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LA BRÈCHE

Sedan et la défaite de la France en 1940

Adaptation française par André Blitte du livre The Breaking Point - Sedan and
the Fall of France, 1940 de Robert A. Doughty

JANVIER 2017

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AVANT_PROPOS
William Faulkner a judicieusement observé que la vraie grande littérature
sonde invariablement les « vieilles vérités du cœur ». La grande histoire militaire
atteint un niveau aussi élevé. Elle sonde imperturbablement les vérités souvent
macabres de batailles sanglantes. Jugé sur cette échelle, le livre du Colonel Ro-
bert Doughty’s The Breaking Point, Sedan et la chute de la France, 1940 a beau-
coup à offrir à ses lecteurs. Le Colonel Doughty brosse un tableau saisissant des
évènements remarquables de mi-mai 1940, quand, superbement entraîné, le
XIXe Corps de Panzers du Général Heinz Guderian a traversé le terrain tortueux
des Ardennes, traversé la Meuse, et rapidement contré la conception stratégique
de l’armée française. Vues de 1990, la détermination et la vigueur de la cam-
pagne allemande contrastent de façon évidente avec la pesanteur doctrinale des
Français. Mais là ne sont pas les vérités éternelles de la grande histoire militaire :
Doughty tire de la victoire décisive de la Wehrmacht l’affirmation précieuse de
l’importance critique de la surprise, de la tromperie, et par-dessus tout de la pré-
paration et du sens tactiques des petites unités. Ce sont les actions des compa-
gnies qui remportent des batailles, rappelle-t-il.
Appelée miracle, la victoire de Guderian sur la Meuse n’a eu, en réalité, rien
de miraculeux. Ce combat a confirmé comme tous à travers les âges l’ont fait,
que les compagnies de guerriers les mieux préparées et équipées de guerriers
l’emportent. La bataille autour de Sedan a ajouté une fois de plus la démonstra-
tion de l’axiome inviolable selon lequel la victoire va toujours au chef dynamique
; celui qui à l’avant exploite la manœuvre pour concentrer l’effort du combat sur
les faiblesses de l’ennemi, qui utilise le terrain comme levier plutôt que comme
une solution, qui n’exerce pas en priorité un contrôle oppressif sur ses subor-
donnés et au contraire n’intervient en personne qu’en cas de nécessité. Je suis
convaincu que Robert Doughty n’a pas réalisé dans ce beau volume qu’un récit
de bataille instructif et une fine évaluation du panthéon fascinant des person-
nages qui ont remporté la victoire et subi la défaite le long de la Meuse. En plus,
il nous a montré le visage d’une bataille et souligné plusieurs vérités éternelles
des conflits armés. Il nous a donné une grande histoire militaire.
— Crosbie E. Saint, General
U.S. Army Commander in Chief, U.S. Army Europe and Seventh Army.

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PRÉFACE
Cinquante ans après la chute de la France, une enquête sur la campagne de
1940 semble de mise. Le moment est particulièrement opportun, car les Fran-
çais ont rendu disponibles leurs plutôt vastes archives relatives aux combats de
1940. Bien que beaucoup de matériel important ait été détruit dans les jours
chaotiques de la campagne de six semaines, les Français ont fait un effort intensif
les années suivantes pour en recueillir le plus possible et ils disposent maintenant
de plus de 2 000 cartons de documents concernant la période allant de 1939 à
1940.
Peut-être est plus important encore l’effort intensif fait par les Français peu
après le 16 mai 1940 pour accumuler les déclarations personnelles et les rap-
ports après action des hommes impliqués dans les combats autour de Sedan.
Certains datent d’avant le 16 mai ; d’autres sont plus tardifs. La plupart des rap-
ports proviennent des commandants des bataillons, des régiments et des divi-
sions impliqués dans les combats, mais sont également nombreux venant des
commandants de peloton et de compagnie, ainsi que des officiers des États-Ma-
jors. Au total, ces rapports fournissent une mine d’informations parfois contra-
dictoires, parfois fausses à l’évidence, mais toujours utiles et permettant une ana-
lyse exceptionnellement détaillée de la bataille.
En outre, une quantité remarquable de documents sur la campagne est dis-
ponible dans les archives allemandes. Peu de temps après la campagne des mois
de mai et juin 1940, l’armée allemande a recueilli des rapports après-action ve-
nant des commandants à tous les niveaux dans le XIXe Corps blindé. Bien qu’ils
soient moins détaillés et émotifs que ceux des Français, ils fournissent aussi une
mine d’informations à propos de la bataille. L’existence de ces rapports après-
actions est heureuse, car la plupart des archives de l’armée allemande ont été
détruites les 27-28 février 1942 dans un feu suivant un bombardement. Certains
de ceux qui restent de la campagne de 1940 ont été roussis ou partiellement
détruits dans l’incendie. Lorsqu’on confronte les rapports français et allemands,
leur concordance est surprenante. Malgré le chaos et les perceptions erronées
présentes généralement sur les champs de bataille, les différences les plus im-
portantes concernent les horaires.
En bref, la combinaison des rapports français allemands donne l’occasion
presque unique d’examiner l’importante campagne en détail. Et la campagne
elle-même offre de nombreux exemples de la complexité de la guerre moderne.
Au cours de mes recherches et écrits, j’ai bénéficié de l’aide d’un certain
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nombre d’amis et de collègues. Robert F. Frank, Harold Nelson, Ted Spiller
étaient parmi ceux qui m’ont fourni des encouragements et des idées pendant
mon année sabbatique en Pennsylvanie. À West Point, mes aidants sont trop
nombreux pour les énumérer, mais je suis particulièrement redevable au Colo-
nel Paul Miles pour son soutien et ses conseils et aux Brigadiers Généraux Roy
K. Flint et William A. Stofft de m’avoir accordé leur confiance et leur amitié. Le
Général Robert Bassac (1930-2011) m’a gracieusement permis de mener mes
recherches au Service historique de l’Armée de Terre à Paris.
Le Commandant Dr Karl-Heinz Frieser (né en 1949) du Militärgeschich-
tliches Forschungsamt m’a apporté une aide capitale concernant les dossiers al-
lemands. Sans ses généreuses suggestions, mon analyse des Allemands dans la
campagne de 1940 aurait beaucoup souffert. Le Capitaine Robert J. Edwards
m’a volontiers aidé dans la traduction allemande.
Mes remerciements spéciaux vont à M. Edward J. Krasboborski (1909-
2010) du département d’histoire de West Point pour avoir complété les cartes.
Comme d’habitude, cependant, ma plus grande dette va à ma famille, Diane,
Mike et Kevin pour leur patience et support.

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INTRODUCTION
Le 13 mai 1940, les Allemands traversaient la Meuse. Le lendemain, alors
que de durs combats étaient en cours au sud, le Général Heinz Guderian com-
mandant le XIXe Corps de Panzers visita une partie de la colline dominant la
zone où ses soldats avaient franchi la Meuse. En arpentant les fortes défenses du
terrain, le succès remarquable de l’attaque allemande lui parut être « presque
un miracle ».1. La progression à travers les forêts et les collines ardennaises, la
traversée de la Meuse, et la conquête des hauteurs fortifiées sur la rive gauche
du fleuve s’étaient produites si rapidement et facilement que ce succès fulgurant
lui sembla presque miraculeux.
Le ''miracle'' allemand, en fait, reposa moins sur des forces surnaturelles
que sur une préparation militaire solide. En somme, l'Allemagne remporta la
campagne parce que ses forces militaires étaient mieux utilisées, sa stratégie plus
adéquate selon des doctrines plus sensées du point de vue opérationnel et tac-
tique. La France a perdu parce que ses dirigeants ont essayé de gérer plutôt que
de mener ; sa stratégie était mal conçue, basée sur des hypothèses fausses, ses
doctrines tactiques et opérationnelles, étaient inadaptées à la guerre de mouve-
ment imposée par l’Allemagne. Ce qui parut un « presque miracle » à l'époque
était en fait la victoire rapide d'une force bien préparée sur une mal organisée.
Bien que la bataille autour de Sedan ait eu en raison de la chute de la France
un énorme effet immédiat sur l'histoire du monde, elle a continué de l'affecter à
cause des mythes l’entourant. L'un des plus importants se rapporte à la nature
du Blitzkrieg, ou guerre éclair. Immédiatement après l'effondrement inattendu
de la France, les chefs militaires et les analystes eurent tendance à dépeindre la
campagne comme l'exemple classique de la guerre éclair. Ils s’émerveillèrent sur
la façon dont les chars allemands traversèrent les denses forêts ardennaises,
bousculèrent les défenseurs français obsolètes et roulèrent presque sans opposi-
tion vers la Manche. Ils déclarèrent presque à l'unisson que la principale carac-
téristique de la nouvelle forme de guerre était, avec l'aide de la mobilité, de la
vitesse, et de la surprise, la terrible efficacité de l'action des chars et des avions.
Peut-être le Président Franklin D. Roosevelt dans sa déclaration à une session
conjointe du Sénat et de la Chambre des représentants le 16 mai 1040 a-t-il été
le premier à décrire la campagne de 1940 comme quelque chose de fondamen

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talement nouveau : « Des armées motorisées peuvent maintenant balayer les
territoires ennemis à la vitesse de 200 miles par jour, larguer des parachutistes
en grand nombre derrière les lignes ennemies, et déposer d'autres assaillants en
plein champ, sur les grandes routes et les aéroports civils locaux. Nous avons vu
l'utilisation perfide de la ''cinquième colonne'' où des personnes censées être de
pacifiques visiteurs faisaient en fait partie de l’invasion ennemie, et des attaques
éclair capables de détruire les usines d'avions et munitions à des centaines de
miles derrière les lignes, étant une nouvelle technique de la guerre moderne.
L'élément-surprise qui a toujours été une tactique importante dans la guerre est
devenu le plus dangereux en raison de la vitesse étonnante avec laquelle l'équi-
pement moderne peut atteindre et attaquer le pays ennemi. . » 2

En soulignant le caractère révolutionnaire du Blitzkrieg, le président Roo-


sevelt cherchait à alerter les Américains de la menace émergente en Europe,
mais involontairement il a collaboré avec les propagandistes allemands à fausser
la nature réelle des combats en 1940. En fait, la guerre éclair et son succès repo-
sèrent alors sur des techniques et procédures aussi vieilles que la guerre elle-
même.
Un élément clé du mythe entourant le Blitzkrieg concerne le rôle dit déter-
minant du tank : bien des observateurs militaires ont vu la campagne de 1940
comme une démonstration de la prédominance des chars. Cette évaluation est
venue en partie des faibles tentatives de certains des participants français dési-
reux d'expliquer l'effondrement rapide de leur pays, mais elle est venue aussi
après juin 1940 d'efforts conscients allemands pour dépeindre une armée alle-
mande invincible et devant être évitée. La machine rodée de la propagande nazie
publicisa énergiquement la cavalcade rapide des tanks à travers la France et la
puissance offensive terrible qu’elle représentait. Bien que l'on doit reconnaître
le rôle important joué par les chars, leur contribution aurait été significativement
moindre sans la performance de l'infanterie allemande. En fait, les combats au-
tour de Sedan furent plus une victoire pour le fantassin allemand que pour le
tankiste.
Pour ajouter à l'incompréhension de la campagne, les anciens combattants
français de 1940 se plaignaient souvent de la supériorité des armes et du matériel
allemand. Les carences en matière d'armes et d'équipement eurent quelques in-
cidences, mais le matériel français était à peu près équivalent à l'allemand en
quantité et qualité. Les deux camps avaient environ le même nombre de tanks,

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et la France avait probablement le meilleur tank avec le Somua S-35.
De même, elle avait d'excellentes armes antichars. Son canon de 25mm, sa
principale arme antichar, pouvait pénétrer le blindage principal de tous les chars
allemands saufcelui de quelques Mark IV qui avaient en blindage supplémen-
taire un placage ajouté à leur avant.
Le seul domaine de l'armée dans laquelle la France avait un déficit net était dans
son très petit nombre de mines antichars. La supériorité de la Luftwaffe était le
principal avantage de l'Allemagne, mais elle était aussi avantagée par son utilisa-
tion extensive des radios, par la longue portée de son canon de 105mm, et l’ex-
cellent canon antiaérien de 88mm, aussi utilisable comme antichar. Néanmoins,
la marge fournie par ces petits avantages de l’Allemagne était insuffisante pour
lui assurer la victoire.3. La principale différence entre les deux pays ne résidait
pas dans les armes elles-mêmes, mais dans leur mode d’utilisation.
Un autre mythe né de la bataille fut l’importance donnée au bombardier
en piqué dans le support rapproché des troupes au sol. Pour les dirigeants bri-
tanniques et américains qui ont constaté la supériorité de la Luftwaffe, le spectre
des avions en piqué, sirènes hurlantes, a exercé une influence remarquable sur
le développement de l'aviation dans la période suivant immédiatement la ba-
taille. Pour des raisons plus psychologiques et émotionnelles que scientifiques,
les alliés furent captivés par l’image d'avions se déchaînant sur des cibles et four-
nissant aux forces mobiles un soutien hors de la portée de l’artillerie.
En fait, les bombardiers en piqué n’eurent d’effet puissant que sur les
troupes pauvrement armées, mal préparées, vulnérables à leurs effets psycholo-
giques ; ils détruisirent rarement un véhicule blindé ou un bunker. Plus encore,
l’écrasante supériorité aérienne allemande n’isola pas le champ de bataille de
Sedan et n’empêcha pas les Français de s’y renforcer.
Et puis, l'effondrement de l'effort défensif français à Sedan a convaincu de
nombreux observateurs militaires que les soldats français de 1940 n’étaient pas
les dignes fils de leurs pères qui étaient morts vaillamment par milliers dans les
enfers de la Première Guerre mondiale. La panique de la 55e Division et l'effon-
drement ultérieur de ses efforts défensifs semblaient tenir d'une gangrène de la
volonté et du moral des Français liée à des contradictions et des fissures dans la
société française, qui devinrent si apparentes avec le régime de Vichy. En fait, la
défaillance de la 55e division trouvait son origine dans son pauvre

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entraînement, sa pauvre préparation et son pauvre leadership. En insistant sur
des chiffres et des ratios combat/puissance et en accordant une attention insuffi-
sante à la cohésion et au leadership des petites unités, les chefs militaires français
dans la région de Sedan affaiblirent leurs unités plutôt que de les renforcer. Ils
accablèrent les soldats par la tâche de creuser des tranchées et construire des
bunkers et ils en négligèrent l’entraînement et le moral.
Malgré l'omniprésence des mythes entourant la défaite de la France, les
raisons de son échec sont à chercher ailleurs. Comme on peut le voir dans la
campagne du 10 au 16 mai qui a abouti à la percée du XIXe Corps de Panzers
au sud-ouest de Sedan, les revers des Français découlent en partie de ses propres
insuffisances et en partie de la capacité des Allemands à concentrer une puis-
sance de combat écrasante au point de combat décisif. Comme je l'ai déjà écrit,
les Allemands "surpassèrent les Français tactiquement et les déjouèrent stratégi-
quement.4."
La doctrine de l'armée française était inadaptée et insuffisante pour la
guerre que l'Allemagne était prête à lui mener en 1940, et se précipiter vers
l'avant en Belgique était particulièrement vulnérable à l’attaque allemande dans
les Ardennes. Ajoutons aux difficultés de la France le manque de souplesse et
de réactivité des dirigeants de son armée pour répondre à l'inattendu. Cepen-
dant, quels qu'aient été les avantages pour les Allemands, la campagne ne leur
fut pas “une promenade au soleil". Le Général Guderian l’a reconnu en parlant
d’un "presque miracle”.
En se concentrant sur les batailles livrées par le XIXe Corps de Panzers
entre les 10 et 16 mai, ce livre veut étudier l'insuffisance de la réponse militaire
française et la supériorité de la réponse allemande. En outre, le livre veut regar-
der cette bataille comme une campagne complète, du début à la fin avec tous ses
virages et détours. Pour la guerre mécanisée moderne, une étude de l'attaque en
profondeur du XIXe Corps blindé et des tentatives françaises pour la contenir
offre une des plus belles possibilités d'étudier le niveau opérationnel de la guerre
et d'analyser une attaque en profondeur par un Corps et la défense préparée en
face. Parce que le champ de bataille est resté remarquablement inchangé, il re-
présente une belle occasion d’une analyse détaillée sur place, « a staff ride », ''un
tour du personnel'' comme on la nomme dans l’Armée des États-Unis, une tech-
nique où des officiers visitent les champs des batailles historiques pour en dé-
couvrir les leçons.
Ainsi, en se concentrant sur le XIXe Corps de Panzers et ses opposants, ce
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livre examine l'expérience d'un nombre limité d'unités françaises et allemandes
et analyse une seule campagne dans le détail. Une telle étude devrait fournir des
indications sur les différentes approches des deux pays envers le leadership, les
tactiques, les opérations et la stratégie. Le lecteur ne doit cependant pas oublier
que le XIXe Corps de Panzers est seulement l'un des trois Panzers Corps qui
traversèrent la Meuse à Dinant, Monthermé, et la région de Sedan.
Pour permettre au lecteur de suivre les méandres de la campagne, j'ai sé-
paré les actions allemandes des réactions françaises. Quoique je présente les
deux côtés, dont l'expérience belge, je porte plus d’attention aux Français qu’aux
Allemands. Les raisons tiennent en partie dans mon plus grand intérêt pour leur
côté, mais aussi dans mon intérêt pour la nature de la campagne. Puisque les
Allemands ont eu l'initiative, les chapitres « français » approfondissent plus les
questions relatives aux domaines opérationnels et stratégiques de la guerre.

Pour ajouter un mot au propos du général Doughty, le support soutenu au ré-


gime de Vichy, qui se prolongea jusque chez les Alliés et dans les mouvements
de résistance et dont la vraie nature se manifesta pleinement lors du débarque-
ment allié en Afrique du Nord, est bien le témoin de l’abcès qui affaiblissait la
France : au nom de valeurs telles que l’anticommunisme et de fautes comme
l’antisémitisme et la xénophobie, ce régime reproduisait peu ou prou le miroir
du communisme antidécromatique qu’il abhorrait, blanc bonn et et bonnet
blanc... Maurrassiens pour la plupart, les officiers français n’avaient pas tiré les
leçons de l’Affaire Dreyfus et cette fois Dreyfus, c’était la France mise au pilori.
Cet abcès, peste ou choléra qui rongeait la France avait donc des racines loin-
taines il était déjà mûr quand en 1925 Camille

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Aymard publia « Bolchevisme ou fascisme ? Français, vous devez choisir » et
que leur offrant à la fois le bonbon rose et le chocolat noir également empoi-
sonnés, équivalents de Charybde et Scylla, il recommanda le fascisme, option
largement suivie par le patronat et la droite, n’envisageant ainsi aucun recours
possible dans la démocratie parce que trop affligée de corruptions, de lâchetés
et d’impuissance... Le Monde étant ainsi promis à une fin inéluctable, il valait
mieux en jouir le plus d’ici là, être du côté des privilégiés, s’accaparer du mieux
et se créer supérieur sans solidarité réelle et s’assurer de cela par tous les
moyens, fussent-ils immoraux comme la guerre et la trahison. Homo homini
lupus est. A. Blitte.

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CHAPITRE 1 : Stratégie et Doctrine

La bataille qui eut lieu près de Sedan du 10 au 16 mai de l’année 1940 a


été marquée par l’opposition des stratégies des belligérants. Pour arrêter les Al-
lemands, la France a choisi une stratégie défensive. Tout en s’appuyant au nord-
est sur les fortifications de la ligne Maginot, et maintenant un nombre minimum
de forces le long des Ardennes, elle avait planifié de se précipiter vers l'avant
dans le nord et le centre de la Belgique et d'y occuper de fortes positions défen-
sives. Avec ces positions retranchées, elle pensait qu'elle pourrait arrêter la prin-
cipale attaque allemande, qui, croyait-elle, viendrait par la « trouée » s’étendant
de Maastricht, à Gembloux, à Mons. Une fois l’ennemi affaibli, en rassemblant
ses propres forces et celles de ses alliés, elle pensait pouvoir prendre l'offensive
et remporter la victoire.
Pour concentrer ses forces sur le point le plus faible de la France, l'Alle-
magne a compté sur une stratégie offensive audacieuse. En attaquant le nord de
la Belgique et de la Hollande avec des forces minimales, elle a cherché à tromper
les Français et à les convaincre que l'attaque principale viendrait à la Schlieffen
comme en 1914 par le nord et le centre de la Belgique. Une fois les Français
attirés là, l'Allemagne porterait le coup décisif avec une forte force Panzer sur le
centre des forces françaises le long des Ardennes. L'éminent historien britan-
nique, Basil Henry Liddell Hart, a comparé avec justesse les opérations au nord
de la Belgique et la Hollande à la passe de cape du matador : elle détournait
l’attention des Français du coup mortel qui leur venait à travers les forêts des
Ardennes.1.
Tragiquement pour la France et ses Alliés, la stratégie française fit pleine-
ment le jeu des Allemands. Après avoir aventuré ses forces les plus modernes et
mobiles en Belgique nordique et centrale, la France ne put répondre adéquate-
ment au trou béant creusé dans ses lignes entre Dinant et Sedan par les trois
Corps de Panzers. Le résultat fut un désastre pour la France et ses alliés.
STRATÉGIE FRANÇAISE
Le but de la stratégie française était d’éviter la défaite plutôt que de recher-
cher une victoire rapide. La France croyait pouvoir obtenir la victoire seulement
après s’être défendue avec succès. Lorsqu’elle élabora sa stratégie militaire après
la Première Guerre mondiale presque tous ses principaux chefs militaires ap-
puyèrent la nécessité de défendre le territoire national en installant des fortifica-
tions le long de la frontière nord-est ainsi que des défenses avan

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cées en Belgique. Bien que l’expérience de la Première Guerre mondiale et ses
terribles dommages sur le pays aient eu un effet significatif sur ses décisions, les
réalités de la géographie et de la possibilité d'une attaque brusquée ("surprise
attaque') de l'Allemagne en ont été la raison dominante.
L’option française de protection de ses frontières a été grandement in-
fluencée par son infortune d'avoir une grande partie de ses ressources naturelles
et de sa capacité industrielle à proximité de ses frontières et donc à une courte
portée d’une agression allemande. Cette vulnérabilité contribua à privilégier une
stratégie militaire défensive. Pour vaincre l’Allemagne plus fortement industria-
lisée et peuplée, la France reconnut la nécessité d'une guerre totale et la mobili-
sation complète de toutes les ressources de la nation. Si la zone le long de ses
frontières contenant une grande partie de son industrie, de ses ressources natu-
relles, et de sa population, tombait aux mains d’un envahisseur, sa capacité à
mener une guerre totale serait éliminée. Pour être fonctionnelle, la stratégie mi-
litaire française devait tenir compte de cette contrainte importante.
Clairement, la malchance avait placé une partie importante de la richesse
économique française et son potentiel dangereusement proche de la menace al-
lemande. Dans un triangle formé par Dunkerque, Strasbourg et Paris, la France
comptait environ 75 % de son charbon et 95 % de sa production de minerai de
fer. La plus grande partie de son industrie lourde était au sein de ce même
triangle. Un autre triangle, Paris, Lille et Rouen, englobait les 9/10es des usines
de tissus français dans les années 1930 et 4/5es des usines tirant des produits du
bois. Dans ce même espace, la France fabriquait la majorité de ses produits chi-
miques, et véhicules et tous ses avions. La France savait que le charbon, le fer et
les usines sont les ingrédients du côté matériel de la guerre totale. Elle savait
aussi que, même si elle réussissait à contenir l'ennemi dans les mêmes limites
qu’en 1914, sa capacité à poursuivre la guerre serait sérieusement affectée. Si les
Allemands lançaient une attaque impromptue et saisissaient une portion du ter-
ritoire contenant la majeure partie de ses ressources naturelles, la guerre pourrait
être perdue en peu de jours.2.
À la même époque, une portion importante de la population française
vivait près des centres industriels et de ressources naturelles. Le problème de la
main-d'œuvre pour les armées françaises avait longtemps été une source de pro-
blème. Après la guerre franco-prussienne de 1870-1871, le rapport entre Fran-
çais et Allemands baissa progressivement.
À la fin 1860, dans la tranche d’hommes âgés de 20 à 34 ans, la période
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idéale de service militaire, les Allemands étaient légèrement plus nombreux que
les Français. En 1910, les Allemands avaient accru leur avantage à un ratio de
1,6 à 1. En 1939, l'Allemagne avait plus du double d'hommes en âge de porter
les armes.3. Pour des raisons de main-d’œuvre et de patriotisme à la fois, les
Français frontaliers ne pouvaient pas être abandonnés à l'ennemi.
Les discussions les plus importantes quant à la stratégie défensive des frontières
de la France se sont tenues dans les années 1920 au Conseil Supérieur de la
Guerre, qui était composé principalement de Généraux seniors. Le conseil
exerça une influence remarquable sur la construction de la ligne Maginot et la
décision d'établir une défense avancée dans la Belgique nordique et centrale.
Comme l'a fait une grande partie de la direction politique, les membres du con-
seil ont également cru que la France devait d'abord être sur la défensive et
qu’avoir des fortifications renforcerait cette défensive et lui permettrait de sur-
monter les avantages de main-d'œuvre de l'Allemagne ! Les fortifications permet-
traient au relativement petit nombre des soldats français de lutter plus efficace-
ment.
La France et ses alliés passeraient à l'offensive dès qu'ils auraient suffisam-
ment amassé de forces et de ressources pour vaincre l'Allemagne. Une telle stra-
tégie militaire, selon le Conseil, permettrait à la France de surmonter ses handi-
caps vis-à-vis de l'Allemagne.
En effectuant en mai 1920 les premières délibérations après la guerre sur
le problème des frontières, le Conseil Supérieur de la Guerre conclut que le
nord et le centre de la Belgique restaient la principale voie d'invasion.4. Les Fran-
çais supposèrent que la construction de fortifications dans le nord-est encoura-
gerait les Allemands à orienter leur attaque vers la Belgique, et donc à tenter un
nouveau plan Schlieffen 1914.
Cette hypothèse était renforcée par la violation allemande précédente de la neu-
tralité belge, l'absence d'obstacles géographiques, et l’existence d'un vaste réseau
de routes et voies ferrées fonctionnant directement vers Paris. Tout au long de la
période entre les deux guerres, le haut commandement ne changea pas sa per-
ception et il garda une préférence inébranlable à livrer bataille sur le sol belge,
plutôt que sur le français. Le souvenir de la destruction désastreuse des pré-
cieuses ressources agricoles industrielles et minières lors de la Première Guerre
mondiale entraînait chez tous le souhait que cela ne se reproduise pas.
Lors de sa réunion de mai 1920, le Conseil Supérieur de la Guerre aborda
également la question des fortifications des frontières. La session démontra
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Une absence de consensus sur la fonction, la forme et l'emplacement des fortifi-
cations frontalières, mais presque tous s’accordèrent sur le fait qu'un certain type
de fortifications était nécessaire. À la mi-1922, les Généraux du conseil étaient
divisés : les uns étaient pour une ligne continue d'ouvrages défensifs frontaliers,
rappelant les tranchées et le système de fer barbelé de la Grande Guerre ; les
autres pour des régions fortifiées agissant comme centres de résistance facilitant
les actions offensives ou les manœuvres défensives.
Après cinq années de débats et de discussions, le Conseil adopta le 12 oc-
tobre 1927, le concept de profondes forteresses souterraines dans les régions clés
du terrain avec de plus petits blockhaus et autres obstacles sur les autres parties
de la frontière.5. Peu après, les Français commencèrent sur la frontière nord-est
la construction de fortifications massives sur la frontière nord-est connues comme
étant la ligne Maginot.
En construisant les fortifications massives, les Français décidèrent de ne pas
la prolonger vers l'ouest à travers le massif des Ardennes. Durant tout l’entre-
deux-guerres, la perception française des Ardennes demeura inchangée. Avec
ses forêts profondes et ses collines pentues, en particulier au Luxembourg et le
long de la Semois belge, les Ardennes formaient un obstacle significatif au dé-
placement rapide de larges forces, en particulier concernant les motorisées et
mécanisées. Lorsque le Maréchal Philippe Pétain comparut devant la commis-
sion du Sénat en mars 1934, il refléta les vues de l'armée quand il souligna que
ce secteur n’était pas dangereux.6.
L’absence de terrain facile à défendre sur la frontière nordique, comparée
à la vulnérabilité des ressources sur la frontière nord-est, semblait rendre
moindre une préparation défensive des Ardennes. Du début jusqu’à la fin, le
Haut Commandement français traita le secteur ardennais simplement comme
un simple lien entre les frontières du nord-est et du nord.
En septembre 1939, les grandes lignes de la stratégie militaire française
étaient établies et influencées de manière décisive par des considérations de géo-
graphie, de ressources et de main-d’œuvre. Tout en s’épaulant sur sa droite, elle
avancerait en Belgique et y établirait une défense avancée. Le degré de cette
avancée, cependant, dépendait d’un coup de chance et de circonstances indé-
pendantes de sa volonté. Ces circonstances devinrent particulièrement problé-
matiques, lorsque les Belges renoncèrent à s’allier à la France en 1936. En affir-
mant son statut de neutralité, la Belgique montrait sa réticence à conclure des
accords ou arrangements publics avec la France ; elle accepta néanmoins
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de fournir une quantité extrêmement limitée de coopération. Malheureuse-
ment, cela se limita à fournir principalement des informations au sujet de ses
fortifications. En mai 1940, les deux pays avaient secrètement échangé des in-
formations sur les grandes lignes de leurs plans de guerre, mais ils avaient très
peu fait pour coordonner les détails de ces plans, en particulier pour le cas où
l'Allemagne irait vers l'ouest à travers le Luxembourg et l’est de la Belgique.7.
En dépit de ses graves préoccupations au sujet de son voisin neutre, la
France prévit de lancer ses troupes mobiles vers l'avant et d’établir une position
défensive dans le Nord et le Centre de la Belgique. Elle supposait que le viol de
la neutralité de la Belgique par l'Allemagne fournirait le motif d'entrée de forces
françaises en Belgique, ou qu'alors les Belges feraient un appel à l'aide peu de
temps avant l'invasion allemande. Par conséquent, elle concentra ses forces les
plus mobiles le long de la frontière occidentale avec la Belgique et les prépara à
aller de l'avant rapidement. Lors de leur entrée en Belgique, la France voulait
que ses forces évitent une bataille de rencontre et qu’elles occupent la position
défensive envisagée en y précédant les Allemands.
Si l’appel à l’aide de la Belgique devançait l’invasion allemande, les forces
françaises pourraient possiblement s’unir aux Belges pour défendre leur fron-
tière. Sinon, trois autres lignes pour placer leurs troupes s’offraient aux Français.
La ligne la plus avancée partait de la frontière française à Givet et suivait la ligne
Namur-Anvers, soit en partie le cours de la rivière Dyle. Elle est connue sous le
nom de Plan D ou plan Dyle. La deuxième solution était une ligne de défense
plus vers l'arrière ; depuis la frontière française, elle se rendait jusqu'à Condé, et
par Tournai suivait l'Escaut jusqu'à Gand, et de là allait ou directement à la Mer
du Nord à Zeebrugge, ou encore le long de l’Escaut (Scheldt) à Anvers. Ce plan
de troupes placées plus loin vers l'arrière le long de la ligne Tournai-Escaut-
Anvers est maintenant connu sous le nom de plan E., ou plan Escaut. La troi-
sième option était la défense tout le long de la frontière française jusqu’à Dun-
kerque. Le plan Dyle de défense de la ligne Namur-Dyle-Anvers donnait une
ligne de défense de soixante-dix à quatre-vingts kilomètres plus courts que les
deux autres.8.
Pendant les premières semaines de la guerre, le Général Maurice Gamelin
commandant des forces françaises préféra être prudent et favorisa le plan Escaut.
Les poussées rapides et profondes des forces allemandes en Pologne en sep-
tembre 1939 préoccupèrent profondément les chefs militaires de la France ; ils
se demandèrent si les forces mobiles françaises pourraient atteindre et oc
18
cuper leurs positions défensives désignées en Belgique avant l'arrivée des forces
mécanisées allemandes très mobiles. Moins d'un mois après le début de la guerre
en 1939, le haut commandement français donna une directive au commandant
du Groupe d’Armées 1 qui lui précisait sa mission et qui plaçait la priorité sur
deux éléments : “assurer l'intégrité du territoire national et défendre sans recul
la position de la résistance organisée le long de la frontière..." La directive notait
également qu’il se pourrait que le Groupe d'Armées 1 soit autorisé à entrer en
Belgique et à y occuper une position défensive le long de l’Escaut.9.
Le 24 octobre 1939, une directive de Gamelin décrivait les deux principales
options pour occuper des positions en Belgique, l'une plaçait la ligne défensive
le long de l'Escaut et l'autre le long de la Dyle. La directive expliquait qu'une
avance au-delà de l'Escaut n’était envisageable que si les forces françaises avaient
le temps d'atteindre des positions préparées avant d’être attaquées, ou d’arriver
à temps pour les préparer avant une attaque10. Ainsi, les premières semaines de
la guerre, la France favorisa le déplacement limité à la ligne Escaut.
C‘est seulement après l’évidence que les Belges renforçaient leurs défenses
le long du canal Albert et amélioraient la préparation de leurs forces que Game-
lin devint plus optimiste quant à la possibilité d'envoyer des forces françaises
plus loin en Belgique.11 Fin octobre et début novembre, concluant que les forces
alliées pourraient aller de l'avant avec succès jusqu’à la ligne Dyle, Gamelin fut
favorable à la stratégie la plus ambitieuse malgré la suggestion de prudence du
Général Alphonse Georges, commandant des frontières du Nord et du Nord-
Est, devant les difficultés pour atteindre la ligne Dyle avant l’attaque allemande.
Déjà évaluées par le Haut Commandement à plusieurs reprises en temps de
paix, ces inquiétudes n’étaient pas nouvelles.
Alors que les Britanniques avaient d'abord exprimé des réserves à propos
de tout mouvement en Belgique, Gamelin discuta de son plan avec leurs officiers
de haut rang et réussit à obtenir leur consentement. Après analyse détaillée et
discussions, le plan D fut formellement adopté le 9 novembre lors d'une réunion
des Généraux alliés à Vincennes. À sa réunion du 17 novembre, le Conseil Su-
prême de la Guerre conclut qu'il était « essentiel » de tenir la ligne Dyle. Le
même jour, Gamelin envoya une directive fournissant des détails sur l'occupa-
tion de la ligne Dyle d'Anvers, à Louvain, à Wavre, et à travers la trouée de
Gembloux à Namur, à Givet.12.

19
Ainsi, à la mi-novembre, les Alliés considéraient la ligne Dyle comme étant
la position la plus susceptible d'être occupée par leurs forces en Belgique. Les
mois suivants, les Néerlandais et les Belges améliorèrent leurs défenses,

la Force expéditionnaire britannique augmenta lentement de taille, les forces


françaises devenant mieux équipées et entraînées gagnèrent en confiance ; alors
Gamelin commença à regarder plus loin vers la Hollande.
Alors que l’adoption du plan D faisait encore discussion chez les Alliés,
Gamelin envisagea la possibilité d’avancer plus vers Breda. Ses préoccupations
tournaient autour de l'importance stratégique des Pays-Bas.
20
En évitant la con quête allemande des Pays-Bas les Alliés sauveraient les
dix divisions néerlandaises, sécuriseraient les communications en mer du Nord

et refuseraient aux Allemands une zone de transit facile pour attaquer la Grande-
Bretagne. .13.
En sécurisant l'embouchure de l'Escaut, les Alliés pourraient également uti-
liser le port d’Anvers pour s’approvisionner. La liaison avec les forces néerlan-
daises le long de l’Escaut, ou la traversée de la rivière en territoire néerlandais,
était cependant une variation extrême du Plan D.
Le 8 novembre, Gamelin envoya une directive qui pour la première fois
mentionnait la possibilité d'une invasion des Pays-Bas par l’Allemagne.
Y était soulignée l'importance d’empêcher le contournement d'Anvers à
l'ouest par des forces arrivant de la rive sud de l'embouchure de l'Escaut.
Pour ce faire, Gamelin renforça l'aile gauche du Groupe d’Armées 1 avec
la Septième Armée qui apparemment prendrait position en décembre. Avant
son placement sur le flanc gauche des forces alliées, la Septième Armée, qui
faisait partie des plus mobiles des meilleures divisions françaises, servait dans
21
le cadre de la Réserve générale placée derrière les forces désignées pour aller
de l'avant en Belgique. Selon sa nouvelle mission, en plus d’occuper la rive sud
de l'Escaut (Escaut), elle devrait, après avoir reçu l'ordre de le faire, entrer en
Hollande et sécuriser l'embouchure de la rivière. En en occupant la péninsule
située sur sa rive nord.14. Ce fut la première indication formelle que "l'hypothèse
Hollande" était possible.
En dépit des craintes du haut commandement, Gamelin décida environ
deux mois avant l’agression allemande que le plan Dyle et l’"Hypothèse Hol-
lande " incluraient la progression des troupes françaises sur Breda, ce qui fut
bientôt connu sous le nom de Variante Breda. Il désirait voir les forces françaises
se joindre aux hollandaises sur la rive gauche de l’Escaut ou, en traversant la
rivière, sur le sol hollandais.
Le 12 mars, il sortit une directive pour Georges lui demandant de faire
coïncider la mission de la Septième Armée avec la manœuvre Dyle et de rendre
l’entrée aux Pays-Bas quasi automatique. Georges, à son tour, produisit une di-
rective pour le Général Gaston Billotte, commandant du Groupe d’Armées 1 ;
elle indiquait qu'en cas d'ordre de pénétrer en Hollande, le flanc gauche du
groupe de Billotte devrait progresser aussi loin que Tiburg ou au minimum aller
jusqu'à Breda.15.
Ainsi, sur ordre, la Septième Armée devait occuper une tête de pont entre
les Belges au sud et les Hollandais au nord. Pour s’y rendre, elle devait passer
devant les Belges le long du canal Albert, puis pivoter l'est. La manœuvre Breda
était risquée pour la Septième Armée : elle devait parcourir environ 175 kilo-
mètres pour atteindre Breda, contre environ seulement 90 kilomètres pour les
Allemands.
Durant les deux derniers mois avant l’invasion allemande, la seule modifi-
cation survint le 16 avril quand une autre directive aborda la question d’une at-
taque allemande sur les Pays-Bas épargnant ainsi la Belgique. Le principal chan-
gement significatif était une modification de la zone devant être occupée par la
Septième Armée, mais la directive notait : « Dans ce cas, les Belges pourraient
être hostiles ou passifs. »
Le point essentiel, cependant, avait été inclus dans la directive de Georges
du 20 mars. « En cas de situation favorable, nos positions seront poussées vers
le canal Albert. C’est seulement dans le cas où l'ennemi nous aurait largement
précédés en Belgique que l'on suivra l'hypothèse de l'Escaut.16. »
Dans la prise de décision sur la Variante Breda et aussi celle d'affaiblir ses
22
réserves et sa capacité à concentrer des forces ailleurs, Gamelin assuma person-
nellement la responsabilité de la dernière étape dans le long processus évolutif
dans lequel la hiérarchie militaire avait décidé comment défendre les frontières
de la France. Plusieurs officiers de haut rang émirent de fortes objections sur
l’idée d'envoyer des forces vers Breda ; aucune ne fut aussi prophétique que
celles du Général Georges. Il signala le danger constitué par le détournement de
la plupart des forces mobiles de la France dans une manœuvre de diversion alors
que la principale attaque allemande pourrait venir par le centre français. Il de-
manda que la Septième Armée soit remplacée par un Corps de deux divisions
et qu’elle retourne à la réserve générale.17.
Comme la confiance de Gamelin dans ses forces avait augmenté, il avait pu
se laisser séduire par une grande conception stratégique d'une valeur douteuse
en dépit des objections de plusieurs des Généraux les plus hauts et les plus im-
portants en France. En contrepartie de l'ajout possible de dix divisions à la cause
des Alliés et du refus possible de l'estuaire de l'Escaut aux Allemands, Gamelin
sacrifia une partie importante de sa réserve stratégique et affaiblit gravement la
capacité française à répondre à un mouvement allemand inattendu. Qu'il ait pu
prendre un tel risque doit être attribué à sa confiance dans la capacité des forces
françaises et alliées pour stopper les Allemands.
En outre, Gamelin était décidé à la Variante Breda, même si des pourpar-
lers n’avaient pas été menés entre la France et les deux pays neutres et qu’il était
incertain de leur réponse. Aucun des deux pays n’était disposé à conclure une
coopération militaire détaillée avec les Alliés tant que l'Allemagne n’aurait pas
pénétré sur leur territoire.
En ayant choisi la Variante Breda, Gamelin se rendait personnellement res-
ponsable des aspects risqués d’une stratégie française ultimement désastreuse.
Quoique son ascension dans les échelons de l’armée française se soit accomplie
sous le signe de la prudence en prenant rarement des risques, il venait de choisir
une alternative très risquée quand la destinée de la France et de ses Alliés dé-
pendait de son jugement. Ironiquement, cette stratégie était conservatrice mise à
part la Variante Breda. Si les Allemands avaient su qu’il venait de gaspiller une
portion significative de ses réserves, ils seraient entrés plus confiants dans la cam-
pagne.
En mai 1940, Français et Anglais étaient sur le point de réaliser la stratégie
alliée. Le Groupe Armée 1 avait la responsabilité de la zone située entre la
Manche et la bordure ouest de la ligne Maginot. La Septième Armée, la British
23
Expeditionary Force, la Première Armée et la Neuvième Armée devaient aller
de l'avant occuper la ligne Dyle, tandis que la Seconde Armée resterait sur place.
Après l'arrivée sur la ligne Dyle, la Septième Armée devait occuper la ré-
gion ouest d'Anvers et, en cas d’ordre, entrer en Hollande. Après avoir résisté à
une attaque allemande, on s’attendait à ce que les Belges se replient sur le canal
Albert et occupent la ligne du canal entre Anvers et Louvain. À leur droite, la
situation de la BEF serait la plus favorable, car les Britanniques étaient censés
défendre avec neuf divisions la ligne du canal entre Louvain et Wavre, distantes
d’une vingtaine de kilomètres. À leur droite, la Première Armée occuperait la
trouée de Gembloux, que les Français considéraient comme la zone de la voie
d’invasion la plus dangereuse située entre la rivière Dyle et Namur. Cette voie
d’approche court le long de la rive nord de la Sambre entre Maastricht et Mons,
présente peu d’obstacles naturels et donne directement vers Paris.
La Première Armée disposait de dix divisions pour défendre un front d'en-
viron 35 km entre Wavre et Namur. À sa droite, la Neuvième armée devait aller
de l'avant entre la Première et la Deuxième Armée et occuper des positions au
sud de Namur le long de la Meuse.
À la droite de la Neuvième Armée, la Seconde Armée était la partie la plus
orientale du Groupe d’Armées 1 et avait la responsabilité de la zone située entre
Pont-à-Bar (à six kilomètres à l'ouest de Sedan) et Longuyon. Son secteur com-
prenait une partie de la ligne Maginot. La limite gauche (ouest) de la Deuxième
Armée servait de charnière pour l'avancée des autres armées du Groupe d’Ar-
mée 1 en Belgique.
Les chefs militaires français croyaient que la Deuxième et la Neuvième Ar-
mée occupaient les « secteurs les moins dangereux » du Groupe d'Armées 1.
Elles avaient un terrain défensif idéal le long de la rive gauche qui nécessiterait
un effort important et prolongé, supposaient-ils, pour qu’une force d'invasion
puisse la percer.
Derrière le Groupe d’Armées 1, les réserves françaises étaient relativement
faibles. Après avoir inséré les sept divisions de la Septième Armée (une division
légère mécanisée, deux divisions motorisées, et quatre divisions d'infanterie) à
l'extrême flanc gauche du Groupe d’Armées 1, les Français avaient sept divisions
utilisables à titre de réserves pour ce secteur du front derrière la Deuxième et la
Neuvième Armée. D'autres, comme la 14e Division

24
d'Infanterie, pouvaient provenir de derrière la ligne Maginot. Sauf pour la 53e
Division d'Infanterie, cependant, les divisions derrière la Deuxième et Neuvième
armée avaient tendance à être au sud ou au nord de leur charnière. Ce placement
des réserves démontre l'absence de préoccupation du Haut Commandement
quant à cette « charnière » et sa préoccupation quant à la possibilité d'une attaque
allemande sur le flanc de la ligne Maginot par un virage au sud-est à travers la
trouée dite de Stenay. L’essentiel des réserves derrière la Deuxième Armée était
situé afin de pallier cette possibilité.
À la grande surprise du Haut Commandement français, le XIXe Corps de
Panzers tourna vers l'ouest le 14 mai après avoir traversé la Meuse à Sedan le 13
dans la zone située derrière la charnière. Si les sept divisions de la Septième
Armée avaient été disponibles le 13 et le 14 devant les forces allemandes, tout
le cours de la guerre aurait pu être différent.
Dans la matinée du 13, cependant, la Septième Armée poussa l’essentiel
de ses forces en Hollande, la 1re Division Légère Mécanique (DLM) ayant établi
une force de contrôle à Tilburg le 11. Breda ne fut pas atteint, les Allemands
avaient rapidement repoussé la force de couverture et avaient attaqué les Fran-
çais alors qu'ils tentaient de se déplacer au nord-est en direction de Breda.
À la fin de la journée, la Septième Armée avait réussi à tenir une ligne entre
Bergen-op-Zoom (à une trentaine de kilomètres au nord-ouest d'Anvers) et
Turnhout (à trente-cinq kilomètres au nord-est d'Anvers) et donc à protéger l'es-
tuaire de l'Escaut (Scheldt).18. Cependant, le contact ne fut jamais vraiment établi
avec les Hollandais, car en fin de journée du 13, ceux-ci, débordés, s’étaient
repliés dans la Forteresse Hollande, la grande péninsule comprenant Rotterdam,
Utrecht et Amsterdam.
Malheureusement pour la France, une partie importante de ses réserves
mobiles manquaient, ayant été envoyées vers la Hollande. Avec des réserves mi-
nimales derrière sa longue ligne de défense entre le détroit de la Manche et du
Rhin et avec la plupart de ses forces les plus valables situées derrière la ligne
Maginot ou avancées en Belgique et en Hollande, sa stratégie était particulière-
ment vulnérable à une attaque à travers les Ardennes. Pour avoir conçu person-
nellement la Variante Breda et obligé ses subordonnés à l'accepter, le Général
Gamelin détient la responsabilité de la faiblesse fondamentale de cette stratégie.
STRATÉGIE ALLEMANDE
Contraste frappant avec la stratégie française, la stratégie allemande

25
mai 1940 avait pour objectif une victoire rapide et décisive par le lancement
d'une attaque massive à travers les Ardennes. Ses plans initiaux cependant, dif-
féraient de façon spectaculaire du plan final qui aboutit à la victoire de mai 1940.
Au cours de la lutte contre la Pologne en septembre 1939, les Allemands
prirent à l’ouest une position défensive le long des frontières belge et française
permettant la concentration de forces dans l'est. Cependant, après leur victoire
rapide, une grande partie de la hiérarchie militaire aurait préféré rester sur la
défensive à l'ouest. En particulier, les hauts dirigeants de l'Armée croyaient que
leurs forces n’étaient pas prêtes pour une campagne difficile contre les Alliés. La
possibilité de rester sur la défensive et de chercher une solution diplomatique à
la guerre souriait à la hiérarchie militaire, qui avait une haute estimation des ca-
pacités militaires des Alliés, en particulier des Français. Le Général Franz Hal-
der, chef d'état-major général de l'armée, nota dans son journal : « Les tech-
niques de campagne utilisées en Pologne sont inopérantes contre une armée
occidentale bien tricotée. » .
19

Malgré les réserves de dirigeants militaires allemands, la victoire rapide sur


la Pologne convainquit Hitler qu'une campagne similaire pouvait donner la vic-
toire à l'ouest. Le 10 octobre, Hitler rencontra ses Généraux et leur lut une note,
dont une copie fut remise au chef d'état-major des forces armées et aux com-
mandants de l'Armée, de la Marine et des Forces aériennes. Ce mémorandum
remarquable décrit clairement les objectifs d’Hitler et son point de vue sur la
stratégie militaire. Hitler y dit que « Le but de la guerre allemande est la dispari-
tion militaire de la possibilité des puissances occidentales… de s’opposer à la
consolidation et au développement futur du peuple allemand en Europe.20. »
Selon Hitler, le principal danger pour l'Allemagne était une guerre prolon-
gée, car les États neutres ou même amicaux pourraient alors aller du côté des
Alliés pour des raisons économiques ou politiques. La pénurie à venir de nour-
riture et de matières premières rend difficile une longue guerre. Le "facteur es-
sentiel" dans la conduite "victorieuse" d'une longue guerre, dit Hitler, était de
sauvegarder l’industrie de la Ruhr.
Puisque les attaques aériennes étaient le principal danger pour la Ruhr, l’Al-
lemagne avait besoin de bons canons antiaériens et d’un excellent avion de
chasse. Contrôler la Hollande était important aussi, expliqua Hitler : « Si la ré-
gion hollando-belge venait à tomber entre les mains anglo-françaises, leurs

26
forces aériennes pourraient frapper le cœur industriel de l'Allemagne, n’ayant
plus alors que le sixième de la distance requise par leurs bombardiers pour at-
teindre des objectifs très importants. Nos principales forces militaires en cas de
longue guerre sont notre armée de l'air et nos sous-marins. Les deux pourraient
alors être employées impitoyablement contre la France et la Grande-Bre-
tagne. » .
21

Tout au long de son mémorandum, Hitler insista sur sa préférence pour


une guerre courte et sur l’importance de détruire les forces anglo-françaises. Il
dit aussi que chaque mois passé permettait aux Alliés d’augmenter leurs forces.
Il ajouta : « Présentement, le soldat allemand est de nouveau le meilleur au
monde. Il est aussi exigeant de lui-même que de ce qu’il exige des autres. Un
retard de la guerre de six mois et une propagande efficace de l'ennemi pourraient
affaiblir ces qualités importantes une fois de plus. . » Pour éviter cette baisse de
22

la disponibilité de l'armée allemande, Hitler voulait une attaque lancée dans


l'avenir immédiat.
Il déclara à cette réunion avec les Généraux les plus puissants et les plus
expérimentés d'Allemagne, dont beaucoup préféraient rester sur la défensive à
l'ouest : « L’attaque est préférable à la défense comme méthode pour gagner la
guerre. » 23.
Bien qu’il ait dit ne pas avoir un plan détaillé des opérations, il voulait que
l’attaque « se concentre uniquement sur l’anéantissement des ressources de l'en-
nemi. » Si elle échouait pour une raison quelconque, l'objectif secondaire serait
de « sécuriser une zone possédant des conditions favorables pour le bon dérou-
lement d'une guerre de longue haleine. »
Cette zone était évidemment les Pays-Bas et la Belgique : elle permettait
l’usage de l'aviation et des sous-marins et aussi de refuser son utilisation pour les
Alliés.24. Hitler décrivit ensuite les grandes lignes de la stratégie militaire alle-
mande :
« L’attaque allemande doit avoir pour objet la destruction de l’Armée fran-
çaise, mais dans tous les cas elle doit d’abord créer une situation préalable pour
une continuation réussie de la guerre. Dans ce contexte, la seule zone possible
pour attaquer est le secteur situé entre le Luxembourg au sud et Nimègue au
nord, excluant la forteresse de Liège. Deux groupes d’attaques seront ainsi for-
més pour tenter de pénétrer la région Luxembourg- Belgique-Hollande dans le
plus court laps de temps possible, et pour y engager et défaire les forces alliées,
belges, françaises et anglaises… Une offensive dont le but ne
27
serait pas dès le départ cette destruction des forces ennemies est un non-sens
conduisant à des pertes inutiles de vies humaines. » . .25

Pour Hitler, la stratégie pertinente d’attaque à l’ouest était donc celle d’une
attaque sur un large front dans le Benelux. Quoique destinée à détruire les ar-
mées franco-britanniques, ses chances de succès étaient faibles, mais elle pouvait
prendre une large portion de la côte de la Manche permettant de lancer des
opérations contre la Grande-Bretagne, et elle empêchât les Alliés d’utiliser le
Benelux pour des attaques sur la Ruhr. Pour s’assurer que ses chefs militaires
rétifs suivent ses instructions, Hitler formula la « Directive Nº 6 sur la conduite
de la guerre », qui ordonnait à ses Généraux de lui fournir des rapports détaillés
et de le tenir informé sur le statut des préparatifs.26.
Les chefs militaires allemands reconnurent d’emblée qu’une attaque au Be-
nelux avait peu de chances d’annihiler les forces franco-britanniques. Le 14 oc-
tobre, les Généraux Halder et Walther Von Brauchitsch (le commandant en
Chef des Armées) après un examen exhaustif des trois hypothèses relatives à la
situation globale conclurent qu’« aucune… n’offrait une perspective de succès
décisif ».27.
Convaincu que ses chefs militaires se traînaient les pieds quant à la prépa-
ration d’une attaque contre l’ouest, Hitler devint plus insistant et alors il annonça
sa “décision irrévocable” de lancer une offensive contre l’ouest. Aussi il fixa la
date du début de cette offensive : ce serait le 12 novembre.28.
Les chefs militaires allemands maintenaient leurs réserves quant à la sagesse
d'attaquer à l'ouest.
Pour souligner l'impréparation de l'armée, le Général Von Brauchitsch et
le maréchal Keitel, le chef des Forces armées allemandes, rencontrèrent Hitler
le 5 novembre, la date précédant l'émission de l'ordre d'attaque du 12 novembre.
Von Brauchitsch exprima ses préoccupations au sujet de la combativité et
de la formation de l'infanterie, la préparation des sous-officiers, et le statut de la
discipline. Après avoir souligné qu'il avait discuté des problèmes avec ses com-
mandants subordonnés qui se montrèrent d’accord avec son point de vue, il
conclut en disant que l'armée avait besoin de formation intensive avant d'entre-
prendre une autre campagne. Indigné, Hitler réfuta rudement cette opinion. 29.
La date de l'attaque fut rapidement changée. Dans les mois suivants, les attaques
planifiées furent annulées vingt-huit fois de plus.
Malgré les réserves des chefs militaires allemands, le premier plan pour

28
attaquer l’ouest appelé Plan jaune était sorti dès le 19 octobre 1939 ; il suivait
alors les idées stipulées dans le mémorandum d’Hitler du 9 octobre. Même s’il
ne se référait pas explicitement à une répétition du plan Schlieffen de 1918, il
préconisait une forte aile gauche au nord (Groupe d’Armées B), qui attaquerait
en direction ouest à travers la Belgique, tandis qu’une aile plus faible (le Groupe
A) protégerait son flanc. Le Groupe d’armée B avait la responsabilité de l’attaque
principale. Ne recherchant pas la victoire décisive en pénétrant en France, cap-
turant Paris et écrasant l’Armée française, l’objectif du premier Plan jaune était
limité.30.
Le 25 octobre, Hitler rencontra certains de ses Généraux de haut rang, dont
Von Brauchitsch et Halder, afin de discuter du nouveau plan. Au cours de la
discussion, Hitler demanda soudain s’il ne serait pas possible d’attaquer à travers
les Ardennes, puis de tourner vers le nord-ouest, encerclant ainsi les forteresses
belges depuis le sud.31.
Assez étrangement, ce fut, semble-t-il, la première suggestion de quiconque
au sujet de mener l’attaque principale à travers les Ardennes et ainsi d’encercler
le flanc gauche des Alliés. Même si le Führer n’envisageait pas encore de traver-
ser la Meuse aussi au sud que Sedan, il devint vite très intéressé par la possibilité
de placer ainsi le principal effort de l’offensive allemande au sud de Liège. Le
29 octobre, le Haut Commandement finissait la seconde version du Plan jaune.
Malgré sa forte ressemblance avec la première version quoique le Groupe d’Ar-
mée B demeurât responsable de la principale attaque, elle envisageait une avan-
cée plus profonde du Groupe A, dont une progression vers Laon en France.32.
Même si l’intérêt marqué d’Hitler pour les Ardennes pouvait avoir in-
fluencé le panel des Généraux, le plan appelait plus à une large attaque qui re-
pousserait les Alliés vers la Manche. Il disait : « Toutes les forces disponibles
seront employées… dans le but d’engager une bataille la plus large possible pour
pousser vers la Manche les forces alliées du territoire nord-franco-belge, et les
battre, créant ainsi les conditions favorables pour élargir la guerre aérienne et
terrestre en France et en Grande-Bretagne.''33. » Au contraire du plan Schlieffen,
celui du 29 octobre prévoyait une guerre d’usure, une possibilité qui déplaisait à
Hitler, même s’il respectait étroitement sa ligne du 9 octobre.
Au cours des deux mois suivants, l'état-major général continua son travail
sur les plans d’attaque contre l'ouest, et l'idée maîtresse du plan subit quelques
modifications. Pendant ce temps, Hitler s’intéressait à l’emploi de forces

29
mécanisées dans l'intention d'une attaque vers Sedan. Le 12 novembre, Hitler
décida que le XIXe Corps (avec deux divisions blindées et une motorisée) atta-
querait par le sud de la Belgique pour se saisir de la rive sud de la Meuse près
de Sedan.
Bien qu’Hitler ordonnât que, pour l'attaque, le XIXe Corps fût rattaché au
Groupe d’Armées A., il n’ordonna pas le déplacement de la responsabilité de
l'attaque principale du Groupe d’Armées B au Groupe d’Armées A. Fin no-
vembre, le Haut Commandement des Armées déplaça le XIVe Corps (moto-
risé) dans la zone de rassemblement du groupe d’Armées A, mais le maintint
dans la Réserve Générale.34.Quoiqu’aucun des ajustements ne signifiât une mu-
tation de l’attaque principale, ils permettaient, une fois la campagne entamée, le
transfert du principal effort du Groupe B au A. La directive du Haut Comman-
dement des forces armées allemandes Nº 8 du 20 novembre autorisait un tel
transfert et ordonnait sa préparation.35. Ainsi, dans une légère modification du
Groupe d'Armées B ayant l'entière responsabilité de l'attaque principale, les Al-
lemands étaient prêts à renforcer tout succès remporté par le Groupe d'armées
A.
Le Général Halder expliqua après la Seconde Guerre mondiale la rationa-
lité du fait de retenir la flexibilité de transfert de responsabilité de l'attaque prin-
cipale d'un groupe d'armées à l'autre. La plus importante inconnue dans la pla-
nification allemande, soulignait-il, était le degré de progression des Alliés en Bel-
gique et Hollande avant la confrontation armée. Selon Halder, il était clair dès
le début que, dans le cas d'une avance prononcée des Alliés, le groupe A dans
le centre allemand pourrait forcer la décision probablement grâce à une attaque
d'encerclement par le sud. Mais puisque les Allemands ne pouvaient pas prévoir
le degré de l’avancée des Alliés, il fallait garder la flexibilité d'une attaque princi-
pale venant, soit du Groupe B dans le Nord, soit du groupe A dans le centre.
En résumant l’idée de base du premier plan, il écrivit : « La décision du lieu des
principaux efforts attendra le début de l’attaque. » 36..
Malgré ses mues, le plan ne donnait pas sinon peu de chances aux Alle-
mands d’annihiler les Forces alliées. Un critique expliqua plus tard qu’il ne visait
qu'à une « victoire partielle... et à des gains territoriaux ».37. Malgré les critiques et
les efforts continus d'améliorations, les chefs militaires reconnaissaient qu’il n’of-
frait qu’une faible chance de saisir la côte de la Manche en Belgique et de lancer
par la suite des attaques aériennes et maritimes sur les Alliés. Personne pratique-
ment, pas même Hitler, ne rêvait d’une victoire éclair.
30
De l'information sur le plan étant tombée aux mains des Alliés par suite
d’évènements imprévus, les Allemands durent le remanier fondamentalement.
Un officier de la Luftwaffe transportant une mallette pleine de documents secrets
au sujet du Plan jaune s’était égaré dans un avion léger à travers la frontière belge
et écrasé près de Malines-sur-Meuse le 10 janvier 1940. Bien que les documents
portés par l'officier allemand concernassent principalement les opérations de la
Luftwaffe, ils contenaient suffisamment d'informations pour révéler les contours
du plan allemand si elles étaient obtenues par les Alliés.
Comme l’officier tentait de brûler les documents, une patrouille belge l’a
trouvé et capturé. Lorsqu’il a ensuite été interrogé, il a réussi à jeter les docu-
ments dans un poêle, mais un officier belge y enfonça les mains et récupéra
certains documents en feu. Des extraits en furent fournis à l'attaché militaire
français à Bruxelles l’après-midi même.38.
Estimant qu'il a réussi à détruire les documents, l’officier de la Luftwaffe
informa l’attaché militaire à Bruxelles qu’ils avaient été brûlés à l'exception de
quelques fragments. Berlin fut soulagé, mais peu de temps après avoir reçu cette
information, la surveillance du trafic radio belge révéla que les documents de
Malines avaient divulgué des informations critiques sur le Plan jaune.39.
À une époque où Hitler était profondément mécontent de la connaissance
du Plan jaune par les Alliés. Il restait tracassé par l'improbabilité avec ce plan
d'une défaite rapide des Alliés. L'idée d’une attaque allemande évent5uelle au
sud de Liège le tarabustait aussi. Alors un de ses aides-militaires l’informa de
l’hostilité du Général Erich Von Manstein au plan existant et de son idée radi-
calement différente, qu’il pensait appelée à fournir une victoire décisive. À la fin
d'octobre, Manstein avait achevé six mémorandums de son concept d'attaque
principale à travers les Ardennes au sud de Namur et pour couper les Forces
alliées envoyées en Belgique. À l’opposé du plan existant qui voyait l'attaque
principale venir du groupe B dans le nord, Manstein, le chef d'état-major du
groupe A. voyait l'attaque principale devant venir du groupe A. dans le centre.
Sous son concept, le groupe d'armées C. restait à l'est du Luxembourg, en face
de la ligne Maginot.40.
Le 17 février, Manstein eut l'occasion de présenter personnellement ses
idées à Hitler. Le lendemain, Hitler convoqua Brauchitsch et Halder et leur de-
manda de créer un nouveau plan dont le but serait de parvenir d’emblée « der-
rière la ligne des fortifications du nord de la France41. »
Bien que la preuve n’en soit pas tout à fait claire, Halder avait apparem
31
ment commencé en novembre à œuvrer sur une complète analyse de la sugges-
tion de Manstein. Un wargame (jeu de guerre) examina le 27 décembre le con-
cept de Manstein en regard de trois options françaises : défense le long de la
frontière franco-belge, avance en Belgique vers la ligne Dyle, ou bien avance en
Belgique vers le canal Albert. Bien que le jeu de guerre démontre que le concept
de Manstein avait du mérite dans chaque cas, la possibilité pour les Français de
lancer une attaque dans le flanc des Allemands dans la région de Verdun créa
une grande inquiétude, d'autant plus que les Allemands ne pouvaient prévoir où
les réserves françaises seraient situées.42. Malgré ces préoccupations, Manstein
remarqua dans un autre jeu de guerre le 7 février qu’Halder “commençait” à
reconnaître le potentiel de sa suggestion. Peut-être plus importante encore fut la
constatation avec les exercices sur la carte en février que le transfert de la res-
ponsabilité de l'attaque principale d'un groupe à un autre après le début de la
bataille pouvait causer confusion et perte de temps.
Au cours de cette même période, l'état-major allemand conclut que les Al-
liés ne pénétreraient pas en Belgique avant que les frontières belges ou hollan-
daises soient violées, mais le feraient certainement après. Halder expliqua plus
tard : « Des points focaux pouvaient donc être précisés d’emblée avec les chan-
gements correspondants dans les missions assignées. » 43.
En d'autres termes, lorsqu'ils eurent discerné l'intention des Alliés d'avancer
en Belgique, les Allemands virent l'intérêt de lancer leur attaque principale à
travers les Ardennes et d’envelopper leur flanc gauche. Ainsi Hitler et la direc-
tion militaire de haut rang apparemment conclurent indépendamment, mais
presque simultanément, sur les mérites de l'attaque principale à travers les Ar-
dennes avec le Groupe A. Le nouveau concept, cependant, n'était pas fonda-
mentalement neuf, car en réalité le Haut Commandement allemand avait joué
avec sa partie la plus importante en créant dès novembre la possibilité de ren-
forcer le succès du groupe d'armées A dans le Centre.
Le 24 février 1940, les Allemands publièrent un autre plan. En plus d'attri-
buer l'attaque principale à travers les Ardennes au groupe A, le plan reposait sur
une stratégie visant une victoire décisive et rapide sur les Alliés. Pour sa mission,
le Groupe A dans le centre allemand disposait de cinq armées en campagne ;
trois seraient en ligne à l'avant et les deux suivantes seraient en réserve. Du nord
au sud, les armées de campagne étaient la Quatrième, la Douzième, et la
Sixième. Le Corps de Panzers de Von Kleist, comprenant les XIXe et XLe Pan-
zers Corps et le XIVe Corps d'Infanterie motorisée, devançait la Douzième
32
et la Seizième Armée. Quand le XLIe Corps se déplacerait à travers les Ar-
dennes, il suivrait le XIXe. À leur nord, le XVe Corps de Panzers rattaché à la
quatrième Armée marcherait à sa tête. Ainsi, le XIXe et le XVe Corps agiraient
comme fers de lance d’un regroupement massif de troupes incluant les armées
de campagne. Si l'un ou l’autre des deux Corps placés en tête était stoppé, il en
résulterait un embouteillage gigantesque et vulnérable à l’arrière.
En plus de la mission de s’emparer des Pays-Bas, le Groupe B du Général
Fedor von Bock avait l’importante responsabilité de faire accroire aux Alliés que
l’attaque principale se développait par le nord et le centre de la Belgique. Le
Groupe B comprenait la Dix-huitième Armée et la Sixième Armée, soit un total
de 29 Divisions, mais les deux armées en campagne ne disposaient que de trois
divisions Panzer et deux divisions motorisées. Pour tromper les Alliés sur l’en-
droit de l’attaque principale, le Groupe B devait lancer des planeurs de troupes
contre les ponts clés du canal Albert à l’ouest de Maastricht et contre la forteresse
d’Eben-Emael. Il devait également répandre ses tanks en Hollande et en Bel-
gique le long du canal Albert près de Maastricht. La mission de ces forces, ce-
pendant, n’était pas de pénétrer profondément en Belgique ; plutôt, elles de-
vaient y attirer les forces françaises et britanniques.
En contraste frappant avec le premier, le deuxième plan allemand cherchait
une victoire décisive. En se déplaçant rapidement à travers les Ardennes et en
traversant la Meuse entre Dinant et Sedan, les Allemands pouvaient isoler et
détruire par l'arrière les armées françaises et britanniques avancées en Belgique.
Ces forces détruites, les Allemands marcheraient vers le sud pour compléter leur
victoire par une manœuvre d'encerclement.
Malgré le grand succès plus tard, atteint par la stratégie, il ne faut pas oublier
les risques importants qui l'entourent. Si la principale attaque allemande avait été
identifiée dès le début par les Alliés, si les bombardiers alliés avaient harcelé les
colonnes allemandes alors qu'elles se déplaçaient à travers les Ardennes ou si les
Français avaient tenu le long de la Meuse assez longtemps pour l’arrivée de ren-
forts, la stratégie aurait pu entraîner un désastre, plutôt que de la victoire. Autre-
ment dit, la stratégie allemande était la plus risquée.
DOCTRINE FRANÇAISE
Bien que le développement des doctrines dans les deux pays ait été in-
fluencé par de nombreux facteurs autres que la stratégie. Ils formulèrent leurs
doctrines en accordé avec leurs stratégies respectives. Tandis que la doctrine

33
française donnait la prépondérance à la défensive et à la puissance de feu, la
doctrine allemande privilégiait l'offensive, la mobilité et la flexibilité. Même si
nous ne discuterons pas ici de leurs confections, il est important de reconnaître
que, dans les deux pays, et plus en particulier en France, les stratégies ont été
fortement influencées par des considérations doctrinales.44.
En élaborant sa doctrine, l'armée française insista le plus sur la puissance
de feu. De son point de vue, les progrès en matière d'armement après 1918
avaient augmenté l'importance de la puissance de feu et abaissé la capacité de
manœuvre. Les règlements de service sur le terrain de 1921 et 1936 soulignaient
que la puissance de feu était le « facteur prépondérant de combat ». Les règle-
ments de service sur le terrain de 1936 répétaient une phrase parue dans l'édition
1921 : « L'attaque est le feu qui avance, la défense est le feu qui arrête l'ennemi.
45
» Le feu permet la manœuvre ou le mouvement de l'infanterie qui demeure la
« reine de la bataille ».
La possibilité d'une immense quantité de feu disponible sur-le-champ de
bataille a contribué à la croyance française que la défensive prévalait sur l’offen-
sive. L'usage des armes automatiques, des armes antichars et de l'artillerie per-
mettait la mise en place de ''rideaux'' de feu qui entraînerait un terrible tribut
pour tout attaquant. La France estima que la réussite d’une attaque nécessitait
l’usage d’un plus grand nombre de troupes et de matériel que la défense. Les
règlements de 1921 concernant le service sur le terrain montraient ce dont l'of-
fensive avait besoin pour être favorable : « Une masse de moyens matériels
puissants, d'artillerie, de chars de combat, de munitions, etc.46. » Une attaque
improvisée contre une position bien préparée conduirait probablement à
l'échec, le défenseur ayant l'avantage infligeant de lourdes pertes à l'attaquant. Le
seul moyen pour un attaquant de pénétrer un rideau mortel de feu défensif serait
de créer une plus grande concentration de feu avec « trois fois plus d'infanteries,
six fois d'artillerie, et quinze fois plus de munitions47. » La complexité d'un tel
effort limite beaucoup à l'évidence la possibilité de la manœuvre et de sa coor-
dination.
La « bataille méthodique » paraissait pour les Français être un meilleur
moyen d’attaque. L'approche pas à pas pour la bataille devint un élément essen-
tiel de la doctrine française. Par le terme de « bataille méthodique », les Fran-
çais définissaient une bataille étroitement contrôlée dans laquelle toutes les uni-
tés et des armes ont été soigneusement rassemblées puis employées au combat.
Les Français préféraient la bataille par étapes, pas-à-pas, dans laquelle
34
les unités se déplaçaient docilement de ligne en ligne en respectant des horaires
strictement prévus ; ils croyaient ces méthodes essentielles à l’emploi cohérent
d'énormes quantités d'hommes et de matériel. Ils préféraient ce processus com-
plexe et long privilégiant la préparation plutôt que l'improvisation pour assumer
l'extrême complexité de l’assemblage de grandes quantités d'armes et de maté-
riel. Les Français escomptaient avec cette méthode pouvoir affaiblir un attaquant
avec leur tir défensif mortel, puis le détruire par une « contre-attaque » massive,
mais étroitement contrôlée.
Au sein de la bataille méthodique, l'artillerie fournit l'élan et le rythme de
l'attaque. Lorsqu'une attaque commence, selon la doctrine française, l'infante-
rieavance de 1 000 à 2 000 mètres avant d’arrêter pour le réajustement du tir
d'artillerie. L'attaque ayant progressé à nouveau de 1 000 à 2 000 mètres, un
autre réajustement de feu est nécessaire. Pour contrôler la progression de l'infan-
terie et assurer un soutien d'artillerie, un certain nombre d'objectifs intermé-
diaires sont établis correspondant aux avances de 1 000 à 2,000 mètres. Après
une avance totale d'environ 4 000 à 5 000 mètres, un déplacement de l'artillerie
est nécessaire. Ce déplacement veille à ce que l'infanterie reste sous le couvert
de l'artillerie et ne va pas aller au-delà de sa portée réelle. Aux fins de contrôle,
l'avance maximale était parfois limitée à 3 000 à 4 000 mètres avant que les
75mm aient commencé leurs déplacements par incréments. Un instructeur de
l'école des cadres avait formulé une règle de base : il avait dit que la progression
devait être limitée à la moitié de la portée maximale de l'artillerie soutenant l'at-
taque, en général pas plus de 7 500 mètres.48. Les Français croyaient donc que
l'infanterie devait rester sous le périmètre de protection de l'artillerie et que la
bataille méthodique pouvait assurer la coordination et l'intégration maximales
possibles de l'artillerie et de l'infanterie.
La bataille méthodique ressemblait aux méthodes utilisées dans la Première
Guerre mondiale, mais en était une intensification. Selon les Français, la nou-
velle puissance de feu disponible après 1918 a rendu le contrôle centralisé beau-
coup plus important que jamais et la lutte méthodique plus essentielle dans l'of-
fensive.
Pour la défense, Les Français soulignaient la nécessité de la profondeur.
Quand une unité française (du bataillon au Corps d’armée) occupait un secteur
défensif, elle répartissait ses forces en trois lignes, une d’avant-poste, une de
poste principal de résistance, et une ligne d'arrêt. La ligne d'avant-poste, une ligne
principale de résistance, et une ligne d'arrêt. La ligne principale de résis
35
tance était la ligne la plus importante et la plus fortement défendue des défenses
françaises. Théoriquement, elle se situait le long d'un front facile à protéger, de
préférence dans une zone où l'ennemi pourrait être canalisé vers des zones ou
des champs de tir entre des obstacles naturels et artificiels soigneusement sélec-
tionnés. En raison de l'obligation de profondeur, elle ressemblait rarement à une
ligne. Ensuite venait la ligne d'arrêt qui devait mettre un arrêt aux ennemis déjà
affaiblis par la première ligne. 49..
Si l'ennemi réussissait à pénétrer dans une ligne d'arrêt, la doctrine française
faisait appel à un processus connu sous le nom colmatage. Un commandant aussi
bien de petite que de grande unité devrait se prémunir d’une pénétration en
ayant des réserves capables de se déplacer en face des attaquants et de les ralentir
peu à peu jusqu'à les arrêter. Le glissement latéral d’infanterie, de blindés, et
unité d'artillerie dans un secteur menacé ou l’avancement des réserves, pouvait
ralentir l’attaquant et finalement l’arrêter. Une fois bloquée la pénétration de
l'ennemi, une contre-attaque devrait suivre, mais cette contre-attaque devrait nor-
malement compter sur l'utilisation des feux de l'artillerie, plutôt que de la charge
de l'infanterie ou de chars. Si le défenseur était en mesure de déplacer des unités
en face de l’ennemi plus vite que lui avance, cette procédure le stopperait.
L'accent mis sur la bataille méthodique et le processus de colmatage abou-
tissent à un degré dangereux de rigidité dans le système français de commande-
ment et de contrôle. La centralisation est devenue la principale préoccupation
des commandants supérieurs, en particulier lorsqu’ils réfléchissaient à la ma-
nière de déplacer des unités sur-le-champ de bataille. Les Français croyaient que
le lieu de la prise de décision devait rester au plus haut niveau, car un comman-
dement supérieur permet un plus grand contrôle pour coordonner les actions
des nombreuses unités subordonnées. Le système doctrinal et organisationnel
de l'armée donne le pouvoir et l'autorité aux chefs de Groupe d'armées, de
Corps d’armée, et aux chefs de Corps et de flexibilité ou de marge d'initiative
aux commandants de niveau inférieur. Tout niveau inférieur avait moins de
marge de manœuvre que celui à son dessus. Tout le système était conçu pour
agir par pression venant du dessus au lieu d'être tirée par le bas. À l’opposé d’une
bataille décentralisée où les officiers avaient le pouvoir d'initiative et de flexibilité,
les Français préféraient la centralisation rigide et l'obéissance stricte. Hélas, ce
système ne pouvait réagir avec souplesse aux demandes imprévues ni tirer profit
d’un gain important réalisé par une unité de niveau infé

36
rieur.
Les Français encourageaient aussi les commandants à demeurer dans leurs
postes de commandement, plutôt que de risquer d’être exposés au combat en
se déplaçant de l'avant. Les commandants, à leur avis, doivent rester à leur poste,
surveillant constamment l'état de la bataille en cours et prenant souvent des dé-
cisions sur le mouvement et l'engagement des unités et les fournitures. En gar-
dant leurs mains ''sur la poignée d'un ventilateur'', et en gérant les unités, le ma-
tériel, ils ne sont pas disponibles pour se montrer en exemple, mais pour s’assu-
rer du déroulement efficace et sans heurts de l’opération.
DOCTRINE ALLEMANDE
La doctrine allemande contrastait fortement avec la doctrine française. Au
cours de la période d'intervalle, les Allemands publièrent deux règlements sur le
service en campagne, l'un en 1921 et l'autre en 1933, qui soulignaient fortement
le concept de bataille continue. Les deux insistaient sur l’importance de la péné-
tation basée sur des tactiques de type infiltration pouvant conduire à une percée
complète des lignes ennemies. En cas de percée réussie, les troupes d'attaques
devaient pousser aussi loin que possible, laissant l'élargissement de l’orifice de la
percée aux réserves.50. Les régulations allemandes de 1933 disaient : « L'objectif
d'une activité continue en attaque est d'obtenir de l'infanterie une action décisive,
grâce à une puissance de feu suffisante et à l'action de choc, si bien qu’elle peut
transpercer profondément l’ennemi et briser sa résistance ultime. » 51. Une telle
doctrine suppose que la pression continue et l’attaque profonde empêcheraient
le rétablissement ennemi de fortes positions défensives.
Les tactiques d'infiltration constituèrent une part importante de la doctrine
allemande, elles contribuèrent notablement à la capacité allemande de pénétra-
tion. L’essence de ces tactiques de 1917 était l’avancement rapide et l'infiltration
par de petits groupes d'infanterie, mais leurs principaux concepts s’appliquaient
également aux unités plus grandes.
Ces tactiques favorisaient plus la manœuvre que le feu, l'objectif fondamen-
tal n’étant pas la destruction de soldats ennemis, mais plutôt la recherche de
pénétration par l’attaque des points de faible résistance ennemie. En cas de heurt
à un point fort, le fantassin allemand habituellement le contournait, laissant l’ef-
fort de destruction aux forces suivantes.52. Ainsi, le point principal de la tactique
était « l’effort de percer profondément. »
Les règlements allemands de 1921 sur le service en campagne insistaient

37
sur la nécessité d'une poursuite immédiate, afin d'empêcher l'ennemi d'établir
des positions successives. Le manuel 1933 insistait également sur la nécessité de
suivre de près l'ennemi. Si l’attaque était contenue, les Allemands prévoyaient
l'engagement de réserves pour la relancer et la formation de nouvelles réserves
pour les unités qui avaient été détroussées par l’avancée de leurs précédentes
réserves. 53 De même, ils prévoyaient l'engagement de réserves pour renforcer le
succès et accélérer les gains avant que le défenseur puisse réagir. Ils ne présu-
maient pas automatiquement que la mobilité du défenseur dépasserait celle de
l'attaquant. La percée, cependant était seulement un mouvement préparatoire
pouvant éventuellement mener à des opérations ultérieures d'encerclement.54.
La doctrine allemande, en bref, mettait l'accent sur les avantages d'une ba-
taille continue, conduisant finalement à la rupture complète des défenses enne-
mies et à sa défaite ; la doctrine française croyait en une série victorieuse de
batailles méthodiques. Les Allemands croyaient que la bataille continue leur per-
mettrait de conserver l'initiative et de remporter la victoire. La doctrine alle-
mande insistait également sur la décentralisation et sur l'initiative. Les règlements
allemands de 1933 disaient : « La simplicité de conduite, logiquement mainte-
nue, va très certainement atteindre l'objectif. » Les règlements disaient aussi :
« L'indépendance d'action des commandants inférieurs... est d'une importance
décisive en tout temps. » 55. Tandis que la doctrine française préconisait que la
poussée vienne d’en haut, la doctrine allemande préférait la voir venir d'en bas.
Les Allemands reconnaissaient que, bien que les concepts stratégiques ou opé-
rationnels dussent venir du haut commandant, leur succès dépendait des com-
mandants subalternes ayant la flexibilité et la liberté de saisir les avantages mo-
mentanés qui se présentaient. Mettant l'accent sur la flexibilité et l'initiative, les
Allemands espéraient fort des contre-attaques alors qu'ils étaient sur la défensive.
Puisque les Allemands restèrent offensifs tout au long de la campagne de 1940,
ils n’eurent pas alors à profiter de contre-attaques, mais ils les utilisèrent ample-
ment lors des campagnes ultérieures de la guerre.
L'accent allemand sur la décentralisation et l'initiative provenait de leur tra-
dition d’auftragstaktik ou de mission axée sur la tactique. Le succès de l’auftrags-
taktik reposait sur les commandants subordonnés comprenant l'intention de leur
commandant et agissant pour atteindre son but, même si leurs actes violaient les
autres directives ou ordres qu'ils avaient reçus. Selon ce concept essentiellement
présent comme une philosophie de commandement profondé

38
ment enracinée dans le Corps des officiers allemands, un commandant pouvait,
bien qu’il le fît à ses propres risques, agir selon les circonstances du moment et
même transgresser peut-être une directive ou une mesure de contrôle limitant
ses actions, et ainsi contribuer à la réussite de la mission de l'unité. Les résultats
pouvaient être étonnants : le concept de auftragstaktik lui permettait de faire
preuve d’initiative pour résoudre un problème tactique et même elle l'y encou-
rageait.
Du côté négatif, cependant, la tradition de l’auftragstaktik parfois permit à
des commandants, en particulier les fortes têtes, d'agir de manière indépendante
et pour des raisons personnelles d'ignorer les directives des supérieurs.
Les actions de ces individus pouvaient perturber des opérations complexes
soigneusement préparées et les placer entièrement en danger. Dans une profes-
sion où la victoire représentait tout, la grandeur du succès atteint était la mesure
la plus importante pour savoir si un officier avait agi avec des motifs égoïstes ou
avait pris des mesures pour réaliser l'intention de son supérieur.
La doctrine allemande étant évolutive, l'introduction du char et le dévelop-
pement des divisions Panzer renforcèrent bon nombre de ses principaux
thèmes.
En 1935, l'armée allemande approuva la création de ses trois premières
divisions blindées. Les cinq années suivantes, les commandants des blindés se
fixèrent sur les préceptes fondamentaux de la présente doctrine et les portèrent
à leur point le plus élevé lors de la campagne de 1940.
Les doctrines française et allemande différaient fortement sur plusieurs
points clés. Alors que l'une privilégiait les batailles méthodiques, la puissance de
feu, la centralisation et l'obéissance, l’autre préférait les batailles continues, la
mobilité, la décentralisation et l'initiative. Pendant les combats autour de Sedan,
la doctrine allemande leur donna un net avantage.
Découlant principalement des idées de von Schamhorst, von Clausewitz et
von Moltke, l’Auftragstaktik, que l‘on pourrait traduire par la tactique de mission
type. » a su donner un avantage stratégique aux forces prussiennes et allemandes
sur les divers champs de bataille du 19e et 20e siècle. Le concept consiste à don-
ner à un responsable militaire une mission avec un b clairement défini, des
moyens adéquats ainsi qu’une date butoir sans davantage l’encombrer d’autres
restrictions pouvant éventuellement brimer sa liberté d’action. Il s’agissait donc
de faire confiance au bon sens de l’officier en charge afin qu’il puisse mener sa
mission à bien selon les éléments dont il disposait. Cette doc
39
trine a deux avantages nets ; d’un côté, les plus hauts échelons de commande-
ment se voient libérés de la gestion des détails relatifs à une mission, lui laissant
ainsi plus de temps pour se tourner vers d’autres problématiques stratégiques,
logistiques, etc. ; de l’autre côté, le commandant de cette mission type, libéré de
toutes autres contraintes quant aux moyens, se trouve sur le terrain près de l'ob-
jectif, davantage capable de s’adapter aux changements dans la situation et le
contexte dans laquelle sa mission prend place.
Corollaire gênant de L’Ausstragtaktik, le journaliste allemand du Spiegel,
Norman Ohler a réalisé une enquête sur l’armement médicamenteux du 3e
Reich. L'étude montre que les soldats, aviateurs, étudiants, sportifs, ouvriers, bref
une bonne partie de la société allemande a utilisé la PERVITIN comme stimu-
lant, substance miracle produite par les laboratoires Temmler. Après avoir été
testée au camp de concentration de Sachsenhausen, elle fut introduite dans les
armées. Les fantassins marchaient jusqu'à 60 kilomètres par jour, les panzers
avançaient nuit et jour : c'était des surhommes ! disait-on. Entre avril et mai 1940
- soit en deux mois - la Wehrmacht et la Luftwaffe ont commandé 35 millions
de gélules (soit plus de 573 000 par jour) distribuées sous forme de Pan-
zerschokolade, Stukatabletten, Hermann Göring Pillen et autres. Il fallait asseoir
le mythe du guerrier aryen insensible à la douleur. Cette pilule est la compagne
idéale sur le champ de bataille. Elle balaie les scrupules. On savait déjà que ce
produit avait été utilisé à Sedan le 13 mai 1940 ; on savait aussi que plusieurs
combattants allemands avaient dû être évacués, comme pris de folie, attribuée
au spectacle infernal des Stukas sur le secteur. Ne serait-ce pas plutôt aux effets
de la pilule, dont certains avaient peut-être abusé ? Comme elle était alors en
vente libre et qu'elle était faite pour les "surhommes", chacun pouvait s'en procu-
rer à volonté. On comprend mieux la description que fait Roger Avignon de la
marée humaine gravissant les pentes des collines de Tannay malgré le feu des
mitrailleuses françaises. On comprend peut-être mieux, aussi, le froid assassinat
d'un tireur à la mitrailleuse fait prisonnier...Nos combattants avaient affaire à des
drogués et non à des superhommes ! C'est donc une autre vision de l'armée
allemande qu'il faut avoir. Sans Pervitin, pas de campagne éclair ! Les combat-
tants ignoraient les dangers de ces produits. Ils jouissaient de leurs effets sans
plus. Cette Pervitin fut d'abord en vente libre dans le Reich, puis elle fut déclarée
illégale en 1941. C'est une drogue très dangereuse : selon les spécialistes, "Les
hallucinations visuelles et auditives, comme les tentatives de suicide, peuvent sur-
venir dès la
40
première prise. De toutes les drogues qui existent, la Pervitine est celle qui con-
duit le plus vite à la dégradation physique et à la mort ". Ajoutons qu'elle a réap-
paru en 2000 en Ukraine, en Tchéquie et se vend toujours actuellement sous le
manteau. Les drogues ont envahi notre monde soit de manière très visible, soit
de manière indirecte, diffusées dans la nourriture et les boissons introduites et
promues par l'industrie chimique mondiale. Elles agissent sur tous les organes et
à tous les stades de la vie. Elles ont envahi nos cités, conquis notre jeunesse,
empli les prisons et les hôpitaux. Des alertes commencent à être lancées, mais
la lutte est très inégale, la course à l'enrichissement ne connaît pas de limites.
Elles génèrent une insécurité permanente dans nombre de cités et mobilisent
nombre de services publics. Elles ont des conséquences de plus en plus lourdes
sur la santé publique.
C'est un véritable cancer pour notre société.

41
42

CHAPITRE 2 : L’offensive allemande dans les Ardennes


Selon le plan jaune, le groupe d'armées A avait la responsabilité de la prin-
cipale attaque allemande contre les Alliés. Commandant du Groupe A, le Colo-
nel-Général Karl Rudolf Gerd Von Rundstedt plaça trois armées de campagne
en ligne (quatrième, douzième et seizième, du nord au sud). Avec leurs quarante-
quatre divisions, dont sept Panzers et trois motorisées, elles couvraient un front
de 90 kilomètres environ allant d’un point au sud d’Aix-La-Chapelle à un point
le long de la frontière franco-allemande à l'est du Luxembourg. À l'avant de cette
vaste armada de forces les Allemands avaient placé le XVe Corps de Panzers et
le Groupe de Panzers de Von Kleist, composé du XIXe Corps de Panzers du
XLIe Corps de Panzers et du XIVe Corps d'Infanterie Motorisée.
Le Groupe Von Kleist avait planifié de traverser le Luxembourg et la Bel-
gique de l’Est suivant trois Corps se suivant l’un l’autre. L’ordre de marche était
le XIXe, le XLIe et le XIVe Corps. Après que le XIXe Corps serait tourné vers
Bouillon au sud, le XLIe Corps était supposé passer à sa droite et aller vers Mon-
thermé sur la Meuse. Le XVe Corps, qui ne faisait pas partie du Groupe Kleist,
avait la mission de franchir la Meuse à Dinant.
PLANIFICATION ET PRÉPARATION
La mission du XIXe Corps de Panzers, commandé par le Général Heinz
Guderian, avait été donnée dans l'ordre d'opération publié par le Groupe Von
Kleist, le 21 mars 1940. Il précisait : « Élément de tête du Groupe Von Kleist, le
XIXe Corps de Panzers traversera la frontière luxembourgeoise avec la Dou-
zième Armée et la Seizième armée à la journée A et à l'heure Y ... Il se précipi-
tera à travers le Luxembourg et dès le premier jour à travers les fortifications
belges entre Bastogne (exclus) et Arlon (exclus) et ensuite il s’élancera à travers
la ligne de fortifications Libramont-Neufchâteau-Hachy [sic]. À cet effet, il est
important de prendre Libramont aussi vite que possible et de nettoyer sur toute
leur longueur les Routes 1 et 2 des Panzers menant à Neufchâteau pour les libé-
rer pour l'usage du XLIe Corps qui suit le XIXe Corps. Immédiatement après, le
XIXe traversera la Semois entre les localités d'Alle et Bouillon inclus, dépassera
Bouillon en l’encerclant par le sud et enfin atteindra la Meuse pour la traverser
par surprise entre Nouvion-sur-Meuse et Sedan inclus. Il est extrêmement im-
portant d'obtenir que les unités de tête traversent la Meuse dès la première at-
taque. Après avoir traversé la Meuse, la direction opérationnelle
au XIXe Corps est vers Rethel. Le Corps ne doit en aucun cas être attiré vers

42
43

le sud. . »
1

Les Allemands avaient l'intention d’effectuer une manœuvre osée : préci-


piter le XIXe Corps de Panzers à travers les Ardennes et lui faire traverser en
masse et rapidement la Meuse, et enfin effectuer un brusque crochet vers l'ouest.
À part quelques petites forces légères disséminées le long du flanc gauche vulné-
rable du XIXe, la protection principale contre une attaque française y était four-
nie par l'avance rapide à travers le Luxembourg et la Belgique, ainsi que par
l'action de forces suivant de près. Si, les Allemands atteignaient rapidement la
région sedanaise, l’initiative leur appartiendrait définitivement.
Un des aspects les plus complexes de la campagne de 1940 fut la traversée
des Ardennes par le XIXe Corps Panzer et les unités suivantes. La complexité
en est peut-être la mieux illustrée par le Groupe Von Kleist, ayant en trois Corps,
134 000 soldats, 41 000 véhicules à moteur, et plus de 1.600 chars et véhicules
de reconnaissance.2. Le Général Ewald Von Kleist expliqua plus tard que si ces
forces avaient voulu prendre une seule route pour traverser les Ardennes elles
auraient formé une colonne d'une longueur équivalente à la distance entre
Trèves sur la Moselle et Königsberg en Prusse de l’Est, soit de plus de 1 000
kilomètres.3. (Depuis 1945 Kaliningrad en Union soviétique !) Faire traverser les
Ardennes par cette importante force n’était pas une sinécure.
Aussi, le succès de l’attaque allemande dépendait de la capacité des unités
à traverser le Luxembourg et la Belgique dans une séquence et selon un calen-
drier leur permettant d'arriver au bon moment. Par exemple, des munitions ont
dû être déplacées vers l’avant afin d’être disponibles au besoin. La même exi-
gence existait pour les matériaux destinés à la construction de ponts remplaçant
ceux qui avaient été détruits ; leur retard d’arrivée pouvait avoir un effet critique.
Une fois Sedan atteint, il fallait que les pontonniers allemands et leurs matériaux
soient immédiatement disponibles pour la traversée de la Meuse. Une seule
unité ne respectant pas ses horaires pouvait mettre en péril l'ensemble de la ma-
nœuvre. Aussi le contrôle du trafic apparut-il comme un facteur essentiel dans
la préparation et la conduite de la campagne.
Derrière le XIXe Corps de Panzers, une énorme masse s’étalait au-delà de
Francfort. Les troupes faisaient la queue attendant impatiemment leur tour pour
joindre le réseau routier fragile et limité des Ardennes. Pour déplacer cette im-
mense armada à travers le Luxembourg et la Belgique, l’Intendant Général alle-
mand adhérant à sa tradition d'excellence technique produisit un plan et un ho-
raire extrêmement détaillés. Sa complexité surpassait celle du plan Schlief
43
44

Fen en ; une grande partie de l'armée devant passer par un goulot étroit formé
par le terrain accidenté et le réseau routier limité luxembourgeois et belge ; donc,
pour permettre aux forces allemandes de cheminer avec succès jusqu’en France,
rien ne devait être laissé au hasard.
La première étape dans l'attaque en profondeur du XIXe Corps de Panzers
était une avance rapide à travers le Luxembourg avec ses trois divisions en ligne.
La 1re Division blindée, qui était sous le commandement du Général Major Frie-
drich Kirchner, se déplaçant au centre, entrerait au Luxembourg à Wallendorf.
À son nord, la 2e Panzerdivision, commandée par le Major Général Rudolf
Veiel, traverserait au Luxembourg à Vianden. Au sud de la 1re Division, la 10e
Panzerdivision, commandée par le Major Général Ferdinand Schaal, entrerait
au Luxembourg à Bollendorf et Echternach. Les points de passage au Luxem-
bourg pour les deux divisions de flanc du Corps étaient seulement distants de
vingt kilomètres.
Le XIXe Corps de Panzers avait un plan de marche détaillé comprenant les
itinéraires et leurs priorités d’utilisation. Pour aller de sa zone de rassemblement
en Allemagne à la frontière du Luxembourg, puis à la frontière belge, le XIX e
Corps blindé disposait de ''quatre routes de Panzers.'' Les routes du Luxembourg
allaient de Vianden à Harlange, de Wallendorf à Martelange, de Bellendorf à
Attert, et d’Echternach à Arlon.4. Le Groupe de Von Kleist et le XIXe Corps
avaient consacré beaucoup de temps à l’étude des routes du terrain accidenté
luxembourgeois et Belge. Des analyses détaillées avaient été effectuées à l'aide
de cartes, de photographies aériennes, et, à au moins une occasion, de photos
prises par des officiers allemands. Des croquis des ponts et des obstacles poten-
tiels furent également utilisés.5. À en juger par la quantité de matériaux résiduels,
les Q.G. du groupe Von Kleist et du XIXe Corps de Panzers passèrent proba-
blement plus de temps à planifier la traversée des Ardennes que tout autre aspect
de l'opération.
Malgré cet intense effort en vue du choix soigneux des routes et de leurs
priorités d’usage étroitement contrôlées, des problèmes survinrent lors de l'at-
taque. À plusieurs reprises au cours de la traversée des Ardennes, des unités
sortirent de leur secteur et perturbèrent le mouvement des unités à leurs flancs.
Par exemple, la 2e Panzerdivision fut interrompue dans son mouvement, d'abord
par la 1re, puis par la 6e Panzerdivision. D'autres fois, le désir d'unités à avancer
aussi vite que possible leur fit ignorer les mesures de contrôle de la circulation
et créer d'énormes embouteillages au Luxembourg. Ce manque de
44
discipline menaça le succès de toute l'opération.
Le matin du deuxième jour de la campagne, le Général Von Kleist envoya
un message à ses commandants disant que les problèmes rencontrés durant le
déménagement par le Luxembourg avaient été causés principalement par des
décisions personnelles faites par des chefs de niveau inférieur et par ''l’insou-
ciance et le manque d'énergie'' de certains officiers. Il annonça qu'il avait puni
deux policiers militaires pour avoir permis à certains véhicules de passer alors
qu’ils n’appartenaient pas au groupe Von Kleist et que si la situation empirait,
les coupables subiraient la peine de mort.6. Bien que cette menace ne réglât pas
les problèmes de discipline de marche, les 1re, 2e et 10e divisions Panzer réussirent
à se frayer un chemin à travers le terrain difficile luxembourgeois.

La deuxième étape du XIXe Corps de Panzers était sa progression en Bel-


gique. Pour cette partie de l'opération, chacune des trois divisions plaça une
45
avant-garde couvrant son front. Pour contrôler le mouvement des divisions, les
Allemands avaient identifié les routes et les priorités pour leur usage, mais aussi
utilisé les caractéristiques du terrain ou des villes comme des objectifs quotidiens
à atteindre par les unités. Si une unité n’atteignait pas son objectif, un autre lui
était fourni sur la base des nouvelles circonstances pour le jour
46
suivant.
L’utilisation d’ordres quotidiens y compris les objectifs demeura tout au
long de la campagne.
Peu de temps avant le 10 mai, date de début de l'opération, les divisions
complétèrent leurs ordres d'opérations couvrant le passage par le Luxembourg
et l'avance en Belgique. Elles se concentrèrent sur leur planification et la prépa-
ration de cette partie initiale de l'offensive. La 10e Panzerdivision, par exemple,
la divisa en trois parties : la traversée du Luxembourg, la neutralisation des dé-
fenses belges frontalières, la pénétration à travers la deuxième ligne de défense
belge. Sauf de mentionner au XIXe Corps qu’il avait la mission de traverser la
Meuse près de Sedan, la division ne lui fournit pas d’information sur le plan
prévu pour l’accomplir.7.
Guderian escomptait que les divisions perceraient la seconde ligne de dé-
fense ennemie dès le premier jour de l'opération, jour que les plans des divisions
ne dépassaient pas. Ils étaient néanmoins longuets ; le plan pour la 10e Panzerdi-
vision, par exemple, avait douze pages, sans compter les informations sur les
ingénieurs, les communications et la logistique, fournies à part. La troisième et
plus importante étape, cependant, dans l'opération était la traversée de la Meuse.
Une question très importante qui a affecté les détails du mouvement à tra-
vers la Belgique a été de déterminer où le XIXe Corps ferait cette traversée. Le
Général Von Kleist voulait que le Corps traverse la rivière à l’ouest de Sedan et
produise son effort principal à l’ouest du canal des Ardennes et de la Bar (à six
kilomètres à l'ouest de Sedan). Une telle démarche permettrait au XIXe Panzer
de continuer à attaquer vers l'ouest sans avoir à faire un pivot difficile et dange-
reux à l'ouest et sans avoir à se frayer un chemin à travers le canal des Ardennes
et la Bar. En situant le point de passage à l'ouest de Sedan, Guderian le rappro-
chait du site de passage du XLIe Corps et assurait ainsi la concentration de cinq
divisions de Panzer sur un segment relativement étroit de la Meuse.
Craignant apparemment que le commandant buté du XIXe Corps pût igno-
rer l’ordre de traverser à l'ouest du canal des Ardennes, Von Kleist réitéra son
ordre à plusieurs reprises. L’ordre d’opérations publié le 21 mars demandait à
Guderian de traverser la rivière entre Sedan et Nouvion-sur-Meuse (à dix kilo-
mètres à l'ouest de Sedan). Le 18 avril, Von Kleist envoya un message à Gude-
rian décrivant explicitement les avantages de traverser à l'ouest du canal des Ar-
dennes. Le message délimitait également la frontière prévue séparant le

47
XIXe Corps du XLIe.8. Les premiers jours de la campagne, les ordres quotidiens
de Von Kleist répétaient à Guderian de traverser à l'ouest du canal des Ar-
dennes.

48
Guderian préférait cependant faire son attaque principale à l’est du canal
des Ardennes et il prépara ses divisions à traverser la Meuse des deux côtés de
Sedan. En fait, il ignora les directives de Von Kleist. Les commandants alle-
mands avaient la liberté d'utiliser leur jugement dans l'exécution de leurs ordres
et étaient encouragés à prendre des décisions selon la situation en face d'eux ;
la décision de Guderian d’attaquer à l'est du canal des Ardennes fut un acte
étonnant d'indépendance et conduisit à une confrontation intense avec Von
Kleist, le 12 mai. Officier fier et égoïste, Guderian croyait qu'il était le meilleur
connaisseur de la façon d'utiliser les chars et il n’acceptait pas les conseils de
quiconque, ni même de son commandant, qui n'avait pas son degré d'expérience
dans l’utilisation des blindés.
Pour le plan de traversée de la Meuse, Guderian reconnut la difficulté de
prévoir la situation à laquelle serait confronté son Corps après un déplacement
d’environ 120 kilomètres à travers les Ardennes. Comme la plupart des officiers
allemands d’état-major, il avait été totalement instruit selon la maxime de Moltke
sur les plans d’opérations : « Il est impossible de les allonger avec certitude avant
d’avoir rencontré avec le principal Corps de l’ennemi. » Sachant qu'il ne pouvait
pas prévoir avec précision les actions ennemies, il n'avait pas établi de plan for-
mel de traversée de la Meuse, mais avait fait des tests avec le wargame pour
développer une meilleure compréhension de ses intentions par ses officiers.
À la fin mars, le XIXe Corps de Panzers fit un exercice dans lequel trois
divisions traversaient la Meuse par une offensive sur Sedan, et poursuivaient leur
attaque vers le sud, puis pivotaient à l'ouest. En utilisant les 22e, 21e, et 210e divi-
sions et en renforçant la division centrale avec le Régiment d’Infanterie Gross-
deutschland, la manœuvre simulait une traversée de la Meuse en trois endroits
: Donchery, entre Gaulier et Torcy, à l'est de Sedan.9.
Par un heureux hasard pour les Allemands, ce wargame s’avéra très simi-
laire à l’évènement réel. Le 13 mai, l’état-major changea la désignation des
groupes, plusieurs petits aspects du plan, et le communiqua aux commandants
subalternes.
Néanmoins, son utilité, le 13 mai, provint plus de la somme de réflexion et
d’analyse minutieuse mise en œuvre que d'une adhésion rigide à la lettre. Le
labeur, les analyses détaillées, et les répétitions avaient laissé peu de place au
hasard.
Après que le XIXe Corps de Panzers aurait établi une tête de pont sur la

49
Meuse, la décision opérationnelle suivante concernerait le choix pour les forces
de Guderian, soit de consolider la tête de pont sur la Meuse, et de permettre à
des forces supplémentaires de traverser, soit d’exploiter le succès en avançant
vers l’ouest. Même si la maxime de Moltke sur les dangers de faire un plan
d'opérations futures avant d’avoir eu la première bataille avec le gros des forces
ennemies influençait la pensée allemande, il est clair qu’il voulait que ses forces
blindées, continuant d’attaquer, s’enfoncent profondément dans les positions
françaises. Lors d'un briefing le 15 mars au siège du Groupe d’armées A, Hitler
demanda à Guderian ce qu’il allait faire après avoir établi une tête de pont sur la
Meuse. À ce qu'il appela ''la question vitale'', Guderian répondit qu'il poursuivrait
sa progression vers l'ouest, sauf ordre d’arrêt.10. Bien qu’Hitler ne réagît pas, Hal-
der écrivit dans son journal : « Le briefing n'a produit aucun point de vue neuf
», et il ajouta : « Pour des mouvements ultérieurs, la décision se prendra après
avoir traversé la Meuse.11. »
Dans ses mémoires, Guderian a écrit qu'il n'a jamais reçu d’ordres de ses
supérieurs au sujet de ce qu'il fallait faire après avoir traversé la Meuse. Ce n’est
pas tout à fait exact, car à plusieurs reprises Von Kleist l’avait averti de ne pas se
laisser attirer vers le sud. Il souligna souvent à Guderian qu’il devait se diriger
vers le sud-ouest ou vers Rethel. Von Kleist fait cette mise au point, dans sa lettre
du 18 avril sur ''l’utilisation du XIXe Corps'', et à d'autres occasions. L'une des
principales raisons de son inquiétude à propos de la volonté de Guderian de
traverser à l'est du canal des Ardennes, aller vers le sud, puis pivoter à l'ouest
était sa conviction que cela serait disperser les forces du groupe Panzer et réduire
les chances d’une percée profonde des positions françaises.
Pour des raisons qui ne sont pas tout à fait claires, les trois divisions de
Guderian apparemment devaient arrêter après l'établissement de la tête de pont
sur la Meuse. Dans le journal de marche de la 1re Panzerdivision, un officier avait
écrit en date du 9 mai : « Nous devrons construire sans délai lorsque nous aurons
traversé la Meuse une tête de pont pour permettre le passage d'autres forces
censées contourner les lignes de fortifications ennemies tout en se tournant vers
l'ouest.12. »
Ainsi, le 9 mai, les Allemands avaient soigneusement analysé tous les as-
pects de l'opération à venir, mais ils avaient achevé des plans détaillés que pour
la première phase de la bataille. Bien que ni Guderian ni Von Kleist ne se fussent
pas stupidement liés à un plan écrit, tous les deux avaient mûrement réfléchi sur
toute la campagne et avaient choisi des points différents pour la traver
50
sée de la Meuse. Tous deux avaient reconnu le caractère imprévisible des pre-
miers combats et la nécessité de modifier les objectifs, les organisations de la
tâche, et le calendrier en fonction des circonstances. L'inconnue la plus impor-
tante, cependant, était plus le résultat de la bataille de coqs entre Von Kleist et
Guderian que le choix du lieu de la traversée et celui de la direction de l'attaque.
TRAVERSÉE DU LUXEMBOURG
Bien qu’escomptant une campagne relativement courte, les Allemands ne
prévoyaient pas qu’elle allait être facile et ils consacrèrent beaucoup de temps à
faire en sorte que leurs unités soient prêtes. En mars 1940, la 1 re Division alla
dans une zone de rassemblement près de Cochem (situé à quarante kilomètres
au sud-ouest de Coblence et le long de la Moselle) et commença un entraîne-
ment spécial en vue de la campagne. La division était principalement composée
d’une brigade blindée et une d'infanterie. Deux régiments de Panzers compo-
saient la brigade blindée, mais la brigade d'infanterie n’avait qu’un seul régiment.
Chaque régiment Panzer avait deux bataillons de chars, le régiment d'infanterie
avait trois bataillons. En soutien d'artillerie, la division avait deux bataillons de
105mm et un de 150mm. Parmi les autres unités se trouvaient un bataillon
blindé du génie et un de motos.
Après l'arrivée à Cochem et le début de l’entraînement, les officiers se con-
centrèrent sur les wargames et les cours destinés à les familiariser avec la mission
de la division, et à travailler conjointement avec l'Armée de l'Air, tandis que les
soldats reçurent une formation spéciale dans la lutte contre les bunkers et traver-
sée des cours d'eau. Durant cette formation rigoureuse, Guderian s’inquiéta au
sujet de l'approche écervelée de certains de ses officiers subalternes et les mena
à la dure afin qu’ils fussent prêts pour les exigences de la campagne.
Au milieu de la formation et sans préavis, les forces allemandes furent aler-
tées le 9 mai et déplacées dans un court délai. Dans le milieu de janvier, Hitler
était devenu préoccupé par la possibilité pour les Alliés d’observer l’entrée des
forces allemandes en haut état d'alerte précédant une attaque et avait donc dé-
cidé de réduire la durée nécessaire à leur déploiement. En novembre, il réduisit
le temps de déploiement à sept, puis cinq jours. Ayant été informé que les Alliés
avaient reçu des avertissements de quelqu’un à Berlin peu avant les dates précé-
demment sélectionnées, il décida en janvier de maintenir ses forces armées en
état permanent d'alerte qui lui permit de commencer des opérations à moins de
vingt-quatre heures d’avis.13. Si les Alliés étaient avertis, ils auraient

51
beaucoup moins de temps pour réagir.
Après qu’Hitler eut changé la date de l'attaque vingt-neuf fois au cours de
l'automne et de l'hiver, le Général Halder, le chef de l’état-major général de l'ar-
mée apprit le 30 avril que la prochaine date butoir était le 5 mai. Le 4 mai, il lui
fut dit que l'attaque serait retardée jusqu'au 6, peut-être 7 mai. Hitler voulait agir
immédiatement, mais l'attaque fut de nouveau retardée en raison de conditions
météorologiques mauvaises entravant les vols de la Luftwaffe. Enfin, le 9 mai,
après la réception d'une prévision pour le beau temps pour le 10, Hitler ordonna
le lancement de l'attaque,14, mais il avait créé un système de mot de code pour lui
permettre, si nécessaire, d’y mettre fin à la dernière minute possible.
Vers midi, le 9, le feld-maréchal Wilhelm Keitel, chef d’état-major des
Forces armées allemandes, signa l'ordre spécifiant ''a-Day'' au 10 mai et ''x heures''
à 4 heures 35 (5 heures 35 à l'heure allemande). Les mots de code '' Dantzig'' ou
'' Augsbourg '' étaient censés atteindre les branches des forces armées à 20 heures
35 au plus tard.
Alors que le mot de code '' Dantzig '' déclencherait l'attaque, '' Augsbourg ''
l'arrêterait. Cela dépendait beaucoup de la prévision météorologique faite pour
les environs de 20 heures le 9.15.
Hitler n'attendit pas les prévisions météorologiques pour faire son propre
mouvement. Au milieu de l'après-midi, le 9, il quitta Berlin en automobile avec
quelques proches collaborateurs. Leur destination était une gare à l'extérieur de
Berlin. Là, ils montèrent à bord du train spécial d’Hitler qui partit pour le nord
à 16 heures. La plupart des personnes dans le train pensaient qu'ils se dirigeaient
vers Hambourg, mais après la tombée de la nuit, le train tourna vers le sud-ouest.
À une petite station près d’Hanovre, un officier d’état-major prit contact
par téléphone avec Berlin, et Hitler apprit que le beau temps était prévu le len-
demain par la météo. À 21 heures 30, le mot de code ''Dantzig’' arriva au XIXe
Corps de Panzers.16.
Un membre de la 1re Panzerdivision a décrit la séquence des évènements
qui ont conduit à l'attaque de la division en Belgique. Au mois de mai 1941, dans
un article du "Die Wehrmacht" le commandant Von Kielmansegg raconte :
« Le déjeuner était à peine servi lorsqu'un appel téléphonique convoqua
leGénéral. Il commença par écouter l'interlocuteur, puis il déclara après une

52
pause : "Je répète."
Le chef d'état-major de la division et moi nous sommes regardés l'un l'autre.
Nous étions les seuls à part le Général à comprendre le sens de ses paroles. J'ai
regardé l'heure : 12 heures 15. Nous étions le jeudi 9 mai 1940, une date dont
je me souviendrai toujours.
À 12 heures 20, les téléphones ont commencé à sonner, et les officiers de
liaison partirent communiquer les ordres aux unités subordonnées. Ce fut suffi-
sant pour que la division soit prête à se déplacer vers la frontière. Je finis mon
dîner rapidement afin de pouvoir partir avec le groupe de commandement en
tête de la division…
L’agenda a bien fonctionné ponctuellement. Les camions-citernes, véhi-
cules de liaison, et les voitures de radio attendaient devant l'hôtel à côté de la
Moselle, prêts à partir vers l'ouest. Le départ [des éléments avancés de l'état-
major] eut lieu à 16 heures 30.À 17 heures, la division démarrait... Le Panzer
groupe Von Kleist avançait en longues colonnes sur trois grand-routes, son in-
fanterie utilisant principalement des camions. La nuit nous enveloppait, pas une
seule lumière. La marche a été lente et difficile. Il avait été très difficile d'établir
un itinéraire permettant à la fois le mouvement en avant de la colonne et le pas-
sage simultané de petits détachements venant de partout. Les virages dans les
routes des montagnes de l'Eifel et de la région de Kyll, et les descentes succes-
sives exigèrent des pilotes une attention particulière. Même si plusieurs petites
difficultés apparurent inévitablement, elles furent réglées et le mouvement de la
colonne n’en a pas souffert.
À l’Eichelhütte'', une petite auberge sur une bifurcation de route, les éche-
lons avancés de l'état-major s’arrêtèrent une première fois pour attendre les
ordres. Nous avions été instruits de ne pas procéder sans ordres appropriés…
Après que les éléments principaux de la division avaient depuis longtemps
dépassé la Hutte Eiffel ..., un véhicule couvert de poussière approcha ; il s'arrêta.
(Il faut ajouter ici que les Allemands étaient en civil et avaient tué trois gendarmes
et un civil luxembourgeois.) L'officier des opérations arrivait. Il avait pris un rac-
courci et nous avait rejoints en un temps record, arrivant avant l’aube, alors que
nous ne l’attendions qu’en plein jour ... Il fut chaleureusement accueilli.
Nous étions le 10 mai matin. Les aiguilles de la montre approchaient 4
heures 35. Exactement à la minute prescrite les pontonniers ont entrepris de
placer une rampe traversant les obstacles placés sur le pont à la frontière du

53
Luxembourg. Ils étaient en béton, élevés, à hauteur d’homme, et garnis de mor-
ceaux de rails [en acier]. Les détruire aurait pris beaucoup trop de temps.
Un détachement de cyclistes hâtivement constitué traversa à gué la rivière
frontalière, l'Our. Sa mission était de s’emparer de l’obstacle suivant à Moestroff,
une grande porte en acier à commande électrique, avant qu’elle soit fermée. Le
groupe a réussi. (Nous ajoutons ce qui n’est pas dit dans ce récit : les Allemands
étaient en civil et tuèrent trois gendarmes et un civil. Luxembourgeois).
Une partie de la barrière en béton fut détruite, et la route fut tout à fait libre.
Avant que la rampe sur le pont fût achevée, le bataillon de motocyclistes traversa
également l'Our à gué.
Sans rencontrer d'autres obstacles, les éléments de reconnaissance de la di-
vision foncèrent à travers le territoire luxembourgeois large de plus de 50 kilo-
mètres à cet endroit, et ils le traversèrent avant même que les habitants fussent
réveillés. À 7 heures 45, la frontière belge était atteinte à Martelange. . »
17

Le récit de Kielmansegg est correct pour l’essentiel sauf pour son assertion
au sujet des pontonniers plaçant la rampe sur le pont de l’Our ‘’exactement à la
mnute prescrite’’. En fait, les pontonniers commencèrent leur travail avec 20
minutes de retard et ne le finirent pas avant 6 heures 15. Peu après l’arrivée des
Allemands sur l’Our, une force de reconnaissance passa la rivière à gué et fila
rapidement vers l’ouest. Cette force consistait en une compagnie motocycliste,
trois pelotons de reconnaissance, et un élément du génie. Sa mission était de
vérifier la route et de la débarrasser des petits obstacles. De son côté, l’avant-
garde commença à 6 heures 20 à passer sur la rampe complétée sur le pont de
l’Our pour aller en Belgique. Cette avant-garde comprenait une variété d’élé-
ments dont un restant du bataillon motocycliste, ainsi que deux compagnies du
1er Régiment d’Infanterie, une compagnie de pontonniers, une batterie antiaé-
rienne, deux compagnies antichars, et de l’artillerie du 73e Régiment d’Artillerie.
Avec sa surpuissance de combat, elle pouvait vaincre toute résistance inattendue
au Luxembourg et dégager la route des obstacles trop gros laissés par la force de
reconnaissance.18.
Au centre du XIXe Corps, la 1re Panzerdivision était le fer-de-lance qui me-
nait l'attaque principale.19. Après avoir reçu le mot de code indiquant le début de
la campagne, la division était censée traverser la frontière luxembourgeoise à
Wallendorf, pénétrer les défenses Belgique à Martelange et Bodange,

54
et aller vers l'ouest le plus rapidement possible. Le premier jour de l'attaque, la
division était supposée atteindre le haut plateau à l’ouest de Neufchâteau situé à
vol d’oiseau aux environs de 60 kilomètres de la frontière avec l’Allemagne. Les
Allemands escomptaient que les Belges établiraient leur première ligne de résis-
tance près de Martelange et leur seconde ligne près de Neufchâteau. Comme
mentionné précédemment, la mission de Guderian était d’enfoncer cette deu-
xième ligne dès le premier jour de la campagne.
Alors que le XIXe Corps filait à travers le Luxembourg, des opérations spé-
ciales furent lancées pour s’assurer que le passage du difficile terrain du Grand-
Duché se fit avec succès. Dans l’une de trois opérations, environ 125 comman-
dos sous les ordres du Lieutenant Werner Hedderich saisirent cinq carrefours
sur le flanc sud de Guderian (Bomicht Soleuvre, Foetz, Bettembourg, Frisange)
qui contrôlaient les routes principales allant de France au Luxembourg. L'objec-
tif de l'opération était de fournir une certaine protection au flanc du XIXe Corps
de Panzers pendant sa traversée du Luxembourg jusqu'à ce que des forces sup-
plémentaires arrivent pour établir des défenses plus solides. Les Allemands re-
connaissaient qu'un raid mineur ou une attaque française au Luxembourg pou-
vaient fermer l'un des itinéraires de marche et provoquer des embouteillages
colossaux.
Les volontaires de la 34e Division d'infanterie furent déposés par vingt-cinq
petits Fieseler-Storch qui ne pouvaient transporter que trois hommes (dont le
pilote et leur équipement). Étant donné que ces avions atterrissaient sur de
courtes distances, les passagers purent être déposés très près de leurs positions
désignées. Sauf pour Fridange, les hommes d’Hedderich réussirent à prendre
les carrefours, et après avoir été rapidement renforcés par des fantassins-moto-
cyclistes, à empêcher les forces ennemies d'attaquer dans le flanc allemand.20. Le
premier engagement entre les Français et les Allemands eut lieu le 10 mai, lors-
que des éléments de la 3e Division Légère de Cavalerie se déplaçant vers le nord
Luxembourg rencontrèrent les commandos.
Dans une autre opération spéciale, de minuscules Fieseler-Storch transpor-
tèrent un bataillon d'infanterie en avant du Corps de Guderian le long de la fron-
tière belgo-luxembourgeoise. Dans son journal, le Général Halder a noté :
« 350 à 400 hommes sont en standing à Crailsheim en deux groupes prêts à aller
à Bitburg en une journée (350 km). Leur mission est d'ouvrir une voie au XIXe
Corps à l’ouest de Bastogne au moyen d'avions Fieseler-Storch. » . 21

Cette unité spécialement formée était le 3e bataillon du Régiment Gross


55
Deutschland. Ses soldats devaient être débarqués dans une zone à l'ouest de
Bodange où ils pourraient contourner les défenseurs belges et empêcher leur
renforcement. Niwi, le nom de code, était dérivé du nom des deux villes à cap-
turer (Nives, Witry).
L'action devint connue sous le nom opération Niwi.
De plus, des commandos furent envoyés au Luxembourg pour saisir plu-
sieurs points de passage clé le long de la route du XIXe Corps. Dans certains cas,
ces hommes avaient traversé la frontière avant que les divisions allemandes aient
commencé leur attaque. Un de ces points était un pont à Diekirch, sur la route
suivie par la 1re Panzerdivision. Même en sachant que le Luxembourg n’avait pas
l’intention de détruire ce pont, les Allemands ne prirent pas de chance. Peu
après minuit, vêtus en civils, ils saisirent les deux policiers qui gardaient le pont
crucial et assurèrent ainsi le passage des colonnes allemandes.22.
Toute l’attaque à travers le Luxembourg s’était faite sous le signe de la sur-
prise et la vitesse. Autour de 7 heures 45, les forces de reconnaissance de la 1 re
Panzerdivision rencontrèrent les Belges à Martelange.
BATAILLES DE MARTELANGE ET DE BODANGE

56
Dans les Ardennes les Belges disposaient de forces légères sous le com-
mandement du Général Maurice Keyaerts. Ces forces étaient connues sous le
nom de ''Groupe K,'' d’après le nom de leur commandant ; elles comprenaient
deux divisions d'infanterie légère, dont un de trois Régiments de Chasseurs Ar-
dennais. La mission du Groupe K dans l'est de la Belgique était de mener une
action ''retardatrice'' qui entraverait l'avance d'un envahisseur vers la Meuse ...23.
Au lieu d’une résistance difficile le long de la frontière luxembourgeoise,
l'armée belge avait prévu de placer son effort le long de la rivière Meuse entre
Namur et Maastricht et le long du canal Albert entre Maastricht et Anvers. Les
Français avaient secrètement demandé aux Belges de renforcer leurs forces dans
les Ardennes pour prolonger leur action dilatoire contre un envahisseur, mais
les Belges soutinrent qu'ils n’avaient pas de forces pour renforcer assez le groupe
K afin qu’il offre un degré élevé de résistance sur quatre-vingts kilomètres de
front.
Puisque les principales lignes défensives belges étaient à l’arrière du groupe
K, il ne fallait pas s'attendre à ce que les défenseurs le long de la frontière du
Luxembourg puissent offrir une forte résistance, même si le terrain s’y prêtait.
Ils avaient l'intention de retarder l’ennemi par l'utilisation "d’obstacles et de feux
à longue portée24".

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La destruction prévue des ponts et des routes nombreux n’avait pas été sui-
vie de l’intention de tirs sur tous ces obstacles. Pour accomplir sa mission, le
Général Keyaerts dispersa ses forces sur un large front sans tenter d'établir une
ligne continue de défenses. Dans l'Est belge, les Chasseurs Ardennais établirent
des ''lignes'' de résistance, qui l’étaient seulement au sens d’un placement de
points forts. L’une allait du nord au sud de Bastogne à Martelange, à Arlon, et
l’autre courait nord-sud depuis Libin, à Libramont, à Neufchâteau, à Étalle.
Keyaerts prévoyait qu’après voir créé d'obstacles le long de ces deux lignes et
entravé l'avance des Allemands, il retirerait ses forces vers le nord-ouest à Huy,
près de Liège. Les Allemands connaissaient ces deux lignes de défense et dans
leur planification, ils prévoyaient les pénétrer toutes deux dès le premier jour de
leur offensive. Quoiqu'avec quelques différences, les Français avaient identifié
ces deux lignes belges comme celles que ses forces de cavalerie devraient occu-
per. Malheureusement, parce que la Belgique maintint son statut de nation
neutre jusqu'à ce qu'elle fût envahie, très peu de coordination fut réellement ac-
complie entre les forces de sécurité des deux nations.
Plus tard, les deux parties se sont critiquées l’une l’autre.
D'un côté, la France se plaignit que les obstacles belges avaient retardé
l’avancée de sa cavalerie et que les Chasseurs Ardennais avaient reculé derrière
la cavalerie française sans essayer de se battre de façon combinée.
De l’autre côté, les Belges se plaignirent que les Français n'avaient pas
avancé assez vite pour compenser la vaste infériorité numérique des Chasseurs
Ardennais.
Au premier chef, l'échec des deux forces à travailler ensemble incombe à
la Belgique qui, craignant de compromettre sa neutralité, n’avait accepté qu’une
coopération limitée avec la France. Néanmoins, aucun des deux côtés n’attendait
beaucoup d'aide de l'autre et les deux n’en reçurent presque aucun.
Directement sur le chemin de la 1re Panzerdivision, le 2e Bataillon du 1er
Régiment de Chasseurs Ardennais occupait la zone autour de Martelange et Bo-
dange avec ses compagnies 4 et 5. Dans une bataille courageuse et inattendue,
cette vaillante petite force fit presque entièrement dérailler le 10 mai, la progres-
sion soigneusement chorégraphiée du XIXe Corps de Panzers. Sa lutte coura-
geuse est particulièrement intéressante, car les Belges n'avaient pas l'intention de
combattre. Ils menèrent néanmoins une des plus difficiles batailles que la 1re
Panzerdivision eut à soutenir de toute la campagne.
Les Chasseurs Ardennais étaient une force d'infanterie extrêmement
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légère utilisant le vélo comme principal moyen de transport et ayant seulement
quatre mitrailleuses et douze fusils mitrailleurs par compagnie. La plus lourde
arme disponible était le blindé T-13 (automoteur), pesant cinq tonnes, et doté
d'un canon de 47mm. Il n’était pas organique à une unité particulière, mais pou-
vait être envoyé en avant comme un renfort.25.
À environ 1 heure le 10 mai, les Chasseurs Ardennais qui étaient déjà près
de leurs emplacements de guerre furent alertés. La 4e compagnie occupait sa
position principale à Martelange, et à son arrière, la 5e compagnie occupait des
positions défensives à Bodange. Les deux compagnies avaient choisi leurs posi-
tions soigneusement sur un terrain extrêmement fort et plus spécialement celui
de la 5e compagnie à Bodange. Pour atteindre Neufchâteau, la 1re Panzerdivision
devait suivre la route de Martelange à Bodange, à Fauvilliers, mais, suivant la
Sûre, elle était étroite, pleine de courbes et de défilés. Pour l’empêcher d’avan-
cer, les Belges avaient encombré la route de démolitions : huit dans la zone de
4e Compagnie (Martelange) et six (Bodange) dans celle de la 5e Compagnie ; ils
avaient également installé des champs de mines, un à Martelange, un à Strain-
champs (à trois kilomètres au nord de Bodange), et trois à Bodange.26.
Après que les Allemands eurent violé la frontière luxembourgeoise le 10
mai 1940, le groupe K autorisa le dynamitage de ces démolitions de façon à ce
que cela ne fasse pas obstacle à un mouvement de repli. Malheureusement, l'une
des explosions coupa la ligne de communication de la 4e compagnie avec l’état-
major de son bataillon et avec la 5e compagnie, et elle dut compter sur un mes-
sager motocycliste. Un premier motocycliste allemand apparut autour de 7
heures 45 et la compagnie subit une forte attaque allemande autour de 9 heures
30 à 9 heures 45, et à 10 heures 30, elle reçut l’ordre du deuxième bataillon de
se retirer à l'ouest de Fauvillers (à deux kilomètres à l'ouest de Bodange). À 11
heures 15, la 4e compagnie passa par la 5e compagnie à Bodange.27.
La 5e Compagnie qui était sous les ordres du Commandant Bricart avait
aussi fait sauter certaines de ses démolitions tôt dans la matinée. Vers 8 heures,
Bricart apprit que des avions avaient débarqué des soldats allemands à l'arrière
de sa compagnie, et bientôt il reçut des ordres de son état-major régimentaire
d'envoyer son T-13, véhicule blindé qui était la seule arme antichar de sa com-
pagnie, à l’arrière pouvant être utilisé contre les Allemands. Après la 4e Compa-
gnie eut traversé sa position, Bricart donna l'ordre de faire exploser les démoli-
tions à l'avant de sa compagnie. Il devait compter sur ces obstacles pour

59
arrêter les véhicules blindés ennemis.
Tout au long du combat de Bodange, Bricart pensa recevoir des ordres lui
disant de se retirer. Une fois, vers 12.30 un ordre écrit demanda à la 5e Compa-
gnie de se défendre sur place aussi longtemps que possible. Ce fut le dernier
message reçu par Bricart. Malheureusement, l'explosion d'une des charges de
démolition de la compagnie rompit bientôt son contact avec le commandant du
2e Bataillon, et il ne reçut jamais l'ordre de repli. De plus, le 2e Bataillon perdit
le contact avec son état-major régimentaire, les Allemands ayant à l'arrière coupé
la ligne de communication. N’ayant rien d'autre qu’une faible radio (E.R.P. 36)
pour assurer le lien avec l’échelon supérieur, le chef du bataillon, le comman-
dant Agon, n’avait qu’un contact très ténu avec ses supérieurs et il ne reçut jamais
d’ordre de repli pour son bataillon. L’état-major du 1er Régiment de Chasseurs
Ardennais envoya à 13 heures 20 au 2e Bataillon l’ordre de repli, mais Agon ne
le reçut pas. Un long message radio long et crypté arriva à 16 heures 40, mais
Agon n'en réussit pas le décodage.28. Ironie du sort, si l'interruption des commu-
nications avec l’état-major du régiment ne s'était pas produite, le 2e Bataillon se
serait probablement retiré au début de l'après-midi, ouvrant ainsi la voie à la 1re
Panzerdivision.
Même si elle faisait face à une force formidable, la 5e compagnie occupait
une position extrêmement forte au Bodange. Comme on se déplace le long de
la route sinueuse reliant Bodange à Martelange, du tournant d’une courbe on
peut voir depuis le tournant d’une courbe une petite colline à l'avant gauche
(connue sous le nom Stein) et une colline plus grande à son arrière droit. Bo-
dange, qui comprenait au moins neuf bâtiments en maçonnerie épaisse en 1940,
se trouve à mi-hauteur de la plus grande colline. Bricart plaça son 2e Peloton
(sauf une escouade) sur la colline Stein et son 3e Peloton dans Bodange. Pendant
la bataille, le 3e Peloton se déplaça vers le haut de la colline dans les maisons le
long de la plus haute rue du village. Lorsque les Allemands circulèrent sur la
route de Martelange, ils rencontrèrent d’abord ce peloton. Plus tard durant la
bataille, ce peloton gagna Bodange en bicyclette et renforça le 3e Peloton, qui
avait déjà migré dans les maisons situées plus haut sur la colline. Le 1er Peloton
occupait une position défensive dominant le pont détruit sur la petite rivière à
Strainchamps (à trois kilomètres au nord). Le Poste de commandement de
Bricart se trouvait à l’ouest de Bodange sur la route de Fauvillers.
Comme la petite rivière Sûre, qui était en réalité un grand courant, suivait
le bord de la route allant vers Bodange, les 2e et 3e Pelotons de Bricart avaient
60
pu facilement bloquer cette route par une barricade et un cratère de dynamitage.
Depuis leurs positions sur les deux collines, les pelotons pouvaient couvrir les
obstacles à leur front, dépouillant ainsi les Allemands de toute protection pou-
vant venir de leurs véhicules blindés.
Après quelques ajustements de positions, ils purent également se couvrir
l’un l’autre. Pour pouvoir traverser Bodange, les Allemands devaient chasser les
Belges hors de la colline de Stein, puis annihiler les défenseurs dans Bodange.29.
Quant à la 1re Panzerdivision, le commandant Kielmansegg expliqua :
"L'avance est stoppée devant Bodange où le pont sur la Sûre est également dé-
truit. Il apparaît que l'ennemi a établi ici sa première ligne de résistance. La dé-
fense s'appuie sur des positions de feu bien camouflées et renforcées. Partout
des réseaux de fil de fer barbelés, épais et profonds, les routes et chemins sont-
barrés sans nulle exception. Il n'est pas possible de contourner l'obstacle, nous
devons le passer de front. .
30"

Les premiers Allemands à rencontrer les Belges à Martelange apparte-


naient à la 3e Compagnie du 1er Bataillon motorisé. En arrivant à la frontière
belge autour de 7 heures 45, la tête de la compagnie s’arrêta devant le pont dé-
truit de la Sûre, puis il attaqua les bunkers belges au nord-ouest de Martelange.
D'autres éléments de l'avant-garde, y compris une autre compagnie motorisée et
une troupe de reconnaissance blindée, arrivèrent bientôt. Quand le comman-
dant de leur avant-garde, le Lieutenant-Colonel Hermann Balck qui comman-
dait le 1er Régiment de Fusiliers Motorisés (Mot. Schützenregiment 1) arriva sur
la scène, il les envoya dans le village. Balck resta en charge du combat initial
jusqu'à ce que le Colonel Walter Krüger qui commandait la 1re Brigade d'Infan-
terie, mais qui était absent au début de l'opération, arriva et prit le commande-
ment des éléments de tête de sa brigade.31. Sous couvert une section de mitrail-
leuse lourde et trois véhicules de reconnaissance, les soldats allemands se frayè-
rent un chemin à travers les rues et rapidement traversèrent la rivière, dont les
eaux leur arrivaient à la ceinture.
Après avoir traversé la Sûre, les Allemands se déplacèrent vers le nord et le
nord-ouest pour environ trois kilomètres le long de la route vers Bodange. Sauf
pour certains d'entre eux qui trébuchèrent dans un champ de mines près de
Wisembach, le mouvement se passa bien. Avec l’aide des feux de soutien venant
de la 4e Compagnie (une unité de mitrailleuse lourde), la 3e Compagnie, puis la
1re Compagnie du Premier Bataillon motorisé saisirent les hauteurs au

61
nord-est de Bodange aux environs de 11 heures. Autour de 14 heures, le 3/1er
Fusilier reçut les ordres d’assumer la responsabilité de prendre Bodange. Dans
le même temps, le bataillon motorisé reçut l'ordre d'attaquer en direction de
Fauvillers (à trois kilomètres à l'ouest de Bodange) et de prendre contact avec le
3e Bataillon du Régiment Grossdeutschland qui était arrivé dans la région par
avion et avait atterri près de Witry (à six kilomètres à l'ouest de Bodange) pour
l’opération Niwi. Pour se rendre à Fauvillers, les compagnies motorisées avaient
reculé et s’étaient déplacées à leur gauche, autour du flanc sud des défenseurs
belges.32.
Autour de 14 heures, sous la pression allemande (probablement de la 1re et
de la 3e Compagnie Motorisée), le 2e Peloton de la 5e Compagnie belge fut con-
traint d'abandonner la colline Stein, le flanc sud de la position. En raison de tirs
ennemis venant de la colline au nord-est, les survivants de ce peloton se dépla-
cèrent vers l'arrière et ne renforcèrent pas le 3e Peloton dans Bodange. Le feu
longeant du 3e Peloton de Bodange vers le sommet de la colline Stein, cepen-
dant, empêcha les Allemands d'occuper la colline. Ainsi, à la mi-après-midi la
petite force belge empêchait encore les Allemands de passer par Bodange,
même si le 1er Bataillon de motocyclistes en avait fait à pied le tour de son flanc
sud et se dirigeait maintenant vers l'ouest. Les Belges du 3e Peloton, n’ayant pas
reçu la permission de se retirer et espérant encore le renfort des Français, conti-
nuaient le combat.
Pour éviter de nouvelles pertes et sortir les Belges de leurs repères, les Al-
lemands tentèrent de concentrer les tirs de trois bataillons d'artillerie sur leurs
positions, mais une seule batterie réussit à se frayer un chemin à travers le fouillis
des forces allemandes concentrées maintenant près de Martelange. Pour extir-
per les Belges, quatre canons antichars de 88mm purent être avancés. À 16
heures, dans son dernier message, Bricart rapporta que sa position était pilon-
née. Au même moment, le 3/1er Fusilier allemand donnait l’assaut final sur le
village. Quoique les murs épais des bâtiments offraient une protection effective
contre les tirs intenses des Allemands, les pertes des Belges augmentèrent et
leurs munitions commencèrent à manquer.33.
Vers 18 heures, les Allemands atteignirent finalement la rue voisine des
buildings, et les Belges reconnurent que c’en était fini. Les vingt soldats restants
du 3e Peloton se rendirent. Un petit groupe d'hommes déterminés avait à lui seul
retardé à Bodange l'avance de la première Panzerdivision. Le commandant
Bricart fut tué alors qu’il fuyait vers Fauvillers pour ne pas être fait
62
prisonnier.34.
Les Allemands, cependant, ne pouvaient toujours pas passer par Bodange.
Comme ils essayaient de traverser à gué la Sûre près du pont détruit, ils y décou-
vrirent un champ de mines belges. Après avoir soigneusement neutralisé les
mines, ils purent disposer d’une voie sécuritaire vers 20 heures 15.35. De 7 heures
45 à 20 heures 15 environ, la 1re Panzerdivision avait dû patienter avant de pou-
voir pousser à travers les deux compagnies d'infanterie légère, car celles-ci
avaient retardé le Corps principal de la division depuis 12 jusqu'à 20 heures 15
environ, soit plus de huit heures.
Dans le nord de Strainchamps, le 1er Peloton de la 5e compagnie du Com-
mandant Bricart ralentit la progression de la 2e Panzerdivision, qui n’avait pas
non plus rencontré de résistance au Luxembourg. Après avoir reçu vers environ
9 heures l’ordre de résister aussi longtemps que possible, les Belges, selon eux,
virent apparaître les premiers Allemands environ à la même heure, mais ceux-ci
ne déclenchèrent une violente attaque qu’autour de 14 heures. Après le repli des
Belges vers 17 heures, la 2e Panzerdivision travailla énergiquement à construire
un pont sur la Sûre. Le pont, cependant, ne fut achevé qu’à 1 heure du matin.36.
OPÉRATION NIWI
L’opération Niwi visait le transport aérien d’infanterie du 3e Bataillon du
Régiment Grossdeutschland dans des positions derrière les défenses belges le
long de la frontière luxembourgeoise. En prenant Witry (à six kilomètres à
l'ouest de Bodange) et Nives (à six kilomètres au nord de Witry), les divisions
Panzer 1 et 2 pourraient percer plus facilement la première ligne des défenses
belges. Le mouvement belgo-français entre Neufchâteau et Bastogne pouvait
être stoppé.
Le commandant du 3e Bataillon du Régiment Grossdeutschland d'Infante-
rie motorisée, le Lieutenant-Colonel Eugen Garski, divisa les forces de l'opéra-
tion en deux groupes devant atterrir, le premier groupe à Nives sous le comman-
dement du Capitaine Krüger, le second groupe à Witry sous le commandement
de Garski. Le groupe de Garski était plus grand que celui de Krüger (le com-
mandant de la 11e Compagnie) et transporté par cinquante-six avions Fieseler-
Storch contre quarante-deux pour le groupe Krüger. Le transport de cette force
de quatre cents hommes nécessitait deux allers-retours par avion. Garski avait
prévu que les deuxièmes groupes suivraient d’environ deux heures les premiers.
Une fois les hommes arrivés à leurs points désignés, trois Junkers 52

63
seraient utilisés pour le réapprovisionnement.37.
Quand le vol de la première vague du groupe Garski franchit la frontière,
le Lieutenant-Colonel avait confiance en ses hommes pour la réussite de leur
mission, car ils étaient très qualifiés et bien entraînés. Les hommes du Régiment
Grossdeutschland représentaient une véritable élite de volontaires de toutes les
provinces du 3e Reich. Pendant les vacances de Noël, Hitler avait personnelle-
ment visité le régiment et avait assuré les volontaires de sa foi en leurs capacités.
En outre, le 3e Bataillon avait subi plusieurs mois d’entraînement intensif en vue
de sa difficile mission.
Cependant, alors que les avions allemands passaient la frontière belge, ils
furent accueillis par le feu ennemi et se dispersèrent. Cinq minutes plus tard, le
pilote de Garski reconnut Witry et atterrit vers 5 heures à environ un kilomètre
au nord-ouest. Descendus de leur avion, Garski et son adjudant furent rejoints
par huit hommes venant de quatre autres avions. Ce fut tout pour Witry. Les
cinquante et un autres Fieseler-Storch censés y atterrir s’étaient égarés.38.
Le groupe du Capitaine Krüger joua de malchance. Après avoir essuyé le feuen-
nemi, le pilote de Krüger perdit de vue sa route et le groupe dériva loin au sud.
Au lieu d’atterrir à Nives, ce fut à neuf kilomètres au sud-ouest de Witry à Léglise
(à une quinzaine de kilomètres au sud de l’endroit désigné). Krüger ne sut pas
où il était jusqu'à ce qu'il arrêtât deux Belges en bicyclettes qui le lui dirent. Après
création rapide d’un périmètre, Krüger et ceux de ses hommes qui avaient atterri
écartés comme lui se mirent à arrêter et saisir tous les véhicules qui passaient.
En plus d’un certain nombre de civils, ils ramassèrent une quarantaine de soldats
belges en congé qui essayaient de rejoindre leurs unités à la frontière. Après
qu’une unité de cavalerie française les repérant essaya de les cerner, Krüger et
ses hommes fuirent au nord, vers Witry.39.
Nombre des hommes supposés être avec le Capitaine Krüger avaient, eux,
été déposés au bon endroit près de Nives ; quand ils ne trouvèrent pas leur com-
mandant, ils crurent qu’ils s’étaient égarés. Malgré l’absence de Krüger, les deux
officiers présents, les Lieutenants Obermeier et von Blankenburg se préparèrent
rapidement à remplir leur mission. Obermeier saisit une moto belge et partit en
reconnaissance. Après environ deux kilomètres, il fut accueilli par des tirs venus
d’une unité française de cavalerie qui venait d'arriver. Il retourna précipitamment
vers les siens et ils se préparèrent à subir une attaque française. Pensant rapide-
ment, la petite force allemande étira un peu de fil de fer barbelé à travers la route
et créa un faux champ de mines en enterrant quelques
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morceaux d'ardoise dans le sol. L'astuce apparemment fonctionna, car les Fran-
çais ne lancèrent pas d'attaques.40.
Pendant ce temps, la petite force de Garski se renforça quand ses soldats
épars commencèrent d’affluer à Witry. Ensuite, la deuxième vague des Fieseler-
Storch amena son renfort sans incident.
Garski commença l’organisation d’une forte position défensive dans Trai-
mont, juste à l'ouest de Witry. En occupant la jonction de la route dans ce petit
village, il bloquait aux Français l'accès à Martelange, à Strainchamps, et au
nord.41. Vers midi Krüger et ses hommes arrivèrent de Léglise. Avec cet apport,
Garski avait plus qu’assez d'hommes pour accomplir sa mission.
En dépit d'un début malchanceux, le 3e Bataillon était en place. Les forces
d’Obermeyer à Nives et de Gardski à Witry empêchaient les forces françaises
de se déplacer vers Neifchâteau et Bastogne. Cependant, l'opération Niwi amena
les Belges à opposer une défense plus forte à Martelange et Bodange alors que
le contraire aurait pu se produire. Lorsque les hommes de Garski coupèrent les
lignes téléphoniques dans toute la région, ils rompirent les liens entre le 1er Régi-
ment de Chasseurs Ardennais et son 2e Bataillon. Il s’en suivit une lutte héroïque
des 4e et 5e Compagnies à Martelange, Bodange et Strainchamps qui empêchè-
rent le XIXe Corps de Panzers d'atteindre Neufchâteau le 10 mai. Ainsi, le ré-
sultat involontaire de l’opération Niwi fut un renforcement de la résistance belge
et pas son affaiblissement.
Après son déplacement autour du flanc sud des défenseurs belges à Bo-
dange, Le 1er Bataillon Motocycliste alla directement à l'ouest en direction de
Fauvillers. La force de Garski poussa vers l’est de Witry ; celle des deux compa-
gnies du 1er Bataillon Motocycliste poussa vers l’ouest ; les deux forces se ren-
contrèrent à Fauvillers autour de 16 heures 30 le 10. Les éléments non impliqués
du 1er Bataillon Motocycliste, dont les motos, atteignirent Fauvillers entre 18
heures et 18 heures 30. Peu de temps après le bataillon partit vers l'ouest pour
sécuriser Witry.42.
RETARDS À BODANGE
Lorsque Bodange fut nettoyé par le 3e Bataillon du 1er Régiment de Fusiliers
et que Witry fut atteint par le 1er Bataillon Motocycliste, le chemin devant la 1re
Panzerdivision se trouva libre de forces ennemies sur au moins dix kilomètres.
Déplacer les éléments lourds de la division se révéla cependant difficile.
Alors que les Allemands s’employaient avec diligence à nettoyer le champ

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de mines limitant leur traversée de la Sûre, et à réparer les routes menant à Mar-
telange, Radelange et Bodange, le Général Kirchner donna ordre à la division
de se préparer à poursuivre l'attaque. Pendant la bataille d'une journée sur la
frontière belge, les colonnes de marche de la division avaient continué leur tra-
versée du Luxembourg et elles avaient lentement fini par atteindre Martelange.
Mais la division n’était pas encore massée à la frontière et prête à bondir en avant
lorsque la route par Bodange fut ouverte. Même si les éléments légers à la pointe
de la division avaient vite traversé le Luxembourg, les colonnes de marche à leur
arrière (chars, artillerie, camions lourds, en particulier) éprouvaient de nom-
breux retards. À 20 heures 15, lors de l'ouverture du passage à Bodange, certains
éléments étaient encore loin à l'arrière. Et pour que l'ensemble de la division
puisse avancer sur la route étroite menant de Bodange à Martelange, de nom-
breuses réparations de ponts et de chaussées restaient à achever. Ces difficultés
empêchèrent la division de projeter immédiatement ses forces vers l'ouest.
Le journal quotidien de la 1re Panzerdivision concluait :
« La division a donc dû abandonner son intention de percer la deuxième
ligne de résistance. Les unités de l'avant-garde s'organisèrent en une ligne de Vo-
laiville à Witry et se reposèrent pendant la nuit alors qu'elles étaient protégées
par les forces de sécurité. Ainsi, le premier jour de la 1re Panzerdivision n'a pas
pris fin sur une note tout à fait satisfaisante. Les circonstances qui ont causé ce
retard reposent moins dans la défense énergique des Belges, la résistance des
Belges était plus faible que prévu, mais surtout du fait des grandes difficultés
causées par la destruction des points et des voies de passage utilisables. Les dé-
tours étaient généralement introuvables ... . »43

L'affirmation selon laquelle la résistance des Belges était "plus faible" que
prévu n'est probablement pas vraie, mais même si elle l'était, les compagnies de
Chasseurs Ardennais accomplirent leur mission avec panache. Le plus grand
frein à la progression allemande a eu lieu à Bodange où les obstacles belges ont
été couverts par le feu des armes. La volonté de la petite force belge de se battre
et la destruction du réseau routier à la frontière luxembourgeoise ont clairement
nui à la capacité de la 1re Panzerdivision à avancer rapidement.
LA PROGRESSION DE LA 10E PANZERDIVISION
La 10e Panzerdivision était placée à la gauche de la 1re Panzerdivision et sur
le flanc gauche du XIXe Corps de Panzers. De toute évidence, en raison de la
menace d'une attaque française sur le flanc sud du Corps, Guderian avait

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rattaché à la 10e Division deux des quatre bataillons du Régiment Gross-
deutschland ; cela en faisait la plus grande des trois divisions Panzer de Gude-
rian.
Avec ses éléments s'amassant à Bollendorf et Echternach, la campagne de
1940 de la division se présentait quelque peu sous de mauvais auspices lorsque,
égarée, la compagnie de pionniers chargée d'aider la traversée de l'avant-garde
sur la rivière Our à Bollendorf arriva en retard sur le site de franchissement.
Sans les bateaux d'assaut des pionniers, les éléments de tête de la division ne
purent traverser la rivière tant qu'une rampe ne fut pas en place par-dessus les
obstacles solides obstruant le pont.
À 5 heures 35, avec presque une heure de retard, les premiers Allemands
finalement traversèrent la rivière.44. Malgré ce début laborieux, la 10e Panzerdivi-
sion effectua ensuite superbement et en avant des deux autres divisions sa mis-
sion.
Avec des forces de dépistage consistant en motocyclistes, pionniers, ainsi
que d'éléments de reconnaissance et d’avant-garde constitués d'éléments de dé-
fense aérienne, de pionniers et de reconnaissance, la division traversa le Luxem-
bourg par itinéraires. Les deux bataillons du Régiment Grossdeutschland et une
compagnie de chars étaient dans la colonne de droite, et le 69e Régiment d'Infan-
terie et les deux régiments de chars étaient sur celle de gauche. D'autres unités,
bien sûr, se mélangèrent aux deux colonnes.45.
Aux environs de 9 heures 15, les forces de reconnaissance de la colonne
de droite entrèrent en Belgique près d'Attert sans y trouver d'opposition. Dans
leur mouvement rapide à travers le Luxembourg, ils n'avaient rencontré aucun
obstacle. La colonne de gauche se déplaça un peu plus lentement. La 10e Pan-
zerdivision était censée avancer en deux colonnes par la large vallée entre Arlon
et Florenville (à trente-cinq kilomètres à l'ouest d'Arlon) et elle ne s'attendait pas
à une forte résistance de la part des Belges. Cependant, elle s'attendait à rencon-
trer des forces françaises en mouvement vers le nord de la Belgique ou vers l'est,
vers Florenville.46. La prédiction de la division est devenue réalité, car à 12 heures
30, elle entra en contact avec les forces françaises à l'est d’Étalle.
À Étalle, le 2e Bataillon du Régiment Grossdeutschland fut impliqué dans
un lourd combat de maison à maison, combat dans lequel le commandant de
bataillon fut tué. Peu de temps avant que les Français s'échappent d'Étalle,
quelques chars de la 10e Panzerdivision étaient arrivés pour renforcer l'infante

67
rie allemande. En dehors d'Étalle, le Régiment Grossdeutschland avec le 1er ba-
taillon sur la droite, le 2e Bataillon sur la gauche, et le bataillon du 43e génie au
centre, avait attaqué. Comme l'artillerie n'était pas encore arrivée, l'infanterie et
les pionniers se battirent sans son soutien direct, mais ils reçurent celui des ca-
nons d'assaut lourds de la 16e Compagnie du Régiment Grossdeutschland.47.
Dans les batailles ultérieures, l'utilisation des pionniers comme infanterie resta
une pratique courante.
Le reste de l'après-midi, les Allemands combattirent un « ennemi se défen-
dant avec hargne » ; ils réussirent à atteindre à 19 heures la ligne de chemin de
fer qui passe en direction nord-sud à environ trois kilomètres à l'ouest d'Étalle.
Dans les combats de ce premier jour, le 69e Régiment d'Infanterie et le Régiment
Grossdeutschland avaient commencé leur attaque le long des régions du sud et
du centre, respectivement, de la vallée. Alors que la bataille progressait, ils en-
treprirent d'attaquer dans une direction nord-ouest en direction de Villers-sur-
Semois (à cinq kilomètres au nord-ouest d'Étalle). Pendant les durs combats, le
commandant du 69e Régiment d'Infanterie fut tué à environ trois kilomètres à
l'ouest d'Étalle.48.
Ainsi, dès les premières heures de combat, les Allemands perdirent les com-
mandants d'un régiment d'infanterie et d'un bataillon. Ces pertes de personnels
clés et celles qui suivirent démontrent clairement la volonté des commandants
allemands de montrer l'exemple et d'être à la pointe des combats. À l'opposé,
comme cela se constatera par la suite, les Français souffrirent peu de pertes d'of-
ficiers supérieurs. Malgré la volonté des officiers supérieurs de la division alle-
mande d'aller de l'avant, les fortes résistances françaises l'empêchèrent d'at-
teindre son objectif du premier jour, qui était la ligne Rossignol-Bellefontaine (à
sept kilomètres à l'ouest d'Étalle).
La 10e Panzerdivision persista à vouloir percer les défenses françaises, et à
21 heures, elle reçut par téléphone l'ordre du Corps de continuer l'attaque le 11
mai vers Florenville. À 2 heures, cependant, elle reçut un ordre écrit, qui avait
été complété au Q.G. du Corps d'armée à 21 heures 50, de se déplacer vers le
nord-ouest et de s'emparer d'un pont sur la Semois près de Mortehan (à dix
kilomètres à l'est de Bouillon).
Dans son récit de la bataille, Guderian expliqua que le groupe Von Kleist
était devenu préoccupé par la venue depuis le sud de la cavalerie française et
qu'il avait ordonné à la 10e Panzerdivision de se tourner vers la direction d'où la
cavalerie était censée venir. Guderian, selon lui, comprit que détourner un
68
tiers de sa force menacerait le succès de la traversée de la Meuse, et donc l'en-
semble de l'opération. Pour éviter d'avoir à envoyer sa division au sud, il changea
son itinéraire de marche et la dirigea par Suxy (à huit kilomètres au sud de Neuf-
château) vers Mortehan (à seize kilomètres à l'ouest-sud-ouest de Neufchâ-
teau).49.
Alors qu'il évaluait ses alternatives et ensuite donnait son ordre changeant
l'itinéraire de marche de la division, Guderian laissait de côté le message de Von
Kleist qui lui était arrivé légèrement avant minuit le soir du 10 mai, message qui
ordonnait à la 10e Panzerdivision de changer d'itinéraire afin de sécuriser le flanc
gauche du groupe Panzer.50. Guderian croyait fermement que la protection des
flancs était de la responsabilité des divisions qui suivaient et que la rotation de la
10e Division au nord-ouest désamorçait la menace sur le flanc du Corps. Il
croyait aussi que le succès de toute l'opération dépendait de la disponibilité de
toutes ses divisions pour l'attaque destinée au franchissement de la Meuse. Après
des conversations entre le XIXe Corps et le Groupe Panzer aux alentours de 3
heures 30, dans lequel Guderian souligna les avantages de la protection du flanc
du Corps grâce à une progression rapide, Von Kleist finalement annula son
ordre.51. Guderian avait donc non seulement ignoré avec obstination l'ordre de
Von Kleist, mais en plus il avait eu l'audace d'en nier les mérites. Si plus tard
Von Kleist avait persisté à tourner la division vers le sud, ou si les Français avaient
en fait attaqué au nord, la division pour revirer aurait rencontré des difficultés
insurmontables. Le journal quotidien de la 10e Panzerdivision expliqua :
« La division avait été entièrement axée sur la poursuite de l'attaque contre
Florenville et elle croyait être en mesure d'obtenir par elle-même un succès ra-
pide. Elle prévoyait un retard plus large dans la réalisation de l'objectif de Sedan
demandant un virage difficile des colonnes de marche par la forêt d'Anlier à
peine traversable et par le forcement du passage sur la Semois. Contrairement à
cela, le Corps semble avoir eu de fortes oppositions venant du sud remettant en
question l'avance rapide de la division passant par Florenville. En outre, le dé-
placement de la division était censé aider à l'avance de la 1re Panzerdivision qui
était encore attardée en arrière … » .52

Malgré la limitation du temps, la division sut informer toutes ses unités de sa


direction de marche vers le nord-ouest. Tout en laissant deux bataillons du 69 e

Régiment d'Infanterie et un bataillon d'artillerie à Étalle pour couvrir son mou-


vement, la 10e Division prit trois routes allant vers le nord-ouest, y compris

69
un groupe qui se déplaçait au nord presque à Neufchâteau et (à trois kilomètres
à son sud-ouest) par Grapfontaine. L'objectif de la division était Mortehan, qui
était situé sur la Semois à quinze kilomètres de son front.53.
Dans son mouvement vers le nord-ouest, le Régiment Grossdeutschland
rencontra la résistance d'un "ennemi luttant avec obstination" dans la zone forte-
ment boisée autour de Suxy, mais il réussit à repousser un "très combatif batail-
lon de reconnaissance à cheval ". Plus au nord, le 86e régiment d'infanterie ne
rencontra qu'une résistance faible à proximité de Straimont. Un problème inat-
tendu surgit lorsque des éléments de la 1re Panzerdivision passèrent au sud de
Neufchâteau sur la route de marche du 86e Régiment. Cela provoqua des retards.
Néanmoins, les éléments principaux de l'infanterie de la division parvinrent à
environ cinq kilomètres à l'est de Mortehan alors que l'obscurité tombait sur le
soir du 11.54.
Alors que la 10e division se détournait vers le nord-ouest et que les Alle-
mands apprenaient que les rapports selon lesquels des éléments de la cavalerie
française étaient en mouvement de l'est de Florenville vers Étalle étaient faux,
Von Kleist se questionna sur la sagesse de ce mouvement de la 10e division vers
le nord-ouest. Si la 10e division avançait vers l'ouest à travers Florenville, pensait-
il, elle pourrait encercler les positions françaises le long de la Semois en les atta-
quant depuis le sud.
Lors d'une visite au commandement du Corps d'armée dans l'après-midi du
11, Von Kleist discuta de la possibilité d'envoyer la division vers Florenville,
plutôt que vers le nord-ouest, mais le chef d'état-major de Guderian souligna
alors que la rotation de la division vers Florenville risquait de produire "d'intolé-
rables retards". Von Kleist quitta le Corps d'armée sans avoir ordonné de détour-
ner à nouveau la 10e division"55.
Environ deux heures plus tard, le XIXe Corps reçut l'ordre du groupe Panzer
de déplacer ses forces vers Florenville. L'officier des opérations du groupe sug-
géra d'envoyer la brigade blindée de la 10e Panzerdivision et expliqua également
que le haut commandement à Berlin voulait que plus de forces fussent envoyées
vers Florenville. Reconnaissant l'inévitable, le XIXe Corps contacta par radio la
division à 17 heures 45 et lui ordonna d'envoyer une force d'intervention d'un
bataillon par Florenville vers la rivière Semois. Cette fois, les objections vinrent
du Général commandant la 10e Division"56 .
Lorsqu'il rencontra Guderian cette nuit-là à Neufchâteau, le Général Schaal
fit valoir que sa division ne devrait pas envoyer un bataillon vers Florenville.
70
Il déclara qu'il ne pourrait y déplacer un bataillon à temps et qu'une protec-
tion suffisante était censée venir des éléments avancés du VIIe Corps ; il souligna
l'importance pour sa division de continuer vers Mortehan. Afin de protéger le
flanc du XIXe Corps, selon le plan original, les éléments anticipés du VIIe Corps
étaient censés se mettre en position au sud d'Étalle.57. Dans le déplacement vers
l'ouest du VIIe Corps, ses unités étaient elles-mêmes censées être remplacées par
les unités du XIIIe, qui le suivaient.
Tout comme Von Kleist avait reculé devant les objections de Guderian la
veille, ce dernier bientôt recula devant celles de Schaal. La mission de la division
resta celle de traverser la Semois près de Mortehan et d'avancer en direction de
Sedan. Mais pour répondre à la préoccupation du haut commandement sur le
flanc du groupe. Guderian appela la 29e Division d'Infanterie motorisée, qui fai-
sait partie du XIVe Corps motorisé et suivait la 10e Panzerdivision, et lui demanda
si elle pouvait envoyer des forces vers Florenville. Après d'autres hésitations, Von
Kleist finalement reconnut la difficulté de faire tourner la 10e Panzerdivision et
ordonna à la 29e Division de se déplacer vers Florenville.58. Les actions de Gude-
rian lui avaient laissé peu de choix.
Tout au long du 11e jour, les Panzers de la 10e Division dans leur majorité
suivirent l'infanterie de loin à l'arrière, bien que quelques-uns l'accompagnèrent.
Peu avant le minuit du 11-12 mai, le commandant de Corps retira le Régiment
Grossdeutschland du contrôle de la 10e Division et le plaça sous le contrôle du
quartier général du Corps. Peu après minuit, les deux régiments de Panzers se
rassemblèrent dans une zone de regroupement à environ cinq kilomètres au sud
de Neufchâteau.59. L'infanterie se trouvait à environ seize kilomètres plus loin
que le groupe principal des tanks. L'écart au point de vue du temps entre l'infan-
terie et les chars, cependant, était beaucoup plus grand, car les tanks avaient à
traverser des routes très sinueuses à travers un terrain très difficile.
À 2 heures le 12 mai, l'infanterie de la division atteignit la Semois et, peu
après, saisit un point de passage à Mortehan. Le journal quotidien note simple-
ment : "L'ennemi est faible, le pont est détruit." Une fois le pont réparé, les véhi-
cules purent passer en conduisant60 très lentement. Malgré le terrain extrême-
ment difficile et le chemin tortueux de la Semois, la division venait de saisir un
lieu de franchissement de la rivière à peu près au même moment que la 1re Pan-
zerdivision, qui, elle, avait progressé dans des circonstances beaucoup plus avan-
tageuses.

71
Après la traversée de la zone fortement boisée à l'est de Mortehan et du
terrain difficile près de la Semois, rejoindre les rives de la Meuse n'était pas pour
la 10e Panzerdivision une simple formalité. Devant elle, seules quelques routes
passaient à travers la forêt dense, et pas plus d'une ou deux allait dans la direction
de Sedan. Pour atteindre le point sur la Meuse où elle était censée traverser, la
division devait se déplacer à la Maison-Blanche à environ cinq kilomètres au sud
de Mortehan, tourner vers l'ouest pendant environ douze kilomètres, puis se
diriger vers La Chapelle (à cinq kilomètres au nord-est de Sedan), et Sedan.
Pour des raisons évidentes, l'attaque au sud de la Semois avança lentement.
Le 86e régiment d'infanterie atteignit La Chapelle à 13 heures le 12 ; Givonne fut
prise vers 19 heures.61. Malgré la résistance faible ou absente d'un ennemi resté
sur la rive nord de la Meuse. Des feux d'artillerie sur les sites de démolition, des
cratères, et des obstacles, ainsi que sur La Chapelle, provoquèrent de longs re-
tards dans les efforts de la division pour pousser hommes et matériels vers
l'avant.
Trouver la manière dont la division allait pouvoir traverser la Meuse consti-
tuait un formidable défi. Une grande partie des équipements et plusieurs des
unités étaient dispersés dans les forêts profondes et leurs petites routes qu'il fal-
lait emprunter. Bien que le passage effectif de la Meuse allât être une opération
dangereuse complexe, il sembla sans doute alors simple par rapport à la tâche
préalable de rassembler la division.
PROGRESSION DE LA 2E PANZERDIVISION EN BELGIQUE.
La 2e Panzerdivision se déplaçant à la droite du XIXe Corps de Panzers était
donc l'unité la plus au nord de Guderian. La première partie de la campagne de
1940 fut un défi pour elle, car elle dut se déplacer à travers certains des terrains
parmi les plus difficiles des Ardennes. Bien que le réseau routier dans le nord
du Luxembourg favorisât un mouvement nord-sud, la division dut cheminer à
travers des virages serrés et des pentes raides. Après avoir atteint la Belgique le
10 mai, la division continua à avancer lentement, pour finalement atteindre la
Semois plus tard que les autres divisions du XIXe Corps de Panzers.
Comme avec la 1re et la 10e Panzerdivision, la 2e ne rencontra pas d'opposi-
tion au Luxembourg. Son passage près de Vianden se fit bien, d'autant qu'elle
avait utilisé une unité de commando spécial à minuit le soir du 9 pour prendre
le contrôle du pont et des obstacles sur la rivière Our. Son avant-garde traversa,
suivie par l'infanterie qui franchit la frontière62 à 8 heures 31.

72
Passer par le Luxembourg s'avéra être difficile, car la route de marche de la
division présentait plusieurs virages serrés en S que les gros camions devaient
négocier en allant d'avant en arrière à plusieurs reprises. La dispersion des
groupes en marche provint aussi du fait que plusieurs véhicules en panne blo-
quèrent la route. La division finalement dut changer son itinéraire et migrer plus
loin vers le nord avant de tourner vers le sud. À 10 heures 30, ses éléments de
tête atteignirent la frontière belge près d'un village luxembourgeois appelé Surré.
Selon les unités de reconnaissance, les Belges ne défendaient pas Tintange (situé
juste près de la frontière et à six kilomètres au nord de Martelange) et les dé-
fenses près de Strainchamps (à cinq kilomètres à l'ouest de Tintange) se mon-
traient « sans animation »63.
Quelque temps après 13 heures 30, une troupe d'éclaireurs du bataillon
blindé de reconnaissance de la division traversa Tintange et attaqua les Belges à
Strainchamps. Avant de commencer l'attaque, la division essaya, malgré les
routes étroites et un terrain difficile, de pousser le 74e Régiment d'artillerie en
avant, car il pouvait fournir un soutien. Autour de 17 heures, les Allemands pri-
rent Strainchamps, mais ils découvrirent que le pont à l'ouest avait été détruit.
L'Infanterie pataugea à travers la Sûre et quelques minutes plus tard elle captura
Hotte (à deux kilomètres à l'ouest de Strainchamps). Le 38e Bataillon du Génie
immédiatement commença la construction d'un pont tactique sur la petite ri-
vière, qui était à peine plus large qu'un ruisseau.64.
Le commandant de la division voulait amener ses chars à ce point de pas-
sage, mais ils étaient encore loin au fond de Luxembourg. En plus des con-
traintes posées par les routes difficiles, la 1re Panzerdivision avait effrontément
utilisé l'une des routes sur lesquelles la 2e division avait priorité et en avait ainsi
perturbé le mouvement. Il était clair que la brigade Panzer ne pourrait atteindre
la frontière belge avant le lendemain matin.
Bien que ses tanks fussent loin à l'arrière, la 2e Panzerdivision poussait agres-
sivement son infanterie en avant. Les soldats du 1er et du 2e Bataillon du 2e Régi-
ment d'Infanterie atteignirent rapidement Winville (à dix kilomètres à l'ouest de
Tintange) et continuèrent vers l'ouest. Après que les pontonniers eurent com-
plété le pont à Strainchamps vers 1 heure le 11, le 74e Régiment d'artillerie et les
véhicules du 2e Régiment d'Infanterie se ruèrent en avant. La division commença
à préparer une attaque contre Libramont pour le matin suivant.65.
Pour pouvoir livrer l'attaque le 11, le commandant de la division fit

73
progresser ses forces sur deux colonnes. Alors que l'une avançait via Widemont,
Sainte-Marie Libramont, l'autre avançait via Bernimont, Sberchamps et Re-
cogne. Les problèmes avec les unités de l'arrière traversant le Luxembourg con-
tinuaient de sévir dans la division du fait que des éléments de la 6e Panzerdivision
avaient également commencé à utiliser quelques-unes des routes réservées à la
2e Panzer. Quelques chars, cependant, avaient réussi à traverser la frontière
luxembourgeoise, et à 9 heures la 2e Compagnie du 4e Panzerregiment fut préci-
pitée vers l'avant pour soutenir l'attaque sur Libramont. Les rapports des avions
de reconnaissance avaient indiqué que les Français avaient concentré leurs forces
dans la partie sud de Libramont et ne défendaient pas la route entre Libramont
et Neufchâteau.
Après avoir mené quelques durs combats de maison en maison contre une
unité de cavalerie à cheval française, les Allemands prirent le contrôle de Libra-
mont à 14 heures 45 le 11. Parce que les chars de la division étaient encore loin
à l'arrière, ils n'avaient pas pu envoyer une grande force blindée autour de la
ville, à l'inverse de la 1re Panzerdivision capable de le faire à Neufchâteau. Après
avoir franchi Libramont, la division poussa vers l'ouest en deux colonnes oppo-
sées à une résistance française continue. Composées principalement de l'infan-
terie, les deux colonnes se déplacèrent lentement vers la Semois ; l'une se dirigea
vers Membre et l'autre vers Mouzaive (à dix kilomètres au nord-ouest de Bouil-
lon). Après qu’à 20 heures les Allemands eurent pris Ochamps à huit kilomètres
à l'ouest de Libramont, l'ennemi cessa de s'opposer à la progression de la 2e Pan-
zerdivision, et elle put avancer plus facilement.66.
Cependant, les chars de la brigade n'atteignirent pas Sainte-Marie (à trois
kilomètres à l'est de Libramont) avant 19 heures le 11.
Avec les problèmes de circulation au Luxembourg, ils avaient sérieusement
pris du retard et ainsi ils avaient ralenti la progression de la division. Après trois
heures de repos de 1 heure 15 à 4 heures le 12, la 2e Brigade d'Infanterie atteignit
la rivière Semois à 7 heures. Elle signala immédiatement que la rive sud n'était
pas occupée par l'ennemi, mais que les ponts de Membre et Vresse (à treize
kilomètres au nord-ouest de Bouillon) avaient été détruits. La brigade découvrit
également que la 1re Panzerdivision avait saisi le site de franchissement à Mou-
zaive et était affairée à y précipiter ses troupes. La 2e Panzerdivision n'avait donc
pas d'autre choix que d'ériger son propre pont près de Vesse. 67 Alors qu'elle
s'efforçait d'amener les matériaux de pontage, une partie de son infanterie fran-
chit la Semois et se dirigea vers Sugny. Comme l'ennemi
74
s'était déjà retiré à l'ouest, ils ne rencontrèrent aucune opposition.
Après avoir terminé le pont sur la Semois à 15 heures le 12, le 2e Bataillon
Motocycliste le traversa et se dirigea vers Sugny, Bosséval, Vrigne-aux-Bois et
Donchery (à quatre kilomètres à l'ouest de Sedan). Plusieurs heures plus tard,
les routes détruites et des obstacles forcèrent la colonne de marche de droite à
renoncer à atteindre Membre, et le commandant de la division lui ordonna de
traverser à Vesse avec la colonne de gauche. Les problèmes avec les routes de
marches avaient continué à être le principal facteur responsable de la lenteur du
déplacement de la division et finalement ils furent coupables du fait que la divi-
sion fit son attaque sur la Meuse plus tardivement que les deux autres divisions
Panzer.
LA PROGRESSION DE LA 1RE PANZERDIVISION JUSQU'À LA SEMOIS.
L'objectif de Guderian du XIXe Corps de Panzers le premier jour de la cam-
pagne avait été de briser la deuxième ligne de défense à proximité de Neufchâ-
teau de l'ennemi. La combinaison de difficultés imprévues dans le déplacement
des colonnes lourdes à travers le Luxembourg et la défense fougueuse des Belges
à Bodange, cependant, l'avait empêché d'atteindre son premier jour objectif. Au-
cune de ses trois divisions n'avait atteint les objectifs pour le premier jour.
Au début de la nouvelle journée, il reconnut l'importance de progresser le
plus rapidement possible, en particulier avec la 1re Panzerdivision, afin de ne pas
tomber trop en retard sur ses prévisions et afin d'empêcher les Français d'avoir
le temps renforcer leurs défenses à Sedan. En dépit du retard accumulé, Gude-
rian n'avait pas changé l'objectif prévu pour la deuxième journée : atteindre la
Semois.
Tôt, le matin du 11 mai, les éléments éclaireurs de la 1re Panzerdivision
étaient à environ une dizaine de kilomètres à l'est de Neufchâteau. Pendant
queCes éléments poussaient à l'ouest de Witry dans la nuit du 10 au 11 mai et
tôt le matin du 11 mai, le Corps principal de la division continua à rencontrer
des difficultés à passer le goulot d'étranglement de Martelange et Bodange, mais
ces difficultés furent moindres que celles de la 2e Panzerdivision. Le goulot
d'étranglement le plus important pour la 1re Division Panzer demeura Bodange.
Lorsque le 1/73e d'artillerie s’arrêta en raison des obstacles routiers, l'ensemble
du 1er Régiment de Panzers était encore loin derrière, mais heureusement pour
les Allemands, le 2e Régiment de Panzers avait déjà dépassé le goulot"68.

75
En raison des retards à Bodange, la 1re Panzerdivision attaqua dès le début
du 11 avec seulement l'un de ses régiments de Panzers et presque sans soutien
d'artillerie. La présence des chars, cependant, s'avéra être extrêmement impor-
tante : elle permit à la division de se déplacer au-delà des défenses belges situées
le long de la frontière luxembourgeoise beaucoup plus rapidement que la 2e Pan-
zerdivision au nord.
Lorsque la division poussa à l'ouest vers Neufchâteau, le 2e Régiment Panzer
était devenu son élément de pointe. À 1 heure 45, le 11, le régiment atteignit
Witry. Ensuite, après s'être réalimenté et avoir pris un court repos, il partit vers
l'ouest à 4 heures 30. À 1 heure 45, il avait atteint les bois à l'est de Namoussart
(à trois kilomètres à l'est de Neufchâteau).69. Plutôt que d'attaquer sa zone de
montée sans infanterie, il se déplaça vers le sud, en contournant la ville de Neuf-
château. Après avoir traversé Namoussart, Marbay et Gap Fontaine, il alla vers
le nord et a approcha Petitvoir (à quatre kilomètres à l'ouest de Neufchâteau).
Comme il allait vers la route menant à Neufchâteau, les Français essayèrent de
l'arrêter. L'apparition soudaine du régiment des tanks créa chez l'ennemi le dan-
ger d'être coupé de ses arrières et encerclé.
Le journal quotidien de la division allemande explique : « L'adversaire a mis
en place une défense solide ici. La chose la plus importante pour lui est de main-
tenir ouvertes les routes menant à l'ouest de Neufchâteau. » Durant ce que la
brigade Panzer a appelé « un rude combat », le 2 Régiment blindé détruisit une
e

batterie d'artillerie française et une colonne motorisée.70.


À l'arrière du 2e Régiment Panzer, le 1er Régiment Panzer se déplaçant "len-
tement" atteignit Namoussart au moment où les chars de tête du 2e Régiment
attaquaient Petitvoir. Le 3/1er Infanterie suivait le 1er Régiment blindé, tandis que
le 37e bataillon du génie blindé agissait comme flanc-garde de protection contre
une attaque éventuelle venant de Neufchâteau. Après avoir atteint Le Sart juste
au sud de Neufchâteau, le 3/1er d'Infanterie vira vers le nord et attaqua la ville.
L'infanterie découvrit que la ville n'était pas assez défendue, et après être allée
rapidement à son centre, elle brisa les défenses de l'ennemi. À 13 heures 30, la
ville était tombée sous contrôle allemand.71.
Pour continuer la progression vers l'ouest, la 1re Panzerdivision déplaça le 1er
Régiment blindé autour et en avant du 2e Régiment Panzer. Alors que le 2e Pan-
zer continuait sa pression sur Petitvoir, le 1er Régiment blindé attaqua sur sa
gauche et captura Biourge (à mi-chemin entre Petitvoir et Bertrix). Cette poussée
profonde permit à la 2e Panzerdivision de prendre Petitvoir "après une
76
courte période de temps." Le journal quotidien de la division note : « la percée
de la ligne de résistance secondaire a finalement réussi. » Cette percée a proba-
blement eu lieu autour de 14 heures.72.
L'objectif suivant de la division était d'atteindre la Semois. Le 1er Panzerregi-
ment reçut l'ordre de saisir dans Bouillon un passage sur la rivière et le 2e Pan-
zerregiment reçut l'ordre de saisir un passage près de Rochehaut (à sept kilo-
mètres au nord-ouest de Bouillon). La division n'avait pas l'intention de per-
mettre aux Français le temps de se regrouper.
Après avoir capturé Biourge, le 1er Panzerregiment prit rapidement Bertrix
autour de 15 heures 15. Continuant agressivement l'offensive, il fut finalement
arrêté autour de 17 heures 15 à Fays-les-Veneurs (à six kilomètres à l'ouest de
Bertrix) par un pont détruit. Après avoir trouvé facilement un détour, il continua
d'attaquer à l'ouest, mais il fut encore arrêté à environ deux kilomètres à l'ouest
de la ville par un autre pont détruit. Cette fois-ci, le détour ne put être trouvé
qu'après une longue recherche.73.
Alors que des éléments de la 1re Panzerdivision, arrêtés seulement par des
obstacles, filaient vers l'avant, l'état-major de la division espérait la saisie d'un pont
intact sur la Semois. L'élément d'attaque de la division, le 1/1er Panzerregiment
reçut l'ordre d'avancer rapidement vers Bouillon, de saisir un pont sur la Semois,
et de s'y maintenir jusqu'à l'arrivée de l'infanterie. Comme le bataillon avançait,
il échangea des tirs avec plusieurs chars français et, à quelques reprises, il poussa
même vers l'avant alors que l'ennemi tenait les deux côtés de la route. Après
qu'un rapport d'un avion de reconnaissance eut signalé que les chars ennemis
fuyaient vers l'ouest, le bataillon se mit à progresser encore plus rapidement.
Autour de 17 heures 30, le bataillon avait atteint la périphérie de Bouillon.
Sa 2e Compagnie, qui était en pointe, entendit la détonation d'une explosion dé-
truisant un pont comme elle accourait dans la ville. En s'approchant de la Semis,
elle observa qu'un pont n'avait pas été détruit et elle tira avec ses mitrailleuses-
dans la zone l’environnant dans l’espoir d'empêcher ainsi les Français de le dé-
truire. Dans le même temps, la 4e Compagnie avait reçu l'ordre de se répandre
dans les rues et de prendre le pont. Juste avant que ses tanks l’aient atteint, une
explosion le détruisit. Presque simultanément, le véhicule du commandant de
compagnie fut frappé par un obus antichar, et son tireur tué. Étant donné que le
tank n'était plus utilisable, l'équipage l'abandonna.
Pendant ce temps, la 2e Compagnie franchit la Semois en utilisant un gué

77
voisinant qu'elle avait localisé. Après qu'elle eut saisi une position sur la rive op-
posée de la rivière, le commandant du bataillon la ramena en arrière. Bien qu'il
n'ait pas indiqué les raisons de ce repli dans son rapport, l'absence d'infanterie
pour protéger les tanks dans cette épaisse forêt l'en avait probablement con-
vaincu.74.
Au milieu de toute cette action, l'aviation allemande soudainement com-
mença à bombarder Bouillon et à lancer des bombes autour des tanks. Les
bombes explosées blessèrent au moins un soldat. Même si le premier bataillon
tira des fusées blanches, le bombardement aérien se poursuivit. Puis, l'artillerie
lourde ennemie commença à pilonner la ville. Sans le soutien d'infanterie et sous
les tirs de l'artillerie ennemie, le commandant du bataillon décida de retirer ses
chars de Bouillon jusqu'à une position voisine de Noirefontaine (à trois kilo-
mètres au nord de Bouillon).75. L'occasion de pousser rapidement à travers la
Semois à Bouillon le soir du 11 mai venait d'échouer.
La 1re Panzerdivision eut cependant raison d'être fière de ses réalisations au
cours de la journée, quand elle nota dans son journal quotidien :
« Malgré toutes les difficultés qui avaient fait surface à travers les batailles,
les obstacles, les détours, les blocages, et entremêlements des colonnes de
marche, ce jour-là la première Panzerdivision avait vécu ses premiers succès. Un
sentiment de supériorité sur les adversaires occidentaux avait surgi dans la divi-
sion en ce jour où elle avait rencontré pour la première fois les forces françaises
le long de la deuxième ligne de résistance belge. La division avait atteint les ob-
jectifs prévus pour elle pour la deuxième journée ; elle avait précédé ses divisions
sœurs, sans égard pour les flancs et en dépit de la lenteur des progrès de la pre-
mière journée. »*.76.
LA PREMIÈRE PANZERDIVISION TRAVERSE LA SEMOIS
Heureusement pour les Allemands, la progression agressive de la première
Panzerdivision avait perturbé les efforts défensifs des Français le long de la Se-
mois. Même si la rivière pouvait être traversée à gué en de nombreux endroits,
les bois épais et les hautes collines étaient fortement en faveur des défenseurs.
Mais les Français avaient retraité vers l'arrière si rapidement sous la forte pres-
sion allemande que leurs défenses ne furent tout simplement pas aussi fortes
qu'elles auraient dû l'être.
Après avoir quitté Bouillon, le Général commandant la 1re Panzerdivision
réorganisa ses forces en deux groupes de combat. Sous les ordres du Colonel
Keltsch, commandant de la brigade Panzer, il y avait le 2e Bataillon de la 2e
78
r

79
.

80
Panzerdivision, le 2/1er d'Infanterie, le 1/73e d'artillerie, ainsi qu'une compagnie
antichar. Sous les ordres du Colonel Krüger, commandant de la brigade d'infan-
terie se trouvaient la plupart des autres éléments de manœuvre de la division.
Alors que le groupe Keltsch avait pour objectif de saisir un point de passage sur
la Semois plus au nord, le groupe tactique Krüger avait pour objectif de le trou-
ver à Bouillon même. L'attaque principale de la division à Bouillon fut l’œuvre
du groupe de bataille de Krüger. À 2 heures 20, le 12, le 1/1er d'Infanterie reçut
l'ordre d'attaquer pour prendre Bouillon et la colline au sud en traversant la Se-
mois. Il était soutenu directement par deux pelotons de chars venant du bataillon
du 1er Régiment Panzer et par le 2/73e d'artillerie. Si les Français attaquaient, le
bataillon était censé tenir les collines au nord de Bouillon.
Après un moment, l'attaque fut reportée de 3 heures à 5 heures, l'infanterie
entra alors dans Bouillon et atteignit rapidement la rue principale ; elle n'y ren-
contra aucun ennemi. La 3e compagnie, qui était en pointe, traversa la Semois et
forma une tête de pont et elle fut suivie par la 2e compagnie et un peloton du
Génie. La 1re Compagnie resta derrière pour sécuriser Bouillon. Après que les
deux compagnies eurent franchi la Semois, le 3e Bataillon du régiment et un pe-
loton de chars s'avancèrent agrandissant la tête de pont.77.
Le groupe de combat du Colonel Keltsch, cependant, fit la traversée la plus
importante pour la 1re Panzerdivision. Même si ses compétences et son lea-
dership de combat étaient importants, la chance fut clairement de son côté. Au
cours de l'après-midi du 11, le 1er Bataillon Motocycliste, le 2e Bataillon de la 2e
Panzerdivision et une batterie d'artillerie du 73e Régiment reçurent l'ordre du
Colonel Keltsch d'aller de Fays-les-Veneurs (à six kilomètres à l'ouest de Bertrix)
vers Cornimont (à neuf kilomètres de Bouillon). Le 2/1er Bataillon d'Infanterie
reçut l'ordre de se déplacer vers Poupehan (à cinq kilomètres au nord-ouest de
Bouillon) et d'y saisir un site de franchissement de la Semois. Aux alentours de
19 heures 15 le 11, la 3e Compagnie du 1er Bataillon Motocycliste reçut l'ordre
d'avancer vers Mouzaive (à dix kilomètres au nord-ouest de Bouillon. Renforcés
par un peloton de chars, les motocyclistes étaient censés y saisir le pont sur la
Semois s'il était intact. Si le pont était détruit, ils devaient s’emparer à son sud
sud de la partie nord du petit village belge d'Alle-sur-Semois et y établir une tête
de pont.78.
Bien que les ordres pour prendre le pont de Mouzaive n'ont pas une origine
claire, ils provenaient probablement du Colonel Keltsch, dont la mission était de
saisir un lieu de passage à l'ouest de Bouillon. Ils ne venaient évidemment
81
pas du quartier général de la division, ou du moins celui-ci ne s'en donna pas le
crédit dans son journal quotidien. Mouzaive se trouvait hors de la zone de la 1 re
Panzerdivision et était censé être le lieu de passage de la 2e Panzerdivision.
Ainsi, l'explication de la prise d'un point de passage dans la zone d'une autre
division réside probablement dans l'agressivité d'un commandant subordonné,
plutôt que dans l'empressement du Q.G. à mettre de côté une division sœur.
Néanmoins, peu de temps avant la nuit le 11, environ trente minutes après
en avoir reçu l'ordre, les motocyclistes roulèrent vers Mouzaive. Comme ils pas-
saient à travers des bois au nord du pont, des arbres tombés à travers la route les
forcèrent à descendre de leurs motos et à aller de l'avant à pied. Quand ils sorti-
rent de la forêt, ils tombèrent sous le feu de mitrailleuses leur venant à travers la
rivière à proximité de Mouzaive.
Au cours de l'échange de tirs, une patrouille de cavalerie française apparut
et parvint à dépasser les Allemands et à traverser le pont de Mouzaive. Une
attaque hâtive de la 3e Compagnie réussit à sécuriser le pont autour de 23 heures
35.79.
Même s'ils se trouvaient en dehors de la zone réservée à leur division, les
motocyclistes nettoyèrent la partie nord d'Alle et commencèrent d'élargir la tête
de pont. Le Q.G. de la division demanda immédiatement au Q.G. du Corps la
permission d'utiliser le pont conquis, et comme la 2e Panzerdivision était loin à
l'arrière, cette permission fut bientôt accordée. À 5 heures environ, des éléments
de la 2e Panzerdivision atteignirent Mouzaive, s'attendant à y saisir leur point de
franchissement.80. La région, cependant, était clairement tombée sous le contrôle
de la 1re Panzerdivision.
À 2 heures le 12, la 1re Compagnie du 1er Bataillon Motocycliste arriva pour
renforcer la 3e Compagnie. Puis, à 7 heures, une compagnie de chars, apparte-
nant à l’évidence au 2/2e Panzerdivision, arriva et traversa la rivière sur un lieu
de passage à gué le long du pont. À 8 heures une compagnie du 4e Bataillon
blindé de reconnaissance arriva également pour renforcer les défenses du lieu
de franchissement. Le 2/1er Infanterie, qui avait tenté de forcer un passage à
Poupehan et avait échoué, reçut l'ordre de passer à Mouzaive, et il traversa aussi
la Semois rapidement. À 7 heures 30, chars et motos allemandes avançaient au
sud de Mouzaive et se dirigeaient vers Alle et finalement vers Saint-Menges (à
cinq kilomètres au nord-ouest de Sedan). Le 2/1er d'Infanterie les suivait.81 .

82
Alors que le groupe de bataille de Keltsch s'emparait du point de franchis-
sement à Mouzaive, le groupe de bataille de Krüger traversait la Semois à Bouil-
lon. Ces forces de Krüger, après avoir atteint Bouillon et poussé ses unités vers
le sud, ne prirent pas directement la route de Sedan. Un changement malaisé de
direction leur était nécessaire, la division devait se déplacer vers le village de
Corbion à l'ouest, puis tourner vers Sedan au sud. La raison de ce mouvement
ardu était un ordre du quartier général du Corps qui avait donné priorité à la 10e
Panzerdivision dans l'utilisation de la route directe allant de Bouillon à Sedan et
ordonnait à la 1re Panzerdivision d'utiliser des routes plus à l'ouest. La 10e Pan-
zerdivision devait se rendre sur le côté est de Sedan, où elle était censée traverser
la Meuse. Comme la route allant de Bouillon à Sedan était la plus utilisable, elle
devait se déplacer à une dizaine de kilomètres à l'ouest de son site de franchis-
sement de Martelange.
Avant que les pontonniers arrivent le matin du 12 et commencent la cons-
truction à Bouillon d'un pont sur la Semois, les éléments de la 1re Panzerdivision
qui avaient déjà traversé la rivière s'employèrent, comme il a été mentionné pré-
cédemment, à élargir la tête de pont saisie le matin du 12. Le 3/1er d'Infanterie
se rendit dans cette tête de pont, puis rapidement avança vers le village de Cor-
bion (à quatre kilomètres à l'ouest de Bouillon). Malgré un grand cratère créé
par les Français et les démolitions partielles de la route où l'infanterie allemande
marchait, elle contourna l'obstacle sans difficulté. Au village de Corbion, le ba-
taillon d'infanterie rencontra très peu de résistance et chassa l'ennemi avec une
seule compagnie.82.
Derrière Le 3/1er Infanterie, cependant, l'état-major du régiment essaya de se
déplacer dans ses véhicules le long de cette route de Bouillon au village de Cor-
bion, mais ils furent arrêtés par le cratère. Comme il attendait l'arrivée des ingé-
nieurs devant prendre soin du cratère et permettre à leurs véhicules de passer, il
fut pris sous une pluie de tirs de l'artillerie ennemie qui avait apparemment cadré
le site. Le rapport postérieur à l'évènement nota que l'état-major subit alors "de
lourdes pertes"83. Le cratère sur la route et le feu de l'artillerie qui le protégeait
avaient ainsi créé des problèmes majeurs pour la division.
Après avoir pris le village de Corbion, le 3/1er d'Infanterie marcha vers le sud,
puis tourna vers l'ouest pendant environ trois kilomètres. Avant d'arriver à la
route de Alle à Saint-Menges, il vira au sud vers Fleigneux, mais alors qu'il pro-
gressait, il essuya un feu nourri venant de ce que les Français appelaient une
« maison forte ». En se servant de la couverture de feu d'un tank Mark IV, un
83
Lieutenant assembla une escouade d'assaut et bientôt captura la position fran-
çaise. Les sentiers étroits, cependant, empêchaient les véhicules allemands de se
disperser, et des tirs de l'artillerie française arrosèrent la tête de la colonne.84.
Quand d'autres unités s'avancèrent, elles subirent aussi les tirs d'artillerie lourde.
Le résultat a été que les forces allemandes vers l'ouest en direction du village de
Corbion, puis au sud vers Sedan n'ont pas avancé aussi rapidement que celles
qui avaient traversé la Semois à Mouzaive.
La 1re Panzerdivision avait profité rapidement de la saisie fortuite du site de
franchissement à Mouzaive et avait ouvert un grand trou dans les défenses fran-
çaises le long de la Semois. Bien qu'elles fussent initialement freinées dans leur
effort ardu de se déplacer de l'ouest de Bouillon jusqu’au village de Corbion, les
forces allemandes par une avance rapide vers le sud de Mouzaive purent at-
teindre la lisière de la forêt près de Fleigneux (à trois kilomètres au nord de
Sedan) autour de 10 heures 10. Le 2/1er d'Infanterie, cependant, n'attaqua pas le
village français de Saint-Menges (à deux kilomètres au sud-ouest de Fleigneux)
avant environ 13 heures. Au nord, le 1/1er d'Infanterie reçut l'ordre à 13 heures
de se déplacer vers le sud vers Sedan. La pression de la 1re Panzerdivision sur les
derniers défenseurs français au nord de la Meuse vint donc d'abord au nord-
ouest à partir de Mouzaive et au nord à partir de Bouillon, mais, au centre, les
Allemands n’allèrent pas tarder aussi bientôt à avancer.
Lorsque le premier élément allemand sortit des bois denses du nord de Flei-
gneux autour de 10 heures 10 et qu'il entra dans le terrain ouvert et roulant au
nord de la Meuse, sa présence marquait la réussite de la traversée des Ardennes
par les Allemands et l'ouverture d'une nouvelle phase de la campagne. Les pre-
miers Allemands atteignirent la Meuse environ à 14 heures.
Leur succès s'était bâti en environ cinquante-sept heures.
LA POUSSÉE FINALE JUSQU'À LA MEUSE
Les trois divisions du XIXe Corps de Panzers avaient traversé la Semois sur
un front d'une vingtaine de kilomètres. Bien que la 2e Panzer sur le flanc droit
du Corps eut traversé plus tard que les deux autres divisions, la concentration
d'une force écrasante sur un front étroit avait permis aux Allemands de juguler
facilement les derniers défenseurs français. Comme les tanks de la 1re Panzer
traversaient la Semois à Mouzaive et comme l'infanterie de la 10e Panzer avançait
au sud de Mortehan, les défenseurs français le long de la Semois risquaient l'en-
cerclement. Ce danger hâta l'effondrement d'un effort défensif déjà fragile.

84
CHAPITRE 3 : La lutte française dans les Ardennes belges
Lorsque l'Allemagne lança son offensive le 10 mai, les Français envoyèrent
des forces de cavalerie dans les Ardennes. Les cavaleries de la Deuxième et de
la Neuvième Armée s'attendaient à rencontrer des Allemands, mais pas à avoir
à répondre à leur attaque principale. Par conséquent, elles n'avaient ni les struc-
tures ni la préparation leur permettant d'offrir une forte résistance, en particulier
dans la zone en avant de la Semois.
En raison de la sensibilité de la Belgique au fait de rester neutre, la coordi-
nation accomplie entre les forces françaises et belges demeura faible ou absente.
Ce manque et la rencontre inattendue avec la principale attaque ennemie firent
que les deux forces ne fonctionnèrent pas de manière combinée pour retarder
ou vaincre les Allemands. Il en résulta un combat quelque peu désorganisé dans
les Ardennes au cours duquel la cavalerie française omit de reconnaître et de
signaler la signification des grandes forces allemandes qu'elle rencontrait.
ÉVALUATIONS FAITES PAR LE RENSEIGNEMENT FRANÇAIS SUR L'ORDRE DE BATAILLE ALLEMAND
Avant 1940, les Français firent un effort considérable consacré à développer
une connaissance aussi étendue et précise que possible sur les intentions de l'Al-
lemagne. Le Deuxième Bureau du haut commandement de l'armée avait la res-
ponsabilité première pour la collecte et l'analyse des données concernant les
forces militaires étrangères.
Une autre partie importante de la communauté du renseignement français
était connue en temps de paix comme les Services de Renseignements et en
temps de guerre comme le Cinquième Bureau. Ce bureau était responsable de
toutes les opérations de collecte française des renseignements clandestins y com-
pris le contre-espionnage, les agents, leurs écoutes secrètes et ainsi de suite. Les
informations recueillies étaient transmises au Deuxième Bureau, qui les combi-
nait à des informations provenant d'autres sources.1.
Dans le cadre de leurs efforts pour surveiller le trafic de la radio allemande
et pour briser leurs codes, les Français développèrent des relations étroites avec
les Polonais avec lesquels ils travaillèrent pour dupliquer la principale machine
à cryptage allemande, Enigma, qui était utilisée pour chiffrer et déchiffrer les
messages. Au cours de cette entreprise sensible, un agent français qui était im-
pliqué dans le système de communications-espionnage allemand fournit des in-
formations critiques qui permirent aux Polonais de briser le code allemand avec
leur copie d'une machine Enigma.

85
À la fin de juillet 1939, les Polonais envoyèrent une de leurs machines ré-
cemment fabriquées à Londres et une autre à Paris, et des spécialistes du rensei-
gnement français demandèrent rapidement la fabrication de quarante copies à
une entreprise en qui ils avaient une grande confiance.2.
Après la chute de la Pologne et l'évasion vers la France de certains spécia-
listes des communications polonaises, une petite section du chiffre du Cin-
quième Bureau d'état-major général de l'armée française, section qui en temps
de paix était connue sous le nom de Services de Renseignements, employa des
machines Enigma dupliquées pour déchiffrer une grande partie du trafic télégra-
phique de haut niveau de l'armée et des forces aériennes allemandes. Comme
l'armée allemande utilisait principalement des téléscripteurs reliés par fil, la ma-
jeure partie du trafic surveillé et décrypté par les Français vint de la Luftwaffe.
Entre le 28 octobre 1939 et le 14 juin 1940, les Français décryptèrent 4789
messages. La section de chiffrement fournissant les messages au Cinquième Bu-
reau de l'armée et au Deuxième Bureau du Haut Commandement, les Français
acquirent par l'analyse des messages décodés une grande quantité d'informations
sur l'ordre de bataille allemand, mais ces informations se rapportèrent principa-
lement aux forces aériennes ennemie.3.
La circulation de l'information continua essentiellement sans interruption du
28 octobre 1939 au 12 mai 1940, date où les Allemands changèrent de code.
Après avoir travaillé de nuit et de jour, les Français rompirent ce nouveau code,
et à compter du 20 mai, une fois de plus commencèrent à déchiffrer le trafic
radio allemand.4. Ainsi, la seule interruption de la lecture en français du trafic de
message chiffré allemand eut lieu au cours de la période cruciale où les Alle-
mands traversaient la Meuse et se tournèrent vers l'ouest.
Dès le début, les messages décodés contribuèrent à la compréhension fran-
çaise de l'ordre de bataille allemand. Utilisant l'information venant d'une variété
de sources, y compris Enigma, la Deuxième Bureau du Haut Commandement
avait localisé en avril 1940 environ 110 à 120 divisions allemandes le long des
frontières hollandaises, belges et françaises. Il avait également conclu que les Al-
lemands possédaient 10 à 12 divisions blindées et que ces divisions pourraient
être utilisées dans une attaque de Blitzkrieg similaire à celle utilisée contre la
Pologne.5. Entre le 1er mai et le 10 mai, l'intelligence française reçut un grand
nombre de rapport de ses agents indiquant qu'une attaque allemande était im-
minente et concentrée probablement au nord de la Moselle.

86
Dans un rapport, il était également dit que les Allemands avaient l'intention
d'occuper toute la France après seulement un mois de combats.6.Comme de plus
en plus d'indicateurs suggéraient une attaque allemande imminente, l'une des
questions les plus importantes pour la communauté du renseignement se rap-
portait à l'emplacement de l'attaque principale. Depuis septembre 1939 jusqu'au
10 mai 1940, une analyse détaillée des informations relatives aux emplacements
des unités allemandes avait suggéré que l'attaque viendrait "au nord de la Mo-
selle."
Cependant, la localisation de la zone allemande la plus probable de l'at-
taque au nord de la Moselle ne précisait pas si la principale attaque ennemie
viendrait par la Hollande, par le biais de Maastricht et la trouée de Gembloux,
ou à travers les Ardennes dans l'est de la Belgique. L’estimation des spécialistes
des Services de Renseignements français était que, si des forces allemandes pas-
saient par les Pays-Bas ou par l'intermédiaire de l'est de la Belgique, elles ne
seraient que des « concentrations secondaires. » 7. Des forces des Allemands
suffisantes à une attaque principale étaient apparemment situées là où elles pour-
raient attaquer par Maastricht et la trouée de Gembloux, comme elles l'avaient
fait en 1914.
Même si la plus grande partie de la communauté du renseignement croyait
que les Allemands viendraient probablement à travers les Pays-Bas, les Français
se sentirent plus préoccupés à la veille de l'attaque allemande par la possibilité
d'une attaque par le Luxembourg et l'est de la Belgique. Au début de mars 1940,
les Belges avaient observé un renforcement des forces allemandes au sud de
Liège, mais après avoir averti Gamelin ni eux ni les Français ne virent un besoin
de changer leur stratégie. Au milieu de mars, la reconnaissance aérienne identifia
de grandes forces blindées et motorisées allemandes à l'est du Luxembourg, qui
suggérait un certain déplacement des forces ennemies pour permettre des mou-
vements possibles à travers le Luxembourg ou à l'encontre de la ligne Maginot.
D'autres vols de reconnaissance, cependant, ne permirent pas d'identifier un
changement majeur dans les forces allemandes8, même si plusieurs divisions
Panzer avaient déménagé dans la région sud-ouest de Coblence, le long de la
Moselle. Au milieu d'avril, un agent fiable informa les Français que des Alle-
mands recueillaient de l'information sur le terrain et les routes le long de l'axe
Sedan-Charleville-St Quentin. L'agent dit également que les Allemands allaient
attaquer dans les premiers jours de mai et voulaient atteindre la Seine en

87
moins d'un mois.9. Couplées avec ces rapports, des analyses des intersections
Enigma suggéraient une plus grande probabilité d'une attaque à travers les Ar-
dennes.
La plupart des préoccupations croissantes au sujet des Ardennes vinrent ap-
paremment du Cinquième Bureau de l'armée française. À la mi-avril, le Colonel
Louis Rivet qui dirigeait le Cinquième Bureau essaya, assisté d’un autre agent du
Renseignement, de rencontrer le Général Gamelin pour exprimer leur inquié-
tude accrue, mais l’officier exécutif de Gamelin leur déclara que celui-ci était
trop impliqué dans les évènements en cours en Norvège et leur dit de s'adresser
au Général Georges. Ils rencontrèrent Georges à son quartier général à La Ferté-
sous-Jouarre pour discuter d'un possible mouvement allemand à travers les Ar-
dennes. Après un examen détaillé de cette possibilité, Georges les remercia et
partit. Son attitude fut probablement bien reflétée par son officier des opéra-
tions, qui expliqua au Colonel Rivet que les nouvelles informations en contra-
diction avec d'autres renseignements suggéraient que l'effort principal de l'en-
nemi se produirait plus à l'ouest, vers les Pays-Bas et le nord de la Belgique.10.
Bien que l'officier du renseignement de Georges, le Colonel Baril, ait pu
avoir accepté la possibilité de l'attaque principale allemande de venir à travers
les Ardennes, l'évaluation globale du système de renseignement français ne chan-
gea pas. L'évaluation par le Deuxième Bureau du Haut Commandement (Colo-
nel Maurice-Henri Gauché) à propos de la "zone d'action" la plus probable par
les Allemands resta fondamentalement le même de novembre 1939 jusqu'au 10
mai 1940. La dernière évaluation officielle du renseignement, qui était présenté
au haut commandement français le 5 mai, soulignait l'absence de changements
majeurs pendant environ deux mois dans la distribution allemande et l'emplace-
ment des forces. Bien qu'il ait eu quelques réserves personnelles sur le sujet,
l'officier de renseignement de Georges, le Colonel Louis Baril, donna l'informa-
tion sur l'ordre de bataille allemand et il notifia qu'il n'y avait pas d'indicateurs
importants suggérant un mouvement directement contre la ligne Maginot ou à
travers la Suisse. Selon l'exposé, la zone la plus probable de l'action pour les
Allemands restait la région "au nord de la Moselle".11. Maréchalo-résistant, Louis
Baril, en juin 1941, alors qu’il était chef du 2e bureau de Vichy, se rendra, en juin
1941, à Londres, sous la protection bienveillante d’Huntziger, rencontrer le Co-
lonel Passy, mais il sera arrêté et interné à son retour. Il s’évadera et gagnera la
Suisse. Huntziger est mort dans un accident

88
d’avion le 11 novembre 1941.
Comme la rivière Moselle coulait du coin sud-est du Luxembourg au nord-
est du Rhin, cette évaluation, au sens pratique, ne faisait guère plus qu'éliminer
les possibilités d'une attaque à travers la Suisse ou directement contre la ligne
Maginot. Ainsi, la grande quantité de renseignements nouveaux n'avait guère
contribué à orienter vers les Ardennes le regard du haut commandement fran-
çais braqué sur Maastricht et la trouée de Gembloux.Malgré la crainte prédomi-
nante portée sur la voie nordique d'invasion, des doutes existaient clairement
dans la hiérarchie de l'armée. Georges et Gamelin correspondirent au milieu
d'avril pour estimer s'il était "ipso facto" nécessaire de donner aux troupes franco-
britanniques des troupes l'ordre de pénétrer en Belgique et si ce ne serait pas
mieux de rester sur la ligne Escaut, plutôt que d'avancer jusqu'à la ligne Dyle.12.
La réunion de Georges avec les spécialistes du Cinquième Bureau de renseigne-
ment survint après sa correspondance avec Gamelin. Malgré les préoccupations
de Georges sur l'arrivée éventuelle des Allemands à travers les Ardennes, sa pen-
sée évidemment ne différait pas radicalement de celle des autres membres du
haut commandement français.
Très peu de doutes existaient parmi les Français sur l'obstacle difficile cons-
titué par les Ardennes. Bien que les Ardennes n'étaient pas jugées impéné-
trables, la combinaison d'obstacles naturels et artificiels devait, du point de vue
français, faire de toute pénétration une opération lente et ardue. À l'ouest du
Luxembourg, Les Ardennes sont en général assez ouvertes et forment une cam-
pagne vallonnée, mais la zone autour de la rivière Semois et le long de la Meuse
entre Mézières et Dinant, comporte des routes étroites et sinueuses et des col-
lines escarpées et très boisées.
Des arbres abattus, des champs de mines et des barrages routiers pourraient
en principe empêcher une grande force, surtout si elle était mécanisée, de la
franchir rapidement. En outre, si un ennemi faisait son chemin avec succès à
travers les Ardennes, il lui resterait encore à traverser la Meuse, dont la profon-
deur, la largeur et le terrain environnant formaient un assez fort obstacle.
Même si les Allemands voulaient passer à travers les Ardennes et traverser
la Meuse, une telle opération nécessaire de si vastes ressources et préparatifs que
les Français avaient bon espoir de pouvoir renforcer la zone menacée avant
qu'une pénétration importante ait eu lieu. Lors de leurs planifications, ils estimè-
rent que les Allemands auraient besoin de neuf jours pour traverser les Ardennes
et ensuite assembler les unités et le matériel suffisants pour traverser la
89
Meuse. Les Français croyaient qu'ils disposeraient de beaucoup de temps si né-
cessaire pour renforcer le secteur menacé.
Comme sur d'autres points, certains officiers au sein du haut commande-
ment français avaient des doutes sur le fait que les Ardennes retarderaient une
avance allemande pendant une période prolongée. Au printemps de 1938, les
Français réalisèrent un exercice sur carte dans laquelle les forces blindées et mo-
torisées allemandes se déplaçaient de l'est du Luxembourg à travers les Ardennes
vers Sedan. Dans cet exercice, les divisions allemandes atteignaient la Meuse en
soixante heures, un temps qui correspond étroitement au temps de mouvement
réel en mai 1940.13. Malgré les résultats de cet exercice, les Français gardèrent
leur illusion sur le grand obstacle à la circulation rapide de troupes nombreuses
présenté par les Ardennes.
Ironie du sort, les Allemands croyaient aussi que le terrain des Ardennes
entraverait le mouvement de leurs troupes. Le Général Franz Halder, chef d'état-
major général de l'armée allemande, participa à un plan d'exercice, le 7 février
1940, qui analysait la possibilité d'une bataille le long de la Meuse. Il conclut.
« Une attaque concertée sur la Meuse est impossible avant le neuvième ou
dixième jour de l'offensive. »
Dans ce même exercice, le Général Guderian proposa la traversée de la
Meuse avec les XIXe Panzer et XIVe Corps au quatrième jour de l'offensive,
mais le commandant du groupe d'armées A. de l'exercice sur carte, le Général
Günther Blumentritt, rejeta sa proposition, suggérant plutôt que la traversée
commencerait le jour huit de l'offensive. Un autre exercice sur carte le 14 février
1940 obtint les mêmes résultats. Dans son journal, le Général Halder décrit Gu-
derian montrant lors de cet exercice son insatisfaction concernant le mouvement
relativement lent des forces mécanisées à travers les Ardennes et la Meuse. Il y
nota que Guderian montra clairement son manque de confiance dans le succès
« ... Il avait perdu confiance. » Guderian se lamentait, Halder de son côté a écrit
: « L’opération blindée est totalement fausse. » Et malgré les fortes réticences
de Guderian, Halder conclut : « plus 8 est le plus tôt possible pour l'attaque
frontale sur la Meuse. Techniquement, elle n'est pas possible avant plus 9. »14.
Ainsi, aussi tard que février, Allemands et Français avaient les mêmes
chiffres de planification de la durée de temps nécessaire pour traverser les Ar-
dennes. Les deux camps pensaient qu'une force d'attaque ne pouvait pas traver-
ser le Luxembourg et l'est de la Belgique et attaquer à travers la Meuse avant

90
neuf jours après le début d'une offensive. Dans les deux armées, seuls quelques
officiers croyaient à la possibilité qu'une progression plus rapide pouvait être faite
à travers le Luxembourg et l'est de la Belgique. Des développements ultérieurs
conduisirent les Allemands à accepter cette idée et les Français à la rejeter.
En décidant de risquer une avance plus rapide à travers les Ardennes, ce-
pendant, les Allemands changèrent radicalement la situation stratégique.
Malgré quelques réserves dans la communauté du renseignement et malgré
les résultats de l'exercice sur carte de 1938, les Français maintinrent leur vision
des Ardennes comme obstacle et sur la probabilité que les Allemands attaque-
raient à travers Maastricht et la trouée de Gembloux. Et en mai 1940, l'armée
française exécuta presque parfaitement le plan d'occupation de la ligne Dyle.
Une partie très importante de ce plan était l'envoi de cavalerie entrant en
Belgique.
MISSION ET ORGANISATION DE LA CAVALERIE FRANÇAISE
Au cours de la période précédant l'attaque allemande en mai 1940, la ques-
tion clé concernant la cavalerie française de la 2e et la 9e armée était celle de
l'évaluation de la mesure dans laquelle cette attaque pourrait se déployer en Bel-
gique. La réponse à cette question dépendait de l'avance des Français, soit seu-
lement jusqu'à l'Escaut, soit plus loin vers la Dyle. S'ils se déplaçaient seulement
jusqu'à la rivière Escaut, la Neuvième Armée resterait sur place et n'aurait pas
besoin de temps pour un mouvement d'occupation d'un nouveau poste. S'ils se
déplaçaient jusqu'à la rivière Dyle, cependant, la Neuvième Armée avancerait en
Belgique et occuperait de nouvelles positions le long de la rivière Meuse. En
conséquence, un délai supplémentaire devait être fourni pour ses unités pour
aller de l'avant occuper leurs nouvelles positions avant d'être attaqué par l'en-
nemi. Probablement, la meilleure façon de retarder les forces allemandes à
l'avant de la Neuvième Armée et de fournir le temps supplémentaire était d'em-
ployer une force de couverture de cavalerie en Belgique.15.
Comme les forces françaises et britanniques avaient augmenté leur aptitude
au combat et comme les Hollandais et les Belges avaient amélioré leurs positions
défensives et leur positionnement (en particulier le long du canal Albert), les
Français devinrent plus convaincus que leurs forces devraient très probablement
être envoyées le long de la Dyle, plutôt que sur la ligne de l'Escaut. Alors, ils
commencèrent les préparatifs et la planification pour un envoi plus profond en
Belgique de la cavalerie de la Neuvième et de la Deuxième Armée.

91
Jusqu'en mars 1940, les Français n'eurent pas l'intention d'envoyer leur cava-
lerie bien au-delà de leurs propres lignes. Au lieu de cela, ils prévoyaient un
envoi de la cavalerie une vingtaine de kilomètres en avant de leur principale ligne
de résistance.
Dans le secteur de la Deuxième Armée, les opérations de cavalerie devaient
se tenir principalement de la rivière Semois à la Meuse au sud. Le 15 mars, la
Deuxième Armée donna un ordre écrit qui comprenait deux possibilités d'em-
ploi de sa cavalerie. Dans la première variante, la cavalerie se déploierait jusqu'à
la rivière Semois et enverrait seulement des éléments légers plus avant. Dans la
seconde, elle irait au-delà de la Semois et enverrait des éléments légers presque
jusqu'à la frontière luxembourgeoise. À la fin mars, la Deuxième Armée s'atten-
dait à ce que sa cavalerie aille au-delà de la Semois. Bien que deux choix conti-
nuassent d'exister, celui de seulement se défendre le long de la Semois ne sem-
blait plus être la méthode la plus probable à devoir être employée.16.
La mission de la cavalerie dans la Deuxième Armée apparut dans la directive
du 15 mars 1940 :
« En cas de violation par l'ennemi des frontières belges et luxembour-
geoises, en liaison à gauche avec celle de la Neuvième Armée, et à droite avec
les éléments avancés et la cavalerie de la Troisième Armée, la cavalerie de la
Deuxième Armée devra accomplir les missions suivantes :
─ déterminer l'axe et la zone d'application de l'effort principal de l’ennemi ;
─ entrer en liaison avec les forces belges ;
─ fournir au commandement le temps permettant de mettre en place tous les
moyens nécessaires pour mettre fin à l'attaque ennemie. » 7..1

Le chef adjoint de l'état-major de la Deuxième Armée expliqua plus tard


que, comme la majeure partie des unités de la Deuxième Armée étaient déjà en
position sur la ligne principale de résistance, du temps supplémentaire ne leur
était pas nécessaire pour occuper leurs positions. Une action retardatrice ne leur
était pas nécessaire pour occuper leurs positions.
Une action retardatrice sur leur front devait plutôt servir à fournir du temps
aux Français pour l'exécution de leurs plans de démolition et ELLE leur per-
mettrait d'étendre la zone de démolition en avant de leur position de résistance
principale.18.
La véritable raison d'un mouvement profond de la cavalerie de la Deuxième
Armée en Belgique était cependant d'assurer à la Neuvième Armée à sa gauche

92
le temps pour se déplacer vers l'avant et atteindre sa nouvelle position le long de
la Meuse.
Les Divisions Légères de Cavalerie sont des divisions semi-motorisées, is-
sues de deux réformes successives : la réforme de cavalerie de 1932 et la trans-
formation, en janvier 1940, des divisions de cavalerie (DC) en divisions légères
de cavalerie (DLC), allégées d'une partie de leurs effectifs pour former des unités
supplémentaires ; le commandement voulait avoir des unités plus nombreuses
et plus mobiles. Ces divisions étaient familièrement appelées « divisions es-
sence-picotin », car elles combinaient 2 brigades de cavalerie :
─ une brigade à cheval (BC) composée de : -2 régiments de cavalerie.
─ une brigade motorisée (BLM) composée de :
─ 1 bataillon de dragons portés ;
─ 1 régiment d'automitrailleuses (RAM).
Dans la pratique, cet assemblage se révéla peu commode, les engins moto-
risés devant souvent attendre les chevaux, sous peine d'avoir à combattre seuls.
Ces divisions sont dites légères, pour leur aptitude à passer plus rapidement de
l'ordre de marche à l'ordre de bataille. Les 1re, 2e, 3e, 4e et 5e divisions légères
de cavalerie furent créées toutes cinq par conversion des trois dernières divisions
de cavalerie d'active, en février 1940. Ces cinq premières seront en première
ligne, lors de l'entrée en Luxembourg et en Belgique cherchant à couvrir le ter-
rain, pour permettre le déploiement de l'infanterie dans le cadre de la manœuvre
Dyle. La 6e DLC, elle, a été créée en Algérie par absorption de diverses unités
stationnées en Afrique du Nord.
L'action de cavalerie en avant de la ligne principale de la résistance fut réali-
sée sous le contrôle général des armées concernées. La cavalerie ne fut pas sous
le contrôle du quartier général d'un Corps tant qu'elle n'était pas arrivée à trois à
cinq kilomètres de la ligne principale de résistance.
La Neuvième Armée avait la 1re et la 4e Division Légère de Cavalerie, ainsi
que la 3e Brigade de Spahis, sous son contrôle, alors que la Deuxième Armée
avait la 2e et la 5e Division Légère de Cavalerie (DLC) et la 1re Brigade de Cava-
lerie. À ces forces de cavalerie s'ajoutaient les escadrons de reconnaissance de
chacune des divisions et des Corps dans les deux armées sur le terrain.
La division légère de cavalerie disposait d'un effectif total d'environ 10 000
hommes et 2 200 chevaux. Elle comprenait une brigade de cavalerie avec deux
régiments de chevaux montés, une brigade légère motorisée avec un régiment
de véhicules blindés, un régiment d'infanterie motorisée, un régiment d'artille
93
rie de deux bataillons (un avec des 75mm, l'autre avec des 105mm), une troupe
antichar divisionnaire armée de douze canons de 25mm, une batterie antichar
divisionnaire disposant de huit canons de 47mm. En mai 1940, la troupe anti-
char dans la 5e Division Légère de Cavalerie avait été renforcée et comprenait
vingt-huit canons de 25mm. Le Régiment de Véhicules Blindés dans une divi-
sion légère de cavalerie théoriquement comprenait quinze véhicules Panhard
AMD, vingt-deux AMR 35 Renault, véhicules légers de mitrailleuses, et quatorze
tanks H-35 ; le nombre réel et le type de véhicules blindés variaient légèrement
de division à division. Le régiment d'infanterie motorisé de la brigade légère mo-
torisée était composé de deux bataillons ; chaque bataillon disposait d'une troupe
mixte de véhicules de reconnaissance, une troupe d'infanteries montées sur ca-
mion, et une troupe d'armes lourdes.19.
Pour renforcer la cavalerie en avant du secteur du Xe Corps, un bataillon
d'infanterie de la 55e Division et un autre de la 3e Division Nord-Africaine avaient
pour mission d'occuper les points de passage clé le long de la Semois. Le 1/295e
d'Infanterie de la 55e Division avait pour mission de s'avancer. À droite du 1/295e,
dans le secteur dévolu au XVIIIe Corps, le 3/12e Zouaves, qui appartenait à la 3e
Division d'Infanterie Nord-Africaine, occupait une position le long de la Semois.
Comme réserve pour la cavalerie, la Deuxième Armée avait choisi le 4e Batail-
lon de Chars, qui avait quarante-cinq FCM. 20.
Avec la 3e Brigade de Spahis de la IXe armée sur son flanc gauche, la 5e
Division Légère de Cavalerie avait pour mission de couvrir trois voies d’ap-
proche : d’Houffalize à Saint-Hubert, Bastogne Libramont et Bodange à Neuf-
château. Sa principale préoccupation était la voie d'approche menant de Bas-
togne à Libramont. Plus loin dans le sud, la 2e Division Légère de Cavalerie avait
pour mission de couvrir les voies d'approche d'Arlon à Florenville et d'Arlon à
Virton. Au centre, la 1re Brigade de Cavalerie couvrait la zone fortement boisée
entre les deux divisions.
Alors que la cavalerie française avait une mission qui correspond à ce qui est
connu dans la doctrine de l'armée des États-Unis comme une force avancée de
couverture, il n'était pas prévu de lui demander un degré élevé de résistance en
avant de la Semois. Avec ses 2 300 kilomètres carrés entre Mouzaive, Bastogne,
Arlon, Florenville, la zone était trop grande et les troupes disponibles trop peu
nombreuses pour pouvoir mener une défense énergique. En outre, cette grande
région avait peu d'obstacles naturels et était trop ouverte à la circulation pour que
la cavalerie y puisse arrêter les Allemands, pour quelque
94
temps. Par conséquent, la Deuxième Armée s'attendait à ce que sa cavalerie en
avant de la rivière Semois ne fasse rien de plus que de retarder les Allemands et
de localiser le corps principal de leurs troupes. Il était prévu que la cavalerie
n'offrirait son plus haut niveau de résistance que le long de la Semois, juste en
avant de la ligne principale de résistance. Bien que la rivière en elle-même n'est
guère un obstacle, car elle peut être traversée à gué dans de nombreux endroits,
l'ajout de plusieurs bataillons d'infanterie dans le terrain accidenté et la disponi-
bilité d'un bataillon de chars pouvaient permettre à la cavalerie de mener une
défense beaucoup plus forte depuis les hauteurs dominant la rivière.
Avant que leurs unités de cavalerie se déplacent dans les Ardennes, les Fran-
çais avaient une grande confiance en elles, mais ils n'avaient pas prévu qu'elles
pourraient avoir à affronter l'attaque principale de l'Allemagne. Alors que fière-
ment la cavalerie bien entraînée n'avait pas hésité devant la possibilité de faire
face à des forces plus grandes qu'elles-mêmes, elle ne s'attendait pas à être mas-
sivement en infériorité numérique en face de forces armées aussi nettement plus
grandes. Ces expectatives sont peut-être le mieux exprimées dans l'attitude du
Général Huntziger, commandant la Deuxième Armée. À 14 heures, le 10 mai,
il écrivit au Général Gaston Henri Gustave Billotte, 1875-1940, commandant du
Groupe d'Armée I, lui suggérant que si les activités débutées le matin amenaient
la cavalerie à tenir le long de la ligne Bastogne-Longwy et les Belges le long de la
ligne du canal Albert- Liège au nord, la cavalerie devrait tenter de défendre le
terrain qu'elle occupait en Belgique. Une telle défense devrait probablement ré-
ussir, selon Huntziger, grâce au fait que les forces allemandes opposées à la ca-
valerie ne pouvaient que représenter la force de couverture sur le flanc d'une
action forte en cours d'exécution dans une autre région.21.
Les espoirs optimistes furent rapidement gommés lorsque la cavalerie ren-
contra l'attaque principale allemande se déplaçant rapidement et avec une
grande force à travers les Ardennes.
CAVALERIE FRANÇAISE EN BELGIQUE
À 5 heures 40, le 10 mai, la 5e Division Légère de Cavalerie reçut le mot de
code "Tilsitt", chargé d'assumer l'état d'alerte numéro trois. Avec le numéro
quatre, le plus haut niveau d'alerte, la cavalerie commença à rappeler ses soldats
et à se préparer à passer en Belgique. À 7 heures 20, un autre appel téléphonique
prononça le mot "Wagram" informant la division de cavalerie du plus haut état
d'alerte et d'avoir à préparer son passage en Belgique. À 7 heures 50,

95
la division reçut l'ordre de partir immédiatement pour la Belgique et à 8 heures
30, de faire route à travers les Ardennes vers des positions proches de la frontière
du Luxembourg.22.
Pour contrôler les opérations de la cavalerie en Belgique, la Deuxième Ar-
mée française avait établi une série de lignes de phase. La ligne Numéro 01 sui-
vait généralement le bord de la Semois. La ligne Numéro 02 allait du nord-ouest
au sud-est à travers Bertrix, Straimont, et un point à l'est de Jamoine. La ligne
Numéro 03 allait de Libramont à l'est de Neufchâteau et à Étalle ; et la liste
numéro 05 passait par Morhet et Bodange.
Sous le commandement du Général Marie Jacques Henri Chanoine, 1882-
1944, la 5e Division Légère de Cavalerie se déplaça vers ses lignes de phase avec
ses éléments divisés en trois groupes, éléments de sécurité éloignée, d'avant-
garde et le Corps principal. À 14 heures 55, les détachements de sécurité éloi-
gnés de la division avaient atteint la ligne de phase 03. L'avant-garde atteignit la
même ligne à 16 heures et le Corps principal à 18 heures.23. Quelques éléments
de sécurité éloignée allèrent de l'avant à la ligne de phase 05.
Des éléments de la division étaient également censés atteindre Bastogne,
mais quand un détachement mécanisé rencontra l'infanterie allemande, les Fran-
çais renoncèrent à leurs chances d'atteindre la ville clé. À leur insu, l'infanterie
allemande bloquant leur avance était une très petite force qui aurait pu être faci-
lement contournée.24.
Au sud de la 5e Division, la 2e Division Légère de Cavalerie fut impliquée
dans les premiers durs combats entre la cavalerie de la 2e Armée et les Alle-
mands. Cette lutte survint dans le couloir d'approche Arlon-Florenville, qui con-
siste principalement en une grande vallée ouverte entre les deux villes. Respon-
sable de cette vallée, la 2e Division avait établi sa position principale à plusieurs
kilomètres à l'ouest d'Étalle (le long de la ligne de phase 03) au début de l'après-
midi du 10.
Pour plus de sécurité et d'alerte précoce, la division envoya plusieurs unités
de la taille des compagnies en avant de sa position. Ces unités se composaient
principalement d'une troupe de véhicules de mitrailleuses légères et d'une troupe
d'infanterie motorisée à Étalle. En avant d'elles, une troupe motocycliste agissait
comme détachement de dépistage. Autour de 12 heures 30, les motocyclistes
atteignirent Arlon (à une quinzaine de kilomètres à l'est d'Étalle), mais ils ont été
facilement surmontés par une grande force ennemie de la 10e Pan

96
zerdivision. La même force ennemie attaqua ensuite les deux troupes à Étalle et
les repoussa facilement. Les heures suivantes, les Allemands attaquèrent la posi-
tion principale de la 2e Division de Cavalerie, mais la pression de leurs attaques
diminua tard dans l'après-midi. Les Français avaient réussi à tenir leurs positions,
mais quand l'obscurité fut venue leur commandant de division leur ordonna de
se replier sur Jamoigne (à environ une dizaine de kilomètres à l'arrière et derrière
la ligne de phase 02).25.
Après le recul de la 2e Cavalerie à Jamoigne, Huntziger donna à 22 heures
l'ordre pour la 5e Division Légère de Cavalerie et la 1re Brigade de Cavalerie
d'ajuster leurs positions. La 5e Division Légère de Cavalerie replia son flanc droit
à un point juste à l'extérieur de Straimont. La 1re Brigade de Cavalerie occupa
une position défensive le long d'un petit ruisseau entre Straimont, Suxy et Ja-
moigne et plaça une troupe de cavalerie à cheval dans la commune de Suxy,
petite, mais capitale. La 5e Cavalerie avait donc la majeure partie de sa force le
long de la ligne de phase 03, tandis que la 1re Brigade de Cavalerie et la 2e avaient
la plupart de leurs forces plus loin vers l'arrière le long de la ligne de phase 02.26.
De ses nouvelles positions près de Jamoigne, la 2e Brigade de Cavalerie s'at-
tendait à une autre attaque, mais la 10e Panzerdivision tourna de façon inattendue
au nord. Sa nouvelle route alla vers Suxy et son point de passage éventuel sur la
Semois se situa à Mortehan. Les Français ne remarquèrent pas ce mouvement,
même s'il était d'une grande importance pour eux. En effet, avec le passage de la
10e Panzerdivision au nord, la 5e Division Légère de Cavalerie allait bientôt se
retrouver avec toutes les trois divisions du XIXe Corps de Panzers dans son sec-
teur. Les évènements ultérieurs allaient révéler de façon spectaculaire que la di-
vision de cavalerie était incapable de gérer une telle grande force ennemie.
Comme la 10e Brigade Panzer se déplaçait au nord, elle rencontra des élé-
ments de la 1re Brigade de Cavalerie. Le matin du 11, les éléments de la cavalerie
française menèrent dans Suxy une vive bataille contre l'infanterie du Régiment
Grossdeutschland. Ce n'est qu'à l'arrivée des canons d'assaut de la 16e compagnie
d'assaut que les Allemands purent prendre le contrôle du carrefour clé de Suxy.27.
Au nord, la 5e Division Légère de Cavalerie avait seulement un léger contact
avec l'ennemi le 10, mais le 11 a été l'un de ses jours les plus difficiles de la
campagne. La division concentrait son attention sur les deux principales

97
voies d'approche, qui couraient généralement du nord-est au sud-ouest. À sa
gauche, la division surveillait l'axe Houffalize, Libramont, Bouillon ; et à droite
l'axe Bastogne, Neufchâteau, Herbeumont. Les Français, considérant l'approche
gauche (ou nord) comme étant la plus dangereuse, avaient placé plus de leurs
forces là-bas que sur la droite (sud). Le 1/78e d'artillerie fournit un appui de feu
pour l'axe de gauche (nord), tandis que le 2/78e d'artillerie le faisait pour l'axe de
droite. 28.
Clairement, les Français avaient distribué leurs forces en se basant sur l'asser-
tion que l'ennemi venant par les Ardennes se déplacerait probablement sur un
axe parallèle à celle passant par Maastricht et la trouée de Gembloux, plutôt que
celle allant d'est en ouest à travers le Luxembourg. En d'autres termes, la position
occupée par la cavalerie la rendait particulièrement vulnérable à une poussée
venant du centre du Luxembourg, particulièrement puisque le flanc le plus faible
de la division se trouvait sur sa droite.
À 3 heures un escadron de cavalerie motorisée, qui avait passé la nuit à Ber-
cheux (à sept kilomètres au nord-est de Neufchâteau), alla au nord-est vers Bas-
togne, mais après environ un kilomètre il rencontra les Allemands et fut forcé
de se retirer. Plusieurs heures plus tard, une autre unité de cavalerie alla vers
Witry à l'est, mais elle entra en dur contact avec l'ennemi. Commençant à l'aube,
les éléments de sécurité de la division subirent une forte pression et bientôt du-
rent se retirer. Lorsque la cavalerie recula vers Neufchâteau, elle occupa occa-
sionnellement un point fort et elle tenta de stopper les Allemands. Mais ceux-ci
attaquèrent avec leurs tanks en tête, et la cavalerie ne pouvait guère les ralentir
ou arrêter. À 10 heures, les éléments de sécurité français se retirèrent sur une
ligne juste en avant de la ligne de phase 03 entre Libramont, Neufchâteau et
Straimont, qui était occupée par les forces principales de la cavalerie.29.
Prévoyant que l'ennemi viendrait du nord-est, les Français étaient prêts à
offrir une solide défense le long de la ligne de phase 03. Ils n'étaient néanmoins
pas bien préparés pour une attaque sur leur droite, et donc les Allemands les
ont facilement maîtrisés, en particulier ceux autour de Neufchâteau. Étant donné
que les Allemands avaient attaqué vers Libramont avec une imposante infanterie
de la 2e Panzerdivision et vers Neufchâteau avec un régiment de chars, les Fran-
çais s'étaient trouvés mis complètement en déséquilibre par la poussée profonde
et rapide dans leur flanc droit.
Le terrain autour de Neufchâteau est principalement ouvert et roulant, mais

98
elle a aussi de nombreuses petites forêts et vallées boisées qui limitent la vision
d'un défenseur. En utilisant habilement le terrain à leur avantage, les chars de la
1re Panzerdivision avancèrent dans un large crochet gauche au sud de Neufchâ-
teau vers le petit village de Petitvoir (à environ cinq kilomètres à l'ouest de Neuf-
château). Ils ont vite poussé fort contre Petitvoir, qui était assis à cheval sur la
route entre Neufchâteau et Bertrix. Bien que les Allemands puissent ne pas avoir
prévu les résultats, ce mouvement a contourné les défenses de Neufchâteau,
placé un régiment de chars dans le centre de la zone de la 5e Division Légère de
Cavalerie et menacé de couper les défenseurs français à Neufchâteau. Recon-
naissant qu'elle était en danger d'être débordée et encerclée, la cavalerie française
commença à se retirer de la ville au moment même où l'infanterie allemande la
pressait depuis le sud.30.
Bien que les Français eussent combattu vaillamment pour arrêter les Alle-
mands à Petitvoir, le temps et la puissance de feu étaient du côté des Allemands.
La 4e batterie du 2/78e d'artillerie est parmi les éléments détruits à Petitvoir. Jail-
lissant inopinément derrière le flanc droit de la division de cavalerie, les chars
allemands débordèrent rapidement la batterie de 105mm, qui fournissait son
support aux unités en retraite. L'attaque allemande inopinée et dévastatrice
contre la route menant à Bertrix mit le tohu-bohu dans la retraite de la cavalerie
de Neufchâteau et amena quelques éléments à se retirer au-delà de Bertrix. La
cavalerie française sur l'axe Bastogne-Neufchâteau-Herbeumont avait apparem-
ment prévu de se retirer de Neufchâteau à Herbeumont (à douze kilomètres est
de Bouillon), mais comme les chars allemands avaient continué vers l'ouest au-
delà de Petitvoir, ils lui avaient coupé de façon décisive la route menant de Neuf-
château à Herbeumont, ne lui laissant pas de choix autre que celui de se retirer
plus à l'ouest.
Au nord de Neufchâteau, le flanc gauche de la division de cavalerie se trouva
sous une forte pression à Libramont semblable à celle qui avait repoussé vers
l'arrière en arrière de Bertrix certaines des unités de son flanc droit. Puisque les
chars de la 2e Panzerdivision étaient encore au Luxembourg, son infanterie se
déplaçait plus lentement sur Libramont que ne le faisaient les chars de la 1re
Panzerdivision vers Neufchâteau. Quand les défenseurs à Neufchâteau fuirent
vers l'ouest vers Bertrix, le flanc droit de la 5e Division Légère de Cavalerie s'ef-
fondra à l'arrière de l'aile gauche, et les Allemands soudainement menacèrent de
couper son flanc gauche, comme ils l'avaient fait à droite.
Dans son rapport après-action, la division française expliqua son retrait
99
ultérieur au-delà de Bertrix et de la ligne de phase 02 en écrivant : « Nos élé-
ments étaient désorganisés ... La situation ... sur la ligne de phase 02 était deve-
nue si rapidement critique que le commandant ... a été obligé à ordonner la
retraite jusqu'à la Semois ... »
31.

Bien que son rapport après-action n'utilisa pas le mot « déroute », la division
n'était évidemment pas complètement contrôlée lorsqu'elle se précipita vers
l'ouest. La situation n'était pas meilleure concernant la cavalerie sur l'axe de
droite coupée de sa voie de repli. Selon la Deuxième Armée, la cavalerie avait
commencé à se retirer vers les Semois à environ 15 heures.32. Au lieu d'être re-
poussés de leur position, les Français avaient été victimes d'un enveloppement
brillant.
Plus au nord, la 3e Brigade de Spahis, qui était l'unité à l'extrémité droite de
la cavalerie de la Neuvième Armée, se replia vers l'arrière à la ligne de phase 02,
puis à la Semois à peu près au même moment que la 5e Division Légère de
Cavalerie sur sa droite. Bien que le commandant de la brigade, le Colonel Oli-
vier Marc, plus tard, se plaignit du fait que la 5e Division Légère de Cavalerie se
fût retirée sans en informer les Spahis, alors que le Corps principal de la brigade
était collé le long de la Semois entre 19 heures et 20 heures 30. Il expliqua :
« Rivière guéable presque partout, La Semois fut ainsi tenue par des forces in-
suffisantes étirées le long de ses grandes courbes. ».33. En réalité, cependant, la
brigade de spahis n'avait pas réussi à occuper toute la position qui lui était dévo-
lue le long de la Semois, y compris l'important site de gué à Mouzaive. Cet échec,
comme ce sera ensuite expliqué, contribua finalement de manière significative à
la perte française du contrôle de la Semois.
Dans le sud de la 5e Cavalerie, la 1re Brigade de Cavalerie fut attaquée sur la
route à l'ouest de Suxy à 7 heures 50. Après avoir repoussé les défenseurs fran-
çais d'environ trois kilomètres, la 10e Panzerdivision s'ouvrit par Saint-Médard la
route de Mortehan et elle commença un mouvement circulaire antihoraire la
menant vers son point de passage désigné sur la Semois. Ce mouvement causa
très peu de pression sur la brigade de cavalerie, qui finalement se retira « en
liaison avec la 5e Division Légère de Cavalerie en direction de la Semois. »34.
Comme la cavalerie française se retirait à l'arrière de la ligne de phase 02
jusqu'à la Semois entre Bertrix et Bouillon, les Allemands avancèrent agressive-
ment. Cela rendit la retraite française particulièrement difficile, d'autant plus que
certains des cavaliers ne pouvaient se déplacer aussi rapidement que les

100
Allemands sur leurs talons. Certains des éléments les plus lents en mouvement
furent forcés de quitter les routes et retraiter à travers les bois, permettant ainsi
à quelques éléments allemands d'atteindre la Semois avant que toute la cavalerie
française l'ait franchie.
Tout au long de la journée, les opérations de la cavalerie française furent
entravées par un afflux de réfugiés. Venant de Luxembourg et de la Belgique,
beaucoup marchaient ou roulaient en vélos. D'autres poussaient des chariots
renfermant une grande quantité de leurs biens. Les plus heureux roulaient en
automobiles. Les agriculteurs pourraient facilement être reconnus par le fort
cheval de ferme qui tirait le chariot ou par la vache attachée qui le suivait. Malgré
les meilleurs efforts du cuirassier français pour convaincre les réfugiés découra-
gés et effrayés de revenir à l'est, leur nombre grandissait retardant le mouvement
des forces françaises.
La médiocre performance de la cavalerie française, cependant, ne peut pas
être attribuée aux réfugiés. Bien que la Deuxième Armée ne s’attendît pas à
stopper une avance allemande, elle escomptait la retarder. En dépit de ces at-
tentes, la 1re Division allemande Panzer avança d'environ cinquante kilomètres
le 11. Tout bien considéré, la meilleure explication de l'échec de la cavalerie se
situe probablement dans le fait qu'elle n'était pas préparée à encaisser une pous-
sée venant de Witry à l'est de Neufchâteau. La poussée allemande inattendue la
prit complètement par surprise. De plus, ses chances de succès de retarder les
Allemands furent réduites par la très grande façade qu'elle occupait, par son
nombre relativement restreint de chars et armes antichars, et la taille écrasante
de la force qu'elle affrontait. La relativement plus grande mobilité des Allemands
leur fournit également des avantages importants. En vérité, la cavalerie française
qui avait été envoyée en Belgique et chargée d'y identifier l'attaque principale de
l'ennemi s'est presque complètement effondrée sous la pression inattendue d'un
grand nombre de chars sur sa droite.
L'échec de la 5e Division Légère de Cavalerie est d'une grande signification ;
elle n'a pas reconnu qu'elle faisait face à la principale attaque allemande et elle
n'a pas communiqué cette information à la Deuxième Armée. Cet échec a fourni
aux Allemands un avantage important dans le temps. Tout le monde, y compris
les cavaliers, escomptait que les Français obtiendraient de meilleurs résultats, le
long du terrain accidenté bordant la Semois. De plus, la facilité avec laquelle les
Allemands ont balayé la 5e Division Légère de Cavalerie avait augmenté leur
confiance et affaibli la volonté des Français.
101
SUR LA SEMOIS
Heureusement pour les Français, plusieurs bataillons d'infanterie occupaient
des points de passage clé le long de la rivière Semois. Comme ils étaient déjà en
place, ils aidèrent les unités de cavalerie relativement désorganisées à traverser
la rivière et arrêtèrent l'avance rapide des Allemands. Le 1/295e d'Infanterie oc-
cupait des positions à travers desquelles passa la majeure partie de la 5e Division
Légère de Cavalerie. Comme bataillon organique de la 55e Division, le 1/295e
avait pour mission de compléter et renforcer les défenses de la cavalerie le long
de la Semois. Le bataillon était arrivé sur les rives de la Semois autour de 18.-19
heures, le 10, après avoir quitté Sedan vers midi.
Le 1/295e occupait une position entre Mouzaive (à dix kilomètres au nord-
ouest de Bouillon) et un coude de la rivière connu sous le nom d’Han-du-Han
(à trois kilomètres au nord-ouest de Bouillon). Bien que la distance en ligne
droite entre les limites des deux flancs était d'environ treize kilomètres, les
méandres de la rivière rendaient trois fois plus grand le front réel du bataillon.
À sa droite était le 3/12e Zouaves, un bataillon d'infanterie de la 3e Division
d'Afrique du Nord.
Pour défendre son front étendu en terrain difficile, le commandant du
1/295e, le Capitaine Clausener, plaça ses trois compagnies en ligne, la 1re Com-
pagnie sur la droite, la 2e Compagnie dans le centre, la 3e Compagnie sur la-
gauche. Sur la droite, la 1re Compagnie était responsable de Bouillon, et sur la
gauche, la 3e Compagnie était juste hors de vue de la passerelle et du gué de
Mouzaive, qui se trouvaient en dehors de son secteur et dans celui de la 3 e Bri-
gade de Spahis (partie de la Neuvième Armée).35.
Puisque la route principale à travers la région de la Semois traverse Bouillon,
cette ville devint rapidement la scène d'un effort important par les Allemands.
La ville elle-même, située dans un grand virage de la rivière, fait saillie du sud au
nord comme un poing à l'extrémité d'un bras musclé. Avec la rivière qui coule
autour du bras et de poing et l'ancienne forteresse posée sur le poing, la ville a
grandi autour de la forteresse dans les siècles passés et s'est étendue à l'est à
travers la rivière. Deux ponts prolongent le « bras » de la ville jusqu'à la rive
droite.
Selon le Capitaine Picault, qui commandait la compagnie d'infanterie dans
le secteur incluant Bouillon, les ponts de la ville furent détruits peu avant l'arrivée
des Allemands dans la partie ouest de la ville autour de 17 heures 30. Un des
problèmes difficiles auxquels ses hommes furent confrontés fut d'éloigner
102
des ponts les « réfugiés nombreux et en désordre », afin de pouvoir faire sauter
les explosifs. Immédiatement après la destruction des ponts, la compagnie subit
le feu de l'infanterie et des chars allemands, ainsi que des bombardiers en piqué,
mais elle réussit à détruire au moins un char allemand. Peu de temps après, les
Allemands prirent rapidement le contrôle de la partie orientale de Bouillon et
bientôt, selon Picault, ils commencèrent à s'infiltrer à l'ouest de la forteresse et
au nord de la rivière. Les rapports allemands indiquent que l'infanterie n'était
pas parmi les premières troupes arrivées à Bouillon.
Selon le Capitaine Picault, la cavalerie française se retira après que des tirs
de mitrailleuses ennemies eurent commencé à affluer venant de la partie orien-
tale de la ville. Il expliqua que sa compagnie n'avait qu'une seule mitrailleuse et
qu'elle était menacée d'encerclement. Après avoir supposément essayé deux fois
d'entrer en liaison avec le commandant du bataillon, il retira sa compagnie du
bord de la rivière à 20 heures 30.36. Ainsi, il avait abandonné la défense de Bouil-
lon sans combattre ou presque, et ouvert la route traversant la ville. Heureuse-
ment pour les Français, les Allemands n'eurent pas connaissance de leur départ
de la cité en raison d’un bombardement d'artillerie intense.
Après être sortis de Bouillon, le Capitaine Picault et ses hommes occupèrent
une position à environ deux kilomètres au sud de Bouillon à la jonction de la
route connue sous le nom Moulin à Vent. Les routes venant de Bouillon et de
Corbion fusionnent à cet endroit et deviennent une seule route vers Sedan. Bien
que les raisons de s'arrêter là ne sont pas claires, le Capitaine peut en avoir reçu
l'ordre de son Commandant, ou d'un Commandant de l'un des bataillons moto-
risés de la division de cavalerie dirigée lui demandant de défendre cet important
carrefour routier. Quelles qu'en soient les raisons, le point le plus important est
qu'avec sa compagnie il a abandonné la défense de Bouillon après avoir offert
une résistance d au mieux en demi-teinte. Aux alentours de 8 heures le lende-
main matin, alors que, comme le bataillon motorisé, Picault se préparait à re-
brousser chemin et à réoccuper ses positions le long de la Semois, les Allemands
attaquèrent avec une force comprenant trois tanks.37. Tout l'avantage qui aurait
pu être obtenu par une défense solide le long de la Semois avait été perdu.
Après avoir résisté ''peut-être une heure'', la compagnie de Picault et le ba-
taillon motorisé se retirèrent au sud, passant par La Chapelle et s'arrêtant au
nord de Givonne. Picault reçut rapidement l'ordre de se retirer plus loin, alors
il amena sa compagnie dans une zone en bordure de Sedan appelé Vieux

103
Camps. Comme l'ennemi plaçait très peu de pression sur sa compagnie à son
nouvel emplacement, le Capitaine Picault commença à envoyer par parties sa
compagnie au sud de la Meuse. Les derniers éléments traversèrent la Meuse aux
environs de 19 heures.38.
La compagnie de Picault et la cavalerie avaient obtenu des résultats mé-
diocres à Bouillon, mais en ce qui concerne la Deuxième Armée et la 5e Division
Légère de Cavalerie, la plus grave erreur dans la défense de la Semois fut com-
mise par la 3e Brigade de Spahis, qui était placée à l'extrême droite de la Neu-
vième Armée et donc à l'extrême gauche de la Deuxième Armée. Bien qu'une
partie de l'insatisfaction à l'égard de la brigade de spahis vînt probablement de la
tendance avec l'âge de ses soldats à manquer de la volonté de se battre et à douter
des capacités des unités sur leurs flancs, la plus grande part des critiques s'est
fondée sur un seul évènement malheureux.
Pour des raisons ayant plus à voir avec la malchance qu'avec l'incompétence,
la brigade de spahis n'a jamais réellement occupé ses positions sur la Semois qui
comprenaient le site de passage à Mouzaive. Cette erreur permit aux Allemands
de saisir un site de franchissement de la Semois et éventuellement de tourner le
flanc de la 5e Division Légère de Cavalerie. Alors que le pont à cet endroit n'était
rien de plus qu'une passerelle piétonnière, la rivière pouvait y être facilement
guéable, et de grands Corps de troupe y purent bientôt dévaler de la route de
Mouzaive et Alle vers Sedan.
Selon le commandant de la 3e Brigade de Spahis, le Colonel Olivier Marc,
lorsquele 1er élément, le 1/2e Régiment de Spahis (Marocains) retraita à l'ouest
vers le site de franchissement à Mouzaive, il rencontra de façon inattendue des
éléments allemands qui avaient déjà capturé le site. Après une forte bataille, les
cavaliers français réussirent à se frayer un chemin à travers la rivière, mais ils
continuèrent au sud et laissèrent aux Allemands le contrôle de Mouzaive et de
son point de franchissement. Cet évènement malheureux s'était produit peu
après la tombée du jour, et dans l'obscurité les Spahis furent incapables de pren-
dre contact avec la 5e Division Légère de Cavalerie sur leur droite.39.
Peu de temps après le minuit du 11-12, le Colonel Marc appela la Neuvième
Armée et informa l'officier de service de la situation. En raison de l'accumulation
évidente de forces sur son flanc droit à Mouzaive, il expliqua qu'il voulait se
retirer vers la Meuse à 2 heures. Bien qu'il n’ait rien entendu venant de la Neu-
vième Armée, il ordonna à 2 heures 30 à sa brigade de retraiter, et la plupart de
ses effectifs traversèrent la rivière entre 6 et 9 heures.40.
104
Selon le chef adjoint d'état-major de la Deuxième Armée, le Groupe d'Ar-
mées 1 appela à 4 heures le 12 et déclara que la 3e Brigade de Spahis se retirait
vers la Meuse avec l'intention de traverser la rivière au sud de Mézières. Cette
information avait évidemment provoqué une grande inquiétude à la Deuxième
Armée, car elle indiquait l'ouverture du flanc gauche de la 5e Division Légère de
Cavalerie à l'ennemi. Après avoir frénétiquement appelé la Neuvième Armée,
un officier d'État-Major de la Deuxième Armée reçut une promesse que la bri-
gade de spahis ferait ce qu'elle pourrait. Mais il ne reçut aucune promesse disant
que les Spahis reviendraient jusqu'à la Semois. Le Colonel Marc ne reçut l'ordre
de retourner à la Semois qu’à 9 heures, ou après, et il était trop tard pour faire
reculer les Allemands.41.
À 8 heures, la 5e Division Légère de Cavalerie apprit que des véhicules blin-
dés ennemis étaient apparus sur la rive nord de la rivière près de Mouzaive. À 9
heures, la division reçut des rapports de chars ennemis au sud de Mouzaive. À
peu près au même moment, des rapports arrivèrent selon lesquels l'infanterie
allemande avait atteint la jonction de la route à Maison-Blanche (à onze kilo-
mètres à l'est-sud-est de Bouillon) ; l'ennemi avait apparemment traversé la Se-
mois près de Mortehan (à dix kilomètres à l'est de Bouillon).42. La division de
cavalerie faisait face à la situation extrêmement défavorable d'avoir des forces
ennemies à l'arrière de ses deux flancs.
Après que le Général Chanoine eut signalé la rapide détérioration de la si-
tuation au Général Huntziger, le commandant de la 5e Division Légère de Cava-
lerie reçut la promesse de renforts constitués d'un autre escadron de reconnais-
sance divisionnaire. Comme la pression allemande sur l'axe Mouzaive-Sedan
augmentait et que le nombre de chars ennemis se multipliait, le Général Cha-
noine rappela Huntziger et reçut la permission de se retirer sur la ligne des "mai-
sons fortes", maisons fortifiées qui se trouvaient à mi-chemin entre la Semois et
la Meuse et qui étaient essentiellement des points forts.
À 11 heures, il donna l'ordre de se retirer et de faire exploser toutes les
démolitions entre la Semois et la ligne des maisons fortifiées.43. Le recul de la
cavalerie se fit plus facilement que celui du 1/295e du Capitaine Picault. Alors
que la 1re Compagnie sur la droite du bataillon se retira en ordre, les deux autres
compagnies étaient presque encerclées par la poussée allemande rapide au-delà
de Mouzaive. De nombreux prisonniers furent faits par les Allemands ; ils ap-
partenaient à la 2e Compagnie au centre et à la 3e sur la gauche. Les autres se
déplacèrent à travers bois, talonnés par l'infanterie ennemie et ses véhicules
105
blindés. Les restes de la 2e et de la 3e Compagnie traversèrent la Meuse autour
de 14 heures 30 à 15 heures.44. Comme il a été déjà mentionné, la 1re Compagnie
la franchit vers 19 heures. À peine plus de deux cents soldats du bataillon avaient
réussi à revenir de la Semois ; parmi les personnes tuées était le commandant
du bataillon, le Capitaine Clausener.
La 5e Division Légère de Cavalerie ne réussit à tenir le long de la ligne de
maisons fortifiées que pour une courte période. Elle recula aux abords de Sedan
à 14 heures et y resta jusqu'à ce que ses derniers éléments eussent traversé la
rivière entre 17 et 18 heures. À la grande déception du haut commandement
français, la performance de la cavalerie n'avait pas été meilleure en repli entre la
Semois et la Meuse qu'elle l'avait été en allant en avant de la Meuse.
Les cavaliers avaient peu fait pour retarder les Allemands, et ils n'avaient pas
discerné l'emplacement de la principale attaque ennemie. Leur aspect échevelé
et leur retrait chaotique à la Meuse s’avérèrent peut-être encore plus importants
par leur effet déstabilisant sur bon nombre de troupes françaises inexpérimen-
tées, ils peuvent avoir créé la première brèche importante dans leur volonté de
combattre.
IDENTIFIER L'EMPLACEMENT PRINCIPAL DE L'ATTAQUE ALLEMANDE
Le soir du 12 mai, le haut commandement français à Paris n'a toujours pas
compris que la principale attaque allemande venait à travers les Ardennes.45. Cette
incapacité à comprendre la conception stratégique des Allemands s’est produite
en dépit de l'existence d'une quantité importante d'informations suggérant un
mouvement important à travers les Ardennes.
Après que les Allemands entrèrent au Luxembourg à 4 heures 35 le 10 mai,
les Français reçurent un certain nombre de rapports de renseignements indi-
quant la présence de forces ennemies au Luxembourg et dans l'est de la Bel-
gique. Avec l'arrivée de ces rapports, la communauté du renseignement français,
tout en reconnaissant la présence des forces ennemies dans ces deux pays, ne
crut pas que ces forces constituaient la principale attaque allemande.
Depuis près de deux décennies, les Français prévoyaient que les Allemands
suivraient essentiellement le même plan stratégique que celle utilisée en 1914.
Autrement dit, ils s'attendaient à ce que l'attaque principale vienne à travers le
canal Albert et la Meuse, puis se déplace à travers la trouée de Gembloux vers
Paris. Lorsque les rapports arrivèrent tôt le 10 mai, les Allemands étaient allés
vers le canal Albert et la Meuse près de Maastricht et avaient attaqué la forteresse
à Eben-Emael ; les chefs militaires français immédiatement assumèrent
106
que leur évaluation précédente était bonne. Comme ils se concentraient sur les
rapports venant des Pays-Bas et de la Belgique du Nord, ils ne reconnurent la
menace venant à travers les Ardennes que lorsqu'il fut trop tard pour pouvoir y
répondre de manière adéquate.
Les rapports sur le déplacement des Allemands se déplaçant à travers le
Luxembourg commencèrent à arriver très tôt. Dès 1 heure 20, le 10, la France
reçut des rapports de son ambassadeur au Luxembourg selon lesquels les civils
allemands vivant au Grand-Duché s'étaient assemblés en armes. Le même rap-
port notait :
« Il y a des bruits ce soir, qui résonnent comme de l'artillerie en particulier
le long de la frontière allemande. » À 6 heures 15, la Troisième Armée rapporta
que les Allemands étaient entrés au Luxembourg et à 7 heures 20 elle signala la
présence d'éléments motorisés. À 7 heures 45 heures une mission de reconnais-
sance aérienne de la Troisième Armée repéra une ''large colonne motorisée'',
longue d'environ dix kilomètres approchant de la ville de Luxembourg.46.
Plusieurs autres rapports apparurent concernant l'activité allemande au
Luxembourg.
À 7 heures 30, une mission de reconnaissance aérienne de la Seconde Ar-
mée repéra une ''colonne motorisée'' ennemie entrée au Luxembourg. À 9
heures une autre mission de reconnaissance repéra une colonne motorisée com-
posée d'une cinquantaine de véhicules en mouvement à partir du Luxembourg
vers Bastogne en Belgique.
À 10 heures 12, des éléments de la 3e Division Légère de Cavalerie française
de la Troisième Armée entrèrent en contact avec des ''éléments blindés ennemis''
dans le coin sud-ouest du Luxembourg.47.
Des rapports apparurent également sur la présence de forces allemandes en
Belgique. À 13 heures, une mission de reconnaissance aérienne repéra une qua-
rantaine de véhicules motorisés se déplaçant d'Arlon vers Virton. À 18 heures
10, la Deuxième Armée indiqua que les éléments de la 2e Division Légère de
Cavalerie avaient été attaqués durant la journée par vingt véhicules blindés près
d'Arlon. Un rapport plus tard, venant de la Deuxième Armée, indiqua que la
cavalerie française subissant une forte pression s'était retirée et avait reculé à
l'ouest d’Arlon vers Étalle. Plus dommageable pour le plan stratégique français,
cependant, fut le rapport reçu à 23 heures 35 selon lequel les Allemands avaient
réussi à traverser le canal Albert à l'ouest de Maastricht.48.
Le même jour, la Deuxième Armée fournit un résumé des rapports de ren
107
seignement et conclut : « Des éléments ennemis motorisés ont repoussé les
Chasseurs Ardennais belges... et sont entrés en contact avec des éléments de
notre force de couverture. Les obstacles belges semblent avoir été suffisants pour
stopper la progression de l'ennemi. IL N'Y A PAS D'INDICATIONS DE
FORCES BLINDÉES SUR LE FRONT DE L'ARMÉE. » . 49

Compte tenu de la forte pression que la 10e Panzerdivision a exercée contre


la 2e Division Légère de Cavalerie, la déclaration de l'absence de véhicules blin-
dés ennemis en avant de la Deuxième Armée et l'utilisation de lettres majuscules
pour le souligner sont inexplicables. Cela est particulièrement vrai, puisque le
rapport quotidien rendu par la section des opérations de la Deuxième Armée
pour le 10 mai inclut la déclaration suivante : « Dans la région d'Étalle, notre
cavalerie a été confrontée par de forts éléments blindés, et a subi des pertes... »50.
La forte assertion de la section du renseignement sur les tanks ne faisant pas
face à la Deuxième Armée démontre clairement ou qu'elle voulait soit ne pas en
parler ou qu'elle manquait de confiance dans la section des opérations de l'ar-
mée. De meilleures communications ou des relations entre les deux sections
auraient peut-être permis à la Deuxième Armée d'avoir une bien meilleure éva-
luation de ce qui se passait dans son front.
Un résumé des renseignements recueillis par l'Armée de l'Air entre 17
heures le 10 mai et 6 heures le 11 il concluait :
« En résumé, l'impression générale tirée des informations reçues semble
être : a) l'effort principal ennemi est porté dans la région entre Maastricht et
Nimègue ; b) l'effort secondaire, mais extrêmement fort est porté à l'ouest du
Luxembourg à travers les Ardennes ; c) avance très modérée dans la région de
Liège » .
51

Ainsi, le premier jour de la campagne n'apportait aucune information solide


réfutant la notion des Allemands faisant leur principale attaque par le biais de
Maastricht et la trouée de Gembloux. Tout, le premier jour de l'attaque alle-
mande, soutenait les idées préconçues du haut commandement français.
Alors que la 1re division et la 2e Panzerdivision passaient une grande partie de
la journée à essayer de passer à travers Bodange, Martelange et Strainchamps, la
reconnaissance aérienne alliée ne localisa pas la division fer-de-lance du XIXe
Corps de Panzers.
Au contraire, la communauté du renseignement français reçut des rapports
sur une force ennemie vers l'ouest d'Arlon et un autre se déplaçant vers Bas

108
togne. Avec trente-cinq kilomètres séparant les deux mouvements (il s'agissait
probablement de la 10e Panzerdivision au sud et de la 7e Panzerdivision au nord),
les données de toute évidence ne suggéraient pas la présence de très grandes
forces ennemies ni l'emplacement d'une attaque principale massive. En outre, le
commandant des éléments aériens soutenant la Deuxième Armée rapporta plus
tard, que le feu nourri antiaérien avait empêché les observateurs aériens de voir
les mouvements ennemis et « d'identifier dans quelle région l'effort ennemi se
développait principalement. ».52.
Comme en 1914, les Français s'attendaient à voir des forces allemandes se
déplacer à travers les Ardennes, et à partir de ce point de vue, les observations
aériennes ne leur donnèrent pas à penser que les forces ennemies dans les Ar-
dennes constituaient la principale attaque.
Assez intéressant, au moins un avion français survola le fer-de-lance du XIXe
Corps de Panzers le premier jour de la campagne. Autour de 10 heures le 10,
un chasseur français abattit un avion de reconnaissance allemand survolant les
forces allemandes qui commençaient à se déplacer dans Martelange, le pilote de
l'avion remarqua les troupes allemandes en dessous de lui et signala l'avance al-
lemande dans les Ardennes.53.
Comme l'avant-garde allemande de la 1re Panzerdivision ne comportait pas
de chars, le pilote observa seulement quelques véhicules ennemis et des troupes.
Dans ce cas, la chance était du côté des Allemands.
Le 11, certains rapports parurent qui suggéraient une forte présence alle-
mande dans les Ardennes. À 7 heures 30, la reconnaissance aérienne de la Deu-
xième Armée signala : « forte activité routière au Luxembourg ... » À 8 heures
45, le Général Billotte, commandant du groupe d'armées 1, appela le bureau du
Géméral Georges et rapporta : « Une importante colonne allemande allant de
Prum vers Bastogne a été signalée. » Il ajouta que la situation à l'ouest d'Arlon
était " délicate" et que la 2e Division Légère de Cavalerie, après avoir subi "de
graves pertes," avait retraité à Jamoine (à trente kilomètres à l'ouest d'Arlon). À
12 heures, le Général André Gaston Prételat, commandant du Groupe Armée
2, indiqua que la Troisième Armée n'avait pas rencontré de forces importantes
sur sa gauche. Il avait ajouté que les mouvements de l'ennemi se faisaient de l'est
vers l'ouest.54.
Le 11, des rapports commencèrent également à apparaître sur la présence
de chars ennemis dans les Ardennes ; à 12 heures 30, la Deuxième Armée si-
gnala une colonne de trente chars à environ dix kilomètres au sud-ouest de
109
Neufchâteau. D'autres rapports de la Deuxième Armée indiquèrent la présence
de forces ennemies considérables devant sa cavalerie. À 16 heures 25, la 2eAr-
mée indiqua que sa cavalerie reculait "sous-pression" de Neufchâteau vers Bertrix
(situé quinze kilomètres à l'ouest). À 20 heures 15, la Deuxième Armée envoya
un rapport plus détaillé. Il disait : « Sur la gauche, la 5e Division Légère de Ca-
valerie, vivement pressée à Neufchâteau par des chars lourds au début de l'après-
midi, puis à Bertrix, a été contrainte de se retirer de la Semois... Combat très
lourd près de Neufchâteau. Perte d'une batterie d'artillerie qui avait détruit 3
tanks armés de gros canons. » 55.

Plus tôt, le Groupe d'Armée 1 avait fait rapport à 18 heures 35 au bureau de


Georges sur les développements en Belgique. Ce rapport indiquait que la pres-
sion venant d'Arlon à Étalle et à Jamoigne avait diminué, mais la pression un peu
plus au nord en provenance de Bodange, à Neufchâteau, à Bertrix avait aug-
menté. La cavalerie française dans la seconde voie d'approche avait retraité der-
rière la Semois et avait auparavant rencontré des tanks munis de canons de gros
calibre. Pour ajouter à la quantité d'informations sur l'ennemi en Belgique, une
mission de reconnaissance aérienne identifia à 23 heures le 11 quatre colonnes
ennemies en Belgique, ayant chacune une longueur d'environ cinq kilomètres.
À 23 heures 45 heures le 11 mai, la Deuxième Armée rapportait l'identifica-
tion de plusieurs unités ennemies dans les Ardennes. Des documents sur un
soldat allemand mort à Bertrix révélèrent qu'il était du Régiment Gross-
deutschland. À 16 heures, le 11, une unité d'écoute radio avait également capté
un message adressé à la 1re Panzerdivision.57.
En dépit des preuves solides de la présence de forces allemandes considé-
rables dans les Ardennes, et en dépit de ce que la 5e Division Légère de Cavalerie
avait été presque mise en déroute lors de sa retraite sur la Semois, le résumé des
renseignements recueillis par l'unité aérienne soutenant la Deuxième Armée
pour le 11 ne comportait aucune observation alarmante. Le rapport comprend
les commentaires suivants :
« L'action de chars ennemis lourds apparaissant à Libramont et à Neufchâ-
teau a forcé la cavalerie française en Belgique à se retirer ... selon le plan établi,
nos troupes ayant la mission d'occuper des positions derrière la Semois et d'y
causer un maximum de retard à l'ennemi. À travers l'interrogatoire des prison-
niers, trois divisions d'active ennemies ont été identifiées sur le front de la Deu-
xième Armée. »

110
Le rapport concluait :
« L'ennemi semble se présenter avec vigueur face à la Deuxième Armée.
En conséquence, nos divisions légères ont accompli l'action dilatoire prescrite
dans un rythme qui semble normal. ». . 58

En fait, ce rapport qui ne manifeste aucune préoccupation se révèle être une


grande illustration de l'attitude générale des Français. Contrairement à la veille,
la section des opérations de la Deuxième Armée n'a offert aucune information
sensiblement différente de la section du renseignement à part la note selon la-
quelle les chars ennemis à Neufchâteau étaient probablement de la 1re Panzerdi-
vision.59.
Bien que l'ennemi semblât disposer de forces importantes dans les Ar-
dennes, rien le 11 n'avait encore suggéré à la Deuxième Armée, au Groupe d'Ar-
mée 1 ou au Q.G. de Georges la possibilité d'un mouvement inattendu des Al-
lemands. L'infanterie et la cavalerie françaises qui avaient eu à maintenir leur
emprise sur la Semois auraient sans doute eu une opinion différente.
Même si le haut commandement français avait accordé une attention parti-
culière aux forces allemandes dans les Ardennes, d'autres rapports du 11 ont
servi à maintenir sa préoccupation principale sur Maastricht et la trouée de Gem-
bloux. À 13 heures 20 heures le 11, le Groupe d'Armée 1 rapporta que les forts
de Liège tenaient encore, mais que les deux casemates à Eben-Emael avaient été
neutralisées par l'ennemi avec des lance-flammes. Deux heures plus tard, le
groupe d'Armée 1 signala la saisie de l'intérieur d’Eben-Emael par l'ennemi. À
17 heures, le Général Gamelin informa Georges sur la mauvaise situation du 1er
Corps belge et sur les chars allemands arrivant au sud-ouest de Maastricht.60.
Ces développements évidemment créèrent une grande inquiétude parmi la
hiérarchie militaire française. En raison de sa principale préoccupation sur
Maastricht et la trouée de Gembloux, le haut commandement français répondit
prudemment à l'augmentationde la preuve selon laquelle une force allemande
importante était dans les Ardennes.
À 8 heures 15, le 12, le Général Georges rencontra des membres clés de
son personnel et décida d'envoyer la 53e Division à la Neuvième Armée et la 1re
Division d'Infanterie Coloniale à la Deuxième Armée. Il ordonna également à
la 14e Division d'Infanterie de se déplacer dans la région sud-ouest de Mézières.61.
Ces décisions eurent lieu dans le temps où la 5e Division Légère de Cavalerie
recevait des rapports l'informant que des chars lourds ennemis

111
avaient traversé la Semois à Mouzaive. Néanmoins, le haut commandement
français maintint sa préoccupation principale sur les évènements ayant lieu à
proximité de Maastricht et de la trouée de Gembloux, même si elle avait pris la
précaution de renforcer la Seconde et la Neuvième armées dans le secteurdes
Ardennes.
Le 12 mai, le déplacement de l'effort de l'ennemi vers la Semois devint plus
apparent. À 7 heures, les Forces aériennes donnèrent un rapport d'observations
''non confirmées'' selon lesquelles l'ennemi avançait en direction sud-ouest vers
la Semois. À 7 heures 30, la Deuxième Armée indiquait que sa cavalerie avait
été repoussée sur la rive sud de la Semois par des unités qui étaient probable-
ment de la 1re Panzerdivision.62. La forte pression persistait contre la cavalerie à
l'avant de la Deuxième Armée. À 10 heures 25, le Colonel Henri Lacaille, 1895-
1978, le chef d'état-major de la Deuxième Armée rapporta : « Malgré les démo-
litions qui ont été réalisées le long de la Semois, la cavalerie de la IIe armée reçoit
une pression très lourde (chars-infanterie) qui s'exerce dans la direction de Se-
dan. » Un autre appel téléphonique à 13 heures 30 heures de la Deuxième Ar-
mée au Q.G. du Général Georges demanda l'appui supplémentaire de l'aviation
et l'engagement d'une division blindée pour renforcer le secteur. À 15 heures 15,
le Colonel Lacaille rapportait : « Situation sur la gauche de la Deuxième Armée
(Sedan) très grave. De lourdes pertes ... La cavalerie traverse la Meuse. » À 22
heures, Lacaille appelait de nouveau, cette fois pour faire rapport : « Front mo-
mentanément redevenu calme. ».63.
Le même jour, la IXe armée rapporta avoir vu quatre divisions allemandes
dans les Ardennes autour de 11 heures 30 ; deux d'entre elles étaient des divi-
sions Panzer. Une Panzerdivision était signalée à Marche et une autre à Neuf-
château. Les deux autres divisions d'un type inconnu étaient près d'Arlon. 64.
Ignoré des Français, la division à Neufchâteau était la 1re Panzerdivision, et les
soi-disant deux Divisions présentes à Arlon étaient probablement la 10e Pan-
zerdivision ou d'autres Divisions suivantes.
Le résumé des renseignements recueillis par les forces aériennes de soutien
de la Deuxième Armée le 12 n'avait toujours pas soulevé d'alarmes. Dans sa
conclusion, le rapport indiquait :
« L'ennemi fait face à la Deuxième Armée avec vigueur et attaque avec
force. Nos divisions légères accomplissent leur action de retardement avec un
rythme qui semble normal, sauf peut-être à l'extrême gauche. Le rythme a aug-
menté un peu. ». . 65

112
Si l'observateur aérien avait regardé l'action à partir du sol, il aurait pu obser-
ver un rythme beaucoup plus rapide ! Dans son résumé quotidien pour le 12, la
Deuxième Armée conclut que la pression principale de l'ennemi semblait être
orientée sur l'axe allant de Bouillon à Sedan. Le rapport ajoutait :
« Il semble que l'ennemi met en mouvement la masse de ses forces blindées
dans cette direction. »'.66. Le rapport quotidien de la section des opérations de la
Deuxième Armée, signé par Huntziger, était étonnamment positif. Il indiquait,
« En dépit de la pression de l'ennemi et de la présence de tanks, notre front n'a
jamais été rompu et notre action retardatrice s'est faite dans des conditions satis-
faisantes. » Il ajoutait : « Au cours de ces trois jours, le moral et l'esprit des
troupes sont restés excellents en dépit des pertes et des fatigues évidentes su-
bies. » . Il est difficile de percer la carapace de cet officier breton par sa nais-
67

sance en 1880 à Lasneven, un village à une vingtaine de kilomètres de Brest.


Mais il est l’enfant d’une famille qui a fui l’Alsace pour ne pas devenir allemande
après la défaite de 1870.
Le Q.G. de Gamelin a également décrit les évènements du moment en
termes confiants. Un rapport signé par le chef de l'opération de Gamelin décla-
rait : « Tout au long de la journée du 12, l'ennemi a augmenté son mouvement
dans les Ardennes belges où nos éléments de retardement ont été forcés de se
retirer. Il est en contact dans certains endroits avec des éléments avancés de
notre ligne fortifiée. En revanche, à l'ouest de Maastricht, son avance a sensible-
ment diminué ... » 68.

À 9 heures 45 le 13, les Forces aériennes indiquaient :


« Les mouvements ennemis relatés au cours de la nuit dans la région de
Neufchâteau-Bastogne vers Bouillon Sedan ont été confirmés par des rapports
rendus par des missions de bombardement de nuit. » À 10 heures 45, le même
rapport est arrivé au siège de Georges. Le rapport concluait : « Tout confirme
un grand effort allemand sur l'axe Bouillon-Sedan. » 69.

Selon André Beaufré, qui était un officier d'opération dans le haut comman-
dement français en mai 1940, il avait rassemblé des informations préliminaires
le 13 sur ce qui était advenu pendant la nuit et tôt le matin et l'avait affiché sur
une carte. Cette information a démontré que la principale attaque allemande ne
venait pas à travers le Gap de Gembloux, mais à travers les Ardennes. Selon
Beaufré, le quartier général du Général Georges avait atteint la même conclusion
au même moment. Ironiquement, la nouvelle évaluation fut considérée comme
''particulièrement favorable'' par les Français, 70, car ils res
113
taient optimistes à cause de la complexité des déplacements à travers les Ar-
dennes et de la force de leurs défenses le long de la Meuse.
À 16 heures, soit une heure après la traversée de la Meuse à Sedan par les
Allemands, la Deuxième Armée signala au bureau de Georges la continuation
des ''infiltrations ennemies'' au nord de Sedan et que l'artillerie de l'ennemi avait
''fait son apparition.''. En dépit de la traversée de la Meuse par les Allemands
depuis une heure, le rapport concluait :
« Il n'y a pas encore de contacts sur la position principale de résistance . »
Plus tard le soir un rapport de la Seconde Armée fournit une image plus
précise de l'assaut allemand à travers la Meuse, mais il ne mentionnait pas la
panique de la 55e Division. Au lieu de cela, il disait :
''La journée a été très difficile pour la division à gauche...''71.
Même si les Allemands avaient traversé la Meuse en trois endroits le 13, le
Q.G. de Gamelin ne mentionna pas ces passages quand il termina son résumé
des activités de la journée. Le rapport notait la présence de forces blindées im-
portantes en Hollande, près de Maastricht et de Liège, et près de Bouillon-Se-
dan. Après avoir constaté que la grande majorité des unités alliées seraient en
place sur la rivière Dyle, le matin du 14, le rapport concluait : « Il n’est pas
encore possible de déterminer la zone dans laquelle l'ennemi fera son attaque
principale. » Une dernière ligne écrite à la main avait été ajoutée au rapport,
probablement par le Général Marie Louis Koeltz, le chef du bureau des opéra-
tions de Gamelin :
« L'impression globale est très bonne. »72.
Une évaluation par un commandement militaire s'est rarement révélée être
aussi fausse.

114
CHAPITRE 4 : Défenses françaises sur la Meuse
Une fois la cavalerie française retraitée derrière la Meuse, le XIXe Corps de
Panzers faisait face à la Deuxième Armée, commandée par le Général Charles
Huntziger, qui avait la réputation d'être l'un des chefs militaires les plus capables
de la France. Officier populaire et intelligent, Huntziger avait servi avec distinc-
tion dans l'armée coloniale française et avait été promu rapidement. Suite à une
mission en tant que commandant des troupes françaises en Syrie, il fut nommé
au Conseil supérieur de la guerre en 1938. Ayant été nommé commandant de
la Deuxième Armée à un très jeune âge, il fut souvent décrit comme un futur
commandant de l'armée française. L'un de ses subordonnés fidèles a écrit plus
tard. '' La Deuxième Armée ne pouvait pas être en de meilleures mains.''.1. Malgré
les nombreux talents de Huntziger, son armée sur le terrain n'a pas eu un per-
sonnel bien formé ni été une force très capable.
LA DEUXIÈME ARMÉE DE SEDAN À LONGUYON
La Deuxième Armée occupait des positions défensives s'étendant de l'ouest
de Sedan à Longuyon, une distance linéaire d'environ 65 km, mais en fait envi-
ron 75 km en raison du lien de la défense à un terrain favorable. Son secteur
défensif comprenait des portions de la ligne Maginot et une zone à sa gauche,
qui avait relativement peu de fortifications.
Contrairement aux autres armées de campagne à l'ouest, qui prévoyaient
leur déplacement en Belgique, lorsque les Allemands attaqueraient, la Deu-
xième Armée n'avait pas à aller de l'avant et à y occuper de nouvelles positions.
Alors qu'elle resterait sur place, sa frontière occidentale servait comme une char-
nière pour la Neuvième Armée de terre sur sa gauche prête à se précipiter vers
l'avant avec les autres armées en campagne du groupe 2.
Au sens le plus large, la mission de la Deuxième Armée était de couvrir le
flanc gauche de la ligne Maginot et d'ancrer le flanc droit du groupe d'armées 1,
dont elle était l'élément le plus à l'est. Pour ce faire, la Deuxième Armée devait
non seulement se défendre le long de la ligne qui lui est attribuée, mais aussi
empêcher les Allemands de pénétrer dans la trouée de Stenay. Un mouvement
rapide à travers cet espace offrait des possibilités de tourner le flanc de la ligne
Maginot et de pousser vers l'ouest vers Reims ou vers l'est en direction de Ver-
dun.
Alors que la Deuxième Armée avait une responsabilité importante dans la
tâche de défendre le flanc de la ligne Maginot et en agissant comme la charnière
pour les armées mobiles à l'ouest, sa force de fonctionnement avait été créée
115
avec parcimonie. Parce que le terrain était difficile à l'avant de la Deuxième Ar-
mée, les Français avaient pris un risque plus élevé dans cette zone afin de pouvoir
maintenir des niveaux de force plus élevés dans ce qu'ils considéraient comme
les zones les plus critiques. En donnant à la région une faible priorité dans les
unités et l'équipement, les Français pouvaient consacrer des forces plus impor-
tantes pour la mise en place de défenses avancées en Belgique et en Hollande.
Parmi les cinq divisions de la Deuxième Armée le 10 mai, deux étaient des divi-
sions de séries B, une division était nord-africaine, et l'autre était une unité colo-
niale du Sénégal. Les unités de série B avaient un très petit nombre de soldats et
d'officiers et d'active, la plupart de leurs personnels provenant des plus anciennes
classes de la conscription.
Voici le témoignage de Michel de Lombarès concernant sa vision de la per-
cée de Sedan en mai 1940. Ce témoignage rapporte principalement un autre
évènement, mais il propose en préambule des éléments significatifs sur l'attitude
du commandement français au sujet de la percée. L'homme est tout d'abord
officier servant à l'État-Major de la 55e Division, puis affecté au 3e bureau de la 2e
Armée. Si tout cela n'est qu'un témoignage, sa vision des évènements laisse néan-
moins à réfléchir… Source : RHA n°2/1990 :
Le cinquantenaire de la campagne de 1940 me décide à ne pas attendre
davantage pour livrer aux historiens militaires et aux lecteurs intéressés le petit
secret des dessous de cette « erreur » afin que, dans leurs recherches, ou leurs
lectures, ils se méfient des renseignements comme ceux qui ont provoqué la
déclaration du Président du Conseil des ministres, Paul Reynaud, dans un dis-
cours au Sénat (21-5-1940) annonçant le désastre de Sedan : « On avait mis là
l'armée Corap », car cela aussi était faux (3).
Cette « erreur » ne surprend plus quand on sait que les têtes de l'armée
Huntziger se flattaient de bonnes relations avec la Présidence du Conseil. Paul
Baudoin, bras droit de Paul Reynaud, était un ami (4) du chef d'état-major de
Huntziger, le Colonel Henri Lacaille (5) et c'était lui qui avait préparé le discours
au Sénat de Paul Reynaud (4). On ne peut pas penser que Lacaille ait pu dire à
son ami que Sedan était à l'armée Corap ; mais un malentendu a pu être provo-
qué par un exposé téléphonique où se mêlaient abusivement deux mots, Sedan
et Corap ; car Huntziger ne respectait pas la règle de la voie hiérarchique. Un
journaliste, Henri Massis, son officier de presse qui avait rédigé pour lui un
Ordre du jour aux troupes après Sedan, a raconté comment ce document était
rapidement parvenu à Paul Reynaud : « Notre tract lui avait
116
été transmis par Mme de Portes, amie de Mme Huntziger » (6) et égérie de Paul
Reynaud.
Avant d'exposer ce que j'ai vu et entendu, je dois dire comment j'en ai été le
témoin, parfois unique. Testis unus, mais parole d'officier. Lors de la mobilisa-
tion, Capitaines d'artillerie en première année d'École de guerre, j'avais été af-
fecté à l'état-major d'une division d'infanterie de deuxième réserve, celle à la-
quelle l'armée Huntziger allait confier l'important secteur de Sedan. J'ai vu com-
ment cette division ne se préparait pas à se battre. À la fin de l'hiver, j'ai été muté
au 3e bureau (opérations) de cette armée. J'ai vu ce qu'était son commandement.
Le Général Huntziger avait comme bras droit le Colonel (Henti) Lacaille, et
comme bras gauche le Lieutenant-Colonel (Jacques-Marie-Bernard) Paquin,
chef du 3e bureau, mon chef. Le 6 juin, Huntziger a reçu le commandement d'un
Groupe d'armées nouveau, le quatrième groupe, qui allait coiffer la IIe Armée.
Il a emmené son chef d'état-major et laissé en place le chef du 3e bureau, de telle
sorte que ce trio très uni (7) a pu poursuivre sa coopération dans les nouvelles
conditions.
Je dois dire que mes rapports avec mon chef direct n'ont pas été facilités par
nos caractères inverses ; mais surtout les circonstances ont été défavorables.
Dès mon arrivée sous ses ordres j'avais pensé devoir l’avertir, et j'en de-
mande pardon à ceux qui se sont battus, car il y en eut, que la Division du secteur
de Sedan ne se battrait pas. Je lui ai dit, qu'elle pensait, tout en faisant mollement
quelques travaux de secteur, que, puisqu'on ne la préparait en rien à la guerre,
c'était que, le moment venu, on la sortirait de là. Le Lieutenant-Colonel Paquin
m'avait répondu qu'un officier d'état-major n'était pas là pour faire du pessi-
misme, et, plus grave, il ne m'avait pas cru (8).
Peu après, un dossier m'avait amené à lui demander pourquoi le secteur de
Sedan n'avait jamais eu des instructions pour la réalisation d'une ''tête de pont''
(9) selon les ordres que la 2e Armée devait avoir reçus. Il se trouvait que, le 12
décembre 1938, en ma présence, le Général Gamelin, commandant en chef,
avait précisé ces ordres du haut plateau au nord de Sedan, aux Généraux Billotte,
Huntziger, Grandsard et Britsch, qui commandaient respectivement le Groupe
d'Armée, le Corps d'armée et la Division intéressée (10). Le Lieutenant-Colonel
Paquin m'avait répondu que nous n'avions pas à exécuter des ordres qui étaient
provoqués par les parlementaires de Sedan. Je me suis

117
étonné.
Au mois de mars, après une visite sur le front des armées, le président de la
commission de l'armée à la Chambre des députés, M. Taittinger, dans un rap-
port très bienveillant par ailleurs, alla jusqu'à écrire : « Il semble qu'il y a des
terres de malheur pour nos armes''. Le Général commandant en chef avait fait
envoyer un extrait de ce rapport, ''pour éléments de réponse'', au Général Hunt-
ziger. Celui-ci avait chargé le 3e bureau de préparer une réponse ''sur le mode
ironique'' (sic). Lorsque cette réponse eut été signée, le Lieutenant-Colonel Pa-
quin, qui en était le rédacteur vint le lire à ses officiers réunis. Elle se terminait
par ''J'estime qu'il n'y a aucune mesure urgente à prendre pour renforcer le sec-
teur de Sedan''. Je n'ai pas pu m'empêcher de dire : « Eh bien moi, je suis de
l'avis de M. Taittinger ». Cela m'a valu un sec : « Oh ! vous, je sais ». C'était le 8
avril 1940.
Le 8 mai au soir, un ingénieur belge des ponts et chaussées que je connaissais
et qui, pendant tout l'hiver, m'avait fourni des renseignements précieux et parfois
de haut niveau (11), m'a fait signaler l'urgence d'un entretien. Le lendemain, au
début de l'après-midi, je l'ai retrouvé dans la forêt des Ardennes, comme d'habi-
tude, sur la route belge de Sugny à Bouillon qui, pour 5 kilomètres, passe en
territoire français. Il m'a donné des précisions montrant que l'entrée des Alle-
mands en Belgique était toute proche, probablement pour le lendemain (12). Je
suis rapidement rentré à notre PC (Senuc, en Argonne). Le Colonel Paquin était
dans sa chambre. Je suis monté. Il achevait de s'habiller pour aller dîner à Vou-
ziers et assister, avec le Général, à une soirée de gala du théâtre de la IIe Armée.
Je lui ai donné tous les indices qui m'avaient été fournis. Sans manifester aucune
curiosité, il m'a seulement dit : « Mettez-moi tout ça par écrit » ; et il est parti. J'ai
mis l'essentiel sur un papier que j'ai donné à taper (13). À Vouziers, la soirée se
déroulait, quiète, pendant que les Allemands, dès la tombée de la nuit, commen-
çaient les opérations pour le franchissement des rivières frontalières. Au petit
matin, ils passaient et l'armée française était réveillée par les bombes. Il paraît
que j'aurais dû insister davantage.
Ce jour-là, pendant que les Corps blindés allemands commençaient à ba-
layer ce qui est devenu le Benelux, les deux Divisions Légères de Cavalerie (5e
et 2e DLC) de la IIe Armée débouchaient en Belgique en direction du Nord. À
gauche, 5e DLC progressait librement, car l'ennemi, venant de l'Est, n'était pas
encore arrivé jusqu'au méridien correspondant, mais à droite, la 2e DLC était

118
durement bousculée dans un choc trop inégal, perdant en quelques heures la
moitié de ses automitrailleuses. C'est à peu près ce que, le soir, j'ai essayé d'ex-
poser dans un projet de « Compte rendu journalier » que j’ai remis à mon Chef
de bureau (14). Celui-ci a « corrigé » ce brouillon avec un optimisme tel (15) que,
le lendemain, stupéfait, j'ai mis ce document de côté. Je l'ai conservé. C'est ainsi
qu'il est maintenant dans les archives de l'Armée de terre. Je n'ai plus été chargé
du « Compte rendu journalier ».
(1) Le Général (Edmont-Auguste) Ruby, alors Lieutenant-Colonel, qui, dans
‘’Sedan, terre d'épreuve’’ (1948) a écrit une histoire de cette armée, la 2e, mar-
quée par son attachement affectif au Général Huntziger. Quand je lui ai raconté,
longtemps après, ce qui s'était passé le 9 juin, il a simplement dit :
« Je n'en suis pas surpris ».
(2) Revue historique de l'Armée, 1/1961 ; A. Golaz : « Vandy, 9 juin 1940 »
numéro épuisé.
(3) Et n'a jamais été rectifié publiquement. Au contraire, sur la carte manus-
crite d'un article (Candide, 25-12-40. - La percée de la Meuse) d'un officier du
Service historique (Lyet), le cabinet du ministre Huntziger a fait imprimer une
phrase qui transformait les gênantes limites des armées en lignes indiquant leur
mouvement...
(4) II le dit dans son livre : Neuf mois au gouvernement.
(5) D'une même promotion de l'École polytechnique, ils étaient, en 1939,
l'un Directeur général de la Banque d'Indochine, l'autre Chef d'état-major du
Commandant supérieur des troupes d'Indochine.
(6) Hommes et mondes, décembre 1954 : Huntziger, Weygand, de Gaulle.
(7) II se retrouvera à la Commission d'armistice, puis remplacera le Général
Weygand à la tête des armées de l'armistice comme ministre, commandant en
chef et chef adjoint du cabinet du ministre.
(8) Attaquée sur sa position de résistance dans l'après-midi du 13 mai 1940,
cette division disparaîtra le lendemain matin.
(9) Une « tête de pont », position organisée sur la rive ennemie devant un
Pont donne, en cas d’attaque de ce pont, quelque temps pour amener des
renforts.
(10) Derrière le Général Britsch, j'inscrivais sur une carte le tracé adopté
pour la tête de pont.
(11) D'abord quand j'étais le chef du 2e Bureau de la 55e Division d'Infanterie
(secteur de Sedan) ; ensuite à la demande du 2e Bureau de l'Armée.
119
(12) Travaux préparatoires signalés par les ingénieurs des ponts et chaussées
belges de l'Est, notamment en moyens de franchissement des rivières frontalières
; arrestation d'agents de renseignements français dénoncés par les Allemands.
(13) Je n'ai pas retrouvé ce document dans les archives de la 2e Armée. Elles
avaient été « revues » par le trio précité lorsqu'il était à la tête du Ministère des
Armées (1940-1941). Mais ce document a existé.
(14) Je partais pour la Belgique porter des ordres à la cavalerie (1re Brigade et 5e
DLC).
N.B. Maurrassien, vichyste et maréchaliste, Henri Massis évitera les poursuites
grâce à son credo anti collaborationniste. Il sera élu Académicien à l'Académie
française.
Le Colonel Jacques Marie Paquin 1892-1973, est chef de la délégation française
pour la Commission des Transports et Communications à Wiesbaden, mais dé-
but juillet 1940, Paquin et sa commission déménagent à Paris : commissaire
militaire de la commission de réseau PLM, 1er juillet 1940 : commissaire militaire
de la commission centrale des chemins de fer, 2 août 1940 : chef de la délégation
française des communications à Paris). À ce titre, il jouera un rôle dans la purge
des « communistes » dans la SNCF. En tout, à partir de septembre 1939 à no-
vembre 1941, près de 1290 employés de la SNCF étaient suspendus, internés
ou licenciés pour des raisons politiques et, de ce total, 445 ont été internés ou
emprisonnés par les autorités françaises et 70 par les autorités allemandes. Se-
lon le relevé des listes de noms de victimes de Railroader pendant l'Occupation,
établies par la centrale SNCF service du personnel en 1946, parmi les personnes
arrêtées au cours de la période considérée examen, 182 ont péri, au moins 88
dans les camps de concentration et 33 ont été exécutés. (De plus, à partir de
décembre 1941 à avril 1942, 51 ont été tués, dont au moins 19 dans des camps
de concentration et 15 exécutés.)
Le site Generals of World War II concernant le Colonel Lacaille, 1895-1978,
reste muet sur ses activités après qu’il ait été le chef d’État-Major d’Huntziger à
la 2e Armée du 2 janvier 1940 au 5 juin 1940 et à la 4e Armée du 5 juin 1940 au
25 juin 1940. Son nom apparaît lorsqu’il témoigne è la commission d’enquête
parlementaire sur les évènements survenus en France de 1933 à 1945 (elle a
siégé de 1947 à 1951) et réapparaît lorsqu’il est nommé président de L’Associa-
tion pour la Défense du Maréchal Pétain (ADMP) en mars 1968 ; il
en démissionne le 31 juillet 1972 pour des raisons personnelles.

120
Lorsque la Deuxième Armée se prépara à organiser et à défendre sa posi-
tion, elle divisa son front en quatre grands secteurs : Sedan, Mouzon, Montmédy,
Marville, de gauche à droite. Le secteur de Sedan s'étendait de la limite gauche
de l'armée jusqu'à un point situé à l'est de Pont-Maugis ; le secteur de Mouzon
allait de là jusqu'à environ un kilomètre à l'ouest de La Ferté-sur-Chiers. Venait
ensuite le secteur Montmédy, qui allait depuis La Ferté jusqu'à quelques kilo-
mètres à l'est de Velosnes. Le secteur de Marville atteignait à Longuyon la limite
orientale de la Deuxième Armée. Commençant à La Ferté, les principales forti-
fications de la ligne Maginot s'étendaient à travers la totalité des secteurs de
Montmédy et Marville. Une moitié de la position de la résistance pour la Deu-
xième Armée était donc ancrée dans la ligne Maginot, tandis que l'autre moitié
s'étendait sur un front disposant d'un nombre relativement restreint de
blockhaus.2.
Le principal sujet de préoccupation pour la Deuxième Armée demeurait le
secteur sur son flanc droit, et non celui de Sedan. Du travail fut fait sur les forti-
fications de la frontière nord-est, le haut commandement à Paris étant extrême-
ment préoccupé par la possibilité pour les Allemands de lancer une attaque-
surprise autour du flanc de la ligne Maginot. En se précipitant à travers la partie
sud de la Belgique dans la grande vallée ouverte entre Arlon, Étalle, Tintigny,
Jamoigne et Florenville, les Allemands n'avaient pas besoin de faire une traversée
difficile de la rivière Semois et pouvaient se déplacer rapidement vers Carignan
et Mouzon. Depuis plus de cinquante ans, cette voie d'approche était connue
sous le nom de trouée de Stenay, la ville de Stenay étant une quinzaine de kilo-
mètres au sud-est de Mouzon.
En conséquence de son évaluation de terrain et des capacités ennemies, la
Deuxième Armée a vu la principale menace venir de l'est sur Carignan et Mou-
zon, plutôt que sur Sedan. Le quartier général savait que pour les Allemands
attaquer Sedan après avoir traversé une partie du terrain des plus rudes dans les
Ardennes serait une opération beaucoup plus difficile que d'attaquer plus à l'est.
Tout au long des Ardennes, la seule zone entre Sedan et l'Allemagne qui équi-
valait à la Semois comme obstacle était la zone autour de Maubeuge et Bodange
en Belgique sur la frontière du Luxembourg. Ironie du sort, le XIXe Corps de
Panzers passa par ces deux régions.
Il suffit de visiter les parties de la Semois qui sont à l'est et à l'ouest de
Bouillon pour comprendre pourquoi les Français ont jugé fort un tel obstacle.
Bien que belle et maintenant couvert de tourisme, la région de la Semois est
121
l'une des régions les plus rudes de toute l'Europe occidentale avec les bords sur
les côtés de la rivière étant parfois plus hautes de 200 mètres que les eaux peu
profondes au-dessous. La force défensive de la région venait de son terrain acci-
denté, et non de la rivière facilement guéable. Remplie de forêts épaisses et cou-
pée de nombreux vallons profonds, la région offrait un obstacle bien plus vaste
et plus difficile que les méandres de la Meuse. En revanche, la voie d'approche
de Florenville à Carignan semblait une zone plus facile et plus apte aux déplace-
ments rapides des forces motorisées. En bloquant l'approche venant de l'est par
cette avenue, la Deuxième Armée pouvait couvrir le flanc de la ligne Maginot,
barrer la trouée de Stenay, et empêcher les forces allemandes de se déplacer
vers Verdun ou Reims.
L'analyse des approches possibles dans les défenses françaises conduisit la
Deuxième Armée à croire que les meilleures unités devaient être sur son flanc
droit. Bien que la composition de la Deuxième Armée eût changé plusieurs fois
après la mobilisation, elle avait deux quartiers généraux de Corps d'armée et cinq
Divisions d'infanterie sous son commandement au printemps 1940. Huntziger
plaça le XVIIIe Corps sur la droite et le Xe Corps sur la gauche. Comme réserve,
il maintint sous son contrôle une division et quatre bataillons indépendants de
tanks, ainsi que les forces aériennes dans le secteur. Il plaça sa meilleure division
(la 41e Division d'Infanterie) à l'extrême droite dans le secteur Marville, puis une
division coloniale (la 3e Division Coloniale d’Infanterie) dans le secteur de Mont-
médy. Ces deux divisions étaient devenues une partie du XVIIIe Corps.
Pour la partie restante du front, qui était sous le contrôle du Xe Corps,
Huntziger estimait le secteur de Mouzon plus difficile à défendre que le secteur
de Sedan. Bien que Sedan eût moins de casemates, il croyait qu'il avait d'excel-
lentes positions défensives dans les hauteurs surplombant la Meuse et avait
l'avantage d'avoir la rivière comme obstacle antichar. Par conséquent, il assigna
sa meilleure division au secteur Mouzon. Depuis plusieurs mois, la 71e Division
occupait le secteur, mais des faiblesses dans la formation et le leadership con-
vainquirent bientôt la Deuxième Armée de le remplacer. Huntziger voulait une
division plus forte occupant le secteur clé de Mouzon. En avril, il retira la 3e
Division Nord-Africaine de la réserve de l'armée pour la mettre en première
ligne du secteur de Mouzon et sous le contrôle du Xe Corps.
Dans son analyse de la campagne, le Général Edmont-Auguste Ruby, qui
avait servi à l'état-major de la Deuxième Armée, souligne les points forts de la

122
3e Division Afrique du Nord : « Les deux régiments d'Afrique du Nord, étaient
bien encadrés par un grand nombre de militaires de carrière, et ils étaient solides
et disciplinés... » il évoque également la Division Nord-Africaine comme la
« dernière bonne division » . En raison de sa faiblesse apparente, la 71 Division
.3 e

redevenue réserve pour l'armée commença une période d'entraînement.4. Le


Groupe d'Armées 1 avait choisi la 1re Division Légère Mécanique, qui était sta-
tionnée plus loin vers l'arrière dans le cadre de la réserve du Groupe d'Armées,
pour renforcer éventuellement la Deuxième Armée, mais il avait supprimé cette
mission lorsque la 1re division devint une partie de la Septième Armée sur le flanc
gauche de l'Armée française.
Bien que non considérée aussi forte que la 41e Division d'Infanterie, la 3e
Division Coloniale ou la 3e Division Nord-Africaine, la 55e Division semblait as-
sez forte par rapport à la 71e. Cela était particulièrement vrai concernant le com-
mandant de la 71e Division, le Général Joseph-Antoine-Jacques-Louis Baudet,
1881-1942 ; il manquait apparemment d'endurance physique, et n'inspirait pas
confiance à ses hommes, et il était sur le point d'être relevé (il le sera le 19 mai
1940). (Il me faut ajouter ici, que l’excuse du limogeage de Baudet est peut-être
valable puisque ce Général est mort en 1942, mais il faut reconnaître aussi que
le repli de Huntziger vers l’est pour protéger la trouée virtuelle de Stenay peut
paraître être devenue farfelu en présence de la trouée bien réelle de Sedan et
que Baudet était peut-être du côté du Général Rochard qui voulait contre-atta-
quer vers l’ouest avec son XVIIIe Corps et qui sera lui aussi limogé deux jours
plus tard, le 21 mai. Ruby, thuriféraire d’Huntziger, n’est donc sans doute pas le
meilleur garant d’objectivité). Selon Ruby, le Général Henri-Jean Lafontaine,
1882-1966, qui avait succédé au Général Paul-Émile Britsch en tant que com-
mandant de la 55e Division le 1er mars 1940, apparaissait énergique et semblait
avoir du ''cœur'' ou la volonté de se battre. Il comprenait ses hommes et sa zone
de responsabilité, et il travaillait dur pour renforcer la division.5.
Ainsi, en mai 1940, la Deuxième Armée avait ses plus fortes divisions vers
l'avant et travaillait énergiquement pour améliorer la qualité de la 71e.
Comme elle se préparait à répondre à une éventuelle attaque allemande, la
Deuxième Armée s'attachait à deux tâches distinctes et souvent contradictoires :
tout en essayant de mener l'instruction, l'armée sur le terrain consacrait beau-
coup de temps et d'efforts pour construire des fortifications et des obstacles.
Huntziger était particulièrement préoccupé par les fortifications. On

123
peut comprendre son inquiétude, puisque son armée était la seule armée fran-
çaise qui n'avait pas de fortifications à l'avant et qui n'était pas prévue devoir quit-
ter ses positions et se déplacer en Belgique. Par comparaison à ceux à l'est, son
secteur semblait presque nu.
La Deuxième Armée tenta également d'améliorer la formation du soldat.
Reconnaissant que beaucoup d'entre eux avaient eu peu ou pas de formation
officielle, sauf pour ce qu'ils avaient reçu pendant le service actif d'un an, le Q.G.
de l'armée encouragea les deux Corps à établir des zones d'entraînement et
d'écoles afin d'y faire circuler les unités et les hommes. Idéalement, les divisions
entières auraient dû passer à travers des cycles de formation, mais l'obligation de
maintenir quatre divisions sur la ligne principale rendit cela presque impossible
à accomplir. Huntziger encouragea également la pratique du sport pour amélio-
rer l'agilité de la plupart des soldats les plus âgés, qui étaient devenus un peu
mous et lents en atteignant l'âge de trente ans.
Malgré les meilleures intentions envers l'entraînement, la priorité de l'ar-
mée restait concentrée sur l'amélioration des positions de combat. Ruby nota
que moins d'une demi-journée par semaine était consacrée à la formation.
Compte tenu des lacunes évidentes des unités de la Deuxième Armée, en parti-
culier la 55e et la 71e, beaucoup plus d'entraînement aurait été nécessaire, et les
évènements de mai 1940 bientôt démontrèrent que les hommes avaient plus
besoin de meilleures compétences et de plus de discipline que de fortifications
supplémentaires.
Même si la Deuxième Armée considérait Sedan comme le moins vulné-
rable de ses quatre secteurs, sa défense causait plusieurs problèmes difficiles
pour les quartiers généraux de l'armée. Le premier problème concernait l'em-
placement de la ligne principale de résistance. La ville s'étalait sur la rive nord
de la Meuse et elle n'offrait pratiquement pas de terrain défensif naturel à son
nord. Étant donné que la ville était à seulement dix kilomètres de la frontière et
était au fond d'une longue descente à partir de la Belgique, l'armée croyait n'avoir
d'autre choix que d'abandonner la ville à une force d'invasion. Elle préférait lo-
caliser la position de la résistance le long de la Meuse, juste au sud de la ville, et
ainsi gagner non seulement l'avantage de la rivière comme obstacle naturel, mais
aussi les hauteurs de la rive gauche.
En novembre 1939, le Haut Commandement à Paris répondit aux préoc-
cupations des dirigeants civils locaux, qui ne souhaitaient pas voir leur ville ban-
donnée à une force d'invasion, et il ordonna à la Deuxième Armée d'étudier
124
la possibilité de déplacer la ligne défensive en avant de quelques kilomètres pour
protéger la ville. Mais la réponse de la Deuxième Armée fut une recommanda-
tion ferme de maintenir la position de résistance le long de la Meuse derrière la
ville. Un déplacement de la ligne en avant, selon la Deuxième Armée, forcerait
la construction d'une ligne continue d'obstacles antichars autour de la ville et la
construction d'au moins une douzaine de casemates, ainsi que des réseaux de
barbelés. Ériger une nouvelle ligne rendrait également nécessaire au moins un
régiment d'infanterie pour la gérer et créerait de graves problèmes pour l'artille-
rie. Si un soutien d'artillerie devait être fourni, les unités d'artillerie auraient à
passer à la pente en avant des collines au sud de Sedan et donc s'exposeraient à
l'observation et au feu de l'ennemi.
La logique de ne faire aucun changement sembla convaincante et le Haut
Commandement acquiesça au plan abandonnant la défense de la ville de Sedan.
7
. Une autre préoccupation majeure était le coude de la rivière sur le bord de
Sedan. Les Français avaient reconnu la vulnérabilité de ce saillant, qui est connu
sous le nom de ''champignon de Glaire'' en raison de sa forme. Compliquant
encore les choses, un autre grand coude de la rivière, connu sous le nom de
''boucle'' était au sommet du ''champignon''.

L’autoroute (le trait rouge) n’existait pas en 1940.


En raison des difficultés à défendre le cours sinueux du fleuve, ils analysè-
rent la possibilité de déplacer la ligne principale de résistance à quelques kilo-
mètres au sud du bord de la rivière, créant ainsi une autre ligne dedéfense
125
allant de Bellevue (à Frénois) à Wadelincourt. Cette ligne, plus courte, avait aussi
l'avantage d'être sur un terrain plus élevé et d'économiser les forces, mais elle
souffrait de l'absence d'avoir un obstacle naturel antichar. Selon le Général Ruby,
qui appartenait à l'état-major de la Deuxième Armée, les Français travaillèrentsur
les deux lignes, mais barguignèrent sur l'idée de déplacer la prin cipale ligne de
résistance à l'arrière. Le commandant du Corps dans la région avait vu la situa-
tion un peu différemment : selon lui, la décision du déplacement de la ligne a
été faite en novembre 1939. Mais en mai 1940, les travaux sur les nouveaux
casemates et obstacles n'étaient pas terminés et la ligne principale de la résistance
restait encore le long de la Meuse.8.
De toute évidence, une certaine confusion existait dans l'esprit des com-
mandants de bataillon dans la région. Certains ont fait référence à la ligne entre
Frénois et Wadelincourt comme la ''seconde ligne principale de la résistance''
(ligne-bis principale de résistance.) ; d'autres l'ont mentionnée comme la deu-
xième ligne (ligne de doublement).
Le Colonel Paquin était le chef de la délégation française pour la Com-
mission des Transports et Communications à Wiesbaden, mais début juillet
1940, Jacques Marie Paquin et sa commission déménagèrent à Paris : commis-
saire militaire de la commission de réseau PLM, 1er juillet 1940 : commissaire
militaire de la commission centrale des chemins de fer, 2 août 1940 : chef de la
délégation française des communications à Paris. À ce titre, il jouera un rôle
dans la purge des « communistes » dans la SNCF. En tout, à partir de sep-
tembre 1939 à novembre 1941, près de 1290 employés de la SNCF étaient sus-
pendus, internés ou licenciés pour des raisons politiques et, de ce total, 445 ont
été internés ou emprisonnés par les autorités françaises et 70 par les autorités
allemandes.
Selon les listes de noms de victimes du Railroader (cheminots) pendant
l'Occupation, établies par la centrale SNCF service du personnel en 1946,
parmi les personnes arrêtées au cours de la période considérée examen, 182
ont péri, au moins 88 dans les camps de concentration et 33 ont été exécutés.
De plus, à partir de décembre 1941 à avril 1942, 51 ont été tués, dont au
moins 19 dans des camps de concentration et 15 exécutés. Cela rejoint l’article
du Miroir de l’Histoire où il est dit que le courrier de Weygand à Huntziger à
la commission d’armistice de Wiesbaden, se retrouvait le jour même sur la
table d’Hitler.
Allégation ou vérité ? Personnellement, j’ai toujours été intrigué par
l’image filmée d’un Huntziger en visite à Berlin sursautant de surprise au salut
d’un officier l’approchant en uniforme allemand.
126
La question de la meilleure façon de défendre Sedan devint une question
extrêmement controversée en mars et avril 1940. Pierre Taittinger, député de
Paris, qui agissait en tant que membre de la Commission de la Chambre sur
l'armée, présenta un rapport qui contenait des critiques sévères sur les défenses
à Sedan. Après avoir visité et inspecté Maubeuge, Givet, Mézières, Sedan, Cari-
gnan et Montmédy, il écrivit à Édouard Daladier (le Premier ministre de la
France) et à Gamelin à propos de ''graves insuffisances'' à Sedan et de ''mesures
urgentes'' nécessaires afin d'améliorer des ''défenses rudimentaires''. Il n'avait pas
été impressionné par la qualité des divisions de série B dans le secteur et il sou-
lignait leur dénuement presque complet en armes de défense antiaérienne.
Taittinger expliqua que les Allemands avaient démontré en 1914 qu'ils pou-
vaient se déplacer facilement à travers un terrain et des bois difficiles. S'ils vou-
laient contourner les défenses fortes à Montmédy, ils pourraient se déplacer
dans la direction de Sedan, qu'il appela un ''point particulièrement faible'' dans
le système défensif. Il ''trembla'' à la pensée de ce qui se passerait si les Allemands
attaquaient par Sedan.9.
Taittinger envoya la lettre le 21 mars à Daladier (dont le gouvernement ve-
nait de tomber, mais lui continuait en tant que ministre de la Défense nationale)
et Gamelin, qui demanda au Général Georges, commandant du front nord et
nord-est, de préparer une réponse. Georges demanda à son tour au Général
Huntziger, le second commandant de l'armée, de préparer la réponse. En un
mot, Huntziger était furieux. Dans une réplique acerbe, il insista fortement sur
les nombreuses améliorations qui avaient été faites dans les fortifications et les
obstacles dans le secteur Sedan depuis la mobilisation. Il rejeta les doutes de
Taittinger sur le degré de la résistance belge, les difficultés de traverser les Ar-
dennes et la valeur de la Meuse comme un obstacle. Affichant plus de confiance
que nécessaire, il déclara que les mesures prises pour freiner un mouvement
allemand à travers les Ardennes retarderaient ''sérieusement'' une attaque et per-
mettraient aux Français de renforcer leur position avant que l'ennemie puisse
lancer une attaque à travers la rivière. Il conclut abruptement : « Je ne crois pas
que des mesures urgentes soient nécessaires pour renforcer le secteur de Se-
dan. » .
10

Par conséquent, la Deuxième Armée n'augmenta pas le niveau de ses ef-


forts, ce qui apparut également approprié au Haut Commandement. Huntziger
ne voulait pas accepter les critiques accusant son armée de ne pas faire son de-
voir. Le contentement qu'avait la Deuxième Armée sur sa mission et sur sa
127
capacité à l'accomplir, les évènements ultérieurs montrèrent clairement qu'il
n'était pas justifié.
LE Xe CORPS AU SEIN DE LA DEUXIÈME ARMÉE
Au sein de la Deuxième Armée, le Xe Corps avait pour mission d'assurer
''l'intégrité d'une position de résistance'' qui s'étendait sur 37 kilomètres le long
de la Meuse et de la Chiers. La Chiers n'était guère plus qu'un grand ruisseau se
jetant dans la Meuse à environ six kilomètres au sud-est de Sedan. La limite
gauche du Corps coïncidait avec la frontière entre la Deuxième et la Neu-
vièmeArmée et courait le long d'une ligne entre Vrigne-aux-Bois, Vrigne-Meuse,
Hannogne, Omont, et jusqu'à l'est de Chagny. La limite droite courait le long
d'une ligne entre Williers (au sud de Florenville), Puilly-et-Charbeaux, Villy, Ma-
landry, Inor, et jusqu'à l'ouest de Luzy-St-Martin. La position de résistance du
Corps suivait de la Meuse à Petit-Remilly, puis courait au nord-est de Brévilly
sur les hauteurs entre la Meuse et la Chiers. Elle suivait ensuite une ligne formée
par la réunion de la plaine de la Chiers et les hauteurs entre la Chiers et la Meuse
jusqu'à atteindre Villy.11. À un kilomètre au sud-est de Villy, sur la droite limite
du Corps, les Français avaient placé deux casemates à La Ferté-sur-Chiers ; elles
étaient les fortifications les plus occidentales de la ligne Maginot.

5 : Secteur défensif des Ardennes. 9e Armée.


6 : Secteur fortifié de Montmédy. 2e Armée.
-Xe Corps : Général Pierre-Paul GRANSARD, Busancy. -XVIIIe Corps : Géné-
ral Eugène Rochard (1879-1959) Dun sur Meuse. Remplacé le 21 mai par Gé-
néral Paul André Doyen (1881-1974).
Dans le cadre du secteur fortifié de Montmédy, une ligne de casemates
suivait une ligne circulaire depuis la Ferté et finalement atteignait Thonnelle

128
et Montmédy. La ligne de casemates entre La Ferté et Montmédy n'avait pas été
construite en tant qu'une partie de la construction originale de la ligne Maginot,
elle avait été ajoutée à la fin des années 1930. Bien que généralement plus faibles
et plus petites que les fortifications plus grandes et plus larges commençant à
Montmédy, les casemates entre La Ferté et Montmédy (dans le secteur du
XVIIIe Corps) sont plus grandes et plus fortes que celles dans les secteurs de
Mouzon et de Sedan (dans le secteur du Xe Corps). Un tel contraste évidemment
avait augmenté l'intérêt de la Deuxième Armée et du Xe Corps dans l'améliora-
tion des fortifications du terrain à la gauche de l'armée.
De septembre à mai, le Xe Corps avait deux divisions le long de la position
de résistance, avec la 55e Division dans le secteur de Sedan à l'ouest et la 71e
Division, plus tard, la 3e Division Nord-Africaine, dans le secteur Mouzon à l'est
Au début avril, la 3e Division a remplacé la 71e qui est devenue la réserve
de la Deuxième Armée et a commencé une formation supplémentaire. Le sec-
teur de Sedan avait un front de dix-sept kilomètres, tandis que celui de Mouzon
avait une vingtaine de kilomètres. Les frontières entre les deux divisions cou-
raient le long d'une ligne entre Rubecourt-et-Lamecourt (au nord-ouest de
Douzy), Petit-Remilly (sur la Meuse), et Raucourt-et-Flaba.12.
Le Xe Corps était prêt à envoyer des unités avant de sa position de résis-
tance, mais à l'exception d'un seul bataillon d'infanterie, toutes les unités devant
être envoyées en avant étaient des escadrons de cavalerie. Cela comprenait l'es-
cadron de cavalerie qui était organique au Q. G. du Corps, ainsi que les esca-
drons de cavalerie des divisions d'infanterie. Dans le cas d'une attaque alle-
mande, les escadrons de cavalerie iraient de l'avant avec les autres forces de ca-
valerie de la Seconde Armée.
Sur la rive nord de la Meuse, le Xe Corps avait placé un certain nombre de
Maisons fortifiées le long des voies d'approche menant de la Belgique vers Se-
dan. Huit maisons fortifiées étaient dans le secteur de Sedan et sept dans le sec-
teur de Mouzon ; elles fournissaient une ligne de sécurité en avant de la ligne
principale de résistance et protégeaient contre une attaque-surprise. Avec la fron-
tière belge à seulement dix kilomètres, et parfois moins, les Français voulaient
avoir quelque chose entre la frontière et leur position de résistance principale.
Dans les environs de Sedan, une compagnie de gardes-frontières habitait quatre
maisons fortifiées, une à Bellevue (ce n'est pas le Bellevue du château) près de
la côte 242 au nord-ouest de Saint-Menges, une à la lisière du

129
bois sur la route entre St Μenges et Mouzaive, une à La Hatrelle nord-est de
Fleigneux, et une à Olly au nord-est d'Illy. Après avoir retardé l'attaque ennemie,
les gardes-frontières étaient censés passer à travers les lignes françaises et re-
joindre le commandement d'un des bataillons d'infanterie. Les maisons fortifiées
n'étaient guère plus que des positions renforcées de combat avec un bunker en-
touré de barbelés. Elles n'avaient pas d'armes antichars et en fait elles consti-
tuaient seulement des postes. Après la guerre, l'un des commandants de batail-
lon du 147e Régiment d'Infanterie de Forteresse expliqua que les maisons forti-
fiées étaient placées sur les principaux axes de pénétration, mais qu'elles étaient
''facilement dépassables''. Selon lui, leur principale faiblesse était l'incapacité de
l'artillerie, qui était située sur la rive gauche, de leur fournir un support.13. Néan-
moins, après avoir traversé cette ligne de maisons fortifiées, la cavalerie qui re-
venait de Belgique repassait de son contrôle par la Deuxième Armée à celui par
le Xe Corps.
Derrière les deux divisions sur la position de résistance, le Xe Corps gardait
un régiment d'infanterie en réserve. En mai 1940, le 213e Régiment d'Infanterie
occupait cette fonction. En revenant de Belgique et en passant à travers la posi-
tion de résistance, la cavalerie devint également une partie de la réserve du
Corps. Dans son ouvrage publié après la guerre, le Général Pierre-Paul-Jacques
Grandsard a expliqué que les réserves n'étaient pas aussi importantes qu'elles
auraient dû l'être pour la longueur du front tenu par le Xe Corps.14.
Bien que ses commentaires reflètent sa connaissance de ce qui est arrivé
en mai 1940, il ne semble pas avoir exigé vigoureusement des réserves supplé-
mentaires avant l'attaque allemande. Il comprenait que son Corps faisait partie
d'une économie de l'exploitation de la force, et de toute évidence il savait que
d'autres secteurs bénéficiaient d'une priorité plus élevée pour recevoir le renfort
d'unités supplémentaires. En bref, il était prêt à se battre avec les unités dont il
disposait et il ne pensait pas avoir besoin d'une grande réserve. Il s'attendait tou-
tefois à recevoir de l'aide de la Deuxième Armée.
En avril 1940, le Corps mena un exercice sur l'emploi d'une contre-attaque
dans la région de Sedan. Dans cet exercice, l'attaque était menée par une division
blindée et deux divisions d'infanterie stationnées au sud de Verdun. Selon
Grandsard, le Général Huntziger participa à cet exercice et approuva la manière
dont la contre-attaque avait été menée. La Deuxième Armée et le Xe Corps de-
mandaient aux unités assignées au Xe Corps de retarder ou d'arrêter une attaque,
puis aux unités de la Deuxième Armée de stopper complètement les
130
forces ennemies et de les reconduire en arrière de la Meuse.15.
Le Xe Corps avait donc deux divisions en ligne, un régiment d'infanterie en
réserve, une force légère de reconnaissance à son front en quinze points forts, et
diverses unités de cavalerie censées revenir sous son contrôle après le retour de
la Belgique. Le Xe Corps avait aussi un certain nombre d'unités organiques, y
compris les ingénieurs de combat, les ingénieurs de la construction, des unités
de signal, et d'autres. Son escadron de reconnaissance avait deux de ses quatre
troupes encore montées sur des chevaux, mais selon le Général Grandsard, il
était la ''meilleure'' unité organique du Corps. Il n'avait pas eu la même opinion
favorable envers l'artillerie. Il expliqua :
« Avec les cadres venant des unités coloniales, elle était médiocre. Les of-
ficiers de réserve qui constituaient presque tout le cadre n'avaient pas maintenu
en temps de paix leur connaissance de l'artillerie, les officiers en service actif
n'étaient guère mieux, le cadre des sous-officiers était pauvre, sans la capacité et
sans la volonté de commander. »
Il ajouta que plus de 110 des 280 sous-officiers furent relevés.16. Le bataillon
d'observation aérienne souffrait également de graves lacunes. Avec huit avions
anciens, il n'était pas autorisé à voler au-delà des lignes amies. Le bataillon dis-
posa de ses huit avions en novembre et il ne reçut pas de remplacement avant
avril lorsque le Corps reçut trois autres avions, dont un seul était '' moderne ''.
Dans son évaluation de la bataille, le Général Grandsard s'est plaint du fait que
les éléments organiques du Corps avaient une valeur '' inégale'‘ : ''médiocre'' pour
l'artillerie, ''sans valeur'' pour l'aviation. En général, avec les graves lacunes exis-
tantes chez les cadres ainsi que chez les soldats, la formation était insuffisante
pour entreprendre immédiatement des opérations.17.
Peu de temps après la mobilisation, le Corps commença à insister sur la
conduite de l'entraînement. L'objectif était de consacrer deux tiers du temps
pour construire des fortifications et des obstacles et un tiers à la formation. Idéa-
lement, une unité consacrait toute une journée soit à la formation soit au travail.
En raison des effets du mauvais hiver 1939-1940, et en raison de l'énorme quan-
tité de travail à faire, consacrer une journée entière à la formation devenait
contre-productif, et le quartier général de Corps d'armée bientôt décida qu'une
demi-journée par semaine serait consacrée à l’entrainement.18.
Certains spécialistes, comme ceux des mitrailleuses, des mortiers, etc., au
départ suivirent leur formation à Verdun. Après que cela s'avéra inefficace, le Q.
G. du Corps organisa deux zones de taille régimentaire à l'arrière du Corps
131
pour la formation. Parmi d'autres enseignements étaient inclus le tir au fusil et
le lancer de grenades. Mais le froid de l'hiver interrompit cette formation, et il
fallut attendre le début de mars pour que deux régiments, l'un de la 55e Division
et l'autre de la 71e, pussent entreprendre une session de formation de trois se-
maines dans les nouveaux sites. Quand ils eurent terminé, un troisième régi-
ment, le 213e, se déplaça vers le site de formation. Comme la 71e division était
repassée au contrôle de la Deuxième Armée au début d'avril, elle n'envoya pas
de régiment sur le nouveau site, mais commença sa propre formation à l'arrière
de l'armée. Ainsi, seul un des régiments de la 55e Division qui faisait face à l'at-
taque allemande sur la Meuse le 13 mai avait suivi une formation spéciale.
Les régiments et les divisions du Xe Corps passèrent la majeure partie de la
période d'octobre à avril à améliorer leurs positions. De toute évidence, préoc-
cupé par l'effet du mauvais hiver sur le travail, Grandsard demanda aux ingé-
nieurs du Corps en mars 1940 de déterminer le nombre de jours-personnes de
travail nécessaire à la réalisation des projets en cours dans le secteur du Corps.
La réponse fut un étonnant 90.500 jours-personnes et ne comprenait pas une
grande partie du travail déjà effectué par les divisions.19.
Pendant des mois, le quartier général du Corps d'armée avait exigé des di-
visions qu'elles fournissent des rapports hebdomadaires sur les progrès accom-
plis dans la construction des fortifications. Exiger de tels rapports évidemment
envoyait des messages importants à tous les commandants subordonnés sur les
priorités au sein du Corps. Le Général Grandsard soutint fortement la construc-
tion d'autant de bunkers que possible et, évidemment, ne soutint pas aussi forte-
ment la nécessité d'une formation. La France tragiquement avait, dans une posi-
tion qui s'est avérée être cruciale dans la lutte contre les Allemands, des troupes
qui manquaient désespérément de formation supplémentaire, un Corps qui
axait la plupart de ses énergies et de ses ressources plus sur l'amélioration et la
construction de fortifications que sur l'amélioration des compétences de combat
de ses unités et de ses hommes.
LA 55E DIVISION D'INFANTERIE EN OCTOBRE 1939
En octobre 1939, la 55e Division d'Infanterie occupait une position défen-
sive le long de la Meuse qui comprenait la région de Sedan. Sa mission était la
défense de la position de résistance, longue de dix-sept kilomètres d'un point
près de l'endroit où le canal des Ardennes se jette dans la Meuse à un point près
de la ville de Petit-Remilly. En préparant sa position défensive, elle divisa son
front en trois sous-secteurs : Villers-sur-Bar, qui allait de la limite gauche de la
132
division à la croisée des chemins à proximité du Château de Bellevue ; Frénois,
qui allait de Bellevue à un point à l'est de Pont-Maugis et Angecourt, qui allait
de Pont-Maugis jusqu'à la limite droite de la Division à Petit-Remilly.
Pour défendre la ligne de la rivière, le commandant de la division a laissé
le 147e Régiment d'Infanterie de Forteresse dans la position qu'il occupait lors-
que la France a mobilisé. Le 147e Régiment, qui était organisé pour occuper les
blockhaus et les centres de résistance le long de la Meuse, occupait les positions
défensives tout le long de la façade de la division, avec le 3/147e, 2/147e et 1/147e
correspondant, respectivement aux sous-secteurs de gauche à droite. Chaque ba-
taillon du 147e dépendait du quartier régimentaire qui avait la responsabilité de
son sous-secteur.
Le Lieutenant-Colonel Lafont, qui était commandant du 331e Régiment
d'Infanterie, avait la responsabilité du sous-secteur de Villers-sur-Bar sur la
gauche de la division. Il avait à sa disposition le 3/147e Régiment d'Infanterie de
Forteresse, le 1/331e d'Infanterie, et une compagnie du 11e Bataillon de Mitrail-
leurs. Dans le sous-secteur du Frénois dans le centre de la division, le Lieutenant-
Colonel Pinaud, qui était commandant du 147e Régiment d'Infanterie de Forte-
resse, disposait du 2/331e, du 2/147e, et du 2/295e d'Infanterie. Dans le sous-sec-
teur d'Angecourt sur le droit de la division, le Lieutenant-Colonel Demay, qui
était le commandant de l'infanterie du 295e, avait sous ses ordres le 1/147e, le
3/295e, et deux compagnies du 11e Bataillon de Mitrailleurs. Ainsi, la Division
avait deux Bataillons (plus une compagnie de mitrailleurs) à gauche, trois batail-
lons dans le centre, et deux bataillons (plus deux compagnies de mitrailleurs)
dans le sous-secteur droit.20.
Pour le soutien d'artillerie, le secteur gauche avait deux bataillons en soutien
direct, le centre trois, et le droit deux. La 55e Division disposait aussi dans son
secteur de quatre bataillons, et de deux batteries supplémentaires de l'artillerie
du Xe Corps venues soutenir la division. Avec quatre canons dans chaque batte-
rie ou douze canons dans chaque bataillon, la division avait 140 canons d'artille-
rie dans le secteur au début de mai.21. Puisque l'allocation standard des canons
dans une division d'infanterie était de soixante (trente-six canons de 75mm et
vingt-quatre canons de 155mm), la 55e Division dépassait le double de son allo-
cation normale en artillerie.
Le nombre de canons d'artillerie augmenta après l'entrée des Allemands au
Luxembourg, le 10 mai. Le Q. G. du Corps commanda à trois bataillons d'artil-
lerie supplémentaires le 12 mai de se déplacer dans le secteur de Sedan.
133
Bien qu'un sur ces trois bataillons ne soit jamais arrivé, deux l'ont fait, dont
un particulièrement impressionna le chef des divisions avec son expertise en tir
de précision de tir.22. L'ajout de ces deux bataillons signifiait que la 55e avait 174
tubes d'artillerie disponibles pour son soutien les 13-14 mai.
Aux exceptions d'un bataillon gardé en réserve, d'un autre bataillon destiné
à défendre la Semois en Belgique, et de l'escadron de reconnaissance destiné lui
aussi à aller en Belgique avec la 5e Division Légère de Cavalerie, chaque bataillon
de la division s'apprêta à défendre la position de résistance qui lui avait été assi-
gnée par la Deuxième Armée. Bien que la position de résistance variât sur le
front de la division, sa variation en profondeur allait d’un à quatre kilomètres.
En raison de la courbure de la Meuse à Sedan, les positions les plus profondes
étaient dans les zones de Bellevue et de Torcy où elles l’étaient respectivement,
de 4.0 et 3.5 kilomètres. Les deux positions les moins profondes étaient dans les
zones de Donchery et de Wadelincourt, elles l’étaient respectivement de 1.1 et
2.0 kilomètres.23.
La 55e Division maintint le contrôle d'un seul bataillon de réserve (le 3/331e
d'Infanterie le 10 mai). Le 1er Bataillon du 295e Régiment appartiendrait égale-
ment à la réserve à son retour de Belgique, ainsi que, l’escadron de reconnais-
sance après sa libération par la 5e Division Légère de Cavalerie. Avoir une telle
petite réserve était en accord avec la doctrine française, qui insistait sur la mise
en place des unités dans la position de résistance. Par un processus appelé col-
matage, ou remplissage, la division escomptait pour contrôler une pénétration
amener sa réserve, comme le Corps et les unités de l'armée, en face de l'attaque
des troupes ennemies et peu à peu les ralentir jusqu'à ce qu'elles soient arrêtées.
L'analyse de la division sur sa contre-attaque portait sur trois sites principaux et
directions pour les unités du Corps pour faire reculer une poussée de l'ennemi.
Ces sites étaient à l'est de Wadelincourt, à l'est du Frénois dans une direction
nord-ouest, et entre Donchery et Villers-sur-Bar.24.
Mais le véritable focus de la division ne reposait pas sur les contre-attaques,
mais sur le moyen de tenir le terrain qui lui était confié. En accord avec la doc-
trine française, les ordres d'opérations du Xe Corps décrivaient explicitement la
bonne façon de procéder à une défense :
« Dans toute la profondeur de la position sur la ligne principale [de la ré-
sistance], ainsi que sur la ligne d'arrêt ou entre ces lignes, la défense sera organi-
sée dans des positions circulaires de combat [point d'appui] ou des centres de
résistance, capable de se défendre lorsqu'ils sont isolés, même si
134
contournés par l'infanterie ennemie et les chars. En conséquence, les positions
de combat ou des centres de résistance seront verrouillés avec des obstacles de
terrain, bois, villages, etc. »
25.

En maintenant les centres de résistance, les Français escomptaient briser


ou perturber une attaque ennemie, et finir par y mettre fin par la concentration
des tirs d'artillerie et encore par l'établissement de nouvelles positions défensives.
Selon la doctrine française, les contre-attaques pouvaient faire reculer une péné-
tration de l'ennemi, mais l'arrêt de l'avance de l'ennemi était prioritaire.
En conséquence de cette doctrine, les réserves de la 55e division ne se pré-
paraient pas à venir à l'aide d'un régiment particulier, mais elles étaient placées
dans une position centrale, afin de pouvoir être déplacées rapidement dans une
zone menacée. Une fois déplacées, elles n'avaient pas à attaquer un flanc exposé
de l'ennemi, mais à retarder l'attaque ennemie pour finalement aider à une plus
grande contre-attaque.26.
Dans l'ensemble, la 55e Division, malgré sa panique et l'effondrement le soir
du 13 mai, n'était pas une division exceptionnellement mauvaise. Comme les
dix-huit autres divisions de série B de l'armée française en mai 1940, qui étaient
numérotées de 51 à 71, la 55e Division était constituée principalement des réser-
vistes plus âgés qui avaient accompli leur service militaire jusqu'à vingt ans aupa-
ravant. Bien que certains avaient peut-être déjà servi dans la marine ou dans l'ar-
mée de l'air, l'écrasante majorité l'avait fait dans l'armée de terre.
Après sa mobilisation, la division n'avait pas été désignée ''de bataille''
comme certaines des divisions de série B, qui reçurent en conséquence une un
peu plus grande part de militaires d'active en tant que cadre. Parmi ses officiers
seulement 4 pour cent étaient d'active, y compris le commandant de chaque ré-
giment d'infanterie. Bien qu'il fût petit, ce nombre était supérieur à celui de la
71e Division, qui eut seulement deux de ses principaux commandants venant de
l'armée active et dans laquelle la majorité de ses officiers d'active étaient des Lieu-
tenants fraîchement moulus des écoles militaires.27.
Le 10 mai, la 55e Division avait seulement 80 à 85 pour cent de sa force
prescrite présente pour le service, un nombre important d'hommes étant partis
en permission à cause de la fête de la Pentecôte. Bien que la force prescrite d'une
division d'infanterie fût de 500 officiers et de 16 110 sous-officiers et soldats, la
division le 21 avril comptabilisa l'affectation de 15 053 hommes (93,4 pour cent)
et de 442 officiers (88,4 pour cent). En supposant qu'un 80

135
pour cent des affectés étaient présents au travail le 10 mai, la division n'avait
possiblement qu'aussi peu que 12 429 hommes et 359 officiers disponibles lors-
que l'alerte survint tôt ce matin-là.
Le nombre réel d'hommes présents en service le 13 mai était peut-être un
peu plus grand. Au moment où les Allemands attaquèrent, sans doute beaucoup
d'hommes revinrent de permission, donnant à la division une force le 13 mai
avoisinant celle du 21 avril. Fait important, les forces citées ne comprennent pas
le 147e Régiment d'Infanterie de Forteresse qui avait 71 officiers et 2898 hommes
et 28 officiers et le 11e Bataillon de Mitrailleurs, qui avait 28 officiers et 927
hommes ; ils renforçaient la division le 10 mai.28. Aussi, le général Grandsard, le
commandant du Corps, affirma plus tard, que les pénuries du 55e au sein du
personnel avaient été comblées au début du mois de mai. Ainsi, les chiffres don-
nés précédemment pour le 10 mai peuvent être inférieurs aux forces réelles.29.
Même si les hommes ont peut-être fait défaut dans la formation et la moti-
vation, le 55e disposait presque complètement de sa force en fantassins. L'effectif
autorisé dans un régiment d'infanterie était de 80 officiers et 3 000 sous-officiers
et soldats ; le total des effectifs du 295e du 213e et du 331e régiment d'infanterie
était de 222 officiers (92,5 pour cent) et 8 829 sous-officiers et soldats (98 pour
cent) en service le 21 avril. L'effectif autorisé dans les deux régiments d'artillerie
organiques d'une division d'infanterie était de 120 officiers et 3 750 sous-officiers
et soldats ; la 55e division comptait dans chacun de ses deux régiments d'artillerie
113 officiers (94,1 pour cent) et 3 552 sous-officiers et soldats (94,7 pour cent).30.
Les pénuries majeures de personnel venaient de l'absence d'unités orga-
niques antichars et de pionniers. Néanmoins, le 10 mai, la 55e Division fut ren-
forcée avec l'ajout d'unités antichars et de pionniers, diminuant ainsi considéra-
blement la pénurie. De toute évidence, si la division avait de sérieux problèmes
de personnels, ce n'était pas tant dans le nombre qui lui était affecté.
Dans son livre d'après-guerre sur la bataille, Grandsard, le commandant du
Xe Corps, a émis des critiques acerbes sur les hommes de la 55e division et la 71e
division :
« Tous les officiers, sauf pour les commandants supérieurs, étaient des ré-
servistes [et] ... pas vraiment capables de commander.'' Il ajouta : ''Les sous-offi-
ciers ... avaient été promus dans les réserves sans avoir exercédans l'armée un
grade supérieur à celui de caporal ... Sachant à peine leurs fonctions, ils

136
n'osaient ou voulaient commander. Ils étaient incapables d'imposer leur volonté
sur les hommes qui étaient leurs camarades, parfois leurs patrons, dans la vie
civile. » Il critiqua également les soldats, « Les cas de désobéissance étaient
rares, mais l'ardeur au travail, à la formation, et le désir de combattre étaient
encore plus rares. ». .
31

Malgré ses critiques d'après-guerre, Grandsard n'avait pas exprimé de telles


opinions sévères avant l'attaque allemande. Ses vues d'avant-guerre filtrent à tra-
vers son livre quand il y décrit la construction de fortifications de retranchements
dans le secteur de Sedan. Ensuite, il expliqua qu'il était « impossible d'obtenir
de meilleurs résultats ailleurs que dans la 55e Division d'Infanterie énergique-
ment dirigée par ses commandants, les Généraux Britsch, puis Lafontaine... » . 32

À moins qu'il les ait savamment cachées, ses vues négatives n'affluèrent pas non
plus à la Deuxième Armée avant mai 1940. Les critiques les plus sévères sur les
hommes vinrent, en fait, du Général Huntziger, commandant de la Deuxième
Armée dans un message pointu à ses commandants de division le 1er mars 1940,
mais ils ne concernaient pas la formation ni la volonté de combattre :
« Il ne vous a certainement pas échappé, ni à moi, qu'une partie importante
du personnel sous nos ordres, et notamment de nombreux officiers, même ceux
d'un grade supérieur semble croire que le travail sur l'organisation du terrain ou
dans la préparation des zones arrière constitue une forme inférieure de l'activité
militaire. Ceci est une notion fausse et dangereuse. Le travail physique est une
procédure de combat, de même que le feu et le mouvement dont il aug-
mente... » .
33

La 55e Division consacra beaucoup de temps et d'efforts pour améliorer la


formation de ses unités et de ses hommes. En faisant tourner deux régiments
par session de formation à l'arrière du Corps, une certaine amélioration eut lieu.
De grands progrès sont probablement venus des propres efforts de la division.
En raison de son programme pour faire tourner les unités de la taille de compa-
gnie grâce à des séances de formation à l'arrière de la division, de nombreuses
compagnies reçurent de l'instruction et acquirent des compétences qui, autre-
ment, n'auraient pas été mises à leur disposition. Les évènements de mai, cepen-
dant, démontrèrent que la formation supplémentaire n'avait probablement pas
été suffisante.
Au début de 1940, la perception des attitudes et des capacités de la 55e
Division différait fortement de celles qui ont émergé après la guerre. Par

137
exemple, un rapport de janvier 1940 au quartier général du Corps de la division
expliquait que dès sa mobilisation la division avait souffert de nombreuses la-
cunes qui affectaient sa discipline et son moral. Le rapport notait que le moral
s'était amélioré, mais observait :
« Il est indispensable que les pénuries en canons de 25mm et 37mm soient
réglées aussi vite que possible. »34.
Quelques jours seulement avant que les Allemands eussent franchi la
Meuse, le Général Lafontaine envoya un message urgent à tous les officiers et
sous-officiers de la division. Au lieu de souligner la discipline, l'obéissance, et la
volonté de se battre, il soulignait de nouveau la nécessité pour eux « de diriger
personnellement le travail » sous leur responsabilité et de vérifier des éléments
tels que les communications, les barbelés et les champs de tir.35. Ses commen-
taires indiquaient ses principales préoccupations, comme celles de son Corps
d'armée et de son commandant d'armée. Certaines des faiblesses les plus graves
de la 55e Division apparurent à la chaîne de commandement seulement après
l'attaque allemande.
Les chefs militaires français étaient au courant des graves problèmes de ma-
tériel et souvent mentionnèrent ces problèmes après 1940. Une faiblesse claire
était un nombre insuffisant d'armes antichars. La division avait seulement cin-
quante-six armes antichars modernes pour un front long de dix-sept kilomètres
; cela lui donnait une densité linéaire de 3,3 armes par kilomètres. Cela différait
considérablement de la distribution théorique de 10 armes par kilomètre, ce qui
était la base de la doctrine antichar française. Même si le nombre d'armes anti-
chars était proche de la figure de cinquante-huit, ce qui est la dotation normale
dans une division d'infanterie, la 55e n'avait seulement qu'une compagnie anti-
char pour ses régiments et était donc à court de deux compagnies antichars.
Pourtant, elle avait une batterie antichar divisionnaire avec huit canons de 47mm
et elle avait été renforcée d'une batterie antichar de huit canons de 47mm venant
de la réserve générale de l'armée. Fait plus important encore, elle disposait aussi
des vingt-deux canons de 25mm du 147e d'Infanterie de Forteresse, de trois ca-
nons de 25mm du 11e Bataillon de Mitrailleurs, et trois canons navals de 47mm.
Bien qu'ils ne fussent pas très efficaces, la division avait également neuf canons
du modèle 37mm ancien.36. Ainsi, en dépit de la pénurie de deux compagnies
antichars dans les régiments, la division avait essentiellement le nombre d'armes
antichars modernes autorisées dans le secteur de Sedan.

138
Dans l'analyse finale, la question du nombre d'armes antichars est proba-
blement négligeable, puisque la division s'est effondrée avant qu'un nombre ap-
préciable de chars allemands aient traversé la Meuse. Le succès des Allemands
contre la 55e, en particulier dans la traversée réussie de la Meuse, est venu plus
de l'excellente performance de son infanterie que de ses chars.
Le défaut majeur de la division était l'armement antiaérien. Malheureuse-
ment, cette lacune existait dans toute l'armée française. Dans son Programme de
1938, l'armée croyait pouvoir créer 923 batteries antiaériennes avec un total de
6,739 canons, dont 90 pour cent étaient les canons de 25mm. Mais ce grand
nombre dépassa la capacité de production de l'industrie française, la production
annuelle étant d'environ 300 canons par an, et l'armée décida de donner la prio-
rité à d'autres armes. Bien qu'elle voulût un grand nombre de canons de 75mm,
armes capables de détruire des avions à haute altitude, elle a vite commencé à
accepter à leur place les canons navals de 90mm. 37
En 1939-1940, la région le long des Ardennes avait une faible priorité pour re-
cevoir des armes antiaériennes. La Deuxième Armée avait deux bataillons an-
tiaériens 75mm dans son secteur, dont l'un était près de Sedan. Le 3e Bataillon
du 404e Régiment d'Artillerie antiaérienne, qui avait été placé dans le secteur de
Sedan en novembre, avait le 10 mai sa 9e batterie près de Noyers-Pont-Maugis,
sa 8e batterie près de Raucourt, et sa 7e batterie près de Beaumont. Bien que le
3/404e affirma qu'il avait abattu neuf avions allemands entre le 10 et 15 mai, sa 9e
batterie près de Noyers-Pont-Maugis (qui déménagea à Bulson le 12 mai) n'affi-
cha qu'un seul aéronef ennemi abattu le 13 mai (jour de la plus lourde activité
aérienne de l'ennemi), avant de sortir de la zone à 19 heures 45 quand le batail-
lon reçut le faux rapport que des chars allemands se trouvaient dans le Bois de
la Marfée.38.
D'autres unités de défense antiaérienne fournirent un appui à la périphérie
du secteur de Sedan. La 3e Division Nord-Africaine sur le flanc droit du Corps
d'armée avait une batterie antiaérienne de 25mm qui abattit au moins un avion.
39
La batterie organique à la 1re Division d'Infanterie Coloniale reçut l'ordre de se
déplacer dans le secteur de Sedan peu après le 10 mai, mais la batterie apparem-
ment ne quitta jamais la région de Montmédy.40.
Ainsi, lorsque des vagues d'avions allemands frappèrent le secteur de Se-
dan, le 13 mai, les soldats de la 55e Division n'avaient qu'une seule batterie an-
tiaérienne dans leur voisinage immédiat, et ses résultats furent médiocres. Ils
n'eurent guère plus que leurs fusils personnels et des mitrailleuses pour lutter
139
contre les avions ennemis. La division souffrit également d'un manque de
mines. Apparemment, la Deuxième Armée n'avait pas plus de 16.000 mines
pour toute sa surface. Elle ordonna que 7.000 de ces mines soient données à la
cavalerie pour une utilisation en Belgique et qu'un autre 7.000 soit placé sur la
rive droite (est) de la Meuse. Cela laissa seulement 2.000 mines pour une utili-
sation dans la position de résistance.41.
D'après un inventaire en date du 22 avril 1940, le Q. G. du Xe Corps n'avait
que 1.972 mines antichars. 472 de ces mines furent données à son escadron de
cavalerie et 1.500 aux maisons fortifiées pour leur utilisation sur le côté belge de
la Meuse. Sur une allocation théorique de 5.772 mines, la 55e Division reçut
seulement 422 mines antichars.42. Lorsque cette maigre quantité fut répartie
entre les bataillons, ils ne reçurent pratiquement pas de mines. Pour exemple, le
2/331e d'Infanterie, qui était dans la région de Bellevue, installa un champ de
mines dans son secteur près du Frénois, mais il n'était que de 19 mines.43. Puisque
les tanks de la première Panzerdivision traversèrent pour la plupart cette zone
du 13 au 14 mai, même la plus petite augmentation de quantité aurait pu faire
une différence importante.
Bien que les chefs militaires français aient prévu la délivrance des mines à
la force de cavalerie entrant en Belgique, ils ne payèrent pas beaucoup d'atten-
tion sur la question des mines antichars, en particulier sur l'emploi des mines
antichars dans la zone de combat principal. Malgré de nombreuses analyses des
opérations antichars, ils attribuèrent la plus grande importance aux armes anti-
chars et à l'utilisation d'obstacles naturels (comme les rivières) à l'avant des unités
françaises, plutôt que sur l'utilisation des mines antichars. Aucune pensée ou
presque ne fut apparemment consacrée à l'usage des mines dans la zone de com-
bat principal ni à la pose de mines en face d'une pénétration de l'ennemi. Cette
myopie amena les Français à négliger une arme peu coûteuse qui aurait donné
des résultats importants en mai 1940.44.
Bien que la 55e Division eût de nombreuses lacunes et de nombreux pro-
blèmes, le Général commandant de la division consacra du temps et des res-
sources considérables à la construction d'un grand bunker en béton pour son Q.
G. Ce bunker, qui existe encore au Fond Dagot, avait plusieurs chambres pour
l'état-major et un extérieur attrayant en pierre. Un commandant qui se serait at-
tendu à avoir à se déplacer ou qui se serait vraiment préoccupé de l'état de sa
division n'aurait pas consacré un aussi vaste effort pour construire ce qui ne peut
être décrit comme une résidence luxueuse. Ajoutons à Duffy, qu’Hunziger
140
fit pire que Lafontaine : il abandonna le secteur où son armée se battait pour
sev réfugier dans le secteur de Verdun (voir image précédente) où des dépenses
importantes furent entreprises.
LE 147e RÉGIMENT D'INFANTERIE DE FORTERESSE
Pendant les combats autour de Sedan, peut-être pas une seule autre unité
n'a joué un rôle clé comme les trois bataillons sous le commandement du Lieu-
tenant-Colonel A. Pinaud, commandant le 147e Régiment d'Infanterie de Forte-
resse. Cette unité de taille régimentaire occupait le secteur du Frénois, qui com-
prenait les défenses le long de la rivière Meuse entre la partie orientale de Don-
chery et un point est de Pont-Maugis ; elle reçut le choc de l'attaque du XIXe
Corps de Panzers, impliquant le 1er Régiment d'Infanterie de la 1re Panzerdivision,
le Régiment Grossdeutschland, et la 10e Panzerdivision. Les importants passages
de la Meuse par les Allemands eurent lieu dans sa zone située entre Glaire et
Torcy et à Wadelincourt. En outre, après que les éléments du 147 e furent re-
poussés hors de Bellevue, la 2e Panzerdivision put finalement traverser à Don-
chery, qui était à l'ouest de Bellevue dans la zone d'un autre régiment français.
Parmi les quatre principaux passages faits par le XIXe Corps blindé, trois l'ont
été dans le secteur du 147e, et le quatrième a été rendu possible après qu'il eut
reculé.
Le 147e Régiment d'Infanterie de Forteresse était un régiment de type B
formé entre le 23 et le 27 août 1939, principalement à partir du 3/155e Régiment
d'Infanterie de Forteresse à Sedan. Comme pour la formation d'autres régiments
français, le 3/155e avait été scindé et la plupart de ses hommes avaient été utilisés
pour former trois nouveaux bataillons. La 9e Compagnie fournit le cadre du
3/147e, la 10e Compagnie celui du 2/147e, et la 11e Compagnie celui du
3/147e.45.Le Lieutenant-Colonel Pinaud, un officier de réserve, qui commandait
le 3/155e fut nommé commandant du 147e Régiment.
Lorsqu'il fut formé, le 147e Régiment comprenait quinze officiers, quatre-
vingts sous-officiers et 600 soldats venant du 3/155e. Les réservistes complétèrent
la quasi-totalité de l'effectif (soixante et onze officiers, 2.898 soldats présents pour
le service le 21 avril)46 provenaient principalement des Ardennes et des régions
de l'Aisne et de Paris. Un tiers d'entre eux avait été conscrit initialement de 1918
à 1925, un autre tiers en 1926-1930, et le dernier tiers de 1931 à 1935. Ainsi, la
moyenne d'âge des soldats était de trente et un ans, des Lieutenants trente-trois,
et des Capitaines de quarante-deux. L'âge moyen de la plupart des officiers se-
niors était de cinquante et un ans. 47
141
Selon le Lieutenant-Colonel Pinaud, le commandant du régiment, le niveau
de formation des réservistes n'avait pas été très élevé. Bien que cette affirmation
ait été faite après les évènements sombres des 10-15 mai, Pinaud avait déjà clai-
rement eu des réserves avant le 10 mai à ce sujet : il avait essayé de mettre l'ac-
cent sur l'exécution des feux d'arrêt de protection sur la rive nord de la Meuse et
sur le fleuve lui-même, mais ''ces exercices ne furent jamais accomplis.''La prin-
cipale raison de l'insuffisance de formation fut l'obligation d'effectuer d'autres
tâches. Jusqu'au 1er décembre 1939, la formation normalement occupait deux
jours par semaine et était menée pour chaque compagnie sous la supervision du
commandant du bataillon. Depuis décembre jusqu'au 1er avril 1940, le régiment
a passé une grande partie de son temps à construire des casemates en béton et à
effectuer d'autres tâches telles que la fourniture des gardes ou des corvées. À
compter du premier avril, quelques compagnies subirent quinze jours de forma-
tion à l'arrière de la zone régimentaire. Le 10 mai environ, la moitié du régiment
avait reçu cette formation. Mais selon Pinaud, la formation n'avait fait guère plus
que « constater » l’insuffisance de préparation des soldats.48. Que cet échec fût
de sa faute ou qu'il fut dû à d'autres facteurs n'est pas tout à fait clair, mais le
régiment évidemment, n'a pas été aussi bien formé que cela aurait pu être.
LA POSITION DÉFENSIVE DU 147e RIF
En tant que commandant du 147e Régiment d'Infanterie de Forteresse, le
Lieutenant-Colonel Pinaud était responsable du sous-secteur du Frénois qui
comprenait un front défensif d'environ 8,5 kilomètres le long de la Meuse allant
du carrefour de Bellevue à un point situé à l'est de Pont-Maugis. Deux des trois
bataillons organiques du 147e occupaient d'autres zones le long de la Meuse, ainsi
Pinaud avait un bataillon d’infanterie de forteresse et deux bataillons d'infanterie
réguliers sous son commandement direct : le 2/331e d’Infanterie, le 2/147 d’in-
fanterie de Forteresse et le 2/295e d'Infanterie. Il divisa son sous-secteur en trois
zones (Bellevue, Torcy, et Wadelincourt) et plaça un bataillon dans chaque
zone. De gauche à droite, il avait le 2/331e, le 2/147e, et le 2/295e. Le 2/331e et le
2/147e occupaient la zone connue sous le nom de ''champignon de Glaire''.
Les commandants de chaque bataillon avaient la responsabilité d'un grand
centre de résistance, qui allait de la Meuse à l'arrière du secteur du régi-
mentChaque commandant en outre divisa son sous-secteur en trois petits centre
de résistance. Le 2/331e et le 2/147e, qui étaient les bataillons placés. À gauche

142
143
et au centre, installèrent un centre de résistance le long de la ligne principale de
résistance en bordure du canal de l'Est et de la Meuse ; un se trouvait le long de
la deuxième ligne englobant les casemates sur les hauteurs entre Frénois, l'ouest
de Wadelincourt, et l'ouest de Pont-Maugis ; et un se trouvait le long de la ligne
d'arrêt qui suivait un terrain dominant entre La Boulette, le Bois de la Marfée,
le cimetière militaire français, et Noyers.
En plus de la compagnie de la Meuse, les commandants des 2/331e et le
2/147e placèrent une compagnie le long de la deuxième ligne et un autre le long
de la ligne d'arrêt. La compagnie du 2/331e qui était sur la deuxième ligne occu-
pait les quatre premières casemates le long de la ligne entre Frénois et Wadelin-
court.49.
L'intention était de forcer un attaquant à devoir à percer trois lignes succes-
sives, dont chacune était établie en fonction du terrain et des casemates. Pour
renforcer les défenses le long de la rivière, plusieurs pelotons de compagnies
d'infanterie le long de la deuxième ligne ou de la ligne d'arrêt avaient été déplacés
vers l'avant dans la ligne principale de résistance le long de la rivière.
Le commandant du 2/295e, le bataillon qui était à droite, avait également
divisé sa zone en trois centres de résistance, mais il les avait organisés en trois
lignes successives. Prenant soin de placer ses compagnies afin qu'elles puissent
utiliser le terrain à leur avantage, il plaça une compagnie le long de la ligne prin-
cipale de résistance, mais à son arrière il plaça ses compagnies restantes côte à
côte et les disposa en profondeur. Chaque compagnie arrière occupait la ligne
d'arrêt, ainsi que la deuxième ligne.
Un tel arrangement simplifiait le contrôle des procédures de tir et permet-
tait aux troupes retraitant de la seconde ligne de renforcer leur propre compa-
gnie sur la ligne d'arrêt. Les deux compagnies avaient placé leur ligne d'arrêt le
long du cimetière militaire français et du petit village de Noyers.50.
Lorsque le 13 mai les Allemands franchirent la Meuse, la zone de Bellevue
était sous le contrôle du commandant du 2/331e d'Infanterie, qui disposait de la
7e compagnie du 2/147e d'Infanterie de Forteresse, et des 5e et 7e compagnies du
2/331e d'Infanterie. La zone de Torcy était sous le contrôle du commandant du
2/147e, qui disposait de la 5e compagnie du 2/147e, de la 6e compagnie du 2/295e,
et de la 6e compagnie du 1/331e.
Le commandant du 2/147e disposait aussi d'une quatrième compagnie, qui
combinait infanterie et armes lourdes et était organique à un bataillon de forte-
ressse.
144
.La zone Wadelincourt était sous le contrôle du commandant du 2/295e
d'Infanterie qui disposait de la 6e compagnie du 2/147e d'Infanterie de Forteresse
et des compagnies 5 et 7 du 2/295e.51.
Sur la gauche, avec le 2/331e et à droite avec le 2/295e, la 7e et la 6e compagnie
d'Infanterie de Forteresse du 2/147e occupaient respectivement des positions le
long de la rivière. La 5e compagnie du 2/147e avait également d'abord occupé
une position le long de la rivière sous le contrôle du commandant de la 2/147 e,
mais quand elle partit pour sa formation, elle fut remplacée par la 6e compagnie
du 2/295e. Ainsi, seuls deux des trois compagnies le long de la rivière dans le
sous-secteur de Pinaud étaient des compagnies de forteresse.
Tout au long du sous-secteur de Pinaud, les centres de résistance de la taille
d'une compagnie furent divisés en trois, quatre ou cinq positions de combat
(points d'appui). Par exemple, cinq positions de combat furent créées dans le
centre de résistance de Torcy et occupées par la 6e compagnie du 2/295e. Quatre
positions de combat étaient disposées le long de la Meuse : une était placée à
environ 600 mètres au sud-est du lit du ruisseau de Glaire, qui est à mi-chemin
entre Torcy et Glaire ; une était placée autour de Pont Neuf, le pont au nord de
Sedan ; une était placée autour de Pont de l'Écluse, le pont menant au centre de
Sedan, et une était placée autour de Pont de la Gare, le pont menant à la station
de chemin de fer.
La cinquième position de combat se trouvait à l'arrière des quatre autres
positions et englobait la zone entre la gare et le cimetière dans le coin nord-ouest
de Torcy. 52
De même, le centre de la résistance de Bellevue comprenait quatre posi-
tions de combat, qui étaient occupées par la 7e compagnie du 2/147e. Trois
d'entre elles bordaient la Meuse, l'une autour du Château de Bellevue dont le
champ de tir allait jusqu’à Donchery ; une autour du pont sur le canal de l'Est
menant à Villette ; et qui s'étendait de la ville de Glaire au lit du ruisseau de
Glaire. La quatrième position de combat était à leur arrière et s'étendait du point
où la route D-29 traverse le chemin de fer jusqu'à l'usine Les Forges.53. Appa-
remment, les Français n'avaient presque pas placé de troupes au-delà du canal
de l'Est dans la ''boucle'' de la Meuse.
Malgré la netteté de ces emplacements, un grand tohu-bohu survint - à par-
tir d'avril - dans le placement des compagnies et des pelotons. Puisque la division
voulait offrir une formation spéciale aux bataillons et aux compagnies, elle les fit
tourner pour permettre les séances de formation, mais elle ne les
145
retourna pastoujours à leurs emplacements originaux de résistance. Consé-
quence de cette rotation, même si la 55e Division demeurait dans la région de
Sedan depuis des mois, pour la plupart les unités d'infanterie sous le comman-
dement de Pinaud dans le sous-secteur du Frénois avaient séjourné moins d'un
mois dans la position qu'elles occupaient le 13 mai.
En fait, une seule entreprise - la 7e compagnie du 2/147e d'Infanterie de
Forteresse - était dans la même position à Wadelincourt le 13 mai qu'elle avait
occupé en mars.
Deux des trois bataillons d'infanterie du sous-secteur du Frénois y étaient
pour la première fois et pour la première fois sous le commandement de Pinaud.
Au début d'avril, le 2/295e d'Infanterie remplaça à Wadelincourt le 1/331e
d'Infanterie qui avait été sous le commandement de Pinaud pendant un certain
temps et qui était parti pour la formation. Le 2/331e d'Infanterie prit le contrôle
de la zone de Bellevue au début du mois de mai. Il y remplaçait le 3/213e d'Infan-
terie, qui avait également été sous le commandement de Pinaud et qui partait en
formation.
L'arrivée de ces deux bataillons affecta grandement le bataillon restant, le
2/147e d'Infanterie de Forteresse. Ce bataillon, qui était responsable de la partie
centrale de la zone du régiment, avait seulement deux de ses compagnies orga-
niques (sa compagnie d'armement et l'une de ses compagnies régulières de for-
teresse), car il avait donné les deux autres compagnies de forteresse pour occu-
per les blockhaus dans les aires du bataillon situées à sa gauche et à sa droite. À
son tour, il avait reçu une compagnie du 2/295e et une autre compagnie du
2/331e, laissant ces deux bataillons avec leurs deux compagnies d'infanterie orga-
niques restantes. Le changement des deux autres bataillons du régiment avait
ainsi fourni au 2/147e deux nouvelles compagnies d'infanterie pour son secteur.
Le déplacement de l'infanterie à partir des positions avec lesquelles elle
était extrêmement familière affecta également individuellement les compagnies
de l'infanterie de forteresse. Les positions occupées par deux des trois compa-
gnies de forteresse le 13 mai n'étaient pas les mêmes que celles qu’elles avaient
occupées dans le secteur du régiment au début de mars.
Pour remplacer une compagnie d'infanterie forteresse qui devait recevoir
une formation, le Q.G. de la division forma une compagnie provisoire du 213e
d'Infanterie au début de mars en prenant une compagnie d'infanterie et en la
renforçant avec des mitrailleuses. Cette compagnie ensuite remplaça la 6e Com

146
pagnie du 2/147e d'Infanterie de forteresse le long de la Meuse à Torcy. Lorsque
la 6e compagnie eut terminé sa formation, elle ne revint pas à Torcy, mais rem-
plaça la 5e compagnie du 2/147e à Wadelincourt le 25 avril. La 5e compagnie
commença alors sa formation. La 6e compagnie du 2/295e, avec en plus un pelo-
ton de mitrailleurs, fut déplacée dans le secteur Torcy le 5 mai et occupa le
centre de résistance et de casemates le long de la Meuse. Cette compagnie avait
remplacé la compagnie du 213e d'Infanterie, qui était à Torcy, mais qui était par-
tie le 5 mai en formation.
Quand les Allemands entrèrent au Luxembourg, le 10 mai, la 5e compagnie
du 2/147e ne revint pas dans la ligne principale de la résistance, mais occupa le
centre de résistance de La Prayelle, qui comprenait les hauteurs près de la colline
247. La 6e compagnie du 2/295e resta dans le centre de résistance de Torcy le
long de la Meuse. Ainsi, le 10 mai, deux des trois compagnies de forteresse du
2/147e occupaient de nouvelles positions. Peut-être plus important encore est le
fait qu’une nouvelle compagnie dans la région de Sedan, la 6e compagnie du
2/295e, occupait une position clé entre Glaire et Torcy, alors qu'une compagnie
de forteresse qui avait été formée dans cette position pendant environ six mois
restait à son arrière.54.
En conséquence de tous ces changements, une seule compagnie - la 7e
Compagnie du 2/147e sur les neuf compagnies sous le commandement du Lieu-
tenant-Colonel Pinaud occupait la même position le 10 mai depuis plus de qua-
rante-cinq jours. Les deux autres, le long de la rivière, y avaient pris position,
l'une le 25 avril, et l'autre le 5 mai. La plupart des compagnies sous le comman-
dement de Pinaud étaient en position depuis moins d'un mois. Même si la 55e
Division occupait la rive gauche de la Meuse près de Sedan depuis le 20 octobre
1939, chacune de ses compagnies dans la zone critique sous le commandement
de Pinaud avait relativement disposé de peu de temps pour connaître ses posi-
tions défensives intimement.
Tragiquement pour la France, ces compagnies reçurent la majeure partie
de l'attaque allemande du XIXe Corps de Panzers à travers la Meuse. Ironique-
ment, la 7e compagnie du 2/147e, qui était en position depuis plus longtemps que
les deux autres, fut celle qui se comporta le plus mal.
PROBLÈMES À L'INTÉRIEUR DU 147E RÉGIMENT
Les éléments du bataillon n'étaient pas aussi cohérents qu'ils auraient pu
l’être. Le Capitaine Carribou, qui commandait le 2/147e, a fortement souligné ce
manque de cohésion. Dans son rapport achevé après l'effondrement de la
147
France, il rapportait que le 147e Régiment avait eu une ''totale'' cohésion peu
après avoir été formé. Il expliqua : « le 147e avait un ''esprit'' ; il était prêt. »
La cohésion des hommes du 147e provenait de la familiarité présente entre
eux, en particulier depuis l’entraînement spécial reçu suivant la mobilisation ;
elle provenait aussi de l'excellente instruction reçue en temps de paix par les
hommes du 3/155e, qui avaient fourni le noyau pour la formation du 147e. Bien
que les anciens combattants du 3/155e fournirent une infrastructure précieuse
pour le 147e, la cohésion du régiment fut affaiblie par l'introduction de vieux
réservistes en complétion. Venant de la 55e Division, ces hommes plus âgés
n'étaient apparemment pas aussi bien formés et pouvaient manquer du même
niveau d'état d'esprit que les hommes plus jeunes.
Le Capitaine Crousse, commandant du 3e Bataillon du 147e Régiment oc-
cupant les défenses au sud de Donchery, se plaignit amèrement dans un rapport
écrit après la bataille de l'échange de personnel entre la 55e Division et le 147e
Régiment.: « Toutes les unités du 147e Régiment perdirent par échanges succes-
sifs leurs jeunes soldats... qui étaient versés dans les unités de la 55e Division
d'Infanterie... en échange de soldats plus âgés ... Le travail patient de quatre an-
nées (la formation en temps de paix ...) avait été brutalement anéanti... »
La plupart des soldats du 147e connaissaient leurs responsabilités dans les
moindres détails, mais leurs compétences pour défendre des forteresses ou le tir
des mitrailleuses étaient inutiles dans les unités régulières d'infanterie.55.
En outre, la confiance et les interrelations des unités d'infanterie furent
quelque peu diluées au début du mois de mai par l'ajout d'un autre groupe de
remplacement, qui imposa sa volonté au plus proche des niveaux autorisés.
Dans les unités qui avaient déjà subi l'échange de personnel entre la 55e Division
et le 147e Régiment, une autre vague de soldats fut mutée dans la 55e division. Il
est clair que le Haut Commandement Français était beaucoup plus intéressé par
les nombres qu'il ne l'était dans la cohésion ou les compétences acquises grâce à
une formation spéciale ; le Général Lafontaine admit plus tard que la cohésion
de la Division avait été ''compromise'' par les échanges de personnels.56.
La cohésion du 147e Régiment fut également affaiblie par le mélange avec
des compagnies d'autres bataillons et régiments. Alors que les compagnies reve-
naient de la formation, généralement elles ne retrouvaient pas leur position ou
leur bataillon d'origine. Le 10 mai, le groupe de travail du 2e Bataillon du

148
147e du Capitaine Carribou comprenait deux compagnies du 2/147e, une du
2/295e, et une du 2/331e. Arguant que le mélange des compagnies avait conduit
à « l’incohérence », il critiqua vivement certains des réservistes de la 6e compa-
gnie du 331e, qui avait fui sous le feu allemand avant qu'il puisse faire quoi que
ce soit au sujet de leur panique.
D'autres membres des unités de la forteresse ont sévèrement critiqué cette
tendance à courir chez les unités d'infanterie qui auraient dû fournir les feux de
protection pour les casemates. Carribou conclut : ''Un homme tient ferme parce
qu'il sait que de son côté son voisin va tenir.''57. Le prix payé pour l'attribution de
compagnies à des bataillons sans égard au service antérieur a été la perte de fa-
miliarité entre les soldats et celle de leur confiance mutuelle.
Les Français croyaient évidemment que des fortifications supplémentaires pour-
raient compenser les faiblesses personnelles et matérielles. L'intérêt de la Deu-
xième Armée, du Xe Corps, et des commandants de la 55e Division dans la for-
tification de toute évidence découlait de leur conviction que le béton pouvait
fournir une protection et pouvait renforcer la tenue de l'infanterie. Comme déjà
mentionné, le contraste entre le secteur de Sedan et la ligne Maginot à l'est évi-
demment avait augmenté leur intérêt pour les fortifications. Malheureusement,
les Français délaissèrent la formation et consacrèrent la majeure partie de leur
temps au travail physique afin d'améliorer leurs positions défensives.
Pour le 147e régiment, les fortifications dans le sous-secteur du Frénois
étaient situées pour la plupart le long de la deuxième ligne entre Bellevue et
Wadelincourt, mais quelques casemates étaient situées à proximité des ponts sur
la Meuse, comme celui menant à Villette et les trois traversant la Meuse dans
Sedan. Deux casemates situées à l'ouest de Pont-Neuf étaient les seules fortifica-
tions fortes dans les environs de l'endroit où le 1er Régiment d'Infanterie alle-
mand et le Régiment Grossdeutschland voulaient traverser. En raison de la puis-
sance de feu de ces casemates et de leur situation privilégiée, leurs occupants
infligèrent de nombreuses victimes à l'infanterie du Régiment Grossdeutschland
avant d'être finalement réduits au silence.
Le long de la rivière entre Glaire et Torcy, là où le 1er Régiment d'Infanterie
allemand traversa, il n'y avait que trois petits bunkers, désignés comme ''simples
à construire''. Ces bunkers ''simples '' étaient généralement construits en béton,
mais des poutres avaient apparemment été utilisées pour les trois bunkers entre
Glaire et Torcy, ce qui les rendait plus faibles que les casemates près des ponts
ou sur la deuxième ligne. Un des petits bunkers était sur le bord de
149
la Glaire et deux étaient côte à côte, mais face à des directions opposées ou le lit
du Ruisseau Glaire rejoignait la Meuse. Une fois que les Allemands passèrent
ces bunkers, les prochaines casemates étaient à Les Forges et à proximité du
château de Bellevue. Les Allemands avaient plus loin en avant d'eux la ligne de
blockhaus entre Bellevue et Wadelincourt.
Les Français placèrent soigneusement leurs armes antichars de 25mm et
47mm. Ils ne s'attendaient pas à ce que les Allemands utilisent les tanks pour
traverser la rivière, mais ils s'attendaient à les voir les utiliser pour tenter une
percée des défenses françaises s'ils réussissaient à traverser la Meuse dans la zone
Bellevue-Glaire-Torcy. Par conséquent, les armes antichars pour empêcher une
percée étaient principalement nécessaires le long de la seconde ligne du régi-
ment.58.
Malheureusement, ils placèrent les armes antichars à l'intérieur des case-
mates pour les protéger d'un feu de l'ennemi et ils ne prévirent pas de les en
sortir et de les utiliser ailleurs. Cela signifiait que ces armes ne pouvaient tirer
que dans des zones désignées et ne pouvaient pas être déplacées vers les zones
les plus critiques. Les Français ainsi sacrifièrent la mobilité des armes pour se
protéger. Cette faiblesse s'avéra être beaucoup plus importante que le nombre
relativement faible d'armes disponibles.
Après l'effondrement, le débat sur les causes de la défaite de la France a
souvent abordé le nombre insuffisant de casemates dans la région de Sedan et
leurs protections métalliques incomplètes souvent pour couvrir les orifices de
tir. À certains égards, l'intensité de ce débat suggère que les participants n'avaient
pas appris une leçon importante sur les faiblesses des fortifications dans la guerre
moderne. Néanmoins, la plupart des bunkers qui ont été construits ou étaient
en cours de planification de construction étaient situés le long de la ligne entre
Bellevue et Wadelincourt. Bien que quelques-uns aient été planifiés pour se si-
tuer au bord de la rivière, la principale préoccupation des commandants français
pendant la drôle de guerre avait été la nécessité d'ajouter de la profondeur avec
plus de casemates et de renforcer la deuxième ligne entre Bellevue et Wadelin-
court. Même s'ils auraient préféré augmenter le nombre de casemates le long de
la ligne principale de résistance, ils donnèrent une priorité élevée au renforce-
ment de la deuxième ligne et à la préparation du déplacement de la ligne princi-
pale de résistance du bord de la rivière vers l'arrière. En essayant d'en faire trop,
les Français finirent par en faire trop peu dans ce qui devait être une zone très
critique.
150
LE MANQUE DE COHÉSION ET DE FORMATION
Ainsi, en dépit d'avoir occupé le secteur de Sedan d'octobre à mai, la 55 e
Division a souffert d'un manque de cohésion et de formation. Avec les Généraux
Huntziger et Grandsard plus intéressés par la construction de fortifications qu'à
conduire un entraînement dur et exigeant, la division eut peu ou pas de possibi-
lités de faire les améliorations nécessaires. Par conséquent, en remplaçant le Gé-
néral Britsch comme commandant de la 55e Division le 1er mars, le général La-
fontaine n'a pas apporté d'améliorations substantielles dans la division. Malheu-
reusement pour la France, le manque de cohésion et la formation insuffisante
de la division affectèrent ses performances de combat beaucoup plus que les
bunkers manquants ou incomplets. La comparaison avec les Allemands fait ap-
paraître évident le problème qui existait avec la cohésion et la formation. Après
avoir déjà connu le combat en Pologne et après une longue période de formation
intense, les unités allemandes étaient des modèles de préparation.
L'ironie est que Lafontaine, Grandsard et Huntziger étaient raisonnable-
ment satisfaits avant mai 1940 de la préparation de leurs troupes. La réponse du
Général Huntziger au rapport de Pierre Taittinger notant une faiblesse significa-
tive autour de Sedan se présente comme une déclaration étonnamment claire
de leur satisfaction sur les programmes en cours. Il a écrit : « Je crois que des
mesures urgentes ne sont pas nécessaires pour renforcer le secteur de Sedan
... »59.
Le 13 mai, les forces de Général Guderian allaient démontrer l'absurdité
flagrante de cette déclaration.

151
CHAPITRE 5 : L'attaque allemande traverse la Meuse
La question de savoir comment le XIXe Corps de Panzers traverserait la
Meuse avait concerné Guderian et Von Kleist puisqu'ils avaient reçu de l'échelon
supérieur l'ordre de franchissement. Les deux Généraux différaient sur l'empla-
cement de la traversée ; Von Kleist voulait que la majorité du Corps traverse à
l'ouest du canal des Ardennes, tandis que Guderian préférait le faire à l'est. Le
11 mai, l'ordre d'opération de Von Kleist, commandant du Panzer Group, de-
mandait spécifiquement au XIXe Corps de Panzers pour le 12 mai « de mettre
son effort principal … à l'ouest du canal des Ardennes. ».1.
Le 12 mai, l'ordre d'opération de Von Kleist, le commandant du Panzer
Group, ordonnait à Guderian pour le 13 de faire la ''traversée de la Meuse à
environ 15 heures entre Flize et Sedan,''2 (Flize est situé à douze kilomètres à
l'ouest de Sedan et à cinq kilomètres à l'ouest du canal des Ardennes). Les di-
rectives de Von Kleist concernant le XIXe Corps ne pouvaient être plus claires.
Néanmoins, Guderian se préparait à traverser la Meuse à l'est du canal des Ar-
dennes, et pour cela, avec sa forte volonté, il étirait à la limite la liberté opéra-
tionnelle permise par la philosophie allemande de commandement.
Lors de la préparation de la traversée de la Meuse des deux côtés de Sedan
par le XIXe Corps de Panzers, deux questions importantes apparues affectèrent
de façon spectaculaire la conduite de la traversée de la rivière. La première con-
cernait le moment de l'attaque, la seconde le support aérien approprié. Bien que
Guderian eût ignoré avec succès les ordres de Von Kleist sur le sujet de la tra-
versée, il découvrit bientôt que son commandant ne voulait pas céder sur les
questions importantes de temps et d'appui aérien.
LE PLAN ALLEMAND
Alors que le XIXe Corps de Panzers approchait de Sedan, ses unités étaient
dispersées le long des nombreuses routes qu'il utilisait pour les déplacer vers
l'ouest. Les unités de la 1re Panzerdivision étaient plus proches de Sedan que
celles des deux autres divisions, car elle avait bénéficié du meilleur itinéraire de
marche et elle avait devancé la 2e Panzerdivision à Mouzaive. À l'est, la 10e Pan-
zerdivision avait éprouvé une certaine difficulté à atteindre la Meuse en raison
de la route tortueuse qu'elle suivit à Mortehan.
À l'ouest, quelques-uns des éléments avancés de la 2e Panzerdivision appro-
chaient de la rivière, mais sa majeure partie était encore loin derrière la Semois.
Guderian était particulièrement préoccupé parce qu'une grande partie de l'artil-
lerie du Corps se trouvait loin à l'arrière.
152
Tard dans l'après-midi du 12, un avion Fieseler-Storch atterrit au Q.G. de
Guderian pour le transporter au poste de commandement de Von Kleist. Là,
Von Kleist lui ordonna d'attaquer à 15 heures le 13 pour traverser la Meuse et il
lui souligna ses préoccupations au sujet du fait que le XIXe Corps de Panzers se
préparait à traverser à l'est du canal des Ardennes. De son côté, Guderian mani-
festa de fortes réserves au sujet de la possibilité de faire la traversée le jour sui-
vant, car, disait-il, la 2e Panzerdivision ne pourrait probablement pas arriver sur
la Meuse à temps ; il reconnut cependant les avantages d'une traversée hâtive de
la rivière avant que les Français puissent renforcer leurs défenses. Il souligna
ensuite astucieusement que si son Corps devait transiter d’est en ouest pour tra-
verser la Meuse à l'ouest du canal des Ardennes, il ne serait pas prêt avant le 14.
Piégé dans le temps et l'espace, Von Kleist n'eut pas d'autre choix que d'accepter
le passage à l'est du canal.
Cependant, Ewald Von Kleist donna ensuite un autre ordre qui, dans les
mots Guderian, était ''beaucoup moins agréable.'' Au début de mai, Guderian
avait coordonné avec la Luftwaffe un soutien lors de la traversée de la Meuse.
Lui et le Général Bruno Loerzer du 2e Air Corps s'étaient accordés pour que les
avions de la Luftwaffe fournissent un soutien continu aux forces terrestres lors
de la traversée de la rivière et de l'assaut. Avec cet accord, au lieu de faire une
attaque massive avec des bombardiers pendant une courte période, les avions
allemands devaient maintenir un niveau continu, mais relativement faible d'at-
taques, avec une attention particulière envers l'artillerie ennemie exposée. Cela
obligerait l'ennemi à se mettre à couvert et aurait une incidence sur sa capacité
de feu continu, ainsi que sur sa volonté de combattre.
Au grand dam de Guderian, Von Kleist avait organisé un court, mais massif
bombardement aérien, qui serait coordonné avec l'attaque préparatoire de l'ar-
tillerie allemande. Guderian considéra que tout son plan d'attaque était en ''dan-
ger'', car il ne croyait pas qu'un bombardement massif pouvait affecter sensible-
ment l'artillerie de l'ennemi. Reconnaissant l'importance accrue de l'artillerie al-
lemande pour faire taire ou perturber l'artillerie ennemie, Guderian exigea un
report au 14 mai pour la traversée de la Meuse afin d'être certain que l'artillerie
allemande avait suffisamment de temps pour occuper ses postes désignés et four-
nir le soutien de ses feux de contre-batterie. Malgré les efforts les plus intenses
de Guderian, Von Kleist refusa de changer ses ordres. Si son groupe Panzer
devait traverser la Meuse avec succès, le XLIe et le XIXe Corps devaient attaquer
en même temps et le retard de l'un ou des deux Corps pouvait
153
placer l'ensemble de la campagne en danger. Les mêmes raisons qui avaient
forcé Von Kleist à accepter le nouveau site de franchissement du XIXe Corps
forcèrent Guderian à accepter le changement dans les plans de soutien aérien.
Guderian repartit pour Bouillon évidemment contrarié par l'allure des évène-
ments.3.
Après son retour à son poste de commandement, Guderian décida de mo-
difier et de publier l'ordre qui avait été utilisé dans le jeu de guerre (Wargame),
pour la traversée de la Meuse. Comme il le nota dans ses mémoires, le principal
changement était dans la date de l'attaque. Pour percer les défenses françaises, il
était prévu que le XIXe Corps de Panzers traverserait la Meuse avec ses trois
divisions en même temps : la 2e Panzer dans l'ouest à Donchery, la 1re Panzer
avec l'attaque principale dans le centre de Sedan et la 10e Panzer dans l'est à
Wadelincourt.
Dans l'ouest, la 2e Panzerdivision était censée traverser la Meuse et occuper
la Croix Piot, hauteurs surplombant la Meuse. Au centre, la 1re Panzerdivision
était censée saisir les hauteurs de La Boulette et le Bois de la Marfée. Ensuite,
elle pousserait vers le sud jusqu'à une ligne entre Chéhéry et Chaumont (à deux
kilomètres au nord de Bulson). Pour assurer le succès de l'attaque principale, la
1re Division était renforcée par le Régiment d'Infanterie Grossdeutschland et par
les bataillons d'artillerie lourde des deux divisions sur ses flancs. Dans l'est, la 10e
Panzerdivision était censée traverser la Meuse à Wadelincourt et Bazeilles puis
pousser au sud vers Bulson.
Après avoir traversé avec succès la Meuse et saisi les hauteurs à son sud,
Guderian apparemment avait prévu de pivoter vers l'ouest en direction de Rethel
et de percer les dernières défenses françaises. La tête de pont dans laquelle le
Corps allait se tourner vers l'ouest ne serait pas plus profonde qu'une quinzaine
de kilomètres. Afin de protéger le flanc du Corps, il avait prévu d'utiliser la 10e
Panzerdivision ou le Régiment Grossdeutschland ou les deux, pour occuper les
hauteurs autour de Mont Dieu et Stonne. Parce qu'il ne pouvait pas prédire la
réponse de l'ennemi, cependant, il retarda sa décision sur les détails exacts du
pivot à l'ouest jusqu'après la traversée de la Meuse.
Néanmoins, il est évident qu'il préférait voir pivoter ensemble la 10e Pan-
zerdivision et les deux autres Panzerdivisions du Corps. Si la 10e Panzerdivision
devait rester en arrière le long des collines de Stonne et du Mont-Dieu pour
protéger la tête de pont, et, pire encore, si en plus le Régiment Grossdeutschland
et des unités supplémentaires de la 1re Panzerdivision devaient
154
rester en arrière pour le même motif, la capacité du Corps à se déplacer en
profondeur dans les défenses françaises serait considérablement amoindrie.
Tout dépendait de la rapidité avec laquelle les Allemands pourraient pousser les
unités à travers la Meuse et de la rapidité avec laquelle les Français pourraient
amener des renforts dans la zone de Sedan.
Après que Von Kleist eût forcé le XIXe Corps à attaquer dans l'après-midi
du 13 mai avec des modifications importantes dans les méthodes prévues pour
l'emploi des Forces aériennes, Guderian eut évidemment de sérieux doutes sur
le succès potentiel de la traversée de la rivière. Le journal quotidien du XIXe
Corps de Panzers contient dans une longue analyse la préoccupation de Gude-
rian à propos de la largeur, la profondeur, et le moment de l'attaque. Le journal
notait : ''L'ordre d'opération du Groupe est complètement différent de la con-
ception du Général commandant du XIXe Corps ...'' 4. Presque comme si une
affaire judiciaire était en cours, l'étendue et la nature des commentaires suggé-
raient que Guderian était entièrement disposé à blâmer von Kleist si le passage
de la Meuse échouait.
OPÉRATIONS AÉRIENNES ALLEMANDES SUR SEDAN
Le Groupe de Panzers de von Kleist coordonna les attaques aériennes avec
la traversée de la Meuse par le XIXe Corps et le XLIe Corps, en divisant les zones
de passage projetées en six grandes zones, deux étant au nord de Charleville,
deux entre Flize et le canal des Ardennes, et deux entre le canal et Pont-Maugis.
Dans chaque cas, une partie se trouvait le long de la rivière, tandis qu'une autre
partie était située plus profondément dans les défenses françaises. 5.
Le XIXe Corps de Panzers également divisa sa zone en de grandes aires,
puis encore les subdivisa en petites aires représentant des points de cibles. La
plupart des cibles avaient une superficie d'environ un quart à un demi-kilomètre
carré. Par exemple, les Allemands désignaient la zone dans le ''champignon de
Glaire'' comme zone ''K'' et avaient dessiné des cercles ou des ovales autour de
dix cibles numérotées différemment : la ''boucle'' de la Meuse, Glaire, la route
entre Glaire et Torcy, la partie nord-ouest de Torcy la partie sud-ouest de Torcy,
la zone ouest de la jonction de la voie ferrée et de la route Bellevue-Torcy, Les
Forges, la partie extrême ouest du chemin de fer dans le champignon, la zone
nord-est du carrefour de Bellevue, et la région au nord de la même jonction. La
zone située au sud du champignon était nommée « Zone L » et les cibles en son
sein étaient encerclées et numérotées. D'autres zones furent éga

155
lement marquées de la même manière.6.
L'identification des cibles préétablies facilitait la coordination entre les
Forces terrestres et aériennes. L'utilisation d'objectifs planifiés au cours des jeux
de guerre précédant l'attaque, et la commodité d'avoir à y faire seulement de
légères modifications avaient été pratiquées pour les attaques aériennes du 13
mai 1940 autour de Sedan. Du point de vue Guderian, cependant, une grande
partie du travail dans la coordination des attaques aériennes avec l'opération ter-
restre a été sacrifiée par la décision de von Kleist d'avoir un bombardement
court, plutôt que de longue haleine.7.
Le 13, avant le début de l'attaque pour traverser la Meuse, Guderian atten-
dait anxieusement l'attaque aérienne prévue. Il fut fort surpris quand seulement
quelques bombardiers et bombardiers en piqué (sous la protection de chasseurs)
apparurent sur Sedan et amorcèrent une suite soutenue d'attaques. Il était ravi,
car il était convaincu qu'un bombardement prolongé perturberait l'artillerie fran-
çaise. Plus tard cette nuit-là, il téléphona à Loerzer pour le remercier de l'excel-
lent soutien aérien. Au cours de leur conversation, il apprit que la demande de
Von Kleist pour une attaque massive était arrivée trop tard pour être faisable et,
par conséquent, que Loerzer avait agi selon l'approche convenue précédem-
ment.8. Comme ce fut durant une grande partie de la campagne, la chance était
encore du côté de Guderian.
Environ un millier d'appareils supportèrent le Groupe Von Kleist le 13, la
plupart opérant autour de Sedan. Tandis que des centaines d'avions allemands
tournaient en cercle au-dessus d'eux et lançaient leurs attaques, la 55e Division
française n'avait pratiquement pas de moyens de défense. La Deuxième Armée
ne comptait que deux bataillons de 75mm de défense aérienne pour l'ensemble
du front, mais un seul était placé près de Sedan. En dépit du nombre massif
d'avions ennemis, le 3e Bataillon du 404e Régiment d'Artillerie antiaérienne affi-
cha un seul avion abattu le 13. Une batterie antiaérienne de 25mm de la 1re Di-
vision d'Infanterie Coloniale avait reçu l'ordre de se déplacer dans le secteur de
Sedan peu après le 10 mai, mais apparemment elle n'arriva jamais.9. Ainsi, lors-
que les vagues d'avions allemands frappèrent le secteur de Sedan le 13, la Divi-
sion n'avait guère que ses fusils et ses mitrailleuses pour les combattre. Le journal
quotidien du Xe Corps français a souligné l'importance des attaques aériennes
allemandes. Une de ses constatations était : « L'aviation allemande a joué un
rôle prépondérant, même décisif. Ses attaques incessantes étaient lancées contre
la principale ligne de résistance ... et sur les zones arrière ... Son
156
action était continue et massive. ». Le Lieutenant-Colonel Pinaud, qui com-
10.

mandait le 147e Régiment d'Infanterie de Forteresse de Sedan, décrivant les at-


taques, a écrit :
« Débutant à 5 heures, de nombreux avions ennemis de reconnaissance
aérienne ont survolé le sous-secteur ... Autour de 9 heures 30, l'aviation alle-
mande a commencé à bombarder la position. Le bombardement a été particu-
lièrement lourd sur la ligne principale de résistance, à la gare de Sedan, et à
Torcy, où de nombreux incendies ont débuté ... Après 11 heures, le bombarde-
ment aérien est devenu plus intense et mélangé à des accalmies jusqu'à 17 heures
... L'ensemble de la position, mais surtout la ligne principale de résistance, avait
été recouvert par un épais nuage de fumée. Les attaques avaient été faites par
vagues successives, chacune comprenant environ 40 bombardiers avec des chas-
seurs participant à l'action en tirant avec leurs mitrailleuses. ». . 11

Le Capitaine Carribou, commandant du 2/147e d'Infanterie de Forteresse,


décrivit également dans un rapport les attaques aériennes :
« Le martèlement de la position a commencé autour de 11 heures par en-
viron 40 bombardiers et a continué jusqu'à environ 17 heures sous la forme de
cinq vagues successives, chacune ayant une durée approximative d'une heure.
Les communications téléphoniques qui étaient régulièrement interrompues
après chaque bombardement furent rétablies pendant les accalmies du mieux
que nous pouvions, mais les communications s'avérèrent être de plus en plus
difficiles. Chaque homme aperçu était suivi et mitraillé par les chasseurs ennemis
qui avec défi confirmaient leur maîtrise absolue des airs. Je demandai l'autorisa-
tion d'utiliser la radio. Elle fut refusée. ». . 12

Malgré la longueur et l'intensité des attaques, peu de dommages - à l'excep-


tion des communications – eurent effectivement lieu. Les vrais dommages infli-
gés par l'aviation concernaient la volonté de combattre des défenseurs. Le Capi-
taine Foucault, qui commandait l'infanterie du 2/331e à Bellevue, a noté que l'ef-
fet sur le moral des défenseurs français fut beaucoup plus grand que toute des-
truction physique réelle par les avions.13.
Bien que l'infanterie eût été affectée, l'effet sur l'artillerie française fut parti-
culièrement important. Même si bon nombre des canons n'étaient pas profon-
dément terrés et bien protégés, très peu furent effectivement détruits. Mais leur
tir contre les Allemands massés et exposés sur la rive nord de la Meuse cessa
presque complètement lorsque les équipages cherchèrent à se couvrir contre les
attaques aériennes. En outre, les attaques par leur constance augmentèrent
157
leur nervosité et contribuèrent de manière significative à l'énorme panique per-
turbatrice qui balaya la 55e Division et l'artillerie dans son arrière le soir du 13.
Lorsque l'infanterie allemande attaqua au-delà de la rive de la rivière, l'avia-
tion lui fournit un soutien immédiat et généralement efficace. L'utilisation de
cibles numérotées continua, et des bombardiers en piqué secouèrent les occu-
pants de plusieurs bunkers, permettant aux Allemands de s'en rapprocher et fi-
nalement de les neutraliser. La mitraille et les bombes des avions apportèrent
également une aide importante au 1er Régiment d'Infanterie allemand lorsqu'il
balaya les défenseurs français et courut vers La Boulette. Sans le soutien de l'avia-
tion, l'infanterie allemande n'aurait disposé que de ses armes légères et ses mor-
tiers à utiliser contre les Français retranchés.
Ainsi, en sapant la volonté de combattre des défenseurs français, en pertur-
bant le tir des nombreuses batteries d'artillerie, et en fournissant un soutien im-
médiat, l'aviation allemande apporta une contribution importante à la bataille
terrestre de l'après-midi du 13. Sans un excellent soutien de la Luftwaffe, la mis-
sion XIXe Corps de Panzers aurait été beaucoup plus difficile.
AVEC LA 1RE PANZERDIVISION À GAULIER
Comme l'état-major de la 1re Panzerdivision n'avait pas eu le temps de com-
pléter un plan détaillé pour l'attaque du 13, il ordonna à ses unités subordonnées
de mettre en œuvre le plan qui avait été préparé pour un exercice sur carte à
Coblence, Allemagne, le 21 mars. Comme le plan du Corps, le plan de la divi-
sion n'avait pas été conçu pour être utilisé en temps de guerre, mais il fournit le
concept de base pour repérer et occuper les lieux de rassemblement ainsi que
pour exécuter l'attaque sur la Meuse. Bien que la modification d'un plan existant
réduisît considérablement la quantité d'effort nécessaire pour donner des ordres
précis, les unités subordonnées ne reçurent pas d'ordre avant très tard dans la
nuit. Le 2e Bataillon du 1er Régiment d'Infanterie, par exemple, ne reçut l'ordre
du régiment qu'à 1 heure 30, le 13 mai. 14.
Cela laissait très peu de temps pour effectuer une planification et une pré-
paration de dernière minute, même s'il était supposé être l'un des premiers à
franchir la Meuse. La confusion existait également à propos du moment de
début de l'attaque. Même si Guderian était revenu à son Q.G. vers environ 7
heures le 12 avec l'ordre de commencer l'attaque à 15 heures le jour suivant, les
divisions reçurent un ordre d'avertissement leur disant que l'attaque aurait lieu le
matin du 13. Le plan du Corps avec l'heure correcte pour l'attaque ne fut achevé
qu'à 7 heures 15 le 13.15. Tôt le matin du 13, la 1re Panzerdivision
158
croyait encore qu'elle allait lancer son attaque à 9 heures. Des modifications ul-
térieures modifièrent l'heure d'attaque à 14 heures 15, et plus tard à 15 heures.

La division n'apprit pas avant 7 heures que l'attaque qui avait été programmée
pour 9 heuresétait retardée. Le 2/1er d'Infanterie évidemment n'apprit le change-
ment qu'à la dernière minute. 16
La 1re Panzerdivision utilisa le soir du 12 et la nuit du 12 au 13 pour pousser ses
unités dans leurs zones de zones avancées de rassemblement. Le terrain
159
accidenté le long de la Semois près de Bouillon rendit ce mouvement particuliè-
rement difficile. Au milieu des routes étroites et sinueuses, de longues files de
troupes en marche et de véhicules faisaient lentement chemin vers Sedan. Les
récits des soldats allemands rapportèrent après la bataille l'effet des ''rues obs-
truées'', la vue des bâtiments brûlés et détruits, des cratères de bombes, et des
''cadavres puants des chevaux.''.17. Obtenir une artillerie suffisante à l'avant était
devenu particulièrement difficile et donc important.
Les derniers préparatifs pour l'attaque, en particulier ceux relatifs aux unités
mobiles dans les zones de rassemblement ou de positions d'attaque, étaient dif-
ficiles à réaliser en raison du terrain ouvert sur la rive orientale de la Meuse. De
la haute terre sur la rive ouest de la Meuse, des observateurs français pouvaient
voir jusqu'à six à huit kilomètres en avant de leur front et pouvaient orienter des
concentrations massives de tirs d'artillerie contre des troupes ou des équipe-
ments exposés. Même des armes individuelles ou des canons d'artillerie subirent
des tirs alors qu'ils avaient été négligemment exposés. Les commandants de la
1re Panzerdivision restèrent extrêmement inquiets au sujet de leur capacité à ap-
porter chaque chose en avant à temps pour l'attaque. Bien que leur tâche de-
meurât difficile, le report de l'attaque de 9 à 15 heures servit un peu à diminuer
leurs inquiétudes.
La concentration massive de forces sur la rive orientale de la Meuse créa
de bonnes cibles pour les Français. Dans le 2e Bataillon du 1er Régiment d'Infan-
terie, les 6e et 9e compagnies subirent particulièrement de lourdes pertes dans la
nuit du 12 au 13 mai, même si elles avaient creusé des trous de protection. 18.
Cependant, le lendemain l’efficacité de l’artillerie française diminua de manière
significative. Les massives attaques par les avions allemands contre l'artillerie
française avaient presque complètement réduit au silence ses tirs durant la pé-
riode cruciale durant laquelle les troupes allemandes se déplacèrent vers la
Meuse et la traversèrent. Les Allemands utilisèrent aussi le terrain à leur avantage
en déplaçant habilement leurs troupes de sorte que les plis du terrain puissent
partiellement les dissimuler et couvrir leur avance.
L'essentiel du soutien d'artillerie pour l'attaque de la 1re Panzerdivision pro-
venait du 73e Régiment d'Artillerie et du 2/56e Régiment d'Artillerie qui étaient
organiques à la division. Puisque la 2e et la 10e Panzerdivision avaient chacune
renoncé à un bataillon d'artillerie pour soutenir la division, qui avait la responsa-
bilité de l'attaque principale du Corps d'armée, le 2/45e d'Artillerie et le 1/105e
d'Artillerie migrèrent dans le secteur de la division.
160
Plus tard, après que les Allemands eurent traversé la rivière avec succès,
une petite partie de l'artillerie traversa la Meuse à l'aide de deux radeaux que les
Allemands avaient installés.
Lorsque le pont fut finalement achevé, le reste de l'artillerie traversa plus
facilement et rapidement.
En raison du peu de temps disponible pour la planification, aucun plan
détaillé de feu n’avait été complété. Néanmoins, les Allemands avaient identifié
exactement la direction dans laquelle ils voulaient que les unités d'infanterie pro-
gressent, et ils avaient prévu l'utilisation de feux d'artillerie pour aider l'infanterie
à maintenir leur direction d'attaque.
Dès 13 heures, la plupart des batteries de tir occupaient leurs positions et
étaient prêtes à ouvrir le feu, et de plus quelques artilleurs se préparaient à aller
de l'avant avec l'infanterie. Le commandant de la 6e batterie du 73e Régiment
d'Artillerie, par exemple, se prépara à accompagner le 3/1er d'Infanterie dans sa
traversée de la Meuse et ainsi fournir un soutien particulièrement efficace.19.
LE PREMIER RÉGIMENT D'INFANTERIE TRAVERSE LA MEUSE
Le 1er Régiment d'Infanterie mena l'attaque principale de la 1re Panzerdivi-
sion pour traverser la Meuse. De la traversée de la Meuse le 13 mai à la percée
le 16, le 1er Régiment d'Infanterie manœuvra superbement. Parmi les raisons les
plus importantes de son succès remarquable se trouve le leadership exceptionnel
de son commandant, le Lieutenant-Colonel Hermann Balck. Un vétéran décoré
de la Première Guerre mondiale qui suscitait beaucoup de respect par ceux sous
son commandement, Balck était l'un des meilleurs chefs de guerre de l'Alle-
magne. Encore qu'en 1940 il n'était que Lieutenant-Colonel, il commandait en
1945 l'Armée Groupe C en Europe occidentale. Durant le cours de la guerre, il
fut le promu le plus élevé et le plus rapidement que ce soit comme commandant
de brigade ou de division de la 1re Panzerdivision. Le 13 mai 1940, ce fut une
malchance pour les Français de la 55e Division d'Infanterie et du 147e Régiment
d'Infanterie de Forteresse que d’avoir à faire face à un régiment commandé par
lui.
Le 1er Régiment d'Infanterie, renforcé par la 8e Compagnie du 2/1er Panzers,
la 1re Compagnie du 8e Bataillon lourd antichar, la 660e Batterie de Canons
d'Assaut et la 702e Compagnie d'Infanterie d'Armes lourdes, avait pour mission
d'attaquer pour traverser la Meuse près de Gaulier. À son côté est se trouvait le
Régiment Grossdeutschland. La frontière entre les deux régiments suivait
d'abord le cours d'eau du ruisseau de Glaire, puis courait le long d'une ligne qui
161
allait depuis un point situé à 400 mètres à l'est du Frénois jusqu'à la ferme de St
Quentin, à environ un kilomètre au sud-ouest de Chaumont.20.
Le 1er Régiment prévoyait attaquer pour traverser la Meuse avec deux de
ses bataillons, tandis que le Régiment Grossdeutschland prévoyait le faire avec
un bataillon suivi de ses deux autres bataillons.
Étant donné que le Régiment Grossdeutschland avait un bataillon de sou-
tien de combat organique, le XIXe Corps de Panzers n'avait pas à le renforcer,
mais le 1er Régiment d'Infanterie lui fournit des chars et des canons d'assaut.
Alors que les deux régiments blindés de la division étaient restés dans les zones
de rassemblement près de Corbion, une compagnie de chars (avec des chars
Mark IV armés d'un canon de 75mm) vint accompagner le 1er Régiment comme
il se portait jusqu'à la rivière pour soutenir le passage de l'infanterie. En outre, la
660e Batterie de canons d'assaut, qui avait des canons de 75mm semblables à
celui du Mark IV, soutint également le régiment.
Lorsque le 1er Régiment d'Infanterie franchit la Meuse, le feu précis et puis-
sant des canons de 75 s'avéra être très efficace pour faire taire les bunkers fran-
çais. Le régiment avait aussi des canons de 150mm, montés sur le châssis de
Mark I de la 702e Compagnie d'Infanterie d'Armes Lourdes pour soutenir son
attaque. Bien que le canon de 150mm n’eût pas la précision d'un canon de
75mm, il pouvait fournir de près un appui-feu précis et puissamment dévasta-
teur.
Les unités du génie apportèrent un soutien crucial pour la traversée. Le
Bataillon d'Assauts du 43e Génie contrôla la traversée de la Meuse par le régi-
ment, tandis que le 37e Bataillon blindé du Génie blindé commençait à établir
un ponton flottant pour déplacer des troupes et de l'équipement de l'autre côté
de la rivière. Dans le même temps, le bataillon du 505e Génie commençait les
préparatifs pour la construction d'un pont de seize tonnes.21.
Le 43e Régiment de Pionniers d'Assaut eut une tâche particulièrement dif-
ficile. Le bataillon avait reçu une formation spéciale sur la destruction des bun-
kers ennemis et il joua un rôle clé dans l'attaque contre plusieurs bunkers près
du site de franchissement. Le 37e Régiment de Pionniers a également joué un
rôle clé. Bien qu'il arrivât en retard, le bataillon assura le mouvement des troupes
et de l'équipement à travers la rivière, qui avait environ soixante à soixante-dix
mètres de large au point de passage. Le nombre de bateaux en caoutchouc utili-
sés pour la traversée montre la complexité de leur tâche. Pour traverser la
Meuse, la 1re Panzerdivision fournit quarante-deux grands et
162
soixante-six petits bateaux en caoutchouc et neuf bateaux d'assaut, dont certains
avaient été apportés sur des motos en raison des tirs d'artillerie française. Envi-
ron un tiers des bateaux devait être utilisé par les pionniers, le reste par l’infan-
terie.22.

163
Malgré tous leurs efforts, les Pionniers qui devaient manœuvrer les

164
bateaux en caoutchouc n'arrivèrent pas à temps. Le Lieutenant-Colonel Balck
agrippa le commandant du bataillon de Pionniers du 1er Régiment d'Infanterie
du Régiment Grossdeutschland et lui commanda d'ordonner à ses hommes de
manœuvrer les canots, mais l’officier refusa, disant que ses hommes avaient été
entraînés comme Pionniers d'Assauts, non comme opérateurs de bateaux. Balck
n'eut pas d'autre choix que d'utiliser ses fantassins pour mener les bateaux.23.
Autour de 15 heures le 13, le 1er Régiment d'Infanterie commença l'assaut
à travers la Meuse. Par l'utilisation de tirs directs contre les bunkers à partir de
tanks, de canons antichars, et de canons d'assaut et par l'utilisation des tirs indi-
rects de l'artillerie contre les positions les moins protégées, les Allemands firent
d'abord taire plusieurs emplacements clés. Puis presque exactement à 15 heures,
les 2 bataillons 2 et 3 du 1er Régiment d'Infanterie traversèrent la Meuse à Gaulier,
le 2e bataillon sur la droite (à l'ouest) et le 3e bataillon sur la gauche (à l'est). Le
premier bataillon suivit les deux bataillons de tête.
Malgré plusieurs positions françaises réduites au silence, les pionniers et
fantassins effectuant la traversée essuyèrent des feux des mitrailleuses lourdes.
Quelques obus d'artillerie tombèrent, mais très peu par rapport à la cadence de
tir avant l'attaque aérienne soutenue. Les compagnies 7 et 8 conduisant le 2e Ba-
taillon à travers la rivière perdirent plusieurs hommes. Un grand bateau en caout-
chouc subit des dommages par une grenade. Un autre grand bateau de caout-
chouc de la 8e compagnie fut également gravement endommagé par un feu in-
tense. Quand elle atteignit la rive opposée, l'infanterie hésita un instant sous le
feu intense de l'ennemi, mais le commandant du bataillon avait traversé la Meuse
avec la 7e compagnie, et par ses actions personnelles, il la propulsa en avant.24.
Au cours de cette crise momentanée et d'autres à venir, le courage person-
nel et la proximité des combats des chefs allemands s'avérèrent être l'un des élé-
ments les plus importants dans l'obtention du succès allemand. Le journal de
guerre de la 1re Panzerdivision a décrit ces premiers combats :
« Les premiers obstacles sont surmontés dans une avance rapide et les pre-
miers bunkers encerclés. Malgré cela, la résistance française reprend vie. L'artil-
lerie française se met à tirer sur le point de passage. Les occupants des bunkers
se défendent désespérément contre les fantassins s'approchant. Les canons anti-
chars, les mitrailleuses et les retranchements sont réduits un bunker après
l’autre par l'ardeur au combat de tous et par l'exemple personnel de

165
tous les commandants qui avancent en avant de leurs hommes. Les armes anti-
chars et antiaériennes jouèrent également un rôle considérable dans la réduction
de l'ennemi ; elles neutralisèrent les Français par des actions incessantes, parfois
à bout portant. ». . Bien que leurs yeux restassent fixés sur les hauteurs de La
25

Boulette et le Bois de la Marfée, les principaux éléments allemands glissèrent


vers la droite où ils entrèrent finalement dans la petite zone boisée au nord du
château de Bellevue et y trouvèrent une certaine couverture le long de la pente
de la berge de la rivière. La 7e Compagnie se déplaça directement vers les bois
de Bellevue tandis que la 8e compagnie traversa Glaire et la région sud de Vil-
lette. Le rapport après-action de la 2e compagnie du 1er Bataillon décrit le '' fort
feu français'' qui s'abattit sur l'avancée allemande depuis les positions défensives
françaises.26. Bien que certains obus d'artillerie de l'ennemi explosassent à proxi-
mité, le principal danger provint des tirs d'armes légères, venant en grande partie
des hauteurs de la colline 247 à leur avant gauche.
Plus que tout autre facteur, l'avance rapide du 1er Régiment d'Infanterie per-
mit à la 1re Panzerdivision et au XIXe Corps de Panzers à percer les défenses
françaises. Assisté par des attaques de Stukas contre les positions françaises, le
régiment poussa rapidement vers Bellevue et Frénois. Les fantassins du 1er Régi-
ment d'Infanterie s'avancèrent de manière agressive à travers les petits bois au-
tour de Bellevue et en négligeant parfois le feu français intense venant des hau-
teurs devant eux. Le 1er Régiment progressait plus vite que le Régiment Gross-
deutschland placé à sa gauche (à l'est).
Alors que le Régiment Grossdeutschland continuait à traverser le fleuve et
était encore présent sur ses deux rives, le 1er Régiment d'Infanterie était déjà de-
venu rapidement impliqué dans de violents combats contre plusieurs bunkers
près du château de Bellevue.
À l'ouest du 1er Régiment d'Infanterie avançait le 1er Bataillon Motocycliste.
Dès l'explosion de la dernière bombe aérienne, le Bataillon partit au sud-ouest
de Saint-Menges et amena ses bateaux d'assaut à la Meuse. Se trouvant à un point
sur le bord nord-est de la boucle de la Meuse où une petite île divise le cours
d'eau, les premiers motocyclistes traversèrent rapidement le fleuve à 15 heures,
mais il n'en fallut pas moins près d'une heure pour que l'ensemble de l'unité ait
traversé la rivière paresseuse. La 1re Compagnie du 27e Bataillon Blindé de Pion-
niers l'avait aidé pour cette traversée.
Préférant se défendre le long du canal de l'Est à la base de la boucle, les

166
Français avaient peu ou pas de moyens de défense dans la boucle, mais le
récits allemands suggèrent la présence d'au moins un point fort. Le comman-
dant de la 1re Compagnie (Capitaine Von Bothmer) et plusieurs autres soldats
perdirent la vie dans la traversée. Von Bothmer fut tué par éclats d'obus. L'ab-
sence, ou la présence de seulement quelques fantassins français dans la boucle,
167
fit qu'il y eut peu de tirs d'armes légères, sauf pour ceux provenant des bunkers
autour de Glaire à environ deux kilomètres et demi au sud. Mais en optant pour
le point de passage par l'île, les Allemands avaient choisi un point qui était bien
identifiable sur la carte et qui était probablement ciblé par plusieurs concentra-
tions d'artillerie préétablies. 27
Le bataillon motocycliste parcourut lentement à pied les trois kilomètres
entre Iges et Villette, et enfin, autour de 18 heures, il traversa le canal de l'Est
dans le champignon de Glaire. Au moment où les motards traversèrent le petit
canal, le 1er Régiment d'Infanterie avait déjà effacé presque toute opposition le
long du canal de l'Est et avait migré en bordure du Frénois. La traversée du
canal par le bataillon motocycliste se fit donc essentiellement sans opposition.
En avançant, le 1er Régiment d'Infanterie rencontra les principales défenses fran-
çaises situées autour de Bellevue. Directement derrière Bellevue se trouvait la
ligne principale française de résistance, qui se composait de deux lignes de bun-
kers du Frénois à Wadelincourt. La première ligne était composée de seulement
trois grands bunkers. Près de la rivière, le numéro 103 était situé à environ 200
mètres de la jonction nord et légèrement à l'ouest du canal de la route de Glaire.
À environ 700 mètres à l'est se trouvait le bunker No.104. Le dernier Bun-
ker dans cette ligne, le numéro 105, était à un kilomètre à l'est du 104, mais
n'avait pas encore été achevé et peut ne pas avoir été occupé par les Français.
Une deuxième ligne de bunkers était à l'arrière de ces trois bunkers avancés.
Juste à l'est de la jonction de la route de Bellevue se trouvait le bunker numéro
7 ; 500 mètres plus loin à l'est se trouvait le bunker 7 bis ; et encore un autre 500
mètres à l'est se trouvait le bunker 7 ter. D'autres bunkers occupaient la zone
entre le bunker 7 ter et Wadelincourt. Pour ajouter à la force du secteur, les
Français avaient placé deux bunkers en avant de la première ligne de bunkers et
plus près de la rivière. Le Bunker numéro 43 bis était à Les Forges. Le Bunker
numéro 42 (Les Marlières-sud, Bb96) se trouvait entre les bunkers 43 bis et 104,
à environ 300 mètres au nord du bunker 104 et juste à l'est de la route de Glaire.
29
. Ce bunker fournissait la couverture de son feu au bunker 43 bis. (Bb94)
Ainsi lorsque les soldats du 1er Régiment d'Infanterie progressèrent au-delà
de la berge de la rivière, ils eurent quatre bunkers placés directement sur leur
chemin (numéros 43 bis, 42, 104, et 7, du nord au sud). Après avoir contourné
initialement le bunker 43 bis dans les Forges, les Allemands attaquèrent

168
les bunkers 42 et 104, qui se trouvaient à proximité du château, autour de 17
heures 30 à 17 heures 40. Ce qui est arrivé au premier bunker rencontré (nu-
méro 42) n'est pas clair, mais le bunker semble avoir été abandonné par ses
occupants avec peu ou pas de combat. En continuant à avancer, les Allemands
ont attaqué et rapidement capturé le prochain grand bunker numéro 104, qui
était commandé par le Lieutenant Verron. Témoignage du Lieutenant Camille
Drapier de la 9e Cie du 147e R.I.F. dans une lettre datée du 27 mai 1941 et parue
dans ''Les Blockaus de Donchery'' :
« … D'abord le bloc 104 au nord du carrefour, sur la route de Villette a dû
être pris sans résistance. (Nérisse a dû vous raconter son entrevue avec le triste
Sous-Lieutenant de réserve qui le commandait.) Le fossé antichar qui devait être
battu par ce bloc a servi de cheminement à l'ennemi. » Drapier s'est trompé, car
le Lieutenant Verron a agi sainement vu la disparition des fantassins de couver-
ture ((cf. Doughty plus loin). Ces deux bunkers empêchaient le passage de la
Meuse à l'ouest, du côté de Donchery ainsi que la route de Donchery à Sedan.
Ayant traversé la Meuse près de Glaire, les Allemands capturèrent ce bunker
104 et ses occupants (au corps à corps ?), puis le bloc voisin 103 ouvrant ainsi
Donchery à la 2e Panzerdivision.

Alors que le bunker numéro 104 était tombé relativement facilement, le bunker
A80 continua le combat. Ce bunker, étant à environ 700 mètres à l'est du bunker
104, n'a pas bloqué l'avance du 1er Régiment d'Infanterie, bien que ses occupants
continuassent à tirer sur le flanc du Régiment. Après avoir tiré environ
169
10.000 obus et souffert plus de 50 pour cent de tués, le bunker 103 ne succomba
qu'autour de 17 heures, selon les Allemands, ou après 18 heures 45 selon les
Français.30.

Ci-dessus Casemate 104 de Bellevue A80 du lieutenant Verron.


Ci-dessous Le Blockhaus de Vaux-Dessus (Bunker A79 ou bloc 103)

170
Défendu par des éléments du 99e Régiment d'Artillerie de Forteresse Hip-
pomobile. Le canon de 75mm du blockhaus était amovible et le seul bouclier
était celui du canon.
Un premier tir de l'artillerie allemande fait 6 morts, dont le lieutenant Non-
nat (sa mère avait été directrice de l'école normale d'institutrices de Charleville).
Une deuxième équipe place une deuxième pièce et continue de tirer (témoi-
gnage des frères Fretz).
Le bloc se rend après l'encerclement par l'équipe de Korthals. À 17 heures
le Schutz Regimentt 1 avait rejoint les éléments du GD.
Sans ordres, le 3e Bataillon de l'Oberlieutenant Korthals attaque sur l'axe
Sedan Donchery et se déplace dans la zone d'attaque de la 2eePzd. Korthals dé-
cide alors de prendre à revers les bunkers français afin de faciliter les troupes de
la 2e Panzer qui cherchent à traverser à Donchery.
Le 1er Régiment d'Infanterie ayant atteint la route Bellevue-Torcy vers
17heure 30, le bunker A80 est probablement tombé vers 19 heures. Extrait de
la lettre du Lieutenant Drapier, 27 mai 1941 : « ... Vers 16 heures… Je téléphone
pendant une heure en vain pour avoir de l'artillerie… Je vois les chars allemands
s'embusquer autour et dans Donchery. Notre casemate de 75 (Vaux-Dessus) tira
50 obus à toute volée. Les chars ripostèrent, tirèrent d'abord trop court, mais un
gros char réussit au 4e coup à placer un obus au but. Le Sous-Lieutenant de la
casemate fut tué. Le tir est néanmoins repris, mais cette fois 10 chars au moins
s'en prennent à la casemate : c'est fini. »
Le Bloc du Paquis des Cailles A 77
L’Adjudant-Chef Le Magher, chef de section de la 10e Cie du III/147e R.I.F.
tient le 13 mai le bloc Paquis des Cailles. L’ouvrage est important, 2 canons de
25, 2 mitrailleuses ; malheureusement, il n’y a ni créneaux, ni portes, ni aména-
gements intérieurs. La garnison est aussi réduite que possible. Vers le matin 6
heures, les bombardiers allemands s’acharnent sur ce point de résistance. Vers
heures, dès les premières minutes de l’attaque, un obus traverse le créneau fron-
tal, tue un homme, en blesse un deuxième qui mourra peu après. À la tombée
de la nuit, l’ennemi s’approche tout près du bloc et l’encercle. Tous les autres
éléments du quartier se sont repliés. Il ne reste plus que ce noyau de résistance.
Il tiendra encore. À 23 heures, l’Adjudant-Chef envoie un agent de liaison au
Colonel avec un billet. Il met son chef au courant de la situation, de son isole-
ment, et demande des renforts. Pas de mot de plainte, pas une pensée de repli.
Le renfort ne vient pas. Le 14 mai en matinée, il tenait
171
toujours seul sur la Meuse.

Ci-dessuss le Bloc du Paquis des Cailles vu en allant vers Donchery et Sedan


172
Ci-dessus le Bloc du Paquis des Cailles vu en allant vers Donchery et Sedan
À la tombée de la nuit, l’ennemi s’approche tout près du bloc et l’encercle.
Tous les autres éléments du quartier se sont repliés. Il ne reste plus que ce noyau
de résistance. Il tiendra encore. À 23 heures, l’Adjudant-Chef envoie un agent
de liaison au Colonel avec un billet. Il met son chef au courant de la situation,
de son isolement, et demande des renforts. Pas de mot de plainte, pas une pen-
sée de repli. Le renfort ne vient pas. Le 14 mai en matinée, il tenait toujours seul
sur la Meuse.
Dès 18 heures 15, des éléments du 1er Régiment d'Infanterie poussaient au-
delà de Bellevue et utilisaient des lance-flammes pour attaquer par l'arrière les
premiers bunkers à l'ouest de la route menant au sud de Bellevue. En substance,
en allant au sud de Bellevue, certains continuèrent droit vers l'avant tandis que
les autres tournèrent à droite (ouest). L'attaque n'arrêta pas même si des bunkers
isolés autour de Bellevue et dans le champignon de Glaire continuaient de com-
battre et même si le Régiment Grossdeutschland n'avait avancé que de quelques
centaines de mètres après avoir traversé la Meuse. Les détails sur l'attaque en
profondeur dans les positions françaises sont fournis ci-après, mais le mouve-
ment par le 1er Régiment d’Infanterie au-delà de Bellevue a été le début de la
percée importante à Frénois. Ajoutant à l'importance de l'avance de ce régiment,
à ce moment-là la 2e Panzerdivision n'avait pas réussi à traverser à Donchery et
la 10e Panzerdivision avait fait traverser la Meuse à seulement une poignée de
soldats près de Wadelincourt.
AVEC LE RÉGIMENT GROSSDEUTSCHLAND
À l'est du 1er Régiment d'Infanterie se trouvait le Régiment Gross-
deutschland, qui avait atteint à peine à temps le point de passage. À 16 heures,
le 12 mai, le régiment était monté dans des camions allant vers Sedan à partir
d'une zone d'assemblage près d’Orgeo, à environ cinq kilomètres au sud-est de
Bertrix, Belgique. La distance était de vingt-cinq kilomètres en ligne droite, mais
beaucoup plus par la très tortueuse et vallonnée route forestière de la région
autour de la Semois.
Au milieu de la nuit du 12 au 13 mai, le régiment n'avait pas encore atteint
la Semois et était arrêté pour un peu de repos. Autour de 2 heures le 13 mai, les
bataillons avaient commencé à prendre la direction de Bouillon. Ce départ très
matinal n'avait pas été prévu, et la plupart des soldats eurent moins d'une heure
de sommeil pour toute la nuit. 31
Après avoir traversé Bouillon, le régiment passa par Corbion, le bois de
173
Sedan et le bois d'Illy. Il y mit pied à terre et y occupa sa ligne d'assemblage. À
13 heures, le bataillon partit pour la Meuse. Marchant rapidement à travers les
dix kilomètres entre leurs zones de rassemblement et leur point de franchisse-
ment de la Meuse atteint en deux heures, ils avaient traversé Fleigneux, Saint-
Menges et Floing. Ils portaient sur leur dos leurs mitrailleuses lourdes, des mor-
tiers et des munitions et ils étaient sans doute épuisés par l'effort, d'autant plus
qu'ils avaient eu si peu de sommeil et avaient voyagé pendant les trois jours et
demi précédents.
Comme le Régiment Grossdeutschland marchait vers la Meuse, la colonne
s'arrêta pour une courte période dans Floing, provoquant un engorgement de
troupes dans les rues étroites du village. Heureusement pour les Allemands, l'ar-
tillerie française tira très peu pendant la période la plus intense de l'attaque aé-
rienne contre eux. Bien que les bouchons causassent de dangereux attroupe-
ments, peu d'obus tombèrent parmi les groupes de fantassins. Certains soldats
allemands remarquèrent le silence des canons français et se demandèrent si l'ab-
sence de feu français venait du fait qu'ils avaient été frappés fortement par l'avia-
tion allemande ou s'ils attendaient et se cachaient jusqu'à ce que le meilleur mo-
ment vienne de livrer un feu mortel. 32 Les évènements subséquents démontrè-
rent les effets importants des bombardements aériens.
Lorsque le Régiment Grossdeutschland atteignit la Meuse, il tenta de la tra-
verser avec son 2e Bataillon suivi des autres bataillons.33. Le point de passage du
régiment était situé entre le lit du ruisseau de Glaire et le coude de la Meuse à
environ 400 mètres au sud-est de Glaire. Le commandant du 2e Bataillon, le
Major Föst, vétéran de 14-18, avait été tué par les Français à Étalle en Belgique
et le Major Alfred Greim maintenant le remplaçait.
Les bateaux d'assaut pour le régiment n'arrivèrent qu'au dernier moment
possible. Conduisant une moto, un sergent du 367e bataillon du génie était censé
rencontrer les camions transportant les canots pneumatiques à 14 heures 15 à
un point le long de la frontière française. Parce que la route était très encombrée,
seule une partie des matériaux de passage de rivière était arrivée. À 14 heures
35, avec seulement cinq camions arrivés, le sergent partit vers la Meuse avec les
bateaux indispensables. Parce que l'artillerie française bombardait continuelle-
ment le long de la route, il demanda aux pilotes d'aller aussi vite que possible.
Heureusement, aucun d'entre eux ne fut touché, et donc suffisamment de ba-
teaux furent disponibles.34.
Au point de passage pour le 2e bataillon, les pionniers amenèrent les
174
bateaux près de la rive droite de la rivière et tentèrent de les mettre à l'eau, mais
le feu français les arrêta. La 15e Compagnie d’Armes Lourdes apporta son sup-
port avec un canon de 150 mm, mais ses tirs ne réduisirent pas au silence les
blockhaus français.35.
Protégés par les immeubles et les murs de pierre dans Sedan, les Allemands
rapprochèrent le canon d’assaut, mais ses petits obus n’arrivaient pas à pénétrer
la muraille de béton et de fer des bunkers. Un temps précieux fut perdu jusqu’à
ce qu’un canon de 88 mm fût avancé pour tirer directement dans les embrasures
des deux bunkers situés près du pont connu sous le nom de Pont Neuf situé
juste à l’est du point de passage du Régiment. Ce puissant canon à tirs de haute
vélocité avait déjà obtenu la réputation d’être une superbe arme antichar, mais il
apporta sa plus grande contribution dans les premières phases de la bataille en
tant que destructeur des bunkers français. Avec ses tirs hautement précis, il put
placer ses boulets directement dans les embrasures des bunkers.
Après plusieurs coups directs du canon de 88 mm, les pionniers essayèrent
encore de descendre les bateaux d’assaut dans la rivière, mais là encore les Fran-
çais les arrêtèrent. Un jeune Lieutenant allemand et deux ingénieurs tentèrent
d'avancer malgré le feu de l'ennemi et payèrent leur courage par la perte de leurs
vies. Le lourd canon de 88mm ouvrit le feu à nouveau, et sous sa protection, la
7e compagnie du 2e Bataillon finalement put traverser en bateaux d'assaut. Un
peloton de la 6e compagnie avec son chef de peloton en tête traversa avec la 7e
compagnie et fut immédiatement suivi par un autre peloton et une section de
mitrailleuse de la 6e Compagnie. Bientôt, les Allemands avaient des éléments de
deux compagnies du 2e Bataillon sur la rive ouest.36. Après qu’elle eut finalement
deux pelotons ayant traversé la rivière, la 6e Compagnie se déplaça vers l’est (à
gauche) à la rencontre des positions françaises. Malgré la présence de quelques
Allemands sur la rive sud, les défenseurs français déterminés dans les deux bun-
kers près de Pont Neuf (305 et 211) s’employèrent à empêcher d’autres Alle-
mands de dépasser.
Même si les deux compagnies du 2e bataillon avaient travaillé dur pour at-
taquer les défenses de l’ennemi et percer ses positions, elles ne progressèrent
pas initialement aussi rapidement que les soldats du 1er Régiment d'Infanterie à
leur droite (ouest). Puisque leur objectif était la colline 247, à environ trois kilo-
mètres plus au sud, ils tentèrent de contourner Torcy sans se laisser entraîner
dans des combats de maison à maison à la périphérie, mais un feu nourri

175
sur leurs flancs et depuis la colline 247 à leur front retarda leur avance. Ils se
déplacèrent droit devant dans quelques petits vergers et les faubourgs de Torcy,
qui leur fournirent un certain camouflage et donc une protection contre le feu
nourri des Français. En raison des difficultés rencontrées dans la traversée de la
rivière et le retard dans l'avancement rapide, ils demeuraient à une distance si-
gnificative derrière les éléments principaux du 1er Régiment d’Infanterie. Ils
avaient aussi moins de renforts et de supports les suivants.
Les éléments du 3e Bataillon du Régiment Gross Grossdeutschland finale-
ment franchirent la Meuse derrière le 2e Bataillon, mais seulement une partie du
bataillon réussit à traverser la rivière. Le commandant du bataillon, le Lieute-
nant-Colonel Garski, resta d'abord sur la rive orientale de la rivière, occupé à
trier et presser ses hommes. La 11e Compagnie commandée par le Capitaine
Krüger fut la première à traverser la Meuse. Lui et ses officiers furent les pre-
miers du 3e Bataillon à traverser et une partie de sa compagnie suivit. Sans at-
tendre les autres compagnies, lui et ses hommes se déplacèrent à leur gauche
(est) autour des faubourgs de Torcy et ils attaquèrent par l'arrière les positions
françaises dans la ville. Quand ils atteignirent la route de Torcy-Bellevue, un
messager du commandant du bataillon leur dit de rester sur place jusqu'à ce
qu'un Stuka ait attaqué le bunker leur faisant face. 37
Au moment où Garski s'efforçait de traverser la rivière, Krüger et
seshommes avaient déjà pris position en bordure de Torcy. Faire traverser le
reste du bataillon, cependant, était extrêmement difficile en raison des tirs con-
tinus d'une mitrailleuse et de tireurs embusqués sur le point de passage. Le ba-
taillon restait aussi impliqué dans des combats rapprochés de maison en maison
à la périphérie de Torcy. La moitié du bataillon seulement avait traversé la
Meuse en l'après-midi ; les deux dernières compagnies le firent à la nuit tombée.
Malgré sa volonté de progresser rapidement, le Régiment Gross-
deutschland n'avait traversé la rivière qu'après le 1er Régiment d'Infanterie et avec
moins de la moitié de son infanterie et il avançait lentement. La résistance con-
tinue de quelques défenseurs français à Torcy retardait aussi son avance.
Pourtant, les 6e et 7e compagnies du 2e Bataillon ne tardèrent pas à avancer
très rapidement. Après avoir traversé la Meuse, les 6e et 7e compagnies du 2e Ba-
taillon devinrent momentanément empêtrées dans des combats à la périphérie
de Torcy, mais elles atteignirent bientôt la ligne de chemin de fer Sedan-Mé-
zières et la route Bellevue-Torcy. Une brève communication permit aux

176
deux commandants de compagnie de coordonner leurs actions. Avec la 6e com-
pagnie du Lieutenant de Courbière à gauche (est, côté Sedan) et la 7e compagnie
à droite (à l'ouest, du côté de Donchery), les commandants convinrent que la 7e
compagnie concentrerait son feu sur les bunkers à leur front tandis que la 6e
compagnie attaquerait.
(Ci-dessous emplacement du bloc 211 près du Pont Neuf de Torcy.) ou

Bb 102-A ou B45 Faubourg de Cassine. Et du bloc 305 ou Bb 1O2-A bis ou


PN.
Bien que les deux compagnies finalement se déplaçassent légèrement à l'ex-
térieur et à l'ouest de la zone d'attaque du Régiment Grossdeutschland, elles
étaient sur le point de lancer une attaque extrêmement importante. Leur dépla-
cement en dehors des limites du régiment était clairement dans la tradition de
l'auftragstaktik allemande ou tactique axée sur la mission, et dans ce cas elle a
beaucoup favorisé la pénétration dans les défenses françaises. Selon ce concept,
un commandant pourrait agir selon les circonstances du moment et peut-être
même ignorer une directive ou une mesure de contrôle telle qu'une frontière si
ses actions contribuaient à l'accomplissement de la mission de l'unité.
Le Lieutenant de Courbière, le commandant de la 6e Compagnie a décrit la si-
tuation face à sa compagnie. :

177
''Une reconnaissance rapide du terrain révéla l'emplacement d'un grand bunker
avec six ports de tir à 200 mètres de la route au bord d'un verger, offrant

178
de bonnes possibilités pour une approche, et un autre, un peu plus petit, à 250
mètres et demi derrière le premier.''.38.
Le grand bunker étant le plus proche, son premier peloton l'attaqua dans
le verger qui le borde tandis que le second peloton se déplaça sur son flanc est
et fit son chemin vers l'avant d'un bouquet d'arbres.

(
Ci-dessus site du bloc Bb92-B de Glaire, appelé aussi B44 0u 305 (disparu).
Lorsque le G.D.R. essaya le passage en force de la Meuse, il en fut empêché
par le feu du bunker 211 (Bloc faubourg de Cassine ou Bb102-A ou Bloc B45)
et d'une position de mitrailleuse. Amenant un canon de 88mm antichars, il ré-
duisit les bunkers au silence et traversa la Meuse à 16 heures et, à 20 heures le
G.D.R. attaquait les collines au sud-est de Sedan.)
En raison de l'excellent emplacement du bunker, les hommes allant vers
l'avant eurent beaucoup de difficulté, mais après un court combat, un sergent et
deux hommes atteignirent le bunker. En utilisant des grenades à main, ils sorti-
rent rapidement les occupants du blockhaus 104.
Comme ils émergeaient, leurs mains levées, plusieurs des soldats français
dirent, ''Tirez !'' Surpris, l'un des officiers demanda aux prisonniers pourquoi ils
disaient cela. Le soldat répondit qu'il leur avait été dit que les Allemands tuaient
tous les prisonniers capturés dans un bunker.39. En dépit de l'importance du bun-
ker et de leur peur d'être tués s'ils étaient faits prisonniers, les hommes à l'inté-
rieur n'avaient pas offert une résistance extrêmement forte. Néanmoins,
179
le bunker ne tomba pas avant environ 18 heures.40.
La 6e Compagnie du 2e Bataillon avait capturé un bunker extrêmement im-
portant, qui était juste à l'ouest du centre de résistance de La Prayelle, et qui avait
continué à tirer dans le flanc du 1er Régiment d'Infanterie. Bien qu'ils aient élargi
la fissure dans la ligne de bunkers entre Bellevue et Wadelincourt en capturant
le bunker 104, les fantassins allemands des 6e et 7e compagnies du Régiment
Grossdeutschland n'eurent pas de chance de pouvoir se reposer.
D'intenses tirs de mitrailleuses venant des environs du parc et du château
en Frénois commencèrent à pleuvoir sur leur position. Un canon de petit calibre
tirait également, mais les Allemands n'arrivaient pas à identifier son emplace-
ment.
Poussant de l'avant leur attaque, ils capturèrent rapidement le deuxième
bunker (numéro 7bis), qui se trouvait derrière le grand bunker. Alors que le
bunker 104 se trouvait presque sur la limite entre les deux régiments, le bunker
7bis était directement à l'extérieur du secteur du Régiment Grossdeutschland.
Comme les Allemands subissaient encore le feu du canon non identifié, ils
essayèrent de le localiser. Ils remarquèrent une grange à mi-hauteur de la pente,
qui avait une base grise suspecte.
En regardant plus attentivement, ils identifièrent une petite embrasure à
travers lequel un canon tirait. Les Allemands attaquèrent rapidement, même s'ils
traversaient la frontière entre les deux régiments. Ils utilisèrent une section de
mitrailleuse pour supprimer le feu de l'ennemi sur leur flanc est et quelques ins-
tants plus tard capturé le bunker (probablement le numéro 7 ter). Une grande
partie de leur plaisir fut de découvrir une vingtaine de bouteilles d'eau de bouche
dans le bunker. 41
Comme il était très tard dans l'après-midi, la 6e compagnie choisit de se
reposer pendant quelques minutes. Dans une journée exceptionnellement
chaude pour mai, les soldats avaient été sous un feu intense et avaient attaqué
pendant environ trois heures. Durant cette pause, le 2e Bataillon établit le contact
avec le 1er Régiment d'Infanterie à sa droite (ouest). Mais vite, ils se déplacèrent
à nouveau vers l'avant et retournèrent dans leur propre secteur. Leur objectif
était le sommet de la colline 247, qui comprenait le centre de résistance de La
Prayelle. Ils ne voulaient pas donner aux Français la chance de pouvoir se repo-
ser ou se regrouper ; ils devaient aller de l'avant et tirer parti du vacillement des
défenses. Tout en se déplaçant jusqu'à la montée finale de la colline 247 et en
passant par des enchevêtrements de fils et de cratères de bombes
180
profonds, ils reçurent le feu venant d'une position sur une pente arrière. Atta-
quant en petits groupes sous le feu protecteur des mortiers, les Allemands avan-
cèrent tirant des coups de pistolets et de fusils mitrailleurs et en lançant des gre-
nades. En combat rapproché, d'homme à homme, ils vainquirent finalement les
derniers défenseurs français. 42.
La colline 247 fut prise vers 19 heures. Le deuxième bataillon avait accom-
pli sa mission.
En raison des habiletés de combat et du courage de la 6e compagnie, les
Allemands avaient élargi la fissure dans les lignes défensives françaises. Dans une
plus grande surface d'un kilomètre carré, le 1er Régiment d'Infanterie avait cap-
turé les bunkers à Bellevue tandis que le Régiment Grossdeutschland capturait
les trois bunkers et positions au nord-ouest de la colline 247 à partir de laquelle
le feu français pouvait être dirigé sur la route entre Claire, Bellevue, et des points
au sud. Bien que les Français poursuivissent les combats, cela brisa le dos de
leurs principales défenses dans la région du Frénois.
Malgré ce succès, les défenseurs français ont continué de résister dans le
Bois de la Marfée derrière la colline 247. Le reste du Régiment Gross-
deutschland n'a pas franchi la Meuse et le 3e Bataillon n'a pas atteint la colline
247 plus tard ce soir-là. Le 3e Bataillon a finalement réussi à amener ses deux
dernières compagnies à traverser le fleuve et il utilisa l'obscurité pour fournir une
couverture contre des tirs d'armes continus de quelques soldats français.
Comme cela sera expliqué, la 10e Panzerdivision peut avoir contribué à la
capture de la colline 247. Bien que les détails exacts n'en soient pas clairs. Les
éléments de cette division se sont peut-être déplacés vers le haut depuis la région
de Wadelincourt et ont attaqué la colline du flanc. Néanmoins, la compagnie du
Lieutenant de Courbière apparemment a fait la plus grande contribution en cap-
turant avec succès les trois bunkers sur son versant nord-ouest.
CONSTRUCTIONS DE PONTS SUR LA MEUSE
À 19 heures 30, les Allemands avaient fait franchir la plupart des éléments
de cinq bataillons d'infanterie et un bataillon de motocyclistes en utilisant des
bateaux. À l'arrière de ces fantassins, les efforts étaient intenses pour dépêcher
des troupes et des équipements supplémentaires à travers la rivière. Peu de
temps après que le 1er Régiment d'Infanterie eut d'abord traversé la Meuse, la 2e
compagnie du 505e bataillon commença à décharger des matériaux de pontage
sur le site désigné de passage à environ 200 mètres à l'ouest de Gaulier et com-
mença à construire un radeau.
181
Avant même la capture par la 6e Compagnie du premier grand bunker dans
la deuxième ligne française de résistance, les pionniers commencèrent l'assem-
blage de deux radeaux pour traverser la Meuse. Pour se protéger, ils travaillèrent
derrière les murs d'une grande usine qui était entre eux et la rivière.
Le premier radeau fut prêt à 19 heures 20 et le deuxième à 19 heures 40.
Pour diminuer le temps nécessaire pour transporter des hommes et de l'équipe-
ment à travers la rivière, les ingénieurs accrochèrent les deux radeaux ensemble.
Des éléments du 73e Régiment d'artillerie furent parmi les premiers à traverser.
À 19 heures 30, les ingénieurs travaillaient dur sur la construction d'un pont à
l'ouest de Gaulier.43. Peu de temps après la 23e heure, les ingénieurs avaient com-
plété le pont de seize tonnes. Quand ils eurent fini, les ingénieurs n'avaient
presque plus de matériel de pontage restant. Si les Alliés avaient en quelque sorte
réussi à détruire le pont, la 1re Panzerdivision se serait trouvée dans une situation
précaire.
Bien que les Allemands auraient pu avoir déplacé certains de leurs chars
légers sur les pontons, ils décidèrent de laisser les chars sur la rive nord. Au lieu
de convoyage des chars, ils déménagèrent à travers la Meuse de l'artillerie, des
véhicules blindés de reconnaissance, des canons automoteurs et des véhicules
semi-chenillés. Dans un article publié dans Militär Wochenblatt, le Lieutenant
Grübnau de la 2e compagnie du 505e régiment de Pionniers a déclaré que les
Allemands avaient utilisé des radeaux pour transporter des tanks à travers la ri-
vière.44.
En dépit de l'assertion de Grübnau, et malgré de nombreux rapports fran-
çais de chars allemands ayant traversé la Meuse très tôt, les rapports après-action
des Allemands ne mentionnent pas de transports de chars sur des radeaux. En
fait, les premiers chars ne traversèrent qu'après que le pont fut terminé vers 23
heures, Guderian décida personnellement de retarder le passage des chars à tra-
vers la rivière.45.
Comme le Major Général Friedrich Wilhelm Von Mellenthin plus tard l'a
fait remarquer, cet engagement s'est prouvé être un tournant important dans le
développement de la guerre blindée. Bien que les Allemands eussent d'abord
gardé les unités d'infanterie séparées des unités blindées, les évènements ulté-
rieurs démontrèrent l'importance du mélange des blindés et de l'infanterie dans
les unités interarmes.
Balck et ses hommes traversèrent la rivière par eux-mêmes et les chars ne
traversèrent pas immédiatement, même si les radeaux étaient disponibles et aur
182
aient pu en transporter quelques-uns. Guderian préféra garder les tanks en-
semble afin qu'ils puissent être utilisés pour la poussée décisive. Dans les com-
bats ultérieurs au franchissement de la Meuse par les chars et durant le reste de
la campagne, la nécessité de soutenir les blindés par l'infanterie et l’infanterie par
les blindés est devenue réalité apparente.46.
Le journal quotidien de la division a résumé les évènements de la journée :
« Le 13 mai 1940 a été ... le meilleur jour pour la Panzerdivision. La division
a réussi à être la première à franchir la Meuse, pour percer un trou dans la ligne
défensive des Français, et pour forcer une pénétration à travers une zone défen-
sive considérée par les Français comme impénétrable. Chaque soldat de la divi-
sion était tout à fait conscient de l'importance de la mission de la journée. L'im-
portance de la pénétration à Sedan avait été infuse dans chaque personne à partir
du moment où la division a été attachée au XIXe Corps d'armée à Cochem. ». . 47

Le journal quotidien comprenait aussi le message du Général Kirchner de


félicitations à la division pour son bon travail : « Vous êtes le fer-de-lance de
l'attaque allemande. Les yeux de toute l'Allemagne sont fixés sur vous ! ».48.
AVEC LA 10E PANZERDIVISION À WADELINCOURT
À la 10e Panzerdivision, le Q.G. n'avait pas eu le temps de compléter un
plan détaillé pour l'attaque du 13, il donna un ordre oral à 1 heure 30. Cet ordre
correspondait à l'organisation et l'approche utilisée dans le dernier exercice sur
carte mené le 8 mai à Bernkastel. À 12 heures, le Q.G. donna un ordre écrit très
similaire à celui utilisé lors de l'exercice sur carte.49. Comme pour la 1re Panzerdi-
vision l'utilisation du plan qui avait été écrit pour le précédent exercice sur carte
fit économiser un temps précieux et il permit aux unités subordonnées de rece-
voir des informations sur leur mission plus rapidement qu'il aurait été possible
dans le cas contraire.
Malheureusement, arriva à 11 heures un ordre écrit du Q.G. du Corps, qui
changeait l'ensemble du plan de manœuvre pour la division. Au lieu de deman-
der à la 10e Panzerdivision d'établir deux têtes de pont, le nouveau plan ne lui en
exigeait qu'un seul dans la région de Noyers-Pont-Maugis. En raison de l'arrivée
tardive du plan écrit pour le Corps, la division eut peu de temps pour réagir et
apparemment choisit d'ignorer la dernière modification. Le commandant de di-
vision (Lieutenant Général Rudolf Veiel) décida de faire deux traversées de la
rivière, l'une entre le bord sud de Sedan et Pont Maugis, l'autre entre Pont Mau-
gis et Remilly-Aillicourt. L'effort principal serait fait par le 86e Ré

183
giment d'Infanterie dans la région entre Sedan et Pont-Maugis. Au sud-est, la
deuxième attaque serait faite par le 69e Régiment d'Infanterie. L'appui-feu pour
l'attaque viendrait du 90e Régiment d'Artillerie, car l'artillerie lourde du 1/105e
d'Artillerie avait été rattachée à la 1re Panzerdivision pour la traversée de la rivière.
Comme d'autres unités, la 10e Panzerdivision fut l'objet d'un feu intense
d'artillerie pendant la nuit du 12 à 13 mai. Peu après minuit, le poste de com-
mandement de la division dut déménager pour échapper au feu de l'artillerie.
En milieu de matinée le 13, il dut se déplacer à nouveau.50. Ses unités souffrirent
également des tirs d'artillerie.
Au cours de la progression vers la rivière les obstacles le long du trajet pro-
voquèrent de grandes inquiétudes, comme le firent les blocages causés par l'ac-
cumulation de trop de troupes sur la route d'approche. En raison des exiguïtés
du terrain, la division ne pouvait utiliser qu'une seule route pour aller de l'avant
à partir de son point de passage sur la Semois à Mortehan. La route avait été
gravement endommagée, et les débris de bâtiments dans plusieurs villages, en
particulier dans Givonne, durent être déblayés.51.
En dépit de leur haute priorité et de leur tâche urgente, les unités du génie
ont eu des problèmes graves pour amener les bateaux pour l'assaut à travers la
Meuse. Deux heures avant l'attaque, le commandant du 41e bataillon de Génie
vint personnellement au Q.G. de la division et y assura que les bateaux arrive-
raient à temps. Malheureusement, des retards se produisirent, et les Pionniers
et leurs bateaux rejoignirent trop tard les troupes d'attaques du 86e Régiment
d'Infanterie. Par conséquent, l'attaque au nord-ouest de Pont- Maugis commença
tard, soit alors que le choc de l'attaque aérienne sur les défenseurs français avait-
disparu.
Plus important encore, lorsque les Pionniers se précipitèrent pour déchar-
ger le matériel destiné à la traversée du 69e Régiment près de Pont-Maugis, des
tirs d'artillerie le mirent en pièces. 52 Dans la hâte d'apporter l'équipement jusqu'à
la rivière, les Allemands apparemment l'avaient exposé au feu de l'ennemi. Le
résultat était que le régiment n'avait pratiquement pas de bateaux pour sa traver-
sée de la Meuse et que cela remettait en discussion le point de franchissement
le plus à l'est.
Mais il y avait d'autres mauvaises nouvelles. Les attaques aériennes n'avaient
pas affecté la capacité de feu de l'artillerie française dans la zone autour de Ba-
zeilles, et des concentrations de tirs étonnamment efficaces pertur

184
baient le mouvement allemand vers l'avant à travers les pâturages ouverts. À 16
heures, le commandant du 69e Régiment signala au commandant de la division
que son unité n'avait pu démarrer l'attaque de Bazeilles et il se plaignit que l'ar-
tillerie ennemie n’était pas contrariée par l'artillerie et l'aviation allemandes. Pen-
dant un moment, il sembla que l'attaque de la 10e Panzerdivision était vouée à
l'échec. 53.
(Jonathan Finegold Catalan : récit ajouté à celui de Doughty) :
« La 10e Panzerdivision ne réussit à traverser la Meuse qu’à 19 heures 30,
et alors, seulement quelques soldats avaient vraiment fait cette traversée. Des
bunkers français étaient restés en grande partie intacts et réussissaient à concen-
trer une précision inhabituelle sur les radeaux allemands qui tentaient de traver-
ser la Meuse, ils en détruisirent 48 sur 50.
Heureusement pour les Allemands, deux radeaux réussirent la traversée
sous la direction du sergent Rubarth.
Alors que sur leurs radeaux, Rubarth et ses hommes franchissaient sous le
sifflement des balles et les éclatements des obus les 60 verges de la rivière, les
deux radeaux commencèrent à sombrer dans la rivière, accablés par le poids
lourd des outils des soldats. Dans un souffle rapide, Rubarth dit :
« Il n'y a pas à se creuser, soit nous passons, soit c'est la fin »; et il invita ses
camarades à jeter leurs outils pour creuser et couper. Le sergent ordonna à ses
mitrailleurs de tirer dans les fentes des bunkers et ses soldats firent comme il
l'ordonnait, en plaçant la mitrailleuse sur les épaules de leurs camarades pour
fournir une base stable. Comme les radeaux atteignaient la rive gauche, les sol-
dats débarquèrent rapidement ; ils s'employèrent à faire taire les bunkers.
Dans des combats d'homme à homme, avec le bruit des grenades, les Alle-
mands sortirent les Français des bunkers neutralisés. Rubarth et ses hommes
entendirent, venant de la rive opposée, le bruit des acclamations de leurs cama-
rades. Mais pour eux, ce n'était pas la fin, car ils continuèrent, marchant dans un
marais couvrant leurs cuisses, à se déplacer pour neutraliser deux autres bun-
kers, ouvrant une brèche dans la ligne française primaire. Comme de plus en
plus de troupes allemandes suivirent le chemin de Rubarth, elles furent en me-
sure de mener une attaque contre la deuxième ligne et d'ouvrir encore un autre
espace, tout en stoppant même temps les contre-attaques françaises. Cette action
exceptionnelle gagna à Rubarth la Croix de fer et une promotion au grade de
lieutenant. »

185
Malheureusement pour les Français, une performance remarquable par
quelques soldats allemands ouvrit un chemin pour la division allemande.
Le sergent-chef Walter Rubarth (né le 7 juin 1913 et mort le 26 octobre
1941 sur le front est) et son équipe de pionniers d'assaut du 49e Bataillon du
Génie ont donné l'un des spectacles les plus étonnants de l'ensemble de la cam-
pagne. En bref, ils ont traversé avec succès la Meuse juste au nord du pont connu
comme Pont du Bouillonnais, ils se sont déplacés vers l'avant et ont détruit sept
bunkers, et donc ils sont passés à travers les principales défenses françaises le
long de la rivière.
Le Sergent-Chef Rubarth a décrit plus tard l'action qu'il mena avec ses
hommes le 13 mai. Après avoir marché environ cinq kilomètres jusqu'au point
d'attaque, il rencontra l'infanterie que son unité devait accompagner, et il avança
pour faire une reconnaissance du point de traversée. Il a raconté :
« Devant nous se trouve un terrain à ciel ouvert où il est facile de voir. La
Meuse coule au milieu d'une prairie nue s'étendant sur 400 à 500 mètres devant
nous et à gauche. Directement au pied de hauteurs derrière la rivière , les bun-
kers ennemis sont facilement reconnaissables. La moitié droite et de droite de-
vant nous est la partie de la ville de Sedan occupée par l'ennemi. Le terrain est
très défavorable à une attaque. Un canon est avancé pour nous soutenir. Je
donne les indications pour le commandant du canon pour le tir sur les bunkers
qui menacent de nous arrêter avant d'atteindre notre objectif.
Une violente attaque de Stukas bombarda la ligne défensive de l'ennemi.
La dernière bombe tombée, à 15 heures nous attaquons avec l'infanterie. Nous
recevons immédiatement de forts feux de mitrailleuses. Il y a des victimes. Avec
ma section, j'atteins la rive de la Meuse dans une course à travers une ligne
d'arbres et un terrain de sport. Des mitrailleuses ennemies font feu depuis le
flanc droit à travers la Meuse.
Encore une fois, toutes les forces se rassemblent. Le bateau en caoutchouc
se déplace sur l'eau, et j'atteins avec mes hommes, ensemble avec une escouade
d'infanterie, la rive de l'autre côté de la Meuse. Pendant la traversée, les feux
constants de nos mitrailleuses arrêtent le feu de l'ennemi, et donc pas une victime
ne se produit. Je débarque de mon bateau en caoutchouc près d'un fort, mais
petit bunker et avec le caporal Podszus je le mets hors d'action. L'artillerie enne-
mie place des tirs intenses sur notre point de passage. Je coupe à travers un en-
chevêtrement de fils, et nous venons à bout d'un enchevêtrement de fil de fer
faisant obstacle à l'avant de l'infanterie…
186
Nous saisissons le prochain bunker par l'arrière. J'utilise une charge explo-
sive. En un instant, la force de la détonation déchire la partie arrière du bunker.
Nous utilisons l'occasion et attaquons les occupants avec des grenades à main.
Après un court combat, un drapeau blanc apparaît ; quelques instants, notre
drapeau avec une croix gammée flotte sur le bunker. Venant de l'autre rive, le
bruit des acclamations de nos camarades nous parvient.
Encouragés par cela, nous nous lançons contre deux petits bunkers supplé-
mentaires, que nous connaissons et qui sont à environ 100 mètres à notre moitié
gauche. Ce faisant, nous avançons à travers une zone marécageuse de sorte que
nous devons temporairement tenir dans l'eau montant jusqu'à la hauteur des
hanches. Avec une audace téméraire, le caporal Brautigam attaque seul le bun-
ker de gauche et capture les occupants par une action habile. Le deuxième bun-
ker, je le prends assisté du sergent Theophil et des caporaux Podszus et Monk.
Ainsi, la première ligne de bunkers immédiatement derrière la Meuse est brisée
par une brèche de l'ordre de 300 mètres.
Nous avançons à nouveau et atteignons la route, derrière laquelle un rem-
blai de chemin de fer passe. Arrivés là un feu nourri nous oblige à courir vers
l'avant pour nous mettre sous couvert. Pour la première fois, je reconnais que je
suis seul sur la rive [de la Meuse] avec un sergent, quatre hommes et une es-
couade d'infanterie qui sécurise notre flanc gauche. Malheureusement, nos mu-
nitions sont dépensées, nous ne pouvons pas continuer immédiatement notre
attaque.
Pour mettre en place des renforts et des munitions, je reviens à notre point
de passage et découvre que l'opération de traversée a été interrompue par un
très lourd feu ennemi. Les canots pneumatiques sont dégonflés ou réduits en
morceaux. Quatre hommes de mon peloton ont été tués là. Mon commandant
de compagnie, qui est sur l'autre rive et qui a suivi le cours des combats, ordonne
immédiatement la mise en place de nouveaux bateaux de caoutchouc et de for-
mer de nouveaux équipages depuis mon peloton. Avec quatre hommes comme
renfort, je repars pour le sergent Theophil que j'avais laissé avec trois hommes
derrière le remblai de chemin de fer.
Pendant ce temps, selon le sergent Schildert, ce qui suit eut lieu : l'ennemi
s'était réassemblé durant la pause de l'attaque et nous avait attaqués sur notre
flanc droit. Après un dur combat, nos quelques hommes présents réduisirent au
silence le feu de l'ennemi. Le Caporal Brautigam, qui était un ami proche de
nous tous, a sacrifié sa jeune vie dans ce combat. Les caporaux Monk et
187
Podszus furent blessés.Pendant ce temps, se joignant à l'équipe d'infanterie,
notre attaque se déplace plus en avant vers la gauche dans la direction de la ligne
de chemin de fer. Depuis le remblai de chemin de fer, moi et mes hommes
attaquons une mitrailleuse ennemie, dont la position en terrain ouvert a couvert
les combats. L'ennemi concentre ensuite son artillerie le long du remblai de che-
min de fer, et nous attaquons à quelques-uns rapidement la deuxième ligne de
bunkers. Nous devons traverser environ 150 mètres de terrain ouvert et un en-
chevêtrement de fils au pied des hauteurs devant nous. L'artillerie ennemie suit
pas à pas. Ensuite, nous nous arrêtons devant un bunker avec deux ports de tir.
Nous l'attaquons des deux côtés. Un Français qui avait quitté le bunker et me
visait directement avec son arme est rendu inoffensif avec une grenade à main.
Nous avançons résolument vers le bunker, nous nous déplaçons à travers des
retranchements et enfin combattons l'ennemi. Le Caporal Hose pendant ce
temps a ouvert l'entrée au moyen d'explosifs. L'équipage, qui reconnaît l'inutilité
de continuer la résistance, se rend. Une mitrailleuse française de ce bunker de-
vient une arme précieuse pour nous dans un autre combat. Nous élargissons
encore le point de percée quand nous éliminons de la lutte deux bunkers à notre
gauche. Le deuxième, dont l'équipage avait fermé les embouchures de tir, se
rend sans résistance. La percée de la deuxième ligne de bunker est ainsi com-
plète. Un homme blessé est chargé par les prisonniers.
Dans le même temps, un peloton d'infanterie nous dépasse. Encore une
fois, l'artillerie ennemie nous harcèle avec un barrage pendant un quart d'heure.
Nous devons nous mettre à couvert dans une tranchée. Le feu de l'ennemi cesse,
et nous lançons une attaque en avant en l'union avec l'infanterie contre les hau-
teurs devant nous. À la tombée de la nuit, nous atteignons notre objectif, les
hauteurs situées devant nous, à deux kilomètres au sud de Sedan. Ainsi, notre
mission est remplie. 54. »
Le Sergent Rubarth et ses hommes ont traversé juste au nord du pont dé-
truit, appelé Pont du Bouillonnais. Lui et ses hommes ont d'abord détruit quatre
bunkers le long de la Meuse, puis en ont détruit trois autres en allant de l'avant.
L'endroit qu'ils avaient choisi pour traverser la Meuse était un coup de chance
extrême. Il était situé près de la jonction où la ligne de bunkers s'étendant depuis
Bellevue (la deuxième ligne française) était reliée à la ligne de bunkers s'étendant
le long de la Meuse. Ce très petit groupe d'hommes presque à lui eul a ainsi pu
crever la majeure partie des défenses françaises. Pour ses réalisations remar-
quables, Rubarth plus tard reçut une promotion au grade de lieutenant et
188
la Chevalerie de la Croix de Fer.
Peu de temps après la traversée réussie de Rubarth, une autre petite force
allemande du 1er bataillon du 86e Régiment d'Infanterie franchit la Meuse près
de Wadelincourt. Selon les rapports français, elle traversa la rivière près de la
petite île à l'est de Wadelincourt. Dans une action similaire au sergent Rubarth
et ses hommes, le petit groupe d'infanterie qui était dirigé par le Lieutenant Hein-
rich Hanbauer (mort le 3-7-1941 sur le front est) a tracé son chemin à travers les
défenses près de Wadelincourt. Il a apparemment été suivi par le 2e Bataillon
du 69e Régiment d'Infanteris.55.
Un rapport après action a été écrit par l'un des participants ; il décrit la
pénétration profonde par l'infanterie allemande à Wadelincourt. Le rapport ex-
plique :
« Le premier bateau a déjà atteint l'autre côté. Certains ingénieurs sautent
dans le troisième bateau et traversent la Meuse sans pertes. Les deux derniers
bateaux sont frappés par des tirs de mitrailleuse à partir d'un bunker et coulent.
Sauf pour deux hommes, les occupants sont capables de se sauver sans aide. Le
groupe qui a traversé la rivière est petit, mais tous sont déterminés.
Notre Lieutenant commence à voir les tranchées à droite et à gauche. Un
sergent du génie avance à un bunker et le met hors de combat par lui-même.56.
Un enchevêtrement de fils, qui pourrait nuire à notre mouvement vers l'avant,
est coupé rapidement. Bien que les derniers fils ne soient pas encore coupés, le
Lieutenant saute par-dessus, sans tenir compte du lourd feu qu'il reçoit. Le Ser-
gent W. remarque avec deux camarades un bunker situé sur la droite, se faufile
à leur hauteur, et extermine les occupants avec une paire de grenades à main.
Les autres suivent immédiatement le Lieutenant par-dessus les fils ... Même si
certains ennemis ont levé leurs mains pour se rendre, des grenades à main sont
de nouveau jetées et le silence revient.
Un Français noir est rapidement abattu avec deux coups bien dirigés. Notre
Lieutenant ne se repose pas. Avec quelques uns, il glisse vers une pente, reprend
son souffle pendant un moment, et attend ses autres camarades qui suivent. Des
secondes, puis des minutes passent sans que personne le suive… Le Lieutenant
devrait-il s'aventurer de l'avant avec son petit groupe pour forcer son chemin à
travers la position de l'ennemi ? Rapidement, il jette un regard en arrière vers
ses compagnons pour voir qui serait prêt à aller avec lui, facile ou pas.
Nous devons aller de l'avant sur la route en utilisant la couverture d'un

189
remblai de chemin de fer. Une convocation rapide est suffisante et un petit cours
d'eau nous apporte une couverture de bienvenue. Utilisant le remblai de chemin
de fer, nous glissons vers l'avant. Soudain, le Lieutenant découvre un grand bun-
ker sur le côté opposé de la route. Nous ne sommes pas très loin de là ...
Prudemment, nous rampons le long du bord de la route. Puis quelques
coups de fusil résonnent dans notre région. Heureusement, personne n'est tou-
ché. Bientôt, nous découvrons le dangereux tireur qui est bien caché dans un
arbre. Malgré le fait qu'il soit bien caché, un sergent le jette à bas de sa position
haute avec un tir bien dirigé.
Pendant ce temps, sous notre feu de protection, notre lieutenant se rap-
proche du bunker. Les occupants font feu avec toutes leurs armes. La chaleur
étouffante est si mauvaise que les Français ont laissé ouverte la porte arrière du
bunker. Nos armes lourdes à travers la rivière prennent également le bunker
sous leur feu. Au cours d'une courte pause dans les tirs, notre Lieutenant part
en reconnaissance vers le bunker. Les armes allemandes commencent à tirer à
nouveau, mais arrêtent brusquement. Le moment est celui que notre Lieutenant
attendait. Avec un saut puissant, il saute sur la route, soulève haut son pistolet,
et lance ses premiers mots dans cette campagne. « À bas les armes ! »
Comme mordus par une araignée, les Français du bunker se retournent. Ils
dévisagent le Lieutenant comme s'ils ne pouvaient pas croire ce qui se passe. Les
yeux clignotants, le Lieutenant regarde dans les yeux des Français, qui lèvent
leurs mains. La vue du Lieutenant leur a fait perdre leur autocontrôle.
L'un après l'autre, ils sortent et passent le Lieutenant. À ce moment, l’un
des Français saute sur le dos du Lieutenant. Il le saisit à la gorge et, en le poussant
vers le bas, tente de lui enlever son pistolet. Un combat commence.
Parfois, le Lieutenant est en bas et parfois le Français. Quand les autres
Français voient ce qui se passe, ils essaient d’aider leur camarade. À ce moment,
il y a un bruit de plusieurs coups de feu et les Français s’affaissent mortellement
blessés. Ce moment est un moment du destin pour le Français qui se bat avec le
Lieutenant. Il s’immobilise pour une seconde quand il entend les coups de feu
et le lieutenant est en mesure de saisir le pistolet et de faire feu à quelques re-
prises. Atteints par ces tirs, les derniers Français sont tués. En raison de leur
négligence, des occupants du bunker ont perdu la vie.
On n'est pas loin de Wadelincourt. Pourtant, le reste de la Compagnie demeure

190
invisible. Let's go !
LE BLOC 210

( LE BLOC 210 : Le Bloc Bb 110 est connu aussi comme Bloc B9bis ou 220. Le 13
mai 1940, il est commandé par le Sous-Lieutenant Pierre Loritte, ses hommes
proviennent du 2e Bataillon du 147e R.I.F. Le bloc destiné à recevoir un canon
antichar n'était équipé en réalité que d'une seule mitrailleuse. Les Allemands se
sont infiltrés sur les arrières et ont pris le blockhaus à revers. L'équipage du
blockhaus fut alors fusillé sauf deux survivants, dont Pierre Loritte, qui rejoignit
les lignes françaises. SLT LORITTE Pierre, SC DANO, Sgt WUERTZER Al-
bert+, Soldats ANDRÉ Victor+, BIGRAT Georges, GNUDDE Paul, DAVID
Alain, DUCROT Louis, LEBON Jean+, TOMZYCK Weneslas+.).
Nous sommes déjà près du village. Encore une fois, nous entendons les aboie-
ments des mitrailleuses. Le son provient du coude de la rivière. Tout n'est-il pas
encore fait ? Qu'est-ce qui se passe là-bas ? Trois hommes y retournent avec le
Lieutenant.
Au remblai de chemin de fer, ils trouvent une position ennemie qui fait feu.
Le Lieutenant se faufile jusqu'à elle, tenant à nouveau son pistolet, il le charge.
Le boulon va de l'avant. Un clic ! Le chargeur est vide. Bon sang ! Les occupants
dans la position ont entendu le clic. Ils se retournent, sont étonnés, réalisent
rapidement ce qui se passe, et commencer à tirer. Le Lieutenant court se mettre
à couvert. Une grenade à main explose juste devant la position, un autre Alle-
mand avait reconnu la situation et immédiatement et à bon escient avait jeté une
grenade. Presque miraculeusement, notre lieutenant n'a pas été blessé. Il est cou-
ché trois mètres plus loin et dans l'intervalle, il a chargé son
191
pistolet. Les Français indemnes se rendent. Ils sont trois, et ils ont été pris à
l'entrée de Wadelincourt. Le village de Wadelincourt semble être occupé par
l'ennemi. Certains coups de feu sifflent à nouveau sur nous. Chacun cherche à
se couvrir derrière une barrière de route. Un parc est en avant de nous.
Nous devons aller plus avant. Un homme reste avec les Français capturés.
Un autre est envoyé à la compagnie, par le Lieutenant pour demander de l'aide.
L'un après l'autre, les soldats se glissent à travers une petite ouverture dans le
parc. Soudain, notre propre artillerie commence à tirer. Les explosions ne sont
pas loin devant nous. Faut-il aller plus loin ? Nous courons directement dans
notre propre feu. Nous ne disposons pas aussi d'un pistolet de fusée avec nous.

Notre seule mitrailleuse a déjà tiré la quasi-totalité de ses munitions. Il ne reste


que 50 balles. Comment pouvons-nous entrer en contact avec les nôtres ?
Avons-nous des solutions de rechange ?
La sécurité est soigneusement mise en place sur tous les côtés. Nous avan-
çons vers l'église de Wadelincourt. Partout, il y a des tranchées et des tranchées.
Encore une fois, quelques salves d'artillerie touchent terre près de notre front.
Si les obus pouvaient être utilisés seulement [par nous] ! Cependant, nous pas-
sons. Nous traversons le parc et approchons du mur du cimetière, qui n’est pas
très loin de l'église. Derrière un grand tertre, nous nous mettons à couvert. Tout
à coup, il y a plus d'explosions. Sont-ce nos obus ou ceux des Français ? Il est
difficile de le déterminer. Deux camarades sont grièvement blessés. Nous les
plaçons soigneusement dans une tranchée. Soudain, un
192
groupe de Français apparaît à l'arrière du mur du cimetière. Quelques coups
bien dirigés rapidement frappent autour d'eux. Sans tirer, les Français se retirent
rapidement.
Quelques minutes passent. Nous sommes conscients que nous ne pouvons
pas rester là plus longtemps. Les renforts ne sont pas encore arrivés. Après s'être
rapidement décidé, notre Lieutenant monte sur une petite colline avec un com-
pagnon et place un panneau de signalisation pour permettre à nos camarades de
nous voir. Mais cela ne fonctionne pas non plus. Il n'a plus rien d'autre à faire
que de retourner à la rivière avec deux compagnons. Il confie ses autres hommes
aux mains expertes d'un sergent, et il retourne par le parcours le plus rapide
jusqu'à la rive de la Meuse.
Quand il essaie de dépasser la maison du garde-barrière du chemin de fer,
il entend des voix françaises. Ah Ah ! La maison a été transformée en un bunker.
Rapidement, le Lieutenant en approche de côté, son pistolet prêt à tirer. Il met
le pistolet dans une ouverture et fait feu. En plus, un de ses compagnons jette
dedans une grenade à main.
Ils montent rapidement sur la voie de chemin de fer et installent à nouveau
les panneaux de signalisation. Loin derrière la Meuse, ils voient les compagnies
allemandes établies dans un champ. Mais personne ne les voit. Cela signifie qu'ils
doivent faire tout le chemin jusqu'au site de franchissement. À quoi ressemble-
t-il maintenant ? À mi-chemin, le Lieutenant rencontre le Sergent G. avec 20
soldats. Il se place à la tête du groupe, fait demi-tour et les conduit vers le cime-
tière. Sur le chemin, ils rencontrent le soldat gardant les prisonniers français.
Trois Français tentent de fuir, et pour éviter cela, le sergent les abat. Bientôt, le
groupe retrouve les soldats qui avaient été laissés derrière l'église.
Maintenant, rien ne va arrêter le lieutenant. Une mitrailleuse assure la sé-
curité tandis qu'avec ses hommes il se déplace plus loin en avant. Personne ne
tire. Prudemment, il avance étape par étape. À une intersection de la route se
trouve un canon. Des tirs de fusils partent sur les servants. L'un d'eux gît mort
devant la pièce. Le Sergent G. se précipite vers l'avant et fait 40 prisonniers.
Dans le même temps, le Lieutenant avec la plus grande partie de son
groupe ayant choisi la voie du milieu saisit une position de mitrailleuse, en pas-
sant à côté d'une station de pompage d'eau, et va de l'avant de plus en plus. À
droite se trouve un grand bunker qui est mis hors de combat par un sergent

193
du génie. Partout, cratère après cratère.
Les effets de nos Stukas sont visibles. Nous passons à travers un petit bou-
quet d'arbres. Un autre groupe va tout droit. De l'autre côté, nous faisons 30
prisonniers. Nous les emmenons.
Le haut de la colline que nous devons absolument atteindre et débarrasser
de l'ennemi n'est guère plus loin. De petits groupes de Français apparaissent par-
tout. Ils sont désarmés et ramenés à l'arrière. Ainsi avançons-nous prenant tran-
chée après tranchée et mitrailleuse après mitrailleuse.
Juste avant les derniers mètres, un court repos est pris, et ensuite nous al-
lons de l'avant avec une énergie et un courage renouvelés vers le haut de la col-
line. Trous de fantassin après trous de fantassin (foxhole) apparaissent devant
nos yeux.
Des Français effarés y sont accroupis partout, heureux d'être loin du bruit
terrible des combats. Ils entrent tous en captivité joyeusement. Ils ne doivent
plus faire partie de la guerre. Nous faisons de plus en plus de prisonniers. Ils
sont rassemblés dans un grand cratère de bombe.
Seuls sept d'entre nous se trouvent sur la colline, dont tous les côtés sont
maintenant défendus pour conjurer une contre-attaque française. 57 .

Les hauteurs immédiatement au-dessus Wadelincourt étaient donc sous le


contrôle allemand. Malgré quelques débuts difficiles, le petit groupe de soldats
sur la rive occidentale n'a jamais perdu de vue l'importance d'aller de l'avant vers
les hauteurs à leur devant.
Selon le rapport après-action de la 10e Brigade d'Infanterie, le 1er Bataillon
du 86e Régiment d'Infanterie captura la position de combat française connue
sous le nom Etadan qui était autour de la Colline 246.58. Leur objectif exact,
cependant, n'est pas clair, car le rapport après-action de la 2e compagnie qui vient
d'être cité conclut avec l'affirmation que la colline 326 a été saisie. Comme il n'y
a pas de Colline 326 dans la région de Sedan, la compagnie peut s'être déplacée
vers l'ouest en direction de la Colline 247 ou au sud vers la colline 246. En utili-
sant le ruisseau du Moulin, un groupe de soldats allemands avec le Lieutenant
Hanbauer peut s'être déplacé vers l'arrière et le flanc de la colline 246 et un autre
groupe s'est peut-être déplacé vers la colline 247, aidant ainsi la compagnie de
Lieutenant de Courbière à forcer les Français à se retirer.
Les rapports français soutiennent l'idée que des Allemands se déplacèrent
le long du ruisseau du Moulin pour capturer la colline 246 et faire pression sur
la Colline 247. Selon eux, un groupe d'Allemands s'est déplacé vers le sud-
194
ouest sous le couvert le long du cours d'eau du ruisseau du Moulin puis s'est
tourné vers l'ouest vers la colline 247, tandis qu'un autre est allé directement de
devant Wadelincourt vers la colline 246 au sud. Dans tous les cas, les Français
ont abandonné la Colline 246 autour de 18 heures, et les Allemands ont envahi
la colline 247 autour de 19 heures.
Quatre heures après le début de la traversée du fleuve, les Allemands
avaient franchi la partie la plus difficile des défenses françaises bordant immé-
diatement la rivière. Le commandant de l'infanterie de la 10e Panzerdivision rap-
porta qu'à 17 heures 30 la rive occidentale de la Meuse au sud-ouest de Sedan
était solidement entre les mains de l'infanterie allemande. Profitant rapidement
de la pénétration réussie des défenses françaises, la division poussa l'infanterie
des 69e et 86e régiments de l'avant, mais l'avance sur la rive sud de la Meuse resta
extrêmement lente. Les défenseurs français à Noyers et au cimetière militaire
français ne pouvaient pas être facilement réduits au silence ou délogés de leurs
positions.
Pendant que son infanterie avançait lentement, la 10e Panzerdivision com-
mença la construction d'un pont à l'ouest de Wadelincourt, à environ 100 mètres
au sud du pont détruit connu sous le nom de Pont de la Gare. La division ter-
mina la construction du pont à 5 heures 45 le 14.59. Finalement, les Allemands
terminèrent une passerelle, et un pont capable de supporter le poids des tanks.60.
LA 2E PANZERDIVISION À DONCHERY
Parmi les trois divisions du XIXe Corps de Panzers, la 2e Panzerdivision est
celle qui a rencontré les plus grandes difficultés dans ses efforts pour traverser la
Meuse et en fait n'a pas réussi à faire une traversée réussie par ses propres
moyens. C'est seulement après le contrôle par la 1re Panzerdivision des bunkers
sur la rive sud en face de Donchery que l'ancienne division de Guderian put
finalement traverser la rivière autour de 22 heures le 13 mai.
Dès le début de la campagne, la 2e division avait opéré en désavantage. Au
cours de la ruée par le Luxembourg, où elle devait passer à travers certains des
terrains les plus difficiles en Europe occidentale, sa brigade blindée s'était trou-
vée emmêlée à d'autres unités allemandes et avait progressé très lentement.
Ses tanks traînant loin à l'arrière, la division avait progressé avec. En consé-
quence, elle avait atteint la Semois plus tard que les deux autres son infanterie
en tête. Sur la Semois, les ponts de Membre et Vresse avaient été détruits par
les Français, et le pont de Mouzaive était utilisé par la 1re Panzerdivision. Donc,

195
avant de pouvoir traverser la rivière, il lui a fallu construire un pont à Vesse.Cen-
sés faire une attaque sur deux fronts pour traverser la Meuse, les éléments avan-
cés de la brigade d'infanterie de la division n'atteignirent la Semois le 12 mai qu'à
9 heures 30 et avec le 2e Bataillon Motocycliste en tête, la brigade d'infanterie
traversa Sugny et atteignit Bosséval (à six kilomètres au nord de Donchery) à 21
heures 45. En raison de l'obscurité, le 3e Panzerregiment ne franchit pas le pont
sur la Semois à Vresse avant l'aube le 13 mai.61.
Le 13 mai matin, à 6 heures 45, la brigade d'infanterie de la 2e Division
reçut un message téléphonique l'informant de sa mission. La brigade devait saisir
la rive nord de la Meuse des deux côtés de Donchery et alors attaquer pour
traverser la rivière. La brigade s'organisa en deux groupes d'attaque. À l'ouest se
trouvaient le 1er et le 3e bataillon du 2e Régiment d'Infanterie et le 2/74e d'Artille-
rie ; à l'est se trouvaient le 2/2e d'Infanterie, le 2e Bataillon Motocycliste, et le
1/74e d'Artillerie. Tout au long de la matinée, ces bataillons se rassemblèrent
dans la région de Bosséval.62.
Pour accomplir sa mission, la brigade d'infanterie s'apprêta à aller de l'avant
en trois phases. Tout d'abord, avec deux groupes d'attaque avançant côte à côte,
elle saisirait le terrain élevé à l'est de Vrigne-aux-Bois (est de la boucle dans la
Meuse), ensuite, elle devait capturer la rive droite de la Meuse autour de Don-
chery, et enfin, elle devait traverser la rivière. Les phases étaient utilisées simple-
ment pour faciliter la progression de la division, mais l'opération était envisagée
comme un mouvement continu. Contrairement à la méthode française, les
phases ne représentent pas des déplacements séparés et distincts.
À 11 heures, deux heures avant l'attaque vers Vrigne-aux-Bois, la brigade
reçut le plan formel à l'attaque, qui indiquait que le 1/3e Panzers, la 38e Compa-
gnie Antichar, le 38e Bataillon Blindé du Génie, et le 70e Bataillon du Génie
soutiendraient son attaque. Le plan indiquait aussi que des attaques aériennes
soutiendraient la traversée de la rivière. 63.
L'attaque commença comme prévu, mais n'avança pas rapidement en rai-
son de l'intensité du feu français. À 13 heures, de petits éléments du 3/2e d'Infan-
terie arrivaient à Donchery.
Comme ils se déplaçaient vers l'avant à travers le champ ouvert et plat qui
bordait la rivière, les deux groupes d'attaque de la brigade d'infanterie essuyèrent
des tirs d'armes légères venant de l'est et, après avoir atteint la ligne de chemin
de fer, des tirs d'artillerie lourde. Tout au long de l'après-midi, la 2e Division
reçut de l'artillerie française plus de feu que l'une ou l'autre des deux
196
autres divisions. Par conséquent, la partie principale du groupe oriental d'attaque
ne put atteindre la périphérie de Donchery avant 16 heures 30. Peu de temps
plus tard, le groupe d'attaque occidental atteignit également Donchery. Les deux
groupes étaient assistés par des chars, qui se déplaçaient dans des positions de
défilade le long de la ligne de chemin de fer. Le rapport après-action de la 2e
Brigade d'Infanterie nota que l'attaque semblait ''impossible'' étant donné la forte
position française sur les hauteurs surplombant la rivière.64.
L'efficacité de l'artillerie française continua de perturber les efforts offensifs
de la 2e Division. À l'est de Donchery, le 2e Bataillon du 2e Régiment d‘Infanterie
envoya avec l'aide de Pionniers six à huit bateaux en caoutchouc sur la Meuse,
mais presque tous furent détruits par le feu français. À l'ouest de Donchery, l’in-
tensité du feu français perturba également les tentatives allemandes pour traver-
ser la rivière. Seuls un officier et un homme réussirent à traverser la rivière, mais
ils furent bientôt de retour à la nage. La première attaque à travers la Meuse avait
échoué.65.
Les heures suivantes, la 2e Panzerdivision utilisa les canons de 88mm et
37mm de ses chars pour tirer sur les bunkers Français. Bien que cela leur avait
causé certains dommages, la division n’arrivait toujours pas à traverser la Meuse.
C'est seulement après que des éléments de pointe de la 1re Panzerdivision par-
vinrent à l'arrière des bunkers que la 2e Panzerdivision put faire traverser le fleuve
par des forces importantes.
Après que des éléments du 1er Régiment d'Infanterie eurent détruit les bun-
kers qui tiraient sur la rivière près de Donchery, le 2/2e d'Infanterie put avec des
canots pneumatiques traverser la Meuse avec succès à l'est de Donchery à envi-
ron 22 heures. D'autres éléments suivirent, et la division se déplaça immédiate-
ment contre la deuxième ligne de défense françaises.66. Sans l'aide de la 1re Pan-
zerdivision, la traversée de la Meuse à Donchery aurait pu en effet être ''impos-
sible''.
À 9 heures, le 14 mai, la 2e Panzerdivision commença la construction d'un
pont sur la Meuse au sud-est de Donchery. Des tirs d'artillerie l'empêchèrent de
terminer la construction avant 4 heures le 15 mai. 67. Environ trente heures après,
la division avait déplacé des éléments importants à travers le fleuve.
LES TRAVERSÉES DE LA MEUSE
Les trois divisions du XIXe Corps de Panzers ainsi avaient rencontré des
degrés de résistance inégaux et atteint différents niveaux de succès. Sur les six
principaux passages tentés par le XIXe Corps de Panzers, seulement trois
197
passages d'abord réussirent, deux par la 1re Panzerdivision (le 1er Régiment
d'Infanterie et le Régiment Grossdeutschland) et un par le 10e Panzer qui réussit
seulement à cause des réalisations remarquables de deux petits groupes
d'hommes. Cela ne comprend pas le croisement réussi par le Bataillon Motocy-
cliste de la 1re Panzerdivision. Les trois échecs, deux par la 2e Panzerdivision et
un par la 10e Panzerdivision, ont été obtenus haut la main par des défenseurs
français qui subirent seulement quelques pertes. Placé dans le contexte que trois
des traversées principales avaient échoué, la traversée de la Meuse par les Alle-
mands n'avait clairement pas été aussi facilement accomplie que comme il sem-
bla l'avoir apparu au haut commandement français. Si les défenseurs avaient re-
poussé une autre des tentatives de passage (à l'exception de la tentative du 1er
Bataillon Motocycliste de la 1re Panzerdivision), les Allemands auraient peut-être
perdu beaucoup plus de vies avant que le XIXe Corps de Panzers ait construit
avec succès un assez grand pont.

198
CHAPITRE 6 : Le combat français le long de la Meuse
L'action décisive menant à la traversée de la Meuse est survenue le long
d'une petite partie du front qui était occupée principalement par le 147e Régi-
ment d'Infanterie de Forteresse. Y était installé le 3/147e (qui faisait partie du
331e régiment d'Infanterie) à gauche du 147e. L'attaque des trois divisions du
XIXe Corps de Panzers se concentrait sur un front défendu par quatre bataillons.
Bien que certaines des compagnies de ces quatre bataillons ont paniqué et fui,
d'autres se sont battues farouchement. Heureusement, pour les Allemands,
beaucoup de ceux qui choisirent de courir plutôt que de combattre étaient situés
le long de l'axe désigné pour la progression du 1er Régiment d'Infanterie de Balck.
LES PREMIERS JOURS DE LA BATAILLE
Pendant les deux premiers jours de la guerre, un calme relatif régna autour
de Sedan. Autour de 4 heures le 10 mai, un avion allemand avait survolé Sedan
et filé au sud-ouest. Entre 7 et 8 heures, les bataillons de la 55e Division reçurent
des mots de code indiquant des changements dans l'état d'alerte et ils rejoignirent
rapidement leurs positions défensives. Pour une protection contre les attaques
aériennes, les soldats marchaient en petits groupes à la lumière du jour ; les vé-
hicules ne purent plus circuler qu'après l'arrivée de l'obscurité. Quelques frappes
aériennes de l'ennemi visèrent la région de Sedan, mais rien ne suggérait l'ap-
proche de la principale attaque allemande. 1.
Le 10 et le 11, les soldats aidèrent à l'évacuation de la population civile de
la zone de Sedan. Certains des habitants refusèrent de quitter leurs maisons,
mais après l'arrivée de la gendarmerie, la plupart partirent sagement.2. Les unités
dans les positions les plus avancées passèrent les deux premiers jours de la ba-
taille à travailler sur leurs emplacements et à s'assurer que tous leurs approvision-
nements étaient complets. Les travaux d'amélioration de tranchées et le renfor-
cement des positions défensives évidemment ne semblèrent pas aussi pénibles
qu'ils l'avaient paru les sept mois précédents.
Vers midi, le 12, les défenseurs le long de la Meuse commencèrent à aper-
cevoir des motocyclistes et véhicules allemands. Comme l'artillerie française a
commençait à tirer, la menace d'une attaque allemande majeure était devenue
de plus en plus apparente. Après le passage des derniers Français sur la Meuse,
tous les ponts dans le secteur de la 2e Armée furent détruits.
Contrairement à certains rapports qui par la suite dirent que les Allemands
avaient traversé la Meuse à l'aide de ponts qui n'avaient pas été détruits, la

199
démolition des ponts eut lieu sans heurts et professionnellement. Si tous les
autres aspects de la campagne avaient été aussi bien accomplis par les Français,
les Allemands auraient été en difficulté.
Dans la nuit du 12 au 13 mai, des éléments sur la droite de la 55e Division
dans le secteur de Angecourt furent relevés par des éléments de la 71e Division.
Malgré cette relève, c'est seulement un bataillon privé d'une compagnie du 295e
Régiment d'Infanterie ainsi qu'une partie du 11e Bataillon de Mitrailleurs qui
quittèrent le secteur Angecourt pour le sous-secteur du Frénois. Après avoir été
remplacés par des bataillons de la 71e Division, des éléments de la 55e furent
déplacés par le Général Lafontaine commandant la division, dans la région sud
de Chaumont (à deux kilomètres au nord de Bulson). Il était prévu de les placer
sur la ligne principale de résistance au cours de la nuit du 13 au 14 Mai.3.
Le déclenchement de l'attaque allemande, cependant, empêcha de les inté-
grer dans les défenses avancées de la division.
Dans son rapport écrit peu de temps après la bataille, le Général Lafontaine
a fourni un résumé de la première phase des combats dans l'après-midi du 13
mai 1940 :
« L’aviation ennemie a bombardé de façon intensive la position principale
le long de la Croix Piot, de Torcy, de Wadelincourt, de la zone de Noyers-Pont-
Maugis, et du Bois de la Vache. Les rapports indiquent que des blockhaus ont
été complètement détruits ou couverts de poussière. Les postes de commande-
ment, y compris celui de la division, ont également été bombardés … L'ennemi
a franchi la Meuse en début d'après-midi sous la protection de bombardements
aériens d'une violence extrême (en particulier dans la région de Donchery et
celle de Wadelincourt et de tirs de mitrailleuses et de canons de 105mm prove-
nant de nombreux tanks présents le long de la rive droite de la Meuse.
La progression de l'ennemi à l'intérieur à la position défensive a été parti-
culièrement forte dans la région de La Marfée et vers La Boulette où il a utilisé
la forêt pour s'infiltrer rapidement, contourner et prendre à rebours nos points
forts... À cet instant-là, le Général commandant la division n'avait pas de réserves

Les communications téléphoniques ont été coupées dans la zone à l'avant
et entre les postes de commandement de la division (l'antenne radio de la divi-
sion avait été détruite très tôt par une bombe).
En raison d'informations alarmistes venant de l'avant et de l'arrière et à
cause d'ordres donnés verbalement ou par téléphone à partir de cadres non
200
qualifiés ou en provenance d'une source inconnue, des unités d'infanterie se
retirèrent en désordre le soir du 13, certaines batteries d'artillerie mirent leurs
canons hors service et des unités de ravitaillement d'artillerie et des colonnes -
en convois – se retirèrent loin à l'arrière, créant des goulets d'étranglement sur
les routes et un sentiment de panique à l'arrière. »4.
AVEC LE 2/331E D'INFANTERIE À FRÉNOIS
Occupant la gauche du régiment du Lieutenant-Colonel Pinaud, le 2/331e
avait la responsabilité de la zone défensive entre Glaire et les hauteurs de La
Boulette. Lorsque l'assaut allemand a commencé, aucun des Français ne soup-
çonnait que la clé de la pénétration de l'ennemi se trouverait dans le secteur de
ce bataillon. En fait, la poussée profonde du 1er Régiment d'Infanterie allemand
à travers les défenses du 2/331e a ouvert la porte au reste du XIXe Corps de
Panzers.
Le commandant du 2e Bataillon du 331e, le Capitaine Foucault avait trois
centres de résistance : l'un s'étendait le long de la rivière Meuse et le canal de
l'est de Glaire à Bellevue ; un autre était situé le long de la ligne de bunkers à
Frénois qui formaient la deuxième ligne ; et un troisième appelé ''Col de la Bou-
lette'' s'étendait le long de la ligne d'arrêt. Foucault avait donc trois compagnies
disposées en profondeur ; la 7e Compagnie du 2/147e) occupait la moitié occi-
dentale du champignon de Glaire ; la 5e Compagnie du 2/331e occupait la deu-
xième ligne, et la 7e Compagnie du 2/331e occupait la ligne d'arrêt. Sur la droite
de la 7e Compagnie le long de la ligne d'arrêt du bataillon se trouvait la 6e Com-
pagnie du 331e, qui était rattachée au 2/147e. Dans la lutte qui allait venir, à la
fois la 6e et la 7e Compagnie se comportèrent indignement en faisant très peu
pour tenir la ligne d'arrêt pour le compte des deux bataillons sous le contrôle
desquels elles opéraient.
Dans le cadre de la relève du 213e Régiment par le 331e, le 2/331e occupa
la zone autour du Frénois le lundi 6 mai 1940, après la réalisation d'une recon-
naissance approfondie les 4 et 5 mai. Par conséquent, il était nouveau dans la
région, et ses hommes n'étaient pas complètement familiers avec leurs positions.
Seule la 7e compagnie du 2/147e le long de la rivière Meuse avait été dans la
région pour un temps appréciable. Ainsi, les avantages pour les Français dus au
fait d'avoir occupé la région depuis octobre furent dissipés en bon nombre par
un déplacement malheureux d'unités à la veille de l'attaque allemande.
Tôt le matin, le 13, les Français constatèrent une grande activité se produi-
sant sur le côté allemand de la Meuse. Après 8 heures, les mouvements
201
ennemis augmentèrent en particulier à Saint-Menges, Fleigneux et Floing. Plu-
sieurs élé-ments subordonnés rapportèrent cette activité au Poste de Comman-
dement du 147e.5. Le commandant du 2/331e nota que peu d'activité avait été
constatée à l'intérieur de la boucle de la Meuse, dans la zone avant du canal de
l'Est et vers les endroits où ses éléments pour la plupart avaient été placés le long
de la ligne principale de résistance.
La compagnie le long de la Meuse et le canal de Glaire à Bellevue avait
organisé la plupart de ses hommes et matériels pour s'opposer à un passage ve-
nantde la direction de la boucle. 6
Aux environs de 12 heures, les bombardements aériens allemands s'inten-
sifièrent, avec certains des plus lourds survenant sur Glaire. Une position de mi-
trailleuse près du canal fut détruite par une bombe. Des tanks tirant de Gaulier
détruisirent un petit bunker près du pont menant de Glaire vers Iges. Ils détrui-
sirent également les deux petits bunkers situés où le ruisseau de Glaire se déverse
dans la Meuse ; les deux bunkers étaient armés de fusils mitrailleurs et couvraient
de leurs feux le secteur central de la rivière entre Torcy et Glaire. Des feux d'ar-
tillerie détruisirent une autre position de mitrailleuse à proximité. La destruction
de ces positions empêcha les Français à Glaire de coordonner leur feu avec celui
des points forts de Torcy, et cela ouvrit une petite, mais importante trouée pour
les Allemands.7.
À 15 heures des éléments du 1er Régiment d'Infanterie allemand franchirent
la Meuse à Glaire, et des éléments du Régiment Grossdeutschland tentaient de
traverser à l'est de Gaulier. La frontière entre les deux passages était le lit du
ruisseau de Glaire, qui était aussi la limite entre la 7e Compagnie du 2/147e, et la
compagnie à sa droite (la 6e Compagnie du 2/295e). La première traversée survint
près de la limite droite de la 7e Compagnie du 2/147e, en face de l'usine Gaulier.
Le sergent responsable du point fort de Glaire vit un grand nombre d'Allemands
traverser la rivière. Il tira sur eux avec sa mitrailleuse, qui s'enraya et il saisit une
autre arme. Il demanda également un barrage d'artillerie sur le point de passage,
mais ne reçut aucune réponse. Les Allemands qui avaient traversé la Meuse à
Gaulier se déplacèrent bientôt vers le point fort de Glaire. Forcés de retraiter, le
sergent français et ses hommes du point fort fuirent vers les bunkers à Bellevue,
où ils ouvrirent de nouveau le feu.8.
Par une progression rapide les assaillants se lancèrent au-delà de Glaire,
détruisant certains bunkers sur leur passage, mais en délaissant d'autres en ar-
rière d'eux. Leur but était de détruire les points forts devant eux qui fournis
202
saient un tir de couverture pour les positions défensives près de la rivière. En
avançant. au sud de Gaulier, ils se déplacèrent perpendiculairement à la direc-
tion où les Français dans Gaulier avaient prévu les voir venir, et ce faisant, ils
balayèrent le flanc de la compagnie en défense. Les Français s'étaient attendus à
ce que l'attaque contre les positions le long du canal de l'Est vienne de la direc-
tion de la boucle.
Étant dans l'une des rares positions pouvant faire face directement à l'at-
taque des Allemands, le point fort de Les Forges (Bb95. Aciéries de Torcy) qui
était directement à leur front continua à maintenir un feu d'armes légères efficace
sur eux. Le point fort continua à se battre jusqu'à un certain moment après 16
heures 30 lorsque les éléments du 2/1er d'Infanterie allemand se déplacèrent au-
tour de son flanc gauche. Apparemment, les défenseurs à Les Forges retinrent
les Allemands le long de la voie ferrée en face de Les Forges, avant de se retirer
vers Frénois. Mais leur retraite permit aux Allemands de détruire les bunkers
restants le long de la rivière, un par un.
Le point fort à Les Forges était commandé par le Lieutenant Lamay, qui
retraita à Bellevue. Comme il se repliait, il découvrit que le bunker numéro 42
près de Bellevue était silencieux.9. Ce bunker que les occupants avaient aban-
donné sans combattre était à environ 600 mètres dans une direction sud-ouest
en arrière de celui de Bellevue. Ce fait survenant dès une heure et demie après
que les Allemands eussent traversé la rivière était un indicateur de mauvais au-
gure suggérant ce qui allait se passer dans d'autres bunkers clés.
Comme l'infanterie allemande poussait de l'avant, elle contourna les défen-
seurs du point fort en face du canal de Gillette. Le commandant de la 7e compa-
gnie du 2/147e leur envoya un coureur pour leur dire de se retirer, mais le cou-
reur ne put les atteindre pour délivrer le message. Les Allemands avaient déjà
atteint le chemin de fer à leur arrière et les avaient encerclés.10. Malgré la gravité
de la situation, le commandant du bataillon du 2/331e a rencontré de graves dif-
ficultés dans ses efforts pour déterminer ce qui se passait. Le Capitaine Foucault
a expliqué :
« Toutes les lignes téléphoniques reposaient en surface et avaient été pla-
cées à la hâte. Le contact avec la compagnie du 147e Régiment d'Infanterie de
Forteresse fut perdu le 13 mai autour de 9 heures, avec le sous-secteur [com-
mandant de bataillon] autour de 11 heures, avec l'unité à la droite autour de
12.00 heures, avec les 5e et 6e compagnies du 2/331e entre environ 15 heures et
16 heures 30. Le contact ... avec l'observateur de l'artillerie fonctionna nor
203
malement jusqu'à 21 heures ; avec l'artillerie, le contact téléphonique fut perdu
autourde 10 heures 30.11 ».
Le dépôt des fils à l'air libre était sans doute survenu parce que le bataillon
se trouvait dans la position depuis moins d'une semaine et qu'il était plus sou-
cieux de fortifications, retranchement, barbelés, et ainsi de suite. Néanmoins,
l'oubli d'enterrer le câble et ainsi le protéger était inexcusable. Alors que les Al-
lemands faisaient une extension rapide de leur brèche après 15 heures, la chaîne
de commandement française avait peu d'informations sur ce qui se passait exac-
tement.
Après avoir contourné le flanc des défenseurs à Les Forges, les Allemands
entrèrent dans les bois de Bellevue, en continuant de tirer sur le flanc des défen-
seurs.12. La fuite d'une grande partie de l'infanterie à partir des intervalles entre
les bunkers avait rendu les fortifications beaucoup plus vulnérables et elle permit
aux Allemands d'avancer rapidement. Après avoir contourné les bunkers à Les
Forges et Glaire, les Allemands dépassèrent rapidement le bunker numéro 42
qui était inoccupé de toute évidence, et ils aboutirent au bunker 104 près du
Château de Bellevue.
Commandés par le Sous-Lieutenant Verron, des éléments de la 7e Compa-
gnie du 2/147e présents dans la région de Bellevue occupaient le bunker 104
(A80). Les défenseurs des deux bunkers près de Bellevue, qui étaient sous le
commandement de Verron, pouvaient voir dans leur direction assignée, qui était
vers Donchery dans l'ouest, mais les arbres et un verger limitaient la vision du
plus grand bunker (A80) dans d'autres directions. Les deux bunkers n'avaient
aucune communication entre eux, autre qu'un coureur à pied, et se trouvaient à
plusieurs kilomètres de leur Poste de Commandement à Frénois. Les occupants
des bunkers savaient peu de choses sur ce qui se passait dans les combats, car
depuis que les Allemands avaient franchi la frontière du Luxembourg le 10 mai
leur seul contact avec l'extérieur provenait de ceux leur apportant la soupe.13.
La sécurité générale des bunkers dépendait grandement localement de la
présence de l'infanterie. De nombreuses zones ne pouvaient pas être couvertes
par le feu des bunkers, en particulier si l'ennemi se déplaçait à l'ouest de la route
de Glaire à Bellevue. Un ennemi se déplaçant du nord au sud à travers le flanc
de la compagnie de défense pouvait utiliser la pente de la berge de la rivière et
le verger pour se couvrir notamment du feu venant des hauteurs devant eux.
Dans l'intervalle entre Glaire et Bellevue, l'infanterie devait donc empêcher une

204
poussée ennemie utilisant la rive de la rivière comme couverture pour aller atta-
quer les côtés aveugles des bunkers.
Au cours d'une accalmie dans les bombardements aériens dans la matinée
du 13, le Lieutenant Verron vit une masse de soldats français fuyant vers l'arrière
sans leurs armes. L'un des soldats fuyards s'arrêta assez pour lui expliquer que
l'aviation allemande avait tout détruit et qu'il n'y avait plus personne pour dé-
fendre les bunkers. Verron reconnut le grand danger dans lequel ses hommes
se trouvaient exposés.14. Sans infanterie pour empêcher l'ennemi d'utiliser la
berge de la rivière, les bunkers étaient une cible facile pour les Allemands.
Avant que l'infanterie allemande du 1er Régiment atteigne les deux bunkers
près de Bellevue, ceux-ci avaient perturbé les tentatives faites par les Allemands
pour traverser à Donchery. Les Allemands avaient essayé de déplacer des
troupes entre 13 heures 30 et 14 heures vers une position derrière la voie ferrée
à Donchery, mais les soldats français de Bellevue et Villette avaient placé un feu
mortel sur leurs flancs. Chaque fois que les Allemands avaient essayé d'avancer
et de faire une reconnaissance de la zone autour de Donchery ou d'occuper une
position, les bunkers sur leurs flancs les avaient forcés à refluer. 15. Bientôt, les
Allemands avancèrent des tanks afin d'amollir les défenses françaises. Les tanks
arrivèrent, selon les rapports allemands environ une heure plus tard que les
Français l'ont rapporté. (L'heure allemande = 1 heure de plus que l'heure fran-
çaise, ce que semble ignorer Doughty.)
Le commandant français à Donchery décrivit plus tard l'action dans cette
zone :
« Nos artilleries et mortiers tirent... très efficacement. Mais l'ennemi n'a pas
cessé d'amener des chars, soixante provenant de Montimont entre 13 heures et
14 heures 30, et de placer ses véhicules blindés sous la protection du remblai du
chemin de fer, si bien que, à 15 heures, il... fut en mesure de tirer simultanément
sur nos casemates avec quatre tanks à la fois. Ayant ainsi ''traité'' chacune des
casemates, il poursuivit son feu sur les autres emplacements de mitrailleuses et
canons... »
16

Le tir systématique sur des positions protégées affaiblit les défenseurs fran-
çais et permit aux Allemands de placer des troupes le long de la voie ferrée, mais
cela n'arrêta pas les tirs français de venir dans leur flanc depuis Villette, Glaire et
Bellevue.
Quand les Allemands essayèrent de lancer à Donchery leur assaut sur la
Meuse, les bunkers à Bellevue et Glaire livrèrent un feu mortel dans le flanc
205
exposé des unités d'infanterie et arrêtèrent leur mouvement. Encouragés par ce
résultat, les hommes dans les bunkers étaient ravis, mais ils se retrouvèrent bien-
tôt de nouveau sous de lourds bombardements aériens. Autour de 16 heures 45
à 17 heures, les bombardiers en piqué allemands concentrèrent leurs attaques
principalement contre les bunkers le long de la deuxième ligne entre Bellevue
et Wadelincourt. Le plus grand bunker à Bellevue (numéro 104), celui occupé
par Verron reçut un coup direct par une bombe, mais ne fut pas fortement en-
dommagé, mais l'explosion blessa certains de ses occupants. Malgré les nom-
breuses sorties, un coup direct sur au moins un bunker, et l'incendie de la mai-
son à côté des bunkers, les défenseurs bien protégés restaient capables de résis-
tance, mais l'absence d'infanterie pour les protéger les rendait extrêmement vul-
nérables. Les occupants du bunker 42, qui était à plusieurs centaines de mètres
au nord du Château de Bellevue et presque directement dans le chemin des
Allemands, avaient apparemment reconnu leur vulnérabilité et choisi de fuir
plutôt que de se battre.
En se déplaçant dans le fossé le long de la route de Glaire et à travers les
bois le long de la berge de la rivière près de Bellevue et en contournant initiale-
ment le bunker 42 bis à Les Forges, l'infanterie du 1er Régiment d'Infanterie dé-
passa le bunker 42 et se trouva au contact du bunker de Verron à environ 17
heures 45 heures. Le bunker était situé à environ 100 mètres au sud du château.
La première indication pour le Lieutenant Verron sur la présence des Alle-
mands fut l'explosion d'une grenade dans une bouche d'aération de son bunker.
Dans un furieux combat rapproché, la mitrailleuse des défenseurs fut mise hors
de combat, et Verron bientôt conclut qu'il n’avait pas d'autre choix que de se
rendre. Après que lui et ses hommes eurent quitté le bunker, un par un, ils re-
gardèrent, impuissants, les Allemands attaquer d'autres bunkers.17.
Alors que certains fantassins allemands continuèrent vers le sud, les autres
par la suite attaquèrent un autre bunker (numéro 103 Vaux-Dessus)), qui se trou-
vait à environ un kilomètre à l'est du bunker de Verron. Tant que les Français
dans ce bunker continueraient de résister, les Allemands ne pourraient pas élar-
gir leur pénétration ou déplacer un grand nombre de troupes en avant. Le bun-
ker combattit plus longtemps et plus désespérément que celui de Verron. Vers
18.45 heures, selon les rapports français, mais au moins une heure plus tôt (?)
selon les rapports allemands, l'autre bunker était tombé, après avoir tiré plus de
10 000 obus et avoir eu plus de 50 pour cent de son personnel tué ou blessé.18.

206
Selon un officier de l'état-major de la première Division Blindée, le major
Von Kielmansegg, les Allemands considéraient les défenses devant eux (qui
comprenaient les bunkers 103 et 104) comme étant la ligne principale française
de résistance. La ligne défensive s'étendait le long de la ligne de bunkers allant
du Frénois vers Wadelincourt.19. Ils ne se rendaient pas compte que les Français
avaient échoué à terminer cette ligne et à la convertir en une ligne principale
extrêmement puissante de résistance. Par poinçonnage à travers les défenses le
long de la Meuse et en poussant vers l'avant jusqu'au carrefour de Bellevue, ils
avaient déjà affronté la majeure partie des défenses les plus solides. Lorsque Von
Kielmansegg alla dans la zone de combat le matin suivant la capture de Bellevue
et du Frénois par les Allemands, il nota les dommages au château, et dans son
compte rendu écrit il déclara que les ''premières infiltrations'' à travers la ligne
principale de résistance avaient eu lieu ici.20.
Peu de temps après la capture du bloc 104 et encore quelques minutes
avant la chute du bunker 103, les ravisseurs du Lieutenant Verron lui ont or-
donné de suivre un sergent allemand. Quelques instants plus tard, il était arrivé
devant un Général allemand qui examinait une carte tout en parlant dans une
radio à un petit avion qui tournait au-dessus du Frénois. Le Général regarda
Verron de la tête aux pieds, et après avoir apparemment satisfait sa curiosité, il
donna un ordre. Verron fut retourné à ses hommes, sans jamais comprendre
pourquoi un Général allemand avait voulu voir un officier français capturé, mais
ne lui avait pas parlé ni ne l'avait interrogé.21.
Néanmoins, le Général allemand était situé à seulement quelques centaines
de mètres de l'action décisive qui était en train de prendre place autour du Fré-
nois. En revanche, les Généraux français étaient restés jusqu'à présent à l'arrière.
Le Général Lafontaine commandant de la 55e Division opérait de son poste
de commandement à Fond Dagot, à environ huit kilomètres de la ligne de
blockhaus à Frénois, le Général Grandsard, commandant du Xe Corps, opérait
de son poste de commandement à La Berlière, vingt kilomètres au sud derrière
les hauteurs de Mont Dieu. Général Huntziger, commandant de la Deuxième
Armée, opérait de son poste de commandement à Senuc, à quarante-cinq kilo-
mètres au sud.
Au cours des deux prochains jours, tous les Généraux se sont présentés à
un moment ou l'autre pour obtenir un compte rendu de première main de l'ac-
tion en cours, mais aucun n'a aussi près approché la ligne des combats que ne

207
l’a fait le Général allemand qui voulait voir Verron.
Dans leurs rapports après action, aucun des commandants de bataillon
français sur la ligne principale de résistance ne mentionna avoir reçu une visite
au cours des combats de leur commandant de régiment. De même, le comman-
dant du régiment n'a jamais vu le commandant ou le commandant adjoint de la
division tant qu'il n’a pas été contraint complètement hors de sa position. De
même, le commandant de la division n'a jamais rencontré le commandant du
Corps. À chaque échelon, les commandants français sont restés enracinés à leurs
postes de commandement.
Alors que les Généraux allemands chevauchaient des véhicules blindés, uti-
lisaient des radios mobiles puissantes et efficaces, et examinaient la zone de com-
bat depuis des petits avions, les Généraux français restaient confortablement à
l'arrière. Ils étaient loin d'être des lâches, mais le style de leadership qui avait été
imprégné en eux depuis 1914 soulignait la nécessité de se maintenir à leur Poste
de Commandement, assis devant de grandes cartes montrant toute la bataille.
Avec leurs mains ''sur le volant'' comme les Français décrivaient ce style de lea-
dership, les Généraux ont pris des décisions, envoyé des troupes, envisagé des
actions, mais ils ne sont pas portés à l'avant pour inspirer leurs soldats. Le Gé-
néral français était celui qui prenait des décisions et gérait la répartition des res-
sources, et non celui qui personnellement dirigeait ses troupes dans la bataille.
Malheureusement, les décisions prises par les Généraux français en mai
1940 furent souvent prises trop tard, car l'évolution des circonstances dans la
bataille qui se déroulait rapidement était plus vite reconnue par les Généraux
allemands qui étaient à l'avant que par des Généraux français qui étaient à l'ar-
rière. Alors que l'on peut s'attendre à ce qu'un commandant qui mène une ba-
taille défensive fût habituellement plus à l'arrière que celui qui est à la tête d'une
attaque, les Généraux français s'étaient positionnés de telle sorte qu'ils se com-
portaient de façon à conduire une bataille méthodique et non une bataille très
mobile.
AVEC LE 2/147e DERRIÈRE TORCY
La responsabilité de la position centrale appartenant au régiment du Lieu-
tenant-Colonel Pinaud, le 2/147e occupait la zone défensive entre Torcy et le
Bois de Marfée. Le commandant du bataillon, le Capitaine Carribou avait trois
centres de résistance : un à Torcy le long de la Meuse ; un autre appelé ''La
Prayelle'' qui comprenait la colline 247 et s'étendait le long de la deuxième

208
ligne ; et un troisième appelé '' Prés des Queues '' qui s'étendait le long de la ligne
d'arrêt dans les bois du Bois de la Marfée.
Carribou avait placé la 6e compagnie du 2/295e, à Torcy ; la 5e compagnie
du 2/147e, à La Prayelle ; et la 6e compagnie du 2/331e, dans les Prés des Queues.
Il avait donc trois compagnies disposées en profondeur, l'une le long de chaque
ligne. Il avait aussi une quatrième compagnie. En tant que bataillon d'infanterie
de forteresse, le 2/247e avait une quatrième compagnie organique qui compre-
nait de l'infanterie et des armes lourdes. Il divisa cette quatrième compagnie, qui
avait deux pelotons de fantassins, un peloton de mortier, et une section antichar.
Un peloton d'infanterie, le peloton de mortier, et la section antichar furent dé-
placés vers l'avant et renforcèrent au centre de résistance de Torcy la 6e compa-
gnie du 2/295e d'Infanterie.
L'autre peloton d'infanterie fut déplacé vers l'arrière pour assurer la sécurité
du Poste de Commandement du 147e Régiment. Les restes de la compagnie, qui
étaient un peu plus que le groupe de commandement et la section de commu-
nication, occupèrent un point fort sur le flanc droit des Prés des Queues.22.
La 6e compagnie du 2/295e, située dans le centre de résistance de Torcy,
était plus grande que la plupart des compagnies, mais le Capitaine Carribou dé-
cida de la renforcer encore davantage le 12 en détachant un peloton de la 5e
compagnie du 2/147e à La Prayelle et l'envoyant renforcer la compagnie du Ca-
pitaine Auzas. La 6e compagnie avait déjà été renforcée par un peloton de mi-
trailleurs du 2 /331e. Y compris des éléments de la 4e compagnie du 2/147e, Auzas
commandait des éléments venant de trois bataillons différents et de quatre com-
pagnies différentes. Sa compagnie défendait la Meuse où le Régiment Gross-
deutschland allait tenter de traverser.
Vers 5 heures, le 13, la compagnie Auzas aperçut des patrouilles ennemies
qui avaient traversé et, venant de Sedan, étaient entrées dans la grande île entre
Sedan et Torcy.
À 7 heures l'infanterie de Torcy ouvrit le feu et tua un soldat allemand près
du pont détruit qui menait de Torcy dans l'île. Tout au long de la matinée, les
observateurs d'artillerie mandèrent le feu sur l'activité allemande présente sur la
rive droite de la Meuse.
À partir de 14 heures, les bunkers près de plusieurs des ponts furent dé-
truits, en particulier ceux à proximité de Pont Neuf, le pont le plus au nord de
Sedan, subirent directement un feu intense. Sans plaque d'acier recouvrant les
ouvertures de tir, celles-ci ne pouvaient donc être fermées, et la plupart des
209
hommes à l'intérieur des bunkers furent rapidement blessés par des éclats, et
plusieurs de ces bunkers furent mis hors de combat.23.
Quelque temps après 15 heures, le Régiment Grossdeutschland franchit la
Meuse entre Torcy et le ruisseau de Glaire. Attaquant avec le 2e Bataillon en
première vague suivi d'autres bataillons, son assaut se dirigera contre les points
forts français à l'ouest de Torcy qui comprenaient seulement deux mitrailleuses
et un fusil mitrailleur. Situé dans un petit bunker où le ruisseau de Glaire entre
dans la Meuse, le fusil mitrailleur avait été détruit plus tôt, et les mitrailleuses le
furent également par des tirs d'artillerie.
Cependant, un feu très intense provenait encore du bunker près de Pont
Neuf et la première tentative de traversée de la 7e compagnie échoua. Quelques
minutes plus tard, les Allemands orientèrent leurs feux plus directement vers les
bunkers, qui cessèrent bientôt de tirer. Sous cette couverture, la 7e Compagnie
traversa rapidement la rivière, accompagnée par des éléments de la 6e Compa-
gnie. Après avoir traversé avec succès, leur objectif devint la colline 247, à envi-
ron trois kilomètres au sud entre Frénois et Wadelincourt.
Une fois que l'infanterie du 2e Bataillon du Régiment Grossdeutschland eut
surmonté les défenses le long de la rivière, les positions françaises les confrontant
immédiatement étaient à la périphérie de Torcy, et ils essayèrent d'éviter d'être
entraînés dans une lutte dans les bâtiments de la ville. Alors que le 2e Bataillon
essayait de continuer à aller de l'avant, des éléments du 3e Bataillon traversaient
la Meuse et entreprenaient de nettoyer Torcy. Néanmoins, le feu français de
Torcy sur le flanc du 2e bataillon, puis à partir de Les Forges et du voisinage de
la colline 247 (le centre La Prayelle de la résistance) entrava son mouvement
vers l'avant. Le 1er Régiment d'Infanterie allemand avait déjà atteint Bellevue
avant que le 2e Bataillon du Régiment Grossdeutschland ait pu avancer à une
distance importante de la ligne de la rivière.
Autour de 17 heures, les défenseurs français de Torcy reçurent l'ordre de
se retirer à La Prayelle à laquelle Les Allemands ayant partiellement contourné
la ville, les Français en se retirant subirent le feu venant de petites armes et des
tirs d'artillerie, mais la plupart purent reculer en toute sécurité jusqu'à la position
arrière de la deuxième ligne. Les commandants de la 55e Division croient que
les défenseurs se sont bien battus à Torcy, probablement mieux que toutes les
autres compagnies le long de la rivière. Le Colonel Chaligne, le commandant de
l'infanterie dans la division, plus tard identifia les hommes sous le commande-
ment du Capitaine Auzias à Torcy comme ayant spécialement mérité.24.
210
Si les hommes de la compagnie du Capitaine Auzias firent bonne figure à
Torcy, ils ne renforcèrent pas les défenses de la deuxième ligne. Malgré la forte
pression déjà exercée sur la colline 247 et le long du bord du Bois de la Marfée,
beaucoup ne sont pas restés pour renforcer les défenses, mais ont continué à se
déplacer vers l'arrière. Un Leutenant plus tard a offert une explication pour s'être
éloigné des combats. Il a affirmé que son unité avait reçu des ordres au milieu
de la nuit d'occuper une position à la gauche du 3/295e à Cheveuges, mais le feu
de l'ennemi avait contraint lui et ses hommes de se retirer plus au sud. 25. Compte
tenu de la situation prête à être désespérée à laquelle le bataillon du Capitaine
Caribou faisait face, l'explication de cet officier est probablement plus une cou-
verture pour la panique ressentie par lui et ses hommes.
Tout au long du combat, le Capitaine Carribou se sentait extrêmement isolé
et ne savait pas ce qui se passait sur les flancs droit et gauche du bataillon. Pen-
dant le bombardement intense par l'aviation allemande, les communications té-
léphoniques avec le Poste de Commandement du régiment furent interrompues
régulièrement. Comme avec le 2/331e, les fils téléphoniques avaient été déroulés
en surface et étaient souvent coupés. Les réparations devinrent de plus en plus
difficiles d'autant que l'aviation allemande mitraillait les soldats qui essayaient de
réparer les fils téléphoniques. Carribou demanda l'autorisation d'utiliser sa radio,
mais le Poste de Commandement du régiment refusa de lui donner la permis-
sion. 26.
Autour de 16 heures 30, le Capitaine Carribou constata que le flanc gauche
de son bataillon était complètement à découvert. L'infanterie dans le centre de
la résistance à sa gauche avait disparu, tout comme une partie de la 6e compagnie
du 2/331e, qui lui avait été rattachée et qui était censée occuper le centre de ré-
sistance Pré des Queues. Une demi-heure après avoir découvert le vide sur sa
gauche, il déplaça certains des Pionniers de son bataillon dans la brèche et en-
suite alla personnellement sur le flanc gauche pour vérifier la « très grave situa-
tion ». Dans son rapport écrit deux semaines plus tard, Carribou expliqua que la
6e compagnie du 2/331e n'avait été présente dans les Prés des Queues que depuis
trois jours seulement et qu'elle n'était pas complètement installée dans sa posi-
tion. 27. La 6e compagnie était censée tenir la ligne d'arrêt à l'arrière du 2/147e,
mais ses soldats semblaient être plus intéressés par la fuite que le combat. Même
si Carribou était intervenu personnellement pour les maintenir dans leur posi-
tion, beaucoup disparurent encore.
Au cours des deux heures suivantes, des officiers et des soldats fuyant les
211
Allemands trouvèrent leur chemin de retour au quartier général du bataillon.
Un d'entre eux était le Lieutenant Loritte qui avait été capturé à Wadelincourt,
mais avait réussi à échapper en dépit d'une grave blessure. Il dit Caribou que
tout le monde dans le bunker qu'il commandait avait été tué ou blessé. 28.
Dans un effort pour renforcer sa position, Carribou prit le Capitaine Vitte
(qui commandait dans le 2/147e la compagnie mixte d'infanterie et d'armes lour-
des, dont les pelotons de combat avaient été rattachés à d'autres compagnies) et
le mit en charge des soldats qui avaient fui la principale ligne de résistance. Il lui
ordonna d'occuper une ligne prolongée à travers le secteur du bataillon du centre
de la résistance sur la gauche, appelé Col de la Boulette, jusqu'au bord droit de
Prés des Queues. Il essaya donc de rétablir une autre ligne de résistance le long
de la lisière du Bois de la Marfée.29.
Carribou retourna ensuite à son poste de commandement de bataillon et il
ordonna la destruction de tous les papiers et documents classifiés. Il voulait uti-
liser les hommes du Q.G. du bataillon pour la seconde ligne établie derrière la
position de Capitaine Vitte.
Alors qu'il travaillait à fournir de la profondeur à ses positions, les Alle-
mands continuaient d’avancer. L'attaque contre la colline 247 (La Prayelle) pro-
vint de deux directions différentes. Au nord-ouest, les éléments du Régiment
Grossdeutschland capturèrent vers 18 heures, le grand bunker (numéro 104) à
environ 700 mètres au nord-est du Frénois et un bunker plus petit (numéro 7 bis)
à environ 400 mètres au nord-est du Frénois. À l'est, les éléments de la 10e Pan-
zerdivision capturèrent le bunker (numéro 8 ter) à environ 700 mètres au sud-
ouest de la station de chemin de fer. Les attaques suivantes amenèrent la pres-
sion vers la Colline 247 depuis le nord-ouest et le nord-est.
Autour de 18 heures 40, Vitte vit que l'infanterie allemande se déplaçait
vers la crête de la colline 247, le point le plus fort à La Prayelle. Ces soldats
allemands attaquants étaient probablement de la 6e compagnie du 2e Bataillon
du Régiment Grossdeutschland.
Comme les Allemands avançaient, un officier français accourut vers Vitte,
en criant : ''Envoyez-nous des renforts. Les Boches sont à proximité. Ils vont
percer. Envoyez-nous un peloton immédiatement. Il reste encore du temps.''
Vitte bondit et cria, ''En avant'', mais au moment où il entra dans les bois, il
fut accueilli par le feu de l'ennemi. Il se jeta au sol et rebroussa en rampant.
Aucun renfort n'arriva aux hommes de La Prayelle, 30 et peu de temps après le
bunker finalement succomba.
212
La capture de La Prayelle autour de 19 heures était l'une des réalisations
les plus importantes des Allemands à ce stade de la bataille. En occupant la partie
clé de la deuxième ligne de résistance des Français et en éliminant leur feu de
couverture sur les unités en avant de la ligne, ils fournissaient une aide impor-
tante aux unités du 1er Régiment d'Infanterie avançant dans la percée à Bellevue.
Cette saisie de la colline 247 permettait également aux Allemands d'accélérer
leurs travaux d'établissement du pont sur la Meuse à Gaulier.
Après avoir avancé son groupe de commandement dans les bois au sud de
Prés des Queues, le Capitaine Caribou découvrit que le reste de la 6e Compagnie
du 2/331e sur la ligne d'arrêt à l'arrière de son bataillon avait abandonné ses po-
sitions. Il y avait peu qu'il pouvait faire, autre que d'envoyer un messager au quar-
tier général régimentaire à 19 heures 15 pour informer le Lieutenant-Colonel
Pinaud de la situation désespérée.31. La Colline 247 et La Prayelle étaient tom-
bées, il n'avait eu aucun contact avec des unités à sa droite ou à gauche, et il ne
savait pas ce qui se passait dans le reste de la zone du régiment.
Peut-être, fait encore plus inquiétant, des soldats continuaient de fuir le
front. La S-2 du 2/147e contribua à stopper certains des soldats paniqués et à les
placer dans de nouvelles positions défensives.32. Mais beaucoup d'entre eux tout
simplement disparaissaient dès que personne ne les surveillait.
Autour de 20 heures 45, les hommes sous les ordres du Capitaine Vitte se
retirèrent à la hâte vers la ligne tenue par le Capitaine Carribou et ses quelques
hommes. Ils étaient pressés durement par les Allemands, qui dans certains cas
même les devancèrent. La position de Carribou comprenait deux fusils mitrail-
leurs et une mitrailleuse, et les feux des Français stoppèrent les Allemands à
environ deux cents mètres d'eux. Presque immédiatement, des tirs d'artillerie
commencèrent à tomber sur la position française, tuant un soldat et en blessant
un autre. Dans le même temps, Carribou pouvait dire en entendant des tirs sur
ses flancs que sa position était contournée et qu'il serait bientôt encerclé. N'ayant
pas de réserves, il décida de se replier.
À 21 heures 45, lui et ses hommes arrivaient à la maison du garde forestier
local dans le milieu du Bois de la Marfée. Déjà au carrefour de la maison étaient
trois canons de 25mm et certains membres du personnel de la compagnie anti-
char de la division, mais ils étaient prêts à partir. Le Lieutenant Marchand, le
bataillon S-2, avait essayé de les convaincre de rester, mais le sergent de peloton
avait répondu que le Q.G. de la division lui avait ordonné de ne pas permettre
à ses armes de tomber entre les mains de l'ennemu.33.
213
Carribou apparemment leur ordonna de rester et de renforcer son groupe fon-
dant de soldats.
Le Capitaine plaça des sentinelles autour de la croisée des chemins et s'ap-
prêta à défendre la position. Il envoya trois officiers pour prendre contact avec
les défenseurs continuant de se battre au cimetière militaire français (à un kilo-
mètre au nord-ouest de Noyers et à un kilomètre à l'est de la position du Cari-
bou). Les officiers réussirent à atteindre le poste de commandement du Capi-
taine Gabel (du 2e Bataillon du 295e) au cimetière et découvrirent qu'un trou
d'environ 800 mètres existait entre les deux positions. Après avoir fait rapport au
bataillon, ils prirent le chemin de retour à la position de Carribou. À moins de
200 mètres de l'emplacement de Gabel, une mitrailleuse allemande tira sur eux,
mais ils purent retourner indemnes au carrefour des chemins à 2 heures. 34.
Bien que Carribou ne disposa avec lui que d’une cinquantaine d'hommes,
dont neuf étaient des officiers, il reçut un ordre du régiment autour de 2 heures
d'abandonner sa position dans le Bois de la Marfée, et d'aller vers le sud renfor-
cer la résistance autour de Chaumont. Débraillés et épuisés, lui et ses hommes
arrivèrent à Chaumont à 4 heures.
AVEC LE 2/295e DERRIÈRE WADELINCOURT
Occupant des positions sur la droite du régiment du Lieutenant-Colonel
Pinaud, le 2/295e avait divisé sa zone en trois centres de résistance, un le long de
la rivière, l'autre à l'ouest de la colline 246 jusqu'au cimetière français, et le troi-
sième à l'est du Mont Fournay à Noyers. Il avait donc une compagnie à l'avant
et deux compagnies côte à côte à l'arrière. Le commandant, le Capitaine Gabel,
plaça la 6e Compagnie du 2/147e, dans le centre de la résistance le long de la
rivière, la 7e Compagnie du 2/295e, dans le centre de la résistance sur le côté
ouest de sa zone, et la 5e compagnie du 2/295e, dans le centre de la résistance sur
le côté est. Les deux compagnies en arrière se partageaient une deuxième ligne
le long du terrain élevé entre la colline 246 et Mont Fournay ainsi qu'une ligne
d'arrêt entre le cimetière français et Noyers.
La position du bataillon était plutôt maladroitement organisée. La partie
nord du centre de la résistance le long de la rivière (entre le ruisseau du Moulin
et le pont de chemin de fer connu sous le nom de Pont du Bouillonnais) n'avait
pas d'éléments du 2/295e derrière elle. Au lieu de cela, la deuxième ligne dans
ce domaine se trouvait sous le contrôle du 2/147e, le bataillon à l'ouest du 2/295e.
Les hommes se retirant de la partie nord du centre de la résistance le

214
long de la rivière auraient à se déplacer dans la zone d'un autre bataillon.
Dans la zone du 2/295e, le commandant de bataillon et ceux de compagnie
divisèrent les centres de résistance en petits points forts. Peut-être, le plus impor-
tant de ceux-ci était Etadan, le point fort sur la colline 246 qui se trouvait derrière
la partie sud de Wadelincourt. Sur les treize bunkers dans le secteur du bataillon,
quatre étaient situés à Etadan. Sur les treize, cependant, seuls les trois le long de
la rivière avaient été terminés ; les dix autres ne disposaient pas d'armes, d'acier
couvrant les ports de tir, ou d'autre matériel nécessaire.35.
Le Capitaine Leflon commandait la 6e compagnie du 2/147e, qui occupait
le centre de la résistance à Wadelincourt. Il avait divisé le centre de résistance
en quatre points forts : trois sur la rivière (du nord au sud, Passage, Voie ferrée
et Héron), et l'autre près de la grande église dans la partie nord de Wadelincourt
qui a été appelé Église. Il y avait un seul pont dans sa région, le Pont du Bouil-
lonnais, qui n'existe plus, mais qui était à environ mi-chemin entre le pont de
Sedan menant à la station de chemin de fer et la petite île dans la Meuse direc-
tement à l'est de Wadelincourt. Un point fort (Passage) se trouvait placé derrière
ce pont et il ne fut pas difficile de détruire le pont le 12 mai à 17 heures.
Le matin du 13 se déroula sans heurt malgré quatre ou cinq attaques aé-
riennes et Leflon consacra la plupart de son temps à visiter les points forts. Les
liens téléphoniques au Q.G. du bataillon étaient restés intacts, et la liaison par
coureur avec les points forts fonctionnait. Rien ne suggérait que les choses ne
devraient pas continuer à ainsi bien aller.
Lorsque les attaques aériennes s'amplifièrent à une ''extraordinaire intensi-
té'', les difficultés commencèrent à surgir. Vers 14 heures 30, les communications
téléphoniques avec le bataillon furent coupées, mais Leflon n'envoya pas de cou-
reur au poste de commandement. Il expliqua plus tard qu'un coureur mettait
une heure pour atteindre le poste et qu'un aller-retour prenait deux à trois
heures.
Leflon essaya de visiter les points forts le long de la rivière, mais comme il
s'avançait, il fut pris sous le feu d'armes légères. Bien qu'il ait alors d'abord tenté
de se déplacer derrière les maisons dans le village, il abandonna bientôt sa ten-
tative de visiter les points forts et il retourna à son poste de commandement.
Il envoya immédiatement un coureur au Q.G. du bataillon et un lieutenant
au centre de résistance de La Prayelle. Mais le lieutenant ne réussit pas à établir
le contact.36.

215
Pendant ce temps, la lutte le long de la rivière s'intensifiait. Le Général
Grandsard expliqua plus tard que les Allemands avaient franchi la Meuse dans
la partie sud de Wadelincourt à 15 heures, puis dans la partie nord à 15 heures
45.37. Cependant, les comptes rendus personnels des participants français et al-
lemands suggèrent qu'ils traversèrent d'abord dans le nord, et plus tard dans le
sud. Quand les Allemands attaquèrent à 15 heures, le feu du point fort ''Voie
ferrée'' les empêcha d'abord de traverser au centre de Wadelincourt et les força
à chercher protection. Lorsque les hommes du Sergent-chef Rubarth commen-
cèrent à traverser la Meuse un peu au nord du Pont du Boulonnais (qui était
Situé à environ 500 mètres au sud du pont à la station de chemin de fer), le
commandant du 2e Bataillon du 295e, le Capitaine Gabel, les aperçut et demanda
le feu à un observateur avancé du 45e Régiment d'Artillerie. On lui dit, cepen-
dant, que les liens de communication avec l'artillerie avaient été coupés. Gabel
se précipita vers deux autres observateurs dans la région voisine et leur demanda
d'avertir l'artillerie. Les deux répondirent également que leurs lignes avaient été
coupées. Le commandant du bataillon finalement dut lancer des fusées pour
demander un soutien d'artillerie.38. La perte de communications avec l'artillerie
avait gravement handicapé l'effort défensif français. Bien que les résultats pos-
sibles des tirs d'artillerie ne soient pas connus, le sergent Rubarth et les autres
hommes de la 10e Panzerdivision n'en ont pas moins traversé la rivière avec suc-
cès un peu au nord du Pont du Bouillonnais, et d'autres l'ont traversé plus tard
à l'île de la Meuse près de Wadelincourt.
Les défenseurs près du pont au Pont du Boulonnais subirent très tôt une
forte pression. Le Lieutenant Thirache, qui commandait l'Église, point fort au
sud-est du pont, expliqua que pendant le maximum du bombardement aérien,
lui et plusieurs de ses hommes reculèrent vers le sud et cherchèrent refuge dans
le parc près de la maison du maire du village. Lorsque le bombardement cessa
autour de 15 heures 30, lui et ses hommes entreprirent de revenir à leur position,
mais immédiatement ils furent sous le feu allemand venant depuis l'un des murs
du parc. Ils changèrent d'endroit, mais là encore des tirs leur vinrent de face.39.
Leur retraite a sans doute facilité la réussite de la traversée de la Meuse par
le Lieutenant Hanbauer de la Meuse. Le long de la rivière, c'est le commandant
de la 6e compagnie qui ressentit la pression la plus forte et venant plus tôt contre
le flanc gauche de sa compagnie. Bien que le point fort Héron sur la droite (sud)
du Capitaine Leflon ait continué de se battre avec énergie, un seul

216
bunker sur son flanc gauche (nord) continua de tirer. Dans le centre, en face de
l'île dans la Meuse, le point fort ''Voie ferrée'' cessa bientôt de tirer, apparemment
capturé par les Allemands. Quand le tir a commencé à atteindre le poste de
commandement de la compagnie, Leflon conclut que sa position était sur le
point d'être encerclée.
À 17 heures 30, il décida de retraiter sa compagnie à la ligne d'arrêt du
bataillon. En se retirant sous les tirs, lui et ses hommes se dirigèrent vers la ligne
suivante, probablement dans la zone du 2/147e, plutôt dans celle du 2/295e. Le
Lieutenant Thirache et ses hommes retraitèrent également à 17 heures 30 depuis
leur position près de l'église de Wadelincourt. Recevant des tirs de droite et de
gauche, ils retraitèrent en suivant le lit du ruisseau du Moulin. Mais ils n'y trou-
vèrent pas ce à quoi ils s'attendaient. Leflon expliqua, ''À mon grand étonnement,
la ligne d'arrêt n'était pas occupée. Je n'ai rencontré personne.'' Lui et sa compa-
gnie continuèrent leur retraite, et s'arrêtèrent seulement après avoir rencontré le
Capitaine Carribou et ses hommes profondément dans le Bois de la Marfée.40.
Bien que les positions le long de la rivière aient été abandonnées, le point
fort de Etadan sur la colline 246 continuait de tenir. À partir d'environ 17 heures
30, le feu de l'ennemi augmenta, en particulier des tirs directs à partir de tanks
visèrent les ports de tir des bunkers. La pression exercée sur le point fort venait
de deux directions. L'infanterie allemande infiltrée au nord d'Etadan avait suivi
le long du ruisseau du Moulin, le même itinéraire utilisé par les hommes du
Lieutenant Thirache. Elle attaquait également directement le point fort en ve-
nant d'une direction sud-ouest, menaçant de couper en deux la position, mais ils
furent arrêtés par le feu français efficace. Enfin, à 18 heures, après avoir épuisé
ses munitions et subissant une forte pression sur sa gauche et son arrière gauche,
le commandant du point fort ordonna à ses hommes de se replier sur la ligne
d'arrêt.41.
L'infanterie allemande qui s'était infiltrée le long du Ruisseau du Moulin
contribua également à alourdir la pression sur le point fort La Prayelle près de
la Colline 247 dans la zone du 2/147e. Les défenseurs de La Prayelle avaient
arrêté un moment l'attaque allemande aux environs de 17 heures, mais selon le
Général Grandsard, les Allemands se déplaçant le long du ruisseau du Moulin
et venant de l'est contournèrent le point fort et l'attaquèrent sur le flanc t à l'ar-
rière.42. Le compte rendu personnel du commandant de la 6e Compagnie du 2e
Bataillon du Régiment Grossdeutschland affirme cependant que sa compagnie

217
a conquis la colline 247 en attaquant depuis le nord-est. Ce qui est probable-
ment arrivé est que des éléments de la 10e Panzerdivision ont mené une attaque
réussie contre les bunkers situés juste au nord-est de la colline 247, donnant ainsi
aux Français l'impression que l'attaque principale venait du nord-est. Dans tous
les cas, après avoir dépassé La Prayelle et Etadan, les Allemands faisaient face
maintenant à une autre ligne de résistance entre le cimetière français et Noyers.
À 20 heures, le Capitaine Gabel reçut un appel téléphonique du Lieutenant
-Colonel Pinaud lui disant qu'une contre-attaque aurait lieu dans son secteur.
Une compagnie du 3/295e attaquerait depuis le cimetière français et reprendrait
Wadelincourt. Un peu plus tard, un autre appel de Pinaud changea cet ordre.
Des unités du 3/295e allaient sceller l'écart entre le 2/147e et le 2/295e.
À 22 heures, la 10e Compagnie du 3/295e arriva au poste de commande-
ment de Gabel. Peu après, le commandant du bataillon du 3/295e arrivait, ainsi
que deux pelotons d'infanterie et trois sections de mitrailleuses du 11e Bataillon
de Mitrailleurs. Gabel immédiatement plaça ces unités sur la gauche de son ba-
taillon. La force substantielle au cimetière et à Noyers, cependant, n'avait pas sa
pareille plus loin à sa gauche. Gabel fut consterné de découvrir que le Capitaine
Carribou du 2/147e ne disposait seulement que d'une cinquantaine d'hommes et
de trois canons antichars de 25mm. 43 Le renfort du flanc droit du régiment con-
solida le bataillon de Gabel. Dans des jours de combats des plus désespérés, les
Français finalement réussirent à arrêter les Allemands le long de la ligne entre le
cimetière et Noyers.
Dans la zone autour de La Boulette et du Bois de la Marfée, cependant, les
Allemands continuèrent d'avancer.
LA PERCÉE À FRÉNOIS
Le flanc gauche du 147e Régiment devenait la faille à travers laquelle l'infan-
terie allemande s'engouffrait facilement et rapidement. Alors que le 1er Régiment
d'Infanterie de Balck parcourait les deux kilomètres et demi de la Meuse à Bel-
levue en environ trois heures, il fit les trois kilomètres de Bellevue à Cheveuges
en quatre heures environ. La vitesse de la pénétration le long de la limite entre
le 147e et le 331e Régiment provint en partie du fait que les Allemands exploitè-
rent l'échec des unités françaises voisines à travailler ensemble étroitement. Mais
leurs progrès rapides vinrent également de la performance misérable au combat
des unités placées le long de cette couture, en particulier les compagnies du 331e
Régiment, y compris celles rattachées au 147e

218
Régiment.
Le début de la percée allemande vint non seulement de la capture des bun-
kers clés près de la zone du Château de Bellevue, mais aussi de la capture ou de
l'abandon sans combat de plusieurs bunkers dans le centre Frénois de résistance.
Dans la région du 2/331e à Bellevue, la 5e compagnie du 2/331e d'Infanterie oc-
cupait la ligne de bunkers qui comprenait la deuxième ligne du bataillon. Ces
bunkers étaient disposés de la pente nord-nord-ouest de la colline 247 à la jonc-
tion de routes de Bellevue. Entre 17 et 18 heures, la 5e Compagnie subit une
forte pression des Allemands sur ses flancs droit et gauche. La 6e Compagnie du
2e Bataillon du Régiment Grossdeutschland captura le grand bunker (numéro
104 commandé par le Lieutenant Verron) à 200 mètres au sud de la route entre
Bellevue et Torcy peu après 17 heures 45, et les éléments du 2e et du 3e bataillon
du 1er Régiment d'Infanterie poussèrent à travers les bois situés juste à l'est de la
jonction de la route de Bellevue aux environs de 18 heures.
Dans la guerre, on ne peut jamais prédire l'effet de la chance, mais pour la
55e division, un évènement malheureux pour la 5e Compagnie eut un effet négatif
profond sur son moral. Pendant le bombardement aérien intense, une bombe
chanceuse avait frappé le poste de commandement de la 5e Compagnie tuant
douze soldats. 44 Bien que d'autres facteurs aient pu avoir joué un rôle, l'esprit
combatif de la 5e Compagnie sembla par la suite moindre que celui des com-
pagnes placées de l'autre dans le secteur du Lieutenant-Colonel Pinaud. La com-
pagnie offrit une certaine résistance aux Allemands, mais sa volonté de se battre
était bien moindre que ce que la sécurité de la France requérait. Malheureuse-
ment, elle occupait un centre très important de résistance placé dans le chemin
direct des éléments de la 1re Panzerdivision, et sa faible défense ne contribua
guère à ralentir l'avance allemande.
Le Lieutenant Charita, commandant de la 5e compagnie, ses soldats ayant
fui le combat autour de Glaire et Villette, tenta désespérément de les renforcer
en leur intégrant des hommes de la 7e compagnie du 2/147e, mais il avait peu de
succès. Aux environs de 17 heures, son flanc gauche fut soumis à la pression du
1er Régiment d'Infanterie, et son flanc droit sous celle du Régiment Gross-
deutschland. Un des bunkers clés sur la gauche était le numéro 7, qui avait deux
mitrailleuses et était légèrement en avant du Frénois et à l'est du carrefour de
Bellevue. Le bunker existe aujourd'hui, et son aspect ne montre aucun dom-
mage.

219
Ses soldats ont apparemment fui sans avoir reçu le moindre feu allemand.
Après cette position abandonnée, ou tout au moins ayant offert peu de résis-
tance, l'infanterie du 1er Régiment put pousser de l’avant pour presque un autre
deux kilomètres avant de rencontrer les défenses sur La Boulette.
Sur le côté droit de la 5e compagnie, l'infanterie du Régiment Gross-
deutschland captura les bunkers 7 bis, 7 ter, et 104. Peut-être la meilleure chose
que l'on peut dire à propos de cette 5e compagnie est qu'elle a mieux performé
que certaines autres compagnies du 331e Régiment dans le secteur de Sedan.
Face à la résistance française chancelante et à son effritement, Les Alle-
mands poussèrent vers l'avant sans relâche. Le 1er Bataillon du 1er Régiment
d'Infanterie allemand concentra ses efforts dans la région ouest de Bellevue vers
la Croix Piot. Le 2e Bataillon poussa à l'ouest du Frénois et le long de la route en
direction de La Boulette. Le 3e Bataillon poussé vers l'avant juste à l'est du Fré-
nois, sécurisant le flanc des forces en mouvement en direction de La Boulette.
L'ensemble de la ligne française entre Wadelincourt et Bellevue s'effondra
entre 17 et 19 heures. À l'est du Frénois, les défenseurs de La Prayelle aux envi-
rons de la colline 247 stoppèrent initialement l'attaque du Régiment d'élite
Grossdeutschland.45. Mais la pression de la 10e Panzerdivision et du Régiment
Grossdeutschland permit aux Allemands de surmonter la résistance française à
La Prayelle et de capturer le reste de la colline 247 aux environs de 19 heures.
De toute évidence, l'attaque remarquable faite par le sergent-chef Rubarth et sa
poignée d'hommes joua un rôle important dans la capture de ce terrain critique.
Lorsque les fortifications tombèrent à l'est du Frénois et à La Prayelle, les Alle-
mands rapidement renforcèrent leur succès au Frénois et à Bellevue. Avec les
fortifications de la deuxième ligne française de résistance derrière eux, ils se dé-
placèrent rapidement vers l'avant.
Pour agrandir leur étroite percée à Frénois, les Allemands crochetèrent par
l'arrière les défenseurs à l'ouest de Bellevue. Comme mentionné précédemment,
le 2/331e occupait le côté gauche du front défensif du 147e Régiment dans la
région Glaire-Bellevue-Frénois. À sa gauche, le 331e Régiment défendait la zone
située entre Bellevue et Villers-sur-Bar, nommée sous-secteur de Villers-sur-Bar.
Le 3/147e occupait le côté droit du front défensif du 331e Régiment, et donc était
sur la gauche du 147e Régiment et du 2/331e. Le Capitaine R. Crousse comman-
dait le 3/147e dans la zone Donchery.
Le 3/147e avait quatre compagnies assignées ou rattachées : les compa

220
gnies 9 et 10 du 3/147e et des compagnies 1 et 3 du 1/331e. Avec un tiers de ses
mortiers, deux canons de 25 mm, et deux pelotons d'infanterie et de la compa-
gnie d'armes lourdes organiques du 3e bataillon d'infanterie du 147e, mais ratta-
chés à un autre bataillon, le Capitaine Crousse gardait le contrôle de seulement
deux tiers des mortiers et cinq canons de 25mm de cette unité. Crousse, cepen-
dant, avait une unité légèrement plus grande (plus quatre compagnies) que tous
les bataillons du 147e à sa droite.
Crousse organisa sa position en quatre centres de résistance, deux le long
de la rivière et deux à l'arrière (en ligne, mais disposés en profondeur). Les deux
centres de résistance sur la rivière étaient La Crète à droite, occupée par la 9e
compagnie du 3/147e, et le Faubourg à gauche, occupé par la 10e compagnie du
3/147e. Les deux à l'arrière étaient La Boulette, occupée par la 3e compagnie du
1/331e, et la Croix Piot, occupée par la 1re Compagnie du 1/331e. Chaque com-
mandant de compagnie en outre divisa sa zone en petits points forts.46. Le batail-
lon se préparait à être attaqué de front à travers la Meuse et ne s'attendait pas à
ce que sa plus grande menace vienne par son flanc droit et son arrière.
Des quatre compagnies de Crousse, c'est la 9e compagnie du 2/147e qui oc-
cupait une position particulièrement cruciale, ce que les évènements ultérieurs
démontrèrent, au centre La Crète de résistance, tout le long de la ligne principale
de résistance juste à l'ouest de Bellevue. La 9e compagnie avait été retirée de sa
position le long de la ligne principale de la résistance pour sa formation et elle
avait terminé son dernier jour de formation lorsque l'attaque allemande par le
Luxembourg l'avait ramenée dans sa position de résistance. Elle avait été initia-
lement replacée dans la deuxième ligne derrière la Meuse jusqu'à ce que les
commandants français se fussent inquiétés de la faiblesse de la compagnie du
331e d'Infanterie qui l'avait remplacé le long de la Meuse. Ils retournèrent donc
la 9e compagnie dans son centre de résistance en face de Donchery, mais elle n'y
arriva pas avant 7 heures, le 12 mai. 47.
La 3e compagnie du 1/331e, commandée par le Capitaine Litalien, a égale-
ment occupé une position cruciale dans le centre de la résistance à La Boulette,
et elle n'y était en place que depuis quelques jours lorsque les Allemands atta-
quèrent sur la Meuse. La plupart des tranchées dans la zone de la compagnie
étaient trop peu profondes et manquaient de toits, et Litalien a noté plus tard :
« Aucun travail n'a été fait depuis plusieurs mois sur la position. »
Dans la matinée du 10, en dépit de l'alerte, la majorité de ses hommes fut

221
envoyée pour travailler avec les pionniers sur l'achèvement d'un grand bunker
en béton et partit pour une grande partie de la journée. Puis le 12, Litalien fut
informé de se préparer à être relevé par une compagnie du 11e Bataillon de
Mitrailleurs et de passer à une nouvelle position à quatre kilomètres à l'ouest.
Pendant longtemps où chaque instant est précieux, Litalien passa sa journée à la
recherche du commandant de la compagnie de relève, puis découvrit que l'ordre
était incorrect. Ce n'est que le matin du 13 qu'il reçut l'information de continuer
son travail à La Boulette. 48. Ce soir-là, le retrait de sa compagnie ouvrit la voie
aux Allemands pour aller de l'avant vers Cheveuges et Chéhéry.
Sur la droite de la 9e compagnie et du 3/147e, les défenses françaises com-
mencèrent à s'effondrer aux environs de 18 heures le 13. Quand les Allemands
attaquèrent le bunker du Lieutenant Verron près de Bellevue aux environs de
17 heures 45, ils continuèrent également de pousser vers l'avant. La poussée de
leur attaque était simultanément autour des deux côtés du Frénois et dans le
flanc du centre de résistance de La Crète à l'ouest de Bellevue. Au lieu de frap-
per les deux premiers bunkers dans La Crète le long de la Meuse, ils frappèrent
les deux bunkers directement à leur arrière. Puis, ils revinrent vers les deux bun-
kers en avant et les attaquèrent de l'arrière.
Les tanks des Allemands, qui appartenaient la 2e Panzerdivision et étaient
disposés le long du chemin de fer au nord de Donchery, aidèrent grandement
l'infanterie lorsqu'elle affronta les bunkers. Lorsque l'infanterie se déplaça à l'ar-
rière des bunkers, les tanks avaient déjà gravement endommagé plusieurs d'entre
eux et peut-être plus important encore, empêché les bunkers de s'entraider
contre l'approche de l'infanterie ennemie. Plusieurs bunkers furent réduits au
silence par le feu très efficace se déversant dans les ports de tir. Sur les deux
premiers bunkers pris par les Allemands dans la zone de Crousse, un avait été
endommagé par des chars autour de 16 heures 30. En se déplaçant parallèle-
ment à la rivière, les Allemands achevèrent la dernière résistance dans le centre
de résistance de La Crète à 19 heures 15 et dans le centre de résistance de Fau-
bourg à 22 heures 30.49.
Alors que les points forts de La Crète peinaient encore sous la lourde at-
taque et que ceux de Bellevue étaient tombés, les Allemands poussèrent à travers
les bois du Frénois. Des soldats du 1er Régiment d'Infanterie s'infiltraient le long
du lit du ruisseau des Boucs à l'ouest du Frénois. Avec des mitrailleuses tirant à
partir du coin de Bellevue et leur fournissant une couverture, ils parvinrent der-
rière le point fort juste au sud de la colline 196 (environ à un kilo
222
mètre au nord-ouest des hauteurs de La Boulette) et l'attaquèrent par l'arrière.50.
Les soldats français de cette position étaient de la 3e compagnie du 1/331e du
Capitaine Litalien.
Dans le même temps, les Allemands continuèrent de pousser le long des
deux côtés de la route passant au sud de Bellevue, la route principale de Sedan
à Vouziers. L'attaque le long de la route progressa d'abord rapidement. À un
kilomètre au sud du Frénois, cependant, le terrain élevé à leur devant dominait
le mouvement des Allemands, et leur avancée bientôt ralentit. Tout à coup, le
commandant du régiment, le Lieutenant-Colonel Balck apparut avec son second
et il poussa les soldats de l'avant. Le 2e Bataillon avança, la 8e compagnie sur la
droite et la 6e Compagnie sur la gauche. La 9e compagnie restait prête à agir
contre toute attaque-surprise ennemie.51.
En avançant en direction de La Boulette, les Allemands se battaient contre
le flanc gauche du 2/331e. À 19 heures, ils firent prisonnier un Lieutenant à
l'ouest du Frénois. À 19 heures 30, ils lancèrent des grenades sur le peloton
français du Lieutenant Langrenay de la 7e Compagnie du 2/331e, sur le versant
nord de la Boulette. Langrenay, après avoir retraité et occupé une autre position
qui était reliée à l'ouest avec une unité du bataillon voisin et à l'est avec un peloton
de la 5e compagnie du 2/331e, se retira, cette fois parce que des Allemands con-
tournaient son peloton sur la droite. Les Allemands à droite de son peloton ve-
naient probablement du 3/1er Régiment. À 19 heure30, son peloton fut repoussé
vers le haut de La Boulette le long de la ligne à la lisière du Bois de la Marfée.52.
À la gauche du peloton de Langrenay se trouvait la 3e Compagnie du 1/331e
d'Infanterie sous le commandement du Capitaine Litalien. Cette compagnie oc-
cupait le centre de résistance de La Boulette dans la zone du 3/147e. Le Capitaine
Litalien qui sera ensuite chaleureusement complimenté par son commandant de
bataillon et par le commandant de l'infanterie de la 55e division a décrit ce qui
est arrivé à sa compagnie :
« Les tirs ennemis augmentèrent progressivement d'intensité, et nous eûmes
beaucoup de mal à contenir l'avance des Allemands qui étaient en nombre très
supérieur, et qui finalement progressaient de plus en plus vite, malgré notre feu
de protection par chaque arme automatique. À 21 heures 30, les Allemands
étaient à trente mètres de notre centre de résistance ... et complètement envahis-
saient notre gauche et commençaient à avancer sur notre droite avec des infiltra-
tions le long de la route de Vouziers. ».
53

223
En raison de la pression écrasante de l'ennemi, Litalien demanda et obtint
l'autorisation de son commandant de bataillon, le Capitaine Crousse, de se reti-
rer. Le mouvement qui suivit de sa compagnie créait une large trouée pour les
Allemands.
En un temps remarquablement court, la compagnie 2 du 1er bataillon alle-
mand atteignit les hauteurs de La Boulette où elle captura quarante soldats et un
officier. Ensuite, elle se déplaça de nouveau vers l'avant et à 22 heures elle saisit
le village de Cheveuges.54. Son action avait été puissante, comme en témoigne
l'intervention clé du commandant de régiment pour maintenir l'attaque, et en
capturant La Boulette et en se précipitant sur Cheveuges, il avait ouvert la voie
pour le reste des forces allemandes.
Une certaine résistance continuait dans la région de La Boulette. Autour de
21 heures, mélangés à des hommes rassemblés à partir du 147e et du 295e, les
restes du 2/331e occupaient une ligne ténue le long de la lisière du Bois de la
Marfée. Avec à peine plus d'une centaine d'hommes, le commandant du batail-
lon, le Capitaine Foucault tenta d'occuper le centre de la résistance à l'est de La
Boulette, qui comprenait le terrain à l'est du point de La Boulette le plus élevé.
Dans le même temps, il tenta d'étirer ses hommes à travers l'ensemble du front
de son secteur, mais « le contact avec la droite et la gauche était pratiquement
inexistant. » Il ne pouvait pas s'étendre plus à l'ouest, parce que les Allemands
avaient une forte présence sur la zone autour de la route entre Bellevue et la
Boulette. Le commandant du bataillon n'avait plus rien entendu des pelotons à
Frénois et de la 7e compagnie du 3/147e, depuis 18 heures. Il dit :
« Nous tenions encore le haut de La Boulette, mais les Allemands s'infil-
traient à notre gauche. »
Dans le même temps, l'ennemi s'avançant dépassa son flanc droit, et il con-
clut :
« Nous étions donc dans un saillant dans les lignes ennemies. 55.. »
Les Allemands sur sa gauche étaient apparemment du 1er et du 2e Bataillon
et ceux sur sa droite du 3e Bataillon du 1er Régiment d'Infanterie.
Foucault avait peu ou pas de connaissances sur ce qui se passait chez les
autres bataillons. Entre 15 et 20 heures 30, il avait envoyé quatre soldats diffé-
rents rejoindre le poste de commandement du régiment dans une tentative de
rétablir le contact. Les deux premiers avaient disparu et le troisième était revenu
après avoir été incapable de localiser le Poste de Commandement du régiment.
Le quatrième partit à 20 heures 30 et revint à 23 heures avec des ordres
224
pour que le bataillon occupe une position le long de la lisière du bois à l'est de
Cheveuges. À 3 heures, le bataillon reçut l'ordre d'occuper une position le long
de la route entre Cheveuges et Bulson et de prendre contact avec le 11e Bataillon
de Mitrailleurs sur sa droite. Au moment où l'ordre arriva, le bataillon n'avait pas
plus de soixante hommes.56. Le retrait des restes du bataillon de Foucault laissait
aux Allemands le contrôle de toutes les hauteurs environnant Sedan et la pos-
session de la ville clé de Cheveuges. Le 1er Régiment d'Infanterie allemand venait
de réaliser une percée à Frénois.
Dans l'arrière allemand, à Gaulier, les pionniers avaient entrepris l'érection
d'un pont tactique sur lequel des chars et de l'artillerie pourraient se déplacer. À
Donchery, l'infanterie de la 2e Panzerdivision finalement traversa la Meuse aux
environs de 22 heures. Elle y était parvenue seulement parce que les défenseurs
français sur la Meuse avaient été repoussés par l'infanterie de la 1re Panzerdivi-
sion. Sans cette aide, l'ancienne division de Guderian n'aurait possiblement ja-
mais été en mesure de traverser la Meuse.
Avec le soutien de l'artillerie, des chars et de l'aviation, l'infanterie alle-
mande avait ouvert la voie pour le XIXe Corps de Panzers.
LA PANIQUE DE LA 55E DIVISION
Même avant que les Allemands aient franchi la Meuse, quelques soldats
français avaient fui les combats autour de Sedan. Quand les frappes aériennes
augmentèrent au cours de l'après-midi du 13 mai, le nombre des fugueurs aug-
menta de façon spectaculaire. En dépit de ces cas de lâcheté, la 55e division pou-
vait encore fonctionner et offrir une résistance importante aux Allemands. Avec
l'apparition d'une panique généralisée dans la soirée du 13 et la désintégration
subséquente de la division, l'efficacité au combat de celle-ci chuta abruptement.
La première indication que le Q.G. de la division eut de ce que quelque
chose clochait terriblement survint vers 18 heures. Le poste de commandement
à Fond Dagot avait envoyé un officier pour aller de l'avant vers Bulson recueillir
des informations, mais peu de temps après son départ, il revint avec des nou-
velles alarmantes. Il déclara qu'une masse de soldats fuyaient se déplaçait au sud
le long de la route allant poste de commandement. Cinq minutes plus tôt, le
Colonel Chaligne était allé sur cette route et n'avait rien vu d'anormal.
Accourant à la route, le Général Lafontaine, le Colonel Chaligne et d'autres
membres du personnel se confrontèrent à la vue de nombreux soldats fuyant les
combats. Ils appartenaient à l'infanterie et aux pionniers, mais surtout

225
à l'artillerie. Le 1/78e d'artillerie, dont le commandant affirma avoir reçu l'ordre
de se retirer, se déplaçait en convoi avec ses canons et ses véhicules. Mais il y
avait aussi des canonniers d'autres bataillons et régiments qui fuyaient sans leurs
armes, avec des officiers parfois mêlés à leurs hommes, sans chercher à les con-
trôler ou à les amener à revenir à leurs pièces d'artillerie.
Le Colonel Chaligne expliqua. ''Tous les hommes paniqués dirent que l'en-
nemi était dans Bulson avec des chars et qu'il allait surgir à tout moment.''57. Pour
arrêter les soldats en fuite, Lafontaine mit plusieurs camions sur la route en tra-
vers entre les deux fossés. Puis il se tint au milieu de la route, arrêtant de soldats
avec son revolver dans la main. Craignant que les Allemands aient en effet atteint
Bulson, lui et Chaligny utilisèrent une compagnie du génie, la compagnie d'infan-
terie qui état chargé d'assurer le poste de commandement de la division, et le
personnel du Q.G. pour établir une ligne de défense hâtive au nord du poste de
commandement. Dans le même temps, ils tentèrent de prendre le contrôle des
soldats qui fuyaient et de les former en de nouvelles unités. À 19 heures, l'en-
nemi n'avait pas paru, et le chef de la division savait que la rumeur sur l'arrivée
des Allemands à Bulson était fausse. Le dommage, cependant, était fait, et le
spectacle de soldats en fuite continua quoiqu'à une moindre échelle pendant
toute la soirée.
Bien que Lafontaine eût peu à dire en détail sur l'incident autour de poste
de commandement de la division entre 18 et 19 heures, Chaligne plus tard insista
pour dire que les hommes qui tentaient de fuir et dépasser Fond Dagot avaient
été regroupés en unités et avaient été placés sous le contrôle d'officiers et de
sous-officiers et renvoyés vers l'avant. Il dit également que les canonniers étaient
retournés dans leurs batteries.58. La panique le soir du 13 mai n'aurait pas été si
embarrassante ou dévastatrice envers l'efficacité au combat du Xe Corps, si tout
s’était passé ainsi que le Colonel Chaligne l'a décrit. Cependant, les incidents des
hommes et des unités fuyant les combats durèrent à travers la majeure partie du
13 et du 14. Malgré les meilleurs efforts de Lafontaine et Chaligne, les effets
terriblement perturbateurs et négatifs de la panique ne se sont pas réduits. Peut
avoir momentanément tourné la marée de soldats fuyant Fond Dagot passé, mais
les hommes ne sont pas retournés à leurs armes et unités.
Néanmoins, le témoignage de Chaligne a été corroboré par d'autres offi-
ciers présents à Fond Dagot vers 19 heures. Par exemple, le Capitaine Boyer est
un officier qui insista pour dire que les fugitifs n'étaient pas en nombre

226
significatif ; le Capitaine Boyer commandait une section de gendarmerie dans
le secteur de Sedan. Dans un rapport écrit après la bataille, il a écrit que tous les
artilleurs se déplaçant le long de la route étaient sous le contrôle de leurs com-
mandants et que l'infanterie ne comptait pas plus de deux ou trois pelotons qui
furent recueillis et regroupés dans de nouvelles unités. Dans un ajout plus clair,
cependant, Boyer expliquait, ''Vers 20 heures, le peloton mobile commandé par
le Lieutenant Liégeois n'était pas localisable. J'ai appris plus tard que l'officier
avait retraité avec son personnel vers Vouziers sans avoir reçu mon autorisa-
tion.''59. En réalité, de nombreux soldats avaient suivi le même chemin que le
Lieutenant Liégeois.
Certains éléments de preuves les plus solides contre l'affirmation de Cha-
ligne selon laquelle les artilleurs seraient retournés à leurs canons viennent des
Allemands. Pour le 14, la 1re Panzerdivision a rapporté avoir capturé vingt-huit
canons, tandis que la 10e Panzerdivision en a rapporté ''plus de 40''. 60. La plupart
de ces canons avaient apparemment été abandonnés. Lafontaine et Chaligne
peuvent bien avoir endigué le flot des fuyards pendant une courte période, mais
les soldats et les unités ont continué de fuir vers l'arrière. À 19 heures, le village
de Chémery était rempli de soldats fuyant les zones de Bulson et du Bois de la
Marfée.
Bien que les fantassins aient commencé à fuir dans l'après-midi, des en-
quêtes ultérieures ont suggéré que la panique a commencé autour de 18 heures-
dans l'artillerie. De plus, la fuite d'unités d'artillerie entières a affecté la capacité
de combat de la division et l'a rendu beaucoup moins apte à résister aux Alle-
mands. Une grande partie de l'artillerie du Xe Corps était située sur les hauteurs
au sud-est de Sedan et au nord de Fond Dagot, et dans sa quasi-totalité elle y a
été affectée par la panique au cours de la soirée du 13. Même si les unités d'ar-
tillerie françaises n'avaient pas paniqué sous les attaques aériennes allemandes
qui avaient eu lieu tout au long de la matinée et dans l'après-midi du 13, le bom-
bardement incessant clairement les avait ébranlés et avait sapé leur courage. Leur
panique résulta plus d'un manque de volonté que de dommages causés par l'en-
nemi.
L'ampleur et la nature de la panique au cours de la soirée du 13 ont été
grandement affectées par la localisation du siège du Corps et de la division d'ar-
tillerie autour de Bulson. Ces quartiers généraux incluaient les postes de com-
mandement de l'artillerie lourde du Xe Corps, le Groupe d'artillerie B de l'artil-
lerie lourde du Xe Corps, et l'artillerie de la 55e division.
227
Le Colonel Poncelet, qui commandait l'artillerie lourde du Xe Corps, avait
son poste de commandement à Flaba, qui est à environ trois kilomètres au sud-
est de Bulson, et le Lieutenant-Colonel Dourzal, qui commandait l'artillerie du
Groupe B sous Poncelet, avait son poste de commandement à Bulson. Le Co-
lonel Baudet, qui commandait l'artillerie de la 55e division, avait son poste de
commandement juste au sud de Bulson. 61 Bien que ces Q.G. ne furent pas
parmi les premiers fuyards, ils furent finalement contaminés par la peur et la
panique. Quand ils fuirent vers le sud et l'ouest, les batteries d'artillerie et des
compagnies d'infanterie autour d'eux qui étaient déjà nerveux tout simplement
suivirent leur exemple de se déplacèrent rapidement loin de la poussée alle-
mande. En d'autres termes, en se déplaçant ils changèrent en un torrent ce qui
n'était qu'un petit courant.
L'explication la plus claire des causes de la panique et de la séquence des
évènements est venue de Brigadier Général Duhautois, qui commandait l'artil-
lerie du Xe Corps. Selon le Général Duhautois, un fantassin sur une moto se
rapporta au poste de commandement du Lieutenant-Colonel Dourzal à 18
heures 15 heures et informa que des chars allemands étaient près de Bulson et
qu'il était nécessaire pour eux de se déplacer. Personne ne put plus tard rappeler
l'unité ou le nom de ce messager, bien que certains impliquèrent qu'il s'agissait
d’un Allemand qui délivrait de faux messages. À 18 heures 30, le Capitaine
Fourques, qui commandait les batteries b-7 et B-8 du 169e régiment d'artillerie,
qui faisait partie du Corps d'artillerie, informa son commandant de bataillon que
''d'intenses tirs d'armes légères'' résonnaient à quatre ou cinq cents mètres de ses
batteries. Sans être en mesure de le confirmer, il ajouta que le tir ''pouvait pro-
venir venir de chars.'' 62.
Dans le même temps, le Colonel Baudet, qui commandait l'artillerie de la
55e Division, entendit des tirs autour de son poste de commandement. Ses offi-
ciers se précipitèrent dehors, prêts à défendre le Poste de Commandement avec
leurs pistolets. Alors qu'ils s'attendaient à une attaque, des soldats en fuite leur
signalèrent que des chars ennemis avaient été aperçus juste au sud de Bolson.
Les rapports de Fouques et sans aucun doute de Baudet trouvèrent leur chemin
jusqu'au Poste de Commandement de Dourzal.63.
À 18 heures 45, Dourzal appela le commandant de l'artillerie du Xe Corps,
le Colonel Poncelet, et l'informa qu'un combat avait lieu à environ quatre ou cinq
cents mètres de son poste de commandement et il demanda la permission de se
retirer. Poncelet demanda à Dourzal de déterminer si le feu provenait des
228
Allemands. Peu après, Dourzal appela et confirma que le feu venait de l'ennemi.
Quelques instants plus tard, un appel paniqué arriva du second de Dourzal, in-
formant le commandant de l'artillerie de ce qu'ils s'attendaient à être encerclés
dans les cinq minutes. Poncelet donna alors à Dourzal la permission de déplacer
son poste de commandement et il signala qu'il avait signalé son autorisation au
commandant du Corps. 64.
Inutile de dire qu'aucun des bataillons ou des batteries d'artillerie n'était
directement menacé par les fantassins allemands. Sauf pour les 2/99e d'artillerie
près de Cheveuges, tous étaient à l'arrière du poste de commandement du 147 e
Régiment d'Infanterie de Forteresse du Lieutenant-Colonel Pinaud. Pinaud
n'eut pas besoin de déplacer son poste de commandement avant le milieu de la
matinée du 14.
Néanmoins, la panique continua de se propager à des unités qui étaient en
toute sécurité loin de la menace allemande. Vers 20 heures, le commandant du
1/110e d'Artillerie, qui se trouvait au nord-ouest d'Haraucourt à cinq kilomètres
de Noyers, avertit le commandant du 120e Régiment d’infanterie de la 71e divi-
sion qu'il se préparait à défendre son poste de commandement. Il remit des
munitions à ses hommes et les déplaça à une centaine de mètres vers l'ouest.65.
Autour de 19 heures 45 le poste de commandement de Poncelet à Flaba
pour l'artillerie lourde dans le Xe Corps devait se déplacer. Alors que le Colonel
Poncelet était parti en visite dans une unité subordonnée, les hommes du poste
de commandement répondirent aux rapports paniqués des unités à leur front en
hâtant le mouvement. Tous les officiers et les hommes partirent à l'exception de
deux officiers de liaison qui n'étaient pas présents lorsque le déplacement était
survenu. Les deux hommes avaient déjà quitté le poste de commandement en
route vers le poste de commandement alternatif ; à leur retour ils découvrirent
que le poste de commandement principal avait déménagé sans les prévenir. Dé-
couvrant que beaucoup de matériel avait été abandonné, ils détruisirent le sys-
tème téléphonique central, brûlèrent des cartes et d'autres documents et empor-
tèrent téléphones et ''dossiers ''. Ils se rapportèrent ensuite au poste de comman-
dement du Groupe d'artillerie A. 66.
Il n'a pas fallu longtemps au Colonel Poncelet pour découvrir que le démé-
nagement avait été prématuré. Après avoir reçu un ordre du quartier général de
Corps d'armée pour rétablir son poste de commandement, lui et ses hommes y
revinrent. Malheureusement, une grande partie de leur équipement de commu-
nication avait été endommagé ou détruit. Disgracié par le déménagement
229
précipité de son poste de commandement et l'effet terrible de la panique, le
Colonel Poncelet se suicida le 24 mai.67. En s'enlevant la vie, le commandant de
l'artillerie lourde dans le Xe Corps reconnaissait le rôle de son Poste de Com-
mandement dans la propagation de la panique le soir du 13.
La performance lâche de l'artillerie autour de Sedan ne peut pas être dé-
fendue et ne peut être que partiellement expliquée. Une raison surprenante pour
la panique de tant d'unités fut l'existence de communications efficaces entre les
observateurs de l'artillerie observateurs et les unités. Les unités d'artillerie ne
souffraient pas d'autant de défaillances de communication que les unités d'infan-
terie, car la plupart de leurs lignes de communication avaient apparemment été
enterrées et ainsi protégées.
Lors des ruptures des lignes se sont produites, des rapports qui étaient par-
fois extrêmement alarmants cherchèrent en quelque sorte à se trouver un che-
min vers les unités supérieures et subordonnées. Lorsque les observateurs avan-
cés appelaient pendant les bombardements, ils servaient de relais à de l'informa-
tion, qui était parfois inexacte et parfois extrêmement surprenante. En bref, l'ar-
tillerie, peut-être mieux informée sur ce qui se passait à la division que ne l'était
le Q.G. de la division, et diffusant de l'information peut par avoir vu cette fonc-
tion lui saper la volonté de combattre.
Dans le même processus, les liens de communication d'artillerie pouvaient
aussi bien avoir été utilisés pour répéter des rumeurs infondées, des informations
erronées passant des unités d'artillerie à leurs quartiers généraux supérieurs. Le
meilleur exemple est le rapport des chars allemands à Bulson. Aucune bonne
explication n’existe pour cette rumeur destructrice, sauf peut-être un observateur
avancé d'artillerie ayant aperçu et identifié par erreur un des véhicules blindés
français. En fait, les Allemands ont eux-mêmes déclaré avoir détruit neuf véhi-
cules blindés français dans le Bois de la Marfée à minuit.68. Comme la 55e Divi-
sion n'avait pas de tanks autour du Bois de la Marfée, les véhicules étaient pro-
bablement des véhicules blindés et chenillés probablement légers utilisés par les
Français pour le transport des troupes et des fournitures.
L'ironie est que l'observateur français, aussi bien que les Allemands, peut-
être à tort, les a identifiés comme des tanks. De plus, à 18 heures le 13, les Alle-
mands ne disposaient pas de tanks ayant traversé la Meuse, mais ils avaient
quelques canons automoteurs.
Le pont de Gaulier ne put être achevé qu'à environ 23 heures, et alors les
premiers chars allemands traversèrent. La vérité semble être qu'un faux rapport
230
est rapidement devenu l'évangile et s'est répandu comme une traînée de poudre
à travers les unités d'artillerie. Comme pour les tirs d'armes légères qui avaient
été signalés à proximité de plusieurs éléments d'artillerie, un commandant de
bataillon d'infanterie d'expérience qui se trouvait dans la région de Burlson ex-
pliqua, ''La panique a été provoquée par un parachutiste isolé qui a tiré sur des
véhicules et des autos qui passaient le long de la route de Cheveuges à Bulson.''69.
Dans l'ensemble, la panique, le soir du 13 mai, a eu un effet dévastateur sur
la capacité de combat de la 55e Division. Dans une armée qui plaçait son credo
sur la puissance de feu et qui avait inculqué dans l'âme même de ses officiers et
des hommes, les exigences d'avoir un appui-feu efficace, la perte de la presque
de l'artillerie du secteur de la 55e Division a agi comme un coup de massue. Au
lieu d'avoir 174 canons d'artillerie disponibles, la division n'en avait presque plus.
Et au lieu d'invalider les sites de franchissement de l'ennemi avec des quantités
massives d'artillerie, la division ne pouvait guère faire plus que de harceler les
masses vulnérables des Allemands. Une quantité importante de puissance de
combat avait été perdue inutilement et stupidement. La panique du 13 mai aurait
pu aussi ne pas avoir été aussi embarrassante, si elle avait été confinée seulement
à l'artillerie. Malheureusement, pratiquement tous les types d'unité eurent des
hommes submergés par la peur et en fuite vers le sud.
LA FAIBLESSE DE L'INFANTERIE FRANÇAISE
De toutes les unités engagées dans la région de Sedan, peut-être aucune ne
s'est comportée aussi mal que le 331e Régiment d'Infanterie, qui était arrivé à
Sedan le 6 mai. Lorsque le 213e Régiment d'Infanterie était parti pour sa forma-
tion, le 331e l'avait remplacé. Ainsi, le 13, le régiment n'occupait des postes le
long de la Meuse que depuis une semaine. Alors qu'une semaine est certaine-
ment assez longue pour préparer des défenses raisonnablement solides, bon
nombre des avantages d'avoir une unité dans la même position depuis la fin
d'octobre jusqu'à mai furent perdus lorsque le 213e Régiment partit.
Cinq compagnies du régiment occupaient des postes clés le long de la deu-
xième ligne ou la ligne d'arrêt, mais seulement une ou deux ont réussi à offrir ne
véritable résistance contre les Allemands. Le Capitaine Carribou, commandant
du 2/147e, eut de terribles problèmes avec la 6e compagnie du 2/331e, qui occu-
pait la ligne arrière de son bataillon dans le Bois de la Marfée. Il dut intervenir
personnellement pour empêcher ses soldats de se retirer précipitam

231
ment à travers bois, mais ses efforts furent vains. Dès qu'il les laissa, ils disparu-
rent et laissèrent un énorme trou sur son flanc gauche. Le Capitaine Foucault,
commandant du 2/331e à gauche (à l'ouest) de l'unité de Carribou, eut également
des problèmes avec la 7e compagnie du 2/331e, qui occupait la position la plus
reculée de son bataillon dans le Bois de la Marfée et près du sommet de La
Boulette. Sauf pour le peloton du Lieutenant Langreney, cette compagnie dis-
parut dans l'obscurité environ en même temps que la 6e Compagnie.
À gauche (ouest) de la 7e compagnie se trouvait la 3e Compagnie du 1/331e,
qui a performé un peu mieux. Bien que cette compagnie reculât sans offrir d'op-
position bien vive aux Allemands qui tentaient de pousser à travers La Boulette
vers Cheveuges, elle a ensuite été citée par le commandant du bataillon et par le
Colonel Chaligne pour s'être bien battue. La 1re Compagnie du 1/331e occupait
la ligne d'arrêt vers la gauche (ouest) de la 3e Compagnie, et ne recevait pas autant
de pression que la 3e Compagnie. Pourtant, elle se retira en même temps que sa
compagnie sœur.
Parmi les compagnies du 331e Régiment qui eurent l'occasion de participer
à de durs combats autour de Sedan, la 5e Compagnie du 2/331e, occupait la po-
sition la plus critique. Insérée dans les défenses entre Bellevue et un point à l'est
du Frénois dans le cadre de la deuxième ligne de résistance, la 5 e Compagnie
obtint des résultats médiocres, mais elle fit mieux que la 6e Compagnie ou la 7e
compagnie, qui fuirent sans offrir aucune résistance significative aux Allemands.
Sa performance eut peut-être été un peu meilleure n'eut été qu'elle perdit douze
hommes de son Poste de Commandement dans une attaque aérienne et si sa
position ne l'avait pas exposé à un assaut sur sa gauche par le 1er Régiment
d'Infanterie et un sur sa droite par le Régiment Grossdeutschland. Dans l'analyse
finale, elle aussi semblait manquer la volonté de combattre ce qui est essentiel
pour une défense solide.
Toute critique du 331e Régiment, cependant, doit être tempérée par le fait
que d’autres unités ayant été prises de panique ou avaient eu des fuyards. Le
problème était beaucoup trop répandu pour blâmer un régiment, mais la per-
formance lâche de tant de soldats du 331e hypothéqua gravement les efforts dé-
fensifs français.
Dans leurs explications de la panique ou de l'échec à résister avec énergie
aux Allemands, plusieurs officiers plus tard critiquèrent les réservistes à Sedan.
Un officier, le Lieutenant Drapier, qui commandait la 9e compagnie du 3/147e,
à l'ouest de Bellevue et au sud de Donchery, était particulièrement sévère.
232
Après avoir commandé la compagnie pendant environ quatre mois, l'offi-
cier fut le témoin du baptême de feu de son unité sous ce qu'il appelle ''des
conditions moins que brillantes.'' Dans un rapport écrit en mai 1941, il a décrit
des incidents pendant les combats d'armes sales et dysfonctionnelles qui suggé-
raient que les hommes n'étaient pas familiers avec leur équipement. Il se plai-
gnait que les cadres étaient ''sans valeur,'' son unité ne comportant que deux sous-
officiers qui étaient efficaces. À son avis, '' Seuls les éléments d'active [plutôt que]
les cadres de réserve combattaient. ''70.
Le Capitaine Carribou, qui commandait le 2/147e, qui était une unité de
réserve, se plaignait également de certains des réservistes, mais il était beaucoup
plus critique de la politique du personnel de la 55e Division et du Xe Corps
concernant son personnel, politique qui affaiblit la cohésion des unités en pre-
mière ligne. En particulier, il déplorait la perte progressive au printemps 1940
de la cohésion dans son bataillon. Dans le cadre de la force de couverture sur la
frontière, son unité avait été formée et utilisée en un ensemble pendant plusieurs
mois et avait développé un très haut esprit et le sens de la camaraderie. Néan-
moins, la création d'équipes de compagnies temporaires en mélangeant des com-
pagnies et des pelotons de différents bataillons et la permutation aveugle du per-
sonnel d'une unité à une autre, venaient de sérieusement affaiblir la cohésion du
bataillon. Il se plaignit plus tard amèrement de ''l'incohérence '' résultant du mé-
lange aléatoire des personnels et des unités, et il critiqua vivement la fuite de la
6e compagnie du 2/331e d'Infanterie, une unité de réserve qui ne s'identifiait nul-
lement avec le 2/147e Bataillon même si elle lui avait été rattachée.71.
Bien que l'insertion de la 71e Division d'Infanterie dans une position le long
de la Meuse la nuit du 12 au 13 n'ait pas été mentionnée fréquemment dans les
rapports après action comme ayant perturbé considérablement les défenses fran-
çaises, l'agitation associée à une relève dut être déstabilisante pour la plupart des
soldats inexpérimentés. Ces soldats avaient déjà de graves appréhensions au sujet
de ce qui allait se passer le 13, et le déplacement soudain d'unités sans doute
affaiblit alors leur confiance. Il a peut-être aussi contribué à l'incertitude et la
crainte d'être abandonnés par des soldats verts inexpérimentés.
Dans son explication de la mauvaise performance de la 55e Division, le Gé-
néral Lafontaine a plus tard mentionné un grand nombre des mêmes points que
les autres officiers. Il a particulièrement déploré le ''petit nombre'' d'offi

233
ciers et sous-officiers d'active expérimentés. Il se plaignit également de la poli-
tique du personnel qui avait forcé le mélange des soldats entre la 55e Division et
le 147e Régiment d'Infanterie de Forteresse et il fit remarquer que la ''cohésion
de la division avait été momentanément compromise ...'' En ce qui concerne la
volonté de combattre de ses hommes, il ajouta, « Sans expérience de combat,
ils ont été surpris par la violence du feu et par l'utilisation de nouvelles procé-
dures de combat. Ils ne suivirent pas strictement leur mission d'une défendre
sans recul, et de nombreuses unités abandonnèrent leur position dans le dé-
sordre sous la menace des tanks. » 72.

Beaucoup des hommes qui fuirent crurent évidemment qu'ils avaient été
abandonnés par l'armée française. Alors qu'ils étaient sous l'assaut aérien cons-
tant le 13, ils ne virent que peu ou pas d'effort des forces aériennes françaises
pour les défendre. Ils en conclurent : « Nous avons été trahis. » De plus, ils
dirent, « Nos dirigeants nous ont abandonnés. »73. Ces perceptions découlèrent
au moins partiellement du mouvement de plusieurs postes de commandement
hors de la zone de Bulson. Le sentiment de trahison a sans doute été accentué
par le mouvement ultérieur du poste de commandement de la 55e Division au-
tour de 19 heures le 13 du Fond Dagot à Chémery. Bien que la raison pour
laquelle le mouvement a été accompli était ostensiblement pour permettre au
Q.G. d'organiser une contre-attaque, de manière plus efficace, le poste de com-
mandement visiblement déménagea à la hâte, laissant des véhicules, de l'équipe-
ment et des communications perturbées dans son sillage. C'est peut-être sans
tenir un compte complet pour la vérité que le Général Lafontaine expliqua plus
tard que le personnel de l'état-major du Xe Corps avait ordonné à la division de
déplacer son poste de commandement à Chémery.74.
Quelles que soient les raisons pour lesquelles le déplacement, l'emballage
hâtif de plusieurs postes de commandement clairement augmentèrent les
craintes des soldats et accrurent leur sentiment d'abandon.
La panique qui balaya la 55e Division le soir du 13 mai fournit aux Alle-
mands une occasion facile de capitaliser sur leurs gains initiaux. Au-delà du
doute, la fuite de l'artillerie dans le secteur de Sedan affaiblit sérieusement les
défenses françaises et permit aux Allemands de se déplacer vers le sud sans avoir
à subir de fortes concentrations de tirs d'artillerie ni de souffrir de lourdes pertes
dans leur tête de pont étroite autour de Wadelincourt, Torcy, Frénois et La
Boulette. Même sans cette panique, les Allemands finalement auraient percé
peut-être les positions françaises, mais ils auraient payé un prix beaucoup plus
234
élevé.
EN ATTENTE DU MATIN
Les Français et les Allemands utilisèrent la nuit du 13-14 pour se préparer
à des opérations ultérieures. Malgré la profondeur de la pénétration allemande
dans les lignes françaises, près de dix kilomètres, la tête de pont allemande restait
petite et extrêmement vulnérable. Par comparaison, cependant, les Français im-
médiatement le long du bord de la tête de pont étaient dans une situation déses-
pérée. Les bataillons des Capitaines Foucault et Carribou étaient réduits à seu-
lement quelques hommes et ne pouvaient pas offrir une résistance sérieuse aux
Allemands.
La condition du Capitaine Gabel au cimetière militaire français et Noyers
était meilleure. Même s'il reçut quelques renforts, sa position subit la pression
croissante de la 10e Panzerdivision.

Toute la soirée, le Lieutenant-Colonel Pinaud du 147e et le Lieutenant-Co-


lonel Lafont qui commandait le 331e Régiment à l'ouest essayèrent d'installer
ensemble une ligne défensive qui courait de Cheveuges à Bulson.
Peu après minuit, le quartier général de la 55e Division acquit une meilleure
appréciation de la situation de ses unités de première ligne, qui était au mieux
fragile. Pour stopper la progression allemande, il fallait des renforts.

235
CHAPITRE 7 : Le pivot allemand et la brèche
Après avoir taillé une petite tête de pont sur la Meuse, le XIXe Corps de
Panzers commença à faire traverser la rivière par ses unités et à étendre la zone
sous son contrôle. Son objectif étant la pénétration et la rupture, Guderian ne
voulut pas utiliser un temps précieux pour construire une grande force au lieu
de pousser ses hommes vers l'avant.
Dans la course contre le temps avec les Français qui mettaient en mouve-
ment des forces afin de sceller la brèche, Guderian voulait continuer à avancer
et empêcher ses adversaires d'établir des défenses solides devant lui. Tandis qu'il
poussait de l'avant, le haut commandant allemand cependant devenait préoc-
cupé par la possibilité que l'avance du Corps fût trop rapide.
Le 17 mai, le Général Halder nota dans son journal. ''Jour plutôt désa-
gréable. Le Führer est terriblement nerveux. Effrayé par son propre succès, il a
peur de prendre une chance et ainsi est plutôt prêt à nous tirer les rênes.''1.
LA 1RE PANZERDIVISION POUSSE VERS LE SUD
Malgré les tirs sporadiques d'artillerie, les pionniers allemands terminèrent
le pont à Gaulier autour de 23 heures le 13. En préparation pour la traversée, la
1re Panzerdivision ordonna à la brigade blindée de se rassembler et de se pré-
parer à envoyer ses deux régiments traverser le pont. Les deux régiments occu-
paient des zones de rassemblement au sud-ouest de Bouillon (à quatre kilo-
mètres à l'ouest de Bouillon). Lorsque la brigade de panzers marcha vers le sud
et la Meuse, le 1/73e d'artillerie fut la première unité lourde à traverser la rivière.
Elle avait déménagé près de la rivière afin de pouvoir fournir un soutien à l'infan-
terie avançant rapidement, et des parties du bataillon avaient déjà traversé la ri-
vière en utilisant les deux radeaux. Ainsi, elle put déplacer rapidement le reste
de ses éléments sur le pont. Après que le bataillon d'artillerie eut passé, les chars
suivirent.
La traversée se fit lentement. Le journal quotidien de la 1re Panzerdivision
enregistra l'évènement :
« Des retards dans les marches sur les routes au nord de la Meuse se mani-
festèrent au cours de la nuit. Les retards étaient causés d'une part par le désir de
chaque organisation pour être en l'avant et d'autre part par le tir continu de l'ar-
tillerie ennemie le long des routes d'approche. Un passage en douceur ne se
produisit pas avant l'aube. ».
2

Obtenir le passage de plusieurs centaines de véhicules à travers un seul pont


peut être extrêmement complexe, mais la tâche des Allemands fut rendue
236
plus difficile par la nécessité de travailler toute la nuit. La fatigue des soldats, qui
avaient été à l'attaque pendant près de quatre jours, évidemment aggravait le pro-
blème.
Comme les Panzers avaient commencé à traverser la Meuse, le comman-
dant de la première Division Blindée décida de tirer profit de la pénétration qui
avait été faite par le 1er Régiment d'Infanterie et de déplacer le Régiment Gross-
deutschland autour et à l'arrière de l'ennemi au cimetière français et Noyers.
Bien qu'une partie du régiment se dirigea directement à leur front à travers le
Bois de la Marfée, les autres se déplacèrent à travers Frénois et La Boulette vers
Bulson et Stonne (à environ huit kilomètres au sud de Bulson). Après avoir con-
tourné les défenseurs français obstinés à l'est de la Colline 247, puis les avoir
attaqués par l'arrière, des éléments du Régiment Grossdeutschland purent con-
tinuer à se déplacer en direction du sud vers Bulson et Maisoncelle. Dans le
même temps, le 1er Régiment d'Infanterie put continuer à attaquer en direction
sud vers Chémery.
Lorsque les deux régiments d'infanterie poussèrent hors de la tête de pont
vers Chémery et Bulson, ils ne se battaient pas seuls. Deux compagnies du 43e
Bataillon d'Assauts du Génie accompagnaient le 1er Régiment d'Infanterie, et le
1/73e d'Artillerie pour les soutenir. Le 2/73e d'Artillerie soutenait le Régiment
Grossdeutschland. Cependant, seule l'artillerie du 1/73e traversa la Meuse assez
tôt pour fournir un soutien de feu contre une contre-attaque française le 14 mai
matin.
Avant de pousser le 1er Régiment d’Infanterie vers Chémery et d’envoyer le
Régiment Grossdeutschland contourner les défenseurs français à Noyers et au
cimetière français, les Allemands continuèrent d’élargir les extrémités de leur
tête de pont au sud de Wadelincourt. La tête de pont ne mesurait guère qu’un
kilomètre de large entre La Boulette et Chehéry.
À 1 heure 30, le 14, des éléments du 1er Régiment d’infanterie atteignirent
un point juste au nord de Chehéry ; deux heures plus tard, ils se trouvaient juste
au sud de Chéhery. Pour le restant de la nuit, le 1er Régiment simplement con-
solida sa position et se reposa. Le 1er Bataillon sécurisa La Boulette, le second
Bataillon resta près de Chéhery, et le 3e Bataillon resta près de la ferme de Saint-
Quentin à environ deux kilomètres au nord-est de Bulson.3. En occupant ces po-
sitions, les bataillons du 1er Régiment protégeaient les flancs vulnérables de son
importante, mais étroite pénétration. Avec sa largeur et sa profondeur d’environ
quatre kilomètres, cependant, cette pénétration ressemblait à un long
237
coup étiréqui était exposé et vulnérable à une contre-attaque sévère et agressive
française.
Pour élargir et aussi protéger la tête de pont, le Régiment Grossdeutschland
déplaça ses unités aux alentours de 5 heures 45 vers Cheveuges, Bulson et Mai-
soncelle.4. Bien qu'une partie du régiment allât directement à travers le Bois de
la Marfée, le mouvement du Régiment ressembla à un large crochet tournant en
sens antihoraire. Après avoir atteint Bulson et ainsi court-circuité les défenseurs
français près de Noyers et du cimetière français, les deux régiments seraient en
ligne et les côtés de la pénétration seraient grandement élargis.
Autour de 4 heures 30, des rapports atteignirent le Q.G. du XIXe Corps de
Panzers sur des forces blindées françaises, qui se déplaçaient du sud-ouest près
de Rethel et du sud de Mon-Dieu pour contre-attaquer. Il s'agissait évidemment
d'éléments de la 3e Division Blindée française et de la 3e Division d'Infanterie
Motorisée. Au lieu de s'enterrer là où ils étaient et d’attendre pour combattre les
Français à partir de fortes positions défensives, les Allemands tentèrent d'amener
plus de forces sur la ligne avec le 1er Régiment d'Infanterie, pour qu’il puisse
pousser plus en avant, et obtenir que plus de tanks puissent traverser la Meuse.
La décision audacieuse de poursuivre l'attaque plutôt que de défendre ce qui
avait été saisi contrastait fortement avec les méthodes plus conservatrices utilisées
par les Français.
Même si cela allait augmenter les problèmes de circulation et de congestion
sur le site de passage unique, Guderian ordonna à la 1re Panzerdivision de per-
mettre à la 2e Panzerdivision de traverser la Meuse en utilisant le pont de la 1re
Panzerdivision à Gaulier.5. Outre la tentative de faire de la place pour les chars
de la 2e Panzerdivision, la première Panzerdivision s’efforça de dépêcher encore
plus ses propres forces…
Alors que le Régiment Grossdeutschland avançait et alors que les Alle-
mands hâtaient désespérément leurs chars à travers le fleuve, les premiers rap-
ports sur les renforts ennemis arrivaient. La décision du Général Kirchner fut de
donner ''priorité absolue de passage à la brigade blindée.''6.
Au cours de l'heure qui suivit, la division reçut des informations supplé-
mentaires sur la présence de chars français à Chémery, au Bois de la Marfée et
à Connage.
Dans le même temps, les Alliés déclenchaient de fortes attaques aériennes
contre le pont de Gaulier, mais le pont presque miraculeusement resta intact.

238
Si le pont avait été endommagé, même légèrement, la situation des Alle-
mands aurait été précaire, car l’essentiel du matériel de pont disponible avait été
utilisé durant la traversée des Ardennes. Il aurait fallu des heures pour amener
du nouveau matériel, si un coup chanceux des Alliés avait détruit le pont.
Dans un renversement de l'expérience de la veille, les Allemands n'eurent
d'abord presque pas de couverture aérienne pour eux-mêmes ou le pont contre
les fortes attaques aériennes alliées, qui avaient commencé tôt le matin du 14,
mais la menace massive aérienne des Alliés contre le pont bientôt entraîna une
foule de chasseurs allemands venus apporter leur protection aérienne. Alors que
les Allemands précipitaient des chars à traverser le pont, et que les attaques aé-
riennes alliées continuaient, les Allemands durent être extrêmement nerveux au
sujet de leur position vulnérable. Mais la présence de nombreux chasseurs et
d'environ 200 canons aux alentours du pont les rassura.
Le lendemain matin suivant sa profonde pénétration, le 1er Régiment
d'Infanterie entreprit peu d'activités, sauf d'ajuster ses positions aux contre-at-
taques françaises prévues. Alors que le Régiment Grossdeutschland se déplaçait
vers l'est dans la zone de Bulson, le 3/1er d'Infanterie quitta la proximité de la
ferme Saint-Quentin autour de 8 heures et plaça une compagnie à Connage, une
autre à Omicourt, et une autre à Chéhéry.7.
En plaçant leurs compagnies dans ces positions, les Allemands se proté-
geaient contre la possibilité d'une contre-attaque française du sud-ouest, qui se-
rait venue de Chémery vers Connage ou du sud-ouest par Omicourt. Le régi-
ment se plaçait également dans une position forte position pour se tourner vers
l'ouest quand la 1re Division et le XIXe Corps de Panzers commenceraient à pi-
voter à l'ouest.
Les ajustements du 3/1er d'Infanterie apparemment survinrent lorsque le 43e
Bataillon de Pionniers d'Assaut, la 14e Compagnie Antichar, et des éléments du
4e Bataillon de Reconnaissance Blindé se déplacèrent vers le sud le long de la
route menant à Chémery. Le commandant de la division avait organisé cette
force opérationnelle inhabituelle et lui avait ordonné de se déplacer vers Ché-
mery, d'y saisir le pont sur le canal des Ardennes, et de prévenir les renforts
français de le traverser.
Autour de 8 heures, ces éléments indiquèrent qu'ils étaient attaqués près de
Connage par cinquante chars français venant de la direction de Chémery,8 mais
ils ne l'étaient en fait que par pas plus d'une compagnie de chars. Comme cela
sera expliqué plus loin la solide performance de ce groupe de travail permit
239
aux Allemands de contourner la contre-attaque française.
Pendant ce temps, la division continuait de pousser autant d'éléments que
ce pouvait à traverser la rivière. Le 2/56e d'Artillerie, un bataillon d'artillerie
lourde, se déplaça sur la rive sud autour de 8 heures comme le fit le 2/73e d'Ar-
tillerie vers 11 heures.9. Le 1/73e d'Artillerie avait franchi plus tôt. Le 37e Bataillon
antichar, qui venait de la région de Saint-Menges, aussi se dépêcha de traverser
la rivière. Après qu'une et demie compagnie antichar eut traversé, le Général
Guderian personnellement intervint et donna la priorité à certaines unités de
chars qui attendaient de traverser. Sans attendre le reste du bataillon, le com-
mandant de la compagnie antichar qui avait traversé la rivière repéra le Régiment
Grossdeutschland et l'accompagna.10. En dépit de ces renforts, le nombre d'uni-
tés qui avaient traversé le seul pont allemand à Gaulier était encore faible, en
particulier le matin du 14.
L'ATTAQUE ALLEMANDE VERS BULSON ET MAISONCELLE
Alors que les Allemands précipitaient leurs forces vers le sud, la 1re Pan-
zerdivision envoya des unités dans deux directions. Tandis qu'un groupe alla vers
le sud depuis La Boulette, à Chéhéry, à Chémery, l'autre alla vers l'est depuis La
Boulette, à Bulson, à Maisoncelle. Le 1er Régiment d'Infanterie avait fourni la
plus grande part de l'infanterie dans l'ouest et le Régiment Grossdeutschland
avait fourni l'infanterie à l'est.
Avant que le Régiment Grossdeutschland ait atteint la zone sud du Bois de
la Marfée, des patrouilles de reconnaissance du Bataillon de Reconnaissance
Blindé rencontrèrent les Français à Chaumont (à deux kilomètres de Bulson).
Les patrouilles allemandes s'étaient probablement déplacées le long de la route
de Bulson à Cheveuges. Après un vif combat, elles capturèrent de nombreuses
pièces d'artillerie et un ''grand nombre'' de prisonniers.11. Quant aux autres élé-
ments à l'ouest du bataillon de reconnaissance apparemment ils se déplacèrent
vers le sud le long de la route de La Boulette vers Chémery.
Bien qu'il eût commencé à se déplacer vers Gaulier autour de 2 heures, le
2e Panzerregiment ne put avoir franchi complètement la Meuse avec son 1er ba-
taillon qu’à environ 8 heures.
Il a été le premier régiment de chars allemand à traverser la Meuse. Recon-
naissant le grave danger d'une contre-attaque française, le commandant de régi-
ment commença par envoyer individuellement ses compagnies en avant dès
l’instant qu'elles avaient traversé la rivière. Il envoya le 1er Bataillon vers Bulson.
Après sa traversée de la Meuse, le 2e Bataillon alla vers Chémery. Dès
240
8 heures 30, les chars allemands furent engagés dans d'intenses combats avec les
Français près de Connage, alors qu’à peu près au même moment ils combat-
taient les forces françaises autour de Bulson. 12.
L'arrivée des chars sur la tête de pont s'était faite juste au bon moment pour
les Allemands. Comme le 213e Régiment d'Infanterie français et le 7e Bataillon
de Chars attaquaient au nord de Chémery, les Panzers au même moment attei-
gnaient une ligne entre Connage et Bulson. Les Français en attaquant avaient au
départ repoussé seulement quelques éléments allemands légers, mais l'arrivée
des chars allemands renforça la capacité allemande de combat quelques instants
avant que les Français se soient directement assez approchés de la position prin-
cipale allemande. L'apparition favorable de chars dut être un spectacle extrême-
ment bienvenu par l'infanterie allemande.
Après que le 2e Panzerregiment eût traversé la Meuse et fût parti vers le sud,
le 1er Régiment le suivit rapidement avec le 1/1er Panzers se déplaçant vers Ché-
mery et le 2/1er Panzers se déplaçant vers Bulson.13. Cela plaçait un bataillon de
chacun des régiments Panzers le long de la route de Bulson et Chémery.
Les Panzers du 2/1er Panzerregiment avaient traversé le pont de Gaulier
autour de 9 heures. Alors qu'il était encore sur le site de passage, le commandant
du bataillon avait appris que le 2e Panzerregiment était déjà en contact avec des
chars français. Le bataillon se déplaça vers le sud le long de la route de Glaire,
et quand il atteignit Frénois, il reçut la mission d’attaquer sur l'aile gauche ou est
du 2e Panzerregiment.
Pour passer de Cheveuges vers Bulson, le commandant du bataillon plaça
ses compagnies 8 et 5 sur le côté ouest de la route et sa 7e compagnie sur le côté
est. Lorsque les tanks s'approchèrent de Bulson, ils se trouvèrent mêlés à des
éléments du 2e Panzerregiment qui étaient déjà fortement engagés. Pendant les
combats intenses, la 7e compagnie déménagea dans une position défensive très
favorable au moment où huit chars français apparaissaient au sud de Bulson. La
compagnie détruisit sept des tanks, et ne permit qu’à un seul de se retirer en
toute sécurité. 14. Plus de chars français encore avaient été détruits par les autres
compagnies.
Après que les Français eussent commencé à retirer du monde de Bulson,
le bataillon de chars allemands et l'infanterie d'accompagnement se déplacèrent
étroitement derrière les ennemis en fuite et ils attaquèrent en direction sud vers
la route entre Chémery et Maisoncelle. Certains des Allemands se déplacèrent
du sud-ouest de Bulson vers Chémery tandis que d'autres se déplacèrent direc
241
tement au sud vers Maisoncelle. Comme ils approchaient de Maisoncelle, ils
rencontrèrent d'autres chars français et l'infanterie du 205e Régiment d'Infanterie
et le 4e Bataillon de Chars. Un des commandants de blindés allemands a décrit
les actions de sa compagnie :
« Le Régiment Grossdeutschland d'Infanterie suivit de près les tanks d'une
manière excellente. Soudain, la reconnaissance révéla une contre-attaque de l'en-
nemi avec le soutien de tanks. L'infanterie de l'ennemi fonctionnait comme si
elle était sur un exercice d'entraînement, et en cours d'exécution elle tomba di-
rectement sous le feu de ma compagnie. Trois chars ennemis furent détruits. La
compagnie [allemande de tanks] traversa la route et a continua son attaque plus
loin vers le sud. Près de la route Chémery-Raucourt à l'est de Maisoncelle, ma
compagnie a occupé sa position et sécurisé le mouvement continu du Régiment
Grossdeutschland.
Tout à coup, 10 chars français R-35 (sic : il s'agissait de FCM-36) regroupés
en une colonne apparurent près de Maisoncelle, sur la route de Raucourt. En
un éclair, ma compagnie de chars ouvrit le feu de tous ses canons. L'ennemi était
complètement surpris. Il n'a pas tiré un seul obus. Trois chars sont retourné s
vers le sud et, quoique touchés, ont réussi à s'échapper. Quatre chars sont restés
sur place, l'un d'entre eux a pris feu. Les trois autres ont pu faire demi-tour et
retourner dans le village. Ils étaient néanmoins tellement endommagés que leurs
équipages les ont abandonnés. » 15.

Bien que le bilan allemand des combats contre le 295e régiment d'Infanterie
et le 4e bataillon de chars 4 diffère quelque peu de celui des Français, les Alle-
mands avaient repoussé la contre-attaque par le régiment d'infanterie et bataillon
de tanks français. Dans l'espace d'environ quatre ou cinq heures, les chars alle-
mands avaient quitté Gaulier pour Maisoncelle, apparemment dans un mouve-
ment continu, mais en réalité étape par étape. Dans les quinze kilomètres de
mouvement, les affrontements les plus forts eurent lieu à Chaumont, Bulson et
Maisoncelle. Les Allemands capturèrent aussi beaucoup d'équipement et un
grand nombre de prisonniers, dont environ 100 soldats autour de Maisoncelle.
Dans le même temps, leur confiance et leur volonté de se battre parfois
contrastait fortement avec celle des Français. Le contraste le plus net, cependant,
était celui de la volonté allemande d'attaquer de façon hâtive et improvisée. Leur
avance rapide avait peu ou pas de ressemblance avec la technique méthodique
utilisée par les Français. Formés à penser en termes d'une attaque

242
hâtive lointaine, ils dépassèrent facilement les Français, qui n’avaient été formés
à penser que dans des termes minutieux, méthodiques.
L'ATTAQUE ALLEMANDE SUR CHÉMERY
À l'ouest de l'attaque vers Maisoncelle, les Allemands montèrent aussi une
attaque au sud vers Chémery. Alors qu'ils réunissaient des forces pour l'attaque,
la 1re Panzerdivision maintint les bataillons du 1er Régiment d'Infanterie le long
du col étroit de la pénétration entre La Boulette et Connage. Le 1er Bataillon
tenait La Boulette, le 2e Chéhéry, et les compagnies du 3e bataillon étaient répar-
ties entre Connage, Omicourt et Chéhéry. Pour l'attaque au sud de Connage, la
division utilisa la 14e Compagnie Antichar et le 43e Bataillon de Pionniers, qui
ont ensuite été renforcés par des chars. Ces forces ont également reçu le choc
de l'attaque française, qui allait de Chémery vers Chéhéry.
La 14e Compagnie antichar du Régiment Grossdeutschland, équipée de ca-
nons de 37mm, avait traversé la Meuse pendant la nuit du 13 mai, avec seule-
ment deux pelotons et voyagé dans Glaire et Villette. Bien qu'elle eût subi le feu
de l'artillerie pendant la nuit, elle avait souffert de peu ou pas de dégâts.
À l'aube du 14, les deux pelotons défilaient au Frénois, où ils étaient censés
rencontrer soit des membres de l'état-major du régiment ou des officiers de l'un
des bataillons du Régiment Grossdeutschland. Le commandant, le Lieutenant
Beck-Broichsitter, ne savait pas ce que la mission serait, mais à environ deux
kilomètres au sud du Frénois dans la courbe de la route, il rencontra le com-
mandant du régiment, le Lieutenant-colonel Von Schwerin, qui lui dit que sa
compagnie avait pour rôle d'aider le 1er Bataillon du régiment à prendre Bul-
son.16.
Tout en se déplaçant vers l'avant, cependant, et alors qu'à seulement
quelques kilomètres de l'endroit où le commandant de compagnie avait rencon-
tré le commandant du régiment, la compagnie rencontra le Général Kirchner,
le commandant de la 1re Panzerdivision. Il dit au Lieutenant Beck-Broichsitter
que le village de Chéhéry était faiblement défendu et il lui ordonna de le prendre
avec ses six canons et de s'emparer du pont à l'ouest. Bien que Beck-Broichsitter
détournerait ainsi son unité antichar d'une mission assignée personnellement par
le commandant du Régiment Grossdeutschland, il accepta la nouvelle mission
et ordonna à sa compagnie de se diriger vers le sud. Une unité de reconnaissance
l'accompagnait. La 14e Compagnie Antichar avança lentement. À Chéhéry, les
attaques aériennes et les combats avaient gravement endommagé les rues et les
décombres des bâtiments détruits bloquaient partiellement la
243
route. Alors que les véhicules de reconnaissance franchissaient facilement les
obstacles, la compagnie antichar y connut quelques difficultés et elle perdit rapi-
dement le contact avec l'unité de reconnaissance.
Dès que tous les véhicules eurent franchi les obstacles, la compagnie reprit
sa marche. Entre 7 et 8 heures, la compagnie atteignit un point à l'est de Connage
près de l'emplacement de la compagnie la plus avancée du 3e bataillon du 1er
Régiment d'Infanterie. Presque immédiatement, il tomba sous le feu ennemi ve-
nant sur son flanc gauche. Dans le même temps, un seul char français apparut
soudainement sur la droite de l'unité à l'ouest. Les deux pelotons passèrent im-
médiatement de la formation de marche aux positions de combat et ils détruisi-
rent rapidement le char ennemi. Une unité de cavalerie française, probablement
de la 5e Division Légère de Cavalerie, venant du Bois des Côtes, apparut égale-
ment sur le flanc est (à gauche) de la compagnie antichar et la chargea, mais une
seule mitrailleuse les mit en ''déroute''. Quelques instants plus tard, plus de chars
français arrivèrent du sud et du sud-ouest de Connage. Les canons antichars al-
lemands de 37mm ne pouvaient crever le blindage des chars français qu'après
plusieurs coups au même endroit, et quelques-uns des chars parvinrent à moins
de 200 mètres de la position de combat des Allemands avant qu'ils aient pu les
arrêter par un feu très précis. D'autres chars français tentèrent de contourner les
flancs des Allemands et de les attaquer de flanc et par l'arrière, mais ils échouè-
rent lorsque les six canons se placèrent en hérisson en position circulaire.17.
Aux alentours de 8 heures, un Lieutenant allemand très excité entra dans
la position défensive et expliqua que l'unité de reconnaissance qui avait été avec
eux avait essuyé un feu nourri à Chémery et avait eu plusieurs hommes griève-
ment blessés.
Il demanda à l'unité antichar à aller de l'avant immédiatement, mais le com-
mandant de la 14e Compagnie refusa sa demande. Beck-Broichsitter reconnais-
sait que le déplacement des pelotons antichars vers Chémery les avait placés en
danger d'anéantissement et cela ouvrait ainsi un chemin directement vers Belle-
vue et la tête de pont allemande. Il décida que les deux pelotons resteraient en
position à l'est de Connage.
L'arrivée d'éléments du 2e Panzerregiment entre 8 heures 30 et 10 heures
fournit des secours très appréciés. Avec le 43e Bataillon de Pionniers d'Assauts
agissant comme infanterie, les Allemands bientôt se déplacèrent vers l'avant de
la position de la compagnie antichar et attaquèrent vers Chémery. La compa

244
gnie antichar soutint la force d'attaque en détruisant des chars français et des
mitrailleuses.
Lorsque les Allemands entrèrent dans le village, selon le journal quotidien
de la 1re Panzerdivision : ''Les deux côtés se sont combattus avec ténacité''18. Mal-
gré une forte résistance française et une contre-attaque, les Allemands les chas-
sèrent de Chémery aux environs de 11 heures. Bien que les tanks allemands
aient fourni une aide indispensable, l'effort essentiel vint d'une compagnie anti-
char et d'un bataillon du génie d'assaut. La 14e Compagnie Antichar rapporta
plus tard qu'elle avait détruit quarante chars français dans les combats autour de
Connage et Chémery et n'avait pas perdu un seul soldat. Même si le nombre
déclaré de chars détruits est probablement le double du chiffre réel, la perfor-
mance de l'unité antichar avait été superbe.
Après la prise de Chémery, la 14e Compagnie se rassembla au nord du vil-
lage, puis partit vers l'est vers Maisoncelle. Alors que la Compagnie commençait
son déplacement, un Stuka allemand attaqua Chémery, blessant plusieurs sol-
dats de la compagnie antichar et tuant le commandant du 43e Bataillon de Pion-
niers d'assauts. L'attaque aérienne tua aussi plusieurs officiers du 2e Panzerregi-
ment de la 1re Panzerdivision et blessa sérieusement le commandant de la Bri-
gade Blindée.19. Les Forces aériennes allemandes n’avaient évidemment pas été
informées de la prise de Chémery. La perte de ces leaders clés, cependant, n'af-
fecta pas immédiatement l'attaque. Le Lieutenant-Colonel Nedtwig qui com-
mandait le 1er Panzerregiment remplaça le Colonel Keltsch en tant que comman-
dant de la 1re Brigade Blindée, et le Lieutenant-Colonel Dittman assuma le com-
mandement de l'ancienne unité de Nedtwig, le 1er Panzerregiment.
Même avant que la décision ait été prise à propos de faire pivoter le XIXe
Corps à l'ouest, La 1re Panzerdivision se prépara à se déplacer vers l'ouest. Le
matin du 14, l'objectif du jour pour la 1re Brigade d'Infanterie était Singly à en-
viron vingt kilomètres à l'ouest-nord-ouest de Chémery. Après avoir capturé
Chémery à environ 11 heures, le 1er/2e Panzers envoya autour de 11 heures 30,
sa 2e Compagnie vers le pont sur le canal des Ardennes à Malmy. Les Allemands
avaient reconnu l'importance du pont sur le canal des Ardennes entre Chémery
et Malmy s'ils devaient se déplacer vers l'ouest et ils le sécurisèrent rapidement.
Ils envoyèrent également une petite force vers Vendresse (cinq kilomètres à
l'ouest de Chémery), mais il ne réussit pas à s'emparer de la ville. Le journal
quotidien de la 1re Panzerdivision a résumé succinctement l'action :

245
''Une avance contre Vendresse est repoussée par l'ennemi. Les forces en-
nemies blindées et antichars sont importantes là-bas.''20.
Presque en même temps, la division commença à déplacer les unités de la
zone Maisoncelle vers l'ouest. À Maisoncelle, le 2/1er Panzers resta en position
pendant un certain temps, mais au début de l'après-midi, le bataillon reçut l'ordre
de se diriger à l'ouest et il atteignit Malmy (à un kilomètre à l'ouest de Chémery)
autour de 14 heures. À 15 heures, il reçut l'ordre d'attaquer au nord de la route
de Malmy à Vendresse.21. Là, il rencontra une forte résistance française. Si la
division voulait continuer vers l'ouest, elle aurait à se frayer un chemin à travers
la nouvelle ligne de défense française.
LA 2E PANZERDIVISION SE DÉPLACE VERS L'OUEST
Les éléments de la 2e et de la 10e Panzerdivision se déplacèrent beaucoup
plus lentement vers le sud que ceux de la 1re Panzerdivision. Plus particulière-
ment, la 2e Panzerdivision continua à avoir des difficultés à faire traverser la ri-
vière près de Donchery à ses troupes et son équipement. Lorsque le Général
Guderian, le commandant du Corps, apprit très tôt le 14 que les Français en-
voyaient des renforts vers Sedan, il ordonna à la 2e Brigade Panzer de la 2e Pan-
zerdivision de suivre les chars de la 1re Panzerdivision sur le pont à Gaulier. Plus
tard, il expliqua qu'il voulait offrir '' une force blindée suffisante '' pour répondre
à l'attaque française prévue.22.
Après avoir traversé la Meuse à 10 heures 13, les chars de la 2e division
allèrent vers l'ouest le long de la rivière Meuse. Assisté par l'infanterie, le 2/4 e
Panzers saisit le pont sur le canal des Ardennes à Pont-à-Bar à 11 heures 35.23.
Une fois le pont réparé par les pionniers du 38e Bataillon Blindé du Génie, les
chars traversèrent le canal, puis allèrent vers le sud, nettoyant Hannogne (à deux
kilomètres du pont de Pont-à-Bar) deux heures plus tard. Après avoir rapide-
ment traversé Hannogne, les chars continuèrent à plusieurs kilomètres au sud-
ouest le long de la route, puis se déplacèrent vers le nord-ouest, une colonne
tournant à mi-chemin entre Hannogne et Sapogne et une autre tournant à Sa-
pogne. Ils continuèrent au nord-ouest jusqu'à ce qu'ils atteignirent Boutancourt
(à environ trois kilomètres au nord-ouest de Sapogne). Ensuite, ils virèrent à l'est
et nettoyèrent Dom-le-Mesnil (à environ deux kilomètres de Pont-à-Bar) vers 18
heures.24.
En bref, les tanks se dirigèrent vers le sud à partir du pont de Pont-à-Bar,
puis décrivirent un large cercle nettoyant une vaste zone au sud de la Meuse et à
l'ouest du canal des Ardennes. D'autres Tanks de la 2e Panzerdivision se tour
246
nèrent vers le sud avant d'avoir atteint le pont sur le canal des Ardennes et se
dirigèrent vers Saint-Aignan (à cinq kilomètres au sud de Pont-à-Bar). L'après-
midi du 14, la 2e Panzerdivision avait ainsi déblayé une superficie d'environ six
kilomètres de large et cinq kilomètres de profondeur sur la rive sud de la Meuse.
En gagnant le contrôle de ce territoire, la Panzerdivision protégeait le flanc ouest
de la pénétration faite par le 1er Régiment d'Infanterie à La Boulette et facilitait
le passage du reste de la division à Donchery. La principale différence entre les
comptes rendus français et allemands de l'attaque est que selon les Français les
Allemands se sont déplacés vers l'ouest par Dom-le-Mesnil en même temps
qu'en contournant par le sud vers Hannogne.
Du fait que la zone sur la rive sud de la Meuse sur lesquelles la 2e division
avait un contrôle s'était élargie, l'efficacité de l'artillerie française avait diminué.
À 9 heures le 14 (avant que les chars aient franchi la Meuse), la division a finale-
ment été en mesure de commencer la construction d'un pont à Donchery, mais
des tirs de l'artillerie française de Mézières et des attaques aériennes continuèrent
de perturber le travail au site de passage.25.
À l'arrivée de la nuit le 14, la 2e Panzerdivision occupait une ligne passant
par Flize (à cinq kilomètres à l'ouest de Pont-à-Bar), Boutancourt, Sapogne et
Saint-Aignan. La traversée réussie de la Meuse et la mise en place d'un pont,
cependant, était tempérée par le fait que la division n'avait pu se déplacer aussi
loin au sud et à l'ouest, qu'initialement prévu pour ce jour-là. L'objectif de la
journée avait été pour la division d'occuper Boulzicourt (à dix kilomètres à
l'ouest de Pont-à-Bar) et Singly (à onze kilomètres au sud de Pont-à-Bar). Bien
que ne répondant pas aux attentes de Guderian, la division avait au moins tra-
versé la Meuse. Dans quelle mesure elle pourrait se déplacer le 15 dépendait
grandement dépendait du moment où la construction du pont à Donchery pour-
rait être achevée.
LA 10E PANZERDIVISION SE DÉPLACE VERS LE SUD
Bien que la 10e Panzerdivision avait traversé la Meuse l'après-midi du 13
avec le 1/86e d'Infanterie à proximité du Pont du Bouillonnais et avec le 2/69e
d'Infanterie près de Wadelincourt, elle rencontra de grandes difficultés à briser
les défenses de l'ennemi à Noyers et au cimetière français. Le terrain occupé par
les Français dominait la région environnante, et leur défense fut beaucoup plus
forte et plus vive que dans d'autres centres de résistance. Tout au long de la nuit,
la 10e Division canalisa des petites forces vers l'avant et a essaya d'étendre ses
deux têtes de pont, mais les Français ne purent pas être délogés
247
de leur position forte ayant vue sur les sites de franchissement. Les efforts de la
division allemande furent partiellement entravés du fait qu'elle n'avait que deux
bataillons d'artillerie légère pour fournir un appui-feu, 27 son bataillon d'artillerie
lourde ayant été rattaché à la 1re Panzerdivision.
Tout en poussant fort contre Noyers et le cimetière français, la 10e Panzerdi
vision poursuivait ses efforts pour construire un pont à Wadelincourt. Enfin,
autour de 5 heures 45 le 14, le pont fut achevé, mais le trafic ne s'effectua pas en
douceur. De leur position sur les hauteurs de Noyers et du cimetière français,
les Français pouvaient placer des tirs d'armes dans la zone autour du site de
franchissement.
En outre, dans la matinée, plusieurs fois des ''difficultés techniques'' de na-
ture inconnue, mais étant peut-être le résultat des attaques aériennes alliées con-
traignirent les Allemands à suspendre l'utilisation du pont 28. En raison de ces
''difficultés techniques'', un seul Panzerregiment traversa le pont le 14 ; le 7e Ré-
giment Panzer ne compléta son passage qu'au petit matin le 15. (4e Brigade Pan-
zer = 7e et 8e Régiments de Panzers.)
Après que le pont eut été achevé à 5 heures 45 le 14, plus de forces alle-
mandes traversèrent la rivière et commencèrent à lancer des attaques plus fortes
contre les positions françaises retranchées. Mais les forces ayant traversé la
Meuse étaient encore relativement faibles. Ces forces assaillantes venaient prin-
cipalement du 2/69e d'Infanterie et du 1/86e d'Infanterie, ainsi que d'une compa-
gnie rattachée provenant du 8e Panzerregiment. En raison de la forte résistance
française à Noyers, cependant, ils ne purent s'emparer des hauteurs surplombant
la Meuse qu'à environ 13 heures. 29.
Parmi les autres raisons du renoncement final de la résistance ennemie, le
mouvement du Régiment Grossdeutschland à l'arrière des défenseurs français,
à Noyers avait apparemment affaibli leur volonté de se battre.
Après avoir capturé les hauteurs surplombant Wadelincourt, la 10e Pan-
zerdivision poursuivit son attaque vers le sud, mais elle n'avait encore que deux
bataillons d'infanterie ayant traversé la Meuse. Le XIXe Corps n'avait pas fourni
d'indications sur les opérations ultérieures, mais avait attribué à la 10e Panzer
l'objectif initial de capturer les hauteurs à l'est de Bulson autour de la ferme Beau
Ménil sur la colline 257. Ce terrain élevé se trouvait à environ trois kilomètres
au sud de Noyers et à deux kilomètres nord-est de Bulson.
En fin d'après-midi le 14, et après beaucoup de durs combats, la division
captura ce terrain élevé.30.
248
249
Les éléments avancés du 8e Panzerregiment allèrent vers le sud jusqu'à la
colline 320, à environ 500 mètres au sud-est de Bulson. Le Major Général
Schaal, le commandant de la division, se déplaça vers l'avant dans sa voiture ra-
dio de commandement jusqu'à la position de ses principaux éléments blindés,
et demanda au 8e Panzerregiment de continuer l'attaque vers un objectif au sud
de Maisoncelle. Comme il n'avait pas reçu d'instructions sur les objectifs au-delà
de Maisoncelle, il demanda des instructions supplémentaires à 17 heures par
radio au quartier général du Corps d'armée. N'ayant encore reçu aucune instruc-
tion, il demanda de nouveau à 18 heures des informations au XIXe Corps, mais
toujours il ne reçut aucune instruction supplémentaire.31. Alors que l'obscurité
approchait, le commandant de la division ne savait toujours pas si sa division
ferait en mouvement vers le sud vers Stonne ou pivoterait vers l'ouest.
Le Général Schaal avait été informé depuis longtemps, avant même l'at-
taque allemande au Luxembourg, des deux options soit d'aller vers le sud, soit
de pivoter vers l'ouest. Le raisonnement qui sous-tendait le choix était évident.
Si une menace importante apparaissait dans le sud, la 10e division défendrait le
long des hauteurs, qui comprenaient Stonne et Le Mont-Dieu. Sinon, la division
pivoterait à l'ouest avec les deux autres divisions Panzer du Corps, et ce serait les
forces suivantes qui sécuriseraient les hauteurs.
Alors que Schaal demandait des informations supplémentaires tard le 14,
sa division continuait d'éprouver de graves difficultés pour traverser la Meuse.
Autour d'environ 18 heures ce jour-là, les Alliés avaient lancé huit vagues d’at-
taques aériennes contre le pont de Wadelincourt. Une batterie antiaérienne al-
lemande affirma qu'elle avait abattu vingt et un avions ennemis. Mouvement du
Régiment Grossdeutschland à l'arrière des défenseurs français, à Noyers avait
apparemment affaibli leur volonté de se battre. Bien qu'ayant retardé certains
passages, les attaques n'arrêtèrent pas les passages sur le pont. Néanmoins, les
troupes et les véhicules allemands devaient se déplacer très lentement à travers
le pont, qui continuait d'expérimenter des ''difficultés techniques'' de nature in-
connue.
Pour la plupart du temps de la journée, la 10e Panzerdivision n'eut seule-
ment que deux bataillons d'infanterie et le 8e Panzerregiment disponibles sur la
rive ouest de la rivière. Le passage du 7e Panzerregiment avait subi le plus des
retards en raison des difficultés techniques avec le pontage qui amenèrent le ré-
giment à prendre de 15 heures le 14 jusqu'à 2 heures le 15 pour franchir la

250
Meuse. En dépit de ces difficultés, le Général Schaal reçut quelque peu en re-
tard le 14 l'ordre du quartier général du XIXe Corps pour que sa division se
déplace à l'ouest avec les 1re et 2e divisions Panzers.32.
Autour de 18 heures le 14, l'officier des opérations de la division arriva de
façon inattendue venant du poste de commandement de la division à Sedan Est.
Il arrivait à Maisoncelle dans un Fieseler-Storch et il rencontra le commandant
de la division, qui immédiatement l'envoya au quartier général de Corps d'armée
pour obtenir des informations supplémentaires sur la direction ultérieure de l'at-
taque de la division. Le reste de l'état-major de la division n'arriva dans Bulson
que beaucoup plus tard ce soir-là, autour de 2 heures 30.
Lorsque l'officier des opérations arriva au poste de commandement du
Corps, il reçut l'instruction pour la 10e Panzerdivision de capturer les hauteurs
de Stonne en attaquant du sud-ouest en direction de La Besace (à six kilomètres
au sud-est de Maisoncelle), puis en attaquer du sud-ouest vers Stonne (à cinq
kilomètres au sud de Maisoncelle). Vers minuit, il était de retour au poste de
commandement de la division à Bulson avec le nouvel ordre. Le Régiment
Grossdeutschland, qui devait supposément attaquer vers Le Mont Dieu (à sept
kilomètres au sud-ouest de Maisoncelle), mais dont la situation et la condition
exactes étaient inconnues de la 10e Panzerdivision, était rattaché à la division
pour l'opération, ainsi que le 1/37e d'artillerie. Bien que les informations reçues
par l'officier des opérations différassent de ce qui avait déjà été dit au comman-
dant de la division, ce que le XIXe Corps voulait voir la division accomplir était
clair.
Au cours des premières heures du matin du 15, le Général Schaal essaya
de communiquer par radio avec le Régiment Grossdeutschland, mais ne put
rendre contact. Dépourvu de toute connaissance de la situation de ce régiment,
il ordonna à la brigade blindée d'avancer dans la nuit avec des éléments légers
vers La Besace et Stonne.33. Il ne voyait aucune raison de se précipiter à l'aveu-
glette vers l'avant avec toute sa division tant que la situation à son front et à l'ouest
demeurait incertaine.
Comme elle commençait à aller de l'avant prudemment, la 10e Panzerdivi-
sion reconnut qu'elle laissait des forces françaises importantes derrière elle. Le
journal quotidien rapporte : ''La ligne de bunkers, située sur la rive sud de la
Meuse de Pont-Maugis vers le sud, n'a pas encore été attaquée et elle est toujours
capable de combattre. Cependant, la division calcule, à la lumière de la percée
réussie, que les défenseurs se rendront face à une attaque menée par
251
des forces relativement faibles.''34. En vérité, la 10e division n'avait encore que des
'' forces relativement faibles '' ayant traversé la Meuse.
Ainsi, ni la 2e ni la 10e Panzerdivision n'avait atteint le même degré de succès
que la 1re Panzerdivision. Les deux divisions avaient encore des forces impor-
tantes sur la rive nord de la Meuse, et la 2e division avait échoué à atteindre
l'objectif de la journée affecté par quartier général du Corps. Le changement de
mission de pivoter à l'ouest avec les autres divisions vers le sud et d'occuper les
hauteurs autour du Mont-Dieu-Stonne a probablement eu lieu parce que les 2e
et 10e divisions avaient échoué à transférer rapidement la plus grande partie de
leurs forces sur l'autre rive de la Meuse. Comme cela sera expliqué, la décision
fut également influencée par des discussions entre le Groupe de Panzers Von
Kleist et la Douzième Armée au sujet d'arrêter le XIXe Corps et de consolider la
tête de pont jusqu'à ce que des forces supplémentaires forces fussent sur place.
LE XIXe CORPS SE TOURNE VERS L'OUEST
Après que les 1re et 10e divisions Panzer eurent atteint Chémery et Maison-
celle, les commandants allemands durent prendre une décision difficile au sujet
du pivotement vers l'ouest. Dès le commencement, lors des premières discus-
sions avant le 10 mai au sujet de l'opération, les Allemands avaient notion que
pivoter vers l'ouest présentait des difficultés, mais ils n'avaient pas complété la
planification détaillée sur le pivot parce qu'ils savaient qu'ils ne pouvaient pas en
prévoir ni le moment ni les conditions précises. Le concept général, cependant,
était d'utiliser le Régiment Grossdeutschland et/ou la 10e Panzerdivision afin de
protéger le flanc de la 1re et de la 2e Panzerdivision lorsque le Corps tournerait
vers l'ouest.
Bien qu'il y eût quelques doutes dans l'esprit de ses supérieurs, clairement
Guderian se préparait pour faire pivoter son Corps à l'ouest et continuer à pro-
gresser. Le journal quotidien de la 1re Panzerdivision comprenait l'ordre donné
par Corps à la division pour le 14 : ''Attaque à Chémery - Maisoncelle .... Pivot
à Vendresse vers Rethel tout en étant couvert le long du flanc sud par le Régi-
ment Grossdeutschland dans les environs de Stonne.''35. L'après-midi du 14, ce-
pendant, des doutes commencèrent à naître sur la capacité du Corps à pivoter
sans l'aide d'infanteries supplémentaires pour couvrir le flanc.
Les doutes provinrent d'une série de rapports sur la situation de l'ennemi
et sur l'état des unités subordonnées de la division. Parmi ces rapports, l'un ve-
nant de la brigade blindée de la 1re Panzerdivision informait le Q.G. que les

252
Français attaquaient le site de passage à Malmy sur le canal des Ardennes et
qu'elle ne pouvait pas tenir ce site sans le soutien d'infanterie supplémentaire. Le
journal quotidien de la 1re division comprend l'entrée suivante :
« Vendresse est âprement disputée. Parce que l'ennemi se renforce de plus
en plus à Vendresse, et parce qu’il est apparemment en train de se préparer à
mener une contre-attaque, le 2/1er d'Infanterie est rattaché à la brigade blindée.
La brigade blindée rapporte qu'elle est pratiquement à court de munitions et de
carburant. La reconnaissance employée vers le Bois du Mont-Dieu dans le sud
de Chémery a rencontré de fortes forces ennemies le long de la lisière nord des
bois et elle a rapporté qu'avancer dans les bois n'est pas possible. ».
36

Un rapport ultérieur ajoutait :


« La brigade blindée rapporte de lourdes pertes en personnel et en maté-
riel. De nombreux officiers ont été tués ou blessés. Seul un quart des tanks peut
encore être compté comme prêt au combat. Le manque de munitions et de car-
burant doit être noté particulièrement.37 ».
Compte tenu de l'état de la 1re Panzerdivision, il est en effet remarquable
que la division ait pu tout de même concevoir de pivoter éventuellement vers
l'ouest ; pourtant son journal quotidien incluait une analyse du problème : « Le
leadership de la division est confronté aux problèmes de savoir si on doit con-
server la mission et le pivot à l'ouest, sans égard à la menace provenant de la
forêt au nord et à l'ouest de Stonne, ou si on doit d'abord battre l'ennemi avant
de pivoter vers l’ouest. La décision est difficile.
Si la 1re division pivote immédiatement, elle offre son flanc et son arrière à
l'ennemi. On ne peut prévoir un soulagement provenant de la 10e Panzerdivi-
sion... Le Régiment Grossdeutschland d'Infanterie est-il assez fort pour se dé-
fendre contre l'attaque attendue des Français la nuit prochaine et les prochains
jours ? En ce moment, le Régiment Grossdeutschland est fortement engagé, il a
attaqué toute la journée, et il avait été impliqué la nuit précédente dans de durs
combats pour neutraliser les bunkers. Jeté en avant après une longue marche sur
Sedan, il n'a pas eu de repos, et ses pertes sont considérables.
D'autre part, l'ensemble du plan est en jeu. En regardant dans une perspec-
tive plus large, la division doit pivoter à l'ouest chaque fois que l'occasion de le
faire se présente. L'ennemi est battu. Il a retraité, parfois, presque en déroute.
Ses contre-attaques qui ont été menées à différents endroits d'une ma

253
nière désorganisée, même s'il a fallu amèrement les contenir, prouvent que nous
n'avons toujours pas affaire à une contre-action unifiée et de la meilleure con-
ception. Un nouveau plan d'opération est nécessaire pour les Français.
Chaque fois que l'on considère la lenteur méthodique dans l'exécution de
leurs plans, la possibilité existe que le Régiment Grossdeutschland d'Infanterie
puisse tenir Stonne et Le Mont-Dieu contre la pression actuelle aussi longtemps
que nécessaire jusqu'à ce que notre leadership ou la division voisine mette en
avant de nouvelles forces pour renforcer le secteur. Il reste clair, cependant, que
chaque fois que la poussée à l'ouest est exécutée, elle doit se faire avec la majeure
partie de la division. Malgré la menace sur le flanc, il ne faut pas diviser nos
forces en menant à la fois une action puissante au sud et une attaque à l'ouest
avec des fractions des forces.
Sur la base de la situation générale et confiante dans la lenteur des mouve-
ments français, la division a donc décidé de pivoter à l'ouest avec l'essentiel de
ses forces afin de lancer une nouvelle offensive le lendemain matin.38. »
Ainsi, la division croyait que, malgré sa position précaire, le meilleur plan
d'action était de la faire pivoter et avancer vers l'ouest sans laisser de forces im-
portantes sur son flanc.
Bien que les entrées dans le journal quotidien de la 1re Panzerdivision sug-
gèrent que la décision sur le pivot a été faite essentiellement par la division avec
peu ou pas d'influence du XIXe Corps, le Général Guderian a joué le rôle le plus
important dans la décision de faire le pivot vers l'Ouest. Dans ses mémoires, il a
expliqué qu'il a rencontré le commandant (le Général Kirchner) et l'officier des
opérations (le Major Wenck) de la 1re division et leur a demandé si l'ensemble
de la division pourrait pivoter vers l'ouest ou si une force devait être laissée face
au sud pour protéger le flanc de la division.
Au cours de leur discussion à Chémery, à seulement quelques kilomètres
de violents combats à Vendresse, le major Wenck utilisa les propres expressions
de Guderian à propos de la bonne façon d'employer des forces blindées pour
faire valoir que la division devrait rester concentrée et ne devait pas être divisée
en plus petits groupes. Guderian apparemment reconnut la logique de l'argu-
ment qui lui était présenté et donna des ordres immédiatement à la 1re et 2e Pan-
zerdivision pour qu'elles changent de direction. Le XIXe Corps de Panzers allait
se déplacer vers l'ouest et enfoncer les défenses françaises restantes.39.
La deuxième partie de la décision de Guderian concernait la protection du

254
flanc du Corps. Le Régiment Grossdeutschland pourrait-il accomplir à lui
seul la mission, ou devait-on utiliser à la fois la 10e Panzerdivision, le Régiment
Grossdeutschland ainsi que des éléments de la 1re Panzerdivision, pour cette mis-
sion ? Apparemment, préoccupé par la lenteur de la traversée de la Meuse par
la 10e Panzerdivision et le mouvement vers Le Mont-Dieu et Stonne d'une divi-
sion blindée française et d'une division motorisée, Guderian décida qu'un seul
régiment ne suffirait pas pour protéger le flanc du Corps. Le Régiment Gross-
deutschland fut libéré de la 1re Panzerdivision et rattaché à la 10e Panzerdivision,
qui fut chargée de tenir le flanc du Corps jusqu'à ce qu'elle soit relayée par les
forces suivantes. En outre, le 4e Bataillon Blindé de Reconnaissance de la 1re
Panzerdivision resta en arrière.
La décision de pivoter avec l’essentiel des forces allemandes marquait le-
commencement d’une nouvelle phase dans la campagne. En raison de la grande
menace pesant sur son flanc, le XIXe Corps devait laisser en arrière une division
et un régiment pour protéger la tête de pont, mais elle aurait à aller vers l’ouest
aussi loin et aussi vite qu’elle le pourrait avec le restant de ses forces. Tandis que
la 1re Panzerdivision soutenait l’idée de pivoter avec virtuellement toutes ses
forces, les quartiers généraux du Corps poussaient la division à s’enfoncer pro-
fondément dans le dispositif ennemi – peut-être plus profondément et vite que
la division le préférait. Pour le 14 mai, le XIXe Corps, aspirait voir la 1ere et la 2e
Panzerdivision atteindre Singly (à 15 kilomètres à l’ouest de Chémery), et pour
le 15 les voir atteindre un point au nord de Rethel ( trente kilomètres au sud-
ouest de Singly). Pour les soldats épuisés de la 1re Panzerdivision, cette distance
devait paraître phénoménalement lointaine.
Compte tenu de la situation générale du Corps, la décision prise par Gude-
rian de continuer comme prévu était en effet remarquable. Au moment où trois
des six principaux passages avaient échoué, au moment où le Q.G. du Corps
d'armée reconnaissait que ni le 2e ni la 10e division n'avaient réussi le passage de
la plupart de leurs forces à travers la Meuse et que la 2e division avait échoué à
saisir l'objectif de la journée pour le 14, Guderian dut être particulièrement ner-
veux au sujet du risque qu'il prenait en chargeant déjà à pleine vitesse vers l'ouest.
Malgré les succès de la journée, le Corps n'était pas dans une position aussi forte
que prévu par Guderian et les rapports continuels sur l’afflux de troupes fran-
çaises au sud des forces allemandes durent augmenter son anxiété. Le retard
dans la livraison d'une nouvelle mission à la 10e Panzerdivision, puis le change-
ment de cette mission, mettent en évidence la per
255
plexité du problème auquel furent confrontés les chefs allemands.Pour compli-
quer encore la situation, Guderian fut impliqué dans un débatle 14 avec Von
Kleist quant à la poursuite de l'attaque du 15. La principale préoccupation de
Von Kleist était la sécurisation de la tête de pont sur la Meuse contre une contre-
attaque française attendue. Une partie de sa préoccupation découlait peut-être
de la conscience que les supérieurs de la douzième Armée et du Groupe d'Ar-
mée A n'avaient pas été pleinement informés au sujet des difficultés de la traver-
sée. À 20 heures 40 le 15, il signala en toute confiance à l'Armée du groupe A
que toutes les trois divisions du XIXe Panzer avaient traversé la rivière Meuse et
que le 14 des forces importantes avaient traversé le canal des Ardennes. Puisque
son message ne mentionnait pas les efforts désespérés de la 2e et de la 10e Pan-
zerdivision pour traverser la rivière, ses supérieurs initialement pouvaient ne pas
avoir compris la vulnérabilité de la tête de pont.40.
Avec des rapports arrivant dans la nuit du 14 au 15 sur des chars français
venant du sud, Von Kleist voulut que le XIXe Corps de Panzers retarde son
pivotement vers l'ouest jusqu'à ce que suffisamment d'infanteries soient arrivées
pour renforcer la tête de pont. Il voulait que le Corps s'arrête le long d'une ligne
entre Poix-Terron et Bouvellemont, qui était à environ dix kilomètres à l'ouest
de Vendresse. Guderian était furieux et croyait que son commandant renonçait
aux gains durement acquis par son Corps. Dans peut-être le plus fort échange
de la campagne, Guderian appela Von Kleist et lui fit valoir que le moment était
venu de frapper profondément dans les positions des Français. Von Kleist fina-
lement céda et accordé à Guderian la permission de continuer vers l'ouest. Plus
tard dans la nuit, Guderian appela à nouveau et se plaignit de ''la pusillanimité
du haut quartier général.''41.
De leurs positions plus lointaines à l'arrière, la Douzième Armée et le
Groupe A pensaient en termes plus conservateurs que Guderian ou von Kleist.
Manquant du même degré de confiance que Guderian et la 1re Panzerdivision
dans la ''lenteur'' des mouvements français, ils considérèrent que la tâche princi-
pale du XIXe Corps était la conquête des hauteurs autour de Stonne et de la
forêt du Bois du Mont-Dieu, et de protéger ainsi la tête de pont qui avait été
installée à Sedan. Après avoir appris que seulement cinq bataillons du XIX e
Corps avaient traversé la rivière, la Douzième Armée voulut que des forces sup-
plémentaires traversent et consolident les gains allemands avant que les éléments
principaux aient foncé en avant. Dans son ordre du jour pour le 14, le comman-
dant de la Douzième Armée expliqua les intentions du Haut Comman
256
dement allemand ; le Groupe Von Kleist était censé ''amener des forces puis-
santes à l’ouest de la Meuse, puis exécuter une attaque en direction ouest.''42. Le
désir des dirigeants de l'armée allemande pour construire des forces du côté
français de la Meuse avant le début d'une autre attaque ne pouvait pas être plus
clair.
Avec peu de considération pour les réserves de ses supérieurs, Guderian
envoya un message à ses commandants subordonnés confirmant les objectifs de
la journée suivante. Pour le 15, il voulait que la 1re et la 2e Panzerdivision pro-
gressent d'une trentaine de kilomètres vers le sud-ouest et qu'elles atteignent Re-
thel. Vers minuit, Von Kleist envoya un message approuvant formellement le
''déplacement vers Rethel'' du XIXe Corps de Panzers. 45.
Guderian pensait en termes beaucoup plus larges et plus profonds que qui-
conque dans la chaîne de commandement au-dessus de lui, et sa décision, avec
l'assentiment réticent de Von Kleist, de laisser d'importantes forces, néanmoins
minimales sur le flanc sud, de pivot à l'ouest, et de pénétrer profondément en
territoire français incluait un degré de risque qui aurait sans aucun doute troublé
le niveau supérieur du commandement allemand. En réalité, ils ne savaient pro-
bablement pas beaucoup de choses sur la situation détaillée du Corps. Si la Dou-
zième Armée, le Groupe A d'Armée, ou le Haut Commandement à Berlin
avaient été mieux informés, en particulier sur l'état de la 1re Panzerdivision et le
degré de risque, leurs craintes auraient été beaucoup plus grandes, et ils auraient
sans doute ordonné à Guderian d'arrêter.
En raison du débat sur le XIXe Corps continuant ou pas vers l'ouest, une
certaine confusion existait dans quartier général du Corps et dans les divisions
subalternes la nuit du 14-15. En conséquence, la 10e Panzerdivision n'obtint pas
immédiatement le mot sur le fait qu'elle devait s'occuper du Mont-Dieu et de
Stonne, tandis que la 1re et la 2e Panzerdivision pivotaient vers l'ouest. Comme
mentionné précédemment, le Général commandant de la 10e Panzerdivision
communiqua par radio avec le quartier général du Corps à 17 heures et de nou-
veau à 18 heures pour obtenir des instructions supplémentaires. Finalement, il
reçut un message indiquant que la division devait initialement pivoter à l'ouest,
mais qu'ensuite cette mission avait été changée. Ce n'est qu'après que l'officier
des opérations de la division ait visité le Q.G. de Corps et ait reçu l'ordre pour
sa division de continuer vers Stonne et Le Mont-Dieu, que la 10e Division apprit
ce qu'elle était effectivement censée faire le 15.
À 3 heures le 15, la 2e Panzerdivision reçut un message du Corps sur les
257
opérations de ce jour-là. L'objectif du Corps pour la nouvelle journée était la
ligne entre Rethel et Wasigny (à treize kilomètres au nord de Rethel). La division
devait aller de l'avant, en maintenant une forte force sur son flanc gauche, passer
par Boulzicourt (à dix kilomètres à l'ouest de Pont-à-Bar), et Poix-Terron (à
quinze kilomètres à l’ouest-sud-ouest de Pont-à-Bar) et saisir le terrain le long la
ligne entre Wasigny et Séry (à huit kilomètres au nord de Rethel).44.
La 2e Panzerdivision ayant la responsabilité de la moitié nord de la ligne et
la 1re Panzer la moitié sud, l'objectif du lendemain était d’atteindre un objectif de
tête de pont par un mouvement circulaire de plus de trente kilomètres au sud-
ouest autour de Sapogne, Boutancourt et Flize que la 2e division avait conquis la
veille. Placées dans le contexte d'une division ayant eu des difficultés à traverser
la rivière la veille et n'ayant pas terminé son pont sur la Meuse à Donchery avant
4 heures, les attentes de Guderian étaient remarquablement élevées. Qu'elles
auraient pu être aussi élevées parmi les préoccupations de Von Kleist et d'autres
est encore plus remarquable. Dans le sens le plus large, ce fut donc la vision et
l'insistance de Guderian qui propulsa son Corps de l’avant, et il mérite donc une
grande partie du crédit pour le succès ultérieur de son Corps quand il contourna
le flanc de la IXe armée française à l'ouest et courut vers la Manche. Sa décision
d'aller de l'avant avec moins de deux tiers de ses forces et presque sans égard
pour les actions de l'ennemi contre ses flancs, cependant, était clairement risquée
-- sinon un pari.
Tout le crédit accordé à Guderian, cependant, devrait être tempéré par une
reconnaissance du rôle de Von Kleist. Bien que Guderian ne crût pas que le
cavalier conservateur avait reconnu le potentiel de ses Panzers, Von Kleist réussit
jusqu'au 17 à empêcher ses commandants de niveau supérieur de stopper le
XIXe Corps Blindé.45. Malgré le manque de prudence de Guderian et son entê-
tement occasionnel, Von Kleist le protégea des commandants allemands plus
conservateurs, et à contrecœur lui donna la marge de manœuvre pour réussir.
Après la campagne, Guderian, et non Von Kleist, reçut une grande partie du
crédit pour son succès. Le XIXe Corps aurait-il échoué, Guderian, mais aussi
Von Kleist, tous deux auraient reçu le blâme.
PROTÉGER LE FLANC DE L’AVANCE DE GUDERIAN
Lorsque la 1re Panzerdivision commença à déplacer la plupart de ses chars
vers Vendresse et de son infanterie vers Omicourt et la forêt de Mazarin, elle
commença à changer la direction de son attaque vers l'ouest. La 10e Division, le
Régiment Grossdeutschland, et le 4e Bataillon Blindé de Reconnaissance de
258
la 1re Panzerdivision se déplacèrent vers le sud pour protéger le flanc droit.
Comme mentionné précédemment, la 10e Panzerdivision n'apprit que quelque
temps autour de minuit le 14-15 qu'elle avait pour mission de capturer les hau-
teurs autour de Stonne. Lorsque l'officier des opérations de la division rejoignit
par avion le Q.G., il y apprit la nature de la mission et il fut finalement en mesure
d'informer le commandant de division dans les premières heures du matin du
15. Le Régiment Grossdeutschland avait été rattaché à la division de l'attaque,
mais le commandant de la division n'avait pas pu établir le contact radio avec le
régiment et il ne connaissait peu ou rien de sa situation. Par conséquent, la divi-
sion avança vers Stonne dans les premières heures le 15 avec seulement de petits
éléments.
Autour de 4 heures le 15 mai, les ordres écrits d'opérations du Corps arri-
vèrent au poste de commandement de la 10e Division. Avec le rattachement du
Régiment Grossdeutschland et du 1/37e d'artillerie, la mission de la division était
de saisir une ligne allant depuis le canal des Ardennes dans l'ouest, à travers les
hauteurs du Mont-Dieu et Stonne, à un coude de la Meuse au sud de Villemon-
try (à treize kilomètres est-nord-est de Stonne). Après avoir saisi cette ligne, la
division avait la mission de la défendre et de protéger ainsi la tête de pont à
Sedan et le flanc du XIXe Corps.46. Un bataillon de la 29e Division Motorisée, qui
venait d'arriver à Bulson, se déplacerait vers l'avant, étant rattaché à la brigade
d'infanterie pour l'opération.
Quelque temps après l'arrivée de l'ordre du Corps d'armée, la 10e Division
apprit que le Régiment Grossdeutschland se trouvait à environ trois kilomètres
au sud de Maisoncelle. Le 3e Bataillon occupait une zone à l'ouest du village
d'Artaise-le-Vivier (à deux kilomètres au sud-est de Maisoncelle), le 1er Bataillon
et des éléments du 43e Bataillon d'assauts du génie occupaient une zone située
juste au nord-ouest de Stonne, et le 2e Bataillon se portait à l’attaque à la lisière
sud du bois de Raucourt (à deux kilomètres au nord-est de Stonne, et à trois
kilomètres au sud-est de Maisoncelle). Le soutien de l'artillerie venait du 1/37e
d'artillerie, qui était situé juste au nord de Maisoncelle. Le commandant de la
division ordonna au Régiment Grossdeutschland de continuer à se déplacer à
travers les bois de Bois du Mont-Dieu, d’en saisir la lisière sud de l'autre côté et
de prendre les hauteurs autour de Stonne.47.
Dans le même temps, la division lança deux autres attaques. La brigade
blindée (renforcée par deux compagnies d'infanterie, une compagnie de pion-
niers, une compagnie antiaérienne et un bataillon antichar) se déplaça vers
259
l'avant pour saisir les hauteurs au sud-est d'Yoncq (à sept kilomètres à l'est de
Stonne). Le 1/90e d'artillerie fournissant un appui-feu. Poursuivant l'attaque qui
avait commencé la veille, le 2/8e Panzers avança par La Besace vers Stonne et
atteignit le village vers 7 heures. Vers 11 heures, cependant, une contre-attaque
française le chassa du village et détruisit quatre chars lourds. N'étant pas en me-
sure de tenir le village très disputé, le bataillon se retira au nord vers le Bois de
Raucourt.

Malheureusement, le quartier général de la 10e Division ne savait pas que Stonne


avait été pris autour de 7 heures et perdu à 11. La brigade blindée avait signalé
à 10 heures 15 que Stonne avait été pris à 7 heures, mais n'avait pas réussi à
signaler sa perte subséquente.48. Cette erreur amena la 10e division à sous-estimer
la difficulté de la tâche à laquelle elle était confrontée.
À 9 heures le 15 mai, les commandants du XIXe Corps et du XIVe Corps
d'armée se réunirent au poste de commandement de la 10e Division. À compter
d'environ 11 heures, le XIVe Corps assumait effectivement le contrôle de la tête
de pont au sud de Sedan, ainsi que le contrôle de la 10e Panzerdivision et du
Régiment rossdeutschland.49. Les Généraux s'étaient réunis pour discuter du rat-
tachement de la 10e Panzerdivision au XIVe Corps. Au cours des discus
260
sions au sujet du rattachement de la 10e Panzerdivision, le Général commandant
du XIVe Corps ne modifia pas sensiblement la mission de la division. Il ordonna
à la division de protéger la tête de pont de Sedan en sécurisant les hauteurs le
long du Mont-Dieu, Stonne, et du sud-est d'Yoncq. Il informa le commandant
de la division que la 29e Division Motorisée opérerait sur son flanc est, et que si
besoin, un bataillon supplémentaire de la 29e division pourrait être rattaché à la
10e Panzerdivision.50. Puisque le Q.G. de la division ne savait pas que les Français
avaient repris Stonne, il ne crut pas qu'il fallait des forces supplémentaires pour
accomplir sa mission. Il ne pouvait pas être plus faux. La division allait entrer
dans une période la plus meurtrière des combats de toute la campagne.
La première indication de choses tournant mal vint du Régiment Gross-
deutschland à 10 heures 30 le 15 mai. Il rapporta une attaque blindée à proxi-
mité du MontDieu vers le nord, et peu après, le commandant du 90e Bataillon
de Reconnaissance Blindé rapporta que l'attaque ennemie avait atteint un point
juste au sud de Maisoncelle. Réagissant rapidement, la 10e Division employa le
Bataillon d'Instruction antichar de la division avec ses deux compagnies immé-
diatement disponibles et une compagnie antichar du 86e Régiment d'Infanterie
pour stopper l'attaque au sud de Maisoncelle, puis la repousser. 51 Pour la pro-
chaine journée et demie, la division mena une bataille en bascule avec les Fran-
çais, les deux côtés s'attaquant et se défendant alternativement.
Dès que les Français eurent contre-attaqué du Mont-Dieu vers Chémery
vers 10 heures 30 et repris Stonne vers 11 heures, la 10e Division avait continué
de croire le rapport de 10 heures 15 disant que Stonne était capturé et il avait
réarrangé ses forces sur la base de la fausse hypothèse que les hauteurs critiques
autour de Stonne étaient aux mains allemandes. Estimant que les zones les plus
menacées étaient les hauteurs au sud-est d'Yoncq et de la lisière nord de la forêt
de Bois du Mont-Dieu, au sud de Chémery, elle envoya la brigade blindée ren-
forcée attaquer les hauteurs au sud-est d'Yoncq. Presque en même temps, une
petite contre-attaque blindée française depuis Le Mont-Dieu vers Chémery fut
repoussée par l'une des compagnies antichars. Tout au long de la majeure partie
de l'après-midi, cependant, deux bataillons du Régiment Grossdeutschland, qui
étaient situés au nord et au nord-ouest de Stone, subirent une forte pression
ennemie .52. Après avoir finalement appris que les Français continuaient de tenir
Stonne, la 10e Panzerdivision nota dans son journal quotidien :
« Les rapports reçus du Régiment Grossdeutschland d'Infanterie devien

261
nent de plus en plus sérieux au sujet de la situation du régiment et l'attaque con-
tinue de petits groupes blindés ennemis, malgré le fait que le régiment a été ren-
forcé par une compagnie antichar... il ne semble plus être en position pour être
capable de tenir le secteur dans toute son étendue. ».53

La 14e Compagnie Antichar était devenue profondément impliquée dans


d'intenses combats. Contrairement à ses pertes légères dans les combats autour
de Connage, elle eut treize tués et soixante-cinq blessés dans les combats autour
de Stonne. En outre, douze de ses véhicules et six sur douze de ses canons furent
détruits. Pourtant, selon le Lieutenant Beck-Broichsitter, sa compagnie avait dé-
truit trente-trois tanks français.54. Pour renforcer le Régiment Grossdeutschland,
la division lui envoya le 69e Régiment d'Infanterie (moins son 2e Bataillon) pour
d'occuper le secteur entre Stonne et La Besace (à environ trois kilomètres au
nord-est de Stonne). Le 2/90e d'Artillerie fournit son appui-feu. La 10e division
demanda au Régiment Grossdeutschland de déplacer son bataillon qui se trou-
vait dans les bois au nord-ouest de La Besace et de l'employer comme réserve.
Même si l'infanterie allemande subissait souvent les tirs de l'artillerie fran-
çaise, elle réussit pourtant à pousser les Français hors des hauteurs sur la bordure
nord de Stonne autour de 17 heures. Lorsque le commandant du Gross-
deutschland avait proposé la contre-attaque contre ces hauteurs, il avait prudem-
ment en même temps expliqué que son régiment était ''physiquement complète-
ment épuisé et seulement marginalement apte au combat.''55. En dépit de l'épui-
sement du régiment, les Allemands lancèrent leur contre-attaque. Les hauteurs
autour Stonne, cependant, furent reprises vers 17 heures par le 1/69e d'Infante-
rie, et non par le Régiment Grossdeutschland. En raison de son épuisement et
de ses pertes, le régiment d'infanterie d'élite avait été réduit à jouer un rôle de
soutien.
Au cours de l'après-midi, les Français contre-attaquèrent dans le secteur
d'Yoncq (à l'est de Stonne) avec la 2e Division Légère de Cavalerie et la 1re Divi-
sion d'Infanterie Coloniale, mais la brigade blindée renforcée de la 10e Panzerdi-
vision opposa à leur poussée un feu nourri. Bien que les Français étaient forte-
ment soutenus par des tirs d'artillerie, ils durent bientôt retraiter vers l'est. Le
commandant des blindés allemands ne poursuivit pas les chars français en re-
traite, parce qu'il avait récemment été informé que le VIIe Corps allemand se
déplaçait sur son flanc gauche (est) et il escomptait que des éléments de ce Corps
engageraient les unités françaises en retraite. Laissant le

262
2/71e d'Infanterie sur le bord du secteur d’Yoncq, il ramena sa brigade, comme
ordonné par la division, à une position au nord du Bois de Raucourt.56. De cette
position, la brigade blindée pourrait contre-attaquer toute poussée française im-
portante.
Tard dans l'après-midi du 15 mai, les Français attaquèrent de nouveau, cette
fois du Bois du Mont-Dieu vers Chémery. La division considéra que cette at-
taque pouvait être particulièrement dangereuse, car elle menaçait de couper la
route importante de Chémery à Malmy et Vendresse, et de frapper le flanc du
XIXe Corps de Panzers. Heureusement pour les Allemands, les très importants
éléments antichars qui avaient été placés au sud de la route Chémery-Maison-
celle réussirent à arrêter les Français, mais seulement après avoir été renforcés.
Durant ce temps, la division avait ordonné à la brigade blindée de contre-atta-
quer, mais le retrait des Français en élimina la nécessité.57.
Selon les archives françaises, l'attaque provenait d'une seule compagnie de
chars B1 bis avec une dizaine de chars, qui n'avait pas reçu le mot sur l'annulation
d'une attaque de grande taille de la division. Bien que la compagnie française
perdît seulement deux chars, les Allemands déclarèrent avoir détruit quatre ou
cinq chars lourds et cinq chars moyens sur environ quatre-vingts chars lourds et
vingt chars moyens.58. Comme chez les Français, les rapports des actions de com-
bat gonflaient souvent la taille de la force ennemie et le nombre de pertes infli-
gées.
La nuit tombée de la nuit, la 10e Panzerdivision avait presque toute son
infanterie à l'avant et ses chars en réserve. D'ouest en est, les trois bataillons du
Régiment Grossdeutschland et du 1/69e d'Infanterie occupaient les hauteurs sud-
ouest de Stonne, le village de Stonne et la lisière sud du bois de Raucourt. À l'est
de ces Bataillons, le 2/69e d'Infanterie (moins une compagnie) occupait un vaste
secteur allant du bois de Raucourt au Bois d'Yoncq, et le 2/71e d'Infanterie oc-
cupait le Bois d'Yoncq. Le 1/89e d'Infanterie agissait comme réserve pour les
unités d'infanterie à l'avant, tandis que le 2/86e d'Infanterie chassait l'ennemi de
la zone nord et est de Raucourt. À l'arrière de l'infanterie, la division avait trois
compagnies antichars entre le Bois du Mont-Dieu et Chémery et toute la brigade
blindée au nord-ouest et nord-est de Maisoncelle. Le 90e Bataillon de Recon-
naissance Blindé et le 49e Bataillon Blindé du génie étaient restés au nord de
Bulson. En bref, la division avait six bataillons d'infanterie le long d'une ligne
entre Le Mont-Dieu et Yoncq, un bataillon d'infanterie en réserve, et un batail-
lon d'infanterie opérant au nord et à l'est d'Yoncq. Elle avait
263
également quatre bataillons de chars et au moins trois compagnies antichars à
l'arrière de la ligne d'infanterie et encore son bataillon blindé du génie et son
bataillon blindé de reconnaissance plus loin en arrière de Bulson.59.
Le matin du 16 mai, les Français contre-attaquèrent à nouveau, frappant le
Régiment Grossdeutschland et le 1/69e d'Infanterie près de Stonne. Selon les
Allemands, l'attaque était l’œuvre de douze chars et de tirs d'artillerie lourde.
Bien que le 1/69e d'Infanterie fut délogé de sa position sur les hauteurs près de
Stonne et qu'il dût se retirer en arrière vers le Bois de Raucourt, selon les Alle-
mands les assaillants durent bientôt se retirer. Les Français, cependant, préten-
dirent avoir détenu le village de 5 heures 55 à 15 heures le 16.60. En réalité, au
milieu des combats acharnés, la zone n'a vraisemblablement été détenue par au-
cune des deux parties.
Malheureusement pour les Allemands, leur propre feu d'artillerie atterrit
pendant les combats dans le poste de commandement commun du 69e Régiment
d'Infanterie et du Régiment Grossdeutschland blessant ‘'nombre'' d’offi-
ciers.61.Mais cela n'amena pas les bataillons subordonnés à perdre de leur effica-
cité. Après que la contre-attaque française n'eut pas réussi à repousser les Alle-
mands complètement hors de Stonne, des unités supplémentaires, y compris de
l'artillerie, arrivèrent pour renforcer les défenseurs allemands, et le niveau de
l'activité française sembla décliner. La 10e Division s'employa à ''créer des rela-
tions de commandement claires et à raccourcir le secteur défensif'' en identifiant
des limites plus claires entre les régiments d'infanterie et en déplaçant une partie
des unités. La division également attaqua et prit La Besace. De toute évidence,
le danger posé par les Français avait diminué.
À midi, le 16 mai, le XIVe Corps informa la 10e Division que les 24e et 16e
Divisions d'Infanterie assumeraient la responsabilité de l'ensemble du secteur à
23 heures, évidemment par une relève de nuit. Lorsque les représentants de ces
deux divisions arrivèrent au poste de commandement de la 10e Division, ils s'op-
posèrent énergiquement d'avoir à mener une relève en pleine nuit. Reconnais-
sant la complexité et la difficulté d'une telle tâche, ils avaient des préoccupations
sur le fait que les Français pourraient lancer une attaque en pleine relève, et ils
demandèrent que la 10e Panzerdivision reste dans la région. Leurs objections
offrent un contraste intéressant avec l'absence relative de plainte lorsque la 71 e
Division française dut avancer de nuit pour remplacer une partie de la 55e divi-
sion, peu avant l'attaque allemande sur la Meuse. La relève allemande alla
comme prévu et heureusement pour les Allemands, elle fut menée
264
dans des conditions plus favorables que celle des Français.
Comme note finale des combats autour du Mont-Dieu et de Stonne. Le
1/69e d'Infanterie reprit les hauteurs autour de Stonne dans les heures de début
de soirée du 16 mai. Cette nuit-là, la 10e Division plaça les hauteurs sous la res-
ponsabilité de la 16e Division d'Infanterie. Le journal quotidien de la 10e Division
conclut : ''Avec cela, les lourdes pertes des batailles difficiles destinées à protéger
la tête de pont de Sedan sont terminées pour la division et ses troupes ratta-
chées.''62. Sur les ordres du XIXe Corps de Panzers, le Régiment Gross-
deutschland resta près de Bulson pour réorganiser ses unités et les reposer. Le
matin du 17 mai, la 10e Division partit vers l'ouest pour rejoindre les deux autres
divisions du XIXe Corps.
Quoique la Division avait réussi à sécuriser le flanc du XIXe Corps de Pan-
zers et avait protégé la tête de pont autour de Sedan, les combats dans la région
de Stonne lui avaient été extrêmement coûteux. Par exemple, la 14e Compagnie
Antichar du Régiment Grossdeutschland, qui n'avait pas eu de blessés pendant
les vifs combats autour de Connage, subit un total de treize tués au cours des
durs combats autour des hauteurs de Stonne.63. Les combats durant la suite des
opérations lors de la poussée vers l'ouest parurent sans doute faciles en compa-
raison...
L’ACCOMPLISSEMENT DU PIVOT : L'ATTAQUE VERS SINGLY
En revenant aux combats à l'ouest de Chémery le 14 mai, l'axe principal de
l'avance à l'ouest pour la 1re Panzerdivision se situait le long de la large vallée qui
se prolonge à l'ouest-nord-ouest de Chémery. Au sud de Chémery, Vendresse
et Singly, se trouve une longue bande, relativement étroite, de collines compre-
nant les hauteurs de Stonne et du Mont-Dieu et qui se prolongeant vers le nord-
ouest. Avant de tourner vers le sud en direction de Rethel, l'axe de progression
pour le XIXe Corps de Panzers courait juste au nord et parallèlement à cette
bande de collines à travers la large vallée à l'ouest de Chémery. Mais la vallée
n'était pas ouverte. Quand on se déplace le long de la route à l'ouest de Chémery,
on rencontre Vendresse à environ cinq kilomètres à l'ouest de Chémery. À l'ar-
rière du village existe une petite colline boisée à travers laquelle la route passe
avant d'atteindre la grande vallée ouverte autour de Singly. Au nord de cette val-
lée se situe une forêt très épaisse, la forêt de Mazarin, qui a de rares pistes d'ex-
ploitation forestière la traversant et dont le point culminant est la colline 303.
Une autre route mène à l'ouest de Vendresse et, après avoir tourné au sud-ouest,
passe à travers la ligne de collines par Omont et Chagny.
265
La tactique allemande était d'utiliser la bande des collines au sud pour pro-
téger leur flanc, mais en même temps de traverser les collines et continuer vers
l'ouest. Pour ce faire, la première Panzerdivision organisa ses forces en deux
groupes de combat. Avec la plupart de ses forces déjà localisées près d'Omi-
court, le groupement tactique Krüger, qui était commandé par le commandant
de la 1re Brigade d'Infanterie, était censé passer à travers la forêt de Mazarin
d'Omicourt à Singly, un trajet en ligne droite d'environ neuf kilomètres.Le
Groupe tactique Nedtwig, commandé par le commandant nouvellement installé
de la 1re Brigade Blindée, était censé passer de Chémery par Vendresse et la
masse de collines en arrière, à Singly, qui est à environ sept kilomètres au nord-
ouest de Vendresse. Le Groupe de combat Krüger comprenait les 1er et 3e batail-
lons du 1er Régiment d'Infanterie, renforcés par au moins une compagnie Panzer,
tandis que le groupe de combat Nedtwig avait quatre bataillons des deux Régi-
ments de Panzers, plus le 2/1er d'Infanterie, qui fut rattaché plus tard à la brigade
blindée.
Le Groupement tactique Nedtwig (1re Brigade Blindée) rencontra une for-
terésistance autour de Vendresse. La première avance tôt dans l'après-midi vers
le village par la force de chars lourds fut repoussée par de fortes forces ennemies
d'antichars et chars. Pendant ces combats intenses autour de Vendresse les ba-
taillons blindés utilisèrent la plupart de leurs munitions. Au milieu de l'après-
midi, les Français attaquèrent de nouveau le site de franchissement à Malmy, et
des rapports de renseignement ultérieurs convainquirent les Allemands qu'ils se
préparaient à lancer une contre-attaque sur Vendresse. Comme mentionné pré-
cédemment, la possibilité d'une autre contre-attaque française avait conduit la 1re
Panzer à rattacher le 2/1er d'infanterie au groupement tactique Nedtwig.64. Utilisant
le bataillon d'infanterie sur son flanc nord, près de la forêt de Mazarin, le groupe
de bataille attaqua pour avoir le contrôle du village. À 17 heures le Q.G. de la
division reçut un rapport disant que la résistance de l'ennemi à Vendresse avait
été brisée et qu'avancer était possible.65.
À 19 heures 30, cependant, les Panzers n'avaient pas avancé plus loin que
les faubourgs de Vendresse. La perte de ''nombreux officiers'' et l'existence de
seulement un quart des chars ''prêts au combat''' affaiblissait clairement la capa-
cité et la volonté des forces blindées à avancer agressivement. Les pertes de
cadres supérieurs avaient été particulièrement sévères au 2e Panzerregiment, et
ces pertes clairement affectèrent son efficacité au combat. Dans le même temps,
une certaine confusion existait au quartier général supérieur sur la si
266
tuation à l'ouest de Chémery. Vers 18 heures 30, la division reçut un message du
Corps interdisant la traversée du canal des Ardennes jusqu'à 20 heures 30 en
raison d'une attaque aérienne prévue contre Vendresse et Omont.66. Au moment
où l'ordre arriva, la division avait déjà des forces ayant traversé le canal des Ar-
dennes aux environs de six heures. Heureusement, les Allemands réussirent à
empêcher les Stukas d'attaquer leurs propres forces blindées et d'infliger à nou-
veau des dégâts notables à la brigade blindée.
Au nord de Vendresse, le Groupement tactique Krüger (1re Brigade d'Infan-
terie), qui comprenait le 1er et le 3e bataillon du 1er Régiment d'Infanterie et peut-
être quelques chars du 2e Panzerregiment, avança rapidement et facilement à
travers la forêt de Mazarin. À 22 heures l'avant-garde de l'infanterie allemande
avait atteint Singly, même si le Groupement tactique Nedtwig n'avait pas avancé
au-delà de Vendresse. Accompagnés du Colonel Balck (le commandant du 1er
Régiment d'Infanterie), le 3/1er d'Infanterie et des éléments du 37e Bataillon An-
tichar occupèrent Singly à 23 heures. Peu après, le 1/1er d'Infanterie occupa Vil-
lers-le-Tilleul (à deux kilomètres à l'est de Singly).67. Avec apparemment très peu
'artillerie et de soutien blindé, l'infanterie avait progressé de sept kilomètres en
avant des chars et avait contourné les défenseurs français à l'ouest de Vendresse.
Le journal quotidien de la 1re Panzerdivision comprend l'entrée suivante :

‘’Si le 13 mai 1940 devait être considéré comme le principal jour de combat
pour l'infanterie, alors le 14 mai a été le principal jour de combat pour les

267
chars. Malgré les contre-attaques considérables et ininterrompues des Français,
menées sans relâche par l'infanterie et les chars, la division a réussi à non seule-
ment maintenir la zone atteinte le 13, mais aussi à l'agrandir.'' Alors que l'on ne
68.

doit pas dénigrer la contribution importante apportée par les chars pour repous-
ser les contre-attaques françaises au nord de Chémery et Maisoncelle, on doit
aussi ne pas négliger le rôle vital joué par la 14e Compagnie Antichar, le 43e Ba-
taillon d'Assaut du Génie, et le 1er Régiment d'Infanterie. Les forces combinées
de la compagnie antichar et des pionniers avaient bloqué l'avance française au
nord de Connage jusqu'à ce que les chars arrivent, et, avec le soutien des Blindés,
elles avaient mené l'attaque contre Chémery. De même, le 1er Régiment d'Infan-
terie permit à la division à pivoter avec succès à l'ouest quand il se déplaça à
travers la forêt de Mazarin et saisit Singly. Cette poussée profonde a contourné
la résistance française et a grandement élargi la pénétration faite par les Alle-
mands. Sans la prise de Singly, l'attaque par la 1re Panzerdivision aurait pu
échoue à ce moment crucial.
Le 14 mai était peut-être le jour des chars, mais il était aussi le jour des chars
opérant en combinaison étroite avec l'infanterie, le Génie, et les forces antichars.
Sans les contributions de toutes ces armes, les Allemands auraient pu être arrêtés
par l'opposition vive autour de Chémery et Vendresse et auraient pu ne pas pou-
voir faire le pivot avec succès. Le succès était le fruit de l'utilisation combinée des
armes et pas seulement de celle des chars.
LA PERCÉE : LA POUSSÉE VERS RETHEL
Après que le Groupe Krüger eut atteint Singly, la nuit du 14-15 passa tran-
quillement. À un certain moment pendant la nuit, le quartier général du Corps
d'armée décida que l'objectif de la journée pour la 1re Panzerdivision le 15 serait
situé juste au nord de Rethel (à dix-huit kilomètres au sud-ouest de Singly). Pour
se rendre à Rethel, la division devrait franchir la ligne des collines qui court au
sud de Chémery, Vendresse et Singly.
Le matin du 15 mai, les Allemands prévoyaient d'attaquer à 4 heures 45,
mais le Q.G. du Corps retarda l'attaque jusqu'à 5 heures 45. Des difficultés con-
tinues avec la mise en avant des armes lourdes et d'artillerie avaient été la raison
de retarder l'attaque. Lorsque l’attaque finalement commença, l'objectif principal
du groupe de combat de Krüger était La Horgne (à trois kilomètres au sud-ouest
de Singly), et l'axe principal de groupement tactique Nedtwig était Chagny (à sept
kilomètres au sud-ouest de Vendresse). Les Allemands devaient passer à travers
la ligne de collines à leur front pour pouvoir atteindre Rethel
268
en fin de journée.
Malgré les gains réalisés par les Allemands le 13 et le 14, le 15 la 1 re Pan-
zerdivision vécut certains des combats les plus violents de l'ensemble de sa cam-
pagne. Parmi les principaux évènements de la journée, l'infanterie avec le Grou-
pement Krüger allait avoir à lutter pour forcer son chemin à travers une résis-
tance française obstinée à La Horgne. Si la 1re Panzerdivision voulait s'ouvrir un
chemin à travers les collines au sud de Singly, il lui fallait d'abord vaincre les
Français à La Horgne.
Lorsque l'infanterie allemande initialement atteignit La Horgne, l'attaque se
heurta à des positions françaises fortifiées, et les commandants allemands durent
déplacer l'attaque vers le nord, avec l'intention évidemment de contourner les
solides défenses ennemies. Là, ils trouvèrent moins de résistance, mais ils avaient
dérivé dans la zone de la 2e Panzerdivision. Avec des éléments de cette division,
ils entreprirent de repousser les Français, mais ils reçurent bientôt l'ordre de
revenir au sud.
Au cours des combats subséquents à La Horgne, le 1er Régiment d’Infante-
rie fut arrêté par le feu ennemi pour la première fois dans la campagne. L'attaque
étant interrompue, le Lieutenant-Colonel Balck se déplaça vers l'avant pour éva-
luer la situation et encourager ses hommes. Quand il apparut à l'entrée du village
sur la ligne de front, ses soldats renouvelèrent leur attaque et réussirent à entrer
dans les premières maisons du village. Ensuite, ils furent à nouveau cloués au
sol. 69.
Selon le commandant en second du régiment de Balck, le deuxième arrêt
de l'attaque provoqua une ''crise'', mais Balck rétablit par sa présence personnelle
le calme et le moral. Déterminé à ne pas laisser s'arrêter l'attaque complètement,
il envoya un bataillon à l'arrière des défenseurs et, l'accompagnant, il réussit fi-
nalement à entrer dans le village et à capturer ses défenseurs. Le courage et
l'exemple personnel de Balck avaient été la clé du succès de son régiment. 70
Après que la résistance à La Horgne se fut effondrée tard dans l'après-midi,
le groupement tactique Krüger (1re Brigade d'Infanterie) se concentra à forcer
son chemin à travers les collines au sud de Singly en attaquant le long de la route
de Villers-le-Tilleul (à deux kilomètres à l'est de Singly), à Baâlons, à Bouvelle-
mont. Les soldats du 1er Régiment d'Infanterie rencontrèrent bientôt une résis-
tance de l'ennemi dans les hauteurs le long du chemin menant à Baâlons, mais
ils y surmontèrent des petites forces françaises assez rapidement.

269
Comme ils descendaient la pente des collines, le Lieutenant-Colonel Balck
ordonna à son 3e Bataillon de nettoyer Baâlons, tandis que le 1er Bataillon con-
tournait ce petit village et attaquait Bouvellemont à environ un kilomètre au sud.
Ayant reçu des renseignements disant que Bouvellemont était occupé par de
fortes forces françaises, le commandant de la brigade plaça de l'artillerie et des
armes lourdes à l'appui du 1er Bataillon et lui ordonna de commencer l'attaque.
Après des jours de durs combats, cependant, les soldats allemands étaient épui-
sés. Les compagnies d'infanterie avaient perdu beaucoup d'hommes, y compris
la plupart de leurs officiers. Malgré l'épuisement de ses hommes, l'exemple per-
sonnel de Balck à nouveau propulsa ses soldats avant.71.
Alors que la lumière du jour était encore disponible, le 1er Bataillon com-
battit son chemin à travers le village français. Le journal quotidien de la 1re Pan-
zerdivision note :''Après une heure et demie de combats par les compagnies
avançant à travers les maisons et les jardins, Bouvellemont a été prise.''72.
Pendant ce temps, les forces Panzer du Groupe tactique Nedtwig n'avaient
pas trouvé le succès. Avec le Groupement Krüger à sa droite (à l'ouest), les forces
blindées lourdes de Nedtwig se déplacèrent au sud-ouest le long de la route de
Vendresse, à Omont, à Chagny. Si elles atteignaient Chagny, elles pourraient
percer la ligne des collines au sud-ouest de Vendresse. Mais elles ne purent for-
cer les Français de sortir de Chagny et des hauteurs à son arrière. En raison des
rapports de renseignements sur l'accumulation de forces ennemies massées au
sud, le Lieutenant-Colonel Nedtwig conserva d'importantes réserves et n'em-
ploya pas toutes ses forces, qui, comme il a été mentionné plus tôt, avaient été
sérieusement affaiblies par les combats du 14. Les rapports sur l'activité de l'en-
nemi avaient également conduit le Q.G. de la division à déplacer deux compa-
gnies de pionniers au sud de Vendresse pour protéger le flanc de la division.
Avec un nombre significatif de forces importantes déjà occupées par ailleurs et
peut-être aussi avec l'affaiblissement par les pertes de la veille, les chars ne purent
pas se frayer un chemin à travers le terrain accidenté au sud d'Omont.
Reconnaissant que ses chars n’arrivaient pas à se frayer un chemin à travers
les défenses françaises, Nedtwig tenta de contourner les positions de l'ennemi en
déplaçant son infanterie autour de leur flanc, mais quand une contre-attaque de
l'ennemi menaça d'encercler le 2/1er d'Infanterie, il ramena toute sa force à la
limite sud d'Omont. Là, il établit pour la nuit une position défensive orientée
vers le sud-ouest.75. Contrairement à la réussite de l'infanterie de la 1re

270
Panzerdivision le 15 mai, les chars avaient accompli très peu. Ils avaient avancé
de seulement quelques kilomètres et étaient loin d'avoir atteint leur objectif pour
la journée du 15.
Comme cela avait eu lieu sur la Meuse et à Vendresse, cependant, l'infan-
terie avait ouvert la voie pour les tanks. En capturant Baâlons et Bouvellemont,
le 1er Régiment d'Infanterie avait franchi la ligne de colline à l'avant de la 1re Pan-
zerdivision et avait permis à la Brigade Blindée d'avancer. En prenant Bouvelle-
mont, l'infanterie allemande avait convaincu les Français de se retirer et d'occu-
per une autre position à l'arrière. Ce retrait permettait aux chars allemands de
reprendre leur progression.
Guderian apprécia la superbe performance de l'infanterie allemande et vi-
sita le 1er Régiment d'Infanterie tôt le matin du 16. Il a décrit sa rencontre avec
le commandant du régiment, le Lieutenant-Colonel Balck, qui commandera
plus tard la brigade blindée, soit après que le Colonel Nedtwig s'effondra d'épui-
sement :
« La troupe était surmenée, n'ayant pas eu de vrai repos depuis le 9 mai.
Les munitions se faisaient rares. Les hommes sur la ligne de front tombaient
endormis dans leurs tranchées. Balck, en coupe-vent et avec un bâton noueux à
la main, m'a dit que la capture du village de Bouvellemont n'avait réussi que
parce que, lorsque ses officiers s'étaient plaints contre la poursuite de l'attaque,
il avait répondu : '' Dans ce cas, je vais prendre la place moi-même !'' et il avait
démarré. Ses hommes alors l'avaient suivi. Son visage sale et ses yeux rouges
montraient qu'il avait passé une dure journée et une nuit sans dormir. Pour ses
actions ce jour-là, il allait recevoir la croix de chevalier. Ses adversaires ... avaient
combattu bravement. » 74.

Bien que les évènements du 15 suggèrent que les Français peuvent avoir eu
une opportunité le 16 de ralentir la progression de la 1re Panzerdivision, une
ouverture importante pour les forces allemandes apparut dans la matinée du 16
mai lorsque les Français reculèrent de leur position défensive le long de la ligne
de colline au sud de Vendresse. Les Français avaient été en mesure de stopper
les forces blindées lourdes du Groupe Nedtwig, mais ils n'avaient pas réussi à
arrêter les forces d'infanterie lourde de groupement tactique Krüger ni à retarder
l'avance de la 2e Panzerdivision, qui était plus au nord et à l'ouest.
Le journal quotidien de la 1re Panzerdivision a décrit les évènements de la
nuit du 15 au-16 et du matin du 16 mai :
« Les groupes de combat établirent le contact l'un avec l'autre durant la
271
nuit, se réorganisèrent et mirent en place la sécurité. Les troupes de reconnais-
sance de groupement tactique Krüger restèrent au contact de l’ennemi ; le Grou-
pement Nedtwig ne rapporta aucun contact. L'ordre de reprendre la progression
à 7 heures sur les avenues prescrites d'avance arriva tôt par la radio. Selon les
rapports des groupes de combat, les soldats étaient extrêmement fatigués. Les
jours et les nuits avaient été très difficiles. Les Français s'étaient battus courageu-
sement et durement.
La Reconnaissance initiée au cours de la nuit rapporta que Louvergny et
Sauville le long du flanc sud étaient libres de l'ennemi. La Reconnaissance effec-
tuée dans les premières heures du matin à Chagny rapporta ce village inoccupé.
La pénétration du groupement tactique Krüger et la capture de Bouvellemont
semblent avoir eu leur effet. Maintenant, il est important de pousser vers l'avant
sans tenir compte des pertes et de l'épuisement avant que les Français aient eu
l'occasion de se mettre en place à nouveau.
Ce n'est pas le temps maintenant d'aller à demi-pas. ». . 75

L'EXPLOITATION
Les commandants de l'armée au-dessus de Guderian restaient préoccupés
par le maintien de la percée et la nécessité de parer une contre-attaque française
prévisible. Tard le 15, la Douzième Armée avait achevé son ordonnance don-
nant des missions pour le 16. L'ordre demandait au Groupe de Panzers de Von
Kleist ''d'élargir'' la tête de pont, puis ''en toutes circonstances la maintenir.'' La
Douzième Armée voulait que Von Kleist ''organise'' ses forces à être prêtes
''contre une contre-attaque éventuelle par de fortes forces ennemies.''76. Dans son
ordonnance du 16 mai, cependant, Von Kleist dit : « Le Groupe Von Kleist
continue d'avancer en direction ouest. »77. Selon Guderian, Von Kleist n'avait
approuvé la poursuite de l'avance qu'après une conversation ''brûlante''. Mais
l'approbation tardive du 15 n'était valable que pour l'espace de vingt-quatre
heures, de sorte que de l'espace supplémentaire puisse être acquis pour les uni-
tés d'infanterie suivant le XIXe Corps de Panzers.78.
Comme il l'avait fait tout au long de la campagne, Guderian avança aussi
loin le 16 qu'il le pouvait. Lui aussi était convaincu qu'il n'y avait pas de nécessité
de ''demi-pas''. Mieux que les commandants au-dessus de lui, il sentait que la fin
était proche.
Mais il avait également ignoré la directive de Von Kleist sur la limite du
déplacement vers l'avant à seulement vingt-quatre heures. Tard le 16, il avait en-
voyé des ordres par radio pour poursuivre l'avance le jour suivant, et ses
272
ordres avaient été captés par une unité d'interception de la radio allemande et
rapportés à Von Kleist. Le XIXe Corps immédiatement reçut l'ordre de stopper
sur place et Guderian celui de rencontrer le commandant du Groupe Panzer le
matin suivant.79.
Selon Guderian, il rencontra le Général Von Kleist sur une piste d'atterris-
sage très tôt le lendemain matin. Lorsque le son patron arriva, il réprimanda
vivement le commandant impétueux du Corps pour avoir désobéi aux ordres à
plusieurs reprises. Refusant d'accepter la réprimande docilement, un Guderian
rageur immédiatement présenta sa démission. À la surprise d’une grande partie
de l'état-major de Guderian Von Kleist l'accepta.80.
Bien que Guderian assume que son Corps avait été arrêté pour qu'il puisse
être réprimandé par Von Kleist, ce sont des commandants au-dessus de Von
Kleist qui avaient ordonné l'arrêt. Lors d'une interview par Basil Henry Liddell
Hart après la guerre, Von Kleist observa que ses forces avaient été arrêtées le 17
pour une journée, apparemment parce qu'Hitler craignait une attaque dans le
flanc gauche du Corps.81. Du temps était également nécessaire pour faire avancer
les armées sur le terrain à l'arrière du groupe Panzer et pour renforcer le flanc
étendu qui s'était ouvert entre les éléments principaux de Guderian et la tête de
pont de Sedan. Le commandant de l'Armée du Groupe A, le Général von
Rundstedt, était particulièrement préoccupé par les menaces sur ce flanc faible-
ment défendu.82. Immédiatement après la démission rageuse de Guderian, le
commandant de la Douzième Armée arriva au Q.G. du XIXe Corps et informa
le commandant de Corps en colère que sa démission ne serait pas acceptée. Il
l'informa également que l'Armée du groupe A avait approuvé le lancement d'une
''reconnaissance en force''. Guderian comprit qu'il pourrait manipuler cette ap-
probation et l'utiliser pour agir à sa guise, et ses Panzers purent bientôt avancer
agressivement vers l'ouest. Pour éviter d'autres interférences de ses supérieurs,
cependant, il établit une ligne de communication particulière allant de son quar-
tier général du Corps à son avant-poste de commandement.83. Ses ordres ne se-
raient plus surveillés par le quartier général supérieur.
Voici les noms des Généraux limogés d’Huntziger ;
- Le 16 mai Brocard Georges de la 3e DCR. Remplacé par Bertin
Boussu. Le 19 mai 1940 Baudet Joseph de la 71e Division remplacé par
Lascroux.- Le 21 mai Rochard Eugène du XVIIIe Corps (remplacé par le Gé-
néral Paul Doyen). (Doyen témoignera contre Pétain et Laval.). Le 24 mai 1940,
Chapouilly Édouard de la 3e DINA, sans doute pour ses sentiments ré
273
publicains, est remplacé par le Général Charles Mast.
Le 13 mai, Huntziger a mis à la tête de la 3e DCR Bertin-Boussu Paul
(prisonnier le 18 juin) en remplacement de Brocard Georges limogé le 16 mai.
Le Colonel Louis Buisson (prisonnier le 18 juin) remplacera Bertin-Boussu à la
tête de la DCR. La 5e DLC était dirigée par Chanoine Marie (prisonnier le 12
juin.).
À la page 72 d’« Une bataille oubliée », on regrette que l’on ait réhabilité le
Général Brocard, mais pas le fantassin de 1940. Ce n'est pourtant pas Brocard,
mais Flavigny (1880-1948) qui a dispersé la 3e DCR en ''bouchons''...
Huntziger est un personnage hermétique ne livrant pas ses secrets personnels.
Son accident d’avion (montagne, givre et brouillard) intrigue, mais surtout :
1- S’il était si capable, futur maréchal disait-on, comment a-t-il si mal géré la 2e
armée avant et pendant la bataille, notamment en reprochant au Général Bro-
card malgré ses explications techniques précises d’être trop lent, et de plus en
allant même jusqu’à s’exilert du champ de bataille de son armée ?
2- Pourquoi un article du ‘’Miroir de l’Histoire’’ a-t-il déclaré que le courrier
de Weygand à Vichy à Huntziger à Wiesbaden se retrouvait le jour même sur la
table d’Hitler ?
3- Comment le Colonel Baril des SR après son passage à Londres sous la
« protection » d’Huntziger a-t-il pu être arrêté à son retour ?
Si Huntzinger a suivi le cheminement mental inverse de celui de ses parents,
alors Gamelin s’est trop fié à son « poulain » et les maréchalo-résistants des SR,
Baril, Groussard, et autres cagoulards et maurassiens hitlérophobes ont commis,
peut-être aveuglés par leur antisémitisme la même erreur qui a été de se fier à
un hitlérophile.

274
CHAPITRE 8 : La contre-attaque de la 55e Division
Alors que les Allemands déversaient leurs forces à travers la Meuse et élar-
gissaient leur tête de pont avec énergie, les Français tentèrent de ralentir ou bien
d'arrêter l'avance de l'ennemi et de le contre-attaquer. La première de ces contre-
attaques venait de la division 55e Division et comprenait deux régiments d'infan-
terie et deux bataillons de chars.
ÉVALUATION DE LA SITUATION
Alors que le 13 en soirée les combattants allemands se frayaient un chemin
à travers la 55e division, 13, le Général Lafontaine reçut des informations sur
l'évolution du secteur de Sedan, mais dans l'ensemble, il fut mal informé. Une
partie de ce problème découlait du manque d'informations parvenant aux com-
mandants des régiments. Avec un grand nombre de lignes de communications
brisées, les commandant de compagnie et bataillon éprouvèrent des difficultés
importantes pour informer leurs quartiers généraux supérieurs et ils durent
compter sur les coureurs. La destruction de l'antenne radio du Q.G. de la divi-
sion par une attaque aérienne handicapa de plus la communication au sein de la
division, mais le problème fut aussi exacerbé par un refus catégorique d'autoriser
l'utilisation des rares radios qui fonctionnaient et étaient disponibles. La raison
de ce refus n'est pas du tout évidente, sauf pour une préoccupation excessive
quant à la capacité allemande de surveiller les transmissions radio.
Mais le coup de grâce à un bon contrôle de la division provint des actions
affolées d'un standardiste dans le poste de commandement de la division. Au-
tour de 19 heures le 13 mai, après que le Xe Corps eut donné à la 55e division la
responsabilité de mener une contre-attaque avec un régiment d'infanterie et un
bataillon de chars, le Général Lafontaine déplaça son poste de commandement
du grand bunker de Fond Dagot à une maison privée à Chémery où il serait
dans une meilleure position pour contrôler la contre-attaque. Bien qu'il ne soit
pas assuré que Lafontaine ait demandé la permission de déplacer son poste de
commandement ou ait reçu l'ordre par le commandant du Corps de le déplacer,
des soldats isolés autour du siège apparemment pensèrent que le mouvement se
produisait en raison de l'arrivée imminente des chars et des troupes allemandes.
En préparation au déménagement, des soldats firent brûler des documents et
codes secrets. Au milieu de l'agitation causée par l’opération de chargement et
de déplacement, un standardiste nerveux brisa le tableau téléphonique central
de la division. Jusque-là, la division avait été mal informée et

275
maintenant, elle 'avait presque plus de communications avec qui que ce soit, et
même ses liens avec le Q.G. du Corps étaient devenus ténus.1.
Laissant derrière avec un personnel réduit le Colonel Chaligny, qui était le
commandant de l'infanterie de la division, le Général Lafontaine partit pour
Chémery avec la majeure partie de son état-major. À un moment où la menace
allemande s'intensifiait, Chaligne était laissé avec peu ou pas de capacité de con-
trôler les actions de la division. Ignorant des détails sur ce qui se passait et man-
quait de moyen de communication sauf par messagers, il était quasi impuissant,
mais avait plus de contrôle sur la division que le commandant de la division. Le
cours ultérieur des évènements suggère que Lafontaine et son quartier général
étaient mal préparés à quitter leur bunker confortable et relativement attrayant
du Fond Dagot.
Le peu d'informations arrivant au poste de commandement squelettique de
Fond Dagot était alarmant. Autour de 21 heures, le Colonel Lafont du 331e Ré-
giment rapporta, ''L'ennemi a franchi la Meuse à Donchery et se meut en force
dans la ligne principale de résistance.'' Vers 23 heures, l'officier du renseigne-
ment du 331e Régiment apparut au poste de commandement de la division au
Fond Dagot et fournit au Colonel Chaligne une image plus complète de ce qui
se passait. Il indiqua :
« L’ennemi est à la Croix Piot. Des infiltrations se sont produites le long de
la route vers Cheveuges et en particulier à l'est de cette route. Le poste [régimen-
taire] de commandement au Moulin Mauru risque d'être encerclé à tout mo-
ment. Des rapports nous sont parvenus au sujet de bruits des véhicules blindés
sur la rive gauche de la Meuse et dans la petite vallée menant à La Boulette. » 2.

Bien qu'aucun char allemand n’eût encore franchi la Meuse, les Français
pensaient que si et en étaient devenus profondément bouleversés. Chaligne éva-
lua que si les Allemands avançaient au-delà de La Boulette et entraient dans la
vallée de la rivière Bar, ils pourraient couper la division en deux parties. Par
conséquent, il se mit à tenter désespérément d'envoyer des renforts au 147e Ré-
giment afin d'arrêter le mouvement allemand. Les forces qu'il envoya vers l'avant
se déplacèrent vers la droite (est) de la division, plutôt que vers la gauche (ouest),
où le régiment de Balck avait fait des gains importants.
UTILISATION DES RÉSERVES DE LA 55E DIVISION
Malheureusement, la division avait très peu de forces disponibles. Théori-
quement, la division avait deux bataillons en réserve, le 1/295e et le 331e. Le

276
1/295e était le bataillon qui avait été envoyé sur la Semois en Belgique, et ses
pertes l'avaient réduit à n'être qu'un peu plus d'une grande compagnie. En outre,
la perte de son commandant de bataillon et d'autres dirigeants clés avait affaibli
son leadership. Quant au 3/331e, ce bataillon avait reçu l'ordre d'envoyer une
compagnie pour assurer la sécurité pour des éléments arrière à Haraucourt et
d'envoyer une autre compagnie et une section de mitrailleuse pour assurer la
sécurité du Q.G. de la division. Par conséquent, lui aussi en était réduit à n'être
qu'à peine plus d'une compagnie.3.
En majorité, les troupes à la disposition du commandant de la division pour
une utilisation en tant que réserves provenaient de la relève et du mouvement
de la 71e Division dans le sous-secteur Angecourt. Le 3/295e d'Infanterie et une
partie du 11e Bataillon de Mitrailleurs furent retirés vers l'arrière depuis leur po-
sition le long de la Meuse et furent déplacés vers la zone située au sud de Chau-
mont. Le matin du 13, la 506e Compagnie Antichar, une unité d'infanterie colo-
niale, vint également renforcer la division.
Étant donné que toutes les réserves de la division étaient situées dans la
zone générale de Bulson-Chaumont, certaines d'entre elles furent touchées par
la panique qui balaya cette zone autour de 18 heures le 13, mais ils ne furent pas
aussi sévèrement affectés que l'artillerie. Néanmoins, la division avait relative-
ment peu de réserves, même si elle avait théoriquement trois bataillons d'infan-
terie et une partie d'un bataillon de mitrailleurs comme réserve. Peut-être plus
important encore fut le fait que la division choisit d'utiliser la plupart de ses
maigres réserves sur le flanc droit, près du cimetière français et sur son centre,
au nord de Bulson, plutôt que contre la pénétration rapide allemande à Belle-
vue, à La Boulette, à Chéhéry.
Du fait de l'avance accomplie par les Allemands le soir du 13, la situation
était devenue particulièrement désespérée pour le Lieutenant-Colonel Pinaud et
les portions des trois bataillons opérant sous le contrôle du 147e Régiment. Le
Q.G. de la Division, cependant, d'abord ne reconnut pas l'ampleur des dégâts
infligés par les Allemands. À 17 heures 45, le 13, Pinaud avait demandé des
renforts. On lui avait donné une compagnie d'infanterie et une section de mi-
trailleurs du 3/295e, et à 18 heures 15, le reste du bataillon. Bien que la journée
fût avancée, Pinaud plus tard, insista sur le fait qu'il voulait contre-attaquer avec
le bataillon, mais la lenteur de déplacement du 3/295e l'obligea à renoncer à l'idée
d'une contre-attaque. Il décida finalement d'envoyer le bataillon dans la région
de Noyers, où il devait établir des liens avec les 2/295e au cimetière
277
militaire français. Malheureusement, le 3/295e fut incapable de compléter sa mis-
sion et il ‘n’eut pas de lien avec le 2/295e avant 22 heures le 13. Selon Pinaud,
bon nombre de ses hommes avaient fui avant qu'il ait atteint sa position dési-
gnée.4.
À 20 heures, le colonel Chaligne envoya des éléments du 11e Bataillon de
Mitrailleurs renforcer le 147e Régiment. Dirigés par le commandant du bataillon,
les éléments se composaient de deux pelotons d'infanterie, d'un peloton de mor-
tiers et de trois canons de 25mm. Tout en avançant, le commandant du bataillon
rencontra la 1re Compagnie de mitrailleurs, qui avait séjourné dans le sous-sec-
teur Angecourt jusqu'à ce que la 71e division ait été déplacée vers l'avant et ait
occupé cette partie de la ligne. La 1re Compagnie de mitrailleurs rejoignit son
bataillon, et la taille de la force effectivement doubla. Quand ils arrivèrent à
Chaumont, Pinaud ordonna au bataillon d'occuper une position s'étendant d'en-
viron un kilomètre de Chaumont jusqu'à la ferme de Saint-Quentin à un kilo-
mètre à l'ouest. Vers minuit, l'unité du 1er mitrailleur s'installa en position.5.
Soutenu par les nouveaux renforts et autres promis, Pinaud s'efforça déses-
pérément de mettre en place une nouvelle ligne de résistance devant les Alle-
mands, mais pour des raisons inexplicables, il resta essentiellement préoccupé
par son centre et son flanc droit. Bien qu'il puisse avoir eu quelque information
sur les renforts qui arrivaient à la division, il n'apprit que probablement plus tard
dans la soirée le plan du Xe Corps pour déplacer un régiment d'infanterie vers
sa gauche dans la zone située entre Bulson et Chéhéry.
Autour de 22 heures, le Colonel Chaligne ordonna à d'autres forces d'aller
de l'avant. Le 3/331e d'Infanterie, qui était situé dans le Bois du Roi, entre Chau-
mont et Bulson, et consistait en un peu plus d'une compagnie, reçut l'ordre d'or-
ganiser une position antichar et d'empêcher le mouvement des chars allemands
de Cheveuges à Bulson. La 506e Compagnie Antichar, une unité d'infanterie co-
loniale qui était arrivée dans la région le matin du 13, reçut l'ordre de placer une
section antichar sur la colline 298 (à mi-chemin entre Cheveuges et Bulson) et
de placer une autre section à Bulson. La première compagnie du 11e Bataillon
de Mitrailleurs reçut également l'ordre de se déplacer au nord-ouest autour de
la route entre Bulson et Cheveuges et d'aider à stopper une éventuelle attaque
blindée allemande, le Colonel Chaligne ignorait que cette compagnie de mitrail-
leurs avait établi des liens avec le commandant du 11e Bataillon de Mitrailleurs
et avait déménagé avec lui à Chaumont.6. À 24 heures, la 55e Divi

278
sion avait établi une ligne mince et fragile de défenseurs sur les bords au sud et
à l'est de la pénétration allemande.
Très peu de renforcement avait été accompli du côté occidental, et aucune
action concertée n'a été menée contre la capture allemande de Cheveuges et
leurs préparatifs pour aller plus au sud. En fait, la route de Bellevue à Cheveuges,
à Chéhéry, à Chémery s'avéra être la principale voie d'approche utilisée par les
Allemands. Au lieu de dépêcher des renforts dans cette pénétration toujours
plus large, la 55e Division envoya ses maigres renforts vers la région Bulson,
Chaumont et Noyers.
L'explication de ce renforcement de ce qui devait être le secteur le moins
important et de l'incapacité à renforcer le secteur décisif peut résider en partie
dans le mouvement du 213e Régiment d'Infanterie du sud vers Chémery. Mais il
peut également résider sur perception apparente que si les Allemands avaient
percé à Sedan, plutôt que de se tourner vers l'ouest, ils se tourneraient probable-
ment vers l'Est et ils chercheraient à contourner le flanc de la ligne Maginot.
L'incapacité à arrêter le mouvement vers Chémery peut également avoir été an-
crée dans la perception que si la division pouvait contenir les épaules de la pé-
nétration, les Allemands ne pourraient pas sortir de la zone de Sedan, car en
particulier ils avaient évidemment très peu de soutien d'artillerie. Malheureuse-
ment pour la France, dans cette perception de la menace d'une pénétration limi-
tée, ils avaient omis de prendre en compte la grande mobilité des véhicules blin-
dés et le remplacement du support d'artillerie traditionnel par l'aviation.
Malgré la profondeur du mouvement allemand dans les lignes françaises,
près de 10 km, leur tête de pont demeurait petite et extrêmement vulnérable.
Par comparaison, cependant, les Français immédiatement le long du bord de la
tête de pont se trouvaient dans une situation désespérée.
À 1 heure 30, le 14, le Colonel Chaligne reçut un message du Lieutenant-
Colonel Pinaud décrivant la situation précaire de son régiment. Selon ce rapport,
le Capitaine Foucault occupait une position le long de la route entre Cheveuges
et Bulson avec pas plus de quarante hommes. Le Capitaine Carribou tenait
Chaumont avec seulement vingt hommes. Le Capitaine Gabel avait deux com-
pagnies et avait été renforcé par le 3/295e. Les éléments du 11e Bataillon de Mi-
trailleurs étaient arrivés, mais la dernière compagnie n'arriva pas avant 2 heures.
Pinaud souligna l'urgence de la situation en demandant : ''Vais-je recevoir des
renforts ?'' Plus tôt, on lui avait promis un renfort d'un régiment et d'un bataillon
de tanks. 7 heures plus tard, tout son renfort ajouté représentait pro
279
bablement moins d'un bataillon d'infanterie standard.
Dans un ordre écrit bref terminé à 2 heures, Pinaud demanda aux éléments
des cinq bataillons qui étaient maintenant sous ses ordres de ''tenir la ligne'' entre
Noyers, Chaumont et la ferme Saint-Quentin (à un kilomètre à l'ouest de Chau-
mont). Son ordre ne mentionnait pas le 3/331e d'Infanterie, qui était soi-disant
dans la région de Chaumont. Dans son ordre, il demandait au Capitaine Carri-
bou et à ses maigres forces de se retirer hors de la ligne et de devenir la réserve
du Régiment.8.
Sur le flanc droit de Pinaud, les forces du Capitaine Gabel au cimetière
militaire français et à Noyers restaient en bon état et continuaient d'offrir une
forte résistance aux Allemands. Les éléments de la 3/295e qui avait eu moins de
pertes que les deux autres bataillons initialement affectés au 147e Régiment
l'avaient renforcé. Mais comme de plus en plus de troupes de la 10e Panzerdivi-
sion traversaient la Meuse, le groupe de travail Gabel en venait à subir une pres-
sion croissante. Des attaques fraîches sur le flanc droit du régiment poussèrent
les défenseurs hors du cimetière militaire français jusqu'à ce qu'ils ne détinssent
plus que le cimetière allemand et les hauteurs à Noyers.9.
Les Français tentèrent de ravitailler les unités au combat pendant la nuit,
mais ni nourriture ni munitions ne firent leur chemin vers l'avant. Dans une de
ces actions déconnectées qui se produisent parfois dans les moments désespérés,
le fourrier du dépôt à Bulson refusa de livrer ses fournitures sans ordre écrit du
Général commandant la division. Le dépôt situé à un kilomètre au sud-est de
Cheveuges fut brûlé par les Allemands. Apparemment, seul le 11e bataillon de
mitrailleurs avait reçu quelques fournitures. Sous la conduite personnelle du
commandant du bataillon, une colonne s'était déplacée vers l'arrière et avait ob-
tenu des munitions.10.
Les Français et les Allemands utilisèrent les premières heures du matin
pour se préparer aux opérations ultérieures. Pour les Français, il était évident
que la position des défenseurs autour de la pénétration allemande était ténue et
que des renforcements étaient nécessaires. Bien que la situation exigeât une per-
formance extraordinaire des unités du Xe Corps et de la 55e Division, les évène-
ments ultérieurs prouvèrent qu'elles ne pouvaient pas la fournir.
PRÉPARATION DE CONTRE-ATTAQUE PAR LA 55E DIVISION
Avant que les Allemands eussent franchi la Meuse le 13 mai, les comman-
dants de la Deuxième Armée et du Xe Corps s'étaient inquiétés de la possibilité
d'une traversée de la Meuse et d'une pénétration dans leurs secteurs et ils
280
avaient décidé de prendre des précautions. Gransard avait décidé de déplacer
les réserves de son Corps à l'arrière de la position de résistance le long de la
Meuse. De l'ouest à l'est, la ligne passerait de Chéhéry, à la Colline 311, à Bulson,
à Haraucourt. Au cours d'un exercice tactique en avril, le Q.G. du Corps avait
recherché quel pouvait être le meilleur endroit pour trouver une deuxième ligne
de défense et il avait été décidé que la ligne entre Chéhéry et Haraucourt était le
meilleur.11.
L'exercice de la fin d'avril avait eu lieu parce que le Général Huntziger,
commandant de la Deuxième Armée, voulait un examen spécial sur la conduite
d'une contre-attaque contre une '' rupture '' dans la région de Sedan. Initialement
prévu pour le 25 mars, l'exercice avait été retardé jusqu'à la fin d'avril. Il étudiait
la possibilité d'une division blindée de l'ennemi traversant la Meuse dans la ré-
gion de Sedan, pénétrant la ligne de défense entre Frénois et Wadelincourt, puis
allant vers le sud le long de l'axe Bulson-Maisoncelle-Stonne. L'exercice étudiait
également en agissement contre les pénétrations ennemies la possibilité d'une
contre-attaque par une division blindée française.12.
Évidemment, en raison du fait que la Deuxième Armée et le Xe Corp-
savaient récemment examiné un scénario proche de ce qui semblait être arrivé
les 13-14 mai, leur réponse initiale suivit essentiellement les procédures qui
avaient été élaborées et testées en avril. Dans un mode clair de colmatage et de
poussée d'unités face à la pénétration de l'ennemi jusqu'à ce qu'il soit arrêté, les
principales étapes de cette réponse incluaient le mouvement de forces d'infante-
rie et de chars supplémentaires dans le secteur menacé. Ces forces comprenaient
deux régiments d'infanterie et deux bataillons, qui avaient tous été partiellement
sous le contrôle de la Deuxième Armée, mais qui avaient été rattachés le 13 au
Xe Corps. Au-delà de vouloir simplement arrêter les Allemands, le Xe Corps
voulait cependant lancer une contre-attaque, qui bouleverserait leur emploi du
temps et peut-être perturberait leur mouvement vers l'avant. Dans les meilleures
conditions, elle pourrait aussi rejeter les Allemands sur la rive droite de la
Meuse.
Entre 14 heures 45 et 15 heures 15 heures le 13, moment de l'attaque alle-
mande sur la Meuse, le Xe Corps ordonna aux 205e et 213e régiments, soutenus
par deux bataillons de chars, d'occuper la ligne entre Chéhéry, Bulson et Harau-
court, qui avait été utilisé dans l'exercice d'avril. La Deuxième Armée remit les
deux bataillons de chars ce matin-là au Xe Corps, mais elle ne voulut pas qu'ils
se déplacent pendant les heures de clarté à cause de la menace de frappes
281
aériennes de l'ennemi. Selon le Général Grandsard, le 213e Régiment pouvait
atteindre cette ligne en deux heures, le 4e bataillon de chars en une heure quinze
minutes, et le 7e bataillon de chars en une heure cinquante minutes.13. Les évène-
ments ultérieurs allaient prouver qu'il était grossièrement dans l'erreur. Le 10
mai, le 215e Régiment stationnait dans la région environnant le petit village de
Boult-aux-Bois, qui est une trentaine de kilomètres au sud de Sedan et dix kilo-
mètres à l'est-nord-est de Vouziers. Du 23 octobre 1939 jusqu'au 6 mai, il avait
occupé Villers-sur-Bar dans le sous-secteur à l'ouest de Bellevue, mais, pour
avoir trois semaines de formation, il y avait été remplacé par le 331e. Le 9 mai,
le régiment arrivait à Boult-aux-Bois et il lui était prévu de commencer sa forma-
tion le 13 mai. Durant sa période de formation, le régiment fonctionnait égale-
ment comme réserve pour le Xe Corps, mais il ne pouvait être engagé qu'avec
l'approbation de la Deuxième Armée.
Après que les Allemands eussent attaqué au Luxembourg le 10 mai, le
Lieutenant-Colonel Pierre Labarthe, commandant du régiment, se rapporta au
Q.G. du Xe Corps. Il reçut l'ordre de déplacer son régiment dans la nuit du 10
au 11 mai vers le nord. Commençant sa marche à 23 heures, le régiment déplaça
son Q.G. à Chémery, un bataillon à deux kilomètres au sud de Chémery et deux
bataillons de l'autre côté du Mont-Dieu, dix à quinze kilomètres au sud de Ché-
mery. Le mouvement s'effectua bien, même si les routes étaient remplies de ré-
fugiés fuyant vers le sud.14.
Après avoir établi son poste de commandement à Chémery le 11, Labarthe
ut visité à différentes reprises par les Généraux Grandsard et Lafontaine. Le
commandant du Corps l'informa que la situation tactique au nord de la Meuse
se développait ''normalement.'' Sauf pour plusieurs attaques aériennes qui
n'avaient causé que de légers dommages et le mouvement continu de la popula-
tion civile, ce jour-là était calme.
Le 12 autour de 14 heures, le Xe Corps ordonna à Labarthe de déplacer
son régiment dans la nuit du 12 au 13 mai, à la lisière nord du Bois du Mont-
Dieu. Cette nuit-là, alors que le 3e Bataillon restait en place à deux kilomètres au
sud de Chémery, le 2e Bataillon déménagea à proximité d'Artaise-le-Vivier (à
trois kilomètres au sud-est de Chémery), et le 1er Bataillon rejoignit la lisière nord
du bois du Mont-Dieu (à cinq kilomètres au sud de Chémery et à un kilomètre
à l'est). Encore une fois, le mouvement se fit en douceur.
Le matin du 13, le régiment retomba sous les bombardements aériens, mais
une seule compagnie subit des pertes importantes (deux tués, douze bles
282
sés). Dans l'après-midi, l'intensité des frappes aériennes augmenta, mais selon le
commandant du régiment ses unités ne subirent pas des pertes importantes. Le
Lieutenant-Colonel Labarthe expliqua que la plupart des hommes avaient creusé
des retranchements après avoir emménagé dans leurs nouvelles positions pen-
dant la nuit et avaient amélioré leur protection lors des frappes aériennes du
matin.15.
Un commentaire plus révélateur est venu d'un chef de peloton de la 2e com-
pagnie du 1/213e. Il a dit : ''Pendant toute la journée, les vagues de l'aviation
ennemies se suivaient, lançant, sans être gênées par un seul avion allié, leurs
bombes au sommet des arbres. Seule, une batterie antiaérienne réagit faible-
ment. Ce fut le baptême du feu pour les hommes du 213e Régiment d'Infanterie.
Ils furent affectés par le sifflement des bombes et par la vue des morts et des
blessés. ''16.
À 16 heures 30, le régiment reçut l'ordre du Xe Corps de s'avancer le long
de la ligne entre Chéhéry et Bulson. À la suite de l'émission à 16 heures 50 d'un
ordre d'avertissement, Labarthe rencontra les commandants des bataillons à 17
heures 30 et leur fournit des informations plus détaillées. Sur la gauche, le 3e
Bataillon assurerait Chéhéry, dans le centre le 1er Bataillon assurerait la colline
311 ainsi que le contact avec les bataillons sur la droite et la gauche, et à droite
le 2e Bataillon assurerait Bulson. Si tout s'était bien passé, le régiment aurait pu
probablement atteindre sa nouvelle position en deux heures environ.
Mais à peine les commandants partis, la calamité frappa. Les évènements
ultérieurs ont montré que les grincements (dans le sens clausewitzien du terme)
sont une caractéristique plus commune de la guerre que les plans rigidement
exécutés. Un officier d'état-major paniqué de la 55e division accourut dans le
poste de commandement du 213e régiment s'écriant que des véhicules blindés
allemands avaient percé à Chaumont. Il criait : « 'Qu'est-ce que la division va
faire ? »
Labarthe essaya de le calmer et quelques instants après il sortit de son poste
de commandement dans les rues de Chémery. Il expliquera plus tard, ''Une vé-
ritable panique régnait dans le village. ''La rue était remplie de soldats, de véhi-
cules et de convois, qui tous filaient en direction du sud. Il arrêta plusieurs offi-
ciers avec des convois derrière eux, et chacun insista pour affirmer qu'ils avaient
reçu l'ordre de se retirer vers Tannay (à huit kilomètres au sud de Chémery).17.
Bien que Labarthe fût généralement considéré comme étant peut-être le meil-
leur commandant de régiment de la 55e Division, la vue de soldats
283
en fuite, les rapports continus de ''chars à Bulson,'' et d'un environnement chao-
tique affectèrent clairement son jugement et ses actions ultérieures.
La séquence exacte des évènements au cours des heures suivantes n'est pas
claire, car les récits et les horaires donnés par les participants ne sont pas entiè-
rement d'accord. Chacun a offert une séquence, un horaire, et une description
des évènements d'accord avec sa propre interprétation et peut-être en tentant
ainsi de s'absoudre soi-même du blâme.
La séquence générale est la suivante :19 heures : discussion téléphonique
entre Grandsard et Lafontaine sur le rattachement de fantassins et de chars sup-
plémentaires pour une contre-attaque.
19 heures 30 : discussion téléphonique entre Grandsard et Lafontaine sur
le déplacement du poste de commandement de la 55e Division.
Après 19 heures30 : Mouvement du poste de commandement de la 55e.
Lafontaine rencontre Labarthe à Chémery.
Après 19 heures 30 : le Lieutenant-Colonel Cachou, qui était le chef adjoint
d'état-major du Xe Corps, rencontre Labarthe à Chémery. Approuve la décision
de ne pas se mouvoir au nord.
Après 19 heures 30 : Cachou rencontre Lafontaine à l'est de Chémery et
l'informe de la décision de Labarthe.
Après 19 heures 30 : Lafontaine appelle Grandsard pour discuter de
contre-attaque.22 à 23 heures : Lafontaine apprend définitivement que le 205e
Régiment et le 4e Bataillon de Chars étaient rattachés à la 55e Division.
24 heures : Lafontaine part pour le poste de commandement du Xe Corps.
1 heure 30 : Chaligne apprend que la contre-attaque serait composée de deux
régiments d'infanterie et de deux bataillons de chars.
3 heures : Lafontaine retourne à Chémery sans avoir atteint le Xe Corps.
3 heures 45 : Un ordre écrit arrive venant du Corps.
4 heures 15 heures : Lafontaine donne l'ordre de contre-attaque : 6 heures.
6 heures 45 : La contre-attaque par le 213e régiment démarre.
9 heures 45 : Le Régiment atteint Maisoncelle et commence la contre-attaque.
Selon le Général Grandsard, le commandant du Corps, il a appelé le Gé-
néral Lafontaine au Fond Dagot autour de 19 heures et lui a dit que les 205e et
213e Régiments d'Infanterie, ainsi que le 4e et 7e bataillon de chars étaient désor-
mais placés sous son commandement. Sa mission était d'utiliser ces forces pour
établir une ligne de défense entre Chéhéry, Bulson et Haraucourt. Si cette ligne
ne pouvait pas être établie, il devrait établir une ligne entre Chémery,
284
Maisoncelle et Raucourt.18. Le point important est l'insistance de Grandsard af-
firmant qu'il a informé autour de 19 heures Lafontaine qu'il disposait du contrôle
des deux régiments d'infanterie et des deux bataillons de chars qui se déplaçaient
dans le secteur de sa division.
Lafontaine plus tard a offert des informations différentes sur le moment où
il a appris qu'il avait le contrôle des deux régiments d'infanterie et deux bataillons
de chars. Il a dit qu'il n'a appris que vers 22 ou 23 heures par un officier de
liaison du Xe Corps, qu'il avait le contrôle de deux régiments d'infanterie et deux
bataillons de chars. Il a insisté sur le fait que Grandsard ne lui avait parlé autour
de 19 heures que du contrôle d'un seul régiment d'infanterie et d'un seul batail-
lon de chars.19. Il laissa également entendre que les circonstances exactes de l'en-
gagement du 205e Régiment d'Infanterie et du second bataillon de chars n'étaient
pas connues avant l'arrivée de l'ordre écrit autour de 3 heures 45 le matin du 14
mai.20.
Peu de temps après que les deux Généraux aient fini leur conversation
entre 19 heures et 19 heures 30, Lafontaine fit un rappel téléphonique. Il parla
au commandant du Xe Corps, et soit demanda permission de déplacer son poste
de commandement de Fond Dagot à Chémery, soit Grandsard lui dit de le dé-
placer. Selon Grandsard, Lafontaine avait expliqué qu'il pourrait mieux accom-
plir sa nouvelle mission si son poste de commandement était à Chémery. Grand-
sard avait agréé le mouvement, expliquant plus tard que le commandant de la
division était mieux placé que lui pour déterminer le meilleur emplacement pour
son poste de commandement. Lafontaine au contraire dit avoir reçu l'ordre de
déplacer son poste de commandement.21.
Malheureusement, le déplacement du poste de commandement de la 55e
Division accéléra les effets négatifs de la panique qui avait commencé autour de
18 heures. Les craintes des soldats qui fuyaient auraient pu avoir été renforcées
par la vue du poste de commandement de la division se déplaçant précipitam-
ment vers l'arrière.
Peu de temps après le départ de Fond Dagot, le Général Lafontaine arriva
à Chémery avec son état-major un peu après 19 heures 30. Au grand étonnement
de Labarthe, il aida à mettre de l'ordre parmi les soldats et les unités allant vers
le sud. Labarthe informa le Général sur ce que le 213e Régiment faisait, mais il
ne reçut aucun ordre. Lafontaine apparemment négligea de lui dire qu'il était
maintenant sous le contrôle de la 55e Division. Préoccupé par sa capacité à aller
de l'avant dans la cohue des hommes et des véhicules, Labarthe prit une
285
décision fatidique : il envoya son officier de renseignement dire aux bataillons
de ne pas bouger et de ne pas avancer.22.
Essentiellement, sa décision annulait la tentative du commandant de Corps
de créer une deuxième ligne de défense près de Bulson.
Vers 19 heures 30, le Lieutenant-Colonel Cachou, chef adjoint d'état-major
du Xe Corps, était arrivé à Chémery. Il n'avait pas localisé Lafontaine. Labarthe
donna à l'officier d'état-major un rapide aperçu des évènements et l'informa de
ce qu'il avait ordonné à ses bataillons de rester en place momentanément. Re-
connaissant que la décision du commandant de régiment ne pourrait probable-
ment pas être inversée, Cachou l'approuva et dit à Labarthe de ne pas tenter
d'établir une ligne de défense entre Chéhéry et Bulson.
Au lieu de cela, le régiment établirait une ligne défensive s'étendant depuis
l'est et le nord de Chémery jusque dans les bois au nord-est de Maisoncelle-et-
Villers.
L'échange entre Cachou et Labarthe devint plus tard extrêmement contro-
versé, car Cachou essentiellement avait approuvé. Labarthe annulant l'ordre de
Grandsard. Cachou expliqua : ''J'ai d'abord exprimé mon étonnement d'ap-
prendre que l'ordre du Corps d'armée n'était même pas en cours d'exécution...
Je ne pouvais ensuite qu'approuver cette décision par le commandant respon-
sable, considéré par mon commandant de Corps et moi-même comme étant un
excellent meneur d'hommes.".23.
Labarthe réagit à l'approbation de ses ordres par Cachou en disant au 2e
Bataillon d'occuper Chémery, au 3e Bataillon de tenir les bois à l'est et au nord-
est de Chémery, au 1er Bataillon d'occuper Maisoncelle-et-Villers. À 22 heures,
les commandants de bataillon indiquèrent qu'ils étaient en position.24. Le reste
de la nuit, le régiment resta sur place.
Après l'échange avec Labarthe, Cachou alla à la recherche du général La-
fontaine et enfin le trouva sur la route à environ deux kilomètres à l'est de Ché-
mery. Le commandant de la division était impliqué dans la sélection d'un site
pour une batterie du 78e Régiment d'Artillerie. Au cours d'un bref entretien, Ca-
chou informa Lafontaine de la décision prise par Labarthe d'arrêter son régi-
ment, puis il lui dit qu'il allait recevoir des ordres du Général Grandsard pour
une contre-attaque pour le matin suivant,25 mais il ne pouvait pas lui en fournir
les détails.
Comme Cachou l'a souligné dans sa description des évènements du 13 mai,
le Général Lafontaine n'est pas intervenu dans la décision prise par le
286
commandant du 213e Régiment ni ne l'a modifié. La manière passive dans la-
quelle il accepta la décision de Labarthe est étonnante, mais le défaut d'agir ou
de réagir est peut-être révélateur de ses actions dans l'ensemble de cette bataille.
Contrairement aux Généraux allemands qui sans aucun doute, n'auraient jamais
accepté la décision de Labarthe, Lafontaine accepta d'un Lieutenant-Colonel
l'action quimettait fin à la tentative d'établir une deuxième ligne près de Bulson.
Néanmoins, Lafontaine fit retour à son poste de commandement de Fond
Dagot et appela le Général Grandsard. Bien que Grandsard ne mentionne pas
cet appel téléphonique dans ses mémoires, Lafontaine écrivit plus tard que les
deux Généraux avaient discuté de la contre-attaque par le 213e Régiment. La
description de Lafontaine de cette discussion avec Grandsard est remarquable,
bien qu'elle n’ait pas modifié le cours des évènements, car elle démontre claire-
ment ses réserves sur le lancement d'une contre-attaque avec de l'infanterie
contre la pénétration allemande. Après avoir expliqué les objections du Lieute-
nant-Colonel Labarthe, il posa la question à son commandant pour savoir si la
contre-attaque serait une attaque par l'infanterie ou une attaque par le feu com-
biné de l'artillerie et de l'infanterie.26.
Bien que son explication ne soit pas tout à fait claire. Lafontaine évidem-
ment ne croyait pas que le 213e Régiment devrait être poussé vers l'avant rapide-
ment. Après avoir étudié et pratiqué pendant des années les procédures doctri-
nales de colmater pour étancher une pénétration de l'ennemi et pour l'utilisation
du feu de l'artillerie et de l'infanterie dans les contre-attaques, il ne voyait aucun
avantage réel à un lancement en avant de l'infanterie, il préférait attendre l'arrivée
des Allemands. Séparé du confort de son bunker en béton, Lafontaine semblait
indécis et incapable d'agir par lui-même. Ni Labarthe ni Cachou n'ont été im-
pressionnés par les efforts de Lafontaine pour reprendre le contrôle de sa divi-
sion ou pour se préparer à une contre-attaque. Néanmoins, Lafontaine insista
plus tard qu'il n'eut connaissance de la décision de son commandant de Corps
de contre-attaquer que le 14 aux premières heures lorsqu'il en reçut l'ordre écrit.
Pendant ce temps, la fuite d'unités vers le sud affectait la bataille, non seu-
lement en réduisant le nombre de fusils et de pièces d'artillerie pouvant être
utilisées contre les Allemands, mais aussi en entravant le mouvement vers l'avant
d'autres unités. Lorsque le Lieutenant-Colonel Cachou quitta le Général Lafon-
taine et tenta de retourner au Q.G. du Xe Corps, il put à peine se déplacer le
long de la route en raison du grand nombre de soldats et de véhicules. Il fit

287
son chemin vers le sud par de petites routes et sentiers, mais il dut finalement
abandonner son véhicule près de Tannay et marcher environ un ou deux kilo-
mètres avant qu'un véhicule de gendarmerie l'emmène pour le reste du chemin.
Le 7e bataillon de chars, qui était censé accompagner le 213e Régiment dans la
contre-attaque, rencontra également des problèmes créés par le mouvement sur
a route alors qu'il tentait de faire son chemin au nord de Chémery après l'obscu-
rité. Laissant sa zone de rassemblement au sud de Mont-Dieu autour de 20
heures 30, pour éviter une attaque aérienne, le bataillon se déplaçait lentement.
De nombreux camions et véhicules se déplaçant au sud remplissaient la route.
À un moment donné, le Chef du bataillon, le commandant Giordani, et son
officier de renseignement allèrent en avant de la colonne et s'arrêtèrent au bord
d'un petit village, y attendant l'arrivée de la colonne. Après avoir attendu une
demi-heure sans voir la colonne, tous deux s'en retournèrent au sud. Ils décou-
vrirent que les chars se déplaçaient à peine au rythme d'un homme à pied à cause
du lourd trafic en direction du sud. À environ 23 heures, Giordani reçut un avis
concernant une réunion à Chémery avec le Général commandant la 55e Divi-
sion. Il laissa son bataillon se déplaçant lentement et partit vers le nord immé-
diatement.27.
Vers minuit, le Colonel Chaligne, après avoir fait son chemin en toute sé-
curité depuis l'ancien poste de commandement de Fond Dagot, arriva au nou-
veau poste de commandement de la division, qui fonctionnait maintenant dans
une villa en bordure de Chémery, et se rapporta au Général commandant. La-
fontaine expliqua que la division devait, ou pousser en avant le 213e d'Infanterie
afin de renforcer les défenseurs français au nord de Chaumont, ou le retirer vers
le sud, mais pas aussi loin que la ligne entre Chéhéry, Bulson et Haraucourt.
Compte tenu des évènements ultérieurs, ce fut une discussion étonnante. Appa-
remment, ni Lafontaine ni Chaligne n'avaient compris la force croissante des
Allemands, ni la situation désespérée croissante des rares défenseurs au nord de
Chaumont, ni l'exigence d'une action décisive et rapide. Selon les mots de Cha-
ligne, ''Le Général hésita et alors décida de faire rapport au Général comman-
dant du Xe Corps pour en recevoir des ordres.’’28. Mais bien qu'il eût communi-
cation avec le quartier général du Corps, il croyait apparemment, qu'il devait aller
prendre contact personnellement avec Grandsard.
Après que Lafontaine eut quitté son poste de commandement, un messager
arriva à 1 heure 30 avec un rapport du Lieutenant-Colonel Pinaud, qui énonçait
la situation dangereuse à laquelle faisait face son régiment, ainsi que
288
la division. Dans un effort pour informer le commandant de la division, Cha-
ligne appela le Xe Corps et demanda Lafontaine, mais il n’était pas encore arrivé.
Dans cette communication téléphonique, d'abord avec le Lieutenant-Colonel
Cachou puis avec le Général Grandsard, Chaligne apprit les détails du plan du
Corps pour une contre-attaque. Il apprit également que Cachou partirait pro-
chainement avec un ordre écrit pour l'attaque. Lafontaine ne lui avait apparem-
ment pas parlé de la volonté du commandant du Corps de faire une contre-
attaque, lui ayant seulement expliqué l'obligation de stopper la pénétration alle-
mande.29.
Autour de 3 heures, Lafontaine était de retour au poste de commandement
de la division sans avoir pu atteindre le Q.G. de Corps. Les routes étaient trop
remplies de troupes et des convois pour qu'il puisse faire le trajet. À une époque
où la sécurité de la France dépendait de son action, il avait perdu trois heures en
essayant d'atteindre le Q.G. du Corps.
Entre 3 et 4 heures, une réunion se tint au poste de commandement de la
division à Chémery. Parmi les participants se trouvaient le Général Lafontaine,
le Colonel Chaligne, le Lieutenant-Colonel Labarthe et le Commandant Gior-
dani (commandant du 7e bataillon de chars). D'autres officiers étaient aussi at-
troupés dans la pièce. La réunion ne pouvait commencer qu'avec l'arrivée du
Lieutenant-Colonel Cachou, chef adjoint d'état-major du Xe Corps, qui apportait
l'ordre écrit pour la contre-attaque.
Jusqu'à ce que Cachou arrive, le Général Lafontaine se tint assis à une table
avec son chef d'état-major et deux officiers de son bureau d'opération. Ils travail-
laient sur une carte qui était éclairée par une lampe à huile, ils tentaient de situer
l'emplacement de la ligne de front, en utilisant les informations qui avaient été
fournies au poste de commandement. En réalité, ils savaient très peu de choses
sur ce qui se passait à leur nord. Ils étudièrent également l'orientation possible
et objective pour une contre-attaque.
Du fait que Cachou avait fourni à Lafontaine autour de 22-23 heures de
l'information additionnelle et que Chaligne avait discuté au téléphone avec le
Général Gransard autour de 1 heure 30, ils devaient savoir que la division était
censée mener une contre-attaque avec deux régiments (le 250e et le 213e) et deux
bataillons de chars (la 4e et 7e). Néanmoins, aucun plan ferme ne fut fait ni ordre
donné avant l'arrivée de l'ordre écrit.
Les commandants du 213e Régiment et du 7e Bataillon de Chars étaient
présents au poste de commandement, mais aucun ne savait exactement où se
289
trouvaient exactement le 295e Régiment et le 4e Vataillon de chars.
Les autres officiers dans la salle tentèrent d'en apprendre autant qu'ils le
pouvaient sur ce qui se passait. Le Lieutenant-Colonel Labarthe décrira plus
tard, les discussions comme ayant été ''confuses''. Bien que le Q.G. sût bien que
Bulson était encore occupé par les Français, Labarthe s'entendit dire à tort que
Cheveuges et des parties du Bois de la Marfée étaient en mains amies.30.
À 3 heures 45, le Lieutenant-Colonel Cachou arriva porteur de l'ordre pour l'at-
taque, qui devait commencer à l'aube. La décision du commandant du Corps
était claire : le 213e Régiment attaquerait. Selon Lafontaine, cet ordre lui fournit
la première indication claire de la façon dont le 205e Régiment et le 4e Bataillon
éraient utilisés. À 4 heures 15, soit environ une demi-heure avant l'aube, le Gé-
néral Lafontaine donné l'ordre de l'attaque, qui commencerait dès que les unités
seraient prêtes à se déplacer. C'était environ neuf heures après que Grandsard
lui avait d'abord parlé avec lui au sujet de la contre-attaque.
Malheureusement presque toute la nuit avait été gaspillée, car le commandant
de la division n'avait pris aucune mesure préalable indiquant que le régiment
était sous son contrôle ou qu'il pourrait être lancé dans une contre-attaque. En
fait, ce n'est pas avant 5 heures 30 le 14 que la 55e Division formellement statua
: ''Le 213e Régiment d'Infanterie est confié à l'infanterie divisionnaire de la 55e
Division.''31.
Ainsi l'une des raisons les plus importantes de l'échec de la contre-attaque
ultérieure par le 213e Régiment et le 7e Bataillon de Chars fut le manque de prises
de décisions par le commandant de la division. Au lieu d'exercer un effort sur-
humain pour pousser vers l'avant le 213e ou pour restaurer la discipline et re-
tourner les fugueurs et les unités de panique aux combats défensifs, Lafontaine
nerveusement attendit la décision de son commandant de Corps. Tragiquement
en France, chaque minute qu'il attendait était une minute donnée aux Allemands
pour amener leurs forces à traverser la Meuse et de se préparer à un assaut
contre la ligne suivante de défenseurs français. Bien que Grandsard peut être
critiqué pour n'être pas allé à l'avant et y exercer un contrôle personnel sur la
situation à désintégration rapide, son échec est minime par rapport à l'absence
d’action décisive par Lafontaine. En n'agissant pas rapidement et de manière
décisive, le Général Lafontaine manqua une occasion de frapper les Allemands.
Apparemment, ne sachant pas que les Allemands avaient déjà avancé au
sud de Cheveuges, mais croyant qu'ils le feraient rapidement, les Français

290
avaient décidé d'attaquer avec le 213e, même si tous les tanks du 7e Bataillon
n’étaient pas en mesure de le rejoindre. Lorsque le commandant de la division
donna l'ordre, cependant, les premiers chars du 7e bataillon de chars commen-
çaient à arriver à Chémery. La division étant plus confiante grâce à la présence
de chars français, mais n'étant toujours pas certaine que tout le bataillon serait
présent, elle donna au 213e régiment l'ordre d'attaquer vers le nord sur trois axes
: le 2e Bataillon (commandant Couturier) de Chémery à Chéhéry ; le 3e Bataillon
(Commandant Gauvain) de l'est de Chémery à l'ouest de Bulson, et le 1er Batail-
lon (Commandant Desgranges) de Maisoncelle à Bulson. Une compagnie de
chars fournissait un appui à chaque bataillon. Sauf pour quatre canons antichars
de 25mm, le régiment n'avait pas d'armes antichars. Le 2e Bataillon sur la gauche
en avait deux, et le 1er Bataillon sur la droite avait les deux de la 506e Compagnie
Antichar (infanterie coloniale). Les seuls moyens de communication entre les
bataillons et les quartiers généraux de régiment, ou bien entre les compagnies et
le quartier général du bataillon, étaient par l'usage de coureurs ou de motocy-
clistes.
Un bataillon unique de canons de 75mm du 78e Régiment d'Artillerie était
disponible pour fournir un appui-feu pour la contre-attaque. Quoique 174 ca-
nons de l'artillerie française auraient dû être disponibles pour le soutien dans la
matinée du 14 mai, pas plus de 12 l'étaient réellement. La panique de la soirée
du 13 avait eu un effet négatif marqué sur la capacité française de résister aux
Allemands, mais la faiblesse du soutien d'artillerie pour la contre-attaque fut l'un
des effets les plus importants. Le Colonel Chaligne expliquera :
''Les batteries avaient beaucoup souffert le soir précédent, et de nombreux
canons avaient été détruits. Les communications ne pouvaient pas être assurées
entre les bataillons ... La nécessité d'agir rapidement nous contraignit à agir sans
avoir organisé les tirs de soutien.''32.

CONTRE-ATTAQUE PAR LA 55E DIVISION : LE 213E RÉGIMENT D’INFANTERIE ET LE 7E BATAILLON DE


CHARS
En dépit de sa réputation de solide commandant du régiment, le Lieute-
nant-Colonel Labarthe ne goûta pas la perspective d'attaquer les Allemands.
Après réception de l'ordre et peu de temps avant de quitter le poste de comman-
dement de la division, il déclara, '' ceci est une mission de sacrifice que vous
demandez à mon régiment.''33. Avec Labarthe manquant d'enthousiasme pour la
mission, la contre-attaque commença environ une heure après que les comman-
dants des bataillons eurent reçu l'ordre d'attaque du commandant du

291
292
régiment
Dans le nord, la situation de la force du Lieutenant-Colonel Pinaud était
devenue encore plus désespérée tôt le matin du 14. Pinaud avait perdu ses com-
munications téléphoniques avec le Q.G. de la division pendant la nuit et il en
était réduit à l'envoi de messages par coureurs. Autour de 5 heures, les Français
au nord de Chaumont furent attaqués par une forte force ennemie, et une demi-
heure plus tard, les forces à l'ouest de Chaumont furent également attaquées,
apparemment par des éléments du Régiment Grossdeutschland.
À 6 heures Pinaud donna l’ordre de la retraite, et ses quelques hommes
restants partirent dans la direction d'Haraucourt. À 6 heures 45, les Allemands
occupaient Chaumont.Pinaud alors se déplaça vers le sud au poste de comman-
dement de la 55e Division au Fond Dagot avec l’intention de faire rapport au
commandant de la division et de l’informer de son ordre de se retirer.
À sa grande surprise, il trouva le poste de commandement inoccupé, et
c'est seulement plus tard qu'il apprit que la contre-attaque devait bientôt être lan-
cée. Après avoir établi une fine ligne de défenseurs près de l'ancien poste de
commandement de la division, Pinaud partit vers Maisoncelle. À environ 500
mètres au nord de la ville, il rencontra d'abord le Colonel Chaligne puis le Gé-
néral Lafontaine et il leur fournit un rapport complet sur ce qui était arrivé dans
son sous-secteur.
Au moment où il rencontrait son Général commandant, la contre-attaque
du 213e Régiment commençait.34.
La progression du 1er bataillon sur la droite du régiment a été décrite par le
Second Lieutenant Penissou de la 2e Compagnie du 1/213e. Peu de temps après
la bataille, il rapporta :
« Les chars menaient l'attaque. À 6 heures 45, la compagnie se mettait en
mouvement. Les sections et pelotons dans un ordre parfait. Les hommes étaient
calmes et disciplinés.
La compagnie arriva à la colline 278 (à un kilomètre au nord de Maison-
celle); il était 7 heures. Plusieurs salves de mitrailleuses passèrent au-dessus de
nos têtes, puis la gauche de la compagnie reçut des tirs d'armes automatiques
ennemies.
Je poussai mon peloton vers la Colline 261 [à environ un kilomètre et demi
au nord de Maisoncelle], puis dans les bois de Rond Caillou [au nord] où je me
mus sur leur bord occidental. Les bois semblent être vides ... Les chars français
se déplaçaient vers Bulson ... J'envoyai un coureur au Capitaine lui
293
dire que puisque je n'étais pas arrêté par des tirs, j'allais continuer à avancer. À
l'orée d'une petite bande de bois qui bordent la route, le peloton reçut des rafales
de mitrailleuse qui semblaient venir de la Colline 320 [à 500 mètres au sud-est
de Bulson]. Un canon de 25mm, servi par des éléments de l'infanterie coloniale,
était en place et pointait vers la colline 320.
Il était environ 7 heures 15. Les chars français étaient au coin avant de l'orée
du bois. J'a