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CRITIQUE ÉPISTÉMOLOGIQUE DE LA PRÉSENTATION DE

MALADES, OU CLINIQUE D'UNE PRATIQUE DE LA FORCLUSION


Florent Gabarron-Garcia

ERES | « Chimères »

2010/3 N° 74 | pages 123 à 138


ISSN 0986-6035
ISBN 9782749234083
Article disponible en ligne à l'adresse :
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Pour citer cet article :
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Florent Gabarron-Garcia, « Critique épistémologique de la présentation de malades,
ou clinique d'une pratique de la forclusion », Chimères 2010/3 (N° 74), p. 123-138.
DOI 10.3917/chime.074.0123
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FLORENT
GABARRON-
GARCIA
Psychanalyste
CRITIQUE ÉPISTÉMOLOGIQUE
Chargé de cours en DE LA PRÉSENTATION DE
MALADES, OU CLINIQUE D’UNE
psychopathologie à Paris VII

PRATIQUE DE LA FORCLUSION

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« La psychanalyse, c’est comme la révolution russe, on ne sait pas quand
ça commence à mal tourner. Il faut toujours remonter plus haut. Avec
les Américains ? avec la première Internationale ? avec le Comité secret ?
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avec les premières ruptures qui marquent des renoncements de Freud


autant que des trahisons de ceux qui rompent avec lui ? avec Freud lui-
même, dès la découverte d’oedipe ? Oedipe c’est le tournant idéaliste. » 1

C’est bien pour renouer avec « l’inventivité première de la psycha-


nalyse » que le problème de la schizo-analyse fut formulé. À un
moment donné l’interprétation analytique semble devenir aveugle à
la micropolitique qui, pour une part essentielle, la rend possible, lui
donne son efficacité, et la constitue. C’est la raison pour laquelle peu
après la parution de l’anti-œdipe, Deleuze faisait cinq propositions
à la psychanalyse suivant le « modèle » de la psychothérapie institu- 123
tionnelle, pour produire une « réversion interne » de la pratique ana-
lytique :
C L I N I Q U E

« Nous disons qu’il faut faire exactement l’inverse (de ce que fait
la psychanalyse aujourd’hui), c’est-à-dire partir des véritables
énoncés individuels, donner aux gens des conditions matérielles,
de la production de leurs énoncés individuels, pour découvrir les
agencements collectifs qui les produisent. » 2
Malheureusement, il ne semble guère que la psychanalyse ait tenu
compte de cette proposition, ni même y ait seulement prêté son
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oreille. C’est de l’actualité de cet aveuglement au principe de son


pouvoir, pour parler comme Castel, que nous rendrons compte dans
le présent article3.
À partir de quand les théories psy commencent-elles à procéder selon
un subtil décollement du champ matériel et social qu’elles consti-
tuent et dont elles dépendent indissociablement ? Pourquoi, et à par-
tir de quand, le dispositif analytique peut-il induire des effets de
réification du sujet ? Il est en effet une pratique qui perdure et qui
peut illustrer ces hypothèses toujours actuelles : celle de la présenta-
tion de malade. Le consensus des analystes autour de cette dernière
est symptomatique du déni dont nous parlons.

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Ce dispositif hérité du XIXe siècle ne fait l’objet, pour eux, d’aucune
problématisation autre que celle de la légitimation permanente qui
confine à la rengaine4. C’est pour remédier à cette absence que nous
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souhaitons contribuer à une « épistémologie de la présentation ».


Cette dernière n’épuise pas les problèmes généraux que nous avons
soulevés qui portent sur la nature de la psychanalyse et sa possible
tâche à venir. Cependant elle permet de leur donner en partie consis-
tance, de commencer en quelque sorte par un bout et de poursuivre
l’investigation schizo-analytique.
La question ici pourrait être la suivante : comment une question de
Lacan sur la psychose (en l’occurrence « la question préliminaire à
tout traitement possible de la psychose » 5) devient-elle, dans la pra-
tique, une réponse qui vient rendre impossible tout traitement de la
psychose ? Comment et quand les inventions révolutionnaires de la
psychanalyse commencent-elles par mal tourner cliniquement, c’est-
à-dire empêcher tout traitement et participer à la fermeture de
l’inconscient ? À partir de quand le savoir sur l’inconscient promu
par la psychanalyse devient-il positivement un forçage de
l’inconscient du sujet ?

Clinique de la présentation de malade


Nous sommes le 11 février 2006, dans un hôpital de banlieue pari-
sienne, il fait gris, c’est l’hiver. Une présentation de malade va avoir
lieu en ce début d’après-midi en présence d’un psychiatre chef de ser-
vice, qui est, par ailleurs, un psychanalyste reconnu, et d’un psycha-

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nalyste, qui est par ailleurs agrégé de philosophie, et qui lui aussi est
tout autant reconnu.
Je marche dans une allée qui longe l’immense bâtiment du XIXe siècle
qui n’en finit pas de s’étirer. Batiment J, pavillon Morel, couloir H,
salle 240, 3e étage : tel est le lieu du rendez-vous hebdomadaire.
Dehors, il n’y a personne, pas un bruit, pas une âme qui vive, je ne
croise aucun humain, même à l’entrée de l’hôpital le baraquement
du gardien est vide. J’arrive enfin au pied du bâtiment J. Une petite
assemblée se tient là, un quart d’heure avant l’heure du rendez-vous.
On fume une dernière cigarette en discutant du dernier séminaire,

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on s’observe en parlant poliment. Il y a des gens de tous âges, et de
plusieurs milieux professionnels. On se connaît un peu, on fréquente
les mêmes lieux, on lit les mêmes livres, on parle le même langage
avec le même sérieux. On est du même monde, du bon monde. En
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tout cas, on est du bon côté du monde : celui qui n’appartient pas à
la folie. On vient voir les fous : on nous a dit qu’on « allait nous ensei-
gner », nous qui ne connaissons pas les fous. C’est à ça que ça sert les
« présentations cliniques », ça sert à « transmettre ». On nous a dit
que Lacan lui-même l’avait dit. Si c’est Lacan qui l’a dit… alors…
L’heure tourne, il est temps de monter à l’étage et de s’installer. Il faut
en effet arriver avant le patient, il faut installer les chaises. Ce n’est
pas grand-chose pourtant : il s’agit en fait de les agencer selon un
ordonnancement… qui va de soi. Il y a d’abord : les chaises pour
nous (les étudiants de tous les âges et de toutes les professions) puis,
deux chaises excentrées sur notre droite et qui nous font face (celle
des psy), et, enfin, en position centrale (bien en face de nous cette
fois-ci) une chaise isolée (celle du patient).
L’ordre d’arrivée est généralement le suivant : d’abord les étudiants,
qui installent la salle, puis les psychanalystes, et enfin le patient que
l’on fera entrer lorsque tout le monde sera prêt. Nous sommes ins-
tallés et nous attendons silencieusement. Au bout de quelques
minutes les psy arrivent. On nous présente succinctement le « cas »
qu’il va s’agir de « construire » ensemble, « si nous voulons bien ».
C’est Michaël aujourd’hui que l’on accueille. Le psychiatre-psycha-
nalyste nous délivre les « informations dont il dispose » :

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Le psychiatre : « Michaël est un homme d’une trentaine d’année.


Arrivé récemment dans le service, il n’a pas de passé psychiatrique « à
son actif », c’est la première fois qu’il est interné. En effet, Michaël
est persuadé que la mairie voulait fermer volontairement le club de
sport où il travaille depuis plusieurs années comme entraîneur de
Basket. Il s’est donc mis à « harceler » de courriers la mairie en les
menaçant de mort et de « les faire sauter ». Ses courriers étant sans
réponse, et le club ayant mis la clef sous la porte, les choses se gâtent,
lorsqu’il interpelle le maire, et qu’il l’attrape par le col, pour lui
demander des comptes. À la suite de cela, contraint d’arrêter ses acti-
vités, il s’ensuit un épisode dépressif, où Michaël se replie chez lui.
On peut noter que Michaël « n’a en fait jamais vraiment travaillé,

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puisqu’il n’était animateur qu’à temps partiel dans ce club. De plus
il n’a jamais connu son père. »
Enfin, c’est sur sa « demande » qu’il a été interné depuis deux
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semaines, et c’est aussi à sa « demande » qu’il passe devant nous, nous


explique-t-on.
Après, cette brève présentation, les psy demandent le plus grand
silence et la plus grande attention de notre part : il n’est pas question
qu’il y ait du bruit comme la dernière fois. Il est d’usage en effet que
nous n’intervenions pas : nous « sommes les secrétaires de l’aliéné » ;
et effectivement, chaque personne de l’assemblée silencieuse est
armée d’un stylo et d’un papier afin de recueillir le plus
d’informations possible sur l’entretien qui va avoir lieu, et plus par-
ticulièrement sur ce que dira le patient. Le psychiatre-chef compose
un numéro sur un téléphone de l’hôpital et, quelques instants après,
un grand jeune homme, accompagné d’un infirmier, entre dans la
salle par la porte de devant. L’infirmier, sans dire mot, repart aussi
sec, et referme la porte derrière lui. Le psy invite Michaël à s’asseoir
sur la chaise centrale qui lui est destinée. Michaël nous regarde puis
regarde la chaise, semble étonné du dispositif… Le psy le réinvite à
s’asseoir, et finalement Michaël obtempère… Un frémissement de
soulagement parcourt la salle, l’entretien peut commencer. Il n’est
pas coutumier que les patients marquent un tel temps d’arrêt
lorsqu’ils entrent.
Le psy demande (sur un ton étrangement neutre) : « Alors, qu’est-ce
qui vous amène ? »

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Michaël répond sur un ton malicieux, et donne des signes évidents


de la conscience de notre présence : « Et bien, ce serait peut-être à
vous de me dire pourquoi je suis là ! »
La salle frémit de nouveau. Normalement, les choses ne se passent
pas ainsi… Le psy lui-même semble décontenancé, un léger malaise
s’installe. Puis le psy se reprend presque aussitôt, et lui dit immédia-
tement sur un ton affecté et grave : « Et bien, je n’en sais rien et c’est
bien pour cela que vous êtes là… pour que l’on voie ensemble ce qui
vous a amené à être ici. »
Michaël répond alors tout de go : « Mais, c’est vous qui m’avez dit de
venir ici, en me disant que ça pouvait m’aider pour savoir ce que

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j’avais ! donc j’attends que vous me disiez ce que j’ai ! »
Puis, se tournant vers la salle, sur un ton amusé : « En plus, vous avez
l’air assez nombreux ! Y a plein de spécialistes, on dirait ! » Il sourit.
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Personnellement je ne peux m’empêcher d’avoir de la sympathie pour


Michaël qui, par son humour, met à jour le dispositif dans lequel on
l’a placé. Mais mon sentiment ne semble pas partagé. Au contraire,
le malaise grandit dans la salle à mesure que le psychanalyste et le
« semblant institutionnel » dont il se soutient est révélé. Le psy
reprend la parole sur un ton agacé et légèrement autoritaire :
P. : « Regardez-moi, et laissez-les tranquilles ! »
Il fait un geste de la main dans notre direction, comme pour nous
éloigner, puis il dit :
P. : « Ce n’est pas la question du nombre qui compte, mais ce que
vous, vous avez à me dire à propos de ce que vous pensez qu’il vous
est arrivé ! »
Il insiste sur le « vous » en laissant traîner sa voix. Pendant ce temps,
l’autre psy ne dit rien : il observe, quelque peu médusé. Il est vrai
qu’un patient qui parle et qui fait preuve de recul critique et d’esprit
en nous prenant à partie cela n’arrive normalement jamais dans les
présentations cliniques. Généralement, les patients des présentations
font preuve de davantage de docilité et viennent prendre la place
qu’on leur a attribuée sans protester. C’est que, le plus souvent, ils
sont complètement délirants ou complètement abattus, du moins,
d’après l’expérience d’un an et demi que j’en ai.

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La situation me semble quant à moi d’autant plus intéressante que


Michaël, par son attitude et sa parole, dévoile la position dans
laquelle, nous les étudiants, nous sommes toujours. En se mettant
en scène sur le mode d’une sympathique dérision, ne dévoile-t-il pas
l’éternelle position des étudiants dans les présentations cliniques qui
est fondamentalement celle d’un « public » ? Mais quelle est la nature
de ce public ? Qu’est-ce qu’il vient voir ? Et s’il est un public, c’est un
public pour qui ? Finalement, ce malaise irrépressible qui grandit,
n’est-il pas proportionnel à la crainte de la déception d’une attente ?
Normalement, nous sommes là pour « être enseignés ». Mais être
enseignés par qui ? Par le fou, ou par le psychanalyste ? Au fond,

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Michaël, par l’humour qu’il déploie et qui nous fait signe, met à
découvert l’ordonnancement dans lequel on l’a placé : il arrive encore
à sourire de la duperie dans laquelle on l’a pris, et il nous la signifie.
Nous devenons le public de Michaël, nous ne sommes plus celui du
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psychanalyste. C’est à ce secret éventé, à ce dévoilement, que le psy


tente immédiatement de remédier, en (ré) attirant l’attention, de
manière presque caricaturale, sur sa personne. Mais ce que ne sait pas
Michaël c’est que le « public » ne peut être que celui du psychana-
lyste : c’est lui qu’on est venu voir, pas Michaël. Ou plus exactement
comment il va s’y prendre avec Michaël.
Michaël finit effectivement par nous délaisser et, après, un léger
temps de pose : « Et bien je vous l’ai déjà dit ! j’étais entraîneur de
basket, et la mairie a fermé le lieu où je travaillais, et ça m’a effon-
dré ! pourquoi voulez-vous que je le répète ? »
P. (agacé et autoritaire) : « Parce qu’il faut que nous reprenions
ensemble votre histoire pour voir comment les choses se sont
passées ! »
Pendant les débuts de cet entretien, Michaël fera preuve d’une cer-
taine « résistance » qui me semble salutaire, bien que, on le verra,
celle-ci sera finalement interprétée d’une toute autre manière. En fin
de compte, non sans un certain acharnement, le psy, à force
d’explications, qui oscillent du ton conciliant au ton intimidant,
semble « gagner » sur les résistances de « son cas ». Michaël finit par
se « laisse aller à parler ». Peu à peu, il oublie notre présence et évoque

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des souvenirs, dont l’un fera l’objet d’une attention toute particu-
lière.
M. plongé dans ses souvenirs: « Je me souviens un jour, j’étais au parc
avec ma mère et il y avait mon oncle ».
P. sur un ton inimitable et un peu lancinant : « Oui… et que faisiez-
vous dans ce parc ? »
M., toujours dans sa rêverie : « Je jouais auprès d’un arbre, quand je
me suis retourné, j’ai vu que ma mère tenait mon oncle par le
bras… »
P. sur un ton doux et grave : « oui, et qu’est-ce que ça vous a fait ? »

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Michaël semble se réveiller : « et bien rien, qu’est-ce que vous insi-
nuez ? j’aimais mon oncle ! »
P. sur le même ton grave que précédemment : « pourquoi vous dites
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que vous aimiez votre oncle ? vous l’aimiez comment ? »


M. commence à s’énerver : « Ca n’a strictement rien à voir ! je ne vois
pas où vous voulez en venir ! »
P. plus conciliant : « Ce n’est pas grave, parlons d’autre chose si cela
est trop douloureux… »
M. : « Mais je comprends pas pourquoi vous me dites ça ! ça a rap-
port à mon père que j’ai pas connu ? »
P. : « Moi je sais pas, mais en tout cas c’est vous qui l’avez dit. Parlez-
moi de votre oncle… »
M. : « Mon oncle était un homme charmant… »
P. : « Ah oui ? comment était-il charmant ? »
M. : « Et bien, je sais pas moi. Il jouait avec moi, il me prenait dans
ses bras… »
Le psychanalyste l’interrompt : «… comme il prenait le bras de votre
mère ? »
M. à nouveau agacé : « Où est-ce que vous voulez en venir à la fin ? »
P. : « Je vous l’ai déjà dit, on peut parler d’autres choses si c’est trop
douloureux ! »

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M. : « C’est pas là la question ! mon oncle est un type sympa ! »


P. : « Et il vous prenait dans ses bras… ce que vous aimiez n’est-ce
pas ? »
M., visiblement de plus en plus stressé : « Oui je vous l’ai déjà dit ! »
P., sur un ton affecté : « Il vaut mieux que nous parlions d’autres
choses… »
Au bout d’une heure et demie d’une présentation clinique que l’on peut
voir fort sinueuse, parfois échevelée, mais finalement menée de manière
assez méthodique, Michaël est invité à sortir. Il semble épuisé et, à la
fin, il n’a même plus les ressources de l’humour. Il n’a plus de défenses

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et avant d’achever l’entretien, il témoigne de son inquiétude qui gran-
dit sans cesse et qu’il nous livre « tout à trac »: est-il fou? demande-t-il
au psychiatre avec insistance et en sollicitant l’assemblée (mais, cette
fois, de manière quasi-imperceptible); question que le psychiatre, non
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sans une certaine cruauté, laissera sans réponse. Au contraire, par mille
subterfuges rhétoriques, il s’appliquera soigneusement à ne pas
répondre. Il sera en effet diagnostiqué psychotique.

« Construire le cas ».
Michaël est maintenant sorti: on ne le reverra plus jamais (et son psy-
chiatre officiel à peine davantage : il n’y aura pas de « suivi thérapeu-
tique »). La salle est soulagée, une connivence s’installe : Michaël « a
mis à rude épreuve tout le monde » constate le psychanalyste qui a
mené l’entretien. « Quel patient rétif ! » « Heureusement » que géné-
ralement « ça fonctionne mieux » et que « tous les patients ne sont
pas comme celui-là ! ». Mais que peuvent indiquer ces remarques ?
Quelle est la nature véritable de « l’épreuve » que nous « avons
subie » ? Est-ce vraiment l’épreuve de la folie de Michaël ? Que peut
bien indiquer cette bruyante unanimité à ce propos ? Les étudiants
ont pris des notes et reviennent sur certains moments de l’entretien.
C’est l’heure des interprétations, et elles vont bon train. Le peu que
l’on sait sur la vie de Michaël est rapporté à l’espace de la présenta-
tion clinique pour venir étayer une sombre et méthodique sémiologie.
La résistance de Michaël est d’emblée interprétée comme relevant de
la paranoïa : cela ne fait aucun doute. C’est ainsi que son humour,

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qui, de toute évidence, relevait d’une saine défense, sa prise à partie


des étudiants, et les enjeux de groupe qu’il avait mis habilement à
jour sont interprétés comme des signes de la psychose… non sans,
toutefois, quelques traits hystériques : « le fait de vouloir être vu, de
se retrouver dans la position narcissique du fils unique, qui accapa-
rerait toute l’attention de la mère ». Les choses correspondent ! On
argumente : « De la même manière que Michaël soupçonne le psy-
chiatre d’on ne sait quoi, n’avait-il pas accusé la mairie d’avoir voulu
volontairement fermé son club de basket ? Michaël est violent ».
Je suis horrifié et je me tais. Cet entretien recelait certes de la vio-
lence, mais était-ce bien celle de Michaël ? La violence n’était-elle pas

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d’abord celle de notre groupe à son égard ? La violence n’était-elle pas
plutôt dans l’insistance du psy à poser certaines questions (équiva-
lentes à d’incessantes suggestions), afin que, in fine, nous puissions
« construire son cas » conformément à la théorie ?
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Mais, une fois encore, je n’ai pas le temps, ni l’espace psychique, pour
élaborer alors ces questions, j’assiste impuissant à la « construction
du cas ». Les explications se raffinent : les « dénégations perma-
nentes » de Michaël, « alors que le psychanalyste l’invitait sans cesse
à parler » lors de l’épisode du parc, « atteste bien sa difficulté à sym-
boliser l’absence du père ». Alors que Michaël n’a fait que signifier
son désaccord ou son incompréhension face aux suggestions de
l’analyste et aux dispositifs dans lesquels il était placé, ces résistances
sont interprétées de manière systématisée.
Que dire, là encore, sinon que l’on n’est pas loin de pouvoir réac-
tualiser ici la critique de Popper, qui pourtant n’est pas des plus fines,
et que Freud dans « Construction pour l’analyse » avait lui-même
résumée : « Pile je gagne, face tu perds » 6. Or si Freud prit le temps
de discuter l’argument, on constate cependant qu’il est toujours actif
dans les interprétations des présentations cliniques. Celles-ci, on le
sait, sont un héritage de la psychiatrie du XIXe siècle. Et si on donne
la parole au fou davantage que ce que Pinel et les anciens aliénistes
ne l’auraient fait, on peut se demander quel usage on fait de cette
parole ? L’assemblée silencieuse n’en est pas moins active : elle écoute,
note et observe dans le plus grand sérieux et avec plus grande atten-
tion la parole, les faits et gestes du patient et, plus « subconsciem-

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ment », celle du médecin-psy. Elle aura de ce fait une fonction de


« super script » qui, redoublant « l’écoute » du médecin psychana-
lyste, redoublera aussi bien incidemment sa place d’autorité.
Finalement, derrière les signes d’un apparent progrès, la violence
aujourd’hui ne s’est-elle pas dédoublée ? La présentation clinique
« dans sa version psychanalytique » ne dépasse-t-elle pas la discipline
des dispositifs de Bentham ? L’activité incessante et massive des pro-
tagonistes envers le patient ne relève-t-elle pas en effet d’un « super-
panoptisme », qui dépasse de loin en contrainte l’espace des disciplines
décrites par Foucault 7 ? Certes l’espace de la présentation clinique
est en quelque sorte inverse à celui de Bentham, où c’est le sujet qui

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se retrouve au centre d’une tour et qui peut voir sans être vu et, ainsi,
surveiller en permanence. Ici c’est le sujet qui se retrouve au centre
d’un dispositif constitué de chaises et qui se retrouve, vu par tous,
observé, surveillé par tous, dans ses moindres faits, gestes, et mots
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qu’on lui demande pour l’occasion de produire. Mais quel peut-être


l’effet d’un tel dispositif sur le sujet qui le subit ? quels peuvent être
les effets des suggestions incessantes du psy ? Et finalement, à quelles
fins est ici détourné le transfert ?
Une attention et une analyse des inflexions, des scansions, des regards
subreptices, des silences et finalement des interprétations délivrées
lorsque le « malade » est là, puis parti, est à ce titre exemplaire. Ce
que vise en réalité cette opération, c’est de produire le consentement
actif du patient par le travail au corps de sa parole par où se construit
son cas et se légitime l’idée de sa maladie.
Mais, une fois de plus, je n’ai pas le temps d’élaborer. Bientôt, le cou-
peret tombe : c’est bien « l’échec de la métaphore paternelle à laquelle
on a affaire », conclut-on avec une étonnante assurance, chacun y
allant de sa petite interprétation pour confirmer le diagnostic psy-
chotique. Dès lors les choses se précipitent : « l’interpellation du
maire » devient un « acting out » et la « mairie qui ferme volontaire-
ment son club », ou le « soupçon porté sur le psychanalyste » c’est
bien « l’expression hallucinée d’un retour dans le réel », de quelque
chose « qui ne peut pas s’écrire », c’est la « forclusion ».
Avec l’argument des résistances inconscientes hier, et aujourd’hui
encore « l’échec de la métaphore paternelle », le psychanalyste gagne

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toujours à tous les coups. Mais est-ce bien Michaël qui est forclos ? ou
ne faudrait-il pas renverser la question et se demander, si ce n’est pas
bien plutôt le dispositif de la présentation clinique qui est forclos ? À
ce propos me vient une question : pourquoi n’y a-t-il pas
d’épistémologie de la présentation clinique ? S’agit-il d’un impensé ?
Et, si tel est le cas quelle peut-être la fonction de cet impensé ? Autant
de questions que je pressens sans pouvoir encore formuler à ce
moment. De toute façon, les psy et les étudiants cherchent manifes-
tement à recomposer et à renforcer la logique groupale dont ils se
soutiennent et que Michaël a pu mettre à mal un instant. Le savoir
analytique vient refermer les brèches que l’entretien avait pu va-

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guement ouvrir. Au fil des minutes l’interprétation s’accélère et gagne
en précision :
« Vous avez vu, dit, le psychiatre, j’ai essayé de lui signifier l’ambiguïté
par rapport à son oncle, afin de dégonfler son délire, mais enfin c’était
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proprement impossible » : c’est la « castration impossible ». Enfin, un


étudiant, certainement inspiré par la dernière remarque du « maître »
semble même vouloir aller plus loin : « les deux séries de déclarations
sur son père et son oncle », si « on les couple » indiquent certai-
nement une « homosexualité refoulée », une « mortelle prise au piège
du miroir narcissique ». Tout le monde approuve dans la salle.
D’ailleurs son incapacité à trouver un « véritable travail » ne
démontre-t-elle pas sa « fondamentale impuissance » ? Michaël ne
« peut désirer » car il ne connaît pas « la loi ». Et, d’ailleurs « sait-on,
si mise à part cette douteuse relation privilégiée avec sa mère, s’il a
une compagne ? » Non, « il n’en a vraisemblablement pas ». Le silence
de l’assemblée est lourd d’une approbation bien signifiante.

Psychanalyse et idéologie de la forclusion : l’échec du


symbolique c’est l’échec de la psychanalyse.
C’est ainsi que peu à peu se dégage un portrait de Michaël, où l’on
retrouve les principaux signifiants théoriques psychanalytiques systé-
matisés dans une méticuleuse axiomatique de la forclusion, car c’est
bien ainsi que se « construisent » les cas dans les présentations cli-
niques, comme j’ai pu le voir pendant un an et demi. Mais n’est-ce
pas aussi de cette manière que les véritables opérations psychiques
demeurent voilées et que la violence de l’économie libidinale en jeu

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demeure dans l’ombre ? Une chose est incontestable : à la fin de la


séance, Michaël est très agité, visiblement persuadé d’être fou, bien
plus mal que lorsqu’il était arrivé, tandis qu’à la fin de l’assemblée les
gens sont rassérénés, souriants. L’identité imaginaire des dépositaires
du savoir qui appartient à la noble assemblée est renforcée, et dans
le même temps on aura contribué, au nom de la psychanalyse, à chro-
niciser un peu plus le malade. N’est-ce pas l’implacable constat que
l’on doit tirer de la présentation clinique ?
À ce moment-là, je n’en suis pas à ce degré d’élaboration. La discus-
sion s’avère impossible avec mes « collègues » et menace de devenir
houleuse. Je sens bien que mes questions sont déplacées. Ces derniers

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ne trouvant rien d’anormal à la situation, sinon la folie de Michaël.
Intérieurement, je me dis que je n’irai plus aux présentations cli-
niques et qu’il est grand temps que je quitte définitivement cette
« école analytique ». Comment d’ailleurs ai-je pu la fréquenter si
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longtemps ?
Ce n’est que bien plus tard que je commencerai à penser vérita-
blement le problème cliniquement et théoriquement. Fort de mes
lectures et de mon expérience en psychothérapie institutionnelle à
La borde avec les psychotiques, je m’autorisais à poser la question :
comment en est-on arrivé là ? Comment, au nom de psychanalyse,
en arrive-t-on à un tel nihilisme thérapeutique ? Si, comme le soute-
nait Bonnafé, on reconnaît le niveau politique d’une société à la
manière dont elle s’occupe de ses fous8, et donc à la lumière de sa cli-
nique, que peut indiquer un tel nihilisme théorico-clinique ?
Tout d’abord comment rendre compte que ceux qui pratiquent les
présentations cliniques ne s’interrogent pas sur les effets que de tels
dispositifs peuvent induire sur les patients ? Est-ce exagéré de dire
littéralement qu’ils ne « pensent » pas leur pratique ? Pourquoi, en
effet, ne prennent-ils pas en considération les ressorts et les contenus
matériels, c’est-à-dire les conditions de possibilité, dont se soutient
leur pratique ? Ce dispositif hérité du XIXe siècle ne fait l’objet, pour
eux, d’aucune problématisation. À cet égard, il n’existe aucune
« épistémologie de la présentation clinique », ce qui est exemplaire.
Mais c’est peut-être que, plus profondément, il ne s’agit pas d’un
oubli mais d’un refus ou d’un déni théorique. En effet, pourquoi

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l’interprétation qu’ils délivrent et l’analyse qu’ils produisent consiste-


t-elle à faire comme si un tel dispositif ne participait pas de la situa-
tion clinique et n’induisait pas comme tel, des effets, ou comme s’il
ne contribuait pas à en produire ? C’est qu’au fond l’interprétation
ou la construction du cas consiste précisément en une dénégation de
la présentation clinique comme « dispositif » : il s’agit, dans le dis-
cours analytique ainsi construit, de faire comme si ce dispositif
n’existait pas, c’est-à-dire de faire « comme s’il » permettait d’avoir
affaire à la « parole du patient », de faire « comme si » on avait accès
à l’inconscient. En d’autres termes, ce déni théorique a assurément
de graves conséquences cliniques puisqu’il vient recouvrir une fonc-

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tion qui tente de se masquer comme telle et qui refuse de dire son
nom. Le discours analytique s’élève à partir d’une imposture : il tente
de faire prendre pour argent comptant des découvertes sur la vérité
du sujet alors qu’il avait déjà prévu, en vérité, de les lui faire dire. Et
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c’est précisément la tâche de ce dispositif que de les produire, non


pas tant pour « traiter le sujet », que pour venir essentiellement
confirmer dans la pratique ce que la théorie affirmait déjà. Mais n’est-
ce pas ainsi que sont renforcés les liens imaginaires du groupe et
l’exercice de son pouvoir et de son savoir ?
Comme nous l’avons dit, suite à cette présentation, il n’y aura pas de
suivi thérapeutique pour Michaël, mais il nous faut progresser et faire
un douloureux constat supplémentaire de ce nihilisme clinico-théo-
rique. Si les présentations cliniques, généralement, « fonctionnent
mieux » qu’avec Michaël comme le disaient les participants et les psy,
n’est-ce pas parce que le « patient lambda » (contrairement à Michaël
qui venait d’être interné) a déjà une histoire psychiatrique lourde et
qu’il est, de ce fait, davantage et « idéalement » chronicisé ? Le schi-
zophrène chronicisé de l’hôpital, voilà le sujet idéal pour une pré-
sentation clinique, voilà celui qui permettra le mieux de justifier la
théorie analytique de la forclusion. On comptera sur sa docilité
(généralement acquise) pour ne pas mettre le psychanalyste en diffi-
culté, pour ne pas le mettre à la question, pour ne pas venir déran-
ger et questionner l’impensé refoulé de ses Institutions qui lui permet
de se soutenir. À l’évidence, s’il n’y a pas de suivi thérapeutique suite
aux présentations cliniques, c’est bien que ce n’est pas leur fonction
d’être thérapeutique, et que leur « cause » n’est pas, à l’évidence, celle

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du malade. Car, si le malade est là, si on l’a convoqué, c’est pour


qu’au contraire il vienne se plier et se conformer aux injonctions du
Savoir de l’analyste dont les étudiants viendront admirer le dé-
ploiement méthodique, participant silencieusement puis activement
à cette axiomatique infernale que constitue le catéchèse de la pré-
sentation clinique. Aussi, si ce dispositif ne va jamais dans l’intérêt
du malade, il ne faut cependant pas s’étonner qu’il perdure malgré
tout. C’est que sa fonction est tout autre. C’est qu’il constitue une
fonction organique au champ de l’Institution analytique : celle de
venir éprouver collectivement la vérité imaginaire de la théorie, quitte
à forcer l’autre, quitte à la forcer dans l’autre. C’est-à-dire quitte à

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contraindre sa parole pour la produire, quitte à violer l’opacité de ses
silences pour mieux la faire signifier . De quelle mystérieuse obliga-
tion ce dispositif est-il l’expression ? Quelle est la nature de cette obs-
tinée volonté de savoir qui vient s’y exprimer ? Quelle est la secrète
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opération qu’il se donne et dont il se soutient, mais aussi par où il


trouve sa légitimité ? Car, en fin de compte on aura fait parler le
patient pour mieux parler sur lui et sans lui. C’est cela « construire
un cas » et c’est cela que le dispositif vise : parler sur l’autre mais sans
l’autre, c’est-à-dire en détournant fondamentalement sa parole et ses
mots qu’il aura bien voulu nous confier. Au fond, le patient de la pré-
sentation clinique n’est pas un sujet : c’est la raison pour laquelle les
signes qui l’aliènent n’indiquent nullement sa structure psychique et
ne sont pas à chercher dans une métapsychologie. Dans un tel dis-
positif, il est impossible qu’il soit d’ailleurs jamais reconnu pour la
« différence absolue » qui pourrait le distinguer comme sujet, et il n’a
en vérité aucune chance d’exister comme « tout autre » car ce n’est
pas ce qu’on lui demande, surtout pas. C’est bien la raison pour
laquelle les présentations cliniques se suivent et se ressemblent tant.
Si l’aliénation essentielle de Michaël n’est pas dans sa structure, c’est
qu’elle se reconnaît ailleurs : dans l’asservissement de sa parole à une
« cause » autre que la sienne propre. Si sa parole semble trébucher ou
exprimer de la méfiance, ce n’est pas d’abord parce qu’elle serait le
signe de sa paranoïa, mais c’est avant tout parce qu’on la réprime de
toute part, c’est parce que la position d’où on la fait se déployer est
essentiellement un espace de conditionnement à partir duquel on
pourra mieux la lui confisquer. Finalement, il sera l’autre sacrifié au

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nom d’un grand Autre théorique dans lequel les petits autres, légi-
timés par l’Institution analytique, pourront imaginairement commu-
nier. Et, ils communieront dans la reconnaissance de la clinique de
la forclusion. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle on ne peut
s’empêcher de ressentir une espèce de monotonie ou de malaise
lorsqu’on lit, ou que l’on écoute les « interprétations » et les rapports
de « constructions de cas » qui semblent davantage relever de règles
et de dispositifs rhétoriques dont une sémiologie pourrait montrer la
systématicité, que de la vérité d’un sujet. Car c’est peut-être cela la
présentation clinique : d’une part l’expérience pour un sujet de la
perte de son nom et sa déchéance, et d’autre part la mise en acte col-

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lective de la production de cette perte indissociablement liée à la
jouissance de ce spectacle orchestré suivant des règles strictes, suivant
un scénario inchangé. Est-ce un hasard si Michaël sera d’autant plus
soupçonné d’être individuellement livré aux affres de la jouissance
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mortifère qu’une jouissance imperceptible se fera sentir à mesure de


la construction du cas par le groupe ? L’opération de savoir de la pré-
sentation clinique passe sur le corps et dans la parole du patient : c’est
là la condition d’une essentielle reconnaissance entre les membres du
groupe. La présentation clinique n’a qu’une fonction en réalité : celle
de réitérer et de renforcer, dans une sorte d’eucharistie du savoir, les
liens qui unissent ses membres patentés pour les constituer, par une
sorte de transmutation institutionnelle indéfiniment renouvelée de
la présentation clinique, en dépositaires légitimes d’un savoir dont le
« sujet ne voudrait rien savoir ». La récurrence de cette dernière for-
mule chez ces derniers à propos du sujet qu’ils auscultent indique
bien l’usage qu’ils font de leur prétendu savoir : elle ramasse bien
souvent à elle seule, et leur déni théorique, et le forcing clinique
qu’elle leur permet d’opérer.
Bref, ce qui se révèle avec le plus d’acuité dans la clinique des psy-
choses lors des présentations cliniques, c’est précisément l’enjeu de
pouvoir qui constitue toujours pour une part la pratique analytique.
La présentation clinique permet de constituer des groupes institu-
tionnels où les relations de pouvoir imaginaire dominent les rapports
entre leurs membres et président à la production d’un savoir sur un
sujet réifié.

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À partir de quand un groupe, fut-il analytique, ou des personnes, fus-


sent-elles reconnues comme analystes, commencent-ils à induire des
effets de fermeture sur l’inconscient ?
À la lumière de telles pratiques il se pourrait bien que la théorie de
la forclusion et de « l’échec du symbolique » ne soit finalement que
le nom de l’échec de la psychanalyse devant la psychose. En tous les
cas, tant que les psy se serviront de leurs théories pour produire inten-
tionnellement des points d’aveuglements institutionnels qui viennent
suturer toute possibilité thérapeutique, les questions politiques res-
teront elles aussi sans voix.

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Notes :
1- Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’Anti-œdipe, Capitalisme et schizophrénie, Paris, Éditions de minuit,
1972, p. 64-65.
2- Gilles Deleuze, « Cinq propositions sur la psychanalyse », L’île déserte et autres textes, Paris, Édi-
tions de minuit, 2002, p. 384.
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3- Robert Castel, Le psychanalysme, l’ordre psychanalytique et le pouvoir (1re édition), Maspero, Paris,
1973, rééditions 10-18, 1976 et Champ-Flammarion, Paris, 1981.
4- Plus encore, cette norme se perpétue et est toujours louée. On peut, entre autres, se reporter aux
articles suivants: Jacques-Alain Miller, « Enseignements de la présentation de malades », Ornicar?,
n° 10, Paris, Lyse, 1977; Erik Porge, « La présentation de malades », Littoral, Paris, 1985; François
Leguil, « À propos des présentations cliniques de Jacques Lacan », Connaissez-vous Lacan?, Paris,
Seuil, 1992; ou encore, Françoise Gorog, « Les présentations cliniques de Jacques Lacan », L’évolution
psychiatrique, numéro 66, Paris, 2001. On remarquera que la douteuse unanimité autour cette pra-
tique ne semble pas connaître de limites: elle ne connaît ni le clivage des écoles, ni les époques. La
revue Essaim s’est même donné la peine récemment de compiler tous les articles qui encense cette
pratique (Francine Humbert, « Présentation de malades, une bibliographie », Essaim, n° 12, Paris,
Eres, 2004). Là encore, on sera frappé du consensus: il n’existe aucun contrepoint de vue. Ne par-
lons même pas de critique.
5- Jacques Lacan, « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits,
Paris, Seuil, 1966 -1955-1956.
6- « (…) si un patient est d’accord avec moi j’ai raison, s’il ne l’est pas, c’est l’expression d’une résis-
tance (c’est la fameuse formule: « pile je gagne, face tu perds ») » nous dit Freud résumant la critique
poppérienne qu’il juge blessante dans son article « Constructions dans l’analyse » (in Sigmund Freud,
Résultats, idées et Problèmes, 2004, Paris, PUF). En effet, quelque temps avant, Karl Popper avait
sorti La logique de la découverte scientifique où il visait la destitution de la psychanalyse du rang des
sciences. C’est notamment l’analyse du célèbre argument des résistances qui fera date, et que
reprend Freud. Dès lors, en effet, Freud ne peut certainement plus se contenter d’affirmer simple-
ment que la psychanalyse appartient à une Welt scientifique comme il l’avait fait dans ses Nouvelles
conférences sur la psychanalyse. Si, comme le soutient Popper, le critère majeur de la scientificité
d’une théorie, est celui de l’infirmation possible, ce dernier n’est pas applicable à la psychanalyse
puisque la psychanalyse va opposer l’argument imparable des résistances inconscientes. Ainsi
l’analyste en fait construit, plus qu’il n’interprète. Freud ne parlera plus « d’interprétation » dans
l’analyse mais bien de « construction » dans l’analyse. Il s’agit bien de se démarquer de toute « ambi-
guïté interprétative à la Dilthey » (Freud, « Constructions dans l’analyse », Résultats, idées, problémes,
Paris, PUF, 1985).
7- Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, collection « Tel », Paris, 1975.
8- Lucien Bonafé, Désaliéner: folie(s) et société(s), 1982, Toulouse, Presses universitaires du Mirail,
Collection « chemins cliniques », 1992.

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