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ESSAI ET AUTOBIOGRAPHIE : DU DEUXIÈME SEXE AUX

MÉMOIRES D'UNE JEUNE FILLE RANGÉE


Éliane Lecarme-Tabone

Gallimard | « Les Temps Modernes »

2009/3 n° 654 | pages 1 à 21

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ISSN 0040-3075
ISBN 9782070125586
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Pour citer cet article :


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Éliane Lecarme-Tabone, « Essai et autobiographie : du Deuxième sexe aux Mémoires
d'une jeune fille rangée », Les Temps Modernes 2009/3 (n° 654), p. 1-21.
DOI 10.3917/ltm.654.0001
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Éliane Lecarme-Tabone

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ESSAI ET AUTOBIOGRAPHIE : DU DEUXIÈME SEXE


AUX MÉMOIRES D’UNE JEUNE FILLE RANGÉE

A sa parution, Le Deuxième Sexe fut perçu comme une somme,


tant par son exhaustivité que par l’importance de ses références éru-
dites. Cet ouvrage abordait tous les aspects possibles de la condition
féminine et faisait appel à un nombre impressionnant de disciplines :
psychanalyse, ethnologie, anthropologie, histoire, philosophie,
sociologie, médecine, littérature. Le terme de traité revient plusieurs
fois sous la plume des critiques pour le qualifier. La possibilité
d’un apport autobiographique ne les effleure que sous forme agres-
sive et insultante, les détracteurs lisant en filigrane dans l’essai l’ex-
périence d’une femme qu’ils imaginent ou débauchée ou frustrée.
Si les figures de la Bacchante ou de l’Amazone, convoquées par
certains lecteurs, se révèlent, bien entendu, inopérantes, la piste
autobiographique n’en reste pas moins féconde : ce livre, nourri de
lectures encyclopédiques, entretient aussi des rapports étroits avec
l’expérience vécue de son auteur. Comme Simone de Beauvoir nous
l’apprendra plus tard dans La Force des choses, l’essai est né, en
effet, d’un désir impérieux d’autobiographie. En 1946, elle com-
mence à rêver sur cette écriture de soi qui la tente. Elle s’avise alors
qu’il lui faut d’abord se demander ce qu’a signifié pour elle le fait
d’être une femme. Découvrant, à l’instigation de Sartre, que c’était
plus important qu’elle ne le croyait, elle décide d’abandonner la
confession personnelle pour s’occuper de la condition féminine
dans sa généralité (FC, I, 135-136)1. Nous voudrions montrer que ce

1. Nos éditions de référence seront les suivantes : pour L’Amérique


au jour le jour, les Mémoires d’une jeune fille rangée, La Force de l’âge,
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désir d’autobiographie, provisoirement refoulé par la philosophe,


irrigue en réalité l’essai, sous une forme explicite ou masquée. Il
faudra se demander ensuite ce que l’autobiographique apporte à
l’essai et réciproquement, en quoi la rédaction du Deuxième Sexe
a pu enrichir la connaissance de soi de son auteur et infléchir la

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conception de l’autobiographie ultérieure.

LES ÉLÉMENTS AUTOBIOGRAPHIQUES DANS L’ESSAI


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De nombreux éléments autobiographiques se glissent entre les


références livresques qu’ils viennent compléter. Simone de Beau-
voir puise dans son expérience personnelle pour relater des événe-
ments dont elle a été soit le témoin, soit l’actrice principale. Seule
la position du « témoin » est explicitement assumée dans l’essai, et
encore seulement en partie. L’auteur du Deuxième Sexe emploie
en effet souvent la première personne du singulier, mais celle-ci
ne renvoie jamais à une situation dont elle serait la protagoniste.
Simone de Beauvoir se représente toujours comme celle qui a vu ou
entendu une scène significative, comme la destinataire de confi-
dences reçues directement, ou encore comme la collectrice d’infor-
mations transmises par une amie ou par un professionnel de la vie
sociale (médecin, assistante sociale)2. Son expérience de témoin
dépasse d’ailleurs les occurrences du « je ».
Si l’on part des moments les plus récents, on remarque que
Simone de Beauvoir utilise à maintes reprises les observations accu-
mulées au cours de ses récents voyages en Amérique. Ses deux
séjours, qui, en 1947, interrompent la rédaction de l’essai3, lui ont

La Force des choses, Le Deuxième Sexe, Gallimard, Coll. « Folio » (2007


pour ce dernier, la pagination ayant changé). Pour les Cahiers de jeunesse
et les Lettres à Nelson Algren, Gallimard, coll. « Blanche ».
2. Elle s’arrange, de plus, pour gommer les caractéristiques qui pour-
raient situer avec précision le moment de la perception ou de la confidence,
se contentant en général de localisations géographiques ou temporelles
assez vagues (« dans ma jeunesse », « une élève », « au cours d’un
voyage »), sans jamais mentionner de réactions affectives personnelles, ce
qui traduit une volonté de masquer la part de l’autobiographique.
3. La rédaction du Deuxième Sexe, commencée en juillet et à l’au-
tomne 1946, fut, en effet, entrecoupée par des voyages aux Etats-Unis : le
premier pour une tournée de conférences dans les universités américaines
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ESSAI ET AUTOBIOGRAPHIE 3
permis de réfléchir notamment sur le sort des femmes américaines
et sur le problème noir qui lui propose les éléments d’un modèle
théorique pour penser la condition des femmes en général. Elle
déverse le trop plein de cette aventure décisive dans L’Amérique au
jour le jour 4, journal reconstitué, à la fois témoignage et essai, qui

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offre provisoirement un exutoire à son désir de parler de soi. De
nombreuses réflexions concernant les femmes et les Noirs seront
reprises dans Le Deuxième Sexe.
Le contact avec les femmes américaines, qu’elle observe
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(notamment dans les universités ou dans les réunions mondaines)


et qu’elle interroge avidement, suscite en elle de la déception. « Je
m’étais imaginé, écrit-elle dans L’Amérique au jour le jour, que
les femmes d’ici m’étonneraient par leur indépendance : femme
américaine, femme libre ; ces mots me semblaient synonymes »
(452-453). Elle déchante donc. Elle reconnaît, certes, les bienfaits
apportés par certaines innovations techniques adoptées en Amé-
rique comme le « birth-control » ou l’accouchement sous anes-
thésie. Elle approuve la relative liberté sexuelle que ces progrès
permettent aux femmes, même si elle reste sceptique sur la réalité
de leur épanouissement érotique5. Mais elle critique sévèrement le
rapport que les femmes américaines entretiennent avec les hommes,
qu’elle trouve ou trop déférent ou trop hostile. Elle constate, par
exemple, que le mariage reste l’horizon d’attente de nombreuses
jeunes filles, ce qui conditionne leur manière de s’habiller, toute en
vison et en falbalas, et leur interdit un investissement suffisant dans
les études6. Elle reconnaît, par ailleurs, quelque réalité au mythe de
la femme américaine perçue comme une « mante religieuse » qui
réduit l’homme en esclavage. Mais, remarque-t-elle, celle « qui

du 27 janvier au 20 mai 1947, le deuxième en septembre de la même année ;


Beauvoir en fera encore un autre (de la mi-mai au 14 juillet 1948).
4. Publiée en 1948.
5. « Un assez grand nombre d’Américaines ont conquis leur liberté
sexuelle ; mais leurs expériences ressemblent à celles des jeunes primitifs
décrits par Malinowsky qui goûtent dans La Maison des célibataires des
plaisirs sans conséquence » (DS, II, 226).
6. « Une femme seule, en Amérique plus encore qu’en France, est un
être socialement incomplet, même si elle gagne sa vie ; il faut une alliance
à son doigt pour qu’elle conquière l’intégrale dignité d’une personne et la
plénitude de ses droits. » (DS, II, 228).
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tente de faire du mâle son instrument ne parvient pas par là à s’af-


franchir de lui, car pour l’enchaîner elle doit lui plaire. » (DS, II,
537)7. Ainsi, sa rencontre avec les femmes américaines corrige des
idées préconçues et lui permet de mesurer la distance qui sépare
encore les femmes d’une véritable libération. Elle inspire, notam-

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ment, plusieurs développements consacrés à « la femme indépen-
dante » dans Le Deuxième Sexe8.
En combinant observation directe et lectures, Simone de Beau-
voir utilise, par ailleurs, l’exemple du problème noir américain pour
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nourrir sa réflexion sur les femmes. Elle écoute les confidences


et les explications de son ami le romancier noir Richard Wright,
dédicataire, ainsi que sa femme, de L’Amérique au jour le jour.
Celui-ci l’introduit, à New York, dans certains lieux fréquentés
presque exclusivement par les Noirs9. Toujours intrépide, Simone
de Beauvoir se promène seule dans Harlem (AJJ, 53). Elle parcourt
en autocar certains Etats du Sud. Partout, les effets choquants de la
ségrégation raciale l’indignent. Mais elle complète ses observations
par la lecture, notamment celle de Black boy, autobiographie de
Richard Wright, parue en 1945. Surtout elle médite sur le livre
de l’économiste suédois Gunnar Myrdal, American Dilemma,
qu’elle analyse et cite, et qui lui permet de préciser les analogies
qu’elle pressent entre le sort des femmes et celui des Noirs. En effet,
comme les femmes, les Noirs sont opprimés et leurs oppresseurs uti-
lisent le même type d’arguments. Ils prônent « l’égalité dans la dif-
férence » ; or, remarque l’auteur du Deuxième Sexe à propos des
Noirs, « cette ségrégation soi-disant égalitaire n’a servi qu’à intro-
duire les plus extrêmes discriminations » (DS, I, 26). Dans les deux
cas, les oppresseurs recourent aux mêmes stratégies de justification
pour maintenir les opprimés à la place qu’ils leur ont attribuée : ils

7. Elle dénonce aussi fréquemment l’attitude de défi adoptée par


maintes Américaines, car elle y voit une réaction de défense, crispée et inef-
ficace, contre un sentiment d’infériorité refoulé. Enfin elle se déchaîne
contre le pouvoir néfaste des vieilles dames américaines (les « Moms »),
organisées en associations et en clubs, qui régentent trop de secteurs de la
vie américaine malgré leur incompétence.
8. Voir Naomi Schor, « La femme indépendante », in Simone de Beau-
voir : Le Deuxième Sexe, Le livre fondateur du féminisme moderne, dir
I. Galster, Champion, 2004, pp. 465-475.
9. Comme « Le Savoy », dancing réputé, où, parmi les Blancs, seuls
s’aventurent quelques fervents de jazz ou des étrangers.
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ESSAI ET AUTOBIOGRAPHIE 5
se réfèrent à une essence, d’un côté à « l’âme noire », de l’autre à
« l’éternel féminin ». Dans les deux cas, la caste supérieure tente
d’endiguer les tentatives d’émancipation de la caste inférieure,
notamment en vantant les vertus du « bon Noir » ou celles de « la
vraie femme ». Elle cherche même à favoriser les défauts reprochés

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à cette caste inférieure pour mieux la maintenir dans l’oppression,
inconscience heureuse d’un côté, frivolité de l’autre. Il est aussi dif-
ficile à un Noir évolué de progresser dans une carrière qu’à une
femme émancipée, car « il est toujours dur d’être un nouveau venu
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qui essaie de se frayer un chemin à travers une société hostile ou du


moins méfiante » (DS, II, 609). Dans les deux cas, on peut faire un
constat provisoire d’infériorité, mais cette infériorité est historique
et non essentielle : « [...] quand un individu ou un groupe d’indi-
vidus est maintenu en situation d’infériorité, le fait est qu’il est infé-
rieur ; mais c’est sur la portée du mot être qu’il faudrait s’en-
tendre [...] être c’est être devenu, c’est avoir été fait tel qu’on se
manifeste » (DS, I, 27). Idée essentielle dans Le Deuxième Sexe.
La méditation sur le problème noir, suscitée par l’expérience
directe du voyage en Amérique, permet donc d’éclairer le rapport
qui se noue entre les conduites des opprimés et leur situation, en
contestant l’idée de nature et d’essence.

Remontons maintenant le cours du temps : un essai qui accorde


une aussi grande importance à la formation de la femme puisera
naturellement surtout dans les souvenirs d’enfance et de jeunesse
auxquels, en 1946, Simone de Beauvoir pensait en priorité. L’auteur
du Deuxième Sexe s’inspire des milieux catholiques bourgeois, fré-
quentés autrefois, pour décrire la condition de la femme tradition-
nelle et en dénoncer les limites. La famille d’Elisabeth Lacoin,
surnommée Zaza, lui fournira maints exemples. Madame Lacoin
(appelée Mabille dans les Mémoires d’une jeune fille rangée) se
révèle le modèle de ces « matrones » que Simone de Beauvoir
désigne ainsi avec mépris en raison de leur fécondité excessive
(Madame Mabille avait mis au monde neuf enfants), de leur horreur
de la chair et de leur statut de reines du foyer10. Cette bourgeoisie

10. « Zaza comprit précocement que Mme Mabille avait haï dès la
première nuit et à jamais les étreintes conjugales. » (MJFR, 161). L’auteur
du Deuxième Sexe note à leur propos : « On comprend que les matrones
bien-pensantes parlent avec dégoût des aventures de la chair : elles les ont
ravalées au rang de fonctions scatologiques. » (DS, II, 243).
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catholique pratique encore les mariages arrangés que Simone de


Beauvoir dénonce dans son essai. C’est dans cette maison que le
futur auteur du Deuxième Sexe a entendu l’hypocrite théorie du
« coup de foudre sacramentel » qui serait miraculeusement pro-
voqué au pied de l’autel (DS, II, 241 et MJFR, 211). Comme les

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jeunes filles décrites dans l’essai, la plupart des camarades du cours
Désir, où Simone de Beauvoir a suivi toute sa scolarité, vivent dans
l’attente du mariage et n’envisagent pas d’autre avenir.
A l’histoire de Zaza elle-même, Simone de Beauvoir emprunte
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des exemples de résistance un peu incohérente auxquels les jeunes


filles acculées peuvent recourir, notamment les manies alimentaires
ou l’automutilation : c’est Zaza qui « composait avec du café et
du vin blanc d’affreuses mixtures qu’elle se forçait à absorber »
(DS, II, 122 et MJFR, 212). C’est encore elle qui s’est fendu le pied
d’un coup de hachette pour éviter une garden-party ennuyeuse
(DS, II, 123 et MJFR, 350)11. C’est sans doute à Zaza qu’elle pense
encore quand elle évoque l’angoisse de certaines jeunes filles en
voie d’émancipation, à qui leur milieu s’efforce de couper les ailes
(MJFR, 255). Comme l’a noté Claude Roy qui voit dans cette moti-
vation profonde la passion qui anime l’essai, peut-être est-ce fon-
damentalement le sort de Zaza que Simone a voulu rétrospective-
ment venger en écrivant Le Deuxième Sexe : « Ce grand et gros
bouquin était vivant, écrit Claude Roy, parce qu’il était voué à une
petite morte, dont la disparition reste au cœur de son amie un scan-
dale inexpiable12. »
Les descriptions de la femme au foyer que propose Le
Deuxième Sexe s’inspirent certainement de l’exemple maternel.
« Tout ce qui concerne le foyer, le mode de vie d’une bonne épouse
comme celui de ma mère, provoque en moi un effroi mortel », écrit
Simone de Beauvoir à son amant américain Nelson Algren, le
27 novembre 1947, c’est-à-dire en pleine rédaction de son essai
(LNA, 116). On retrouve dans Le Deuxième Sexe et dans les
Mémoires d’une jeune fille rangée la même scène où la jeune fille
contemple avec horreur le caractère répétitif des tâches ménagères

11. La tendance à la kleptomanie, autre réaction d’adolescente citée


dans Le Deuxième Sexe, caractérise, en revanche, non plus Zaza mais
Nathalie Sorokine, élève de Simone de Beauvoir, rencontrée plus tard.
12. La Nef, novembre 1958 ; repris dans L’Homme en question,
Gallimard, 1960.
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assumées par la mère (MJFR, 144 et DS, II, 264). La déception sen-
timentale aggrave souvent, pour ces femmes, l’ennui de la routine :
c’était le cas de Françoise de Beauvoir, bourgeoise ruinée, obligée
d’accomplir sans aide des travaux domestiques trop lourds, et
épouse délaissée après avoir été comblée par un jeune mari amou-

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reux13. On comprend l’effroi mortel éprouvé par Simone qui l’ex-
prime dans son essai.

Les analyses de la philosophe puisent également dans ce qu’elle


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a vécu en tant qu’« actrice » principale, mais de manière secrète et


masquée. Les souvenirs personnels fourmillent particulièrement
dans la partie intitulée « Formation ». Beaucoup des comportements
et des croyances de la petite enfance sont analysés de la même
manière dans l’essai et dans l’autobiographie : conduites de parade
et de séduction auprès des adultes pour conjurer l’angoisse du
sevrage ; sentiment provisoire, avant de découvrir la prééminence
du père, que les femmes dominent en raison de leur rôle domes-
tique ; jeu avec les poupées considérées comme des doubles et
comme des enfants ; interrogations parfois baroques sur les mys-
tères de la procréation et de la naissance14.
L’auteur du Deuxième Sexe accorde une place importante aux
fantasmes masochistes qui se mettent à hanter l’imaginaire de l’ado-
lescente sous l’influence des mythes créés par les hommes dans la
littérature ou les récits religieux. Marie-Madeleine, Grisélidis,
sainte Blandine, héroïnes martyrisées qui inspirèrent des rêveries
délicieuses à la jeune Simone, sont également citées dans l’essai.
Toujours à propos de l’éveil de la sensualité chez les jeunes filles,
l’auteur du Deuxième Sexe se souvient des humiliations ressenties
autrefois au moment de la puberté et les décrit avec complaisance

13. « Chantant, riant, plaisantant, elle essayait de ressusciter à elle


seule les joyeux éclats qui remplissaient la maison au temps où mon père
ne nous quittait pas chaque soir et où la bonne humeur régnait. » MJFR,
313. Voir aussi Une mort très douce.
14. Par exemple cette hypothèse échafaudée par la jeune Simone à
propos du mariage, fondée sur l’expression « les liens du sang » : « [...] le
jour des noces et une fois pour toutes on transfusait un peu de sang de
l’époux dans les veines de l’épouse ; j’imaginais les mariés debout, le poi-
gnet droit de l’homme lié au poignet gauche de la femme. » (MJFR, 119,
déjà évoqué dans DS, II, 54).
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8 LES TEMPS MODERNES

dans son essai : horreur du mot « formation », malaise devant la pro-


lifération indiscrète du corps, honte des règles mal annoncées par
une mère trop puritaine, sentiment de déchéance quand le père est
averti de l’événement. Toutes les premières sensations d’un corps
féminin qui s’éveille, décrites par l’essayiste et abondamment illus-

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trées par des exemples livresques, renvoient aussi à ce qu’elle a elle-
même vécu autrefois : émois sensuels incontrôlés, notamment au
cours de séances de danse, cauchemars à signification sexuelle,
trouble devant l’échancrure d’un corsage, premiers plaisirs clitori-
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diens non identifiés15.


Le Deuxième Sexe s’attarde sur les tendances homosexuelles de
l’adolescente. Simone n’a pas éprouvé, semble-t-il, l’attirance pour
une femme plus âgée que l’auteur du Deuxième Sexe analyse
comme une étape classique dans l’évolution de la jeune fille et
comme une phase de transition, avant l’acceptation du désir mas-
culin. Elle l’a, cependant, connue dans l’autre sens, comme nous
l’apprennent le Journal de guerre et la correspondance, en tant
qu’objet d’amour et d’adoration pour certaines de ses élèves : Olga,
Bianca, Nathalie Sorokine16.
Simone adolescente a ressenti, en revanche, un grand amour
platonique pour un jeune professeur lointain et admiré, en l’occur-
rence Garric, qui enseignait la littérature à Neuilly. L’auteur du
Deuxième Sexe voit dans ce genre de dévotion à distance pour un
homme inaccessible un compromis entre l’attirance et la peur que
le mâle inspire à la jeune fille.
Il faudrait encore citer les relations affectives que la fille entre-
tient avec son père et avec sa mère. Simone de Beauvoir évoque à
partir de son expérience la montée des conflits entre une fille qui
veut s’émanciper et une mère qui prétend lui imposer encore son
autorité ; elle analyse aussi avec un accent très personnel la prédi-

15. On retrouve également dans les deux textes une allusion à ce que
l’on appellerait aujourd’hui des agressions sexuelles, c’est-à-dire la ren-
contre d’un exhibitionniste et des palpations clandestines dans une salle de
cinéma (MJFR, 224 et DS, II, 55).
16. Elle écrit à ce propos à Nelson Algren : « Pour [ces jeunes filles],
je représente quelque chose comme une mère, une sœur aînée » (LNA, 43)
et dans Le Deuxième Sexe : « [...] la femme virile réincarne à la fois pour
elle le père et la mère [...] elle émerge par-delà le monde donné, elle est
divine ; mais elle demeure femme. » (II, 111).
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ESSAI ET AUTOBIOGRAPHIE 9
lection bénéfique que le père voue à une aînée ainsi que la douleur
éprouvée par celle-ci lorsque son père la rejette (DS, II, 39).
C’est encore à sa propre pratique qu’elle se réfère lorsqu’elle
conseille aux étudiantes d’élargir leur horizon culturel au lieu de
se crisper dans un comportement trop consciencieux et utilitaire

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(DS, II, 612). Enfin, pour revenir à ce voyage en Amérique si fécond
pour la rédaction du Deuxième Sexe, quand elle décrit l’entente par-
faite, corps et âme, d’un homme et d’une femme qui s’aiment, elle
pense forcément à l’amour qu’elle est en train de découvrir et de
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vivre avec Nelson Algren17.

Particulièrement abondant dans les parties intitulées « Forma-


tion » et « Situation » du second volume, le matériau autobiogra-
phique ne disparaît pas pour autant ensuite. Je serais tentée de voir,
dans la partie intitulée « Justifications », apparemment éloignée de
l’expérience personnelle, l’ombre de tentations de jeunesse, vigou-
reusement conjurées par Simone de Beauvoir, mais perceptibles
dans les écrits intimes publiés de façon posthume. Elle y évoque,
pour les condamner, la narcissiste, l’amoureuse et la mystique, qui
cherchent à échapper à leur condition mais de manière erronée18.
La narcissiste19 voue un culte exclusif à son Moi qu’elle hyper-
trophie aux dépens de tout autre intérêt. Simone de Beauvoir prend
souvent comme exemples de cette attitude Marie Bashkirtseff, Anna
de Noailles et Isadora Duncan dont elle scrute sévèrement les écrits
personnels (journal intime ou autobiographie).
Il peut paraître surprenant d’envisager le narcissisme comme
une tentation de Simone de Beauvoir, dans la mesure où, ayant tou-
jours critiqué l’excès de narcissisme de certains écrits féminins, elle
l’a soigneusement évité pour son propre compte dans ses Mémoires.
Son rapport aux autres dans la vie, selon le témoignage de Sartre

17. Elle écrit à ce dernier : « Je n’ai aimé personne de cette manière,


sachez-le, avec tant de plaisir dans l’amour et d’amour dans le plaisir [...]
Je me sens une femme dans les bras d’un homme, réellement et totalement
et ça veut dire beaucoup, beaucoup pour moi » (LNA, 96).
18. In fine, les trois comportements féminins envisagés, inégalement
critiqués, ont en commun qu’ils ne donnent à la femme aucune prise véri-
table sur le monde, celle-ci exigeant une activité personnelle et véritable.
19. Ce terme est un néologisme, car seuls l’adjectif et le substantif
« narcissique » sont attestés.
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10 LES TEMPS MODERNES

recueilli par Madeleine Gobeil, s’en montrait également dépourvu20.


Pourtant, les Cahiers de jeunesse, récemment publiés, en portent
incontestablement la trace.
Le narcissisme y prend des formes différentes selon les
moments de l’évolution de la jeune fille que reflète son journal

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intime. Pendant l’année 1926, Simone est profondément influencée
par la lecture du Culte du Moi, trilogie publiée par Maurice Barrès
en 1888, 1889 et 1891. Il est vrai qu’à la suite de Maurice Barrès
Simone envisage le culte du Moi comme une culture du Moi, c’est-
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à-dire comme un travail, comme une entreprise pour mieux se


connaître dans son originalité. Il est vrai aussi que ce culte du Moi
adopté par la jeune fille n’exclut pas, au moins théoriquement, le
sens du dévouement ou du lien social qu’elle envisage même par-
fois comme le but de son perfectionnement. Il n’en reste pas moins
que dans la mesure où elle consacre alors son journal intime, de
manière exclusive, à l’étude de son moi, en éliminant toute réfé-
rence à l’aspect événementiel de sa vie comme à l’évocation des
êtres qui l’entourent, elle confère à ce « moi » une importance écra-
sante et une omniprésence un peu suffocante. De plus ce culte du
moi se présente comme un devoir qui prime les autres et qui suscite
même des remords lorsqu’elle s’en écarte. Simone en arrive ainsi à
diviniser son Moi : après une promenade exaltée elle peut s’écrier :
« Et ainsi je suis rentrée, ayant retrouvé en moi le dieu. » (5 octobre
1926, C., p. 106)21. Elle adopte, enfin, la terminologie de Barrès qui
appelle les autres « les Barbares » : « Les Barbares, écrit Barrès,
voilà le non-moi, c’est-à-dire tout ce qui peut nuire ou résister au
Moi22. » Simone reprend ce terme et cette notion à son compte :

20. « C’est une personne, comment vous dire... qui ne pense pas à elle.
Elle n’y pense pas dans la spontanéité. Elle pense à ce qui est en face d’elle.
[...] Quand elle se pose des problèmes sur elle-même, ce n’est pas du tout
du narcissisme, mais plutôt une sensibilité qui est étonnée d’avoir un moi. »
Vogue, juillet 1965.
21. Ou encore, le 9 octobre : « Mon bien-aimé moi, un soir d’exalta-
tion je vous ai promis de bien vous aimer. Oh ! comme passionnément ce
matin en traversant le Luxembourg tout printanier j’ai désiré tenir cette pro-
messe. » (C., 146) ou : « J’ai des heures d’enthousiasme où “redevenue un
dieu”, je plane au-dessus de la terre [...] j’ai conscience — souvent — que
je me suffis à moi-même. » (C., 130).
22. M. Barrès, Examen des trois romans idéologiques, in Romans et
voyages, « Bouquins », p. 20.
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ESSAI ET AUTOBIOGRAPHIE 11
« [...] je n’ai plus de désir d’aucun autre, et même, autrui n’existe
pour moi que comme un adversaire ; je n’ai besoin d’introduire
personne dans ce jardin secret d’où je nargue les “barbares”. »
(5 octobre, C., 105).
Dans les années qui suivent, elle prend progressivement

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conscience de ses capacités, réussit de manière éclatante à ses exa-
mens, s’affirme dans tous les domaines. La certitude de sa supério-
rité suscite alors en elle une complaisance orgueilleuse à l’égard de
sa propre image. Elle pratique peu le narcissisme physique qu’elle
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dénonce dans son chapitre du Deuxième Sexe23, mais elle se


complaît dans l’admiration de sa force et de son intelligence, et
répète l’amour qu’elle se porte. Elle peut écrire, par exemple, à
propos du jeune normalien Maheu avec lequel elle entretient un flirt
soutenu, mais qui est déjà marié : « Et peut-être il passe en lui
comme le regret de n’avoir pas plus exigé de la vie où il y a des
femmes telles que moi... » (31 mai 1929, C., 676)24.
Son rapport aux autres relève aussi parfois, pendant les pre-
mières années, d’une instrumentalisation narcissique. Elle s’inté-
resse à eux ou les aime en fonction d’une curiosité égocentrique ou
de l’image flatteuse qu’ils lui renvoient. Citons, par exemple, cette
remarque à propos de l’admiration et de la reconnaissance que lui
vouent ses élèves des Equipes sociales : « [...] j’ai eu de l’orgueil,
je l’avoue, mais un si pur orgueil que je ne le crois pas blâmable :
je m’aimais de posséder en moi cela qui attire les autres vers moi ;
je m’aimais d’être telle qu’on m’aime. » (12 octobre 1926, C., 113).
Cette dernière attitude revient fréquemment25.

23. Quelquefois seulement. Ainsi lorsqu’elle commence son portrait :


« Tout à l’heure, devant la glace, j’ai aimé mon visage grave pour son sérieux
appliqué sous ses deux bandeaux sombres. » (16 octobre 1926, C., 126).
24. Et à propos de son cousin Jacques : « [...] hier soir devant ma
glace, je m’irritais que tu ne saches pas donner son juste prix au trésor que
je t’offre : une intelligence si avide unie à une sensibilité si passionnée, tant
de fièvre et de sérénité, tant de décision et tant d’attente, et cette force enfin
qui se fait pour toi seul faiblesse, cela n’est-il pas désirable ? » (12 mars
1927, C., 289).
25. Le 18 mars 1927, elle écrit : « Mon goût pour les êtres est revenu ;
ce n’est plus la voluptueuse torture de l’an dernier, mais une curiosité
amusée qui me fait avidement rechercher de nouvelles connaissances ;
même banals, les visages nouveaux m’attirent ; je cherche des citrons à
presser ; d’ailleurs je les épuise vite. » (C., 291).
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12 LES TEMPS MODERNES

Il arrive donc que la jeune diariste se laisse aller à écrire des


phrases assez proches de celles que l’auteur du Deuxième Sexe
épingle sévèrement dans son chapitre sur la narcissiste26.
Reste que les Cahiers de jeunesse témoignent également de
toutes les qualités qui épargneront forcément à Simone de Beauvoir

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le destin funeste et stérile de la narcissiste et qui se développent
admirablement sous nos yeux. C’est-à-dire une énergie prodigieuse
au travail, un appétit insatiable de tout connaître, une ouverture
avide au monde, une capacité de don dans l’amour, qui font défaut
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à la narcissiste. Sans doute cette tentation narcissique fut-elle une


étape utile dans la construction de soi, comparable à celle que
connaît l’adolescente. Comme l’écrit Simone de Beauvoir : « Dans
le culte de son moi, l’adolescente peut puiser le courage d’aborder
l’avenir inquiétant ; mais c’est une étape qu’il faut vite dépasser :
sinon l’avenir se referme. » (DS, II, 536)27.
La femme amoureuse c’est celle qui conçoit son amour comme
une totale démission au profit d’un maître qu’elle divinise et auprès
duquel elle abdique toute ambition personnelle. Simone de Beau-
voir, dès ses Cahiers de jeunesse, montre la crainte qu’une telle atti-
tude lui inspire et la rejette vivement. Pourtant, il lui est arrivé de
succomber à cette tentation au début de ses amours avec Sartre,
lorsque, sous l’effet d’un bonheur complet et de son admiration pour

26. Notons que Marie Bashkirseff, assurément très narcissique et


condamnée pour cela par Simone de Beauvoir, avait trouvé néanmoins
l’énergie d’écrire un Journal de 19 000 pages, destiné à la postérité, et de
peindre une centaine d’huiles et de pastels dont plusieurs sont exposés
dans des musées d’Europe. Elle est morte à vingt-six ans...
27. La jeune Simone parle à son propos d’« expériences tardivement
faites » et constate : « Ma vie est un produit concentré. De sorte qu’en un
an j’ai rattrapé toute une adolescence. » (17 décembre 1926, C., 237).
Sa relation avec le cousin Jacques, si étrange et si envahissante dans
les Cahiers de jeunesse, relève peut-être aussi (entre autres explications)
d’une tendance narcissique, telle que l’analyse Hélène Deutsch à propos
de l’adolescente : selon la psychiatre, c’est par désir d’être aimée que
l’adolescente se lance dans des extases amoureuses, inspirées souvent par
un objet imaginaire. Or, à partir de la fin de 1926, le journal de Simone
de Beauvoir est occupé par les rêveries et les supputations romanesques
que lui inspire son cousin Jacques. Celles-ci succèdent au culte exclusif
du moi et durent, avec intermittences et en s’amenuisant, jusqu’à l’annonce
du mariage de Jacques avec une autre, au début d’octobre 1929.
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ESSAI ET AUTOBIOGRAPHIE 13
son compagnon, elle se laisse aller à la fascination amoureuse et à
la dépendance. Elle le reconnaît elle-même dans La Force de l’âge :
« [...] alors je constatai que j’avais cessé d’exister pour mon compte,
et que je vivais en parasite. » (674). Cette abdication provisoire lui
inspire des remords poignants et elle la dominera. Il est probable,

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cependant, qu’elle éprouve de nouveau le besoin de conjurer cette
tentation au moment où elle écrit Le Deuxième Sexe. L’angoisse
que suscite l’amour de Sartre pour Dolorès Vanetti (en 1946)
réactive, sous une nouvelle forme, l’inquiétude du passé. Ensuite, sa
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rencontre avec Nelson Algren la conduit à définir d’emblée, et


vigoureusement, les limites que le respect de son propre destin
d’écrivain impose à son amour. Mais le thème la hante car ses
romans présentent des femmes aliénées dans la dépendance amou-
reuse, comme déjà Elisabeth dans L’Invitée ou, ensuite, Paule dans
Les Mandarins. La Femme rompue relève d’une problématique
semblable.
Quant à la tentation mystique, les Cahiers de jeunesse en
attestent l’existence chez la jeune Simone qui accepte avec ivresse
des instants d’extase. L’auteur du Deuxième Sexe accorde d’ailleurs
aux grandes mystiques, comme sainte Thérèse ou Catherine de
Sienne, un statut d’exception qu’elle ne reconnaît pas à leurs sœurs
mineures, aliénées elles aussi au même titre que la narcissiste et
que l’amoureuse.
En anticipant un peu sur l’apport de l’essai à l’autobiographie,
il faut ajouter que celui-ci chuchote des aveux qui n’auront pas droit
de cité ultérieurement. En ce sens l’essai joue un rôle comparable à
celui que jouent les romans28, parfois plus éloquents que l’autobio-
graphie sur certains sujets tabous. Ainsi, dans Le Deuxième Sexe,
Simone de Beauvoir reconnaît implicitement sa bisexualité qu’elle
a occultée dans ses Mémoires et niée dans ses Entretiens. Le cha-
pitre consacré à « la lesbienne » considère, en effet, que « naturel-
lement toute femme est homosexuelle » (II, 193) et précise que
le goût de « prendre et caresser » (II, 208) une peau douce est
commun aux hommes et aux femmes. C’est d’ailleurs pour
cette raison que l’auteur du Deuxième Sexe réserve le terme « de
lesbienne » aux femmes pour qui la femme représente le seul objet

28. Les romans laissent percer des secrets cachés (par exemple la
liaison avec Bost dans L’Invitée) et actualisent des virtualités refoulées (par
exemple le meurtre de Xavière).
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14 LES TEMPS MODERNES

de désir. La bisexualité est donc présentée comme universelle,


manière indirecte de la revendiquer. Elle ne s’est jamais expliquée
clairement, non plus, dans ses Mémoires sur la place qu’occupait la
sexualité dans sa relation de couple avec Sartre, pourtant largement
commentée. Or nous savons maintenant qu’elle fut limitée dans

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le temps et sans doute peu satisfaisante. Ici encore l’auteur du
Deuxième Sexe nous ouvre une piste. Elle remarque que l’attrait
érotique disparaît dans l’hostilité, mais aussi dans l’estime et
l’amitié : « [...] car deux êtres humains qui se rejoignent dans le
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mouvement même de leur transcendance, à travers le monde et


leurs entreprises communes, n’ont plus besoin de s’unir charnel-
lement ; et même du fait que cette union a perdu sa signification,
ils y répugnent. Le mot d’inceste que prononce Montaigne est
profond. » (DS, II, 254).

APPORT DE L’AUTOBIOGRAPHIQUE À L’ESSAI

La présence de l’autobiographique dans l’essai alimente, bien


sûr, la réflexion. Elle permet, comme on l’a vu, d’approfondir et
d’affiner la compréhension d’une situation par l’apport irrempla-
çable que constitue l’expérience directe, complément de l’informa-
tion érudite. Mais elle se révèle aussi précieuse dans la mesure où
elle contribue à la qualité littéraire de l’essai théorique. Ce n’en est
pas la seule source. Simone de Beauvoir excelle dans l’art des
maximes qui condensent une pensée. L’indignation intellectuelle
peut également donner lieu, chez elle, à des feux d’artifice rhéto-
riques et son art de la polémique se révèle particulièrement percu-
tant. Mais l’autobiographique exhibé ou masqué suscite des évoca-
tions de choses, de spectacles ou de personnages dont l’acuité et la
pertinence relèvent de la subjectivité du regard et touchent le lecteur.
Ainsi ce saisissant instantané : « Je me rappelle aussi une jeune
femme que j’ai vue un matin dans les lavabos d’un café : elle tenait
une rose à la main et elle avait l’air un peu ivre ; elle approchait ses
lèvres de la glace comme pour boire son image et elle murmurait en
souriant : “Adorable, je me trouve adorable”. » (DS,II, 522). Ou
encore voici l’amoureuse abandonnée : « Je revois cette autre
femme qui avait gardé de beaux yeux, des traits nobles malgré une
face bouffie de souffrance et qui laissait, sans même s’en apercevoir,
des larmes couler sur ses joues en public, aveugle, sourde. » (DS, II,
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ESSAI ET AUTOBIOGRAPHIE 15
570-571)29. Tous les portraits, esquisses, petites scènes qui illustrent
le second tome puisent manifestement leur vivacité et leur force de
conviction dans l’observation directe.
Mais ce n’est pas tout : l’implication personnelle de l’auteur
suscite l’émotion et le lyrisme dans un texte qui aurait pu n’être que

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lourdement argumentatif. Ainsi, lorsqu’elle évoque l’amour de la
nature qui permet aux jeunes filles frustrées d’avenir de goûter une
forme de plénitude, Simone de Beauvoir retrouve le bonheur qu’elle
éprouvait dans sa jeunesse à Meyrignac et qu’elle décrira de nou-
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veau, avec la même exaltation, dans les Mémoires d’une jeune fille
rangée. L’évocation de l’amour et du plaisir partagé suscite des
développements pleins d’une ferveur ressentie et communica-
tive. La qualité littéraire favorise la transmission du raisonnement et
sert donc l’argumentation30.

APPORT DE L’ESSAI À L’AUTOBIOGRAPHIE

Inversement, le passage par l’essai fait progresser la connais-


sance de soi, ce qui, par ricochet, enrichira et orientera l’écriture
autobiographique ultérieure. La rédaction du Deuxième Sexe permet
à son auteur de « théoriser des choix » de vie, adoptés d’abord de
façon individuelle ou spontanée : en l’occurrence la recherche de
l’indépendance économique, le refus du mariage et de la maternité,
enfin la mise en pratique d’une vraie liberté sexuelle.

29. Voir aussi l’évocation d’une femme armée pour la séduction, dans
l’attente de l’homme, DS, II, 567. Ou ce tableau exotique d’une grande
poésie, mais aussi très emblématique, dont je ne cite que le début : « Je me
rappelle dans un village troglodyte de Tunisie une caverne souterraine où
quatre femmes étaient accroupies : la vieille épouse borgne, édentée, au
visage horriblement ravagé, faisait cuire des pâtes sur un petit brasier au
milieu d’une âcre fumée ; deux épouses un peu plus jeunes mais presque
aussi défigurées berçaient des enfants dans leurs bras ; l’une d’elles allai-
tait ; assise devant un métier à tisser une jeune idole merveilleusement parée
de soie, d’or et d’argent, nouait des brins de laine. En quittant cet antre
sombre — royaume de l’immanence, matrice et tombeau — j’ai croisé dans
le corridor qui montait vers la lumière le mâle vêtu de blanc, éclatant de
propreté, souriant, solaire. » (DS, I, 141).
30. Pour toutes ces questions, voir notre article : « Le Deuxième Sexe :
une œuvre littéraire ? », in « La Transmission Beauvoir », Les Temps
Modernes, janvier-mars 2008, nos 647-648.
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16 LES TEMPS MODERNES

Originellement vécu comme une nécessité pratique liée à la


ruine familiale31 et accepté avec élan par la jeune Simone, le choix
d’un métier deviendra dans Le Deuxième Sexe un impératif catégo-
rique, valable pour toutes les femmes. Simone de Beauvoir justifie
philosophiquement et moralement l’exercice d’un travail productif.

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Seul le travail permet à un être humain de s’accomplir. Seule l’in-
dépendance économique qui en découle permet à la femme de ne
plus dépendre de l’homme, d’acquérir une vraie dignité, d’échapper
à la vénalité sexuelle, bref d’assumer sa liberté.
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Le refus du mariage n’a pas été d’emblée radical chez la jeune


Simone. Elle envisageait parfois de se marier avec le cousin
Jacques, mais à condition que cette situation permette son accom-
plissement personnel : pas question de se démettre en faveur d’un
autre, c’eût été une faute morale (voir les Cahiers de jeunesse). Avec
Sartre, la question ne se pose plus : le refus du mariage, catégorique
et assumé d’emblée par les deux partenaires, relève alors d’une atti-
tude libertaire, hostile à toute intrusion des institutions dans les
relations privées32.
Dans Le Deuxième Sexe, la critique du mariage se systématise
et prend deux formes. Simone de Beauvoir le dénonce en tant que
fin unique d’un destin de femme, car celle-ci ne trouve ni épa-
nouissement érotique ni reconnaissance véritable dans son rôle de
reine du foyer. Mais elle critique également, de façon radicale, l’ins-
titution elle-même, qu’il s’agisse d’un mariage « arrangé » qui ôte
toute spontanéité à l’élan érotique ou d’un mariage d’amour, dont la
ferveur ne peut être maintenue dans la durée. Elle prône donc la
liberté sexuelle pour les deux partenaires, seule garante de la sincé-
rité amoureuse33. Cette liberté érotique n’exclut pas la possibilité
d’une union durable avec un homme, fondée sur la poursuite d’une
entreprise commune. Simone de Beauvoir théorise donc pour tous,
en lui donnant un fondement éthique, le pacte conclu avec Sartre,
distinguant l’amour nécessaire des amours contingentes.

31. « Vous, mes petites, vous ne vous marierez pas [...] Vous n’avez
pas de dot, il faudra travailler », répétait souvent Monsieur de Beauvoir à
ses filles (MJFR, 145).
32. Voir FA, pp. 90-91.
33. « La vérité c’est que l’amour physique [...] devrait jouer en toute
vie humaine un rôle épisodique et autonome. C’est dire qu’avant tout il
devrait être libre. » (DS, II, 256).
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ESSAI ET AUTOBIOGRAPHIE 17
Quant au refus de la maternité, revendiqué par Simone de Beau-
voir à la fois comme un choix spontané dès son adolescence et
comme une décision d’écrivain soucieux de ménager sa liberté de
création (qu’elle juge incompatible avec la procréation et supérieure
à elle)34, il ne saurait devenir un impératif universel. Le Deuxième

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Sexe, cependant, dénonce la notion d’« instinct maternel », pièce
maîtresse de l’idéologie patriarcale, qui permet d’assigner une seule
vocation et une seule place dans la société à toutes les femmes.
Simone de Beauvoir s’attaque aussi à la « religion de la Maternité »,
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en démontrant qu’elle n’est ni si heureuse qu’on le proclame, ni


aussi bénéfique pour l’enfant qu’on le prétend. Elle s’insurge donc
contre la maternité obligatoire.
En théorisant ses choix personnels, Simone de Beauvoir les
approfondit et cerne mieux leur portée éthique et potentiellement
générale : elle progresse ainsi dans la connaissance d’elle-même. De
plus, grâce à cette théorisation préalable, l’auteur des Mémoires
d’une jeune fille rangée dessinera plus clairement et plus vigoureu-
sement son parcours d’émancipation, en dégageant dans son itiné-
raire une progression dialectique vers la liberté et en faisant de
chaque personnage rencontré le symbole d’un progrès effectué par
la jeune fille35.

Mais la rédaction de l’essai lui permet surtout de « se situer par


rapport à la condition féminine », ce qu’elle n’avait jamais fait
jusque-là (comme elle l’a souvent affirmé). En écrivant Le
Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir comprend à la fois ce qui la
rapproche des autres femmes et ce qui l’en sépare.
Alors que, dans le passé, elle n’avait pas, nous dit-elle, « l’ha-
bitude de [se] comparer » (MJFR, 140), pleine du sentiment de sa

34. « Par la littérature, pensais-je, on justifie le monde en le créant à


neuf, dans la pureté de l’imaginaire et, du même coup, on sauve sa propre
existence ; enfanter, c’est accroître vainement le nombre des êtres qui sont
sur terre, sans justification. » (FA, 92).
35. « On dira peut-être que je reconstruis [la vérité] à la lumière de ce
que je suis devenue ; mais c’est mon passé qui m’a faite, si bien qu’en l’in-
terprétant aujourd’hui je porte témoignage sur lui. » (« Prière d’insérer »,
cité dans notre essai sur les Mémoires d’une jeune fille rangée, Gallimard,
« Foliothèque », 2000, p. 218).
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18 LES TEMPS MODERNES

« souveraineté » ou de sa « glorieuse singularité », Simone de Beau-


voir découvre soudain ce qui l’apparente aux autres femmes. Cette
appartenance à la commune condition féminine concerne, on l’a vu,
essentiellement l’histoire du corps et de la sensibilité : en ajoutant
aux exemples proposés par d’autres femmes écrivains ou par des

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psychanalystes ceux qu’elle tire de sa propre expérience, Simone de
Beauvoir prend acte de ces similitudes36.
Elle confirme surtout son sentiment de représenter une excep-
tion, ce que, d’entrée de jeu, elle annonçait dans l’introduction du
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Deuxième Sexe pour justifier son rôle d’analyste de la condition


féminine37. Elle n’a pas, comme la plupart des jeunes filles de son
entourage, vécu dans l’attente du mariage, ce qui atrophie d’emblée
toutes les virtualités. Elle n’a pas limité ses ambitions à d’étroits
horizons. Au contraire, comme les hommes, elle s’est donné des
buts exigeants et singuliers, déjà nettement formulés dans les
Cahiers de jeunesse. Le verbe « émerger », qui signale l’assomption
de la liberté et qu’elle applique aux garçons dans Le Deuxième Sexe,
elle se l’approprie : « Lorsque j’eus renoncé au ciel, mes ambi-
tions terrestres s’accusèrent : il fallait émerger. » (MJFR, 196).
Enfin, les relations d’amour, fondées sur un respect mutuel et la
reconnaissance réciproque des consciences qu’elle propose comme
modèle dans Le Deuxième Sexe, elle-même les a vécues. Elle a
ainsi dépassé non seulement les impasses de la femme tradition-
nelle, mais aussi la plupart des contradictions et des déchirements
que vivent encore les femmes « indépendantes » et que Simone de
Beauvoir décrit dans le chapitre consacré à ce sujet. Ces femmes
émancipées, qui exercent un métier gratifiant (à la différence des
ouvrières et des employées exploitées), se trouvent, cependant,
encore à « mi-chemin », divisées entre des modèles anciens et des
impératifs nouveaux. Elles se contentent d’accomplissements pro-
fessionnels médiocres, en raison d’études insuffisantes ou d’une
timidité insufflée par leur éducation et les résistances de leur milieu.
Simone de Beauvoir a dominé la plupart de leurs problèmes et

36. Sans négliger pour autant les variantes singulières dont elle rendra
compte dans les Mémoires d’une jeune fille rangée.
37. Elle fait partie de ces femmes qui, « ayant eu la chance de se voir
restituer tous les privilèges de l’être humain, peuvent s’offrir le luxe de
l’impartialité » et « qui n’ont jamais eu à éprouver leur féminité comme un
problème » (DS, II, 32).
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ESSAI ET AUTOBIOGRAPHIE 19
représente vraiment la femme nouvelle qu’elle appelle de ses
vœux38.
Mais la rédaction du Deuxième Sexe l’amène, en même temps,
à tempérer l’orgueil que cette situation lui inspirait. En écrivant son
essai, Simone de Beauvoir découvre que cette supériorité ne s’ex-

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plique pas seulement par des dons exceptionnels, mais qu’elle exige
aussi des circonstances favorables : dans son cas, absence de frère à
qui se comparer, statut favorable d’aînée admirée par son père, valo-
risation familiale des premières réussites intellectuelles, ruine finan-
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cière qui permit d’échapper sans lutter au destin traditionnel de la


femme bourgeoise, camarades masculins prestigieux prêts à l’ad-
mettre parmi eux, rencontre de partenaires égalitaires et respectueux
de l’autre dans l’amour.
Cette double prise de conscience influera sur la rédaction de
l’autobiographie. Ainsi la narratrice adulte pourra prendre ses dis-
tances avec l’orgueil de la jeune fille que nous avons signalé. Elle
note, dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, qu’elle se flattait
autrefois d’unir « un cœur de femme et un cerveau d’homme » et
qu’elle se sentait donc « l’Unique » (MJFR, 413). Elle qualifie
maintenant ce comportement « d’arrogance », tout en l’expliquant
et en essayant de le relativiser.
Surtout, après avoir écrit Le Deuxième Sexe, Simone de Beau-
voir fait désormais la part de ce qui s’explique par la condition

38. Un « nous » inhabituel peut faire problème : décrivant les limites


que rencontrent les femmes écrivains, encore néophytes dans un domaine
de la création réservée traditionnellement aux hommes, elle évoque leur
peur de s’attaquer positivement au mystère de la réalité après avoir fait
œuvre de démystification et de lucidité. L’auteur du Deuxième Sexe écrit :
« Nous sommes encore trop préoccupées d’y voir clair pour chercher à
percer par-delà cette clarté d’autres ténèbres » (II, 625). Elle semble donc
se compter parmi ces romancières timorées. Je suis tentée d’y voir une
modestie « par provision », de la part d’une écrivaine pas encore totalement
confirmée, qui n’exclut pas des réalisations personnelles ultérieures dignes
de celles des hommes. Elle n’a pas encore écrit Les Mandarins, ni son auto-
biographie. D’ailleurs lorsqu’elle évoquera son projet littéraire, elle le défi-
nira comme un « dévoilement du monde », s’alignant ainsi sur l’ambition
des écrivains hommes, telle qu’elle la décrit ici. De même lorsqu’elle par-
lera de sa conception du roman, elle mettra l’accent sur la recréation d’une
réalité complexe et énigmatique.
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20 LES TEMPS MODERNES

féminine dans certains comportements attribués auparavant à


d’autres causes39. Elle découvre que son émancipation intellectuelle,
vécue comme une libération individuelle par rapport à sa classe
d’origine, a cependant revêtu une forme particulière dans la mesure
où elle était une femme. C’est ce qu’elle reconnaît dans le « Prière

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d’insérer » des Mémoires d’une jeune fille rangée, où elle écrit : « Le
passage d’une existence bourgeoise à la vie intellectuelle provoque
habituellement des conflits qu’on a souvent décrits ; ils ont pris dans
mon cas une forme assez singulière du fait que j’étais une femme40. »
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Pour ne pas fausser la réalité telle qu’elle a été vécue par la jeune
Simone, c’est à la narratrice adulte que ce rôle éclairant sera dévolu.
Celle-ci explique ce que la jeune fille ne percevait pas autrefois, par
exemple le malentendu qui l’opposait à son père pour qui, en deve-
nant une intellectuelle, elle a non seulement trahi sa classe mais
aussi « renié son sexe ». Ou encore sa pruderie, attribuée désormais
à « ce dégoût mêlé de frayeur que le mâle inspire ordinairement aux
vierges » (MJFR, 230)41. L’introduction de la dimension « femme »
sera (avec la référence à l’époque, au milieu, à la génération) l’une
des composantes de cette articulation du particulier et du général qui
fait la réussite des Mémoires d’une jeune fille rangée et qui nettoie
l’autobiographie de tout narcissisme.

Ainsi, comme l’écrit Danièle Sallenave, Le Deuxième Sexe


et les Mémoires d’une jeune fille rangée doivent se lire « en

39. De Quand prime le spirituel (recueil de nouvelles écrit avant Le


Deuxième Sexe et comportant de nombreux éléments autobiographiques)
aux Mémoires d’une jeune fille rangée, l’interprétation d’un même fait se
complexifie. Ainsi, par exemple, les rêveries masochistes de la jeune fille,
simplement décrites d’abord, s’expliquent ensuite par l’influence des
mythes masculins sur la sensibilité féminine (MJFR, 79-80).
40. Ibid., p. 218.
41. Ou son ennui quand elle retrouve ses anciennes camarades du
cours Désir. La narratrice des Mémoires d’une jeune fille rangée explique :
« [...] aujourd’hui nos vies divergeaient ; je continuais à aller de l’avant, je
me développais tandis que, pour s’adapter à leur existence de filles à marier,
elles commençaient de s’abêtir. La diversité de nos avenirs me séparait
d’elles. » (242). Elle notera également, dans La Force de l’âge, que la ten-
tation de démission amoureuse qu’elle éprouve au début de sa vie avec
Sartre, et qui lui inspire de vifs remords, pouvait s’expliquer par sa condi-
tion de femme, ce dont elle n’avait pas conscience alors (p. 75, note 1).
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ESSAI ET AUTOBIOGRAPHIE 21
miroir42 ». On comprend ce qu’il entre d’autobiographique dans
l’essai en lisant plus tard les Mémoires. Réciproquement, on devine
combien le travail de l’essai a enrichi la connaissance de soi de son
auteur et influé sur l’écriture de l’autobiographie.
Grâce à la rédaction du Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir

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découvre la solidarité. En rattachant les insuffisances des autres
femmes à leur condition, subie mais modifiable, elle tempère sa
sévérité à leur égard et ouvre la voie d’un changement. En se situant
elle-même par rapport aux autres femmes, elle se relie à elles dou-
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blement : par sa ressemblance, et par son rôle d’exemple excep-


tionnel mais stimulant, qui ouvre la possibilité d’une ressemblance
à venir.
Sur un plan plus littéraire, on constate que la distinction des
genres, souvent théorisée par Simone de Beauvoir, se révèle, dans la
perspective que nous avons adoptée, beaucoup moins nette qu’elle
ne le dit : essai, roman, autobiographie s’interpénètrent, s’informent
et se fécondent réciproquement. Et en cela aussi, son œuvre, tou-
jours actuelle, appartient à la modernité.

Éliane LECARME-TABONE

42. Castor de guerre, Gallimard, 2008, p. 342.

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