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LEXIQUE

L'Église condamne-t-elle l'homosexualité ?


Dans les récents débats sur le mariage pour tous, beaucoup ont vu dans la position de l'Eglise
une condamnation de l'homosexualité. Est-ce vrai ? Antoine Guggenheim, directeur du pôle
Recherche du Collège des Bernardins, répond aux questions de Sophie de Villeneuve dans
l'émission "Mille questions à la foi", sur Radio Notre-Dame.

Sophie de Villeneuve : L'Eglise dit-elle que


l'homosexualité est une perversion, comme on
l'a beaucoup entendu ? Et d'abord, dans quels
termes la Bible évoque-t-elle
l'homosexualité ? A. G. : Je pense qu'il y a
deux textes qu'il est important d'avoir en
mémoire, celui du Lévitique qui dit que quand
deux hommes sont ensemble dans une même
couche, c'est abominable, et qui pose donc un
interdit, et celui de Paul dans le prologue de
l'épître aux Romains, qui parle de l'idolâtrie en
la comparant à l'homosexualité. C'est peu,
pour l'ensemble de la Bible.A. G. : Il y a
d'autres textes, mais l'homosexualité est une
question secondaire pour la morale, qui ne
représente elle-même qu'un des nombreux
aspects de la Bible. Mais pour les hommes et
les femmes qui la vivent, c'est important. Dans
les Evangiles, Jésus n'en parle jamais ?A. G. :
Dans les Evangiles, Jésus ne parle jamais de
beaucoup de choses. Ce qui ne veut pas dire
qu'il n'est pas attentif aux personnes
homosexuelles de son temps, et il en a
certainement rencontré. Que les Evangiles le
passent sous silence est difficile à interpréter,
parce qu'en soulignant un silence, on risque d'y
glisser son propre regard, ses propres
questions, sa contestation ou son accord sur la
question, implicite ou explicite. Interpréter un
silence, c'est une habileté rhétorique. Si l'on
quitte la Bible pour prendre le catéchisme, on
trouve des paroles dures : « déviation
objectivement grave », « dépravation grave »,
« actes intrinsèquement désordonnés ». Que
peut-on en penser ?A. G. : Il n'est pas facile
d'être chrétien, il n'est pas facile d'être
homosexuel, et il n'est pas facile d'être les
deux. Le christianisme est une sagesse de vie
et une espérance qui tient un propos tous les
domaines de l'existence. Il n'est pas facile
d'être un homme et une femme mariés
ensemble et d'être chrétien, et en même temps
c'est une aide. L'homosexualité est condamnée
dans beaucoup de traditions religieuses, et,
encore récemment, la médecine la considérait
comme une maladie et les Etats comme un
crime passible d'une peine de prison. Nos
sociétés ont donc encore une grande réflexion
à mener sur cette question. Aujourd'hui,
l'homosexualité fascine, on en parle beaucoup
trop, ce qui est sans doute le signe d'un
déséquilibre de notre vie psychique. L'être
humain du XXe siècle, qui est forcément né
d'un homme et d'une femme, porte en lui,
quels que soient son sexe et son genre, la
trace de l'autre sexe et de l'autre genre, il porte
en lui une forme de bisexualité psychique.
Devant une question aussi médiatisée, qui est
devenue un combat politique, chacun est
ramené à du rationnel, mais aussi à de
l'affectif, voire à de l'inconscient. Nous ne
sommes pas les meilleurs lecteurs de la Bible,
de ce point de vue, mais nous devons le faire.
Quel service peut-elle nous rendre ? Vous
avez l'air de dire que finalement, quand on
parle de l'homosexualité, quelque chose en
nous se révèle qui est de l'ordre de
l'inconscient ?A. G. : Quelque chose qui est de
l'ordre du rationnel, de l'affectif et de
l'inconscient. On parle toujours de
l'homosexualité, mais il y a aussi l'homophilie.
Dans toute amitié, il y a une dimension
érotique, inconsciente ou pas. Dans les lettres
de la Marquise de Sévigné et de sa fille se
révèle un véritable amour entre deux femmes,
qui est exclu parce qu'elles ont un sur-moi
solide et ne veulent pas aller au-delà de ce
qu'elles pensent. Quant à l'homosexualité, ce
que dit la tradition chrétienne, c'est que comme
acte, elle n'est pas ordonnée à
l'accomplissement des personnes. Le
Catéchisme dit qu'il y a un nombre non
négligeable d'hommes et de femmes qui se
reconnaissent homosexuels et pratiquent
l'homosexualité. C'est un nombre minoritaire,
3 % de la population je crois, et déjà on peut se
demander pourquoi les deux types de sexualité
ne sont pas également pratiquées. Mais cela
concerne tout de même un nombre important
de personnes qui vivent une difficulté qui peut
devenir une jouissance et une joie
d'accomplissement. C'est ce que l'Église
condamne ? Et d'abord, peut-on dire qu'elle
condamne ?A. G. : Elle condamne au sens
moral, mais l'Eglise ne fait pas que de la
morale. Elle dit que l'acte lui-même,
moralement, n'est pas ajusté. Elle ne
condamne pas les personnes. Vous me direz
que ce sont bien des personnes qui
commettent ces actes. Mais cela fait une
grande différence. Si vous tuez un voleur, il ne
peut plus rien faire. Si vous condamnez le vol,
ce n'est pas la même chose. Condamner la
personne et tuer le voleur, c'est ajouter un
crime à un autre. Qu'est-ce que cela veut
dire ? Que l'Eglise accepte l'homosexualité des
personnes à condition qu'elles ne pratiquent
pas leur homosexualité ? Est-ce quelque chose
que l'on peut leur demander ?A. G. : Ce n'est
pas aussi simple. Il est vrai que l'Eglise n'a pas
eu une position claire et respectable par
rapport à la loi Taubira, même si celle-ci est
une supercherie, pour reprendre les mots du
cardinal Vingt-Trois, car elle n'apporte pas le
mariage pour tous, elle change le mariage de
tous. Si l'Eglise était si critiquable, c'est qu'elle
n'a pas exprimé une doctrine ouverte, mais
plutôt et surtout un jugement moral négatif.
L'Eglise a le droit de former un jugement moral
négatif, elle a des valeurs à défendre, mais ce
qu'on lui demande d'abord, ce n'est pas de
veiller à la morale, c'est d'accompagner les
personnes. Et le paragraphe suivant du
Catéchisme dit à quel point l'Eglise regarde
avec amour ceux qui accueillent avec
compassion les personnes homosexuelles.
Une personne homosexuelle est liée à son
comportement, elle pose des actes
homosexuels. La question qui importe pour le
moraliste est de savoir si ses actes sont
« gravement désordonnés » ou si, étant donné
ce qu'elle est, ce sont des péchés véniels,
comme on disait autrefois. A cela, que
répondez-vous ?A. G. : Dans le cas de
l'homosexualité comme pour beaucoup de
fautes morales, il peut y avoir des
circonstances où l'acte blesse fortement le
rapport entre l'homme et sa fin éternelle. Mais
il y a des cas où se vit un chemin de sainteté
qui avance vers une meilleure connaissance
de soi-même, vers une plus grande
socialisation, et où se construit une relation
humaine respectable. Vous dites qu'une
relation homosexuelle peut être un chemin de
sainteté ?A. G. : Oui. Une personne peut
avancer vers la sainteté tout en posant des
actes qui sont des péchés, parce que pour elle,
peut-être qu'ils ne le sont pas. Si la personne
ne comprend pas qu'il y a faute, dans la morale
catholique, curieusement, c'est une
circonstance atténuante. Est-ce qu'un couple
homosexuel marié civilement pourra être
prochainement accueilli dans sa paroisse,
participer à la vie paroissiale ? Pensez-vous
que cela pourrait ou devrait se faire ?A. G. : La
première responsabilité de l'Eglise n'est pas
d'orienter les gens vers elle-même et vers le
culte. Mais une personne homosexuelle vivant
une relation stable, qui s'entend avec son
pasteur et qui ne provoque pas de scandale,
ce qui fait certes beaucoup de conditions
difficiles à réunir, peut avoir une présence dans
l'Eglise, bien sûr. Le Catéchisme lui-même (n°
2358) dit que les personnes homosexuelles
doivent être accueillies avec respect,
compassion et délicatesse. Pas comme des
frères fragiles, mais comme chaque personne
humaine. On pourrait dire la même chose de
personnes adultères par exemple. L'adultère
est un acte désordonné, mais certaines
personnes adultères construisent une relation
d'amour qui est belle et qui les nourrit, tout en
étant désordonnée. L'amour homosexuel peut
être sincère et fidèle, on en connaît des
exemples. Et je demande à ceux qui peuvent
se sentir déçus par mes propos, parce que je
n'en dis pas assez ou que j'en dis trop, de
réfléchir en pensant aux personnes qu'elles
connaissent, chez leurs amis ou dans leur
famille, et de voir que la dimension morale
n'est pas le seul aspect de la question.Ecouter
l'émission :
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