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Jean-Luc Godard

Je reviens en arrière mais je vais de l'avant

Télérama : Eloge de l'amour est un film où l'on sent cet « immense orgueil de la forme »
dont parle Alain Bergala, un des plus fins exégètes de votre ¦uvre[1]Š

Jean-Luc Godard : Je ne sais pas, c'est peut-être revenu avec l'âgeŠ Orgueil ? Non, plutôt
nécessité. C'est ce qu'on peut appeler le style. J'admire la grande peinture, je trouve
qu'il y a une différence entre le sulpicien et CézanneŠ La forme ressentie comme une
nécessité, on la trouve encore ; elle est le fait d'individualités qui sont traversées par
ce qu'il y a eu de bien dans le cinéma depuis Lumière, qu'elles connaissent ou pas
l'histoire. Darejan Omirbaev, qui est kazakh, je crois, pour son deuxième film, Kairat,
citait Bresson. Samira Makhmalbaf, qui a fait un très beau film, La Pomme, ne le connaît
peut-être pasŠ La forme, c'est ce qui reste, sans parler, sans pouvoir dire ce qu'on a fait.
Sans commentaire. Aujourd'hui, les metteurs en scène parlent beaucoup, expliquent ce qu'ils
ont voulu faire, et on les croit sur parole. Mais on ne regarde pas les imagesŠ

Télérama : Qu'est-ce qui vous gêne dans le cinéma dominant d'aujourd'hui ?

Jean-Luc Godard : Dans la plupart des films, la caméra n'existe plus. Les metteurs en scène
n'ont plus besoin de la caméra. C'est juste une machine qui leur sert à dire qu'ils font du
cinéma. S'ils voient un visage ou un événement, et s'ils se disent « Ça pourrait faire un
film », ils pensent aussitôt scénario. Ils filment le scénario, mais en chemin, ils ont
perdu de vue le cinéma. Ils parlent sur ce qu'ils voient et, finalement, ils parlent d'eux.

Télérama : Autre sensation immédiate en voyant Eloge de l'amour : vous filmez Paris comme on
ne l'a pas vu depuis longtempsŠ

Jean-Luc Godard : Certains m'ont dit : « Ah, c'est le Paris d'autrefois ! » Ce qui est tout
de même incroyable, puisque c'est le Paris d'aujourd'hui que j'ai filmé. Ce sont des plans
qui, autrefois, quand la Nouvelle Vague a commencé, n'étaient pas autorisés, parce que ça ne
se faisait pas de tourner dehors, dans les rues, les cafés. Nous, on le faisait parce que
c'étaient des lieux où on était tout le temps, qu'on aimait. Je suis revenu à ça.

Télérama : L'emploi du noir et blanc renforce sans doute cette impression d'images du passé.

Jean-Luc Godard : C'est la vieille pellicule Plus X qui existe depuis cinquante ans. Et
puis, moi, c'est le présent que je filme en noir et blancŠ

Télérama : Et le passé en couleursŠ Pourquoi avoir utiliser la vidéo, pour ces séquences-
là ?

Jean-Luc Godard : Cela donnait un côté petit film de famille qui était juste par rapport au
sujet. Comme des archives d'amateur qu'on aurait retrouvées. Ensuite, on pouvait traiter
l'image, sans tomber dans la palette graphique qui coûte des fortunes et qui est très
rigide, finalement, qui permet de faire 1 200 choses mais pas 1 200 plus une, celle qui
serait la bonne. La manière amateur dont s'est fait le transfert en 35 millimètres donnait
la possibilité de travailler la couleur comme « au pochoir », de faire un peu peinture. Les
couleurs du fauvisme, c'est mon goût.

Télérama : La place du passé dans vos films est de plus en plus grande.

Jean-Luc Godard : Avec l'âge, c'est normal, peut-être. Je reviens en arrière, le cinéma
m'aide à ressusciter des choses auxquelles on ne pense plus, mais je vais de l'avant.
J'adopte un regard historique, et cela me préserve de la nostalgieŠ Au moment de la Nouvelle
Vague, quand on a commencé à faire des films, on était dans du présent immédiat. Mais on
avait été éduqués dans du passé vu au présent à la Cinémathèque. Il ne nous venait pas à
l'idée que Nosferatu était un film ancien. C'est après que je me suis intéressé aux
conditions historiques, que j'ai pu dire dans mes Histoire(s) du cinéma :« Ce n'est pas par
hasard que les maisons de Nosferatu ressemblent aux ruines de Nuremberg en 1945. » C'était
devenu une nécessité personnelle. C'est mon parcoursŠ
Télérama : Dans une des séquences les plus marquantes du film, vos personnages s'arrêtent
longuement devant les anciennes usines Renault à l'abandon...

Jean-Luc Godard : Ce décor, je ne l'ai pas inventé. Ça s'est fait simplement. J'avais écrit
qu'Edgar raccompagnait la femme chez elle en banlieue, ça leur laissait le temps de parler
en marchant. Si on entre dans les détails, je dirais aussi que je me souvenais d'une photo
de tramway à Bobigny, et comme j'avais beaucoup aimé le film de [Jean-Claude] Guiguet, Les
Passagers [qui se déroule en grande partie dans ce tramway], je voulais que ça se termine
par Edgar qui disait : « Tiens, voilà Guiguet qui passe. » [Rires.] Ensuite, j'ai pensé
qu'ils longeraient la Seine. Je l'ai fait en repérages et, à un moment, un endroit m'a plu,
il y avait une petite péniche, un air de tableau impressionniste. Il se trouve qu'en face
c'était l'île Séguin. Et puis voilàŠ Après est venu le dialogue, la référence à « la
forteresse ouvrière », et comme il y avait une péniche, je me suis demandé si Luce Vigo me
permettrait d'utiliser un effet sonore de L'Atalante . Elle a dit oui. C'est une suite de
petits boutsŠ

Télérama : Et sans nostalgie. Vous ne faites aucune référence à ce que ce lieu a représenté
pour vous, militant en 1968.

Jean-Luc Godard : Ça, je n'y ai pas du tout pensé. Ce passé existe et déclenche des
réactions personnelles chez chacun. Moi, j'ai filmé ce lieu, Renault, comme un paysage
historique. En fait, le seul aspect systématique du film, c'est qu'il n'y a pas d'histoire
mais, toujours, de l'Histoire.

Télérama : Dans Eloge de l'amour, l'Histoire, c'est surtout la Résistance. Pourquoi ?

Jean-Luc Godard : C'est quelque chose de personnel. A l'époque, je vivais une adolescence
innocente, j'avais entre 10 et 15 ans, et plus tard, j'ai éprouvé comme une culpabilité.
Petit à petit, je me suis mis à chercher, à creuser une matière qui résistaitŠ Quand on a
commencé à écrire, on parlait aussi, sans connotation politique, de cinéma de résistance :
pour nous, par exemple, le cinéma américain dit de série B avait quelque chose de libérateur
par rapport aux collaborateurs du systèmeŠ On en revient au style. Joyce a résisté, Rimbaud,
Proust ont résistéŠ

Télérama : A propos de l'Occupation, vous montrez une plaque, sur le Pont-Neuf, à la mémoire
de René Revel, un gardien de la paix tué par les Allemands. Et cette plaque vous dérangeŠ

Jean-Luc Godard : C'est le personnage de la fille qui dit : « On ne devrait pas dire ça
comme ça. » Cela signifie : avec la langue française, on pourrait mieux dire. Déjà, appeler
un flic « gardien de la paix » Š Et puis « tué par les Allemands » . C'est un Allemand qui
l'a tué. Mais là, c'est le début d'une histoire. Qui était cet Allemand ? On commence à
faire un filmŠ Avec cette séquence, je suggère juste qu'il y a peut-être une réflexion à
avoir. Il y a quinze ans, j'aurais sans doute répondu moi-même : « Voilà comment il faut
dire. » En fait je n'en suis pas capable. Je propose une piste, c'est tout.

Télérama : C'est pourtant un film plus explicite que la plupart des précédents.

Jean-Luc Godard : Tout à fait. Mais je pense à une réflexion récente d'Alan Greenspan, le
patron de la Federal Reserve : « Si vous m'avez compris, c'est que j'ai dû mal m'exprimer.
» [Rires.] Télérama : L'incapacité d'Edgar, votre personnage, à mettre en scène des
adultes, c'est celui que vous avez éprouvé en commençant ce projet ?

Jean-Luc Godard : Les jeunes, les vieux, ça allait, mais comment parler des adultes, je ne
voyais pas. On dit « les jeunes », ils existent. Les vieux, pareil. Mais on ne dit pas en
entrant dans une pièce : « Il y a un adulte. » Les adultes, ils n'existent pas sans
histoire, n'importe laquelle, criminelle, d'espionnage, d'amour. Mais on ne peut pas les
traiter en tant que tels.

Télérama : Le film a été particulièrement long à faire. La raison que vous donnez dans le
dossier de presse, c'est que vous étiez « un peu perdu ».

Jean-Luc Godard : Il y en a d'autres, mais c'est vrai, il m'est arrivé de ne plus savoir
quelle piste prendre. Ce que j'ai toujours aimé, c'est chercher. C'est parfois difficileŠ
Mais, comme Eloge de l'amour s'est fait sur une longue durée, en plusieurs fois, cela m'a
permis d'éliminer des scories. Souvent on veut trop en mettreŠ For ever Mozart, par exemple,
n'était pas du tout abouti comme celui-là. Il y avait un certain élan, mais beaucoup trop de
choses qu'on ne contrôlait pas.

Télérama : Vous diriez que vous êtes apaisé ?

Jean-Luc Godard : Si vous voulez. Mais il reste la question qui revient quand la production
est finie, quand le temps de la création est passé : « Qu'est-ce que je vais bien pouvoir
faire maintenant ? » Dans la phase de distribution, le film passe dans un autre monde :
maintenant, la rotation des films en salles, ça va aussi vite qu'on zappe à la télévision.
On dit : « Le film sort », mais j'entends « Par ici la sortie ! » [RiresŠ] Après, on ne se
relance pas comme ça. Et puis on se demande : Est-ce que je vais être encore capable de
faire un film ? Ça m'est arrivé de penser : « Bon, maintenant, j'ai tout fait. » Ce n'est
pas une question d'âge, puisque je l'ai déjà pensé, moi, après Pierrot le Fou.

Télérama : Vous avez déclaré : « Je n'en reviens pas encore d'avoir pu, pendant quarante
ans, gagner ma vie avec des films. »[2]

Jean-Luc Godard : Oui, ça m'émerveille vraiment.

Télérama : Dans un contexte où le cinéma change beaucoup, vous faites figure de «gardien du
temple ». Ça vous gêne qu'on vous voit comme ça ?

Jean-Luc Godard : Pas du tout. Ça vient de notre éducation chez Langlois : garder, comme on
dit « garder la foi ». Heureusement, il y en a quelques-uns qui sont dans cet état d'esprit.
Ce n'est pas facile, car il y a de plus en plus de films faits n'importe comment. Un cinéma
moyen, parfois de qualité, a disparu. Et puis j'entends dire : « Avec les petites caméras,
n'importe qui va devenir cinéaste. » N'importe qui peut acheter une caméra et filmer sa
copine, mais est-ce filmer ? Ce qui compte, ce n'est pas ce que l'on voit dans l'écran de
contrôle de la petite caméra, c'est ce qu'on ne voit pas. Une chose qu'on ne voit pas, il
faut y croire, la vouloirŠ

Télérama : Vous voyez des jeunes cinéastes qui ont cette exigence ?

Jean-Luc Godard : Avec Anne-Marie, on vient de voir Toutes les nuits [d'Eugene Green, lire
Télérama n°2672]. Ça nous a plu. Il en reste quelque chose. L'expression ne signifie pas
grand-chose, mais quand il ne reste rienŠ

Télérama : Vous avez fini par incarner le cinéma comme art, au même titre que la peinture,
la musique, la littérature. Qu'en pensez-vous ?

Jean-Luc Godard : C'est ma vraie famille, même si le cinéaste y est un peu le mauvais
garçon, en dehorsŠ

Télérama : Mal aimé ?

Jean-Luc Godard : Je ne sais pas, même quand les gens veulent dire du bien de mes filmsŠ
J'ai montré Histoire(s) du cinéma à un historien, Pierre Vidal-Naquet. J'attendais qu'il
discute, qu'il me contredise sur tel ou tel point, tel choix historique. Non, il m'a dit :
« Vous êtes un poète. »

Télérama : Ce n'est pas une insulteŠ

Jean-Luc Godard : Pas loin. [Rires.]

Télérama : Dans Eloge de l'amour, vous rendez hommage à Robert Bresson. Pourquoi ?

Jean-Luc Godard : Je ne peux pas oublier que son cinéma m'a impressionné. Je le cite, mais
pas tant que ça. Ses Notes sur le cinématographe[3], je les ai souvent utilisées. « Sois sûr
d'avoir épuisé tout ce qui se communique par l'immobilité et le silence », je m'en souviens
par c¦ur, c'est une réflexion que j'ai mise en exergue d'une de mes Histoire(s) du cinéma .
Bresson a une manière de penser à rebours des idées reçues qui fait réfléchir. Ce sont des
phrases que je ne comprends pas forcément bien, mais on rouvre le livre, et c'est comme un
air de musique qu'on retrouve avec plaisir. Une seule phrase suffit pour qu'on passe une
heure agréable à y penserŠ Quant à la référence à Pickpocket, je me suis souvenu d'une
histoire vécue. Je revoyais le film dans un cinéma de Genève, j'étais seul avec un vieux
monsieur qui répétait sans cesse : « C'est pas possibleŠ » Mais il est quand même resté
jusqu'à la fin. [Rires.]

Télérama : Certains plans même semblent inspirés de BressonŠ

Jean-Luc Godard : Bresson n'est pas quelqu'un qu'on peut copier. Il m'est souvent arrivé de
penser, quand j'étais en panne d'inspiration, que je pourrais faire des remakes, mais bien
faits, fidèlement, plan par plan. C'est un projet qui est allé assez loin avec Touchez pas
au grisbi, que j'aime bien. Et puis j'avais pensé aux Dames du bois de Boulogne, de Bresson.
Mais c'était évidemment tout à fait impossible.

Télérama : On a l'impression que vous avez abandonné un nombre incroyable de projets depuis
que vous faites du cinémaŠ

Jean-Luc Godard : Je ne me suis jamais battu pour imposer un projet, j'ai toujours fini par
faire celui qui était accepté. Mais c'est vrai, j'ai dit parfois, en boutade, que mes
meilleurs films étaient ceux que je n'avais pas tournés. Au moment de la vache folle, j'ai
repensé à celui avec Coluche, Les Animaux Š Ça se passait en plusieurs épisodes. D'abord,
les socialistes étaient au pouvoir, puis les femmes se révoltaient et prenaient le pouvoir
aux socialistes. Puis c'étaient les enfants qui se révoltaient à leur tour contre les
femmes. A ce moment-là, ils faisaient tous alliance, les socialistes, les femmes, les
enfants, car on commençait à sentir que les animaux, à leur tour, aller se mêler de la
choseŠ [Rires.] J'avais écrit trois pages. Gaumont a refusé. Coluche était d'accord. C'était
un peu avant sa « campagne présidentielle »Š

Télérama : Qu'attendez-vous de la présentation d'Eloge de l'amour à Cannes ?

Jean-Luc Godard : Un peu de respect. Et si le respect avait une petite retombée financière,
cela me permettrait de faire le prochain.

Propos recueillis par Jean-Claude Loiseau et Jacques Morice

[1] Alain Bergala, Nul mieux que Godard, éd. Cahiers du cinéma.

[2] In Archéologie du cinéma et mémoire du siècle, dialogue de JLG avec Youssef Ishaghpour,
éd. Farrago.

[3] Réédité en Folio.