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Cahiers de l'Association

internationale des études


francaises

Les directions nouvelles de la recherche critique


Jean Starobinski

Citer ce document / Cite this document :

Starobinski Jean. Les directions nouvelles de la recherche critique. In: Cahiers de l'Association internationale des études
francaises, 1964, n°16. pp. 121-141;

doi : https://doi.org/10.3406/caief.1964.2464

https://www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_1964_num_16_1_2464

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LES DIRECTIONS NOUVELLES
DE LA RECHERCHE CRITIQUE

Communication de M. Jean. STAROB INSKI


{Genève) -,

au XVe Congrès de V Association, le 26 juillet 1963.

La critique , littéraire s'est développée, depuis : une


centaine d'années, dans un nombre considérable de directions ;
faire la : part des options . esthétiques, morales, politiques,
inventorier la diversité des attitudes, des méthodes, des
styles : personnels, m'importe ici moins que de marquer les ,
tendances extrêmes dont l'écart établit les limites asympto-
tiques et tout idéales par rapport auxquelles chaque
entreprise critique devra se définir. .
Selon и l'une des ces exigences ; extrêmes la critique est
sommée de se développer comme un savoir, spécialisé, digne :
de figurer * au ; rang des . dise plines scientifiques : l'œuvre ■
critique : deviendrait alors le ; discours de la • science sur cet
objet particulier qu'est la littérature. La critique ne pourrait
continuer à être qualifiée de littéraire que parce que l'objet
de son attention est la : littérature: Eût-elle, par. elle-même,
des qualités littéraires, ce ne serait que par une sorte
d'accident, par un défaut de vigilance, par une défaillance de
l'esprit de rigueur, et comme par, une regrettable contamination
exercée sur elle par son objet, qu'elle eût dû mieux tenir à
distance. L'histoire • littéraire, dans /- sa forme positiviste et
122 JEAN STAROBINSKI Г

documentaire, accumulant * et vérifiant > les données


biographiques,, dressant des: inventaires irréprochables, décelant
des sources vraisemblables, a parfois tendu vers cet aspect.
Mais à ' cette : « critique comme science de la littérature »
{Literaturwissenschafť) s'est opposée ; une ; « critique ' comme
littérature », ou plutôt comme réflexion de la littérature sur
elle-même : à peine distincte du courant principal de la
création littéraire,, prête à s'y résorber, partie intégrante de
l'aventure personnelle i des écrivains. Ce r « discours littéraire
sur la- littérature » peut s'offrir, à nous comme la recherche
intéressée du romancier-critique (je pense à т Marcel ' Proust)
soucieux de mettre à l'épreuve, dans l'examen des livres du;
passé ou du présent, les valeurs internes de sa propre
création ; il peut aussi s'offrir à nous comme l'interrogation, non
moins intéressée, du critique-essayiste (je pense à Jacques
Rivière ou à : Charles Du ■• Bos) pour qui la quête . de soi passe
par un certain nombre de lectures éclairantes.
Cette opposition est schématique, j'en conviens, et ne
devrait pas inciter à séparer deux camps, celui des critiques qui
se voudraient des i hommes de science, et celui des critiques
qui se voudraient: des écrivains. Nous» y reviendrons,, le
risque et Tinconfort de l'entreprise critique, c'est dene
pouvoir ; complètement se confondre • ni \ avec une : science '.
progressant méthodiquement et en possession de lois vérifiables; ,
ni * davantage avec une conscience tout entière vouée à la
liberté créatrice. Le critique voudrait tantôt . se ■ prévaloir
de l'autorité impersonnelle ; et universelle du savoir, tantôt
de l'autorité irrationnelle du sentiment : sous une forme ou
une autre, l'autorité ne se laisse jamais conquérir. , Les
;

ouvrages sur la critique, qui ont paru depuis trente ans, tendent
bien ; à le , prouver. Thibaudet, vers i 1 830,, distinguait trois
provinces : la critique spontanée, la critique . professionnelle
i

et celle des maîtres ; il savait ménager, comme Buffon dans


la nature, des gradations insensibles ; : avec rondeur, et sur ce
ton de conversation allègre et corsée qui lui était propre, il
démontrait par: l'exemple la possibilité : d'une critique de • la
critique. „ Sa description à la * fois ; narquoise et tolérante des
divers , partis pris i critiques í hésitait d'autant : moins à 1 faire
DIRECTIONS NOUVELLES DE LA RECHERCHE CRITIQUE 123

observer les défauts ou les limites des uns et des autres qu'il
était prêt à accepter ; toutes les écoles, si dénuées d'autorité
qu'elles fussent, parce que dans leur ensemble elles lui

,
paraissaient complémentaires. Nul ne sera juge suprême.
L'œuvre de Jean Paulhan n'est-elle pas également, et de
son propre aveu, , une critique ; de la critique ?.' Que nous
enseigne-t-elle ? . Que la plus grande audace est peut-être
dans la plus ; grande humilité, et que la critique s'égare dès i
qu'elle oublie qu'elle a affaire à des paroles écrites, c'est-à-
dire à une certaine façon s d'en > user avec les règles
raisonnables ou déraisonnables de la langue. Qu'il faut donc
commencer par la grammaire....
Mais ne posons pas trop vite l'impossibilité d'un « discours
de la science sur la littérature », ou inversement d'une
conscience littéraire de la littérature. Tentons de voir jusqu'où,
logiquement, , ces projets nous conduiraient, et où
,

effectivement ils ont conduit certains < critiques. Il est trop * évident
que la critique à tendance scientifique devait suivre, à plus
.

ou moins grande distance, les transformations des «sciences


humaines » ; il est non moins évident que l'évolution de la
«conscience littéraire de la littérature » a dû suivre (et
quelquefois précéder) l'évolution des modes ou des courants
profonds de la création.,
Chacun le sait, V histoire littéraire, selon Gustave Lanson,
ne prétendait nullement exclure les jugements et le tact
personnels : elle était science tant qu'elle se documentait — elle
cessait d'être science pour céder la parole à un goût, à une
sensibilité, . qui * voulaient se . prononcer en connaissance de
cause. L'appréciation des œuvres, le jugement n'étaient donc
pas le fait de la science, mais le verdict d'un goût personnel
informé par la science.
Au? nom même de l'exigence scientifique, on? pouvait
estimer que, \ si ;. laborieuse et : scrupuleuse qu'elle fût,
l'enquête historique tournait court, qu'elle s'arrêtait em chemin,
et . qu'elle • s'empressait trop vite de remettre à la-
compétence du goût certains problèmes justiciables d'une approche
scientifique plus fine ou plus spécialisée. Pourquoi. tant de
travail érudit sur une biographie, sià l'instant. de juger ou
124 JEAN STAROBINSKIí

d'interpréter, l'historien ' doit ' recourir à • la psychologie toute


faite qui a cours dans les salons, à l'anthropologie paresseuse
du i sens commun, ou au ; moralisme sentimental ï qui divise
les hommes en bons et en méchants ; ? A' bon droit, l'on
pouvait reprocher au positivisme de la fiche une certaine
pusillanimité ; dans nombre de cas il ne faisait guère qu'apporter
l'apparente caution de la science à des procès tranchés
d'avance sur des questions mal posées. Il pouvait arriver que :
l'ampleur de l'inventaire se gonflât en proportion du manque
d'idées directrices, et que le ; manque d'idées se fît passer
pour la conséquence même du désintéressement scientifique :
au chapitre des conclusions, les vérités premières pleuvaient.
Le positivisme de la fiche, est-il besoin de le souligner, est :
loin de satisfaire aux exigences mêmes de la ; science
positive ; seul un positivisme à la petite semaine, sans vigueur
et sans fécondité, se croit dispensé de réfléchir sur sa
méthode et sur ses fins. Le désintéressement devient une
attitude pseudo-scientifique, quand on se désintéresse des
conditions dans lesquelles peut progresser le savoir désintéressé.-.
Ces considérations (et quelques autres) h incitaient ; à
réclamer une plus étroite alliance, voire un véritable rapport
d'allégeance entre ' la critique et les * sciences . de l'homme ! :
linguistique, philologie, sociologie, psychologie. Révolution ■
de palais à l'intérieur de la citadelle de la science ;
révolution conduite par des « ultras » ou des « extrémistes » de la
science, désireux de soumettre l'œuvre, la\ personnalité de
l'auteur, son milieu,- à un examen plus rigoureux, plus
complètement conforme aux exigences déjà formulées par Taine
et par le dernier Sainte-Beuve. Rien de ce que les méthodes
historiques avaient pu mettre à jour ne semblait négligeable
(on ne se passera jamais d'information < précise) ; ils
réclamaient i parfois un complément d'enquête dans le domaine
des faits et, surtout, là où -l'historien- passait . la main et
recourait ' aux : intuitions arbitraires du goût personnel,1 ils
,

voyaient la possibilité de prolonger le travail * de l'histoire


avec l'aide d'instruments nouveaux ou; de systèmes de
référence inédits..
La sociologie, science des structures de la vie sociale ; la
DIRECTIONS NOUVELLES DE LA RECHERCHE CRITIQUE 125

psychologie,, science de la personnalité, la linguistique,


science ;• du * langage,, pouvaient chacune ; inclure les œuvres
littéraires dans le champ de leurs recherches. La difficulté
était qu'il fallait que les critiques retournassent à l'école et se
fissent, linguistes, sociologues, psychologues. Ils était : plus ;
facile en revanche pour des linguistes, des sociologues et des
psychologues déjà tout formés, de se tourner vers la
littérature, , suivant en ; cela ~, le mouvement d'expansion , de - leurs
jeunes sciences..
Ce furent Freud,. Rank,\ Baudouin, Marie Bonaparte,
Laforgue,*, qui les •= premiers appliquèrent i. aux œuvres

,
littéraires les ressources de leur science. Ils en avaient les moyens
tandis que l'Université, gardienne de ses institutions et
méfiante par tradition propre, , stigmatisait : cette intrusion de
:

braconniers dans sa chasse gardée. .J'indique ici* les raisons


d'un décalage et d'un retard, à tous égards compréhensibles,
dont je ne songe pas à faire grief à l'Université. La résistance,
l'hésitation de l'École ont eu pour contre-partie de libre
développement, extra í muros, . d'une critique indépendante,
parfois hasardeuse, ,., souvent partiale et fragmentaire, qui*
pour n'être astreinte à aucun cérémonial • prenait mieux ses :
risques et devenait le laboratoire où s'exerçait un nouveau
regard^ un nouveau style de relation avec les œuvres. — On
en dirait autant de la critique pratiquée hors de tout propos
didactique, , par les écrivains, , par les essayistes et i les
philosophes, . dont la N.R.F., , Critique, et ' le Mercure : de France
-,

furent et restent les lieux de rassemblement privilégiés. ,


En fin de compte, tout ce qui se formule comme une science
étant apte à devenir matière d'enseignement ou de
dissertation doctorale, les accommodements se sont ; trouvés, , les
résistances se sont effacées. La critique sociologique, la
critique , psychanalytique, la critique . stylistique ont passé , par
l'épreuve de la s thèse et ont conquis leur permis de chasse
universitaire.
L'essentiel- n'est pas là:; cette résistance de la tradition:
universitaire aux formes plus récentes d'une recherche ; de
type scientifique n'est elle-même qu'un ; fait * anecdotique
;

justiciable : à la t fois ; d'une psychanalyse , et d'une analyse


1 20 JEAN STAROBINSKI ;

sociologique.. (On. pourrait aussi bien analyser certaines


passions anti-universitaires.) L'affaire : n'est pas de savoir si
les nouvelles intentions de la recherche critique s'élaborent
dans les salles de cours, ou dans les revues d'avant-garde : il
s'agit davantage de savoir ce que sont ces intentions et quel
traitement elles réservent à la littérature;.
Remarquons d'abord que tout changement de méthode,
s'il4 ai quelque - importance/ implique nom seulement une
nouvelle saisie de l'objet, . mais une modification ■ de cet
objet. En apparence, la sociologie, la psychanalyse; sont
simplement ? d'autres techniques : de ; recherche ■ appliquées
aux livres et aux figures mêmes qui avaient été auparavant
soumis à l'attention de la critique historienne. En fait l'une:
et l'autre de : ces . méthodes récentes 1 remettaient en cause
le statut de la littérature, en posant à nouveau une question
que l'histoire littéraire tenait pour résolue d'avance : Qu'est-ce
que la littérature ?
Traitée comme un symptôme par les psychologues, comme
un produit social ou à tout le moins (Roland Barthes nous y
engage) comme un signe se rapportant à la structure globale
de la société, l'œuvre d'art est relativisée, privée de son1
isolement magique. Des relations ■ insoupçonnées se font jour,
des significations apparaissent, qui se trament entre l'œuvre
et son « milieu », entre l'œuvre et l'inconscient de son auteur.
Ce ; ne sont donc ; plus ; les ; œuvres > seules qui retiendront
notre attention ni ces petits groupes d'amis ou de maîtresses;
environnant' un grand auteur : le nouvel objet qui apparaît
aux regard de la sociologie ou de la psychologie est un
ensemble de significations et de forces où l'œuvre : et r
;

l'écrivain n'ont plus leur situation traditionnelle. Si ces méthodes


aident à comprendre les1 œuvres, c'est en montrant que les
œuvres- renvoient nécessairement à autre chose- qu'elles-
mêmes — à un signifié dont elles sont le signifiant parfois;
involontaire. Ce déplacement une fois opéré,4 on pourra
revenir à l'œuvre pour y mieux lire ce qui la i voue à cette
surabondance de significations, mais \- l'on pourra * aussi ; en
poussant : plus? loin x l'analyse, oublier tout à fait l'œuvre :
la littérature se résorberait ■ ainsi, à < titre d'institution ou de
DIRECTIONS NOUVELLES DE LA RECHERCHE CRITIQUE 127

fonction « (c'est Roland Barthes à nouveau > qui le ■ suggère) s


dans le réseau plus vaste de la communication et des échanges
signifiants dont vit toute société ; sous le regard du *
sociologue, la ' subjectivité de l'écrivain n'est que ■ l'un des relais
par . où ; passe le discours objectif d'une société, discours où »
il convient de discerner des - tensions internes, des conflits
de classe, et où il appartient au critique de déceler et de
déchiffrer les idéologies élaborées par la « fausse conscience ».
L'œuvre littéraire, dans ; une telle perspective, va souvent
s'offrir comme le témoin*, d'une conscience qui méconnaît
la situation dans laquelle elle se trouve engagée : fuite,
dissimulation, mais, pour * le critique, dissimulation \ révélatrice,
indice elle-même du conflit qu'elle tait ou qu'elle transpose:
dans le mythe. La critique marxiste, proche en cela ? de la
psychanalyse, se développe comme la lecture d'un signifié
latent .. qui, - sans être ; venu à l'expression ' consciente : dans
l'œuvre littéraire, lui donne toutefois sa charge dramatique
et décide de sa portée historique. On ajoutera . qu'en bonne ;
dialectique, une . sorte de va-et-vient ; devrait ; être '• effectué
par • la i critique sociologique, * partant des , œuvres et des
témoignages (d'un très grand5 nombre d'œuvres et de

témoignages) pour définir les conflits d'une époque,, et exploitant


ensuite la connaissance (toujours approximative) de la
totalité sociale pour* mieux éclairer les œuvres singulières. Ces
qualités se trouvent dans les ; meilleures • pages de Georg
Lukács et de Lucien Goldmann. Le défaut, la tentation
dogmatique, consisterait à croire détenir d'avance le sens de la .
situation globale d'une époque, et à interpréter les œuvres
littéraires sur ces prémisses, en déduisant les faits
singuliers à partir d'une ■ structure générale schématique ' tenue
d'emblée pour valable. Si l'enquête sociologique consent: à -■
ignorer, au départ, ce qu'elle rencontrera chez un écrivain,
elle prétend en revanche ne rien ignorer des lois de l'histoire
et du conflit des : Weltanschauungen par rapport auxquels
l'œuvre sera évaluée. Le cadre étant donné d'avance, notre
seule surprise sera d'apprendre. tout ce qu'une œuvre peut
receler de correspondances , avec la . totalité sociale *
englobante. Ainsi, selon les termes de Sartre, ce « marxisme pa-
128 JEAN STAROBINSKI

resseux »<aura « fait ides hommes réels les symboles de ses


mythes ».
Ce serait l'affaire de l'historien que de rappeler, tout ce que
la psychanalyse a pu recevoir de la littérature au moment où
elle élaborait sa doctrine. Nous n'avons pas à nous interroger
ici sur . ce : que la psychanalyse ■ a emprunté à la « littérature

'.
mais sur, ce qu'elle a pu lui rendre. Au moment où elle
s'applique à -l'analyse monographique des auteurs et des œuvres,
lorsqu'elle cherche à ' reconnaître en eux les cas particuliers
d'un savoir déjà formulé dans sa généralité, il lui faut
renouveler le mouvement par: lequel elle s'est constituée : . partir
des. œuvres,, c'est-à-dire des expressions,, des signes, des
manifestations, telles que nous les offrent tout ensemble les
livres et la vie d'un auteur ; sur cette information, formuler
à titre hypothétique un «schéma explicatif.;, de là, revenir
aux œuvres, en se demandant si elles acceptent l'explication-
suggérée *. et si, davantage, elles s'éclairent en ■; leurs détails
jusqu'alors négligés ou énigmatiques, et s'offrent à une
compréhension plus cohérente.
C'est ce circuit, partant , du ; document , significatif pour
aller à ' l'inconscient : hypothétiquement - reconstitué, , et ;
retournant de l'inconscient à l'expression littéraire, que Charles :
Mauron i nous propose dans son Racine ; et dans sa récente
étude sur les Thèmes obsessiontiels et le mythe personnel. Dans
cette recherche qui prend nécessairement un aspect
expérimental, la « psycho-critique » tient pour acquise une « science ,
de l'inconscient > », dont elle utilisera à ses • propres fins les
concepts \ opératoires. Au moment où la critique- reprend :
l'appareil conceptuel de la t psychanalyse clinique, l'autorité
conquise par cette discipline • lui : donne ■ l'assurance ; d'être
science elle-même, dans la mesure : où elle reste : fidèle à la
:

méthode ; consacrée. Après tout, . s'il faut ; satisfaire : à :


;

l'exigence de : Sainte-Beuve, > s'il doit y avoir, une psychologie


scientifique de l'écrivain - (de ; son rapport à l'œuvre : et au :
milieu), convient-il d'adresser le moindre reproche à • ceux
qui utilisent, , à ■ cette heure, les techniques tenues pour
efficaces en г dehors du domaine littéraire ? Pourquoi, et . en*
vertu de quels ménagements, les œuvres littéraires devraient-
DIRECTIONS NOUVELLES DE LA RECHERCHE CRITIQUE 129

elles , subir un traitement i de faveur, être • soumises à une


psychologie timide, pudique, , de bonne : compagnie, plutôt
qu'à celle qui, depuis Freud, a projeté sa lumière crue sur le
monde des pulsions et des instincts ? Si les psychiatres y
voient un bon instrument de connaissance,, pourquoi * la
i

science de la littérature s'en priverait-elle ? On ne doit y


renoncer, me semble-t-il, qu'au moment où l'on renoncerait
soit à faire confiance à la technique psychanalytique, soit à
considérer comme légitime - la tentative ; d'une approche
« scientifique » de la littérature et de ses environs.

,
La sociologie marxiste s'efforce de lire des contenus
concrets à travers des formulations « idéologiques » ; la
psychanalyse cherche à découvrir des significations latentes sous les
significations manifestes. Dans les deux cas, l'observateur
se prévaut d'un - savoir capable de déchiffrer des volontés
inconscientes, des . significations irréfléchies ; ; il veut ; tirer
au grand ■ jour une intention • qui к s'ignore ou qui n'est à -
même de se saisir qu'à travers des symboles ou des mythes ;
il dénonce une conscience mystifiée qui ; ne ' connaît - son
propre drame que par analogie, ou sous un masque
protecteur. Le critique devient ainsi le démasqueur ou le
démystificateur.. Mais: notons-le : l'ambition- de la psychanalyse
s'assigne des limites dont la sociologie marxiste serait
impatiente et qu'elle tiendrait pour mystificatrices. Pour, la
psychanalyse il : s'agit, en effet, de découvrir, les liens qui
rattachent l'œuvre à l'inconscient de l'auteur, sans pour autant
préjuger de la part qu'y joue plus • ou moins librement i la
volonté consciente, le тог social. A la critique classique, la
psychanalyse * prétend = n'apporter qu'un complément
d'information, complément il est vrai capital,- , et qui • oblige • à
remanier toute l'image que l'on s'était faite de l'écrivain':
mais elle réserve la part indépendante de la conscience
créatrice. Elle n'aura ! déchiffré que ' la • basse d'un contrepoint,
.

elle aura relevé une composante • dont elle est с capable de


parler, l'isolant dans une totalité qui ne se laisse pas
complètement circonscrire. La sociologie marxiste, elle, . recourt
à des notions dont elle attend une elucidation complète de ;
l'œuvre : les aspects- psychologiques, esthétiques, formels
13 O JEAN STAROBINSKI '

étant largement tributaires du rapport qui rattache l'auteur


à ; la totalité du contexte historico-social. ..
Si : la psychanalyse s'assigne un champ d'exploration
restreint par rapport à la sociologie, que dire de la stylistique ?
Elle va s'enfermer dans l'œuvre, ou < peut-être dans un
fragment de l'œuvre, en s'efforçant de désigner et d'inventorier
les structures spécifiques qui caractérisent la parole de
l'artiste. A la rigueur, et sous sa forme statistique, cette science
du langage arriverait à des résultats rigoureusement ;
chiffrables. Mais, . sous cette forme-là, la stylistique , ne : dispose
d'aucun système interprétatif et, de ce fait, ne dispose pas
des critères externes dont la > sociologie . et la psychanalyse
:

font l'application au langage. Resterait , à emprunter, ces


critères : . à la psychanalyse, comme Spitzer l'a fait ou a , cru
l'avoir fait dans ses premiers travaux ; à la sociologie, , selon
une tendance dont le . meilleur représentant serait ; Erich
Auerbach > ; ou» peut-être, , à l'inspiration i d'une r intuition ,
divinatrice, ce qu'a fait plus tard Léo Spitzer, en renonçant,
au scandale de quelques-uns, à proposer une méthode ou
une clé universellement applicable, — en renonçant par
conséquent à se prévaloir davantage de • l'autorité absolue
de la science. Dans son travail descriptif, d'une part, la
linguistique établira la ; structure moyenne d'une : langue à un:
moment donné de son histoire (structure synchronique) y ;
moyennant quoi l'observation du critique, d'autre part,
s'efforcera de mesurer et d'évaluer l'écart stylistique qui
sépare le « fait de parole » d'un grand auteur et les « faits de
langue » dont il dévie selon son génie propre. Reste
toutefois à interpréter cet écart. Que signifie-t-il ?. Une intention
esthétique ? Une obsession personnelle ?. Cet écart est-il
conscient, ou involontaire ? Renvoie-t-il î aux aspirations
confuses d'un groupe social * ? Allons-nous, en revanche,
pour nous éviter, tant de questions embarrassantes, séparer
l'œuvre du reste du monde par un cercle magique, la féti-
chiser, en faire une « proies sine maire creata » pour
n'analyser que les rapports internes; ? On le voit, pour s'être
rapprochée du texte des œuvres, pour s'y être absorbée, , la
critique stylistique se trouve au foyer de tou tes. les significa-
DIRECTIONS NOUVELLES DE LA RECHERCHE CRITIQUE 13 1

tions, mais doit se mettre en quête d'un système interprétatif


adéquat. Pour Spitzer, l'intuition est la principale ouvrière :
elle est « le fruit du talent, de l'expérience et de, la foi ».
Chercher du sens: — le plus -de sens possible — dans les
œuvres littéraires, suppose donc une foi d'une sorte
particulière. A partir d'une intuition globale — donnée dans un
état de grâce — l'on ira aux détails, à un grand nombre de
détails, que l'on examinera avec toute la science possible
(connaissance de la rhétorique, de l'histoire г sociale,
religieuse, artistique, etc..) ; et ces détails une fois étudiés, l'on
se demandera s'ils s'intègrent harmonieusement dans le sens
global dont on avait eu l'intuition immédiate et sans preuve.
Tel est le cercle herméneutique, dont Spitzer disait tenir l'idée
de Schleiermacher et de Dilthey. On voit : qu'à sa manière,
il ressemble à ces circuits que nous avions vus s'établir dans
l'exercice de f la critique * psychanalytique et sociologique,
entre la partie et le tout, entre le fait particulier et l'ensemble,
— à cette différence près que la subjectivité de l'observateur
devient ici parfaitement consciente de l'arbitraire de sa
propre intervention, et que l'interprétation, démunie
d'appuis extérieurs et de formules; préexistantes, devient en
quelque : façon immanente à l'observation, s'élabore au fur
et à mesure, à tout risque, au contact même des œuvres.
Tandis qu'avant même d'aborder les faits littéraires, la
sociologie (tout au moins sous sa forme outrancière) tenait pour
objectivement démontrée lav signification globale de
l'histoire et de son mouvement ; tandis que la psychanalyse,
détenant * d'avance et mettant hors de question: un certain -
nombre de concepts opératoires (et d'abord celui
d'inconscient); établissait les réseaux et les cadres à l'intérieur
desquels les contenus de l'œuvre auront nécessairement à;
inscrire leur dynamisme ; la stylistique, en revanche, a beau
serrer de très , près les faits d'expression, elle n'est qu'une
attention neutre qui ne préjuge d'aucune signification ; cette
indigence fait sa richesse, car elle n'a lieu de refuser aucune :
des interprétations disponibles, dès lors qu'elles apparaissent
probantes, confirmées : par des contre-épreuves, ou par des
indices concordants.
132 JEAN STAROBINSKIi

Le mérite de la stylistique (qui n'est science que par


raccroc) est de nous rendre attentifs au problème du sens et de
l'interprétation. Du coup, nous allons nous demander si les.
systèmes interprétatifs, . en apparence si rigoureux, de la
sociologie et de la psychanalyse ne devraient pas, eux aussi,
être remis en question dans leur, prétention à la validité
absolue de la science.
Divers doutes s'élèvent : la psychanalyse n'a-t-elle pas tort
de demeurer partielle ? La sociologie, en revanche, n'a-t-elle
pas tort de se vouloir totalitaire et de prétendre épuiser la
signification des œuvres en : leur faisant symboliser les
rapports de production ou les conflits de ; classe. L'ambiguïté
et la polyvalence des faits de style nous apprennent — leçon
précieuse — qu'une phrase ou un vers . peuvent renvoyer
tout ensemble aux . structures internes d'une œuvre d'art,
;

aux relations- (claires, obscures, om clair-obscures)» de


l'œuvre avec son auteur, , enfin à la configuration » et aux
contradictions de la société.. L'on en viendra; h souhaiter
qu'une recherche ambitieuse fédère et reprenne dans un •
circuit global chacun <* des circuits méthodiques , parcourus
par les techniques spécialisées. Sartre, dans Question de
Méthode, a nettement formulé le programme d'une « méthode
progressive-régressive », , plus souple, encore que : la
psychanalyse : existentielle suggérée par l'Etre et le Néant et
développée dans : son Baudelaire. Pareille méthode, . si elle - se
donne pour tâche de coordonner en une inachevable totalité?
les données séparées de la psychanalyse, . de la sociologie,
etc., tient pour indispensable de commencer par critiquer
les prétentions objectivistes et « scientistes » de ces deux
disciplines. Si les . « déterminations de la personne , »
n'apparaissent , que dans une société ou dans . un milieu i familial

relié à cette société, « ces déterminations elles-mêmes sont


soutenues, intériorisées et vécues (dans l'acceptation ou ; le
refus) • par. un projet personnel qui a deux caractères
fondamentaux : il ne peut en aucun cas se définir par des concepts ;
en tant que projet humain, il ? est toujours compréhensible
.

(en droit sinon en fait). . Expliciter cette compréhension ne


conduit nullement à trouver les notions ■ abstraites > dont la t
DIRECTIONS NOUVELLES DE LA RECHERCHE CRITIQUE 133

combinaison pourrait la restituer; dans le savoir conceptuel ,


mais à reproduire soi-même le mouvement dialectique qui part
des données subies et s'élève à V activité signifiante ». Ces lignes
de Sartre font éclater un » reproche que toute : philosophie
(ou presque) adressera à la critique scientifique : cette science
si empressée à relativiser la littérature dans le champ de ses
références causales, oublie de se mettre elle-même en
question, et de s'interroger sur. la signification de son projet
d'être science. Une réflexion plus poussée exige que la
critique elle-même se relativise -au regard d'une raison \
questionnante. . La reprise philosophique de notre problème nous
oblige à remonter des techniques d'explication (qui se croient
établies sur le terrain ferme des lois scientifiques) à une ré-
flexion • comprehensive qui ; s'interroge sur le sens de ; toute
technique explicative, et qui ajoute au qu'est-ce que la.
littérature formulé par le sociologue et le psychologue, un qu'est-
ce que la science et un qu'est-ce que la critique qui n'avaient pas
encore été clairement formulés. Une réflexion radicale, qui
s'interroge sur la réalité • humaine, inclut r dans sa \ question
cette activité particulière de l'homme qu'est le savoir
scientifique. Il ? appartenait < précisément rà* un > philosophe des
sciences — je veux dire л à Gaston Bachelard — de se
demander : si; la psychanalyse rendait : compte adéquatement
de certains: mouvements- de l'imagination,, out si ceux-ci
n'étaient pas davantage justiciables d'une approche
phénoménologique. Certes,. nuL ne concédera, à la : philosophie ;
d'exercer inconsidérément son droit de regard : et de
révision ■;• : il lui i appartient de se surveiller elle-même autant
qu'elle prétend morigéner, les savants dont elle censure les
prétentions. De fait, la philosophie, fidèle en ceci à la
tradition de Socrate, fera plus volontiers l'apologie du non-savoir,
condition indispensable de tout progrès du s savoir, de tout
mouvement dans les sciences et de toute conscience en
mouvement. -, Le philosophie se : place au point dialectique ; où
toutes les prétentions scientifiques sont à la fois conservées
et annulées, et où l'esprit se retrouve en face de lui-même et
du réel, dans une incertitude vigilante qui, sans rien refuser,
ne consent à se plier toutefois à * aucun système d'autorité
134 JEAN STAROB INSKI Г

objective... La ■ philosophie a* sur les .; sciences humaines la


supériorité * de : mieux connaître le risque et le : non-fondé
de : son * entreprise. Elle • ne demandera ; pas qu'ont attribue
aux résultats de -ses enquêtes la? dignité: du; fait objectif,
si désireuse qu'elle soit de saisir; le réel et d'embrasser une
totalité que la somme des disciplines partielles : ne saura
jamais totaliser. Bref, elle cherche le sens, mais elle ne traite
pas le sens comme un objet de démonstration.,
A ce . point, la critique peut découvrir, ce qui l'apparente
elle-même à la * littérature. Ne consentira-t-on pas ; à

:
reconnaître que le ; mouvement : de l'invention t littéraire procède
de cette même conscience créatrice qui, dans la philosophie,
s'affirme et se saisit réf lexivement ? ? Sous un certain point
de vue (que lui imposait la science) la littérature se disposait
devant nous comme un ; objet : à connaître,- un phénomène : à
expliquer, , dans : ses : structures •> et dans son déterminisme.
Sous un autre point de vue, l'écriture s'offre comme ; un libre
mouvement de l'esprit, analogue à celui qui, dans la réflexion
et dans l'action, repense et réorganise les entreprises du
savoir scientifique; Comme ; subjectivité en acte, , la • littérature
refuse de se laisser réduire à un objet de connaissance; même
s'il est vrai que la forme dans laquelle l'écrivain s'est exprimé
ou dépassé prend sous nos yeux une sorte de solidité objective. .
L'élan générateur de l'œuvre, à tout le moins,- procède de la<
même source d'énergie libre dont s'alimente le travail de la;
critique appliquée à remettre en question les méthodes et les?
fins de la science. La réflexion philosophique, dès lors, nous;
apparaît comme le point où finissent par. converger les
tendances que nous avions d'abord opposées : discours
scientifique sur la littérature et conscience littéraire de la littérature.
Non seulement parce qu'en principe aucune activité humaine
ne devrait se situer hors de la compétence de la philosophie,
mais parce qu'il n'y a finalement pas de différence entre la
réflexion qui i repense la science : à partir d'un projet
fondamental; et la * réflexion > qui s'interroge ■ sur les pouvoirs ; du
langage et de l'imagination. Je veux donc croire (et ce n'est
là peut-être qu'une acte de foi de ma part) qu'il est un point
extrême où savoir, réflexion et création coïncident :, sous la
DIRECTIONS NOUVELLES: DE LA RECHERCHE CRITIQUE, 135

forme d'un savoir qui se ; conteste et d'une création qui se


dépasse en : conscience de • soi. L'équilibre parfait est sans
doute rarement atteint. Si la critique de Sartre se situe
parfois en ce point privilégié, c'est en faisant prévaloir le souci
de ne rien perdre de l'apport du r marxisme et des sciences
humaines. Si, d'autre part, la critique de Maurice : Blanchot
occupe souvent ce • lieu ; culminant, c'est davantage >, dans le
prolongement d'une expérience créatrice, où la <, recherche
s'applique, avec une admirable -, obstination, à * comprendre
cet affrontement de Vautre et de la séparation qui est au cœur,
même de l'acte poétique.
Diverses directions sont ouvertes à une libre et large
réflexion qui s'éveille en présence des œuvres littéraires.
D'abord s'offre la possibilité d'une : recherche qui : prendra
l'étude des textes pour moyen et non pour fin: Gaston
Bachelard instruit une philosophie de l'imaginaire, Jean Wahl une
philosophie de l'existence, en demandant à la poésie d'être
une source de la philosophie.. Ils : ne sont pasi à proprement
parler des critiques : ils ont rencontré la littérature sur Л eur
chemin de philosophes. Mais d'autres viendront, qui
partiront de leur exemple (ou de celui "■ de Bergson, de Gabriel
Marcel; de * Heidegger, . de Merleau-Ponty) pour se ; tourner
résolument vers des; œuvres littéraires ; ils ne veulent plus;
construire une philosophie à partir d'un butin poétique, mais
éclairer la poésie sous une sorte de haute surveillance
philosophique: Ce mouvement — s'il est irrévocable — appartient
alors à une conscience qui, , se détournant de la philosophie et
de son discours universalisable, se laisse fasciner par l'œuvre
et par le risque inhérent à l'œuvre. .Toute critique appliquée;
aux . textes mêmes implique, fût-ce comme l'un de ses
moments; cette intimité louche, cet engluement qui fait que l'on *
vit dans l'œuvre, porté par sa puissance, dans une
soumission aveugle aux. injonctions du texte : elle. participe par
cette recréation * qu'est la lecture, aux illuminations et aux
obscurités , de * l'œuvre. Décrire • fidèlement cette expérience
est encore un acte réflexif ; mais pour que cette description
s'organise, •. certains; principes régulateurs seront
indispensables : nous souhaiterions les ; trouver dans l'œuvre elle-
136 JEAN STAROBINSKI ;

même ; en fait nous les choisissons arbitrairement, tantôt


sous l'influence avouée d'une philosophie dont nous ? nous
réclamons, tantôt par voie indirecte, à travers les multiples
intermédiaires par lesquels nous entrons dans le jeu des
«visions du monde ». N'allons pas exiger qu'une explicite
profession y de foi philosophique et qu'une déclaration de

:
méthode précède toute entreprise critique. Car il ne faut .• pas
exclure l'éventualité d'une critique modeste, sans prétention
métaphysique avouée, . mais dont les qualités f développées
« sur le terrain » seraient précisément celles d'une réflexion'
philosophique en acte : il n'est pas nécessaire d'être phéno-
ménologue en titre pour faire de la bonne phénoménologie..
Le: respect, l'attention,, la présence vigilante qui laissent
l'auteur et l'œuvre s'accomplir en nous sont non seulement
les s conditions ? préalables de : toute analyse ; ultérieure, \ mais
constituent déjà une critique légitime — la critique de
l'écoute et de l'accueil intelligent :. l'exemple de Marcel;
Raymond fera mieux comprendre que je pense à une critique dont:
le style, le progrès, le langage dépendent moins d'une
question de principe posée d'entrée de jeu que des suggestions, ,.
des injonctions ressenties au contact de l'œuvre. De fait, si
cette critique : n'échappe : pas s à l'inévitable condition d'être ;


elle-même une création littéraire prenant appui sur une
création » antécédente, -. elle entend i s'effacer : elle-même : dans < le
mouvement qui • rend i les : chefs-d'œuvre intelligibles,- — se
confondre, pour ainsi s dire, avec leur ombre ou leur arôme.
Une œuvre est un monde. Et si le discours critique devait
se déployer en un rapport analogique total avec la loi ;
interne ; ou l'expérience ; du créateur, il occuperait ; plus i
d'espace, , il ; deviendrait un plus grand monde encore, à moins
de1 se donner pour fragmentaire, ou pour arbitrairement
limité à un i ordre particulier de : questions. , La i critique de
Marcel ' Raymond, celle d'Albert Béguin, ou celle de ? Jean
Rousset (j'atténue à dessein • leurs dissemblances) ■ indiquent
bien qu'elles laissent; en suspens, sans l'épuiser, la -tâche
infinie : de l'enquête : . ce suspens, ce caractère : volontairement
non-conclusif rendent sensibles à • la fois . la -, présence : et la
:

vraie distance des œuvres, leur intimité « inobjectivable », leur


DIRECTIONS NOUVELLES DE LA RECHERCHE CRITIQUE 137

transcendance. Une autre méthode consiste à prendre les


œuvres dans ■ le fil : d'une interrogation qui se sait ; d'avance


restreinte et partielle, mais aimantée par. une passion
dominante. Chez . Balzac, chez Proust, chez Malraux, la critique
de Gaëtan -, Picon cherche à saisir г le secret : d'une création
qui promeut à - l'existence, par la * vertu • d'un style et d'une
diction - inventés y . un ; univers ï imaginaire qui : ne saurait être
tenu pour la simple réplique du monde empirique de l'écri- -
vain : ces travaux constituent l'approche expérimentale
d'une esthétique de la littérature, et particulièrement d'une
esthétique du roman. Mais poser la question de la création
littéraire, chez Balzac et Proust, c'est poser sur l'œuvre une
question qui se pose dans l'œuvre même, comme l'un de ses
thèmes f principaux. Dans, cette concordance, la question
posée par le critique redouble d'intérêt.
Dans l'œuvre critique d'un Georges Blín, on ne
soulignera pas seulement ; l'ampleur exemplaire de l'information,
la force d'un langage descriptif et analytique
singulièrement différencié : on aimera surtout : l'attention portée sur
la finalité de l'œuvre, et sur les liens qui rattachent les faits
d'expression au ; « projet fondamental : » de l'écrivain: En ce
sens, les études de Georges Blin ; réalisent pleinement l'idée .:
sartrienne d'une psychanalyse existentielle, mais sans dénier
aux œuvres (comme le fait Sartre) \ le droit à l'autonomie
esthétique. Sa double étude : sur Stendhal indique bien que
l'œuvre ne peut être comprise que comme l'essor d'une
personnalité qui dépasse et transmue en structure littéraire les
données primitives de l'expérience vécue.
Les malentendus se sont accumulés fâcheusement autour
de ce qu'il •' est ; convenu de nommer critique thématique.
Tentons d'en dissiper . quelques-uns.
En un 1 premier sens, la critique thématique se définira
comme -, l'histoire ; diachronique des • idées, des ï thèmes, des i
symboles. C'est : la * Stoffgeschichte . et la Problemgeschichte
,

des Allemands :;: c'est l'un des aspects de Y History of Ideas


des r Anglo-Saxons. Ce thématisme-là, on le • voit, n'est pas
nouveau. C'est la méthode de certaines enquêtes . historiques
qui, dans l'évolution d'une idée, d'une image, d'un problème
138 JEAN STAROBINSKI

(au cours de plusieurs siècles ou sur une moindre durée) voit


l'indice expressif d'une transformation de l'esprit, de la
société 1 ou ; de 1 la ? civilisation. Nullement dénuées d'intérêt si
on les considère isolément, les variations du thème peuvent
revêtir par surcroît la fonction de révélateur : on peut
comprendre un i mouvement global, une transformation \
collective, si l'on suit assez attentivement les fluctuations 1 d'une
« variable associée ». Vamour et V occident de Denis de Rou-
gemont est un bon exemple de cette méthode ;.. on l'avait,
appliquée \ à des : figures , héroïques • ou légendaires ; (César,

;
Don Juan, Faust) ; on l'appliquera encore à des problèmes
philosophiques ou moraux (L'idée du bonheur, dont Robert
Mauzi a fait une étude approfondie sur une durée
relativement restreinte ;; la représentation de la folie, qui a retenu
l'attention de Michel Foucault ■;• pour Max Milner, ce sera
le Diable ; on y ajouterait aussi bien l'idée de décadence, qui
obligerait ; à reprendre, sa: contrepartie, l'idée ■ du, progrès,,
etc.). En ce premier sens, c'est donc de l'histoire littéraire
pourvue d'un fil > conducteur, de l'histoire : qui se spécialise
et s'approfondit/. Notons les conséquences de ce choix : si
l'on veut f suivre dans le ; détail ; l'expansion d'un thème ou
d'une ■; idée, rien n'oblige : à octroyer, aux : grands ; auteurs ; et
aux œuvres ; réussies , une : situation ; privilégiée .: ; les minores
et les minuscules auront également droit à toute notre
considération, — l'idée, le thème, l'image, leur diffusion et leurs
transformations devant compter; plus que les -auteurs qui les
représentent ... L'ennui guette.
En un second sens, le:« thématisme » ne serait que la
reprise minutieuse : au fort ; grossissement, à * l'intérieur d'une
œuvre unique, de la méthode appliquée à l'histoire séculaire
d'un thème : il appartiendrait au critique de choisir un thème
qui non seulement serait organiquement lié à l'œuvre (tout
;

y étant solidaire, il n'y a là guère de risque) mais


suffisamment représentatif de : l'intention constituante. Étudier, chez
Éluard, le : thème de l'amour, est une entreprise plus que
!

légitime; et dont personne ne contestera la validité ; mais •■


restreindre son > attention < sur quelques images-clés n'est pas
moins légitime : René Girard me disait avoir consacré quel-
DIRECTIONS NOUVELLES DE LA RECHERCHE CRITIQUE I39

ques leçons à analyser chez ce poète l'image de la femme


endormie. Cette recherche était : complétée, par une enquête
analogue poursuivie chez Valéry et chez quelques autres ; à
partir de là, un comparatisme thématique • permettrait de
mettre en place non seulement une sorte de poétique moderne
du sommeil (et de la contemplation d'une dormeuse) mais
constituerait ; une voie d'approche « différentielle » grâce à
laquelle l'essence spécifique de divers mondes poétiques se
laisserait deviner.
En dépit de certaines apparences (le « thème » du cerclé),
l'œuvre critique de Georges Poulet ne correspond à aucune
de ces deux formes de thématisme. Constituerait-elle une
troisième variété de critique thématique: ? Il faut y regarder,
de plus près. . Georges Poulet se s met toujours en quête du
cogito initial d'une pensée — et n'étudie guère que les
auteurs dont la pensée se développe à partir d'un cogito; II ne
s'agit donc pas d'une critique des œuvres comme telles, mais
de la ' description d'une aventure de la conscience, ressaisie
à partir d'un premier acte de présence à soi. Or cette présence
à soi se détermine dans des coordonnées spatio-temporelles.
Comment la conscience se perçoit-elle ■•-}: La question < est .
aussitôt : comment habite-t-elle l'espace, la durée, l'instant ?
Définirons-nous cette œuvre comme une critique de la
subjectivité pure, comme une critique catégorielle ? Il est
néanmoins difficile de la nommer thématique, puisqu'elle '
n'examine pas en objectivité la ; fonction \ d'un thème dans une
œuvre, mais ? tend à ; reconstituer, par/ la : sympathie •
subjective, le développement d'une expérience dans une certaine
dimension ; de ;■ l'être. On a maintes j fois -, remarqué que .'. la
séquence logique du parcours suivi par Georges Poulet : ne
correspond ni à la séquence * interne de l'œuvre d'art, ni, le
plus souvent, à la ■ chronologie externe de l'expérience
biographique. C'est * que, dans > cette ■ perspective, l'œuvre et la .
vie ne : sont que les ; témoins : accidentels et irréguliers de
ce qui se décide au ' niveau <. de la ; conscience : le devenir
subjectif, tel que le développe Georges Poulet, n'a « pas à

recouvrir les moments ; successifs d'une histoire vécue ; il


pourrait même se concevoir comme quasi instantané, . cou-
1 40 JEAN STAROBINSKI

pant presque perpendiculairement le cours du « temps


mesurable ».
La critique de Jean-Pierre Richard 1 se développe, , elle,
dans le registre de la qualité sensible, c'est une expérience
sensorielle attentive , à la saveur des images (dont Poulet,
dans son : ascétisme, parle fort peu) ; mais les réalités ainsi •

.
décrites tendent à se lier, comme chez Georges Poulet, par
une sorte de nécessité intrinsèque, , plutôt que selon l'ordre
du calendrier ou celui des feuillets du livre considéré. Jean-
Pierre Richard cherchera de la sorte à débusquer par , une

<
lecture vigilante : le « miroitement en dessous », l'univers
d'images et de : mythes élémentaires - qui se dissimule . sous
l'œuvre et en* constitue la texture primitive. II. peut certes
arriver que ces expériences sensibles, évoquées avec
d'admirables dons d'écrivain, prennent valeur de thèmes : mais ce1
sont des . successions de - thèmes, instables, fluents, qui 1 ne
s'épanouissent que pour être supplantés par d'autres. Si c'est
là un thématisme, c'est en tout cas > un polythématisme où
tout : renvoie à 1 un - sujet percevant, . en qui v vient : affleurer
l'essence matérielle du monde. Ce qui prédomine, ce n'est
pas la constance des thèmes, mais l'unité d'une enquête.
On se demandera peut-être . si l'extrême acuité de
l'analyse « catégoriale » n'a pas pour contrepartie un relatif
rétrécissement du champ exploré. Pourtant, à l'intérieur de
chacune des : grandes catégories choisies par Poulet : ou par

Richard,' des temps forts se . marquent, où la note frappée


s'environne d'harmoniques et rend perceptible une, totalité
organique. Tout ce qui paraissait exclu du champ de
l'enquête vient alors s'ordonner autour d'une . présence rendue
sensible...
Un tableau (même sommaire) de la critique depuis 1920
ne, serait pas complet s'il n'incluait les œuvres de critique
produites par les poètes : ils ont pour maître et pour modèle
commun Baudelaire. Avantage énorme sur les universitaires
qui descendent de Taine et de Sainte-Beuve et qui ne sont
pas г toujours > heureux de cette hérédité. Mais il ' faudrait
nommer, à \ peu ; d'exception près, tous . nos poètes (et les
meilleurs prosateurs) : la critique ;• de combat de Breton,
DIRECTIONS NOUVELLES DE LA RECHERCHE CRITIQUE 141

de Gracq, d'Éluard, d'Aragon, de Char ; la critique de


participation dramatique, de confrontation et de recherche, chez
Jouve, Arland, Emmanuel, et, parmi les plus jeunes, chez
Robbe-Grillet, Pingaud, Butor, Bonnefoy, Jaccottet, Vigée,
Sollers (l'inventaire n'a pas la prétention d'être complet).
C'est la preuve, encore une fois, que si loin qu'elle puisse
s'écarter dans la spéculation, la réflexion critique surgit avec
la littérature elle-même et respire du même souffle.
Jean Starobinski.