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Pornographie : « Les jeunes y voient un moyen de

comprendre l'acte sexuel »


INTERVIEW. La journaliste Marie Maurisse a enquêté sur le milieu des films X.
Pour elle, il vaut mieux éduquer à la pornographie plutôt que la censurer.
PAR LOUIS CHAHUNEAU
Modifié le 09/05/2018 à 09:52 - Publié le 08/05/2018 à 13:10 | Le Point.fr

92 milliards. C'est le nombre de vidéos X regardées sur le site Pornhub en 2016. Selon les statistiques
du site, la France se classe à la sixième place en nombre de vidéos consommées, derrière les États-
Unis, le Royaume-Uni, l'Inde, le Japon et le Canada, mais devant l'Allemagne (7e). Les hommes ne sont
pas les seuls consommateurs : 26 % des visiteurs sont des femmes, selon Pornhub. Autrefois appelée
art de l'obscène, la pornographie existe depuis toujours. Des gravures de vulves et de phallus datant
de 37 000 ans ont ainsi été retrouvées en 2012 dans l'abri Castanet, en Dordogne. En Asie, le
Kamasutra, recueil hindou sur les pratiques sexuelles, a été écrit autour du VIe siècle. Autrefois
réservée aux privilégiés, la pornographie s'est démocratisée ces dernières années, notamment avec les
tubes, ces sites internet où l'on peut consommer de manière gratuite et illimitée des vidéos X pour tous
les goûts. Aujourd'hui, il existe même des enseignements, ou « porn studies », dans certaines
universités anglaises ou américaines comme le Pasadena City College, en Californie.

Malgré tout, en 2018, le sujet reste polémique. Immoral, déviant, ce X qui rabaisse presque toujours les
femmes à des objets ? Doit-on le censurer comme s'apprête à le faire le Royaume-Uni ? Ou l'étudier
comme aux États-Unis ? Faut-il rendre la pornographie plus inclusive à l'image du porno féministe ?
Enfin, comment gérer le fait qu'elle soit facile d'accès aux plus jeunes avec Internet ? Pendant trois ans,
la journaliste française Marie Maurisse a arpenté les quatre coins du monde, de la Porn Valley
américaine aux studios X de Budapest, et a rencontré les principaux « acteurs » de la pornographie
pour répondre à ces interrogations. Elle a en tiré un livre, paru le 2 mai 2018, Planète Porn (éditions
Stock)*. Selon elle, interdire la pornographie est contre-productif. Entretien.

Le Point : Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux sites pornos ?

Marie Maurisse : Je me suis rendu compte que le


secteur subissait les mêmes phénomènes de
disruption, la même crise économique que les
secteurs du journalisme et des taxis. Il y a une
activité de piratage très intense et aussi de l'évasion
fiscale. Par exemple, la société Manwin
(propriétaire des sites Pornhub, Redtube et
Youporn, NDLR) a un siège social totalement vide
au Luxembourg. C'est l'opacité qui règne dans le
domaine.

Quelles ont été les conséquences de


l'apparition des Pornhub, Youporn et autres sur
les producteurs et acteurs de l'industrie du X ?

Les mêmes que dans la musique ou le journalisme.


Les revenus des géants du porno comme Vivid ont
chuté ces dix dernières années. Il faut travailler plus
vite avec moins de moyens. Au lieu d'une semaine
de tournage avant, on prend aujourd'hui deux jours
pour faire toutes les scènes, les photos, et la promo
i sur les réseaux sociaux. Les journées de travail
sont très longues, il y a moins de budget pour les
décors et moins de budget pour le story telling. Les salaires ont aussi chuté : aux États-Unis, où ils sont
régis par les syndicats des droits des travailleurs, ils ont été divisés par deux en dix ans. Les acteurs et
actrices doivent donc faire plus de tournages pour vivre et compléter leurs revenus par des shows via
webcam, qui rapportent beaucoup d'argent. Mais les actrices se plaignent, car la frontière entre la
pornographie et la prostitution est alors très mince.

« La plupart des camgirls proviennent d'endroits pauvres comme


Cali ou Budapest. »
Vous avez rencontré des camgirls. D'où leur succès vient-il ?

Aujourd'hui, les femmes se mettent derrière une webcam, car c'est facile, sûr puisqu'il n'y a pas de
risque d'agression physique, et ça rapporte de l'argent rapidement (plus le client reste connecté
longtemps, plus il paye, NDLR). En France et aux États-Unis, c'est encore assez amateur. La plupart
des camgirls proviennent d'endroits pauvres comme Cali, en Colombie, ou Budapest, en
Hongrie. Beaucoup n'ont jamais tourné dans un film porno ni essayé la prostitution. En pratique, c'est
une relation tarifée entre un client et une travailleuse du sexe (« bien que considérée comme
comédienne »). C'est donc à la fois de la pornographie et de la prostitution.

L a pornographie est un phénomène très ancien, mais il reste dénigré. Pourquoi ?

Cette stigmatisation du milieu porno date d'il y a plusieurs siècles. La pornographie a toujours été un
objet de pouvoir, sauf qu'avant elle était un loisir réservé aux privilégiés. Dans la Grèce antique, c'était
l'élite intellectuelle qui s'appropriait des sculptures lascives. Plus tard, les intellectuels se procurèrent les
premiers écrits érotiques. Enfin, les classes ouvrières ont eu accès à la pornographie au travers de la
photographie et de la vidéo. Dans certains pays, on considérait qu'il fallait interdire la pornographie aux
gens de classe modeste car ils n'auraient pas été en mesure de l'absorber sans devenir des « pervers
sexuels ». Cela ressemble un peu au débat sur le droit de vote des femmes avant 1945, où l'on
considérait qu'elles n'étaient pas assez mûres pour voter.

En F rance, des associations militent pour


limiter l'accès à la pornographie, jugée trop
violente et dégradante pour l'image des
femmes. Faut-il la bannir ?

En tant que femme, j'ai toujours été révoltée par


l'image de la femme-objet véhiculée par le X. En
tant que maman, je suis tracassée par l'accès des jeunes à la pornographie. Après réflexion, je
considère que consommer de la pornographie n'est pas grave, ça fait partie de nos vies et nous permet
d'expérimenter nos désirs. L'interdiction de la pornographie est déplacée. C'est comme vouloir abolir la
prostitution. C'est impossible et les tentatives du Royaume-Uni sont scandaleuses. La pornographie est
une liberté d'expression. Il ne faut pas la censurer.
Le problème n'est-il pas de filmer uniquement la femme ?

Quand je suis allée enquêter dans la Porn Valley, en Californie, j'ai été confrontée à l'industrie lourde du
porno. Là-bas, elle est faite par des hommes et pour des hommes. Les seuls acheteurs de porno ont
entre 35 et 60 ans, sont blancs et américains. Résultat, la pornographie transmet des images
masculinistes, machistes, et racistes. Les producteurs que j'ai rencontrés le justifient par leur modèle
économique : il ne faut pas filmer la tête de l'homme puisque le client veut s'imaginer à sa place. L'objet
de la caméra est donc la femme. Elle fait son spectacle. Mais le client se lasse vite et il faut en
permanence trouver de nouvelles têtes. Il y a donc une énorme rotation sur le marché de l'actrice porno.

« Le porno participe à la culture de violence de genre. »


L'industrie du porno encourage-t-elle la culture du viol ?

C'est ce qu'Emmanuel Macron sous-entend en tout cas (le président a affirmé : « La pornographie a
franchi la porte des établissements scolaires. Nous ne pouvons ignorer ce genre qui fait de la femme un
objet d'humiliation », NDLR). C'est une question complexe. C'est le même débat que pour les jeux
vidéo, je ne pense pas qu'ils encouragent les tueries. Le problème du viol, c'est le violeur. Les études
montrent qu'il n'y a pas de lien de causalité entre les actes violents et la consommation de
pornographie. 90 % des hommes regardent du porno et l'on n'est pas entouré de violeurs. En revanche,
le porno participe à cette culture de violence de genre. La femme y est souvent présentée comme un
objet qui satisfait l'appétit sexuel de l'homme.

Le porno dit « féministe » est aux antipodes de cette image...

Oui, on montre le porno différemment, la femme est active, elle utilise la caméra, exprime son désir,
commande et choisit les positions. Même si elle veut se faire dominer, elle exprime clairement ce qu'elle
souhaite, ce qui n'est pas du tout le cas dans le porno mainstream. On voit aussi que l'actrice est
beaucoup plus investie dans la vidéo alors que, dans les autres, elles sont là parfois à contrecœur. Le
porno mainstream montre un déroulement de l'acte sexuel très mécanique et masculiniste : dans l'ordre,
la fellation, la sodomie et l'éjaculation externe. Alors que, dans le porno féministe, on ne montre pas
forcément la pénétration. Les études montrent que la majorité des femmes jouit par stimulation
clitoridienne. Donc le seul fait qu'il y a ait un orgasme sans toucher au clitoris sonne faux. En même
temps, le porno reste un spectacle. Il ne faut pas nécessairement qu'il reflète ce qu'on fait dans nos
chambres à coucher. Quand on va au cinéma, on ne s'insurge pas si une voiture grille un feu rouge !

« Ce serait bien qu'une association laïque aille dans les écoles


pour sensibiliser sur le porno. »
Faut-il aller jusqu'à éduquer nos jeunes à la pornographie ?
Les garçons ont toujours consulté de la pornographie. Le problème n'est pas la pornographie, mais
l'éducation sexuelle qui se concentre en France sur l'infécondité, la reproduction ou les maladies
sexuellement transmissibles. On ne parle pas d'orgasme, de plaisir, de clitoris, etc. Les enfants sont
livrés à eux-mêmes. Ils voient dans la pornographie un moyen de comprendre l'acte sexuel, des
réponses à leurs questions : qu'est-ce qu'une pénétration ? Quelle taille doit faire mon sexe ? Les
jeunes les plus matures comprennent que c'est du cirque. Mais les autres tentent de reproduire le porno
en vrai. Ce serait bien qu'une association laïque aille dans les écoles pour sensibiliser sur le porno.
Beaucoup de livres sortent sur le sujet en ce moment. C'est très bien qu'on se mette à en parler.

*Planète Porn , éditions Stock, 224 pages, 18 euros.

14 COMMENTAIRES

Par BAUVAN le 09/05/2018 à 13:53


Je le répète...
Bien que mon commentaire ait été censuré, et sans être bégueule, la pornographie comme e le disait
Céline, c'est l'amour â la portée des caniches... Moi je préfère l'amour selon Marivaux... Pardonnez
moi...

Par guy bernard le 09/05/2018 à 07:47


Des analyses fines pour tirer des conclusions pertinentes.
Je signale tout d'abord que Bucarest est en Roumanie et non en Hongrie dont la capitale est Budapest.
quant à la problématique posée, tout le monde ne va pas ou ne s'expose pas sur internet, sans que ce
soit nécessairement à cause d'un frein ou d'un tabou.
les motivations à s'exposer ou à regarder sont multiples et donc il faut les analyser finement pour en
tirer des conclusions.
c'est le travail de comportementalistes qui ont le vent en poupe et les budgets pour les réaliser.
on conclura donc plus tard.

Par AllonsBon le 09/05/2018 à 06:19


Omission
On oublie également de dire que le manque de com ‘ sur le sujet apporte beaucoup trop d eau au
moulin des « fous d Allah » sur le thème : « toutes les occidentales sont des filles faciles délurées et
consentantes. » Moi ça m inquiète.
Par Eusébius le 08/05/2018 à 22:55
Analyse partielle
Cette interview omet d'aborder un problème majeur : la pornodépendance qui touche désormais
nombreux hommes et s'explique par l'accès illimité et gratuit à ces sites sur le web.

Par enolane le 08/05/2018 à 20:59


Le souci avec le porno...
... C'est justement le "story telling" (quand il y en a) qui, en plus de véhiculer une liste de clichés
grossiers (patron / secrétaire, médecin / infirmière, prof / élève etc. ) se résume à : un type repère une
jolie femme, il l'aborde brut de décoffrage pour coucher avec, elle accepte immédiatement, 2 minutes
après ils sont déjà dans le vif du sujet. On s'étonne du harcèlement de rue ? Mais c'est bien de là que ça
vient, parce que des jeunes abrutis au porno croient que c'est réellement comme ça que ça marche
dans la vraie vie.

Par Alain (Paris) le 08/05/2018 à 17:49


Aha...
Les jeunes apprennent la sexualité avec les films porno, comme ils apprennent la gastronomie chez
MacDo et le travail en écoutant Martinez.

Par Papageno42 le 08/05/2018 à 16:07


Culture du viol
Article très étrange qui défend la "liberté d'expression" tout en reconnaissant que le porno participe à
une "culture de la violence". Et puis c'est gonflé d'affirmer qu'on n'est "pas entourés de violeurs" alors
que 12% des Françaises on subi un viol (sondage Fondation Jaurès 2018) et que 6% des Français ont
subi l'inceste (sondage AIVI 2015). La pornographie fait partie de la culture du viol qui banalise et justifie
les violences sexuelles.

Par 13mai1958 le 08/05/2018 à 15:59


Le "libre échange "
Aurait pris le pas sur le couple éternel. !?

Il serait à souhaiter qu'"ensemble " l'affection durable du couple à parité,


civiquement utile au renouvellement des citoyens nationaux, et protectrice contre les virus vagabonds
transmissibles épargne nos comptes de santé.
Une meilleure connaissance réciproque des univers complémentaires et étrangers de Mars et de Venus
pourrait en finir avec les frustrations et les incompréhensions.
La capacité à fournir une satisfaction sexuelle à autrui pour chaque impétrant au MARIAGE durable...
Ne serait il pas une certification nécessaire pour assurer la stabilité sexuelle du couple au profit des
"sous produits" naturels... Et de notre Société au final ?

Alors que les frustrations conduisent à des aberrations criminelles au Canada il y a peu... Et que nos LG
s'inventent un apartheid sexuel communautaire et protecteur du gender.
La GENDROPHOBIE s'installe chez nos bobos haram du couple familial traditionnel !
Déserteurs ?

Par rien d'exceptionnel le 08/05/2018 à 15:05


Pornograhie : les vieux coincés y voient la preuve qu'ils ont raté leur vie
Quand je mate certains films porno je me dis que j'ai raté ma vie. Quand on prend conscience de ce que
d'autres, plus jeunes, plus beaux, ont fait et qu'on ne pourra plus jamais faire, on se dit : "zut alors ! ".
De même qu'il vaut mieux ne pas avoir conscience de la richesse dans laquelle certains vivent. Ca rend
trop jaloux !

Par MAIRELEC le 08/05/2018 à 14:38


@jimmyarias 13h51 cascade ou galipette
Oui, les jeunes pourraient être bien mal conseillé à s'inspirer du porno pour démarrer leur vie
amoureuse et sexuelle. Le porno me semble un douloureux mode d'emploi pour une première fois !
Pour le commun des conducteurs automobile une cascade est un accident qui peut être mortel. Il
pourrait être mortel dans la relation avec l'autre. La galipette a l'avantage de ne pas être un spectacle de
performance à son propre regard et celui des autres. Pour m'a part, l'intimité amoureuse me semble
plus propice à l'équilibre et au développement d'une vie de couple.