurspâlissent,forcément. Mais nous aurions tort de sous-estimer les risques inhérents à une dérive «orwellienne».Parcequ’ellepossèdeunecaractéristiquequilarend,àterme, éminemmentpernicieuse.

Eneffet,alorsquelesactesdesauvageriemeurtrièrenousfontpenseràune régressionverslesheuressombresdupassé,ladérivecontrelaquellenousa

prévenusl’auteurde1984nousvientplutôtdel’avenir,sij’osem’exprimer

ainsi.Cequilarendpossible,cesontjustementlesavancéesdelascienceetles innovations technologiques, qu’elle accompagne à chaque pas, comme leur ombre, et qu’elle pervertit. Nous croyons avancer, alors qu’en vérité, nous dérivons.Nousprogressonsdansdenombreuxdomaines,nousvivonsmieux,et pluslongtemps.Maisquelquechoseseperdenroute.Lalibertéd’alleretde venir,deparleretd’écrire,sansêtreconstammentsurveillés. Commel’huiled’unréservoirpercé,notrelibertéfuit,goutteaprèsgoutte, sansquenousnousenpréoccupions.Toutsemblenormal.Nouspouvonsmême

continueràroulervite,enchantonnant.Jusqu’aumomentoùlemoteurlâche.Le

véhiculen’avanceraplus.

J’ai évoqué la surveillance des communications téléphoniques et des transactions bancaires, pour m’inquiéter des utilisations abusives que les autoritéssonttentéesd’enfaire,mêmedanslesgrandesnationsdémocratiques. Cenesontquedesexemplesd’unedérivequivabeaucoupplusloinetque chacunpeutobserveraujourd’huidanssaviequotidienne. Ilm’arrived’avoirdeséchanges,parcourrierélectronique,avecdesamis écrivainsoucompositeurs.Etdepuisquelquesannées,unphénomèneseproduit, trèsrégulièrement.Pendantquejeleurécris,ouquejelisleursmessages,un petitplacards’affichesurmonécranmeproposantd’acheterleurslivresouleurs disques.Lamêmechoseseproduitsijementionne,dansmoncourrier,Simone deBeauvoir,SaulBellowouRobertMusil.Aussitôt,desplacardsapparaissent, meproposantd’acheterleursouvragesmoinscher. Lapremièrefoisquejem’ensuisrenducompte,j’enaiétéintrigué,etmême irrité;depuis,jem’ysuishabitué–cequineveutpasdirequej’approuvele procédé.Celui-cirequiert,pouropérerdelasorte,etavecunetellecélérité,un accèsimmédiatàcequejesuisentraind’écrire,uneanalysedesmots-clés,etla capacité d’afficher instantanément, sur mon écran, un texte généré par ma correspondanceprivée. Jen’entreraipasdanslesdétailstechniques;jenesuispassuffisamment compétentet,detoutemanière,leschangementssontsirapidesdanscedomaine que les pratiques qui semblent aujourd’hui novatrices seront probablement devenuesobsolètesdansdeuxans.Cequiresteravrai,etquileseramêmede plusenplus,c’estquechaquemotquenoustaponssurunordinateur,chaque parolequenousprononçonsautéléphone,chaqueimagequenousprenonset conservons sur un support numérique, peuvent être vus ou écoutés par des inconnus,quiontlesmoyensdelesanalyser,delesstocker,etdelesemployerà leurguise. Enplusd’êtreécoutés,nouspouvonsêtre,àchaqueinstantdelajournée, localisésetparfoismêmefilmés,grâceànostéléphonesportables,auxcaméras desurveillance,auxdrones,auxsatellites,etàd’autresinstrumentssophistiqués qui ne manqueront pas d’être inventés. De la sorte, on pourra savoir avec précisionquiarencontréqui,cequ’ilssesontdit,oùchaquepersonneapasséla nuit,etmilleautresfaitsetgestes. Àtitrepersonnel,toutcelamegênepeudansmaviequotidienne.Jesaisque leslogicielsquianalysentlecontenudemesmessagesetfontapparaîtreles

placardspublicitairessurmonécrannesontquedesautomates,etilestpeu probable qu’un œil humain cherche à m’espionner. Je n’ai pas la manie du secret,etcelanemedérangepastropquel’onsacheoùj’achètemeslivres,mon vinoumeschemises,etsousqueltoitjepassemesnuits. Mais il n’est point besoin d’échafauder des scénarios alambiqués pour comprendrequelapossibilitéquiexisteaujourd’huipourdiversesautoritésde s’immiscer dans la vie intime de nos contemporains peut conduire à d’intolérablesabus.Qu’ils’agissed’agencesgouvernementalessoucieusesde surveillerlesopinionspolitiquesdescitoyens,oudesociétésprivéesavidesde prendrepossessiondesinnombrablesrenseignementsquenousfournissons–cet océandedonnéesquel’onaprisl’habituded’appelerlebigdata–pourles vendreensuiteàprixd’or.Toutdevientmarchandise:nosgoûts,nosopinions, nos habitudes, notre état de santé, nos coordonnées ainsi que celles des personnesquenousfréquentons,etmilleautresélémentsencore. Onpourraitdébattreàl’infinipoursavoirenquoicette«captation»denos viesestréellementnuisible,etsicen’estpassimplementunecaractéristique irritante mais inoffensive du monde moderne. Pour ma part, je ne puis m’empêcherdelajugermalsaine,etsusceptibledenousentraînersurunepente glissante.

*

La frontière s’efface chaque jour un peu plus entre ce qui, dans notre existence, demeure privé, et ce qui s’étale sur la place publique. Souvent, d’ailleurs, nous sommes nous-mêmes les complices de ce rétrécissement de notre propre espace intime. Par désir de communiquer et de plaire, par mimétisme,parrésignationouparignorance,nousnouslaissonsenvahir.Nous cherchons rarement à faire le tri entre ce qui nous enrichit et ce qui nous dépouille,entrecequinouslibèreetcequinousasservit. Nous possédons des instruments de plus en plus perfectionnés, qui nous donnentlesentimentd’êtreprospèresetomnipotents;maisilssontcommeles braceletsélectroniquesdesdétenusenlibertésurveillée.Oucommedeslaisses quenousportonsautourducou,sansnouspréoccuperdesavoirquellesmains lestiennentàl’autrebout. Comments’étonnerqu’unetelledérivepuisseévoquer,pourcertainsd’entre

nous,l’universobsédantde1984,aveccesyeuxinnombrablesquipoursuivent

leshabitantsdanslesrues,danslesbureaux,etjusqu’àl’intérieurdesmaisons,

pourlecomptedeBigBrotheretdesaPolicedelaPensée?

8

Depuisl’adolescencejemesuispassionnépourlesécritsd’Orwell,touten posantsureuxunregardcritiqueetsélectif.Sij’aitoujoursconsidéréLaFerme desanimauxcommeunchef-d’œuvreincomparable,j’étaismoinsséduitpar

1984.L’idéeétaitpuissante,indéniablement;mais,commec’estsouventlecas

pourlesromansàthèse,leromanétouffaitquelquepeusouslathèse.Deplus, lorsquej’aicommencéàsuivredeprèslesévénementsdumonde,Stalineétait mort,sadépouillevenaitd’êtreretiréedumausoléedelaplaceRouge,etl’on avait même débaptisé la ville de Stalingrad ; la menace d’un stalinisme triomphant,contrelaquellenousprévenaitcelivre,n’étaitplustrèscrédible,etla sirèned’alarmequ’ilfaisaitretentirparaissaitsansobjet.

Jemesuisréconciliéavec1984lejouroùj’aicomprisqueleplusimportant,

dansuneœuvrelittéraire,cen’étaitpaslemessagequel’auteuravaitsouhaité

noustransmettre,maislesnourrituresintellectuellesetaffectivesquechaque

lecteurpouvaitypuiserlui-même.Pourmapart,cedontj’aiprisconscienceen

relisantceromanàl’âgeadulte,c’estqu’unrisqueexistait,pourlessociétés

humaines,aussiavancéessoient-elles,d’êtreprisesunjourdansunengrenage

quiremettraitencausetoutcequ’ellesontbâtidepuisl’aubedestemps.

Ilestvraiquelaformequerevêtaujourd’huicettemenacen’estpascelleque

l’auteurredoutait.Sonimaginaireétaitconditionnéparlesréalitésdesontemps:

ayant connu les dérives totalitaires de son siècle, il croyait savoir d’où viendraient les tyrannies futures, au nom de quelles croyances elles gouverneraient,etparquellesméthodesellesseperpétueraient.Encela,ilse

trompait.Maissurl’essentiel,ilavaitraison.Parcequ’ilyavaitchezlui,par-

delàsadétestationdesdictaturesdegauchecommededroite,uneinquiétude plus fondamentale encore, celle de voir la science détournée, les idéaux

pervertis,etl’humanitéasservieparcelamêmequiétaitcensélalibérer. C’est cette inquiétude qu’il nous a transmise à travers ses écrits. Et elle demeure,hélas,parfaitementjustifiée.Sinonenraisonducauchemartotalitaire qui l’obsédait, du moins par d’autres cauchemars, qui l’auraient sans doute horrifiés’illesavaitimaginés. Unmondeapeuré,oùlasurveillancequotidiennedenosfaitsetgestesserait dictéeparnotredésirréeletlégitimed’êtreprotégésàchaqueinstant,n’est-il pas,finalement,plusinquiétantencorequ’unmondeoùcettesurveillanceserait imposéedeforceparuntyranparanoïaqueetmégalomane? Dansl’espritd’Orwell,l’appellationde«BigBrother»,«GrandFrère»,était évidemmentmensongère,commel’étaitcellede«Petitpèredespeuples»dont onaffublaitparfoisStaline.Supposeruncaractère«fraternel»ou«paternel» aux liens entre l’oppresseur et ses victimes résulte forcément d’une sinistre perversion.Maispournousquivivonsau XXI e siècle,cesyeuxélectroniquesqui noussuiventpartoutnesontpasressentiscommehostiles. Faceaumondegrimaçantquinousentoure,nouséprouvonsdeplusenplusle besoind’êtreensécurité.Decefait,nousnevoyonspasceuxquiassurentnotre protection comme des oppresseurs, mais comme d’authentiques « grands frères».Cesderniersnenourrissent,d’ailleurs,aucundesseinmaléfique;leurs incursionsdansnotreuniversintimerésultentgénéralementd’unedériveoùils sontentraînésenmêmetempsquenous.

N’ai-jepasreconnumoi-mêmequedetelsempiétementsnemegênaientpas trop dans ma vie quotidienne ? Il est vrai que, dans l’ensemble, je m’en accommodefacilement,etquej’yvoisquelquefoisdesavantages.Ilenestde même, je suppose, pour la plupart de mes contemporains. Lorsque nous apprenonsqu’unmalfaiteurapuêtreidentifiégrâceàdescamérasquifilmaient enpermanencelesruesqu’ilavaitempruntées,ouqu’undirigeantcorrompuapu être confondu grâce à ses factures téléphoniques détaillées, affectueusement surnommées«fadettes»,nousnousenfélicitons. C’est seulement quand nous nous trouvons en présence d’une invasion outrancièredenotrepropreintimitéqu’ilnousarrivedenousrebifferetdenous indigner.Maisnotreindignationestdecourtedurée.Etdefaibleintensité.C’est commesinotrecapacitéàréagirétaitengourdie,ouanesthésiée. Dansd’autrescirconstancesquecellesoùnousvivonsaujourd’hui,lamoindre entraveànoslibertésauraitprovoquécheznousuneexplosiondecolère.Que l’onpuissenousécouter,nousfilmer,surveillernosalléesetvenues,nousaurait parutotalementinacceptable;quel’onsepermette,danslesaéroports,denous

fouiller, de nous scanner, de nous contraindre à ôter nos souliers ou nos ceintures,nousauraitparuinsultant;desliguesdecitoyensseseraientformées, pourimposerauxautoritésdeslimitesstrictes. Maiscen’estpasainsiquenousréagissons.Sijemehasardaisàpuiserdansle vocabulairedelabiologie,jediraisquecequis’estpassédanslemondeau cours des dernières décennies a eu pour effet de « bloquer » en nous « la sécrétion des anticorps ». Les empiétements sur nos libertés nous choquent moins. Nous ne protestons que mollement. Nous avons tendance à faire confianceauxautoritésprotectrices;ets’illeurarrived’exagérer,nousleur accordonsdescirconstancesatténuantes.

Cet engourdissement de notre esprit critique représente à mes yeux une évolutionsignificativeetfortpréoccupante. J’aiquelquefoisparlé,danscelivre,del’engrenagedanslequelnoussommes tousentraînésencesiècle.C’estautraversdecetteidéed’un«blocagedes anticorps»quel’onpeutobserverdeprèslemécanismedel’engrenage:la montée des tensions identitaires nous cause des frayeurs légitimes, qui nous amènentàrechercherlasécuritéàtoutprix,pournous-mêmescommepourceux que nous aimons, et à nous montrer vigilants dès que nous nous sentons menacés.Decefait,noussommesmoinsvigilantssurlesabusauxquelscette attitude de vigilance permanente peut conduire ; moins vigilants quand les technologiesempiètentsurnotrevieprivée;moinsvigilantsquandlespouvoirs publicsmodifientlesloisdansunsensplusautoritaireetplusexpéditif;moins vigilantsfaceauxrisquesd’unedérive«orwellienne»…

*

Ilyaunéquilibreàtrouver,pourchaquegénération,entredeuxexigences:se protégerdeceuxquiprofitentdusystèmedémocratiquepourpromouvoirdes modèlessociauxquianéantiraienttouteliberté;etseprotégeraussideceuxqui seraientprêtsàétoufferladémocratiesousprétextedelaprotéger.Aujourd’hui, cetéquilibrenemesemblepasencorerompu,malgréquelquesécartsdansun sens ou dans l’autre ; mais les perspectives d’avenir ne sont guère réconfortantes.Unedynamiqueinfantilisanteetpotentiellementasservissanteest enclenchée, qui sera difficile à freiner ; les avancées technologiques vont inévitablementluiouvrirdenouveauxchampsd’action,etlesmenacesquila justifientnedisparaîtrontpas.Certainsyvoientuneentreprisesournoise,sinon totalitairedumoinsautoritaireetmanipulatrice;pourmapart,jen’yvois,hélas,

qu’uneconséquenceinéluctabledesdémonsidentitairesquisedéchaînentsurle monde,etquenousavonsétéincapablesdedompter. Cettedynamiquecalamiteusepourraitmêmes’aggraverets’accélérerau-delà de ce qui est aujourd’hui concevable. Je n’ose imaginer ce que seront les comportements de nos contemporains si nos villes subissaient demain des attaques massives, impliquant des armes non conventionnelles – bactériologiques,chimiquesounucléaires. J’espèrequel’onéviteradetelscataclysmes,maisiln’estmalheureusement pasdéraisonnabledepenserqu’ilspourraientunjourseproduire,etqueleurs conséquencessurnossociétésseraientdévastatrices.

Même si l’on parvenait à retarder indéfiniment de telles abominations, la

dérivesepoursuivra.Àchaquescrutin,onleconstate,enEurope,auxÉtats-

Unis,etailleurs,lesélecteursprêtentdésormaisl’oreilleàceuxquileurdisent qu’il faut se protéger par tous les moyens, bien plus qu’à ceux qui les préviennent contre l’usage immodéré de la force et contre l’obsession sécuritaire.C’estlàuneattitudecompréhensiblepourquiredouted’êtrepris pour cible, et qui s’estime bafoué ; reste à savoir jusqu’où peut aller cette aspirationàêtreprotégésansqu’elleremetteencaused’autresaspirationstout aussilégitimes.

La marche du monde, telle qu’on peut l’observer aujourd’hui, ne va certainementpasapaiserlesfrayeurssécuritairesdenossociétés.

À dire vrai, je ne trouve pas un seul scénario dans lequel cette tendance

pourraits’inverser.Toutporteàcroirequ’ellesepoursuivra,parfoislentementet

parfoisdemanièreaccélérée,maistoujoursdanslamêmedirection:celled’une

aggravationdesfrayeurs.

À quoi ressembleront nos pays dans vingt ans, ou dans cinquante ans ?

J’auraisaimépouvoirprédirequeleschangementsdanslepaysagepolitique commedanslepaysageintellectuelserévélerontéphémères,quelesinquiétudes concernantleterrorismeoulesmigrationsserévélerontpassagères,etquenos sociétés sortiront de ces épreuves plus généreuses, plus tolérantes, plus magnanimes.Cen’estmalheureusementpascequiseprofileàl’horizon.Ilestà craindre que nos contemporains et leurs descendants seront de plus en plus attentifsauxvoixquileurdirontqu’ilvautmieuxvivredansuneforteresseaux murs hauts, efficacement protégée, même s’il fallait, pour cela, mettre en veilleusecertaineslibertés,etcertainesvaleurs.

«Lechoix,pourl’humanité,estentrelalibertéetlebonheur,etpourlagrande

majorité,lebonheurestmeilleur»,faisaitdireOrwell,aveccynisme,àl’undes

personnagesde1984.Personnenenousprésenteraleschosesdemanièreaussi

crue ; mais, dans le contexte de ce siècle, un tel dilemme ne paraît plus complètementinsensé.