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L’opposition millénaire

Bibliothèques et techniques

archives/bibliothèques
a-t-elle toujours un sens
à l’ère du numérique ?
C
et article est un libre propos Archives et
autour de la notion d’archives bibliothèques :
et de la notion de bibliothèque
après trente-cinq ans d’études et
un couple millénaire
d’expérience professionnelle dans
Marie-Anne Chabin le monde de l’écrit et de la mémoire, Les archives et les bibliothèques
marie-anne.chabin@cnam.fr période marquée au niveau internatio- ne remontent pas tout à fait à l’inven-
nal par la révolution numérique et les tion de l’écriture mais sont apparues
Marie-Anne Chabin est expert dans changements qu’elle n’a pas encore dès que les écrits ont été suffisam-
le domaine de l’archivage managérial fini d’opérer. ment nombreux pour qu’on leur
(records management) avec plusieurs Nourrie de la triple opposition assigne une place spécifique dans les
spécialités : les normes, la diplomatique
archives/bibliothèque – opposition palais puis dans les villes. Car la pre-
numérique (sur la base de sa formation
chartiste) et la méthode Arcateg
formelle (la liasse manuscrite face mière caractéristique des archives et
(archivage par catégories). Outre l’activité au livre imprimé), méthodologique des bibliothèques est bien la création
au sein de son cabinet de conseil (la diplomatique et la codicologie) et d’un lieu dédié à l’organisation d’un
(www.archive17.fr), elle enseigne au professionnelle (les conservateurs ensemble de supports d’écriture pour
Cnam « La maîtrise de l’archivage à l’ère des archives étaient naguère encore faciliter leur gestion, c’est-à-dire leur
numérique » et est secrétaire générale bien séparés des conservateurs des conservation et leur consultation.
du CR2PA (Club des responsables de bibliothèques) –, je suis aujourd’hui C’est la notion que l’on trouve dans la
politiques et projets d’archivage, confrontée quotidiennement à des définition classique et étymologique
www.cr2pa.fr). Elle tient un blog critique écrits qui ne sont ni manuscrits ni im- du mot bibliothèque (« lieu où est ran-
et décalé sur l’information numérique
primés, j’utilise des méthodes qui sont gée une collection de livres ») et dans
dans la société : www.marieannechabin.fr
d’abord dictées par la réalité du numé- un des sens du mot archives (« lieu où
rique, je croise de nombreux profes- l’on conserve des archives »), les archives
sionnels qui s’occupent d’archives et étant une collection de pièces et titres.
de bibliothèques sans être conserva- L’usage du mot collection (résultat d’un
teurs… De quoi y perdre mon latin ! regroupement) dans l’un et l’autre cas
Il n’y a qu’une chose qui ne vient conforter l’importance de la di-
change pas, c’est le changement, a for- mension physique et de la visibilité du
tiori lors des révolutions. Mais qu’est- regroupement 1.
ce qui a vraiment changé ? Le sens Cela étant dit, archives et biblio-
des mots ? La réalité des choses ? Leur thèques sont deux choses bien dis-
représentativité dans la société ? Les tinctes. La différence entre les deux
usages ? Les professions ? collections tient avant tout à la fina-

1.  Dictionnaire des dictionnaires. Lettres,


sciences, arts, encyclopédie universelle, t. 1,
A-BISOT/sous la dir. de Paul Guérin, 1892 :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k201375w/
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lité des écrits qui les composent. pratiques d’écriture. La dimension et ou non aboutis pour les archives. Par
Les bibliothèques sont constituées les supports diffèrent, l’écriture égale- ailleurs, les archives créent leur propre
d’écrits dont le but est, dès l’origine, ment, la reliure, la façon de numéro- bibliothèque ; les bibliothèques pro-
de transmettre des connaissances ter les pages, les abréviations. Elle se duisent leur propre fonds d’archives.
à un public, de faire connaître des poursuit dans les méthodes de gestion Tout va bien.
faits ou des idées, de première main des collections : les plans de classe-
ou reformulés, à une communauté ment de bibliothèques et d’archives
scientifique ou apprenante, dans un ne sont pas les mêmes, le thématique Le troisième larron :
but collaboratif, prosélyte, lucratif ou l’emporte dans les bibliothèques, le la documentation
pédagogique, dans tous les domaines chronologique dans les archives. En
de connaissance : religion, philoso- revanche, archives et bibliothèques Donc, tout allait bien dans la rela-
phie, sciences, techniques, poésie… ; la ont divers points communs, par tion archives-bibliothèques, lorsque,
bibliothèque se compose de livres qui exemple, le fait d’avoir bénéficié des sous l’influence du progrès technique
sont des objets finis, identifiés, mis à techniques d’imprimerie (même si et technologique, la documentation
disposition. À l’opposé, les archives cela est plus manifeste pour les livres s’est immiscée entre les deux.
sont constituées d’écrits qui fondent le que pour les actes), ou encore, le fait La documentation est une des
droit des personnes et la mémoire ad- d’avoir un « sanctuaire » pour la partie conséquences de la démultiplica-
ministrative, autrement dit des traces la plus sensible des collections : docu- tion des acteurs de l’écrit, et donc de
de l’activité qui légitiment le pouvoir ; ments vitaux et confidentiels dans le la matière écrite, depuis environ un
ces traces peuvent être publiques (les coffre des archives, ouvrages précieux siècle. Le nombre des acteurs et des
lois, les décisions officielles) ou confi- ou licencieux dans la réserve de la bi- utilisateurs d’archives et de livres a
dentielles (les accords, les rapports) ; bliothèque. augmenté de façon exponentielle,
elles sont prioritairement des traces Pendant des millénaires, archives en raison du développement écono-
validées, signées, datées. et bibliothèques se partagent en bonne mique, juridique, politique et culturel
Archives et bibliothèques ne s’op- intelligence l’essentiel de la produc- des sociétés. L’écrit se démocratise. Il
posent pas réellement ; elles articulent tion écrite. Il n’y a pas de concur- n’est plus une affaire de spécialistes
leurs rôles spécifiques dans une vaste rence ; tout document a vocation, ou d’initiés.
mémoire. Le Dictionnaire de l’Acadé- pour peu que son contenu présente Le développement technique et
mie française de 1835 donne une for- un intérêt, à gagner le lieu-archives technologique favorise toujours plus
mule très éclairante de cette relation, ou le lieu-bibliothèque, selon un cir- la production de nouveaux docu-
à l’article Bibliothèque : « On appelle cuit assez naturel inscrit le plus sou- ments. Plusieurs siècles après l’inven-
les bibliothèques, les archives du génie, vent dans la typologie des documents. tion de l’imprimerie, la photographie,
du savoir. » Logiquement, le critère de Bien sûr, il y a au fur et à mesure du l’enregistrement du son, les images
regroupement des bibliothèques est la temps quelques interférences : par animées, la capture des signaux, en-
pertinence des écrits aux yeux du res- exemple les plans d’un immeuble gendrent de nouvelles formes de do-
ponsable de la bibliothèque chargé des peuvent hésiter dans leur destination ; cuments pour transmettre le savoir ou
acquisitions ; le critère de constitution tout dépend de la position institution- étayer des dossiers : les Archives de la
des fonds d’archives est la provenance, nelle du détenteur des documents planète d’Albert Kahn, les dossiers mé-
chaque personne ou entité ayant ses et du poids de son regard, s’il les voit dicaux de la seconde moitié du siècle
archives qui ne peuvent être celles du comme le support d’une construction avec les radios et les électrocardio-
voisin. précise, ou comme le support d’un grammes, pour ne prendre que deux
Pendant des millénaires, la dua- style d’architecture. Mais ces excep- exemples. La reproduction mécanique
lité archives-bibliothèques s’est épa- tions ne font guère que confirmer la des documents, en particulier le pho-
nouie sans ambiguïté. On trouve règle : les traces des activités qui en- tocopieur dans la seconde moitié du
dans de nombreuses bibliothèques gagent la responsabilité et sont néces- xxe siècle, offre des possibilités sans
diverses éditions de : la Bible, l’épo- saires à la gestion des biens et des per- précédent pour manipuler des docu-
pée de Gilgamesh, l’Odyssée, la Répu- sonnes sont destinées aux archives ; ments en dehors des bibliothèques et
blique de Platon, la Somme de saint les sources formalisées de la connais- des archives. La copie nourrit la docu-
Thomas d’Aquin, Le prince, La prin- sance sont accueillies dans les biblio- mentation. Du reste, on ne collecte
cesse de Clèves, L’esprit des lois, Manon thèques. Archives et bibliothèques en pas la documentation (comme on le
Lescaut… On trouve dans un seul lieu viennent peu à peu à élargir le spectre fait des archives ou des livres) ; on la
d’archives : la (fausse) donation de de documents conservés, avec de nou- rassemble.
Constantin, les contrats de mariage velles formes et de nouveaux supports L’histoire de la documentation
d’Anne de Bretagne, le journal de issus des techniques d’impression et (discipline assez hexagonale au de-
chasse de Louis XVI, etc. de dessin, mais aussi selon le degré meurant) est associée aux noms de
Il n’est pas anodin de constater d’achèvement des objets : manuscrits Paul Otlet et Henri Lafontaine avec
que la différence entre archives et bi- d’ouvrages publiés ou non publiés leur grand projet de Répertoire biblio-
bliothèques se traduit dans la forme pour les bibliothèques, documents graphique universel et la création de
même des documents et dans les préparatoires de textes officiels aboutis la Classification décimale universelle

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(CDU), deux démarches proches du mais que leurs auteurs ou détenteurs reçue perverse. C’est confondre la
monde des bibliothèques 2. On note ne voient pas comme des archives, connaissance et l’information.
au passage que le rêve encyclopédique ou des documents qui présentent des La documentation vise tout sup-
a hanté plus d’un bibliothécaire au connaissances mais qui n’ont pas été port qui informe l’utilisateur des
Bibliothèques et techniques

cours des âges et peu d’archivistes. formalisés et finalisés dans une publi- faits et expressions d’un maximum
Mais aujourd’hui, le métier de cation, ou qui souvent ne sont que des d’acteurs sur les sujets susceptibles
documentaliste (associé à la documen- copies, n’ont pas le statut d’original ou de l’éclairer dans son travail. La docu-
tation comme celui d’archiviste est d’exemplaire qui caractérisait initiale- mentation n’est pas un support de
associé aux archives et celui de biblio- ment les documents d’archives et les connaissance universelle et atempo-
thécaire aux livres) a délaissé ces am- livres de bibliothèque. relle mais un support d’information
bitions universelles et se positionne La photocopieuse puis la bureau- immédiate pour une action précise.
d’abord comme un service à l’utili- tique (l’ordinateur individuel) font De ce point de vue, la documentation
sateur. Le bibliothécaire catalogue, naître de nouveaux gisements docu- s’inscrit dans la société de consomma-
l’archiviste trie, et le documentaliste mentaires, en dehors des institutions tion et justifie pleinement le métier de
cherche pour un tiers. Cette formule patentées, par exemple, les fonds asso- documentaliste en tant que spécialiste
lapidaire n’est pas une caricature. Elle ciatifs où l’on regroupe, hier dans des de la recherche des sources d’informa-
veut juste mettre en évidence la place armoires, aujourd’hui sur des sites tion et professionnel de leur mise à
qu’ont prise ces dernières décennies internet, tout document, quelles que disposition des utilisateurs, au travers
les centres de documentation, à côté soient sa forme et sa provenance, dont d’outils spécifiques (logiciels docu-
et en dehors des archives et des biblio- le contenu concerne l’association, son mentaires) et de techniques ad hoc
thèques. Le documentaliste cherche objet ou ses membres. Indice pré- (indexation, classement, requêtes, dif-
pour les utilisateurs qui ne savent pas curseur d’une dérive en marche, on fusion ciblée…).
chercher ou qui n’ont pas le temps de appelle volontiers archives ces groupes Le centre de gravité de l’écrit s’est
le faire (population qui n’existait pas documentaires bien qu’ils n’aient pas déplacé de la collection pérenne vers
autrefois). La documentation s’inté- été produits et reçus dans l’exercice de l’utilisateur autour de qui se construit
resse aux contenus et non aux objets l’activité associative (définition des ar- le service documentaire. À côté des
livres ou aux actes originaux (et elle chives) et seulement pendant l’exercice collections qui structurent la connais-
peut le faire grâce aux facilités de pro- de cette activité. sance et la mémoire, l’information
duction et de reproduction de la fin du La littérature grise s’impose ainsi s’installe et prend de plus en plus de
xxe siècle). La documentation a par- comme un pilier des centres de docu- place, sans qu’un lieu bien défini lui
tie liée avec l’informatique dont elle mentation d’entreprise : il s’agit des soit attribué ; elle occupe par défaut le
exploite les outils pour trouver plus publications internes qui échappent reste de l’espace.
vite, plus juste, au plus près de ses uti- au circuit du dépôt légal, l’agent ra-
lisateurs. Le documentaliste est essen- batteur des bibliothèques. Ceci expli-
tiellement un intermédiaire entre les quant cela, les documents « gris » sont Faites vos jeux,
documents, toujours plus nombreux parfois incomplets au regard des exi- rien ne va plus !
et variés, et leurs utilisateurs poten- gences du livre et du document d’ar-
tiels, toujours plus pressés et souvent chives : l’auteur n’est pas précisé, il n’y En dissociant l’information de
désemparés devant la masse docu- a pas d’éditeur ou de commanditaire, son support, le numérique consacre
mentaire. le titre est parfois sibyllin, la pagina- bien évidemment la prédominance du
La documentation « prend des tion absente, et on cherche vainement contenu sur l’objet. En même temps,
parts de marché » aussi bien aux ar- la date dans le corps du document ; il instaure la primauté des outils dans
chives qu’aux bibliothèques, de par tous ces éléments sont évidents pour la gestion de l’information, avec la
sa proximité avec les utilisateurs qui ceux qui les produisent le jour où ils dictature du logiciel qui domestique
apprécient d’avoir un document rapi- les produisent et ils n’éprouvent pas le les utilisateurs. L’outil est un intermé-
dement, peu importe que ce ne soit besoin de le préciser : on commence à diaire obligé de production et surtout
qu’une copie ou un extrait, dès lors vivre dans l’immédiateté… d’accès à l’information : un intermé-
que l’information répond au besoin. Une autre notion apparaît alors, diaire très serviable et infatigable si on
Mais la documentation a surtout un celle de la fraîcheur de l’information : se plie à ses règles ; un machin muet
statut propre, au travers de tous les la documentation se doit d’exploiter et obtus si on ne sacrifie pas à ses dé-
documents qu’elle gère qui ne sont ni les documents les plus récents. L’uti- sirs.
des livres ni des archives traditionnels lisateur, dans son travail, a besoin de Bien plus que l’informatique en
mais plutôt des documents entre-deux, données techniques ou administra- tant que telle (qui transforme le docu-
des documents qui tracent une activité tives « à jour » : on ne prend pas de ment en données), ce sont les réseaux
décision sur la base de chiffres qui ne numériques qui donnent un énorme
sont pas actualisés. Mais déduire de coup d’accélération à la démocratisa-
2.  Sylvie Fayet-Scribe, Histoire de la
documentation en France : culture, science
là que la valeur d’un document réside tion de l’écrit, en facilitant la produc-
et technologie de l’information, 1895-1937, prioritairement dans sa date (à sup- tion de traces et d’expressions les plus
CNRS Éditions, 2000. poser qu’il en ait une !) est une idée diverses de tous les temps : photogra-

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phies géolocalisées, enregistrement d’archives ? », ou : « Comment faire face conservation numérique, pour laquelle
et sauvegarde du moindre fichier, dé- à l’immensité des archives, encore accrue il existe des réponses technologiques
multiplication fulgurante d’un tweet, par Internet ? Comment leur donner sens satisfaisantes et en progrès. L’enjeu est
échanges instantanés sur outils colla- et les utiliser au mieux, en évitant qu’elles organisationnel, politique, managérial,
boratifs ou des sites internet et ainsi limitent la liberté de réflexion et d’inter- social avec la nécessité de qualifier l’in-
de suite. prétation ? L’archive fait-elle le cher- formation, de sélectionner celle qui a
Internet est plus qu’une révolu- cheur ?  4 » du sens, de détruire celle qui n’apporte
tion. C’est un séisme ! L’organisation Si l’on s’en tient à la terminologie, rien. Ce qui a changé, c’est que nous
de la trace et du savoir est plus que archives et bibliothèques ont tendance sommes passés d’un désert de l’écrit
chamboulée. Des montagnes se fis- à se rejoindre, à se confondre dans la où chaque brin de document était
surent, des lacs se forment, des ave- même réalité de ressources pour la précieux, à une jungle d’informations
nues très fréquentées deviennent des recherche. À cet égard, la fusion en luxuriante et menaçante à la fois. Ceci
no man’s lands, de nouvelles affluences 2004 de la Bibliothèque nationale du vaut pour les bibliothèques en tant
se font jour, les repères changent. Les Canada et des Archives nationales du que collection des sources du savoir,
mots tentent de s’adapter mais at- Canada est significative : les adminis- comme pour les archives en tant que
trapent surtout le tournis… trateurs de ces institutions « ont com- traces de l’activité.
Le numérique réactive forcément pris que, la frontière traditionnelle entre Le point d’attention dans ce nou-
le rêve d’universalité du savoir, ou du les archives et les bibliothèques étant de veau monde de l’information est sans
moins des sources de connaissance plus en plus floue, il est temps pour les doute moins l’organisation des lieux
avec des initiatives telles qu’Internet deux institutions de devenir une res- numériques de connaissance que
Archive ou la bibliothèque numé- source unique au service de l’ensemble des l’organisation des processus numé-
rique mondiale de l’Unesco, parmi Canadiens 5 ». Rien ne justifie de limi- riques de production de traces perti-
bien d’autres. Chaque site internet ter ce constat au Canada ; il est natu- nentes, un accompagnement respon-
a ses « Archives » qui ne sont qu’un rellement extensible à tous les pays. sable du cycle de vie de l’information
empilement chronologique de ce qui a Il convient toutefois de préciser que le (conception, production, qualification,
plus d’une semaine ou un mois, sans mot archives doit s’entendre ici au sens diffusion, sélection, conservation,
lien avec ce que sont les archives dans d’archives historiques (comme pour destruction), d’abord pour assurer la
leur essence. Les archives ouvertes les Archives nationales de France), protection des personnes physiques
accueillent et mettent à disposition même si ladite institution est égale- ou morales, ensuite pour nourrir les
des publications ou des pré-publica- ment compétente pour la « gestion sources du savoir collectif. C’est tout
tions de recherche ; il s’agit en réalité de l’information » dans les services ce pan de la gestion de l’information
de bibliothèques et aucunement d’ar- du gouvernement. Pour rebondir sur que la mode appelle « gouvernance de
chives dans le sens d’il y a quelques l’illustration de la définition de biblio- l’information » mais qui dans le fond
décennies. La Bibliothèque nationale thèque citée au début de l’article, on n’est qu’une e-adaptation du sens ini-
de France « archive » le web, au grand pourrait suggérer à une prochaine ver- tial des archives (traces écrites des
dam de certains archivistes qui se sion du Dictionnaire de l’Académie fran- droits et de la mémoire métier mises
sentent dépossédés de leurs préroga- çaise cette formule : « Les archives histo- en sécurité et conservées), modernisé
tives… riques sont la bibliothèque de l’histoire. » entre-temps par les Anglo-Saxons avec
Depuis quelques décennies, le mot S’en tenir à ce constat est oublier le records management 7.
archive au singulier connaît une faveur l’impact du numérique sur les pro-
dans les milieux des sciences de l’in- cessus de fabrication des archives et
formation et de la communication, fa- des livres. Tout écrit, toute trace, tout Conclusion
veur globalement équivalente à la dé- enregistrement numérique, n’a pas
faveur du mot archives au pluriel dans vocation à devenir un document de Le numérique s’installe, est déjà
le monde de l’entreprise 3. Le dernier référence, un document à partager, un installé, et il serait illusoire de le refu-
congrès de l’Association française des document à conserver. Ce qui différen- ser. La forme et l’usage des livres s’en
enseignants et chercheurs en cinéma cie le monde numérique du monde trouvent profondément modifiés ; la
et audiovisuel, en juillet 2012, en four- d’avant n’est pas le support mais la forme et l’usage des archives aussi.
nit un exemple parmi d’autres. On masse, la masse informelle, la masse Mais les mots traditionnels d’archives,
peut lire dans le programme : « Des de graisse informationnelle qui pro- de bibliothèque, de documentation, se
sources aux réseaux : tout est archive » et voque l’infobésité 6. Contrairement à
« Quand le document devient-il archive ? ce qu’on entend souvent, l’enjeu ma-
Internet a-t-il dévalué l’importance de jeur n’est pas l’enjeu technique de la 7.  Marie-Anne Chabin, « Le records
l’archive ? Les fonds traditionnels sont- management : concepts et usages », première
ils “dépassés” par les nouvelles formes et seconde parties, Bibliothèque virtuelle
4.  www.afeccav.org/actualites/8e-congres-de- (BIVI), Afnor, 2012. www.bivi.fonctions-
l%E2%80%99afeccav-les-9-10-juillet-2012.htm documentaires.afnor.org/ofm/fonctions-
3.  Marie-Anne Chabin, « Les nouvelles 5.  www.thecanadianencyclopedia.com/articles/ documentaires/i/i-30/i-30-20 et
archives : conclusions d’une revue de presse », fr/bibliotheque-et-archives-canada www.bivi.fonctions-documentaires.afnor.org/
La Gazette des archives, 3e trimestre 1996. 6.  www.marieannechabin.fr/2011/09/infobesite ofm/fonctions-documentaires/i/i-30/i-30-21

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prennent les pieds dans le tapis. Oui, de support de l’expression des idées lement jamais vraiment été) ; elle est
les archives historiques et les biblio- et des connaissances. Archives et et elle reste dans la finalité de l’écrit,
thèques se rejoignent dans la fonction bibliothèques ont fondamentalement dans le statut des documents vis-à-vis
de ressources culturelles et scienti- pour rôle d’organiser ces deux dimen- de leurs auteurs et de leurs utilisa-
Bibliothèques et techniques

fiques, de support de connaissance, sions, de construire des collections teurs, dans le financement de la ges-
de patrimoine commun, mais toutes au service de la connaissance et de la tion, dans les objectifs et les risques
les archives ne sont pas historiques, mémoire, avec discernement, c’est- de l’organisation et de la gestion de
et l’empilement anarchique de textes à-dire sans mélanger au matériau de l’écrit pour les générations à venir.
et d’images ne constituent pas une construction les mauvaises herbes qui Face à ce constat, les querelles cor-
bibliothèque. traînent par là et les gravats alentour. poratistes sont stériles. L’urgence est
L’écrit (au sens large de discours L’opposition ou, plus exactement, de redéfinir les métiers de l’informa-
ou témoignage enregistré sur un sup- la différenciation millénaire entre tion autour de valeurs immuables des
port, avec du texte, du son et/ou de la mémoire des actes qui engagent civilisations de l’écrit : la trace des res-
l’image) perdure obstinément dans vis-à-vis des tiers (sens initial du mot ponsabilités et la diffusion du savoir,
ses deux dimensions atemporelles, archives) et les collections organisées sans négliger la formation et l’assis-
celle de support de l’activité au travers
des actes, des décisions, des contrats
d’ouvrages sources du savoir (sens ini-
tial de bibliothèque) est donc plus que
tance des utilisateurs.  • Août 2012
et de tous les documents et données jamais pertinente. L’opposition n’est
de gestion qui les justifient, et celle plus dans le support (elle ne l’a fina-

Prochains dossiers du BBF


2012
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 Francophonies
2013

 La documentation à l’université
 Allons, z’enfants
 Les collections, et après
 Quoi de neuf dans les bibliothèques nationales ?
 La règle en bibliothèque
 Innovation et patrimoine
Les propositions de contributions sont à adresser à :
bbf@enssib.fr

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