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fhom
«IADI
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HISTOIRE
D'HAITI
TOME V
1811-1818

EDITIONS
HGNRI DeSCHAMPS
T homas Madiou naquit à Port-au-
Prince le 30 avril 1814. Après d'excel
lentes études faites en France, il ren
tra dans le pays où il professa long
temps le notariat. C'est lui qui. le pre
mier, réunissant les éléments et les
documents épars. recueillant les tra
ditions orales, a publié en 1848 une
Histoire d'Haïti qui restera un monu
ment littéraire. Laissons la parole à
l'auteur lui-même pour expliquer les
circonstances qui l'ont mené à se
livrer aux études relatives à notre his
toire nationale :
"A mon retour en Haïti en 1835, ce
que je demandai d'abord à mon père
ce fut une Histoire d'Haïti pour la lire.
Il me répondit qu'il n'y en avait pas.
Je lui dis que j'en ferais une. Il répli
qua : — Comment ferez-vous pour
traiter les questions brûlantes de cas
tes, de couleur ? — Je raconterai les
faits. — Eh bien, cela nous conduira
un jour à la fusillade devant le
cimetière.
Dès lors je commençai pour parvenir
à faire cette Histoire à réunir, non pas
sans peine, les traditions et les pièces
officielles, travail considérable dans un
pays où les archives n'existent pas et
où les rares documents sont même
entre les mains de beaucoup de par
ticuliers dispersés de toutes parts. Je
me mis aussi à voyager dans l'île pour
mes descriptions topographiques. A
force de persévérance et sans guide.
je parvins à faire paraître mes trois pre
miers volumes; le reste est achevé en
manuscrit jusqu'en 1848. L'ouvrage est
de 1492 à 1848".
HISTOIRE D'HAÏTI (1811 - 1818)
THOMAS MADIOU (1814 - 1884)
1
CERTIFICAT

EDITIONS
HENRI DESCHAMPS

Ce volume a été imprimé à Port-au-Prince,


Haïti au mois de mars 1988
Cette première édition est limitée à
2.000 Exemplaires numérotés

Exemplaire numéro
1568

L'éditeur
THOMAS MADIOU

HISTOIRE
D'HAÏTI
TOME V

DE 1811 A 1818

EDITIONS HENRI DESCHAMPS


LIVRE SOIXANTE-DEUXIEME

(1811)

Sommaire.— Administration de Pétion.— Emprunt de 50.000 gourdes, établi


sur les citoyens de la République.— Petites monnaies extraites de la monnaie
forte en circulation par des emporte-pièces.— Arrêtés du Conseil
départemental du Sud.— Propagande des agents de Pétion dans le Sud.—
Soulèvement d'un bataillon de la 17e en faveur de Pétion.— Ce bataillon
pénètre aux Cayes et attaque Rigaud dans son hôtel.— Il est repoussé par
la garde nationale.— Exécution du colonel Boisquenez.— Conduite de
Wagnac dans cette affaire.— Pétion visite les limites du département de
l'Ouest vers le Sud. Il retourne à Port-au-Prince, après avoir passé par
Baynet, Jacmel.— Conspiration du général Delva.— La trame échoue.—
Delva s'enfuit de la ville.— Des troupes sont expédiées à sa poursuite.—
Ordre du jour de Pétion relatif à la conspiration du général Delva qui rentre
en ville et est emprisonné.— Un Conseil spécial militaire est formé pour
le juger.— Dépositions contre lui des généraux Nicolas Louis, Bazelais,
Lamothe Aigron.— Déposition du citoyen Beaugé.— Certificat du général
Gédéon.— Dénonciation faite contre lui par le président Pétion.—
Interrogatoire du général Delva.— Interrogatoire du commandant Cerisier.—
Acte d'accusation.— Jugement rendu contre le général Delva.— Il est
condamné à cinq années de fer et destitué de ses fonctions militaires.—
Réflexions sur l'ordre qu'aurait envoyé Pétion à Delva, relativement au
massacre des principaux hommes de couleur du Sud.— Lettre que Delva
écrit à Pétion de la prison.

endant que Christophe consolidait son autorité dans


le Nord et l'Artibonite par l'institution de la Royauté, par le
travail forcé qui lui procurait de grandes ressources et par
d'énormes rigueurs qui aigrissaient le cœur des populations,
Pétion de son côté continuait à témoigner aux masses sa
bienveillance excessive, et à veiller sur leurs plus minces
intérêts matériels. Il fit rendre par le Sénat, une loi portant
amendement, dans le but de favoriser le commerce, aux articles
6 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

15 de la loi du 4 avril 1807 et 6 de l'arrêté du Président d'Haïti


du 30 décembre 1809. Il défendit aux inspecteurs de culture
d'exiger des vivres ou grains des habitants de leurs sections,
sous peine de destitution, parce qu'ils en faisaient leur profit.
Instruit de l'introduction dans la République de gourdes et
de gourdins faux, il arrêta, toujours avec son indulgence
extrême que les personnes qui importeraient ces pièces pour
acquisitions ou autrement, seraient condamnées la première
fois à une amende triple de la valeur des pièces; la seconde
fois à une détention d'un mois, et que la troisième fois elles
seraient livrées aux tribunaux criminels. Il fit un message au
Sénat en date du 17 mai 1811, par lequel il lui envoya les
comptes de l'administrateur général. Le Sénat, ne pouvant en
faire la vérification, forma une commission composée de deux
de ses membres et de cinq citoyens notables, qui s'en occupa.
Pétion s'attendait à une invasion de Christophe qui, malgré
ce qu'il déclarait à chaque instant, faisait de grands préparatifs
de guerre. Pour faire face aux éventualités, pour solder enfin
l'armée, il porta le Sénat à voter une loi relative à un emprunt
de 50.000 gourdes, établi sur les citoyens de la République et
les étrangers. Le Port-au-Prince fut taxé à 30.000 gourdes,
Léogâne à 1.200, Grand-Goâve à 800, Petit-Goâve à 1.000,
Jacmel et son arrondissement à 17.000. C'était alors toute la
République. Le produit des domaines de l'Etat, les propriétés
nationales et généralement tous les droits qui pourraient
échoir au gouvernement par ses transactions commerciales
furent affectés et hypothéqués au remboursement de
l'emprunt. Les négociants de Jacmel réclamèrent contre cette
loi, disant qu'ils avaient été beaucoup trop imposés, que les
habitants de Léogâne ne l'avaient pas été assez et que la Croix-
des-Bouquets avait été omise. Le Sénat prit en considération
la réclamation, et s'occupa de la modification de la loi.
Le commerce étranger avait exporté la plus grande partie
de la monnaie forte, qui circulait dans la République; d'une
autre part, comme nous venons de le dire, la fausse monnaie
s'y introduisait activement; les ressources du gouvernement
diminuaient par conséquent chaque jour. Pétion conçut un
expédient pour augmenter les valeurs en circulation,
consistant à percer les pièces de monnaie forte pour en extraire
une petite monnaie, ces mêmes pièces conservant néanmoins
leur valeur primitive dans la République. Il obtint à cet égard
une loi que le Sénat rendit le 27 juin 1811 par laquelle il fut
HISTOIRE D'HAITI (1811) 7

arrêté que la piastre gourde^ d'onze escalins ou huit livres


cinq sous ainsi que les demis et quarts de gourde seraient
percés au milieu par une emporte-pièce jusqu'à la concurrence
de 100.000 gourdes seulement, et que la gourde trouée
conserverait toujours sa même valeur d'onze escalins ou huit
livres cinq sous; que les écus de six francs ou de douze escalins
et les pièces de cent sous ou dix escalins seraient également
percés et circuleraient pour la même valeur, c'est-à-dire l'écu
(1) Voici le message qu'il adressa au Sénat à cet égard:
Port-au-Prince, le 22 juin 1811, an 8e de l'Indépendance
Alexandre Pétion
Président d'Haïti
Au Sénat de la République
Citoyens Sénateurs,
"La disparition des gourdes dans la République devenant chaquejour plus sensible
par l'exportation que les lois en vigueur et la plus grande surveillance n'ont pu
prévenir, et cette monnaie assurant aux navigateurs étrangers qui fréquentent nos
ports des remises certaines par les primes qu'elle obtient dans toutes les villes
étrangères qui trafiquent avec nous, surtout dans ces circonstances où le système
prohibitif de nos denrées sur le continent européen rend leur valeur ici idéale, il
a été de mon devoir de songer aux moyens de retenir dans la circulation, une quantité
d'argent indispensable pour assurer à l'Etat le moyen d'entretenir des armées et
pourvoir aux autres besoins qui ne peuvent se couvrir qu'avec de l'argent, et encore
pour faciliter les transactions entre les citoyens dont les relations commerciales
deviendront chaquejour plus difficiles, s'il n'était pris une mesure rigoureuse pour
arrêter l'enlèvement du numéraire. Dans ces conjonctures, j'ai pensé que l'enlèvement
d'une pièce dans la gourde serait le moyen le plus convenable à l'Etat, en ce que
la gourde percée restera dans le pays en contenant sa valeur de onze escalins, et
que la pièce enlevée circulera comme une petite monnaie à la valeur intrinsèque
de son poids en le proportionnant à celui de la gourde non percée. En conséquence,
j'ai ordonné la confection d'une matrice pour l'enlèvement de la pièce ci-dessus
mentionnée; je viens d'en faire faire l'épreuve, de laquelle il résulte que la gourde
percée pesant six gros dix-huit grains, la pièce sortie de la gourde pèse cinquante
quatre grains, et proportionnant la valeur de cette pièce d'après son poids à celle
de la gourde, j'ai trouvé qu'elle peut circuler pour un escalin et demi, ou treize cens
et demi. Je m'empresse à vous communiquer, citoyens sénateurs, ce résultat afin
que vous délibériez sur l'émission d'une loi ordonnant la circulation de la gourde
percée, et de la pièce d'un escalin et demi qui en est extraite. Je vous inviterai à
calculer les mesures que vous jugerez plus convenables pour que cette opération,
qui a été imaginée pour fournir des ressources à l'Etat, ne tourne point à son
désavantage.
"C'est la dernière mesure de salut qui nous reste, puisque sans argent la République
ne peut se soutenir; c'est une vérité de laquelle il faut se pénétrer d'après toutes
les tentatives qui se font pour opérer son renversement par les ennemis de la liberté.
C'est à vous, citoyens sénateurs, à presser vos mesures; vous me trouverez toujours
prêt à exécuter toutes celles qui tendront à consolider le bonheur du peuple.
"Je vous prierai de reconnaître l'urgence de payer de suite l'armée et de ne mettre
aucun délai dans la décision queje réclame afin que je puisse faire percer l'argent
qui se trouve au trésor public avant d'effectuer ce paiement
"Je vous envoie une gourde percée et son morceau pour votre inspection.
"J'ai l'honneur de vous saluer avec la plus parfaite considération.
Signé: Pétion
8 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

pour douze escalins et la pièce de cent sous dix escalins; que


les pièces extraites des dites monnaies et dans les proportions
suivantes circuleraient pour leur échange de la manière ci-
après: celle extraite de la gourde vaudrait deux escalins ou
dix-huit centimes; celle de la demi gourde un escalin ou neuf
centimes, celle du quart de la gourde, un demi escalin ou
quatre centimes et demi; que les pièces d'or conserveraient
toujours la même valeur, que le quadruple déjà connu pour
16 gourdes serait échangé pour dix-huit piastres gourdes
percées; qu'il en serait de même pour les autres monnaies y
relatives proportionnellement; que la portugaise serait
échangée pour neuf des dites gourdes percées, et que les dites
pièces d'or qui avaient du rapport à la portugaise, seraient
échangées au prorata de leur valeur.
Cette loi du Sénat n'arrêta pas la contrefaçon; Pétion
n'avait émis qu'une somme de 7.000 piastres en petites pièces
de 18 centimes extraites de 40.000 piastres, cependant celle
de 660.000 gourdes se trouva dans la circulation. Les finances
de l'Ouest demeuraient donc toujours dans un état déplorable.
Celles du département du Sud étaient dans une situation tout
aussi triste malgré les efforts de l'administrateur général des
finances qui exigeait autant que possible que les
administrateurs lui rendissent compte de leurs opérations.
L'administrateur général des finances avait été nommé par
le Conseil départemental, d'après l'arrêté du 8 janvier 1811
de l'Assemblée départementale du Sud. Le même Conseil, pour
faciliter la dispensation de la justice et la marche de la
procédure, arrêta le 27 mai que la taxe des frais se ferait
d'après le tarif de 1775, et le 15 juin suivant, il mit en vigueur,
dans le département, le code civil français de 1804. Des
instructions furent expédiées de toutes parts pour le service
de l'administration en général et pour celui des douanes en
particulier. Malgré ces mesures, la propagande, que les agents
secrets de Pétion faisaient contre Rigaud dans le département
du Sud, contribuait beaucoup aussi à entretenir de toutes parts
la désorganisation et à soulever les passions; elle faisait au
gouvernement départemental plus de mal qu'une guerre
ouverte. A la tête des hommes secrètement dévoués à Pétion,
se trouvait le général Wagnac qui était l'âme des principales
machinations contre Rigaud, quoiqu'il fût l'un de ses
principaux lieutenants; il commandait l'arrondissement des
Cayes. Pétion avait le cœur très aigri contre la plupart des
BiMwtfuque Nationale, Cabinet des Lstampes, Pan*

ALEXANDRE PETION
Président de Ça République cf'Haïti
Portrait par Barincou
HISTOIRE D'HAITI (1811) 9

principaux citoyens du Sud depuis qu'ils l'avaient comparé


à Christophe dans une adresse aux populations de l'Ouest; du
reste, si cette adresse n'avait pas été publiée, il n'en aurait
pas moins travaillé à la chute de Rigaud par les mêmes moyens
qui étaient chez lui tout un système, latent il est vrai, mais
presque infaillible de démolition contre ses ennemis. Il y avait
alors en cantonnement au Fond-Bleu dans l'arrondissement
de Jérémie un bataillon de la 17e demi-brigade ayant à sa tête
le commandant Momus, citoyen très dévoué à ses devoirs et
à Rigaud. Le général Wagnac se ménagea des intelligences
dans ce corps, fit mettre sous ses yeux son état de souffrance,
ses privations dans tous les genres, misérable situation dont
Rigaud était l'auteur, prétendait-on, pour s'être détaché de
l'autorité de Pétion en opérant la scission. Les soldats et les
officiers accueillirent favorablement ces insinuations, et il fut
convenu entre eux qu'ils marcheraient sur la ville des Cayes
qui était en ce moment presque dégarnie de troupes, qu'ils
s'empareraient de Rigaud qu'ils ne mettraient pas à mort à
cause des services qu'il avait rendus au pays, mais qu'ils
l'embarqueraient et l'enverraient à Pétion au Port-au-Prince.
Alors l'autorité de Pétion serait proclamée aux Cayes. La
circonstance était encore d'autant plus favorable que Rigaud
était malade, souffrant beaucoup de la blessure qu'il s'était
faite au pied en décembre 1810, au pont de Miragoâne.
Au jour fixé pour le soulèvement, le bataillon prit les
armes. Le commandant Momus, s'opposant à son départ et
voulant qu'il restât à son cantonnement du Fond-Bleu, fut mis
à mort. Après une marche forcée par la montagne de
Plymouth, la 17e arriva aux Quatre-Chemins, faubourg des
Cayes, le 28 juin. Dès que la nouvelle de cette révolte parvint
aux Cayes, Rigaud ordonna à Borgella de se rendre à Aquin,
d'y réunir la 15e demi-brigade, et de revenir auprès de lui à
la tête de ce corps le plus vite possible. En sortant des Cayes,
Borgella rencontra la 17e aux Quatre-Chemins, demanda aux
soldats quelle était la cause de leur révolte. Ils lui répondirent
qu'ils étaient dans d'horribles privations, sans argent, tandis
que d'autres et Borgella lui-même ne manquaient de rien et
avaient de la fortune. Pendant ces pourparlers, Rigaud,
quoique malade, monta à cheval et arriva aux Quatre-
Chemins, précédé et suivi de son état-major, des généraux Lys
et Wagnac et de quelques guides. Il n'hésita pas avec son grand
courage ordinaire à s'avancer vers les soldats qui vociféraient
10 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

contre lui. Il les traita de brigands qui avaient assassiné leur


chef de bataillon. Ils voulaient faire feu sur lui et l'abattre,
mais Wagnac contint un peu leur fureur par sa présence dans
l'escorte: il avait été convenu que Rigaud ne serait pas tué.
Enfin le général en chef fut ramené en ville, malgré lui, par
les officiers qui l'entouraient et Borgella prit le chemin
d'Aquin.
Dans la soirée, le bataillon de la 17e pénétra aux Cayes
et s'empara de l'arsenal sans coup férir. Rigaud était alité;
les généraux Lys et Bonnet accoururent auprès de lui et firent
battre la générale; tous les jeunes gens formant la garde
nationale, les employés, les magistrats se rendirent sur la place
du marché où Rigaud avait son hôtel et se mirent en bataille,
attendant ses ordres. Wagnac et une foule d'autres militaires
restèrent paisiblement chez eux. La 17e devait le lendemain
matin demander à exposer ses griefs à Rigaud et se saisir de
lui lorsqu'il se serait présenté pour l'écouter. Mais à 10 heures
du soir, une ronde de la place passa devant l'arsenal; l'officier
qui la commandait fut abattu d'un coup de fusil.
Immédiatement après, la 17e attaqua à coups de canon l'hôtel
de Rigaud. La garde nationale, conduite par Bonnet et Lys,
riposta vigoureusement. Le combat fut long et des plus
sanglants; mais les révoltés prirent enfin la fuite; ils furent
poursuivis au loin laissant en ville beaucoup de morts et de
blessés. La ville demeura en armes tout le reste de la nuit.
A la pointe du jour des détachements furent lancés dans la
plaine, et tous les soldats de la 17e qu'ils rencontrèrent furent
massacrés. En même temps d'horribles assassinats se
commettaient en ville, tolérés par le général en chef. Plusieurs
citoyens qu'on savait être dévoués à Pétion furent arrachés
de leurs demeures et fusillés sans jugement: Boisquenez,
colonel aide de camp de Wagnac, George aîné, et un vieillard
Coquille. Le premier qui était malade, fut transporté de chez
lui au lieu du supplice; on a dit aux Cayes, à l'époque, qu'il
était dans la conspiration aussi bien que Wagnac. La garde
nationale, dans un état extrême d'exaspération, demanda aussi
la mort de Wagnac. Rigaud l'aurait également abandonné à
la foule furieuse, si Borgella, arrivant d'Aquin avec la 15e,
n'était entré aux Cayes dans l'après-midi du 29 et n'avait
intercédé en sa faveur. Enfin Rigaud sortit vainqueur de cette
lutte; mais son autorité n'en fut pas moins très gravement
ébranlée moralement. Il avait constaté avec douleur que
HISTOIRE D'HAITI (1811) 11

l'attitude de la population noire en général avait été froide,


que ses sympathies étaient pour Pétion, et que beaucoup de
militaires de la 13e demi-brigade, qui se trouvaient aux Cayes
pendant l'action, s'étaient montrés neutres. Il reconnut aussi
la main du président Pétion dans cette affaire, et il y avait
à craindre que d'autres révoltes n'éclatassent ailleurs. Il
adressa le 30 juin une proclamation à la population du Sud
pour lui annoncer cette révolte ainsi que le châtiment
qu'avaient éprouvé les soldats de la 17e qui, dit-il, avaient été
égarés par des hommes pervers — allusion à Wagnac, à
Boisquenez, à George aîné, à Coquille et à d'autres citoyens.
Par le même acte, il accorda "amnistie à tous les soldats
révoltés existant encore, qui se rendraient dans le délai de 8
jours avec leurs fusils et leurs cartouches". Il ajouta que ceux
qui seraient arrêtés après ce délai seraient tout de suite
fusillés.
La nouvelle de la révolte de la 17e parvint vite au Port-
au-Prince; Pétion pensa qu'en faisant une manifestation armée
sur les limites du département du Sud, il pourrait provoquer
d'autres prises d'armes en sa faveur qu'il soutiendrait. Le
colonel Henri, qui commandait la 18e demi-brigade de Jérémie,
était déjà en intelligence avec lui par des agents secrets. Il
hâtait à Pétion de voir finir la scission du Sud, non pas
absolument par ambition personnelle, mais par patriotisme,
car il n'ignorait pas l'intention de Christophe d'envahir l'Ouest
et puis le Sud, et d'appliquer également à ces deux
départements, toutes les rigueurs de sa férocité s'il était
vainqueur. Dernièrement encore il avait appris par Robert
Sutherland, négociant étranger établi au Port-au-Prince, qui
lui-même l'avait su d'officiers de la marine anglaise, venant
du Cap, que les préparatifs de guerre de Christophe se
poursuivaient activement.
Le 8 juillet, après avoir annoncé au Sénat son projet de
visiter les arrondissements de Léogâne et de Jacmel, il partit
du Port-au-Prince et se rendit jusqu'à la limite du Sud sur
l'habitation Berquin. Là ses émissaires vinrent lui annoncer
que les généraux Borgella et Bruny Leblanc marchaient contre
lui. Comme il ne voulait que provoquer une manifestation en
sa faveur et non en venir aux mains, il se replia sur
l'habitation Olivier d'où il se rendit, par les mornes, au bourg
de Baynet. Il visita ensuite Jacmel qui l'accueillit avec un
véritable enthousiasme et puis rentra au Port-au-Prince, dont
12 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

la population en général le chérissait. Il trouva cette ville


inquiète; il y était question des dispositions séditieuses du
général Delva à l'égard du président Pétion et du général
Boyer qui venait de découvrir les fils d'une vaste conspiration.
Delva, depuis la scission du Sud, aspirait au pouvoir, et Boyer,
qui redoutait l'ambition de la plupart des vétérans de la
révolution dont il était devenu depuis peu le principal
compétiteur, informa Pétion de la trame qui s'ourdissait. En
ce moment, tout l'avenir de Boyer était dans la conservation
de Pétion qui, en succombant, devait l'entraîner dans sa chute,
car les anciens généraux jusqu'alors l'agréaient avec difficulté,
le considéraient comme un favori se développant sous le
patronage chaleureux de mademoiselle Joute Lachenais,
femme de Pétion. Aussi jetaient-ils sur lui un certain dédain,
et 1'appelaient-ils entre eux et même publiquement
mademoiselle Boyer. Ils supportaient péniblement la
supériorité d'un homme qu'ils n'avaient jamais vu, il est vrai
dans leurs rangs pendant nos guerres, mais en lequel ils
reconnaissaient malgré eux de hautes capacités et un grand
avenir. Boyer en effet était le plus capable de tous; il avait
déjà de nombreuses créatures dans l'ordre civil et militaire,
et il allait fermer à ses concurrents toutes les issues pour
l'empêcher de s'élever davantage. Ils ne cessaient de répéter
qu'il avait été porté à une position éminente d'une façon
scandaleuse: c'était, disaient-ils, par les instances et les
intrigues de Mlle Joute auprès de Pétion. Ces propos peu
bienveillants, avaient pris un tel développement que toute la
population du Port-au-Prince se croyait instruite des relations
coupables du général Boyer avec elle.
Les bruits de conspiration, de paroles incendiaires tenues
par le général Delva dans le but d'allumer la guerre de castes,
prenaient chaque jour plus de consistance; on disait même que
pas un homme de couleur ne devait échapper à la mort d'après
le plan des conjurés. Ces propos étaient plus qu'exagérés; ils
n'étaient en réalité dirigés que contre Pétion, Boyer et
plusieurs autres hommes de couleur distingués, récemment
mis en évidence, qui n'avaient pas la plupart fait partie de
l'ancienne faction des Lamarre, des Gérin, des David Troy,
dont Delva avait été l'un des principaux membres. Delva était
en ce moment plein de jeunesse. C'était un joli noir de taille
élégante; petit maître quand il n'était pas au camp, donnant
beaucoup de soins à sa chevelure, à ses moustaches, à sa
HISTOIRE D'HAITI (1811) 13

toilette. Dans l'ancien régime ses père et mère étaient libres.


Aussi avait-il de bonnes manières et une instruction
rudimentaire. Lorsque le général Lys avait été joindre Rigaud
dans le Sud, après la scission, il avait eu l'espoir que Pétion
lui eût confié le commandement de l'arrondissement du Port-
au-Prince, mais il vit avec un mécontentement secret le
général Boyer exercer provisoirement ce commandement. Du
reste la scission du Sud avait déblayé le terrain pour Boyer
dont l'influence auprès de Pétion était déjà devenue telle qu'il
n'y avait plus moyen de se faire jour encore, si l'on ne courtisait
pas le favori de Mlle Joute, si l'on ne se décidait pas à n'être
qu'un instrument entre ses mains. A ces conditions, de rien
l'on pouvait parvenir à d'éminentes positions; si déjà on en
occupait, on était certain de s'y maintenir. Le général Delva,
comme tous les anciens généraux du Sud, ses compagnons
d'armes dès 1790, sentait qu'il ne pouvait se soumettre de gré
et de cœur à l'influence nouvelle qui se fortifiait chaque jour
par le ferme appui de Pétion. Pour la détruire, il fallait
renverser Pétion; c'est ce qu'il tenta de faire en se jetant dans
la conspiration.
La trame avait pris de grandes proportions, surtout parmi
un certain nombre d'officiers supérieurs de la garnison. Les
employés civils même y étaient initiés, et l'on songeait déjà
aux positions qu'on pourrait occuper après la chute de Pétion.
Delva avait aussi fait entrer dans son projet plusieurs officiers
de la garde du président. D'une autre part, le général Métellus,
noir africain, dont l'influence était assez forte sur les siens
qu'il eût cependant difficilement remués contre Pétion, était
prêt à le seconder; il lui avait promis le concours de la 11e demi-
brigade. Madame Métellus qui ne partageait pas les
dispositions de son mari, Inginac qui était le plus souvent à
la hauteur de tout ce qui se passait, un capitaine de la garde
nommé Desruisseaux qu'on avait tenté de gagner, le capitaine
Boutte Geffrard qui était dans le complot et qui réunissait
toute la confiance de Delva dont il était l'allié, vinrent avertir
Pétion, qui déjà le savait, de l'existence de la conspiration.
Sur ces entrefaites, Delva alla au palais désirant, disait-
il, saluer le Président; il ne put le voir. Les moments devenant
précieux, Pétion conçut aussitôt l'idée de ramener Métellus
qu'il manda au palais national et qu'il nomma général de
division. Le lendemain Delva se rendit chez Métellus; celui-
ci, dont l'ambition avait été satisfaite la veille et qui ne pouvait
14 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

parvenir à un grade plus élevé que celui qu'il avait obtenu,


l'accueillit froidement et lui fit comprendre qu'il ne pouvait
plus compter sur lui. Delva abandonna immédiatement son
premier plan qui consistait en une révolte au sein de la ville.
Ne pouvant plus avoir le concours de la 11e demi-brigade pour
une prise d'armes, il résolut d'abattre lui-même le président
Pétion par un assassinat — c'est l'opinion de la plupart des
contemporains —, ou, à la suite d'un entretien avec lui de se
faire pardonner, ce qui, à notre avis, est plutôt la vérité.
L'orage grondait contre lui, l'ordre allait être donné de
l'arrêter; il ne l'ignorait pas*1).
D se rendit audacieusement au Palais National, déclarant
qu'il voulait s'expliquer avec le Président, et se justifier des
calomnies qu'on répandait contre lui, disait-il. C'était le 23
août. Il portait son uniforme et les insignes de son grade.
Pétion ne voulut pas l'écouter, lui disant qu'il serait entendu
dans une assemblée de généraux qu'il convoquerait. Il lui
tourna le dos. Delva, que cette réception irrita profondément,
le suivit avec détermination. Pétion se retournant avec colère:
"Ne vous ai-je pas dit, général, que je ne veux pas vous
entendre? Rendez-vous en prison", et en même temps, il lui
poussa au nez la porte de sa chambre particulière.
Il y avait, sous le péristyle du palais, des groupes
d'officiers de tous grades, de distance en distance. Parmi eux
se trouvaient les généraux Boyer, Nicolas Louis, Bazelais,
Lamothe Aigron, et un citoyen nommé Beaugé, qui
personnellement détestait Delva; chacun avait entendu les
paroles du Président. Delva, plein d'agitation, parcourut le
péristyle, et, s'arrêtant à l'un des groupes, dit avec fureur: "Ah!
Ah! Le voilà ce Pétion, ce brave homme, ce saint!!! Je sais
pourquoi il ne veut pas me voir; c'est parce que j'ai refusé
d'exécuter l'ordre verbal, qu'il m'avait envoyé au Pont de
Miragoûne pour son aide de camp, Cerisier, de faire périr tous
(1) Le général Inginac dans ses Mémoires publiés à Kingston, Jamaïque, dit, page
27, que le général Delva s'était transporté au gouvernement pour assassiner le
président Pétion.
M. Ardouin, dans ses Etudes sur l'Histoire d'Haïti, dit page 433, tome 7e,
relativement au projet d'assassinat: "Nous n'affirmons pas qu'il eut l'intention
qui lui fut imputée". Page 435: "que la nouvelle avait été répandue de proche
en proche au Port-au-Prince, que le général Delva avait été au palais pour tuer
le Président".
On lit dans les Souvenirs Historiques du Général Bonnet, page 265: "que le bruit
s'était répandu incontinent que Delva avait été au palais pour assassiner le
Président". Ardouin et Bonnet s'abstiennent d'affirmer comme l'a fait Inginac.
HISTOIRE D'HAITI (1811) 15

les mulâtres partisans de Rigaud que je rencontrerais au


Rochelois et au Fond-des-Nègres". Ces paroles produisirent
une forte impression sur l'assistance; elles furent rapportées
à Pétion pendant que Delva, qui demeurait sur la place qui
s'étend vis-à-vis du palais du gouvernement, se retirait chez
lui. L'ordre de l'arrêter, fut sur le champ donné au général
Lamothe Aigron, qui se rendit chez lui avec trois officiers de
confiance. Delva, l'apercevant à l'entrée de sa porte, lui dit
avec force, tenant en main son pistolet: "Si tu viens comme
ami, entre; mais si tu es le porteur des ordres de Pétion, retire-
toi". Lamothe Aigron retourna au palais et demanda à Pétion
s'il devait l'arrêter, mort ou vif. Pendant qu'il attendait la
décision du Président, le général Delva, dont les portes
n'étaient plus gardées, monta à cheval et se dirigea fièrement,
au petit trot, vers le Palais National. Le général Boyer, dès
que, des galeries du gouvernement, il l'aperçut, s'écria:
"Soldats tirez sur cet homme! Tirez sur ce scélérat!"A.ussitôt
un feu de file sortit de la cour du palais où Delva ne tenta pas
d'entrer. Le général Boyer, par ses cris et ses gestes, répandit
une si grande alarme dans le gouvernement, que plusieurs
officiers, qui en sortaient pêle-mêle, entre autres Thomas
Durocher, furent atteints de coups de baïonnette(1). Quoique
Delva eût le temps de passer, les soldats de la garde faisaient
feu sur la place d'armes, le général Boyer criant toujours:
"Tirez sur cet homme!" Delva sortit de la ville, poursuivi par
le citoyen Beaugé qui ne put l'atteindre. Il se rendit dans les
mornes sur une habitation nommée Petite-Place-Gérin qu'il
avait affermée de l'Etat. De nombreux citoyens se portèrent
en armes au palais, émus et inquiets des propos du général
Delva; on allait jusqu'à répéter en ville que ce général avait
dit que Pétion lui avait dit de massacrer même les hommes
de couleur du Port-au-Prince; et chacun de se demander: "Est-
ce possible que Pétion, homme de couleur, ordonne la tuerie
des mulâtres!" Pétion, après les avoir rassurés, confia au
capitaine Romillon St Rome, une compagnie de 120 hommes
de la garde à pied et l'envoya à la poursuite de Delva. Le
capitaine St Rome trouva sur sa route, toute la campagne en
armes, mais bien disposée en faveur de Pétion. Delva,
apprenant l'arrivée de ce détachement, se retira sur une petite
(1) Le colonel Thomas Durocher et le général Bergerac Trichet, qui n'étaient plus
en prison, étaient dans l' Etat-Major général ainsi que le général Marion qui ne
commandait plus l'arrondissement de Jacmel.
16 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

habitation près du Port-au-Prince, dans le quartier de


Marquissant. On en instruisit Pétion qui fit aussitôt rentrer
la compagnie de la garde. Le dimanche suivant 25 août, il y
eut une grande revue où Métellus reçut les honneurs de son
nouveau grade de général de division. Boyer y fut également
fait divisionnaire avec le commandement définitif de
l'arrondissement du Port-au-Prince. Enfin le 28, Pétion fit
sortir l'ordre du jour suivant:
"La tranquillité publique a été menacée et le gouvernement
en danger. Le général de brigade Delva avait formé le dessein
de changer la face de l'Etat, et elle ne pouvait l'être sans crime.
Fort de la loi, et sûr de la confiance du peuple et de l'armée,
j'espérais le ramener de sa coupable erreur, m'expliquer en sa
présence et celle des généraux où il aurait pu me répondre: se
voyant déjoué, il s'est porté deux fois au palais du gouvernement
avec des armes cachées, et son projet était de les tourner contre
moi. Je lui ai ordonné de se rendre en prison; il a formellement
refusé d'obéir à mes ordres et a pris la fuite.
"Soldats, vous êtes dégagés de l'obéissance que vous deviez
au général Delva qui a perdu ce titre par sa conduite, et ne fait
plus partie de l'armée de la République.
"Vous m'avez toujours vu, à votre tête, braver les fatigues
et les dangers au milieu des circonstances les plus difficiles.
Vous avez été témoins de ma vive sollicitude pour votre bien-être.
"Confiance, discipline, courage; nous terrasserons nos
ennemis, et nous aurons la gloire impérissable d'avoir rendu
la paix et le bonheur à notre pays".
Signé: Pétion

Delva, après la publication de cet acte, sortit de nuit de


sa retraite, se rendit chez le général Métellus et lui déclara
qu'il désirait se constituer prisonnier. Métellus en avertit
Pétion qui chargea l'un de ses aides de camp, Vicsama, d'aller
conduire en prison, le général Delva: ce qui fut fait. Le chef
d'escadron Cerisier fut aussi envoyé à la maison d'arrêt.
Le lendemain 29, le président Pétion forma pour juger
le général Delva, un conseil spécial militaire composé du
général de brigade Frédérique, président, et du colonel Nérette,
vice-président, du colonel Aguerre, aide de camp du Président
d'Haïti, du lieutenant colonel du 21e régiment, Jh. Romain,
du chef de bataillon d'artillerie, Patience, des capitaines de
HISTOIRE D'HAITI (1811) 17

grenadiers, Léger, Cazeneuve et Lamitié, juges. Le citoyen


Frémont, commissaire des guerres, fut chargé des fonctions
de rapporteur.
Les pièces à charge, les interrogations, l'acte d'accusation,
le tout fut fait le 29, et le même jour fut rendu le jugement
par lequel Delva fut condamné à cinq ans de fer et destitué
de ses fonctions militaires.
Nous croyons devoir transcrire ci-après tous les
documents relatifs à cette affaire, que nous avons extraits des
archives du greffe du tribunal civil de Port-au-Prince, afin que
le lecteur puisse bien s'en pénétrer:

Déposition du général Nicolas Louis

Au Port-au-Prince, le 29 août 1811, an 8e

Nicolas Louis, général de brigade,


commandant de la cavalerie de l'armée
Au colonel Thomas, commandant de la place du Port-au-Prince,
chargé de l'accusation militaire.

"Je suis obligé, pour le bien public, de vous dénoncer,


citoyen colonel, l'ex-général de brigade Delva, comme ayant tenu
au palais du gouvernement, vendredi dernier 23 du courant
publiquement, des propos calomnieux contre le Président
d'Haïti, en disant qu'il n'était devenu son ennemi, que parce
qu'il n'avait pas voulu exécuter l'ordre que lui avait apporté
son aide de camp, le commandant Cerisier, en novembre
dernier, de tuer les hommes de couleur. Comme ces propos,
sortant de la bouche d'un officier supérieur en présence de ses
soldats, ne peuvent être qu'un grand attentat à l'union et à la
fraternité qui doivent régner parmi les citoyens de la République
pour sa conservation; instruit que l'ex-général Delva est en ce
moment en prison, je réclame pour l'honneur militaire qu'il
soit mis en jugement conformément à la loi".
J'ai l'honneur de vous saluer.
Signé: Nicolas
18 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Déposition du général Bazelais

Le général de division Bazelais,


chef de l'Etat-Major général de l'armée.
Au colonel Thomas, commandant la place du Port-au-Prince,
faisant fonction d'accusateur militaire par la vacance
(empêchement) du commandant de l'arrondissement
"Je vous dénonce, colonel, conformément à la loi du 30 mai
1805, article IV titre 3, l 'ex-général de brigade Delva qui étant
au palais vendredi matin, vingt trois du courant, entre les neuf
et dix heures, a dit publiquement, à haute et intelligible voix,
que le Président d'Haïti lui avait envoyé, en novembre dernier,
lorsqu'il commandait l'armée de la République en marche
contre le Sud, l'ordre verbal, par son aide de camp le chef
d'escadron Cerisier, de tuer les hommes de couleur, et que c'est
pour n'avoir pas exécuté cet ordre, qu'il est devenu aujourd'hui
l'ennemi du Président d'Haïti; ce quej'ai été de suite rapporter
au Président Comme une déclaration semblable intéresse
l'ordre public, puisqu'elle a tendu à diviser et émeuter les
citoyens pour déchirer la patrie, je requiers que le dit Delva,
maintenant détenu en prison, soit jugé par la commission
militaire conformément à la loi.
. . Je vous salue avec considération.
Signé: Bazelais

Déposition du général Lamothe Aigron


Le général de brigade Lamothe Aigron, sous chefde l'état-
major général de l'armée, déclare que vendredi 23 du courant,
il a été envoyé par le Président d'Haïti, accompagné du capitaine
Eustache, du lieutenant Choulouque et de Fifi Barraire, pour
dire à l'ex-général Delva de se rendre en prison. Comme il a
paru à la barrière de sa maison, le général Delva lui a dit de
ne pas avancer, et il est entré dans sa chambre; et il est reparu
sur son perron, et il lui a dit que s'il venait pour l'arrêter, il
se ferait hâcher ou il se tuerait lui-même plutôt que de se laisser
arrêter. Alors je me suis retiré et en ai rendu compte au chef
du gouvernement".
Port-au-Prince, le 29 août 1811
Signé: Lamothe Aigron, Eustache Jean-Baptiste et F. Barraire
HISTOIRE D'HAITI (1811) 19

Déposition de Beaugé

"Me trouvant au gouvernement à l'instant que le général


Delva se retirait de chez lui, et ayant entendu crier derrière lui,
étant monté, je me suis mis à sa poursuite, en lui criant de faire
halte au nom du Président d'Haïti. Etant au cimetière du
dehors, il était armé d'un pistolet à la main; donc il a déchargé
sur moi en continuant sa route; l'ayant toujours poursuivi, et
lui, m'ayant aperçu de près vers l'habitation Cote, il a mis pied
à terre et il m'a tiré un second coup qui a raflé mon cheval à
la tête; je l'ai cependant poursuivi jusqu'au Carrefour; mais
m'étant aperçu que mon cheval fléchissait, je me suis retiré en
remarquant qu'il continuait sa route".
Port-au-Prince, le 29 août 1811
Signé: Beaugé
Certificat du général Gédéon
"A l'arrivée du commandant Cerisier au Pont-de-
Miragoâne, il a dit au général Delva, en ma présence, de la part
du Président, de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour
ramener l'esprit des frères du Sud, au cas contraire, d'insurger
ce pays et promettre des places qu'il aurait confirmées; car il
devait savoir que l'armée du Nord était prête à marcher sur
nous, et qu'avec cet avantage, il aurait pu quitter au Pont une
quantité de troupes pour tenir en échec l'armée du Sud. C'est
ce que je certifie".
Port-au-Prince, le 29 août 1811
Pour le général Gédéon,
Signé: Libéral
Dénonciation du président Pétion
Port-au-Prince, le 29 août 1811
Alexandre Pétion,
Président d'Haïti
Au colonel Thomas,
Commandant la place du Port-au-Prince,
faisant fonction d'accusateur militaire
"L'ex-général de brigade Delva est détenu dans la prison
d'arrêt de cette ville et doit être jugé par le Conseil spécial
20 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

militaire. Chargé de veiller à la sûreté de la République, et


instruit qu'elle était en danger par des machinations coupables,
je m'étais réservé le droit de m'expliquer devant les généraux
de l'armée et c'est là que l'ex-général Delva devait m'entendre
et me répondre. J'étais maître de le faire arrêter, si je l'avais
pensé nécessaire et rien n'eût pu le soustraire à mon autorité;
au contraire, il a joui de la plénitude de ses droits; sa garde,
ses guides et ses aides de camp conservés près de lui prouvent
queje n'avais rien prononcé contre sa personne, et qu'il devait
se soumettre à ma décision de ne m'expliquer qu'en présence
des généraux de l'armée, ce qui aurait eu lieu le 7 du courant
Je me borne à dénoncer au conseil spécial la conduite de l'ex-
général Delva envers moi comme chef du gouvernement
"Je lui demanderai comment et dans quel dessein il a pu
en deux occasions répétées, et malgré mes ordres, se porter au
palais national, avec des armes masquées sous son habit, pour
me forcer à le recevoir et lui parler! Je lui demanderai la preuve
de ses discours calomnieux et de prouver l'ordre qu'il prétend
avoir reçu de moi, par le commandant Cerisier, de tuer tous
les hommes de couleur, discours qu'il a tenu à haute voix dans
le gouvernement, et en présence des officiers et soldats, et dont
les effets ne pouvaient que les porter à la révolte. J'ai fait
traduire à cet effet le commandant Cerisier dans la maison
d'arrêt etje prétends qu'il soitjugé et confronté avec l'ex-général
Delva, et que la punition de cet attentat soit exécutée en
conformité de la loi. Le général Delva, en refusant d'obéir à
l'ordre queje lui avais donné, s'est rendu coupable de rébellion
et a compromis par son évasion le repos et la sécurité de l'Etat
Ce sont les bases, citoyen commandant, sur lesquelles vous devez
fonder votre accusation et réclamer l'application des lois de la
République pour de tels délits.
J'ai l'honneur de vous saluer".
Signé: Pétion

Interrogatoire de l'ex-général Delva

Aujourd'hui vingt-neuf août 1811, à quatre heures de


l'après-midi. Nous E. Frémont commissaire des guerres,
remplissant les fonctions de rapporteur près le conseil spécial
militaire, assisté du citoyen Sorrel, secrétaire de place faisant
les fonction de greffier.
HISTOIRE D'HAITI (1811) 21

En vertu de l'invitation du président du Conseil, sommes


rendu à la maison d'arrêt à l'effet d'instruire le procès de l'ex
général Delva et du commandant Cerisier prévenus de crime
de désunion. En arrivant, nous avons fait mettre une sentinelle
à la porte et avons commencé par le citoyen Delva.

Interrogé.— Faites serment de nous dire vérité et pure vérité


sur la question que nous allons vous faire.
Répondu.— Je prête serment de vous dire la oérité.

Interrogé.— Dans quel dessein vous êtes vous porté deux fois
au gouvernement avec des armes masquées sous vos habits?
Répondu.— Les deux fois que j'ai été au gouvernement, je
n'avais aucune arme, excepté mon bâton que j'avais en main.

Interrogé.— Pouvez-vous prouver l'ordre que vous dites avoir


reçu du Président d'Haïti pour détruire les hommes de couleur,
que vous a remis le commandant Cerisier?
Répondu.— Je n'ai jamais reçu un pareil ordre du Président
d'Haïti; mais j'ai dit que le commandant Cerisier m'avait dit
que la révolte du Sud était occasionnée par quelques hommes
de couleur et qu'il fallait les tuer; je lui répondis que je savais
mieux faire la révolution que lui, et que pour tuer, il faudrait
que j'eusse commencé par le tuer lui Cerisier avant et quelques
autres.
Interrogé.— Pourquoi avez-vous tenu des propos séditieux au
gouvernement?
Répondu.— J'ai dit seulement au gouvernement que si j'avais
tué, comme m'avait dit le commandant Cerisier, dans le Sud,
quelques vieux hommes de couleur, je ne serais point
aujourd'hui l'ennemi de ceux qui me dénoncent
Interrogé.— Pourquoi comme militaire n'avez-vous pas obéi
à l'ordre du Président de vous rendre en prison?
Répondu.— J'ai vraiment tort de n'avoir pas obéi; en prenant
mes armes, ce n'était point pour faire feu sur le général Lamothe
Aigron, mais bien pour me détruire, sachant que plusieurs
généraux avaient coutume de manquer, et que le Président ne
les avait point punis de prison. Réfléchissant sur le sort de ma
famille, j'ai mieux aimé fuir pour reparaître et combattre contre
les ennemis de la République quand ils l'attaqueraient
22 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Interrogé.— Vous êtes accusé par les généraux Bazelais et


Nicolas d'avoir, en leur présence, tenu des propos capables de
désunir les citoyens, en disant que si vous êtes devenu l'ennemi
du gouvernement, c'est pour n'avoir pas voulu exécuter l'ordre
que le président vous avait donné de tuer les hommes de couleur.
Répondu.— Je nie formellement cela. Les généraux Bazelais
et Nicolas sont mes ennemis; depuis longtemps ils désirent ma
perte. Je répète encore que j'ai dit au gouvernement: si j'avais
écouté le commandant Cerisier de tuer dans le Sud quelques
hommes de couleur, je ne serais pas l'ennemi de mes
dénonciateurs; je n'ai point dit que le Président d'Haïti m'avait
donné cet ordre.
Interrogé.— Le citoyen Beaugé, par dénonciation, vous a
dénoncé pour avoir, dans votre fuite, tiré deux coups de pistolet
sur lui et blessé son cheval
Répondu.— Je vous assure qu'en fuyant, je n'ai point tiré sur
lui. C'est un mensonge de sa part...
Interrogatoire du commandant Cerisier
Interrogé.— Vous souvenez-vous, dans la conversation que
vous avez eue avec le général Delva, alors au Pont, en lui
remettant les dépêches du Président, de lui avoir dit de tuer
les hommes de couleur dans le Sud.
Répondu.— Non,- en lui remettant ces dépêches, ce général m'a
demandé si j'avais connaissance de leur contenu, à quoi j'ai
répondu que non. Le général Delva m'a dit que pour mettre fin
à l'insurrection dans le Sud, il fallait brûler et tuer. Je lui ai
répondu que ce ne sont point les ordres du Président, mais qu'il
fallait prendre toutes les mesures nécessaires pour ramener les
personnes du Sud qui s'étaient soulevées contre le
gouvernement

Interrogé.— Qu'avez-vous de plus à nous dire!


Répondu.— Le général Delva m'a demandé mes conseils: je
lui ai dit d'envoyer des émissaires dans le Sud, et de promettre
des places que le gouvernement ne manquerait pas de confirmer.
J'en appelle au général Gédéon.

Fait et clos en la maison d'arrêt, les jour, mois et an que


des autres parts.
HISTOIRE D'HAITI (1811)

Liberté Egalité
République d Haïti
Acte d'accusation
Rapport fait par E. Frémont, commissaire des guerres,
rapporteur au Conseil spécial pour le jugement de l'ex-général
Delva prévenu de révolte, le 29 août 1811.

1 °) Vu la lettre du Président d'Haïti, en date de ce jour,


qui dénonce à l'accusateur militaire l'ex-général Delva, coupable
du crime de lèse-nation, ayant tenu au Palais National des
propos séditieux capables de désunir les citoyens de la
République, en disant qu'il était devenu ennemi du
gouvernement pour n'avoir pas exécuté l'ordre verbal que le chef
du gouvernement lui avait donné, par le chef d'escadron
Cerisier de tuer les hommes de couleur lorsqu'il commandait
l'armée contre le Sud; de s'être porté au gouvernement avec des
armes cachées; d'avoir désobéi à l'ordre que le président lui
avait donné de se rendre en prison en s'évadant Le Président
d'Haïti demande que le chefd'escadron Cerisier soit confronté
avec l'ex-général Delva, qu'il prouve l'ordre qu'il prétend avoir
reçu dans le temps pour commettre ce crime, et que ce général
fasse connaître dans quelle intention il s'était rendu deux fois
au gouvernement, avec des armes masquées sous son habit, pour
lui parler contre ses ordres; que le commandant Cerisier et l'ex-
général Delva soient jugés en conformité des lois de la
République.
2°) Le général de brigade Nicolas Louis, par sa lettre de
cejour, dénonce l'ex-général Delva pour l'avoir entendu, le 23
du courant, tenir des propos au gouvernement contre le
Président d'Haïti, en disant qu'il était devenu son ennemi pour
n'avoir pas exécuté l'ordre, que lui a transmis de la part du
président le commandant Cerisier, de tuer les hommes de
couleur en novembre dernier. Le général Nicolas demande que
l'ex-général Delva soit jugé suivant les lois.
3°) Le général de division Bazelais demande, par sa lettre
de ce jour, que l'ex-général Delva, pour avoir tenu à haute et
intelligible voix, les propos les plus calomnieux contre le chef
du gouvernement, disant qu'il est aujourd'hui l'ennemi du
gouvernement pour n'avoir pas exécuté les ordres qu'il avait
reçus d'exterminer la classe rouge, ces ordres lui ayant été
24 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

apportés par le chef d'escadron Cerisier. Le général Bazelais


demande que l'ex-général Delva soitjugé en conformité des lois.
4°) Le général Lamothe Aigron le dénonce pour n'avoir
pas voulu obéir à l'ordre qu'il lui avait signifié de la part du
Président de se rendre en prison; qu'il avait pris ses armes en
disant que, si le général Aigron venait pour l'arrêter, il se ferait
hâcher plutôt que d'obéir; à cette dénonciation, les citoyens
Barraire et Eustache se sont joints.
4 °) Et enfin le citoyen Beaugé le dénonce pour avoir, dans
sa fuite, tiré deux coups de pistolet sur lui et que son cheval
a été blessé.
Le commissaire rapporteur: E. Frémont

Jugement rendu contre le général Delva

Liberté „, ,,.
République d,,„ *.-
Haïti Egalité
h

Aujourd'hui vingt-neuf août 1811, à six heures du soir.


Le Conseil spécial militaire, convoqué par extraordinaire,
en vertu de la lettre du Président d'Haïti, pour connaître, en
vertu de la loi du Sénat, en date du 27 février 1807, contre le
crime de lèse-nation, et présidé par le général de brigade
Frédérique, et Nérette, colonel vice-président; Aguerre, colonel,
aide-de-camp du Président d'Haïti, Jh Romain, lieutenant
colonel du 21 ' régiment; Patience, chefde bataillon d'artillerie;
Léger, Cazeneuve et Lamitié, capitaines de grenadiers, juges,
en présence du citoyen Frémont, commissaire des guerres,
faisant fonction de rapporteur:
Après avoir donné lecture à l'ex-général Jean-Pierre Delva
de l'accusation portée par le Président d'Haïti contre lui dans
sa lettre de ce jour;
De celle du général de brigade Nicolas Louis qui l'accuse
d'avoir tenu des propos séditieux contre la personne du
Président d'Haïti;
De celle du général de division Bazelais qui l'accuse du
même crime;
De la dénonciation du général Lamothe Aigron qui
l'accuse de désobéissance envers le chef du gouvernement sur
l'ordre que le Président lui avait donné de se rendre en prison;
HISTOIRE D'HAITI (1811) 25

La déclaration faite par le citoyen Beaugé contre lui, dans


sa fuite;
La lettre du Président d'Haïti qui convoque le Conseil
spécial militaire;
L'arrêté du Sénat du 27 février 1807 qui renvoie au code
pénal militaire du 26 mai 1805, délit sur le crime de désunion;
Et enfin la lecture du procès-verbal de son interrogatoire
et celle faite au commandant Cerisier, aussi tenu en prison pour
même fait;
D'où, il résulte que le prévenu est seul coupable de son
crime, n'ayant pu prouver les propos que lui avait tenus le
commandant Cerisier et que ce dernier s'est muni d'un certificat
du général Gédéon, qui était présent à cette conversation, qui
le justifie; lecture a été aussi donnée de cette pièce.
Le Conseil, n'ayant pas de preuves suffisantes contre le
commandant Cerisier, a ordonné et ordonne sa mise en liberté;
et en conformité de l'article 4 de la loi du Sénat sus-dite, ainsi
conçu: "Alors les délits désignés aux articles 2 et 3, tous les
cas de mort, portés au code pénal militaire du 26 mai, sont et
demeurent supprimés; ils sont remplacés par 3, 4 et 5 ans de
gène".
Le président du Conseil, après avoir recueilli les voix dont
il y a eu majorité pour condamner le prévenu à cinq années
de fers et le destituer,
Ouï le commissaire rapporteur, a condamné et condamne
l'ex-général Delva à cinq années de fers, le destitue de ses
fonctions militaires, et a ordonné qu'il soit de nouveau conduit
à la maison d'arrêt et mis aux fers.
Fait au Port-au-Prince, les jour, mois et an; que d'autre
part en séance tenante au palais de justice, le commandant
Romain et le capitaine Lamitié ont déclaré ne savoir signer.

Signé: Léger, Cazeneuve, Patience, Nerette*U, Aguerre,


Frédérique, E. Frémont

(1) Le colonel Nérette qui avait commandé la 11e demi-brigade sous Toussaint
Louverture, et qui en 1803 avait été déporté par les Français, était revenu en
Haïti depuis peu.
26 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

On voit que l'accusation relative à l'assassinat n'est pas


mentionnée dans le jugement et que Delva a été condamné
pour n'avoir pu prouver que le chef d'escadron Cerisier lui
avait dit, au nom du Président, de tuer les hommes de couleur
du Sud. La conversation, qui eut lieu au Pont-de-Miragoâne,
en novembre 1810, entre Delva et Cerisier, en présence du
général Gédéon, demeure assez obscure. Le seul témoin, qui
eût pu dire la vérité, n'était pas impartial: c'était Gédéon tout
dévoué à Pétion, qui n'aurait jamais rien avancé de contraire
au contenu de la lettre du Président d'Haïti, adressée au
général Thomas relativement à l'affaire Delva. Néanmoins
on peut démêler qu'il a dû être question de sacrifier les auteurs
et les principaux soutiens de la scission du Sud qui étaient
tous des hommes de couleur. Dans son interrogatoire Cerisier
avoue qu'il a donné le conseil à Delva d'envoyer des émissaires
dans le Sud et de promettre des places que le gouvernement
ne manquerait pas d'accorder. Envoyer des émissaires,
pourquoi? Pour opérer des révoltes contre Rigaud, comme nous
avons vu éclater celle de la 17e au Fond-Bleu et aux Cayes.
Par le fait de ces révoltes, que d'hommes, en évidence presque
tous gens de couleur, devaient être sacrifiés! Pétion n'a jamais
été hostile systématiquement aux hommes de couleur du Sud;
mais ceux qui contrariaient et combattaient sa politique le
trouvaient finalement inflexible quand il croyait devoir
châtier. Du reste Delva, en disant que Pétion lui avait ordonné
de tuer les hommes de couleur du Sud sans plus d'explications,
voulait ternir sa réputation dans l'opinion des siens. En effet
pendant un moment, ses paroles avaient été colportées dans
le public, méchamment développées par ceux qui étaient en
secret ses partisans; on faisait répandre parmi les troupes que
le Président avait ordonné à Delva de faire massacrer tous
les hommes de couleur indistinctement. C'était pour faire
naître partout de l'hésitation. La journée du 23, avant de finir,
avait fait justice de ces bruits absurdes concernant le massacre
des hommes de couleur indistinctement, mais le vulgaire n'en
avait pas moins été impressionné pendant un moment. Nous
n'avons pas trouvé la réponse du général Delva au Président
relativement aux communications du chef d'escadron Cerisier;
elle a dû être détruite. Quant à celle de Gédéon qui s'y qualifie
de sujet de Pétion, elle est pleine de réserve. Nous la
reproduisons quoiqu'elle ait été déjà rapportée au livre 58e.
HISTOIRE D'HAITI (1811) 27

Quartier général de l'habitation Berquin, Pont-de-Miragoâne,


le 29 novembre 1810

Le général Gédéon, commandant la 1ère brigade


de l'armée de la République

Au Président d'Haïti,

"Veuillez croire, Président, que je me conformerai à tout


ce que vous avez chargé le commandant Cerisier de me dire.
D'ailleurs assurez-vous sur ma parole, et croyez que je ne
m'écarteraijamais de vos principes et acceptez-moi au nombre
de vos fidèles sujets".

Il faut le reconnaître: Pétion se plut à adoucir la captivité


de Delva; il paraisait ne pas oublier qu'il avait été l'un de ses
plus braves compagnons d'armes pendant la guerre entre
Rigaud et Toussaint Louverture; qu'enfin ils avaient toujours
servi la même cause: il lui fit retirer les fers qu'il avait aux
pieds, le fit sortir de son cachot et mit à sa disposition un bon
appartement dans la prison où il put recevoir ses parents et
ses amis. Touché de ses bontés, Delva, peu de temps après,
ne crut pas devoir mieux s'adresser qu'à lui pour parvenir a
mettre un peu d'ordre dans ses affaires. Il lui adressa, à cet
égard, la lettre suivante:

"J'ai l'honneur de vous écrire la présente pour vous


présenter mes humbles respects, et en même temps vous exposer
qu'étant détenu prisonnier, je ne pouvais pas agir dans mes
affaires d'intérêt, attendu que la loi ne me le permet pas; mais
d'après toutes les bontés que vous avez eues pour moi, ainsi que
pour ma famille, m'ayant accordé le citoyen Basquiatpour être
le curateur de mes biens, ma famille n'a pas été contente de
la personne du citoyen Basquiat; elle a demandé le citoyen
Bouttepour être chargé de surveiller mes biens afin de pouvoir
faire honneur à mes affaires et subvenir aux besoins de mes
enfants. Mais d'après l'inconduite du capitaine Boutte pour le
commencement de son exercice, j'ai l'honneur d'avoir recours
à votre justice et votre humanité comme père de vos enfants,
au nombre desquels j'étais, et au nombre desquels je suis
28 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

toujours*1) pour me plaindre à vous du trait du capitaine


Boutte. M. Cameau, qui avait besoin d'une hatte pour mettre
les bœufs qu'il avait sur ma hatte qui a été affermée à Mlle
Joute, m'a fait demander si je voulais lui vendre l'habitation
Fougiste, où il y a deux divisions de cannes en état d'être roulées
dans trois mois. Je lui fis dire queje la lui vendrais pour trois
cents gourdes telle qu'elle se poursuit et comporte. Il m'a fait
dire qu'il n'avait besoin que de la moitié de l'habitation pour
mettre ses bœufs; je lui ai fait dire que je lui donnerais
l'habitation pour cent cinquante gourdes, et que je réserverais
les deux divisions de cannes pour faire honneur à mes dettes,
et pour fournir leurs besoins à mes malheureux enfants. Le
capitaine Boutte m'a fait demander le bail à ferme de cette
habitation pour voir combien de temps devait encore s'écouler
avant l'expiration du bail; je lui en ai envoyé le double, et je
n'ai plus revu le capitaine Boutte ni le bail à ferme. Il m'a
cependant écrit une lettre pour me dire qu'il avait vendu
l'habitation pour cent gourdes avec les deux divisions de cannes,
et il porte à ma charge un compte de quarante gourdes qu'il
a payé pour se mettre en règle, tandis qu'il ne fallait que sept
gourdes pour retirer les pièces. J'ai reçu une autre lettre de lui,
qui me marque que M. Gayot, à qui je dois, avait porté des
plaintes au général Boyer contre moi pour ce que je lui dois.
J'ai envoyé auprès de M. Gayot pour savoir s'il avait porté des
plaintes contre moi; il m'a fait dire qu'il n'avait nulle intention
de me faire de la peine, mais comme il avait besoin de quelque
chose, il m'a demandé un cheval, et m'a dit qu'il m'attendrait
pour le reste. Un autre trait que M. Boutte a fait M. Sutherland,
négociant de la ville, avec qui j'ai toujours fait des affaires, et
auquelje dois encore quelque chose, m'a fait dire que, sij'avais
besoin de quelques gourdes, je pourrais m'adresser à lui. J'ai
écrit à M. Sutherland qui me fit répondre que je n'avais qu'à
faire passer M. Boutte chez lui, qu'il lui compterait le montant
dont j'aurais besoin. J'ai envoyé la lettre au capitaine Boutte
etje ne l'ai plus revujusqu'aujourd'hui. Aussije laisse à votre
justice de juger si, par les mesures qu'il prend, le capitaine
Boutte peut faire du bien à ma famille où il me réduira en six

(1) Ici le général Delva exprime un sentiment qui est celui de la plupart des Haïtiens;
pour eux, le chef de l'Etat est le taureau du troupeau qui est le peuple; il est le
père, ses enfants sont le peuple; il exerce sur eux la puissance paternelle. Souvent
le père n'est pas bon, souvent les enfants sont taquins et malveillants. Ce sont
les traditions de l'Afrique.
HISTOIRE D'HAITI (1811) 29

mois sans chemises et sans pouvoir donner une paire de souliers


à mes enfants, comme il le dit Je sais que le capitaine Boutte
est incapable de conduire mes biens, attendu queje le connais
pour un joueur et un riboteur. Je me suis trouvé dans diverses
parties avec lui, où il ajouéjusqu'à son cheval; et si le capitaine
Boutte agit comme il le fait, c'est le commissaire du
gouvernement qui l'instigue à faire cela pour me ruiner, parce
que Mr Audigé m'a envoyé un billet à l'acceptation, queje n'ai
pas voulu faire, attendu que je ne lui dois pas. Je vous
supplierai, Président, de demander à M. Audigé si, lorsqu'il
s'est sauvé des Gonaïves pour venir sejoindre à moi, il a trouvé
un ami en moi, ou non, pourquoi veut-il aujourd'hui me faire
de la peine.
"Aussi vertueux Président, je laisse à votre humanité et
à votre clémence de m'autoriser à casser le capitaine Boutte et
à charger un autre de ma procuration; si c'est l'argent qui
l'autorise à faire des choses pareilles, il n'a qu'à garder l'argent
et à me remettre mes pièces; au surplus, j'ai des papiers que
je ne saurais confier au capitaine Boutte, attendu que sa
conduite n'est pas assez intacte, attendu que le capitaine Boutte
n'a pas de moyens; c'est un étranger^). Il ne peut répondre de
mes biens au cas qu'il vienne à faire banqueroute avec ce qui
m'appartient
"J'ai l'honneur de vous saluer avec respect "
Signé: Delva

J'ai transcrit cette lettre surtout parce qu'elle peint les


mœurs de notre pays où l'on est souvent dépouillé de toutes
parts, quand on est frappé d'un malheur politique. Ce qui se
passait à cet égard en 1811, existe encore aujourd'hui.
Le général Delva, malgré la sollicitude que l'autorité
paraissait lui témoigner depuis sa condamnation, n'en sera
pas moins horriblement assassiné dans la prison du Port-au-
Prince, après avoir subi sa peine de cinq années de réclusion.
Quant au général Gédéon, quoique inculte, il avait le
cœur assez bien placé pour ne jamais entrer dans aucune
combinaison contre la classe entière de couleur; il considérait
même comme chimériques les craintes des mulâtres à cet
égard. Aussi, peu de temps après la condamnation de Delva,

(1) Le général Delva veut dire que Boutte était de la ville des Cayes et non du
Port-au-Prince.
30 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

rencontrant un jeune homme de couleur qu'il affectionnait,


il lui dit: "Y a-t-il quelque chose de nouveau? Est-il question
d'affaire de caste? Quand, ajouta-t-il, deux vieux mulâtres se
rencontrent, l'un dit à l'autre invariablement à l'oreille: "Les
nègres veulent nous tuer".
Aussitôt après la condamnation de Delva, plusieurs
hommes de couleur de distinction du Port-au-Prince, croyant
trouver plus de sûreté sous l'autorité de Rigaud, passèrent
dans le Sud. Ils avaient été vivement impressionnés des propos
de castes qu'ils avaient entendus. Ils trouvaient que Pétion
en tolérait trop l'expansion; mais sur ce terrain, ils tombaient
de Charybde en Scylla. Du côté de Pétion l'expansion était
peut-être un bien, car elle empêchait l'explosion.
LIVRE SOIXANTE-TROISIEME

(1811)

Sommaire.— Mort du général Rigaud.— Le général Borgella le remplace


en qualité de général en chef du département du Sud et président du Conseil
départemental le 21 septembre 1811.— Le général Borgella prête son
serment.— Cérémonie à l'église; discours de Borgella.— Proclamation du
général Borgella adressée à ses concitoyens.— Effet que produit cet acte
dans le département de l'Ouest.— Ouverture de réconciliation faite à Pétion
par Borgella.— Réponse de Pétion.— Il propose à Borgella d'envoyer des
députés au Port-au-Prince.— Leur correspondance est interrompue par une
maladie de Borgella.— Borgella propose à Pétion, Petit-Goâve ou Miragoâne
pour la réunion de leurs commissaires.— Pétion de son côté lui propose le
Grand-Goâve.— Borgella accepte le Grand-Goâve pour le lieu de la réunion
des commissaires.— Acte par lequel les citoyens du Sud sont nommés.—
Pétion, de son côté, nomme quatre commissaires.— 21 septembre, conférence
au Grand-Goâve entre les commissaires des deux départements.— On ne
peut s'entendre. La négociation est rompue.— Aux Cayes, on s'indigne des
prétentions de Pétion.— Compte-rendu de la négociation par les
commissaires du Sud.— Adresse du Conseil du département du Sud aux
citoyens de ce même département, relativement à la négociation.— Lettre
de Borgella au colonel Henry.— Message de Pétion au Sénat concernant
les dons nationaux.— Loi du Sénat qui affecte à chacun des généraux une
sucrerie, et à chacun des adjudants-généraux et colonels, une caféière.—
Christophe continue ses rapports avec Goman.— Il le nomme comte de
Jérémie, commandant de la province du Sud.— Lettre de Goman à Bazile
Chailliau.— Réunion au Cap d'une commission chargée de préparer des
projets de loi.— Préparation des lois qui formeront le code Henry.—
Ordonnance du Roi qui rétablit des droits sur la sortie des bœufs, chevaux,
mulets et ânes et meubles en acajou.— Edit du Roi qui supprime les
tribunaux de justice déjà établis et en crée de nouveaux.— Edit qui détermine
la composition des conseils supérieurs et des sénéchaussées.— Mort de
Rouanez, Ministre Secrétaire d'Etat au Département des Affaires
Etrangères.— Il est remplacé par Prévost, comte de Limonade.— Arrivée
de Thomany au Cap.

"epuis l'attaque dirigée contre Rigaud, au sein de la


ville des Cayes, par le bataillon de la 17e demi-brigade, la santé
de ce général et son moral s'étaient profondément altérés.
32 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Quoiqu'il fût sorti vainqueur de la lutte, son autorité n'en avait


pas moins été grandement ébranlée dans l'opinion des masses
que, du reste, les agents de Pétion poussaient de toutes parts
à l'insurrection. Henri, colonel de la 18e à Jérémie, un officier
nommé Lelièvre à Aquin, le colonel Léveillé et le général
Wagnac, aux Cayes, n'attendaient qu'une occasion favorable
pour prendre les armes, quoiqu'il y eût autour de Rigaud de
brillants officiers très dévoués à sa personne tels que Borgella,
Lys, Bonnet, les colonels Bigot et Prou; mais les masses lui
échappaient. Enfin le général en chef succomba sous le poids
de ses préoccupations politiques incessantes et de ses
souffrances physiques, dans la nuit du 17 au 18 septembre
1811 à l'âge de cinquante ans. Les populations se montrèrent
assez indifférentes à sa mort, politiquement parlant; cependant
on donna des larmes au fondateur de la liberté dans le
département du Sud, au guerrier intrépide et infatigable de
1791 à 1798. Rigaud était né aux Cayes, le 17 janvier 1761
d'un père blanc et d'une mère négresse. Malgré toutes les
fautes qu'il a commises après le triomphe de la liberté générale
à laquelle il a tant contribué, il demeure l'une des plus grandes
figures de notre histoire, on peut dire de lui qu'il personnifie
la liberté de St Domingue, comme Toussaint Louverture et
Dessalines en personnifient l'Indépendance. Quand on songe
aux éminents services qu'il a rendus au pays pendant les huit
premières années de la révolution, on ne doit considérer son
retour en Haïti, en 1810, que comme un accident fâcheux qui
n'aurait pas dû exister et qui laisse à peine une tâche sur sa
mémoire. Son seul tort fut d'avoir donné de l'essor lui aussi
à son ambition personnelle, se jugeant plus capable que Pétion,
en présence de Christophe qui, en fait établissait le servage
qu'on appelait pompeusement la Liberté dans les actes officiels
du royaume. Ses obsèques furent aussi magnifiques que
possible. Ses restes furent déposés sur la place d'armes des
Cayes, au pied de l'arbre de la liberté, excepté son cœur qui
fut enterré à l'église.
Aussitôt après sa mort, des pourparlers, des intrigues
commencèrent pour l'élection de son successeur. Les généraux
Francisque, Bonnet, Vaval avaient quelques partisans; mais
la plupart des citoyens se prononçaient pour le général
Borgella. Dans l'armée, le colonel Bigot surtout se montrait
disposé à soutenir même par les armes, la candidature de
Borgella. Ennemi déclaré de Wagnac, il avait l'espoir que
HISTOIRE D'HAITI (1811) 33

Borgella le laisserait sacrifier; mais celui-ci se rendit d'Aquin


aux Cayes, et descendit chez Wagnac avec son état-major afin
de le protéger contre toute tentative d'assassinat. Enfin le 21
septembre, le Conseil départemental du Sud convoqué,
conformément à l'article IV de l'arrêté de l'assemblée
départementale du Sud du 9 janvier 1811, se réunit au nombre
de 16 membres en la maison de feu le général Rigaud pour
nommer un général en chef, président du Conseil. Le général
Bonnet présidait le Conseil; les autres membres étaient le
général de division Vaval, les généraux de brigade Lys,
Wagnac, Borgella, Faubert, les conseillers ordinaires
Montbrun, Blanchet, Simon, Chantilly et Glézil père, le
commissaire du gouvernement Boisrond, Chalviré père et
Sambour, juges du tribunal d'appel, l'administrateur général
des finances Charles Daguilh, et le juge de paix de la ville des
Cayes, Georges César. Sur l'invitation du général Bonnet,
chacun des membres vota par scrutin. Le général Vancol qui
n'assistait pas à la séance pour cause de maladie, envoya son
scrutin. Le dépouillement des votes constata que le général
Borgella avait réuni douze voix, le général Bonnet, quatre et
le général Vaval, une. Bonnet proclama donc Borgella général
en chef du département du Sud et président du Conseil.
Immédiatement après, une lettre du général Bruny Leblanc
parvint au conseil; elle contenait le vote de ce général en faveur
de Bonnet. Elle fut considérée comme nulle et déchirée, étant
arrivée trop tard. D'après le procès-verbal de la séance, le
général Borgella remercia l'assemblée de l'avoir choisi, et
déclara qu'il acceptait avec reconnaissance la place qu'elle
venait de lui déférer; il ajouta que ses concitoyens pouvaient
compter sur le zèle qu'il mettrait à faire leur bonheur.
L'élection de Borgella fut généralement bien accueillie aux
Cayes, quoique les partisans de Bonnet, entre autres Lys, ne
pussent pas dissimuler leur mécontentement. Du reste c'était
rebâtir sur le sable, sur le sol mouvant; déjà l'opinion publique,
dans le Sud, avait condamné la scission.
Le lendemain 22 septembre, le Conseil se réunit de
nouveau au même local. Le général Bonnet invita le général
Borgella à prêter son serment de général en chef; ce que fit
celui-ci, ainsi qu'il suit:
"Je jure en présence de l'Etre suprême de maintenir de
tout mon pouvoir la Constitution, de faire exécuter les lois, de
faire respecter les personnes et les propriétés, de veiller aux
34 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

besoins des militaires, d'encourager le cultetv et le commerce;


en un mot de donner mes soins à l'administration publique
dans toutes ses parties".
Le général Bonnet prononça ensuite un discours tendant
à rappeler au chef du gouvernement ses devoirs envers le
peuple. Il l'invita à prendre le fauteuil pour présider le Conseil.
Quand la cérémonie fut terminée, Borgella précédé du Conseil,
des fonctionnaires et des citoyens, se rendit à l'église où un
Te Deum fut chanté. Le citoyen Montbrun, membre du Conseil,
prononça un discours où il fit ressortir les qualités que
possédait le général Rigaud. Le général Borgella s'adressa
ensuite aux citoyens et soldats réunis autour de lui, dans les
termes qui suivent:
"Elevé par le choix du Conseil à l'importante fonction de
chef de ce département, je regrette bien sincèrement que le
commandement me soit déféré par suite de la mort de notre
illustre chefAndré Rigaud. Ses cendres reposent sur cette place
du Champ de Mars où plus d'une fois après la victoire, il louait
votre courage. En portant mes regards sur sa tombe, je reconnais
le néant des grandeurs humaines etje déplore le coup fatal qui
nous enlève le restaurateur de notre liberté, l'homme enfin qui
a surmonté tant d'obstacles pour nous fairejouir de la plénitude
de nos droits. Sa vie politique et militaire est un monument
éternel de notre admiration, et son nom gravé sur la colonne
de la reconnaissance sera toujours un sujet de respect et
d'émulation pour tous ceux qui honorent la vertu.
"Il n'est plus, ce héros législateur!®) et je suis appelé par
l'opinion publique, par le vœu de mes compagnons d'armes,
à lui succéder. Remplacer le général Rigaud dans le
commandement n'est point une mission facile à remplir, et si
je ne comptais sur les lumières du Conseil formant le
gouvernement, sur celles des généraux qui ont voté pour mon
élection, j'avoue que je serais effrayé de l'importance d'une
charge dontje sens d'avance toutes les difficultés; mais prenant
pour guides les vertus de celui dont la tombe vient d'être arrosée
(1) Ce que ne devraient jamais négliger nos gouvernants, car le vaudou, religion
africaine dont la couleuvre est le dieu, alors, comme depuis toujours, était
largement pratiqué tant dans nos campagnes que dans nos villes; religion contraire
à tout ce que prescrit le christianisme, et qui ne conduit qu'à la barbarie la plus
dégoûtante et la plus cruelle, et dont les vues vont jusqu'à l'anthropophagie
périodiquement.
(2) Législateur, c'est ce que fut le moins le général Rigaud.
KiHiotHÀ|ue dts Frères de l'Instruetion Chrétienne

JEROME MAXIMILIEN BORGELLA


Président du Coitscif Départemental du Sud
HISTOIRE D'HAITI (1811) 35

des larmes de tout un peuple, et pour flambeau les lumières


des hommes de bien et patriotes, j'accepte avec reconnaissance
cette marque de confiance du Conseil, — etjejure — (ici il répète
le serment qu'il venait de prêter au sein du Conseil).
"Secondés par vous généraux, militaires de tous grades,
et de tous les fonctionnaires publics, nous parviendrons sans
doute à faire luire sur cette terre trop longtemps désolée, des
jours plus fortunés. C'est en nous pénétrant de ce principe que
réclame le bonheur des peuples que nous maintiendrons la paix,
l'union, la concorde et que nous ferons du gouvernement du
département du Sud un gouvernement de frères où tous les
citoyens trouveront un droit égal dans la distribution de la
justice, et unejuste répartition dans les récompenses méritées".
Après la cérémonie religieuse le général Borgella fit
publier la proclamation qui suit adressée à ses concitoyens:
Citoyens,
Nommé au commandement en chef de ce département et
à la présidence du Conseil, je n'ai point la présomption de croire
que ce soit aux talents que vous avez accordé vos suffrages. C'est
à mes sentiments pour vous, c'est à mon amour pour la liberté,
à mon zèle pour votre bonheur, à mon respect pour la
Constitution que vous avez adoptée. En portant ma pensée sur
la carrière queje suis destiné à parcourir, je serais effrayé des
obligations qui me sont imposées, sije n'étais certain de trouver
dans l'amitié de mes anciens compagnons d'armes, dans le
Conseil du département, dans tous les citoyens le secours et les
lumières dont j'aurai besoin.
"Une autre idée me soutient- comment pourrai-je m'égarer
en suivant, dans toutes les circonstances de la vie publique, les
principes du chef que la mort vient de nous enlever et dont la
perte couvre de deuil tout ce département, en ne m'écartant
jamais de la ligne qui a été tracée par lui? Citoyens, une maxime
que le général Rigaud se plaisait à énoncer et dont il désirait
que chacun de nous reconnût la vérité, c'est que la prospérité
des Etats est la récompense certaine de leurs vertus, et
l'adversité, le châtiment infaillible de leurs vices.
"Vous voulez être heureux, nous disait-il dans une de ses
proclamations, vous ne pouvez l'être qu'en obéissant aux lois,
puisqu'elles sont la garantie des personnes et des propriétés,
vous ne pouvez l'être qu'en respectant votre sainte religion, vous
ne pouvez l'être que par l'union et la concorde, que par la
36 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

discipline dans l'armée et l'ordre dans les finances. Citoyens,


pratiquer des vérités aussi utiles et aussi importantes, voilà le
plus bel hommage que nous puissions rendre à la mémoire de
celui qui a mérité le titre auguste de fondateur de notre liberté.
"Le général Rigaud pensait aussi que nos altercations avec
l'Ouest n'étaient qu'une querelle de famille, que les intérêts des
deux départements étaient indivisibles.
"Citoyens, la perte que nous avons faite est irréparable,
mais ne nous laissons pas abattre par la douleur. La partie
éplorée et en deuil réclame de ses enfants toute la sagesse, tous
les efforts, toute l'énergie dont ils sont capables. A un grand
malheur, opposons un plus grand courage; respectons les décrets
de la Providence suprême qui, en nous privant du meilleur des
chefs, a voulu que sa mort n'occasionnât aucune commotion,
ne portât pas la plus légère atteinte à la tranquillité et à la paix
du département, mais au contraire servît à prouver la fixité de
nos sentiments, de nos opinions."
La proclamation était contresignée du secrétaire du
Conseil, Bruno Blanchet.
Dans le département de l'Ouest, quand on avait appris
la mort de Rigaud, aucun sentiment de regret ne s'était
manifesté à son égard, et quand la proclamation de Borgella
à ses concitoyens y parvint, on la lut avec d'autant plus de
satisfaction, qu'on y entrevit la possibilité d'une réconciliation
avec le Sud.
En effet, Borgella, donnant suite aux sentiments qui
animaient le général Rigaud dans ses derniers moments, après
avoir consulté le Conseil, fît des ouvertures à Pétion par la
lettre qui suit, en lui donnant le titre de Président.
Cayes, 16 octobre 1811
Le général en chef, commandant le département du Sud,
Au Président Pétion,
"Par l'événement malheureux de la mort du général en
chef André Rigaud, le Conseil du département du Sud, dans
sa séance du 21 septembre dernier, a fait choix de ma personne
pour le remplacer dans le commandement de ce département
"Nommé à cette place par le vœu de mes concitoyens, ma
première pensée s'est portée sur les moyens à employer pour
rapprocher les enfants d'une famille trop longtemps divisée.
Avant cet événement, j'en avais senti la nécessité, et personne
HISTOIRE D'HAITI (1811) 37

plus que moi n'est convaincu que l'envahissement de l'un des


deux départements, par notre ennemi commun Henry
Christophe, doit indubitablement entraîner la perte de l'autre.
Plein de cette vérité, ne voyant notre force que dans notre union,
et voulant donner une nouvelle preuve d'estime à nos frères de
l'Ouest, je viens, au nom de mes concitoyens du Sud, vous
proposer un pacte d'union convenable aux intérêts communs.
"Si, comme j'ai lieu de l'espérer, vous êtes animé des
mêmes sentiments, veuillez, je vous prie, citoyen Président, par
le retour de M. Rivière qui vous remettra la présente, me faire
connaître les moyens que vous désirez employer pour parvenir
à ce but, persuadé que toutes les propositions que vous pourrez
me faire, et qui seront convenables au bonheur des deux
départements, auront l'assentiment du Conseil
J'ai l'honneur, citoyen Président, de vous saluer avec
cordialité et la plus haute considération.
Signé: Borgella
Les ouvertures de Borgella furent parfaitement
accueillies au Port-au-Prince; son envoyé, le citoyen Rivière,
fut l'objet de toutes sortes d'attentions. Dans le Sud, presque
tous les citoyens désiraient sincèrement une réconciliation.
Bruno Blanchet, l'un des principaux auteurs de la scission,
écrivait, à la date du 11 octobre, au général Francisque qui
se trouvait à Jérémie: "Nous travaillons de tout cœur à une
réconciliation avec le département de l'Ouest, et nous espérons
qu'elle aura lieu; par là nos forces se doubleront et nous
pourrons repousser les agressions de la part de Christophe".
Pétion répondit à Borgella par la lettre qui suit sans lui donner
le titre de général en chef du département du Sud.

Port-au-Prince, le 24 octobre 1811, an 8e

Alexandre Pétion, Président d'Haïti


Au général Borgella
Citoyen général,
"Pénétré autant queje le suis de cette grande et importante
vérité que notre force réside essentiellement dans l'union, et que
le salut de la République est attaché au sort de cette frontière
qui en est la clef, combien n'ai-je pas été affecté de celui que
nous préparait cet esprit de division qui malheureusement s'est
38 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

introduit parmi nous, et qui ne peut que nous plonger dans les
plus cruels revers lorsqu'au contraire nous pouvons opposer un
front menaçant à notre ennemi commun et le faire encore
trembler au fond de son palais et au milieu de ses satellites.
"J'ai éprouvé, citoyen général, un bien véritable plaisir
de l'ouverture que vous me faites, et d'apprendre que vous aviez
déjà senti la nécessité du rapprochement qui doit rappeler la
confiance dans toutes les classes de la société. Jamais
proposition ne fut plus selon mon cœur qui est dévoué sans
réserve à tout ce qui peut faire le bonheur et procurer la félicité
de mes concitoyens. Aussi compterai-je toujours pour peu les
sacrifices qui me seront personnels s'ils nous permettent
d'atteindre ce but à désirer, et dont les bases fixées par la loyauté
et la bonne foi doivent faire du peuple d'Haïti un peuple de frères
et d'amis. Pensant avec raison, citoyen, d'après votre lettre
qu'une réunion franche et amicale est le vœu manifesté par tous
les citoyens et que notre commune conservation dépend pour
beaucoup qu'elle s'exécute, je crois qu'il conviendrait que vous
envoyassiez au Port-au-Prince quelques personnes revêtues de
votre entière confiance et de vos pouvoirs; elles trouveront en
moi tout l'empressement que vous pouvez désirer pour concilier
les esprits et rétablir entre nous les sentiments de la concorde
et de l'amitié, en tout ce qui s'accordera avec mes devoirs. Il
est heureux pour nous que depuis un an, Christophe n'ait pas
été en mesure de nous attaquer; vous devez penser quel parti
il eut pu tirer de la position dans laquelle nous nous trouvions
placés. Il est probable qu'il médite toujours une invasion
prochaine; nos succès dans ce cas, seront le résultat de notre
sagesse.
J'ai l'honneur de vous saluer, citoyen général, avec
considération.
Signé: Pétion

Peu de jours après avoir reçu cette lettre, Borgella tomba


malade et sa correspondance avec Pétion demeura
interrompue. Pendant sa maladie quelques rares ambitieux,
très malintentionnés, qui craignaient de perdre leurs positions
par une réconciliation avec l'Ouest, critiquèrent hautement
et méchamment sa démarche auprès de Pétion. Mais ils ne
purent agir sur l'opinion publique dans le sens duquel était
le général en chef.
HISTOIRE D'HAITI (1811) 39

Quand il put recouvrer la santé, Borgella se rendit à


Aquin d'où il écrivit à Pétion pour lui faire connaître qu'il
reprenait la négociation qui pourrait se continuer soit au Petit-
Goâve, soit à Miragoâne.
Voici la lettre qu'il adressa à cet égard.
Aquin le 29 novembre 1811, An 8e
Le général en chef,
commandant le département du Sud,
Au Président Pétion,
Une maladie opiniâtre que je viens d'essuyer est la cause
du retard quej'ai mis à répondre à votre dépêche du 24 octobre
dernier. Maintenant queje suis en état de me livrer aux affaires
publiques, je m'empresse de donner suite à l'ouverture que j'ai
eu le plaisir de vous faire et dans laquellej'ai eu la satisfaction
de trouver dans votre manière de voir le grand désir de ramener
la confiance et l'union si nécessaires à l'intérêt commun des
deux départements. Pour cet effet, j'envoie auprès de vous mon
aide de camp Chardavoine pour que vous me fassiez connaître
l'époque et le lieu où doivent se réunir nos députés, comme le
nombre que vous croirez nécessaire d'envoyer de part et d'autre.
"Ayant seulement à vous observer que, pour laisser à
chaque députation la faculté de consulter son gouvernement sur
les articles imprévus dans ses instructions et pour ne point
mettre de retard dans les opérations, le lieu le plus convenable
serait le Petit-Goâve ou Miragoâne. Veuillez me faire connaître
de ces deux endroits celui que vous adoptez; alors les députés
de l'une et de l'autre part pourront s'y rendre et, chargés des
pouvoirs et des instructions de leurs gouvernements, ils
travailleront à l'acte et aux conditions qui doivent cimenter entre
nous l'union la plus convenable, pour nous procurer la force
dont nous avons besoin pour résister à nos ennemis communs.
Je dois cependant vous prévenir que ceux de ce département
ne pourront guère se rendre au lieu qui sera convenu que du
15 au 20 du mois prochain.
"C'est sur notre sagesse, citoyen Président, que le peuple
qui nous a revêtus de sa confiance espère son bonheur. Je compte
donc sur les sentiments que vous avez toujours manifestés à
cet égard, en vous priant de croire que, de mon côté, vous
trouverez, en toute occasion la sincérité et la bonne foi sans
lesquelles rien ne peut être durable.
Signé: Borgella
40 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Pétion répondit à Borgella par la lettre qui suit, où ne


respire que son vif désir de voir cesser la scission du Sud et
où il lui propose le Grand-Goâve comme lieu de réunion. Quant
aux gouvernants du Sud, ils entendaient maintenir la
séparation. Ils ne désiraient, Borgella, le premier, qu'un traité
de paix, d'amitié, de commerce et une alliance offensive et
défensive. Ils ne se rallieront à Pétion, en 1812, que sous la
pression des populations qui s'armeront contre eux.
Port-au-Prince, le 4 décembre 1811
Alexandre Pétion,
Président d'Haïti
Au général Borgella,
Citoyen général,
"J'ai appris avec plaisir, par votre lettre du 29 expiré, que
m'a remise votre aide de camp, le rétablissement de votre santé,
et que vous étiez disposé à donner suite à l'ouverture que vous
m'avez faite, à laquelle j'ai répondu le 24 du passé. Je vous
avais proposé d'envoyer au Port-au-Prince quelques personnes
revêtues de votre confiance et chargées de vos pouvoirs, à l'effet
d'établir les points sur lesquels nous devions rappeler la
confiance et la concorde entre les citoyens du même pays qui
n'ont et ne peuvent avoir qu'un seul et unique intérêt, celui de
leur commune conservation menacée par l'ennemi le plus
implacable et le plus féroce (Henry Christophe).
"Entièrement occupé des moyens de lui résister et
concevant que tout devait céder à cette obligation essentiellej'ai
toujours espéré que le temps et l'expérience ramèneraient des
esprits malheureusement divisés, que les passions se tairaient
à la voix de la raison, et que les opinions mieux éclairées nous
feraient à la fin sentir combien notre union était indispensa^ie,
et que d'elle seule dépendaient notre existence et notre bonheur.
Dieu, qui pénètre les replis des cœurs, ajugé de la sincérité du
mien, en préservant le gouvernement de tous les dangers
auxquels il s'est trouvé exposé depuis un an, en maintenant cet
esprit d'ordre et de tranquillité que chaquejour il voit s'accroître
deplus en plus, et en me mettant à même de déjouer des projets
funestes, encouragés par nos malheureuses divisions. Ma
position est la même et mes sentiments publics sont connus.
Je ne veux et ne désire que le bonheur du peuple, sa liberté et
sa sécurité. Le but de notre prise d'armes fut de nous conserver
ces précieux avantages. C'est dans ces principes que l'acte
HISTOIRE D'HAITI (1811) 41

constitutionnel fut dicté, et si nous pouvons le consulter pour


concilier nos intérêts, il serait dangereux, surtout dans les
circonstances d'un péril imminent, de nous en écarter avec trop
de précipitation, d'autant plus qu'il nous offre lui-même les
moyens de profiter du calme et de la réflexion pour le reviser
et d'établir définitivement notre tranquillité et les bases assurées
de la gloire de l'Etat».
"Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le marquer, citoyen
général, je compterai pour peu les sacrifices qui me sont
personnels et que me permettent mes devoirs, pour accélérer une
réunion que je désire ardemment La malheureuse scission qui
nous divise, loin d'avoir produit d'heureux effets, nous a livrés
aux plus funestes conséquences. Des intérêts tenant au système
de localité, les opérations forcées du gouvernement pour soutenir
la guerre du Môle, ont peut-être fait croire qu'il n'existait pas
de balance proportionnelle en faveur du Sud. Quelque passion
a aussi dirigé l'opinion en mettant en avant que les finances
du Sud avaient été sacrifiées à l'Ouest lorsqu'il est prouvé par
les comptes généraux, que l'administration de l'Ouest a payé
en plus une somme de 121.842 gourdes 73 centimes en faveur
de celle du Sud, dans l'exercice de 1810. Je suis disposé, à cet
égard, à ne plus tenir sur tous les points où la distribution du
service public peut offrir quelque satisfaction et une surveillance
correcte à ceux qui en ont plus particulièrement la charge, à
oublier tout le passé et âne voir dans la République que la patrie
et ses défenseurs, des frères et des amis, en un mot à n'avoir
d'autre bonheur que de jouir de celui d'un peuple.
"J'ai cru, citoyen général, devoir m'expliquer avec toute
la franchise qui me caractérise, pensant que vos sentiments sont
les mêmes; je crois qu'avec la volonté de se réunir, tout doit en
faciliter l'exécution. Comme il est à désirer que rien n'en retarde
l'accomplissement, d'après votre proposition je vous engagerai
d'envoyer quatre personnes au Grand-Goâve, comme lieu le plus
central entre le Port-au-Prince et Miragoâne pour la facilité de
communications, qui se réuniront à quatre personnes que
j'enverrai du Port-au-Prince avec les pouvoirs nécessaires et qui
y seront rendues le 20 du présent mois. Vous pouvez entièrement

(1) Cette lettre n'est un peu obscure que parce que Pétion hésitait à énoncer ce qu'il
voulait dire à Borgella: se soumettre simplement à son autorité et rétablir l'unité
de la République. Pourquoi invoquer par des ambages une Constitution qui en
fait n'existait pour personne? Un Anglais alors établi au Port-au-Prince, disait
que la Constitution était un cheval que Pétion éperonnait selon ses intérêts.
42 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

compter sur moi, citoyen général, comme je compte sur votre


assistance et votre loyauté dans une si noble entreprise, et votre
concours, à cet égard, sera le garant de l'estime que j'ai pour
vous".
Par une lettre en date du 14 décembre, Borgella lui
répondit qu'il acceptait le Grand-Goâve pour le lieu de la
réunion des commissaires que le Conseil du département du
Sud avait nommés la veille. C'étaient les citoyens Vaval,
Montbrun, Etienne Berret et Médor.
Voici l'acte par lequel ils furent nommés.

Aux Cayes, le 13 décembre 1811

"Le Conseil du département du Sud,


Considérant qu'en toute occasion, il a éprouvé et manifesté
le désir le plus ardent pour une réconciliation avec le
gouvernement de l'Ouest;
Considérant que le Président de l'Ouest reconnaissant que
la concorde est dans l'intérêt des deux départements, a déclaré
vouloir, d'après l'ouverture qui lui a été faite par le commandant
en chef président du Conseil du Sud, mettre un terme aux
divisions funestes qui ont lieu, et procurer à l'universalité des
citoyens la paix et la sécurité qu'ils réclament;
Considérant qu'il est de toute évidence que la rupture, qui
existe entre le Sud et l'Ouest, ne saurait être utile qu'à l'ennemi
commun et rendre redoutable toute agression de sa part;
Considérant qu'une union sincère, franche et durable est
devenue plus nécessaire que jamais par les événements
extérieurs qui marquent l'époque actuelle, que l'indépendance
proclamée de l'Amérique espagnole, que la guerre qui menace
d'éclater entre l'Angleterre et les Etats-Unis, peuvent produire
des résultats qu'il est impossible de calculer ni de prévoir;
Considérant qu'il est convenu entre le gouvernement du
Sud et celui de l'Ouest que des commissaires se rendront au
Grand-Goâve pour y négocier un traité d'amitié et d'union;
A arrêté et arrête ce qui suit :
Les citoyens: Vaval, général de division, commandant la
division de l'Est du département, membre du Conseil;
Montbrun, négociant en cette ville, membre du Conseil; Etienne
Berret, habitant de Cavaillon, major de la garde nationale;
Médor, chefde bataillon, commandant la place d'Aquin, sont
HISTOIRE D'HAITI (1811) 43

nommés commissaires et se rendront au Grand- Goâve pour s'y


réunir aux commissaires de l'Ouest et négocier un traité
d'amitié et d'union.
La base du traité sera lajustice qui n'est autre chose entre
gouvernements que l'égalité et la réciprocité. Tout ce qui sera
proposé aux commissaires du Sud et qui n'aura pas été prévu
dans leurs instructions sera de suite communiqué à leur
gouvernement; des courriers seront établis à cet effet
Tout ce qui aurait été arrêté entre les commissaires sera
soumis à la ratification des deux gouvernements.... etc...

Pétion de son côté, nomma commissaires l'ex-sénateur


Manigat, le doyen du tribunal d'Appel, Lamothe, le colonel et
son aide de camp A. D. Sabourin et son secrétaire particulier
Balthazar Inginac. Il annonça au Sénat le choix qu'il avait
fait de ces quatre citoyens pour recevoir les propositions des
commissaires du Sud, tendantes à opérer une réconciliation
entre l'Ouest et le Sud. Le 20 décembre les commissaires des
deux départements se trouvaient réunis au Grand-Goâve, et
le 21 la conférence eut lieu. Les commissaires du Sud, qui
n'avaient en vue que le fédéralisme, proposèrent à ceux de
l'Ouest que les deux départements fussent indépendants l'un
de l'autre, que le président Pétion fût reconnu par le
département du Sud, Président de l'Ouest, et que le
département de l'Ouest reconnût le général Borgella pour
général en chef et président du Conseil du département du
Sud; qu'il y eut entre les deux départements une alliance
offensive et défensive; que les troupes d'un département ne
pussent pénétrer dans l'autre que sur réquisition des chefs de
gouvernement, et que dans ce cas elles fussent à la charge de
leur département.
Les commissaires de l'Ouest firent observer à ceux du Sud
que les deux départements n'étaient et ne pouvaient faire que
le même pays indivisible, formant la République d'Haïti dont
le Président d'Haïti était le chef aux termes de la Constitution.
Ils ajoutèrent que, si ce premier point était accepté, le
Président d'Haïti, désirant sincèrement le retour de l'union
et de la concorde, admettrait, par l'entremise de ses députés
tous les moyens conciliatoires qui pourraient offrir de la
satisfaction et de la sécurité aux citoyens du Sud, étant dans
la ferme intention de procurer à ses concitoyens la plus grande
masse de bonheur possible.
44 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

On ne voulut se faire aucune concession ni d'une part ni


de l'autre, et les députés du Sud rompirent la négociation ne
voulant pas reconnaître l'autorité de Pétion sur leur
département. On se sépara donc sans avoir rien conclu; la
négociation n'avait duré qu'une seule et unique séance.
Après le retour de ses commissaires, le président Pétion
annonça au Sénat, par un message en date du 25 décembre,
le résultat de la négociation. Il déclara à ce corps que l'honneur
de la nation et ses devoirs ne lui avaient pas permis de faire
davantage.
Aux Cayes, les partisans de la scission laissèrent éclater
la plus vive indignation contre Pétion. Les commissaires du
Sud rendirent compte de la négociation en des termes par
lesquels Pétion n'était nullement ménagé. Au sujet de la
réponse des commissaires de l'Ouest à la proposition de ceux
du Sud, ils dirent:
"Cette réponse contenant des prétentions exagérées et
contraires à la liberté et à l'indépendance du peuple du
département du Sud, qui a le droit imprescriptible de faire des
lois pour son bonheur; considérant que la volonté du président
Pétion est constamment de dominer le département du Sud
contre les principes de la Constitution qu'il lui plaît de réclamer
aujourd'hui, après en avoir déchiré toutes les pages, après
l'avoir foulée aux pieds, pour établir sa domination tyrannique
et mettre sa volonté arbitraire à la place des lois; considérant
qu'il a employé des moyens illicites pour se faire continuer dans
la place du Président d'Haïti, quoiqu'il dût déposer son pouvoir
après les quatre années révolues, qualité que le peuple de l'Ouest
a pu lui donner en supposant qu'il ait été libre de ce choix;
considérant qu'il n'en est pas de même du peuple du Sud, qui
a manifesté d'une manière énergique et irrévocable la volonté
de se gouverner comme il convient, en renonçant pourjamais
à l'autorité que le président Pétion veut avoir et veut rendre
héréditaire dans sa famille, comme d'un bien à lui appartenant,
les députés du Sud ont déclaré que les conférences étaient
terminées, et qu'ils allaient, conformément à leurs instructions,
se retirer dans leur département "

En parlant de l'autorité que Pétion voulait rendre


héréditaire dans sa famille, on faisait allusion au général
Boyer qui, cependant, n'était ni le parent, ni l'allié de Pétion.
Mais il était l'objet de la part du Président et de Mlle Joute
HISTOIRE D'HAITI (1811) 45

Lachenais, de tant de faveurs et de tant de prédilections, il


vivait avec eux si intimement, qu'en réalité le public le
considérait comme membre de la famille. En fait, après la mort
de Pétion, Boyer prenant pour femme Mlle Joute, ce fut la
même famille qui gouverna Haïti jusqu'en 1843. Depuis cette
époque, aucun gouvernement n'a valu celui de Boyer.
Aux Cayes, on ne s'en tint pas à ce compte rendu qui en
somme ne fut pas favorablement accueilli par les populations
lasses de la scission. Le Conseil du département du Sud fit
une adresse aux citoyens de ce même département en date du
28 décembre, en des termes beaucoup plus modérés, mais cette
fois refusant à Pétion son titre de président. Cet acte ne
manque pas de dignité et respire, sur le terrain de la
négociation beaucoup de patriotisme et de bonne foi. On
reconnaît que les principales lumières du pays étaient réunies
en ce moment dans le Sud:

Citoyens,
"La négociation dans laquelle nous nous étions engagés
n'ayant pas eu le succès que nous désirions, nous avons cru
qu'il était de notre devoir de vous faire connaître la cause de
sa rupture.
"Pour vous mettre à même de prononcer dans cette affaire
avec toute l'impartialité que nous réclamons pour l'un comme
pour l'autre gouvernement, il est nécessaire que nous remontions
à quelques circonstances qui se lient à cette négociation et l'ont
précédée, et qu'ensuite nous vous exposions la manière dont elle
a été entamée et la manière dont elle a été conduite.
Le commandant en chef, Borgella, partageait avec ses
concitoyens le désir de voir l'union et l'harmonie se rétablir entre
les deux départements. Il ne manqua pas d'exprimer ce
sentiment dans sa première proclamation; nous ignorons quelle
sensation excita dans l'âme du chef de l'Ouest la manifestation
de cette disposition amicale. Nous savons qu'il n'y répondit pas.
Cependant, peu de temps après cette proclamation qui annonçait
l'élection du général Borgella à la première magistrature de
notre département, beaucoup de lettres furent adressées par les
citoyens de l'Ouest à leurs amis du Sud; toutes portaient
l'empreinte d'un esprit de conciliation. Dans toutes, on
reconnaissait que la paix et la concorde étaient dans l'intérêt
des deux départements. Après une longue interruption de toute
correspondance avec le Sud, cette manière libre et franche de
46 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

s'exprimer dans l'Ouest sur une question de la plus haute


importance, donnait à penser que les signataires de ces lettres
avaient écrit dans le sens et avec l'autorisation de leur
gouvernement Cette opinion devait naturellement prendre de
la consistance dans l'esprit de ceux qui présumaient qu'une
réconciliation ménagée par les généraux Borgella et Pétion,
rencontrerait moins de difficulté que toutes les propositions les
plus sincères d'accommodement qu'aurait pu faire ce chef que
la mort nous a enlevé, mais dont le souvenir ne s'effacera
jamais: l'impression que son influence avait faite sur le chef
de l'Ouest, les préventions auxquelles celui-ci s'était injustement
livré contre l'autre, étaient des sentiments indestructibles.
L'événement vient de prouver que cette opinion ne suffit pas
pour expliquer la conduite du général Pétion à notre égard, mais
faut-il convenir qu'elle était l'interprétation la plus favorable
que l'on pût donner à ses inexplicables procédés.
"Le commandant en chef ne crut pas devoir s'en tenir à
cette première avance dont nous avons parlé. Dans une des
séances qui suivirent celle de sa nomination, il observa au
conseil qu'il pensait qu'une ouverture par écrit, et faite
directement au gouvernement de l'Ouest, ne pourrait que
produire un bon effet, en prouvant la modération de nos
principes. Cette observation ayant été unanimement accueillie,
il fut résolu que le commandant en chef écrirait Mais la
situation extraordinaire où l'on pouvait supposer que se trouvait
notre département par la mort du général Rigaud, fit différer
l'envoi de la lettre, afin qu'on ne prit pas le change sur le motif
qui la dictait
"Le 16 octobre, la lettre fut expédiée; elle portait un
caractère de franchise qui dut frapper le général Pétion. Le désir
de voir cesser nos différends s'y manifestait avec une sincérité
qu'il était impossible de ne point reconnaître, de ne point
apprécier; la qualification de Président y était donnée au général
Pétion. La réponse de celui-ci, quoiqu'écrite avec beaucoup de
précaution, laissait cependant bien des doutes sur ses sentiments
et ses intentions. Il s'abstenait de donner au général Borgella
le titre de chefde notre département, et après avoir ainsi manqué
à toutes les convenances, à tous les égards fondés sur l'égalité
et la réciprocité, il désignait le Port-au-Prince comme le lieu
où se rendraient des envoyés du Sud pour traiter d'un
accommodement
HISTOIRE D'HAITI (1811) 47

"Qu'eût pensé le général Pétion, si après lui avoir refusé


la qualification de Président le commandant en chef lui eut
proposé la ville des Cayes pour une négociation?
"La maladie du général Borgella mit une interruption
dans cette correspondance; il la reprit le 29 novembre, et observa
que Miragoâne ou le Petit-Goâve lui paraissaient les lieux les
plus convenables pour la réunion des agents des deux
gouvernements.
"Le général Pétion, dans sa réponse qui est du 4 décembre,
proposa le Grand-Goâve comme le lieu le plus central entre le
Port-au-Prince et Miragoâne. En lisant cette pièce, on pensera,
comme nous, que par le fond et même par le style, elle laissait
bien peu d'espoir de succès.
"Le Conseil cependant crut qu'il était de son devoir de
tenter toutes les chances, d'épuiser toutes les ressources d'une
négociation; il était soutenu par cette pensée que les
gouvernements qui manifestent d'abord les opinions les plus
opposées, réussissent souvent, comme les individus, à s'entendre
et à se concilier dans le cours d'une discussion, pourvu que la
sincérité et la bonne foi n'en soient pas exclues.
"Des commissaires furent donc nommés et se rendirent
au Grand-Goâve; ils étaient autorisés à offrir et accepter toute
base qui serait également juste et honorable pour les deux
gouvernements.
"La conférence eut lieu le 21 de ce mois. Après l'échange
des pouvoirs, nos commissaires firent, par une note officielle,
la proposition suivante aux commissaires de l'Ouest:
l'indépendance des deux départements, la reconnaissance du
général Pétion comme Président du département de l'Ouest,
celle du général Borgella comme général en chef, président du
Conseil du département Sud; alliance offensive et défensive.
"A une réponse aussi juste, également aussi honorable,
quelle fut la réponse des députés de l'Ouest? Par une note
officielle, ils exigèrent comme préliminaire indispensable à la
négociation de reconnaître la souveraineté du général Pétion
sur le département du Sud.
"La négociation fut donc rompue; et en effet comment nos
commissaires pouvaient-ils considérer une prétention de cette
nature? Ils pensèrent avec raison que la discuter eût été manquer
à notre confiance et à la dignité de leur caractère.
"Citoyens, tels sont les faits que nous avions à vous exposer;
nous vous les avons présentés dans toute leur vérité, dans toute
48 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

leur nudité; nous les avons dégagés des sensations qu'ils ont
produites en nous, des réflexions qu'ils ont fait naître. Quelque
attention que nous eussions porté à adoucir les couleurs sous
lesquelles nous les eussions transmises, elles n'eussent point
manqué de blesser le gouvernement de l'Ouest, et croyant à la
possibilité d'un retour à des idées de modération et de
désintéressement, nous voulons éviter tout ce qui pourrait aigrir,
tout ce qui pourrait donner plus d'intensité à l'ardeur des
animosités.
"Maintenant, citoyens, c'est à vous à prononcer: dites de
quel côté sont les torts, de quel côté est la droiture. Dites quel
est le gouvernement qui, sejouant des obligations qu'on lui avait
imposées et qu'il avait consenties, a voulu prolonger les
malheurs qui pèsent sur les deux départements. En vous
témoignant nos regrets de voir se rompre une négociation sur
laquelle le peuple de l'Ouest et celui du Sud fondaient l'espoir
de leur repos, nous déclarons que nous serons prêts à la renouer
aussitôt qu'on reviendra à des principes dejustice et d'égalité,
et qu'on renoncera à des prétentions incompatibles avec notre
Constitution, avec notre honneur, avec notre existence politique".
Cet acte, rédigé par Bruno Blanchet, était signé de
Borgella, Vaval, Bonnet, Lys, Faubert, Bruno Blanchet,
Chantilly, Montbrun, Simon, Glézyl.
Il fallait que ces hommes eussent une bien grande
confiance en leur valeur et comme citoyens et comme guerriers,
pour ainsi soutenir avec calme leurs prétentions contre l'Ouest,
en présence d'un ennemi commun inexorable, Christophe, prêt
à fondre sur eux et sur Pétion. Mais l'instinct des masses,
souvent perspicace dans les moments suprêmes, comprenait
qu'à cause des projets d'envahissement de Christophe, la
scission était devenue un grand danger, qu'il fallait se rallier
à une seule et unique autorité pour pouvoir lui résister. Cette
autorité, qui en maintes occasions, avait fait ses preuves, le
peuple la voyait debout aux avant-postes, aux frontières, en
face de l'ennemi.
Aussi la propagande en faveur de Pétion obtenait-elle des
succès dans le Sud, à Jérémie surtout, où le colonel Henri tout
en travaillant à ameuter les troupes contre le général
Francisque tout dévoué à Borgella, écrivait à celui-ci pour se
plaindre de ce général dont la présence le contrariait dans ses
projets. Borgella lui répondit de son quartier-général d'Aquin,
le 2 novembre 1811.
HISTOIRE D'HAITI (1811) 49

Le général en chef commandant le département du Sud,


Au colonel Henry,
commandant le 5e régiment (18e demi-brigade)

J'ai reçu votre lettre du 28 du passé, mon cher colonel,


par laquelle vous me faites connaître combien vous avez à vous
plaindre des procédés du général de division Francisque, et le
désir que vous avez de voir mon arrivée dans ce quartier pour
mettre fin aux désagréments que vous éprouvez. Je suis assuré,
colonel, que vous connaissez assez mes principes pour être
convaincu de mon éloignement à toute espèce d'abus, et sans
doute vous méritez tous les égards dus au caractère dont vous
êtes revêtu. Mais je vous invite à prendre la chose sous un tout
autre point de vue, car je pense que le général Francisque doit
savoir assez tout ce qu'il vous doit de considération pour ne pas
revenir de son propre mouvement Dans tous les cas, je vous
engage à prendre un moment de patience; je ne tarderai pas
à me rendre à Jérémie, etj'aime trop à voir les officiers de mérite
jouir de toute la considération qui leur est due pour ne pas vous
satisfaire sur ce point
"Je vous salue, mon cher colonel, avec la plus parfaite
estime.
Signé: Borgella

Revenons à ce qu'avait fait le président Pétion lorsqu'il


avait appris que Christophe avait créé une noblesse. Il avait
dit aux officiers civils et militaires qui formaient
habituellement son entourage: "Christophe donne des titres,
des cordons; moi je donnerai des terres, et nous verrons si mes
récompenses ne produiront pas de meilleurs fruits". Il avait
en conséquence adressé au Sénat le 27 août 1811 le message
qui suit:

Citoyens sénateurs,
"Depuis longtemps le gouvernement a pensé qu'il était
juste de récompenser d'une manière éclatante et utile à eux-
mêmes, les services rendus à la patrie par les généraux de la
République, lesquels n'ont eu jusqu'ici d'autres avantages que
ceux purement attachés à leurs grades, et dont la situation du
pays n'a pas permis de leur faire jouir aussi souvent qu'il eût
été raisonnable de le faire. Christophe, par des titres et des
50 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

concessions immenses, a cherché à fixer l'attention des officiers


généraux qu'il a égarés, par des qualifications éphémères, en
usurpant les droits du peuple. Les principes de républicanisme
n'admettent point ces erreurs desquelles résultent le despotisme
et la tyrannie.
"Je crois qu'il est de la dignité du peuple libre d'Haïti de
reconnaître d'une manière plus solide et plus généreuse, les
services qui lui sont rendus. Je vous propose donc, citoyens
sénateurs, de décerner à chacun des officiers généraux de la
République, la concession d'une habitation sucrière à titre de
don et de récompense nationale.
"Je laisse à votre sagesse à prendre le sujet de ma
proposition en sérieuse considération, et à prendre telle
délibération que vous jugerez convenable.
Signé: Pétion
Ce ne fut que le 21 octobre que le Sénat rendit la loi sur
laquelle Pétion avait attiré son attention; il l'étendit même
sur les adjudants généraux et les colonels.
"Le Sénat prenant en considération le zèle et l'activité des
généraux, adjudants généraux et colonels de la République dans
les armées, considérant que leur donner une habitation en toute
propriété n'est pas enfreindre les lois puisque l'article 42 de
la Constitution laisse à la disposition du Sénat la faculté
d'aliéner les domaines nationaux, et qu'en aliénant une faible
portion, à titre de don national, ce n'est que remplir une de ses
obligations, décrète:
"Le Sénat affecte à chacun des généraux en activité de
service, en propriété et à titre de don national, une habitation
sucrière; à chacun des adjudants-généraux et colonels, aussi
en activité de service, une habitation caféterie. Ils pourront en
disposer comme bon leur semblera. Le Président d'Haïti fera
la répartition de ces biens.
"Le don national, ci-dessus fait, est converti, dès ce jour,
en propriété foncière, et pourront les dits généraux, adjudants-
généraux et colonels en disposer comme bon leur semblera.
Ne pourront, sous aucun prétexte, prétendre à une pareille
faveur, les officiers qui par leur ancienneté au service,
parviendraient aux grades ci-dessus, attendu que ce don
national n'est accordé qu'aux services déjà rendus et non au
grade militaire auquel on parvient, à moins que ce ne soit par
des actions éclatantes qui tendent à sauver la République".
HISTOIRE D'HAITI (1811) 51

Cette loi fit s'évanouir toutes les espérances qu'avaient


conçues Christophe concernant les défections en sa faveur que
l'établissement de ses fiefs aurait pu produire dans le
département de l'Ouest. On pouvait disposer comme on
l'entendait des dons de la République par vente, donation entre
vifs et dons testamentaires, en se conformant à la loi; tandis
que les fiefs de Christophe ne pouvaient être transmis qu'aux
enfants mâles légitimes des nobles créés par le Roi. La
confiscation n'existait pas dans les lois de la République; si
l'un de ses donataires conspirait ou se soulevait contre elle
et qu'il fût exécuté ou puni autrement, ses biens passaient à
ses héritiers naturels ou légitimes, ou à ses ayants cause; l'Etat
n'avait rien à y voir. Dans le royaume de Christophe, la
confiscation existait en faveur de la Couronne en cas de
complot, de trame, de conspiration et de révolte. Christophe
et ses ministres savaient placer dans l'une de ces conditions
quiconque avait cessé de leur convenir, souvent pour des motifs
sans fondement. Comme nous l'avons déjà dit, le régime de
Christophe était celui de la servitude aussi habilement
déguisée que possible sous les formes de la liberté.
Le 18 octobre, Pétion, prenant en considération le bas prix
où se trouvait le café dans le commerce et voulant soigner les
intérêts des cultivateurs, avait arrêté qu'à partir du 1er
novembre 1811, l'impôt territorial sur le café serait de dix
gourdes par millier, au lieu de quinze.
En somme le peuple dans l'Ouest était satisfait. Sans se
livrer à de graves excès, il se laissait aller à la licence de temps
en temps. Néanmoins il fournissait avec élan son contingent
d'hommes pour la défense de la République, et ses enfants,
devenus soldats, se nourrissaient et s'habillaient le plus
souvent à leurs frais sans jamais murmurer, tant était grande
la crainte de Christophe contre lequel ils luttaient avec le
dernier acharnement. La solde de l'année 1811 ne s'était élevée
qu'à: 26.755 gdes.
Les recettes générales pour la même année
montèrent à: 266.663 gdes
et les dépenses à: 327.964 gdes
Christophe de son côté correspondait activement avec
Goman et ses lieutenants par des barges armées qui leur
apportaient des munitions de guerre et des instructions. Il leur
avait expédié des titres de noblesse et ses ordonnances
concernant le cérémonial de sa cour. Il entendait que même
52 HISTOIRE D'HAÏTI DE 1807 A 1843

dans les mornes, dans les bois l'on fût policé et qu'on se traitât
de Monsieur, Madame et Mademoiselle*1). Il avait accordé à
Goman le titre de comte de Jérémie, commandant de la
province du Sud.
Pétion, pour empêcher ou contrarier les rapports du Nord
avec Goman, ordonna au citoyen Ambroise, capitaine de la
barge armée \'"Amitié"et aux barges aussi armées la
"Diligente" capitaine Noël et "Jean Bart" capitaine Baron,
d'aller croiser le long de la côte sud et sous la Gonâve. Il leur
prescrivit de respecter le pavillon de toutes les nations excepté
celui de Christophe et celui des Français, et de se conformer
strictement au droit des gens.
En même temps Christophe, voulant remplacer les
anciennes lois françaises par un code nouveau, réunit au Cap
une commission composée de ses sujets les plus instruits, et
(1) Voici une lettre de Goman, en date du 6 septembre 1811, à l'un de ses lieutenants,
établi au bras gauche de la Grande-Rivière.
J. B. Perrier, comte de Jérémie,
commandant de la province du Sud
A l'adjudant général Bazil Challiau.
"Je vous ai envoyé un courrier qui est porteur d'un ordre qui uous marque de
vous transporter avec toute votre troupe et voilà assez longtemps; et je ne reçois
aucune nouvelle de votre retard; je ne revois point ni vous ni le courrier que j'ai
envoyé. Je ne sais ce que c'est que cela veut dire; sans doute que vous ne voulez
plus m'obéir.
"Je vous prie, mon cher ami, faites votre diligence donc pour venir avec votre
troupe parce que vous me faites trop attendre; ne me forcez pas à sortir de mon
caractère qui est celui de la douceur, et vous me forcez à devenir méchant; venez,
vous dis-je, promptement avec vos mondes, et vous ferez halte sur l'habitation Toiris.
Quand vous serez rendu dans le glacis de Toiris, vous ferez avertir le colonel Marse
de votre arrivée, et le colonel Marse vous indiquera là où je serai, ou vous enverrez
le courrier, le capitaine Novembre, avertir le colonel Marse, et Marse m'avertira
de votre arrivée; aussitôt de votre arrivée, faites nettoyer le glacis de chez Toiris
pour que je fais la revue.
"Vous aurez soin de faire apporter par votre troupe de quoi à manger parce que
les vivres sont rares dans ce quartier ici.
"Et vous défendrez à votre troupe et aux bataillons de se présenter devant leur
chefavec leur soi-disant garde de corps, et s'ils ne suivent ni n'écoutent point l'ordre,
ils seront punis sévèrement, sans exception, soit commandants, officiers et soldats;
aucun ne doit porter des gardes de corps' sur eux en présence de leur chef.
Ordonnez-leur bien ça, et tout le monde doit se traiter: Monsieur, Madame,
Mademoiselle; c'est par ordre du Roi.
Je vous salue
Le comte de Jérémie, maréchal de camp, commandeur de l'ordre royal et militaire
de Saint-Henry, commandant de la province du Sud.
Le général J. B"'Perrier
P. S.— C'est votre retardement qui est la cause que l'ennemi est venu m'attaquer,
ne retardez point je vous prie.
•Gardes de corps ou larges plaques de cuir pouvant garantir le corps contre l'épée,
le sabre, la baïonnette et même la balle de plomb lancée de très loin.
HISTOIRE D'HAITI (1811) 53

la chargea de préparer des projets de lois qui devaient être


ensuite soumis à son Conseil privé et au Grand Conseil d'Etat.
Vastey fut nommé secrétaire de la commission qui commença
ses travaux législatifs le 31 juillet 1811. Elle s'occupa d'abord
des lois civiles qui furent copiées sur celles du code civil
français auquel elle fit quelques changements à l'endroit
surtout des donations et successions à cause des fiefs que
Christophe avait établis, puis des lois concernant le commerce,
les prises, la procédure civile, la police correctionnelle,
l'agriculture, l'armée. Christophe assistait régulièrement aux
séances de la commission et prenait part à la discussion. Ces
lois, qui formèrent le Code Henry, ne seront achevées qu'en
1812.
Vers la fin de 1811, Christophe émit plusieurs actes
pendant que son conseil privé élaborait son code Henry. Le
18 septembre, il rendit une ordonnance qui établit des droits
sur la sortie des bœufs, chevaux, mulets, ânes et meubles en
acajou. Le 4 octobre, par un édit, il supprima les tribunaux
de justice déjà établis et en créa de nouveaux qui furent: 1°)
une cour souveraine de justice devant siéger dans sa bonne
ville du Cap-Henry, et devant étendre sa généralité sur tout
le royaume; 2°) deux conseils supérieurs dont l'un dut siéger
dans l'Ouest et l'autre dans le SudW; 3°) une cour d'amirauté
devant être établie dans chaque siège de sénéchaussée du
royaume; 4°) dix sénéchaussées dont la juridiction dut
embrasser les villes, bourgs et paroisses compris dans l'étendue
de leur ressort.
Le 6 octobre, il détermina la composition de la cour
souveraine de justice: un président, un vice-président, un
procureur général du roi, un procureur du roi, un substitut
du procureur du roi, sept conseillers, trois conseillers
suppléants, un greffier en chef et huit huissiers. La cour
souveraine jugeait en dernier ressort; cependant ses jugements
pouvaient être cassés ou confirmés par le Grand Conseil d'Etat.
Le 7 octobre, il détermina la composition des deux conseils
supérieurs du Port-au-Prince et des Cayes.
Le 8 octobre, il détermina la composition des dix
sénéchaussées du royaume. Il en avait établi une au Cap-
Henry, une autre au Fort-Royal (Fort Dauphin ou Fort
(1) Ces deux conseils supérieurs étaient pour le Port-au-Prince et les Cayes qu'il
considérait comme villes de son royaume, mais en état de rébellion. Il était réservé
à ces deux villes soi-disant rebelles de détruire son royaume.
64 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Liberté), une troisième au Port-de-Paix, une quatrième à St-


Marc, six autres concernaient Port-au-Prince, Jacmel, Cayes,
Saint-Louis, Jérémie, Anse-à-Veau, villes de la République en
état de rébellion. Enfin le 8 octobre, il détermina la composition
des cours d'amirauté ou tribunaux de commerce.
Ce fut à cette époque que mourut Rouanez, ministre
Secrétaire d'Etat au département des Affaires Etrangères, duc
de Morin, grand maréchal d'Haïti. C'était un homme de
couleur instruit. Il succomba à l'excès du travail le 6 décembre
1811 à l'âge de quarante et un ans. Il fut remplacé par Prévost,
aussi homme de couleur, comte de Limonade, dans la charge
de ministre Secrétaire d'Etat des Affaires Etrangères. Prévost,
né au Cap, avait fait ses études en France; il avait aussi une
bonne instruction.
C'est en décembre de la même année que Thomany arriva
au Cap; il était né au Fort-Liberté et avait siégé au Conseil
des Cinq-Cents, sous le Directoire Exécutif comme député de
St Domingue. Christophe le nomma président de la cour
souveraine de justice. Il était noir et avait de plus de
l'instruction.
A cette époque, Jean Philippe Daut, duc de l'Artibonite,
grand maréchal d'Haïti, commandait la province de l'Ouest
(ou l'Artibonite) et le baron d'Almajor fils, brigadier des armées
du Roi, commandait l'arrondissement de St-Marc. Christophe
avait donné ce commandement à Almajor parce qu'il
connaissait ses sentiments contre Pétion et la plupart des
principaux Haïtiens du Sud-Ouest.
*Jfc* '' '
I rrrts dt ('Insiruttum ('hretirnnf

JOSEPH ROUANEZ
Duc de. Morin, grand Maréchat cT'Hayti
Ministre 5ecrétatre d'Etat des Affaires Etrangères
LIVRE SOIXANTE-QUATRIEME

(1812)

Sommaire.— Christophe fait l'acquisition d'une frégate la "Princesse Royale


Améthyste".— Il expédie cette frégate et deux autres navires vers le dépar
tement du Sud pour en explorer les côtes.— Les rigueurs appliquées aux
équipages de l'escadre produisent un grand mécontentement et font naître
un complot dans le but de la livrer aux républicains de l'Ouest ou du Sud.—
La flotte double la pointe de la Gonâve.— A son apparition l'on croit au
Port-au-Prince que Christophe dirige une expédition contre la République.
Pétion, par un ordre du jour du 12 janvier, appelle les troupes et les gardes
nationales sous les armes.— Une frégate anglaise, mouillée sur rade du Port-
au-Prince, se rend aux Gonaïves pour s'enquérir des nouvelles.— Le comte
d'Ennery annonce au comte de Limonade quelle a été l'impression produite
au Port-au-Prince par l'apparition de l'escadre.— Parvenue au travers de
Miragoâne, "la Princesse Royale Améthyste" se rend aux républicains de
Miragoâne.— Son exemple est imité par les deux autres navires de l'esca
dre.— Borgella, commandant en chef du département du Sud, avisé de cet
événement, vient à Miragoâne.— Il fait un bon accueil aux officiers de la
frégate de Christophe.— Il fait embarquer sur la frégate des troupes répu
blicaines.— Lettre de Borgella, du 2 février 1812, au colonel Henry, com
mandant de la 18e demi-brigade de Jérémie, relativement à la reddition
de l'escadre.— Le commandant de la frégate anglaise "Southampton", après
s'être concerté avec le président Pétion, se rend devant Miragoâne, atta
que la frégate "Princesse Améthyste", s'en empare et la conduit au Port-
au-Prince.— Borgella envoie son aide de camp Solages à la Jamaïque pour
se plaindre du capitaine de la "Southampton", qui avait violé le droit des
gens en capturant la frégate haïtienne.— La mission de Solages n'obtient
aucun succès.— Travaux législatifs de Christophe.— Il apprend que son esca
dre s'était ralliée aux républicains.— Il attribue cet événement à une cons
piration française dont Papalier aurait été le chef.— Il fait mourir Papa
lier.— Il se décide à marcher contre le Port-au-Prince.— Sa proclamation
du 8 mars 1812 annonçant la capture par les républicains de la "Princesse
Améthyste", et sa résolution de marcher sur le Port-au-Prince.— Ce qu'il
fait écrire et publier par Vastey, son chancelier, sur la prétendue conspira
tion Papalier.— Principales dispositions du code pénal militaire.

i despotisme de Christophe continuait à s'exercer dans


le Nord avec une violence extrême. Le travail forcé avait pris
56 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

un tel développement que S. M. s'était trouvée en mesure


d'acquérir une belle frégate qu'elle avait fait venir de la Jamaï
que. Elle l'appelait la "Princesse Royale Améthyste" du nom
de sa fille aînée. Elle avait en outre une corvette, \"Atkénaïs"
qui portait le nom de sa fille puinée, et un brick, appelé le
"Jason" du nom de l'un de ses généraux. Depuis la création
de la noblesse, le despotisme du Roi était d'autant plus lourd
qu'une foule d'officiers civils et militaires, possesseurs de fiefs,
étaient intéressés au maintien de la monarchie. Christophe
ayant l'intention d'entreprendre une expédition contre le Port-
au-Prince, résolut d'abord d'envoyer sa flotte explorer les côtes
de l'Ouest et du Sud et se mettre en rapport directement avec
Groman, devenu comte de Jérémie, auquel des armes et des
munitions devaient être fournies avec abondance. La flotte sor
tit du Cap sous les ordres de l'amiral Pierre St Jean, comte
de la Presqu'île, vers le commencement de janvier 1812; mais
déjà existait dans les équipages un complot, dans le but de
la livrer au gouvernement de la République. Cette conspira
tion n'était point l'œuvre d'un parti français, comme l'a dit
Christophe, mais bien celle de ses propres sujets nullement
français que l'excès des rigueurs exaspérait. Dès qu'on fut au-
delà du Môle St Nicolas, la sévérité et l'injustice de l'amiral
et du commissaire général Backer hâtèrent l'éclatement du
complot. Backer était chargé de la haute surveillance de la
frégate; il était considéré à bord, par l'équipage, comme un
espion du Roi; par caprice, il faisait subir aux matelots les plus
mauvais traitements.
Quand la flotte doubla la pointe de la Gonâve, la nou
velle en parvint presque aussitôt après au Port-au-Prince, où
l'on pensa que l'armée de Christophe, que la flotte convoyait,
croyait-on, devait être en marche contre le département de
l'Ouest. Pétion fit aussitôt publier l'ordre du jour qui suit, en
date du 12 janvier, afin d'être prêt à faire face à toutes les
éventualités:

"Henry Christophe l'ennemi prononcé de la liberté, après


s'être fait Roi, veut augmenter le nombre de ses esclaves; il veut
encore renouveler ses scènes d'horreur et de sang, en assouvis
sant sur nous sa haine et sa vengeance, et se dispose à entrer
sur le territoire de la République. Les troupes des arrondisse
ments du Port-au-Prince, de Léogâne, se réuniront à leur grand
complet avec armes et bagages en la ville du Port-au-Prince
HISTOIRE D'HAITI (1812) 57

le vingt de ce mois. Celles de l'arrondissement de Jacmel, le


vingt-cinq. Les gardes nationales se tiendront dans leurs quar
tiers respectifs prêtes à marcher au premier ordre: elles devront
être très bien armées.
"Les généraux de division et de brigade, les commandants
d'arrondissement et de place et les chefs de corps sont
responsables de l'exécution du présent ordre. Tout officier, quel
que soit son rang, qui ne prêtera pas, avec zèle et honneur,
l'assistance et l'activité nécessaires à ses supérieurs pour la
réunion des troupes, sera considéré comme traître à la patrie,
arrêté, dégradé et déclaré indigne des faveurs du gouvernement,
et sera détenu comme prisonnier d'Etat jusqu'à la fin de la
guerre.
"Le Président d'Haïti est persuadé du zèle avec lequel les
défenseurs de la patrie marcheront à la rencontre des suppôts
de la tyrannie pour les combattre et les vaincre. Il sera présent
partout et distinguera le mérite et la bravoure dont le prix sera
la reconnaissance nationale et les récompenses militaires qui
sont dues".
Cet ordre du jour produisit un effet électrique dans les
arrondissements du Port-au-Prince, de Léogâne et de Jacmel.
Gardes nationaux et soldats se rendirent à l'appel de Pétion
avec un rare empressement pour défendre ce qu'ils avaient
de plus sacré: leurs femmes, leurs enfants, leurs biens. Le nom
horrible de Christophe procurait à la République, de toutes
parts, des milliers de soldats dont l'entretien était à peine à
la charge de celle-ci, tant la guerre contre le Roi du Nord était
pour chacun une affaire personnelle.
Les troupes, aux dates indiquées dans l'ordre du jour, se
réunirent au Port-au-Prince, parfaitement armées; le Président
n'eut à sévir que contre quelques soldats qui furent punis
conformément au code pénal militaire pour avoir vendu leurs
fourniments, fusils, habillements, chevaux appartenant à
l'Etat.
Il y avait en ce moment mouillée sur rade du Port-au-
Prince, une frégate anglaise qui avait cru voir dans les mesures
prises par Pétion la manifestation de graves inquiétudes et
de sérieuses craintes. Elle appareilla pour les Gonaïves dans
le but de s'édifier sur les nouvelles qui circulaient et y répandit
que l'alarme existait dans l'Ouest. Les Anglais, malgré le bon
accueil qu'ils recevaient dans la République, témoignaient plus
de sympathie à Christophe qu'à Pétion et au gouvernement
58 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

du Sud. Le 30 janvier, le comte d'Ennery, maréchal de camp,


commandant pour le Roi du 2e arrondissement de la province
de l'Ouest, écrivit des Gonaïves, à son ami le comte de
Limonade, pour lui dire: "que le commandant de la frégate
anglaise, qu'il avait déjà annoncée à Sa Majesté, par sa lettre
du 29, avait rapporté à un étranger des Gonaïves, que
l'apparition de l'escadre de Christophe dans la mer du Sud,
avait occasionné une grande consternation chez les révoltés*l\
que Pétion avait fait battre la générale, lorsqu'elle s'était
montrée à la pointe de la Gonâve et avait fait sortir quelques
troupes, pensant que le Roi était en marche contre lui, que
la frégate anglaise qui était alors sur rade du Port-aux-
Crimes*2), n'était venue aux Gonaïves que pour voir les
mouvements qui s'y faisaient, pensait-il; car sans avoir fait
aucune provision, elle avait mis à la voile des Gonaïves, hier
matin, et avait fait route directement pour Port-aux-Crimes,
d'après ce que le vigiste lui avait déclaré, lequel l'avait suivie
des yeux jusque dans les eaux de M ont roui s".
Lorsque la frégate de Christophe, la "Princesse Royale
Améthyste" parvint par le travers de Miragoâne, Eutrope
Bel 1 a rm i n , commissaires aux vivres, Jean Jacques, officier du
bord et Passeveau, autre commissaire, qui s'étaient déjà
concertés au Cap, se révoltèrent contre l'amiral, le firent
prisonnier, ainsi que Backer et les autres officiers réputés
dévoués à Christophe. Tout l'équipage de la frégate accueillit
le mouvement et acclama Eutrope son chef supérieur. Celui-
ci n'exerça aucune rigueur contre ses prisonniers, pénétra dans
le port de Miragoâne, quoique cette ville n'appartînt pas à
Pétion, et les livra à Nicolas Bronard qui y commandait pour
Borgella. En ce moment il ne fut pas question dans l'équipage
ni de Pétion, ni du gouvernement du Sud; le but des révoltés
avait été de se soustraire à l'autorité de Christophe. Ils seraient
entrés aussi bien au Port-au-Prince s'ils avaient dû, par leur
itinéraire, passer devant cette ville.
La corvette et le brick de l'escadre étaient à la vue des
côtes. Eutrope Bellarmin fit savoir au commandant de
Miragoâne qu'il pourrait rallier ces deux bâtiments dont les
(1) C'est ainsi que Christophe et ses sujets appelaient les républicains de l'Ouest et
du Sud.
(2) C'est ainsi que Christophe appelait le Port-au-Prince, nom qui avait été donné
à cette ville, au commencement de la révolution, lorsque Praloto et sa bande
d'assassins y exerçaient toutes sortes d'horreurs.
HISTOIRE D'HAITI (1812) 59

dispositions contre Christophe étaient les mêmes que celles


de la frégate.
Pendant qu'on fêtait cet événement à Miragoâne, un
exprès partit de cette ville pour en informer le général
Borgella, commandant du département du Sud. Borgella
s'empressa d'arriver à Miragoâne, accompagné des meilleurs
marins du Sud, entre autres, d'Augustin Gaspard et de son
frère et du colonel Bigot. Il fit bon accueil aux prisonniers
qu'Eutrope Bellarmin avait livrés à Bronard, les mit en liberté
et obtint d'eux qu'ils ne serviraient plus jamais la cause de
Christophe. Quant à Eutrope et aux officiers et matelots de
la frégate, ils reçurent de rares félicitations et l'accolade
cordiale de Borgella. Le commandement de la frégate fut confié
à Augustin Gaspard, auquel l'amiral remit ses signaux. Le
colonel Bigot, à la tête d'un régiment, fut embarqué sur la
frégate qui sortit du port de Miragoâne pour rallier les deux
autres navires. Par les signaux qui furent faits à la corvette
V"Athénaïs", elle envoya à bord de la frégate son capitaine
et ses officiers pour y tenir conseil; ils furent faits prisonniers
et la corvette elle-même adhéra à la révolte avec enthousiasme.
Ces deux navires parvinrent devant Miragoâne le 1er février
dans l'après-midi, avec le projet de rallier le "Jason", le
lendemain, auquel il avait fait les mêmes signaux qu'à
V'Athéndis". En attendant, ils se mirent à louvoyer, ne se
doutant pas du coup terrible qui ne devait pas tarder à les
frapper. Le 2 février, avant-jour, le général Borgella s'empressa
d'écrire au colonel Henry, commandant de la 18e demi-brigade
devenue le 5e régiment du Sud, qu'on travaillait à
l'habillement des troupes, et qu'un heureux événement venait
de mettre au pouvoir du département du Sud, la frégate de
Christophe et en outre une corvette. Il ajouta: "Ces deux
princesses sont à la poursuite du jeune prince hermaphrodite
Ge Jason), qui est sur nos côtes. Ce don de la providence prouve,
mon cher colonel, la justice de la cause de ce département qui
doit maintenant marcher vers une augmentation de prospérité,
tant que nous nous comporterons avec le bon droit qui fait
notre base". Un moment après l'expédition de cette dépêche,
le Jason se rallia à la frégate et à la corvette. Aux Cayes, la
joie était grande, de vastes projets se formaient déjà contre
l'Ouest avec le concours de l'escadre qui s'était rendue.
La frégate anglaise, qui se trouvait sur la rade du Port-
au-Prince, était la "Southampton" dont le capitaine se
60 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

nommait James Lucas Yeo. Moins de dix heures après la


révolte de la "Princesse Améthyste", on avait su cet événement
au Port-au-Prince. Inginac, après s'en être entretenu avec le
président Pétion, manda chez lui le capitaine James Lucas Yeo.
A l'époque, on a généralement pensé au Port-au-Prince que
l'officier anglais avait été sollicité à aller capturer la frégate
de Christophe, afin de priver Borgella d'un engin de guerre
qui, dans une éventualité aurait pu nuire considérablement
au département de l'Ouest. Rien jusqu'aujourd'hui n'a pu
réfuter cette tradition qui a acquis l'autorité de la chose jugée.
Lucas Yeo, en servant, dans cette circonstance, les intérêts
de Pétion, rendait aussi un grand service à Christophe, en
enlevant aux ennemis de celui-ci une arme puissante dont ils
auraient pu faire usage autant contre le Nord que contre
l'Ouest.
La "Southampton" appareilla du Port-au-Prince et arriva
dans la matinée du 2 février en vue de Miragoâne. Elle héla
la "Princesse Améthyste" et lui demanda quel était le pavillon
qu'elle portait. La frégate haïtienne répondit que c'était celui
du gouvernement départemental du Sud. Sir James Lucas Yeo
répliqua qu'il ne connaissait pas ce pavillon, et qu'il n'y avait
pour la Grande Bretagne en Haïti que deux gouvernements:
celui de Christophe et celui de Pétion; et il enjoignit à la frégate
de se rendre pour qu'elle fût conduite à la Jamaïque. A ce mot
de Jamaïque, tous les matelots et soldats haïtiens, tant du
Nord que du Sud, firent serment de mourir plutôt que de se
rendre. Le combat s'engagea aussitôt. La frégate haïtienne,
chargée de soldats de la 16e qu'on y avait embarqués, qui
n'entendaient rien à la manœuvre ni à l'artillerie, ne répondit
au canon anglais que par de la fusillade; elle fut démâtée mais
elle continua à lutter. La frégate anglaise, à son aise, en fit
plusieurs fois le tour, abattant par ses projectiles presque tous
ceux qui se tenaient sur le pont. Enfin Augustin Gaspard
tomba grièvement blessé; le colonel Bigot fut emporté par un
boulet; deux cents cadavres, soldats et matelots, gisaient sur
le pont. Alors cessa le feu de la frégate haïtienne. L'officier,
qui avait remplacé Gaspard dans le commandement, héla le
capitaine anglais et lui fit observer que le pavillon haïtien
ayant été emporté par un boulet, il n'y avait plus lieu de tirer
sur le navire qui n'avait pas hissé de nouveau pavillon. Sir
James Lucas Yeo, de son côté, fit taire ses batteries, envoya
à bord un chirurgien et y vint lui-même. Maître du navire
HISTOIRE D'HAITI (1812) 61

haïtien, il envoya un officier à Miragoâne avec ordre de


réclamer les deux autres bâtiments: VAthénaïs" et le "Jason"
qui avaient pénétré dans le port à la faveur du combat. Le
général Borgella, qui était toujours à Miragoâne, et qui avait
été témoin du combat, retint prisonnier l'officier anglais et
fît dire à Sir James Lucas Yeo que s'il ne lui remettait pas
les Haïtiens qu'il avait en son pouvoir, il ferait fusiller son
envoyé. L'Anglais mit ausitôt toutes ses chaloupes à la mer,
les emplit de soldats haïtiens.
Dès que Borgella vit débarquer quelques compagnies, il
renvoya l'envoyé anglais, pensant que Lucas Yeo continuerait
son opération de débarquement. Mais dès que celui-ci eut reçu
à son bord son envoyé, il appareilla avec le reste de ses
prisonniers, se rendit au Port-au-Prince, remorquant la frégate
haïtienne, complètement démâtée, et s'empressa de débarquer
vers Marquissant tous les Haïtiens du Sud et du Nord qu'il
avait à son bord. La population du Port-au-Prince fut indignée
en apprenant que des Anglais avaient tiré sur des Haïtiens;
elle fut sur le point de mettre la main sur tous les sujets de
S. M. B. quels qu'ils fussent, ignorant que Pétion avait été
l'auteur de ce triste incident. Aussi le président Pétion, voyant
ces manifestations qui pouvaient se transformer en actes
déplorables, se hâta-t-il de faire parcourir la ville par de fortes
patrouilles pour apaiser l'effervescence pendant que ses amis
les plus dévoués, auxquels le général Boyer avait fait la leçon,
s'arrêtaient à chaque groupe, disant aux citoyens qu'il fallait
avoir confiance dans le gouvernement, le laisser agir seul et
qu'il réglerait cette affaire. Le peuple, qui aimait Pétion et
qui le croyait incapable de faire intervenir l'étranger dans nos
luttes intestines, reprit son calme ordinaire. Pétion fit habiller,
solder les soldats haïtiens qui avaient été débarqués par les
Anglais, et les renvoya, la plupart dans le Sud; il s'en fit autant
d'amis. Quant aux blessés, ils furent parfaitement traités à
l'hôpital du Port-au-Prince.
Aux Cayes, l'indignation fut aussi à son comble, quand
on apprit que Sir James Lucas Yeo avait capturé la frégate
haïtienne. Le colonel Prou, voulant venger le colonel Bigot
tué pendant le combat, ameuta presque toute la population
contre les Anglais qui certainement auraient été massacrés
sans l'énergie que lui opposa le général Bonnet, secondé de
Faubert et de Léveillé, colonel de la 13e. On parla aux Cayes
de la perfidie de Pétion et des citoyens exaspérés proposèrent
62 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

de marcher contre le Port-au-Prince. En même temps, à la date


du 6 février, le colonel Tahet, commandant de la place du Petit-
Goâve, écrivait au président Pétion qu'il avait appris par le
commandant des cultures, René Martin, du Fond Arabie,
qu'après la capture de la frégate de Christophe, lundi passé,
on s'était décidé à marcher sur l'Ouest, mais que les troupes
avaient refusé d'obéir; que tous les inspecteurs, que tous les
chefs de culture de Saint-Michel qui avaient sous leur
inspection la ligne qui les séparait de l'Ouest avaient été
arrêtés et emprisonnés; que le général Borgella était à
Miragoâne avec beaucoup de troupes, qu'il allait lui, Tahet,
à Olivier pour s'informer de ces nouvelles, et qu'il en tiendrait
le président avisé.
La frégate anglaise était partie du Port-au-Prince, et avait
conduit à la Jamaïque la "Princesse Améthyste". Le général
Borgella expédia, à Port-Royal, le chef d'escadron Solages pour
se plaindre auprès du gouverneur de la Jamaïque de la
conduite contraire au droit des gens qu'avait tenue Sir James
Lucas Yeo dans les eaux d'Haïti. Solages, qui s'était embarqué
aux Cayes, parvint à la Jamaïque où sa mission échoua
complètement. A Port Royal, l'autorité coloniale lui déclara
que le gouvernement de Sa Majesté Britannique ne
reconnaissait pas en Haïti, le gouvernement départemental
du Sud et que c'était pour ce motif que la frégate de Christophe
avait été capturée. Solages partit de la Jamaïque, fit naufrage,
fut recueilli par un navire de guerre anglais*1* qui le
reconduisit à Port Royal d'où il fut renvoyé aux Cayes. La
noble conduite qu'avait tenue, aux Cayes, le général Faubert
lorsque l'existence des sujets de Sa Majesté Britannique s'était
trouvée menacée, lui valut de rares félicitations de la part du
gouvernement colonial de la Jamaïque.
Pendant les événements que nous venons de rapporter,
Christophe, ne soupçonnant même pas ce qui s'était accompli,
se livrait uniquement à l'administration de son royaume. La
commission législative, dont le baron de Vastey était le
secrétaire, avait été formée depuis le 31 juillet 1811, comme
nous l'avons déjà dit; elle était chargée de présenter des projets
de loi qui devaient être discutés au Conseil privé du roi et
ensuite au Grand Conseil d'Etat.
Le Conseil privé de Sa Majesté, présidé par l'archevêque
Corneille Brelle, créé duc de l'Anse, adressa à celle-ci, le 30
(1) Le capitaine de ce navire se nommait Devia.
HISTOIRE D'HAITI (1812) 63

janvier, son rapport sur la codification des lois qui devaient


composer le Code Henry, lesquelles étaient les suivantes: loi
civile de commerce, des prises, de procédure civile, de police
correctionnelle et criminelle, de procédure criminelle, de
culture, loi militaire proprement dite, loi pénale militaire. Ces
lois furent adoptées par Sa Majesté en vertu d'un édit du 20
février 1812, et formèrent le Code Henry, sur lequel nous ne
tarderons pas à revenir.
Enfin Christophe apprit la nouvelle de la révolte de son
escadre par un Français, nommé Montorsier, établi dans son
royaume, qui revenait de la Jamaïque, et en dernier lieu du
Port-au-Prince. D'abord il ne sut à qui s'en prendre; son
exaspération était à son comble. Il apprit en même temps que
le baron Papalier avait abordé, dans la rue, Montorsier; il ne
lui suffit pas davantage pour l'accuser d'avoir été le chef de
la conspiration. Il lui fallait une victime, et un heureux hasard
pour lui, avait porté son attention sur un homme du Sud.
Cependant Montorsier ne s'était entretenu avec Papalier que
pour lui donner des nouvelles de ses parents du Port-au-Prince.
Le roi prétendit en outre que les principaux complices de
Papalier étaient Bunel, Viart et Montorsier, trois humbles
marchands français établis dans son royaume, et que la
conspiration était tout un complot français. Ne pouvant
reconnaître que son despotisme et ses cruautés quotidiennes
avaient seuls occasionné la révolte de son escadre, il avait donc
imaginé une vaste trame française, dans le but d'entretenir
toujours au milieu des populations la crainte incessante d'une
invasion de Napoléon 1er qu'aurait secondée Pétion, pensant,
par ce moyen, les rattacher davantage à son autorité qui seule,
déclarait-il souvent dans ses actes, les protégeait contre le
retour de l'ancienne servitude. Pétion était toujours représenté
comme un traître secrètement dévoué aux projets liberticides
de la France quoique, en fait, le servage existât dans le Nord
et l'Artibonite, avec cette différence que la main qui opprimait
était noire ou jaune au lieu d'être blanche comme dans l'ancien
régime. Papalier fut arrêté et succomba dans un cachot au
milieu des plus horribles tortures.
Christophe résolut, par les plus grands sacrifices,
d'exécuter enfin son projet d'envahir le département de
l'Ouest. Il convoqua son Conseil, et lui demanda son avis pour
la forme. Le Conseil, à l'unanimité, décida que les troupes du
roi marcheraient contre le Port-aux-Crimes. Il émit ensuite
64 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

la proclamation qui suit, en date du 8 mars 1812, où après


avoir parlé de la prise, par trahison, de la frégate la "Princesse
Améthyste" par les révoltés, et de la capture du même navire,
comme forban par les Anglais, il annonça au peuple et à
l'armée qu'il allait marcher contre le Port-aux-Crimes
(Port-au-Prince).

Proclamation

Henry par la grâce de Dieu


et la loi constitutionnelle de l'Etat,
Roi d'Haïti, etc.
Au peuple, à l'armée d'Haïti,
Haïtiens,
"L'attentat le plus inouï, la trahison la plus atroce de
quelques misérables scélérats, ont livré au pouvoir des révoltés
du Sud ma frégate la "Princesse Royale Améthyste", après
que les traîtres ont porté leurs mains criminelles sur leur amiral
et quelques autres de leurs officiers. Par suite de cette infernale
entreprise que le génie seul de la rébellion a pu inventer, deux
autres de mes bâtiments ont subi le même sort, induits en erreur
et trompés par les signaux des révoltés. Ils ont fait dans cette
occasion, comme dans toutes les autres, usage de leur arme
favorite, la perfidie! Naviguant ensuite sans commission
d'aucune puissance légale, ces bâtiments ont été capturés comme
forbans; car aucun souverain n'est exempt d'éprouver des
trahisons, mais tous sont intéressés à punir les traîtres. Soudain
je me suis levé; mon repos était celui du lion. Je me décide à
marcher contre le Port-aux-Crimes pour réduire les rebelles. J'ai
retenu trop longtemps l'ardeur de mes braves soldats; mais en
la retenant, n'était-ce pas donner le temps aux révoltés de revenir
de leurs erreurs? Loin d'en profiter, ne se partagent-ils pas en
ce moment partie du Sud et de l'Ouest? Puisqu'ils
méconnaissent mes intentions bienfaisantes, puis-je laisser
durer plus longtemps cet état de choses et d'incertitudes? En
le laissant prolonger encore, n'attribueraient-ils pas à toute
autre cause ce qui jusqu'ici, n'a été que l'effet d'une bonté
particulière et toute paternelle de ma part? Non, je serais
coupable envers mon peuple, envers mon armée, envers moi,
sije tardais plus longtemps à réduire sous l'obéissance les lieux
encore tachés par la rébellion.
HISTOIRE D'HAITI (1812) 65

"Estimables et bons citoyens de toutes les classes, qui


gémissez sous le joug des rebelles; vous, qui ne voyez dans les
calamités de la guerre que l'exécution des perfides projets de
nos ennemis, et l'acheminement à notre commune destruction,
rassurez-vous. En dépit de tous les efforts, en dépit des nom
breux ennemis d'Haïti, l'indépendance sera maintenue, notre
cause triomphera; car elle est basée sur la justice et les lois éter
nelles de la raison. Assez et trop longtemps le sang haïtien a
coulé par l'astucieuse politique de vos tyrans; il faut que le bon
droit, la raison et l'équité triomphent de l'erreur. Confiance
dans la parole d'un monarque qui n'en manque à personne.
Vos gémissements ont retenti jusqu'à mes oreilles; le moment
est arrivé où je vais achever votre délivrance. A mon appari
tion, ralliez-vous à vos frères qui marchent sous les drapeaux
de l'autorité légitime, forte et tutélaire qui a le pouvoir et la
volonté de consolider le bonheur des Haïtiens. Vous trouverez
pardon, sûreté, protection, respect pour vos personnes et vos
propriétés.
"Habitants et cultivateurs, n'abandonnez pas vos demeu
res et vos habitations, vos frères n'ont pris les armes que pour
vous protéger et vous assurer le fruit de vos travaux.
"Militaires égarés, avez-vous pu méconnaître si longtemps
votre véritable chef, le père du soldat ? Comparez votre sort à
celui de vos frères qui, jusqu'ici vous ont, à regret, traités en
ennemis, et sont prêts à vous embrasser en camarades d'armes.
Ne balancez plus à abjurer votre erreur. Venez prendre rang
dans l'armée pour en devenir l'ornement comme vous en êtes
aujourd'hui les aveugles fléaux; tout est oublié
"Je déclare de nouveau, à la face du ciel que j'ai toujours
pris à témoin de mes actions, queje tiendrai les promesses con
tenues dans mes proclamations et amnisties antérieures, en
faveur de ceux qui, sans y être contraints, rentreront dans
l'obéissance. Je distinguerai, commeje l'ai toujours fait l'erreur
du crime. Je protègerai les bons de n'importe quelle couleur
qu'il ait plu à la divinité de nuancer leur épiderme, car je ne
suis point le souverain d'une portion, mais de toute la popula
tion d'Haïti; aussi je traiterai en ennemis tous ceux qui feront
résistance, et malheur aux traîtres qui persisteraient dans leur
révolte !
"Généraux, officiers, sous-officiers et soldats, braves et
intrépides vainqueurs de tant de lieux différents où se sont pré
sentés vos ennemis extérieurs et intérieurs; vous qui avez tou
66 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

jours vu fuir, à votre approche, les bandes aveuglées de la rébel


lion, vous êtes toujours les mêmes que j'ai si souvent conduits
à la victoire; vous vous montrerez encore dignes de ses faveurs.
"Rappelez-vous le discours queje vous adressais après la
glorieuse prise du Môle; je vous disais que vous avez beaucoup
fait, mais qu'il vous restait encore beaucoup à faire. Voici le
moment de conquérir la paix intérieure, et de remplir par là
une partie de vos glorieux travaux . Alors il ne restera plus à
la grande famille réunie que de se tenir prête à repousser les
ennemis qui pourraient venir attenter à son existence. Mais
aujourd'hui, ce n'est pas sans un sentiment d'amertume que
je vous ordonne de marcher contre les rebelles. Ces rebelles sont
Haïtiens, ils sont, quoique coupables, mes enfants et il eût mieux
convenu à mon cœur de les traiter comme tels; mais il ne peut
exister deux poids et deux mesures à Haïti. Il faut que les mêmes
lois protectrices aient leurs effets sur tout le territoire. C'est pour
rendre la paix à notre pays, c'est pour consolider son bonheur
que nous prenons les armes. Eh bien ! le jour est arrivé; je ne
retiens plus votre bouillante audace. Partez; votre Roi guidera
vos pas, et partagera, comme il l'a toujours fait, vos fatigues
et vos dangers. Il sera là pour apercevoir 1-°* braves qui se
distingueront
"Toujours fidèles à l'honneur, allez planter partout où il
est nécessaire, les drapeaux victorieux de la légitimité du pou
voir; ennoblissez la victoire. Dans l'Haïtien désarmé et repen
tant, ne voyez plus qu'un frère. Les brandons de la discorde
éteints, de retour dans vos foyers, la reconnaissance de vos con
citoyens sera la plus noble récompense que vous puissiez ambi
tionner. Heureux à jamais sous l'empire de la justice, de la
morale, de la paix, de la civilisation et des droits, nous n'aurons
plus qu'à travailler pour le bonheur de la génération future.
"Donné au Palais de notre bonne ville du Cap-Henry, 8
mars, l'an neufde l'indépendance, et le premier de notre règne.
Signé: Henry
Par le Roi
Le Ministre d'Etat et des Affaires Etrangères :
Comte de Limonade

Pour ce qui concerne la prétendue conspiration Papalier,


il fit écrire et publier plus tard ce qui suit par le baron de
Vastey, son chancelier:
HISTOIRE D'HAITI (1812) 67

"Le baron de Papalier, major général, homme de couleur,


natif des Cayes, qui jouissait de la plus grande confiance du
Roi, fut un des principaux conspirateurs que Pétion choisit pour
exécuter ses criminels desseins. Ce Papalier était le même
homme qui commandait aux Cayes lors de l'insurrection contre
l'empereur Dessalines qui avait placé en lui toute sa confiance;
Papalier aurait pu étouffer les progrès de cette insurrection, dès
sa naissance; les troupes, restées fidèles à l'Empereur
demandaient à marcher contre les insurgés, mais Papalier s'y
refusa, donna tout le temps à l'insurrection de se propager, et
fut la cause première de la mort de l'Empereur Dessalines.
"Fait ensuite prisonnier à la bataille de Sibert, le 1er
janvier 1807, Henry le conserva dans son grade de major-
général, l'employa, et l'admit dans son intimité. Lors de la
fondation de la monarchie, il fut créé baron; précédemment il
avait été marié à une demoiselle amie de la Reine et il eut des
bontés du Roi, une fortune considérable, qui lui donna les
moyens de se faire des partisans et de trahir son bienfaiteur.
"Insinuant, fourbe, adroit, les charmes de sa conversation
et la douceur de ses paroles lui donnaient le talent de capter
les cœurs; bientôt il se fit un grand nombre de partisans. Il
s'attacha à corrompre et à gagner les marins de la flotte; il leur
faisait faire par ses complices des distributions d'habits et
d'argent, cachant ainsi ses projets sous le masque de patriotisme
et d'un homme généréux et bienfaisant
"Vers ce temps, plusieurs partisans des Français s'étaient
introduits et établis dans le royaume: Bunel, Montorsier, Viart,
les deux premiers Français de nation et le troisième homme
de couleur de la peau seulement, mais blanc français par ses
principes. Ce Bunel avait été trésorier sous le gouverneur
Toussaint Pour faire sa fortune et se mettre en faveur, il avait
épousé une femme noire; il était entré dans le pays avec un
certain chevalier Lacause, envoyé à Haïti par le comte de Willot,
aujourd'hui gouverneur de l'île de Corse, à l'effet d'intriguer
auprès du gouvernement
"Ce Bunel, après avoir contribué à faire saisir injustement
une somme assez considérable appartenant au gouvernement
royal, aux Etats-Unis d'Amérique, s'était ensuite ligué avec
Papalier et Grandjean père et fils; ces deux derniers parents
ou alliés de Bunel.
68 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

"Montorsier avait été pris par nos croiseurs avec quelques


autres français; Henry le distingua, le combla de ses faveurs,
et fut l'auteur de la fortune considérable qu'il fit en très peu
de temps; mais il devait bientôt nous donner des marques de
son ingratitude.
"Viart avait été secrétaire de l'assemblée centrale sous le
gouverneur Toussaint, lorsque ce général fit cette Constitution
qui acheva de lui attirer la haine de Bonaparte; Viart trahit
indignement le gouverneur Toussaint, qui l'avait comblé de ses
bienfaits, lors de l'arrivée des Français.
"Il venait d'arriver de France par la voie des Etats-Unis
d'Amérique; Henry l'accueillit froidement comme il le méritait;
le souvenir de sa trahison était encore empreint dans
l'imagination de Henry: "Voilà une figure désagréable" dit le
Roi, en voyant Viart pour la première fois. Cependant d'après
de pressantes sollicitations qui furent faites à Sa Majesté,
quelque temps après, il fut nommé à la place éminente de
procureur général du Roi de la province de l'Ouest, où il alla
exercer ses fonctions; bientôt nous éprouverons les effets de cette
condescendance.
"Les Français pouvaient s'établir dans nos villes à l'instar
des sujets des autres nations; ils avaient des maisons de
commerce au Cap-Henry et aux Gonaïves. Dans cette dernière
ville était établi un Français nommé Belcour, associé de Caze
et Montorsier; il faisait de fréquents voyages dans le Sud, et
était l'un des conspirateurs qui agitaient la province de l'Ouest
"Un grand nombre de négociants étrangers, anglais,
américains, allemands, hollandais, habitaient aussi cette ville,
ne s'occupaient paisiblement que des affaires de négoce, et
vivaient dans la plus parfaite union avec les Haïtiens, tandis
qu'une demi-douzaine de Français tout au plus faisaient leurs
efforts pour troubler le pays et exciter la guerre civile; quelle
leçon pour l'avenir!
"Malgré tout ce qui était arrivé au gouverneur Toussaint
et à l'empereur Dessalines pour avoir accueilli et favorisé
particulièrement les partisans des Français, nous tombions
déjà, sans nous en apercevoir, dans les mêmes pièges qui avaient
entraîné ces deux chefs à leur perte: tant il est vrai que la haine
et la méfiance ne sont pas des sentiments durables dans le cœur
de l'homme. Tout s'efface avec le temps; la haine s'éteint, la
confiance s'établit, les leçons de l'expérience sont perdues et
deviennent inutiles et l'on se trouve entraîné comme par une
HISTOIRE D'HAITI (1812) 69

fatalité à faire précisément tout ce qu'il faut pour se perdre!!!


Il n'y a de durable et de stable que des principes de
gouvernement fondés sur une sage politique^).
"De là résulte la nécessité des conseils permanents où l'on
trouve la réunion des lumières et la connaissance approfondie
des vrais intérêts du pays. Les affaires publiques doivent être
toujours débattues avec toute la lenteur de la réflexion; la
sagesse est ennemie de la précipitation, et souvent on a vu une
simple mesure que l'on avait cru de peu d'importance,
occasionner des troubles et renverser l'Etat
"Montorsier sortait d'arriver d'un de ses voyages de la
Jamaïque; il annonce l'événement arrivé à la flotte: la
conspiration avait d'abord éclaté à bord de la frégate la
"Princesse Royale Améthyste"; les conspirateurs, après s'être
emparés de l'Amiral Pierre St Jean, comte de la Presqu'île et
des officiers qui n'avaient pas voulu prendre part au complot,
entrèrent aussitôt dans le port de Miragoâne...
"Dès que cette nouvelle nous était parvenue presque
aussitôt que l'événement, Papalier s'en indigna, s'emporta en
reproches contre Montorsier, qu'il traita de colporteur de
nouvelles (pour donner le change d'après Vastey).
"Avant l'événement que je rapporte, Papalier et Montorsier
avaient été constamment liés d'amitié. Papalier s'était servi de
lui pour faire passer ses lettres au Port-au-Prince par la voie
de la Jamaïque; le tort donc, que pouvait avoir Montorsier à
ses yeux, était de trop s'être empressé d'annoncer cet événement
qui était aussi avantageux et aussi agréable à l'un qu'à
Vautré".
Dans les mois de janvier et de février, Christophe, outre
son Code Henry, avait fait solennellement publier plusieurs
ordonnances et édits: l'ordonnance du 30 janvier 1812
déterminant les costumes des membres de la cour souveraine,
des cours supérieures, procureur et avocat généraux du Roi,
procureurs du Roi près les dites cours et autres officiers de
justice; l'édit du 8 février, par lequel il nomma les membres
(1) Voilà le langage des gens qui, presque quotidiennement, assassinaient,
massacraient confisquaient les biens d'autrui et même empoisonnaient. Vastey
était un homme de couleur du Nord qui fut sacrifié par le peuple en 1820 à la
chute de Christophe.
(2) II n'y avait aucun parti français ni dans le Royaume de Christophe, ni dans la
République d'Haïti. Tout ce qu'a écrit Vastey n'a été que le fruit de son imagination
inventive que Christophe appréciait beaucoup.
70 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

de la cour souveraine et autres officiers des sièges inférieurs


du royaume; l'ordonnance du 18 février concernant l'étiquette
de la cour; celle du 20 février déterminant les costumes des
ministres de la guerre et de la marine, des finances et de
l'intérieur, de la justice, des affaires étrangères et du
chancelier du Roi, lequel était le baron de Vastey qui était
assimilé à un ministre. Le document pratique le plus important
de l'époque fut le code pénal militaire pour les troupes de toutes
armes du royaume de Christophe, car les autres lois du Code
Henry, ainsi que nous l'avons dit, n'étaient, sauf quelques
modifications, que la reproduction des lois françaises qui
avaient précédé et suivi 1789. Du Code Napoléon, il avait
supprimé la loi sur le divorce. Ce code pénal, aussi dur que
possible, ne formulait cependant pas les rigueurs qui déjà
existaient dans les armées de terre et de mer; on a dit qu'il
avait occasionné bien des défections de la part des sujets de
Christophe. Les sujets du Roi, n'avaient pas besoin, pour
l'abandonner, à chaque occasion favorable, de la promulgation
du code pénal, car dès 1807, Christophe et ses lieutenants, pour
la plus légère faute, séance tenante, faisaient démolir^ un
homme, comme on le disait à l'époque. Christophe n'aurait
pas osé faire consacrer dans son code pénal militaire, destiné
à être lu en Angleterre surtout, les infâmes rigueurs qu'il
appliquait à ses soldats et aux laboureurs.
Son code pénal militaire, dont nous donnons ci-après les
principales dispositions, pouvait être considéré comme assez
modéré, relativement à ce qui se pratiquait chaque jour en
matière de cruautés; s'il avait été simplement exécuté, il aurait
été encore supportable:
Art. 1.— Tout militaire, depuis le grand maréchal d'Haïti,
jusqu'au soldat inclusivement, ou tout autre individu attaché
à l'armée ou à sa suite, qui passera à l'ennemi sans une
autorisation par écrit de ses chefs, sera passé par les armes
(sera fusillé).
Art. 2.— Sera réputé déserteur à l'ennemi, et comme tel passé
par les armes, tout militaire et autre individu attaché à
l'armée et à sa suite, qui, sans ordre ou permission par écrit
de son chef, aura franchi les limites marquées par le
commandant de la troupe dont il fait partie, par les côtés
desquelles on pourrait communiquer avec l'ennemi.
(1) Démolir un homme, c'était le faire périr à la tête d'un régiment en lui abattant,
à coups de sabre, les bras, les jambes et enfin la tête.
HISTOIRE D'HAITI (1812) 71

Art. 3.— Sera également réputé déserteur à l'ennemi, et passé


par les armes tout militaire ou autre individu attaché à l'armée
ou à sa suite, qui sortira d'une place assiégée ou investie par
l'ennemi, sans avoir obtenu la permission du commandant de
la place.
L'article 6, qui suit, était inique:
Lorsque des militaires ou autres individus attachés à
l'armée ou à sa suite auront formé le complot de passer à
l'ennemi, et que le chef ne sera pas connu, le plus élevé en
grade des militaires, et à grade égal, le plus ancien de service
sera considéré comme chef de complot, et par conséquent
condamné à être passé par les armes, et les autres militaires
seront condamnés à cinq ans de fers; et si par la suite, le
véritable chef de complot venait à être connu, il sera puni
comme tel.
Art. 8.— Tout militaire qui, au champ de bataille,
abandonnera son drapeau, sera passé par les armes.
L'article 9 est également inique: Tout militaire qui sera
convaincu d'avoir déserté de l'armée pour se retirer dans
l'intérieur du royaume sera passé par les armes.
Art. 10.— Sera réputé déserteur à l'intérieur et puni comme
tel, tout militaire qui, à l'armée ou dans la garnison, aura
manqué aux appels pendant six jours sans la permission de
ses chefs.
Art. 11.— Sera également réputé déserteur à l'intérieur, tout
Haïtien qui, après avoir reçu l'ordre de rejoindre un corps, ne
sera pas rendu, à sa destination, à moins d'empêchement
légitime.
Art. 13.— Tout militaire et autre individu, quel que soit son
état ou qualité, convaincu de trahison, sera passé par les
armes.
Art. 17.— Tout embaucheur ou complice d'embauchage pour
l'ennemi sera passé par les armes.
Art. 18.— Tout individu, quel que soit son état ou profession,
convaincu d'espionnage pour l'ennemi, sera passé par les
armes.
Art. 19.— Tout étranger surpris à lever les plans des camps,
fortifications, quartiers, cantonnements, arsenaux,
manufactures, magasins, ports, passes, canaux, rivières, et
généralement tout ce qui tient à la garantie, à la défense et
à la conservation du royaume, sera arrêté comme espion et
passé par les armes.
72 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Art. 20.— Sera réputé espion et passé par les armes, tout
étranger ou autre personne qui, n'ayant pas qualité, sera
surpris à prendre des états ou notes concernant la force armée
du Royaume.
Les articles qui suivent, concernant le pillage, la
dévastation et l'incendie, étaient rigoureusement mis en
pratique contre tous les militaires indistinctement, qui se
livraient à ces crimes, depuis le général en chef jusqu'au
dernier soldat, car Christophe, matériellement parlant, était
un conservateur et un édificateur. Du reste, les instincts de
pillage, de dévastation et d'incendie qui existent dans nos
populations et qu'il ne partageait pas, quoiqu'il fût
essentiellement cruel, avaient besoin d'être sévèrement et
sommairement réprimés. Dans ses troupes régnait la même
discipline qu'autrefois dans celles de Toussaint Louverture.
Art. 21.— Tout militaire, ou autre individu attaché à l'armée
et à sa suite, convaincu de pillage avec violence et à main
armée ou en troupe, soit dans les villes ou bourgs, soit dans
les habitations, soit dans les routes, soit dans les propriétés
des habitants, sera passé par les armes.
Art. 22.— Tout militaire attaché à l'armée ou à sa suite,
convaincu d'avoir mis le feu aux magasins, arsenaux, maisons
ou habitations, et enfin à toute autre propriété publique ou
particulière, dans les villes ou bourgs, moissons, récoltes faites
ou à faire, sans l'ordre du général ou autre commandant de
troupes, sera passé par les armes.
Art. 23.— Tout militaire, et autre individu attaché à l'armée
ou à sa suite, convaincu d'avoir attenté à la vie d'un homme
armé, ou non armé, à celle de sa femme ou de ses enfants, sera
passé par les armes.
Art. 24.— Le viol, commis par un militaire ou autre individu,
sera puni de six années de barrière neuve(1), si le viol a été
commis sur une fille âgée de moins de quatorze ans; et s'il a
été commis sur une personne plus âgée, il ne sera puni que
de trois années de barrière neuve.
Art. 25.— Si la fille ou la femme violée est morte des excès
commis sur sa personne, le coupable ou les coupables seront
passés par les armes.
Les dispositions relatives au vol ou à l'infidélité dans la
gestion et manutention étaient également sévères et d'une

(1) Barrière neuve, c'était la réclusion.


HISTOIRE D'HAITI (1812) 73

application fréquente et soutenue inflexiblement; elles étaient


morales et indispensables chez un peuple fraîchement sorti
de l'esclavage, dont les sens moraux avaient été tellement
oblitérés par ce système que le vol, sous toutes les formes, était
devenu un mouvement presque innocent, et aujourd'hui même
plus qu'à cette époque ces dispositions devraient être
sévèrement appliquées; car actuellement ce n'est plus
l'innocence qui agit, c'est la vraie corruption.
Art. 26.— Tout militaire ou autre individu employé à l'armée
ou à sa suite, qui, pour faire payer à sa troupe, à ses
subordonnés ou à tout autre salarié sous sa direction, ce que
la loi lui accorde sera convaincu d'avoir porté son état de
situation au-dessus du nombre effectif présent, soit en route,
soit en campagne, soit dans la garnison, sera destitué de son
emploi et subira une détention de trois années de fers et
condamné avant tout au remboursement du double de la
somme qu'il aura touchée au-dessus de ce qui revenait à sa
troupe ou à ses subordonnés.
Art. 27.— Tout commissaire des guerres, convaincu de
connivence avec le militaire ou l'employé qui aurait fait un
état, soit de prêt, soit de solde, soit de distribution porté au-
dessus du nombre effectif présent, sera destitué et puni de cinq
années de fers.
Art. 28.— Tout employé quelconque dans les administrations
de différents services de l'armée qui sera convaincu d'avoir
vendu à son profit ou distrait des fournitures, équipements
ou denrées qui lui auraient été confiés, sera passé par les
armes.
Art. 29.— Tout militaire, tout comptable ou tout autre individu
qui sera convaincu d'avoir fait de faux bons, de fausses
ordonnances ou de fausses délégations, et contrefait l'écriture
de son supérieur, ou commis toute autre contrefaçon d'écri
tures, sera passé par les armes.
La peine de mort existait aussi contre les commis
principaux, les constructeurs de charrois, maîtres ou patrons
d'embarcation qui auraient favorisé les entreprises de
l'ennemi; contre les auteurs d'attroupements en matière
d'insubordination. Les militaires étaient aussi passés par les
banderolles pour bien des cas d'insubordination.
L'article qui suit n'était presque jamais exécuté, les
lieutenants de Christophe, étant ses esclaves, avaient d'une
autre part droit de vie et de mort sur leurs administrés:
74 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Art. 56.— Tout général d'armée, tout commandant de province


ou d'arrondissement, tout gouverneur de place, ou lieutenant
du Roi, enfin tout autre officier quelconque qui, par abus de
pouvoir, sera convaincu d'avoir fait périr son subordonné, un
habitant, un agriculteur, ou enfin tout autre individu, ou sa
femme ou ses enfants, sera passé par les armes.
Art. 63.— Tout militaire qui, hors le cas de ralliement des
fuyards devant l'ennemi et de révolte, sera convaincu d'avoir
frappé un subordonné, sera destitué et puni d'un an de
détention aux barrières neuves. Et si par le mauvais
traitement, la mort s'en est suivie, le coupable sera passé par
les armes.
Cet article généralement n'était pas exécuté; le plus
souvent le soldat était conduit par le bâton, même au feu; il
était frappé pour le plus léger écart, et souvent même par la
fantaisie des chefs. Il était rare qu'au camp, à la caserne, dans
les rues le sous-officier ne marchât pas avec son bâton.
Art. 68.— Tout commissaire des guerres qui sera convaincu
d'avoir prévariqué dans l'exercice de ses fonctions, sera
destitué et puni d'un an de barrière neuve. Et si par suite de
cette prévarication, la force de l'armée ou le succès de ses
opérations se trouvaient compromis, le coupable sera passé
par les armes.
Art. 72.— Tout propos tendant à troubler le royaume par une
guerre civile, en armant les uns contre les autres, le coupable
ou les coupables seront passés par les armes, et leurs biens
confisqués au profit de l'Etat.
Le duel était puni de mort. Le crime de lèse-majesté était
puni selon l'article qui suit:
Art. 80.— Toute conspiration ou attentat contre notre
personne, celle de la Reine, du Prince Royal et de notre
Royaume comportera peine de mort contre celui ou ceux qui
se seront rendus coupables de ce crime, contre leurs complices,
contre ceux qui en auraient eu connaissance et qui ne
l'auraient pas dénoncé aux autorités; leurs familles seront
flétries et deshonorées et leurs biens confisqués au profit de
l'Etat.
La confiscation n'existait dans aucune des lois de la
République.
Le 5 février, Christophe avait déterminé, par une
ordonnance, la composition des Conseils de guerre, leur
manière de procéder dans l'exécution de leurs jugements. Le
HISTOIRE D'HAITI (1812) 75

Conseil de guerre était composé de neuf membres: un colonel,


président; un lieutenant-colonel, vice-président; un capitaine;
un lieutenant; un sous-lieutenant; un sergent-major ou
maréchal des logis; deux caporaux ou brigadiers; le capitaine
rapporteur et le greffier.
Lorsqu'il s'agissait de juger un délit commis par un
colonel, l'officier qui présidait le conseil devait être de grade
supérieur, et les autres officiers qui le composaient devaient
suivre l'échelle des grades pour la formation du Conseil.
Avant de commencer leurs fonctions, les officiers et sous-
officiers composant le Conseil de guerre, en grande tenue
assistaient à la célébration de la messe.
Selon la loi sur la culture, les laboureurs réunis sur les
grandes habitations avaient droit au quart des produits; ils
y étaient soignés en cas de maladie, aux frais des propriétaires.
Du reste par les moyens violents que le Roi faisait mettre en
pratique, la prospérité agricole était aussi considérable que
du temps de l'esclavage avant 1789.
Christophe affichait aussi des mœurs pures quoiqu'il fût
pour son compte souvent très immoral; il encourageait avec
raison le mariage et contraignait même ses sujets à ne s'établir
entre eux que par des liens légitimes(1).

(1) Le président Pétion de son côté, fit tout le contraire à cet égard; ce qui, dans la
République, a produit un grand relâchement dans les mœurs. Comme il n'était
pas marié avec sa compagne Mlle Joute Lachenais, une enfant, qui fut appelée
Hersilie Pétion qui naquit après sa mort, issue de sa cohabitation avec Mlle Joute,
ne put être reconnue. D'après la loi haïtienne de l'époque, elle était née de père
inconnu. Quoiqu'elle ait laissé des enfants, on peut dire, légalement parlant, que
Pétion n'a pas de postérité en Haïti.
LIVRE SOIXANTE-CINQUIEME

(1812)

Sommaire.— Le colonel Henry, de la 18e demi-brigade de Jérémie,


entretient avec le président Pétion une correspondance active, dans le but
de renverser, dans la Grand'Anse, l'autorité du général Borgella.— Rivalité
et animosité entre Henry et Francisque, commandant de la Grand' Anse
et très dévoué à Borgella. Caractère du colonel Henry.— Madame Henry.—
Influence qu'elle exerce sur la 18e et la société de Jérémie.— Henry se
détermine à prendre les armes contre Borgella. Son projet transpire;
Francisque veut le faire arrêter.— Prise d'armes d'Henry; il chasse
Francisque de Jérémie; il annonce cet événement à Pétion.— Francisque
se rend vers les Abricots.— Il écrit sans succès à tous les chefs de postes
de la Grand"Anse de se rallier à lui. Henry, de son côté, leur écrit d'arrêter
Francisque ou de le combattre.— Le colonel Lepage et les autres autorités
de la Grand'Anse se rallient au colonel Henry.— Goman profite de ces
luttes intestines pour gagner du terrain; il est refoulé dans les montagnes.—
Henry établit un vaste cordon de postes et de camps retranchés contre
les entreprises de Borgella.— Corail, Baradères, Petit-Trou, l'Anse
d'Hainault, Tiburon, enfin toute la Grand'Anse se prononce pour Pétion.—
Le colonel Lepage se porte vers les Cayes.— L'ordre est maintenu à la
Grand'Anse; cependant, on a à déplorer l'assassinat du chef d'escadron
Delaunay.— Borgella apprend par Francisque la prise d'armes de Henry.—
Il se rend, pour le combattre, dans les hauteurs de Pestel. Il y apprend
que la Grand'Anse s'est prononcée en entier en faveur de Pétion.— Il se
détermine à retourner aux Cayes pour y réunir de nouvelles troupes et
reprendre l'offensive; il s'arrête dans les hauteurs de Cavaillon.— Pétion
de son côté apprend par la lettre d'Henry que la ville de Jérémie s'est
soulevée contre Borgella.— Il fait partir des troupes pour le Pont-de-
Miragoâne, et il envoie en même temps des députés à Borgella pour
l'engager à se soumettre.— Réponse de Pétion à Henry.— Celui-ci par une
nouvelle lettre lui annonce que toute la Grand'Anse s'est prononcée contre
Borgella.— Ordre du jour de Pétion adressé à la brave armée de la
Grand'Anse.— Pourparlers entre Henry et Goman.— La 16e demi-brigade
de l'Anse-à-Veau fait sa soumission à Pétion.— Les troupes de Pétion
parviennent au Pont-de-Miragoâne.— Borgella reçoit la lettre que lui
adressent les députés de Pétion porteurs d'une dépêche de ce dernier.—
Il leur répond de l'attendre à Miragoâne ou à Aquin. La ville des Cayes
se soulève contre Borgella.— Dangers que court le général Bonnet aux
Cayes.— Borgella se retire à Aquin.— Les députés de Pétion lui remettent
78 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

en cette ville la dépêche dont ils étaient porteurs.— Borgella répond à


Pétion qu'il fait sa soumission à la République.— Pétion part du Port-au-
Prince pour le Sud.— Il traverse Léogâne, Grand-Goâve, Petit-Goâve, et
parvient au Pont de Miragoâne.— L'Anse-a-Veau lui fait sa soumission.—
Ordre du jour de Pétion annonçant la soumission du département du Sud.—
Message de Pétion au Sénat.— Pétion reçoit sur l'habitation Trémé la
soumission personnelle de Borgella.— Il entre à Aquin.— Il arrive aux
Cayes le 21 mars.— Il y est reçu avec satisfaction par toute la population.—
Son discours sur l'autel de la Patrie.— Brûlement des archives du conseil
du département du Sud.— Décret du Sénat qui déclare que le général
Henry, l'armée et les habitants de la Grand'Anse ont bien mérité de la
patrie.— Le général Boyer lui écrit que l'armée de Christophe a paru dans
la plaine du Cul-de-Sac.— Pétion se met en marche immédiatement pour
le Port-au-Prince.

"ans le département du Sud, l'autorité de Borgella


était ébranlée de toutes parts par les émissaires de Pétion
qui excitaient le peuple, les troupes, les autorités à mettre
fin à la scission dont Christophe se disposait à profiter contre
les républicains tant de l'Ouest que du Sud. Henry, colonel
de la 18e de Jérémie, entretenait secrètement des relations
soutenues avec le président Pétion et était en compétition
d'influence morale sur les troupes et les populations de la
Grand'Anse avec le général Francisque qui avait le
commandement supérieur de ce quartier et qui était très
dévoué à Borgella.
D'une autre part, le colonel Henry était personnellement
contraire à Francisque, qui, toutes les fois que l'occasion s'en
présentait, ne négligeait pas de lui faire sentir sa supériorité
hiérarchique; du reste il était difficile à ces deux hommes
dont les sentiments politiques étaient opposés de bien
s'entendre sur le terrain du service public. Henry était d'une
nature froide, circonspecte et réservée; il s'efforçait de
mériter, par son existence honnête et ses manières polies et
affables, la considération et les égards du public, ce qu'il avait
pleinement obtenu des Jérémiens qui le préféraient à
Francisque. Le président Pétion, qui aimait ces sortes de
natures, avait distingué Henry, même lorsqu'il n'était que
capitaine; aussi l'avait-il toujours entouré de sa bienveillance.
Madame Henry, intelligente et intrépide, de son côté,
admirait considérablement le président Pétion, dont le
courage, la douceur, la beauté physique ne pouvaient que
plaire à une femme romanesque par nature et par l'existence
des camps. Elle exerçait une grande influence sur son mari,
HISTOIRE D'HAITI (1812) 79

et contribuait beaucoup à le maintenir dans les sentiments


d'un solide dévouement à l'égard de Pétion. Elle charmait
le public et par sa beauté et par son attitude résolue. On la
voyait souvent dans la rue portant, à sa ceinture, deux
pistolets dont elle savait fort bien se servir. Quoique d'un
cœur excellent, elle avait de fortes passions ambitieuses, elle
désirait que son époux parvînt au commandement supérieur
de la Grand'Anse. Depuis plusieurs mois, elle entretenait
conjointement avec le colonel Henry, les bonnes dispositions
de la 18e demi-brigade en faveur du président; elle se flattait
même de diriger l'esprit de ce corps. Son mari fit savoir à
Pétion, par un émissaire, qu'il allait prendre les armes contre
Borgella, que le moment était favorable, que les soldats de
la 18e étaient bien disposés. Ce projet de révolte transpira;
le général Francisque, qui en fut averti, prit, de son côté,
quelques mesures dans le but de parvenir à l'arrestation de
Henry. Sur ces entrefaites, celui-ci, sorti de Jérémie pour
s'entendre définitivement avec ses amis politiques qui
conspiraient avec lui contre Borgella, reçut, le 6 mars, une
lettre du président Pétion que lui remit, dans les bois du
bourg du Corail, un officier nommé Mainville, commandant
de ce quartier. Par cette lettre, Pétion lui promettait de lui
expédier des troupes qui débarqueraient à Testas dans le but
de seconder son en reprise. Henry rentre à Jérémie, apprend
que Francisque se dispose à le faire arrêter. Sûr de la 18e,
son régiment, et voulant épargner à la ville, l'effusion du
sang, il s'efforça ouvertement le 7 mars de gagner la 15e demi-
brigade à la cause de Pétion. Ce corps était d'Aquin, il était
en garnison à Jérémie et se montrait dévoué à Borgella, son
ancien colonel. Henry ne put l'entraîner. Soutenu par cette
demi-brigade, le général Francisque lui commanda de sortir
de la ville, seulement avec une compagnie de grenadiers, et
ie se tenir à ses ordres. Au lieu d'obéir, Henry marche contre
.'arsenal, en défonce les portes, s'empare de plusieurs pièces
de canon et vient se mettre en bataille à la tête de la 18e en
face de la 15e qui, elle-même était rangée devant la demeure
du général Francisque, sous les ordres du colonel Lévêque.
Quoique le colonel de la 15e voulût parlementer, le combat
s'engagea; la 15e, après une forte résistance abandonna la
ville ainsi que le général Francisque. Henry demeura maître
du terrain, proclama la déchéance de Borgella, et Jérémie
en entier, spontanément, se prononça pour Pétion. Il se hâta
80 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

d'écrire aussitôt à tous les chefs de commune et de section


de la Grand-Anse, les invitant à arrêter le général Francisque
ou à le combattre à outrance, s'il se présentait dans leurs
quartiers à la tête de la 15e. Le même jour il fit partir, sur
une barge, pour le Port-au-Prince, le lieutenant Simon de la
18e porteur d'une lettre adressée au président Pétion, par
laquelle il lui annonçait par l'heureux événement qui venait
de s'accomplir, que Jérémie reconnaissait son autorité.
Le 8 mars, il expédia le chef de bataillon Noël, à la tête
de cinq cents hommes à la poursuite du général Francisque.
Noël atteignit celui-ci dans le quartier du Fond-Rouge et lui
livra combat; la 15e battit en retraite et se retira vers les
Abricots avec son général qui, en vain, s'était adressé de
l'habitation Clément au capitaine Ramé pour en obtenir des
renforts. Pour mieux le disposer en sa faveur, il l'avait
qualifié du titre de lieutenant-colonel.
Voici la lettre qu'il lui avait adressée:

Habitation Clément, le 8 mars 1812


Le général de division Francisque
Au lieutenant-colonel Ramé,
"Henry vient de se soulever contre le gouvernement, mon
cher Ramé, et voulant marcher en force pour réduire ces
brigands, je vous attends le plus presséntent possible, avec tous
vos soldats et ceux du capitaine Fressinet; ne quittez qu'une
dizaine d'hommes et une vingtaine de paquets de cartouches
au poste, car il faut faire prendre toutes les munitions, nous
en avons besoin.
"Vous êtes nommé lieutenant-colonel
Tout à vous
D'ordre: signé Réveillac, Secrétaire

Le même jour le lieutenant Francœur avait écrit au


colonel Henry, de l'habitation Breteuil, pour lui dire de venir
à son aide le plus tôt possible parce que le général Francisque
lui avait ordonné de lever son poste et de se rallier à la 15e.
Participant de cœur au mouvement qui avait eu lieu à
Jérémie, il n'avait pas cru devoir obéir. Francisque, après
sa sortie de Jérémie, avait rencontré à la Grande-Rivière le
chef d'escadron Titi Moussignac, commandant de la place des
HISTOIRE D'HAITI (1812) 81

Abricots. Celui-ci se rendait à Jérémie pour affaire de service.


Francisque lui apprit ce qui s'était passé en cette ville et
l'obligea à rester auprès de lui; mais Titi Moussignac parvint
à s'échapper et à atteindre les Abricots où lui fut remise une
lettre du colonel Henry en date du 7 mars. Le 9, il répondit
à Henry qu'il adhérait au mouvement de Jérémie, ainsi que
le peuple de son quartier qui y applaudissait de tout cœur,
et qu'il avait ordonné au capitaine Laurent, commandant du
poste Moutogé, de se replier sur les Abricots, s'il était assailli
par la 15e demi-brigade.
A la date du 9, le général Francisque avait déjà traversé
l'Anse d'Hainault, en avait enlevé toutes les munitions de
guerre. Le colonel de gendarmerie Lepage, qui avait en cette
ville, sous ses ordres, une partie de la 19e demi-brigade, ne
l'avait pas suivi, et avait écrit au colonel Henry une lettre
d'adhésion lui demandant des munitions de guerre.
Le même jour, le commandant du Petit Trou des
Roseaux fit aussi son adhésion à Henry.
Le 10, Lepage s'était porté à Dame-Marie où se trouvait
en retard un bataillon de la 15e commandé par le chef de
bataillon Adonis, ainsi que le 2e bataillon de la 19e,
commandant Augustin. Il gagna à la cause de Pétion ces deux
bataillons ainsi que les citoyens du bourg et prit des mesures
pour résister au général Francisque qui ne s'était pas éloigné
de l'Anse d'Hainault, attendant des Cayes de l'artillerie et
des munitions de guerre à l'effet de reprendre l'offensive. Le
chef de bataillon Adonis de la 15e fit son adhésion à Henry
par la lettre qui suit:
Dame-Marie, le 10 mars 1812
Le chef de bataillon Adonis,
Au colonel Henry, commandant des armées de Jérémie,
"L'honneur de la présente, colonel, est pour vous donner
connaissance queje suis ici à Dame-Marie sous les ordres du
colonel Lepage pour la bonne cause. Je suis fâché, colonel, de
n'avoir pas été instruit par mes camarades pour sauver notre
patrie. L'ayant appris ici, je me suis hâté de vous faire savoir
mon intention. Je suis en espérant vos ordres. Je vous assure,
colonel, que je périrai pour le salut de la patrie.
Vive le Président Pétion
Je suis avec respect,....
Signé: Adonis
82 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Le colonel Lepage, à la date du 11 mars, écrivit au colo


nel Henry de lui envoyer quelques compagnies de la 18e pour
renforcer les deux bataillons qu'il avait sous ses ordres, ainsi
que les bourgeois du bourg. Il lui dit que, ces troupes n'ayant
jamais fait aucune résistance à aucun gouvernement, il crai
gnait beaucoup qu'à l'apparition de l'armée des Cayes, elles
ne fussent ébranlées dans leur résolution, quoiqu'elles lui
fussent dévouées. Il exprimait surtout le désir d'avoir une
conférence avec Henry à Dame-Marie même. Il lui demanda
1000 paquets de cartouches, 200 gargousses de 18, 12 de 8,
24 de 2, des gargousses aussi pour une pièce de 6; il lui fit
observer que la pièce de 2 n'avait point de boulets, et que
ses troupes étaient sans rations. Il lui annonça enfin son
départ pour les Irois dont le fort avait besoin d'être armé.
Goman et les siens, qui n'étaient ni pour Borgella ni
pour Pétion mais bien pour Christophe, profitaient de ces divi
sions pour surprendre les postes que Francisque et Henry
avaient été obligés de dégarnir. Il s'empara du poste du Fond-
Cochon que commandait le capitaine Ramé. Comme celui-ci
était absent lors de l'attaque, sa femme fut enlevée par
Goman et emmenée prisonnière. Les gens de Goman se répan
dirent au quartier du Grand Vincent qu'ils livrèrent aux
flammes. L'un de leurs principaux chefs, Bazile, alla cam
per sur l'habitation Etienne au Fond-Rouge où il ne commit
aucun excès. Le colonel Henry était parti de Jérémie pour
aller visiter tous les points de la Grand'Anse qui s'étaient
prononcés en faveur de Pétion; il avait laissé au colonel Vaze
le commandement provisoire de la place de Jérémie, et s'était
rendu à Pestel. Non loin de ce bourg, il eut à lutter contre
Goman qu'il parvint à refouler dans les montagnes de Pes
tel, et auquel il fit la proposition de se rallier à la cause de
Pétion. Goman, par ruse, pour avoir le temps de reprendre
haleine, parut ne pas repousser cette proposition. Henry était
parti ensuite pour les Irois, afin d'établir contre Borgella un
vaste cordon de postes et de camps retranchés.
Les deux autres bataillons de la 19e, qui étaient canton
nés au Camp Perrin, en apprenant les événements de la
Grand-Anse, se prononcèrent aussi pour le président Pétion.
Ils avaient été gagnés par le capitaine Rousseau que le colo
nel Lepage avait expédié des Irois au Camp-Perrin. Lepage
se porta vers les Cayes et parvint aux Côteaux à la tête d'une
force imposante. Déjà Francisque était arrivé aux Cayes. Les
HISTOIRE D'HAITI (1812) 83

Baradères, le camp Lesieur, le Petit Trou, s'étaient aussi pro


noncés pour la révolution qui s'accomplissait, soulevés con
tre Borgella par le commandant Mentinard, secondé par le
lieutenant colonel Laclotte, commandant de Pestel, et par
le chef de bataillon Benoît.
A Jérémie, la plus parfaite tranquillité avait été main
tenue. Pas un vol n'avait eu lieu chez qui que ce soit. Cepen
dant on eut à déplorer la mort du chef d'escadron Delaunay,
ancien sénateur, qui commandait la place de Jérémie. Delau
nay n'était pas un très chaleureux partisan de Pétion; toute
sa conduite, du reste, avait toujours été très modérée. Comme
sa charge de commandant de place était convoitée, il fut
assassiné non loin de Jérémie, sur une habitation où il s'était
retiré pour cause de maladie. Ce crime commis sur sa per
sonne demeura impuni, et le colonel Henry n'en informa
même pas le président Pétion.
Lorsque le général Francisque était aux Abricots, il
avait annoncé par une lettre au général Borgella, qui se trou
vait aux Cayes, que la ville de Jérémie s'était prononcée pour
le président Pétion. La lettre était parvenue à Borgella le
9 mars, et il lui avait répondu immédiatement qu'il allait
se réunir à lui, à la tête de deux régiments, en passant par
la route des Etroits, pour étouffer la révolte du colonel Henry.
Il partit des Cayes, atteignit l'habitation Merlette Mahotier,
non loin de Pestel. Il se disposait à continuer sa marche,
lorsqu'il reçut une nouvelle lettre du général Francisque, déjà
retourné aux Cayes, lui annonçant que la Grand'Anse en
entier avait pris les armes en faveur de Pétion. Il résolut de
retourner aux Cayes pour grossir les forces qu'il avait avec
lui qui étaient insuffisantes et prendre l'offensive avec avan
tage sur tous les points; il rétrograda donc et s'arrêta un
moment sur l'habitation Béret St Victor dans les hauteurs
de Cavaillon, le 14 mars.
Nous avons vu que le colonel Henry avait expédié, dès
le 7 mars, au président Pétion, par le lieutenant Simon, une
lettre par laquelle il lui avait annoncé que les troupes et les
citoyens de Jérémie avaient pris les armes contre le général
Francisque, que celui-ci avait été contraint de se retirer de
la ville et qu'enfin tout Jérémie était rentré sous l'autorité
du président d'Haïti. Le 10 à quatre heures de l'après-midi,
la lettre fut remise à Pétion. A cette nouvelle, la joie fut géné
rale au Port-au-Prince, et le lendemain, dès la pointe du jour,
84 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

un bataillon du 21e régiment de Léogâne, un autre du 24e


du Petit-Goâve et la garde nationale de Léogâne reçurent
l'ordre de partir pour le Pont-de-Miragoâne et de se joindre
aux troupes qui y étaient déjà réunies. Aussitôt après, le colo
nel Henry fut nommé général de brigade, commandant de
l'arrondissement de la Grand'Anse et du 18e régiment; et une
division de quatorze barges fut expédiée à Jérémie sous le
commandement du capitaine Lafiteau, chargée de provisions
de bouche. Par cette occasion, Pétion répondit à la lettre en
date du 7 mars que lui avait adressée le colonel Henry. Il
lui dit qu'il avait toujours espéré que le temps ramènerait
au giron de la patrie des citoyens recommandables qui ne
pouvaient que gémir sous l'autorité illégale de ceux qui
n'avaient d'autre but, dans leur rébellion, que d'envelopper
la patrie de malheurs et de deuil en favorisant leurs inté
rêts particuliers.
Voici cette lettre:
Liberté Egalité
République d'Haïti
Au Port-au-Prince, le 11 mars 1812, an 9e de l'Indépendance

Alexandre Pétion, Président d'Haïti,


Au général de brigade Henry,
Commandant de l'arrondissement de la Grand'Anse.
"J'ai reçu hier au soir, général, avec plaisir la lettre que
vous m'avez adressée le 7 de ce mois pour m'annoncer l'heu
reux événement qui a eu lieu à Jérémie. J'avais toujours espéré
que le temps ramènerait au giron de la patrie, des citoyens
recommandables, qui ne pouvaient que gémir sous l'autorité
illégale de ceux qui n'ont eu d'autre but dans leur rébellion
que d'envelopper la patrie de malheurs et de deuil, en favori
sant leurs intérêts particuliers. Depuis longtemps, mon espoir
était fondé sur vous et la brave troupe que vous commandez,
et c'est avec la plus grande satisfaction queje l'ai vu se réali
ser. Je vous charge, général, de dire de ma part aux officiers,
sous-officiers et soldats sous vos ordres et au peuple en géné
ral queje suis content de leur conduite, queje ferai pour amé
liorer leur sort tout ce qui sera en mon pouvoir et que je les
engage à persévérer dans la résolution qu'ils ont prise; ils ne
tarderont pas à être dégagés de tout embarras.
HISTOIRE D'HAITI (1812) 80

"Je viens de mettre une division de l'armée en


mouvement, laquelle est dirigée vers le Pont-de-Miragoâne où
moi-même je me rendrai de suite avec d'autres troupes tant
d'infanterie que de cavalerie. Le sentiment d'humanité, qui
m'a toujours dirigé et le désir d'épargner le sang de nos frères,
m'a porté à envoyer auprès du général Borgellàpour lui offrir
les moyens d'éviter des malheurs en se soumettant au
gouvernement, tel qu'il a été organisé par la Constitution; s'il
accepte, tant mieux, mon cœur sera ouvert à la joie, et je
remercierai la divine providence de la protection qu'elle nous
aura accordée de la réunion de nos concitoyens, mais s'il se
refuse à des propositions aussi raisonnables, j'entrerai dans
le département du Sud, et quel que soit l'événement, vous serez
protégé. Prenez donc toutes les mesures qui conviennent à la
sécurité de votre commandement, et faites-moi connaître en
détail, votre force, votre position et vos besoins. Je pourvoirai
à tout autant que je le pourrai; en attendant, je vous expédie
pour la subsistance de vos troupes cent barils de farine et
quatre-vingts barils de salaisons avec des pierres à feu; j'ai
ici de prêt l'habillement pour les troupes, queje vous enverrai
au retour des barges queje vous invite à me renvoyer de suite,
n'en ayant point d'autres ici en ce moment, et c'est ce qui
m'empêche d'expédier cet habillement, concevant qu'il est plus
important d'envoyer de quoi manger. J'ai des renseignements
de l'arrondissement de Nippes et même des Cayes qui sont
favorables à la cause de l'Etat Les troupes de ces parties,
fatiguées sans doute de l'erreur où on les a plongées et de la
misère qu'on leur fait éprouver, sont éparpillées, et on ne peut
pas les réunir. Je ne manquerai pas de vous entretenir de tous
les avis qui me parviendront, par une correspondance régulière
que je vais établir avec vous par des barges.
"Je vous remets sous ce pli, le Brevet de général de
brigade commandant l'arrondissement de la Grand'Anse, que
vous ont mérité votre patriotisme et votre attachement à la
République et à vos devoirs. Le Sénat, par son message de ce
jour a déclaré que vous et ceux sous vos ordres, avez bien mérité
de la patrie.
"Je vous désire, général, santé et prospérité; je vous
renouvelle mes instances pour toutes les précautions qui
doivent couronner de succès votre noble entreprise, et recevez
l'assurance de la parfaite estime avec laquelle je vous salue
de tout mon cœur. Pétion
86 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Liberté Egalité
République d'Haïti
Au Port-au-Prince, le 11 mars 1812, an 9 de l'Indépendance

Alexandre Pétion, Président d'Haïti


Au général de brigade Henry,
commandant de l'arrondissement de la Grand'Anse,
"Désirant, général, récompenser les officiers ou autres
militaires qui se sont distingués dans la révolution qui vient
de placer la Grand'Anse sous l'autorité du gouvernement de
la République, je vous invite à me faire connaître leurs noms
et les emplois auxquels ils ont droit afin de vous expédier leurs
brevets.
Recevez l'assurance de ma parfaite estime".
Pétion

Le même jour, il chargea d'une mission auprès de


Borgella le commandant Panayoty et le citoyen Frémont,
commissaire des guerres, porteurs d'une lettre par laquelle
il l'engageait à réunir ses armes aux siennes contre
Christophe, l'ennemi commun, après avoir reconnu la
nécessité de revenir à l'unité de gouvernement.
Le lendemain, il reçut une nouvelle lettre du général
Henry lui annonçant le progrès de son entreprise et la
soumission de l'arrondissement de Tiburon. Il fit
immédiatement publier l'ordre du jour qui suit, qu'il adressa
à la brave armée de la Grand'Anse.

Liberté République d'Haïti Egalité


Ordre du Jour
Alexandre Pétion
Président d'Haïti
A la brave armée de la Grand'Anse,
"La conduite héroïque du brave général de brigade Henry
soutenue par les efforts généreux du dix-huitième régiment,
des troupes et de tous les citoyens de la Grand'Anse, sont
dignes des plus grands éloges, et méritent avec la
reconnaissance nationale toute mon admiration et mon estime.
HISTOIRE D'HAITI (1812) 87

Le Sénat, par un décret, va vous exprimer toute la satisfaction


du peuple. Vous avez détruit la tyrannie dans l'arrondissement
de la Grand'Anse; vous vous êtes réunis au gouvernementjuste
et paternel que vous vous êtes donné vous-mêmes, en abattant
Dessalines. Vous avez tracé l'exemple à vos frères d'armes et
aux citoyens qui composent la partie du Sud; l'honneur et les
récompenses attachés aux vertus patriotiques vous attendent
C'est dans le respect des lois et des propriétés, dans la confiance
en ses supérieurs, que résident la véritable tranquillité et le
plus parfait bonheur. Rendez-vous deplus en plus dignes, en
suivant ces principes qui sont ceux de mon cœur, d'achever
l'ouvrage que vous avez si glorieusement commencé. Je serai
toujours au milieu de vous comme un père, un frère, un ami
et un défenseur de votre liberté et de vos droits. Je pourvoirai
à tous vos besoins; je répandrai sur vous une partie de tous
les moyens qu'il sera en mon pouvoir de dispenser; je
n'oublierai jamais les services que vous venez de rendre à la
patrie, et je vous porterai tous et toujours dans mon coœur.
Vive la République!
Pétion
Par le Président: B. Inginac, Secrétaire
Au Port-au-Prince, le 12 mars 1812, an 9 de l'Indépendance

Il répondit au général Henry, le 12 mars et lui dit que


déjà une division de l'armée était en mouvement vers le Pont
de Miragoâne, et que s'il était encore au Port-au-Prince, ce
n'était que pour s'assurer par lui-même des moyens qui
devaient le mettre à même de réduire en peu de jours les
factieux du Sud qui avaient osé se soulever contre le
gouvernement libre du pays, que si dimanche, la soumission
de Borgella ne lui était pas faite, lundi matin, il entrerait
dans le département du Sud et qu'il ne leur laisserait pas
une minute de respiration. Les lieutenants de Pétion ne
traitaient les Borgella, les Lys, les B. Blanchet, les Vaval,
les Bonnet que de désorganisateurs qui avaient commis des
fautes énormes, dont la confusion et la honte devaient
augmenter, par la reconnaissance de la nation envers le chef
de l'Etat. C'était surtout le général Boyer qui représentait
ainsi les principaux scissionnistes. A l'endroit de Goman avec
lequel Henry avait eu des pourparlers, Pétion ajouta:
88 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

"Je suis bien aise de ce qui s'est passé entre vous et


Goman. Vous devez connaître son dévouement à Christophe,
ses prétentions sur la Grand'Anse, et la haine implacable qu'il
nous a vouée. Il est malheureusement impossible de le
convertir; du moins je ne le crois pas; c'est assez vous en dire
pour vous porter à ne lui accorder qu'une confiance bien
mesurée et à prendre avec lui toutes vos précautions. Dites-
lui que s'il est de bonne foi et veut vraiment son bonheur et
celui de ses frères, qu'il se poste de manière à arrêter la marche
des gens des Cayes s'ils l'entreprenaient, et que vous, vous
garderez les villes et postes importants, et que lorsqu'il aura
prouvé d'une manière satisfaisante son retour aux bons
principes, alors il participera aux bienfaits de la République.
Entretenez-le de la perte des bâtiments de Christophe, de la
chimère qu'il y a de servir la cause de ce tyran qui ne peut
rien faire pour lui; et pendant ce temps prenez les moyens que
vous jugerez les plus convenables pour détacher de son parti
autant de monde que vous pourrez et quand ils se rendront
à vous, placez-les de manière qu'ils ne peuvent dans aucun
cas faire le moindre mal, et qu'ils acquièrent par le temps de
bons sentiments. S'il est également des officiers dans lesquels
vous n'avez pas toute confiance, et que cependant vous êtes
obligé, par des motifs, à employer, ayez toujours la précaution
de mettre avec eux quelqu'un qui ait de l'influence sur les
troupes, afin qu'aucun malheur n'arrive".
Le 15 mars, un capitaine du 16e régiment de l'Anse-à-
Veau arriva au Port-au-Prince vers midi et remit au
Président une lettre du colonel Jean-Baptiste Franc, lui
annonçant que la 16e avait suivi l'exemple des troupes de
la Grand'Anse, que ce corps s'était porté au Pont-de-
Miragoâne suivi de quelques artilleurs et dragons de l'Anse-
à-Veau. Le général Bruny Leblanc, commandant de
l'arrondissement de l'Anse-à-Veau, apprenant la défection
de la 16e, vint sur l'habitation Berquin pour s'en assurer.
Jean-Baptiste Franc détacha contre lui une compagnie de
grenadiers de la 16e. A l'apparition de cette troupe, il prit
la fuite, et ses guides se rallièrent à Jean-Baptiste Franc.
En même temps le 21e régiment, la garde nationale de
Léogâne et une compagnie de dragons partirent de Léogâne.
Ces troupes en cheminant se réunirent au 24e régiment, à
la garde nationale du Petit-Goâve et parvinrent, sous les
HISTOIRE D'HAITI (1812) H9

ordres du général Métellus, au Pont-de-Miragoâne où elles


se joignirent au 16e régiment.
Dans la soirée du 15 mars, le bataillon des chasseurs
à pied de la garde du Président défila du Port-au-Prince pour
le Pont-de-Miragoâne, précédant d'un jour le départ de Pétion
qui s'empressa d'informer le général Henry de la réunion à
la République du 16e régiment.
Sur ces entrefaites, le commandant Panayoty et le
citoyen Frémont, qui avaient été envoyés en mission auprès
de Borgella, étaient parvenus à Miragoâne le 13 mars. Ils
y avaient trouvé le général Leblanc qui s'était chargé de faire
parvenir à Borgella une lettre qu'ils avaient adressée à celui-
ci, lui annonçant leur mission. Ils y avaient vu le général
Lys qui s'efforçait de tout organiser pour une forte résistance
à Pétion, et qui ne rencontrait partout que la plus profonde
indifférence pour la cause qu'il défendait. Panayoty et
Frémont, voulant entrer en négociation avec Borgella,
partirent de Miragoâne et se rendirent à Pestel, le 14, où ils
apprirent que Borgella venait de partir de l'habitation
Merlette Mahotière pour les Cayes. Ils se transportèrent aux
Baradères, traversèrent les Etroits pour se rendre aux Cayes.
Le général Borgella était sur l'habitation Béret Saint
Victor, dans les mornes de Cavaillon lorsqu'il reçut, le 14
mars, la lettre que lui avaient écrite Panayoty et Frémont.
Il comprit aussitôt que Pétion avait été informé de la
révolution qui s'était opérée dans la Grand'Anse, et qu'il
allait entrer en campagne pour soutenir le colonel Henry.
Il répondit à Panayoty et à Frémont d'aller l'attendre à
Miragoâne ou à Aquin, et communiqua leur lettre aux
principaux officiers de sa troupe, au général Faubert, chaud
partisan de la résistance à Pétion, et au colonel Léveillé. Il
leur annonça qu'il se rendait aux Cayes pour consulter le
conseil départemental du Sud, et ordonna à ses troupes de
se mettre en marche et d'aller l'attendre au Carrefour de
Cavaillon. Léveillé, colonel de la 13e, gagna tout son régiment
en faveur de Pétion, et se porta sur les Cayes au pas de course.
Quand Borgella arriva au Carrefour Cavaillon, il apprit
la défection de Léveillé. Il expédia aussitôt, par le chef
d'escadron Solages, l'ordre au général Bonnet de fermer
l'entrée de la ville des Cayes au colonel Léveillé. Mais celui-
ci était déjà parvenu à la rivière l'flet où le rencontra Solages
qui fut fait prisonnier. La 13e, arrivée aux Quatre-Chemins,
90 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

fit prisonnier le général Bonnet qui était sorti de la ville pour


s'opposer à l'entrée de Léveillé. C'était le 14 mars.
En même temps le général Wagnac se prononçait au sein
de la ville en faveur de Pétion, et recevait la 13e avec les plus
grandes démonstrations d'enthousiasme.
Wagnac protégea beaucoup de citoyens contre la fureur
des troupes; il entoura d'égards et d'attentions madame Bor-
gella. Mais Léveillé fit subir de mauvais traitements au géné
ral Bonnet, qui aurait été sacrifié s'il n'avait pas trouvé l'occa
sion de s'enfuir et d'aller se cacher sous les planches du théâ
tre de la ville. Les officiers de la 13e parvinrent à le décou
vrir en cet endroit, tant était grand l'acharnement contre lui.
Heureusement le général Wagnac intervint à temps et le
sauva d'une mort imminente. Le général Francisque, qui
s'était échappé des Cayes, vint annoncer à Borgella que cette
ville s'était prononcée pour le président Pétion. Borgella fut
contraint de se replier sur Aquin qui tenait encore pour lui
et où se trouvèrent réunis le général Lys, le général Vaval,
l'adjudant général Verret, le général Faubert, le général
Francisque, le général Leblanc, les colonels Prou et Levêque;
il ne lui restait en ce moment sous ses ordres que quelques
centaines d'hommes du 15e régiment.
Ce fut alors que Panayoty et Frémont firent rencontre
avec lui et lui remirent la dépêche du président Pétion dont
ils étaient porteurs. Borgella en prit lecture et la communi
qua aux officiers supérieurs qui l'entouraient. Le président
Pétion lui disait particulièrement ce qui suit, employant à
son égard jusqu'au dernier moment tous les ménagements
possibles pour n'être pas réduit à user de la force :
"Je viens vous proposer de rendre la paix et le bonheur
à la République; il y va de votre gloire, et vous trouverez mon
cœur ouvert, prêt à devancer cet heureux évènement
"La circonstance présente n'apportera pas de changement
essentiel à ce queje comptais faire en faveur de nos concitoyens
du Sud, quand j'ai envoyé une députation au Grand-Goave,
si ce n'est dans le commandement de la Grand'Anse que Le
colonel Henry conservera comme général de brigade, grade
auquel je viens de l'élever en raison de ses services. Si vous
vous décidez à reconnaître le gouvernement, je suis prêt à
envoyer une seconde députation, chargée de stipuler les articles
partiels et accessoires qui devront vous donner la sécurité
HISTOIRE D'HAITI (1812) 91

et la garantie de mes promesses, la base de ma proposition


préalablement admise.
"Je vous parle, citoyen général, en frère et en ami, et je
ne vous ferai pas l'injure de croire que vous ne soyez pas con
vaincu de la sincérité de mes sentiments. Réunissons nos
armes contre Christophe; réparons le passé par sa défaite; rap
pelons la prospérité et le bonheur dans notre pays. Je vous
écris avec la confiance que votre cœur m'entendra".

Tous les officiers supérieurs, qui entouraient Borgella,


furent d'avis de se soumettre à l'autorité de Pétion, excepté
les généraux Lys, Faubert, l'adjudant général Verret et le colo
nel Prou qui demandaient à continuer la guerre. Borgella,
après leur avoir fait observer que la lutte devenait impossi
ble, réduits qu'ils étaient à l'arrondissement d'Aquin à peu
près seul, répondit à Pétion par une lettre en date du 16 mars
qu'il confia à la députation de l'Ouest, chargée de la remet
tre au Président d'Haïti. Panayoty et Frémont, accompagnés
du chef d'escadron Solages, partirent pour se rendre auprès
de Pétion, et Borgella ordonna au général Leblanc de n'entre
prendre aucune hostilité vers le Pont-de-Miragoâne, en con
sidération de l'arrangement qui allait se conclure. Mais le
même jour, Leblanc envoya secrètement sa soumission à
Pétion.
Pendant cet intervalle, le Président d'Haïti avait mis la
dernière main à toutes les dispositions qu'il avait à prendre
contre Christophe avant de s'absenter du Port-au-Prince; il
avait renforcé le cordon du Nord et remis au général Boyer
un plan de défense de la ville du Port-au-Prince et de la plaine
du Cul-de-Sac pour le cas où l'armée du Nord viendrait à enva
hir le département de l'Ouest. Il avait alors sous ses ordres
tant au Port-au-Prince qu'à Jacmel, Léogâne et Petit-Goâve
8.000 hommes d'infanterie et 1.000 cavaliers bien équipés*1).
Il n'avait pas non plus négligé de maintenir de bons rapports
avec la colonie espagnole sa voisine, n'ignorant pas que Chris
tophe faisait tous ses efforts pour la déterminer à s'armer con
tre la République(2). Il ordonna au colonel Boisblanc, chef des
mouvements du port de se rendre à Jérémie pour recevoir dans
(1) Lettre de Pétion en date du 12 mars 1812 au général Henry, commandant de
l'arrondissement de la Grand'Anse.
(2) Voici une lettre en date du 2 mars 1812, qu'il écrivait au capitaine général de
St Domingue. (Voir page 92, en note, pour la lettre).
92 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

des barges les troupes que le colonel Henry devait lui envoyer.
Enfin le 16 mars, le Président Pétion partit du Port-au-
Prince, accompagné des généraux Lamothe Aigron, Marion,
Nicolas Louis, de l'adjudant général Bauvoir et de tout son
état-major, précédé et suivi d'un escadron des grenadiers à che
val de sa garde. Il traversa assez rapidement Léogâne, l'Âcul,
le Grand-Goâve et arriva au Petit-Goâve à sept heures du
matin du 17. Déjà dans le Sud, le colonel Jean Baptiste Franc
de la 16e s'était emparé de St. Michel et y faisait rencontre
avec le colonel de la garde nationale de ce quartier, Cadet Le
Lièvre, qui reconnut l'autorité du président Pétion. Le 3e esca
dron du 1er régiment de cavalerie du Sud, entraîné par le capi
taine Castel Martel, s'était rallié à la cause de Pétion.
Les députés que le Président avait envoyés dans le Sud,
Panayoty et Frémont, arrivèrent au Petit-Goâve et lui remi
rent la réponse de Borgella qui reconnaissait l'autorité du Pré
sident d'Haïti. Voici les principaux passages de cette lettre.
"J'ai lu avec une attention particulière votre dépêche por
tant la manifestation des sentiments de paix, d'union et de con
corde. Ces sentiments coïncident parfaitement avec les miens.
C'est de leur durée, c'est dans l'harmonie qui doit toujours exis
ter entre les enfants d'une même famille que naîtra la félicité

Liberté Egalité
République d'Haïti
Au Port-au-Prince, le 2 mars 1812 an 9 de l'Indépendance
Alexandre Pétion, Président d'Haïti
A Son Excellence Don Emmanuel Caballero,
capitaine général et gouverneur en chefde la partie espagnole de Saint Domingue.
Très Excellent Seigneur,
"J'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a adressée pour m'annoncer la mue
en liberté du citoyen Féquière sur la réclamation que je lui ai faite de cet individu
qui est vraiment citoyen de la République. M. Féquière avait effectivement servi
la cause de Napoléon Bonaparte; mais c'était à cause des circonstances forcées qui
l'avaient mené hors de son endroit natai Les précautions que prend Votre Excellence
contre ce tyran du monde entier (Bonaparte) sont bien nécessaires, car il répand
des émissaires partout afin de favoriser ses projets dévastateurs. Votre Excellence
peut compter que de mon côté tout est bien gardé, et que ses agents ne trouveront
aucun accès dans l'étendue de mon commandement Je remercie Votre Excellence
de la bonté qu'elle a eue pour le citoyen Féquière, et elle peut compter entièrement
sur moi dans toutes les circonstances où elle croira avoir besoin de mon assistance.
"Je fais des vœux pour la prospérité de Votre Excellence en la priant de croire
à la haute considération etàla parfaite estime avec lesquelles j'ai la faveur de la
saluer.
Pétion
HISTOIRE D'HAITI (1812) 93

de notre commune patrie. Mais vous le savez, Président, le temps


seul devait nous préparer ce bonheur; le temps seul pouvait
assoupir les préventions, calmer les haines et mettre désormais
chaque citoyen à même de porter son offrande sur l'autel de
la patrie; c'est là que brûle le feu sacré de la liberté.
"Je vous déclare avec la franchise qui doit caractériser tout
militaire, et sans détour comme sans répugnance, que votre
autorité est pleinement reconnue dans ce département C'est
moins la faiblesse qui me dirige que le patriotisme et l'amour
de la paix.
"Permettez-moi une réflexion qui naît des circonstances
et de la tranquillité publique. La Constitution du 27 décembre
1806, dont vous nous offrez la garantie, demande quelques
changements, surtout à l'article du pouvoir exécutif. Dans un
pays où les lumières ne sont pas généralement répandues, où
les passions sont sans cesse irritées par l'amour du pouvoir,
ne vous semble-t-il pas nécessaire de perpétuer l'autorité entre
les mains du pouvoir exécutif?
Un gouvernement temporaire peut-il convenir à un peu
ple facile à égarer et à faire éclater des factions, pour favoriser
les prétentions secrètes de ceux qui convoitent le gouvernement ?
"Je sollicite de vous un ordre du jour, portant oubli du
passé, la promesse d'une garantie et sans aucune restriction,
aussi bien que la cessation de l'anarchie où ce département se
trouve livré depuis peu de jours. Je vous demande aussi une
entrevue, etje me porterai avec confiance dans le lieu que vous
désignerez".

Les événements avaient marché contre même l'attente


de Pétion; il n'y avait plus lieu à accorder spécialement une
entrevue, ni à stipuler des garanties en faveur du département
du Sud. La partie n'était plus égale; il n'y avait plus en fait
qu'un vainqueur et qu'un vaincu, malgré la correspondance
échangée dont les phrases étaient surdorées, comme il arrive
toujours entre gens policés. Le général Borgella et le dépar
tement du Sud allaient entrer dans le droit commun de la
République.
A 7 heures du soir de la journée du 17, Pétion parvint
sur l'habitation Olivier dans le département du Sud. Une
heure après, arriva au quartier général le lieutenant Castor,
aide de camp du général Wagnac, qui remit au Président des
dépêches lui annonçant que le colonel Léveillé du 13e avait
94 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

vigoureusement secondé les efforts du général Wagnac dans


le but de replacer la ville des Cayes sous l'autorité de la Répu
blique, ce qui avait eu lieu sans effusion de sang. Le général
Bonnet, à peu près seul, avait été l'objet de toutes sortes de
persécutions de la part du colonel Léveillé, son ennemi per
sonnel, brutal et cupide. Léveillé avait voulu le contraindre
à faire son testament en sa faveur, en lui tenant son pistolet
derrière l'oreille. Il lui avait dit: "Prends la plume, et surtout
n'oublie pas ta petite voiture". Cette scène déplorable ne cessa
que par une nouvelle intervention du général Wagnac. Bon
net, heureux d'apprendre que Pétion s'avançait, lui adressa
une lettre dans le but de "réclamer sa haute protection". Il
connaissait le cœur de celui auquel il s'adressait quoiqu'il l'eût
profondément offensé*1). Quant à Bruno Blanchet qui avait
été constamment contraire à Pétion, il s'enfuit à l'étranger,
redoutant des vengeances qui n'auraient pas eu lieu,
croyons-nous.

Le président Pétion partit de l'habitation Olivier le 18


mars, à neuf heures du matin précédé de ses troupes formant
deux divisions, dont l'une commandée par le général Marion
et l'autre par le général Nicolas; la cavalerie était sous les
ordres de l'adjudant-général Bauvoir. Il reçut une lettre du
général Leblanc, par laquelle celui-ci lui exprimait tout son
dévouement et lui demandait d'autoriser le colonel Francisque
à lui envoyer à l'Anse-à-Veau une garde pour sa sûreté
personnelle. Avant d'arriver à St. Michel, au carrefour de ce
bourg et de Miragoâne, il fit publier à la tête de l'armée, l'ordre
du jour qui suit, annonçant la soumission du département du
Sud:

(1) Voici la lettre:


Cayea, le 17 mars 1812
Au Président d'Haïti,
"M. Gaspard jeune vient de me communiquer une lettre de son frère, datée
d'Aquin du 16 de ce mois, par laquelle il lui mande que le commandant Panayoty
lui avait dit qu'il avait été chargé par vous de l'assurer que les sentiments d'amitié
qui existaient entre nous, existent encore dans votre cœur. Je suis pénétré, citoyen
Président, de la plus vive sensibilité pour cette marque d'attention de votre part,
etje vous prie de croire à la réciprocité de mes sentiments. Je vous ai déduit dans
le temps les motifs qui m'avaient déterminé à abandonner la ville du Port-au-Prince;
ces motifs sont vrais, et je pense que vous devez en être convaincu maintenant
J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement
Signé: Bonnet
HISTOIRE D'HAITI (1812) 95

Au quartier-gênéral du Pont, le 18 mars 1812.


Alexandre Pétion, Président d'Haïti

Ordre du jour
Soldats,
"Le département du Sud est entièrement soumis à la
République. Du Pont-de-Miragoâne, où vous êtes campés, au
cap Tiburon, l'autorité du gouvernement est reconnue. Le
général Leblanc m'a fait sa soumission depuis le 14; le général
Borgella m'annonce, par sa lettre d'hier, qu'il est sous mes
ordres. Soldats, Dieu a couronné nos efforts. Nos frères nous
attendent et nous appellent dans le Sud; nous y entrons comme
pacificateurs; c'est assez vous en dire ! Ordre, obéissance, respect
des propriétés, oubli du passé: voilà le mot d'ordre de l'armée.
Il est expressément ordonné de ne rien dire sur qui que ce soit
sous peine de punition exemplaire, et de reconnaître dans la
propriété de tous ce que l'on doit à ses amis, à ses frères.
"Je compte sur le zèle et le dévouement patriotique des
généraux, officiers et soldats qui composent l'armée de la
République".
Déjà étant à Olivier, il avait adressé un message au Sénat
pour lui annoncer la soumission du Sud: "Je vais me rendre
à la capitale du Sud afin de raffermir les esprits et de cimenter
l'union la plus parfaite. Je n'oublierai jamais, citoyens
Sénateurs, que la patrie demande des défenseurs, et que toute
ma conduite doit être dirigée vers les moyens de conserver ceux
que nous possédons, et d'acquérir, s'il est possible, un plus
grand nombre".
Il faisait allusion aux forces dont on aurait bientôt besoin
pour résister à Christophe. Les troupes levèrent la marche et
arrivèrent à St Michel, où elles fraternisèrent avec la 16e demi-
brigade. Des larmes de joie coulèrent de part et d'autre; Pétion
reçut des milliers d'embrassements et dit à la 16e en la passant
en revue: "Braves soldats, je suis satisfait de la conduite que
vous avez tenue; nous allons défiler pour les Cayes, et c'est là
que nous achèverons l'œuvre glorieuse que vous avez
commencée".
L'armée arriva à quatre heures de l'après-midi sur
l'habitation Cadillac où elle fit halte. Les chemins étaient de
toutes parts remplis de cultivateurs des deux sexes qui étaient
venus au devant du Président des quartiers voisins, pour lui
96 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

souhaiter la bienvenue. Au coucher du soleil, Pétion chargea


Solages et Panayoty d'apporter à Borgella, qui était toujours
à Aquin, une lettre par laquelle il lui annonçait que le
lendemain il s'arrêterait sur l'habitation Dufrêté. Il lui disait
en outre: "Je suis entré dans la partie du Sud, non pas pour
y venger aucune récrimination personnelle, mais bien pour y
réunir les esprits et tous les cœurs à la seule et unique cause
qu'il nous convient d'adopter pour nous sauver de la tyrannie
de Christophe et procurer à tous et à chacun la garantie assurée
de leurs droits. Lorsqu'il sera permis de reviser la Constitution
ou que la volonté du peuple s'expliquera à ce sujet, la question
que vous me proposez sera décidée'™. Pendant que Panayoty
et Solages(2) partaient de Cadillac, les canonniers et la garde
nationale de la ville d'Aquin s'étaient portés de leur propre
mouvement sur l'habitation Virgile et avaient fait prévenir
le Président qu'ils y étaient à ses ordres.
Le président Pétion sortit de l'habitation Cadillac le 19
mars à 4 heures du matin. Deux heures après, le colonel Fabre,
venant des Cayes, lui remit sur l'habitation Pémerlé des lettres
du général Wagnac qui l'attendait. Pétion arriva au poste
Virgile où il passa en revue la garde nationale d'Aquin qu'il
complimenta sur sa conduite patriotique. A 11 heures du
matin, il arriva sur l'habitation Dufrêté au travers d'une foule
considérable de cultivateurs faisant retentir l'air de cris de
joie, le bénissant et l'appelant leur père et le défenseur de la
liberté. Vieillards, femmes, enfants, chacun voulait
l'approcher.
L'infanterie de l'armée de Pétion était composée de la
brigade du général Marion, ayant en tête les chasseurs de la
garde, appuyés du 16e régiment et de la brigade du général
Nicolas. Venait ensuite un piquet de grenadiers à cheval
précédant l'état-major dont chaque officier était à son rang
de bataille. S'avançait après, le Président lui-même avec l'aide
de camp de service. La marche était fermée par le régiment
des grenadiers à cheval, par une compagnie du 1er escadron
(1) La Présidence à Vie.
(2) Le chef d'escadron Solages était général en 1843. Au mois d'août de la même année,
il avait été envoyé du Port-au-Prince par le gouvernement provisioire pour
combattre la prise d'armes de Messieurs Salomon qui avait eu lieu vers le Camp
Perrin dans l'arrondissement des Cayes. Je fus son secrétaire durant l'expédition.
En cheminant du Petit-Gofive aux Cayes, il m'a raconté sur les lieux les principales
circonstances de la soumission du Sud au président Pétion en 1812. Je m'apercevais
pendant nos conversations qu'il n'aimait guère la mémoire de Pétion.
HISTOIRE D'HAITI (1812) 97

et par le deuxième escadron de la grosse cavalerie. Pétion mit


pied à terre au milieu de la magnifique savane de Trémé, où
son armée se plaça en ordre de bataille.
L'aide de camp de service vint lui annoncer, à midi, que
le général Borgella arrivait accompagné de nombreux officiers.
Pétion ordonna au général Marion de l'aller recevoir. Les
troupes prirent les armes et restèrent immobiles. Un instant
après, parurent les généraux Borgella, Vaval, Francisque, Lys,
Faubert et l'adjudant général Verret; ils s'avancèrent vers
Pétion qui, quoique souffrant de douleurs rhumatismales, se
leva et leur dit: "Venez m'embrasser, mes frères". Ils lui
donnèrent l'accolade patriotique et voulurent tous parler de
leur conduite passée. Pétion coupa court à toute justification
en leur disant: "Ne me parlezjamais du passé; tout est oublié".
Ces nobles sentiments se répandirent dans toute l'armée. Gens
du Sud et gens de l'Ouest fraternisèrent cordialement,
s'appelant cousins, c'était le mot du moment. A cinq heures
de l'après-midi, le général Borgella retourna à Aquin pour y
préparer la réception du Président.
Pétion partit de Dufrété, le 20 mars, et rencontra à une
lieue d'Aquin le général Borgella qui lui remit les clefs de cette
ville. Il fit à Aquin une entrée solennelle ayant Borgella à sa
droite et Vaval à sa gauche. Il y apprit que deux jours
auparavant, le colonel Prou, à la tête d'un bataillon du 17e
régiment, avait tenté de se livrer à des excès sur quelques
citoyens, anciens partisans de la scission, pensant s'attirer les
bonnes grâces du chef de l'Etat. Prou, l'un des exaltés
promoteurs de la division dont Pétion effaçait les traces, s'était
suscité l'indignation générale; il s'était retiré aux Cayes de
son propre mouvement sans en avoir reçu l'ordre.
Le Président partit d'Aquin à 11 heures du matin, reçut
à St. Louis un accueil enthousiaste, traversa Cavaillon à 6
heures du soir et s'arrêta sur l'habitation Delmas où il passa
la nuit.
Le lendemain (21) à 3 heures du matin, l'armée se mit
en marche. Quand le Président parvint à 3 lieues des Cayes,
il vit arriver au devant de lui le colonel Léveillé qu'il accueillit
avec une rare distinction. Enfin il arriva au carrefour des
Quatre Chemins d'où l'armée s'ébranla pour entrer aux Cayes.
Lors de la scission de Rigaud en 1810, il avait dit qu'il
entrerait aux Cayes en pantouffles; il était en effet en ce
moment en pantouffles quoiqu'il fût à cheval. Il accomplissait
98 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

donc l'engagement qu'il avait pris vis-à-vis de lui même. Ceux


des anciens partisans de Rigaud, qui avaient de la perspicacité,
ne virent en cette démonstration que le témoignage d'un
profond mépris à leur égard, quoique le Président prétendît
qu'il souffrait de ses pieds.
Les 13e, 17e et 18e demi-brigades, ainsi que la garde
nationale des Cayes bordaient la haie du Portail au Palais
National. La foule était si compacte dans les rues que le cortège
avait peine à les traverser; chacun voulait voir le Pacificateur
du Sud et l'on n'entendait que les cris de "vive Pétion". Quand
le Président parvint au Palais National, il fut reçu par le
général Wagnac qui n'avait pu se rendre au-devant de lui pour
cause de maladie; il l'embrassa cordialement en l'appelant le
vertueux Wagnac. Il l'éleva au grade de divisionnaire, et lui
confia le commandement de l'arrondissement des Cayes. Il
renvoya le général Vaval au commandement de
l'arrondissement d'Aquin; il nomma le général Vancol
commandant de l'arrondissement de Tiburon. Quant au
général Borgella, il l'éleva au grade de divisionnaire pour qu'il
fût employé dans les armées de la République.
Le Président se fit apporter au Palais National les archives
du Conseil départemental du Sud, et passa le reste de la
journée et presque toute la nuit à les compulser et à en retirer
les documents dont il pourrait avoir besoin. Il annonça
néanmoins que ne voulant laisser aucune trace du passé, il
allait le lendemain les livrer aux flammes en place publique.
Le 22 mars, à la pointe du jour, les troupes étaient réunies
au nombre de 4.000 hommes sur la place d'armes. Le
Président, ayant l'intention de flétrir la scission du Sud sur
l'autel de la patrie, eut la délicatesse de faire avertir Borgella
de ne pas se présenter à la cérémonie. A sept heures, il inspecta
les troupes, monta ensuite sur l'autel de la patrie et prononça
d'un accent énergique le discours suivant:

"Brave armée de la République, chers concitoyens, vous


m'avez appelé au milieu de vous, etje viens jouir du glorieux
ouvrage que vous avez commencé et que vous avez achevé.
"Je vous dois les plus grands éloges, etje vous les fais au
nom de la patrie reconnaissante. Ma conquête est celle de vos
cœurs; elle m'est bien chère.
"J'ai promis d'oublier tout ce qui m'est personnel; mais
j'ai contracté l'obligation de vous protéger, de vous faire jouir
HISTOIRE D'HAITI (1812) 99

de la plénitude de vos droits, d'être votre père, votre consolateur,


enfin de vous rendre aussi heureux qu'il est en mon pouvoir
de le faire.
"Tournons nos regards contre Christophe; faisons
évanouir ses desseins comme vous avez déjoué les projets de
ceux qui avaient eu la folie de croire qu'ils vous avaient gagnés.
"Livrons aux flammes les archives du Conseil du Sud, ces
actes dangereux qui ont failli entraîner la perte entière de la
République et qui sont si contraires à la Constitution que nous
avonsjuré de maintenir: alors rien ne troublera à l'avenir notre
glorieuse réunion. Effaçons par ce sacrifice toutes les haines
et les récriminations. Confondons, désormais, nos cœurs et nos
intérêts et notre bonheur dans l'unité du gouvernement
Vive la République".

Le peuple et les troupes répétèrent le cri avec


enthousiasme dans un certain nombre de groupes et dans
quelques régiments.
Vis-à-vis de l'autel de la patrie brûlait un bûcher; les
archives du Conseil du département du Sud y furent jetées.
Après qu'elles furent devenues la proie des flammes, le
président, son escorte et la foule se rendirent à l'église où un
Te Deum fut chanté par l'abbé Julien, curé de la paroisse.
L'affluence des dames à l'église était d'autant plus
considérable que c'était le dimanche des Rameaux. Le
Président se retira au Palais National où presque toutes les
familles des Cayes vinrent le saluer. Tout le Sud était soumis
à son autorité si ce n'était Goman qui inquiétait toujours les
bourgs, villages et bourgades de la Grand'Anse.
La destruction de la plupart des archives du Conseil
départemental fut un acte malentendu de la part de Pétion,
sous le point de vue historique; ce fut une démonstration qui
produisit alors l'effet qu'il en attendait sur les intelligences
ordinaires, mais qui priva notre pays de beaucoup de
documents importants qui auraient répandu plus de clarté sur
cette époque. La parole seule de Pétion de ne pas revenir sur
le passé suffisait; mais il fallait un effet de théâtre. Un homme
tel que Pétion qui a été, on peut le dire, un grand penseur,
n'a pas ainsi bien agi, même pour produire un effet de théâtre:
dans les archives de ce Conseil se trouvaient des documents
très bien faits où, sous le point de vue rigoureusement
constitutionnel, la conduite de Pétion avait été souvent
100 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

dépeinte comme très vulnérable.Ce sont ces pièces que, sous


l'influence des passions du moment, on avait voulu faire
disparaître.
Aussitôt après le brûlement des archives et la cérémonie
religieuse, Pétion fit publier le décret du Sénat en date du 16
mars 1812 qui déclarait que la brave armée de la Grand'Anse,
le valeureux Henry, colonel du 18e régiment et général de
brigade, ainsi que les habitants de ce quartier avaient bien
mérité de la patrie. La veille, il avait signé la formule de
promulgation de cet acte, et en le faisant publier aux Cayes
tout d'abord, il avait voulu châtier moralement les anciens
rigaudins qui avaient provoqué, accompli et soutenu la
scission; car l'éloge éclatant et national du général Henry était
la flétrissure des séparatistes.
Le lendemain, 23 mars, à 5 heures du soir, le chef
d'escadron Lerebours arriva aux Cayes, envoyé auprès de
Pétion par le général Boyer, qui lui annonçait l'apparition de
l'armée de Christophe dans la plaine du Cul-de-Sac. Lerebours
était parti du Port-au-Prince le dimanche des Rameaux 22
mars, à 10 heures du matin; il avait fait à cheval 50 lieues
en 31 heures.
Cette nouvelle vint troubler la satisfaction qui régnait
aux Cayes. Dans ce moment suprême, alors que la République
avait besoin de l'épée de tous ses fils, Pétion annonça aux
officiers de tous grades qu'ils allaient partir immédiatement
pour l'Ouest que Christophe avait envahi; néanmoins il envoya
au général Bonnet les passeports pour l'étranger que celui-ci
lui avait déjà demandés. On pensa alors dans l'armée que le
Président avait voulu faire sentir au général Bonnet qu'il
n'avait pas besoin de son épée, et bien moins encore de son
esprit de sourdes agitations.
Cette opinion de l'armée avait sa source dans les
calomnies que les ennemis implacables de Bonnet répandaient
contre lui depuis 1809.
LIVRE SOIXANTE-SIXIEME

(1812)

Sommaire.— Christophe et Pétion également maîtres absolus des hommes


et des choses et exerçant respectivement une autorité légitime selon les
traditions guinéennes.— Christophe haï parce qu'il était un maître ou chef
de famille méchant.— Pétion aimé parce qu'il était un maître ou chef de
famille tolérant.— La férocité d'une part, la tolérance ou la licence d'autre
part, aboutissent également au despotisme et à la dépravation.— Traditions
coloniales et guinéennes.— Comment elles se sont déteintes sur la société
entière. — N'étant pas rectifiées, comment elles ont engendré des mœurs
anormales relativement à la civilisation européenne et des Etats-Unis
d'Amérique.— Connaître la religion d'un peuple, c'est connaître ses mœurs
sociales et politiques.— Ce que c'est que la religion du Vaudoux; ses
pratiques destructives de la morale chrétienne.— Repas anthropophagiques
périodiques commandés par la religion du Vaudoux.— Influence qu'exerce
le Vaudoux dans la plupart des actes de la vie sociale et politique.— Rivalités
et haines de races ou de couleurs.— Christophe, avant d'envahir le
département de l'Ouest, fait agir, pour se préparer le terrain, les ressorts
de la superstition.— Un imposteur sous les formes de la Vierge Marie, se
montre dans la plaine du Cul-de-Sac. Pétion détruit le funeste effet moral
de cette apparition.— Christophe entre en campagne contre la République.
Il divise son armée en deux colonnes, l'une passant par le Mirebalais, l'autre
par l'Arcahaie.— Le 22 mars, les avant-postes de la République découvrent
les troupes de Christophe.— L'alarme est tiré au Port-au-Prince.— Le général
Boyer forme trois brigades des troupes sous ses ordres; il les place à
Jum^ 'iurt, à la Croix-des-Bouquets, à Santo, à Lathan, à Sibert, à Bonrepos,
à Montléard, et au long de la Grande-Rivière du Cul-de-Sac.— Il se rend
à Santo dans l'après-midi du même jour à la tête du bataillon des grenadiers
à pied de la garde. Il attaque l'ennemi le 24.— Bataille de Santo.— Les
troupes de Christophe douze fois supérieures en nombre, restent maîtresses
du champ de bataille.— Boyer bat en retraite, se retire au Port-au-Prince
qu'il met en état de défense.— Causes de la perte de la bataille de Santo.—
Boyer, par sa résistance héroïque à Santo, sauve le Port-au-Prince.— Le
président Pétion averti de l'arrivée de l'armée de Christophe dans la plaine
du Cul-de-Sac, part des Cayes le 23 mars dans la nuit. Il passe le 24, par
Cavaillon et St Louis et parvient à Dufrété.— Le 25 mars, il part de Dufrété
et arrive à Deslandes.— Le 26 dans la nuit, il part de Deslandes et parvient
au Port-au-Prince le même jour au matin, à 6 h.— Sa présence au Port-au-
Prince fortifie la confiance qui existait déjà.
102 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

"ans les campagnes du département de l'Ouest, le peu


ple aimait sincèrement le président Pétion qui, contrairement
à Christophe, caressait toutes ses passions pour se l'attacher,
tolérait la licence et même les superstitions du fétichisme qu'il
ne poursuivait que lorsqu'elles aboutissaient à quelques cri
mes abominables de notoriété publique. Aux yeux des popu
lations en général, le Président d'Haïti était le maître absolu
des hommes et des choses, comme l'est en Guinée le souve
rain d'une tribu; elles ne comprenaient rien aux rouages cons
titutionnels dont parlaient les actes officiels: le chef de l'Etat
était tout; tellement que Pétion, au lieu de se faire réélire Pré
sident en 1811 par cinq sénateurs, aurait pu se contenter d'un
seul. (Moi Sénat de la République, déclare nommer), c'eût été
aussi bien accepté par l'ensemble des populations. Il aurait
pu même dans un acte se déclarer Président d'Haïti pour qua
tre ans ou pour la durée de sa vie. Les populations du Nord
et de l'Artibonite, imbues aussi des traditions guinéennes, ne
voyaient également dans Christophe que le chef de famille,
maître des hommes et des choses; mais elles redoutaient et
haïssaient le Roi qui voulait rectifier leurs tendances barba
res socialement parlant, les soumettre à une existence régu
lière, de travail forcé, à l'instar de l'ancien régime, tout en
adoptant les formules de la liberté et du christianisme, sans
rien faire cependant de sérieux pour cultiver leur cœur. Le
vaudoux rappelant la barbarie des Aborigènes et de l'Afrique,
le Roi punissait de mort ceux qui s'y livraient, quoiqu'il exploi
tât à de rares intervalles les superstitions de cette religion,
ainsi que nous le verrons bientôt. Le concubinage rappelant
l'état de nature, il forçait ses sujets à se marier. Dans l'Ouest,
sous Pétion, le vaudoux était toléré à la grande joie du peu
ple, quoiqu'il fût flétri dans les actes officiels (c'était pour
l'étranger). Le concubinage ou plaçage, était presque en hon
neur. Le Président lui-même cohabitant avec sa compagne, au
Palais National, sans lui être uni par les liens du mariage,
la plupart de ses lieutenants et des membres les plus éminents
de la société l'imitaient à cet égard; il est vrai que la loi haï
tienne de cette époque favorisait le plaçage.
L'enfant naturel reconnu, à cette époque, jouissait des
mêmes droits, dans la succession de son père et de sa mère,
que l'enfant légitime. Depuis 1826 jusqu'aujourd'hui même,
l'enfant naturel reconnu, quand il n'est pas en concurrence
avec des frères et sœurs légitimes, hérite seul de ses père et
HISTOIRE D'HAITI (1812) 103

mère au détriment de ses ascendants et collatéraux légitimes;


il est le seul et véritable héritier du nom et des biens de ses
auteurs; il en est le continuateur légal. Personne ne pouvant
lui contester ses droits, personne légalement ne se croit auto
risé à le considérer comme entaché; il constitue la famille
directe de ses père et mère. S'il est en concurrence avec des
enfants légitimes, sa position légale change un peu sous le rap
port seulement des droits successifs; il n'a que le tiers de la
portion d'un enfant légitime. Ainsi jusqu'aujourd'hui, la loi
haïtienne ne favorise pas le mariage. Même jusqu'en 1843,
l'enfant naturel reconnu, héritait de frères et sœurs légitimes.
Par le plaçage, l'homme et la femme cohabitaient maritale
ment sous le même toit comme s'ils avaient été unis par les
liens du mariage. Quand les enfants naissaient, ils les recon
naissaient par devant l'officier de l'Etat Civil, et ces enfants,
leurs seuls et uniques héritiers, constituaient la famille en
ligne directe de leurs auteurs.
Plus Christophe se montrait cruellement sévère contre
les tendances africaines et coloniales de ses sujets à l'endroit
de la vie sociale, plus Pétion, pour neutraliser la puissance
que se donnait par la terreur le chef du Nord, se montrait tolé
rant à l'égard de ces mêmes tendances. Deux régimes, égale
ment funestes pour l'avenir des populations des deux Etats,
se trouvaient en présence et s'entrechoquaient; d'une part la
cruauté s'élevant jusqu'à la fureur, quoiqu'elle eût parfois des
éclats de lumière; d'autre part le laisser-aller, la licence ayant
parfois de nobles mouvements patriotiques; l'un et l'autre
néanmoins n'ayant laissé pour fruits que le despotisme san
glant ou somnifère. Peu d'hommes, même d'élite, tant les tra
ditions de l'ancien régime avaient été faiblement ébranlées
dans les mœurs, sentaient profondément les principes de 1789,
qui cependant avaient produit la liberté et l'indépendance.
Voyons maintenant quelles étaient ces traditions africai
nes et coloniales, et pourquoi les hommes qui étaient à la tête
du peuple, quoiqu'ils eussent contribué à conquérir la liberté
et l'indépendance et qu'ils ne fussent pas sans lumières,
avaient conservé la plupart dans leurs mœurs et leurs idées,
beaucoup sans s'en douter, une large part de la férocité abru
tissante et de la dépravation qui constituent l'affreux système
de l'esclavage.
Malgré la proclamation des principes de 1789 à St Domin-
gue par les délégués de la Constituante, de la Législative et
104 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

de la Convention nationale, malgré le triomphe de la liberté


et plus tard de l'Indépendance, le système colonial avait laissé
dans nos mœurs des traces bien dessinées et vivaces sociale
ment et politiquement. Le passage de l'état servile à l'éman
cipation et à l'autonomie, avait été trop rapide; cependant il
n'avait pu en être autrement tant les douleurs physiques et
morales des classes asservies étaient devenues insupportables,
et tant l'écho de la révolution française avait eu du retentis
sement chez nous. Au système colonial, il faut ajouter les tra
ditions de la Guinée qui sont à peu près telles que celles de
l'ancien régime avec cette différence que le noir en Afrique
est l'esclave du noir, tandis qu'à St Domingue il était l'esclave
du blanc. Ces traditions coloniales et guinéennes constituent
deux forces funestes jusqu'à présent invincibles en Haïti. A
l'époque que nous rapportons, partout on les rencontrait; elles
se déteignaient sur tout ce qui avait une physionomie de civi
lisation, et elles enrayaient ou détruisaient même toutes les
tendances du petit nombre d'Haïtiens désirant voir s'introduire
chez nous quelque chose qui ressemblât dans la vie sociale à
la civilisation de l'Europe et des Etats-Unis d'Amérique. Selon
ces traditions, le supérieur, dans tous les rangs, entendait exer
cer une autorité absolue sur ses subalternes; il voulait être
dans sa circonscription ce qu'était le chef dç l'Etat dans le
Royaume ou la République. Ce qui existait n'était pas préci
sément l'esclavage d'autrefois, mais c'était une servitude d'un
autre genre; c'était l'autorité absolue du chef africain qui
s'exerce sur ses sujets soit violemment, soit sous une forme
paternelle, au fond corruptrice. La couleur noire n'était plus
un motif d'exclusion pour parvenir aux positions éminentes;
mais le sujet n'en souffrait pas moins; il était souvent victime
de toutes sortes d'injustices et de caprices. Il s'en consolait;
il ne s'en exaspérait pas outre mesure, car il pouvait devenir
à son tour, chef lui aussi. On s'était défait des blancs, qui
étaient les maîtres, en les massacrant hommes, femmes et
enfants, mais pour en revenir à l'autorité guinéenne qui est
celle du chef de famille des temps primitifs, pouvoir tyranni-
que et cruel quand ce chef est méchant, juste et équitable
quand il est bon: c'est ce qu'on appelle en Haïti l'autorité du
père des enfants. Christophe et Pétion, chacun dans son genre,
avaient tenté de rectifier ces mœurs: le premier en s'efforçant
de donner la forme européenne aux habitudes de la vie sociale;
le second, descendant plus profondément dans le mal à extir
HISTOIRE D'HAITI (1812) 105

per, en tâchant d'inculquer les sentiments d'équité et de jus


tice aux autorités sous ses ordres, quoiqu'il tolérât la licence
comme un instrument à opposer au despotisme de Christophe.
Les danses des cérémonies mystérieuses sont horribles.
Les sectateurs des deux sexes, excités par des liqueurs aphro
disiaques et enivrantes, en viennent jusqu'à mettre en lam
beaux leurs vêtements; ils deviennent nus. Ils font des con
torsions et des bonds inénarrables; ils répandent un fluide
magnétique qui entraîne la plupart des assistants même mal
gré eux dans la danse; ils tombent presque anéantis; le système
nerveux se détend alors; ils sont transportés dans des cham
bres obscures où le plus souvent la femme, dans cet état de
prostration physique, est livrée, moyennant une somme comp
tée au grand prêtre, à l'un des assistants. Nous avons eu l'occa
sion de voir une femme appartenant à cette secte qui, dans
ces conditions, était devenue enceinte. Elle ne se souvenait
pas d'avoir jamais été possédée; c'était du reste une fanati
que; elle nous disait que son enfant était né par suite de l'opé
ration du Saint-Esprit. Ces danses jusqu'à la prostration nous
rappellent les aphrodisies des anciens auxquelles l'homme
prend part en Haïti.
A certaines époques de l'année, vers la Toussaint surtout,
le dieu Vaudoux veut qu'on lui fasse des sacrifices d'animaux
et même d'êtres humains. Les initiés se réunissent, sacrifient
un veau, un mouton, un cabri, un coq et en dernier lieu un
enfant de 4 à 8 ans, dont ils mangent la chair. Cet enfant avait
été engraissé, enfermé dans une grande cage pendant plusieurs
mois. Ces scènes d'anthropophagie ont lieu dans les campa
gnes, aux alentours des villes et même dans les villes. Il est
à remarquer qu'après les repas anthropophagiques, la plupart
des initiés ont des vomissements et autres graves indigestions.
Quant aux danses ordinaires, elles s'exécutent en public; ce
sont les récréations de la secte; elles ne sont remarquables que
par les tours de force.
La religion du vaudoux, étant celle des passions bonnes
comme mauvaises, se déteignait sur la société entière. Ceux
des Haïtiens qui n'en faisaient pas partie, en étaient impré
gnés sans même s'en douter. L'enfant grandissait sur le sein
de sa nourrice qui pratiquait le vaudoux, plus tard il avait
sa bonne qui pratiquait le vaudoux. Son père et sa mère, s'ils
avaient reçu quelque instruction, condamnaient le vaudoux,
106 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

mais ils croyaient à sa puissance et le redoutaient d'autant


plus qu'il employait souvent le poison qu'on appelle houanga
pour parvenir à ses fins; la foi était à peu près générale en
ce dieu terrible, quoique la plupart ne l'avouassent pas. Le
houanga était employé tantôt sous des formes horribles, tan
tôt sous des formes attrayantes. C'était parfois un squelette
ou des ossements humains, parfois une fraîche pomme de man-
celinier, ou tout autre beau fruit empoisonné.
Bien des gens chrétiens très pieux, ennemis déclarés du
Vaudoux, voyaient cependant en lui l'ange déchu, le démon
et lui faisaient des sacrifices pour n'être pas l'objet de ses
séductions. Le dieu Vaudoux a aussi ses démons, puissances
subalternes qui, la nuit, volent au-dessus des forêts, des
rivières, de la mer, des montagnes, dégageant des lueurs
sombres autour d'eux; ils pénètrent dans les maisons comme
des corps fluides à travers les fissures, se nourrissent surtout
du sang des enfants qui ont été désignés pour être sacrifiés.
Ces démons sont en réalité des malfaiteurs intelligents,
connaissant les propriétés des plantes vénéneuses; ce sont eux
qui sont particulièrement chargés d'empoisonner les
malheureux dont la chair et les os sont réclamés par le dieu.
Le peuple, qui redoute leur puissance qu'il juge surnaturelle,
les appelle communément loups-garous, ciguaves.
Se fait-on bien une idée de ce que c'était qu'une société
où tant de personnes presque de tous rangs pratiquaient cette
religion, où tout le monde à peu près y croyait sans la prati
quer, où il était permis, par ce dieu, à l'homme, plutôt enclin
au mal qu'au bien, de donner cours à toutes ses passions. Le
christianisme, qui est destiné, nous en avons l'espoir, à étein
dre ce culte abominable, n'avait pas pénétré dans les cœurs.
Le cœur, enguirlandé par le catholicisme, logeait la couleu
vre. Les églises chrétiennes existaient pourtant, nous avions
de nombreux prêtres catholiques; on paraissait pratiquer de
cœur et d'âme le culte chrétien; on baptisait ses enfants, on
allait à confesse, on communiait, on entendait la messe assez
régulièrement; on faisait des services funèbres; mais sur le
terrain des Evangiles vivait en fait, sous les formes chrétien
nes, la couleuvre, le dieu Vaudoux, le dieu des violentes pas
sions. Sous l'influence du Vaudoux, la société éprouvait de loin
en loin, à faire le mal, la jouissance qu'on ressent à faire le
bien. Quelle pouvait être, de l'origine de la traite à 1789, l'édu
cation du noir africain, sectateur du Vaudoux, vendu au blanc
HISTOIRE D'HAITI (1812) 107

possesseur d'esclaves, et celui-ci forcément bourreau par le fait


du système de la servitude? Quelle pouvait être l'éducation
du mulâtre, né de ce blanc et de la négresse africaine qui pra
tiquait le vaudoux?
Pendant les guerres de la liberté de 1791 à 1794, le vau
doux avait grandement contribué aux succès des esclaves sou
levés en surexcitant leur fanatisme au plus haut degré. Le
dieu leur annonçait que s'ils périssaient dans les combats, ils
iraient revivre en Afrique, libres et heureux. Aussi leur chair
émoussait-elle le fer des blancs. Les traditions de l'ancien
système colonial relatives à la race blanche, à la race noire
et aux sang-mêlés qui existaient avant 1789 côte à côte mais
séparées, empêchaient encore ces variétés du genre humain,
de vivre entre elles fraternellement d'une façon sincère et de
se confondre complètement par le mariage. C'est ce que nous
ne voulions pas reconnaître, quoique ce fût certainement dans
nos mœurs, quoique ce fût la cause de nos rivalités, de nos
haines de races. Les masses étant noires et jouissant de tous
les droits civils et politiques, gagnaient du terrain de toutes
parts, et avec elles leurs mœurs, qui étaient au fond guinéen-
nes, prenaient racine. Les sang-mêlés, qui formaient un
dixième de la population l'un dans l'autre, étaient en grand
nombre presque identiques aux noirs à l'égard des mœurs, des
habitudes et des aspirations; ils n'avaient qu'un peu plus d'ins
truction parce que leurs pères blancs les émancipaient sou
vent dans l'ancien régime, et leur permettaient d'apprendre
à lire et à écrire. Dans leurs rangs se trouvaient aussi de nom
breux sectateurs du vaudoux. Quant aux aborigènes, dont le
sang est rare parmi nous, nous n'en avions hérité que de cette
loi physique et fatale: l'indolence de corps et d'esprit, qui règne
sous les tropiques.
Comme nos populations sont aujourd'hui telles qu'elles
étaient en 1812, le jour où les Haïtiens se trouveront côte à
côte sur le sol qu'ils ont conquis avec une population trans
plantée soit d'Europe, soit des Etats-Unis d'Amérique, disci
plinée, soumise à la règle, ce jour-là sera un contact qui ne
fera naître que les chocs les plus violents, car toutes les ten
dances qui seront en présence seront contraires. L'Haïtien se
jugera emprisonné par la règle; mais l'élément étranger pourra
finir par l'emporter surtout s'il prend sa base d'opérations dans
l'Amérique du Nord qui est à notre proximité et qui a aboli
l'esclavage. Haïti est donc bien menacée d'être annexée par
108 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

la race anglo-saxonne qui habite les Etats-Unis d'Amérique,


peuple hautement civilisé relativement à nous, riche et fort
qui sait conserver ce qu'il a acquis. Fasse le ciel qu'il ne pro
cède pas par l'extermination à la suite des résistances opiniâ
tres qu'il éprouvera*1).
Plus on s'éloignait de la période de 1789 à 1801, époque
où les assemblées nationales de France avaient tout mis en
œuvre pour humaniser les noirs et les sang-mêlés, plus, non
pas les traditions coloniales, mais les pures traditions euro
péennes s'effaçaient pour faire place à celles de la Guinée qui
avaient même perdu, en Haïti, leurs qualités natives. La cor
ruption était telle que dans de nombreux cercles, composés
de personnes ayant de l'aisance, une certaine instruction, se
disant respectables, on ne craignait pas de dire hautement
qu'un fonctionnaire devait exploiter à son profit au détriment
de la société et de l'Etat la position administrative, financière
et politique même qu'il occupait. On allait jusqu'à considérer
comme niais, incapable, sans savoir-faire, sans initiative,
l'homme vraiment honnête qu'on rencontrait à de rares inter
valles; et bien des gens faisaient publiquement et impunément
de la fausse monnaie. N'aurait-on pas dit le langage des gens
déclassés soit des Etats-Unis d'Amérique, soit d'Europe?
N'aurait-on pas cru découvrir le niveau moral des bagnes?
Nous verrons le général Boyer, devenu Président d'Haïti, rec
tifier un peu ces mœurs destructives de toute société; mais
il ne pourra les vaincre, et il sera finalement emporté et
englouti par le torrent, qui, lui-même plein d'illusions, avait
cru pouvoir éteindre ces mœurs d'un seul coup. Ce sera à tou
jours une haute gloire pour lui de n'avoir pas sacrifié à la cor
ruption. Ceux qui ne l'ont pas imité à l'endroit du respect des
deniers publics sont demeurés entachés pour eux et leurs
enfants qui sont aujourd'hui pauvres malgré les fraudes de
leurs pères. Ce fut à l'époque, un profit d'un moment qui n'a
(1) Comment la situation d'Haïti pourrait-elle être rectifiée? Un pouvoir fort et
honnête, quel qu'il soit, pourvu qu'il soit fort et honnête, n'aurait qu'à admettre
à la jouissance des droits civils et politiques les hommes de toutes les races, de
toutes les couleurs, à s'adresser aux petits enfants en ce qui concerne l'éducation
morale et religieuse, à contraindre le reste de la population au respect des lois,
à punir rigoureusement tous les écarts, tous les délits, tous les crimes. Pendant
que de nouvelles générations seraient convenablement élevées, les anciennes dont
le coeur aurait été fermé au christianisme s'éteindraient successivement sous l'œil
vigilant, sévère et juste de la loi appliquée comme elle l'est dans un pénitencier.
Ce pays que j'aime parce qu'il est le mien, je serais heureux qu'il pût par lui-
même, refaire sa situation morale, religieuse et politique.
HISTOIRE D'HAITI (1812) 109

laissé aucune trace si ce n'est celle du déshonneur qui est indé


lébile. Tout bien considéré pour soi ou pour ses enfants, l'on
gagne plus à être honnête que malfaiteur.
Il n'existait pas de classes honnêtes dans leur ensemble;
dans toutes les classes tant dans les villes que dans les plai
nes et les montagnes, on pouvait trouver des individus hon
nêtes. Le général Gérin, l'un des principaux fondateurs de
l'Indépendance d'Haïti, écrivait, en 1809, à Lamarre, l'un des
plus habiles et des plus brillants généraux de la République,
"que le temps n'était pas éloigné où Haïti ne serait habitée
que par des démons".
Des hommes qui avaient une position sociale fortunée,
qui dans la journée paraissaient travailler honnêtement, bien
vêtus, qui avaient des prétentions à la considération publique,
qui se montraient à cet égard très susceptibles, se déguisaient
la nuit, se faisaient malfaiteurs et allaient piller les magasins
de ceux qui formaient leur cercle ordinaire; le lendemain, ils
reprenaient leur physionomie de gens de bien. Souvent les
victimes avaient été eux aussi malfaiteurs dans le même genre.
C'est ce que l'Haïtien appelle voleur volé voleur. Le soir, dans
les rues du Port-au-Prince, même avant sept heures, les jeunes
femmes et les jeunes filles ne circulaient pas avec sûreté. Des
malfaiteurs les enlevaient quelquefois et les conduisaient dans
les bois du voisinage; parmi eux, deux s'étaient rendus
célèbres, les nommés Cadet Jacques et Séqué.
Presque toutes les lois, tous les arrêtés, ainsi que la
plupart des comptes-rendus officiels, étaient sans propos, sans
prendre en considération les mœurs et les habitudes du pays,
copiés sur ceux de la France, quelquefois sur ceux des Etats-
Unis d'Amérique. Si l'on avait jugé Haïti d'après ces
documents, c'eût été un admirable pays; mais ils n'étaient pas
l'expression de ce qui existait en fait, de ce qui se pratiquait
journellement. Les Haïtiens disaient que ces papiers, c'est le
mot, étaient faits pour les pays étrangers, afin qu'on y crut
que nous étions comme les autres peuples civilisés. Ces actes
n'étaient en effet que des mensonges; c'étaient les passions
qui gouvernaient Haïti comme jusqu'aujourd'hui. Les discours
prononcés par la plupart des hommes publics n'étaient pas
d'eux; ils les faisaient fabriquer par les rares d'entre eux qui
avaient quelque lumière. Si on les avait jugés par ces
documents, on eut cru qu'ils n'étaient pas complètement
ignorants.
110 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Les haines de races étaient comme jusqu'aujourd'hui


réelles, persistantes, sombres, mais violentes de loin en loin.
On les rencontrait partout, sur le terrain politique comme sur
le terrain social. Le noir, le sang-mêlé, le blanc ne s'aimaient
pas entre eux, à peu d'exceptions près. On trouve, dans les
traditions coloniales, les causes de ces antipathies qui ne sont
plus consacrées par la loi, mais qui sont aussi vivaces, quoique
sourdes, qu'avant 1789. Ceux qui exploitaient ces haines en
les enflammant, quand ils auraient dû les corriger, surtout
celles des noirs qui forment la majorité de la nation, avaient
des chances d'obtenir temporairement des succès, nous disons
temporairement, parce que le plus souvent ils étaient dévorés
par les passions qu'ils avaient soulevées. Il est vrai, après que
d'affreuses immolations avaient été consommées, que des races
d'hommes ont disparu violemment, et que de sordides intérêts,
que le temps avait consacrés, avaient été satisfaits. A l'âge
de 22 à 25 ans lorsque j'interrogeais beaucoup de noirs qui
avaient fait la guerre de l'Indépendance de 1802 à 1803, dans
les rangs supérieurs, ils m'ont dit la plupart que les Français
auraient réussi à se maintenir s'ils avaient tenté d'exterminer
les mulâtres seulement au lieu d'entreprendre l'extermination
des mulâtres et des nègres en même temps; que ce fut une
grande faute de la part de Rochambeau d'avoir contraint les
sang-mêlés et les noirs à s'entendre pour ne pas périr. On vit
alors le spectacle du taureau acculé contre la montagne
éventrant les dogues et les terrassant. La faute réelle de
Rochambeau, ce fut d'avoir cru que les nègres et les mulâtres
ne pouvaient pas vivre sur le pied d'égalité avec les blancs;
il tenta leur extermination et perdit la partie.
De 1492 à nos jours, trois races d'hommes ont disparu,
dévorées par leurs antipathies réciproques parce que leurs
tendances étaient contraires: la race aborigène, la race
blanche, espagnole et française et les sang-mêlé dans le Nord
et l'Artibonite, ainsi que nous allons le voir. Quant à la race
noire, la plus nombreuse en ce qui concerne l'ancienne partie
française de l'île, après avoir été fortement entamée, elle a
pu résister et se maintenir sur les ruines de la race blanche.
Mais aujourd'hui, à l'égard de son indépendance, elle est très
menacée, comme nous venons de le dire, par la race anglo-
saxonne qui habite les Etats-Unis d'Amérique.
Il n'y avait dans la société haïtienne aucune solidarité,
si ce n'était dans l'Ouest et le Sud à l'endroit de Christophe
HISTOIRE D'HAITI (1812) 111

et dans toute l'ancienne partie française à l'endroit des blancs.


La famille n'existait pas pour ainsi dire; on formait partout
de petits groupes composés chacun du père, de la mère et des
enfants; au delà presque rien, et encore les rapports entre les
membres de chaque groupe étaient-ils très rudes.
Si les tendances à l'autonomie locale n'avaient pas été
enrayées par le président Pétion, il n'eut pas été extraordinaire
de voir un petit roi dans chaque arrondissement et même dans
chaque commune. Nous formions une mosaïque embrouillée
de dogmes contraires, de traditions européennes et africaines,
d'aspirations et d'ambitions opposées. Mais nous en avons le
ferme espoir, le christianisme finira par l'emporter
complètement chez nous, sous une forme ou sous une autre,
car la grande loi de l'histoire constate l'impuissance des idées
fausses que ni les violences, ni les crimes, ni la richesse, ni
le courage, ni même les dévouements fanatiques et héroïques
ne peuvent faire triompher finalement. Tout révèle dans
l'histoire le progrès, lent, il est vrai, mais réel des saines
doctrines religieuses et politiques.
Nous avons laissé Christophe se disposant à envahir le
département de l'Ouest et à faire le siège du Port-au-Prince.
Pour se préparer le terrain dans les campagnes et surtout dans
la plaine du Cul-de-Sac qui avoisine le Port-au-Prince, il avait
trouvé le moyen de gagner à sa cause, à force d'argent, par
ses émissaires, plusieurs papas-loi et mamans-loi de cette
plaine qui, dans les cérémonies du vaudoux avaient annoncé
aux croyants qu'une grande armée, envoyée par le ciel, péné
trerait bientôt dans la contrée, et que ceux qui lui opposeraient
de la résistance s'attireraient toutes les colères de Dieu.
Nous avons déjà dit que Christophe, quoiqu'il appliquât
la peine de mort aux papas-loi, les utilisait cependant de temps
en temps selon les nécessités de sa politique. Il tolérait à la
Coupe à David, paroisse de l'Acul, un papa-loi fameux nommé
Louis Sangosse, homme de couleur; celui-ci, très influent, rece
vait du Roi, par intervalles, de beaux présents, et en retour
il employait sa popularité à le faire aimer autant que c'était
possible. Le Roi devant entreprendre sa campagne contre
l'Ouest, l'avait mandé à Sans-Souci et l'avait renvoyé satis
fait, chargé de cadeaux en lui ordonnant de prêcher, dans les
cérémonies secrètes, que l'expédition qu'il allait entrepren
dre était commandée par le dieu Vaudoux.
112 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Comme le vaudoux, dans ses pratiques, emprunte sou


vent les formes catholiques, on conçut l'idée pour mieux
impressionner les habitants de la plaine, surtout les femmes,
de faire apparaître la Vierge Marie sur un figuier maudit,
grand arbre à larges feuilles, aux branches laiteuses auquel
la superstition attribue de puissantes propriétés maléfiques.
Un espion de Christophe nommé Bosquette, après s'être
entendu avec plusieurs mamans-loi, se couvrit de vêtements
de femme, grimpa par un beau clair de lune, sur l'un de ces
figuiers, et fut l'objet de l'adoration de la plus grande partie
de la population. Cette apparition de la Vierge, prédisant les
plus grands malheurs à ceux qui combattraient l'armée de
Dieu, fut un événement considérable dans toute la plaine; la
nouvelle s'en répandit bientôt au Port-au-Prince, et grand nom
bre des dévotes de cette ville en sortirent et allèrent aussi ado
rer la mère du Christ. De retour chez elles, elles affirmèrent
l'avoir vue, vêtue de blanc, la tête couverte d'un voile et s'éle
vant dans le ciel au-dessus des nuages argentés du firmament.
Cela se passait dans les premiers jours de janvier 1812. Le
président Pétion, découvrant la main de Christophe dans ces
manœuvres, résolut immédiatement de détruire par une céré
monie religieuse, mais chrétienne et catholique, le funeste effet
moral que cette circonstance avait produit sur des populations
superstitieuses. Il ordonna à l'abbé Gaspard, curé du Port-au-
Prince^, de se transporter en plaine processionnellement
avec la croix et la bannière. Gaspard, parvenu au pied du
figuier maudit, fit chanter des cantiques par la foule des cul
tivateurs et cultivatrices qui s'étaient réunis autour de lui,
fit des aspersions d'eau bénite et dit que si l'arbre avait réel
lement servi de sanctuaire à la Vierge, il serait sacré et repous
serait les flammes, mais qu'il serait anéanti par le feu, s'il
avait donné asile à un imposteur. Il fit allumer un bûcher qui
avait été dressé au pied du figuier, et en un instant l'arbre
fut consumé. La foule s'écoula un peu consternée du sacrilège
qui venait d'être commis; néanmoins assez convaincue qu'elle
avait été trompée par une prétendue Vierge Marie.
L'abbé Gaspard, de retour au Port-au-Prince, fit insérer
au journal l'Echo un épître à ses paroissiens dans le but de
les mettre en garde contre les pratiques du Vaudoux qui, pour
mieux les égarer et les perdre, n'hésitait pas à prendre les for
mes les plus saintes. Quant à Bosquette, Christophe, mécon-
(1) Ce même Gaspard n'avait jamais été ordonné.
HISTOIRE D'HAITI (1812) 113

tent de sa mission qui n'avait pas pleinement réussi, le fera


périr bientôt.
Dès ce moment, la nouvelle de la prochaine arrivée de
l'armée du Nord prenait de la consistance chaque semaine de
plus en plus; enfin le lendemain du départ de Pétion pour le
Sud, le général Boyer, commandant de l'arrondissement,
informé à n'en pas douter que Christophe était en marche,
invita le 17 mars tous les habitants des deux sexes du Port-
au-Prince à travailler aux fortifications de cette ville. Cha
cun se mit à l'œuvre avec le plus grand empressement tant
on redoutait le joug de Christophe. Celui-ci, instruit par ses
espions que Pétion était parti pour le Sud, avait ordonné à
ses troupes, déjà réunies dans le quartier de l'Artibonite, de
se porter en avant. Son armée bien vêtue, disciplinée, aguer
rie, était suivie d'une nombreuse artillerie de campagne et
d'un matériel de siège assez considérable. Il avait mis au com
plet tous ses bataillons de 500 hommes chacun. Il avait embri
gadé les vieillards même de 60 ans et les obligeait à se raser
pour qu'ils parussent jeunes. D'après les rapports de ses émis
saires, il savait que dans la plaine du Cul-de-Sac, la Croix-
des-Bouquets et Sibert seuls étaient fortifiés; aussi résolut-il
de faire passer la plus grande partie de ses forces par le Mire-
balais avec ordre de négliger la Croix-des-Bouquets et de se
porter sur Port-au-Prince directement en passant par la Savane
O-Blond et l'habitation Santo.
Les forces qui arrivèrent au Mirebalais étaient compo
sées des deux premiers bataillons des 1er, 2e, 3e, 4e, 5e, 6e, 7e,
8e, 9e, 10e, 20e régiments du Roi, et de détachements des 25e,
26e, 27e, 28e et 29e; en tout 15.000 hommes commandés par
le général Joachim Deschamps ayant pour lieutenant le géné
ral Magny, divisionnaire, duc de Plaisance. Le Roi lui-même,
à la tête des régiments de sa garde ou de sa maison militaire
et de quinze compagnies d'élite que lui avaient fournies ses
troupes de lignes, en tout 4.000 hommes, suivit la route directe
de St-Marc au Port-au-Prince convoyé par sa flotte chargée
de munitions de guerre et de bouche. Le général Magny, qui
était en tête du gros de l'armée passant par le Mirebalais, avait
pour instructions, s'il rencontrait l'ennemi dans la plaine du
Cul-de-Sac et qu'il fut vainqueur, 1 °) d'attendre le Roi à Drouil-
lard, à une lieue du Port-au-Prince; 2°) d'entrer en cette ville,
s'il ne trouvait pas d'obstacles; 3°) enfin de l'enlever même
d'assaut si au pied des remparts on le combattait.
114 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Le 22 mars, dimanche des Rameaux, pendant que la ville


du Port-au-Prince assistait à l'office divin, les éclaireurs des
postes avancés de la République découvrirent l'infanterie de
Christophe qui descendait les mornes du Mirebalais se diri
geant sur la plaine du Cul-de-Sac. A une très grande distance
d'elle, suivaient la cavalerie et la plus grande partie de l'artil
lerie de campagne. Le canon d'alarme fut aussitôt tiré à la
Croix-des-Bouquets et répété au Port-au-Prince, ainsi que de
toutes parts. Ce fut alors, comme nous l'avons déjà dit, que
le général Boyer expédia aux Cayes, auprès de Pétion, le chef
d'escadron Lerebours, pour lui annoncer l'apparition de
l'ennemi.
Boyer, en se conformant au plan défensif que lui avait
laissé Pétion, résolut de disputer à l'ennemi le terrain pied
à pied jusqu'au retour du président. Dans l'après-midi du 22,
il forma trois brigades de la 11e demi-brigade qui tenait gar
nison au fort de Sibert, de la 12e cantonnée à la Croix-des-
Bouquets, et des autres troupes qu'il avait sous la main au
Port-au-Prince; sans délai, il fit sortir ces dernières de la place.
La première brigade, composée des 3e et 10e demi-brigades,
commandée par le général Gédéon, alla occuper, dans la plaine
du Cul-de-Sac, l'habitation Lathan; la deuxième, composée des
11e et 25e sous les ordres des généraux Métellus et Bergerac
Trichet, occupa le fort Sibert élevé dans le chemin de l'Arca-
haie pour s'opposer aux troupes ennemies qui pourraient
déboucher de ce côté; quant à la troisième brigade, elle occupa
le fort de la Croix-des-Bouquets et l'habitation Jumécourt, sous
les ordres du général Frédérique; elle était composée de la 12e
demi-brigade, de la cavalerie et de l'infanterie de la garde
nationale de la plaine. Une foule de cultivateurs n'apparte
nant à aucun corps se rendirent aussi sur l'habitation Jumé
court, se tenant en observation, formant instantanément un
corps nombreux de partisans.
Un fort détachement de la 22e demi-brigade de Jacmel
et plusieurs centaines de gardes nationaux, devant faire par
tie du centre de l'armée, s'établirent entre les habitations Bon
Repos et Montléard sous le commandement de l'adjudant géné
ral Lacroix. L'aile droite de l'armée était sous les ordres du
général Gédéon et l'aile gauche sous ceux du général de divi
sion Métellus. Toutes ces troupes étaient soutenues par l'infan
terie et les dragons des gardes nationales de Jacmel, de Bay-
net, de la Vallée et du Cul-de-Sac, commandés par de braves
HISTOIRE D'HAITI (1812) 115

officiers. Elles étaient très aguerries, mal vêtues, ayant moins


de tactique que celles de Christophe, mais beaucoup plus d'élan
qu'elles. D'une autre part, elles étaient soumises à une orga
nisation moins sévère, ce qui rendait l'obéissance moins pas
sive. L'armée républicaine occupait donc une étendue de près
de deux lieues, entre la Croix-des-Bouquets et les habitations
Sibert et Montléard proprement dit qui touche au rivage de
la mer. Le théâtre des mouvements militaires qui précédèrent
le combat, et du combat lui-même, longeait de l'est à l'ouest,
à partir de Jumécourt qui se trouve entre Payrac et Delau-
nay, le cours de la Grande Rivière jusqu'au rivage de la mer
à Montléard; il comprenait au nord de la Grande-Rivière les
habitations Payrac, Jumécourt, Delaunay, la Croix-des-
Bouquets, la Savane O-Blond, plantée de bouquets d'arbres
se dressant à petites distances les uns des autres, Santo,
Lathan, Marin, Montléard, Sibert, Ségur; au nord de ces habi
tations existait un torrent presque desséché appelé la rivière
des Orangers, coulant de l'est à l'ouest en longeant Ségur, Bon
Repos, Montléard, Sibert. Le fort de Sibert s'élevait au nord
de l'habitation du même nom, près de la rivière des Orangers
sur le chemin de l'Arcahaie. Au delà de cette rivière en mon
tant toujours vers le nord, on rencontrait les habitations Beu-
det, Lemeilleur et Despinose, cette dernière presque au pied
des mornes qui conduisent au Mirebalais. Au sud, à une légère
distance de la Grande-Rivière s'étend l'habitation Brouillard
séparée du Port-au-Prince encore plus au sud par un espace
d'une lieue. De la Croix-des-Bouquets à Santo, point central,
il existe 1.000 toises, de Bon Repos à Santo, 2.000 toises, de
Sibert à Santo, 2.500 toises et de Jumécourt à Santo 3.600
toises.
L'armée républicaine était forte de 4000 hommes, non
compris le bataillon des grenadiers à pied de la garde du gou
vernement de 400 hommes, ni l'escadron des chasseurs à che
val de 150 cavaliers, ni les bombardiers de 200 hommes. Elle
eût pu arrêter et culbuter les 15.000 hommes de troupes de
Christophe qui arrivaient du Mirebalais sous les ordres de
Magny, si la plus grande mésintelligence n'avait existé parmi
les généraux qui la commandaient, et tous d'une autre part
supportaient avec impatience la supériorité de Boyer, le plus
jeune d'entre eux et leur général en chef en l'absence de Pétion.
Dès que l'action commencera, quoiqu'entendant le canon, ils
ne le seconderont pas la plupart ou ne le feront que faiblement;
116 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

ils le laisseront écraser par des forces douze fois supérieures


en nombre.
Comme le général Boyer n'avait aucune donnée précise
sur la direction que suivait l'armée de Christophe, il avait,
d'après les instructions que lui avait laissées le président
Pétion, échelonné ses troupes par brigade sur une étendue de
deux lieues environ, afin que l'ennemi ne pût prendre la
grande route du Port-au-Prince sans avoir rencontré une vive
résistance sur un point quelconque et que chaque brigade fût
à même de se porter au lieu où le combat aurait été engagé.
En se plaçant au centre de sa ligne d'opérations, il ne se trou
vera qu'à une lieue environ des deux extrémités.
Le 22, à sept heures du soir, après avoir rassuré les famil
les, il sortit du Port-au-Prince à la tête du bataillon des gre
nadiers à pied de la garde, des bombardiers du 22e régiment
de Jacmel, colonel Antoine, des chasseurs à cheval de la garde,
et se rendit sur l'habitation Bon Repos au nord de Lathan.
Il forma avec ses troupes le centre de l'armée; il avait à ses
côtés le général Bazelais, chef de l'état-major général. Il
ordonna au colonel Per de détacher de la cavalerie, quelques
chasseurs et de les envoyer s'établir en vedettes sur l'habita
tion Beudet, et plus au nord, sur l'habitation Lemeilleur;
cependant il n'y eut qu'une seule vedette qui fut posée à
Beudet.
Le lundi 23, pendant toute la journée, il régna en plaine
une grande animation: c'étaient les cultivateurs fuyant de tou
tes parts à l'approche de l'ennemi, qui, s'avançant lentement,
avait fait une halte pour rallier ses traînards au pied des mor
nes qu'il avait traversés.
Le 24, le général Boyer, dans la matinée, ordonna à la
cavalerie de la garde et à l'artillerie légère, d'aller prendre
position sur l'habitation Santo. La plupart des cultivateurs
qui ne s'étaient pas ralliés à la garde nationale du Cul-de-Sac,
étaient prêts, parfaitement armés, soit à agir contre les trou
pes de Christophe si elles étaient vaincues, soit à se retirer
dans les mornes pour s'y défendre si elles étaient victorieuses.
Beaucoup plus tard, dans la même journée, le général
Magny, accélérant sa marche, franchit les habitations Despi-
nose et Lemeilleur, et même l'un de ses régiments s'était dirigé
vers Sibert pour contenu- les troupes républicaines qui étaient
sur cette habitation pendant que le gros de l'armée attaque
rait sur un autre point, n arriva ensuite à Beudet, pénétra
HISTOIRE D'HAITI (1812) 117

sur l'habitation Ségur et jusqu'à la savane O-Blond entre la


Croix-des-Bouquets et l'habitation Santo, dont le moulin était
occupé par l'artillerie légère de la garde. Là il se trouvait
engagé entre la Croix-des-Bouquets et Santo dans une posi
tion désavantageuse; mais il eût fallu que le général Frédéri-
que, sortant de la Croix-des-Bouquets, l'eût attaqué en flanc
pendant que Boyer le combattra de front.
Déjà, dès une heure de l'après-midi, le colonel Per avait
averti le général Boyer que les vedettes posées à Beudet
avaient découvert l'ennemi qui s'avançait et semblait vouloir
tourner l'armée de la République pour marcher sans obsta
cles sur le Port-au-Prince. Afin d'attirer l'ennemi, il lui avait
lancé à toute volée plusieurs coups de canon. Boyer ordonna
aussitôt au général Gédéon de se porter contre les troupes du
Nord, et lui-même vint à Santo au pas de course, à la tête du
bataillon des grenadiers à pied de la garde et des bombardiers.
Il s'avança dans la savane, laissant les bombardiers à l'entrée
de l'habitation. Déjà l'avant-garde de l'armée de Christophe
de 6000 hommes était en bataille dans la Savane O-Blond; il
était trois heures de l'après-midi. Magny avait en outre 9000
hommes formant sa réserve, lesquels marchant par brigade,
à petite distance, étaient prêts à se mettre en ligne
successivement.
Le général Boyer, à Santo, était à la tête de 1.350 hom
mes dont 400 de la garde à pied, 50 de la garde à cheval et
800 de troupes de ligne. Les autres brigades républicaines dont
le chiffre montait à 2.650 hommes, étaient restées à Sibert,
Bon Repos, Montléard, la Croix-des-Bouquets et à Jumécourt.
Le général Lacroix, au lieu de suivre Boyer avec le 22e régi
ment de Jacmel avait simplement envoyé à Santo des muni
tions de guerre par un détachement, et des officiers d'ordon
nance et d'état-major. Quant au général Bazelais, debout sur
le moulin de Santo, très indifférent à l'égard du général en
chef beaucoup plus jeune que lui d'années et de service, il ne
faisait rien pour enflammer l'ardeur des troupes; contraire
ment à son humeur, il était calme et même froid.
A cinquante pas de l'ennemi, Boyer, se trouvant pour la
première fois sur un champ de bataille comme général en chef,
demanda à Gédéon ce qu'il pensait qu'on dût faire. Celui-ci
répondit sévèrement qu'il n'était qu'un soldat et qu'il ne savait
qu'obéir. Le général Bazelais, interpellé à son tour, répondit
qu'il était d'avis qu'on se tînt en observation autour du mou
118 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

lin, l'ennemi étant trop supérieur en nombre pour être atta


qué. Le général Boyer répliqua que s'il demeurait en obser
vation à Santo, les troupes de Christophe, sans l'attaquer le
tourneraient, entreraient au Port-au-Prince, en ce moment
sans défense, avant la fin de la journée, et y mettraient tout
à feu et à sang; et si l'on faisait un mouvement en arrière,
ce serait une retraite et peut-être même une déroute. Voyant
du reste l'ardeur qui animait les troupes républicaines, il com
manda le feu. Le général Gédéon, à la tête de la 3e et de la
10e, chargea l'ennemi avec une rare impétuosité, pendant que
le colonel Per ordonnait aux chasseurs à cheval d'ouvrir les
rangs pour donner jour au feu de l'artillerie légère. Avant que
le mouvement fût entièrement exécuté, le canon fut tiré, et
une douzaine d'hommes, des chasseurs à cheval ainsi que le
chef d'escadron Cantave furent enlevés par le feu de l'artil
lerie légère. Cet incident jeta quelque désordre dans les rangs
des Républicains qui n'en continuèrent pas moins à charger.
Cent trente-six chasseurs à cheval conduits par le colonel Per
et le chef d'escadron Kayer-la-Rivière, traversèrent plusieurs
fois les colonnes ennemies sabrant et culbutant tout, devant
eux. Le capitaine Milan et le lieutenant Paul Bayard enlevè
rent chacun un drapeau au 3e et au 4e régiment du Roi.
Pendant que les 3e et 10e, et les chasseurs de la garde
chargeaient avec tant d'élan, le général Boyer, à cheval, abor
dait l'ennemi l'épée au poing, avec une vigueur presque irré
sistible, à la tête des grenadiers à pied de la garde. L'avant-
garde de Christophe, de 6.000 hommes, cédant à tant d'impé
tuosité, fut mise en déroute, et répandit même un peu de trou
ble dans la réserve. Si à ce moment, les brigades de Frédéric
et de Lacroix, demeurées à la Croix-des-Bouquets et à Bon
Repos, avaient donné, la bataille aurait été gagnée.
Le général Magny rallia ses fuyards et fit avancer celles
de ses troupes qui n'avaient pas encore pris part au combat;
elles étaient au nombre de neuf mille hommes. Les 3e et 10e,
ainsi que les chasseurs à cheval, assaillis sur les deux flancs
et de face, furent obligés de battre en retraite en pénétrant
dans les roseaux du moulin de Santo; ils s'éloignèrent même
du champ de .bataille. En même temps, le général Bazelais
se retira de la lutte du moulin de Santo, suivi de son état-
major et emmena avec lui vers la Grande-Rivière, les deux
cents bombardiers qui occupaient l'entrée de l'habitation, et
qui n'avaient pas donné. Mais le bataillon des grenadiers à
HISTOIRE D'HAÏTI (1812) 119

pied de la garde demeura ferme, et par son attitude, il proté


gea la retraite des trois corps qui auraient dû reprendre leur
ligne de bataille sur l'un des flancs de la garde. Moins de trois
cents hommes demeuraient en présence de plus de neuf mille;
ils étaient déjà presque cernés. Les balles ennemies pleuvaient
sur eux et les couvraient des feuilles d'arbres qu'elles abat
taient au-dessus de leur tête. Dans leur impatience de mou
rir les armes à la main, ils commettaient même la plupart,
des actes d'insubordination et d'indiscipline; chacun voulant
agir comme il l'entendait, un certain désordre existait dans
les rangs.
Le général Boyer, en ce moment suprême, mit pied à terre
et dit aux soldats:
"Grenadiers de la garde, je vous ai toujours promis de
mourir à votre tête; le moment de tenir à ma parole, est venu.
En avant!" Et s'élançant à la tête de cette poignée de braves
sur les masses ennemies, par des feux vifs et à la baïonnette,
il les culbuta de nouveau et les poursuivit même, vigoureuse
ment. A côté de lui, brillait d'un éclatant courage le comman
dant Poisson, chef du bataillon des grenadiers à pied de la
garde. Cependant, il ne tarda pas à être enveloppé de toutes
parts; ses soldats d'élite de la jeunesse du Port-au-Prince, se
formèrent en carré et firent des décharges si meurtrières qu'il
s'éleva autour d'eux presque un rempart de cadavres et de bles
sés. Eux-mêmes succombaient en grand nombre et pendant
un moment, ils chancelèrent. Ce fut alors que le porte-drapeau
du bataillon, le sergent-major nommé Robert-Charles, sortit
des rangs, franchit les cadavres et alla seul à trente pas du
carré, planter le drapeau, presque au milieu des rangs enne
mis. Le carré s'ébranla aussitôt et se porta avec une nouvelle
ardeur où son drapeau avait été fixé. Les Républicains,
quoiqu'ils succombassent dans une forte proportion, ne recu
laient pas d'une semelle.
Le général Magny, les voyant inébranlables sous le feu
vivement nourri et formidable de sa nombreuse infanterie dont
en ce moment les 9e et 14e formaient la droite, les fit charger
par quelques compagnies de la cavalerie de l'Artibonite et par
un escadron de 96 hommes qu'il composa de tous les guides
des généraux sous ses ordres, car les régiments de la cavale
rie royale étaient encore à Despinose.
Le régiment de la garde ne put résister plus longtemps
et battit en retraite, traversa les masses ennemies à l'arme
120 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

blanche, passa la Grande-Rivière du Cul-de-Sac, et se retira


à Brouillard. Outre les blessés laissés la plupart sur le champ
de bataille, il y avait eu cent cinquante hommes de tués. Le
général Boyer eût été fait prisonnier, restant toujours à
l'arrière-garde pendant la retraite, si l'un de ses aides de camp
nommé Souffrant ne l'eût pour ainsi dire forcé à monter à che
val, à accélérer son pas. Quand il eut traversé la Grande-
Rivière, il s'arrêta sur l'habitation Goureau pour rallier les
fuyards et traînards.
La nuit vint à se faire, et Magny poursuivant ses succès,
le fit attaquer de nouveau par le maréchal de camp Achille
comte de Laxavon, à la tête de la cavalerie. Dans la déroute
qui devint générale, Boyer perdit son chapeau galonné qui
demeura entre les mains de l'ennemi. Ses aides de camp vou
lurent retourner sur leurs pas pour le reprendre et le lui appor
ter; il s'y opposa en disant qu'il tenait plus à la vie d'un homme
qu'à une coiffure.
Il se rendit à Brouillard d'où il s'achemina sur Port-au-
Prince avec les débris de ses troupes. A peine était-il parti de
cette habitation que le général Magny vint l'occuper. L'armée
de Christophe eût été chassée de la plaine du Cul-de-Sac si
les 1.800 hommes qui étaient à la Croix-des-Bouquets sous les
ordres du général Frédérique et si les 850 en observation à
Lathan et Bon Repos avaient, au bruit du canon de Santo,
accouru sur le champ de bataille; c'était ce que les généraux
qui les commandaient auraient dû faire, d'autant plus que le
combat avait duré trois heures, et qu'il y avait eu d'abord une
déroute complète des 6.000 hommes qui formaient l'avant-
garde de l'ennemi.
Le corps d'armée sous les ordres de Magny, une fois battu,
se serait dispersé dans la plaine et aurait été de toutes parts
harcelé et poursuivi par les cultivateurs dévoués à Pétion, que
ce succès aurait transformé en guerillas; il aurait eu beau
coup de peine à se refaire pour reprendre la route de Mireba-
lais. Les troupes de ligne et de la garde, 4.000 hommes envi
ron, qui auraient dû donner à Santo, se seraient portés à Sibert
au-devant de Christophe en personne qui, d'après les proba
bilités, n'aurait pu, à la tête de 4.000 hommes de sa maison
militaire, vaincre 4.000 hommes de troupes républicaines plei
nes d'ardeur et d'enthousiasme.
A la bataille de Soval, en 1808, nous avons vu Lamarre
dans des circonstances à peu près semblables, culbuter avec
HISTOIRE D'HAITI (1812) 121

2.500 hommes, Christophe en personne, et l'obliger, des envi


rons de Port-de-Paix, à rentrer au Cap. Lamarre, il est vrai,
avait sur les généraux et autres officiers supérieurs sous ses
ordres, l'ascendant que donnent les talents militaires et le coup
d'œil sur les champs de bataille.
A l'égard des troupes qui étaient à Jumécourt séparé de
Santo par un espace de trois mille six cents toises, elles
n'auraient guère pu se présenter sur le champ de bataille.
Le plan de Pétion aurait été exécuté, et le siège de 1812
n'aurait pas eu lieu si Boyer avait eu quelque empire sur les
généraux placés sous ses ordres.
Les brigades ainsi que les gardes nationales qui occu
paient Lathan et Bon Repos, ne pouvaient rentrer au Port-
au-Prince, leurs communications avec cette ville étant coupées
par l'ennemi; elles se replièrent sur le fort de Sibert sous les
ordres de Métellus et de Bergerac Trichet. Le général Frédé-
rique dont la brigade n'avait pas tiré un seul coup de fusil se
disposa à passer par le morne Cadet pour se retirer au morne
Fourmi, près de Port-au-Prince.
Quant au régiment du Nord que Magny avait envoyé en
observation vers Sibert, il s'était porté à Santo dès qu'il avait
entendu le canon de la bataille. Magny perdit à Santo sept
cents hommes environ dont un colonel et plusieurs chefs de
bataillon; il fît une centaine de prisonniers. La République
de son côté eut trois cents hommes de tués parmi lesquels on
comptait quatre officiers de la garde, les capitaines Rey, Rin-
chère, David et le lieutenant Rémy. Le colonel Per renversé
de cheval avait reçu un coup de baïonnette à la figure; il s'était
dégagé des mains de l'ennemi par des prodiges de valeur. Les
drapeaux enlevés sur l'ennemi, furent déposés dans la salle
du Sénat; une croix de l'ordre de Saint-Henry était aussi tom
bée au pouvoir des républicains.
Quand le général Boyer rentra au Port-au-Prince, suivi
de nombreux blessés, le désordre était presque à son comble.
La ville était sans garnison et Pétion était dans le Sud. La
plupart des femmes avec leurs enfants prirent le chemin de
Léogâne emportant ce qu'elles avaient de plus précieux. Mais
Boyer, à la hauteur de la gravité de la situation, ne perdit pas
un moment. Secondé par le colonel Dupuche, directeur de
l'arsenal, par le colonel Caneaux, commandant du 1er régiment
d'artillerie, il rallia les débris des troupes qui avaient com
battu à Santo, les plaça sur les remparts du côté de la plaine,
122 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

conduisant personnellement les jeunes gens, les vieillards, les


fonctionnaires publics dans les autres fortifications. Tous
pleins de l'ardeur qu'il leur avait inspirée, ils attendirent
l'ennemi avec impatience. Peu à peu, l'ordre se rétablit.
La résistance que le général Boyer avait opposée à Magny
avait été si héroïque qu'elle avait ébranlé la résolution de
l'ennemi d'aller en avant et avait suspendu sa marche; elle
donnera le temps au président Pétion d'arriver à la capitale.
Le général Boyer avait sauvé le Port-au-Prince en suivant le
plan que lui avait tracé Pétion, quoiqu'il eût été mal d'une
part et même d'autre part, point secondé par les généraux,
ses compagnons d'armes. Leur élan et leur concours ne lui
avaient fait défaut, quoiqu'il fût un homme très capable, que
parce qu'il avait été mis en évidence par les faveurs considé
rables de Pétion, ce qui ne les excuse pas car en présence de
l'ennemi commun, les rivalités, le dégoût même le mieux
fondé, doivent s'effacer. Néanmoins, dès lors son prestige aux
yeux du peuple et de l'armée fut solidement établi. En lais
sant le champ de bataille'de Santo, il avait pu expédier l'ordre
à Métellus de tenir dans le fort de Sibert jusqu'à de nouvelles
instructions.
Christophe, à la tête de sa maison militaire, était à la
veille de déboucher de l'Arcahaie sur ce fort. Magny, de son
côté, pensait que c'eût été une faute que d'atteindre les rem
parts du Port-au-Prince en laissant derrière lui cette position
occupée par une forte garnison. Du reste, les instructions pré
cises données par le Roi, étaient de s'arrêter à Brouillard si
l'on avait été vainqueur; c'est à quoi s'y détermina le général
Magny qui aurait subi la peine capitale s'il avait fait
autrement.
Le 23 mars, les cinq citoyens qui formaient le Sénat de
la République, qui n'avaient guère songé à l'esprit et à la let
tre de la Constitution quand ils s'étaient constitués Sénat,
l'année précédente, s'étaient rappelé cet acte national pour
écrire au général Boyer à l'effet de lui demander les motifs
qui avaient occasionné des mouvements de troupes au Port-
au-Prince. Le 24, de grand matin, le général Boyer, quoiqu'il
fût presque en présence de l'ennemi, avait bien voulu répon
dre à ces cinq citoyens qui étaient chez eux assis paisiblement.
Le lendemain, il leur rendit compte de la bataille. Le même
jour, le Sénat déclara que le général Boyer et les troupes sous
ses ordres avaient bien mérité de la patrie.
HISTOIRE D'HAITI (1812) 123

Nous avons rapporté au chapitre précédent que le chef


d'escadron, Lerebours, était parvenu aux Cayes, le 23 mars,
à 5 heures de l'après-midi et qu'il avait annoncé à Pétion
l'apparition des troupes de Christophe dans la plaine du Cul-
de-Sac. Le Président avait fait battre la générale, et à minuit
il était déjà en marche pour le Port-au-Prince avec les régi
ments qui se trouvaient aux Cayes; il avait laissé en cette ville
le général Wagnac, l'un de ses chaleureux partisans dans le
Sud. Le 24, à deux heures de l'après-midi, il arriva à Saint-
Louis, et à dix heures du soir, il parvint sur l'habitation
Dufreté. Il continua sa route à marche forcée laissant derrière
lui des officiers supérieurs chargés d'accélérer les pas des trou
pes du Sud; mais elles étaient peu nombreuses à cause de la
malveillance de plusieurs anciens partisans de la scission. Le
colonel Prou, de la 17e demi-brigade, avait dit à ses soldats
que l'armée de Christophe n'avait pas pénétré dans la plaine
du Cul-de-Sac, que c'était une ruse de Pétion qui voulait les
conduire au Port-au-Prince afin de les punir d'avoir fait la scis
sion. Presque toute la 17e avait déserté; quant au colonel Prou,
pour n'être pas arrêté, il s'était enfui.
Après avoir ordonné au général Vaval de rester dans la
ville d'Aquin, le président Pétion partit de l'habitation Dufrété
le 25 mars, à deux heures de l'après-midi. Parvenu au poste
Virgile, il rencontra le citoyen Pilié qui lui remit des dépê
ches du général Boyer annonçant que l'ennemi avait envahi
la plaine du Cul-de-Sac. Il dépêcha plusieurs officiers qui par
tirent à toute bride, le précédant de plusieurs heures, pour
faire défiler sur le Port-au-Prince les gardes nationales de St
Michel, du Petit-Goâve, du Grand-Goâve et de Léogâne. De
Virgile, il arriva à Deslandes où il s'arrêta un moment; il en
partit le 26 dans la nuit sans avoir pris aucun repos et arriva
au Port-au-Prince le même jour à 6 heures du matin. Il avait
parcouru 45 lieues en 16 heures. Son retour fortifia aussitôt
dans la ville, la confiance qui existait déjà. Après avoir pris
une heure de repos, il visita les lignes de la place au milieu
des plus vives acclamations et se fit présenter tous les braves
qui avaient combattu à Santo. Il les complimenta et leur dit,
contenant à peine ses larmes, qu'ils s'étaient couverts de gloire
et qu'il les adoptait tous pour ses enfants. Il embrassa cordia
lement et publiquement le général Boyer, le général Gédéon,
le colonel Per, le chef d'escadron Kayer-la-Rivière et le chef
de bataillon Poisson.
124 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Peu de jours après, on apprit au Port-au-Prince, que Chris


tophe venait de faire fusiller Bosquette, l'imposteur, celui qui
s'était montré sur un figuier maudit sous les formes de la
Vierge Marie, dans la plaine du Cul-de-Sac. Christophe voyant
d'après le rapport de Magny qu'il y avait aussi une fortifica
tion à Santo quand Bosquette lui avait donné l'assurance qu'il
n'en existait que deux, l'une à la Croix-des-Bouquets, l'autre
à Sibert, avait considéré ce dernier comme un traître. Magny
avait pris le moulin de Santo couvert de soldats pour une for
tification et avait, pendant la bataille même, informé le Roi
qu'il était arrêté par une redoute que ne lui avait pas signa
lée Bosquette.
Le jour du retour de Pétion au Port-au-Prince, 26 mars,
des troupes de Christophe se montrèrent dans l'après-midi,
vers 4 heures, dans le chemin de la Coupe. Plusieurs coups
de canon tirés du fort du gouvernement les contraignirent à
s'éloigner. Les gardes nationales du Petit-Goâve, du Grand-
Goâve, de Léogâne arrivèrent quelques jours après, ainsi que
des détachements de celles du Sud, entre autres la garde natio
nale de Cavaillon commandée par le commandant Berret.
LIVRE SOIXANTE-SEPTIEME

(1812)

Sommaire.— Christophe arrive dans la plaine du Cul-de-Sac et se rend à


Drou il lard où l'attendait le général Magny.— D fait attaquer le fort de Sibert
où était enfermé le général Métellus, à la tête de deux mille hommes.—
Il enlève la redoute du fort.— Le 25 mars dans la matinée, il attaque en
personne le fort qui repousse trois assauts successifs qu'il lui donne.— Il
fait cerner et canonner le fort les 26, 27, 28 et 29 mars.— La garnison, pri
vée de munitions de bouche et de guerre, évacue le fort dans la nuit du 29
au 30 mars.— Mort de Métellus à la sortie du fort.— La garnison de Sibert
rentre au Port-au-Prince.— Christophe fait brûler vif cent prisonniers qu'il
avait fait à Sibert.— Il fait massacrer à la Source-Puante deux cents pri
sonniers qui avaient été faits à Santo.— Déjà des transfuges arrivent au
Port-au-Prince.— Pétion envoie l'ordre au général Frédérique d'abandon
ner la Croix-des-Bouquets et de se porter sur l'habitation Èussy dans les
mornes de l'Hôpital pour surveiller les mouvements de l'ennemi de ce côté.—
Description du site du Port-au-Prince.— Pétion, pour en faciliter la défense,
divise la place en deux lignes.— Siège du Port-au-Prince par Christophe.—
Le 2 avril, l'un de ses régiments se montre vers le Gros-Morne de la Coupe.—
3 avril, il fait dresser une batterie sur l'habitation Robert; il en établit une
autre sur le morne Lafontant.— Pétion fait établir une batterie au sud du
Fort-National, et une autre sur l'habitation Bussy.— Christophe achève
l'investissement de la place.— La garnison du Port-au-Prince est de six mille
(6.000) hommes; l'armée assiégeante est de dix-huit mille (18.000) hommes.—
Etat de l'arrondissement de la Grand'Anse où le général Henry soutient
les bandes de Goman dans les montagnes.— Christophe alimente Goman
en armes et en munitions de guerre pour le mettre à même de faire, dans
le Sud, une diversion en sa faveur.— Le 6 avril 1812, Christophe ouvre ses
batteries contre le Port-au-Prince.— Le général Lys défend le Fort-National
contre Christophe.— Propagande des républicains dans l'armée ennemie.—
Les transfuges de Christophe sont les bienvenus au Port-au-Prince.— La
flotte de la République lutte avantageusement contre celle de Christophe.—
Deux frégates anglaises sont mouillées en rade du Port-au-Prince.— Par
tialité des Anglais en faveur de Christophe.— La flotte républicaine est maî
tresse du golfe de la Gonâve.— La position des troupes de Christophe
s'aggrave chaque jour.— Jérémie, Miragoâne, Aquin, Cayes, Petit-Goâve,
Jacmel, Léogâne alimentent Port-au-Prince en munitions de guerre et de
bouche.— Le général Romain donne assaut à la contre-garde du Fort-
National, il est repoussé avec perte.— Le Palais National est criblé de bou
126 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

lets.— Pétion transfère sa demeure à la loge "L'Amitié des Frères Réunis"


d'où il pouvait suivre les mouvements de l'ennemi dans le morne de l'Hôpi
tal.— 20 mai, le maréchal de camp Guerrier enlève sur les républicains trois
postes de la ligne de Bussy.— Le général Borgella arrête ses succès et le
contient dans le morne de l'Hôpital.— Le 25 mai, combat naval devant le
Port-au-Prince; la flotte républicaine est forcée à la retraite.— 30 mai, le
maréchal de camp Guerrier attaque la ligne occupée par Borgella.— Le géné
ral Gédéon est culbuté par Guerrier qui ensuite est contraint par Borgella
à rentrer à Bussy.— Christophe se rend à Saint-Marc auprès de la Reine
et des Princesses.— 11 juin, défection de la division de l'Artibonite de 2.000
hommes; elle entre au Port-au-Prince et se range sous les drapeaux de la
République.— Le 12, dans la nuit, Christophe revient de Saint-Marc à Brouil-
lard.— Il voit par lui-même que l'esprit de révolte remue toute son armée.—
Il ordonne la levée du siège pour la nuit du 14 au 15 juin.— La place est
vigoureusement canonnée dans la journée du 14.— Dans la nuit du 14 au
15, le siège est levé et l'ennemi opère sa retraite sur Saint-Marc.— Les trou
pes du Sud qui étaient au Port-au-Prince, retournent dans leurs cantonne
ments respectifs.— Léveillé, le colonel de la 13e demi-brigade, se suicide au
Fond-des-Nègres.— Jean-Baptiste Lagarde surprend, pille et incendie le
camp des Baradères.

LU chapitre précédent, nous avons rapporté que Chris


tophe, commandant en personne sa maison militaire de 4.000
hommes, était parti de Saint-Marc se dirigeant sur la plaine
du Cul-de-Sac par le chemin de l'Arcahaie. Dans la nuit du
24 au 25 mars, il déboucha sur le fort Sibert que commandait
le général de division Métellus à la tête d'une forte garnison.
Au lieu de négliger ce fort et de venir de suite attaquer Port-
au-Prince où la plupart des troupes du Sud n'étaient pas encore
arrivées, il ordonna à ses lieutenants d'assaillir Sibert qu'il
fit cerner et alla s'établir à Brouillard où l'attendait le géné
ral Magny. Il procédait avec une méthode minutieuse ne vou
lant rien laisser derrière lui quand il irait plus en avant. Le
général Métellus avait sous ses ordres le général de brigade
Bergerac Trichet, l'adjudant-général Lacroix, la 11e demi-
brigade commandée par le colonel Nérette, la 22e de Jacmel,
colonel Antoine qui de la Passe-à-Gibiers s'était rendue à
Sibert, la 25e, colonel Jean Dugotier, des gardes nationales
de Jacmel, de la Vallée et de Baynet commandés par Jérémie,
en tout deux mille (2.000) hommes.
De son quartier-général de Drouillard, Christophe fit atta
quer la nuit même les redoutes du fort Sibert. Ses troupes
furent plusieurs fois repoussées avec des pertes considérables;
néanmoins, ainsi qu'à Santo, la supériorité numérique finit
HISTOIRE D'HAITI (1812) 127

par l'emporter; les redoutes, après une défense héroïque, furent


évacuées, et les soldats qui les occupaient rentrèrent dans le
fort. Cette circonstance qui fut en fait un succès pour Chris
tophe, le détermina à tenter d'enlever le fort de Sibert à la
baïonnette par un assaut général. Le 25 mars, à 9 heures du
matin, il vint en personne attaquer la fortification avec toute
sa maison militaire et les grenadiers des régiments de ligne
commandés par le général Guerrier. Après une décharge géné
rale, son armée donna assaut à la baïonnette. Mais elle fut
arrêtée au bord des fossés par un feu des mieux nourris. Les
assaillants furent contraints de battre en retraite après une
demi-heure d'efforts sans succès. Christophe, avec sa ténacité
ordinaire, ordonna trois assauts consécutifs. Chaque fois ses
troupes furent repoussées par la fusillade et la mitraille, et
obligées de s'éloigner du fort avec des pertes sensibles. Les
républicains enlevèrent six cents fusils que les royalistes
avaient abandonnés autour des fossés. Dans la soirée, Chris
tophe fait cerner le fort hors de la portée des canons dont il
était armé, fait dresser contre lui des batteries de calibre supé
rieur pour en faire le siège régulier. Ce moment était favora
ble pour Métellus d'avancer et de rentrer au Port-au-Prince
car il eût alors facilement percé la ligne ennemie qui se for
mait; mais n'ayant pas d'initiative, quoique d'une bravoure
à toute épreuve, il ne voulait pas prendre sur lui d'abandon
ner le fort qu'il devait occuper, d'après l'ordre qu'il avait reçu
jusqu'à ce que de nouvelles instructions lui fussent parvenues.
Les 26, 27, 28 et 29 mars, Christophe ayant son camp royal
à Lerebours, fit canonner le fort dont la garnison se trouva
presque privée de munitions. Le manque de briques et de pier
res ne permit même pas de réparer les brèches faites aux rem
parts. Les munitions de bouche vinrent aussi à manquer. Il
fallait quand même évacuer. Dans la nuit du 29 au 30 mars,
Métellus sortit du fort à la tête de la garnison, bravement
secondé par son aide de camp, le chef d'escadron Morisset, mais
il tomba le long des fossés foudroyé par une attaque d'apo
plexie. Le bruit produit au travers des broussailles et des
arbres par les républicains, donna l'éveil aux troupes de Chris
tophe qui se mirent à leur poursuite; le désordre devint à son
comble; il fallut abandonner le cadavre de Métellus ainsi que
la plupart des armes.
A six heures du matin du 29 mars, le bataillon des chas
seurs à pied de la garde entra au Port-au-Prince ainsi que le
128 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

reste des troupes qui arrivaient du département du Sud. La


garnison de la place se trouvant renforcée, le président Pétion
conçut l'idée de dégager Métellus; il confia au général Gédéon,
une colonne à cet effet. Elle devait passer par la Coupe puis
pénétrer dans la plaine du Cul-de-Sac et parvenir à Sibert.
Gédéon se mit en marche, mais vers une heure après minuit
du 30 mars, les soldats sortis du fort de Sibert, parvinrent à
la porte St Joseph du Port-au-Prince et annoncèrent l'évacua
tion de Métellus. Le président Pétion dépêcha un aide de camp
auprès de Gédéon qui rentra en ville. Au jour, la garnison de
Sibert entra au Port-au-Prince sans avoir essuyé de grandes
pertes malgré plusieurs combats qu'elle avait supportés. Chris
tophe avait fait cent prisonniers sur les troupes de Sibert; il
les fit d'abord envoyer à bord d'une de ses corvettes chargée
d'un grand matériel de guerre qui avait pris mouillage à
l'embarcadère appelé "Le Fossé" sur le littoral des habitations
Truitier et Brouillard. Le lendemain, il se donna le spectacle
de les voir mourir brûlés vifs dans un grand bûcher qu'il avait
fait dresser dans la savane de Brouillard. Quant aux prison
niers de la bataille de Santo, jeunes gens presque tous de la
ville du Port-au-Prince, il les fit acheminer au nombre de deux
cents (200) environ sur le bourg de l'Arcahaie. Quand ils arri
vèrent à la Source-Puante, on leur dit que s'ils voulaient crier:
"Vive le Roi", ils auraient la vie sauve. Ils se mirent tous à
crier: "A bas le Roi Marmiton! A bas le Roi Sapatte et Vive
la République!" Ils furent tous égorgés à coups de sabre et de
baïonnette par plus de quinze cents (1500) hommes qui les
entouraient, eux ayant les mains liées derrière le dos. Ils furent
d'héroïques martyrs.
Béjà une cinquantaine d'hommes des troupes de Chris
tophe étaient entrés au Port-au-Prince comme transfuges et
pas un républicain n'avait passé dans les rangs royalistes. Le
1er avril, le président Pétion visita toutes les fortifications de
la place, et en présence de l'armée, nomma divisionnaire le
général Gédéon à la grande joie du peuple et des troupes. Il
envoya l'ordre au général Frédérique d'abandonner la Croix-
des-Bouquets et de se porter avec la 12e demi-brigade et la garde
nationale du Cul-de-Sac, dans les mornes de l'Hôpital sur
l'habitation Bussy pour suivre de ce côté les mouvements de
l'ennemi. Ce qui fut exécuté avec la plus grande lenteur, à
tel point qu'à l'époque, l'armée eut des doutes sur la fidélité
de Frédérique, d'autant plus qu'on se rappelait qu'à la bataille
HISTOIRE D'HAITI (1812) 129

de Santo, il n'avait pas donné, quoiqu'il ne fût qu'à mille toi


ses du champ du combat.
La ville du Port-au-Prince est bâtie dans une position
avantageuse sous le rapport militaire, au fond de la baie du
Cul-de-Sac, sur une surface plane de 12.000 toises de longueur
du nord au sud et de 600 toises de largeur de l'est à l'ouest;
elle est bornée à l'ouest par la mer et fermée au sud et à l'est
par de petits mornes superposés très boisés et formant, à de
petites distances, des pitons qui sont autant de points mili
taires naturels. Au delà des fourrés qui en formaient le con
tour au sud, au nord et à l'est, s'étendait à l'orient, une vaste
savane alors en partie boisée qui aboutissait vers l'est à un
torrent nommé le Bois-Chênes et jusqu'à un petit morne appelé
Turgeau où est la source des eaux qui alimentent la ville. Le
Port-au-Prince est défendu au nord par un rempart naturel
où s'élèvent les forts Saint Joseph ou Lamarre à l'entrée de
la grande route de la Croix-des-Bouquets et les forts Lacroix,
Gomier et Eveillard. A l'entrée de la même ligne nord au
rivage de la mer est bâti le fort Touron qui peut défendre
l'entrée de la rade par une batterie à fleur d'eau. A l'ouest,
le long du rivage de la mer, se trouvent les forts Sainte-Claire
et Quai (ce dernier aujourd'hui fort Per), et à l'entrée du port
marchand, entre la grande rade et la petite rade, le fort Islet
armé de deux pièces de canon ne pouvant servir qu'à la police
des deux rades. Sur la ligne du sud est le fort de Léogâne, et
au delà des fossés, s'élève le poste Piémon sur le morne du
même nom. Dominant le chemin du Marquissant (Martissant)
à une lieue et demie de Piémon à l'ouest sur le chemin de Léo
gâne, se dressait le fort de Bizoton, fortification en pierres bat
tant sur la rade. A l'est, la ville est défendue par les forts de
l'Hôpital, du Gouvernement et Marchand, et par les redoutes
de l'Hôpital et des Casernes. Au nord'est sur un morne qui
domine la ville, la rade et les campagnes environnantes, s'élève
le Fort-National, le point le plus important de la place.
L'habitation Drouillard où Christophe avait établi son
quartier-général est séparée du Port-au-Prince par les habi
tations Saint-Martin, Robert, Chancerelles et Truitier que tra
verse la grande route de la Croix-des-Bouquets. A l'est, non
loin du fort Marchand, commence le chemin qui mène à la
Coupe, habitation dans les mornes à huit (8) kilomètres du
Port-au-Prince, chemin traversant les quartiers de Lalue et
le Gros-Morne situé à quatre (4) kilomètres de la place. Du
130 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

sommet de ce dernier point, on découvre toute la ville et la


mer qui la baigne.
Le président Pétion divisa la place en deux lignes, celle
de droite faisant face à l'est et au sud, s'étendait du fort de
la Porte de Léogâne au fort Marchand élevé sur la Place de
l'Intendance. Elle comprenait les forts Léogâne, de l'Hôpital,
du Gouvernement et Marchand, les redoutes de l'Hôpital et
des Casernes. Elle fut confiée au général de division Borgella
qui établit son quartier au fort du Gouvernement, ayant sous
ses ordres le général Faubert au fort du Gouvernement, le
général de brigade Lamothe Aigron au fort Marchand. La ligne
gauche fut confiée au général Gédéon; elle faisait face au nord
et comprenait la redoute Touron dressée sur le rivage près de
la Saline, les forts Lamarre, Lacroix, Gomier, Eveillard, une
autre redoute élevée entre les forts Gomier et Eveillard et une
troisième entre Eveillard et Marchand. Gédéon établit son
quartier au fort Gomier; sous ses ordres, le colonel Nazerre
commandait au fort Saint-Joseph. Le Fort-National, l'objet de
l'attention principale du Président d'Haïti, était commandé
par le colonel Patience, officier d'une haute bravoure. Patience
fit lancer du Fort-National plusieurs boulets de 36 sur Brouil
lard. Les projectiles portèrent si bien que Christophe qui occu
pait la grande case de cette habitation fut obligée d'en délo
ger et d'aller s'installer dans une petite maison qu'il fit immé
diatement élever dans une position à l'abri des boulets.
N'ayant plus rien derrière lui qui pût l'inquiéter, Sibert
et la Croix-des-Bouquets ayant été évacués, Christophe appro
cha ses lignes du Port-au-Prince. Le 2 avril, l'une de ses colon
nes se montra dans le chemin de la Coupe, vers le Gros-Morne,
au sud-est du Fort-National. Le lendemain, une batterie à deux
embrasures fut élevée à 1.600 toises de la place, sur un petit
morne, au nord de l'habitation Lalue. Sur l'habitation Robert,
au nord du Fort-National, Christophe établit une batterie de
deux pièces; il en fit dresser une autre sur le morne Lafon-
tant, à l'est du Fort-National.
Pétion, voyant de tous côtés s'établir des batteries enne
mies, parcourut les lignes de la place dans la journée du 3 avril
et visita deux fois la ligne et la contregarde no 1er du Fort-
National, à l'est, opposée à la batterie de Christophe.
Ayant appris par les transfuges, que Christophe avait le
projet de couper les communications qui existaient entre le
Fort-National et le fort Marchand, il établit entre ces deux
HISTOIRE D'HAITI (1812) 131

points une batterie no 3, et au sud du Fort-National, il fît faire


une redoute no 2 dont il confia le commandement au colonel
Léger. Dans le morne de l'Hôpital, sur l'habitation Bussy, il
établit aussi une batterie dans le but d'empêcher l'ennemi de
pénétrer au sud de la place et d'en couper les communications
avec Léogâne. Christophe de son côté avait terminé l'inves
tissement de la place. La division de l'Artibonite, composée
des 3e, 7e et 14e régiments du Roi, était établie au nord de la
ville vis-à-vis du fort Saint-Joseph, du fort Lacroix et du Belair
sous les ordres du lieutenant-général Magny, duc de Plaisance.
La division composée des troupes de la division du Nord et
du Mirebalais, occupait la ligne qui s'étendait du Fort-National
à l'habitation Bussy; elle était commandée par le lieutenant-
général Romain, prince du Limbé. L'armée assiégeante s'éle
vait à dix-neuf mille (19.000) hommes. Christophe avait dans
son armée deux autres bons généraux, le maréchal de camp
Martial Besse, comte de Sainte-Suzanne, et le maréchal de
camp Guerrier, comte du Mirebalais.
Au Port-au-Prince, les cinq citoyens sénateurs s'étaient
déclarés en permanence jusqu'à la fin des hostilités, ayant jugé
que la patrie était en danger.
Pétion n'avait pas pu réunir au Port-au-Prince plus de
six mille (6.000) hommes tant les troupes de ligne et les gar
des nationales du Sud étaient peu nombreuses à cause des
bruits malveillants, dont nous avons déjà parlé, qu'avaient
répandus le colonel Prou et les autres anciens partisans de
la scission. Ces corps étaient arrivés au Port-au-Prince en sque
lettes formant autour des drapeaux de petits détachements.
Dans le Sud, depuis le départ de Pétion, le quartier de
la Grand'Anse était plus que jamais tourmenté par les trou
pes de Goman. Le colonel de gendarmerie Lepage, ayant sous
ses ordres le 1er bataillon de la 19e demi-brigade, protégeait
tant qu'il le pouvait les quartiers de Dame-Marie, Anse d'Hai-
nault et Tiburon, quoique ses troupes fussent mal entretenues
et presque nues. Aux Cayes, le lieutenant-colonel Lazarre, com
mandant du 2e bataillon du 17e régiment, avait beaucoup de
peine à réunir ses soldats et il priait le président Pétion de
l'autoriser à recruter les hommes du 17e qui avaient été con
gédiés par le général Rigaud et qui se trouvaient en grand
nombre à Cavaillon. Lazarre lui-même était dans un complet
dénuement. A Jérémie, le général Henry maintenait un cer
tain ordre; il faisait respecter les propriétés autant qu'il le pou
132 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

vait et il était parvenu à faire remettre aux mandataires du


général Francisque les biens de celui-ci dont s'étaient empa
rées plusieurs personnes lors de la prise d'armes contre Bor-
gella dans la Grand'Anse. Au commencement d'avril, le pré
sident Pétion l'autorisa à traiter pour l'Etat de tous les
harengs, morue, boeuf, petit salé et farine qu'il y avait sur
le marché de Jérémie, à garder ce qui en serait indispensable
à la garnison de cette ville, et à lui expédier le reste pour
l'armée qui défendait le Port-au-Prince. Il reçut du général
Henry cinquante barils de farine et des salaisons; il lui pro
mit des vêtements pour le 18e régiment: il les aurait expédiés
s'il n'avait pas été forcé de rehabiller les soldats de la garni
son de Sibert qui étaient rentrés en guenilles au Port-au-
Prince. Il autorisa à enrôler dans le 18e régiment des soldats
de la 15e qui étaient restés dans la Grand'Anse et à lui expé
dier une goélette espagnole mouillée à Jérémie et chargée de
comestibles. Il eut soin de lui dire qu'il pouvait hardiment faire
cette expédition parce que M. Caminero, négociant espagnol,
établi à Port-au-Prince, s'était entendu à cet effet avec le capi
taine d'une frégate anglaise en rade de cette dernière ville,
lequel capitaine anglais, la Grande-Bretagne étant l'alliée de
l'Espagne, avait promis d'accorder toute sa protection à la goé
lette espagnole.

Goman, de son côté, occupait autant qu'il le pouvait les


troupes républicaines de la Grand'Anse et de l'arrondissement
des Cayes. Fait par Christophe, comme nous l'avons dit, comte
de Jérémie et commandant de la province du Sud, il avait reçu
du Nord, ainsi que Jean-Baptiste Lagarde, créé chevalier, des
armes et des munitions pour les mettre à même d'empêcher
les autorités de la Grand'Anse et des Cayes d'envoyer des ren
forts à la garnison du Port-au-Prince. En effet, le général
Wagnac qui allait expédier à Pétion le 2e bataillon de la 17e,
fut obligé de le retenir aux Cayes ainsi qu'une compagnie de
dragons et une compagnie de canonniers, à cause des bandes
de Goman qui s'étaient montrées dans les hauteurs du Camp
Perrin. Goman et Jean-Baptiste Lagarde, après une grande
revue de leurs troupes passée à Duranthon au Fond Bleu,
s'étaient réunis entre Plymouth et les Cayes et n'attendaient
que le départ des troupes pour fondre sur cette ville. Le frère
de J.B. Lagarde avait été aux Cayes et en était revenu. Il avait
débarqué, entre Corail et Pestel, beaucoup de munitions de
HISTOIRE D'HAITI (1812) 133

guerre que Goman avait pu faire transporter dans les


montagnes.
Le 6 avril 1812, au lever du soleil, Christophe ouvrit ses
batteries contre le Port-au-Prince. Ses premiers coups furent
dirigés contre le fort du Gouvernement. Dès ce moment, la
canonnade de part et d'autre, ne se ralentit plus.
Le président Pétion envoya le général Lys prendre le com
mandement du Fort-National qui était dans un déplorable état
de délabrement. Lys, sous le feu de l'ennemi, releva les forti
fications, abrita la garnison par de légères constructions en
bois; il s'exposait sur les remparts comme le dernier des
soldats.
Christophe avait élevé une batterie à la hauteur de la
contregarde du fort, et ses troupes se battaient presque à bout
portant avec les républicains. Au bout d'une semaine, le géné
ral Lys fut remplacé au Fort-National par le général Francis
que qui lui-même, quelques jours après, fut relevé par le géné
ral Bruny Leblanc. Comme les plus grands efforts de Chris
tophe se portaient contre le Fort-National, le président Pétion
se décida à y envoyer de nouveau le général Lys, peut-être le
plus intrépide des généraux de la République. Lys y restera
jusqu'à la fin du siège.
Les soldats républicains de la contregarde du Fort-
National et ceux du fort Saint-Joseph, dans les intervalles de
la canonnade et de la fusillade, jetaient, quoiqu'il y eût pres
que famine en ville, du pain, de la viande, des bananes aux
troupes de Christophe en leur disant qu'ils étaient libres et
heureux, non pas esclaves comme elles d'un misérable Roi qui
ne serait propre qu'à faire des savates. Ils les engageaient
à abandonner la cause d'un maître scélérat, et à venir se join
dre à eux pour jouir des bienfaits de la République qui seule
pouvait leur convenir, ainsi qu'au pays tout entier. Ces paro
les et les envois de munitions de bouche produisaient un tel
effet que chaque soir, il entrait dans chacun des postes de la
ville, dix, quinze et même vingt transfuges qui étaient les bien
venus et parfaitement traités. Le général Frédérique seul, con
trairement aux ordres de Pétion, avait une fois fait périr plu
sieurs transfuges; le Président avait vertement condamné sa
manière de faire; ce qui ne se reproduisit plus.
Vers la fin d'avril, la flotte républicaine luttait avanta
geusement contre celle de Christophe, qui tentait sans cesse
de bloquer le port du Port-au-Prince. Elle était composée du
134 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

"Conquérant", du "Flambeau" commandés par les deux Gas


pard, de la "Présidente", de la corvette et du brig de Christo
phe qui s'étaient rendus aux républicains à Miragoâne; elle
fut placée sous les ordres du commandant Frédéric Bernard.
Deux belles frégates anglaises étaient mouillées en rade
de Port-au-Prince. Les officiers qui les commandaient, témoi
gnaient à Christophe toutes sortes de sympathies; ils se met
taient en rapport avec lui, de jour et de nuit, par leurs canots
et chaloupes qui se rendaient au Fossé; ils allaient jusqu'à
Brouillard et s'entretenaient avec le Roi qui les fêtait splen
didement. Comme ils visitaient fréquemment les lignes de la
place assiégée, ils lui en rendaient compte; ils lui promettaient
de l'avertir par des fusées des entreprises des républicains,
qui auraient lieu de nuit contre sa flotte ou le long du litto
ral. Ils faisaient plus: ils fêtaient de leur côté, à bord des fré
gates, les officiers du Roi qui profitaient de ces occasions pour
examiner les lignes du Port-au-Prince à petite distance et à
l'aide de longues-vues; enfin, ils n'observaient à l'égard de
Pétion, aucune des conditions de la neutralité. Les officiers
et secrétaires du Roi n'avaient même pas besoin de l'occasion
d'un repas ou d'une fête pour se rendre à bord dans le but de
surveiller les mouvements de la place. Ils le faisaient toutes
les fois qu'ils le voulaient; ils étaient les bienvenus. Nous avons
déjà expliqué les causes des sympathies des Anglais pour
Christophe. Leurs officiers, quand ils descendaient à terre,
cherchaient même querelle à nos militaires assez souvent, pour
faire naître un prétexte de bombarder la ville. Il fallut toute
la prudence, toute la sagesse du président Pétion pour empê
cher les rixes d'éclater.
Malgré toutes ces difficultés et ces obstacles, la marine
républicaine captura, le 22 avril, un brig de Christophe de 12
canons et de soixante hommes d'équipage, et obligea un autre
brig à aller s'échouer et se perdre sur la côte des vases où Chris
tophe le fit brûler. Elle continua à poursuivre le reste de la
flotte royale dans différentes directions. Elle était jusqu'alors
maîtresse de la mer de la Gonâve. Elle contraignit un second
navire à s'échouer au Fossé et bloqua le mouillage où il se
trouvait quoiqu'il fût protégé par une batterie dressée sur le
littoral. Il y avait aussi une corvette de Christophe mouillée
au Fossé, en parfait état de naviguer. (Le "Fossé" est un
embarcadère qui se trouve près de l'embouchure de la Grande-
Rivière du Cul-de-Sac, un peu au nord de Brouillard.) Le pré
HISTOIRE D'HAITI (1812) 135

sident Pétion conçut l'idée de la capturer à la faveur d'une


nuit très obscure. Il avait appris la présence de ce navire dans
ce mouillage par plusieurs prisonniers républicains qui
s'étaient évadés de Brouillard, avaient gagné le littoral,
s'étaient jetés dans la mer à la nage et avaient gagné le Port-
au-Prince. Il organisa une flotille de barges armées sur les
quelles il fit monter cinq cents hommes d'infanterie. La flo
tille partit de la rade du Port-au-Prince pleine d'ardeur avec
l'espoir de surprendre la corvette ennemie. Mais plusieurs
fusées furent lancées par les frégates anglaises et Christophe,
averti par ces signaux, envoya ausitôt un bataillon de sa garde
au bord de la corvette. Quand la flotille parvint au "Fossé",
elle fut accueillie par une fusillade et une canonnade si bien
nourries qu'elle fut obligée de rentrer au Port-au-Prince avec
quelques pertes.
Quoique Christophe resserrât la ville de plus en plus,
la position de ses troupes s'aggravait chaque jour par la
maladie et les pertes éprouvées dans les engagements.
Il avait déjà à l'ambulance de Brouillard plus de six cents bles
sés et n'était pas le maître de la mer. La Saline et les quartiers
environnants étaient couverts d'eau par les pluies torrentiel
les qui tombaient depuis plus de deux semaines, et par le débor
dement des rivières; il n'avait pas autour de lui sa liberté
d'action. Ses communications de Brouillard avec les lignes
assiégeantes devenaient de plus en plus difficiles. Be nom
breux transfuges continuaient à entrer chaque jour au Port-
au-Prince; ils apprirent à Pétion que deux envoyés de Goman,
après avoir débarqué à Jean-Rabel dans le Nord, étaient venus
près de Christophe à Brouillard. Pétion écrivit à Henry, com
mandant de l'arrondissement de la Grand'Anse, d'armer des
barges et de les faire croiser le long de la côte afin d'empê
cher les communications entre les gens de Goman et Christo
phe. Peu de jours après, le général Henry envoya au président
Pétion plusieurs des bons marins de Jérémie et quelques quan
tités de munitions de bouche en grains et cassaves, outre des
boulets de 24, des obus de 6 pouces et des bombes de 12 pou
ces. On recevait aussi toujours assez régulièrement des pro
visions du Petit-Goâve, de Léogâne et de Jacmel. Autour des
redoutes du Fort-National, on se battait presque chaque jour
avec le dernier acharnement, car Christophe faisait tous ses
efforts pour enlever cette fortification. Ses troupes, quoique
repoussées avec des pertes considérables, en faisaient éprou
136 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

ver de sensibles aux républicains; ces redoutes étaient com


mandées par le colonel Léger, le colonel Sudre de Jacmel et
par le colonel Vase. Le président Pétion avait mandé ce der
nier de Jérémie au Port-au-Prince. Dans l'une des attaques,
le colonel Sudre reçut la mort, et le chef de bataillon Petit
Breuil fut tué par un éclat de bombe. Pétion nomma le géné
ral Bruny Leblanc, lieutenant de Gédéon, dans le comman
dement de la ligne gauche de la place, du fort Touron au Belair.
Christophe envoya l'ordre au général Romain de s'empa
rer de la principale contregarde du Fort-National qu'occu
paient seulement cent soixante grenadiers républicains. Le
général Romain, à la tête de deux régiments, donna assaut
à la contregarde le 29 avril dans la nuit. On se battit à la fusil
lade et à bout portant avec le dernier acharnement, pendant
trois quarts d'heure. Pétion fit renforcer la petite garnison de
la contregarde en y envoyant un détachement sous les ordres
du chef d'escadron Morisset. Le feu continua avec plus de
vigueur; cependant le général Romain fut contraint de bat
tre en retraite, laissant au pied de la contregarde cent un hom
mes tués. Le chef d'escadron Morisset revint en ville à la tête
du détachement de renfort, chaque soldat portant des lauriers
au chapeau. Quatorze transfuges qui entrèrent au Port-au-
Prince avec armes et bagages, annoncèrent que le nombre des
blessés ennemis avait été assez considérable. On s'attendait
au Port-au-Prince, pour la nuit suivante, à une nouvelle atta
que qui n'eut pas lieu. Cependant le Port-au-Prince commen
çait à souffrir des plus grandes privations; la famine s'y fai
sait sentir malgré les envois de munitions de bouche qui
étaient devenus moins fréquents. Le Palais National était cri
blé de boulets et de bombes lancés par une batterie de Chris
tophe que les soldats républicains appelaient "malfini",
"oiseau de proie", tant ces projectiles tombaient à l'improviste
sur la place et y faisaient des victimes. Néanmoins les citoyens
conservaient leur gaieté habituelle. Le sifflement des boulets
les avait conduits à appeler "sosofifi" les projectiles qui pas
saient par-dessus et à travers la ville dans toutes les direc
tions; et quand les maisons étaient labourées par les bombes,
ils appelaient celles-ci "rats de cave". Le général Lys, au Fort-
National, ne se maintenait qu'à force d'héroïsme. Le prési
dent ordonna au général Boyer d'aller visiter cette fortifica
tion pour en constater l'état et lui en faire un rapport. Boyer
s'y rendit, et Lys l'accueillant chaleureusement, lui proposa
HISTOIRE D'HAITI (1812) 137

de faire avec lui le tour du fort en dehors des remparts et


gabions, pendant que l'ennemi faisait pleuvoir une grêle de
balles et de mitraille. Boyer accepta la proposition et conserva
tout son sang-froid au milieu du plus grand danger et rentra
dans la fortification avec Lys auquel il dit: "Général, sans
aucun motif, vous m'avez obligé à m'exposer à perdre la vie;
je vous ai suivi parce quej'ai voulu vous prouver queje ne tiens
pas plus que vous à l'existence; mais notre pays, général, a trop
besoin de notre patriotisme pour que, par fantaisie, vous nous
mettiez dans le cas de l'en priver".
La place n'était encore un peu alimentée que par la ville
et les campagnes de Léogâne. Les munitions de guerre com
mençaient aussi à manquer; aussi les républicains ne tiraient-
il qu'un coup de canon contre dix de Christophe. Les obusiers
et mortiers ennemis dressés contre les redoutes no 1er et no
2 jetaient souvent leurs bombes sur le Palais National qu'occu
pait le président Pétion et sur le fort du Gouvernement. La
chambre à coucher de Pétion n'était pas même à l'abri. Comme
il était exposé à perdre la vie à chaque instant, sur les ins
tances de nombreux citoyens, il transféra sa demeure à la loge
des francs-maçons "L'Amitié des Frères-Réunis" d'où il pou
vait observer tous les mouvements de l'ennemi autour de la
place, en montant dans les appartements supérieurs*1).
Christophe, du côté est de la ville, avait ses avant-postes
jusqu'aux abords de la savane du gouvernement en face du
fort du Palais National. Afin qu'il ne pût pas, par une nuit
obscure, surprendre ce fort, les assiégés avaient placé au cen
tre de cette savane une grande lampe en fer que, chaque soir,
ils remplissaient d'huile et allumaient; elle éclairait toute la
savane; le plus souvent, les soldats désignés par le sort ou à
tour de rôle, qu'on envoyait allumer la lampe, au commence
ment de chaque nuit, étaient ou blessés ou tués.
Le général Guerrier qui commandait les troupes du Roi,
occupant les hauteurs du Morne de l'Hôpital, s'efforçait cha
que jour de couper les communications entre le Port-au-Prince
et Léogâne. Il avait établi des camps vis-à-vis de ceux du géné
ral Frédérique. Il y avait journellement des engagements plus
ou moins meurtriers. Le général Boyer, à la tête de la garde
à pied dont les grenadiers et chasseurs formaient deux batail-
(1) Le président Pétion ne voulut jamais se faire recevoir franc-maçon; il disait que
depuis le triomphe des principes de 1789, cette institution toute libérale et huma
nitaire, n'avait plus sa raison d'être comme société secrète.
138 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

lons, vint à Bussy, y fit établir, sous la direction de Verger,


ingénieur français, une ligne de postes dont l'un sur un piton
qui dominait les retranchements ennemis; il fit monter sur
ce piton un obusier et deux canons. Les engagements recom
mencèrent plus meurtriers qu'avant; plusieurs officiers de la
garde, entre autres le capitaine Desruisseaux, s'y distinguè
rent par leur intrépidité. Au bout d'une semaine, le général
Boyer, par les ordres de Pétion, rentra en ville et s'y tint à
la tête de la garde en colonne mobile, prêt à se porter partout
où le salut de la place l'exigerait.
Ce fut alors que le président Pétion se résolut à diviser
en deux commandements la ligne extérieure de la ville; la par
tie de cette ligne qui s'étendait le plus à l'est fut confiée au
général Frédérique, la partie qui était la moins élevée qui se
rapprochait le plus du quartier du Morne-à-Tuf, fut confiée
au général Marion qui établit son quartier-général à Barage
(?) sur l'habitation Bussy, au poste où avait été dressée la bat
terie composée d'un obusier et de deux canons.
Pendant cet intervalle, le président Pétion correspondait
activement avec les autorités du département du Sud pour se
procurer des munitions de bouche et de guerre ainsi que de
nouveaux soldats. Colin, commandant de la place de Mira-
goâne d'après les ordres du président, obligea la plupart des
déserteurs réfugiés dans les campagnes, à rejoindre leurs corps
qui se trouvaient au Port-au-Prince; il fit passer à Pétion
quatre-vingt quatorze (94) quarts de poudre que le général
Vaval avait expédiés par terre à Miragoâne; et il fit savoir
qu'il avait à sa disposition 2 pièces de 18, une pièce de 4, en
bronze, quatre pièces de 4, deux pierriers, soixante boulets de
8, 85 boulets de 18, douze boulets de 12, 140 boulets de 4, un
gros quart de poudre en grains, trente gargousses de 18, vingt
gargousses de 8, quarante gargousses de 4, six quarts de car
touches, une caisse de cartouches, 4 livres de balles en grains,
une corne d'amorces, et cœtera. De son côté, le colonel Tahet,
commandant de l'arrondissement de Nippes, achemina sur le
Port-au-Prince un assez grand nombre de déserteurs de la 16e
qu'il avait fait arrêter d'après une liste que lui avait envoyée
le Président. Dans la pénurie de munitions où se trouvait
l'arsenal de Port-au-Prince, Pétion se vit contraint de défen
dre, par un ordre du jour du 11 mai, aux cultivateurs de trans
porter dans les campagnes des munitions de guerre sous peine
d'être jugés conformément au code pénal militaire. Il fit savoir
HISTOIRE D'HAITI (1812) 139

au général Henry, commandant de l'arrondissement de la


Grand'Anse, qu'il avait grandement besoin de soldats et qu'il
désirait qu'il formât avec les grenadiers et chasseurs de la 18e,
un détachement de deux cents hommes bien commandés et
qu'il le lui expédiât vite et par mer; il lui annonça que Chris
tophe, depuis le commmencement du siège, avait éprouvé de
très grandes pertes et qu'il était parvenu au plus haut degré
des efforts qu'il pouvait faire contre la place; que la marine
de la République conservait sa supériorité, qu'elle croisait en
ce moment devant Saint-Marc et les Gonaïves pour tâcher de
découvrir s'il n'y avait pas quelques navires en armement.
Les instructions suivantes, en date du 14 mai, qu'il
adressa au colonel Tahet, commandant de l'arrondissement
de Nippes, révèlent assez bien les embarras de tous genres
dans lesquels il se trouvait engagé par l'audace et les forces
de Christophe qui encerclait la place chaque jour davantage:

J'ai à vous recommander de nouveau de donner les ordres


les plus stricts dans l'arrondissement, à la gendarmerie et aux
inspecteurs de cultures pour faire des patrouilles continuelles
afin d'arrêter tous les militaires qui peuvent se trouver dans
l'intérieur pour qu'ils soient renvoyés à leurs corps. Tous les
hommes armés, munis de permis, sortant de l'armée, doivent
être également arrêtés et renvoyés aussitôt l'échéance de leurs
permis, ainsi que ceux qui ont passé les limites fixées par leurs
dits permis. Je sais, à ne point en douter, que beaucoup de mili
taires ont obtenu des permis sous la qualité de domestique; vous
devez tout employer pour découvrir ceux-là et me les renvoyer
avec ces mêmes permis afin de sévir contre ceux qui auront
demandé ces permis. Mon ordre du jour concernant les efforts
de guerre doit être bien rigoureusement observé, de même que
l'arrêté sur les faux monnayeurs qui doivent être recherchés
partout car, étant obligé de mettre cette monnaie en circulation
dans l'arrondissement que vous commandez, il en surviendrait
les plus grands abus s'il y avait la moindre négligence. Je vous
recommande aussi à engager les caboteurs à ne point disconti
nuer d'apporter ici des vivres; leurs équipages seront respectés
et ne seront point pris pour l'usage de la flotte. Il faut, autant
que possible éviter les accaparements de vivres pour venir les
vendre ici à des prix exorbitants; et pour vous mettre à même
de taxer les prix des vivres, je vous envoie ci-joint la taxe qui
a eu lieu ici et sans laquelle les militaires ne pourraient pas
140 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

vivre, ne recevant qu'une faible ration en numéraire que les


moyens de l'Etat ne permettent pas d'augmenter. Il faut faire
entendre cela au peuple et le porter à venir au secours de leurs
frères, de leurs défenseurs. J'avais même avant l'événement du
Sud, donné des ordres dans cette partie pour faire planter en
abondance du manioc sur toutes les habitations afin d'en faire,
au besoin, de la farine pour l'approvisionnement des magasins.
Le temps est arrivé où cette farine de manioc est indispensa
ble. Je vous invite donc à fouiller sur toutes les habitations pour
en faire de la farine qu'on aura bien soin de faire sécher pour
être enfutaillée dans des barils pour être expédiés ici dans les
magasins. Je vous invite à mettre des personnes expertes pour
faire aller cette manufacture qui ne doit point éprouver de
retard, etc...
Deux jours après, le 16 mai, Pétion ordonna au même colo
nel Tahet, de former pour le lui envoyer, un détachement de
cent hommes recrutés dans les communes de Miragoâne, Saint-
Michel et Anse-à-Veau et choisis parmi les habitants cultiva
teurs ayant des armes et qui ont le plus d'intérêt à soutenir
la République contre Christophe. Il lui enjoignit de plus, de
placer le colonel Lelièvre à la tête de ce détachement et de
lui envoyer trente bœufs pour subvenir aux besoins des bles
sés et de l'armée assiégée. En même temps, il recevait du géné
ral Henry 484 boulets de 24 chargés sur le bateau "Le Dau
phin", et il expédia à Jérémie le colonel Boisblanc, chef des
mouvements du port, chargé de recevoir à bord de plusieurs
navires, les troupes que devait envoyer le général Henry au
secours du Port-au-Prince. Il ordonna au général Vancol de
venir au Port-au-Prince avec le 1er bataillon de la 19e demi-
brigade et écrivit au général Henry de surveiller l'arrondis
sement de Tiburon en l'absence de Vancol et de lui envoyer
la moitié de la poudre qu'il avait en sa possession dans la
Grand'Anse, afin qu'il pût répondre avantageusement à Chris
tophe qui chaque jour environnait la place de ses batteries.
Il lui écrivit, ainsi qu'au colonel Robert, de se mettre en garde
contre les navires de Christophe et en même temps, le géné
ral Wagnac, commandant de l'arrondissement des Cayes, lui
expédiait 42 bœufs et d'autres munitions de bouche; le colo
nel Faber des Cayes lui aussi, une quarantaine de bêtes à
corne. Des citoyens et des citoyennes d'Aquin . entre autres le
citoyen Montauban et la veuve Quénet, lui envoyaient aussi
des bœufs pour les besoins des troupes.
HISTOIRE D'HAITI (1812) 141

Christophe, de son côté, faisait tous ses efforts pour


reprendre sur mer, sa supériorité; il avait réuni à Saint-Marc,
les deux brigs qui lui restaient et une goélette et les avait fait
prendre la mer, le 18 mai. La flotte de la République prit la
mer à leur poursuite pour les capturer. Le navire du Roi qui
était mouillé au Fossé profita du départ des navires républi
cains pour appareiller et tâcher de se rallier aux trois bâti
ments royaux. Pétion expédia aussitôt des instructions à Tahet
et à Henry pour qu'ils fussent prudents sur le littoral, pour
qu'ils eussent à se défier de tous les navires de guerre qui
s'approcheraient des côtes, et pour qu'ils missent les capitai
nes au cabotage à même de prendre des précautions dans leurs
voyages.
Christophe résolut, pour réduire enfin le Port-au-Prince,
de couper les communications par terre avec Léogâne et le Sud
qui alimentaient la place. Il fallait, pour obtenir ce résultat,
enlever les camps de la ligne de Bussy établis dans le morne
de l'Hôpital, et composés par les 11e, 16e et 24e demi-brigades.
Nous avons déjà dit que la partie inférieure de cette ligne était
commandée par le général Manon établi sur l'habitation Bussy
où était dressé une batterie de trois pièces, un obusier et deux
canons.
Christophe ordonna au général Romain, duc du Limbé,
d'exécuter contre la place, le plan qui avait été conçu. Romain,
d'après les instructions du Roi, confia au maréchal de camp
Guerrier, comte du Mirebalais, six mille hommes d'élite avec
ordre de couper les communications entre la place et Léogâne
et ensuite, sans s'occuper de ses derrières, de marcher sur la
ville des Cayes située à cinquante lieues du Port-au-Prince.
Le maréchal de camp Martial Besse fut chargé, à la tête de
trois mille hommes, de soutenir la marche en avant de Guer
rier et d'occuper le chemin de Léogâne au cas que la ligne de
Bussy fût enlevée. Le duc du Limbé vint en personne au camp
de Guerrier accompagné d'un officier d'artillerie nommé
Rénal; c'était le 21 mai. Il commença par faire foudroyer la
case de l'habitation Bussy, ainsi que l'autre camp qui s'éle
vait non loin de là, par des bombes que le lieutenant Rénal
lançait d'un obusier. En même temps, le maréchal de camp
Guerrier atteignit le sommet du morne avec le projet de des
cendre successivement sur les camps qui formaient la ligne
républicaine. Après en avoir enlevé deux, il parvint à celui
qu'occupait le général Marion avec la 24e, colonel Clermont;
142 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

il y rencontra une vive résistance. Le président Pétion qui,


avec des longues-vues, voyait des lucarnes de la loge "l'Ami
tié" les progrès de l'ennemi, ne douta pas que Guerrier, par
l'avantage de sa position, n'eût le dessus. La ville allait être
perdue si les communications avec Léogâne venaient à être
coupées. Il ordonna à l'infanterie de la garde, grenadiers et
chasseurs, le seul corps de réserve et en colonne mobile qu'il
eût dans la place, de marcher au secours du général Marion,
assailli vigoureusement à Bussy. L'infanterie de la garde four
nissait 1.400 baïonnettes; elle était composée dejeunes gens
superbes, intelligents et pleins d'ardeur; elle s'ébranla avec
élan, le général Boyer à sa tête. Mais Pétion craignit l'effet
moral que la défaite de la garde produirait sur les troupes si
elle était battue. Il envoya contre-ordre à Boyer qui alla pren
dre position sur le morne Dessources, dominant le chemin de
Léogâne, à l'ouest de l'habitation Bussy. Ce mouvement de
la garde jeta un grand découragement dans les rangs de la
24e qui était pressée de toutes parts par un ennemi supérieur
et par le nombre et par la position qu'il occupait*1).
Néanmoins les républicains soutinrent le choc des assail
lants pendant quelques moments encore, mais le général
Marion sortit du camp en disant qu'il allait chercher des ren
forts; le colonel Clermont le suivit et tous les soldats aban
donnèrent la position et rentrèrent en ville la plupart, quoi
que Marion se fût arrêté au quatrième camp, le moins élevé
de la ligne du morne de l'Hôpital et qu'occupait la 11e, colo
nel Nérette. Guerrier tourna contre ce dernier camp le canon
de 12 et l'obusier de 6 pouces dont il s'était emparé à Bussy.
La 11e résista avec opiniâtreté, mais elle était écrasée pres
que à bout portant par la mitraille. Pétion, témoin de ce der
nier combat, était dans les plus grandes perplexités, car il
n'avait pas un seul régiment de ligne en réserve à envoyer
en renfort, et si ce camp était enlevé l'ennemi devait infailli
blement pénétrer au Morne-à-Tuf, en passant par le cimetière
extérieur de la ville. En ce moment suprême, il songea à celui
de ses généraux dont les capacités militaires lui inspiraient
le plus de confiance. Il manda auprès de lui le général Bor-
gella qui se tenait au fort du Gouvernement, et lui ordonna
(1) Cette affaire eut lieu le 21 mai d'après une lettre du prince du Limbé adressée
à Christophe le 25 mai. Pétion écrivit au général Henry que l'ennemi lui avait
pris trois postes de la ligne du morne de l'Hôpital les 18 et 19 mai, mais il lui
avait aussi écrit sans lui dire un mot de cette affaire.
HISTOIRE D'HAITI (1812) 143

d'aller réparer l'échec éprouvé par Marion, en le remplaçant,


en prenant position au morne de l'Hôpital et en opposant à
l'ennemi victorieux une nouvelle ligne de camps retranchés.
Borgella, la tête noble et fière, paraissant heureux d'aller
affronter de grands dangers, se rendit aussitôt au nouveau
poste qu'on lui avait assigné, accompagné du brave général
Bauvoir. Pendant que Marion lui remettait le commandement
du camp, le maréchal de camp Guerrier sortait de Bussy à la
tête de ses troupes, marchant sur trois colones, et assaillant
déjà par une vive fusillade la 11e demi-brigade qui ripostait
vigoureusement. Borgella, suivi de la 15e demi-brigade, son
ancien corps, qui l'avait joint au pas de course, par un mou
vement spontané, se jeta au milieu de la 11e, surexcita au plus
haut degré l'intrépidité des soldats en montant, armé d'un
fusil, sur le rempart du camp, et en tirant lui-même plusieurs
coups de fusil sur l'ennemi qui avait abordé les retranchements
et les entamait. Guerrier fit des prodiges de valeur pour enle
ver la position à laquelle il donna de nombreux assauts, même
après la tombée de la nuit. Tous ses efforts demeurèrent sans
succès et vinrent échouer devant l'enthousiasme que Borgella
et Bauvoir avaient inspiré aux 11e et 15e. Il battit enfin en
retraite et alla se retrancher au camp Bussy. S'il avait pu fran
chir ce dernier obstacle, la ville du Port-au-Prince eût eu ses
communications avec Léogâne, entièrement coupées, et eût
succombé probablement peu de semaines après. Il continua
le lendemain, et pendant deux autres jours, à foudroyer de
Bussy les camps républicains. Borgella et Bauvoir virent qu'ils
ne pourraient se maintenir dans la position où ils avaient
arrêté l'ennemi; ils l'évacuèrent après avoir établi une autre
ligne de camps sur des pitons avantageux tout à côté de
l'ennemi. Borgella établit son quartier général sur le morne
Philippeaux. Pétion ordonna au général Gédéon de se tenir
en observation pour soutenir Borgella en cas d'attaque nou
velle. Quant à Christophe, satisfait du courage et de l'intré
pidité de Guerrier, il le créa Duc de l'Avancé, parce qu'il avait
avancé les postes du Roi vers le Port-au-Prince. Royalistes et
républicains avaient éprouvé de grandes pertes dans les dif
férents combats qui avaient eu lieu dans le Morne de l'Hôpi
tal. Christophe remplissait les vides faits dans ses rangs par
de nouvelles recrues du Nord et de l'Artibonite; Pétion, de son
côté, demandait des soldats au colonel Tahet et au général
Henry. Le général Romain, prince du Limbé, informa le Roi
144 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

que le colonel Louis Ladouceur lui avait écrit que les Espa
gnols de Las Cahobas portaient les déserteurs de l'armée à
rester dans la partie de l'Est pour se livrer à la culture des
terres et qu'il était difficile de remplir les cadres, qu'il y avait
parmi eux de nombreux soldats des 10e et 29e régiments. Louis
Ladouceur, malgré de nombreuses exécutions, ne pouvait con
traindre les militaires du 10e régiment à rejoindre leur corps.
Quant au chiffre des blessés, il l'avait beaucoup diminué. Le
prince Noël, colonel-général des gardes haïtiennes, grand
échanson, fit savoir au Roi qu'il y avait 90 blessés à l'hôpital
dujcamp royal de Brouillard. La désertion avait lieu, même
dans les gardes haïtiennes; des déserteurs de ces corps avaient
été arrêtés aux Grands-Bois, limite de la partie espagnole.
La flotte républicaine qui, comme nous l'avons vu, croi
sait dans la baie de la Gonâve, était rentrée au Port-au-Prince.
Celle que Christophe avait réorganisée dans les ports du Nord
et de l'Artibonite, avait pris la mer et s'était montrée devant
le Port-au-Prince où, le 25, elle eut à lutter contre les navires
de la République. Ceux-ci furent tellement endommagés qu'ils
furent obligés d'abandonner le champ de bataille. Dans
l'action, le capitaine du navire républicain "La Furieuse" fut
blessé; c'était le commandant Frédéric Bernard. Le prince du
Limbé, le lendemain, écrivit au Roi que l'escadre royale s'était
bien battue avec celle des révoltés, qu'elle était restée maî
tresse du champ de bataille et qu'il avait poursuivi les bâti
ments des révoltés presque devant la rade du Port-aux-Crimes.
Le Prince Noël, de son côté, annonça au Roi que la batterie
du comte de la Marmelade était très avancée et que celle du
comte de Sainte-Suzanne était commencée depuis le 29 mai
et que dans peu de jours, elle pourrait jouer contre la place*1).
La flotte de Christophe, après son succès, fit voile pour
Saint-Marc, à l'effet de s'y ravitailler. Celle de la République
appareilla de la rade du Port-au-Prince pour lui livrer com
bat de nouveau; elle la rencontra à la hauteur de Montrouis
le 1er juin, et après une lutte de plusieurs heures, la bataille
demeura indécise.
D'après les ordres du prince du Limbé, Guerrier établit,
dans la nuit du 30 mai, deux avant-postes en face des répu
blicains qui occupaient les nouveaux camps de la ligne à pré-
Ci) Au lieu dit "Bois-de-Chênes", Christophe faisait travailler à une batterie qui devait
jouer contre le fort du gouvernement. Le "Bois-de-Chênes" est à 500 mètres des
fossés de la ville.
HISTOIRE D'HAITI (1812) 145

sent commandée par Borgella; dans l'un fut placé le 6e régi


ment et dans l'autre le 9e. Le Prince du Limbé, à 5 heures du
matin du 30 mai, se rendit à Bussy et ordonna à Guerrier
d'attaquer la ligne républicaine; ce qui fut immédiatement exé
cuté. Borgella lança au devant de l'ennemi un détachement
de 400 hommes formé de plusieurs compagnies des 15e et 16e,
commandé par le chef de bataillon Adonis. A la pointe du jour,
il appuya le détachement à la tête de toutes les troupes qu'il
avait à son quartier général. Le combat devint plus vif;
l'adjudant-général Bauvoir, admirablement secondé des chefs
de bataillon Alain, Dauval et Toureaux, fit des prodiges de
valeur. Le général Romain avait fait bastinguer et masquer
par des halliers, deux avant-postes que Guerrier avait établis
la nuit précédente; il manœuvrait de façon à y attirer les répu
blicains pour les foudroyer à bout portant. Borgella, de son
côté, se tenait à peu près sur la défensive, et manœuvrait pour
empêcher que sa ligne de camp ne fût entamée. Sur ces entre
faites, le général Gédéon qui avait reçu l'ordre de Pétion de
se tenir en observation pour soutenir Borgella s'il y avait lieu,
sortit du Port-au-Prince, à la tête d'un seul régiment et se jeta
dans le feu avec son intrépidité ordinaire. Le chef de batail
lon Dugazon en voulant le soutenir, tomba mort, atteint d'une
balle. Gédéon, voyant replier l'ennemi sur l'un des deux nou
veaux postes dont les canons étaient masqués se précipita en
avant; mais tout à coup, les pièces d'artillerie l'accueillirent
si vigoureusement qu'il fut culbuté et obligé de battre en
retraite avec une extrême précipitation. En même temps, Bau
voir tentant de tourner l'ennemi par les hauteurs, avait pris
un rempart où il avait trouvé quelques munitions; il l'aban
donna dès qu'il s'aperçut de la retraite de Gédéon; celui-ci était
allé se refaire derrière les retranchements de Borgella qui sou
tenait toujours la lutte. Le président Pétion qui, du fort de
l'Hôpital, découvrait la grande supériorité numérique de
l'ennemi, détacha de la garnison plusieurs compagnies d'élite
de la 18e sous les ordres du chef de bataillon Louis François
et les envoya à Borgella. L'ennemi, à l'arrivée de ce renfort
sur le champ de bataille, rentra dans ses retranchements; le
feu cessa de part et d'autre; il avait duré de 5 heures du matin
à midi. Dans cette journée, les républicains avaient perdu plus
de deux cents hommes. Romain retourna en son quartier-
général en laissant à Guerrier un escadron seulement, jugeant
que la cavalerie était à peu près inutile dans les mornes, le
146 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

terrain ne permettant pas de charger. Dans le rapport qu'il


fit à Christophe, en date du 31 mai, relativement à cette
bataille, il lui dit que Pétion avait éprouvé plus de perte que
jamais.
Christophe avait fait pratiquer une mine sous la contre-
garde No 1er du Fort-National. Le général Romain et le baron
de Faran en dirigeaient les travaux. Ils avaient fait fouiller
sous chacun des deux bouts de la contregarde, un carré de 15
pieds de profondeur et fait une galerie par laquelle communi
quaient les deux carrés. Pendant que les travaux de l'ennemi
gagnaient du terrain, le président Pétion fit contreminer sous
le fossé de la redoute No 1er, en face de l'ennemi. L'ingénieur
Verger, depuis trois semaines, dirigeait les travaux ainsi qu'un
officier du génie nommé Méronné, neveu du président Pétion.
Les mineurs de Christophe continuaient leur ouvrage et décou
vrirent la contremine par le bruit des marteaux des ouvriers
républicains qui étaient parvenus à trois pieds de la galerie
ennemie. Profitant du moment où ces derniers prenaient quel
que repos, ils firent une ouverture dans la mine républicaine
où ils ne trouvèrent personne. Le général Romain y plaça quel
ques hommes en embuscade qui attendirent les républicains
pour faire feu sur eux^.
Quand Verger, Méronné et leurs soldats mineurs vinrent
pour reprendre leurs travaux, ils furent accueillis par deux
fortes décharges de mousqueterie. Verger, atteint d'une balle,
tomba mort et Méronné put sortir sain et sauf de la mine, mais
le cerveau fortement ébranlé, et ce fut l'origine d'une démence
à laquelle il succomba bien des années après. Les soldats de
Christophe s'emparèrent du cadavre de Verger, en coupèrent
la tête qui fut présentée au bout d'une pique, aux républicains
de la redoute No 1er.
En même temps, les troupes de Christophe se livraient
dans la plaine du Cul-de-Sac à toutes sortes d'excès sur les
cultivateurs, pillaient surtout les propriétés. Voulant faire ces
ser ces actes de brigandage, Pétion fit partir le général Fré-
dérique pour la plaine. Celui-ci fit rencontre avec le général
Jean-Philippe Daut, devenu Duc de l'Artibonite, l'attaqua et
le mit en pleine déroute et délivra la plaine des brigands qui
l'infestaient.
Au sein de la ville, de nombreux faux-monnayeurs furent
arrêtés par l'Inspecteur de Police Saint-Victor Poil, chef de
(1) Lettre de Romain à Christophe, du 30 mai 1812.
HISTOIRE D'HAITI (1811) 147

bataillon. Commme ils étaient la plupart de crânes militai


res, Pétion les fit mettre en liberté. Si, d'une part, il avait
besoin de leur courage et de leur intrépidité, d'une autre part,
il favorisait la démoralisation par sa façon d'agir que lui impo
saient les circonstances. Les faux-monnayeurs établissaient
leurs fabriques dans les quartiers les plus criblés des boulets
de Christophe, et par conséquent les moins fréquentés.
Christophe n'ayant pas réussi à enlever la place d'assaut,
se résolut à la réduire par la famine. Et, en attendant sa chute,
il laissa le commmandement de l'armée au grand maréchal
prince du Limbé et celui de sa maison militaire au Prince Noël,
son beau-frère, colonel-général des gardes haïtiennes, et se ren
dit à Saint-Marc où étaient venues la Reine, les Princesses
et toute la famille royale. Il y eut de grandes fêtes et des illu
minations pendant plusieurs jours. Autour du Roi, personne
ne paraissait douter de la chute prochaine du
Port-au-Prince*1).
(1) Vers la fin du siège, les agents de Christophe répandaient dans le Sud toutes sor
tes de faux bruits pour y faire naître le découragement et soulever les passions
contre Pétion.
7 juin 1812.— Procès-verbal de la déclaration faite au Bureau de la Place des Cayes,
par devant le colonel F. Ducesti : Est comparut- la citoyenne veuve Abel, laquelle
a déclaré qu'étant sur l'habitation Picot sur sa ferme, elle a vu arriver une femme
nommée Bemadine qu'elle ne connaît pas, laquelle lui aurait dit en présence des
citoyennes Hyacinthe Pimerlé, Rosette et Da, qu'il y avait de très mauvaises nou
velles du Port-au-Prince; que le président d'Haïti était fort tranquille chez lui,
quand le général Delva a livré le poste de la Croix-Bossales à Christophe, que
cette trahison avait complètement déconcerté toutes les troupes du Port-au-Prince
qui, au lieu de s'occuper à repousser l'ennemi, pillèrent la ville et égorgèrent les
femmes et les enfants, que l'arsenal avait sauté et emporté deux îlots par les boulets
lancés de la mer; que Christophe l'emportera sur nous. Lui ayant demandé si Chris
tophe faisait du mal, elle a répondu que non; que c'étaient le président et ses trou
pes qui tuaient les femmes et les enfants; qu'hier faisait cinq jours qu'elle avait
quitté le Port-au-Prince. Elle a tenu une infinité d'autres mauvais propos pou
vant alarmer les citoyens les plus fermes, les plus courageux.
7 janvier 1812.— Procès-verbal de la déclaration faite au bureau de la place des
Cayes. Par devant le colonel Fr. Ducesti est comparue en notre bureau, la citoyenne
Marie-Catherine résidant sur l'habitation Picot, laquelle a déclaré qu'étant dans
sa maison, en présence du citoyen Jn Bric, dragon en permis, il a été dit à la décla
rante par la' citoyenne Bernadine, qu'il y avait de très mauvaises nouvelles du
Port-au-Prince; que Christophe s'était emparé d'une partie de la ville et qu'il y
avait beaucoup de mal; que le président avait donné la ville pour pillage; que
les pauvres femmes qui se retiraient par le portail avec quelques paquets, avaient
été égorgées ainsi que leurs enfants, par les soldats du président; que c'était cer
tain que Christophe allait l'emporter; que le 17e avait été détruit dans le com
bat... et une infinité d'autres propos tendant à troubler la sécurité du pays, que
tous les cultivateurs et cultivatrices de la dite habitation Picot, instruits de ces
mauvais propos, conseillaient à la déclarante de la chasser dehors; mais présu
mant que ce ne pouvait être qu'une méchante personne, elle ne l'a point quittée
jusqu'à son arrestation dans la crainte qu'elle ne se fût sauvée.
148 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Cependant aussitôt après le départ de Christophe pour


Saint-Marc, un capitaine, quartier-maître du 7e régiment du
Roi, l'un des corps de la division de l'Artibonite, entreprit
d'opérer une défection générale dans l'armée assiégeante et
de la faire passer sous les drapeaux de la République. Cet offi
cier, jeune homme noir, se nommait Dalzon Gabit. Déjà Pétion
avait essayé d'embaucher les troupes de Christophe en ren
voyant de nuit dans leurs rangs, des transfuges qui s'étaient
rendus au Port-au-Prince. Jusqu'alors ce moyen n'avait occa
sionné que des défections partielles. Dalzon Gabit parvint à
gagner sans peine les officiers des 3e, 7e et 14e régiments, par
ticulièrement Gilles Gonâve, Benjamin Danache et Jacques
Louis; les deux derniers corps étaient commandés par les colo
nels Marc Servant et Zacharie Tonnère qui avaient accueilli
ces ouvertures très favorablement. La division à laquelle
appartenaient ces régiments, était commandée par le géné
ral Magny; elle occupait la ligne qui s'étendait depuis le lit
toral jusqu'au Fort-National. Magny avait son quartier-général
sur l'habitation Robert. Les 3e et 7e étaient retranchés en face
du fort Saint-Joseph, et le 14e vis-à-vis du fort Gomier. Dal
zon Gabit qui était parvenu à faire entrer les officiers dans
ses vues, avait à entraîner les soldats dans ses projets. Il eut
beaucoup de peine à vaincre les préjugés que Christophe leur
avait suggérés contre les hommes de couleur de l'Ouest. Ils
croyaient qu'au Port-au-Prince, ces mulâtres à grosses barbes
cravachaient les nègres dans les rues. Il lui fallut envoyer de
nuit au Port-au-Prince, ceux d'entre eux qui réunissaient leur
confiance afin que, de retour, ils pussent donner l'assurance
à leurs frères d'armes que dans la République il n'y avait
aucune distinction entre les noirs et les hommes de couleur
en ce qui concerne la jouissance des droits civils et politiques.
Quand Dalzon se fut assuré de presque toute la division
Magny, il gagna un grand nombre d'officiers de celle de
Romain, surtout du 4e régiment. Il ne s'était pas ouvert au
général dont il connaissait la fidélité au Roi. Magny cepen
dant était estimé et aimé de toute l'armée. Les conjurés se réso
lurent à l'arrêter au moment de l'exécution de leur projet. Le
11 juin, lorsque Magny, comme d'habitude, vint visiter les bat
teries et les postes de sa division, ils le firent prisonnier tout
en l'entourant d'égards, et députèrent Dalzon en parlemen
taire auprès de Pétion. Porteur d'un drapeau blanc, Dalzon
s'approcha du fort St Joseph, suivi de trois régiments du Roi,
HISTOIRE D'HAÏTI (1811) 149

forts ensemble de deux mille (2.000) hommes. Le général


Gédéon lui fit ouvrir l'entrée de la fortification, l'accueillit cha
leureusement et le fit conduire au Président d'Haïti. Pétion
le reçut cordialement, le félicita de son entreprise patriotique
et républicaine, et lui dit de retourner auprès de Marc Ser
vant pour lui annoncer qu'il pourrait entrer au Port-au-Prince,
le lendemain avec le général Magny. Au jour fixé, Pétion se
rendit au Portail Saint-Joseph et fit défiler devant lui les 3e,
7e et 14e; ces troupes étaient ivres de joie; elles faisaient reten
tir la ville des cris de Vive la République! Vive Pétion! A bas
Christophe!
Pétion fit nommer Marc Servant général de brigade, et
Dalzon chef de bataillon. Quant à Magny, il fut traité avec
une rare distinction. Il promit au Président de ne jamais tra
hir la République, mais aussi de ne jamais prendre les armes
contre Christophe. Sa division fut largement rationnée et prit
cantonnement près du Portail Saint Joseph.
Dès le 12, dans la soirée, la nouvelle de la défection de
ces trois régiments, était parvenue à Saint-Marc. Christophe,
concentrant toute sa fureur, en partit aussitôt et parvint a
Brouillard, le 13 dans la nuit. Mais la division Magny était
déjà entrée au Port-au-Prince, et le reste de l'armée se mon
trait disposé à se révolter. Cependant, le Roi ne parlait que
de rigueurs à exercer contre les coupables et de l'accélération
des travaux du siège. Mais il vit, par lui-même, que l'esprit
de révolte remuait toute son armée, et que la politique adroite
de Pétion, l'avait vaincu. La division du général Romain avait
été gagnée, elle aussi; elle était sur le point de se prononcer
pour la République.
Un commandant noir, nommé Paul Brossard avait pré
paré à la révolte tout le 4e régiment. Aussitôt après la défec
tion des 3e, 7e et 14e, il avait communiqué son projet au géné
ral Romain qui lui avait répondu qu'il en trouvait l'idée excel
lente mais qu'il valait mieux attendre le retour de l'armée
dans le Nord pour l'exécuter, et qu'il serait alors plus facile
d'abattre Christophe. Tandis que s'ils tournaient à présent
leurs armes contre le Roi, ils seraient forcés de demeurer dans
l'Ouest, éloignés de leurs foyers. Paul Brossard n'accueillit
pas son objection et persista dans son projet de révolte
immédiate.
La garde de Christophe à Drouillard était composée non
seulement des gardes haïtiennes, mais encore des compagnies
150 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

d'élite de chacun des régiments de l'armée royale. Paul Bros-


sard se dirigea vers l'habitation Brouillard pour entraîner dans
la défection, les compagnies d'élite de la 4e qui étaient auprès
de Christophe, craignant que les soldats qui les composaient
ne fussent sacrifiés. En cheminant, il rencontra un aide-de-
camp du Roi, nommé Francisque, homme de couleur, qui se
rendait, porteur des ordres du Roi, auprès du général Romain.
C'était le frère du général Francisque du département du Sud
dont nous avons déjà beaucoup parlé. Il demanda à Paul Bros-
sard ce qu'il y avait de nouveau. "Que chacun travaille pour
son compte", répondit ce dernier. Francisque, étonné de cette
réponse la rapporta à Romain. Celui-ci qui ne voulait se sou
lever que dans le Nord, paraissait ne pas contrarier les dispo
sitions de ses troupes, pour gagner du temps. Il comprenait
qu'en suivant l'exemple de Marc Servant, il se trouverait au
Port-au-Prince sous les ordres de Pétion, tandis que dans le
Nord, il avait la chance de se substituer au Roi. Il expédia vite
un aide-de-camp à Brouillard qui avertit Christophe du pro
jet de Paul Brossard. Celui-ci fut arrêté et exécuté. Le Roi
envoya l'ordre à Romain de faire fusiller les principaux offi
ciers du 4e régiment qui n'attendaient que le retour de Paul
Brossard pour crier: "Vive la République!" Quand ils virent
qu'on se disposait à les arrêter, ils se crurent trahis et pri
rent la fuite; ils atteignirent presque tous le Port-au-Prince,
suivis de la plupart des soldats qui formaient les dépôts des
6e, 8e et 20e régiments du Roi. Christophe, en présence de toutes
ces manifestations, qui lui étaient contraires, ne crut pas
devoir mieux faire que de lever le siège. Il ordonna la retraite
de ses troupes pour la nuit du 14 au 15 juin, et partit précipi
tamment pour Saint-Marc, laissant le commandement en chef
de son armée au général Martial Besse qui fit exécuter tous
les prisonniers républicains, d'après les instructions du Roi.
L'ennemi, pour mieux dissimuler son projet d'évacuation
canonna la place extraordinairement pendant toute la jour
née du 14. Le général Borgella apprit, le même jour, que le
général Guerrier se disposait à abandonner Bussy; il en
informa le président. A 8 heures du soir, Guerrier avait éva
cué sa position; et le 15, dès la pointe du jour, toute l'armée
de Christophe était partie, en pleine retraite, sur l'Arcahaie,
ayant laissé autour de la place, son artillerie de siège, de cam
pagne, ses canons encloués et ses boulets et ses bombes ainsi
que ses affûts briqués. Le colonel Pescail qui commandait le
HISTOIRE D'HAITI (1812) 151

2e régiment de la Reine, était le confident de Romain. Son ami


avait contraint, par son attitude énergique, plusieurs corps
à ne pas se prononcer pour la République. La retraite de
l'ennemi produisit une joie universelle dans la ville. Le géné
ral Boyer opina pour qu'on poursuivît Christophe et qu'on le
talonnât jusqu'au Cap afin de faciliter le soulèvement des pro
vinces de l'Artibonite et du Nord. Pétion se contenta de se por
ter en avant seulement jusqu'à Sibert, à deux lieues de Port-
au-Prince, pensant que Christophe, désormais, s'engloutirait
lui-même dans le sang. Il rentra au Port-au-Prince au milieu
de l'enthousiasme général, et cette ville fut en fête pendant
plusieurs jours. Les cultivateurs de la plaine du Cul-de-Sac
qui s'étaient retirés dans les mornes, rentraient sur leurs habi
tations respectives et les choses reprirent leur cours ordinaire.
Quant aux troupes du Sud, elles retournèrent à leurs canton
nements. Le colonel Léveillé, qui commandait la 13e demi-
brigade, et qui n'avait pas été nommé général de brigade
depuis la levée du siège, partit du Port-au-Prince très mécon
tent. Quand il arriva dans le département du Sud, au Fond-
des-Nègres, sur l'habitation Laumond, il réunit les officiers
de son corps, leur fit servir un beau repas, et surtout du rhum
en abondance. Après le festin, il leur dit: "Nous avons com
battu Christophe au Fort-National, nous l'avons repoussé et
nous ne sommes pas plus heureux. Les forêts et les mornes
n'ont ni portes ni clefs et nous pouvons bien y entrer comme
Goman le fit en 1807, lequel on ne put réduire". Les officiers,
indignés de l'entendre leur proposer de trahir leurs devoirs
de citoyen, lui répondirent qu'ils étaient contents de la Répu
blique, et qu'ils étaient très fâchés de l'avoir même écouté.
Léveillé, pris de désespoir, se brûla la cervelle dans sa cham
bre à coucher, sur la même habitation, le 20 juin 1812^).
Le département du Sud jouissait d'une parfaite tranquil
lité, si ce n'était dans la Grand'Anse où Goman et Jean-
Baptiste Lagarde, campés à Saint-Henry le Vainqueur, avaient
reçu trois envoyés de Christophe. Le capitaine Hilaire était
chef de la députation; il était porteur d'armes et de munitions.
Jean-Baptiste Lagarde réunit 800 hommes qu'il arma assez
bien, et se porta, soutenu par son frère Jacquet, sur le bourg
des Baradères qu'il surprit, dans la nuit du 3 au 4 novembre
pendant que le chef de bataillon Mortinard, commandant du
(1) Procès-verbal du suicide du colonel Léveillé en date du 20 juin 1812, par le juge
de paix de Saint-Michel en date du 20 juin 1812.
152 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

quartier, était dans l'un des avant-postes. Il pilla et incendia


le camp des Baradères, et fit beaucoup de prisonniers. Parmi
les captives se trouvait une jeune fille, sœur de Mortinard,
que se réserva Jean-Baptiste Lagarde pour en faire sa concu
bine. Les habitants des Baradères, revenus de leur surprise,
se réunirent, culbutèrent les insurgés et les poursuivirent au
loin, mais ils ne purent parvenir à contraindre J.B. Lagarde,
qui s'était retiré dans les mornes de Plymouth, à lâcher cinq
femmes qu'il avait enlevées; ils lui tuèrent sept hommes; les
gens des Baradères eurent trois hommes et une femme blessés.
Le président Pétion, pour prévenir autant que possible
ces coups de main dans les quartiers de la Grand'Anse, se hâta
d'y placer de bons officiers. Il nomma le capitaine Sannon
Labarrieux chef de bataillon et lui confia le commandement
de l'Anse du Clerc; le poste des Irois fut confié au comman
dant Wampèdre, et le bourg de l'Anse d'Hainault au colonel
Noël Brave. Il recommanda au général Henry d'user de modé
ration dans l'exercice de son commandement, afin de rame
ner les cultivateurs égarés par Goman, et le blâma d'avoir fait
périr un voleur qu'il aurait dû mettre au cachot.
Le colonel Tahet, commandant de l'arrondissement de
Nippes, fit occuper le camp Lesieur et envoya la 16e demi-
brigade en garnison aux Baradères.
LIVRE SOIXANTE-HUITIEME

(1812)

Sommaire.— Christophe, parti de Brouillard le 14 juin, se rend à Saint-


Marc.— Sa fureur contre les hommes de couleur.— Il réunit en conseil ses
ministres et les grands dignitaires de sa cour; il leur annonce sa résolution
d'exterminer les hommes de couleur connus sous la dénomination de "frè
res de poil".— Bazin, intendant des finances de l'Àrtibonite, propose l'exter
mination également des femmes et enfants de couleur; le Roi y consent.—
Massacre des hommes de couleur de Saint-Marc.— Massacre des femmes
et enfants de couleur des deux sexes.— Christophe se rend de Saint-Marc
au Cap.— Conspiration de Romain et de Pescail.— Christophe par son atti
tude, déconcerte les conspirateurs; il fait décimer le 2e régiment de la Reine;
il fait arrêter et exécuter le colonel.— Nouveau grand Conseil au Cap rela
tivement aux gens de couleur; leur extermination dans le reste du royaume
est décidée; ils sont partout égorgés.— Jean-Baptiste Riché et Charles Char-
lot se distinguent par leurs cruautés.— Adresse du Roi à l'armée royale
d'Haïti concernant les "frères et sœurs de poil".— Almanjor est chargé d'exé
cuter dans l'Artibonite le massacre des hommes de couleur.— Louis Ladou-
ceur commande l'arrondissement du Mirebalais.— Benjamin Noël com
mande le 10e régiment.— Benjamin Noël se soulève contre Almanjor qui
est décapité.— Le Mirebalais se réunit au gouvernement de la République
ainsi que tout le quartier des Grands-Bois.— Pétion se rend au Mirebalais;
il transporte le bourg de la rive droite de l'Artibonite sur la rive gauche.—
Il fait une promenade militaire dans la plaine de l'Artibonite.— Il rentre
au Port-au-Prince.— Les républicains, après différents combats, abandon
nent le quartier de l'Artibonite.— Les habitants du Mirebalais ravagent
le Grand Cahos.— Le colonel Cibas attaque Montrouis.— Les familles de
couleur espagnoles établies à Vallières évacuent ce bourg et se retirent dans
la partie de l'Est.— Mort d'André Vernet, prince des Gonaïves.— Manifes
tations de passions de couleur à Aquin et ailleurs.

Christophe, parti de Brouillard le 14 juin, était arrivé


à Saint-Marc, suivi seulement de son état-major. Quoiqu'il ne
pût contenir sa fureur, et que son accent fût des plus mena
çants, la foule tremblante s'était portée au devant de lui, et
l'accueil qu'il avait reçu avait été revêtu d'une forme magni
154 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

fique. Quand son armée parvint près de Saint-Marc, il lui


envoya l'ordre de s'acheminer vers la province du Nord et lui-
même commença en privé et publiquement, à exhaler toute
sa rage contre les hommes de couleur auxquels il attribuait
exclusivement la défection des 3e, 7e, 14e régiments, et des
dépôts des 4e, 8e, et 20e; cependant Dalzon Gabit et Paul Bros-
sard, les auteurs principaux de la conspiration qui avait amené
la défection, étaient des hommes noirs. Il confia à Jean-
Philippe Daut qui commandait dans l'Artibonite, son inten
tion d'exterminer tous les hommes de couleur. Celui-ci, loin
de l'en dissuader, trouva le projet bon, patriotique et de salut
public. Dans la même journée, les menaces sanglantes de Sa
Majesté transpirèrent dans la ville et y répandirent une cons
ternation qui ressemblait déjà à la mort.
Enfin, il réunit en conseil tous ses ministres et les grands
dignitaires de sa cour, la plupart hommes de couleur, ainsi
que les autorités civiles et militaires de l'Artibonite. Quoique
l'on connût ses dispositions, on l'entoura d'adulations, on le
salua des titres de magnanime, d'auguste, de grand. Jamais
la bassesse, la lâcheté, la perversité, l'amour de sa propre con
servation, lorsque toute une classe d'hommes allait être sacri
fiée, ne s'étaient à un si haut degré dessinés. Christophe, pre
nant une physionomie calme qui rassura un peu l'assistance,
dit les paroles suivantes:(1)
Messieurs,
"Des traîtres, par leurs machinations, ont fait échouer
notre entreprise patriotique contre le Port-aux-Crimes. Pétion
et ses lieutenants qui ne diffèrent du blanc que par la couleur
de la peau, et qui travaillent à nous replonger dans l'esclavage,
s'entendent avec les Français pour leur livrer le pays. Ce résultat
auquel ils aspirent ne se réalisera jamais. Est-ce pour parve
nir à un tel but que nous avons exterminé les blancs, les hom
mes, femmes et enfants en 1804? Répondez!"
Et toute l'assistance s'écria:
- "Non! Non!
— Le sacrifice a été grand, terrible, mais n'était-il pas
nécessaire?
- Oui! Oui!
(1) Cette audience m'a été rapportee, il y a déjà bien des années par des témoins ocu
laires et auriculaires.
HISTOIRE D'HAITI (1812) 155

— Cependant bien des innocents ont été victimes, les fem


mes la plupart et tous les enfants; mais ils appartenaient à une
race dont le sang ne peut s'harmoniser avec le nôtre, à une race
cruelle par instinct qui nous dévore sur tous les points du globe;
il a donc fallu sacrifier aussi ces innocents. Comme l'a dit
l'Empereur Dessalines, de glorieuse mémoire, que Pétion^) a
assassiné au Pont Rouge: "Les petits crapauds deviennent de
grands crapauds si on les laisse vivre"
La foule d'applaudir et de s'écrier:
"Oui! Oui! nous avons donc bien fait d'avoir exterminé
cette race infâme, nous ne pouvons pas respirer librement à côté
d'elle".
Christophe continuant à parler, sortit de son calme affecté
et donna le plus grand essor à sa fureur:
"Cette race est donc infâme. Eh bien, elle n'a pas entière
ment disparu de notre sein; nous en avons les restes dans les
mulâtres qui se qualifient entre eux de frères de poil Si le blanc
est infâme par nature, celui qui a dans les veines même une
goutte de sang blanc, est vicié nativement Si la race blanche
a été exterminée parce qu'elle est infame, le mulâtre, peut-il vivre
au milieu de nous entaché qu'il est d'un sang qui nous est
d'autant plus odieux qu'il ne s'alimente que de perfidie, de tra
hison et de crimes? Les frères de poil périront!"
Les hommes de couleur, l'élite en lumières des provin
ces du Nord et de l'Artibonite, qui formaient la majorité de
l'assistance, devinrent pâles et plusieurs d'entre eux faillirent
perdre connaissance. Soit pour plaire au Roi dans le but de
sauver leurs têtes, soit parce qu'ils détestaient véritablement
les blancs, ils avaient trouvé bon que la race de ces derniers
eût été déracinée en entier en 1804. Christophe fut d'accord
avec eux, mais à ses yeux, celui qui était entaché de sang blanc,
le mulâtre, n'était pas un pur Haïtien et devait périr
violemment.
Le Roi, se levait de son trône, les yeux rouges de rage,
lorsque Bazin, intendant des finances de la province de l'Arti
bonite, lui dit: "Sire, si nous laissons parmi nous les femmes
(1) Christophe avait été le principal machinateur de la chute de Dessalines; mais
ici, par son argumentation, il servait l'un des besoins de sa cause. Il voulait dire,
pour enflammer les passions des noirs, que Dessalines, nègre, ne pouvait succomber
que sous les coups d'un homme de couleur.
156 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

et les enfants de couleur, les restes des blancs nous infecteront


toujours; nous demandons qu'ils soient aussi exterminés. —
Vous êtes logique, répondit le Roi; ils le seront, car les grifs
puent le mulâtreU.
Aussitôt après l'audience, toute la population mâle de cou
leur fut réunie sur la place d'armes d'où elle fut conduite hors
de la ville, marchant au centre de plusieurs bataillons noirs
formant la haie. C'était un convoi de plus de deux mille (2.000)
âmes de quatre ans à l'âge le plus avancé; il était composé
de gens de tous rangs et de toutes professions, de tous métiers,
instruits et ignorants, honnêtes et malfaiteurs, marchands,
artisans, cultivateurs, manœuvres, domestiques. Leur crime
était de n'être pas noirs pur sang. Les vieillards, les infirmes
se traînaient à peine sur leurs béquilles, les malades arrachés
de leurs lits, et même les moribonds, étaient soutenus par des
soldats. Ils furent impitoyablement égorgés à coups de sabre
et de baïonnette. Le général Jean-Philippe Daut ne tenta
même pas d'en sauver un seul. La consternation fut telle à
Saint-Marc, et le silence si profond, qu'on entendit le chant
du coq comme au sein de la nuit. Les cadavres, après avoir
été dépouillés, furent jetés dans de larges fosses communes.
Sur beaucoup de corps, les soldats avaient trouvé des ceintu
rons de cuir remplis de pièces d'or et d'argent. Avant la fin
de la journée, le chant du coq agaça et indisposa Christophe
dont la fureur s'était élevée jusqu'à une espèce de délire. Il
ordonna de tuer tous les coqs, ce qui fut immédiatement
exécuté.
Nous avons dit que les troupes du Nord, dans les rangs
desquels il y avait beaucoup d'hommes de couleur, soldats et
officiers de tous grades, avaient été acheminées sur le Cap.
Sa Majesté ordonna, sous peine de mort, à toute la population
de l'Artibonite, de se taire sur le grand crime qui venait de
s'accomplir; il voulait qu'on ignorât dans le Nord ce qui s'était
passé à Saint-Marc. Le lendemain, il réunit les femmes, les
filles et les tout petits enfants des deux sexes devant le palais;
les enfants à la mamelle jetaient des cris et pleuraient sur le
sein de leurs mères; quoique le spectacle fût déchirant, le Roi

(1) II est à remarquer que Christophe qui se disait nègre parce qu'il avait la peau
presque entièrement noire, était lui-même griffe, c'est-à-dire fils de mulâtre et
de négresse. En se faisant passer pour noir pur sang, il pensait mieux asseoir
son autorité sur les masses qui sont noires.
Colleetion Mupanafi

HENRI CHRISTOPHE
Roi cf'Hoyti
Portrait par Evans
HISTOIRE D'HAITI (1812) 157

demeurait froid. Il dit aux femmes et filles de couleur: "J'ai


appris que pendant le siège du Port-aux-Crimes, vous vous êtes
souvent rendues à l'église pour prier Dieu contre moi". Les infor
tunées s'écrièrent presque toutes: "Non, Sire, c'est faux; on
nous a calomniées, nous avons prié Dieu pour vous. " Le roi
continuant: "Vous avez été prier à l'église soit pour moi, soit
contre moi. Si vous l'avez fait contre moi, vous avez commis
le crime de lèse-majesté; si vous l'avez fait pour moi, vous avez
été des hypocrites et vous êtes également coupables, vous méri
tez donc la peine de mort".
Les infortunées furent entourées par plus de six cents
(600) soldats noirs et conduites au-delà des portes de la ville
dans la direction du lieu appelé le Gros-Morne. Leurs bour
reaux furent vivement frappés de leur héroïsme; elles ne se
montrèrent pas consternées; elles marchaient à la mort d'un
pas ferme, régulier, presque en cadence, chantant en chœur
des cantiques, portant courageusement leurs enfants sur leurs
seins. De moment en moment, les soldats leur coupaient les
mains, pour prendre leurs anneaux, leur coupaient les oreil
les pour s'approprier leurs boucles. Quand elles furent arri
vées au point du Gros-Morne où débouche le chemin des Ver-
rettes, on leur commanda: halte! Elles s'agenouillèrent tou
tes, baissèrent la tête, fermèrent les yeux, et dans cette atti
tude, elles reçurent la mort ainsi que leurs enfants. Pas un
coup de fusil ne fut tiré, elles furent exécutées par le sabre
et la baïonnette; leurs cadavres furent dépouillés de leurs vête
ments et transportés, nus, au fond des ravins du voisinage*1).
Dans toutes les campagnes de la province de l'Artibonite,
dans les mornes comme dans les plaines, ainsi que dans la com
mune de l'Arcahaie, les gens de couleur, hommes, femmes et
enfants, furent aussi exterminés. Dans ces quartiers ils étaient
tous des êtres très inoffensifs,~dévoués au Roi, soldats, pay
sans et artisans; ils n'étaient vraiment sacrifiés que parce
qu'ils étaient un reste de la race blanche. Parmi les femmes,
à Saint-Marc, il n'y en eut qu'une demi-douzaine d'épargnées.
Jean-Philippe Daut qui, depuis de nombreuses années, avait
de bons rapports avec elles, les avait cachées chez lui pendant
le massacre et les avait sauvées. Le brave général Pierre Tous
saint, quoiqu'il fût griffe, avait toujours été l'objet de la con-
(1) En 1820, après la chute de Christophe, le curé de Saint-Marc, suivi d'une grande
partie de la population, conduisit une procession au Gros-Morne, réunit les res
tes de ces malheureuses et leur donna la sépulture.
158 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

sidération de Christophe. Il avait eu l'imprudence de dire, à


l'occasion du président Pétion: "Le Roi peut bien affirmer que
le général Pétion est l'ennemi du royaume; quant à nous faire
accroire qu'il est un Français, il ne réussira pas". Ces paroles
le firent conduire à Laferrière où il mourut dans les tortures.
Christophe partit de Saint-Marc dans les derniers jours
de juin. Il s'était bien gardé de faire imprimer les paroles qu'il
avait dites lorsqu'il avait pris la résolution d'exterminer les
gens de couleur, car il avait le sentiment qu'il avait commis
un immense crime qu'il croyait pouvoir taire à l'Europe et aux
Etats-Unis en ne publiant rien à cet égard. Quand il arriva
au Cap où étaient déjà réunis les régiments du Nord, il vou
lut faire exécuter les militaires de couleur en présence de
l'armée. Mais le général Romain lui fit observer que le soldat
noir aimant son compagnon d'armes mulâtre, pourrait bien
tenter de se soulever en sa faveur, qu'il vaudrait mieux les
faire périr isolément. Romain tenait ce langage pour gagner
quelques jours afin d'avoir le temps de se concerter définiti
vement avec le colonel du 2e régiment de la Reine et quelques
autres officiers supérieurs relativement à une prise d'armes
contre le Roi. Nous devons nous rappeler que lors de la défec
tion de la division de l'Artibonite devant le Port-au-Prince,
Romain n'avait pu contenir les autres régiments qu'en leur
promettant de se prononcer contre le Roi à leur retour dans
le Nord. Christophe soupçonnait tellement le colonel du 2e régi
ment d'être entré dans le complot qu'il avait, à Saint-Marc,
ordonné aux officiers supérieurs de ce corps se rendant dans
le Nord, de surveiller de près le langage et les démarches de
leur colonel. Romain, par ses agents, gagna à son projet une
grande partie de la garnison du Cap. Christophe devait être
abattu sur la place d'armes quand il passerait la prochaine
revue. Au jour dont il avait été convenu, le 2e régiment se ren
dit à son rang de bataille au Champ de Mars, fusils chargés.
Christophe ignorait complètement la conspiration. Une femme
en avisa Vastey qui alla trouver Prézeau auquel il raconta
tout. Comme déjà les hommes de couleur de l'entourage de
Christophe, Ministres, Secrétaires étaient à peu près convain
cus qu'ils ne seraient pas sacrifiés parce que le Roi ne pou
vait se passer de leurs talents et de leur savoir, Vastey et Pré
zeau se rendirent en toute hâte au palais et instruisirent le
Roi de tout ce qu'ils avaient appris. Christophe leur répondit
froidement qu'il saurait déconcerter les conspirateurs et les
HISTOIRE D'HAITI (1812) 159

faire arrêter. Il se fit aussitôt amener un des plus fougueux


de ses chevaux, superbe animal dont la robe grise était magni
fique. Il se mit en selle avec résolution et sortit de son palais
suivi d'un très nombreux état-major dont les pistolets et les
carabines étaient chargés. Il était sur le point d'atteindre la
place d'armes, en vue des troupes rangées en bataille, quand
le cheval se cabra. Christophe, démontrant la plus grande
fureur, mit pied à terre, tira son damas et coupa les jarrets
de sa monture. L'un de ses écuyers alla aussitôt lui en cher
cher une autre. Il s'élança sur la place, bravant de son regard
et la foule et les troupes. Ce qui venait de se passer, sa fureur,
sa physionomie, son attitude menaçante, tout laissa découvrir
qu'il n'ignorait pas le complot. Les conspirateurs furent ter
rifiés et aucun d'eux n'osa tirer sur lui. Il se porta sur le front
du 2e régiment, ayant Romain à ses côtés, et fit arrêter le colo
nel Pescail à la tête de son corps. Romain, n'ayant pas vu
éclater le complot, se montra encore plus furieux que le Roi
contre les conspirateurs; il fit passer l'inspection des armes
en présence de Sa Majesté, trouva chargés tous les fusils du
2e régiment et fit décimer ce corps. Quant au colonel, il fut
conduit en prison ainsi que le capitaine Guillouët des grena
diers du 2e bataillon; ils furent l'un et l'autre baïonnettés.
Christophe à qui l'influence puissante de Romain était encore
nécessaire, parut ignorer sa participation à la conspiration;
il le maintint dans sa position et continua à l'entourer de ses
faveurs, le gagna de nouveau à sa cause pour longtemps
encore.
De retour au palais, après avoir parcouru la ville au
milieu de grandes acclamations que la police avait ordonnées,
il réunit le peuple dans la cour du palais et lui permit de s'amu
ser; on se livra à la danse du bamboula et à toutes sortes de
jeux. Les plaisirs furent un instant suspendus par une rixe;
c'était une jeune fille qui battait sa mère. Le Roi, en présence
de tout le peuple, des employés civils et militaires et des éco
liers de la ville, la fit passer aux verges entre deux haies de
soldats. Quand elle tomba évanouie, l'archevêque Brelle obtint
qu'elle ne fût pas décapitée, elle fut transportée à l'hôpital
dans un état d'agonie. Dans la soirée, le peuple se dispersa
peu à peu et Christophe réunit en conseil tous ses ministres,
ses secrétaires et les grands dignitaires de la cour. Ici comme
à Saint-Marc, c'était à peu près la même assistance composée
en majorité d'hommes de couleur. Le Roi leur annonça que
160 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

le massacre des mulâtres, commencé dans l'Artibonite allait


continuer dans le Nord. Il ajouta que les aspirations démago
giques des gens de couleur, si elles n'étaient pas éteintes dans
leur sang, ne permettraient pas à la monarchie, symbole de
l'ordre, de prendre racine daù? le pays. Jacques Simon et
l'archevêque Brelle lui adressèrent de rares félicitations pour
sa persévérance patriotique dans l'accomplissement de cette
haute mesure de salut public. Brelle, blanc, détestait tellement
les gens de couleur qu'il disait qu'il éprouvait toujours une
impression pénible toutes les fois qu'il rencontrait une figure
jaune. Dans la nuit même, des courriers furent expédiés dans
toutes les directions pour transmettre l'ordre du Roi aux com
mandants de province et de paroisse. Partout les sang-mêlés
de tous rangs furent massacrés, les soldats de couleur furent
déboîtés de leurs compagnies et exécutés en présence de leurs
corps. A Sans-Souci, la plus grande partie du bataillon royal
d'artillerie était composée de beaux jeunes gens de couleur;
ils furent désarmés et fusillés dans la savane qui s'étend
devant le palais. Les femmes ainsi que leurs enfants, riches
et pauvres, furent aussi massacrés à la Grande-Rivière, au
Trou, à Vallières, à Ste Suzanne, à Ouanaminthe, au Dondon,
à la Marmelade, au Port-de-Paix, à Jean-Rabel, au Môle St
Nicolas. C'était déchirant de voir ces familles de laboureurs
et de pauvres soldats, sujets humbles et soumis du Roi, égor
gées dans les bois, au sein des montagnes. Quand les convois
défilaient le long des sentiers, des soldats noirs, pris de pitié,
précipitaient par intervalles au fond des ravins des femmes,
des enfants pour les sauver de la mort. C'étaient autant de
malheureuses détachées des rangs qui avaient chance de se
sauver. A la Grande-Rivière du Nord, paroisse très peuplée,
les convois étaient des plus considérables; elles furent sacri
fiées sur l'habitation Grand-Jean. Ces infortunées avaient été
contraintes de se vêtir de blanc et de se rendre à l'église, por
tant des cierges allumés. Là, elles avaient assisté à une céré
monie funèbre, avaient chanté des cantiques, et avaient été
ensuite conduites à la mort. Les soldats les avaient violées
avant de les égorger, comme ils l'avaient fait à Saint-Marc,
et avaient dépouillé leurs cadavres. Jean-Baptiste Riché, alors
en activité dans la ligne du Port-de-Paix au Môle, quand il
reçut Tordre du Roi de massacrer les gens de couleur, se bai
gna dans le sang; il ne fit grâce à personne et sa cruauté était
si considérable que le peuple de ce quartier répète par tradi-
HISTOIRE D'HAITI (1812) 161

tion jusqu'aujourd'hui, qu'il avait même tué de sa main plu


sieurs enfants qu'il avait eus d'une concubine de couleur, et
qu'il l'avait lui-même poignardée^.
Un autre officier supérieur nommé Charles Chariot, sacri
fia sa femme et ses enfants de couleur et dépassa Riché par
ses raffinements de cruauté.
Le massacre fut général si ce n'est au Cap et aux Gonaï-
ves où Christophe conserva plusieurs centaines d'âmes, dans
le but de démontrer aux Anglais et aux autres étrangers qui
fréquentaient ces deux ports, qu'il n'avait pas massacré les
gens de couleur. Il avait le profond sentiment du crime qu'il
avait commis, et il savait que partout où en arriverait la nou
velle, il porterait sur le front, dans l'opinion, une tache indé
lébile. La plus grande partie de ceux des Gonaïves avait été
noyée, hommes, femmes et enfants. Embarqués dans des cha
loupes, ils étaient poignardés avant d'être jetés à la mer. Vers
le milieu du mois d'août, 60 des deux sexes, qui avaient été
(1) C'est ce même Riché qui devint Président d'Haïti en 1846. Il ne nia jamais avoir
massacré des gens de couleur, et avoir été inexorable en exécutant les ordres du
Roi, mais il déclara toujours qu'il n'avait jamais égorgé ses enfants et sa concu
bine; cependant si le Roi lui avait ordonné de le faire, il n'eût pas hésité.
Jusqu'aujourd'hui, il y a en Haïti de nombreux officiers, la plupart très bornés,
et au fond à mauvais instincts, qui vouent une espèce de culte à l'obéissance pas
sive. Ils disent, avec une naïveté qui fait frémir, qu'ils tueraient leurs enfants,
si le chef du gouvenement leur ordonnait de le faire, ajoutant qu'ils ne savent
qu'obéir. Est-il possible de rectifier de tels monstres? S'il est impossible de les
corriger, ils doivent périr comme des animaux sauvages et malfaisants. Sous le
président Boyer, peu de temps après 1835, le général Riché commandait l'arron
dissement de Saint-Jean dans la partie espagnole. Il s'y livra à tant d'actes arbi
traires que le gouverneur se vit contraint de le relever sur des plaintes qui lui
étaient parvenues de toutes parts. Boyer lui confia le commandement de l'arron
dissement de Port-de-Paix. Mais Riché ne put entrer dans cette ville dont les por
tes lui furent fermées par tous les habitants, hommes et femmes, par les autori
tés et par la garnison même. Les hommes surtout de 50, 60, 70 ans, s'étaient armés
et avaient déclaré qu'ils aimeraient mieux mourir que de voir Riché, leur bour
reau de 1812, commander de nouveau leur arrondissement. Le président Boyer
envoya au Port-de-Paix un jeune officier de sa confiance nommé Délice Lerebours
pour s'enquérir des faits. Quand celui-ci revint au Port-au-Prince, il me commu
niqua son rapport au président, dressé d'après les notes prises sur les lieux, et
il le terminait en rapportant que toute la population du Port-de-Paix lui avait
dit qu'elle préférerait à Riché, pour la commander, le dernier des caporaux de
la garde du Président d'Haïti.
En 1851, j'eus l'occasion de visiter le quartier des Moustiques, entre Port-de-Paix
et Jean-Rabel, quartier presque désert. Je m'informai au fond d'un bois au milieu
duquel je rencontrai une clairière où habitait une vieille femme de couleur. Je
lui fis observer combien elle était isolée, n'ayant autour d'elle que le désert. "Ah!
me dit-elle, c'est depuis 1812 que ce quartier est dépeuplé. Christophe en a fait
tuer presque tous les habitants, et si j'ai échappé à la mort, c'est grâce à l'affec
tion de plusieurs femmes noires des environs qui m'ont cachée de 1812, à la mort
de Christophe en 1820".
162 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

jusqu'alors épargnés, furent arrêtés et embarqués sur une cha


loupe ennemie. Les noirs qui étaient chargés de les exécuter,
touchés de pitié, les conduisirent au Port-au-Prince où ils reçu
rent une franche hospitalité. Un des officiers noirs du 7e régi
ment, nommé Jacques Louis, qui était entré au Port-au-Prince
lors de la défection de la division de l'Artibonite, apprit par
de nouveaux transfuges que sa femme de couleur avait échappé
au massacre et se trouvait cachée vers l'embouchure de la
Rivière-Salée. Comme ce cours d'eau se jette dans la baie de
Saint-Marc, il s'embarqua sur un canot et parvint à l'endroit
qui lui avait été désigné. Il y rencontra sa famille ainsi que
d'autres mulâtresses. Ne pouvant les prendre toutes à bord
du canot, il y reçut sa femme et plusieurs autres et les con
duisit au Port-au-Prince. Aussitôt après, il retourna à la
Rivière-Salée en évitant les croiseurs de Christophe, et sauva
le reste des malheureuses.
Les hommes de couleur les plus instruits tels que Vas-
tey, Chanlatte, Ugonin, Prézeau, Prévost, Dupuy, ministres
et secrétaires du Roi, eurent alors la certitude qu'ils ne seraient
pas compris dans la mesure générale d'extermination. Néan
moins, leur existence devint beaucoup plus pénible qu'anté
rieurement, car ils avaient vu sacrifier beaucoup de leurs amis,
également instruits et dont le seul crime avait été d'avoir la
peau jaune ou blanche. Pour ôter tout soupçon à l'égard de
leur fidélité au Roi, ils se montrèrent dès lors envers les gens
de couleur, leurs semblables, plus impitoyables que les noirs
eux-mêmes.
Au Cap et aux Gonaïves, celles des jeunes femmes de cou
leur qui ne furent pas massacrées devinrent la plupart les maî
tresses de Christophe. Parmi les officiers noirs, il y en eut qui
se distinguèrent par leur haute humanité. Guerrier protégea
ouvertement F. Saget (?), ses enfants, sa femme et tous ses
parents de couleur contre la rage de sang de Sa Majesté. Obas,
qui commandait à St Michel, plutôt que d'exécuter le massa
cre dans l'étendue de sa paroisse, réunit tous les sang- me lés
de son quartier et s'enfuit avec eux dans la partie espagnole
d'où il gagna le territoire de la République, au milieu des plus
grands dangers. Christophe fit confisquer tous ses biens.
1.800 âmes de couleur avaient été sacrifiées tant dans
l'Artibonite que dans le Nord en l'espace de 40 jours. C'était
à peu près un vingt-quatrième de la population du royaume.
Les hommes de couleur de l'entourage de Christophe prirent
HISTOIRE D'HAITI (1812) 163

leur parti; ils s'identifièrent avec lui et associèrent leur des


tinée à la sienne, faisant pour lui plaire tout ce que l'imagi
nation pouvait concevoir de plus bas, de plus perfide, de plus
cruel en tout genre. Ils n'eurent plus en vue que la conserva
tion de leur existence confortable et de leurs richesses. Comme
nous l'avons déjà rapporté, ils répétaient sans cesse autour
d'eux que par le grand sacrifice qui venait de s'accomplir, Sa
Majesté avait bien mérité de la race noire, de la patrie noire,
et que les circonstances dans lesquelles on se trouvait, mena
çantes pour l'avenir des Africains et de leurs descendants,
n'avaient pas permis d'hésiter à sacrifier les hommes et les
femmes sang-mêlés, virtuellement les alliés de Pétion, homme
de couleur, qui ne travaillait qu'au rétablissement de l'escla
vage des noirs, de concert avec les blancs français; que le mas
sacre des gens de couleur était un gage de plus du dévouement
sans réserve que le Roi et son entourage avaient donné à la
race nègre. Ce fut dans ce courant d'idées qu'ils se placèrent,
et ils s'y maintinrent jusqu'à la chute de Christophe, sacri
fiant tout à leurs intérêts personnels. C'est ainsi qu'ils expli
quaient aux masses le motif de leur mesure criminelle. Il fut
résolu en conseil qu'une note serait publiée pour justifier les
rigueurs qui avaient eu lieu et celles qui allaient être exécu
tées contre les gens de couleur du quartier du Mirebalais où
aucune immolation n'avait encore été faite. On décida que
l'expression "homme de couleur" n'y serait point employée,
qu'on y désignerait les mulâtres sous les dénominations de
"frères et sœurs de poil", langage qui devait être très bien
compris dans l'intérieur. Quant à l'étranger, on y penserait
que les frères de poil n'étaient qu'une faction de perturbateurs,
sans acception de couleur. Politique de ruse punique, ayant
quelquefois des suites sanglantes, qu'on mettait en pratique,
et qu'on met encore en pratique, chez nous, de nos jours.
L'acte suivant*1) fut donc rédigé, imprimé et publié, le 25
juillet 1812:
Royaume d'Hayti,
Adresse à l'Armée Royale d'Haïti
Henry, par la grâce de Dieu et la loi constitutionnelle de l'Etat,
Roi d'Haïti, etc...
(1) Ce fut Dupuy, homme de couleur, l'un des secrétaires du Roi, qui fut chargé de
donner lecture de ce document au peuple et a l'armée.
164 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Aux généraux, officiers, sous-officiers


et soldats de l'Armée Royale
Généraux, officiers, sous-officiers et soldats,

Les complots, les menées sans cesse renaissantes qui ont


eu lieu au milieu de nous depuis six ans, la tranquillité publi
que à chaque instant menacée par des hommes incorrigibles
qui servent une faction qui veut seule primer et asservir notre
pays, sous les dénominations de "frères et soeurs de poils" avec
lesquels les conspirateurs ont voulu diviser les Haïtiens, les cri
mes enfin, dont une infinité de gens de cette dénomination se
sont couverts, nos bontés, tant de fois payées par la plus noire
ingratitude, notre confiance si souvent trahie, tant de crimes,
tant de scélératesses, ont enfin lassé notre patience. Nous vous
déclarons que notre volonté invariable, à laquelle nous ne chan
geronsjamais, est de poursuivre avec la dernière rigueur, tous
les conspirateurs, les agents des révoltés, quelle que soit leur
couleur, qui cherchent à semer le trouble et la confusion à Hayti.
Vous partagerez l'indignation qui nous anime, vous serez
comme nous inexorables envers les coupables. Point de grâce
pour les méchants; mais en même temps, la justice veut qu'en
punissant les traîtres, nous protégions efficacement les inno
cents, ceux qui sont unis de cœur et d'intention avec nous, et
dont notre cause est la leur.
Généraux, officiers, sous-officiers et soldats, nous vous invi
tons en père, nous vous ordonnons en Roi, de redoubler tous
indistinctement de surveillance, de nous faire connaître direc
tement les agitateurs, les malveillants, ceux qui par des paro
les astucieuses et perfides, cherchent à calomnier nos intentions
royales, ceux qui cherchent à semer le trouble et la désunion
parmi nous; que les bons citoyens se rassurent, mais que les
coupables tremblent, car nous n'en épargnerons aucun!
Généraux, officiers, sous-officiers et soldats, nous vous
ordonnons, en même temps que vous serez inexorables, de pro
téger les innocents, les amis de la tranquillité: ce sont vos con
citoyens. Vous êtes tous intéressés comme nous au bonheur de
notre pays. Vrais amis de la chose publique, rassurez-vous,
n'ayez aucune crainte, nous n'en voulons qu'aux criminels. Offi
ciers, soyez les pères, les amis des soldats que vous comman
dez, et vous serez assurés de notre bienveillante protection.
HISTOIRE D'HAITI (1812) 165

Donné au Palais de notre bonne ville du Cap-Henry, le


25 juillet 1812, l'an neuf de l'indépendance, et de notre règne,
le second.
Signé: Henry
Par le Roi, le Ministre des Affaires Etrangères,
Comte de Limonade

Pendant qu'on publiait cet acte à travers les rues du Cap,


ceux des hommes et des femmes de couleur de cette ville qui
avaient été épargnés comme montre pour l'étranger, de
l'impartialité de Sa Majesté entre les deux couleurs de la popu
lation, se livraient à plus de joie que les noirs. En même temps,
il y avait au palais un grand dîner et Ugonin, sous la table,
imitait le chat en miaulant, mangeait les miettes que lui jetait
le Roi et recevait par intervalles des coups de pied; c'était pour
Christophe un grand amusement. De son côté, Chanlatte, assis
en face de Sa Majesté, grimaçait et faisait le bouffon. Ces misé
rables se posaient en hommes exceptionnels, comme les défen
seurs de la race noire pur-sang. Ce rôle qu'ils se donnaient ne
pouvait, pensaient-ils, qu'attacher davantage au Roi et à leurs
personnes les masses qu'ils trompaient cependant criminel
lement, car ceux des jeunes gens noirs en lesquels ils recon
naissaient de l'avenir par leur intelligence et leur assiduité
à l'étude et qui par conséquent pouvaient les rendre, un jour,
moins indispensables, ils les représentaient au Roi comme
ayant des tendances perturbatrices. Ces rapports soulevaient
les colères de Christophe, et conduisaient ces infortunés à
Laferrière où ils s'abrutissaient dans les travaux forcés. Est-
ce que la mort n'était pas préférable à l'existence dans des
conditions si affreuses?
Dans tout le royaume de Christophe, il ne restait plus
que l'arrondissement du Mirebalais où respiraient encore les
hommes de couleur, formant non pas comme ailleurs, avant
le massacre, un 16e, mais bien un 7e du chiffre des noirs. Ce
quartier était commandé par le colonel Louis Ladouceur qui,
par son zèle outré et ses cruautés, s'était fait exécrer de pres
que toute la population. C'était lui qui, pendant le siège de
Port-au-Prince, faisait exécuter tous les déserteurs des 10e et
29e régiments par un officier nommé Noël Juré. Dans le 10e
régiment dont le cantonnement était au Mirebalais, les hom
mes de couleur se trouvaient dans une assez forte proportion,
officiers comme soldats; ils étaient la plupart dévoués au Roi
166 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

et aimés de leurs camarades noirs. La musique de ce corps


n'était composée que de mulâtres. Le colonel Benjamin Noël
qui commandait le régiment était né en Afrique; contraire
ment à la plupart des nègres, il avait les yeux gris et la peau
d'un rouge foncé; sa femme était mulâtresse, et ses enfants,
griffes. Autant il était aimé, autant le colonel Ladouceur était
détesté; il avait été un des compagnons d'armes de Pétion en
1802, lorsque celui-ci avait pris les armes contre les Français,
au Haut-du-Cap; il avait pu, pendant les guerres de l'indépen
dance, apprécier les qualités de Pétion, et il ne se sentait con
tre lui aucune antipathie.
Christophe, par ses agents secrets, connaissait les senti
ments de Benjamin Noël à l'égard des gens de couleur; celui-
ci avait été dénoncé plusieurs fois par Ladouceur dont les rap
ports étaient demeurés sans succès parce que le Roi n'avait
pas jugé le moment opportun pour faire arrêter Benjamin Noël
qui, lors de la levée du siège du Port-au-Prince, avait cepen
dant manifesté le regret de n'avoir pas suivi l'exemple de Marc
Servant. Il fallait donc à Christophe pour faire exterminer la
population de couleur du Mirebalais, un homme très cruel,
audacieux, opiniâtre et même courageux. Ladouceur ne réu
nissait pas ces qualités; Sa Majesté jeta les yeux sur Alman-
jor, maréchal de camp, déjà connu par les excès en tout genre
auxquels il s'était livré.
Almanjor arriva au Mirebalais muni des pleins pouvoirs
du Roi, vers la fin de juillet, précédé et suivi d'un nombreux
état-major, et déployant un faste assez considérable. Comme
il n'avait nulle confiance en Ladouceur qu'il jugeait suscepti
ble dejouer deux rôles en même temps, ni en un officier supé
rieur nommé Sébastien, attaché à la division militaire, il les
remplaça immédiatement et se résolut à les faire emprison
ner. Ladouceur et Sébastien, craignant d'être sacrifies, pri
rent la fuite, se cachèrent et s'entendirent pour faire leur sou
mission au président Pétion. Almanjor manda auprès de lui
le colonel Benjamin Noël, lui fit savoir que sa mission avait
pour objet l'extermination de la population de couleur de
l'arrondissement du Mirebalais. Benjamin Noël eut le noble
courage de lui faire des objections, quoiqu'il fût entre ses
mains; mais l'affection des habitants du Mirebalais le proté
geait même dans le salon d'Almanjor entouré de ses coupe-
jarrets et d'assassins, barons, chevaliers portant les décora
tions du Roi. Benjamin lui dit: "Mais, maréchal de camp, ces
HISTOIRE D'HAITI (1812) 167

hommes de couleur qu'on veut sacrifier ont fait les guerres de


la liberté et de l'indépendance conjointement avec nous; ils sont
fidèles à Sa Majesté. Depuis le commencement des luttes avec
Pétion, ils n'ont pas trahi leurs devoirs; dernièrement encore
à la bataille de Santo, au siège du Port-au-Prince, ils ont versé
leur sang pour la cause du Roi! Pourquoi donc les immoler?
Et les femmes et les enfants, qu'ont-ils fait? Almanjor l'inter
rompit en lui disant: "La volonté de Sa Majesté aura son exé
cution; vous pouvez vous retirer". Il fit immédiatement arrê
ter une centaine d'hommes de couleur, propriétaires au Mire-
balais et dans les environs et les fit incarcérer. Il ordonna
ensuite au 10e régiment de se réunir le lendemain sur la place
d'armes pour être passé en revue et se plaignit à plusieurs offi
ciers noirs du langage que lui avait tenu Benjamin Noël qui,
dit-il, lui faisait l'effet d'un griffe à cause de ses yeux gris,
ajoutant qu'il n'avait jamais vu de nègres aux yeux gris. Ses
paroles furent aussitôt rapportées à Benjamin Noël qui réso
lut de prendre les armes contre le roi. Il engagea les militai
res de couleur du 10e à ne pas se présenter à la revue et fit
part de son projet à quatre officiers noirs de son corps, ses inti
mes amis, Dessables, Pierre Sarthe, Gaston et Hyppolite Turbé
qui prirent l'engagement de le seconder. Quant aux hommes
de couleur du régiment, ne se sentant nullement coupables
envers le Roi, ils ne se cachèrent pas et vinrent naïvement
à la revue. Almanjor les fit tous arrêter, même le chef de batail
lon Morisseau, et conduire hors de la ville. Benjamin Noël
n'avait plus un instant à perdre; après la revue, aidé des qua
tre officiers que nous venons de nommer, il gagna à son pro
jet de prise d'armes tout le 10e régiment. Un seul chef de batail
lon nommé Fleurant tenta de le contrarier par des objections;
Benjamin ordonna de le décapiter; Fleurant adhéra aussitôt
à son projet et eut la vie sauve. La compagnie qui fut envoyée
de l'hôtel d'Almanjor pour prendre la garde, sortit de la caserne
complètement gagnée au projet de révolte. A la nuit tombante,
au moment où la prière allait se dire à la caserne, Pierre Sar
the en sortit à la tête d'un détachement et se porta vers la
maison qu'occupait Almanjor qui, en ce moment, sortait du
bain et se mettait à table. Benjamin Noël de son côté, haran
guait le 10e régiment fort de 900 hommes, et en détachait cent
qui le suivirent. Déjà Pierre Sarthe avait pénétré dans la salle
à manger; Almanjor, le voyant suivi de soldats armés, com
prit tout, lui lança son verre à la tête et prit la fuite par la
168 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

porte opposée à l'entrée. Quand il parvint dans la cour, au


moment qu'il allait en franchir l'entourage, il se trouva en
face de Benjamin Noël qui lui fit trancher la tête. Aussitôt
après, les prisonniers de couleur, déjà au nombre de 300, hom
mes, femmes et enfants, furent délivrés, et un lieutenant
nommé Logosson fut envoyé hors de la ville pour empêcher
l'exécution des cent militaires du 10e qu'Almanjor avait fait
déboiter du corps à la revue. Mais il était trop tard: le chef
de bataillon Jean-Louis Mongouin venait de les faire baïon-
netter. Le bourg n'en retentit pas moins avec élan de cris de:
Vive la République! Vive le président Pétion! d'autant plus
qu'on venait de fusiller l'officier Juste Noël, le bourreau des
déserteurs des 10e et 29e régiments. Ladouceur et Sébastien
qui s'étaient cachés pour se rendre au Port-au-Prince, appre
nant la mort d'Almanjor, se présentèrent à Benjamin Noël qui
eut beaucoup de peine à les arracher à la fureur des soldats.
Il oublia le passé à leur égard, et fit écrire par Ladouceur une
lettre au président Pétion par laquelle il annonça à celui-ci
l'événement qui venait de s'accomplir, ainsi que la réunion
du Mirebalais et du quartier des Grands-Bois à la Républi
que. Une députation composée du chef de bataillon Fleurant,
des officiers Dessables et Logoussou, porteuse de cette lettre,
arriva au Port-au-Prince, le 30 juillet 1812. Pétion fit aux
envoyés de Benjamin Noël, un accueil très cordial; les princi
paux habitants du Port-au-Prince se disputèrent pour les fêter;
la joie fut à son comble dans la ville. Pétion en partit et arriva
au Mirebalais au milieu de l'enthousiasme général des habi
tants de ce quartier et de ceux des Grands-Bois qui s'étaient
portés en masse au devant de lui. Il éleva Benjamin Noël au
grade de général de brigade et Ladouceur à celui d'adjudant-
général. Prévoyant une agression de Christophe, il fit trans
porter le bourg du Mirebalais sur la rive gauche de l'Artibo-
nite où il était bâti antérieurement, afin que les débordements
de ce fleuve ne pussent à l'avenir interrompre les communi
cations avec le Port-au-Prince.
Jean-Philippe Daut, qui était à la Petite-Rivière de l'Arti-
bonite, se hâta d'annoncer la prise d'armes du Mirebalais au
comte d'Ennery, commandant pour le Roi le deuxième arron
dissement de la province de l'Ouest. Le 1er août, étant à la
Crête-Salée d'Ennery, le comte en informa le Roi; il retourna
aux Gonaïves, chef-lieu de sa province, pour déjouer les pro
jets des ennemis de Sa Majesté. Le général Guerrier, de son
HISTOIRE D'HAITI (1812) 169

côté, alla prendre position aux Verrettes d'où il se relia au


général Toussaint Brave, à Saint-Marc et au général Jean-
Philippe Daut, à la Petite-Rivière. Pendant que Pétion faisait
transférer le bourg du Mirebalais sur la rive gauche de l'Arti-
bonite, un fort détachement du 10e régiment se mit en mar
che pour les montagnes du Grand Cahos. Le comte d'Ennery
en avisa le Roi et mit sur pied dans le 2e arrondissement de
l'Ouest tous les hommes en état de porter les armes. Quand
les travaux de translation furent terminés, le président Pétion
descendit dans la plaine de l'Artibonite, suivant la rive gau
che du fleuve et s'avança jusqu'à deux lieues des Verrettes.
Sa promenade militaire dura cinq jours, et eut pour résultat
une augmentation de 4.000 âmes de ce quartier à la popula
tion de la République, desquelles mille (1.000) hommes armés.
Pétion rentra au Port-au-Prince après avoir laissé dans les mor
nes des Matheux à l'Arcahaie, le général Marc Servant, à la
tête de trois demi-brigades. Sa présence au Mirebalais avait
déterminé les habitants de la commune de Las Cahobas à se
rallier à la République; ce fut vers l'Est, un nouvel agrandis
sement de territoire.
Le duc de l'Artibonite vint aux Verrettes, le 17 août et
y trouva sur la défensive, le général Guerrier, duc de l'Avancé.
Il apprit par le lieutenant-colonel Félix Alexandre, comman
dant du 1er bataillon du 20e régiment, que l'ennemi avait éva
cué la plaine de l'Artibonite par les hauteurs de l'habitation
Mauger. Le 18, il se porta dans les hauteurs des Verrettes,
et le général Guerrier entreprit une tournée militaire dans
la plaine, dans le but de ramener les esprits à la cause du Roi;
il détermina, en effet, beaucoup de soldats du 20e à rejoindre
leur corps.
Le 24 août, Jean-Philippe Daut passa la nuit sur l'habi
tation Lacroix; le 25, dans la matinée, il découvrit les répu
blicains qui occupaient dans les mornes du quartier de l'Arca
haie, les habitations Valadon et Cuyaux. Il les attaqua avec
vigueur et parvint jusqu'à leurs retranchements; mais il fut
repoussé par un bataillon de la 7e demi-brigade(1).
Dans la nuit du 25 au 26, il prit ses dispositions pour atta
quer de nouveau les républicains établis au Morne Valadon,
quartier des Matheux, mais ceux-ci, dès la veille, avaient éva
cué leur position, à 2 heures du matin, dans le plus grand
silence, avaient pris la route des Délices par Jean-Rosser pour
(1) Lettre du duc de l'Artibonite au Roi, en da'e dr 25 août 1812.
170 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

descendre au Boucassin. Jean-Philippe Daut les poursuivit


sans relâche et lorsqu'ils parvinrent sur l'habitation Malary
à la Grande-Colline du Fond-Blanc, il les fit charger par des
dragons commandés par le chef d'escadron Quiambois et leur
fit plusieurs prisonniers. Il continua sa marche pour se ren
dre au carrefour Poix-la-Générale. Après avoir franchi les mor
nes, il assaillit l'arrière-garde républicaine sur l'habitation
Mahé et la dispersa. Il passa la nuit à Mahé et le 27 août, dans
la matinée, il parvint à Poix-la-Générale où il ne rencontra
pas l'ennemi. Il se rendit aux Vases pour avoir des nouvelles
de la marche du duc de la Grande-Rivière qui, depuis la veille,
s'était porté dans les mornes du Fond-Baptiste pour se join
dre à lui. Il rencontra sur l'habitation Roberjot les chevau-
légers du Roi, commandés par le baron Léveillé; il les y laissa
en observation et se rendit de nouveau aux Matheux. Il s'éta
blit le 28 à Valadon où se réunirent à lui le duc de la Grande-
Rivière et le commandant Alexis Bazin; ce dernier s'était retiré
vers l'habitation Cruzet, montagne des Verrettes, lorsque
Pétion avait pénétré dans la plaine de l'Artibonite.
Jean-Philippe Daut laissa aux Matheux le commandant
Bazin, chargé de réunir sur leurs habitations respectives, les
cultivateurs dispersés dans les bois, d'y établir l'ordre et le
travail, et se transporta aux Verrettes avec ses troupes, le 28
août.
De leur côté, les républicains, ayant à leur tête le géné
ral Marc Servant et le général Jean Dugotier, abandonnèrent
le quartier de l'Arcahaie. Marc Servant rentra au Port-au-
Prince et Jean Dugotier s'établit à la Source-Puante se reliant
au fort Sibert qui protégeait la plaine du Cul-de-Sac. Dès lors,
jusqu'en 1820, la commune de l'Arcahaie ne sera plus occu
pée par les parties belligérantes et deviendra une sorte de fron
tière entre les deux Etats. Les herbes, de toutes parts, y pous
seront avec une telle vigueur qu'elles dépasseront la hauteur
de l'homme et des chevaux.
Cependant les habitants du Mirebalais suscitaient avan
tageusement toutes sortes d'embarras à Christophe, soit dans
les montagnes des Cahos, soit dans la chaîne de mornes qui
s'étend de leurs limites aux environs de Montrouis. Le colo
nel Victor, commandant des hauteurs de la Petite-Rivière des
Verrettes emporta, le 24 septembre, à la tête de 130 braves,
le fort de Christophe élevé aux Grands Cahos, garni de 10 piè
ces de 8. Le petit nombre de ses compagnons ne lui permit pas
HISTOIRE D'HAITI (1812) 171

de conserver cette position; il brûla les affûts des canons, les


cases et tout le quartier et se retira emmenant avec lui comme
prisonniers deux cents hommes et le commandant du fort.
Le commandant Silas, qui s'était rallié à la République,
eut l'audace d'attaquer Montrouis à la tête de 150 monta
gnards. Des troupes du Roi sortirent de Saint-Marc et vinrent
au secours de Montrouis; elles étaient commandées par Appo-
lon. Il se retira ensuite dans ses montagnes sans être inquiété.
Il y avait au bourg de Vallières de nombreuses familles
de race espagnole qui y étaient établies depuis assez long
temps; elles avaient vu égorger les gens de couleur indigènes
de la localité; comme elles étaient toutes composées de sang-
mêlés, elles avaient des inquiétudes pour elles-mêmes. Profi
tant d'une nuit obscure et d'une pluie torrentielle, elles par
tirent du bourg, le 17 novembre, nommes, femmes et enfants
avec armes et bagages. Elles eurent le temps de parvenir sur
le territoire de la partie espagnole sans avoir été atteintes par
les troupes de Christophe. Le 19 novembre, le maréchal de
camp Achille, comte de Laxavon, en informa le duc du Fort-
Royal. Ce fait irrita considérablement Christophe qui comprit
le mauvais effet moral qu'il devait produire à son égard dans
la colonie espagnole. Le maréchal de camp Achille luttait en
même temps dans les bois contre un nommé Noizi, chef d'une
bande de proscrits qui s'efforçaient de gagner la partie
espagnole.
Dans le courant de cette année 1812, chaque jour était
marqué par un crime énorme de Christophe. Il manda au Cap
le prince des Gonaïves, André Vernet, grand maréchal d'Hayti,
ministre des Finances et de l'Intérieur; alors Vernet avait 70
ans; il était marié à Eléonore Chancy, femme encore jeune
et jolie qu'aimait passionnément le prince Jean, neveu du Roi.
Vernet, homme de couleur, était ainsi que nous le savons,
l'ancien ministre des Finances de Dessalines. Il était l'un des
favoris les plus intimes de Christophe. A la Cour il était con
sidéré comme membre de la famille royale. Le jour qu'il ren
tra au Cap, il fut reçu par de nombreuses salves d'artillerie,
et dans la soirée, il y eut au palais, festin et bal à l'occasion
de sa bienvenue. Vers minuit, l'assistance se retira. Deux heu
res après, Christophe, suivi du plus dévoué de ses aides de
camp, se rendit dans l'une des chambres du palais où Vernet
dormait seul, profondément. Il le réveilla. Le vieillard lui dit:
"C'est vous, Sire, qu'est-ce qui amène Votre Majesté, à cette
172 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843 -

heure, près de votre fidèle sujet?" — "Ce n'est rien, répondit


le Roi; ne vous dérangez pas; restez couché. Prince des Gonaï-
ves, comme bien d'autres, vous m'avez conseillé de faire périr
les factieux, afin que ma couronne passe à ma postérité. Je tiens
à votre existence; voici une fiole, buvez". Vernet, comprenant
et tremblant, lui dit: "Ce que vous dites, Sire, est vrai, mais
ma femme, que deviendra-t-elle?" — "Ah! ma commère, répli
qua le Roi, soyez tranquille, j'en prendrai soin". Le vieillard,
sans sortir de son lit et sans rien dire de plus, avala le breu
vage. Il fut en proie à d'affreuses tortures et mourut dans les
bras de Christophe et de plusieurs officiers du Palais qui, à
ses cris, étaient accourus auprès de lui. C'était le 26 décem
bre 1812(D.
Il était né au quartier de Limonade, province du Nord,
en 1743. Ses funérailles furent faites à l'église de Sans-Souci
qu'on nommait "la Rotonde" à cause de sa forme circulaire.
Ses restes furent déposés au caveau du même palais qui venait
d'être achevé et béni; il en eut la première place. Le Roi
ordonna que les officiers civils et militaires portassent le crêpe
au bras et à la poignée de leurs épées pendant huit jours. Ver-
net fut remplacé au Ministère des Finances et à celui de l'Inté
rieur, par Pierre Thomany.
La Gazette royale d'Haïti du 4 janvier 1813, publia une
notice biographique à son endroit. Il y était dit "qu'il avait
toujours été éloigné et dégagé d'ambition, et qu'il avait eu sous
tous les gouvernements, l'honneur de mériter la haine des "frè
res de poil" (gens de couleur) parce qu'ils ne trouvaient pas
dans la droiture, dans la candeur de son âme, des principes
capables de leur faire penser jamais qu'il pût être leur parti
san ou un instrument de leurs abominables projets".
Le prince Jean, neveu du Roi, ne tardera pas à épouser
Eléonore Chancy, Duchesse des Gonaïves, veuve Vernet, que
Christophe combla de faveurs.
Quoique le président Pétion fît, de son côté, tous ses efforts
pour étouffer même les germes de discordes de castes ou de
couleurs, des manifestations de ce genre avaient lieu de loin
en loin sur différents points de la République, mais sans aucun
succès. Le 15 novembre 1812, le général de division Vaval,

(1) Ces détails m'ont été racontés par d'anciens officiers de Christophe qui étaient
parents et alliés de Vernet et d'Eléonore Chancy, par entre autres des membres
de la famille Prophète. On avait rapporté à Christophe que Vernet avait le projet
de s'enfuir au Port-au-Prince.
HISTOIRE D'HAITI (T 81 2l 173

commandant de l'arrondissement d'Aquin, écrivait au prési


dent Pétion que le bruit avait couru à Aquin que cette ville
devait être pillée et que les hommes de couleur allaient être
assassinés par les noirs; qu'il prenait ses mesures pour empê
cher de tels malheurs.
Le 23 septembre 1812, le capitaine Létany Labossière
avait écrit, des Cayes, au Président, ce qui suit, à cet égard:
"J'ai l'honneur de vous exposer qu'ayant appris d'une
manière positive que le juge de paix tenait des propos propres
à troubler l'harmonie, l'ordre et la tranquillité publique, et
renouveler des scènes d'horreur qui ont eu lieu dans les temps
de calamités publiques qui ont fait époque dans ce pays, et dont
la partie Nord vient d'offrir un exemple récent, je n'ai pas douté
qu'il eût envie de propager cet esprit subversif qui désole le
Nord, et dont les affreuses conséquences tendent à l'anéantis
sement du pays d'une portion précieuse de la population, en
rallumant les haines qui n'ont d'autre fondement que la diffe
rence des nuances de l'épiderme".
Sur divers points ces manifestations de haines et de cas
tes avaient lieu^ qui n'avaient pas d'autre fondement,
(1) 1er février 1813,
Le Ministre des Finances et de l'Intérieur
Au Baron de Latortue
Intendant du Nord,
Je vous préviens, M. l'intendant, que l'habitation connue sous le nom de Héri-
court, sucrerie située au Manguier, paroisse de l'Acul, ci-devant fief de feu prince
des Gonaïves, retourne de droit aux domaines de la Couronne suivant l'Edit du
Roi du 5 avril 1811, ce prince étant décédé sans postérité.
Sa Majesté ayant accordé la ferme de la dite habitation d'Héricourt à la Dame
Veuve princesse des Gonaïves pour la quantité de huit milliers de sucre par an,
vous voudrez bien en conséquence, lui en faire passer le bail. Vous ordonnerez éga
lement que la princesse jouisse des denrées qui existaient sur ce fief au moment
du décès de son époux, bien entendu après qu'elle aura satisfait au payement du
quart revenant au Roi et à celui des agriculteurs.
Vous voudrez bien, M. l'Intendant, vous conformer à ces dispositions et m'accu
ser réception de la présente.
Le 1er février, le ministre des Finances et de l'Intérieur écrivit à M. le baron
de Latortue, Intendant de l'Ouest, une lettre semblable relative aux habitations
Dubedou situées dans la plaine des Gonaïves et Bayonnais.
Les traditions rapportent qu'Eléonore Chancy, de la famille de Toussaint
Louverture, fut contrainte par le Roi à épouser le Prince Jean qu'elle n'aimait pas.
Qui était Eléonore Chancy?
Eléonore Chancy était la nièce de Toussaint Louverture. Elle était née aux
Cayes de Geneviève Afïba, sœur de Toussaint Louverture, voici comment:
Geneviève Afiba (ce nom de Geneviève se trouve dans son acte de liberté)
qui fut plus tard connue sons le nom de Geneviève Chancy, était native de l'habi-
174 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

comme le dit l'auteur de la lettre, que la différence des nuan


ces de l'épiderme. Misérable legs du système colonial qui ne
se maintenait qu'en établissant les démarcations profondes
entre le blanc, le mulâtre et le noir.

tation Bréda située au Haut-du-Cap. Encore esclave et sous le régime colonial,


elle tomba dans un partage de succession, dans le lot d'une famille qui l'emmena
avec elle dans le Sud. C'est là qu'elle donna naissance à:
1 Marie-Augustine Coco Chancy,
2 Rose Chancy (dont ses fils Constant et Joseph Villate)
3 Délaïde Chancy devenue dame Legros et mère du général Léon Legros,
4 Jacques Chancy, devenu capitaine et tué lors de la guerre du Sud,
5 Renette Chancy,
6 Bonne Chancy,
7 Cadet Chancy, devenu chef d'escadron et mort en 1806,
8 Marie-Augustine Eléonore Chancy, épouse Vernet, et, en secondes noces du
Prince Jean, neveu de Christophe,
9 Louise Chancy, épouse d'Isaac Louverture.
A son entrée aux Cayes, après la chute de Rigaud, Toussaint Louverture
s'informait, à (sic) tout le monde, de sa sœur Geneviève Bréda qui avait été emme
née, disait-il, dans le Sud par ses maîtres. D faisait encore ses recherches lorsqu'une
femme vint lui remettre une pétition sollicitant la mise en liberté de son fils, Cadet
Chancy, officier de l'armée du Sud qui avait été emprisonné. Tandis que Tous
saint Louverture lisait la pétition, ses regards se portaient à la fois sur la péti
tionnaire et sur la pétition. Enfin, reconnaissant sa sœur aînée et sa marraine,
il vole à son cou et s'écrie: "C'est la liberté de mon fils que vous me demandez!"
Cadet Chancy fut immédiatement libéré et promu au grade de capitaine, aide-
de-camp de Toussaint Louverture.
LIVRE SOIXANTE-NEUVIEME

(1812)
Sommaire.— Pétion permet l'exportation des grains et vivres du pays par
un arrêté en date du 27 août 1812; considérants de l'arrêté.— 1er septem
bre lettre de Pétion aux commandants d'arrondissements maritimes rela
tive aux règles de la neutralité qui doit être observée à l'égard des Etats-
Unis d'Amérique et de l'Angleterre, puissances en guerre en 1812.— L'admi
nistration coloniale de la Jamaïque demande à Pétion et à Christophe des
substances alimentaires.— Circulaire du président Pétion en date du 26 sep
tembre 1812 assujettissant les bâtiments haïtiens qui faisaient les voya
ges de la Jamaïque, de retour dans les ports de la République, à payer les
mêmes droits que les navires étrangers.— Le port d'Aquin est ouvert au
commerce étranger.— Pétion permet l'exportation à la Jamaïque par les
bâtiments haïtiens, de la farine importée dans la République.— Il expédie
aux Etats-Unis le navire de guerre haïtien "Le Coureur" pour s'y procurer
un chargement de poudre.— Le général Wagnac étant malade, Pétion envoie
aux Cayes l'adjudant général Voltaire, comme commandant provisoire de
l'arrondissement.— Déplorable situation de la ville des Cayes sous le rap
port administratif; refus fait par quelques négociants anglais de payer leurs
comptes à l'administration.— Mesures de rigueur employées contre eux par
Voltaire; ils portent plainte à un capitaine de navire de guerre anglais
mouillé aux Cayes.— Lettre de ce capitaine à Voltaire qui n'y répond point.—
La réclamation des Anglais n'étant pas fondée, l'affaire n'a pas de suite.—
Faits nombreux aux Cayes de contrebande, de prévarications, de pirate
rie.— Le désordre administratif est à son comble.— Correspondance du
chargé de l'administration, du chef des mouvements du port et de l'admi
nistrateur avec le président Pétion.— Lettre de Pétion au général Henry
relativement à des actes de piraterie.— Affaire d'O'Carter qui demande à
être naturalisé haïtien.— Pétion propose au Sénat d'établir un Hôtel de Mon
naie.— Message du Sénat à Pétion, du 28 octobre.— Le Sénat décrète l'éta
blissement au Port-au-Prince d'un Hôtel de Monnaie.— Dons nationaux faits
à Pétion.— Visites que reçoit Pétion.— Madame Henry au Port-au-Prince.—
Lettre de Pétion à Henry relativement à l'habillement des troupes.— Révi
sion des baux à ferme de la Grand'Anse.— Dépenses et recettes de l'année
1812 dans la République.— Projet de conspiration contre Christophe.— Lettre
de Christophe au duc de la Grande-Rivière relativement aux chevau-légers.

A endant le siège du Port-au-Prince par Christophe, des


navires de la Jamaïque venaient dans les ports de la Répu
176 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

blique, dans ceux du Sud particulièrement, pour se charger


de vivres et d'autres denrées du pays, et le président en avait
défendu l'exportation parce qu'il fallait alors nourrir les trou
pes qui défendaient le Port-au-Prince. Mais après le siège, les
motifs de la prohibition cessèrent d'exister, et Pétion permit
l'embarquement des grains pour les îles voisines. La Jamaï
que surtout en profita d'autant plus que depuis la guerre entre
la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, elle ne recevait plus
aucune cargaison du continent nord de l'Amérique qui, en par
tie, l'alimentait. Le 28 août 1812, Pétion avait déclaré par un
arrêté, que les bâtiments étrangers seraient admis à expor
ter des ports ouverts de la République, les vivres du pays tels
que riz, pois, maïs, ignames, sous l'expresse condition que cha
que bâtiment exportant ces denrées, vendît à l'Etat une quan
tité de dix livres de poudre à canon par chaque tonneau qu'il
emporterait, laquelle poudre serait payée comptant à un prix
pas moindre de 75 cents la livre ni plus de 125 cents et ce,
suivant la qualité de la poudre. Les considérants de l'arrêté
étaient les suivants:
Considérant que la guerre qui vient d'être déclarée entre
les Etats- Unis d'Amérique et la Grande-Bretagne peut occasion
ner dans les îles voisines une telle rareté de provisions qu'il
deviendra nécessaire à l'existence de leur population de recou
rir aux productions de ce pays, telles que riz, pois, maïs et igna
mes dont l'exportation a été jusqu'ici défendue, les réservant
pour ravitaillement de l'armée de la République;
Considérant que les principes d'humanité qui ont toujours
dirigé le gouvernement depuis la fondation de la République,
lui commandent en ce moment de lever un ordre dont l'exis
tence pourrait être nuisible aux habitants des dites îles, qui
seraient bien aises de recevoir chez eux le surplus des grains
qui sont récoltés chez nous, mais aussi qu'il convient aux inté
rêts de la nation que le gouvernement, en permettant l'expor
tation au dehors des grains, en tire un avantage quelconque
pour ses opérations, et remplace le vide que la guerre civile
pourra causer dans nos arsenaux".
Pétion écrivit le 1er septembre à tous les commandants
des arrondissements maritimes que dans la guerre qui exis
tait entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, le gouverne
ment désirait suivre en tout et partout les règles de la plus
parfaite neutralité vis-à-vis des puissances bélligérantes, et
il les enjoignait de s'y conformer.
HISTOIRE D'HAITI (1812) 177

Quoique les rapports commerciaux entre Haïti et les îles


anglaises eussent été interdits par le gouvernement britan
nique, dès décembre 1808, l'administration coloniale, voyant
sévir la disette à la Jamaïque, fut obligée de demander des
substances alimentaires tant à Pétion qu'à Christophe'1).
Les navires haïtiens, des deux Etats, purent fréquenter
les ports de la Jamaïque, mais sous pavillon masqué, l'acte
de décembre 1808, interdisant les relations commerciales,
n'ayant point été rapporté. Les bâtiments haïtiens, de retour
dans les ports de la République, payèrent les mêmes droits
que les navires étrangers, ce que le président Pétion consa
cra par la circulaire suivante, en date du 26 septembre 1812,
adressée aux commissaires du gouvernement:
"Pour mettre fin aux difficultés qui ont existé jusqu'à pré
sent à l'égard des bâtiments haïtiens qui font les voyages
d'outre-mer, je vous préviens quej'ai expliqué la loi sur la direc
tion des douanes, quant à ce qui concerne ces bâtiments, de la
manière suivante:
"Les bâtiments haïtiens, faisant le commerce d'outre-mer,
seront assujettis aux mêmes formalités que les bâtiments étran
gers commerçant dans la République. Les titres IV, V et VI de
la loi sur les douanes du 21 avril 1807, leur seront applicables
en tout et partout, à l'exception de ce qui concerne les interprè
tes qu'ils seront dispensés de requérir.
Tout bâtiment haïtien commerçant dans les ports étran
gers à la République, seront réputés faire le commerce d'outre
mer et ne pourront aborder aucun des ports de la République
fermé au commerce étranger.
Pendant qu'un bâtiment haïtien sera occupé à faire
le commerce d'outre-mer, il ne pourra faire celui de cabotage
conformément au titre VII de la dite loi sur la direction des
douanes".
Sur les réclamations faites par le général de division
Vaval, commandant de l'arrondissement d'Aquin, il fut décidé
par Pétion que le port de cette ville serait considéré comme
port ouvert, et qu'en conséquence de cette mesure, les bâti
ments étrangers auraient la faculté de le fréquenter comme
ceux de Jérémie et des Cayes, et d'y débarquer leurs cargai
sons et compléter leurs chargements d'exportation.
(1) Ces rapports commerciaux avaient été interdits à cause de la servitude qui régnait
alors à la Jamaïque.


178 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Dans le but de faire parvenir à la Jamaïque, la farine


que le commerce américain ne pouvait plus y importer et que
les navires marchands anglais n'y transportaient plus dans
la crainte des croiseurs américains, Pétion permit l'exporta
tion par les bâtiments haïtiens, sous pavillon masqué, de la
farine importée dans la République. Après avoir acquitté les
droits d'importation, elle put être exportée du pays en payant,
comme droit de sortie, une gourde d'Espagne par chaque baril;
cet arrêté fut rendu le 16 février 1813.
C'est dans ces circonstances que Pétion conçut l'idée de
montrer le pavillon de la République aux Etats-Unis d'Amé
rique. Il expédia du Port-au-Prince le navire de guerre haï
tien "Le Coureur", chargé de café, monté d'un équipage entiè
rement haïtien. Ce bâtiment, parvenu aux Etats-Unis, reçut
un bon accueil et revint au Port-au-Prince après avoir produit
à l'étranger une très bonne impression. A l'égard du "Cou
reur", le président Pétion écrivit au général Henry, le 13
décembre 1812, que ce bateau était bien revenu au Port-au-
Prince, que le pavillon haïtien avait été admis aux Etats-Unis
comme celui des autres nations neutres, que le bas prix du
café aux Etats-Unis, les droits excessifs et les réparations qu'il
avait fallu faire faire au navire, lui avaient occasionné un mau
vais voyage, et que l'objet essentiel de son expédition (qui était
de se procurer de la poudre) n'avait pu être réalisé; qu'il venait
de repartir encore pour le même objet et qu'il restait à savoir
si ce voyage serait plus heureux que l'autre.
Aux Cayes, la fraude privait l'Etat d'une grande partie
de ses droits d'importation et d'exportation, et presque tou
tes les branches du service public étaient très négligées. Le
général Wagnac, commandant de l'arrondissement, était sou
vent malade; il passait son temps le plus souvent en change
ment d'air sur une habitation qu'il possédait au Grand-Boucan.
Pétion envoya aux Cayes, pour prendre le commandement de
cette place, l'intendant général Voltaire, l'un des officiers les
plus intelligents de la République. Voltaire y arriva le 14 juil
let et fut installé comme commandant provisoire de l'arron
dissement, le même jour, par Wagnac. Les employés de l'Etat
n'étaient pas payés; même la garnison ne recevait ni solde ni
ration; le trésorier de l'arrondissement, le citoyen Cator,
n'avait pu nourrir les soldats faisant le service des postes,
qu'en obtenant par faveur de plusieurs négociants de la ville,
quelques barils de comestibles. Le président Pétion avait donné
HISTOIRE D'HAITI (1812) 179

pour instructions à Voltaire de prêter toute l'assistance néces


saire à l'administrateur de l'arrondissement pour faire payer
ceux qui étaient en retard, ainsi que pour faire rentrer les som
mes dues pour imposition territoriale sur les denrées existant
aux Cayes dans les magasins des particuliers. Il tenait rigou
reusement à l'exécution de cette mesure qui devait procurer
à la République les moyens d'aider à la fabrication d'une mon
naie de bon aloi qui devait remplacer la petite monnaie dite
"d'Haïti". Déjà Pétion avait proposé au Sénat la fondation d'un
hôtel de Monnaie.
Le Trésor des Cayes, chargé du service de l'administra
tion, remit au général Voltaire six comptes contre des négo
ciants des Cayes qui étaient détenteurs de fonds appartenant
au gouvernement pour impôt territorial sur les denrées qu'ils
avaient en leurs magasins, afin que l'autorité militaire en fit
faire le recouvrement par les voies de rigueur, en employant
la force armée. Ces négociants venaient de refuser de se sou
mettre à l'invitation que leur avait faite l'administrateur de
solder leurs comptes; c'étaient particulièrement les sieurs Mc
Intosh, Mectered et Smith. Voltaire plaça des gardes devant
leurs portes et les força à payer; il fit même emprisonner mes
sieurs Duneau et Mc Intosh. Le 13 juillet, un bâtiment de
guerre anglais était venu mouiller aux Cayes. Les négociants
anglais adressèrent au capitaine contre Voltaire, une plainte
qu'il accueillit favorablement; il écrivit la lettre suivante à
Voltaire.
14 septembre 1812
Le bateau de Sa Majesté Britannique
Monsieur,
"En obéissant aux ordres du vice-amiral Sterling, com
mandant en chef des forces navales de Sa Majesté Britanni
que à la Jamaïque, je suis entré dans le port des Cayes pour
m'informer de l'état des négociants anglais résidant ici. Je suis
bien fâché de trouver dans leurs représentations, lesquellesj'ai
actuellement devant moi, qu'ils ont été très vexés par les mesu
res arbitraires que vous avezjugé à propos d'adopter en les for
çant à payer des droits auxquels il ne sont point assujettis.
Non seulement vous avez placé une garde devant leurs por
tes pour empêcher la marche de leurs affaires mercantiles, mais
vous avez été si loin, monsieur, que vous avez emprisonné M.
Mc Intosh et M. Duneau, Quoiqueje possède des moyens amples
180 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

pour rendre la pareille, je m'en dispenserai, mais je partirai


le plus tôt possible pour la Jamaïque, afin de faire connaître
au vice-amiral vos procédés; etje me persuade, qu'en attendant,
il n'existera plus de mesures arbitraires.
Je vous prie de m'envoyer une réponse, etje suis Monsieur,
etc...
Signé: Dors Carpenter, capitaine

Le général Voltaire ne répondit pas à cette lettre, "ne


voulant rien de commun avec lui", écrivit-il à Pétion. Comme
la réclamation du capitaine Dars Carpenter, faite au nom des
négociants anglais des Cayes, n'était point fondée, le vice-
amiral Sterling ne donna pas suite à cette affaire.
Dans le département du Sud, le désordre administratif,
non seulement continuait, mais s'aggravait chaque jour. Des
faits nombreux qui se renouvelaient fréquemment, signalaient
au général Wagnac et au président, cette déplorable situation
qui n'était pas rectifiée, à cause de la complicité de beaucoup
d'employés de l'Etat de tous rangs. Le colonel Tate, chef des
mouvements du port des Cayes, saisit à bord d'une goélette
haïtienne nommée "Les Deux Amis", du savon qu'elle avait
reçu d'un corsaire français pour être débarqué en contrebande.
Le savon fut déposé au magasin de l'Etat quoique le patron
de la goélette eût proposé à Tate de partager avec lui la mar
chandise saisie. En juin, la goélette "Betsy" était partie du
port des Cayes pour la Jamaïque, chargée de vivres, sans avoir
payé les droits de douane. Le citoyen Cator chargé de l'admi
nistration des Cayes, écrivit le 3 juillet au président Pétion
que les ressources de l'Etat étaient presque nulles, qu'il ne
pouvait faire les plus modiques dépenses, que les maisons de
la ville, par suite de l'ouragan de 1810, ne produisaient rien
à l'administration, que les fermiers des biens domaniaux ne
payaient pas leurs redevances. Le chef des mouvements du
port, de son côté, se plaignait à Pétion des autorités qui gar
daient le silence, prétendait-il, en présence des propos sédi
tieux qui se tenaient contre le gouvernement; il signalait en
même temps les contrebandes qui enlevaient à l'Etat de forts
droits dont le montant eût permis de faire face aux dépenses.
Il était souvent en contestation avec le directeur de la douane
qui, disait-il, voulait exiger qu'il remit au commerce les mar
chandises embarquées par contrebande, qui avaient été con
fisquées. D'autres fois, c'étaient des bâtiments étrangers qui
HISTOIRE D'HAITI (1812) 181

allaient opérer leurs chargements le long du littoral, à la baie


des Flamands, quand ils devaient prendre mouillage seule
ment dans les ports ouverts au commerce étranger. Même le
long du quai de la ville des Cayes, des marchandises et de
l'argent étaient débarqués à main armée et par suite de lutte
sanglante, pendant la nuit, entre les contrebandiers et la garde
de la douane. Tate en avait avisé le colonel Fabre qui avait
le commandement provisoire de l'arrondissement, par empê
chement du général Wagnac qui était malade; ses avis demeu
raient le plus souvent sans succès, quoique le général Fabre
eût fait, de loin en loin, arrêter quelques contrebandiers. Les
moyens rigoureux qu'employait le colonel Tate, d'accord du
reste avec la loi, mécontentaient d'une autre part, l'adminis
trateur, qui n'était pas éloigné de faire certaines concessions
au commerce étranger. Ce dernier écrivait au président Pétion
que Tate se montrait trop violent à l'égard des étrangers, dans
un moment où le triste état commercial du pays commandait
de les ménager. Le chef des mouvements du port, de son côté,
attirait l'attention du président sur les contrebandes qui se
faisaient principalement à Labacou, sur l'incurie de la plu
part des autorités.
Dans le courant de juillet, le citoyen Cator fit savoir au
président que les demandes injustes qui étaient adressées à
l'administration par bien des nationaux, devenaient séditieu
ses, qu'il n'y avait plus aux Cayes, ni respect, ni subordina
tion, ni bienséance, que les officiers du 17e régiment se
livraient presque à des excès à son égard, toutes les fois qu'il
était dans l'obligation de ne pas admettre ce qu'ils appelaient
leurs réclamations, que le général Wagnac continuait à être
malade et que l'autorité flottante et hésitante était en des
mains inhabiles et méchantes. En effet, au milieu de juillet,
une rixe eut lieu chez le général Fabre entre Tate et les frè
res Gaspard, deux de nos marins les plus distingués; il y eut
des coups de bâton donnés; des sabres, des poignards furent
tirés, et Tate écrivit au président Pétion qu'il avait failli être
tué.
Presque tous les droits d'importation, d'impôt territorial,
de pesage et de tonnage, d'impôt communal, de wharfage,
étaient payés en ordonnances émises pour fournitures faites
à l'Etat. Au milieu d'août, aux Cayes, il n'y avait presque plus
rien dans les magasins de l'Etat pour alimenter les troupes
de la garnison auxquelles on distribuait de la salaison deux
182 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

fois par semaine. L'administrateur se vit obligé d'écrire aux


commandants et aux inspecteurs de culture pour qu'ils eus
sent à faire fournir par chaque fermier ou propriétaire son con
tingent en vivres du pays, pour la nourriture des soldats de
service dans les postes*1). Quoique les fermiers et propriétai
res ne demandassent qu'un prix très modéré, ils n'étaient
payés que très lentement de leurs provisions.
L'administrateur Cator avait un registre de souscriptions
pour un emprunt en café, à contracter avec les citoyens;
quoiqu'il choisît le moment où le prix de cette denrée fût en
baisse (14 août), il n'y eut que trois souscripteurs; cette mesure
ne produisit aucun effet.
Les officiers de l'armée demandaient de toutes parts, à
affermer les biens domaniaux; comme ils ne payaient aucune
redevance à l'Etat, ils n'obtenaient ces propriétés, à titre de
fermiers, que très difficilement.
Tate soulevait contre lui beaucoup de passions en faisant
confisquer, au profit de l'Etat, bien des marchandises que des
corsaires français introduisaient dans le pays par contrebande,
en les débarquant à la baie des Flamands, à Labacou, tout le
long du littoral, sur les islets; ses jours continuaient à être
menacés. L'adjudant général Voltaire, commandant provisoire
de l'arrondissement, et l'administrateur le secondaient assez
énergiquement pour la répression de la contrebande et de la
piraterie qui avaient lieu surtout aux Côteaux, à la Chardon-
nière. Une goélette américaine fut même pillée, près de Tibu-
ron, par une barge indigène. Beaucoup de riz, de maïs, de pois,
s'embarquaient pour la Jamaïque, sans payer le quart reve
nant à l'Etat. Les autorités des bourgs et villages du littoral,
étaient souvent complices des contrebandiers que les tribu
naux acquittaient assez souvent. Tate écrivait au président,
le 9 septembre, que la justice ne faisait point son devoir, qu'elle
ne fonctionnait que pour de l'argent, ne s'inquiétant guère des
intérêts du gouvernement et de la société. En septembre 1812,
quand l'administrateur des Cayes expédiait au Port-au-Prince
un millier de gourdes, c'était beaucoup. Il écrivait au prési
dent qu'il n'arrivait point de bâtiments aux Cayes; qu'il était
impossible de faire payer les négociants qui avaient des den-
(1) A la date du 1er juillet 1812, il était délivré chaque jour à l'état-major, 29 livres
de pain, 60 livres de viande; cet Etat-major consistait en 5 généraux, 5 colonels,
3 chefs de bataillon, 2 adjudants généraux. L'hôpital militaire consommait cha
que jour 70 livres de viande.
HISTOIRE D'HAITI (1812) 183

rées en leurs magasins, ni les fermiers des biens nationaux.


Les premiers refusaient de s'acquitter de l'impôt territorial
sur ces denrées en prétendant qu'elles appartenaient à des par
ticuliers qui, ne pouvant les vendre, en avaient fait dépôt; les
derniers étaient presque tous porteurs de créances contre le
gouvernement; ils voulaient faire des compensations avec
l'Etat et disaient qu'ils n'avaient point d'argent parce qu'ils
ne trouvaient pas à vendre leurs denrées. Des citoyens, empri
sonnés pour fait de contrebande, étaient souvent mis en liberté
avant tout jugement, par les autorités militaires. D'un autre
côté, Tate par un excès de zèle, fit saisir et conduire aux Cayes
une goélette haïtienne nommé "Celize" qui avait été expédiée
à Aquin; il l'avait soupçonnée de contrebande, tandis que la
goélette n'avait pris mouillage à la baie Dumesle que pour
passer plusieurs jours d'orage. Le tribunal de première ins
tance, par un jugement, ordonna la relaxation de la goélette.
Le citoyen Adam reprit ses fonctions d'administrateur. Il
demanda au président Pétion (20 octobre), s'il avait autorisé
les chefs de corps à acheter des fusils pour leurs soldats, car
des comptes de remboursement pour ces armes lui étaient pré
sentés par les colonels. Le président Pétion lui demanda des
fonds; il répondit qu'il ne pouvait lui en envoyer parce que
la caisse en était dépourvue et que le peu de recettes qu'il fai
sait était employé à satisfaire aux petites dépenses journaliè
res que nécessitait le besoin du service, de l'hôpital militaire
particulièrement. Tate écrivit à Pétion, le 24 novembre, qu'il
avait fait saisir sur le wharf, des marchandises débarquées
en contrebande, que le citoyen Simon, commandant du 1er
bataillon de la 13e demi-brigade, était complice de ce délit, que
ce dernier avait fait conduire chez le colonel Fabre, deux offi
ciers qui avaient découvert et fait saisir la contrebande, qu'il
les avait maltraités en paroles et les avait fait emprisonner.
Il dit au Président que c'était à la douane même que se prati
quait la contrebande, le plus souvent, que les officiers supé
rieurs s'entendaient avec quelques négociants, pour faire pas
ser de nuit les marchandises, qu'il était impossible à celui qui
voulait surveiller les intérêts de l'Etat de s'approcher de la
douane sans courir le risque d'être assassiné. Quelques jours
après, il faisait arrêter deux navires se livrant à la contre
bande, dont l'un avait débarqué ses marchandises venant de
la Jamaïque, à la Roche-à-Bateau, pendant la nuit. 11 fit savoir
au président que le colonel Fabre l'avait mandé chez lui, le
184 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

6 novembre, dans le but de lui faire une communication impor


tante. Le colonel Fabre s'embarqua dans l'un des canots du
port pour aller surveiller cette contrebande. Aussitôt après son
départ, Fabre fit débarquer au poste de la douane beaucoup
de marchandises fines. Il ajouta dans sa lettre au président,
que les autorités étaient tous les jours fêtées par les négociants
anglais qui leur donnaient de magnifiques repas. Presque en
même temps, il faisait saisir, pour fait de contrebande, deux
goélettes qu'il expédia au président Pétion. De son côté, l'admi
nistrateur principal envoya à la Trésorerie Générale, les fonds
de la caisse des Cayes consistant en 630 gourdes provenant
d'un dépôt fait par le colonel Etienne Mentor qui avait versé
seulement cette somme à valoir sur celle de mille (1.000) gour
des qu'il devait à l'Etat, et 338 onces d'argent, tant en gour
des percées qu'en vieille argenterie. Il annonça au président
que le citoyen Legendre devait verser 80 onces de vieille argen
terie comme don patriotique, et il lui écrivit le 15 décembre
que le commerce d'outre-mer qui se faisait par les bâtiments
haïtiens était en ce moment l'unique ressource de l'adminis
tration des Cayes. Pour faire face aux dépenses journalières
et indispensables de la place, il avait autorisé, vu la néces
sité de plusieurs de ces navires qui étaient sortis du port des
Cayes chargés de grains, à entreprendre leur premier voyage
à la Jamaïque sans livrer à l'Etat la quantité de poudre à
canon exigée par l'arrêté du président du 27 août 1812, mais
sous cautionnement, et avec l'obligation d'importer de la muni
tion de guerre à leur retour. Le président l'approuva.
La contrebande et la piraterie qui se faisaient le long des
côtes, de la baie des Flamands à Tiburon, se pratiquaient aussi
presque partout. Néanmoins Pétion, qui par nature était très
indulgent, et même trop indulgent très souvent, recomman
dait à ses lieutenants de faire en sorte que les commissions
militaires missent beaucoup de réserve à l'occasion des con
damnations à la peine de mort, pour cause de piraterie. Plu
sieurs personnes prévenues de ce crime avaient été arrêtées
à Jérémie, et condamnées à la peine capitale. L'une d'elles,
le citoyen Fantaisie, s'était pourvue en révision, et le prési
dent avait ordonné de le détenir en prison jusqu'à ce que son
affaire fût examinée de nouveau. A cette occasion, il écrivit
au général Henry, commandant de l'arrondissement de la
Grand'Anse, la lettre suivante, du 20 octobre 1812, remarqua
ble par les sentiments d'humanité qui y étaient exprimés:
HISTOIRE D'HAITI (1812) 185

"La commission militaire de Jérémie a prononcé un peu


légèrement la peine de mort sur des prévenus de piraterie arrêtés
à Jérémie. Si cette commission avait sérieusement examiné les
lois, et pesé avec justesse tous les cas, elle aurait conclu que
la loi du Sénat du 27 février 1807, ayant positivement fixé les
cas qui pourraient dans la République entraîner peine de mort,
elle ne pouvait pas outrepasser les limites fixées, en jugeant
d'après une loi ancienne qui, par la loi susdite, s'est trouvée
également rapportée, quant à la peine de mort et au code pénal,
qui y est spécifié, et ce, parce que cette loi est antérieure à ce
code pénal, et à celle par conséquent qui a modifié ce code pénal
Quand il s'agit d'ôter la vie à des individus, ceux qui sont char
gés d'interpréter les lois, et de les appliquer, sont dans l'obli
gation d'interpréter ces lois dans le sens le plus favorable aux
prévenus, et je serai bien aise qu'à l'avenir, on ne déroge pas
à ce principe. Le sang n'expie pas toujours le crime, et souvent
une longue et sévère détention corrige plutôt les coupables que
la peine par laquelle leurs jours sont tranchés".
La piraterie se faisait parfois même dans la rade du Port-
au-Prince. Au milieu de décembre, la galouche garde-côte "La
Républicaine" fut enlevée par un capitaine espagnol et six
matelots, dont trois espagnols et trois anglais; ils disparurent
avec elle au delà de l'horizon; comme il n'y avait aucun bâti
ment de guerre sur rade, ils ne furent pas poursuivis.
A cette époque, le Sénat fut appelé à émettre une opinion
interprétative de la Constitution relative aux blancs qui se
trouvaient dans le pays lors de la proclamation de l'Indépen
dance et de la Constitution de décembre 1806. O'Carter,
Anglais Européen, se trouvait dans le pays depuis 1797; il y
avait exercé le commerce dans différentes villes, et en ce
moment, il habitait le Port-au-Prince où il avait une maison
de commerce, en qualité de négociant, depuis 1807. Il conçut
l'idée de se faire reconnaître Haïtien, d'après l'article 28 de
la Constitution du 27 décembre 1806, qui s'exprimait ainsi
qu'il suit: "Sont reconnus Haïtiens, les blancs qui font partie
de l'armée, ceux qui exercent des fonctions civiles et ceux qui
sont admis dans la République, à la publication de la présente
Constitution". O'Carter, qui se trouvait dans la République
lors de la publication de la Constitution, fit dresser un acte
de notoriété constatant ce fait, par devant le juge de paix, et
il eut pour témoins Fresnel, Toulmé, Linard et Inginac, l'un
sénateur, l'autre secrétaire-rédacteur du Sénat, le troisième
186 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

juge au tribunal de première instance et le quatrième, secré


taire du Président. Pétion reçut cet acte d'O'Carter; il ne douta
pas que celui-ci n'eût le droit de se faire reconnaître Haïtien
puisqu'il se trouvait admis dans le pays lorsque la Constitu
tion avait été publiée. L'article 20 était clair et sans réplique;
cependant, les antipathies générales à l'égard du blanc étaient
telles qu'il en subit l'influence et il jugea convenable de réfé
rer la pétition au Sénat, pour avoir l'interprétation de l'arti
cle 28; ce qu'il fit le 22 octobre, demandant au Sénat si "à la
date de la formation de la Constitution, la résidence d'un blanc
dans le pays le rend habile à réclamer le bénéfice de ce dit
article 28, ou si l'admission doit être constatée par des lettres
de naturalisation antérieures à la dite époque". Le Sénat, ren
chérissant sur le système d'exclusion, et voulant autant que
possible éloigner le blanc du pays, donna à l'article 28 une
fausse interprétation, car les constituants de 1806 ne l'avaient
inséré dans la Constitution que dans le but, au contraire,
d'atténuer un peu l'effet de l'article 27, produit des exigences
du moment, qui disait qu'"aucun blanc, quelle que fût sa
nation, ne pourrait mettre le pied sur ce territoire à titre de
maître ou de propriétaire". Les constituants commençaient,
dès décembre 1806, à jeter le voile de l'oubli sur les immola
tions de 1804, tout en reconnaissant que les passions de l'épo
que les avaient rendues presque inévitables.
Le Sénat répondit au président Pétion, le 30 octobre, en
formulant ainsi qu'il suit, sa décision rendue dans un sens res
trictif et forcé de l'article 28: "Les législateurs n'ont entendu
par ce mot "admission" (ou admis) que les blancs qui ont eu
des lettres de naturalisation antérieures à la promulgation
de la Contitution. Si M. Carter fait preuve de la sienne, il sera
en droit de jouir du bénéfice de cet article". Le vrai sens de
l'article voulait que le mot "admis" signifiât "être présent"
dans le pays au moment de la proclamation de la Constitu
tion, car ceux qui avaient obtenu des lettres de naturalisa
tion sous Dessalines, l'article 28 ne les concernait pas, puis
que déjà, ils étaient Haïtiens. O'Carter, victime de la décision
passionnée du Sénat, ne put donc devenir Haïtien. Le prési
dent de son côté, était en droit de lui délivrer ses lettres de
naturalisation, sans consulter le Sénat.
La petite monnaie dite "d'Haïti", qui avait été créée par
la loi du 27 janvier 1811, était tombée dans un état tel de dépré
ciation que Pétion avait proposé au Sénat, comme nous l'avons
HISTOIRE D'HAITI (1812) 187

déjà dit, d'établir un "Hôtel de Monnaie" où seraient fabri


quées de nouvelles pièces, dans le but de retirer les "d'Haïti"
de la circulation*1).
Le même jour, le Sénat rendit une loi par laquelle l'"Hôtel
de Monnaie" fut autorisé à frapper une monnaie nationale en
trois pièces différentes (monnaie de serpent), la première pièce
de 6 centimes forma le 16e de la gourde d'Espagne, la deuxième
de 12 centimes, forma le 8e, la troisième de 25 centimes, le
quart.
Le 4 août 1817, une loi fut rendue par laquelle une nou
velle monnaie en argent fut frappée à l'effigie du Président
d'Haïti. Les nouvelles pièces furent de la valeur de 6 centi
mes 1/4 ou le 16e de la gourde, de 12 centimes 1/2 ou le 8e de
la gourde, de 25 centimes ou le quart de la gourde. Elles étaient
composées d'un tiers d'argent et de deux tiers de cuivre. La
nouvelle monnaie commença à circuler dans la seconde quin
zaine d'octobre 1817 pour remplacer celle à serpent qui ne fut
retirée entièrement qu'en 1828. Le président Boyer fit aussi
battre monnaie à son effigie. Ses pièces eurent un quart
d'argent et trois quarts de cuivre. Par un arrêté en date du
25 septembre 1825, le président Boyer créa des billets de caisse
d'une gourde, de deux gourdes et de cinq gourdes. Et le 16 avril
1827, une loi fut rendue par laquelle fut sanctionné l'arrêté
du président Boyer par lequel des billets de caisse de dix gour
des furent créés.
Le Sénat, de son côté, pour procurer au gouvernement
des valeurs réelles en métal, afin qu'il pût parvenir plus vite
(1) Sous Dessalines, les monnaies étrangères, surtout celle d'Espagne, circulèrent
seules dans le pays. Sous Pétion, de 1807 à 1811, les mêmes monnaies continuè
rent à circuler. Cependant le Sénat, par une loi du 4 mai 1808, leur avait donné
une augmentation de valeur pour obvier au déficit du numéraire et maintenir
l'équilibre du commerce. Mais elles devinrent si rares vers 1811, qu'une loi fut
rendue le 27 juin de la même année pour y suppléer, par laquelle il fut arrêté
que la piastre-gourde, les demis et quarts de gourde, seraient percés par un
emporte-pièce, jusqu'à la concurrence de cent mille gourdes et que ces pièces con
serveraient néanmoins leur valeur primitive dans la République. La petite mon
naie dite "d'Haïti", extraite de ces pièces, circula avec une valeur différente selon
les pièces d'où elle était sortie. Le 7 novembre 1812, le Sénat rendit une loi par
laquelle un "Hôtel" fut fondé pour la fabrication d'une monnaie nationale que
l'on nomma "monnaie à serpent", parce qu'elle portait sur l'un de ses côtés, un
serpent, emblème de la prudence.
L'Hôtel ne commença à fabriquer de la monnaie qu'en mai 1813. Le 8 mai 1813,
le Sénat rendit un décret par lequel la monnaie dite "d'Haïti" cessa d'avoir cours
dans la République, et en vertu duquel il fut créé du papier monnaie qualifié de
"billet de caisse" pour une somme de cent vingt mille gourdes, de 5, de 50, de
100 et de 500 gourdes, pour retirer la monnaie dite "d'Haïti".
188 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

à la fabrication de la nouvelle monnaie, autorisa le Président


par un message qu'il lui adressa le 28 octobre, à modifier le
prix d'estimation des biens nationaux mis en vente en vertu
de la loi du 22 mars pour trouver plus facilement des acqué
reurs. Ce fut alors que le Président fit acheter de toutes parts
du vieil argent et de l'argenterie par les administrations qui
firent aboutir ces métaux au Port-au-Prince. La matière suf
fisante pour commencer la fabrication de la nouvelle monnaie
étant réunie, le Sénat décréta le 7 novembre qu'un "Hôtel de
Monnaie" serait créé pour toute la République, dans la ville
du Port-au-Prince.
Considérant que le Président d'Haïti méritait le double
des récompenses accordées en propriétés immobilières aux
généraux, adjudants-généraux et colonels, le Sénat avait
décrété le 4 novembre, que deux habitations étaient données
par la nation au président Pétion, l'une connue sous le nom
de Rocheblançhe située dans la plaine du Cul-de-Sac, l'autre
connue sous le nom de Momance, située dans la commune de
Léogâne, avec le terrain dit de Saint-Mesmin qui en dépen
dait. De tous côtés, il arrivait au président Pétion des félici
tations que le cœur réellement dictait, à peu d'exceptions près.
Le don national qui venait de lui être fait fut unanimement
approuvé par le peuple.
Les citoyens et citoyennes de beaucoup de villes vinrent
le saluer, et il fut surtout très sensible à la visite que lui fit
Madame Henry; l'épouse du général commandant de la Grand-
Anse dont nous avons déjà parlé parvint au Port-au-Prince le
6 décembre. C'était une héroïne, encore jeune et belle; elle
avait considérablement contribué à ramener la Grand'Anse
sous l'autorité de Pétion lorsque son mari avait pris les armes
contre le général Borgella. Daumec, l'un des illustres citoyens
de l'époque, vint aussi au Port-au-Prince. Pétion lui fit un
accueil cordial, oubliant entièrement le passé et lui offrant
une position éminente dans le gouvernement. Daumec se con
tenta d'obtenir une commission de défenseur public et se plaça
immédiatement par son grand savoir et son éloquence au pre
mier rang des avocats du Port-au-Prince.
Madame Henry exposa au président les besoins des trou
pes de l'arrondissement de la Grand'Anse, qui avaient des vête
ments en lambeaux et souffraient beaucoup de leurs priva
tions de tout genre. Pétion écrivit à cet égard au général Henry
dans une lettre qu'il lui adressa le 13 décembre 1812, ce qui
suit:
HISTOIRE D'HAITI (1812) 189

"Dès le commencement du mois dejuillet dernier, voyant


la tournure favorable que prenaient les affaires de la Républi
que sur celles de Christophe, j'adressai une longue liste des
effets d'habillements et équipement en tout genre pour toute
l'armée, que je chargeai M. John Goff, associé de la maison
Stamisforth (?) et Blunt de Londres de faire venir avec la plus
grande diligence. Ces messieurs, depuis quatre ans, ont fourni
l'habillement à l'armée de la République; leurs fournitures se
sont élevées à des sommes immenses; ils ont été très bien payés
et l'Etat ne leur doit point un sou. M. Goff est parti exprès de
Jacmel le 1er août dernier. Nous avons la presque certitude qu'il
n'a point été pris par les corsaires américains; nous devons donc
l'attendre incessamment, etje vous avoue queje l'attends avec
la plus grande confiance. Je suis entré dans tous ces détails
avec vous, mon cher général, non pas parce queje me crois dans
l'obligation de développer des moyens de justification sur le
défaut d'habillements pour la troupe, mais bien pour vous faire
voir, en ami et en officier quej'estime du plus profond de mon
cœur, quels sont les moyens sur lesquels je compte pour con
tenter la généralité des troupes, et ne pas, par trop de précipi
tation, m'exposer à une mesure dont les suites pourraient deve
nir funestes, habillant un corps sans le faire pour les autres,
et ce, parce que ses réclamations sont répétées et que sa garni
son se trouve plus dure que celle d'une partie des autres corps.
Il faut, mon cher général, être conséquent, et me dire avec fran
chise si je puis faire habiller la 18e demi-brigade sans faire
habiller les autres troupes qui, comme elle, sont en prise avec
les insurgés. Quandj'aurais en ce moment les moyens de faire
habiller toute la garnison de la Grand'Anse et de Tiburon et
queje le ferais, ne serait-ce pas encore établir un mauvais prin
cipe vis-à-vis des autres corps, lesquels pourraient, et avec rai
son, réclamer la même chose, s'ils devenaient utiles et qu'il fallût
les mettre en mouvement? Non général! Je ne puis consentir
à faire ces sortes de choses; et rapportez-vous-en à ma justice,
et croyez queje n'ai pas besoin d'être continuellement sollicité,
sur ce que mon devoir m'oblige de ne pas perdre de vue. Il n'est
personne en Hayti plus intéressé que moi à voir l'armée tou
jours bien tenue, mais il faut voir les choses en grand et non
en détail Je conclus à vous dire que la 18e sera habillée lors
que les autres corps le seront".
Pétion opéra ensuite la révision des baux à ferme des
biens de l'Etat qui se trouvaient dans l'arrondissement de la
190 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Grand'Anse; il répartit les fermes aux officiers dans la pro


portion suivante, dans le but de les récompenser pour les ser
vices qu'ils avaient rendus en contribuant au rétablissement
de l'unité nationale par la chute de Borgella, au commence
ment de l'année:
Un général de brigade eut à titre de fermier 4 habita
tions; un adjudant-général 4 autres; un colonel 3; un
lieutenant-colonel 2; un capitaine 1; un lieutenant une moi
tié; un sous-lieutenant aussi une moitié. Les officiers en acti
vité de service reçurent les premiers leurs baux à ferme. Il
recommanda au général Henry la plus grande équité dans la
distribution des propriétés pour que personne n'eût à se
plaindre.
Le gouvernement républicain perçut en 1812, 279.187
gourdes, et il dépensa 306.287 gourdes; il y eut un déficit de
27.100 gourdes.
Dans le but de simplifier la marche du service adminis
tratif, et de diminuer momentanément les dépenses, et d'épar
gner aux agents financiers du département du Sud mille
embarras et des contestations graves avec bien des gens et
des étrangers passionnés et de mauvaise foi, le citoyen Imbert,
administrateur général des finances, adressa la circulaire sui
vante, en date du 26 janvier 1813, aux administrateurs par
ticuliers de Jérémie, de Jacmel, de Nippes et Anse d'Hainault,
contenant des instructions pour la liquidation de la dette arrié
rée de l'ex-gouvernement départemental et sur d'autres bran
ches de l'administration des finances:
"Dans ma correspondance avec vousjusqu'à cejour, citoyen
administrateur, je vous ai fourni les instructions nécessaires
aux paiements de la dette arriérée de l'ex-gouvernement du Sud,
de même qu'à ceux des dépenses courantes de votre
administration.
"Entre autres dispositions, je vous ai donné ordre dans le
temps, de nejamais affecter la moitié des droits que les consi-
gnataires des bâtiments étrangers doivent verser au trésor, à
l'expédition de ces bâtiments, vous enjoignant de ne faire por
ter les compensations qui seraient autorisées à la caisse de votre
administration, que sur la moitié seulement de ces mêmes droits
que les décisions du gouvernement ont destinés à cet effet; de
manière que d'après ce qui est dit ci-dessus, il est entendu que
lorsque des particuliers porteurs d'effets sur le trésor sont auto
risés à les faire recevoir en compensation des droits d'importa
HISTOIRE D'HAITI (1812) 191

tion ou d'exportation, fermage d'habitations ou maisons, etc...


ceux qui transigent avec ces mêmes particuliers ne peuvent être
admis à faire recevoir les pièces à compenser, que lorsqu'ils ont
versé en numéraire la moitié de chaque matière des droits dont
ils sont redevables. J'ajouterai dans la présente pour prévenir
le dénuement total de la caisse de votre ville que, lorsque les
visas queje mets au bas des pièces qui me sont présentées pour
en ordonner la compensation, portent ces mots: "en compensa
tion des droits d'importation et d'exportation", ou tout autre
branche de recettes"...
Le citoyen Imbert adressa une autre circulaire en date
du 28 janvier 1813 aux administrateurs des Cayes, de Jéré-
mie et d'Aquin, qui renvoya à l'arriéré toutes les dépenses fai
tes par l'ex-gouvernement départemental et qui régla le mode
des compensations:
"Le gouvernement a décidé que toutes les dépenses pour
appointements en faveur de tous les salariés de l'ex-
gouvernement du Sud quels que soient la nature ou le genre
de leurs fonctions qui les avaient nécessités, ne pourront dans
aucun cas et sous quelque prétexte que ce soit, être payéesjusqu'à
nouvel ordre, vu la gêne où se trouvent en ce moment les finan
ces de l'Etat, et la nécessité de subvenir aux besoins les plus
urgents du service public, etc, etc..."
Christophe, de son côté, n'était pas absolument sans
inquiétude malgré ses rigueurs, relativement à des complots
qui pouvaient se tramer contre ses jours; on disait qu'une cons
piration devait éclater le 1er janvier 1813 dans tout le
royaume. Le comte d'Ennery, commandant du deuxième arron
dissement de la province de l'Ouest, se trouvait à Saint-Marc
où l'avait mandé le duc de l'Artibonite pour affaire de service.
Le Roi lui fit savoir par lettre qu'une trame existait et qu'il
eût à redoubler de surveillance à l'égard de chacun. Le comte
d'Ennery prit les mesures nécessaires en pareilles circonstan
ces, et annonça au Roi qu'il se trouverait au Jour de l'An au
fort Saint-Michel qui était la limite de son commandement
et en même temps un point très important.
Christophe s'attendait aussi à une attaque de Pétion vers
Saint-Marc. Il ordonna de tenir toutes les troupes réunies au
cordon de l'Artibonite et de ne pas les détourner de leurs can
tonnements pour un service quelconque. A cet égard, il écri
vit du Palais de Sans-Souci, le 22 décembre 1812, au duc de
la Grande-Rivière:
192 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

"Lorsque j'ai pris la détermination, Monsieur le Duc, de


laisser à poste fixe un détachement de mes chevau-légers à Saint-
Marc, c'était pour y tenir garnison en cette ville et se tenir tou
jours réunis et prêts à marcher aux premiers ordres avec
l'armée, en cas d'attaque de la part de l'ennemi, et non point
pour servir d'escorte à aucun officier générai Vous avez vos
gardes qui peuvent bien vous accompagner lorsque vous allez
soit aux Verrettes, à la Petite Rivière et autres lieux. Je vous
répète que mon intention positive est que la compagnie de
chevau-légers qui est en garnison à Saint-Marc, se borne seu
lement à tenir garnison dans cette ville, à soigner et panser ses
chevaux, et à se tenir toujours réunis et prêts aux premiers
ordres à marcher avec l'armée lorsque le cas l'exigera et non
point autrement Ainsi vous voudrez bien vous conformer ponc
tuellement à cette décision et faire savoir au commandant
Sainte-Fleur les ordres que je viens de vous transmettre. Vous
passerez la revue de mes chevau-légers ainsi que leurs chevaux
et vous me rendrez compte de l'état où vous les aurez trouvés,
ce dont jusqu'ici vous ne m'avez point encore rendu compte,
car vous n'ignorez pas que votre sollicitude doit s'étendre aussi
sur la compagnie de mes chevau-légers qui sont en garnison
à Saint-Marc, comme sur les autres troupes de la garnison".
Les chevau-légers étaient réellement l'objet d'une grande
sollicitude de la part de Christophe, surtout ceux du Prince
Royal; ils étaient vêtus de drap vert de Saxe et de vert foncé.
C'étaient, ainsi que les gardes haïtiennes, de fort belles trou
pes; ils ne portaient leur grand costume que le dimanche à
la messe, et les jours de solennité. Du reste, tout ce qui entou
rait Christophe, dignitaires, équipages, brillait par la richesse
des costumes et la perfection du travail. On faisait tout venir
d'Europe à grands frais.
La lettre suivante donne une idée du prix élevé des
commandes:
Thomas Richardson,
A Son Excellence Paul Romain,
lieutenant-général
Général,
"J'ai l'honneur de vous faire savoir que la voiture avec le
cabriolet que vous m'avez,fait demander, sont arrivés avec les
harnais, 1 pièce de drap écarlate, 1 pièce de vert, et 2 chapeaux
qui ne sont pas suivant ce que j'avais envoyés. Les voitures et
HISTOIRE D'HAITI (1812) 193

harnais sont bien conditionnés et de toute beauté.


"Le cafe que Votre Excellence avait envoyé par le "Renkers"
est invendu jusqu'à présent; le café est sans demande. Comme
je pars pour Londres sur le navire le "Renkers" après la vente
du café, je vous enverrai, s'il y a du surplus, les objets dont
vous avez besoin. Je délivrerai ceux que j'ai pour vous d'après
les ordres de Votre Excellence. Ci-joint est le prix que les voitu
res ont coûté avec le drap et les chapeaux.

Les voitures et harnais P. 2.432


Les deux pièces de drap 250
Les deux chapeaux. 17
P. 2.699
"Je suis, de Votre Excellence, le très obéissant serviteur:
Thomas Richardson"

Quant à la noblesse du royaume, elle était comblée des


faveurs du souverain qui érigeait pour elle en comtés ou duchés
de belles et riches habitations dont le rendement était consi
dérable. Elle jouissait de ces propriétés à la condition de payer
le quart de subvention territoriale, et le quart afférant aux
ouvriers des deux sexes sur les produits des revenus manu
facturés, de les soigner et médicamenter dans leurs maladies.
Dans les villes et les bourgs, le Roi concédait aussi à la noblesse
des terrains à emplacement, à propriété, à charge pour elle
d'y faire construire des maisons, dans le délai d'un an, sous
peine d'être déchue et dépossédée.
Quant à la discipline, elle était maintenue avec une sévé
rité inexorable. A des moments assez rapprochés, des militai
res étaient punis de plusieurs années de prison, pour avoir
menacé leurs supérieurs de paroles et de gestes, et de mort,
pour les avoir frappés. Les conseils de guerre étaient en per
manence, et celui de la première division du Nord venait de
condamner à la peine capitale un lieutenant, aide de camp
du duc de la Grande-Rivière, qui avait tiré un coup de pisto
let sur l'un de ses supérieurs. Les jugements étaient rendus
conformément aux lois de Christophe, et avec solennité. Ceux
qui ont vu siéger ces conseils de guerre m'ont dit qu'ils avaient
une attitude dont la gravité était imposante.
LIVRE SOIXANTE-DIXIEME

(1813)

Sommaire.— Pétion se détermine à étouffer la révolte de Goman; il prend


des mesures à cet égard.— Goman surprend le bourg de Corail.— Les ins
tructions de Pétion au général Henry qu'il nomme commandant en chef
de l'expédition contre Goman.— Henry, avant d'entrer en campagne fait
couvrir le quartier de Jérémie par une forte colonne.— Il part de Fond-Bleu
et marche contre Goman.— Jean-Baptiste Lagarde est battu sur l'habita
tion Larine-Lafond, puis au Fond-des-Lianes.— Le colonel Lepage de son
côté, chasse les insurgés des hauteurs des Abricots, puis de la Grande-
Rivière.— Il se retire dans les hauteurs des Irois.— Désertion de la garde
nationale de Saint-Michel.— Complicité de plusieurs officiers de la Répu
blique avec Goman.— Le général Henry rentre à Jérémie sans avoir obtenu
aucun résultat décisif.— Goman demeure maître des mornes de la
Grand'Anse.— Ramé bat les révoltés à Fond-Cochon.— Les révoltés surpren
nent le poste de Bonbon.— Costume des insurgés appelés "brigands pla
qués".— Lettre de Goman à Bazile; il forme un bataillon d'amazones.—
Pétion fait payer les délégations en café qu'il avait délivrées sur l'arron
dissement de Nippes.— Il suspend l'exportation des grains ou vivres.— Il
défend l'exportation des chevaux.— Contrebandes faites par les corsaires.—
Les troupes de la Grand'Anse sont libérées.— Plaintes contre le chef d'esca
dron Hoger, commandant de Saint-Michel.— Mort du général Wagnac; il
est remplacé aux Cayes par le général Marion.— Par un décret du Sénat,
la monnaie dite "d'Haïti" est retirée de la circulation... par des "billets de
caisse" émis jusqu'à la concurrence de 120.000 gourdes.— Elle est rempla
cée par une autre monnaie dite "à serpent".— Le gouvernement observe
toujours une stricte neutralité à l'égard des puissances belligérantes.— Loi
sur les enfants naturels.— Arrêté concernant les voleurs d'animaux.— Loi
fixant les émoluments des juges.— Décharge donnée à l'administrateur-
général des finances.— Mission d'Eliot, agent secret du gouvernement fran
çais.— Grande revue au Port-au-Prince.— Eliot retourne aux Etats-Unis.—
Les troupes de Christophe se montrent vers le Mirebalais et se retirent.—
Expédition de Kayé-Larivière dans le Nord; il surprend le bourg de Valliè-
res et en amène la plupart des habitants au Port-au-Prince.— Les troupes
de Christophe approchent de nouveau du Mirebalais; elles sont défaites.—
Le général Boyer arrive au Mirebalais.— Don Carlos Urutia, nouveau gou
verneur de la partie espagnole de l'Isle, notifie sa nomination à ce poste
au président Pétion; réponse que lui fait Pétion.— Proclamation de Chris
tophe à l'occasion de l'anniversaire de l'Indépendance d'Hayti.— Ordonnance
196 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

du Roi concernant les brigadiers des armées.— Règlement pour les deuils
de la cour.— Ordonnance concernant le changement à faire au costume des
officiers de l'administration.— Décision en faveur du commerce étranger.-
Ordonnance qui établit des droits d'entrée sur les bestiaux, tabacs et autres
objets de commerce.— La sortie des armes, des munitions de guerre est pro
hibée par la voie de l'intérieur. Destitution du comte de Richeplaine pour
prévarications.— Christophe fait une tournée dans ses provinces de l'Ouest.—
Don Carlos Urutia lui notifie sa nomination au commandement de la par
tie espagnole de l'Isle.— Le comte de Limonade lui répond au nom du Roi.—
Révolte contre Christophe dans le quartier de Ouanaminthe.

a révolte de Goman était l'une des graves préoccupa


tions du président Pétion. Toutes les fois que les embarras de
Christophe lui donnaient pour quelques mois la perspective
d'une tranquillité un peu durable, il portait son attention sur
la Grand'Anse et prenait des mesures militaires pour en étouf
fer la prise d'armes qui durait depuis 1807. En ce moment,
il était sans inquiétude du côté du Nord; il écrivit à tous les
commandants d'arrondissement du département du Sud de
tenir les troupes sous leurs ordres prêtes à entrer en campa
gne. Le colonel Tahet, commandant de l'arrondissement de
Nippes, lui envoya l'effectif des troupes qui se trouvaient à
l'Anse-à-Veau: gendarmerie, 33 hommes; artillerie, 21 hom
mes; 2e escadron du deuxième régiment de cavalerie, 159 hom
mes; le 16e régiment d'infanterie, 308 hommes; en tout, 521
hommes. Les autres commandants d'arrondissement lui firent
aussi parvenir le chiffre de leurs troupes. Goman, ne pouvant
s'emparer des villes, n'ayant pas assez de forces à sa disposi
tion, les inquiétait néanmoins et faisait souvent des surpri
ses dans les bourgs et villages; il venait d'enlever au Corail,
par un coup de main des plus hardis, les citoyens Laplanche
et Larulie et de les entraîner dans les bois.
Pétion annonça au général Henry, commandant de
l'arrondissement de la Grand'Anse, qu'il avait confié à son
dévouement le soin de réduire les révoltés et qu'il lui donnait
par conséquent, le commandement de toute l'expédition. Pétion
avait tardé jusqu'à ce jour à déployer des forces un peu consi
dérable contre Goman, parce qu'il avait l'espoir de pouvoir
habiller ses troupes avant de leur faire entreprendre la cam
pagne et de se mettre à leur tête; mais n'ayant pu réaliser
son désir ni dans un genre ni dans l'autre, il avait pris la réso
lution de faire mettre en mouvement tous les corps de l'expé
HISTOIRE D'HAITI (1813) 197

dition dans les derniers jours de février, époque où les froids


des montagnes cessent de se faire sentir*1).
Il ordonna aux 13e, 15e, 16e et 17e régiments de se porter
sur différents points et d'y parvenir le 25 février. Le 13e régi
ment s'achemina sur Dame-Marie, le 17e et le 2e régiment de
cavalerie, sur l'Anse-d'Hainault, le 15e et le 16e, sur le Corail.
Il commanda au général Henry de lui expédier au Port-au-
Prince, par mer, tous les prisonniers qu'il ferait, tant hom
mes que femmes, et il lui dit qu'ils seraient gardés jusqu'à
ce que l'insurrection de la Grand'Anse fut détruite, qu'alors
ils seraient renvoyés dans leurs quartiers; que sans cette pré
caution, il était inutile d'attendre un résultat avantageux car
les mêmes prisonniers qui auraient été internés dans les envi
rons de Jérémie, et même les insurgés qui se seraient rendus,
retourneraient dans les bois, dès qu'ils en trouveraient l'occa
sion. Il écrivit au général Vancol de tenir aux ordres du géné
ral Henry, pour le 25 février, la 19e demi-brigade comman
dée par le colonel Lepage.
Dans les instructions qu'il envoya à Henry à l'occasion
de la campagne qui allait être ouverte, il lui dit ce qui suit:
"Les troupes qui seront au Corail, à l'Anse-d'Hainault,
à Dame-Marie, recevront en partant de leurs garnisons actuel
les, la ration en salaisons pour 8 jours, quatre paquets de car
touches et deux pierres à fusil; un paquet de cartouches seule
ment sera dans la giberne de chaque soldat, les trois autres
seront conservés dans leurs caisses, sous la responsabilité des
chefs de corps pour être déposés où vous l'ordonnerez. Ayez la
plus grande attention à faire économiser les munitions. J'ai
ordonné à l'administrateur des Cayes d'envoyer à Dame-Marie,
à vos ordres, cent barils de harengs. Je vais vous faire expé
dier d'ici pour Jérémie, toutes les salaisons que je pourrai me
procurer; elles serviront à rationner les troupes pendant l'expé
dition; prenez des précautions pour qu'il n'y ait point de gas
pillage, car les moyens de se les procurer sont bien difficiles.
Je vous envoie mille pierres à fusil et deux milliers de plomb".
Au Port-au-Prince, on comptait tellement sur le succès
de l'expédition que le général Boyer et Inginac envoyèrent
d'avance des félicitations à Henry.
Le commandant de l'arrondissement de Nippes, le colo-
(1) Chez nous, le froid s'entend d'un fort refroidissement dans la température des
montagnes en décembre et janvier.
198 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

nel Tahet de son côté, ordonna à la 16e demi-brigade en entier,


de se mettre en campagne contre les insurgés de la
Grand'Anse, la garde nationale suffisant pour garder tous les
postes. La 16e dont le chiffre était de 800 hommes, ne sortit
de l'Anse-à-Veau qu'à 400 et quand elle arriva au Corail, elle
était réduite à cent hommes; les soldats, la plupart laboureurs,
étaient retournés à leurs travaux par la désertion.
Henry ordonna à l'un des chefs de colonne des troupes
sous ses ordres de couvrir le quartier de Jérémie et d'envoyer
des reconnaissances de temps en temps dans les hauteurs, pour
découvrir le repaire des insurgés et les poursuivre avec la der
nière vigueur. Tous les chefs de colonne durent correspondre
entre eux, et s'instruire réciproquement des découvertes qu'ils
pourraient avoir faites relativement aux projets de marches
des révoltés. Ils eurent pour instructions de ne faire grâce à
aucun des insurgés pris les armes à la main, de ne faire pri
sonniers que ceux qui ne seraient pas armés, ainsi que les fem
mes et les enfants qui seraient envoyés au Corail, d'où ils
seraient expédiés au Président d'Haïti.
Le chef de bataillon Segretier, exerçant les fonctions de
commissaire des guerres de la division des troupes en campa
gne, fut autorisé à faire les réquisitions de vivres à l'admi
nistration de manutentions de guerre, au directeur de l'arse
nal, d'hommes de corvée et d'animaux de charge, aux comman
dants militaires et inspecteurs de culture pour le service de
l'armée.
Enfin, le 26 mars, le général Henry entra en campagne,
partant du Fond-Bleu. Les 15eet 16e rencontrèrent la bande
de Jean-Baptiste Lagarde sur l'habitation Larine Lafond et
la dispersèrent après un léger combat. J.B. Lagarde gagna le
sommet des montagnes; il fut poursuivi mais le manque de
vivres força les troupes du gouvernement à rétrograder. Le
général Henry en se retirant, pour enlever aux insurgés leurs
ressources, détruisit toutes leurs plantations. En même temps,
le colonel Piard de la 18e atteignit l'ennemi au Fond-des-Lianes
et le battait.
Avant que le colonel Henry fut entré personnellement
en campagne, les 17e et 19e avaient livré de rudes combats
aux insurgés, dans les hauteurs des Abricots et les avaient
complètement dispersés dans les bois, par de nombreuses
patrouilles. Le colonel Lepage continua ses succès à la tête
de la 19e demi-brigade et surprit un grand nombre d'insurgés
HISTOIRE D'HAITI (1813)

qu'il fit prisonniers. Les avenues du quartier où il opérait


étaient couvertes de pièges dans lesquels tomba l'une des com
pagnies de la 19e. Lepage eut un officier et treize chasseurs
qui furent gravement piqués, pris dans ces attrapes. Le 16
mars, il avait atteint la bande principale de Goman et l'avait
dispersée, avait incendié ses ajoupas et ravagé ses champs de
vivres. Le 17 mars, il était parvenu à la Grande-Rivière sur
l'habitation Déjardin où il avait rencontré un rempart cons
truit en pierres. Les insurgés, découvrant son intention de les
tourner, avaient pris la fuite à la première décharge de la 19e.
Le lendemain, il s'était porté contre une position qu'occupait
l'un des chefs de bandes, nommé Etienne Bourdon; celui-ci
avait pris la fuite à l'approche des troupes du gouvernement.
Le 21 mars, il rencontra deux autres chefs de bandes: Saint-
Louis Boteau et Chéry, qui lui résistèrent pendant une demi-
heure. Les pièges tendus par les insurgés empêchèrent la 19e
de les aborder à la baïonnette. Lepage conduisit sa colonne
sur l'habitation Cazac dans les hauteurs des Irois, pour qu'elle
se rafraîchit.
En même temps, le colonel Tahet, commandant de l'arron
dissement de Nippes, éprouvait tant de difficultés à réunir ses
troupes qu'il ne pouvait seconder le général Henry du côté de
Lesieur. Le bataillon de la garde nationale de St Michel qui
avait été mobilisé s'était en grande partie dispersé, et s'était
réfugié dans l'arrondissement d'Aquin. Le colonel Tahet s'était
adressé au général Vaval pour qu'il fît arrêter dans l'éten
due de son commandement tous les déserteurs de la milice de
St Michel, et qu'il les renvoyât dans l'arrondissement de Nip
pes. Ne pouvant seconder efficacement par les armes le géné
ral Henry, il lui envoya une centaine de barriques d'ignames
pour les troupes de la Grand'Anse qui souffraient de la faim.
Pétion, apprenant les succès du général Henry, l'exhorta
à les poursuivre, avec persévérance. Mais Goman avait des
partisans dans les troupes même de la République; ceux-ci tra
fiquaient secrètement et fructueusement avec lui. Goman
s'apercevant qu'il succomberait si la guerre continuait avec
la même vigueur, ses partisans jetèrent le découragement
parmi les soldats et les excitèrent à la désertion. Ils mirent
toutes sortes d'entraves aux opérations du général Henry.
Jean-Baptiste Lagarde, resserré dans les hauteurs de la
Hotte, eut été pris si le colonel Jean-Baptiste Franc ne s'était
pas refusé à faire occuper par un bataillon, un ravin qui était
200 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

le seul endroit par où l'ennemi put passer prétextant qu'il fai


sait trop froid pour les soldats*^.
D'une autre part, malgré toutes les sages mesures pri
ses par le général Henry, les désertions que favorisaient ceux
des officiers partisans de Goman, continuaient sur une large
échelle. Les 15e et 16e demi-brigades étaient réduites à peu
d'hommes; le président Pétion lui-même donnait des ordres
pour que les déserteurs et retardataires, officiers et soldats,
rejoignissent leurs corps. Cependant le chef de bataillon Athis
de la 15e débusqua Jean-Baptiste Lagarde et lui enleva tout
son butin. La 13e de son côté, rencontra Bazile, lieutenant de
Goman et dispersa sa bande.
Le général Henry, après être resté quelque temps dans
les montagnes de Plymouth, rentra à Jérémie. Parmi les offi
ciers qui l'avaient secondé avec le plus d'énergie et d'intelli
gence, se distinguait le chef de bataillon Ramé, homme d'un
rare courage et d'une intrépidité digne sans exagération des
temps héroïques.
Cette campagne, qui fut des plus pénibles, n'eut en somme
aucun résultat. Pas un des chefs de bandes ne fut pris, et
Goman demeura comme avant, maître des mornes de la
Grand'Anse. Cependant les hostilités continuèrent. Ramé,
commandant du 3e bataillon de la 18e, sortit de Jérémie, se
transporta dans les hauteurs du Fond-Cochon, y attaqua Jean-
Baptiste Lagarde, le culbuta et s'empara de son dépôt d'armes
où il trouva cent fusils. Peu de semaines après, les révoltés
qui entretenaient des intelligences avec les cultivateurs de
l'habitation Brière, surprirent le poste Bonbon et le livrèrent
aux flammes. Le général Henry se rendit aussitôt à Brière
et fit exécuter le conducteur de cette habitation, en présence
de l'atelier réuni.
En même temps, le colonel Lepage parcourait les hau
teurs des Irois, de la Grande-Rivière, de Tiburon et de la Source
Chaude et en chassait les révoltés. Dans la commune du Corail,
Goman avait fait ravager les plantations de bouche. Ainsi la
17e demi-brigade commandée par le colonel Lazarre et can
tonnée au Camp Cassanette, subissait-elle les plus grandes
privations; les soldats de ce corps désertaient en grand nom
bre, ce qui n'empêcha pas le colonel Lazarre de poursuivre de
son côté, Jean-Baptiste Lagarde jusque sur la petite habita-

(1) Lettre de Henry à Pétion, du 16 mai 1813.


HISTOIRE D'HAITI (1813)

tion Gillet à la Hotte, et de lui enlever des fusils, des baïon


nettes, des sabres et des "plaques". Ces plaques étaient de lar
ges carrés de cuir de bœuf ou de mouton que les insurgés por
taient à la poitrine et au dos pour se garantir des coups de
sabre ou de baïonnette, aussi les appelait-on "brigands pla
qués". Lazarre, plein de zèle convoqua l'état-major de la 17e
demi-brigade, et fit renvoyer de ce corps ceux des officiers qui
négligeaint leur service.
Apprenant la rentrée des troupes du gouvernement dans
leurs campements respectifs, Goman, comte de Jérémie, appela
auprès de lui le baron Bazile, son principal lieutenant, pour
qu'ils pussent s'entendre sur les mesures à prendre contre une
nouvelle attaque générale. Il lui écrivit en même temps la let
tre suivante:
Mon cher Baron,
"Je veux vous mettre le premier chefà la tête de mon armée;
vous étant le premier colonel, je ne peux pas donner le comman
dement à un autre colonel dans la province du Sud, qu'à vous.
Vous serez après moi, et le colonel Mars sera sous vos ordres,
et vous me rendrez compte fidèlement, et vous me répondrez
de tout ce qui sera pris sur l'ennemi, les armes, les munitions,
les trésors, enfin tout ce qui dépendra de l'Etat; vous ferez met
tre tout dans le magasin de service; et ceux qui prendront de
l'argent, suivant la quantité d'argent qu'ils auront pris, on leur
donnera le quart pour leur peine, ainsi que la toile, les unifor
mes qui doivent appartenir aux militaires; vous me répondrez
de tous les prisonniers que l'on prendra, soit hommes, soit fem
mes; vous me ferez voir s'ils méritent la mort; c'est moi qui dois
les faire juger avant de les faire condamner à la sentence.
"Ne faites pas brûler les habitations ni brûler les villes
et les bourgs importants parce que les incendies sont la cause
de la ruine d'un Etat; il faut les conserver parce qu'unjour cela
vous coûterait de la dépense pour relever les habitations qui
auraient été incendiées mal à propos, ainsi qu'une ville impor-
tante*U, à l'exception d'une ville ou d'une fortification de
l'ennemi qui aurait été trop rebelle ou qui aurait fait trop de
résistance, on serait obligé, pour les punir, d'y mettre le feu.
"Et faites attention que voilà sept ans que l'on ne m'a
jamais rendu compte d'aucune prise, soit argent, soit armes

(1) Goman avait comme on voit, grande confiance dans le triomphe définitif de sa
cause.
202 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

ou munitions que l'on avait pris au pillage; ils ont tout gardé
pour eux, soldats et chefs. Mais à présent, je veux que ce soit
changé, mon cher Bazilçje me repose sur vous pour le bon ordre
que vous mettrez dans mon armée".

En ce moment, sans grandes inquiétudes, Goman fit fêter


la Saint-Henry. A cette occasion, il forma un bataillon de fem
mes ou d'amazones, à l'imitation de Christophe, et la passa
en revue. Le colonel Bertrand, l'un de ses prisonniers, après
avoir été témoin de cette fête, put s'évader et rentrer à Jéré-
mie. Le secrétaire de Goman était un jeune homme de couleur.
Pendant l'année 1813, le président Pétion ne fit entre
prendre aucune autre expédition contre les insurgés. Il envoya
au général Henry 3.000 pantalons et autant de chemises pour
les troupes sous ses ordres dont le chiffre n'atteignait pas
même celui de trois mille. Il demanda le café de l'Etat rendu
à Jérémie pour qu'il pût payer l'habillement de ces troupes.
Les officiers des 15e, 16e, 17e et 18e qui étaient campés à
Plymouth lui avaient envoyé une adresse de félicitations et
de dévouement. Il chargea le général Henry de leur dire que
pour preuve de leur amitié, ils devraient faire en sorte qu'il
n'y eût plus d'insurgés à la fin de l'année. Il envoya à Henry
un transfuge de la Grand'Anse en lui recommandant de l'écou-
ter et d'en tirer le meilleur parti possible. Cet homme s'était
fait fort de ramener l'esprit de beaucoup d'égarés de son
quartier.
Pétion, malgré le désordre financier qui régnait dans
l'administration tenait à cœur de satisfaire les étrangers qui,
dans les moments difficiles, avaient prêté leur concours au gou
vernement. Il avait délivré au sieur Dawson une délégation
en café sur l'arrondissement de Nippes pour munitions de bou
che que celui-ci avait fourni à l'Etat pendant le siège de 1812.
En janvier 1813, Tahet, commandant de l'arrondissement,
n'avait pas encore payé cette délégation; Pétion l'obligea à ter
miner cette affaire, et à régler aussi avec le sieur Scribner le
montant d'une délégation de même espèce; en même temps,
il l'invita à contraindre les débiteurs de l'Etat à payer leurs
dettes. Portant son attention sur l'hygiène publique, il écri
vit aux commandants d'arrondissement que, bien des person
nes étant mortes par suite de l'usage du tafia fabriqué dans
des couleuvres en cuivre, ils auraient à faire visiter les guil-
dives, et à faire transporter dans les magasins de l'Etat les
HISTOIRE D'HAITI (1813) 203

couleuvres en cuivre. Les quartiers de la Grand'Anse ayant


été ravagés lors de la dernière expédition, il arrêta le 17 mars
que l'exportation des grains ou vivres, autorisée par l'arrêté
du 27 août 1812, serait suspendue pour l'arrondissement de
la Grand'Anse et de Tiburon. Il défendit aussi l'expédition des
chevaux jusqu'à nouvel ordre. Voulant avantager le général
Lys qui s'était franchement rallié à sa cause depuis la fin de
la scission du Sud, il invita Henry à mettre à la disposition
de ce général tous les cultivateurs de l'habitation Préval qui
pourraient tomber en son pouvoir, ainsi que ceux qu'il tien
drait déjà pour que Lys les fît travailler sur l'habitation Oro-
nack; ces hommes étaient des gens de Goman. Du reste, Pétion
exerçait en fait la toute-puissance; il annulait même quelque
fois des décisions judiciaires, il faut dire lorsqu'elles avaient
été rendues contrairement à la justice. Souvent aussi il obli
geait les commandants militaires à s'acquitter de leurs enga
gements envers leurs subordonnés, car on ne devait pas, disait-
il, faire travailler sans salaire; il ajoutait que ceux qui com
mandent doivent donner l'exemple du bien.
Les corsaires et les pirates infestaient tellement nos côtes
que des Haïtiens avaient été pris et vendus à l'île de Cuba.
Sur le rapport relativement à ces faits, adressé au gouverne
ment par le commandant de l'arrondissement de Nippes, des
mesures de surveillance furent prises pour qu'ils ne se renou
velassent pas. Les corsaires de Carthagène surtout se tenaient,
avec des prises, aux îles Cayemittes, et s'efforçaient d'intro
duire sur la Grande Terre, leur cargaison par contrebande;
malgré l'activité et la vigilance des autorités, ils trafiquaient
frauduleusement avec assez de facilité*1*.

Circulaire
Liberté République d'Hayti ESalité

Au Port-au-Prince, le 27 avril 1813


Alexandre Pétion,
Président d'Hayti
Au colonel commandant l'arrondissement de Nippes,
"Le gouvernement a adopté les mesures qu'il a cru les plus
sages pour faire cesser la contrebande que des commerçants
(1) Voir circulaire .
204 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

qui ne voyent que leurs intérêts ne cessent de faire sur les côtes
de la République laquelle ruine l'Etat: il a diminué les droits
d'exportations sur certains articles, il a réduit à peu de chose
les frais des habitants commerçant dans le dehors. Tout en un
mot a tendu à faciliter le commerce afin de le ramener à des
principes dejustice en payant avec exactitude les droits qui sont
indispensables au maintien de la chose publique. Cependant
chaquejour le gouvernement est convaincu qu'il n'a point atteint
son but par les découvertes qu'il fait des tentations pour frau
der l'Etat Tantôt des bâtiments, sous prétexte d'être chassés,
entrent dans des ports non ouverts et là, ils débarquent et embar
quent ce qu'ils veulent — d'autre fois, ils abordent la côte soi-
disant pour faire de l'eau, c'est pour mettre à terre des mar
chandises ou embarquer des denrées par-dessus bord. Il est
temps que des abus aussi nuisibles à la prospérité de la Répu
blique cessent; Hayti doit encore trouver dans ses principaux
défenseurs assez de dévouement et de patriotisme pour concourir
avec moi à rétablir l'ordre dans l'administration des ressour
ces publiques. C'est pourquoi que la présente lettre vous est
adressée afin d'employer tous les moyens en votre pouvoir pour
empêcher aucun débarquement de marchandises par des bâti
ments haïtiens faisant le commerce d'outre-mer ou par des bâti
ments étrangers, n'ayant lieu dans l'étendue de la côte sur votre
commandement, ailleurs que dans les ports ouverts au com
merce étranger. De même qu'aucun embarquement de denrées
ou bois de teintures et autres ne puissent non plus s'effectuer
sur les mêmes bâtiments, qu'aux lieux désignés et lorsque vous
prendrez en contravention du présent ordre, un bâtiment qui
sera convaincu avoir débarqué ou embarqué la moindre chose,
vous mettrez de suite à son bord un équipage pour le conduire
ici avec procès-verbal constatant la contravention, et aussitôt
rendu la confiscation du dit bâtiment et tout ce qui sera à bord
sera poursuivi par devant les tribunaux (car enfin c'est le seul
moyen d'arrêter le commerce interlope) moitié au profit de l'Etat
et moitié au profit du capteur ou dénonciateur. Comme il n'est
pas juste de refuser aucun port au bâtiment qui est poursuivi
ou qui se trouve en détresse, vous aurez la plus grande atten
tion à ordonner aux commandants des ports non ouverts qui
se trouvent sous vos ordres, qu'aussitôt qu'un bâtiment venant
de l'étranger ou y allant aura entré dans son port (par un des
motifs ci-dessus dit) il exigera du capitaine un manifeste détail
lant tout ce qui sera à bord de son bâtiment, lequel le capitaine
HISTOIRE D'HAITI (1813) 205

certifiera en double. Le commandant de la place et le préposé


d'administration se rendront à bord du bâtiment pour une visite
exacte d'après le manifeste. S'ils trouvent la déclaration juste,
ils mettront au dos de l'un leurs certificats, et ils remettront
au capitaine et ils garderont l'autre copie qu'ils vous remettront
et que vous m'enverrez en diligence pour servir à faire visiter
le bâtiment à son arrivée à destination, que le capitaine sera
tenu de déclarer dans le dit manifeste. Si le commandant de
la place, et le préposé d'administration en allant visiter le bâti
ment, ne trouvent pas le manifeste juste, ils l'arrêteront et un
équipage sera mis abord pour le conduire ici, parce qu'il y aura
eu la preuve de l'intention de fraudes dans les droits en déli
vrant un manifeste faux.
"Vous devez également porter votre attention à ce que le
cabotage ne prête point la main à la fraude des droits en débar
quant ou embarquant des choses qu'ils chargent sous voile.
J'écris aux administrateurs afin de prendre de leurs côtés les
mesures nécessaires ce pour empêcher ces sortes de choses. Je
vous invite à faire faire souvent des rondes de jour et de nuit
sur les côtes et dans les différents embarcadaires pour vous assu
rer de la stricte exécution du présent ordre.
"Dans un arrondissement que vous commandez vous avez
bien des moyens de connaître tous les abus qui se commettent
contre la chose publique. Employez ces moyens pour arrêter le
commerce interlope car ce commerce est aussi dangereux à l'Etat
qu'un ennemi bien reconnu, et vous ne pouvez pas le tolérer sans
compromettre votre autorité. J'attends de votre zèle la plus
grande exactitude dans l'exécution du présent ordre duquel vous
êtes invité de m'accuser réception.
"J'ai l'honneur de vous saluer^.
Pétion
Pétion expédia enfin aux commandants des arrondisse
ments de Nippes et de Grand'Anse le complément d'habille
ment des troupes sous leurs ordres: habits, vestes, chemises
et pantalons. Ces vêtements promis depuis 1812, n'avaient pas
été confectionnés à cause de la gêne du trésor public. D'après
ses ordres, la 18e qui reçut 1.100 rechanges fit désormais le
service par bataillon; la moitié du corps pouvant pendant 6
(1) L'original de cette circulaire se trouve dans les papiers de Madiou; elle porte la
signature de Pétion. Elle a été copiée aussi fidèlement que possible, avec les peti
tes fautes d'orthographe, de ponctuation et de français.
206 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

mois de l'année se livrer aux travaux agricoles; 500 soldats


seulement de la 18e furent habillés, ce corps ne se réunissant
jamais au-delà de 400 hommes. Il ordonna au général Henry
de prendre sur chaque habitation de la Grand'Anse, un culti
vateur pour l'entretien des chemins publics; et comme on con
traignait souvent les laboureurs à abandonner leurs proprié
tés pour aller travailler sur les biens des chefs militaires,
Pétion lui écrivit pour lui rappeler que chaque cultivateur
avait le droit de se livrer au travail où se trouvaient ses inté
rêts, pourvu qu'il ne pût pas être considéré comme vagabond.
Dans l'arrondissement de Nippes, les autorités subalternes
se livraient à des violences injustes contre les citoyens; des
plaintes étaient adressées à cet égard au Président d'Haïti,
particulièrement contre le chef d'escadron Hoger, comman
dant de la commune de St Michel qui s'était attiré par une
attitude farouche et affectée, l'inadversion du quartier. Il
outragea le juge de paix, il fit emprisonner de son autorité arbi
traire le greffier du tribunal de paix, il désorganisa la garde
nationale par malveillance contre le colonel de ce corps, il vou
lut contraindre au divorce un citoyen respectable en se mêlant
d'intérêts de famille auxquels il aurait dû rester étranger^.
Comme Hoger était un des favoris de Pétion, celui-ci parvint,
non sans peine, à apaiser les choses, sans toutefois lui infli
ger une punition. Pétion, plus que jamais, sentit la nécessité
de ne mettre à la tête des arrondissements et des communes
que des hommes capables et autant que possible d'une mora
lité éprouvée. Aussi, le 1er janvier 1814, il remplacera le géné
ral Wagnac, dont la mort eut lieu aux Cayes, le 22 septem
bre, par le général Marion, dans le commandement de l'arron
dissement des Cayes. Nous verrons que Marion se montrera
dans sa nouvelle position, administrateur habile, et qu'il par
vint par son esprit de conciliation, à établir entre les citoyens,
les meilleurs rapports. Le général Wagnac était né à Torbeck
en 1759.
Pétion se détermina à retirer la monnaie dite "d'Haïti"
pour la remplacer par une autre dite "de serpent" qui se frap
pait déjà au Port-au-Prince. En conséquence, le Sénat rendit
le 8 mai, un décret par lequel la monnaie "d'Haïti" cessa
d'avoir cours dans toute l'étendue de la République, et un
papier-monnaie qualifié de "billets de caisse", fut imprimé
(1) Plaintes des habitants de Saint-Michel du Sud contre le commandant Hoger, 28
mars 1813.
HISTOIRE D'HAITI (1813) 207

pour une somme de cent vingt mille (120.000) gourdes, pour


la retirer. Le décret portait que, pour garantie de son papier-
monnaie, le gouvernement hypothéquait, jusqu'à la concur
rence de la dite somme de 120.000 gourdes, les domaines
nationaux.
Le même jour, le Sénat décréta qu'il serait frappée une
monnaie nationale en trois pièces différentes; d'un côté
seraient les armes de la République, de l'autre, la valeur de
la pièce entourée d'un serpent mordant le bout de sa queue,
emblème de la prudence, et pour légende: "République
d'Haïti". La première pièce de six centimes forma le seizième
de la gourde d'Espagne, la seconde de douze centimes, forma
le huitième, et la troisième de vingt-cinq centimes, le quart
de la gourde d'Espagne. Les fabricateurs de fausse-monnaie,
leurs agents et leurs complices devaient être punis de mort.
Le 18 mai, Pétion fit sortir un arrêté expliquant la valeur
proportionnelle de la nouvelle monnaie nationale, avec les
monnaies étrangères ayant cours dans la République. D'après
cet arrêté, la gourde d'Espagne valut onze escalins en dou
bles escalins ou escalins de doubles. La même gourde d'Espa
gne, huit réaux espagnols ou escalins gourdins; la gourde amé
ricaine eut la même valeur que la gourde d'Espagne; l'écu fran
çais de six francs continuait à valoir douze escalins en dou
bles escalins ou escalins de doubles; la pièce de cent sous fran
çais valut dix escalins en doubles escalins ou escalins de dou
bles; le gourdin espagnol valut une pièce de vingt-cinq centi
mes monnaie nationale, le demi-gourdin, douze centimes mon
naie nationale, le trois-sous gourdin, six centimes monnaie
nationale. On comprenait que seize trois-sous gourdins ou seize
pièces de six centimes monnaie nationale valaient également
la gourde; que deux pièces de douze centimes valaient un gour
din ou vingt-cinq centimes; que l'escalin de double ne valait
que neuf centimes; il fallait donc deux escalins de double pour
valoir dix-huit centimes, monnaie nationale, en deux pièces,
l'un de douze et l'autre de six. L'écu de six francs valut neuf
pièces de douze centimes, celui de cinq francs, sept pièces de
douze centimes monnaie nationale; le doublon continua à
valoir seize gourdes d'Espagne ou la même valeur, monnaie
nationale; la portugaise, huit gourdes et les autres pièces d'or
en proportion.
L'article de la loi relative à la nouvelle monnaie portait:
208 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

"Toutes personnes généralement quelconques qui tenteraient


de discréditer la monnaie en refusant de l'accepter soit en
échange de leurs marchandises ou en vendant à des prix exor
bitants des objets de première nécessité, seront arrêtées, empri
sonnées et la généralité de leurs marchandises confisquée au
profit de la police et des hôpitaux".
Pour appliquer les peines annoncées dans cet article,
Pétion arrêta le 10 mai, qu'il serait établi dans chaque com
mune une commission chargée de juger d'une manière équi
table ceux qui tenteraient de discréditer la nouvelle monnaie.
Quand le gouvernement retira la monnaie dite "d'Haïti", on
en apporta au trésor pour 600.000 gourdes au lieu de 120.000;
il y avait donc 480.000 gourdes de fausse monnaie. On émit
300.000 gourdes et chacun ne reçut que la moitié de la valeur
qu'il avait apportée.
Le gouvernement, voulant observer une stricte neutra
lité à l'égard des nations belligérantes, le Président d'Haïti
défendit aux Haïtiens de prendre du service sur les navires
de guerre étrangers, sous peine d'être arrêtés, emprisonnés
pendant trois ans et d'avoir leurs propriétés confisquées au
profit de l'Etat (12 mars).
Comme presque tous les Haïtiens étaient enfants natu
rels, reconnus ou non reconnus, sous Dessalines, le mariage
n'ayant lieu à cette époque que rarement, Pétion se détermina
à faire accorder à ceux qui n'étaient pas nés d'unions légiti
mes les mêmes droits qu'aux enfants nés dans le mariage. Sou
vent dans une commune, sur deux mille naissances en une
année, il n'y avait qu'une ou deux de légitimes, et quelque
fois, pas du tout. La loi qui suit, que le Sénat rendit le 4 novem
bre, loin de favoriser le mariage, l'anéantissait presque. Sous
le rapport des intérêts matériels de l'enfant, le père n'avait
aucun motif qui pût le déterminer au mariage. Les ménages
restaient sans être consacrés par la loi et les enfants qui en
naissaient, dûment reconnus, héritaient de leurs père et mère
comme s'ils avaient été le produit d'unions légitimes. Les
mœurs très relâchées ne tendaient pas à s'améliorer, malgré
les efforts de quelques hommes, particulièrement de Dupré,
poète et artiste distingué qui représentait sur la scène en le
ridiculisant, l'état moral de la société.
Loi sur les enfants naturels
Le Sénat considérant que par l'article 39 de la Constitu
HISTOIRE D'HAITI (1813) 209

tion, il est dit que le sort des enfants nés hors mariage serait
établi par une loi particulière qui fixerait leurs droits de famille;
considérant qu'il est urgent de fixer d'une manière équitable
les droits auxquels peuvent prétendre les enfants dans la suc
cession de leurs père et mère afin d'entretenir l'harmonie entre
eux et leurs parents légitimes, et prenant en très grande consi
dération les représentations du Pouvoir Exécutifcontenues dans
son message en date du 20 avril dernier qui rappelle l'atten
tion du Corps Législatif sur ce point;
Ouï le rapport de son comité de législation, et après les
trois lectures, décrète ce qui suit:

Titre Premier
De l'état des enfants nés hors mariage
Article premier.- La loi n'admet pas la vérification de la pater
nité non avouée devant l'officier public.
Art. 2.- L'enfant d'une femme non mariée a pour père celui qui
le reconnaît dans les formes ci-après.
Art. 3.- La reconnaissance doit être faite devant l'officier public
chargé de constater la naissance des citoyens.
Art. 4.- Cette reconnaissance doit être confirmée par l'aveu de
la mère dans le même acte, ou un autre acte authentique; la
reconnaissance du père ne peut valider sans cet aveu.
Art. 5.- Si toutefois la mère vient à décéder des suites de l'accou
chement sans avoir pu confirmer la reconnaissance du père de
son enfant, dans ce cas seulement, la reconnaissance du père
suffira.
Art. 6.- L'acte de mariage peut contenir la reconnaissance des
enfants que les deux époux ont eus tandis qu'ils n'étaient pas
engagés dans les liens du mariage.
Art. 7.- La reconnaissance peut être faite pendant la grossesse,
au moment de la naissance de l'enfant, ou à tout autre époque
de la vie des père et mère et sera valable lorsqu'elle réunira les
caractères et conditions ci-dessus.
Art. 8.- Le père qui a reconnu un enfant lui donne son nom
et doit contribuer avec la mère à la nourriture, à l'éducation
et à l'entretien de cet enfant, chacun d'eux y subvient en rai
son de ses facultés.
Art. 9.- Lorsque l'enfant n'est pas reconnu par son père, la mère
seule est chargée de remplir les devoirs de la nature envers lui;
alors l'enfant porte le nom de la mère.
Art. 10.- S'il arrivait qu'une mère voulût se soustraire à l'accom
210 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

plissement de ses devoirs envers l'enfant qu'elle a mis au monde,


elle y serait contrainte: la loi appelle sur elle la vigilance du
ministère public.
Art. 11.- L'enfant mort dans le sein de sa mère ne recueille ni
ne transmet aucun droit
Art. 12.- L'existence de l'enfant n'est reconnue que du moment
de sa naissance.
Art. 13.- Les enfants nés hors mariage d'un père qui décéde
rait sans enfants ou descendants légitimes, entreront en pos
session de la totalité des biens de la succession du père, s'il n'a
point fait de dispositions testamentaires qui, dans ce cas, ne
peuvent excéder la moitié de la dite succession.
Art. 14.- Si un père qui a reconnu un enfant sans être engagé
dans les liens du mariage, vient à se marier, l'enfant qui aura
été reconnu jouira des mêmes droits sur les biens de son père,
que les enfants légitimes qui naîtront de ce mariage.
Art. 15.- L'enfant naturel reconnu par un père déjà engagé dans
les liens du mariage, aura par droit de succession, le quart des
biens provenant du dit père. Mais si le père survit à son épouse
et qu'il décède sans enfants ou descendants légitimes, alors
l'enfant naturel qui aura été reconnu, recouvre tous ses droits
fixés suivant l'article 13 ci-dessus.
Art. 16.- L'enfant né hors mariage, succédera dans la totalité
des biens de sa mère, conjointement avec les enfants ou des
cendants légitimes qui naîtraient avant ou après lui, etjouira
de la totalité des biens de la dite mère au défaut d'enfants ou
descendants légitimes.
Art. 17.- L'enfant né hors mariage, après avoir recueilli la suc
cession de ses père et mère, et venant à décéder sans laisser
d'héritiers, et sans avoir valablement disposé de ses biens, les
dits biens retourneront à la souche et ligne dont ils sont prove
nus, et s'il se trouvait des acquêts, alors ils seront partagés par
égale portion entre les deux souches.
Art. 18.- Les enfants nés hors mariage succéderont également
à leurs frères et sœurs, à leurs oncles et tantes, à leurs collaté
raux tous nés comme eux hors mariage et décédant sans enfants,
ils succèderont aussi à leurs frères et sœurs légitimes, du côté
de la mère, décédant sans enfants.
Art. 19.- La déclaration chez l'officier public, du père ou de
la mère d'un enfant naturel né avant la promulgation de la pré
sente loi qui désirerait fairejouir le dit enfant du bénéfice des
articles 13, 14 et 15 précités, suffira pour faire constater les
HISTOIRE D'HAITI (1813) 211

droits successifs du dit enfant dans les trois articles ci-dessus


mentionnés".
Cette loi fut promulguée par Pétion le 10 novembre 1813.
Christophe, de son côté, par le "Code Henry" (1812) s'était
approprié toutes les dispositions du code Napoléon à l'égard
des enfants naturels.
Il s'était écoulé plus de six mois entre le message de
Pétion au Sénat relativement à cette loi et le vote qui en eut
lieu, tant cette question avait paru grave à la plupart des séna
teurs. Enfin ils s'étaient conformés aux désirs du Président
à la suite de nombreuses conférences officieuses. Aussi, ne
voyons-nous pas dans la loi qu'il soit question de droits accor
dés aux enfants adultérins ainsi qu'il en est question dans le
message de Pétion. L'article 15 relatif à la reconnaissance faite
d'un enfant naturel par son père engagé dans les liens du
mariage ne doit s'entendre que de la reconnaissance d'un
enfant né avant le mariage.
Voici le message de Pétion:

Port-au-Prince, le 28 avril 1813, an X


Alexandre Pétion,
Président d'Hayti
Au Sénat de la République.
Citoyens sénateurs,
"L'article 39 de la Constitution de la République a laissé
espérer aux enfants nés hors mariage, que des lois particuliè
res fixeraient leurs droits de famille. Il paraît important que
le corps législatifs'occupe le plus tôt possible d'établir ce droit;
car dans ce pays qui a besoin de se consolider, chaque citoyen
doit trouver dans les statuts organiques, la garantie de son état
privé en même temps que des motifs d'émulation pour se por
ter vers la sagesse et l'ordre public. Il a été de tous les temps
et de tous les pays un système bien dangereux pour les nou
veaux Etats; c'est celui de vouloir faire disparaître tout d'un
coup de vieilles habitudes pour en substituer de nouvelles. Si
la loi constitutionnelle était, à l'égard des enfants naturels, prise
au pied de la lettre, et que tout tendît à propager le mariage
comme une vertu sociale, il en résulterait peut-être quelques
motifs de relâchement qui pourraient n'être pas avantageux à
la chose publique. Et comme en législation, il convient autant
que possible, d'éviter des pas rétrogrades, je m'autorise de la
212 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

responsabilité qui pèse sur moi, pour soumettre à votre consi-


dération mes réflexions et l'obligation de veiller à ce que l'inté
rêt des citoyens marche de pair avec les liens qui doivent les
unir.
"Je pense, citoyens sénateurs, que les enfants nés hors
mariage de père et mère haïtiens ou reconnus tels, pourraient
être déclarés habiles, à compter de la publication de la consti
tution du 27 décembre 1806, à hériter des biens de leurs dits
père et mère, lorsqu'ils pourront prouver d'une manière authen
tique, qu'ils ont été reconnus par eux pour leurs enfants natu
rels. Cette reconnaissance, pour être valable, doit être faite par
devant l'officier public chargé de constater l'état des citoyens
de la commune ou, à son défaut, par devant le juge de paix de
la paroisse des déclarants; et l'aveu du père doit dans tous les
cas, être indispensable parce que la recherche de la paternité
non avouée ne peut avoir lieu, tandis que la maternité peut être
constatée, en suivant à cet égard ce que prescriront les ancien
nes lois, ou règlements.
"La justice commande de laisser aux pères des enfants
naturels, nés avant la publication de la constitution, la faculté
de reconnaître ces enfants, pour les rendre habiles à jouir du
bénéfice de leur héritage. Cette reconnaissance devra se faire
dans les formes prescrites ci-après: les enfants naturels recon
nus par leurs père et mère doiventjouir des biens de leurs dits
père et mère, dans l'ordre établi pour les successions en sui
vant en tout point ce que prescrit la plus parfaite égalité.
"Quant à ce qui concerne les droits des enfants naturels
reconnus d'un homme ou d'une femme mariés, et qui auraient
aussi à l'époque de leur décès, des enfants légitimes, il convien
drait de déclarer que l'enfant naturel, né avant le mariage du
père ou de la mère pourrait amander dans la succession du père
ou de la mère, pour un quart seulement de ce à quoi amandera
l'enfant légitime (de la part afférente à l'enfant légitime).
"Pour ce qui est des enfants adultérins, ils ne doivent pré
tendre qu'à un quart de ce à quoi pourrait amander un enfant
légitime (la part afférente) et seulement dans les propres biens
de leur mère. Ces sortes d'enfants pourront être reconnus par
le père qui voudra les adopter, et, dans ce cas, si le père est lié
par le mariage, l'enfant reconnu pourra, sur les propres biens
de ce père, amander pour un quart de ce à quoi amandera un
enfant légitime. Et si le père n'est pas marié et qu'il eût des
enfants naturels, l'enfant adultérin, reconnu par lui, pourra
HISTOIRE D'HAITI (1813) 213

à sa mort, partager par égales portions avec ces enfants naturels.


"Toutes ces dispositions ne doivent en aucune manière
affecter les actes testamentaires, donations, etc... faits en faveur
de qui que ce soit, et ne peuvent non plus porter aucun préju
dice aux droits de ceux qui en auraient eu d'acquis ou d'éta
blis par les lois antérieures à l'époque de la publication de la
Constitution, mes présentes propositions n'étant qu'en faveur
de ceux qui, depuis la dite publication de la Constitution, se
trouvent privés de la faculté de constater, d'une manière posi
tive, leurs droits de famille.
"J'ai l'honneur de vous saluer avec une haute
considération".
Signé: Pétion

Le Président avait rendu, le 7 août, un arrêté concernant


les vols d'animaux. Le voleur était puni de trois années de
fer pour la première fois, de cinq années pour la seconde et
de dix années pour la troisième.
Le 15 septembre, le Sénat fit une loi fixant provisoire
ment les émoluments des juges des tribunaux d'appel et por
tant tarif pour les tribunaux de la République. Comme la plu
part des constructions du Port-au-Prince avaient beaucoup
souffert pendant le siège de cette ville par Christophe, et que
les propriétaires avaient été pendant cet événement privés de
leurs loyers, Pétion arrêta, le 28 septembre, que le droit loca
tif établi sur les maisons du Port-au-Prince, serait réduit de
moitié pour l'année 1812.
Quelques semaines après, le Sénat décréta, le 5 novem
bre, que l'administrateur général des Finances de la Répu
blique, Jean Chrysostome Imbert, ne cessait de mériter la con
fiance du gouvernement; qu'en conséquence il demeurait
dûment déchargé de son exercice de l'année 1810.
A cette époque vint des Etats-Unis au Port-au-Prince, un
Français nommé Eliot, agant secret de Napoléon 1er. Dans
le but de mieux remplir sa mission et de n'attirer aucun soup
çon, il se dit citoyen américain. Il avait été chargé par le minis
tre de la marine de France, de s'informer des événements qui
avaient occasionné la mort du général Rigaud et de la situa
tion des choses à Saint-Domingue. Comme il désirait, en sa
qualité d'étranger, être présenté au Président d'Haïti, Gar-
bage, secrétaire de Pétion, le conduisit au Palais. Pétion, après
un court entretien avec lui, reconnut qu'il n'était qu'un agent
214 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

secret, ce qu'il avoua du reste, lui-même, avant de sortir du


Palais. Garbage lui donna l'assurance que sa vie n'était pas
en danger, et lui dit qu'il verrait par lui-même que la France
n'avait plus à compter sur Saint-Domingue qui était à tou
jours perdue pour elle. Dès que Christophe apprit son arrivée
au Port-au-Prince, il fit publier dans tout son royaume que
Pétion négociait avec Napoléon pour livrer Haïti à la France,
ïliot fut témoin d'une grande parade qui eut lieu au Port-au-
^.'rince, et par l'enthousiasme qui s'y manifesta pour l'indé
pendance nationale, par la bonne tenue et l'équipement com
plet des troupes de toutes les armes, il reconnut que la France
n'avait réellement qu'à renoncer à Saint-Domingue. Dès sept
heures du matin, la garde nationale, celle du président et le
régiment de ligne s'étaient réunis au Champ-de-Mars, vis-à-
vis du Gouvernement. Par les ordres du général Boyer, com
mandant de l'arrondissement, les troupes s'étaient ensuite por
tées dans la Grand'Rue où elles s'étaient rangées en bataille
sous la direction du général Thomas, commandant de la place;
la droite était au Portail Léogâne et la gauche, au fort
Lamarre; elles occupaient donc une étendue d'une demi-lieue.
A neuf heures, le président Pétion vêtu d'un manteau rouge
couvert d'or, portant haut sa figure brune encadrée d'une che
velure noire, lisse et épaisse, passa la revue au milieu des
acclamations les plus vives et des cris de "mourir plutôt que
de se soumettre à la France". Pétion, au dire des contempo
rains, était plus beau ce jour que d'ordinaire. Il ressemblait
à un magnifique prince indien. Eliot s'embarqua pour les
Etats-Unis d'où il retourna en France. En 1823, il reviendra
en Haïti, chargé d'une mission officielle.
Du côté du Nord, tout était assez calme quoique dans les
premiers jours de janvier, les troupes de Christophe se fus
sent montrées vers le Mirebalais; elles s'étaient retirées après
avoir échangé quelques coups de fusil avec les avant-postes
républicains. L'un des plus intrépides cavaliers de la garde
du président, le chef d'escadron Kayé Larivière, conçut alors
une idée des plus aventureuses: il demanda à Pétion l'autori
sation de s'absenter quelques semaines pour pénétrer, seul
avec quelques hommes, dans le cœur du Nord à Vallière où
commandait un officier cruel de Christophe, nommé Benja
min. Celui-ci, en 1812, avait assassiné les parents de couleur
de Kayé Larivière qui lui-même était créole de la province du
Nord. Pétion accorda à Kayé l'autorisation qu'il lui deman
HISTOIRE D'HAITI (1813) 215

dait, quoiqu'il n'eût guère foi en la réussite de son projet.


Kayé Larivière partit du Port-au-Prince le 19 avril; il tra
versa le Mirebalais et fît halte à Lascahobas. Il sortit de ce
bourg le 22 avril à la tête d'un détachement de quinze (15)
hommes intrépides que lui avait fournis sur sa demande, le
général de brigade Benjamin Noël, commandant de l'arron
dissement du Mirebalais. Après quelques jours de marche, sa
troupe se grossit, et il se trouva à la tête de trente (30) hom
mes de bonne volonté, ce qui le mit à même de mieux exécu
ter son projet. Il s'écarta des chemins et fit route à travers
des bois qui étaient presque impénétrables. Chaque soir, il fai
sait l'appel nominal de ses gens pour s'assurer que personne
ne manquait. A l'une des haltes, il constata l'absence d'un
homme, et craignit une trahison. Il marcha dans l'eau pen
dant plus d'une journée et demie pour ne laisser aucune trace
pouvant indiquer qu'une troupe d'hommes fût passée par ces
lieux. Il parvint à un boucan^ où s'étaient réfugiés des déser
teurs dont le chef appelé Cinq-Balles était depuis quatre ans
dans les bois. Kayé Larivière l'avait connu autrefois dans le
Nord et Cinq-Balles lui fut d'un grand secours, en le guidant
avec fidélité à travers ces forêts presque entièrement déser
tes. Il lui promit de le conduire de nuit sur l'habitation de son
père qui était devenue propriété de la couronne; ils y arrivè
rent sans avoir rencontré ni voyageur, ni soldat, ni laboureur.
Un moment après, ils s'emparèrent de deux brigands depuis
longtemps Connus pour les cruautés qu'ils avaient exercées
sur les malheureux qui étaient tombés entre leurs mains; l'un
se nommait Noël Larivière, l'autre, Biassou. Comme ils ten
tèrent de s'échapper, ils furent massacrés. Kayé et ses com
pagnons avaient craint qu'ils n'allassent donner l'éveil à
l'autorité du Roi. Ils apprirent des cultivateurs de l'habita
tion qu'il n'y avait au bourg de Vallières qu'un faible déta
chement du 5e régiment, et quelques gendarmes; ils pensèrent
comme c'était un samedi, que la troupe ne devait pas être bien
réunie. Après avoir évité cinq (5) postes, et trompé la vigilance
des factionnaires, Kayé se rendit à Vallières, et s'en empara
au point du jour. Il en arrêta le commandant, le fameux Ben
jamin, dont la cruauté était proverbiale dans ces quartiers,
et lui fit immédiatement couper la tête.
Le magasin du bourg était rempli de riz, de maïs, de pois
(1) Boucan signifie clairière habitée, formée au milieu d'une forêt par le feu mis aux
arbres qui ont été consumés.
216 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

et de cassave; il le livra aux flammes pour que l'ennemi n'en


profitât pas. Le feu se communiqua aux maisons voisines cou
vertes en chaume et tout le bourg fut consumé. Il avait fait
ouvrir la prison et mettre en liberté tous les déserteurs et
réquisitionnaires, au nom du Président d'Haïti. Il se retira
ensuite sur l'habitation Larivière avec tout son monde et près
de cent cinquante personnes des deux sexes et de tout âge. Il
fit brûler les deux magasins de l'habitation qui étaient rem
plis de plus de (150) milliers de café, revenu de trois années,
d'après le rapport que lui en fit le gérant. Il regagna ensuite
le Mirebalais sans avoir perdu un seul des siens, chargé de
butins, et ayant retrouvé au bureau de la place de Vallières
des bijoux de sa famille. Quand il arriva au Port-au-Prince,
il reçut les plus grandes félicitations de Pétion lui-même. "Le
Télégraphe", journal officiel qui paraissait à cette époque, dit
dans l'un de ses numéros: "Tout le Mirebalais, l'Arcahaie, les
montagnes de Crochu, sont au pouvoir de la République. Nos
troupes ont vu se joindre à elles les 3e, 7e, 14e et 10e demi-
brigades; des déserteurs de tous les corps de l'ennemi se ren
dent toujours en grand nombre au Mirebalais. Là se forment,
de ces nouveaux républicains, les 4e, 8e et 10e demi-brigades,
tous anciens soldats de ces corps qui ont abandonné les horri
bles bannières du despotisme. Le tyran semble vouloir faire
le dernier effort pour ramasser sa couronne, mais il est à pré
sumer qu'il la laissera dans les mornes du Mirebalais dont
il veut s'emparer".
En effet, Christophe avait de nouveau envoyé une divi
sion de ses troupes dans les campagnes de l'arrondissement
du Mirebalais pour les ravager; elles étaient même parvenues
à quelques lieues de ce bourg, poursuivant un petit nombre
de républicains qui avaient surpris l'un de leurs postes; elles
furent mises en déroute par une forte cavalerie que le géné
ral Benjamin Noël lança contre elles. Quand cette nouvelle
parvint au Port-au-Prince, à Pétion, il envoya au Mirebalais
le général Boyer qui, en répandant des patrouilles de toutes
parts, acheva de rendre la tranquillité à ce quartier. Des trans
fuges du Nord, qui avaient passé sous le drapeau de la Répu
blique, donnèrent la première nouvelle de la mort du général
Daut. Christophe l'avait fait tuer parce qu'il avait refusé
d'assassiner plusieurs femmes de couleur. Ils annoncèrent
aussi que les généraux Guerrier, duc de l'Avancé, Raphaël,
comte d'Ennery, Joseph Jérémie, comte des Verrettes, avaient
HISTOIRE D'HAITI (1813) 217

été arrêtés parce qu'ils se montraient trop modérés et n'exé


cutaient pas toutes les rigueurs que commandait le Roi.
Dans la partie espagnole de l'île, régnait une parfaite
tranquillité. Les autorités qui la gouvernaient au nom de
l'Espagne, observaient une stricte neutralité à l'égard et de
Pétion et de Christophe. Un nouveau gouverneur venait d'arri
ver à Santo Domingo: c'était Don Carlos de Urutia. Il écrivit
à Pétion que son plus vif désir était de vivre en paix avec lui,
dans les mêmes sentiments que ses prédécesseurs.
Pétion lui répondit:
Au Port-au-Prince, le 4 juin 1813, An 10e de l'Indépendance
Alexandre Pétion
Président d'Hayti.
A Son Excellence Don Carlos de Urutia,
Capitaine-général, gouverneur
et intendant de la partie espagnole de l'Isle,
Excellent Seigneur,
"Le lieutenant-colonel Don Domingo Perres Guerra, com
mandant la frontière espagnole avec la République, en me fai
sant les compliments de Votre Excellence m'a remis la dépè
che du 8 du mois de mai dernier dans laquelle j'ai trouvé
l'expression du désir où Elle est de vivre avec moi dans les
mêmes sentiments que ses prédécesseurs. En faisant à Votre
Excellence mes félicitations sincères sur son avènement au gou
vernement de la partie espagnole de cette île, je la prie de comp
ter qu'Elle trouvera en moi toujours le même désir de vivre dans
la plus parfaite amitié avec mes voisins, et queje serai toujours
très disposé à tout ce qui tendra à éloigner l'anarchie et la tyran
nie du territoire d'Hayti: l'union et une solide amitié sont vrai
ment les principes qui conviennent à une bonne correspondance
entre les voisins, surtout lorsque leurs intérêts sont si rappro
chés que le sont ceux du peuple de la partie espagnole avec ceux
du peuple haytien. J'accepte avec plaisir, Excellent Seigneur,
les assurances que vous me donnez et vous assure qu'il ne dépen
dra jamais de nous que les Espagnols, voisins de la Républi
que, nejouissent d'un bonheur aussi parfait que celui du peu
ple que j'ai la faveur de gouverner.
"Je fais des vœux pour que Dieu accorde à Votre Excel
lence beaucoup d'années en santé et prospérité.
218 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

"J'ai l'honneur de saluer Votre Excellence avec la consi


dération la plus distinguée".
Signé: Pétion
Reportons-nous dans le royaume de Christophe dont la
férocité ne s'était pas encore adoucie, et jetons un regard sur
ses actes officiels qui n'étaient pas, la plupart, l'expression
des choses telles qu'elles se passaient. Il fit célébrer, avec la
plus grande pompe, l'anniversaire de l'Indépendance d'Hayti,
le 1er janvier 1813, et le lendemain il émit, de son Palais de
Sans-Souci, une proclamation au peuple et à l'armée à l'occa
sion de cette fête. Il leur dit particulièrement ce qui suit:
"Par la faveur du Tout-Puissant, du Dieu des armées, Pro
tecteur d'Hayti, nous voyons reluire à vos yeux l'anniversaire
de la 10e année de notre glorieuse et immortelle Indépendance.
Votre Roi a entendu, dans la douce émotion de son cœur, le
renouvellement de votre serment de haine éternelle au gouver
nement français, de mourir plutôt que de vivre sous son injuste
et cruelle domination, de vous dévouer au soutien du trône et
à la défense de notre patrie; conservez toujours ces sentiments;
ils vous assureront la conservation de vos droits.
"Haytiens, dénoncez aux autorités compétentes, ces hom
mes barbares et perfides, ces perturbateurs du repos public qui
chercheraient à égarer vos pas du sentier de l'honneur. Que
se proposent-ils, ces vils agents des factieux? De vous asservir,
de vous replonger dans l'anarchie, de trouver dans la licence
et le bouleversement des choses, une prétendue amélioration à
leur sort; mais quel a été le résultat de leurs perfidies? La mort
comme le juste châtiment de leurs forfaits..."
S'adressant aux commandants de provinces, d'arrondis
sement et de paroisses: "Contribuez de toutes vos forces à nous
aider et à coopérer au bonheur de vos concitoyens; ne négligez
rien pour parvenir à ce but honorable; rappelez-vous, et faites-
leur connaître qu'il n'existe point d'autre pays pour les Hay
tiens, qu'Hayti où ils puissentjouir de leur existence politique...
Si les chefs avaient veillé comme leurs fonctions l'exigent, les
trahisons infernales de Marc Servant et de ses complices qui
ont éclaté au siège de Port-aux-Crimes, n'auraient pas eu lieu;
ces scélérats n'eussent pas eu le temps de mûrir et consommer
leurs infâmes projets.
"Habitants des campagnes, considérez le sort heureux qui
est votre partage, fuyez l'oisiveté comme le plus dangereux des
HISTOIRE D'HAITI (1813) 219

fléaux, car elle énerve l'âme, l'esprit et le corps; redoublez donc


de zèle dans vos travaux; le travail honore l'homme; c'est pour
vous-mêmes que vous travaillez, pour vos enfants, pour vos
familles et pour votre pays, de même que pour vous procurer
une existence heureuse sur vos vieux jours, etc..."
Par une ordonnance du 15 janvier, les brigadiers de
l'armée prirent la qualité de majors-généraux, les comman
dants militaires des places et paroisses, la qualité de lieute
nants du Roi; la qualité de gouverneurs donnée aux officiers
commandant les places et citadelles de premier rang, fut
maintenue.
Quand le Roi faisait employer l'or au travail de quelques
objets, il signait lui-même l'ordre donné au payeur central de
livrer la quantité nécessaire de ce métal(i)
Le maître des cérémonies prenait les ordres du Roi pour
les deuils et les notifiait aux personnes qui devaient les por
ter. Dans l'ordonnance, l'habillement des hommes et des dames
était décrit. Le grand deuil pour le Roi devait être de six mois,
pour la Reine, quatre mois, pour le Prince Royal, trois; pour
les autres enfants du Roi, deux mois. Le deuil ordinaire pour
les princes du sang était de vingt jours. Lorsque le Roi dési
rait faire porter le deuil pour un personnage qui avait rendu
des services éminents au royaume, Sa Majesté transmettait
l'ordre pour le temps qu'il jugeait à propos.
Par une ordonnance du 25 janvier 1813, il détermina le
changement à faire au costume des officiers de l'administra
tion. Le 9 février 1813, du Cap-Henry, il rendit une décision
en faveur du commerce étranger. Les capitaines ou consigna-
taires des bâtiments arrivant dans les ports du royaume,
eurent la faculté de vendre leurs cargaisons ou de les réex
porter; ils devaient déclarer dans les vingt-quatre heures, aux
douanes du Roi, s'ils comptaient effectuer leur vente ou non;
dans ce dernier cas, il leur était loisible de repartir sans être
assujetti aux droits d'importation.
Les capitaines ou consignataires des bâtiments qui
avaient à leur bord des liqueurs fortes pouvaient les débar-
(1) Nous avons sous les yeux un ordre semblable:
Au Palais du Cap-Henry, le 17 janvier 1813, l'an 10 de l'Indépendance. Le Roi.—
Le Baron de Petit, payeur central, délivrera au sieur Rigaud, orfèvre de Sa Majesté,
huit onces d'or pour les travaux de Sa Majesté
signé: Henry
Pour acquit, signé: Rigaud, orfèvre de Sa Majesté
220 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

quer et déposer dans leurs magasins pour les réexporter dans


le cours de six mois, sans être tenu de payer aucun droit pour
ces liqueurs fortes, mais à l'expiration de ce terme, celles qui
n'auraient point été réexportées étaient assujetties aux droits
fixés par le tarif de Sa Majesté.
Les capitaines ou consignataires des bâtiments qui décla
raient réexporter les articles de leurs cargaisons dont ils ne
trouvaient pas la vente, avaient la faculté de le faire, en payant
les droits d'importation seulement. Christophe rendit cette
ordonnance dans le seul but de développer le commerce dont
son royaume devait profiter.
Le 15 mars, de son palais de Sans-Souci, il fit sortir une
ordonnance qui établit des droits d'entrée sur les bestiaux,
tabacs et autres objets de commerce qui s'importaient dans
le royaume par la voie de l'intérieur. Il prohiba aussi la sor
tie de son royaume, par la voie de l'intérieur, de toute espèce
d'armes blanches et à feu, des munitions de guerre, de toute
matière d'or et d'argent, soit monnayé ou non, bijoux, cuivre,
vieux fer et ferraille.
Portant ensuite son attention sur les habitudes adminis
tratives, il reconnut de graves abus et même des prévarica
tions. Par une déclaration du 5 septembre 1813, il destitua
le général Ugolin, comte de Richeplaine, procureur général
du Roi, membre de la commission de vérification des comptes
des comptables, pour avoir abusé de ses pouvoirs, commis des
actes arbitraires et vexatoires envers les fonctionnaires
publics, et pour avoir abusé de sa confiance par des malver
sations et des déprédations, dans les finances du royaume. A
cette époque, le département des Finances et de l'Intérieur
était confié à Thomani qu'il avait créé comte de la Taste. Il
apprit aussi que dans bien des localités, les soldats étaient arbi
trairement sacrifiés par des chefs; il ordonna de nouveau de
n'exécuter un militaire qu'après qu'il aurait été condamné par
un jugement rendu conformément à ses lois.
Les barges armées de la République inquiétaient de temps
à autre le littoral; il commanda au duc de la Grande-Rivière
de faire couper par un détachement de troupes, les mangles
qui empêchaient la vigie des Gonaïves de découvrir les bar
ges des révoltés, et de faire noyer la grande saline afin qu'ils
ne pussent plus venir enlever du sel. Le détachement partit
de Saint-Marc.
Depuis la défection d'une des divisions de son année
HISTOIRE D'HAITI (1813) 221

devant le Port-au-Prince, il était d'une extrême défiance à


l'égard des habitants de l'Artibonite, car cette division était
composée de gens de ce quartier. Aussi voyons-nous dans
l'ordre donné au duc de la Grande-Rivière, qu'il lui recom
mande de n'envoyer pour couper les mangles, que des soldats
du Nord, commandés par un bon officier du Nord. Il venait
de faire une tournée dans la province de l'Artibonite où il orga
nisa les différentes branches du service. Quoiqu'il eût éprouvé,
par l'attitude froide des populations, qu'il n'était pas le trop
bienvenu, il fit savoir dans un ordre général de l'armée, qu'il
était satisfait de l'ordre et de l'activité qui régnaient dans cette
province, et du zèle et de la joie que le peuple lui avait
témoignés*1).
Don Carlos de Urutia lui avait aussi notifié sa nomina
tion au commandement général de la partie espagnole de St
Domingue par une lettre en date du 20 mars, adressée au
comte de Limonade, secrétaire d'Etat, ministre des Affaires
Etrangères. Celui-ci lui avait répondu le 10 avril du palais
de Fort-Royal, par la lettre suivante:
Monsieur le Commandant Général,
"J'ai donné connaissance au Roi, mon très gracieux sou
verain et maître, de votre arrivée et de votre nomination à
l'emploi de commandant général des troupes de la partie espa
gnole, comme Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'en avi
ser par sa dépêche du 20 mars dernier, qui m'est parvenue ce
jour. Vous pouvez compter que Sa Majesté a les mêmes senti
ments que ceux que vous manifestez. Permettez-moi, en mon
nom particulier, de féliciter Votre Excellence et de lui offrir les
assurances de la considération distinguée avec laquelle..., etc. "
Le 10 mai suivant, du palais de Sans-Souci, le comte de
Limonade lui écrivit:
A Son Excellentissime Seigneur Don Carlos de Urutia,
Capitaine général de la partie espagnole de Santo Domingo.
Excellentissime Seigneur et Capitaine Général,
"J'ai mis sous les yeux du Roi, mon très gracieux Souve
rain et mon Maître, la lettre que Votre Excellence m'a fait l'hon
neur de m'écrire pour notifier sa nomination au commande-
Ci) C'est jiprès cette tournée qu'il nomma le colonel chevalier Riché sous-lieutenant
en premier de la première compagnie des gardes du corps du Roi; c'est ce Riché
qui devint Président d'Haïti, en 1846.
222 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

ment suprême de la partie espagnole de l'Isle, et la détermina


tion de Votre Excellence de maintenir les relations d'union et
d'amitié qui unissent les deux peuples. Sa Majesté a appris cette
circonstance avec plaisir. Elle m'a chargé de vous en témoigner
ses félicitations et l'assurance que, de son côté, Elle est dans
les mêmes sentiments.
"Monsieur le capitaine Don Raphaël Villars a eu l'hon
neur d'être présenté à Sa Majesté. Il vous dira combien Sa
Majesté attache de prix à l'union et à la bonne intelligence des
deux peuples.
"Je prie Votre Excellence d'agréer aussi de ma part, mes
sincères félicitations et de me croire, avec la considération la
plus distinguée, de Votre Excellentissime Seigneur, le très hum
ble serviteur".
Signé: Comte de Limonade
Sur les limites de la partie espagnole, du côté de Ouana-
minthe, une partie de la population avait pris les armes con
tre l'autorité de Christophe. Les cantons des Brûlages, de la
Mina, de la Nouvelle Bretagne, de la Capotille et de l'Hermi-
tage étaient occupés par plus de cinq cents (500) hommes déser
teurs qui s'y étaient réfugiés pour se soustraire à la baston
nade, aux verges et à la mort. Ds avaient avec eux leurs enfants
et leurs femmes, et ils étaient commandés par un chef de
bataillon nommé Beaulieu et par un capitaine nommé Benoît.
Joachim Deschamps les combattait et tâchait de les culbuter
dans la partie espagnole.
Sur les limites de la République, à Lascahobas, étaient
campés les 25e et 26e demi-brigades des anciennes troupes de
Christophe qui s'étaient ralliées à Pétion. Le colonel Lannes
commandait ce quartier qui faisait partie de l'arrondissement
du Mirebalais.
LIVRE SOIXANTE-ONZIEME

(1814)

Sommaire.— Pétion visite le quartier du Mirebalais.— Il transporte le bourg


au défilé du Trianon.— Les troupes de Christophe s'emparent du fort
Sabourin.— Lettre de Pétion au général Henry, commandant de la
Grand'Anse.— Mort du général Henry.— Il est remplacé par le général
Bazelais.— Instructions de Pétion à Bazelais.— Succès qu'obtient Bazelais
dans la Grand'Anse.— Un très grand nombre des gens de Goman se
soumettent à la République.— Nouvelle de la chute de Napoléon et du
rétablissement des Bourbons sur le trône de France.— Projet d'expédition
contre Haïti.— Pétion, pour détourner le nouvel orage qui menaçait Haïti,
envoie en Europe Carnage, son secrétaire particulier.— Lettre de Pétion
à Garbage.— Lettre du Secrétaire pour les Affaires Etrangères de Christophe
à Peltier pour le charger de faire des propositions au gouvernement
français.— Le général Marion qui a remplacé le général Wagn'ac dans le
commandement de l'arrondissement des Cayes, reçoit des instructions de
Pétion.— Mesures prises contre les réunions secrètes du Vaudoux.— Etat
florissant de l'agriculture.— Aliénation d'une portion des domaines
nationaux par la loi du 10 mars 1814.— Le reste de la monnaie dite "d'Haïti"
est retiré de la circulation.— Concessions de terre aux officiers de l'armée.—
Circulaire de Pétion relativement aux mesures à prendre contre une
invasion française.— L'exportation des grains à l'étranger est prohibée.—
Tous les biens domaniaux urbains et ruraux sont mis en vente.— Avantages
accordés au commerce anglais.— Etat florissant du royaume de Christophe
sous le rapport matériel par le travail forcé.— Egorgement des femmes de
couleur qui avaient échappé au massacre de 1812.— Mesures que Christophe
se propose de prendre contre la France si elle dirige une attaque contre
Haïti.— Le gouvernement français fait des préparatifs pour une expédition
contre Haïti.— Mais avant de rien entreprendre, il tente la voie des
négociations.— Envoie en Haïti de trois agents: Dauxion Lavaysse, de
Médina et Draverneau par Malouet, ministre de la Marine et des Colonies.—
Dauxion Lavaysse arrive au Port-au-Prince.— Ses négociations avec Pétion;
il échoue dans sa mission.— De Médina est arrêté au Cap; son
interrogatoire.— Les instructions de Malouet dont il était muni ainsi que
les deux autres agents.— De Medina sera assassiné dans les prisons du
Cap.—

ËJès la première quinzaine de janvier, le président


Pétion se résolut à aller visiter de nouveau le quartier du
Mirebalais qui s'était rendu à la République depuis 1812. Les
224 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

troupes de Christophe, qui avaient pénétré vers le Trianon,


se retirèrent apprenant que les Républicains partis du Port-
au-Prince, s'avançaient. Pétion parvenu au Mirebalais, y resta
quelques jours, et visita ensuite tout le quartier. Déjà le bourg
avait été transféré de la rive droite de l'Artibonite sur la rive
gauche. Pétion, voulant le mettre entièrement à l'abri d'un
coup de main, ordonna de l'abandonner et de le transporter
au défilé du Trianon où s'établirent la garde nationale et le
10e régiment. Dans cette nouvelle position, les habitants du
Mirebalais se rapprochaient du centre des opérations et
communiquaient plus sûrement avec le quartier des Grands-
Bois et la plaine du Cul-de-Sac. Il devint impossible aux
royalistes d'intercepter les communications entre Port-au-
Prince et le Trianon. Pendant que Pétion faisait abandonner
le bourg, les troupes de Christophe crurent qu'il allait évacuer
tout le quartier. Devenues plus hardies, elles attaquèrent le
petit fort Sabourin et s'en emparèrent. Ce succès les confirma
dans l'idée qu'elles avaient conçue, que les républicains étaient
découragés dans cette ligne. Aussi Christophe exprimait-il
l'espoir d'emporter bientôt le fort important du Trianon. En
ce moment, il déployait une grande activité, tantôt il était à
Saint-Marc, tantôt au Cap, quelquefois dans la plaine de
l'Artibonite; il donnait l'ordre soit d'attaquer, soit de se tenir
sur la défensive. Après avoir solidement organisé et armé les
quartiers qu'il avait visités, Pétion rentra au Port-au-Prince,
dans les derniers jours de janvier, emmenant avec lui beaucoup
de transfuges du Nord et de l'Artibonite.
Il porta ensuite son attention sur la Grand'Anse dont
l'administration était un peu négligée depuis que la santé du
général Henry s'était considérablement altérée, quoique les
officiers cantonnés dans les montagnes, continuassent à bien
faire leur devoir contre Goman, entre autres le lieutenant-
colonel Lévêque, commandant de la Citadelle de Platon.
Cependant de nombreux cultivateurs faisaient parvenir leurs
plaintes contre des officiers militaires qui les tyrannisaient
et les maltraitaient. Pétion adressa à cet égard au général
Henry les remarquables lignes suivantes: "Je vous ai déjà dit
que le gouvernement n'entendait pas que les cultivateurs fussent
contraints d'aller se fixer contre leur volonté sur les habitations
desquelles ils dépendaient autrefois; le colonel Moussignac a
très grand tort de persister à faire entrer sur son habitation
les cultivateurs qui en dépendaient autrefois et qui se trouvent
HISTOIRE D'HAITI (1814) 225

sur l'habitation Lanoux. Ils sont aussi libres que lui, et pourvu
qu'ils travaillent, c'est ce qu'on peut exiger d'eux. Il n'y a pas
de doute, mon cher général, que c'est cet esprit d'égoïsme et
d'injustice qui a plongé l'arrondissement de la Grand'Anse
dans l'état où il est actuellement; c'est à quoi il faut veiller, car
on ne ramène pas toujours les peuples à la tranquillité en les
vexant, tandis qu'on peut espérer de les adoucir en les traitant
avec équité'^.
Quelques semaines après avoir reçu cette lettre, le
général Henry mourut, le 27 février 1814, laissant à Jérémie
et dans les autres localités de la Grand'Anse, les plus vifs
regrets. Il était né à Saint-Louis du Sud, le 4 mars 1771.
Pétion avait perdu un ami sur le dévouement duquel il
pouvait compter, qui en 1812, avait puissamment contribué
à maintenir le département du Sud sous son autorité. Il se
détermina à le remplacer par le général Bazelais, chef de l'état-
major de l'armée. Le choix était heureux: outre des
connaissances assez variées, Bazelais possédait une forte
résolution, une grande énergie. Comme homme de guerre
capable, il avait fait ses preuves pendant les luttes entre
Toussaint Louverture et Rigaud, et pendant la guerre de
l'Indépendance. Le 8 mars, il reçut le commandement des
arrondissements de la Grand'Anse et de Tiburon, et partit pour
Jérémie, le 23 du même mois, emportant les instructions que
lui avait remises le président Pétion, relativement au service
militaire, aux moyens à employer pour étouffer la révolte, à
sa conduite à l'égard des troupes de ligne et des gardes
nationales, à la plantation des vivres, aux encouragements
à donner au commerce, à l'agriculture, au respect à faire
observer envers la magistrature et les lois, aux agents de
l'administration des finances qui devaient empêcher la
contrebande. Enfin Pétion lui disait dans ces instructions:
"77 faut vous pénétrer, général, de l'idée que vous allez
paraître dans des quartiers battus par huit années de misères,
de troubles, de révolutions, de passions et d'intrigues, qui ont
toujours été les principales causes de leurs malheurs. A votre
arrivée à Jérémie, chacun viendra vous porter sa doléance,
chacun vous parlera de ses hauts faits, de son patriotisme et
(1) Lettre de Pétion en date du 8 janvier 1814, au général Henry, commandant la
18e demi-brigade et l'arrondissement de la Grand"Anse.
226 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

de sa bonne instruction; enfin vous serez tellement tracassé par


les sollicitations et les intrigues, qu'il ne vous resterait aucun
temps pour vous occuper du service essentiel, si vous prêtiez
l'oreille à tous ceux qui vous aborderont pour vous entretenir
de leur propre intérêt Pénétrez-vous bien de cette maxime qui
est la même chez tous les peuples et qu'il est indispensable à
celui qui commande de connaître: c'est que le citoyen qui ne
vise qu'à la prospérité de l'Etat, n'a jamais de récompense à
demander; il se borne à ce qui peut opérer le bien général duquel
dépend le sien, et il a la confiance naturelle que le temps et la
justice lui donneront ce qu'il a mérité.
"Il me reste maintenant à vous parler d'un point essentiel-
c'est celui qui, pris à l'envers, a souvent, trop souvent, opéré
le malheur de l'Etat et celui des officiers chargés de représenter
le gouvernement dans les différents arrondissements. Les
officiers supérieurs chargés de commander les arrondissements
se sont toujours pénétrés qu'en recevant du gouvernement
l'ordre de leur départ, ils recevaient un ordre d'aller recueillir
des avantages pour eux-mêmes, comme autant de récompenses
de leurs travaux militaires. Rendus à leur destination, leur
premier soin est de rechercher ce qui peut concourir à établir
leur fortune; tous les moyens leur paraissent convenables; ils
les adoptent et sacrifient la chose publique, ils ne s'occupent
que d'eux-mêmes; à leur exemple, les subordonnés négligent le
service; de là, chacun ne s'occupe que de ce qui lui est personnel,
le zèle et le patriotisme se refroidissent Bientôt ils n'existent
plus, la confiance des citoyens est détruite; l'ensemble si
nécessaire dans tous les Etats, disparaît: l'envie, la jalousie,
la calomnie occupent toutes les têtes, la confusion est partout
et la désolation en est le résultat Vous goûterez trop ces vérités,
mon cher général, pour ne pas prendre le chemin qui est opposé
à ce que je viens de vous dire. Il est bon de vous observer, mon
cher général, que dans la partie du pays où vous allez figurer,
le système de culture a toujours été conduit sur un autre principe
que dans cette partie-ci. Les cultivateurs n'ayant jamais été
considérés comme des citoyens actifs de la République, ils ont
toujours été traités avec rigueur, avec plus où moins d'injustice.
Cet état d'abjection, ce système mal entendu, sont une des
principales causes de l'insurrection qui dévore toute cette partie.
Dans toutes vos tournées, vous verrez les cultivateurs; il faut
leur parler, il faut leur dire qu'ils sont libres, que le
gouvernement veut qu'ils soient heureux. Il faut leur dire qu'ils
HISTOIRE D'HAITI (1814) 227

ont la faculté d'aller travailler où bon leur semble et pour tel


fermier ou propriétaire qui leur fera plaisir; pourvu qu'ils
travaillent, c'est tout ce que l'Etat exige d'eux. Ils sont considérés
comme des serfs, et en conséquence, ils sont souvent tyrannisés,
jamais payés. Il faut vous informer de ce qui leur est dû pour
leurs portions dans leurs revenus, forcer ceux qui leur doivent
à les payer, faire prendre soin de ceux qui sont malades. Ces
actes de justice, d'équité, d'humanité ramèneront nécessaire
ment les cultivateurs à des sentiments de modération et de con
fiance parce qu'il est naturel que l'être vivant qui est bien traité
conçoive de l'attachement pour celui de qui il reçoit de bons
traitements. Il faut faire aussi disparaître les voies de fait: les
gens libres ne doivent point être flagellés. Il faut encourager
l'établissement des concessions que le gouvernement a accor
dées parce que c'est donner à l'Etat du nerfpar une augmen
tation de propriétaires.
"Il faut être accessible à tout le monde, compatissant et
affable envers tous; il faut enfin vous occuper du peuple, et ne
jamais vous lasser d'être à votre devoir.
"Pénétrez vous, général, de ce que peut un officier-général
dans un commandement éloigné, lorsqu'il est revêtu comme
vous l'êtes, de la confiance du gouvernement La patrie ne peut
prospérer que par le zèle infatiguable et persévérant de ses
officiers supérieurs, et plus leur situation est éminente, plus
l'importance de leurs devoirs augmente".

Le général Bazelais mit rigoureusement en pratique les


instructions de Pétion, et obtint vite d'heureux résultats. De
nombreux cultivateurs vinrent se rendre; ils obtinrent des
concessions de terre, et même des grades; le président Pétion
ratifia tout ce qu'il fit à cet égard. Bientôt l'on n'entendit
presque plus parler de Goman ni de Jean-Baptiste Lagarde
qui s'étaient réfugiés aux sommets des plus hautes montagnes.
Cependant Goman ordonna à l'un de ses lieutenants, le colonel
St Louis Boteau, de prendre des mesures pour arrêter le
mouvement de désertions qui avait lieu depuis l'arrivée de
Bazelais dans la Grand'Anse. Le 26 mai 1814, St Louis Boteau
écrivit des Irois à cet égard, à l'adjudant-général Bazile, colonel
du premier régiment du Sud (corps que Goman avait formé,
mais qui n'existait à peu près que nominalement), la lettre
suivante:
228 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

"J'ai appris verbalement que les officiers du 1 " bataillon


de votre demi-brigade ont fait un traité de paix avec l'ennemi,
ils sont à danser d'un bord et de l'autre avec les ennemis au
Fond-Rouge; dites-moi un peu par quel ordre? Si c'est par vos
ordres ou comment? pour moi, j'ignore cela.
"Sa Majesté est en marche pour Port-au-Prince*1'; voici le
moment où nous devons inquiéter les ennemis autant qu'il nous
est possible. Point du tout nous faisons traité de paix; vous
détacherez une bonne patrouille commandée par un bon officier,
pour aller mettre une bonne embuscade au Fond-Rouge pour
désarmer les détachements qui sont dans ces garnisons, pour
leur faire savoir que nous ne traitons pas de paix avec eux. Cette
patrouille sera pour huit jours, et vous me rendrez compte de
ce qu'elle aura fait
Je vous salue".
Pour le colonel: St Louis Boteau Saubat

Cette lettre ne produisit pas grand effet; les désertions


continuèrent, surtout un grand changement s'était opéré dans
l'esprit des insurgés, et même la plupart des compagnons de
Jean-Baptiste Lagarde s'étaient rendus à Bazelais et étaient
entrés dans la ville de Jérémie.
L'adjudant-général Bazile de son côté, était à la veille de
se soumettre à l'autorité de Pétion; il avait écrit à Bazelais
pour lui demander ses intentions, n'osant pas se rendre à une
entrevue dans la crainte d'une trahison. Le 19 juin, Bazelais
lui avait répondu de l'habitation Réverdi pour lui dire,
puisqu'il craignait de venir le voir, de lui envoyer un officier
de sa confiance qui lui apporterait les intentions de la
République. Bazile ne put surmonter ses défiances et ne donna
pas suite à son projet de soumission. Goman, apprenant que
la négociation avait été rompue, se hâta de féliciter le baron
Bazile de sa fidélité envers le Roi, par une lettre en date du
18 juin, qu'il fit écrire par son secrétaire, un jeune homme
nommé Alcindor.
Néanmoins, Bazelais avait déjà fait rentrer dans
l'obéissance par la persuasion plus de quatre cents (400)
hommes armés ayant à leur tête 4 des principaux lieutenants
de Goman: Registre, Léveillé, Prat et Guillaume Sambat, qui
(1) Les gens de Christophe dans la Grand'Anse répandaient partout qu'une nouvelle
expédition était partie du Cap contre le Port-au-Prince.
HISTOIRE D'HAITI (1814) 229

jurèrent d'être fidèles à la République. Dans le quartier de


la Grande-Rivière de Jérémie, trois cents et quelques
cultivateurs étaient revenus sur leurs habitations avec leurs
femmes et leurs enfants, et beaucoup d'autres étaient revenus
dans les quartiers de Bonbon, de l'Anse-du-Clerc, des Abricots,
de Dame-Marie et de l'Anse-d'Hainault. Trois compagnies
de soldats d'élite que Christophe avait envoyées à Goman,
vinrent aussi faire leur soumission, en même temps que le
colonel César Novelat qui fut confirmé dans son grade, et qui
obtint une concession de terre.
L'insurrection perdait chaque jour du terrain. Bazelais
put sans être inquiété poursuivre et châtier les nombreux
contrebandiers qui infestaient le littoral de Tiburon et de
l'Anse-d'Hainault. D'après les instructions qu'il avait reçues
de Pétion, il forma à Pestel, au Corail, aux Roseaux et partout
ailleurs des compagnies de volontaires qui furent employées
à patrouiller dans les montagnes pour inquiéter les révoltés;
il renvoya dans leurs garnisons respectives divers bataillons
des 13e, 16e et 17e qui opéraient contre eux, et il organisa en
une compagnie d'élite, tous les officiers de la Grand'Anse et
de Tiburon qui étaient en inactivité.
A la même époque, le bruit se répandit dans toutes les
campagnes d'Haïti que la France préparait une nouvelle
expédition contre Saint-Domingue. Le retour des Bourbons sur
le trône de France par suite de l'abdication de Napoléon à
Fontainebleau, en avril 1814, la paix générale rétablie en
Europe, la liberté des mers, tout concourait à accréditer ce
bruit qui n'était pas du reste sans fondement. A cette occasion,
Pétion dit à trois de ses conseillers intimes, Magny, Sabourin
et Inginac: "Les Français n'étant plus occupés par les armées
étrangères, ne tarderont pas à songer à nous". La nation
envisageait sans crainte cette prochaine invasion et chacun
se préparait à la résistance la plus vigoureuse. Jean-Baptiste
Lagarde lui-même, principal lieutenant de Goman, fit savoir
au général Bazelais que si les Français revenaient, il se
soumettrait à la République pour mieux les combattre. Le
nouveau ministre de la Marine et des Colonies de France, le
baron Malouet, désirant rétablir l'autorité de l'ancienne
Métropole à Saint-Domingue, avait déjà déterminé Louis XVÏÏI
à faire acheminer des troupes sur Brest, Toulon et Rochefort
dans le but de les expédier en Haïti. C'était une armée de
trente mille (30.000) vieux soldats de l'Empire dont le nouvel
230 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

ordre de choses souhaitait du reste se débarrasser^.


On apprit aussi au Port-au-Prince, le traité de Paris, et
la faculté accordée à la France par le traité additionnel conclu
avec l'Angleterre, de faire la traite pendant cinq années.
Pétion, pour détourner le nouvel orage qui menaçait Haïti,
se résolut à envoyer en mission en Europe, son secrétaire
particulier, le citoyen Garbage, chargé d'obtenir de
l'Angleterre sa médiation pour que la France reconnût
l'indépendance de son ancienne colonie sur des bases
équitables, comme la Grande-Bretagne avait reconnu celle des
Etats-Unis. Garbage partit au commencement de juillet sur
la "Confiance" et se rendit à Kingston où le gouverneur de
la Jamaïque, le duc de Manchester, lui fit un très bon accueil.
De là, il fit voile pour l'Europe, se proposant de se faire aider
dans sa mission par les philanthropes anglais, entre autres
Wilberforce et Clarkson.
Le 31 juillet, Pétion profitant du départ d'une goélette
anglaise qui allait à Gibraltar, lui écrivit qu'il était autorisé
à prendre dans les produits de la cargaison qui lui avait été
confiée, l'argent dont il pourrait avoir besoin pour
l'accomplissement de sa mission. Il ajouta:
"Nous avons eu l'occasion de voir les propositions faites
au Parlement britannique pour l'abolition du commerce
honteux de la traite des Africains. Cette conduite de la nation
britannique excite la plus grande admiration de ceux qui savent
apprécier ce que c'est que le droit de l'homme, et c'est pour
consacrer cette belle œuvre de la nation anglaise à notre
prospérité queje vous charge de vous adresser à un bon artiste
afin de faire un tableau allégorique où la Grande-Bretagne sera
représentée comme obligeant les puissances de l'Europe à
renoncer au commerce dégradant de la traite des Africains. Il
ne faut pas regarder au prix pourvu que le travail soit achevé
par main de maître, et je laisse à votre prudence et à votre
patriotisme de faire ce que vous jugerez le plus convenable à
cet égard. Vous m'enverrez ce tableau et vous en distribuerez
quelques-uns à des personnes de distinction comme une marque
de la sensibilité et de la gratitude haïtiennes".
(1) Malouet, ancien colon de Saint-Domingue, avait conseillé ces mouvements de
troupes par suite d'une pétition adressée au gouvernement par de nombreux colons
qui demandaient à être remis en possession de leurs biens. Cette pétition avait
été renvoyée à une commission qui avait proposé une expédition contre St
Domingue où le général Desfourneaux, l'un des membres, avait déjà fait la guerre.
HISTOIRE D'HAITI (1814) 231

Presque en même temps, Peltier, directeur du journal


"L'Ambigu" qui se publiait à Londres, l'un des agents salariés
de Christophe depuis 1807, avait fait savoir au comte de
Limonade que Napoléon était à la veille de succomber. Le
comte de Limonade, général Prévost, secrétaire pour les
Affaires Etrangères, lui avait répondu d'après les ordres du
Roi, le 10 juin:
"Les détails que vous nous donnez des grands événements
qui viennent d'avoir lieu en Europe et surtout en France, ont
causé beaucoup de satisfaction au Roi Vous avez dû remarquer
dans les différents actes que le Roi a publiés depuis son
avènement au trône, qu'il n'a jamais confondu le peuple
français avec le gouvernement qui l'opprimait Il a toujours
offert aux paisibles négociants, sécurité, protection et commerce,
quoiqu'il fût en même temps déterminé à repousser toute espèce
d'ennemi qui entreprendrait de nous réduire à l'esclavage. Vous
pouvez déclarer, Monsieur comme vous êtes maintenant autorisé
à le faire, que Sa Majesté recevra avec plaisir dans ses ports,
tous les bâtiments marchands qui arriveront de France. Les
négociants seront protégés et traités comme les sujets des autres
puissances alliées qui commercent paisiblement avec Haïti,
pourvu seulement qu'ils aient soin de se conformer aux lois du
Royaume. Vous pouvez donner cette assurance aux
commerçants français, et même la publier dans vos journaux.
La France vient de prendre une nouvelle face. Sa Majesté espère
y trouver un gouvernement juste et philanthropique, et elle se
flatte de trouver des sentiments humains dans un prince instruit
par l'adversité. L'état d'incertitude où nous sommes
relativement aux mesures du nouveau souverain de la France
à notre égard, nous empêche de pouvoir prendre aucune
résolution définitive, comme vous nous y invitez, avant d'être
positivement informés de ses intentions. C'est à vous, Monsieur,
qui avec tant d'attachement et de fidélité, avez constamment
défendu les intérêts de cet infortuné monarque; c'est à vous,
qui êtes attaché à la cause du Roi Henry et qui connaissez cette
île, à préparer une négociation entre les deux puissances. Vous
ne pouvez douter que Sa Majesté n'écoute les propositionsjustes
et raisonnables qu'on pourra lui faire et qu'Elle ne s'empresse
de nommer un homme sûr pour régler ses intérêts et ceux de
son royaume".
Peltier reçut une autre par laquelle le général Prevost
232 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

lui fit connaître quelles devaient être les propositions justes


et raisonnables qu'il avait à faire au gouvernement français:
c'était une indemnité de dix pour cent à accorder aux colons
dépossédés sur la valeur de leurs biens. A ces conditions, la
France reconnaîtrait l'indépendance d'Haïti.
Pétion, de son côté, demandait que la France traitât avec
Haïti sur des bases équitables en ce qui concernait la
reconnaissance de notre indépendance. Ces bases raisonnables
n'étaient pas autre chose qu'une indemnité.
Il est à remarquer que les deux gouvernements qui se
partageaient l'ancienne colonie française, entendaient chacun
de son côté, stipuler pour cette partie entière de l'île, l'un
considérant l'autre comme rebelle à l'autorité légitime.
Le premier acte de Pétion, en janvier de l'année que nous
traitons, avait été de remplacer le général Wagnac décédé,
comme nous l'avons dit au chapitre précédent, dans le
commandement de l'arrondissement des Cayes, par le général
Marion qui reçut ses instructions le 1er janvier. La ville des
Cayes et les villes et bourgs qui en relevaient étaient toujours
le théâtre de grands désordres administratifs, de concussions
et de contrebandes qui, nous devons nous en rappeler, avaient
été sans cesse signalés à Pétion par le colonel Tate, chef des
mouvements du port des Cayes. Les rapports de Tate étaient
fondés, car Pétion les appréciait comme suit dans les
instructions qu'il remit au général Marion.

"L'arrondissement des Cayes est le foyer de la contrebande.


L'Etat n'aurait eu dans cet endroit aucune ressource sije n'avais
pas trouvé pour chef des mouvements du port, le colonel Tate,
officier d'un zèle et d'un patriotisme rares et bien constants.
Il a supprimé en partie cet interlope qui tend à débarquer hors
des douanes, des marchandises et à embarquer sous voiles des
denrées afin de ne point payer de droits. Il aurait mieux réussi
et les contrebandiers auraient été forcés de renoncer à ce métier
s'il n'avait pas trouvé dans ceux mêmes qui auraient dû, par
devoir, le soutenir, des complaisances à le contrarier et à tourner
en ridicule son dévouement, de manière qu'il s'est fait une foule
d'ennemis. Tous crient contre lui l'anathème. Pourquoi? Parce
qu'il a fait en homme d'honneur son devoir. Cet officier peut
avoir dans son extérieur quelques défauts qui tiennent plutôt
au manque d'éducation qu'aux principes de son cœur, qui sont
purs, et il ne faut voir en lui que l'homme de l'Etat, le patriote
HISTOIRE D'HAITI (1814) 233

qui se sacrifie au bonheur du pays, et faire cesser les cris


indiscrets qu'on jette contre lui. Je compte que vous serez son
ami, et quelle que chose qui vous soit dit contre lui, vous n'en
prendrez aucune impression défavorable; au contraire, ce sera
un motif pour le soutenir. Dites clairement à ceux qui s'en
plaindront de vous prouver qu'il soit contre la loi, et dites-leur
de renoncer à la contrebande qui ruine le pays. Je vous
recommande très particulièrement de donner toute votre
assistance à cet officier, et de lui fournir les moyens de réprimer
l'interlope dans tous les trous, embarcadères ou ports qui se
trouvent dans l'étendue de votre commandement".
Pétion, qui jusqu' à ce jour, n'avait toléré la licence dans
le peuple qu'à l'effet de neutraliser la grande puissance de
Christophe qui pressurait ses sujets, rétablit un peu d'ordre
dans les campagnes, voyant s'éloigner les dangers qu'il
redoutait. Dans les réunions nocturnes du vaudoux, les agents
secrets de Christophe maintenaient dans la République plus
que jamais les dénominations de Roi, de Reine, que prenaient
les principaux sectateurs et s'efforçaient de leur conserver dans
la vie sociale, toute l'autorité qu'ils exerçaient sur leurs
inférieurs dans les cérémonies de la secte. C'était dans le but
d'habituer le peuple aux formules monarchiques qui pouvaient
facilement, des mystères du vaudoux, être transférées sur le
terrain politique. Pétion, par un arrêté du 3 février, supprima
toutes corporations de danses sous telles dénominations
qu'elles pussent être, ou toutes associations dont il résultait
un esprit de corps et une hiérarchie de places.
Quoiqu'aucune contrainte ne fût employée à l'égard du
cultivateur, l'agriculture florissait, surtout depuis que le
gouvernement avait commencé à faire des concessions de terre.
Le laboureur devenu propriétaire, contractait le goût de la
famille, du chez soi, du travail, cessait de vagabonder et
s'intéressait à la prospérité de l'Etat. D'une autre part, le poète
haïtien Dupré, homme de talent, corrigeait par les comédies
qu'il composait et qu'il faisait représenter ce qu'il y avait
d'immoral dans les habitudes des classes qui occupaient le
premier plan social.
Enhardi par cet heureux résultat, Pétion continua son
système de partage des terres. L'Haïtien devenant maître des
propriétés des anciens colons, se trouvait avoir un intérêt direct
à défendre le territoire... Pétion provoqua une loi que rendit
le Sénat le 10 mars, portant aliénation d'une portion des
234 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

domaines nationaux; soixante habitations environ furent


mises en vente tant dans l'Ouest que dans le Sud. Le 5 avril,
comme la situation financière s'améliorait un peu, il prévint
le public que la monnaie dite "d'Haïti" qui pourrait se trouver
encore entre les mains des citoyens des arrondissements du
Port-au-Prince, du Mirebalais, de Jacmel, de Léogâne et des
Nippes, serait versée dans les caisses publiques; que des reçus
seraient délivrés contre les sommes versées, que le trésor
rembourserait au taux fixé par le décret en date du 8 mai 1813.
Et donnant suite à son système favori d'intéresser au sol
tous les citoyens autant que possible, il adressa un message
au Sénat dans le but de faire accorder des concessions de terre
aux officiers de l'armée, des chefs de bataillons aux sous-
lieutenants en activité, et le 27 avril, le Sénat rendit une loi
par laquelle il fut accordé à chacun des chefs de bataillon ou
d'escadron, 35 carreaux de terre, à chaque capitaine, 30
carreaux, à chaque lieutenant, 25 carreaux et à chaque sous-
lieutenant, 20 carreaux, à prendre sur les habitations caféières.
Presque en même temps, il constata que la plupart des
Haïtiens qui s'étaient trouvés éloignés du territoire de la
République pendant les luttes de la liberté et de
l'indépendance, n'étaient revenus dans leurs foyers que dans
les vues d'obtenir du gouvernement la mise en possession de
leurs propriétés pour les vendre et ensuite aller fixer leur
résidence à l'étranger. Afin de détruire ces abus
antipatriotiques, il arrêta le 31 mai que tout Haïtien venant
des pays étrangers, qui aurait obtenu à son arrivée, la mise
en possession de ses biens, ne pourrait les vendre qu'après le
terme écoulé de l'an et le jour à dater de leur renvoi en
possession.
Le 25 juin, il retira de la circulation les pièces d'argent
percées, et le 25 juillet, il adressa une circulaire aux
commandants d'arrondissement concernant les mesures à
prendre pour mettre le pays en état de repousser une invasion
étrangère. Cette circulaire, qui est la véritable expression du
patriotisme tel qu'on le comprenait à l'époque, est digne d'être
transcrite en entier; les hommes que l'ancien régime avait
torturés, qui avaient miraculeusement échappé plus tard, en
1802 et 1803, aux fureurs de Leclerc et de Rochambeau, ne
pouvaient tenir un autre langage:
"La nouvelle vient de me parvenir, mon cher général, que
HISTOIRE D'HAITI (1814) 235

la paix est conclue entre la France et les puissances de l'Europe


qui s'étaient liguées pour lui faire la guerre; que Bonaparte a
abdiqué la couronne et que Louis XVIII à été placé sur le trône
de ses ancêtres. Ces grands événements doivent nous indiquer
que le temps est arrivé où il convient de nous préparer à résister
contre toute tentative qui pourrait être faite avec la prétention
de nous subjuguer. J'ignore encore quelles sont les prétentions
de la part des blancs contre ce pays; mais je ne tarderai pas
à le savoir parce que j'ai pris des précautions pour cela. J'ai
de la peine à croire qu'ils seront assez présomptueux pour
s'imaginer qu'ils pourront se mettre en possession de ce pays
et en tirer parti; car nous leur avons déjà donné des preuves
de ce dont nous sommes capables pour la conservation de nos
droits et de notre indépendance. Mais comme il ne faut pas être
pris au dépourvu, et qu'il convient de tout préparer avec le plus
grand sang-froid, afin d'être à même de faire la résistance la
plus terrible, je vous transmets les dispositions suivantes pour
être exécutées avec la plus stricte exactitude.
1 °) Vous ferez planter, et en abondance, dans les montagnes,
des vivres et grains de toutes les qualités, et principalement ceux
qui peuvent se conserver en terre et en magasin d'une récolte
à l'autre, voulant qu'il y ait plutôt surabondance dans tous les
cas que rareté dans aucun cas.
2°) Vous ferez préparer en chaque ville, bourg, sous vos ordres
à la réception du présent ordre, une grande quantité de torches
faites avec du bois de pin gras, lesquelles seront encore
goudronnées et mises en dépôt dans les arsenaux, pour servir
en cas d'apparition des Français en force, à incendier
généralement toutes les maisons des villes, bourgs et plaines
parce qu'il ne faut pas, s'ils viennent, qu'ils trouvent un seul
ajoupa pour s'abriter de l'intempérie du temps.
3 °) Dès la réception de la présente, vous ferez chercher toutes
les grosses calebasses en maturité que vous ferez percer et
nettoyer. Vous les ferez sécher promptement pour servir à mettre
de la poudre quand vous en recevrez l'ordre, afin de conserver
cette poudre et ainsi faciliter le transport dans les mornes, si
cela devenait nécessaire. Vous ne cesserez pas la recherche des
dites calebasses qui doit avoir lieu continuellement, parce qu'il
en faut une très grande quantité.
4 °) Vous vous occuperez aussi, dès la réception des présentes,
à faire fondre en petits "lingots" pour les rendre portatifs, tout
le plomb en gros saumons que vous pouvez avoir dans les
236 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

arsenaux sous vos ordres et vous ferez charroyer ces plombs par
des corvées de troupes aux dépôts des montagnes. Vous ferez
aussi charroyer aux dits dépôts les boulets qui pourraient exister
dans les bois. Si vous n'aviez pas assez de plomb, vous me le
feriez savoir de suite, pour que je vous en envoie. Vous ferez
tailler des pierres à fusil à confiner, pour mettre dans les dépôts
où aucun étranger n'aura le droit de visiter. Vous ferez faire
une bonne quantité de lances en fer semblables à celles que nous
avions dans le siège pour défendre les bastions, en cas d'attaque,
et tout cela sera mis en réserve.
5°) Vous donnerez vos soins à la bonne organisation des
troupes de ligne de l'arrondissement que vous commandez. Vous
stimulerez les officiers pour que les sous-officiers et soldats de
leur corps soient armés. Vous organiserez la garde nationale
et la passerez en revue une fois chaque mois.
... Dieu vous protégera, car il n'a jamais abandonné ses
créatures humaines dans les causes justes".

Donnant suite aux mesures à prendre en vue d'une forte


résistance en cas d'invasion, Pétion arrêta le 15 août, afin
d'assurer au peuple une abondante subsistance, que
l'exportation à l'étranger de grains et autres vivres du pays,
était défendue et prohibée; et pour intéresser la plupart des
citoyens à la défense du sol, il proposa au Sénat une loi que
ce corps rendit le 18 août par laquelle enfin tous les biens
domaniaux urbains et ruraux furent mis en vente.
Portant ensuite son attention sur une classe de citoyens
qui n'avaient pas encore reçu des libéralités de l'Etat, il
détermina le Sénat à rendre une loi par laquelle une caféière
fut accordée à chacun des commissaires de guerre, à titre de
don national; une caféière à l'inspecteur en chef des hôpitaux;
une portion de terre proportionnée au grade militaire d'après
l'assimilation, à chacun des officiers de santé; et pour stimuler
davantage le zèle des défenseurs de la patrie, le Sénat par la
même loi fit don à Mme Vve Pellerin d'une sucrerie, pour les
services signalés rendus à la patrie par feu le général Lamarre,
son fils.
Toujours en vue d'avoir le concours indirect de
l'Angleterre si la France entreprenait une nouvelle invasion,
le Président arrêta, le 15 octobre, qu'à compter du 1er janvier
1815, toutes les marchandises manufacturées dans les pays
sous la domination de Sa Majesté Britannique ne seraient
HISTOIRE D'HAITI (1814) 237

assujetties qu'à un droit de cinq pour cent sur le tarif du 2


septembre 1806, à leur entrée dans le pays; que toutes les
marchandises autres que celles ci-dessus, continueraient,
comme par le passé, à payer le droit d'importation, à raison
de dix pour cent sur le même tarif. Le considérant de l'arrêté
portait que le commerce de la Grande-Bretagne avait été très
avantageux à la République et même l'avait aidée dans les
circonstances les plus critiques où elle s'était trouvée, et qu'il
désirait l'encourager de plus en plus. Et enfin, pour que les
secours qui pourraient être envoyés aux Haïtiens fussent le
moins possible détournés par des pirates, le Sénat décréta, le
1er novembre, que toutes personnes atteintes et convaincues
de faire la piraterie, seraient punies de mort.
Les deux gouvernements qui régissaient Haïti
rivalisaient du reste entre eux, à l'égard des témoignages de
sympathie à prodiguer au peuple anglais. Les mêmes motifs
les animaient autant pour leurs rapports extérieurs que pour
leurs luttes intérieures. Ils avaient, de part et d'autre, besoin
du concours des Anglais qui étaient du reste toujours
dominateurs de l'Atlantique.
Au Cap, les Anglais seuls de tous les étrangers avaient
le droit de franchir les portes de la ville, de visiter la campagne
et même les fortifications.
Par le travail forcé, Christophe obtenait d'immenses
résultats. Le peuple était serf en fait quoique le mot de liberté
surdorât toutes les mesures qui étaient prises pour le
soumettre à une discipline de fer. Les généraux commandants
des divisions militaires étaient des potentats qui avaient droit
de vie et de mort sur leurs subordonnés comme le Roi, de son
côté, exerçait le même pouvoir sur eux.
Les campagnes étaient admirablement cultivées, et avec
beaucoup d'art; les grandes routes et les chemins de traverse
étaient entretenus avec soin et étaient des plus beaux; les rues
et les places publiques étaient aussi d'une rare propreté. Tous
les sujets du roi, des deux sexes, étaient obligés chaque matin
de fournir un contingent de travail pour l'entretien des
avenues de leurs demeures; l'ensemble du travail offrait donc
un résultat pour l'hygiène publique et le coup d'œil qui ne
laissait rien à désirer. Le Roi avait fait renaître par la violence,
sous le ciel énervant des tropiques, tous les prodiges de l'ancien
régime; il les avait même dépassés. Nous verrons qu'en août
1820, il avait à La Ferrière une épargne de onze millions
238 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

(11.000.000) de gourdes d'Espagne en argent et de six millions


(6.000.000) en or. Les laboureurs ainsi que les soldats étaient
contraints à la prière le matin et le soir; ils étaient dans
l'obligation de se marier, aussi ne contractaient-ils que des
unions légitimes. Ce qui faisait un grand contraste avec les
mœurs des républicains de l'Ouest et du Sud qui ne se
mariaient pas la plupart à l'exemple du président Pétion,
quoique vivant maritalement avec leurs femmes. Qu'avaient-
ils besoin de se marier puisque la loi favorisait leurs habitudes
et leurs mœurs; les enfants qui naissaient de leurs unions
naturelles jouissaient des mêmes droits que les enfants
légitimes. Pour consacrer leurs liens, ils n'auraient eu qu'à
les faire bénir sans s'être rendus au bureau de l'Etat-Civil,
car la loi, quoiqu'ils ne fussent pas mariés civilement,
reconnaissait à leurs enfants tous les avantages qu'elle
accordait à ceux qui étaient nés ou naissaient par suite des
liens légaux de leurs auteurs.
Dans le royaume de Christophe, le vol était puni si
rigoureusement qu'il était devenu presque inconnu;
jusqu'aujourd'hui, la tradition rapporte qu'on pouvait dormir
ses portes ouvertes. Mais le peuple était méthodiquement et
savamment abruti en tout ce qui concerne les instincts
d'indépendance de nature qui n'étaient pas d'accord avec les
intérêts de la monarchie absolue. Tous les nobles sentiments
qui auraient pu le rendre désireux de s'immiscer dans les
affaires publiques, étaient soigneusement étouffés dès qu'ils
se manifestaient dans n'importe quel rang social. Le Roi seul
entendait prendre soin des intérêts généraux de la nation.
Aussi la principale vertu du peuple consistait-elle à obéir
aveuglément au monarque, à exécuter ses ordres, quelque
scélérats qu'ils fussent. Cependant, les jours fériés, le peuple
dansait et chantait au son des tambours et des clarinettes et
des fifres, mais même contre son gré, il lui fallait danser et
chanter quand le Roi l'ordonnait. L'espionnage était à son
comble, chacun tremblait de s'entretenir des affaires
publiques. Les grands du palais, les Prévost, les Chanlatte,
les Romain, les Prophète, les Nord, les Richard, les Vastey,
les Prézeau, les Dupuy, les Ugonin étaient de loin en loin
maltraités par le Roi; mais en revanche, ils étaient d'une
dureté quelquefois cruelle à l'égard de leurs inférieurs. Les
ordres du Roi, dans les provinces, étaient souvent outrepassés.
Croyant lui plaire, quelques-uns de ses lieutenants sacrifiaient
HISTOIRE D'HAITI (1814) 239

des individus qu'ils n'étaient point autorisés à faire périr. C'est


ainsi que l'un des premiers ouvriers de l'imprimerie royale,
étant au Fort-Dauphin pour ses affaires particulières, périt
victime d'une brutalité. Quelque temps après, le Roi demanda
à le voir et fut très étonné d'apprendre qu'il n'existait plus.
Quand le malheureux s'était rendu au Fort-Dauphin,
Christophe avait ordonné simplement de porter sur lui
quelque attention. Le seul officier général qu'il n'osait jamais
maltraiter fut Guerrier, duc de l'Avancé, le même qui, en 1812,
l'avait contraint à respecter sa famille de couleur. Il est assez
difficile de comprendre qu'un officier général, sujet de
Christophe, ait pu le contraindre à quelque tolérance. Le Roi,
d'un mot, d'un signe, pouvait faire massacrer la famille de
Guerrier; mais il aurait été obligé de sacrifier Guerrier aussi
qui n'aurait pas voulu survivre à sa femme et à ses enfants
de couleur, et il avait grandement besoin de l'intrépidité et
des talents militaires d'un tel général.
La Perrière, à l'époque l'une des premières citadelles du
monde, ouvrait ses portes de fer, sombres et solides, à tous ceux
qu'il condamnait à une mort lente ou à un châtiment sévère.
Là on succombait dans les travaux forcés, chargé de lourdes
chaînes. Là, on mourait de faim dans de noirs et humides
cachots. Les prisonniers, après avoir été torturés, étaient
souvent précipités du sommet des murs épais de la citadelle
au fond des ravines vertigineuses qui, comme des sépulcres
béants, s'étendent à ses pieds. Jusqu'aujourd'hui, quand le
soleil dissipe les vapeurs qui recouvrent ces profondeurs, on
voit les ossements des infortunés qui y ont péri.
Les forts, les places de guerre étaient occupés par de belles
troupes, magnifiquement vêtues, bien armées, disciplinées,
pleines de tactique, instruites par des officiers anglais et
allemands qu'il avait fait venir à grands frais. Rien n'était
plus imposant que ces masses noires marchant
méthodiquement, à pas lents et cadencés, portant des armes
brillantes, chaque corps ayant un costume aux couleurs
variées, et précédées de fifres et de tambours jouant et battant
avec harmonie. Ces hommes abrutis par une discipline de fer,
presque isolés dans les casernes du reste de la nation, avaient
pour ainsi dire, oublié leur langage; ils ne possédaient bien
que les commandements d'usage dans les camps et les formules
de "Vive le Roi! Vive la Reine! Vive la famille royale!" Dans
leurs très rares moments de loisir, ceux qui étaient mariés
240 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

pouvaient se rendre auprès de leurs femmes.


Des ouvriers étrangers, qui avaient passé des contrats
avec le gouvernement du Roi, la plupart anglais ou allemands,
enseignaient différents arts et métiers à de nombreux enfants
et adolescents réunis dans des écoles adjointes aux arsenaux
et à quelques habitations rurales. Bientôt le Roi fondera au
Cap, une académie de Sciences et de Belles-Lettres dont le
directeur sera monsieur Morton, sujet anglais. Il voulait tout
d'abord initier le peuple aux travaux matériels de la
civilisation, et il recommandait aux maîtres, quand les
apprentis ne comprenaient pas, de les battre aux fesses, car
c'était là, disait-il, qu'ils avaient les oreilles.
Pour mieux asseoir sa dynastie, il abrutissait
systématiquement l'ancienne population indigène qui avait
connu la liberté, mêlée de licence, telle qu'elle existait dans
l'Ouest et le Sud, et il avait le projet d'en contrebalancer le
chiffre peu à peu, par des importations d'Africains. Ces
nouveaux sujets, hommes simples, qui ne voyaient en leurs
chefs dans leur pays, que les réprésentants du dieu foudroyant
et exterminateur, il les aurait facilement formés au dogme
de la légitimité de sa dynastie. Déjà il s'était fait remettre deux
milliers (2.000) dejeunes Africains noirs de la Côte de Guinée,
que les Anglais avaient capturés sur des négriers; il les avait
fait baptiser, il était leur parrain à tous, et il les avait
organisés en gens d'armes sous la dénomination de Royal-
Dahomey. Quand ils parcouraient les campagnes comme
agents de la police rurale, ils appliquaient les plus grandes
rigueurs aux laboureurs indigènes pour le moindre écart.
Nous avons vu que déjà Christophe s'était défait de la
portion la plus cultivée de son royaume, en faisant massacrer
les hommes de couleur. Parmi les grands qui formaient son
entourage, la tradition signale comme ayant été les plus cruels
et les plus perfides surtout les généraux Richard, Joachin et
le baron de Vastey. Ce dernier, instruit, laborieux, actif, s'était
rendu indispensable à Christophe qui ne l'avait conservé du
reste auprès de lui qu'à cause de ses talents. Vastey, homme
de couleur, cherchait même à faire tomber Prévost et Dupuy
qu'il jalousait; il les dénigrait et les calomniait. Il était redouté
au Cap dans toutes les familles, car on le regardait comme
le plus dangereux des espions du Roi. Il faisait souvent le mal
pour le mal lui-même, sans en obtenir aucun avantage
immédiat. Se trouvant un jour au palais auprès de Christophe,
HISTOIRE D'HAITI (1814) 241

une femme de couleur, l'une de celles qui avaient été épargnées


en 1812, vint à passer sur la place. Le Roi lui demanda quelle
était cette femme. Il lui répondit: "Sire, c'est une de celles qui
pendant le siège du Port-aux-Crimes par Votre Majesté, faisaient
des vœux pour le triomphe des brigands; certainement elle doit
être en correspondance avec eux". La malheureuse se rendait
à l'église; à son retour, Christophe la fit saisir par des soldats
et conduire derrière les casernes où elle fut décapitée.
Peu de jours après, il expédia à tous ses lieutenants dans
son royaume, excepté ceux du Cap et des Gonaïves, l'ordre
verbal de massacrer plusieurs femmes de couleur qui avaient
échappé miraculeusement à régorgement de 1812 et qui depuis
cette époque étaient tolérées. Dans son esprit, sympathiques
à Pétion, elles faisaient virtuellement la guerre à la monarchie.
Elles furent sacrifiées au nombre de dix-neuf cents (1.900).
Comme avant, celles du Cap et des Gonaïves purent se montrer
afin que les étrangers qui fréquentaient ces seuls ports, fussent
persuadés que les gens de couleur n'avaient pas été
exterminés. Dans les autres localités, quelques-unes encore
se sauvèrent en se cachant sous la protection d'autorités
subalternes. En même temps, le Roi donnait des fêtes au Cap
et à Sans-Souci. Les grands du royaume oubliant les dangers
qui menaçaient sans cesse leur existence, se livraient aux
plaisirs pour s'étourdir; les bals étaient somptueux. Les dames,
les cavaliers se costumaient comme du temps de Louis XV;
on portait manteaux, plumets, queues, épées la pointe en l'air.
La Reine, les Princesses étaient à la tête d'un escadron
d'amazones de deux cents (200) des plus belles femmes du Cap,
des plus gracieuses, des plus séduisantes, de toutes les
couleurs, qui formaient leur cortège. C'était aussi le harem
où le Roi choisissait ses maîtresses. Bel homme, il se montrait
gai et aimable pendant les fêtes. Il y avait toujours les officiers
anglais de navires de guerre qui se trouvaient au Cap. Ceux-
ci conservèrent pendant bien des années, le souvenir de ces
magnificences et ne jugèrent trop souvent Christophe, que
d'après les impressions délirantes qu'ils avaient reçues dans
ses splendides salons du Cap et de Sans-Souci.
Un après-midi, au sortir d'un grand repas, il apprit qu'un
capitaine de navire avait fait la contrebande. Il se rendit à
la douane suivi de son état-major et fit pendre le contrebandier,
en présence de la population, à l'une des balances de la douane.
Le lendemain, il se rendit à Limonade en villégiature,
242 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

et peu de jours après en partit pour le Quartier-Morin. Après


avoir traversé la Grande-Rivière, il fit renouveler son attelage
pour franchir facilement un endroit du chemin devenu boueux
par suite des pluies torrentielles de la semaine précédente.
Les huit chevaux gris, frais, qui formaient l'attelage, partirent
un peu en désordre, les uns tirant en avant, d'autres en arrière.
Le Roi s'impatientant de cette contrariété, descendit de
voiture, tira son damas et coupa les jarrets aux huit chevaux.
Les postillons effrayés prirent la fuite; mais s'apercevant que
le Roi n'en voulait qu'aux chevaux, ils vinrent rattacher la
voiture et parvinrent à la sortir du bourbier. Christophe
envoya ensuite l'ordre au commandant du quartier de lui
remettre la valeur des huit chevaux, à raison de cinq cents
(500) gourdes d'Espagne chacun, pour avoir laissé exister
pendant 24 heures un mauvais pas dans l'étendue de son
commandement.
Il rentra au Cap d'où il se rendit à Sans-Souci. Le 15 mars,
par un édit, il créa les membres qui devaient composer le
Grand Conseil d'Etat et ceux de son Conseil Privé. Le Grand
Conseil était formé de dix-huit membres y compris les
ministres de la Guerre et de la Marine, des Finances, des
Affaires Etrangères et de la Justice, et le Conseil Privé était
composé de onze membres.
Le 1er avril, il décréta les armoiries des nobles créées par
les édits du 6 janvier et 15 mars 1813. Il est à remarquer que
le général Riché, qui en 1846 devint président d'Haïti, était
porté dans l'Edit du 1er avril 1814, en sa qualité de baron
d'Athis Riché, avec la devise suivante: "La fidélité et le zèle
sont ma loi". Le même jour, il détermina les armoiries des
princesses royales.
Comme il appréhendait, ainsi que Pétion, une expédition
française, il fit insérer dans la "Gazette Royale d'Hayti" un
long article concernant ses dispositions amicales à l'égard de
l'ancienne métropole si elle se montrait juste envers les
Haïtiens, et ses dispositions férocement hostiles si elle
exprimait son désir de rétablir l'ancien esclavage, ou même
de dominer en Haïti: "Notre implacable ennemi n'est plus;
l'exécrable Bonaparte qui avait vainement tenté de nous
exterminer vient de succomber sous les efforts réunis des
puissances alliées. Aussi heureux que nous, l'Europe vient de
briser son joug tyrannique pourjamais. Nous n'avonsjamais
voulu entrer dans aucun traité avec ce monstre qui voulait nous
HISTOIRE D'HAITI (1814) 243

exterminer ou nous réasservir sous le joug odieux que nous


avons repoussé à jamais. Non, jamais nous n'aurions courbé
sous lejoug affreux que nous avons brisé, jamais nous n'aurions
cédé ou acquiescé à aucune condition qui aurait porté atteinte
à nos droits politiques, et nous préférons d'être exterminés
jusqu'au dernier s'il fallait renoncer à la liberté et à
l'indépendance conquises par 25 ans de combats, de sacrifices
et de sang répandu.
"Avec les mêmes prétentions, nous n'avons plus les mêmes
raisons pour repousser les offres que le souverain actuel qui
gouverne la France pourrait faire à notre bienaimé souverain,
n'ayant pas cherché comme Bonaparte les moyens de nous
réasservir et de nous détruire.
"Nous sommes même persuadés que si des ouvertures
franches, loyales, pacifiques étaient faites au souverain qui
règne sur nous aussi glorieusement qu'il est aimé de son peuple,
qu'il saisirait l'occasion pour établir d'une manière solide et
durable, des liaisons de commerce et d'amitié qui seraient
compatibles avec l'honneur, la liberté, la sûreté et
l'indépendance du peuple de son royaume.
"Si par une politique fausse et imprudente, par des calculs
absurdes dictés par un intérêt sordide et rapace, d'injustes
agresseurs venaient encore souiller notre territoire en y mettant
un pied hostile, que soudain nos villes disparaissent, et que
la nation soit debout.
"La seule citadelle Henry, élevée sur le pic des Ferrières,
monument de la gloire, du génie et de l'amour de Sa Majesté
pour son peuple, est pourvue et approvisionnée d'objets
d'armements et d'équipements, de munitions de bouche et de
guerre pour un temps considérable. Elle vaut à elle seule, une
armée de cent mille hommes.
"Tandis que la population armée fera la guerre, que les
femmes, vieillards et enfants plantent des vivres de toutes
espèces dans les lieux les plus inaccessibles de nos montagnes.
Dès maintenant même plantez des vivres; que nos terres se
couvrent de riz, de manioc, tayau, ignames, pois, maïs, etc..."
Comme nous l'avons vu au commencement de ce livre^,
le gouvernement français avait acheminé des troupes sur
(1) Le 15 août, Christophe émit une proclamation par laquelle il exhorta les Haïtiens
à défendre héroïquement leur indépendance; et il disait:
"Si nous désirons les bienfaits de la paix, ne craignons ni les fatigues ni les
horreurs de la guerre. Que nos implacables ennemis les colons qui, depuis vingt-
244 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

différents ports de mer dans le but d'envoyer une expédition


contre Saint-Domingue. Le général Desfourneaux avait
surtout conseillé d'entreprendre cette guerre, et Malouet,
ministre de la Marine, avait d'abord accueilli favorablement
le plan qui avait été proposé à cet effet. Mais le Ministère de
la Restauration, composé d'hommes expérimentés, pensa qu'il
conviendrait mieux d'employer les moyens les plus sages pour
arriver à la possession et à la pacification de Saint-Domingue
et surtout d'y envoyer avant tout des agents pour pressentir
les dispositions des chefs haïtiens, leur proposer de revenir
sous l'autorité française à des conditions acceptables. Rien ne
devait être entrepris avant le rapport des agents. Les ministres
de Louis XVIII en ce moment, étaient M. de Barentin aux
Sceaux, de Malouet à la Marine, de Talleyrand aux Affaires
Etrangères, le comte de Dupont à la Guerre, l'abbé de
Montesquiou à l'Intérieur, l'abbé Louis aux Finances et M.
de Elanças à la Maison du Roi.
Les agents que choisit le ministre de la Marine furent
Dauxion Lavaysse, ancien conventionnel, et même terroriste
sous le Comité de Salut Public; il s'était amendé tellement
qu'il était devenu royaliste; Daverneau, habitant respectable
de Bordeaux et Agoustine Franco Medina, indigène de la partie
de l'Est qui commandait à Saint Yague lorsqu'on 1808 les
Espagnols dominicains prirent les armes contre le général
Ferrand. Médina connaissait bien Christophe de réputation.
Déjà il lui avait été agréable en faisant attaquer Etienne
Albert, officier supérieur haïtien, qui s'était réfugié à Saint

ans, n'ont cessé de songer au rétablissement de l'esclavage et d'importuner


tous les gouvernements de leur projet de conquêtes, se mettent à la tête des colonnes
pour diriger leur marche; ils seront les premières victimes de notre vengeance et
le sol de la liberté se réjouira d'être arrosé du sang de ses oppresseurs. Nous
montrerons aux nations du monde ce que peut un peuple de guerriers armé pour
la plus juste des causes, la défense de ses femmes, de ses enfants, de sa liberté et
de son indépendance". Après avoir prescrit aux Haïtiens leur système de défense,
il finissait sa proclamation par ces mots: "Si nous devons avoir la guerre, il faut
que nous soyons tous exterminés ou que nous vivions indépendants".
Le 18 septembre, il publia un manifeste dans lequel il relata les principaux
traits de l'administration française, et représenta, non pas sans raison, les colons,
les Leclerc, les Rochambeau, comme des monstres. "Libres de droit, et indépendants
de fait, i lit-il, nous ne renoncerons jamais à ces avantages...
Nous déclarons solennellement que nous n'accepterons jamais aucun traité ni
aucune condition capable de compromettre l'honneur, la liberté et l'indépendance
du peuple d'Haïti. Fidèles à notre serment, nous nous ensevelirons sous les ruines
de notre patrie plutôt que de laisser porter la moindre atteinte à nos droits
politiques!"
HISTOIRE D'HAITI (1814) 245

Yague en 1807, et qui avait péri par suite d'une blessure reçue
dans le combat qu'il avait soutenu contre les Espagnols
français. Les trois agents n'étaient pas des plénipotentiaires;
c'étaient de simples envoyés du ministre de la Marine qui leur
remit ses instructions secrètes par lesquelles ils devaient
travailler à établir à Saint-Domingue un ordre de choses en
somme peu différent de celui de l'ancien régime. Ces
instructions tombant entre les mains des chefs haïtiens, ne
pouvaient les faire considérer que comme des espions. Ils
s'embarquèrent à Boulogne en juin 1814, se rendirent à
Douvres et à Londres et de là à Falmouth d'où ils partirent
pour le Nouveau Monde. Ils allèrent à la Barbade, puis à Ste
Lucie, à la Martinique et atteignirent Curaçao d'où ils
parvinrent à la Jamaïque, le 26 août. Ils avaient vu à Curaçao
le gouverneur de cette île, Hodgson et M. Lyon, agent de Pétion
qui ignorait le but de leur mission. Ils se mirent en rapport
avec Monsieur John Hardy, honnête habitant de Kingston qui
connaissait et estimait grandement Inginac par suite des
bonnes relations, surtout commerciales, qu'il avait eues avec
lui. Mais à l'endroit du patriotisme radical de l'Haïtien, il avait
si peu pénétré au fond de son cœur qu'il lui adressa les deux
lettres suivantes pour lui faire savoir l'arrivée du général
Dauxion Lavaysse et le lui recommander. A cette époque ,
quelle que fût l'intimité entre l'Haïtien et l'étranger, à l'égard
de ce dernier, il y avait une porte qui ne s'ouvrait jamais,
c'était celle des résolutions suprêmes quand l'indépendance
de la patrie était en danger.

Kingston, Jamaïca, 6 septembre 1814


Monsieur,
"Vous apprendrez par la présente occasion l'arrivée dans
cette île d'un général français qui vient, dit-on, faire des pro
positions à votre gouvernement de la part de Louis XVIII. La
libéralité des sentiments qui distingue celui que le Roi a honoré
de cette mission, donne raison d'espérer que les propositions
qu'il a à faire seront reçues et pesées avec toute la considéra
tion qu'elles méritent J'ai lieu de croire qu'il se serait embar
qué à bord du brig de Sa Majesté "La Moselle" pour se rendre
près du Président, si un obstacle politique de la part de notre
gouvernement n'avait point interféré.
"Si la réunion de votre pays avec la mère-patrie, sur des
bases et des conditions réciproques avantageuses, pouvait avoir
246 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

lieu sans effusion de sang, quelle gloire pour celui qui par ses
lumières et ses bonnes dispositions aurait contribué à un évé
nement si heureux! La paix générale étant signée de toutes les
nations de l'Europe, il n'est point étonnant qu'un des premiers
actes du gouvernement fut de tourner son attention vers votre
pays, autrefois la plus florissante de ses colonies. Vous consi
dérerez avec attention les propositions qui vont vous être fai
tes, et il est possible même que vous les trouverez en premier
lieu d'une nature à inspirer de la méfiance, mais rappelez-vous
que le règne d'aujourd'hui n'est point celui de Bonaparte. Les
yeux de l'Europe entière se dirigent sur la France. Des princi
pes honorables et la franchise doivent nécessairement régler sa
conduite politique, et j'aurais de la peine à croire qu'un des
premiers actes du règne de Louis XVIII fût souillé par l'hypo
crisie et la mauvaise foi(U.
"J'ai l'honneur, etc..."

Kingston, Jamaïca, 14 septembre 1814


Monsieur,
"J'ai eu l'honneur de vous écrire par le brig "La Moselle",
par lequel le Président a dû recevoir des duplicata du général
Dauxion Lavaysse qui est maintenant dans cette ville. Vous ne
savez pas avec quelle sollicitudej'attends la réponse quej'espère
que vous ferez à la lettre que je vous ai adressée, parce que je
crois qu'elle m'instruira du sort qui attend votre pays.
"Vous avez dû recevoir par la voie de Curaçao, l'ouvrage
de Monsieur Dauxion Lavaysse, et vous aurez vu sans doute
avec plaisir les sentiments de ce digne homme sur la position
des habitations de toutes les Antilles, tant des noirs que des
personnes de couleur. Je m'intéresse beaucoup dans le succès
de la mission du général par l'intérêt queje prends au sort d'un
peuple avec lequel je suis depuis si longtemps lié par des liai
sons de commerce. Persuadé qu'en contribuant de la moindre
manière, à un arrangement qui assure le bonheur de tous, je
trouverai le moyen de faire parvenir ma reconnaissance de la
confiance que tous m'ont vouée tant de fois pendant ma vie. Cer
tes, Monsieur, vous ne devez pas me croire capable de vouloir
vous induire à faire un acte qui pourrait nuire ou à mes inté
rêts ou à la sûreté personnelle de ceux qui vous entourent; mais
(1) Contrairement à l'opinion de M. John Hardy, ce premier acte du règne de Louis
XVIII à l'égard d'Haïti, fut souillé par l'hypocrisie et la mauvaise foi.
HISTOIRE D'HAITI (1814) 247

il ne faut pas non plus vous laisser séduire par des personnes
qui trouvent leur intérêt individuel compromis par un arran
gement qui changerait l'ordre des choses actuelles. Ce que je
vous demanderai en ce moment, c'est la confiance entière dans
le gouvernement du jour, je crois qu'il le mérite à tout égard,
et qu'en Louis XVIII, la colonie trouvera un ami protecteur".

Les personnes qui auraient pu séduire Inginac, dont parle


M. John Hardy, c'étaient les commerçants étrangers établis
au Port-au-Prince, qui trouvaient un grand avantage dans le
désordre administratif du pays, et qui s'enrichissaient par la
contrebande et la fausse monnaie. Ils savaient que la main
ferme d'une métropole aurait rétabli l'ordre dans les douanes
et l'administration de la police.
Les trois agents du gouvernement français firent publier
un écrit sans paraître, intitulé Conditions offertes aux habi
tants d'Haïti sur leur situation actuelle et sur le sort présumé
qui les attend. Cet écrit peu bienveillant à l'égard des Haï
tiens parvint au Port-au-Prince. Pétion ignorait qu'ils y
avaient participé; il n'y vit cependant que la main des anciens
colons de St Domingue. Cet écrit signé de M. Henry fut réfuté
par Sabourin dans une brochure qui porta la signature de
Columbus.
Les agents se partagèrent la mission. Dauxion Lavaysse
devait se rendre au Port-au-Prince, Franco Médina au Cap,
Draverneau aux Cayes. Ce dernier avait choisi les Cayes parce
qu'il avait épousé une demoiselle blanche, fille du père du
général Borgella. Mais ayant su que depuis 1812, le général
Borgella s'était soumis à Pétion, et se trouvant du reste
malade, il partit pour la France avec l'assentiment de Dauxion
Lavaysse, chef de la mission, emportant en copie la circulaire
que le président avait adresssée aux commandants d'arron
dissement pour leur ordonner de prendre les mesures que nous
avons déjà rapportées, dans le but de résister avantageuse
ment à une expédition française. Le cabinet du Port-au-Prince
avait sans doute fait parvenir cette copie au général Dauxion
Lavaysse pour qu'il sût d'avance les dispositions du peuple
haïtien. Cette circulaire était la meilleure réponse qu'Inginac
eût pu faire à Monsieur John Hardy. Quant à Franco Médina
il se rendit à Monte Christi et de là à Saint-Yague où il avait
commandé autrefois pour la France sous le général Ferrand.
Dauxion Lavaysse, quand il arrivera au Port-au-Prince,
248 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

sera bien accueilli, mais sur le terrain politique, il rencontrera


une défiance instinctive telle que sa mission échouera quoi
que ses instructions secrètes abominables à l'égard d'Haïti fus
sent ignorées de Pétion pendant les négociations.
A l'arrivée au Port-au-Prince du brig "La Moselle" de Sa
Majesté Britannique, Pétion reçut une lettre de Dauxion
Lavaysse en date du 6 septembre de Kingston. C'était une com
plaisance bien grande de la part du gouvernement colonial
de- la Jamaïque d'autoriser le brick de Sa Majesté Britanni
que à apporter à Pétion des lettres d'un envoyé qui, à la con
naissance du gouvernement anglais, n'avait aucun caractère
diplomatique et qui, pour ce motif, n'avait pu être reçu à bord
de "La Moselle". En effet, les Anglais si favorisés par Pétion,
ne pouvaient pas trop laisser paraître leur partialité en faveur
de la France quoique le traité additionnel à celui de Paris qui
réservait à celle-ci le droit de faire la traite des nègres pen
dant cinq ans, les eût autorisés à exercer cette partialité. Enfin
D. Lavaysse voulant donner un démenti aux bruits bien fon
dés qui se propageaient qu'il n'était qu'un espion, s'était
résolu, comme nous allons le voir par sa lettre adressée à
Pétion, à prendre le caractère d'un agent de la France, dès
le début de sa mission, contrairement à ses instructions. Pour
commencer, et pour pouvoir commencer, il fallut donc renon
cer au rôle d'espion qu'il devait jouer, déguisé en marchand,
s'il l'avait jugé à propos. Pétion donna lecture à son conseil
de la lettre qu'il venait de recevoir:

Dauxion Lavaysse
Au Président d'Haïti
Général,
"Une des personnes qui ont la confiance de Votre Excel
lence, et avec laquelle le général Hodgson eut la bonté de
m'aboucher à Curaçao, vous a sans doute rendu compte de ma
mission ainsi que des instructions paternelles et libérales de
notre Roi bien-aimé Louis XVIII.
"Vous êtes trop éclairé, général et sans doute trop sage,
pour ne pas concevoir et sentir toute la différence qui existe entre
l'ordre des choses établi à la restauration de Louis XVIII et
ce qu'on appelle l'ancien régime, ainsi que le gouvernement des
potique et arbitraire que Bonaparte avait essayé d'établir en
France.
HISTOIRE D'HAITI (1814) 249

"Tromper pour asservir, était devenu depuis dix ans le


grand secret et le principal mobile de la politique du perfide
et haineux usurpateur. Exécré du monde entier, abandonné des
compagnons de sa gloire militaire, le sort de cet énergumène
sera, il faut l'espérer, une leçon pour tous ceux qui, exerçant
un pouvoir illégitime et précaire, ont cependant la tête saine".
Il fit observer à Pétion qu'il ne fallait pas confondre le
gouvernement libéral, constitutionnel de Louis XVIII avec
celui de Bonaparte. Il lui fit connaître le but de sa mission
et les dispositions paternelles du roi de France à l'égard d'Haïti
rétabli sur le trône de ses ancêtres par le généreux Alexan
dre et ses alliés venus, en France, pour se venger d'un tyran
en délire.
Pétion lui répondit par la lettre suivante, en date du 24
septembre. Il s'adressa à Son Excellence M. Dauxion Lavaysse,
en lui disant qu'il avait reçu la lettre en date du 6 septembre
qu'il lui avait écrite par le brick de Sa Majesté Britannique
"La Moselle", et qu'il prenait la liberté de lui conseiller de
venir au Port-au-Prince où il trouverait la franchise et la
loyauté, l'urbanité et les égards dus à sa personne, au carac
tère distingué dont il était revêtu.
Dauxion Lavaysse, dès qu'il reçut cette réponse, certain
d'avoir un pied à terre en Haïti, adressa à Christophe une let
tre sans ménagement et le menaçant des forces de la France
et de l'Angleterre, s'il ne se soumettait pas à l'autorité du gou
vernement français. Ne lui reconnaissant pas son titre de Roi,
il le qualifia de général et d'Excellence. Bientôt nous verrons
l'effet que produisit cette lettre.
Dauxion Lavaysse s'embarqua sur une goélette qui voya
geait entre la Jamaïque et Haïti et vint au Port-au-Prince,
le 24 octobre. Il était un peu malade; Pétion le fit conduire
chez le général Boyer, commandant de l'arrondissement, où
il trouva à sa disposition un bel appartement. Boyer, par
nature avenant, l'entoura de bonnes attentions quoiqu'il vît
avec mécontentement sa présence au Port-au-Prince, et peu
de jours après, il le présenta à Pétion au Palais National.
Lavaysse manifesta le désir d'avoir un entretien particulier
avec le Président relativement à sa mission. Pétion lui fixa
l'audience pour le lendemain.
A l'heure dont il avait été convenu, l'agent français, qui
avait pris le titre de général quoiqu'il ne fût que colonel, arriva
au palais et y trouva réunis contre son attente, toutes les auto
250 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

rités civiles et militaires et de nombreux citoyens de toutes


les classes. Il s'abstint de s'entretenir avec le Président des
propositions secrètes qu'il avait l'intention de lui faire dans
le but de le gagner à la cause de la France en lui offrant
d'immenses avantages particuliers. Il lui dit qu'il aurait l'hon
neur de lui adresser une note. Pétion lui répondit que toutes
les fois qu'il le verrait, ce serait en audience solennelle car,
muni de la confiance du peuple, il ne pourrait rien écouter en
particulier quand il s'agirait de l'indépendance de la nation.
Dauxion Lavaysse, une seconde fois, se vit obligé de mettre
de côté ses instructions secrètes. Il était arrivé au Port-au-
Prince un peu malade par suite de la fièvre qu'il avait eue
à la Jamaïque; il fut de nouveau atteint d'une fièvre violente
qui l'obligea à s'abstenir de tout travail, et il reçut les soins
les plus assidus que lui fit prodiguer le Président. Quand il
fut hors de danger, il put en calèche découverte, assister à une
grande revue que le Président passa à ses troupes de l'arron
dissement, le 6 novembre. Trois jours après, il adressa une
note à Son Excellence le Président d'Haïti en prenant la qua
lité d'agent principal de Son Excellence le ministre de la
Marine et des Colonies de Sa Majesté très chrétienne pour la
restauration de la colonie française dans l'île d'Haïti. Il disait
au président Pétion que les Haïtiens avaient été torturés par
les disciples de Robespierre, de Marat, de Carrier et de Bona
parte, ce fléau de Dieu, ce moderne Attila, ce Corse tyran et
usurpateur, par des hommes de sang et de boue, l'écume, le
rebut, la honte de la nation française, par les ennemis et les
persécuteurs de la maison des Bourbons et de tous les gens
de bien; mais que Louis XVIII ne voulait que le bonheur des
Haïtiens dont les ennemis criminels n'étaient autres que les
siens. Il proposa donc au Président et aux principaux chefs
du pays de se constituer les membres, au nom de Sa Majesté
Louis XVIII, d'un gouvernement provisoire après avoir
reconnu et proclamé la souveraineté du monarque français.
Pétion ne parut ému d'aucun sentiment d'indignation en
recevant cette note qui lui sembla insensée relativement aux
dispositions des esprits en Haïti. Il se savait incapable de tra
hir sa patrie qu'il avait contribué à fonder. Il ne craignit donc
point de répondre à cette note. Cependant il crut devoir annon
cer à la nation qu'il allait entrer en négociations avec l'agent
de la France en publiant l'ordre du jour qui suit, au peuple
et à l'armée, le 10 novembre:
HISTOIRE D'HAITI (1814) 251

"Les papiers étrangers avaient annoncé l'arrivée à la


Jamaïque d'une députation du gouvernement français pour
traiter avec la République d'Haïti, d'après la paix qui vient de
se faire en Europe entre les puissances. Le général Dauxion
Lavaysse n'a pas tardé à me faire connaître qu'il était chargé
de cette mission et s'est rendu au Port-au-Prince où il est tombé
malade en débarquant, ce qui ne l'a pas empêché de faire tout
de suite des ouvertures nécessaires. Mon intention était de le
présenter à l'armée lorsquej'ai fait réunir les troupes de l'arron
dissement le 6 du présent mois, et de lui annoncer l'objet de
la présence de ce député. Son état de faiblesse ne lui ayant pas
permis de monter à cheval, j'ai attendu qu'il se fat expliqué
officiellement et par écrit pour prévenir le peuple et l'armée que
je vais m'environner des premiers chefs de l'Etat qui sont les
colonnes sur lesquelles reposent essentiellement le bonheur et
la félicité publics, afin qu'ils prennent connaissance des pro
positions qui m'ont été faites et m'aident à y répondre. Chargé
du dépôt précieux des droits de la liberté et de la sécurité du
peuple, je suis pénétré de toutes les obligations que ce devoir
m'impose; et ces précieux avantages, qui sont le prix des plus
nobles et des plus grands sacrifices, ne serontjamais compro
mis un seul instant Qu'il attende donc avec unejuste confiance
et une sage circonspection le résultat d'une décision si impor
tante et qui ne pourra rien changer à la situation dans laquelle
il se trouve".
Après avoir appris que cet acte avait été dans le public,
l'occasion des plus grands témoignages de confiance à son
égard, Pétion adressa à Dauxion Lavaysse une note en date
du 12 novembre en réponse à celle qu'il lui avait envoyée le
9. Il lui fit la récapitulation exacte de toutes les atrocités aux
quelles s'étaient livrés les colons et les Français sur les indi
gènes et lui fit connaître la détermination qu'avait prise le
peuple d'Haïti de vivre libre et indépendant. Il dit à Dauxion:
"Je demande à Votre Excellence si nous pouvons rétro
grader, si nous pouvons nous départir des avantages précieux
que nous nous sommes procurés de la liberté dans toute l'éten
due de sa signification, de l'égalité parfaite de nos droits et de
la garantie que nous tenons par les armes qui sont dans nos
mains. Toutefois les Haïtiens ont été si souvent et si cruelle
ment trompés qu'un esprit de défiance presque indestructible
s'est établi parmi eux... Aucune confiance peut-elle renaître?"
262 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Il termina sa lettre en lui annonçant qu'il avait convo


qué les principales autorités de la République au Port-au-
Prince pour le 21 novembre afin de leur communiquer les pro
positions de la France et de lui faire connaître le résultat de
cette communication.
Il fallait que Dauxion Lavaysse fût un aventurier bien
habitué à jouer sa tête pour de l'argent, pour avoir osé, sim
ple agent de Malouet, ancien colon dont les préjugés de cou
leur étaient proverbiaux, venir prendre en Haïti le caractère
d'un agent diplomatique, et formuler hardiment de telles pro
positions à notre gouvernement. Il n'avait pas de lettres de
créance signées de Louis XVIII, et avant d'entrer en rapport
avec lui, le cabinet haïtien ne les lui avait pas demandées.
Du reste, la science diplomatique à cette époque était bien peu
connue, et même en 1827, nous en étions encore au rudiment,
comme nous aurons l'occasion de le voir.
Dauxion Lavaysse se trouvant un peu mieux, répondit
à la note de Pétion, par la lettre suivante, en date du 19
novembre:

Monsieur le Président,
"La dernière lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur
de m'écrire, en date du 12, ne m'a été remise que le 14 après-
midi. J'avais la fièvre le lendemain, et le jour suivant je pris
médecine, ce qui m'a réduit à un état de débilité qui m'a rendu
incapable d'écrire longuement
"Dans la lettre que j'ai actuellement l'honneur de vous
adresser, je ne puis m'empêcher de vous exprimer mon étonne-
ment de ce que Votre Excellence persiste dans ses lettres comme
dans ses conversations, à accuser et à vouloir entacher la nation
française des crimes commis en cette île par les émissaires et
les agents d'une faction et d'un tyran qui ont été longtemps les
instruments dont la providence s'est servie pour appesantir sur
notre patrie, sa main vengeresse. Il serait tout aussi juste, M.
le Président, d'accuser les habitants de Bordeaux, de Nantes,
de Lyon, de Toulouse, de Marseille, des meurtres, des noya
des, des crimes de toute espèce commis dans ces cités par cette
même faction aussi rapace que sanguinaire.
"Toutefois cette même providence, qui ne voulait sans
doute que punir la France, et non la détruire, a permis qu'elle
s'illustrât par la gloire de ses armes, la sagesse et la grandeur
de ses institutions; et aujourd'hui qu'elle est régie par le sage
HISTOIRE D'HAITI (1814) 253

et bienfaisant chefde cette antique famille de rois saints et che


valiers qui la rendirent si longtemps grande et prospère, par
un Bourbon en un mot, nom auquel tout cœur français palpite,
il est aussi doux qu'il a toujours été honorable de se sentir
français.
"Puissent, Monsieur le Président, les habitants de cette
île, éprouver la même sensation que leurs compatriotes euro
péens; la manière dont Votre Excellence termine sa dernière
lettre me fait concevoir cette heureuse espérance.
"Toutefois, il est une chose qui vient empoisonner un sen
timent si doux, je veux dire la facilité, l'avidité même avec les
quelles certaines personnes accueillent et propagent ici toutes
les nouvelles absurdes et mensongères qui sont contraires à
l'intérêt et à l'honneur de notre patrie. Et quels sont donc les
inventeurs et les colporteurs de ces nouvelles? Quelles sont leurs
intentions? Ce sont des misérables, l'écume et le rebut des
nations anglaise et américaine, de chétifs commis marchands,
des patrons caboteurs, des hommes qu'un commerçant respec
table à la Jamaïque, en Angleterre, en France certes, n'admet
trait pas à sa table.
"Mais il paraît que ce sont des êtres importants dans ce
pays; ils sont des oracles. Non pas pour vous, M. le Président
qui êtes trop éclairé et trop sage pour vous laisser influencer
par leurs impudentes inepties à travers lesquelles percent bien
grossièrement leur intention et leur intérêt de perpétuer la dis
corde et d'empêcher le rapprochement de cette colonie avec la
mère-patrie. Après avoir été vos sangsues, ils voudraientjouer
à présent le rôle des hyènes et des chacals qui rôdent autour
des lions, des tigres et des autres grands animaux pour parta
ger les restes des carcasses que ceux-ci dédaignent Tels sont
l'instinct et l'intention de ces êtres vils et pervers qui ne soupi
rent qu'après les guerres civiles et les conflagrations, soit pour
avoir un prétexte de s'approprier les fonds de leurs commet
tants, soit pour se gorger de nos dépouilles et se réjouir de nos
malheurs.
"Mais nous sommes tous français, M. le Président; que
le nom auguste de Bourbon soit le signal de notre ralliement,
que la sagesse et la fermeté avec lesquelles vous avez longtemps
gouverné ce pays durant les orages révolutionnaires, soient
encore sa boussole et son ancre. Que la France et son excellent
monarque ne doivent pas la possession de ce pays à la néces
sité, mais aux sentiments vraiment français, et à la loyauté de
254 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

ses habitants. Votre Excellence est digne d'opérer cette grande


œuvre. Puisse-t-il vous devoir la reconnaissance de votre sou
verain et de vos compatriotes des deux mondes".
Par un P.S., Dauxion Lavaysse prit la liberté de prier le
président de vouloir bien communiquer sa lettre aux magis
trats et aux chefs dont il allait s'entourer.
Ainsi l'agent principal du ministre de la Marine et des
Colonies de Louis XVIII ne voyait dans les Haïtiens que des
Français, des compatriotes qu'il exhortait à revenir au giron
de la mère-patrie, la France et son excellent monarque ne dési
rant pas devoir la possession d'Haïti à la nécessité. Il voulait
dire à la nécessité d'employer la force.
Dans la journée, Dauxion Lavaysse vit Inginac qui ne lui
fit pas même pressentir quelle serait la décision des chefs du
pays qui allaient se réunir au Port-au-Prince. Il disait d'Ingi-
nac que c'était un homme fin et habile. Quant au général
Boyer, chez lequel il était logé, il le jugeait un prétentieux
et un ambitieux, mais du reste un homme capable(U.
Le président Pétion répondit à la lettre de Lavaysse, le
lendemain 20, et lui dit qu'il serait injuste d'attribuer à Sa
Majesté Très Chrétienne les événements auxquels Elle n'avait
eu aucune part puisqu'Elle était elle-même exilée de ses pro
pres Etats et poursuivie par les mêmes hommes qui nous
avaient si cruellement persécutés; mais que l'avènement de
Louis XVIII au trône de France nous permettait d'espérer que
nous aurions reçu le prix de tous nos sacrifices par la recon
naissance spontanée de nos droits.
A l'égard des étrangers qui habitaient Haïti, et dont il
avait fait un portrait si horrible, le Président voulut bien lui
répondre. Il lui dit:
"Je dois rendre au caractère connu des étrangers domici
liés à Haïti, à leur conduite honorable dans toutes les circons
tances et dans leurs relations commerciales, le tribut d'éloges
qui leur est dû; ils n'ont pas craint d'employer de nombreux
capitaux dans le commerce qu'il font avec nous, de faire aux
Haïtiens et au gouvernement des avances considérables, et
(1) Boyer se montrait très froid à l'endroit des négociations existant entre lui et Pétion,
il ne donnait aucune opinion à cet égard au Palais National. Ne connaissant rien
alors en diplomatie, ses instincts lui disaient que les choses ne devaient pas se
passer ainsi; du reste, à cette époque, il flattait les passions populaires contre
la France. Malgré la confiance que l'on avait en Pétion, il savait que la présence
de cet agent français déplaisait.
HISTOIRE D'HAITI (1814) 255

d'aider la République toutes les fois qu'il a été en leur pouvoir;


ils ont tout à perdre dans la désorganisation et les troubles
publics, et personne plus qu'eux n'est intéressé à l'ordre et à
la tranquillité. Toujours spécialement protégés et respectés par
le gouvernement, ils n'ontjamais cessé de le respecter, et se sont
renfermés dans les limites de leurs professions, sans chercher
à influencer ni à prendre part aux affaires publiques; les hom
mes de la nature de ceux que Votre Excellence décrit, s'il en
existait, mériteraient le plus parfait mépris".

Après avoir fait remettre cette lettre à Dauxion Lavaysse,


Pétion fit venir auprès de lui le général Magny, Inginac et
Sabourin et leur dit qu'il ne consentirait jamais à quoi que
ce soit qui put porter la plus légère atteinte à l'indépendance
d'Haïti, mais qu'il pourrait tout au plus consentir à indemni
ser les anciens colons de Saint-Domingue qui avaient eu leurs
biens confisqués par l'Etat d'Haïti; qu'on ferait un relevé de
ces propriétés, qu'on les évaluerait et qu'on leur accorderait
une somme dont le chiffre, pour être déterminé, serait l'objet
d'une négociation; que ce serait purement et simplement recon
naître le principe de l'inviolabilité de la propriété; mais qu'il
ne serait rien accordé au gouvernement français pour les
domaines du Roi de France devenus biens nationaux, parce
qu'ils appartenaient à Haïti par droit de conquête; qu'en com
pensation de l'indemnité qui serait donnée aux colons pour
leurs propriétés personnelles, la France reconnaîtrait l'indé
pendance pleine et entière de toute Haïti. Magny goûta pro
fondément ce projet et l'approuva. Il embrassa Pétion et lui
dit: "Vous êtes réellement digne d'être à la tête du peuple
haïtien".
Les sénateurs, les généraux, les magistrats après avoir
été convoqués, se réunirent le 21 novembre dans la grande
salle d'audience du palais national sous la présidence de
Pétion.
Le général Boyer qui, depuis quelque temps faisait de
l'opposition à Pétion, son bienfaiteur, en critiquant souvent
ses actes, occasionna au palais un assez grand scandale en
disant, pour se populariser, que rien ne devrait être accordé
aux colons, et qu'il n'y avait pas, par conséquent, à admettre
l'indemnité en principe. Pétion pâlit d'indignation. Boyer
l'offensait cruellement, car les paroles qui venaient d'être pro
noncées, ne pouvaient aux yeux des masses, que représenter
256 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

le chef sous les couleurs les plus défavorables. Boyer, sur un


signe de Pétion, se retira de l'assemblée en murmurant et en
disant que s'il était à la tête du gouvernement, les choses ne
se passeraient pas ainsi. C'est cependant lui qui, devenu plus
tard chef d'Etat, acceptera en 1825, une ordonnance de Char
les X reconnaissant l'indépendance de son gouvernement seu
lement moyennant une indemnité de cent cinquante millions
de francs.
Quand le calme se fut rétabli dans l'assemblée par la sor
tie de Boyer, les généraux et les magistrats écoutèrent les pro
positions de Dauxion Lavaysse et les repoussèrent à l'unani
mité. Mais ils admirent le principe de l'indemnité à accorder
aux colons pour leurs biens personnels, et le rétablissement
pur et simple des rapports commerciaux entre Haïti et la
France.
Pétion était tellement irrité contre Boyer qu'il lui eût
enlevé le commandement de ses gardes et de l'arrondissement,
si sa jeune fille Célie qu'il adorait, mise en avant par made
moiselle Joute Lachenais, sa mère, n'était venue en pleurs se
jeter à ses pieds et lui demander de pardonner à Boyer. Celui-ci
était le favori de mademoiselle Joute qui n'avait pas peu con
tribué à lui faire obtenir tous ses grades supérieurs. Ses rap
ports intimes avec elle commençaient déjà à assombrir Pétion
et à l'entourer de tristesse et de profonds chagrins. Contem
porain des hommes de 1791, de 1802 et de 1803, il était néan
moins toujours demeuré dans une profonde obscurité et ce ne
fut que par les faveurs de Pétion, après la chute de Dessali
nes, qu'il fut mis en évidence.
Le 27 novembre, le Président adressa une note à l'agent
du ministre de la Marine pour lui faire connaître la décision
prise par les généraux et les magistrats, le 21, et il lui dit qu'il
appartenait à la grandeur et à la philosophie éclairée de Sa
Majesté Très Chrétienne de reconnaître l'émancipation d'un
peuple dont les malheurs avaient commencé avec les siens et
qui, livré à la rage de ses ennemis, les avait terrassés. Comme
organe du peuple, il proposa à Dauxion Lavaysse, agissant au
nom de Sa Majesté Louis XVIII, d'établir les bases d'une
indemnité qu'Haïti s'engageait à payer solennellement; que
ce sera une gloire éternelle pour Sa Majesté Très Chrétienne;
tout en reconnaissant aux Haïtiens l'indépendance de leurs
droits, de la concilier avec ce qu'elle doit à une partie de ses
sujets, en faisant participer les autres aux ressources d'un corn
HISTOIRE D'HAITI (1814) 257

merce dont les canaux abondants faisaient le bonheur de deux


contrées.
Cette note se résumait donc ainsi: reconnaissance de
l'indépendance d'Haïti, rapports commerciaux, établissement
des bases d'une indemnité. Les deux hommes qui avaient le
plus travaillé à cette négociation étaient Inginac et Sabourin.
A la lecture de la lettre de Pétion, Dauxion Lavaysse vit
clairement que sa mission avait complètement échoué, et que
personne en Haïti ne désirait se replacer sous l'autorité de
la France. Le 29 novembre, il écrivit à Pétion que sa mission
était terminée et qu'il ferait part à Son Ecellence le ministre
de la Marine du résultat des délibérations de l'assemblée des
notables du gouvernement.
Nous avons déjà dit que Draverneau s'en était retourné
en France; voyons maintenant quel a été le résultat de la mis
sion de Franco Médina auprès de Christophe. La lettre que
Dauxion Lavaysse avait adressée à Christophe, le 1er octo
bre, pour lui annoncer l'arrivée prochaine des agents de la
France, avait été apportée au Cap par un Français nommé
Montorsier, commerçant qui après avoir été très mal noté dans
l'esprit du Roi, était parvenu à recouvrer ses faveurs. Mon
torsier faisait habituellement des voyages entre la Jamaïque
et Haïti. Quand il était arrivé au Cap, il avait déclaré qu'il
ne pouvait remettre qu'au Roi en personne, les paquets dont
il était porteur. Christophe était à Sans-Souci quand il apprit
son arrivée. Il ordonna au baron Dupuy de se faire remettre
ces paquets qui furent expédiés à Sans-Souci. Le Roi convo
qua son conseil privé pour en prendre connaissance. Quand
le ministre d'Etat les décacheta et en donna lecture, il se pro
duisit dans l'assemblée la plus haute indignation; chacun par
lait de mourir plutôt que de reconnaître la souveraineté de
la France. Cependant l'un des membres du conseil privé con
seilla au Roi d'attendre, avant de répondre à la communica
tion de l'agent français, qu'on apprit la nouvelle de la conduite
de Pétion et du peuple du Sud'Ouest. Christophe s'écria: "Non,
commençons par faire notre devoir; si le général Pétion et le
peuple du Sud'Ouest font le leur, ils agiront comme nous. S'ils
veulent se perdre ou se déshonorer, voudrons-nous les imi-
ter?'W. Séance tenante, on adressa des lettres aux autorités
civiles, administratives et militaires pour les convoquer en con
seil général de la nation.
(1) Vastey, chancelier de Christophe.
258 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

Christophe se rendit au Cap et y sut que Montorsier dési


rait ardemment le voir. Il lui accorda une audience particu
lière dans son propre palais, et plaça tous les grands de la cour
dans une chambre attenante, séparée par une simple cloison
tapissée, du salon où il était. Montorsier, quoiqu'il connût le
tempérament de Christophe, osa lui faire les communications
suivantes, tant il était convaincu que la France dût bientôt
vaincre Haïti: "Si vous vous soumettez à la France, vous aurez
en souveraineté et en propriété l'île de la Tortue; vous y reste
rez ou il vous sera loisible de vous retirer soit en France, soit
aux Etats-Unis, et partout où vous serez, les bienfaits du Roi
Louis XVIII vous suivront". Christophe lui répondit: "Je ne
tiens nullement ni au trône ni à la couronne; j'y (sic) descen
drai tranquillement et y renoncerais sans peine, si je pouvais
me flatter de couler des jours paisibles au sein de ma famille".
Montorsier, lui pressant la main, lui dit: "C'est ce que demande
Louis XVIII; c'était le plus grand obstacle que nous craignions;
maintenant le voilà levé".— Mais, répliqua Christophe, que
diront mes officiers généraux, les membres du conseil, les minis
tres, mes secrétaires; ils m'absorbentjournellement; ils s'oppo
seront immanquablement à ce projet " — "Détruisez ceux qui
vous embarrassent, répondit Montorsier, il faut vous en défaire
au plus tôt". Enfin Christophe, assez édifié sur les vrais pro
jets de Malouet, s'écria: "A moi, mes officiers! On veut ravir
la liberté aux Haïtiens!"
Les grands de la cour qui étaient dans la chambre à côté,
entrèrent dans le salon et se précipitèrent sur Montorsier pour
l'écharper; mais Christophe contint leur fureur et le fît con
duire en prison^.
Le Conseil général de la nation se réunit le 21 octobre.
On lui donna lecture de la lettre de Dauxion Lavaysse et d'un
pamphlet qui avait été écrit contre Christophe. Tous les
membres jurèrent de se faire exterminer plutôt que de renoncer
à la liberté et à l'indépendance. Il fut décidé que par une
adresse du Roi, le conseil ferait connaître sa résolution. Le
lendemain, ce document fut lu à Sa Majesté ayant à son côté
le Prince Royal, son fils. Pendant cet intervalle, tout le peuple
du royaume était en armes, pensant qu'une armée française
allait débarquer.
(1) Les détails de l'audience accordée par Christophe à Montorsier sont puisés dans
un écrit qui fut publié au Cap en 1819, par les ordres du Roi.
HISTOIRE D'HAITI (1814) 259

Quant à Franco Médina, il s'était rendu de Saint-Yague


à Santo Domingo, sa ville natale, où il avait vu sa famille.
De retour à Saint Yague, il se rendit à Monte-Christi d'où il
était parti par mer pour le Cap, ignorant entièrement ce qui
était arrivé à Montorsier. Il eut la malheureuse idée de suivre
littéralement les instructions qu'il avait reçues de Malouet,
en prenant la résolution de se présenter dans le Royaume
comme un simple étranger trafiquant pour son compte.
Dauxion Lavaysse eût fait de même si le gouvernement de
Curaçao, lorsqu'il avait passé par cette île, ne l'en avait
dissuadé en lui disant qu'il pourrait être traité comme espion.
Dès que Franco Médina débarqua au Cap, le Roi fut averti,
comme cela se pratiquait toujours, qu'un étranger venait
d'arriver. Un moment après, avant qu'il eût eu le temps de
prendre aucune information, Vastey, l'homme le plus
astucieux du royaume était auprès de lui et se mettait à sa
disposition. Franco Médina lui dit qu'il voyageait dans le but
de trafiquer. Vastey, après lui avoir exposé la situation de la
place sous le rapport commercial, lui recommanda d'être très
réservé dans ses conversations relativement à la politique, car
le Roi, ajouta-t-il, était un monstre cruel que la France, si elle
le pouvait, devrait bien faire disparaître. Franco Médina lui
dit que tout en s'occupant de son commerce, l'on pourrait bien
instruire le gouvernement français de l'état des choses dans
le pays. Il n'en fallut pas davantage à Vastey pour comprendre
que sa nouvelle connaissance était un homme suspect. Il lui
serra la main, et se retira. Il fit part au Roi de ce qui s'était
passé. Il fut décidé que Franco Médina pourrait circuler
librement, mais qu'il serait activement surveillé. En quelques
jours, Médina se fit des connaissances, assista à plusieurs bals
de famille, et commit dans ses conversations de telles
imprudences en critiquant Christophe et sa cour que chacun
jugea prudent d'éviter de l'admettre chez soi. Le Roi, informé
de tout, ordonna son arrestation. Vastey, accompagné de
plusieurs gardes, se rendit à la maison où était descendu
Franco MédinaW. H l'arrêta, le fit conduire en prison, se saisit
de ses malles qu'il fit transporter au palais; c'était le 11
novembre. D'abord Médina ne fut pas dérouté par cette brutale
arrestation, il démontra même du courage. Il dit hautement

(1) La Gazette Royale d'Hayti du 2 juin 1815 est d'accord avec les traditions quand
elle dit: "l'arrivée, les manoeuvres de l'espion Franco Médina".
260 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

que si la population ne voulait pas se soumettre à la France,


elle serait exterminée jusqu'aux enfants. Les malles furent
ouvertes, on y trouva dans les papiers de Franco Médina les
instructions secrètes que lui avait données le ministre de la
Marine et des Colonies de France. Les autorités se
transportèrent en prison et Franco Médina leur déclara qu'il
était réellement l'agent porteur de ces documents*1).
Christophe se rendit à Sans-Souci et annonça au peuple
par une proclamation, en date du même jour, l'arrestation de
Franco Médina. Il fit publier avec elle les Instructions Secrètes
qui avaient été saisies, et qui avaient été remises par Malouet
à chacun de ses agents. Les voici:

Instructions pour MM. Dauxion Lavaysse,


de Médina et Dravernau.
"Les intentions paternelles de Sa Majesté étant de rétablir
l'ordre et la paix dans les parties de ses Etats, par les moyens
les plus doux, elle a résolu de ne déployer sa puissance pour
faire rentrer les insurgés de Saint-Domingue dans le devoir,
qu'après avoir épuisé toutes les mesures que lui inspire sa
clémence. C'est plein de cette pensée que le Roi a porté ses
regards sur la colonie de Saint-Domingue. En conséquence,
quoiqu'il ait donné l'ordre de préparer des forces majeures et
de les tenir prêtes à agir si leur emploi devenait nécessaire, il
a autorisé son ministre de la Marine et des Colonies à envoyer
à Saint-Domingue des agents pour prendre une connaissance
exacte des dispositions de ceux qui y exercent actuellement un
pouvoir quelconque; de même que de la situation où se trouvent
les choses et les individus de toutes classes. Sa Majesté est
disposée à faire des concessions et des avantages à tous ceux
qui se rangeront promptement à l'obéissance qui lui est due,
et qui contribueront au rétablissement de la paix et de la
prospérité de la colonie. C'est d'après le rapport que lui fera
son ministre de la Marine, lorsque ce ministre aura entendu
(1) Vastey, dans un écrit qui parut au Cap, dit: "La lettre de Dauxion Lavaysse et
le pamphlet de H. Henry nous avaient suffisamment instruits sur les projets atroces
du cabinet français, lorsque par un événement miraculeux de la Providence divine
qui vient toujours au secours du faible et de l'opprimé, et qui déjoue les complots
des méchants, dans l'instant qu'ils se croient bien assurés de leur réussite, Franco
Médina, un des émissaires français, tomba dans nos mains. Les instructions
secrètes du.ministre de la Marine et des Colonies dont il était porteur, sont les
preuves incontestables de la perfidie du Cabinet français à l'égard du peuple
haïtien".
HISTOIRE D'HAITI (1814) 261

celui des agents ci-dessous désignés, qu'il déterminera la mesure


de ces concessions.
"MM. Dauxion Lavaysse, de Médina et Dravernau,
désignés au Roi pour remplir cette mission, se rendront
incessamment soit à Porto-Rico, soit à la Jamaïque, par l'un
des paquebots anglais qui font voile de Falmouth régulièrement
deux fois chaque mois. De celle de ces îles où ils auront
débarqué, ils passeront à Saint-Domingue, et ne s'y montreront
d'abord que comme gens qui viennent préparer pour leur
compte, ou pour celui de quelque maison de commerce, des
opérations de ce genre. Deux d'entre eux se mettront le plus tôt
qu'ils pourront, mais avec beaucoup de circonspection, en
rapport avec Pétion et son second Borgella; le troisième fera
de même à l'égard de Christophe. Ce ne sera qu'après avoir
sondé adroitement les dispositions de ces chefs, après avoir pris
connaissance de leurs moyens intérieurs, de leur plus ou moins
de prépondérance dans l'île, de l'esprit de toutes les classes
subordonnées, qu'ils s'ouvriront davantage à eux, et ils n'iront
jusqu'à leur donner connaissance de leurs lettres de créance
que lorsqu'ils jugeront que le moment est venu. On ne saurait
à cet égard leur tracer une marche précise, on se repose donc
sur leur prudence.
"Lorsqu'ils en seront venus au point de traiter franchement
avec ces chefs, ils discuteront un plan d'organisation politique
qui leur agrée et qui soit tel que le Roi puisse consentir à
l'accorder. Ils recevront de ces chefs l'assurance qu'ils
adhéreront à ce plan, et que, protégés par la puissance royale,
ils rangeront à l'obéissance tous leurs subordonnés. De leur côté
les agents, sans signer aucun traité formel, chose qui ne serait
pas de la dignité du Roi, assureront aux chefs que Sa Majesté
est disposée à accorder ce dont il aura été convenu, et qu'Elle
le fera connaître aussitôt après leur retour en France, par une
déclaration émanée de Sa Grâce. Ils pénètreront en outre ces
chefs de cette vérité que ce que le Roi aura une fois déclaré sera
irrévocablement et religieusement observé.
"Si ces chefs sont, comme on l'assure, des gens instruits
et éclairés, particulièrement Pétion et Borgella, ils sentiront qu'il
ne suffit pas pour eux, et pour les leurs successivement en
descendants, d'obtenir des avantages, mais qu'il faut aussi les
rendre solides; ils reconnaîtront que pour être tels, ces avantages
ne doivent être exagérés, ni en mesure pour eux-mêmes, ni en
extension à la généralité; ils verront bien que si la grande masse
262 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

des noirs n'est pas remise et maintenue dans un état d'esclavage,


ou tout au moins de soumission semblable à celui où elles étaient
avant les troubles, il ne peut y avoir ni tranquillité, ni prospérité
pour la colonie, ni sûreté pour eux-mêmes. Ils verront encore
que, pour que cette classe nombreuse qui constitue le peuple
dans la colonie demeure soumise à un régime exact quoique
modéré, il faut que l'intervalle qui la sépare de l'autorité
suprême soit rempli par des intermédiaires, et que l'exemple
d'une prééminence et d'une obéissance graduées, lui rendent
son infériorité moins frappante. D'après ces considérations, il
est raisonnable de supposer que Pétion et Borgella, satisfaits
d'obtenir faveur entière pour eux, et pour un petit nombre des
leurs qui sont les instruments nécessaires, consentiront sans
difficulté, à ce que leur caste en acquérant la presque totalité
des droits politiques, reste pourtant à quelques égards, un peu
au-dessous de la caste blanche; car, d'une part, l'assimilation
totale à eux accordée sera plus saillante et plus flatteuse; et de
l'autre, leur caste sera d'autant plus assurée de maîtriser la
caste noire libre, et par celle-ci, les noirs non libres à la distance
où il lui importe de les maintenir, qu'elle aura elle-même laissé
subsister une petite différence entre elle et les blancs.
"On insiste beaucoup sur ce point parce qu'il doit être le
premier pas dans la négociation. Il est bien important de
conserver aux blancs une prééminence quelconque sur les gens
de couleur du 1er ordre, sauf à admettre absolument et sans
restriction aucune, Pétion, Borgella et quelques autres, dès à
présent parmi les blancs et à donner par la suite sobrement,
de temps à autre, des lettres de blancs à quelques individus
que leur couleur éloignée du noir, leur fortune, leur éducation,
leurs services auront rendus dignes de cette faveur.
"Si Pétion tombe d'accord de placer l'homme de couleur
jusqu'au mulâtre inclusivement, un peu au-dessous du blanc,
il devient beaucoup plus facile de restreindre le privilège de la
caste au-dessous de celle-là (composée des nuances entre le
mulâtre et le nègre) et celle des nègres libres, si l'on établit ces
trois castes intermédiaires entre le blanc et le nègre esclave.
Partout, il est singulièrement recommandé à MM. Dauxion
Lavaysse, Médina et Dravernau de se rapprocher le plus qu'il
leur sera possible de l'ancien ordre des choses colonial et de
lie s'en écarter que là où il leur sera démontré impossible de
faire autrement; et toujours, dans leurs conférences avec les
chefs sur ces matières, ils doivent partir de ce principe que le
HISTOIRE D'HAITI (1814) 263

Roi ne concède que parce qu'il veut concéder et que, loin


d'admettre les prétentions exagérées, il n'accordera rien et fera
sentir sa puissance dans toute son étendue, si ses faveurs sont
repoussées. En effet, qui doute que si le Roi de France voulait
faire peser toutes ses forces sur une portion de sujets rebelles
qui sont à peine un centième de la population de ses Etats, qui
n'ont en eux, ni chez eux, aucun des grands moyens militaires,
moraux ou matériels de l'Europe, qui seront privés de tout
secours extérieur; qui doute, disons-nous, qu'il ne les réduisît,
dût-il les exterminer.
"MM. Dauxion, de Médina et Dravernau, durant le cours
de leur négociation, doivent sans cesse, avoir cette considération
sous les yeux, la présenter, sans affectation, sans menaces, à
ces deux chefs, et placer toujours à côté de la bonté du Roi, sa
puissance. Il n'est pour ainsi dire pas douteux, que s'ils font
bien usage de ces moyens, ils parviendront à prévenir la
nécessité d'employer la force, sans trop accorder. Us réussiront
surtout s'ils font bien sentir à Pétion et autres que leur situation
actuelle, s'ils sont abandonnés à eux-mêmes, est extrêmement
précaire, que bientôt la caste des mulâtres infiniment moins
nombreuse que celle des noirs, sera écrasée par celle-ci, que la
colonie sera en proie à des factions dont les chefs seront
succesivement abattus par des compétiteurs plus heureux pour
le moment, qu'une paix durable étant conclue entre la France
et toutes les puissances maritimes, nul pavillon étranger ne
pourra aborder dans les ports de Saint-Domingue, et qu'il
suffira au Roi de six frégates pour interdire aux habitants
actuels de cette île toute communication avec le dehors, que ces
habitants cultiveraient vainement les riches productions du sol,
puisqu'ils ne pourraient les échanger contre les objets qui leur
manquent, et qu'ils seraient bientôt réduits à vivre comme des
sauvages privés de tous les avantages de la civilisation
européenne.
"Ces considérations doivent nécessairement frapper Pétion
et Borgella, et ils reconnaîtront que si le Roi s'abstient
actuellement des moyens de contrainte c'est parce qu'il veut le
bonheur de ses sujets de toutes les classes et parce qu'il ne
suppose pas que ses vues bienfaisantes trouvent des obstacles
qu'il faudrait renverser. Convaincue que les habitants actuels
de Saint-Domingue, las des troubles qui les agitent depuis vingt-
cinq ans, s'empresseront de jouir des avantages certains que
leur offre son gouvernement paternel, Sa Majesté suspend toute
264 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

mesure de rigueur et elle n'envoie pas la plus petite force dans


les parages de Saint-Domingue. Elle s'abstient même d'interdire
pour le moment, le commerce que font les bâtiments étrangers
dans cette colonie; mais, au retour des agents à qui ces
instructions sont données et d'après leur rapport, Sa Majesté
fera partir des forces suffisantes pour protéger, ou, si cela devient
nécessaire, des forces auxquelles rien dans l'île ne pourrait
résister.
"Une fois d'accord avec Pétion et Borgella sur ce qui les
concerne eux-mêmes et sur ce qui regarde la première classe
des gens de couleur, les agents établiront avec eux la mesure
moindre d'avantages à accorder à la seconde classe composée
de ce qui est moins blanc que franc mulâtre, sans être tout à
fait nègre, et à la troisième composée de nègres libres.
"Pour cette fois, pourront être admis (si Pétion et Borgella
le jugent eux-mêmes convenable) dans la première classe
indistinctement tous les mulâtres, anciennement libres de droit,
ou nouvellement libres de fait, soit nés en légitime mariage,
soit bâtards. Mais à l'avenir, ceux nés en bâtardise ne
participeront pas aux avantages de la dite classe ou caste. Ils
seront restreints à la simple jouissance des avantages de
l'homme de couleur libre avant 1 789. Néanmoins, en se mariant
dans la première classe, ces bâtards y feront rentrer leurs
enfants. Le même principe devra être appliqué à la 2e et 3' classe
Les mariages d'un individu de la classe supérieure avec un
individu de la classe immédiatement au-dessous, pourraient
élever à la 1ère de ces deux, les enfants qui en seront issus, soit
à la première, soit à la seconde génération; mais peut-être, serait-
il mieux d'établir que le mariage d'un individu de la première
classe avec un de la troisième, porterait les enfants dans la classe
intermédiaire. Les enfants nés de mères esclaves (ou censées
telles) par le concubinage de blancs, mulâtres ou autres, suivront
invariablement la condition de la mère, et appartiendront au
maître de celle-ci Sur ce point, la résolution doit être invariable;
néanmoins les dits enfants pourront être affranchis, si le père
qui les avouera paie au propriétaire une somme de et au
fisc une autre somme, et s'il assure la subsistance de l'enfant
La quotité de ces sommes sera fixée par un règlement; les dits
affranchis nejouiront que des privilèges de l'homme de couleur
libre avant 1 789; les mariages dans l'une des classes ci-dessus
désignées fera entrer leurs enfants dans cette classe.
"Quant à la classe la plus considérable en nombre, celle
HISTOIRE D'HAITI (1814) 265

des noirs attachés à la culture et aux manufactures de sucre,


d'indigo, etc... il est essentiel qu'elle demeure ou qu'elle rentre
dans la situation où elle était avant 1789, sauf à faire des
règlements sur la discipline à observer tels que cette discipline
soit suffisante au bon ordre et à une somme de travail
raisonnable, mais n'ait rien de trop sévère. Il faudra, de concert
avec Pétion, aviser aux moyens de faire rentrer sur les
habitations, et dans la subordination, le plus grand nombre
des noirs possible, afin de diminuer celui des noirs libres. Ceux
que l'on ne voudrait pas admettre dans cette dernière classe
et qui pourraient porter dans l'autre un esprit d'insurrection
trop dangereux, devront être transportés dans l'île de Rateau
ou ailleurs. Cette mesure doit entrer dans les idées de Pétion
s'il veut assurer sa fortune et les intérêts de sa caste, et nul ne
peut mieux que lui disposer les choses pour son exécution
lorsque le moment en sera venu.
"Nous avons dit que l'un des trois agents se rendrait près
de Christophe. Après l'avoir sondé, il s'entendra avec ses deux
collègues pourjuger s'il convient de suivre une négociation avec
lui, et pour déterminer sur quelles bases. Cette négociation aura
lieu de concert avec Pétion et Borgella, ou à leur insu, ainsi
que les agents le trouveront convenable: sur ce, l'on se rapporte
à leur prudence.
"Autant qu'on en puissejuger actuellement d'ici, il paraît
que le point le plus important est de tomber d'accord avec le
parti de Pétion, et que, cela fait, il serait facile de réduire celui
de Christophe à l'obéissance sans grande effusion de sang. Mais
comme l'intention du Roi est de prévenir autant que possible
cette effusion et de hâter la pacification générale de la colonie,
MM. les agents ne négligeront aucun moyen convenable pour
faire tomber les armes des mains des adhérents de Christophe
comme de celles des adhérents de Pétion.
"MM. les agents saisiront toutes les occasions sûres pour
informer le ministre de Sa Majesté de leur arrivée, du début
et des progrès de leurs négociations et de toutes les
connaissances certaines qu'ils auront acquises sur l'état des
choses dans la colonie. Ils se serviront d'un chiffre pour tout
ce dont l'interception pourrait avoir des suites fâcheuses. Dès
qu'ils auront conclu un arrangement, ils reviendront, par la
voie la plus prompte, rendre compte de leur mission. Toutefois,
s'ils jugent important que l'un ou même deux d'entre eux
demeure sur les lieux, et y attende l'arrivée de l'armement
266 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

destiné pour la colonie, ils prendront ce parti, mais il faudra


dans tous les cas, que l'un des trois au moins vienne porter
verbalement les renseignements les plus détaillés.
"On n'a esquissé dans ces instructions qu'un projet
d'organisation politique à Saint-Domingue pour donner à MM.
les agents une idée de ce que le Roi pourrait consentir à
accorder; un travail définitifsur cette matière ne peut être que
le résultat des connaissances que le ministre du Roi acquerra
par eux. Ils doivent donc apporter le plus grand soin à resserrer
les concessions dans des limites raisonnables; moins ces limites
s'écarteront de celles précédemment établies, et mieux ce sera.
En résumé, ils ne promettront rien au-delà de ce qui va être
énoncé, après avoir tout fait pour demeurer en deça.
1°) A Pétion, Borgella et quelques autres (toutefois que la
couleur les rapproche de la caste blanche) assimilation
entière aux blancs et avantages honorifiques ainsi que de
fortune.
2°) Au reste de leur caste actuellement existant, lajouissance
des droits politiques des blancs, à quelques exceptions près
qui les placent un peu au-dessous.
3°) A tout ce qui est moins rapproché du blanc que le franc
mulâtre, ces droits politiques dans une moindre mesure.
4°) Aux libres qui sont tout à fait noirs, encore un peu moins
d'avantages.
5°) Attacher à la glèbe, et rendre à leurs anciens propriétaires,
non seulement tous les noirs qui travaillent actuellement
sur les habitations, mais encore ramener le plus possible
de ceux qui se sont affranchis de cette condition.
6°) Purger l'île de tous les noirs qu'il ne conviendrait pas
d'admettre parmi les libres et qu'il serait dangereux de
rejeter parmi ceux attachés aux habitations.
7°) Restreindre la création de nouveaux libres de la manière
indiquée plus haut
"Lorsque les agents seront convenus de ces bases avec
les chefs, ils y ajouteront les conditions suivantes:
1 °) II est bien entendu que pour que l'ordre se rétablisse à
Saint-Domingue, les lois de la. propriété et tous les principes
qui assurent la garantie doivent être établis et respectés
de telle manière que chaque propriétaire muni de ses titres
d'acquisition ou d'hérédité, ou de l'acte de notoriété qui
la constate légalement, soit remis en possession de ses biens
et bâtiments dans l'état où ils se trouveront, sans égard
HISTOIRE D'HAITI (1814) 267

aux dispositions arbitraires qui pourraient avoir été faites


par ceux qui jusqu'à cette époque auraient exercé quelque
pouvoir public.
2°) L'admission aux droits politiques de tous les gens de
couleur, l'assimilation même des principaux propriétaires
de la première classe qui pourrait en être faite aux blancs,
laisse toujours à la disposition du Roi et de ses
représentants, le choix de ceux qui paraîtraient le plus
susceptibles d'emplois supérieurs, ou même inférieurs,
dans les places civiles ou militaires, de telle sorte qu'aucun
d'eux ne soit reconnu avoir un droit acquis, mais seulement
éventuel, de même que les blancs, aux emplois supérieurs
ou inférieurs. Quant à ceux qui sont actuellement investis
des pouvoirs du gouvernement colonial, il est entendu que
leur soumission entière à Sa Majesté et le succès de leur
influence sur la caste qui leur obéit leur assureront les
grâces du Roi, mais sans aucune stipulation qui puisse
engager dans telle ou telle forme l'autorité souveraine; les
dits chefs devant s'en rapporter entièrement à la volonté
et à la bonté du Roi. Lorsque tous ces points auront été
discutés et convenus, il en sera dressé procès-verbal et cet
acte sera, après leur soumission écrite, leur garantie
effective, en ce qu'il ne sera désormais rien exigé d'eux qui
ne soit conforme aux présentes instructions signées par
moi, Secrétaire d'Etat, ministre de Sa Majesté.
"Il est bien recommandé à MM. Dauxion Lavaysse, de
Médina et Dravernau de relire plusieurs fois, durant la
traversée, les précédentes instructions pour bien se pénétrer
de leur esprit,afin de nejamais s'en écarter dans le cours
de leur négociation".
Signé: Malouet

Pour interroger Franco Médina qualifié d'espion français,


Christophe forma une commission militaire spéciale. Elle était
composée de sept membres: Sa Grâce, Monseigneur le duc de
la Marmelade, gouverneur de la capitale; Son Excellence, le
comte d'Ennery; Son Excellence le comte de Richeplaine; le
chevalier de Jean-Joseph; le baron de Cadet Antoine, secrétaire
général au département du grand amiral, greffier; le baron
de Léo, colonel; M. Joseph Léonel, lieutenant-colonel. La
commission se réunit à l'Hôtel de Mgr le duc de la Marmelade,
le 17 novembre. Franco Médina, dans l'interrogatoire qu'il
268 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

subit, n'avait plus la même fermeté qu'au moment de son


arrestation; il déclara qu'il était natif de Santo Domingo, qu'il
avait 47 ans, qu'il habitait la Vega, qu'il y était propriétaire
et que sous le général Ferrand, il était adjudant-général,
commandant du département du Cibao. Il raconta comment
il avait été chargé de cette mission par Malouet, conjointement
avec Dauxion Lavaysse pour l'Ouest, Dravernau pour le Sud.
On lui fit des questions à l'endroit de Pétion dans le but de
rendre celui-ci complice de Malouet. Mais tout en voulant
plaire à la commission pour sauver sa tête, il ne put rien
formuler contre Pétion parce qu'il ne savait rien. Il dit une
chose absolument fausse: que Pétion en 1813 avait conclu un
traité avec Bonaparte. La commission lui demanda quelle était
la signification de l'expression de "l'île de Rateau" portée dans
ses instructions. Il répondit que c'était une invention du
ministre Malouet employée pour ne pas blesser l'esprit
philanthropique de Louis XVIII, que c'était un moyen de se
défaire des hommes dangereux de la colonie.
Le 24 novembre, il subit un nouvel interrogatoire où il
rendit compte des projets de la France sur Haïti, de son
itinéraire de Paris à Monte-Christi où il était débarqué, pour
pénétrer dans la colonie espagnole. Il fut reconduit en prison.
Après avoir lu ces deux interrogatoires, Christophe
ordonna qu'un "Te Deum" fût chanté en action de grâce pour
bénir Dieu d'avoir dévoilé aux Haïtiens les projets infâmes
de la France. Il se rendit de Sans-Souci au Cap, accompagné
de la Reine et de toute la famille royale. Il assista à la
cérémonie religieuse qui fut des plus pompeuses. L'archevêque
Corneille Brelle officia. Franco de Médina avait été amené à
cette solennité; on l'avait fait s'asseoir sur une estrade
recouverte d'une tenture noire, donnant face à toute
l'assistance afin que chacun pût le voir à l'aise. Il avait repris
sa fermeté première; il promenait des regards méprisants sur
toute la foule, et traitait Christophe de monstre singeant le
Roi. Vastey, après lui avoir donné lecture des instructions de
Malouet, prononça un discours si véhément contre la France
qui voulait rétablir l'ancienne servitude, que des sabres se
levèrent sur la tête de Franco Médina, le menaçant de lui ôter
la vie. L'infortuné, quoique se croyant à sa dernière heure,
fit bonne contenance, invectivant contre les assassins qui
l'entouraient.
Après la cérémonie religieuse, toute la ville du Cap fut
HISTOIRE D'HAITI (1814) 269

en réjouissances. Franco Médina, ramené en prison, sera


assassiné, ainsi que Montorsier. On laissera la population
ignorer leur mort.
Christophe fit faire un paquet des instructions de Malouet
aux trois commissaires et des pièces qu'il avait publiées,
l'expédia à St Marc, le fit remettre à un détachement de soldats
du 20e régiment qui le jeta aux avant-postes de la République
établis entre l'habitation Sibert et la Source-Puante. Le paquet
ramassé fut apporté à Pétion qui en prit lecture. C'était le 30
novembre. Il le communiqua aux autorités civiles et militaires.
Dans l'un des documents qui accompagnaient les instructions,
Christophe faisait un crime à Pétion d'avoir accepté un envoyé
de Malouet avant que le Roi de France eût reconnu
l'indépendance d'Haïti. Et il fut dit dans un écrit du Cap: "Les
Hollandais ne voulurent pas recevoir aucun ministre du Roi
d'Espagne avant qu'il eût reconnu leur Etat pour une
République libre et indépendante. Les Etats-Unis ont suivi
le même principe envers l'Angleterre, et le Roi d'Hayti en a
fait de même envers la France".
Pétion néanmoins sentit vivement qu'il ne devait point
permettre à Dauxion Lavaysse de rester plus longtemps au
Port-au-Prince. Il lui envoya en communication les instructions
de Malouet qui lui étaient arrivées du Nord. Lavaysse crut
un moment qu'il allait être arrêté comme espion; il avoua qu'il
était porteur des mêmes instructions qu'on l'obligea à
collationner avec celles qu'avait envoyées Christophe: elles
furent reconnues identiques.
Le gouvernement ne voyant plus en lui qu'un complice
de la perfidie de Malouet à l'égard d'Haïti, lui enjoignit de
partir. Il s'embarqua pour Kingston sur la goélette haïtienne
"La Messagère" disant publiquement qu'il emportait d'Haïti
les meilleures impressions et qu'il ne négligerait rien en
Europe, pour être utile au président Pétion, autant qu'il le
pourrait. Le 29 décembre, le même correspondant d'Inginac,
monsieur John Hardy, lui écrivait que Dauxion Lavaysse
arrivé à Kingston, n'avait pas l'air disposé à retourner en
Europe, et qu'il avait perdu de vue tous les beaux principes
de philanthropie qui brillaient dans l'ouvrage qu'il avait fait
en raison de sa mission. Enfin Dauxion Lavaysse s'était
démasqué.
La non réussite de sa mission fit un certain bruit en
Angleterre et en France. Le gouvernement de Louis XVIII le
270 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

désavoua par la note suivante qui fut insérée au Moniteur du


16 janvier 1815, quoiqu'il lui eût réellement confié une mission
secrète:
"Le ministre secrétaire d'Etat de la Marine et des Colonies
a mis sous les yeux du Roi les lettres insérées dans les papiers
publiés, et qui ont été adressées de la Jamaïque, sous les dates
du 6 septembre et 1 er octobre dernier, aux chefs actuels de Saint-
Domingue, par le colonel Dauxion Lavaysse. M. Dauxion, dont
la mission toute pacifique avait pour but de recueillir et de
transmettre au gouvernement des renseignements sur l'état
actuel de la colonie, n'était nullement autorisé à faire des
communications aussi contraires à l'objet de cette mission. Le
Roi a témoigné un profond mécontentement et a ordonné de
rendre publique sa désapprobation.
"Le ministre d'Etat ayant le département de la Marine et
des Colonies".
Signé: Comte Beugnot

Le gouvernement français reprit néanmoins ses


préparatifs contre St Domingue, mais le retour de Napoléon
de l'île d'Elbe en 1815, fera échouer le projet d'expédition, dont
Malouet qui venait de mourir, avait été le principal
instigateur.
Le 3 décembre, Pétion adressa une proclamation au
peuple et à l'armée relative à la négociation qui avait eu lieu
avec le général Dauxion Lavaysse. Il leur dit que celui-ci était
parti, sa mission étant finie, qu'ils n'auraient pas à se
reprocher d'avoir manqué à ce qu'ils se devaient à eux mêmes,
qu'ils n'avaient pas violé ce principe fondamental qui établit
parmi les gouvernements ces communications nécessaires pour
leurs relations politiques, qu'ils s'étaient rendus estimables
à leurs propres yeux et qu'ils étaient dignes de l'être aux yeux
des nations. C'était un blâme indirect à l'adresse et à la
conduite de Christophe.
L'on voit cependant par les termes de la proclamation où
il n'est pas dit un mot des instructions de Malouet, où la façon
de congédier Dauxion Lavaysse n'est pas rapportée, que Pétion
sentait qu'on pourrait lui reprocher d'avoir fait un brillant
accueil à une mission d'espionnage que la France elle-même
ne jugeait pas convenable d'avouer, d'avoir négocié avec
Dauxion Lavaysse comme si celui-ci avait été un ministre
HISTOIRE D'HAITI (1814) 271

public, de n'avoir pas exigé de lui qu'il présentât tout d'abord


ses lettres de créance signées de Louis XVIII. Il répondait donc
d'avance à ces reproches qui n'ont été formulés que plus tard.
En usant de ces précautions diplomatiques, il n'aurait pas été
en rapport, officiellement avec le porteur des misérables
instructions de Malouet, avec un homme indigne qui s'était
démasqué dès son retour à la Jamaïque. Le général Boyer
aurait dû user de plus d'égards envers le président Pétion, mais
il n'avait pas eu tort de dire que les choses n'auraient pas dû
se passer ainsi, quant à la forme. Nous devons comprendre
aussi que Pétion qui s'était mis en rapport avec Dauxion
Lavaysse, soi-disant agent du gouvernement français, désirait
ardemment voir cesser l'état précaire d'Haïti vis-à-vis des
puissances européennes.
Quand on se rapporte au courant d'idées et de sentiments
qui animait, à cette époque, Christophe exterminateur des
hommes de couleur, on comprend qu'il ait eu plus d'intérêt
politique que Pétion à donner une large publicité aux
instructions de Malouet qui faisaient aux sang-mêlés une
position, quoique des plus humiliantes, plus avantageuse
qu'aux noirs. Dans l'Ouest comme dans le Sud, ces instructions
vulgarisées auraient été interprêtées par les agents de
Christophe de façon à démontrer aux noirs que Pétion,
Borgella et la caste de couleur s'entendaient avec les blancs
pour les asservir, et certainement les masses, qui étaient
noires, comme jusqu'aujourd'hui, en auraient reçu, dans leur
ignorance, une fâcheuse impression qui aurait pu produire de
déplorables complications dont Christophe eût profité.
Que faut-il en conclure? C'est que dans un pays habité
par différentes variétés du genre humain, toujours en
dissidence, et souvent en dissension, le chef qui appartient à
l'espèce la plus nombreuse composant le peuple, a des allures
moins réservées, dans les moments suprêmes d'intérêts de
race, que son compétiteur appartenant à la variété qui forme
la minorité. Pétion, incapable de trahir la cause des noirs qu'il
ne séparait pas de celle des hommes de couleur, disait
simplement aux Haïtiens dans ses allocutions, que les blancs
étaient leurs ennemis naturels auxquels ils ne devraient
jamais se soumettre, dussent-ils être exterminés. Il simplifiait
les questions de race: d'une part, les noirs et leurs descendants,
non mêlés ou mêlés, d'autre part, les blancs.
Christophe fit publier le plan général de défense de son
272 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

royaume, en cas d'agression française. Nous en parlerons au


prochain livre.
Les préoccupations que lui donnaient les menaces de la
France, n'atténuaient en rien sa sévérité à l'égard de ses sujets
n'importe leur rang, et la force de sa volonté pour le maintien
du prestige de son autorité comme souverain. Il s'était rendu
à la Citadelle Henry où il faisait transporter des munitions
de guerre en vue d'une expédition française. Le baron de la
Tortue qu'il avait mandé à la Ferrière pour affaire de service,
et par suite de plaintes portées contre lui, s'était présenté
habillé en cultivateur, au lieu d'être revêtu de son uniforme;
il sortait de Sans-Souci, des bureaux du ministre des Finances.
Le Roi sut que le ministre l'avait très bien reçu, quoiqu'il fût
dans ce costume négligé^). Le 19 septembre, il écrivit à
Thomani, comte de La Tasse, ministre des Finances et de
l'Intérieur, la lettre suivante:
"Le baron de la Tortue, monsieur le ministre, est un brave
et honnête homme; il a parfaitement fait son devoir; c'est vous-
même qui n'avez pas fait le vôtre; il est à vous l'apprendre
comme vous me l'apprenez aussi; et vous allez finir par me forcer
de vous faire ce qui répugne à mon cœur. Si vous connaissiez
l'étendue et l'importance de votre place, vous n'auriez pas
souffert que le baron de la Tortue se présentât en cultivateur
par devant vous. Car vous l'auriez fait arrêter et mettre au
cachot aux fers. Il s'est présenté par devant moi dans le même
costume; je suis bien convaincu qu'il ne l'eût pas fait si vous
n'aviez pas toléré son habitude. Je me borne cette fois-ci à vous
faire cette observation, mais à l'avenir, gardez-vous bien de
souffrir pareille chose, carje ne vous passerai pas cette faute".
Par ordre de S. M. : Chevalier de Prézeau
Thomani était tout entier à son devoir, mais il déplaisait
au Roi parce qu'il était d'une nature indépendante quoique
réservée, observant toutes les convenances. Il avait sans doute
reçu privément La Tortue venant de la campagne, et ne
soupçonnait pas qu'il dût se rendre auprès du Roi dans un tel
accoutrement.

(1) La Tortue était l'Intendant de la province du Nord.


LIVRE SOIXANTE-DOUZIEME

(1815)

Sommaire.— 1er janvier: célébration de la fête de l'Indépendance.— Adresse


des commerçants au président Pétion.— Réponse du Président.— Discours
du Président adressé au peuple et à l'armée.— Arrivée au Port-au-Prince
d'une députation de Christophe.— Lettre du comte de Limonade à Pétion.—
Proposition de Christophe à Pétion.— Insuccès de la mission.— Réponse de
Pétion au comte de Limonade.— Proclamation de Pétion au peuple et à
l'armée relative à la députation de Christophe.— Pétion est réélu président
d'Haïti pour quatre ans.— Discours prononcés au Sénat à cette occasion.—
Christophe fait activer les grands travaux de défense.— Son plan de défense
en vue d'une invasion française.— Fortifications intérieures.— Ses paroles
au peuple qui travaillait aux fortifications.— Célébration de la fête du 1er
janvier par Christophe.— Discours prononcés à l'occasion de cette cérémo
nie.— Fête à Sans-souci.— Effet produit en Europe par la publication des
actes de Christophe et de Pétion concernant la mission de Dauxion
Lavaysse.— La presse anglaise est favorable à Hayti.— Néanmoins une expé
dition française est sur le point de partir contre Hayti.— Le retour de Napo
léon sortant de l'île d'Elbe fait échouer le projet d'expédition.— Napoléon
abolit la traite des noirs.— Retour au Cap des députés de Christophe.— Polé
mique entre Christophe et Pétion.— Mission de Gabarge — Sa mort.— Tour
née de Christophe dans rArtibonite.— Exportations du Royaume de Chris
tophe.— Administration de Christophe.— Ses mesures rigoureuses.— Anni
versaire de son sacre.— Discours contre Pétion à cette occasion.— Secours
envoyés à Goman.— Recettes et dépenses de la République en 1815.— Renou
vellement du Sénat.— Assassinat du Général Delva.

I ous commençons ce livre en rendant compte de la célé


bration du 12e anniversaire de l'Indépendance d'Haïti à
laquelle le président Pétion fit donner la plus grande solen
nité en vue de surexciter davantage le sentiment patriotique
de la nation grandement menacée par les prétentions de la
France sur son ancienne colonie. Le 1er janvier, dans la mati
née, le Sénat se réunit à la Maison Nationale, et le peuple et
l'armée en occupèrent les avenues. Le président Pétion, accom
pagné du général Boyer, commandant de la garde et de l'arron

18
274 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

dissement, des autres généraux et de son état-major, se ren


dit au Sénat où le colonel Sabourin et le commandant Ingi-
nac, maîtres des cérémonies de la fête, lui remirent une adresse
des commerçants étrangers dont il prit lecture. Elle était con
çue dans les termes qui suivent:
"Président, c'est dans cette époque importante, où les
expressions les plus sensibles de l'attachement des concitoyens
au chefde leur gouvernement vous sont adressées de toutes les
parties du pays, que nous sentons la plus vive satisfaction de
présenter à Votre Excellence nos félicitations pour l'anniversaire
de la 12e année de l'indépendance d'Haïti.
"Jouissant de l'estime de Votre Excellence, et du respect
de toutes les classes du peuple, nous sentons qu'il est dû au
Président, aux citoyens de la République et aux vifs sentiments
qui nous animent de saisir cette occasion pour exprimer de nou
veau notre attachement inaltérable à votre personne, et nos
ardents souhaits pour la prospérité de ce pays.
"C'est dans les regrets les plus profonds que nous avons
été témoins des tentatives récentes faites par l'agent du gou
vernement français, le général Dauxion Lavaysse, pour suggé
rer des impressions défavorables dans l'esprit de Votre Excel
lence et dans celui des généraux et principaux magistrats de
la République.
"Mais nous n'avons éprouvé d'autres sentiments pour
l'auteur de ces calomnies que ceux de pitié, et nous avons été
protégés contre les censures déméritées dont on nous chargeait,
par la conviction de la pureté de nos sentiments et de nos actions,
et encore plus spécialement par la manière libérale et élégante
avec laquelle il a plu à Votre Excellence de s'exprimer à ce sujet
dans votre correspondance avec le général Lavaysse; elle exige
de nous les remerciements les plus vrais de notre gratitude, et
elle sera toujours empreinte dans nos cœurs.
"Par la nature de nos occupations et de nos principes, nous
sommes les zélés avocats de l'ordre et de la paix; et c'est avec
la plus haute satisfaction que nous avons remarqué l'accrois
sement du bonheur du peuple et de la prospérité de votre pays.
"Nous avons vu avec joie sous votre gouvernement les
encouragements les plus grands pour les ministres de l'évan
gile, l'augmentation des séminaires U' pour l'éducation de la

(1) Les négociants entendent ici par "séminaires", des écoles où la religion n'est
pas négligée.
HISTOIRE D'HAITI (1815) 275

jeunesse haïtienne, sous les principes de vertu et de religion;


nous avons aussi vu unejustice et une sagesse stricte et impar
tiale, éminemment exercée dans toutes les occasions par Votre
Excellence dans l'administration du gouvernement
"Nous avons encore vu avec une satisfaction infinie,
l'accroissement du commerce, les progrès d'amélioration de
l'agriculture, et il est notre souhait perpétuel que chaque année
se succèdant puisse amener avec elle un surcroît de bonheur
public et particulier.
"Nous offrons respectueusement les vœux les plus sincè
res pour la santé et la prospérité de Votre Excellence; et dès ce
jour, nos humbles prières seront déposées aux pieds du Trône
du Très-Haut pour le bonheur et le salut futur de la
République".
Le Président répondit aux commerçants étrangers qui
assistaient à la fête:

Messieurs,
"Je suis bien sensible aux souhaits que vous faites pour
la prospérité de la République, etje vous remercie de vos vœux
pour ce qui me concerne particulièrement: les égards et la sécu
rité dont vous jouissez sont le résultat de la conduite distin
guée que vous n'avez cessé de tenir en vous occupant de vos affai
res commerciales que vous pouvez augmenter avec confiance,
vous reposant sur la protection des lois et du gouvernement
Je désire, messieurs, que vous rencontriez dans toutes vos entre
prises le bonheur auquel ont seuls droit ceux qui suivent le sen
tier de l'honneur et de la justice".
Le président Pétion, précédé de son cortège et de toutes
les troupes, se rendit ensuite au Champ-de-Mars. Il monta sur
l'Autel de la Patrie entouré des sénateurs. Il adressa au peu
ple et à l'armée le discours suivant:
"Citoyens,
Nous sommes réunis le premierjour que l'année commence
pour nous rappeler la plus sacrée de nos obligations: celle de
remercier l'Etre Suprême de nous avoir assistés de sa puissance
divine en protégeant nos armes contre l'oppression, la tyran
nie et le joug avilissant de l'esclavage, et de nous avoir accordé,
avec la conquête de nos droits, l'indépendance de notre pays.
C'est le serment de la défendre, de périr plutôt que de la per
dre, que je viens prêter en ce jour solennel, et qui sera répété
276 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

à la même heure dans toutes les parties de la République. Que


ce serment soit le renouvellement du gage de notre parfaite
union et de notre confiance; qu'il élève nos âmes dans les dan
gers, et qu'il soit le garant de notre sécurité dans la paix. Haï
tiens ! tant que nous serons animés par ce noble sentiment, nous
serons invincibles contre nos ennemis, de quelque côté qu'ils
paraissent Jurons à l'univers entier, à la postérité, à nous-
mêmes de renoncer àjamais à la France, de mourir plutôt que
de vivre sous sa domination, de combattrejusqu'au dernier sou
pir pour l'indépendance de notre pays".
Le peuple et l'armée répétèrent ce serment au milieu des
détonations de l'artillerie, et avec des sentiments indicibles
de patriotisme. En même temps, un officier présenta au Pré
sident deux enfants de sept ans, l'un noir et l'autre de cou
leur, ayant le costume de nos cultivateurs, chemises et pan
talons de grosse toile grise, portant chapeau de paille, fusil
suspendu au dos, manchette au côté et une écharpe aux cou
leurs nationales (bleue et rouge) sur laquelle était la devise
qui suit:
Que le premier soupir de la pure innocence
Soit pour la Liberté, soit pour l'Indépendance.^.
L'un d'eux portait une macoute ou besace, remplie de
bananes et de maïs. Ils adressèrent au Président les paroles
suivantes qui émurent tous les cœurs: "Homme illustre
qu'Haïti a vu naître ! Toi qui sus diriger le vaisseau de l'Etat
au travers des tempêtes qui l'ont menacé ! Puisse la Divinité
bienfaisante, en voyant la pureté de nos cœurs, veiller à tes
jours si précieux pour le bonheur des Haïtiens ! Daigne agréer
ces deux vers que le sentiment a produits:
Que le premier soupir de la pure innocence
Soit pour la Liberté, soit pour l'Indépendance !"
Pétion les pressa contre son cœur et donna à chacun d'eux
un baiser. Ces deux enfants étaient le symbole de l'union du
noir et de l'homme de couleur contre le blanc. A l'époque, ces
images de la liberté et de l'indépendance dans les plaines et
les mornes représentaient, aux yeux de nos pères, des senti
ments gravés dans tous les cœurs; ces images étaient pour eux
chose sérieuse, telle qu'est la croix aux yeux du vrai chrétien,
(1) Procès-verbal de la célébration du 12e anniversaire de l'Indépendance d'Haïti.
HISTOIRE D'HAITI (1815) 277

personne n'aurait eu l'idée d'en rire. C'était d'ailleurs une imi


tation des fêtes de la République Française lorsqu'elle était
dans toute sa pureté de sentiments.
Un journal de l'époque dit à cette occasion: "Ces petits
sauvages sont l'image de notre vie dans les triples montagnes,
l'emblème de notre indépendance, la sauvegarde de notre liberté
dans le cas que certain peuple civilisé veuille que nous ne le
devenions pas".
Le Président se rendit ensuite à l'église où fut chanté un
"Te Deum" auquel assistèrent huit mille (8.000) soldats de
la garnison, ainsi que toute la population de la ville.
Six semaines environ après cette fête, on apprit au Port-
au-Prince l'arrivée à la Source-Puante de plusieurs députés
de Christophe. Celui-ci, qui avait presque perdu l'espoir de
soumettre l'Ouest et le Sud par la force des armes, s'était déter
miné à employer une seconde fois les moyens de conciliation
pour parvenir à ses fins. Il pensait que l'invasion française
qui menaçait Haïti aurait amené un rapprochement dont il
aurait profité finalement. Il avait désigné quatre personna
ges qu'il avait fait partir pour le Port-au-Prince, chargés de
négocier avec Pétion. C'étaient Dupont, comte du Trou, le
baron Ferrier, hommes de couleur, le baron de Dessalines et
le chevalier d'Edouard Michaux, hommes noirs. Ils étaient por
teurs d'une lettre du comte de Limonade, Ministre et Secré
taire d'Etat, où des propositions étaient faites à Pétion au nom
du Roi.
Le Président apprit officiellement l'arrivée de la dépu-
tation aux avant-postes de la République par un officier por
teur d'une lettre que lui avait adressée le comte du Trou, chef
des envoyés. Il expédia au-devant des députés l'un de ses aides
de camp qui les conduisit au Port-au-Prince en les entourant
d'égards et d'attentions. C'était le 18 février. Pétion leur fît
un bon accueil; mais le peuple les couvrit de ridicule à cause
de leurs étranges costumes de comte, de baron de l'ancien
régime que l'on ne portait au Port-au-Prince que dans les tra
vestissements du carnaval. Ils remirent à Pétion la lettre du
comte de Limonade, qui fut lue publiquement en présence des
sénateurs et de toutes les autorités civiles et militaires et d'une
foule considérable de citoyens qui s'étaient réunis au Palais
National. Pétion témoigna beaucoup d'attentions, et même de
l'affection, à Dupont, son ancien compagnon d'armes sous
Rigaud en 1799, et le fit s'asseoir à son côté; il se montra très
278 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

bienveillant à l'égard du baron de Dessalines, ancien mem


bre de la constituante de 1806 et du chevalier d'Edouard
Michaux. Quant à Ferrier, ancien sénateur, il lui reprocha
d'avoir trahi la République qu'il avait abandonnée, d'être parti
du Port-au-Prince en banqueroutier frauduleux. Il lui dit même
que s'il ne respectait pas sa qualité d'Envoyé, il le livrerait
à ses créanciers qui étaient très nombreux dans le commerce.
La lettre du comte de Limonade était conçue ainsi qu'il
suit:
Royaume d'Hayti — Au Palais de Sans-Souci,
le 10 février 1815, an 12e de l'Indépendance.
Le comte de Limonade, Lieutenant-général des armées du Roi,
Secrétaire d'Etat, Ministre des Affaires Etrangères, etc...
A Son Excellence, Monsieur le général de division Pétion, etc...
"Monsieur le général, les projets des implacables ennemis
d'Hayti découverts, ne peuvent plus laisser aux Haïtiens aucune
hésitation de se réunir et d'opposer une masse de forces capa
bles de repousser le plus promptement possible les attaques pro
chaines dont nos oppresseurs nous menacent
"D'après le vœu et les dispositions des Haïtiens qui se trou
vent sous votre commandement, et dans l'intime conviction que
leur réunion à la grande famille haïtienne ne dépend que de
vous seul, général, le Roi, chef et père de tous, avait le droit
de s'attendre dans ces circonstances qui commandent si impé
rieusement le bon accord, à ce que vous auriez commencé à faire
le premier pas pour vous rallier à lui; mais pour qu'il ne soit
pas dit qu'il a dépendu un seul moment de Sa Majesté que la
réunion générale n'ait lieu, Sa Majesté veut encore donner aux
Haïtiens une preuve de ses dispositions bienveillantes, et prou
ver enfin devant Dieu et devant les hommes qu'Elle n'ajamais
cessé d'avoir le bien général en vue et l'intérêt commun à cœur;
en conséquence, le Roi m'a commandé, général, defaire à Votre
Excellence cette ouverture et de vous proposer authentiquement:
1 °) L'oubli total du passé.
2°) Réunion franche et sincère.
3°) Conservation du grade et commandement de Votre
Excellence.
4 °) Conservation des grades et emplois aux officiers géné
raux, magistrats, commandants militaires, officiers et
sous-officiers de troupe d'après les désignations décré
tées par les Edits de sa Majesté dont ci-joint exemplaires.
HISTOIRE D'HAITI (1815) 279

5°) Admission dans l'ordre de la noblesse héréditaire du


Royaume, selon l'échelle des grades dont sont revêtus
les officiers supérieurs civils et militaires actuels, con
formément aux décrets.
6 °) Garantie des propriétés à tous les Haïtiens généralement
propriétaires.
"Sa Majesté engage sa parole royale que les articles ci-
dessus seront religieusement observés.
"Sa Majesté m'a commandé d'inviter Votre Excellence de
donner connaissance au peuple et aux troupes de sa détermi
nation invariable de maintenir les officiers généraux, magis
trats et officiers de tous grades, dans les places et emplois dont
ils jouissent et qu'ils excercent maintenant
"Sa Majesté donne pareillement l'assurance aux habitants,
militaires, officiers et soldats des provinces du Nord et de
l'Ouest qui peuvent se trouver au Port-au-Prince ou dans le Sud,
qu'il leur est loisible de rentrer dès ce moment dans leurs foyers,
et les militaires sous leurs drapeaux, d'après l'oubli total du
passé que Sa Majesté offre; comme aussi Sa Majesté renverra
dans leurs foyers tous les habitants et militaires du Sud et de
l'Ouest qui se trouvent ici. Messieurs le Comte du Trou, maré
chal de camp des armées du Roi, commandeur de l'ordre royal
et militaire de Saint Henry, le baron de Dessalines, major-
général, secrétaire général au département de la guerre, che
valier de Saint Henry, le baron de Ferrier, major-général, maré
chal des logis des palais de Sa Majesté, chevalier de Saint Henry
et monsieur le chevalier d'Edouard de Michaux^) sont dépu
tés vers vous pour vous porter la présente dépêche dans laquelle
sont renfermés tous les actes du gouvernement de Sa Majesté
qui ont parujusqu'à cejour, depuis les menaces de nos ennemis:
1°) Le Manifeste du roi aux nations étrangères, du 18 sept
1814, an I1.
2°) Le procès-verbal du Conseil général de la nation des 21
et 22 octobre.
3°) La proclamation du Roi, du 11 novembre, relativement
à l'arrestation de Franco Médina, espion français.
4 °) Copie de pièces et instructions du Ministre Malouet trou
vées sur le dit espion.

(1) En 1835, j'ai eu plusieurs fois l'occasion de m'entretenir avec le chevalier


d'Edouard de Michaux, des événements de l'Artibonite. Alors il avait cessé
de porter, depuis 1820, son titre de chevalier.
280 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

5°) Le machiavélisme du Cabinet français, par le Ministre


d'Etat d'Haïti.
6°) Le plan général de la défense du Royaume.
7°) Proclamation du Roi aux Haïtiens du 1erjanvier de la
présente année.
8 °) Copie manuscrite des premiers interrogatoires qu'a subis
l'espion Franco Médina par devant la commission mili
taire spéciale.
"Messieurs les députés sont chargés de vous donner les
assurances de vive voix que toutes les offres contenues dans la
présente dépêche dont ils sont porteurs seront religieusement
observées. Ils sont aussi autorisés de donner cette assurance
au peuple et aux troupes.
"Lorsque notre souverain bien-aimé fait tous ses efforts
pour réunir les Haïtiens, et n'en former qu'un peuple de frè
res; lorsque Sa Majesté mue par des sentiments de générosité
et de conciliation, me charge d'entreprendre une ouverture paci
fique qui tend si évidemment au bonheur général dans lequel
le vôtre est compris, vous ne serez point, de votre côté, specta
teur tranquille et indiffèrent; vos propres intérêts vous comman
dent, plus que vous ne croyez, de concourir sans hésiter à ce
rapprochement; songez qu'il doit détruire les facheuses impres
sions auxquelles votre conduite a donné lieu et que plus tard
vous ne pourrezjustifier. Ces raisons sont assez puissantes pour
vous déterminer à vous joindre à nous. Qu'est-ce qui pourrait
donc empêcher cette réunion, lorsque le peuple la demande et
qu'il en sent l'impérieuse et prompte nécessité ? Attendrez-vous
l'arrivée de l'armée française pour reconnaître l'autorité royale ?
Votre Excellence a mille preuves en main que d'un moment à
l'autre les Français peuvent tomber sur un ou plusieurs points
de l'île, et alors comment voudriez-vous que l'on pût s'enten
dre pour la défense commune, pour les secours mutuels que les
Haïtiens doivent se porter, si vous ne vous hâtez d'opérer cette
union si désirée par le peuple et si nécessaire au salut géné
ral ? Seriez-vous le seul que l'intérêt de nos concitoyens ne pour
rait émouvoir ? Cela ne me paraît pas vraisemblable.
"Avez-vous oublié que ce n'était que par des secours réci
proques des Haïtiens que les Français ont été chassés du Port-
au-Prince et des autres points de l'île ? Pourriez-vous avoir la
pensée que vous puissiez opérer ce qui n'a pu se faire que par
le concours d'une union et d'un accord unanime ? Et si vous
êtes dans cette croyance, ne donnerez-vous pas la certitude au
HISTOIRE D'HAITI (1815) 281

peuple que si vous n'êtes pas son ennemi caché, si vous n'êtes
pas prêt à recevoir les Français, que vos intentions sont de vous
tenir à l'écart pendant la tempête qui doit avoir lieu à l'arrivée
incessamment des Français ? Ne donnerez-vous pasjustement
raison aux troupes de croire aux inculpations que l'on donne
déjà de votre conduite dans l'étranger ?
"Les blancs français déclarent dans tous leurs écrits,
Dauxion Lavaysse l'a donné à entendre, et Médina l'a confirmé
dans ses interrogatoires, que vous préférez remettre aux Fran
çais la partie qui se trouve sous votre commandement plutôt
que de vous réunir sous l'étendard du Roi pour la défense com
mune de la patrie.
"S'il fallait citer privément des faits récents d'une authen
ticité irrécusable, l'on pourrait vous dire que nous n'ignorons
pas la mission de Tapian...
"Le Roi, malgré la gravité de ces faits, laisse à Votre Excel
lence à se justifier à cet égard, mais il devient indispensable
que vous vous prononciez, afin que Sa Majesté sache la con
duite qu'Elle doit tenir envers vous, particulièrement, et le peu
ple et les troupes, attendu qu'Elle connaît positivement les inten
tions bien prononcées des Haïtiens des parties de l'Ouest et du
Sud de ne jamais se courber sous le joug de l'esclavage , non
plus que les Haïtiens des provinces du Nord et de l'Artibonite.
C'est en vain que l'on voudrait rappeler au peuple les malheurs
des guerres civiles que les Français ont suscitées parmi nous;
c'est en vain que l'on chercherait des prétextes pour éluder notre
réunion; les funestes résultats de nos malheurs sont l'ouvrage
des Français. C'est à nous, en reconnaissant leurs exécrables
projets, de nous réunir plus quejamais et d'effacer le souvenir
de nos divisions pour ne penser qu'à nous entendre pour com
battre l'ennemi commun, soit qu'il descende dans le Nord, soit
qu'il descende dans l'Ouest, soit enfin qu'il descende dans le
Sud.
"Réfléchissez attentivement, général, sur toutes les consi
dérations de ma lettre. Il dépend de vous qu'elle ne soit qu'entre
le Roi et vous. Réfléchissez bien, et vous verrez s'il peut vous
rester d'autre parti, d'autre détermination que de reconnaître
promptement l'autorité royale, et de vous joindre au Roi pour
concerter tout ce qui peut tendre au bonheur et à la sûreté des
Haïtiens.
"Pour preuve des intentions sincères avec lesquelles le Roi
veut agir avec vous, vous pouvez envoyer en toute sûreté, soit
282 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

avant, soit au retour des députés, des habitants et officiers revê


tus de votre confiance, qui entendront de la bouche du Roi
même, les offres que j'ai l'honneur de vous proposer. Ils pour
ront aussi voir et interroger l'espion français Franco Médina
que nous tenons en arrestation au Cap-Henry, chaque Haïtien
ayant le droit de l'interroger en vertu de la proclamation du Roi.
"Sa Majesté, général, attend votre réponse pour fixer son
jugement définitif sur votre conduite, et régler les mesures
qu'Elle aura à prendre à l'arrivée des Français.
"J'ai l'honneur d'être, Monsieur le Général, de Votre Excel
lence, le très humble et très obéissant serviteur".
Le Comte de Limonade
P. S.— Je joins à ma lettre quelques exemplaires de nos
papiers publics, pour que vous en ayez connaissance,,.
La lecture de ce document ne produisit dans l'assemblée
que des murmures puis des sarcasmes contre Christophe. On
entendit quelques voix dire qu'il devrait songer lui-même
avant tout à abolir l'esclavage qui existait dans le Nord et
l'Artibonite. Les quatre députés furent conduits par le géné
ral Boyer à un beau local qu'on avait meublé pour eux à la
hâte, pendant l'audience du Palais. Des citoyens de tous les
rangs, de toutes les conditions, leur rendirent visite, et par
eux-mêmes, ils purent se convaincre que les idées et les sen
timents monarchiques n'existaient pas au Port-au-Prince et
surtout que personne n'avait confiance en Christophe. Au com
mencement de la nuit, le peuple malgré les précautions de
l'autorité, leur donna un charivari. Les visites continuèrent
pendant toute la journée du 19, et le lendemain, le général
Boyer les conduisit de nouveau auprès de Pétion qui leur remit
sa réponse au Comte de Limonade. Ils prirent congé du prési
dent qui les fit accompagner à une petite distance par le géné
ral Boyer et par un fort détachement de troupes, jusqu'aux
avant-postes de la Source-Puante.
Le rapprochement entre la République et Christophe était
impossible. Certainement les menaces de la France étaient
une occasion favorable pour l'établir, mais Christophe avait
donné trop de preuves de sa férocité inouïe, de sa ferme volonté
de détruire les sang-mêlés, comme Dessalines avait exterminé
les blancs, pour qu'on pût lui accorder quelque confiance, et
surtout en présence du fait accompli des récents massacres
de 1812 et de 1814. Des torrents de sang le séparaient des
HISTOIRE D'HAITI (1815) 283

citoyens de l'Ouest et du Sud. La République avait la préten


tion d'anéantir Christophe au lieu de se soumettre à son auto
rité, et elle ne doutait pas qu'une invasion étrangère ne fût
le signal de l'écroulement de son trône sur les ruines duquel
tous les Haïtiens se donneraient la main.
La cause qui détermina l'envoi des députés au Port-au-
Prince, était la crainte qu'éprouvait Christophe de voir s'abî
mer sa dynastie dans les agitations que l'invasion française
eût produites. C'était le seul motif : il voulait avant ce terri
ble événement établir sa souveraineté sur toute l'ancienne par
tie française et avoir le temps de se défaire des hommes émi-
nents de l'Ouest et du Sud, auxquels cependant il promettait
toutes les garanties imaginables. Il avait l'intelligence trop
perspicace pour ne pas comprendre que cette invasion aurait
pu être avantageusement combattue sans qu'il exerçât l'auto
rité suprême dans le pays, et qu'elle aurait été l'occasion de
la réaction contre lui des populations du Nord et de l'Artibo-
nite luttant en même temps héroïquement contre l'étranger.
Dans le peuple, malgré toute sa propagande contre Pétion, per
sonne ne croyait que celui-ci fût dévoué aux intérêts français.
La réponse de Pétion au comte de Limonade était con
çue dans les termes suivants :

Liberté Egalité
République d'Hayti
Au Port-au-Prince, le 20 février 1815, an 12 de l'Indépendance
Alexandre Pétion
Président d'Hayti,
A Monsieur le général Prévost
Monsieur le général,
"J'ai reçu la dépêche dont Votre Excellence m'a honoré
le 10 du présent mois, et qui m'a été remise par M. le général
Dupont, accompagné de messieurs Dessalines, Ferrier et
Edouard Michaux, députés près le gouvernement de la Répu
blique à cet effet J'ai également reçu les paquets contenant les
divers actes qui accompagnent la dépêche de Votre Excellence.
"Ma conduite et mes principes, M. le général, ont toujours
été basés sur l'amour le plus pur de ma patrie et de mes conci
toyens. Dans toutes les circontances de notre révolution, j'ai con
couru d'une manière constante et remarquable à combattre les
284 HISTOIRE D'HAITI DE 1807 A 1843

ennemis de notre liberté et de notre repos. J'ai toujours porté


dans mon cœur une haine prononcée contre la tyrannie, etj'ai
plus mérité la confiance du peuple queje ne suis allé au devant
d'elle en me chargeant de le guider dans la marche orageuse
des événements qui nous ont sans cesse environnés, et dontj'ai
eu le bonheur de le délivrer par mes efforts et son généreux con
cours. Je me regarde comme son ouvrage et l'homme de la
nation; je ne m'appartiens pas à moi-même, je suis tout entier
à la patrie, prêt à dévouer ma vie pour elle, toutes les fois qu'elle
l'exigera.
"Je sens parfaitement, monsieur le général, la nécessité
de résister par une masse à toute invasion, projetée ou exécu
tée, de la part des Français; dans toutes les parties de mon com
mandement, elle se trouvera prête au premier signal d'alarme.
Le salut de tous commande à tous leur devoir; il est inné dans
l'âme de chaque Haïtien. L'indépendance ou la mort est son
cri de ralliement; sa liberté, ses droits sont sa propriété inalté
rable; il les défendra au péril de sa vie; ainsi le feront, je l'espère,
nos frères du Nord. C'est notre devoir le plus sacré; il ne peut
exister de doute à cet égard, ce doute déshonorerait des hom
mes libres qui, maîtres d'eux-mêmes, liés par le même sort et
par le même intérêt, ne peuvent reconnaître des traîtres parmi
eux. Ce concours de forces de défense est si naturel, les locali
tés du pays si connues par les indigènes, que sur quelque point
que les ennemis paraissent, ils seront terrassés et que la divi
sion entretenue parmi nous par le général Christophe dispa
raîtra quand ses moyens de l'exercer cesseront; c'est à cette épo
que qu'il en acquerra la preuve.
"Vous me parlez, monsieur le général, d'amnistie, de par
don, d'oubli du passé, d'autorité paternelle, de monarque, de
grades, de distinctions, de titres de noblesse héréditaire. Nous
étions bien éloignés de ces idées bizarres et inconvenantes quand
je sollicitai le général Christophe à sortir du Cap, pour se sous
traire à la potence, et quandje réveillai sa méfiance contre les
Français qu'il connaissait si mal que peu de temps avant, il
avait confié son fils au général Boudet pour le conduire en
France. Vous ne me parlez pas de cette époque dans votre dépê
che; elle eût imposé silence aux calomnies que vous répandez
sur mon compte et sur mes principes; elle eût détruit le plan
formé par le général Christophe qui, ne pouvant nous asservir
par la force des armes, veut nous porter à nous entregorger pour
l'exécution de ses projets, et pour assurer sur sa tête cette cou
HISTOIRE D'HAITI (1815) 285

ronne dont il est bien plus préoccupé qu'il ne l'est des Français.
Il ignore que nous sommes tous éclairés sur nos véritables inté
rêts, et tous les moyens de séduction pour nous tromper sont
usés, et que nous sommes et voulons être libres, et que nous ne
reconnaissons pas de maîtres, et ne voulons pas de rois, quels
qu'ils soient
"Le gouvernement républicain est le premier que nous
ayons adopté à l'expulsion des Français; c'est celui qui convient
à notre situation, à notre état, à des hommes à peine délivrés
du joug de l'esclavage et des préjugés.
"Nous ne sommes pas encore rassasiés des douceurs de
la liberté. Le général Dessalines, dont le début fut énergique
et dirigé vers le bien, se laissa bientôt corrompre quand il se
fut couvert d'un manteau impérial Ses premiers coups furent
essayés sur les chefs de l'Etat; chacun se tint éveillé et parti
cipa à sa destruction. Le général Christ