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POUR UNE NOUVELLE THÉORIE DU HANDICAP.

La liminalité comme double


Henri-Jacques Stiker

L’Esprit du temps | « Champ psychosomatique »

2007/1 n° 45 | pages 7 à 23
ISSN 1266-5371
ISBN 9782847951004

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Pour citer cet article :


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Henri-Jacques Stiker, « Pour une nouvelle théorie du handicap. La liminalité comme
double », Champ psychosomatique 2007/1 (n° 45), p. 7-23.
DOI 10.3917/cpsy.045.0007
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Pour une nouvelle
théorie du handicap.
La liminalité comme double

Henri-Jacques Stiker

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Introduction
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Notre propos est d’ordre anthropologique. Celle-ci ne peut se


situer qu’au croisement du psychique et du social, de l’individuel
et du collectif, de même qu’elle doit être, pour un sujet comme le
nôtre, à savoir l’infirmité, à la fois historique et actuelle.
L’hypothèse que nous allons formuler ne se comprend qu’en
tissant ces fils. L’histoire des déficiences, ou infirmités, si l’on veut
bien pour débuter laisser ces notions dans un certain flou, conduit
à donner poids à l’idée d’un anthropologue de l’infirmité, Robert
Murphy, à savoir que le statut des « personnes handicapées » est
liminal dans la société d’aujourd’hui. Accordant cela, après avoir
montré pourquoi, il faut encore chercher, ce que n’a pas fait Murphy,
les racines de cette indépassable liminalité. Nous nous tournons
alors vers Freud, comme d’autres dont Simone Korff-Sausse, qui
aide à comprendre notre ambivalence psychique face à l’infirmité,
dans le cadre de l’inquiétante étrangeté, mais qui paraît insuffisant
pour rendre raison de cette manière sociale de positionner ce qui
constitue notre miroir brisé. Delà le recours à Otto Rank et à ses
analyses sur le double, qui permet d’aboutir à comprendre comment
l’inquiétante étrangeté devient une liminalité sociale, réalisant le vœu
d’une anthropologie qui ici reste d’inspiration maussienne. Nous
avons conscience du caractère discutable de ces différentes étapes
comme de leur aboutissement, mais c’est cela, le travail de l’esprit :
proposer, être discuté, repartir vers une nouvelle intelligibilité. Nous
n’avons rien à faire avec les dogmatismes, trop fréquents dans des
domaines pourtant toujours en chantier.

Henri-Jacques Stiker – Directeur de recherches, laboratoire « Identités, cultures,


territoires », Université Denis Diderot-Paris 7.
Champ psychosomatique, 2007, no 45, 7-23.
8 CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

1. Le sous-titre LE REGARD ANTHROPOLOGIQUE : La position de


anglais n’était pas Robert Murphy, la liminalité
celui-là : Notes on
the management
of spoiled identity. Pour comprendre Robert Murphy, il faudrait exposer le contexte
Howard. S Becker, sociologique américain sur le handicap, et donc évoquer l’Ecole de
Outsider, Paris,
Métaillé, 1985.
Chicago avec E. Goffman que Murphy a critiqué. Nous considèrerons
2. Robert Murphy, le livre Stigmate, les usages sociaux des handicaps, ainsi que, de
Vivre à corps perdu, la même école de Chicago, interactionniste et microsociologique,
Paris, Plon, Col. le concept de déviance de Becker, comme connus, tant on s’en est
Terre Humaine,
1990. Il est tout à
servi, aussi bien dans le domaine du handicap que dans d’autres
fait remarquable domaines.1

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que l’on ait traduit Repartons de la critique de l’Ecole de Chicago par Robert
ainsi le titre Murphy2. Nous ne quittons pas le registre d’une approche par
anglais : The body
silent. Le corps la spécificité de la déficience, mais sur un plan ethnologique.
silencieux, le corps L’interactionnisme, avec la double notion de stigmate et de déviance
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qui ne répond met l’accent, à ses yeux, sur la faute, et rapproche les personnes
plus, c’est bien le handicapées des criminels, ou des gens en flagrant délit3.
corps perdu. Mais
dans la sémantique Or, même si le handicap peut provoquer une culpabilité, chez
courante vivre à les parents d’enfants infirmes par exemple, on ne saurait le penser
corps perdu veut correctement avec une notion relevant de la justice et de la morale.
dire vivre à plein. Murphy refuse par ailleurs de rabattre la question du handicap sur
Ce que ne manque
pas de souligner une question sociale plus ou moins traditionnelle, avec des concepts
l’iconographie de comme oppression, comme exploitation, comme exclusion ou
l’édition française. autres, qui sont également des manières de dissoudre la spécificité
3. Dans un des anthropologique des handicapés. Murphy, anthropologue avant
premiers articles
publiés, exposant d’être handicapé (sur le plan chronologique au moins), avait étudié
un peu longuement Van Gennep et les rites de passages ainsi que Turner et la situation
la position de de seuil, la situation liminale4. Il trouve là le modèle qui lui permet
Murphy de rendre compte non seulement de son expérience personnelle,
(Marcel Calvez,
Le handicap comme une fois devenu paraplégique puis quadriplégique, mais aussi du
situation de seuil : statut social caché des personnes handicapées. On sait que dans les
éléments pour une sociétés traditionnelles on trouve pléthore de situations liminaires,
sociologie de intermédiaires : chaque fois qu’il y a passage d’un statut à un autre.
la liminalité,
Sciences sociales et Le moment, et/ou le lieu, de l’entre-deux est ouvert et fermé par
santé, Vol. 16, N°1, des « rites de passage » et comprend des initiations et des pratiques
mars 1994, particulières. Quand un enfant doit acquérir le statut d’adulte,
p. 61-87) l’auteur il entre pendant un temps déterminé dans une phase liminale où,
part très
judicieusement détaché par un rite de l’état d’enfance, il subit une préparation à la
des travaux de vie d’adulte. Avant de naître à une sorte de nouvelle vie, il subit une
Edgerton, qui mort sociale temporaire, faite pour permettre cette mutation, quasi
remontent à 1967 ontologique. Cette phase de seuil terminée, il entre dans le statut
The cloak of
competence. Stigma d’adulte, grâce à de nouveaux rites de passage.
in the lives A bien des égards, tant dans la représentation de l’entourage
Pour une nouvelle théorie du handicap. 9
La liminalité comme double

que dans des pratiques institutionnelles, les personnes handicapées of mentally


sont placées dans cette situation intermédiaire entre deux statuts de retarded. Cette
perspective
validité, celui d’avant, celui des autres et celui qu’on devrait retrouver, introduit bien la
qui est soi-disant souhaité par les autres. Mais la différence avec position de Murphy.
la liminalité et la position de seuil, constatée par l’anthropologue 4. Arnold Van
dans nombre de sociétés, c’est que les personnes handicapées Gennep, Les rites
de passages, 1ère
sont condamnées à demeurer dans l’entre-deux. Elles ont quitté le éd. 1909, Paris,
statut normal, par leurs séquelles de maladie ou d’accident (avec la Picard, 1981, 1ère
stigmatisation éventuelle) et souvent concrètement, elles sont parties ed. 1969.
dans des lieux spéciaux, hospitaliers, centres de rééducation, comme Victor W. Turner,
Le phénomène
le tuberculeux autrefois allait au sanatorium (souvenons-nous de rituel. Structure et

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la Montagne Magique, de Thomas Mann). Et même lorsqu’elles contre-structure,
reviennent prendre une nouvelle place, ou la leur antérieure, elles Paris, P.U.F., 1990,
continuent à être vues et traitées comme demeurant dans une 1ère éd. 1969.
situation d’entre-deux. Ainsi elles ne sont ni rejetées, ni pleinement
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acceptées ; ni mises à l’écart, ni intégrées ; « ni étrangers ni familiers.


Ni jugés coupables, ni traités comme innocents, car gênants et
fautifs de troubler la quiétude d’une société qui rêve d’hommes et
de femmes zéro défaut. Ni esclaves ni citoyens à part entière. Ni
totalement asservis ni libres »5. Il y a bien eu séparation du monde 5. Charles Gardou,
« ordinaire », il y a bien seuil, mais la nouvelle agrégation ne se fait Les personnes
handicapées exilées
pas, ou si mal (et avec parfois des pseudo rites ambigus, comme sur le seuil.
le fameux repas que Murphy décrit pendant lequel on le célèbre Revue européenne
comme de retour à l’université, mais où tout concourt à faire de lui, du handicap
non un professeur retrouvé, mais un survivant, un rescapé (p. 109 et mental, 1997, Vol. 4
N°14, p. 6-17.
sq.). Il y a cristallisation, gel, de la situation intermédiaire. 6. Liminalités et
Il est vrai que l’analyse de Murphy s’applique à de très nombreuses limbes sociaux :
situations : les structures protégées (Centre d’aide par le travail, une approche
Atelier protégé, Institut médico-professionnel) sont typiques de la anthropologique
du handicap, Thèse
liminalité, mais aussi l’ensemble de la discrimination positive comme pour le doctorat
maints comportements quotidiens. Ce que nous retenons surtout d’anthropologie
c’est l’introduction pertinente du point de vue anthropologique, qui historique,
marque un pas décisif dans la pensée du handicap. Et c’est lui qui Université Paris 7
Denis Diderot,
fait que, même lorsqu’on se révolte contre la condition faite aux 30 avril 2002.
personnes handicapées, on ne peut pas se contenter de la penser Thèse non publiée
comme une oppression ou relevant seulement d’une organisation encore.
sociale à base libérale, capitaliste ou simplement ségrégative et
excluante. Car Murphy ramène le regard sur les systèmes de pensée,
voire les invariants, relatifs aux infirmités, lesquels plongent dans le
fond des civilisations. C’est ce que Jean-Luc Blaise6 a très bien vu,
quand il recense les formes d’états intermédiaires où l’on plaçait
ceux qui, pour ne pas être parfaits n’étaient pas non plus indignes
d’un autre statut. Tels les enfants morts sans baptême ou les justes
de l’ancienne alliance, placés dans les limbes, ou les hommes non
10 CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

condamnés à l’enfer mais ayant besoin de purification, placés eux


au purgatoire ; tels encore les populations marginales, bonnes pour
le narthex des églises mais pas pour la grande nef. L’auteur se risque
bien davantage quand il travaille l’analyse d’un certain nombre de
dispositifs actuels non seulement en terme d’état de seuil, mais
en terme d’ensemble rituel, pour fonder l’approche par cette voie
anthropologique. Il donne un statut au quasi, en l’occurrence quasi
rites, permettant de passer de la métaphore au modèle. La liminalité
ne constitue pas une métaphore du statut social de l’infirmité,
mais en rend compte et nous en laisse voir des aspects inaperçus
jusqu’alors.

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Jean-Luc Blaise se demande même si notre société ne conserve pas
quelque chose d’un niveau sacré. Certes nos sociétés sont laïcisées,
mais tout mécanisme sacral est-il pour autant éliminé ? La question
est d’autant pertinente pour les personnes dites handicapées que
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tout au long de l’histoire des civilisations, y compris occidentales,


l’infirmité a été prise dans une forme de rapport entre la condition
terrestre et la zone du divin. Plus que d’une sécularisation il s’agit
d’un niveau de compréhension de l’attitude actuelle vis-à-vis de
l’infirmité ; l’inquiétude produite par l’infirmité, le malaise ressenti
devant les écarts du corps ou de l’esprit aboutissent à l’impossibilité
de lui donner un site commun et l’on recourt alors à un mécanisme
ancien, qui a précisément l’avantage d’être avant tout social
quoique dans un contexte religieux. En effet les rites de passage et
les situations de seuil tels que décrits par Van Gennep structurent la
vie sociale, ce n’est pas d’abord du culte, mais ils ne sauraient être
complètement détachés d’un niveau sacré, le rite et le rituel ne se
comprennent pas en dehors de l’attribution qu’on leur prête d’une
efficacité autre qu’empirique, mais bien symbolique au sens le plus
fort de la fonction symbolique telle que Mauss nous en a parlé. Le
genre de travail d’une thèse comme celle que j’évoque montre la
fécondité et les prolongements possibles de la pensée de Murphy.
La difformité des corps, les troubles de l’esprit, les privations
de sens, ont toujours inquiété les groupes sociaux, tout comme le
sexe, le pouvoir, l’échange, la mort ou les ancêtres. Il n’existe pas
de culture qui n’ait élaboré une explication, une vision, bref une
7. Henri-Jacques « anthropologie de l’infirmité »7. Ce point de départ et ce point
Stiker, Corps de vue me paraissent fondamentaux, car il permet d’affirmer une
infirmes et
sociétés, Essai
certaine spécificité de la question dite aujourd’hui du handicap, non
d’anthtropologie soluble dans la seule « question sociale » de la pauvreté ou de la
historique, Paris, misère. La question des rapports hommes/femmes échappe, pour
Dunod, 2005. une part, à ce qui relève des conditions économiques et des seules
données sociales parce que le rapport sexualisé est aussi, d’abord,
celui de l’émotion, de l’affectivité, du fantasme, du désir etc. Certes
Pour une nouvelle théorie du handicap. 11
La liminalité comme double

il n’y pas d’émotion, de fantasme ou de désir qui ne s’inscrive dans


l’histoire, et l’imaginaire de l’Egyptien du deuxième millénaire
avant notre ère n’était pas le même que celui du Français de la fin
du vingtième siècle. Mais cela n’est pas une raison pour réduire
la question de la sexualité à n’être que du socio-économique ; les
cadres sociaux de l’imaginaire n’abolissent point la spécificité de
cet imaginaire. Il en va de même de l’infirmité. Elle entraîne un lot
de représentations liées à nos peurs concernant notre espèce, à nos
culpabilités relatives à notre exercice de la sexualité ou aux fautes
de notre ascendance, à notre blessure narcissique, comme il a déjà
été dit. Dans sa culture japonaise, Kenzaburo Ôé, prix Nobel de

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Littérature en 1994, exprime un universel quand le personnage d’un
de ses romans8, dont la femme vient d’accoucher d’un enfant affecté 8. Kenzaburo
d’une hernie cérébrale, se considère lui-même, dans le regard du Ôé, Une affaire
personnelle,
médecin culpabilisé, comme « le père d’un monstre ». Monstre qui Paris, Stock, 1994.
vient remettre en cause et ses projets de partir en Afrique et l’image
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Voir aussi Dites


de lui-même, bref qui entrave la vie, ce qui l’entraîne à la boisson, nous comment
à fréquenter les prostituées, l’empêche d’aller voir sa femme et survivre à notre
l’enfant, etc. Ce n’est qu’au prix d’un très pénible itinéraire qu’il folie, Paris,
Gallimard, 1982.
finira par se transformer pour affronter le réel et reconnaître cet
enfant monstrueux comme enfin, « son » enfant.

Regards croisÉs

La question qui se pose, dans le cas de l’infirmité, est celle de


savoir si nous n’avons pas besoin, individuellement et collectivement,
d’avoir notre « différence » en face de nous pour conserver la bonne
image de nous. Autrement dit, après avoir insisté sur l’effet de
miroir brisé, il faudrait insister sur le caractère indispensable de ce
miroir. Le miroir brisé signifie que l’image de l’infirmité devenait
une image inversée, abîmée, et donc rejetée de nous-même ; nous ne
voulons pas ressembler à « ça ». Nous faisons l’hypothèse qu’il y a
plus. L’infirmité, et les infirmes (il y a toujours de la déficience sous
le handicap), nous effraient dans la mesure où la menace potentielle
qu’ils représentent est inscrite en nous-mêmes. Etant ainsi semblables
nous avons le plus grand mal à le reconnaître. Nous projetons alors
cette similitude comme une dissemblance qui n’appartiendrait qu’à
ceux qui la manifestent, mais elle est notre altérité. Cette altérité est
toujours nous, il nous faut donc, en la laissant à distance, ne pas la
faire disparaître. C’est rendre compte de la liminalité si bien décrite
mais seulement décrite par Murphy. Liminalité que nous allons nous
efforcer de lire sur les deux plans de l’individuel et du social, car
cette exigence d’avoir son autre à côté de soi sans qu’il soit trop prêt
relève d’une figure du Double.
Quels arguments apporter en faveur de cette hypothèse ?
12 CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

En suivant Freud

9. Sigmund Freud, Tentons d’abord de suivre ce que dit Freud9 de l’inquiétante


L’inquiétante étrangeté, et la façon dont Simone Korff-Sausse10 l’a reprise,
étrangeté et autres
développée, en lui donnant une ampleur qu’elle n’avait pas chez
essais,
Gallimard, 1985. Freud, en ce qui concerne l’infirmité. L’infirmité est une des figures
de ce que Freud nomme l’inquiétante étrangeté, dans un texte qui
10. Simone
Korff-Sausse, Le porte ce titre, à côté de la répétition obsédante du même, de la vue
handicap, figure de du cadavre, des personnages malveillants etc. Le texte est bref, il
l’étrangeté, dans vient aussitôt après l’évocation des forces occultes dont Méphisto
Trauma et devenir est un suppôt : « L’inquiétante étrangeté qui s’attache à l’épilepsie,
psychique,

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sous la direction à la folie, a la même origine. Le profane se voit là confronté à la
de Maurice Dayan, manifestation de forces qu’il ne présumait pas chez son semblable,
P.U.F., 1995. mais dont il lui est donné de ressentir obscurément le mouvement
Simone Sausse, dans les coins reculés de sa propre personnalité. D’une manière
Le miroir brisée,
conséquente et presque correcte sur le plan psychologique, le
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l’enfant handicapé,
sa famille et le Moyen Age avait attribué toutes ces manifestations pathologiques à
psychanalyste, l’action de démons » (p. 249) Cette affirmation de Freud entre dans
Paris, Calmann une longue évocation des diverses formes de l’inquiétante étrangeté,
Lévy, 1996 ;
Simone Korff- vécues ou imaginées dans les fictions littéraires (et c’est à ses yeux
Sausse, D’Œdipe fort différent), qui aboutit à en découvrir l’origine dans une angoisse
à Frankenstein, infantile, un « familier refoulé » et finalement sans doute une forme
figures du handicap, de castration (p. 231 et sq. par exemple).
Desclée de
Brouwer, 2001. A partir de cette orientation proposée par Freud que l’infirmité
serait un miroir tendu où se reflètent des puissances qui sont en nous,
on peut construire une forte élaboration de l’expérience analytique
du handicap. Dans sa clinique Simone Korff-Sausse voit bien cet
effet de miroir brisé. L’enfant handicapé « met à nu nos propres
imperfections et reflète une image dans laquelle nous n’avons pas
envie de nous reconnaître » (Trauma et devenir psychique, p. 46).
Elle décrit très bien tout l’ébranlement psychique que la naissance
infirme produit chez les parents : la sidération et le traumatisme,
la culpabilité, la recherche du coupable, le désir de meurtre, les
retours sur la sexualité antérieure et sur le rapport à leurs propres
parents. Ce qu’elle nomme le « deuil impossible » est remarquable :
l’enfant rêvé, désiré, n’est pas irrémédiablement absent comme
dans le cas d’un jeune enfant mort ; celui, ou celle, qu’on attendait
est là, intolérablement là, ayant comme trahi le contrat de naissance
conforme. « Le deuil est sans fin, car la présence de l’enfant vivant
oblige à continuer d’investir. C’est comme si les parents étaient
attelés à une double tâche contradictoire : désinvestir et investir. »
(Trauma... p. 59/60). Même s’il est vrai que le désir d’enfant
et l’attente d’un enfant parfait est une vue naïve (« Tout enfant
s’origine dans le désir et le non-désir, le souhait de sa vie mais
Pour une nouvelle théorie du handicap. 13
La liminalité comme double

aussi de sa mort » p. 63), l’enfant infirme est objet d’une violence


psychique qu’il est bien difficile de dériver. « Par le retournement
en leur contraire, ces motions destructrices se transforment en des
attitudes opposées, à savoir la compassion et la surprotection, qui
sont des formations réactionnelles » (p. 62). Nous faisons nôtre cette
conclusion générale : « Le sujet porteur d’une étrangeté telle que le
handicap ne fait que révéler – en l’objectivant et en l’accentuant –
cette nécessité (de reconnaître la part d’étrangeté) qui est le lot de
chacun. Le handicap est une des figures possibles de l’étrangeté
et l’étrangeté une des figures possibles du traumatisme. En ce
sens il nous oblige à formuler ce qui fait effroi, la rencontre avec

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l’étrangeté qui bouleverse les repères identificatoires du sujet qui y
est confronté, qu’il soit enfant, parent, psychanalyste » (p. 87).
Ambivalence, telle est la notion qui rend peut-être le mieux
ce qui résulte de la théorisation psychanalytique. La compassion
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vient prendre la place de la haine sans que celle-ci disparaisse, elle


en est même encore une forme. La tolérance vient se substituer au
rejet, sans que le geste d’expulsion ne soit esquissé. La volonté
d’intégration, est une manière d’abolir ce qui fait écart. Bref, face à
l’infirmité nous sommes partagés ; par conséquent la manière de la
regarder et de la traiter ne peut être qu’ambivalente, à deux faces,
ni de trop près ni de trop loin. Cette ambivalence, inscrite dans
l’inquiétante étrangeté que provoque la déficience, avec toutes les
formations psychiques, réactionnelles, qu’elle entraîne, expliquerait
la position sociale, ambivalente et contradictoire, qu’on attribue aux
personnes handicapées : pas tout à fait dehors, pas tout à fait dedans,
dans les seuils ou aux frontières.
Posons une nouvelle question. Certes le handicap comme figure
de l’étrangeté nous fait comprendre comment le miroir que constitue
la déficience nous renvoie le reflet de ce que nous sommes et de
la part que nous ne voulons pas être, que nous voulons éviter (et
quand on dit nous on inclut tout autant les personnes handicapées
que les dites valides, car ce mécanisme joue chez tous). C’est moi et
non moi. Mais le statut de liminalité n’est pas complètement éclairé
pour autant. Nous comprenons qu’il y ait statut liminal, mais à quoi
cela sert-il ? De même qu’à propos de la folie il ne suffit pas de
savoir pourquoi il y a asile et enfermement, mais qu’il faut encore
déchiffrer le sens de cette folie enfermée, il ne suffit pas de dire :
l’infirmité est une inquiétante étrangeté, avec son cortège de réactions
et ainsi elle est placée sur le bord social, mais il faut décrypter le
sens de cette place. Une fois là, quel rôle lui faisons-nous jouer ?
Notre inquiétude, nos affects, nos processus psychiques arriment
l’infirmité, et le plus souvent les personnes qui la subissent, à un
rivage qui est la ligne de partage entre la terre connue et solide et
14 CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

l’immensité océane mouvante et dangereuse. Mais cette « infirmité


à la limite », comparable à la nef des fous de Jérôme Bosch, qui
représente-t-elle ; représenter ici étant pris au sens de représentant,
de tenant lieu ? C’est alors que le Double, étudié par Otto Rank, peut
nous donner une nouvelle intelligibilité.

A la lumière d’Otto Rank, les figures littéraires


du double

Pour comprendre le Double, il convient de partir de l’expérience


11. Otto Rank, Don du moi et du non-moi. Otto Rank11, dans sa célèbre étude sur le

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Juan et Le double, double, le met en relief. Comme Freud pour l’inquiétante étrangeté
Traduction française
(S. Lautman)
Rank passe en revue la série, presque complète, des figures du
Payot, 1973. Double : le double dans les fictions littéraires, le dédoublement
de personnalité chez maints écrivains ou artistes, l’ombre comme
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représentation de l’âme dans certaines croyances, le narcissisme,


la gémellité, la survivance dans l’au-delà. L’infirmité ne figure pas
dans la série. Elle n’a jamais été interprétée ainsi. Pourtant il existe
maints arguments pour aller dans ce sens : la variété des mises
en scène du double ; la fascination/répulsion pour les spectacles
de monstres ou l’exhibition des corps bizarres ; certaines œuvres
littéraires et picturales.
A la manière de vignettes cliniques, rappelons quelques cas de
double dans la littérature.
Celui de Goliâdtkine, de Le double de Dostoïevski, qui est
pathologique, et qui se rapproche de la pathologie de l’auteur lui-
même, en ce sens qu’il surgit de la paranoïa du personnage. Celui-ci
se croit en but à des ennemis et persécutions continuelles et tous
les empêchements ou échecs qu’il subit s’incarnent dans un double
qui est aussi son inverse. Il est lui-même mais avec les qualités de
hardiesse et de réussite qui lui manquent. Goliâdtkine se comporte
de façon si étrange à cause de ses rencontres incessantes avec son
double qui fait obstacle à toutes ses entreprises, professionnelles
ou amoureuses qu’il finit par être enfermé. Double hallucinatoire,
comme dans le Horla de Maupassant, représentant en même temps
le déficit et l’idéal de soi.
Le double de Dorian Gray, sous la forme de son portrait, dans
le célèbre roman d’Oscar Wilde, est proche de celui de Goliâdtkine,
mais comme inversé et avec un autre support. Il est bien l’autre
face du personnage, mais qui lui permet d’apparaître et de se croire
jeune, parfait, au-delà du bien et du mal, puisque le portrait s’enlaidit
progressivement. La mauvaise part est dans le portrait, jusqu’au
jour où, assassin du peintre du portrait, il est accablé et où il lui faut
détruire ce portait qui l’accuse et constitue comme la preuve de son
Pour une nouvelle théorie du handicap. 15
La liminalité comme double

abjection. Mais quand il détruit son double l’échange se produit, le


portrait redevient jeune et beau et Dorian tombe mort et défiguré.
Dans Le compagnon secret Conrad met en scène une autre sorte
de Double. Sur son navire ancré dans le golfe de Siam, un capitaine
qui vient de prendre son commandement, recueille un homme nu,
surgi de la mer, qu’il cache dans sa cabine, en devant ruser avec son
équipage. Lui seul sait qu’il s’agit d’un meurtrier. Sans expliquer
pourquoi le texte dit que le capitaine y voit tout de suite son double,
double qui devient de plus en plus gênant dans les placards ou les
recoins d’une cabine de bateau, empêchant l’exercice normal d’un
chef de navigation. Grâce à une manœuvre des plus risquée, et

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incompréhensible pour les marins, il permet à son double de partir
« errer sur la terre ». Enfin débarrassé, il peut revenir à sa tâche
véritable et faire enfin corps avec son navire et ses hommes. Le
double sorti de la mer par une nuit mouvementée incarne les traits
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du commandant du navire : étranger, coupable, illégitime.


Prenons acte, à travers ces trois cas, mais qu’on pourrait multiplier
bien au-delà d’Otto Rank, de la diversité des figures du double.
Dans Le double de Dostoïevski le double halluciné est la face idéale
du moi, mais parfaitement insupportable et donc nuisible, cela se
termine dans la maladie mentale. Dans Le portrait de Dorian Gray
le double projeté en une sorte d’illusion, est la mauvaise face de ce
dandy, qui finit par le rattraper, mais qui d’abord lui permet de vivre
avant qu’il ne le condamne au suicide. Dans Le compagnon secret
le double objectivé dans un autrui, quand on le laisse aller sur une
île que l’on frôle avant de s’en éloigner, libère et relance vers la
vie. La nouvelle de Conrad nous invite à faire l’hypothèse que le
double peut-être la part redoutée et gênante de nous que nous lisons
sur d’autres, ces autres devant être éloignés mais non détruits, nous
laissant tranquilles. On voit la proximité de cette figure du double
avec la liminalité.
Nous avons parlé d’un autre argument en faveur de notre
hypothèse de l’infirmité comme double. C’est la fascination, qui
est aussi du même mouvement une répulsion, pour les spectacles
de monstres et les corps bizarres. Nous resterons dans la littérature
pour ne pas devoir faire un excursus trop long sur les pratiques
populaires en la matière.
Victor Hugo12 l’a magistralement mise en scène en créant le 12. Victor Hugo,
personnage de Gwynplaine, un enfant défiguré par un rictus permanent L’homme qui rit,
1869. L’édition dont
de rire grotesque, rendu tel par des trafiquants, les comprachicos, qui nous nous servons
achètent des enfants, pratiquent une chirurgie faciale ou corporelle, est celle des œuvres
selon la finalité recherchée ou demandée, et les revendent sur le complètes parues
marché des monstres, c’est-à-dire les foires. L’intrigue hugolienne chez Flammarion
en 1942.
est située au dix-septième siècle mais Guy de Maupassant illustre
16 CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

13. Voir le conte : le fait que le trafic d’enfants volontairement contrefaits n’était pas
La mère aux chose rare en son siècle.13 Outre cette attestation, plusieurs traits
monstres, dans
Contes et nouvelles, retiennent ici notre attention dans le roman de V. Hugo.
Gallimard, Gwynplaine ne pourra jamais sortir de ce rôle d’amuseur de
La Pléiade, 1979, I, foire. Même quand, ayant récupéré son titre de pair d’Angleterre,
p. 842 et sq. il prononcera un discours enflammé en faveur des pauvres, il
demeurera un saltimbanque, un bouffon. Jamais il ne sera pris pour
lui-même, sauf de la part de celle qui ne voit pas, Déa. Il n’est que
sa difformité : « chose inexprimable, c’était avec sa propre chair
que Gwynplaine était masqué. Quel était son visage, il l’ignorait.
Sa figure était dans l’évanouissement. On avait mis sur lui un faux

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lui-même. Il avait pour face une disparition ».
Les spectateurs rient à la baraque d’Ursus mais c’est une hilarité
angoissée, qui se termine dans l’horreur ; Gwynplaine, comme Déa,
forment miroir. Hugo le décrit clairement à propos des puissants : le
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pouvoir trouve dans la difformité son envers. Le difforme est l’autre


extrémité qui valorise les grands de ce monde, mais avec laquelle
ils ont une affinité, car eux, dans leur grandeur et leur pouvoir, sont
également monstrueux. Eux aussi ont journellement un faux self,
portent des masques. Ce que Gwynplaine est au dehors, la duchesse
(Josiane) l’est au-dedans. Elle se sait monstrueuse, d’autant qu’elle
est bâtarde. Le monstrueux externe lui permet de se complaire en
elle-même. S’unir au monstrueux c’est s’en défaire mais c’est aussi
un rapport de purification, d’autant que Gwynplaine est, avec Déa,
l’image de la pureté absolue dans un monde visqueux. Josiane dans
sa perversité ne considère pas Gwynplaine comme un autre véritable.
C’est pourquoi Gwynplaine ne lui sera tout à coup plus rien quand
elle apprendra qu’il est pair d’Angleterre destiné à devenir son
mari. Elle n’a rien à faire d’un mari difforme. Gwynplaine n’était
révélateur que dans la transgression, parce qu’il est la face même de
cette transgression, ce qui lui permettait d’aller au-delà. Ainsi Victor
Hugo, en faisant une sorte de pont entre le bouffon du Moyen Age et
la curiosité du dix-neuvième siècle, prend en compte la thématique
de la monstruosité « morale », dont la monstruosité comme double,
monstruosité morale tout autant que physique qui plus est.

De la fiction au corps social

Ces fictions littéraires nous invitent à éprouver l’hypothèse que


la déficience est une figure du Double et que cela nous procure une
intelligibilité plus grande de la déficience et de son statut liminal.
Dans la plupart des œuvres évoquées, le double est un semblable,
une réplique à l’identique, de soi, mais qui devient intolérable car de
gage de survie il devient pesant, voir trompeur et traite. Il faut donc le
Pour une nouvelle théorie du handicap. 17
La liminalité comme double

supprimer, tant la haine est forte. Mais quand le héros de ces fictions
passe à l’acte meurtrier de son double, il périt lui-même comme en
un suicide. Ceci est remarquable pour notre propos, comme nous
le verrons : on ne se défait de son double qu’en se supprimant soi-
même car le moi et l’autre moi sont en finale indissociables, sous
peine de mort. « Donc quand dans les histoires de double, la mort du
héros survient par l’assassinat de son deuxième moi, cela équivaut à
un suicide avec destruction totale du Moi où, en même temps qu’il
détruit son Moi corporel, le héros détruit aussi le porteur spirituel de
son immortalité » (p. 68). En devançant un peu le développement
à venir, notons que s’il y a Double dans le cas de l’infirmité, faire

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disparaître les déficients reviendrait à détruire ceux qui feraient ce
geste ; les personnes déficientes seraient donc aussi nécessaires que
mal aimées, elles porteraient à la fois le signe de la mortalité et
de l’immortalité. Cette conclusion est, à ce moment de l’analyse,
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prématurée. Continuons à suivre Otto Rank. Demeurons d’abord sur


le double comme porteur de notre mortalité. On peut le confirmer
par le mythe de Narcisse. Narcisse se suicide lui aussi par un trop
grand amour de son image, mais c’est que le double est toujours
l’image de notre mortalité. « Car si, en s’appuyant sur Frazer, on
se demande pourquoi, dans la légende de Narcisse la signification
mortelle qui s’attache à la vue du Double a été précisément remplacée
par le motif de l’amour, on sera obligé de songer à la tendance toute
naturelle à l’homme d’exclure énergiquement de la conscience
l’idée de la mort, qui est d’autant plus pénible qu’on aime davantage
son être » (p. 82). Si l’on passe en revue les cas pathologiques de
dédoublement de la personnalité, souvent chez ceux-là mêmes qui
ont écrit des fictions de Double, on trouve une sorte de paranoïa qui
par amour excessif de soi fait apparaître ce moi comme détestable,
pleins de défauts, de failles et donc persécuté par lui-même et les
autres. Le Double est cette projection de ce qui est défectueux et
qu’on ne supporte pas. La vulnérabilité et la mortalité, dans le cas du
double ne sont pas seulement troublantes comme dans l’inquiétante
étrangeté de Freud, elles sont incarnées dans un alter ego. Comment
se fait-il que Rank peut dire que le tuer c’est détruire le porteur de
notre immortalité ? C’est sans doute dans l’étude sur l’ombre et
l’âme que Otto Rank nous fait avancer. Dans beaucoup de croyances
« celui qui n’a pas d’ombre meurt, celui dont l’ombre est petite ou
faible tombe malade, tandis qu’un ombre forte prédit la santé »
(p. 59). Car « l’ombre signifie la mort, mais elle signifie aussi la
vie et les deux significations reposent sur une croyance primitive à
la dualité de l’âme » (p. 66) On peut se convaincre de cette double
signification aussi bien dans les récits du folklore sur les ombres
fécondantes qu’en christianisme avec le récit de la fécondation de
18 CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

la Vierge par l’ombre du Très-Haut ou avec la croyance à l’ange


gardien, censé accompagné chacun des humains. Comme l’ombre,
la plupart des figures du Double, représentent les deux parties
du moi, les deux parties de l’âme (dans beaucoup de traditions
religieuses ou philosophiques). Si le Double est une réplique de
nous pour tenter de nous assurer la pérennité, il est en même temps,
ou très vite, la part d’ombre, de nuit et de mal du moi. A la fin
du chapitre sur « l’ombre », Rank distingue trois formes de double,
qui rend compréhensible ce partage : « Au début le double est un
Moi identique (ombre, reflet), comme cela convient à une croyance
naïve en une survie personnelle dans le futur. Plus tard il représente

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aussi un Moi antérieur contenant avec le passé aussi la jeunesse de
l’individu qu’il ne veut plus abandonner mais au contraire conserver
ou regagner. Enfin le double devient un Moi opposé qui, tel qu’il
apparaît sous la forme du Diable, représente la partie périssable
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et mortelle détachée de la personnalité présente actuelle qui la


répudie » (p. 73/74). C’est cette ultime métamorphose du double qui
semble s’appliquer le mieux à l’infirmité, en dehors de toute image
diabolique. Nous avons un moi qui par définition n’est pas autre que
moi et qui pourtant représente ma part périssable, tordue, mortelle.
Le fait que ce dédoublement n’est pas la pure altérité nous invite à
penser qu’une des figures du double est la projection de ce qu’il y a
de si difficile dans notre condition : la précarité et la mortalité. Nous
sommes manquants et mortels. Nous avons des forces maléfiques
que nous constatons dans la folie ou l’épilepsie dit Freud, mais aussi
bien dans toute contrefaçon. L’infirmité est donc bien l’incarnation
de notre précarité et finalement de notre mortalité. Otto Rank le dit
encore autrement, en prenant la chose par la culpabilité : « Comme
caractéristique la plus frappante de ces formes apparaît un puissant
sentiment de culpabilité qui pousse le héros à ne plus prendre sur lui
la responsabilité de certaines actions de son Moi, mais à en charger
un autre moi, un Double, qui est personnifié par le Diable lui-même
ou dans un symbole. Les tendances et inclinations reconnues comme
blâmables sont séparées du Moi et incorporées dans ce Double. Par
ce détour le héros peut s’adonner à ses penchants, croyant ne pas
encourir de responsabilité. D’autres fois, le Double apparaît comme
un bon conseiller (William Wilson) ou prend directement le nom de
conscience (comme par exemple dans Dorian Gray). » (p. 106).
Les déficients en effet, et donc l’infirmité elle-même, sont hors
de nous, ils existent, avec tous les fantasmes qui s’y associent. C’est
comme une projection de cette fameuse part maudite de nous. De
même que ce Moi opposé dont parle Rank s’incarne dans le diable,
chez Dostoïevski ou dans certaines religions, il peut s’incarner dans
la figure de la faiblesse, du malheur et du difforme. Le double n’est
Pour une nouvelle théorie du handicap. 19
La liminalité comme double

pas seulement le retour du même, sur quoi insiste Freud quand il


en parle en se référant à Rank (p. 236 et suivantes de L’inquiétante
étrangeté). Mais ce double opposé nous est indispensable.
L’infirmité nous agresse, voire nous persécute, nous culpabilise, le
face à face n’est pas possible à longueur de temps. De là la mise
à distance, sans exclusion radicale car on n’existe pas sans son
ombre. Dans le concert du double, tel que nous le fait entendre Otto
Rank, l’infirmité me paraît un exemple frappant : nous formons
deux images de nous-mêmes, nous sommes bienfaits et contrefaits
(chacun pour notre part et tous ensemble), nous aimons et détestons
les deux, nous sommes pris dans la contrainte de nous vouloir et de

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nous représenter purs et parfaits et mélangés et défectueux. Lorsque
l’image infirme de nous est devant nous dans la réalité empirique
nous ne pouvons, individuellement et socialement, que la rejeter et
l’accepter tout à la fois. Elle est proche et lointaine à la fois. Elle
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est « l’extrême-de-nous-mêmes », « nous-mêmes-à-l’extrême » ;


les tirets sont indispensables. Nous construisons les espaces de
liminalité, mentalement, institutionnellement, politiquement. Mais
pas plus que le narthex ou le vestibule, ou la limite de nos cités,
ces espaces ne sont clos. Ils sont poreux, nous y circulons nous-
mêmes, nous passons le bornage. Mais ils n’en sont pas moins des
objectivations d’une face de notre humanité avec laquelle nous
avons le plus grand mal de vivre, comme chez Conrad le capitaine
du navire avec son alter ego.
Ce qui distingue le plus la théorie de l’inquiétante étrangeté
et celle du double est que l’infirmité ne déclenche pas seulement
une série de formations réactionnelles, dont la liminalité, elle est,
dans le réel (même s’il est fabulé autant que l’on voudra) une
présence de nous-mêmes, un véritable double. C’est beaucoup plus
qu’un miroir, c’est notre double visible, incarné encore une fois. Il
faudrait insister à nouveau sur le deuil impossible : la déficience
est là, nous rappelant ce que nous n’aimons et ne voulons pas être,
mais elle est notre ombre. On ne se défait pas de son ombre, on ne
marche pas sur son ombre, elle nous accompagne. L’infirmité est un
compagnon qui nous suit, qui nous conteste et nous approuve, qui
nous désole et nous réconforte. Nous avons besoin d’elle, comme de
ceux qui la porte, pour nous consoler d’être vulnérables et mortels
tout autant que nous ne devons pas être confondus avec elle et eux
pour continuer à nous estimer. Ils sont, devant nous, notre mortalité,
mais ils sont aussi notre espoir d’immortalité. Je suis comme eux
et pourtant j’échappe à leur triste condition ; devant eux je me
sens mal fait, défait mais aussi bien fait, fort, vivant. Quand nous
avons envie de les supprimer, ou que nous les étouffons, ou les
normalisons et noyons leurs déficits par diverses manipulations,
20 CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

c’est parce qu’ils nous disent : tu es mortel, nous sommes l’image


devancée de cette condition finale ; mais quand nous les gardons
comme notre ombre, ils nous disent : toi au moins tu ne vas peut-
être pas mourir. Insistons sur le fait que ce dédoublement joue aussi
chez les personnes handicapées elles-mêmes, d’une part parce
qu’il y a toujours des handicapés plus graves ou très différents
qui jouent à leur tour le même rôle qu’elles et d’autre part parce
que leur déficience est là inscrite dans la réalité de leur corps, ou
de leur esprit, (mais c’est encore le corps propre, pour reprendre
l’expression de Maurice Merleau-Ponty). Les personnes déficientes
en nous rappelant, et en se rappelant, que nous sommes mortels, et

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par là en nous provoquant à ne pas les voir, à les faire disparaître
(symboliquement et à travers divers dispositifs, y compris très
humanisant et bienveillants) nous rappellent du même mouvement
combien nous souhaitons être immortels, et nous aident à rester dans
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l’illusion, ou l’espoir, de l’être. Il est important de revenir sur l’idée


que tuer le Double, même et surtout quand il est insupportable et
déplaisant et laid et plein de défauts, c’est se suicider. Donc garder
les personnes handicapées est aussi un gage de survie, il le faut,
mais on ne peut avoir son double toujours et partout avec soi. La
liminalité est alors assez clairement expliquée.
On comprend également que la production du double opposé ait
une face individuelle et une face sociale. Nous rejoignons une fois
encore la position de Marcel Mauss. La société voit sa faiblesse,
sa précarité dans les démunis. Elle « se défend » contre le danger
qu’ils représentent, non seulement en les assistant a minima, mais
en leur créant des espaces à part. De cette façon elle correspond
à la demande des individus de n’être pas gênés par leur ombre
encombrante, leur double redoutable et repoussant. Otto Rank lui-
même a bien vu ce rapport entre l’individuel et le collectif quand il
écrit, à propos des jumeaux : « Ainsi le motif des jumeaux, comme
le problème du Double dont il n’est qu’un exemple concret, nous
ramène en dernier lieu au désir éternel de l’immortalité du Moi.
L’homme croit d’abord naïvement à une vie éternelle sans mort,
mais il est obligé d’admettre qu’il existe seulement une immortalité
collective. Pour se défendre contre cette immortalité collective, il
crée son Double, mais dans celui-ci aussi, il est finalement obligé
de reconnaître la mort qu’il a primitivement niée comme symbole
de son immortalité personnelle » (p. 104). Autrement dit, l’individu
ne supporte pas la part périssable et la mauvaise figure de lui-
même, il les construit en Double ; il croit qu’il en va différemment
au niveau collectif, lequel dépasse et survit à l’individu (ne serait-
ce que par la filiation) ; à un moment il s’aperçoit qu’il se trompe
également, car tout est périssable ; le double, ambivalent, s’impose
Pour une nouvelle théorie du handicap. 21
La liminalité comme double

à tous les plans de l’existence humaine. La tentative est alors de le


mettre entre parenthèse, ou, pour prendre une autre métaphore, de
le laisser sur le seuil, ou dans le narthex, puisque de toute façon on
ne peut s’en défaire, sauf à disparaître dans un abysse. La liminalité,
tant comme statut du double psychique que du danger social, évite
la pathologie, la folie complète, de l’individu et du groupe. Il me
semble qu’on comprend les raisons de la liminalité seulement si
on fait l’hypothèse que l’infirmité est construite, pour le collectif,
comme double déstabilisateur et régulateur tout à la fois. D’un côté
il serait encore plus terrible pour une société d’anéantir ce qui la
reflète et l’incarne que pour un individu. Elle signerait là son arrêt

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de mort. Les sociétés qui ne sont pas perverties par des dirigeants
ou des « élites » paranoïaques, ou par des idéologies mortifères, le
savent très bien. Elles protègent les handicapés mais ne peuvent pas
aller au bout d’une habilitation, d’une inclusion complète de ceux-
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ci ; elles ne les tentent qu’à moitié, par des systèmes qui se révèlent
tronqués, ou du moins à demi accomplis.

Conclusion

La puissance de cette théorisation rend compte tant de l’histoire


de l’infirmité que de sa situation actuelle. La théorie de la liminalité
fondée sur le phénomène du double paraît pouvoir éclairer la longue
histoire de l’infirmité, toujours sous-évaluée ou surévaluée, donc
toujours aux frontières, tantôt espèce intermédiaire entre l’animal et
l’homme (John Locke pour les « imbéciles », par exemple) et tantôt
destinée à jeter la dérision à partir d’un arrière monde (les nains ou
estropiés bouffons). Il ne saurait être question de passer en revue
chacune des figures sous lesquelles les sociétés ont fait apparaître
les déficiences ou les bizarreries du corps ou de l’esprit, mais à
chaque fois on pourrait voir ce statut liminal et cette confrontation à
une face de l’humanité terrifiante et séduisante. Quant au traitement
contemporain du handicap, il semble clair que la société hésite,
est partagée, fait des pas en avant et recule aussitôt. L’examen des
lois et de leur discussion parlementaire ou dans l’opinion, la façon
dont on inclut et intègre mais jamais totalement et franchement,
les enquêtes sociologiques qui surprennent les citoyens dans leurs
attitudes spontanées, tout converge vers cette situation de l’entre
deux, de frontière, de ligne de crête, de point de basculement. Voir
la situation des personnes déficientes comme « à la limite et dans la
limite » c’est éclairer une grande partie du champ du corps abîmé
et qui s’abîme.
22 CHAMP PSYCHOSOMATIQUE

BIBLIOGRAPHIE

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éd. 1969.

Henri-Jacques Stiker – Pour une nouvelle théorie du handicap. La liminalité


comme double

Résumé : Dans une perspective anthropologique, différentes théories de


l’infirmité – sociologiques, politiques ou culturelles – souffrent de ne pas rendre
compte du rapport intime entre les affects individuels et les construits sociaux. La
théorie de la liminalité des personnes déficientes, avancée par Robert Murphy, est
le meilleur point de départ, tant du point de vue historique que du point de vue
de l’actualité. Nous greffons ici, sur la liminalité, la conception freudienne de
l’inquiétante étrangeté, telle que Simone Korff-Sausse l’a développée, fidèle en cela
à l’orientation donnée par Marcel Mauss. Cette rencontre nous invite cependant à
Pour une nouvelle théorie du handicap. 23
La liminalité comme double

dépasser l’une et l’autre pour tenter, en nous servant cette fois d’Otto Rank, d’éclairer
la raison profonde de la liminalité et de l’effet de miroir provoqués par l’infirmité, par
une théorie du double, illustrée dans la littérature.
Mots-clés : Infirmité – Handicap – Liminalité – Inquiétante étrangeté –
Anthropologie – Psychanalyse – Double.

Henri-Jacques Stiker – Towards a new theory of handicap. Liminality as double.

Summary : From an anthropological perspective, various theories about


disability – sociological, political or cultural – are lacking in that they do not account
for the intimate relationship between individual affects and social constructs. The
theory of liminality put forward by Robert Murphy, is the best point of departure,
both from the historical and topical points of view. Here, liminality will be linked

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with the Freudian conception of the uncanny, as developed by Simone Korff-Sausse,
following the orientation given by Marcel Mauss. This encounter will take us,
nevertheless, beyond each of these concepts, in order to attempt to make clear the
deeper reasons for liminality and the mirror effect created by disability, via a theory
of the double, as exemplified in literature.
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Key-words : Disability – Handicap – Liminality – The uncanny – Anthropology –


Psychoanalysis – Double.

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