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CONTRE LES CHIENS

IGNORANTS,

SUIVI DE CONTRE LES GALILLÉENS

JULIEN L'APOSTAT

Traduction d’Eugène Talbot (Œuvres complètes


de l'empereur Julien, Paris, Plon, 1863)

Traduction M. le Marquis d'Argens de


l’Académie Royale des Sciences et Belles
Lettres — 1764

s
ÉDITIONS ÎSPARKAND
Contre les chiens ignorants

[1] "Les fleuves remontent", dit le proverbe. Un cynique accuse Diogène de vaine gloire. Il ne veut
pas se baigner à l'eau froide, bien que d'un corps vigoureux, plein de sève et dans la fleur de l'âge : il a
peur de prendre du mal, et cela au moment où le dieu Soleil entre dans le solstice d'été. Il se moque de la
folie et de la sotte vanité de Diogène puni d'avoir mangé un polype, nourriture qui produit en lui l'effet
mortel de la ciguë. Il a poussé si loin la sagesse qu'il sait précisément que la mort est un mal. Or, le sage
Socrate avouait n'en rien savoir, et après lui Diogène. Car celui-ci, dit-il, en présentant un poignard à
Antisthène épuisé par une maladie longue et incurable, lui demande s'il a besoin du secours d'un ami. Il
pensait donc que la mort n'a rien d'effrayant, ni de douloureux. Pour nous, qui avons aussi adopté le bâton,
nous savons, de science plus certaine, que, si la mort est un mal, la maladie est un fléau pire que la mort
même, mais que le pire de tout, c'est d'avoir froid. En effet, un malade peut se tenir mollement pendant
qu'on le soigne, en sorte que sa maladie peut devenir tout plaisir, surtout s'il est riche. J'ai vu moi-même,
par Jupiter, des malades vivre plus doucement qu'en bonne santé, où cependant ils étaient splendidement
dans les délices. Ce qui m'a fourni l'occasion de dire parfois à mes amis, qu'ils devaient plutôt envier le
sort des domestiques que celui des maîtres, et qu'ils se trouveraient mieux d'être pauvres et nus comme le
lis, que riches comme ils étaient. Du moins cesseraient-ils d'être tout ensemble malades et opulents. Tant il
y a de gens qui croient beau d'étaler à la fois le faste de leur mal et le mal de leur faste ! Mais l'homme
réduit à souffrir le froid et à endurer la grande chaleur, n'est-il pas plus malheureux que les malades ?
ll souffre une douleur sans remède.

[2] Exposons maintenant sur les cyniques ce que nous avons appris de nos maîtres, et mettons-le au
grand jour pour l'instruction de ceux qui ont embrassé ce genre de vie. Si je réussis à les convaincre, ils
n'en seront pas moins bons cyniques, je crois ; si je ne les convaincs pas, et que, suivant une route brillante
et glorieuse, ils se placent au-dessus de mes préceptes non point par leurs paroles, mais par leurs actions,
mon discours n'y mettra point d'obstacle. Mais s'il en est qui, par gourmandise ou par mollesse, ou, pour
tout dire en un mot, par asservissement aux plaisirs du corps, font fi de nos leçons et s'en moquent, comme
les chiens qui pissent le long des propylées des écoles et des tribunaux, Hippoclide n'en a cure, et nous,
nous n'avons nul souci des méfaits de ces petits aboyeurs.

[3] Reprenons ici de plus haut, et divisons notre sujet par chapitres, afin que, donnant à chaque chose
l'importance qu'elle mérite, nous trouvions plus facile ce que nous nous sommes proposé et que nous t'en
rendions la marche plus aisée. Or, comme le cynisme est une des formes de la philosophie qui, loin d'être
vile et méprisable, rivalise avec les plus célèbres, nous devons d'abord dire quelques mots de la
philosophie elle-même. Le don que les dieux firent aux hommes par Prométhée du feu lumineux détaché
du soleil et d'une portion de Mercure, n'est autre chose que la distribution de la raison et de l'intelligence.
Car Prométhée, c'est-à-dire la Providence qui régit tous les êtres périssables, a donné pour organe à la
nature un esprit empreint de chaleur, et leur a communiqué à tous une raison incorporelle. Chacun en a
reçu la part qu'il a pu : les corps sans âme n'ont eu qu'un instinct d'habitude; les plantes, la vie propre aux
corps; les animaux, une âme ; l'homme, une âme raisonnable. Quelques-uns pensent qu'une substance
unique suffit pour tous les êtres ; d'autres, qu'il y a diverses substances, selon les espèces. Mais ce n'est
point de cela qu'il s'agit. Ne cherchons plutôt dans le présent discours qu'à savoir si la philosophie est,
comme certains le disent, l'art des arts, la science des sciences, le moyen d'approcher le plus près possible
des dieux, ou bien si elle est contenue dans l'oracle d'Apollon Pythien : "Connais-toi toi-même". Peu
importe, du reste; car tout cela revient au même et désigne un seul et même objet. Commençons toutefois
par le mot : «Connais-toi toi-même,» vu que c'est un précepte divin. Celui qui se connaît lui-même saura
d'abord ce qu'est son âme, et puis ce qu'est son corps. Il ne lui suffira pas de savoir que l'homme est une
âme qui se sert d'un corps. Il examinera, en outre, quelle est l'essence de cette âme ; il se mettra à la
recherche de ses facultés; et cela ne lui suffira point encore : il verra s'il n'existe pas en nous quelque chose
de plus noble et de plus divin que l'âme, un principe que nous sentons en nous, sans l'avoir appris, que
nous croyons être divin et que nous supposons tous résider dans le ciel. De là il passera à l'examen des
éléments de son corps, s'ils sont simples ou composés : et il étudiera, en poursuivant sa route, l'harmonie,
les impressions, les forces, enfin tout ce qui en maintient l'ensemble. Il jettera un coup d'œil sur les
principes de quelques arts, qui se proposent de venir en aide à la conservation du corps, par exemple la
médecine, l'agriculture et autres semblables. Et si parmi ces connaissances il en est d'oiseuses ou de
surabondantes, il ne voudra pas les ignorer absolument, puisqu'elles ont été inventées pour soulager la
partie affective de notre âme. Il craindra toutefois de se livrer exclusivement à cette étude : il en rougirait,
et il évitera ce qui paraîtrait coûter trop de peine. Mais dans ce qu'elle a de général et dans ce qui se
rattache à quelques dispositions particulières de l'âme, il n'y sera point étranger. Vois maintenant si le
mot : « Connais-toi toi-même » n'est pas au-dessus de toute science, de tout art, et s'il ne renferme pas la
raison générale des choses, le divin par la partie divine qui est en nous, et le mortel par la partie mortelle.
Le dieu y comprend encore la raison des êtres mixtes par l'homme qui est un demi-animal, mortel dans son
individualité et immortel dans son universalité, un et complexe, composé d'une portion qui meurt et d'une
autre qui ne meurt pas.

[4] Maintenant comment la ressemblance possible avec la Divinité n'est-elle autre chose qu'une
connaissance des êtres proportionnée aux facultés humaines, c'est ce que nous allons voir clairement.
Nous ne faisons point consister le bonheur de la Divinité dans la possession des richesses et dans tout ce
que l'on a coutume d'appeler biens, mais dans ce que désigne Homère dans cet hémistiche "Les cieux
connaissent tout". Et lorsqu'il dit de Jupiter : "Jupiter, le plus vieux, connut le plus de choses".
En effet, c'est par la science que les dieux l'emportent sur nous, et peut-être leur plus grand bonheur est-il
de se connaître eux-mêmes. Et d'autant que leur essence est supérieure à la nôtre, d'autant, en se
connaissant eux-mêmes, ils ont une science plus relevée. Qu'on ne nous coupe donc point la philosophie
en plusieurs fragments, qu'on ne la divise point en plusieurs tranches, ou plutôt que d'une science on n'en
fasse point plusieurs. Comme la vérité est une, une est la philosophie. Mais il n'est pas étonnant que nous
y arrivions par un grand nombre de routes. S'il plaisait à quelque étranger, ou même, par Jupiter, à quelque
ancien citoyen de retourner à Athènes, il pourrait s'y rendre par mer ou par terre : en allant par terre, il peut
suivre, ce semble, les grandes routes ou prendre par des sentiers détournés et des chemins de traverse; par
eau, l'on peut longer les côtes ou cingler en pleine mer, à l'exemple du vieillard de Pylos. Et qu'on ne
m'objecte point que certains, ayant pris les mêmes routes, se sont cependant égarés dans je ne sais quels
détours, et que, séduits par Circé ou par les Lotophages, c'est-à-dire par le plaisir, la gloire ou quelque
autre appât, ils se sont arrêtés avant d'avoir atteint le but : il suffit de jeter les yeux sur les chefs d'école, et
l'on verra qu'ils sont tous d'accord.
[5] Ainsi le précepte du dieu de Delphes, c'est : « Connais-toi toi-même. » Héraclite dit à son tour :
« Je me suis étudié moi-même. » Pythagore et tous ceux qui l'ont suivi, jusqu'à Théophraste, ont dit qu'il
fallait se rapprocher le plus possible de la Divinité. C'est aussi la doctrine d'Aristote. Et de fait ce que nous
sommes quelquefois, Dieu l'est toujours. Il serait donc absurde que Dieu ne se connût pas lui-même,
puisque, s'il ne se connaissait pas, il ne connaîtrait rien des autres choses. Or, il est tout, et par conséquent
il a en lui et près de lui les causes de tous les êtres, à savoir les causes immortelles des êtres immortels, et
les causes, non pas précisément mortelles ou casuelles des êtres périssables, mais constantes et éternelles
de la génération incessante de ces êtres. Mais en voilà bien long sur ce sujet. Le fait est que la vérité est
une, et une la philosophie, qu'elle a pour amants tous ceux que je viens de dire tout à l'heure et ceux dont
je pourrais aussi maintenant citer le nom, j'entends les disciples du philosophe de Citium. Ceux-ci voyant
l'aversion des villes pour la liberté franche et crue du cynique, ont enveloppé sa doctrine d'une espèce de
voile, en y rattachant l'économie, le négoce, l'union des sexes et l'éducation des enfants, dans l'intention, je
crois, de faire entrer de plus près cette philosophie dans la garde des cités. Quant au précepte "Connais-toi
toi-même", ils l'ont adopté comme base de leur système, ainsi qu'on peut s'en convaincre, si l'on veut, non
seulement par les écrits qu'ils ont publiés sur cette maxime, mais mieux encore en considérant le but de la
philosophie. En général, on a dit que ce but était de vivre conformément à la nature. Mais comment
atteindre ce but si l'on ignore quel on est. Car un homme qui ne sait pas ce qu'il est ne saura certes point ce
qu'il doit faire, de même que celui qui ne sait pas ce que c'est que le fer, ne saura pas s'il est propre ou non
à couper ni ce qu'il faut faire pour qu'il coupe. Ainsi, la philosophie est une, et tous les philosophes, pour
ainsi dire, tendant au même but, y arrivent par des routes différentes. Il suffit de l'avoir établi : passons
maintenant à l'examen du cynisme.

[6] Dans le cas où les auteurs qui ont écrit sur cette matière l'auraient fait sérieusement et non pas
avec une pointe de plaisanterie, j'aurais à suivre leurs idées et j'essayerais une critique détaillée de leurs
opinions. Si, par impossible, leurs opinions s'accordaient avec celles des anciens, l'on ne pourrait nous
accuser de faux témoignage; si elles en différaient, il faudrait les bannir de nos oreilles, comme les
Athéniens rejettent les faux titres du Métroüm. Mais j'ai dit qu'il n'en allait point ainsi. Par exemple, les
fameuses tragédies de Diogène ont été faites, dit-on, par un certain Philistus, d'Égine. En tout cas, elles
seraient de Diogène, qu'il n'y aurait rien d'étrange à ce qu'un philosophe eût voulu plaisanter. Beaucoup de
philosophes semblent en avoir fait autant. On dit que Démocrite riait quand il voyait les hommes agir
sérieusement. Gardons-nous donc de ne voir que les jeux de leur esprit et ne faisons pas comme ceux qui
visitent, sans avoir le désir d'apprendre quelque chose d'utile, une cité ornée de monuments religieux,
pleine de cérémonies mystérieuses et de milliers de prêtres purs qui séjournent dans des endroits purs, et
qui, pour maintenir cet état, c'est-à-dire la pureté de l'intérieur, en éloignent, comme autant d'embarras,
d'immondices et de vilenies, les bains publics, les lupanars, les cabarets et tous les établissements du
même genre. Supposons qu'on s'arrête à ces objets extérieurs, et qu'on ne pénètre point dans l'intérieur de
la ville, et que, en les voyant, on se figure que c'est la ville munie, on serait malheureux en la quittant à
l'instant et plus malheureux encore en demeurant dans ces régions basses, lorsque, en s'élevant un peu, on
pourrait voir Socrate. Car je me sers ici des propres paroles d'Alcibiade faisant l'éloge de son maître, et je
dis que la philosophie cynique ressemble beaucoup aux Silènes qu'on voit devant les ateliers des
statuaires, et auxquels les artistes font tenir des syrinx ou des flûtes : on les ouvre, et on aperçoit dans
l'intérieur des statues de dieux. Ne tombons donc pas dans la même erreur en prenant au sérieux les
plaisanteries de ces philosophes. Peut-être s'y trouve-t-il quelque chose d'utile, mais le cynisme est une
tout autre affaire, comme j'essayerai bientôt de le démontrer. Poursuivons donc la discussion d'après les
faits, et soyons comme des chiens de chasse qui courent sur la piste de la bête.

[7] II n'est pas facile d'indiquer le fondateur auquel il faut faire remonter la secte, bien que quelques-
uns l'attribuent à Antisthène ou à Diogène. Car Œnomaüs remarque avec raison qu'on dit le cynisme et
non pas l'antisthénisme ou le diogénisme. Aussi les plus illustres des chiens prétendent-ils que le grand
Hercule, qui a été pour nous l'auteur d'une infinité de biens, laissa aux hommes le glorieux modèle de ce
genre de vie. Mais moi, qui aime à parler avec respect des dieux et des mortels qui se sont acheminés vers
la vie immortelle, je suis convaincu que, avant Hercule, il y a eu des cyniques, non seulement chez les
Grecs, mais chez les barbares. En effet, c'est une philosophie qui semble commune, toute naturelle, et qui
ne donne pas grand embarras. Il suffit de choisir le bien par amour de la vertu et par fuite du vice. On n'a
pas besoin de feuilleter des milliers de volumes, vu que l'érudition ne donne ni l'esprit, ni la force de
supporter les inconvénients auxquels sont exposés ceux qui se livrent aux autres sectes. Tout se borne ici à
écouter la voix d'Apollon Pythien quand il dit : "Connais-toi toi-même", et "Bats monnaie".
On voit par là que le prince de la philosophie, celui de qui, selon moi, les Grecs ont reçu tous les autres
biens, le chef commun, le législateur et le roi de la Grèce, c'est le dieu qui siège à Delphes. Et comme rien
ne peut lui échapper, il n'est pas permis de croire qu'il ait ignoré le caractère propre de Diogène. Il n'agit
donc pas avec lui comme avec les autres, cherchant à le convaincre en étendant ses conseils, mais il lui dit
réellement ce qu'il veut dire en se servant d'une forme symbolique à l'aide de ces deux mots : « Bats
monnaie. » En effet, Diogène n'est pas le premier à qui l'oracle ait dit "Connais-toi toi-même" Il l'a dit et il
le répète à bien d'autres. Ce mot même, si je ne me trompe, est inscrit sur le temple. Nous avons donc
trouvé le fondateur de notre philosophie, et nous en proclamons, avec le divin Jamblique, pour coryphées
Antisthène, Diogène et Cratès, qui ont eu pour fin et pour but de leur vie, ce semble, de se connaître eux-
mêmes, de mépriser les saines opinions, et de se livrer, de toute leur intelligence, à la recherche de la
vérité, le plus grand des biens et pour les dieux et pour les hommes, vérité, par amour de laquelle Platon,
Pythagore, Socrate et les péripatéticiens se sont décidés à tout souffrir, en travaillant à se connaître, à
s'éloigner des opinions vaines et à poursuivre ce qu'il y a de vrai dans les êtres. Or, puisqu'il paraît clair
que Platon n'eut pas d'autre doctrine que Diogène, mais qu'ils s'unirent tous deux dans un sentiment
commun, si l'on pouvait demander au sage Platon : « Quel cas fais-tu du précepte « Connais-toi toi-
même ? » je suis sûr qu'il répondrait : « Je le mets au-dessus de tout. » Et c'est ainsi qu'il le fait dans son
Alcibiade « Continue donc, ô divin Platon, rejeton des dieux ! Apprends-nous comment il faut envisager
les opinions du vulgaire. » Pour répondre à cet appel, il nous prierait de lire en entier son dialogue intitulé
Criton, où il fait dire à Socrate : « Mais, mon bon Criton, que nous fait à nous l'opinion du vulgaire ? » De
quel droit alors, au mépris de ces faits, séparerions-nous, comme par une muraille, ces hommes unis par le
même amour de la vérité, le même dédain de la gloire, la même conspiration zélée pour la vertu ? Eh
quoi ! Platon aura, dans ses discours, proclamé les mêmes préceptes que Diogène s'est contenté de mettre
en pratique, et pour cela vous calomnierez ce dernier ? Craignez, au contraire, qu'il n'ait tout l'avantage.
Platon, en effet, semble désavouer ses écrits. Il n'y en a pas un seul qui porte le nom de Platon ; tous ceux
qu'il a publiés sont sous le nom de Socrate, homme illustre et nouveau.
[8] Cela étant, pourquoi n'étudierions-nous pas le cynisme dans les propres actions de Diogène ?
Le corps humain a ses parties essentielles, c'est-à-dire les yeux, les pieds, les mains, et ses parties
accessoires, les cheveux, les ongles, la crasse et autres superfluités du même genre, sans lesquelles le
corps ne formerait pas un tout complet. Or, celui-là ne serait-il pas ridicule, qui prendrait pour les parties
essentielles les ongles, les cheveux, la crasse et les superfluités désagréables, au lieu des parties relevées et
nobles, qui sont le siège des sens et les organes propre de l'intelligence, je veux dire les yeux et les
oreilles ? Ce sont là, en effet, les agents de la pensée, soit parce que, l'âme étant comme enfouie en eux, ils
y éveillent plus vite le principe et la force invincible de cette pensée, soit que, suivant quelques
philosophe, l'âme se répande par eux comme par des canaux. Car c'est, dit-on, en rassemblant les rapports
des sens divers et en les renfermant dans la mémoire qu'elle enfante les sciences. Pour moi je ne saurais
comprendre que les choses sensibles puissent être perçues autrement que par un principe soit incomplet,
soit parfait, mais plus ou moins gêné par la variété des objets qui sont du domaine de la perception
extérieure. Mais cette question ne sert de rien pour le moment …
Je reviens donc aux différentes branches de la philosophie cynique. Les cyniques ont divisé leur
philosophie en deux parties, comme Aristote et comme Platon, la théorie et la pratique, sachant bien, pour
y avoir réfléchi, que l'homme est de sa nature propre à l'action et à la spéculation. Que dans la physique ils
aient incliné vers la théorie, il n'importe guère. Socrate aussi et un grand nombre d'autres se sont servis
beaucoup de la théorie, mais ils ne l'ont fait que pour arriver à la pratique, puisqu'ils n'ont vu dans le
précepte « Connais-toi toi-même » que la nécessité d'étudier avec soin ce qu'il faut accorder à l'âme et ce
qu'il faut accorder au corps : à l'âme, la prééminence, au corps, la sujétion. Et voilà pourquoi nous les
voyons cultiver la vertu, la tempérance, la modestie, la liberté, et se tenir loin de toute jalousie, de toute
timidité, de toute superstition. Mais il est des points sur lesquels nous ne pensons pas comme eux, et nous
croyons qu'ils plaisantent et qu'ils jouent aux dés ce qu'ils ont de plus cher, quand ils se montrent si
dédaigneux du corps. Je conviens que Socrate a dit avec justesse que la philosophie est une préparation à
la mort. Mais des hommes qui font de cet exercice une occupation journalière, ne nous paraissent point
dignes d'envie. Ce sont des malheureux, des gens qui me paraissent tout à fait insensés, s'ils supportent
tous les maux, comme tu le dis toi-même, pour une vaine gloire. Car comment d'autres auraient-ils loué en
eux jusqu'à l'abstinence des viandes crues ? Toi-même tu ne saurais l'approuver. Et tandis que tu copies le
manteau et la chevelure d'un tel, comme les portraits sont les copies des personnes, pourquoi penserais-tu
que ce que tu ne juges point digne d'admiration puisse ravir celle du vulgaire ? Qu'un ou deux y aient
applaudi, passe encore; mais cette pratique a soulevé des nausées et un dégoût invincible dans l'estomac de
cent mille autres, et ils ont renoncé à tout aliment, jusqu'à ce que leurs serviteurs les eussent remis par des
odeurs, des parfums et des apéritifs. Tant l'exemple de ce héros philosophique a réellement frappé de
stupeur ! Cependant quoique cette action soit tournée en ridicule "Parmi tous les mortels qui vivent
aujourd'hui", elle n'a rien d'ignoble, j'en atteste les dieux, si on la juge d'après la sage intention de
Diogène. Car, comme Socrate dit de lui-même que, se croyant obligé envers la Divinité d'accomplir, selon
son pouvoir, l'oracle dont il était l'objet, il avait choisi le métier de critique, ainsi Diogène se sentant
appelé, je crois, à la philosophie par un oracle pythien, crut devoir tout soumettre à son examen personnel
et ne point s'en remettre à l'opinion des autres, qui pouvait être vraie sur ce point-ci, mais fausse sur celui-
là. Ainsi ni Pythagore, ni tout autre philosophe aussi distingué que Pythagore ne parut digne de créance à
Diogène : c'est un dieu et non pas un homme qu'il regardait comme inventeur de la philosophie. Mais
qu'est-ce que cela, diras-tu, peut avoir de commun avec le mets du polype ? Je vais te l'expliquer.
[9] Les uns prétendent que l'homme est carnivore de sa nature, d'autres soutiennent que la chair ne lui
convient pas. Aussi a-t-on beaucoup disputé pour et contre; et, si tu veux te donner la peine d'étudier la
question, tu trouveras sur ce sujet des essaims de volumes. Diogène a voulu vérifier le fait par
l'expérience. Il s'est dit que si quelqu'un mangeant de la chair sans aucun apprêt, comme le font les
animaux dont c'est l'instinct naturel, loin d'en éprouver aucun dommage, y trouvait au contraire un aliment
utile à son corps, on devait en conclure que l'homme est essentiellement carnivore; mais que, s'il en
résultait quelque accident, il fallait croire que, sans doute, cette nourriture ne convient pas à l'homme et
qu'il doit absolument s'en abstenir. Peut-être trouvera-t-on que cette première raison du fait est un peu
forcée : en voici une seconde qui paraîtra plus appropriée au cynisme, quand j'aurai expliqué plus
clairement le but de cette secte. Ce but c'est l'apathie, état qui semble faire de l'homme un dieu. Or,
Diogène, qui se sentait apathique pour tout le reste, ayant observé que sa répugnance et ses nausées
provenaient plutôt d'un asservissement aux préjugés qu'à la raison, puisque la viande, fût-elle mille fois
cuite, coupée et assaisonnée de mille manières, n'en est pas moins de la viande, résolut de s'affranchir et de
se faire complétement indépendant de cette faiblesse. Car c'est une faiblesse, sache-le bien, que ce dégoût.
Dis-moi, en effet, pourquoi, préférant la chair cuite aux dons de Cérès, nous ne la servons pas au naturel.
Tu n'en saurais donner d'autre raison, sinon que c'est un usage et que nous y sommes accoutumés. Car si
les viandes ne sont pas impures avant d'être cuites, elles ne deviennent pas plus pures par la cuisson. Que
devait donc faire celui que le dieu lui-même avait établi comme chef pour abolir toute monnaie c'est-à-dire
pour ne juger des choses que d'après la raison et la vérité ? Devait-il s'en laisser imposer par l'opinion au
point de croire que la viande cuite est pure et mangeable, et que, si elle n'a point passé par le feu, elle est
impure et détestable ? Tu as assez peu de mémoire et de discernement pour reprocher à Diogène, que tu
traites de vaniteux, et que j'appelle, moi, le serviteur le plus dévoué et le ministre du dieu pythien, d'avoir
mangé un polype ! Et tu manges, toi, mille mets assaisonnés, "Poissons, oiseaux et tout ce que prennent
tes mains"; et tu es un Égyptien, non pas de la caste des prêtres, mais de celle qui mange de tout et que la
loi autorise à se nourrir même des légumes du jardin ? Tu connais, je crois, les paroles des Galiléens.
J'allais oublier de dire que tous les hommes qui habitent près de la mer et que quelques-uns de ceux qui en
sont éloignés avalent, sans les approcher du feu, des oursins, des huîtres, et généralement tous les animaux
du même genre. Eh bien, tu les croiras à l'abri du blâme, et tu regarderas Diogène comme un malheureux
et un être immonde, sans réfléchir que, dans l'un et l'autre cas, ce sont toujours des chairs que l'on mange,
avec cette différence que les unes sont molles et les autres dures, et que, si le polype n'a pas plus de sang
que les testacés, les testacés, à leur tour, sont tout aussi animés que le polype, c'est-à-dire susceptibles de
plaisir et de douleur, ce qui est le propre de tout être animé. Peu nous importe ici l'opinion de Platon qui
veut que les plantes aussi soient animées. Le fait est que l'illustre Diogène n'a point commis un acte
odieux, illégal, ni même contraire à l'usage, à moins qu'on ne veuille juger du fait d'après la dureté ou la
mollesse du mets, et le plaisir ou le déplaisir qu'il procure au gosier. Voilà, je pense, qui est évident pour
quiconque raisonne. Ne réprouvez donc pas l'usage des viandes crues, vous qui en faites autant quand
vous mangez, non seulement des êtres qui n'ont pas de sang, mais des animaux qui en ont. La seule
différence entre vous et Diogène, c'est que Diogène usait des viandes telles que la nature les lui donnait,
tandis que vous assaisonnez les vôtres de mille ingrédients, pour votre plaisir et pour faire violence à la
nature. Mais c'en est assez sur ce sujet.
[10] Le but et la fin de la philosophie cynique, comme de toute philosophie, c'est le bonheur. Or, le
bonheur consiste à vivre selon la nature et non selon l'opinion du vulgaire. D'où il suit que l'on estime
heureux les végétaux et les animaux, quand chacun d'eux atteint sans obstacle le but que la nature leur
assigne. Il en est de même pour les dieux : le terme de leur bonheur est d'être ce que comporte leur nature.
Ainsi ne prenons pas la peine de chercher où se cache le bonheur. Ni l'aigle, ni le platane, ni pas un autre
des oiseaux ou des végétaux, ne prend de souci pour se parer d'ailes ou de feuilles d'or : il ne souhaite
point avoir des bourgeons d'argent, des éperons et des ergots de fer, que dis-je ? de diamant.
Les ornements que la nature leur a tout d'abord départis, s'ils sont solides et s'ils contribuent à leur vitesse
ou à leur vigueur, chacun d'eux les estime suffisants et s'en contente. Comment donc ne serait-il point
ridicule de voir l'homme seul chercher le bonheur au dehors, dans la richesse, la naissance, la puissance de
ses amis, et mille autres avantages, en un mot, qu'il place au-dessus de tout le reste ? Si la nature nous eût
donné, comme aux animaux, des corps et des âmes semblables aux leurs, sans rien de plus, nous n'aurions
pas à nous préoccuper au delà. Il ne nous resterait, comme aux animaux, qu'à nous contenter des biens
corporels et qu'à faire effort pour trouver notre bonheur. Mais, outre que l'âme qui est en nous ne
ressemble point à celle des animaux, soit qu'elle en diffère essentiellement, soit que, tout en étant de la
même substance, elle jouisse d'une plus grande énergie, comme l'or pur, à mon avis, est de beaucoup
supérieur aux paillettes d'or mêlé de sable, car cette opinion sur l'âme est considérée comme la vraie par
plusieurs philosophes, nous n'en sommes pas moins convaincus que nous surpassons en intelligence tous
les animaux, et que, selon le mythe de Protagoras, comme la nature s'est montrée mère généreuse et
magnifique envers les animaux, Jupiter nous a doués de la faculté de penser, pour nous tenir lieu de tout.
C'est donc dans cette partie la principale et la plus essentielle de notre être qu'il faut placer le bonheur.

[11] Vois maintenant si telle ne fut pas la devise de Diogène, qui assujettit son corps à tous les travaux,
pour augmenter ses forces naturelles; qui ne voulut faire que ce que sa raison approuvait, et dont l'âme ne
prit jamais part à ces troubles qui résultent du corps, et que nous sommes souvent forcés de subir par suite
du mélange des deux principes de notre être. C'est par de tels exercices que ce grand homme acquit une
force de corps comparable, ce semble, à celle des athlètes les plus distingués par leurs couronnes, et qu'il
sut rendre son âme capable d'un bonheur égal à celui d'un monarque, ou tout au moins du prince que les
Grecs nommaient le grand roi, c'est-à-dire le roi des Perses. Comment voir un homme sans valeur dans
celui "Qui, n'ayant ni cité, ni maison, ni patrie", ne possédant pas même une obole, une drachme, un
esclave, pas même un biscuit, aliment qui suffisait à Épicure pour se croire aussi fortuné que les dieux, ne
prétendit pas rivaliser de bonheur avec les dieux, mais se vanta d'être plus heureux que le plus heureux des
hommes ? Si tu ne veux pas m'en croire, embrasse, non pas de nom, mais de fait, le genre de vie de ce
philosophe, et tu verras. Mais d'abord montrons ce qu'il était par le raisonnement. Ne te semble-t-il pas
que, pour les hommes, le plus grand de tous les biens, le plus vanté de tous, c'est la liberté ? Pourrais-tu ne
pas en convenir, puisque les richesses, la fortune, la naissance, la force du corps, la beauté et tous les biens
de même sorte, sans la liberté, ne sont point à celui qui paraîtrait en jouir, mais au maître qui le possède ?
Qu'entendons-nous donc par esclave ? Est-ce l'homme que nous achetons quelques drachmes d'argent, ou
deux mines ou deux statères d'or ? Tu diras sans doute que c'est en effet là un esclave. Et à quel titre ?
Parce que nous avons compté pour lui au vendeur une certaine somme d'argent. Mais, sur ce pied, ceux-là
aussi sont esclaves que nous délivrons moyennant une rançon. Car les lois ne leur accordent la liberté que
lorsqu'ils sont réfugiés dans leurs foyers, et cependant nous les rachetons, non point pour qu'ils continuent
d'être esclaves, mais pour qu'ils soient libres. Tu vois donc qu'il ne suffit pas de payer une somme d'argent
pour qu'un homme soit esclave quand il a été racheté ; mais celui-là est véritablement esclave qui a un
maître autorisé à exiger de lui qu'il fasse tout ce qu'on lui ordonne, à le châtier en cas de refus, et, comme
le dit le poète" : A sévir contre lui par des peines cruelles". Vois, en outre, si nous n'avons pas autant de
maîtres qu'il existe d'êtres, dont nous sommes forcés de dépendre, pour n'avoir à redouter ni souffrance, ni
douleur de leurs châtiments. A moins que tu ne considères uniquement comme châtiment de lever un
bâton et d'en frapper un esclave. Car les maîtres, même les plus emportés, n'en usent point ainsi envers
tous leurs esclaves ; souvent ils se contentent de paroles et de menaces. Ne te crois donc pas libre, mon
ami, tant que ton ventre te commande ainsi que les parties qui sont au-dessous du ventre, puisque tu as des
maîtres qui peuvent t'accorder ou te refuser le plaisir, et lors même que tu pourrais t'affranchir de leur
joug, tant que tu es esclave de l'opinion du vulgaire, tu n'as point touché la liberté, tu n'en as point goûté le
nectar. "J'en jure par celui qui révèle à notre âme le quaternaire, éclat de la céleste flamme". Et je ne dis
pas seulement que jamais le respect humain ne doit nous empêcher de faire notre devoir, mais j'entends
que, sur les actions dont nous nous abstenons et sur celles qu'il nous plaît de faire, ce n'est pas le vulgaire
qu'il faut consulter pour juger si ce que nous faisons et ce dont nous nous abstenons est bon ou mauvais,
mais s'il nous est interdit par la raison ou par le dieu qui est en nous, c'est-à-dire l'intelligence. Rien
n'empêche que le gros des hommes ne suive les opinions du vulgaire : cela vaut mieux que de ne rougir de
rien, attendu que les hommes ont un penchant naturel pour la vérité. Mais l'homme qui vit d'après son
intelligence et qui sait trouver et discerner les véritables raisons des choses, ne doit point s'en rapporter
aux opinions du vulgaire pour savoir s'il agit bien ou mal. Il y a dans notre âme une partie plus divine, que
nous nommons esprit, sagesse, raison silencieuse, et dont l'interprète est le langage oral, le discours
composé de noms et de verbes. A cette partie en est jointe une autre, variée, diverse, mêlée de colère et de
passion, vrai monstre à plusieurs têtes. La question est de savoir si nous devons heurter de front et sans
sourciller les opinions du vulgaire, avant d'avoir dompté le monstre et de l'avoir forcé à obéir au dieu qui
est en nous, ou plutôt à la partie divine. En effet, nombre de sectateurs de Diogène ont été des brise-tout,
des imprudents, des gens au-dessous de la bête fauve. Mais comme ce n'est point mon affaire, je raconterai
ici un trait de la vie de Diogène, dont plusieurs riront sans doute, mais qui me paraît à moi fort sérieux.

[12] Un jeune homme, dans une foule où était Diogène, s'étant mis à péter, Diogène lui donna un coup
de bâton, en disant : « Comment, coquin, tu n'as jamais eu le cœur de faire en public quelque belle action,
et tu commences par braver l'opinion publique ! » Il pensait donc qu'un homme doit savoir se rendre
maître du plaisir et de la colère avant d'en venir à la troisième épreuve, à la plus décisive, c'est-à-dire
l'affranchissement de l'opinion. De là mille causes de maux pour un grand nombre. Et ne vois-tu pas que
c'est pour détourner les jeunes gens de la philosophie qu'on fait courir tous ces bruits sur les philosophes ?
On dit que les disciples de Pythagore, de Platon et d'Aristote ne sont que des jongleurs, des sophistes, des
vaniteux, des empoisonneurs, et le plus digne d'admiration parmi les cyniques on le regarde en pitié. Je me
rappelle avoir entendu mon gouverneur me dire un jour, en voyant un de mes compagnons, Iphiclès, la
chevelure négligée, la poitrine débraillée et un méchant manteau dans le cœur de l'hiver : « Quel mauvais
génie l'a donc réduit à une pareille détresse pour son malheur, et plus encore pour celui de ses parents qui
l'ont élevé avec le plus grand soin et qui lui ont donné l'éducation la plus parfaite ? Comment, après avoir
tout abandonné, mène-t-il une vie errante comme les mendiants ? » Je lui répondis par je ne sais quelle
pointe ironique. Tu vois par là ce que pense le gros des hommes sur les vrais chiens. Et ce n'est point
encore ce qu'il y a de plus grave. Mais ne remarques-tu pas qu'on s'habitue à aimer la richesse et à détester
la pauvreté, à faire un dieu de son ventre, à supporter toute peine en vue du corps, à engraisser cette prison
de l'âme, à entretenir une table somptueuse, à ne jamais coucher seul la nuit, à faire tout ce qui peut
s'envelopper de ténèbres ? Tout cela n'est-il pas pire que le Tartare ? Ne vaut-il pas mieux être jeté dans
Charybde, dans le Cocyte, ou englouti à dix mille orgyes sous terre que de tomber dans une pareille vie,
esclave des parties honteuses et du ventre : et cela non pas simplement, à la manière des bêtes sauvages,
mais en mettant tout en œuvre pour couvrir ces infamies d'une discrète obscurité ? Combien n'eût-il pas
été mieux de s'en abstenir ? Ou, si ce n'était pas chose facile, les préceptes de Diogène et de Cratès à cet
égard n'étaient donc pas à dédaigner. "La faim, disent-ils, énerve l'amour : si tu ne peux pas l'endurer, la
corde" ! Ne vois-tu pas que ces grands maîtres ont vécu de la sorte pour mettre les hommes en voie de
frugalité ? "Ce n'est point parmi les mangeurs de biscuit, disait Diogène, que l'on trouve des tyrans, mais
parmi ceux qui font de somptueux repas." Cratès composa un hymne en l'honneur de la frugalité : "Salut,
des gens de bien sainte divinité, Fille de la Sagesse, ô toi, Frugalité !"

[13] Qu'un cynique ne soit donc pas à la façon d'Œnomaüs, un chien impudent, un éhonté, qui méprise
les choses divines et humaines, mais un homme qui respecte la Divinité, comme le fut Diogène.
Diogène se montra docile au dieu pythien, et il ne se repentit pas de sa docilité. Si, de ce qu'il n'entrait
point respectueusement dans les temples, de ce qu'il ne s'inclinait ni devant les statues, ni devant les autels,
on prenait cela pour une marque d'athéisme, on le jugerait mal. Il n'avait ni encens, ni libation, ni argent
pour en acheter. Bien penser des dieux lui suffisait. Il les adorait de toute son âme, leur offrant, selon moi,
ce qu'il avait de plus précieux, une âme sanctifiée par leur pensée. Il faut donc qu'un cynique ne soit pas
sans pudeur, mais que, guidé par la raison, il tienne sous le joug la partie passionnée de son âme, de
manière à la détruire et à ne pas sentir qu'il est an-dessus de toutes les voluptés. Mieux vaut encore en être
au point d'ignorer complétement l'influence des sens ; mais nous n'arrivons là que par un long exercice.
Du reste, pour qu'on ne suppose pas que j'invente ces doctrines, je vais transcrire quelques vers, où s'est
joué l'esprit de Cratès : "Filles de Mnémosyne et du maître des dieux, Muses de Piérie, écoutez ma prière.
Que mon ventre ait toujours l'aliment nécessaire, Qui peut, sans m'asservir, satisfaire à ses vœux. Utile à
mes amis, mais non point débonnaire, Loin de moi des palais les trésors fastueux ! Le sort de la fourmi,
les biens du scarabée, Sont la seule richesse on mon âme prétend. Mais aspirer vers toi, Justice vénérée,
Te posséder enfin, est-il bonheur plus grand ? Si j'y parviens, Mercure et les Muses propices recevront de
mes mains, non le sang des génisses, Mais les dons vertueux de mon cœur innocent." S'il fallait m'étendre
à ce sujet, j'aurais encore beaucoup de choses à te dire concernant ce philosophe. Mais en recourant à
Plutarque de Chéronée, qui a écrit une biographie de Cratès il ne te restera rien à apprendre sur son
compte. C'est de Cratès que Zénon apprit ses dogmes sublimes, et l'on dit que les Grecs en son honneur
inscrivaient sur les propylées de leurs maisons : "Entrée pour Cratès, heureux génie".

[14] Mais revenons à ce que nous disions plus haut, qu'il faut, quand on se met à être cynique,
commencer par censurer sévèrement ses propres défauts et se les reprocher sans aucune indulgence. On
doit s'interroger le plus exactement possible pour voir si l'on est trop enclin à la bonne chère, si l'on a
besoin d'un lit bien mou, si l'on est sensible aux honneurs ou à la gloire, si l'on aime à se faire remarquer,
et si toutes ces vanités semblent pourtant précieuses. Que le cynique ne se conforme pas aux mœurs de la
multitude, qu'il ne touche pas aux plaisirs même du bout du doigt, comme l'on dit, jusqu'à ce qu'il soit
parvenu à les fouler aux pieds : alors, si l'occasion s'en présente, rien ne l'empêchera d'y goûter. Ainsi,
nous dit-on, les taureaux, qui se sentent faibles, s'isolent parfois du troupeau et paissent à part, pour
essayer leurs forces pendant quelque temps, puis ils reviennent défier les anciens chefs de bande et se
mesurer avec eux pour s'assurer la supériorité dont ils se croient plus dignes. Ainsi, quand on veut être
cynique, il ne suffit pas de prendre le manteau, la besace, le bâton et la chevelure, et de marcher comme
dans un village où il n'y a ni barbier ni maître d'école, mal peigné et illettré ; il faut avoir pour bâton la
raison, pour besace cynique la constance, vrais attributs de la philosophie. On aura son franc parler quand
on aura montré tout ce qu'on peut valoir. Ainsi firent, je pense, Cratès et Diogène, tous deux si éloignés de
redouter les menaces, ou plutôt les caprices et les insultes avinées de la fortune, que Diogène se moqua
des pirates qui l'avaient pris, et que Cratès, après avoir vendu ses biens à la criée, riait lui-même des
difformités de son corps, de sa jambe boiteuse et de ses épaules bossues. Cependant il fréquentait, appelé
ou non, les maisons de ses amis, afin de les réconcilier s'il apprenait qu'ils fussent en brouille. Il les
reprenait sans amertume et même avec grâce, de manière que, sans dire du mal de ceux qu'il voulait
corriger, il leur rendait ses leçons utiles ainsi qu'à ceux qui l'écoutaient. Mais ce n'était point là le but
principal de ces hommes éminents. Comme je l'ai dit, ils cherchèrent avant tout le moyen de vivre
heureux, et ils ne se soucièrent des autres qu'autant qu'ils savaient que l'homme est de sa nature un être
communicatif et sociable. Voilà pourquoi ils furent utiles à leurs concitoyens non seulement par leurs
exemples, mais aussi par leurs discours. Ainsi quiconque veut être cynique et homme de bien doit, avant
tout, s'occuper de lui-même, comme Diogène et Cratès. Qu'il bannisse de toute son âme toutes les
passions, et qu'il se gouverne par la droite raison et par le bon sens qui est en lui. Tel est, ce me semble, le
point capital de la philosophie de Diogène.

[15] Bien que, un jour, Diogène ait eu commerce avec une fille publique, ce qui lui arriva peut-être
une fois, et pas même une fois, un homme qui, dans tout le reste, ne sera pas moins digne de respect que
Diogène, agît-il ainsi au grand jour et sous les yeux de tous, n'encourra ni notre blâme, ni nos accusations,
pourvu toutefois qu'il nous reproduise la solide instruction de Diogène, sa pénétration, sa franchise
parfaite, sa tempérance, sa justice, sa sagesse, sa piété, sa grâce, son attention à ne rien faire d'irréfléchi,
d'inutile, de contraire à la raison; car ce fut là le caractère propre de la philosophie de Diogène ; qu'il foule
aux pieds la vanité, qu'il se moque de ceux qui se cachent pour satisfaire leurs besoins naturels, et
j'entends par là les déjections du ventre, qui, au milieu des places publiques et des villes, commettent des
actes violents et contraires à notre nature, vols d'argent, calomnies, procès iniques, et mille autres
vexations odieuses. S'il est vrai, comme on le dit, que Diogène ait pété sur l'agora, qu'il y ait soulagé son
ventre, ou fait quelque autre chose pareille ce n'était que pour mater l'orgueil des autres et pour leur
apprendre qu'ils avaient des goûts bien plus vils et bien plus abjects. Ces besoins, en effet, sont une suite
de notre nature, tandis que tous les vices pour ainsi dire sont chez qui que ce soit une suite de dépravation.
Mais les modernes sectateurs de Diogène, imitant de sa conduite le plus facile et le plus léger, n'ont pas vu
le meilleur. Et toi, qui veux être plus respectable qu'eux, tu t'es si gravement mépris sur son plan de
conduite que tu l'as cru malheureux. Si tu t'en étais fié à ce qu'on a dit de cet homme éminent que tous les
Grecs de son temps ont admiré après Socrate, Pythagore, Platon et Aristote, qui eut pour auditeur le maître
du très sage et très intelligent Zénon, si bien qu'il n'est pas croyable que tout le monde se soit trompé sur le
compte d'un homme aussi méprisable que tu le dis, mon cher ami, dans un style comique, peut-être alors
l'aurais-tu examiné de plus près et ton expérience serait-elle allée plus loin dans l'examen de ce sage. Car
quel est celui des Grecs que n'ont pas frappé d'étonnement la constance et la patience de Diogène,
comparées à la somptuosité d'un roi ? Il dormait mieux sur une natte, dans son tonneau, que le grand roi
sous des lambris dorés, sur une couche moelleuse. Il mangeait son biscuit avec plus de plaisir que toi, dans
ce moment, les mets siciliens. En sortant d'un bain chaud, il séchait son corps à l'air plus
philosophiquement que tu ne t'essuies avec du linge fin. Il te convient bien de lancer contre lui tes
brocards comiques, et tu le crois vaincu par toi comme Xerxès par Thémistocle ou Darius par Alexandre
de Macédoine. Mais si tu avais quelque goût pour la lecture ainsi que nous, homme de politique et
d'affaires, tu saurais qu'Alexandre admira, dit-on, la grandeur d'âme de Diogène.
Mais tu te soucies fort peu de tout cela, ce me semble ; il s'en faut de beaucoup, et tu gardes ton
admiration pour la vie morte de quelques misérables femmes. Si donc mon discours a produit un meilleur
effet sur toi , c'est ton avantage plus que le mien. Mais si je n'ai rien gagné avec cet impromptu, écrit tout
d'une haleine, travail surérogatoire de deux jours, comme le savent les Muses et toi-même qui me connais
de longue date, je ne me repentirai point cependant d'avoir écrit l'éloge d'un grand homme.
Contre les Galiléens

Il m’a paru à propos d’exposer à la vue de tout le monde, les raisons que j’ai eues de me persuader, que la
Secte des Galiléens n’est qu’une fourberie purement humaine, et malicieusement inventée, qui, n’ayant
rien de divin, est pourtant venue à bout de séduire les esprits faibles, et d’abuser de l’affection que les
hommes ont pour les fables, en donnant une couleur de vérité et de persuasion à des fictions prodigieuses.
Je parlerai d’abord de tous les différents Dogmes des Chrétiens, afin que, si quelques uns de ceux, qui
liront cet ouvrage, veulent y répondre, ils suivent la méthode établie dans les Tribunaux judiciaires ; qu’ils
n’agitent pas une autre cause, et qu’ils n’aient pas recours à une récrimination, qui ne peut servir à rien,
s’ils n’ont auparavant détruit les accusations dont on les charge, et justifié les Dogmes qu’ils soutiennent.
En suivant cette maxime, leur défense, si elle est bonne, en fera plus claire, plus véridique, et plus propre à
détruire nos reproches.

Il est d’abord nécessaire d’établir, en peu de paroles, d’où nous vient l’idée de Dieu, et quelle est celle que
nous devons en avoir. Ensuite nous comparerons la notion qu’en ont les Grecs avec celle des Hébreux : et
après les avoir examinées toutes les deux, nous interrogerons les Galiléens, qui ne pensent ni comme les
Grecs ni comme les Hébreux. Nous leur demanderons, sur quoi ils se fondent, pour préférer leurs
sentiments aux nôtres, d’autant qu’ils en ont changé souvent, et qu’après s’être éloignés des premiers, ils
ont embrasé un genre de vie différent de celui de tous les autres hommes. Ils prétendent qu’il n’y a rien de
bon et d’honnête chez les Grecs et chez les Hébreux, cependant ils se sont appropriés, non les vertus, mais
les vices de ces deux Nations. Ils ont puisé chez les Juifs la haine implacable contre toutes les différentes
religions des Nations, et le genre de vie infâme et méprisable, qu’ils pratiquent dans la paresse et dans la
légèreté, ils l’ont pris des Grecs. C’est là ce qu’ils regardent comme le véritable culte de la Divinité.
Il faut convenir que, parmi le bas peuple, les Grecs ont cru et inventé des fables ridicules, même
monstrueuses. Ces hommes simples et vulgaires ont dit, que Saturne ayant dévoré les enfants les avait
vomis ensuite ; que Jupiter avait eu un commerce incestueux avec sa mère, de laquelle il avait eu des
enfants, et qu’il avait épousé sa propre fille. A ces contes absurdes on ajoute ceux du démembrement de
Bacchus, et du replacement de ses membres. Ces fables font répandues parmi le bas peuple ; mais voyons
comment pensent les gens éclairés. Examinons ce qu’ont dit les Législateurs et les Philosophes.
Considérons ce que Platon écrit de Dieu et de son essence ; et faisons attention à la manière dont il
s’exprime lors qu’il parle de la création du monde, et de l’Être suprême qui l’a formé. Opposons ensuite ce
Philosophe Grec à Moïse, et voyons qui des deux a parlé de Dieu avec plus de grandeur et de dignité.
Nous découvrirons alors aisément quel est celui qui mérite le plus d’être admiré, et de parler de l’Être
suprême ; ou Platon qui admit les Temples et les simulacres des Dieux, ou Moïse qui, selon l’Écriture,
conversait face à face et familièrement avec Dieu.
Au commencement, dit cet Hébreu, Dieu fit le Ciel
et la Terre ; la Terre était vide sans forme, les ténèbres étaient sur la surface de l’abîme ; et l’Esprit de
Dieu était porté sur la surface des Eaux. Et Dieu dit que la lumière soit, et la lumière fut ; Et Dieu vit que
la lumière était bonne ; Et Dieu sépara la lumière des ténèbres : Et Dieu appela la Lumière jour, et il
appela les ténèbres la nuit. Ainsi fut le soir, ainsi fut le matin ; ce fut le premier jour. Et Dieu dit qu’il y ait
un firmament au milieu des Eaux ; et Dieu nomma le Firmament le Ciel : et Dieu dit que l’eau, qui est
sous le Ciel, se rassemble ensemble afin que le sec paraisse ; et cela fut fait. Et Dieu dit que la Terre porte
l’herbe et les Arbres. Et Dieu dit qu’il se fasse deux grands luminaires dans l’étendue des Cieux pour
éclairer le Ciel et la Terre. Et Dieu les plaça dans le firmament du Ciel, pour luire sur la terre, et pour faire
la nuit et le jour.

Remarquons d’abord que dans toute cette narration Moïse ne dit pas, que l’abîme ait été produit par Dieu :
il garde le même silence sur l’eau et sur les ténèbres ; mais pourquoi, ayant écrit que la lumière avait été
produite par Dieu, ne s’est-il pas expliqué de même sur les ténèbres, sur l’eau et sur l’abîme ?
Au contraire il parait les regarder comme des Êtres préexistants, et ne fait aucune mention de leur création.
De même il ne dit pas un mot des Anges ; dans toute la relation de la création il n’en est fait aucune
mention. On ne peut rien apprendre qui nous instruise, quand, comment, de quelle manière, et pourquoi ils
ont été créés. Moïse parle cependant amplement de la formation de tous les Êtres corporels, qui sont
contenus dans le Ciel et sur la Terre ; en sorte qu’il semble que cet Hébreu ait cru, que Dieu n’avait créé
aucun Être incorporel, mais qu’il avait seulement arrangé la matière qui lui était assujettie. Cela paraît
évident par ce qu’il dit de la Terre. Et la Terre était vide et sans forme. On comprend aisément que Moïse
a voulu dire, que la matière était une subsistance humide, informe et éternelle qui avait été arrangée par
Dieu.

Comparons la différence des raisons, pour lesquelles le Dieu de Platon et le Dieu de Moïse ont créé le
monde. Dieu dit, selon Moïse, faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, pour qu’il domine
sur les poissons de la Mer et sur les oiseaux des Cieux, et sur les bêtes, et sur toute la Terre, et sur les
reptiles qui rampent sur la Terre. Et Dieu fit l’homme à son image, et il les créa mâle et femelle, et il leur
dit : croissez, multipliez, remplissez la Terre, commandez aux poissons de la Mer, aux volatiles des Cieux,
à toutes les bêtes, à tous les bestiaux, et à toute la Terre. Entendons actuellement parler le Créateur de
l’Univers par la bouche de Platon. Voyons les discours que lui prête ce philosophe. Dieux, moi qui suis
votre Créateur et celui de tous les Êtres, je vous annonce, que les choses que j’ai créées ne périront pas,
parce que les ayant produites je veux qu’elles soient éternelles. Il est vrai que toutes les choses construites
peuvent être détruites ; cependant il n’est pas dans l’ordre de la justice de détruire, ce qui a été produit par
la raison. Ainsi quoique vous ayez été créés immortels, vous ne l’êtes pas invinciblement et
nécessairement par votre nature,mais vous l’êtes par ma volonté. Vous ne périrez donc jamais, et la mort
ne pourra rien sur vous ; car ma volonté est infiniment plus puissante pour vôtre éternité que la nature, et
les qualités que vous reçûtes lors de vôtre formation. Apprends donc ce que je vais vous découvrir. Il nous
reste trois différents genres d’Êtres mortels. Si nous les oublions, ou que nous en omettions quelqu’un, la
perfection de l’Univers n’aura pas lieu, et tous les différents genres d’Êtres, qui font dans l’arrangement
du monde, ne seront pas animés. Si je les crée avec l’avantage d’être doués de la vie, alors ils seront
nécessairement égaux aux Dieux.
Afin donc que les Êtres d’une condition mortelle soient engendrés, et cet univers rendu parfait, recevez,
pour vôtre partage, je droit d’engendrer des Créatures, imités dès vôtre naissance la force de mon pouvoir.
L’essence immortelle, que vous avez revue, ne fera jamais altérée lorsqu’à cette essence vous ajouterez
une partie mortelle ; produisez des Créatures, engendrez, nourrissez-vous d’aliments, et réparés les pertes
de cette partie animale et mortelle.
Considérons si ce que dit ici Platon doit être traité de songe et de vision. Ce Philosophe nomme des Dieux
que nous pouvons voir, le Soleil, la Lune, les Astres et les Cieux : mais toutes ces choses ne sont que les
simulacres d’Êtres immortels, que nous ne saurions apercevoir. Lorsque nous considérons le soleil, nous
regardons l’image d’une chose intelligible et que nous ne pourrons découvrir : il en est de même quand
nous jetons les yeux sur la lune ou sur quelque autre astre. Tous ces corps matériels ne sont que les
simulacres des Êtres, que nous ne pouvons concevoir que par l’esprit. Platon a donc parfaitement connu
tous ces Dieux invisibles, qui existent par le Dieu et dans le Dieu suprême, et qui ont été faits et engendrés
par lui ; le Créateur du Ciel, de la Terre, et de la Mer, étant aussi celui des Astres, qui nous représentent les
Dieux invisibles, dont ils font les simulacres.

Remarquons avec quelle sagesse s’explique Platon dans la création des Êtres mortels. Il manque, dit-il,
trois genres d’Êtres mortels ; celui des hommes, des bêtes et des plantes, (car ces trois espèces font
séparées par leurs différentes essences.) Si quelqu’un de ces genres d’Êtres est créé par moi, il faut qu’il
soit absolument et nécessairement immortel. Or si le monde, que nous apercevons, et les Dieux ne
jouissent de l’immortalité que parce qu’ils ont été créés par le Dieu suprême, de qui tout ce qui est
immortel doit avoir reçu l’Être et la naissance ; ils s’enfuit que l’âme raisonnable est immortelle par cette
même raison. Mais le Dieu suprême a cédé aux Dieux subalternes le pouvoir de créer, ce qu’il y a de
mortel dans le genre des hommes : ces Dieux, ayant reçu de leur Père et de leur Créateur cette puissance,
ont produit sur la terre les différents genres d’animaux, puisqu’il eut fallu, si le Dieu suprême eut été
également le créateur de tous les Êtres, qu’il n’y eût eu aucune différence entre le Ciel, les hommes, les
bêtes féroces, les poissons. Mais puisqu’il y a un intervalle immense entre les Êtres immortels et les
mortels, les premiers ne pouvant être ni améliorés ni détériorés, les seconds étant fournis, au contraire, aux
changement en bien et en mal ; il fallait nécessairement que la cause, qui a produit les uns, fût différente
de celle qui a créé les autres.

Il n’est pas nécessaire que j’aie recours aux Grecs et aux Hébreux, pour prouver qu’il y a une différence
immense entre les Dieux créés par l’Être suprême, et les êtres mortels produits par ces Dieux créés. Quel
est, par exemple, l’homme qui ne sente en lui-même la divinité du Ciel, et qui n’élève ses mains vers lui,
lorsqu’il prie et qu’il adore l’Être suprême ou les autres Dieux ? Ce n’est pas sans cause, que ce sentiment
de religion en faveur du soleil et des autres astres est établi dans l’esprit des hommes. Ils se sont aperçus
qu’il n’arrivait jamais aucun changement dans les choses célestes ; qu’elles n’étaient sujettes ni à
l’augmentation ni à la diminution ; qu’elles allaient toujours d’un mouvement égal, et qu’elles
conservaient les mêmes règles. (Les lois du cours de la lune, du lever, du coucher du soleil, ayant toujours
lieu dans les temps marqués.) De cet ordre admirable les hommes ont conclu avec raison, que le Soleil
était un Dieu ou la demeure d’un Dieu. Car une chose, qui est par sa nature à l’abri du changement, ne
peut être sujette à la mort : et ce qui n’est point sujet à la mort, doit être exempt de toute imperfection.
Nous voyons qu’un Être qui est immortel et immuable ne peut être porté et mû dans l’Univers, que par
une âme divine et parfaite qui est dans lui, ou par un mouvement qu’il reçoit de l’Être suprême, ainsi
qu’est celui que je crois qu’à l’âme des hommes.
Examinons à présent l’opinion des Juifs sur ce qui arriva à Adam et à Ève dans ce Jardin, fait pour leur
demeure, et qui avait été planté par Dieu même. Il n’est pas bon, dit Dieu, que l’homme sois seul. Faisons
lui une Compagne qui puisse l’aider et qui lui ressemble. Cependant cette compagne non seulement ne lui
est d’aucun secours, mais elle ne sert qu’à le tromper, à l’induire dans le piège qu’elle lui tend, et à le faire
chasser du Paradis. Qui peut, dans cette narration, ne pas voir clairement les fables les plus incroyables ?
Dieu devait sans doute connaître, que ce qu’il regardait comme un secours pour Adam serait sa perte, et
que la compagne qu’il lui donnait, était un mal plutôt qu’un bien pour lui.
Que dirons nous du serpent qui parlait avec Ève ? de quel langage se servit- il ? fut-ce de celui de
l’homme ? y a-t-il rien de plus ridicule dans les fables populaires des Grecs ?
N’est-ce pas la plus grande des absurdités de dire que Dieu ayant créé Adam et Ève, leur interdit la
connaissance du bien et du mal ? quelle est la créature qui puisse être plus stupide, que celle qui ignore le
bien et le mal, et qui ne saurait les distinguer ? Il est évident qu’elle ne peut, dans aucune occasion, éviter
le crime, ni suivre la vertu, puisqu’elle ignore ce qui est crime, et ce qui est vertu. Dieu avait défendu à
l’homme de goûter du fruit qui pouvait seul le rendre sage et prudent. Quel est l’homme assez stupide
pour ne pas sentir que, sans la connaissance du bien et du mal, il est impossible à l’homme d’avoir aucune
prudence ?

Le serpent n’était donc point ennemi du genre humain, en lui apprenant à connaître ce qui pouvait le
rendre sage ; mais Dieu lui portait envie : car lorsqu’il vit que l’homme était devenu capable de distinguer
la vertu du vice, il le chassa du paradis terrestre, dans la crainte qu’il ne goûtât du bois de l’arbre de vie, en
lui disant : Voici Adam, qui est devenu comme l’un de nous, sachant le bien et le mal ; mais pour qu’il
n’étende pas maintenant sa main, qu’il ne prenne pas du bois de la vie, qu’il n’en mange pas, et qu’il ne
vienne pas à vivre toujours, l’Éternel Dieu le met hors du jardin d’Éden. Qu’est-ce qu’une semblable
narration ? on ne peut l’excuser qu’en disant, qu’elle est une fable allégorique, qui cache un sens secret.
Quant à moi, je ne trouve dans tout ce discours, que beaucoup de blasphèmes contre la vraie essence et la
vraie nature de Dieu, qui ignore que la femme qu’il donne pour Compagne et pour secours à Adam, sera la
cause de son crime ; qui interdit à l’homme la connaissance du bien et du mal, la seule chose qui pût régler
ses mœurs ; et qui craint que ce même homme, après avoir pris de l’arbre de vie, ne devienne immortel.
Une pareille crainte, et une envie semblable conviennent-elles à la nature de Dieu ?

Le peu de choses raisonnables que les Hébreux ont dit de l’essence de Dieu ; nos Pères, dés les premiers
Siècles, nous en ont instruits : et cette Doctrine qu’ils s’attribuent est la nôtre. Moïse ne nous a rien appris
de plus ; lui qui parlant plusieurs fois des Anges, qui exécutent les ordres de Dieu, n’a rien osé nous dire,
dans aucun endroit, de la nature de ces Anges ; s’ils sont créés, ou s’ils sont incréés ; s’ils ont été faits par
Dieu ou par une autre cause ; s’ils obéissent à d’autres Êtres. Comment Moïse a-t-il pu garder, sur tout
cela, une silence obstiné, après avoir parlé f amplement de la création du Ciel et de la Terre, des choses
qui les ornent et qui y sont contenues ? Remarquons- ici que Moïse dit que Dieu ordonna que plusieurs
choses fussent faites, comme le jour, la lumière, le firmament ; qu’il en fit plusieurs lui-même, comme le
Ciel, la Terre, le Soleil, la Lune ; et qu’il sépara celles qui existaient déjà, comme l’eau et l’aride.
D’ailleurs Moïse n’a osé rien écrire ni sur la nature ni sur la création de l’esprit. Il s’est contenté de dire
vaguement, qu’il était porté sur les eaux. Mais cet Esprit, porté sur les eaux, était-il créé, était-il incréé ?
Comme il est évident que Moïse n’a point assez examiné et expliqué les choses qui concernent le Créateur
et la création de ce monde ; je comparerai les différents sentiments des Hébreux et de nos Pères sur ce
sujet. Moïse dit que le Créateur du monde choisit pour son Peuple la nation des Hébreux, qu’il eut pour
elle toute la prédilection possible, qu’il en prit un soin particulier, et qu’il négligea pour elle tous les autres
Peuples de la Terre. Moïse, en effet, ne dit pas un seul mot pour expliquer comment les autres nations ont
été protégées et conservées par le Créateur, et par quels Dieux elles ont été gouvernées : il semble ne leur
avoir accordé d’autre bienfait de l’Être suprême, que de pouvoir jouir de la lumière du soleil et de celle de
la lune. C’est ce que nous observerons bientôt. Venons actuellement aux Israélites et aux Juifs, les seuls
hommes, à ce qu’il dit, aimés de Dieu. Les Prophètes ont tenu, à ce sujet, le même langage que Moïse.
Jésus de Nazareth les a imités ; et Paul, cet homme qui a été le plus grand des imposteurs, et le plus
indigne des fourbes, a suivi cet exemple. Voici donc comment parle Moïse. Tu diras à Pharaon, Israël mon
fils premier né...... J’ai dit renvoie mon Peuple, afin qu’il me serve ; mais tu n’as pas voulu le renvoyer......
Et ils lui dirent : Le Dieu des Hébreux nous a appelés, nous partirons pour le désert, et nous ferons un
chemin de trois jours, pour que nous sacrifions à notre Dieu...... Le Seigneur le Dieu des Hébreux m’a
envoyé auprès de toi, disant : Renvoie mon Peuple pour qu’il serve dans le désert.

Moïse et Jésus n’ont pas été les seuls qui disent que Dieu dès le commencement, avait pris un soin tout
particulier des Juifs, et que leur sort avait été toujours fort heureux. Il paraît que c’est là le sentiment de
Paul, quoique cet homme ait toujours été vacillant dans ses opinions, et qu’il en ait changé si souvent sur
le dogme de la nature de Dieu ; tantôt soutenant que les Juifs avaient eu seuls l’héritage de Dieu, et tantôt
assurant que les Grecs y avaient eu part ; comme lorsqu’il dit : Est-ce qu’il était seulement le Dieu des
Hébreux, ou l’était-il aussi des nations ? certainement il l’était des nations. Il est donc naturel de demander
à Paul, pourquoi, si Dieu a été non seulement le Dieu des Juifs, mais aussi celui des autres Peuples ; il a
comblé les Juifs de biens et de grâces ; il leur a donné Moïse, la Loi, les Prophètes ; il a fait en leur faveur
plusieurs miracles, et même des prodiges qui paraissent fabuleux. Entendez les Juifs, ils disent : L’homme
a mangé le pain des Anges. Enfin Dieu a envoyé aux Juifs Jésus qui ne fut pour les autres nations, ni un
Prophète, ni un Docteur, ni même un Prédicateur de cette grâce divine et future à laquelle à la fin ils
devaient avoir part. Mais avant ce temps il se passa plusieurs milliers d’années, où les nations furent
plongées dans la plus grande ignorance, rendant, selon les Juifs, un culte criminel au simulacres des
Dieux. Toutes les nations qui font situées sur la terre depuis l’orient à l’occident, et depuis le midi
jusqu’au septentrion, excepté un petit peuple habitant depuis deux mille ans, une partie de la Palestine,
furent donc abandonnées de Dieu. Mais comment est-il possible, si ce Dieu est le nôtre comme le vôtre,
s’il a créé également toutes les nations ; qu’il les ait si fort méprisées,et qu’il ait négligé tous les peuples
de la terre ? Quand même nous conviendrions avec vous, que le Dieu de toutes les nations a eu une
préférence marquée pour la vôtre, et un mépris pour toutes les autres ; ne s’ensuivra-t-il pas de là, que
Dieu est envieux, qu’il est partial ? or comment Dieu peut-il être sujet à l’envie, à la partialité, et punir,
comme vous le dites, les péchés des Pères sur les enfants innocents ? Est-il rien de si contraire à la nature
divine, nécessairement bonne par son essence ?
Après avoir examiné l’opinion des Juifs, sur la bonté de Dieu envers les hommes, voyons quelle est celle
des Grecs. Nous disons que le Dieu suprême, le Dieu Créateur est le Roi et le Père commun de tous les
hommes ; qu’il a distribué toutes les nations à des Dieux, à qui il en a commis le soin particulier ; et qui
les gouvernent de la manière qui leur est la meilleure et la plus convenable : car dans le Dieu suprême,
dans le Père, toutes les choses font parfaites et unes : mais les Dieux créés agissent, dans les particulières
qui leur font commises, d’une manière différente. Ainsi Mars gouverne les guerres dans les nations ;
Minerve leur distribue et leur inspire la prudence ; Mercure les instruit plutôt de ce qui orne leur esprit ;
que de ce qui peut les rendre audacieuses. Les Peuples suivent les impressions, et les notions qui leur sont
données par les Dieux qui les gouvernent. Si l’expérience ne prouve pas ce que nous disons, nous
consentons que nos opinions soient regardées comme des fables, et les vôtres comme des vérités. Mais si
une expérience toujours uniforme et toujours certaine, a vérifié nos sentiments, et montré la fausseté des
vôtres, auxquels elle n’a jamais répondu ; pourquoi conservez-vous une croyance aussi fausse que l’est la
vôtre ? Apprenez-nous, s’il est possible, comment les Gaulois et les Germains sont audacieux, les Grecs et
les Romains policés et humains, cependant courageux et belliqueux ? les Égyptiens fort ingénieux et
spirituels ? les Syriens, peu propres aux armes, fort prudents, rusés, dociles ? S’il n’y a pas une cause et
une raison de la diversité des mœurs et des inclinations de ces nations, et qu’elle soit produite par le
hasard, il faut nécessairement en conclure qu’aucune providence ne gouverne le monde. Mais si cette
diversité si marquée est toujours la même, et est produite par une cause ; qu’on m’apprenne d’où elle
vient, si c’est directement par le Dieu suprême, ou par les Dieux à qui il a confié le soin des nations.

Il est constant qu’il y a des lois établies chez tous les hommes, qui s’accordent parfaitement aux notions et
aux usages de ces mêmes hommes. Ces lois sont humaines et douces chez les Peuples qui font portés à la
douceur : elles font dures et même cruelles chez ceux dont les mœurs font féroces. Les différents
Législateurs, dans les instructions qu’ils ont données aux nations, se sont conformés à leurs idées ; ils ont
fort peu ajouté et changé à leurs principales coutumes. C’est pourquoi les Scythes regardèrent Anacharfis
comme un insensé, parce qu’il avait voulu introduire des lois contraires à leurs mœurs. La façon de penser
des différentes nations ne peut jamais être changée entièrement. L’on trouvera fort peu de peuples situés à
l’occident, qui cultivent la philosophie et la géométrie, et qui même soient propres à ce genre d’étude ;
quoique l’empire Romain ait étendu si loin ses conquêtes. Si quelques-uns des hommes les plus spirituels
de ces nations font parvenus sans étude, a acquérir le talent de s’énoncer avec clarté, et avec quelque
grâce ; c’est à la simple force de leur génie qu’ils en font redevables. D’où vient donc la différence
éternelle des mœurs, des usages, des idées des nations ; si ce n’est de la volonté des Dieux, à qui leur
conduite a été confiée par le Dieu suprême ?

Venons actuellement à la variété des langues, et voyons combien est fabuleuse la cause que Moïse lui
donne. Il dit que les fils des hommes, ayant multiplié, voulurent faire une ville, et bâtir en milieu une
grande tour : Dieu dit alors qu’il descendrait, et qu’il confondrait leur langage. Pour qu’on ne me
soupçonne pas d’altérer les paroles de Moïse, je les rapporterai ici. Ils dirent (les hommes) venez,
bâtissons une ville et une tour, dont le sommet aille jusqu’au Ciel ; et acquérons nous de la réputation
avant que nous soyons dispersés sur la surface de la terre. Et le Seigneur descendit pour voir la ville et la
tour que les fils des hommes avaient bâties : et le Seigneur dit : voici, ce n’est qu’un même peuple, ils ont
un même langage, et ils commencent à travailler ; et maintenant rien ne les empêchera d’exécuter ce qu’ils
ont projette : Or ça descendons et confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent pas le langage l’un de
l’autre. Ainsi le Seigneur les dispersa de là par toute la terre, et ils cessèrent de bâtir leur ville.
Voila les contes fabuleux, auxquels vous voulez que nous ajoutions foi : et vous refusez de croire ce que
dit Homère des Aloïdes, qui mirent trois montagnes l’une sur l’autre pour se faire un chemin jusqu’au
Ciel. Je sais que l’une et l’autre de ces histoires sont également fabuleuses : mais puisque vous admettez la
vérité de la première, pourquoi refusez-vous de croire à la seconde ? ces contes font également ridicules :
Je pense qu’on ne doit pas ajouter plus de foi aux uns qu’aux autres ; je crois même que ces fables ne
doivent pas être proposées comme des vérités à des hommes ignorants. Comment peut-on espérer de leur
persuader, que tous les hommes habitant dans une contrée, et se servant de la même langue, n’aient pas
senti l’impossibilité de trouver, dans ce qu’ils ôteraient de la terre, assez de matériaux pour élever un
bâtiment qui allât jusqu’au Ciel ? il faudrait employer tout ce que les différents côtés de la terre
contiennent de solide, pour pouvoir parvenir jusqu’à l’orbe de la lune. D’ailleurs quelle étendue les
fondements, et les premiers étages d’un semblable édifice ne demanderaient-ils pas ? Mais supposons que
tous les hommes de l’Univers se réunissant ensemble, et parlant la même langue, eussent voulu épuiser la
terre de tous les côtés, et en employer toute la matière pour élever un bâtiment ; quand est-ce que ces
hommes auraient pu parvenir au Ciel, quand même l’ouvrage qu’ils entreprenaient, eut été de la
construction la plus simple ? Comment donc pouvez-vous débiter et croire une fable aussi puérile, et
comment pouvez-vous vous attribuer la connaissance de Dieu ; vous qui dites qu’il fit naître la confusion
des langues, parce qu’il craignit les hommes ? Peut-on avoir une idée plus absurde de la Divinité !

Mais arrêtons-nous encore quelque temps sur ce que Moïse dit de la confusion des langues. Il l’attribue à
ce que Dieu craignit que les hommes, parlant un même langage, ne vinssent l’attaquer jusques dans le
Ciel. Il en descendit donc apparemment pour venir sur la terre : car où pouvait-il descendre ailleurs ?
C’était mal prendre ses précautions : puisqu’il craignit que les hommes ne l’attaquassent dans le Ciel, à
plus forte raison devait-il les appréhender sur la terre. A l’occasion de cette confusion des langues, Moïse
ni aucun autre Prophète n’a parlé de la cause de la différence des mœurs et des lois des hommes, quoiqu’il
y ait encore plus d’opposition et de contrariété dans les mœurs et dans les lois des nations, que dans leur
langage. Quel est le Grec qui ne regarde comme un crime de connaître charnellement sa mère, sa fille, et
même sa sœur ? Les Perses pensent différemment ; ces incestes ne font point criminels chez eux. Il n’est
pas nécessaire pour faire sentir la diversité des mœurs, que je montre combien les Germains aiment la
liberté, avec quelle impatience ils sont soumis à une domination étrangère ; les Syriens, les Perles, les
Parthes sont, au contraire, doux, paisibles, ainsi que toutes les autres nations qui font à l’orient et au midi.
Si cette contrariété de mœurs, de lois, chez les différents peuples, n’est que la suite du hasard ; pourquoi
ces mêmes peuples, qui ne peuvent rien attendre de mieux de l’Être Suprême, honorent- ils et adorent- ils
un Être dont la providence ne s’étend point sur eux ? Car celui qui ne prend aucun soin du genre de vie,
des mœurs, des coutumes, des règlements, des lois, et de tout ce qui concerne l’état civil des hommes ; ne
saurait exiger un culte de ces mêmes hommes qu’il abandonne au hasard, et aux âmes desquels il ne prend
aucune part. Voyez combien votre opinion est ridicule dans les biens qui concernent les hommes :
observons ici que ceux qui regardent l’esprit, font bien au dessus de ceux du corps. Si donc l’Être Suprême
a méprisé le bonheur de nos âmes, n’a pris aucune part à ce qui pouvait rentre notre état heureux, ne nous
a jamais envoyé, pour nous instruire, des Docteurs, des Législateurs ; mais s’est contenté d’avoir soin des
Hébreux, de les faire instruire par Moïse et par les Prophètes ; de quelle espèce de grâce pouvons-nous le
remercier ? Loin qu’un sentiment aussi injurieux à la Divinité Suprême, soit véritable, voyez combien
nous lui devons de bienfaits qui vous font inconnus. Elle nous a donné des Dieux et des Protecteurs qui ne
font point inférieurs à celui que les Juifs ont adoré dès le commencement, et que Moïse dit n’avoir eu
d’autre soin que celui des Hébreux.
La marque évidente que le Créateur de l’Univers a connu que nous avions de lui une notion plus exacte et
plus conforme à sa nature, que n’en avaient les Juifs ; c’est qu’il nous a comblés de biens, qu’il nous a
donné en abondance ceux de l’esprit et ceux du corps, comme nous le verrons dans peu. Il nous a envoyé
plusieurs Législateurs, dont les moindres n’étaient pas inférieurs à Moïse ; et les autres lui étaient bien
supérieurs.

S’il n’est pas vrai que l’Être Suprême a donné le gouvernement particulier de chaque nation à un Dieu, à
un Génie qui régit et protégé un certain nombre d’êtres animés qui sont commis à sa garde, aux mœurs et
aux lois desquels il prend part ; qu’on nous apprenne d’où viennent, dans les lois et les mœurs des
hommes, les différences qui s’y trouvent. Répondre que cela se fait par la volonté de Dieu, c’est ne nous
appendre rien. Il ne suffit pas d’écrire dans un Livre : Dieu a dit, et les choses ont été faites ; car il faut
voir, si ces choses qu’on dit avoir été faites par la volonté de Dieu, ne sont pas, contraires à l’essence des
choses : auquel cas elles ne peuvent avoir été faites par la volonté de Dieu, qui ne peut, changer l’essence
des choses. Je m’expliquerai plus clairement. Par exemple, Dieu commanda que le feu s’élevât, et que la
terre fût au dessous. Il fallait donc que le feu fût plus léger et la terre plus pesante. Il en est ainsi de toutes
les choses. Dieu ne saurait faire que l’eau fût du feu, et le feu de l’eau en même temps ; parce que
l’essence de ces éléments ne peut permettre ce changement, même par le pouvoir divin. Il en est de même
des essences divines que des mortelles : elles ne peuvent être changées. D’ailleurs il est contraire à l’idée
que nous avons de Dieu, de dire qu’il exécute des choses qu’il fait être contraires à l’ordre, et qu’il veut
détruire ce qui est bien selon sa nature. Les hommes peuvent penser d’une manière aussi peu juste, parce
qu’étant nés mortels, ils font faibles, sujets aux passions et portés au changement. Mais Dieu étant éternel,
immuable, ce qu’il a ordonné doit l’être aussi. Toutes les choses qui existent sont produites par leur
nature, et conformes à cette même nature. Comment est-ce que la nature pourrait donc agir contre le
pouvoir divin, et s’éloigner de l’ordre, dans lequel elle doit être nécessairement ? Si Dieu donc avait voulu
que non seulement les langues des nations, mais leurs mœurs et leurs lois fussent confondues, et changées
tout à coup ; cela étant contraire à l’essence des choses, il n’aurait pu le faire par sa seule volonté ; il aurait
fallu qu’il eût agi selon l’essence des choses : or il ne pouvoir changer les différentes natures des êtres, qui
s’opposaient invinciblement à ce changement subit. Ces différentes natures s’aperçoivent non seulement
dans les esprits, mais encore dans les corps des hommes nés dans différentes nations. Combien les
Germains et les Scythes ne sont-ils pas entièrement différents des Africains et des Éthiopiens ? Peut-on
attribuer une aussi grande différence au simple ordre qui confondit les langues ; et n’est-il pas plus
raisonnable d’en chercher l’origine dans l’air, dans la nature du climat, dans l’aspect du Ciel, et chez les
Dieux qui gouvernent ces hommes dans des climats opposés l’un à l’autre ?

Il est évident que Moïse a connu cette vérité ; mais il a cherché à la déguiser et à l’obscurcir. C’est ce
qu’on voit clairement, si l’on fait attention qu’il a attribué la division des langues, non à un seul Dieu,
mais à plusieurs. Il ne dit pas que Dieu descendit seul ou accompagné d’un autre ; il écrit, qu’ils
descendirent plusieurs. Il est donc certain qu’il a cru que ceux qui descendirent avec Dieu étaient d’autres
Dieux. N’est-il pas naturel de penser que s’ils se trouvèrent à la confusion des langues, et s’ils en furent la
cause, ils furent aussi celle de la diversité des mœurs et des lois des nations, lors de leurs dispersion.
Pour réduire en peu de mots ce dont je viens de parler amplement, je dis que si le Dieu de Moïse est le
Dieu Suprême, le Créateur du monde ; nous l’avons mieux connu que le Législateur Hébreu, nous qui le
regardons comme le Père et le Roi de l’Univers dont il a été le Créateur.
Nous ne croyons pas que parmi les Dieux qu’il a donnés aux peuples, et auxquels il en a confié le soin, il
ait favorisé l’un beaucoup plus que l’autre. Mais quand même Dieu en aurait favorisé un, et lui aurait
attribué le gouvernement de l’Univers ; il faudrait croire que c’est à un de ceux qu’il nous a donnés, qu’il a
accordé cet avantage. N’est-il pas plus naturel d’adorer à la place du Dieu Suprême, celui qu’il aurait
chargé de la domination de tout l’Univers ; que celui au quel il n’aurait confié le soin que d’une très petite
partie de ce même Univers ?
Les Juifs vantent beaucoup les lois de leur Décalogue. Tu ne voleras point. Tu ne tueras pas. Tu ne rendras
par de faux témoignages. Ne voilà-t-il pas des lois bien admirables, et auxquelles il a fallu beaucoup
penser pour les établir ! Plaçons ici les autres préceptes du Décalogue, que Moïse assure avoir été dictés
par Dieu même. Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai retiré de la terre d’Égypte. Tu n’auras point d’autre
Dieu que moi. Tu ne te feras pas des simulacres. En voici la raison. Je suis le Seigneur ton Dieu ; qui punis
les péchés des Pères sur les Enfants ; car je suis un Dieu jaloux. Tu ne prendras pas mon nom en vain.
Souviens-toi du jour du Sabbat. Honore ton Père et ta Mère. Ne commets par d’adultère. Ne tue point. Ne
rends pas de faux témoignage, et ne désire pas le bien de ton prochain. Quelle est la nation qui connaisse
les Dieux, et qui ne suive pas tous ces préceptes, si l’on en excepte ces deux, souviens toi du Sabbat, et
n’adore pas les autres Dieux ? Il y a des peines ordonnées par tous les peuples contre ceux qui violent ces
lois. Chez certaines Nations, ces peines sont plus sévères que chez les Juifs ; chez d’autres elles font les
mêmes que parmi les Hébreux : quelques Peuples en ont établies de plus humaines.

Mais considérons ce passage : Tu n’adoreras point les Dieux des autres nations. Ce discours est indigne de
l’Être Suprême, qui devient, selon Moïse, un Dieu jaloux. Aussi cet Hébreu dit-il, dans un autre endroit,
Nôtre Dieu est un feu dévorant. Je vous demande si un homme jaloux et envieux ne vous paraît pas digne
de blâme ? comment pouvez-vous donc croire que Dieu soit susceptible de haine et de jalousie, lui qui est
la souveraine perfection ? est-il convenable de parler aussi mal de la nature, de l’essence de Dieu ; de
mentir aussi manifestement ? Montrons plus clairement l’absurdité de vos opinions. Si Dieu est jaloux, il
s’ensuit nécessairement que les autres Dieux sont adorés malgré lui : cependant ils le sont par toutes les
autres nations. Or pour contenter sa jalousie, pourquoi n’a-t-il pas empêché, que les hommes ne rendissent
un culte à d’autre Dieu qu’à lui ? En agissant ainsi, ou il a manqué de pouvoir, ou au commencement il n’a
pas voulu défendre le culte des autres Dieux ; il l’a toléré et même permis. La première des ces
propositions est impie ; car qui peut borner la puissance de Dieu ? La seconde soumet Dieu à toutes les
faiblesses humaines : il permet une chose, et la défend ensuite par jalousie ; il souffre pendant longtemps
qui toutes les nations tombent dans l’erreur. N’est-ce pas agir comme les hommes les moins louables, que
de permettre le mal pouvant l’empêcher ? Cessez de soutenir des erreurs qui vous rendent odieux à tous
les gens qui pensent.

Allons plus avant. Si Dieu veut être seul adoré, pourquoi, Galiléens, adorez-vous ce prétendu fils que vous
lui donnez, qu’il ne connut jamais, et dont il n’a aucune idée ? Je ne fais par quelle raison vous vous
efforcez de lui donner un substitut, et de mettre un autre à sa place.
Il n’est aucun mortel aussi sujet à la violence des passions, que le Dieu des Hébreux. Il se livre sans cesse
à l’indignation, à la colère, à la fureur : il passe dans un moment d’un parti à l’autre. Ceux qui parmi vous,
Galiléens, ont lu le Livre auquel les Hébreux donnent le nom de Nombres, connaissent la vérité de ce que
je dis. Après que l’homme, qui avait amené une Madianite qu’il aimait, eut été tué lui et cette femme par
un coup de javeline, Dieu dit à Moïse : Phinée fils d’Éléazar, fils d’Aaron le Sacrificateur, a détourné ma
colère de dessus les Enfants d’Israël , parce qu’il a été animé de mon zèle au milieu d’eux, et je n’ai point
consumé et réduit en cendres les enfants d’Israël par mon ardeur. Peut-on voir une cause plus légère, que
celle pour laquelle l'Écrivain Hébreu représente l’Être Suprême livré à la plus terrible colère ? et que peut-
on dire de plus absurde et de plus contraire à la nature de Dieu ? Si dix hommes, quinze si l’on veut,
mettons en cent, allons plus avant, mille ont désobéi aux ordres de Dieu ; faut-il pour punir dix hommes et
même mille, en faire périr vingt quatre mille, comme il arriva dans cette occasion ? Combien n’est-il pas
plus conforme à la nature de Dieu, de sauver un coupable avec mille innocents, que de perdre un coupable
en perdant mille innocents ? Le Dieu de Moïse, que cet Hébreu appelle le Créateur du Ciel et de la Terre,
se livre à de si grands excès de colère, qu’il a voulu plusieurs fois détruire entièrement la nation des Juifs,
cette nation qui lui était si chère. Si la violence d’un génie, si celle d’un simple héros peut être funeste à
tant de villes, qu’arriverait-il donc aux démons, aux anges, à tous les hommes sous un Dieu aussi violent
et aussi jaloux que celui de Moïse ?

Comparons maintenant, non Moïse, mais le Dieu de Moïse, à Lycurgue qui fut un Législateur sage, à
Solon qui fût doux et clément, aux Romains qui usèrent de tant de bonté et de tant d’équité envers les
criminels.
Apprenez, Galiléens, combien nos lois et nos mœurs font préférables aux vôtres. Nos Législateurs et nos
Philosophes nous ordonnent d’imiter les Dieux, autant que nous pouvons ; ils nous prescrivent, pour
parvenir à cette imitation, de contempler et d’étudier la nature des choses. C’est dans la contemplation,
dans le recueillement, et les réflexions de l’âme sur elle-même, que l’on peut acquérir les vertus qui nous
approchent des Dieux, et nous rendent, pour ainsi dire, semblables à eux. Mais qu’apprend chez les
Hébreux l’imitation de leur Dieu ? elle enseigne aux hommes à se livrer à la fureur, à la colère, et à la
jalousie la plus cruelle. Phinée, dit le Dieu des Hébreux, a apaisé ma fureur, parce qu’il a été animé de
mon zèle contre les Enfants d’Israël. Ainsi le Dieu des Hébreux cesse d’être en colère, s’il trouve
quelqu’un qui partage son indignation et son chagrin. Moïse parle de cette manière en plusieurs endroits
de ses Écrits.

Nous pouvons prouver évidemment, que l’Être Suprême ne s’en est pas tenu à prendre soin des Hébreux,
mais que sa bonté et sa providence se font étendues sur toutes les autres nations ; elles ont même reçu plus
de grâces que les Juifs. Les Égyptiens ont eu beaucoup de Sages qui ont fleuri chez eux, et dont les noms
sont connus. Plusieurs de ces Sages ont succédé à Hermès : je parle de ce Hermès, qui fut le troisième de
ce nom qui vint en Égypte. Il y a eu chez les Chaldéens et chez les Assyriens un grand nombre de
philosophes depuis Annus et Belus ; et chez les Grecs une quantité considérable depuis Chiron, parmi
lesquels il y a eu des hommes éclairés, qui ont perfectionné les arts, et interprété les choses divines. Les
Hébreux se vantent ridiculement d’avoir tous ces grands hommes dans un seul. Mais David et Samson
méritent plutôt le mépris que l’estime des gens éclairés. Ils ont d’ailleurs été si médiocres dans l’art de la
guerre, et si peu comparables aux Grecs, qu’ils n’ont pu étendre leur domination au delà des bornes d’un
très petit pays.
Dieu a donné à d’autres nations, qu’à celle des Hébreux, la connaissance des sciences et de la philosophie.
L'Astronomie, ayant pris naissance chez les Babyloniens, à été perfectionnée par les Grecs ; la Géométrie,
inventée par les Égyptiens, pour faciliter la juste division des terres, a été poussée au point où elle est
aujourd’hui, par ces mêmes Grecs. Ils ont encore réduit en art, et fait une science utile des nombres, dont
la connaissance avait commencé chez les Phéniciens. Les Grecs se servirent ensuite de la Géométrie, de
l’Astronomie, de la connaissance des nombres, pour former un troisième art. Après avoir joint
l’Astronomie à la Géométrie, et la propriété des nombres à ces deux sciences, ils y unirent la modulation,
formèrent leur musique, la rendirent mélodieuse, harmonieuse, capable de flatter l’oreille par les accords
et par la juste proportion des sons.
Continuerai-je de parler des différentes sciences qui ont fleuri dans toutes les nations ; ou bien ferai-je
mention des hommes, qui s’y sont distingués par leurs lumières et par leur probité ? Platon, Socrate,
Aristide, Cimon, Thalès, Lycurgue, Agésilas, Archidamus ; enfin, pour le dire en un mot, les Grecs ont eu
un peuple de Philosophes, de grands Capitaines, de Législateurs, d’habiles artistes ; et même les Généraux
d’armée, qui parmi eux ont été regardés comme les plus cruels et les plus scélérats, ont agi, envers ceux
qui les avaient offensés, avec beaucoup plus de douceur et de clémence, que Moïse à l’égard de ceux de
qui il n’avait reçu aucune offense.

De quel règne glorieux et utile aux hommes vous parlerai-je ? sera-ce de celui de Persée, d’Éaque, ou de
Minos Roi de Crète ? ce dernier purgea la mer des Pirates, après avoir mis les barbares en fuite, depuis la
Syrie jusqu’en Sicile. Il établit sa domination, non seulement sur toutes les villes, mais encore sur toutes
les côtes maritimes. Le même Minos, ayant associé ton frère à son Royaume, lui donna à gouverner une
partie de ses sujets. Minos établit des lois admirables, qui lui avaient été communiquées par Jupiter ; et
c’était selon ces lois que Rhadamante exerçait la justice.
Mais qu’a fait votre Jésus qui, après avoir séduit quelques Juifs des plus méprisables, est connu seulement
depuis trois cent ans ? pendant le cours de sa vie, il n’a rien exécuté, dont la mémoire soit digne de passer
à la postérité ; si ce n’est que l’on ne mette au nombre des grandes actions, qui ont fait le bonheur de
l’Univers, la guérison de quelques boiteux, et de quelques démoniaques des petits villages de Bethsaïda et
de Béthanie.

Après que Rome eut été fondée, elle soutint plusieurs guerres, se défendit contre les ennemis qui
l’environnaient, et en vainquit une grande partie : mais le péril étant augmenté, et par conséquent le
secours lui étant devenu plus nécessaire ; Jupiter lui donna Numa, qui fut un homme d’une vertu
admirable, qui se retirant souvent dans des lieux écartés, conversait avec les Dieux familièrement, et
recevait d’eux des avis très salutaires sur les lois qu’il établit, et sur le culte des choses religieuses.
Il paraît que Jupiter donna lui-même une partie de ces institutions divines à la ville de Rome, par des
inspirations à Numa, par la Sibille, et par ceux que nous appelions Devins. Un bouclier tomba du Ciel ; on
trouva une tête en creusant sur le mont Capitolin, d’où le Temple du grand Jupiter prit son nom. Mettrons-
nous ces bienfaits, et ces présents des Dieux au nombre des premiers, ou des féconds qu’ils font aux
nations ? Mais vous, Galiléens, les plus malheureux des mortels par vôtre prévention, lorsque vous refusez
d’adorer le bouclier tombé du Ciel, honoré depuis tant de siècles par vos ancêtres, comme un gage certain
de la gloire de Rome, et comme une marque de la protection directe de Jupiter et de Mars ; vous adorez le
bois d’une croix, vous en faites le signe sur votre front, et vous le placez dans le plus fréquenté de vos
appartements.
Doit-on haïr, ou plaindre et mépriser ceux, qui passent chez vous pour être les plus prudents, et qui
tombent cependant dans des erreurs si funestes ? ces insensés, après avoir abandonné le culte des Dieux
éternels, suivi par leurs Pères, prennent pour leur Dieu un homme mort chez les Juifs.
L’inspiration divine, que les Dieux envoient aux hommes, n’est le partage que de quelques-uns dont le
nombre est petit ; il est difficile d’avoir part à cet avantage, et le temps n’en peut être fixé. Ainsi les
Oracles, et les Prophéties non seulement n’ont plus lieu chez les Grecs, mais même chez les Égyptiens.
L’on voit des Oracles fameux cesser dans la révolution des temps : c’est pourquoi Jupiter, le protecteur et
le bienfaiteur des hommes, leur a donné l’observation des choses qui servent à la divination, afin qu’ils ne
soient pas entièrement privés de la société des Dieux, et qu’ils reçoivent, par la connaissance de cette
science, les choses qui leur sont nécessaires.

Peu s’en est fallu, que je n’aie oublié le plus grand des bienfaits de Jupiter et du Soleil : ce n’est pas sans
raison que j’ai différé d’en parler jusqu’à présent. Ce bienfait ne regarde pas les seuls Grecs, mais toutes
les nations qui y ont eu part. Jupiter ayant engendré Esculape, (ce font des vérités couvertes par la fable, et
que l’esprit peut seul connaître.) Ce Dieu de la Médecine fut vivifié dans le monde, par la fécondité du
Soleil. Un Dieu si salutaire aux hommes étant donc descendu du Ciel, sous la forme humaine, parut
d’abord à Épidaure ; ensuite il étendit une main secourable par toute la terre. D’abord Pergame se ressentit
des ses bienfaits, ensuite l’Ionie et Tarente : quelques temps après Rome, l’île de Cos, et les régions de la
Mer Égée. Enfin toutes les nations eurent part aux faveurs de ce Dieu, qui guérit également les maladies
de l’esprit, et celles du corps, détruit les vices du premier et les infirmités de second.
Les Hébreux peuvent-ils se vanter d’avoir reçu un pareil bienfait de l’Être Suprême ? Cependant,
Galiléens, vous nous avez quittés, et vous avez, pour ainsi dire, passé comme des transfuges auprès des
Hébreux. Du moins vous eussiez dû, après vous être joints à eux, écouter leurs discours ; vous ne seriez
pas actuellement aussi malheureux que vous l’êtes ; et quoique votre fort soit beaucoup plus mauvais, que
lorsque vous étiez parmi nous, on pourrait le regarder comme supportable, si après avoir abandonné les
Dieux, vous en eussiez du moins reconnu un, et n’eussiez pas adoré un simple homme comme vous faites
aujourd’hui. Il est vrai que vous auriez toujours été malheureux d’avoir embrassé une Loi remplie de
grossièreté et de barbarie, mais quant au culte que vous auriez, il serait bien plus pur et plus raisonnable,
que celui que vous professez : il vous est arrivé la même chose qu’aux sangsues, vous avez tiré le sang le
plus corrompu, et vous avez laissé le plus pur.
Vous n’avez point recherché ce qu’il y avait de bon chez les Hébreux ; vous n’avez été occupés qu’à
imiter leur mauvais caractère et leur fureur : comme eux vous détruisez les temples et les autels. Vous
égorgez non seulement ceux qui sont Chrétiens, auxquels vous donnez le nom d’hérétiques, parce qu’ils
ont des Dogmes différents de vôtres sur le Juif mis à mort par les Hébreux ; mais les opinions que vous
soutenez, sont des chimères que vous avez inventées. Car ni Jésus, ni Paul ne vous ont rien appris sur ce
sujet. La raison en est toute simple ; c’est qu’ils ne se sont jamais figuré que vous parvinssiez à ce degré
de puissance que vous avez atteint. C’était assez pour eux de pouvoir tromper quelques servantes, et
quelques pauvres domestiques ; de gagner quelques femmes et quelques hommes du peuple, comme
Cornelius et Sergius. Je consens de passer pour un imposteur, si parmi tous les hommes qui sous le règne
de Tibère et de Claude, ont embrassé le Christianisme, on peut en citer un qui ait été distingué ou par sa
naissance, ou par son mérite.
Je sens un mouvement qui paraît m’être inspiré, et qui m’oblige tout à coup, Galiléens, à vous demander,
pourquoi vous avez déserté les Temples de nos Dieux, pour vous sauver chez les Hébreux. Est-ce parce
que les Dieux ont donné à Rome l’Empire de l’Univers ; et que les Juifs, si l’on excepte un très court
intervalle, ont toujours été les esclaves de toutes les nations ? Considérons d’abord Abraham, il fut
étranger et voyageur dans un pays, dont il n’était pas citoyen. Jacob ne servit-il pas en Syrie, ensuite dans
la Palestine, et enfin dans sa vieillesse en Égypte ? Mais, dira-t-on, est-ce que Moïse ne fit pas sortir
d’Égypte les descendants de Jacob ; et ne les arracha-t-il pas de la maison de servitude ? à quoi servit aux
Juifs, quand ils furent dans la Palestine, leur délivrance d’Égypte ? est-ce que leur fortune en devint
meilleure ? elle changea aussi souvent que la couleur du Caméléon. Tantôt soumis à leurs Juges, tantôt à
des étrangers, ensuite à des Rois que leur Dieu ne leur accorda pas de bonne grâce ; force par leur
importunité, il consentit à leur donner des Souverains, les avertissant qu’ils seraient plus mal sous leurs
Rois, qu’ils ne l’avaient été auparavant. Cependant malgré cet avis ils cultivèrent, et habitèrent plus de
quatre cent ans leur pays. Ensuite ils furent esclaves des Tyriens, des Mèdes, des Perses, et ils sont les
nôtres aujourd’hui.

Ce Jésus que vous prêchez, O Galiléens ! fut un sujet de César. Si vous refusez d’en convenir, je vous le
prouverai bientôt, et même dés à présent. Ne dites-vous pas qu’il fut compris avec son Père et sa Mère,
dans le dénombrement sous Cyrénius ? Dites-moi, quel bien a-t-il fait après sa naissance, à ses
concitoyens ; et quelle utilité ils en ont retirée ? ils n’ont pas voulu croire en lui, et ont refusé de lui obéir.
Mais comment est-il arrivé que ce peuple, dont le cœur et l’esprit avaient la dureté de la pierre, ait obéi à
Moïse, et qu’il ait méprisé Jésus qui, selon vos discours, commandait aux Esprits, marchait sur la mer,
chassait les démons, et qui même, s’il faut vous en croire, avait fait le ciel et la terre ? Il est vrai qu’aucun
de ses Disciples n’a jamais osé dire rien qui concerne ce dernier article ; si ce n’est Jean, qui s’est même
expliqué là dessus d’une manière très obscure et très énigmatique : mais enfin convenons, qu’il a dit
clairement que Jésus avait fait le ciel et la terre. Avec tant de puissance, comment a-t-il pu faire ce que
Moïse avait exécuté ; et par quelle raison n’a-t-il pas opéré le salut de sa patrie, et changé les mauvaises
dispositions de ses concitoyens ?
Nous reviendrons dans la suite à cette question, lorsque nous examinerons les prodiges et les mensonges
dont les Évangiles sont remplis. Maintenant je vous demande quel est le plus avantageux, de jouir
perpétuellement de la liberté de commander à la plus grande partie de l’Univers, ou d’être esclave et
soumis à une puissance étrangère ?

Personne n’est assez insensé pour choisir ce dernier parti : car quel est l’homme assez stupide, pour aimer
mieux être vaincu que de vaincre à la guerre ? Ce que je dis, étant évident, montrez-moi chez les Juifs,
quelque Héros qui soit comparable à Alexandre et à César. Je sais que j’outrage ces grands hommes de les
comparer à des Juifs : mais je les ai nommés parce qu’ils sont très illustres. D’ailleurs, je n’ignore pas
qu’il y a des Généraux qui leur étant bien inférieurs, sont encore supérieurs aux Juifs les plus célèbres ; et
un seul de ces hommes est préférable à tous ceux que la nation des Hébreux à produits.
Passons de la guerre à la politique : nous verrons que les lois civiles, la forme des jugements,
l’administration des villes, les sciences et les arts n’eurent rien que de misérable et de barbare chez les
Hébreux ; quoique Eusèbe veut qu’ils aient connu la versification, et qu’ils n’aient pas ignoré la logique.
Quelle école de médecine les Hébreux ont-ils jamais eue semblable à celle d’Hippocrate, et à plusieurs
autres qui furent établies après la sienne ?
Mettons en parallèle le très sage Salomon avec Phocylide, avec Théognis, ou avec Isocrate : combien
l’Hébreu ne sera-t-il pas inférieur au Grec ? Si l’on compare les avis d’Isocrate avec les Proverbes de
Salomon, l’on verra aisément que le fils de Théodore l’emporte de beaucoup sur le Roi très sage. Mais,
dira-t-on, Salomon avait été instruit divinement dans le culte et la connaissance de son Dieu ; qu’importe ?
le même Salomon n’adore-t-il pas nos Dieux, trompé, à ce que disent les Hébreux, par une femme ? Ainsi
donc le très sage Salomon ne put vaincre la volupté ; mais les discours d’une femme vainquirent le très
sage Salomon. O grandeur de vertu ! O richesses de sagesse ! Galiléens, si Salomon s’est laissé vaincre
par une femme, ne l’appelez plus sage : si au contraire vous croyez qu’il a été véritablement sage, ne
pensez pas qu’il se soit laissé honteusement séduire. C’est par prudence, par sagesse, par l’ordre même de
son Dieu que vous croyez s’être révélé à lui, qu’il a honoré les autres Dieux. L’envie est une passion
indigne des hommes vertueux, à plus forte raison des Anges et des Dieux. Quant à vous, Galiléens, vous
êtes fortement attachés à un culte particulier : c’est là une vaine ambition, et une gloire ridicule dont les
Dieux ne font pas susceptibles.

Pourquoi étudiez vous dans les écoles des Grecs, si vous trouvez toutes les sciences abondamment dans
vos Écritures ? Il est plus nécessaire que vous éloigniez ceux qui sont de votre religion, des Écoles de nos
Philosophes, que des sacrifices et des viandes offertes aux Dieux : car votre Paul dit : celui qui mange ne
blesse point. Mais, dites-vous, la conscience de votre frère qui vous voit participer aux sacrifices, est
offensée ; O les plus sages des hommes ! pourquoi la conscience de votre frère n’est-elle par offensée
d’une chose bien plus dangereuse pour votre Religion ? car par la fréquentation des écoles de nos maîtres
et de nos Philosophes, quiconque est né d’une condition honorable parmi vous, abandonne bientôt vos
impiétés. Il vous est donc plus utile d’éloigner les hommes des sciences des Grecs, que des victimes. Vous
n’ignorez pas d’ailleurs, combien nos instructions sont préférables aux vôtres, pour acquérir la vertu et la
prudence. Personne ne devient sage et meilleur dans vos écoles, et n’en rapporte aucune utilité : dans les
nôtres, les tempéraments les plus vicieux, et les caractères les plus mauvais sont rendus bons ; malgré les
oppositions que peuvent apporter à cet heureux changement la pesanteur de l’âme, et le peu d’étendue de
l’esprit. S’il se rencontre dans nos écoles une personne d’un génie heureux, il paraît bientôt comme un
présent que les Dieux font aux hommes pour leur instruction ; soit par l’étendue de ses lumières, soit par
les préceptes qu’il donne, soit en mettant en fuite les ennemis de sa patrie, soit en parcourant la terre pour
être utile au genre humain, et devenant par là égal aux plus grands héros.... Nous avons des marques
évidentes de cette vérité. Il n’en est pas de même parmi vos enfants, et surtout parmi ceux que vous
choisissez, pour s’appliquer à l’étude de vos Écritures. Lorsqu’ils ont atteint un certain âge, ils sont un peu
au dessus des Esclaves. Vous pensez, quand je vous parle ainsi, que je m’éloigne de la raison : cependant
vous en êtes vous-même si privés, et votre folie est si grande, que vous prenez pour des instructions
divines, celles qui ne rendent personne meilleur, qui ne fervent ni à la prudence, ni à la vertu, ni au
courage : et lorsque vous voyez des gens qui possèdent ces vertus, vous les attribuez aux instructions de
Satan, et à celles de ceux que vous dites l’adorer.
Esculape guérit nos corps, les Muses instruisent notre âme. Apollon et Mercure nous procurent le même
avantage. Mars et Bellone sont nos compagnons et nos aides dans la guerre : Vulcain nous instruit de tout
ce qui a rapport aux arts. Jupiter, et Pallas, cette Vierge née sans Mère, règlent toutes ces choses. Voyez
donc par combien d’avantages nous sommes supérieurs : par les conseils, par la sagesse, par les arts, soit
que vous considériez ceux qui ont rapport à nos besoins, soit que vous fassiez attention à ceux qui sont
simplement une imitation de la belle nature, comme la Sculpture, la Peinture : ajoutons à ces arts
l’économie, et la médecine qui venant d’Esculape s’est répandue par toute la terre, et y a apporté de
grandes commodités, dont ce Dieu nous fait jouir. C’est lui qui m’a guéri de plusieurs maladies, et qui m’a
appris les remèdes qui étaient propres à leur guérison : Jupiter en est le témoin. Si nous sommes donc
mieux avantagés que vous des dons de l’âme et du corps, pourquoi, en abandonnant toutes ces qualités si
utiles, avez-vous embrassé des Dogmes qui vous en éloignent ?
Vos opinions sont contraires à celles des Hébreux, et à la Loi qu’ils disent leur avoir été donnée par Dieu.
Après avoir abandonné la croyance de vos pères, vous avez voulu suivre les écrits des Prophètes, et vous
êtes plus éloignés aujourd’hui de leurs sentiments que des nôtres. Si quelqu’un examine avec attention
votre religion, il trouvera que vos impiétés viennent en partie de la férocité et de l’insolence des Juifs, et
en partie de l’indifférence et de la confusion des Gentils. Vous avez pris des Hébreux et des autres
peuples, ce qu’ils avaient de plus mauvais, au lieu de vous approprier ce qu’ils avaient de bon. De ce
mélange de vices, vous en avez formé votre croyance. Les Hébreux ont plusieurs lois, plusieurs usages, et
plusieurs préceptes utiles pour la conduite de la vie. Leur Législateur s’était contenté d’ordonner de ne
rendre aucun hommage aux Dieux étrangers, et d’adorer le seul Dieu, dont la portion est son peuple, et
Jacob le lot de son héritage. A ce premier précepte, Moïse en ajoute un second : Vous ne maudirez point
les Dieux : mais les Hébreux dans la suite voulant, par un crime et une audace détestable, détruire les
religions de toutes les autres nations, tirèrent du Dogme d’honorer un seul Dieu, la pernicieuse
conséquence, qu’il fallait maudire les autres. Vous avez adopté ce principe cruel, et vous vous en êtes
servi pour vous élever contre tous les Dieux, et pour abandonner le culte de vos Pères, dont vous n’avez
retenu que la liberté de manger de toutes fortes de viandes. S’il faut que je vous dise ce que je pense, vous
vous êtes efforcés de vous couvrir de confusion : vous avez choisi parmi les Dogmes que vous avez pris,
ce qui convient également aux gens méprisables de toutes les nations : vous avez pensé devoir conserver,
dans votre genre de vie, ce qui est conforme à celui des cabaretiers, des publicains, des baladins, et de
cette espèce d’hommes qui leur ressemblent.

Ce n’est pas aux seuls Chrétiens, qui vivent aujourd’hui, à qui l’on peut faire ces reproches : ils
conviennent également aux premiers, à ceux même qui avaient été instruits par Paul. Cela paraît évident
par ce qu’il leur écrivait ; car je ne crois pas, que Paul eût été assez impudent pour reprocher, dans ses
lettres, des crimes à ses Disciples ; dont ils n’avaient pas été coupables. S’il leur eût écrit des louanges, et
qu’elles eussent été fausses, il aurait pu en avoir honte, et cependant tâcher, en dissimulant, d’éviter le
soupçon de flatterie et de bassesse ; mais voici ce qu’il leur mandait sur leurs vices. Ne tombez pas dans
l’erreur : les idolâtres, les adultères, les paillards, ceux qui couchent avec les garçons, les voleurs, les
avares, les ivrognes, les querelleurs, ne posséderont pas le Royaume des Cieux. Vous n’ignorez pas, mes
frères, que vous aviez autrefois tous ces vices ; mais vous avez été plongés dans l’eau, et vous avez été
sanctifiés au nom de Jésus Christ. Il est évident, que Paul dit à ses Disciples, qu’ils avaient eu les vices
dont il parle, mais qu’ils avaient été absous et purifiés par une eau, qui a la vertu de nettoyer, de purger, et
qui pénètre jusqu’à l’âme.
Cependant l’eau du baptême n’ôte point la lèpre, les dartres, ne détruit pas les mauvaises tumeurs, ne
guérit ni la goutte ni la dysenterie, ne produit enfin, aucun effet sur les grandes et les petites maladies du
corps ; mais elle détruit l’adultère, les rapines, et nettoie l’âme de tous ses vices.
Les Chrétiens soutiennent qu’ils ont raison de s’être séparés des Juifs : Ils prétendent être aujourd’hui les
vrais Israélites, les seuls qui croient à Moïse, et aux Prophètes qui lui ont succédé dans la Judée. Voyons
donc en quoi ils sont d’accord avec ces Prophètes : commençons d’abord par Moïse, qu’ils prétendent
avoir prédit la naissance de Jésus. Cet Hébreu dit, non pas une seule fois, mais deux, mais trois, mais
plusieurs, qu’on ne doit adorer qu’un Dieu, qu’il appelle le Dieu Suprême ; il ne fait jamais mention d’un
second Dieu Suprême : Il parle des anges, des puissances célestes, des Dieux des nations : il regarde
toujours le Dieu Suprême comme le Dieu unique : il ne pensa jamais qu’il y en eût un second qui lui fût
semblable, ou qui lui fût inégal, comme le croient les Chrétiens. Si vous trouvez quelque chose de pareil
dans Moïse, que ne le dites-vous ; vous n’avez rien à répondre sur cet article : c’est même sans fondement
que vous attribuez au fils de Marie, ces paroles ; Le Seigneur, votre Dieu, vous suscitera un Prophète tel
que moi, dans vos frères et vous l’écouterez. Cependant, pour abréger la dispute, je veux bien convenir
que ce passage regarde Jésus. Voyez que Moïse dit qu’il sera semblable à lui, et non pas à Dieu ; qu’il sera
pris parmi les hommes, et non pas chez Dieu. Voici encore un autre passage, dont vous vous efforcez de
vous servir : Le Prince ne manquera point dans Juda et le chef d’entre ses jambes ; cela ne peut être
attribué à Jésus, mais au Royaume de David qui finit sous le Roi Zédéchias. D’ailleurs l’Écriture, dans ce
passage que vous citez, est certainement interpolée, et l’on y lit le texte de deux manières différentes : le
prince ne manquera pas dans Judas, et le chef d’entre ses jambes, jusques à ce que les choses, qui lui ont
été réservées, arrivent ; mais vous avez mis à la place de ces dernières paroles, jusques à ce que qui a été
réservé arrive. Cependant de quelque manière que vous lisiez ce passage, il est manifeste qu’il n’y a rien-
là qui regarde Jésus, et qui puisse lui convenir : il n’était pas de Juda, puisque vous ne voulez pas qu’il soit
né de Joseph ; vous soutenez qu’il a été engendré par le saint Esprit. Quant à Joseph, vous tâchez de le
faire descendre de Juda, mais vous n’avez pas eu assez d’adresse pour y parvenir, et l’on reproche avec
raison à Matthieu et à Luc d’être opposé l’un à l’autre dans la généalogie de Joseph.

Nous examinerons la vérité de cette généalogie dans un autre Livre, et nous reviendrons actuellement au
fait principal. Supposons donc que Jésus soit un prince sorti de Juda ; il ne sera pas un Dieu venu Dieu,
comme vous le dites, ni toutes les choses n’ont pas été faites par lui, et rien n’aura été fait sans lui. Vous
répliquerez, qu’il est dit dans le livre des Nombres, il se lèvera une étoile de Jacob et un homme d’Israël.
Il est évident que cela concerne David et les successeurs, car David était fils de Jessé. Si cependant vous
croyez pouvoir tirer quelque avantage de ces deux mots, je consens que vous le fassiez ; mais pour un
passage obscur, que vous m’opposerez, j’en ai un grand nombre de clairs que je vous citerai, qui montrent
que Moïse n’a jamais parlé que d’un seul et unique Dieu, du Dieu d’Israël. Il dit dans le Deutéronome :
Afin que tu saches, que le Seigneur ton Dieu est seul et unique, et qu’il n’y en a point d’autre que lui, et
peu après, sache donc et rappelle dans ton esprit que le Seigneur ton Dieu est au Ciel et sur la terre, et qu’il
n’y en à point d’autre que lui.... Entends, Israël, le Seigneur notre Dieu, il est le seul Dieu...... Enfin Moïse
faisant parler le Dieu des Juifs, lui fait dire : Voyez qui je suis, il n’y a point d’autre Dieu que moi. Voilà
des preuves de l’évidence la plus claire, que Moïse ne reconnut et n’admit jamais d’autre Dieu que le Dieu
d’Israël, le Dieu unique. Les Galiléens répondront peut être qu’ils n’en admettent ni deux ni trois ; mais je
les forcerai de convenir du contraire, par l’autorité de Jean dont je rapporterai le témoignage : au
commencement était le verbe, et le verbe était chez Dieu, et Dieu était le verbe.
Remarquez qu’il est dit, que celui qui a été engendré de Marie était en Dieu : or soit que ce soit un autre
Dieu (car il n’est pas nécessaire que j’examine a présent l’opinion de Plotin : je vous laisse, O Galiléens, à
terminer les disputes qui font entre vous à ce sujet) il s’en suivra toujours, que puisque ce verbe a été avec
Dieu, et qu’il y a été dès le commencement, c’est un second Dieu qui lui est égal. Je n’ai pas besoin de
citer d’autre témoignage de votre croyance, que celui de jean. Comment donc vos sentiments peuvent-ils
s’accorder avec ceux de Moïse ? Vous répliquerez qu’ils font conformes aux Écrits d’Ésaïe, qui dit : Voici
une vierge dont la matrice est remplie, et elle aura un fils. Je veux supposer que cela a été dit par
l’inspiration divine, quoiqu’il ne soit rien de moins véritable ; cela ne conviendra pas cependant à Marie :
on ne peut regarder comme Vierge, et appeler de ce nom, celle qui était mariée, et qui avant que
d’enfanter, avait couché avec son mari. Passons plus avant, et convenons que les paroles d’Ésaïe regardent
Marie. Il s’est bien gardé de dire que cette Vierge accoucherait d’un Dieu : mais vous, Galiléens, vous ne
cessez de donner à Marie le nom de Mère de Dieu. Est-ce qu’Ésaïe a écrit que celui qui naîtrait de cette
Vierge serait le fils unique engendré de Dieu, et le premier né de toutes les Créatures ? pouvez-vous,
Galiléens, montrer dans aucun Prophète, quelque chose qui convienne à ces paroles de Jean, toutes choses
ont été faites par lui, et sans lui rien n’a été fait ? Entendez au contraire comme s’expliquent vos
Prophètes. Seigneur notre Dieu, dit Ésaïe, sois votre protecteur ! excepté toi, nous n’en connaissons point
d’autre. Le même Ésaïe introduisant le Roi Ézéchias priant Dieu, lui fait dire : Seigneur Dieu d’Israël, toi
qui es assis sur les chérubins, tu es, le seul Dieu. Voyez qu’Ésaïe ne laisse pas la liberté d’admettre aucun
autre Dieu.

Si le verbe est un Dieu venant de Dieu, ainsi que vous le pensez ; s’il est produit par la substance de son
Père ; pourquoi appelez-vous donc Marie la Mère de Dieu ? et comment a-t-elle enfanté un Dieu, puisque
Marie était une créature humaine ainsi que nous ? De même comment est-il possible, lorsque Dieu dit lui-
même dans l’Écriture, Je suis le seul Dieu et le seul Conservateur ; qu’il y ait un autre Conservateur ?
Cependant vous osez donner le nom de Sauveur à l’homme qui est né de Marie. Combien ne trouvez-vous
pas de contradictions entre vos sentiments et celui des anciens Écrivains Hébreux ! Quittons cette matière
et venons à une autre.
Apprenez, Galiléens, par les paroles mêmes de Moïse, qu’il donne aux Anges le nom de Dieu : Les
enfants de Dieu, dit-il, voyant que les filles des hommes étaient belles, ils en choisirent parmi elles, dont
ils firent leurs femmes : et les enfants de Dieu ayant connu les filles des hommes, ils engendrèrent les
géants, qui ont été des hommes renommés dans tous les siècles. Il est donc manifeste, que Moïse parle des
Anges. Cela n’est ni emprunté ni supposé. Il paraît encore par ce qu’il dit, qu’ils engendrèrent des géants,
et non pas des hommes. Si Moïse eût cru que les Géants avaient eu pour pères des hommes, il ne leur en
eût point cherché chez les Anges, qui sont d’une nature bien plus élevée et bien plus excellente. Mais il a
voulu nous apprendre que les géants avaient été produits par le mélange d’une nature mortelle et d’une
nature immortelle. Considérons à présent que Moïse, qui fait mention des mariages des enfants des Dieux,
auxquels il donne le nom d’Anges, ne dit pas un seul mot du fils de Dieu. Est-il possible de se persuader
que s’il avait connu le verbe, le fils unique engendré de Dieu, (donnez lui le nom que vous voudrez,) il
n’en eût fait aucune mention qu’il eût dédaigné de le faire connaître clairement aux hommes ; lui qui
pensait qu’il devait s’expliquer avec soin et avec ostentation sur l’adoption d’Israël, et qui dit : Israël mon
fils premier né ? Pourquoi n’a-t-il donc pas dit la même chose de Jésus ? Moïse enseignait qu’il n’y avait
qu’un Dieu, qui avait plusieurs enfants ou plusieurs Anges, à qu’il avait distribué les Nations ; mais il
n’avait jamais eu aucune idée de ce fils premier né, de ce verbe Dieu, et de toutes les fables que vous
débitez à ce sujet, et que vous avez inventées.
Écoutez parler ce même Moïse, et les autres Prophètes qui le suivirent. Vous craindrez le Seigneur notre
Dieu, et vous ne servirez que lui. Comment est-il possible que Jésus ait dit à ses Disciples : Allez
enseigner les Nations, et les baptisez au nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit : il ordonnait donc que les
nations devient l’adorer avec le Dieu unique ? et vous soutenez cette erreur, puisque vous dites, que le fils
est Dieu, ainsi que le Père.
Pour trouver encore plus de contrariété entre vos sentiments et ceux des Hébreux, auprès desquels, après
avoir quitté la croyance de vos pères, vous vous êtes réfugiés ; écoutez ce que dit Moïse des expiations : Il
prendra deux boucs en offrande pour les péchés, et un bélier pour l’holocauste : et Aaron offrira un
nouveau en offrande pour les péchés, et il priera pour lui et pour sa maison, et il prendra les deux boucs et
les présentera devant le Seigneur à l’entrée du Tabernacle d’assignation. Et puis Aaron jettera le sort sur
les deux boucs, un sort pour le Seigneur, et un sort pour le bouc qui doit être chargé des iniquités, afin
qu’il soit renvoyé dans le désert. Il égorgera aussi l’autre bouc, celui du Peuple, qui est l’offrande pour le
péché, et il apportera son sang au dedans du voile, et il en arrosera la base de l’Autel, et il fera expiation
pour le sanctuaire des souillures des enfants d’Israël et de leurs fautes selon tous leurs péchés. Il est
évident, par ce que nous venons de rapporter, que Moïse a établi l’usage des sacrifices, et qu’il n’a pas
pensé, ainsi que vous, Galiléens, qui les regardez comme immondes. Écoutez le même Moïse : Quiconque
mangera de la chair du sacrifice de prospérité, laquelle appartient au Seigneur, et qui aura sur lui quelque
souillure, sera retranché d’entre son Peuple. L’on voit combien Moïse fut attentif et religieux dans tout ce
qui regardait les sacrifices.

Il est temps actuellement de venir à la raison, qui nous a fait parcourir toutes les opinions que nous venons
d’examiner. Nous avons eu le dessein de prouver qu’après nous avoir abandonnés, pour passer chez les
Juifs, vous n’avez point embrassé leur religion, et n’avez pas adopté leurs sentiments les plus essentiels.
Peut-être quelque Galiléen mal instruit répondra : les Juifs ne sacrifient point. Je lui répliquerai qu’il parle
sans connaissance ; premièrement, parce que les Galiléens n’observent aucun des usages et ses préceptes
des Juifs ; secondement, parce que les Juifs sacrifient aujourd’hui en secret, et qu’ils se nourrissent encore
de victimes ; qu’ils prient avant d’offrir les sacrifices ; qu’ils donnent l’épaule droite des victimes à leurs
Prêtres. Mais comme ils n’ont point de temples, d’autels, et de ce qu’ils appellent communément
Sanctuaires, ils ne peuvent point offrir à leur Dieu les prémices des victimes. Vous autres, Galiléens, qui
avez inventé un nouveau genre de sacrifice, et qui n’avez pas besoin de Jérusalem, pourquoi ne sacrifiez-
vous donc pas comme les Juifs, chez lesquels vous avez passé en qualité de transfuges ? Il serait inutile et
superflu que je m’étende plus longtemps sur ce sujet, puisque j’en ai déjà parlé amplement, lorsque j’ai
voulu prouver que les Juifs ne diffèrent des autres Nations, que dans le seul point de la croyance en un
Dieu unique. Ce Dogme, étranger à tous les peuples, n’est propre qu’à eux. D’ailleurs, toutes les autres
choses font communes entre eux et nous : les temples, les autels, les lustrations, plusieurs cérémonies
religieuses ; dans toutes ces choses nous pensons comme les Hébreux, ou nous différons de fort peu de
chose en quelques unes.
Pourquoi, Galiléens, n’observez-vous pas la loi de Moïse, dans l’usage des viandes ? Vous prétendez qu’il
vous est permis de manger de toutes, ainsi que de différentes sortes de légumes. Vous vous en rapportez à
Pierre, qui vous a dit : Ne dis point que ce que Dieu a purifié, soit immonde. Mais par quelle raison le
Dieu d’Israël a-t-il tout à coup déclaré pur ce qu’il avait jugé immonde pendant si longtemps ? Moïse
parlant des quadrupèdes, dit : Tout animal qui a l’ongle séparé et qui rumine est pur ; tout autre animal est
immonde. Si depuis la vision de Pierre, le porc est un animal qui rumine, nous le croyons pur ; et c’est un
grand miracle, si ce changement s’est fait dans cet animal après la vision de Pierre ; mais si au contraire
Pierre a feint qu’il avait eu chez le Tanneur où il logeait, cette révélation, (pour me servir de vos
expressions ;) pourquoi le croirons-nous sur sa parole, dans un dogme important à éclaircir ? En effet quel
précepte difficile ne vous eût-il pas ordonné, si outre la chair de cochon, il vous eût défendu de manger
des oiseaux, des poissons, et des animaux aquatiques ; assurant que tous ces animaux, outre les cochons,
avaient été déclarés immondes et défendus par Dieu ?
Mais Pourquoi m’arrêter à réfuter ce que disent les Galiléens, lorsqu’il est aisé de voir que leurs raisons
n’ont aucune force. Ils prétendent que Dieu, après avoir établi une première Loi, en a donné une seconde :
que la première n’avait été faite que pour un certain temps, et que la seconde lui avait succédé, parce que
celle de Moïse n’en avait été que le type. Je démontrerai par l’autorité de Moïse, qu’il n’est rien de si faux
que ce que disent les Galiléens. Cet Hébreu dit expressément, non pas dans dix endroits, mais dans mille,
que la loi qu’il donnait serait éternelle.

Voyons ce qu’on trouve dans l’Exode : Ce jour vous sera mémorable, et vous le célébrerez pour le
Seigneur dans toutes les générations. Vous le célébrerez comme une fête solennelle par ordonnance
perpétuelle. Vous mangerez pendant sept jours, du pain sans levain, et dès le premier jour vous ôterez le
levain de vos maisons[i]. Je passe un nombre de passages que je ne rapporte pas pour ne point trop les
multiplier, et qui prouvent tous également que Moïse donna sa Loi comme devant être éternelle. Montrez-
moi, O Galiléens ! dans quel endroit de vos Écritures il est dit, ce que Paul a osé avancer, que le Christ
était la fin de la Loi. Où trouve-t-on que Dieu ait promis aux Israélites de leur donner dans la suite une
autre loi, que celle qu’il avait d’abord établie chez eux ? Il n’est parlé dans aucun lieu, de cette nouvelle
Loi : il n’est pas même dit qu’il arriverait aucun changement à la première. Entendons parler Moïse lui
même. Vous n’ajouterez rien aux commandements que je vous donnerai, et vous n’en ôterez rien.
Observez les Commandements du Seigneur votre Dieu, et tout ce que je vous ordonnerai aujourd’hui.
Maudits soient tous ceux qui n’observent pas tous les Commandements de la Loi. Mais vous, Galiléens,
vous comptez pour peu de chose d’ôter et d’ajouter ce que vous voulez, aux préceptes qui sont écrits dans
la Loi. Vous regardez comme grand et glorieux de manquer à cette même Loi : agissant ainsi, ce n’est pas
la vérité que vous avez pour but ; mais vous vous conformez à ce que vous voyez être approuvé du
vulgaire.
Vous êtes si peu sensés, que vous n’observez pas même les préceptes que vous ont donnés les Apôtres.
Leurs premiers successeurs les ont altérés, par une impiété et une méchanceté, qui ne peuvent être assez
blâmées. Ni Paul, ni Matthieu, ni Luc, ni Marc n’ont osé dire que Jésus fût un Dieu : mais lorsque Jean eut
appris que dans plusieurs villes de la Grèce et de l’Italie, beaucoup de Personnes parmi le Peuple, étaient
tombées dans cette erreur ; sachant d’ailleurs que les Tombeaux de Pierre et de Paul commençaient d’être
honorés, qu’on y priait en secret ; il s’enhardit jusqu’à dire que Jésus était Dieu. Le verbe, dit-il, s’est fait
chair et a habité dans nous. Mais il n’a pas osé expliquer de quelle manière ; car en aucun endroit il ne
nomme ni Jésus ni Christ, lorsqu’il nomme Dieu et le Verbe. Il cherche à nous tromper d’une manière
couverte, imperceptiblement, et peu à peu. Il dit que Jean-Baptiste avait rendu témoignage à Jésus, et qu’il
avait déclaré que c’était lui qui était le verbe de Dieu.
Je ne veux point nier que Jean-Baptiste n’ait parlé de Jésus dans ces termes, quoique plusieurs irréligieux
parmi vous, prétendent que Jésus-Christ n’est point le verbe dont parle Jean. Pour moi, je ne suis pas de
leur sentiment : puisque Jean dit dans un autre endroit, que le verbe qu’il appelle Dieu, Jean-Baptiste a
reconnu que c’était ce même Jésus. Remarquons actuellement avec combien de finesse, de ménagement,
et de précaution se conduit Jean. Il introduit avec adresse l’impiété fabuleuse qu’il veut établir : il fait si
bien se servir de tous les moyens que la fraude peut lui fournir, que parlant derechef d’une façon ambiguë,
il dit : Personne n’a jamais vu Dieu. Le fils unique, qui est au sein du père, est celui qui nous l’a révélé. Il
faut que ce fils, qui est dans le sein de son Père, soit ou le Dieu verbe, ou un autre fils. Or si c’est le verbe,
vous avez nécessairement vu Dieu, puisque le verbe a habité parmi vous, et que vous avez vu sa gloire.
pourquoi Jean dit-il donc, que jamais personne n’a vu Dieu ? Si vous n’avez pas vu Dieu le Père, vous
avez certainement vu Dieu le verbe. Mais si Dieu, ce fils unique, est un autre que le verbe Dieu, comme je
l’ai entendu dire souvent à plusieurs de votre religion, Jean ne semble-t-il pas, dans les discours obscurs,
oser dire encore quelque chose de semblable, et rendre douteux ce qu’il dit ailleurs ?
On doit regarder Jean comme le premier auteur du mal, et la source des nouvelles erreurs que vous avez
établies, en ajoutant au culte du Juif mort que vous adorez, celui de plusieurs autres. Qui peut assez
s’élever contre un pareil excès ! Vous remplissez tous les lieux de tombeaux, quoiqu’il ne soit dit dans
aucun endroit de vos Écritures, que vous deviez fréquenter et honorer les sépulcres. Vous êtes parvenus à
un tel point d’aveuglement, que vous croyez sur ce sujet, ne devoir faire aucun cas de ce que vous a
ordonné Jésus de Nazareth. Écoutez ce qu’il dit des tombeaux. Malheur à vous, scribes, pharisiens,
hypocrites, parce que vous êtes semblables à des sépulcres reblanchis : au dehors le sépulcre paraît beau,
mais en dedans il est plein d’ossements de morts, et de toutes sortes d’ordures. Si Jésus dit que les
sépulcres ne sont que le réceptacle des immondices et des ordures, comment pouvez-vous invoquer Dieu
sur eux ? Voyez ce que Jésus répondit à un de ses Disciples, qui lui disait : Seigneur, permettez avant que
je parte, que j’ensevelisse mon Père. Suivez-moi, répliqua Jésus, et laissez aux morts à enterrer leurs
morts.

Cela étant ainsi, pourquoi courez-vous avec tant d’ardeur aux sépulcres ? voulez-vous en savoir la cause ?
je ne la dirai point, vous l’apprendrez du Prophète Ésaïe : Ils dorment dans les sépulcres et dans les
cavernes, à cause des songes. On voit clairement par ces paroles, que c’était un ancien usage chez les
Juifs, de se servir des sépulcres, comme d’un espèce de charme et de magie, pour se procurer des songes.
Il est apparent que vos Apôtres, après la mort de leur Maître, suivirent cette coutume, et qu’ils l’ont
transmise à vos ancêtres, qui ont employé cette espèce de magie beaucoup plus habilement que ceux qui
vinrent après eux, qui exposèrent en public les lieux, et, pour ainsi dire, les laboratoires où ils fabriquaient
leurs charmes.
Vous pratiquez donc ce que Dieu a défendu, soit par Moïse, soit par les Prophètes. Au contraire, vous
craignez de faire ce qu’il a ordonné par ces mêmes Prophètes : vous n’osez sacrifier et offrir des victimes
sur les autels. Il est vrai que le feu ne descend plus du ciel, comme vous dites qu’ils descendit du temps de
Moïse, pour consumer la victime ; mais cela, de votre aveu, n’est arrivé qu’une fois sous Moïse, et une
autre fois longtemps après, sous Élie, natif de Tesbe, d’ailleurs je montrerai que Moïse a cru qu’on devait
apporter le feu d’un autre lieu, et que le Patriarche Abraham avait eu longtemps avant lui le même
sentiment. A l’histoire du sacrifice d’Isaac, qui portait lui-même le bois et le feu, je joindrai celle d’Abel,
dont les sacrifices ne furent jamais embrasés par le feu du Ciel, mais par le feu qu’Abel avait pris. Peut-
être serait-ce ici le lieu d’examiner, par quelle raison le Dieu des Hébreux approuva le sacrifice d’Abel, et
réprouva celui de Caïn ; et d’expliquer en même temps ce que veulent dire ces paroles, si tu offres bien et
que tu divises mal, n’as-tu pas péché ? Quant à moi, je pense que l’offrande d’Abel fut mieux reçue que
celle de Caïn, parce que le sacrifice des victimes est plus digne de la grandeur de Dieu, que l’offre des
fruits de la terre.

Ne considérons pas seulement ce premier passage ; voyons en d’autres qui ont rapport aux prémices
offertes à Dieu par les enfants d’Adam. Dieu regarda Abel et son oblation ; mais il n’eut point d’égard à
Caïn, et il ne considéra pas son oblation. Caïn devint fort triste, et son visage fut abattu. Et le Seigneur dit
à Caïn ; pourquoi es-tu devenu triste, et pourquoi ton visage est-il abattu ? Ne pèches-tu pas, si tu offres
bien et que tu ne divises pas bien ? Voulez vous savoir quelles étaient les oblations d’Abel et de Caïn ? Or
il arriva, après quelques jours, que Caïn présenta au Seigneur les prémices des fruits de la terre, et Abel
offrit aussi les premiers nés de son troupeau et leur graisse. Ce n’est pas le sacrifice, disent les Galiléens,
mais c’est la division que Dieu condamna, lorsqu’il adressa ces paroles à Caïn : N’as tu pas péché, si tu as
bien offert et si tu as mal divisé. Ce fut là ce que me répondit à ce sujet un de leurs Évêques, qui passe
pour être un des plus Sages. Alors l’ayant prié de me dire, quel était le défaut qu’il y avoir eu dans la
division de Caïn, il ne put jamais le trouver, ni donner la moindre réponse un peu satisfaisante et
vraisemblable. Comme je m’aperçus qu’il ne savait plus que dire : il est vrai, lui répondis-je, que Dieu a
condamné, avec raison, ce que vous dites qu’il a condamné : la volonté était égale dans Abel et dans Caïn ;
l’un et l’autre pensaient qu’il fallait offrir à Dieu des oblations ; mais quant à la division, Abel atteignit au
but, et l’autre se trompa. Comment cela arriva-t-il, me demanderez-vous ? Je vous répondrai que parmi les
choses terrestres les unes sont animées, et les autres sont privées de l’âme : les choses aminées sont plus
dignes d’être offertes que les inanimées, au Dieu vivant et auteur de la vie ; parce qu’elles participent à la
vie, et qu’elles ont plus de rapport avec l’esprit. Ainsi Dieu favorisa celui qui avait offert un sacrifice
parfait, et qui n’avait point péché dans la division.

Il faut que je vous demande, Galiléens, pourquoi ne circoncisez-vous pas ? Vous répondez : Paul a dit que
la circoncision du cœur était nécessaire, mais non pas celle du corps : selon lui celle d’Abraham ne fut
donc pas véritablement charnelle ; et nous nous en rapportons sur cet article, à la décision de Paul et de
Pierre. Apprenez, Galiléens, qu’il est marqué dans vos Écritures, que Dieu a donné à Abraham la
circoncision de la chair, comme un témoignage et une marque authentique. C’est ici mon Alliance entre
moi et vous, entre ta postérité dans la suite des générations. Et vous circoncirez la chair de votre prépuce ;
et cela sera pour signe de l’alliance entre moi vous, et entre moi et la postérité.
Jésus n’a-t-il pas ordonné lui-même d’observer exactement la Loi ? Je ne suis point venu, dit il, pour
détruire la Loi et les Prophètes, mais pour les accomplir. Et dans un autre endroit ne dit-il pas encore :
Celui qui manquera au plus petit des préceptes de la Loi, et qui enseignera aux hommes à ne pas
l’observer, sera le dernier dans le royaume du Ciel ? Puisque Jésus a ordonné expressément d’observer
soigneusement la Loi, et qu’il a établi des peines, pour punir celui qui péchait contre le moindre
commandement de cette Loi ; vous, Galiléens, qui manquez à tous, quelle excuse pouvez-vous apporter
pour vous justifier ? Ou Jésus ne dit pas la vérité, ou bien vous êtes des déserteurs de la Loi.
Revenons à la circoncision. La Genèse dit : « la circoncision sera faite sur la chair. Vous l’avez
entièrement supprimée, et vous répondez : Nous sommes circoncis par le cœur. Ainsi donc chez vous,
Galiléens, personne n’est méchant, ou criminel : vous êtes tous circoncis par le cœur. Fort bien : Mais les
Azymes, mais la Pâque ? Vous répliquez : nous ne pouvons point observer la fête des Azymes, ni celle de
la Pâque : Christ s’est immolé pour nous, une fois pour toutes ; et il nous a défendu de manger des
Azymes. Je suis ainsi que vous, un de ceux qui condamnent les fêtes des Juifs, et qui n’y prennent aucune
part : cependant j’adore le Dieu qu’adorèrent Abraham, Isaac, et Jacob, qui étant Chaldéens, et de race
sacerdotale, ayant voyagé chez les Égyptiens, en prirent l’usage de leur circoncision. Ils honorèrent un
Dieu qui leur fut favorable, de même qu’il l’est à moi, et à tous ceux qui l’invoquent ainsi qu’Abraham. Il
n’y a qu’à vous seuls à qui il n’accorde pas les bienfaits, puisque vous n’imitez point Abraham, soit en lui
élevant des autels, soit en lui offrant des sacrifices.
Non seulement Abraham sacrifiait souvent, ainsi que nous ; mais il se servait de la divination comme l’on
fait chez les Grecs. Il se confiait beaucoup aux augures, et sa maison trouvait sa conservation dans cette
science. Si quelqu’un parmi vous, O Galiléens, refuse de croire ce que je dis ; je vous le prouverai par
l’autorité de Moïse. Écoutez-le parler : Après ces Choses, la parole du Seigneur fut adressée à Abraham
dans une vision, en disant : Ne craint point, Abraham, je te protège, et ta récompense sera grande.
Abraham dit : Seigneur, que me donnerez vous ? je m’en vais sans laisser d’enfants, et le fils de ma
servante sera mon héritier. Et d’abord la voix du Seigneur s’adresse à lui, et lui dit : Celui-ci ne fera pas
ton héritier ; mais celui qui sortira de toi, celui-là sera ton héritier. Alors il le conduisit dehors, et lui dit :
Regarde au Ciel, et compte les Étoiles, si tu peux les compter ; ta postérité sera de même. Abraham crut à
Dieu, et cela lui fut réputé à justice. Dites moi actuellement, pourquoi celui qui répondit à Abraham, soit
que ce fût un Ange, soit que ce fût un Dieu, le conduisit-il hors de son logis ? Car quoiqu’il fût auparavant
dans sa maison, il n’ignorait pas la multitude innombrable d’étoiles qui luisent pendant la nuit. Je suis
assuré que celui qui faisait sortir Abraham, vouloir lui montrer le mouvement des Astres, pour qu’il pût
confirmer sa promesse, par les décrets du Ciel qui régit tout, et dans lequel sont écrits les évènements.
Afin qu’on ne regarde pas comme forcée l’explication du passage que je viens de citer, je la confirmerai,
par ce qui suit ce même passage. Le Seigneur dit à Abraham : je suis ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays
des Chaldéens, pour te donner cette terre en héritage. Abraham répondit : Seigneur, comment connaîtrai-je
que j’hériterai de cette terre ? Le Seigneur lui répondit : prends une génisse de trois ans, une chèvre de
trois sans, un bélier de trois ans, une tourterelle, et un pigeon. Abraham prit donc toutes ces choses, et les
partagea par le milieu, et mit chaque moitié vis-à-vis l’une de l’autre : mais il ne partagea pas les oiseaux.
Et une volée d’oiseaux descendit sur ces bêtes mortes, et Abraham se plaça avec elles. Remarquez que
celui qui conversait avec Abraham, soit que ce fût un ange, soit que ce fût un Dieu, ne confirma pas sa
prédiction légèrement, mais par la divination et les victimes : l’Ange ou le Dieu qui parlait à Abraham, lui
promettait de certifier sa promesse par le vol des oiseaux. Car il ne suffit pas d’une promesse vague, pour
autoriser la vérité d’une chose : mais il est nécessaire qu’une marque certaine assure la certitude de la
prédiction qui doit s’accomplir dans d’avenir.