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Pascal Vinardel : « L'art ne peut pas

être contemporain, il est intemporel »


Eugénie Bastié

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN.- Le peintre français Pascal Vinardel qui expose


avec d'autres artistes dans l'exposition «Présence de la peinture en France» revient sur
sa vision de la peinture. Il se dresse contre le «ricanement» de l'art contemporain et
promeut un artisanat au service de la beauté du monde.

Jusqu'au 30 octobre, la mairie du Ve arrondissement de Paris organise, sous la houlette


de l'académicien Marc Fumaroli, une exposition intitulée «Présence de la peinture en
France» (1974-2016). Elle présente des œuvres de dix artistes mettant à l'honneur la
peinture, la gravure, le dessin et la sculpture: André Boubounelle, Érik Desmazières,
Gérard Diaz, Philippe Garel, Denis Prieur, Gilles Seguela, Sam Szafran, Ivan Theimer,
Jean-Pierre Velly, Pascal Vinardel. Pascal Vinardel expose également à la galerie
Francis Barlier (36, rue de Penthièvre 75008 Paris) du 5 octobre au 15 novembre.

FIGAROVOX. - Vous faites partie des peintres figuratifs exposés à la mairie du


5ème dans l'exposition «Peinture en France». Quel est le sens de cette exposition?
Est-ce un acte de résistance à l'art dit contemporain?
Pascal VINARDEL.- Il n'y a pas beaucoup de points communs entre nos peintures,
sauf peut-être que nous sommes tous des hommes poursuivant leur tâche dans une
tranquille indifférence à l'époque. Nous ne sommes pas des résistants, nous ne nous
battons pas dans le Vercors à coup de mitraillettes. Pour résister, encore faut-il avoir
un ennemi, et je refuse de donner la dignité d'ennemi à ce qu'on appelle aujourd'hui art
contemporain. S'il y a ennemi, il n'est pas digne d'être combattu. Je rappelle cette
définition de mon ami l'intellectuel situationniste Jaime Semprun: «Quand c'est
contemporain, ce n'est pas de l'art, quand c'est de l'art, ce n'est pas contemporain».
L'art est intemporel.
Ce week-end se tient la Foire internationale de l'Art contemporain à Paris (FIAC)
. Que pensez-vous de cette
« Ce qui porte le nom d'art contemporain est un composé de publicité, de
finance spéculative et de bureaucratie culturelle»
Jaime Semprun
manifestation?
C'est la prise de température de l'état financier des galeries dans le monde. Cela n'a
strictement aucun intérêt sur le plan esthétique. Comme le disait encore Semprun: «Ce
qui porte le nom d'art contemporain est un composé de publicité, de finance
spéculative et de bureaucratie culturelle».
Il semble en effet qu'il y ait au sujet de l'art contemporain une alliance entre le
marché et l'état, qui subventionne ce type d'œuvre…
C'est terrifiant. Si aujourd'hui Rimbaud frappait à la porte de la rue de Valois, il serait
jeté comme un malpropre. Nous sommes loin de cette dame qui se levait dans
l'omnibus pour laisser sa place à un clodo puant qui s'appelait Verlaine, mais que tout
le monde connaissait et respectait. On a une trentaine de milliers de fonctionnaires de
la culture formés sur concours à une idéologie. Et qui nous disent que la France est en
retard, par rapport au marché américain. La France de Corot, de Poussin, de Debussy,
de Proust se couche devant la production américaine ? Ces mêmes Américains qui ont
été mécènes des plus grands au XIXe. Ils étaient babas devant ce que la France
produisait. Je suis frappé par cet exercice typiquement français de la honte de soi.
Certaines expositions sont grotesques : c'est le ricanement de l'ignorant qui se moque
de quelque chose qui le dépasse. Il ne faut pas les juger d'un point de vue esthétique,
car ils savent que ce qu'ils font est immonde, c'est délibéré. Vous vous rendez compte
qu'on a inventé des expositions interdites aux enfants ? Depuis 40.000 ans, aucune
forme de peinture n'a été interdite à la moindre petite fille. Voilà où on en est. Je ne
veux pas qu'on me présente comme de l'art quelque chose que les enfants ne peuvent
pas regarder.
Vous vous rendez compte qu'on a inventé des expositions interdites aux
enfants ? Je ne veux pas qu'on me présente comme de l'art quelque
chose que les enfants ne peuvent pas regarder.
Comment expliquez-vous que la déstructuration de tout cadre et de tout critère
soit allée beaucoup plus loin en peinture qu'en musique et en littérature?
La peinture pose aujourd'hui un problème qui n'existe pas en musique ni en littérature,
où il y a immédiatement une grammaire reconnaissable. Le pianiste qui ne sait pas
jouer ou l'écrivain qui ne sait pas écrire sont plus facilement identifiables que le peintre
qui ne sait pas peindre. Cette destruction de la
Quand le menuisier, au lieu de faire une table, rabote sa planche de
travail, se penche sur la beauté des nœuds du bois, la caresse et dort
avec, il n'est plus menuisier.
grammaire picturale a environ une centaine d'années. C'est un fétichisme et une
naïveté qui consiste à faire croire que la peinture un pouvoir en soi. La peinture n'a
jamais été qu'un moyen. C'est parce qu'elle a été moyen, qu'elle a donné les plus belles
choses. Un moyen au service de la «présentation du monde» et non pas de sa
représentation. C'est allé depuis la grotte de Lascaux jusqu'au Titien, puis, allez, je suis
généreux, jusqu'à Matisse et Morandi, peut-être Balthus, qui fut le dernier. Du vivant
de Matisse, comme gardien intellectuel de son métier, il ne pouvait pas y avoir d'art
contemporain. Quand le menuisier, au lieu de faire une table, rabote sa planche de
travail, se penche sur la beauté des nœuds du bois, la caresse et dort avec, il n'est plus
menuisier. Au lieu de faire une armoire, on tombe amoureux de sa planche. Les
artistes sont tombés dans leur propre objet, devenu une sorte de monstre. C'est sans fin.
À partir du moment où le corps se décompose, c'est un émiettement de possibilités.
Quand situez-vous le basculement ?
Je pense que c'est lié aux grands conflits mondiaux. Il y a un début de décadence à la
fin du XIXe liée à une des plaies de l'histoire de la peinture: le romantisme. Le
romantisme donne au peintre et à l'artiste tous les droits: il devient son propre ange.
Quoi qu'il fasse, son œuvre est sanctifiée par sa signature. Il y a des chefs-d'œuvre qui
ne sont pas signés: ils datent du Moyen-Âge. Après, la splendeur anonyme a disparu.
Mais avec le romantisme, l'artiste devient carrément plus important que son œuvre. À
la fin du XIXe siècle, il se passe cependant en France une sorte de répit magnifique,
une prise de conscience qui revigore la peinture: l'impressionnisme. Ce mot ridicule
désigne une découverte initiée par Jean-Baptiste Corot, qui, en regardant des paysages
italiens, s'aperçoit qu'à chaque sensation de lumière correspond une coloration. Jusqu'à
Corot, la couleur du peintre est conventionnelle: le manteau de la Vierge est bleu, la
terre est brune, les arbres sont verts. Poussin a fait des merveilles avec cette
convention. Mais Corot découvre que l'arbre et le ciel changent de couleurs en
fonction de la lumière, que les ombres elles-mêmes sont colorées. Il découvre la
sensation de luminosité du monde qui bouleverse les objets. Il crée une nouvelle
palette. C'est un coup de pied au fond de la piscine qui donne un nouveau rebond à l'art
français. C'est une vitalité typiquement française dont nous ressentons encore les effets
aujourd'hui, ce qui nous permet peut-être de conserver des poches de résistance par
rapport à d'autres pays. L'impressionnisme, ce n'est pas une folie consistant à dire
«tiens, utilisons des couleurs vives», c'est un trésor, et c'est typiquement français.
Quel est selon vous le propre de l'art français?
Le mot le plus important, c'est celui de «pudeur». Pudeur, mais sensualité: la
gourmandise, maintenue par
Le mot le plus important, c'est celui de « pudeur ». Pudeur, mais
sensualité : la gourmandise, maintenue par l'élégance.
l'élégance. Mais aussi une forme de rationalité, que les peuples scandinaves et anglo-
saxons ne peuvent pas comprendre. La mesure également.
Le goût, selon la définition de Montesquieu «n'est autre chose que l'avantage de
découvrir avec finesse et avec promptitude la mesure du plaisir que chaque chose doit
donner aux hommes». Le goût, c'est le goût du lièvre, qui ne se trompe pas de
champignon et ne meurt pas. Celui qui n'a pas de goût meurt, il se trompe. «Tous les
goûts sont dans la nature» est une des phrases les plus sottes qui soit. Le «bon goût»
codifié aussi, d'ailleurs. Le goût est une boussole, un instinct.
Le goût est-il universel?
Bien sûr! Je pleure en écoutant des chants pygmées, j'admire des estampes japonaises
du XVIIIe siècle, je suis fascinée par l'échine merveilleusement vivante d'un aurochs
qui a 40.000 ans. L'art c'est l'instinct. Ce sentiment du goût, nous le partageons avec
les animaux. Le chat ne se trompe pas quand il bondit.
L'art doit-il forcément être en lien avec la beauté?
La beauté d'un objet ne lui appartient pas forcément. Un objet beau dit autre chose que
lui-même, il est investi de quelque chose qui le dépasse. Il me semble que cette énigme
de la beauté recèle forcément une dimension morale. Une scène sanglante peut être
belle. Pourquoi la peste d'Asdod de Poussin est belle? Elle obéit très rigoureusement à
des canons, mais aussi elle a un sens. Je crois que ce qui est beau a un sens. Le trône
de la beauté est vide. Nous ne possédons pas la beauté, elle nous possède.
Comment peignez-vous?
J'emploie des moyens mis au point par mes ancêtres, je suis comme le forgeron qui
prend les tenailles de ses pères. La toile, les brosses, les tubes, le bois. C'est comme le
piano, il n'y a que huit notes. Je pourrais vivre sans pétrole et électricité, je peindrais.
Mon originalité si j'ose dire, c'est que mes croquis sont écrits. J'écris avant de peindre.
J'épargne à mes lecteurs des milliers de pages, pour en faire une qui condense une
histoire. Pour m'inspirer, je m'imprègne de souvenirs, de lectures et de rêves.
Eugénie Bastié

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