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Une autre idée à nécessairement prendre en compte lors de notre réflexion est celle du

langage employé par les différentes parties prenantes de l’industrie agroalimentaire : éleveurs,
distributeurs, associations et journalistes. Des situations de mésentente et d’incommunication
émergent constamment lors de la confrontation d’attentes ou de revendications, qui sont parfois
profondément opposées. Comment, ou par quels « jeux de langage » les acteurs parviennent-ils à
articuler et communiquer leurs idées et leurs certitudes dans le contexte de l’élevage industriel
moderne ? Comment ces jeux de langage entrent-ils en opposition, en « collision » ?
Les lieux de blocage, de dissensus, de « collision de certitudes » y étant multiples, nous pouvons
dégager des thématiques pour classer différentes positions et controverses : impact
environnemental, bien-être animal, santé humaine et organisation de l’élevage (Delanoue, Roguet,
2014). Pour chaque thématique, il est possible d’observer la collision des jeux de langage des acteurs
impliqués.
Prenons la thématique classique du bien-être animal. Les définitions de la thématique en elle-même
varient drastiquement entre les acteurs, ce qui résulte forcément en des situations
d’incommunication. Les éleveurs définissent le bien-être animal en fonction de la qualité du produit :
un animal dont on respecte le bien-être produira « de la viande goûteuse et sainte » (Delanoue,
Roguet, 2014). En général, les producteurs justifient leur traitement des animaux de façon
« pragmatique », en observant la finalité. « Si le terme de bien-être animal n’est pas utilisé
spontanément par les éleveurs, la nécessité d’être attentif à l’animal et le rejet des "mauvais
traitements" sont contenus dans la définition qu’ils donnent de leur métier » (Dockè s, Kling-Eveillard,
2007). Les associations et groupes militants accusent cette vision quantitative des éleveurs d’être liée
à « leur souci prioritaire de rentabilité de l’exploitation ». Ces groupes dénoncent l’amalgame
commun entre le « bien-être » - ou la possibilité pour l’animal d’exprimer son comportement naturel
- et la « bien-traitance » animale, régie par des normes attestant de bonnes pratiques pour les
éleveurs (Lesage, 2013). Une incompréhension de certaines revendications militantes semble
émaner des discours des acteurs des filières, et en particulier de ceux des éleveurs (Delanoue,
Roguet, 2014). C’est une situation typique de collision de jeux de langage différents, qui résulte
d’attentes différentes. Pour les éleveurs et les associations, une solution serait de tenter de
construire un jeu de langage commun, ou « tiers-jeu de langage », en vue d’aboutir à une
compréhension mutuelle et de surmonter ce problème d’incommunication. Ces situations sont
communes et transposables à un grand nombre de questions posées par l’industrie agroalimentaire
d’aujourd’hui.
L’ingénieur est l’acteur qui répond concrètement aux attentes des différentes parties prenantes. Son
objectif est donc de parvenir à comprendre les multiples façons d’articuler ces attentes, en aidant à
faire converger ces attentes au sein d’un projet. Une erreur à éviter est de discréditer certains
acteurs en leur supposant un « déficit de connaissance », omettant ainsi de prendre en compte tout
un contexte culturel et socio-économique sur la base d’un « manque de formation ou
d’information » supposé. Il est donc primordial pour l’ingénieur de s’ouvrir aux multiples
compréhensions des projets proposés ainsi que d’être capable d’assimiler des jeux de langages
parfois réellement divergents et opposés au sien.