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La Pensée : revue du

rationalisme moderne

Source gallica.bnf.fr / La Pensée


Centre d'études et de recherches marxistes (Paris). Auteur du
texte. La Pensée : revue du rationalisme moderne. 1964-12.

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COCBT, J.-F. LE NT, Roger MATER,
LA PETTSÉE

SOMMAIRE

DU NUMÉRO 118 (NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1964)

Jean Chesneaux :
Qu'est-ce que la démocratie nationale? 3
. . . . .-. .
Georges Cogniot :
L'Ecole et la formation clé l'homme du XX® siècle: 21
Maurice Mouillaud :
L'enseignant et l'enseigné 30
»*..».
Françoise Lazard :
Le travail' de la femme est-il nuisible à Të'nfàrtf* T 43
Pierre Vilar :
Histoire sociale, et phïl'os.ophîe' de l'histoire 64
Jean Poncet :
Les problèmes du développement rural et les* leçons, du-.
Mezzogjorno
... .... ,„.,.'...,; .-..,..;. 78
Michel Launay :.
Etude du « Neveu de Rameau » Hypothèses pour une«
recherche collective
— 85
-,....,
Roland Desné :
Un. inédit, de-, Diderot retrouvé, en Amérique, ou. les objections
d'un matérialiste à une théorie idéaliste d'eTïïornrne".,.. 93
.

CHRONIQUES

Paul MëiéJr :
Victoriana- L11.1.
...... .-. ....>••.. «...•....,.. .*.».".»>•,.. . *. ».-»c»..-«••»»..-....*..» >_»t.
Roland Weyl :
Principes du Droit soviétique .121
... . . ....
LES TRAVAUX ET LES JOURS

« Le despotisme orientai ». — Une nouvelle édition de


« Germinal ». —
Poèmes de la Résistance. —Aptitudes
scolaires et classes sociales 126

LES LIVRES

Littérature :
Victor Hugo Cortsmplctions. — Jacques Vier : La Ccmïes.e
: Les
d'Agoult et son temps (t. iV, V et Vi). — Nazim Hikmet : Les romcnliques. 131
Philosophie :
René Boirel Brur.schvicg, sa vie, son oeuvre ovec un exposé de sa phi-
:
losophie. — W. R. Beyer : Les images de Hegel. Critique des inter-
prétations de Hegel 134
Sciences :
Jean Orcel Atomes et cristaux. — W. Penfield et L. Roberts
: :
Langage et mécanismes cérébraux 138
Histoire :
Rosa Luxembourg : Scritti sceiti. Maxime Vuillaume : La semaine

sanglante. — Jean Kill : Le Luxembourg a mille ans. D'où vient-il ? Où
va-t il ? 140
Economie politique :
Michel Lutfalla : L'étot stationnaire. — J.-F, Faure-Soulef : Eco-
nomie politique et Progrès ou « siècle des lumières » 145
Cuba :
René Dumont : Cuba, socialisme et dévsloppsmsnt 147
Afrique :
Odette Guîtard : Les Rhodésieset le N'yassaland— J. Suret-Canale,
J. Cabot et Y. Benot L'Afrique noire occidentale et centrale
: ..... 149

Par

Yves Benot, Guy Besse, Maurice Bouvier-Ajam, Jean Bruhat,


Georges Cogniot, Marcel Cornu, Hilaire Cuny, Jean Dautry,
André Haudricourt, Jacques d'Hondt, Léon Lavallée, Jean-
François Le Ny, Charles Paraîn.
QU'EST-CE QUE
LA DÉMOCRATIE NATIONALE?

par Jean CHESNEAUX

ANS notre monde moderne, les progrès techniques et économiques


récents modifient profondément les conditions du combat
révolutionnaire ; les progrès de la cybernétique, de l'auto-
mation, des techniques industrielles modifient la composition
sociale du prolétariat ; les progrès foudroyants de la médecine
modifient la structure démographique des vieilles sociétés et
leur dynamique sociale ; le contrôle de l'énergie nucléaire offre
des perspectives nouvelles au développement industriel, en même temps qu il
pose en termes entièrement nouveaux le problème de la paix et de la guerre.
Ces modifications intervenues depuis quinze ans sont si importantes que cer-
tains économistes soviétiques commencent à parler à leur propos de « seconde
révolution industrielle »...
Mais ce monde moderne reste en même temps un monde où des millions
d'hommes sont en proie 'à la sous-alimentation chronique, sont à la limite de
la* simple survivance biologique, et souvent de l'autre côté de cette limite. Les
progrès de la production économique et du niveau de vie dans les pays indus-
triels n'ont pas entraîné dans ces pays du « Tiers Monde » (expression équi-
voque, qui sera critiquée .tout à l'heure) des progrès correspondants. Les
« ciseaux » se sont au contraire ouverts depuis quinze ans. C'est ainsi que
le seul mécanisme de la spéculation sur les cours des matières premières colo-
niales, par les pertes qui en ont résulté pour le Tiers Monde, a absorbé entière-
ment la prétendue « aide économique » versée à ces pays par les pays occiden-
taux, la Banque internationale, etc.
Ces pays misérables sont des pays exploités. Même si presque partout le
régime colonial proprement dit a été renversé, les liens plus subtils du néo-
colonialisme continuent à subordonner ces pays, ou du moins un certain
nombre d'entre eux, aux grands intérêts financiers d'Occident et à l'impéria-
lisme : bases militaires, pactes militaires, accords monétaires et financiers,
commerce de caractère colonial, échangeant des matières premières à bas prix
contre des produits fabriqués.
Mais l'exploitation des peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latiae
n'est pas seulement le fait de l'impérialisme ; elle est tout autant le fait des
classes sociales conservatrices et réactionnaires de ces pays : féodaux et com-
pradores, chefferie traditionnelle et bureaucratie « évoluée », Une oppression
de classe aussi implacable que celle que connaît l'Occident pèse sur les masses
populaires des peuples du Tiers Monde. Ils n'ont pas d'expérience démocra-
tique, et il est facile à de petites minorités d'accaparer le pouvoir dans ces
jeunes Etats nouvellement indépendants.
Comment libérer ces centaines de millions d'hommes de la misère et de
1 oppression ? C'est là
une des questions majeures de notre époque. Si l'on ne
4 JEAN CHESNEAUX

peut se satisfaire de la théorie de la « zone des tempêtes »x avancée par tes


théoriciens chinois, selon laquelle ce sont les luttes de ces peuples qui suffiront
à abattre l'impérialisme, iUserait absolument impossible de considérer ces luttes
de libération comme « secondaires », il est absolument impossible de con-
seiller à. ces, peuples d'attendre que sur ..d'autres terrains le socialisme ait triom-
phé de Fimpérialisme. Xa jpleine ; émancipation de. peuples,entiers victimes de
la faim, du retard et de l'exploitation impérialiste est un problème capital de
notre époque, ignorer ce problème capital, c'est se laisser aller à une interpré-
tition opportuniste de la coexistence pacifique.
La coexistence pacifique n'est pas un attentisme généralisé, la rechercha
de ...compromis entre les.soi.-.disant « pays industriels » aux dépens des peuples
en voie de développement. C'est une étape nouvelle de la lutte de classés.
Cette luttA de classes internationale, à travers des'formes nouvelles, intéresse
les rapports entre les Etats socialistes industriels et. les pays capitalistes avan-
cés. Mais elle est non moins féroce là l'intérieur même des pays .d'Afrique,
d'Asie et .d'Amérique latine. De ce point de vue, l'expression Tiers Monde esï
aussi fausse que l'expression « civilisation industrielle ». L'une et l'autre des
deux expressions masquent en effet la réalité des luttes de classes de notre
époque. Les. pays du soi-disant « Tiers-Monde » sont en effet le théâtre d'affron-
tements extrêmement vigoureux, entre les forces du socialisme et celles du
capitalisme.
Sur le plan économique, cet affrontement s'exprime par exemple dans là
bataille pour l'aide technique et financière qui a opposé le capitalisme occi-
;
dental ...à l'Union soviétique (barrages d'Assouan, aciéries des Indes, achats
de riz et de caoutchouc du.Sud-est asiatique, ect.). Sur le plan idéologique, il
se manifeste dans l'effort intense.de propagande du Réarmement moral, des
«.Peace Corps », des hiérarchies religieuses protestante et surtout catholique,
en • vue de détourner du socialisme la jeunesse• et .les intellectuels de. ces pays
(en particulier en Afrique noire,..qui est.Ja:plus: « disponible » au, point de vue
idéologique). Dans le domaine politique,-il suffit de. nommer des pays comme
le Congo, le Cameroun, le Venezuela,,le-Maroc,!'Inde et les luttes qui y oppo-
sent les forces du socialisme et-,du capitalisme ; il suffit aussi de dresser la
liste des interventions directes, bien qu'occultés, de la C.I.A, (chute de Kassem,
assassinat de Lumumba, tentatives. contre Soetarno et'SiËanouk,. liquidation
des frères Ngo), pour comprendre:, à quel point ces pays sont l'objet d'une lutïé
implacable.
II s'agit donc bien d'un problème capital de rnotre époque, :et l'activité de
nos; adversaires est là' pour nous le rappeler s'il en était besoin.
C'est-dire tout L'intérêt de la,notion -nouvelle de « démocratie nationale »,
telle qu'elle a été formulée pour la première fois.êi l'automne i960, à la Con-
ïér-ence, des 81t partis, communistes et ouvriers.

»fea Démocratie natto>n€&l« : i e©niewu éî ^signification


gl ,A<déclaration.des.81,.après.ayoirvrànalysé,.l'évolution.des ;.pays coloniaux
I J et dépendants depuis la fin de.+l&r_secQnde; guerre iinondiale, disait..en
~^~^ effet
:
.-Dans. la conjoncture" historique ..actuelle, il ise. crée, des- conditions.,f.àvo-
, «•
-QU'EST-CE QUE LA DEMOCRATIE NATIONALE ? I
râbles, tant internationales qu'intérieures, à la formation dans de nombreux
Etats d'un Etat indépendant de démocratie nationale, c'est-à-dire d'un Etat
qui défend avec esprit de suite son indépendance politique et économique,
qui lutte contre l'impérialisme et les blocs militaires, contre les bases militaires
sur son territoire; d'un Etat qui lutte contre les formes nouvelles du colo-
nialisme et la pénétration du capital impérialiste ; d'un Etat qui repousse les
méthodes dictatoriales et despotiques de gouvernement ; d'un Etat où le peuple
jouit de larges droits et libertés démocratiques (liberté de parole, de presse, de
réunion, de manifestation, liberté de créer partis politiques et organisations
sociales) ainsi que de la possibilité de faire aboutir la réforme agraire, de faire
aboutir d'autres revendications dans le domaine des transformations démocra-
tiques-et sociales et de participer à l'élaboration de la politique du pays. Les
Etats qui s'engagent sur la voie de la démocratie nationale ont la possibilité
de progresser rapidement dans le domaine -social, de jouer un rôle actif dans
la lutte des peuples pour la paix, contre la politique d'aggression du camp
impérialiste, pour la liquidation totale du joug colonialiste »...
... « Les
partis communistes luttent énergiquement pour mener là bonne
fin la révolution anti-impérialiste, anti-féodale et démocratique, pour créer des
Etats de démocratie nationale, pour que soit sensiblement amélioré le niveau
des masses. populaires ».
La Démocratie nationale se définit donc d'abord par l'unité de la lutte:
anti-impérialiste et de la lutte anti-féodale, de la lutte pour l'indépendance
nationale et de la lutte, pour la démocratie.
L'Etat de démocratie nationale est un Etat qui d'une part refuse d'appar-
tenir aux blocs militaires comme le SEATO et le GENTO,' qui refuse les bases
militaires étrangères de l'ancienne puissance coloniale, qui s'efforce de se
libérer des monopoles économiques étrangers ; c'est un Etat qui d'autre part
s'efforce d'assurer au peuple de larges libertés démocratiques, qui offre en
particulier aux masses populaires la possibilité de lutter pour la réforme agraire.
Pourquoi l'indivisibilité de ces deux buts ? C'est que les Puissances ex-
coloniales, les grands intérêts étrangers, l'impérialisme s'appuient constam-
ment sur'les éléments les plus conservateurs de la société comme sur des alliés
naturels : propriétaires fonciers, chefs de tribus, dignitaires religieux, aristo-
craties, compradores, bureaucrates profiteurs. La lutte pour la 'démocratie ' et
la lutte pour l'indépendance s'épaulent donc mutuellement.
tEn'imrême temps,'sans démocratie, 'il :ne peut y av^ir'de lutte conséquente
contre le sous-développement et la 'misère. Quand une petite ~minorité contrôle
l'Etat, il n?est pas possible de résoudre, ni même de poser correctement ces
problèmes ; la lutte pour le progrès économique et technique doit en effet
être l'affaire des masses; si celles-ci sont passives ou indifférentes, les plans
les plus ingénieux n'ont aucune chance de succès. Il suffit de
comparer le suc-
cès au Vietnam du « mouvement pour la libération des épaules, >ou du mou-
vement pour généraliser la fumure par lentilles d'eau (azolles) avec ! l'activité
superficielle, sinon stérile, des « experts économiques » de l'O.N.U. dans cer-
tains pays africains.
Par ailleurs, une politique étrangère indépendante est d'autant plus solide
qu'elle bénéficie du soutien actif des masses ; celles-ci, à leur tour, appuient
'^d'autant mieux leur gouvernement qu'elles sont davantage associées démocra-
tiquement à la vie politique de leur pays. Certes, des gouvernements non-
démocratiques sont susceptibles, dans certaines conditions, "de prendre des7 initia-
Q
JEAN CHESNEAUX

tives tendant réellement à l'indépendance (par exemple, le Népal, l'Afghanis-


tan) ; mais leur politique indépendante aura toujours quelque chose de fragile
et d'incertain.
Démocratie et indépendance nationale sont donc étroitement liées. On ne
peut ni construire une vraie démocratie à l'ombre de la domination étrangère,
ni translormer une indépendance politique formelle en véritable indépendance
économique quand on ne bénéficie pas de l'appui du peuple.
Second caractère, la Démocratie nationale est une voie, un processus, ci
non une catégorie fixe &t statique.
Comme le dit Ponomarev dans son étude sur la démocratie nationale (Kom-
munist, mai 1961), « il ne s'agit pas de classer dans des compartiments diffé-
rents tous les états libérés et de déclarer : celui-là appartient à une catégorie
et celui-ci à une autre ou !à une troisième. Une telle attitude serait schématique
et néfaste ».
La notion de démocratie nationale se caractérise en effet par sa mobilité ;
tenter de dresser la liste des Etats de démocratie nationale existant aujourd'hui
est une démarche qui serait contraire à la notion même de démocratie natio-
nale, puisque celle-ci se caractérise par sa mobilité, son caractère dynamique.
Ce qu'on constate en effet en examinant la situation dans les pays afro-asia-
tique aujourd'hui, c'est qu'un certain nombre d'Etats nouvellement indépen-
dants prennent, depuis quelques années, des mesures concrètes qui renforcent
la démocratie, qui renforcent leur indépendance par rapport à l'impérialisme.
On dit qu'ils s'engagent dans la voie de la démocratie nationale.
C'est ainsi que le Mali a nationalisé tout le commerce d'import-export, ce
qui lui permet de mieux tenir tête aux appétits des monopoles (ventes de
l'arachide, achats de pétrole ou de biens d'équipement). La Guinée a effective-
ment liquidé les chefferies, instruments traditionnels de l'impérialisme français,.
L'Indonésie a nationalisé les entreprises hollandaises, et Soekarno y soutient
une « démocratie dirigée » de « coopération mutuelle », qui fait large place
aux syndicats, aux partis de gauche, parti communiste compris. Ceylan a fermé
la base anglaise de Trincomalee. Le Ghana a renvoyé les cadres supérieurs, bri-
tanniques de son armée, et a constitué des organismes d'Etat pour le dévelop-
pement de l'agriculture, la vente du cacao, le développement de l'industrie. Le
programme do gouvernement de Ben Bella est aussi un programme de démo-
cratie nationale, comme l'étaient déjà les programmes de lutte révolutionnaire
du F.L.N. (vallée de la Soummam, Tripoli).
La Démocratie nationale se différencie donc radicalement de la démocratie
bourgeoise et des imitations qu'ont essayé d'en réaliser certains gouverne-
ments réactionnaires d'Afrique, ' d'Asie et d'Amérique latine. Ces essais d'imi-
tation ont été des échecs, des parodies de démocraties qui n'ont même pas
pu conserver les aspects démocratiques réels que la lutte populaire a pu imposer
à la bourgeoisie en Occident. Il suffit de voir ce que recouvre au Venezuela,
en Malaisie, à Madagascar l'imitation formelle de la démocratie bourgeoisie.
Contrairement aux démocraties bourgeoises, ces Etats en marche vers la
démocratie nationale se caractérisent par l'importance du secteur public dans
l'économie (industrie, commerce, banque). Ce secteur public, comme le
remar-
que avec justesse A. Sobolev dans un bon article théorique de la Nouvelle Revue
Internationale^ (février 1963), n'est pas une simple variante afro-asiatique du
capitalisme d'état que connaissent aujourd'hui les pays capitalistes avancés
;
QU'EST-CE QUE LA DEMOCRATIE NATIONALE ? 7

il a un contenu de lutte, à la fois contre les monopoles étrangers, dont il


contribue là réduire la liberté d'action, et vis-à-vis des intérêts privés locaux
(compradores sutout), qui ne rêvent que de profits capitalistes immédiats et
sont incapables d'assurer le véritable développement économique de ces* jeunes
nations. Ce secteur public a donc un rôle tout à_fait central, par rapport aux
objectifs essentiels de la Démocratie nationale : il freine l'activité des mono-
poles et le développement du capitalisme local simultanément, c'est-à-dire qu'il
consolide à la fois la démocratie et l'indépendance nationale.
Sur le plan politique, même différence avec la démocratie bourgeoise. Ce
qui s'esquisse dans ces pays, c'est une démocratie de masse, où les organisa-
tions populaires, les syndicats, l'armée parfois aussi participent activement et
de façon positive & la vie publique. Dans ces pays, la démocratie de masse se
heurte d'ailleurs à des problèmes spécifiques, qui ne sont pas les mêmes que
dans la démocratie bourgeoise : par exemple les risques de bureaucratisation,
le danger que le pouvoir soit accaparé par la bureaucratie nouvelle, dont les
membres ne cherchent qu'à s'enrichir sans se soucier de l'intérêt général. Le
développement même du secteur public donne à cette question une importance
toute particulière.
Le processus de développement politico-économique de la Démocratie natio-
nale se présente ainsi avec un certain nombre de traits originaux. Cette forma-
tion politique a son dynamisme propre. Il s'agit comme l'a dit Aïdit, le secré-
taire général du Parti communiste d'Indonésie (Nouvelle Revue Internationale,
juin 1963) d' « effectuer une transformation démocratique de la société et de
la vie politique, pour donner satisfaction à toutes les justes revendications du
peuple » ; c'est-à-dire que la démocratie nationale est susceptible d'avancer,
d'effectuer des progrès qualitatifs, sans brusque bouleversement politique, sans
brusque saisie du pouvoir par des forces ouvertement révolutionnaires. Ce sont
les réformes mêmes, décidées par J'Etat de démocratie nationale avec l'accord
des masses, qui ont une valeur révolutionnaire. Ce point très important a été
bien marqué par A. Sobolev dans l'article déjà cité : « Les transformations
révolutionnaires s'accomplissent très souvent, dans le cadre de la démocratie
nationale, au moyen de réformes le bond qualitatif résulte ici de l'accumula-
,
tion graduelle d'éléments d'une qualité nouvelle et de la destruction des élé-
ments de l'ancienne qualité ; les rythmes de transformation peuvent sembler
longs et même lents, mais ils sont impétueux, par rapport à des siècles de sta-
gnation »,
Ce qui donne aussi 'à ces mesures de consolidation de la démocratie et de
l'indépendance leur caractère révolutionnaire, c'est, l'intervention du facteur-
subjectif, de la conscience des masses. Le rapport historique ancien entre forces=
productives et superstructure est ici inversé ; c'est l'effort conscient des masses,,
leurs aspirations au progrès, qui transforment les techniques agricoles (cf. l'im-
portance politique de « l'investissement humain » au Mali et en Guinée ; cf..
aussi les exemples cités ci-dessus à propos du Vietnam).
La Démocratie nationale est donc bien une voie non-capitaliste. Ce carac-
tère, qui a fait récemment l'objet de discussion en U.R.S.S. (certains voulant
distinguer entre les deux notions) semble bien établi.
La Démocratie nationale ne s'identifie pas pour autant à la démocratie
socialiste
_
; elle ne constitue pas une variante afro-asiatique des démocraties
populaires d'Europe et d'Asie. Dans les pays de démocratie nationale, le sec
teur public à vocation socialiste n'a pas encore triomphé définitivement du
SSSS^SSSKKSSftSSS?

,
r JEAN CHESNEAUX

secteur, privé! La démocratie" n'est' pas encore" assurée -par dès-' rapports1 de' pro->-
ducliôn socialiste: L'idéologie rr'est qu'un" socialisme1 assez vague, et'noir le
socialisme scientifique.
Mais la Démocratie nationale peut' conduire au socialisme véritable-; elle'
doit' « en préparer les conditions matérielles, et sociales. » (A. Sobolev). C'est
ici' que prend' toute' sa valeur la thèse récemment formulée en Union" sovié--
tique, sur la possibilité" du" passage' des « démocrates- révolutionnaires: » sur"
les. positions du socialisme scientifique. Castro en est' l'exemple le plus1 émi-
nent ; mais- ce" n'est" nullement un" cas exceptionnel- comme- le - montre le- cas
dû Dr Jagau"- en' Guyane' britannique", le cas de' certains dirigeants' du- parti de'
I?Union malienne, le cas-dé là"gauche^dù parti" Ummaià?. Zanzibar; été-;., l'évo-
lution dé. l'Algérie on de la" Birmanie" depuis" un; an" nous permet encore
d^àllonger cette liste: L'évolution subjective,- consciente; de- certains diri-
gjéants et" cadres politiques vers le socialisme' scientifique- est évidemment un-
facteur favorable", en vue" du" passage de' là démocratie" nationale à' là démo-
cratie, socialiste ; mais ce passage dépend dé' beaucoup; d'autres facteurs. Il'
peut être très rapide, comme l'a' montré l'exemple' de' Cuba, qui s'est déjà
proclamée république socialiste, avant même d'avoir mené à son- terme sa'
lutté nationale, puisqu'elle", a encore une" base militaire US. sur- son* territoire,
Mais Cuba, au. lendemain" de là'chute dé Batista, correspondait 1 fort'bien'là la*
démocratie nationale, telle" qu'elle5 a'été définie par la Conférence'dés" 81. Le'
programme de là caserne de la" Môncada' (1953) affirmait'l'unité'de" làt lutte
anti-fëodalè. et anti-impérialiste';'ce qui", a'précipité1 l'évolution à Cuba; c'est-
l'acuité de la.pression américaine" et lés dangers de" défection' de la bourgeoisie1
qu'entraînait cette pression. II'a fallu: précipiter'les mesures socialistes1 pour"
mobilisera fond'les masses. Mais Castro la l'origine" (cf. son voyage" à Washing-
ton) pensait' certainement à une évolution beaucoup plus lente. Dans' d'autres'
pays, cette évolution sera effectivement" plus lente..
Troisième caractère : là~ Démocratie nationale- est inséparable-âè" là lutte-
dans lé monde pour lit coexistence' pacifique*.
Si'là voie du'développement'non-capitaliste"s""ouvre ainsi'atrr-jeunes'Etats,'
c'est qu'il" existé dans le monde un'secteur socialiste•; grâce à-lui/ ils. sont
moins tributaires des" fluctuations dés cours des matières premières'en Occident
où dé' 1 "instabilité des marchés: d'Occident'; ils disposent1 d'un partenaire^ de
rechange, pour négocier dans de meilleures conditions.
En" même temps, ces" pays bénéficient indirectement dû poids militaire'des
pays" socialistes'; ils né" sont' plus à là' merci d'une brutale' intervention dé
I*Ôccident: Ce" qui: s'est 1 passé' en' Azerbaïdjan en 1946f n'a plus- été'possiEfe en
B56" à Sûfiz ; ' ce'qui s'est' passé en 1"9B'3"contre le Guatemala n'a plus été pos-
sible contre Cuba: Ile' règlement pacifique et neutraliste de l'affaire' du Laos,
tout précaire qu'il soit; n'a non plus été possible'que parce que'la guerre
froide avait pris fin.

Quatrième^ caractère1: la formation d'un Etat de- dtêfnocratie* nationale


consolide le processus de'consolidation dés nations en Asie et Afrique.
Le passage à l'Etat de-démocratie* nationale consolidé en effet; la fôrma-
HêiPd'ûnfe"-psychique:*nationale commune. Le développement dé-là vie démocra-
tique-dans lé''(«dre^c^ Etats tfOuteâux fait reculer-lés particularismes7
tMbaïix5, ltetix)* ethniques" eu< retëgteiffî.
QU'EST+GE QUE LA DEMOCRATIE NATIONALE ? 9
Simultanément, les progrès de l'économie moderne dans une voie non-
capitaliste, les progrès du -secteur public de l'économie brisent les cadres
anciens de la petite production, élargissent le marché, et facilitent la formation
d'une véritable communauté de vie économique, ce qui est la base la plias
solide dune nation moderne- 1.
Quel est en cinquième lieu la base de classe de la Démocratie nationalet
et quelle est son expression politique ?
Cette question est fondamentale du point de vue de la théorie marxiste.
L'éluder, c'est évidemment alimenter les campagnes dogmatiques et sectaires
contre la notion même .de la Démocratie nationale, c'est se laisser aller à un»
tendance opportuniste. Une forme d'Etat doit pouvoir se définir par sa base
de classe, que ce soit la démocratie bourgeoise, la démocratie socialiste ou la
démocratie .nationale. Les commentaires présentés en 1961 par Boris Pono-
marev sur .la notion de démocratie nationale évitaient pourtant d'aborder
celte question de façon explicite ; il disait seulement « l'essentiel est de
rechercher, ,en tenant compte des traits spécifiques de la vie économique, pohV
tique et culturelle de chaque peuple, les formes les plus appropriées de l'union
de toutes les forces saines de la nation, dans la lutte pour extirper les racines
de l'impérialisme et les survivances du féodalisme, pour progresser dans la
voie de l'impérialisme » 2.
Il est clair qu'il faut définir la Démocratie nationale par "rapport aux réa-
lités de classe, et que l'expression « les forces saines de la nation » est beau-
coup trop vague. Mais il n'en résulte pas qu'il faut chercher à donner de ces
réalités de classe une formulation aussi rigoureuse que celle qu'on donne des
bases de classe de la démocratie bourgeoise et de la démocratie socialiste.
Dans la mesure où la démocratie nationale est une voie, un processus, sa base
de classe est beaucoup plus mobile et diverse que celle de ces deux autres
formations socio-politiques.
Il faut d'abord tenir compte de l'extrême diversité des régimes sociaux
qui existe entre les pays appelés à s'engager dans la voie de la démocratie
nationale ; certains sont déjà avancés dans la voie du capitalisme comme l'Inde,
et disposent d'un prolétariat industriel important, alors que d'autres n'ont
qu'un prolétariat peu développé et une bourgeoisie capitaliste moins dévelop-
pée encore. Certains se caractérisent à la campagne par des rapports sociaux
à tendance féodale (Inde, Amérique latine, certaines régions d'Indonésie ou
de Birmanie, l'Egypte, etc.) alors que dans d'autres, en particulier en Afrique
noiie, les communautés de village ne sont pas encore complètement désinté-
grées, n'ont ,pas encore fait place à l'appropriation privée du sol et l'exploi-
tation privée du travail des paysans par des propriétaires fonciers. Le mode de
production dominant n'est pas partout le même; la contradiction sociale
dominante n'est,pas partout la même. De même, l'expérience politique de ces
peuples varient considérablement ; certains ont un parti communiste expéri-
menté et lié aux masses, d'autres n'ont que de petits groupes d'intellectuels

i.'Nous reviendrons sur cette question au cours d'un prochain article consacré au processus
de formation des nations dans les
pays afro-asiatique.
2. B. PONOMAREV, A propos de l'Etat de démocratie nationale. (Traduit dans les Cahiers du
communisme, novembre 1961). , *
-
10 JEAN CHESNEAUX

marxistes ; certains ont, 'à travers les diverses étapes des luttes nationales, vu
naître des partis politiques dont la base sociale et l'idéologie sont diverses ;
ils ont une tradition de pluralisme (par exemple l'Indonésie) ; d'autres au
contraire, en raison des particularités historiques de la lutte pour l'indépen-
dance, ne connaissent qu'un parti unique, un seul parti de masse ; d'autres
sont dirigés par de petites cliques rivales de politiciens, dont aucune ne dis-
posent de liens véritables avec les masses et ne peut réellement parler en
ieur nom.
Dans ces conditions, il est donc clair que, s'il est indispensable, répétons-
le, de définir la Démocratie nationale par rapport aux réalités de classe, il est
non moins impossible de réduire cette définition à une formule simple.
C'est ce que reconnaît franchement Sobolev dans son article de la Nouvelle
Tîevue Internationale de février 1963, qui va beaucoup plus loin dans l'ana-
lyse que les vues, assez imprécises, de Ponomarev. Il déclare en effet : « Le
caractère spécifique et transitoire de l'Etat de démocratie nationale sera dû
au fait qu'il ne sera pas l'Etat d'une classe, ni même celui de deux classes :
les ouvriers et les paysans ; ce ne sera pas non plus la dictature d'une ou deux
clà^sesT Ce sera un état incarnant les intérêts de toute la partie patriote de la
nation, qui aura à réprimer les classes réactionnaires renversées. La direction
politique de la vie de la société sera exercée par l'ensemble des classes patriotes,
par le bloc des partis démocratiques, et non par une classe ou par un parti ;
mais, par ailleurs, les rapports qui s'établiront entre les classes démocratiques
au pouvoir, victorieuses de la réaction et groupées au sein d'un front national,
signifieront 'à la fois une alliance durable de ces classes et une lutte entre elles
en vue de mieux assurer la prospérité du pays. »
il ne faut pas présenter en effet de la Démocratie nationale une analyse'
idyllique ; ici encore, cela reviendrait à cette « interprétation opportuniste ».
critiquée précédemment... Il est parfaitement possible que se constitue un
« bloc des classes patriotes », unies dans la lutte commune pour résoudre les
contradictions fondamentales de ces pays : la lutte pour l'indépendance et la
lutte pour Ja démocratie ; mais l'existence de ce bloc n'aboutit pas pour autant
à supprimer l'originalité, la capacité politique particulière de chacune de
ces classes ; elles, ont chacune leur dynamisme propre, et ce peut être soit
l'une soit l'autre d'entre elles qui se révèle la plus active a telle ou telle étape ;
bourgoisie ou classe ouvrière ; paysannerie ou couches intermédiaires (y com-
pris l'armée) ; la bourgeoisie a un poids plus important au Ghana ; les intel-
lectuels, un rôle plus important au Mali ou à Zanzibar ; la classe ouvrière, un
rôle plus important en Indonésie ; le prolétariat agricole, en Algérie ou à Cuba :
l'armée, en Birmanie... Toutes ces couches ont leur capacité révolutionnaire
propre (y compris la bourgeoisie nationale, dont le rôle positif n'est pas épuisé,
comme l'avait indiqué en 1956 le XXe Congrès du P.C.U.S.). Le bloc patrio-
tique a donc dans chaque pays une structure de classe différente, il reflète un
équilibre différent entre les classes qui poussent à la démocratie nationale.
" D'autre part, les contradictions entre ces
classes, pour secondaires qu'elles
soient, ne se trouvent pas effacées brusquement ; il y a entre ces classes une
compétition pour la direction des affaires du pays, et cela en particulier entre-
la bourgeoisie et la classe ouvrière. De quel côté iront la paysannerie, les intel.
iectuels, l'armée et autres éléments intermédiaires ? Ce sont les formes de là
lutte que en décideront, et c'est pourquoi on doit dire que, la Démocratie
QU'EST-CE QUE LA DEMOCRATIE NATIONALE ? 1£

nationale peut mener au socialisme, et non pas qu'elle y conduit immanqua-


blement.
De ce point de vue, le rôle que joue la classe ouvrière dans la marche
vers la Démocratie nationale est particulièrement important. L'expérience his-
torique des pays afro-asiatique depuis .dix ans montre clairement que la direc-
tion de la classe ouvrière n'est pas une condition préalable pour qu'un pays
s'engage dans la voie de la démocratie nationale ; voir Algérie, Mali, etc. Mais
la participation très active, sinon la direction, de la classe ouvrière, est certai-
nement indispensable pour que tous ces pays aillent jusqu'au bout dans la voie
de la démocratie nationale, mènent jusqu'au bout la lutte pour l'indépendance
politique économique et militaire complète, la lutte pour la véritable démo-
cratie, et posent ainsi les bases matérielles et sociales » du socialisme.
De cette diversité de situations concrètes quant & la base de classe de la
démocratie nationale, il résulte que l'expression politique de cette structure d©
classe peut être elle aussi très diverse. L'avant-garde révolutionnaire peut être
tantôt le parti communiste lui-même, tantôt des syndicats de salariés (en Guinée
et au Mali), tantôt des intellectuels ou même, des militaires. Cette avant-garde
révolutionnaire peut être soit l'animatrice d'un parti unique, comme en Algérie
ou au Mali, soit d'un mouvement moins structuré, comme en Birmanie celui
sur lequel s'appuie le Conseil révolutionnaire du général Ne Win. Tantôt aussi,
ii existe un bloc des divers partis patriotiques, comme en Indonésie le Nasa-
kom 3 ou au moins l'amorce d'une alliance entre ceux-ci, comme à Ceylan.
Tantôt les communistes ne sont pas organisés en parti (Algérie, Mali) et sou-
tiennent à titre individuel le parti unique ; tantôt le parti communiste est
officiellement membre du bloc dirigeant, comme en Indonésie ; tantôt il accorde
son soutien au gouvernement, l'encourage à s'engager dans la voie de la démo-
cratie nationale (Ceylan, Birmanie).
On a donc affaire a nouveau à une très grande diversité de situations con-
crètes. Un pays peut s'engager dans la voie de la démocratie nationale, prendre
des mesures concrètes pour la démocratie et l'indépendance, sans nécessaire-
ment appliquer mécaniquement une formule unique. Il n'existe pas un modèle
unique pour la lutte révolutionnaire dans les pays afro-asiatique, et c'est ici
que la thèse de la démocratie nationale, affirmée pour la première fois à la
con'irence des 81 partis, prend toute son originalité et toute sa signification.

La genèse de la thèse de la démocratie nationale


LA thèse de la démocratie nationale est inséparable des débats d'idées, des
efforts de réflexion créatrice qui se manifestent depuis le XX0 Congrès,
dans le mouvement communisme mondial. Elle démontre, s'il en était
besoin encore, que le XXe Congrès n'est pas une « affaire intérieure » de
l'U.R.S.S., comme certains se plaisaient alors à le soutenir, mais un tournant
d'ensemble pour tout le mouvement communiste mondial.
La thèse de la démocratie nationale est en effet incompatible par natur©
avec le dogmatisme et le - schématisme. Elle s'oppose radicalement, ou vient

j. Alliance des nationalistes, des communiste» et des musulmans de gauche.


W JEAN CHESNEAUX,

de;.là.montrer; à^une certaine.philosophie.politique du..«.'tout ou rien », qui,


caractérisait l'époque du culte de la personnalité. Elle n'aurait pu être formu-,
' léetêil'iépQquei.'QÙi le :
dogmatisme, n/était pas combattu de façon conséquente.
Unj.-desï.grands problèmes de notre époque-est en effet celui, de la. stratégie
révolutionnaire dans, les. pays sous-développés. La, conception antérieure tendait
àirejetenea^bloccdans le camp.de. l'impérialisme les.états nouveaux qui n'étaient
pasâsocialiste;,Ce manichéisme.marquait par.exemple, le .célèbre rapport Jdanov
deil9,47. su* les deuxicamps dans-le monde. Un pays comme.l'Inde était assimilé,
à il impérialisme, .au nom des positions que l'impérialisme avait effectivement
conservées-dans ce. pays :; Gandhi et Nehru, était traités de façon sévère- et vio-
lente;: dans,:l'Encyclopédie soviétique. Les mouvements de libération nationale,
à cette époque,, étaient parfois subordonnés là la stratégie politique dans la.-»
métropole.; .onoavançait.aussi.la thèse selon, laquelle il ne, sert à; rien., diéchapper
àiunaimpérialisme;plus faible,: sinon pour tomber, sous-la, coupe- d'uït.impéria-
lisme plus fort .(les.. U.S.A.). Tantôt au. contraire, ces mouvements. : étaient arti-
ficiellement stimulés?,au:.delà: de -leurs.:chances -réelles-dé;: succès,- pour. «. créer
dasïdrfficul'loes.';» sur lesiarrieres.de .l'impérialisme : par .exemple dans le^Sud-Est
asiâtiquer à .l'automne- 1948.; in&uErections- presque: simultanées ea. Malaisie,,
BLiraanàei:, Philippines;:.passage -duuP.C. indien à, une. pplitique de. lutte armée
con&re Nehru.
.
aux .mouvements.:de libération, était.
.
Dans tQusslésscas? la, ! stratégi.e-;proppséer
unaesteatégie; subordonnée;, qui; ne-donnait pas r la-.priorité à; leurs besoins,-et t
Êudesrss ppssibilkésrv
Dès:leiX3L^ CongrèspiCetterligne-.Ta: été critiquée, par exemple dans le- rap-
ppit-ida*. fôuusiffinen :quii i flétrissait-!le J sectarisme; à ri'égard .des.-bourgeoisies, natio;
:
nalesv;; on.<soulignait .que. cette-tendance.;remontait:au. VI* congrès de: Tinter--
nationale (1928), au lendemain des déceptions: provoquées-.:par1 la; volte*face dfr
KernaT.Atâtek,.et ; la. trahison.'- de::Jiang; Jïe^shi,*.
Cette. crit-iqueTdù^sectarisme à l'égard des-bourgeoisies- nationales: conter
nait.-.eni>geEmeïla thèse- de^;la-: démocratie ; nationale^ Mais-la-maturation .de- celles,
ciia^ certainement,été/hâtée -par les-débuts de-la'Controverse-,idéologique' dansr
le-.- mouvement ouvrier international,. enu particulier- à-,
propos 1 dé la,, politique-
soviétique envers >les gouvernements-non-socialistes.:des. états, nouvellement indé^
pendants.; aider.économique^ l'Inde, à l'Egypte; etc;
A cette époque, la discussion n'était pas publique, et il n'est donc pas
possible d'analyser comment elle s'est développée, comment elle a pu pro-
voquer letmârissement..,de»-.la thèser de la .démocratie.nationale.; mais ce. lien
avec la controverse idéologique n'est cependant pas douteux ; ce n'est évidem-
ment pas un hasard si cette thèse a été pour la première fois formulée dans,
là - résolution dé-M Conférence des 81 partis, conférence dont, chaeumle sait,
Tobjéetif était de tenter démettre fin à-cette controverse.

En second' lieu, conformément au principe marxiste du va-et-viént dé la


théorie et dé la pratique cette thèse de la démocratie nationale est-inséparable1
de l'évolution politique et sociale des pays ex-coloniaux depuis là fin de la

4. C'est-à-dire Tchiang Kai-chelc. Nous employons la transcription nouvelle pin-yin, à laquelle


se sont ralliés aujourd'hui., la plupart des sinologues.,français.
QV'E&TÏGE) QUE LA DEMOCRATIE NATIONALE ? 13

guerre froide. Nom seulement un certain, nombre; de ces. pays sont entrés à
TO.N.U,, après Ua-proclamation, formelle de leur- indépendance,.,mais ils ont
commencé à se .• détacher: effectivement> de- l'impérialisme, ils, ont. fait reculer
lé néo-colonialisme^, ils : ont. consolidé la démocratie : c'est ce que signifièrent
lâ'révoluibion .cubaine, la.chute.de Noury Said. en Irak, le tournant politique dé
l'Indonésie,'après 1956' (élimination des gouvernements de droite, et passage à
la « démocratie dirigée »), la victoire de la gauche à Ceylan et la. suppression
des bases navales britanniques dans ce pays, le départ des cadres britanniques
de 1' l'armée" au Ghana,,.l'affaire. de. Suez et la nationalisation du. Canal; tous
ces 1 faite;-antérieurs la la.conférence des 81r ont évidemment pesé sur la,.réflexion
théorique'marxiste. Lia décision; de.Sekou Touré de.répondre iVon au référendum
gaulliste- dé l'automne 1958:; a ; constitué aussi une. expérience trèsi impprtante.
Cette expérience-concrète a facilité le; retour'au réalisme politique^le. refus du
tout-our-rien qui caractérisait la.i stratégie-de: l'époque- précédente..

Enfin;, et bien-que; cet" aspect de. la, question n'ait guère été abordé par
les'auteurs, soviétiques; qui.se-sont occupés de, la démocratie nationale, il vaut
sans doute Ja. peine défaire appel à des; expériences plus anciennes.
A1 l'époque.;de l'Internationale communiste, à. l'époque, aussi de..la seconde
guerre mondiale, un programme très voisin^, du .programme, de. la démocratie
nationale.: telle : que.:- nous 4a définissons aujourd'hui., a été. formulé et appliqué
-
dams-divers .pays-. :.
— Les débuts de la révolution mongole : Soukhebator 5 a- sansi. doute . été
lé premier; de:, ces «. démocrates révolutionnaires- passés sur les,, ppsitions.du
socialisme.». Ce. qui: est aujourd'hui une possibilité largement- ouverte..a. pu~se
réaliser.iby a .quarante ans en Mongolie, en raison^ des conditions.très particu-
lières' qui'existaient; alors1.' dans; ce pays. Soukhebator et les. fondateurs du.parti
révolutionnaire-populaire.de Mongolie ont mené derfaçpn conjointe,„en.1920-21,
la lutte pour; l'indépendance et pour la démocratie, la lutte contre, les. féodaux
ecclésiastiques mongols et i la. lutte • contre les militaristes chinois, les condot-
tiere• russes-blancs, les trafiquants chinois et anglo-saxons.; ils avaient;. cons-
truit en Mongolie un: régime qui n'est devenu socialiste que plus tard,, ce
qu'approuvait Lénine ; au fond,, il s'agissait, bien d'une démocratie nationale
enwoie de consolidation.

— le kémaUsme h. sa.; première-: étape se; caractérise, de même, par. la lutte


conjointe contre les survivances dii féodalisme, turc (renversement; du sultan
et laïcisme- anti-clérical) et: contre, l'impérialisme... franco-anglais; (traité de
Sèvres.,! et<&,).

— La base-révolutionnaire de Canton'%. l'époque.de,Sun Yat-sen est aussi


une préfiguration delà-démocratie nationale,, en 1923-1926\ Le pouvoir y,appar-
tient au Guo-min-dang, bloc politique des classes révolutionnaires auquel par-
ticipent les communistes, à titre individuel. En. janvier 1924, le. Congrès du
Guo-niHudang- proclame-l'indivisibilité de la lutte... antiùmpérialiste. et anti-
féodaley en:-des.termes très-proches'de la dexlaratioa.des 81.. Le gouvernement
de Canton: lutte activement SUT ces deux fronts.. Il accorde de larges ; libertés

5: Soukhebator (i8g'3-içR3), principal dirigeant de-la révolution1.'mongole dé îgali.


14 JEAN CHESNEAUX

démocratiques (presse, syndicats, etc.). Il lutte contre les éléments réaction-


naires (seigneurs de la guerre, bourgeoisie compradore) ; il tient tête aux Puis-
sances et groupes financiers impérialistes ; il institue par exemple un mono-
pole pétrolier qui dépossède la Shell, la Standard OU, etc. ; il s'efforce, en
vain d'ailleurs, de recouvrer la libre gestion des douanes chinoises ; il soutient
les mouvements populaires anti-impérialistes comme la grève-boycott de Hong-
kong en 1925-1926,

— Le programme du Viet-Minh de 19U1 :


c'est un programme de démo-
cratie nationale, qui dépasse les seules exigences immédiates de la lutte contre
l'envahisseur japonais, et qui est fondé sur l'unité de la lutte démocratique
(contre la féodalité vietnamienne et les mesures anti-démocratiques de la tra-
dition sociale vietnamienne : mariage, etc.) et de la lutte nationale (contre le
japon, et les colonialistes français qui se sont ralliés à lui). Ce programme
demande la liquidation de la culture féodale au Vietnam, le renversement de
la monarchie féodale, la réforme agraire, le suffrage universel, l'industrialisa-
tion du pays pour assurer son indépendance économique. Ce programme n'est
pas resté iettre morte. Il a orienté l'activité de la République démocratique du
Vietnam en 1945 et 1946. Jusqu'à la reprise de la guerre générale contre la
France en décembre 1946, le Vietnam démocratique (« République démocra-
tique, du Vietnam ») a bien été une démocratie nationale. Les communistes
vietnamiens, pour une certaine période, se contentaient de fonder réellement un
régime démocratique, de lutter réellement contre l'impérialisme en accord
avec les larges masses de leur pays, sans envisager de passer encore au stade du
socialisme, et cela bien qu'ils aient déjà détenu effectivement le pouvoir ; ils
avaient même été jusqu'à dissoudre officiellement leur parti à la fin de 1945.
Ces quatre précédents (mongol, turc, chinois, vietnamien), présentent la
même unité fondamentale (indivisibilité de la lutte démocratique et de la lutte
anti-impérialiste), mais aussi la même diversité concrète de base de classe et
de régime politique ; tantôt la direction appartenait à la classe ouvrière elle-
même et à son parti (Vietnam) tantôt à un bloc auquel participait la classe
ouvrière mais dont elle n'avait pas la direction (Canton sous Sun-Yat-sen), tan-
tôt à un mouvement radical révolutionnaire non-prolétarien passé sur les posi-
tions du socialisme (Mongolie), tantôt 'à la petite bourgeoisie civile et surtout
militaire que les communistes soutenaient de l'extérieur (Turquie kémaliste) ;
cette diversité n'a rien pour nous surprendre, après le tour d'horizon qui a été
présenté ci-dessus. Dans ces quatre cas, des progrès réels ont été accomplis
dans la voie de la démocratie ; l'impérialisme a été effectivement mis en échec.
Pourtant la fortune de ces quatre expériences a été très diverse. Au Vietnam,
l'expérience a été interrompue par les colonialistes français, et l'évolution vers
le socialisme en a été précipitée d'autant. En Turquie, à Canton, les forces
réactionnaires ont finalement triomphé, se sont appropriées le bénéfice des
mesures positives qui avaient été prises, ont brisé avec leurs alliés de gauche
et avec l'Union soviétique ; le seul cas « normal » apparaît celui de la Mon-
golie, dont le voisinage protecteur de TU.R.S.S. assurait une évolution régu-
lière vers le socialisme, relativement à l'abri des soubresauts politiques.
Mais il faut bien voir que la situation des forces dans le monde en 1920-
1925 et en 1945 n'était pas celle d'aujourd'hui : ces expériences n'ont pu alors
(mis a part le cas très particulier de la Mongolie) se développer dans les mêmes-
conditions qu'aujourd'hui : TU.R.S.S. était fragile et isolée, le poids du socia-
QU'EST-CE QUE LA. DEMOCRATIE NATIONALE ?. 15

lisme dans le monde était beaucoup plus faible. La direction non-prolétarienne de


Turquie ou de Canton a trahi les programmes de lutte démocratique et natio-
nale qu'elle s'était fixée. Mais le monde d'aujourd'hui est bien différent.
C'est parce qu'il avait attentivement médité sur ces diverses expériences,
et en particulier sur la trahison de Jiang et la volteface d'Atatmk, que le parti
communiste chinois, en 1940, a donné sa propre version de la voie des pays
sous-développés vers le socialisme : c'est la Nouvelle Démocratie, de Mao
Zedong.
Ce très important texte politique est fondé lui aussi sur l'union de la
lutte démocratique et de la lutte anti-impérialiste. Il considère lui aussi que
pour les pays coloniaux et dépendants, il ne peut plus s'agir de démocratie
bourgeoisie, mais il ne peut P?s encore s'agir non plus et immédiatement de
démocratie socialiste. Il considère la « Nouvelle Démocratie », régime qui mène
de façon conséquente la lutte démocratique et anti-impérialiste, comme une
troisième voie, offerte là l'ensemble des pays coloniaux ; « un troisième type,
' dit-il, une forme transitoire d'Etat créée par les révolutions dans les pays colo-
niaux et semi-coloniaux ».
Jusque-là, la Nouvelle démocratie et la Démocratie nationale sont très voi-
sines. Mais une différence essentielle apparaît dans la suite de l'exposé de
Mao : la Nouvelle Démocratie ne peut se constituer, dit-il, que si le rôle diri-
geant appartient, sans conteste et dès le point de départ, à la classe ouvrière
et à son parti. C'est là sans doute que doit s'engager la discussion. En effet,
telle était la situation en Chine, tant en raison de la structure socio-économique
du pays — importance du prolétariat et de la paysannerie pauvre) qu'en raison
de son expérience historique (polarisation de la vie publique en deux camps
depuis la rupture de 1927, faiblesse politique de la petite bourgeoisie et des
capitalistes nationaux, qui ne peuvent être plus qu'une force d'appoint ; force,
expérience et prestige du parti communiste dans le pays, en particulier du fait
de son rôle dans la résistance patriotique contre Je Japon) ; mais il reste à
démontrer que ce modèle chinois peut mécaniquement s'appliquer à des pays
où l'équilibre des forces sociales et l'expérience politique sont très différents.
On pourrait dire que la Nouvelle Démocratie est un cas particulier de la Démo-
cratie nationale, mais non qu'elle est la seule voie possible entre la démocratie
bourgeoise et la démocratie socialiste.
Il valait sans doute la peine de réfléchir un peu sur cette question des
antécédents historiques de la Démocratie nationale. Les auteurs soviétiques
n'y font que de brèves allusions, et à tort, semble-t-il ; ces antécédents histo-
riques permettent d'enrichir et d'éclairer la discussion. On peut comprendre
que, à l'époque du culte de la personnalité, les vues de Mao Ze-dong sur la
Nouvelle Démocratie n'aient pas été discutées, ni même diffusées en Union
soviétique (la première édition russe de l'ouvrage qui porte ce titre n'a été
publiée qu'après la Libération de 1949) ; mais aujourd'hui, l'examen de ces
antécédents historiques ne peut que favoriser la réflexion critique.
16 -1EAN^CHESNEAUX

-Le retentissement ide la thèse


sur "la démocratie nationale depuis Î960
E'N^examinant .l'évolution ..politique des pays afro-asiatiques .depuis qu'a
été formulée, en 1960 la thèse de la démocratie nationale, il faut d'abord
. ,
constater que, dans la majorité de ces pays, les faits ont confirmé Je
bien-fondé, de cette thèse ; .c'est-à-dire que de nouveaux pas ont été faits dans
la voie de la démocratie et de l'indépendance dans la-voie non-capitaliste,
"L'orientation à gauche de Ceylan,. de l'Indonésie, du Ghana, de la Guinée,
du Mali, s'est confirmée ; ces pays ont continué à tenir tête à l'impérialisme,
ont remporté des succès (par exemple la reconquête pacifique de l'Irian occi-
dental) ; ils. ont confirmé leur orientation non-capitaliste (le VIe Congrès de
l'Union malienne, par exemple, en septembre 1962, a défini une voie malienne
vers le socialisme, en passant par un stade d'économie semi-socialiste) ; ces
pays ont consolidé leurs liens amicaux avec le monde socialiste ; même là où
il n'exista pas de parti communiste, par exemple au Ghana et au Mali, Tin-
fluence des cléments liés au mouvement ouvrier: ou J influencés par lui s'est
accrue. De -même, les premiers pas du gouvernement algérien, depuis Evian
(1962) semblent l'orienter dans la voie de la démocratie nationale : nationa-
lisation d'entreprises (qui vont bien.au delà des. accords d'Evian), élimina-
tion des représentants de la bourgeoisie conservatrice, conseils ouvriers, etc.
Les événements de Zanzibar, l'orientation du Congo-Brazzaville, semblent éga-
lement confirmer, pour ces pays, la possibilité de s'engager dans une voie de
développement non-capitaliste et démocratique qui n'implique pas pour autant
lé passage immédiat k la démocratie socialiste. Tel est surtout le cas de la Bir-
manie depuis .la formation du second gouvernement Ne Win en 1962. Comme
le note T-envoyé -spécial de la Nouvelle Revue 'Internationale {février 1964), le
Conseil révolutionnaire idirigé par Ne Win. a publié .récemment un programme
« la voie birmane; vers le-socialisme », et une « philosophie du Parti birman
du programme-socialiste » (organisation qu'il se propose de créer pour élimi-
ner l'ancien -parti -gouvernemental iA:F.P:E.L., maintenant complètement
décomposée). Ici'encore, il y a'un cas typique de « passage des démocrates
révolutionnaires sur les positions du socialisme ».-Si, comme le note l'auteur
de cet -article, 4m trouve en Birmanie .à la tête des luttes populaires contre
Timpéria&me rgt le iéodalisme • des représentants de couches démocratiques
nonr-prolétariennes, et ~én particulier des, militaires patriotes, c'est entre autres
choses.tle^résultat", de l'influence d'un système mondial socialiste.
Dapuisol9©2, <-les sociétés pétrolières britanniques y ont été nationalisées,
de même (<rue?,les-\banques: privéesi-birmanes;et étrangères, l'industrie du bois,
les irtines>',3''étain. .La-part du-secteur.public dans les importations était de
27 %->au..|l:OT.sjanvierr1962, de-65'%, au.premier janvier 1963. Les exportations
de riz, de coton*-de-:bois, sont entièrementvnationalisées. Des lois agraires.inter-
disent l'éviction des paysans endettés et donnent au seul gouvernement le droit
de donner à bail la terre aux paysans sans terre. Le gouvernement a acheté
trois mille tracteurs à TU.R.S.S. et à la Tchécoslovaquie. Dans maintes entre-
prises industrielles d'Etat, des conseils ouvriers ont été établis.
Toute cette évolution, en particulier celle du Ghana, de la Birmanie, de
l'Algérie, confirme, semble-t-il, les idées exprimées précédemment sur la démo-
®UiESTïM&UE(,LA DEMOCRATIE NATIONALE ? XI

cratie nationale, et. en .particulier les.thèses sur la valeur : révolutionnaire des


réforme .de. structure, et .sur. la..:ppssibilité du passage,-des ; jdémocrates révolution-
naires au .isocialisnae.
Pourtant, la voie de la démocratie nationale n'a men-d/assuré. Ce serait
sans doute une erreur d'y voirie, ir.uit.normal.de l'évolution-.des .pays nouvel-
lement indépendants, et de .ne. pas regarder en face les ..graves obstacles qui se
dressent devant elle. .De ce point de vue,. l'article ..de Sobolev cité à. plusieurs
reprises, article,avec lequel il semble .qu'on..puisse être d'accord, pour l'essen-
tiel, semble,un petit peu optimiste. JLa voie de démocratie .nationale implique
en effet,, pour qu'un, pays, puisse s'y .engager .de façon ..fructueuse, ..qu'il soit
possible de-iContrainçbje l'impérialisme .à reculer; .ou au„moins à ..temporiser, .
qu'il soit possible de lui tenir tête, d'être à l'abri de sa riposte. Or il n'en.a
pas toujours été ainsi, -depuis que la thèse de la .Démocratie Nationale.a été
formulée en i960; L'impérialisme américain continue;à;intervenir directement
et de façon.'sanglante :au Sud-Vietnam ;. il est intervenu ,très efficacement au
Congo Léppoldville, -pour installer à. la place de .Lumumba ^une équipe entière-
ment dévouée à la G.LA. C'est,aussi Ja.C.liA. qui a liquidé ?en.,huit;jours le
régime de Kassem en Irak (quelles qu'aient été les faiblesses..et les .hésitations
de ce.dernier). De même, le règlement du conflit laotien en 19.61 jn'a été que
bien fragile, et un-gouvernement ..unifié-et démocratique ne :s'est pas encore
effectivement constitué dans ce pays ; l'équilibre des forces y est;encore très
instable. De même, l'évolution vers la démocratie nationale semble avoir ren-
;
contré des difficultés en Guinée depuis deux ans, pour des raisons qui n'ont
d'ailleurs pas -été. étudiées;de .façon approfondie 5 bis. En Malaisie, L'impérialisme-
anglais a consolidé, en .agrandissant le territoire (la « Grande;-Malaisie »), un
régime qui lui est financièrement et militairement lié et qui est aujourd hui
bien éloigné de la démocratie, comme de la voie non-capitaliste.
Il est bien évident en effet que l'impérialisme n'a aucun intérêt, bien au
contraire, à laisser ces pays s'engager dans la voie de Ja démocratie nationale ;
il fait tout pour les en détourner, suit par la ruse, soit par l'intrigue, soit par
la force. De ce point de vue, l'avenir des Etats de démocratie nationale ne
dépend pas seulement des luttes politiques qui s'y déroulent, des forces qui
sont capables de persévérer ou non dans cette voie ; cet avenir dépend aussi,
à l'extérieur, de l'équilibre mondial des forces, de la lutte pour la coexistence
pacifique dans les pays industriels avancés, de la stratégie du camp socialiste.

Depuis 1960, le retentissement de la thèse de la Démocratie nationale s'est,


aussi exprimé dans la stratégie même des partis communistes des pays inté-
ressés. Cette thèse a fourni, et c'était là un des aspects les plus féconds de la
déclaration des 81, une plateforme d'action pour les communistes de ces pays.
Le parti communiste de l'Inde, à la fin de 1961 (VIe Congrès) a énuméré une
série d'objectifs démocratiques nationaux (cf. Nouvelle Revue Internationale,-
février 1962) : expansion du secteur public, en particulier en vue d'éliminer
le capital étranger ; nationalisation des banques contrôle démocratique sur
;
le secteur public, pour lutter contre la corruption et Timpéritie réforme
;
agraire; garantie des libertés civiles ; limitation du pouvoir de la démocratie.

5 bis. Sans pour autant interrompre l'évolution positive amorcée depuis 1958, comme font
prétendu certains.
18 JEAN CHESNEAUX

Il a appelé à constituer un Front démocratique national, basé « sur une lutte


conséquente contre l'impérialisme et le féodalisme, et dont l'alliance de la
classe ouvrière et de la paysannerie doit être la clé de voûte (article d'Ajoy
Gosh, N.R.I., février 1962).
De même, le parti communiste marocain caractérise comme « nationale
démocratique » la phase actuelle de la révolution marocaine (intervention
d'Abdelaziz Beal au colloque de la Nouvelle Revue Internationale sur « indé-
pendance et développement », N.R.I., avril 1962) : « seul un état de démocratie
nationale pourrait être à même d'acheminer le pays vers un développement
•économique indépendant, c'est-à-dire nécessairement non-capitaliste » ; le
P.CM. appelle la classe ouvrière à prendre la tête du mouvement anti-impéria-
liste et antiféodal.
Le VIIe Congrès du parti communiste tunisien (mars 1962) a affirmé que
c'était un état de démocratie nationale qui permettrait le mieux de réaliser
une « réforme agraire radicale, la nationalisation du commerce extérieur, Tin
dustrialisation du pays sur la base de l'extension de l'industrie d'Etat, la for-
mation de cadres professionnels nationaux, une politique extérieure indépen-
dante » (N.R.I., juillet 1962).
Les communistes de l'Iran appellent aussi à la formation d'un Etat de
démocratie nationale (intervention d'Avanessian au colloque de la N.R.I. sur :
indépendance et développement, N.R.I., juillet 1962). L'auteur de cette inté-
ressante intervention souligne que, même si la bourgeoisie nationale se trouve
à la tête de certains états (Inde, Egypte, etc.), il n'y a pas pour autant démo-
cratie nationale, car ni sa politique démocratique ni sa politique d'indépen-
dance ne sont menées avec conséquence et jusqu'au bout. « Le rôle décisif, dit-il,
pour la création d'un état de démocratie nationale, appartient à la classe ouvrière
et à son parti ; mais on ne peut le faire d'un seul coup 6 ; le processus sera
long et complexe. »• Il indique aussi que l'Etat de démocratie nationale peut
revêtir différentes formes, et être parlementaire ou non parlementaires ; c'est
là une question complexe et qui doit être minutieusement examinée.
La thèse de la Démocratie nationale a donc aidé les partis communistes
de ces pays à mieux analyser leurs possibilités et leurs perspectives, à mieux
définir le régime qu'à l'étape actuelle ils peuvent raisonnablement envisager
d'instaurer.
Depuis qu'en 1960 cette thèse a été élaborée par la Conférence des 81 partis,
les discussions se sont développées dans le mouvement ouvrier international et
les divergences se sont précisées. Ces discussions et ces divergences concernent,
pour une bonne part, la stratégie du mouvement révolutionnaire et les problèmes
•d'orientation politique dans les pays du « Tiers Monde ». C'est pourquoi les
problèmes de la Démocratie nationale restent à Tordre du jour.
Le fait que la thèse de la Démocratie nationale', acceptée à l'unanimité par
tous les participants à la Conférence de 1960, n'aient pas été explicitement remise
-en question depuis lors (elle n'est pas mentionnée, par exemple, dans la lettre
»en vingt-cinq points du Parti communiste chinois de juin 1963) devrait faciliter
l'approfondissement de ces problèmes. Par exemple la question du « démarrage »

dans la voie de la démocratie nationale, c'est-à-dire de la prise du pouvoir par
'les forces démocratiques et antiimpérialistes suceptibles de s'engager dans celte

6. Souligné par nous 0. C).


QU'EST-CE QUE LA- DEMOCRATIE NATIONALE ? 19

voie ;il n'existe sans doute pas de modèle unique pour ce « démarrage », qui
s'est fait en Algérie à travers la lutte armée, mais ailleurs par la lutte politique'
de masse, par exemple dans des pays d'Afrique Noire, comme le Ghana, le Mali
ou la Guinée. Par exemple aussi, la question de la nécessité historique de la
voie de démocratie nationale, dans des pays où n'existent pas les conditions
objectives et subjectives pour un passage immédiat au socialisme : niveau des
forces productives, expérience politique des masses et de Tavant-garde révolu-
tionnaire, etc. Par exemple enfin, la question des rapports de classe à l'intérieur
de l'Etat de démocratie nationale, et en particulier du rôle de la classe ouvrière.
Sur tous ces problèmes, la réflexion des marxistes doit encore progresser.
Mais on peut déjà estimer que la thèse sur la voie de démocratie nationale
représente une contribution marxiste importante à la solution des problèmes
originaux que pose le monde afro-asiatique à notre époque. Cette thèse souligne
clairement qu'il n'existe pas de a modèle occidental » dont ces pays n'auraient
qu'à s'inspirer mécaniquement ; l'Etat de démocratie nationale n'est pas une
simple variante afro-asiatique, répétons-le, de l'Etat de démocratie populaire,
tel qu'il fût défini en 1,945-1947, mais une formation politique originale. Cette
contribution de la théorie marxiste aux problèmes du « Tiers monde » est
d'autant plus opj)ortune que l'évolution de ces pays depuis quelques années,
met en évidence le fait qu'ils prennent de plus en plus nettement conscience
de leurs problèmes propres ; il suffit à cet égard d'évoquer la récente Conférence
internationale sur le commerce, tenue à Genève au printemps 1964 ; le « bloc
des Soixante-quinze »• qui s'est constitué à cette conférence y a joué un rôle que
n'attendaient pas ses organisateurs, en particulier sur la question des prix des
matières premières. Il est très important que les marxistes soient capables d'ap-
porter une réponse appropriée aux problèmes que se posent ces pays.
L'examen de l'évolution récente de ces pays confirme aussi la valeur de la
voie de démocratie nationale comme voie révolutionnaire. Ces pays, depuis
quelques années, s'affirment déplus en .plus nettement comme « non-engagés »,
« non-alignés »• Par là-même, ils se détachent objectivement de l'impérialisme,
et prennent de plus en plus conscience de ce fait. De ce point de vue, la récente
conférence du Caire des pays non-alignés (octobre 1964) représente un progrès
sensible sur la première conférence des non-alignés, celle de Belgrade (prin-
temps 1961) : la Conférence du Caire s'est prononcée clairement et explicite-
ment pour la liquidation de toutes les bases militaires étrangères dans le « Tiers
Monde »• et contre « toutes les politiques colonialistes,, néo-colonialistes et impé-
rialistes », en même temps que pour « la coexistence pacifique entre Etats à
système politiques et sociaux différents ». Pourtant, on Ta indiqué déjà précé-
demment, la Démocratie nationale représente une formule politique plus riche,
plus complète, que la seule condamnation du néo-colonialisme et de l'impéria-
lisme ; la démocratie nationale implique en même temps la démocratie, la lutte
oontre le féodalisroe, le bureaucratisme et la bourgeoisie spéculative, la large
participation des masses à la vie publique ; ces questions sont fondamentales,
mais elles ne peuvent être résolues au niveau du groupe des pays non-alignés,
groupe qui ne se détermine que sur des problèmes internationaux. La Démocra-
tie nationale, avec les perspectives de démocratie de masse qu'elle ouvre, repré-
sente quelque chose de plus combatif que le non-alignement ; dans ces der-
nières années, ce sont les pays qui s'engagent dans la voie de la démocratie
nationale, qui ont été les plus dynamiques, les plus actifs du Tiers Monde ;
ces pays font figure d'avant-garde révolutionnaire de l'ensemble des pays non-
alignis.
20 JEAN CHESNEAUX

Mais la démocratie-nationale"est une1 voie: révolutionnaire'": qui' est longue


et complexe, qui ne se réduit ' pas à une- spectaculaire-prise;du;pouvoir (que> ce
soit par la lutte armée ou là' lutte politique.de masse), au-delà de; laquelle;tous
les problèmes; se trouveraient résolus; L'évoIutiôn-duMâliet dé la Guinée depuis
1558-1960, de L'Algérie'dépuis les accords d'Evian-, de-l'Indonésie depuis l'ins-
tauration" de la démocratie dirigée-en. 1957, souligne la nécessité d'une lutte
de longue durée, d'une lutté progressi-ve^-à lia fois contre-l'impérialisme' et contre
la. réaction intérieure. Ces exemples confirment que la: solution dès deux con-
tradictions principales qui se posent aujourd'hui aux pays du Tiers Monde (exi-
gence- de- libération nationale et exigence de démocratie) ne peut se faire que
progressivement; Une stratégie du tout-ou-rién ne; résoudrait'rien : cette -grande
loi de-notre~époque, cette grande leçon dir XX8 Congrès, dont" le mouvement
ouvrier dés' pays- industriels avancés cherche à s'inspirer- pour dégager; ses
propres voies vers" lé socialisme, se vérifie aussi'dans le cas des paysqui s'en-
gagent-dansia voie de la démocratie nationale.
L'ÉCOLE ET LA FORMATION:
DE L'HOMME DU XX" SÈCLE
par Georges COGNIOT

Intervention au IXe Colloque juridique (22 odiobre 1964).

Le IXe Colloque juridique, présidé par le bâtonnier Thorp, s'esfi


tenu à Paris du.22 au 25. octobre, avec la. participation des organfe-
salions les plus représentatives des enseignants, de parents d'élèves,:
des étudiants, du. monde du travail. De M. Michel Soulié aux délé-
gués de.la S.F.LO. Roger Quilliot, Métayer, Gérard/Jacquet, de ceux-,
ci aux représentants du Partt.Communiste, Picqu0ê, P. Jùquin, G. Co-
gniot, F. Dupuy, une volonH unanime; s'est dégagée de rénover,
l'école dansAa^F.rarice: démocratique.ds.demmn sur la.base du Plan.
Langevin-Wallom.Nous publions: cirde&sov.s,:l'iaièr.ventioïkjd&:G. CA-..
gniot .aix;:G.QlIoques,.

Mesdames? Messieurs,

L faut savoir gré aux organisateurs du présent Colloque' d'avoir posé


les problèmes et formulé lé thème des rapports dé telle sorte qu'ap-
paraisse en pleine lumière.ce qu'un grand pédagogue, Henri Wallon,
appelait « le lien vital qui existe entre les méthodes ou les buts de
T.éducation ,et le régime de la société ». Henri Wallon • développait
cette idée dans la revue l'Ere. Nouvelle de-juillet 1937'en montrant"
qu'à chaque société se rattache « la prépondérance de certaines, atti-
tudes, mentales,qui, peuvent soit marquer une régression, soit au contraire exiger
et stimuler, en chacun l'épanouissement des .dispositions.ou aptitudes qui répon-
dent au plus "haut niveau, dé son évolution psychique ».
S'il'est permis,, après là brillante caractéristique de l'humanisme « pro-
méthéen.» du xxe siècle qu'a donnée M. Armand Lanoux, de revenir sur les
exigences objectives, de notre société, c'est-à-dire sur les exigences nationales
conçues du point de vue moderne, nous. dirons schématiquement qu'à notre
avis, ces exigences sont de trois ordres :
— dans Tordre économique et technique, la nation a besoin de travail-
leurs hautement qualifiés, disposant d'un large horizon intellectuel et ayant
tous communication & la culture ;
— dans Tordre politique, la nation a besoin de. démocrates, c'est-à-dire
d'esprits en même temps critiques et constructifs, d'esprits en perpétuel remue»-,
ment d'idées, d'hommes honorant les valeurs de raison et récalcitrants, tout à
la fois à. Tentraînement grégaire, & la crédulité et au fanatisme, d'hommes en
mal de progrès ;
22 GEORGES COGNIOT

— dans Tordre des relations extérieures, la nation a besoin de générations


de bâtisseurs de la paix.
Répondre à ces trois exigences, ce serait," me semble-t-il, atteindre le plus
haut niveau de la formation de l'homme dans le régime de démocratie déve-
loppée et novatrice qui est appelé, si nous nous unissons et si nous agissons,
à remplacer le pouvoir personnel.

L'exigence des forces productives

LA première exigence découle du progrès des forces productives déjà atteint,


et davantage encore de la nécessité d'amplifier ce progrès dans la Répu-
blique de demain de façon à mieux assurer qu'elle ne Test aujourd'hui
l'indépendance économique du pays. Ce progrès des forces productives engendre
de nouveaux besoins socio-économiques, et en particulier il suppose un niveau
plus élevé d'instruction générale, sans lequel le travailleur ne sera pas capable
d'utiliser à plein et de dominer la technique du siècle de l'atome, de l'auto-
mation, de l'électronique, de la chimie et de la cybernétique. L'intérêt de la
personne et l'intérêt de la nation coïncident dans l'exigence d'une éducation
fondée en ordre principal sur l'humanisme scientifique et prolongée jusqu'à
dix-huit ans. L'ouvrier de demain doit avoir un large horizon, une culture.
Le simple changement de la structure de la classe ouvrière indique déjà,
grossièrement, comment les forces productives d'aujourd'hui ne sauraient être
dirigées que par des travailleurs plus qualifiés. Aux Etats-Unis, il y avait en
1940 27 % d'ouvriers qualifiés, mais 36 % dès 1960 ; dans le même laps de
temps, la proportion des ouvriers non qualifiés tombait de 25 à 15 % (le reste
étant représenté par le personnel semi-qualifié).
Le perfectionnement de la technique, s'il n'est pas contrecarré par cer-
taines forces sociales, tend à modifier considérablement de nos jours le rapport
entre la dépense d'énergie musculaire et la dépense d'énergie psychique.
Pareille observation ne signifie pas que le travail manuel soit destiné à dispa-
raître ; mais le point de vue diamétralement opposé, d'après lequel le progrès
scientifique et le progrès technique doivent finalement réduire l'activité pro-
ductive du travailleur à des mouvements de pression sur des boutons, à de
primitives opérations mécaniques, n'en est pas moins erroné. Ce point de vue
représente, la fausse interprétation des conséquences du progrès technique que
les monopolistes propagent afin de tenir les travailleurs en bride. En lui-même,
le progrès technique exige une conception de plus en plus intelligente de la
production, une dose de plus en plus forte de travail intellectuel.
Ajoutez à cela un deuxième facteur : la grande industrie en perpétuelle
mutation imposera de plus eh plus la fluidité des fonctions, la mobilité pro-
fessionnelle du travailleur. Elle exige par conséquent le plus large développe-
ment possible des diverses dispositions de l'adolescent.
Ainsi, en vertu des conditions mêmes de la production au xxe siècle, qui
demandent d'une part une qualification supérieure, d'autre part l'aptitude au
changement d'occupations, le niveau général de culture des ouvriers (et celi
n'est pas moins vrai des employés) doit être bien plus élevé aujourd'hui qu'à
la fin du xixs siècle et le contenu de la culture bien plus varié, bien plus riche.
Et c'est pourquoi le Plan Langevin-Walîon a raison de demander pour tous h
FORMATION DE L'HOMME DU XXe SIECLE 23

scolarité obligatoire, quoique partiellement différenciée, jusqu'à la Tin de ce que


nous appelons aujourd'hui les études longues du second degré. Il s'agit en cela
d'une exigence objective des forces productives.
Dans cette école différenciée, qui s'ouvre aux adolescents de quinze a dix-
huit ans, d'après le projet historique de 1947, l'unité de culture, l'unité d'inten-
tion pédagogique sont soigneusement préservées. Les sections sont égales en
dignité. L'humanisme n'est pas réservé à une branche prétendue noble.

Expansion ou compression

ENCORE une fois, c'est un tel plan qui est conforme à l'exigence écono-
mique et technique de la nation, à ses perspectives de développement
cians Tordre de la production matérielle et du bien-être. Mais les rap-
ports actuellement établis, le régime autoritaire entrent en contradiction avec
les forces productives. Celles-ci réclament en vain davantage d'instruction et
une meilleure instruction : ceux qui ont en mains le sort de l'instruction
mettent des barrières à son développement pour des raisons politiques, c'est-à-
dire par crainte de voir porter atteinte au privilège ou au quasi-privilège bour-
geois de l'instruction développée.
Au lieu de consulter les besoins sociaux dans toute leur ampleur et dans
leur dynamique, au lieu de se référer aux exigences de l'avenir national, le
pouvoir personnel ne prend conseil que des convenances les plus immédiates,
les plus grossières des monopoles.
Et c'est ce qui explique Tinharmonie de l'organigramme de l'enseignement
français actuel, cette espèce d'anarchie apparente qui fait que les uns sont
lâchés dans la vie active à quatorze ans au sortir des classes terminales, les
autres à seize ou dix-sept ans au sortir du collège d'enseignement général et
du collège- d'enseignement technique, d'autres encore 'à dix-huit ou dix-neuf ans
en quittant le lycée, etc. Sous les dehors du désordre se cache une adaptation
soignée, mais à courte vue aux intérêts égoïstes du grand capital. Il demande
et il obtient sa ration de serviteurs en tout genre : tant pour cent de manoeuvres
sans enseignement secondaire, tant pour cent de cadres inférieurs sortant de
l'enseignement secondaire court, tant pour cent de cadres moyens issus de l'en-
seignement secondaire long et du nouvel enseignement supérieur court que Ton
va créer, tant pour cent de cadres supérieurs provenant de l'enseignement supé-
rieur long traditionnel.
On ne forme plus des hommes pour dominer une technique et une société
en développement et en transformation rapides, on fabrique des séries de che-
villes pour chacune des cases que comporte le tableau présumé immuable de
la hiérarchie économique.
L'avenir du pays s'appelle expansion. La réalité de notre système scolaire
s'appelle compression, numerus clausas, malthusianisme : des monopoles qui
aiment mieux acheter leurs licences à l'étranger que d'entretenir des labora-
toires, n'ont pas besoin de matière grise.
;24 GEORGES COGNIOT

Une sélection à Jbase sociologique

CERTES, les'hommes au pouvoiT-vont répétant que leurs -opérations répé-


tées de-filtrage, leur « sélection » là triple détente, au niveau delà
Sixième, de la Seconde, du baccalauréat, dégagent impartialement les
mieux doués. En réalité, ces opérations sont viciées à la base. Car tout repose
sur le tri des enfants à onze ans. Et ce tri, nous, les enseignants, nous ne
l'opérons et nous ne pouvons l'opérer à cet âge que d'après des critères por-
tant sur les facilités d'expression en français et en calcul. Nous ne pouvons pas
apprécier par exemple l'intelligence pratique, ou la fermeté de caractère, ou
l'esprit d.'invantion et de combinaison. Or les critères portant sur les facilités
d!expression favorisent automatiquement les enfants de milieux aisés.
,On,nous demande hypocritement de comparer les réactions d'enfants'-qùi
ont /reçu des stimulations entièrement dissemblables. Quelle commune mesure
entre le; fils du directeur d'entreprise .et le fils du manoeuvre I Le premier, lors-
qu'iTrentre de l'école, trouve à la maison une mère détendue et .-gaie qui sur-"
veille;Son travail,, il .dispose d'une chambre à lui pour y travailler,. il a souvent
un répétiteur, il entend à table auprès de parents que les-occupations du jour
laissent dispos des conversations enrichissantes, il est comblé > de livres et de
disques, il jouit de vacances qui contribuent à sa formation. .Le second ne ren-
contre à la maison que des parents l'un et l'autre épuisés par.le labeur phy-
sique de la ajournée, il.n'a ni chambre, ni table, pour faire ses .devoirs et se
contente d'un coin de la table de cuisine, il n!a souvent f pas de lit à lui et
dort mal et insuffisamment avec un de ses frères, pour lui ni livres ni. disques,
et les vacances trop chères même en colonie. Les jeux sont faits, la sélection
sur critères d'expression à onze ans est prédéterminée dans la grande majorité
des cas : ceux que la pédagogie ministérielle déclare « non-conceptuels » "a
•onze.ans, ce sont tout simplement les pauvres.
Et ainsi les classes dites terminales, qui doivent recevoir officiellement un
tiers de chaque génération, se recrutent parmi les enfants de manoeuvres pour
façonner les futurs manoeuvres. La classe ouvrière se reproduit comme telle.
Nous sommes au surplus prévenus que la pédagogie de ces classes. exclut
toute culture, toute formation intellectuelle en raison même de leur destina-
tion sociale. Je cite un texte récent de l'adjoint au Directeur de la pédagogie :
«Le problème, n'est plus ici de faire acquérir un certain bagage de connais-
sances ni même une certaine souplesse de raisonnement... La -motivation devra
aller chercher ses racines souvent en dehors de préoccupations intellectuelles
auxquelles nous avons l'habitude de nous adresser. » Le prolétaire non qua-
lifié n'a pas besoin de savoir et pas besoin de penser. Il n'a même pas besoin
de recevoir une formation professionnelle, d'apprendre un métier : rien de plus
qu'un dégrossissement pratique sommaire. Tel est le sort des travailleurs qu'on
déshérite du patrimoine national de culture, qu'on excommunie de l'humanisme.
La seconde détente de la sélection joue au seuil de la classe de Seconde.
Et c'est encore une sélection là base sociologique. Dans la grande majorité des
cas, les heureux élus de l'enseignement long seront tout simplement ceux qui
auront eu la chance d'être affectés quatre ans plus tôt, lors de l'entrée en
Sixième, à un lycée, et non à un CE.G. Or cette chance est souvent une chance
FORMATION DE L'HOMME DU XXe SIECLE 25

sociale : à Gentirly;- ville ouvrière, il est interdit-par;voie d'autorité aux élèves


sortant dû cours moyen: d'aller au lycée plutôt;qu'.au:C.E..G.
N'y aura-t-lT pas cependant d'honnêtes.-conseils; de classes; pour refuser;
du moins l'accès de la Seconde aux enfants; non..méritants d-'origine riche ?
Ces enfants iront tout simplement préparer le.baccalauréat à leurs frais dans,
une institution privée. Ainsi les.barrages prétendus impartiaux n'arrêtent jamais.
les enfants des milieux privilégiés.

Les réformes Fouehet

ON fait du nouveau baccalauréat un concours; la note obtenue détermi-


nera soit l'impossibilité de suivre un enseignement supérieur, soit
l'affectation ?à l'enseignement supérieur court, soit l'admission à
l'enseignement supérieur long. Mais comme il semblé- bien qu'on pourra
recommencer dés épreuves insuffisamment notées, il est clair que les adolescents
de milieux aisés prendront tout le temps nécessaire à l'obtention de la note;
ouvrant accès là l'enseignement supérieur long. D'ailleurs, le simple fait de
créer un enseignement supérieur court, extérieur aux universités, sans ouver-
ture sur la haute culture, sans débouchés sur la science; équivaut à donner des:
diplômes au rabais aux étudiants- pauvres pour né pas leur donner des alloca-
tions d'études. Iront dans l'enseignement supérieur court ceux que la néces-
sité-économique presse de terminer vite* ceux-qu'elle empêche; de songer à
une trop sévère prolongation' des études; Ici-encorej-là-sélection;-est à-base:
sociologique.
M. Roger Ikor a écrit dans une revue: socialiste que^ toutce système était;
-
d'r« inspiration esclavagiste ». H faut lui donner raison es ajoutant-qu'il obéit;
également à une- inspiration malthusienne. Laisser' complètement en; friche !©>
tiers dé l'intelligence nationale, condamné au praticisme born'é:des classes ter-
minales, n'admettre à l'enseignement long du second degré qu'une fraction du
reste, multiplier les barrages au, lieu de promouvoir l'ensemble, éliminer au
lieu d'orienter, c'est exactement le contraire de ce qu'exige Tintérêt du pays
en un siècle où.lé dépistage et l'utilisation de tous les talents s'imposent pour
permettre le prodigieux développement des forces; productives, de la tech-
nique et de la science qui.est"gros du;,'bonheuT des hommes;

Pour une-pédagogie de la démocratie,

DANS Tordre politique, la fin de l'enseignement du xx8: siècle ne saurait


être que la formation d'esprits démocratiques. Le Français de notre
temps ne peut progresser que dans la démocratie, c'est ' là la pierre
angulaire de notre conception de la politique scolaire.
Et en disant cela, nous ne pensons pas à un démocratisme statique et
décoloré, S un1 démocratisme formel. Certes nous concevons la démocratie'
d'abord comme vie en commun et coopération civique, tolérance réciproque;
intercommunication ; mais nous la concevons aussi comme vigoureux engage-
ment, initiative et activité politique de chaque personne, critique, autocritique
et lutte, transformation et progrès.
26 GEORGES COGNIOT

Il n'est pas difficile de voir que l'école ne suffit pas là établir une telle,
démocratie. Ce régime suppose que toute la population puisse participer à l'éla-
boration de son destin ; mais si on observe un certain nombre de gens, et
d'abord la masse des prolétaires les plus défavorisés qui se trouvent dans des-
conditions économiques et sociales de sous-développement, il faut constater
avec M. Chombart. de Lauwe que les préoccupations matérielles deviennent,
tellement accablantes, sans' parler des autres formes de pression, qu'il est bien,
difficile à ce niveau d'exprimer dans les faits des aspirations démocratiques.
Le rôle des facteurs matériels et sociaux est donc tel qu'il faut en même
temps de profondes réformes sociales si Ton "veut que les réformes scolaires
soient efficaces. Admettons que cette condition est satisfaite et examinons ce qui
résulte de l'idéal démocratique au plan de l'école. Il en résulte une pédagogie-
qui tend à épanouir l'homme & tout point de vue.
Et d'abord à épanouir et à fortifier sa raison. Condorcet appréciait déjà-
l'aptitude à juger par soi-même des choses et des gens comme un rempart de-
là démocratie. L'acquisition par l'homme de la confiance dans ses propres
facultés de raisonnement est fondamentale. L'enseignement doit tendre à l'in-
telligence lucide des choses existantes, au recul des conceptions magiques dans
Tordre de la nature et dans Tordre de la société. Mais pour qu'une raison
moderne soit claire, il faut qu'elle soit suffisamment avertie des sciences. Aussi
parlerons-nous d'un humanisme scientifique fondé sur une connaissance suffi-
sante des branches fondamentales de la science.
Mais ici une précision capitale s'impose. L'enseignement que nous souhai-
tons fera connaître, conformément aux recommandations de Paul Langevinr
non seulement les données spéciales et pour ainsi dire les résultats des sciences,,
mais leur histoire vivante, l'histoire des longues luttes de la pensée scienti-
fique pour se constituer contre les systèmes et les modes de pensée pré-scien-
tifiques. Les partisans du régime actuel nous ont répondu dans leur presse-
qu ainsi nous donnerions « une vision compliquée » des choses, alors que-
l'idéal est « une grande simplicité des idées », qui permette aux jeunes, — je
cite toujours, — d'être aisément « aspirés » par la société existante. 0 sainte
et précieuse simplicité !
Nous tenons au contraire qu'il faut montrer à l'adolescent les grands che-
mins dans lesquels la science s'est engagée et les remises en question qu'elle
a opérées, enseigner la science d'une manière non dogmatique, mais critique
et historique de façon à développer l'esprit. Nous ne voulons pas non p'us
d'une formation superficielle et utilitaire comme celle qui a fait failb'te, de
l'aveu général des pédagogues américains, dans l'école primaire et secondaire
des Etats-Unis. Ce n'est pas une collection de recettes a mi-chemin de la science
et de la technique qui aurait valeur éducative, et quand la pédagogie officielle
dénonce à grands cris T « encyclopédisme », nous la soupçonnons véhémen-
tement d'en avoir en réalité aux idées générales, de craindre toute vision scien-
tifique du monde.
II va de soi que cet humanisme scientifique moderne que nous préconisons
est un humanisme laïque. Certains de mes amis développeront ce point essen-
tiel.
FORMATION DE L'HOMME DU XXe SIECLE 27

Vers l'épanouissement de la personne


IL va de soi également qu'une culture ainsi définie ne doit pas rétrécir le
rôle des facteurs esthétiques, sentimentaux, moraux de l'éducation. Non
seulement l'étude de la langue nationale et de la littérature nationale
doit rester la discipline maîtresse, celle qui maintient les droits de l'héritage
national et par-delà de l'héritage antique parmi les futurs ouvriers, les futurs
paysans, les futurs techniciens tout aussi bien que parmi les futurs philo-
logues, mais une part notable des programmes doit s'orienter vers le déve-
loppement des aptitudes artistiques. Examinant la question du bonheur, un
titulaire du Prix Nobel, le professeur Séménov disait 'à peu de chose près qu'il
ne consiste pas dans l'abandon aux jouissances que procurent les « mass
média » avec l'indigence spirituelle et le vide de la personnalité qui accom-
pagnent trop souvent ces jouissances malgré l'effort de nombreux producteurs et
réalisateurs, mais dans la manifestation et le développement des capacités créa-
trices. C'est pourquoi il faut en particulier à l'homme de notre temps une for-
mation esthétique sérieuse à côté de sa formation scientifique.
Aussi bien n'avons-nous pas seulement en vue, quand nous parlons de
science, les sciences de la nature. Nous faisons toute leur p^ce aux sciences
humaines. Chacun sait que les projets officiels de compression ou même de
suppression d'une discipline comme l'histoire ont toujours rencontré l'oppo-
sition résolue de mes amis. Nous estimons également nécessaire de maintenir
sans atteinte des traits originaux de l'enseignement français qui sont pleine-
ment louables, tel l'enseignement de la philosophie au terme du second degré.
La cruelle révélation que constituent les résultats des Jeux Olympiques
rappelle à l'opinion nationale tout ce qui est à faire dans notre pays pour
l'éducation physique et le mouvement sportif. Les enseignants en ce qui les
concerne savent depuis longtemps quel immense effort devrait être accompli
dans le domaine de l'éducation physique au point de vue du personnel, des
installations, de l'augmentation des horaires obligatoires.
En même temps que l'esprit scientifique doit pénétrer plus fortement
l'éducation nationale d'une France démocratique, il conviendra d'y faire place
dans toutes les écoles à l'enseignement du travail manuel. La classe ouvrière,
qui se prononce en principe pour l'enseignement polytechnique obligatoire à
l'école de formation générale, c'est-a-dire pour un enseignement des bases de
la technologie générale et des opérations élémentaires du travail manuel, se
rend compte qu'un tel enseignement ne peut prendre toute son ampleur, toute
sa valeur éducative que dans un régime socialiste, dans une société fondée sur
le règne du travail. Mais la classe ouvrière n'en aspire pas moins à se rappro-
cher de son idéal pédagogique avant même l'instauration du socialisme. Dans
une France démocratique, les larges nationalisations industrielles donneront
au surplus la possibilité de mettre en rapports, sans danger de subordination
à un patronat, l'école et l'atelier, et aussi le laboratoire universitaire et l'usine.
C'est parce qu'elle associe toujours éducation professionnelle et culture
que la classe ouvrière combat aujourd'hui la tendance du régime autoritaire ft
donner l'éducation technique la plus étroite possible, la plus spécialisée et la
plus dénuée de signification humaine. Ainsi dans les collèges d'enseignement
technique à scolarité de deux années, l'histoire et la géographie sont suppri-
mées.
28 GEORGES COGNIOT

Cette tendance va si loin que la pseudo-réforme en cours vise, même dans


l'enseignement secondaire, dans les lycées, "& compartimenter rigoureusement
le second cycle de telle façon qu'il préfigure, ou plutôt qu'il caricature la spé-
cialisation de l'enseignement supérieur. Des sections parmi les meilleures dô
l'enseignement secondaire, comme A' et C, qui permettaient indifféremment
de choisir ensuite au niveau de l'enseignement supérieur des études littéraires
ou des études scientifiques, seraient supprimées.
Enfin on ne saurait trop déplorer que le nouvel enseignement supérieur
court tourne le dos à toute culture générale. Autant il est clair que la création
d'un enseignement technique supérieur s'impose, autant il paraît certain qu'il
devrait être organiquement rattaché à l'enseignement supérieur et mis en
communication large avec la science.
Il est une politique scolaire qui épanouit, qui assure le haut niveau d'évo-
lution psychique dont parlait Wallon: Il est une autre politique scolaire qui
étiole et qui corsète. Nous sommes pour la première. Nous sommes pour une
formation large et équilibrée, nous sommes pour le renforcement de cette cul-
ture générale que Ton veut détruire.

"La responsabilité dé l'école pour les destinées de la paix


UNE culture générale équilibrée suppose une vigoureuse éducation civique,
qui insiste non seulement sur la liberté et l'égalité, mais sur l'univer-
salité de la participation 'à l'activité publique, qui invite la jeunesse
à l'analyse objective du monde en marche, à l'insertion consciente et respon-
sable dans le mouvement de la nation et de l'humanité. Nous nous trouvons
entièrement d'accord avec la Revue socialiste pour identifier le civisme â l'es-
prit démocratique et pour dire que la formation de cet esprit démocratique
représente une des trois composantes majeures de l'enseignement, à côté de la
science et de la technique, des belles-lettres et des beaux-arts.
Qu'il me soit permis de mettre l'accent sur la responsabilité particulière
de Técjle pour les destinées dé la paix et pour l'établissement de liens d'amitié
entre tous les peuples. Dans une France démocratique, où l'autorité ne sera
plus détenue par ceux qui sacrifient les intérêts de l'enseignement et de la
science à la fabrication ruineuse de la bombe atomique, le travail éducatif sera
tourné vers la. paix, vers le développement de la coexistence entre les Etats à
régime social différent, vers la coopération internationale. Il développera dans
la jeune génération le sens de la solidarité humaine en combattant les survi-
vances du racisme, du colonialisme, de l'esprit de domination et d'intervention
dans les affaires d'autrui.
La culture est à un degré éminent mémoire nationale, nous l'avons indi-
qué à propos de l'enseignement du français, et elle est aussi anticipation de
l'avenir national en tant qu'elle forme le producteur et le citoyen de demain.
Mais. précisément la première condition de tout avenir national est là survie
du pays, c'est-à-dire l'exclusion des possibilités même d'une guerre atomique.
D'une, façon générale, le gouvernement démocratique de la Erance de-
demain travaillera au développement pacifique des rapports entre les "Etats des
deux systèmes qui se partagent le glohe. Il aidera là frayer la voie au désarme-
ment universel et contrôlé qui permettra de libérer pour les oeuvres de vie et
de culture d'énormes ressources matérielles et humaines. Le front de la paix.
FORMATION DE L'HOMME DU XXe SIECLE 29

c'est aujourd'hui le front général d'avancée humaine, et l'école y a sa place


marquée.
A propos de la culture des adultes

Nous avons essayé de montrer quelles attitudes mentales devaient être


prépondérantes dans l'école d'une France démocratique, quel niveau
scolaire exige l'intérêt national. Ce faisant, nous avons supposé arbi-
trairement que l'école et l'Université étaient les seules pourvoyeuses d'ensei-
gnement, de culture et d'information. De nos jours, cette supposition est de
plus en plus fausse pour l'enfance et la jeunesse. Et que dire des adultes ?
Jamais le problème de la culture des adultes n'a été aussi important. A
notre avis, celte culture ne doit pas être dans son contenu la culture bour-
geoise traditionnelle, simplement détériorée par la vulgarisation ; ce ne doit
pas être non plus uniquement une promotion professionnelle et une mise à
jour technique, — du genre de celles que le pouvoir personnel distribue, d'ail-
leurs si parcimonieusement (avec, en tout et pour tout, 253 boursiers de la
promotion supérieure du travail Tan dernier !).
Ce doit être avant tout une mise en valeur des puissances créatrices latentes
dans le peuple, une activité qui libère, qui fasse émerger les possibilités de
développement. Et cette culture nouvelle, visant à l'accroissement de la cons-
cience des masses, ne pourra pas être diffusée avec succès parmi les travailleurs
sinon à l'aide des organisations dans lesquelles les travailleurs ont confiance.
Il existe ainsi une forte interdépendance entre l'éducation des adultes et
l'action sociale. Les associations pour ainsi dire naturelles des ouvriers et des
employés, telles que les syndicats, sont celles :qui sont qualifiées aussi pour
porter le travail de culture dans la masse des adultes. L'Etat républicain a le
devoir de les aider impartialement.
Mesdames, Messieurs,
Je suis certain que nos délibérations contribueront 'à dégager, dans l'union
étroite de tous ceux qui y participent, les fécondes orientations nouvelles qui
remplaceront dans une France démocratique la politique scolaire régressive
du pouvoir personnel et qui nous serviront dès maintenant de point d'appui
et de système de référence dans la bataille quotidienne contre cette politique
scolaire, pour en limiter la malfaisance et mieux définir nos positions propres.
Nous luttons pour un type d'homme démocratique et moderne, pour des
élèves qui gardent toute leur vie non seulement le goût de l'étude, mais le
désir brûlant de comprendre ce qui se passe autour d'eux dans un monde en
mutation accélérée, la capacité de se comporter avec initiative et esprit de res-
ponsabilité devant une vie, devant une technique et une science riches de tant
de possibilités de bonheur. Nous luttons pour la vision scientifique du monde,
pour l'épanouissement de l'homme à tout point de vue. Nous luttons pour
l'humanisme et la raison, pour la culture et la paix, dans l'esprit de la grande
pédagogie novatrice de la Révolution française continuée et développée par le
mouvement socialiste et avancé du xix°-siècle, dans l'esprit de Rousseau et, —
osons le dire,— dans l'esprit de Fénelon, dans l'esprit des géants de la Renais-
sance. Héritiers de cette passion séculaire du :progrès-scolaire,"les démocrates
sont ceux par qui se bâtissent l'avenir et la grandeur véritable du pays.
L'ENSEIGNANT ET L'ENSEIGNE

par Maurice M0U1LLAUD

'EXISTENCE d'une crise de l'Enseignement en France est devenue


un fait public, presque un lieu commun de l'opinion ; de nom-
breux articles lui sont consacrés dans les journaux et les revues :
récemment, un numéro spécial d' « Esprit », une enquête dans
I plusieurs numéros des « Temps Modernes », des article de « La
j Nouvelle Critique », sans parler, bien entendu, des revues étu-
diantes : « 20-27 », la revue de TU.N.E.F., « Clarté », la revue
des étudiants communistes, etc. Les problèmes de l'enseignement ont pris
une dimension nouvelle. Les fraudes au baccalauréat, une grève de l'Enseigne-
ment peuvent occuper les huit colonnes des quotidiens du soir.
Mais le terme de crise recouvre des données multiples :

1) Une crise de l'infrastructure matérielle de l'Enseignement : elle existe


a l'état endémique et s'aggrave depuis plusieurs années. Elle est le produit,
d'abord, d'une situation objective : un phénomène démographique compliqué
d'un phénomène social (le besoin d'un nombre de plus en plus grand d'indi-
vidus de plus en plus qualifiés) ; ensuite, de la réponse a cette situation : les
options de gouvernements qui n'ont jamais fait passer au premier rang l'Ensei-
gnement et la Recherche, outils fondamentaux pourtant d'un développement
national à long terme. Ce problème a été posé depuis longtemps par les syndi-
cats d'enseignants. H est connu. Il ne fait pas l'objet essentiel de cette étude,
mais nous le retrouverons à son terme, car la pénurie matérielle en hommes
et en moyens retentit sur les processus de fonctionnement.

2) Une crise des méthodes. Cette crise a été « découverte plus récem-»
ment, essentiellement par un travail poursuivi à l'intérieur de TU.N.E.F. qui
a réussi à en imposer l'idée. Elle concerne le problème du mode de travail dans
l'Enseignement Supérieur et met en question les rapports entre les deux par-
tenaires de la chaîne enseignante que nous allons désigner globalement par
les termes « enseignant » et « enseigné » 1.
Au plan de l'opinion, ces deux crises jouent parfois le rôle d'écran Tune
par rapport à l'autre : souvent, le problème de l'attention à consacrer à l'une
et à l'autre a été abordé en fermes d'alternative; il semble qu'il en ait été
ainsi dans certains congrès syndicaux des étudiants' et des enseignants, avec
une inversion du phénomène qui jouait le rôle de « figure » et de « fond » ;
il en a été de même dans les articles de certains journalistes spécialisés dans
les questions universitaires, à tel point qu'on pourrait parler de partisans »
«

i. Ces termes sont discutables sans doute et leur emploi, qui tend à se répandre, peut appa-
raître paradoxal au moment où l'accent est mis sur l'activité des étudiants ; nous les employons :
i° parce que le terme « enseigné » extrait l'aspect purement pédagogique qui se trouve noyé au
milieu de toute sorte d'autres connotations dans le terme « étudiant » ; z° parce qu'ils corres-
pondent à la symétrie des deux partenaires de la chaîne enseignante.
L'ENSEIGNANT ET L'ENSEIGNE 31

de la critique de l'infrastructure et de « partisans » de la critique des mé-


thodes a. Cette fonction d'écran a pu être manipulée de façon politique : lé-
régime actuel, par exemple, ne répugne pas à parier de Ja crise des méthodes :
elle lui sert à masquer les problèmes de l'infrastructure, à tenter de jeter le
discrédit sur les syndicats et sur les enseignants qui seraient les conserva-
teurs de revendications et de méthodes « archaïques ». La crise deviendrait
un affrontement des enseignés et des enseignants.
Du côté des étudiants, la critique des méthodes s'insère en général dans
une contestation d'ensemble, plus ou moins poussée et portant sur des aspects
différents. Contestation de l'Université, elle aboutit parfois à la question :
« Le Professeur est-il
nécessaire ? » (C'est le titre d'un article de « 20-27 »)
,
elle se veut parfois plus globale 3 : la révolution dans ,les méthodes conten-
drait en germe un « processus de déséquilibre » dont il semble que certains
attendent un « déséquilibre » de la société tout entière. Il y a donc dans la
critique des méhodes ce que nous appellerions un « noyau technique » et une
« enveloppe idéologique » ; l'image n'est pas excellente ; l'idéologie de la
critique pénètre le noyau technique : en particulier sur un point précis et
central, le rôle de l'enseignant par rapport à l'enseigné.
,
Crise de l'Enseignement, par conséquent : nous en avons indiqué les deux
interprétations dominantes ; dans la réalité, d'autres problèmes contribuent
à créer une ambiance de crise ; nous en signalons quelques-uns sans vouloir
ici les traiter \: c'est le développement de ce qu'on appelle les « moyens de
communication de masse » que les enseignants perçoivent souvent comme un
mascaret qui risque d'emporter les valeurs et les méthodes de l'humanisme ;
c'est le rapport du monde universitaire avec l'univers technique dans une
société où les moyens techniques sont devenus mise en oeuvre de la théorie
(phénomène relativement récent dans l'histoire) tout en étant, au plan social,
la propriété d'une classe qui a des intérêts bien déterminés. C'est, lié à
ce dernier problème, celui de la destination de l'Université : elle fut un lieu
de reproduction des enseignants par les enseignants ; ce modèle ne convient
plus au moment où une fraction beaucoup plus nombreuse de la jeunesse va
passer par l'Enseignement Supérieur.
Tous ces phénomènes pénètrent à l'intérieur de la conscience enseignante
et en font une conscience malheureuse où l'ironie masochiste est fréquente.

2. « Le débat qui s'est instauré à TU.N.E.F., et que les nécessités de l'action revendicative
ont cristallisé autour de l'alternative : « doit-on prioritairement revendiquer sur les conditions de
vie des étudiants ou sur leurs conditions -de travail ? Il
» revêt une signification plus profonde.
s'agit en fait do décider de la nature même du mouvement étudiant. (...) Accepter aujourd'hui de
stériliser les luttes étudiantes sur le fondement unique de besoins matériels des étudiants (...) et
persévérer dans la perspective « gestionnaire », c'est non seulement consacrer l'échec actuel du
mouvement, mais nier sa vocation véritable, syndicale donc revendicative avant tout. »
(Marc KRAVETZ : « Naissance d'un Syndicalisme étudiant », « Les Temps Modernes », Fév. 64.)
3. Un des traits de la société bureaucratique moderne, c'est le directivisme pédagogique »
(Lapassade, « 20-27 », mars 64,
p. 51).
52 MAURICE MOUlLLAUD

ON. pourrait, partir, des-, aspects techniques du processus d'enseignement ;


iLnous paraît préférable de chercher d'abord ce qui le fonde, quelles
,
propriétés lui. viennent de ce ; fondement, et de poser la question :
Pourquoi existè-t-il de l'enseignement dans nos sociétés P — cette question théo-
rique conduit en .effet à la question, concrète. : « Le professeur, est-il nécessaire »,
ou « Pourquoi des professeurs ? » (titre d'un ouvrage récent de G. Gusdorf).
Il y a de l'enseignement: dans nos. sociétés ; il y a-des régions de l'espace
social, des institutions, des membres de ces sociétés, des moments.du. temps,
social^ qui sont séparés par une limite de l'ensemble de la vie sociale.; cette
région de l'espace et du temps social, on Ta appelée autrefois ; une. région
de loisir : en effet, une limite s'est créée historiquement entre la.région diu
travail et une région' de non-travail (au sens du travail social) ;, la. région
scolaire, comme le philosophe Alain Ta montré dans « lés Idées et des Ages »,.
ne produit aucun objet Consommable par la société, si ce n'est les écoliers eux-
mêmes, mais leur production suppose qu'eux-mêmes ne soient pas produc-
teurs .pendant le temps-de l'école (caractéristique qui, interdit de voir dans la.
relation de l'enseignant à l'enseigné un. phénomène analogue au rapport de.
classe que certains critiques semblent près d'y voir). Tout ce qui se passe à
l'intérieur- de la région scolaire possède le caractère, théorique, y-compris ce'
qui iy-est-appelé « pratique » («-Travaux pratiques ») ; sans-doute, existe des il
niveaux différents' dé généralisation : les:régions appelées « cours »; qui coim;
portent une manipulation purement verbale^ permettent- d'atteindre un degré
élevé d'abstraction, les-régions-appelées- « pratiques-» comportent une manipur.
lation de la réalité qui entraîne une limitation, au moins, en. étendue, du champ,
théorique; en fait, on.- pourrait d'ailleurs-se demander-si l'exigence théorique
n!yest pas parfois mieux .remplie,, dans-la mesure-où la: manipulation.-purement
verbale ; soustrait-, les;-concepts.-" et-les;; théories .-(nous pensons -,à' certaines,-,disci-i
plines plutôt qu'à d'autres) au contrôle de l'opération. L'affirmation du carac-
tère théorique de toutes les • pratiques qui se passent à l'intérieur de la région,
scolaire est importante.- Si Ton ne distingue pas avec soin la pratique scolaire
et la pratique sociale, on risque de ne pas-, s ^entendre-sur'Te lien" de la théorie
et! de la pratique,- sous une autre forme/ la critique d'Un enseignement théo-
rique est valable si elle est unercritique d'un enseignement purement verbal ;,
elle Test beaucoup moins si elle est une critique de la théorie elle-même :
;« verbal » et « théorique » sont deux dénominations qui ne sont pas du tout
équivalentes.
La région scolaire est donc une région théorique ; elle ne Test pas par pis-
aller, et son caractère théorique n'est pas un phénomène pathologique. Elle
est apparue à un moment du développement social et depuis elle n'a cessé de
s'étendre. Elle n'existe pas dans les sociétés « traditionnelles ». Entendons sous
ce terme vague toutes les formes sociales caractérisées par un faible dévelop-
pement technique, par l'existence de petits groupes humains dispersés ayant
des rapports précaires entre eux, et par l'intégration forte des individus daus
leur groupe : c'est précisément la. proximité du groupe là l'individu qui empêche
la constitution d'une région, scolaire; sans doute faut-il être prudent avec le
thème de l'intégration : il est souvent un mythe-rétrospectif des sociétés « sépa-
rées » ; même - dans les sociétés archaïques,1 il existe-en effet: des • savoirs" éso-
tériques, des moments spéciaux du temps, des rôles ternis par"des spécialistes
qui constituent l'ébauche d'une région spécialisée. II"reste vrai cependant que
L'$N$JiI$NA,Ny' JKÇ- RENSEIGNE 33

les_ sjtyqir-fairje, yf sont,, en. nornbxe limité, qu,'ils sont peu différenciés, stables
dans, le, terims, à prox.hnilé, immédiate, de. chaque membre du groupe, et qu'ils
peuvent être acquis par l'exemple empirique : ce qui s'apprend est prochain,;
le ipinlain dans l'espace, çt dans. le. ternes demeuré inconnu : absence et pré-
sence sont, nettement^ tranchées. Ce qui s'apprend, s'apprend spontanément dans,
le.cours, dg la v,ie,. la, vie elle-même est institutrice (ceux qui, ont le plus vécu
sont les, plus, sages).
li^ns, nos; sociétés, les savoirtfaj.rre, ont éclajté en une multitude de tech-
niques, spécialisées et hétérogènes les unes, aux autres, ces, techniques sont invi-
sibles et lointaines, elles ne peuvent pas être acquises par l'exemple, vécu, elles
se renouvellent à. un. rythme, désormais, beaucoup, plus rapide que celui des géné-
rations. Les. çbjets. techniques sont le produit d'une longue, chaîne de novations,
qiu\ sont sédimentées en eux, de telle sorte, qu'ils constituent un. horizon déjà
cqnstitué et indéchiffrable., pour chaque, individu, qui vient au. monde. L& pra-,
tique de l'objet technique s'est dédoublée. :. il peut être mis'en oeuvre et con-
trôlé par-- une, pratique superficielle ; si ces techniques de manipulation peuvent
êtrç. acquises, rapidemenjt, elles, laissent l'utilisateur étranger, à l'objet. Un,
dédoublement plus radical: s.'es.t opéré : T objet technique est devenu le, produit
d'une^ informa^» théorique qui constitue sa véri.fjable racine. ;. ce ne. sont donc
pas; seulement les novations techniques^ suççessi.v!e§. sédjnieirtées, dans L'objet, qui
lé, rendent opaque,, mais, plus. radicalement la formation d'une, base, théorique ;.
car- çeJJLe-çi n/ej^ pas dçnné^, spontanément- %veç, l'objet, la pratiqua immédiate,
dg, l'objet ne Tagg^endj pas. ^'approche, de, Vç.DJ£t deyien^ contradictoire, elle
passe^ par la théorie qui apparaît d'ajbord comme un déjwur-. La critique, des
mi^liqdeji. se^i^. i^Lusojçç si ejlg ^J-ait une critigug, de, la théorie parce, que la.
théorie, serait siècle : ce sont les chemins, apparemnçient courts, de. la pratique,
qu^ s^flJf djçs, (^enïLns longs, ou; plutôt ils sont d§s chemins, de. nuile part, car.
ils ne conduiront jamais à y-appo^ri&tipn profonde des, objej^. techniques con,-
t^BjporaiiBSf
Le dédoublement théprique» et Pratique des, objets a u&g autre conséquence; 7-
les, objets d,^ speiétés traditionnelles se, modjifiaient
;
très lentement, les nova-
tion-s. s/inçorr^raient en eux de, façon progressive j. Tphjfet techniques, de nos
sociétés, p^ïcç, (ju'il a une, bas^e théorique, peut changer de. baSje : les mutation^
qui introduisent des discontinuités, dans, l'univers technique, se produisent % de$;
i
intepfalles; dg temps, de. pjus; en; plu§ courts L apprentissage pratique, risque

4. M. Gilbert Simondon écrit :. « ... il. faut préciser que cette genèse (de l'objet) s'accomplit
par- des, perfeçtipnnçmfints, essentiels, discontinus, qui font que le. sçli(fn?a ipj.e,rne de l'objet teçhj:
n^ufi, sç inpdifje par bond^ ç£ non, s^îon 'une. ljgne continue. » (DJu mode d'existence, des objets
techniques, p. 40).
Les doyens des Facultés des Sciences de Grenoble et de Paris, MM. Louis Weil et Marc
Zamanski, écrivent dans une correspondance au journal « Le Monde » (16-7-64) :
« On peut envisager la formation de cadres moyens un peu dans le style
de la « Ingénieur
Sch.ule » allemande, :, basée, S.UJ les, enseignements de, V-enseignement tectonique, elle, -prépajetait. alors
a des, carçtèrcs, çte, techniciens amenés, à faixe pendant toute, leur yte le njêçne. travajl. Cette Çoipïiute
«st dépassée.; eli,e, correspond à un mpndç où l'-industde, s'ajnçrtit- su*, vingt ou trente, açs, et Q|I
ft esJi ejîtçêmenien,fc tare, que. le. tçch,D,icjen spit anjçné à changer, de métiçÇ. Dans le iRoncle. d'ajj-
jpni;d'hui c,'^ (...) quelquefois, sur trois, pu quatre ans qu.e, s>m,ortit le. matériel, e|. il gst ijare, qu/rin
technicien puisse exercer des fonctions similaires pendant une dizaine d'années ! Il faut «Jonc
tPftféxer. aux. cadres moyens une certaine, dpse d'aâ,?P^b,i.lité. Cette, adaptabjlité est à> base. 3e, con-
naissances, générales, scientifiques. (-niatfyfoafeues,, Rlm'^: •)• et géniales {itp.rmatipn éçpnjnjiîq.u.e
«t culture assez large). »
2
34 MAURICE MOUILLAUD

de deverir rapidement stérile. Au contraire, l'apprentissage théorique qui con-


tient en lui-même une capacité de renouvellement, permet de surmoater. les
mutations.
Enfin, les éléments théoriques ont la propriété, à une même époque, de se
souder les uns aux autres en formant une chaîne de connaissances : dans ua
monde où les pratiques sont hétérogènes, la théorie est unifiante ; elle consti-
tue la matrice d'où sortent les pratiques spécifiques ; par conséquent, l'appro-
priation de la théorie donne seule une mobilité non plus cette fois dans le
temps, mais dans le champ des pratiques : elle permet au théoricien de circuler
entre les pratiques.
Pour toutes ces raisons, l'apprentissage théorique est finalement plus éco-
nomique que l'apprentissage pratique court : celui-ci gaspille les hommes dans
la mesure où il les enferme dans des applications étroites, les ankyloses dans
des rôles qui risquent de devenir rapidement stériles, atrophie en un mot
leurs capacités de mobilité et de novation 5.
La légion de la théorie est donc affectée d'un caractère contradictoire :
elle est séparée des pratiques, elle représente un détour, elle apparaît stérile
par rapport aux pratiques ; mais cette région séparée est une région d'unifica-
tion pour la société. Nos sociétés ne permettent plus les intégrations immé-
diates et spontanées : l'intégration suppose d'abord que Ton sorte de la vie
pratique immédiate. Ces caractères se retrouvent chez l'enseignant qui est le
spécialiste de la transmission de la théorie ; la conscience courante le perçoit
et lui-même se perçoit de façon ambiguë : il est celui qui totalise et unifie les
savoirs, mais il apparaît aussi comme l'homme du détour. En fait, il est l'un
par l'autre. Ou encore : l'unification et la totalisation s'accomplissent dans nos
sociétés sur un mode séparé ; la séparation est le mode de l'unification. Il faut
en prendre conscience si Ton ne veut pas être victime des mythes romantiques
qui sous-tendent quelquefois la critique des méthodes.
Comme le savoir théorique est cumulatif .(les pratiques deviennent des
peaux mortes au moment des mues théoriques alors que les savoirs théo-
riques continuent d'exister en devenant des éléments par lesquels il faut
passer), nos sociétés ont la propriété de posséder des réservoirs théoriques :
on pourrait les appeler des répertoires d'informations, les enseignants repré-
sentant les agents de transmission de ces répertoires.
Il s'ensuit, à la base de la relation enseignant-enseigne, une dissymétrie :
savoir chez l'un, non-savoir chez l'autre. Affirmation qui ne serait qu'un lieu-
commun si certains idéologues de la critique des méthodes ne préconisaient
l'autogestion complète du processus d'enseignement par les enseignés 6. Cette
1
dissymétrie empêche que les rôles de l'enseignant et de l'enseigné soient réver-
sibles. Elle crée un rapport d'autorité : l'enseignant dispose du pouvoir de faire

doit être formé d'une manière telle qu'il vienne


5. Pratiquement, il s'agit de savoir si l'enseigné
exactement s'insérer dans les exigences hic et nunc d'une profession ; en psychologie, cela voudrait
dire, par exemple, qu'il faudrait passer une année entière en Faculté à apprendre uniquement la
manipulation des tests ou plutôt d'un test j c'est ce que nous appelons « atrophie », non pas au
nom d'un humanisme abstrait et académique, mais au nom des intérêts vraiment compris d'une
société.
Le terme d' « auto-gestion » est employé ici comme le pôle opposé de ce que Lapassade.
ff.
appelle le « directivisme pédagogique ». On ne le confondra pas avec l'auto-gestion administrative
— qui est un tout autre problème.
L'ENSEIGNANT ET L'ENSEIGNE 35

pénétrer l'enseigné dans la région de la théorie 7. On a assimilé cette autorité


à un pouvoir politique et on a décrit le rapport enseignant-enseigne comme un
rapport analogue à une oppression * ou à une exploitation économique. Ces
analogies ne nous paraissent pas pertinentes. Le caractère indéterminé du con-
cept de pouvoir (au sens où Crozier l'emploie par exemple, à la manière de la
psycho-sociologie américaine) permet des confusions où des réalités hétéro-
gènes perdent leur caractère spécifique. L'autorité qui est présente dans le
processus d'enseignement relève de ce qu'on pourrait appeler les pouvoirs
d'initiation ou de guidage. Le fondement du guidage repose sur la connais-
sance qu'une partie des équipiers possède d'une « région », c'est-à-dire des
voies de pénétration et de circulation dans cette région (toutes les formes
d'initiation présentent ces caractères, aussi bien le guidage en montagne que
l'initiation à une société secrète). Or, par nature, ce processus est différent du
processus de « pouvoir ». Il relève plutôt des processus de transmission de
l'information, qu'on appelle de nos jours processus de communication. Le
processus de communication ne transporte pas d'énergie. « Au jeu relative-
ment grossier des énergies, se superpose le jeu plus fin des informations »,
écrit Granger °. Ce qui est communiqué, c'est un signe reçu et déchiffré par
un récepteur. Cependant, si le processus de communication peut être isolé et
analysé comme une forme abstraite, il est en général enveloppé dans une trans-
mission de pouvoir : la communication du signe déclenche une réponse plus
ou moins énergétique (mais qui ne peut pas être déduite de façon simple du
signe envoyé par l'émetteur) ; la communication se bornerait-elle à faire
« opérer » un décodage par le récepteur, elle serait encore un processus de
pouvoir dans la mesure où elle est une sorte d'ordre donné à ce récepteur
(elle oriente son propre champ mental dans une direction imposée par l'émet-
teur). Réciproquement, il serait facile de montrer que dans le domaine inter-
humain, le processus de pouvoir est lié à la communication d'un signe. On
pourrait peut-être dire qu'au cours de l'histoire l'augmentation de la complexité
dans les processus de pouvoir! s'est opérée dans le sens d'un dédoublement
entre sa partie « executive » et sa partie « informative » ; aux niveaux les plus
bas, la partie informative serait minime et quasi-noyée dans l'aspect exécutif ;
aux niveaux les plus complexes, elle tendrait à devenir un processus quasi-
autonome.
Ces rapports entre information et pouvoir, plus complexes que l'opposition
que Ton perçoit immédiatement entre eux ne le ferait croire, sont importants
pour une définition exacte du processus d'enseignement. Un de ses caractères,

7. Lapassade : « Cette formation (il s'agit de travaux pratiques de psycho-physiologie), faite


pourtant par des psycho-sociologues, se faisait dans un climat d'autorité, de pouvoir pédagogique
qui me dégoûtait d'apprendre ces mon%ges » (« 20-27 », numéro cité).
8. « Il y a une lutte constante, mais qui n'empêche pas d'entrer dans une structure très
patronale » (« 20-27 », mars 64, p. 25).
Michel Crozier, auteur du « Phénomène bureaucratique » écrit : « Nous trouvons, semble-t-il,
une rivalité intense entre les enfants qui sont poussés à entrer en compétition violente les uns
avec les autres, le prof ou le maître servant d'arbitre, et, de l'autre, une opposition profonde entre
le professeur qui plane loin au-dessus de son auditoire et présente la vérité de façon tranchante, sans
interruption et sans question, et la « communauté délinquante » des élèves qui ne. peuvent résister
à la terrible pression qui pèse sur eux qu'en recourant à une solidarité négative implicite et à d'occa-
sionnelles révoltes anarchiques. D
Q.. GRANGER, « Pensée formelle et sciences de l'homme », p. 146.
So MAURICE- MOWhL/iUÉ

M'ririrâ1 important peut-ël/e', nbusr s'ëiribl'e être là5 <f irtàxhmsatïon- »' d'un1 aspect'
c'bfitéfftr? dans1 lès processus5 de cô'mmuriicatîbiï : nôUs voulons parier dô'- Téta<
blissemërit d'une égalité1 aux extrémités' de la clîâîn'ê: dé ëommuhicatioh'; tout1
prOfcessns Se cômffiuniçàtroh;vise sah's doute à établir' un' équilibre" entré Témet-
teuf et le iéc'épteur r ri est orienté' v~èrsr TétablisSëmeh't d'une information idenv
tiqué dansv deux champs mentaux, mais l'égalité êttr en' général limitée' à iflif
message particulier et à1 un' rribmënt dû' temps' : T.é%âlfëa'tidh; de Ttofôrmatibn1
(ou: état d'ëquTlib're)1, e&t un' moyen: pour obtenir uri résultat (une certaine
réponse)' (les p^ycfiô-seciôlogués iméricâîns fendent â faire' dé là: môdiScatibiï
lpportééJ àli fécepteuf ù'iîe caïâctéristiqu'3" de M' communication).
On pourrait suggéYer que5 le processus d'énSeTgriëment fènVërse les choëë's: :"
le résultât recherché est Tégalisa'tion* d'é l'information (sinon l'égalisation aFso'-
luè, du inoins l'égalité'avec un certain" hivëaù de' l'informatidrf) : il faut qu'au
ferma' d'un rnïérvâlle' donné de' temps' une' certaine quantité d'information sbil
passée dé Téhiéttéur àxi fécèplèrif :' M- rébnerch'e dé' cette' égalité âst une Sri
dans le' pTbceèsus d'e*niëîgnemëïft au1 lïëtï d'êtfè' un1 moyen" : il y « Mëri ù'hë*
réponse qui est provoquée chez le récepteur et qui est è'n quelque sorte' exigée
de lui, mais la réponse' à le caractère original d'être l'aptitude à se déplacer de
façon autonome' dans' lé champ d'idforrh'StiÔti qui a été' enseigné. Cette répbrisë
est donc Tîutoho'ràiS. C'est a jùsHë titre que la critique actuelle dés méthodes
â!'ensèigh»mënt insiste sur la visée d'autonomie. Mais peut-être n'S-t-éllë paS
aperçu suffisamment lé' caractère contradictoire dans le temps dès processus
d'enseignement :' 'Cette autonomie est un résultat f Ié: processus d'enseigne^
ment se présenté comme un processus dissymétrique, à fon'dëment inégàlitâirë;
fflôût la fin est dé se supprimer lui-même. Là différence est donc hèltë' â'-vêe les
purs processus de pouvoir, où là transmission des" Signes â pour objet Tè'ntretiëîi
et Tâcfua'Iisatïoh du pouvoir.
L'analyse de c'étfè1 structure bbritrâd'ictbîré' doit pérméttfë' ,à là fois là erh
tique des méthodes' d'autorité (elles ne retiennent que Ta dissyfrïétriê 3ë îà
1

relation') et la critique dés méthodes « roùssèaûîstës S d'enseignement fJïr


âiÏÏb-fè'stïôn (elles, étendent t'égâlité à Tënsêmblé Su pïô'cësStiS). L'bbjéctîf d'une
pédagogie serait lé àïïivàht f trouver dès m'éthbdëS' qui tiërihêrit eb'frip'të dé là
structure particulière dé l'acte d'enl&rgnemëht; fiifé dissymëifie qui doit tendre
vers un équilibre.

ANALYSÉ
comme un processus d'information, l'enseignement, disions-nous,
est une communication inégalitaire- de l'enseignant à l'enseigné, qui
comporté une certaine autorité du premier" par' rapport âii second.
Cette autorité, fondée sur l'inégalité dans l'information^ prend ùiié formé con-
crète : die s'incarne dans un Certain mode de relation entre les deux parte-
naires. La relation, enseignant-enseigne se présenté â ricfus mSïritteiîânt êtWe ë&
physionomie complète : ùhë transmission d'information' plus une relation entra
des individus-. La crise pédagogique porte sur la nature de la relation entre
ensêigrrafits" et "èns'eig'hés. Au Sein de qfël type de relations fte défoule le pro-
cessus1 d'ëh^gûhffîïtJ Cette.rflàiïon.ë*ell^favorable ôîî dêfàVôraiBÎ& â là
communication ? Si elle est défavorable, quelle» relations .p\5ûrrâièrU assurer
une communication meilleure P
'.'MîmiGNANT £T L'ENSEIGNE $T

La relation «enseignante que nous femwons devant cnous ,-s.e trouve .être .u-pe
sli'ution léguée .par un processus historique (que tïtoii» .ne sos-tmes pas en
esure d'analyser, mais il faudrait le faia?ej. sCtest dans c«i*e -j»ls*i'oja .que l'on
eut trouver effectivement un aspect social, voire politique., du processus d'en-•'
ignemcnt, et en >ce sens il convient de nuancer ce que nous léeriviions plus
ut : nous avons tenu à assurer d'abord T^existence d\me dissymétrie et d'oi-në
torité qui nous ont paru inhérentes à l'acte d'enseignement ; "mais cette atuto.
té «'-est qu'une -exigence abstraite -et nous noms trouvons en fait devant un:
edèle d'autorité qui est bien un modèle hïstorico^social. Ce modèle <est celai
.'
e Ton désigne dans la campagne actuelle sous îe nom de « cours -magis-
aî » ; il a -été décrit bien des fois, nous allons nous contenteT d*en faire res-
tir certaines caractéristiques : l'activité et la passivité, dit-on, y sont répar-
es dans des proportions inégales au point de caractériser, chacune, l'un de
s partenaires 10 ; mais plus fondamental nous semble être le ^caractère super-
ciel de la relation enseignant-enseigne.
•'; La mise en présence de l'enseignant et de Tenseignê représente une frac-
on minime de l'ensemble de leur activité (trois heures par semaine, par <ex.):.
quasi-totalité de leur activité se passe a Tinsu Tim de l'autre. La situation
ssemble un peu à celle des baraques foraines où des cibles, lion, éléphant,
e... passent un bref instant devant les tireurs, puis disparaissent en coulisse :
s tireurs disposent d'un instant très bref pour atteindre la cible ; il faut des
jours adroits et rapides. Le cours magistral est une opération où le temps
ssé dans les coulisses par chacun des partenaires est disproportionné à leur
ésence sur la scène ; par conséquent, la quasi-totalité de l'activité de Tensei-
[ é se passe hors de tout contrôle de l'enseignant. L'enseigné sort du cours
,.ee le « paquet » d'informations qui lui a été attribué; l'enseignant, de son
té, n'a pas d'information sur la manière dont son cours opère. Ajoutons que
brièveté de la mise en présence favorise le brio dé l'enseignement : Tappren-
ssage de techniques ne peut se faire qu'avec un service « après-cours » ; ici,
cours tend à -se refermer sur lui-même pour constituer un univers clos. Le
tact est donc à la fois bref dans le temps et superficiel (« une voix »,
sent les étudiants interrogés, de leurs professeurs ; un « contact entre des
agnétophones »).

En traduisant cette situation dans le langage de l'information, nous pour-
pre dire que les carences du cours magistral sont considérables : les pro-
mes et difficultés des récepteurs sont 'hors de contrôle ; les problèmes
opres & la réception du message ne sont pas examinés (toute la question du
fcodage : des sondages, par exemple ceux de Bourdieu à Lille, Ont inontié
\..e des termes employés couramment dans les cours n'étaient pas compris de
^majorité des auditeurs ; il y a ainsi une distorsion importante de l'émetteur
û récepteur) ; les destinataires n'ont aucun outil qui leur permette de stopper
ê: déroulement du
message pour demander des explications, élever une contes-

j. ao. Cette, description revient très .souvent .dans la critique des -méthodes Î
f « On est toujours passifs. Le prof arrive, salue, prend ses notes ou son plan, les lit, salue,
« Les rapports entre le prof et l'étudiant sont déplorables. On ne peut rien demander,
ëri va ».
en discuter, on ne peut pas participer au travail du professeur »., etc.. (dans « 20-27 »,, numéro
,,é). 'Peut-être, cependant,. le thème de la passivité Un l'auditolfe dtmmï*5fait
a *tfe examiné de
lis près. L'effort •d'assimilation d'un ensemble <fe faits et d'idées fie ffetft 'tee *<?nu 'pôtir « TsaSsi-
te » q\ip si l'on se fait de l'activité
une idée rudimentaire.
38 MAURICE MOUILLAUD

tation, 'etc..''(la question-type de l'enseignant : « Avez-vous compris »? revêt,


comme on sait, le caractère d'un pur rituel). On dira qu'aucun processus de
feed-back n'est prévu dans la situation « magistrale » : c'est en ce sens qu'il
y a vraiment passivité.
Or, si Ton fait cette fois une comparaison avec la psychologie de Tappren-
tissage, on voit que celui-ci est d'autant plus efficace que « l'apprenti » est en
position de faire lui-même des essais : on n'apprend pas â un rat à trouver
le bon parcours en le guidant au bout d'une corde- Le cours magistral
ressemble à un apprentissage où l'enseignant garderait constamment le volant
en main ; et, en admettant que l'enseigné fasse des essais dans les coulisses,
l'enseignant n'est pas là lorsqu'il met la main au volant : on passe d'une pré-
sence totale (totalitaire, diraient certains) là une absence totale. Il ne faut pas
s'étonner que tant d'accidents se produisent au moment de l'examen.
La psychologie de l'apprentissage apprend aussi l'importance d'un facteur
« motivation » : rien, dans le cours magistral, n'est
fait pour susciter ou
accroître la motivation ; elle repose uniquement sur l'existence d'un intérêt préa-
lable chez chacun des enseignes pris en tant qu'individus ; cet intérêt est en
relation avec l'intérêt objectif du cours, lié lui-même à la motivation de l'en-
seignant que rien ne vient non plus exalter : si, en effet, la connaissance de
l'enseigné, de ses réponses, de son progrès sont un facteur de motivation pour
l'enseignant, les conditions du cours magistral ne sont pas favorables à son
développement.
Qu'on l'examine a. la lumière de telle ou telle analogie, la situation du
cours magistral paraît donc être défavorable à la transmission de l'information,
peut-être parce qu'elle est une situation où il y a très peu de communication
en général : situation atomisée, situation de coupure, que chaque partenaire
ressent plus ou moins clairement. Il y a coupure entre l'enseignant qui parle
et les enseignés silencieux ; et ceux-ci ne forment pas eux-mêmes un groupe
véritable ; chacun est refermé sur soi. Une parole anonyme s'élève. Le cours
magistral tend a l'orner en une rhétorique. Il est vrai que la technique de l'ex-
posé individuel semble renverser les rôles et donne de l'activité aux enseignés.
Pourtant, celui-ci est mal accueilli. Si Ton peut admettre à la rigueur un béné-
fice momentané en faveur de celui qui expose, la structure qui accueille l'ex-
posé individuel est exactement la même que celle du cours magistral, avec des
aggravations : comme l'information n'est pas a priori « sûre », la motivation
des auditeurs diminue. L'audience traite l'exposé individuel comme une insti-
titution de doublage, une répétition à laquelle conviennent des attitudes de
détente ; on attend que la cérémonie véritable, la reprise « magistrale » de
l'exposé, commence : alors les pointes Bic sortent de leurs repaires.

LA critique générale et l'expérience de cours nous ont conduit à quelques


essais de techniques différentes sur lesquelles nous avons réfléchi col-
lectivement avec les étudiants ". La technique utilisée était celle du
travail en groupes et de la discussion collective. Chaque groupe d'étudiants

u. Il s'agit de tentatives faites à la Faculté des Lettres de Poitiers, en Psychologie, en colla-


boration avec notre collègue, M Ehrlich. Beaucoup de thèmes utilisés dans cette étude proviennent
d'une réflexion commune.
L'ENSEIGNANT ET L'ENSEIGNE 33

(composé d'un» dizaine de membres) a travaillé une partie de Tannée sur une
question déterminée. (Les questions ont été proposées par l'enseignant. Ea
Psychologie sociale, les thèmes suivants avaient été choisis ; « La Relation psy-
chanalytique ». « Le Racisme ». La Situation coloaiale ». « Pouvoir, autorité,
leadership »). La groupe s'organisait par lui-même et se donnait un respon-
sable. Il se réunissait périodiquement (avec plus ou moins d'assiduité, suivant
les groupes, et avec une participation inégale de ses membres). Il devait cher-
cher l'information dont il avait besoin, la répartir entre ses membres, confron-
ler les documentations réunies, élaborer un plan et synthétiser les apports de
chacun, rédiger un document qui était ensuite ronéoté en une brochure. Ce
document était distribué à l'ensemble des étudiants ; quinze jours après, avait
lieu une séance collective, les « exposants » d'un côté, les « exposés » de l'autre
(l'enseignant-professeur parmi eux) : ceux-ci avaient fait parvenir, dans l'in-
tervalle, des questions écrites au groupe. L'exposé prenait la forme d'une dis-
cussion entre le groupe et le reste des étudiants (des variantes ont été opérées :
tantôt l'exposé oral était complet et le document revêtait l'allure d'un canevas,
tantôt le document était complet et les exposants en donnaient un résumé pour
lancer la discussion).
Ce mode de travail nous a paru apporter un certain nombre de bénéfices :
1) L'attitude des enseignés est profondément modifiée par l'accroissement
de la motivation. L'information n'est plus un objet anonyme que Ton reçoit.
En effet : a) elle provient d'une partie des enseignés eux-mêmes qui se trans-
formeront un jour, là leur tour, en « exposants » ; b) elle a été (plus ou moins)
intégrée à l'avance, à l'aide du document distribué : c'est un objet plus proche
de chacun ; c) la discussion collective permet de la remettre en question et
éventuellement de la modifier : ce n'est plus un objet derrière une vitrine,
comme dans le cours magistral, mais quelque chose que tous peuvent mani-
puler.
On peut penser que ce changement d'attitude ne se limite pas au moment
de l'exposé, mais qu'il imprègne le travail de Tannée-
2) La technique de la discussion collective n'agit pas seulement sur les
motivations et les attitudes. Elle permet une amélioration technique du pro-
cessus de communication, parce, qu'elle comporte un processus régulateur de
feed-back. L'information est reprise et adaptée en fonction des questions de
l'audience.
3) L'enseignant reçoit lui-même, par le jeu des questions-réponses, une
image du champ mental des enseignés, de leurs problèmes et de leurs diffi-
cultés — ce qui améliore son contrôle du travail des enseignés et l'adaptation
de son travail propre.
4) En ce qui concerne le groupe-exposant : en se mettant en situation
d'émetteur, il prend la situation en mains, passe là l'activité : recherche des
documents, analyse, synthèse des matériaux, présentation d'une question, etc...
Celte activité est un apprentissage de l'autonomie. Elle ne tient pas seulement
au passage du statut de récepteur à celui d'émetteur (il se produit aussi dans
l'exposé individuel). Elle vient de ce qu'au sein du groupe, la position de
chaque membre est mobile, chacun se trouvant alternativement donner et rece-
voir de l'information : d'où une perspective et un contrôle de son propre travail.
Cependant, il y a des aspects négatifs :
1) au niveau du contenu de l'information. Dans le cours magistral, elle
est « sûre » ; ici, elle a un caractère d'essai. Or, la valeur de toute la commu-
&- MAURICE MOUmLAUD

riicatioa dépend de- la valeur- de- ce qui est- transmis ; d'où un problème de
contrôle de l'information transmise,
2) au, niveau de la discussion collective. La discussion risque d'être faite,
d'une- poussière de questions d'importance très inégale, et inégalement répar-
ties sur les différents points. Une image cohérente de l'information se forme-
t-el'le dans Tesprit des participants ? d'où un problème d'organisation de la
discussion,
3) l'objection la plus importante nous paraît être celle-ci : La technique
proposée se rapproche d'un travail de séminaire. Or, le séminaire suppose un
échange d'informations entre des partenaires : a) qui sont à peu près au même
niveau de connaissances ; b) qui disposent, chacun, d'une certaine quantité d'in-
formations originales. Il faut bien reconnaître que cette double condition n'était
pas remplie dans nos discussions, sauf, de manière fugitive, dans l'exposé sur
« la Situation coloniale » grâce & la présence d'étudiants africains.
Ce dernier point nous paraît indiquer la limite de la participation des
enseignés au processus d'enseignement. A notre avis, il n'est pas possible de
rêver d'un enseignement qui se passerait d'enseignants 12. L'auto-gestion garde
le caractère d' « essai d'enseignement » dont la place doit être étudiée et équi-
librée dans l'ensemble des actes d'enseignement.
En outre, contrairement aux idées qui paraissent exister, le développement
de l'autonomie des enseignés n'a pas pour condition le retrait de l'enseignant.
Il semble que Ton pense parfois en termes dlalternative : présence de l'en-
seignant ou autonomie de l'enseigne * à la limite, les enseignés occuperaient
complètement le terrain évacué par l'enseignant. Notre expérience nous montre
que la réalité est inverse : elle demandait une présence plus grande d* l'ensei-
gnant, sous la forme de contacts avec lés représentants des groupes ; encore
ces contacts étaient-ils bien trop parcimonieux ; ce qui nous a été reproché au
cours de la discussion de fin d'années avec les étudiants, ce fut une participa-
tion insuffisante au travail des groupes. II a été demandé que l'enseignant
viennent participer à plusieurs moments du travail du groupe (présentation du
thème de l'exposé, guidage pour la sélection et l'obtention de la bibliographie,
discussion du plan, contrôle de- l'information réunie au moment de l'élaboration
du document définitif).
C'est dire qu'un accroissement notable de la présence de l'enseignant est
exigé. Il ne s'agit plus ici de la fourniture d'un modèle verbal tout fait, livré
d'une pièce, qui n'est pas imitable, comme c'est le cas dans le cours magistral ;
il s'agit de l'apport d'impulsions, c'est-a-dire d'une activité capable elle-même
de créer des activités ; par conséquent, d'une activité qui pénètre plus profon-
dément à l'intérieur du tissu étudiant.
Mais il y a encore une autre raison qui.limite l'emploi de Tauto-gestion.
CellerCi représente un apprentissage double : apprentissage du contenu de Tin»
formation et apprentissage de la recherche de l'information, c'est-à-dire de la
fin et des moyens. On comprend qu'un tel apprentissage soit lourd et coûteux :
nous voulons dire par là que la « fourniture » de. la même quantité d'infor.
noation va coûter beaucoup plus d'efforts et de temps aux enseignés qu'à l'en-

12. « Il est possible de développer cette autogestion de la formation, même au niveau du


secondaire : il' y a cette expérience d'une classe, de. 4e où le professeur n'a jamais fait
latin, où les élèves « se sont appris le latin » (Lapassade, un cours df
« 20-2-7 », numéro cité. p. 31).
L'ENSEIGNANT ET L'ENSEIGNE éï
geignant ; il s'ensuit qu'':avec la même quantité sde ttejpaps, i'auto-gestion des
.enseignés ne peut apporter qu'une information ^beaucoup pins limitée : on perd
,en étendue ce qu'on gagne en
profondeur,- Cela -revient à dire qu'il n'y & pas
une espèce d'harmonie préétablie entre l'acquisition désinformation et l'acqui-
sition des méthodes de recherche : on pourrait même parler d'une contradiction
partielle entre les deux apprentissages. Ces problèmes se 'sont d'ailleurs posés
à d'autres niveaux de l'enseignement (méthode Freinet par exemple) : Faut-il
que des élèves de lycée consacrent une année à étudier par eux-mêmes une petite
bête et ne connaître qu'elle ;à la «fin de l'année ? 'Cette présentation est -un -peu
caricaturale : Mais il reste qu'on ne peut pas substituer au cours "magistral (une
grosse tête sur <un corps filiforme) une auto-gestion totale qui monterait une
tête d'épingle sur un corps développé. Un enseignement de psychologie, par
exemple, est tenu de donner aux étudiants la couverture d'un éventail de ques-
tions suffisamment large; on sait que les questions que Ton traite en un an
en =Faculté représentent déjà un secteur très partiel de ^information qu'il fau-
drait théoriquement apporter.
D'où, à notre avis, la nécessité de maintenir à côté du travail collectif la
technique du cours fait par le spécialiste. 11 serait absurde de se priver des
ressources propres à l'enseignant. Il a des répertoires d'information et de tech-
niques qui doivent être utilisés.
On a fait à l'enseignement du cours le reproche de transmettre de la cul-
ture morte 13. On lui oppose la recherche vivante. Cette dichotomie est fruste,
11 vaudrait la peine d'analyser les postulats philosophiques -sur lesquels elle
.repose, opposition • du ,« fait »• et-du « se faisant », du « figé » =et-du « dyna-
mique », dont les termes renvoient davantage à une pensée de type ^ergsonien
qu'à une pensée dialectique ; elle n'est ipas très loin de la célèbre définition
de la culture, ce qui reste quand :on a -tout oublié (cïest-à-dire le vif libéré de
la saisie du ,mort), et de l'antinomierdesrtêtes faites et des têtes pleines.
Mais qu'estrce qu'une culture vivante, -sinon une culture équipée d'un
outillage ; .qu'est-ce qu'une recherche ssinon une prise de conscience des pro- 1
blêmes qui se posent à la culture formée ? On ne se situe pas sur le -front de
la recherche si Ton n'est pas d'abord,passé:par;lesiarrières déjà conquis. 11 y a
des informations de base et il y a des techniques fondamentales de recherche ;
les unes.et les autres s'apprennent. .11 suffit de substituer l'image d'une culture
de base à l'image d'une culture morte;pour-que le problèmes pose autrement :
on ne. situe pas dans un présent-si/on n'est -pas appuyé sur un passé. 'Gela
dit sur le;plan théorique, lerproc'ès d'un «enseignement:qui serait -en retard-par
rapport à la culture en train >densefai]»..îeti-*pi,..en ce sens,-serait-un enseigne-
ment mort, est un procès juste.
D'autre part, on confon parfois le futur de l'étudiant avec son présent ;
nous avons vu que la visée de l'enseignement doit être, dans la mesure des pos-
sibilités de l'enseigné, la manipulation autonome de l'information. Mais l'étu-
diant est en transit vers la recherche, il n'est pas déjà (au niveau d'un 2e cycle)
un chercheur. Le processus d'enseignement ne commencerait nulle part, s'il
fallait que l'apprentissage de la recherche soit cherché lui-même par l'enseigné.

13. « Dans l'Université, on assiste à cette chose assez paradoxale, c'est que les professeurs font
la recherche, mais cette recherche, quand ils l'expriment sous forme de discours, ce n'est plus de
la recherche qui se fait c'est de la recherche toute faite. » (Payen, « 20-27 », numéro cité,
P- 30).
42 MAURICE MOUILLiUD

Ce qui ressort finalement de la critique des méthodes, c'est le renvoi dos


à dos des techniques de l'enseignant seul et de l'enseigné seul : ni absence de
l'enseigné, ni absence de l'enseignant, mais intensification entre eux de rapports
qui sont à l'heure actuelle très insuffisants et parfois quasi-inexistants. L'ac-
cent est à mettre sans doute sur la participation étudiante ; il faut le mettre
aussi sur la participation enseignante.
N'est-ce pas conforme à l'idée même de pédagogie ? Le guidage suppose
un spécialiste de la région et de ses voies de pénétration : c'est l'acquis de l'en-
seignant ; et ce qui manque, par son statut même, à l'enseigné ; il suppose
d'autre par la connaissance des problèmes et des difficultés de celui qui s'en-
gage dans la région : cette connaissance, le cours magistral ne la donne pas à
l'enseignant ; il doit en faire lui-même l'apprentissage, et la technique du tra-
vail collectif paraît $our lui un moyen de l'obtenir. L'enseignant a donc lui
aussi quelque chose à apprendre au cours du processus d'enseignement. La
technique la plus efficace nous paraît celle où les partenaires, émetteurs et
récepteurs, échangent un grand nombre de fois leur place et leur rôle.

ENFIN, il importe de mesurer les conséquences d'une pédagogie du travail


colleetif et de la participation, au plan de l'infrastructure matérielle :
elle impose à l'enseignant une présence plus grande, un nombre
d'heures de travail plus élevé. Si Ton veut — et c'est un principe de base de
l'Enseignement supérieur — que l'enseignant reste un chercheur, l'intensifi-
cation de sa présence ne doit pas conduire à la surcharge de son emploi du
temps, mais à l'augmentation du nombre des enseignants. Un autre facteur,
plus décisif encore, conduit % la même nécessité : le travail en groupe ne fonc-
tionne qu'en-deçà d'un seuil maximum de participants (nous avons travaillé
avec 35 étudiants en Psychologie sociale et ce chiffre nous a paru être un
maximum).
Ainsi, les problèmes pédagogiques du fonctionnement de l'Université nous
apparaissent inséparables des problèmes posés par son infrastructure (maîtres-
locaux-moyens). Il n'y a donc pas à « choisir » entre la critique matérielle et la
critique pédagogique ; il n'y a même pas de hiérarchie à mettre entre elles.
Loin de se masquer Tune l'autre, les deux critiques se renforcent : pas d'argu-
ment plus fort en faveur des revendications d'infrastructure que la critique des
méthodes traditionnelles de l'Enseignement supérieur.
LE TRAVAIL DE LA FEMME
EST-IL NUISIBLE A L'ENFANT ?

LE POINT DE VUE DU PEDIATRE

par Françoise LAZARD

N ne peut 'assurer de liberté et de démocratie véritable sans


arracher la femme à l'esclavage domestique ; car la petite
économie domestique malgré toutes les lois libératrices, Top-
presse, Tétouffe, l'abêtit, l'humilie en l'attachant à la cuisine
et à la chambre d'enfants ; elle l'oblige à dépenser ses forces
dans des tâches terriblement improductives, mesquines, éner-
,
vantes, hébétantes, déprimantes.
« La
véritable libération de la femme, le véritable communisme, ne com-
menceront que là où commencera la lutte des masses (dirigée par le prolétariat
possédant le pouvoir) contre cette petite économie domestique ou plus exacte-
ment lors de sa transformation massive en grande économie socialiste par le
passage du petit ménage au grand ménage socialiste ».
Cette citation de Lénine montre l'ampleur et la complexité des problèmes
posés par le travail féminin, problèmes que Ton ne peut dissocier de l'en-
semble du contexte économique et social dans lequel il se situe.
C'est ce qu'oublient trop souvent les médecins et sociologues qui consacrent
de nombreux travaux, dont l'orientation est parfois confuse, aux besoins de
l'enfant, à l'évolution du travail de la femme et à ses répercussions sur( !a
santé de l'enfant.
Le travail féminin, dans une société où l'entretien de la famille, des enfants
est encore entièrement à la charge de la petite économie domestique, n'a-t-il
pas des conséquences fâcheuses actuellement sur, la santé physique ou morale
des enfants, même si là plus long terme on admet son caractère nécessaire et
libérateur ?
D'emblée et je le justifierai par la suite, je puis affirmer que, même dans
les conditions actuelles, l'absence au foyer de la mère qui travaille n'est pas
nuisible à la santé physique et mentale de ses enfants si la solution de rempla-
cement est satisfaisante.
Nou» étudierons les répercussions de son travail sur la santé de l'enfant,
mais nous ne pourrons pas éluder complètement celles qui portent sur la santé
de la mère, les deux questions étant elles-mêmes liées dans la vie.
L'enfant a une très grande capacité de résonance au monde extérieur,
mais il est également capable d'une adaptation bien supérieure à celle de la
femme. Il semble que ce soit là d'ailleurs une loi physiologique et il est cou-
rant, en période de disette, que le nouveau-né soit bien constitué : tout ce dont
il a besoin il le prend jusqu'à épuisement complet de la mère.
il FRANÇOISE LAZARD

h AHéniation social» etsahfë de l'enfant


*

Ce qui éEt-délerifita&n4 pour la. santé de Tenfant,' ce sont les conditions de


"vie au foyer et la manière dont ses parents et surtout sa mère réagissent à ces
conditions.
Nous définirons la santé de Tenfant par l'harmonie de son développe-
ment physique affectif et intellectuel.
.
Il est évident que ce développement ne peut être harmonieux dans une
société dont la division en classes antagonistes est une cause de développement
anarchiste.
Le poids de cette anarchie pèse en premier lieu sur la classe ouvrière, mais
au maximum sur les femmes. Aussi est-il peu objectif d'attribuer au travail
de la more une influence directe sur la santé de ses enfants, alors qu'il n'est
que le révélateur le plus sensible de l'aliénation sociale.
-Les statistiques ne sont pas paradoxales quand elles montrent la diminu-
tion de la mortalité infantile dans la classe Ouvrière lorsque la mère travaille.
Elles révèlent simplement l'importance de l'augmentation des ressources fami-
liales et du rôle de l'aidé sociale dont les insuffisances sont criantes (contrôle
médical, supplément d'informations).
De nombreux médecins affirment qu'aucun argument médical sérieux ne
peut actuellement être opposé au travail de la mère en dehors des conditions
inhumaines dans lesquelles la femme français/et travaille aujourd'hui.
Ces conditions inhumaines sont liées, surtout dans là dernière période,
à l'aliénation sociale qui se manifeste :
1° par 1 exploitation directe de la plus grande partie dés travailleurs et
tout particulièrement des femmes ;
2° par les insuffisances de plus en plus graves dès équipements médicaux,
sociaux, pédagogiques et culturelles, et enfin :
3° par ses répercussions sur la médecine qui à son tour est aliénée par
l'anarchie de son organisation et par la formation idéologique bourgeoise dès
médecins.

1° Exploitation directe des travailleurs


Il n'entre pas dans les limites de cet article d'envisager les aspects actuels
que présentent l'exploitation aggravée de la classe ouvrière, et ses répercussions
sûr la Santé, ©les mit fait l'objet de nombreuses études et publications qui
ïont rtsSoftir le tôte déterminant, dans Taggrayation des conditions de vie des
ressources fàiïaiiiates. Le logement en est un facteur décisif. Son lien direct
avec la santé de Tenfant est d'ailleurs constaté facilement, .par la transformation
spfcdtaeulaifce des enfants des travailleurs dans les semaines qui suivent un
îetogeiaeftt.
Les médecins, souvent divisés sur la nature des liens entre le milieu envi-
ronnant -et certaines maladies, sont unanimes sur le rôle de ce surpeuplement,
des taudis et de leur insalubrité ; de l'augmentation des risques d« complica-
tions souvent tourd'ês de •conséquences «hez certains «niants fragiles, d» leur
iMè denê T&ccroiSsieîKent de l'alcoolisme, de k fatigue, des névroses, des disso-
ciations des ménages s de la diffusion des maladies infectieuses (particulière.
,LE TRAVAIL DE LA FEMME 45

,2nent,de la tuberculose .si ..tristement actuelle^ ainsi que dans la répétition des
;i^jn0P;iiaiyngites.
Une monographie de l'Institut national d'hygiène fait ressortir d'un» façon
saisissante cette influence du logement. Ce n'était d'ailleurs pas son but. .'Son
propos était d'étudier les raisons de la mauvaise utilisation des inves-
tissements indispensables à une médecine scientifique ; dans l'esprit des res-
ponsables, les hôpitaux devant être des centres de diagnostic, de traitements et
de recherche, mais non, comme ils le restent en partie, des centres d'héber-
gement temporaire.
Son auteur, le docteur Strauss, a donc minutieusement analysé pourquoi
les services étaient encombrés d'enfants dont l'hospitalisation n'était pas
i.
médicalement justifiée ».
Ses conclusions font ressortir que si ces enfants ne sont pas soignés chez
eux pour une très légère rhino-pharyngite, alors qu'elle risque de se surin-
fecter dans les conditions actuelles d'hospitalisation, ce n'est pas tellement
parce que la mère s'absente pour travailler, « mais c'est parce que les condi-
tions de logement sont trop souvent inhumaines »! En être .surpris, c'est
ignorer l'ampleur de ce drame.
Le docteur Strauss constate même « que de très nombreux ménages dont
la femme ne travaille pas sont obligés de se séparer d'un enfant, uniquement
en raison du logement, de son insalubrité et, dans certains cas, en raison de
-l'interdiction de la présence d'enfants en bas âge par le tenancier d'un iôtel
meublé » 1.
« D^autres enquêtes montrent .que d'élévation du iaux d'hospitalisation
des enfants dans les familles où la mère travaille dépend moins de l'activité
professionnelb de cette dernière que des conditions dans lesquelles .s'exerce
cette activité » 2.
jIl -faut se garder de penser que les conditions dans - lesquelles s'exerce
cette activité soient spécifiques au travail féminin : elles ne sont qu'un aspect
particulier des problèmes généraux posés par l'exploitation de la classe ouvrière
tout entière : celui de la double exploitation de la femme liée à sa double
fonction sociale : celle de mère et celle de travailleuse.
Elle doit .en effet concilier son.travail et sa famille.: elle doit surmonter

i. L'étude juet .en valeur .L'extraordinaire .pourcentage .de familles .vivant .dans des conditions
,de surpeuplement, qualifiées d'intolérables, alors que, selon ,1e critère .du Ministère de la Construc-
tion, une condition de « surpeuplement critique» est atteinte par une famille lorsque le nombre
de personnes par pièce est égal ou supérieur à deux, 58 % des familles suivies dans cette étude
vivent dans cies conditions.
:ParmiJes.38.à >B %.,des logements d'une^pièçe, ^44 % .sont occupés, au moins par .5 personnes;
c'est-à-dire que parmi les familles ,,de ,5 ..pejsqnnes ,pu .plus (55,7 %), .3,0,6 % habitent dans
.
une jeuje. pièce. " ' ' "

Nous rappelons qu'il ne s'agit que -de famille ayant des enfants en bas âge :
— 28.%.n'ont .pas rl'eau courante;
..—;33-;% illont -.pas_.de .cuisine ;
_— .70 %in'j?nt J)aS de .W.C. injiivjduels ;
— '17 % couchent à plusieurs dans un même lit;
— i7,'S-% des 'logements sont -des meublés.
La moitié des «jJÊflaîï.ide,mollis .-de 2 .an^^pt,déjà,.effectué un séjour ç.à vl'hôpilpl.
.^.(Dans ÉjOt.%-,des gas il -.s'agit .de .rnaiiMfoeuvre ,npn qualifiée,.avec .salaire .extrêmement,bas.
Dura jp'% de» ca» la famille" vit dans une.seule pièce' (14' % de meublés).
- Dans"4.3 %'-&» cas-k~femme subvient en -totalité; " â l'entrefer--de sa famille, soit parce-
«lu'elle est seule, soif parce...tuie.sfln jnari„ne;îjjiv«iUe..pas.
46 FRANÇOISE LAZARD

des contradictions entre « sa force de production et la reproduction de cette


force ». Nous verrons dans la troisième partie que ces contradictions ne sont
pas antagonistes.

2° Carences croissantes de l'équipement social

L'équipement social est de plus en plus insutiisant. Celle carence grave


concerne l'ensemble des réalisations médico-sociales, pédagogiques et culturelles.
— Les hôpitaux généraux, pédiatriques, et surtout psychiatriques.
— Les Centres de prématurés et d'accouchement, sans parler des mater-
nités conçues pour l'accouchement psycho-prophylactique dit ce sans douleur ».
—- La
Protection maternelle et infantile instaurée, comme beaucoup de
réformes en faveur de la femme, après la Libération, quand les ministres com-
munistes étaient au gouvernement. Celte P.M.I. est pratiquement en stagna-
tion aujourd'hui ; elle est en grande partie confiée à des oeuvres privées ou
confessionnelles ; aucune mesure n'est prise pour remédier 'à la pénurie de per-
sonnel médical dont les salaires sont trop bas (infirmières, puéricultrices,
assistantes sociales).
— L insuffisance des crèches et des jardins d'enfants.
— La presque inexistence des centres destinés à rééduquer les infirmes sen-
soriels et moteurs, les diminués psychiques. Inexistence d'autant plus terrible
que le nombre des inadaptés sociaux va et ira en augmentant.
officiel-
— Les locaux scolaires trop petits, mal aérés, les cours prévues
lement sans préaux, pourtant indispensables par marnais temps, ont tous leurs
répercussions dans la diffusion des maladies infectieuses et dans l'augmentation
des troubles « psychiques ».
Nous aborderons plus loin les différentes incidences de ces carences sur
le couple mère-enfant.

3° Aliénation médicale

Mais nous voulons évoquer d'abord un des aspects de l'aliénation sociale


parce qu'il est moins connu malgré ses incidences considérables sur la santé
de la famille. Il s'agit de l'aliénation médicale.
Une médecine qui ne permet pas à l'époque actuelle, aux 2/3 de la popu-
lation, de profiter des moyens modernes de diagnostic et de traitement est une
médecine inhumaine.
Cela est si vrai qu'un médecin communiste est amené à comprendre que
c'est le même humanisme qui Ta poussé jeune !à devenir médecin, et plus tard,
au cours de sa formation politique, à devenir communiste.
Cette médecine inhumaine est une médecine aliénée par des difficultés
qui plongent leurs racines dans la division en classes de notre société.
Ces difficultés de notre médecine ne proviennent pas seulement de l'insuf-
fisance des crédits sanitaires, mais elles sont également dues à sa mauvaise
organisation, à la formation bourgeoise de la presque totalité des médecins et
à l'orientation idéaliste de certaines branches de la médecine.
Tout ceci retentit directement sur la vie d'une mère de famille et indirec-
tement en conditionnant la conception gouvernementale de l'équipement
médical et social qui l'aiderait à accomplir sa double tâche.
LE TRAVAIL DE LA FEMME 47

La vocation médicale fondamentale ne se réduit pas à éviter et à soigner


les maladies; elle est d'aider l'homme à vivre dans sa plénitude. Et ce n'est,
hélas !, pas la réalité quotidienne de toutes les consultations avec leur moisson
de mères inquiètes au sujet de maladies bénignes et inévitables « qui vont
pourtant de pair avec le développement normal d'un tout petit enfant ». Elles
sont tendues, au bord des larmes. Il faut assister à ces consultations pour sentir
combien elles peuvent être désemparées, ballotées trop souvent entre plusieurs
avis dont elles n'osent pas toujours faire état.
Quelques paroles maladroites sont vite pour elles des menaces sous-enten-
dues, et d'autant plus menaçantes qu'elles sont souvent victimes de fausses
connaissances en partie dues à une vulgarisation tapageuse, irresponsable. Cette
vulgarisation ne cherche pas à instruire mais à vendre du papier en exploi-
tant les aspirations de femmes désorientées et désireuses d'apprendre à se com-
porter vis-à-vis de la maladie et de pouvoir collaborer activement avec leur
médecin.
Mais souvent, par manque de temps ou par une assurance excessive qui
laisse percer une certaine nostalgie de l'ancien prestige du sorcier, le médecin
se prive de cette participation de la mère ; elle serait pourtant bien efficace
pour compenser et surmonter d'autres difficultés médicales.
Difficultés issues de la contradiction entre le caractère nécessairement de
plus en plus administratif de la médecine préventive 3, et celui, commercial,
de la médecin3 de soins *. Ceci rend impossible l'unité harmonieuse et néces-
saire entre prévention, traitement, rééducation, réintégration sociale et éduca-
tion sanitaire systématisée.
Difficultés de concilier la nécessité d'une spécialisation toujours de plus
en plus poussée et celle, impérieuse, d'une synthèse entre les différentes spé-
cialisations.
Quant aux médecins, ils ne sont pas toujours conduits à choisir cette car-
rière par vocation. Certes, ils se veulent toujours humains, mais cela reste
tellement sous-entendu, qu'ils l'oublient parfois, nous l'avons dit, sous la pres-
sion du manque de temps ou d'intérêts qui ne sont pas toujours ceux du
malade (qu'ils soient d'ordre scientifique ou financier).
Us sont d'ailleurs déformés par un enseignement incapable de concilier
la recherche qui s'occupe de la maladie et la pratique qui se préoccupe du
malade. En effet la médecine hospitalière est particulièrement orientée sur les
maladies graves ou intéressantes 5, sur les « cas rares à publier ». La notion

3. L'hygiène qui s'est développée parallèlement aux concentrations urbaines est née de la
nécessité pour la classe dominante de se protéger contre les épidémies.
Actuellement elle comprend notamment : la Protection maternelle et infantile, la Médecine
du travail, 1a médecine scolaire, la lutte contre les maladies parasitaires et infectieuses (hygiène
et vaccinations).
4. Dans une société où tout se vend, le lien d'argent médecin-malade semble naturel et même
indispensable puisque certains ont été jusqu'à écrire « que sans honoraires, il n'y a pas de
sciences » 1
5. L'assistant d'une importante consultation hospitalière d'enfants, d'origine modeste, conscien-
cieux, « bon garçon », hautement qualifié, responsable de l'enseignement des jeunes externes chargés
de recevoir le « tout venant » des consultants, leur demande tous les jours : « Qu'avez-vous à
m'othii aujourd'hui ? » 11 arrive apparemment à ne choquer personne : quelle déformation
pour les jeunes 1
48 PRÂNçëisÈ -LkMm

'de ire%bnsab'ffilJé ^célléctivè vis:à-¥is 'du malade *ét de 'sa Téinsértidn Jsodi&le ne
•sont que ^trop freinent "abordées 'et jàniats -bien résolues.
L%dittîmsWa'tion-et 'quelques ^'médecins, désireux dé désencombrer les -hôpl-
'tirtrx 'et d'utiliser au maxiirrïïm -les %ô£< ^rà-res installations ^modernes jde difc-
-ghdstic, 'de -traitement et -de recherche, se préoccupent d'organiser Taccêléia-
' titïii de % « 'rotation '» des malades 'et -d'-éviter l'es hospitalisations de -maladies
'bénignes par un système de soins-à'doiriicilè. Mais, pour "ne pas nuire-aux
malades, ces mesures ne sont concevables qu'après une transformation révolu-
tionnaire delà médecine, conçue cofHme étant au service de la population toute.
'entière.
Lés xBrahchës 'tMbricjue's ellëS-mémes sont victimes d'une tio'nceptioh
"« pbsiti'visfê >/ 'qui entrave l'efficacité et Tuhité dés soins. Les extraordinaires
progrès scientifiques Jdù xxe siècle ont permis d'accumuler de nombreuses
ttcquîsitrons 'rriédrcaies ïioirvèlïe's, et pourtant trop de médecins sont réticents
devant tout essai de synthèse sur le concept de maladie.
liés connaissances restent ainsi limitées, incohérentes malgré leur intérêt
Indéniable. Et, dans l'immense chaîné des causés pathogènes, lés médecins Oht
trop tendance % né retenir que lé."maillon principal lié à leur spécialité ; ils
perdent ainsi de vue 'que derrière ïe symptôme, la maladie, il "y a lé malade
et négligent aussi, trop souvent les liens profonds existant entre la forma-
tion "dé la p^rsdhnalité et la "réalité sociale.
Afin de ne pas trop planer dans l'abstrait, "nous prendrons comme exemple
"une.'nouvelle « spécialité "» apparue ces dernières années, appelée « Médecine
'psycho-sbTwiïque ».
Ce terme, dans l'esprit de leurs auteurs, présentait l'avantage de souligner
Tuhité de l'organique (lé Vpiriàtique) et 'du psychisme qui trop souvent avaient
"été sépaié's'et même ' opposes ï'iih à l'autre.
Cette conception est progressiste, mais sa formulation est dangereuse dans
Ta mesure 'où 'elle peut prêter a une inférpr'^tatiôh"dualiste "c'est-à-dire idéaliste
et bon dialectique. LEe 'pSychKrrie Jet Tbrgàhique "fôrfriènt "avec la réalité 'sociale
l'es "vefsffïf'ts d'tihe 'mëirie'entité ': 'l'homme, que 'le''médecin doit cerner de
toutes "p*arïs.
Mais « ce nouveau petit rrh6t :» Comme °se plaisait là 'dire Lénine, a "trop
souvent'&ev/cc$£idè?r^ alors que dès l'antique Hippbcrate
bn cbnâàîiMt "la partîciiià'tibh "des réactions psychiques au développement dé
processus ôr^a'Biqu& "hbrmâux 'et 'passagers,, qui,^ en se répétant, peuvent, chez
dés individus prédisposés, cohêtitû'er une base d'altérations pathologiques.
Ces derniers temps, l'expérimentation a confirmé ces faits sur des animaux.
Mais si ce phénomène est important, ces maladies provoquées par des agressions
psychiques ne^ sont pas au total très_ nombreuses, (les plus connues sont cer-
tains ulcères digestifs, certaines maladies d'origine hormonale, "certaines ^ïyper-
tehslîMs •artérielles).
:Maîs T! 'ISrait 'r#frftfaBle "Tpe :soÏÏs Te "couvert 'de « médecffïe ''ps^çhO-sVrrfe;-
tique » s'accentue la -tendance à attribuer 'au fpsychisme la responsabilité de
troubles organiques -dont -nous ne -connaissons ^pas -encore la caiise exacte, s%à
comme certains n'hésitant pas a le faire, à psychiatriser bon nombre de 'trëunTês
au comportement'I
Par exemple, -à la'suite -des ^publications-des psychiatres américains••(-Spite,
<£b-wb^}, dés "pédiatres'français 'se sont penèhes-sur-les troubles'dévêtît feMes
enfanta appartenant à « des familles problèmes »2 hospitalisés ^ôuVërît "c%
-HE-TRAVAIL-WE ^LA FEMME W
•longtemps.-Devant T-échec poiir les améliorer de6>8implés 'mesur-es de £bon<sens,
des trava-ux -ont ^permis 'd"approfondir 'nos 'Cb'nnais'sanGes sur l'importance des
soins 'de 'la première ; année de da vie °dans -le développement psycho-moteur
et affectif : il est capital, à cet âge, pour l'enfant, -qui « investit sa. mèro
avant de la percevoir », de se sentir en sécurité, de pouvoir s'attacher. En
bref, il est nécessaire de préserver le lien mère-enfant.
Mais tout de suite, ces éniihëiïts psychiatres concilient qu'il ne faut pas
laisser un enfant de moins de 5 ans vivre en collectivité, ne pas le séparer de
'sa rfïèrë avant l'âge'de 12 dû 18 mois, "sb'ûs perhé de courir le risque de névrose
et m*me de réactions anti-sociales ultérieures. Il n'est tout de même pas rai-
sonnable 'de ramener toute la '.genèse dé Ta 'personnalité a l'affectivité, saîiS
approfondir les rôles respectifs et encore "si mal connus de la "maturation orga-
nique du système nerveux, de i'intelligence, du caractère et même éventuel-
lement celui de traumatismës crâniens si fréquents chez Tenfant.
La monographie du Dr Strauss -souligne indirectement ces excès en cons-
tatant que malgré leurs réhoppitàlisations successives et leur très jeune -âge,
les enfants suivis au. cours de son enquête ne présentaient aucune difficulté
les mois suivants, en dehors de rares enfants prédisposés.
On a ainsi beaucoup exagéré les notions médicales de carence affective et,
malgré l'intérêt indubitable de ces recherches importantes, on-a été jusqu'à
provoquer des carences éducatives, et-à développer chez les-mères-qui-travaillent
un sentiment de culpabilité vis-à-vis de leurs enfants.

11. Aliénation sociale et besoins du couple mère-enfant


-Il'«est urgent'de déculpabiliser les mères en répondant clairement-à la ques-
tion fondamentale : oui. ou non leur travail est-il nuisible à leurs enfants ?
Il faut les informer des aspects positifs de leur travail mais aussi les éclai-
rer sur la complexité des conditions à remplir pour que les solutions leur
permettant de s'absenter soient -satisfaisantes. C'-est -leur permettre ainsi de
connaître les besoins existants -et -de -s'organiser ?pour 'exiger leur réalisation.
rLa connaissance de-ces'besoins est doutant Iplus nécessaire que non seule-
ment les crédits sont insuffisants mais que ces conceptions excessives, souvent
rédigées-sans esprit de-responsabilité, -ont •donné'auX'pouvoirs'publicsl'alibi -de
protéger l'enfance pour justifier :les carences d'équipement:; ils ^peuvent a.in$i
rejeter sur le -travail de la mère hors-du foyer-les répermssions de T>aliénaiio>n
sociale sur la santé des enfants.
Un-bon exemple de -cette hypocrisie -est da>surprenante -compréhension du
patronat et des «pouvoirs ,-publics concernant <lès (problèmes ^familiaux 'dès tra-
vailleurs là-où la ïha,inJd''ceuYFè féminine » n'est ipas indispensable ;; par; contre1,
là -ou nos -moeurs ont Imposé cqire'-seule 'la -femme "'soit 'affectée ;à'^certains tra-
vaux, les conditions de leur travail leur rendent impossible toute vie 3ïâftii-
lale Normale.

•Protéger "Tenfant, connaissant -'ses ^besoins matériels, :a*fféctïfs *"ét "irifféîîéte-


tuels, et leur influence sur sa santé physique et mentale, c'est :'sati~sfaîre à des
besoins. >Ce nqui'5est "possible,>'enneréant;l^équipeïrfèht«4ft@diâal'-et'-sSéiàl ~qui per-
mettrait -à la 'mère de ^fairë ;« f fade 1 %ttix -'re6poMSfciîité*s ^îe ^Té^éîïftiÔn "ihêaS»
de'la'viei!iai'impose*».
60 FRANÇOISE LAZARD

Ces besoins étant différents si Tenfant est bien portant ou non, et variant
suivant les différentes tranches d'âge, nous les étudierons successivement pour
ceux âgés de moins de 3 ans, pour ceux d'âge préscolaire (3 à 6 ans) et pour
ceux d'âge scolaire (primaire et secondaire).

1° Les enfants de moins de 3 ans

C'est l'âge de cette évolution extraordinaire qui transforme le nouveau-né,


parasite absolu, dont le système nerveux n'est même pas achevé, en « un
petit homme indépendant, qui marche, parle, comprend, se fait comprendre ».
C'est l'âge où la qualité des échanges affectifs retentit le plus profondé-
ment sur le développement psychique et moteur, même ultérieurement ; l'âge
où il est le plus difficile de concilier le travail de la mère avec l'intégrité du
lien qui l'attache à son enfant.
C'est l'âge le plus sensible aux grands problèmes de l'hygiène et de l'in-
fection. Les remarquables progrès de l'efficacité thérapeutique ont permis de
diminuer considérablement la gravité des maladies infectieuses, mais ils n'au-
torisent pas à diminuer la vigilance en ce domaine d'autant plus que la France
reste le pays d'Europe où la mortalité infantile est la plus élevée.
C'est l'âge où la gravité des troubles est la plus difficile à apprécier, où
la maman s'inquiète à chaque instant pour rien, ou l'absence d'éducation
sanitaire sytématisée la rend la plus vulnérable ; l'âge où la doctrine de la
supériorité des soins maternels sur toute autre forme de garde a fait le plus
de mal.
C'est donc l'ége qui pose le plus de problèmes à la femme qui travaille.
Deux catégories de solutions s'offrent à elle : les collectives (crèches)
dont nous aflimons la supériorité et les solutions individuelles (gardiennage).

Les Crèches

Malgré leur fréquente vétusté, leur personnel insuffisant en nombre et


sans formation psychologique et pédagogique systématisée, une enquête récente
effectuée par Mme le Dr Davidson dont les divers travaux sont à la base de ce
.
chapitre, conclut : « Les petits enfants peuvent parfaitement y croître et s'épa-
nouir malgré Téloignement de la mère, pourvu qu'une ration quotidienne
d'amour maternel leur soit assurée et que soient satisfaites un certain nombre
de conditions maintenant assez bien connues. Tout le problème de crèches
réside dans la réalisation de ces conditions. »
Nous voudrions insister sur les problèmes posés par les crèches parce que
les mères manquant d'informations suffisantes sont ou trop réticentes, en rai-
son des courants hostiles, ou trop ignorantes des difficultés réelles.
L'époque est résolue où les crèches n'étaient que des établissements cha-
ritables.
Elles sont devenues des établissements à caractère médical et social ; étant
donnée l'évolution moderne du travail de la femme, leur rôle éducatif doit éga-
lement devenir prépondérant : elles devraient être même le premier échelon
de la vie sociale.
Pour que le tout jeune enfant puisse se développer harmonieusement dans
orne collectivité, même la bonne organisation des soins d'hygiène physique et
mentale ne suffit plus. Il faut, en tenant compte de sa grande capacité d'adap-
LE TRAVAIL DE LA FEMME 51

tation, établir « un plan d'éducation élaboré dans les moindres détails, métho-
diquement conçu et systématiquement appliqué ».
Pour que la crèche puisse remplir le rôle qui doit être le sien, il lui faut
résoudre un certain nombre de problèmes :
1° Le problème de son implantation qui doit être judicieuse ; nous y
reviendrons.
2° Le problème du barème de son prix. Pour répondre aux normes, le
prix de revient est obligatoirement très élevé. Or, des enquêtes sociologiques
ont montré que les mères confiant leurs enfants à la crèche sont de très jeunes
salariées, ayant par conséquent des salaires très bas.
Si on ne veut pas faire une sélection par l'argent seules des crèches
publiques peuvent donc supporter un tel déficit.
3° Les problèmes d'hygiène et de puériculture qui n'existent que dans la
mesure où les locaux et le personnel sont insuffisants. Même dans ces condi-
tions, les soins y sont d'ailleurs mieux assurés qu'ils ne le sont parfois à domi-
cile par de très jeunes femmes, inexpérimentées malgré leur amour maternel,
fatiguées et vite débordées. Pour certains nourrissons le placement en crèche
peut même être « une chance inespérée » quand la personnalité de la mère ne
supporte pas les conditions de vie liées aux salaires insuffisants.
4° Les problèmes psychopédagogiques. Un des premiers qui se pose est
lié à un problème de puériculture : celui de l'adaptation progressive de Tenfant
à l'alimentation qui doit être la sienne.
Dans ce domaine, l'absence de la mère peut présenter des difficultés. Mais
ce ne sont pas les seules.
Il est normal que Tenfant « qui n'a vu le monde qu'à travers sa mère se
sente en détresse quand sans préparation, il est confié à des mains étrangères
qui vont accomplir les mêmes gestes. Il va donc manifester son angoisse et
son refus par tous les moyens dont il dispose ».
Ces difficultés psychologiques réelles doivent être considérées non en fonc-
tion des normes idéales, mais en fonction des difficultés réelles que présente-
rait l'éducation de chaque enfant dans sa propre famille, toute mère qui ne
travaille pas n'étant pas ipso facto une mère idéale, une éducatrice née et dispo-
sant du temps nécessaire !
Elles pourraient d'ailleurs être bien atténuées si Tenfant était confié pro-
gressivement à la crèche dans les dix jours qui précèdent la reprise du travail.
Ces troubles d'adaptation ne dépassent qu'exceptionnellement un stade bénin,
si la directrice possède de grandes qualités humaines et professionnelles. Ceci
est indispensable pour impulser une collaboration intelligente entre les parents
les médecins et les « berceuses ». La création d'un comité de parents serait à
souhaiter dans chaque crèche.
Tout au long du Séminaire de 1960 sur les crèches du Centre International
de l'Enfance les interventions des personnalités françaises ont déploré l'insuf-
fisance criante des crédits d'équipement et de fonctionnement.
Les pouvoirs publics ont alors fait une aumône en autorisant le Service
Départemental de la Seine à employer dix psychologues pour aider le person-
nel à réaliser une organisation de vie fondée sur les connaissances du dévelop-
pement psychologique de Tenfant. C'est tout de même plus efficace que l'essai
d'humaniser les hôpitaux de l'Assistance Publique en demandant au couturier
Dior de créer un nouvel uniforme pour les infirmières !
Mais il sera difficile à ces dix psychologues d'améliorer beaucoup la situa-
£2 FRANÇOISE LAZARD

.tipn ^parce .que même si certaines berceuses ont des qualités spontanées, leur
nombre est calculé en fonction de tâçbes njatérieljes qui ne les rendent guèjre
« disponibles ».
6° Le problème ,des .infections est d'autant plus important, que les crèches
sont en France des crèches de jour, .donc .ouvertes aux con^mi nations exté-
rieures- GAUec,tiv,ités.de sujets vulnérables, les infections sont fréquentes et leurs
complications sévères.
Ppur les provenir, .nous -retrouvons l'importance de la disposition des
.locaux, -du ^nojrtbre tet de ,1a ..qualification du personnel ; mais aussi du rôle des
^médecins qui doivent veiller à appliquer .une prophyllaxje vaccinale .spécifique.
Parmi les infections ^graves, les plus .fréquentes sont |a coqueluche (qui
tue en France .plus de nourrissons de nipins d'un an que la tuberculose) et la
rougeole ; toutes deux peuvent à cet ;âge laisser des lésions respiratoyes, ,et .rnê.rne
...quelquefois cérébrales, irréversibles.
Les .ri^a-pharyngites encore plus -nombreuses, mais infiniment .mo.ins
graves, son^t,plus QU nap.ins ;OJhHga,tpires pour un enfant qui fait ses premières
armes dans .une collectivité, que ce soient les moins de trois ans ou les plus
vieux. Mais à .cet ..âge elles sont .partiçulièr.e.ment .éprouvantes,et .s!aççompaj2;nent
facilement d'otites à répétition.
Si les nourrissons d'une :çrèçhe sont .exposés à des cqnta.minatipns .içi-
.quentes, ils spj}t pur ,ç.Q.n,tre .Jes ..premiers ..à .bénéficier des Lét,udes ..et des travaux
et à recevoir la .meilleure prétention. En effet, la ^médecine est bien armée -pour
une prophyllaxie- spécifique, qu'il s'agisse des garnma-globuline.contre la roti-
..geole ou des-diverses ,vace.inatiftns. Celle qui .s'attaque à la terrible coqueluche
peut être commencée à partir de Tâge de trois mois ,et ainsi l'âge .pptimuni
d'admission .serait 6 mois.
Il faut .ahsçlumen,t •souligner le rôle essentiel de la .crèche dans la prqteç-
Aion d,e<XQ santé d.e?.enfants. .Doutant plus,qu'après l'âge de un .an les Accidents
étant la cause la plus fréquente de .mortalité infantile leur prévention devient
alprs au rnpjns (aussi J.Eiportante.gue celle .des .infections.
Le .prphlèrne Je plus.difficiler,à résoudre pour la crèche est .celui de l'enfant
.malade.
:La,Séçurit.é Sociale tolère -bien pour hi mère,deyant rester à la maison pojir
le soigner une prestation égale à celle qu'elle obtiendrait _si elle-même était
malade. .Mais ce n.'est,.cju'une.Jpléraflce etnpn pas,un .droit.
Les .absences pour maladies bénignes-mais qui se renouvellent fréquem-
ment, yçnt peser rà tel .point .sur Ja ^séçurité _et la „qualification de ,6on ..emploi
.minimise ^parfois Jes synapjtômes qu'elle ..constate .afin d'éviter les conséquences
-de JIabse.hce. :

JLa crèche ne répond. plus ^alprs .à <s.on ,rôle social.


"Garder Tenfant, c'est risquer des épidémies fréquentes, nn état légèrement
fébrile pouvant .être Je dé,hut d'une ,nia]adfe contagieuse non .encore déclarée :
i
la crèche,lie répond.,plus.,alors.,,à;sçji jffle..médical
,

Doit-on Thftsp.iÎAUs§r sppu:r ,un .troujbje fJbénjn ,et-.passager.? Mais, actuelle-


ment , l'hôpital .ne ,,rippnd pas ..au .besoin ..de ..continuité ,des .soins et, de ..sécurité
que .réclame J^enfanjt. Tjqp rspu,-Yent .par ...nianquje de .temps, il -n'est plps-.qufen
numéro ; .niai .à ..Taise, „il est iriquiçt, J^çijeniant ^,errpr,is.é ,par je s fgestes jth&£-
tpeutiques et tout.ly.ildeyiênt,hostile!
.Llavîs dnîpi;Qj!e.§T5eurJ4elpn^-6,çtt gue ;: if< Pm^^m^Mm^e^n^^et^s

«{§• Fr*WÎfat1i#>;SéS!in*i{eif»i',^s.-ef&feçs.jdji,(.Centre jjnter-natjpiyl ^e^nfence -(Dec. ao6o).


LE TRAVAIL DE LA FEMME 53

« tout de tout de suite un enfant à l'hôpital parce qu'il a 39° et sera probable-
« ment guéri le lendemain. La crèche qui se veut le substitut de
la.famille, doit
« pouvoir faire de même. Pour les malades légers, il est nécessaire qu'il y
ait,
« dans la crèche, une ou deux chambres d'isolement permettant de garder tel
« enfant qui a un trouble bénin, .sans lendemain, ou une suspicion de mala-
« die contagieuse qui, peuJ^être ne se confirmera pas. » Je le cite longuement
parce que son opinion est à contre-courant.
Il a raison, mais en pratique c'est difficile, les crèches ferment le soir
et il n'est pas souhaitable par mauvais temps de transporter un bébé fébrile.
Le professeur Porte, oto-rhino-laryngologiste des Enfants Malades, affirme en
opposition avec certains pédiatres que c'est augmenter le risque d'otites.
Une solution consisterait à ouvrir une partie de la crèche 24 heures sur 24.
Cela permettrait également d'aider plus efficacement les mères qui travaillent
en équipe, ou la nuit, ou le soir en vue d'acquérir une qualification. Ce serait
également aider les étudiantes 7.
En France de telles crèches, (qu'elles soient de nuit ou hebdomadaires),
sont interdites par la loi parce que condamnées par les médecins en raison des
nombreuses difficultés d'adaptation pour la mère et pour Tenfant.
Liée à toutes ces difficultés interfère la question de l'implantation des
crèches : crèches de quartier et crèches d'entreprise. Ces denières sont souvent
condamnées à la grand satisfation des patrons en raison des risques d'infection
dans les moyens de transports surpeuplés et du refroidissement possible du
bébé sorti trop tôt de son berceau tout chaud.
Certes ces crèches pourront disparaître le jour bien lointain où celles du
quartier commenceront à exister en nombre suffisant ; il sera même possible
pendant une période d'envisager des solutions mixtes où les crèches -d'entre*
prises accepteraient les enfants du quartier «t réciproquement.
Il est en effet beaucoup plus rationnel de les constuire, ensoleillées et dans
chaque groupe d'immeubles 8. Malheureusement les rares crèches locales sont,
pour la plupart des mamans, à la fois très éloignées de leur domicile et de leur
travail.
Aussi, pour toutes ces raisons (insuffisance, eJoignement, horaire, etc.)
les mères se retournent vers la solution du gardiennage familial, qui peut être
ou parental ou commercial.

Le gardiennage

Le premier est, actuellement la sauvegarde de dizaines de milliers de mamans,


assurées ainsi que Tiatérêt pécuniaire s'efface devant nne tendresse affectueuse.
Malgré cela certains psychiatres {dont le professeur Heuyér) ont aussi crié
« haro »• contre les grands-mères- Ils craignent que leur manque d'entraîne-
ment et leur esprit d'opposition leur fasse prendre le contre-pied des mamans
créant ainsi les conditions mêmes d'une névrose expérimentale ! J'ai pourtant
constaté personnellement à quel point le médecin peut facilement déceler de
tels conflits et presque toujours contribuer à les régler.

7. Parmi fes mères confiant leurs nourrissons aux crèches, 4 % sont étudiantes.
8. Ce n'est pas utopique, iun décret rendant obligatoire de prévoir les garages pour tonte aon-
telle construction I
54 FRANÇOISE LAZARD

Tout autre est la nourrice commerciale dont les conditions matérielles et


d'hygiène sont souvent médiocres.
Quand elles sont bonnes, le climat affectif ne l'est pas pour autant". Le
pire gardiennage est celui de la bonne à tout faire, non qualifiée, aux respon-
sabilités mal limitées et dont les conditions même de travail sont déprimantes.
Mais même dans les meilleures conditions ces placements ne sont pas à
conseiller :
— parce qu'il est difficile d'exercer un contrôle
médical sérieux, la plu-
part étant clandestins ;
— parce qu'une rivalité peut se créer autour de l'affection de Tenfant, et
que la mère redoute à juste titre l'entourage inconnu des amis, de la famille,
des connaissances ;
plus élevés que dans une
— et surtout parce que les prix 10 sont beaucoup
crèche publique où la participation familiale est proportionnelle au salaire sui-
vant un barème officiel.
Malgré tous ses inconvénients la plupart des médecins préfèrent le gar-
diennage individuel en raison de sa proximité, du milieu familial comparable,
de la possibilité de garder Tenfant pour les petites maladies bénignes et surtout
pour les cas où les horaires ne, correspondent pas avec celui des crèches.
Celles-ci ne sont en effet ouvertes que de 7 h. à 19 heures et ne couvrent
donc ni les horaires de jour qui son légalement de 5 h. à 22 heures, ni les
horaires qui mordent sur la « nuit » officielle 1
Le travail de nuit a bien été interdit, mais des règlements TonE immédiate-
ment aménagé. C'est pourquoi certains souhaitent « pieusement » que des dispo-
sitions soient prises pour en exempter les mères de tout jeunes enfants. Mais
ne risque-t-on pas ainsi de diviser les travailleuses, de risquer des renvois et
n'est-ce pas oublier que pour de nombreuses professions ce travail nocturne
ne peut être effectué par les hommes ?
Certains médecins proposent également que dans une société aussi poly-
morphe que la nôtre, soit créé un statut polymorphe de la garde de Tenfant.
Avec des crédits suffisants, les crèches de jour devraient comporter en
annexe, un système de placement familial aux heures où la crèche est fermée,
pour les enfants légèrement souffrants ou particulièrement fragiles.
Mais ceci implique des conditions d'hygiène et de proximité qui ne sont pra-
tiquement réalisables que dans les grands ensembles.
En conclusion le meilleur « substitut maternel » est la crèche, mais il est
en même temps le plus difficile à réaliser et le plus coûteux pour la collectivité.
Pour obtenir des crèches en nombre et en qualité suffisantes il faut non
seulement lutter pour obtenir des crédits mais il faut aussi se battre contre
les conceptions reprochant à la crèche en soi ce qui vient de ses insuffisances.

ç. «Il existe toute une génération de nourrices bien mdublées, apparues dans les H.L.M. et
« les grands ensembles, dont la vocation est proportionnelle aux traites contractées pour l'équipe-
« ment électro-ménager : un enfant pour la télévision, un pour la machine à laver.
«Nous avons même vu des gardiennes à la journée, très bien logées, très évoluées, prendre
<t
des enfants en nombre suffisant pour payer une bonne à tout faire qui s'en occupe en même
« temps que ceux de la gardienne. »
io. — 250 à 300 F. par mois (12 à 15 F. par jour) et l'enfant est à la charge de la famille le
soir et le dimanche.
LE TRAVAIL DE LA FEMME SB

2° Age pré-scolaire : de 3 à 6 ans

Il est courant d'entendre dire qu'il n'y a plus guère de problèmes à cet
âge-là. En effet les répercussions de l'absence de la mère sont moins impor-
tantes et les solutions plus faciles en raison des écoles maternelles et des gar-
deries d'enfants qui toutes deux se transforment, grâce aux progrès pédago-
giques en ce qu'on appelle si joliment « jardin d'enfants ».
Cette attitude est-elle justifiée ?
Les garderies d'enfants âgés de 2 à 4 ans dépendent du ministère de la
Santé et sont encore bien moins nombreuses que les crèches.
Les maternelles, qui prennent en principe les enfants âgés de 3 à 6 ans
(et parfois à partir de 2 ans), dépendent de l'Education Nationale et sont
donc victimes du drame scolaire actuel.
Des classes sont fermées, d'autres refusent les plus jeunes, quelquefois
ne les acceptent qu'à partir de 5 ans.
Dans les meilleurs des cas, elles sont tellement surchargées qu'elles rede-
viennent ces h garderies », si néfastes à l'équilibre nerveux des petits et incom-
patibles avec un bon développement de leur caractère, de leur intelligence et
de leur sociabilité.
L'effort accompli par les maîtresses pour éviter cette régression est d'autant
plus admirable qu'elle sont mal payées et que leurs conditions de vie sont
aussi difficiles que celles des autres femmes. Aussi n'est-il pas étonnant qu'elles
soient si souvent atteintes de dépressions nerveuses.
Pour les enfants de 2 à 3 ans, les mères préfèrent les maternelles aux
crèches, parce qu'elles sont gratuites ".
Mais elles ferment beaucoup plus tôt et ne sont pas ouvertes le jeudi ni
pendant les vacances scolaires.

3° Les enfants d'âge scolaire. L'adolescence

A 6 ans, Tenfant approche de l'âge de raison, il va à l'école, il commence


à rendre de menus services.
Le problème de sa garde ne se pose plus que pendant le temps où la mai-
son est vide le soir (entre 18 heures, heure de la fermeture de Técolè et celle
du retour des parents), et le jeudi.
S'il est vrai que l'aide de voisins ou d'amis ne répond pas toujours à ses
besoins de sécurité et d'affection, il n'est pas nécessaire pour autant que la
mère soit toujours là.
Son absence stimule l'évolution de son enfant au fur et à mesure de sa
croissance : il acquiert ainsi plus d'indépendance la, mûrit plus vite, et prend
mieux conscience de ses responsabilités vis-à-vis de son travail à l'école.
Sj[ son encadrement devient de plus en plus délicat, ce n'est pas le temps
que lui consacre sa mère qui est déterminant, mais la qualité des contacts.

il. Des psychiatres recommandent que la crèche ne soit jamais gratuite pour ne pas nuire au
lien mère-enfant.
12. Qu'il ne faut pas confondre avec l'indépendance artificielle créée dans certains milieux
aisés par un argent de poche excessif.
m mAN&OISiE ;MZARD

Et justement, surtout quand les conditions matérielles sont mauvaises,


ces contacts sont meilleurs si la femme ffâsvailfe à l'-extérieur ; elle hiérarchise
alors mieux ses difficultés, domine plus facilement la situation. Enfin elle
bénéficie de l'autorité que permet un éloignement -relatif et du .prestige conféré
par le travail, « oe mystère rassurant, sécurisant ».
Certains travaux -font -bien ressortir -combien les réussites -scolaires dépendent
plus du niveau économique de -la famille que du fait que la mère travaille ou
non.
Par exemple les travaux du Dr Rousselet 13 montrent que le niveau scolaire
dé Tenfant est sensiblement plus élevé dans les familles où les deux parents
travaillent que dans ^celles où un seul salaire assure la subsistance du foyer. Il
constate que dans certains milieux défavorisés, des lois psychologiques, telles
que celles qui-réclament la mère au foyer, s'effacent devant les lois économiques
plus sévères.
Ce sont « ces conditions de tmvail » de l'enfant qui conditionnent sa santé
physique et mentale.

^G'est pourquoi, lé maître, Responsable de la formation de son esprit et


de sa personnalité, doit -veiller à établir de bonnes liaisons familiales M, sans
toutefois leur laisser prendre l'allure de « mouchardage » avec sanctions. Il
doit veiller également à -bien connaître les possibilités d'études de Tenfant, et
à Tester en contact -avec le médecin -et l'assistante sociale.
'En effet un surmenage ou un malménage scolaire retentit rapidement à
cet âge sur l'état général, particulièrement en rompant l'équilibre neuro-végé-
tatif. -Les 'troubles-ainsi apparus sont bien connus : troubles du sommeil, énu-
résie!l5, troubles de l'appétit, troubles digestifs avec douleurs abdominales,
ou chez les plus âgés -maux -de tête, manifestations d'instabilité psycho^motrice.
Chez les enfants qui ont un tempérament prédisposé ces troubles peuvent
même prendre un aspect alarmant : crises d'asthme, vomissements cycliques
appelés à tort crises d'acétone, etc.
Les retentissements réciproques entre ces 'ttoublës ~ët le 'travail scolaire
entraînent un cercle vicieux et très vite apparaissent des modifications du com-
pdrteme'ttt. L'enfant travaille mal, -il ne suit plus, il devient-amorphe Ou au con-
traire instable, agité, incapable de fixer son attention.
Le maître, Jùi-même victime de'toutes les conditions de la 'vie 'scolaire, ne
s'en tire q\ie!par une-discipliné de fér, 'quitte'niême à -reléguer 'l'enfant au fond
de la classe.
C'ëât-aïïïsi que d*aïïhëe ?en aaffiïée Técôlier Tperd pied. Parfois il est renvoyé
d%n -étahlissèmént 'à l^ûîre pét r-isque'dé o'ontracter 'ce mal qui ~répand la'ter-
reur dans les milieux soucieux de l'enfance : celui de T « inadaptation sociales,
terirîe qui -Mmplace "celui ; de -délinquance juvénile. Cette inadaptation Ja pris
unie 'proportion '-û iMquiétahte'que -le Centre International de TEnfanee lui
consacre eh-priorité des •c^féfenées et-rdes eo'ûfs. î>lù"s il eét Contaminé jeune,

13. Travaux du Centre d'Etudes et de Recherches sur les conditions d'emploi et du travail des
jeunes du Ministère du Travail.
#4*41 ®ît¥arEë*giripîe: fériir-'cSrnpte-'poûr les-petits du coucher 'tafrfif, ' du sommeil trop rourt,
du lever et du petit déjeuner pris à la hâte et pour les grandes filles de la surcharge"ménagère...
"£5. E»£5sïe :^Mcti5h'à la-Ms-a'ctive^'èt'èUmplète/èn nîême 1 temps-qu'involontaire, Survenant
le plus souvent au cours du sommeil » autrement dit quand PeHftn't iflBÙlHe Kon^lit.
LE: TRAYABL M l/k FEMME &î

plus Tenfant réédu.cabk, iA.ussi,; les pédiatres, les psychologues,


est, difficilement,
les sociologues parlent bea-ucoup de. dépistage-,, surtout dans, les <i familles
problèmes, »^ celles qui nourrissaient la, mortalité- infantile, avant les progrès
thérapeutiques. Mais que vaut un dépistage si, on ne pmt apporter djs-, traite-,
ments ? si Ja préjoentioj^. mêm.e est impossible ?
A une époque où les conditions de vie urbaines favorisent: 1% conjonction
des carences, où elles, font, éclater les grandes structures familiales classiques
telles qu'elles existent encore en province et à la campagnej,. l'Ecole dojfr prendra
le relais des maternelles. Elle doit assume,?- à la fois: la prot.eetioja de la santé
physique et mentale, et l'apprentissage de-, la. vie- sociale des enfants.
Il ne suffit pas d'avoir rebaptisé le ministère de VInstruction: PubJique>
« ministère de l'Education Nationale » pour que l'école soit, à la- hauteur dej cette
tâche. H faut apporter aux enfants, un enseignement et-, une éducation, indivis,
dualisée, où chaque enfant ayant besoin d'être aidé puisse être facilement,
dépisté et guidé vers son épanouissement ; il faut er^er un vaste; éventail d'acti-
vités pour occuper ses loisirs. ; activités manuelles,, eultijrellesj,. soc.ial.es, spor-
tives. Il faut permettre à chaque enfant de découvrir- ses goûts» el d/affirme?
ses dons-
Il faut, des locaux aérés et spatiaux, des stades, des piseines...
Il faut des maîtres nombreux, responsables de peu d'élèves, ayant une
sérieuse formation psycho-pédagogique, et dégagé», le phis. possiblea de trop,
lourdes préoccupations.
Il faut16.„
Bref, il faut « que les yeux de l'enfant soient attirés par le tableau noir
et non par la rue, ». où c© ne sont pins, des papillons et des oiseaux qui le
guettent !
Cette préoccupation doit être encore, plus imnérative à l'âge, fragile de
l'adolescence, période de mutation où Tenfant prend conscience, de notre,
société difficile. Sans avoir des; perspectives à la mesure de seg aspirations, il est
tiraillé par les « modèles »- contradictokes qui lui sont proposés, par la litté-
rature infantile, par les parents, T'école, les, groupes d'enfants..
Il se cherche, veut affirmer sa personnalité, fait sdi&fe ae rejeter- tout ce
qui le lie à son passé d'enfant et de s'en moquer — juste au moment où il a
le plus besoin de ses parents et de ses maîtres.
Le « tableau noir », l'enseignement adapté, à ses possibilités ne suffisent
pas. L'adolescent, pour s'épanouir, doit plus que tout autre développer son
corps et orner son esprit ; il a donc besoin plus que tout autre d' « émulation
sportive », et de centres culturels qui lui permettent de s'initier aux arts et
d'exalter ses sentiments et son imagination.
Il stimule ainsi son besoin de eréer o'est-à,dire de. préférer au travail
passif le travail personnel, bref, il devient meilleur.
C'est la dialectique intime de l'homme et de son travail1?.

16. Les vieux républicains ne simplifiaient pas trop en proclamant qu' « ouvrir les école»
c'est fermer les prisons »!
17. Ce ne sont pas des spéculations théoriques. Paf exemple dos e-x-périenees- sur la formation
culturelle et sur les loisirs de la jeunesse, rurale. <* ont montré de fgçfln geignante lividité intellec-
« tuelle de ces enfants par ailleurs si démunis... leur développement culturel est stoppé a.n moment;
« où il aurait pu être le point de départ d'action vivifiantes. Il n'y a donc là, semble-t-il nulle
« fatalité héréditaire, nulle insuffisance ».
88 FRANÇOISE LAZARD

Ainsi, du premier ége presque, l'âge adulte, la société divisée en classes


ne répond pas aux besoins bien connus des enfants.
Cette cltrence reteatit sur l'équilibre de la femme qui travaille et encore
plus douloureusement sur celle dont l'enfant est malade.
Nous a'avoas en effet étadié jusqu'ici que les besoins de Tenfant bien
portant.
Mais il ne peut être question dans les limites de cet article d'approfondir
la situation des mères dont les enfants sont atteints de maladies, qu'elles
soient aiguës ou chroniques.
Nous ne pouvons pas non plus aborder les incidences de ces carences sur la
prématuration et sur les insuffisances des conditions actuelles matérielles, médi-
cales et sociales de l'accouchement.
Leurs conséquences sur le développement physique et mental des enfants
vont, hélas,, en s'aggravant malgré les progrès de la lutte contre les maladies
infectieuses.
Les médecins, les psychologues, les sociologues, et les juges d'enfants s'en
émeuvent. Les uns voient dans le travail de la femme l'origine de tous ces maux
qui les accablent ; les autres, surtout des fonctionnaires, confrontés avec de
vastes études dépassant les expériences individuelles, affirment que même dans
les conditions inhumaines d'aujourd'hui ce travail n'y est pour rien.
Même les psychiatres sont amenés à le reconnaître. Ainsi, au congrès inter-
national de Burgenstbck, lorsque le docteur suisse Meier Hoffer dressa son
tableau si sombre des « troubles affectifs générateuss de réactions antisociales
dans les foyers où la femme travaille », immédiatement d'autres médecins
suisses ont déclaré se désolidariser du rapporteur.
Comment, par quels moyens ces enfants ne deviennent-ils pas des victimes
privilégiées ?
Les raisons en sont multiples..
— L'influence du caractère des personnes vivant au foyer, et particulière-
ment de l'harmonie du couple : « H faut être deux, non seulement pour faire
un enfant, mais aussi pour l'amener à l'âge adulte. »
— L'augmentation des ressources familiales et tous les autres aspects posi-
tifs du travail de la femme (que nous examinerons plus loin).
Et, bien sûr, l'amour maternel.

III. Aliénation sociale et aliénation de la mère

La maternité, la plus haute fonction sociale, celle qui assure à la société


sa survie et ses possibilités de développement, n'est pas considérée comme
devant être une responsabilité collective et ses charges incombent à la famille-
Cette grave contradiction entre fonction sociale et responsabilité indivi-
duelle pèse surtout sur la mère et elle transforme sa maternité, source des joies
les plus authentiques, en source de souffrances.
En agissant ainsi, notre société régie par le Capital, cherche simplement à
dépenser le moins possible pour l'entretien de la force de production féminine
et pour la reproduction de cette force.
De nombreux exemples illustrent magistralement à quel point toute la poli-
tique médico-sociale de l'enfance est déterminée par les impératifs du marché
du travail :
LE TRAVAIL DE LA FEMME 59

-
En Angleterre :
alors qu'un large emploi de la main-
— Au cours de la dernière guerre,
d'oeuvre féminine s'avérait indispensable, des mesures ont été prises dans ce
pays pour mettre des crèches à la disposition des mères de famille travaillant
hors de leur foyer : le nombre de ces établissements, qui était de 100 en 1939,
avait atteint le chiffre de 1550 en 1944, leurs frais d'installation et de fonction-
nement étant complètement pris en charge par les finances publiques. Mais
lorsque la nécessité de l'emploi d'une importante main-d'oeuvre eut disparu,
les autorités locales ont été invitées à limiter, dans toute la mesure possible,
les admissions en crèches aux enfants de mères malades ou privées de soutien
ou mal logées. Si des places restent disponibles après la satisfaction des
demandes de cet ordre, elles ne peuvent être attribuées qu'à des enfants de plus
de deux ans dont les familles assurent l'intégrité des frais d'hébergement.
Ces dispositions ont entraîné la fermeture de plus de la moitié des crèches
existantes I
En Suède :
Le professeur agrégé S. Siolin, pédiatre de l'hôpital de l'Université d'Upsal,
cherchant, au cours du Séminaire international sur les crèches, les solutions
â apporter au délicat problème des enfants qui ne peuvent être acceptés à la
crèche pour maladie légère, suggère la formation d'un corps d'aides fami-
liales qui remplaceraient auprès de Tenfant la mère travaillant au dehors et
qui seraient éventuellement rétribuées par les autorités locales en l'absence
d'organismes extérieurs susceptibles de le faire.
A l'observation pertinente que, tout compte fait, il vaudrait mieux verser
cette somme à la mère, il répond que cela ne peut être envisagé dans un pays
de plein emploi comme la Suède, où un employeur trouve difficilement une
remplaçante et où l'absence d'employés affecterait rapidement la production.
Il constate que les mères ont le désir bien naturel de s'occuper elles-mêmes
de Tenfant malade, mais ceci « peut être expliqué par le fait que bien peu
de ces femmes comprennent combien leur position est faible sur le marché
du travail », où elles seraient considérées comme une main-d'oeuvre instable,
comportant un risque d'absentéisme anormalement élevé et où elles n'accéde-
raient ainsi qu'aux emplois non qualifiés, les moins payés, les premiers tou-
chés par le chômage.
En France, au dernier Congrès de la C.G.T., Mme Camille Senon, des
Chèques postaux de Paris contait des exemples pris sur le vif de réactions de
dépit manifestés par des employeurs quand leurs « instruments à fabriquer
des profits » étaient handicapes et rendus inutilisables par une maternité.
Ainsi lors de l'intervention en faveur d'une maman de trois enfants, le direc-
teur répond : « Elle a trois enfants, ce n'est pas la faute de l'Administration.
Elle n'a qu'à s'en prendre & son mari. »
Pour les employeurs, la femme qui a des enfants est une « perturbatrice »
qui demande entre autres des horaires particuliers, « alors que la vérité est
qu'elles sont là matin et soir aux heures de pointe et qu'en raison de l'insuf-
fisance des effectifs on leur fait faire deux journées en une. »
Cette aliénation de la maternité épuise les femmes physiquement et ner-
veusement.
Elles travaillent au moins 80 heures par semaine. Une enquête de la caisse
de la sécurité sociale de la région parisienne révèle que parmi ses employées
ayant des enfants, 20 % avaient plus de trois heures de transport journalier,
60 FRANÇOISE LAZARD

40 % «Uient mal logées, lô % ne pouvaient jamais se distraire. Des experts


auraient calculé que le temps consacré au travail domestique serait en France
du même ordre' que celui consacré au travail professionnel, c'est-à-dire de
iû .6 50 milliards d'heures par- an.
Aux difficultés nombreuses que toute vie normale demande de surmonter
s'ajoutent : le souci de Tenfant à venir « qui met en péril l'emploi », le souci
de ne pas être à la hauteur des responsabilités qui lui incombent, l'angoisse
de ne pas élever son enfant « selon les principes quasi-scientifiques de la psy-
chologie moderne dont elle n'est pas sans avoir entendu parler ».
Ces malmenages et surmenages sont plus ou moins bien supportés selon
la personnalité de la femme, la qualité de son système nerveux ses possibi-
lités d'aide matérielle, la manière dont elle vit son travail. Bien d'autres fac-
teurs jouent : sa santé d'abord, souvent sérieusement compromise par des
avortements volontaires.
Pour les médecins et les psychologues, la mère qui travaille doit gardél-
it l'esprit disponible », afin de préserver « sa féminité »,
de préserver la qua-
lité des contacts avec ses enfants et d'éviter ainsi les alternances de sévérité
et d'indulgence excessives. Comme s'il n'existait pas de mères « au foyer »
qui n'ont « jamais le temps ».
_ « disponibilité »
Mais ces auteurs ne parlent guère de la nécessité de cette
pour Son travail, pour la qualification1-8 de son emploi, pour dominer sa
propre tension nerveuse ainsi que sa lassitude;
Ce cycle infernal est pourtant bien plus réel que celui des salaires et des
prix dont certains bons apôtres veulent la protéger.
Cette constante tension nerveuse provoque chez elle de nombreux troubles
qui se projettent sur dés organes différents suivant les antécédents et les sen-
sibilités individuelles de chaque femme.
Certaines périodes de sa vie génitale sont particulièrement vulnérables ;
Les règles ; les grossesses, (l'emploi tristement célèbre de la Thalido-
mide en est un exemple récent) , — la ménaupose (époque, où la tension ner-
veuse particulièrement mal supportée aggrave les troubles mineurs et peut
même provoquer des hémorragies au cours des règles).
A cet âge, trois jours de repos sont déterminants pour l'équilibre de ia
santé au cours du mois suivant.
La ménopause est également une période « critique » sur le marché du
travail à un âge où l'embauche est difficile, où la mère qui s'est occupée die
ses enfants n'a guère pu élever sa qualification alors qu'il n'existe pour elle
aucune possibilité de formation accélérée.
C'est aussi l'âge où, ses enfants quittant le foyer, de graves problèmes
d'avenir se posent â elle, puisqu'elle est à l'aube de sa tranche de vie la plus
longue I .En effet depuis l'augmentation, surtout chez les femmes des « chances
i.6 vie- ». on divise approximativement leur existence en quatre périodes :
— de 10 ans pour l'enfance,
— de 8 ans pour l'adolescence,
— de 20 à 22 ans pour la maternité,
— de 25 à 30 ans pour la maturité*.
a8. Moins sa qualification est élevée, plus les salaires sont tas, plus grand Tcffort phy-
sîqae, plus épuisantes les esderrces, plus tnciiotcme 1s travail.
ïl «rt souvent difficile: de discerner dans la fâHgue le rôle «espectîï dee exigences ,'db tewaflet
celui de l'insatisfaction liée à des tâches stéréotypées et non autonomes.
È.E TRAVAIL' DE LA FEMME

IY. Travail féminin et droits du couple mère-enfant


Poiïi orienter l'avenir, il est important de prendre" une position de prin-
cipe qui tienne compte du sombre tableau actuel1 : le trâVaiï de la femme
doit-il être condamné même s'il est inévitable p
Nous le' répétons : « Aucun argument médical sérieux ne peut lui être
opposé en dehors" des conditions inhumaines dans lesquelles travaille la Fran-
çaise aujourd'hui ».
Les médecins qui constatent ce fait, sôus dés formes variées, sont d'au-
tant plus désorientés, qu'ils constatent an même temps que la « promotion-
féminine »• (l'accession des femmes à de nouvelles carrières), signe de pro-
grès, coïncide aujourd'hui avec de telles" conditions !
Ils expliquent que lé pourcentage' dés femmes actives soit resté sensible-
ment la ïhéihe depuis le déBùt du siècle par la prolongation dé la scolarité*
et surtout par le fait que beaucoup de femmes de milieux ouvriers restent
chez elles en raison des allocations familiales et de salaire unique. Ils parlent
S la îôïs d'élévation dés conditions de vie et de' situation intolérable. C'est
nager dans lés" contradictions.
Ont-ils raison de parler d'augmentation du niveau de vie ?
rfest-cê pas" confondre niveau de rie avec fagbn de vivre, avec les progrès
dé la technique, avec T équipement' ménager ? Cet équipement éléctro-ménagéf
n'est d'àifleûrs pas un luxe mais il est souvent indispensable à la femme pour
méfier de" front son travail dé mère et son travail dans là production;:
N'est-ce pas ignorer d'àùtr'és statistiques dé TÏ.N.S.i., révélant? que depuis
le début du siècle le nombre d'employées a triplé', qu'il y a 53^'% ïdè plus
d'ouvrières qui sont aujourd'hui plus nombreuses dans la métallurgie que
dans l'habillement ? Bref que le travail1 de la femme se prolétarisé.
Cette prolétarisation pèse d'autant plus sûr la main-d'oeuvre féminine que
son travail est considéré par le patronat comme un salaire d'appoint qui peut
être payé plus bas, puisque la part du salaire nécessaire a élever une famille
est déjà, selon lui, payée à l'homme. Résultat : les industries où la main-
d'oeuvre féminine domine ont un niveau de salaire plus bas, et réciproque-
ment les emplois les moins bien payés- se féminisent I
Les discriminations, avec la main-d'oeuvre masculine s'accentuent et
s'aggravent avec le marché commun 19 ; de plus, les salaires féminins sont
parmi les plus bas par manque de qualification 20.
Par contre le patronat sait parfaitement exploiter, sans les « qualifier »
les; qualités naturelles que sont leur dextérité; leur habileté; leur nervosité
même !
La1 revue Esprit signale que « tous les chefs d'entreprise 'savent d'une
manière infaillible la date des règles des femmes- qu'ils emploient: Ces trouble»

19. D'après le ministère du Travail : à -qualification égale, la différence est passée de 6,4 %

en 1956 à îo % en juillet 1963. C'est le chiffre le plus élevé depuis la Libération.
29. 8'i '_% dès ouvrières sont sans qualification ; 74 % Ses {cimes filles entrent dans ïa vie
^sans formation professionnelle ; le peu âë formation existant vie correspond ni aux Besoins ni â'ftx
débouchés de l'industrie.
62 FRANÇOISE LAZARD

hormonaux si fréquents entraînent fatigue, distraction,, paresse, nervosité


accrue ».
Il n'est donc pas si urgent, comme le pensent de nombreux auteurs,
« de convaincre les employeurs d'en tenir compte », mais il est urgent de
créer les conditions pour que le profit ne soit pas la loi première de cette
entreprise.
Malheureusement l'Organisation Mondiale de la Santé vient de prendre une
position moins progressiste en déclarant que la place de la mère est au foyer
près de ses enfants. Ce retard des esprits par rapport à la participation réelle
des femmes à la production est d'autant plus dangereux qu'il entraîne
une pression économique, qu'il ne respecte pas les droits des enfants et de
leurs mères puisque l'absentéisme est une raison supplémentaire d'abaisser
les salaires ! Le droit de la femme est de pouvoir choisir librement entre
élever ses enfants à plein temps ou travailler hors du foyer.
En face de toutes ces difficultés, les médecins, tout en reconnaissant les
aspects positifs du travail féminin, sont hésitants à le considérer comme un
progrès.
Ils ne conçoivent pas que le travail social soit pour elle, être social au
même titre que l'homme, un besoin aussi vital que la liberté. Ils ne peuvent
donc comprendre que ce travail développe chez elle le sens de la responsa-
bilité sociale, et que c'est cette prise de conscience, jointe au contact avec ses
camarades de travail qui l'aide à développer ce qu'il y a de meilleur en elle.
La radio, la télévision, Jes bavardages avec les voisines ou amies ne rem-
placent pas ces contacts indispensables à l'aiguisement d'une personnalité.
Ces stimulations renforcent, en retour, son amour maternel en lui don-
nant un sens et une perspective plus élevés. Même excessives, elles sont moins
dangereuses pour l'épanouissement du couple que leur absence. Des expé-
riences américaines ont permis de le vérifier !
Le travail et la prolétarisation de la femme sont donc non seulement un
fait irréversible, mais un immense progrès qui « crée les conditions de son
égalité de condition avec l'homme, c'est-à-dire, de son émancipation écono-
mique ». Emancipation inséparable, pour les marxistes, de celle du peuple
tout entier.
Mais dans l'immédiat, le tragique de la situation conduit nombre de
personnalités et d'organisation médicales et sociales,, à des propositions qui
ne sont pas sans danger : solutions qui comportent par elles-mêmes des risques
supplémentaires :
— Le travail à mi-temps risquant de créer une pléthore d'embauché avec
baisse des salaires et risque de chômage partiel ou déguisé.
— La journée continue, dangereuse si elle n'est pas liée à la diminution
du temps de travail.
— Dès le premier enfant M l'augmentation de* allocations familiales2Î
qui ne doit pas servir de prétexte pour diminuer les crédits d'équipement.
n faut nous associer à leurs propositions, mais pour trouver une issue
réelle ni Jes médecins, ni les travailleurs masculins ne peuvent se contenter

21. Cest lui qui compromet le plus l'avenir des jeunes femmes encore mal ancrées dans
leur profession. Dans un foyer comprenant un seul salaire, sa venue diminue le niveau de vie de
15 à 20 % (contre 10 % au troisième enfant).
22. Elles peuvent immédiatement, sans déficit, être augmentées de 20 % et non de 4 %.
LE TRAVAIL DE LA FEMME 63

d'analyser, de regretter, de signaler, de constater douloureusement. Il faut


agir pour faire respecter les droits de la maternité-
Les besoins médicaux font partie des conditions de vie. Les travailleuses
doivent constamment lutter pour diminuer la marge entre d'une part, les
besoins jugés utiles par le patronat pour l'entretien de leur force de production
et pour la reproduction de cette force et, d'autre part, leurs besoins réels en
regard de l'évolution de la Société.
Aujourd'hui, pour aider les femmes il faut :
— La réduction du temps de travail avec des salaires suffisants.
— Un réseau plus étendu d'oeuvres sociales comportant des logements bon
marché, des crèches, des jardins d'enfants, des écoles, des clubs de jeu-
nesse, etc.
— L'amélioration de la Sécurité sociale, jointe à une profonde réforme
médicale : le droit réel, et non formel, à la santé.
Pour obtenir un progrès réel, il est nécessaire de lutter et d'agir aux côtés
des principaux intéressés, c'est-à-dire, de la classe ouvrière qui pose les pro-
blèmes de ses conditions de travail et de vie au pouvoir acharné à les esquiver.
Il faut se rappeler que c'est dans les périodes où l'unité des travailleurs
s'est faite que furent obtenues de vraies conquêtes sociales, que la situation de
la femme s'est améliorée et que certains droits lui ont été reconnus.
L'instauration d'une démocratie réelle en améliorant les conditions de vie
permettra aux six millions de françaises « actives »• de travailler sans crainte
ni pour la santé, ni pour celle de leurs enfants.
mmm SOCIALE
ET;ffflLOSOPHE DE l'HISTQIRE
pair Pierre, VÎLA,R

Sous, l'égide du Centre Catholique des Intellectuels Français,


un colloque consacré, à ^'Histoire, et. {'historien s'est tenu, les 22 et
23 février 1964. Notre anu] Pierre. Vilar, y a fait, un,% communication,
particulièrement importante, sur histoire sociale et philo6oçhie de
T histoire... Bien que. s'insji-ant dans un, débqtA cet exposé peu^ êtrfi.
djtachg, sans inconvénient pour le- lecteur- du. contexte, général du,
colloque-?,
Nous rew^ercifiM l& .Centre Catiiolique, des, Intgllectuejs Elançais.
d'ajiqir. ffixt qpur.tfiisemen,^ $cyyié Q- no.tïe. ^evue, l'qufarisatipf^ çle.
reprsqduir,e. Ig- te$}& dg Gêlte* conférence? Tous les.- rapports, présentés
à ça qollfique- son% publiés, pag- le$; spins çfft Çentrç. Cathplique, des.
Intellectuels Français._

QUAND notre ami Bédarida m'a prié, il y a quelque temps déjà, de par-
ticiper là vos débats d'aujourd'hui, il m'avait fait prévoir qu'ils
porteraient sur l'objectivité en histoire : vieux problème, qui m'a
longtemps retenu, et que je ne demandais qu'à repenser avec vous.
Le titre finalement adopté pour mon exposé : histoire sociale et phi-
losophie de l'histoire, me gênerait davantage par son excessive ampleur, si je
ne pensais qu'en réalité il s'agit seulement d'une formulation différente du
même problème.
J'imagine en effet — et si je me trompe vous aurez la gentillesse de me
le dire — qu'ayant demandé à. M. le Chanoine Aubert : « quels rapports aper-
cevez-vous entre la foi religieuse et la recherche en histoire des religions ? »,
vous avez voulu poser à un historien marxiste une question parallèle : « quels
rapports apercevez-vous entre votre métier d'historien des sociétés et votre
philosophie de l'histoire ? » (ou, si je m'en rapporte au titré plus général de
notre débat « et votre idéologie » ?)
Ce terrain est celui de la clarté. Je m'y place volontiers. N'en déduisez
pas que j'accepte le parallèle dans tous ses termes. Je sais que de nombreux
et bons esprits, parmi ceux que je respecte le plus (et aussi parmi ceux que
je respecte un peu moins en ce sens que leur sincérité me semble moins
évidente) se disent non-marxistes, anti-marxistes, « marxiens » ou s'insti-
tuent « marxologues », parce que la désinence du mot marxisme qualifie ft leurs
yeux au moins une doctrine et à la limite une religion, dont Marx serait au

i. L'Histoire et l'historien, Recherches et Débats du Centre Catholique des Intellectuels Fran-


çais flibrairie Favard. 2*0 p.)
HISTOIRE SOCIALE ET PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE S5

mouis le prophète et à la limite le Dieu, car on prononce aussi les mots de


théologie et de catéchisme.
., avoue que
je m'amuse souvent à voir comment les mots de foi, de
theotoyie, aujourd'hui généralement (et très légitimement) chargés de nuances
de respect et de considération, retrouvent, quand on les applique au marxisme,
ce ton de condamnation implicite, de dédain, au moins d'ironie que leur
avait réservé naguère le temps du positivisme et du scientisme triomphants.
'-m jeune historien, que j'aime bien pour la sincérité passionnée de sa
vocation, m'a attribué récemment, dans un article trop élogieux, une « foi
juvénile » dans le marxisme. Juvénile fait toujours plaisir. Foi ne peut être,
venant d'un croyant, qu'un mot de sympathie fraternelle. S'il s'y mêle pour-
tant une gentille ironie, c'est que celui qui parie de « foi marxiste » sait
bien parbleu — et c'est là que je voulais en venir — que le marxiste (moi en
l'occurrence) s'attribue lui, une attitude scientifique. S'abuse-t-il ? C'est
l'objet même de l'examen de conscience que vous m'avez demandé. Je vais
l'aborder bien vite.
Je pourrais vous dire que je n'ai pas ressenti, dans mon expérience vécue,-
personnelle, le marxisme comme une foi. Mais il faudrait des définitions. Et
de toute façon, ce ne serait pas une démonstration, ce serait un témoignage.
J'espère en revanche vous apporter quelques arguments qui soient valables,
eux, hors de ma personne, en affirmant, et justement en tant qu'historien
social, que le marxisme n'est pas une philosophie de l'histoire.
Il reste qu'il est une philosophie. Je veux dire qu'il n'est pas un refus
métaphysique de la métaphysique. Il n'est pas un positivisme. Il ne réserve
pas une place systématique à l'inconnaissable. Il n'y à pour lui d'inexpli-
cable que Tencore inexpliqué. L'homme et l'esprit ne lui apparaissent pas
comme des données mais comme des aboutissements, des conquêtes conti-,
nues. Cela est à la fois très proche et très différent de l'enthousiasme ratio-
naliste du XVIII0 siècle.
Accepter ce double héritage, lé considérer comme la condition de la liberté
en face de toute mythologie, comme la condition de l'adéquation de l'esprit
au monde, et d'une science qui rendra inutile toute philosophie, c'est légi-
time ou c'est discutable. Mais ce n'est pas là que vous m'attendez. Car si vous
avez posé la question : « peut-on être croyant et historien des religions ? »,
vous ne vous êtes pas demandé, je pense, « peut-on être incroyant et historien
des sociétés ? » Vous avez dit « peut-on être historien des sociétés, et avoir une
philosophie de l'histoire ? »
On attribue généralement une « philosophie de l'histoire » a ceux qui
croient que l'histoire a un sens. Et Dieu sait si Ton a parlé, ces dernières
années, du « sens de l'histoire ». Plutôt d'ailleurs chez ceux qui ne sont pas
satisfaits du sens qu'elle semble prendre que chez ceux qui la regardent avancer
avec sympathie. Je conçois cependant qu'une suspicion pèse sur l'historien
qui prétend connaître d'avance le sens de l'histoire. Mais enfin, puisque, part
définition, il s'occupe du passé, avouez que l'historien dispose de garde-fous.
Car lorsqu'il dit « l'histoire va dans ce sens... », elle y est déjà allée. Chercher
pourquoi, certes, présente des risques. Ne pas chercher pourquoi, c'est renon-
cer à penser.
Et je me suis toujours demandé ce que pouvaient bien faire dans leur
métier des historiens qui croient que l'histoire n'a pas de sens. Ils consacrent
leur vie à une matière impensable ?
3
66 PIERRE VILAR

Il e&t vrai que le positivisme, puis un néo-positivisme subjectiviste (plus


en faveur d'ailleurs chez les philosophes que chez les historiens) ont admis
que le métier d'historien consiste à chercher ce qui s'est passé sans se deman-
der pourquoi cela s'est passé ainsi, et à mettre sans cesse en lumière l'infinie
variété des choses humaines, afin de démontrer que dans leur domaine ne
règne jamais la nécessité.
J'admets la difficulté d'atteindre les points de nécessité, dans les processus
de l'histoire humaine. J'admets la fragilité de notre notion de cause. J'admets
qu'à tou', moment un même problème historique peut comporter plusieurs
solutions.
Mais si le fait passé — à établir, mais qui, une fois établi* devient la
donnée — est d'avance estimé rebelle à mon analyse, si l'espoir d'en recons-
tituer le mécanisme m'est interdit, que j'appelle hasard ou liberté cette barrière
qui m'est opposée, j'ai renoncé à travailler scientifiquement. Je collectionnerai
des événements, à la rigueur des portraits. Je décrirai des institutions. Je
raconterai. Je n'essaierai pas de comprendre. Dès que j'essaie de comprendre,
je suppose que l'his-toire a un sens. Ce postulat n'est pas « philosophie de
l'histoire ». Il est la condition d'une science historique.
Une critique épistémologique qui s'est donné pour tâche de démolir ce
postulat n'arrive pas là dissimuler que c'est elle, en réalité, qui postule une
philosophie de l'histoire. Elle s'épuise à prouver à la fois qu'il n'est d'his-
toire que de l'historien, et que le métier d'historien a pour premier devoir de
se détacher de l'histoire. L'historien, depuis un certain nombre d'années,
prouve heureusement le mouvement en marchant.
Au surplus, l'appareil scientifique s'empare de plus en plus des disciplines
concernant l'homme. Pourquoi n'accorderait-on pas à l'historien ce qu'on
accorde au sociologue, là l'économiste ? Parce que les sociologues et les éco-
nomistes, au fond d'eux-mêmes, continuent à considérer l'histoire comme le
domaine du particulier, de l'accidentel, de « l'événementiel », en somme
comme le résidu des structures et des régularités dont ils entendent, eux, faire
leur domaine ? Mais où donc une sociologie, une économie non purement
théoriques puiseront-elles une information assez vaste, sinon dans l'histoire ?
Je suis loin de nier l'utilité, l'intérêt, d'une quête des structures les plus
générales, des rythmes les plus répétés. Mais l'histoire c'est le changement
des rythmes, le changement des structures. Et la recherche d'explication dé
ces changements...
Marx avait vu cela autant que nous, mieux que nous. C'est le refus dé
Marx par la sociologie allemande et par l'histoire positiviste qui a fait perdre
à la sociologie scientifique, celle que l'histoire informe, un temps qu'elle
rattrape avec peine, redécouvrant bouts par. bouts des éléments de progrès.
C'est d'ailleurs dans la période où Marx fut le plus négligé, le moins lu,
qu'il fut considéré comme « un philosophe de l'histoire ». Aujourd'hui les
uns l'acceptent comme philosophe, d'autres comme économiste, d'autres comme
historien. On ne dit pas assez ce qu'il fut vraiment : le premier savant qui
ait proposé une théorie générale des sociétés en mouvement.
Or une « théorie générale » n'est pas une philosophie. C'est le cadre d*unc
série d'hypothèses soumises, ou à soumettre, aux vérifications de l'expérience.
La critique épistémologique subjectiviste objecte à cela :
1° que l'histoire est trop mal connue et analysée pour supporter une
théorie, et qu'ainsi la prétendue théorie « précède l'histoire » ;
HISTOIRE SOCIALE ET PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE 87

2° que l'histoire ignore l'expérimentation.


Mais déjà en face de cette position modeste (ou faussement modeste),
une autre critique s'élève aujourd'hui, qui prétend au contraire « dépasser »
Marx, en ce sens que nos méthodes d'analyse et d'information seraient dès à
présent infiniment mieux outillées que n'étaient les siennes.
Voilà donc deux attitudes contradictoires, bien que plus d'une fois alliées.
Ni Tune ni l'autre ne me paraissent justifiées. L'historien ne doit céder aujour-
d'hui ni à un excès d'humilité, ni à un excès de prétention.
Marx a admis qu'il pouvait théoriser, non parce qu'il était orgueilleux
(quoiqu'il le fût à bon droit) de son génie propre, mais parce qu'il savait ses
dettes envers ses prédécesseurs.
J'avoue que lorsque j'entends répéter, aujourd'hui, que Marx est « vieil-
lot » ou « dépassé », j'aime mieux ne pas penser à ce qu'il eût dit (car il
était violent) s'il eût entendu un de ses contemporains traiter ainsi Sir, James
Steuart, ou William Petty, ou même Aristote. Marx ne faisait pas dater de
lui-même le départ de l'esprit humain !à la recherche de ses propres lois. S'il
jetait les bases d'une théorie, c'est que d'autres avaient découvert, modeste-
ment, ingénument, la statistique et la démographie, le calcul des probabi-
lités appliqué aux événements humains, la loi de la valeur, le produit net,
le produit global, le travail productif et le travail improductif, le travail
simple et le travail complexe : autant de notions que Ton n'admire aujour-
d'hui que si on les redécouvre orgueilleusement sous quelque vocabulaire à la
mode. Mais qui sont les notions de fond.
Peut-être m'objecterez-vous qu'il s'agit des notions de fond non de l'his-
toire, mais de T « économie politique » (comme on disait autrefois), de la
science économique (comme Ton dit aujourd'hui). C'est vrai. Mais vous ne me
contesterez pas qu'il s'agit aussi des notions de fond de l'hisïoire sociale.
Car justement, le grand pas en avant de Marx est d'avoir saisi que fi
l'économie politique existait, si elle se constituait comme science :
1° c'était la preuve d'une objectivation passible du subjectif, d'une néces-
sité globale capable de se manifester à partir des apparentes libertés de choix
individuelles ;
2° que si ces libertés de choix économique aboutissaient à des lois, les
libertés de choix politique ne devaient être, à chaque niveau, de l'individuel
au global, ni plus ni moins nécessaires ;
3° que l'économique, le social, le politique étaient si étroitement liés que
l'objet véritable des sciences humaines était l'histoire totale.
Imaginer que l'histoire était trop peu avancée, au temps de Marx, pour
offrir les fondements d'une théorie, c'est mal comprendre ce que Marx a
entendu sous le nom d'histoire. Il a conçu l'histoire au niveau macroscopique,
au niveau d'une réalité grossière, mais par là même facile à dominer au départ.
La physique ne s'est pas lancée d'emblée â la recherche des particules. Elle
a sinon dominé, du moins manié la matière avant d'en connaître l'intime struc-
ture. Marx, de la même façon, sur la théorie grossière des contradictions
internes du phénomène capitaliste, a lancé des hypothèses sur son destin. Il
a suggéré des expériences. Ces expériences ont eu lieu : elles s'appellent 1917,
TU.R.S.S., la Chine, Cuba.
Permettez-moi de vous conter comment, à Cuba, à l'université de Las
Villas, j'ai entendu ce que je crois être la meilleure définition du marxisme
(et vous verrez qu'il ne s'agit pas d'une philosophie d'avance constituée). Le
erç PIERRE VILAR

Recteur de cette Université, recevant un groupe de voyageurs dont je faisais


partie, nous dit, à la surprise générale (c'était en 1961) : « Notre Université,
désormais, entend être une université marxiste-léniniste ». Un visiteur, fran-
çais — et qui se croyait marxiste — lui objecta aussitôt : « Aurez-vous, Mon-
sieur le Recteur, un personnel assez qualifié pour enseigner le marxisme ? ».
« Mais, Monsieur, s'écria le Recteur, il n'est pas question pour nous de
l'en-
seigner ; il est question de Vapprendre. En faisant la révolution. En associant
sans cesse la pratique et la théorie ». Récemment, dans son dernier livre sur
Marx, Roger Garaudy a défini le marxisme : une méthodologie de l'initiative
historique. Je crois que la formule est bonne, et peut être retenue.

Il est vrai que cela semble nous éloigner singulièrement du simple travail
de l'historien. C'est que Marx, historien-né, n'a nullement entendu dresser
une théorie à l'usage des historiens futurs, ni attendu les historiens de cabinet
dans leurs conclusions pour prévoir et inspirer la transformation du monde.
Sur une vision globale, rapide, des modes de transformation observés dans
les structures passées — évolutions et révolutions — il a opéré dets prévisions
et il à lancé des. expériences. Les résultats peuvent fort bien diverger d'avec
les hypothèses premières. C'est justement ce qui fait que le marxisme répond
à la définition même de la science : tenter l'expérience d'après la théorie, cÇ
modifier la théorie dans la mesure où la pratique y oblige.
Les modifications mêmes qu'a subies la prévision marxiste au cours de
l'action prouvent que la théorie ne s'est pas « figée ». Il n'est pas moins
évident que « l'expérience historique », dans ses débuts, n'a pas pu se mode-
ler sur des calculs très subtils. Il a fallu qu'elle commence sur des schémas.
Il est donc possible, et même certain, que la pratique des études histo,-
riques, de l'histoire du passé, ait souffert et souffre encore, dans les pays
mêmes où est en cours T « expérience historique », soit d'un relatif abandon
(on s'occupe du présent), soit d'une utilisation si étroitement liée à là lutte-
quotidienne qu'elle relève à la fois de J'analyse historique de cette lutte et
de la critique marxiste des périodes de construction. C'est simplement une-
façon de constater une fois de plus que l'historien est dans l'histoire, et qu'il
y a une signification historique 6 tout moment dé l'historiographie.
Nous-mêmes n'y échappons pas. Et c'est un des aspects de notre travail
que de juger nous-même, à chaque instant, de la mesure dans laquelle notre
propre réflexion (et celle des autres historiens, nos voisins) obéissent à l'inflexion
du moment.
Or sans doute la meilleure façon non d'échapper (on n'y échappe jamais)
à la pression de l'histoire, mais de la dominer en lui obéissant, c'est d'abord
d'en avoir pleine conscience. C'est ensuite de faire effort pour la penser théo-
riquement (au lieu de nous laisser porter empiriquement par elle).
Je demande alors si les sciences humaines actuelles, qui nous proposent
tous les jours des instruments d'analyse plus complexes ou plus aigus, nous
offrent en fait un cadre d'hypothèses et une problématique meilleurs que le
marxisme, seule théorie des sociétés dont l'expérience historique vivante met'
a l'épreuve les concepts, vérifie ou modifie sans cesse les hypothèses.
N'imaginons surtout pas que le cadre théorique et la problématique mar-
xistes soient des solutions de facilité. Il n'est pas facile d'être marxiste. Je
pense personnellement quîon cherche toujours à l'être beaucoup plus qu'on
n'y réussit. Mais,c'est ce combat ,pour transposer dans l'étude du passé le choc
HISTOIRE SOCIALE ET PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE ,.§9

vivant et créateur de la théorie et de la pratique qui me semble, pour le. métier


d'historien, une attitude particulièrement féconde.
Je ne vais pas vous proposer, à ce point de vue, un long bilan, mais
quelques constatations. Quelques points simplement où Je marxisme me semble
aider, éclairer ma tâche quotidienne d'historien, comme théorie, comme instru-
ment critique et comme dialectique constructive.

I. Quelques évidences de la théorie

A. La notion de forces productives comme facteur


dans une histoire de la croissance.

Il n'est pas aujourd'hui un jeune candidat à la moindre école technique


ou commerciale dont on n'exige qu'il ait réfléchi sur le thème de la produc-
tivité. Il y a des instituts de la productivité. La productivité c'est le progrès.
On adopte l'étude des productivités comme thème des congrès de sciences
historiques. Il y a des gens qui sont sérieusement persuadés que la notion
est une conquête de Colin Clark. Marx, lui, n'ignorait pas que la notion, en
germe chez Aristote, était claire au moins depuis William Petty. Il savait que
dans la relation entre travail et valeur tient tout le secret de l'histoire sociale.
Mais il ne simplifiait pas. Il ne faisait pas de la productivité la condition suf-
fisante de la transformation historique. Il se contentait d'en faire (ce qui est
très différent) la condition nécessaire.
L'hypothèse matérialiste de Marx a un caractère modeste, et pour ainsi
dire négatif. Elle consiste là suggérer : observez les forces productives, c'est-à-
dire à la fois le nombre des hommes et les ressources mises en exploitation,
mais finalement surtout les techniques de production, car elles seules peuvent
surmonter la tendance aux rendements décroissants dans l'exploitation de la
nature. Si les « forces productives » ainsi définies ne bougent pas, vous allez
voir s'immobiliser les capacités de création de la vie humaine, les formes
mêmes de civilisation. Si les forces productives bougent au contraire, tout
se met en branle. La passion actuelle pour le problème « sous-développement-
développement » n'est que la reconnaissance de cette idée.
Mais croyez-vous qu'il s'agit d'une idée simple, élémentaire ? Méditons
seulement la définition par Marx de la productivité. Vous allez voir quelles
têtes de chapitre elle nous propose, quelles recherches elle exige de l'historien
des économies, de l'historien des sociétés :
« La quantité de valeur d'une marchandise resterait évidemment cons-
tante si le temps nécessaire à sa production restait aussi constant. Mais ce
temps varie avec chaque modification de la force productive du travail, qui
de son côté dépend de circonstances diverses, entre autres de l'habileté moyenne
des travailleurs, du développement de la science et du degré de son application
technologique, des combinaisons sociales de la production, de l'étendue et de
l'efficacité des moyens de production et de conditions purement naturelles ».
J'ai souligné les invitations à un programme d'études. Je souligne que
Marx a introduit par la dernière indication, a propos des conditions naturelles,
une série de suggestions, qu'il a d'ailleurs rapidement précisées, sur l'observa-
JQ PIERRE VILAR

tion des productivités changeant q. court terme (dans le domaine des produc-
tivités agricoles que domine la météorologie), ce qui inclut tout le problème
économico-social de .« l'inégalité des récoltes » au cours de l'histoire. Cela
inclut aussi le problème de l'inégale productivité des mines, sur quoi repose
l'histoire des déséquilibres monétaires et du mouvement des prix. Cela introduit
enfin, plus généralement, dans le programme de l'historien, toute la géogra-
phie, celle des ressources, celle des distances. Les autres indications invitent
à étudier l'histoire des techniques et l'histoire des sciences, sans oublier que
les problèmes d'implantation (comme disent les économistes) sont aussi impor-
tants que ceux d'invention.
Enfin, en comptant parmi les « forces productives » les traits positifs de
l'organisation sociale du travail, Marx invite à une sociologie du travail, notion
qui doit être plus vaste encore que la « sociologie industrielle », car nous
pouvons rêver d'une sociologie du travail du serf, de l'esclave ou du fellah,
dont seul l'historien peut nous rendre compte.
La première indication, sur l'habileté moyenne des travailleurs, implique
enfin une recherche orientée aussi bien vers l'efficacité des apprentissages
dans le cadre corporatif médiéval que vers l'étude de l'éducation technique
moderne, un des critères les mieux reconnus des conditions actuelles du déve-
loppement.
Il me semble que le programme de Marx, en histoire économique, en
histoire sociale, ne risque guère d'être dépassé, tant il est loin encore d'être
rempli- Ajoutons que Marx est heureusement beaucoup moins matérialiste que
ses critiques. J'entends moins mécaniste et moins fataliste. Quand il pose la
condition majeure, nécessaire, de la croissance — la modification positive Je
la productivité — il sait parfaitement qu'elle n'est pas suffisante, en ce sens
que toutes les composantes de cette « productivité » étant non seulement
techniques, mais sociales, il faut y ajouter l'étude psychologique, l'étude
humaine. Le facteur esprit, le facteur « âme » ne sauraient être absents. Us
apparaissent dans un autre exemple. Et il est inutile de souligner qu'en pro-
posant des « exemples », je me résigne a laisser dans l'ombre beaucoup
d'aspects, beaucoup de nuances. C'est la loi d'un exposé comme celui-ci.

B. Classes et luttes de classes

Je n'envisagerai, dans ce problème même des « luttes de classes », si


caractéristiquement « marxiste », qu'une apparente subtilité de définition
qui est en fait une idée fondamentale et exceptionnellement féconde. C'est —
l'idée que les classes sociales ne se distinguent pas par la consommation et
les revenus, mais par la situation dans le procès productif.
Les riches. Les pauvres. Voilà l'aspect extérieur. Il est important. Il déter-
mine des psychologies. Il n'est pas un moteur des changements et des luttes.
Le problème n'est pas de savoir comment on est riche ou pauvre. Il est de
savoir comment on le devient. Accumulations, paupérisations : voilà les pro-
blèmes majeurs de l'histoire sociale. Or on devient riche ou
pauvre par la
façon dont on participe à la production, dont on se situe par rapport la
production, soit en position de force, soit en position de faiblesse. C'est lea
mode de prélèvement sur la production, c'est le mécanisme de l'accumulation
qui constitue le fait social significatif, éclairant.
HISTOIRE SOCIALE ET PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE 11

Réfléchissons maintenant aux récents progrès de l'histoire économico-


sociale ; tous pourraient se grouper, je crois, autour de ce changement de pers-
pective : ne plus étudier des richesses et des pauvretés, mais des enrichisse-
ments et des appauvrissements, non plus des pauvres et des riches, mais des
producteurs de valeur et des accumulateurs de plus-value.
Et qu'on ne croie pas surtout que ces notions se limitent à la société capi-
taliste et industrielle. Toute l'histoire agraire de l'Occident européen jusqu'à
la révolution économique industrielle et jusqu'à la révolution sociale antiféo-
dale, tourne autour de ces notions marxistes élémentaires : le mode de produc-
tion, les rapports sociaux de production. Nommons seulement les grands faits
entrant parfaitement dans ce cadre : la seigneurie, la communauté de village,
les modes de propriété et les régimes de baux, les systèmes de prélèvement et
les capacités de stockage, les répercussions inégales des crises météorologiques
sur les divers modes de revenus — ces « lois des écarts sociaux », ces « profits
de pointe » si merveilleusement démontrés par mon maître Ernest-Labrousse

et plus généralement toute l'évolution du monde rural, de l'apparition et de
l'affranchissement des serfs à la « genèse du fermier capitaliste »• (un des cha-
pitres-modèles du Capital).
Quand on manie quotidiennement ces notions vivantes, on a légitimement
envie de sourire si Ton entend tel ou tel philosophe, soigneusement préservé
de tout contact avec la recherche, classer Marx parmi les « philosophes de
l'histoire » à la manière du xixe siècle, et que la sociologie du xxé a le droit de
considérer comme « dépassé ». C'est au contraire par les problèmes quotidiens
posés à l'historien social que Marx apparaît vraiment comme le premier théa-
ricien d'une sociologie historique, comme le premier fournisseur de concepts
de base et de modèles, perfectibles, certes, modifiables, mais si souvent encore
les seuls existants !

C. La correspondance entre forces, modes et rapports de production

Je voudrais encore prendre un exemple où ma propre recherche historique


me semble avoir vérifié une des grandes évidences de la théorie, une des plus
mal comprises souvent, ou en tout cas des moins exploitées. 11 s'agit de la « loi
de correspondance » entre forces, modes et rapports sociaux de production.
Qu'entendre par là ? Simplement le fait que lorsque les forces productives
se modifient, les « modes de production »• (ensembles beaucoup plus vastes
d'habitudes et de structures à la fois techniques, sociales, psychologiques) sont
obligés de changer. Et dès lors les « rapports sociaux de production », c'est-à-
'dire le mode de propriété et les relations entre classes sociales, ne peuvent être
maintenus (s'ils le sont par la force, ils arrêtent le processus de croissance).
Dans mes travaux sur la société agraire catalane du xvni° siècle, j'ai trouvé
une application extraordinairement claire de cette loi. Et qui donne un exemple
assez caractéristique de ce qu'on pourrait appeler, en histoire, T « expérimen-
tation spontanée ». Sur un territoire assez vaste pour comporter des éléments
à ryhmes d'évolution inégaux, assez réduit cependant pour être observable (il
s'agit de la Catalogne espagnole entre 1714 et 1808), les modifications des forces
de production se concentrent géographiquement : sur la côte, et dans certaines
régions rapidement repeuplées, on constate d'importantes innovations cultu-
raies, des substitutions de cultures, des intensifications dans les assolements,
72 PIERRE VILAR

dans la.fumure, des irrigations. Là où se produisent ces modifications, on voit


céder très vite l'ensemble plus complexe des « modes de production » : c'est-à-
dire que la structure même des exploitations, des servitudes collectives, des
baux traditionnels, des associations culture-élevage, des circuits entre la per-
ception de la dîme et l'entretien des pauvres dans les paroisses, l'impact social
des crises météorologiques, tout prend une physionomie nouvelle : le vieux
système social finalement — les « rapports de production »• — s'use et tend à
disparaître, non sans se défendre. On peut suivre dans le détail la façon dont
le revenu seigneurial prélevé sur la production s'accroît dans l'absolu et décroît
dans le relatif, comment une part en est enlevée par une couche sociale nou-
velle qui l'emploie dans un esprit différent, comment l'argent pénètre dans des
circuits où Ton s'en passait auparavant, comment la notion de propriété se
modifie et comment le pauvre paysan devient prolétaire., salarié, tandis que
le fils de paysan riche devient bourgeois.
Mais l'intéressant est de comparer cela à ce qui se passe dans les régions
où le nombre des hommes a peu augmenté et où les techniques sont restées
inchangées ; là, dans certains villages de montagne, l'homme reconnaît appar-
tenir au seigneur, comme au xiv* siècle; la dîme rémunère vraiment les fonc-
tions ecclésiastiques ; on ne distingue pas entre usage et propriété, entre bien
privé et bien communal ; l'argent circule à peine ; les droits fiscaux du sei-
gneur et du roi pèsent de plus en plus lourdement, dans le relatif au moins|.
La juxtaposition des deux cas — village de montagne, village de banlieue
urbaine — décrits par eux-mêmes en réponse à des interrogatoires détaillés
(autour de Tannée 1789), telle est l'expérimentation vérificatrice.
Mais plus intéressant est peut-être encore le cas intermédiaire, celui où le
processus est engagé sans être à son terme et où des hommes du pays — il
en est qui sont doués d'un remarquable esprit d'analyse — exposent eux-mêmes'
comment ils voient sùus leurs yeux les innovations techniques rendre impos-
sibles les modes de production traditionnels et modifier la psychologie des
rapports entre les classes sociales autour de l'économie.
Bien entendu, une vérification de ce genre ne peut étonner, car la formu-
lation théorique de Marx n'est pas sortie du néant, et elle est due pour l'essen-
tiel à une fréquentation intelligente des textes du xvm" siècle. C'est la connais-
sance approfondie du passage féodalisme-capitalisme qui a inspiré à Marx sa
généralisation, puis ses hypothèses, sur l'usure et sur le remplacement néces-
saire de tout rapport social à partir des exigences nouvelles de chaque technique.
Mais quand on voit des économistes nous proposer aujourd'hui, comme « alter-
native à Marx », des interprétations sommaires du « démarrage » de la société
moderne où nous ne retrouvons aucune expérience sérieuse d'historien, il reste
légitime de considérer Marx comme le fondateur encore non dépassé d'une
recherche méthodique en histoire sociale.

il. Le marxisme comme instrument critique

Je voudrais aborder ici un autre aspect de la méthode marxiste, à partir


d'un incident qui m'est resté un peu douloureux, parce qu'il m'a fait mesurer
l'incompréhension opposée par des esprits que j'estime hautement non pas h
ma position personnelle (ce qui n'est pas important), mais à un grand problème
posé (ce qui est beaucoup plus grave).
HISTOIRE SOCIALE ET PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE 73

C'était à Sèvres, en 1950. On avait réuni des professeurs d'histoire et des


professeurs de philosophie, pour les aider à réfléchir sur leurs modes de pensée
distincts, et sur Tentr'aide qu'ils pouvaient réciproquement se proposer.
Paul Ricoeur prononça à cette occasion son admirable exposé sur l'objectivité
en histoire, qu'il a publié depuis en tête de son ouvrage Histoire et Vérité- Je
pouvais adhérer dès ce jour-là, comme je fais encore après lecture du livre, à
bien des formules de Paul Ricoeur concernant l'histoire, à laquelle il accorde, il
me semble, à peu près l'essentiel de ce que nous réclamons pour elle, j'entends
la possibilité d'une élaboration de type scientifique : « Est objectif, dit Ricoeur,
ce que la pensée méthodique a élaboré, mis en ordre, compris, et ce qu'elle
peut faire comprendre », « L'histoire doit ajouter une nouvelle province à l'em-
pire varié de l'objectivité ».
Cela dit, l'exposé de Ricoeur, puissamment appuyé sur son immense cul-
ture philosophique et excellemment informé, quoique du dehors, des plus récentes
et des meilleures formes de la recherche historique, présentait cependant, à mes
yeux, deux inexplicables lacunes : il semblait ignorer l'oeuvre d'Ernest La-
brousse, et il n'avait même pas nommé Marx. Je m'en étonnai : car cette « mise
en ordre », cette « compréhension », cette « histoire raisonnée », peut-on négli-
ger, si on les croit possibles et si on les souhaite, celui qui en a posé les fonde-
ments, formulé les règles ?
Je posai la question à Paul Ricoeur. Il me répondit, assez sèchement, que
Marx ne l'intéressait pas, n'étant pas un & philosophe critique ». Je tentai de
répondre, et le président de séance m'interrompit aussitôt, disant (criant plu-
tôt) que Ton n'était pas à Prague, que je n'imposerais pas la dictature d'une
pensée. Je n'avais dit qu'un mot. C'était le temps de la guerre froide. On a
fait des progrès depuis lors. Mais ce qui me peinait ce jour-là, ce n'était pas
la brutalité inattendue d'un incident dont je ne me sentais, en toute conscience,
aucunement responsable ; c'était Ricoeur qui me préoccupait, si scrupuleux, si
merveilleusement ouvert, et dont l'incompréhension devant Marx me faisait
souffrir.
Car enfin, Marx philosophe « non critique » ? Où serait donc la critique ?
N'est-il pas le premier qui ait exigé des hommes : quand vous pensez quelque
chose, demandez-vous d'abord pourquoi vous le pensez. Et quand vous entendez
dire quelque chose, demandez-vous d'abord qui le dit, et pourquoi il le dit. Elar-
gissement singulier de la fameuse « critique interne » de l'historien, que les habi-
tudes classiques réduisent trop à un test ingénu de sincérité, d'habileté, de dissi-
mulation, d'intérêt bas et élémentaire. La critique marxiste du témoignage est
tout autre chose ; elle est une critique sociologique de la connaissance : elle ne
fait pas des attitudes et de la pensée un absolu irréductible et relevant seule-
ment de l'individu. Elle cherche à ces attitudes, à ces pensées, non de plates
raisons d'intérêt matériel (comme on le croit quelquefois), mais un fondement
dans l'espace social et un fondement dans le moment historique, que ne sau-
raient oublier sans danger aucune analyse littéraire, aucune analyse philoso-
phique.
Cette critique marxiste des textes, et cette recherche de textes-série ayant
signification globale pour une classe et pour une époque, c'est un tout autre
exercice, et d'une tout autre portée, que la simple « critique interne » du témoi-
gnage. C'est le fondement même d'une science historique dont un des postu-
lats essentiels doit être la phrase de Marx : nous ne pouvons juger d'une époque
sur la conscience qu'elle a d'elle-même. Et nous ne pouvons même pas nous
juger nous-mêmes sur la conscience que nous croyons avoir. Le marxisme exige
T4 PIERRE VILAR

de chaque historien — mieux, de chaque homme — un perpétuel examen de


conscience, une perpétuelle crise de conscience. Dont se passent fort bien, géné-
ralement, ses détracteurs.
Paul Ricoeur avait insisté sur la « révolution copernicienne » opérée en
philosophie par Kant, et dont je ne conteste pas l'importance. Mais j'avais envie
de lui dire — si Ton m'en eût, ce jour-là, donné le temps — que la véritable
« révolution copernicienne » obligeant
l'homme à ne plus se considérer, comme
individu, au centre des choses, me semblait bien davantage opérée par Marx.
Cela vient d'être écrit, également, par Roger Garaudy dans son récent livré.
J'ai été heureux de cette rencontre. Je l'ai été davantage encore en redécouvrant,
à l'occasion de mes réflexions actuelles sur la sociologie des guerres,^ les conclu-
sions de Tolstoï, dans Guerre et Paix, sur la « révolution copernicienne » à
souhaiter dans les sciences humaines — lignes écrites, rencontre curieuse,
Tannée même du premier Livre du Capital : « Dans le premier cas, dit Tolstoï
(c'est-à-dire dans le cas de Copernic) il a fallu renoncer au sentiment d'une
immobilité dans l'espace et admettre un mouvement que les sens ne percevaient
pas. Dans le cas présent, il nous faut de même renoncer à cette liberté dont
nous avons conscience et reconnaître une dépendance que nous ne sentons pas. »
Que la seule façon de conquérir notre liberté soit de savoir d'abord que nous
ne.sommes pas libres, et dans quel sens nous ne le sommes pas, si c'est cela la
« philosophie » de Marx, c'est, pour l'historien, une méthode critique
singulière-
ment féconde. D'abord pour balayer toutes les interprétations naïvement idéa-
listes de* l'histoire, où de solennels personnages font, n'importe quand, à peu
près n'importe quoi. Ensuite pour que l'historien, en matière d'objectivité,
combatte tout d'abord les illusions sur lui-même.
Car, naturellement, le marxiste est le dernier à contester la formule : «L'his-
torien est dans l'histoire » ; c'est même une de ses plus évidentes convictions,
pour critiquer ses sources et ses prédécesseurs. Reste sa propre subjectivité.
« Nous pressentons, dit Paul Ricoeur, qu'il y a une bonne et une mauvaise sub-
jectivité de l'historien »... Hélas! dès que nous avons dit. « bonne » ou « mau-
vaise », nous avons fait un choix. Et est-ce un choix libre ? L'opération critique
est à recommencer.
Je préférerais proposer, à peu près, la règle suivante : la conscience des
éléments objectifs qui déterminent la subjectivité de l'historien doit lui donner,
-pa? l'exercice de son métier, la capacité de pénétration dans la subjectivité des
héfnmes passés, afin d'aboutir à une conception objective des rapports entre
l'objectif-et le subjectif, étape suprême de la jonction entre science et philo-
sophie,:L'essentiel est de penser fortement que.l'objectif et le subjectif se créent
sans cesse réciproquement, dialectiquement, car c'est là le rapport même qui
lie; matièggi.et esprit.
Or, ici, les conquêtes de l'historien sont déjà immenses. Je
pense à ce
xyiii"1 siècle-espagnol dont pendant tant d'années le secret a été cherché dans
d'absurdes" querelles autour des « influences »•, de la
« francisation », de la
« non-francisation » de tel ou tel auteur privilégié, alors que, pour peu qu'on
analyse ses profondeurs, ses structures matérielles et leurs modifications,
on
trouve ses sources spirituelles et intellectuelles en lui-même, dans les conditions
d'eda vie, dans leurs contradictions, dans leurs exigences et dans leurs impuis-
sances. Voir se dessiner, en Espagne comme en France, internationalement et
non localement, le « tournant » de 1750 — « la France se mit à disserter sur
les grains » — non à partir de la fantaisie de quelque Voltaire, mais à partir
HISTOIRE SOCIALE ET PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE 75

des structures naissantes du grand commerce et de la conjoncture des crises, ce


n'est pas seulement faire un « modèle » de ces crises, et un « modèle » des
émeutes (« motîn de Esquilache », « guerre des farines » ou Grande Peur de
89), c'est faire aussi un modèle social, et un modèle intellectuel, un modèle
moral finalement.
Car enfin, relisons les hommes du xixc siècle. Pour Michelet, Tédit de Tur-
got sur la liberté des grains, c'est « la Marseillaise du blé », c'est la grandeur
de l'esprit et la générosité du coeur. Pour les auteurs espagnols du même temps,
Colmeiro ou Ferrer del Rîo, ce sont aussi les réformateurs qui signent de sem-
blables décrets qui ont raison (même si Esquilache n'est pas Turgot). Le
peuple, qui se soulève, ne comprend pas. Il a tort, il est ignorant. A l'occasion
il est cruel. Michelet même n'ose le défendre. Et les pauvres prêtres de village
qui sont avec lui sont fanatiques ou bornés. Ou mal intentionnés. Et les aristo-
crates complotent.
C'est vrai peut-être. Mais nous savons aujourd'hui qu'il s'agissait de la-
faim- Cela nous mettra-t-il, sentimentalement, du côté du « peuple » ? Nous
placerons-nous, au contraire, aux côtés des réformateurs bourgeois, si durs
soient-ils, parce qu'ils sont intelligents, et dans le sens du progrès ? C'est ici
que peut poindre enfin Vobjectivité réelle, quand nous avons saisi le pourquoi
de la révolte du peuple, et le pourquoi (où ni l'intelligence ni la bonne volonté
ne sont seules en cause) de la position des réformateurs. L'analyse objective du
mouvement des prix et des « profits de pointe », des fondamentales contradic-
tions entre classes et des contradictions passagères entre catégories, peuvent
paraître, à qui s'irrite de nos profusions de chiffres et de nos études de comptes,
bien bassement « matérialistes ». Elles sont le seul fondement d'un dépassement
possible et des subjectivités du temps étudié et de notre subjectivité propre.

III. Le marxisme comme instrument dialectique

Resterait, cependant, le plus difficile de tous les problèmes, le problème de


la causalité. Ici Ricoeur est sévère et je ne lui en fais pas reproche. Après avoir
beaucoup accordé à l'historien quant à ses possibilités d'analyse, il lui ôte beau-
coup de sa confiance. A ses yeux nous sommes naïfs, précritiques, nous oscil-
lons entre le déterminisme et la probabilité.
Je veux bien. Mais après tout, la physique ? Elle n'oscille pas entre proba-
bilité et déterminisme ? entre notion « statistique » et notion absolue des
« lois »' ? Si nous disions simplement que la probabilité est la forme où se
révèle à nous le déterminisme ? Le problème s'est posé, entre les économistes :
analyse « alternative » à forme mathématique ? ou analyse « causale » à forme
concrète, où le facteur « exogène » apparaît sans cesse, troublant le jeu ?
Le cboix, pour les historiens, est entre la simple « histoire raisonnée »
— sans doute la plus raisonnable encore — et une synthèse dialectique qui
rendrait compte des « totalisations ». Sartre, au profit de celles-ci, tendrait à
condamner l'analyse. Mais ses exemples tournent vite à un verbalisme qui ne
sort évidemment pas d'une expérience d'historien.
La recommandation dialectique de Marx est beaucoup moins ambitieuse
et beaucoup plus profitable. Elle consiste à pratiquer l'analyse, sans oublier que
la synthèse du tout ne sera jamais la simple addition des parties analysées, à
pratiquer l'abstraction, à utiliser la « théorie »•, même le schéma, mais sans
76 PIERRE VILAR

jamais oublier que le réel est complexe, et qu'il est toujours, dans une certaine
mesure, particulier ; à ne jamais utiliser, enfin, la notion de cause qu'en luttant,
obstinément, contre toute tentation d'unilatéralité, d'explication passe-partouti
d'action sans interaction.
C'est peut-être une conception banale de la dialectique. Mais ici encore,
il est un type de banalité qui peut encore beaucoup nous apprendre, tant il y a
de banalités fondamentales qui sont négligées. Pour moi, je n'ai encore trouvé
qu'un moyen simple, modeste, de réaliser la conjonction nécessaire entre l'in-
duction et la déduction, entre l'analyse et la totalisation, entre la constatation
des cycles et la certitude des pas en avant.
Ce moyen c'est de considérer tout phénomène historique (c'est-à-dire tout
phénomène social en train de changer) de trois façons successives : de le con-
sidérer d'abord comme signe, pour procéder aux constatations et aux analyses ;
de le considérer ensuite comme résultat, en regardant en arrière ; de le consi-
dérer enfin comme cause, en regardant en avant.
La synthèse, ensuite, n'est pas interdite. Elle évitera, si elle succède à la
triple analyse que j'ai recommandée, toute explication unilatérale : ni la démo-
graphie, ni la technique, ni la science, ni les « propensions à-.. »• ni le rythme
de production de la monnaie (je cite ici les tentations successives d'explication
unilatérale qui ont assailli l'histoire économico-sociale) ne donneront jamais le
vrai secret de l'histoire. C'est une combinaison patiente de l'étude démogra-
phique, de l'histoire des techniques, de l'histoire des sciences, des rythmes de
la monnaie, des contradictions et dès luttes sociales, des élans spirituels et
matériels qui les accompagnent et les soulignent, qu'elles entraînent et par quoi
elles sont entraînées.
Cela n'empêche pas de reconnaître, comme une quasi-évidence (que des
philosophies, même religieuses, essaient d'intégrer actuellement) que le moteur
de l'histoire
— presque par définition — c'est la construction de l'homme
lui-même et de son esprit, par sa prise sur la nature, c'est-à-diré par la pro-
duction, par le travail. Mais la tâche de l'historien est d'expliquer le passage
de cet élémentaire point de départ aux formes les plus complexes des sociétés
et des civilisations.
<-ela n'empêche pas d'admettre non plus, avec Marx et Sartre, que les initia-
tives humaines, malgré le caractère libre et volontaire qu'elles peuvent avoir
(et que surtout elles croient avoir), se traduisent en résultantes globales du
« pratico-inerte » qui la plupart du temps contredisent la logique et les désirs
élémentaires de ceux qui en sont, à l'origine, les auteurs volontaires "et incons-
cients. Mais l'historien n'a pas pour métier de constater ces jeux de !a
« Matière » avec un grand M. Ce qui l'intéresse c'est ce qui fut créé, ce qui
fut développé, gage de ce qui se créera et se développera.

Vous attendiez peut-être que je centre mon exposé sur un problème plus
simple : une option politique sur l'avenir oriente-t-elle vos recherches histo-.
riques, ou vous en sentez-vous détaché? Voilà peut-être ce que vous auriez
désiré m'entendre traiter. Permettez-moi de dire que la question serait .ainsi
mal posée. S'il s'agit de savoir dans quelle mesure je suis libre en face des
habitudes, formations, sentiments, choix, que là vie, la société même m'ont
imposés — je ne suis pas libre plus que quiconque-. Mais le moins libre serait
ici celui qui se.croirait^tel sans s'être sérieusement interrogé. D'autre part, il
arrive que le marxiste établisse un lien (et c'est sans doute son droit et son'.
HISTOIRE SOCIALE ET PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE 7?
devoir à la fois) entre une attitude militante-et une activité globale où s'insère
naturellement son activité: professionnelle. Cela ne peut se régler que par les
préférences personnelles et les tempéraments.
Je doute, à, vrai, dire, que., jamais, homme d'àctiom par tempérament ait
entrepris — et pu poursuivreA- effectivement — une tâche- d'historien avec ce
qu'elle comporte de, patience et de méditation solitaire. Certes,, il y a. Marx,
et le; Lénine duo Capitalisme en Russie. Mais?, la- dialectique méditation-action,
chez ces deux hommes exceptionnels, a beaucoup dépendu dé la chronologie
« événementielle » dans leur biographie. Dans les cas ordinaires, l'homme
d'action fait l'histoire, et, s'il associe vraiment, dans une création réciproque,
la théorie et la pratique, il peut lui arriver d'écrire non seulement pour l'His-
toire avec un grand H, mais même pour Thistoire-métier, pour Thistoire-
méthode, pour Thistoire-science. Cela dépend de son génie.
La réciproque est moins vraie. Il est rare que l'historien érudit, l'histo-
rien de vocation, puisse concilier sa tâche quotidienne et une action militante.
Cela n'implique aucune renonciation au devoir civique. Et l'essentiel est de
ne laisser se développer aucune contradiction entre les pensées et les;: attitudes.
Pour cela, le marxiste est bien placé : en ce sens qu'il pense rendre service-au
mouvement en avant de l'humanité dans la mesure où il pense juste histori-
quement, et le mouvement en avant de l'humanité — même dans ses com-
plexités et sei reculs, ses retards, ses difficultés — est sans cesse pour lui
leçon d'histoire. Il ne peut pas y avoir contradiction entre attitude scientifique
et engagement, précisément parce que l'engagement consiste dans l'attitude
scientifique.
Mais le monde,-pour le moment, n'est pas encore un monde mené par
l'homme. Le monde mené par l'homme est une conquête continue. L'empire
de la nécessité, de l'histoire encore « naturelle », demeure immense. Et même
dans la construction d'un monde scientifique, il reste une large part de pro-
cessus spontanés, aux singuliers résultats. C'est pourquoi l'analyse, la théorie,
la pratique de la matière qui fait l'histoire ne doivent ni ne peuvent chômer.
La « rectification », telle est peut-être la tâche la plus continue qui est proposée
à la pensée scientifique par la réflexion comme par l'action.
Qu'on me permette de revenir là « Histoire et vérité » en empruntant à
Ricoeur, malgré nos divergences, sa conclusion : « L'histoire procède toujours
de la rectification de l'arrangement officiel et pragmatique de leur passé par
les sociétés traditionnelles. Cette rectification n'est pas d'un autre esprit que
la rectification que représente la science physique par rapport au premier
arrangement des apparences dans la perception, et dans les cosmologies qui lui
restent tributaires ». Telle est en effet la marche : des cosmologies, des magies
et des alchimies, puis des physiques ; des mythologies, des récits, des chro-
niques arrangées, et puis, non d'un coup, mais progressivement, l'histoire
totale.
LES PROBLEMES
DU DÉVELOPPEMENT RURAL
ET LES LEÇONS DU MEZZIOGIORNO

par Jean PONCET

E Midi italien se situe dans le cadre d'un grand Etat moderne et


non d'un pays « sous-développé » au sens ordinaire du mot.
Aussi les leçons de l'expérience italienne au Mezzogiorno offrent-
elles pour nous un intérêt d'autant plus grand.
"Il s'agit d'une expérience déjà ancienne de lutte contre le sous-
développement régional, d'une expérience engagée sur la base
d'une réforme agraire partielle, avec des investissements d'ori-
gine publique pour l'essentiel, en recourant à des institutions spécialisées
comme la Caisse du Midi, l'Office de Valorisation de là Sila, les « Entes »
de la Réforme Agraire, d'une expérience enfin de planification économique
répondant aux exigences particulières d'un vaste ensemble géographique et
humain. Pour toutes ces raisons, l'évolution récente du Mezzogiorno et les
problèmes qu'y posent notamment le développement de l'agriculture et sa
modernisation, dans le sens d'une intégration effective à l'ensemble économique
et social italien, peuvent nous fournir de précieux enseignements.
Nombreuses sont les études et les sources de documentation concernant
les actions engagées au Mezzogiorno sur tous les plans : réforme agraire,
investissements, modifications de structure, industrialisation, équipement, mou-
vement démographique, transformations économiques et sociales... Mais ces
actions et ces transformations mêmes sont loin d'être achevées ; elles présentent
des aspects positifs et des aspects négatifs ; un véritable combat politique est
engagé autour des questions les plus fondamentales. Il serait donc vain de pré-
tendre tirer des conclusions définitives sur une réalité aussi mouvante, mais
cela ne signifie pas qu'on ne puisse s'orienter au travers de la masse des
informations disponibles, que certaines tendances et que des leçons même par-
faitement valables ne puissent être dégagées.
La réforme agraire partielle qui a été, là partir de 1950, le premier acte
décisif engageant le Mezzogiorno dans une voie de développement particulière,
fut imposée au gouvernement italien de la démocratie chrétienne par la pres-
sion des populations rurales sans terres. Les paysans dépourvus commençaient
à occuper les latifundia mal mis en valeur et passaient à des formes de lutte
de plus en plus révolutionnaires. Dictée par des considérations essentielle-
ment politiques et prévoyant l'indemnisation des propriétaires, la réforme n'a
donc guère visé qu'à une limitation des domaines mal cultivés ou peu produc-
tifs, à leur équipement, à leur bonification : il fallait pouvoir y installer une
couche de paysans dépourvus, sur de petits domaines, qui, bien travaillés, suffi-
raient & faire vivre une famille dans des conditions convenables. C'est ainsi
LE MEZZOGIORNO 79

qu'en Pouille-Lucanie-Molise, l'Ente pour le Développement de l'Irrigation et


la Transformation Foncière a pu redistribuer 180.000 hectares de terres pré-
levés suv les grands domaines mal mis en valeur entre 30.000 attributaires
(sur un total de 100.000 demandes), la moitié de ceux-ci recevant des lots
moyens de S à 9 ha. (pour ceux qui ne possédaient rien auparavant), l'autre
moitié bénéficiant seulement d'agrandissements.
Dans une seconde étape, ou, plus exactement, parallèlement à cette redis-
tribution limitée des grands domaines, les terres affectées par la réforme ont
été transformées en utilisant la main-d'oeuvre des attributaires. C'est encore
l'Etat qui — avec des aides étrangères importantes au demeurant — a fait les
frais de cette vaste entreprise d'amélioration des sols et d'équipement infras-
tructure!, placée sous la responsabilité et la conduite des Entes de' la Réforme
et financée par la Caisse du Midi, grâce aux dotations accordées à celle-ci.
L'immense effort ainsi accompli dans les secteurs de l'hydraulique, de la
D.R.S., de Télectrification, de l'habitat, de la viabilité... s'est étendu bien au
delà des zones réformées proprement dites, affectant en fin. de compte tout
l'ensemble du Mezzogiorno et fournissant une somme d'emploi considérable
à toute la population des chômeurs et des sans-terre de cette r'égion géogra-
phique. C'est ainsi également qu'ont parfois pris une vie et une importance
nouvelles les anciens « Consortiums de bonification » créés à une date anté-
rieure, mais largement stérilisés par leur structure même. Associant en prin-
cipe sur une base volontaire les propriétaires ruraux intéressés aux travaux de
bonification et d'équipement (hydraulique et irrigation, aménagements divers),
bénéficiant d'une aide massive de l'Etat (qui subventionne les grands travaux
d'intérêt collectif dans la proportion de 87,5 à 100 % et les travaux d'intérêt
privé eux-mêmes dans une proportion de 38 à 60'%), les consortiums restent
en effet dominés par les grands propriétaires fonciers qui y ont voix prépon-
dérante en raison de leur importance superficiaire et la démocratisation de
ces associations constitue aujourd'hui une des revendications fondamentales
des grandes masses paysannes. Pour atténuer la tension et pour rendre plus
efficaces de tels organismes, l'Etat italien a, dans certaines régions-clé de la
réforme agraire, placé les consortiums sous l'autorité d'un commissaire extra-
ordinaire et décrété par ailleurs là date récente (1963) que les Entes de la Réforme
Agraire deviendraient Entes de Développement et animeraient par conséquent
la bonification dans tout l'ensemble des territoires qu'elles affectent.
C'est ainsi que l'Ente de Pouille-Lucanie-Molise, dont nous avons déjà
parlé, étudie un plan d'irrigation pour quelque 300.000 hectares (sur un terri-
toire agricole de près de 1.500.000 ha.), dont environ 140.000 ha. dans un pre-
mier stade ; —. 50.000 hectares étant compris dans l'ancien périmètre du
Consortium de Bonification unifié de Matera-Mêtaponte. Les réalisations tech-
niques de la Caisse du Midi et des Entes locales sont déjà remarquables et
influencent parfois largement le paysage agricole tout entier. L'Office de Valo-
risation de la Sila est efficacement intervenu dans presque tous les domaines
de la mise en valeur : agriculture, élevage, forêts, hydraulique, habitat, routes,
barrages, construction de bourgades entières, électrification, etc.. Il a déjà
transformé partiellement les plaines côtières de Sibari et de Crotone. Quant
au secteur littoral de Tarente-Métaponte, dépendant de l'Ente de Pouille-Lucanie
et du Consortium déjà cité, il détient sans doute le record d'intensification
de l'agriculture italienne, sinon européenne; grâce à l'eau d'irrigation inter-
venant sur dès sols assainis, des terroirs autrefois impraticables à toute cul-'
8ô JEAN PONCET

ture permanente et intensive et infestés par la malaria sont devenus de véri-


tables jardins, portant trois étages de culture associées : maraîchage ou four-
rages, agrumes "et vigne, arbres fruitiers et oliviers. La production des oliviers
& été multipliée jusqu'à 10 fois. On cherche à industrialiser et à mécaniser
cette vieille culture méditerranéenne. Des plantes nouvelles, comme la bette-
rave sucrière, sont propagées à grande échelle. Divers projets concernant la
transformation sur place et la commercialisation coopératives des produits
obtenus par les petits paysans de la réforme sont en voie de réalisation. Leur
réussite paraît largement conditionner, au demeurant, celle de toute l'expé-
rience en cours et surtout la consolidation de ces exploitations de petit format.
Indépendamment en effet du coût élevé de cette politique d'intervention
publique — la dotation initiale de la Caisse du Midi, fixée à 1.000 milliards
de lires a été portée depuis 1959 à plus de 2.100 milliards et de nouvelles dota-
tions deviennent nécessaires —, il apparaît d'une part que l'expérience engagée
ne se solde que par un demi-succès, d'autre part que ce succès relatif resta
largement conjoncturel, lié à d'autres facteurs qu'à l'action et aux vues de
l'Etat.

UN des premiers problèmes qui restent posés est celui du format des
exploitations issues de la réforme agraire et qui devaient servir à fixer
durablement, dans de bonnes conditions économiques et sociales, une
population rurale importante. L'optique de ces exploitations demeure comman-
dée par les besoins de l'emploi et de la consommation familiale autant et plus
que par les impératifs de la productivité individuelle maximum et de la moder-
nisation intégrale (mécanisation et spécialisation). La notion de format « opti-
mum » n'a d'ailleurs pas grand sens dans une économie en voie de transfor-
mation rapide, où apparaissent sans cesse des nouveaux besoins et de nouvelles
techniques de production. Et' comment cet optimum familial pourrait-il être
stabilisé, quand la famille s'accroît et que d'un secteur à l'autre les conditions
de milieu aussi bien que les fluctuations du marché ou le progrès technique
ne cessent de modifier toutes les formes de production et toutes les bases du
revenu ? La première faiblesse par conséquent des structures engendrées par
la réforme, c'est que, même aidées au maximum par l'Etat, même associées
en coopératives de services, les fermes familiales restent soumises aux lois
générales du système, donc à la concurrence et au jeu des inégalités, d'autant
plus marquées qu'on est dans un pays et dans des structures aussi fortement
différenciés, où subsistent les plus vifs contrastes.
Ces contrastes ne s'expliquent pas seulement par l'insuffisance des formats
ou par les difficultés naturelles. A côté de zones où la Réforme agraire et l'in-
tensification des cultures ont agi le plus positivement, il |en est où la mise en
valeur moderne se fait dans le cadre de 'grandes exploitations céréalières méca-
nisées, comme dans la région de Foggia (Tavoliere), où l'irrigation et la diver-
sification des activités dominantes, quoique possibles, demeurent une perspec-
tive encore éloignée. Il est surtout, par contre, des régions favorisées en appa-
rence, comme ce merveilleux Sahel de la Pouille, où l'intensité et la diversité
de la mise en valeur, la relative perfection des techniques agricoles tradition-
nelles, la somme élevée de travail et même, dans bien des cas, une production
LE MEZZOGIORNO 81

et des rendements superficiaires élevés n'empêchent nullement les populations


rurales très nombreuses d'y être parmi les plus pauvres d'Italie. La cause
majeure n'en est pas seulement le surpeuplement et le morcellement excessif
de la terre, mais aussi les mauvais rapports sociaux et le maintien notamment
d'un système d'exploitation indirecte singulièrement néfaste. Le travailleur
paysan y est rarement Je propriétaire et il doit payer des taux de location ou
de métayage exorbitants (dépassant quelquefois la moitié des récoltes). La lutte
des « mezzadri » pour l'allégement de ces taux et pour la réappropriation de
la terre au profit de ceux qui la travaillent est même une des principales
formes actuelles de la revendication paysanne en Italie : elle est, en Pouille,
portée 4 un niveau très élevé.
Ainsi, quels que soient les efforts techniques consentis pour l'amélioration
des sols et des conditions de milieu au Mezzogiorno, et bien que l'Etat ait essayé
d'agir partiellement aussi sur les structures foncières elles-mêmes, ces actions
positives n'ont pas fait disparaître, même sur le plan local, les difficultés liées
à l'ensemble du système social. L'élévation de la production n'est pas contes-
table à époque récente, puisqu'en 10 ans (1950-59) la valeur brute de la produc-
tion agricole vendable (estimée en monnaie constante) aurait crû de 45 % pour
l'ensemble du Mezzogiorno, tandis que le revenu brut total se serait élevé de
80 '%. Mais ce qui montre bien à quel point il est en définitive essentiel de
savoir à qui profitent les aides publiques et les progrès accomplis, ce ne sont
pas seulement les inégalités profondes du développement à l'intérieur même
des régions considérées, l'enrichissement beaucoup plus rapide des grands pro-
priétaires, le relatif piétinement de la productivité et de l'exploitation fami-
liales dans les secteurs réformés, la misère persistante de la grande majorité
des populations rurales, quelles que soient par ailleurs les conditions naturelles
et les cultures pratiquées. Il faut encore noter que le Mezzogiorno dans son
ensemble n'a pas cessé de jouer vis-à-vis du Nord de l'Italie son rôle de semi-
colonie, réservoir de main-d'oeuvre à bon marché, marché consommateur de
biens d'équipement et de produits manufacturés, caractérisé par la faiblesse
des industries transformatrices et des industries de base, par la prédominance
des secteurs agricole et tertiaire... On voudrait aujourd'hui en faire un des
principaux théâtres de l'expansion touristique, hivernale, balnéaire, et cet admi-
rable pays s'y prête — mais nous doutons que cela puisse résoudre tous les
problèmes.

LES progrès rapides de l'industrie italienne dans le Nord du pays ont dans
un certain sens contribué à résoudre le problème paysan. Ils ont vidé
en effet les campagnes méridionales d'une partie des travailleurs sous-
employés et des ruraux sans terre. Près de 2 millions sont ainsi partis à une
époque récente du Mezzogiorno vers le Centre et le Nord de l'Italie (dont
350 000 de la Calabre, 400 000 de la Sicile pour la seule décennie 1951-1960).
Cela doit équilibrer la croissance démographique, sans plus. Dans le cadre
régional et local, la création de « pôles de développement » industriel et urbain,
encouragée et parfois largement aidée par l'Etat (facilités d'installation, équi-
pement d'infrastructure, avantages fiscaux) a contribué à diminuer considé-
rablement la pression des besoins ruraux. C'est ainsi qu'autour de Tarente,
de Crotone sur la côte ionienne, d'Augusta-Priolo et de Gela en Sicile, de
82 JEAN PONCET

Vibo-Valentia sur la côte tyrrhénienne, l'appel de main-d'oeuvre industrielle


et surtout la masse des investissements induits par la création de grandes
usines métallurgiques ou pétro-chimiques surtout, ont modifié localement les
structures économiques et les façons de vivre de la population. Indépendam-
ment de cette industrialisation localisée en de grands centres, les investisse-
ments de la Caisse du Midi et les grands travaux de toute nature n'ont pas été
sans créer un large emploi au moins temporaire et surtout un mouvement
consommateur moderne. Tous ces phénomènes se reflètent dans la répartition
du peuplement, mais aussi dans la structure du revenu et surtout dans l'orien-
tation générale prise par l'investissement. Comme nous l'avons dit plus haut,
ce ne sont pas les industries de transformation, la production des biens d'équi-
pement qui ont connu un véritable essor, et la majeure partie des machines,
des équipements, des biens de consommation modernes n'a pas cessé de par-
venir en quantité croissante du Nord industrialisé. C'est donc celui-ci qui a
le plus bénéficié en définitive des changements survenus et même du nouveau
pouvoir d'achat créé au Mezzogiorno.
Régionalement, les activités qui ont progressé le plus spectaculairement
restent celles du bâtiment (dont le revenu brut a été multiplié par trois ou
quatre entre 1951 et 1960) et celles du secteur tertiaire (dont le revenu brut
a plus que doublé), les industries de transformation proprement dites n'aug-
mentant guère que de 50 à 60 % et ne représentant plus en 1960 que 60 %
du revenu brut industriel, contre 75 % environ en 1951. Quant au secteur ter-
tiaire (commerce, transports, services, crédit...) qui représentait en 1951 à peine
plus de 1/4 du revenu brut global du Mezzogiorno, il est passé au premier plan,
devançant l'agriculture et l'industrie en i960 (36 % du revenu brut contre 32 %
pour chacun de ces secteurs). Cet essor excessif des activités les moins produc-
tives en fin de compte (bâtiment, secteur tertiaire) a quelque chose de malsain
en soi ; il explique notamment en partie les difficultés financières actuelles de
l'Italie, et un certain blocage de l'expansion.

LE développement du Mezzogiorno demeure un processus déséquilibré,


dans la mesure notamment où une « déruralisation » extrêmement
rapide ne correspond pas â l'apparition de véritables foyers de produc-
tion intensive et moderne, organiquement liés entre eux et à l'agriculture—mais
seulement à un abandon des campagnes et à une subordination accentuée de
l'économie régionale aux impulsions venues de l'extérieur. Au lieu que l'indus-
trialisation d'une part, l'action publique de l'autre concourent à créer locale-
ment des ensembles harmonieux, se renforçant et se complétant les uns les
autres, l'apparition des grands complexes industriels « parachutés » entraîne
souvent l'échec des programmes de mise en valeur primitifs par la réforme
agraire et par l'irrigation. Des lotissements agricoles récemment créés ont été
absorbés par l'industrie, comme dans la vallée du Basento (Ferrandina), tandis
qu'ailleurs les plans de développement rural sont ralentis sinon abandonnés
pour de longues périodes, et les maisons construites par les Entes de Réforme
restent vides (aux environs de Gela ou de Priolo par exemple).
Tout se passe comme si, à une action limitée de l'Etat sur les structures
foncières, au cours des années 50, puis à un très vaste effort d'équipement et
de modernisation des infrastructures méridionales, s'étaient superposés, à un
LE MEZZOGIORNO ' 83

rythme de choc pour-ainsi-dire, les effets d'une large poussée conjoncturelle de


la puissante industrie septentrionale. Celle-ci a trouvé dans la Mezzogiorno non
seulement une main-d'oeuvre, mais un champ d'action d'autant plus intéres-
sant que l'investissement public y créait un nouveau marché ; mais la prospé-
rité ainsi entraînée demeurait un peu artificielle. Il n'y a pas eu en réalité une
industrialisation régionale reposant sur les ressources ou le potentiel propres
du Mezzogiorno. C'est d'ailleurs un peu contre cet état de choses que s'efforcent
parfois de réagir les animateurs des Entes de Développement qui lancent des
industries basées sur la production agricole locale, des usines coopératives, mais
leurs moyens d'action restent plus limités que ceux des grandes firmes capita-
listes du Nord et ils doivent lutter contre leur concurrence commerciale, jusque
sur le marché méridional.
Une grave erreur est commise par ceux qui voient dans Texôde rural au
Mezzogiorno la solution au problème de la réforme agraire, et dans la création
de quelques grands complexes industriels de base la solution au problème de
l'industrialisation et de la modernisation. D'une part, en effet, nous l'avons vu,
la question agraire ne s'identifie nullement avec celle du lotissement et de la
mise en valeur des derniers latifundia ; elle est celle des mauvais rapports
sociaux, des salaires agricoles très insuffisants (ils restent notablement infé-
rieurs aux salaires industriels), des taux de location ou de métayage écrasants,
perçus en définitive par des groupes sociaux improductifs et non pas même
par des gestionnaires responsables ni par de futurs investisseurs s'intéressant à
l'industrie méridionale. Ces problèmes réouvrent et résument au fond la mau-
vaise répartition des terres productives, le morcellement paralysant de la petite
exploitation comme le maintien par ailleurs de formes trop extensives d'exploi-
tation sur de larges étendues 1. L'industrialisation réelle du Mezzogiorno est
d'autre part fonction du développement non pas tant de quelques complexes
puissants, exportateurs de produits demi-finis, mais de toute la gamme des
industries d'équipement et de transformaion des produits régionaux permettant
de valoriser et de commercialiser ceux-ci sans passer par les usines de Milan
ou de Turin.

LES problèmes de la modernisation et de l'intégration de l'agriculture à


un développement régional se posent donc aujourd'hui en termes de
plus en plus clairs, au Mezzogiorno. Les milieux les plus compétents
et les plus consciencieux de l'administration, les responsables des offices de
développement et même ceux de grandes sociétés mixtes nationales comme
TE.N.L, aussi bien que les milieux populaires
— syndicats, associations pay-
sannes qui, en Pouille par exemple, semblent là la tête du mouvement « méri-
clionalistf1 » et déploient une activité incessante
— en viennent tous à envisager

i. En Pouille-Lucanie-Molise, si oo % des propriétés représentent % de la surface agricole,


5
la réforme agraire n'a pas changé grand'chose au fait que 20 % des terres appartiennent à un infime
pourcentage (3 ou 4 %) des propriétaires.
En Calabrc, en 1061, si 8p % des exploitations n'occupaient que 23 % des surfaces agricoles
(227 000 exploitants pour 336 000 ha.), plus de 36 % de celles-ci (513 000 ha.) étaient exploitée»
par moins de 0,5 % des agriculteurs (î 350).
M JEAN PONCEZ

de nouvelles options. D'une manière générale* les idées qui reviennent le plus
souvent et par lesquelles nous pensons pouvoir, le mieux résumer les leçons
récentes du Mezzogiorno, seraient les suivantes :
— La réforme agraire ne peut être limitée à sa conception initiale ; il faut
& une agriculture moderne de larges structures foncières, mais surtout des
structures souples et vivantes, qui ne fassent plus de la perception de la rente
ou du droit individuel de propriété des obstacles à une mise en valeur ration-
nelle de la terre, encore moins à une meilleure répartition de ses produits.
Les rapports sociaux les plus néfastes, exploitation indirecte, métayage ou loca-
tion là des taux excessifs, salaires trop bas... doivent être réformés profondé-
ment ou abolis, et la terre revenir à ceux qui la travaillent.
— La production agricole doit aussi devenir rentable et pour cela cesser
d'être conditionnée par l'état fluctuant des marchés ou par la spéculation des
intermédiaires superflus ; elle doit donc être valorisée au maximum sur place
et au profit des producteurs, pour pouvoir concurrencer la production indus-
trielle du Nord et des pays étrangers.
— Les structures et les moyens d'action susceptibles d'aboutir à de tels
résultats existent en partie et ne demandent qu'à être vigoureusement! déve-
loppés — Caisse du Midi, Entes de Développement, Coopératives maraîchères,
horto-fructicoles, viticoles, laiteries, transformant, conditionnant et commer-
cialisant les produits... De telles formes d'industrialisation permettent de créer
de nouvelles bases agricoles et de stabiliser les aspects les plus positifs de
l'expérience engagée : production des agrumes, élevage, fourrages, fruits,
vigne, légumes, primeurs, ainsi que de rénover et de réorganiser les secteurs
d'agriculture traditionnelle actuellement abandonnés à eux-mêmes et à l'exploi-
tation des intermédiaires.
— Il importe de continuer les recherches et de multiplier les mesures
allant dans ce sens : amélioration des conditions de production, équipement,
développement coopératif, lutte pour la suppression des intermédiaires super-
flus et contre toutes les formes de spéculation exploitant le producteur de base.
Une condition sine qua non du développement agricole réside dans l'orga-
nisation et le contrôle publics des marchés là l'amont et à l'aval de l'agricul-
ture, pour briser la dépendance ou plus exactement l'exploitation de celle-ci
par la spéculation sur ses besoins en machines, engrais, ingrédients, carburants,
semences iet plants sélectionnés, marchés à cours soutenus.
— Un point de vue essentiel, sur quoi s'accordent un nombre d'esprits
de plus en plus grand, est la nécessité d'une. planification régionale intégrant
toutes les données des problèmes — la nécessité de passer de la notion vague
et parfois, dangereuse de « pôle de développement », qui laisse subsister trop
d'aléas, à celle de développement régional ou local entièrement structuré et
élaboré au niveau d'organismes.tels que les Entes ou les Consortiums, mais
transformés en véritables organismes représentatifs et démocratiques, avec lai
participation des municipalités, des coopératives, de tous les syndicats paysans
et ouvriers.
Que la solution des problèmes d'actualité implique des options politiques
nouvelles et nous échappe donc entièrement, cela n'empêche en rien le Mezzo-
giorno, comme on voit, de nous offrir maintes leçons d'un intérêt d'autant
.plus vif que ces problèmes rejoignent souvent les nôtres, tout en se situant Ô
un degré supérieur de maturité.
ÉTUDE DU NEVEU DE RAMEAU
« »

HYPOTHESES POUR
UNE RECHERCHE COLLECTIVE
par Michel LAUNAY

ES pagesqui suiventx donnent les premiers résultats, c'est-à-dire


les premières hypothèses qu'a fait naître une expérience de cri-;
tique et d'histoire littéraires menée collectivement là propos du
Neveu de Rameau. Cette recherche, commencée pendant Tannée
universitaire 1963-1964 par un assistant de français de la Sor-
bonne et par les étudiants des groupes de travaux pratiques qu'il
animait, va se poursuivre pendant Tannée universitaire 1964-
1965, développée cette fois par deux enseignants, dans le cadre d'un cours qu'ils
donneront à l'Ecole Normale Supérieure.
Ces pages condensent des analyses qui, développées, demanderaient autant
de place que le texte même du Neveu. Avant même de pouvoir rentrer dans le
détail des explications, il nous a paru utile de soumettre nos hypothèses aux
lecteurs de La Pensée, pour les faire participer, s'ils le désirent, à nos recherches.
Nous partons ici de l'étude de la forme de l'oeuvre, pour y chercher des clefs
utiles a la compréhension de son contenu. C'est dire que nous ne sommes en
aucune manière « formalistes », même si nous nous attachons à la forme, ou,
comme on dit, là la structure de l'oeuvre. En l'occurrence, nous préférons, au
terme de « structure » celui de « composition », plus classique, riche de l'ana-
logie musicale, et plus dynamique.
Nous sommes d'autant moins « formalistes » que nous ne prendrions pas
au sérieux nos premières hypothèses nées de l'analyse de la forme de l'oeuvre,-
si ces hypothèses ne convergeaient pas avec d'autres analyses portant sur son
contenu : nous indiquons, à la fin de la première et de la deuxième partie de
cette esquisse, de nouvelles directions de recherches.
Qu'on ne voie donc pas dans cette étude une tentative pour rejeter l'acquis
et les méhodes de l'histoire littéraire 2 : il s'agit au contraire d'un effort

i. Elles sont extraites d'une « Direction de travail » consacrée au Neveu de Rameau et à


Jacques le Fataliste, et ronéotypée par le Centre National de Télé-Enseignement (Référence :
Agrégations Lettres Classiques et Modernes, Grammaire, 400-401-402.Texte, série 3/MMM-AG t. 307).
On aura une bibliographie quasi-exhaustive sur le Neveu en complétant les références de l'édition
Jean Fabre (Droz, 1950), par celles d'une publication ronéotypée intitulée Diderot et le Neveu de
Rameau, Essai d'explication, par Roland Desné (Centre d'Etudes et de (Recherches Marxistes).
2. Les recherches et les conseils de Jean Fabre sont les bases, les garde-fou et les stimulants
de nos travaux ; et nous faisons nôtre le programme que Pierre-Georges Castex propose à la critique
littéraire : « La recherche des sources livresques, plastiques, biographiques, le relevé des variantes,
l'analyse de la conjoncture historique demeurent l'objet de nos soins. Notre ambition, pourtant, ne
se borne pas à des perspectives génétiques [...] l'intuition psychologique, l'étude des images, l'ana-
.

lyse formelle peuvent révéler des beautés ou des vérités, latentes dont la mise au jour justifie
l'exégète, en ajoutant au plaisir de notre lectare » (à paraître dans» la R.H.LJF., janviier 1965).
86 MICHEL LAUNAY

pour intégrer dans la recherche historique les résultats et les méthodes de


l'étude critique des formes, étude qui comprend à .la fois celle de la langue
(linguistique), celle du style (stylistique) et celle des structures. L'oeuvre litté-
raire est historique : elle naît, se développe, et mourra peut-être avec l'huma-
nité, en tout cas avec la civilisation mortelle qui la porte. Le temps étant irré-
versible, il n'y a qu'une vérité historique, il n'y a qu'une seule explication cor-
recte d'une oeuvre, ce qui ne signifie pas que nous puissions fournir toujours
et immédiatement cette explication. Du moins savons-nous maintenant que la
critique littéraire faite selon l'esprit du matérialisme historique ne sera exempte
d'erreurs et de schématisme que lorsqu'elle aura intégré, ou plutôt même,
lorsqu'elle aura poussé plus avant que les autres l'étude des formes et l'his-
toire littéraire traditionnelle. On comprendra que ces exigences, si nous vou-
lons ne pas succomber sous le poids d'une érudition multiforme, si nous vou-
lons avoir du loisir pour préserver la fraîcheur du regard critique et le plaisir
de la lecture, ne pourront être satisfaites que par. l'organisation d'une critique
collective qui n'éteindra pas, mais au contraire excitera la recherche individuelle.

Etude de la composition de cette « satire ».

On trouvera dans l'introduction de l'édition Jean Fabre de précieuses


indications sur la structure de la « conversation » selon Diderot, ainsi que
sur, la composition « symphonique » du Neveu. Jean Fabre a mis en valeur
la gradation savamment ménagée par Diderot dans la suite des pantomimes
du Neveu, depuis la simple-pantomime du chanteur jusqu'à celle du « grand
branle de la terre ». Dans un article fortement inspiré et sans doute obscurci
par la volonté de rester fidèle au commentaire de Hegel, mais fourmillant
aussi de notations précises, personnelles et suggestives, Roger Laufer s'est
efforcé de dégager de façon plus systématique « la structure et signification
du Neveu de Rameau » (Revue des Sciences Humaines, octobres-décembre 1960,
pp. 399-413) ; Roger Laufer insiste sur la « découverte progressive du
Neveu et sur le mouvement de bascule qui l'élève en abaissant le phi-
losophe. Dans le plateau qui descend a aussi pris place le lecteur ». Roland
Desné,. dans plusieurs études (outre son édition du Neveu et le texte ronéotypé
que nous avons signalé, on peut lire sa communication au premier Congrès
International des Lumières, intitulée « Le Neveu de Rameau dans l'ombre et
la lumière du xvme siècle », Genève, Studies on Voltaire and the eighteenth
century, XXIV-XXvTII, 1963) a pris résolument le contrepied des analyses de
Hegel et de Roger Laufer : il pense que la « satire seconde » se termine non
pas par la victoire de la conscience -vile » du Neveu sur la « bonne conscience »
de Diderot, mais au contraire par un « sursaut de la conscience militante » du
Philosophe.
Il serait ridicule de vouloir concilier, en une nouvelle synthèse, ces trois
interprétations. Cependant, comme nous pensons qu'aucune n'est totalement
satisfaisante, et surtout qu'aucune ne rend pleinement compte du texte, nous
avons été amenés â demander à l'analyse minutieuse de ce texte quelques clefs
qui peuvent servir d'hypothèses de recherche : avec des étudiants de la Faculté
des Lettres de Paris, nous nous sommes livrés à des « dissections » de l'oeuvre
qui semblent aboutir à des résultats convergents. Observant que le Neveu pou-
LE NEVEU DE RAMEAU 87

vait se découper naturellement selon trois « veines » — Je « narré », les


répliques de « Lui » et les répliques de « Moi » —, nous avons d'abord demandé
à l'étude du « narré » (pour plus de commodité, nous désignerons le « narré »
par. l'expression de : « passages de récit ») quelques indications qui permet-
traient de définir avec plus de précision l'évolution des personnages et le con-
tenu des morceaux de dialogue que ces récits enserrent. Cela nous a permis
d'émettre une hypothèse, que nous avons ensuite essayé de vérifier par l'étude
des « thèmes » ou « sujets de conversation ». Cherchant comment Diderot
lui-même qualifiait ces sujets de conversation, nous avons vu qu'ils se ran-
geaient en quatre rubriques : « Observation sur les hommes et sur les carac-
tères » (observations psychologiques, peinture des moeurs et des caractères a
la manière des « moralistes » du xvn" siècle), « Morale » (réflexions sur « les
notions de l'honnête et du déshonnête », du bien et du mal, et sur l'éducation
des enfants), « Philosophie » (réflexions sur « les raisons des phénomènes »,
sur la nature des choses) et « Goût » (considérations sur l'esthétique, sur le
génie, sur la musique, sur la création littéraire).
Cette double détermination (celle de l'attitude et de l'évolution des person-
nages, et celle des sujets de conversation) permet, selon nous, de trouver le
fil conducteur, volontairement et très classiquement caché par Diderot, de son
dialogue : dans une première partie, dominée par des « observations sur les
caractères », c'est-à-dire .par des « peintures des moeurs », à là manière de
« Théophraste, La Bruyère et Molière », Diderot fait en sorte que le Neveu
mène le jeu et pose « pêle-mêle » tous les problèmes qui peu à peu se hiérar-
chiseront : problème esthétique du génie artistique, problème moral et social
des rapports de l'individu et de la société, problème philosophique de la
nature de l'homme et des moyens d'atteindre le vrai bonheur. Dans une deu-
xième partie, le Neveu semble triompher sur le plan théorique, aussi bien en
« morale », par sa théorie de « l'unité de caractère » et du « sublime... en
mal », qu'en esthétique, par son apologie du « cri animal de la passion », qui
fait fi du travail et de la méthode. Mais il ne jouit pas longtemps de son
triomphe et il s'effondre physiquement et intellectuellement : dans la troisième
partie, le philosophe n'a pas de mal à montrer au Neveu que ses théories, si
brillantes soient-elles, ne valent rien dans la pratique, et n'aboutissent qu'à des
échecs et à des attitudes contradictoires, aussi bien pour l'éducation des enfants
que pour la création artistique, et même pour la réussite sociale et la conquête
quotidienne du bonheur.
Si Ton analyse ainsi le texte, on donne un sens plus plein & mainte expres-
sion glissée par Diderot « comme par mégarde », et Ton s'aperçoit que l'or-
donnance des pantomimes (gradation, puis retombée) est parallèle à l'évolution
du dialogue, à la grandeur et à la décadence du Neveu, qu'elle scande et sym-
bolise. Nous pensons donc que cette hypothèse rend compte à la fois de la
forme et du contenu de l'oeuvre.
Il nous reste à la vérifier par l'analyse exhaustive du vocabulaire du
Neveu : l'étude des mots, de leur contexte et de leurs emplois en fonction
des deux personnages, en fonction des différentes parties de l'oeuvre, et en
fonction des sujets de conversation définis plus haut, devrait permettre de
trancher, selon les méthodes les plus rigoureuses de la linguistique et de la
lexicologie, entre les différentes interprétations en présence. Nous pensons
mener à bien cette étude avant la fin de Tannée universitaire 1964-1965, avec
des étudiants de la Sorbonne et de l'Ecole Normale Supérieure. Parallèlement,
88 MICHEL LAUNAY
.

Madame Michèle Duchet confrontera le Neveu et. certaines oeuvres de Diderot


écrites de 1761 à 1779.
Les trois tableaux que nous publions à la suite de ce texte explicitent et
résument à la fois les analyses que nous venons d'esquisser.

Nature, fonction et signification des deux personnages

Le problème des deux personnages, de leur nature, de leur rôle, de leur


signification respective, et de leurs rapports, est naturellement lié à celui. de
la composition et de la structure du dialogue. Il est nécessaire de faire des
analyses séparées de l'ensemble des répliques de « Lui », puis de l'ensemble
des répliques de .« Moi », et enfin dés rapports entre les deux séries de répli-
ques. Alors seulement nous saurons si notre hypothèse, fondée sur l'analyse
des passages de récit et sur celle des sujets de conversation, est confirmée ou
ou infirmée par l'étude des personnages tels que les révèlent leurs paroles.
Notre hypothèse sur la spirale décrite par la conversation se rapproche des
conclusions de Roland Desné qui tendent a identifier « Moi » au Diderot réel,
et « Lui » au neveu de Rameau réel, opposant ainsi radicalement « Lui »,
Tanti-philosophe, et « Moi », le philosophe : le narrateur s'identifie à .« Moi »
et s'avère singulièrement sûr de lui au début et à la fin du dialogue. Cepen-
dant Roland Desné nous paraît sous-estimer la puissance d'attraction et Tin-
fluence que la personnalité et les idées mêmes du Neveu exercent sur « Moi »,
sur Diderot et sur les lecteurs non prévenus. Inversement, Jean Fabre et Roger,
Laufer surestiment peut-être le « non-conformisme » du Neveu et sa fonction
« morale » de destructeur de l'hypocrisie, du pharisaïsme et de la bonne cons-
cience : comparer le Neveu là un « libre loup », et rapprocher son influence
de celle que Jean-Jacques Rousseau exerça, en secret, sur un Diderot qui avait
conservé la nostalgie de sa jeunesse pauvre, c'est oublier que le Neveu, bien
plus que le Philosophe, a « le coup pelé » par le collier de la domesticité ; le
Neveu ne peut vivre qu'en parasite des riches et des Grands, et sa « liberté »
est verbale et illusoire, puisqu'il continuera pendant toute sa vie à « ramper »,
à « danser la pantomime » pour complaire « au patron ». On peut dire que
Roland Desné rend fort bien compte du début et de la fin du Neveu, tandis
que Jean Fabre et Roger Laufer mettent mieux en valeur la partie centrale,
le moment où Rameau semble triompher, et où Diderot lui fait la partie belle.
La rencontre du Neveu de Rameau n'a pas fait changer d'un pouce la!
ligne de conduite et de pensée de Diderot, mais il faut qu'elle ait réveillé, au
fond de son coeur, bien des nostalgies et des aspirations secrètes, puisqu'il
consacra à cet « original » ses heures de méditation, de loisir et de création
les plus attentives et les mieux remplies.
Quant à la question de savoir si le Neveu ne représente que lui-même, ou
s'il symbolise le milieu de la « bohème » intellectuelle parisienne, les « para-
sites », les « espèces », elle nous semble ne pas présenter de grandes diffi-
cultés : malgré les nuances qui les séparent, Jean Fabre, qui met l'accent
sur l'originalité du Neveu, et Roland Desné, qui met l'accent sur son carac-
tère représentatif d'un milieu social, nous paraissent d'accord pour penser que
le relief de l'individu Rameau est d'autant plus saisissant qu'il se profile sur
la toile de fond d'un type littéraire et d'un milieu social nettement caracté-
LE NEVEU DE RAMEAU 89

risés, ceux du « parasite » ; inversement, la critique sociale du milieu des para-


sites, qui révèle la corruption de toute une société fondée sur la recherche
effrénée de l'argent et des jouissances matérielles, est d'autant plus vivante,
significative et efficace qu'elle s'incarne en un homme singulier, au lieu de
se perdre en des diatribes philosophiques et abstraites.

Hypothèse sur la composition du Neveu de Rameau

Première] Partie: ce Observations sur les hommes et sur les caractères »


Tous les problèmes « pêle-mêle »
Le Neveu mène le jeu.

Pages
éd. éd.
Billy Fabre
425 3-4 PROLOGUE. « Je m'entretiens avec moi-même de
426 5-6 politique, d'amour, de goût ou de philosophie.v-
Je n'estime pas ces originaux-là ».
427 7 « H m'aborde »
428 7-8 Goût : « l'homme de génie »
420 8-9 Observ. sur les hommes :
« mon cher oncle... son cher neveu »
430 9>-ii Goût — Morale :
l'homme de génie et la société
431 11^12 Racine
432 13
14
Voltaire
433
« Philosophie » — Goût :
, 15
la musique de l'oncle Rameau pantomime de l'oncle Rameau
43 j 151-16 Observ. sur les hommes :
l'oncle et le Neveu
436 16-17 Palissot et ses collègues
437 17 début de l'histoire de la disgrâce du N.
438 18>-2i Morale — Observ. sur les hommes :
« une certaine dignité » pantom. de la supplication à la Hus
439 21-24 <(
Comment, Rameau, il y a dix mille bonnes
tables à Paris... » pantom. du proxénète et la j. fille
440 24 « Je souffrais... J'étaiis confondu de tant de sagacité et de tant de bassesse ».
441 25 Philosophie :
« O stercus pretiosum »
442 26 « Au dernier moment, tous sont également
riches » pantomime du violoniste
443 27-2S pantomime du joueur de clavecin
444 28-20) Morale — Observ. sur les hommes 1
« vous avez du foin dans vos bottes »
445 20>3i éducation de la fille de Diderot
446 32 « O fou. archifou, m'écriai-;e... des idées si justes,
péle-méle, avec tant d'extravagances ».
447 32 Philosophie :
les sciences et les « raisons des phénomènes »
448 33L35 Observ. sur les' hommes :
la « leçon d'accompagnement »
449 35'37 Morale :
les « viles ruses » ou les « idiotismes »
MICHEL LAUNAY
90

Pages
éd. éd.
Billy Fabre
37.3g Observ. sur les hommes — Morale — Philosophie :
4J0 dévorent dans la société »
. Ç1 3s « Toutes les conditions se
Morale — Philosophie :
452 39
Lui : « Si je deviens jamais riche »
: " Il n'y a P^us de
Patrie- des amis... etc. »
453 40-41
454- 42-43 Moi : « avoir secouru un malheureux »
4_; *, Lui : « je puis faire mon bonheur avec mes vices »
4;g 45 Morale — Observ. sur les hommes :
les « dévots » et le « brigand heureux »
4,5,7 46 « ma dignité »
458 47-48 Observ. sur les hommes :
le chevalier servant de la petite Hus pantomime du gros Bertin
« Il se mit a tousser d'une
violence... »
xzg 49 l'épine du dos »
4g0 50 « Une manière de contourner
461 Si-52 Le petit chien de Bouret
462 53-54 Coût — Observ. sur les hommes :
« je fais peu de cas de la méthode »
45 3 55 « Ce que nous débitons à la petite
Hus »
464 56 Goût — Morale :
Moi : « je crois qu'au fond vous avez l'âme
délicate »
465 57 Observ. sur les hommes :
les ennemis des Philosophes, « plats parasites »
466 58-50/ Palissot, Le Blanc, Robbé, « un certain niais »
467 59 « J'étais quelquefois
surpris par la justesse des observations de ce fou sur les hommes et
j
sur les caractères... — ... j'ai lu et je relis sans cesse Théophraste, La Bruyère et MoJière »

Deuxième Partie: Discussion théorique sur la morale et sur la musique.


Triomphe apparent du Neveu.
a) Morale : Théorie du « sublime... en mal »

468 60 Morale Observ. sur les hommes :


•—•
469 61 « Sois hypocrite, mais ne parle pas comme un
hypocrite ».
470 62 Observ. sur les hommes :
« les gueux se réconcilient à la gamelle »
471 63-65" Fréron, Dorât, Palissot; fin de L'hist. de la
disgrâce du Neveu.
472 66-67 Morale — Observ. sur les hommes :
le bon à tout faire de la petite Hus.
473 68 « Est-ce ma faute, lorsqu'ils se sont encanaillés,
si on les trahit ? »
474 68-70 Les « espèces » : Brun, Palissot, Poinsinet
l'abbé Rey.
475 7l Colportage d'un conte polisson sur la Hus.
476 72 Morale :
477 72-73 « s''l importe d'être sublime en quelque chos;,
c'est surtout en mal » ; « l'unité d; carac-
tère » ; le renégat d'Avignon.
478 76 « Vivat Mascarillus, fourbum Imperator ! » 'pantomime du chant de triomphe
479 76-77. « Je commençais â supporter avec peine la présence d'un homme qui
discutait une action
horrible... comme un connaisseur en peinture... ou comme' un moraliste ou un historien...
I Je devins sombre... »
LE NEVEU DE RAMEAU 91

b) Esthétique —Théorie du « cri animal de la passion »


Pages
éd. éd.
Billy Fabre

480 77-78' Goût : la musique de Duni :


481 78 « le chant est une imitation... des accents de la
passion ».
482 70-801 a Si cette musique est sublime, il faut que...
483 81 celle du cher oncle soit un peu plate ».
484 82-831 Goût — Politique :
485 83-86 comparaison avec la « méthode politique » des pantomime des airs d'opéra
Jésuites. et de l'orcheitre
486 86 Goût :
« la poésie lyrique est encore à naitre ; mais ils
y viendront »
487 86-87 « C'est au cri animal de la passion à dicter la
ligne qui nous convient ».

Troisième Partie : La pierre de touche du vrai : La pratique morale et artistique.

Effondrement du Neveu — Sérénité du philosophe.

488 87-88 « Assis une banquette, la tête appuyée contre le mur, les bras pendants, les yeux à
SUT
demi fermés, il me dit : Je ne sais ce que j'ai ; quand j'étais venu ici, j'étais frais et
dispos, et me voilà roué, brisé ».

a) Morale : L'éducation des enfants


489 89 Morale — Goût : « comment se fait-il qu'avec un tact aussi fia... pour les beautés de l'art
4QO 00 musical, TOUS soyez aussi aveugle sur les belles choses en morale... Aimez-vous
votre enfant ? »

491 90-92 Morale '— Philosophie : éducation du petit Rameau : « De l'or, de l'or ».
402 93 « 71 n'était ni plus nj moins abominable qu'eux; il était seulement plus franc et
plus
conséquent... »

493 94-95 Morale — Philosophie : « l'art d'esquiver à la honte, au déshonneur et aux lois »
« dissonances dans l'harmonie sociale ». Résultats de l'éducation du
petit Rameau, « le petit sauvage » ; le talent et l'argent.

b) Esthétique : Conditions de la création artistique


494 96 parlons musique... dites-moi comment il est arrivé que... vous n'ayez rien fait qui vaille »
«

495 « parmi tant de ressources, pourquoi n'avoir pas tcnté.pa'.itom.


de la nature « fagotant les
._ celle d'un bel ouvrage ? pagodes »
496 98-99 Goût — Morale :
« le moyen de peindre fortement, en
fréque-.i'.ant,pantomime « des caractères des
avec des geiis tels... » passions »
497 100 la statue de Memnon et Voltaire.
498 101-102 Goût — Morale — Philosophie : pantomime du chanteur de rue et
le Juif d'Utrecht ; « faites de belles choses au du pauvre
499 103-103 milieu d'une pareille détresse ! » — pantomime « des courtisans, des
« Rien de stable dans ce monde » valets et des gueux »
92 MICHEL LAUNAY

Pages
éd. éd.
Bffly Fabre
Epilogue.
500 105 « Les folies de cet homme... m'ont quelquefois fait rêver profondément... Ce sont...
magasins où Je me suis fourni] de masques ».

501 105 Philosophie et Politique :


* « le roi prend une position devant sa maîtresse pantomime « du grand branle de la
et devant terre »
502 106 Dieu... Mais il y a tin être dispensé de la
pantomine : c'est le philosophe ».
503 107 « Les choses de la vie ont un prix... mais vous ignorez celui du sacrifice que vous faites
pour les obtenir ».
504 108-109 Observ. sur les hommes :
la femme du Neveu; « j'ai pris le rabat"'et la pantomime de « ma pauvre petite
calotte », femme »

Pirouette finale:
« Rira bien qui rira le dernier ».

On observera que nous mettons en italique les passages de a narré » per-


mettant soit de définir, en leur donnant des titres, les passages de dialogue qui
les précèdent, soit de préciser l'attitude et l'évolution des personnages. On
observera en outre que les .« sujets de conversation » définis page par page
n'expriment que de façon grossière le contenu du dialogue ; il aurait fallu définir
-ces <( sujets de conversation » réplique par réplique, et parfois même subdiviser
les répliques en plusieurs fragments ; mais cela aurait débordé le cadre de ce
premier exposé d'hypothèses ; même grossier, notre découpage est probant et
parlant en ce qui concerne les seconde et troisième parties ; c'est la « pre-
mière partie » qui résiste le plus à l'analyse. Qu'on ne se méprenne pas non
plus sur la signification des nuances séparant ou rapprochant les lectures du
Neveu faites par Jean Fabre, Roger Laufer, Roland Desné et nous : il n'y a
qu'une seule vérité concernant la façon dont Diderot lui-même concevait son
oeuvre ; c'est cette vérité nuancée, mais unique, qui importe, et que nous
devons tenter d'approcher. Notre recherche n'aura pas été vaine, si elle permet
de préciser quelques nuances concernant l'art, la pensée et les intentions; de
Diderot dans le Neveu.

M. E.
UN INÉDIT DE DIDEROT RETROUVÉ EN
AMÉRIQUE OU LES OBJECTIONS D'UN
MATÉRIALISTE Â UNE THÉORIE
IDÉALISTE DE L'HOMME

par Roland DESNÉ

presqu'aussi importante que la publication, en 1951, de l'in-


ventaire du fonds Vandeul par M. Dieckmann.
Pour ceux de nos lecteurs qui seraient mal informés de ces problèmes
d'édition, situons, brièvement ce commentaire sur Hemsterhuis dans l'histoire
de la publication des oeuvres.
La seule édition d'ensemble, en 20 volumes, a paru, par les soins d'Assézat
et de Tourneux, de 1875 à 1877, chez Garnier. Cette édition qui demeure encore,
faute de mieux, un indispensable instrument de travail, n'était pas complète
et comportait des erreurs 2. A la .fin du xixe siècle, et pendant l'entre-deux-
guerres, d'autres textes ont été découverts et publiés, notamment par Tourneux,
Babelon et M. Venturi ; ces publications permettaient surtout de compléter la
série des textes politiques de Diderot et,sa correspondance.
Une nouvelle étape est franchie après la deuxième guerre mondiale, grâce
à M. Dieckmann : les chercheurs peuvent avoir accès au fonds de manuscrits
autographes et de copies—environ 8000 feuillets — constitués par Diderot dans
les dernières années de sa vie. Jusque-là, ce fonds considérable avait été Id
propriété privée — et inaccessible — du château des Ifs (Seine-maritime). En
mai 1952, la précieuse collection entrait à la Bibliothèque Nationale 3. D'où la

i. François HEMSTERHUTS : LETTRE SUR L'HOMME ET SES RAPPORTS AVEC LE COMMENTAIRE


INEDIT DE DIDEROT. Texte établi, présenté et annoté par George May, Yale University Press.
(Diffusé en France par les Presses Uriiversiltaires de France, prix 50,90 F.).
2. Surtout dans'les volumes consacrés à l'Encyclopédie. Des articles de Diderot ont été omis
tandis que d'autres, qu'il n'avait pas rédigés, lui ont été attribués. Sur ce point, on trouvera dans
la thèse récente de Jacques Proust (Diderot et l'Encyclopédie, Armand Colin, 1062), tous les éclair-
cissements et toutes les rectifications que la recherche actuelle est en mesure d'apporter.
3. Où elle faisait l'objet d'un remarquable travail de restauration comme ont pu le constater
les visiteurs de l'exposition pour le deux cent cinquantenaire de Diderot, à la Bibliothèque Natio-
nale. Sur la question du fonds Vandeul, nous renvoyons au catalogue de cette exposition, à
l'article de Marcel Thomas (Un sauvetage, in Les Nouvelles Littéraires, n° spécial Diderot, 19 dé-
U ROLAND DESNE,

possibilité de nouvelles découvertes. M. Dieckmann publiait lui-même une cen-


taine de pages inédites, en annexe à son inventaire. C'est aussi de ce fonds
Vandeul qu'était exhumée Mystification (ou histoire des portraits) parue aux
Editeurs Français Réunis en 1954, et qui vient de faire l'objet d'une édition
critique *.
Tirant parti de ce fonds de manuscrits, comme des divers textes découverts
depuis 1877, deux éditeurs ont donc pu présenter, au grand public," à partir des
années 50, des recueils de textes qui, sans constituer des éditions complètes,
permettaient de renouveler notre connaissance de Diderot. Tel fut le mérite
des Editions Sociales qui, sous la direction de Jean Varloot, consacraient &
Diderot en 1952, dans les « classiques du Peuple », une collection riche aujour-
d'hui de 7 volumes ; le mérite aussi des éditions Garnier, avec les volumineux
recueils des oeuvres esthétiques (1959), philosophiques (1961) et politiques
(1963), trois recueils dus % M. Paul Vernière s.
Dans ces conditions, quel est aujourd'hui l'état des éditions de Diderot ?
En plus des recueils dont nous venons de parler, il existe, dans des collections
savantes, plusieurs éditions critiques 6. Il existe aussi, en cours de publication
depuis 1955, une édition monumentale de la correspondance générale, due à
M. Georges Roth. Jusqu'à ce jour, 10 volumes ont paru aux Editions de minuit.
Verrons-nous enfin paraître une nouvelle édition complète ? C'est un voeu for-
mulé depuis longtemps ! Il sera bientôt exaucé puisqu'il s'est constitué un
Comité national pour l'édition des oeuvres de Diderot, avec l'appui de la Caisse
nationale des Arts et des Lettres.
Dans cette histoire, la publication de G. May apparaît comme une péri-
pétie tout à fait imprévue.
En 19602 un riche collectionneur du Connecticut, Dannie Heinemann,
parmi les trésors de sa bibliothèque, révèle & M. May, professeur à l'Univer-
sité de Yale, un petit livre couvert d'annotations de Diderot. Ces remarques
manuscrites, marginales et intercalées, sont d'une ampleur et d'un intérêt tels
qu'elles constituent un véritable ouvrage philosophique original. C'est donc ce
texte que M. May vient de publier après trois années d'un travail délicat de
déchiffrement et de mise au point. Cela nous vaut un volume superbe de
530 pages, réussite typographique admirable par sa clarté, sa précision et son
élégance.
Il fallait en effet présenter à la fois le livre d'Hemsterhuis et, en regard,
les annotations de Diderot. Pour deux raisons essentielles : sur1 le fond il est
nécessaire de lire intégralement le texte du philosophe hollandais pour savoir

cembre 1963), et, bien sûr, à l'Inventaire du Fonds Vandeul, par H. Dieckmann (Droz-Girard,
i95i).
4. Par Jacques Proust dans : Denis Diderot : Quatre contes (Droz, Genève). Nous aurons
l'occasion" ce revenir sur ce livre.
5. Nous rappelons, pour mémoire, le recueil des oeuvres romanesques (i<>5i), présenté par
M. H. Eénac, et qui ne faisait qu'utiliser l'édition d'Assézat-Tonirneux. La même remarque vau-
drait pour le choix des OEuvres de Diderot, dans la Bibliothèque de la Pléaïde, établi par
M. André Billy avant la guerre, et réédité régulièrement, depuis, sans modification, comme si
nous en étions restés à 1877.
6. Notamment dans la série des « Tqxtes littéraires français », chez Droz, où l'on trouve :
les Pensées Philosophiques (Niklaus), Le Neveu de Rameau (J. Fabre), La lettre sur les aveugles
.(Niklans), Le Supplément au voy2ge de Bougainville (H. Dieckmann), Quatre contes [Mystification.
Les Deux amis de Bourbonne. Ceci n'est pas un conte. Mme de la Carlière] (J. Proust).
UN INEDIT DE DIDEROT 95

à quelle pensée, là quel système, Diderot se mesure. Dans la forme, il n'est pas
possible de lire les remarques de celui-ci autrement qu'elles furent écrites,
c'est-à-dire au fil du texte imprimé.
D'où la présentation : en fac-similé, sur les pages de gauche, le texte
du livre d'Hemsterhuis, avec les annotations marginales manuscrites. Sur les
pages de droite, la reproduction imprimée (et modernisée dans l'orthographe
et la ponctuation) d'une part, de ces annotations et, d'autre part, des pages
intercalaires manuscrites introduites par Diderot.
D'après nos calculs, il apparaît que, par son volume typographique, le
texte de Diderot est au moins égal, sans doute légèrement supérieur, au texte
de la Lettre sur l'homme. Pour donner un ordre de grandeur il fournirait la
matière d'environ 60 pages dans le format et la typographie des classiques du
Peuple. On pourrait estimer que c'est peu. Bien moins, par exemple, que la
Réfutation de « l'Homme » d'Helvétius (180 pages). Toutefois par la qualité
du propos, la richesse des idées, on peut tenir ce nouveau texte pour un écrit
comparable à la Réfutation, qui lui est d'ailleurs contemporaine.
C'est bien par rapport à là critique d'Helvétius qu'il faut d'abord situer
la réfutation d'Hemsterhuis. M. May ne marque pas d'esquisser le rappro-
chement. A notre tour, nous tenterons de montrer que le commentaire inédit
complète notre connaissance du matérialisme de Diderot. En une sorte de symé-
trie, nous avons ici le deuxième versant d'une même réflexion.
On sait qu'en réfutant Helvétius, Diderot s'opposait là certaines thèses
matérialistes que l'auteur de l'Esprit et de l'Homme- déduisait des principes
d'un sensualisme radical. Cette opposition de Diderot, renforcée, semblait-il,
par les hésitations ou les interrogations qu'on croyait déceler en d'autres oeuvres,
par exemple dans Le Neveu de Rameau, a conduit des critiques à mettre
en cause le matérialisme même de Diderot. On s'est plu pendant longtemps
— mais est-ce tout à fait passé de mode ? — à voir en lui un penseur Instable,
inconséquent, insatisfait de ses propres convictions. Diderot aurait cherché à
se libérer de son système philosophique. L'artiste aurait démenti le penseur.
C'était le point de vue de Daniel Mornet ; ce fut la thèse brillamment soutenue
par Jean Thomas dans un essai séduisant, L'Humanisme de Diderot, paru en
1938.
Aujourd'hui cette thèse ingénieuse ne trouve guère de défenseur et l'on
cherche plutôt à préciser le matérialisme de Diderot qu'à le mettre en ques-
tion. Il est évident qu'en réfutant Helvétius, Diderot ne renie pas le matéria-
lisme mais qu'il s'efforce de le sauvegarder et de l'approfondir dans sa méthode
et ses principes, en regard d'un mécanisme systématique et illusoire. Tel est
le point de vue d'un bon connaisseur de Diderot, M. Paul Vernière, qui estime
que ce serait H .une erreur » d'utiliser la réfutation d'Helvétius a pour montrer
chez notre philosophe (...) une sorte d'abjuration des audaces d'autrefois » '.
Tel est aussi l'avis d'un bon connaisseur d'Helvétius. Guy Besse, qui dans
une étude récente fait valoir que « la Réfutation a d'abord la signification d'une
querelle de famille » 8.

7. Dans son introduction aux extraits de la 'Réfutation de l'Homme. DIDEROT : OEuvres


philosophiques, Garnier, p. 559).
8. Dans Observations sur la Réfutat-'on d'Helvétius par Diderot, in Diderot Sudie;: VI (Droz,
1964). Cet article a le mérite d'apprécier la portée de la querelle sur deux points essentiels
— nature et culture — individu et société —, à la lumière des dernières découvertes de la
psychologie et de la philosophie.
96 ROLAND DESNE

Toutefois la tendance à minimiser les certitudes matérialistes de Diderot


n'a pas disparu. M. Niklaus, dans l'article de présentation du sixième recueil,
des Diderot Studies parle d' « une pensée dont le dynamisme attire et qui n'en
reste pas moins une énigme ». Mettant justement en garde le lecteur d'au-
jourd'hui contre la tentation de créer un « Diderot cohérent et quelque peu
fictif qui correspondrait à ses propres besoins intellectuels et moraux... et que
l'on pourrait enfin couler dans un moule », il s'efforce, moins heureusement;
à opposer en Diderot le mouvement d'une pensée qui cherche aux résultats
d'une reflexion qui progresse. « Par derrière les avatars de sa doctrine maté-
rialiste se retrouve un scepticisme constant qui marque aussi bien ses derniers
que ses premiers écrits et qui est sans doute son testament spirituel » 9. Inca>
pable de se fixer, l'oeuvre de Diderot serait-elle seulement, selon le mot de
M. Robert Loy « le ballet de l'intelligence » ? Dans cette ronde des idées trou,-
yeraient place les spéculations les plus diverses, comme, par exemple, « les
idées chères à Bergson, à Whitehead, aux existentialistes mêmes ». Pour sa
part, M. Niklaus loue tel critique américain d'avoir montré que Diderot
.« n'aurait pas seulement dépassé le matérialisme du Rêve de
d'Alembert, mais
par son analyse de l'esprit, il serait arrivé à des conclusions qui annoncent
l'idéalisme français du xix8 siècle... » (op\. cit., p. 25),
Le commentaire sur Hemsterhuis nous paraît démentir de telles suppo-
sitions. Il est au moins sûr qu'on ne peut plus tenir le tournant de' 1773 pour
un revirement ou pour l'annonce de quelque révision. Le fait est là. Confir-
mant la thèse générale de la critique marxiste qui s'est toujours efforcée de
situer Diderot dans la tradition matérialiste, la réfutation d'Hemsterhuis rédi-
gée, selon l'hypothèse fort vraisemblable de M. May, « en partie lors des
deux séjours de Diderot à la Haye, en partie à Saint Pétersbourg, et peut-être
même en partie en route » (p. 19), cette réfutation atteste bien d'abord la fidé-
lité de Fauteur: du Rêve de d'Alembert à lui-même. Si l'on peut y trouver une
remarquable disposition! au dialogue avec les autres, en l'occurence, l'idéaliste
Hemsterhuis, cette: attitude n'est pas celle d'un homme inquiet, insatisfait de
sa; propre pensée. Dans ce dialogue s'affirme une certitude : Diderot, en maté-
rialiste convaincu, fait confiance à la raison, à celle d'Hemsterhuis comme à la
sienne propre, pour que les problèmes soulevés soient correctement résolus.

Hemsterhuis, né en 1721, était l'un des meilleurs représentants de la


pensée hollandaise. Cet ancien professeur jouait un rôle de premier plan dans
la vie intellectuelle de son pays. On comprend que Diderot ait voulu connaître
celui que l'on appelait le « Platon hollandais » et que ses amis avaient sur-
nommé Socrate. Mais pour les matérialistes français ce Platon n'était pas un
frère. Attaché au spiritualisme, il s'efforçait d'endiguer les progrès de l'athéisme
des lumières. Sa Lettre sur l'Homme a pour but de faire pièce à « la prodi-
gieuse quantité d'écrits dans lesquels on prêche ouvertement l'athéisme »
et de montrer que la « seule raison... ne saurait jamais nous mener aux sysy
tèmes de matérialisme et de libertinage » (avertissement de l'éditeur). Bien qu'il

g. R. NIKLAUS : Présence de Diderot (Diderot Studies VI, p. 16).


UN INEDIT DE DIDEROT 97

ne soit pas fait référence à d'Holbach, on pourrait donc voir dans la disserta-
tion d'Hemsterhuis une' des nombreuses réactions suscitées par la parution du
Système de la Nature, en 1770;
Dans l'oeuvre du philosophe hollandais, la Lettre sur l'homme et ses rap-
ports fait suite a une Lettre sur les désirs (1770), que Diderot aurait également
annotée 10. Le plan d'ensemble en est simple, bien que,, dans le détail, le déve-
loppement soit assez sinueux. Hermsterbuis étudie d'abord la nature de
l'homme ; ensuite la nature « des- choses qui sont hors de l'homme ». ;. enfin, et
surtout à en juger par le nombre des pages, plus des 3/5°, la nature des rap-
ports entre l'homme et les choses qui lui sont extérieures.
Hermsterhuis montre donc que l'homme, comme être doué de sentiment et
de raison, est passif : la sensation qu'il reçoit des, objets extérieurs donne nais-
sance à des idées symbolisées par des signes, le' degré, de perfection de l'intel-
ligence se mesurant à l'aptitude à comparer le plus grand nombre possible de
signes. Comme être agissant, l'homme est un composé de deux substances,
d'un corps décomposable et d'une âme, principe moteur, « cause unique,
uniforme et éternelle ». Les propriétés de la matière sont incompatibles avec
celles de la pensée. L'exercice de la volonté libre (Hemsterhuis dit « velléité »)
prouve la spiritualité de l'âme et atteste le caractère créateur de l'activité
humaine. Sur la nature des choses extérieures à l'homme, Hemsterhuis est fort
bref (moins de 30 pages) : la matière apparaît !à l'homme comme soumise à
deux principes opposés et complémentaires, l'inertie et l'attraction ; elle ne
saurait exister par elle-même. Créé par Dieu, l'univers procède d'une « géo-
métrie si prodigieusement transcendante et profonde, qu'elle passe infiniment
tout l'effort "de l'esprit humain ». L'homme en découvre la face physique par
l'usage ne ses sens comme il en découvre la face morale par l'exercice de sa
conscience. Cette face morale, « la plus riche et la plus belle de toutes celles
que nous connaissons », se révèle au coeur humain, organe du sens moral.
C'est cet organe qui nous fait le mieux subir nos rapports aux choses qui sont
hors de nous. Par lui nous communiquons avec nos semblables, nous acqué-
rons l'idée générale du bon et du mauvais dont dépendent là vertu, la beauté,
l'harmonie, l'agréable. Les individus étant différents et la perfection de leur
organe moral inégale, la société aurait pu évoluer dans l'harmonie si l'homme
ne s'était pas fait une « idée de possession et d'accroissement de son être, qui
donna le jour à la fausse et ridicule idée de propriété ». L'homme devint;
ainsi « tout physique vis-à-vis de la société » et le sens moral s'obscurcit. Au
libre rapport moral des consciences, s'est substitué le mécanisme physique de
la législation. Les lois « n'ont proprement pour but que des effets physiques
et nullement le bien-être interne et réel de chaque individu, qui dérive de ses
rapports à l'être suprême, ou à d'autres velléités agissantes. » En son principe,
la religion « est le résultat des rapports de chaque individu à l'être suprême »,
mais le mécanisme social a corrompu le sentiment religieux. Après avoir ana-
lysé assez longuement les imperfections de l'état social actuel, l'auteur conclut
aussi bien contre les théologiens qui donnent une fausse idée de Dieu que
contre les philosophes athées qui propagent les sophismes, là la nécessité de
restaurer le sens moral par une bonne éducation. Suivent diverses considérà-

_io. Voir sur ce point, les constatations de Georges May (p. 14). Il est possible qu'on retrouve
un jour ces autres réflexions sfur Hemsterhuis.
3
98 ROLAND DESNE

tions sur l'origine des langues, l'écriture, la parole, la musique, l'origine et


1' volution des arts et des sciences. Enfin, Hemsterhuis conclut en réaffir-
mant les « vérités... qui nous intéressent le plus » : la spiritualité de l'âme
et l'existence de Dieu ; la réalité de l'organe moral, juge immanent de l'homme
actif et libre.
Cette analyse sommaire de la Lettre sur l'Homme peut aider à situer
le contexte des remarques de Diderot. Celui-ci trouve en Hemsterhuis un déiste
convaincu qui veut à la fois épurer la croyance en Dieu et réformer la morale
sociale.
Nous ne reprendrons pas dans le détail chacune des observations de Dide-
rot. Nous nous bornerons 'à quelques points, de manière à laisser le plus sou-
vent possible la parole au philosophe. On pourra donc juger, d'après les cita-
tions, de l'intérêt du commentaire publié par M. G. May.
Toute une série d'objections de l'encyclopédiste porte sur les principes fon-
damentaux de l'idéalisme d'Hemsterhuis.
Et d'abord sur l'orientation du livre. A 1' « éditeur » qui se plaint des
ravages causés par là « liberté de la presse » et de l'immoralité causée par
l'athérèm». il rétorque :

« Je vous avoue que j'ignore ces maux que la liberté de la


prebse a faits à la morale. On n'est pas plus méchant aujourd'hui
qu'on ne l'était il y a trente ans. Les vicissitudes qui surviennent
dans les moeurs nationales tiennent !à bien d'autres causes qu'à des
questions métaphysiques.
Jamais aucun auteur, matérialiste ou non, ne s'est proposé de
rendre ridicules les notions de vices et de vertu, et d'attaquer la
réalité des moeurs.
Les matérialistes rejetant l'existence de Dieu, fondent les idées
du juste et de l'injuste sur les rapports éternels de l'homme à
l'homme. Voyez Le Système de la nature.
Si un auteur, tel que La Mettrie, a eu l'impudence de se faire
l'apologiste du vice, il a été méprisé et des savants et des igno-
' rants ; j'oserais presque dire et des gens de bien et des méchants. »
(p. 46)".

Comme il l'a souvent fait, ainsi que d'autres matérialistes du XVIII" siècle,
Diderot refuse qu'on assimile la hardiesse de pensée avec le libertinage des
irfoeurs. Voici deux remarques qui, à notre avis interdisent, par exemple, de
considérer le personnage du Neveu de Rameau comme un produit du maté-
riéflisr^e, ainsi que le soutenait Daniel Mornet. Diderot est catégorique :

« S'il y a quelques hommes qui semblent autoriser leur liber-


tinage de quelques principes mal entendus de la philosophie mo1-
derne, soyez sûr qu'ils auraient été aussi frivoles et aussi dépravés,
quand ils n'auraient point eu ce prétexte. (...)
:
On dirait que le libertinage est une conséquence nécessaire du

il. Nous indiquons la page de l'ouvrage de M. G. May.


UN MBDIX DE DIDEROT 99

matérialisme, ce qui ne me paraît conforme nj à la raison, ni à


l'expérience. » (p. 47).

C'est d'ailleurs en s'appuyant sur « la raison » et « l'expérience » que


notre philosophe s'oppose au dualisme de l'âme et du corps. Ainsi Hemsterhuis
estimant impossible que la matière puisse avoir des « propriétés essentielles
contradictoires », être à la fois « lîgurable et non figurable, étendue et non
étendue », Diderot rétorque :

« Mais voyez-vous ce que vous faites Pour introduire des pro-


?
priétés essentielles contradictoires dans une même substance, YOUS
rendez l'âme inétendue, indivisible, non figurée... Vous parlez d'un-
être dont vous n'avez pas la moindre idée. Vous parlez d'un être
qui est, et qui n'est pas dans l'espace. Vous expliquez un phéno-
mène par une chimère. Est-ce là de la philosophie ? Qui est-ce qui
vous a dit que toute la matière n'était pas sensible ? Il y aura deux
sortes de sensibilité, comme il y a deux sortes de forces. Une sen-
sibilité inerte ; une sensibilité active. Une sensibilité active qui peut
passer à l'état d'inertie. Une sensibilité inerte qui peut passer et
qui passe à ma volonté à une sensibilité active. Ce phénomène, qui
s'exécute sous mes yeux, une fois admis, avec la mémoire et l'ima-
gination, plus de difficultés.
Et quand je ne pourrais expliquer comment une sensibilité
inerte passe à l'état d'une sensibilité active, que s'ensuivrait-il de
l'a P Serais-je autorisé à imaginer un agent inintelligible, un mot
vide de sens ?
Ne suffit-il pas que le fait soit ?
Je ne puis expliquer là communication du mouvement, mais
le fait est. » (pp. 151-153).
.

La thèse des deux sensibilités est celle du Rêve de d'Alembert. Comme le


montre bien Jean Varloot dans son introduction à ce texte 12, cette thèse est
soutenue par Diderot bien avant 1769. Nous constatons qu'elle n'est donc pas
abandonnée par lui, après le Rêve, même si en commentant Helvétius, il pré-
cise que la sensibilité générale n'est qu'une « supposition ». Cette supposition
est au moins conforme & l'expérience. Dans là Réfutation de l'Homme, Diderot
écrit : « Je vois clairement dans le développement de l'oeuf et quelques autres
opérations de la nature, la matifre inerte en apparence, mais organisée, passer
par des agents purement physiques de l'état d'inertie à l'état de sensibilité
et de vie, mais la liaison nécessaire de c» passage m'échappe » (A. T. Il,
p. 301).
La difficulté, pour; le philosophe et le savant, est de déterminer cette
liaison. Alors qu'un Helvétius semble ignorer la difficulté, Hemsterhuis Ta
grossit jusqu'à nier l'évidence. C'est pourquoi Diderot lui réplique :

Je n'ai jamais vu la sensibilité, l'âme, la pensée, le raison-


«
nement produire la matière. Et j'ai vu cent fois, mill» fois, la

12. Dans les « Classiques du Peuple », notamment pp. xcvin-cvm.


10® 80LAN& DESNE.

matière inerte passer à la sensibilité active, à l'âme, à la pensée,


au raisonnement, sans autre agent ou intermède, que des agents ou
intermèdes matériels. Je m'en tiens l'a. Je n'assure que ce que je
vois.
Je n'appelle point à mon secours une cause inintelligible, con-
tradictoire dans ses effets et ses attributs, et obscurcissant plutôt
la question qu'elle ne l'éclaircit, me suscitant mille difficultés
effrayantes, pour une qu'elle ne lève pas.
Si l'on se permettait de pareilles suppositions en physique, cette
science se remplirait de mots vides de sens » (p. 113).

Diderot n'accepte pas qu'on propose de la matière une conception sim-


plifiée et -arbitraire. En Hemsterhuis, il retrouve les raisonnements des adver-
saires du matérialisme qui tournent le dos à. l'expérience :
Le vice de tous ces raisonnements est toujours de confondre
«
une matière activement sensible avec une matière brute, inerte,
inorganisée, inanimalisée, le bois avec la chair. Mais comment le
hois diffère-t-il de la chair ? Comme le légume non digéré, non
assimilé avec de la chair, diffère de la chair.
Quand je naquis, je ne sentais que sur une longueur d'environ
dix-huit pouces au plus. Comment suis-je parvenu avec l'âge à
sentir ;siir une longueur de cinq pieds et quelques pouces P J'ai
mangé. J'ai dirigé. J'ai analysé. J'ai fait passer par l'assimilation,
des corps bruts, de l'état de sensibilité active. Je m'en tiens à ce»
faits ; et ce n'est pas l'intervention d'un mot vide de sens qui m'en
apprendra davantage » (p. 163).
Diderot retrouve aussi dans le « Platon hollandais » un de ces philosophes
de la volonté libne, comme il y en avait tant, au xvm° siècle, pour s'opposer
an déterminisme athée. En affirmant que l'homme était libre de vouloir ou de
ne vouloir pas, on assignait au mouvement une origine spirituelle et, par une
analogie simple, on faisait de Dieu, le primum movens. Hemsterhuis, nous
l'avons vu, prouve surtout la spiritualité de l'âme par l'exercice de la
« velléité .» ; « Le corps de l'homme, écrit-il, par un acte de sa velléité, passe
du repos au mouvement, ou du mouvement à un mouvement accéléré » (p.. 108).
Objection de Diderot :
« Je ne sais ce qime «C'est -que cette velléité. C'est qu'auparavant
que de parler de mouvement, ïl fallait rechercher !a nature du mou-
vement. C^est qu'avant que de rechercher la cause qui nous meut,
il fallait savoir ce que nous sommes » (p. 109).
Diderot à qui répugne l'idée de toute intervention d'origine transcemdan-
tale, va réaffirmeii ici les principes mêmes qui inspiraient £à fameuse letfcrd
à Landois, du 29 juin 17561S. A Hemsterhuis qui avance « l'homme, d'un

v$. Le passage essentiel est cité par Jean Varlert dans son édition tfrn Rêve !(pp. cit., pp. cxi-
cxn). On trouve le texte intégral dans la Correspondance (Ed. Roth.), t. I, pp. 209-217.
Diderot ne peut admettre la notion d'une liberté d'indifférence, ou de libre arbitre. C'est cette
notion que recouvre, chez Hemsterhuis, le mot de « velléité ». Diderot le souligne et commente :
« Ce mot me scandalisera toujours », p. ioj.
UN INEDIT DE DIDEROT 10.1

acte de sa velléité, change la direction du mouvement de son corps », notre


philosophe répond :

« L'homme ne fait rien de lui-même. C'est toujours une cause


ou qui lui est intérieure ou qui lui est extérieure qui le meut ; et
l'effet est toujours proportionné & cette cause ; et homologue et ana-
logue.
Et l'effet est impossible, si la cause est d'une nature essentiel-
lement différente de l'effet. On ne scie point avec un marteau »
(p. 111).

On voit ainsi comment le matérialisme et le déterminisme se rejoignent


celui-ci n'étant au fond que l'expression théorique de la causalité universelle.
Pour réaffirmer cette conviction, Diderot écrit la longue page que voici :

« Je ne demande point qu'on me prouve que l'homme veutr


mais je demande qu'on me définisse ce que c'est que vouloir.
J'ai tout à l'heure soixante ans. Quelle que soit la multitude-
des Gauses qui aient concurré à me faire ce que je suis, je Suis Une
cause une. Je n'ai jamais, au moment où je parle, qu'un effef à pro-
duire. Cet effet est le résultat nécessaire de ce que j'ai été depuis
l'instant le plus éloigné de l'instant présent, jusqu'à cet instant
présent.
La velléité n'est autre chose que mon acquiescement nécessaire
à faire ce que je fais nécessairement dans l'instant présent. Il en
est de même de l'instant qui a précédé, et ainsi de suite, en rétro-
gradant au delà du terme de toute imagination.
Méditez bien ce raisonnement, et, si vous ne le trouvez pas
aussi démonstratif que celui d'Euclide sur l'égalité des trois angles
d'un triangle à deux droits, je n'y entends plus rien.
Supposez cent mille femmes parfaitement identiques ; supposez
qu'une seule ira coucher ce soir avec son amant. Toutes iront. Parce
qu'il n'y a aucune raison pour les autres de n'y pas aller, et qu'au
contraire, il y a la raison de la première pour qu'elles y aillent
toutes » (p. 157).

M. G. May a raison, dans un appendice fort utile, de rapprocher le dernier


paragraphe des articles Liberté et Machinal de l'Encyclopédie (bien qu'ils ne
soient probablement pas de Diderot). Mais en rassemblant dans cet appendice
divers textes de Diderot qui permettent des recoupements avec le Commen-
taire sur Hemsterhuis, il semble avoir oublié que dans Jacques le Fataliste,
l'auteur met au compte de Jacques la même idée, le même propos : «
... que
répliquer % celui qui vous dit : quelle que soit la somme des éléments dont
je suis composé, je suis un • or, une cause n'a jamais qu'un effet ; j'ai toujours
été une cause une ; je n'ai donc jamais eu qu'un effet à produire ; ma durée
102 ROLAND DESNE

n'est donc qu'une suite d'effets nécessaires » 14. Ce fatalisme doit-il conduire
à la résignation et à l'inaction p
Nullement. Jacques n'était-il pas lui-même un être fort agissant P Ce que
Diderot s'efforce d© montrer, ce n'est pas que l'homme est incapable d'action
et d'initiative, mais qu'il ignore la nature des motifs qui le font agir.

L'acquiescement à produire l'effet qu'on produit nécessaire-


«
ment, comme cause une, n'est autre chose que la conscience de ce
qu'on est au moment où l'on agit. Alprs je veux est synonyme à
j© suis tel » (p. 159).

Propos remarquable, et qui révèle que pour Diderot aussi, la liberté n'est
que la forme de la nécessité. La philosophie permettrait donc le passage de la
nécessité vécue à la nécessité comprise, de l'inconscience à la conscience. Par
là, son déterminisme est bien aussi une philosophie de la liberté, quoique nul-
lement dans le sens idéaliste du terme-
Le commentaire sur Hemsterhuis aide d'ailleurs à préciser le caractère de
ce déterminisme et sans doute sa dette à l'égard de Leibniz dont l'harmonie
préétablie fut aussi reçue, en son temps, comme un dangereux fatalisme.
Diderot n'est d'abord aucunement impressionné par les arguments qui
font état de l'énergie dépensée dans l'exercice de la volonté. « On trouve sou-
vent, par l'expérience, assure Hemsterhuis, que l'intensité de la volonté s'ac-
croît à proportion que les obstacles augmentent. » Commentaire de Diderot :

« Mais- c'est qu'il faudrait mêler un peu de physiologie à tout


cela.
Une jeune fille, très faible, très délicate, qui, dans l'état de santé,
résisterait .à peine à un jeune homme, ne peut être contenue dans
un accès de fièvre par cinq à six hommes très vigoureux P Est-ce
l'âme ou la fièvre qui accroît si prodigieusement sa force ?
Le feu prend à la maison d'un homme riche ; il saisit son coffre-
fort entre ses bras, il le porte dans son jardin. Est-ce l'âme qui
accroît alors sa vigusur au-delà de celle du cheval P L'incendie cesse.
Il voit son coffre-fort. Il ignore qu'il l'ait porté. On le lui assure
,
il n'en croit rien. Il n'est pas alors en état de la remuer.
La racine molle d'un© plante que vous écraseriez entre vas
doigts, s'insère entre deux énormes quartiers d© rochers et les sépare.
De petits coins de bois blanc, placés sous une meule de moulin,
et arrosés d'un peu d'eau, détachent la meule du rocher.
Quelques gouttes d'eau mises en expansion soulèvent UH cylindre

14. OEuvres romanesques. Ed. Garnier, p. 670. Nous avons louligné les expressions analogues
à celles du commentaire inédit. Comme dans la lettre à Landois et dans ce passage bien corinu
de Jacques Je Fataliste. Diderot inclut la contrainte sociale et les idées morales parmi les causes
qui déterminent le comportement humain. On peut lire dans le commentaire : « Le corps inanimé
n'est pas modifiable.
L'animal et l'homme sont modifiables ; le châtiment les modifie même nécessairement. Seule
distinction qu'il y ait entre ces causes nuisibles, et seule basa du châtiment seule excuse de
;
l'effet dû ressentiment. .

Sans cette modificabilité, celui qui frappe l'homme serait aussi stupide que le chien qui mord.
la pierre » (p. 285).
UN INEDIT DE DIDEROT 103

de cuivre d'un pied et demi de diamètre, et de dix à douze pieds


de haut.
Un demi-verre d'eau froide fait entrouvrir les douves d'un ton-
neau relié de bandes de fer.
.
-,
L'animal tranquille ignore sa force. Mais qu'un accès de fièvre,
un transport de passion, un violent intérêt, un mouvement d'amour-
propre, la crainte de perdre son honneur, sa vie ou sa fortune, une
terreur réelle ou panique, tende ses nerfs, accélère l'impulsion de
ses fluides, resserre les canaux qui les renferment, et surtout que la
velléité, volonté ou âme ne s'en mêle plus, et vous serez effrayé des
effets qu'il produira.
C'est alors qu'il est réduit à un être purement sensible.
'; En voici la preuve, c'est que l'avare, mentis compoS, voulant
> et voulant bien, ne tenterait pas de sang-froid de remuer le coffre-
fort qu'il a transporté dans la passion, dans la terreur, lorsque sa
tête était perdue ; lui proposât-on alors, pour récompense de ses
efforts, deux fois la valeur de son coffre-fort » (pp. 165-167).

Un tel texte complète admirablement le passage des Eléments de Physio-


logie que M. May a raison de reproduire 15. Dans les Eléments on retrouve, et
parfois dans les mêmes termes, l'exemple de la jeune fille, de l'homme luttant
contre l'incendie, Diderot s'en tenant au mécanisme physiologique humain.
Mais ici en ajoutant les exemples de la racine, de la meule, de l'eau, il fait
mieux comprendre que l'énergie humaine n'est qu'un aspect d'un dynamisme
universel, immanent à la nature. On lit. encore dans le commentaire inédit :
a L'homme libre est un être abstrait, un ressort isolé. Restituez-le de cet
état.d'abstraction dans le monde, et sa prétendue liberté s'évanouit »• (p. 173).
Actif, l'homme n'en est pas moins mû par tout un" ensemble de causes. Et
son action, en retour, participe à un nouvel enchaînement de causes et d'effets.
C'est sur ce point qu'on pourrait déceler une influence de Leibniz : « Tout est
lié, enchaîné, coordonné, dans ce monde-ci » (p. 207).
Quand Hemsterhuis oppose 1' « organe moral » aux organes du sens
(« il nous fait sentir nos rapports aux choses qui sont hors de nous, tandis que
nos autres organes ne nous font sentir que les rapports des choses hors de nous
à nous », p. 234). Diderot observe : « Mais il me semble que ces deux choses
sont inséparables dans la nature : rapports des choses à nous ; rapports de nous
aux choses » (p. ÎSS). Il conteste qu'on puisse faire tenir le moi à la « face
morale » de l'univers plutôt qu'à sa face physique : « Mais le moi tient à
toutes les faces du monde, qui me sont sensibles et que j'ai senties ; c'est la
mémoire des sensations que j'ai éprouvées et qui font l'histoire de ma vie ;
histoire qui commence un peu plus tôt ou un peu plus tard pour un individu
et un autre individu », p. 138 ".

i;. Dans l'Appendce II, p. 29. On trouvera ce texte au tome IX, Assézat-Tourneux, p. 266.
Les Eléments de Physiologie viennent de faire l'objet -d'une édition critique chez Didier (« Société
des Textes Français »), par les soins de M. Jean Mayer. Mais nous n'avons pas encore eu commu-
nication de cet ouvrage.
16. Idée leibnizienne. Tout s'enchaîne.
« Il y a une infinité de figures et de mouvements
présents et passés qui entrent dans la cause efficiente de mon écriture présente et il y a ijhe
;
infinité de petites inclinations et dispositions de âme, présentes et passées, qui entrent
dâ,ns la cause finale
mon
» (La monadologie, éd. Boutroux, p. 161).
104 ROLAND DESNE

Parlant de l'âme, Hemsterhuis écrivait : « Son action ou l'impulsion qu'elle


imprime aux choses du dehors, est par sa nature éternelle et indestructible, en
tant qu'elle n'est pas contradictoire, à l'impulsion plus grande, imprimée à la
nature par les mains du créateur » (pp. 132-134). En d'autres termes, le philo-
sophe de la libre velléité met une borne à l'effet de la volonté humaine, et cette
borne c'est Dieu.
Diderot refuse toute limitation de ce genre :

« Que cette impulsion soit opposée ou concurrente à l'ordre


général, son effet n'en est pas moins éternel. L'univers modifie tout
et tout en est modifié. Je ne conçois pas même dans l'éternité la
cessation de l'effet de la petite ondulation de chute d'un grain de
sable au milieu de l'océan. Cela fera rire les petits esprits, mais non
pas vous » (p. 135).
On retrouve ici une idée exprimée déjà dans les Principes philosophiques
sur la matière et le mouvement : « un atome remue le monde, rien n'est plus
vrai : cela l'est autant que l'atome remué par le monde » ". C'était aussi le
point de vue de Liebniz : « Tout corps se ressent de tout ce qui se fait dans
l'univers » 1S.
Ainsi l'homme participe au mouvement de « l'ordre général (qui) varie
sans cesse. Tout est in fluxu et eterno et perpetuo et necessario »• (p. 201).
Dans ces conditions, Diderot refuse de concevoir le sentiment individuel
que l'homme prend de lui-même comme étant d'un autre ordre que l'ordre
naturel- Il s'insurge en particulier contre l'hypothèse, chère à Hemsterhuis,
d'un organe moral qui donnerait à l'homme la conscience du moi et, partant,
l'idée de ses devoirs. Diderot réintègre le moi moral dans la suite naturelle
des causes et des effets :

« Ce n'est point un organe particulier ; ce n'est toujours que la


raison, ou la faculté intuitive appliquée à un nouvel objet ; il est
vrai que cette application donne de l'exercice au diaphragme, aux
muscles, aux nerfs, à toute la machine.
Le moi est le résultat de la mémoire qui attache à un individu
la suite de ses sensations. Si je suis un individu, c'est moi. Si c'est
un autre individu, c'est lui- Le lui et le moi naissent du même prin-
cipe. Le lui et le moi s'étendent par le même moyen, et s'anéan-
tissent de même.
; Sans la mémoire qui attache à une longue suite d'actions le
même individu, l'être, à chaque sensation momentanée passerait du
réveil au sommeil ; à peine aurait-il le temps de s'assurer qu'il
existe. Il n'éprouverait que la douleur ou le plaisir d'une sensation
un peu forte, la surprise des autres, à chaque secousse qui exercerait
sa sensibilité, presque comme au sortir du néant.

17. Cette formule saisissante est citée par Jean Varloot (op. cit., p. xcvni). Nous renvoyons
une fois pour toute à cette édition diu Rêve de d'Alembert, qui en dégageant les aspects du « maté-
rialisme, cohérent » de Diderot éclaire, du même corps, le sens et la portée du commentaire
sar Hemsterhuis-.
18. La monadologïe, p. 177.
UN INEDIT DE DIDEROT 105

Ce moi veut être heureux. Cette tendance constante est la source


éternelle, permanente, de tous ses devoirs, même les plus minutieux.
Toute loi contraire est un crime de lèse humanité, un acte de tyran-
nie » (pp. 241-243).
On discerne donc dans le commentaire de Diderot un souci d'appréhender
l'homme dans sa réalité concrète. Sans méconnaître la finesse de certaines ana-
lyses du philosophe hollandais, Diderot s'oppose à toute abstraction tendant à
isoler métaphysiquement la nature et le comportement de l'homme. Hems-
terhuis croyait pouvoir, par exemple, étudier le rôle des signes et des idées, en
considérant « l'être qui a la faculté de sentir comme un individu, absolument
isolé, et ne faisant pas partie d'une société ». Diderot qui avait déjà relevé bien
des « choses contestables » dans ce passage de la lettre commente ici :

C'est bien pis. Dans cette supposition, l'être n'a absolument


<t
aucun besoin de signes. Et je suis sûr qu'un pareil être serait presque
muet » (p. 63).
Diderot met en garde son correspondant contre les pièges que tend à la
raison le maniement des concepts lorsqu'ils ne sont pas rapportés à l'expé-
rience vivante. Il dira, plus loin : « Il ne faut pas prendre nos concepts pour
des possibilités » (p. 129). Lorsque, par exemple, Hemsterhuis assure que la
« faculté intellectuelle... forme l'idée générale de vertu »•, Diderot fait observer :

« Nous n'avons point d'idée générale de vertu; nous avons un


mot qui renferme dans son acception un grand nombre d'actions
qui ont une qualité commune, la bienfaisance.
Dites en autant du désir, du motif et du devoir. Tout cela sont
des termes abstraits, ou de réclame.
Algèbre A =• à tout ce qu'on veut.
Vertu = à toute bonne action »• (p. 299).

Nous ne pouvons pas relever et commenter tous les propos concernant la


vertu, le devoir, le bonheur, mots clés dans l'oeuvre de Diderot. Bornons-nous
à quelques exemples qui montrent que sa morale n'est pas aussi naïve et con-
formiste qu'on l'a dit.
Pour Hemsterhuis « trois espèces de sensations différentes » naissent de
l'organe moral : celles de désir, de devoir et de vertu, Diderot répond :

« Le devoir et la vertu sont synonymes, où s'il y a quelque diffé-


rence, c'est que la vertu n'est que le devoir rempli. Il faut cher-
cher la notion du devoir dans celle du bonheur individuel bien
entendu- Un méchant est un homme qui veut son bonheur, et qui
fait le contraire de ce qu'il veut. Il ne voit pas plus loin que son
nez ; il calcule mal ; il fait à tout moment de faux marchés » (p. 297).
Les deux dernières phrases s'appliqueraient parfaitement au comportement
de.Iiu dans le Neveu de Rameau.
Ainsi comprise, la notion de devoir est une notion sociale et relative. Il
est intéressant d'observer la réaction du philosophe au passage suivant : « La
...
perfection de l'organe moral diffère dans tous les individus-., par conséquent
106 ROLAND DESNE

deux individus quelconques ont proprement des devoirs différents à remplir,


non par rapport aux lois factices et machinales de la société, mais par rapport
aux lois naturelles, et à l'ordre éternel qui dérive de la coexistence des choses. »
Diderot : « Je ne crois pas que les devoirs soient différents ; mais bien qu'il y a d©
la différence dans les mêmes devoirs. Celui en qui les ongles n'ont absolument
aucune sensibilité, est moins obligé de les couper, pour son bonheur, puisqu'ils
peuvent s'éclater sans conséquence fâcheuse. Voilà pour l'état de nature.
Pour l'état de société, celui qui exerce un métier où les ongles longs sont
nécessaires, est obligé par devoir de les laisser croître » (p. 329).
Une autre série de remarques touchent à la sensibilité, autre notion clé.
On sait comment certains textes de notre philosophe ont pu donner de lui
l'image d'un préromantique porté, par une affectivité riche et tumultueuse, à
îrompre avec le rationalisme de l'époque.
Les considérations d'Hemsterhuis sur « l'organe moral » donnent â Diderot
l'occasion de vérifier si pour lui sensibilité et raison s'opposent ou se conci-
lient 19- Remarquons, d'abord, que tout en félicitant Hemsterhuis d'observer
le rôle joué chez certains hommes par un « organe moral » très sensible, il
précise : « Seulement dans mon système je me servirais d'une autre expression
que l'organe moral ; j'aurais dit l'homme, parce que c'est un être un pour
moi » (p. 32'9). Précision importante. Non seulement parce qu'elle nous révèle
qu'à ses propres yeux la philosophie de Diderot forme « un système », mais
aussi qu'il se refuse à opposer métaphysiquement la sensibilité au jugement.
Nous l'avons déjà vu récuser le dualisme de l'esprit et du corps. Il récuse main-
tenant le dualisme du coeur et de la raison. Le système d'Hemsterhuis consa-
crait la prééminence et l'omnipotence de la sensibilité. « Le plus grand bonheur
auquel il paraît que l'homme puisse aspirer, réside dans l'accroissement de la
perfection ou de la sensibilité de l'organe moral : ce qui le fera le mieux jouir
de lui-même, et le rapprochera de Dieu... »• (p. 330). Réponse de Diderot :
o Je ne crois pas cela. Tout à son terme. La sensibilité poussée à l'extrême serait
la base du plus grand malheur, et l'excuse de toutes sortes d'injustices. Com-
bien de fois cette qualité m'a fait accorder au malheur présent un secours que
je devais au malheur absent, et occasionné le remords d'une bonne action »
(p. 331). Logiquement, Hemsterhuis était conduit à privilégier la sensibilité
individuelle aux dépens de la mécanique sociale. « La plus grande sagesse,
écrit-il, consiste à rendre toutes ses pensées analogues aux impulsions de son
organe moral, sans se mettre en peine, des institutions humaines, ou de l'opi-
nion d'autrui » (p. 332). La réplique de Diderot vaut d'être citée en entier :

« Cela n'est vrai ni dans l'état de nature ni dans celui de


société. Dans ce dernier, cela serait horrible.
Dans l'état de nature, un homme peu sensible s'amuserait à
tourmenter un animal ou un autre homme. Dans l'état de société,
un magistrat ouvrirait la porte des cachots et lâcheraient des scélé-
^ rats dans les rues. Aucun malfaiteur ne subirait sa sentence, si,
quand il s'achemine du quai Pelletier à la Grève, le peuple pouvait
le délivrer.

19. Le problème ne se pose pas pour le seul Diderot mais pour tout le siècle. On trouvera à>
ce suj'et une excellente mise au point dans la communication de M. Roland Mortier au i6r Congrès
International sur le siècle des lumières ; Unité ou scïssibn du siècle des Lumières ? (publiée dans
le III» volume des Acte6 du Congrès, in Studies on Voltaire..., Droz, 1963).
UN INEDIT,DE,DIDEROT 107"

J'aurais commis bien des mauvaises actions, peut-être même


des forfaits, si mon jugement n'avait modéré ma sensibilité.
Cette opinion substitue l'animal à la place de l'homme.
Tout ceci bien médité entraîne la ruine de l'organe moral. Car
s'il y a un organe moral, vous avez raison.
Est-ce que la sensibilité n'est pas la mesure du ressentiment .?'
Est-ce que le ressentiment ne peut pas être excessif ?
Il faut considérer l'homme comme un instrument bien accordé;
des cordes trop aiguës ou trop sourdes détruisent et la mélodie et
l'harmonie ; et la mélodie qui doit résulter des actions successives
de l'homme, et l'harmonie qui doit résulter du concert de ses-
actions avec les êtres coexistants » (p. 333) a 0.

Mais si Diderot, lui qu'on à tant raillé pour ses éloges de Greuze, refuse,
comme on le voit, d'encourager la sensiblerie, il ne veut pas que la raison
étouffe le sentiment. A propos de Timoléon, tourmenté d'avoir tué dans .le
tyran de sa patrie, son propre frère, Plutarque cité et approuvé par Hemsterhuis,
écrivait : « Nos jugements sur nos propres actions, si la raison et la philosophie
ne leur ont donné de la vigueur et de la stabilité, s'altèrent... au moindre éloge,
ou. au moindre blâme du vulgaire... Car le repentir rend souvent les belles
actions mêmes honteuses » (pp. 332-333, trad. p. 518). Diderot commente :

« Plutarque oublie ici que, quand les notions de citoyen et de


frères se confondent dans le jugement que nous portons d'une action
que nous avons faite et où le citoyen a immolé le frère, il faut que
l'homme s'approuve et souffre. La Philosophie n'est pas faite pour
éteindre ce sentiment et nous rendre féroces ; et Timoléon, se pro-
menant la tête fière sur la place publique, après l'assassinat de son
frère, n'aurait fait horreur. Je lui aurais dit :. « Tu te promènes
après avoir immolé ton frère à la patrie, comme si tu avais immolé
un veau à Neptune » » (p. 335).
Un tel propos donne au civisme de Diderot toute sa chaleur humaine.
Au vrai la sensibilité trouve naturellement sa place dans son « système »
qui refuse à la fois l'intellectualisme et la sentimentalité. C'est pourquoi il ne
peut suivre Hemsterhuis qui explique doctement comment la législation a obli-
téré l'organe moral. Pour Diderot, « la loi mit des bornes à l'exercice de la
sensibilité, mais loin de l'éteindre, elle y eut égard, et la supposa, et l'exigea
même en certains cas » (p. 347).
Il ne peut donc pas accepter la condamnation absolue portée par le philo-
sophe hollandais sur l'état social actuel. Selon Hemsterhuis « l'homme, né
libre, devint esclave de la législation, qui ne fut utile et nécessaire qu'aux
individus, en tant qu'ils tiennent au monde physique ». Diderot : « Cela
n'est pas vrai elle fut mauvaise, ou elle concilia le bonheur de l'individu avec
le b»nheur de, tous.

2o. Sur la métaphore de « l'instrument bien accordé », qui rejoint la thème des « cordes
vibrantes sensibles », on lira l'excellent article. de Jacques Proust : Variations. sur un thème de
« l'entretien avec d'Alembert » (Revue des Sciences Humaines, numérs consacré à Diderot,
octobre-décembre 1963).
ÎQ8 ROLAND DESNE

Vous parlez d'une législation telle que presque toutes celles qui subsistent ;
mais on en coaçoit un* autre » (p. 349).
La législation à laquelle songe l'encyclopédie vise à fortifier les liens sociaux,
tendis que son interlocuteur ne voit de salut que dans la restauration du senti-
ment religieux individuel, à la lumière du christianisme : u si l'on ôte là la
Religion chrétienne tout ce qui paraît postiche et faux... »: Belle occasion pour
Diderot de faire le procès du christianisme i

« Mais à quoi diable pensez-vous donc P II y a dans l'Evangile,


livre auquel il faut s'en rapporter, ou tout ignorer sur ce pointt
deux morales.
Une morale générale commune à tous les peuples.
Et une morale qui est vraiment la morale chrétienne.
Or cette morale est bien la plus antisociale que je connaisse.
Donnez-vous la peine de relire le Sermon sur la Montagne.
Relisez l'Evangile, et recueillez les préceptes propres au christia-
nisme ,; et vous me direz ensuite s'il y a rien de plus capable de;
relâcher les liens humains, de quelque nature qu'ils soient.
Pascal, qui entendait cette morale autant que personne, repoussa
toute sa vie l'amour de sa soeur et lui dissimula la sienne, de peur
que ce sentiment ne nuisît à l'amour qu'il devait à Dieu » (p. 401).
Nous ne pouvons citer tout au long les diverses et fermes objections par
lesquelles Diderot défend la philosophie antichrétienne contre les attaques ou
les insinuations d'Hemsterhuis. Celui-ci, nous l'avons su, souhaitait, pour arrê-
ter la dégradation des moeurs qu'on purifie l'Eglise et que l'on « parvienne
à rendre les vérités philosophiques si palpables et si populaires, que les misé-
rables sophismes (des athées)... ne persuadent plus même dés enfants »
(p. 444). Diderot rétorque ;

(( Je vous avoue que je ne crois pas la chose impossible aux


philosophes s'ils veulent s'en occuper sérieusement, et si l'on veut
leur laisser la même liberté d'écrire qu'on accorde à leur adversaire.
Hé, Monsieur, ne croyez pas le ridicule si redoutable; il retombe
toujours sur celui qui déraisonne. Le point important est d'avoir
raison.
Le petit livret intitulé le Bon sens fera plus de mal ou de bien
que toutes les plaisanteries de Voltaire.
Mais ne trouvez-vous .pas bien étrange que très souvent une
objection d'enfant soit embarrassante pour un très habile homme,
et qu'il faille des volumes pour répondre à quatre mots p « S'il
devait y avoir du mal dans le monde, si un seul innocent y devait
souffrir, si un seul méchant y devait prospérer, il n'y avait qu'à ne
le pas créer. »
Voilà ce que dit un enfant.
Et un Leibniz est obligé de faire des volumes pour résoudre
cette difficulté que tout le monde entend, et des volumes qui ne sont
presque à la portée de personne, et des volumes fondés sur des
idées, telle que la monade, telles que l'harmonie préétablie et
d'autres visions.
Un enfant dit : « La clémence et la justice en Dieu sont ihcom-
UN INEDIT JDE DIDEROT 109*

patibles » ; et un profond docteur a bien de la peine à les concilier.


Un enfant dit : « Si Dieu est partout,, il est donc étendu ;' s'il
est étendu, il a donc largeur, longueur et profondeur i il est donc
matière. » Et les plus profonds métaphysiciens, n'ont pas encore
levé cette difficulté. Et ainsi de mille autres.
Il me semble que, quand on rencontre tant d'occasions d'in-
suffisance, il. faudrait convenir que l'indulgence avec ses adversaires
n'est pas déplacée.
Il faut sans doute détester les destructeurs de la morale ; mais
la morale est tout à fait indépendante des opinions religieuses. Les
premiers Grecs eurent des scélérats pour divinités, et furent
honnêtes gens. Il en fut ainsi des premiers Romains.
Mais il faut finir ; ce que je vous dis, vous le savez aussi bien
que moi. Si la question était aussi facile que vous le dites, votre
ouvrage ne serait pas aussi difficile à entendre. Il n'y a guère que
vos adversaires assez rompus dans ces matières, pour pouvoir le
lire un peu couramment. J'en appelle à vos efforts et à toutes les
objections que votre ouvrage fait naître. » (pp. 445-447).
Il ne fait donc aucun doute que Diderot, face à Hemsterhuis, défend avec
toute la vigueur dont il est capable le rationalisme et le matérialisme de son
siècle. Il a conscience d'appartenir au groupe des penseurs que l'auteur de la
Lettre veut terrasser. Il se fait, en quelque sorte, leur porte-parole auprès de
lui. Sans doute exprime-t-il son point de vue personnel, et comme on aura
remarqué dans plus d'un passage cité, son propos prend parfois l'allure de la
confidence. Mais Diderot, si personnel soit-il dans son effort de réflexion, n'est
pas un penseur isolé. Lorsqu'Hermsterhuis écrit que la société « aurait dû être
gouverné par des lois dérivées des rapports que ces hommes ont entre eux »,
Diderot approuve et commente « Ici, vous parlez exactement comme nous »
(p. 462', souligné par moi, R.D.). Dans sa conclusion il lui dit, non sans iro-
nie : « Si vous eussiez vécu deux ou trois ans dans notre capitale, en liai-
...
son intime avec mes amis, vous auriez trouvé une langue courante, toute prête
à se prêter à vos idées ; et votre ouvrage en aurait été infiniment plus agréable
et plus facile à lire. Mais d'un autre côté, il vous aurait singulièrement com-
promis » (p. 513).
On pourrait se demander pourquoi Diderot a longuement commenté ,un
ouvrage si différent des siens. C'est à la demande de l'auteur hollandais que
Diderot e couvert son livre de ses annotations. Il accomplit donc un devoir
d'amitié, et la lettre d'envoi qui précède ses observations ne laisse pas de
doute sur la chaleur de ses sentiments. Mais s'il s'est si bien prêté à ce service
amical, c'est qu'il tenait aussi Hemsterhuis pour un philosophe capable, et les
mentions « excellent » qu'il décerne à plusieurs passages attestent de sa part
une approbation sincère. Pouvait-il penser que ses critiques auraient quelque
chance d'être acceptées par l'auteur de la Lettre ? Il semble bien, au moins
d'après les passages que nous avons cités, qu'il n'y avait guère de conciliation
ou de compromis possible entre les thèses en présence. « Vous êtes bien plus
préoccupé de vos idées que vous ne pouvez l'être des miennes, qui ne peuvent
que très difficilement devenir vôtres. Et tel vous serez par rapport à moi, tel
je suis actuellement par ripport à vous, sans qu'un tiers puisse être notre
arbitre » (p. 179). Il apparaît donc que Diderot, pouvait attendre de ce débat
deux résultats. Faire mieux connaître au philosophe de Hollande les idées
110 ROLAND DESNE

authentiques qu'un matérialiste comme lui soutenait ou proposait ; par là


Diderot invitait son correspondant étranger à modérer, voire là supprimer ses
attaques contre l'avant-garde des lumières. Encourager aussi l'auteur hollan-
dais à plus d'indépendance, à plus de hardiesse dans l'expression de sa pen-
sée : Hemsterhuis ne pouvait-il pas, par exemple, procéder à une critique plus
audacieuse des religions établies et débarrasser son déisme de toute coloration
chrétienne P II semble que tel ait été le souhait de Diderot, à en juger par
Une de ses conclusions : « Vous êtes encore un exemple, entre beaucoup
d'autres, dont l'intolérance a contraint la véracité et habillé la philosophie
d'un habit d'arlequin, en sorte que la postérité, frappée de leurs contradictions
dont elle ignora la cause, ne saura que prononcer sur leurs véritables senti-
ments » (p. 513).
Il nous est assez difficile, certes, de nous prononcer, mieux que Diderot
sur la vraie doctrine que dissimulerait cette Lettre sur l'Homme. Mais le com-
mentaire, au moins, n'est pas travesti. Et l'on saura gré au beau livre que
l'on doit à M. Georges May d'apporter une nouvelle lumière sur les « véritables
sentiments » de Denis Diderot.
CHRONIQUE BRITANNIQUE
VICTORIANA
par Paul ME1ER

CETTE année 1964 fut l'année Shakespeare. Le quatrième centenaire de


la naissance du grand dramaturge a suscité toute une littérature et
toute une réflexion critique dont la richesse est assez impressionnante.
L'élan n'en est pas arrêté au moment où nous écrivons, et d'importants
ouvrages sont encore en cours de publication. Le lecteur nous pardonnera
donc de remettre à un numéro prochain le tri de cette moisson.
Nous nous contenterons aujourd'hui de nous arrêter plus brièvement à
un phénomène assez curieux. Alors que toute l'Angleterre relisait et "revoyait
le théâtre de Shakespeare, que. journaux, revues et livres en faisaient leur
pâture, voilà que paraissaient coup sur coup plusieurs ouvrages consacrés à
l'étude de l'ère victorienne, s'adressant, chacun à sa manière, à un public
assez large, et répondant manifestement à une demande de ce public 1. Y a-t-il
lieu d'en être surpris ? Nous ne le pensons pas. Peut-être même existe-t-il un
lien subtil entre ces deux intérêts, en apparence bien divergents. L'exaltation
de Shakespeare, en effet, c'est l'exaltation de la grandeur de l'Angleterre,
d'une grandeur lointaine et révolue. Cette exaltation nationale, ainsi
réchauffée cette année, n'a-t-elle pas besoin d'un aliment plus récent,
et donc rassurant ? N'est-il pas normal que ceux des historiens et des
littérateurs dont le sentiment national s'exprime en termes de bourgeoisie
se tournent avec nostalgie vers le règne de Victoria, cette ultime
apogée de la classe bourgeoise triomphante, ce dernier stade de l'hégémonie
britannique ? Fait assez caractéristique, l'évocation qu'on en trouve dans les
livres de cette année est à peu près exempte de tout relent d'impérialisme : un
tel langage serait dérisoire au regard des événements survenus depuis. Ce qui
est évoqué surtout, c'est la vie victorienne, la psychologie de l'Angleterre
d'alors, avec ses certitudes et ses limitations monstrueuses ; elles sont étalées
sans fard et pourtant avec beaucoup d'indulgence. A travers l'honnêteté rela-
tive de la description, on sent la nostalgie des illusions perdues.

Le premier de ces livres est consacré à Victoria elle-même. Il est d'un


indéniable intérêt, car il constitue la première tentative sérieuse de biogra-
,

phie. Nous n'avons disposé jusqu'à présent que d'une littérature hagiogra-

En novembre et décembre 1964, la télévision indépendante consacre quatre soirées à l'éyof


1.
cation du règne de Victoria.
112 PAUL MEIER

phique parfois écoeurante, .et le portrait qu'a tracé d'elle un Lytton Strachey,
s'il est d'une facture artistique assez éblouissante, -est -d'une .historicité plus que
douteuse. Lady Elizabeth Longford (Victoria R. I., Weidenfeld and Nicolson)
a fait usage des archives de Vv'indsor, de la correspondance et des journaux
intimes de la reine. Elle a fait un travail patient et consciencieux mais qui
peut-être ne témoigne pas d'un sens critique très poussé. Elle semble, en effet,
bien prompte à accepter pour véridiques toutes les déclarations de Victoria,
et l'on a d'autant plus lieu d'être méfiant que nous possédons de ces journaux
intimes, non les originaux qui ont été détruits, mais une transcription due
à sa fille, la princesse Béatrice. Il en résulte une impression généralement favo-
rable et édifiante que bien des faits tendent à infirmer. Par contre, on a le
sentiment que le rôle politique de la souveraine a été jusqu'à présent nette-
ment exagéré. Certes, elle ne manquait ni de prétention ni du désir de faire
sentir son autorité. Mais ce qui frappe, c'est sa naïveté, son ignorance, son
incompréhension immense des réalités parlementaires et ministérielles. Aucun
principe de conduite, sauf un conservatisme borné. Elle tient, au fond, tout
entière dans cette phrase ahurissante qu'elle écrivit en 189s, après la chute
du ministère Salisbury :

C'est un moment pénible et c'est, me semble-t-îl, un défaut de


notre constitution tant vantée qu'il faille se séparer d'un gouver-
nement aussi admirable que celui de iLord Salisbury pour des
questions dénuées d'importance, sans aucune xaison particulière,
•seulement à cause du nombre des voix.

Sur le plan personnel, elle apparaît aussi limitée, épouse -vertueuse et par-
fois hystérique, mère contestable, ennemie du péché et pleine d'intérêt pour
les pécheurs, entichée de pompes funèbres et parfois assez sadique sous ses
dehors respectables. Son rôle historique fut d'être la plus haute incarnation
de la conscience morale, bourgeoise à une époque où, comme le constatait
Engels dans une lettre à Marx (-7 octobre 1858), « cette nation, la plus bour-
geoise de toutes, a l'air de vouloir, en fin de compte, aboutir à ceci : avoir
une aristocratie bourgeoise et un prolétariat bourgeois à côté de la bour-
geoisie »- En termes plus brutaux encore, c'est ce qu'exprimait William Morris
dans fume invective fameuse que cite R. Page Araot .dans son nouvel ouvrage,
dont nous rendons compte un peu plus toûa : « Quel fléau que cette monarchie
et cette cour qui «ont le centre de l'hypocrisie et de la corrraptiori et la ferme
la plus dense de la stupidité ! » Il n'en reste pas moins que l'image symbo-
lique de Victoria se forgea de bonne heuar-e et que dès 1850 apparaît le terme
de victorien.

CE fut effectivement une grande époque, et -cette bourgeoisie qui connut


alors sa plus haute prospérité transforma matériellement et morale-
ment l'Angleterre. Elle en fit le pays le plus puissamment industria-
lisé d'Europe et marqua sa civilisation, sa vie quotidienne et sa conscience de
traits caractéristiques dont plus d'un subsiste encore aujourd'hui.
CHRONIQUE BJRITANNIQUE 113

Nous avions eu, il y a quelques années, un livre de J. Chastenet sur La


Vie quotidienne sous Victoria. Le nouveau livre de "W. J. Reader, Life in Vie-
torian England (Batsford), s'il est d'une écriture plus terne, nous offre un
panorama plus large et une documentation plus détaillée. Ajoutons qu'il est
très intelligemment illustré d'abondantes reproductions de gravures de l'époque ;
et il est intéressant autant par les connaissances qu'il nous apporte ou qu'il
nous aide à mettre en forme que par ce qu'il nous révèle de la mentalité de
son auteur, celle d'un écrivain bourgeois d'aujourd'hui.
L'effort descriptif est consciencieux et sincère. H ne dissimule nullement
les aspects négatifs, mais le ton général demeure discrètement apologétique
et subtilement imbibé de cette nostalgie des illusions perdues dont nous par-
lions précédemment. Un seule fois l'auteur se départit de sa discrétion et
révèle sans détour le fond de sa pensée. Evoquant les conquêtes coloniales
des Victoriens, il ne peut s'empêcher de s'écrier :

La domination qu'ils imposèrent fut presque partout un grand


progrès sur ce que existait auparavant et il reste encore à démon-
trer que ce qui l'a suivie est plus désirable.
Si la note subjective prend ici un accent claironnant, cela ne signifie
nullement que dans le reste de l'ouvrage l'objectivité soit rigoureuse, et, volon-
tairement ou non, notre auteur pèche souvent par omission. C'est à quoi
l'amène tout naturellement sa position idéaliste. Est-ce une explication suffi-
sante de dire que, si les réformateurs sociaux du xixc siècle eurent tant de
mal à faire aboutir leurs projets, c'est parce qu'ils se heurtaient à un idéal de
liberté, hérité du xvme siècle, qui répugnait foncièrement à toute ingérence
de l'Etat ? N'était-ce pas plutôt à de féroces intérêts privés ? Et si tant de
commissions et de comités multiplièrent les enquêtes sur le sort des « basses
classes », n'était-ce pas pour gagner du temps ? Et si ces réformateurs eurent
finalement gain de cause, étaient-ils tout seuls dans leur combat, et ces réformes
furent-elles octroyées philanthropiquement d'en haut ? De la prodigieuse lutte
politique et syndicale des travailleurs d'Angleterre, il n'est dans ce livre pas
question un seul instant. C'est pourquoi toute l'optique en est faussée. La
description de la vie anglaise est purement statique et se situe en marge dé
l'histoire. La bourgeoisie britannique, tout horrible .quelle nous apparaisse
même dans un tel livre, n'en est pas moins idéalisée, et la .classe ouvrière,
dont il est longuement question, se présente à nous comme une masse passive
et émasculéè. Certes, l'auteur nous informe, dans son introduction, que la
violence existait sans cesse à l'état latent et que la police, autrefois méprisée,
prit une importance croissante et devint hautement respectable. Pour quelles
raisons? Le reste du livre se garde de nous le dire.
Ce que ce livre nous apporte néanmoins, c'est une multitude de détails
infiniment suggestifs qui figurent, bien entendu, dans nombre d'études anté-
rieures, mais dont le groupement est précieux pour le lecteur non spécialiste.
Il n'est évidemment pas question d'en émailler cette chronique, et force nous
est de nous en tenir à quelques indications générales.
L'auteur nous décrit d'abord l'Angleterre rurale et commence par la
1IA PAUL MEIER

gentry, terme sous lequel il groupe un peu arbitrairement aussi bien les petits
hobereaux locaux que les grands aristocrates fonciers qui possédaient d'im-
menses superficies agraires ou immobilières. Le trait dominant, c'est la véné-
ration que cette classe continue à inspirer jusqu'à la fin du siècle à toute la
population. La bourgeoisie n'a pas de plus grande ambition que de s'allier
à elle, ce qui arrive d'autant plus fréquemment que la noblesse ne dérogé
nullement en Angleterre lorsqu'elle fait des affaires. Cette noblesse, éduquéé
dans les great public schools et les vieilles Universités d'Oxford et Cambridge»
perd insensiblement son hégémonie dans l'armée où les brevets sont peu à
peu remplacés par des examens exigeant la compétence requise par la guerre
moderne. La chute des prix agricoles entame peu à peu sa prospérité, mais
elle ne connaît pas encore les affres de la fiscalité moderne ; elle mène encore
grand train, elle chasse à courre et son prestige reste immense aux yeux du
snobisme bourgeois. Les grands domaines sont généralement exploités par des
fermiers qui emploient une abondante main-d'oeuvre salariée, dont les con-
ditions de vie sont très misérables. L'auteur est sur ce point assez succinct et
ne cite même pas dans sa bibliographie les études capitales de J. L. et B. Ham-
mond. Pas un mot non plus du grand mouvement syndical des journaliers
agricoles qu'organisa Joseph Arch.
W. J. Reader évoque ensuite la croissance monstrueuse des villes indus-
trielles et la misère des travailleurs urbains. Il nous rappelle (et ce sont là des
chiffres tristement éloquents) que, selon le recensement de 1851, la durée de
vie moyenne à Liverpool et à Manchester était de vingt-cinq ans et qu'à peina
45 % des habitants de Liverpool atteignaient l'âge de vingt ans. Sur cette misère
et cette horreur, les lecteurs de La Pensée, qui ont certainement lu La Situa-
tion de la classe laborieuse en Angleterre (Editions Sociales), sont déjià
amplement instruits, et la description de Reader est bien moins précise que
celle d'Engels. Sans doute les conditions se sont-elles insensiblement amé-
liorées au cours du siècle grâce aux luttes syndicales (ce que Reader oublie
d'indiquer), comme le reconnaissait Engels lui-même en 1892. Mais Charles
Booth pouvait, dans ces mêmes années 1890, constater qu'un tiers de la popu-
lation anglaise vivait encore dans l'indigence. Il faut aussi, en marge et au-
dessous de la classe ouvrière, tenir compte de l'énorme masse qui grouillait
dans les bas-fonds de Londres et dont Mayhew traçait en 1851 un saisissant
et effroyable tableau. Il est enfin une institution que W. J. Reader se garde de
mentionner et qui complète l'enfer victorien : le workhouse, sorte de bagne
pour les pauvres et les chômeurs, où tout travailleur anglais vivait dans la
hantise de finir ses jours. Peut-être n'est-il pas sans intérêt de citer une des
remarques sur lesquelles l'auteur clôt ce chapitre :
Il faut se rappeler que la vie du travailleur avait toujours été
dure, et peut-être la misère du xix° siècle n'a-t-elle pas été aussi
grave que celle des siècles précédents.

"Le bon apôtre ! Et quelle prudence dans ce peut-être ! L'histoire s'Inscrit


en faux contre une telle supposition. Sans doute les immigrants irlandais,
arrivant d'une terre colonisée brutalement depuis des siècles, étaient-ils les
CHRONIQUE BRITANNIQUE 115

moins malheureux dans cette masse torturée. Mais les paysams anglais dépos-
sédés que la révolution industrielle avait chassés vers les villes gardaient le
souvenir (nous en avons maint témoignage) de la vie sans doute dure, mais
moins malsaine et fétide, qu'avaient connue leurs pères ; ceux-ci ignoraient
l'insécurité de l'emploi, l'enfer dés usines et des taudis, l'abrutissante division
du travail, et avaient vécu dans des communautés villageoises où les rapports
sociaux, malgré la rigidité des hiérarchies, avaient encore qualité humaine.
W. J. Reader consacre tout un chapitre à l'amélioration de la. condition
ouvrière dans les dernières années du siècle. Cette amélioration est incontes-
table, et tous les détails qu'il nous en donne sont authentiques et du plus haut
intérêt. L'origine est à rechercher, selon lui, dans la philanthropie réforma-
trice des classes dirigeantes et dans les changements survenus dans l'économie"
(mécanisation croissante, baisse des prix, etc.), les travailleurs, comme nous
l'avons vu, n'y étant pour rien. Constatons que ce n'est pas l'ensemble de la
classe ouvrière que W. J. Reader nous décrit ici, mais ce qu'il appelle « tlie
comfortable working class », c'est-à-dire ce que nous avons l'habitude de dési-
gner sous le nom d'aristocratie ouvrière. W. J. Reader n'a probablement
jamais lu Lénine et ignore ce que le confort très relatif de des couches favo-
risées doit aux surprofits impérialistes.
L'auteur se sent plus à l'aise pour parler de la classe bourgeoise, encore
que l'imprécision calculée de la langue anglaise lui permette de ranger pêle-
mêle dans les « middle classes » des catégories bien disparates d'exploiteurs
et d'exploités. Cette confusion mise à part, il faut reconnaître qu'il nous
expose de façon commode et pertinente l'organisation de l'enseignement des-
tiné aux classes moyennes. La carence d'un enseignement secondaire
national (grammar schools) étant totale et les great public schools étant au-
dessus de leur condition, les bourgeois anglais recoururent à toute une proli-
fération d'établissements privés de types divers qui s'efforçaient de singer les
écoles aristocratiques tout en introduisant un contenu pratique et moderne
adapté à leur clientèle. Un autre mérite de ce chapitre est de nous montrer
l'importance croissante des professions libérales, qui devinrent rapidement
prospères et acquirent dans l'optique bourgeoise un statut très enviable. On
y trouvera notamment d'intéressantes indications sur la « professionnalisa-
tion » de la médecine. Non moins pertinente est la section consacrée au climat
religieux. L'auteur a d'excellentes formules pour définir l'importance du non-
conformisme en tant que phénomène spécifiquement bourgeois ainsi que
l'échelonnement social des diverses confessions. La pointe de l'action religieuse:
est, constatons-le au passage, tournée en direction de la classe ouvrière réputée
malheureuse parce que s'abandonnant au vice et créatrice ainsi de son propre-
malheur. D'où l'essor inouï des sociétés de tempérance : comment eût-il pu
venir ,à l'idée des bien-pensants que l'ouvrier buvait parce qu'il était misé-
rable ? La morale sexuelle est rigide et fondée sur l'autorité masculine. Le
plaisir (en particulier celui de la femme) est immoral. Jamais, au demeurant,
la prostitution ne fut plus florissante. W. J. Reader a raison de dire que cette-
haine du plaisir avait pour fondement le culte du travail et de la propriété.
Cette vieille idéologie puritaine avait été le levier de l'ascension de la bour-
geoisie anglaisé dès le xvne siècle. Mais l'exigence du travail s'exerçait avec
H6 PAUL MEIER

xudessse à l'égard des inférieurs, et l'auteur nous décrit la. dure vie des employés
de bureau. Ce n'est que vers, la fin du siècle que cette rigueur se relâcha et
•que les moeurs se détendirent, particulièrement en direction du sport. Les
femmes accédèrent à. un nombre croissant de professions et le « contrôle des
•naissances » fit l'objet de discussions publiques dès 1872. Il est dommage que
l'auteur ne dise à cet égard rien qui rappelle les efforts énergiques du mou-
vement féministe anglais qui eut des aspects positifs malgré ses limitations de
classe. C'est en 1896 enfin que le grand journalisme populaire fait son appa-
-rition avec le Daily Mail.

PRESQUE en même temps que Touvrage de W. J. Reader en paraissait un


autre, The lrictorian Household, par Marion Lochhead (John Mur-
ray), et leurs sujets se recoupent. Ces deux livres sont pourtant fort
différents, sinon dans leur idéologie essentielle, tout au moins dans leur style
et leur humeur. Life in Victorian England est une étude consciencieuse et
méthodique de tous les aspects (ou presque) de la civilisation anglaise au
xixe siècle. Malgré ses lacunes et ses faiblesses, c'est une sorte de manuel bien
commode : il en a, d'ailleurs, parfois la lourdeur et même la platitude.. Marion
Lochhead a de moindres ambitions. Ce qu'elle tente de nous restituer, ce
qu'elle nous restitue parfois avec un indéniable succès, c'est l'atmosphère de
l'intérieur victorien dans les divers milieux sociaux, surtout, à vrai dire, dans
les diverses couches de l'aristocratie et de la bourgeoisie. Elle sait joindre à une
intuition féminine assez charmante une certaine rudesse écossaise qui ne
manque pas de sel, mais qui l'entraîne par moments dans un particularisme
un peu agaçant. Son livre a certes un plan, mais sa fantaisie nous promène
volontiers sur des sentiers écartés où, il faut l'avouer, certaines rencontres ne
sont pas dénuées d'intérêt. Le mérite de Marion Lochhead est d'avoir écrit
quelque chose de très vivant. Ce ne sont pas des intérieurs vides et des mobi-
liers de musée qu'elle nous décrit, mais la vie familiale qui animait ces inté-
rieurs. Les planches photographiques qui accompagnent le texte en illustrent
utilement le propos. II est bien évident que nous ne saurions ici non plus
rendre compte de cette accumulation de notes concrètes et pittoresques, et
c'est bien dommage, ma foi ! Contentons-nous de relever quelques points inté-
ressants.
Marion Lochhead a eu l'heureuse idée de tirer parti, non seulement des
correspondances et des journaux intimes, mais aussi des romans de l'époque,
dont lé réalisme bourgeois se prêtait rdmirablement à pareille enquête. Il est
regrettable, pourtant, que cette enquête soit si brève et si limitative. On
est mis en appétit par les réflexions très justes, mais bien rapides, que lui
suggère, entre autres, le Our Mutual Friend, de Dickens. Mais nous ne com-
prenons pas qu'elle n'ait pas songé à évoquer d'autres peintres non moins
suggestifs de l'intérieur victorien, notamment Mrs Gaskell, qui nous a laissé
une vision aussi inoubliable de la vie bourgeoise de province (Cranford) que
de la vie ouvrière (Mary Barton). Sans doute une telle étude l'auraû-elle
CHRONIQUE BRITANNIQUE 1117

entraîné trop loin ; peut-être laisse-t-elîe involontairement le champ libre à


un de nos jeunes anglicistes en quête d'un sujet de thèse.
La partie la plus intéressante de l'ouvrage est celle qui traite de la
domesticité. On oublie facilement que le personnel de maison constituait à
cette époque près de la moitié de la population active. C'était alors une
maisonnée bien pauvre que celle qui n'occupait pas au moins une petite
bonne. Les maisons riches possédaient une véritable armée de domestiques
et, fait important, c'était une armée fortement hiérarchisée, qui s'échelonnait
selon des lois rigides de préséance et de respect depuis l'intendante ou le
sommelier jusqu'à la fille de cuisine ou au cireur de bottes. Le snobisme bour-
geois exigeait le déploiement des signes extérieurs de la richesse sous cette
forme féodale, et le signe extérieur qui classait une maison était l'emploi de
personnel masculin. Les gages étaient misérables ; les servantes se levaient à
cinq heures et demie, et une heure plus tôt les jours de nettoyage. Marion
Lochhead nous donne le détail de leurs corvées écrasantes et nous décrit le
mépris avec lequel on les traitait. « Nous ne devons pas, lisons-nous dans un
manuel de la parfaite maîtresse de maison publié en 1882, nous attendre à
trouver les gen& de notre sorte là où ils ne sont pas ». L'auteur conclut cette
description sur une note qui vaut la peine d'être relevée : « On ne saurait,
dit-elle, suffisamment marquer à quel point le confort et la civilisation de la
vie victorienne dépendaient de ses domestiques ». Sans doute, mais l'exploita-
tion de ces domestiques et le confort qu'ils procuraient étaient eux-mêmes le
fruit d'une autre exploitation — le prélèvement des plus-values sur le travail
de la classe ouvrière.
Sur cette dernière Marion Lochhead est un peu loquace. Un paragraphe lu]
suffit pour rappeler l'horreur puante des villes industrielles, et l'oeuvre d'En-
gels ne figure pas dans sa bibliographie. Elle a néanmoins l'idée ingénieuse
d'évoquer l'enfance de Keir Hardie et celle de D.-H. Lawrence. Mais la tarte
à la crème est chez elle aussi l'alcoolisme, avec les mêmes inconséquences.
-
<(
L'ivrognerie, déclare-t-elle à son tour, était la racine du mal et c'est à partir
de cette racine que sont apparus les mauvais logements, les habits misérables,
le manque de nourriture. » Ce qui ne l'empêche pas, une page plus loin,
après avoir décrit l'horreur des logements ouvriers, d'avouer qu' « il n'y
...
avait qu'un refuge, le cabaret ».
Mais peut-être cherchons-nous à l'auteur une mauvaise querelle, car les
milieux dans lesquels son propos est de nous promener dans la plus grande
partie de son livre sont des milieux aisés. Peut-être n'est-ce pas non plus abso-
lument notre faute, car les fastes victoriens cachent vraiment très mal l'envers
du décor — the seamy side, pour reprendre l'expressive locution anglaise.
Quel faste étrange, d'ailleurs, et quel décor ! La maison victorienne gravite
autour de son salon. Et quel salon ! On a du mal à se représenter aujour-
d'hui cette accumulation dense de meubles hideux et de bibelots hétéroclites,
ce confort rembourré et cette opulence vulgaire. Rares sont les havres de bon
goût. Nous n'échappons à ce cauchemar d'ostentation que dans l'austérité
puritaine de la maison de Carlyle, que Marion Lochhead nous décrit en des
pages particulièrement vivantes et attachantes, ou dans les révoltes esthé-
tiques de William Morris dont l'auteur évoque l'effort de rénovation dans
118 ...PAUL MEIER
..,..
les arts décoratifs sans toutefois en comprendre et en dégager le sens et la
portée.

MARION LOCHHEAD, en effet, dans le passage assez long qu'elle con-


sacre à William Morris, se contente de décrire les intérieurs et les
motifs de décoration que conçut ce grand artiste, mais elle n'a pas
saisi les traits essentiels de cet art nouveau, ce retour à la simplicité et au
réalisme, partiellement inspiré par une méditation prolongée et complexe
sur la civilisation médiévale. En ce sens, elle est, sur le simple plan artistique,
nettement en retrait sur ce qu'avait écrit, il y a quelques années, l'excellent
critique d'art Nicolaus Pevsner (Pioneers of ModeTn Design). Mais, fait plus
grave, c'est se condamner à une incompréhension totale que de vouloir sépa-
rer chez Morris l'artiste du militant révolutionnaire.
L'attitude sur ce point de Mlarion Lochhead apporte la preuve flagrante
de l'utilité du nouveau livre de R. Page Arnot, William Morris, The Man
and the Myth (Lawrence and Wishart). R. P. Arnot, à qui l'on doit d'autre
part une histoire devenue classique de la Fédération des mineurs de Grande-
Bretagne, avait fait oeuvre de pionnier lorsqu'en 1934 il avait publié une bro-
chure percutante (William Morris, A Vindication) qui déchirait pour la pre-
mière fois les voiles d'hypocrisie ou de silence dont on avait entouré la pensée
socialiste du grand écrivain. D'autres travaux ont vu le jour depuis, et en
particulier l'ouvrage monumental de E. P. Thompson, qui ont achevé de
rendre à W. Morris son véritable visage. Mais c'est à Page Arnot que nous
devons la première compréhension lucide. C'est à lui également que nous
devons la publication en 1951, sous forme d'une mince plaquette, éditée par
Labour Monthly, de lettres inédites adressées par Morris à John Glasse. Bro-
chure et plaquette sont devenues aujourd'hui à peu près introuvables. Aussi
faut-il se réjouir que, dans ce livre qui vient de paraître, il en reprenne le
contenu et y ajoute la publication d'autres lettres inédites adressées par Mor-
ris à J.-L. Mahon.
Quel est donc le mythe que dénonce R. Page Arnot ? Il n'y a pas, en
fait, un mythe ; il y en a deux. Le premier, le mythe bourgeois (« establish-
mentarian », dit l'auteur), consiste à célébrer le grand poète, le grand artisan,
le grand artiste, etc.. et à faire le silence sur son activité révolutionnaire :
c'est, nous l'avons vu, l'attitude que nous trouvons encore chez Marion
Lochhead. L'autre mythe, le mythe « menchévik », prétend.que le socialisme
de Morris n'a aucun fondement économique, mais simplement une base mo-
rale, historique et littéraire, et surtout qu'il n'a rien de marxiste. Ce second
mythe n'a cessé d'être répandu par les travaillistes anglais aussi bien que par
les critiques littéraires, en Grande-Bretagne comme à l'étranger. En France
même, M. Victor Dupont en est le dernier propagandiste en date.
C'est pourquoi R. Page Arnot entreprend de rappeler brièvement la
genèse de la pensée morrissienne : les influences subies, celles de Carlyle, du
socialisme chrétien, de Ruskin (peut-être eût-il fallu mentionner aussi Elake
et surtout Dickens), la révolte contre la laideur dé la civilisation bourgeoise,
CHRONIQUE BRITANNIQUE 119

l'inspiration islandaise, la protection des monuments anciens, la question


4'Orient, l'adhésion à la Social Démocratie Fédération de Hyndman, la rup-
ture avec ce dernier et la fondation de la Socialist League, la lutte sur les
deux fronts contre l'opportunisme et l'ànarchisme et la retraite à Hammers-
mith. Au cours de cette carrière marquée par une activité prodigieuse, Morris
s'initia dès 1880 au marxisme dont toute sa pensée est imprégnée, et Page
Arnot rappelle un certain nombre de documents qui prouvent de façon écla-
tante qu'il avait de l'oeuvre de Marx une connaissance approfondie. Il est dom-
mage, à notre avis, qu'il n'ait pas cru devoir mentionner, parmi ces docu-
ments, les notes -annexées à la seconde édition (juillet 1885) du Manifeste de
la Socialist League, où apparaît formellement une étonnante assimilation du
matérialisme dialectique 2.
Les lettres à Mahon et à Glasse, que Page Arnot relie par d'intéressants
commentaires historiques font ressortir les traits saillants de la personnalité
de W. Morris : son dévouement total à la cause du socialisme, son activité
écrasante, son désintéressement absolu, la solidité de ses amitiés qui n'excluait
nullement la lucidité et la franchise parfois brutale. On y trouve, en des phrases
rapides, des jugements curieux sur Shaw, Bradlaugh, Annie Besant, Aveling,
et sur les événements en cours. Mais ce sont incontestablement ses réflexions
politiques qui retiennent notre attention. Nous constatons une fois de plus
qu'en dépit de toutes les assertions en sens contraire, il nourrissait une solide
méfiance à l'égard du réformisme des Fabiens et qu'il condamnait résolument
l'ànarchisme. Mais il est un point sur lequel ces lettres projettent des lumières
assez vives et nous permettront désormais de considérer avec moins de schéma-
tisme un aspect justement controversé de la pensée politique de Morris, son
anti-parlementarisme. On sait qu'il s'opposait de toutes ses forces à ce que le
mouvement socialiste présentât des candidats aux élections et eût des repré-
sentants au Parlement. Il est incontestable qu'il exerça à cet égard une influence
négative, moins à vrai dire sur ses contemporains que sur la génération sui-
vante de socialistes, et il fallut, trente ans plus tard, toute la patience et
toute la force de conviction de Lénine pour arracher ses camarades anglais
à cette déviation « puriste ». Mais il faut comprendre aussi que, du vivant
de Morris, une telle attitude était loin de ne comporter que des éléments
négatifs et qu'elle constituait une saine réaction contre l'opportunisme qui
sévissait alors, non seulement chez les Libéraux, mais aussi chez les Fabiens,
dans les syndicats et même dans la Social Démocratie Fédération de Hynd-
man. Cette attitude apparaît, dans la correspondance qui nous est révélée par
Page Arnot, plus nuancée qu'on ne le pense généralement :

J'admets, écrit-il, et ai toujours admis qu'il sera un jour néces-


saire de se servir mécaniquement du Parlement. Ce à quoi je m'op-
pose, c'est la dépendance à l'égard de l'action parlementaire.
Je crois, écrit-il encore, que les socialistes enverront certaine-

2. On nous excusera d'être assez bref et de ne pas répéter ici tout ce que nous avons écrit
dans l'Introduction qui précède notre traduction des Nouvelles de Nulle Part de William Morris
(Editions Sociales, Les Classiques du Peuple, 1961).
12fO
..•-. PAUL MEIER

ment des représentants au Parlement quand ils seront assez fort


pour cela ; pourvu qu'il soit bien entendu qu'ils y vont en tant
que rebelles...
Et, ajoute-t-il ailleurs, l'essentiel demeure l'action des masses, « que les
socialistes se présentent au Parlement ou non ». C'est donc déjà une attitude
qui, loin d'être aussi intransigeante qu'on l'a prétendu, préfigure au contraire
la condamnation par Lénine du « crétinisme parlementaire ».
Un de ses soucis dominants fut la création d'un parti authentique de la
classe ouvrière, et il insiste à mainte reprise, en réaction aussi bien contre
l'aventurisme de Hyndman que contre l'irresponsabilité des anarchistes et
l'académisme des Fabiens, sur la nécessité de la discipline et de l'organisa-
tion. Il est, d'ailleurs, ennemi de tout sectarisme et cherche au contraire à
promouvoir l'unité d'action des différents mouvements socialistes. Maint pas-
sage de cette correspondance atteste son sens réaliste des nécessités de la lutté.
Ce n'est pas sans raison que le Parti Communiste de Grande-Bretagne se
réclame fièrement de William Miorris.
C'est donc une contribution utile à l'histoire du mouvement socialiste que
nous donne R. Page Arnot. Cette reprise de contact avec William Morris nous
fait bien sentir que, lorsqu'on veut comprendre la période victorienne, il est
puéril de ne considérer que l'éclat des façades et qu'il faut prendre conscience
de ce qui naît et porte en soi l'avenir afin d'accorder sa juste valeur à ce
qui n'est déjà plus bien souvent que le passé.
CHRONIQUE JURIDIQUE
PRINCIPES DU DROIT SOVIÉTIQUE

par Roland WEYL


L'OUVRAGE que les « Editions en Langues étrangères » de Moscou
viennent de publier sous ce titre est appelé au plus vif succès, non
seulement chez les juristes de notre pays, mais chez tous ceux qui
sont tant soit peu curieux des règles de la vie sociale soviétique.
En effet, en 550 pages, ce livre fait le point de l'ensemble des règles
juridiques qui président aux rapports des citoyens et des collectivités sovié-
tiques entre eux et avec l'Etat.
C'est la première fois qu'un travail de cette nature est publié en langue
française depuis le petit livre paru en 1945 aux Editions Sociales sous le titre
« Droit et Justice en U.R.S.S. », qui fut si utile autrefois aux ignorants
qu'étaient tant d'entre nous, mais qui était fort succinct et aujourdhui
tout à fait dépassé.
Sa parution est d'autant plus intéressante qu'elle se situe à l'époque où
tous les problèmes de la légalité socialiste ont été repensés, non seulement
à l'épreuve de ses violations, mais aussi à la mesure des exigences de la cons-
truction du communisme.
Certes, les lecteurs déjà avertis du droit soviétique regretteront peut-être
le caractère exclusivement descriptif de l'ouvrage.
Plus précisément, celui-ci se borne à indiquer quels sont les droits des
citoyens, quelles sont leurs obligations, aux tenues du texte des lois en vigeur.
Il aurait sans doute gagné à fournir également des précisions sur les
conditions dans lesquelles ces droits sont effectivement garantis, et
sont résolues les contradictions surgissant inévitablement dans la vie entre
tel droit et telle obligation, dans quel mouvement, c'est-à-dire par rapport à
quelle étape précédente et à quelle perspective, s'insère l'état actuel de telle
ou telle disposition.
Dans ses limites actuelles, l'ouvrage conservant un style un peu volon-
tariste (se bornant à ce que l'Etat veut faire, sans avoir égard suffisant aux
limites de ce qu'il peut faire) risque d'entretenir chez certains lecteurs la vision
idéaliste de l'Etat socialiste qui fut souvent la cause des incompréhensions,
des difficultés qu'à un moment ou à un autre cet Etat peut avoir à résoudre.
C'est ainsi que le chapitre « garanties de la légalité socialiste dans
l'Administration » qui traite certainement de l'un des problèmes les plus
importants du droit socialiste, se borne à décrire les moyens théoriques de. ces
garanties, sans faire place aux problèmes que pose la mise en oeuvre de ces
moyens, aux luttes que suppose leur solution, et risque de donner l'impression
que les textes suffisent à tout, ce dont le principal inconvénient est de ne
pas emporter la conviction, faute de rendre un compte réel, réaliste, de la vie
122 ROLAND WEYL

de la société socialiste, et par là-même, des motifs profonds de sa supériorité.


De même, abordant les problèmes de la procédure pénale, il peut paraître
dommage qu'aucune mention ne soit consacrée à la suppression des juridic-
tions d'exception, à la condamnation des thèses de Vychinski sur la valeur
de l'aveu et la pratique de l'analogie, qui furent autant d'éléments qui faci-
litèrent la violation de la légalité socialiste et dont l'élimination a été saluée
par les juristes des pays capitalistes comme exemple à suivre.
Enfin, le ton apologétique du Ie chapitre consacré à la présentation
1'

générale du droit soviétique (présentation qui cependant était nécessaire, pour


replacer le droit dans son contexte économique et social, et pour en rappeler
le rôle et les objectifs) hérissera sans doute et risquera de rebuter certains lec-
teurs dont la sympathie n'est pas acquise a priori et auxquels pourtant
(et principalement ?) doit s'adresser cet ouvrage.
Au demeurant, ceci n'est pas vrai pour tous les problèmes.
On lira notamment, avec intérêt les exemples concrets et même statis-
tiques sur la participation populaire à la discussion des projets de lois. De
même, le passage relatif à l'application en U.R.S.S. de ce mécanisme de révo-
cation des élus qui rencontre ici tant de scepticisme.
De telles critiques d'ailleurs, ne viendront qu'à ceux qui, déjà au fait du
droit soviétique (ils ne sont pas nombreux), demandent davantage.
Il sera, au surplus, aisé de leur faire remarquer que ce livre qu'ils souhaite-
raient ne peut tenir en 550 pages, et que le contenu de celui-ci reste fidèle à
son titre : l'objet en est d'exposer les Principes du droit soviétique ; c'est déjà
une prouesse que de procéder en 550 pages à un exposé à la fois clair (et bi.en
traduit, ce qui ne gâche rien), dépouillé de toute référence dogmatique,
et détaillé, des principes régissant les diverses branches du droit, méthodique-
ment abordées l'une après l'autre.
Pour l'immense majorité des juristes eux-mêmes, ce livre est un peu
comme un trousseau de clefs, chaque clef étant constituée par un chapitre
consacré à l'étude d'une branche du droit, exposée par l'an des plus éminents
spécialistes soviétiques, 15 professeurs de l'Université de Moscou et de
l'Institut de Droit de l'Académie des Sciences ayant concouru à la réalisation
de cet ouvrage.
Droit constitutionnel (organes supérieurs de l'Etat, organes locaux, Tribu-
naux et Procurature, système électoral, droits et devoirs des citoyens), Droit
Administratif (questions économiques, sociales, et culturelles, défense de 1 Etat,
garanties des citoyens), Droit Civil (droit de propriété, contrats, responsabilité,
droit d'auteur et d'inventeur, héritage), Droit du Travail (conventions collec-
tives, contrats de travail, durée du travail, droit au repos, conflits du travajl,
assurances sociales), Droit Foncier (propriété du sol, régime urbain, Eaux et
Forêts, Régime de la terre), Droit Kolkhozien, Droit Financier (financés 1

d'Etat, Fiscalité), Droit Familial (mariage, divorce, rapports avec les enfanÇs,
adoption, tutelle), Droit Pénal, Procédure Pénale, Procédure Civile, en deux
chapitres est effectué un tour d'horizon aisé et passionnant de quantité de pro-
blèmes qui chez nous sont la trame quotidienne des soucis des simples citoyefts
(droit de se faire rendre justice, moyens de régler sa situation de famille, de
se faire payer son dû, etc.), lesquels seront d'autant plus captivés par la façtfn
CHRONIQUE JURIDIQUE 123

dont cela se passe en U.R.S.S. que le régime capitaliste leur a valu de déboires.
La lecture de cet ouvrage n'est donc pas affaire de spécialistes. Elle ne
peut être que vivement recommandée à quiconque une fois dans sa vie a eu
ou risque d'avoir affaire à la justice civile ou pénale, et éprouve le légitime
besoin des comparaisons. Or, il n'est pas besoin d'être Knock pour considérer
que « tout citoyen est un justiciable qui s'ignore », puisqu'il n'est pas d'être
social sans rapports sociaux, ni de rapports sociaux sans rapports de droit.
Nous formulerons, pour terminer, le voeu que ce bon début ne soit qu un
début : le début d'une série où, dans les termes que nous évoquions d'une pos-
sible et fructueuse insertion des principes dans la vie, chaque chapitre serait à
lui seul la matière d'un livre.

Ce voeu a commencé à être satisfait avant même que d'avoir été émis, avec
un nouvel ouvrage en langue française « L'Introduction à la théorie de la
preuve judiciaire » de Troussov, qui répond à des caractéristiques opposées.
Alors que le premier est exclusivement descriptif, dans le même domaine,
l'Introduction à la théorie de la preuve judiciaire est purement doctrinal.
Dans le domaine précis du droit pénal, il aborde des problèmes qui sont
au centre de la notion de légalité, qu'elle soit socialiste ou bourgeoise : le
problème de l'objectivité dans la constatation des faits, dans la conservation
des preuves, dans leur discussion, dans l'appréciation de la gravité d'une faute,
le problème de l'inévitable subjectivité du juge, et des moyens susceptibles
d'en préserver aussi bien le citoyen que la Société. L'étude est menée en pro-
fondeur, avec un esprit créateur qui fait de cet ouvrage, en dépit de l'inégalité
de certains chapitres un peu abstraits ou formels, un apport absolument nou-
veau à la fois pour la compréhension du problème de la recherche et de l'ap-
préciation d'une culpabilité ou d'une innocence par un tribunal socialiste, et
pour le progrès général de la pensée juridique de notre temps dans le domaine
de la justice pénale.
C'est ainsi que si l'on est sans doute appelé à passer plus vite sur ce qui
est dit de la vertu des textes soviétiques en matière de procédure pénale, où
le lecteur ne trouvera guère que ce qu'il a déjà lu dans d'autres occasions, on
s'arrêtera avec un vif intérêt au chapitre où, répudiant dans une argumenta-
tion motivée les thèses de Vychinski, l'auteur rappelle la traditionnelle distinc-
tion des pénalistes entre l'objectivité nécessaire de la constatation des faits et
de la conservation des preuves, et l'inévitable subjectivité du juge dans l'appré-
ciation des preuves, de leur valeur probante, et de la gravité de l'infraction,
et s'attache à montrer qu'une exigence supérieure de civilisation exige d'en
finir avec ce fatalisme de la subjectivité, et de donner le caractère le plus
scientifique possible à l'appréciation du juge, de l'objectiviser au maximum.
On notera également à ce propos l'utile élucidation que fournit l'auteur
au sujet de l'emploi fait par le Droit pénal soviétique de la notion de
« danger social ».
A un moment où, dans de nombreux pays capitalistes, des tendances s'af-
firment qui, oeuvrant louablement à humaniser la justice sur la base de cri-
124 ROLAND WEYL

tères d'intérêt social, sont grosses de dangers de liquidation des critères objec-
tifs de définition légale des délits et des peines, et où l'on se réfère un peu aisé-
ment à l'exemple soviétique, l'auteur rappelle utilement que la notion de
« danger social » ne peut, en droit soviétique, être la base que
de circonstances
atténuantes, absolutoires ou aggravantes mais non d'une qualification pénale
proprement dite.
Témoignant de la richesse possible de l'apport du matérialisme dialec-
tique dans le domaine de la justice, l'auteur donne l'exemple bienvenu d'une
désidéalisation de rapports juridiques où domine la contradiction -et montre
comment l'organisation de l'expression de cette contradiction dans le débat
judiciaire constitue un élément décisif de cette « vérité matérielle » dont on
sait qu'elle est un des principes fondamentaux de la légalité socialiste. Ainsi
arrive-t-il, par exemple, en inscrivant les droits de la défense dans ce débat
comme une des branches nécessaires de l'approche dialectique d'une vérité
objective, à valoriser ce rôle de la défense mieux que n'ont jamais réussi à le
faire, sur le plan doctrinal, les théories libérales qui seules jusqu'ici en étaient
le fondement.
Sans doute ce livre s'offre-t-il plus aisément aux spécialistes, mais il ne
manquera pas d'intéresser aussi tous ceux qui, sans en faire profession, sont
attentifs aux mécanismes par lesquels peut se commettre ou s'éviter l'erreur
judiciaire.
Dans tous les départements, il y a des hommes de droit : des juges, des
avocats, des avoués, à chaque tribunal de grande instance, à chaque Cour
d'Appel, des juges de paix, des huissiers, des notaires, des greffiers, à chaque
tribunal d'instance. Ces livres méritent que, sous une forme ou une autre leur
attention soit systématiquement attirée.

Il n'est pas possible de rendre compte de cet ouvrage sans rappeler cha-
leureusement l'ouvrage publié voici quelques mois aux Presses Universitaires
de France sous le titre « Le Droit Soviétique », par Jacques Bellon, conseiller
à la Cour d'Appel de Paris, chargé de conférences sur le droit soviétique
à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes *.
Précisons seulement que ce petit ouvrage de 125 pages aborde l'étude du
droit soviétique d'une manière très différente. Divisant son étude en <6 grands
chapitres (droit civil, droit de la famille, du travail, des auteurs et inventeurs,
droit pénal, organisation judiciaire), il consacre deux chapitres préalables à?
l'analyse globale des principes généraux du droit soviétique et au rappel histo-
rique des principales phases de son évolution.
Soulignant certains détails, passant plus rapidement sur d'autre? pour fen
brosser les grands traits, se référant aux débats qui ont présidé à l'adoption'
de tel ou tel texte, l'intérêt principal de cet ouvrage est dans son effort d'ana-

1. Voir, 4 ce sujet, le compte rendu du livre de J. Bellon, par Maurice Bouvier-Ajam, dans-
La Pensée (no 110, Août j'pô?). (M£MUR.)
CHRONIQUE JURIDIQUE 125-

lyse et de synthèse, dans des termes d'exposition partant des préoccupations


et de l'optique familières aux praticiens français.
S'il reste possible que, sur tel ou bel point de détail, un examen pointil-
leux appelle observation, cet effort atteint pleinement son objectif et il est
permis de penser que, à la. différence du précédent ouvrage du même auteur,,
dont les aspects comparatifs appelaient de sérieuses réserves, ce livre constitue
la meilleure approche globale du droit soviétique ayant été faite à ce jour, en
langue française, par un juriste occidental.
La recommandation simultanée de ces deux livres, le soviétique et le fran-
çais, ne saurait créer.entre eux de concurrence ni de gêne. Les deux ouvrages
ne font pas double emploi : le livre soviétique est la description indispen-
sable, le livre français est l'heureux éclairage.
LES TRAVAUX
ET LES JOURS

9 LE DESPOTISME ORIENTALL, tel est le thème qu'a choisi depuis bientôt


vingt ans un renégat du communisme, Karl-August Wittfogel, pour tenter
d'attaquer les pays socialistes et le mouvement ouvrier mondial. Caricaturant
à l'extrême les vues de Marx sur le mode de production asiatique, il a
construit une théorie de la a société hydraulique », qui voit dans le contrôle
de l'irrigation par l'Etat la base unique des anciens empires asiatiques, et qui
condamne à l'oppression éternelle (y compris en régime socialiste) les pays
continentaux de l'Eurasie.
Sur le plan politique, une telle opération se dénonce, elle ne se discute
pas. Mais — les mauvaises causes n'ayant jamais que de mauvais serviteurs —
ces thèses de Wittfogel sont également dépourvues de toute base scientifique
sérieuse, et, quand elles furent réunies dans un ouvrage paru en 1957 sous le
titre retentissant Oriental despotism, a comparative study in total power, les
spécialistes des anciennes sociétés de l'Asie ont immédiatement fait les plus
graves objections — par exemple le Professeur Pullc-yblank, de Cambridge, qui
se classe politiquement comme un « modéré », écrivait dans le Bulletin of the
School of oriental and African Studies (vol. XXI, 3' partie, 1958) : « On pour-
rait citer maints et maints exemples de cas où le Professeur Wittfogel s'est
abstenu de souligner ou de mentionner des faits rebelles à son schéma ambi-
tieux... il laisse l'impression d'un visionnaire avec une vérité à proclamer »...).
Aussi est-on fort étonné de voir ce livre plus politique que scientifique
publié en traduction à Paris par un éditeur, dont nous savons la part qu'il a
prise dans le combat anti-colonialiste.

@ CURIEUSEMENT AUSSI, la préface à l'édition française n'a pas été pré-


parée par un spécialiste de l'Asie traditionnelle qui aurait pu discuter de
façon compétente la question de l'irrigation par exemple, et sa place réelle
dans les anciennes sociétés asiatiques. L'éditeur s'est adressé à un spécialiste
de la Grèce ancienne...
Ce dernier, Pierre Vidal-Naquet, a donc été conduit, faute de pouvoir
discuter ce dont il est question dans le livre, c'est-à-dire la société « hydrau-
lique », à se réfugier dans la « marxologie », dans l'étude de l'évolution des
recherches marxistes sur les sociétés orientales. Dans des pages qui ne sont
d'ailleurs pas du tout dénuées d'intérêt, il reprend certaines des discussions
qui ont eu lieu en U.R.S.S. sur le mode de production asiatique ; il évoque
certains problèmes, comme celui de la position d'Engels sur ce point, par
LES TRAVAUX ET LES JOURS 127

rapport à la « démocratie militaire ». Nous aurons l'occasion de revenir sur


cette étude de Pierre Vidal-Naquet, qu'il suffit d'ailleurs de consulter daîis
le numéro de mai-juin 1964 des Annales.
On peut se demander également si un auteur, qui convient lui-même que
sa méthode n'est pas le matérialisme scientifique, est compétent pour
juger si le concept de « société hydraulique » constitue une dégénérescence
du concept marxiste de « mode de production asiatique ». Nous nous
sommes expliqués sur ce point dans le numéro d'avril 1964 de La Pensée.
Nous n'avons pas hésité à reconnaître franchement nos responsabilités
dans le fait que, à l'époque du dogmatisme et du culte de la personnalité,
les vues originales et fécondes de Marx sur les sociétés asiatiques (même
si elles ne nous satisfont plus tout-â-fait aujourd'hui, par exemple sur la ques-
tion de la stagnation) ont été laissées à l'abandon, comme vacantes, à la merci
des falsificateurs à la Wittfogel.

-k
9 LE PIQUANT DE L'HISTOIRE est que la préface de P. Vidal-Naquet à l'édi-
tion française du livre de Wittfogel, quelles que soient ses limites, n'a pas
plu à ce dernier ; il lui a été pénible de s'entendre qualifier de u rejet du
stalinisme en *erre américaine ». Il a intenté un procès à P. Vidal-Naquet !
Nous n'y restons pas indifférents. Quels que soient nos désaccords poli-
tiques et idéologiques avec Pierre Vidal-Naquet, nous saurons faire la diffé-
rence entre lui et ceux qu'empêchent de dormir les succès du communisme
depuis qu'ils l'ont trahi.
Cet épisode nous confirme en tout cas dans l'opinion que ce qui compte
avant tout, ce n'est pas d'allonger indéfiniment la polémique « marxologique »
à coups de citations de Marx et d'Engels, c'est de faire avancer quant au fond
l'étude des sociétés asiatiques en s'aidant de la méthode marxiste. C'est ce
que nous avons essayé de faire dans nos numéros d'avril et de novembre
1964 ; c'est ce que nous continuerons de faire en ce qui nous concerne ; c'est
sur ce terrain, et non sur un autre, que nous souhaitons poursuivre la discus-
sion avec tous ceux qui sont comme nous convaincus que le sort de l'humanité
a cessé de dépendre (s'il l'a jamais fait) des seules sociétés d'Europe occidentale.

*
£ DEUX NOUVEAUX Nf« VIENNENT D'ENRICHIR la famille nombreuse que
constitue la collection des livres édités par le Club, des Amis du Livre pro-
gressiste 1 : Geïminal d'Emile Zola et Mille neuf cent quarante quatre.
Mille neuf cent quarante quatre, c'est-à-dire : L'Honneur des poètes
et Europe, publiés clandestinement sous l'occupation nazie, reproduits aujour-
d'hui avec le soin qu'exigeaient tout ensemble le respect dû à une éntré-

1. Club des Amis du Livre progressiste, 142, Boulevard Diderot, Paris (12»)-
128 LES TRAVAUX ET LES JOURS

prise comme celle-là et la vertu poétique des vers admirables que l'amour de
la liberté et le patriotisme inspirèrent aux meilleurs des poètes français..
Nous savons bien que nul ne relira sans que son oceur ne batte fort ces
chants de combat et d'amour mais nous devons dire le mérite précieux de
l'ouvrage nouveau. Les détails de sa composition, déterminés avec justesse,
éclairent en effet ces poèmes d'une lumière parfaite. La pureté typographique,
la convenance d'une présentation stricte et classique et l'illustration maî-
tresse, empruntée aux scènes les plus saisissantes du drame de Breughel-lé-
Vieux qu'on appelle le Triomphe de la Mort, ne sont point ici des éléments
extérieurs ajoutés au texte, ils composent une architecture d'harmonie.
On reconnaît dans cette réussite le goût sûr de ce metteur en scène dé
typographie qu'est Alexandre Chem. Mais on retrouve aussi dans l'ensemble
du livre l'âme même de l'humaniste qu'est Lucien Scheler.
En une préface, qui est une page d'histoire que l'Histoire retiendra,
Lucien Scheler raconte par le détail comment ces poèmes furent réunis et
imprimés et comment s'est formée la société clandestine d'écrivains qui a
souvent trouvé refuge dans la librairie de l'un d'entre eux, je veux dire de
Lucien Scheler lui-même.
Parce qu'il avait, avec sa générosité, participé à l'entreprise clandestine,
il a su, dans l'ouvrage composé vingt ans après, faire que se prolongent en
nous les vibrations même des plus beaux cris de la Résistance.

% AUX OBSÈQUES D'EMILE ZOLA, le dimanche 5 octobre Anatole


1902,
France terminait son discours, disant : « Zola fut un moment de la conscience
humaine ». Il y eut, juste à ce moment-là, un grand remous. « Voilà^gg mani-
festants », lança l'avocat Zevaès.
Le peuple apportait ses fleurs rouges, en criant : « Germinal ! Germinal !
Germinal ! »
.
Armand Lanoux, qui présente le Germinal du Club* des Amis du Livre
progressiste, conclut la riche préface qu'il écrivit à>tette occasion par le
rappel de cette scène. La foule, dit-il, « jetait au monde ce que n'avaient
pas su dire clairement les critiques, du temps, le titre du chef-d'oeuvre de
Zola ».
Le préfacier ne s'étonne pas qu'aujourd'hui encore Zola soit objet de
haine ou d'indifférence de la part de la littérature « précieuse », mais il
demeure surpris que le romancier « qui avait été, dit-il, le plus franchement
engagé de son temps » ait été systématiquement négligé pendant longtemps
par de nombreux partisans de la littérature engagée. Du moins a-t-il plaisir
à noter les signes actuels d'une « réhabilitation » qui n'est que justice.
Livres de poche, livres de club, édition de La Pléiade, tous les Zola sont
accueillis, dit-il, avec empressement.
Son Germinal mérite le succès qu'il obtient. L'illustration est étonnam-
ment parlante. L'iconographie tirée des périodiques de l'époque 1865-1885
(ou de la première édition illustrée chez Fasquelle en 1906) et les vingt-sept
planches qui reproduisent des photographies (collection du Cabinet des
LES TRAVAUX ET LES JOURS 129

Estampes ou séries éditées en cartes postales) donnent un singulier relief à


l'ouvrage. Quant à la longue préface d'Armand Lanoux, elle constitue une
étude précise, dont l'intelligence fera la joie du lecteur.

0 PUBLICITE ET GASPILLAGE. Une caractéristiques du capitalisme


des
moderne est l'importance prise par la publicité. Un bilan. chiffré a été établi
pour l'Angleterre. Le mouvement d'expansion de la publicité se poursuit
allègrement ; 364 millions de livres sterling en 1958, 454 millions en i960,
479 millions en 1962. C'est la presse qui reçoit la plus grande part de cette
manne publicitaire (46 % en 1963) puis la télévision (17 %), (D'après les
Echos de Grande-Bretagne, 28 mai 1964).

% APTITUDES ET CLASSES SOCIALES- Au moment où en France on tend,


à tous les degrés de l'enseignement, à multiplier « sections faibles » et « sec-
tions fortes », il n'est pas sans intérêt de donner connaissances des résultats
d'une enquête faite par des sociologues anglais (« The home and The
School »). Nous la résumons d'après Echos de Grande-Bretagne.
L'orientation scolaire selon les « aptitudes » aggrave encore, dans bien des
cas, le préjudice né des différences sociales, en ratifiant celles-ci et en limitant les
perspectives ouvertes à un enfant. Tout un chapitre du rapport est consacré
à ce sujet ; c'est là un texte, affirme le correspondant du Guardian, qui « sem
cité pendant un demi-siècle, car il apporte une contribution capitale au grand
débat sur l'orientation scolaire ». Les adversaires de celle-ci ont toujours affirmé
qu'elle avait pour résultat de sélectionner pour les classes « fortes » les enfants
de la classe moyenne qui bénéficient dans les tests d'aptitude de tout leur
bagage d'éducation familiale. Ils parlent avec plus d'aisanee, ils connaissent
mieux ie sens des mets, ils ont entendu parler de plus de choses. En revanche,
les enfants de la classe ouvrière se trouvent refoulés dans les groupes « faibles »
parce qu'ils n'ont pas été stimulés par leur entourage familial.
Les conclusions de Mj. Douglas tendent à apporter de l'eau au moulin des
défenseurs de cette thèse. Elles vont même très loin puisqu'elles montrent
qu'entre 4eux candidats d'apiitudss égales, ceM qm appartienÉ a Ja clause
moyenne sera géfléjrajement séieaionné powr la classe « forte » 3i°» qftê l'ëfl*
fenj appartenant à un milieu ouvrier te sera p©».r la classa « faible »,
IJ y a JI % de pl«s d'élèves de g ans de la Jjourgei©isJe dans les classes
« fasRtes » et 26 % de mmm dans les danses « faibles », que ne l'aurait laissé
préwàr lm* d«pé d'aptjisdes. Ainsi des préjugés s©eia«a£ mmmeimis semblent
t&otiver ies jtigesiQaft des conseille» m orieiJiaitk»» qui s®»i très souvent,
dans les pertes éeele&,. k maître lui-même.
... .De plus, les défauts de cette sélection ne font que s'aggraver par la suite :
le niveau d'aptitude des élèves des classes « fortes » s'élève entre l'âge dé 8
et de 11 ans tandis que celui des élèves des classes « faibles » baisse. Un élé-
ment médiocre d'une classe « forte » a des chances de progresser, et même
130 LES TRAVAUX ET LES JOURS

de progresser plus vite qu'un élève brillant ; un bon élément d'une classe
« faible » régresse plus vite même qu'un mauvais élève. Cela explique que les
possibilités de « rattrapage », qui sont, en principe, ouvertes aux élèves des
groupes « faibles », ne soient que très rarement utilisées, « beaucoup plus ratffr
ment que les professeurs ne les pensent ou ne disent ». En fait, la « ségréga-
tion » des moins doués tend à accentuer leur handicap initial ».

0 LE PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS a décidé la constitution d'un Fonds


Maurice Thorez, Le journal L'Humanité annonce que de nombreux envois
sont déjà parvenus de France et de l'étranger : photos inédites, brochures,
coupures de journaux, lettres manuscrites ou leurs photocopies, souvenirs de
militants et d'amis, enregistrements et sténogrammes de discours, films d'ama-
teurs, affiches et tracts divers, etc..
En faisant appel- à tous, L'Humanité rappelle que, si les donateurs le
demandent, les originaux des documents peuvent leur être retournés après
reproduction.
Les envois sont à adresser : Fonds Maurice Thorez, 44, rue Le Peletier,
Paris (IXe).

9 LE VINGT OCTOBRE 1964, à la Bibliothèque centrale du Muséum, une


foule nombreuse était réunie pour ia cérémonie au cours de laquelle fut
remise à notre ami Jean Orcel son épée d'Académicien. Ce fut une fête de la
science et de l'amitié. Les plus grands savants, qui ont retracé l'oeuvre scien-
tifique de Jean Orcel, ont dit, avec autant d'émotion que ses amis intimes,
la grandeur morale, la délicatesse du coeur et l'admirable bonté de celui qui
sait être avec la même conscience un homme de science et un militant.
La cérémonie était présidée par M. Roger Heim, membre de l'Académie
des Sciences et directeur du Muséum national d'Histoire naturelle.

% PAR SUITE D'UNE OMISSION que nous déplorons, nous avons négligé
d'indiquer que le remarquable article de George Thomson sur Heraclite et
sa philosophie, paru dans notre numéro 116, est en fait un fragment de son
livre The First Philosophers publié par Lawrence et Wishart, à Londres. Il
était dans notre intention, en traduisant cet extrait, d'attirer l'attention du
public français sur cet ouvrage qui répond aux préoccupations actuelles de
nombreux chercheurs. L'auteur et les éditeurs nous ayant accordé leur autori-
sation, nous les prions de croire à notre vive et amicale gratitude.
LES LIVRES
LITTERATURE
Victor HUGO : Les Contemplations. date réelle à laquelle le poème a été
Texte établi et présenté par Jacques écrit (ou achevé, ou recopié). Ce
Seebacher. Bibliothèque de Cluny. triple calendrier constitue une pré-
Editions Armand Colin. Paris, 1964. cieuse documentation.
Deux volumes. On sait, en effet, que V. Hugo a
composé les Contemplations comme
En dépit du prix modique des un roman. C'est pourquoi — Seeba-
deux volumes, il s'agit d'une publica- cher a bien raison d'insister sur cette
tion sérieuse, élaborée avec un esprit nécessité — il faut les lire dans
scientifique. l'ordre prémédité par le poète et non
Cette édition reproduit le texte de au gré de la fantaisie ou du hasard;
l'édition Ne varietur de 1882, c'est-à- il faut suivre le déroulement de ces
dire le texte des Contemplations, tel Mémoires d'une âme, comme les a
que Victor Hugo a Voulu nous le appelées Victor Hugo lui-même, si
laisser — les principales variantes l'on veut ne rien perdre de leur plé-
étant données dans les notes. nitude poétique. Mais il se trouve
Le lecteur apprécie particulièrement que le poète a indiqué pour l'édition
l'intelligence et l'effort de recherches des dates qui souvent ne corres-
qui se manifestent dans l'établisse- pondent pas avec celles qui se
ment de la chronologie qui occupe les lisent sur les manuscrits des poèmes.
cinquante dernières pages dé l'édi- Pour quelles raisons ? Les hypothèses
tion. Pour deux raisons, au moins, que l'on peut faire, on comprend
devons-nous être reconnaissants à qu'elles doivent mener à une connais
l'auteur de la manière dont il a sance plus poussée des Contemplations.
abordé cette redoutable entreprise. Essayer de percer ces petits mystères
D'abord parce que la chronologie de chronologie c'est, dans quelques
des années 1830 à 1856, c'est-à-dire de cas, deviner ou découvrir les secrets
la période au cours de laquelle ont de fabrication de l'oeuvre. Les ta-
été composés les poèmes qui ont fait bleaux de correspondance invitent à
Les Contemplations, a été spéciale- de passionnantes investigations.
ment développée, organisée et présen- Mais la chronologie scrupuleuse —
tée en sorte de faciliter la lecture de et à jour des derniers travaux — qu'a
l'oeuvre et d'en améliorer la connais- établie Seebacher pour l'ensemble de
sance. Jacques Seebacher, pour ces la vie du poète a ua autre mérite.
années-là, a confronté trois séries Elle corrige nombre d'erreurs « accu-
chronologiques : la série des événe- mulées par la tradition ». Elle révèle
ments biographiques — la date de paraisse —
— si étonnant que cela
rédaction du poème que V. Hugo a que nous ne possédons pas encore
indiquée dans l'édition — et, chaque de biographie précise et sûre de
fois que la chose était possible, la V. Hugo 1
132 LES LIVRES

Pourtant V. Hugo nous- a laissé une marge de- la grande histoire. La com-
foule de renseignements» suf luimêWe, tesse d'Agoult vivait dans ses souve-
dans ses carnets, dans ses notes ? Par nirs, celui de Liszt surtout, qui ne la
malheur tous ces documents, écrit quitta jamais., Parmi ses a fantômes »,
Seebacher, sont dispersés « entre la dit M. Vier, qui verse beaucoup, in
Bibliothèque nationale, la Maison dé* fifté; dans le vocabulaire des voyants
la Place des Vosges et les collections et des croyants.
particulières en migration accélérée J'avowe: qnïié- des> phrases- comme- :
vers lés Etats-Unis »'•. Dey bribes de' «- Là- Muté irisigne: de Ma-xie" d'Agôult
rériseignemen'fé, des- paréëlîés de do- [...-] ce Mt de1- se préférer." àî Pfëut;
cuments voient le' joui*,- de temps- à quand e!é e£Mf- VO%> a* ISMI&I- de
aûtrëy. mais « dans- l'insécurité. des; la- ses larmes et sous son toile de dJéuil,
beurs- solitaires' et en1 ordre' dispersé ».- resplendir le visage de Franz Liszt au
Lé courage qù-'a eu Séebaéhér éri- éta- lieW du Sain* Georges- eu viWail, ele
blissant laïLmêoeé une: chronologie d'éïfiâ Fôbjeï de son amoùV et Fadôfat
aussi- eiaéte qu'il- se puisse anifjoXi*-' à- M placé d-u* vtfâ-i ©feu »- (msm VI,
dTÏT-fi, maîs> précîse-t-i'ï,- bien erronée p. 109) ne me convainquent? d& ri'efi1
eheoré !y puilsse-É-i'l favorise* l'entré-' du t-çyaï',- d?au«a*M- q]û'é, pour éfiOncér
rMse collective dé biographie rigôu- tout cela,- M. Vier ne" se réfère' qii»'à
reuse: « dont les: nttoyeffls existent et lui-même. Qïfiï pense- aiïîsi,. si' celai
dont- là nécessité ne fait' nul doute' ». liai chante,- art surplus ; mais jTàuratfs:
je né peux que signaler ici l'intro- préféré qu'il né tîn£ pas plus- rigueur-
duction copieuse et dense à la foiâ à Mme d-'Agoûît é**voi*' aeéé son:
qu'à réd%ëé Seëbâchè¥ pour son' éd-i-' propre Dieu qiï'à Be-fgsoa d"*avoir dit
tion.- Les"- étapes q;ui marquent là que c'était ïà une; dés fonctions: â
genèse' des" Côntéthplatioiis, l'étude répétition dé l'humanité.
thématique' dé Fcéuvré,- sa pl'akîè dâiïs L'importance dû tf-âVa'-il de-' M.. Vier
révoiteïoii morale et politique de est àil-lettfs. Il a- énormément lu et con-
V. Hugo sont l'objet d'a-nalyses cap fronté; nous l'avons' déjà dit dans dé'
tivânfes et d'mfiéfp'rétzÈfiôïïs dont là précédent éômp'fes fendus. Il noua
discussibri, et même lé seul ïésiïmé, offre une large": fisancbé de l'histoire
fërâieiif déborder" ce éômp^é-rendùV intelleéïuëlîe dfe t* société grande?
bourgeoise et- aristocratique au Zixe
Marcel Gotou • siècle. C'est beaucoup.
Qu'il fie soit- pas des notâtes, qu'il
ap^paMenfté' à M phalange- des- lauâa'
Jacques1 Va* : Là eoffffësSe? ^AgOl^f tarés tempôris- aôti, est'' seteoridarre,.
éf s&tt itàttt&é, tome IV (1961),- tome dès7 rinstârtt q&e ses angles- de vue
V (îQ&ff, tômé' Ti (ïgègf. pérnféftrem One: bôsne photographie'
dé* fSffiilte D'autres; viendront qui
Ces" trois volumes, Hermirient î'ôû'-- tfftlisér"6¥»t lê$ matériaux diligÊmmeat-
vrâge cônsîcfêfâDlé de Mv VÏéf. ils* ïâ$senmbïêsy et éoïffiffiewtés souvent âvee-
conduisent" Mine" d'Agotrlt m tom- beatfcoup^ de ffcfiessfe... D'asaître* vierë*
beau, 6û elle descèffdn* éîi 1876; là âtbrttT car' ce n'est: pas ît passé qui
même année que sa vieille rivât* itom emporte,, fti» fer fwtav
George Sarîd. Je parêontre wloStfe*» fes eWiîioesi
Mais la période 1870-1876' &t étf rmpér'îSfffeayses éë M, Vieir su» no#e
LES LIVRES m
temps, .où -« ,1a wlgariié [... ] pousse tant ptes iSaàsissasjjÈe ;que les : foerssssr
à la pointe du..combat -intellectuel des nages, ,.k la puissante psrsssiaattié, «es
atnazoaes ..hébétées *t jaial -tenues JD ; sont .«on les specta-teuîs, mais Jcs
même si je devine ^quelles il vise, acteurs, sont -hts .'héros >d"wa idexenir
parce qu'il m'a remémoré, chemin .fai- historique entre *s>us : fécoîïC
sant, à propos de l'opposition, timide Une première version aatait; été jtist-
et bienséante, de Mme d'Agoult à bliée en feuilleton, à Moscou, jen
Badinguet, ce jnot de Baudelaire : russe, durant i'aaà<ée ifg&a. Le roman
a été traduit sur une seconde •wersiom,
Le deux décembre fait la preuve définikive celle-là, .écrite par d'auteur
que -le premier imbécile venu peut, quelques mois avant sa tarant, :en
en Mrancc, devenir le maître de l'Etat 1963, et où nous entendons sa .sroix
en s'installant À l'imprimerie natio- comme celle d'un testament suprême
nale,,. et d'un ardent appel.
:Sans doute ne s'agit-il pas de "véri-
Baudelaire n'a pas épuisé ici la tables mémoires. Tout -se déroifle an-
question de la technique -du coup tour d';uae situation -terriblement an-
d'Etat et de la forme du pouvoir goissante et où l'angoisse va ^crescendo
bonapartiste. Marx a -dit mieux là- pendant près de quarante jours ":
dessus, mais Marx aussi parlait de Ahmet se cache à Smyrne, en 1925.
l'imbécillité -de Louis-Napoléon, au avec son ami Ismaïl pour -eantÉ-noier
moins dans sa correspondance avec à y mener clandestinement dans -une
Engels, et l'on est d'autant plus fondé Turquie devenue contrerévolution-
à revenir à ces jugements péjoratifs naire ia lutte rëvotationnaire. Il 'est
qu'une mode se lance chez les histo- mordu par un chien. Il y a cinquante
riens naïfs ou serviles, d'admirer le chances sur cent pour que le chien
personnage de Napoléon III, qui ne ait eu la rage. Aller trouver un "doc-
fut, somme (toute, que le contenu teur ? Mais il y a cent chances sur
d'une parenthèse entre deux Répu- cent pouT que le docteur le dénonce.
bliques. Il ne reste qu'à attendre, claustré
dans la cabane, que soit écoulé le
Jean DAUTRY délai d'une quarantaine de jours au
bont duquel se déclare la rage : « Eit
sî j'ai: la rage, tu me tireras dessus...
Nazim HIKMET : Les romantiques (la tu me fourreras dans ce trou... tu
vie est belle, mon vieux...), roman me recouvriras de terre... en ne sen-
traduit du turc par Munevver An- tira pas l'odeur... ». Le récit est ponc-
daç, Les Edideurs Français Réunis, tué par les bsrr-es tracées de jour en
Paris, 1964. jour sur la porte, jusqu'à ce qu'en-
fin le cauchemar prenne fin.
Le grand poète Nazim Hikmet, Mais l'auteur, avec des audaces
l'un des plus grands de ce temps, n'a techniques qui donnent une extraor-
écrit qu'un roman, qui est aussi sa dinaire iiensité sociale à l-anecdcrte «n
dernière oeuvre et non la moindre : apparence de caractère étroitement
il s'agit en effet d'une sorte de TO- individuel, va sans cesse «ki présent
man autobiographique où toute une au passé et du présent à l'avenir,
époque revit avec une intensité d'au- dans l'un et l'autre cas au oceur de
134 LES LIVRES

situations d'envergure historique. Le Lawrence DuRREix-Henry MILLER :


passé, c'est le séjour qu'Ahmet a fait Une correspondance privée, présen-
à Moscou en 1923, c'est l'évocation tée par George Wickes. Traduit de
de la mort de Lénine, le tableau l'anglais par Bernard Willerval. Bu-
d'un premier mai dans la capitale chet-Chastel, Paris, 1963.
rouge ; mais c'est aussi un grand
amour qui devra se clore par une Cette correspondance qui couvre
séparation inéluctable ; et les barres un quart de siècle (1935-1958) rend
qui font le compte de la fuite des compte, nous dit-on, de deux car-
jours, s'alignent dans la datcha rières parmi les plus vivantes de
d'Anouchka. notre temps. Elle est présentée avec
L'avenir, ce sera les prisons d'Is- le même soin digne d'éloges, qu'une
maïl en 1928-1930, en 1931-1933, en grande oeuvre classique : notices bio-
1940-1943. A la direction de la police graphiques, chronologie des deux
d'Istanbul, se souvenant des barres auteurs et surtout peut-être un excel-
que traçait Ahmet sur la porte de la lent index qui facilitera l'utilisation
cabane, à Smyrne, en 1925, il en tra- de ces documents utiles non seule-
cera sur le mur, de son ongle ; au ment pour l'histoire littéraire au sens
bout de plusieurs mois, il continuera étroit du terme (réflexions aussi bien
à en tracer, mais il ne pourra plus sur l'essence de l'art que sur la petite
les compter. cuisine de l'édition), mais encore
Ce n'est là que le squelette du pour l'histoire des idées. Les deux
livre, un livre bourré de notations auteurs également envahis, peut-on
qu'on ne trouverait elliptiques que si croire, par un pessimisme radical,
on lisait sans la tension, sans la pas- affichent une indifférence aux événe-
sion que ne manqueront pas d'éveil- ments sans doute plus affectée que
ler chez tout lecteur généreux une réelle. L'anticonformisme qui se tra-
action et une peinture animées par duit par exemple dans une vive indi-
ce que l'auteur dénomme la « roman- gnation contre l'égoïsme social de
tica ». « Romantica peut être aussi, l'affairisme, ne les empêche pas de
note-t-il comme symboliquement, la tomber à l'occasion, Durrell surtout,
vie du partisan Rouge qui s'en va au dans un anticommunisme superficiel
galop de son cheval. Où s'en va-t-il ? (pp. 192, 297, 299-3°°> 301> 3°4)- O"
A la mort, le plus souvent, mais afin peut mesurer ici les limites de l'anar-
de pouvoir vivre d'une façon plus chisme esthétisant.
belle, plus juste, plus pleine, plus
profonde ». Charles PARAIN
Charles PARAIN

PHILOSOPHIE
René BOIREL : Brunschvicg, sa vie, une thèse à la philosophie de Léon
son oeuvre avec un exposé de sa Brunschvicg, philosophie qui, dans la
philosophie. P.U.F., 1964, coll. France d'avant-guerre, fut au tout
premier rang. Regain ? Brunschvicg,
<( Philosophes », Paris, 138 pages.
c'est vrai, est encore présent de bien
En 1949 M. Deschoux consacrait des manières à la pensée contempo-
LES LIVRES 135
raine, à la pédagogie philosophique ; Au fascisme il opposait l'incorrup-
c'est un témoin de cette tradition ré- tible « non » de l'intelligence. Voilà
flexive et critique qui plonge profon- sans doute qui ne s'arrange pas très
dément dans le sol de notre pays. bien avec l'image du « chien de
Ceux qui, — je pense d'abord aux garde » (dixit Nizan). Tout simple-
hommes de ma génération, — l'ont ment parce que, lorsque se posait la
dépassé, cependant n'oublient pas ce question cruciale « démocratie ou
qu'ils lui doivent. S'ils l'oublient, fascisme », Brunschvicg trouvait dans
c'est qu'ils l'ont lu distraitement. sa philosophie même, — quelles qu'en
Mais ceux de vingt-cinq et trente soient d'ailleurs les contradictions et
ans... ? Je ne vois pas qu'ils inter- les limites, — ses raisons d'être du
rogent beaucoup l'oeuvre de Brunsch- bon côté, avec tant d'autres qui
vicg. Leurs cadets seront-ils plus cu- n'étaient pourtant pas ses frères en
rieux ? Cette oeuvre est vraiment de philosophie, par exemple Langevin...
celles que la dernière guerre a bruta- Encore que celui-là, comme celui-ci.
lement déphasées. Au premier plan mais sur un autre registre, ait refusé
désormais, le marxisme, la phénomé- de voir dans les conquêtes de la
nologie, — et l'existentialisme ? Il science au tournant du siècle le signe
est moins une philosophie qu'un style irrécusable d'une défaite de l'intelli-
de pensée. gence !
Et voici ce clair petit livre, qui se Brunschvicg est rationaliste. Il veut
lit d'un souffle, introduction à vingt- adapter le rationalisme aux progrès
neuf textes du maître; nous les reli- de la science contemporaine, mais en
sons avec plaisir. R. Boirel donne la restant fidèle à l'inspiration kan-
parole à ceux qui connurent le mieux tienne. Il rejette donc la table des
la vie de ce grand bourgeois, libéral catégories, mais pour revendiquer la
et discret, ceux qui l'approchèrent « critique », entendue comme ré-
aux tragiques moments de l'exil en flexion du sujet sur sa propre activité
France, quand Mme Brunschvicg, — constituante. Cette activité ne fait
qui avait appartenu, comme Irène qu'un avec le devenir de la conscience,
Joliot-Curie, au gouvernement de qui est irrésistible et progressive ré-
Front populaire, — devait se cacher, vélation du principe spirituel auto-
quand il errait lui-même de ville en nome à l'oeuvre dans toutes les créa-
ville, jusqu'à ce jour de janvier 44 où tions humaines. D'où le rôle-pilote du
il meurt à Aix-les-Bains, serein jugement, qui est la pensée même,
comme Spinoza, et confiant comme dont le concept n'est qu'un dépôt
Kant dans les destinées de l'humanité stratifié. L'idéalisme brunschvicgien
malgré tout. On pouvait piller sa se donne ainsi pour tâche incessante
bibliothèque ; l'esprit est inaliénable. de sauver l'esprit des traquenards de
Erreur si vous croyez que ce pur phi- la substance ou, si l'on veut, des mi-
losophe était un homme de cabinet. rages d'une « philosophie de la na-
Champion d'une Education nationale ture ». Ainsi l'expérience n'a de sens
moderne, défenseur des droits poli- que négatif : sa fonction est d'offrir
tiques de la femme, membre du Co- au dynamisme opératoire du sujet
mité central de la Ligue des Droits l'occasion de se transcender indéfini-
de l'Homme, il fut jusqu'au bout ment. Thème fichtéen... Cette dialec-
l'ami de l'Allemagne des lumières. tique de la raison et de l'expérience.
136 LES LIVRES

où Langevin allait de plu& en plus Wilhelm Raimund. BE-YER :, Hegefc-


Eçeonnaître I'expiession d'une fonda- BUder. Kiitik «1er HegeJrDewfcunge«
mentale unité de la nature et de (Les images de. Hegel, Critiqua des
Chbmme (peut-il y avoir « rapport; » interprétations de Hegel). Akade-
sans (( support » ?), — Brunschvicg mie Verlag,. Berlin, 1964.
l'interprète au bénéfice d'un, intellec-
tualisme modernisé, d'un idéalisme Traitées par les commentateurs! les
du. sujet constituant qui tisse, infati- grandes philosophies. se. revêtent de
gable, le transparent réseau de. ces mille significations, d'averses^ souvent
relations où l'esprit ne répond que contradictoires,, et le visage du philo-
pour L'esprit. C'est, pourquoi l'histoire sophe éclate en une myriade d'images
de l'humanité est. en vérité l'histoire disparates. Nul plws: que Hegel n'a
de la conscience,, et.la philosopliie n'a connu ce destin,, et pour nul autre il
d'autre programme que de- réfléchir n'a de plus graves, conséquences, à
le devenir de, la pensée. cause de l'actualité permanente de ce
Reste à se demander s'il.ne faut.pas philosophe et du retentissement, pré-
un jour ou. L'autre,,,et justement parce sent de sa; pensée. La diversité des
que. « l'expérience a nous, y contraint, versions que l'on en: donne devient
recycler L'histoire: de. la connaissance, l'un des traits caractéristiques: de son
du savant, et du philosophe,, dans oeuvre : un Protée 1
l'histoire de la. pratique sociale.. La En même temps que les interpréta-
critique des aliénations du sujet ne tions de l'hégélianisme se nuancent à
requiert-elle pas» en dernière instance, l'infini, la littérature hégélienne s'épa-
la critique d'une, pratique: sociale elle- nouit en une prolifération tumul-
même aliénée ? Prise à.part„ la.dialec- tueuse, et il devient bien difficile de
tique de l'esprit, court, le risque de reconnaître son chemin dans, cette fo-
n'être plus que propédeutique. à. cette rêt luxuriante, car les arbres n'y
«« religion de. l'esprit a* qui nous -.
rend portent, pas tous une fiche signalé-
«, inaccessibles à. tout ce qui vient tique;
d'en has_. ou d'à: côté- ». Nous, avons H faut donc être très reconnaissant
donc, ayant été-, brunschvicgien» quel- à W.. R. Beyer de nous pourvoir d'un
ques raisons de ne L'être plus^ Mais guide, au d'un manuel d'exploration.
quelques, raisons, aussi de rappeler les L'actif animateur de l'a Société. Hegel,
mérites, de Biunsehvicg face à. tous accoutumé à voir se heurter, dans, les
ceux, qui voudraient faire passer aux congrès,, les- opinions les plus diverses
hommes, la. soif de connaître; et. lès et. parfois, les plus difficilement con-
jpersuader que. L'intelligence- est. le ciLiables, était comme prédestiné à
péché morteL de L'humanité. Et nous passer en revue ces images de Hegel,
sommes., reconnaissants, au disciple, de à. tenter un classement, et à établir ce
Condorcet d'axoir: enseigné» dans les qu'il nomme une typologie de Thégè-
années 30* que tout l'acquis de la Usme,
dviMsation est menacé quand l'animal Dès. l'abord,. familiers de Hegel
Les»
politique, ne sait plus qu?iL doit, être et. de la littérature hégélienne aper-
ma animal., raisonnable çoivent toute la difficulté, de la tâche
ainsi.
que W.. R. Beyer se propose
Guy BESSK Sans parler de. l'énorme travail d'in-
formation indispensable,, le. premier
LES LIVRES îafr-

danger, dans une telle entreprise» cueille le marxisme. Mais il insiste


c'était de céder à la tentation dé là aussi sur la diversité des aspects de
diversité elle-même et de rédiger un cet héritage. Il montre que non seule-
simple catalogue, ou de rassembler
éclectiquement toutes les opinions
ment le rattachement de Marx
Hegel peut se comprendre d'un grand
\
possibles, de les présenter en vrac, nombre de manières différentes, mais
sans maintenir d'unité organique dam> encore que cette compréhension exige
cet étalage. une continuelle reprise, un affinement
Mais l'auteur était prémuni contré progressif sans parler des corrections
un tel danger. Il se place décidément éventuelles. Il s'en prend directement
au point de Vue dti marxisme^léni- au schématisme qui pourrait sévir en
nisme, et cela lui permet de baliser ce domaine* et, chemin faisant, il pose
systématiquement toutes les voies à nouveau, dans cette perspective, les
d'accès à VH-egelei, celles qui s'ou^ problèmes classiques du « chemin de
vrirent dès la mort du maître, celles Marx », du « rapport du noyau ra-
que l'on fréquente à notre époque. tionnel et de l'enveloppe mystique
Ainsi distinguctdl et décrit-il le dans la dialectique de Hegel »5 du
post-hégélianismê, les diverses écoles sens et de l'ampleur de « l'héritage
hégéliennes, lé « vieil » hégélianisme culturel » en général.
et le (( jeune », le néo-hégélianisme et Enrichi de notes bibliographiques
les grandes interprétations modernes et biographiques abondantes, son ou-
qui nous offrent côncurrêniment un vrage rendra service à tous ceux qui
Hegel révolutionnaire ou conservateur, veulent s'orienter dans le maquis de
progressiste ou fasciste, luthérien ou l'hégélianisme.
catholicisé, ou bien encore existentia- Peut-être le iecteur français n'ac^
liste. Il examine aussi les comporte- ceptera-t-il pas tous les jugements de
ments typiques à l'égard des textes dé l'auteur sur les interprétations fran-
Hegel : là citation, la critique, l'utili- çaises de l'hégélianismei Du moiiis
sation parcellaire, la falsification, etc. découvrira-t-il, grâce à lui, certains
En face de toutes les présentations aspects parfois surprenants de la vie
dé Hegel qu'il tient pour fausses Où philosophique allemande contempo-
abusives, périmées Ou incomplètes, raine.
W. R. Beyer dresse, dans là seconde De toute manière, il se sentira in-
partie de son livre, l'image" marxiste vité par une telle étude à remettre en
de Hegel. question les idées reçues, à s'interro*
Et là, évidemment, un second dan- ger à nouveau sur Hegeî, et à recher-
ger le menace. N'a--t-îl évité FéclëG- cher une image toujours plus com-
tisme que pour tomber dans ïe dog- plète et plus authentique du philo-
matisme? sophe.
En fait, W. $L Beyér s'attache â jus-
tifier' la place privilégiée de Hegel Jacques D'HÔNDT
dans l'héritage philosophique que re-
138 LES LIVRES

SCIENCES
Jean ORCEL : Atomes et Cristaux, radium, mais son plus grand titre de
Collection « Petite encyclopédie gloire est là.
marxiste » (N° 4), Editions Sociales, Fort bien illustré de quelques pho-
1964. tographies et croquis, terminé par un
glossaire suffisamment important, le
Il existe fort peu d'ouvrages exclu- livre du professeur Jean Orcel dont il
sivement consacrés à la cristallogra- est peut-être bon de rappeler l'acces-
phie, et les articles des encyclopédies sion récente à l'Académie des sciences,
ou manuels qui traitent de la ques- est remarquablement accessible à tous.
tion sont généralement inaccessibles Il reste néanmoins un précieux outil
de travail pour l'étudiant, car il fait
aux non-spécialistes. C'est sans doute
la raison pour laquelle ce domaine état de toutes nos connaissances sur
passionnant de la physique est quel- les formations cristallines, y compris
quefois curieusement ignoré d'esprits leurs aspects biologiques.
autrement éclairés.
Hilaire CUNV
<( Nous sommes
environnés de cris-
taux. Nous vivons dans un mondé de PENFIELD (W.), ROBERTS (L;) : Lan-
cristaux, nous touchons des substances gage et mécanismes cérébraux,
cristallines, mais la plupart d'entre P.U.F., Paris, 1963, 24 F.
nous n'en prennent pas conscience,
rappelle justement M. Jean Orcel : Ces neurophysiologistes de Mont-
les cristaux, sous leurs aspects infini- réal se sont rendus célèbres par leurs
ment variés, forment non seulement recherches hardies sur le fonctionne-
Vècorce terrestre, mais la majeure ment du cerveau. Ils furent conduits
partie de notre planète. » à traiter des cas d'épilepsie grave par
l'excision du foyer cérébral endom-
Rappellera-t-on jamais assez que le magé, responsable des troubles, tech-
point de départ de l'oeuvre pastorienne nique qui, d'après leurs statistiques,
est l'étude des formes cristallines ? A conduit à 50 % de guérison apparente,
partir de l'observation que la matière les autres cas témoignant le plus sou-
vivante est construite de molécules vent d'une amélioration. Notons au
faisant tourner le plan de polarisation passage qu'il importe de distinguer
de la lumière polarisée vers la gauche, soigneusement ce traitement neuro-
Pasteur chercha passionnément les chirurgical, fruit de la nécessilé, des
causes profondes de cette dissymétrie tentatives de psycho-chirurgie qui pré-
sans laquelle, d'ailleurs, la dynamique tendirent traiter divers troubles psy-
caractéristique des structures vivantes chiques par des mutilations corti-
serait inconcevable, et, de proche en cales ; ces dernières ont suscité à juste
proche, il fit les découvertes qui le titre une très sérieuse opposition sur
rendirent justement célèbre. Les tra- le plan déontologique et moral.
vaux de Pierre Curie sur la symétrie Dans le cas de Penfield et Roberts,
ont été éclipsés par la découverte du il était nécessaire de prendre les plus
LES LIVRES 139

extrêmes précautions pour ne pas aussi, emmagasiné dans le cerveau ;


rendre le remède pire que le mal en certes les faits et les conceptions de
lésant des parties essentielles du cer- Penfield et Roberts vont bien au-
veau, en particulier les. zones du delà de la physiologie nerveuse maté-
langage. Les auteurs furent ainsi rialiste nécessairement simple du siè-
amenés à transposer chez l'homme les cle dernier ; mais ils la prolongent.
techniques, abondamment utilisées Il en est de même à propos du lan-
chez l'animal, d'excitation électrique gage ; on s'est beaucoup querellé à
du cerveau, afin d'identifier la fonc- ce sujet et les grands débats de
tion des régions dont l'excision pou- l'école française, notamment l'oppo-
vait sembler nécessaire, et de les déli- sition de Pierre Marie aux vues
miter nettement des zones voisines. Le de Broca, marquent encore l'ouvrage.
caractère révolutionnaire, on peut le Mais la notion de localisations
dire, de cette technique vient de ce cérébrales, que cei tains niaient si
qu'elle fut utilisée chez des patients complaisamment à partir des diffi-
qui avaient été soumis seulement à cultés indéniables de l'étude d'un do-
une anesthésie locale, permettant de maine affreusement complexe, cette
découper et rabattre un volet osseux notion s'est bien enrichie. Penfield et
pour mettre à nu le cerveau ;. les ma- Roberts apportent notamment d'in-
lades étaient ainsi entièrement con- téressants résultats sur la : latéralisa--
scients, en bon état physiologique et tion ; ils battent en brèche l'idée
psychologique, et parfaitement à encore couramment enseignée, et qui
'même de rendre compte verbalement pourtant paraissait peu convaincante,
des effets produits par la stimulation. selon laquelle, les droitiers ayant le
L'ouvrage expose les résultats obtenus siège du langage dans l'hémisphère
par ce moyen. gauche du cerveau (ce qui est bien
Le plus spectaculaire est sans doute établi), les gauchers auraient ce même
l'investigation de la mémoire con- siège dans l'hémisphère droit ; d'où
sciente qu'il a rendue possible : si l'on déduisait toute une série d'en-
l'on place les électrodes en des points seignements et de prescriptions psy-
déterminés, on fait revivre, de façon cho-pédagogiques impérieuses concer-
répétée si on le désire, un certain nant les gauchers, l'écriture à droite
nombre de souvenirs-images. C'est à ou à gauche, les risques de bégaie-
dessein que j'emploie cette termino- ment, etc.
logie qui n'est pas celle des auteurs, Penfield et Roberts, qui emploient
mais dans laquelle on a reconnu un une épreuve, apparemment bien va-
terme de Bergson, dont on berça notre lide, de localisation de l'hémisphère
jeunesse philosophique. Aux vues de prépondérant en matière de langage
Bergson qui se donna beaucoup de par injection d'amytal sodique, par-
mal pour distinguer deux sortes de viennent à la conclusion que très
souvenirs, dont l'une au moins pût probablement une proportion impor-
échapper au cerveau, ces expériences tante des gauchers ont aussi le
portent un coup fatal ; le souvenir langage à gauche. Ils identifient
« pur », dont la psychologie scienti- trois grandes régions du langage,
fique avait d'ailleurs montré qu'il mais en confirmant tout ce qu'on sait
n'est aucunement différent par nature concernant la plasticité du cerveau et
du «souvenir-habitude », se trouve,lui la capacité qu'il a de suppléer à l'ac-
l$6! LWLÎVRËS-

tiVfté d'une région âWînté an moyen est manifesté" que' Penfield rîe' se sent
d'une prisé' èh charge de là fo'nc'ÏÏoh pas parfaitement à son aise' avec le
par une zdn'é différente/ située dan* le dualisme, auquel il se tiéiit malgré
m'êmé ôtr daiïs l'autre hémisphère. tout. Loin de rïïoï l'idée que le ma-
Totfs1 l'èk faits d€ récupération,- nô- térialisme dialectique pôthraît- résou-
tàm'm'ërif après Une aphasie,- vont dans dre d'un cdup dé baguette magique
ce sens; toits problèmes erî suspens, qui restent
Pën'fifeld à' fà'it précéder l'ouvrage —' suif oe point oh se rencontrera aisé-
d'une très significative introduction ment avec Penfield — ouverts â f in-
philosophique ; on y volt lès difficul- vestigation- scièiï£mc]ùe. Mais1 justë-
tés avec1 lesquelles ùfi savant véritable, ifiënt lé matérialisme dialectique me
hc-'îîh'êtë et scrupuleux; se' tfduve âtix paraît mieux préparé â: recevoir' les
prises lorsqu'il aborde" le problème décoiiVeftès pfésénte's ëf â veflif.
des" rapports de l'esprit (et, ëfi pers-
pective, dé l'âme)' avec le cërvèatl ;'• il jèan-Frànçois LE NY

HISTOIRE
Rbsï LbxÊkBbuRG :
$mïti â'cëîii, édi- Stinriès, éh qui les orateurs personni-
tion", Avânti, îçfify. fiaient ce capitalisme allemand que
le prolétariat allemand né réussissait
pas à abattre, j'ai dû lé retenir Un
Lés hommes dé ma génération, peu plus tard, après le congrès de
celle qui arrivait à l'âge d'homme TôUrs. Je suis sur d^'àvôir Iti très tôt
ijtiand Hî'tler fut hissé au poûvoir la brochure grise des LétWes de la
par le vieux maréchal vôh HïnSeh- prison dé Rbs'a 'et, dès leur parution,
bUrg, étaient trop Jeunes pour avoir lés Lettres du front et de là geôle de
vibré avec la révolution d'Octobre. Karl, 'dans la traduction 'de Georges
Leur enfance,- pour peu 'que l'on Côghiot édifiée par la Librairie de
militât autour d'ëufc; -fut, par contre, ï'Hunïànité.
'contemporaine de Ta 'dë'fàïte 'et dé. la Si j'êvôqùë ces temps lointains, ce
révolution allemandes. Je suis près- n'est p'às senïémén't pour démontrer
que certain d'avoir entendu Paul que j'étais dé bonne heure cette
Valllant-Cbtfturiér et Raymono Le- 4u mauvaise hterbè » que 'chante Bras-
febvre parler 'en Ï9Ï9, à là 'GfJtnge- sens, qui né "se rumine pas et ne se
'âûx^Béflës, de Karl LiéMnécht et de met pas 'en géroé facilement, c'est
JRrosâ Luxemobnig a"ssassîrfës, 'dàffs une pour replacer Rosa Luxembourg dans
houle populaire dont îes Meetings le 'coeur vivant 'dû prolétariat inter-
d'au^ôUrdn'tfi né donnent aucune national 'et du prolétariat français.
Idée. Mon >pëfe, syMicaliSfè 'et Wàz- Nul plus que moi ne regrette 'tes
listè, ne lâchait pas 'ma main, et'cette nïô'is "dé jarivièr 'â'aUtrerbis où l'on
pression', sïjîideiîférft 'affectueuse, vbi- ceLebrait « lés trots L » : 'Lénine,
"sittè dans''mon 'scitftfenrr avec les 'm6ts Liêblcifécht rét Luxembourg, 'dans
'qnè 'j^rttëriâaft : -seV&àWémÔcratie l'bYdre alpnabetfque. Tous les trois
majoritaire, cBhiteés dé ^janViër, rca- -WtSient dBnhés 'cdfps 'et tnife a une
Jpltalisine 'allemlnd. 'Êfe nÔm de TIî%o «entreprise dé fémdim 'du "Mb'hd'e, à
bEs.L-ivms m.
une (entreprise .qui oi'aurajt pas (de ne se débarrasse pas facilement. A
.sens si elle n'était cela, et il -était L'époque ,de Lénine, ;il y ent, à son
juste de les ; honorer .ensemble,. îSUJet, des polémiques passiqnnées
'Certes, Je recul .et L'évolution /histo- fentre bolcheviks, les uns repous.sarit,
rique marquent des .différences .de avec ,des .arguments, Ja ligne générale,
plus -en plus .nettes. La lecture ;des -d'un ouvrage, fondamentalement .dif-
iGesammelte Reden und .Schriflen de férente de la ligne de L'Imfeériglisme
%a,vl Liebknecht, ,qUi paraissent rrégu- stade suprême (lu- _çapitfflisme, les
lièrement ,chez LJietz, .-à BerlintEst, autres tentant une conciliation, assez
,-depuis 1958, confirme .que :1e t-héori- .vaine. L'Accumulation date de .-1-913.
,cien ^n'était probablement pas .chez Le sous-titre allemand ajoute : « ou
l'homme -d'action spartakiste à la .ce que -les épigpnes ,ont fait de la
jhauteur .qu'il aurait fallu, peut-être ,théorie marxiste. » ,On .touche ;là à
.•même que l'homme .d'action :man- • des points de -divergence politique
.-quait ;-de prudence, parfois. Du .moins .marqués avec Lénine. Rosa Luxem-
isaislt-on mieux, -après savoir pris .con- bourg .rompit, avant .lui, avec Je ,centre
naissance -de -certains textes pour la .kautskien, avec cette majorité social-
première fois .et renoué .contact avec -démocrate .centriste .qui -emboîta ,1e
.d'autres, que Liebknecht accomplit pas, .en .19,14:, aux .armées .de Guil-
parfaitement <sa tâche fondamentale, laume II,cpntre la « barbarie russe ».
rcelle .de vcrier, « ;aurdessus de soixante- Lénine crut,d'abord, quand ,U apprit
-dix millions de crânes casqués ,[....] l'entrée en guerre des soçial?démo-
la grande :parole rouge : non », crates allemands, encadrés par leurs
.comme l'a .dit Stefan .Zweig. Le meil- .propres « .feldwebels », journalistes,
leur de l'Allemagne ouvrière se .re- députés, et idéologues, à un-faux du
,
trouva, de 191:5 à .1918, iehez cet avo- grand .état-major prussien.
icat, fils -de militant .soeiaLdémocrate, •Luçianp Aniodiq, llexcellent éditeur
qui représentait en novembre .-19.18, de ces textes ^choisis, a retenu -de
•pour :1a >base :même, de la ssocial-démo- l'Accumulation un -morceau de .verve,
çratie -majoritaire, parti qu'il -reniait la postface, où >Rpsa répondait à ses
et qui ;Lavait rrenié, au moins sun ?re- •critiques. JElle y accusait :Karl Kautsky
mords -de conscience. La popularité d;avoir -repris .contre elle et cpntre
•du fils de .Wilhelm Liebknecht ;éfait -Marx les schémas optimistes (poiir le
immense au jmoment ,ou se ?païta- capitalisme) du -révisionniste russe
-geaient le pouvoir les ^majoritaires et Tugan-Barano.wski- Elle opposait le
les indépendants, dans les rangs Ade .Kautsky de .1013 au .Kautsky de
qui, —.à Ja -gauche de -ces -rangs, — .190,2, ,gui avait .dans la Neue .Zeit
;il -se trouvait avec ^tous les-sparta- ,écrit,que T.uganJBaçanpwjJù représen-
skistes. «Offre lui -fut faite, d'ailleurs, . tait « le passage .-de la sociaLdémpçra-
,
rqu;il trepoussa, .d'entrer îdans la .com- .tie ,d'un,parti ,de .lutte -de.clause pro-
.

binaison du f« conseil rdes commis- létarienne .à .un -parti démpçratîque


-saires du peuple .» ..du ,9-10 ^novembre ou à une aile .gauche d'un .parti dé-
.
aor8. mocratique de.réfprmes socialistes,».
.Pour (Rosa jLuxenibourg, :tput ,est Rpsa 3Sr'en .prenait .ensuite .£ Otto
•plus, compliqué. --Elle avait ;assurément Ravier, ;L'austrOrn\arxis.te, .qui .voyait;
la cervelle théoricienne.rSpn /AfGpunu- vdaus l^acçrpissement de ,1a pppulation
'totionjtius&apitolresti!WLiliv&d8J*t!on Je <njpyen ppyr Je..capitalisme. d'échap-
142 LES LIVRES

per à la contradiction formulée par chure de 1922, avant de réjoindre


elle, que capitalistes et travailleurs, une stalle de gauche, puis de droite
ne représentent pas à eux seuls un dans le bercail social-démocrate... et
marché suffisant pour l'accumulation, de se suicider, au sens propre. Paul
que, pour accumuler, l'économie capi- Levi s'était dressé en mars 1921 avec
taliste a besoin d'un « marché sup- Clara Zetkin contre le putschisme
plémentaire », constitué par des d'autres « amis » de Rosa Luxembourg,
couches sociales et des nations non lesquels, à leur tour, rejoignirent, tôt
capitalistes. ou tard la social-démocratie.
Ce n'est pas le lieu et l'occasion Luciano Amodio a utilisé pour tra-
d'entrer avec Rosa dans une discus- duire La révolution russe, Un examen
sion qui devrait être « grûndlich » et critique, la version allemande la plus
qui, ne pouvant l'être en quelques complète, parue à Paris en 1939, et
lignes, n'a pas de raison d'être amor- encore confronte-t-il patiemment cette
cée. Mais une conclusion peut être version avec d'autres. Tant le texte
aisément tirée, c'est que l'héritage de incertain de cette brochure posthume
Rosà Luxembourg, moins qu 'à qui- prête-t-il à l'interprétation malveil-
conque, n'appartient aux social-démo- lante ! Rosa critiquait le bolchévisme
crates de langue allemande d'aujour- en expliquant pourquoi il se heurtait
d'hui. Le propre rejeton de Karl à des difficultés inhumaines. Mais elle
Kautsky, Benedikt, l'oracle autrichien, saluait ce qu'il était déjà et elle lui
dont les « parteigenossen » jouent de- donnait raison contre le menchévisme,
puis quarante-cinq ans à la marelle pour qui il aurait fallu s'en tenir à
ou au dosage des portefeuilles avec une révolution bourgeoise pure et
les cléricaux les plus réactionnaires de simpliciter.
la Haute-Autriche, débite du Schum- Elle voyait dans les événements de
peter en tranches minces, pour ce mars à octobre 1917 une réplique du
qui n'a même plus la prétention d'être développement « tant de la grande
« une aile gauche d'un parti démo- révolution anglaise que de la fran-
cratique de réformes socialistes ». De çaise, [...] par lignes ascendantes, à
temps à autre, un Dollfuss fusille les partir de prodromes modérés, vers
ouvriers de Vienne, et un Hitler con- une radicalisation croissante des objec-
fisque l'indépendance du pays, mais tifs et vers [...] la dictature du parti
ce sont là des vétilles. radical », radical devant s'entendre
Auprès des communistes, ceux qui au sens allemand, proche de l'étymo-
ont prétendu être l'authentique pos- logie.
térité de Rosa ont certainement fait Ce compte rendu déjà long laisse
le plus grand tort à sa mémoire. Alter- cependant de côté bien des aspects
nativement putschistes et opportu- essentiels de la pensée de Rosa, tels
nistes depuis 1921, parfois purement que sa contestation de la théorie léni-
putschistes et parfois purement oppor- niste du parti, son point de vue sur
tunistes, ils ont tous exploité contre la question nationale, ou l'accent
le développement de la révolution qu'elle mit, et que mirent davantage
soviétique les réserves formulées par qu'elle ses disciples « gauchistes », sur
la militante sur le cours suivi en 1917 la (( spontanéité révolutionnaire » des
et 1918. Paul Levi a prétendu figer masses. Sur tout cela, et sur bien
pour l'éternité ces notes dans une bro- d'autres choses, renvoyons le lecteur
LES LIVRES 143

à l'édition d'Amodie L'érudition des extraits en ont été publiés, d'abord


d'Amodio ne laisse rien à désirer. 11 par Ollendorf, puis en 1953 par le
a lu ou parcouru tout le nécessaire et Club français du livre. Les Editions
en tire un très bon parti. Palatine viennent de rassembler les
Il ne craint pas de dénoncer en Cahiers relatifs à la Semaine san-
Paul Levi un ((transfuge » (p. 13), et glante. A mettre dans sa bibliothèque
de flétrir « l'indécence » de certaines sur le rayon : la Commune de Paris.
entreprisles antisovi;étiques de soi-di- Etait-il bien utile, par contre, de
sant (( luxembourgistes » de moindre reproduire cette préface dans laquelle
renommée. Lui-même, au fond sans Lucien Descaves nous dit que « de
doute plus favorable à Luxembourg part et d'autre, les adversaires se
qu'à Lénine, s'en tient à une objec- livrèrent à des excès » ? Ce n'est pas
tivité de bon aloi. l'impression qu'on éprouve à relire
les Cahiers rouges de Vuillaume,
Jean DAUTRY rouges du sang versé par les Commu-
nards durant la Semaine sanglante.
Chez des historiens qui se croient
Maxime VUILLAUME :La Semaine d'avant-garde, on se pique d'origina-
sanglante, Editions La Palatine, Pa- lité en dénonçant la « mythologie »
ris, 1964. des révolutions. Cette répression
— et
je ne songe pas seulement à sa vio
Voilà une réédition bien utile. lence, mais plus exactement à son
Journaliste républicain sous l'Empire, caractère de classe irréfutable
— est
Maxime Vuillaume avait fondé en elle aussi un mythe ? Et faudra-t-il
IS'JQ. la Misère, un quotidien qui ne admettre — à l'opposé de tous les'
dura que quelques jours (6-12 février). témoignages (y compris celui de Vuil-
Pendant le siège il est lieutenant dans laume) — que ces hommes ont accepté
la garde nationale et il fait paraître de mourir sans savoir pourquoi ?
le Père Duchesne qui eut sous la Com-
mune 68 numéros et dont l'influence Jean BRUHAT
fut considérable. La Commune vain-
cue, Vuillaume est condamné à mort.
Il se réfugie en Suisse, puis on le Jean KILL : 1000 jâhriges Luxemburg,
retrouve ingénieur dans le bassin du Woher? Wohm? [ Le Luxembourg
Donetz. Avec l'amnistie, il revient en a mille ans. D'où vient-il? Où va-
France, reprenant son activité de t-il ?] Editions C.O.P.E. Luxem-
journaliste, publiant en particulier ses bourg, 1963.
souvenirs dans des journaux radicaux
comme La Justice, Le Radical, L'Au- En deux cent cinquante pages, le
rore. marxiste Jean Kill donne une histoire
Ces souvenirs sont recueillis et édi- du Luxembourg, de l'âge de pierre à
tés par les Cahiers de la Quinzaine en nos jours ; l'occasion en est le mil-
dix volumes (1908-1914). Dès leur lième anniversaire de la fondation de
parution et en raison de leur très la capitale du Grand-Duché par le
grand intérêt historique et littéraire comte Siegfried (963). L'ouvrage s'ap-
(Vuillaume est avec Jules Vallès le puie sur les travaux connus de Paul
plus grand écrivain de la Commune), Weber, Marcel Noppeney, Auguste
144 LES LIVRES

Collart, Victor Molitor, Albert Cal- des armes allemandes, tandis que la
més, mais il offre souvent des inter- politique du gouvernement Eyschen
prétations et des points de vue nou- de couleur cléricale est pour le moins
veaux, que procure la méthodologie équivoque. De même, à la veille de
du matérialisme historique. Bien qu'il la deuxième guerre mondiale, les
s'agisse de la réimpression d'une série cercles officiels favoriseront l'idéologie
d'articles de journal, l'oeuvre est très de la grande Allemagne présentée sous
soignée, très approfondie. Une bévue, camouflage scientifique, pédagogique
cependant, à la page 22, où la Somm'.- et littéraire. Au début de l'occupation
est qualifiée d'affluent de la Seine. hitlérienne, les milieux sociaux diri-
L'une des idées maîtresses, c'est geants espéreront encore, à tort, en
celle de l'originalité historique du une collaboration légale, surtout
peuple luxembourgeois, qui s'est dé- d'ordre économique. Le Gauleiter
veloppé jusqu'à former une nation accorda alors de grands honneurs au
propre en résistant à toutes les tenta- directeur général de l'ARBED, Aloys
tives d'annexion et d'assimilation. Meyer, qui fut pourvu par Hitler de
Les classes privilégiées, au contraire, postes élevés dans l'organisation éco-
ont toujours tendu à conclure alliance nomique et porté au rang des plus
avec les occupants. hauts dirigeants des trusts comme
De 963 à 1443 se déroule la pé- Hermann Rôchling.
riode de l'indépendance féodale sous Autre idée directrice du livre :
les comtes et les ducs du pays. En l'activité du peuple en faveur des
1443 intervient la conquête bourgui- causes progressistes au long des siècles.
gnonne et commence la phase de la Jean Kill montre par exemple à quel
domination étrangère (bourguignonne, point la petite bourgeoisie après 1789
espagnole, française, espagnole, au- sympathisait avec la Révolution fran-
trichienne, française), qui dure jus- çaise. Malgré l'interdiction de toute
qu'en 1815. Des Traités de Vienne à propagande libérale, les partisans de
aujourd'hui s'étend la période du ré- la Révolution étaient organisés ; ils se
tablissement progressif de l'Etat réunissaient, commentaient les événe-
luxembourgeois et de la lutte du ments de France, pratiquaient une
peuple pour son indépendance natio- intense propagande de bouche à
nale. oreille. Les femmes étaient particu-
Pendant la domination espagnole, lièrement actives. Tout cela ressort
l'Eglise ast le meilleur appui de des archives judiciaires. La popula-
l'étranger, les classes régnantes sont tion paysanne aspirait aussi à la dis-
complices. Ensuite, elles s'appuient parition du féodalisme. Pendant la
sur la Prusse et l'Autriche. Au milieu campagne de 1792 contre la France,
du xixe siècle, le parti clérical et .«on les documents attestent la fermenta-
journal, le « Luxemburger Wort >v tion des esprits. En 1795 arrivait l'ar-
sont ouvertement pro-allemands. Pen- mée française et le Luxembourg de-
dant la guerre de 1914-1918, quand: venait le Département des Forêts.
le Luxembourg est occupé «t que Seuls, le clergé et la noblesse déclen-
l'Allemagne entend l'annexer: en cheront contre la France en 1798 la
commun avec la région de Briey, la Vendée Iuxemboti*geoïse, le « Kl&p-
Grande-Duchesse reçoit le Xaàser -et pelkrieg ».
souhaite, dan» un toast, la victoire En maan-xrxÛ 1-848, ftoareHe &***•
LES LIVRES 145

bée d'action révolutionnaire, avec, par référendum, le peuple rejettera


pour résultat, une Constitution libé- la loi scélérate, inspirée du modèle
rale. hitlérien.
Au temps de la Commune, 14 000 Jean Kill retrace l'épopée de la
ouvriers et artisans luxembourgeois Résistance en termes sobres et émou-
vivaient à Paris. Maints Luxembour- vants.
geois combattirent, furent jetés en Il pose pour conclure la question :
prison, déportés. Les partisans de la « Dans le camp de la paix ou dans le
Commune, sans parler de Victor camp de la guerre f Coexistence paci-
Hugo, furent accueillis au Grand- fique ou disparition dans une guerre
Duché. atomique mondiale ? » Depuis le
En janvier 1902 se créait le Parti 15 avril 1948, la neutralité tradition-
social-démocrate du Luxembourg. Un nelle du Luxembourg a été abolie ;
grand pas devait être fait par le mou- bientôt après, le pays adhérait au
vement prolétarien en novembre 1918 Pacte de Bruxelles, puis à l'O.T.A.N.
avec la constitution de Conseils ou- Le reste de l'histoire, — la C.E.C.A.,
vriers dans les entreprises, Conseils qui le Marché commun, etc; — est connu.
imposèrent en particulier les huit L'auteur estime avec raison que
heures. Ils devaient rester en fonc- l'OT.A.N. joue aujourd'hui le même
tions jusqu'à l'écrasement de l'hé- rôle que la Sainte-Alliance au xix8
roïque grève générale (ier au 23 mars siècle. Les classes régnantes du pays
1921) sous les coups des troupes s'orientent sur les forces mondiales
luxembourgeoises et françaises. Le qui sont réactionnaires et dépéris-
2 janvier précédent avait été fondé le santes. Le peuple, lui, regarde vers le
Parti communiste du Luxembourg : socialisme : « Il aborde le deuxième
lorsque le gouvernement cléricalo- millénaire avec courage et confiance. »
libéral de Bech voudra le 6 juin 1937
faire interdire le Parti communiste Georges COGNIOT

ECONOMIE POLITIQUE
Michel LUTFALLA : L'état stationnaire, Il étudie d'une part l'état station-
Gauthier-Villars, 1964. naire considéré comme le terme
d'une évolution, ce qui est en somme
L'état stationnaire est une vieille l'optique de Malthus — et, à mon
histoire et, si Boisguilbert a pu songer avis, aucunement celle de Mill — et,
qu'un tel état se rencontre dans les d'autre part, l'état stationnaire consi-
faits, John Stuart Mill s'en sert, pour déré comme un instrument de travail,
sa part, comme d'une sorte de modèle une supposition de laboratoire, bref,
d'où découle toute son analyse. Lut- un modèle. Ce modèle crée donc
falla montre que l'hypothèse de l'état artificiellement une « stationnante »
stationnaire a été, mutatis mutandis, permanente, sur laquelle l'économiste
maniée aussi bien par des margina- raisonne. Il y aurait sans doute eu
listes comme Walras et Wicksell que lieu de pousser plus loin l'examen
par Alfred Marshall ou John Bâtes les théories économiques fondées
Clark. sur la notion d' « étape », au moins
146 LES LIVRES
à partir de la progression par bonds sous peine de correction majeure due
développée par Sombart. L'étape aux événements. Il y a, certes, des
sombartienne, c'est, en quelque interférences de l'un à l'autre groupe,
sorte, là soudaine progression d'un mais les Physiocrates représentent un
état stationnaire ou semi-stationnaire type naturaliste pur.
à un autre. Le livre de Faure-Soulet est un
L'étude de l'ajustement des flux apport utile. Il souligne l'influence
réels dans la stationnarité perma- du temps, du niveau relatif des tech-
nente, celle de la répartition du niques, sur les idées, les morales, les
revenu stationnaire, et celle de la systèmes, les utopies. Il souligne aussi
transition entre les thèses de l'état l'influence des postulats philosophi-
quasi-stationnaire et celles de l'équi- ques sur les schémas et tableaux des
libre dynamique, de la croissance premiers « économistes ». Il expose
équilibrée, sont sans doute les pas- bien les conflits qu'a rencontrés la
sages les plus importants d'un livre pensée économique : celui entre le
qui, sur un tel sujet, ne pouvait ni formalisme individuel et le réalisme
tout dire ni même tout entrevoir et social, celui entre la morale et l'obser-
pèche peut-être par l'arbitraire de vation, celui entre le raisonnement et
ses options, sur le plan des doctrines la leçon des choses. Peut-être n'attire-
comme sur celui de la bibliographie. t-il pas suffisamment l'attention sur
quelques points. Par exemple, sur
.
Maurice BOUVIER-AJAM l'apport involontairement fait de la
politique du mercantilisme vieillis-
sant aux « systèmes » de liberté de la
production et des échanges. Par
J.-F. FAURE-SOULET : Economie poli- exemple
encore, la nature fondamen-
tique et Progrès au « siècle des talement métaphysique de la Physio-
lumières », Gauthier-Villars, 1964. cratie, qui, pour ce motif, apparaîtra
comme très différente du relatif « phy-
L'attention des chercheurs est au- sicisme » de Smith et des libéraux
jourd'hui particulièrement attirée par classiques.
les doctrines et les systèmes écono- J'avouerai aussi que je trouve
miques du xVme siècle, (( le siècle des grande son indulgence pour Turgot
lumières ». Un récent Cahier du c'est aujourd'hui la mode — et

Centre d'Etudes et de Recherches insuffisantes ses références bibliogra-
Marxistes, Mercantilisme et Physio phiques. Mais c'est déjà un beau ré-
cratie, en fait foi : là, Gabriel de sultat que d'avoir donné en quelque
Tinguy expose notamment que les 240 pages un panorama valable des
doctrines économiques et sociales du pensées économiques du « siècle des
XVIII0 peuvent grosso modo se scinder lumières », des difficultés rencontrées
en deux groupes : les volontaristes, et des perspectives ouvertes.
qui pensent que l'homme peut mode-
ler le monde à son gré, et les naturi Maurice BOUVIER-AJAM
listes, qui croient en un ordre naturel
auquel l'homme doit se conformer,
LES LIVRES 147

CUBA
René DUMONT : Guba, socialisme et qui aurait aidé le lecteur à mieux
dévaMptlMlèttt, Collection « Es- situer les appréciations de R. Dumont
prit », Editions du Seuil, 1964, Parmi celles-ci, à propos de la ligne
180 p. de développement de l'économie cu-
baine fondée sur la production de
Ce nouveau livre de R. Dumont sucre pour l'exportation 1 (prévision
concerne principalement les pro- d'une production de 10 millions de
blèmes de l'agriculture cubaine, trai- tonnes en 1970), l'auteur estime que
tés à partir de l'analyse agronomique. <( cet
objectif n'est pas aisément acces-
Il se présente comme une critique sible, et pour l'atteindre il faudra une
volontairement sévère des fautes qui véritable « mobilisation sucrière na-
ont été commises, ce dont l'auteur tionale » (p. 126). Je pense que ce
s'explique en ces termes dans sa con- n'est pas pécher par pessimisme que
clusion ..': -«C'est par amitié pour la de poser aUssi catégoriquement une
révolution cubaine que nous les avons question devenue décisive pour Cuba
soulignées (les fautes L.L.) sans la et je partage les misés en garde de
moindre complaisance, pour pouvoir, l'auteur contre la sous-estimatioh des
proposer des orientations que nous difficultés quand il s'agit d'atteindre
estimons meilleures, à tort ou à rai- au prix d'efforts soutenus pendant de
son » (p. 179). longues années de grands objectifs de
A mon avis, dans cet ouvrage, ce production.
qui concerne les problèmes techniques Par contre, selon moi, R. Dumont
de l'agriculture mérite une grande critique à tort le principe même des
attention, du point de vue cubain. Fermes d'Etat (« Granja del Pueblo »)
Dumont parle franchement, claire- et idéalise les coopératives. « Avoir
ment et on peut supposer que ses trop écarté la formule coopérative, qui
observations sont utiles pour corriger domine pourtant l'agriculture des
certaines mesures prises dans la cam- pays socialistes, fut à mon avis l'erreur
pagne cubaine, ou bien pour les amé- de base des dirigeants cubains »,
liorer ou encore les confirmer en reje- écrit-il, p. 55. Que l'on discute de la
tant de ce fait le point de vue de gestion de ces Fermes, d'accord ! mais,
l'auteur. N'étant nullement spécialiste dans la réalité de l'agriculture cubaine
en agronomie, il ne m'est pas possible (grands domaines, culture de la canne,
d'apprécier dans la masse de ses juge- masse d'ouvriers agricoles, etc.), je
ments ce qui est exact et politique- ne crois pas que l'installation de coo-
ment possible. pératives, comme forme dominante,
Si l'on se place du point de vue du eût été un progrès. Et la référence à
lecteur français, je regretterai le ca- l'exemple des autres pays socialistes
ractère fragmentaire de l'étude des pourrait ici faire taxer R. Dumont de
problèmes agricoles. Bien que la sta-
tistique cubaine soit fort insuffisante,
il existe quand même un certain
nombre de données qui permettent de 1964, ANNEE de l'ECO-
1. Voir « CUBA
tracer un cadre à ces questions, ce
:
NOMIE ». La Pensée, n° 11;, p. 39.
us MS .LIVRES
ce dogmatisme qu'il découvre trop Mais le livre en question déborde
souvent... chez les autres. singulièrement ces sujets que nous
Je serai de son avis en ce qui con- venons d'évoquer.
cerne la plupart des .critiques : qu'il La .méthode que l'auteur utilise ici
adresse à l'université .et à l'enseigne- consiste ;à partir d'un jsxamjsn tech-
ment secondaire qui ne voient pas nique poussé d!u.ne ibranche écono-
encore clairement quJls doivent for- mique donnée, la culture et l'élevage
mer Aes producteurs. Il y .a véritable- principalement, à déduire tout d'a-
ment trop d'étudiants, qui plus est .bord des généralisations économiques
de boursiers, dans les carrières artis- qui vont bien au delà des questions
tiques ; mais, par contre, Les vocations agraires, sans que pour autant il y
.scientifiques et techniques n'attirent ait eu des analyses du .même ordre
pas assez la jeunesse. Toutefois de pour les .autres branches, par exemple
.gros efforts .sont faits maintenant en l'industrie. J£t puis, quittant le .sol que
ce sens par Le Gouvernement e.t .cela nous voulons croire sûr de son ..expé-
énergiquement .et avec succès. rience -agronomique, R. Dumont en
L'importance .exagérée du « .ter- arrive à des .considérations politiques,
tiaire » est aussi une plaie dénoncée à des fcomparaisons internationales et
par Dumont et reconnue par le pou- historiques péremptoires qui, ausupins
rvoir populaire. Mais là encore, il n'est ^sous .cette forme, : dépassent .un seul
pas facile de modifier les choses -rapi- homme, fûtil un grand agronome. De
dement, notamment compte .tenu de même, les interprétations .très per-
facteurs politiques découlant de la sonnelles qu'il donne des conceptions
situation internationale dans laquelle économiques des dirigeants de la
se trouve Cuba. .Révolution Cubaine me paraissent
L'ouvrage ne traite pas de "l'indus- pour le moins déplacées.
trie cubaine en voie de création. Finalement, à cause de ces considé-
Pourtant de grands efforts sont "faits rations qui tiennent beaucoup trop
pour cette branche qui 'finalement de place dans ce livre, Je professeur
conditionne le Cuba socialiste. Elle Dumont semble vouloir faire la leçon
seule permettra, avec l'industrialisa- à tout le monde. Cubains, Soviétiques,
tion de l'économie, celle de J'agrieul- Chinois, etc.. se partagent successive-
ture. Sans examiner ce problème dont ment les bonnes.et les mauvaises notes,
l'incidence sur la vie -économique et depuis le Lénine de la N.E.P. jus-
sociale du pays est .dès à présent très qu'aux dirigeants des futures révolu-
grande, "il est téméraire de porter un tions ! Ainsi conçu, ce livre risque
jugement d'ensemble. Précisément, j'es: .davantage de gêner .la .critique tou-
time que la plupart des difficultés de jours nécessaire, de faire oublier ce
croissance que relève R. Dumont, dé- qu'il contient d'utile et, en fin de
coulent de l'absence d'une "industrie compte, .de .rendre plus difficiles les
nationale et de -son corollaire, la corrections que la Révolution Cu-
(( civilisation industrielle »
(calcul éco-, .baine apporte elle-même au cours de
nomique, précision, 'liaison science- sa marche .en avant-
production, importance des études
scientifiques, etc..) Léon LAVALLIK
LES LIVRES 149
AFRIQUE
Odette GUITARD ; Les Rhodéstes et leurs. contradictions internes. Mais
le Nyassaland (P.U.F., col. « Que l'auteur a peut-être jugé qu'il eût été
Sais-je ? »). prématuré de le faire dès maintenant,
et qu'il valait mieux éclairer le lec-
Pour l'essentiel, ce petit livre est teur français sur le vrai visage du
avant tout une histoire de la domina- colonialisme anglais dans cette partie
don coloniale anglaise dans ces trois de l'Afrique. Elle y a fort bien réussi,
territoires dont deux viennent de
•devenir indépendants (le Nyassaland, Yves BENOT
aujourd'hui devenu le Malawi, et la
Rhodésie du Nord aujourd'hui deve- L'Afrique Noire occidentale et
cen-
trale, par J. Suret-Canale et J. Ca-
nue la Zambie). Cette étude des mé- bot, Littérature, par Y. Benot;
thodes d'une exploitation, qui assez
vite s'est concentrée sur la fameuse Histoire, par J. Suret-Canale,
EDSCO, documents N° 92, (11e
« ceinture de cuivre » de la Rhodésie
du Nord, est fort bien faite et sur- année, janvier-mars 1964). Sorhodi,
Chaleau-.Arnonx {Basses-Alpes).
tout, l'auteur a su comprendre le
point de vue des Africains eux-mêmes,
et montrer, pouï reprendre le titre Ce document EDSCO comprend
du Mwe de Jaek Woddis, les « racines quatre fascicules ;
de la révolte ». Elle a pris soin de A) Coup d'ceil d'ensemhle sur la lit-
présenter, d'une manière exacte dans térature africaine d'expression fran-
l'ensemble, les partis et les hommes çaise, par Yves Benot, accompagnée
(Banda, Kaunda, N'Komo) qui dans de trois extraits (8 pages)
;
B) Histoire par J. SuretCanale, -ré-
ces trois pays ont incarné et dirigé
cette révolte. Et c'est un livre des plus sumé -de -ses deux ouvrages analysés
utiles à lire à l'heure où le sort du ici même (16 pages) ;
^dernier, la Rnodésie dm Sud, toujours C) Géographie humaine : l'Afrique
gouvernée par ^in Cabinet raciste, est d'anjourd'hui, par J. Suret-Canale
•encore sur la balance. introduction démographique et écono-
Peut-être faut-il regretter que le mique suivie d'une quinzaine d'échan-
•rôle »des syndicats et les luttes 'des mi- tillons de villages et-de villes (16 p.) ;
neurs de cuivre soient évoqués beau- D) Les Etats, ceux de l'Afrique
coup trop rapidement (pp. 95-96), et occidentale, par J. Suret-Canale, ceux
que la portée de cette résistance syn- d'Afrique équatofiale et le Cameroun,
dicale par rapport à l'ensemble de la par Jean Cabot (32 pages) ; Enfin
lutte nationale ne soit pas mise en seize hors-textes photographiques illus-
lumière. JOn peut également juger ^que trant ce document.
-si cet exposé permet au lecteur de Lîéconomie de -cet ouvrage et les
comprendre le processus de dévelop- noms des collaborateurs suffisent à
pement de la lutte pour l'indépen- dire l'intérêt qu'il offre aussi bien
dance, il ne lui donne aucune indica- aux professeurs qu'au .grand public
tion sur les problèmes politiques et qui recherche une documentation .sé-
sociaux que les partis nationalistes rieuse.
ont ou vont avoir a affronter dès "le
Jendemain de l'indépendance, ni SUT André HÀUDRICOURT
TABLE DES MATIERES
DE L'ANNÉE 1964

DU NUMERO 113 à 118

Le premier chiffre indique le numéro de la revue, le second indique la page.

ALTHUSSER (Louis) :
Présentation de La philosophie de la science, de Georges Canguilhem.
Epistémologie et histoire des Sciences, par P. Macherey 113, 50
BADIA (Gilbert) :
Karl Marx, présenté par Maximilien Rubel 113, 80
Chronique de l'Allemagne. Les Allemands et leur passé. Remarques
. .
sur quelques ouvrages récents : Le Vicaire, La Honte des fils. >.'-. 115, 102
Les Livres. E. von Salomon : Le destin de A. D 116, 152
BARJONET (André) :
Sur une édition récente de Karl Marx : Quand le professeur Perroux
préface Karl Marx 113, 75
BAUMANN (Bedrich) :
Chronique historique. L'idéologie Hussite 116, 110
BENOT (Yves) :
Chronique littéraire. A propos de Diderot. Expérience et certitude.. 114, 110
Chronique africaine : Kwamé N\rumah et l'unification africaine 116, 56
Les Livres. K. Antubam : Ghana's héritage of culture
.... 116, 143
R. Barbé : Les classes sociales <?« Afrique Noire 117, 152
Odette Guitard : Les Rhodésies et le Nyassaland 118, 149
BERLIOZ (Joanny) :
Les Livres. G. Badia et P. Lefranc : Un pays méconnu, la République
Démocratique Allemande 113, 152
BESSE (Guy) :
Les Livres. René Boirel : Brunschvicg, sa vie, son oeuvre avec un exposé
de sa philosophie 118, 134
BETTELHEIM (Charles) :
Formes et méthodes de la planification socialiste et niveau de dévelop-
pement des forces productives 113, 3
BOCCARA (Paul) :
Sur la révolution industrielle du xvnr5 siècle et ses prolongements
jusqu'à l'automation 115, 12
TABLE DES MATIERES W
BOITEAU (Pierre) :
Les monopoles chimiques et la nature ,...... .r. 113, 41
Les droits sur la terre dans la société malgache précoloniale (Contri-
bution à Fétude du « mode de production asiatique ») 117, 43
Les Livres. H. Cuny : Louis Pasteur et le mystère de la vie
........ 113, 148
BONNOURE (Pierre) :
La résistance tchèque en 1944-1945 et l'Insurrection de Prague (mai
Ï945) - 117, 70
BOTTIGELLI (Emile) :
Chronique marxiste. Des précisions sur le Manifeste Communiste 115, 96
....
BOUVIER-AJAM (Maurice) :
Chronique politique. La politique de stabilisation 113, 101
,
Les Livres. J. Bourin ': Le bonheur est une femme 114, 142
Michel Lutfalla : L'état stationnaire 118, 145
.... ..: -,
J. F. Faure-Soulet : Economie politique et progrès au « siècle des
Lumières 118, 146
BRUHAT (Jean) ;
Chronique marxiste : A propos de quelques ouvrages récents sur Karl
Marx et Lénine 117, 105
Les Livres. A. Laborde : Trente-huit années près de Zola ............ 113, 134
M. Dommanget : L'idée de grève générale en France au xvine siècle
et pendant la Révolution 113^ 144
Histoire de l'U&.S.S 113, 147
Réaction et suffrage universel en France et en Allemagne (1848-1850). 114, 152
Documents E.D.S.C.O. : Le papier 114, 155
Documents E.D.S.C.O. : Les Lettres. Des origines à nos jours 115,
Babeuf et les problèmes du babouvisme
.. 115,
141

E. Thomas : Les « Pétroleuses »


.. 115,
147
149
M. Cachin : Ecrits et Portraits 116, 142
Maxime Vuillaume '. La semaine sanglante 118, 143
BUHR (Manfred) :
Johann Gottlieb Fichte .j, .
116, 40
CHESNEAUX (Jean) :
Le mode de production asiatique. Quelques perspectives de récherche.. 114, 33
Récents travaux marxistes sur le mode de production asiatique. Biblio-
graphie sommaire 114, 67
Qu'est-ce que la Démocratie nationale ? 118, 3
Les Revues. Past and Présent : Douze années d'histoire humaniste 114, 120
Les Livres. Collection : Enigme autour du monde
.. 113, 134
CHEY :
Les Livres. Angkor : Le sourire et le masque 116, 149
COGNIOT (Georges) :
Hommage à Maurice Thorez
Pour le centenaire de la Première Internationale
........:...... 116,
116,
3
5
132 TABLE DES MATIERES

L'Ecole et la formation de l'homme du xx° siècle 1-18, 21


.Les iRevues. Etudes, mars 1964 (H. de ;Riedmatten : La liberté reli-
gieuse au forum international) 115, 124
Questions de philosophie, Moscou, n° 11, 1963 (K. M. Dolgov :
La signification sociale de la conception esthétique démarques
,
Maritain) „ ......
115, 126
Questions de Philosophie, Moscou, n° 1, .1964 (E. P. Kandel & A.
Karpouchine : Revenons sur la destinée historique des idées
du jeune Marx) 115, 127
Economie mondiale et rapports internationaux, Moscou, n° 1, T964
(A. Solonitski : Le néo-colonialisme français en action) -,....-. 115, 131
Kommounist, n° 6, Avril 1964 (A. Louria : Le Cerveau, et le
Psychisme) 115, 133
Voprosy EfonomiJçi, février 1964 116, 123
Voprosy Filosofii, avril 1964 116, 125
Voprosy Istorii, mai 1964 116, 129
Les Livres. A. Legaspi de Arismendi : Pedagogia y Marxismo 114, 146
,
Etiemble : Parlez-vous franglais ? 114, 151
H. Psichari : Anatomie d'un chef-d'oeuvre : « Germinal » 115, 141
H. Psichari : Les idées bourgeoises 115, 141
V. 5 ans. Imprimerie de Bobigny 115, 145
Vers l'Education Nouvelle : Hommage à Henri Wallon 115, 152
Ch. Mugler : Les Origines de la science chez Homère, l'homme
et l'univers physique 116, 140
Labor Fact Book 16 116, 146
Jean Kill : Le Luxembourg a mille, ans. D'où vient-il ? Où
va-t-il ?
.,
118, 143
CORNU (Auguste) :
La formation du matérialisme historique H
115j 3
CORNU (Marcel) :
Chronique littéraire : Balzac par lui-même 116, 101
Chronique d'urbanisme : Un. témoignage sur les « Grands Ensembles ». 117, 123
Les Livres. R. Barthes : Sur Racine 113» I2^
^
R. Molho : La critique littéraire en France au, XIXe siècle. G. De-
lassaut : La pensée janséniste en dehors de Pascal f"l3, ÏJ3
A. del Vayo : Les batailles de la, liberté „ 114» I34
B. Claessens \ Aimer Brueghel
P. Daix : Delacroix le libérateur
... ................... ..,* 1t4j Î42
.Encyclopédie française. Mise à jour de» .tomes XVI-et .XVII
..... -.,
114, 144
114, 145
..,..,
R. Vailland : La Truite ...............
«
116, 150
R. Mantéro : Corneille critique 116,155
I. Ehrenbourg Les deux pôles
......* 117,145
: .., «
Victor Hugo : Les Contemplations 118, ïji
CUNY (Hflaire) :
Les Livres. Jean Orcel : Atomes et Cristaux
... ..... "118, X38
COULAND (Jacques) :
Les Livres. F. Gabriel! : Les Arabes 115, 148
TABLE DES MATIERES 153

DAUTRY (Jean) :
Chronique espagnole. Notre Espagne, et la leur -. .-.. 115, 109
Les Livres. P. Aubery : Milieux juifs de la France contemporaine à
travers Leurs écrivains • ,...-
113, 138
J. Massin : Almanach de la Révolution française 113, 140
Travaux de la conférence interuniversitaire sur .. les
*
problèmes
d'histoire de la dictature jacobine 113, 143
M. Qzouf : L'Ecole, l'Eglise et la République, 1871-1914 113, 144
S. Dernier :. Opération Radio-Noire. Blac\ Boomerang 113,
Hommage a la littérature espagnole ......... 114,
147
138
E. de Gortari : La ciencia en la historia de Mexico, fondo de
cultura économie» 114, 153
Z. Stancu : Le jeu avec la mort 115,; 142
...
A. Châtelain : Le Monde et ses lecteurs sous la IVe République.. 115, 143
R. Feigelson : L'usage de la parole 116, 156
.
La Liberta comunista et Critica del gusto 117, 141
J. Fievée : La dot de Sùzette
- .... 117, 148
C. Furtado : Le Brésil à l'heure du choix 117, 154
.......
Jacques. Vier : La. comtesse, d'Agonit et son temps
Rosa Luxembourg : Scritti Scelti
............. 118, 132
118, 140
DESNÊ(Roland) :
Un inédit de Diderot retrouvé en Amérique ou les observations d'un
d'un, matérialiste, à une. théorie idéaliste dé l'homme » 118, 93
Les Livres. R. Pomeau -.Politique de Voltaire^ ...... * .*..
113, 133
Diderot :. Sur la. liberté, de. la presse. 117, 146
-.-.-
DÉTRAZ(Colette) :
A. Ketde :.Shakespeare, quatre cents ans après (traduction) ,.....».. 115, 67
DoBiàss (Vaclav) :.
L'homme et sa- position exceptionnelle- dans la nature ,.-». 116, 92
D'HONT (Jacques) :
Les Livres. Wilhelm Raimund Beyer : Lés images de Hegel. Critique
des interprétations de Hegel 118, 136
DUBOIS (Jean) :
Les Livres. H. Mitterand Les mots français 114, 149
: .. • •» •

DUCHET (Claude) :
Chronique littéraire. Cette Grenade appelée vie... „.......-.,.-».-.... ItSj 87
Les Livres. S. Ousmane : Voltaïque- »•• 113,139
DVPARC (Jean) :
Les Revues. The Mârxist Quaterly (Toronto), (Hiver 62. Printemps,
Eté et Automne 63) 114, 126
DuvMi-WiRTH (Geneviève) :
Les Livres. E. Morante : L'Ile d'Arturo. E, De'Giorgi : L'Innocence 113, 137
P. M. Pasinetti : Rouge vénitien , .
114,140
,,.-..»,
1M TABLE DES MATIERES

GAUDIBERT (Pierre) :
Stendhal et la peinture fraaçaise de son temps 114, 91
GOBLOT (Jean-Jacques) :
Art et nécessité dans le Prométhée enchaîné d'Eschyle 115, 79
Les Livres. G. Cogniot : Le matérialisme gréco-romain 117, 139
GODELIER (Maurice) :
Les écrits de Marx et d'Engels sur le mode de production asiatique.
Bibliographie sommaire •.
114, 56
GUILLAUMAUD (Jacques) :
Cybernétique et matérialisme dialectique 117, 3
HAUDRICQURT (André) :
La technologie, science humaine 115, 28
Les Livres. J. Suret-Canale : Afrique Noire occidentale et centrale.
Tome II 117, 150
KETTLE (Arnold) :
Shakespeare, Quatre cents ans après 115, 67
«
LABÉKENNE (Paul) :
Les Joyeusetés de Galilée 116, 29

Chronique scientifique. Louis de Broglie, Jean Cavaillès, Alexandre
Koyré et Raymond Queneau 113, 87
Les Livres. F. Le Lionnais : Les grands courants de la pensée mathé-
matique 116, 136
M. Meigne : Recherches sur une logique de la pensée créatrice
en mathématiques 116, 139
Collection. Ecrits : sur FAtome, sur le Socialisme,
sur l'Origine de
l'homme. et sur la Liberté -....'..,. 116, 155
G. Fau : La Fable de Jésus-Christ -\YI 143
L'homme a-t-il créé Dieu à son. image ? M
.,..- .,
117, 143
LAUNAY (Michel) :
L'étude du « Neveu de Rameau » ' 118, 85
LAVALLÉE (Léon) :
Cuba : « 1964, année de l'économie » 115, 36
Les Livres. René Dumont : Cuba, socialisme et développement 118, 147
....
LAZARD (Françoise) :
Le travail de la femme est-il nuisible à l'enfant ? 118, 43
LE N'Y (Jean-François) :
Les Livres. Traité de psychologie expérimentale 113, 149
H. Piéron : Examens et docimologie • •
113, 151
R. Francès : La perception 115, 155
,.
Penfield (W.), Roberts (L.) : Langage et mécanismes cérébraux 118, 13^
..
MACHEREY (Pierre) :
La philosophie de la science de Georges Canguilhem 113( 54
TABLE DES MATIERES 155

MÀZAURIC (Claude) :
Les Livres. M. Bouloiseau : Le Comité de salut public 113, 142
MEIER (Paul) :
Chronique d'histoire contemporaine. Deux livres sur l'évolution poli-
tique de la Grande-Bretagne 113, 115
» »
Victoriana 118, m
Les Revues. Marxism Today, Londres (juillet-décembre 1963) 113, 123
Marxism Today, Londres (janvier-juin 1964) 116, 130
Les Livres. London Landmar\s 114, 154
MICHAUD (Félix) :
Physique et Biologie 113, 85
MOUILLAUD (Geneviève) :
Chronique théâtrale. En marge de Vanniversaire de Shakespeare :
Troilus et 'Cressida, mis en scène par Planchon 115, 114
MOUILLAUD (Maurice) :
' L'enseignant et l'enseigné 118, 30
Chronique philosophique. Un ouvrage de J. T. Desanti sur la
phénoménologie 113, 94
MOUNIN (Georges) :
Les Livres. A. Monjo : La poésie italienne 116, 153
NYIRI (Georges) :
Un aspect de la médecine de demain : la médecine d'orientation' sco-
laire et professionnelle 117, 97
PAPIN (Claude) :
Les Livres. Molière : Le Misanthrope 113, 129
PAPIN (Renée) :
Les Li-res. J. Ehrmann : Un paradis désespéré. L'Amour et l'Illusion
dans l'Astrée .-
113, 131
Erckmann-Chatrian : Maître Gaspard Fix 115, 138
PARAIN (Charles) :
Le mode de production asiatique : Une étape dans une discussion
fondamentale , 114, 3
Chronique archéologique. Le vme Congrès international d'archéolo-
gie classique 113, 109
Les Livres. M. Makal : Un village anatolien 114, 139I
Nazin Hikmet : Les romantiques 118, 133
Lawrence Durell. Henri Miller : Une correspondance privée ..... 118, 134
PAVLOV (O. S.) :
Les livres. « The African Communist », Londres, vol., 2; 1963; n° 4. 116, 145
PICARD-WBYL (Monique) :
Réflexions sur l'élection des juges
............t. 115, jt
156 TABLE DES MATIERES

PONCET (Jean) :
'Vers une nouvelle structuration de l'agriculture «a Algérie , 113, 23
Les problèmes du développement rural et les leçons du Mezzogiorno.. 11)8, 78;
RIVIÈRE (Marc),:

Les livres. L. Gouffignac : La Cybernétique 115, 150
ROGER CE.) :
'Une technique dite psychologique .,....,...,,... 116, So
RossATrMiGNpD (Suzanne) :
Les Livres. R. Tonnerre : Le Mouji\ et la tendre fille 113, .135
A. Remacle : Une femme enveloppée de soleil — 113, 13&
,..
SECLET-RIOU (Fernande) :
Henri Wallon : Une pédagogie de progrès 116, 49
SURET-CANALE (Jean) :
Les Sociétés traditionnelles en Afrique tropicale et le concept de mode
de production asiatique 117, 21
Les livres. L. Sainvilie : Anthologie de la littérature nêgro-africaine.
T. ï 114,136
TASLITZKY (Bons) :
Franicis Jourdain 114, 74
THOMSON (George) :

........ 116,
Heraclite et sa philosophie 16
TOKEI (Ferenc) '.
Le mode de production asiatique dans l'oeuvre de K. Marx et F. Engels. 114, 7
VILAR (Pierre) :
Histoire sociale et philosophie de l'Histoire 118, 64
"WÈBER (Henri) :
Les Livres. La Boéfie : HE-uvres politiques 115, 136

WEYL (Roland) :
Principes du Droit soviétique 118, 121
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Pierre VILAR, directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes.
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5 Janvier. — XI. Le matérialisme français : Diderot, d'Alembert et l'Encyclopédie, par Roland DESNÉ,
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14 Janvier. — XII. Le matérialisme français : La Mettrie, Helvétius, d'Holbach, par Guy BESSE,
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Meslier, Morelly, Mably, par Georges COGNTOT.
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d'Angola, par Américo BOAVIDA.
— Les conséquences économiques de la guerre
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Textes recueillis
Préface de FREDERIC JOLIOT-CUBIE et GEORGES COGNIOT

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d'un portrait de Paul Langevin par Picasso............. 12,00 F
Avec ces textes, l'essentiel de l'oeuvre de l'illustre physicien I pu être rassemblé dans une nou-
velle édition revue et corrigée. Par ce choix, Paul Labérenne a voulu faire entendre la grande voix
qui s'est tue sur les problèmes fondamentaux de la physique contemporaine, sur la portée philoso-
phique des découvertes scientifiques, sur l'orientation d'une pédagogie vraiment nouvelle, ou Sur le
grand combat que le savant doit mener sur le plan politique même, s'il veut sauver les bases de
la culture et les conditions du progrès humain.
Doux préfaces viennent appuyer ce choix de textes remarquables. L'une : « Hommage à Paul
Laiigevin » est l'allocution prononcée par Frédéric Joliot-Curie au cours de la cérémonie organisée
le 3 mars 1945 à l'occasion d)u 73e anniversaire du grand savant dans le grand amphithéâtre de la
Sorbonne. L'autre, de Georges Cogniot, évoque le souvenir du grand ami dont l'enseignement et
l'exemple n'ont cessé d'agir.
Cet ouvrage est l'image fidèle d'une pensée et d'tme vie exceptionnellement riches. Pour- Paul
Langevin, se dans le peuple travailleur, sa jeunesse, estudiantine est -déjà un dur combat. Pour
poursuivie ses étades, il se heurte au banage de .classe qui sépare les diverses sections de notre
enseignement. Ses qualités d'intelligence et de travail lui permettent de le surmonter, et c'est .en
songeant à cette dure expérience de sa jeunesse que, cinquante ans plus tard, il jettera les basés
d'une «éfonne vraiment dknocaiit(ue de l'enseigBetoieDt, le plan jLaogeyin-%5allen.
L'affaire Dreyfus^ Ta Hévcîutiwi rosse, les jrèises de 19a©, le mouvement Amsterdajn-PIeyel
contre le fesc&me et la guerre, la guerre d'Espagne, la tragédie de Munich : cette série d'événe-
ments dramatiques et historiques marquent la vie du grand savant, et le montrent dans sa lutte
contre l'injustice, le fascisme et la gaerre.
Les textes réunis par Paul Labérenne évoquent également les années tragiques de la deuxième
guerre mondiale : 1939, la * drôle (de guerre '*, te procès des députés communistes en faveur des-
quels Paul Langevin témoigne courageusement; *<ÇJ40, puis l'arrestation du grand savant par les
naos, sa mise au seeoet, fintemegatcwe an eau» duquel il résume d'une manière .digne et fière
son action d'intellectuel au service de la justice et de la paix.
Puis c'est sa mise en liberté snraeiUée et la Résistance. Langevin est alors ftappé dans ses
affections les plus chères : sa fille Hélène et son gendre Jacques Solomon, tocs deux roemtaes du
Parti communiste français, sont areêtés pour Jeur participation à la lutte clandestine. Tandis que
Jacques est fusillé le 23 mai 1942, Hélène est déportée a Ausçhwitz d'où elle ne reviendra que par
miracle.
Les dernières pages rappellent l'adhésion de Paul Langevin au Parti communiste français en
1944 pour y prendre la place de celui gu'3 appelait son « fils spirituel », son gendre Jacques Solo-
mon, et enfin les dernières années de la vie du gwnd savant, sa mort en 1940 et le -dernier
hommage du peuple de Paris.
La Pensée et l'action est donc un ouvrage de haute valeur scientifiquej morale et poétique,
humaine et émouvante aussi, et la vie de Paul Langevin demeurera un exemple magnifique pour
les générations actuelles et futures.

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N° d'éditeur 30. Dépôt légal : 4" trimestre 1964.
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•Cet ouvrage retrace les circonstances dans lesquelles la Première Internationale
vit le jour, son: importance, son originalité et ses points faibles ainsi que le rôle
décisif qu'elle a joué pour préparer la formation de partis ouvriers indépendants.
•L'auteur rappelle le rôle capital de Karl Marx et de Friedrich Engels comme
théoriciens et militants du mouvement ouvrier qui s'affirme tout au long de
l'histoire de la création et de l'existence de la Première Internationale.
•C'est dans sa première adresse inaugurale qu'elle aboutit, en conclusion, au mot
d'ordre du Manifeste du Parti Communiste: Prolétaires de tous les pays: unissez-
vous. Lénine dira de cette Première Internationale: « ...elle est inoubliable, elle
sera éternelle dans l'histoire de la lutte des ouvriers pour leur libération... ».
•Ce livre c'est l'histoire de l'Association Internationale des Travailleurs, dont on
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socialisme au communisme, la société communiste et le rôle de la classe
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