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Privato Comparato || C.
a | || №
S; – į I
2 ;-
oļļļulq oqnųņsı
c ) ( 5é ?-
- îV l, 2 O
C 0 URS

CODE
-
CIvIL.
ToME TREIZIÈME.
(Tomes XXVI et XXVII de l'édition française.)
Bruxelles - Typ. BRUYLANT-CHRIsToPHE & Cº, rue Blaes, 33
lSTlTUTODI DIRITTO COMPARATO
inv n.- CAUſ3 5 6#
COURS
DE

CODE CIVIL PALA

C. DEMOLOMBE,
DoYEN DE LA FAcULTÉ DE DRoIT,
ANCIEN BATONNIER DE L'oRDRE DEs AvocATs A LA coUR DE CAEN,
oFFICIER DE LA LÉGIoN D'HoNNEUR.

ÉDIT 10N

Augmentée de la législation et de la jurisprudence belges


et d'une table chronologique des arrêts des cours françaises et belges.

TOME TREIZIÈME.
-

DES CONTItATS

0U

DEs oBLIGATIoNs CoNvENTIoNNELLEs EN GÉNÉRAL.

II

J. STIEN O N, ÉDITEU R.

1873
C 0 URS
DE

CODE CIV
LIVRE TR0ISIÈME.

TITRE TR0ISIÈME.
DES CONTRATS OU DES OBLIGATIONS CONVENTIONNELLES EN GÉNÉRAL.

–-9-

CHAPITRE IV. 14. — 5° Le créancier doit comprendre les deux choses


dans sa demande, avec l'alternative sous laquelle elles
DES DIVERSES ESPÈCES D'oBLIGATIONS. sont dues.
15. — 4° Si l'obligation alternative comprend des choses
SECTION III. de nature différente, une chose mobilière, par exemple,
DES OBLIGATIONS ALTERNATIVES. ou une chose immobilière, sa nature, à elle-même, ne
peut être déterminée à priori; elle dépend du choix qui
SOMMAIRE. sera fait pour le payement.
16. — 5° L'obligation alternative est-elle translative de
1. — Division. propriété lorsqu'elle a pour objet des corps certains et
déterminés ? — Exposition.
1. - Quels sont les caractères distinctifs de 17. - a. D'après une première opinion, l'obligation alter
l'obligation alternative ? native n'est, en aucun cas, translative de propriété.
Et quels sont ses effets? 18. — b. Une seconde opinion distingue si le choix appar
Voilà les deux points que nous avons à exa tient au débiteur ou s'il appartient au créancier ; et
elle décide que l'obligation alternative, qui ne transfère
miner. pas la propriété dans le premier cas, la transfère, au
contraire, dans le second cas.
I
19. — c. C'est dans tous les cas sans distinction qu'il faut
Des caractères distinctifs de l'obligation alternative. décider que l'obligation alternative est translative de
propriété.
SOMMAIRE. 20. — Importance théorique et pratique de la solution
qui précède.
2. — L'obligation alternative est celle qui comprend deux 21. — Suite.
choses sous une particule disjonctive. — Exemple. 22. — Suite. -

5. — Elle peut aussi en comprendre trois, ou quatre, ou 25. - Suite. — Si les deux choses ont péri par cas fortuit
plus encore. chez le débiteur, la perte doit-elle être supportée par le
4. — Le mot chose doit s'entendre ici dans son acception créancier, de sorte qu'il n'en soit pas moins tenu de
large, comme exprimant tout ce qui peut être la matière payer le prix, quoique ni l'une ni l'autre des choses ne
d'une obligation. puisse plus lui être livrée?
5. — Suite. — Observation. 24. — Il ne faut pas confondre l'obligation alternative
6. — De quelle manière les choses sont-elles dues dans avec l'obligation conjonctive. — Qu'est-ce qu'une obli
une obligation alternative ? gation conjonctive?
7. — Suite. 25. — Suite.
8. — Suite. — Déductions. 26. — Suite. — Des effets de l'obligation conjonctive.
9. - 1° L'obligation est pure et simple, si l'une des deux 27. — Suite.
choses promises ne pouvait pas être l'objet de l'obli 28. — Suite.
gation. 29. — Suite.
10. — Suite. 50. — Il faut aussi distinguer l'obligation dite facultative
11. — Suite. d'avec l'obligation alternative. — Qu'est-ce que l'obli
12. — Suite. gation facultative ?
15. - 2° L'obligation devient pure et simple, si l'une des 51. — Suite. — Des effets de l'obligation facultative.
choses promises périt et ne peut plus être livrée. 32. - Suite.
DEMOLOMBE. 15, 1
2 - DES CONTRATs [P., t. XXVI, p.5-5.]

55. - De la différence qui sépare l'obligation alternative Si donc, à l'exemple du législateur, nous
- d'avec l'obligation avec clause pénale.
34. — De la différence qui sépare l'obligation alternative appliquons les explications qui vont suivre au
d'avec l'obligation conditionnelle. cas où l'obligation alternative comprend seule
55. — De l'obligation qui consiste à livrer une chose in ment deux choses, il est entendu qu'il faut les
certaine à prendre parmi plusieurs choses certaines... appliquer de même, mutatis mutandis, au cas où
incertum ex certis.
elle en comprend un plus grand nombre.
2. — I. D'après l'article 1189 : 4. — Le mot chose, d'ailleurs, doit s'entendre
« Le débiteur d'une obligation alternative est ici dans l'acception large que nous lui avons
« libéré par la délivrance de l'une des deux déjà reconnue, comme exprimant tout ce qui
« choses qui étaient comprises dans l'obliga peut être la matière d'une obligation : non-seu
« tion. » lement donc un bien corporel, meuble ou im
Je me suis obligé à vous livrer telle chose ou meuble, que le débiteur promet de donner,
telle autre chose, mon cheval blanc ou mon che mais encore un fait qu'il promet d'accomplir ou
val noir, non pas l'un et l'autre conjonctivement, dont il promet de s'abstenir. (Comp. notre
mais l'un ou l'autre disjonctivement : t. XII, Traité des contrats, n° 502, p. 102.)
Je ne dois donc vous livrer que l'une des deux Aussi le mot prestation aurait-il été plus cor
choses, et la délivrance que je vous ferai de rect, dans l'article 1189, que le mot chose, qui,
l'une éteindra mon obligation à l'égard de rapproché du mot délivrance, qui s'y trouve
l'autre. également employé, semblerait impliquer que le
Telle est l'obligation alternative !. caractère alternatif ne peut convenir qu'aux obli
Obligation composée, par opposition à l'obliga gations de donner.
tion simple, qui ne comprend qu'une seule chose, Mais ce n'est là, tout au plus, qu'une incor
elle comprend deux choses sous une particule rection de langage.
disjonctive; de manière que le payement de l'une Et il est manifeste que l'obligation alternative
doit, en effet, libérer l'autre. peut avoir indistinctement pour objet une chose,
« Ubi verba conjuncta non sunt, disait Paul, un fait ou une abstention :
sufficit alterutrum esse factum. » (L, 10, ff., de « Comme si, dit Pothier, je me suis obligé de
Reg. juris.) vous bâtir une maison ou de vous donner cent
3. — L'article 1189 prévoit le cas où l'obli pistoles... » (N° 245.)
gation alternative comprend seulement deux Rien ne s'oppose,en effet, à ce que les parties
choses. contractantes posent l'alternative comme elles
Mais elle peut en comprendre trois, ou quatre, l'entendent : soit entre deux choses; soit entre
ou plus encore. deux faits; soit entre deux abstentions; soit entre
Il suffit, quel qu'en soit le nombre, qu'elle les une chose ou un fait ; soit entre un fait ou une
comprenne sous une particule disjonctive, pour abstention, etc.
qu'elle soit alternative à l'égard de toutes égale 5. — A la condition, toutefois, qu'il existe
ImeIlt. entre les prestations comprises alternativement
Dumoulin remarquait, il est vrai, avec une dans l'obligation une différence qui les distingue
certaine justesse, que le mot alternative ne sup l'une de l'autre, et d'où résulte pour la partie
pose régulièrement que deux choses : à laquelle le choix appartient un intérêt à
« Ut enim alter vel alteruter proprie et stricte l'exercer.
dicitur de duobus tantum..., ita alternativa stipu Il est évident que l'obligation serait simple, et
latio dicitur stricte et proprie de duobus tantum... » non pas composée ni alternative, si cet intérêt
Mais il n'en reconnaissait pas moins le carac n'existait pas. -

tère alternatif dans la stipulation qui comprend Je me suis obligé à faire pour vous tel
plus de deux choses : - ouvrage; sinon, à vous payer une somme de
« Et quod dico de duobus, idem de tribus vel 500 fr. ou une somme de 1,000 fr.
pluribus alternatim expressis, quia adhuc est alter Cette obligation subsidiaire est-ellealternative ?
nativa, licet minus propria... » (Div. et indiv., Il faudrait, pour répondre affirmativement,
part. II, n° 122.) supposer un débiteur qui aimerait mieux payer
C'est aussi ce que le code a pris soin de dire , 1,000 fr. que 500 fr.
dans l'article 1 196 : Or, cela ne se voit guère.
« Les mêmes principes s'appliquent au cas où Une telle proposition est d'évidence. (Comp.
• il y a plus de deux choses comprises dans Pomponius, L. 12, ff., de Verbor. obligat.; Po
« l'obligation alternative. » thier, n° 245.)

* Lorsque l'emprunteur s'engage à restituer la somme voir de l'emprunteur de refuser le payement en donnant
ou à fournir hypothèque, sans stipulation d'intérêts, l'hypothèque. Brux., cass., 14 février 1820 (Pasic. à sa
l'obligation n'est point alternative. Il n'est pas au pou date, p. 58). [ÉD. B.]
[P., t. XXVI, p. 5-8.] OU DES OBLIGATIONS. - Nº 2-8. - 5

Mais du motif même sur lequel elle est fon étaient venus quelques-uns, qui de l'assimila
dée, il résulte que l'obligation peut être alter tion de l'obligation alternative à l'obligation de
native, lorsqu'il existe pour celui à qui le choix genre déduisaient cette conclusion que :
appartient un intérêt à l'exercer entre les deux De même que toutes les choses comprises dans
quantités inégales qui y sont comprises. une obligation alternative sont in obligatione, en
C'est ce qui arrivera si on suppose que la vertu d'un dénombrement exprès... per expres
partie de l'alternative qui s'applique à la quan sam dinumerationem ;
tité la plus faible est accompagnée de modalités • Dans une obligation de genre, toutes les choses .
différentes de celles qui accompagnent la partie du genre sont in obligatione, en vertu d'un dé
de l'alternative qui s'applique à la quantité la nombrement tacite... per tacitam vel intellectua
plus forte. lem dinumerationem;
Je m'oblige à vous livrer cent hectolitres de De sorte qu'il n'y aurait pas de différence entre
blé dans trois mois, ou deux cents hectolitres l'une et l'autre obligation.
dans six mois. « ... Non esse differentiam inter obligationem
Voilà certainement une obligation alterna alternativam et obligationem generis... » (Loc. su
tive. pra cit., n° 99.)
6. — De quelle manière les choses sont-elles 7. — Oh! certainement Dumoulin avait, si
dues dans l'obligation alternative ? j'osais m'exprimer ainsi, beau jeu contre une
C'était, dans notre ancien droit, une question doctrine pareille !
fort agitée entre les docteurs; et peut-être y Et il a pu répondre que le sens commun suffi
avaient-ils employé des arguments un peu sub sait à la réfuter... quod sensus communis ostendit !
tils ; -
(Loc. supra, n° 66.) -

Ce qui a pu faire dire que cette question est pu Il est, en effet, d'évidence que l'obligation de
rement oiseuse. (Larombière, art. 1189, n° 6.) genre, dans son indétermination sans limites, ne
Tel n'est pas notre avis pourtant; et nous s'applique, dans le présent, à aucun objet, et
croyons qu'il n'est pas sans intérêt, pour la rec que l'objet auquel elle doit s'appliquer, dans
titude scientifique des solutions que nous avons l'avenir, et qui est, jusqu'à la délivrance, quel
à en déduire, de préciser, sous ce rapport, le que chose seulement d'intellectuel et d'idéal,
caractère de l'obligation alternative. aliquid intellectuale... et ideam platonicam !... ne
La doctrine la plus générale autrefois paraît saurait être déterminé que par la délivrance
avoir été que les choses auxquelles l'obligation même.
alternative s'applique sont également in obliga Aussi l'obligation de genre ne peut-elle pro
tione, et qu'elles sont dues au même degré, en ce duire qu'un simple droit de créance, jus ad rem,
sens que chacune d'elles est due sous cette con sans conférer jamais un droit de propriété, jus
dition réciproque : si l'autre n'est pas payée. in re. .
Cette doctrine toutefois avait rencontré un Et la question qui s'agite, en ce qui concerne
redoutable adversaire dans Dumoulin, qui l'a l'obligation alternative, de savoir si elle rend le
combattue avec cette rudesse de démonstration stipulant propriétaire ou seulement créancier,
dont ses meilleurs morceaux portent souvent cette question ne peut pas même s'élever en ce
l'empreinte. qui concerne l'obligation de genre, dans laquelle
Suivant lui, les deux choses dues alternative le stipulant ne peut certainement être que créan
ment ne sont pas in obligatione, mais seulement cier. (Infra, n° 25.) -

l'une d'elles. 8. — C'est que l'obligation alternative, à la


Le débiteur d'une obligation alternative n'est différence de l'obligation de genre, comprend
pas tenu de livrer l'une et l'autre chose... utrum déterminément chacune des choses auxquelles
que, mais seulement l'une ou l'autre... alter elle s'applique.
utrum ; Ce qui la caractérise, en effet, c'est qu'elle se
« Ergo, non utrumque, sed alterutrum tantum produit sous une expression dans laquelle toutes
est in obligatione... » (Part. II, n° 118.) les choses qu'elle comprend se trouvent indivi
Autrement, on en viendrait à prétendre que duellement désignées... et per se contemplatœ !
dans l'obligation de genre, c'est-à-dire dans (Dumoulin, loc. supra., n° 156.) -

l'obligation qui a pour objet une chose déter Voilà son vrai caractère, qui la distingue à la
minée seulement dans son espèce et dans sa fois de l'obligation de genre et de l'obligation de
quantité, comme celle de livrer dix mesures de corps certain, entre lesquelles elle tient, en
blé ou de livrer un cheval, toutes les choses du quelque sorte, une place intermédiaire.
genre sont in obligatione, et que le débiteur doit, Or, s'il en est ainsi, comment ne pas recon
jusqu'à ce qu'il soit libéré, tout le blé et tous les naître que les choses auxquelles elle s'applique
chevaux qui existent. sont in obligatione, et qu'elles sont toutes égale
Et c'est, en effet, à cette extrémité qu'en ment dues?
4 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 8-11.j

On peut dire, sans doute, en un certain sens, gation alternative est due également et principa
que l'obligation alternative n'a pour objet que lement... per se, œque, ac principaliter, licet alter
l'une des choses qu'elle comprend, en ce sens native... (Part. II, n° 157.)
que le débiteur sera libéré en livrant l'une ou 9. — De cette prémisse une fois posée, toutes
l'autre. nos déductions vont procéder logiquement et,
Et le choix qu'il fera déterminant et concen en quelque sorte, d'elles-mêmes.
trant l'obligation sur la chose qui sera choisie, 1° C'est ainsi que, d'après l'article 1192 :
il en résultera effectivement qu'elle seule aura « L'obligation est pure et simple, quoique
été due ab initio. (Comp. Toullier, t. VI, n° 689, « contractée d'une manière alternative, si l'une
Éd. B., t. III, p. 465; Larombière, art. 1189, « des deux choses promises ne pouvait être le
n° 6.) « sujet de l'obligation. »
Mais laquelle sera choisie? Le sujet..., dit notre texte, ou, plus correcte
On l'ignore. ment, l'objet (art. 1108, 1126).
Et c'est précisément dans cette incertitude Rien de plus simple, puisque les choses
qu'il s'agit d'apprécier le caractère de l'obliga étaient, toutes les deux, in obligatione.
tion alternative, et si les deux choses auxquelles L'une d'elles manque !
elle s'applique sont également in obligatione. Eh bien, l'autre reste.
Or, les termes de la question étant ainsi préci Et l'obligation a toujours un objet.
sés, nous ne croyons pas que l'on puisse hésiter 10. — J'ai promis de livrer une chose qui
à la résoudre affirmativement. est dans le commerce, ou une chose qui n'est
Les deux choses, en effet, auxquelles l'obliga pas, au contraire, dans le commerce. (Art. 558.)
tion s'applique sont comprises dans cette obliga Mon obligation est valable; mais, en se con
tion, de la même manière et au même degré, ni centrant sur l'une des choses seulement, elle est
plus ni moins. pure et simple.
L'une n'est pas due plus que l'autre, ni avant Pourquoi, en effet, serait-elle nulle? où est
l'autre; il n'y en a pas une qui soit due principa l'obstacle à ce qu'elle subsiste quant à la chose
lement, tandis que l'autre serait due subsidiai qui peut en être l'objet?
rement. Il en serait de même si j'avais promis une
Toutes les deux sont, au contraire, sur le chose licite ou une chose illicite.
même plan, dans une parfaite réciprocité de 11. — Dans ce dernier cas, toutefois, il
lien. importe de vérifier exactement le caractère de la
De sorte qu'il n'y a aucun motif pour préten convention, afin d'empêcher que les parties ne
dre, de l'une plutôt que de l'autre, qu'elle n'est déguisent, sous l'apparence d'une obligation
pas in obligatione. (Comp. Pothier, n" 246-248; alternative, une obligation illicite principale,
Demante et Colmet de Santerre, t. V, n° 115 et dans laquelle la prétendue alternative ne serait
115 bis.) qu'une clause pénale accessoire, destinée à en
C'est-à-dire que l'obligation alternative offre garantir l'exécution. º

l'image d'une sorte de solidarité réelle et objec Ce n'est pas alors, en effet, l'article 1192 qu'il
tive, à l'instar de la solidarité personnelle et sub faudrait appliquer, mais bien l'article 1227,
jective. d'après lequel : .
Quand deux codébiteurs sont engagés dans « La nullité de la clause pénale entraîne celle
une obligation solidaire, qui pourrait avoir l'idée « de l'obligation principale. »
de soutenir qu'ils ne sont pas également in obli C'est aux magistrats qu'il appartient de re
gatione ? chercher, en fait, la véritable intention des par
« Il y a solidarité entre les débiteurs lorsqu'ils ties, et si leur convention présente deux objets
« sont obligés à une même dette...» (Art. 1200.) principaux, ou si l'un d'eux, celui qui est illicite,
Sans doute, le payement fait par un seul libé en est seul l'objet principal.
rera les autres envers le créancier. Le caractère illicite de l'une des prestations
Mais tant que le payement n'a pas eu lieu, était-ilassez apparent pour que les parties n'aient
ils n'en sont pas moins tous également débiteurs. pas pu s'y méprendre ? -

Eh bien, de même, tant que le payement de On devra être naturellement porté à supposer
l'une des choses comprises dans l'obligation qu'elles n'ont fait qu'une convention avec clause
alternative n'a pas eu lieu, elles n'en sont pas pénale ;
moins toutes dues également et, nous pourrions Tandis que la supposition contraire devrait
dire, solidairement. plutôt prévaloir, si le caractère illicite de la con
Aussi Dumoulin finit-il par reconnaître cette vention pouvait paraître douteux. (Comp. infra,
vérité, n° 55 ; Colmet de Santerre, t. V, n° 119 bis.) s
Et c'est sa dissertation même qui témoigne 12. — L'une des deux choses que le promet
que chacune des choses comprises dans l'obli tant s'obligeait, sous une alternative, à livrer au
[P., t. XXVI, p. 11-14.] OU DES OBLIGATIONS. — Nº* 9-15. 5

stipulant, appartenait à celui-ci au moment où Toullier, reprenant Pothier, dont la doctrine,


la convention a été formée. en ce point, lui paraît inexacte, répond que :
Le promettant peut-il néanmoins la lui livrer « Ce n'est point parce que, les deux choses
si, au moment où la livraison doit se faire, cette étant dues, l'obligation subsiste dans celle qui
chose a cessé de lui appartenir ? reste ; mais parce que c'est le propriétaire d'une
Non, répondait Pothier, d'après Marcellus chose qui doit en supporter la perte. » (T. VI,
(L. VII, $ 4, ff., de Solut. et Liber.) : n° 695, Éd. B., t. III, p.465.)
« Parce que cette chose n'étant pas, lors du Mais c'est Toullier, au contraire, qui nous
contrat, susceptible de l'obligation qui a été con paraît commettre ici une double inexactitude, en
tractée envers moi, cum res sua nemini deberi prétendant :
possit, il n'y a que l'autre qui soit due. » 1° Que les deux choses comprises dans une
(N° 249.) obligation alternative ne sont pas également
Cette déduction serait encore généralement dues ;
vraie. (Comp. Toullier, t. VI, n° 689, Éd. B., 2° Que cette obligation n'est pas translative
t. III, p. 465; Larombière, art. 1192, n° 1.) de propriété.
Supposons, en effet, que, lors du contrat, les Nous croyons avoir déjà réfuté la première
deux choses appartenaient au stipulant. proposition (supra, n° 6-8, p. 3).
Il est clair que le contrat n'aurait pas pu se Et nous espérons pouvoir réfuter bientôt la
former, faute d'objet. seconde (infra, n° 16-19).
Eh bien, de même, il n'a pas pu se former Aussi Toullier a-t-il été lui-même repris par
d'une manière alternative, faute de deux objets, son savant annotateur, qui enseigne, bien plus
puisque l'un d'eux, appartenant au stipulant, ne justement, que « l'obligation devient pure et
pouvait pas être compris dans l'obligation alter simple après la perte de l'une des deux choses,
native, à ce moment où elle devait se former. parce que l'objet de cette obligation, qui était
(Comp. notre t. XII, Traité des contrats, n° 510, une chose indéterminée entre deux choses déter
p. 104.) minées, se trouve fixé à celle qui reste. » (Duver
Il en serait autrement dans une obligation de gier sur Toullier, loc. supra cit., note a.)
genre ! 14. — 5° Puisque les deux choses sont égale
Oh ! sans doute ; et rien ne s'oppose, en effet, ment in obligatione, le créancier doit les
dans ces sortes d'obligations, à ce que le promet comprendre toutes les deux dans sa demande,
tant livre au stipulant une chose qui appartenait non pas, bien entendu, conjonctivement, mais
à celui-ci lors du contrat. (Loi précitée, 7, $ 4, disjonctivement, avec l'alternative sous laquelle
ff., de Solut.) elles sont dues ;
Mais c'est là précisément ce qui différencie Excepté pourtant le cas où le choix, qui, en
l'obligation de genre d'avec l'obligation alterna règle générale, appartient au débiteur, aurait
tive; c'est que dans la première les choses ne été, par une clause particulière, accordé au
sont pas considérées individuellement..., per se créancier. (Comp. infra, n° 57-58; Pothier,
contemplata ; tandis qu'elles sont considérées n° 248.) - -

individuellement dans la seconde. (Supra, n°8, 15.—4° Il s'ensuit encore que si l'obligation
p. 5.) alternative comprend des choses de nature diffé
« ... Quia, in alternativa, contrahentes viden rente, une chose mobilière, par exemple, ou une
tur habere affectum ad determinatas species; sed chose immobilière, une chose divisible ou une
in stipulatione generis, non videntur habuisse chose indivisible, sa nature, à elle-même, ne
affectionem magis ad unum quam ad alium. » peut pas être déterminée à priori, et qu'elle dé
(Dumoulin, part. II, n° 157.) pend du choix qui sera fait pour le payement.
13. — 2° D'après l'article 1195, Est-ce le meuble qui est choisi;.
« L'obligation devient pure et simple si l'une L'obligation sera mobilière ;
« des choses promises périt et ne peut plus être Et elle sera immobilière si c'est l'immeuble
« livrée... » qui est l'objet du choix.
L'une des choses a péri soit par cas fortuit, De même qu'elle sera divisible si c'est la
soit même par la faute du débiteur ; chose divisible qui est choisie, et indivisible si
Ou le promettant est devenu, depuis le con le choix porte sur la chose indivisible. (Comp.
trat, propriétaire de l'une d'elles. art. 1221, 5°.)
L'autre chose reste due, dès lors, déterminé Mais, tant que le choix n'a pas eu lieu, le meu
ment... reliquum debetur, dit Pomponius (l. XVI, ble ou l'immeuble, la chose divisible ou la chose
ff., de Verbor. obligat.; comp. Douai, 15 novem indivisible étant également dus et au même
bre 1844, Brame-Daniaux, Dev. et Pas. fr., 1845, degré ni plus ni moins l'une que l'autre, la na
II, 570.) ture mobilière ou immobilière, divisible ou indi
Pourquoi ? visible de l'obligation demeure, par cela même,
6 DES C0NTRATS [P., XXVI, p. 14-17.]

en suspens. (Comp. notre t. V, Traité de la Dis le choix, ou plutôt par la notification qui en est
tinction des biens, — de la Propriété, — de l'Usu faite, que la propriété est transférée en vertu de
fruit, etc., n° 550, p. 77 ; Pothier, Traité de la l'obligation. (T.VI, n° 695, Éd. B., t. III, p.465.)
communauté, n° 74.) Cette théorie est aussi celle de M. Larombière.
16.—5° Enfin, du caractère que nous venons (Art. 1195-1194, n° 2.)
d'attribuer à l'obligation alternative, nous con 18. — b. Marcadé, au contraire, paraît faire
cluons encore qu'elle confère au stipulant, dès une distinction :
l'instant où elle est formée, et avant même que Le choix a-t-il été laissé au débiteur, suivant
le choix du débiteur ou du créancier ait spécia la règle générale ?
lisé celle des choses qui en sera seule définitive Le savant auteur admet aussi que la propriété
ment l'objet, qu'elle lui confère, disons-nous, ne sera transférée au créancier que par l'exer
non pas seulement un droit de créance, jus ad cice du choix, qui déterminera celle des choses
rem, mais un droit de propriété, jus in re, lors auxquelles son droit s'applique.
que, bien entendu, elle a pour objet des corps Mais il admet que la propriété sera immédia
certains et déterminés ; tement transférée au créancier, si c'est à lui que
Comme si, par exemple, je vous ai vendu ma le choix a été déféré.
maison A ou ma maison B. « Ainsi, dit-il, quand Pierre avait promis de
Cette dernière déduction, toutefois, est fort me donner son navire ou sa maison, et qu'il
controversée. vend cette maison après que le navire a péri, il
Et deux thèses contraires sont soutenues dans est clair que l'obligation, par la perte du navire,
la doctrine : s'étant trouvée avoir la maison pour objet uni
La première, qui nie que, en aucun cas, l'obli que, j'ai été dès lors propriétaire de cette mai
gation alternative puisse, par elle-même, trans son et que je peux la revendiquer. »
férer la propriété ; Puis il ajoute :
La seconde, qui distingue si le choix appar « Que si le choix entre la maison ou le navire
tient au débiteur ou s'il appartient au créancier, avait été laissé à moi, créancier, je pourrais
et qui, refusant aussi, dans le premier cas, à revendiquer, dans le cas même où la maison aurait
l'obligation alternative l'effet translatif de pro été aliénée, le navire existant encore : alors, en effet,
priété, le lui reconnaît dans le second cas. j'étais propriétaire de celui des objets que je voudrais
17. — a. En faveur de la première thèse, on choisir; j'étais propriétaire de la maison, sous la
peut dire que la propriété, par son caractère condition que je la choisirais; le choix que je
essentiel, ne saurait s'appliquer qu'à un objet déclare faire de cette maison a donc un effet
spécialement déterminé. - rétroactif et m'en rend propriétaire depuis le
La propriété, en effet, c'est le droit le plus jour même du contrat. » (T. IV, art. 1194,
net et le plus arrêté qui existe. n° 587.)
« Aio hanc rem esse meam ! » 19. — c. Mais nous n'admettons, pour notre
Comment concevoir une propriété qui ne part, ni l'une ni l'autre de ces thèses; et, à notre
s'appliquerait à aucun objet, une propriété in avis, c'est dans tous les cas sans distinction que
abstracto et pour ainsi dire... en l'air ! l'on doit décider que l'obligation alternative est
Or, dans l'obligation alternative, le droit du translative de propriété :
stipulant ne s'applique déterminément, tant que 1° En effet, aux termes de l'article 1138,
le choix n'est pas fait, à aucune des deux choses ; « L'obligation de livrer la chose est parfaite
Donc il est impossible qu'il constitue un droit « par le seul consentement des parties contrac
de propriété. « tantes; elle rend le créancier propriétaire... »
Et voilà bien ce que M. Bigot-Préameneu a Cette disposition est générale et doit, en con
déclaré dans l'Exposé des motifs : séquence, s'appliquer à toute obligation de livrer
« Lorsque l'une ou l'autre de deux choses a une chose, à moins qu'il n'existe un texte con
été promise, il y a incertitude sur celle des traire, ou que le caractère essentiel de l'obliga
choses qui sera délivrée au créancier; et de cette tion n'y résiste ;
incertitude il résulte qu'aucune propriété n'est trans Or, on ne trouve, en ce qui concerne l'obliga
mise au créancier que par le payement de l'une des tion alternative, aucun texte qui l'excepte de la
choses; jusqu'alors, la propriété reste sur la tête et, règle posée par l'article 1158 ;
conséquemment, aux risques du débiteur. » (Fenet, Et nous n'apercevons non plus, dans son
t. XIII, n° 246.) caractère, aucun obstacle à ce que cette règle lui
« Telle est la véritable théorie de la matière, » soit appliquée ;
dit Toullier, qui conclut que l'objet du contrat Tout au contraire, puisque cette obligation,
demeurant en suspens, et ne pouvant être déter quoique alternative, n'en comprend pas moins
miné que par le choix du débiteur ou du créancier, chacune des choses auxquelles elle s'applique.
si le choix lui est déféré, ce ne peut être que par 2° La propriété peut être soumise à une con
[P., XXVI, p. 17-19.] OU DES OBLIGATIONS. — N°* 16-25. 7

dition. (Comp. notre t. XII, Traité des contrats, 1° En cas de faillite ou de déconfiture du dé
n° 557 bis, p. 565.) biteur, le créancier peut revendiquer l'une ou
| Pourquoi ne pourrait-elle pas être soumise à l'autre des choses promises, sans subir la perte
une alternative ? que lui imposerait une contribution, s'il n'avalt
Cette différence serait d'autant plus difficile à droit, comme créancier, qu'à un simple divi
comprendre que l'obligation conditionnelle et dende. -

l'obligation alternative, malgré les différences 21.—2°Cette revendication, qu'il peut exercer
qui les séparent, ont néanmoins entre elles une contre les créanciers de son débiteur, quand les
certaine affinité. choses n'ont point été aliénées par lui, il peut
Car chacune des choses est due déterminé aussi l'exercer contre les tiers acquéreurs, aux
ment sous la condition qu'elle sera choisie par quels le débiteur les aurait transmises ;
le débiteur ou par le créancier; et il est tout En remplissant, bien entendu, les conditions
simple que la condition une fois accomplie par ordinaires auxquelles l'action en revendication
le choix, la propriété soit rétroactivement con est soumise.
sidérée comme ayant été transférée au créancier Si donc il s'agit d'immeubles, il faudra qu'il
dès le jour du contrat: (Comp. infra, n° 65.) ait rempli les conditions imposées par la loi du
5° Ces motifs prouvent qu'il n'y a pas lieu de 25 mars 1855 sur la transcription.
distinguer entre le cas où le choix appartient au Et s'il s'agit de meubles, la revendication ne
débiteur et le cas où le choix appartient au pourra pas être exercée contre le tiers acqué
CI'CaIlClel'. reur de bonne foi. (Art. 2279.)
Aussi, accorderions-nous au créancier le droit 22. — 5° Si l'une des deux choses promises
de revendication dans l'hypothèse même où est un immeuble, le créancier pourra l'hypothé
Marcadé le lui refuse, c'est-à-dire lorsque le quer conditionnellement, avant même que le
débiteur, ayant promis de livrer un navire ou choix ait été exercé.
une maison, aurait aliéné la maison avant que Bien plus, si les choses sont toutes les deux
le navire eût péri ; nous accorderions au créan immeubles, il pourra les hypothéquer : soit
cier le droit de revendiquer la maison contre le l'une d'elles, soit toutes les deux.
tiers acquéreur, si le navire venait à périr en Et le sort de l'hypothèque dépendra du choix
suite avant de lui avoir été livré ; car il n'a pas qui sera fait ensuite, soit entre le meuble et
pu dépendre du débiteur de diminuer, par cette l'immeuble, soit entre les deux immeubles, par
aliénation, qui est son fait, le droit conditionnel la partie à qui le choix appartient. (Comp. Mour
que l'obligation avait conféré au créancier sur la lon, Répét. écrit., t. II, p. 549 et 551; Colmet de
maison. Santerre, t. V, n° 115 bis, VI.)
4° Enfin, quant à l'opinion individuelle de 23. — 4° Faut-il en conclure que, si les
M. Bigot-Préameneu, elle ne saurait prévaloir deux choses ont péri chez le débiteur par cas
sur les textes de la loi et sur les principes, dont fortuit, la perte doit être supportée par le créan
ces textes sont l'exacte consécration; d'autant cier; de sorte qu'il n'en serait pas moins tenu
moins que l'orateur n'a exprimé cette opinion de payer le prix, quoique ni l'une ni l'autre des
qu'incidemment, à propos de la question des choses ne puisse plus lui être livrée?
risques, qu'il prétend subordonner, très-peu Primus a vendu à Secundus, moyennant le
juridiquement aussi, suivant nous, à la question prix de 100,000 francs, sa maison A ou sa mai
de propriété. (Comp. notre t. XII, Traité des con son B.
trats, n° 424, p. 148.) Avant toute délivrance, les deux maisons pé
Concluons donc que l'obligation alternative rissent vi divina, dans un incendie allumé par la
est, dans tous les cas, translative de propriété, foudre.
et qu'on ne saurait priver le créancier des garan Et voilà, par conséquent, le vendeur libéré de
ties que le législateur du code civil a voulu lui son obligation de livrer l'une d'elles à l'acheteur.
assurer, lorsque l'obligation a pour objet une (Art. 1195, 1194, 1502; infra, n° 70.)
chose déterminée, contre l'insolvabilité ou la Mais l'acheteur, lui, est-il libéré de son obli
mauvaise foi du débiteur. (Comp. Mourlon, gation de payer le prix de 100,000 francs au
Répét. écrit., t. II, p. 548-550; Colmet de San | vendeur ?
terre, t. V, n° 115 bis, VI.) Oui, répond Mourlon; et la perte doit être
20. — Ces garanties sont considérables. supportée par le vendeur. (Répét. écrit., t. II,
Il suffira de les rappeler pour faire compren p. 548-550; comp. Larombière, art. 1195-1194,
dre l'importance théorique et pratique de la n° 2.)
controverse que nous venons de résoudre. Mais comment donc, et pourquoi ?
De ce que l'obligation alternative est transla Il semble, au contraire, tout d'abord d'évi
tive de propriété, voici, en effet, les conséquences dence que c'est non qu'il faut répondre, et que
qu'il faut déduire : la perte doit être supportée par l'acheteur.
8 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 20-22.]

Voulez-vous, en effet, décider la question des milation dans laquelle Mourlon a entrepris de
risques par la maxime : res perit domino? confondre ces deux obligations, que le résultat
L'acheteur était propriétaire, sous une alter auquel il est venu, en décidant que la perte for
native, il est vrai, de l'une ou de l'autre chose ; tuite des choses, dans l'obligation alternative,
mais enfin sous cette alternative, il était pro doit être supportée par le vendeur.
priétaire; donc, c'est pour lui que les choses Car ce résultat, qui est contraire aux prin
ont dû périr. cipes, ne l'est pas moins aux traditions du
Voulez-vous, au contraire, bien plus juridique passé.
ment, suivant nous, décider la question des ris En droit romain, le jurisconsulte Paul réfu
ques par la maxime : debitor rei certa fortuito tait cette doctrine dans un fragment si plein de
interitu rei liberatur ? netteté et d'élégance, que nous ne résistons pas
Le vendeur était débiteur, sous une alterna au désir de le citer.
tive, il est vrai, de l'une ou de l'autre chose, de « Si emptio ita facta fuerit : est mihi emptus
la maison A ou de la maison B, c'est-à-dire d'un Stichus aut Pamphylus, in potestate est vendito
corps certain; mais enfin, sous cette alternative, ris, quem velit dare, sicut in stipulationibus ;
il était débiteur d'un corps certain; donc, il est sed, uno mortuo, qui superest, dandus est; et
• .
libéré de son obligation de livrer la chose, sans ideo prioris periculum ad venditorem, poste
que le vendeur soit libéré de son obligation de rioris ad emptorem respicit. Sed et si pariter
payer le prix. (Comp. notre t. XII, Traité des decesserunt, pretium debebitur; unus enim
contrats, n° 422, p. 147.) utique periculo venditoris vixit.... »(L. 54, $ 6, ff.,
Mourlon nie pourtant cette conséquence. de Contrah. empt.)
Et sa négation est d'autant plus notable que : Ainsi, celle des deux choses qui périt la pre
D'une part, le savant auteur décide la ques mière, périt pour le vendeur, qui est tenu de
tion des risques par la question de propriété, en livrer la chose qui reste... prioris periculum ad
vertu de la maxime : res perit domino; venditorem respicit.
| Et que, d'autre part, il décide que l'obligation Mais la chose qui périt la dernière, périt
alternative est translative de propriété. pour l'acheteur, qui est tenu de payer le prix...,
Mais, encore une fois, comment donc alors la posterioris ad emptorem.
perte fortuite des deux choses ne sera-t-elle pas Paul, supposant enfin la perte simultanée des
supportée par l'acheteur ? deux choses, décide fort logiquement encore
C'est que, d'après Mourlon, la propriété qui que le prix sera dû par l'acheteur...pretium debe
est transférée au créancier par une obligation bitur.
alternative, est seulement une propriété condi Et sa raison est excellente.
tionnelle ; si l'acheteur de deux choses vendues C'est, dit-il, parce que, tant qu'elles existaient
sous une alternative, dit-il, est propriétaire de toutes les deux, l'une d'elles au moins, quoique
chacune d'elles, c'est sous une condition suspen l'on ne sût pas laquelle, existait en effet aux ris
sive ; ques de l'acheteur... unus enim utique periculo
Or, dans les contrats conditionnels, la chose emptoris vixit.
qui fait l'objet du contrat est aux risques et Telle est encore, à notre avis, la vraie doc
périls du débiteur (art. 1182); trine. (Comp. art. 1195; infra, n° 54 et 72 ;
Donc les risques des choses vendues sous une Duranton, t. XI, n" 150-151, Éd. B., t. VI,
alternative sont à la charge du vendeur. (Répét. p.270; Colmet de Santerre, t. V, n° 115 bis, IV,
écrit., loc. supra cit.) Larombière, art. 1189, n° 11.)
Mais le vice de cette argumentation est, sui 24. — Après avoir exposé les caractères de
vant nous, manifeste. -
l'obligation alternative, il nous sera facile de
C'est l'assimilation ou plutôt la confusion, faire ressortir les différences qui la distinguent
tout à fait inexacte, de l'obligation alternative de quelques autres obligations, avec lesquelles
avec l'obligation conditionnelle. elle peut avoir certains rapports de ressem
Non, ces deux obligations ne sauraient être blance.
confondues; et quoique l'obligation alternative Et d'abord, on ne saurait confondre l'obliga
emprunte à l'obligation conditionnelle quelques tion alternative avec l'obligation conjonctive.
uns de ses effets, en ce qui concerne la rétroac L'obligation dite conjonctive est celle par la
tivité du choix, qui est fait de l'une des choses, quelle le débiteur est tenu de livrer à la fois
par la partie à laquelle ce choix appartient, elle plusieurs choses, en vertu d'un seul et même
n'en constitue pas moins une obligation distincte titre et pour un seul et même prix. -

de l'obligation conditionnelle, et sur l'existence Je m'oblige, par un seul acte, à vous livrer,
de laquelle évidemment il n'existe aucune incer pour un seul prix, mon pré et mon bois.
titude. (Comp. infra, n° 54.) - Ce n'est pas là une obligation simple sans
Rien ne prouve mieux l'inexactitude de l'assi doute; elle est composée comme l'obligation alter
[P, t. xxvI, p.22-25., OU DES OBLIGATIONS. — Nº 24-28. 9

native, puisqu'elle comprend aussi plusieurs Et les dissidences qui se sont élevées pro
choses. viennent de ce que le vrai caractère de l'obliga
Mais rien ne saurait être plus différent que les tion conjonctive n'est pas lui-même reconnu
manières dont les choses sont comprises dans unanimement.
les deux obligations : dans la première seule C'est ainsi que Zachariae et MM. Aubry et Rau
ment, l'une ou l'autre ; et dans la seconde, au définissent l'obligation conjonctive celle par la
contraire, l'une et l'autre. quelle le débiteur est, en vertu d'un seul et même
Voilà en quel sens Ulpien disait que, dans titre, tenu à la fois de plusieurs prestations indépen
l'obligation conjonctive, il y a autant de stipula dantes les unes des autres. (T. III, p. 51, Éd. B.,
tions que de choses : « At si quis illud et illud sti t. I", $ 500, p. 505.)
pulatus sit, tot sunt stipulationes quot corpora.» Toullier, qui admet aussi l'indépendance des
(L. 29, ff., de Verbor. obligat.); prestations réunies dans l'obligation conjonc
En ce sens que chacune des choses qu'elle tive, en déduit précisément la conséquence con
comprend forme elle-même spécialement l'objet traire à celle que nous venons de proposer.
de l'obligation. « Par exemple, dit-il, je promets de vous
25. — Ce qui suppose que chacune des donner mon cheval, mon bœuf et cent francs...
choses qu'elle comprend y est, en effet, spécia C'est comme si l'on avait dit : Je promets de
lement désignée... per expressam dinumerationem. vous donner mon cheval ; je promets de vous
(Comp. supra, n° 6, p. 5.) donner mon bœuf, etc.; je puis donc diviser le
Il en serait autremeñt si l'obligation, quoique payement de ces quatre choses, contraindre le
s'appliquant à plusieurs objets, les comprenait créancier à recevoir l'une d'elles avant les
en masse, comme un être collectif unique, dans autres, ou le mettre en demeure de la recevoir,
une seule dénomination générique. quoique régulièrement le débiteur ne puisse pas
Je vous vends pour tel prix mon domaine... forcer le créancier à recevoir en partie le paye
ou je vous vends pour tel prix ma biblio ment d'une dette, même divisible.»(T.VI, n°686,
thèque. Éd. B., t. III, p.465.)
C'est là une obligation simple, bien que mon Eh bien, non, vous ne pouvez pas diviser le
domaine comprenne un bois, un pré et une mai payement de ces quatre choses; car c'est préci
son; ou que ma bibliothèque comprenne beau sément le caractère de cette espèce d'obligation
coup de livres. de réunir les choses auxquelles elle s'applique
«... Si res non fuerint expressae (stipulationi), dans une unité de conjonction, qui en produit
dit encore Ulpien, una est stipulatio... (L. 29 l'indivisibilité.
et 86, loc. supra cit.; comp. Toullier, t. VI, 28. — Oh ! sans doute, vous pourriez payer
n° 688, Éd. B., t. III, p.465.) séparément chacune de ces choses, si vous aviez
26. — Du caractère que nous venons de re promis chacune d'elles pour des prix distincts,
connaître à l'obligation conjonctive, résultent les quoique dans un seul et même acte : le cheval,
conséquences suivantes, qui la différencient pro pour mille francs; le bœuf, pour cinq cents
fondément de l'obligation alternative : francs, etc.
1° La nature de l'obligation n'est pas un seul Telle est, en effet, l'hypothèse que supposent
instant incertaine. nos savants collègues, MM. Aubry et Rau, lors
Et si, par exemple, des deux choses qui y sont qu'ils décident que les prestations comprises
comprises, l'une est meuble et l'autre immeuble, dans une obligation conjonctive sont indéper -
l'obligation est de suite mobilière pour l'une et dantes les unes des autres. (Loc. supra cit.,
immobilière pour l'autre. note 1, Éd. B., t. I", $ 500, p. 505.)
2° Le créancier peut demander à la fois l'une Mais alors il n'y aurait plus une seule obliga
et l'autre chose. tion conjonctive comprenant plusieurs choses ;
5° Le débiteur doit aussi, suivant nous, payer il y aurait plusieurs obligations simples, dont
à la fois l'une et l'autre ; et il ne serait pas fondé chacune comprendrait une seule chose ;
à offrir l'une d'elles seulement ; car ce serait là Tout comme si chacune de ces choses pro
un payement partiel, que le créancier serait mises, dans le même acte, pour des prix dis
fondé à refuser (art. 1244 ; voy. toutefois infra, tincts, avait été promise, pour des prix distincts,
n° 27); dans des actes différents.
4° Enfin, la même indivisibilité qui exige Nous avions donc raison d'annoncer que ces
l'unité dans l'exécution, exige également l'unité dissidences sur les effets de l'obligation conjonc
dans les conséquences de l'inexécution, en ce tive proviennent de ce que son caractère n'a pas
qui concerne la condition résolutoire, l'action en été assez nettement défini.
garantie, les dommages-intérêts. En demeurant donc dans notre hypothèse
27. — Ces dernières déductions, toutefois, d'une obligation conjonctive bien caractérisée,
ne sont pas unanimement reconnues. nous maintenons que cette obligation est une et
10 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 25-28.]

indivisible, quant à l'exécution et quant aux Telle est donc la différence essentielle entre
conséquences de l'inexécution. ces deux obligations, que, dans l'obligation
Aussi pensons-nous, avec M. Larombière alternative, les deux choses sont in obligatione;
(art. 1189, n° 5), que s'il a été vendu deux fonds tandis que, dans l'obligation facultative, l'une
par le même contrat, et pour un seul prix, avec des deux choses seulement est in obligatione;
désignation de la mesure de chacun, et qu'il se l'autre n'étant, comme on l'a bien dit, que in
trouve moins de contenance en l'un et plus en facultate solutionis.
l'autre, on doit faire compensation entre les 31. — De là, les conséquences suivantes :
deux jusqu'à due concurrence; et que l'action, 1° La nature de l'obligation facultative n'est,
soit en supplément, soit en diminution de prix, à aucun moment, incertaine ; elle est de suite
doit avoir lieu suivant les règles déterminées par déterminée par la nature même de la chose qui
l'art. 1623. en est l'unique objet ;
Tandis que si l'on reconnaissait, au contraire, Sans qu'il y ait lieu de tenir compte de la na
qu'il y a autant de ventes distinctes que de fonds, ture de la chose qui pourrait être donnée en
on ne pourrait établir, entre l'un et l'autre, au payement.
cune compensation de contenance ou de valeur. C'est ainsi que mon obligation de vous livrer
29. — Voilà, suivant nous, la règle générale, un immeuble, ma maison, est immobilière,
celle qui résulte du vrai caractère de l'obliga quoique j'aie la faculté de vous donner en paye
tion conjonctive. ment un meuble, mon navire (comp. notre
Nous ne voulons, d'ailleurs, pas dire que cette t. V, Traité de la Distinction des biens, etc., n° 551,
règle soit absolue. p. 77);
Comme elle dérive de l'interprétation de la De même que l'obligation serait mobilière,
volonté des parties, telle que la formule de leur dans le cas inverse, si j'étais obligé à vous payer
convention la révèle, il est clair qu'elle est sus une certaine somme, avec faculté pour moi de
ceptible de modifications, s'il apparaît une vous donner en payement un immeuble. (Comp.
volonté contraire. Cass., 8 novembre 1815, Dupré et Chabrillac,
C'est ainsi que la faculté, pour le débiteur, Pas. fr., p. 176 et Sirey, 1816, I, 157 ; Merlin,
d'offrir le payement partiel ou séparé de cha Quest. de droit, v° Donation, $ II ; Toullier, t.VI,
cune des choses comprises dans l'obligation, n° 699, Éd. B., t. III, p. 466; Duvergier, de la
comme aussi la faculté pour le créancier de Vente, t. I, n° 75.)
l'exiger, pourrait résulter des termes de la con 2° Le créancier ne peut comprendre dans sa
vention et des circonstances du fait, soit de la demande que la chose qui fait l'objet de l'obli
nature différente et de la variété des choses pro gation; et il ne peut conclure à la délivrance de
mises, soit de la diversité des époques et des la chose qui est, pour le débiteur, in facultate
lieux où le payement devrait en être fait. solutionis.
30. — Il est encore une obligation composée 5° Si la chose qui seule est due ne peut pas
qui offre, avec l'obligation alternative, beaucoup être l'objet de l'obligation, cette obligation est
plus de ressemblance que l'obligation conjonc nulle, lors même que la chose qui est in facultate
tive, et dont il est, dès lors, d'autant plus néces solutionis aurait pu, elle, en être l'objet.
saire de la bien distinguer. 4° Enfin, la perte par cas fortuit de la chose
Nous voulons parler de l'obligation qui a con qui seule est in obligatione libère le débiteur,
servé, dans la doctrine, le nom que Delvincourt, sans que la conservation de la chose qui était
le premier, lui donna, d'obligation facultative. in facultate solutionis la perpétue, puisque l'obli
(T. II, p. 151.) gation étant éteinte, il n'y a plus rien à payer.
Je m'oblige à vous livrer ma maison, en me (Comp. supra, n° 9 et suiv., p. 4.)
réservant, toutefois, la faculté de me libérer en 32. — Voilà la différence théorique qui dis
vous livrant mon navire. tingue l'obligation alternative d'avec l'obligation
Voilà l'obligation facultative. facultative.
Si l'on était toujours en présence d'une for Théoriquement, en effet, cette différence est
mule aussi précise, il serait facile de discerner si tranchée qu'il est impossible de s'y mépren
la différence élémentaire qui la sépare de l'obli dre.
gation alternative. Mais, en pratique, la distinction pourra n'être
Il est clair, en effet, que cette obligation ne pas toujours aussi facile.
porte que sur ma maison, qui seule est due prin Et il importe que les parties s'expliquent clai
cipalement, ou plutôt uniquement. rement, lorsque deux choses figurent dans leur
Elle ne porte pas sur mon navire, qui n'est convention, sur le rôle qu'elles entendent leur
pas dû, même subsidiairement, et qui n'est pour assigner ; car les formules que l'on emploie à
moi qu'un moyen de me libérer en payant aliud cet effet sont parfois équivoques et ne font pas
pro alio. -
suffisamment ressortir la nuance qui sépare
[P., t. XXVI, p. 28-51.] OU DES OBLIGATIONS. — N°º 29-55. 11

l'obligation alternative d'avec l'obligation facul cution; et on ne saurait y apercevoir le carac


tative. tère de la condition proprement dite. L'exécution
« Si mieux n'aime le débiteur payer telle chose... de l'obligation, en effet, n'est pas subordonnée
ou avec faculté de payer telle chose, » ce sont là non plus à un événement incertain ; elle est, au
d'ordinaire les expressions par lesquelles on ca contraire, parfaitement assurée par l'action en
ractérise cette espèce d'obligation. payement, qui appartient au créancier.
Et Delvincourt (t. II, p. 151, note 1) a raison L'incertitude sur la chose qui sera l'objet de
de dire que l'un des moyens les meilleurs pour l'obligation est bien plus grande encore dans les
reconnaître si l'obligation est alternative ou obligations de genre que dans les obligations
facultative est de rechercher, d'après la formule alternatives.
employée, si le créancier doit demander l'une Et si ce motif rendait l'obligation alternative
ou l'autre chose, ou s'il ne doit demander qu'une conditionnelle, il rendrait, à fortiori, condition
seule chose. Dans le premier cas, en effet, l'obli nelles toutes les obligations de genre.
gation sera alternative; et elle sera facultative, Mais qui voudrait sontenir une thèse pareille?
dans le second cas. Évidemment donc, l'obligation alternative est
Au reste, c'est dans les dispositions à titre pure et simple.
gratuit, et surtout dans les testaments, que se Cette déduction très-évidente, en effet, est
rencontrent les obligations alternatives plutôt fort importante. -

que dans les contrats. (Comp. L. 9, princ., ff., C'est ainsi qu'il faut se garder d'appliquer à
De opt. vel elect. legata.) l'obligation alternative la disposition que l'arti
Pourtant nous en trouvons deux exemples cle 1182 applique à l'obligation conditionnelle
dans notre code : sur les risques de la chose.
L'un, au titre des Successions (art. 891 ; comp. L'obligation est-elle conditionnelle ;
notre t. VIII, Traité des Successions, n° 458, La chose périt pour le débiteur, d'après l'arti
p. 624) ; cle 1182.
L'autre, au titre de la Vente. (Art. 1681.) L'obligation est-elle alternative ;
33. — Une différence, analogue à celle que Les choses périssent pour le créancier, d'après
nous venons de signaler entre l'obligation alter l'article 1158.
native et l'obligation facultative, distingue aussi C'est pour avoir commis cette confusion entre
l'obligation alternative de l'obligation avec clause l'obligation alternative et l'obligation condition
pénale. - nelle que Mourlon applique, tout à fait inexacte
Dans celle-ci, en effet, comme dans l'obliga tement, suivant nous, l'article 1182 à l'une
tion facultative, l'obligation n'a pas pour objet comme à l'autre. (Comp. supra, n° 25, p. 7.)
simultanément les deux prestations qui y sont Pareillement, si on suppose un legs alternatif,
mentionnées. il faut décider que la mort du légataire, avant
L'une d'elles seulement est l'objet principal que le choix ait été fait entre les deux choses
ou plutôt l'unique objet de l'obligation ; léguées, ne rendra pas le legs caduc, comme il
Et si l'autre en est aussi l'objet, ce n'est que le serait dans le cas d'un legs conditionnel, si le
subsidiairement et, en quelque sorte, condition légataire mourait avant l'accomplissement de la
nellement, pour assurer l'exécution de la conven condition.
tion. (Art. 1227.) Il est vrai que, dans l'ancien droit romain, le
Ce n'est pas d'ailleurs ici le lieu d'insister sur legs d'option était réputé fait sous la condition
cette espèce d'obligation, dont les rédacteurs de que le légataire choisirait lui-même l'objet
notre code se sont occupés, dans une section légué. (Art. 1040-1041 ; comp. notre t. XI,
spéciale, à laquelle nous allons bientôt arriver. Traité des Donations entre-vifs et des Testaments,
(Comp. supra, n° 11, p. 4.) n° 509, p. 559.)
34. — Qu'il importe aussi de ne pas confon Mais Justinien décida que la faculté du choix
dre l'obligation alternative avec l'obligation con serait transmissible à l'héritier du légataire.
ditionnelle, cela n'est pas moins évident. (Inst., de Legat., $ 25.)
Qu'est-ce que l'obligation conditionnelle ? Et cela est, dâns notre droit, très-certain.
C'est celle dont l'existence dépend d'un événe 35. — J'ai promis de vous livrer une chose
ment futur et incertain. (Art. 1168.) . incertaine, à prendre parmi plusieurs choses
Or, l'existence de l'obligation alternative n'est certaines... incertum ex certis, l'un des chevaux,
nullement incertaine; elle est actuelle. par exemple, de mon écurie.
Il est vrai que jusqu'au payement il y a incer Quel est le caractère de cette promesse ?
titude sur celle des choses qui en deviendra Dumoulin y voyait une obligation de genre...
seule définitivement l'objet. generis subalterni, plutôt qu'une obligation alter
Mais cette incertitude n'affecte pas l'obligation native. (Part. II, n° 129 et 156.) -

dans son existence; elle ne concerne que l'exé Pourquoi?


12 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 51-55. |
59. — Suite.
Par une raison qui nous ramène, pour con
60. — Quel est l'effet du choix une fois consommé? — Il
clure, au caractère distinctif de l'obligation est irrévocable.
alternative, à savoir : parce que cette obligation 61. — Quid, pourtant, si celle des choses qui a été choisie
n'implique pas un dénombrement des choses et livrée était atteinte d'un vice rédhibitoire ?
62. — Suite.
entre lesquelles l'alternative est posée. (Supra, 65. — Le choix, une fois consommé, a un effet rétroactif.
n°8, p. 5.) — Explication.
Et c'est ce qui fait que l'obligation unius ex 64.— Le débiteur ne peut pas forcer le créancier à rece
certis va devenir elle-même alternative, si on voir une partie de l'une des choses et une partie de
l'autre.
suppose qu'elle est ainsi conçue : je promets de 65. — Le créancier, dans le cas où le choix lui appartient,
vous livrer l'un des deux chevaux blancs de mon ne peut pas non plus forcer le débiteur à payer une
écurie. partie de l'une des choses et une partie de l'autre.
66. — Suite.
Si délicate que la nuance puisse paraître, nous 67. — Suite.
croyons qu'elle est exacte, et que cette distinc 68. — Suite.
tion représente la notion scientifique de ces deux 69.— B. De la théorie des risques dans l'obligation alter
native. — Transition.
sortes d'obligations.
70. - Du cas où les deux choses sont péries sans la faute
du débiteur et avant qu'il fût en demeure.
II 71. - Du cas où les deux choses ont été détériorées sans
la faute du débiteur et avant qu'il fût en demeure.
Des effets de l'obligation alternative. 72. — Suite.
75. - Du cas où la perte de l'une des choses ou des deux
SOMMAIRE. choses a eu lieu par la faute du débiteur, ou par son
fait, ou depuis sa demeure. - Il faut distinguer deux
56. — Les effets de l'obligation alternative sont principa hypothèses : |

lement relatifs à ces deux points, savoir : au choix de 74. — a. La première hypothèse est celle où le choix
la chose à payer et aux risques. appartient au débiteur. — Observation.
57. — A. La règle est que le choix de la chose à payer 75. — L'une des choses seulement a péri. '
appartient au débiteur, s'il n'a pas été accordé expres 76. - Suite.
sément au créancier. -

77. — Suite.
58. — Dans quels cas sera-t-on autorisé à dire que le 78. — Suite.
choix appartient au créancier ? 79. — Suite.
39. — Celle des parties à laquelle le choix appartient, le 80. — Les deux choses ont péri successivement, l'une
débiteur ou le créancier, ne saurait s'en faire un moyen après l'autre.
pour empêcher ou retarder, au préjudice de l'autre 81. - Suite.
partie, l'exécution de l'obligation. 82. — Suite.
40. - Suite. 85. — Suite.
41. — Suite. 84. - Suite.
42. — Que faut-il décider si le débiteur ou le créancier, 85. — Suite.
auquel le choix appartient, est mort laissant plusieurs 86. — b. La seconde hypothèse est celle où le choix appar
héritiers, dans le cas où ceux-ci ne pourraient ou ne tient au créancier. — L'une des choses sculement est
voudraient pas s'entendre sur l'exercice du choix à périe.
faire ? — La même question peut s'élever dans le cas où 87. - Les deux choses sont péries. — Observation.
l'obligation alternative a été contractée conjointement, 88. — Suite.
dans le principe, soit par plusieurs débiteurs, soit au 89. — Le code n'a prévu que le cas où les deux choses
profit de plusieurs créanciers. ont péri successivement, l'une après l'autre, par la faute
45. — a. Du cas où le choix appartient à plusieurs débi du débiteur. — Quid du cas où les deux choses ont péri
teurs conjoints ou à plusieurs héritiers d'un débiteur en même temps, dans un événement commun, sans qu'il
unique décédé. soit possible de déterminer laquelle a péri la dernière?
44. — b. Du cas où le choix appartient à plusieurs créan 90. — Suite.
ciers. 91. — Il faut assimiler à la faute du débiteur son fait ou
45. — Suite. sa demeure.
46. — Suite. 92. — Suite
47. — Suite.
95 — Les articles 1195 et 1194 règlent seulement le cas
48. — De quelle manière et par quel acte celle des par où les choses ont péri totalement par la faute du débi
ties à qui le choix appartient peut-elle manifester sa teur. — Que faut-il décider dans le cas où la perte cau
volonté de l'exercer ?
sée par la faute du débiteur est seulement partielle ?
49. — Suite.
94. - Du cas où le choix appartient au débiteur.
50. — Suite. -

95. — Du cas où le choix appartient au créancier.


51. — Celui des contractants auquel le choix appartient 96. — Que faut-il décider dans le cas où la perte, soit
peut-il varier dans le choix qu'il a fait, et se raviser ? totale, soit partielle, de l'une des choses, est imputable
52. — Suite. au créancier ? ·

55. — Suite. — Exposition. 97. — Suite.


54. — 1° Que faudra-t-il décider si le débiteur d'une obli 98. — Suite.
gation alternative comprenant deux choses a payé l'une
d'elles, croyant la devoir seule déterminément?
55. — Suite. 36. — Les effets de l'obligation alternative
56. — Suite. sont principalement relatifs à ces deux points,
57. — 2° Que faut-il décider si, au contraire, le débiteur a
payé les deux choses, croyant qu'il les devait toutes les
que notre code a réglés, savoir :
deux conjonctivement ? A. Au choix de la chose à payer ;
58. - Suite. B. Aux risques.
[P., t. XXVI, p. 34-56.] OU DES OBLIGATIONS. — Nº* 56-40. 13

37. — A. D'après l'article 1190 : Que ce refus ne puisse point paralyser le droit
« Le choix appartient au débiteur, s'il n'a pas du créancier, cela est d'évidence.
« été expressément accordé au créancier '. » Mais comment en avoir raison ?
C'est la conséquence de l'article 1162, qui Dira-t-on que l'obligation alternative, en tant
porte que : qu'il s'agit du choix à exercer entre les deux
« Dans le doute la convention s'interprète prestations qu'elle a pour objet, constitue une
« contre celui qui a stipulé et en faveur de celui obligation de faire, et qu'elle se résout en dom
« qui a contracté l'obligation. » (Comp. L. 54, mages-intérêts en cas d'inexécution, de la part
$ 6; L. 25, ff. de Contrah. empt. ; notre t. XII, du débiteur, aux termes de l'article 1142?
Traité des contrats, n° 25, p. 248.) Non pas.
38. — Mais la convention des parties est D'abord, si les deux prestations, ou même si
libre, et elle peut déférer le choix au créan l'une des prestations auxquelles l'obligation
cier. s'applique, sont des corps certains, ce n'est pas
Seulement, comme c'est là une exception à seulement une action personnelle qui appartient
la règle, notre texte exige qu'elle soit expresse. au créancier, c'est une action réelle (supra, n° 19,
D'où il ne résulte pas, sans doute, qu'il y ait, p. 6); et le débiteur n'est pas tenu seulement
à cet égard, aucune formule sacramentelle. d'une obligation de faire; il est tenu d'une obli
Ce qui est nécessaire et ce qui suffit, c'est que gation de donner, que sa résistance ne saurait
le doute n'existe pas sur l'intention que les par dénaturer. (Art. 1156; comp. notre t. XII, Traité
ties ont eue d'accorder le choix au créancier. des contrats, n° 400, p. 157.)
Il est dit, par exemple, dans la convention, Le créancier sera donc fondé à demander
que le créancier prendra ou pourra prendre celle soit que les juges lui défèrent le choix, soit qu'ils
des choses qui lui conviendra... ou même qu'il l'exercent eux-mêmes, au lieu et place du débi
pourra prendre l'une des choses. teuI'.
Comment nier que le choix lui soit accordé? Il en sera de même s'il s'agit d'obligations de
La clause, en effet, ne dit pas qu'il recevra ; faire qui soient susceptibles d'être exécutées par
elle dit qu'il prendra; or, pour qu'il prenne, il un tiers autre que le débiteur lui-même. (Comp.
faut nécessairement qu'il choisisse ; d'où il suit, art. 1144.)
ajoute fort bien Duranton (t. XI, n° 157, Éd. B., Il faut bien, en effet, que le droit du créancier
t. VI, p. 266), que chacune des choses est alors soit maintenu. -

non-seulement in obligatione, mais aussi in peti Et le débiteur ne saurait se plaindre de ce que


li0n6. le choix qui lui appartenait a été exercé par le
Mais il n'en serait plus de même si la clause créancier ou par les juges, puisque c'est lui
portait seulement que le créancier pourra deman même qui a refusé de l'exercer.
der, exiger, se faire délivrer l'une des choses; car 40. — Le débiteur ne serait pas davantage
elle n'exprime alors finalement que le droit d'ac recevable à retarder le payement de l'obligation
tion qui appartient au créancier; or, ce droit alternative, par le motif que celle des deux
n'est pas incompatible avec le choix qui appar choses sur laquelle il veut porter son choix ne
tient au débiteur. serait pas actuellement à sa disposition et en de
Tout ceci d'ailleurs sous la réserve des ex mandant un délai pour se la procurer.
pressions qui pourraient se trouver dans l'acte Du moins appartient-il aux juges de décider
et des circonstances particulières du fait , en fait, suivant les circonstances, si ce délai doit
comme aussi des usages, s'il y en avait, d'après ou non lui être accordé. (Art. 1244.)
lesquels le choix, dans certaines obligations alter Et dans le cas où ils croiraient devoir le lui
natives, appartiendrait au créancier. (Art. 1160.) refuser, ils pourraient le condamner, si le
39. - Celle des parties, le débiteur ou le créancier y concluait, à lui délivrer immédiate
créancier, à qui le choix appartient, ne saurait ment celle des deux choses qui serait seule en
s'en faire un moyen pour empêcher ou retarder, sa possession ; c'est sa faute de n'être pas mis
au préjudice de l'autre partie, l'exécution de en mesure d'exercer son choix.
l'obligation. Aussi, le débiteur ne pourrait-il pas offrir au
Le choix est au débiteur; et voilà le créan créancier le prix de la chose qu'il n'a pas, au
cier qui lui demande de délivrer l'une ou l'autre lieu et place de cette chose.
chose. L'opinion contraire, que Dumoulin a exprimée
Mais le débiteur refuse de s'expliquer et de (part. II, n° 155), qui nous aurait paru, en tout
choisir ! temps, contraire aux principes, serait en outre

1 La concession d'une ardoisière faite sous l'obligation, propriétaire, donne à ce dernier le droit d'opter, à chaque
de la part du concessionnaire, de payer une somme fixe échéance, entre l'une et l'autre prestation.— Liége,21 mars
ou un tantième des marchandises extraites, au choix du 1868 (Pasic., 1868, 2, 407). (ÉD. B,]
14 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 56-59.]

aujourd'hui contraire au texte même de l'ar Et il faut décider, dans celle-ci comme dans
ticle 1195. (Comp. Larombière, art. 1191, n° 6.) l'autre, que les juges pourront, après avoir fixé,
41. - Ce que nous venons de dire du cas où s'il y a lieu, un délai aux débiteurs pour s'en
le choix appartient au débiteur, est également tendre sur l'exercice de leur option, transférer
vrai du cas où le choix appartient au créancier. cette option au créancier ou l'exercer eux-mêmes,
Et si, en effet, le créancier refusait lui-même au lieu et place du débiteur.
d'exercer le choix, sur la demande du débiteur Telle est aussi la solution de Dumoulin, qui
qui voudrait se libérer, les juges pourraient ajoute cette double observation :
également soit déférer le choix au débiteur, soit 1° Que le créancier auquel le choix est déféré
l'exercer eux-mêmes, au lieu et place du créan par le juge, au lieu et place des débiteurs, doit
cier. (Comp. infra, n° 44.) -
l'exercer loyalement, et comme le juge lui-même
42. - La faculté de choisir n'est pas person l'exercerait ;
nelle à la partie à laquelle elle appartient. 2° Que ni le créancier, ni le juge (s'il exerce
Elle se transmet (lorsque, bien entendu, elle lui-même ce choix) ne doit pas nécessairement
n'a pas été encore exercée) à ses héritiers ou l'exercer d'après l'avis de la majorité des débi
ayants cause. (Comp. supra, n° 54, p. 11.) teurs; avis qui pourrait être le résultat d'une
Mais alors une question délicate peut s'élever, sorte de complot soit contre le créancier, sôît
Qu'arrivera-t-il, en effet, si le débiteur ou le contre l'un des débiteurs dissidents. (Loc...supra
créancier auquel le choix appartient a laissé · cit., n° 172.)
plusieurs héritiers, et que ceux-ci ne puissent Cette seconde observation est d'une évidente
pas s'entendre sur l'exercice du choix à faire ! ? justesse, plus évidente peut-être que la première;
Cette question peut s'élever aussi dans le cas car on ne voit pas, en général, pourquoi l'option
où l'obligation alternative a été contractée con que le juge transfère au créancier de l'une ou de
jointement dans le principe, soit par plusieurs l'autre des choses qui forment l'objet de l'obli
débiteurs, soit au profit de plusieurs créanciers. gation ne pourrait pas être exercée librement
La difficulté vient de ce que tous les débiteurs par lui.
ensemble doivent offrir la même chose. 44. — b. Et maintenant le choix appartient-il
Comme pareillement, c'est la même chose que à plusieurs créanciers, qui ne peuvent s'accorder
tous les créanciers ensemble doivent demander. sur la manière de l'exercer ?
C'est-à-dire que l'exercice du choix est néces La solution est bien simple encore, dans les
sairement indivisible, lors méme qu'il devrait rapports de ces créanciers envers le débiteur.
être fait entre deux choses divisibles. (Art. 1191; Il est évident que, par leur désaccord, les
comp. infra, n° 564.) créanciers se mettent eux-mêmes en échec de
Eh bien donc, comment sortir de cet em vant lui, puisqu'ils ne peuvent tous ensemble
barras ? demander qu'une seule et même chose, et qu'ils
43. — a. Supposons d'abord que le choix ne s'entendent pas pour déterminer laquelle.
appartient à plusieurs débiteurs conjoints ou à Aussi longtemps donc que ce désaccord du -
plusieurs héritiers d'un débiteur unique décédé. rera, ils seront dans l'impossibilité d'agir contre
Ils ne s'entendent pas, soit que les uns ou les le débiteur; et l'action individuelle, qui l'expo
autres ne veuillent pas du tout exercer le choix, serait à payer à celui-ci une partie de l'une des
soit que, étant tous d'accord pour l'exercer, ils choses, et à celui-là une partie de l'autre, serait
ne s'accordent pas sur la chose à choisir. certainement irrecevable.
Il parait, d'après le témoignage de Dumoulin, Le débiteur n'a dès lors, en cet état, qu'à res
que cette question avait jeté les anciens doc ter dans une attitude expectante ;
teurs dans de grandes perplexités. (Part. II, A moins qu'il ne lui convienne mieux, à lui
n° 171.) même, de se libérer.
Pourtant elle est, suivant nous, très-simple ; Auquel cas il peut, en faisant aux créanciers
et nous venons de la résoudre, dans l'hypothèse des offres réelles, les mettre en demeure de se
toute semblable où le débiteur unique, à qui le prononcer; d'où résulterait, pour les juges,
choix appartient, refuse de l'exercer. comme nous venons de le dire, le pouvoir soit
C'est alors, avons-nous dit, le pouvoir des de déférer au débiteur le choix entre les deux
juges d'exercer eux-mêmes le choix ou de le dé choses offertes, soit de l'exercer eux-mêmes,
férer au créancier. (Supra, n° 59, p. 15.) au lieu et place des créanciers. (Comp. supra,
Les deux hypothèses sont, en effet, tout à fait n° 41, p. 14.)
semblables. 45. — Ce qui est plus délicat, c'est de savoir
1 En cas de désaccord sur le choix entre les héritiers de quelle manière pourra être vidé ce désaccord
du créancier d'une obligation alternative, il y a lieu d'ap des créanciers, dans leurs rapports les uns avec
pliquer par analogie l'article 1670 du code civil. - Gand, les autres.
14 mai 1852 (Pasic., 1854, 2, 571). [ÉD. B.] La question les intéresse beaucoup :
[P., t. XXVI, p. 39-42.] OU DES 0BLIGATI0NS, — Nº* 41-48. 15

Non-seulement parce qu'ils demeurent en lument du droit entre les deux légataires.
échec devant le débiteur, sans pouvoir exercer Est-ce l'immeuble qui est choisi ;
leur droit , tant que ce désaccord subsiste Le légataire des meubles en aura la moitié.
(supra, n° 44, p. 14); Et le légataire des immeubles aura la moitié
Mais encore parce qu'il se peut que l'attribu de la somme d'argent, si le choix porte sur cette
tion de la propriété à l'un d'eux, à l'exclusion somme. (T. XI, n° 157, Éd. B., t.VI, p.271.)
des autres, dépende du choix qui sera fait. Rien de mieux, dirons-nous encore, si les
Paul est créancier, à son choix, d'un immeu deux légataires s'entendent pour faire d'accord
ble ou d'une somme de cent mille francs. ce partage à titre de transaction ou d'arrange
Et il meurt en cet état, léguant à Primus ses ment amiable.
immeubles, et à Secundus ses meubles. Mais ce qui nous paraît aussi impossible, c'est
La créance profitera donc à Primus, si c'est que cet arrangement leur soit imposé, contrai
l'immeuble qui est choisi. rement à la volonté du testateur, qui a laissé
Et c'est, au contraire, à Secundus qu'elle pro tous ses meubles à l'un et tous ses immeubles à
fitera, si le choix porte sur la somme d'argent. l'autre, et dès lors, contrairement au droit réci
On comprend que, tout naturellement, ils sont proque de chacun d'eux d'en réclamer la com
divisés sur le choix à faire. plète exécution. .
Comment sortir de cette impasse ? 47.—Ce sont donc là finalement des erpédients
Que le sort en décide, a-t-on répondu. inadmissibles.
Telle était, en effet, la décision du droit Et nous arrivons ainsi à cette conclusion que
romain : c'est encore, dans ce cas comme dans les autres,
« ... Fortunam esse hujus optionis judicem, et aux juges qu'il appartient de décider en fait,
sorte hoc esse dirimendum... » (Inst., de Legat., $25.) d'après les circonstances de chaque espèce,
Toullier a proposé de l'admettre aussi dans laquelle des deux choses devra être choisie, et
notre droit, puisqu'il n'y a pas alors, dit-il, de lequel des deux légataires, en conséquence,
raison pour donner le choix à l'un plutôt qu'à profitera seul du choix, à l'exclusion de l'autre.
l'autre. (T. VI, n° 699, Éd. B., t. III, p.466.) Les parties, en effet, en saisissant la justice
Que les légataires puissent convenir entre eux pour qu'elle ait à prononcer sur leur désaccord,
de s'en remettre au jugement du sort, cela est lui défèrent elles-mêmes le pouvoir d'exercer,
évident. (Art. 1154.) en leur lieu et place, ce choix qu'elles se recon
Mais ce qui nous paraît impossible, c'est qu'un naissent impuissantes à exercer;
pareil jugement leur soit imposé, contre leur gré, Or, la justice ne peut, ainsi que nous venons
soit à tous les deux, soit à l'un d'eux sur la de de le dire, prononcer qu'en connaissance de
mande de l'autre. cause, afin de rendre exactement à chacun le
Non-seulement aucun texte n'autoriserait chez sien : suum cuique tribuere;
nous, dit fort bien M. Larombière, cette juridic Donc les juges saisis, en une telle occurrence,
tion du hasard (art. 1191, n° 10); par les deux légataires, doivent faire le choix qui
Mais tous les principes et les notions les plus serait fait, selon les vraisemblances et les pro
élémentaires de la justice humaine y résistent. babilités, par un créancier unique auquel ce
Est-ce que jamais un juge appelé à prononcer choix appartiendrait.
sur les prétentions contraires des parties peut se Et nous pouvons, à ce propos, citer la règle
décider autrement qu'en connaissance de cause, que Pothier appliquait à une circonstance, sinon
d'après les lumières de son esprit et les inspira toute semblable, mais du moins analogue :
tions de sa conscience ? « Ce choix, disait-il, intéressant différemment
Il est vrai que, dans les partages, c'est le sort les différents héritiers, ne doit pas se faire sui
qui détermine les attributions de lots. (Art.854.) vant l'intérêt particulier ni de l'un ni de l'autre
Oui, mais les lots sont composés, sinon par des héritiers, mais suivant l'intérêt général de
les juges, du moins sous leur surveillance, la succession... Il faut donc, pour ce choix,
d'après les règles d'égalité que la loi elle-même entrer dans l'examen du quid utilius, c'est-à-dire
a tracées; de manière que le sort n'est alors qu'il faut examiner non l'intérêt particulier de
employé que comme un moyen de plus égale ré l'un ou de l'autre des héritiers, mais l'intérêt
partition; et encore avons-nous vu les objections général de la succession... » (De la Communauté,
graves que ce moyen soulève encore, même dans n° 580.)
cette limite ; Telle est aussi, dans notre hypothèse, la solu
Tandis qu'il aurait ici le caractère d'une véri tion qui nous paraît la plus juridique. (Comp.
table loterie, dont le résultat serait de donner Larombière, art. 1191, n° 10; Colmet de San
tout à l'un et rien à l'autre. · terre, t. V, n° 118 bis.)
4 G. — C'est précisément afin d'éviter ce ré 48.—De quelle manière et par quel acte celle
sultat que Duranton propose de partager l'émo- des parties à qui le choix appartient peut-elle
16 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 42-44.]
-

manifester sa volonté de l'exe cer, ou plutôt en recevant une partie seulement de l'une des
manifester l'exercice? choses.
Le choix appartient-il au dé oiteur; Le débiteur, dit-il, qui a payé une partie de
C'est par la délivrance de l' Ine des choses, ou l'une des choses peut se trouver plus tard dans
par des offres réelles, en cas de refus du créan l'impossibilité de payer l'autre partie ou avoir
cier de la recevoir. intérêt à payer l'autre chose.
Par la délivrance, d'sons-nous, ou par des Et quant au créancier à qui le choix appar
offres réelles; et no : autrement. tient, rien ne prouve qu'en recevant une partie
Vo,... .. c ... oiteur qui, sous prétexte que le choix de l'une des choses que le débiteur lui offrait, il
lui appartient, fait périr ou altère l'une des ait entendu consommer son choix; le temps lui
choses. a manqué peut-être pour délibérér; et en tout
C'est un abus. cas, il se peut qu'il n'ait reçu la partie offerte
L'obligation que la convention, c'est-à-dire le qu'à titre de garantie... ad majorem securitatem.
consentement mutuel des parties, a faite alter (Part. II, n° 128.)
native ne saurait ensuite devenir pure et simple Mais de tels motifs sont inadmissibles, du
par la seule volonté de l'une d'elles. moins en thèse générale ; et il faudrait, pour
Elle ne peut devenir telle que par un acte, . qu'il en fût autrement, que l'intention, tout
pour ainsi dire, contradictoire, dans lequel encore exceptionnelle, que Dumoulin prête aux parties
figurera le consentement mutuel des parties. fût, en effet, prouvée.
La destruction ou l'altération de l'une des Car il nous paraît, au contraire, d'évidence
choses, ce n'est donc pas un choix, dans les rap que l'offre ou la demande d'une partie de l'une
ports du débiteur avec le créancier; c'est un acte des choses doit emporter la consommation défi
contraire à l'obligation, et qui la dénature au nitive du choix.
lieu de l'exécuter. (Comp. art. 1195, 1194; infra, 51. — Celui des contractants auquel le choix
n° 82.) appartient (le débiteur ou le créancier) peut-il
49.-Si le choix appartient au créancier, c'est varier dans le choix qu'il a fait, et se raviser?
tout simple. Certainement non, quand le choix qu'il a fait
Le choix alors se manifeste par la demande, · est devenu irrévocable ; car l'autre contractant
formée contre le débiteur, de l'une des choses ne saurait demeurer indéfiniment à la merci de
comprises dans l'obligation. ses irrésolutions ou de ses caprices.
5 O. — Nous disons, du débiteur comme du Mais quand est-ce que le choix est devenu
créancier, que son choix se manifeste soit par irrévocable ?
la délivrance ou les offres, soit par la demande C'est lorsqu'il a été accepté volontairement
de l'une des choses comprises dans l'obligation; ou judiciairement par l'autre partie.
et nous supposons, ce qui est en effet le plus On ne se lie pas, en effet, soi-même ; et la ma
ordinaire, que la délivrance ou la demande nifestation unilatérale de la volonté soit du
s'applique à l'une des choses dans son intégra débiteur, soit du créancier, si c'est à lui que le
lité. choix appartient, ne saurait changer leur situa
En serait-il de même si le débiteur avait déli tion respective.
vré ou si le créancier avait demandé seulement Il faut donc que leurs deux volontés concou
une partie de l'une des choses? rent, pour former une convention obligatoire de
Je vous devais la maison A ou 20,000 francs. part et d'autre.
Et je vous ai délivré 5,000 francs que vous Est-ce le débiteur qui a offert l'une des choses,
avez reçus. il pourra retirer son offre tant qu'elle n'aura
Le choix est-il fait de la somme au lieu de la pas été acceptée. (Arg. des art. 1261, 1262.)
maison ? Et de même, la demande que le créancier
Assurément oui. aurait faite de l'une des choses pourra être
Car le débiteur ne pouvant pas forcer le changée par lui, tant que le débiteur n'y aura
créancier de l'une de ces choses à recevoir une pas acquiescé. (Arg. de l'art. 1211; comp. Toul
partie de l'une et une partie de l'autre(art. 1191), lier, t. VI, n° 692, note, Éd. B., t. III, p.464;
le payement d'une partie restreint nécessaire Larombière, art. 1190, n° 5.)
ment son obligation à l'autre partie de cette 52. - Ajoutons, d'ailleurs, que cette irrévo
même chose. (Comp. infra, n° 64.) cabilité du choix une fois consommé ne doit
Dumoulin pourtant exprime le sentiment con s'entendre que du cas où il s'agit d'une presta
traire; il pense que le débiteur peut varier, et tion unique, de laquelle le débiteur se libère en
offrir ensuite l'autre chose, en réclamant la une seule fois, qui ne donne lieu, en consé
partie de celle qu'il a d'abord livrée; de même quence, qu'une seule fois à l'exercice de son
que le créancier, à qui le choix appartient, ne droit d'option.
doit pas être censé non plus l'avoir épuisé, en Il en serait autrement si l'obligation avait
ſP., t. XXVI, p. 45-47.] OU DES OBLIGATI0NS. — Nº 49-56. " 17

pour objet des prestations successives et pério payement n'ayant pas été fait sans cause, ne sau
diques. . rait étre sujet à répétition. (Comp. Celse, L. 19,
« Dans les rentes ou pensions annuelles et ff., de Legat., 2°.)
alternatives, dit Pothier, comme s'il était dû une A quoi les Sabiniens répondaient que la con
rente de trente livres ou d'un muid de blé par dictio indebiti est admise, non-seulement lors
chacun an, le débiteur peut choisir, chaque qu'une personne a payé ce qu'elle ne devait pas
année, l'une des deux choses ; quoiqu'il ait payé, du tout, mais encore lorsqu'elle a payé plus
la première année, la somme d'argent, il peut qu'elle ne devait effectivement ;
opter, la seconde année, pour le muid de blé. » Or, celui-là a payé plus qu'il ne devait, non
(N° 245.) pas, il est vrai, re, quantitate ou loco, mais du
C'est que, dans ce cas, chaque annuité consti moins causa, qui a payé une chose qu'il croyait
tue, en quelque sorte, une créance nouvelle, · devoir déterminément, tandis qu'il ne la devait
dans laquelle se reproduit aussi, pour le débi qu'alternativement.
teur, une faculté nouvelle d'option. Ils ajoutaient que cette action, qui est fondée
Telle paraît devoir être, en effet, générale sur une raison d'équité, doit certainement venir
ment, l'interprétation de ces sortes de clauses, en aide à celui qui n'a fait un tel payemeut que
à moins qu'il ne résulte des termes employés par erreur; est-ce que, en effet, on peut induire
par les parties ou des circonstances du fait qu'il d'une volonté qui se trompe l'abandon d'un
a été entendu que le choix fait pour la première droit? et ne serait-il pas deux fois injuste que
an nuité serait la règle pour toutes les autres, l'erreur innocente du débiteur, dit Pothier
(Comp. L.21, $ 6, ff., de Act. empt.; Toullier, t.VI, (n°255), lui fût préjudiciable et profitât au créan
n° 695, Éd. B., t. III, p. 464; Proudhon, de cier ? (Comp. Julien, L. 26, $ 15, ff., de Condict.
l'Usufruit, t. I", n° 464; Larombière, art, 1190, indeb.)
n° 8; Colmet de Santerre, t. V, n° 124 bis, IV ; Ces arguments sont décisifs ; et nous con
voy. toutefois Duranton, t. XI, n° 141, Éd. B., cluons que le débiteur peut, en ce cas, exercer
t. VI, p. 267.) -
· la répétition. (Comp. Dumoulin, part. II, art.155;
53. — Quand nous disons que le choix une Pothier, loc. supra; Taulier, t. III, n° 692 ; La
fois exercé est irrévocable, nous entendons par rombière, art. 1190, n° 5; Colmet de Santerre,
ler d'un choix exercé en connaissance de cause, t. V, n° 24 bis, III.)
qui constitue, en effet, une véritable option de la 55. — Nos anciens, toutefois, apportaient à
part de la partie à laquelle il appartenait. cette solution un tempérament qu'il faut admet
Mais de là peuvent naître deux questions. tre encore aujourd'hui ; à savoir : que l'action
Que faut-il décider : en répétition du débiteur ne devrait être admise
1° Si le débiteur d'une obligation alternative, qu'autant qu'elle ne causerait aucun préjudice
comprenant deux choses, a payé l'une d'elles, au créancier, qui aurait reçu de bonne foi la
croyant qu'il la devait seule déterminément? chose comme si elle lui était due seule purement
2° S'il a, au contraire, payé les deux choses, et simplement.
croyant qu'il les devait toutes les deux conjonc C'est que, en effet, comme nous venons de le
tivement ? dire, cette action est fondée sur une raison
54. — 1° Paul, mon auteur, étant mort, un d'équité : ex bono et œquo introducta est (L. 66, ff.,
testament est produit par lequel il vous lègue sa de Condict. indeb.); aussi n'est-elle accordée que
maison. jusqu'à concurrence du profit que le payement a
Et je vous en fais la délivrance. procuré à celui qui l'a reçu ; et s'il ne serait pas
Mais ensuite on découvre un second testament juste que l'erreur du débiteur lui fût domma
qui modifie le premier, et par lequel il vous geable, il le serait encore moins qu'elle fût dom
lègue, sous une alternative, sa maison ou une mageable au créancier.
somme de 100,000 francs à mon choix. Si donc, par exemple, le créancier avait vendu
Puis-je vous contraindre à me restituer la la chose que le débiteur lui a livrée, l'action en
maison, en offrant de vous payer la somme de répétition devrait être refusée à celui-ci : ou du
100,000 francs ? moins ne lui devrait-elle être accordée que jus
Cette question avait divisé les deux écoles des qu'à concurrence de la somme qui, dans le prix
jurisconsultes romains. de la vente, excéderait la valeur de l'autre
Non, répondaient les Proculéiens. chose qu'il avait le droit de livrer. (Comp. les
La condictio indebiti ne peut être admise qu'au citations, supra, n° 54.)
tant que la chose qui a été payée n'était pas due ; 56. — Ce que nous venons de dire du débi
Or, les deux choses auxquelles l'obligation teur, il faudrait le dire également du créancier
alternative s'applique sont dues toutes les deux qui, croyant que l'une des choses lui était due
également ; seule déterminément, l'aurait, en effet, par
Donc celle qui a été payée était due; et le erreur, demandée seule.
DEMOLOMBE. 15.
18 DES CONTRATS - [P., t. XXVI, p. 47-50.]

Il pourrait donc demander l'autre chose, en payement; or, s'il n'avait fait aucun payement,
offrant au débiteur de lui restituer celle qu'il il pourrait, à son choix, payer au créancier l'une
aurait reçue. ou l'autre chose ; donc il doit pouvoir faire après
Lui opposera-t-on qu'il a renoncé à la faculté ce qu'il aurait pu faire avant, puisqu'il est resti
d'option qui lui appartenait ? tué contre ce payement. (Comp. Pothier, n° 257 ;
Mais la renonciation suppose la volonté ! Touliier, t. VI, n° 692, Éd. B., t. III, p.464.)
Et quoi de plus contraire à l'exercice d'un 58.— Le motif même sur lequel nous venons
choix que l'erreur ! (Comp. supra, n° 48, p. 15 ; de fonder cette doctrine va résoudre facilement
Larombière, art. 1190, n° 5.) une question qui peut résulter encore de l'hypo
57. — 2° Mais voici, au contraire, que le dé thèse que nous examinons.
biteur a été trompé par une expédition de l'acte, Le débiteur donc ayant payé l'une et l'autre
où il était écrit que l'obligation comprenait telle chose, tandis qu'il ne devait que l'une ou l'autre,
ct telle chose, au lieu de telle ou telle chose. s'adresse au créancier pour exercer la répétition
Et croyant qu'il devait, en effet, conjonctive de l'une d'elles.
ment les deux choses qu'il ne devait qu'alterna Mais, depuis le payement, l'une des choses a
tivement, il les a payées toutes les deux. péri par cas fortuit ; et il n'y en a plus qu'une
Qu'il ait le droit de répéter l'une d'elles, ce chez le créancier.
n'est pas là ce qui peut faire question ; car il y en Pour qui la perte ?
a une certainement qui n'était pas due. Évidemment pour le débiteur.
Mais laquelle ? Que venons-nous, en effet, de dire ?
En d'autres termes, à qui, du débiteur ou du Que son action en répétition a pour but de le
créancier, appartient le choix de la chose qu'il remettre au même état que s'il n'avait fait aucun
faut rendre ? payement ;
Sur ce point encore, les jurisconsultes romains Or, s'il n'avait fait aucun payement, il serait
ne s'étaient pas accordés : -
obligé de payer celle des deux choses qui reste ;
I. Les uns permettaient au créancier de retenir D'où Julien déduisait fort justement cette con
la chose qu'il préférait, parce qu'il était devenu, clusion :
disaient-ils, débiteur à son tour, et que, en con « Id remanebit in soluto quod superest.... »
séquence, le choix lui appartenait. (Arg. de l'ar (L. 52, princ., ff., de Condict. indeb.; Pothier,
ticle ! 190.) n° 257.)
II. D'après les autres, on devait distinguer si 59. — A plus forte raison, le débiteur ne
le payement avait eu lieu des deux choses en pourrait-il rien répéter, si les deux choses
même temps, uno momento, ou, au contraire, de payées par lui avaient péri par cas fortuit chez
l'une d'abord et de l'autre ensuite, diversis tem le créancier; '
poribus; et tandis que, dans le premier cas, « Si, postea quam utrumque solverit, aut UTERQUE
utroque simul soluto, ils accordaient au créancier •
aut 52,
(L. altersupra
ex his
cit.)desiit in rerum natura esse... »
le choix de la chose à rendre, ils pensaient que,
dans le second cas, la chose à rendre était celle 69.— Quel est l'effet du choix une fois con
qui avait été payée la dernière, parce qu'elle sommé ?
avait cessé d'être due par le payement déjà fait Il est irrévocable.
de l'autre chose. (Comp. L. 26, $ 15, ff., de Con Il est rétroactif.
dict. indeb.) Irrévocable, en ce sens que la partie à laquelle
III. Enfin, d'après une troisième opinion que il appartenait ne peut plus se repentir ni varier,
Justinien consacra, voulant mettre un terme à lors même qu'elle reconnaîtrait que la chose
ces dissidences, le débiteur avait, dans tous les qu'elle a choisie est moins bonne que l'autre.
cas, le droit d'exercer la répétition de l'une des Il serait trop tard. (Supra, n° 51, p. 16.)
deux choses à son choix... ut ipse habcat electio 6 l. - Supposons pourtant ceci :
nem recipiendi, qui et dandi habuit. (L. 15, Cod., Je vous devais deux choses sous une alterna
de Condict. indeb.) tive, mon cheval blanc ou mon cheval noir, et à
Cette opinion, certainement, suivant nous, la votre choix.
plus juridique, doit être encore admise aujour Vous me demandez le cheval blanc, et je vous
d'hui : - - le délivre.
Quel est, en effet, le droit du débiteûr qui, par Voilà donc votre choix consommé.
erreur, a payé l'une'et l'autre chose, quand il ne Mais ce cheval était atteint d'un vice rédhibi
devait que l'une ou l'autre ? toire.
C'est d'être relevé de son erreur et d'obtenir Pouvez-vous me forcer de le reprendre, et de
la réparation du préjudice qu'elle lui a causé; vous livrer le cheval noir ?
c'est d'être remis, par une sorte de restitutio in Oui, répond Toullier, qui trouve dans ce vice
integrum, au même état que s'il n'avait fait aucun une cause légitime, pour le créancier, de reve
[P., t. XXVI, p. 50-55.j OU DES OBLIGATIONS. — Nº° 57-65. 19

nir sur son choix. (T. VI, n° 692, Éd. B., t. III, était de mauvaise foi et connaissait le vice rédhi
p. 464.) bitoire dont l'une des choses était atteinte, sur
Non, répond M. Larombière, qui ne reconnaît tout dans le cas où, le choix lui appartenant, il
au créancier d'autre droit que celui d'invoquer aurait choisi cette chose.
les articles 1644 et 1645, c'est-à-dire de rendre C'est la seconde partie de notre distinction.
la chose qu'il a reçue et de se faire restituer le Le créancier aurait, en effet, alors contre lui
prix, ou de garder la chose et de se faire resti une action en dommages-intérêts, à raison même
tuer une partie du prix, avec ou sans dommages de la connaissance qu'il avait des vices de la
intérêts, suivant que le débiteur aura connu ou chose , et son droit serait d'obtenir la réparation
ignoré les vices de la chose. (Art. 1190, n° 7.) du préjudice qu'il en éprouverait.
Nous croyons que la doctrine de M. Larom Or, la réparation la plus exacte serait d'auto
bière est la plus juridique, ou que, tout au moins, riser le créancier à demander la chose qui est
la doctrine de Toullier ne doit être admise exempte de vices, en rendant celle qui en est
qu'avec une distinction : atteinte, et que le débiteur déloyal lui avait
Ou le débiteur était de bonne foi et ne con livrée.
naissait pas le vice dont l'une des choses était 63. - Le choix, avons-nous dit enfin, est ré
atteinte ; troactif; et celle des choses qui a été choisie est
Ou il était de mauvaise foi, et il connaissait réputée avoir été seule dès le principe l'objet de
ce vice. l'obligation, comme par l'effet d'une condition
Dans le premier cas, notre avis est qu'il faut accomplie (art. 1179), à l'exclusion de l'autre
accorder seulement au créancier le droit d'invo chose qui, libérée désormais, est au contraire
quer l'article 1644. - réputée n'y avoir jamais été comprise. (Comp.
En principe, la chose qui est atteinte d'un Dumoulin, part. II, n° 120.)
vice rédhibitoire n'en peut pas moins être l'objet Cette rétroactivité est très-importante ; car elle
d'une obligation ; et par conséquent l'obligation est applicable non-seulement entre les parties, #
alternative ne s'en forme pas moins, lors même mais encore à l'égard des tiers. '
que l'une des choses qui y sont comprises est Et voilà comment, si l'obligation alternative
atteinte de l'un de ces vices. (Arg. de l'art. 1192.) comprenait deux immeubles, l'aliénation que le
Or, si l'obligation alternative s'est formée, elle débiteur aurait faite de l'un deux, avant que
doit produire ses effets pour l'une des choses l'obligation eût été éteinte par la délivrance de
comme pour l'autre. l'autre, autoriserait le créancier à agir en reven
Et de même que le choix de la chose qui est dication contre le tiers acquéreur.
exempte du vice rédhibitoire serait irrévocable Nous avons déja présenté cette solution en la
et devrait faire considérer cette chose rétroacti fondant sur d'autres motifs. (Supra, n° 19, p. 6.)
vement comme ayant été seule, dès l'origine, Mais nous pouvons la fonder encore sur
l'objet de l'obligation ; celui-ci.
De même la chose qui est atteinte de ce vice 64. — Aux termes de l'art. 1191,
doit être aussi considérée rétroactivement comme « Le débiteur peut se libérer en délivrant
en ayant été seule l'objet. « l'une des deux choses promises; mais il ne
Etait-elle comprise dans l'obligation? « peut pas forcer le créancier à recevoir une
Assurément oui. « partie de l'une et une partie de l'autre. »
Or, si elle était comprise dans l'obligation, Cette disposition est la conséquence du carac
elle pouvait être choisie. tère qui distingue l'obligation alternative ; et,
Et si elle pouvait être choisie, le choix qui en au point où nous en sommes, elle est par avance
a été fait doit produire l'effet qu'il produit dans expliquée. (Art. 1189, 1190; comp. supra, n° 50,
toute obligation alternative. p. 16.)
Donc le seul droit du créancier est d'agir rela L'obligation alternative, en effet, a pour objet
tivement au vice rédhibitoire dont la chose l'une ou l'autre des choses intégralement aux
choisie est atteinte, comme si cette chose avait quelles elle s'applique, mais non pas des parties
été l'objet unique de l'obligation. quelconques, égales ou inégales, de chacune
Cette déduction nous paraît résulter logique d'elles. -

ment de ce double effet que le choix produit, à Ce serait donc la dénaturer profondément que
savoir : de son irrévocabilité et de sa rétroac de prétendre l'exécuter de la sorte.
tivité. 65. - Aussi faut-il appliquer au créancier,
L'argument que Toullier déduit d'une loi lorsque le choix lui appartient, ce que l'arti
romaine (9, $ I, ff., de Opt. legat.) ne saurait l'in cle 1191 applique au debiteur, dans la supposi
firmer; car cette loi ne renferme qu'une inter tion du cas le plus ordinaire, en effet, où c'est à
prétation en fait de la volonté du testateur. lui que le choix appartient.
62. - Il en serait autrement si le débiteur Le créancier à qui le choix a été déféré par
20 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 55-56.J

la convention, ne pourrait donc pas forcer non ' même seulement l'une d'elles, le débiteur qui
plus le débiteur à lui livrer une partie de l'une aurait fait un payement à l'un des créanciers,
des choses et une partie de l'autre. (Comp. Po | de même que le créancier qui aurait reçu un
thier, n° 247.) - payement de l'un des débiteurs avant que le
66. — Rien de plus simple d'ailleurs que choix eût été régulièrement exercé, pourrait
l'application de la règle posée par l'article 1191, demander soit que tous les créanciers, y compris
lorsqu'il n'existe qu'un seul débiteur et un seul celui qui aurait déjà reçu, ou que tous les débi
créancier. teurs, y compris celui qui aurait déjà payé, s'en
Cette règle n'est alors elle-même qu'une con tendissent sur le choix à faire, afin de savoir
séquence du droit commun : soit de l'article 1220, contre qui et par qui pourra être exercée l'action
d'après lequel l'obligation qui est susceptible de en répétition de ce qui aura été payé en trop,si le
division doit être exécutée entre le créancier et payement a eu lieu soit de la chose indivisible et
le débiteur comme si elle était indivisible ; soit et d'une partie de la chose divisible, soit, à for
de l'article 1244, d'après lequel le débiteur ne tiori, des deux choses indivisibles. Autrement, il
peut pas forcer le créancier à recevoir en partie arriverait que le débiteur aurait payé plus qu'il
le payement d'une dette, même divisible. ne devait, et que le créancier aurait reçu plus
67. — Mais elle peut faire naître des difficul · qu'il ne lui était dû. (Comp. Larombière, arti
tés, lorsqu'il existe plusieurs débiteurs ou plu cle 1191, n° 9 et 11.)
sieurs créanciers. | 69. - B. Nous avons maintenant à examiner
Nous avons exposé déjà ces diflicultés, suivant la question des risques, appliquée à l'obligation
que le choix appartient au débiteur ou qu'il alternative. (Supra, n° 56, p. 12 ; comp. notre
appartient au créancier. t. XII, Traité des contrats, n° 419, p. 147.)
Et nous ne pouvons que nous référer aux dé Notre code s'en occupe dans les articles 1195,
veloppements que nous avons fournis. (Art. 1901 ; , 1194 et 1195.
supra, n" 42 et suiv., p. 14.) - | 7 O. — Écartons de suite l'article 1195, qui
GS. — Il convient toutefois d'en déduire un règle l'hypothèse la plus simple :
avertissement pour les parties engagées dans « Si les deux choses sont péries sans la faute
une obligation alternative. « du débiteur, et avant qu'il soit en demeure,
Est-ce le débiteur qui se trouve en présence « l'obligation est éteinte, conformément à l'ar
de plusieurs créanciers ou de plusieurs héritiers « cle 1502. »
du créancier décédé auxquels le choix appartient; Cette hypothèse, en effet, très-simple, ne peut
Qu'il se garde, tant qu'aucun choix n'a été fait que donner lieu à l'application du droit com
régulièrement par tous les créanciers ensemble, mun, sans que le caractère alternatif de l'obli
de payer à J'un d'eux, qui formerait contre lui gation soit de nature à y apporter le moindre
une demande individuelle, l'une des choses ou changement. - -

une partie de l'une des choses; car le choix fait De même donc que le débiteur d'une seule
par un seul ne serait pas opposable aux autres, chose (certaine et déterminée) est libéré par la
dans le cas où ceux-ci s'entendraient pour choi perte fortuite de cette chose, de même le débi
sir l'autre chose ; et le débiteur s'exposerait teur de deux choses alternativement dues est
ainsi à être forcé, contrairement à l'article 1 191, libéré par la perte fortuite de ces deux choses.
de payer une partie de l'une des choses et une (Art. 1502.)
partie de l'autre. - Et il n'y a pas à distinguer si les deux choses
Comme, pareillement, si c'est le créancier qui ont péri l'une et l'autre ensemble, ou séparé
se trouve en présence de plusieurs débiteurs ou ment l'une après l'autre ; ni auquel des deux,
de plusieurs héritiers du débiteur décédé à qui du débiteur ou du créancier, le choix apparte
le choix appartient, il doit se garder, tant que nait.
tous les débiteurs ensemble ne se sont pas régu 7 1.—La même règle, d'ailleurs, qui gouverne
lièrement entendus sur le choix, de recevoir de la perte totale, gouverne la perte partielle ou les
l'un d'eux individuellement sa part dans l'une détériorations qui peuvent survenir par cas for
des choses; car le choix fait par un seul ne serait tuit, soit aux deux choses à la fois, soit seulement
pas non plus opposable aux autres, dans le cas à l'une d'elles.
où ceux-ci s'entendraient pour choisir l'autre C'est-à-dire que l'article 1245 est applicable
chose ; et il serait exposé à recevoir partie de aux obligations alternatives, aussi bien que l'ar
l'une et partie de l'autre. ticle 1502.
Ce résultat serait en effet inévitable, dans l'un Car c'est le même principe qui sert de base à
comme dans l'autre cas, si les deux choses com ces deux textes.
prises dans l'obligation alternative étaient divi Si donc les deux choses ont été détériorées
sibles. également, au même degré, la détérioration sera
Que si les deux choses étaient indivisibles, ou certainement pour le compte du créancier.
[P., t. XXVI. p. 56-58., OU DES OBLIGATIONS. — N°* 66-76. 21

72.—Mais les deux choses ont été détériorées qui prouve que, dans le cas prévu par l'article
inégalement, à des degrés différents, l'une beau précédent, le choix appartenait au débiteur.
coup plus que l'autre? 3 5. — Eh bien donc, dans ce premier cas,
Ou même l'une d'elles seulement a été dété l'article 1195, supposant d'abord que l'une des
rioriée, et point l'autre ? choses a péri et ne peut plus être livrée, même
Est-ce que le débiteur, si le choix lui appar par la faute du débiteur, décide que :
tient, pourra choisir, pour la livrer au créancier, « ... L'obligation devient pure et simple, et
la chose détériorée ? « que le prix de cette chose ne peut pas être
Pourquoi pas ? « offert à sa place. »
« Le choix accordé au débiteur, dans l'obli Il me faudrait pas prendre à la lettre cette for
gation alternative (dit fort justement notre honoré mule de notre texte, que l'obligation devient pure
collègue, M. Labbé), lui procure l'avantage de se et simple. 4

libérer en payant celle des choses convenues qui, au Nous allons voir qu'à l'entendre dans un sens
jour du payement, a le moins de valeur. » (De la absolu, il en résulterait des conséquences inad
perte de la chose due dans l'obligation alternative, missibles et contraires à l'article 1 195 lui-même.
n" 41 et 54.) (Infra, n° 82.) -

Cette chose, en effet, quoique détériorée, Aussi le législateur ne l'emploie-t-il que dans
existe encore ; sa substance n'est pas détruite un sens relatif, et seulement pour justifier la
(nous le supposons); et elle n'a pas cessé d'être conséquence qu'il en tire, que le prix de la
comprise dans l'obligation alternative; laquelle chose qui est périe ne peut pas être offert à sa
subsiste, par conséquent, avec tous ses effets ; place.
Or, aux termes de l'article 1190, le débiteur à La disposition, d'ailleurs, est très nette et ne
qui le choix appartient peut offrir l'une ou l'autre saurait donner lieu à aucune difficulté d'applica
chose. tion.
Et la chose qu'il offre, et que le créancier est Ce qu'elle décide, en effet, très-nettement,
tenu de recevoir, est réputée, dès l'origine, avoir c'est que, par la perte de l'une des choses, le
été seule l'objet de l'obligation. débiteur se trouve privé du choix qui lui appar
D'où il suit qu'elle a été, en effet, dès l'ori tenait, et de l'avantage que ce choix pouvait lui
gine, aux risques du créancier. (Comp. supra, offrir.
n° 19 et25, p.6et7; Larombière, art. 1195, 1194, Il devait, sous une alternative, deux choses de
n° 11.) - valeur inégale : l'une, par exemple, de trois mille
73. — Mais venons à l'hypothèse plus déli francs ; l'autre, de deux mille francs, ou moins
cate où le caractère particulier de l'obligation encore. « ... Si longe fuit vilior... » (L. 95, $ 1, ff.,
alternative peut exercer de l'influence sur la de Solutionibus.)
question des risques. La chose qui ne vaut que deux mille francs
C'est l'hypothèse où la perte de l'une des vient à périr avant qu'il ait exercé son choix.
choses ou des deux choses a eu lieu par la faute Il faudra qu'il paye la chose qui vaut trois
du débiteur (ou par son fait, article 1245, ou mille francs.
depuis sa demeure, article 1502). Cela, est, disons-nous, certain textuellement.
Il faut distinguer : - 76. — Mais cela est-il juridique ?
Ou le choix appartient au débiteur ;. Cela est-il équitable ?
Ou le choix appartient au créancier. Cette question est la seule qui puisse être sou
Le premier cas est réglé par l'article 1195 ; levée; mais celle-ci, du moins, peut l'être; aussi
Le second, par l'article 1194. a-t-elle été agitée parmi les auteurs.
74. — a. L'article 1195 est ainsi conçu : Il y a un cas, toutefois, où la décision de notre
« L'obligation alternative devient pure et sim texte est incontestablement conforme aux règles
ple, si l'une des choses promises périt et ne du droit et de l'équité, et a été, en effet, de tout
peut plus être livrée, même par la faute du temps admise.
débiteur. Le prix de cette chose ne peut pas Nous voulons parler du cas où c'est par la faute
être offert à sa place. du débiteur que l'une des choses a péri. »
« Si toutes deux sont péries et que le débiteur Que le prix de cette chose ne puisse pas être
soit en faute à l'égard de l'une d'elles, il doit alors offert à sa place, c'est-à-dire que le débi
payer le prix de celle qui a péri la dernière. » teur perde l'avantage du choix qu'il avait, rien
Nous disons que cet article règle le cas où le de mieux, à tous les points de vue. .
choix appartient au débiteur ; cela est certain, Car s'il perd l'avantage du choix, c'est par sa
quoiqu'il ne le dise pas expressément : mais la faute : Sibi imputare debet ! Il n'a pas pu dépendre
preuve en résulte de l'article 1194, qni règle le de lui de changer l'objet de son obligation et de
cas prévu par l'article précédent, lorsque le choix substituer un prix à l'une des choses qu'il était
avait été déféré, par la convention, au créancier : ce obligé de livrer en nature au créancier.
22 - DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 59-61.]

Voilà ce que disait excellemment Papinien. vaut beaucoup plus peut-être que le prix de la
(Comp. L. 95, ff., de Solutionibus.) chose qui a péri?
77.—Ne pourrait-on pas même aller jusqu'à Voilà une question qui peut paraître plus dé
prétendre que le créancier, lui, peut demander licate ; aussi a-t-elle excité des dissidences ; et
le prix de la chose que le débiteur a fait périr les textes romains me semblent pas être, en effet,
par sa faute, s'il y a intérêt, comme si la chose sur ce point, dans une concordance parfaite.
que le débiteur a fait périr avait une valeur plus Plusieurs jurisconsultes, parmi les plus auto
grande que la chose qui reste ? | risés dans l'ancien droit, exprimaient la solution
Oh non ! que l'article 1 195 a consacrée, à savoir : que le
Nous sommes, en effet, dans l'hypothèsé où le choix est perdu pour le débiteur, qui ne peut pas
choixappartientau débiteur.(Supra, n° 74, p. 21.) offrir le prix de la chose qui a péri.
Or, à supposer que la chose que le débiteur a Dumoulin déduit cette solution d'un fragment
fait périr par sa faute existât encore, il n'en de Papinien. (L. 95, $ 1, ff., de Solut.) et d'un
pourrait pas moins délivrer au créancier la chose fragment d'Ulpien (L. 47, $ 5, ff., de Legat., 1° ;
qui reste ; ajout. Paul, L. 55 et 54, S6, ff., de Contrah. empt.).
Donc cette perte n'a causé aucun dommage à Et elle lui paraît d'ailleurs conforme à l'inten
celui-ci et n'a nullement changé la situation res tion des parties :
pective des parties. « Quia electio, ipso jure data, vel expresse
78. — Mais, au contraire, la disposition du reservata debitori, intelligitur quamdiu vera et
premier alinéa de l'article 1195 ne paraît pas efficax electio fieri potest, secundum naturam rerar
exempte de critique , dans le cas où c'est electionis... » (Part. II, n° 149.)
sans le fait du débiteur que l'une des choses a Pothier, qui est aussi de ce sentiment, en
péri. fournit un motif puisé dans le caractère de
Est-ce que, en effet, le débiteur ne pourrait l'obligation alternative :
pas prétendre alors qu'il est entièrement libéré « Lorsque plusieurs choses sont dues sous
et que l'obligation est éteinte par cette perte for une alternative, dit-il, l'extinction de l'une des
tuite de l'une des choses? -

dites choses n'éteint point l'obligation ; car


J'avais le choix, dirait-il, entre l'une ou l'autre. toutes étant dues, l'obligation subsiste dans celle
Or, c'est précisément celle qui a péri que qui reste... La chose qul est périe n'existant
j'avais l'intention de choisir (ce qui pourrait plus, n'est plus due ; celle qui reste est la seule
n'être pas, en effet, invraisemblable, si cette chose qui reste due, et par conséquent la seule qui
n'était pas d'une valeur évidemment moindre puisse être payée... » (N° 250.)
que celle qui reste); et il ne se peut pas que cette Telle est également l'interprétation que l'un
faculté de choisir entre les deux choses, qui de nos savants romanistes a donnée du texte de
m'était accordée comme un avantage, tourne, au Papinien :
contraire, à mon détriment et profite en défini « ,Si l'un des deux objets a péri, l'autre reste
tive au créancier. seul dû et peut seul être demandé... Le débiteur
Mais si spécieux que cet argument puisse pa ne peut pas offrir l'estimation (de la chose qui a
raître, il n'a jamais été admis ; et il était bien péri) s'il la juge inférieure à Ia valeur de la
impossible de l'admettre. chose qui subsiste. » (Pellat, Textes choisis,
Le choix qui appartient au débiteur doit être, p. 191.) /

en effet, exercé loyalement. Mais l'interprétation contraire a toujours eu


Or, il ne peut l'être ainsi, lorsque.l'une des aussi, dans l'ancien droit et dans le droit nou
choses ayant péri, il n'en reste plus qu'une. veau, des partisans considérables; et tout ré
La situation alors n'est plus entière; et ce cemment, l'un des maîtres les plus distingués
n'est même pas assez de dire que le choix ne de l'École de Paris a entrepris de la défendre.
serait pas fait dans les conditions de bonne foi (Labbé, Etudes sur quelques difficultés relatives à la
qu'il exige; la vérité est que le choix est devenu perte de la chose due, n" 41-48.)
impossible, et que dès qu'il n'a pas été fait de Ulpien, dans le fragment 47 (de Legat., I), sur
l'une ou de l'autre des choses en nature, avant lequel on a fondé l'autre doctrine, suppose cette
que l'une d'elles ait péri, il ne peut plus être fait espèce :
après. (Comp. Pothier, n° 250.) Un héritier doit à un légataire, sous une alter
79. — Eh bien, soit ! native, deux esclaves, à son choix, Stichus ou
Le débiteur n'est pas libéré. Pamphylus.
Mais pourquoi ne peut-il pas offrir le prix de L'un des esclaves s'enfuit sans qu'aucune faute
la chose qui a péri? soit imputable à l'héritier.
Et comment justifier la privation qu'on lui Quelle est la décision du jurisconsulte ?
inflige de l'avantage du choix qui lui appartenait, « ... Dicendum erit praesentem praestari aut
en le forçant de livrer la chose qui reste, et qui absentis aestimationem... »
[P., t. XXVI, p. 62-64.j OU DES OBLIGATI0NS, — Nºs 77-82. 25

L'héritier peut, à son choix, délivrer au léga 80. — Le second alinéa de l'article 1195
taire l'esclave présent ou le prix de l'esclave prévoit le cas où les deux choses sont péries.
absent. Et il dispose que, si le débiteur est en faute
Cela est clair. à l'égard de l'une d'elles, il doit le prix de celle
- Aussi Dumoulin est-il forcé de reconnaître qui a péri la dernière.
que, dans ce cas, l'héritier conserve l'avantage La solution législative est, dirons-nous en
du choix : core, très-nette ; et elle ne saurait donner lieu à
«... Quia ob dictam fugam sine culpà haeredis aucune difliculté d'application. (Comp. supra,
contingentem, non debet haeres privari suà elec n° 75, p. 21.)
tione... » (Loc. supra cit., n° 150.) 8 H. — Mais ce qu'il convient d'examiner,
Mais si l'un des esclaves, au lieu de s'enfuir, c'est si cette solution est juridique et équitable.
est mort sans qu'aucune faute soit non plus (Supra, n° 76, p. 21.)
imputable à l'héritier? - Elle l'est certainement, dans le cas où l'une
Ulpien répond : des choses ayant d'abord péri par cas fortuit,
« ... Et si alter decesserit, alterum omnino c'est la dernière qui a péri ensuite par la faute
praestandum, fortassis vel mortui pretium... » du débiteur ; parce que l'obligation était de
D'où Dumoulin et Pothier concluent que la venue pure et simple par la perte fortuite de
règle est que l'héritier ne peut pas offrir le prix la première chose. (Art. 1502; comp. supra,
de l'esclave mort; si ce n'est peut-être, fortassis, n° 15, p. 5 )
par exception, dans le cas où il paraîtrait, par 8?. — Si, au contraire, c'est à l'égard de la
les circonstances, que telle a été la volonté du chose qui a péri la première que le débiteur est
teStateul'. en faute, ne pourrait-on pas soutenir, contraire
Mais n'est-ce pas une inconséquence ? et par ment à la décision de notre texte, qu'il devrait
quel motif de droit ou de raison l'héritier qui être libéré par la perte fortuite de la der
pourrait offrir le prix de l'esclave qui est en fuite, nière ?
ne pourrait-il pas offrir le prix de l'esclave qui 1° En effet, d'après le premier alinéa de l'ar
est mort ? ticle 1195, l'obligation devient pure et simple, si
Dans les deux cas, le principe est le même, à l'une des choses périt et ne peut plus être livrée,
savoir : que le débiteur ne doit pas être privé de même par la faute du débiteur; or, l'obligation,
l'avantage du choix par un événement dont il devenue pure et simple, s'est spécialisée sur
n'est pas responsable. l'autre chose, qui a été seule due dès lors dé
Or, la mort de l'esclave, dès qu'elle a eu lieu terminément ; donc la perte fortuite de cette
sans la faute de l'héritier, est, tout autant que sa chose a éteint l'obligation, aux termes de l'arti
fuite, un cas fortuit dont il ne saurait être res cle 1502. -

ponsable. 2° On ajouterait que le débiteur, puisqu'il


Aussi Cujas n'y faisait-il aucune différence : avait le choix, a pu, sans commettre une faute,
« Quod si electio fuerit promissoris... mortuo détruire l'une des choses; qu'il n'a fait qu'user
altero, is qui superest peti et solvi potest. An du droit d'option qui lui appartenait, en déter
solus debetur ? an durat electio promissori, ut minant l'obligation sur l'autre chose; et qu'ayant
liberetur praestando aestimationem mortui, qui usé de son droit, il ne saurait être responsable
longe fuit vilior ? et verissimum est integram esse d'un cas fortuit ultérieur.
electionem promissoris ut vel pretium mortui prae Aussi Delvincourt avait-il admis cette conclu
stet, si sine culpâ ejus mortuus sit. » (Papiniani | sion :
Lib. XXVIII, Quaest.) « Je pense, d'après cela, disait-il, que le der
Tels sont les éléments de cette thèse, dont la nier alinéa de l'article 1195 doit être entendu
conclusion la plus vraisemblable historiquement seulement du cas où le débiteur est en faute à
est que les jurisconsultes romains s'y étaient l'égard des deux choses, ou à l'égard de celle
divisés, et que tandis que Paul refusait au débi qui a péri la dernière. » (T. II. p, 150, note 2.)
teur la faculté de payer le prix de la chose Mais, outre que le texte est formel en sens
périe, Ulpien et Papinien, au contraire, la lui contraire, la réponse aux objections qui précè
accordaient. dent est bien facile :
Cette conclusion est aussi celle de notre savant 1° Non, le débiteur n'use pas de son droit
collègue, M. Labbé, qui paraît toutefois prendre d'option, lorsqu'il détruit l'une des choses, avant
parti pour la doctrine d'Ulpien et de Papinien. d'avoir exécuté l'obligation, par la délivrance
Nous aimons mieux nous ranger à la doctrine de l'une ou de l'autre.
que Paul enseignait ; et, à notre avis, la dispo Son droit, c'est de choisir, au moment de la
sition du premier alinéa de l'article 1195 est la délivrance, entre l'une ou l'autre chose; et pomr
seule qui soit conforme au vrai caractère de être régulier, le choix doit être contemporain de
l'obligation alternative. l'exécution de l'obligation ; car c'est dans l'exé
24 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 64-67.;

cution même del'obligation qu'il consiste. (Comp. stricti juris, demeurait sévèrement renfermée
art. 1189, 1191; supra, n° 48, p. 15.) dans les limites de la logique rigoureuse. .
Autrement, il dépendrait du débiteur de déna - Mais comme l'équité et la bonne foi protes
turer, au détriment du créancier, le caractère taient, on venait en aide au créancier au moyen
de son obligation. des actions de dolo ou in factum ;
L'un des avantages, en effet, pour le créan Actions spéciales, qui n'auraient pas même
cier, de l'obligation alternative, qui comprend été nécessaires si l'action naissant du contrat
deux choses, c'est que les chances d'extinction n'avait pas eu le caractère d'une action stricti
par la perte fortuite de l'objet dû y sont moin juris et avait été elle-même régie par la bonne
dres que dans l'obligation pure et simple, qui ne foi. (Comp. notre t. XII, Traité des contrats, n° 595,
comprend qu'une seule chose. p. 156.)
Et il est clair que le débiteur qui détruit par 83. — Que le débiteur donc ne soit pas libéré
sa faute l'une des choses, nuirait au créancier par la perte fortuite de la seconde chose, lorsque
s'il pouvait ainsi transformer l'obligation alter c'est par sa faute que la première chose a péri,
native en une obligation pure et simple, qui cela est aussi juridique qu'equitable.
s'éteindrait désormais par la perte fortuite de Il faut, en conséquence, qu'il indemnise le
la seule chose à laquelle il aurait réduit son créancier du dommage qu'il lui a causé.
obligation. - Mais quel est ce dommage ?
Cela ne saurait être. Et en quoi cette indemnité doit-elle consister ?
2° Aussi avons-nous, par avance, répondu à Sur ce point, de nouvelles dissidences se sont
l'objection que l'on voudrait tirer du premier élevées dans la doctrine.
alinéa de l'article 1195, qui porte que, dans ce Mourlon pense que l'indemnité aurait dû être
cas même, l'obligation devient pure et simple. . proportionnée au prix de celle des deux choses
Nous avons remarqué que cette formule ne | qui valait le moins; c'est-à-dire que l'on aurait
doit pas être prise à la lettre, et que si elle est dû laisser au débiteur le choix entre le prix de
exacte pour le cas où c'est par cas fortuit que la la chose qui a péri la première par sa faute, et
première chose a d'abord péri, elle ne l'est pas | le prix de la chose qui a péri la dernière par cas
pour le cas où elle a péri par la faute du débi fortuit. (Répét. écrit, t. II, p. 547.)
teur. (Supra, n° 75, p. 21.) Mais comment se pourrait-il que la perte for
Il est vrai que Papinien refuse alors au créan tuite de la chose qui a péri la dernière restituât
cier l'action ex stipulatu dans le fragment que au débiteur l'avantage du choix que la perte de la
nous avons déjà cité (95, $ I, ff., de Solutionibus). chose qui a péri la première, par sa faute, lui
Je vous devais, à mon choix, deux esclaves, avait enlevé ?
Stichus ou Pamphylus. Le débiteur avait-il, par cette faute, perdu
L'un d'eux périt d'abord par ma faute... « si l'avantage du choix ?
facto debitoris alter sit mortuus... » Oui; Mourlon reconnaît que le débiteur ne
Et ensuite l'autre périt sans ma faute. « Sine pouvait pas être admis, tant que l'autre chose
culpâ debitoris... » existait, à offrir le prix de la chose qu'il avait
C'est bien notre hypothèse. détruite, lors même que le prix de cette chose
Or, que dit le jurisconsulte : aurait été inférieur au prix de la chose qui res
« Nullo modo ex stipulatu agi poterit, cum illo tait.
in tempore quo moriebatur, non commiserit stipula Eh bien alors, comment admettre que cette
tionem... » offre, qu'il n'aurait pu faire avant la perte for
Oui. tuite de l'autre chose, il puisse la faire après !
Mais, tout aussitôt il ajoute que pourtant cette (Comp. Dumoulin, part. II, n" 155-154; Larom
faute du débiteur, qui a été dommageable au bière, art. 1195-1194, n° 5.
créancier, ne doit pas rester impunie ; et il lui 84. — Il n'y a donc vraiment que deux solu
accorde l'action de dolo. tions en présence :
« ... Sane, quoniam impunita non debent esse Celle que notre code consacre, contrairement
admissa, doli actio non immerito desiderabitur...; » à l'ancien droit, et d'après laquelle le débiteur
L'action de dolo, en effet, si c'est par mauvaise doit, dans tous les cas, le prix de la chose qui a
foi que le débiteur a fait périr la première chose, péri la dernière ;
ou l'action in factum, si c'est seulement par né , Et celle de l'ancien droit, que Pothier ensei
gligence. - gnait (n° 252), et d'après laquelle le débiteur
Nouvel exemple, et très-significatif, de la doit, dans tous les cas, le prix de la chose qui a
différence qui distinguait, en droit romain, les péri la première par sa faute.
actions de droit strict d'avec les actions de D'excellents jurisconsultes ont pensé que la
bonne foi. solution nouvelle est à la fois plus pratique et
C'est que, en effet, l'action ex stipulatu, étant plus juste :
(P., t. XXVI, p. 67-70.] OU DES OBLIGATIONS. — N°º 85-87. 25
d

« Elle est plus pratique, dit M. Colmet de entendre la disposition avec cette distinction ;
Santerre, parce qu'elle n'oblige pas à chercher tous les principes la réclament; d'ailleurs l'arti
rétroactivement la valeur d'une chose détruite cle ne la repousse pas. » (T. XI, n° 144, Éd. B.,
peut-être depuis longtemps ; 1. VI, p. 269.) -

« Elle est plus juste, parce que si le débiteur Mais, tout au contraire, l'article, dans la géné
a été dans son droit en détruisant la chose, il ralité absolue de ses termes, repousse cette dis
serait désastreux qu'un fait fortuit survenu à tinction ;
l'autre chose pût le rendre débiteur d'une va Et les motifs sur lesquels nous venons de voir
leur considérable et devînt une cause de béné qu'il est fondé ne la repoussent pas moins que
fice pour le créancier. Tout ce que celui-ci peut son texte. (Comp. Larombière, art. 1 195, n° 5.)
raisonnablement exiger, c'est que la destruction 86. — b. Reste le cas où le choix appartenait
de la première chose ne lui nuise pas, en tant au créancier. (Supra, n° 75, p. 21.)
qu'elle rendrait plus facile l'extinction de l'obli L'article 1194 le règle en ces termes :
gation par la perte de la chose ; or, la loi protége « Lorsque, dans les cas prévus par l'article
suffisamment, sur ce point, son intérêt légitime ; précédent, le choix avait été déféré par la
elle considère le débiteur qui détruit une des convention au créancier,
choses comme ayant accepté les risques de celle « Ou l'une des choses seulement est périe ; et
(t
qui reste; et par conséquent elle l'oblige à payer alors, si c'est sans la faute du débiteur, le
la valeur de celle-ci, même lorsqu'elle périt par · créancier doit avoir celle qui reste ; si le débi
cas fortuit. » (T. V, n° 120 bis; comp. Labbé, teur est en faute, le créancier peut demander
loc. supra cit., n° 50.) la chose qui reste, ou le prix de celle qui est
Ces arguments, si sérieux qu'ils paraissent, périe ;
ne suffisent pas, suivant nous, à justifier la déro « Ou les deux choses sont péries; et alors, si
gation que notre code a faite aux anciens prin le débiteur est en faute à l'égard des deux, ou
cipes : même à l'égard de l'une d'elles seulement, le
Le débiteur, dit-on, a usé de son droit en dé créancier peut demander le prix de l'une ou
truisant l'une des choses. de l'autre à son choix. »
Mais vraiment non ! -
Le créancier, qui peut bien être privé de
Son droit était bien de choisir entre l'une ou l'avantage du choix par un cas fortuit, ne saurait
l'autre, au moment d'exécuter l'obligation et en être privé par la faute du débiteur.
pour l'exécuter; mais il n'avait pas le droit, Tel est le principe sur lequel notre texte est
avant l'exécution, de détruire l'une d'elles. fondé.
Et il ne lui appartenait pas d'accepter, comme L'application en est facile dans le premier
on dit, les risques de l'une des choses en faisant alinéa, qui suppose d'abord que l'une des choses
périr l'autre, c'est-à-dire de transformer l'obli seulement a péri.
gation alternative en une obligation pure et sim Est-ce par cas fortuit ;
ple. (Comp. supra, n" 48 et 82, p. 15 et 25.) L'obligation est devenue pure et simple, et le
85. - Au reste, quel que soit le jugement créancier a perdu nécessairement son droit d'op
que l'on porte sur la solution nouvelle que le tion.
second alinéa de l'article 1195 a décrétée, ce Est-ce par la faute du débiteur ;
qu'il faut reconnaître, c'est que cette solution Le créancier a le choix entre la chose qui
existe et qu'elle est absolue. - -
reste et le prix de celle qui est périe par la faute
Il n'y a donc pas, suivant nous, à distinguer du débiteur.
si le prix de la chose qui a péri la dernière sans 87. — Mais les deux choses sont péries !
la faute du débiteur est supérieur ou inférieur C'est le cas que prévoit le second alinéa de
au prix de la chose qui a péri la première par sa notre article.
faute. Si c'est par cas fortuit qu'elles ont péri toutes
Duranton, toutefois, ne le pense pas ainsi; et les deux, il est évident que le débiteur est libéré
il permet au débiteur de payer le prix de la . et qu'il n'y a plus de choix pour le créancier,
chose qui a péri la première par sa faute, lors puisque l'obligation tout entière est éteinte.
' que c'est la chose qui a péri la dernière sans sa (Art. 1502; supra, n° 70, p. 20.) -

faûte qui avait le plus de valeur. Si elles ont péri toutes les deux par la faute du
« Car, dit-il, à quoi le débiteur doit-il être débiteur, il n'est pas moins évident que le créan
tenu pour sa faute ? A réparer le dommage qu'il cier doit conserver son droit d'option, tel au
a causé; et en quoi consiste ce dommage? Dans moins qu'il est désorma , susceptible de s'exer
la valeur de la chose qu'il a fait périr, et non cer, c'est-à-dire que l · créancier peut, suivant
dans la valeur de celle qui a péri la dernière et les termes de notre ar icle, demander le prix de
par cas fortuit. Sans doute, par sa faute, il s'est l'une ou de l'autre chose.
privé du choix, mais voilà tout. Aussi faut-il Ces deux déductions dérivent, en effet, logi
26 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 70-72.]

quement de la prémisse sur laquelle l'art. 1194 c'est par cas fortuit qu'il perd l'avantage du choix
est fondé. qui lui avait été déféré.
88. — En voici une, au contraire, qui paraît Il ne peut se plaindre que lorsque c'est par la
s'en écarter tout à fait. faute du débiteur qu'il le perd.
L'une des choses a péri par cas fortuit, et Voilà la double règle qui domine l'hypothèse
l'autre par la faute du débiteur. où nous sommes, et qui doit résoudre toutes
Quelle est, sur cette hypothèse, la décision de les combinaisons que cette hypothèse peut pré
l'article 1194 ? Sente l'. - -

Elle est la même que sur l'hypothèse précé Or, dans notre espèce, ce n'est point par la
dente, où les deux choses ont péri par la faute du faute du débiteur que le créancier perd l'avan
débiteur ; tage du choix, puisque l'une des choses a péri
Et c'est, en effet, très-formellement que l'ar par cas fortuit.
ticle dispose que, si le débiteur est en faute à Et, par conséquent le débiteur ne saurait étre
l'égard des deux choses, ou même à l'égard de responsable, envers lui, d'un dommage qui ne
l'une d'elles seulement, le créancier peut deman provient pas de sa faute, mais seulement d'un
der le prix de l'une ou de l'autre à son choix. cas fortuit. (Comp. L. 95, ff., de Solut.; Labbé,
Eh ! pourquoi donc ? loc. supra cit., n° 56, p. 12.)
M. Bigot-Préameneu a présenté cette explica Aussi, la disposition de l'article 1194 a-t-elle
tion : été généralement désapprouvée dans la doc
« Le motif est que, dans le cas même où le trine .
débiteur n'est en faute qu'à l'égard de l'une des 89. — Notre code, à l'exemple de Pothier
choses, il doit répondre de ce que cette faute a (n° 252), n'a prévu que le cas où les deux choses
privé le créancier du choix entre les deux choses; ont péri successivement, l'une après l'autre, par
et cette indemnité doit être dans le choix laissé au la faute du débiteur.
créancier de demander le prix de l'une ou de l'autre Que faut-il décider dans le cas où elles au
des choses péries. » (Exposé des motifs, Fenet, t.XIII, raient péri par sa faute, en même temps, dans
p. 247.) - un événement commun, sans qu'il fût possible
Mais il est manifeste que ce motif n'est nulle de déterminer laquelle des deux a péri la der
ment concluant, et que, loin de justifier la solu nière ? -

tion législative, il en serait lui-même plutôt la Le créancier pourra certainement demander


crit1que. le prix de l'une ou de l'autre, à son choix, si
En effet, supposons d'abord que la première c'est à lui que le choix appartenait entre l'une
chose a péri par cas fortuit, et que c'est la ou l'autre chose.
seconde qui a péri par la faute du débiteur. Mais si le choix appartenait au débiteur ?
Est-ce que, par la perte fortuite de la pre L'opinion générale est aussi qu'il ne l'a pas
mière chose, l'obligation n'était pas devenue perdu, et qu'il peut, à son choix, payer au créan
pure et simple ? cier le prix de l'une ou de l'autre. (Comp. Du
Assurément oui. ranton, t. XI, n° 144, Éd. B., t. VI, p. 269;
Or, si l'obligation était devenue pure et simple, Demante, t.V, n° 122; Mourlon, Répét. écrit, t. II,
le créancier avait, dès ce moment, perdu l'avan p.458.)
tage du choix ; M. Larombière ajoute même que « le créancier
Donc ce n'est pas la faute postérieure du débi n'a droit à aucune indemnité. » (Art. 1195-1194,
teur qui l'en prive. n° 7.) -

Et la seule indemnité qui puisse être due au Nous n'admettons pas cette doctrine, du moins
créancier ne saurait consister que dans le prix dans ces termes absolus.
de la seconde chose que le débiteur a fait périr, Le débiteur avait sans doute le droit de payer
et qui était seule désormais l'objet de l'obliga au créancier l'une ou l'autre des choses qu'il lui
tion. plairait de choisir, -

Mais que le créancier recouvre par cette Oui, mais l'une ou l'autre des choses en
faute le choix qu'il avait perdu, il n'y a de cela Ilattll'e.
véritablement aucun motif, ni en droit, ni en Et tant que son choix n'était pas fait, il n'avait
équité. pas le pouvoir de les détruire.
Veut-on supposer maintenant que c'est la pre Il a donc causé un dommage au créancier, en
mière chose qui a péri par la faute du débiteur, le mettant dans la nécessité de recevoir un prix
et que la seconde a péri ensuite par cas for en argent, au lieu de l'une des choses en nature
tuit ? que celui-ci avait en vue d'obtenir.
L'explication de la disposition législative ne Or, s'il est vrai que, généralement, les choses
sera pas plus facile. comprises dans une obligation alternative sont
Le créancier, en effet, n'a rien à dire quand d'une valeur à peu près égale, il faut ajouter que
-

[P., t. XXVI, p. 75-75.] , oU DEs oBLIGATIoNs. - Nº ss 96, *


27

le créancier a pu avoir en vue non pas leur Supposons maintenant que le débiteur est en
valeur, mais leur utilité, et même leur indivi faute.
dualité spéciale. Il faut distinguer :
Et, par conséquent, le débiteur a pu lui cau 9 #. — Si c'est au débiteur que le choix
ser, en les faisant périr toutes les deux par sa appartient, il peut certainement, après avoir
faute, un dommage dont il est juste que le créan dégradé ou fait périr en partie l'une des choses,
cier obtienne la réparation. - - offrir au créancier l'autre chose ; et celui-ci n'a
9 O. — C'est que, en effet, même dans les cas pas à se plaindre, puisque la faute du débiteur
prévus par les articles 1195 et 1194, le débiteur ne lui cause alors aucun dommage.
pourrait être certainement condamné à payer Mais le débiteur peut-il forcer le créancier à
des dommages-intérêts au créancier, outre le recevoir la chose qu'il a lui-même dégradée ou
prix de la chose qu'il a fait périr par sa faute. détruite partiellement?
(Comp. Larombière, art. 1 195, n° 6.) Oui, répond M. Larombière ; il n'a pas perdu,
† — Nous avons toujours mentionné, avec pour cela, sa faculté d'option ; seulement le
le texte des articles 1195 et 1194, la faute du créancier pourra, non pas exiger que l'autre
débiteur. chose qui est intacte lui soit délivrée, mais pour
Mais il faut aussi comprendre sous cette ex suivre contre le débiteur une action en dom
pression son fait et sa demeure. mages-intérêts, ou la résolution de la conven
Tel est le droit commun. (Art. 1245, 1502.) tion, pour inexécution de ses engagements,
Il n'y a qu'un événement qui exonère le débi conformément à l'article 1184, et sans préju
teur de toute responsabilité envers le créancier ; dice des dommages-intérêts suivant les circon
c'est le cas d'une force étrangère qui ne peut lui stances. (Art. 1195-1194, n° 11.)
être imputée. (Art. 1147 ; comp. notre tome XII, Mais pourquoi donc le créancier ne pourrait-il
Traité des contrats, n° 515, p. 186.) pas, précisément à titre de dommages-intérêts,
92. — Pareillement, quoique nos textes ne conclure à ce que le débiteur soit condamné à lui
mentionnent que le cas ou les choses sont péries, livrer l'autre chose qui est intacte ?
il n'est pas moins certain qu'ils s'appliquent Nous n'y voyons pas d'obstacle ; et si le débi
également à tous les cas où les prestations com teur perd, dans ce cas, sa faculté d'opter, c'est
prises dans l'obligation alternative sont deve par une faute qui lui est imputable et dont il doit
nues l'une ou l'autre, ou toutes les deux, impos au créancier la réparation. (Comp. infra, n° 98.)
sibles à remplir, par le fait du débiteur; comme º5. - Si c'est, au contraire, au créancier que
s'il a vendu à un tiers de bonne foi l'un des le choix appartient, et qu'il déclare le faire porter
meubles ou les deux meubles qui en faisaient sur celle des choses que le débiteur a détériorée
l'objet. (Comp. art. 2279.) ou fait périr en partie, il peut, en outre, deman
Aussi, l'article 1195, qui porte, dans son pre der des dommages-intérêts ; et nous croyons
mier alinéa, que : avec M. Larombière qu'il pourrait être fondé
« L'obligation alternative devient pure et aussi, suivant le cas, à demander la résolution
« simple, si l'une des choses promises périt et du contrat, avec des dommages-intérêts.
« ne peut plus étre livrée... » Mais le créancier opte pour la chose qui est
Doit-il être entendu comme s'il portait : restée intacte !
« ... Si l'une des deux choses périt ou ne peut Peut-il demander, même dans ce cas, des
plus être livrée... » dommages-intérêts, en prétendant que le débi
Autrement, il y aurait un véritable pléonasme. teur l'a gêné dans l'exercice de sa faculté d'op
(Comp. Zachariae, Aubry et Rau, t. IiI, p. 54, tion, en détériorant ou en faisant périr partielle
Éd. B., t. I", S 500, p.507 ; L. 16, princ., ff., de ment l'autre chose ?
Verb. obligat.; Marcadé, art. 1195-1194.) C'est ce que nous ne croirions pas.
93. — Les articles 1195 et 1194 règlent seu Qu'il déclare choisir cette autre chose ; et
lement le cas où la perte de l'une des choses ou alors, sans doute, il aura droit à des dommages
· des deux choses est arrivée par la faute dii débi intérêts.
teUlI'. Mais pourquoi des dommages-intérêts quand
Et il résulte de la manière dont ils sont con il obtient entière et intacte l'une des choses qui
çus et de leur disposition elle-même, qu'ils n'ont était comprise dans l'obligation, et qui, après le
statué que pour le cas où la perte est totale. choix qu'il en fait, est réputée en avoir été, dès
Que faut-il décider dans le cas de perte par l'origine, le seul objet ?
tielle ou de dégradations qui sont imputables à 945. - Enfin, une dernière hypothèse peut
la faute du débiteur ? encore se présenter ; -

Nous nous sommes déjà expliqué pour le cas C'est celle où la perte totale ou partielle de
où il s'agit de perte partielle ou de détériorations l'une des choses est imputable au créancier.
survenues par cas fortuit. (Supra, n° 72, p.21.) Les rédacteurs du code ne l'ont pas prévue ;
28 DES CONTRATS P., t. XXVI, p. 76-78.

105. — Suite.
sans doute parce que les choses comprises dans
104. — Suite.
l'obligation alternative, se trouvant presque tou
105. — b. De l'obligation conjointe.
jours en la possession du débiteur, avant l'exer 106. — Suite.
cice du choix qui détermine l'obligation à l'une 107. — Suite.
d'elles, il n'arrivera que très-rarement que l'une | 108. — Suite.
09. — Suite.
d'elles soit détériorée ou périsse par le fait du 110.— L'obligation conjointe se fractionne en autant de
créancier. -

parts viriles et distinctes qu'il y a de stipulants ou de


Mais cette hypothèse, pour être peu fréquente, promettants.
111. — Suite.
n'en est pourtant pas moins possible. (Comp. 112. — Suite. " -

L. 55, ff., ad legem Aquiliam.) 115. — Suite.


Et il est nécessaire, afin de compléter cette 114. — Suite. -

matière, de la résoudre. 115. — La règle d'après laquelle l'obligation conjointe se


Cette solution d'ailleurs ne paraît pas offrir de divise en autant de parts viriles qu'il y a de promet
difficulté : -
tants ou de stipulants comporte deux exceptions : la
première, dans le cas de solidarité : la scconde, dans le
97. - Le choix appartient-il au débiteur ; cas d'indivisibilité.
Comme le créancier n'a pas pu, par son fait, 116. — Le mot solidarité dérive du mot latin : in solidum.
lui enlever sa faculté d'option, le débiteur aura — Explication.
1 17. — Suite,
certainement le droit de déclarer qu'il porte son 1 18. — Suite.
choix sur la chose détériorée ou même détruite ; 119. — Suite.
et le créancier, à qui cette détérioration ou cette 120. — Faut-il distinguer, dans notre droit, l'obligation
perte est imputable, ne pourra pas s'en plaindre. in solidum d'avec l'obligation solidaire ? - Existe-t-il
deux espèces de solidarité ? -

Mais si, au contraire, le débiteur choisit l'au- . 121. — Suite.


tre chose qui est intacte et la délivre en nature, 122. — La solidarité peut exister. soit activement entre
il va de soi qu'il peut exercer une action en les créanciers, soit passivement entre les débiteurs. -
Observation.
dommages-intérêts contre le créancier, à raison 125. — La solidarité peut exister, tout à la fois, active
de la perte ou de la détérioration qu'il a causée ment entre les créanciers, et passivement entre les débi
à l'autre chose. teurs. — Observation.
124. — Division.
98.-Est-ce au créancier que le choix appar- .
tient ; . -

Pas de difficulté, si la destruction ou détério 99.—Nous venons d'examiner les obligations


ration qu'il a causée de l'une des choses impli qui comprennent plusieurs choses.
que, de sa part, l'exercice de son droit d'option ; Examinons maintenant les obligations qui
il a exercé son choix et tout est dit. comprennent plusieurs personnes, c'est-à-dire
Mais voici ce que M. Larombière ajoute : les obligations multiples, dans lesquelles figurent
« Si l'une des choses seulement a péri en à la fois plusieurs créanciers ou plusieurs débi
totalité ou en partie, sans que ce fait implique teUll'S.
une option de sa part, il pourra néanmoins faire 100.— Cette multiplicité, ou mieux encore,
porter encore son option sur l'autre chose; mais, cette pluralité des personnes peut se produire
dans ce cas, le débiteur aura contre lui une de deux manières : soit disjointement, soit con
action en dommages-intérêts. » (Art. 1195, 1194, jointement.
n° 12.) - -- --
De sorte que ces obligations sont dites, en
Mais, dirons-nous encore, pourquoi donc le effet, dans le langage juridique, disjointes ou con
débiteur ne pourrait-il pas, précisément à titre jointes.
de dommages-intérêts, conclure à ce que le 101. — L'obligation disjointe est celle dans
créancier soit condamné à recevoir en payement laquelle les personnes sont séparées les unes des
celle des choses qu'il a détruite ou détériorée par autres par une particule disjonctive :
sa faute ?(Comp. supra, n° 94, p. 27.) Je m'oblige à payer la somme de mille francs
à Pierre ou à Paul.
SECTION I]I. Tandis que, dans l'obligation conjointe, les
DES OBLIGATIONS SOLIDAIRES. personnes sont réunies par une particule con
jonctive : -

Exposition générale. — Historique. — Division. Je m'oblige à payer la somme de mille francs


à Pierre et à Paul ; -

SOMMAIRE.
Nous allons voir que cette conjonction elle
99. — Transition. — Des obligations que l'on appclle mul même peut offrir deux caractères distincts :
tiples. Elle peut être simple; c'est la règle ;
100. - Les obligations multiples sont de deux sortes : Elle peut être solidaire ; c'est l'exception.
disjointes ou conjointes.
101. — Suite. (Comp. infra, n° 129.)
102. — a. De l'obligation disjointe, 102. — a. Rien n'est plus rare, dans nos
T'-, t. XXVI, p. 78-81.] OU DES OBLIGATIONS. — N°º 98-105. 29

usages modernes , que l'obligation que l'on 104. — Pothier, supposant une disposition
appelle disjointe. ainsi conçue :
Aussi les rédacteurs de notre code ne s'en « Mon héritier donnera aux carmes ou aux
sont-ils pas occupés. jacobins une somme de cent livres, »
Et la vérité est que les conséquences qu'il y Décide, d'après un fragment de Paul. (L. 16,
aurait lieu d'en déduire paraissent le plus sou ff., de Legat., 2°), que les deux légataires ont
vent si incertaines et si bizarres, qu'il est facile contre l'héritier une créance solidaire, à laquelle
de comprendre l'oubli dans lequel le législateur, il paraît appliquer, en effet, les conséquences de
d'accord avec la pratique, a cru devoir les laisser. la solidarité (n° 259).
« Je vous vends ma maison, à la charge par Nous dirons encore, sur son exemple, qu'il se
vous de payer dix mille francs à Pierre ou à pourra, en fait, que cette interprétation soit
Paul. » exacte, et que le testateur ait voulu établir,
Quel est le caractère de la créance qui résulte comme il le peut certainement, une vraie solida
de cette convention au profit de Pierre ou de rité entre les deux couvents légataires, de façon :
Paul ? 1° que l'héritier soit obligé de payer la somme
Est-elle alternative ? ou conditionnelle ? ou de cent livres à celui des deux qui, le premier,
solidaire ? la lui demandera; 2° et que celui des deux qui
Le payement doit-il être fait, par le débiteur, l'aura reçue tout entière soit obligé de tenir
à celui des deux créanciers qui le préviendra par compte à l'autre de la moitié. (Comp. infra,
sa poursuite ? - n° 128.) - -

Ou le débiteur a-t-il le droit de payer à celui Mais il se pourrait aussi que telle ne fût pas
des deux qu'il lui plaira de choisir ? l'intention du testateur; et même, en thèse géné
S'il n'a pas fait de choix, qu'adviendra-t-il de rale, nous croirions, contrairement à l'interpré
cette créance, suspendue, pour ainsi dire, entre tation de Pothier, que l'on devrait présumer,
l'un ou l'autre créancier ? devant une disposition ainsi formulée, que le
La créance, si l'un des deux a reçu la totalité, testateur a voulu créer non pas une créance soli
appartiendra-t-elle au premier occupant ?pourra daire, mais plutôt une créance disjointe et condi
t-il la conserver à l'exclusion de l'autre ? ou sera tionnelle, de façon : 1° que l'héritier aurait le
t-il tenu de lui tenir compte de la moitié ? choix de payer la somme à celui des deux cou
Toutes questions qu'il serait malaisé de résou vents qu'il voudrait, sans pouvoir être privé de
dre à priori, théoriquement, puisque la solution, ce choix par les poursuites de celui qui aurait
subordonnée à l'intention des parties contrac agi le premier en délivrance ; 2° que celui qui
tantes, dépend évidemment, dans ces cas singu aurait reçu toute la somme aurait le droit de la
liers, des autres expressions qu'elles auraient pu conserver à l'exclusion de l'autre. (Comp. notre
employer encore, et de toutes les circonstances t. XI, Traité des Donations entre-vifs et des Testa
du fait. ments, n° 758, p. 495; Toullier, t. VI, n° 705
103.-C'est particulièrement dans les testa 704, Éd. B., t. III, p. 468 ; Marcadé, art. 1197 ;
ments que ces sortes de formules peuvent se Rodière, de la Solidarité et de l'Indivisibilité,
l'eIlCOIl1l'e l' : n° 8; Colmet de Santerre,ºt. V, n° 128 bis, III ;
« ... Illi AUT illi do, lego... » Larombière, art. 1 197, n° 4 et 5).
Auquel des deux donc ? 105. — b. Mais arrivons à l'obligation con
Cette difficulté paraît avoir excité, entre les jointe, dont le rôle est bien autrement fréquent
jurisconsultes romains, de grandes controverses : et considérable. -

« ... An occupantis melior sit conditio ? an ambo On appelle de ce nom l'obligation dans laquelle
in hujus modi lucra vel munera vocentur ? an secun plusieurs personnes sont réunies, de manière
dum aliquem ordinem admittantur? an uterque que la qualité de créancier ou de débiteur appar
omnimodo ?... » tient à chacune d'elles conjointement et simul
Au point que, pour sortir de cette confusion,... tanément. (Supra, n° 101, p. 28.)
tanta auctorum varietas,... Justinien décida que Pierre et Paul se réunissent pour me prêter
le legs appartiendrait à tous les deux, à l'un et à 10,000 francs; et l'acte porte, en effet, que
l'autre, et que la particule disjonctive aut devrait j'emprunte cette somme à Pierre et à Paul.
être prise pour la particule conjonctive et. (L. 4, Voilà deux créanciers conjoints.
Cod., de Verbor. et rerum signific.) Ou encore je prête 10,000 francs à Pierre et à
. Il ne sera pas impossible, sans doute, que cette Paul, qui se réunissent pour me les emprunter ;
interprétation soit conforme à la volonté du dis et l'acte porte, en effet, que j'ai prété cette
posant. somme à Pierre et à Paul.
Mais encore pourtant faut-il réserver les cas Voilà deux débiteurs conjoints.
où le titre renfermerait l'expression d'une volonté Quel est l'effet de cette créance conjointe ou
contraire.
de cette dette conjointe ? -
50 | DES CONTRATS [P., t XXVI, p. 81-84.]

La réponse est très-simple, mais elle n'en ren demander à Paul ? et 5,000 francs à Pierre ?
ferme pas moins une règle fondamentale qu'il Non pas, car il n'y a que l'obligation con
importe de poser tout d'abord. jointe qui se divise ainsi par portions viriles
Eh bien donc, il n'y a pas alors une seule entre les promettants et stipulants.
créance. ni une seule dette. Or, nous sommes en présence, non pas d'une
Il y a trois créances et trois dettes. obligation multiple et conjointe, mais de deux
Trois créances, disons-nous, et trois dettes obligations distinctes et séparées.
distinctes et indépendantes l'une de l'autre. Je puis donc demander 10,000 francs à Paul
Dans le premier cas, passivement, je suis dé et 10,000 francs à Pierre.
biteur de 5,000 fr. envers Paul et de 5.000 fr. Telle est, du moins, l'interprétation qui de
envers Pierre, qui sont censés avoir stipulé cha vrait, en général, prévaloir ;
cun sa part virile ... virilem partcm singuli stipu A moins qu'il ne résultât des titres et des cir
lari, disait Papinien.. (L. Il, $ 1, ff., de Duobus constances du fait, que les parties ont voulu rat
reis.) - tacher les deux obligations l'une à l'autre, et ne
Dans le second cas, activement, je suis créan faire des deux obligations ensemble qu'une seule
cier de 5,000 fr. contre Paul et de 5,000 fr. obligation. (Comp. infi a, n" 205 et suiv.; Toul
contre Pierre, qui sont censés avoir promis cha lier, t. VI, n° 710, Éd. B., t. III, p. 470.)
cun sa part virile... partes viriles deberi. (L. II, 1G8. — Pareillement, la conjonction ferait
$ 2, supra cit.) encore défaut, malgré l'unité du titre, si les
En d'autres termes : choses n'étaient pas les mêmes.
La créance ou la dette se divise en autant de Par un seul acte, Paul m'a promis de me
parts égales et distinctes qu'il y a de stipulants livrer 10,000 francs; et Pierre m'a promis de me
ou de promettants. livrer une maison.
Autant de créanciers que de personnes, et Comment se pourrait-il que ce fût là une obli
autant de débiteurs. gation conjointe ?
Telle est la règle. C'est un obstacle, on peut le dire, matériel qui
106. — Cette règle d'ailleurs est très-juri s'y oppose.
dique; et nous l'avons déjà, par avance» expli De même, si Paul m'avait promis de me livrer
quée. une maison, et Pierre de me livrer le prix de cette
Elle dérive en effet : maison. -

De l'article 11 19, d'après lequel on n'est, en Nous n'en aurions pas moins deux objets dif
général, censé stipuler ou promettre que pour férents, et par conséquent aussi deux obligations
soi-même ; différentes... alia atque alia obligatio.
Et aussi de l'article 1162, d'après lequel la Héb 9. — Ce qu'il faut toutefois ajouter, c'est
convention s'interprète contre celui qui a stipulé que les clauses ainsi formulées peuvent présen
et en faveur de celui qui a contracté l'obligation. ter parfois des difficultés d'interprétation ; sur
(Comp. notre tome XII, n° 204, p. 69 et n° 25, tout lorsqu'il s'agit d'obligations de sommes
p. 248.) d'argent, comme dans les exemples que nous
1O7. — La coujonction dont nous voulons avons présentés, et qui sont, en effet, en ces
déterminer le caractère implique, comme on sortes d'affaires, les exemples les plus pratiques.
voit, la condition de l'identité, soit de la chose Par un seul acte , j'ai promis de préter
qui fait la matière de l'obligation; soit du titre 10,000 francs à Paul et 10,000 francs à Pierre.
par lequel l'obligation est souscrite; soit du Suis-je obligé de prêter à chacun d'eux
temps dans lequel elle est contractée. 10,000 francs ?
Si les titres étaient différents, il n'y aurait pas Ou seulement 5,000 fr. à l'un et 5,000 fr. à
une obligation conjointe. l'autre ?
ll y aurait plusieurs obligations séparées. La solution pourrait peut-être paraître dou
Paul s'est obligé hier à me prêter 10,000 fr. tCuISe.
par un acte passé entre lui et moi. Et même, d'après Ulpien, on devrait générale
Et Pierre s'oblige aujourd'hui à me prêter ment présumer, en cas pareil, qu'il s'agit d'une
aussi 10,000 fr. par un autre acte passé entre lui somme unique de 10,000 francs une fois payée...
et moi. -
eadem decem... non alia decem. (L. 58, $ 19, ff., de
Ce sont là, disons-nous, deux obligations in Verbor. obligat.) - -

dépendantes, dans leur isolement et dans leur Tel ne serait pourtant pas notre avis ; et nous
intégralité. pensons qu'il faudrait, en général, préférer
Et nous en pouvons dire, avec Justinien : l'autre interprétation.
« ... Alia atque alia erit obligatio... » (Inst. de Je n'ai pas promis une seule fois 10,000 fr...
Duobus reis.) — j'ai promis deux fois 10,000 francs : une fois
Est-ce 5,000 franes seulement que je puis à Paul et une fois à Pierre ; et si je les ai promis
P., t. XXVI, p. 84-87.] . OU DES OBLIGATIONS. — Nº* 106-115. 51

deux fois, c'est donc deux fois que je les dois. De même que chacun d'eux ne peut offrir que
Quelle différence, au contraire, quand l'acte sa part virile au créancier.
porte que je me suis obligé à prêter 10,000 fr. à D'où il suit :
Paul et à Pierre. 1" Que si l'un ou plusieurs des débiteurs sont
Je n'ai promis, en effet, alors qu'une seule insolvables, cette insolvabilité est supportée par
fois 10,000 francs. le créancier, et non point par les autres débi
Et Julien nous paraît être beaucoup plus dans teurs ;
la vérité qu'Ulpien, lorsque, sur le fait ainsi posé, 2° Que la mise en demeure ou la demande
il décide que ce sont les mêmes 10,000 francs d'intérêts formée par le créancier contre l'un
que je dois, en une seule fois, à l'un et à des débiteurs n'a pas d'effet contre les au
l'autre...; semper una decem communiter... (L. 56, tres ;
princ., ff., de Verbor. obligat.) 5° Que la prescription interrompue à l'égard
Oui, voilà bien alors l'obligation conjointe, de l'un des débiteurs n'en court pas moins au
avec sa double condition : d'abord l'unité de la profit des autres débiteurs, à l'égard desquels
chose, et ensuite l'unité du titre. elle n'a pas été interrompue ;
110. — Eh bien, c'est cette obligation qui se 4° Dans le cas où l'obligation de l'un des débi
fractionne, disons-nous, et qui se divise, active teurs serait nulle ou annulable pour un vice
ment ou passivement, en autant de parties viriles quelconque qui n'inficierait pas viscéralement
et distinctes qu'il y a de créanciers ou de débi l'obligation tout entière, pour incapacité, par
teurS. exemple, ou autrement (art. 2012, 2056), la
Elle se fractionne et se divise, bien entendu, créance du stipulant serait diminuée du mon
si la chose qu'elle a pour objet, corporelle ou tant de cette portion, sans que la dette des autres
· incorporelle, n'est pas indivisible ! promettants en fût augmentée.
Les conséquences de ce fractionnement, qui Et voilà comment, en effet, li> nullité relative
fait autant de créances et autant de dettes qu'il de l'obligation, du chef personnel de l'un des
y a de stipulants ou de promettants, sont en débiteurs, ne peut être invoquée par les autres
grand nombre et des plus graves. débiteurs, pas plus qu'elle ne peut leur être
111. — a. Ainsi, par exemple, s'agit-il de opposée. (Comp. Cass., 21 juillet 1852, Petit,
plusieurs créanciers ; Dev. et Pas. fr., 1852, I, 491 ; Toullier, t. VI,
Chacun d'eux ne peut demander au débiteur n° 714, Éd. B., t. III, p. 471 ; Zachariae, Aubry
que sa part virile ; ' - et Rau, t. Il, p. 262, Éd. B., t. I", $ 298, p. 298;
De même que le débiteur ne peut offrir que sa Larombière, art. 1197, n° 8.)
part virile à chacun d'eux. 113. — c. Telles sont les conséquences de
D'où il suit : l'obligation conjointe.
1° Que si le débiteur devient insolvable, après Et ces conséquences, comme on le voit, pro
avoir payé à un ou plusieurs créanciers leur cèdent toutes de notre prémisse fondamentale, à
part, son insolvabilité est supportée par les savoir : qu'il existe autant de créances ou autant
créanciers non payés, sans que les autres soient de dettes distinctes qu'il y a de créanciers ou de
tenus de leur rien communiquer de ce qu'ils ont débiteurs.
reçu ; - Est-ce à dire pourtant que la conjonction,
2° La mise en demeure ou la demande d'in dans un titre unique de ces obligations multi
térêts, formée par l'un des créanciers contre ples, ne doive jamais elle-même produire au
le débiteur, ne profite point aux autres créan cune conséquence ?
ciers ; Et doit-on toujours traiter absolument les
5" Si la prescription est interrompue ou sus obligations conjointes comme on ferait des obli
pendue en faveur de l'un des créanciers, elle gations simples, qui auraient été contractées
n'en court pas moins contre les autres, qui ne dans des actes séparés par chacun des créanciers
pourraient pas invoquer eux-mêmes une cause ou par chacun des débiteurs ?
d'interruption ou de suspension ; - Ce serait là une exagération.
4° Dans le cas où l'obligation serait nulle ou On ne saurait méconnaître, en effet, que cette
annulable, relativement à l'un des créanciers, unité de titre et d'objet qui les réunit leur im
elle ne recevrait, pour cela, aucune augmenta prime un certain caractère d'indivisibilité.
tion relativement aux autres. (Comp. infra, Nous en trouvons un exemple dans les articles
n° 150.) -
mêmes de notre code.
112. — b. Les mêmes conséquences doivent Plusieurs ont vendu avec faculté de réméré
être déduites, en sens inverse, de l'obligation un héritage commun entre eux.
conjointe, lorsqu'il s'agit de plusieurs débiteurs. Ils l'ont vendu conjointement et par un seul
Le créancier ne peut donc demander à chacun C0ntr'at.
d'eux que sa part virile ; La conséquence naturelle de cette vente con
52 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 87-89.j

jointe, c'est que « chacun ne peut exercer l'action | Tandis qu'il y aurait autant de ventes dis
en réméré que pour la part qu'il y avait. » tinctes et séparées que d'acquéreurs, si chacun
Voilà ce que décide l'article 1668. d'eux avait acquis, en effet, distinctement et
Mais, en même temps, l'article 1670 ajoute séparément, une portion déterminée de l'héri
que : tage.
« L'acquéreur... peut exiger que tous les coven Mais nous reviendrons plus tard sur cette
deurs soient mis en cause, afin de se concilier entre thèse, en traitant des obligations divisibles ou
eux pour la reprise de l'héritage entier; et que, indivisibles. (Comp. infra, n° 584.)
s'ils ne se concilient pas, il sera renvoyé de la de 115. — Quant à présent, il ne s'agit que de
mande. » -
l'obligation conjointe considérée comme telle.
C'est que, en regardant la nature de la chose Et pour conclure comme nous avons com
qui fait l'objet de cette unique convention, ainsi mencé, nous rappellerons la règle qui la gou
que le titre unique dans lequel les covendeurs verne, à savoir : qu'elle se décompose divisé
ont ensemble et conjointement transmis l'héri ment en autant de portions qu'il y figure de
tage entier à l'acheteur, on est amené à recon personnes, activement ou passivement.
naître que c'est, en effet, l'héritage entier qui Mais cette règle comporte deux exceptions :
devra être l'objet du rachat comme il a été l'ob L'une, dans le cas de solidarité;
jet de la vente ; -
L'autre, dans le cas d'indivisibilité.
C'est-à-dire que cet objet doit être considéré, La première exception, celle qui est relative
à certains égards, comme indivisible, d'après aux obligations solidaires, fait l'objet de la sec
l'intention des contractants. tion Iv de notre chapitre.
Et la preuve que tel est bien le caractère de La seconde exception, celle qui est relative aux
la convention, c'est que, d'après l'article 1669 : obligations indivisibles, fait l'objet de la sectionv.
« Il en est de méme, si celui qui a vendu seul un Nous nous en occuperons successivement.
héritage a laissé plusieurs héritiers... » (Comp. 116. — Le mot solidaire dérive du mot latin
art. 1670 et 1222, 1225.) solidum, qui signifie tout, total, entier.
Mais supposez, au contraire, que la vente Aussi les anciens auteurs disaient-ils solidité,
d'un héritage appartenant à plusieurs n'a pas au lieu de solidarité. (Comp. Pothier, n° 258,
été faite conjointement et de tout l'héritage ensem 261, etc.)
ble, et que chacun n'ait vendu que la part qu'il y Et leur terminologie était certainement plus
avait. conforme que la nôtre à la physionomie romaine
Oh ! alors, il n'y aura aucune conjonction de cette expression.
d'où l'on puisse induire l'indivisibilité, sous au Quoi qu'il en soit, ce qu'il importe de remar
cun rapport, de ces obligations tout à fait sim quer, c'est que les mots in solidum, pris à leur
ples et séparées. -
origine, représentent également les diverses si
Aussi l'article 1671 dispose-t-il que : tuations dans lesquelles figurent plusieurs créan
« ... Les vendeurs peuvent exercer séparément ciers ou plusieurs débiteurs, avec ce rôle parti
l'action en réméré sur la portion qui leur appartenait; culier qui donne à chacun des créanciers le droit
« Et que l'acquéreur ne peut forcer celui qui de poursuivre le débiteur pour le tout, ou qui
l'exercera de cette manière à retirer le tout. » (Comp. impose à chacun des débiteurs l'obligation de
infra, n° 584 ; Troplong, de la Vente, t. II, satisfaire pour le tout le créancier.
art. 1668-1671 ; Larombière, art. 1197, n° 9.) Pour le tout, disons-nous, ou in solidum , car
114. — Cet exemple n'est pas le seul, bien telle est l'exacte traduction, en français, de la
entendu. formule latine, qui ne veut dire, ni plus ni
Et il faudrait appliquer la même doctrine à moins, que ceci, à savoir : que, entre plusieurs
toutes les conventions dans lesquelles apparai créanciers, chacun peut agir pour le tout, et que,
traient les mêmes éléments d'interprétation que entre plusieurs débiteurs, chacun peut être pour
nous venons de déduire de l'unité du titre et de suivi pour le tout.
la chose qui fait la matière du contrat. 117. — Or, ces situations-là peuvent se pré
C'est ainsi que la vente d'un héritage, faite par senter principalement dans deux hypothèses
un seul vendeur à plusieurs acquéreurs, serait différentes :
soumise à la même distinction : A. Deux débiteurs sont tenus, pour le tout,
Si elle avait été faite conjointement et par un envers le même créancier ; -

seul contrat, de l'héritage entier à tous les Deux débiteurs entre lesquels il n'existe au
acquéreurs ensemble, elle serait une vente con cune relation juridique de société, de mandat ou
jointe qui, tout en ne faisant naître que des obli autre ;
gations distinctes de la part de chacun d'eux, De sorte qu'il ne semble pas possible de les
pourrait néanmoins revêtir un caractère d'indi considérer comme , les représentants l'un de
visibilité ; l'autre dans leurs rapports avcc le créancier.
[P., t. XXVI, p. 90-92.] ()U DES OBLIGATIONS, — Nº 114-119. 55

B. Deux débiteurs sont tenus, pour le tout, correi stipulandi et correi promittendi. (Inst. et Di
envers le même créancier; geste, de Duobus reis.)
Deux débiteurs entre lesquels il existe une C'est-à-dire que, dans la phraséologie romaine,
relation juridique de société, de mandat ou les mots in solidum exprimaient seulement le
autre ; - résultat commun d'une certaine classe d'obliga
De sorte qu'ils se trouvent constitués les re tions, et non pas la définition scientifique de
présentants l'un de l'autre, dans leurs rapports l'une d'elles en particulier.
avec le créancier. La corréalité, l'obligation corréale, voilà le vrai
Ces deux hypothèses sont, en effet, très-diffé nom, à Rome, de l'espèce particulière d'obliga
l'CIlteS. tion qui se distinguait de la solidarité, de l'obli
Et chacune d'elles soulève des difficultés qui gation solidaire, parce que, outre cette consé
lui sont spéciales. - quence commune, qu'elle avait avec elle, que
Ainsi, par exemple, dans la première hypo chacun des créanciers pouvait poursuivre le
thèse, il y aura lieu de rechercher si, malgré la débiteur in solidum, ou chacun des débiteurs être
réciproque indépendance de ces deux débiteurs poursuivi in solidum par le créancier, elle pro
entre lesquels il n'existe aucune relation juri duisait en même temps d'autres conséquences
dique, le payement pour le tout, fait par l'un, qui lui étaient propres.
libère ou ne libère pas l'autre envers le créancier; 119. — Très-différente est la phraséologie
Et dans le cas où le payement fait par l'un au française.
rait pour résultat de libérer l'autre, si celui qui Nous ne pouvons pas opposer l'obligation
a fait ce payement est ou n'est pas fondé à corréale à l'obligation solidaire, par la très-bonne
exercer un recours contre lui ? (Comp. infra, raison que ce mot : corréale, corréalité, est in
n° 505 et suiv.) connu dans notre langue juridique, et que d'ail
De même, dans la seconde hypothèse, des leurs nous n'avons pas plus la chose que le mot;
questions pourront s'élever sur l'étendue de ce car il s'en faut que l'obligation solidaire française
pouvoir de représentation réciproque, par suite corresponde exactement à l'obligation corréale
duquel un codébiteur est réputé mandataire de romaine, quoique les orateurs du gouvernement
l'autre, dans ses rapports avec le créancier. aient appelé correi stipulandi et correi promittendi
Ce n'est pas le moment d'examiner ces ques nos créanciers et nos débiteurs solidaires. (Ex
tions, auxquelles nous arriverons bientôt. posé des motifs par M. Bigot-Préameneu, Fenet,
Ce que nous voulons seulement remarquer ici, t. XIII, p. 248 et 250.)
c'est que l'expression romaine in solidum con Quelle est donc, d'après notre terminologie,
vient également à la première et à la seconde la dénomination scientifique de cette espèce
hypothèse ; parce qu'elles ont, en effet (malgré d'obligation dans laquelle plusieurs créanciers
la différence profonde qui les sépare), ce trait ou plusieurs débiteurs, unis entre eux par une
commun de ressemblance, que chacun des débi certaine relation juridique, peuvent poursuivre
teurs, dans l'une comme dans l'autre, peut être ou être poursuivis pour le tout ; mais de manière
poursuivi pour le tout. que le payement fait à l'un des créanciers ou par
118. — Aussi, en droit romain, les mots in l'un des débiteurs éteigne l'obligation à l'égard
solidum ne représentaient ils pas plus spéciale des autres créanciers ou des autres débiteurs?
ment la seconde hypothèse que la première. C'est la solidarité, c'est l'obligation solidaire.
Quand on voulait représenter la seconde hypo Mais qu'est-ce que cette solidarité, et comment
thèse, c'est-à-dire celle dans laquelle les deux la faut-il définir ?
créanciers ou les deux débiteurs sont liés réci M. Larombière reproche à Toullier de donner
proquement par quelque relation juridique, et de la solidarité une définition inexacte, quand il
ne sont pas, l'un par rapport à l'autre, dans une dit que « la solidarité entre les créanciers d'une
position indépendante, on employait d'autres même chose est le droit qu'a chacun d'eux de se
mOtS. faire payer la totalité, et que la solidarité entre les
On appelait les deux créanciers duo rei cre débiteurs est l'obligation imposée à chacun d'eux
dendi, et les deux débiteurs duo rei debendi; ou de payer seul pour tous la chose qu'ils doivent
pIus souvent encore, duo rei stipulandi et duo rei en commun. » (T. VI, n°709, Éd. B., t. III, p.469.)
promittendi, parce que la stipulation était la « La solidarité (ajoute le savant auteur) n'est
forme la plus ordinaire et, en effet, la plus com ni ce droit ni cette obligation; elle en est seule
mode, par le mécanisne dans lequel elle con ment le principe et la cause ; ils en sont les
sistait, pour établir cette espèce de créance ou effets; mais ils ne sont pas la solidarité. »
de dette. (Art. 1197, n° 5.)
Duo rei, disons-nous, lorsqu'il n'y en avait que Cette remarque est vraie rigoureusement ; et
deux. (L. 54, ff., de Recept. qui arbit.) ; on ne saurait nier que la définition de Toullier,
Et lorsqu'il y en avait un plus grand nombre, quoique la plupart des interprètes du code l'aient
DEMOLOMBE. 15. 5
54 · DES CONTRATS (P., t. XXVI, p. 95-95.]

admise, semble confondre la cause avec l'effet ; En droit romain, c'étaient là des obligations
la solidarité est ce qui donne aux créanciers ce in solidum, qualifiées de ce nom générique à rai
droit et ce qui impose aux débiteurs cette obli son seulement de leur résultat, mais qui ne por
gation ; mais elle n'est, elle-même, ni l'un ni taient pas, comme l'obligation corréale, une
l'autre. - dénomination spéciale, et qui ne produisaient
Qu'est-ce donc qu'elle est elle-même ? pas les mêmes effets.
Définition délicate... periculosa ! (L. 202, de Eh bien donc, puisqu'elles étaient, chez les
Regul. juris.) - Romains, des obligations in solidum, devons
Nous essayerons, pour notre part, de répondre nous les qualifier, chez nous, d'obligations soli
que la solidarité est une certaine conjonction daires ?
particulièrement énergique; car il ne faut pas Plusieurs jurisconsultes l'ont fait ainsi ; et ils
oublier que l'obligation solidaire repose, avant en sont venus à distinguer deux espèces de soli
tout, comme en sous-œuvre, sur une obligation darité : l'une, parfaite et proprement dite; l'autre,
conjointe. imparfaite. (Marcadé, t. IV, n° 595; Mourlon,
C'est, disons-nous, une conjonction revêtue Répét. écrit., t. II, p. 658.) -

d'un tel caractère, que les parts afférentes, dans Nous ne tarderons pas à apprécier cette dis
l'obligation, à chacun des créanciers ou à chacun tinction, que l'on applique aux articles mêmes de
des débiteurs, au lieu de se diviser, se réunis nos codes où il est fait mention de l'obligation
sent et, pour ainsi dire, se condensent, de ma solidaire, et qui est devenue la base d'une théo
nière à former autant d'obligations individuelles rie que nous considérons comme arbitraire et
qu'il y a de créanciers ou de débiteurs; en même inexacte. (Infra, n° 266 et suiv.)
temps qu'elles ne forment toutes ensemble, dans Mais nous voulons, dès à présent, protester
le faisceau qui les relie, qu'une obligation unique contre la synonymie d'où elle est issue.
à l'extinction de laquelle une seule prestation Cette synonymie n'est, à notre avis, autre
suffira. chose qu'une confusion.
Tel est le double aspect que la solidarité pré Dans la terminologie française, les mots soli
sente et qui la caractérise essentiellement : la darité, solidaire représentent la même situation
multiplicité en même temps que l'unité. que les mots corréalité, corréale, dans la termino
A considérer chacune des obligations séparé logie romaine ; c'est-à-dire une situation qui a
ment, il y en a autant que de personnes ; reçu du législateur, en même temps qu'une dé
A les considérer collectivement, il n'y en a nomination technique, certaines règles détermi
qu'une seule. nées qui lui sont propres.
De l'obligation alternative, nous avons dit Et nulle part on n'aperçoit, dans les textes du
qu'elle était solidaire pour les choses (supra, législateur, la trace d'une distinction sur cette
n° 8, p. 5). matière, qu'il a pourtant réglementée avec beau
Nous dirons réciproquement de l'obligation coup de soin.
solidaire qu'elle est alternative pour les per Aussi doit-on refuser d'appeler solidaire l'obli
sonnes. gation qui est simplement in solidum.
De même, en effet, que chacune des choses Et nous aimons mieux lui laisser le nom gé
qui sont l'objet de l'obligation alternative est due nérique d'obligation in solidum.
pour le tout, comme si elle en était seule l'objet; D'où résulte, nous en convenons, un phéno
mais de manière que le payement de l'une libé mène étrange.
rera les autres ; - Nos obligations solidaires ne sont elles-mêmes
De même, chacune des personnes qui figurent ainsi nommées que parce qu'elles sont in soli
activement ou passivement dans une obligation dum; cette origine étymologique est aussi claire
solidaire est créancière ou débitrice pour le que la plupart de ces origines-là sont obscures.
tout, comme si elle était seule créancière ou Et pourtant voilà que, pour faire comprendre
seule débitrice; mais de manière que le paye qu'une certaine obligation n'est pas solidaire,
ment fait par l'une libérera les autres. nous nous mettons à dire qu'elle est in solidum !
Voilà ce que, dans notre droit français, nous Faut-il s'étonner s'il est résulté souvent de
appelons la solidarité, l'obligation solidaire. tout ceci une grande confusion? (Comp. infra,
120. — Mais alors comment faut-il appeler n° 287.)
celles des obligations dans lesquelles plusieurs 121. — Mais quoi! cette confusion, ne pour
débiteurs sont tenus aussi pour le tout, sans que rait-on pas la faire disparaître, en restaurant les
néanmoins il existe entre eux aucune relation dénominations romaines, qui avaient si bien dis
juridique de société, de mandat ou autre ? tingué ces deux espèces d'obligations?
Quel doit être leur nom ? On l'a essayé ; et il n'y a pas longtemps que
Et, ce qui est bien plus important, quels doi nous entendions, dans une leçon de concours,
vent être leurs effcts? fort bien faite, sur le code civil, qualifier
(P., t. XXVI, p. 95-98.j OU DES OBLIGATIONS. — Nº* 120-125. 55

d'obligations corréales nos obligations solidaires. Et de la solidarité entre les débiteurs, dans
Nous nous garderons, pour notre part, d'une le S 2. -

telle entreprise : Nous suivrons également cet ordre.


D'abord, parce qu'elle serait historiquement
inexacte, la vraie corréalité des Romains n'exis $ I.
tant pas chez nous ;
De la solidarité entre les créanciers.
Et puis, parce qu'elle serait téméraire.
Les mots solidaire, solidarité sont les seuls qui SOMMAIRE.
se trouvent employés dans la loi, dans la doc
125. —« La solidarité entre les créanciers est très-rare
trine et surtout dans la pratique. dans notre pratique française. — Par quels motifs.
On ne remonte pas un tel courant ; et il est
126. — Suite. — Observation en ce qui concerne les ma
souvent plus difficile de faire une révolution tières commerciales.
dans les mots que dans les choses. 127. — Division.

122. — La solidarité peut exister soit entre


les créanciers, soit entre les débiteurs. 125. — La solidarité entre les créanciers,
Ce n'est pas qu'il y ait deux sortes de soli qui était, chez les Romains, moins usitée que
darité. la solidarité entre les débiteurs, est beaucoup
C'est toujours au fond la même théorie, appli plus rare encore dans notre pratique française.
quée de deux manières différentes : activement, C'est que les avantages n'en sont pas considé
dans le premier cas, et passivement, dans le se rables et qu'elle peut même offrir d'assez graves
cond cas ; -
inconvénients.
Avec les modifications seulement, dans l'un et En effet, est-elle stipulée, comme c'est l'ordi
dans l'autre, que chacune de ces applications naire, dans l'intérêt des créanciers ;
spéciales peut exiger. Le mandat réciproque qu'elle confère à chacun
123. — Encore moins serait-ce une nouvelle d'eux a sans doute ce doubleavantage qu'il assure
espèce de solidarité, s'il arrivait que ces deux la conservation du droit de tous par la diligence
applications fussent réunies dans une même hy d'un seul et qu'il facilite le recouvrement de la
pothèse, où la solidarité actiye se trouverait, créance.
pour ainsi dire, face à face avec la solidarité Il est vrai !
passive : plusieurs créanciers solidaires d'un Mais ce mandat a un caractère particulier; il
côté, contre plusieurs débiteurs solidaires de est contractuel, et les causes qui, d'après l'arti
l'autre. cle 2005, mettent fin au mandat ordinaire ne
Leur juxtaposition ne saurait évidemment sauraient lui être appliquées.
changer le caractère ni de l'une ni de l'autre; et Pas de révocation de la part du mandant ;
nous n'aurions encore, dans cette solidarité en Pas de renonciation de la part du mandataire ;
partie double, que la solidarité ordinaire, fonc Lors même que l'un aurait de sérieux motifs
tionnant en même temps dans ses deux applica pour révoquer, ou l'autre pour renoncer.
tions. Pas d'extinction non plus par la mort.
Cette combinaison d'ailleurs est assez rare, De sorte que le mandant engage d'avance
quoiqu'elle ne soit pas impossible. éventuellement sa confiance envers un héritier
Cujas avait même pris soin de la prévoir dans inconnu, qui n'en sera pas digne peut-être, et
les définitions excellentes qu'il donne de la soli que, s'il y a plusieurs héritiers, il aura plusieurs
darité active et passive, et que nous ne croyons mandataires entre lesquels il lui faudra diviser
pouvoir mieux faire que de citer, pour termimer SOIl I'eCOUll'S. -

cette exposition théorique : En vérité, les cocréanciers ne feraient-ils pas


« Duo vel plures rei stipulandi sunt, qui ab mieux de demeurer simplement conjoints, en se
uno vel a pluribus eamdem rem vel pecuniam, donnant seulement un mandat ordinaire, à l'ef
ex uno eodemque contractu, suo nomine, sin fet de conserver et de recouvrer la créance com
guli in solidum, et in partem virilem stipulati . mune ?
Su Ilt. .. » La solidarité, au contraire, a-t-elle été stipu
Duo vel plures rei promittendi, qui eamdem lée dans l'intérêt du débiteur ;
rem vel pecuniam, ex eadem causa, singuli in Cela est possible assurément ; de même, en
solidum et in partem virilem, suo nomine, uni effet, que la solidarité entre les débiteurs est sti
vel pluribus stipulantibus promiserunt. (Paratitla, pulée dans l'intérêt du créancier, la solidarité
in. lib. VIII, Code Justin.) entre les créanciers peut être stipulée dans l'in
124. - Les rédacteurs de notre code se sont térêt du débiteur.
occupés successivement : Elle offre alors à celui-ci l'avantage de n'être
De la solidarité entre les créanciers, dans le pas exposé à des poursuites multiples qui aug
s 1er de cette section ; -
menteraient les frais à sa charge, et de pouvoir
56 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 98-101.]

se libérer lui-même, pour le tout, entre les bien, quand elles stipulent la solidarité, si elles enten
mains d'un seul de ses créanciers. dent l'appliquer, à la fois, activement et passivement,
aux droits et aux obligations qui en naissent, ou seule
Il est vrai.
ment aux uns ou aux autres, soit activement, soit pas
Mais en revanche aussi, il pourra être pour sivement.
159. — Suite.
suivi, pour le tout, par chacun d'eux.
140. — La solidarité stipulée pour réaliser un engagement
125. — Ce que nous venons de dire explique s'étend-elle, de plein droit, à la créance qui résulte de
comment, en effet, cette modalité de l'obligation l'engagement une fois réalisé? — Exemple.
est très-rare de la part des créanciers. 141. — Il ne faut pas confondre avec une stipulation dc
Ajoutons, toutefois, que notre remarque s'ap solidarité active l'indication, faite par le créancier,
d'une personne qui doit recevoir pour lui.
plique spécialement aux matières civiles. .
Il en est autrement dans les matières com
merciales, où la solidarité entre les créanciers 128. — L'article 1197 est ainsi conçu :
joue, au contraire, un rôle plus fréquent. « L'obligation est solidaire entre plusieurs
C'est ainsi que généralement, lorsqu'une obli créanciers, lorsque le titre donne expressé
gation commerciale a été contractée envers plu ment à chacun d'eux le droit de demander le
sieurs créanciers, celui d'entre eux qui a le titre payement du total de la créance, et que le
entre les mains a le droit d'exiger le payement, payement fait à l'un d'eux libère le débiteur,
pour le tout, du débiteur commun, quoique le encore que le bénéfice de l'obligation soit
titre ne porte point que chacun d'eux aura ce partageable et divisible entre les divers créan
droit. (Comp. Pardessus, Cours de droit commerc., ciers. »
t. II, n° 181 ; Duranton, t. XI, n° 166, Éd. B., Quel est le fait que cette disposition repré
t. VI, p. 274.) sente et qu'elle a pour but de régler?
Du moins, la volonté commune des parties Pierre, Paul et Jacques se réunissent pour me
doit-elle être bien plus facilement interprétée en prêter 12,000 francs.
ce sens dans les matières de commerce que dans Il est convenu que chacun d'eux pourra me de
les matières civiles. -
mander la totalité de la somme, sauf, entre eux,
Et cela est particulièrement vrai lorsque les leur recours réciproque, et que, une fois que je
créanciers sont associés. (Comp. art. 22, code l'aurai payée à l'un, je serai libéré envers les
de comm. ; MM. Begouen et Bigot-Préameneu, aUltl'eS. - +

dans la discussion au conseil d'État, Fenet, Voilà l'espèce de notre article; et il est facile
t. XIII, p. 71.) - - d'y découvrir, pour ainsi dire à première vue,
127. — Nous examinerons, en ce qui con les éléments constitutifs de la solidarité active, à
cerne la solidarité entre les créanciers, les deux savoir :
points suivants, à savoir : 1° Plusieurs créanciers conjoints..., cocréan
A. En quoi elle consiste, et dans quels cas elle ciers ;
a lieu ; 2° Une seule et même chose ;
B. Quels en sont les effets. 5" Un seul et méme acte ;

4° Le pouvoir, pour chacun des créanciers, de
A. En quoi consiste la solidarité entre les créanciers, poursuivre le débiteur pour le tout, comme s'il
et dans quels cas elle a lieu. était seul créancier; pouvoir qui les transforme
de simples créanciers conjoints, qu'ils n'auraient
été sans cela, en créanciers solidaires. (Comp.
soMMAIRE. .
supra, n° 101, p. 28.)
128. — Quels sont les éléments constitutifs de la solidarité 129. — Eh bien, c'est de ces éléments que
entre les créanciers ?
129. — Suite.
dérivent précisément les trois règles fondamen
150. — a. La solidarité envisagée dans les rapports des tales, et volontiers nous dirions les trois clefs
créanciers envers le débiteur. de la théorie des obligations solidaires, sous le
151. — b. La solidarité envisagée dans les rapports des double aspect qu'elles présentent, c'est-à-dire :
créanciers les uns envers les autres. -

Soit dans les rapports des créanciers avec le


152. — La solidarité entre les créanciers ne peut dériver
que de la volonté des parties. — Elle n'est jamais légale. débiteur ; -

155. — Mais est-ce à dire qu'elle ne puisse être que con Soit dans les rapports des créanciers les uns
ventionnelle ? — Peut-elle être testamentaire ? envers les autres.
154. — La solidarité entre les créanciers ne se présume 130. — a. Dans les rapports des créanciers
pas plus que la solidarité entre les débiteurs.
155. — Il n'en résulte pas, toutefois, que la loi exige à cet envers le débiteur :
égard une formule sacramentelle. - Explication. — La première règle, c'est que chacun d'eux doit
Exemples. être considéré comme s'il était seul créancier ;
156. — Suitc.
157. — Suite. -
en ce sens du moins que chacun d'eux a le droit
158. — Suite. -- C'est surtout dans les contrats synallag de demander au débiteur le payement du total
matiques qu'il est nécessaire que les parties expliquent de la dette.
fP., t. XXVI, p. 101-104.] OU DES OBLIGATIONS. — N°* 126-157. 57

Solidum singulis debetur, dit Justinien (Inst., de Ni qu'il soit nécessaire que le titre reproduise
Duobus reis, S 1). la formule, écrite dans l'article 1197, que chacun
La seconde règle, c'est que le payement fait des créanciers aura le droit de demander le paye
une fois à l'un d'eux, libère le débiteur à l'égard ment du total de la créance. -

de tous ; - Ce que la loi exige seulement, d'accord avec


Car s'il y a plusieurs créanciers, il n'y a qu'une la raison, c'est que l'intention des parties d'éta
" seule créance... una res vertitur. blir la solidarité entre les créanciers résulte clai
131. — b. Et voici la troisième règle, qui rement de l'acte. (Arg. de l'art. 1275; comp.
gouverne spécialement les rapports respectifs art. 845; et notre t. VIII, Traité des Successions,
des créanciers les uns envers les autres, quoi n° 252, p. 515.)
qu'elle ne soit pas non plus sans influence sur Il faudra donc admettre les équipollents dès
les rapports de chacun d'eux envers le débiteur. que l'équipollence sera parfaite. (Com. Duran
C'est que chacun d'eux, créancier seulement ton, t. XI, n° 168, Éd. B., t. VI, p. 274 ; Ro
pour sa part, n'est, quant à ce qui l'excède, que dière, n° 4.)
le mandataire des autres créanciers, à chacun Voici un titre qui, au lieu de reproduire la
desquels il doit compte de sa part lorsqu'il a périphrase de l'article 1197, se borne à dire que
reçu le tout. les créanciers au profit desquels l'obligation est
Tels sont, à grands traits, les caractères dis contractée seront solidaires.
tinctifs de la solidarité active. N'est-ce pas tout aussi clair?
132. — Il résulte du texte même de l'arti 136. — Ou bien, le titre porte que le débiteur
cle 1197 que cette solidarité n'existe qu'en vertu fera le payement du total de la créance à l'un ou à
d'un titre. l'autre des créanciers. -

D'où nous devons conclure que, à la différence C'est directement le contraire de ce que porte
de la solidarité entre les débiteurs qui dérive, l'article 1197.
dans certains cas, de plein droit, d'une disposition Nous en convenons; c'est la phrase renversée.
de la loi (art. 1202), celle-ci ne peut dériver que Mais ce n'en est pas moins encore la solida
de la volonté des parties. rité expressément stipulée.
Elle n'est donc jamais légale. De cela, en effet, que le débiteur est tenu de
133. — Mais ce n'est pas à dire qu'elle ne payer le total à chacun des créanciers, est-ce
puisse être que conventionnelle. qu'il ne résulte pas que chacun des créanciers
Elle peut aussi être testamentaire. peut demander le payement du total au débiteur ?
Le mot titre, que l'article 1197 emploie, est, Assurément oui. -

| en effet, générique ; et s'il est vrai que, dans Or, dit fort bien M. Larombière, il est indifférent
notre sujet actuel, il se réfère spécialement aux que la solidarité soit définie par les obligations
conventions, il ne faut pas hésiter à l'appliquer du débiteur plutôt que par les droits des créan
aussi aux testaments. -
ciers, les droits de ceux-ci étant corrélatifs aux
Cal le testateur, qui peut mettre à la charge obligations de celui-là. (Art. 1197, n° 19.)
de son héritier autant de legs distincts qu'il lui Dans un acte par lequel Pierre et Paul vendent
plaît d'instituer de légataires, peut, à fortiori, ne à Jacques une chose qui leur est commune, ils
laisser à tous ses légataires ensemble qu'un seul stipulent simplement que l'acheteur payera le prix
et même legs, solidairement. (Comp. supra, de la vente à l'un ou à l'autre.
n° 104, p. 29 ; et notre t. X, Traité des Donations Les deux vendeurs sont-ils ainsi constitués
entre-vifs et des Testaments, n° 620, p. 441.) créanciers solidaires du prix ? .
134. — Dans tous les cas, d'ailleurs, il faut Vinnius n'en faisait aucun doute :
que la clause du titre, convention ou testament, « Cuilibet vel utrique nostrum dare spondes ?
soit expresse. (Art. 1197.) dicam duorum reorum contractam obligationem. »
ll en est de la solidarité active comme de la (Inst., de Duobus reis, princ.)
solidarité passive; elle ne se présume pas Et sa décision nous paraît toujours vraie.
(art. 1202) : 137. — Sous la condition, bien entendu,
Soit parce que, du côté des créanciers, elle qu'il résulte, en effet, du titre et des circon
produit un mandat réciproque dont les consé stances, que les parties ont eu l'intention d'éta
quences sont assez graves pour qu'il ne doive blir une créance conjointe et solidaire.
pas être équivoque ; Car il se pourrait que ces mots : à l'un ou à
Soit parce que, du côté du débiteur, elle peut l'autre, ou à celui des deux que le débiteur voudra
constituer une aggravation qui, dans le doute, ne choisir... illi aut illi... utri debitor vellet..., expri
saurait lui être imposée. (Art. 1162; comp. supra, massent, au contraire, dans l'intention des par
· n° 101, p. 28.) ties, une créance disjointe et conditionnelle,
135. - N'en concluons pas pourtant qu'au dont le profit devrait appartenir exclusivement à
eune expression soit sacramentelle ; celui-là seul, en effet, que le libre choix du dé
58 DES CONTRATS (P., t. XXVI, p. 104-107.

biteur voudrait en faire le bénéficiaire. (Comp. Mais seraient-ils, envers lui, créanciers soli
supra, n° 104, p. 29.) daires des obligations de délivrance et de ga
Comme pareillement la disjonctive ou pour rantie ? |

rait exprimer seulement l'indication d'une per Non, suivant M. Larombière. (Art. 1197, n° 5.)
sonne pour recevoir le payement. (Comp. infra, Oui, suivant M. Rodière, qui remarque que « le
n° 141 ; et notre t. XII, Traité des contrats, n"245, mandat d'acheter emporte implicitement celui
p.85.) de recevoir la délivrance; » d'où il conclut que
# 38. — Ceci prouve qué les parties ne sau le vendeur, en ce point, peut faire valablement
raient apporter, dans ces sortes de clauses, trop la délivrance totale à l'un des acheteurs sans le
de clarté et de précision, afin de prévenir les incer concours de l'autre.
titudes d'une interprétation toujours délicate. Tel serait aussi notre sentiment en thèse
C'est particulièrement dans les contrats synal générale, toujours, bien entendu, sous la réserve
lagmatiques qu'il importe de ne pas laisser, sur des circonstances particulières du fait. -

ce point, d'obscurités. 110. — Pierre et Paul m'ont promis solidaire


Ces contrats, en effet, produisant des obliga ment de me préter 10,000 francs dans deux mois.
tions réciproques, c'est-à-dire, pour chacune des Cette promesse de prêt est solidaire ; et le
parties, des droits et des obligations, il est né jour venu où elle devra être réalisée, il faudra
cessaire qu'elles expliquent bien, quand elles y bien que l'un ou l'autre me prête, à lui seul, le
stipulent la solidarité, si elles entendent l'appli total de cette sommé.
quer, à la fois, activement et passivement, aux Oui !
droits et aux obligations, ou ne l'appliquer Mais, la somme une fois prêtée, la créance ré
qu'aux uns ou aux autres, soit activement, soit sultant de ce prêt sera-t-elle solidaire au profit
passivement. de Pierre et de Paul ? -

Pierre et Paul vendent solidairement à Jacques Ce n'est pas là peut-être une conséquence
une chose qui leur appartient. nécessaire de la formule telle que nous venons
Où est la solidarité ? -* de la supposer.
Dans leur promesse seulement ? Et s'il n'y avait, en effet, rien autre chose,
Ou aussi dans leur stipulation ? nous ne nous étonnerions pas que l'on vînt dire
Qu'elle soit dans leur promesse, cela est que cette clause n'est pas suffisamment expresse,
d'évidence; et ils seront, sans aucun doute, dé et que la solidarité stipulée pour réaliser un
biteurs solidaires des obligations qui résultent engagement ne s'étend pas, de plein droit, à la
pour eux du contrat de vente, de la délivrance et créance qui résulte de l'engagement une fois réa
de la garantie. lisé. (Comp. Rodière, n° 6.)
Mais la solidarité est-elle aussi dans leur sti Prenons garde pourtant de nous montrer trop
pulation, et seront-ils créanciers solidaires du rigoureux et de méconnaître l'intention vrai
prix ? semblable des parties.
Duranton incline à le croire ainsi, et qu'une Aussi faisons-nous encore ici nos réserves,
vente faite solidairement, sans autre explication, pour décider en fait, s'il y avait lieu, que la soli
engendre la double solidarité, active et passive. darité existe au profit des deux prêteurs.
(T. XI, n° 169, Éd. B., t. VI, p. 275.) 141. — Est-ce la peine d'ajouter qu'on ne
Tel ne serait pas toutefois notre sentiment ; et doit pas confondre avec une stipulation de soli
nous serions porté, en thèse générale, à n'appli darité active l'indication, faite par le créancier,d'une
quer la solidarité que passivement, c'est-à-dire personne qui doit recevoir pour lui? (Art. 1277.)
seulement aux obligations contractées par les Ce tiers, en effet, n'est pas créancier du tout.
vendeurs. Il n'est, disaient les Romains, qu'un adjectus
Notre savant collègue M. Rodière remarque, solutionis gratia, qu'il faut traiter comme un
suivant nous, avec raison, qu'en se déclarant mandataire auquel les articles du titre du Man
solidaires, les vendeurs se sont donné, l'un à dat, et notamment l'article 2005, sont en général
l'autre, le mandat d'exécuter la vente, mais que applicables. (Comp. supra, n° 157, p. 57; notre
ce mandat n'emporte pas nécessairement celui t. XII, Traité des contrats, n° 245, p. 85; Rodière,
de toucher le prix. (N° 5 ; comp. Toullier, t. VII, n° 7.)
n° 25, Éd. B., t. IV, p. 15; Troplong, du Man
dat, n° 525; Larombière, art. 1197, n° 18.) B. Quels sont les effets de la solidarité entre
139. — La réciproque serait-elle vraie ? les créanciers ?
Et faudrait-il admettre la même règle d'inter
prétation dans le cas où plusieurs acquéreurs SOMMAIRE.
auraient déclaré acheter solidairement ?
142. - Des effets de la solidarité entre les créanciers, dans
Débiteurs solidaires du prix envers le vendeur, le droit romain.
ils le seraient certainement. 145. — Dans notre ancien droit français.
[P., t. XXVI, p. 107-109.] OU DES OBLIGATIONS. — Nº" 158-142. 59

144. — Exposition des effets généraux de la solidarité l'un des créanciers aurait stipulé que la créance pro
entre les créanciers, d'après notre code. duirail des intérêts.
145. — a. La présomption est que la créance solidaire 174. — Quid si l'un des créanciers solidaires avait stipulé
appartient à chacun des créanciers pour sa part; et, seul des sûretés pour le recouvrement de la créance,
par conséquent, celui qui en a reçu le payement inté une caution, par exemple, ou une hypothèque ?
gral se trouve, de plein droit, soumis à une action en 175. — Suite.
recours de la part de ses cocréanciers. 176. - La remise qui n'est faite que par l'un des créan
146. — Suite. ciers solidaires ne libère le débiteur que pour la part
147. — Suite. de ce créancier.
148. — Suite. 177. — De même, le serment déféré par l'un des créan
149. — Suite. ciers solidaires ne libère le débiteur que pour la part
150. — Suite. -
de ce créancier. — Explication.
151. — b. Chacun des créanciers solidaires, qui est libre 178. — Suite.
sans doute de disposer comme bon lui semble de sa 179. — Quel est précisément l'effet de la remise qui a été
part dans la créance, ne peut pas, au contraire, dispo faite par l'un des créanciers solidaires au débiteur ?
ser de la part des autres créanciers, dont son mandat 180. - Suite. — Quid si l'un des créanciers, de concert
lui confère seulement le pouvoir de poursuivre le recou avec le débiteur, avait déguisé une remise sous l'appa
VI'ement. rence d'un payement? -

152. — Suite. — Exposition. 181. — Suite.


155. — Chacun des créanciers solidaires peut demander 182. - Résumé. — Exposition. — Transition.
au débiteur le payement du total de la créance. - Con 185. — 1° L'un des créanciers solidaires peut-il faire no
séquences. vation ? — transiger ? — ou compromettre au nom de
154. — Le même droit appartient aux héritiers du créan ces cocréanciers ?
cier solidaire décédé. — Observation. 184. — Suite.
455. — Chacun des créanciers solidaires, qui peut rece 185. — Suite. .
voir le payement pour le tout, peut-il aussi le reccvoir 186. — Suite.
pour partie ? 187. — Suite.
156. — Suite.— Le créancier qui a reçu le payement d'une 188. — 2° L'un des créanciers solidaires peut-il faire re
partie de la créance doit-il faire compte de cette partie mise des sûretés de la créance, d'une caution, d'une •
à chacun de ses cocréanciers? hypothèque ? — ou accorder un terme au débiteur ?
157. — C'est un droit, pour chacun des créanciers soli 189. — 5° Quel est l'effet de la chose jugée entre l'un des
daires, de demander le payement du total de la créance ; créanciers solidaires et le débiteur ?
ce n'est pas une obligation. — Explication. — Consé 190. — Suite.
quences. 191. — Suite.
158. — Le débiteur, de son côté, peut offrir aussi le paye 192. — 4° La créance solidaire peut-elle s'éteindre par la
ment du total de la créance à chacun des créanciers. compensation de ce que l'un des créanciers doit au dé
biteur ?
159. — Mais le débiteur n'a plus cette faculté dès qu'il a -

195. — Suite.
été prévenu par les poursuites de l'un des créanciers.
— C'est alors à celui-ci seulement qu'il doit faire le 194. — Suite.
payement. — Explication. 195. — 5° La créance solidaire peut-elle s'éteindre par la
160. — Quid si tous les créanciers agissent en même confusion, lorsque le débiteur devient l'héritier de l'un
temps et se réunissent dans une poursuite commune? des créanciers, ou réciproquement, lorsque l'un des
créanciers devient l'héritier du débiteur?
161. — Quid si chaque créancier a intenté, le même jour,
196. — Suite.
des poursuites séparées ?
162. — L'un des créanciers ne peut obtenir ce droit de 197. — De l'extinction de la créance solidaire par la perte
de la chose due.
priorité, par sa poursuite, qu'autant que cette pour
suite est régulière sous le double rapport du fond et de
la forme. 142. — En droit romain, chacun des cor
165. — Suite. rei stipulandi était considéré individuellement
164. — Suite. — Quelle doit être la forme de ces pour comme seul et unique créancier pour son propre
suites ?
compte.
165. — Le débiteur prévenu par les poursuites de l'un des
créanciers ne pourrait pas payer le total de la créance Dans ses rapports avec le débiteur, non-seule
à l'autre. ment il pouvait demander le payement du total
166. — Mais pourrait-il au moins payer encore valable de la créance, mais il avait le droit d'en disposer
ment à l'autre la moitié de la créance, sur le fondement
que le bénéfice de la créance se partage entre les créan
par une remise ou autrement; de sorte que la
ciers ? créance éteinte, de quelque manière que ce fût,
167. — Chacun des créanciers solidaires peut faire, au dans la personne de l'un d'eux, se trouvait, du
nom des autres, tous les actes qui tendent à conserver même coup, éteinte dans la personne de tous les
la créance et à en assurer le payement. — En consé autI'eS.
quence, tout acte qui interrompt la prescription à l'é-
gard de l'un des créanciers profite aux autres créan « Ideoque petitione, acceptilatione unius, tota
ciers. solvitur obligatio. » (L. 2, ff., de Duobus reis.)
168. - Suite.
« Ex duobus reis stipulandi, ab altero delatum
669. — Suite. . -

170. — En est - il de la suspension de la prescription jusjurandum etiam alteri nocebit. » (L. 28, princ.,
comme de l'interruption ? — La prescription, par exem ff., de Jurejurando.)
ple, qui est suspendue en faveur du créancier mineur, Dans ses rapports avec ses cocréanciers, celui
est-elle aussi suspendue en faveur du créancier majeur? qui avait reçu le total de la créance n'était pas
171. — Suite.
172. - La demande formée par l'un des créanciers soli tenu de le partager avec les autres. (Comp. L. 6,
daires fait courir les intérêts au profit de tous. princ., ff., Ad legem Falcidiam.)
475. - ll en est de même de la convention par laquelle Telle était, du moins, la règle générale, qui
40 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 109-112.]

dérivait surtout de la forme rigoureuse de la sti « l'un d'eux libère le débiteur, ENCoRE que le
pulation par laquelle la corréalité s'établissait. « bénéfice de l'obligation soit partageable et divisible
Ce qui n'empêchait pas toutefois que les autres « entre les divers créanciers ? »
correi eussent le droit de demander leur part à Cette conséquence n'en paraît, il faut bien le
celui qui avait reçu le tout, lorsqu'ils pouvaient dire, nullement dériver ; et nous convenons que
prouver que, par suite d'une convention ou d'une la présomption que nous voulons fonder n'aurait
communauté d'intérêts, une action quelconque pas une base bien solide si elle ne reposait que
leur compétait à cet effet, ... pro socio, man sur ce texte ; car la formule en est énonciative
dati, communi dividundo. (Comp. L. 16, ff., de plutôt que dispositive; et même elle semble pré
Legat., 2°.) senter seulement comme un accident, comme
143. — Notre ancien droit français avait une exception, le cas où le bénéfice de l'obliga
suivi la doctrine romaine, en ce sens du moins tion serait partageable et divisible entre les
qu'il accordait à chacun des créanciers soli divers créanciers ; d'autant plus que l'orateur
daires, individuellement, les mêmes droits en du gouvernement, M. Bigot-Préameneu, s'est
vers le débiteur que s'il était senl créancier. exprimé de façon à autoriser une interprétation
C'est ainsi que Pothier enseigne que « de restrictive : -

même que le payement du total fait à l'un des « Cette faculté donnée à chacun des créan
créanciers solidaires libère le débiteur envers ciers, dit-il, de demander le payement total, et la
tous, de même la remise du total, qui tient lieu convention qu'ils auraient faite, en même temps, de
de payement, faite par l'un des créanciers, doit diviser entre eux le bénéfice de l'obligation, n'ont
le libérer envers tous; » et il invoque, en effet, rien d'incompatible. » (Fenet, t. XIII, p.248.)
la loi romaine que nous venons de citer (n° 260). D'où il paraîtrait résulter qu'une convention
144. — Très-différente est la doctrine mo ad hoc serait nécessaire pour que le bénéfice de
derne ! l'obligation dût être partagé entre les divers
Il résulte, en effet, des articles que nous allons créanciers, après que le payement en aurait été
examiner, que chacun des créanciers solidaires fait à l'un d'eux.
ne doit pas être considéré individuellement Et voilà bien, en effet, la conséquençe que
comme s'il était seul créancier, ni dans ses rap Duranton en avait d'abord déduite dans son
ports avec ses cocréanciers, ni dans ses rapports Traité des contrats, où il professe que, en droit
avec le débiteur, français comme en droit romain, le bénéfice de
Tout au contraire ! la créance solidaire n'est pas, en règle générale
Chacun d'eux n'est considéré comme créan et de plein droit, partageable entre les divers
cier que pour sa part ; et il est, pour les parts créanciers. (T. II, n" 542-545.)
de ses cocréanciers, considéré seulement comme Mais cette doctrine était évidemment inad
un mandataire, à l'effet d'en opérer le recouvre missible ; aussi le savant auteur s'en est-il dé
ment et de conserver leurs droits. parti dans son Cours de droit français, où il pro
D'où résulte cette double conséquence : fesse la doctrine contraire, en des termes, il est
a. Que la présomption, chez nous, est que le vrai, un peu trop hésitants encore, et qui
bénéfice de la créance commune est partageable feraient croire qu'il ne s'y était pas bien rallié.
entre les créanciers, et que celui d'entre eux (T. XI, n° 170-175, Ed. B., t. VI, p. 275-276.)
qui a reçu le total doit en faire la répartition 146. — Il faut, au contraire, fermement re
entre les autres; connaître cette présomption, qui forme le droit
b. Que chacun des créanciers solidaires, qui commun de nos créances solidaires; et si ce n'est
est libre de disposer de sa part comme bon lui pas l'article 1197 qui l'établit, elle est fondée
semble, ne peut pas disposer de la part de ses sur d'autres textes et sur des raisons juridiques
cocréanciers, dont son mandat lui confère seule excellentes :
ment le pouvoir de recevoir le payement. 1° Qu'elle soit fondée sur les textes de notre
145. - a. Nous disons, d'abord, que la pré code, on ne saurait le nier quand on voit que,
somption est que la créance solidaire appartient d'après l'article 1198 :
à chacun des créanciers pour sa part; et que, « La remise qui n'est faite que par l'un des
par conséquent, celui qui en a reçu le payement « créanciers solidaires ne libère le débiteur que
(ſ
intégral se trouve, de plein droit, soumis à l'ac pour la part de ce créancier. »
tion en recours de ses cocréanciers. Et que, d'après l'article 1565 :
Où est le texte qui crée cette présomption ? « Le serment déféré par l'un des créanciers
Est-ce l'article 1197, d'après lequel « l'obliga « solidaires au débiteur ne libère celui-ci que
« tion est solidaire entre plusieurs créanciers, « pôur la part de ce créancier. »
« lorsque le titre donne expressément à chacun Dispositions toutes modernes, et qui seraient
« d'eux le droit de demander le payement du inexplicables si chacun des créauciers n'était pas
« total de la créance, et que le payement fait à comptable, envers ses cocréanciers, de la part
[P., t. XXVI, p. 112-115.j OU DES OBLIGATIONS. — N° 145-149.j 41

de chacun d'eux dans la créance commune. doit s'opérer, en général, par portions égales et
(Comp. supra, n" 142 et 145, p.59 et 40.) viriles;
2° C'est que, en effet, cette présomption de Soit dans les rapports des créanciers envers
notre droit nouveau, que la créance solidaire est le débiteur, à l'effet de déterminer la part que
commune et que chacun y a part, c'est, disons chacun peut, de son chef et en son nom, sacri
nous, que cette présomption est infiniment plus fier par une remise ou autrement (arg. de l'ar
conforme à la vérité pratique et à la raison. Est ticle 1865).
ce que la solidarité, quelle qu'elle soit, active ou Soit dans les rapports respectifs des créan
passive, ne dérive pas de relations réciproques, ciers, les uns envers les autres, à l'effet de déter
d'une communauté d'affaires ou d'intérêts, so miner la part qui doit revenir à chacun d'eux.
ciété, indivision, cautionnement ou mandat ? Car telle est la règle générale que lorsque
Évidemment oui, et tous les textes de la loi le plusieurs personnes sont intéressées dans une
supposent. (Comp. art. 1655, 1887, 2002, etc.) affaire commune, le droit de chacune d'elles se
La solidarité, c'est la conjonction, accompagnée trouve, par la force des choses, limité par le
d'une certaine modalité qui précisément en aug même obstacle, à savoir : par le droit semblable
mente la puissance, au lieu de la diminuer. et réciproque de l'autre; d'où résulte nécessai
Tandis que la doctrine que nous combattons rement, entre elles, l'égalité de la répartition.
ferait disparaître la conjonction elle-même, ce 148. — Cette règle d'ailleurs n'est pas abso
caractère élémentaire de la solidarité, pour faire lue; elle ne procède que de l'interprétation de la
de nos créances solidaires des créances dis volonté vraisemblable des parties et du silence
jointes, comme elles étaient, en droit romain, qu'elles ont gardé. -

créances singulières, qui aboutissaient à ce ré D'où il suit qu'elle doit fléchir en présence de
sultat, en effet, singulier et inique, que le béné la manifestation d'une volonté contraire, qui
fice total de l'obligation y devenait le prix de la témoignerait :
C0Ull'SC. Soit que la division de la créance doit s'opé
5° Ajoutons que la présomption d'une com rer par portions inégales, et que l'un, par exem
munauté d'intérêts, et par suite le caractère divi ple, en a les deux tiers et l'autre seulement le
sible et partageable de l'obligation, est formelle tiers ; -

ment décrété par les articles 1215 et 1214 quant Soit même qu'il n'y a lieu à aucune division,
à la solidarité entre les codébiteurs ; or, les et que la créance appartient intégralement à un
mêmes motifs qui commandent cette présomp seul des créanciers. (Arg. de l'art. 1216; comp.
tion dans la solidarité passive, la commandent Toullier, t. VI, n° 727, Éd. B., t. III, p. 475 ;
aussi dans la solidarité active. Duranton, t. XI, n° 170, Éd. B., t. VI, p. 275;
4° Mais alors quelle explication donner de la Larombière, art. 1197, n° 20.)
formule de l'article 1197 ? 149. - Mais une telle convention constitue
Une explication bien simple, à savoir : que les une exception au droit commun.
rédacteurs ont voulu exprimer seulement cette ll faut donc qu'elle soit prouvée par ceux qui
idée que le droit, pour chacun des créanciers, l'invoquent :
de demander le payement du total au débiteur, Soit par le débiteur auquel l'un des créanciers,
n'est pas incompatible avec l'obligation où il se par exemple, aurait fait remise de sa part, et
trouve d'en partager le bénéfice avec ses cocréan qui prétendrait que la part réelle de ce créancier
ciers ; - !
est supérieure à sa part virile;
Pas plus, réciproquement, que le partage du Soit par celui des créanciers qui prétendrait,
bénéfice de la créance entre les créanciers n'est contre ses cocréanciers, que sa part réelle est plus
incompatible avec le droit, pour chacun d'eux, forte que sa part virile ou même que la créance
d'en demander le payement total au débi tout entière lui appartient.
teul'. -

Ce n'est plus là, comme on voit, qu'une ques


Telle paraît avoir été, en effet, l'idée de M. Bi tion de fait, à décider par interprétation des
got-Préameneu, c'est-à-dire finalement que ces termes de la convention et des circonstances
mots de l'article 1197 : particulières de l'espèce.
Encore que... doivent être entendus comme s'il Ajoutons toutefois, en droit, que la preuve
y avait : quoique le bénéfice de l'obligation soit par ne pourrait être faite, dans l'un et l'autre cas,
tageable et divisible. (Comp. Delvincourt, t. II, que suivant les règles générales en matière de
p. 502 ; Toullier, t. VI, n° 529, Éd. B., t. III, preuve, et notamment que la preuve testimo
p. 415; Zachariae, Aubry et Rau, t. III, p. 15 ; | niale et les présomptions ne seraient admissibles
Ed. B., t. I", $ 298, p.299 ; Colmet de Santerre, qu'autant qu'il s'agirait d'une chose d'une valeur
t.V, n° 128 bis, II ; Rodière, n° 52; Larombière, moindre de cent cinquante francs, à moins qu'il
art. 1197, n° 20.) n'existât un commencement de preuve par écrit.
147. — Cette division de la créance solidaire (Comp. Rodière, n° 52.)
42 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 115-118.

150. — M. Larombière remarque que l'obli Singulis solidum debetur.


gation solidaire est susceptible d'accroissement ; N'est-ce pas l'effet essentiel et le plus caracté
et que chacun des créanciers étant réputé créan ristique de la solidarité, d'être exclusive du
cier de la totalité, sauf partage du bénéfice avec bénéfice de division et de discussion ? (Comp.
les autres créanciers, si l'obligation est déclarée art. 1205.)
nulle à l'égard de l'un ou de quelques-uns d'entre Chacun des créanciers peut donc, si le titre
eux, les parts de ceux-ci accroissent aux autres, est exécutoire, contraindre le débiteur pour le
pourvu que cette annulation partielle n'entraîne total ;
pas une diminution correspondante dans l'obli Comme il peut, si le titre n'est pas exécutoire,
gation. (Art. 1197, n° 21.) assigner le débiteur en justice afin d'obtenir,
Nous avons déjà fait pressentir cette différence également pour le total, condamnation contre
entre l'obligation solidaire et l'obligation simple lui. (Comp. infra, n° 186-188.)
ment conjointe. (Supra, n° 111, p. 51.) En conséquence aussi, le créancier qui reçoit
Il faut remarquer pourtant que la pratique le total peut donner au débiteur une valable dé
n'en offre guère d'exemples. charge, de manière qu'il soit libéré, aussi bien
Par cela même, en effet, que le bénéfice de la qu'envers celui qui a tout reçu, envers celui qui
créance solidaire est partageable et divisible n'a rien reçu.
entre les divers créanciers, ce qui arrivera le 154. — Ce droit, qui appartient au créancier
plus ordinairement, c'est que l'annulation de la solidaire, appartient-il de même à l'héritier du
part de l'un des stipulants dans la créance active créancier solidaire décédé? -

diminuera d'autant la dette passive du promet Assurément oui, puisqu'il s'agit ici d'un man
taIlt. - " -
dat irrévocable qui n'est pas éteint par la mort.
151. — b. Nous avons dit, en second lieu, (Comp. supra, n° 125, p. 55.) -

que chacun des créanciers solidaires, qui est Remarquons toutefois que, si le créancier
libre de disposer comme bon lui semble de sa décédé a laissé plusieurs héritiers, chacun d'eux
part dans la créance, ne peut pas, au contraire, ne peut demander au débiteur que la part qui
disposer de la part des autres créanciers, dont lui revient, d'après sa vocation héréditaire, dans
son mandat lui confère seulement le pouvoir de la créance solidaire.
poursuivre le recouvrement. (Supra, n° 144, La créance solidaire elle-même appartient bien
p. 40). sans doute à la succession.
Telle est, en effet, la théorie du code : Mais la succession se divisant entre les héri
1° En son nom et pour son compte, chacun tiers, eu égard à leur vocation héréditaire, il
des créanciers solidaires est maître absolu de la s'ensuit que la créance solidaire subit nécessai
part qui lui appartient dans la créance ; rement aussi la même division.
2° Au nom de ses cocréanciers et pour leur L'obligation solidaire n'est pas, en effet, pour
compte, il n'est qu'un mandataire chargé de cela, indivisible. (Comp. art. 1219, 1220, 2249;
poursuivre le payement et de conserver leurs Pothier, n° 524; Zachariae, Aubry et Rau, t. III,
droits. -
p. 12, Ed. B., t. I", $ 298, p. 500; Leroux de
152. — Cette théorie, toutefois, notre code Bretagne, Nouveau Traité de la prescription, t. I",
ne la révèle, si l'on peut dire ainsi, que som n° 574.)
mairement, par un petit nombre de dispositions. 155. — Chacun des créanciers solidaires qui
Nous allons d'abord examiner ces disposi peut recevoir le payement pour le tout, peut-il
tions, dans lesquelles le législateur, considérant aussi le recevoir pour une partie ?
chacun des créanciers solidaires comme manda L'un d'eux, par exemple, a reçu du débiteur
taire de ses cocréanciers, lui permet certains un à-compte, la moitié ou le tiers de la créance.
actes et lui en défend certains autres ; en même Ce payement partiel diminue-t-il d'autant la
temps qu'il détermine l'effet, quant à la créance créance à l'égard de ses cocréanciers?
· solidaire, de quelques-uns des modes d'extinc Nous le croyons, en général.
tion des obligations. De ce que l'article 1197 lui donne le droit de
Ensuite nous entreprendrons de déterminer, demander le payement du ToTAL de la créance, on
d'après l'analogie des textes et d'après les prin ne saurait conclure qu'il n'ait pas également le
cipes généraux, quelle est l'étendue du mandat droit de demander, s'il y a lieu, le payement par
réciproque des créanciers solidaires, quant aux partie.
autres actes et aux autres modes d'extinction des Car tel est l'effet de la solidarité, que chacun
obligations que le législateur n'a pas prévus. des créanciers est à considérer comme seul
153. — Et d'abord l'article 1197 autorise créancier, en tant qu'il s'agit d'opérer le recou
chacun des créanciers solidaires à demander le vrement de la créance.
payement du total de la créance. Or, il se pourrait, en raison des circonstances,
Il le fallait bien. du crédit chancelant et de la solvabilité douteuse
,(P., t. XXVI. p. 118-121.. OU DES OBLIGATIONS. — Nº* 150-158. 45

du débiteur, que cette réception d'un payement demandé à temps le payement de la créance, qui
partiel fût, dans l'intérêt de tous, un acte de serait devenue ensuite irrecouvrable par l'insol
sagesse. vabilité du débiteur, ou qui se serait éteinte
Tel est aussi Tavis de M. Rodière, qui ajoute par la prescription.
que « dans les principes de notre droit, plus . Non, aucun d'eux n'en serait responsable.
larges, en matière de mandat, que ceux du droit . Ou, si l'on veut, ce qui revient au même, ils
romain, il semble équitable de reconnaitre au en seraient tous également responsables les uns
mandataire (chargé de toucher une somme) le envers les autres ; de sorte que ces responsabi
pouvoir de recevoir des à-compte, à moins que lités réciproques de tous s'entre - détruisant
les termes de la procuration n'indiquent le con aboutiraient à l'irresponsabilité individuelle de
traire. » (N° 10.) chacun.
156. — De la solution qui précède, il résulte Nous convenons donc qu'il est facultatif au
que celui des créanciers qui a reçu le payement créancier solidaire d'agir ou de ne point agir
' d'une partie de la créance doit faire compte de contre le débiteur commun, à moins qu'il n'ait
cette partie à chacun de ses cocréanciers, dans été chargé, par une clause particulière, de recou
la même proportion suivant laquelle il ferait vrer la créance.
compte à chacun d'eux du total, s'il l'avait reçu. Mais ce que nous ajoutons, c'est que, lorsque
Cela est évident, puisque ce payement partiel l'un des cocréanciers agit contre le débiteur, ce
peut leur être opposé à eux-mêmes par le débiteur. ne peut être que dans l'intérêt commun et soli
Supposons pourtant que c'est pour lui seul in daire, et non pas dans son intérêt particulier et
diyiduellement que l'un des créanciers a reçu un individuel.
à-compte ; il a reçu, par exemple, tout juste sa Dans un nouveau Traité de la prescription, un
part virile ; et il en a donné quittance au débi auteur dont la science, autant que la magistra
teur pour sa part. ture, regrette aujourd'hui la perte, M. Leroux de
Sera-t-il, même dans ce cas, tenu de diviser Bretagne, s'exprime ainsi :
ce payement entre ses cocréanciers ? « Si, au lieu d'agir dans l'intérêt commun,
Assurément, suivant nous. l'un des créanciers solidaires n'agit que dans son
La solidarité établit, en effet, entre les créan intérêt individuel, s'il ne demande et n'obtient
ciers, une sorte de société qui rend applicables que la part qui lui revient personnellement dans
les dispositions de l'article 1849 : la créance, il n'interrompt pas la prescription en
« Lorsqu'un des associés a reçu sa part en faveur des autres créanciers. » (T. l", n° 572.)
« tière de la créance commune, et que le débi Cela veut-il dire que l'un des créanciers soli
« teur est depuis devenu insolvable, cet associé daires pourrait, en effet, n'agir que dans son
« est tenu de rapporter à la masse commune ce intérêt individuel, et que la prescription, qu'il
« qu'il a reçu, encore qu'il eût spécialement n'aurait interrompue que pour sa part, ayant
« donné quittance pour sa part. » éteint la créance pour le reste, ses cocréanciers
C'est que la bonne foi s'oppose à ce que l'un n'auraient droit à aucun recours contre lui pour
des cocréanciers solidaires, lié comme il l'est à la part qu'il aurait conservée par son interruption?
ses cocréanciers, par la communauté d'intérêt Telle paraît la pensée de l'auteur.
qui les unit, cherche à faire sa condition meil Mais si elle est telle, en effet, nous ne saurions
leure aux dépens de celle des autres. y adhérer; et, à notre avis, l'interruption de la
Aussi ne pensons-nous pas qu'il y ait lieu de prescription, même seulement pour une partie
distinguer si le débiteur qui a payé à l'un des de la créance, devrait profiter à tous les créan
créanciers sa part est ensuite devenu insolvable ciers. -

ou s'il est encore solvable. Les autres créanciers 158. — Puisque chacun des créanciers peut
n'en auraient pas moins, dans ce dernier cas, le demander le payement du total de la créance au
droit de demander leur part dans l'à-compte au débiteur, et lui en donner valablement quittance,
créancier qui l'a reçu, s'ils y avaient intérêt. il s'ensuit que le débiteur, de son côté, peut offrir
(Comp. Rodière, n° 55 ; Larombière, art. 1197, le payement du total à chacun des créanciers.
n° 20.) - Telle est, en effet, la conséquence qu'en dé
157.— Objectera-t-on que c'est seulement un duit l'article 1198, premier alinéa :
droit, ou plutôt même une simple faculté, pour « Il est au choix du débiteur de payer à l'un
chacun des créanciers solidaires, de demander « ou à l'autre des créanciers solidaires, tant
le payement du total, et non pas une obligation « qu'il n'a pas été prévenu par les poursuites de
ni un devoir ? « l'un d'eux... » -

Nous en cOnvenons. C'est, bien entendu, le total que le débiteur


Et c'est, en effet, notre sentiment que le créan peut payer à celui des créanciers qu'il lui con
cier solidaire ne serait pas responsable générale vient de choisir; il ne pourrait payer à l'un d'eux,
ment, envers ses cocréanciers, pour n'avoir pas ni même à chacun d'eux sa part, sans mécon
44 DEs CoNTRATs [P., t. XXVI, p. 121-124.]

naître et sans détruire le caractère solidaire de cette initiative de l'un des créanciers constituait,
la créance. pour ainsi dire, une prise de possession de la
Mais aussi dès qu'il veut payer à l'un ou à créance, et devait équivaloir à une sorte de
l'autre d'entre eux le total, aucun d'eux ne peut saisie-arrêt (arg. des art. 1242, 1298 ; comp.
se refuser à le recevoir ; et ce serait le droit du notre t. XII, Traité des contrats, n° 120, p. 284) ;
débiteur d'obtenir sa libération, en lui faisant, à 5° Ajoutons qu'il peut y avoir un intérêt sé
lui seul, des offres réelles suivies de consigna rieux, pour le créancier qui exerce le premier la
tion. (Comp. Rodière, n° 12.) - poursuite, à ce que le débiteur ne se libère pas
159. — Cette faculté d'option, de la part du dans les mains de ses cocréanciers.
débiteur, est soumise toutefois à une restriction Cet intérêt, il est vrai, n'a pas l'importance
importante. -
qu'il avait chez les Romains, où le profit tout
Nous venons de voir que, d'après l'article 1198, entier de la créance appartenait, en règle géné
il ne peut plus payer à l'un ou à l'autre des rale, à celui des créanciers qui l'avait reçu. -

créanciers, à son choix, dès qu'il a été prévenu Mais, quoique chez nous, au contraire, le
par les poursuites de l'un d'eux. bénéfice de la créance soit partageable, il n'est
Ce n'est plus alors qu'à celui-ci seulement pas moins évident que le créancier peut être fort
qu'il peut payer. intéressé à ce que le payement ne soit pas fait à
ll en a toujours été ainsi. son cocréancier, insolvable peut-être, et contre
« Ex duobus reis stipulandi, disait Gaius, si lequel il n'aurait, pour sa part, qu'un recours
semel unus egerit, alteri promissor offerendo pecu stérile.
niam, nihil agit. » (L. 16, ff., de Duobus reis.) Ne se peut-il pas aussi que ce cocréancier soit
Pourquoi ? lui-même, en vertu d'autres causes, son débiteur
L'explication s'en rattache sans doute, dans d'une somme égale au montant de sa part dans
l'ancien droit romain, à l'effet extinctif de la sa créance solidaire, et qu'il veuille lui opposer
litis contestatio, d'où résultait une sorte de nova la compensation ?
tion de la créance corréale. Mieux vaut tenir que courir.
Mais cette explication ne serait pas, bien en Autant de motifs qui justifient parfaitement la
tendu, présentable dans notre pratique judiciaire disposition de l'article 1198.
française. 160. — Mais voilà que tous les créanciers
Aussi n'est-elle pas la seule ni, à beaucoup agissent en même temps, et se réunissent dans
près, la meilleure. une poursuite commune.
M. Demangeat remarque, avec raison, que Ils le peuvent ! -

« cela peut très-bien exister, même indépen Mais alors la position du débiteur envers eux
damment de cet effet extinctif, et que, en con ne sera pas changée ; et il pourra, après la pour
séquence, la décision donnée par Gaius a pu suite comme avant, payer à celui d'entre eux
être insérée sans changement dans le Digeste, qu'il lui conviendra de choisir; car on ne sau
bien que, à l'époque de Justinien, le système rait dire qu'il a été prévenu par les poursuites
formulaire et l'effet particulier attaché à la litis de l'un d'eux, puisqu'ils l'ont tous, en même
contestatio, dans ce système, eussent disparu temps, poursuivi. -

depuis longtemps. » (Des Obligations solidaires en Et c'est, bien entendu, le total qui devra être
droit romain, p. 568.) payé, en cas pareil, à l'un ou à l'autre, quoiqu'ils
C'est que des motifs juridiques, d'un caractère soient tous, pour ainsi dire, en présence devant
permanent, justifient la restriction que notre lui.
texte apporte à la faculté d'optio, de la part du Le débiteur ne pourrait contraindre ni l'un ni
débiteur : l'autre des créanciers à recevoir sa part divisé
1° Est-ce que, en effet, cette préférence, au meIlt.
profit du créancier qùi a prévenu le débiteur par Pas plus que ni l'un ni l'autre des créanciers
sa poursuite, ne dérive pas elle-même précisé ne pourrait contraindre le débiteur à lui payer
ment du droit égal et réciproque qui appartient divisément sa part.
à chacun d'eux de le poursuivre ? En effet, si c'est dans l'intérêt des créanciers
N'est-il pas tout à la fois logique et équitable que la solidarité a été stipulée, il est évident
que l'exercice de ce droit soit dévolu à celui qui que le débiteur ne peut pas fractionner le paye
l'a mis le premier en mouvement, et que, puis ment.
que c'est lui qui a été le plus diligent, ce soit lui Mais pourtant chacun d'eux lui demande, en
aussi qui recueille le profit de sa diligence? même temps, le payement.
N'y aurait-il pas souvent, de la part du débi Il est vrai !
teur, une fraude à porter à un autre le payement Mais chacun d'eux le lui demande, suivant
que l'un des créanciers lui a demandé? son droit, pour le tout.
2° On a donc considéré très-justement que Et de même, si la solidarité entre les créan
[P., t. XXVI, p. 124-127.] OU DES OBLIGATIONS. — Nº° 159-166. , 45

ciers avait été stipulée dans l'intérêt du débiteur, l'article 1207, où il désigne les actes interruptifs
il n'est pas moins évident que les créanciers ne de prescription. (Comp. art. 2244 et 2245.)
pourraient pas, en se réunissant dans une com Cette doctrine pourtant n'est pas la nôtre ; et
mune poursuite, lui enlever le droit de se libé nous croyons qu'il faut considérer comme régu
rer en payant le total à l'un d'eux. lier tout acte, même extrajudiciaire, par lequel
161. — On a supposé le cas où chaque l'un des créanciers a le premier manifesté au
créancier aurait intenté, le même jour, des débiteur sa volonté d'être payé du total de la
poursuites séparées. 4
créance :
Si les actes exprimaient, par la désignation 1° En effet, tel est le seul but qu'il s'agit d'at
des heures, la priorité de l'un sur l'autre, il n'y teindre ; et on ne voit pas pourquoi le législateur
aurait pas, suivant nous, de motif pour ne pas aurait soumis la manifestation de cette volonté à
appliquer l'article 1198. une forme rigoureuse ou menaçante, en forçant
Mais il est clair que l'application en serait le créancier à faire des frais inutiles.
impossible si les actes m'exprimaient aucune Il ne s'agit pas de faire saisir le débiteur.
antériorité quant aux heures; le débiteur con Il ne s'agit pas de le faire condamner. .
serverait donc la faculté de payer à l'un ou à Il s'agit uniquement de lui faire savoir que
l'autre des créanciers à son choix ; moi, l'un des créanciers solidaires, j'entends re
Sauf à celui des créanciers qui aurait prévenu cevoir de lui le payement de la créance.
les autres à prouver, suivant le droit commun, 2° Aussi Pothier, qui enseignait que le débi
la priorité de sa poursuite et à constituer le dé teur peut payer à celui qu'il lui plaît de choisir,
biteur en mauvaise foi. (Comp. Larombière, avant qu'il ait été prévenu par les poursuites de l'un
art. 1198, n° 4.) de ses créanciers, expliquait ces mots en disant :
162. -— Il est bien entendu, d'ailleurs, que tant que la chose est entière... (N° 260.)
l'un des créanciers ne peut obtenir ce droit de C'est ce que disait aussi la Constitution impé
priorité qu'autant que sa poursuite est régulière, riale, au Code, de Duobus reis :
sous le double rapport du fond et de la forme. « ... Quamdiit res in eadem causa permanserit. »
Au fond, par exemple, elle ne serait pas régu Nous concluons donc qu'une simple somma
lière si, la créance étant à terme, l'un des créan tion de payer, faite par l'un des créanciers au
ciers demandait au débiteur le payement avant débiteur, suffirait pour lui assurer la préférence;
l'échéance ; et à fortiori, avant l'événement de Et qu'il en serait ainsi d'une citation en con
la condition, si elle était conditionnelle. ciliation, soit qu'elle ait ou qu'elle n'ait pas été
Cette poursuite prématurée serait si peu régu suivie d'ajournement dans le délai d'un mois,
lière, qu'elle ne priverait pas le débiteur du droit malgré le dissentiment que ce dernier point a
de payer, après l'échéance du terme ou après soulevé. (Comp. Duranton, t. XI, n° 175, Éd. B.,
l'accomplissement de la condition, l'un ou l'au t. VI, p. 276; Rodière, n° 14; Larombière,
tre des créanciers à son choix, par préférence à art. 1198, n° 2.)
celui qui aurait fait, à tort, cette poursuite. 165. — Le débiteur, prévenu par les pour
163.—Bien plus, nous n'hésitons pas à pen suites de l'un des créanciers, ne peut donc pas
ser qu'elle ne le priverait pas du droit de payer payer le total de la créance à l'autre.
l'un ou l'autre, à son choix, avant l'échéance, s'il Cela est certain. -

lui plaisait, en effet, de renoncer au bénéfice du 166.—Mais on a demandé s'il peut, au moins,
terme et de payer par anticipation. (Comp. Du payer encore valablement à l'autre la moitié de la
ranton, t. XI, n° 175, Éd. B., t. VI, p. 276; créance, sur ce fondement que le bénéfice de l'obliga
Larombière, art. 1198, n° 5.) tion, d'après l'article 1197, se partage entre les
164.—ll faut aussi que la poursuite soit régu créanciers ?
lière en la forme. C'est en ces termes que notre honoré collègue,
Quelle doit donc en être la forme ? M. Rodière, pose la question; et voici sa réponse :
Qu'une saisie, un commandement, une cita « Il le peut sans doute, si le créancier qui a com
tion en justice produisent cet effet, cela est mencé les poursuites ne prouve pas que la créance
incontestable. lui appartenait en entier. » (N. 15.)
Mais est-ce à dire qu'il faille nécessairement M. Larombière adopte cette solution :
un acte d'exécution forcée, ou un commande « Quant au payement, dit-il, que le débiteur au
ment, ou une assignation judiciaire ? rait fait au mépris des poursuites par lesquelles l'un
Une simple sommation suffirait-elle ? des créanciers l'a prévenu, nous croyons qu'il vau
La négative paraît être enseignée par M. Ro drait à l'égard de celui-ci, pour tout ce qui excède
dière (n° 15). sa part respective dansla créance. » (Art. 1198, n°6.)
Et on ne peut nier qu'elle semble, en effet, Notre avis est, au contraire, qu'aucun paye
justifiée par ce mot poursuites, que l'article 1198 ment, d'une portion quelconque de la créance,
emploie, et que nous retrouvons encore dans ne peut être valablement fait par le débiteur à
46 DES CONTRATS iP., t. XXVI, p. 127-129.

un autre créancier, dès qu'il a été prévenu par Prouvez, me dites-vous, que le total vous ap
· les poursuites de l'un d'eux. partient; car la présomption est que vous n'êtes
Les traditions du droit ancien, le texte même créancier que pour votre part virile ; or, s'il en
du droit nouveau, non moins que les principes estainsi, vous n'avez pas à craindre l'insolvahilité
essentiels de la solidarité, nous paraissent com de vos cocréanciers, pour votre part que j'ai gar
mander cette doctrine : dée et que je vous offre. A quoi bon donc vous
1° Qu'est-ce que disait Gaius, en droit romain, payer encore, à vous, la part de vos cocréan
du débiteur qui, après avoir été prévenu par l'un ciers qui l'ont déjà reçue ? à quoi bon, si ce n'est
des correi stipulandi, faisait à l'autre le payement ? à créer d'inutiles recours, soit du débiteur
Nihil agit ! (L. 16, ff., de Duobus reis; supra, contre les créanciers, soit des créanciers eux
n° 154, p. 42.) mêmes les uns contre les autres ?
Et Pothier, dans notre ancien droit, moins Cette vive objection, quoiqu'elle paraisse avoir
énergiquement, il est vrai, mais non moins clai déterminé M. Larombière, ne nous émeut pour
rement, répondait « qu'il ne pouvait plus payer tant pas.
qu'à lui, » absolument, sans distinction. Et nous lui reprochons vivement aussi, à elle
2° Telle est aussi, suivant nous, la solution de même, de méconnaître la règle la plus élémen
notre code. taire de la solidarité. -

Car c'est aussi absolument, sans distinction, Est-il, en effet, rien de plus contraire à cette
que l'article 1198 dispose que si le débiteur a le règle qu'une immixtion pareille et une telle
choix de payer à l'un ou à l'autre des créanciers ingérence du débiteur dans les rapports particu
solidaires, ce n'est qu'autant qu'il n'a pas été liers des créanciers solidaires les uns envers les
prévenu par les poursuites de l'un d'eux. autres ?
Donc, après ces poursuites, il ne peut plus Vous prétendez, vous, mon débiteur pour le tout,
payer à un autre. me contraindre à vous prouver que je suis votre
Payer quoi ? créancier pour le tout.
Eh! mais vraiment c'est bien simple ! Est-ce que ma preuve, de vous à moi, n'est
Payer la créance unique, la créance solidaire, pas faite ?
qu'il doit, en effet, pour le tout, à chacun d'eux, Est-ce que je ne suis pas votre créancier soli
et dont il doit dès lors se libérer pour le tout, daire ?
dans les mains du créancier qui l'a prévenu. En effet, dans notre droit nouveau, tout autant
5° Nous ajoutons que cette doctrine est la que dans le droit romain et dans notre ancien
conséquence nécessaire du principe même sur droit, chacun des créanciers doit être considéré,
lequel repose la solidarité. dans ses rapports avec ie débiteur, comme s'il
Comment ! vous nous devez solidairement était seul créancier, en tant qu'il s'agit de recevoir
12,000 francs, à Paul, à Pierre et à moi. le payement total de la créance.
Je vous poursuis le premier; et pour qu'il n'y ll est vrai que notre droit nouveau a modifié
ait pas d'équivoque, je vous déclare que c'est à le droit romain et l'ancien droit français, en tant
moi que vous avez à faire le payement de la que l'un des créanciers voudrait disposer du
créance solidaire. total par remise ou autrement.
Il vous plaît, néanmoins, après cela et malgré Mais lorsqu'il s'agit seulement de recevoir le
cela, de payer 4,000 francs à Paul et 4,000 francs payement, le pouvoir de chacun des créanciers
à Pierre. solidaires n'a pas subi de restriction ; et aujour
Et voilà qu'à moi aussi, quand je vous demande d'hui encore, chacun d'eux, dans ses rapports
le payement de la créance solidaire, vous m'of avec le débiteur, doit être traité comme si l'en
frez... 4,000 francs, c'est-à-dire un tiers seule tière créance lui appartenait.
ment de cette créance ! Et voilà bien pourquoi c'est l'entière créance
Mais une prétention pareille n'est ni plus ni qui se trouvé frappée d'interdit, dans les mains
moins que la négation de toute solidarité. du débiteur, par les poursuites de l'un des
Cl'eaIlC1Cl'S.
Auriez-vous pu m'apporter divisément une
part avant que je vous eusse prévenu par mes Si donc le débiteur fait un payement à l'un des
poursuites ? autres cféanciers, même seulement pour sa
Apparemment non, puisque la solidarité est part, c'est à ses risques et périls; et il n'est nul
exclusive de la division du payement. lement libéré par ce payement envers le créan
Or, comment se pourrait-il que vous eussiez, cier qui l'a prévenu par ses poursuites.
après mes poursuites, la faculté, que vous n'aviez 167. - Ce n'est pas d'ailleurs seulement à
pas avant, de diviser ce payement, quand préci l'effet de recevoir le payement du total que cha
sément, par mes poursuites , j'ai concentré cun des créanciers solidaires est à considérer,
exclusivement et fortifié de plus en plus, dans dans ses rapports avec le débiteur, comme le
ma personne, le droit de vous demander le total? représentant de toute la créance. -
[IP., t. XXVI, p. 150-152.] OU DES OBLIGATIONS. — Nº* 167-171. 47

C'est encore à l'effet de conserver la créance du mandataire, lors même qu'il est mineur,
et de l'améliorer. doivent profiter au mandant. (Art. 1990.)
Qui veut la fin veut les moyens. Tandis que, au contraire, personne n'osera sou
Et puisque chacun des créanciers peut rece tenir (disent MM. Aubry et Rau) que la minorité
voir le payement au nom des autres, il doit pou du mandataire doive profiter au mandant (sur Za
voir aussi faire, au nom des autres, tous les actes chariae, infra).
qui tendent à procurer et à assurer ce paye 5" Et de ces arguments on conclut que lorsque,
Iment. -
en effet, l'un des créanciers sera mineur ou interdit
En conséquence, aux termes de l'article 1199 : (art. 2252), lorsqu'il sera l'époux ou l'épouse du
« Tout acte qui interrompt la prescription à débiteur (art. 2255), la créance ne sera conservée
« l'égard de l'un des créanciers solidaires, pro que pour la part de ce créancier, et que la pres
" fite aux autres créanciers. » (Comp. art. 1206; cription l'éteindra pour le surplus.
l. V, Cod., de Duobus reis; Pothier, n° 260.) Telle est la conclusion de M. Colmet de San
168. — Peu importe le caractère de l'acte terre. (T. V, n° 151 bis, II) ; " .

interruptif de la prescription ; Conclusion qu'admet aussi M. Rodière, en


Ni que l'interruption soit naturelle ou civile. ajoutant « qu'il serait ridicule de se figurer qu'une
(Arg. des art. 2245 à 2248.) personne mineure ou interdite l'est pour l'avantage
La loi ne distingue pas ; et il n'y avait pas, en d'autrui; — et que la prescription encourue par le
effet, de motif pour distinguer. (Comp. Larom créancier majeuret capable équivaut alors à la remise
bière, art. 1199, n° 8.) qu'il aurait faite de sa part. » (N° 26; comp.
169.—La renonciation que ferait le débiteur Cass., 5 décembre 1826, Douceur, D., 1827, I,
à la prescription acquise devrait aussi certaine 81 et Pas. fr., p.275 ;Cass., 25février 1852, Tour
ment, en vertu du même principe, profiter aux ton, D., 1852, I, 1780 ; Cass., 14 août 1840 I,
autres créanciers. Creuzet, D., 1840, I, 521 et Pas. fr., p. 456 ;
17 O. — Mais voici une question fort contro Merlin, Répert., v° Prescription, sect. I et VII,
versée. art. 2, quest. 2, n° 10, et Quest. de droit, eod.
En est-il de la suspension de la prescription verbo, n° 14; Troplong, de la Prescription, t. II,
comme de l'interruption ? n° 759; Zachariae, Aubry et Rau, t. III, p. 15,
L'un des créanciers solidaires, par exemple, Éd. B., t. I", $298, p. 500; Colmet de Santerre ;
est mineur, tandis que l'autre est majeur. Rodière, loc. supra cit.; Duvergier sur Toullier,
Et nous supposons que la chose qui fait l'objet t. VI, n° 726, note a, Ed. B., t. VIII, p. 252 ;
de la créance est divisible. Marcadé, art. 1199; Mourlon, Répét. écrit., t. II,
La prescription, qui ne court pas contre le p. 652, qui cite, en ce sens, Valette ; Leroux de
créancier mineur (art. 2252), ne courra-t-elle Bretagne, de la Prescription, t. I", n° 612 et 615.)
pas non plus contre le créancier majeur ? 171.— Si imposante que puisse paraître une
Ou, au contraire, n'est-elle suspendue que doctrine que tant de suffrages, et d'une telle
dans l'intérêt relatif du mineur, sans que le ma autorité, accréditent ; comme aussi malgré les
jeur puisse profiter de cette suspension? . termes, tout au moins sévères, avec lesquels la
La grande majorité des auteurs, dans la doc doctrine dissidente a été peut-être un peu mal
trine, tient pour cette dernière solution, qui a menée, notre avis est pourtant que cette doctrine
été aussi consacrée par plusieurs arrêts dans la est la seule juridique.
jurisprudence : Et nous espérons pouvoir en fournir la dé
1° La suspension de la prescription constitue, monstration.
dit-on, une faveur spéciale, accordée par la loi La solidarité n'est pas l'indivisibilité !
aux personnes incapables, et dont les personnes Assurément non.
capables ne doivent pas profiter. Et nous nous gardons bien aussi de confondre
Il n'y a qu'une exception à cette règle, c'est l'une avec l'autre.
dans le cas où l'objet de l'obligation est indivi Ce que nous soutenons, c'est que, de même
sible ; d'où cette maxime célèbre, en matière de que, dans l'indivisibilité, la nature de la chose qui
prescription : Minor relevat majorem in individuis. est l'objet de l'obligation produit cette consé
Or , la solidarité n'est pas l'indivisibilité quence que la suspension de la prescription en
(art. 1219); et elle ne fait pas obstacle à la divi faveur du créancier incapable profite au créan
sion de la créance. cier capable ;
2° Cette différence d'ailleurs entre l'interrup De même, dans la solidarité, la nature du lien
tion et la suspension s'explique logiquement. qui unit chacun des créanciers au débiteur, et
Pourquoi l'interruption formée par l'un des chacun des créanciers à ses cocréanciers, doit
créanciers solidaires profite aux autres créan produire aussi nécessairement cette conséquence:
ciers, c'est bien simple! c'est parce qu'il agit, en 1° La suspension! mais elle n'est autre chose
la formant, comme leur mandataire ; or, les actes qu'une interruption que la loi fait elle-même, de
48 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 155-155.j

plein droit et à tout moment, en faveur de celui neur avec ses cocréanciers, soit dans les rapports
des créanciers contre lequel elle ne veut pas que des autres créanciers avec le débiteur lui
la prescription coure. même ?
Et par conséquent dès que l'interruption de la Nous le croyons tout à fait.
prescription, par l'un des créanciers, l'inter Le créancier mineur, en effet, ne peut invo
rompt au profit de tous, il est logique que la quer la solidarité dans son intérêt, sans la re
suspension de la prescription au profit de l'un connaître, en même temps, dans l'intérét de ses
d'eux la suspende également au profit de tous. cocréanciers, et à la charge, par conséquent, s'il
De sorte que l'article 1206, dans son texte a reçu le payement de toute la créance, d'en
bien interprété, s'applique en même temps à rendre à chacun d'eux sa part.
l'une et à l'autre. Et quant aux rapports des autres créanciers
Cette interprétation d'ailleurs nous paraît envers le débiteur, la créance solidaire se trou
commandée aussi par les principes qui gouver vant, par cela même aussi, conservée, il s'en
nent la solidarité. suit que chacun d'eux a le droit, le même droit
2° En effet, tant que la créance subsiste en sa qui appartient à son cocréancier mineur de
qualité de créance solidaire, c'est-à-dire pour le demander au débiteur le payement du total.
tout, dans les rapports de l'un des créanciers 4° On se récrie que la minorité du mandataire
avec le débiteur, elle subsiste, par cela même, ne doit pas profiter au mandant majeur, à l'effet
nécessairement aussi en sa qualité de créance de suspendre la prescription en sa faveur !
solidaire, c'est-à-dire pour le tout, dans les rap Objection spécieuse peut-être, à première vue,
ports des créanciers les uns envers les autres ; mais dont il est facile, suivant nous, de démon
Or, d'une part, lorsque, l'un des créanciers trer l'inexactitude.
étant mineur, la prescription a été suspendue Un débiteur sans doute ne pourrait pas oppo
envers le débiteur, c'est le droit tout entier qui ser au mandant la compensation de ce qui lui est
appartient au mineur, et tel qu'il lui appartient, dû par son mandataire.
qui a été conservé ; - Et pourtant nous allons bientôt reconnaître,
D'autre part, quel est le droit qui appartient d'accord avec la plupart de ceux qui nous font
au mineur et comment lui appartient-il? Ce ici cette objection déduite des règles qui gou
droit, c'est une créance solidaire, d'où résulte, vernent le mandat ordinaire, que le débiteur
pour le mineur, la faculté de demander au débi peut opposer à l'un des créanciers solidaires la
teur le payement de toute la créance comme s'il compensation de ce qui lui est dû par son co
était seul créancier ; créancier. (Infra, n° 192.)
Donc le créancier mineur, maintenu qu'il est C'est que, en effet, le mandat qui résulte de la
dans l'intégralité de son droit solidaire, par l'ef solidarité n'est pas, il s'en faut de beaucoup,
fet de la suspension de la prescription, dans ses comparable au mandat ordinaire. -

rapports avec le débiteur, peut encore lui de Déjà nous avons posé cette règle que chacun
mander le payement du total. des créanciers solidaires doit être considéré,
Et nous prions que l'on remarque que ce n'est dans ses rapports avec le débiteur, non pas
qu'au nom du mineur lui-même que nous invo comme un mandataire pour une part quelconque
quons ici la conservation de la solidarité ; c'est de la créance, mais comme seul créancier
en son nom et de son chef que nous disons qu'il pour le tout, et tant qu'il s'agit de l'effet nor
a le droit de poursuivre le débiteur pour le tout. mal de la solidarité, qui consiste dans le droit,
Ce droit-là, il l'avait dans le principe, en pour chacun, de demander le payement du
vertu de son titre, il y a trente ans. total ;
Si vous disiez qu'il ne l'a plus aujourd'hui, C'est-à-dire que chacun d'eux est, envers le
c'est donc que son droit aurait été amoindri par débiteur, le représentant de toute la créance; et
la prescription. que dès que, pour une cause quelconque, cette
Or, cela est impossible. créance est conservée dans la personne de l'un
Le droit du mineur ne peut pas plus être de ses représentants, elle se trouve, par cela
amoindri qu'il ne peut être éteint par la pres même, conservée dans la personne de tous les
cription. (Art. 2252.) autl'eS.
5° Et maintenant, s'il est, comme nous le C'est précisémegt ce qui advient, par une
croyons, démontré que le créancier mineur a cause différente sans doute, mais analogue, en
conservé la créance solidaire, c'est-à-dire le matière d'indivisibilité, où l'un des intéressés
droit d'en demander le payement pour le tout au étant mineur conserve le droit total, en qualité
débiteur ; de représentant des autres intéressés. (Comp.
Est-ce qu'il n'est pas, du même coup, démon art. 709-710; et notre t. VI, Traité des Servitudes,
tré que la créance solidaire a été aussi con n° 996, p. 578.)
servée, soit dans les rapports du créancier mi 5° Qu'il nous soit permis enfin d'ajouter un
[I"., t. XXVI, p. 155-158. OU DES OBLIGATIONS. — N°° 171-174. 40

1
de rnier argument à cette démonstration, un peu Nous demandons où serait, logiquement, rai
étendue déjà peut-être, mais qui trouvera, nous sonnablement, le motif de la différence?
l'espérons, son excuse non moins dans l'im C'est que, en effet, tout autre est la remise
portance de cette controverse que dans la redou faite par l'un des créanciers, tout autre le défaut
table phalange des adversaires que nous avons d'interruption.
entrepris de combattre. Les autres créanciers, dit-on, n'ont pas pour
La conclusion de la doctrine contraire, c'est suivi le débiteur.
que la créance solidaire n'est conservée que Cela est vrai. .
pour la part du créancier mineur, et qu'elle est Mais précisément tel est l'effet de la solidarité,
éteinte pour la part des autres créanciers, con qu'aucun des créanciers n'est tenu de poursuivre le
tre lesquels la prescription accomplie équivaut, débiteur pour son propre compte; et que la
dit-on, à la remise que chacun d'eux en aurait créance solidaire demeure conservée pour tous
faite. dès qu'elle demeure conservée pour l'un, aucun
Mais qui ne voit que cette conclusion porte d'entre eux ne pouvant s'en faire un profit indi
tout à la fois atteinte au droit du créancier mi viduel au détriment de ses cocréanciers.
neur et au droit des autres créanciers ? De sorte que si l'on persistait à soutenir qu'il
Que pourra donc répondre le débiteur au n'y a de conservé, par la suspension de la pres
créancier mineur, quand celui-ci, en vertu de cription, que la part du créancier mineur, cette
sa créance solidaire, tout entière conservee, lui part devrait être elle-même partagée par lui avec
demandera, en effet, solidairement, le payement les autres créanciers solidaires.
pour le tout ? Et notez que le mineur peut avoir C'est-à-dire que la suspension de la prescrip
lui-même personnellement intérét à recevoir le tion aurait du moins conservé cette part solidai
tout solidairement, comme si, par exemple, il rement pour tous.
est créancier de ses cocréanciers, auxquels il N'est-il pas évident, dès lors, que c'est la
pourrait opposer la compensation. créance solidaire elle-même qui a été conservée
Et quant aux autres créanciers, c'est très-peu avec toutes ses conséquences, soit dans les rap
juridiquement, suivant nous, et très arbitraire ports des créanciers avec le débiteur, soit dans
ment qu'on leur oppose une prétendue remise les rapports des créanciers entre eux ? (Comp.
qu'ils n'ont pas consentie. infra, n" 558, 412 et suiv. ; Delvincourt, t. Il,
Si, en effet, le législateur déduisait du silence p.499; Duranton, t. XI, n° 180, Éd. B., t. VI,
que l'un des créanciers solidaires a gardé pen p. 280.)
dant trente ans, cette présomption qu'il a fait 172. — C'est encore une conséquence de
remise au débiteur de sa part dans la créance, il notre principe que la demande formée par l'un
est d'évidence que l'interruption elle-même de la des créanciers fait courir les intérêts au profit
prescription par l'un des créanciers n'aurait pas de tous. (Comp. supra, n° 167, p.46.)
dû profiter aux autres. La demande en justice fait courir les intérêts ;
Est-ce que l'interruption de la prescription Or, chacun des créanciers a mandat de ses
par l'un empêcherait l'effet d'une remise expresse cocréanciers pour former cette demande.
faite par l'autre ? Il est donc tout simple que la demande pro
Apparemment non. duise le même effet au profit de ses cocréanciers.
Or, l'interruption de la prescription par l'un (Comp. art. 1155, 1207.)
profite, d'après le texte même de l'article 1199, 17 3. — Et comme la convention produit, à
aux autres créanciers qui ne l'ont pas interrom cet égard, le même effet que la demande
pue, et qui ont gardé le silence pendant trente (art. 1 159, 1155, 1154), il s'ensuit que la con
aIlS ; vention par laquelle l'un des creanciers aurait
Donc ce défaut d'interruption et ce silence ne stipulé que la créance produirait des intérêts,
sont pas interprétés par la loi dans le sens d'une profiterait également aux autres créanciers.
remise, puisque, s'il y avait remise, l'interrup (Comp. Larombière, art. 1198, n° 9.)
tion de la prescription par l'un ne rendrait pas 17 4. — Bien plus, il en serait de même de
à l'autre sa part qu'il aurait abandonnée. la convention par laquelle l'un des créanciers
Et maintenant, interruption ou suspension, aurait stipulé seul des sûretés pour le recouvre
qu'importe, au point de vue qui nous occupe, et | ment de la créance, une caution, par exemple,
pour déterminer l'effet du silence gardé par l'un ou une hypothèque. #

des créanciers ? -
Cette convention profiterait aussi aux autres
Si le silence gardé pendant trente ans par l'un créanciers.
n'équivaut pas à une remise quand la prescrip Car chacun d'eux ayant mandat de ses cocréan
tion a été interrompue par l'autre ; ciers, pour conserver la créance et en assurer le
Concevrait-on qu'il équivalût à une remisc ! recouvrement, tout ce qu'il fait dans ce but est
quand la prescription a été suspendue ? réputé fait par lui comme leur maudataire.
DEMOLOMBE. 15. 4
50 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 158-141.]

175. — D'où il résulte encore : 178. — De la disposition de l'article 1198,


1° Que les créanciers qui n'ont pas figuré M. Rodière déduit, avec raison, suivant nous,
dans ces conventions n'ont pas besoin, pour s'en cette conséquence que, dans le cas de faillite du
prévaloir, d'y donner leur consentement ni de débiteur, l'un des créanciers ne peut représen
les ratifier; ter l'autre dans le concordat ; qu'ils doivent tous
2° Qu'elles ne peuvent pas être révoquées à les deux figurer en nom propre dans les opéra
leur préjudice, même par le mutuel consente tions de la faillite, chacun pour la moitié de la
ment de celui des créanciers qui y a figuré et du créance ; et que celui qui n'y aurait pas été
débiteur; car le droit qu'elles ont créé a été appelé pourrait faire opposition au concordat.
immédiatement acquis aux autres créanciers. (N° 20.)
Conséquence très-logique, et aussi très-équita C'est qu'il s'agit alors, en effet, d'une remise.
, ble, puisque ces sûretés que vous avez stipulées Cette remise n'est pas volontaire !
le premier, je les aurais, vous dirais-je, stipu Mais c'est là précisément la question à résou
lées moi-même, si je n'avais pas compté sur dre ;
celles que votre initiative avait attachées à notre Or, nous croyons qu'il faut que cette question
commune créance. (Comp. art. 2186; Rodière, soit résolue, en effet, par chacun des créanciers
n° 29.) pour sa part.
17 G. — Mais lorsqu'il s'agit, non plus de de 179. — Il est facile, d'après ce qui précède,
mander le payement de la créance, mais d'en de déterminer l'effet de la remise qui a été
dispenser d'une manière quelconque, le principe faite par l'un des créanciers solidaires au débi
de notre droit nouveau est que chacun des créan teur.

ciers, qui peut bien disposer de sa part, ne sau Elle libère le débiteur, envers le créancier,
rait, au contraire, anéantir le droit de ses co pour sa part ;
créancicrs pour les parts qui leur appartiennent. Et elle le laisse, envers les autres créanciers,
(Supra, n° 144, p.40.) dans la même situation, c'est-à-dire débiteur,
Les rédacteurs du code ont expressément dé envers chacun d'eux, pour le tout, déduction
duit deux conséquences de ce principe : faite seulement de la part de celui qui a fait la
La première, dans la disposition finale de l'eIIl1S6. -

l'article 1198, qui est ainsi conçu : 18O. -- Mais ceci ne peut-il pas donner lieu
« Néanmoins, la remise qui n'est faite que à une simulation et à une fraude ?
« par l'un des créanciers solidaires ne libère le Nous sommes trois créanciers solidaires de
« débiteur que pour la part de ce créancier. » 12,000 francs contre Paul. -

177. — Et la seconde, dans l'article 1565, Et quand je demande le payement total de


en CeS tel'mCS : cette somme au débiteur, le voici qui m'oppose
« Néanmoins, le serment déféré par l'un des une quittance par laquelle l'un de mes cocréan
« créanciers solidaires ne libère le débiteur que ciers reconnaît avoir reçu ce payement total.
« pour la part de ce créancier. » Si cette quittance est sincère, le résultat en est
Deux dispositions nouvelles, en effet, qui dé que Paul ne me doit plus rien, et que celui de mes
rogent aux traditions du droit romain et de cocréanciers qui a reçu le payement est, envers
notre ancien droit français. (Supra, n° 142 et 145, moi, seul débiteur de la part qui me revient.
p. 59 et 40.) Mais est-elle sincère, cette quittance ?
Nous croyons avoir démontré déjà que notre Et si elle dissimulait une remise ?
droit nouveau a, sur l'ancien droit, l'avantage Et si ce créancier, qui reconnaît avoir reçu le
d'étre plus conforme à la vérité pratique et à payement du total, était insolvable ? si je venais
l'équité. dire que le débiteur ne lui a payé que deux ou
Remarquons seulement que la disposition de trois mille francs sur douze, afin de se libérer
l'article 1565 relative au serment se lie, pour frauduleusement envers les autres créanciers, en
ainsi dire, par une corrélation nécessaire, à la ne leur laissant pour débiteur que leur cocréan
disposition de l'article 1198 relative à la remise, cier insolvable?
et que la loi, après avoir décrété l'un, ne pouvait Serais-je admis à en fournir la preuve?
pas s'empêcher de décréter l'autre. Certainement oui.
Qu'est-ce, en effet, que la délation du serment Et même la preuve par tous les moyens, par
par celui qui se prétend créancier à celui qu'il témoins et par présomptions; car il s'agit
prétend être son débiteur, autre chose qu'une d'une fraude dont il ne m'a pas été possible de
sorte de remise conditionnelle... ex pactione me procurer la preuve par écrit. (Comp. l'Exposé
ipsorum litigatorum..., par laquelle celui qui dé des motifs par M. Bigot-Préameneu, Fenet, t. XIII,
fère le serment consent à n'être pas payé si p. 249; Duranton, t. XI, n° 174, Éd. B., t. VI,
celui à qui il le défère jure qu'il ne lui doit pas. p. 277; Colmet de Santerre, t. V, n° 150 bis, I ;
(L. 1, ff., De jurejurando.) -
Larombière, art. 1198, n° 12; Rodière, n° 19.)
[P., t. XXVI, p. 141-144 ] OU DES OBLIGATIONS. — N°" 175-186. 51

181.—Qu'est-ce que vaudrait cette quittance, que le débiteur devient héritier de l'un des créan
simulant faussement un payement ? ciers, ou réciproquement ? -

Elle ne vaudrait que comme une simple re Reprenons chacune de ces questions.
mise. 183. — 1° L'un des créanciers solidaires a
Et nous ajoutons que si le débiteur, pour obte fait une novation de la créance, en changeant
nir une quittance complète, avait payé une soit la personne du débiteur, soit la chose due.
Cette novation est-elle valable ?
somme supérieure à la part du créancier qui l'a
reçue, les autres créanciers ne seraient pas tenus Nous répondons :
d'imputer cette somme sur le montant de la Oui, pour sa part dans la créance ;
créance, et qu'ils auraient le droit de lui deman Non, pour la part de ses cocréanciers.
der chacun le total, déduction faite seulement Il est vrai que les jurisconsultes romains dé
de la part du créancier qui aurait signé cette claraient la novation valable, même à l'égard des
fausse quittance. autres créanciers ; tel était du moins l'avis de
Il est vrai que, en principe, l'un des créanciers Labeon et de Paul, suivant nous, plus conforme
doit imputer sur la créance totale les à-compte à la théorie romaine que l'avis contraire de Ve
que le débiteur a payés à l'autre. (Comp. supra, nuleius, puisque l'un des créanciers solidaires,
n° 155 et 156, p. 42 et 45.) -
pouvant même faire remise de la créance totale,
Mais dans cette espèce, dit justement M. Ro devait aussi pouvoir en faire novation. (Comp.
dière, la fraude commise devrait, en général, · L. 27, princ., ff., de Pactis.; L. 28, $ 1, ff., de
faire considérer la somme payée plutôt comme Novationibus.)
le prix d'un acte illicite que comme un à-compte Mais ce même motif précisément commande,
sur la créance ; c'est-à-dire que la quittance dans notre droit, la solution contraire.
devrait être annulée pour le tout, au regard du Et de ce que l'un des créanciers solidaires ne '
créancier lésé, qui devrait obtenir son entière peut faire remise que pour sa part, nous devons .
part. (N° 19.). conclure qu'il ne peut disposer de la créance,
182. — Nous venons d'examiner ce qui est par une novation, que pour sa part.
permis et ce qui est défendu à chacun des créan Avec d'autant plus de raison, dit M. Rodière,
ciers solidaires, d'après les textes de notre code, qu'une novation imprudente, qui entraîne l'aban
pour ceux des faits juridiques qu'il a prévus. don de toutes les sûretés précédemment stipu
Il nous reste à examiner, pour ceux des faits lées, peut souvent équivaloir, quant au résultat,
qu'il n'a pas prévus, jusqu'où va leur mandat à une remise. (N° 21 ; comp. Duranton, t. XI,
réciproque et où il s'arrête. n° 176, Ed. B., t. VI, p. 278; Duvergier sur
Notre code a prévu seulement, en ce qui con Toullier, t. VI, n° 726, note a, Éd. B., t. VIII,
cerne les créances solidaires, deux des modes p. 252; Zachariae, Aubry et Rau, t. III, p. 12,
d'extinction des obligations, à savoir : Ed. B., t. I°r, $ 298, p. 299; Marcadé, art. 1198;
1° Le payement ; | Demante et Colmet de Santerre, t. V, n° 129 et
2° La remise et, par voie de conséquence, la 150 bis, III; Larombière, art. 1198, n° 15.)
délation du serment. (Supra, n° 155, 176 et 177, 184. — ll en serait de même d'une transac
p. 42 et 50.) tion par laquelle l'un des créanciers aurait fait
Mais il n'a pas prévu les autres modes d'ex le sacrifice d'une portion de la créance solidaire,
tinction des obligations, ou plus généralement, afin de ne pas l'exposer aux chances d'un pro
les événements juridiques par lesquels une obli cès. (Art. 2045.)
gation peut cesser d'exister. 185. — Et de même encore d'un compromis
Telle est la thèse qui nous reste à exposer. par lequel il aurait soumis à des arbitres le juge
Cette thèse générale comprend plusieurs ques ment d'une contestation sur la créance avec le
tions particulières, dont voici d'abord le ta · débiteur commun.
bleau : La transaction et le compromis, qui vaudraient
1° L'un des créanciers solidaires peut-il faire sans doute pour sa part et pour les parts des
novation ? — transiger ? — ou compromettre au autres créanciers qui y auraient consenti, ne
nom de ses cocréanciers ? -
vaudraient pas pour les parts des créanciers qui
2° Peut-il faire remise des sûretés de la y seraient étrangers ; et ils ne pourraient pas
créance, d'une caution, d'une hypothèque? — leur être opposés.
ou accorder un terme au débiteur ? 186. — Telle est également la doctrine de
5° Quel est l'effet de la chose jugée entre l'un M. Larombière. (Supra, n° 185.)
des créanciers solidaires et le débiteur? Mais voici ce que le savant auteur ajoute :
4° La créance solidaire peut-elle s'éteindre « Ces actes vaudraient cependant contre les
par la compensation de ce que l'un des créanciers autres créanciers, dans le cas où ils auraient
solidaires doit au débiteur ? lieu sans leur causer du reste aucun préjudice,
5° Peut-elle s'éteindre par la confusion, lors dans le sens d'un payement effectif de la créance,
52 DES CONTRATS (P., t. XXVI. p. 144-147.l

qui aurait été opéré sous cette forme entre les Et si la créance a pour objet une somme d'ar
mains du créancier qui les a consentis. lls n'au gent, ils ont intérêt à ce que leur cocréancier ait
raient alors qu'à se faire rendre compte du bé reçu des espèces monnayées.
néfice de l'obligation par celui d'entre eux qui l'a Autrement, on en viendrait à décider que l'un
ainsi reçue par la voie d'une novation, d'une des créanciers, en faisant une novation avec le
délégation ou d'une cession, avant que le débi débiteur, libère celui-ci envers les autres.
teur eût été prévenu par leurs poursuites. » Or, M. Larombière et M. Colmet de Santerre
Cette restriction ne semble pas devoir soule s'accordent eux-mêmes à rejeter cette décision.
ver de difficulté, puisque M. Larombière recon Donc, il ne faut pas dire que le débiteur peut
naît que ces actes passés par l'un des créanciers renvoyer les autres créanciers à se faire payer
ne vaudraient, contre les autres, que dans le cas par leur cocréancier, lorsque ce n'est point par
où ils auraient lieu sans leur causer aucun pré le payement effectif de la chose même qui forme
judice. l'objet de la créance commune qu'il s'est libéré
Mais alors est-il logique de dire qu'ils vau envers lui.
draient contre eux ? Voilà les principes.
D'un acte que je ne suis pas recevable à con En fait, les autres créanciers n'auront rien à
tester, par la seule raison qu'il ne me cause pas de dire sans doute, s'ils sont, aussitôt qu'ils récla
préjudice, et que, par conséquent, je n'ai pas meront le payement contre le débiteur, désinté
d'intérét à le contester, d'un tel acte est-ce que ressés par leur cocréancier, qui aurait pris la
l'on peut dire qu'il vaut contre moi ? dette à sa charge. -

Evidemment non. C'est, apparemment, en ce sens que le savant


Et si nous faisons cette remarque, ce n'est pas auteur a écrit que la novation, la transaction ou
pour engager une vaine querelle de mots; notre le compromis faits par l'un vaudraient contre les
motif est plus sérieux ; c'est que la proposition (lltlreS.
que nous croyons devoir relever pourrait pro Mais l'explication qui précède n'a-t-elle pas
duire, suivant nous, des conséquences contraires prouvé que cette expression, qui n'est pas exacte
aux prIncIpes. -
en la forme, pourrait même être dangereuse au
Paul et moi, nous sommes créanciers soli fond ?
daires, envers Pierre, d'une somme de 12,000 fr. 187. — La novation, la transaction ou le
Paul reçoit en payement de la somme totale compromis consentis par l'un des créanciers
une autre chose, une maison, par exemple ; ou solidaires ne peuvent donc pas être opposés aux
il fait une novation par changement de débiteur. autres créanciers.
Mais des 12,000 francs qui forment l'objet de Mais ceux-ci peuvent-ils les invoquer contre
la créance, il n'a rien reçu. le débiteur, s'ils les trouvent avantageux pour
Et quand je demande à Pierre les 6,000 francs eux ?
qui me reviennent pour ma part, et dont Paul, On enseigne généralement l'affirmative, par
mon cocréancier, n'a pas pu disposer, Pierre me le motif que si l'un des créanciers solidaires ne
répond que j'aille trouver Paul et que c'est par peut pas être considéré comme le mandataire de
lui que je serai payé. ses cocréanciers à l'effet d'empirer leur condi
Que vous importe, ajoute-t-il, la manière dont tion, il doit être, au contraire, toujours consi
je me suis acquitté envers votre cocréancier ? déré comme leur mandataire à l'effet de l'amé
ll suflit que je sois libéré envers lui, de quelque liorer. -

manière que ce soit, pour être libéré envers D'où MM. Aubry et Rau concluent que la
V0UlS. novation ou la transaction consenties par l'un
C'est donc désormais un règlement à faire des créanciers solidaires profitent aux autres,
entre vous deux. s'ils jugent convenable de s'en prévaloir (sur Zacha
Un passage de l'excellent ouvrage de M. Col riae, t. III, p. 12, Ed. B., t. I", $ 298, p. 299.)
met de Santerre semblerait favoriser cette pré M. Rodière, qui admet cette doctrine, ajoute
tention. -
que cela va sans dire. (N° 21 ; comp. Larombière,
« Est-ce qu'ils ont le droit, dit-il (les autres art. 1198, n° 12.)
créanciers), de se préoccuper de la nature des Notre avis est pourtant que la doctrine con
valeurs données en payement ? Ont-ils un intérêt traire est plus juridique, et qu'il faut appliquer
légitime à exiger que leur créancier ait reçu des ici purement et simplement l'article 1 165 :
espèces monnayées? » (T. V, n° 150 bis, IV.) « Les conventions n'ont d'effet qu'entre les
Mais vraiment oui, les autres créanciers ont le « parties contractantes; elles ne nuisent point
droit de se préoccuper de la nature des valeurs « au tiers, et elles ne lui profitent que dans le
reçues par l'un d'eux, lorsque le débiteur com « cas prévu par l'article 1121. »
mun prétend que le payement de ces valeurs l'a C'est-à-dire qu'une telle convention, consen
libéré aussi envers eux. tie : par l'un des créanciers solidaires avec le
"
fP., t. XXVI, p. 147-149.] OU DES OBLIGATIONS. — Nos 187-190. 53

débiteur, est de tous points, à l'égard des autres, | caution ou d'une hypothèque, ce n'est pas faire
res inter alios acta : | remise de la créance. (Art. 1286.)
1° De deux choses l'une : -
Pas plus que ce n'est en faire novation que de
Ou les créanciers solidaires ont mandat pour concéder ou de proroger un terme. (Art. 2059.)
faire une novation, une transaction, un com Il est vrai !
promis ; - Pourtant, l'un des créanciers ne saurait renon
Ou ils ne l'ont pas. - cer à une sûreté ni concéder ou proroger un
Dans le premier cas, la novation, la transac terme que pour sa part, et non point pour la part
tion, le compromis consentis par l'un peuvent de ses cocréanciers. (Arg. de l'art. 1201.)
sans doute être opposés aux autres, de même Ce n'est pas là, en effet, un acte qui ait géné
qu'ils peuvent s'en prévaloir ; - ralement pour but d'obtenir ni d'assurer le
Mais réciproquement, dans le second cas, les payement de la créance. (Comp. Rodière,
autres ne peuvent pas plus s'en prévaloir qu'ils n° 22.)
ne peuvent leur être opposés. 189.—5° C'est une question controversée et
Pourquoi donc pourraient-ils s'en prévaloir, difficile, en effet, que celle de savoir quel doit
puisque l'on convient qu'ils n'ont pas été repré être, relativement aux créanciers solidaires,
sentés par leur cocréancier ? l'effet de la chose jugée entre l'un d'eux et le
Et certainement on en convient, puisque l'on débiteur, soit pour lui, soit contre lui.
reconnaît qu'ils ne peuvent pas leur être Aussi, trois systèmes différents sont-ils en
opposés. . - présence :
2° C'est exagérer le mandat réciproque des a. Le premier système enseigne qne la chose
créanciers solidaires que de prétendre que cha jugée entre le débiteur et l'un des créanciers est
cun des créanciers a le pouvoir d'améliorer, de toujours, à l'égard des autres, res inter alios acta ;
quelque manière que ce soit, la condition des soit que le créancier qui a figuré dans l'instance
alltl'eS. ait perdu, soit qu'il ait gagné; de sorte qu'elle
Cette formule est trop vague. ne peut, en aucun cas, nuire ni profiter aux au
Oui, les créanciers solidaires sont mandataires tres... mec nocere, nec prodesse. (Art. 1551.)
les uns des autres. S'il n'y a qu'une obligation propter rem debitam,
Mais pourquoi faire ? dit Duranton, par rapport aux personnes, il y en
Pour demander le payement du total de la a autant qu'il y a de créanciers ; or, la chose
créance, pour la conserver et en assurer le re jugée n'est point un payement ; elle produit seu
couvrement ; lement une présomption ou qu'il n'y a pas eu de
Mais non pas pour faire toutes sortes de com dette, ou que celle qui existait a été éteinte ;
ventions dont le résultat serait, au contraire, de mais cette présomption n'a d'effet qu'entre les
dénaturer la créance. -
parties au procès et leurs héritiers.
5° Cette doctrine, qui nous paraît logique, est Si donc le jugement a été rendu en faveur du
d'ailleurs aussi équitable. · débiteur, il lui profite pour la part de celui contre
Comment n'être pas choqué de l'inégalité de lequel il a été rendu, parce qu'il doit avoir l'effet
position que la doctrine contraire fait au débi d'une remise, d'après la maxime : in judiciis
teur qui a traité avec l'un des créanciers soli quoque contrahimus.
daires, puisque la convention pourrait lui être Et vice versá, si le jugement a été rendu en
opposée par les autres, si elle lui était désa faveur du créancier, il ne profite pas aux autres
vantageuse, et qu'il ne pourrait pas, lui, l'oppo créanciers, si ce n'est toutefois que la demande
ser aux autres, si elle lui était avantageuse ! a interrompu la prescription aussi à leur profit,
Nous concluons donc que la novation, la trans conformément à l'article 1199. (Duranton, t. XI,
action ou le compromis consentis par l'un des n° 179, Éd. B., t. VI, p. 280 et t. XIII, n° 521,
créanciers ne produisent pas plus d'effet, active Éd. B., t. VII, p. 446.)
ment ou passivement, à l'égard des autres, que 199. — b. D'après le second système, il faut
s'ils avaient été consentis par un tiers étranger à distinguer :
la créance. Le créancier, qui a seul plaidé contre le débi
A moins que celui des créanciers qui les a teur, a-t-il gagné ;
consentis n'ait déclaré agir tant en son nom La chose jugée pour lui profite aux autres
qu'au nom de ses cocréanciers et comme leur créanciers.
gérant d'affaires. A-t-il perdu ;
Mais alors le débiteur averti n'aurait rien à La chose jugée contre lui ne leur nuit pas.
dire, puisqu'il aurait accepté la convention ainsi Cette distinction est, comme on voit, toute
faite. (Comp. Colmet de Santerre, t. V, n° 150 bis, semblable à celle que nous venons d'exposer sur
III.) une autre thèse. (Supra, n° 187, p. 52.)
188. — 2° Faire remise d'une sûreté, d'une Et c'est, en effet, aussi sur un motif semblable
54 DES CONTRATS tP., t. XXVI, p. 150-152.j

qu'on entreprend de la fonder, à savoir : que un jugement qui déclare ses offres et sa consi
chacun des créanciers solidaires a bien mandat gnation valables ?
pour améliorer la condition des autres, mais qu'il Cela nous paraît encore certain.
n'a pas mandat pour l'empirer. (Comp. Delvin Car, apparemment, la loi ne dit pas au débi
court, t. II, p. 140, note 7; Duvergier sur Toullier, teur qu'il n'est à son choix de payer le tout à un
t. VI, n° 726, note a, Éd. B., t. VIII, p. 252; seul des créanciers que dans le cas où il plaît à
Zachariae, Aubry et Rau, t. III, p. 12, Éd. B., ce créancier de le recevoir.
t. I°r, $ 298, p. 299 ; Rodière, n° 27.) Et on ne saurait admettre que celui des créan
fi9 H.—c. Enfin, la solution du troisième sys ciers auquel il veut faire le payement puisse non
tème est que la chose jugée entre le débiteur et plus, par son mauvais vouloir et par son caprice,
l'un des créanciers solidaires doit aussi être ré ou par une raison d'intérêt quelconque, le forcer
putée jugée à l'égard des autres, soit que le créan d'appeler tous Ies autres créanciers.
cier qui a seul figuré dans l'instance ait gagné, Ceci, dirons-nous encore, serait la destruction
soit qu'il ait perdu. de la solidarité même.
Telle est la solution qui nous paraît la plus Aussi les autres articles supposent-ils virtuel
juridique. tuellement le droit, pour chacun des créanciers
Et nous espérons pouvoir démontrer qu'elle solidaires, d'exercer seul, au nom des autres,
est conforme aux textes de notre code ; — aux des poursuites contre le débiteur, pour le total.
principes de la solidarité ; — ainsi qu'à la raison (Comp. art. 1198 et 1199.)
et à l'équité : Et si la poursuite comprend le total, le juge
1° Aux termes de l'article 1197, chacun des ment le comprend nécessairemeut aussi.
créanciers solidaires a le droit de demander le 2° Voilà les textes; et nous venons de recon
payement du total de la créance; de le demander naître qu'ils dérivent des principes élémentaires
seul, au nom de tous; de sorte que le payement de la solidarité elle-même. -

fait à l'un d'eux libère le débiteur envers tous les Mais c'est ici surtout que les dissidents protes
atl1l'eS. -
tent; ils se récrient que les principes de la soli
Or, est-ce que le droit de demander le paye darité, au contraire, s'opposent à ce que l'un des
ment du total au débiteur n'implique pas le droit créanciers puisse compromettre, par son fait
de le poursuivre en justice et d'obtenir condam personnel, les droits de ses cocréanciers.
nation contre lui, pour le total, lorsqu'il refuse Et ils demandent si, par exemple, un juge
de payer? ment rendu contre l'un d'eux, au profit du débi .
Cela nous paraît certain. teur qui aurait prêté le serment à lui déféré par
Car, apparemment, la loi ne me dit pas que ce créancier, aurait aussi contre les autres l'au
je n'ai le droit de demander le payement du total torité de la chose jugée.
que dans le cas où il plaît au débiteur de vouloir Assurément non, il ne l'aurait pas. (Art. 1565.)
bien me le payer. Mais cette objection ne prouve rien contre
Comment ! un texte formel dispose que j'ai le notre thèse ; et déjà nous y avons répondu.
| droit de demander seul, au nom de tous, le paye (Supra, n° 177, p. 50.)
ment du total au débiteur; C'est que tout autre est le caractère d'un ser
- Et néanmoins il faudrait m'arrêter dès l'instant ment déféré par l'un des créanciers au débi
où le débiteur s'aviserait de soulever une résis teur ; -

tance quelconque, même la plus mal fondée, sur Tout autre le caractère de la chose jugée
l'existence ou l'extinction de la créance ! et il entre le débiteur et l'un des créanciers.
suffirait de son mauvais vouloir et de son caprice La délation du serment, oh! sans doute, elle est
pour me forcer à mettre en cause tous les autres le fait personnel du créancier; c'est, de sa part,
créanciers ! -
une transaction, et, comme nous l'avons dit, une
Mais ceci n'est rien moins que l'entière des sorte de remise conditionnelle de la dette; le
truction de la solidarité même. plaideur qui défère le serment à son adversaire
Pareillement, aux termes de l'article 1198, il dessaisit, en effet, la justice ; la décision du pro
est au choix du débiteur de payer à l'un ou à l'au cès ne dépend plus du juge, qui peut-être con
tre des créanciers solidaires; de lui payer, di damnerait la partie qui va obtenir sa libération
sons-nous, le total, de sorte qu'il est, par ce par son serment; la décision dépend désormais
payement fait à l'un d'eux, libéré envers tous les uniquement de cette partie elle-même, que l'au
autreS. tre partie vient de constituer juge dans sa propre
Or, est-ce que ce droit, pour le débiteur, de cause..., ex pactione ipsorum litigantium. (L. 2,
payer le total à l'un des créanciers n'implique ff., De jurejurando.)
pas le droit de le contraindre à le recevoir, et de Très-différente est la chose jugée proprement
faire des offres pour le total, de consigner et dite, qui émane du magistrat représentant le
d'obtenir, aussi pour le total contre le créancier, pouvoir social pour vider les litiges entre les
[P., t. XXVI, p. 155-155.j OU DES OBLIGATIONS. — N° 191-192. 55

citoyens; ce n'est plus alors le créancier so créancier aurait passé, ou encore si c'était par un
lidaire qui dispose de la créance ; c'est la jus acquiescement qu'il lui eût conféré l'autorité de
tice du pays qui prononce entre le créancier et la chose jugée.
le débiteur. Ce qu'il faut donc pour que le jugement rendu
Que l'on ne dise pas que ce n'en est pas moins contre l'un ait l'autorité de la chose jugée contre
par son fait personnel que le créancier, deman les autres, c'est que ce jugement n'ait été, en effet,
deur ou défendeur (il importe peu), a exposé et déterminé par aucun fait personnel du créancier
compromis le total de. la créance dans une qui figurait dans l'instance.
instance judiciaire. Mais aussi dès que cette condition existe,
Rien ne serait exact dans une telle objection, nous maintenons que tous les actes de l'instance,
pas plus l'expression que la pensée. depuis le premier jusqu'au dernier, depuis l'assi
Un fait personnel, dit-on. gnation jusqu'au jugement, que tout est, disons
C'est un fait nécessaire qu'il faut dire, un fait nous, opposable aux autres créanciers. C'est
auquel le créancier solidaire est bien forcé de ainsi que les délais pour se pourvoir par oppo
recourir et de se résigner, comme toute partie sition ou appel courent contre les autres, du
qui voit ses droits méconnus. jour de la signification faite à celui qui figure
Et nous ne récusons pas moins ces mots : dans le procès ; comme, pareillement, l'opposi
exposer et compromettre, appliqués à une instance tion des autres ne serait plus recevable lorsque
régulièrement introduite devant la justice. le jugement par défaut aurait été exécuté contre
Res judicata pro veritate accipitur ! lui dans les six mois. (Art. 156, code de procéd.;
Voilà notre règle, la règle fondée sur les plus comp. infra, n° 562 et suiv.)
hautes considérations d'ordre public. 4° Telle est la théorie qui nous paraît la plus
Aussi nous paraît-il impossible, lorsque l'un juridique.
des créanciers solidaires a plaidé contre le débi Et nous ajoutons qu'elle nous paraît aussi la
teur et qu'il a succombé, que lés autres viennent plus conforme à la raison et à l'équité.
lui dire : Est-il raisonnable, en effet, et équitable que
C'est par votre faute, c'est par votre fait. le débiteur puisse recommencer successivement,
Non, ce n'est pas par sa faute ni par son fait. contre chacun des créanciers solidaires, le pro
C'est par le résultat, devant lequel tous doi cès qu'il a perdu contre l'un d'eux ?
vent s'incliner, d'une décision judiciaire souve Ou réciproquement, que chacun des créan
raine. ciers puisse successivement recommencer contre
· 5° Ce que nous venons de dire prouve assez le débiteur le procès que l'un d'eux a perdu ?
d'ailleurs dans quelles limites nous entendons Avec redoublement de frais et de lenteurs dans
renfermer notre thèse. - -
les deux cas !
Notre avis est aussi que l'un des créanciers Mais c'est précisément pour éviter toutes ces
solidaires ne peut pas compromettre, par son poursuites successives et individuelles que la
fait personnel, les droits de ses cocréanciers. solidarité a été faite.
Et en conséquence nous admettons que la Un seul pour tous.
chose jugée contre l'un d'eux, au profit du débi Voilà sa devise.
teur, ne serait pas opposable aux autres, s'il était 5" Enfin, quant à la doctrine qui donne à l'un
vrai, en effet, qu'on pût lui opposer que la chose des créanciers le mandat pour gagner et qui lui
a été jugée contre lui par suite de son fait per refuse le mandat pour perdre, nous lui repro
sonnel. -
chons d'être illogique et injuste :
Ainsi d'abord, supposons que les autres créan Illogique ; car il ne s'agit pas de savoir si le
ciers demandent à prouver que c'est par fraude créancier qui engage l'instance au nom des au
et par collusion avec le débiteur que l'un d'eux tres a mandat pour perdre ou pour gagner; il
s'est laissé condamner. s'agit de savoir s'il a mandat pour plaider.
Bien certainement, ils pourront former tierce Injuste; car elle fait au débiteur une position
opposition au jugement ; car ils n'auront pas été d'une inégalité manifeste. (Comp. infra, n° 566
représentés par celui-là même qui les trahissait. et suiv. ; Rennes, 24 juillet 1810, Decornulier,
(Art. 474, code de procéd.; comp. notre t. XII, Pas. fr., p. 567 et Sirey, 1814, II, 154; Montpel
Traité des contrats, n° 146, p. 292.) lier, 20 août 1810, Bourrel, Pas. fr., p. 406 et
Il faut même aller plus loin; et indépendam Sirey, 1815, II, 285; Merlin, Quest. de droit,
ment de toute collusion frauduleuse, nouscroyons vº Chose jugée, $ 18, n° 1 ; Toullier, t. X, n° 204,
que le jugement rendu au profit du débiteur Ed. B., t. V, p. 259; Proudhon, de l'Usufruit,
contre l'un des créanciers n'aurait pas l'autorité t. III, n° 1522; Marcadé, art. 1198; Larombière,
de la chose jugée contre les autres, si ce juge art. 1198, n° 15; Colmet de Santerre, t. V,
ment avait été rendu par suite d'un aveu, d'une n° 528 bis, XXVII.)
renonciation ou d'une reconnaissance que ce 192. - 4° La créance solidaire peut-elle .
56 DES CONTRATS TP., t. XXVI, p. 155-158.)

s'éteindre par la compensation de ce que l'un de ce que le créancier doit à son codébiteur ; »
des créanciers doit au délbiteur ? 2° Sur le principe que le débiteur ne peut pas
Je suis débiteur solidairement d'une somme opposer au mandant la compensation de ce qui
de 12,000 francs envers Pierre, Paul et Jacques. lui est dû par le mandataire. (Comp. Delvincourt,
Pierre, l'un des créanciers, devient mon débi t. II, p. 500; Marcadé, art. 1198.)
teur d'une somme égale. Mais ni l'une ni l'autre de ces objections ne
Et ensuite l'un des autres créanciers, Paul, nous paraît pouvoir ébranler la doctrine que
me demande le payement de la créance solidaire. nous proposons : - -

Puis-je opposer à Paul, qui, lui, ne me doit 1° D'abord, quant à l'article 1294, il ne s'ap
rien, la compensation de ce que Pierre me doit ? plique, dans son texte, qu'à la solidarité entre
Nous supposons, bien entendu, que les deux les débiteurs ; et c'est une disposition exception
dettes entre Pierre et moi réunissent toutes les nelle qui ne saurait être étendue à la solidarité
conditions requises pour que la compensation entre les créanciers.
s'opère. (Art. 1291.) Nous verrons, en effet, que l'explication n'en
Ce qu'il faut supposer aussi, c'est que je est pas facile ; ce n'est pas le moment de l'entre
n'avais pas encore été prévenu par les pour prendre ; mais, parmi les motifs que l'on en
suites de Paul, au moment où la compensation, peut fournir, il n'y en pas un seul qui convienne
que je prétends lui opposer du chef de Pierre, à la solidarité entre les créanciers.
s'est opérée entre celui-ci et moi ; il est évident Le vrai motif qui a inspiré, suivant nous, au
que si j'avais été prévenu par les poursuites de législateur l'article 1294, a été d'empêcher l'im
l'un, je ne pourrais pas plus lui opposer la com mixtion de l'un des codébiteurs dans les affaires
pensation du chef de l'autre que je ne pourrais particulières qui peuvent exister entre l'un de
lui faire le payem ºnt (art. 1198); car la compen ses codébiteurs et le créancier, c'est-à-dire dans
sation, qui tieqt lieu de payement, ne peut pas des affaires qui ne sont pas les siennes et qui ne
plus que le payement lui-même avoir lieu au le regardent pas ; -

préjudice des droits acquis à un tiers. (Comp. Or, ce motif est inapplicable à la solidarité
art. 1242, 1298.) entre les créanciers; le débiteur, en effet, qui
193. — Eh bien donc, les deux dettes sont oppose à l'un d'eux la compensation de ce que
compensables; et Paul ne m'avait encore rien l'autre lui doit, à lui-même, se mêle bien et dû
demandé quand Pierre est devenu mon débiteur. ment de ses propres affaires, et non pas de celles
Puis-je opposer à Paul la compensation de ce des autres.
qui m'est dû par Pierre ? L'argument d'analogie que l'on veut déduire
Pourquoi pas ? de l'article 1294 n'a donc aucune portée.
Le payement fait à l'un des créanciers soli | 2" Mais, dit-on, le débiteur ne peut pas oppo
daires libère le débiteur envers les autres, qui ser au mandant la compensation de ce que le
ne peuvent lui rien demander ensuite ; mandataire lui doit.
Or, la compensation est un payement fictif, Or, celui des créanciers solidaires qui ne doit
non moins énergique que le payement réel, puis rien au debiteur, et qui lui demande le payement,
qu'elle s'opère de plein droit, par la seule force n'est, dans ses rapports avec son cocréancier,
de la loi, même à l'insu des parties (art. 1290) : qu'un mandataire. , •

qui compense, paye. La réponse nous paraît facile :


Donc la compensation opérée entre l'un des S'il est vrai, en effet, que le débiteur ne peut
créanciers solidaires et le débiteur libère celui pas opposer au mandant la compensation de ce
ci envers les autres; donc le débiteur poursuivi qui lui est dû par le mandataire, il n'est pas
par l'un des créanciers peut lui opposer la com moins vrai que le débiteur peut opposer au man
pensation de ce qui lui est dû par un autre dataire la compensation de ce qui lui est dû par
créancier qui ne le poursuit pas. le mandant ;
Cet argument est, suivant nous, péremptoire. Or, les créanciers solidaires étant réciproque
La conclusion que nous en tirons a été con ment les mandataires les uns des autres, il est
testée pourtant ; et on a soutenu que le débiteur · manifeste qu'ils sont aussi, réciproquement, les
ne peut pas opposer à l'un des créanciers soli mandants les uns des autres;
daires la compensation de ce que l'autre créan Donc quand le débiteur oppose à l'un d'eux la
cier lui doit, si ce n'est, tout au plus, jusqu'à compensation de ce que l'autre lui doit, il n'op
concurrence de la part de celui-ci dans la créance. pose pas au mandant la compensation de ce que
Cette dissidence est fondée principalement le mandataire lui doit; c'est au mandataire qu'il
sur deux motifs :
oppose la compensation de ce que lui doit le
1° Sur un argument d'analogie que l'on dé mandant.
duit de l'article 1294, qui porte que « le débi Un créancier solidaire, dit justement M. Ro
teur solidaire ne peut opposer la compensation dière, joue, par rapport à son cocréancier, le
[P., t. XXVI, p. 158-161.] OU DES OBLIGATIONS. — No* 195-195 57

double rôle de mandant et de mandataire, sans Colmet de Santerre, t. V, n° 150 bis, lV ; Larom
qu'on puisse dire quel est celui de ces roles qui bière, art. 1198, n° 8.)
prédomine. (N° 16.) 194. — Ce n'est pas, d'ailleurs, seulement
Ajoutons que c'est méconnaitre le caractère la compensation intégrale, ainsi que quelques
du mandat réciproque qui résulte de la solidarité auteurs sembleraient supposer, que le débiteur
que de l'assimiler à un mandat ordinaire. peut opposer à l'un des créanciers du chef de
A la différence du mandat ordinaire, le man l'autre. -

dat qui résulte de la solidarité est irrévocable ; C'est aussi, suivant nous, la compensation
il est une des clauses constitutives du contrat partielle qu'il peut lui opposer jusqu'à due con
primitif; et c'est pour le déhiteur un droit qui CUI rI'enCe. -

ne saurait lui étre enlevé, de faire le payement Car la compensation s'opère, pour partie
de la créance à celui des créanciers qu'il veut comme pour le tout, entre les deux dettes jus
choisir. · qu'à concurrence de leurs quotités respectives.
Est-ce que le débiteur peut payer entre les (Art. 1290.)
mains d'un mandataire ordinaire, malgré le Et nous avons vu que l'un des créanciers soli
mandant ? daires peut recevoir un payement partiel aussi
Non sans doute. bien qu'un payement total. (Comp. supra, n° 155,
Or, tout au contraire, le débiteur peut payer à p. 42; Rodière, n° 16.)
, l'un des créanciers solidaires, malgré les autres 195. — 5° La créance solidaire peut-elle
créanciers, qui ne pourraient pas révoquer leur s'éteindre par la confusion, lorsque le débiteur
mandat au détriment du débiteur. devient l'héritier de l'un des créanciers, ou ré
5° L'article 1198 fournit d'ailleurs aussi, à ciproquement lorsque l'un des créanciers devient
l'appui de notre doctrine, un puissant argument. l'héritier du débiteur ?
Comment ! si le débiteur avait été prévenu C'est notre dernière question. (Comp. supra,
par les poursuites de l'un des créanciers, il ne n° 182, p.51.)
pourrait plus faire le payement à un autre. J'étais débiteur solidaire d'une somme de
Or, l'effet de la compensation opérée du chef 12,000 francs envers Pierre, Paul et Jacques.
de l'un des créanciers doit certainement équiva Je deviens héritier de Pierre, ou Pierre de
loir à ses poursuites, cet effet énergique d'où vient mon héritier.
résulte immédiatement l'extinction même de la Quel est l'effet, relativement à la créance soli
créance ! daire, de cette réunion, dans le même sujet, des
4° Enfin, tous reconnaissent (et il le faut bien) deux qualités de créancier et de débiteur ?
que si le débiteur avait été poursuivi d'abord Que la créance soit éteinte au moins pour la
par celui des créanciers auquel il pouvait oppo part qui était afférente à celui des créanciers qui
ser la compensation et qu'il la lui eût opposée, est devenu l'héritier du débiteur, ou dont le dé
tous, disons-nous, reconnaissent qu'il serait dès biteur est devenu l'héritier, cela est d'évidence ;
lors libéré envers les autres créanciers, aussi si donc la part de Pierre, à qui j'ai succédé,
bien que s'il eût fait un payement; était du tiers, la créance est éteinte pour ce
| Or, la compensation n'a pas besoin d'être tiers ; car je ne peux pas me poursuivre moi
opposée pour s'accomplir; elle s'accomplit extra même.
judiciairement aussi bien que judiciairement, Mais la créance solidaire est-elle aussi éteinte
puisqu'elle a lieu, de plein droit, par la seule à l'égard des deux autres créanciers, Paul et
force de la loi. Jacques, quant aux parts qui leur appartien
Ce dernier argument complète notre démon nent?
stration. L'intérêt de cette question peut être considé
Aussi concluons-nous que la compensation rable.
s'opère, en effet, de plein droit entre le débiteur Si, en effet, la créance solidaire n'est pas
et celui des créanciers solidaires dont il devient éteinte pour les 8,000 francs dont elle se com
lui-même créancier; de sorte que : pose encore, il s'ensuit :
1° Les autres créanciers n'ont plus d'action 1° Que l'un ou l'autre des deux créanciers peut
contre le débiteur, et que chacun d'eux ne peut demander au débiteur le total, déduction faite
demander que sa part au créancier, du chef du seulement d'une part ;
quel la compensation a eu lieu ; 2° Que les sûretés accessoires, hypothèques
2° Que si le débiteur, poursuivi par un autre ou autres, qui garantissent la créance solidaire,
créancier, le payait, au lieu de lui opposer la subissent toujours avec elle, et que chacun des
compensation, il ferait un payement sans cause. créanciers peut s'en prévaloir.
(Comp. Duranton, t. XI, n° 178, Éd. B., t. VI, Tandis que si la créance solidaire est éteinte,
P. 279 ; Zachariae, Aubry et Rau, t. IIl, p. 12, il arrivera :
Éd. B., t. I°r, $ 298, p. 299; Rodière, n° 16; 1° Que chacun des créanciers devra exercer
58 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 161-164.

divisément son action en recours contre le débi sonnes qui s'y trouvaient engagées, plutôt quc
teur ; chacun donc pour 4,000 francs seulement, d'éteindre l'obligation elle-même.
dans notre exemple ; ... Confusione obligationis eximi personam, di
2° Que cette action en recours ne sera pas sait Paul, précisément à l'occasion des obliga
garantie par les sûretés accessoires qui proté tions corréales. (L. 71, princ., ff., de Fidej.)
geaient la créance primitive, et qui seront étein Il est vrai que le fragment du jurisconsulte
tes avec elle, romain ne se rapporte qu'à la corréalité passive
La doctrine généralement admise est que la (des correi promittendi), et qu'il n'existe aucun
confusion n'éteint la créance solidaire que pour fragment semblable pour la corréalité active
la part du créancier qui a succédé au débiteur (des correi stipulandi).
ou auquel le débiteur a succédé. - D'où M. Demangeat conclut, dans son excel
Mais cette doctrine est contestée par M. Col lente étude des Obligations solidaires en droit ro
met de Santerre : main, que cette absence de texte permet de
• Si la confusion, dit notre savant collègue, croire que, chez les Romains comme chez nous,
s'opère entre la personne d'un des créanciers la corréalité entre les débiteurs se présentait
solidaires et celle du débiteur commun, elle plus souvent, avec une importance pratique plus
éteint l'obligation solidaire et ne laisse plus sub grande, que la corréalité entre les créanciers ;
sister que l'action en recours de chaque cocréan et c'est, ajoute-t-il avec raison, la nature même
cier contre celui en la personne de qui s'est des choses qui veut qu'il en soit ainsi. (Comp.
opérée la confusion. » supra, n° 125, p. 55.)
- Le motif principal qu'il en donne c'est que le Mais, dans ce silence des textes, quelle est la
débiteur a le droit de choisir celui des créan solution de l'éminent magistrat ?
ciers auquel il fait le payement, et que quand il C'est que « si on suppose une confusion opérée
est lui-même un des créanciers, il est de toute entre le débiteur commun et l'un de plusieurs
évidence qu'il a dû se payer à lui-même. rei stipulandi, il y aura lieu à l'application des
M. Colmet de Santerre ajoute : mêmes principes » pour la corréalité active que
« La loi, il est vrai, dans les articles 1209 et pour la corréalité passive (p. 286 à 289).
1501, admet l'effet partiel de la confusion quand Telle est aussi la solution que nous croyons
un débiteur solidaire devient héritier d'un créan devoir proposer dans notre droit.
cier unique, et réciproquement. Mais il n'y a pas Les rédacteurs du code civil ont fait, en ceci,
analogie avec notre espèce, parce que, quand comme les jurisconsultes romains ; ils n'ont ap
il s'agit de créanciers solidaires, nous partons de pliqué le principe de la confusion qu'en ce qui
cette idée que le débiteur a le droit de choisir concerne la solidarité entre les débiteurs.
celui à qui il fait le payement, et que c'est pour (Art. 1209, 1501.)
cela qu'il est censé se payer à lui-même; au con Eh bien, nous dirons également que si on sup
traire, si on suppose des débiteurs solidaires pose la solidarité entre les créanciers, il y aura
dont l'un hérite du créancier, c'est ce créancier lieu à l'application du même principe. (Comp.
qui peut choisir le débiteur auquel il demande Zachariae, Aubry et Rau, t. III, p. 11, Éd. B.,
le payement ; et il faut bien lui reconnaître t. I", $ 298, p. 299 ; Marcadé, art. 1198; Ro
le droit de s'adresser aux autres. » (Tome V, dière, n° 17.)
n° 150 bis, V.) 19G. — Ce principe, d'ailleurs, devrait être
Ce motif suffit-il à justifier la solution que appliqué mutatis mutandis, dans le cas où le dé
M. Colmet de Santerre en a déduite ? biteur succéderait à l'un des créanciers soli
Nous ne le pensons pas. daires, non point pour le total de la créance,
Que le débiteur, devenu héritier de l'un des mais seulement pour une quotité.
créanciers solidaires, doive être présumé se Mais ce n'est pas ici le lieu de nous étendre
payer à lui-même sa part dans la créance, cela sur ce mode d'extinction des obligations, que
est, en effet, d'évidence. nous retrouverons bientôt à sa place.
Mais nous n'apercevons pas aussi clairement 197. — Quant à l'extinction de la créance
pourquoi il devrait être présumé se payer à lui solidaire par la perte fortuite de la chose
même les parts des autres créanciers soli due, nous n'en avons rien dit. (Supra, n° .182,
daires. - -

p. 51.)
De cette présomption, il n'y a pas, suivant Et nous n'en avons rien à dire.
nous, de motif. Si ce n'est, ce qui est de toute évidence, que
Et voilà pourquoi, en effet, la confusion ne son effet libératoire est absolu, puisque, en dé
produit qu'une extinction restreinte et relative truisant la chose qui faisait pour tous l'unique
seulement aux deux personnes dont l'une suc objet de l'obligation, elle libère nécessairement,
cède à l'autre. Aussi a-t-elle pour résultat d'af du même coup, le débiteur envers tous les créan
- franchir du lien de l'obligation l'une des per ciers. (Comp. art. 1254, 1502.)
T., t. XXVI, p. 164-166.j oU DEs oBLIGATIONs.—N° 196-199. 59

218. — La solidarité ne se présume point. — Elle peut


$ II. être constituée soit par la volonté de l'homme, soit par
la loi.
De la solidarité de la part des débiteurs. 219. — a. La volonté de l'homme peut constituer la soli
darité dans deux cas :
SOMMAIRE. 220. — 1o Par testament. — Explication.
221. — 2° Par convention. — C'est surtout dans les obli
198. — Observation. — Transition. gations conventionnelles que la solidarité entre les dé
199. — Division. biteurs joue un rôle considérable.
222. — Pourquoi la solidarité ne se présume point. —
Conclusion,
198. — Les rédacteurs du code n'ont, comme ' 225. — Suite. -

nous venons de le voir dans le premier paragra 224. — Suite.


phe de cette section, consacré que trois articles. 225. - Suite.
à la solidarité entre les créanciers. 226. — Suite.
227. — Suite. - -

On pourrait même croire qu'ils l'ont ensuite 228, — Faut-il voir une promesse de solidarité, envers le
oubliée ; car il est notable que les autres articles créancier, dans le cautionnement que les codébiteurs
dans lesquels ils s'occupent des obligations soli conjoints se promettent réciproquement l'un envers
l'autre ?
daires se rapportent presque tous à la solidarité
229. — De ce que la solidarité doit être expressément sti
entre les débiteurs. (Comp. art. 1501, 1294.) pulée, il ne résulte pas qu'il y ait, à cet égard, aucune
C'est que, en effet, celle-ci est plus impor expression sacramentelle. — Renvoi,
tante et plus pratique que l'autre. (Supra, n° 125, 250. — Suite.
251. — Suite.
p. 55.) | 252. — Suite.
Aussi, ce second paragraphe qui en pose les 255. — Suite.
règles est-il beaucoup plus complet que le pre 254. — Suite.
IIll6l'. 255. — b. La solidarité peut aussi étre constituée de plein
199. — Nous examinerons, en ce qui con droit par la loi. -- Observation. -

256. — 1° De la solidarité établie par l'article 395.


cerne la solidarité entre les débiteurs, les trois 257. — 2o Par l'article 596.
points suivants, à savoir : 258. — 5o Par l'article 1055.
259. — 4o Par l'article 1442.
A. En quoi elle consiste, et dans quels cas 240. — 5o Par l'article 1754.
elle a lieu ;
| 241. — 6o Par l'article 1887.
B. Quels en sont les effets ; | 242. — 7o Par l'article 2002.
C. Comment elle peut cesser. 245. — 8o Par l'article 22 du code de commerce.
244. — 9o Par les articles 140 et 187 du code de commerce.

En quoi consiste la solidarité entre les débiteurs, et | 245. — 10° Par l'article 55 du code pénal.
246. — 11° Par l'article 156 du décret du 18 juin 1811.
dans quels cas elle a eu lieu. | 247. — Sur quels motifs reposent les différents cas de
solidarité dont la nomenclature vient d'être présentée ?
- SOMMAIRE. 248. — Suite.
249. — Suite.
200. - Quels sont les éléments constitutifs de la solidarité 250. — Explication. — Transition.
entre les débiteurs ? 251. — La règle que la solidarité ne se présume point,
201. — Suite. est-elle vraie pour la solidarité légale aussi bien que
202. — Suite. pour la solidarité conventionnelle ?
205. - L'unité de la dette solidaire implique essentielle | 252. — De ce que l'article 1887 établit la solidarité légale
ment l'unité de la chose qui en est l'objet. contre les emprunteurs conjoints d'une même chose, il
204. — Suite. ne faut pas conclure que cette solidarité atteigne aussi
205. - L'unité de la dette solidaire implique également les prêteurs conjoints.
-

l'unité de la cause qui en est l'objet. 255. — Pareillement, de ce que l'article 2002 déclare soli
206. - L'unité de la dette solidaire implique-t-elle aussi daires, de plein droit, les mandants conjoints pour une
l'unité d'acte et de temps? — En d'autres termes, faut-il affaire commune, il ne résulte pas que les mandataires
que l'obligation, pour être solidaire, ait été contractée conjoints soient aussi, de plein droit, solidaires.
par tous les débiteurs, dans le même acte et dans le 254. — Le negotiorum gestor, qui a entrepris la gestion
même temps ? d'une affaire commune à plusieurs intéressés, a-t-il une
207. — Suite. action solidaire contre chacun d'eux ?
208. - Suite. 255. — Les dépositaires conjoints d'une même chose sont
209. — Suite. ils soumis à la solidarité légale ?
210. - Si la dette solidaire est une quant à la chose et à 256. — Quid des déposants conjoints?
la cause, elle est multiple quant aux personnes des 257. — Le mandataire salarié a-t-il, aussi bien que le man
débiteurs qui y sont obligés. — Explication. — Consé dataire qui ne reçoit aucune rémunération, une action
quences. solidaire contre les mandants conjoints?
211. - Suite. — Du cas où l'un des codébiteurs est obligé 258. — Le notaire doit être considéré comme le manda
sous une condition, tandis que l'autre est obligé pure taire des parties qui l'ont chargé conjointement de pro
ment et simplement. céder à une opération commune entre elles ; et en
212. — Suite. conséquence il a, contre chacune d'elles, une action so
215. — Suite. lidaire pour le remboursement de ses honoraires et
214. — Suite. déboursés.
215. — Suite. 259. — La même action existe au profit de l'avoué qui a
216. — Suite. été constitué conjointement par plusieurs parties dans
217, — Suite, une instance commune. •
60 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 167-169.1

260. - Au profit de l'huissier, contre les parties qui ont darité parfaite d'avec la solidarité imparfaite a le tort
requis de lui conjointement, dans un intérêt commun, de vouloir reconnaître la solidarité dans les cas où elle
des actes de son ministère. n'existe pas. — C'est ce qui lui arrive lorsqu'elle dé
261. — Au profit d'un arbitre. clare § l'obligation qui incombe à chacun des
262. — Au profit du liquidateur d'une société. auteurs d'un délit civil ou d'un quasi-délit, de réparer,
2 5. — Au profit des experts nommés par la justice. pour le tout, le dommage qu'il a causé.
264. — Suite. 292. — Suite.
265. — La solidarité que l'article 55 du code pénal pro 295. — Suite.
nonce contre ceux qui ont été condamnés pour un même 294 — Suite.
crime ou pour un même délit, doit-elle être appliquée 295. — Suite.
à ceux qui ont été condamnés pour une même contra- . 296. — Suite.
vention ? 297. — De l'origine et du caractère qui viennent d'être
26º. — La solidarité que prononce l'article 55 du code reconnus dans la simple obligation in solidum, il résulte
, pénal doit être appliquée : 1o lors même que la con qu'elle ne saurait produire les effets qui sont attaehés à
damnation serait prononcée par les tribunaux civils, et l'obligation solidaire proprement dite.
non point par les tribunaux criminels ou correctionnels. 298. — Suite.
267. — 2° Lors même que les accusés ou les prévenus se 299. — Suite.
raient condamnés à des peines de nature différente; ou 500. — Suite.
que l'un serait acquitté, tandis que l'autre serait con 501. — Suite.
damné. 502. — Suite. -

268. - 5° Lors même que les juges auraient inégalement 505. — Suite.
réparti, entre les condamnés, la somme des réparations 504. — Suite.
civiles. - 305. — Suite.
269 — Aucune disposition de loi n'autorise les juges à 506. — Suite.
prononcer la solidarité, pour les dépens, en matière 507. — Suite.
civile, contre les parties qui succombent dans une in 508 — Suite.
stance commune. 509. - Dans quelle proportion celui des débiteurs in
270 - Suite. — Du cas où les dépens sont prononcés et solidum qui a payé le tout au créancier peut-il exercer
son rccours contre les autres débiteurs ?
adjugés à titre de dommages-intérêts
271. - Le principe de la division des dépens est applica
ble même au cas où les parties eondamnées sont tenues 200. — L'article 1200 est ainsi conçu :
d'une obligation solidaire. — Explication.
272 - Faut-il appliquer au codébiteur solidaire la dis « Il y a solidarité de la part des débiteurs,
position que l'article 2016 applique à la caution ? lorsqu'ils sont obligés à une même chose, de
275. - Doit -on distinguer deux sortes de solidarité : « manière que chacun puisse être contraint pour
l'une, qui serait parfaite, et l'autre, qui serait impar la totalité, et que le payement fait par un seul
faite ? -

libère les autres envers le créancier. »


274. - Cette thèse ne s'applique pas. toutefois. à la soli
darité conventionnelle, ou plus généralement à la soli L'article 1201 ajoute :
darité qui dérive du fait de l'homme. - Celle là est, de « L'obligation peut être solidaire, quoique l'un
l'aveu de tous, toujours parfaite. des débiteurs soit obligé différemment de
275. - Deux applications principales sont faites, dans la
doctrine et dans la jurisprudence, de la théorie de la l'autre au payement de la même chose ; par
solidarité imparfaite. exemple, si l'un n'est obligé que condition
276. — Exposition de cette théorie. nellement, tandis que l'engagement de l'autre
277. -- Suite,
est pur et simple, ou si l'un a pris un terme
278. — Exposition d'une autre théorie, qui se sépare, sur
un point important, de celle qui précéde. qui n'est point accordé à l'autre. »
279. — Suite. — Des obligations résultant des quasi-con Les explications que nous avons déjà fournies
trats, des délits civils ou des quasi-délits, par lesquels sur la solidarité en général, et sur la solidarité
plusieurs personnes peuvent avoir engagé, en même active en particulier, vont rendre plus facile
temps, leur responsabilité envers un tiers, par un même
fait dommageable. l'étude que nous avons à faire de la solidarité
280. — Suite. passive.(Comp. supra, n" 116 et suiv., p. 52; 128
281. — Suite. et suiv., p. 56.)
282. — Suite.
285. — Suite.
201. — Appliquons donc à l'article 1200 le
284. — Suite. même procédé d'interprétation que nous avons
285. — Suite. appliqué à l'article 1197.
286. — Suite. — Transition. Et demandons-nous quel est le fait que cette
287. — Appréciation critique de la théorie qui vient d'être disposition représente et qu'elle a pour but de
exposée, ct qui parait mériter ce double reproche :
A de ne vouloir point reconnaitre la solidarité dans les régler.
cas où elle existe; B. de vouloir la reconnaitre dans les Pierre, Paul et Jacques se réunissent pour
cas où elle n'existe pas. -
m'emprunter 12,000 francs.
288 — A. Et d'abord. cette théorie a le tort de ne vouloir
Il est convenu que je pourrai demander à cha
point reconnaître la solidarité dans les cas où elle existe,
lorsqu'elle applique sa distinction de la solidarité par- .
cun d'eux la totalité de la somme, sauf, entre
- -

faite et de la solidarité imparfaite aux différentes dis ' eux, leurs recours réciproques, et que, une fois
positions de la loi qui prononcent, de plein droit, la que l'un d'eux me l'aura payée, les autres seront
solidarité,
aussi libérés envers moi.
289. — Suite.
290 — Suite. Voilà l'espèce de cet article; et il est, dirons
291. - B. En second lieu, la théorie qui distingue la soli nous encore, facile d'y découvrir, à première
[P., t. XXVI, p. 169-172.j OU DES OBLIGATIONS. — N" 200-206. 61

vue, les trois règles fondamentales et les trois · pourrait-il libérer l'autre, si chacun d'eux de
clefs de la solidarité passive : vait une chose différente, celui-ci un champ,
I. Chacun des codébiteurs est tenu, envers le celui-là une maison ?
créancier, pour le tout, comme s'il était seul Il n'y aurait pas là une seule obligation ; il y
débiteur... singuli solidum debent. aurait deux obligations distinctes. (Comp. supra,
II. Tous les codébiteurs ensemble n'en sont n° 105 et suiv., p, 29 ; Pothier, n° 268.)
tenus qu'une seule fois... unum debent omnes. 204. — Mais voici que Paul s'oblige solidai
III. ll existe, entre les codébiteurs, un man - rement avec Pierre à payer une somme de
dat réciproque, par suite duquel ils se représen 20,000 francs à Joseph ;
tent les uns les autres envers le créancier ; nous Tandis que Pierre s'oblige solidairement avec
verrons quelle est l'étendue et la limite de ce Paul à payer seulement à Joseph une somme de
mandat. 10,000 francs.
Cette dernière règle ne dérive pas moins que Est-ce valable ?
les deux autres de la notion essentielle de toute Assurément.
solidarité. -

Non pas, bien entendu, que Pierre soit débi


Et cette notion serait incomplète si l'on s'en teur solidaire d'une somme de 20,000 francs,
tenait aux termes de l'article 1200, qui ne la puisqu'il n'a promis que 10,000 francs.
mentionne pas. Mais ces 10,000 francs, il les a promis soli
Il ne suffit pas, en effet, pour caractériser la dairement avec Paul ; et rien ne s'oppose à ce
solidarité entre les débiteurs, de dire que cha qu'il soit, dans cette mesure, son codébiteur so
cun d'eux peut être contraint pour la totalité. lidaire envers Joseph.
L'indivisibilité aussi produit ce résultat que, Car, dans cette mesure, tous les deux doivent
entre plusieurs débiteurs, chacun d'eux peut être bien, effectivement, eamdem pecuniam.
contraint pour la totalité. (Art. 1222.) Cet exemple, loin de prouver que la chose qui
Mais, à part ce commun résultat, tout autre fait l'objet de l'obligation solidaire pourrait
est la solidarité , tout autre l'indivisibilité. n'être pas la même, prouve au contraire qu'il
(Art. 1219.) - faut toujours qu'elle soit la même, puisque la
Nous exposerons plus tard les conséquences solidarité s'arrête à la limite précisément où
très-différentes qui dérivent de l'une et de s'arrête l'identité de l'objet dû.
l'autre. Ce qui est vrai donc, c'est qu'il n'est pas né
Ce qu'il importe, toutefois, de signaler dès à cessaire que chacun des codébiteurs doive exac
présent, c'est la différence même du principe tement autant que son codébiteur.
qui engendre, pour chacune d'elles, ces consé Il n'y a pas de raison, en effet, pour que cette
quences si dissemblables. différence dans la quotité ou dans l'étendue soit
Or, précisément, ce principe, c'est que la so un obstacle à la solidarité. (Comp. Larombière,
lidarité implique, entre les codébiteurs, un man art. 1200, n° 2.)
dat réciproque que n'implique pas, au contraire, 205. — De même que l'unité de la dette im
l'indivisibilité. plique l'unité, l'identité de la chose qui en est
202.—Ce qui constitue le caractère distinctif l'objet, elle implique aussi l'unité, l'identité de
de l'obligation solidaire, c'est qu'elle est tout à la cause.
la fois une et multiple. -
Il faut donc que la dette contractée par tous
Ces deux éléments, qui sembleraient s'exclure, les codébiteurs ait la même cause... parem cau
s'allient, au contraire, et fonctionnent ensemble sam. (L. 9, $ 2, ff., de Duobus reis.)
parfaitement. (Comp. infra, n" 209 et suiv.) Car la cause est, au même degré que l'objet,
D'une part, l'unité, l'identité de la dette ; l'un des éléments constitutifs de l'obligation.
D'autre part, la multiplicité, la variété des (Art. 1108, 1151.)
liens par lesquels chacun des codébiteurs s'y Là où se trouveraient deux causes différentes,
trouve engagé. ºr
il n'y aurait pas non plus une seule obligation ;
Une seule dette ; il y aurait deux obligations différentes.
Plusieurs débiteurs ; -
Et comment se pourrait-il que le payement
Voilà le double et inséparable aspect de la so fait par l'un libérât l'autre, puisque l'un et l'au
lidarité. tre serait tenu, chacun de son côté, d'une dette
203. — L'unité de la dette implique essen séparée et indépendante ?
tiellement l'unité de la chose qui en est l'objet. 206.—Devons-nous dire aussi que l'unité de
Aussi faut-il que tous les codébiteurs soient la dette implique l'unité d'acte et de temps ?
obligés à une même chose. (Art. 1200, 1201, 1887.) En d'autres termes, faut-il que l'obligation,
... Eamdem pecuniam, disait Javolenus. (L. 2, pour être solidaire, ait été contractée par tous
ff., de Duob. reis.) les débiteurs, dans le même acte et dans le
Comment, en effet, le payement fait par l'un | même temps ?
62 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 172-175.]

Telle est sans doute l'hypothèse ordinaire; et sième règle que nous avons posée, c'est-à-dire
le plus souvent, en effet, c'est par le même acte, dans ce mandat mutuel par lequel les codébi
simultanément, que tous les codébiteurs soli teurs se représentent réciproquement envers le
daires consentent leur commune obligation en créancier. (Comp. supra, n° 201, p. 60.)
vers le créancier. Le mandat, en effet, est une convention qui
Il n'en faut pas conclure pourtant que l'unité ne peut se former que par le concours des vo
de la dette, dans son objet et dans sa cause, lontés du mandant qui donne le pouvoir de faire
entraîne comme conséquence la nécessité que quelque chose en son nom, et du mandataire qui
les codébiteurs, pour être solidaires, se soient l'accepte. (Art. 1984.)
obligés par le même acte. Et par conséquent il est indispensable, pour
Cette hypothèse étant la plus usuelle, on com que la solidarité s'établisse, que les codébiteurs
prend que la loi, en général, s'y réfère (comp. soient en rapport l'un avec l'autre, de manière à
art. 1995); mais elle n'en fait pas une règle pouvoir se choisir et se donner ce mandat qui en
obligatoire. est l'un des caractères constitutifs.
Les débiteurs peuvent donc s'obliger successi Est-ce que je puis être représenté, pour un
vement, les uns après les autres, par des actes acte interruptif de prescription, par une per
séparés ; mais à une condition toutefois qu'il sonne que je n'ai pas agréée, et que peut-être je
· importe d'ajouter, à savoir : que ces différents n'aurais pas voulu agréer?(Comp. Toullier, t. VI,
actes se relient entre eux par une mutuelle cor n° 725, Éd. B., t. III, p.475; Zachariae, Aubry et
rélation, c'est-à-dire que le premier se référerait Rau,t. II, p.260, Éd. B., t.I" $298, p.500; Larom
au second et le second au premier. bière, art. 1200, n° 5 et 6; Marcadé, art. 1200,
Aujourd'hui, par un acte où je figure seul, je n° 11 ; Rodière, n° 59; Colmet de Santerre, t. V,
m'oblige solidairement avec Paul à payer 10,000 n° 154 bis, II.)
francs à Pierre. 207. — Cette distinction est capitale.
Et le lendemain, par un autre acte où Paul Tout autre est, en effet, le cautionnement,
figure seul, il s'oblige, solidairement avec moi, même solidaire ; '
à payer ces mêmes 10,000 francs à Pierre. Tout autre l'obligation solidaire proprement
Nous serons alors, Paul et moi, codébiteurs dite.
solidaires envers Pierre. Le cautionnement, même solidaire, n'est qu'une
Supposez, au contraire, ceci : obligation accessoire à une autre obligation qui
Je m'oblige aujourd'hui à payer 10,000 francs seule est principale ;
à Pierre, sans faire aucune mention de Paul qui Tandis que l'obligation solidaire se compose
ne figure pas dans cet acte. - d'un groupe, et comme d'un faisceau d'obliga
Et le lendemain, par un acte où il figure seul, tions principales, qui sont toutes, en effet, pla
Paul s'oblige, solidairement avec moi, à payer à cées sur le premier plan, et dans lesquelles cha
Pierre ces mêmes 10,000 francs. cun des débiteurs est aussi directement engagé
Nous ne serons pas, Paul et moi, codébiteurs que s'il était seul débiteur envers le créancier.
solidaires envers Pierre, quoique Duranton pa Nous ne tarderons pas à reconnaître combien
raisse enseigner le contraire (t. XI, n° 194, sont graves les conséquences qui résultent de
Éd. B., t. VI, p. 290); ce qui lui a valu une très cette distinction entre l'obligation solidaire et le
vive attaque de Marcadé. (Art. 1202, n° 605.) cautionnement.
Paul pourra bien être ma caution solidaire, en 208. — Mais pourtant l'article 2021 semble
ce sens que le créancier pourra lui demander le assimiler la caution solidaire au débiteur soli
payement du total de la dette. daire!
Mais mon codébiteur solidaire, il ne le sera « La caution n'est obligée envers le créancier
certainement pas. à le payer qu'à défaut du débiteur, qui doit
Et, par exemple, il est incontestable que les être préalablement discuté dans ses biens, à
poursuites faites contre lui par le créancier n'in moins que la caution n'ait renoncé au béné
terrompraient pas la prescription contre moi. fice de discussion, ou à moins qu'elle ne se soit
(Comp. art.1206.) · obligée solidairement avec le débiteur; auquel cas
« Si ex duobus reis, qui promissuri sint, hodie l'effet de son engagement se règle par les principes
alter, alter postera die responderit, non esse duos qui ont été établis pour les dettes solidaires. »
reos, » disait Venuleius. (L. 12, princ., ff., de Non, certainement, le législateur n'a pas con
Duobus reis.) fondu le cautionnement solidaire avec l'obliga
Pourquoi ? tion solidaire ! -

Il y en avait bien un motif particulier dans la Remarquez, en effet, que cet article ne parle
forme rigoureuse de la stipulation romaine. que de la caution qui s'est obligée solidairement
Mais, indépendamment de ce motif, on en avec le débiteur, c'est-à-dire dans le même acte,
trouve l'explication très-juridique dans la troi dans le même temps, et non de celui qui, depuis,
[P., t. XXVI, p. 175-178.] OU DES OBLIGATIONS. — N°º 207-215. 65

s'engage comme caution solidaire, sans l'ordre Et dès lors rien ne fait obstacle à ce que cha
des principaux obligés. (Comp. Toullier, t. VI, cun d'eux, en effet, soit engagé d'une manière
n° 725, Éd. B., t. III, p. 475 ; Duvergier, h. l., différente, -

note a.) On dira peut-être (c'est l'objection que se fai


209. — Ce que nous venons de dire prouve sait Pothier) qu'il répugne qu'une seule et même
-
assez qu'il faut se garder de décomposer l'obli obligation ait des qualités opposées; qu'elle soit
gation de chacun des débiteurs solidaires en une pure et simple à l'égard de l'un des débiteurs et
obligation principale et en une obligation acces conditionnelle à l'égard de l'autre. -

soire de cautionnement. La réponse est que l'obligation solidaire est


Cette espèce d'analyse pourrait, sans doute, une, à la vérité, par rapport à la chose qui en
paraître ingénieuse. . fait l'objet ; mais elle est composée d'autant de
Voici deux codébiteurs solidaires d'une somme liens qu'il y a de personnes différentes qui l'ont
de 10,000 francs, Pierre et Paul ; chacun d'eux contractée; et ces personnes étant différentes
est intéressé, pour sa part virile, dans l'affaire. entre elles, les liens qui les obligent sont autant
Est-ce qu'il n'est pas vrai que Pierre est débi de liens différents qui peuvent, par conséquent,
teur principal seulement de sa part, 5,000 francs; avoir des qualités différentes. (N° 265.)
et qu'il n'est que caution de Paul pour la part de 211. — L'un des codébiteurs peut donc être
celui-ci, 5,000 francs ? obligé sous une condition, tandis que l'autre est
De même que Paul, débiteur principal pour sa obligé purement et simplement.
part, n'est, pour l'autre part, que la caution de Ce premier exemple de notre règle, quoiqu'il
Pierre ? -
paraisse le plus radical, est néanmoins le plus
Eh bien, non, cela n'est pas vrai ! et cet simple.
aperçu, si spécieux qu'il puisse paraître, serait Est-ce sous une condition suspensive que l'un
tout à fait inexact au point de vue qui nous des codébiteurs est obligé;
occupe en ce moment. - Tant que la condition est en suspens, il n'est
Ce que nous entreprenons ici, c'est de carac pas encore, vraiment, codébiteur. « Spes est tan
tériser l'obligation solidaire dans son essence tum debitum iri... » (Comp. notre t. XII, Traité
constitutive. -
des contrats, n° 556, p. 562.) -

Or, l'obligation solidaire, ainsi envisagée, est, Et ensuite, de deux choses l'une :
au contraire, une obligation unique dans laquelle Si la condition s'accomplit, il sera réputé avoir
il faut que chacun des débiteurs soit obligé à la été, dans le principe, obligé purement et simple
prestation de la chose, aussi totalement que s'il ment comme son codébiteur ;
eût seul contracté l'obligation. (Pothier, n° 262.) Et si la condition ne s'accomplit pas, il sera,
Il peut arriver sans doute, et presque toujours, au contraire, réputé n'avoir jamais été débiteur
en effet, il arrive que celui des codébiteurs qui a du tout. (Art. 1179; comp. notre t. XII, Traité
fait seul cette prestation a une action en recours des contrats, n° 449, p. 594.)
contre les autres, action résultant d'un con De sorte que, dans la vérité des principes, on
trat de mandat, de société ou de cautionnement. pourrait dire qu'il n'y a pas un seul moment en
Mais il ne faut pas tenir compte de ces consé présence un codébiteur solidaire obligé différem
quences, qui dérivent, entre les codébiteurs, de ment de l'autre. -

l'obligation sôlidaire une fois acquittée, pour la La même observation sera vraie, mutatis mu
caractériser elle-même dans son principe. tandis, si l'on suppose que c'est sous une condi
Autrement, on en viendrait à appliquer les tion résolutoire que l'un des codébiteurs s'est
règles du cautionnement au codébiteur solidaire, obligé.
pour les parts de ses codébiteurs qu'il ne doit Tant que la condition est en suspens, il est
pas supporter définitivement dans l'obligation. bien et dûment codébiteur solidaire.
Or, il n'en saurait être ainsi ; et nous ne tar Et ensuite, de deux choses l'une :
derons pas à reconnaître combien de différences La condition s'accomplit-elle, il sera réputé
séparent les codébiteurs solidaires d'avec les n'avoir jamais été codébiteur.
cautions, même solidaires. La condition ne s'accomplit-elle pas, il ne
21O. — Mais, s'il n'y a qu'une seule dette, il cessera pas de l'être; et il l'aura été, dès le
y a plusieurs débiteurs dont chacun est engagé principe, tout autant que son codébiteur qui
individuellement par un lien qui lui est particu s'était obligé purement et simplement.
lier. 212. — A plus forte raison, la solidarité ne
C'est ce que Papinien exprimait excellem fait-elle pas obstacle à ce que l'obligation de
ImCnt : l'un des codébiteurs soit à terme, tandis que
« ... Nam, etsi parem causam suscipiant, nihil l'autre serait exigible.
ominus in cujusque persona propria singulorum 213. — Encore moins s'oppose-t-elle à la dif
consistit obligatio. » (L. 9, $ 2, ff., h. t.) | férence des lieux dans lesquels l'obligation de
64 DES CONTRATS fP., t. XXVI, p. 178-180.]

vrait être exécutée par l'un et par l'autre des nement de la condition ou l'échéance du terme
codébiteurs. sous lequel ce codébiteur s'est originairement
Il a été stipulé que le créancier pourra deman obligé.
der le payement contre Paul à Paris, et contre 217. — Nous supposons que c'est, en effet,
Pierre à Marseille. dans le titre originaire que se trouve la moda
Eh bien, il pourra demander, en effet, à cha lité, condition ou terme, qui affecte l'obligation
cun d'eux le payement au lieu indiqué : à Paris, dans l'intérêt particulier de l'un des codébiteurs.
pour l'un; à Marseille, pour l'autre. Si c'était après coup que le créancier eût
En quoi la solidarité est-elle atteinte par ces accordé à l'un des codébiteurs un terme auquel,
différences accidentelles dans l'obligation parti d'après son engagement primitif, celui ci n'avait
culière de chacun d'eux ? pas droit, cé terme, qui serait sans doute oppo
214. — Bien plus, l'obligation de l'un des sable au créancier, ne serait pas opposable à
codébiteurs pourrait être sujette à une cause de l'autre codébiteur.
nullité ou de rescision, pour vices du consente Car il ne saurait appartenir au créancier de
ment, par exemple, ou pour incapacité; modifier, par son fait, la position réciproque des
Tandis que l'obligation des autres codébiteurs codébiteurs les uns envers les autres. (Comp.
serait exempte de toute cause de rescision. Larombière, art. 1201, n° 5.)
Est-ce que la solidarité empêcherait que 218. — L'article 1202 est ainsi conçu :
l'obligation valablement contractée fût, en effet, « La solidarité ne présume point ; il faut
, valable ? -
« qu'elle soit expressément stipulée.
Apparemment non. (Comp. art. 1208.) « Cette règle ne cesse que dans le cas où la
La solidarité en soi, disons-nous, n'y ferait « solidarité a lieu de plein droit, en vertu d'une
pas obstacle, sauf à examiner si chacun des co « disposition de la loi. »
débiteurs ne s'est engagé que sous la condition, On voit, d'après ce texte, que la solidarité peut
expresse ou tacite, que les autres seront aussi, être constituée :
comme lui, valablement engagés ; ce qui devient Soit par la volonté de l'homme ; "
une question de fait. (Comp. Demangeat, des Soit par la loi. (Comp. art. 579.)
Obligat. solid. en droit romain, p. 592 et suiv ) , 219. — a. La volonté de l'homme peut con
215. — Et maintenant, quel sera l'effet de stituer la solidarité dans deux cas :
ces diversités des liens individuels par lesquels 1° Par testament ;
chacun des codébiteurs est engagé, en son parti 2° Par convention.
culier, dans l'obligation commune ? 220. — Par testament ?
Rien de plus simple. Cela est d'évidence, malgré le mot stipulée,
Chacun d'eux sera tenu, eu égard au lien plus qu'emploie l'article 1202, et qui semblerait se
ou moins étroit de l'obligation qu'il aura person référer uniquement aux conventions.
nellement contractée, et dans la mesure des Mais c'est dans le titre des Contrats ou des Obli
droits qui en résultent pour le créancier. gations conventionnelles que nous sommes ; et on
Mon codébiteur ne s'est obligé que sous con conçoit que la préoccupation du législateur se
dition ou à terme ; soit portée sur les stipulations conventionnelles de
• Et moi, je me suis obligé purement et simple solidarité.
ImeIlt. -
On ne saurait en conclure que la solidarité ne
Eh bien, mon codébiteur ne pourra être pour peut pas être aussi testamentaire.
suivi qu'après I'accomplissement de la condition Le testateur, en effet, qui a le droit (pour les
ou l'échéance du terme ; biens dont il peut disposer) de mettre un legs à
Et moi, je pourrai étre poursuivi de suite : la charge exclusive de l'un de ses héritiers, sans
« ... Nec impedimento erit dies vel conditio quo que celui-ci, après l'avoir acquitté, puisse exer
minus ab eo qui pure obligatus est, petatur. » (Inst., cer une action en recours contre ses cohéritiers,
$ 2, de Duobus reis.) le testateur, disons-nous, qui peut faire cela,
216. — Ce n'est pas seulement le créancier peut évidemment, à fortiori, charger tous ses
qui doit attendre l'événement de la condition ou héritiers ou quelques-uns de ses héritiers soli
l'échéance du terme pour poursuivre celui des dairement d'acquitter un legs, sauf recours con
codébiteurs qui ne s'est obligé que sous condi tre les autres.
tion ou à terme. Il vaut certainement mieux, pour l'héritier,
C'est aussi l'autre codébiteur qui s'est obligé être le codébiteur solidaire d'un legs avec ses
purement et simplement. cohéritiers que d'en être le débiteur unique.
Il est évident qu'il ne pourrait lui-même exer (Comp. supra, n° 155, p. 57; L. 9, princ., ff., de
cer, contre son codébiteur, une action en re Duobus reis; Pothier, n° 269; Larombière,
cours, dans le cas où il aurait fait le payement art. 1200, n° 11 ; Colmet de Santerre, t. V,
du total de la dette au créancier, qu'après l'évé n° 255 bis, I.)
»
|

[P., t.xxvI, p. 181-185., OU DES OBLIGATI0NS. — N°* 214-227, 65

221. — Mais c'est surtout dans les obliga trième ne fût tenu que pour sa portion virile,
tions conventionnelles que la solidarité entre les dès que les trois autres, quoique s'étant obligés
débiteurs joue un rôle considérable. eux-mêmes solidairement, n'avaient fait que
Elle peut se produire, en effet, et elle se pro promettre sa ratification, sans promettre aussi,
duit dans toutes les conventions, vente, louage, de sa part, la solidarité.
société, prêt et autres... et caeteris contractibus, 225. — C'est que, en effet, les covendeurs
dit Papinien. (L. 9, princ., ff., de Duobus reis.) d'une chose indivise ne sont pas soumis à la ga
222. — Nulle part, d'ailleurs, pas plus dans rantie solidaire envers l'acquéreur, lorsqu'ils ne
les testaments que dans les contrats, la solida s'y sont pas tous engagés par une clause for
rité ne se présume ; il faut qu'elle soit ex melle.
presse. - Et, dans le silence du contrat, il n'y a pas de
Nous en avons déjà donné le motif dans la raison pour qu'ils ne demeurent pas sous l'em
| solidarité entre les créanciers. (Supra, n° 154, pire de la règle générale que la solidarité doit
p. 57.) être stipulée.
C'est que la solidarité est pour le débiteur une 226. — Supposez pourtant qu'il y ait plu
aggravation de son obligation ; sieurs acquéreurs qui se soient, eux, obligés so
Et dans le doute, l'interprétation doit se faire lidairement envers les covendeurs. -

en faveur du débiteur... id quod minimum est se Qu'importe ?


quimur. (Comp. L. 11, $ 2, ff., h. t.; novelle 99.) Les acquéreurs qui se sont obligés solidaire
Il faut donc, en effet, dans le doute, décider ment envers les vendeurs seront solidaires.
contre la solidarité !. Mais est-ce un motif pour rendre solidaires les
223. — Voici deux débiteurs qui déclarent, vendeurs qui ne se sont pas obligés solidaire
dans le même acte, s'obliger conjointement à ment envers les acquéreurs ?
payer au même créancier la même somme de Pas du tout.
dix mille francs. Et nous appliquerons encore ici la règle du
Ils sont solidaires, répond Toullier. (T. VI, droit commun, d'après laquelle l'obligation con
n° 721, Éd. B., t. III, p. 472.) tractée par plusieurs se divise entre eux. (Comp.
Oh ! certes non ; et il est manifestement supra, n° 112, p. 51 ; Colmar, 25 juillet 181 1,
inexact de dire, comme l'éminent auteur, que Clavey, Pas. fr. p. 74 et Sirey, 1812, II, 90;
« cette expression : conjointement, équivaut à Rennes, 20 août 1811, Gohaut, Pas. fr., p. 125
celle de solidairement. » (Comp. supra, n° 115, et Sirey, 1815, II, 114; Bordeaux, 11 mars
p. 52.) º 1852, Romat, Dev. et Pas. fr., 1852, II, 445 ;
Et si c'est bien là, en effet, ce qu'a jugé l'arrêt Duranton, t. XI, n° 109, Éd. B. t. VI, p. 256;
du 6 août 1622, rapporté par Bougnier, lettre O, Troplong, de la Vente, t. I", n° 455; Zachariae,
n° 5, on peut affirmer que la doctrine n'en est Aubry et Rau, t. III, p. 16, Éd. B., t. I°r, $ 298,
pas bonne, ou qu'il a été déterminé en fait par p. 500.)
des circonstances particulières. 227. — Les copropriétaires indivis n'ont
224. — Combien est préférable la doctrine pas vendu leur immeuble.
d'un autre arrêt cité par Pothier : Ils l'ont fait réparer.
« Dans l'espèce d'un héritage qui appartient à Et pour cela ils ont traité tous ensemble avec
quatre propriétaires, trois l'ayant vendu solidai les ouvriers ;
rement, et ayant promis de faire ratifier la vente Ou bien l'un d'eux, mandataire des autres, a
par le quatrième propriétaire, il a été jugé que traité en leur nom en même temps qu'au sien.
le quatrième en ratifiant n'était pas censé avoir Seront-ils obligés solidairement envers les
vendu solidairement, parce que les trois autres ouvriers ou les entrepreneurs qui ont fait les ré
avaient bien promis pour lui qu'il accéderait au parations ?
contrat de vente, mais il n'était pas exprimé L'affirmative a été admise par un arrêt de la
qu'il y accéderait solidairement. » (N° 265.) cour de Rouen (8 mars 1848, Duhallay, Dev. et
Oui, sans doute, il était juridique que le qua Pas. fr., 1851, I, 605) et par un arrêt de la cour

1 Lorsque deux personnes ont contracté un bail, il n'y — Celui qui s'est rendu caution d'une obligation, même
a pas par cela seul solidarité entre elles pour le payement comme principal, ne doit pas nécessairement être consi
du prix. — Bruxelles, 1er juillet 1848 (Pasic., 1849, 2, déré comme codébiteur solidaire. — Brux., 6 janvier 1818
129). (Pasic., p. 7).
- Lorsque plusieurs personnes ont solidairement pris - Lorsque des tiers s'obligent dans un acte d'emprunt
en location un immeuble et se sont solidairement obligées conjointement avec l'emprunteur, ils doivent être présu
à en payer les loyers, la solidarité doit, sauf convention més simples cautions plutôt que codébiteurs solidaires,
contraire, être considérée comme stipulée aussi bien en encore que les termes de la convention se prêtent à l'une
faveur des locataires qu'au profit du bailleur. — Gand, comme à l'autre interprétation. - Gand, 2 janvier 1840
23 décembre 1869 (Pasie., 1870, 2, 115) (Pasic., 1841, 2, 188). [ÉD. B.].
DEMOLOMBE. 15. 5
66 · DES CONTRATS (P., t. XXVI, p. 185-185.j

d'Orléans (5 avril 1851, Nouvellon, Dev. et Pas. tout, ou sous une formule quelconque équiva
fr., 1852, II, 202). lente.
Mais c'est, à notre avis, la négative qu'il faut Peut-on douter qu'ils seront codébiteurs soli
admettre. daires ! ? -

Telle est aussi la doctrine que la cour de cas « Quand deux, disait Loysel, s'obligent en
sation a consacrée en cassant l'arrêt précité de semblement l'un pour l'autre, ou un chacun
· la cour de Rouen : d'eux seul pour le tout, ils renoncent au bénéfice
« Attendu qu'aucune disposition de la loi de division et de discussion. » (Inst. cout., liv. III,
n'attache, de plein droit, la solidarité ni à la titre I", n° 12; comp. Cass., 7 septembre 1814,
qualité de propriétaire, ni au concours de plu Pons, Pas. fr., p. 667 et Sirey, 1816, I, 518;
sieurs copropriétaires ou de leurs mandataires Grenoble, 24 janvier 1850, Payet, D., 1850, I, 100;
dans un même contrat de livraison d'ouvrage ou Cas., 9 janvier 1858, Loisel, Pas. fr., p. 58 et
de fournitures pour l'exécution de travaux sur Dev., 1858, I, 746; Delvincourt, t. II, p. 499 ;
la chose commune; et que, aux termes de l'arti Toullier, t. VI, n° 721, Éd. B., t. III, p. 472 ;
cle 1202 du code civil, la solidarité ne se pré Duranton, t. XI, n° 160, Éd. B., t. VI, p. 275;
sume pas; qu'elle doit être expressément sti Larombière, art. 1202, n° 5.)
pulée lorsqu'elle n'a pas lieu de plein droit ; 231. — Renoncer au bénéfice de division et
« Attendu que, en ce qui concerne person de discussion, c'est en effet, de la part des débi
nellement les copropriétaires, l'obligation dont teurs qui s'obligent conjointement, s'obliger soli
ils sont tenus à ce titre personnel, pour raison dairement.
de travaux exécutés sur leur immeuble com Pas de division !
mun, ne présente aucun caractère d'indivisibi Donc chacun d'eux pourra être contraint pour
lité; qu'en effet, ils ne sont obligés à rien autre le tout.
chose qu'à payer une somme d'argent pour prix Pas de discussion !
des travaux, et qu'un tel payement est essentiel Donc chacun d'eux pourra être poursuivi prin
lement divisible... » (25 juin 1851, Duhallay, cipalement, comme s'il en était seul débiteur
Dev. et Pas. fr., 1851, I, 605.) envers le créancier.
Ces motifs nous paraissent péremptoires. La solidarité n'est pas autre chose.
228. — Faut-il voir une promesse de solida 232.—Il est beaucoup mieux, au reste, quand
rité envers le créancier dans le cautionnement on veut constituer une obligation solidaire, d'em
que les codébiteurs conjoints se promettent ré ployer simplement les mots solidaire, solidarité,
ciproquement l'un envers l'autre ? solidairement. .•

Non, sans doute. On prévient ainsi les difficultés d'interpréta


Nous avons, en effet, déjà remarqué précisé tion qui peuvent résulter de ces formules plus ou
ment que la solidarité ne consiste pas dans le moins équivoques, et de ces périphrases parfois
cautionnement mutuel qui lie les codébiteurs si laborieusement conçues.
CIltI'e ellX. -

Pourquoi donc ne pas appeler la chose par son


Ce qui la constitue, c'est que chacun des co nom ?
débiteurs s'engage lui-même principalement, 233. — En encore, ce nom de solidarité, qui
pour le tout, envers le créanciêr, comme s'il est le sien, doit-il être employé lui-même avec
était seul débiteur. discernement, de manière à bien exprimer la
Or, on suppose que les codébiteurs, en se dé véritable intention des parties, sans la dépasser
clarant cautions réciproques les uns envers les ni la dénaturer.
autres, sont demeurés, envers le créancier, des Quelle èst l'espèce d'engagement que vous
codébiteurs simplement conjoints ; voulez constituer ?
Donc ils ne sont pas des codébiteurs solidai Est-ce une obligation solidaire proprement
res. (Comp. Larombière, art. 1200, n° 7.) dite ? -

229. — De ce que la solidarité doit être ex Est-ce seulement un cautionnement solidaire ?


pressément stipulée, il ne faut pas conclure que Il faut y prendre garde.
la loi exige aucune expression sacramentelle. Car si ce n'est qu'un cautionnement que vous
Ce qui est nécessaire, mais ce qui suffit, c'est voulez constituer, il se pourrait que le mot soli
que la volonté des parties de rendre l'obligation daire, s'il était mal placé dans la construction de
solidaire résulte clairement de l'acte. la clause, n'en fit, au détriment du promettant,
C'est une remarque que nous avons déjà faite une obligation principale solidaire ;
relativement à la solidarité entre les créanciers.
(Supra, n° 155, p. 57.) * Lorsque plusieurs personnes se sont reconnues cha
230. - Voici un acte qui porte que les codé cune pour toutes débitrices d'une somme, elles sont obli
biteurs s'obligent l'un pour l'autre... un seul pour gées comme débitrices principales et non comme cautions.
le tout..., chacun pour le tout..., le meilleur pour le — La Haye, 25 mai 1818 (Pasic., p. 106). [ÉD. B.J
[P., t. XXVI, p. 186 188.] OU DES OBLIGATIONS. — Nº* 228-242. 67

Ou, en sens inverse, qu'il ne fît, au détriment « conseil de famille, qui décidera si la tutelle
du stipulant, qu'un simple cautionnement de « doit lui être conservée.
l'obligation principale solidaire qu'il avait en « A défaut de cette convocation, elle perdra
tendu obtenir. la tutelle de plein droit; et son nouveau mari
Cette nuance si considérable est parfois déli sera solidairement responsable de toutes les
cate dans la pratique. suites de la tutelle qu'elle aura indûment con
Il importe de bien examiner, en ces occur servée. »
rences, si l'obligation du débiteur, par la manière 237. — 2° L'article 596 ajoute :
dont elle a été contractée, se présente comme « Lorsque le conseil de famille, dûment con
une obligation principale et indépendante, ou « voqué, conservera la tutelle à la mère, il lui
seulement comme une obligation accessoire et « donnera nécessairement pour cotuteur le se
subordonnée. (Comp. supra, n° 207, p. 62 ; La « cond mari, qui deviendra solidairement res
rombière, art. 1202, n° 2.) « ponsable, avec sa femme, de la gestion posté
234. — C'est surtout dans son application à « rieure au mariage. »(Comp. notre t. IV, Traité
l'engagement des cautions que le mot solidaire, de la Minorité, de la Tutelle et de l'Émancipation,
solidarité peut entraîner des conséquences très n° 117 et suiv., p. 24.)
différentes, suivant la manière dont il est em 238. — 5° Aux termes de l'article 1055 :
ployé, et eu égard aux personnes auxquelles il se « S'il y a plusieurs exécuteurs testamentaires
réfère. * -

« qui aient accepté, un seul pourra agir au défaut


Plusieurs cautions déclarent s'obliger solidai « des autres; et ils seront solidairement respon
rement entre elles, sans déclarer s'obliger soli « sables du compte du mobilier qui leur a été
dairement avec le débiteur. « confié, à moins que le testateur n'ait divisé
Qu'elles aient renoncé au bénéfice de division, ({
leurs fonctions, et que chacun d'eux ne se
cela est certain ; car chacune d'elles s'est enga (1
soit renfermé dans celle qui lui était attri
gée pour le tout avec les autres. (t
buée. » (Comp. notre t. XI, Traité des Dona
Mais ont-elles renoncé au bénéfice de discus tions entre-viſs et des Testaments, nº 59 et suiv.,
sion ? p. 15-14.)
Non pas, car aucune d'elles ne s'est engagée 239. — 4° Aux termes de l'article 1442 :
solidairement avec le débiteur. « Le défaut d'inventaire, après la mort natu
De même, en sens inverse, si plusieurs cau relle (ou civile) de l'un des époux, ne donne
tions s'obligeaient solidairement avec le débiteur, pas lieu à la continuation de la communauté,
sans s'obliger solidairement entre elles, elles sauf les poursuites des parties intéressées,
n'auraient renoncé qu'au bénéfice de discussion, relativement à la consistance des biens et effets
sans renoncer au bénéfice de division. (Comp. communs, dont la preuve pourra être faite
art. 2021, 2025, 2026.) tant par titres que par la commune renommée.
Telles seraient, en thèse générale, les consé « S'il y a des enfants mineurs, le défaut d'in
quences qu'il faudrait déduire de ces clauses, en ventaire fait perdre, en outre, à l'époux sur
réservant, bien entendu, les cas où la volonté vivant la jouissance de leurs revenus ; et le
contraire des parties résulterait des termes de subrogé-tuteur qui ne l'a point obligé à faire
l'acte et des circonstances du fait. inventaire, est solidairement tenu avec lui de
Car ce sont là des questions d'interprétation. toutes les condamnations qui peuvent être pro
(Comp. Duranton, t. XI, n° 186, Éd. B., t. VI, noncées au profit des mineurs. » (Comp. notre
p. 285; Larombière, art. 1202, n° 6.) - t. III, Traité de la Puissance paternelle, n° 566,
235. — b. Nous avons dit que la solidarité p.585.) -

peut aussi être constituée par la loi. (Supra, 24O. — 5° Aux termes de l'article 1754 :
n° 218, p. 64.) -
« S'il y a plusieurs locataires, tous sont soli
Il est, en effet, un certain nombre de disposi dairement responsables de l'incendie ;
tions dans lesquelles le législateur établit, de « A moins qu'ils ne prouvent que l'incendie a
plein droit, la solidarité, indépendamment de commencé dans l'habitation de l'un d'eux,
toute manifestation de la part des débiteurs. auquel cas celui-là seul en est tenu ;
Ces dispositions sont éparses çà et là dans nos « Ou que quelques-uns ne prouvent que l'in
différents codes. ({
cendie n'a pu commencer chez eux, auquel
Il ne sera pas sans intérêt de les rallier dans cas ceux-là n'en sont pas tenus. »
un seul cadre, et d'en présenter la nomencla 241. — 6° Aux termes de l'article 1887 :
ture dans le titre qui est spécialement consacré « Si plusieurs ont conjointement emprunté la
aux obligations solidaires. même chose, ils en sont solidairement res
236. — 1° Aux termes de l'article 595 : : ponsables envers le prêteur. » -

« Si la mère tutrice veut se remarier, elle 242. — 7° Aux termes de l'article 2002 :
" devra, avant l'acte de mariage, convoquer le « Lorsque le mandataire a été constitué par
68 DES CONTRATS (P., t. XXVI, p. 188-191.

« plusieurs personnes pour une affaire com qu'ils ne sont au fond que des cas de solidarité
« mune, chacune d'elles est tenue solidairement conventionnelle, puisque la loi qui les consti
« envers lui de tous les effets du mandat. » tue n'est, en cela, qu'interprétative de la con
243. — 8° Aux termes de l'article 22 du code vention des parties.
de commerce : D'où il suit que les parties peuvent y déroger
« Les associés en nom collectif indiqués dans par une convention qui témoigne une volonté
l'acte de société sont solidaires pour tous les en différente, et qu'elles ont entendu contracter une
gagements de la société, encore qu'un seul des obligation simplement conjointe et non pas soli
associés ait signé, pourvu que ce soit sous la rai daire. (Comp. notre t. I", Traité de la Publication,
son sociale. » (Ajout. les art. 27 et 28.) des Effets et de l'Application des lois en général,
244. — 9° Aux termes de l'article 140 du code n° 17, p. 10.)
de commerce : 2 48. — Tandis que, au contraire, les autres
« Tous ceux qui ont signé, accepté ou endossé dispositions qui prononcent, de plein droit, la
une lettre de change sont tenus à la garantie soli solidarité, reposent, en outre, sur des considé
daire envers le porteur. » rations d'ordre public, destinées qu'elles sont à
L'article 187 ajoute : protéger, d'une façon particulièrement éner
« Toutes les dispositions relatives aux lettres gique, certains intérêts dont le législateur lui
de change et concernant.... la solidarité..., sont même a pris en main la défense.
applicables aux billets à ordre... » Dans ce nombre il faut ranger les dispositions
245. — 10° Aux termes de l'article 55 du de l'article 595, qui rend le second mari soli
code pénal : dairement responsable des suites de la tutelle
« Tous les individus condamnés pour un même indûment conservée par la mère ; — de l'arti
crime ou pour un même délit seront tenus soli cle 1442, d'après lequel le subrogé tuteur qui
dairement des amendes, des restitutions, des n'a point obligé l'époux survivant à faire inven
dommages-intérêts et des frais !. » taire, est solidairement tenu, avec lui, de toutes
246. — 11° L'article 156 du décret du 18 juin les condamnations qui peuvent être prononcées
1811, contenant règlement pour l'administration au profit des mineurs ; — et de l'article 55 du
de la justice, en matière criminelle, de police code pénal, aux termes duquel tous les indi
correctionnelle et de simple police, est ainsi vidus condamnés pour un même crime ou pour
conçu : un même délit sont tenus solidairement des
« La condamnation aux frais sera prononcée, amendes, des restitutions, des dommages-inté
dans toutes les procédures, solidairement contre rêts et des frais.
tous les auteurs ou complices du même fait. » D'où il suit, en sens inverse, que les parties
(Comp. Cass., 12 mai 1849, Delecluse, Dev. et ne sauraient déroger à ces dispositions, et qu'au
Pas. fr., 1849, I, 608.) cune convention, si expresse qu'elle fût, ne
247. — Tels sont les cas de solidarité légale. pourrait, dans ces cas, les soustraire à la soli
Sur quels motifs reposent-ils? darité que la loi prononce contre elles.
Et pourquoi le législateur a-t-il cru devoir les (Art. 6.)
décréter ? 249.— De la distinction que nous venons de
Nous croyons qu'il faut distinguer : présenter entre les dispositions qui établissent
Parmi les dispositions qui prononcent, de la solidarité légale, eu égard aux motifs divers
plein droit, la solidarité, il en est que le législa sur lesquels elles sont fondées, plusieurs juris
teur n'a décrétées que par interprétation de la consultes ont déduit encore une autre consé
volonté des parties, dont ces dispositions ne quence, et des plus graves; à savoir : que les
sont, en réâlité, que déclaratives. premières, celles qui reposent exclusivement
Dans ce nombre, il faut ranger les dispositions sur l'interprétation de la volonté des parties,
qui établissent la solidarité entre plusieurs sont les seules qui établissent une solidarité par
emprunteurs conjoints; — entre plusieurs lo faite ;. tandis que les autres, celles qui reposent
cataires du même bâtiment ; — entre plusieurs sur des motifs d'ordre public, n'établissent
mandants pour une affaire commune ; — entre qu'une solidarité imparfaite. (Comp. infra,
les associés en nom collectif; — entre les sous n° 272 et suiv.)
cripteurs, donneurs d'aval et endosseurs d'une Le moment viendra bientôt d'examiner cette
lettre de change ou d'un billet à ordre. thèse importante et délicate, qui consiste à sa
De ces cas de solidarité légale, on peut dire voir s'il y a en effet deux espèces de solidarité :
l'une, qui serait parfaite; l'autre, qui serait im
1 Voy. l'article 50 et l'article 59 du nouveau code pénal parfaite.
belge. L'article 50 prémentionné est applicable aux délits Mais nous tenons, dès à présent, à faire nos
forestiers — Cass. belge, 7 août 1866 : Liége, 24 janvier réserves contre l'argument que les partisans de
1867 (Pasic., 1866, 1, 596 : 1867, 2, 201 et 266). [ED. B ] la double espèce de solidarité prétendent dé
[P., t. XXVI, p. 191-194.] OU DES OBLIGATIONS. — Nº 245-252. 69

duire de la distinction que nous venons de pro D'où il semble que l'on est autorisé, en effet,
duire. - -
à conclure que la règle cesse dans ce cas, et que
Cet argument, en effet, ne nous paraît nulle par conséquent la solidarité se présume.
ment en résulter. -

Mais c'est là, suivant nous, une argumenta


Car, même dans les cas où le législateur pro tion subtile, qui, en s'attachant à la lettre de la
nonce de plein droit la solidarité, par des mo loi et à sa formule plus ou moins heureusement
tifs d'ordre public, nous maintenons qu'il la fait conçue, en méconnaît la pensée véritable.
encore reposer sur la volonté des parties, en ce Quelle est donc la véritable pensée de la
sens qu'il place les parties, de sa propre et sou loi ?
veraine autorité, dans les liens de l'obligation Nous ne croyons pas qu'elle soit équivoque.
solidaire, comme si elles l'avaient elles-mêmes Ce que le législateur a certainement supposé,
conventionnellement consentie. c'est que la disposition de la loi en vertu de la
259. — Ce serait un hors-d'œuvre que d'ex quelle la solidarité aurait lieu serait toujours
poser, à cette place, avec les développements suffisamment expresse.
que chacun d'eux comporte, les différents cas de L'obscurité, le doute, il les prévoit dans les
solidarité légale. conventions privées des parties ; et il pose, pour
Chacun d'eux appartient, en effet, spéciale ce cas, la règle à suivre.
ment à la matière dont il fait partie ; et il se Mais quand il ajoute que cette règle cesse dans
trouve, par cela même, soumis à l'application le cas où la solidarité a lieu de plein droit en
des règles spéciales qui gouvernent ces diffé vertu d'üne disposition de la loi, il ne prévoit
rentes matières. pas apparemment le cas où sa propre disposition
Ce que nous avons donc seulement à faire pourrait paraître obscure ou douteuse, afin de
ici, c'est d'abord de poser le principe général décréter que, même dans ce cas, la solidarité
qui gouverne toutes ces applications particu devra être présumée.
lières ; -
Cela est de toute évidence.
Et ensuite d'en fournir quelques exemples, Et si nous y insistons, c'est parce que les par
parmi les plus importants et les plus pratiques. tisans de la thèse des deux espèces de solidarité
251. — Le principe général est très-simple. ont aussi cherché un appui dans cette rédaction
La solidarité ne se présume point; il faut de l'article 1202.
qu'elle soit expresse. (Art. 1202.) Très-fragile appui, comme on peut voir, et
Cela est vrai, suivant nous, de la solidarité avec lequel elle devra nécessairement tomber.
légale autant que de la solidarité convention Nous concluons donc, pour notre part, que la
nelle !. solidarité légale ne se présume pas plus que la
On le nie pourtant; et voici ce qu'ont écrit nos solidarité conventionnelle ;
savants collègues, MM. Aubry et Rau : Et que, de même qu'il faut que la solidarité
« Le premier alinéa de l'article 1202, qui conventionnelle résulte d'une clause expresse de
s'occupe de la solidarité conventionnelle, exige la convention, il faut que la solidarité légale ré
bien qu'elle soit expressément stipulée; mais il sulte d'une disposition expresse de la loi.
en est autrement du second alinéa du même Expresse, disons-nous, dans le même sens
article, qui, en parlant de la solidarité légale, pour l'une comme pour l'autre, c'est-à-dire
l'admet dans tous les cas où elle résulte d'une claire et non équivoque. (Comp. supra, n° 229,
disposition de la loi, sans exiger que la disposi (p. 66.) -

tion soit expresse » (sur Zachariae, t. III, p. 17, Nous attribuerons donc toujours à la solidarité
note 29, Éd. B., t. I", $ 298, p. 500). légale toute l'étendue que comportent, suivant
On pourrait ajouter peut-être que la manière les cas, les textes de la loi qui l'établissent.
dont l'article 1202 est conçu semble favoriser Mais nous n'irons jamais au delà.
cette idée, puisque le législateur, après avoir 252. — Ainsi de ce que l'article 1887 établit
disposé, dans le premier alinéa, que : la solidarité légale contre les emprunteurs con
« La solidarité ne se présume pas, et qu'il joints d'une même chose, nous n'induirons pas
« faut qu'elle soit expresse ; » que cette solidarité atteigne aussi les prêteurs
Ajoute ensuite, dans le second alinéa, que : conjoints.
« Cette règle ne cesse que dans le cas où la so Et tout au contraire !
« lidarité a lieu de plein droit, en vertu d'une Car ce n'est pas seulement le texte de la loi
« disposition de la loi. » qui fait défaut, c'est aussi son motif. Les em
prunteurs reçoivent un service, et ce sont pré
* Aucune loi ne porte que l'obligation de fournir des cisément les prêteurs qui le rendent.
aliments est solidaire. — Brux., 10 août 1852. Voy. aussi Il y a donc, pour déclarer les premiers soli
Brux., 50 juillet 1855 et Liége, 18 décembre 1854 (Pasie., daires, une raison qui manque absolument pour
1855, 2, 50 , 1858, 2, 252 : 1859, 2, 262). [ÉD. B.] les seconds.
70 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 194-197.]

253. — Il en est de même des mandataires tions distinctes dont chacune a ses règles propres.
ou des fondés de pouvoir. Aussi pensons-nous, contrairement à la doc
L'article 2002 déclare bien solidaires de plein trine du savant auteur, que les déposants ne
droit les mandants conjoints pour une affaire sont pas soumis à la solidarité légale. (Comp.
COIIlIIlUlllC. art. 1947.) -

Mais, loin que la loi dispose que les manda Que les uns et les autres, dépositaires et dé
taires conjoints seront solidaires, elle a pris posants, puissent stipuler, s'ils le jugent à pro
précisément le soin de disposer qu'ils ne le pos, la solidarité conventionnelle, cela va desoi.
seront pas. Et c'est, en effet, seulement, suivant nous, à
En eflet, aux termes de l'article 1995 : cette solidarité conventionnelle, entre les codé
« Quand il y a plusieurs mandataires ou fon positaires ou les codéposants, que Papinien se
« dés de pouvoir établis par le même acte, il n'y réfère dans la loi 9, princ., au Digeste, de Duobus
« a de solidarité entre eux qu'autant qu'elle est reis, sur laquelle nos anciens docteurs ont beau
« exprimée. » coup agité cette question. (Comp. Demangeat,
254.— Quant au negotiorum gestor qui aurait des Obligations solidaires en droit romain, p. 150
entrepris la gestion d'une affaire commune à et suiv.)
plusieurs intéressés, il n'aurait pas non plus une 257. — Mais aussi, toutes les fois que nous
action solidaire contre chacun d'eux. serons en présenee de plusieurs comandants
Aucun texte, en effet, n'établit de plein droit, pour une affaire commune, il faudra appliquer
à son profit, la solidarité. la solidarité légale.
Et l'analogie plus ou moins imparfaite qui Pourtant, si le mandat était salarié ?
peut, à certains égards, rapprocher la gestion L'article 2002 ne distingue pas. -

d'affaires du mandat (art. 1572 et suiv.) ne sau Quoique les motifs qui ont fait établir cette
rait suflire pour autoriser une pareille extension solidarité puissent paraître moins graves pour le
de la solidarité légale. (Comp. Duranton, t. XI, mandat salarié que pour le mandat gratuit, ils
n° 204, Éd. B., t. VI, p. 298; Delamarre et Le subsistent encore dans une certaine mesure.
poitevin, t. II, n° 524 ; Troplong, du Mandat, Le mandat, en effet, ne perd pas le caractère
art. 2002, n° 694 ; Rodière, n° 219; Larombière, qui lui est propre, dans le cas même où le man
art. 1202, n° 12.) dataire reçoit un salaire. (Comp. art. 1986, 1992.)
255. — Les dépositaires conjoints ou les dé « Le mandat, bien que rétribué par un hono
posants conjoints d'une même chose sont-ils raire, dit Troplong, conserve un élément de gra
soumis à la solidarité légale ? tuité qui empêche qu'on ne le confonde avec les
Les dépositaires? contrats intéressés de part et d'autre. » (Du Man
Certainement non. dat, art. 2002, n° 688; Duranton, t. XI, n° 200,
Aucun texte ne la leur impose ; et vraiment il Éd. B., t. VI, p. 297; Rodière, n° 216.)
n'y avait pas lieu de la leur imposer. 258.— Voilà pourquoi il faut décider que le
Sauf, bien entendu, le cas, dont nous ne nous notaire a une action solidaire, pour le rembour
occupons pas ici, où ils auraient commis un dé sement de Ses honoraires et déboursés, contre
lit d'abus de confiance ou autre, qui les ferait chacune des parties qui l'ont chargé conjointe
tomber sous l'application de l'article 55 du code ment de procéder à une opération ou à un acte
pénal. -
commun entre elles.
256. — Et les déposants? On objecte que le notaire est un magistrat, et
Duranton incline à croire qu'il faut les décla que c'est en cette qualité qu'il instrumente.
rer soumis à la solidarité légale : La réponse est bien simple.
« Si l'on voit, dit-il, un mandat virtuellement De ce que le notaire, par des considérations
renfermé dans le dépôt fait par eux conjointe d'intérêt général qui se révèlent d'elles-mêmes,
ment, du moins en ce qui les concerne, il fau reçoit son investiture de la puissance publique,
drait décider, avec l'article 2002, qu'ils sont il n'en est pas moins vrai que sa fonction, envers
solidairement responsables des indemnités qui les parties qui le requièrent, a le caractère d'un
pourraient être dues au dépositaire, à raison des mandat.
dépenses qu'il aurait faites pour la conservation C'est le principe que la cour de cassation a
de la chose déposée (art. 1947), ou pour le sa consacré dans un arrêt d'autant plus remarqua
laire qui lui aurait été promis (art. 1928); et il ble, qu'en même temps qu'elle reconnaît que le
est difficile, en effet, de ne l'y pas voir, quoique, notaire est le mandataire des parties, elle déter
suivant la pureté des principes et sous d'autres mine le caractère et l'étendue de son mandat :
rapports, le dépôt ne doit pas être confondu avec « Considérant que si le notaire est le manda
le mandat. »(T. XI, n° 199, Éd. B., t. VI, p.296.) tatre des parties pour recevoir leurs dispositions, il
Assurément non, le dépôt ne doit pas être con cesse d'agir comme tel lorsqu'il fait l'avance au
fondu avec le mandat; ce sont là deux conven trésor des droits que le fisc prélève sur l'acte
rp., t. xxvI, p. 197-199.J OU DES OBLIGATIONS. - Nº* 255-264. 71

passé devant lui ; qu'il ne fait que remplir une 263.—Nous ajouterons à cette nomenclature
obligation personnelle que la loi lui impose les experts nommés par la justice, au profit des
d'une manière expresse et spéciale, obligation quels existe également, en vertu des articles 1202
qui dépasse les limites du mandat, qui ne se ratta et 2002, la solidarité de plein droit, contre les
che pas à son exécution finale, et que le notaire parties intéressées, pour le payement de leurs
ne trouve pas dans sa qualité de mandataire, honoraires.
mais bien dans les combinaisons de la loi fis C'est, en effet, comme mandataires des parties
cale, qui a voulu donner plusieurs débiteurs et dans leur commun intérêt que les experts
directs au trésor pour mieux assurer le recou | remplissent leur mission.
vrement de ce qui lui est dû... » (24 juin 1840, Ce sont des mandataires nommés par le juge !
Côste, Dev., 1840, I,504 et Pas. fr., p. 541; comp. Qu'importe ?
Cass., 26 juin 1820, Thomassin, Sirey, 1820, I, Ils n'en sont pas moins les mandataires des
409 et Pas. fr., p. 720; Cass., 19 avril 1826, Le parties qui, en formant le contrat judiciaire, ont
noble, Sirey, 1826, I, 596 et Pas. fr., p. 25; Cass., virtuellement conféré au juge le pouvoir de les
10 novembre 1828, Longiavi, Pas. fr., p. 96 et nommer pour elles. -

Sirey, 1829, I, 79 ; Cass., 20 mai 1829, Guéri Que cette solidarité existe contre les parties
net, Sirey, 1829, I, 272 et Pas. fr., p. 500; Mer qui ont requis l'expertise ou qui l'ont poursui
lin, Répert., v° Notaire, S VI, n° 4 ; Pothier, du vie, si elle a été ordonnée d'office, ou qui même,
Mandat, n° 26 ; Duranton, t. XI, n°° 196 et 202, sans l'avoir ni requise ni poursuivie, ont ac
Éd. B., t. VI, p. 295 et 297 ; Troplong, du Man quiescé, expressément ou tacitement, au juge
dat, n° 217, et du Louage, n° 804; Duvergier, ment qui l'a ordonnée, cela ne saurait être
du Louage, n° 267 et suiv. ; Rodière, n° 222 ; douteux. (Comp. Cass., 11 août 1815, Lescuyer,
Larombière, art. 1202, n° 15.) Pas. fr., p. 542 et Sirey, 1815, I, 94 ; Montpel
259. — C'est par le même motif que la soli lier, 50 janvier 1840, irlandês, Pas. fr., p. 54 et
darité légale existe : Dev., 1840, II, 210; Grenoble, 15 décembre 1848,
Au profit de l'avoué qui a été constitué con Mazet, Dev. et Pas. fr., 1849, II, 604; Bordeaux,
jointement par plusieurs parties, soit en deman 8 juin 1855, Meller, Dev. et Pas. fr., 1855, II,
dant, soit en défendant , dans une instance 585; Besançon, 4 mars 1856, Comm. de Morez,
commune. (Comp. Grenoble, 25 mars 1827, D., Dev. et Pas. fr., 1856, II, 607; Merlin, Répert.,
1850, II, 105; Nimes, 50 avril 1850, Freydier v° Experts, $ Ix ; Boncenne, de la Procéd. civ.,
Lafont, Dev. et Pas. fr., 1850, II, 515; Cass., t. IX, p. 492.)
50 novembre 1854, Ledonné, Dev. et Pas. fr., 2G4. — Mais on a mis en question si la soli
1855, I, 25; Duranton, t. XI, n° 205, Éd. B., darité de plein droit existe également au profit
t. VI, p. 298 ; Zachariae, Aubry et Rau, t. III, des experts contre celle des parties qui n'a ni
p. 151, Éd. B., t. I", $ 298, p. 500; Troplong, requis, ni poursuivi l'expertise, et qui n'a pas
du Mandat, n° 691 ; Rodière, n° 221 ; Larom non plus acquiescé au jugement par lequel elle
bière, art. 1202, n° 14 !.) a été ordonnée.
26O. — Au profit de l'huissier, envers les Et plusieurs auteurs, en effet, répondent
parties qui ont requis de lui conjointement, dans qu'elle n'existe pas dans ce cas. (Comp. Merlin,
un intérêt commun, des actes de son ministère. Boncenne, loc. supra cit. ; Pigeau, de la Procéd.
261. — Au profit d'un arbitre. (Comp. Bor civ., t. I°", p. 574 ; Rodière, de la Solidarité,
deaux, 14 janvier 1826, Dupouy, D., 1826, II, 96 n° 225, et Cours de Procéd., t. II, 170.)
et Pas. fr., p.412; Cass., 17 novembre 1850, Vi Nous ne pouvons adhérer à une telle restric- .
guier, Pas. fr., p. 808 et Dev., 1851, I, 28.) tion, que le motif essentiel sur lequel cette soli
262. —Au profit du liquidateur d'une société. darité repose nous paraît exclure.
(Comp. Cass., 17 juin 1825, Baradelle, Pas. fr., Ce motif, c'est que les parties qui s'engagent
p. 282 et Sirey, 1824, I, 94.) dans une instance, soit en demandant, soit en
Autant d'applications, suivant nous, certaines défendant, confèrent, par cela même, aux juges
de la solidarité de plein droit que l'article 2002 les pouvoirs nécessaires pour prononcer en con
prononce au profit du mandataire contre les co naissance de cause, et par suite le pouvoir d'or
mandants qui l'ont constitué pour une affaire donner, à cet effet, les mesures d'instruction
COIllIIllllle. qu'ils jugent à propos d'ordonner.

* Lorsque la provision accordée à la femme défende gent un seul avoué de postuler pour elles sont tenues
resse en divorce est devenue insuffisante, l'avoué qui a solidairement au payement des frais et honoraires qui lui
fait l'avance des frais ultérieurs est en droit de les récla sont dus. Toutefois, la part qui incombe à chacune d'elles
mer à charge des époux, qui en sont tenus solidairement. dans cette dette solidaire doit être en proportion de l'in
- Liége, 8 juillet 1858 (Pas., 1859, 2, 25). térêt qu'elle avait au procès. - Liége, 21 mars 1864
- Les parties coïntéressées dans un procès qui char (Pasie., 1865, 2, 142). [ED. B.]
72 - DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 199-202.

Or, cela est vrai de toutes les parties, au début 1° Lors même que la condamnation aux dom
même de l'instance, et indépendamment de leur mages-intérêts est prononcée par les tribunaux
approbation ou de leur protestation ultérieures. civils, et non point par les tribunaux criminels
(Comp. Riom, 50 avril 1850, Degoy, Dev. et ou correctionnels; car ce n'est point du carac
Pas. fr., 1850, II, 591 ; Duranton, t. XI, n° 205, tère de la juridiction qui prononce la condam
Ed. B., t. VI, p. 298; Chauveau sur Carré, Quest., nation que la solidarité dérive; c'est du caractère
1207 et Tarif, t. I", p. 511; Larombière, art. 1202, du fait pour lequel la condamnation est pronon
n° 15.) cée. (Comp. art. 1, 2 et 5, code d'instr. crim.;
265. — Duranton enseigne que : Cass., 6 septembre 1815, Pasteur, Pas. fr., p. 581
« Le mot délit, dans l'article 55 du code pé et Sirey, 1814, I, 57; Cass., 15 juin 1844, Guérin,
nal, est une expression générique, s'appliquant Dev. et Pas. fr., 1845, I, 75; dont les décisions
aussi aux simples contraventions, en un mot à sont, à notre avis, bien plus juridiques que la
tous les faits qui donnent lieu à des condamna décision contraire d'un arrêt de la cour de Bor
tions pénales, prononcées par les dispositions de deaux du 16 février 1829, Duchet, Pas. fr., p.546
ce code ou par d'autres lois... » (T. XI, n° 194, et Sirey, 1829, lI, 500 ; Merlin, Quest. de droit ,
Éd. B., t. VI, p. 290.) v° Solidarité, $ x, n° 4 ; Delvincourt, t. II, p. 498,
Mais il nous paraît, au contraire, impossible note; Carnot, Comm. du Code pénal, sur l'arti
d'étendre aux simples contraventions l'applica cle 55, n° 1 ; Duranton, t. XI, n° 194, Éd. B.,
tion de l'article 55. t. VI, p. 290; Zachariae, Aubry et Rau, t. III,
En effet, lorsque le législateur, après avoir p. 15, Éd. B., t. I", $ 298, p. 500.)
posé d'abord, dans l'article 1" du code pénal, la 267.—2° Lors même que les accusés ou les
distinction fondamentale et technique des con prévenus seraient condamnés à des peines de
traventions, des délits et des crimes; lorsque, nature différente : l'un, par exemple, pour
disons-nous, le législateur ajoute ensuite, dans crime, et l'autre pour délit ;
l'article 55, que : - Bien plus, lors même que l'un serait acquitté,
« Tous les individus condamnés pour un tandis que les autres seraient condamnés.
même crime ou pour un même délit , seront Car la solidarité est indépendante de l'inéga
tenus solidairement des amendes... » lité des peines. (Comp. Cass., 5 décembre 1856,
Comment croire qu'il ait entendu appliquer Demiannay, Pas. fr., p. 2 et Dev., 1858, I, 82.)
aussi la solidarité à tous les individus condam 268. — 5° Enfin, lors même que les juges,
nés pour une même contravention ? en condamnant solidairement plusieurs indivi
Il est vrai que la loi du 22 juillet 1791, titre II, dus pour le même fait commis par eux simulta
article 42, déclarait expressément solidaires, nément, auraient (comme ils peuvent le faire, à
entre les complices, les amendes de la police raison des circonstances et eu égard à l'inégale
correctionnelle et municipale. participation de chacun d'eux à ce fait) réparti
Mais l'article 55 du code pénal s'exprime inégalement entre eux la somme des réparations
d'une tout autre manière. civiles ; car cette inégalité de répartition ne sau
Et c'est précisément de la combinaison de ces rait détruire ni altérer la solidarité de plein droit
deux dispositions qu'il résulte que la seconde que l'article 55 prononce. (Comp. infra, n° 508;
interdit virtuellement aux tribunaux de pronon Cass., 5 juin 1845, Daullé, Dev. et Pas. fr., 1845,
cer la solidarité, hors des deux hypothèses qui I, 957; Rodière, n° 515 : Larombière, art. 1202,
s'y trouvent spécifiées !. n° 21 *.)
Cet argument est d'autant plus probant que le 269.— C'est encore en vertu de l'article 1202
législateur, en effet, a placé l'article 55 du code qu'il faut décider que la solidarité ne peut pas
pénal dans le chapitre III du livre I", qui a pour être prononcée pour les dépens, en matière
titre : Des peines et des autres condamnations qui civile, contre les parties qui succombent dans
peuvent être prononcées pour crimes ou détits. une instance commune.(Art. 150, code de procéd.
(Comp. Cass., 12 mai 1849, Delecluse, Dev. et civ.; voy. toutefois supra, n° 246, p. 68.)
Pas. fr., 1849, l, 608; Toullier, t. XI, n° 151, « Attendu, dit la cour suprême, que, aux
Éd. B., t. VI, p. 61 ; Marcadé, art. 1202, n° 605; termes de l'article 1202 du code civil, la solida
Larombière, art. 1202, n° 18; Sebire et Carte rité ne se présume point; qu'elle n'existe qu'en
ret, Encyclopédie de droit, v° Amende, n° 46.) vertu d'une stipulation expresse, ou bien, de
266.—Mais aussi lorsqu'il y a lieu à l'appli plein droit, en vertu d'une disposition de la loi ;
cation de la solidarité légale que l'article 55 du — Attendu que les dépens, peine du plaideur
code pénal prononce, il faut l'appliquer : téméraire, sont par eux-mêmes personnels et

* L'article 50 du code pénal belge dit : pour une même * On ne peut envisager comme constituant un seul délit
infraction. Voy. aussi l'article 121 du tarif du 18 juin des coups réciproques, et, par suite, il ne peut y avoir
1855. TED. B.] lieu à condamnation solidaire aux frais, — Brux., 25 no
T., t. XXVI, p. 202-204.] OU DES OBLIGATIONS. — Nº* 265-272. 75

divisibles ; — qu'aucune disposition de loi ne Chanveau enseigne, il est vrai, la doctrine con
prononce, en matière civile, la solidarité des traire (sur Carré, quest. 555).
dépens entre plusieurs demandeurs qui ont Mais ce dissentiment ne nous paraît pas fondé ;
intenté conjointement une action ; — d'où il suit et notre avis est que la solidarité de la dette, sur
que l'arrêt attaqué, en prononçant la condamna laquelle la condamnation intervient, ne saurait
tion solidaire des demandeurs aux dépens, sans rien changer à la règle qui gouverne la division
énoncer que cette condamnation avait lieu à titre de des dépens eux-mêmes.
dommages-intérêts, a expressément violé la loi Sur quel motif, en effet, cette règle est-elle
précitée, casse... (28 février 1848, Rivoire, Dev. fondée ? |

et Pas. fr., 1848, I, 511.) Sur ce que les dépens sont la peine person
Ces motifs nous paraissent, en effet, péremp nelle du plaideur téméraire ;
toires. (Comp. Merlin, Répert., v° Dépens, n° 7 ; Or, la circonstance que la dette est solidaire
Boncenne, t. II, p. 541 ; Duranton, t. XI, n° 192, n'en laisse pas moins subsister ce motif ;
Éd. B., t. VI, p. 290; Larombière, art. 1202, Donc elle ne laisse pas dénaturer le caractère
n° 25.) de cette condamnation, et faire considérer les
27 O. — Il importe de remarquer, toutefois, dépens comme des accessoires du principal, qui
la restriction que l'arrêt apporte au principe en augmenteraient le montant au détriment de
qu'il consacre ; à savoir que, dans le cas où les ceux des obligés auxquels aucune témérité n'est
dépens ont été adjugés à titre de dommages imputable.
intérêts, en réparation d'une faute ou d'un tort 2° Ajoutons qu'il est de règle, en matière de
commun, les parties qui succombent peuvent y solidarité, que l'un des codébiteurs ne peut
être condamnées solidairement. point, par son fait, aggraver l'obligation de ses
Solidairement... ou plutôt, suivant nous, in so codébiteurs.
lidum, par application de cet autre principe que Or, cette règle serait aussi violée si tous les
nous développerons bientôt, que chacun des codébiteurs se trouvaient obligés de payer les
auteurs multiples d'un délit civil ou d'un quasi dépens auxquels l'un d'eux seulement aurait
délit peut être condamné, pour le tout, à réparer donné lieu par des contestations mal fondées.
le dommage qu'il a causé, comme s'il en était (Comp. Cass., 19 avril 1841, Loisel, Dev. et Pas.
lui-même le seul auteur. (Comp. infra, n° 290 fr., 1841, I, 651; Duranton, t.XI, n° 192, Éd. B.,
et suiv. ; Cass., 11 juin 1859, Bousseau, Pas. fr., t.VI, p. 290 ; Larombière, art. 1202, n° 25.) .
p. 299 et Dev., 1859, I, 601 ; Cass., 27 avril 1842, 272. — Nous pensons même, contrairement
Chéramy, Dev. et Pas. fr., 1842, I, 649; Cass., à la doctrine de M. Rodière (n° 95), qu'il ne faut
5 février 1856, Guillaume, Dev. et Pas. fr., 1856, pas appliquer au débiteur solidaire la disposition
I, 555 ; Cass., 14 août 1867, Sausset, Pas. fr., que l'article 2016 applique à la caution en ces
p. 1079 et Dev., 1867, I, 401 ; Boncenne, t. II, tel'Im(ºS :
p. 545.) -
« Le cautionnement indéfini d'une obligation
271. — Le principe de la division des dépens, « principale s'étend à tous les accessoires de la
avec la restriction que nous venons d'y ajouter, « dette, même aux frais de la première demande,
est d'ailleurs applicable même au cas où les par « et à tous ceux postérieurs à la dénonciation
ties condamnées sont tenues d'une obligation « qui en est faite à la caution. »
solidaire. Tout autre est la solidarité, qui présente un
Quoique la condamnation au principal soit faisceau d'obligations, à un certain point de vue,
alors prononcée solidairement, la condamnation toutes principales ;
aux dépens ne peut pas être prononcée solidai Tout autre le cautionnement, qui n'est qu'une
rement, à moins qu'ils ne soient adjugés pour le obligation purement accessoire.
tout contre chacune des parties, à titre de M. Larombière nous paraît donc avoir raison
dommages-intérêts. de dire que l'on ne saurait appliquer l'article2016

vembre 1851 (Pasic., p. 516) ; Brux., 9 avril 1858 (ibid., Cass. belge, 4 décembre 1846 (Pasie., 1847, 1, 148).
1858, 2, 191). — Il entre dans les attributions de la cour d'assises
- La condamnation aux frais ne peut être prononcée d'apprécier d'après les circonstances, au point de vue de
solidairement contre des prévenus condamnés par un la solidarité pour les dépens, si les accusés ont été pour
méme jugement, mais pour des faits distincts. — Cass. suivis pour un seul et même crime. — Cass. belge, 15 fé
belge, 2 mai 1859 (Pasie., 1859, p. 85). Voy. aussi Brux., vrier 1854 (Pasic., p. 115).
6 avril 1848 (ibid., 1849, 2, 67) et cass. belge, 25 avril 1849 — Les tribunaux ont la faculté de prononcer la solida
(ibid., 1849, 1, 242). rité contre les auteurs de deux délits distincts lorsqu'il y
- Lorsque des accusés ont été poursuivis simultané a connexité de délits et indivisibilité de préjudice, ou
ment pour des crimes qui ne leur sont pas tous com lorsqu'elle forme la seule réparation équitable pour le
muns, ils ne peuvent être condamnés solidairement aux dommage causé. —Brux., 2 mai 1868 (Pasic., 1868, 2, 250).
frais qu'à raison des faits qui leur sont communs. — ÉD. B.]
74 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 204-207].

au débiteur solidaire, sans confondre les prin écrites, publiée sous les auspices de M. Deman--
cipes très-différents qui régissent l'une et l'au geat :
tre. (Art. 1202, n° 25.) - « Nous distinguons deux sortes de solidarités :
273. — Nous venons d'examiner en quoi l'une, parfaite ; l'autre, imparfaite.
consiste la solidarité entre les débiteurs, et dans « La solidarité parfaite : En s'obligeant soli
quels cas elle a lieu. - dairement, chacun des débiteurs, en même
Mais, avant de terminer cette partie de notre temps qu'il promet sa part, reçoit et accepte
sujet, une thèse importante, que nous avons mandat de payer pour les autres et de les repré
annoncée, nous reste à traiter encore. senter vis-à-vis du créancier. C'est dans ce man
Cette thèse est très-importante, en effet, et dat réciproque que réside le caractère particu
très-vaste ; et il faut bien que nous ajoutions que lier de la solidarité. On peut donc définir la
les controverses qui depuis longtemps s'y agi dette solidaire : une dette contractée par plu
tent ne sont pas exemptes d'obscurité et de con sieurs personnes qui se sont associées de ma
fusion. nière à ne faire, vis-à-vis du créancier, qu'une
Il s'agit de savoir si on doit distinguer deux seule et même personne représentée par cha
sortes de solidarités : -
cune d'elles. (N° 1247.)
La vraie solidarité, comme ont dit quelques « En résumé, la solidarité parfaite procure
uns, et la quasi-solidarité; au créancier cinq avantages; elle lui donne le
Ou, suivant les expressions plus générale droit :
ment admises, la solidarité parfaite et la soli « 1° De poursuivre, pour le tout, chacun des
darité imparfaite?(Comp. supra, n" 120 et suiv., débiteurs ;
p. 54.) ' « 2º D'interrompre la prescription à l'égard
274. — Remarquons toutefois, d'abord, que de tous ;
ces controverses ne s'appliquent pas à la soli « 5° De les mettre tous en demeure ;
darité conventionnelle ou, plus exactement, à « 4° De faire courir les intérêts contre tous,
, la solidarité qui résulte de la volonté de l'homme, par des poursuites dirigées contre l'un d'eux seule
soit par une convention, soit par un testament. ment ;
Il est reconnu que cette solidarité-là est tou « 5° De demander la valeur de la chose qui a
jours parfaite, et qu'elle produit tous les effets péri par la faute de l'un d'eux, non-seulement
que la loi attache aux obligations solidaires. au débiteur qui est en faute, mais encore à ceux
Mettons-la donc hors de cause. qui n'y sont pas. (N° 1257.)
275. — Mais voici les deux points sur les « Solidarité imparfaite : Il arrive souvent que
quels le combat est engagé. plusieurs personnes sont tenues solidairement,
Ils se rapportent : quoiqu'elles ne soient point des codébiteurs soli
1° A certaines dispositions de la loi qui pro daires proprement dits. De même que, dans la so
noncent la solidarité de plein droit, et dans les lidarité parfaite, le créancier a le droit de pour
quelles un parti considérable dans la doctrine et suivre chacun des codébiteurs pour le tout, de
dans la jurisprudence prétend ne voir qu'une même, dans la solidarité imparfaite, chacun des
solidarité imparfaite ; débiteurs peut être contraint de payer la dette
2° A certaines obligations, notamment à celles entière ; mais là s'arrête le droit du créancier.
qui résultent des quasi-contrats, des délits civils Il n'existe, en effet, aucun lien, aucune associa
ou des quasi-délits commis par plusieurs, à tion entre les débiteurs qui ne sont tenus que
l'égard desquelles aucun texte de loi ne pro d'une solidarité imparfaite; ils ne sont point
nonce la solidarité, et auxquelles néanmoins ce mandataires ou représentants les uns des autres,
même parti prétend appliquer la solidarité im ni à l'effet de recevoir les poursuites du créan
parfaite. cier, ni à l'effet de perpétuer l'obligation. Il en
Voilà le double et sérieux intérêt de notre résulte : 1° que la poursuite dirigée contre l'un
thèse, qui se révélera bientôt, de plus en plus, d'eux seulement n'interrompt point la prescrip
par les développements que nous allons fournir. tion à l'égard des autres; 2° que la sommation,
276. — Eh bien donc, disons-nous, il existe ou tout autre acte équivalent, par lequel le
un parti considérable qui professe cette distinc créancier met l'un des débiteurs en demeure, n'a
tion de la solidarité parfaite et de la solidarité point d'effet à l'égard des autres; 5° que la de
imparfaite avec ces deux applications. mande judiciaire qui n'est pas formée contre
Nous ne pouvons rien faire de mieux, de plus chacun d'eux ne fait courir les intérêts que con
clair ni de plus impartial que de reproduire l'ex tre le débiteur actionné ; 4° que si la chose périt
position que les partisans les plus autorisés de par la faute de l'un d'eux, les autres sont libé
cette doctrine en ont eux-mêmres présentée. rés. » (N° 1258.)
Voici comment s'exprime le regretté Mour 277. — Après cette exposition des caractères
- lon, dans la nouvelle édition de ses Répétitions différents qui distinguent, d'après cette doctrine,
(P., t. XXVI, p.207-209.j OU DES OBLIGATIONS. — Nº* 275-278. 75

la solidarité parfaite d'avec la solidarité impar 278. — Une autre distinction, différente de
faite, et des conséquences très-différentes aussi celle qui précède, a été proposée entre les dis
qui en résultent, Mourlon continue ainsi : positions de la loi qui prononcent de plein droit
« Mais dans quels cas la solidarité parfaite la solidarité.
a-t-elle lieu ? Dans quels cas la solidarité impar Les unes, a-t-on dit, constituent par elles
faite ? Le code ne nous donne aucune règle sur mêmes et dès avant toute condamnation judi
ce point ; voici, je crois, comment on pent sys ciaire, la solidarité parfaite ;
tématiser la distinction à faire entre ces deux Tandis que, au contraire, les autres ne consti
solidarités : tuent que la solidarité imparfaite, tant qu'une
« Lorsque la solidarité existe entre plusieurs condamnation judiciaire n'est pas intervenue
personnes qui se sont réunies, associées, pour contre les personnes que la loi déclare solidaire
s'obliger ensemble, ou plus généralement qui se ment responsables.
sont choisies, la solidarité est parfaite. Les dé Mais aussi (c'est sur ce point capital que la
biteurs se connaissent tous; et comme ils ont nouvelle distinction se sépare de la précédente)
entre eux des rapports journaliers d'affaires, il une fois que la condamnation judiciaire est
est naturel de supposer que, en acceptant la intervenue et a été, en effet, prononcée solidai
clause de solidarité, ils ont consenti à ne faire, rement, c'est la solidarité parfaite qui apparaît
à l'égard du créancier, qu'une seule et même et qui se déclare.
personne représentée par chacun d'eux. On con Cette doctrine est celle de nos savants collè
çoit alors qu'ils soient représentants les uns des gues, MM. Aubry et Rau, qui l'exposent avec leur
autres, à l'effet de recevoir les poursuites du netteté habituelle.
créancier, et que, en conséquence, chacun Après avoir rappelé les dispositions de la loi
d'eux soit réputé actionné par cela seul que l'un desquelles résulte, d'après eux, immédiatement
d'eux l'a été. Cette fiction n'a, en effet, rien de la solidarité parfaite, parce qu'elles ne sont que
dangereux ; les débiteurs ayant entre eux des déclaratives de la volonté présumée des parties,
rapports très-fréquents, dès que l'un d'eux sera telles que les articles 596, 1055, 1887, 2002 du
poursuivi, les autres en seront presque aussitôt code civil et les articles 22, 118, 140 et 187 du
avertis et, par conséquent, mis en demeure code de commerce ;
d'exécuter l'obligation. (N° 1259.) Ils ajoutent que, à côté de ces dispositions, il
4 Ainsi, la solidarité est toujours parfaite lors en est d'autres qui, dans des vues d'ordre pu
qu'elle est conventionnelle. blic ou par la garantie de certains intérêts, sou
« Que si elle est légale, elle est parfaite en mettent plusieurs personnes à la responsabilité
core, lorsqu'elle existe entre plusieurs per solidaire des suites d'un fait dommageable; telles
sonnes, unies par un intérêt commun, qui ont que les articles 595, 1142, 1754 du code civil et
entre elles des rapports fréquents, qui se con l'article 55 du code pénal.
naissent : par exemple, entre la femme tutrice Et voici comment ils caractérisent la diffé
et son mouvel époux (art. 595-596); entre les rence qui sépare celles-ci d'avec les premières :
exécuteurs testamentaires (art. 1055); entre plu « Les dispositions de cette nature, disent-ils,
sieurs emprunteurs à usage de la même chose ne créent pas directement et par elles-mêmes
(art. 1887); ou entre comandants (art. 2002). des obligations parfaitement solidaires; elles don
« Elle est imparfaite, au contraire, lorsque la nent seulement au créancier le droit d'agir pour
loi l'établit entre personnes qui ne se connaissent le total contre l'une ou l'autre des personnes
point, qui ne sont qu'accidentellement codébi responsables, et celui de provoquer contre toutes
teurs, qui n'ont entre elles que des rapports fort une condamnation solidaire. Il en résulte que
rares. Ainsi, les différents locataires d'une mai les effets attachés aux obligations solidaires pro
son incendiée (art. 1754) sont tenus solidaire prement dites ne s'étendent pas tous et néces
ment, en ce sens seulement que chacun peut être sairement aux cas de responsabilité légale dont
actionné pour le tout; mais ils ne sont point il vient d'être parlé, tant et aussi longtemps qu'il
· représentants les uns des autres. Un tel mandat ne n'est pas intervenu de condamnation judiciaire.
saurait, en effet, se supposer entre personnes C'est ainsi, par exemple, que jusque-là les actes
qui ne se sont jamais vues, qui peut étre ne se interruptifs de prescription et les demandes en
verront jamais. J'en dis autant de la solidarité |
justice dirigées contre l'un des obligés n'ont
qui existe soit entre les signataires d'une lettre point, en général, pour effet d'interrompre la
· de change ou d'un billet à ordre, soit entre per prescription et de faire courir les intérêts mora
sonnes qui ont été condamnées pour un même |
toires à l'égard de tous. C'est encore ainsi que
crime ou pour un même délit. le jugement obtenu par l'un des obligés, le ser
" Ainsi plusieurs personnes peuvent être te ment qu'il a prêté ou la remise qui lui a été faite,
nues solidairement, sans être pour cela de vérita ne libèrent les autres obligés que dans la pro
bles débiteurs solidaires. » (N° 1260.) portion du recours qu'ils auraient eu à exercer
º.

76 · DES CONTRATS (P., t. XXVI, p. 210-212.]

contre lui. Mais une fois la condamnation judi alors entre eux aucune solidarité, ni parfaite, ni
ciaire prononcée, toutes les règles relatives aux imparfaite.
rapports du créancier et des débiteurs solidaires Ulpien, supposant que plusieurs ont fait périr
deviennent applicables à l'obligation ainsi re un esclave, demande si chacun d'eux est tenu
connue... » (Sur Zachariae, t. III, p. 15-16, de la réparation totale?
Éd. B., t. I", $ 298, p.298.) · Et il répond précisément par notre distinc
22 9. - Nous venons d'exposer la distinc tion :
tion de la solidarité parfaite et de la solidarité « Si apparet cujus ictu perierit, ille, quasi occi
imparfaite dans son application aux dispositions derit, teneri. — Quod si mon apparet, omnes, quasi
de la loi qui prononcent la solidarité. occiderint, teneri... » (L, II, S, ff., Ad legem Aqui
Il faut l'exposer maintenant dans son applica liam.) -
«

tion à certaines obligations in solidum, pour les Ainsi, je ne pourrai demander à chacun des
quelles aucun texte de loi ne prononce la solida trois auteurs de l'incendie de ma récolte qu'une
rité. (Com. supra, n° 275, p. 74.) somme de 5,000 francs divisément.
Nous voulons parler des obligations résultant Quel argument, en effet, pourrait-on invoquer
des quasi-contrats, des délits civils ou des quasi pour établir ici la solidarité ?
délits, qui ne tombent pas sous l'application de Le texte de la loi ?
l'article 55 du code pénal, et par lesquels plu Il n'y en a aucun, car l'article 55 du code
sieurs personnes peuvent avoir engagé, eu même pénal suppose un fait prévu par la loi répressive.
temps, leur responsabilité envers un tiers, par Les principes ?
un même fait dommageable. Pas davantage.
Pierre, Paul et Jacques ont commis ensemble Car la distinction, que nous supposons recon
un quasi-délit à mon préjudice; ils ont, par im naissable, dans la part que chacun des auteurs
prudence, incendié ma récolte. du quasi-délit y a prise, fait qu'il existe, en réa
Le dommage est de 15,000 francs. lité, trois quasi-délits différents, et par consé
J'assigne l'un d'eux séparément, ou je les quent, non pas une seule dette, mais bien trois
assigne en même temps tous les trois; et je con dettes différentes !.
clus, contre chacun d'eux, à ce qu'il soit con Maintenant, dans quels cas sera-t-on autorisé
damné à me payer la somme intégrale de mes à diviser ainsi le fait dommageable, et à en ré
dommages-intérêts, soit 15,000 francs. partir, entre ceux qui y ont participé, la respon
Mais chacun d'eux me répond qu'il n'est tenu sabilité pécuniaire ?
que pour sa part et portion virile. Ce n'est plus là qu'une question d'espèce; et
Sont-ils fondés ? si délicate que puisse paraître cette distinction,
Une distinction doit être faite : elle n'en est pas moins, en soi, exacte et très
Ou la part de chacun d'eux dans la perpétra praticable.
tion du quasi-délit est distincte et reconnais Ajoutons que si chacun doit être responsable
sable ; entièrement de sa faute, nul ne doit être respon
Ou, au contraire, elle ne l'est pas; de sorte sable de la faute d'autrui. (Comp. Cass., 8 no
que chacun d'eux doit être considéré comme vembre 1856, Lefebvre, Pas. fr., p. 576 et Dev.,
ayant, à lui seul, commis le quasi-délit. 1856, I, 801 ; Cass., 14 août 1867, Sausset,
280. — Dans le premier cas, il n'y a pas, Pas. fr., p. 1079 et Dev., 1867, I, 401 ; Rodière,
croyons-nous, de difficulté à reconnaître que n° 515.)
chacun des auteurs multiples de ce quasi-délit 280 bis. — Mais, dans le second cas, lorsque
n'est tenu envers moi des dommages-intérêts la part de chacun de ceux qui ont concouru à la
que pour la part qu'il y a prise, et jusqu'à con perpétration du fait dommageable n'est pas
currence seulement du montant du dommage distincte et reconnaissable, il n'en saurait être
qu'il m'a lui-même causé. ainsi.
Aussi est-il généralement admis qu'il n'existe Et, au contraire, je puis demander alors à

1 Encore que l'obligation incombant à deux personnes quasi-délit commun la cause d'un recours de l'un des
soit indivisible, les dommages-intérêts résultant de son débiteurs solidaires contre l'autre. - Cass. belge, 26 mai
inexécution ne sont pas dus par voie de solidarité. -- 1865 (Pasic., 1865, 1, 185).
Brux., 25 octobre 1845 (Pasic., 1844, 2, 228). - Lorsqu'une demande en dommages-intérêts dirigée
— Il appartient au juge du fond de décider, par appré contre deux coassociés pour l'exploitation d'une remise à
ciation des faits, que les dommages intérêts qui résultent forfait, est basée sur l'inexécution d'une convention dans
d'actes se rapportant à la même affaire et constituant un laquelle la solidarité n'a pas été stipulée, il n'y a pas lieu
quasi-délit ou l'inexécution d'un contrat, doivent être mis de la prononcer contre eux. — Brux , 24 février 1858
- à charge de personnes déterminées, sans solidarité ou (Pasic., 1865, 2, 257). — Voy. aussi la note qui suit, p.78.
garantie entre les débiteurs. On ne peut trouver dans un [ED. B.]
| l'., t. XXVI, p. 212-215.j OU DES OBLIGATIONS. — N°* 279-285. 77

chacun d'eux séparément la réparation totale du refuser de la reconnaître dans les obligations ré
dommage que ce fait m'a causé. sultant des faits dommageables non prévus par
Je pourrai donc demander les 15,000 francs à la loi répressive.
l'un ou à l'autre des trois auteurs de l'incendie Car aucun texte alors ne prononçant une soli
de ma récolte. darité quelconque, rien ne fait obstacle à l'appli
Comment, en effet, me serait-il possible de cation des principes qui, d'après lui, n'attachent
diviser mon action contre eux et de faire à cha à ces faits qu'une solidarité imparfaite.
cun sa part dans la dette, puisqu'il ne m'est pas « La prescription interrompue vis-à-vis de
possible de savoir quelle est, dans le dommage l'un ne l'est donc pas, dit-il, par cela seul, vis-à-
qu'ils m'ont causé ensemble, la part individuelle vis de l'autre. » (Loc. supra cit.)
de responsabilité de chacun d'eux. 283. — M. Larombière va plus loin ; il ensei
D'où il suit que chacun d'eux est envers moi gne qu'il y a lieu, dans ce cas, à la vraie soli
réputé avoir commis, à lui seul, le fait domma darité, à la solidarité parfaite. -

geable tout entier, et qu'il en doit dès lors aussi, Telle paraît être, en effet, sa doctrine, d'après
à lui seul, la réparation tout entière. la manière dont il la présente :
Le motif sur lequel nous fondons cette respon « La solidarité, dit-il, n'existe pas seulement
sabilité pour le tout de chacun d'eux témoigne de plein droit, en matière de crimes et de délits,
qu'elle existerait dans le cas même où il s'agi aux termes de l'article 55 du code pénal; elle
rait d'un fait qui n'aurait pas pu être commis existe aussi en matière de simples délits civils
par une seule personne... quamvis id contrectare ou de quasi-délits. »
nec tollere solus posset. C'est donc bien la même solidarité que l'arti
L'impossibilité de déterminer la part de cha ticle 55 du code pénal décrète entre les indi
cun des auteurs du fait n'en serait pas moins vidus condamnés pour un même crime ou pour
toujours la même. un même délit, que M. Larombière déclare exis
Et nous dirions encore, dans ce cas, en em ter entre les auteurs ou coauteurs des simples
pruntant les paroles d'Ulpien : délits civils ou des quasi-délits.
« ... Neque enim potest dici pro parte... fecisse ! L'explication que l'auteur fournit ensuite ne
singulos, sed totius rei universos... » (L. 21 et 9, laisse, à cet égard, aucun doute.
ff., de Furtis.) Voici, en-effet, comment il s'exprime :
Chacun d'eux sera donc tenu pour le tout.... in « Il est bien évident d'abord que l'article 1202,
solidum. en disant que la solidarité doit être expressé
Cela est incontestable et incontesté. ment stipulée, indique suffisamment qu'il n'est
28 H. — Mais seront-ils tenus solidairement ? applicable qu'à la solidarité conventionnelle, et
Y aura-t-il entre eux une solidarité ? non aux engagements qui, résultant de dé
Et s'il y en a une, laquelle ? lits ou de quasi-délits, se forment sans conven
La solidarité parfaite ou la solidarité impar tion.
faite ? « D'un autre côté, si la solidarité a lieu de
Voici que nous rentrons dans les controverses plein droit, en matière d'infractions pénales, ce
dont nous étions, pour un moment, sorti. n'est pas tant à raison du caractère criminel du
La grande majorité des jurisconsultes, dans la fait qu'à raison de sa communauté et de son
doctrine, répondent ensemble et d'accord que indivisibilité entre tous ses auteurs, coauteurs
les auteurs multiples du fait dommageable sont ou complices. Comme il est impossible de dé
tenus solidairement..., qu'il y a entre eux solida terminer la part de chacun d'eux, soit dans la
rité, obligation solidaire. perpétration du fait, soit dans ses conséquences
Mais ils se divisent sur le point de savoir dommageables, chacun d'eux doit nécessaire
quelle est l'espèce de solidarité qu'ils déclarent ment et par la force même des choses être con
exister entre eux. sidéré comme étant individuellement la cause
282. — C'est une solidarité imparfaite, di du dommage, et être réputé avoir seul commis
sent les uns. -
le fait tout entier, indépendamment de la parti
Telle est notamment la doctrine de M. Ro cipation des autres; il doit donc réparer person
dière, dans son Traité de la solidarité et de l'indi nellement tout le dommage ; et de cette obliga
visibilité. (Nº 512-515.) tion même de réparer le dommage dans sa
Notre savant collègue , qui ne reconnaît totalité comme s'il en était seul auteur, il résulte
qu'après de grandes hésitations, à ce point même qu'il en est tenu solidairement.
qu'il semble finalement refuser de reconnaître « La solidarité résulte ainsi virtuellement des
la solidarité parfaite dans la disposition que l'ar seules dispositions de l'article 1582; si la loi n'a
ticle 55 du code pénal décrète contre les indi point expressément prononcé, comme l'article 55
vidus condamnés pour un même crime ou pour du code pénal, le mot de solidarité, elle a du moins
un même délit, devait, en effet, nécessairement suffisamment défini la chose, en obligeant pour
78 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 215-217.]

le total, à la réparation du dommage causé, celui même que nous venons de voir M. Larombière
qui par sa faute en a été l'auteur. » appliquer, dans ce cas, la solidarité parfaite,
M. Larombière termine sa démonstration en nous les voyons prononcer aussi la solidarité
déduisant de l'article 1754 du code civil le même contre chacun de ceux qui ont concouru à la per
argument qu'il a déduit de l'article 55 du code pétration du fait dommageable. º

pénal : Quelle solidarité, et de quelle espèce ?


« Nous ajouterons, dit-il, que l'article 1754 Les arrêts ne s'expliquent pas; ils ne définis
contient lui-même la consécration du principe sent pas le caractère de la solidarité qu'ils pro
de la solidarité en matière de quasi-délit. En IlOIlCeI1t. -

effet, la responsabilité solidaire qu'il établit Mais les motifs par lesquels ils entreprennent
contre tous les locataires, en cas d'incendie, est de la justifier semblent bien témoigner que c'est
fondée justement sur la présomption de faute aussi la vraie et parfaite solidarité qu'ils enten
établie par l'article 1755, tant qu'ils n'ont pas dent prononcer dans ce cas :
fourni les justifications que la loi exige; or, cette « Attendu, en droit, que du rapprochement
présomption de faute, en servant de principe à des articles 1202, 1217, 1218 et 1222 du code
une responsabilité totale contre chacun d'eux, civil..., il résulte que, par cela même que la
conduit nécessairement à une responsabilité solidarité doit être expressément stipulée dans
solidaire. L'article 1754 est ainsi tout à la fois la les contrats, il ne peut pas en être de même
r évélation et la consécration des règles du droit dans les cas où la méme solidarité dérive soit de
commun en matière de responsabilité. (Art. 1202, la nature elle-même de l'obligation, soit du délit
n° 22.) ou du quasi-délit de l'obligé... » (Cass., 29 jan
Nous avons donc raison de dire que, d'après vier 1840, Salmon, Pas. fr., p. 62 et Dev., 1840,
l'éminent auteur, c'est bien la solidarité parfaite I, 569.)
qui existe contre les auteurs d'un simple délit La même solidarité, dit l'arrêt, que celle qui
civil ou d'un quasi-délit. dérive des contrats ;
Cette solution d'ailleurs est enseignée égale Donc c'est la solidarité parfaite qu'il fait déri
ment, dans la doctrine, par un nombre considé ver des délits civils et des quasi-délits.
rable de jurisconsultes parmi les plus accré « Attendu (porte l'arrêt du 29 décembre 1852)
dités. (Comp. Merlin, Quest. de Droit, v° Solidarité, que les auteurs d'un fait dommageable sont
$ Il; Delvincourt, t. III, p. 685; Boncenne, t. II, tenus de réparer le préjudice qu'ils ont causé
p. 545; Rolland de Villargues, Répert., v° Res par leur faute; qu'ils en sont tenus solidairement,
ponsabilité, n° 42 et 49; Rauter, Droit criminel, lorsque le fait est le résultat d'un concert entre
t. I", p. 181 ; Sourdat, Traité général de la eux et qu'ils y ont simultanément concouru... »
responsabilité, t. I", n° 145 ; n°° 475 et suiv.) (Gallibert, Dev. et Pas. fr., 1855, I, 91 ; comp,
284. — Et la jurisprudence ? Cass., 8 novembre 1856, Lefebvre, Pas. fr.,
Comment décide-t-elle cette grave contro p. 576 et Dev., 1856, I, 801 ; Cass., 5 décembre
VerSe ? 1856, Demiannay, Pas. fr., p. 2 et Dev., 1858, I,
Les nombreux arrêts, soit des cours impé 82 ; Cass., 7 août 1857, Lauradour, Pas. fr.,
riales, soit de la cour de cassation, qui ont eu à p. 511 et Dev., 1857, I, 889 ; Cass., 12 mai
la résoudre, ont toujours consacré ce principe 1859, Duval, Dev., 1859, l, 485; Cass., 4 mai
que chacun des auteurs ou coauteurs d'un sim 1859, communauté de Picpus, Dev. et Pas. fr.,
ple fait dommageable doit être condamné pour 1859, I, 577; Cass., 5 mai 1865, Hertz, Dev. et
le tout à la réparation civile envers la partie Pas. fr., 1865, I, 251 ; Cass., 14 août 1867,
lésée !. Sausset, Pas. fr., p. 1079 et Dev., 1867, I, 401.)
A quoi nous adhérons complétement. 285. — On a pu remarquer, dans l'arrêt de
Mais ces arréts vont aussi plus loin; et de la cour de cassation du 29 décembre 1852, ce

1 Les auteurs d'un fait dommageable sont tenus soli titre de dommages-intérêts. —Liége, 1er avril 1848 (Pasic.,
dairement de réparer le dommage qu'ils ont causé par p. 175).
leur faute, surtout lorsque ce fait est le résultat d'un con — Quand le dommage provient de plusieurs causes et
cert entre eux. — Brux., 16 juin 1856 (Pasic., 1856, 2, qu'il est impossible de déterminer la part de chacune
554). d'elles dans le sinistre, il y a lieu de prononcer une con
•- Voy. aussi Bruxelles, 21 novembre 1855 (pillages); damnation solidaire à charge de toutes les personnes res
Brux., 26 janvier 1865 (administrateurs) Pasic., 1865, 2, ponsables de l'événement.— Brux., 8 janvier 1865 (Pasic.,
528) ; Brux., 15 juillet 1866 (communautés religieuses) et 1865, 2, 59).
12 février 1866 (commissaires au concordat) (ibid., 1867, - Il n'y a pas de solidarité entre deux établissements
2, 27 et 225). industriels distincts pour la réparation du dommage qu'ils
— Les syndics d'une faillite sont, suivant les circon ont causé. — Liége, 12 juin 1852 et 24 janvier 1857
stances, tenus solidairement envers les créanciers, même (Pasic., 1857, 2, 105; 1858, 2, 255). — Voy. aussi supra,
des infidélités commises par le caissier, leur cosyndic, à p. 76, note. [ÉD. B ]
".
[P., t. XXVI, p. 217-220.] OU DES OBLIGATIONS. — N°* 284-287. 79

motif, que les auteurs d'un fait dommageable que s'il n'eût existé qu'un seul établissement,
' sont tenus solidairement de le réparer, « lors aucun dommage en effet n'aurait été causé au
que le fait est le résultat d'un concert entre eux. » voisin. º

Le même motif se retrouve dans l'arrêt du La cause donc du dommage résultait seule
5 mai 1865 : ment de l'agglomération des gaz ou vapeurs qui
« Attendu que si, aux termes de l'article 1995 provenaient, en même temps, de ces divers éta
du code civil, il n'y a de solidarité entre les blissements.
comandataires qu'autant qu'elle est exprimée, C'était précisément le cas prévu par Ulpien
cette règle reçoit exception lorsque le dommage dans la loi 21, $ 9, au Digeste, de Furtis :
dont ils doivent réparation est le résultat d'une faute « ... Quamvis id contrectare nec tollere solus pos
commune et concertée... » (Hertz, Dev. et Pas. fr., set... » (Supra, n° 279, p. 76.)
1865, I, 251.) Nul concert d'ailleurs et nulle communauté
Ajoutons toutefois que cette circonstance, d'intérêts.
quoique relevée par les arrêts, d'un concert Mais qu'importe? .
entre les auteurs multiples du fait dommagea Tous ensemble n'en causaient pas moins col
ble, n'est d'ailleurs pas nécessaire pour que lectivement le dommage, quoique chacun d'eux
chacun d'eux soit condamné à la réparation to isolément, s'il eût été seul, ne l'eût pas causé.
tale. Tous ensemble, disons-nous, causaient le
Il suffit, indépendamment même de tout con dommage, comme si chacun d'eux en était seul
cert, que chacun d'eux doive être, d'après les l'auteur, puisque la part de chacun était impos
circonstances du fait, considéré comme s'il en sible à déterminer. -
était seul individuellement l'auteur. Et, par conséquent, chacun d'eux pouvait être
Et c'est, en effet, en ce sens que la jurispru poursuivi individuellement pour le tout. (Comp.
dence elle-même est formée. Cass., 25 août 1869, Maillet, Pas. fr., p. 1044 et
Voilà ce que constatent aussi MM. Aubry et Dev., 1869, I, 595.)
Rau; mais les termes dans lesquels s'expriment Aussi adhérons-nous à la décision qui a pro
nos savants collègues sembleraient indiquer de noncé, contre chacun d'eux, la condamnation
leur part un certain étonnement, si ce n'est une pour le tout. (Comp. infra, n° 291 ; Cass.,
désapprobation : 11 juillet 1826, Rigaud, Pas. fr., p. 155 et Sirey,
« La jurisprudence, disent-ils, va même plus 1827, I, 256; Cass., 8 novembre 1856, Lefeb
loin ; elle décide que le préjudice causé par la vre, Pas. fr., p. 576 et Dev., 1856, I, 801 ; Bor
réunion de plusieurs quasi-délits, c'est-à-dire de deaux, 9 février 1859, Grangé, Pas. fr., p. 80 et
plusieurs faits dommageables non accompagnés Dev., 1859, II, 499; Cass., 1" décembre 1868,
de l'intention de nuire, doit, lorsque le résultat Patriarche, Pas. fr., p. 894 et Dev., 1869, I,
en est indivisible, être solidairement réparé par 554.)
leurs auteurs, bien qu'il n'ait existé entre eux 286. — Nous venons d'exposer la théorie de
ni concert, ni même communauté d'intérêts. » la solidarité imparfaite.
(Sur Zachariae, t. llI, p. 17, Éd. B., t. I", $ 298, Et on a pu reconnaître si nous avions raison
p. 299.) d'annoncer combien elle est remplie de dissi
Nous répondons que la jurisprudence ne va dences et d'obscurités !
pas trop loin; car cette solution est la consé Il s'agit maintenant d'apprécier cette thèse
quence nécessaire du principe d'où dérive, con importante.
tre chacun des auteurs du fait dommageable, la 287. — Or, nous n'hésitons pas à déclarer
responsabilité, pour le tout, qu'il encourt; à sa qu'elle nous paraît, sur tous les points, inexacte,
voir que chacun d'eux est réputé en être effecti et dans le fond et dans la forme.
vement l'auteur pour le tout ; Notre thèse est donc qu'il n'y a pas deux
Or, ce principe est indépendant du point de espèces de solidarités: l'une, qui serait parfaite ;
savoir s'il a existé entre eux un concert ou une l'autre, qui serait imparfaite.
communauté d'intérêts. (Comp. infra, n° 296.) Il n'y en a qu'une seule, celle que la loi elle
La cour de cassation en a fait une application même reconnaît, et en dehors de laquelle il n'en
très-remarquable dans un arrêt du 11 juillet existe aucune autre.
1826, qui décide qu'il y a lieu de condamner à La solidarité est toujours parfaite, ou elle ne
la réparation, pour le tout, du dommage causé à l'est pas du tout.
un propriétaire voisin, chacun de plusieurs pro Nous faisons à la thèse contraire, dans sa dou
priétaires d'établissements industriels dont les ble application, ce double reproche :
vapeurs, par leur réunion et leur agglomération, * A. De ne vouloir point reconnaître la solida
l'avaient causé. Aucun des propriétaires de ces rité dans les cas où elle existe ;
établissements industriels, isolément, n'avait B. De vouloir la reconnaître dans les cas où
commis ni pu commettre ce dommage ; de sorte elle n'existe pas.
8() DES CONTRATS (P., t. XXVI, p. 220-222.;

28S. — A. Et d'abord, disons-nous, la thèse darité légale, s'écroule nécessairement devant ce


que nous combattons a le tort de ne vouloir syllogisme.
point reconnaître la solidarité dans les cas où 5° C'est bien ainsi d'ailleurs que le législa
elle existe. teur lui-même a pris soin de déclarer qu'il l'en
C'est ce qui lui arrive lorsqu'elle applique sa tendait.
distinction de la solidarité parfaite et de la soli Après avoir exposé, sur le projet de l'arti
darité imparfaite aux dispositions de loi qui pro cle 1202, que l'obligation solidaire ne doit point se
noncent la solidarité : présumer et qu'il faut qu'elle résuite clairement
1° En effet, le texte même de la loi repousse de la nouvelle convention des parties, M. Bigot
toute distinctionI. Préameneu ajoutait :
Quel est le mot que le législateur emploie dans « Il en serait autrement s'il s'agissait d'obli
les articles où l'on prétend ne trouver qu'une gations pour lesquelles la solidarité serait pro
solidarité imparfaite ? noncée par la loi; c'est ainsi qu'elle a été pro
Il emploie, purement et simplement, le noncée par l'ordonnance de 1675 (tit. VI, art. 7),
mot solidarité, solidairement, solidaire (comp. arti entre associés pour fait de commerce, et par
cles 596, 1442, 1754, code civil; art. 55, code les lois criminelles contre ceux qui sont condamnés
pénal) ; -
pour le même délit, etc. (Fenet, t. XIII, p. 251.)
Or, il a défini la situation que ce mot repré - On peut en voir une application remarqua
sente ; il a déterminé soigneusement les effets ble dans l'article 657 du code d'instruction cri
qui en résultent, sans faire nulle part aucune minelle : -

distinction ; « L'action publique et l'action civile résul


Donc lorsque le législateur ensuite emploie ce tant d'un crime de nature à entraîner la peine
mot, il entend évidemment l'employer dans le de mort ou des peines afflictives perpétuelles,
sens technique et complet qu'il y a lui-même ou de tout autre crime emportant peine afflictive
attaché. - et infamante, se prescriront après dix années
Et voilà bien ce qui résulte de l'article 1202, révolues, à compter du jour où le crime aura
d'après lequel la solidarité qui peut être stipulée été commis, si dans cet intervalle il n'a été fait
dans les conventions peut aussi avoir lieu de aucun acte d'instruction ni de poursuite.
plein droit, en vertu d'une disposition de la loi. « S'il a été fait, dans cet intervalle, des actes
Quelle solidarité donc en vertu d'une disposition d'instruction ou de poursuite non suivis de juge
de la loi, sinon la même solidarité que celle qui ment, l'action publique et l'action civile ne se
peut résulter des stipulations conventionnelles, prescriront qu'après dix années révolues, à
c'est-à-dire la seule solidarité que le code recon compter du dernier acte, à l'égard méme des per
naisse ! sonnes qui ne seraient pas impliquées dans cet acte
2° Aussi cet article 1202 rend-il, suivant-nous, d'instruction ou de poursuite. » (Ajout. l'art. 658.)
irrésistiblement applicables à la solidarité lé N'est-ce pas là précisément l'application de
gale, comme à la solidarité conventionnelle, tous l'article 1206 du code civil à l'un des cas de soli
les articles dans lesquels le législateur déter darité légale (celui que l'article 55 du code pé
mine les effets de la solidarité : nal) auquel la doctrine que nous combattons
Et l'article 1205, qui porte que « si la chose a refuse d'appliquer cet article?
péri par la faute ou pendant la demeure de 4° On se récrie que les dispositions des arti
l'un ou de plusieurs des codébiteurs solidaires, cles 1205, 1206 et 1207 impliquent, entre les
les autres codébiteurs ne sont point libérés de codébiteurs solidaires, des relations de société,
l'obligation de payer le prix ; » de mandat ou de cautionnement, par suite des
Et l'article 1206, qui porte que « les pour quelles ils peuvent être considérés comme
« suites faites contre l'un des débiteurs inter s'étant eux-mêmes constitués mandataires les
rompent la prescription à l'égard de tous; » uns des autres envers le créancier; et qu'au
Et l'article 1207, qui porte que « la demande cune relation de ce genre ne peut être supposée
« d'intérêts formée contre l'un des débiteurs dans les cas de solidarité légale, auxquels cette
« solidaires fait courir les intérêts à l'égard de doctrine applique la distinction de la solidarité
4 lOUlS. » imparfaite.
Trois articles que la thèse contraire refuse Mais cette objection ne nous paraît pas con
d'appliquer à certains cas de solidarité légale, cluante ; et nous y ferons deux réponses :
très-illogiquement, comme on voit, et très-arbi La première, c'est que le législateur a bien pu
trairement. - -
supposer ou mieux encore reconnaître, même
C'est-à-dire, si nous ne nous trompons, que dans ces cas, entre ceux qu'il déclare solidai
toute la théorie de la solidarité parfaite et de la
rement responsables, une sorte d'association,
solidarité imparfaite , dans les applications comme base de la solidarité qu'il leur imposo, à
qu'elle prétend faire de sa distinction à la soli l'instar de la solidarité conventionnelle.
[P., t. XXVI, p. 225-225.] oU DEs oBLIGATIoNs. — N° 288-289. 81

Est-ce que, en effet, cette association n'existe cointéressés, ce que l'on appelle la solidarité
pas, dans le cas de l'article 1442, entre le sub parfaite?
rogé tuteur et le tuteur, engagés tous les deux, Les partisans de la distinction ne le disent pas.
par la même fonction, dans une obligation com Et il est évident qu'ils ne pourraient pas le
mune ? - dire.
Et dans le cas de l'article 55 du code pénal, Ils s'expriment même en des termes qui sont,
est-il si extraordinaire que le législateur traite à notre avis, la preuve de cette impossibilité
les coauteurs du même crime ou du même délit, d'application pratique que nous reprochons à
comme s'étant associés ensemble pour le com leur doctrine.
mettre ? -
Dans la solidarité parfaite, dit Mourlon, il
Il n'y a point d'association valable pour les faut que les codébiteurs aient entre eux des RAP
crimes ni pour les délits... nulla societas malefi PoRTs TRÈs-FRÉQUENTs; tandis que dans la soli
ciorum ! darité imparfaite, ils n'ont entre eux que DEs
· Oh ! certainement non ! RAPPoRTs FoRT RAREs. (T. II, p. 658-659; supra,
En ce sens que les codélinquants ne peuvent n° 276, p. 74.)
invoquer eux-mêmes cette illicite association Mais vraiment est-ce que c'est là une règle, un
pour en retirer un bénéfice. critérium ?
Mais non pas en ce sens que le législateur, Et qui donc déterminera jusqu'à quel point
chargé qu'il est de la répression exemplaire de les rapports entre les intéressés auront été assez
leur méfait commun, ne doive le réprimer pré fréquents pour l'une et assez rares pour l'autre.
cisément d'autant plus.qu'il a été le fruit d'une Est-ce que le législateur aurait laissé les juges
association illicite. aux prises avec une telle difliculté, en fait, s'il
Ne serait-il pas illogique et déplorable que avait voulu admettre, en droit, une semblable
les coauteurs d'un méfait fussent mieux traités distinction?
pour avoir formé une association illicite que Aussi les partisans de cette distinction se di
s'ils avaient formé une association licite? visent-ils dans l'application qu'ils en font eux
Dans le cas même de l'article 1754 du code mêmes. -

civil, on a pu aussi considérer que les coloca D'après Mourlon, la disposition del'article 595,
taires de la même maison ne sont pas étrangers qui déclare le second mari solidairement respon
les uns aux autres; qu'ils ont accepté, en se pla sable des suites de la tutelle indûment conser
çant sous l'application de l'article 1754, une vée par la mère, prononce une solidarité par
sorte d'association entre eux quant aux risques faite (loc. supra cit.).
de l'incendie; et surtout, comme le remarque Tandis que ce n'est là qu'une solidarité im
fort judicieusement M. Colmet de Santerre, que, parfaite, d'après MM. Aubry et Rau. (T. IIl, p. 14,
à partir du moment où l'incendie a créé leur Éd. B., t. I", $ 298, p. 299.)
responsabilité collective, ils ont été avertis par Nous concluons donc que la solidarité, dans
la loi de ne pas se perdre de vue et de conserver, tous les cas où la loi la prononce, est bien et dû
les uns avec les autres, des relations devenues ment la solidarité parfaite, ou plutôt la solidarité
nécessaires. tout simplement, puisque nous n'en reconnais
Notre seconde réponse, c'est que, indépen sons pas deux espèces. -

damment des motifs sur lesquels peuvent repo 289. — Il faut même, suivant nous, rejeter
ser les articles 1205, 1206 et 1207, le législateur l'amendement que certains dissidents proposent,
a pu aussi, de sa souveraine autorité, vouloir en et qui consiste à dire que la solidarité pronon
appliquer les dispositions au profit de certaines cée par la loi, dans celles de ses dispositions
personnes dont il lui a paru nécessaire de garan sur lesquelles la thèse que nous examinons
tir les intérêts. C'est ainsi qu'il arrive quelque s'agite, n'est qu'imparfaite tant qu'une condam
fois qu'une disposition qui a été inspirée par des nation judiciaire n'a pas été prononcée contre
motifs particuliers est appliquée, une fois faite, les obligés, mais qu'elle devient parfaite après
même à des cas où ces motifs ne paraîtraient pas la condamnation judiciaire prononcée contre
exister. -
eux. (Comp. supra, n° 278, p. 75.).
5° Nous ajouterons un dernier argument qui Les mêmes arguments par lesquels nous ve
complète notre démonstration contre la distinc nons de démontrer (c'est du moins notre espé
tion si accréditée de la solidarité parfaite et de rance) que toutes les dispositions de la loi qui
la solidarité imparfaite. prononcent la solidarité ont le même caractère
C'est que cette distinction est, suivant nous, et le même effet, démontrent aussi que cette
arbitraire, à ce point qu'elle en devient, à vrai espèce de schisme n'est pas non plus admissible.
dire, impraticable. Notre savant collègue, M. Rodière, y ajoute
Où serait, en effet, la mesure exacte des rap encore un autre motif très-juridique :
ports suffisants pour faire reconnaître, entre les « Si l'on ne peut pas, dit-il, supposer, entre
DEMOLOMBE. 15. 6
82 DES C0NTRATS [P., t. XXVI, p. 225-228.7

les codélinquants, un mandat réciproque avant civil ou un quasi-délit, sans qu'on puisse distin
le jugement, on ne peut pas admettre mon plus guer la part de chacun d'eux dans la perpétra
que le jugement en tienne lieu ; puisque les juge tion du fait ou dans ses conséquences domma
ments ne sont, en principe, que déclaratifs des geables, il est logique et juridique que chacun
droits préexistants, et qu'ils ne peuvent point d'eux soit tenu de le réparer pour le tout,
changer le caractère des droits qu'ils consta comme s'il l'avait seul, en effet, commis pour le
tent. » (N° 512.) tOut.

29O. — Ce n'est donc, à notre avis, que Et voilà certainement aussi la conclusion qu'il
dans les cas exceptionnels où la loi elle-même est permis de déduire des termes de l'art. 1582,
apporte des modifications à la solidarité qu'elle d'après lequel :
prononce, qu'il y a lieu de reconnaître une soli « Tout fait quelconque de l'homme qui cause
darité, nous ne demandons pas mieux, si l'on « à autrui un dommage, oblige celui par la faute
veut, que de dire alors aussi imparfaite, dans la « duquel il est arrivé à le réparer. »
mesure où la loi l'a modifiée. Comme pareillement des termes de l'arti
Telle est la solidarité que le code de com cle 1585, d'après lequel :
merce prononce contre les divers signataires « Chacun est responsable du dommage qu'il a
d'une lettre de change ou d'un billet à ordre. « causé non-seulement par son fait, mais encore
Pour celle-ci, en effet, le législateur lui-même « par sa négligence ou par son imprudence ; »
s'est expliqué; car, après avoir disposé, dans les Deux articles d'où résulte en effet, contre cha
articles 140 et 187 du code de commerce, que cun de ceux qui ont commis le fait dommageable,
tous les souscripteurs de la lettre de change sont sans que l'on puisse discerner dans quelle me
tenus à la garantie solidaire envers le porteur, sure il l'a commis, l'obligation de réparer, pour
il dispose, dans les articles 167 et 168, que le le tout, le dommage qu'il a causé.
recours du porteur non payé n'est pas toujours Il y aura lieu sans doute ensuite d'examiner
exercé utilement contre un seul des débiteurs quels rapports peut créer cette obligation iden
pour tous ; tique, quoique indépendante, qui pèse en entier
C'est-à-dire qu'il modifie le caractère de la distinctement sur chacun d'eux ; et c'est en ce
solidarité et qu'il la rend imparfaite, puisqu'il point surtout que le silence du législateur peut
soustrait cette solidarité particulière à l'applica paraître regrettable. (Comp. infra, n" 501-502.)
tion de l'article 1206, d'après lequel « les pour Mais quant à l'obligation, pour chacun d'eux,
suites faites contre l'un des débiteurs solidaires de réparer, pour le tout, le dommage, la voilà,
interrompent la prescription à l'égard de tous. » croyons-nous, très-juridiquement et très-équita
(Comp. Colmet de Santerre, t. V, n° 155 bis, III; blement établie.
Rodière, n° 272 à 280.) Telle est, en effet, comme on l'a vu déjà, la
Voilà le premier reproche que nous adressons solution généralement admise dans la doctrine
à la thèse que nous avons cru devoir combattre. et dans la jurisprudence .
(Comp. supra, n° 287, p. 79.) Et dans ces termes, nous y adhérons tout à
| 291. — B. Voici le second : fait. (Comp. supra, n° 285, p. 78.)
Nous disons qu'après n'avoir pas voulu recon 292. — Mais ce que nous oserons aussi re
naître la solidarité dans les cas où elle existe, procher tout à fait à la doctrine et à la jurispru
elle veut, au contraire, la reconnaître dans les dence, c'est de déclarer cette obligation-là soli
cas où elle n'existe pas. - daire, et de décider que les auteurs multiples
C'est ce qui lui arrive lorsqu'elle déclare soli d'un délit civil ou d'un quasi-délit sont tenus
daire l'obligation, qui incombe à chacun des solidairement d'en réparer les conséquences
auteurs d'un délit civil ou d'un quasi-délit, de dommageables.
réparer, pour le tout, le dommage qu'il a causé. Qu'ils en soient tenus in totum, nous en con
Cette hypothèse, nous en convenons, n'a pas V6 IlOIlS.

été nettement réglée par le législateur ; ou plutôt Mais nous méconnaissons qu'ils en soient
même, le législateur ne paraît pas s'en être préoc tenus totaliter;
cupé. Suivant les expressions traditionnellement
Mais nous avons annoncé déjà la solution consacrées pour exprimer cette différence.
qu'elle doit recevoir, soit d'après les principes, (Comp. Pothier, n° 262, suivant Colmet de San
soit d'après les textes de notre code. terre, t. V, n° 255 bis, II.)
Ce que les principes généraux du droit, d'ac Loin de nous la pensée de susciter une vaine
cord avec l'équité, exigent en effet, par leur querelle de mots !
seule et propre puissance, c'est que chacun de Nous n'insisterions pas s'il ne s'agissait que
ceux qui ont commis un dommage à autrui soit d'une dénomination inexacte ; d'autant plus que
tenu de le réparer. cette inexactitude est, nous le reconnaissons,
Or, lorsque plusieurs out cominis un délit fort excusable.
[P., t. XXVI, p. 228-251.] OU DES OBLIGATIONS. — Nº* 290-294. , 8.5

On a vu, en effet, que le mot français solidaire, « Attendu (porte l'arrêt de la cour de cassa
solidarité, dérive du mot latin solidum, qui signi tion du 8 novembre 1854) que le dommage dont
fie précisément l'entier, le tout, le total. (Comp. la réparation était ordonnée avait été causé par
supra, n" 116 et suiv., p. 52.) deux personnes, sans qu'on pût déterminer la
De sorte que ce mot pourrait être entendu, part que chacune avait prise dans ce fait ; — que
dans notre terminologie moderne, de deux ma cette réparation constituant un objet INDIvIsIBLE, le
nières : tribunal a pu condamner soLIDAIREMENT les de
Soit dans son acception étymologique et gé mandeurs en cassation au payement des dom
nérale, pour désigner toutes les obligations par mages-intérêts... » (Lefebvre, Pas. fr., p. 576 et
lesquelles plusieurs sont tenus chacun pour le Dev., 1856, I, 801.)
tout ; L'arrêt de la même cour, du 29 janvier 1840,
Soit dans son acception technique et spéciale, vise même formellement les articles qui s'occu
pour désigner l'espèce particulière d'obligation pent des obligations divisibles et indivisibles.
par laquelle plusieurs sont tenus, chacun pour « Attendu, en droit, que du rapprochement
le tout, avec les conséquences déterminées que des articles 1202, 1217, 1218 et 1222 du code
la loi y attache. civil et des articles 126 et 1056 du code de pro
Notre législateur, toutefois, n'a pas admis cédure civile, il résulte : 1° que par cela même
cette double acception du mot solidarité. (Comp. que la solidarité doit être expressément stipulée
supra, n° 288, p. 80.) dans les contrats, il ne peut pas en être de même
Et le mieux serait sans doute de l'imiter, dans dans les cas où la même solidarité dérive soit de
. la théorie et dans la pratique, et de ne point la nature elle-même de l'obligation, soit du délit
appliquer ces qualifications : solidaire, solidarité, ou quasi-délit de l'obligé ... » (Salmon, Pas. fr.,
solidairement, aux obligations qui sont simple p. 62 et Dev., 1840, I, 569.)
ment in solidum. Comment n'être pas frappé de ce mélange de
« Sous ce rapport, dit M. Rodière, toutes les la solidarité avec l'indivisibilité !
fois qu'il y a obligation in solidum, les juges Que veulent dire ces arrêts par un tel rappro
feraient mieux d'employer ce mot, ou de dire chement de l'article 1202, qui est relatif aux
simplement que les condamnés seront tenus cha obligations solidaires, et des articles 1217, 1218
cun pour le tout, que d'employer l'expression soli et 1222, qui sont relatifs aux obligations indivi
dairement. » (N° 519.) sibles ?
.Ne nous faisons pas d'illusion pourtant, et ne Est-ce que l'action indivisible est, par cela
demandons pas l'impossible ! même, solidaire ? ou que l'obligation solidaire
Non, nous ne demandons pas que l'on parle est, par cela même, indivisible ?
latin, ni même que l'on se rappelle toujours, Évidemment non !
avec une rigoureuse précision, les différences Telle ne saurait être la pensée des arrêts ; il
théoriques qui distinguent, dans notre termino est élémentaire qu'autre chose est la solidarité,
logie française, l'obligation solidaire d'avec la autre l'indivisibilité. (Art. 1219.)
simple obligation in solidum. Mais alors quel est le caractère que l'on attri
Que l'on applique donc, si l'on veut, le mot bue à l'obligation qui incombe aux coauteurs
solidaire à la simple obligation in solidum; d'un délit civil ou d'un quasi-délit, de réparer,
Mais à la condition qu'il sera bien entendu chacun pour le tout, le dommage qui en est ré
que c'est une qualification impropre, et qu'il sulté ?
n'existe alors aucune solidarité. Est-elle indivisible ?
293. — Or, ce n'est pas là ce que l'on fait. Est-elle solidaire ?
Et, tout au contraire, c'est bien la solidarité, Elle n'est certainement pas, en même temps,
dans son acception technique, que les partisans l'une et l'autre.
de la thèse que nous combattons appliquent à la Et si elle est l'une ou l'autre, laquelle ?
simple obligation in solidum : C'est ce point, capital pourtant, que les arrêts
Les uns y trouvant une solidarité imparfaite ; laissent dans l'ombre.
Les autres même allant jusqu'à décider que 294. — Eh bien, nous croyons qu'il faut, au
cette solidarité est parfaite, et lui attribuant les contraire, très-certainement répondre qu'elle
effets de la même solidarité que celle qui résulte n'est ni l'une ni l'autre, ni indivisible, ni soli
d'un contrat. (Arrêt de la cour de cassation du daire.
29 janvier 1840, cité infra.) Elle n'est pas indivisible.
Il faut voir les auteurs et les arrêts aux prises Car l'indivisibilité d'une obligation procède de
avec cette théorie ! la chose qui en est l'objet (art. 1217)... realis est
Comme ils versent, si j'osais dire ainsi, tout indivisibilitas, dit Dumoulin.
aussitôt de la solidarité dans l'indivisibilité, sans Or, quelle est la chose qui fait l'objet de cette
pouvoir se tenir dans l'une plus que dans l'autre! obligation pour le tout ?
84 DES CONTRATS (P., t. XXVI, p. 251-254.j

Ce sont des dommages-intérêts, c'est-à-dire ce vant nous, des obligations indivisibles une class
qu'il y a, parmi toutes les choses, de plus divi des obligations in solidum. -

sible, une somme d'argent. Nous oserons donc, cette fois encore, faire
Et vraiment il n'est pas possible de laisser entendre une protestation doctrinale contre
passer sans une protestation doctrinale ce motif cette nouvelle confusion pire encore peut-être
de l'arrêt du 8 novembre 1854, que la réparation que celle que nous avons déjà signalée !
du dommage causé par les coauteurs d'un quasi Non , cette obligation-là n'est pas indivi
délit constitue UN oBJET INDIvIsIBLE ! - sible !
M. Larombière a bien vu la pente glissante 295. — Nous ajoutons qu'elle n'est pas non
qui conduisait fatalement cette doctrine à la con plus solidaire, comme on veut la faire, dans le
fusion de la solidarité avec l'indivisibilité. sens technique et spécial de ce mot.
Mais la pente était, en effet, trop glissante; et Il faut, en effet, se garder de confondre l'obli
il y a été lui-même entraîné. gatiou solidaire ainsi entendue avec la simple
« Que l'on ne dise point, s'écrie-t-il, que obligation in solidum.
c'est confondre la solidarité et l'indivisibilité. Il Deux différences capitales et tout à fait juri
ne s'agit point, en effet, d'une obligation dont le diques, suivant nous, les séparent l'une de
payement soit indivisible; car la réparation du l'autre : -

dommage causé, consistant dans une somme de 1° La solidarité est une dérogation au droit
dommages-intérêts, est une chose divisible de sa commun ; c'est une certaine qualité qui s'ajoute,
Ila lul'e. » accidentellement et exceptionnellement, à une
Oh ! certainement oui. obligation d'ailleurs parfaite dans ses éléments
C'est ce que nous venons nous-méme de rap constitutifs; et comme c'est là, en effet, une
peler. qualité accidentelle et exceptionnelle, on com
« Mais, ajoute M. Larombière, l'INDIvIsIBILITÉ prend qu'il faut qu'elle soit ajoutée spéciale
ExIsTE, non dans le remboursement de la répa ment, soit par la volonté des parties, soit par la
ration, mais dans la cause de l'engagement; non loi.
dans le payement des dommages-intérêts légiti Tout autre est la simple obligation in solidum !
mement dus, mais dans le fait auquel tous ont par Pourquoi est-elle in solidum ?
ticipé par une fraude ou une faute commune; or, Eh ! mais parce que telle est, à elle-même, sa
c'est précisément ce fait, cause indivisible de nature propre et constitutive ; c'est sa manière
l'obligation, dont la perpétration et les consé d'être ; elle est comme cela et pas autrement. Il
quences dommageables imposent à chacun de ses n'y a en elle aucune dérogation au droit com -
auteurs une responsabilité pour le tout; respon mun, aucune qualité accidentelle et exception
sabilité QUI sERT DE PRINCIPE A LA soLIDARITÉ... » nelle ; elle procède tout entière, telle qu'elle est,
(Art. 1202, n° 22.) soit de la convention, soit d'un fait déterminé
Comment ! l'indivisibilité existe !... et c'est la quelconque.
responsabilité qu'elle engendre qui sert de principe Aussi n'est-il pas nécessaire qu'une stipula
à la solidarité ! tion spéciale des parties ou un texte de loi
Et l'indivisibilité existe dans la cause de l'obli intervienne pour que chacun de ceux qui s'y
gation ! trouvent engagés soit tenu pour le tout, puisque
Mais ce n'est pas la cause de l'obligation qui c'est en cela que l'obligation elle-même con
crée l'indivisibilité ; c'est soN oBJET. siste.
L'indivisibilité, elle procède de la nécessité C'est donc, à notre avis, inexactement que
même ; elle dérive de la nature de l'objet de nos savants collègues MM. Aubry et Rau ensei
l'obligation. gnent que :
Tandis que c'est de la nature du lien qui oblige « La responsabilité légale, qui peut conjoin
les auteurs multiples d'un fait dommageable que tement peser sur quelques personnes, n'a lieu
dérive, pour chacun d'eux, l'obligation d'en ré in solidum qu'autant que cet effet lui a été formelle
parer, pour le tout, les conséquences. ment et explicitement attribué par une disposition
L'obligation indivisible procède d'une cause de la loi. » (Sur Zachariae, t. III, p. 16-17,
réelle qui tient à la chose elle-méme. Ed. B., t. I", $ 298, p. 299.) -

L'obligation in solidum procède d'une cause Nous maintenons, au contraire, que l'obliga
personnelle qui tient à la personne de chacun dés tion in solidum a lieu indépendamment de toute
débiteurs. disposition de la loi; elle a lieu par la force
Aussi, notre savant collège, M. Rodière, nous même des choses, par la nécessité des situations,
paraît-il commettre une confusion regrettable, lorsque, en effet, il sort de ces situations une
lorsqu'il enseigne que l'obligation in solidum obligation telle, par sa propre constitution, que
existe entre tous les débiteurs d'une obligation indi plusieurs s'en trouvent tenus chacun pour le
visible (n° 269), faisant ainsi, mal à propos, sui tOUlt .
[P., t. XXVI, p. 254-256.) OU DES OBLIGATIONS. — N° 295-500. 85

La volonté des parties ou la disposition de la attachés à l'obligation solidaire proprement dite.


loi serait sans doute indispensable pour la ren (Comp. Toullier, t. XI, n° 151, Éd. B., t. VI,
dre solidaire. p. 61 ; Duranton, t. XI, n° 194, Éd. B., t. Vl,
Et c'est bien pourquoi elle n'est pas solidaire, p. 290; Marcadé, art. 1202, n° 604; Deville
et demeure simplement in solidum, toutes les neuve, Observations sur l'arrêt de la cour de cas
fois que ni la volonté des parties ni la loi n'y sation du 25 juillet 1852, Lazare Cerf, Dev. et
ont ajouté cette qualité accidentelle de la solida Pas. fr., 1852, I, 689.)
rité. 298. — Nous ne lui appliquerons donc pas
Voilà la première différence entre l'obligation l'article 1205 ; -

solidaire et la simple obligation in solidum. Et, tout au contraire, si la chose qui en fait
296. — 2° Voici la seconde : l'objet périt par la faute ou pendant la demeure
L'obligation solidaire est nécessairement une de l'un ou de plusieurs des débiteurs, les autres
obligation conjointe. . débiteurs, qui ne sont ni en faute ni en demeure,
La solidarité, c'est la conjonction elle-même, seront libérés et déchargés, en conséquence, de
cimentée d'une manière particulièrement éner l'obligation d'en payer le prix.
gique; aussi implique-t-elle toujours une con 2° Ni l'article 1206 ;
vention que les obligés ont formée ou que la loi Et, tout au contraire, les poursuites faites
suppose avoir été formée entre eux ; convention contre l'un des débiteurs n'interrompront pas la
de société, de mandat ou autre ; et de là précisé prescription à l'égard de tous.
ment tous les effets qui en dérivent, soit entre 5° Ni l'article 1207 ;
le créancier et chaéun des codébiteurs, soit Et, tout au contraire, la demande d'intéréts
entre les codébiteurs entre eux. formée contre l'un des débiteurs ne fera pas cou
Tout autre est encore, sous ce nouvel aspect, rir les intérêts à l'égard de tous.
la simple obligation in solidum. 299. - 4° Pareillement, le jugement obtenu
La conjonction des divers obligés n'y est pas par l'un des débiteurs ;
une condition nécessaire de son existence. Ou le serment prêté par lui ;
Qu'elle puisse s'y rencontrer, cela est vrai; et Ou la remise qui lui aurait été faite ; .
encore ne sera-ce jamais cette conjonction véri Ne libéreront pas, dans l'obligation in soli
table qui lie, par de mutuels consentements, les dum, les autres débiteurs ;
codébiteurs solidaires. -
Si ce n'est jusqu'à concurrence du recours
Mais ce qui est certain, c'est que l'obligation qu'ils pourraient avoir à exercer contre lui.
in solidum peut exister indépendamment de (Comp. Rodière, n° 172.) -

toute convention, et même de tout rapport quel On peut voir, dans l'excellente étude de
conque entre les débiteurs multiples, qui en M. Demangeat sur les Obligations solidaires en
sont tenus chacun pour le tout. droit romain, que des différences analogues à
Aussi avons-nous vu la jurisprudence déclarer celles que nous signalons existaient aussi, chez
tenus in solidum les divers propriétaires d'éta les Romains, entre les correi promittendi et les
blissements industriels dont les vapeurs, par débiteurs simplement tenus in solidum (p. 11
leur réunion et leur agglomération, avaient causé et 97.)
un dommage au propriétaire voisin, encore bien 300. — 5° Marcadé, qui enseigne aussi les
qu'il n'y eût, entre ces industriels, aucune espèce solutions qui précèdent, ou du moins celles d'en
de relation. tre elles qu'il a prévues, ajoute que chacun des
Et voilà pourquoi nous reprochions dès ce auteurs multiples de l'obligation in solidum pour
moment, à nos savants collègues, MM. Aubry et rait invoquer, contre le créancier, le bénéfice de di
Rau, de paraître s'en étonner en disant que la vision. (Art. 1202, n° 604.)
· jurisprudence a été jusque-là. (Supra, n° 285, En quoi il trouve une nouvelle différence
p. 78. entre l'obligation solidaire et l'obligation in soli
C'est que, en effet, elle ne pouvait pas ne pas dum, à laquelle l'article 1205 n'est pas, suivant
y aller. lui, plus applicable que les articles 1205, 1206
Car cette réciproque indépendance des liens et 1207.
divers tout à fait distincts par lesquels plusieurs Mais c'est là, croyons-nous, une défaillance
sont tenus, chacun pour le tout, dans l'obliga du savant auteur, qui avait, jusqu'à cette der
tion in solidum, en est précisément le trait carac nière solution, si exactement déduit les vraies
téristique et celui qui sert le mieux à la distin conséquences que l'obligation in solidum, juridi
guer de l'obligation solidaire. quement appréciée, doit produire. -

297. — D'après cette origine de l'obligation Non, elle ne doit pas produire le bénéfice de
in solidum, comme aussi d'après le caractère que division au profit des divers débiteurs qui en
nous venons de lui reconnaître, il est clair sont tenus chacun pour le tout, puisque précisé
qu'elle ne saurait produire les effets qui sont ment chacun d'eux en est tenu d'une façon dis
86 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 257-259.,

tincte, par un lien tout à fait séparé du lien qui ne saurait guère être préjudiciable au créancier
oblige les autres. - demandeur, peut être très-avantageux au débi
3t} H. — 6° En faut-il aussi conclure que teur poursuivi , en lui permettant de faire
celui des débiteurs in solidum qui est poursuivi rendre le jugement commun avec les autres débi
pour le tout par le créancier ne peut pas teurs, et de n'être pas exposé à ce qu'ils contes
opposer l'exception de garantie, ni demander tent son action en recours, en soutenant le mal
un délai pour mettre en cause les autres débi fondé d'un jugement qui n'aurait été rendu que
teurs? contre lui seul.
M. Rodière enseigne l'affirmative; et c'est là, Nous concluons donc que le débiteur in soli
suivant lui, une nouvelle différence encore entre dum qui est poursuivi pour le tout, peut deman
les simples obligations in solidum et les obliga der un délai pour mettre en cause les autres
tions solidaires : débiteurs, si, en effet, il peut, lorsqu'il a payé le
« Dans celles-ci, dit-il, le débiteur actionné tOut, exercer un recours contre eux.
peut user, vis-à-vis du créancier, de l'exception 302. — 7° Mais peut-il exercer ce recours ?
dilatoire de garantie; il en est autrement dans Telle est notre dernière question sur les effets
celles-là. La partie actionnée peut bien parfois de l'obligation in solidum, pour lesquels nous
avoir un recours à exercer contre un tiers ; mais sommes, comme on voit, si dépourvus de toute
ce recours est tout autre chose qu'une garantie, règle législative.
qui ne peut découler que d'un contrat; il ne Eh bien donc, celui des obligés qui a payé for
peut, par conséquent, produire l'exception de cément ou volontairement le total de la dette au
garantie. » (N° 174.) créancier, a-t-il une action en recours contre les
Cet argument est sans doute fort spécieux. autres obligés ?
Nous ne croyons pas pourtant devoir en ad Cette question suppose que le créancier qui
mettre la conclusion ; et ce n'est pas, à notre a reçu le total de l'un des obligés n'a plus d'ac
avis, commettre une défaillance pareille à celle tion contre les autres, et que, par conséquent, le
que nous venons de reprocher à Marcadé, que payement fait par l'un d'eux éteint la dette à
d'accorder à celui des débiteurs in solidum qui l'égard de tous.
est poursuivi pour le tout, un délai pour mettre Telle est, en effet, la règle.
en cause les autres débiteurs. Les obligations dont chacun de ces débiteurs
Lorsque ce débiteur, qui est poursuivi seul est tenu, quoique distinctes les unes des autres,
pour le tout, aura en effet payé le tout, aura n'ont pourtant, toutes ensemble, qu'une seule et
t-il, oui ou non, un recours contre les autres dé même cause et qu'un seul et même objet :
biteurs ? La cause, c'est le fait qui a occasionné le dom
Cette question, nous en convenons, peut pa mage ;
raître, au point de vue théorique, difficile à L'objet, c'est la réparation pécuniaire de ce
résoudre affirmativement, surtout lorsqu'il s'agit dommage.
de délits civils ou de quasi-délits. D'où il suit que, lorsque l'un des obligés a
Et c'est alors en effet que l'on peut invoquer payé le montant total de la réparation, le créan
le principe qu'il ne saurait y avoir ni mandat, cier, désormais satisfait, n'a plus d'action puis
ni société, ni cautionnement pour un fait illicite, qu'il n'a plus d'intérêt.
et que, par conséquent, aucune action en garan « ... Cum nihil intersit, disait excellemment
" tie m'en peut non plus résulter. Ulpien. (L. 1, $ 4, ff., De eo per quem factum erit
Nous allons voir néanmoins que l'action en quominus quis in jud. sistat.)
recours est accordée au débiteur in solidum qui , De quoi s'agit-il, en effet, pour le créancier ?
* a payé le tout, contre les autres débiteurs. (In De faire un gain, de s'enrichir ?
fra, n° 502 et 507.) Évidemment non.
Or, cette solution étant donnée, notre avis est Il ne s'agit que d'être indemnisé d'un préju
qu'il est juridique et équitable d'autoriser celui dice et de ne pas être appauvri. '
des débiteurs qui est poursuivi à mettre en cause Il est vrai que, en droit romain, lorsque plu
les autres débiteurs. sieurs étaient tenus en même temps d'une action
Cela est juridique ; car, aux termes de l'arti pénale, le payement fait par l'un ne libérait pas
cle 175 du code de procédure, la partie assignée les autres.
qui prétend avoir le droit d'exercer contre un « In furibus ejusdem rei pluribus, non est prop
autre une action en garantie, jouit à cet effet terea caeteris pœna deprecatio, quod ab uno jam
d'un délai de huitaine; or, cette disposition est exacta est. ) (L. 21, $ 9, ff., de Furtis.)
générale et comprend toutes les hypothèses dans Mais ce n'est, en effet, qu'à l'action pure
lesquelles cette situation d'une garantie simple, ment pénale que s'applique ce fragment de Try
comme on dit, peut se produire. phoninus.
Cela est équitable; car ce délai très-court, qui Et quand il s'agit soit de l'action purement
P, t. xxvi, p 259-212 ! OU DES OBLIGATIONS. — Nº* 501-507. 87

rei persecutoria, soit même de l'action que l'on celui qui a payé le total ne peut avoir contre ses
a nommée pénale unilatérale, le payement fait codébiteurs ni l'action pro socio, ni l'action man
par l'un des obligés libérait tous les autres. dati; nec enim ulla societas maleficiorum (L. 1,
Et voilà certainement ce qu'il faut décider $ 14, ff., de Tut. et Rat.). Nec societas aut manda
dans notre droit. tum ſlagitiosa rei ullas vires habet (L. 55, $ 2, ff.,
303. — Mais alors revient notre première de Contrah. empt.). Rei turpis nullum mandatum
question, qui elle-même se divise en deux bran est (L. 6, $ 5, ff., Mandati). Selon les principes
ches : scrupuleux des jurisconsultes romains, le débi
a. — Celui des débiteurs qui a payé le tout teur qui a payé le total n'a, en ce cas, aucun re
a-t-il un recours contre les autres débiteurs ? cours contre ses codébiteurs.
b. — En cas d'affirmative, dans quelle pro « Notre pratique française, plus indulgente,
portion ce recours doit-il s'exercer contre cha accorde, en ce cas, une action à celui qui a payé
cun d'eux ? -
le total, contre chacun de ses codébiteurs, pour
304. — a. La première question pourrait répéter de lui sa part (voy. Papon, L. 24, tit. 12,
d'abord paraître délicate. • n° 4). Cette action ne naît pas du délit qu'ils ont
Que, dans l'obligation solidaire, celui des commis ensemble : nemo enim ex delicto consequi
codébiteurs qui a payé le total de la dette ait potest actionem; elle naît du payement qu'il a fait
un recours contre ses codébiteurs, cela se com d'une dette qui lui était commune avec ses co
prend. - débiteurs, et de l'équité qui ne permet pas que
La cause de ce recours est, en effet, toute ses codébiteurs profitent, à ses dépens, de la
simple ; c'est la convention, société, mandat, libération d'une dette dont ils étaient tenus
cautionnement, d'où dérive la conjonction qui comme lui. C'est une espèce d'action utilis nego
sert de base à la solidarité; il y a donc toujours tiorum gestorum, fondée sur les mêmes raisons
là une cause, une qualité déterminée en vertu de d'équité par lesquelles est fondée l'action que
laquelle ce recours s'exerce. nous donnons, dans notre jurisprudence, au
Mais sur quelle cause fonder, dans la simple fidéjusseur qui a payé contre ses cofidéjus
obligation in solidum, le recours de celui des seurs. » (N° 282.)
obligés qui a payé le tout contre les autres Telle est toujours notre pratique française,.
obligés ? très-suffisamment justifiée par ces motifs.
Il n'y a pas là une qualité déterminée en vertu 3O6. — Ce recours ne soulève pas de diffi
de laquelle il puisse agir, puisque chacune de culté lorsque tous ceux qui étaient obligés in soli
ces obligations était distincte et indépendante dum à une même dette ont été, en effet, tous
des autres. condamnés à la payer, soit par une seule déci
N'hésitons pas à répondre pourtant que ce re sion judiciaire, soit même par plusieurs décisions
cours lui appartiendra. judiciaires successivement prononcées pour le
même fait et se référant l'une à l'autre.
Il lui appartiendra : soit en vertu d'une sorte
de quasi-contrat de gestion d'affaires, parce 307. — Mais voici, au contraire, ce qui est
arrivé :
qu'en effet on est autorisé à dire qu'il a fait l'af
faire des autres, en même temps qu'il a fait la Le créancier n'a poursuivi que l'un des obligés
sienne (arg. de l'art. 1572) ; in solidum; il n'a pas poursuivi les autres; ou
Soit, dans tous les cas, en vertu de ce prin bien, après avoir commencé contre eux des pour
cipe général d'équité qui ne permet à personne suites, il les a abandonnées.
Un seul donc d'entre eux est condamné à
de s'enrichir aux dépens d'autrui.
Est-ce qu'il ne serait pas tout à fait inique payer au créancier le total. -

qu'il dépendît du créancier, de sa partialité, de Peut-il, lui, maintenant, poursuivre les autres
sa fantaisie, de faire porter le poids entier de la et les faire condamner à lui tenir compte de leur
dette sur l'un plutôt que sur l'autre ? portion contributoire dans la dette ? -

305. — Cette solution, d'ailleurs, devrait Nous le croyons.


être maintenue dans tous les cas, et lors même Telle nous paraît la conséquence nécessaire
que l'obligation in solidum aurait pour cause un de l'action en recours que nous venons de re
fait illicite. - connaître à celui qui a payé le tout, contre les
Telle était l'ancienne doctrine, dont Pothier, autres qu'il a libérés par ce payement.
tout en l'admettant, ne se dissimulait pas toute Si, en effet, cette action lui appartient, il faut
fois, en théorie pure, la difficulté. bien qu'il puisse l'exercer.
« Lorsque la dette solidaire, disait-il, procède Surtout il faut que l'exercice qu'il a le droit
d'un délit, puta, lorsque plusieurs ont été con d'en faire ne dépende pas de la volonté ni du
damnés solidairement envers quelqu'un au paye caprice du créancier.
ment d'une certaine somme, pour la réparation Est-ce que le créancier pourrait, en faisant à
civile d'un délit qu'ils ont commis ensemble, l'un d'eux une remise expresse, faire porter sur
88 DEs CONTRATs [P., t. XXVI, p. 242-245.]

les autres exclusivement tout le poids de la térêt égal, par portion virile, dans l'obligation
dette ? |
solidaire, pour chacun des codébiteurs, cela se
Évidemment non. comprend ; à ce point que, à défaut de conven
Or, ce qu'il ne peut pas faire expressément, tion contraire, expresse ou tacite, on ne voit pas
il ne doit pas pouvoir le faire tacitement, d'une | sur quelle autre base on aurait pu fonder entre
manière détournée, en ne les poursuivant pas ou eux la répartition.
en abandonnant les poursuites commencées Mais il en est autrement dans l'obligation in
COI)tl'e eUX. solidum, où les circonstances particulières du
308.— Nous appliquons cette solution même fait peuvent fournir aux juges les éléments d'une
au cas où l'obligation a potir cause un fait illi répartition différente, plus juridique et plus
cite, délit civil ou quasi-délit. équitable.
On objecte que l'auteur d'un fait illicite ne C'est ainsi que dans le cas où l'obligation in
saurait avoir le droit d'agir contre ses coauteurs solidum a pour cause un fait illicite domma
ou complices, en réparation d'un dommage qu'il geable, il est, en effet, à la fois plus juridique et
a lui-même causé avec eux. (Comp. Observa plus équitable que les juges mesurent à chacun
tions 1-2 , dans le Recueil de Devilleneuve sa part de responsabilité, eu égard à la part plus
(Pas. fr.), 1851, II, 491.) ou moins inégale qu'il a prise dans le fait, comme
La réponse est encore, suivant nous, dans les à l'importance, aussi plus ou moins inégale, du
motifs mêmes par lesquels nous venons de jus bénéfice qu'il a pu en retirer.
tifier la solution générale qui précède. Pothier a écrit que :
Ce recours, en effet, celui des auteurs du fait « Si la dette solidaire procède d'un délit com
illicite qui a payé le total de la réparation pécu mis par quatre particuliers, chacun est bien dé
niaire ne le puise pas dans le fait illicite auquel biteur solidaire vis-à-vis de la personne contre
il a lui-même participé; il le puise dans le paye qui le délit a été commis ; mais qu'entre eux
ment qu'il a fait d'une dette qui, finalement, chacun est débiteur pour la part qu'il a eue au
n'était pas tout entière à sa charge, et par lequel délit, c'est-à-dire pour un quart. » (N° 264.)
il a fait l'affaire des autres en les libérant. Sur quoi M. Rodière reprend Pothier, en di
(Comp. Orléans, 9 août 1850, Quinard, Dev. et sant que rien n'est plus faux qu'une pareille pré
Pas. fr., 1851, II, 689 ; Cass., 20 juillet 1852, somption. (N° 515.) -

Lazare Cerf, Dev. et Pas. fr., 1852, I, 689; Za Nous serions de l'avis de notre savant collègue,
chariae, Aubry et Rau, t. III, p. 15, Éd. B., t. I°r, si, en effet, le grand jurisconsulte, notre maître
$ 298, p. 500 ) à tous, avait voulu poser à cet égard une pré
309. — Et maintenant, dans quelle propor somption absolue.
tion celui des obligés in solidum qui a payé le Mais est-ce là ce qu'il a voulu ? sa vraie pensée
tout peut-il exercer son recours contre chacun n'est-elle pas surtout dans ces mots où il dit que
des autres obligés ? chacun est débiteur pour la part qu'il a eue au délit... ?
En ce qui concerne l'obligation solidaire, l'ar Quoi qu'il en soit, nous considérons comme
ticle 1215 est ainsi conçn : - certain qu'il appartient aux juges de répartir
« L'obligation contractée solidairement en inégalement, suivant les circonstances, le mon
« vers le créancier se divise de plein droit entre tant de la dette entre ceux qui sont tenus pour
« les débiteurs, qui n'en sont tenus entre eux le même fait d'une obligation in solidum. (Comp.
« que chacun pour sa part et portion. » supra, n° 268, page 72 ; Riom, 14 juin 1845,
Devons-nous appliquer ce mode de répartition comm. de Clermont-Ferrand, Dev. et Pas. fr.,
dans le cas d'une obligation in solidum ? 1845, II, 529; Riom, 19 décembre 1845, comm.
On pourrait répondre affirmativement, en ce d'Aubière, Dev. et Pas. fr., 1844, II, 151 ; Or
sens que si, en effet, le jugement de condamna léans, 50 juin 1849, comm. de Sury-aux-Bois,
tion garde sur ce point le silence, chacun des Dev. et Pas. fr., 1851, II, 689; Zachariae, Aubry
obligés doit être considéré comme condamné, et Rau, t. III, p. 16, Éd. B., t. I", $ 298, p. 299 ;
pour sa part et portion virile, dans le montant Rodière , n° 175, 515 et 521 ; Larombière,
des réparations civiles qu'il prononce. art. 1202, n° 21.)
Mais le principe est pourtant que la disposi
tion de l'article 1215 n'est pas applicable aux B. Quels sont les effets de la solidarité
entre les débiteurs ?
obligations in solidum, et que les juges ne sont
pas tenus de s'y conformer : SOMMAIRE.
Soit parce que le texte lui-même fait défaut,
| 510. — Division.
puisqu'il ne statue que sur l'obligation solidaire ;
Soit parce que les motifs sur lesquels il est 31O. — Les effets de la solidarité entre les
fondé manquent dans l'obligation in solidum. débiteurs doivent être examinés sous un double
Que l'on ait pu présumer de plein droit un in point de vue ; à savoir :
[P., t. XXVI, p. 245-247.] OU DES OBLIGATIONS. — Nº° 508-51(). 89

I. Dans les rapports des codébiteurs solidaires codébiteurs jouent réciproquement le rôle de mandants
et de mandataires les uns des autres envers le créan
envers le créancier ;
cier. — Quels sont les effets de ce mandat ?
II. Dans les rapports des codébiteurs soli 542. — 1° En ce qui concerne les risques de la chose
daires les uns envers les autres. qui fait la matière de l'obligation.
545. — Suite.
544. — Suite.
$ I. 545. — Suite.— Du cas où une clause pénale a été stipulée.
546. — Suite.
Des rapports des codébiteurs solidaires envers le 547. — Suite.
* créancier. -
548. — Suite.
549. — 2° La demande d'intérêts formée contre l'un des
SOMMAIRE.
débiteurs solidaires fait courir les intérêts à l'égard de
-
tous. - Explication.
511.— Les rapports des codébiteurs solidairés envers le 550. — Suite.
créancier dérivent tous des trois règles qui sont comme 551. — Suite.
les trois clefs de la solidarité. — Renvoi.
552. — Que faudrait-il décider si la dette de l'un était
312. — I. La première règle est que chacun des débiteurs actuellement exigible, tandis que la dette des autres
solidaires est, envers le créancier, débiteur du total serait à terme ou sous condition.
comme s'il était seul. — D'où la conséquence que le 555. — Suite.
créancier peut s'adresser à celui qu'il veut choisir, sans 554. — Suite.
que celui-ci puisse lui opposer le bénéfice de discus 555. — 5° Les poursuites faites contre l'un des débiteurs
sion.
515. — Suite.
solidaires interrompent la prescription à l'égard de
tous. — Explication.
514. - Suite. 556. — Suite.
515. — Suite.
557. — Suite. — Du cas où la prescription était déjà
516. - Celui des codébiteurs solidaires qui est poursuivi accomplic.
par le créancier peut-il lui opposer l'exception dila 558. — Faut-il appliquer aussi l'article 1206 à la suspen
toire de garantie, et demander un délai pour mettre en sion de la prescription ? — Renvoi.
cause ses codébiteurs ?
559. — Du cas où l'un des débiteurs solidaires est décédé,
517. — Les codébiteurs non poursuivis par le créancier laissant plusieurs héritiers.
ont le droit d'intervenir. 560. — Suite.
518. — Chacun des codébiteurs peut, de son côté, offrir 561. — Suite.
le total au créancier, et en cas de refus, le contraindre
à recevoir.
562. — L'article 1206 est applicable à toutes les poursuites
519. — Du cas où l'un des codébiteurs solidaires est dé
quelconques qui peuvent être considérées comme inter
ruptives d'une prescription. - Exemple.
cédé laissant plusieurs héritiers. 565. — Suite.
520. — Les poursuites faites contre l'un des débiteurs 564. — Suite.
n'empêchent pas le créancier d'en exercer de pareilles 565. — Suite.
contre les autres.
521. — Suite
566 — La chose jugée avec le créancier pour ou contre
l'un des débiteurs solidaires doit-elle être considérée
522. — Il est bien entendu que le créancier qui a reçu son comme jugée aussi pour ou contre les autres ? - Expo
payement, en tout ou en partie, de l'un des débiteurs, sition.
ne peut plus poursuivre.les autres que jusqu'à concur 567. — Suite.
rence de ce qui lui reste dû encore. 568. — Suite.
525. — De l'hypothèse où les codébiteurs solidaires se 569. — Suite.
trouvant en même temps en état de faillite, le créancier 570. — Suite.
se présente dans la masse de l'un après avoir reçu déjà 571. — Suite.
un payement partiel dans la masse de l'autre. 572. — Suite.
524. — Cette hypothèse est réglée par l'article 542 du 575. — Suite.
code de commerce. — Quel est le caractère de la dispo 574. — Suite.
sition de cet article ? — Est-elle exceptionnelle ou de 575. — Suite.
droit commun?— Et quelle explication scientifique doit 576. — III. La troisième règle de la solfdarité est que si
en être donnée ? chacun des codébiteurs doit le tout, ils ne le doivent
525. — Exposition de l'hypothèse précise qui est prévue tous ensemble qu'une seule fois. — Quclle en doit être
par l'article 542 du code de commerce. la conséquence? — Exposition.
526. — Suite.
577. — Quels sont les moyens qui peuvent être opposés
527. — Suite, au créancier, soit par tous les codébiteurs, soit seule
528. — Suite. ment par quelques-uns d'entre eux ? — Explication du
529. — Suite. mot exception, que le législateur emploie dans l'arti
550. — Suite. ticle 1208.
551. — Suite. 578. — Suite. *
552. — Suite.
579. — I La première classe des exceptions qui peuvent
555. — Suite.
être opposées au créancier comprend celles qui résultent
554. — Suite. de la nature de l'obligation.
555. — Suite.
556. — Suite. -
580. — II. La seconde classe comprend celles qui sont
communes à tous les codébiteurs. — Explication.
537. - Que faut-il entendre par faillites simultanées ? 581. — III et IV. La troisième classe comprend les excep
558. — Suite.
tions personnelles; et la quatrième classe, les exccptions
359. - La disposition de l'article 542 du code de com purement personnelles. — Explication.
merce est-elle applicable en matière civile, c'est-à-dire 582. — Suite.
lorsque les codébiteurs solidaires se trouvent simulta 585. — Suite.
nément en déconfiture ? Suite.
-

584. —
340. — Suite. Suite.
585. —
541. - ll. La seconde règle de la solidarité est que les 586. - Suite.
90 DES CONTRATS P., t. XXVI, p. 248-250 ]

587. — Suite. codébiteurs solidaires qui est poursuivi pour le


588. — Suite.
589. — Comment les différents modes d'extinction des
tout par le créancier, ne peut pas lui opposer le
bénéfice de division.
obligations en général, énumérés par l'article 1254,
s'appliquent à l'obligation solidaire. - Exposition. Quel est ce bénéfice, et en quoi consiste-t-il ?
590. — 1° Du payement. Le voici, tel que les articles 2025 et 2026 l'ac
591. — De la dation en payement. cordent aux cautions :
592. — 2° De la novation.
595. — Suite. Article 2025 : « Lorsque plusieurs personnes
594. — 5o De la remise de la dette. se sont rendues cautions dpn même débiteur
595. — Suite. pour une même dette, elles sont obligées cha
596. — Suite.
« cune à toute la dette. »
597. — Suite.
598. — 4° De la compensation. Article 2026 : « Néanmoins chacune d'elles
599. — Suite. peut, à moins qu'elle n'ait renoncé au béné
400. — Suite.
401. — Suite.
fice de division, exiger que le créancier divise
402. — Suite. préalablement son action et la réduise à la
405. — 5° De la confusion. part et portion de chaque caution. »
404. — Suite. « Lorsque, dans le temps où une des cautions
405. — Suite. 4::
a fait prononcer la division, il y en avait d'in
406. — Suite.
407. — Suite. solvables, cette caution est tenue proportion
408. — 6° De la perte de la chose due. nellement de ces insolvabilités; mais elle ne
409. — 7° De la nullité ou de la rescision de l'obligation.
410. -- 8o De la condition résolutoire.
411. — 9° De la prescription.
412 — Suite.
-
: peut plus être recherchée à raison des insol
vabilités survenues depuis la division. »
Eh bien, c'est ce même bénéfice de division
415. — Suite. que la loi accorde aux cautions, qu'elle refuse
414. — Suite. aux codébiteurs solidaires.
415. — Suite.
416. — Suite.
Très-justement, sans doute.
417. — On peut, sur ce sujet, conclure, par cette règle La solidarité, en effet, telle qu'elle est consti
générale, que tout arrangement par suite duquel la tuée, plaçant chacun des codébiteurs en face du
dette commune se trouve éteinte envers le créancier, à créancier, comme s'il était son unique débiteur,
l'égard de l'un des débiteurs, a nécessairement pour la solidarité, disons-nous, n'a pas seulement
résultat de l'éteindre à l'égard des autres.
pour but de garantir au créancier qu'il obtiendra
311. — Les rapports des codébiteurs soli le payement du total sans rien perdre ;
daires envers le créancier dérivent tous, comme Elle a encore et en outre pour but de lui
autant de conséquences, des trois règles que garantir qu'il l'obtiendra de suite, en une seule
nous avons posées et qui sont les trois clefs de fois, sans fractionnement et sans multiplication
cette théorie. (Comp. supra, n° 201, p. 60.) de poursuites.
312. — I. Chacun d'eux est, envers le créan C'est-à-dire qu'elle est, par sa propre consti
cier, débiteur du total, comme s'il en était le tution, exclusive du bénéfice de division.
seul débiteur. Le législateur toutefois a bien fait de s'en ex
« ... Singuli solidum debent.... » pliquer, par un double motif : -

Telle est la première règle que l'article 1200 Historiquement d'abord, parce que, dans l'ori
consacre, en disposant que chacun d'eux peut gine, ce n'était point là une règle très-ferme ;
être poursuivi pour la totalité. Marcellus, en droit romain, semblait accorder le
D'où la conséquence que l'article 1205 en dé bénéfice de division aux correi debendi, en ajou
duit en ces termes : tant seulement qu'il serait peut-être plus juste de
« Le créancier d'une obligation contractée le leur refuser : quanquam fortasse sit justius...
« solidairement peut s'adresser à celui des débi (L. 47, ff., Locati); la novelle 99 l'accordait
« teurs qu'il veut choisir, sans que celui-ci même positivement aux correi qui s'étaient ren
« puisse lui opposer le bénéfice de division. » dus réciproquement cautions l'un de l'autre...
Conséquence logique ou plutôt nécessaire de la alterna fidejussione obligatos. Aussi, dans notre
regle, dit Pothier (n° 270). ancien droit, Pothier, tout en disant que cette
Le créancier peut donc agir contre celui des · novelle ne paraissait pas être suivie en France,
débiteurs qu'il lui convient de choisir, de l'une n'était pourtant pas lui-même très-affirmatif
ou de l'autre de ces deux manières, suivant les pour refuser le bénéfice de division aux codébi
CaS : teurs solidaires ; et il ajoutait que les actes des
Soit par des poursuites en exécution à fin de notaires portaient ordinairement la clause de
payement, s'il est pourvu d'un titre exécutoire ; renonciation à ce bénéfice. (N° 270.)
Soit par des poursuites à fin de condamnation, Juridiquement, parce que les codébiteurs soli
dans le cas contraire. daires se trouvant placés les uns envers les
313. - L'article 1205 ajoute que celui des autres dans la même situation que plusieurs per
[P., t. XXVI, p. 251-255.] OU DES OBLIGATIONS. — Nºs 511-518. 91

sonnes qui ont mutuellement cautionné le même disposition est générale, ainsi que nous l'avons
débiteur, on aurait pu (comme il était arrivé) déjà remarqué (supra, n° 501, p. 86), accorde
mettre en question s'ils ne pouvaient pas aussi l'exception dilatoire à quiconque prétend avoir
opposer au créancier le bénéfice de division. droit d'appeler en garantie.
Il était donc utile de faire cesser les hésita Or, les codébiteurs solidaires sont bien cer
tions de la doctrine ancienne et de restituer net tainement garants les uns des autres (art. 1215);
tement à la solidarité toute son énergie; car si et puisque les débiteurs d'une obligation indivi
les codébiteurs peuvent être considérés comme sible ont ce droit (art. 1224), on ne voit pas
des cautions mutuelles, c'est seulement dans pourquoi les codébiteurs solidaires ne l'auraient
leurs rapports mutuels entre eux, et non pas pas.
dans leurs rapports envers le créancier, à l'égard Est-ce que d'ailleurs le codébiteur solidaire,
duquel chacun d'eux joue le rôle de débiteur en opposant l'exception dilatoire de garantie,
principal. méconnaît la disposition de l'article 1205 et le
314. — Il est bien entendu, d'ailleurs, que droit qu'elle confère au créancier de s'adresser
la faculté que l'article 1205 accorde au créancier à lui pour obtenir le payement total de sa créance ?
de s'adresser à celui des débiteurs qu'il veut Nullement.
choisir, implique virtuellement que la dette est Il se borne à demander un délai dont la courte
exigible à l'égard de tous. durée, légalement fixée, ne saurait causer au
Car si l'un d'eux n'était débiteur que sous créancier un dommage sérieux ; tandis que ce
condition ou à terme, nous avons vu, au con délai peut être, dans son intérêt, de la plus
traire, que le créancier ne pourrait s'adresser haute importance, en lui permettant de faire
à lui qu'après l'accomplissement de la condition rendre le jugement à intervenir, commun avec
ou l'échéance du terme. (Art. 1021 ; supra, lui et ses codébiteurs.
n° 215, p. 64.) - Aussi telle est à peu près unanimement la
315. —Ce qui prouve que les parties peuvent doctrine moderne. (Comp. Duranton, t. XI,
en contractant modifier comme elles l'entendent, n° 215, Éd. B., t. VI, p. 505; Zachariae, Aubry et
par des clauses particulières, les principes rigou Rau, t. III, p. 18, Éd. B., t. I", $ 298, p. 299 ;
reux de la solidarité, et notamment déterminer . Rodière, n° 152 ; Duvergier sûr Toullier, t. VI,
entre elles, par dérogation à l'article 1205, un n°751, note a, Éd. B., t.VIII, p.252; Larombière,
mode ou un ordre particulier de poursuites, art. 1205, n° 4 ; Colmet de Santerre, t. V ,
simultané ou successif. n° 156 bis, II.)
C'est la remarque de M. Larombière. (Art. 1205, 317 . — C'est par les mêmes motifs que les
n° 5.) codébiteurs non poursuivis par le créancier ont
Et elle est d'évidence, en tant, bien entendu, le droit d'intervenir dans l'instance pour la con
qu'il s'agit de la solidarité conventionnelle, dont servation de leurs intérêts particuliers ou des
les effets dépendent de la libre volonté des par intérêts communs. (Comp. Bordeaux, 19 août
ties contractantes. 1826, Gosselin, D., 1850, II, 46.)
316. — Celui des codébiteurs solidaires qui 318. — Du droit qui appartient au créan
est poursuivi par le créancier peut-il lui opposer cier de demander le payement du total à chacun
l'exception dilatoire de garantie et demander un des codébiteurs solidaires, résulte le droit cor
délai pour mettre en cause ses codébiteurs? rélatif et très-justement réciproque, pour cha
Pothier, dans notre ancien droit, enseignait la cun des codébiteurs solidaires, d'offrir au créan
négative, d'après Dumoulin..(Divid. et indiv., cier et de le contraindre, en cas de refus, à
part. III, n° 107.) recevoir aussi le payement du total ;
Et c'était là même une des différences qu'il si Et cela, lors même qu'il aurait intérêt à la di
gnalait entre les débiteurs d'une obligation indi vision de la dette.
visible, auxquels il permettait d'opposer l'excep Pourtant la solidarité n'est faite que dans l'in
tion dilatoire de garantie, et les codébiteurs térêt du créancier; les codébiteurs ne peuvent
solidaires, dont il disait, au contraire, « qu'ils pas s'en prévaloir ni la retourner contre lui.
sont obligés de payer tout aussitôt qu'ils sont in (Comp. L. 5, $ 1, ff., de Duobus reis; Demangeat,
terpellés, et qu'ils ne sont pas reçus (si ce n'est h. l., p. 195 et 404.)
par une grâce qui, à la vérité, s'accorde tou ll est vrai !
jours) à demander un délai pour mettre leurs Mais quelle qu'ait pu être, à cet égard, la solu
codébiteurs en cause... » (N° 551.) tion du droit romain en matière de corréalité,
Mais nous croyons que cette grâce doit être nous répondons, dans notre droit français, que
considérée comme un droit, et que les principes, la solidarité une fois constituée produit des
même les plus rigoureux de la solidarité, n'y effets qui ne sauraient être divisés.
font point obstacle : Or, tel est précisément son effet le plus carac
L'article 175 du code de procédure, dont la téristique.
92 DES CONTRATS [P., t. xxvI, p. 255-256 !

Chacun des codébiteurs devant être considéré, tion ne pouvait pas être plusieurs fois déduite
envers le créancier, comme s'il était seul débi in judicium. (Des Obligat. solid. en droit romain,
teur du total, il en résulte cette double et indi p. 71-72.)
visible conséquence, que par la même raison que Quoi qu'il en soit, les changements qui s'in
le créancier peut demander le tout à chacun troduisirent avec le temps dans la procédure ro
d'eux, chacun d'eux peut offrir le tout au créan maine firent disparaître de la théorie de la cor
cier. (Comp. supra, n° 158, p. 45; Bordeaux, réalité cette règle incommode et fâcheuse, dit
14 avril 1825, Tamanhan, Pas. fr., p. 252 et fort bien le savant auteur ; et nous ajoutons
Sirey, 1826, II, 171 ; Cass., 15 mars 1827, Ta cette règle véritablement attentatoire au droit
manhan, Pas. fr., p. 405 et Sirey, 1427, I, 578; essentiel que la solidarité doit conférer au créan
Zachariae, Aubry et Rau, t. III, p. 18, Éd. B., cier.
t. I", $ 298, p. 299 ; Larombière, art. 1204, C'est ce que Justinien proclamait, en le lui
n° 4.) restituant par la Constitution 28, au Code, de Fi
319. — Il est bien entendu que ce droit du dejussoribus :
créancier de demander le total sans division à « ... Idemque in duobus reis promittendi
chacun des codébiteurs, comme aussi le droit constituimus, ex unius rei electione praejudi
de chacun des codébiteurs d'offrir le total sans cium creditori adversus alium fieri non conce
division au créancier, n'existe dans sa plénitude dentes; sed remanere et ipsi creditori actiones inte
qu'autant que les codébiteurs solidaires sont gras, et personales, et hypothecarias, donec per
encore vivants, ou que celui qui serait décédé omnia ei satisfiat... »
n'a laissé qu'un héritier unique. C'est ce que Pothier rappelait dans son Traité
Car il en serait autrement dans le cas où l'un des obligations (n° 271.)
des codébiteurs solidaires décédé aurait laissé Le législateur de notre code a fait de même
plusieurs héritiers. dans l'article 1204.
La dette continuerait bien alors, sans doute, 321. — Et le droit du créancier n'est pas
d'être solidaire pour la succession elle-même. seulement, après avoir d'abord poursuivi l'un,
Mais chacun des héritiers ne recueillant de poursuivre l'autre ensuite.
qu'une part de cette succession, n'en serait tenu C'est aussi de les poursuivre tous ensemble
que jusqu'à concurrence de cette part. simultanément, ou d'en poursuivre seulement
Pierre et Paul me doivent solidairement d'abord quelques-uns, et les autres après ceux
12,000 francs. là, successivement.
Et l'un d'eux, Paul, décède, laissant trois hé Car, en même temps que chacun d'eux doit
ritiers par égales parts. être individuellement considéré comme s'il était
Ces trois héritiers ensemble sont bien tenus seul débiteur ... singuli solidum debent.... ils doi
envers moi de la totalité de la dette solidaire. vent être aussi tous ensemble considérés collec
Mais chacun d'eux, dans cette dette, n'est tivement comme ne formant par leur réunion
tenu que jusqu'à concurrence du tiers, savoir de qu'un débiteur unique..., unum debent omnes.
4,000 francs. (Comp. infra, n" 559 et suivants; Voilà bien ce qui fait le nerf de la solidarité,
art. 2249.) dont le but essentiel est de garantir au créancier
320. — Aux termes de l'article 1204 : le recouvrement intégral de sa créance, soit con
« Les poursuites faites contre l'un des débi tre un seul des codébiteurs, soit contre plusieurs
« teurs n'empêchent pas le créancier d'en exer d'entre
semble.
eux, soit contre tous les débiteurs en
- A

« cer de pareilles contre les autres. »


Telle est encore la conséquence très-évidente 322. — Mais cela, bien entendu, sous une
de notre règle, que chacun d'eux doit le tout... condition qui va de soi et qu'il est à peine néces
singuli solidum. (N° 512.) saire de rappeler, puisqu'elle est elle-même
Cette conséquence est, en effet, tellement évi inhérente essentiellement à la théorie de la so
dente que l'on peut demander pourquoi le lidarité ; à savoir : sous la condition que le
législateur a cru devoir la décréter textuelle créancier qui aura reçu de l'un des débiteurs
ment ? son payement, en tout ou en partie, ne pourra
La réponse est encore dans la tradition histo plus poursuivre les autres, si le payement a été
rique. total, et ne pourra les poursuivre que pour ce
D'après l'ancien droit romain, la poursuite qui lui reste dû, si le payement a été partiel.
faite contre l'un des correi promittendi éteignait De même, en effet, que le payement total fait
l'obligation à l'égard des autres, soit par l'effet par l'un libère totalement les autres, de même le
de cette espèce de novation judiciaire qui résul payement partiel fait par l'un libère aussi les
tait de la litiscontestatio, soit plutôt, peut-être, autres jusqu'à concurrence de l'à-compte qui
suivant l'explication de M. Demangeat, par a éteint d'autant la dette commune. (Art. 1200,
l'effet du principe romain que la même obliga 1208, 1254, code civil, et art. 544, code de comm.)
[P., t. XXVI, p. 256-259., OU DES OBLIGATIONS. — Nº* 519-525. 95

Aussi est-ce certainement sous cette restric 324. — Notre dessein ne saurait être d'entre
tion que l'article 1204 dispose que : prendre l'explication complète, au point de vue
« Les poursuites faites contre l'un des débi du droit commercial, en matière de faillite, de
« teurs n'empêchent pas le créancier d'en exer ces importantes dispositions.
« cer de pareilles contre les autres. » La carrière où nous sommes engagé est bien
323. — Cette restriction est, en effet, d'une assez vaste pour que nous nous abstenions de ces
telle évidence qu'il semble, comme nous venons sortes d'empiétements.
de le dire, qu'elle n'avait pas besoin d'être rap Et toutefois il serait impossible de ne pas nous
pelée. - y arrêter, afin de l'envisager par le côté qui
Nous la rappelons pourtant, parce qu'elle nous appartient, et en tant que les principes du
nous amène, par une transition toute naturelle, droit civil sur la théorie de la solidarité s'y trou
à une hypothèse infiniment délicate, où elle vent eux-mêmes engagés.
devient elle-même, malgré sa simplicité presque Quel est le caractère de l'article 542 du code
naive, le siége de difficultés très-graves. de commerce ?
Nous voulons parler de l'hypothèse où les co Est-ce une disposition de droit commun, dé
débiteurs solidaires se trouvant en même temps rivant des règles générales qni gouvernent la
en état de faillite, le créancier se présente dans solidarité ?
la masse de l'un après avoir reçu déjà un paye Est-ce, au contraire, une disposition excep
ment partiel dans la masse de l'autre. tionnelle dérivant des principes particuliers qui
Cette hypothèse intéressante fait l'objet de gouvernent la faillite?
l'article 542 du code de commerce, qui est ainsi Faut-il l'étendre?
conçu : Faut-il la restreindre ? .
« Le créancier porteur d'engagements sous Quelle explication scientifique, enfin, est-il
crits, endossés ou garantis solidairement par possible d'en fournir ?
le failli ou d'autres coobligés qui sont en Toutes questions qui ne sont pas seulement
faillite, participera aux distributions dans toutes des questions de droit commercial, mais qui
les masses, et y figurera pour la valeur nominale sont assurément aussi des questions de droit
de son titre jusqu'à parfait payement. » civil. -

Il nous paraît nécessaire de citer aussi les 325. - Les controverses fort compliquées
trois articles suivants, qui- complètent, dans le qui s'agitent sur l'article 542 du code de com
code de commerce, et qui mettent en relief la merce, comme aussi , les critiques, que nous
théorie qui gouverne les coobligés et les cautions. croyons fort injustes, dont il a été l'objet, pro
Article 545 : « Aucun recours, pour raison viennent surtout, à notre avis, de ce que le fait
des dividendes payés, n'est ouvert aux faillites déterminé et défini qu'il a en vue de régler n'a
des coobligés les unes contre les autres, si ce pas été peut-être bien posé.
n'est lorsque la réunion des dividendes que don Nous essayerons d'abord de le poser nette
neraient ces faillites excéderait le montant total IIleIlt.
de la créance en principal et accessoires; auquel Ce procédé est, en effet, entre tous, le plus
cas, cet excédant sera dévolu selon l'ordre des sûr pour découvrir le vrai sens d'un texte de loi ;
engagements à ceux des coobligés qui auraient c'est d'en construire l'espèce et de la rendre,
les autres pour garants. » pour ainsi dire, vivante.
Article 544 : « Si le créancier porteur d'en Eh bien donc, voici, suivant nous, l'espèce
gagements solidaires entre le failli et d'autres que l'article 542 a prévue :
coobligés a reçu, avant la faillite, un à-compte · J'ai trois codébiteurs solidaires d'une somme
sur la créance, il ne sera compris dans la masse de 12,000 francs, Pierre, Paul et Jacques.
que sous la déduction de cet à-compte et conser Tous les trois sont commerçants.
vera, pour ce qui lui restera dû, ses droits con Et tous les trois tombent en faillite en même
tre le coobligé ou la caution. temps, simultanément. (On ne tardera pas à voir
« Le coobligé ou la caution qui aura fait le pourquoi nous insistons sur cette circonstance
payement partiel sera compris dans la même de la simultanéité des trois faillites.)
masse pour tout ce qu'il aura payé à la décharge Quel est mon droit, à moi créancier, en pa
du failli. » reille occurrence? -

Article 545 : « Nonobstant le concordat, les J'en ai un qui est tout d'abord incontestable
créanciers conservent leur action, pour la tota et incontesté.
lité de leur créance, contre les coobligés du C'est de me présenter, en même temps et si
failli !. » multanément, dans ces trois faillites.
D'une part, en effet, telle est la conséquence
' Voy. les art. 557-540 de la loi belge du 18 avril 1851. de la solidarité, ainsi que nous venons de le re
[ED. B.] connaître (supra, n° 521, p. 92.)
94 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 259-262.]

Et, d'autre part, il est évident que j'ai acquis, de toute la dette, puisqu'il n'y a qu'une seule
en même temps et simultanément, un droit au dette pour toutes les masses ensemble.
dividende de chacune de ces faillites, dès l'in C'était le système de Savary, l'un des auteurs
stant où elles ont été déclarées. Mais comme ce et même le rédacteur principal de l'ordonnance
droit au dividende n'est pas un payement, il ne de 1675. (Comp. Parères 15 et 48, sur la cin
saurait, pour aucune des faillites, éteindre ma quième question.)
créance, qui subsiste, au contraire, dans son 3?8. — b. D'après le second système, au
intégralité contre chacune d'elles, et qui peut contraire, le créancier, après avoir reçu un
être en conséquence présentée, contre chacune dividende dans la première direction, peut se
d'elles, dans son intégralité. présenter successivement dans les deux autres,
Je me présente donc dans les trois faillites de mais sous la déduction des sommes qu'il a re
Pierre, de Paul et de Jacques pour ma créance çues dans les autres directions où il s'est pré
totale de 12,000 francs. senté.
Et celle des faillites qui est liquidée la pre Ainsi, créancier de Pierre, de Paul et de Jac
mière me paye un dividende de 50 pour 100 : ques pour une somme de 12,000 francs, si j'ai
soit 6,000 francs pour les 12,000 francs qui me reçu un dividende de 6,000 francs dans la fail
sont dus. lite de Pierre qui a donné 50 pour 100, je ne puis
326. -- Maintenant, voici la double difficulté me présenter que pour 6,000 francs à la faillite
qui s'élève : de Paul ;
Puis-je me présenter ensuite comme créancier Et si la faillite de Paul donnant aussi 50 pour
dans les deux autres faillites? 100, j'ai reçu un dividende de 5,000 francs, je
Et, en cas d'affirmative, pour quelle somme ne puis plus me présenter que pour 5,000 francs
puis-je me présenter ? - à la faillite de Jacques ;
Est-ce encore pour 12,000 francs, montant De sorte que si celle-ci ne donne encore elle
nominal de mon titre ? même que 50 pour 100, je ne puis recevoir
Est-ce seulement pour 6,000 francs, montant qu'un dividende de 1,500 francs.
effectif de ce qui me reste actuellement dû? Total donc de mes dividendes dans les trois
Trois systèmes différents se sont successive directions : 10,500 francs.
ment produits, sur cette thèse, dans notre an Ce qui me fait une perte, en définitive, de
cienne jurisprudence : 1,500 francs.
327. — a. Le premier enseignait que le C'est le système qu'enseignaient Dupuy de la
créancier a sans doute le droit de se présenter Serra, Boutaric, Jousse et notamment Pothier,
dans celle des faillites qui donne le plus fort qui l'exposait en ces termes :
dividende et qu'il lui convient le mieux, en con « Si, disait-il, tous ceux qui sont débiteurs de
séquence, de choisir ; qu'il peut, par exemple, si la lettre de change, tant l'accepteur que le tireur
l'une d'elles donne 50 pour 100 tandis que les et les endosseurs, avaient fait banqueroute, le
deux autres ne donnent que 25, se présenter propriétaire de la lettre, qui est créancier de
dans la première ; mais qu'une fois qu'il a fait chacun d'eux du total, peut se faire colloquer
son choix pour l'une, il ne peut plus se présen dans la distribution des biens de chacun d'eux,
ter dans les autres. comme créancier du total ; mais aussitôt que,
La règle en matière de solidarité, disait-il, est par la distribution qui en aura été la première
que la dette éteinte par le payement qu'en fait terminée, il aura été payé d'une partie de sa
l'un des codébiteurs est, du même coup, éteinte créance, puta du quart, il ne pourra plus rester
à l'égard des autres ; -
dans les distributions des autres débiteurs qui
Or, les trois masses ou, comme on disait sur restent à faire que pour le surplus de ce qui lui
tout à cette époque, les trois directions des co est dû. » (Traité du contrat de change, n° 160.)
débiteurs, qui ne sont plus, eux, dans le commerce, C'est-à-dire que ce second système, pour appli
puisqu'ils ont fait faillite, sont devenues, en leur quer le principe de la solidarité, ne s'attachait
lieu et place, débitrices solidaires envers le qu'au payement réel que chacune des directions
créancier ; -
avait fait successivement; et comme le paye
Donc le payement par lequel l'une d'elles a ment du dividende ainsi envisagé n'est qu'un
obtenu sa libération totale a produit aussi la li payement partiel, il décidait que la dette est
bération totale des deux autres. bien éteinte sans doute à l'égard des autres
Il importe peu que l'une des masses ait payé faillites, jusqu'à due concurrence, mais pas au
seulement un dividende, et qu'elle ne soit li delà.
bérée qu'en monnaie de faillite. C'est ce qu'avaient aussi décidé le parlement
Elle n'en est pas moins libérée intégrale de Paris par un arrêt de 1706, et le parlement
Iment. d'Aix par un arrêt de 1776.
Or, sa libération intégrale, c'est l'extinction 329. - c. Enfin, le troisième système qui
[P., t. XXVI, p. 262-265.] OU DES OBLIGATIONS. — Nºs 526-552. 95

apparaît dans la pratique, vers cette dernière époque. L'ordonnance de 1675, très-brève et
époque, consistait à dire que le créancier peut se très-insuffisante sur la matière des faillites, n'in
présenter successivement dans toutes les faillites, diquait en effet aucun moyen, soit pour préve
pour la valeur nominale de son titre, sans au nir un pareil abus, soit pour le réparer, si on
cune déduction des dividendes par lui déjà reçus. n'avait pas pu le prévenir.
Les bases en furent posées dans deux arrêts Et voilà principalement ce qui avait fait le suc
mémorables du Conseil, l'un du 24 février 1778, cès de ces deux systèmes, qui étaient, eux, bien
l'autre du 25 octobre 1781. (Comp. Émérigon, sûrs de rendre cet abus impossible, puisque,
Traité des contrats à la grosse, chap. X, sect. III.) afin d'empêcher que le créancier reçût jamais
Les deux premiers systèmes offraient un in trop, ils s'arrangeaient de sorte qu'il ne reçût
convénient grave, qui devait en effet, tôt ou tard, jamais assez.
amener leur chute. ! 33 O. — Le troisième système remédie préci
Ils enlevaient au créancier le moyen et, par sément à cet inconvénient.
conséquent, l'espérance de jamais obtenir son Aussi avait-il fini par prévaloir dans notre
payement intégral. ancienne jurisprudence ; et il était généralemeut
Cet inconvénient était surtout saillant dans le pratiqué, lorsque le législateur de 1808 s'occupa
premier système, qui ne permettait au créancier de la rédaction du code de commerce.
de figurer, en tout et pour tout, que dans l'une C'est, en effet, aussi celui qu'il a adopté dans
des faillites ; de sorte que le plus souvent il ne l'article 545, et qui a été complété par les arti
lui permettait pas d'approcher, même de très cles que la loi de 1858 y a ajoutés. (Supra,
loin, de son payement intégral. n° 525, p. 95.)
Et si le second système était un peu plus Le législateur nouveau a d'ailleurs sagement
favorable au créancier, il n'en aboutissait pas écarté l'objection que l'on faisait à ce système,
moins lui-même fatalement à cette conséqnence d'aboutir à cette conséquence que le créancier
que, en aucun cas, le créancier ne pouvait obte pourrait recevoir plus qu'il ne lui est dû.
nir le total de ce qui lui était dû, si nombreux Il a prescrit, en effet, d'abord d'inscrire sur
que fussent ses débiteurs faillis, et si avanta chaque titre la somme pour laquelle le créancier
geux que fussent les dividendes de chacune des sera admis au passif de la faillite (art. 497); et
faillites, puisqu'il fallait toujours faire une dé ensuite de ne faire aucun payement sans exiger
duction dans chacune d'elles, depuis la seconde la représentation du titre, et sans en inscrire le
jusqu'à la dernière. (Comp. supra, n° 528, p. 94.) montant sur le titre même (art. 569); de sorte
Or, c'était là certainement un échec au prin que les syndics peuvent de suite facilement re
cipe de la solidarité, dont le but, dans l'inten connaître si les dividendes déjà reçus par le
tion des parties qui la stipulent ou du législa créancier atteignent ou non la valeur nominale
teur qui l'accorde, est, au contraire, de garantir de son titre.
le créancier contre les faillites de ses débiteurs, 331. — Telle est donc aujourd'hui la dispo
et de lui assurer, si faire se peut, le payement sition de notre droit.
intégral de ce qui lui est dû. Mais comment l'expliquer logiquement, scien
Chose notable, ce qui paraissait surtout préoc- ! tifiquement? .
cuper les promoteurs de ces deux systèmes, Cette explication, qui nous reste à fournir, est
c'était la crainte que le créancier, s'il pouvait importante; car la solution de plusieurs diffi
se présenter successivement dans chacune des cultés graves que ce sujet a soulevées en dépend.
faillites pour la valeur nominale de son titre, ne Or, précisément, les explications qui en ont
finît par recevoir plus qu'il ne lui était dû. été présentées sont loin d'être uniformes ; et
Ce qui pourrait arriver, en effet, si les divi nous croyons qu'il est permis d'ajouter qu'elles
dendes réunis des diverses faillites dépassaient ne sont pas non plus, en général, satisfaisantes.
le montant total de sa créance. Les uns, ne trouvant pas en effet une satisfai
Créancier, comme dans notre exemple, de sante explication de l'article 542 du code de
12,000 francs, j'ai reçu dans la faillite de Pierre commerce, le déclarent contraire aux principes..
un dividende de 50 pour 100, soit 6,000 francs. (Comp. le Rép. alph. de Dalloz, v° Faillite et Ban
Et ensuite , me présentant encore pour queroute, n° 994.)
12,000 francs dans la faillite de Paul, j'y reçois Les autres, en plus grand nombre, y voient
un dividende de 75 pour 100, soit 9,000 francs. une application très-juridique des principes du
Ce qui porte à 15,000 francs le total de ce qui droit commun en matière de solidarité. (Comp.
m'a été payé, c'est-à-dire à 5,000 francs au delà Renouard, des Faillites, t. II, p. 177; Massé, le
de ce que je pouvais recevoir. | Droit commerc., t. III, n° 2021 ; Bédarride, t. II,
Cette crainte, qui préoccupait les partisans n° 865; Larombière, art. 1204, n° 5.)
des deux premiers systèmes, n'était pas, il faut 332. — D'après Bravard-Veyrières, au con
en convenir, sans quelque gravité à cette traire, le principe de la solidarité ou, comme il
96 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 265-268.j

dit, le principe du payement, disparaît, dans cette troisième masse, conformément à l'article 545? »
hypothèse, pour faire place au principe du divi (Note 1, p. 599.)
dende. Cette réfutation nous semble péremptoire ; et
Les diverses masses, à la différence des débi ce n'est pas avec moins de raison que notre
teurs solidaires qui sont faillis, ne sont pas, elles, honoré collègue ajoute que la théorie exposée
solidaires. par Bravard est restée certainement étrangère
Les trois codébiteurs solidaires devaient au législateur.
12,000 francs. Mais quelle est la théorie de M. Demangeat
C'était bien là, en effet, une même chose..., lui-même ?
eadem pecunia. -
« L'idée du législateur, j'en suis convaincu,
Mais les masses diverses, que doivent-elles repond-il, a été simplement celle-ci : en matière
désormais ? civile, il n'arrivera presque jamais que tous les
Elles doivent chacune seulement les dividendes coobligés solidaires se trouvent à la fois en état
qu'elles peuvent donner. de déconfiture ; et par conséquent le créancier,
Or, ces dividendes sont différents : dans l'une, qui ne peut se présenter à Secundus qu'en
peut-être, de 75 pour 100; dans l'autre de 50 ; déduisant ce qu'il a déjà reçu de Primus, a
dans la troisième de 25. néanmoins chance d'obtenir, en définitive, son
D'où le regrettable auteur déduit cette consé payement intégral; au contraire, en matière
quence qui, suivant lui, est forcée, qu'il n'y a pas commerciale, comme le créancier est exposé à
en effet de solidarité entre les masses; que le ce que tous les obligés se trouvent en faillite, il
dividende payé par l'une d'elles la libère, il est faut nous arranger de telle manière que, même
vrai, complétement; mais qu'il ne peut avoir dans ce cas, il ait la posibilité de ne rien perdre.»
d'influence sur le dividende dû par les autres ; (Loc. supra cit.)
et qu'il ne peut, dès lors, diminuer en rien le Est-ce là une explication scientifique de la
droit qu'a le créancier de toucher ce dividende, disposition de l'article 542?
puisqu'il est distinct et indépendant de celui ou La pensée du savant jurisconsulte ne semble
de ceux qu'il a déjà reçus. — (Traité du droit t-elle pas être, au contraire, que le législateur
commercial, t. V, p. 594 et suiv.) n'a réussi à arranger les choses de cette manière
333.—Si ingénieuse que cette théorie puisse qu'au moyen d'une sorte d'expédient, plus facile
paraître, elle est, suivant nous, inadmissible. à justifier par le but d'utilité pratique et d'équité
Ce n'est pas que le principe du dividende soit qu'il se proposait d'atteindre que par la logique
étranger à l'explication de la disposition de l'ar exacte des principes du droit? -

ticle 542 ; nous croyons, au contraire, qu'il doit Voilà bien ce qui paraît résulter des termes
y figurer, et même avec un rôle considérable. dans lesquels M. Demangeat s'exprime.
Mais ce qui n'est pas juridique, c'est de vou 334. — Nous croyons toutefois, pour notre
loir en écarter le principe de la solidarité. part, qu'il est possible de fonder la disposition
Tel est aussi le sentiment de l'annotateur de de l'article 542 sur une base juridique.
Bravard-Veyrières, qui remarque fort justement Et, à notre avis, cette disposition peut être
que l'inégalité des dividendes qui sont donnés expliquée logiquement par la combinaison des
par les diverses masses n'est pas exclusive du principes généraux de la solidarité et des prin
principe de la solidarité. (Comp. supra, n° 204, cipes particuliers de la faillite, appliquée à l'hy
p. 61.) pothèse déterminée qui en est l'objet.
« En effet, dit M. Demangeat, d'abord de ce Cette hypothèse, comme nous avons eu soin
que la faillite de Primus donne 75, celle de Se déjà de le remarquer, est celle de la simultanéité
cundus 50, celle de Tertius 25 pour 100, à titre des faillites des codébiteurs solidaires; le légis
de dividende, faut-il absolument en conclure lateur suppose qu'ils sont tous faillis à la fois ;
qu'il n'y a aucune solidarité possible entre les et c'est en présence de ces masses, qui sont
trois masses? Non, car assurément quand Pri toutes en même temps en liquidation, qu'il se
mus me doit 75, rien ne s'oppose à ce que place pour accorder au créancier le droit de se
Secundus et Tertius le cautionnent , solidaire présenter en même temps dans toutes, pour la
ment, l'un jusqu'à concurrence de 50, l'autre valeur nominale de son titre.
jusqu'à concurrence de 25; et si Tertius me paye Eh bien, le fait étant ainsi posé, la disposition
les 25 qu'il me doit, sans aucun doute je ne législative nous paraît comporter parfaitement
pourrai plus me présenter à Primus que comme une explication scientifique.
créancier de 50. De plus, s'il n'y a pas solidarité En effet, dès l'instant où l'une des faillites est
ou quelque chose d'analogue entre les masses déclarée, le créancier a un droit acquis à la
des débiteurs faillis, comment s'expliquer que la somme qu'elle pourra donner d'après le résul
masse qui a payé 75, tandis qu'une autre payait tat de la liquidation; un droit acquis, disons
25 pour 100, puisse avoir un recours contre la nous, qui n'est pas sans doute encore un paye
[P., t. XXVI, p. 268-270.] OU DES OBLIGATIONS, — N°* 555-555. 97

ment, et qui laisse subsister la créance dans son de Rouen a décidé, avec raison, suivant nous,
intégralité, mais qu'aucun événement ultérieur que le créancier qui, depuis la faillite de deux de
ne saurait lui enlever rétroactivement. ses codébiteurs solidaires, a reçu un à-compte
Et ce même droit qu'il a dans l'une, il l'a de son troisième codébiteur resté solvable, n'en
aussi évidemment dans l'autre ; il l'a, en un a pas moins toujours le droit de se présenter aux
mot, également et absolument le même dans cha deux faillites pour la valeur totale de son titre
cune des faillites de ceux de ses débiteurs qui se (27 avril 1861, Tennières, Dev. et Pas. fr., 1862,
trouvent simultanément en état de liquidation. II, 121 ; comp. Demangeat sur Bravard, t. V,
C'est-à-dire qu'il a le droit de se présenter p. 601).
simultanément, en effet, dans chacune d'elles, Ajoutons enfin que le créancier doit d'autant
pour la valeur nominale de son titre. - plus, en effet, conserver son droit intégral dans
Cela est incontestable. (Art. 1200, 1204.) toutes les faillites qui se trouvent simultanément
Or, s'il était possible que les liquidations de ouvertes, que celle qui a été ouverte la dernière
ces diverses faillites marchassent du même pas pourrait être liquidée la première, et que l'on
et fussent terminées au même moment, qu'arri ne voit pas comment cette faillite ouverte la der
verait-il ? -
nière, quoique simultanément, pourrait priver le
Il arriverait inévitablement et très-naturelle créancier du droit qui lui était acquis dans celle
ment que le créancier, présent dans chacune qui a été ouverte la première.
d'elles pour la valeur nominale de son titre, re Telle est, suivant nous, l'explication scienti
cevrait en effet de chacune d'elles, d'après la fique de la disposition de l'article 542 du code
valeur nominale de son titre, ce qu'elle pourrait de commerce. -

donner; et que s'il était créancier de 12,000 fr. 335. — Cette explication annonce assez que
contre les trois faillites de ses débiteurs, dont nous ne croyons pas que l'on puisse appliquer
l'une donnerait 50 pour 100, la seconde 25, et la l'article 542 du code de commerce au cas où les
troise 25, il recevrait en même temps 50 pour faillites des codébiteurs solidaires n'ont été dé
100 dans l'une et 25 pour 100 dans chacune des clarées que successivement, c'est-à-dire où les
deux autres. •
unes n'ont été déclarées qu'après que les autres
Et cela, bien entendu, sans aucune déduction étaient déjà liquidées. (Comp. infra, n° 557.)
dans l'une de ce qu'il recevrait dans les autres; J'ai trois codébiteurs solidaires d'une somme
déduction qui serait même impossible égale de 12,000 francs, Pierre, Paul et Jacques.
ment dans chacune des trois, puisque nous sup Pierre seul fait d'abord faillite ; et je reçois
posons que les trois faillites sont liquidées le dans cette masse, par suite de la liquidation, un
même jour, ou, si l'on veut, au même moment ; dividende de 50 pour 100, soit 6,000 francs.
de sorte que, au moment où chacune d'elles Ce n'est qu'après cela, et lorsque j'ai reçu
paye son dividende, la créance existe encore cette somme dans la faillite de Pierre, que Paul
contre chacune d'elles dans son intégralité. fait lui-même faillite.
Eh bien, s'il en serait ainsi dans le cas où les Pour quelle somme puis-je maintenant m'y
trois liquidations se trouveraient terminées au présenter?
même moment, c'est donc que le droit est acquis Est-ce encore pour 12,000 francs, valeur no
au créancier, comme nous le disions, de se pré minale de mon titre ?
senter dans chacune d'elles pour la valeur nomi Est-ce seulement pour 6,000 francs, montant
nale de son titre ; de ce qui me reste actuellement dû?
Et si ce droit lui est acquis, il ne se peut pas A notre avis, cette seconde solution est la
qu'il le perde par suite des délais qu'exigent les seule vraie; et n'étant désormais créancier que
formalités de ces liquidations, ni surtout par de 6,000 francs, je ne puis me présenter dans
suite des lenteurs qu'y pourraient apporter, par cette seconde faillite que pour cette somme.
négligence ou par calcul, ceux-là qui sont char Voilà, en effet, ce que décide textuellementl'ar
gés de les remplir. •.
ticle 544 du code de commerce, en ces termes :
Tout au contraire. « Si le créancier porteur d'engagements soli
La règle est, en matière de faillite, que les daires entre le failli et d'autres coobligés a reçu,
droits de tous et de chacun sont désormais inva avant la faillite, un à-compte sur sa créance, il
riablement fixés d'après le statu quo, au moment ne sera compris dans la masse que sous la dé
où la faillite a été déclarée, afin précisément que duction de cet à-compte, et conservera, pour ce
pendant les délais inséparables des formalités à qui lui restera dû, ses droits contre le coobligé
remplir, les uns ne puissent pas être favorisés ou la caution. .
aux dépens des autres, par le hasard, par la par « Lè coobligé ou la caution qui aura fait le
tialité ou par la fraude. payement partiel, sera compris dans la même
Cela est si vrai, en ce qui concerne particuliè masse pour tout ce qu'il aura payé à la décharge
rement l'application de l'article 542, que la cour du failli. »
DEMOLOMBE. 15.
98 DES C0NTRATS · [P., t. xxVI, p. 271-275.)
·

Nous devons dire toutefois que cette solution textes mêmes de la loi ;-soit enfin, comme nous
est controversée, et que d'éminents auteurs l'avons déjà remarqué, des principes généraux
enseignent, même avec une grande fermeté, la de la solidarité, combinés avec les principes
solution contraire. particuliers de la faillite : -

« L'article 544, dit Duranton, suppose que le 1° Il est certain d'abord que l'hypothèse de la
· payement partiel a été fait en dehors de toute fail simultanéité des faillites est la seule précisément
lite; il suppose même qu'il l'a été par un sur laquelle s'agitait autrefois cette question, si
coobligé ou une caution, puisqu'il les admet à célèbre dans l'ancien droit.
figurer dans la masse du failli pour tout ce qu'ils « Il n'y a rien de plus judicieux, disait Sa
ont payé à sa décharge. L'entendre autrement vary, que l'usage établi dans le commerce des
serait le mettre en contradiction avec l'arti lettres de change, quand le tireur, l'accepteur et
cle 542. Ce dernier article ne suppose pas, en effet, l'endosseur ont fait ToUs TRoIs faillite, que les por
que les faillites des divers coobligés solidairement teurs de lettres doivent opter d'entrer dans l'un
éclatent toutes en même temps, et que leur liquida des contrats d'accommodement... » (Parère XIII.)
tion marche du même pas; cela est même impos On se rappelle que Pothier, dans le passage
sible, pour ainsi dire, car il ne s'agit point d'une que nous avons cité, ne prévoit aussi que le cas
seule faillite d'associés en nom collectif, Il statue, où ToUs ceux qui sont débiteurs de la lettre de change,
au contraire, dans la supposition qu'il y aura eu tant l'accepteur que le tireur et les endosseurs, ont
liquidation d'une première faillite, distribution de fait banqueroute... (Traité du contrat de change,
deniers ou concordat avec le failli ; et il autorise n° 160.) -

le créancier à se présenter dans la seconde, dans 2° Les articles mêmes du code de commerce
la troisième faillite, avec son titre pour sa valeur démontrent que telle est l'hypothèse que le légis
nominale jusqu'à parfait payement. Ainsi, ces lateur nouveau, à l'exemple de l'ancien droit, a
mots de l'article 544 : ... a reçu, avant la faillite, seulement aussi en vue.
un à-compte sur sa créance,... doivent étre entendus L'article 542 s'exprime en ces termes :
d'un à-compte reçu en dehors d'une distribution de « Le créancier porteur d'engagements sous
deniers faite dans une autre faillite, ouverte avant crits, endossés ou garantis solidairement par le
ou après celle dont il s'agit, ou par suite d'un con failli et d'autres coobligés qui sont en faillite, par
cordat... » (T. XI, n° 229, Éd. B., t. VI, p.509.) ticipera aux distributions dans toutes les masses,
M. Larombière ne s'exprime pas moins expli et y figurera pour la valeur nominale de son
citement dans le même sens : titre jusqu'à parfait payement. »
« ll nous semble qu'il est indifférent que toutes Est-ce que ce texte ne met pas en scène trois
les distributions par contribution, comme les fail faillites à la fois et simultanément déclarées ?
lites, se soient ouvertes en même temps ou successi Évidemment oui.
vement, en des temps divers et les unes après la clô L'article 545 est conçu dans le même esprit ;
ture des autres. Autrement, on retomberait dans il est lui-même la continuation de l'hypothèse de
les inconvénients d'un payement imparfait, ainsi l'article 542, quand il ajoute que :
que nous venons de le signaler. L'à-compte reçu « Aucun recours, pour raison des dividendes
ne saurait, en effet, valoir que comme dividende payés, n'est ouvert aux faillites des coobligés, les
alloué dans une distribution; or, la réception unes contre les autres.... »
d'une somme quelconque, à ce titre, n'empêche Le motif essentiel sur lequel cet article est
point le créancier de figurer dans les autres dis fondé prouve aussi, d'accord avec ses termes,
tributions ou masses pour la valeur intégrale de qu'il ne peut s'entendre que de plusieurs faillites
son titre; il peut toujours se présenter dans les ouvertes simultanément.
distributions ultérieures pour cette valeur inté Pourquoi, en effet, l'une des faillites des
grale, puisque son droit est attaché, non pas à la coobligés solidaires ne peut-elle pas exercer de
simultanéité de ses demandes en collocation, mais à recours contre les autres, pour les dividendes
la qualité même de dividende en laquelle il a reçu un qu'elle a payés ? -

premier à-compte... » (Art. 1204, n° 5.) C'est parce qu'il est de principe qu'une même
33G. — Voilà ce que, pour notre part, nous créance ne peut pas être présentée deux fois
ne croyons pas. dans une même faillite.
Et nous espérons, au contraire, pouvoir dé Or, le créancier s'étant présenté en même
montrer que le droit qui est accordé au créancier temps dans toutes les faillites, pour la valeur
par l'article 542 est attaché à la simultanéité des totale de son titre, a ainsi absorbé en même
faillites et de ses demandes en distribution dans temps le dividende donné par elles.
chacune d'elles. 4 D'où il suit que l'une d'elles ne peut ensuite
Cette démonstration résulte, suivant nous : recourir contre les autres, parce que les autres,
soit de l'origine historique de la disposition que aussi bien qu'elle, ont payé la totalité de la
cet article n'a fait que reproduire ; — soit des créance en monnaie de faillite,
[P., t. XXVI, p. 274-276.] OU DES OBLIGATIONS, — N° 556. - 99

Mais il est clair que ce motif-là est anapplica Quel est, après cela, le montant de ma
ble dans le cas où les diverses faillites ont été créance ?
déclarées successivement, et lorsque les unes ne Eh mais, évidemment, en cet état, il n'est
se sont ouvertes qu'après que les autres étaient plus que de 6,000 francs.
clôturées. Puis, voilà qu'aujourd'hui, en i870, Pierre fait
Supposons, en effet, ceci : aussi faillite.
Pierre et Paul sont codébiteurs solidaires en Et on prétend que, dans cette faillite, j'aurai
vers moi d'une somme de 12,000 francs. le droit de me présenter comme créancier de
Mais Paul n'est envers Pierre que sa caution 12,000 francs !
solidaire; il n'a aucun intérêt à l'affaire; et s'il Mais c'est la violation manifeste du texte
me paye, il pourra exercer son recours contre même de l'article 544.
lui pour la totalité de son avance, conformément Et ce n'est pas la violation moins manifeste
à l'article 1216. des principes les plus élémentaires du droit.
Paul tombe seul en faillite ; je me présente, Je ne suis véritablement créancier que de ce qui
bien entendu, pour la valeur nominale de mon m'est dû, et nullement de ce qui m'a déjà été
titre; et je reçois le dividende de 50 pour 100 payé..., disait Savary. (Traité des contrats à la
que donne cette faillite, soit 6,000 francs. grosse, chap. X, sect. III.)
C'est après cela, c'est après que j'ai reçu ce Cela est de toute évidence.
dividende que Pierre tombe lui-même en faillite. L'excellent auteur faisait, il est vrai, un abus
Et alors la faillite de Paul, sa caution solidaire, de ce principe, en l'appliquant à l'hypothèse de
à lui, et mon codébiteur solidaire, à moi, se plusieurs faillites de coobligés solidaires simul
présente afin d'exercer un recours contre la fail tanément ouvertes, dans lesquelles le créancier
lite de Pierre, pour raison du dividende qu'elle se présentait en même temps.
m'a payé. Mais, appliqué à l'hypothèse de plusieurs fail
Qui voudrait soutenir que ce recours n'est pas lites successives, ouvertes et liquidées les unes
fondé? après les autres, ce principe-là est tel, que nous
La faillite de Paul, après m'avoir payé son n'y apercevons pas de réponse possible.
dividende, avait évidemment le droit d'exercer C'est vainement, suivant nous, que l'on veut
un recours contre Pierre, qui était demeuré sol répondre qu'il ne s'agit dans l'article 544 que
vable ; , d'un à-compte reçu volontairement par le créan
Or, Pierre étant une fois devenu débiteur de cier, en dehors de toute faillite,
ce recours, sa faillite postérieure n'a pas pu sans Cet article ne distingue pas.
doute l'en libérer, ni enlever à la faillite de Paul Mais le créancier, en cas de faillite de l'un de
la créance qui lui était acquise; ses codébiteurs, n'a pas consenti à la division de
Donc la faillite de Paul, qui a été ouverte et la dette.—Il n'a reçu d'ailleurs qu'un dividende,
liquidée la première, aura un recours contre la dans une contribution qui implique nécessaire
faillite de Pierre, qui ne s'est ouverte que posté ment insuffisance ;-et enfin, s'il était obligé de
rieurement ; - faire, dans les faillites ouvertes successivement
Donc l'article 542 est inapplicable au cas de les unes après les autres, la déduction de ce qu'il
deux faillites successives qui n'ont pas existé a reçu dans les premières, il ne pourrait jamais
simultanément. -
arriver à un payement intégral; ce qui nous ra
La même déduction résulte, irrésistiblement mènerait au système de Dupuys de la Serra et de
aussi, de l'article 544, qui porte que : Pothier, que précisément le législateur nouveau
« Si le créancier porteur d'engagements soli a voulu proscrire.
daires entre le failli et d'autres coobligés a reçu, Toutes ces objections, si spécieuses qu'elles
avant la faillite, un à-compte sur sa créance, il puissent paraître, ne sauraient, à notre avis,
ne sera compris dans la masse que sous déduc prévaloir sur ce fait accompli du payement par
tion de cet à-compte, et conservera, pour ce qui tiel, qui a diminué d'autant la créance et par suite
lui restera dû, ses droits contre le coobligé ou la duquel cette créance ne saurait plus étre, en
caution. effet, en aucun cas ni envers qui que ce soit,
« Le coobligé ou la caution qui aura fait le que du montant réel de ce qui est seulement dû
payement partiel sera compris dans la même au créancier.
masse pour tout ce qu'il aura payé à la décharge Est-ce qu'il se peut que la faillite postérieure
du failli. » d'un codébiteur change cet état accompli des
Est-ce que ce texte n'est pas la consécration choses ? Est-ce qu'elle peut faire revivre la partie
formelle de notre doctrine ? éteinte de la créance ?
En 1865, j'ai reçu, dans la faillite de Paul, Non.
6,000 francs sur les 12,000 francs qui m'étaient La faillite postérieure ne peut que prendre les
dus solidairement par lui et par Pierre. choses dans l'état où elles se trouvent au moment
-
100 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 276-279.]

où elle s'ouvre ; elle ne saurait rétroagir dans le son application, que tous les codébiteurs soli
passé ni restituer le créancier contre la réduction daires soient en faillite.
que sa créance a subie par le payement du divi J'ai quatre codébiteurs solidaires.
dende qui l'a éteinte en partie erga omnes ! En voici deux qui tombent en même temps en
Le créancier ne parviendra donc jamais à un faillite, tandis que les deux autres restent à la
payement intégral ? tête de leurs affaires.
Eh! mon Dieu ! non, si vous supposez, comme Puis-je réclamer l'application de l'article 542
nous le supposons, des faillites successives. dans les deux faillites, et me présenter dans cha
Est-ce donc si étonnant que les faillites impo cune d'elles pour la valeur nominale de mon
sent un sacrifice au créancier ? titre ?
Est-ce que, d'ailleurs, ce résultat ne se pré Assurément oui.
senterait pas, dans tous les cas, en matière L'explication que nous avons fournie de cet
civile, si tous les codébiteurs étaient en décon article a, par avance, démontré que les prin
fiture ? cipes sur lesquels il repose sont applicables dans
C'est la remarque de Bravard. (T. V, p. 594.) tous les cas où les faillites de plusieurs codébi
Et elle est très-juste. (Infra, n° 559.) teurs sont simultanément ouvertes, lors même
Et quand on objecte encore l'article 545 du que d'autres codébiteurs ne seraient pas faillis.
code de commerce, qui porte que : « Attendu, dit fort justement la cour de cas
« Nonobstant le concordat, les créanciers sation, que ni le texte ni l'esprit de l'article 542
conservent leur action pour la totalité de leur n'exigent, pour l'application de sa disposition,
créance contre les coobligés du failli. » que les coobligés solidaires soient tous sans ex
Nous répondons que tout ce qui en résulte, ception en état de faillite. » (24 juin 1851, syn
c'est que, en effet, la remise faite par le concor dics Croquevielle, Dev. et Pas. fr., 1851, I, 561 ;
dat à l'un des coobligés faillis ne doit pas profiter comp. Demangeat sur Bravard-Veyrières, t. V,
aux autres, contre lesquels le créancier peut p. 600-601.)
encore agir, à l'effet d'obtenir, malgré cette 339. — Nous voulons encore examiner, sur
remise, la totalité de ce qui lui est encore dû. cette vaste thèse, un dernier point qui, celui-ci,
Mais, apparemment, l'article ne veut pas dire appartient tout à fait à notre domaine et qui va
que si j'ai reçu 6,000 francs par suite du con nous y faire rentrer ;
cordat fait avec Primus failli, je pourrai encore A savoir : si la disposition de l'article 542 du
demander 12,000 francs à Secundus. code de commerce est applicable en matière
Voilà les textes d'où il résulte littéralement, civile, c'est-à-dire lorsque les codébiteurs soli
si nous ne nous trompons, que l'article 542 n'est daires se trouvent simultanément en décon
applicable qu'à l'hypothèse de la simultanéité fiture. .
des faillites. M. Larombière enseigne l'affirmative :
Et nous espérons avoir démontré également « Ces sages dispositions, dit-il, expression du
que les textes ainsi entendus sont parfaitement droit commun, doivent être appliquées en ma
conformes aux principes. - tière civile; elles ne sont, en effet, que la consé
La doctrine que nous venons de défendre est quence de ce principe que chaque coobligé soli
aussi celle de notre savant ami M. Feuguerolles, daire est tenu de la totalité. Si le créancier ne
dans le Cours si substantiel de droit commercial figurait pas dans chaque distribution par contri
qu'il professe à la faculté de Caen. bution pour la valeur nominale de son titre, et si
337. - Quand nous disons qu'il faut, pour sa créance était diminuée successivement de
que l'article 542 du code de commerce soit ap chaque dividende alloué, il en résulterait que le
plicable, que les faillites des codébiteurs soli créancier perdrait, dans tous les cas, une partie
daires soient simultanées, notre pensée n'est de sa créance, puisque dans la dernière distribu
pas, bien entendu, qu'il soit nécessaire qu'elles tion, si avantageuse qu'elle fût, il n'arriverait
aient été déclarées le même jour et en même jamais à un payement intégral et serait ainsi
temps. privé des garanties que lui donne la solidarité ;
Nous entendons par faillites simultanées toutes car si chaque débiteur est réputé seul et unique
celles qui, bien que déclarées en des temps dif débiteur du total, ce n'est évidemment que pour
férents, l'une il y a six mois, par exemple, et mieux assurer l'intégralité de son payement, au
l'autre hier, se trouvent en même temps en état moyen de cette responsabilité réciproque et mu
de liquidation, et dans lesquelles, par consé tuelle des insolvabilités de la part des codébi
quent, le créancier a en même temps le droit teurs entre eux. » (Art. 1204, nº 5 et 6.) .
acquis de se présenter pour - , valeur nominale Un passage de l'Exposé des motifs par M. Tar
de son titre. (Comp. supra, n° o54, p. 96.) rible au corps législatif, paraît en effet accréditer
338. — Il n'est pas non plus indispensable, cette doctrine.
d'ailleurs, pour que l'article 542 doive recevoir Voici comment l'orateur s'exprimait sur le
[P., t. XXVI, p. 279-282.] OU DES OBLIGATIONS. — No* 557-542. 101

projet de l'article 554 (ancien code de com Donc le créancier qui a reçu la moitié de sa
merce), devenu notre article 542 : créance de l'un des codébiteurs ne saurait ensuite
« Je n'ai point parlé du droit qu'a le créancier demander le payement du total à l'autre.
porteur d'un engagement de plusieurs coobligés « Je ne puis être créancier que de ce qui m'est
solidaires et faillis, de participer aux distributions , dû, et nullement de ce qui m'a déjà été payé. »
de toutes les masses jusqu'à son parfait payement ; (Comp. Savary, supra, n° 556, p. 98.)
ni de l'obligation imposée au créancier nanti Le voilà, le principe élémentaire et immuable du
d'un gage de souffrir qu'il soit vendu ou retiré, droit civil.
et de se contenter du recouvrement de sa créance Et malgré le respect que nous inspire la science
sur le prix, s'il est suffisant; ni du droit qu'a la incontestable de l'auteur de l'exposé des motifs
caution de s'identifier avec le créancier qu'elle a au corps législatif, nous croyons qu'il est permis
payé. Toutes ces dispositions, puisées dans les prin de dire que sa pensée ne s'est pas suffisamment
cipes élémentaires et immuables du droit civil, s'ap arrêtée à l'objection décisive que soulève sa pro
pliquent à toutes les matières et à tous les cas... » position.
(Locré, Législ. civ., commerc. et crim., t. XIX, 341. - II. Nous venons d'examiner les effets
p. 595.) de la solidarité entre les débiteurs, qui résultent
340, — Mais, si considérables que soient ces de notre première règle : que chacun d'eux doit
autorités, notre avis est, au contraire, que la le tout. (Supra, n° 512, p. 90.)
disposition de l'article 542 du code de commerce Examinons maintenant les effets qui résultent
est inapplicable en matière civile. de notre seconde règle : que les codébiteurs soli
J'ai deux codébiteurs solidaires d'une somme daires exercent réciproquement le rôle de man
de 12,000 francs, Pierre et Paul. dants et de mandataires envers le créancier.
Ils deviennent insolvables en même temps; et (Supra, n° 511, p. 90.)
les voilà tous les deux en déconfiture. Quelle est l'étendue de ce mandat ?
Eh bien, nous maintenons que, après avoir D'après une formule devenue célèbre, dont
reçu de Pierre, dans la distribution par contribu nous allons montrer l'origine et que nous nous
tion du prix de ses biens, 50 pour 100, moitié de réservons d'apprécier, les codébiteurs solidaires
ma créance, je ne pourrai plus demander à Paul Sont mandataires les uns des autres à l'effet de
que l'autre moitié, savoir : 6,000 francs. , perpétuer l'obligation... ad perpetuandam obliga
1° Historiquement d'abord, cette doctrine nous tionem, mais non pas à l'effet de l'augmenter...
paraît être la seule vraie; car, dans notre ancien non ad augendam obligationem !.
droit, où la thèse que nous venons d'agiter joue Les auteurs du code ont certainement adopté
un si grand rôle, où est-ce qu'on la trouve? cette théorie ; et ils en ont fait trois applications
Toujours dans les livres qui traitent des ma spéciales : -

tières commerciales : dans les Parères de Savary, 1° La première, dans l'article 1205, aux ris
l'un des auteurs de l'ordonnance de 1675 sur le ques de la chose qui fait la matière de l'obliga- .
commerce; dans le Traité des lettres de change, de tion ;
Dupuys de la Serra; et quand Pothier s'en oc 2° La seconde, dans l'article 1207, aux intérêts
cupe, ce n'est pas dans son Traité des obligations, moratoires ;
c'est dans son Traité du contrat de change. (Comp. 5° La troisième, dans l'article 1206, à l'inter
supra, n° 528, p. 94.) ruption de la prescription.
2° Textuellement, c'est aussi dans le code de 342. — 1° L'article 1205 est ainsi conçu :
commerce que le législateur nouveau a consacré, « Si la chose due a péri par la faute ou pen
par l'article 542, le troisième système, tel qu'il dant la demeure de l'un ou de plusieurs des
avait fini par prévaloir en matière commerciale. débiteurs solidaires, les autres codébiteurs ne
5° Enfin, juridiquement, le motif essentiel qui sont point déchargés de l'obligation de payer
sert de base à ce système doit, en effet, suivant le prix de la chose; mais ceux-ci ne sont point
nous, en restreindre l'application aux faillites. tenus des dommages-intérêts.
Ce motif, avons-nous dit, c'est que dès le mo « Le créancier peut seulement répéter les
ment où chacune des faillites est déclarée, le « dommages-intérêts tant contre les débiteurs
créancier acquiert le droit à la somme qu'elle par la faute desquels la chose apéri, que contre
pourra payer après l'accomplissement des for ceux qui étaient en demeure. »
malités de la liquidation; c'est, en un mot, que
dès ce moment, les droits de chacun sont irré * Lorsque, de plusieurs preneurs solidaires, un seul
vocablement fixés. reste en possession après l'expiration du bail écrit, le
Or, la déconfiture n'a été, dans le code civil, bailleur n'est pas en droit de prétendre qu'il y a tacite
réconduction à l'égard des autres qui n'ont pas continué à
l'objet d'aucune organisation semblable ; la dé jouir de la chose louée. — Brux., 16 avril 1819. Contra ,
confiture, c'est purement et simplement l'insol Trib. de Gand, 20 novembre 1850 (Pasic., 1852, 2, 80).
vabilité; [ED. B.]
102 DES CONTRATS [P., t.XXVI, p.282-285.]

Pierre et Paul m'ont conjointement emprunté $ 4, ff., de Usuris; ajout, Paul, L. 173, $ 2, ff.,
un cheval. de Reg. juris.)
lls en sont donc solidairement responsables Comment les concilier?
envers moi. (Art. 1887 ) Dumoulin entreprit d'y parvenir au moyen
Le cheval périt par la faute ou pendant la précisément de la distinction qui est devenue
demeure de Pierre. (Ajoutons : ou par son fait, traditionnelle dans cette matière.
art. 1245; Pothier, n° 279; comp. notre t. XIl, Et cette distinction, il l'appliqua, en effet, au
Traité des contrats, n° 550, p. 197.) cas que prévoit la loi 18, où l'obligation corréale
Et j'en éprouve une double perte : a pour objet un corps certain qui a péri par le
1° Une perte intrinsèque, qui est celle de la fait ou pendant la demeure de l'un des correi,
valeur du cheval : soit 1,000 francs ; sans le fait ni la demeure de l'autre.
. 2° Une perte extrinsèque, qui résulte de ce Soient deux débiteurs, correi promittendi, d'un
que, n'ayant pas pu me procurer un autre cheval, cheval ou d'une maison; l'un d'eux, par sa faute,
j'ai manqué un voyage que je devais faire ; ou de a tué le cheval ou incendié la maison.
ce que le cheval que j'ai acheté pour remplacer « ... Nocet consorti ut teneatur, qui non fuit
le mien m'a coûté, par suite de l'élévation du in culpa nec mora, sed ad communem aestima
prix des chevaux à cette époque, une somme de tionem tantum, et sic conservando, non autem au
1,500 francs. gendo obligationem; ita ut insons non consequatur
En cet état, quel est mon droit soit contre lucrum ex culpa vel mora consortis, sed etiam
Pierre, soit contre Paul ? ne consequatur damnum. Ideo non tenebitur quanti
Contre Pierre, c'est bien simple ; et certaine plurimi nec ad interesse extrinsecum, ad quod occi
ment, lui, par le fait duquel le cheval a péri, ou sor vel culposus ipse tenetur... »
qui était en demeure, il me doit l'entière répa Ainsi le fait ou la demeure du codébiteur dcci
ration de la double perte que j'ai éprouvée. sor vel culposus nuit au codébiteur insons, en ce
C'est le droit commun. sens qu'il continuera d'être tenu... usque ad me
Mais contre Paul, à qui je ne puis reprocher ni tas et œstimationem obligationis principalis etiam
faute, ni fait, ni demeure, que puis-je demander ? in solidum.
Si Paul n'était pas débiteur solidaire, il serait Telle est, d'après Dumoulin, la solution de
entièrement libéré ; la faute, le fait ou la de Pomponius, dans la loi 18.
meure de Pierre serait, en effet, en ce qui le Mais il ne lui nuit pas en ce sens que le codé
concerne, à considérer comme un cas fortuit. biteur insons n'est pas tenu quoad accessiones sive
(Art. 1502.) usuras, sive quanti plurimi vel interesse extrinseci...
Et il n'est pas inutile de signaler en passant (Divid. et individ., part. III, n° 126-127.)
cette différence notable, quant à la question des Telle est la solution de Marcien dans la loi 52,
risques, entre l'obligation simplement conjointe $ 4. º -

et l'obligation solidaire. Voilà l'origine de la règle ancienne que le fait


Mais Paul n'est pas un simple codébiteur con ou la demeure de l'un des débiteurs solidaires
joint; il est un débiteur solidaire. nuit aux autres codébiteurs, ad perpetuandam
Quel est donc, relativement à la perte de la obligationem; mais qu'il ne leur nuit pas ad au
chose, l'effet de la solidarité ? gendam obligationèm.
L'article 1205 répond, comme on voit, par Cette règle, imaginée par Dumoulin, afin de
une distinction : parvenir à la conciliation de deux lois romaines,
Paul me doit le prix de la chose; à ce point de lui a été empruntée par Pothier (n° 275).
vue, il est responsable du fait de Pierre ; Et c'est du Traité des obligations de Pothier
Il ne me doit pas les dommages-intérêts; à ce qu'elle a passé dans notre code, où l'article 1205
point de vue, il n'en est pas responsable. la reproduit.
Le texte est formel. 344. — Plusieurs jurisconsultes paraissent
Mais quel en est le motif juridique? s'en montrer satisfaits, et la représentent comme
Nous croyons qu'il serait plus facile de l'ex une conséquence logique des principes de la
pliquer historiquement que théoriquement. solidarité. (Comp. Toullier, t.VI, n° 729, Éd. B.,
343. — Les jurisconsultes romains sem t. III, p. 474; Duranton, t. XI, n°218, Éd. B.,
blaient n'être pas d'accord sur la responsabilité t. VI, p. 504; Larombière, art. 1205, note 1.)
qui devait lier les correi promittendi les uns en Tel n'est pas notre sentiment; et la disposi
vers les autres. tion de l'article 1205 soulève, au contraire, sui
Pomponius disait : vant nous, les objections les plus sérieuses.
« ... Alterius factum alteri quoque nocet. » · L'espace nous manquerait pour apprécier ici
(L. 18, ff, de Duob. reis.) la distinction de Dumoulin comme interpréta
Tandis que Marcien, de son côté, disait : tion des textes du Digeste qu'il a voulu concilier.
« ... Alterius mora alteri non nocet. » (L. 52, Qu'il nous suffise de dire que cette conciliation,
[P., t. XXVI, p. 285-288.] OU DES OBLIGATI0NS, — Nº* 545-544, 105

un peu divinatoire, est aujourd'hui rejetée par ne doit point nuire aux autres codébiteurs qui
nos meilleurs romanistes : M. Demangeat notam ne sont point en demeure, à l'effet de leur im
ment a bien démontré (p. 579 et suiv.) qu'elle n'a poser l'obligation de payer des dommages-inté
aucune espèce de valeur, et qu'il faut expliquer les rêts au créancier pour raison de la perte de la
deux textes de Pomponius et de Marcien au chose, comment peut-il admettre qu'elle leur
moyen de la différence que les jurisconsultes nuise, à l'effet de leur imposer l'obligation de
romains faisaient entre la faute, dont les correi payer le prix de la chose elle-même ?
promittendi étaient mutuellement responsables, On aurait pu dire sans doute que la demeure
d'après la loi 18 (de Duobus reis), et la demeure, de l'un des codébiteurs entraînait la demeure des
dont ils n'étaient pas mutuellement responsa autres; l'article 1205, ainsi fait, se serait même
bles, d'après la loi 52 (de Usuris). trouvé en harmonie avec les articles 1206 et
Mais c'est au point de vue de la logique du 1207, qui disposent que l'interpellation adressée
droit et de la vraisemblable intention des parties par le créancier à l'un d'eux est aussi adressée
que nous voulons examiner la distinction que aux autres ; et alors les autres, constitués aussi
notre article 1205 consacre ; et sous ce rapport, en demeure, auraient dû également les dom
il nous paraît permis de dire qu'elle n'est pas mages-intérêts.
satisfaisante. Mais on ne l'a pas dit; tout au contraire, l'ar
En ce qui concerne d'abord le fait de l'un des ticle 1205 admet que la demeure peut être indi
codébiteurs solitaires, de deux choses l'une : viduelle et que l'interpellation adressée à l'un
Ou ses codébiteurs en sont responsables parce n'est pas réputée adressée aux autres, en ce qui
que le fait de l'un est à considérer comme le fait concerne la perte de la chose causée par l'un
de l'autre, qui s'en est porté garant; et alors ils d'eux.
devraient en être responsables tout autant que Mais alors pourquoi rendre responsables,
celui des codébiteurs qui l'a commis ; non-seule même seulement du prix de la chose, ces codé
ment donc des conséquences immédiates et in biteurs qui, d'après la loi elle-même, ne sont pas
trinsèques, c'est-à-dire de la valeur de la chose personnellement en demeure et auxquels on ne
qui a péri, mais encore des conséquences mé peut imputer l'inexécution de l'obligation ?
diates et intrinsèques, c'est-à-dire des dom Le moyen terme que notre code a adopté ne
mages-intérêts qui peuvent être dus au créan nous paraît donc pas rationnel. Dumoulin, dont
| cier ; la préoccupation était d'arriver quand méme à
Ou, au contraire, les autres codébiteurs ne la conciliation d'une antinomie romaine, ne
sont pas responsables du fait de leur codébiteur, semble pas s'être aperçu de l'antinomie bienau
qui est, en ce qui les concerne, à considérer trement grave qu'il élevait lui-même dans les
comme un cas fortuit; et alors ils ne devraient principes du droit.
être responsables d'aucune des conséquences de Pothier, à son tour, a recueilli, sans un suffi
ce fait, pas plus des unes que des autres. sant examen, cette doctrine ; et c'est aussi de
La distinction semble donc illogique; et elle confiance, dit fort bien M. Colmet de Santerre
soulève encore une autre critique non moins (t. V, n° 159 bis), que le législateur de 1804 l'a
fondée, dans sa première partie. consacrée.
Est-ce qu'il est, en effet, exact de prétendre, Mais il y a là évidemment deux idées incon
lorsqu'on oblige les autres codébiteurs à payer le ciliables entre lesquelles il fallait choisir.
prix de la chose qui a péri par le fait de l'un Laquelle devait être préférée ?
d'eux, qu'on se borne à conserver et à perpétuer, Nous croyons qu'il aurait été plus conforme
relativement à eux, l'obligation primitive telle aux principes de la solidarité et à l'intention des
qu'ils l'ont contractée ? parties de décider que les codébiteurs solidaires
Non sans doute. seraient mutuellement responsables de toutes les
Il est manifeste qu'on l'augmente et qu'on l'ag conséquences de la faute ou de la demeure de
grave, puisque les voilà obligés de payer une l'un d'eux.
somme d'argent, au lieu du corps certain qu'ils C'est ainsi que la caution est responsable de
s'étaient obligés de payer ; or, il peut arriver et l'inexécution de l'obligation de la part du débi
il arrivera même souvent que cette obligation teur principal, et qu'elle répond autant que lui
nouvelle et différente leur sera plus onéreuse . de toutes les conséquences qui s'ensuivent, lors
que la première, qui se bornait, de leur part, à même qu'elles sont de nature à augmenter l'obli- .
la simple délivrance d'un corps certain qui était gation primitive. (Art. 2016.)
dans leurs mains. -
Nous savons bien que la différence que l'on
Ce que nous venons de dire du fait n'est pas pourrait signaler entre le cautionnement et la
moins vrai de la demeure. solidarité, et que l'on a répondu, en effet, que,
Dès là que le législateur admet que la demeure tandis que le cautionnement est une obligation
individuelle de l'un des codébiteurs solidaires purement accessoire qui se modèle sur la condi
104 DES CONTRATS (P., t. XXVI, p. 288-290.]

tion du débiteur principal, et qui s'augmente né Et c'est là encore, dans notre droit moderne,
cessairement de toutes les aggravations qui s'y une proposition généralement reconnue.
ajoutent; la solidarité constitue, au contraire, Les rédacteurs du code ne l'ont pas, il est
pour chacun des codébiteurs, une obligation per vrai, consacrée dans la section des Obligations
sonnelle directe et également principale. (Comp. solidaires.
aussi Larombière, art. 1205, n° 1.) Mais on la trouve dans la section des Obliga
Sans nier ce qu'il y a de sérieux dans cette tions divisibles et indivisibles, où l'article 1252 est
analyse de l'un et de l'autre engagement, nous ainsi conçu :
persistons à penser que la différence qui les dis « Lorsque l'obligation primitive contractée
tingue ne pouvait faire aucun obstacle à ce que « sous une clause pénale est d'une chose indivi
le codébiteur solidaire encourût envers le créan sible, la peine est encourue par la contravention
cier la responsabilité totale de l'inexécution de d'un seul des héritiers du débiteur; et elle peut
l'obligation, résultant du fait ou de la demeure être demandée, soit en totalité contre celui
de son codébiteur. qui a fait la contravention, soit contre chacun
Est-ce que, en effet, ils n'ont pas tous ré des cohéritiers pour leur part et portion, et
pondu, pour le tout, de l'exécution de l'obliga hypothécairement pour le tout, sauf leur re
tion, les uns à défaut des autres, ou plutôt les cours contre celui qui a fait encourir la peine.»
uns pour les autres? S'il en est ainsi dans le cas d'une obligation
Et les dommages-intérêts extrinsèques aux indivisible, qui n'implique aucune responsabilité
quels le créancier a droit, indépendamment du mutuelle des codébiteurs, à plus forte raison la
prix de la chose qui a péri par le fait ou pendant disposition de cet article doit-elle être appliquée
la demeure de l'un d'eux, que sont-ils eux dans le cas d'une obligation solidaire, qui place
mêmes, si ce n'est un équivalent de l'exécution les codébiteurs dans les liens d'une responsabi
de l'obligation, dont le but est de mettre le créan lité réciproque envers le créancier.
cier au même état que si elle avait été exé Aussi devons-nous dire, en effet, que la peine
cutée? devient exigible contre tous les codébiteurs par
Or, n'est-ce pas cette responsabilité complète la contravention d'un seul, et exigible même
de chacun d'eux, pour le tout, que le créancier pour le tout contre chacun d'eux.
se propose d'obtenir en stipulant la solidarité ; Par quel motif?
d'obtenir, disons-nous, non moins énergique Parce que, dit-on, la clause pénale ne consti
ment certes qu'en stipulant un cautionnement? tue pas une obligation nouvelle, qui s'ajoute par
(Comp. infra, n° 548.) surcroît à l'obligation primitive, comme celle qui
345. — Au reste, la distinction faite par l'ar résulte du fait ou de la demeure de l'un des
ticle 1205, entre la responsabilité qui perpétue codébiteurs, dans le cas où les dommages-intérêts
seulement l'obligation et la responsabilité qui n'ont pas été d'avance stipulés à forfait.
l'augmente, n'est pas applicable lorsqu'il y a La clause pénale est une obligation condition
dans la convention une clause pénale pour le cas nelle, contemporaine de l'obligation primitive;
de destruction de la chose ou pour le cas de de sorte que les codébiteurs, en donnant leur
demeure. consentement à l'une, ont en même temps donné
J'ai prêté mon cheval à Pierre et à Paul; et leur consentement à l'autre; c'est-à-dire qu'ils
j'ai stipulé qu'il me serait payé 500 francs à titre ont consenti à l'augmentation que le fait ou la
de dommages-intérêts, s'il ne m'était pas rendu demeure de l'un pourrait ajouter pour tous à
tel jour. (Art. 1152.) l'obligation commune.
Le cheval périt par la faute ou pendant la Et ce fait ou cette demeure n'est plus désor
demeure de l'un d'eux. mais que l'événement par suite duquel s'accom
Eh bien alors, je puis demander le prix de la plit la condition à laquelle était subordonnée
chose et le montant de la clause pénale, non l'obligationaccessoire...ex conditione stipulationis.
seulement à celui qui est en faute ou en demeure, Cette explication de Dumoulin est celle que
mais encore à celui qui n'est ni en demeure ni l'on trouve encore partout dans nos livres.
en faute. Mais est-elle bien satisfaisante ?
C'est Dumoulin lui-même qui a modifié sa Il nous est difficile de le penser.
règle par cette exception ; et il en donnait ce Et notre avis est même que la manière dont
motif : l'exception est motivée devient un argument de
« Hoc casu insons magis ad pœnam tenetur ex plus contre la règle.
conditione stipulationis quae extat, tanquam ex Est-ce que, en effet, il est exact de dire que
causâ propinquâ et immediatâ, quam ex facto | les dommages-intérêts constituent une obligation
consortis. » (Div. et indiv., part. III, n° 127.) nouvelle, à laquelle les débiteurs n'ont pas
Pothier admet l'exception avec la règle. d'avance consenti, lorsque la convention ne ren
(N° 273.) ferme pas une clause pénale?
[P., t. XXVI, p.291-295.] OU DES OBLIGATIONS. — Nº* 545-549. 105

Mais pas du tout ! en ce qui concerne le montant de l'obligation


Les dommages-intérêts sont dus au créancier principale, mais aussi en ce qui concerne les
précisément en vertu de la convention primi dommages-intérêts qui pourraient lui être dus?
tive, par laquelle le débiteur s'oblige d'abord à C'est là, en effet, une convention qui n'a rien
exécuter l'obligation qu'il contracte, et subsidiai d'illicite et qui ferait la loi des parties.
rement à payer des dommages-intérêts en cas Et alors chacun des codébiteurs serait tenu
d'inexécution. (Comp. notre t. XII, Traité des pour le tout, envers le créancier, du montant
contrats, n° 575, p. 205.) des dommages-intérêts aussi bien que du mon
Quoi qu'il en soit, il est admis que l'art. 1205 tant de l'obligation principale.
reçoit exception dans le cas où une clause pénale Mais ce qu'il faut ajouter, c'est que celui
a été stipulée. (Comp. Duranton, t. XI, n° 571, d'entre eux qui aurait fait cette double avance
Éd. B., t. VI, p. 565; Zachariae, Aubry et Rau, pourrait exercer son recours pour l'une comme
t. III, p. 22, Éd. B., t. I", $ 298, p. 501; Colmet pour l'autre, c'est-à-dire pour les dommages
de Santerre, t. V, n° 159 bis, II; Larombière, intérêts accessoires aussi bien que pour la valeur
art. 1205, n° 5.) principale de la chose, contre chacun de ses
346. — Mais il résulte de l'article 1252 lui codébiteurs pour sa part et portion (art. 1215,
même que les débiteurs non contrevenants ont 1214) ;
eu recours contre celui d'entre eux dont la con Sauf, après cela, pour chacun d'eux, le droit
travention leur a fait encourir la peine? d'exercer son recours, pour la portion qu'il au
Il est bien juste que celui qui est en faute ou rait payée, contre celui des codébiteurs par la
en demeure en supporte seul les conséquences. faute ou pendant la demeure duquel la chose
347. — Aussi faut-il admettre ce recours aurait péri, et qui doit supporter seul définitive
dans le cas même de l'article 1205, où, en l'ab ment toutes les conséqnences de l'inexécution
sence de toute clause pénale, les codébiteurs de l'obligation.
qui ne sont ni en faute ni en demeure sont tenus Mais cela ne fait-il pas bien des recours et
seulement, par suite de la faute ou de la demeure bien des circuits d'actions ?
de l'un d'eux, de payer au créancier le prix de la Il est vrai.
chose qui a péri. Et peut-être l'inconvénient pratique qui en
Sous ce point de vue, et en ce qui concerne résulte pourrait-il fournir un moyen de défense
les relations des codébiteurs entre eux, il n'y a contre les critiques que tout à l'heure nous
aucun motif pour distinguer entre le cas où une avons cru pouvoir adresser à la disposition de
clause pénale a été stipulée et le cas contraire. l'article 1205, qui concentre, dans la personne
Le principe est, en effet, toujours le même, à du codébiteur culposus, l'obligation des domma
savoir : que celui-là seul qui est en faute ou en ges-intérêts et par suite l'action du créancier.
demeure doit seul aussi en porter la peine, et (Supra, n° 544, p. 102.) -

que son fait personnel ou sa demeure est, à Oui, sans doute, il serait plus simple et plus
l'égard des autres, dans ses rapports avec lui, court de dire au créancier qu'il n'a d'action
un cas fortuit qui doit produire leur libération, pour ses dommages-intérêts que contre le débi
aux termes de l'article 1502. teur seulement auquel l'inexécution est impu
Si donc j'avais vendu solidairement avec Paul table.
une chose à Pierre, et que Paul la fit périr avant Mais s'il est insolvable, ce débiteur, ce serait
qu'elle fût livrée, je ne serais pas libéré envers donc le créancier qui supporterait la perte !
Pierre de mon obligation de vendeur; et certai | Et la solidarité alors, et la garantie que le
nement je ne pourrais pas lui demander une créancier s'en était promise, que deviendraient
part dans le prix, si je ne l'avais pas encore elles ?
349. — 2° Aux termes de l'article 1207 :
reçue, ni la garder, si je l'avais déjà reçue.
Mais je serais libéré en ce qui concerne Paul, « La demande d'intérêts formée contre l'un
mon covendeur ; et je pourrais lui demander : « des débiteurs solidaires fait courir les intérêts
1° La part qui devait me revenir dans le prix « à l'égard de tous. »
Mais comment donc ?
et que, par sa faute, je ne puis plus obtenir de
l'acheteur ; Est-ce que cette disposition n'est pas en con
2" Et même, s'il y avait lieu, des dommages tradiction avec la règle qui fait l'objet de notre
intérêts. (Comp. Pothièr, n° 275; Larombière, étude, et d'après laquelle les débiteurs se repré
art. 1205, n° 6.) sentent les uns les autres envers le créancier,
348. — Est-il besoin d'ajouter que le créan seulement pour perpétuer l'obligation, et non
cier pourrait, indépendamment même de toute pas pour l'augmenter?
clause pénale, stipuler que tous les codébiteurs Les intérêts moratoires d'une dette d'argent
seront réciproquement responsables du fait ou sont dus, en effet (leur dénomination même l'in
de la demeure les uns des autres, non-seulement dique), par suite de la demeure du débiteur, ex
106 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 294-296.]

mora, à titre de dommages-intérêts (art. 1155); Il y a une autre explication, plus juridique,
et ils constituent évidemment une augmentation suivant nous, de la disposition de l'article 1207,
de l'obligation primitive. et qui, loin de la présenter comme une déroga
D'où il suit que la demeure individuelle de tion à la distinction ancienne, l'y fait au con
l'un a pour résultat d'aggraver, dans ce cas, traire rentrer.
l'obligation des autres, qui n'ont pas été mis en Cette explication consiste à dire que la loi
demeure, et qui se trouvent ainsi avoir été repré elle-même ayant tarifé d'avance à un certain
sentés par leur codébiteur, envers le créancier, taux, par une sorte de clause pénale tacite, les
ad augendam obligationem ! dommages-intérêts résultant du retard dans le
Cette déduction, il faut bien le reconnaître, payement d'une somme d'argent (art. 1155), les
procède logiquement. intérêts sont dus alors, en effet, comme dans le
Aussi la disposition qui est écrite dans l'arti cas d'une clause pénale expresse, en vertu de la
cle 1207 ne se trouvait-elle : convention primitive des codébiteurs, qui ont
Ni en droit romain (L. 52, $ 4, ff., de Usuris) ; d'avance consenti à cette augmentation éven
Ni dans notre ancien droit. (Dumoulin, Div. tuelle de la dette, pour le cas où la demeure de
et indiv., part. III, n° 126; Pothier, n° 275.) l'un d'eux ferait accomplir contre tous la condi
Et, d'après les traditions, la demande d'inté tion sous laquelle ils s'y sont tous obligés.
rêts formée contre l'un des débiteurs ne faisait (Comp. Larombière, art. 1207, n° 1 ; Colmet de
pas courir les intérêts contre les autres. Santerre, t. V, n° 141 bis, I; Demangeat, des
C'est donc une innovation que le législateur Obligat. solid. en droit romain, p. 581, note 1.)
du code a introduite dans cette matière; et la Cette disposition nous paraît d'ailleurs aussi
plupart des auteurs la signalent, en effet, comme conforme au principe fondamental de la solida
une exception à la distinction de Dumoulin et de rité :
Pothier. Un seul pour tous. - -

Pourquoi cette exception? C'est-à-dire que le créancier qui stipule la


Plusieurs ont pensé que le législateur nouveau solidarité se propose précisément cet avantage,
a pu être amené à l'établir par suite d'une assi que ce qu'il fera contre l'un de ses débiteurs
milation entre les effets de l'interruption de la sera censé fait contre les autres. (Comp. supra,
prescription et les effets de la mise en demeure n° 544, p. 102.)
nécessaire pour faire courir les intérêts mora 35O. — La demande d'intérêts..., dit l'arti
toires. (Aubry et Rau sur Zachariae, t. III, p. 24, Cle 1207.
Éd. B., t. I", $ 298, p. 502.) -
Et si une sommation suffisait, comme il ar
Mais ils reconnaissent eux-mêmes (ce qui est rive quelquefois qu'elle suflit, pour faire courir.
incontestable) que cette assimilation est fausse ; les intérêts, produirait-elle, en matière de soli
car si le même acte peut interrompre la pres darité, le même effet que la demande ?
cription et faire courir les intérêts, il n'y en a Assurément oui.
pas moins toujours, entre les deux effets qu'il Si l'article 1207 s'est servi du mot demande,
produit, cette différence capitale, au point de c'est que telle est la règle générale que les inté
vue qui nous occupe, que l'un, l'acte interruptif rêts d'une somme d'argent ne sont dus qu'en
de la prescription, ne fait que conserver et vertu d'une demande. (Art. 1 155.)
perpétuer l'obligation ; tandis que l'autre, la de Mais le motif essentiel de la loi exige que la
mande d'intérêts, l'augmente au contraire et disposition de l'article 1207 soit appliquée à
l'aggrave. tout acte par suite duquel le créancier peut faire
Le législateur, dans l'article 1207, n'a-t-il pas courir les intérêts contre l'un des débiteurs soli
été inspiré plutôt par le désir d'éviter les frais, daires.
en dispensant le créancier, pour faire courir les C'est dans ce sens large que le mot demande
intérêts contre tous ses débiteurs, de former des doit être entendu.
demandes individuelles contre chacun d'eux ? 35 M. — Voilà pourquoi nous pensons que la
C'est là certainement un résultat pratique de convention produirait le même effet que la de
sa disposition, dont nous nous plaisons à signa mande ou la sommation.
ler l'avantage. Mais il est permis de douter que Car les intérêts moratoires peuvent aussi cou
les auteurs du code, en rédigeant l'article 1207, rir en vertu d'une convention passée entre le
se soient proposé de l'obtenir. Est-ce qu'ils ont créancier et le débiteur.(Art. 1155, 1154; comp.
été préoccupés de cette économie de frais, dans notre t. XII, Traité des contrats, n° 655, p. 220.)
l'article 1205? Pas du tout, puisqu'ils obligent le « Une pareille convention, dit fort bien
créancier à mettre tous ses débiteurs en de M. Larombière, n'a d'autre résultat que de pré
meure, s'il veut obtenir contre tous des dom venir ou de reconnaître les effets de la demande
mages-intérêts à raison de la perte de la chose - d'intérêts, sans dommage pour personne. »
survenue pendant la demeure de l'un d'eux. (Art. 1207, n° 5.)
[p., t. XXVI, p.296-299.] OU DES OBLIGATIONS. — N°* 550-556. 107

Ou plutôt même, ajouterons-nous, avec avan Ce n'est pas que nous prétendions qu'il serait
tage pour tous, puisqu'elle évite des frais. excessif de décider que les intérêts auront couru
C'est ainsi que la reconnaissance de l'un des contre eux dès le jour de la demande qui a été
débiteurs interrompt la prescription, aussi bien formée contre leur codébiteur. Il est vrai qu'ils
qu'une demande interruptive émanée du créan n'étaient pas personnellement en demeure et
cier. (Comp. infra, n° 556.) qu'ils n'y pouvaient même pas être avant
352. — Supposons pourtant ceci : l'échéance du terme ou l'accomplissement de la
Pierre, Paul et Jacques me doivent solidaire condition ; aussi n'est-ce pas à raison de leur
ment 12,000 francs, sous des modalités diffé demeure personnelle qu'ils pourraient être tenus
I'enteS : -
des intérêts. Mais on concevrait qu'ils en fussent
La dette de Pierre est exigible ; tenus à raison de la demeure de leur codébiteur,
Tandis que la dette de Paul est à terme ; de cette demeure dont ils ont consenti à répon
Et la dette de Jacques, sous une condition sus dre envers le créancier. C'est ainsi qu'une cau
pensive. tion conditionnelle ou à terme répond des con
La demande d'intérêts que je forme, en cet séquences de la demeure du débiteur principal,
état, contre Pierre fera-t-elle courir aussi les une fois le terme échu ou la condition accom
intérêts contre Paul et contre Jacques ? plie.
Qu'elle ne puisse pas les faire courir contre Et néanmoins, tout en reconnaissant la gra
eux, de manière à les rendre exigibles dès avant vité de cette argumentation, nous persistons à
l'échéance du terme ou l'accomplissement de croire que les intérêts ne sont dus par les codé
la condition, cela est d'évidence. (Art. 1168, biteurs solidaires qu'à compter de l'échéance du
1185.) terme ou de l'accomplissement de la condition.
Mais voici le terme échu ou la condition ac Chacun d'eux, à la différence de la simple
complie. caution, est, en effet, débiteur direct et princi
Deux questions alors s'élèvent : pal envers le créancier; et c'est, dès lors, direc
a. Les intérêts vont-ils courir contre Paul et tement et principalement, entre chacun d'eux et
contre Jacques, sans une nouvelle demande et le créancier, que doit être mesurée la portée de
en vertu de la demande formée antérieurement Son engagement.
contre Pierre ? La question ramenée à ces termes ne consiste
b. A compter de quel jour ces intérêts cour plus qu'à interpréter la volonté vraisemblable
ront-ils contre eux ? des parties, d'autant plus que nons avons fondé
353. — a. Sur la première question, il faut, la disposition de l'article 1207 sur une stipula
croyons-nous, répondre que la demande d'inté tion tacite de clause pénale émanant de leur vo
rêts formée antérieurement contre Pierre suffira lonté. (Supra, n° 549, p. 105.)
pour faire courir les intérêts contre Paul et con Or, n'est-il pas naturel et équitable de présu
tre Jacques, après l'échéance du terme ou l'ac mer que leur commune intention a été de ne pas
complissement de la condition. faire encourir la clause pénale à celle des par
Ils sont codébiteurs solidaires ; et l'effet de la ties qui non-seulement n'a pas été mise en de
solidarité, que l'article 1207 consacre, leur est meure, mais qui ne pouvait même y être mise,
en conséquence applicable. Il est vrai que cet d'après le caractère de sa propre obligation?
effet était, pour ainsi dire, paralysé, tant que 355. — 5° Voici enfin, dans l'article 1206, la
le terme n'était pas échu ou que la condition troisième application de l'ancienne distinction
n'était pas accomplie; mais à présent que la de Dumoulin et de Pothier :
dette commune est devenue exigible à l'égard de « Les poursuites faites contre l'un des débi
tous, aucun obstacle ne s'oppose à ce que la de « teurs solidaires interrompent la prescription
mande qui a été formée contre l'un produise « à l'égard de tous. »
aussi son effet contre les autres. (Comp. Ro C'est bien là, en effet, une application topique
dière, n° 92; Marcadé, art. 1207; Colmet de de la règle d'après laquelle les codébiteurs sont
Santerre, t. V, n° 141 bis, II ; Larombière, réciproquement mandants et mandataires les
art. 1207, n° 4.) uns des autres, ad perpetuandam obligationem.
354. — b. Mais ces intérêts, à compter de Aussi cette application est-elle aussi tradi
quel jour Paul et Jacques les devront-ils? tionnelle que la règle elle-même.
Est-ce rétroactivement, à compter de la de Justinien l'avait posée dans la loi 5 au Code,
mande formée par moi contre Pierre ? de Duobus reis, à laquelle Pothier l'a empruntée
Est-ce seulement à compter de l'échéance du (n° 279.)
terme ou de l'accomplissement de la condi 356. — Ce que l'article 1206 décide des
tion? poursuites faites contre l'un des débiteurs solidaires
Il faut, suivant nous, répondre qu'ils ne les est d'ailleurs également vrai de la reconnaissance
devront qu'à compter de cette dernière époque. faite par l'un d'eux. « ... vel quibusdam ex debi
108 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p.299-301.]

toribus debitum agnoscentibus. » (L. 2, supra cit., faites contre l'un des héritiers d'un codébiteur dé
art. 2249 !.) cédé qui en aurait laissé plusieurs.
357. — Nous supposons, bien entendu, que C'est la disposition de l'article2249,ainsi conçu:
la prescription n'était pas encore acquise. « L'interpellation faite, conformément aux
Dans le cas contraire, en effet, il ne saurait articles ci-dessus, à l'un des débiteurs soli
dépendre de l'un des codébiteurs de sacrifier le daires, ou sa reconnaissance, interrompt la
droit des autres, et de renoncer à une prescrip
tion accomplie, qui, en éteignant la dette com
mune, a éteint le mandat en vertu duquel les
: prescription contre tous les autres , même
contre leurs héritiers.
« L'interpellation faite à l'un des héritiers
codébiteurs se représentaient réciproquement d'un débiteur solidaire, ou la reconnaissance
envers le créancier. (Arg. de l'art. 2225; comp. de cet héritier, n'interrompt pas la prescrip
Paris, 8 pluviôse an x, Martin, Pas. fr., p. 85 et tion à l'égard des autres cohéritiers, quand
Sirey, II, 2, 219 ; Limoges, 19 décembre 1842, même la créance serait hypothécaire, si l'obli
Desgorces, Dev. et Pas. fr., 1845, II, 495; Du gation n'est indivisible.
parc-Poullain, Princ. de droit, t. VI, p. 401 ; « Cette interpellation ou cette reconnaissance
Dunod, des Prescriptions, p. 110; Toullier et Du « n'interrompt la prescription, à l'égard des
vergier, t. VI, n° 729, note a, Éd. B., t. III, autres codébiteurs, que pour la part dont cet
p.474; Troplong, de la Prescription, t. II, n° 629; héritier est tenu.
Larombière, art. 1208, n° 28*.) « Pour interrompre la prescription pour le
358. — Faut-il appliquer l'article 1206 à la tout, à l'égard des autres codébiteurs, il faut
suspension de la prescription? l'interpellation faite à tous les héritiers du dé
C'est une question controversée, que nous biteur décédé, ou la reconnaissance de tous
avons examinée déjà en ce qui concerne la soli ces héritiers. »
darité entre les créanciers. Telle est la conséquence qui procède logique
La même controverse s'agite en ce qui con ment de la combinaison du principe de la soli
cerne la solidarité entre les débiteurs. darité avec le principe de la division héréditaire
Plusieurs jurisconsultes répondent négative des dettes. -

ment. (Comp. Duvergier sur Toullier, t. VI, Après la mort de l'un des codébiteurs soli
n° 728, note b, Éd. B., t. VIII, p. 252; Larom daires, laissant plusieurs héritiers, qui est-ce qui
bière, art. 1206, n° 4-5.) est solidaire?
Mais nous persistons à penser que la doctrine Chacun des héritiers individuellement?
contraire est plus juridique; et nous ne tarde Non pas !
rons pas à reprendre cette thèse importante, C'est la successionelle-même qui est solidaire,
dans son application à la solidarité passive. la succession tout entière, en tant qu'elle repré
(Infra, n° 412 et suiv.) sente le codébiteur solidaire décédé ;
359. — D'après le texte même de notre arti Or, la succession se divise en autant de frac
cle, ce sont les poursuites faites contre l'un des , tions qu'il y a d'héritiers ;
débiteurs solidaires qui interrompent la prescrip Donc chacun des héritiers n'est tenu que de
tion à l'égard de tous. sa part et portion dans la dette solidaire, deve
Il en serait de même sans doute des poursuites nue dette de la succession.
faites contre l'unique héritier de l'un des débi D'ou cette double conclusion, que l'article 2249
teurs solidaires. déduit, en effet, savoir :
Mais il en serait autrement des poursuites 1° Que l'interpellation faite au débiteur survi
vant ou sa reconnaissance interrompt la prescrip
* Voy. Brux , 1er juillet et 20 mai 1840 (Pasic., 1841, tion contre la succession tout entière, et l'inter
p. 159 et 160). rompt, par cela même, contre chacun des héri
— Le principe de la loi civile que l'interpellation faite
tiers pour sa part;
à l'un des débiteurs solidaires interrompt la prescription
à l'égard des autres n'est pas applicable aux codébiteurs 2° Mais aussi que l'interpellation faite à l'un des
des effets de commerce. Ainsi l'admission d'un billet à héritiers ou sa reconnaissance n'interrompt la
ordre au passif de la faillite de l'un des endosseurs ne prescription que pour sa part, à l'égard du codébi
peut servir d'acte interruptif à l'égard des autres débi teur solidaire survivant, et ne l'interrompt pas à
teurs solidaires de l'effet. — Brux, 16 avril 1856 (Pasie., l'égard des autres héritiers pour leur part ; car,
p. 265). [ÉD. B. entre eux, les héritiers ne sont pas solidaires.
* La reconnaissance d'une obligation faite par l'un des (Comp. supra, n° 519, p. 92.)
codébiteurs solidaires, après l'accomplissement de la
prescription, ne fait revivre cette obligation que contre
360.—La même combinaison du principe de
lui seul, et non contre ses emdébiteurs, étrangers à cette la solidarité avec le principe de la division des
reconnaissance. Il en serait autrement si la reconnais dettes doit amener aussi, en ce qui concerne le
sance avait eu lieu avant l'accomplissement de la pres cours des intérêts, cette double conséquence
cription.-Brux., 51 octobre 1828 (Pasie., p. 515).[ÉD. B.] toute semblable, à savoir :
[P., t. XXVI, p. 502-504 ] OU DES OBLIGATIONS. - N°° 557-563. 109

1° Que la demande d'intérêts formée contre faute d'exécution contre lui dans les six mois.
le débiteur solidaire survivant fera courir les « Considérant, dit la cour-de Paris, que la
intérêts contre tous les héritiers du débiteur disposition de l'article 1206 ne s'applique qu'aux
décédé ; - obligations solidaires qui sont l'objet positif du
2° Mais que la demande formée contre l'un de code, et ne peut être étendue à un jugement de
ces héritiers ne fera courir les intérêts contre le condamnation, contre lequel chacun des débi
débiteur survivant que pour la part de cet héri teurs peut avoir des moyens personnels à faire
tier, et ne les fera pas courir contre les autres valoir ;-que cet article, qui ne concerne que la
héritiers pour leur part. prescription des obligations, est étranger à la
361.—Il faut de même appliquer cette dou péremption, qui ne libère d'aucune obligation et
ble conséquence aux risques de la chose qui fait ne fait acquérir aucun droit... » (5 mars 1855,
la matière de l'obligation. , Covelin, Pas. fr., p. 105 et Dev., 1855, II, 545;
La chose périt-elle par la faute ou pendant la comp. Limoges, 14 février 1822, Pauthe, Pas. fr.,
demeure du codébiteur survivant ; p. 147 et Sirey, 1822, II, 169 ; Nîmes, 28 novem
Tous les héritiers du codébiteur décédé, lors bre 1826, Combe, Pas. fr., p. 626 et Sirey, 1827,
même qu'ils ne seraient ni en faute ni en de II, 61 ; Nîmes, 24 janvier 1829, Favant, Pas. fr.,
meure, sont tenus, aux termes de l'article1205, de p. 522 et Sirey, 1829, II, 69; Amiens, 7 juin
payer la valeur de cette chose chacun pour sa part. 1854, Bascoulergue, Pas. fr., p. 55 et Dev., 1856,
Est-ce, au contraire, par la faute ou pendant II, 499; Agen, 19 janvier 1849, Dumas, Dev. et
la demeure de l'un des héritiers du débiteur so Pas. fr., p. 157; Vazeille, des Prescriptions, t. I",
lidaire décédé que la chose a péri ; n° 258; Troplong, de la Prescription, t. II, n° 620.)
Le codébiteur survivant, insons, ne doit la 363. — Mais c'est précisément parce que la
valeur de la chose que jusqu'à concurrence de la péremption ne libère d'aucune obligation et ne fait
part héréditaire de cet héritier; et les autres acquérir aucun droit qu'elle a le caractère et
héritiers, insontes, sont libérés de toute obliga l'effet d'une prescription.
tion, comme si la chose avait péri par cas for Quel est, contre le débiteur condamné par
tuit. (Comp. Duranton, t. XI, n° 218, Éd. B., défaut, l'effet de l'exécution du jugement dans
t. VI, p. 504 ; Larombière, art. 1205, n° 5.) les six mois?
362.—L'article 1206 est, du reste, applicable Est-ce de faire acquérir au créancier un droit
à toutes les poursuites qui peuvent être considé nouveau contre son débiteur et d'augmenter son
rées comme interruptives d'une prescription !. titre.
Ainsi l'exige la généralité de son texte, d'ac Pas du tout !
cord avec le principe sur lequel il est fondé. Le jugement par défaut constitue, par lui
Pierre et Paul me doivent solidairement même, un titre parfait, tant qu'il n'est pas frappé
12,000 francs; je les assigne tous les deux; et d'opposition.
j'obtiens contre eux un jugement par défaut. Et si l'exécution est nécessaire dans les six
Mais je n'ai fait exécuter ce jugement dans les mois, c'est uniquement pour le conserver.
six mois de son obtention que contre l'un d'eux Par conséquent, il est tout à fait conforme au
seulement, contre Pierre. texte de l'article 1206 et aux principes de déci
Eh bien, cette exécution n'en a pas moins em der que l'exécution, qui conserve le jugement
pêché aussi, suivant nous, la péremption contre contre l'un des débiteurs, le conserve par cela
Paul, mon autre codébiteur. (Comp. art. 156, même contre les autres *. -

code de procéd.; supra, n° 191, p. 54.) Aussi est-ce dans ce dernier sens que se
Il faut pourtant que nous ajoutions que cette forme, de plus en plus, la jurisprudence de la
solution est controversée, et que des autorités cour de cassation :
considérables dans la doctrine et dans la juris « Attendu que les articles 1206 et 2249 du
prudence décident, au contraire, que le juge code civil, qui ont étendu à tous les codébiteurs
ment doit être réputé non avenu à l'égard de Paul, solidaires l'interruption de la prescription opé
* L'article 1206 est applicable à toute prescription, et de l'autre défaillant. — Brux., 13 août 1822 (Pasic.,
la péremption est une sorte de prescription à laquelle p. 251). Voy. aussi Brux., 19 mai 1828 (ibid., p. 181).
sont applicables les articles 1206 et 2249 du code civil. — — La reconnaissance faite par un des débiteurs soli
Brux., cass., 19 juillet 1851 (Pasic., p. 210). [ÉD. B.] daires interrompt la péremption de six mois établie par
* Les poursuites faites contre l'un des débiteurs con l'article 156 du code de procédure civile. — Brux., 7 mai
damnés solidairement par un jugement par défaut empê 1828 (Pasic., p. 162).
chent la,péremption de ce jugement à l'égard de l'autre, — Un jugement par défaut faute de comparaître rendu
spécialement dans le cas où celui qui a été poursuivi a contre deux codébiteurs solidaires est périmé à l'égard de
formé opposition, en a été débouté, a appelé et a succombé celui contre lequel il n'a pas été exécuté dans les six mois
en appel. Son opposition et les procédures qui en ont été de sa date, sans qu'il puisse suffire qu'il l'ait été dans ce
la suite formaient un obstacle qui a empêché l'exécution délai contre l'autre débiteur.-Gand, 4 juillet 1854.[ÉD. B.]
410 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 504-506.]

rée à l'égard de l'un d'eux, s'appliquent, dans mis en cause par le créancier avaient été tous les
leur généralité, à tous les genres de prescription deux aussi condamnés par défaut.
et sont conçus en termes absolus ; que l'arti En serait-il de même dans le cas où l'un d'eux
cle 156 du code de procédure établit, à l'égard aurait été condamné contradictoirement, et seu
des jugements par défaut, une véritable pres lement l'autre par défaut ?
cription en faveur des parties condamnées, qui, Le jugement contradictoire rendu contre l'un
comme les autres prescriptions, peut être invo empêcherait-il la péremption du jugement rendu
quée, aux termes de la loi, ainsi que l'arrêt contre l'autre, pour cause d'inexécution dans les
attaqué l'a jugé dans l'espèce... » six mois?
Cette solution doit, en effet, d'autant plus être La cour de cassation a décidé négativement
admise, que toutes les voies de recours demeu cette question, qui se présente, en effet, dans des
rent ouvertes à ceux des débiteurs qui voudraient conditions tout autres que la première :
les employer dans les délais légaux. (2 février « Attendu... que la péremption ou prescrip
1841, Decaindry, Dev. et Pas. fr., 1841, I, 417; tion n'est pas interrompue par cela seul que le
comp. Cass., 7 décembre 1825, de la Rochefou jugement rendu par défaut contre l'un des codé
cault, Pas. fr., p. 552 et Sirey, 1826, 1, 207; biteurs solidaires a été rendu contradictoirement
Toulouse, 22 août 1826, Olivier, Pas. fr., p. 607 contre l'autre; — qu'en effet, il n'en est pas de
et 29 janvier 1827, Marié, Pas. fr., p. 606 et Si la dette comme du jugement qui la consacre;
rey, 1827, II, 65, 222 ; Paris, 14 août 1828, que la première peut subsister, tandis que le
Édouard, Pas. fr., p. 229 et Sirey, 1829, II, 154 ; second tombe en péremption, et qu'il ne faut pas
Toulouse, 8 décembre 1850, Izard, Pas. fr., confondre les moyens que la loi donne pour les
p. 801 et Dev., 1851, II, 150; Pau, 16 août 1857, préserver l'un et l'autre de la prescription spé
Laporte, Pas. fr., p. 495 et Dev., 1858, 545 ; ciale qui peut les atteindre ;-que si la prescrip
Bourges,7juillet 1842, Mévohlon, Dev. et Pas. fr., tion de la dette est interrompue à l'égard de tous
1844, II, 9; Caen, 14 mai 1849, Lepaulmier, Dev. les codébiteurs solidaires par la condamnation
et Pas. fr., 1849, II, 696; Cass., 2 mai 1855, Bal contradictoirement prononcée contre l'un d'eux,
sac, Dev. et Pas. fr., 1855, I, 526; Merlin (qui, il en est autrement de la péremption du juge
après avoir professé la doctrine contraire, est ment ;-que cette péremption ne peut être empê
revenu à celle-ci), Répert., v° Chose jugée, $ 18, chée , vis-à-vis des parties condamnées par
n°22, 5 et v° Succession, sect. II, $ 1, n° 12 ; Del défaut, que par l'exécution du jugement dans le
vincourt, t. II, p. 715 ; Thomine-Desmasures, de délai fixé par l'article 156... » (2 mars 1855,
la Procéd. civ., t. I", n° 187; Boncenne, t. III, Balsac, Dev. et Pas. fr., 1855, I, 526.)
p. 66; Rodière, n° 116 ; Zachariae, Aubry et Rau, Quelle serait, en effet, la conséquence de la
t. III, p.20-21, Éd. B., t.I",$298, p.500; Massé et doctrine contraire ?
Vergé, t. III, p. 156; Larombière, art. 1208, n°6.) C'est que le jugement rendu contradictoire
ment contre l'un des débiteurs solidaires serait
364.—La solution que nous venons de pré
senter, en ce qui concerne l'effet de l'exécution réputé rendu contradictoirement contre les au
d'un jugement par défaut contre l'un des débi tres; de sorte que ceux-là mêmes contre lesquels
teurs solidaires, doit d'ailleurs être appliquée, le jugement n'aurait été rendu que par défaut
par les mêmes motifs, à l'effet de l'acquiescement ne pourraient pas y former opposition, afin de
qui aurait été donné par l'un d'eux à ce juge faire valoir des exceptions personnelles qu'ils
merit. auraient le droit de présenter.
L'acquiescement, en effet, qu'est-ce autre Or, une telle conséquence ne saurait être ad
chose que la reconnaissance du débiteur ? mise.(Comp. infra, n°567; Larombière, art. 1208,
Or, la reconnaissance du débiteur interrompt n° 6.)
la preseription aussi bien que l'interpellation du 366. - Nous arrivons ainsi à une question
créancier. (Art. 2249;. comp. supra, n° 556, importante, que nous avons examinée déjà, dans
p. 107; Poitiers, 7 janvier 1850, Bibault, Pas. fr., la solidarité entre les créanciers (supra, n° 191,
p.617 et Dev., 1850, II, 141 ; Bordeaux, 2 août p. 54), et qui n'offre pas moins d'intérêt dans la
1855, Gautier, Pas. fr., p. 505 et Dev., 1854, II, solidarité entre les débiteurs; à savoir :
157; Cass., 14 avril 1840, Galtier, Dev., 1840, I, S'ils se représentent réciproquement les uns .
491 et Pas. fr., p. 215; voy. pourtant Cass., les autres, dans les instances judiciaires 1?
15 décembre 1827, Marguet, Pas. fr., p. 695 et
Sirey, 1828, II, 144; Paris, 2 mars 1829, Bron 1 L'appel interjeté valablement par l'un des condamnés
gniart, Pas. fr., p. 570 et Sirey, 1829, II, 226; solidaires profite aux autres. — Brux., 15 juillet 1844
Amiens, 7 juin 1856, X..., Pas. fr., p. 55 et Dev., (Pasic., 1845, 2, 286); Brux., 2 fév. 1856 (ibid., 1856, 2,
1856, II, 499.) 111).
· 365.-Nous avons supposé, dans la question - Des associés qui ont interjeté appel après le délai
qui précède, que les deux codébiteurs solidaires légal ne pourraient, en invoquant l'appel formé en temps
*

[P., t. XXVI, p. 506-509.] OU DES OBLIGATI0NS, — Nºs 564-571. 111

Et si la chose jugée avec le créancier pour ou non pas sur l'existence de la fidéjussion :
contre l'un des débiteurs doit être considérée « ... Si modo ideo interpositum est jusjurandum,
comme jugée pour ou contre les autres ! ? ut de ipso contractu et de re, non de persona jurantis
Nous poserons d'abord, sur cette thèse, cinq ageretur. » (L. 28, $ 1, ff., de Jurejurando.)
propositions, qui sont, à notre avis, certaines, Distinction très-juridique, en effet, que le légis
et sur lesquelles, en effet, au milieu des dissi lateur de notre code a consacrée dans l'arti
dences qu'elle a soulevées, tous les systèmes cle 1565 : -

paraissent désormais s'entendre. « Le serment du codébiteur solidaire ou de la


36 7.— I. La chose jugée pour ou contre l'un « caution ne profite aux autres codébiteurs ou
des débiteurs, sur des moyens personnels, ne « au débiteur principal que lorsqu'il a été dé
saurait être considérée comme jugée pour ou « ſéré sur la dette et non sur le fait de la soli
contre les autres débiteurs. ° -
« darité ou du cautionnement. »
Le débiteur, assigné par le créancier, a sou Or ce qui est vrai du serment l'est aussi de la
tenu que son obligation, à lui, était annulable chose jugée.
pour cause de minorité. La chose jugée sur le fait de la solidarité, pour
Ce moyen ne regarde, en effet, que lui. ou contre l'un des débiteurs, ne saurait donc être
Qu'il ait gagné ou qu'il ait perdu, qu'importe considérée comme jugée pour ou contre les au
aux autres ? tres, s'ils voulaient, par exemple, prétendre eux
La chose jugée sur un tel moyen, qui leur est mêmes que la solidarité n'existe pas en ce qui les
étranger, leur est certainement elle-même étran COllC0l'I]0,
gère. Et voilà la réponse à l'objection qui consiste
368. — II. Pareillement, si les codébiteurs à dire que c'est faire une pétition de principe que
, qui n'étaient pas en cause ont, eux aussi, des d'argumenter du mandat par lequel les codébi
moyens personnels à faire valoir, comme celui teurs solidaires se représentent réciproquement
de la minorité, la chose jugée contre leur codé envers le créancier, pour soutenir que le juge
biteur ne saurait être considérée comme jugée ment rendu contre l'un a force de chose jugée
contre eux, en tant qu'ils demanderaient à faire contre les autres, quand précisément c'est l'exis
valoir ces moyens. tence de ce mandat, c'est-à-dire la solidarité
Il est, en effet, d'évidence qu'ils n'ont pas été elle-même qui est contestée.
représentés par leur codébiteur, puisqu'il ne « Car on s'appuie, dit l'objection, sur l'obliga
pouvait pas les opposer au créancier. (Duranton, tion qui est en question, pour dire qu'il y a man
t. XIII, 519, Éd. B., t. VII, p. 445; Rodière, dat, et sur ce mandat, qui ne peut être qu'une
n° 116 ; Larombière, art. 1208, n° 20.) conséquence de l'obligation, pour établir que
369. — III. De même encore, la chose jugée l'obligation existe. »
pour ou contre l'un des débiteurs serait, à l'égard C'est le raisonnement de M. Colmet de San
des autres codébiteurs, res inter alios acta, si la terre. (T. V, n° 528 bis, XXIII ; ajout. Duranton,
contestation avait porté, non pas sur le fait absolu t. XIII, n° 520, Éd. B., t. VII, p. 445.)
de l'existence ou de l'extinction de la dette com Eh bien, non, nous ne commettons pas cette
mune, mais sur le fait relatif de la solidarité, en pétition de principe, puisque justement nous
ce qui concerne celui-là seul qui a plaidé contre exceptons le cas où la décision judiciaire rendue
le créancier. contre l'un des débiteurs n'a porté que sur le
« Multum interest, disait Pomponius, utrum res fait de la solidarité.
ipsa solvatur an persona liberetur; cum persona libe 37 0.—IV. Est-il besoin de dire que la chose
ratur, manente obligatione, alter manet obligatus. » jugée contre l'un des débiteurs ne serait pas non
(L. 19, ſf., de Duobus reis.) plus opposable aux autres codébiteurs, ou du
C'est précisément à l'aide de cette distinction moins qu'ils pourraient y former tierce opposi
que Paul décidait la question de savoir si le ser tion, si elle était le résultat d'une collusion frau
ment prêté envers le créancier par le fidéjus duleuse entre le débiteur qui était au procès et
seur doit profiter au débiteur principal ? le créancier. (Comp. Cass., 11 décembre 1854,
Oui, répondait-il, mais à la condition qu'il Tamisier, Pas. fr., p. 242 et Dev., 1855, I, 576.)
aura été prêté sur l'existence de la dette, et 371.-W. Nous ajoutons qu'il en serait ainsi,

utile par leurs consorts, demander à débattre le jugement ne présente aucun caractère d'indivisibilité. - Liége,
dont appel. — Gand, 15 mars 1848 (Pasic., p. 70). 6 avril 1870 (Pasic., 1870, 2, 252). [ÉD B.]
— Lorsqu'un débiteur solidaire a formé, après l'expi 1 L'un des fidéjusseurs engagés solidairement peut
ration des délais, opposition à un jugement par défaut, opposer, aux termes de l'article 1208 du code civil, une
son opposition doit être déclarée non recevable, alors exception de chose jugée acquise à son cofidéjusseur et
même que son codébiteur aurait formé opposition en qui détermine la nature et la portée de l'obligation. -
temps utile, ll en est tout au moins ainsi lorsque la dette Brux., 20 juin 1854 (Pasie., 1855, 2, 57). [ED. B.]
112 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 509-312.J

indépendamment même de toute collusion frau contre les autres, soit que le débiteur qui était
duleuse, dans le cas où la chose aurait été jugée seul en cause ait gagné, soit qu'il ait perdu.
contre le débiteur qui était en cause, par suite C'est celui que nous croyons devoir proposer
d'unerenonciation qu'il aurait faite à des moyens pour la solidarité passive, comme nous l'avons
communs de défense, ou d'un acquiescement proposé pour la solidarité active :
qu'il aurait donné. 1° Le texte de la loi nous paraît d'abord con
Si, en effet, chacun des codébiteurs a mandat duire à cette conclusion.
de représenter les autres envers le créancier, En effet, aux termes de l'article 1200 :
c'est pour défendre leur cause commune, et non « Il y a solidarité de la part des débiteurs,
point pour la sacrifier par des abandons volon- . « lorsqu'ils sont obligés à une même chose, de
taires. (Comp. supra, n° 557, p. 108 ; Toullier, « manière que chacun puisse être contraint pour la
t. X, n° 205, Éd. B., t. V, p. 258 ; Larombière, « totalité, et que le payement fait par un seul
art. 1208, n° 20.) « libère les autres envers le créancier. »
372.— Notre thèse, ainsi dégagée et circon De même donc que, d'après l'article 1197,
scrite, se réduit à des termes très-simples. l'un des créanciers solidaires peut demander le
Il ne s'agit plus que de savoir si la chose jugée tout au débiteur ;
pour ou contre l'un des codébiteurs, sur un De même, d'après l'article 1200, le créancier
moyen commun à tous, doit être considérée peut demander le tout à l'un des débiteurs soli
comme jugée pour ou contre les autres. daires.
Le débiteur, assigné par le créancier, a sou Lui demander le tout, le contraindre pour le tout.
tenu que l'obligation était nulle, parce qu'elle De quelle manière ?
avait une cause illicite, ou qu'elle était éteinte De toutes les manières évidemment dont un
par un payement, par la prescription ou par tout créancier peut poursuivre la satisfaction à la
autre mode absolu de libération... in rem. quelle il a droit, et jusqu'à ce qu'il l'ait obtenue :
La décision judiciaire, intervenue sur une telle Soit par voie d'exécution, si son titre est exé
instance, aura-t-elle l'autorité de la chose jugée cutoire, soit par voie d'action en justice, dans le
pour ou contre les autres codébiteurs? cas contraire ; -

Les trois systèmes que nous avons rencontrés Et, lorsqu'il agit en justice, avec le droit "de
déjà sur la même question, dans la solidarité vaincre sa résistance et de le faire condamner
entre les créanciers, se retrouvent encore ici en à l'exécution de l'obligation.
présence. Or, le créancier qui agit contre l'un des débi
A. Le premier soutient que la chose jugée entre teurs solidaires est réputé agir contre les autres.
le créancier et l'un des codébiteurs solidaires Voilà ce qu'impliquent virtuellement nos arti
n'a aucune autorité à l'égard des autres, soit que cles 1206, 1207, 1208 et 2249, qui ne sont eux
le débiteur qui était en cause ait perdu, soit mêmes que la déduction de l'article 1205, d'après
qu'il ait gagné. (Comp. Duranton, t. XIII, n° 519 lequel :
520, Éd. B., t. VII, p.445; Colmet de Santerre, « Le créancier d'une obligation contractée
t. V, n° 528 bis, XXIV; Demangeat, des Obligat. « solidairement peut s'adresser à celui des débi
solid. en droit romain, p. 99, note 1.) « teurs qu'il veut choisir... ; »
373.— B. D'après le second système, il faut Parce que, en effet, s'adresser à l'un, c'est
distinguer : s'adresser à tous, chacun d'eux étant le repré
Le débiteur qui était seul en cause a-t-il sentant des autres envers le créancier.
gagné ; 2° Les textes, ainsi entendus, sont, suivant
La chose jugée pour lui estr éputée jugée pour nous, l'expression la plus vraie du principe sur
les autres, qui peuvent l'opposer au créancier. lequel toute la théorie de la solidarité repose.
A-t-il perdu ; - C'est pourtant ce que nient les dissidents; et
La chose jugée contre lui n'est pas réputée voici ce qu'ils objectent :
· jugée contre eux; et le créancier ne peut pas la « L'obligation solidaire, bien que simple quant
leur opposer. (Comp. Cass., 15 janvier 1859, à son objet, est cependant multiple quant aux
Constant, Pas. fr., p. 27 et Dev., 1859, I, 97; Li liens juridiques en vertu desquels les différents
moges, 19 décembre 1842, Desgorces, Dev. et débiteurs se trouvent engagés; or, si l'obligation
Pas. fr., 1845, II, 495 ; Zachariae, Aubry et Rau,de chacun des débiteurs est, quant au lien juri
t. VI, p.488-490; Massé et Vergé, t. III, p. 555 dique, distincte de celle des autres, les exceptions
576; Mourlon, Répét. écrit., t. II, n° 1650; Ro " réelles contre la dette commune doivent appar
dière, n° 100.) tenir individuellement à chacun d'eux, comme
374. — C. Enfin, le troisième système en autant de moyens de faire tomber son engage
seigne que le jugement rendu entre le créancier ment personnel... » (Aubry et Rau sur Zachariae,
et l'un des débiteurs solidaires, sur un moyen t. VI, 488.) -

réel et commun, a l'autorité de la chose jugée Mais cette objection, qui est exacte quant aux
IP., t. XXVI, p. 512-515.] OU DES OBLIGATIONS. — Nº° 572-575. 1 15

exceptions personnelles, ne l'est, à notre avis, lateur s'est proposé en instituant le principe de
nullement quant aux exceptions réelles. l'autorité de la chose jugée ?
« En effet, dit Merlin, d'une part, une dette C'est d'éviter la multiplicité des contestations .
solidaire est la même, dans sa substance et dans et avec elle la multiplicité des frais et la contra
sa cause, pour chacune des parties qui y sont riété des décisions judiciaires.
obligées. D'un autre côté, le codébiteur solidaire Or, voilà que, tout au rebours, on veut auto
pour ou contre lequel le jugement a été rendu, riser les codébiteurs solidaires, c'est-à-dire des
ne forme moralement qu'un seul et même indi individus engagés chacun pour le tout, par une
vidu avec les autres codébiteurs, parce qu'ils commune convention, en vertu d'une seule et
n'ont pu s'obliger solidairement à la même dette même cause, dans une seule et même dette, de
sans se constituer mandataires l'un de l'autre sorte qu'ils ne forment à eux tous, dans leur
pour la payer, et, par suite, pour se représenter faisceau, qu'un seul et même débiteur..., « cum
mutuellement dans tous les actes et dans toutes ex una stirpe unoque forte unus effluxit contractus,
les procédures qui tendraient à la faire payer, et vel debiti causâ ex eâdem actione... » (Justinien,
pour faire valoir, dans leur intérêt commun, L. 5, Cod., de Duobus reis);
tous les moyens qu'ils pourraient avoir pour Voilà qu'on veut les autoriser à recommencer,
s'exempter de la payer. » (Quest. de droit, v°Chose chacun à son tour, le même procès, et à se suc
jugée, $ xvIII, n" 2-5.) céder, et en quelque sorte à se relayer contre le
Voilà les vrais principes. créancier, avec une évidente aggravation de frais
5° Dira-t-on que cette doctrine est compro et de lenteurs, et au risque d'aboutir à une con
mettante pour les codébiteurs solidaires, et trariété de décisions opposées les unes aux
qu'elle les expose à ce danger considérable, que autres, et qui ne pourront pas s'exécuter.
s'il y en a un parmi eux qui soit dans de mau 5° Mais la chose jugée contre le débiteur prin
vaises affaires et qui s'abandonne, c'est assuré cipal n'est pas opposable à la caution ; et par le
ment celui-là que le créancier choisira pour même motif, la chose jugée contre l'un des débi
s'attaquer à lui, afin de le faire condamner; de teurs solidaires ne doit pas être opposable à son
sorte que tous les débiteurs peuvent se trouver codébiteur.
eux-mêmes condamnés irréparablement par l'ef C'est l'argument de Mourlon (Répét. écrit., t. II,
fet d'un jugement par défaut peut-être, contre n° 1650).
lequel aucune voie de recours n'aura été exer Nous répondons d'abord que c'est une ques
cée. tion grave que celle de savoir si le jugement
Si spécieuse que cette objection puisse paraî rendu contre le débiteur ne lie pas la caution; et .
tre, il ne faut pas s'en émouvoîr. nous faisons, à cet égard, nos réserves.
Que la solidarité puisse avoir ses dangers, qui Mais, quand même cela serait vrai pour la
le conteste ? caution, on ne saurait déduire la même consé
Mais ils sont inévitables; et prétendre les sup quence pour les codébiteurs solidaires; car s'ils
primer, ce n'est ni plus ni moins que prétendre jouent, l'un envers l'autre, le rôle de caution,
supprimer la solidarité elle-même. chacun d'eux, envers le créancier, joue le rôle
Que veut-on, en effet, que fasse le créancier d'un débiteur principal, répondant, seul et en
pour garantir les codébiteurs contre ce danger ? son propre nom, pour tous les autres.
On veut qu'il les assigne tous et qu'il plaide Nous concluons donc que la chose jugée pour
contre chacun d'eux individuellement ? ou contre l'un d'eux est réputée jugée pour ou
Mais c'est là précisément la négation mani contre les autres. Merlin, Quest. de droit, loc. su
feste de la convention par laquelle il a été en pra cit.; Proudhon, de l'Usufruit, t. III, n° 1521 ;
tendu, au contraire, qu'un seul répondrait Bonnier, Traité des preuves, n° 701 ; Larombière,
envers lui pour tous les autres. art. 1208, n° 19.) -

Et quand les autres viennent dénoncer les 37 5. — Nous ne saurions d'ailleurs admet
inconvénients de cette représentation récipro tre l'amendement de M. Rodière, qui distingue,
que, nous sommes fondé à leur rappeler que ce lorsque le jugement a été rendu contre l'un des
sont eux qui l'ont bien voulu et qu'ils se sont débiteurs, entre les moyens qu'il a proposés et
réciproquement choisis comme mandataires... les moyens qu'il n'a pas proposés.
utriusque aut singulorum in solidum fidem con Notre savant collègue ne permet pas aux au
templatum ac secutam. (Dumoulin, part. III, tres codébiteurs de recommencer le procès
n° 156.) quant aux premiers; mais il leur permet de le
4° Cette doctrine, commandée par les prin recommencer quant aux seconds (n° 109).
cipes qui gouvernent la solidarité, ne nous paraît Distinction impossible, suivant nous.
pas moins aussi commandée par les principes Dès là, en effet, que M. Rodière lui-même re
qui gouvernent la chose jugée. connaît que le débiteur qui était en cause a re
Quel est, en effet, le but essentiel que le légis présenté ses codébiteurs, la chose jugée doit
DEMOLOMBE. 15. 8
114 DES CONTRATS [P., t. XXVI, p. 51 -517.j

avoir contre eux le même effet qu'elle a contre lui ; en effet, précisément d'opposer, par une sorte
Or, il ne pourrait pas, lui, recommencer le d'antithèse, les exceptions aux défenses : les pre
procès en invoquant des moyens qu'il alléguerait mières, qui tendent seulement à faire différer
avoir omis ; ou écarter, comme prématurée ou irrégulière, la
Donc ses codébiteurs ne le peuvent pas davan prétention du demandeur; les secondes, qui ten
tage ; dent à la faire rejeter comme mal fondée. (Comp.
La présomption légale est, en effet, que ces les articles 166 et suivants du code de procédure
moyens qu'il n'a pas proposés quand il était civile.)
temps de le faire, il ne pouvait pas les proposer ; Mais il est évident que le mot exceptions est ici
c'est, en un mot, que ces moyens n'existent pas. détourné de son sens technique, et que le légis
(Art. 1551.) lateur l'a employé comme synonyme de moyen
37 G. — III. Il nous reste à déduire les effets de défense au fond; la classification même que
qui résultent, dans les rapports des codébiteurs l'article établit entre les exceptions suffit à le
solidaires avec le créancier, de notre dernière prouver. Ce n'est pas d'ailleurs seulement dans
règle, à savoir que si chacun des codébiteurs l'article 1208 que l'on trouve cette synonymie,
doit le tout, singuli solidum, ils ne le doivent ou, si l'on veut, cette confusion ; d'autres arti
tous ensemble qu'une seule fois, unum omnes. cles fournissent le même exemple, et notam
(Supra, n° 511, p. 90.) ment les articles 1561, 2012 et 2054.
De cette unité de la dette solidaire, la consé Laissons donc de côté les mots, et allons au
quence semblerait être que tous les moyens par fond des choses.
lesquels l'un des codébiteurs se trouve libéré 378. — En quoi consiste cette classification
entraînent aussi la libération des autres, et que, de l'article 1208 ?
par suite, chacun d'eux peut opposer tous ces Le législateur distingue trois catégories d'ex
moyens au créancier, soit de son chef, soit du ceptîons, dont la dernière admet elle-même une
chef de ses codébiteurs. sous-distinction; de sorte que nous en pouvons
Cette déduction semble en effet logique; et compter quatre, à savoir :
nous pouvons dire qu'elle est même exacte dans I. Les exceptions qui résultent de la nature
sa généralité. de l'obligation ;
Il s'en faut bien toutefois qu'elle soit ab II. Les exceptions qui sont communes à tous
solue. les codébiteurs ; -

Et nous allons avoir, au contraire, à établir III. Les exceptions qui sont personnelles à
des distinctions importantes entre les diffé l'un ou à quelques-uns d'entre eux ;
rents moyens que chacun des débiteurs soli IV. Les exceptions qui sont purement person
daires peut opposer à la demande du créancier. nelles. -

377. — L'article 1208 pose, à cet égard, la L'article 2056, en matière de cautionne
règle en ces termes : ment, semble, au contraire, n'en présenter que
« Le codébiteur solidaire poursuivi par le deux :
« créancier peut opposer toutes les exceptions « La caution peut opposer au créancier
« qui résultent de la nature de robligation, et « toutes les exceptions qui appartiennent au dé
« toutes celles qui lui sont personnelles, ainsi « biteur principal et qui sont inhérentes à la
« que celles qui sont communes à tous les codé « dette.
« biteurs. « Mais elle ne peut opposer les exceptions qui
« Il ne peut opposer les exceptions qui sont « S6nt purement personnelles au débiteur. »
« purement personnelles à quelques-uns des au (Ajout. art. 2012.)
« tres codébiteurs. » Il y a certainement, entre l'article 1208 et
Le législateur, comme on voit, n'a pas lui l'article 2056, une grande analogie ; et il n'est
même fourni la nomenclature des moyens de dé pas douteux que, sous l'unique dénomination
fense qui pourront être opposés au créancier, d'exceptions qui sont inhérentes à la dette, l'arti
soit par tous les codébiteurs, soit seulement par cle 2056 comprend les exceptions que l'arti
quelques-uns d'entre eux. cle 1208 indique sous la double dénomination
Il se borne à décréter une classification théo d'exceptions qui résultent de la nature de l'obliga
rique, dont la formule, trop peu précise, a cer tion et qui sont communes à tous les codébiteurs.
tainement contribué à jeter dans ce sujet les Il importe néanmoins, malgré l'affinité qui
incertitudes qui s'y rencontrent. existe entre ces deux textes, de ne pas les con
Le mot exceptions, dont il se sert, semble fondre.
même, à cette place, offrir une physionomie sin La différence considérable qui sépare la soli
gulière; car c'est un mot qui désigne un moyen darité d'avec le cautionnement, et qui ne s'efface
de procédure plutôt qu'un moyen de fond; et jamais, doit être aussi maintenue sur ce point
dans la terminologie scientifique, on a coutume, comme sur tous les autres.
[P., t. XXVI, p. 517-520.] OU DES OBLIGATIONS. — Nº* 576-585. 115

C'est donc dans notre matière de la solida personnelles et les exceptions purement person
rité que nous avons à examiner la distinction nelles.
des exceptions, telle qu'elle est faite par l'arti On vient de voir que les exceptions qui résul
cle 1208, tent de la nature de l'obligation, et les exceptions
379, — I. Et d'abord, la première classe qui sont communes à tous les codébiteurs affectent
des exceptions qui résultent de la nature de l'obliga l'obligation commune d'une manière absolue;
tion comprend évidemment celles qui tiennent et que, par suite aussi, elles affectent le lien
soit aux vices primitifs de son origine, soit aux particulier en vertu duquel chacun des débiteurs
modalités sous lesquelles elle a été contractée s'y trouve engagé.
par tous les codébiteurs ensemble. Tout au contraire, les exceptions personnelles
Le défaut de cause ou la cause illicite; - le ne se réfèrent qu'à l'engagement particulier de
défaut d'objet ;– l'absence des formes requises l'un des débiteurs; et ce qui les caractérise
dans un contrat solennel, dans une donation c'est qu'elles procèdent d'une circonstance qui
entre-vifs, par exemple, faite solidairement par est née, pour ainsi dire, seulement dans sa per
plusieurs;— la lésion de plus des sept douzièmes sonne, et qui produit, en effet, dans sa personne
au préjudice des vendeurs solidaires d'un im seulement, un moyen de défense pour soutenir,
meuble : — voilà des exceptions qui résultent, soit que l'obligation n'a pas été valablement for
en effet, de la nature de l'obligation et qui sont mée dans l'origine, soit qu'elle s'est éteinte pos
absolument inhérentes à sa manière d'être. térieurement. -

Il faut en dire autant des conditions ou des Ce sont là, en effet, des exceptions in per
clauses sous lesquelles l'obligation aurait été sonam... personae cohaerentes. (Comp. Pothier,
originairement contractée, et qui en seraient les n° 5801.)
éléments constitutifs. 382. — Ces exceptions sont de deux sortes :
Ce sont bien là des exceptions in rem, rei cohae Les unes, personnelles ;
rentes, que tous les codébiteurs pourront égale Les autres, purement personnelles.
ment opposer au créancier. (Comp. L. 7, S 1, Les premières sont celles qui, bien qu'affec
ff., de Exceptionibus; Pothier, n° 580.) tant seulement l'engagement individuel de l'un
380. — II. Mais alors quelles vont donc être des codébiteurs, peuvent néanmoins être oppo
les exceptions de la seconde classe, celles que, sées, jusqu'à concurrence de sa part dans la
dans sa terminologie, le législateur appelle les dette, par les autres codébiteurs ;
exceptions qui sont communes à tous les codébi Les secondes sont celles qui ne peuvent être
teurs? -

aucunement opposées par les autres codébiteurs,


Cette nouvelle formule, restreinte désormais même jusqu'à concurrence de la part de celui
par la première, ne peut pas, en effet, compren dont elles affectent l'engagement.
dre les exceptions qui résultent de la nature de Cette distinction ne paraît pas ressortir, il est
l'obligation; et l'arrêt de la cour de cassation du vrai, du texte de l'article 1208; et nous ne vou
8 décembre 1852, qui paraît confondre les unes drions pas affirmer que le législateur s'en soit
avec les autres, méconnaît, suivant nous, la très-exactement rendu compte.
classification législative. (Brulatour, Dev. et Mais elle résulte de la nature même des cho
Pas, fr., 1852, I, 795; comp. infra, n° 414.) ses, et la force des principes la commande.
La seconde classe ne peut donc comprendre Aussi notre code la reconnaît-il virtuellement.
que les moyens provenant de faits postérieurs à (Comp. Demante et Colmet de Santerre, t. V,
la formation de la dette et qui en ont opéré l'ex n" 142 et 142 bis, I ; Rodière, n° 65 et suiv. ;
tinction, -
Larombière, art. 1208, n° 7, 8, 9.)
Ce sont encore sans doute là des moyens 383. - La remise, par exemple, que le
réels que tous les codébiteurs peuvent invo créancier a faite à l'un des codébiteurs solidaires
quer. de sa part dans la dette constitue bien sans
Tels, par exemple, le payement (art. 1200), la doute une exception personnelle, c'est-à-dire
remise (art. 1285), etc. un moyen qui naît, en effet, dans sa personne
· Ce n'est pas que tous les modes d'extinction et qui n'affecte que son engagement particulier.
des obligations constituent indistinctement des Pourtant, il est incontestable que cette excep
moyens communs dont tous les codébiteurs
puissent se prévaloir contre le créancier.
1 Le billet souscrit par un marchand et sa femme et
Il en est, à la vérité, ainsi pour le plus grand portant obligation solidaire est-il nul à l'égard de la femme
nombre,
pour défaut de bon et approuvé? — Voy. Liége, 29 juin
Mais pourtant quelques distinctions sont à 1824 (solut. nég.) (Pasic., p. 156). Contra : Brux., 5 mars
faire; et nous les réservons afin d'y revenir 1852 (Pasie., p. 60), et voy. aussi Brux., 16 janvier et
bientôt. -
15 juin 1849 (ibid., 1849, 2, 84; 1850, 2, 29), et Brux.,
3S1, — Ill et IV. Restent les exceptions 25 juin 1822 (ibid., p. 190). [ÉD. B.].
116 DES CONTRATS [P., t XXVI, p. 520-525.1

tion peut être opposée par les autres codébi c'est que le codébiteur solidaire ne peut pas
teurs jusqu'à concurrence de sa part. (Arti opposer cette exception au créancier, du chef de
cle 1285.) - -
son codébiteur.
Il en est de même de la confusion qui résulte Comment! dira-t-on, voilà les mêmes expres
de ce que l'un des codébiteurs devient l'héritier sions dans l'article 1208 pour la solidarité, et
du créancier. C'est là encore sans doute une dans les articles 2012 et 2056 pour le cautionne
exception qui naît dans sa personne et qui n'af ment, et le sens de ces expressions identiques
fecte que son engagement particulier. serait pourtant différent !
Pourtant, il est encore certain que les autres Eh bien, oui, le sens est différent en matière
codébiteurs peuvent l'opposer jusqu'à concur de solidarité et en matière de cautionnement.
rence de sa part dans la dette. (Art. 1209, 1500; Nous avons eu déjà l'occasion de remarquer
infra, n° 594 et 405.) combien toute cette terminologie de notre code
Et, en vérité, il faut bien qu'il en soit ainsi. est variable et incertaine, en expliquant, dans
Autrement, celui des codébiteurs dans la per l'article 1166, ce qu'il faut entendre par les
sonne duquel la dette s'est éteinte pour sa part mots : droits exclusivement attachés à la personne ;
ne profiterait pas lui-même de cette extinction, et nous avons reconnu que l'acception en était
puisque ses codébiteurs, obligés de payer le to subordonnée aux principes particuliers des dif
tal au créancier, auraient certainement le droit férentes matières où ils se trouvent employés.
d'exercer un recours contre lui, jusqu'à concur (Comp. notre t. XII, Traité des contrats, n° 55,
rence de sa part. (Art. 1215.) p. 260.) -

3S4. — Au contraire, supposons une excep Or, voilà précisément ce qui advient dans
tion résultant, dans la personne de l'un des notre sujet ; c'est dans la différence des prin
codébiteurs, de son incapacité, pour cause de cipes qui gouvernent le cautionnement et la soli
minorité, par exemple, ou d'interdiction, ou darité qu'il faut chercher le motif de la différence
pour défaut d'autorisation du mari ou de justice, dans l