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MICHEL BARBOT

Chaire de Langue,
Littérature et Civilisation Arabes
Université Marc Bloch, Strasbourg
<barbot@umb.u-strasbg.fr>

Calligraphie, arabesque
et structures lexicales

L
’arabe manifeste, au sein de la
famille sémitique et du concert des
langues, un certain nombre de spé-
cificités propres à ouvrir un regard neuf
sur sa gestation méconnue et sa destinée
prestigieuse depuis plus de deux millé-
naires. Seul de son groupe linguistique
à ne pas posséder d’écriture jusqu’aux
premiers siècles de l’ère chrétienne, il
a surgi des ténèbres de l’histoire avec
la Révélation de l’Islam (VIIe s.). En
quelques décennies, il propage la foi
nouvelle, des steppes de l’Asie Centrale
à l’Europe méridionale, du Golfe à l’At-
lantique. Son écriture fruste venue du
Nord araméen, jusqu’alors réduite à des
inscriptions funéraires isolées et à des
usages plus proches d’une sténographie
mnémotechnique que d’un instrument
communicationnel, est utilisée cepen-
dant à noter les versets coraniques du
vivant même du prophète Muhammad.
Elle se voit rapidement améliorée, per-
fectionnée, traitée avec art et amour dans
l’élan spirituel de l’époque, haussée peu
à peu jusqu’aux cimes universelles de
la calligraphie manuscrite et architectu-
rale. Dans le même temps, des enquêtes
lexicographiques, animées du souci reli-
gieux de préserver la langue où s’était
incarné le message ultime du Créateur,
ont enregistré une littérature poétique
d’un remarquable niveau et un vocabu-
«Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux». Calligramme laire de grande profusion – témoignages
formant un oiseau, d’après Raqim, 1808. d’un développement ancien et continu

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du système langagier et de la culture de Damas qui en firent la langue d’admi- Son véhicule graphique, l’alphabet
diversifiée qu’il avait sustentée. Si l’on nistration de leurs immenses possessions, arabe, s’est décliné jusqu’à nos jours
considère que, bien avant l’Islam, des foi- avec la fondation de Bagdad au cœur du à travers une multitude de styles et de
res séculaires attiraient, de toute la Pénin- nouvel empire abbasside (contemporain supports. Le spécialiste comme l’amateur
sule arabique et des marches du Croissant de nos Carolingiens) et sa Maison de ne peuvent que reconnaître l’aptitude
Fertile, des foules avides de beau langage la Sagesse: centre officiel d’arabisation essentielle de ses éléments modulaires
et de joutes poétiques couronnées de des philosophies, sciences et techniques à l’alliance intime du géométrique et de
faveurs, on prend conscience que cette héritées des voisins de l’Antiquité, et peu la fantaisie, à l’entrelacs le plus élégant
langue, comme ses locuteurs restés en à peu des novations importées de la plus des droites et des courbes, au jeu illi-
marge de l’Histoire, des empires méso- lointaine Asie (papier, soie, thé, bous- mité d’une esthétique à la fois souple et
potamiens, des royaumes de Canaan, des sole, etc.). Impulsée par le verset Dis : rigoureuse. La sensation de vie intérieure
voies ouvertes en Méditerranée et autour Seigneur, fais-moi croître en savoir, une qui anime les surfaces ainsi décorées
de l’Afrique par leurs cousins phéniciens, activité de recherche tous azimuts fit de s’explique par le développement indéfini
loin des fastes immémoriaux de la civili- ce que nous nommons Moyen Age isla- des relations entre leurs composants, par
sation nilotique et de ses Pharaons, avait mique une des plus brillantes périodes de le jeu contrasté des formes planes et des
conçu et mûri dans son oralité farouche le la connaissance humaine. Et de l’usage couleurs, par l’absence de frontières entre
plus puissant des moyens d’expression, le de l’arabe, la voie incontournable de ses le fermé et l’ouvert. Les hampes mêmes
plus apte à unir sous la bannière du Pro- progrès, y compris par la transmission de l’alif (Â) et du lâm (L) en viennent à
phète des peuples de toutes origines. vers l’Occident des ouvrages traduits du vibrer optiquement sous le roseau taillé
La suite allait le démontrer, aux grec … du calligraphe. L’Europe médiévale que
VIIe-VIIIe siècles, avec les Omeyyades fascinait l’inépuisable ornementation de
ces Sarrazins « hérétiques », leur achetait
ses armes damasquinées, ses brocarts
d’or et d’argent destinés à ses vêtures
d’apparat, et, quoi qu’elle en eût, aux
châsses de ses saints et aux chasubles
de ses prêtres. Mais surtout, consciente
de l’indissoluble harmonie entre cette
écriture, cette langue et ses peuples, elle a
donné à leur esthétique décorative le nom
d’arabesque, qui résume et dit tout.
Les livres d’art en parlent d’abondance
depuis près de deux siècles en Occident.
Je me limiterai aux grandes lignes d’une
hypothèse argumentée qui prend relief
toujours davantage à la lumière de mes
travaux sur la structuration profonde du
système lexical. Certes, des motivations
religieuses ont donné la prééminence en
Islam aux représentations abstraites et
aux stylisations du vivant, sur le figuratif.
Mais, si l’on tient compte de la liaison
intangible du langage et de la pensée,
et du fait que toute culture en est l’éma-
nation, d’autres facteurs intellectuels,
voire affectifs, doivent avoir joué dans le
choix du géométrique et de la stylisation
(parfois extrême) des formes végétales.
Sur ce point, on ne peut prendre pour
coïncidence le développement arabe
de l’algèbre et de la trigonométrie, la
transmission du zéro (chiffre diabolique
pour le Moyen Age chrétien), du système
décimal et de la numération de position,
la division du temps en fractions égales
de jour comme de nuit, le développement
Fig. 1 – Calligramme formant un polygone étoilé, où les lettres se mêlent à l’ornement. Source : des instruments d’observation, et autres
Mosquée Al Bardini, Le Caire, XVIIe siècle. nouveautés scientifiques qui allaient

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bouleverser le monde occidental héritier Symétries évidentes sur divers points du globe, en architecture
de l’empire romain. La pratique d’un religieuse. L’intégration des différents
système donné d’expression ne peut que ou cachées ■ types de racines (à 3, 4 ou 5 conson-
prédisposer à certaines formes d’esprit, nes) dans un modèle unique (fig.2) fait
à certaines façons de sentir, de goûter et Notons d’abord la mise en lumière de apparaître un centre 0 de symétrie (à la
de concevoir, en affinité plus ou moins différents types de symétries formelles fois orthocentre et centre de gravité du
étroite avec ce système. Par-delà l’interdit dans la structure des mots, la plupart triangle équilatéral des racines trilittères,
religieux du figuratif que transgressent occultées par le discours traditionnel et point de concours des diagonales du
d’ailleurs les Chiites communément, (ancien et moderne, arabe et orientaliste). trapèze des quadrilittères). Cette imbri-
l’attachement indéfectible des Arabes à La marginalisation des racines quadri- cation du trilittère et du quadrilittère
l’entrelacs, au « polygone étoilé » (fig.1), consonantiques (dites aussi quadrilittè- est établie par un théorème, assorti des
et leur maîtrise incontestable en pareille res) a été pratiquée par tous, philologues propriétés de nécessité et de suffisance,
matière, n’auraient-ils pas à voir avec et linguistes d’hier et d’aujourd’hui, au qui prouve que ces deux types radicaux
une structuration particulière de leur profit de la racine trilittère, proclamée obéissent à une seule et même règle de
langage ? Hypothèse non pas prélimi- au principe du langage sémitique et donc distribution séquentielle, malgré la dif-
naire à l’apprentissage de celui-ci par un « originelle ». L’équilibre formel du trian- férence arithmétique de leurs composants
locuteur étranger, ni fruit de ses progrès gle qui a vocation à la visualiser, les con- phoniques (3 vs 4), et plus encore de leurs
en soudaines suppositions, mais induite notations de tous ordres qui entourent ce séquences binaires (respectivement 3 et
finalement de cinquante ans de recherche polygone fermé minimal (sacralisé par le 6)1. L’instanciation des point 0 et 0’ par
et de réflexion. Voyons donc quelques monothéisme sémitique, puis, à sa suite, une consonne radicale fait apparaître une
points communs à ces deux domaines de par la maçonnerie), ont d’ailleurs fait combinatoire potentielle, génératrice de
l’expression arabe : langage articulé et oublier que son correspondant dans un combinaisons ordonnées avec les diffé-
esthétique décorative. univers à trois dimensions, la pyramide, rents côtés (= séquences binaires de deux
est plus valablement encore symbole de consonnes) du triangle ou du trapèze con-
perfection, – que sa base soit triangulaire sidéré. Ces combinaisons sont largement
ou carrée. D’où son émergence, observée attestées en langue (plus de cent mille

Fig. 2 – Modèle triangulaire.

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relevées par nous à ce jour), et non des régulière dont la symétrie n’est pas la « la paix (soit) sur vous » et sa réponse
artefacts. Les figures réalisées sont les moindre propriété. « sur vous (soit) la paix ». Les calligra-
graphes (et sous-graphes) des relations La même fig.2 est divisée par l’axe de phes chiites représentent le visage stylisé
ordonnées entre sommets (= consonnes symétrie C-C’/0’-0 sur lequel de nom- de Ali – cousin et gendre du Prophète,
radicales des vocables arabes partageant breux phénomènes (diachroniques et et ancêtre de la lignée légitimiste des
ces séquences binaires respectives et, synchroniques) trouvent une explication imams – en tirant parti des lettres de son
d’autre part, un sémantisme particulier). formelle que je ne peux exposer ici. La nom et des siens (disposées « en miroir »)
Or, les symétries linguistiques de ces fonctionnalité des centre et axe de symé- et … de la symétrie (relative, on le sait)
graphiques présentent des affinités for- trie déjà signalés correspond, dans l’ara- des traits humains (fig.4).
melles, non fortuites à mes yeux, avec besque, aux points et axes fondamentaux Très remarquablement, ces deux
celles régissant les polygones étoilés autour desquels s’organisent les entre- structurations de l’espace à deux dimen-
de l’arabesque (v. fig.1). Et en particu- lacs, – trame rigoureuse dont la séche- sions ont leurs correspondants dans l’or-
lier les combinaisons de fragments de resse disparaît sous les chatoiements de dre affecté aux consonnes radicales par la
céramique émaillée dans la mosaïque surface, comme le font les règles combi- combinatoire. La successivité des phonè-
dite zellîj en Espagne musulmane et au natoires des sons et des signifiés lexicaux mes – contrainte universelle de linéarisa-
Maghreb. Que des corrélations associent sous l’usage en discours des mots de la tion des langages naturels – exploite en
en langue des termes de consonantisme langue4. arabe deux types de combinaisons symé-
(radical) différent, selon des rapports de De part et d’autre de leurs divers axes triques : (a) 121 et (b) 12-12. Type (a) :
type sémiotique visualisables géométri- de symétries, calligraphie et arabesque Dans des racines (peu fréquentes) à 1ère
quement, nous rappelle incidemment les disposent, la première des lettres, la et 3e consonnes semblables telles que
formes suscitées sur le carré védique2 seconde des lignes et des courbes. Deux √QLQ « agitation ; angoisse » ou √JRJ
quand on y relie par des traits les nombres possibilités structurelles, exploitées tou- « mouvement circulaire ; agitation, etc. »,
identiques. Formes issues des nombres, et tes deux : les dessins se font face « en la 2e consonne occupe un centre de symé-
précisément exploitées par les mosaïstes miroir », ou bien ils s’adossent, orien- trie à l’intersection de deux séquences
musulmans dans la conception (à divers tés en sens contraire. Les calligrammes binaires apparemment « en miroir » : 1-2
niveaux d’interprétation) de leurs sur- d’esprit religieux ou mystique répètent vs 2-1. Cette combinaison exprime le
faces ornementales et de leurs « tracés ainsi face-à-face le pronom Huwa « Lui » plus souvent un va-et-vient (symbolisé
régulateurs »3. Dans les deux domaines (renvoyant à Dieu : fig. 3), ou des formu- par ces deux séquences apparemment
de comparaison, la typologie des configu- les islamiques, construites en arabe sur « inverses » mais parfaitement ordon-
rations attestées révèle une composition le même principe de symétrie telles que nées) ou un mouvement circulaire (par
retour final à un point de départ, ce que
matérialise et exploite symboliquement
une troisième articulation semblable à
la première)5. Type (b) : Il concerne un
type fréquent de racines : 121’2’, où un
axe de symétrie semble passer au milieu :
12 / 1’2’. On remarquera qu’en ce cas, les
deux séquences -12- & -1’2’- sont iden-
tiquement orientées (ni « en miroir », ni
« adossées ») : vers la gauche ou la droite
selon l’écriture adoptée (arabe ou latine).
Cette combinaison existe en sémitique,
mais alors qu’elle dépasse le demi-millier
en arabe classique, on en compte dix fois
moins en hébreu. Ex. DaNDaNa « bour-
donner; fredonner » ou KaRKaRa « répé-
ter ; amasser, etc. ». Elles sont formées,
enseigne-t-on depuis le grammairien al-
Khalîl b. Ahmad (VIIIe s.), sur une base
binaire 12 rédupliquée, avec un espace
vide entre les deux qui représenterait « à
l’origine » l’intermittence onomatopéi-
que (taqtîε) de cris et de bruits répétés.
En fait, mes travaux ont mis en lumière
la présence et la fonctionnalité du seg-
ment médian –21’– entre le premier seg-
ment -12- et le second segment –1’2’–,
Fig. 3 – Le mot «Lui» reflété en miroir. imposé par le retour à zéro d’un système

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oscillant. Il s’agit d’un cycle articulatoi- vertigineux chaos, elles connotent irrésis- On explore là, formellement, les pro-
re: 121’2’1‘’2’’… Cet intervalle néces- tiblement la transcendance de l’Absolu. cessus mentaux d’associations concep-
saire 2 / 1’ est exploité (= séquentialisé tuelles, tels que l’arabe classique – alors
en –21’–) ou non par la langue, selon Points focaux et à son stade oral ! – les avait structurés
les racines et les mots. Cette combinai- autrefois. Faut-il le préciser ? Au fur et à
son 121’2’, féconde et riche de valeurs, structuration rayonnée ■ mesure que l’on s’éloigne du « foyer thé-
recèle donc une structuration centrale matique » ou « focus » initial (l’acception
triplement agencée « en miroir » : 12-21’ Il suffit ensuite de comparer le graphe sélectionnée fonctionnant alors comme
& 21’-1’2’, mais aussi 21’-1...2’, et donc « étoilé » d’un quelconque mot arabe (étu- un point focal), les relations se modifient
trois axes de symétrie (les deux premiers dié dans une acception particulière) et ses aux deux plans de l’expression et du
diagonaux et le troisième horizontal, corrélations multiples avec d’autres unités contenu. Il ne s’agit là nullement d’un
parallèle à l’axe du temps). Il suffit, pour lexicales, et, d’autre part, le rayonnement agglomérat de termes homophones, ni
s’en convaincre, de dessiner le graphe centrifuge d’une arabesque géométrique d’une grappe de (para-)synonymes, mais
trapézoïdal de 121’2’ : on découvrira que (v. fig.1), considérée au départ d’un point de la structuration en réseau d’un (sous-)
les trois axes se croisent au point de con- quelconque de son « tracé régulateur », champ notionnel. Car la nature des signi-
cours 0 des diagonales du trapèze. Cette – et à plus forte raison, de l’un de ses fiés corrélés reste en rapport sémiotique
triple structuration conduit à exprimer, centres de symétrie. A partir des côtés avec l’acception de départ. Considérés
en toute transparence formelle, le va-et- du polygone représentatif du mot étudié trop souvent comme de simples figures
vient, l’oscillation, la vibration, le tour- (= des arcs de son graphe), on découvre ou tropes, ces rapports participent de
noiement, etc., et plus souvent d’ailleurs les relations phono-sémantiques que ce la semiosis arabe qu’ils contribuent à
que la simple « répétition » comme on mot (toujours dans l’acception donnée) définir sous la surface des faits morpho-
l’enseigne traditionnellement. entretient avec le reste du système lexical. syntaxiques, ou même stylistiques. Ainsi
L’analyse a prouvé que non seulement
il n’y avait pas là d’espace vide, mais
encore que la synonymie de doublets
(en ordre apparemment inverse) tels que
121’2’ et 21’2‘’1‘’ ne correspondait, ni à
une métathèse, ni à un ordre indifférent
ou réversible des deux articulations con-
cernées (G. Bohas), mais à deux déclen-
chements décalés du cycle articulatoire:
celui-ci commence, soit en t0, soit en t+1,
mais il est, bien entendu, identiquement
ordonné!6 L’importance de ce segment
médian –21’– et de cette triple symétrie
est telle que de nombreuses conséquences
sur le fonctionnement sémiotique du sys-
tème lexical (et même sur sa structuration
morphologique de surface) ne cessent de
se révéler depuis sa mise en lumière.
L’équilibre et la symétrie des figures
est le correspondant visuel de l’impres-
sion diffuse de parachèvement qu’inspire
aux Arabes – et notamment aux auditeurs
d’une psalmodie coranique ou d’un chef-
d’œuvre littéraire – la perception toute
intuitive d’une richesse relationnelle plus
ou moins infinie… On tient là l’expres-
sion formelle de ce qu’en général, les
critiques appellent la poéticité (v. en con-
clusion), et dont les musulmans voient,
sans clairement se l’expliquer, le modèle
inimitable (‘iεjâz) incarné par le Coran.
Dans ce domaine du langage comme
dans celui du graphisme décoratif, la
densité sans bornes du matériau signifiant
renvoie à une même densité de signifiés Fig. 4 – « Mohammed, Ali, Hassan, Hussayn, Fatima ». Calligramme en miroir qui crée un visage,
immatériels. Et loin d’être le signe d’un d’après un tableau soufi.

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peut-on voir les syndromes de la trau- à travers leur point central (et simulta- de ses consonnes radicales. De même,
matologie dorsale ou de la sénescence nément) la présence de Dieu au départ les surfaces à décorer abstraitement ne
– tels que l’arabe classique les a analysés, de toute création, sa transcendance qui laissent guère de place aux espaces vides,
puis enregistrés corrélativement en lan- embrasse et régit l’ensemble des êtres, et aux « blancs » du support. Mais on peut
gue – s’étoiler tout autour des triangles finalement, achevant la trajectoire centri- aller plus loin dans la comparaison. La
des adjectifs ‘azjar « qui a le dos blessé / pète de notre existence ici-bas: le point mosaïque du zellîj est elle-même fondée
les vertèbres endommagées (chameau) », d’arrivée de toute créature. La formule sur un « alphabet », fait de pièces multi-
ou encore kahîm « usé par l’âge et la pieuse des funérailles musulmanes ne formes patiemment découpées dans des
misère » (fig. 5)7: dit-elle pas: ‘innâ lillâhi wa-‘innâ ‘ilayhi carreaux de faïence monochromes9. Leur
Il est clair, à présent, qu’une même râjiεûna « nous sommes à Dieu et à Lui combinaison en panneaux s’opère selon
structuration rayonnée s’observe en lan- nous retourn(er)ons »… Cela est indénia- des trames géométriques dont l’ouvrage
gue comme en esthétique géométrique. ble quand des calligrammes circulaires cité en note détaille les principes et four-
Mais les parcours (en théorie des gra- concentrent, au sens mathématique du nit les plus précises illustrations. Elle est
phes: les chemins) de ces deux types de mot, des versets du Coran dont les ham- constamment renouvelée sous l’apparen-
tracés n’impliquent pas que l’on parte pes convergent vers l‘Origine de toute ce trompeuse d’éternelles imitations de
nécessairement d’un point focal prédé- chose, et précisément l’auteur divin de la schémas traditionnels, et cela en fonction
terminé. L’œil comme l’esprit ont toute Parole matérialisée (fig. 6)8. des goûts du maître zellijeur et/ou de
liberté, dans ces deux systèmes d’expres- son client, des besoins de toute nature à
sion, pour circuler, pour aller et venir. Espace combinatoire satisfaire, mais aussi des contraintes de la
En matière d’arabesque, c’est d’ailleurs surface à décorer. Il en va de même dans
l’un des buts recherchés, car propre à la et saturation ■ le langage articulé: les contextes divers
contemplation, voire au recueillement. de toute énonciation conditionnent très
L’esprit n’est pas distrait par des figures On constate, par exploration heuris- largement son actualisation en discours.
de ce monde fugace et s’absorbe dans le tique des graphes relationnels, que le Ce dernier se fonde certes sur la langue
spectacle de l’immuable formel – méta- système lexical arabe a densifié à l’ex- apprise d’autrui, mais il se moule en actes
phore de l’infini. Ainsi les multiples rosa- trême sa structure théorique, c’est-à-dire de parole selon le locuteur et l’interlocu-
ces de l’art musulman symbolisent-elles, l’ensemble des combinaisons possibles teur, la situation, les contextes. Phonè-

Fig. 5 – KaHîM «accablé par l’âge et la misère» au foyer d’un champ notionnel (syndrome de la sénescence) (Barbot, 1999).

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mes, vocables, phrases sont repris d’actes radicale ne signifie rien en soi et ne peut affinité de plus avec l’investissement
passés, mémorisés tels quels ou recons- être à la rigueur qu’« expressive »: seule maximal de l’espace décoratif par l’ara-
titués, et plus ou moins adaptés, voire sa participation aux contrastes binaires besque - de style géométrique (tastîr) ou
renouvelés, à partir de schémas généraux ordonnés (et récurrents en langue) – les végétal (tawrîq). De plus, à la façon dont
reçus de l’expérience langagière. séquences – fonde les significations lexi- le polygone étoilé (lui-même fragmenté
Mais ce qui distingue l’arabe des cales. De même encore, dans l’arabesque, de l’intérieur en triangles, losanges, rec-
autres langues, y compris ses sœurs et lignes, courbes et surfaces n’ont d’autre tangles, trapèzes, pentagones, hexagones,
cousines du domaine (chamito-)sémiti- valeur que « suggestive », même dans ses octogones ou carrés) se prolonge théori-
que, c’est une exploitation maximale de stylisations du végétal, et elles ne pren- quement en toutes directions, au-delà du
la structure théorique mise en place par nent tout leur sens esthétique qu’en des cadre que l’artiste ou l’architecte lui ont
la combinatoire des sons et des significa- combinaisons régulières et récurrentes10. assigné, on voit le graphe du sous-ensem-
tions lexicales (en surface) – de l’ordre Revenons à ce concept fondamental ble lexical se prolonger en différentes
du morpho-syntaxique –, et par les corré- d’involution, évoqué jadis par l’illustre directions par des arcs relationnels qui
lations phono-sémantiques du lexique (en islamologue L. Massignon, mais dans dépassent les « limites » trop tôt escomp-
profondeur) – de l’ordre du sémiotique, une application restreinte et partiellement tées du champ notionnel pertinent et
on l’a dit. Un exemple parmi des milliers : erronée11. Il étaye une comparaison de ouvrent, de ce fait, des aires combinatoi-
si on reprend à l’article de Heidelberg plus dans les domaines étudiés ici. Cha- res complémentaires de la première. La
2005 (cité en n. 1) le verbe εaKRaDa que aire combinatoire propre au graphe différence – mais elle est de taille comme
« ramener à la maison son cavalier mal- du/des mot(s) concerné(s) s’est « frag- on dit – réside dans le fait que le calli-
gré lui (monture) », et qu’on instancie mentée » de l’intérieur en combinaisons gramme, la miniature enluminée, le pan-
par /w/ le point 0 (centre de symétrie complémentaires – pour une bonne part neau de mosaïque, de plâtre ciselé ou de
de son graphe trapézoïdal), on constate attestées en langue. On peut même sou- bois sculpté, etc., restent matériellement
la saturation de l’aire combinatoire par vent parler de saturation. Et c’est là une délimités dans l’espace à deux ou trois
quatre combinaisons triangulaires (= tri-
littères) : √εwK « rentrer à la maison »,
√εwD « revenir », √wKR « rentrer au
nid », et √wRD « descendre à l’aiguade;
rentrée d’argent, revenu; importation ».
Aussi bien la riche morphologie arabe
(inégalée depuis la mort des langues de
Mésopotamie) que le réseau infiniment
complexe des corrélations sémiotiques
qui structurent le système lexical, mon-
trent que ce système s’est développé (ora-
lement) par involution à l’intérieur même
du matériau reçu du sémitique commun.
Il ne s’est pas agi d’une expansion lexi-
cale par augments (zawâ’id muεjamiyya
ou « créments ») rapportés à des étymons,
comme dans d’autres familles linguis-
tiques, ou comme la tradition (arabe et
orientaliste) se représente l’issue du pro-
cessus, en réduisant à des « excipients »
numériques (Q.S.P. √3 ou √4!) ces pré-
tendues «lettres serviles», ces rajouts
phoniques inexpliqués.
Mais « les faits ne résistent qu’à des
outils inappropriés ». Tel un filet aux
mailles trop lâches, la conception qui cir-
cule encore d’une expansion lexicale par
augments (ou « incrémentation ») laisse
échapper une part des faits radicaux et la
plupart des faits relationnels. Toute argu-
mentation en est par essence biaisée, pour
ne pas dire gravement mutilée. Or, nous
pouvons désormais affirmer qu’en arabe,
toute consonne est signifiante – qu’elle
soit morphématique ou radicale. Mais la Fig. 6 – Calligraphie rayonnant à partir du centre (Dieu) et y ramenant.

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dimensions, alors que les corrélations principes, ni en approfondir les appli- monde. Et là il est question de mise en
du réseau lexical sont à ce point inter- cations. tutelle des cultures du monde par une
connectées qu’aucun champ arabe ne se De fait, l’univers sémiotique auquel idéologie pour un temps détentrice des
laisse réduire aux arborescences ou aux se réfère le lexique arabe à toute époque pouvoirs matériels et juge auto-proclamé
tableaux d’inventaire que l’on connaît et est d’une densité et d’une complexité qui des axes du Bien et du Mal. Et non plus
pratique ailleurs12 (cf. fig. 5). démonétisent les approches descriptives d’arabesques, de symétries pour l’œil
en cours, d’esprit morpho-syntaxique (et et pour l’esprit, de rythmes sonores ou
Conclusion non pas cognitives, comme il le fau- visuels, de fragmentation des espaces,
■ drait). Elles sont toutes canalisées par la de trajectoires harmoniques, de visées
tradition dans une vision linéaire où les artistiques ou d’horizons spirituels, et
Nous avons vu que l’esthétique arabo- apparentements lexicaux les plus riches moins encore de langage articulé sur le
islamique repose sur la mise en œuvre d’informations sont ramenés à de sim- Beau et le sens de la Création…
de principes géométriques rigoureux ples intersections, des articulations ou
sous-jacents à des réalisations dynami- des lettres (sic) rajoutées (sans justifica-
ques alliant le matériel et le spirituel. tion valable) à des formes « originelles »,
La sensation de vie intérieure, voire de des permutations aléatoires, ou même un
mouvement, qui anime les figures de ordre indifférent (ou réversible) des traits
l’arabesque au lieu de s’y figer, s’explique phoniques et des phonèmes de prétendus Notes
par le développement indéfini des lignes, étymons binaires (G. Bohas, passim), 1. M. Barbot, « Morphogénèse séquentielle
des surfaces, des couleurs et de leurs voire à des jeux de langage sans intérêt du squelette du MOT de type sémiti-
combinaisons, par l’absence de frontières pour la description du lexique13. L’explo- que. L’exemple de l’arabe », Mélanges
entre le fermé et l’ouvert. L’invisible y ration préconisée (et en partie réalisée) du Département d’Arabe de l’Université
circule, qu’il soit de l’ordre de l’abstrait démontre la structuration du système. Marc-Bloch (en mémoire de Fayez Adas),
ou de son interprétation. Le regard et Elle livre des enseignements profonds à décembre 2002, p. 54. V. aussi M. Barbot
l’esprit sont entraînés toujours plus loin différents niveaux des sciences humaines. & K. Bourja, « La structuration sémiotique
que ce qui les mobilise en l’instant, et ils Elle fait à présent usage, non seulement du monde par le système lexical de l’arabe
classique », sous presse aux Mélanges en
ne peuvent s’arrêter sur un contour, un de graphes relationnels (toujours induits l’honneur du Pr. R. G. Khoury, Heidel-
détail, une forme particulière. L’équilibre des faits et non plaqués sur eux), mais berg (RFA), 2005.
et la symétrie sont présents partout, mais aussi de théorèmes, de typologie distri- 2. Il s’agit d’un damier de neuf lignes sur
toujours au profit d’une contemplation à butionnelle des relations de relations, neuf colonnes, dont les cases sont rem-
la fois sensible et réfléchie des merveilles et de matrices algébriques intégrant les plies par des chiffres en progression arith-
structurées de la Création, de la profusion données graphiques et les numérisant. métique. La première ligne marque une
auto-régulée de la Vie ici-bas. Nous som- Elle ouvre ainsi la voie moderne à un progression de raison 1 : 1, 2, 3, 4, etc. La
mes aux antipodes de la dérive de Babel destin nouveau de la langue: celui d’être deuxième, une progression de raison 2 : 2,
ou du sacrilège de Prométhée. à la fois langage naturel et langage com- 4, 6, 8, etc. La troisième, de raison 3: 3,
6, 9, [12 >]3… On constate que les cases
La langue arabe paraît en harmonie préhensible par un cerveau artificiel. Et, remplies par un même chiffre dessinent
totale avec l’arabesque. Au niveau gra- à ce niveau de synthèse formalisée, on des formes particulières.
phique bien entendu, car ses lettres se n’a plus directement à faire aux affinités 3. A. Paccard, Le Maroc et l’artisanat
prêtent parfaitement aux stylisations les structurelles entre la langue arabe et l’es- traditionnel islamique dans l’architec-
plus raffinées. Mais cette harmonie se thétique arabo-islamique qui en a émané ture, 1983, éditions atelier 74, vol. 1,
révèle au plus profond du langage dans à partir du Livre révélé. p. 142-354, (dont le carré védique à 9x9
lequel s’est incarné le message corani- Cette structuration réticulaire des cases p. 146-147).
que, et donc l’inspiration première de signes – moteur secret de la pérennité du 4. Voir plus loin l’examen du type 12-12, et
cette esthétique. Les symétries les plus langage sémitique à travers les péripéties le détail de l’argumentation dans M. Bar-
bot, Morphogénèse séquentielle, p. 22-24
rigoureuses s’associent en arabe aux et les drames de l’histoire – a institué et 68-69 (dont fig. 26).
entrelacs les plus nuancés de la forme et en arabe une corrélativité générale du 5. Rem. la structure de JuRJat- «besace, bis-
du fond. Produit historique auto-régulé Sens qui se révèle aujourd’hui comme sac» qui met en regard JR– et –RJ, comme
d’une myriade d’interactions orales et un précieux outil civilisationnel, apte à le sont les deux poches de l’objet (cf. la
psychiques à travers l’espace et le temps, la sauvegarde d’une identité. Car il est notion d’imsâs dans les Khasâ’is d’Ibn
ce monde symbolique n’est pas un sim- inaccessible par essence aux modèles Jinnî).
ple outil de communication. En tant que standard (pour la plupart anglo-saxons) 6. On en trouvera l’exposé dans M. Barbot
langage articulé, économie et ergonomie qui entendraient le subjuguer par accul- & K. Bourja, « L’organisation du système
s’y manifestent bien plus en profondeur turation, irréductible sinon par la mort lexical de l’arabe classique. Structures de
surface et structures profondes », revue
qu’en surface. Et il en va de même pour de tous ses locuteurs, irremplaçable donc Luqmân XIV, Automne-Hiver 1997-1998,
sa poéticité essentielle que stylistique et quand s’ouvrent des temps où, défiant Université de Téhéran, § Cycle ou méta-
rhétorique effleurent à coups de tropes les autres cultures, une idéologie mili- thèse ?, p. 94-97 ; et dans Morphogénèse
et de figures, et surtout d’observations taro-économique déploie, d’échelons en séquentielle, p. 22-24 et 68-69 (dont
ponctuelles, sans pouvoir en dégager les « Echelon », l’ombre de ses rets sur le fig. 26 – v. supra).

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7. V. les fig. 20 et 20 bis de Morphogénèse
séquentielle, p. 45-48.
8. Ainsi, la sourate Ahad (L’Unique) dans
les Badâ’iε al-khatt al-εarabî de l’Ira-
kien Nâjî Zaynuddîn, Bagdad, s.d., Minis-
tère de l’Information, fig. 533, p. 293,
où le centre est la formule islamique de
la toute-puissance de Dieu: ‘Allâh(u)
‘akbar(u) « Dieu est (le) plus grand ». Cf.
toutefois chez Hassan Massoudy (artiste
également irakien), Calligraphie arabe
vivante, Flammarion, Paris, 1981, la p. 92
où la même structure rayonnée s’applique
aux hampes des termes de louange adres-
sés… à un gouverneur turc de la province
d’Alep (Syrie). On voit dévier ici, à des
fins politiques, l’alliance théologique de la
forme et du fond dans la dite structuration.
Mais politique et religion savent fusionner
et pareillement fluctuer.
9. V. leur répertoire multicolore dans
A. Paccard, op. cit., vol. 1, p. 378-389.
10. Cf. sur ce point les « cellules répétitives »
et les rythmes chez H. et A. Stierlin,
Alhambra, Imprimerie Nationale, Paris,
2001, p. 112 et 121 ; et particulièrement
l’étude de l’abstraction géométrique par
K. Gerstner, La forme des couleurs, ibid.,
p. 112-115, qui dégage d’un panneau de
mosaïque du Mechouar de Grenade, des
tracés remarquables et pourtant invisibles
à l’œil nu.
11. Morphogénèse séquentielle, p. 77-78.
12. Cf. C.N.D.P. (Académie de Lyon), Le
Taste-mots dans les arbres. Étude
systématique du lexique français à l’usage
des lycées, grandes écoles et universités,
1988.
13. A. Roman, La création lexicale, P.U.L.,
Lyon, 1999, p. 181. La recherche des
structures du lexique est même jugée
p. 203 sans objet discernable! On ne sau-
rait mieux se fermer à la créativité du
langage étudié.

168 Revue des Sciences Sociales, 2005, n° 34, « Le rapport à l’image »


Michel Barbot Calligraphie, arabesque et structures lexicales

Lion entièrement figuré avec des lettres qui forment un texte d’éloge à l’imam Ali, souvent appelé le «Lion de Dieu». D’après un tableau soufi.

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