Vous êtes sur la page 1sur 6

Fiscalité et lutte contre la fraude

Dossier
> Lutte contre la
fraude fiscale :
nouveaux enjeux,
nouvelles méthodes

Philippe CAHANIN
Chef des services comptables
en charge de la direction de l'international à la Direction des Vérifications
Nationales et Internationales (DVNI) de la DGFiP

L’évasion fiscale internationale des entreprises

Mots-clés : fiscalité - lutte contre la fraude - optimisation fiscale - évasion fiscale -


entreprises multinationales - paradis fiscaux

Depuis une dizaine d’années, l’administration fiscale dispose de nouvelles


armes pour lutter contre l’évasion fiscale internationale des entreprises. Les
pratiques frauduleuses sont désormais mieux connues et l’administration a
des moyens pour s’opposer efficacement aux stratégies d’évasion fiscale.

I
l est peu de domaines dans lesquels les vertus sources d’ordre et de sécurité, y compris en matière
du principe libéral de transparence apparais- économique et financière.
sent plus clairement que dans celui de la lutte Les règles de publicité, de communication et de
contre les pratiques d’évasion fiscale internatio- déclaration qui s’imposent aux entreprises
nale des groupes multinationaux. L’évolution lorsqu’elles sont présentes dans plusieurs États,
connue au cours des dix dernières années par le ont été régulièrement renforcées entre 2007 et
contrôle fiscal international des entreprises, dont 2017. Simultanément, l’échange de renseigne-
les résultats ont doublé en France pour atteindre ments entre les administrations fiscales nationales
deux milliards d’euros rappelés annuellement par a connu une accélération sans précédent. Cette
les services de la Direction générale des finances généralisation de la transparence a permis de
publiques (DGFiP), confirme en effet l’adage mieux mesurer l’évasion fiscale internationale des
selon lequel la lumière et la levée du secret sont entreprises (1) et de mieux la réprimer (2).

doi:10.3166/gfp.2018.00036
66 GFP N° 3-2018 / Mai-Juin 2018
Fiscalité et lutte contre la fraude

Dossier
> Lutte contre la
1 Une meilleure connaissance des pratiques d’évasion fiscale fraude fiscale :
des entreprises multinationales nouveaux enjeux,
nouvelles méthodes
De multiples sources d’information convergent Games » concernant les 500 plus importantes
pour établir que les entreprises multinationales sociétés américaines. Le rapport le plus récent
font de la réduction globale de leur taux effectif révèle que, sur ces 500 sociétés, 366 détiennent
d’imposition une priorité. Nombre d’entre elles une ou plusieurs filiales dans les paradis fiscaux.
ont une présence dans les paradis fiscaux, dégui- Au total, ce sont près de 10 000 filiales dans les
sent l’organisation de leur chaîne de création de paradis fiscaux qui sont détenues par les entre-
valeur et/ou procèdent à des montages financiers prises américaines du classement « Fortune 500 »2 ;
dans l’optique exclusive de réduire leur charge
• Le Comité Catholique contre la Faim et pour le
d’impôt.
Développement s’est quant à lui intéressé aux
Les entreprises multinationales 50 plus grandes entreprises européennes. Son
possèdent des entités dans les rapport publié en 2013 indique que chacun des
paradis fiscaux groupes concernés détient en moyenne plusieurs
dizaines de filiales dans les paradis fiscaux3 ;
Après la crise financière de 2007-2008, il est de-
venu beaucoup plus difficile pour les groupes • La Plateforme Paradis Fiscaux et Judiciaires
multinationaux de dissimuler leur présence dans et l’OXFAM ont publié en 2016 et 2017 des en-
les paradis fiscaux (c’est-à-dire les juridictions qui quêtes sur l’utilisation des paradis fiscaux par les
n’imposent pas ou peu les bénéfices et qui, banques françaises ainsi que les 20 plus grandes
jusqu’à récemment, n’échangeaient pas de ren- banques européennes. Il en ressort notamment
seignements fiscaux avec les administrations qu’en 2015 les banques françaises détenaient
étrangères). La crise a mis en lumière les risques 641 filiales dans les paradis fiscaux4.
que cette présence faisait courir aux grands équi- Les administrations fiscales peuvent évidemment
libres économiques mondiaux et la détérioration procéder aux mêmes types de rapprochements
des finances publiques qu’elle entraînait dans et recoupements dans une optique d’analyse des
tous les pays. Pour remédier à ces risques, les plus risques, même si, pour des raisons évidentes
hautes autorités politiques ont, au cours d’une de confidentialité, elles n’en publient pas les
série de sommets internationaux, décidé de met- résultats.
tre fin à l’opacité offerte par les paradis fiscaux :
lors des réunions de Washington en novembre Toutes les études des ONG aboutissent au même
2008, Londres en avril 2009 et Pittsburgh en constat selon lequel les paradis fiscaux sont com-
septembre 2009, les leaders du G20 ont ainsi munément utilisés par les entreprises multinatio-
appelé les gouvernements nationaux à prendre nales. Cette conclusion est d’ailleurs régulière-
les mesures de régulation nécessaires pour que ment confirmée par les fuites d’information qui
les entreprises soient obligées de faire preuve proviennent de lanceurs d’alerte : Offshore Leaks
d’une plus grande transparence en ce qui en 2013, LuxLeaks en 2014, Panama Papers en 1
Cf. en particulier la
concerne à la fois leurs transactions avec les juri- 2016, Paradise Papers en 2017... « déclaration en vue de
renforcer le système financier »
dictions non coopératives et la tenue de leurs Le fait que les groupes multinationaux détiennent adoptée lors du G20 de
états financiers et comptables.1 Londres.
des filiales dans les paradis fiscaux ne serait tou- 2
Rapport « Offshore Shell
Dans ce même contexte, les organisations non tefois pas critiquable en soi s’il n’apparaissait en Games » 2017 - « The Use of
Offshore Tax Havens by
gouvernementales ont engagé un important même temps que ces entités « paradisiaques » Fortune 500 Companies »,
travail d’investigation en analysant en détail les participent à des transactions commerciales ou U.S. Public Interest Research
Group Education Fund &
rapports financiers annuels des entreprises pour financières dont l’objet est d’éroder la base fiscale Institute on Taxation and
des filiales basées dans d’autres pays. Economic Policy.
y détecter les informations révélant la présence 3
« Aux paradis des impôts
de filiales dans les paradis fiscaux (elles ont perdus - Enquête sur l’opacité
Certaines entreprises multinationales fiscale des 50 premières
également pu consulter un certain nombre de se structurent ou se restructurent pour entreprises européennes »,
registres du commerce qui sont désormais acces- artificiellement localiser les bénéfices CCFD-Terre Solidaire en
partenariat avec la Revue
sibles en ligne). Ces enquêtes ont mis les ONG en là où ils seront le moins taxés Projet.
position de dresser l’inventaire et la cartographie 4
« En quête de transparence -
L’imposition des entreprises multinationales est Sur la piste des banques
de l’utilisation des paradis fiscaux par les grandes
gouvernée par les principes dits de « territoria- françaises dans les paradis
entreprises : fiscaux », mars 2016,
lité » et de « pleine concurrence ». Il résulte de ces « Banques en exil : Comment
• L’organisation U.S. PIRG Education Fund publie standards internationaux, issus des conventions les grandes banques
européennes profitent des
chaque année un rapport « Offshore Shell fiscales et des Principes de l’OCDE applicables en paradis fiscaux », mars 2017.

GFP N° 3-2018 / Mai-Juin 2018 67


Fiscalité et lutte contre la fraude

Dossier
> Lutte contre la matière de prix de transfert que chaque entité et la compétence des commerciaux ne se dépla-
fraude fiscale : d’un groupe doit s’acquitter de l’impôt dans son cent pas : elles demeurent dans les pays où sont
nouveaux enjeux, pays d’implantation en déterminant son bénéfice domiciliés les clients.
nouvelles méthodes
local comme si ses transactions avec les autres
Il existe différentes variantes de ce schéma en ce
entités qui lui sont apparentées étaient effectuées
qui concerne les activités de distribution (accord
avec des sociétés indépendantes.
de commissionnaire, statut de distributeur à
La règle de comparaison des prix, des marges ou risques limités). Les activités de production
des bénéfices des différentes filiales avec ceux peuvent faire l’objet d’une délocalisation de leurs
d’entreprises indépendantes est, pour l’essentiel, bénéfices de même nature à la suite d’une réor-
respectée par la plupart des entreprises de ganisation transformant les entités fabricantes en
dimension internationale. Il apparaît néanmoins façonniers. Dans cette configuration également,
qu’une fraction, encore minoritaire mais crois- l’essentiel du profit taxable est transféré vers un
sante, d’entre elles dévoie complètement le prin- pays dont la fiscalité est plus favorable, mais la
cipe de pleine concurrence. substance économique (les usines, le personnel
Cette dérive a été rendue possible par l’avène- qualifié) ne se déplace pas.
ment d’entreprises globales fortement intégrées • Une autre forme majeure des stratégies de
dont la chaîne de création de valeur s’étend sur réorganisation à objectif fiscal réside dans la
une multitude de pays, les différentes fonctions délocalisation des actifs incorporels (brevets,
(production, distribution, recherche, quartier gé- marques, etc.) vers des paradis fiscaux ou des pays
néral…) étant localisées chacune dans une filiale qui réservent un régime préférentiel d’imposition
spécialisée. Le fait que de plus en plus de sec- aux profits correspondant à leur exploitation.
teurs économiques soient dominés par quatre ou
Pour avoir une chance de réussir, ces stratégies né-
cinq de ces entreprises de taille planétaire rend
cessitent, de la part des groupes qui les emploient,
extrêmement aléatoire toute comparaison avec
que leur soit donné un minimum d’habillage en
des sociétés indépendantes.
termes contractuels (en particulier, sur le point
Les entreprises les plus agressives profitent de de savoir quelle entité supporte les risques liés à
cette lacune pour mettre en place des stratégies l’activité). Elles supposent également de donner
de planification destinées à réduire systématique- une certaine consistance (installation, personnel)
ment leur charge d’impôt, inversant ainsi sciem- aux filiales étrangères vers lesquelles sont déloca-
ment le processus de détermination des prix de lisés les bénéfices. Elles ont toutes néanmoins pour
transfert. Le bénéfice imposable dans chaque conséquence de créer une déconnexion flagrante
pays ne dépend plus de l’activité et des fonctions entre la réalité de l’implantation économique dans
qui sont effectivement déployées localement, un pays et le bénéfice qui y est déclaré. Le taux
c’est l’objectif de diminution du taux d’imposition d’imposition applicable sur place devient le déter-
qui commande l’apparence organisationnelle que minant principal de la localisation des profits dans
le groupe donne à sa chaîne de création de une entité plutôt qu’une autre.
valeur.
L’archétype d’une organisation guidée par la re-
Ces stratégies de planification identifiées sous cherche d’un gain en impôt peut être rencontré
l’appellation de Tax-Efficient Supply Chain Mana- dans le secteur de l’économie numérique5. Mais
gement (TESCM) s’articulent généralement les groupes concernés, souvent américains et de
autour des artifices d’organisation suivants : création récente, n’ont pas l’exclusivité du recours
• Les filiales de distribution qui sont implantées aux stratégies créatrices de « revenus apatrides ».
dans des pays à fiscalité élevée sont transformées L’expérience montre qu’elles peuvent aussi être
en simple agent rendant des services de marke- poursuivies dans d’autres secteurs sous forme de
ting à une entité présentée désormais comme le ré-organisation, par des groupes européens et
vendeur, constituée dans un pays offrant un donc, bien sûr, des groupes français.
régime d’imposition préférentiel. Dans la nouvelle Les montages financiers artificiels
organisation contractuelle, les filiales implantées constituent une autre forme de
dans les pays à fiscalité élevée perçoivent une planification abusive employée par
rémunération de prestataires de services très les entreprises multinationales
inférieure à la marge d’achat/revente qu’elles réa-
Ce type de fraude utilise la différence de traite-
lisaient auparavant, qui est désormais imposée
ment fiscal qui existe généralement entre dette
dans le pays offrant un régime préférentiel.
5
Cf. notamment Rapport BEPS (les intérêts constituent une charge déductible
– Action 1 : « Relever les défis L’essentiel du bénéfice de commercialisation se pour l’emprunteur et un produit imposable pour
de l’économie numérique »,
OCDE 2015. trouve ainsi délocalisé, alors que la force de vente le prêteur) et capital (les dividendes ne sont pas

68 GFP N° 3-2018 / Mai-Juin 2018


Fiscalité et lutte contre la fraude

Dossier
déductibles pour la filiale qui les verse mais repré- hybrides (sociétés traitées dans un pays comme > Lutte contre la
sentent un produit de participation exonéré pour fiscalement opaques et dans un autre comme fraude fiscale :
la société-mère qui les reçoit). Elle consiste pour transparentes) soient utilisées à la place, ou en nouveaux enjeux,
nouvelles méthodes
une entreprise multinationale, en recourant à des combinaison avec, des instruments financiers
instruments financiers complexes (actions de pré- hybrides pour les mettre en œuvre.
férence, obligations remboursables ou converti-
bles en actions, prêts participatifs…) à donner une Ils sont parfaitement connus et identifiés. Les
présentation différente de la même transaction travaux conduits depuis 2012 par l’OCDE à la
dans les différents pays d’implantation des filiales demande des dirigeants du G20 sur l’érosion de
concernées. Ainsi : la base d’imposition et le transfert de bénéfices
(BEPS pour Base Erosion and Profit Shifting) en
• Un apport en capital de l’entité d’un pays A vers donnent quelques dizaines d’exemples6. Plusieurs
l’entité d’un pays F est artificiellement présenté montages ont également été publiés à titre
dans ce second pays comme un prêt. L’entité du de mise en garde par l’administration fiscale fran-
pays F déduit des intérêts pour le calcul de son çaise sur son site internet7. Tous donnent la pos-
résultat fiscal, alors que ces pseudo-intérêts sont sibilité à une entreprise multinationale de déduire
bien déclarés comme des produits de participa- une charge financière dans un pays et de ne pas
tion et donc exonérés dans le pays A ; ou bien : imposer le produit correspondant dans l’autre,
• Un prêt accordé à une entité d’un pays B est voire de déduire une même charge financière
déguisé en apport dans le pays F dans lequel est successivement dans plusieurs pays.
établie l’entité prêteuse. L’entité du pays F
Depuis une dizaine d’années, les pratiques d’éva-
déclare comme un produit de participation exo-
sion fiscale internationale des entreprises sont
néré, en application du régime des sociétés
non seulement mieux connues, mais elles sont
mères, les intérêts, qui sont par ailleurs déduits
également combattues avec plus d’efficacité par
dans le pays B par l’entité qui y est implantée.
les directions de contrôle de la DGFiP (Direction
Ces montages sont déclinés sous différentes des vérifications nationales et internationales et
formes et il arrive également que des entités Directions de contrôle fiscal).

2 Les progrès de la transparence permettent aussi


d’endiguer l’évasion internationale des entreprises
L’administration fiscale dispose de nouveaux Les évaluations régulières qui sont menées par le
moyens pour s’opposer aux stratégies de fraude Peer Review Group du Forum garantissent que
qui concernent les paradis fiscaux, la répartition l’échange de renseignements prévu par ces
artificielle des bénéfices entre entités et/ou les accords donne lieu à des réponses rapides et
montages financiers. pertinentes de la part des paradis fiscaux.

Des progrès considérables ont été Les renseignements qui sont ainsi obtenus ont
réalisés dans le domaine de l’échange donné un regain d’efficacité aux dispositifs anti-
de renseignements avec les paradis évasion spécialement tournés vers les paradis
fiscaux fiscaux que constituent les articles 209 B et 238 A
du code général des impôts (CGI) :
Avec le soutien du G20, les travaux du Forum
mondial sur la transparence et l’échange de • L’article 209 B permet d’imposer en France les
renseignements à des fins fiscales (qui regroupe bénéfices d’une filiale constituée dans un État
aujourd’hui 149 pays ou juridictions, dont les prin- où elle est soumise à un régime fiscal privilégié
6
cipaux centres financiers) ont mis les paradis (autrement dit à une imposition locale inférieure Cf. notamment Rapport BEPS
– Action 2 : « Neutraliser les
fiscaux sous pression en vue de les inciter à devenir de plus de 50 % à celle qui serait due en France si effets des dispositifs
hybrides », OCDE 2015.
des juridictions coopératives. Les services français cette filiale y était établie), en les présumant dis-
7
Déduction de dividendes du
de contrôle ont naturellement bénéficié de cette tribués à la société-mère française. Le législateur résultat, Double déduction
évolution. La France a signé une vingtaine d’ac- a néanmoins prévu que ce dispositif anti-évasion d’intérêts d’emprunt,
Déductibilité des charges
cords d’échanges de renseignements avec des ne s’applique pas si la filiale a principalement une financières
juridictions comme les Îles Caïmans, Jersey, Guer- activité industrielle ou commerciale effective exer- https://www.economie.gouv.fr/
dgfip/carte-des-pratiques-et-
nesey ou le Liechtenstein. cée sur le territoire local ou si la mère française montages-abusifs

GFP N° 3-2018 / Mai-Juin 2018 69


Fiscalité et lutte contre la fraude

Dossier
> Lutte contre la peut démontrer que l’implantation de la filiale De nouveaux outils ont été mis en
fraude fiscale : dans un État où elle est soumise à un régime fiscal place afin de donner à l’administration
nouveaux enjeux, privilégié a principalement un objet et un effet les moyens de mieux appréhender la
nouvelles méthodes réalité organisationnelle des groupes
autres que fiscaux.
multinationaux
L’assistance administrative entre États donne les
Depuis 2010, les entreprises dont le chiffre d’af-
moyens aux vérificateurs de contrôler la réalité de
faires ou l’actif brut dépasse 400 M€ doivent tenir
l’implantation dans un paradis fiscal et la conduite
à la disposition des services vérificateurs une
d’une activité sur place. L’entité concernée n’est-
documentation justifiant du prix de transfert
elle qu’une boîte aux lettres ? Ne s’agit-il que
retenu pour les transactions intragroupe. Cette
d’une société qui rend des services intragroupe
documentation comprend non seulement des
mais n’a pas de contacts avec les acteurs écono-
informations sur la transaction elle-même mais
miques locaux ?. En l’absence d’une justification
aussi sur l’organisation générale du groupe. En
à l’établissement dans un paradis fiscal autre que
2013, cette obligation de présenter une do-
la réduction de l’impôt du groupe, l’article 209 B
cumentation des prix de transfert en cas de
du CGI peut être mis en œuvre pour rapatrier en
contrôle a été complétée d’une obligation décla-
France les bénéfices de la filiale étrangère.
rative. Une nouvelle étape a été franchie par la loi
S’agissant d’une filiale qui est soumise à un de finances pour 2016, avec l’institution de la
régime fiscal privilégié dans un autre État membre déclaration pays par pays.
de l’Union européenne, les progrès de l’échange
Parallèlement, de nouveaux moyens d’investiga-
de renseignements sont aussi très réels avec les
tion ont été donnés à l’administration. Le pouvoir
pays déjà anciennement liés à la France par une
d’audition en matière internationale9 – et dans les
convention fiscale. Ces progrès facilitent la
cas de présomption caractérisée de fraude, l’in-
démonstration de l’existence d’un montage arti-
tervention de la « police fiscale » (la brigade
ficiel, qui constitue une condition indispensable à
nationale de répression de la délinquance fiscale)
la mise en œuvre de l’article 209 B du CGI dans le
– facilitent par exemple la détection par l’admi-
cadre communautaire.
nistration d’une activité occulte de vente conduite
• L’article 238 A du CGI prévoit la remise en cause sur le territoire français par une société étrangère
de la déduction des charges correspondant à des sous la couverture de la seule déclaration en
commissions, redevances ou autres rémunéra- France d’une filiale faiblement rémunérée dont,
tions de services si les dépenses en cause sont en apparence, les commerciaux se bornent à
payées ou dues à une personne physique ou mo- aider et à guider les clients sans pouvoir conclure
rale qui est soumise dans une autre juridiction à de contrats avec eux. L’article 209-I du CGI, qui
un régime fiscal privilégié. Le dispositif vise tout pose le principe de territorialité dans notre droit
particulièrement les versements qui ne correspon- interne, est mis en œuvre par les services vérifica-
dent pas à des opérations normales ou dont le teurs en face de ce type de schéma d’évasion
montant est exagéré. caractérisée.
Le recours à l’échange de renseignement permet L’évolution des concepts qui guident la détermi-
aux services de contrôle de l’appliquer à bon es- nation des prix de transfert donne plus d’efficacité
cient. Par exemple, lorsqu’une commission à l’ex- aux contrôles. Les principes OCDE ont en effet
portation est payée à un faux intermédiaire derrière été révisés à la suite des travaux BEPS. La mise à
l’écran duquel se dissimule une autre entité du jour publiée en juillet 201710 donne clairement la
groupe ou un de ses dirigeants : obtention de la priorité à la réalité économique par rapport aux
part de la juridiction dans laquelle la société inter- apparences juridiques pour analyser l’organisa-
8
La liste des ETNC est fixée par médiaire est établie d’informations sur les per- tion interne du groupe : référence aux relations
arrêté ministériel et elle doit sonnes qui détiennent son capital ou la dirigent. commerciales et financières effectives entre les
être actualisée au moins une
fois par an. parties et pas seulement aux dispositions contrac-
Depuis 2011, l’article 238 A du CGI s’applique
9
L’article L. 10-0 AB du livre des tuelles ; distinction entre, d’un côté, le propriétaire
procédures fiscales issu de aussi aux sommes payées à une personne établie
l’article 19 de la loi de finances légal d’un incorporel et, de l’autre, l’entité qui
dans un État ou territoire non coopératif (ETNC),
rectificative pour 2016 crée contrôle et exerce les fonctions liées à la mise au
une nouvelle procédure sauf si l’auteur des versements démontre que les
d’audition dans le cadre de la point, à l’amélioration, à l’entretien, à la protec-
lutte contre la fraude fiscale
opérations qu’ils rémunèrent ont principalement
tion et à l’exploitation dudit incorporel ; notion
internationale. un objet et un effet autres que fiscal. Ainsi, le dis-
10
Principes applicables en
de contrôle du risque ou de capacité financière à
positif anti-évasion a été renforcé pour couvrir
matière de prix de transfert à l’assumer…
l’intention des entreprises également les pays – en nombre de plus en plus
multinationales et des réduit8 – qui ne jouent pas le jeu de l’échange de Les services de vérification disposent ainsi des
administrations fiscales,
OCDE, juillet 2017. renseignements. outils procéduraux et conceptuels nécessaires

70 GFP N° 3-2018 / Mai-Juin 2018


Fiscalité et lutte contre la fraude

Dossier
pour s’assurer que les prix qui ont été retenus produits des titres de participation distribués dans > Lutte contre la
pour les transactions entre les différentes entités le cadre d’un montage non authentique, c’est-à- fraude fiscale :
d’un groupe, et la répartition des bénéfices entre dire d’un montage qui n’a pas été mis en place nouveaux enjeux,
nouvelles méthodes
la souveraineté fiscale des différents pays concer- pour des motifs commerciaux valables et reflétant
nés qui en résulte, sont conformes à la contri- la réalité économique (actuellement article
bution réelle de chaque filiale à la profitabilité 145-6-k du CGI).
globale de l’entreprise.
Ces dispositifs anti-abus ciblés constituent l’anti-
À défaut d’une telle concordance, l’article 57 du dote aux schémas transfrontaliers les plus simples
CGI est mis en œuvre pour effectuer les rectifica- dans lesquels des instruments financiers hybrides
tions qui s’imposent. Le champ de cet article est sont utilisés pour obtenir la déduction d’une
extrêmement large puisqu’il permet d’opérer des charge dans un État et la non-imposition (ou
rectifications sur les transferts de bénéfices l’imposition très réduite) du produit correspon-
opérés par « tout moyen » et pas seulement par dant dans l’autre État.
majoration des prix d’achat ou minoration des
Elles n’excluent cependant pas que l’administra-
prix de vente de l’entité française. Un partage des
tion recoure aux dispositions de l’article L. 64 du
bénéfices entre les différentes entités peut
livre des procédures fiscales (procédure de l’abus
notamment être retenu par l’administration si
de droit fiscal) en face de montages plus sophis-
cette méthode apparaît plus pertinente que celles
tiqués dans lesquels le contribuable a eu pour
qui reposent exclusivement sur la comparaison
seul objectif d’appliquer la loi dans un sens
avec des entreprises indépendantes.
contraire aux intentions du législateur. En effet,
Les montages financiers fondés sur dans la mesure où les dispositifs ciblés ne peuvent
les instruments ou entités hybrides pas tout prévoir, la présence de clauses anti-abus
peuvent être réprimés en mettant générales dans les systèmes fiscaux nationaux
en œuvre des dispositifs anti-abus demeure indispensable.
Le code général des impôts a récemment été Le juge de l’impôt a d’ailleurs déjà validé l’emploi
complété de dispositions ciblant les transactions par l’administration de la procédure d’abus de
conçues pour profiter des incohérences entre droit à l’encontre de montages fondés sur des
régimes nationaux d’imposition. instruments financiers hybrides11.
• Les schémas dans lesquels c’est l’entité fran- *
çaise qui est endettée vis-à-vis d’une entreprise
liée ont, les premiers, été visés par la loi de * *
finances pour 2014. Conformément à l’article
L’administration fiscale française utilise à plein
212-I-b du CGI, les intérêts de la dette ne peuvent
la panoplie des nouvelles armes qui lui ont été
plus être déduits que si l’entreprise versante
données depuis une dizaine d’années pour lutter
démontre que le produit correspondant est
contre l’évasion fiscale internationale des entre-
soumis entre les mains du prêteur à une impo-
prises.
sition au moins égale au 1/4 de l’impôt sur les
bénéfices français. C’est nécessaire pour répondre aux attentes du
législateur, qui souhaite d’ailleurs assurer un suivi
• S’agissant des produits reçus par une entité
de la mise en œuvre des textes. L’article 136 de la
française à raison d’un financement en capital
loi de finances pour 2011 a prévu la communica-
accordé à une filiale étrangère, la loi du 29 dé-
tion annuelle au Parlement d’un bilan chiffré du
cembre 2014 de finances rectificative pour 2014 a
contrôle fiscal international.
d’abord prévu que le régime des sociétés-mères
ne serait plus applicable aux produits provenant C’est surtout indispensable pour conjurer la me- 11
Conseil d’État, 13 janvier 2017,
de bénéfices déductibles du résultat imposable nace que représente pour les finances publiques 10e et 9e ch. réunies,
n °391196, SAS Ingram Micro.
de la filiale (actuellement article 145-6-b du CGI). et pour l’égalité entre contribuables, y compris Montage reposant notamment
Cette première restriction a été complétée d’une l’égalité entre entreprises, la montée en puissance sur l’émission par la société
française d’obligations
seconde, par la loi du 29 décembre 2015 de des stratégies de planification développées par remboursables en actions
finances rectificative pour 2015. Le régime des les groupes multinationaux les plus agressifs en (ORA) dont les intérêts,
déduits en France, n’étaient
sociétés-mères n’est pas non plus applicable aux matière fiscale. n pas imposés aux États-Unis.

GFP N° 3-2018 / Mai-Juin 2018 71

Vous aimerez peut-être aussi