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information financière

Le test de perte de valeur avec l’IAS 36 :


difficultés et risques
Le cas du groupe PSA

Le 13 février 2013, le groupe PSA (Peugeot S.A) a annoncé dans un


communiqué de presse une perte historique pour l’exercice 2012 de l’ordre
de 5 milliards d’euros, soit près de 10 % de son chiffre d’affaires, contre Par Gaëlle Lenormand,
un résultat bénéficiaire de presque 800 millions en 2011. Dans le contexte Maître de conférences
économique actuel, une telle dégradation de la situation financière de PSA à l’Université de Rennes 1
CREM UMR CNRS 6211
a suscité de nombreuses interrogations et inquiétudes pour les emplois
directs et indirects liés à ce constructeur automobile. L’analyse de ses
comptes, élaborés avec les normes comptables internationales IAS/IFRS,
fait ressortir une perte de valeur de près de 3,5 milliards d’euros comme
principal facteur explicatif de la détérioration constatée. Cela correspond
à une dépréciation des actifs du groupe enregistrée au titre de l’IAS 36.

Plusieurs auteurs considèrent que les de redressement hypothétiques ont


tests de perte de valeur laissent une conduit de nombreuses firmes à enre-
marge de manœuvre aux dirigeants pour gistrer des dépréciations dans les états
le calcul des dépréciations et la date de financiers de 2012 qui seront probable-
leur enregistrement (Elliott et Shaw 1988, ment suivies par d’autres pertes de valeur et Lionel Touchais,
Francis et al. 1996, Hilton et O’Brien 2009, significatives pour 2013 faute de reprises Maître de conférences
Petersen et T. Plenborg 2010). Cela nous économiques (Gélard 2013). Or, en raison à l’Université de Rennes 1
conduit à nous interroger sur la réalité de de l’impact parfois très important de CREM UMR CNRS 6211
la dépréciation enregistrée par PSA et l’IAS 36 sur le résultat et donc les capi-
donc sur l’ampleur du déficit constaté. taux propres, il nous semble important
de revenir et d’approfondir cette norme valeur comme, par exemple, la dégra-
La persistance de la mauvaise conjoncture en nous appuyant sur le cas du groupe dation des conditions économiques ou
économique et surtout des perspectives Peugeot - Citroën. Nous souhaitons une augmentation des taux d’intérêt du
analyser les difficultés de mise en œuvre marché affectant le taux d’actualisation.
de l’IAS 36 (technicité, prévisions, hypo-
thèses, importance du jugement) qui se Le test de dépréciation peut être appli-
Résumé de l’article traduisent par une certaine subjectivité qué à des actifs isolés et, ou des Unités
et des incertitudes sur les estimations Génératrices de Trésorerie (UGT). Cela
L’article s’intéresse aux tests de effectuées. Après avoir rappelé les suppose de décomposer le groupe en
perte de valeur prévus par l’IAS 36. règles relatives au test de perte de valeur UGT, ce qui induit une certaine subjecti-
En raison de la mauvaise conjonc- (section 1), nous analysons les travaux vité. Une unité génératrice de trésorerie
ture économique et des perspec- de recherche s’intéressant aux déprécia- est le plus petit groupe identifiable
tives de reprises incertaines, les tions (section 2). Puis, à la lumière de ces d’actifs générant des entrées de trésore-
dépréciations résultant de ces tests développements, nous examinons le cas rie largement indépendantes des entrées
sont en forte augmentation dans du groupe PSA (section 3). de trésorerie générées par d’autres actifs
les états financiers de 2012. Nous ou groupes d’actifs. Par exemple, le
analysons les difficultés de mise en 1. Les règles du test groupe PSA présente quatre secteurs
œuvre de l’IAS 36 (technicité, pré- de perte de valeur opérationnels au titre de l’IFRS 8 qui traite
visions, hypothèses, importance du avec l’IAS 36 de l’information sectorielle, à savoir les
jugement) qui se traduisent par une divisions : automobile, équipement auto-
certaine subjectivité et incertitude au L’objectif de l’IAS 36 est de s’assurer, à mobile (Faurecia), financement (Banque
niveau du calcul des dépréciations l’aide du test de perte de valeur, que les PSA) et autres. La division automobile
et de leur date d’enregistrement. actifs du groupe ne sont pas surévalués regroupe principalement les activités de
L’analyse du groupe PSA confirme comptablement. Cette norme découle du conception, de fabrication et de com-
la difficulté et l’incertitude liées aux principe de prudence. Afin de limiter les mercialisation des véhicules. Chaque
tests de perte de valeur. Elle montre coûts liés à son application, à l’exception modèle de véhicule constitue une UGT
également l’extrême sensibilité des des incorporels non amortis, comme le comprenant les matériels et outillages
montants obtenus aux hypothèses goodwill, qui présentent une durée d’uti- spécifiques servant à la fabrication du
retenues. lité indéfinie, ce test n’est mis en œuvre modèle et ses frais de développement
qu’en présence d’un indice de perte de inscrits à l’actif. La division automobile

Revue Française de Comptabilité // N°473 Février 2014 // 41


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forme une unité génératrice de trésore- les groupes d’UGT. Par exemple, dans prix qui serait reçu pour la vente de l’actif
rie de niveau supérieur regroupant les le cas de PSA, au niveau de la division lors d’une transaction normale entre des
actifs de toutes ces UGT et les autres automobile, il porte en priorité sur chaque participants de marché à la date d’évalua-
actifs immobilisés communs à plusieurs UGT “modèle de véhicule“ pour laquelle tion. En l’absence de valeur de marché,
modèles. Quant à la division équipement il y a un indice de perte de valeur ou du l’estimation s’avère également difficile
automobile, elle constitue également goodwill. Après avoir pris en compte les et incertaine. La juste valeur peut alors
une UGT agrégée comprenant des UGT dépréciations éventuelles, l’UGT “division être estimée au regard des transactions
représentant chacune une activité : automobile“ est alors testée. En procé- récentes portant sur des actifs similaires
sièges d’automobile, systèmes d’intérieur, dant par étapes, l’objectif est de limiter dans le même secteur d’activité. S’il n’est
extérieurs d’automobile, technologies de les risques de compensation de gains et pas possible de déterminer une juste
contrôle des émissions. Ces UGT “acti- pertes de valeur entre les différentes UGT valeur fiable, la valeur d’utilité constitue
vité“ sont elles-mêmes l’agrégation d’UGT “modèle de véhicule“. la valeur recouvrable.
correspondant chacune à un programme.
Enfin, l’UGT financement est la somme Le calcul de la valeur recouvrable pose Pour des actifs évalués au coût historique,
des actifs des UGT représentant chaque des difficultés d’estimation qui se tra- l’existence d’une perte de valeur se traduit
pays et des actifs immobilisés communs. duisent par une forte subjectivité. Pour par une charge et une diminution de leur
Les Unités Génératrices de Trésorerie du la valeur d’utilité, il faut estimer les flux valeur comptable afin de l’aligner sur leur
groupe PSA sont synthétisées dans le de trésorerie futurs en s’appuyant sur valeur recouvrable. Pour une UGT, la perte
schéma 1. des “hypothèses raisonnables et docu- est en priorité imputée sur le goodwill 1

Schéma 1 : Décomposition en UGT du groupe Peugeot – Citroën

Groupe PSA

UGT UGT UGT


division AUTOMOBILE EQUIPEMENT AUTOMOBILE financement
Autres actifs immobilisés communs Autres actifs immobilisés communs Autres actifs immobilisés communs
UGT
UGT Modèle véhicule 1 Sièges d’automobile UGT Pays 1
UGT Programme 1
UGT Programme 2 UGT
UGT Modèle véhicule 2 UGT Pays 2 autres
UGT Programme 3
...

UGT Modèle véhicule 3 UGT UGT Pays 3


Systèmes d’intérieur
UGT Programme 1

UGT Modèle véhicule 4 UGT Programme 2 UGT Pays 4


...
... ... ...

Le test de perte de valeur consiste à com- mentées“ et un taux d’actualisation. dont la valeur est relativement subjective
parer la valeur comptable de l’actif, de En raison de la difficulté à réaliser des en raison notamment de l’absence de
l’UGT ou du groupe d’UGT avec la valeur prévisions sur une durée supérieure à cinq marché actif. Le solde éventuel diminue
recouvrable qui correspond au montant ans, les projections de flux de trésorerie
le plus élevé entre la valeur d’utilité et la au-delà de cette période sont définies à
juste valeur nette. La valeur d’utilité est l’aide d’un taux de croissance à l’infini. Le
la valeur actuelle des flux de trésorerie taux d’actualisation doit refléter la valeur Abstract
futurs attendus de l’actif ou du groupe temps et la prime de risque liée à l’actif
d’actifs. La juste valeur nette correspond ou au groupe d’actifs concerné. Il doit This article studies the impairment
au prix qui pourrait être obtenu de la correspondre au taux de rendement exigé tests required by IAS 36. In the 2012
vente diminué des coûts liés à cette vente par les investisseurs pour un actif simi- financial statements, they increase a
(commissions, taxes…). Il y a une perte laire. S’appuyant sur des hypothèses et lot with the bad economic situation
de valeur en situation de surévaluation des prévisions difficiles à élaborer d’une and the lack of economic perspec-
comptable, c’est-à-dire lorsque la valeur manière générale, et en particulier dans le tives. We analyze the difficulties to
comptable est supérieure à la valeur contexte économique actuel, l’évaluation apply IAS 36 (high technicality, fore-
recouvrable. de la valeur d’utilité présente une certaine casts, hypotheses and importance of
incertitude. Quant à la juste valeur nette, judgement). The subjectivity and the
Un actif générant assez rarement des flux sa détermination suppose d’estimer la uncertainty of the impairment test are
de trésorerie indépendamment des autres fair value que l’IFRS 13 définit comme le significant. The case study on the PSA
actifs, le test de dépréciation porte essen- group confirms these difficulties. It
tiellement sur les unités génératrices de also shows that the amounts are
trésorerie. Il est d’abord mis en œuvre sur 1. Pour une synthèse sur le goodwill, se strongly dependent of the hypotheses.
les plus petites UGT avant de porter sur reporter à Touchais (2008).

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les autres actifs au prorata de leur valeur valeurs recouvrables. Pour Paugam et al. où le calcul des dépréciations était peu
comptable dans la limite de zéro et des (2013), l’information fournie en annexe encadré. C’est désormais différent depuis
éléments constitutifs de la valeur recou- sur le calcul du test de dépréciation peut 1995 avec la nouvelle norme américaine :
vrable. S’il n’est pas possible d’imputer s’accompagner d’une réduction du coût la SFAS 121 remplacée en 2001 par la
toute la perte de valeur sur les éléments des capitaux propres et donc d’une meil- SFAS 144. Ces normes, plus proches
composant l’UGT, le solde est inscrit en leure information de l’actionnaire. Cette de l’IAS 36, tentent d’encadrer le test
provision pour risques. relation n’est toutefois pas démontrée de perte de valeur sur les actifs, ce qui
pour les données descriptives mais seu- devrait renforcer les résultats des études
Au cours des exercices suivants, s’il y a lement pour les informations prospectives précédentes.
une indication sur une éventuelle dimi- portant sur les flux futurs attendus et les
nution de la perte de valeur antérieure, taux d’actualisation utilisés qui permettent Or, en comparant les dépréciations pre
il convient d’estimer la nouvelle valeur de réduire l’incertitude et donc le risque et post SFAS 121, Riedl (2004) constate
recouvrable. Si elle devient supérieure d’estimation des investisseurs. que les pertes de valeur enregistrées
à la valeur comptable, une reprise de avec la nouvelle norme s’appuient de
dépréciations est enregistrée avec une D’autres travaux ne portant pas spé- manière moins importante sur des cri-
augmentation de la valeur des actifs cifiquement sur l’IAS 36 s’avèrent tères économiques. En revanche, elles
concernés au prorata de leur valeur intéressants. Ils analysent dans quelle semblent s’accompagner de big bath
comptable dans la limite d’une rééva- mesure les dépréciations reflètent une (grands nettoyages) plus importants
luation positive. Seule la dépréciation dégradation de la situation de l’entreprise qui consistent à gonfler artificiellement
portant sur le goodwill est irréversible ou, au contraire, constituent une variable les dépréciations afin d’accroître les
afin de ne pas prendre le risque d’enre- d’ajustement du résultat en raison de la résultats futurs au travers de reprises.
gistrer du goodwill créé en interne, ce marge de manœuvre liée à l’évaluation La SFAS 121 aboutirait donc à des
que l’IAS 38 interdit. Dans le cas moins de ces charges calculées. Ainsi, plusieurs résultats inverses de ceux attendus.
fréquent d’une évaluation à la juste auteurs montrent que l’enregistrement de Ces résultats suggèrent une diminution
valeur, les réévaluations positives sont dépréciations importantes intervient plutôt de la qualité de l’information véhiculée
prises en compte conformément aux dans des firmes présentant une rentabilité par les dépréciations. Au travers d’une
IAS 16 et 38. Elles sont alors calculées et des rendements boursiers inférieurs à étude de cas, Hilton et O’Brien (2009)
sur la base de la juste valeur et non de la ceux présentés par leur secteur d’activité montrent également que la SFAS 121
valeur recouvrable qui est propre au test sur les périodes précédentes et posté- laisse une certaine marge de manœuvre
de perte de valeur. rieures (Rees et al. 1996, Francis et al. aux dirigeants au niveau de la date
1996, Elliott et Shaw 1998). En d’autres d’enregistrement de la perte de valeur
Les dépréciations ont un impact négatif termes, ces dépréciations semblent justi- et de son évaluation en raison de la
sur les résultats des exercices concer- fiées au regard de la situation économique difficulté à définir les flux de trésorerie
nés mais, à l’inverse, elles contribuent de la firme, d’autant plus qu’elles ont futurs et la juste valeur. Ils considèrent
mécaniquement à augmenter les résultats tendance à ne pas s’accompagner de que cette subjectivité est susceptible
des années futures. En effet, les dépré- reprises sur les années suivantes (Rees et de remettre en cause la pertinence et
ciations (comme les reprises d’ailleurs) al. 1996). Par ailleurs, des études d’évè- la fiabilité de l’information comptable.
modifient la base amortissable des actifs nements montrent l’impact des annonces Zhang et al. (2010) confirment ce risque.
et font donc ressortir des dotations aux de dépréciations qui s’accompagnent de Ils montrent que la décision d’interdire
amortissements futures moindres. Les rentabilités anormales négatives (Elliott les reprises de dépréciation pour les
dépréciations soulèvent toutefois de et Hanna 1996, Francis et al. 1996). Cela actifs à long terme pour les sociétés
nombreuses difficultés liées au caractère conduit à penser que les investisseurs cotées chinoises se traduit, lors de la
relativement incertain et subjectif des interprètent ces pertes de valeur comme phase de transition, par une réduc-
estimations réalisées. Par ailleurs, alors un signal négatif, c’est-à-dire une réelle tion du montant des pertes de valeur
que les IFRS et les US GAAP sont dans dégradation de l’entreprise, plutôt que comptabilisées et des reprises plus
un processus de rapprochement depuis positif, c’est-à-dire comme un indice pré- importantes pour les groupes ayant
plusieurs années, la SFAS 144 présente curseur d’une amélioration des résultats enregistré des dépréciations élevées
plusieurs divergences importantes par futurs. Bartov et al. (1998) confirment ces sur les années passées. Globalement,
rapport à l’IAS 36 avec, d’une part, résultats en les complétant. Ils montrent ces derniers travaux tendent à démon-
l’interdiction des reprises pour les actifs que ces firmes continuent à connaître trer l’existence de dérives possibles au
détenus et utilisés, d’autre part, un calcul des rendements anormaux négatifs dans niveau des tests de perte de valeur en
de perte de valeur différent. les 24 mois qui suivent ces annonces. raison d’une certaine subjectivité.
Les acteurs des marchés financiers ne
2. Analyse des travaux semblent donc pas intégrer immédiate- 3. Le cas du groupe PSA
de recherche portant ment toutes les conséquences de ces
sur les dépréciations dépréciations comptables. Au titre de l’exercice 2012, le groupe
PSA présente une perte très importante
Peu de travaux se sont intéressés à Finalement, ces charges calculées de 4 925 millions d’euros (M€) – dont un
l’IAS 36 à l’exception notable de Petersen semblent refléter des considérations résultat groupe négatif de 5 010 M€ –
et Plenborg (2010) et Paugam et al. (2013). économiques. La marge de manœuvre contre un bénéfice de 784 M€ en 2011
Sur la base d’une enquête par question- dont disposent les dirigeants au niveau et de 1 256 M€ en 2010 (respectivement
naires auprès de firmes cotées danoises, de la mise en œuvre des dépréciations est 588 M€ et 1 134 M€ pour le groupe). Avec
Petersen et Plenborg (2010) constatent la plutôt utilisée à des fins de meilleure infor- la situation difficile du marché de l’auto-
diversité des pratiques du test de perte de mation des marchés (Francis et al. 1996 ; mobile en Europe et en France en particu-
valeur avec l’IAS 36. Certains groupes ne Rees et al. 1996). Ces conclusions ne sont lier, ces chiffres ont suscité de l’inquiétude
respectent d’ailleurs pas toutes les règles pas tout à fait transposables à l’IAS 36. chez les salariés et dans la population
de la norme au niveau en particulier du Elles sont obtenues sur des échantillons compte tenu des nombreux emplois qui
découpage en UGT et de l’évaluation des de groupes américains sur des périodes dépendent du secteur automobile. De

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nombreuses questions se posent sur les de 2 999 M€ est venue en diminution des importantes. Dans tous les cas, l’analyse
causes de cette dégradation, sa réalité et frais de développement inscrits à l’actif et de la situation de PSA démontre la diffi-
les perspectives futures. des matériels et outillages. culté à calculer le montant de la perte de
valeur et sa forte sensibilité aux hypo-
Au préalable, il convient de rappeler que Cette perte de valeur sur l’UGT de la thèses clés retenues alors même que son
le résultat comptable n’est qu’une repré- division automobile constitue le principal impact sur le résultat peut s’avérer très
sentation financière des performances facteur explicatif du résultat très forte- important. Cela conduit d’ailleurs l’entre-
des entreprises qui s’appuie sur des prin- ment déficitaire de PSA, ce qui appelle prise à indiquer que son calcul « repose
cipes et conventions comptables. Il s’agit plusieurs commentaires. Tout d’abord, sur les meilleures estimations du Groupe
d’une donnée “construite“. Avec un autre en l’absence d’une juste valeur fiable, la dans un environnement économique
référentiel comptable, nous obtiendrions valeur d’utilité constitue la valeur recou- incertain ». Quant aux commissaires aux
des données financières différentes. A vrable. Pour la définir, le groupe s’appuie comptes, dans le paragraphe sur la justi-
titre d’exemple, pour 2004, le résultat de sur le plan à moyen terme 2013-2017 et fication des appréciations de leur rapport,
PSA avec les normes comptables inter- un taux d’actualisation en augmentation ils attirent l’attention des actionnaires sur
nationales s’élevait à 1 715 M€ contre de 1 % (1,5 %) par rapport à 2011 (2010). les estimations et les hypothèses faites
1 377 M€ avec le référentiel français, soit Pour le calcul de la valeur terminale, il par le groupe, en particulier pour le test
une hausse de 25 %. Cela ne signifiait pas retient un taux de croissance à l’infini de de perte de valeur, qui s’avèrent difficiles à
que le résultat du groupe était meilleur, 1 % et un taux d’actualisation en hausse élaborer « dans un contexte de crise éco-
sauf à considérer que les normes comp- de 2 %. Le groupe explique ces hausses nomique et financière pesant fortement
tables internationales reflètent mieux du taux d’actualisation par « le dévelop- sur le secteur automobile conduisant à
la réalité économique des transactions pement croissant de la part de l’activité une difficulté certaine à appréhender les
réalisées par les entreprises. La repré- réalisée hors Europe ainsi que l’augmen- perspectives économiques ».
sentation du résultat était simplement tation de la prime de risque attribuée par
différente (Lenormand et Touchais, 2009). les marchés au secteur automobile ». Ces Nous pouvons nous interroger sur le
augmentations des taux d’actualisation choix du groupe de retenir le second
Trois principaux facteurs expliquent la se traduisent mécaniquement par une semestre 2012 pour l’enregistrement de
très forte dégradation du résultat 2012. baisse importante des valeurs recou- cette dépréciation très importante. PSA
Premièrement, le résultat opérationnel vrables qui deviennent inférieures à la apporte peu d’explications. Il évoque seu-
courant (avant prise en compte des valeur comptable. lement « l’évolution des marchés automo-
éléments non récurrents : résultats de biles observée » sur cette période. Cela
cession sur biens immobiliers, pertes de En raison de la forte incertitude actuelle conforte le constat de l’ESMA (2013) qui
valeur des UGT et frais de restructuration) du contexte économique, les hypothèses considère que la qualité de l’information
présente une perte de 576 M€ en 2012 s’appuient fortement sur le jugement des narrative expliquant les évènements et
contre un bénéfice de 1 093 M€ en 2011. dirigeants. L’AMF (2012) et, son équiva- conséquences conduisant à la compta-
Même s’il s’agit d’une très forte diminu- lent européen, l’ESMA (2013) recom- bilisation des pertes de valeur n’est pas
tion, la perte ne représente que 1 % du mandent donc de fournir des indications satisfaisante. En l’espèce, nous nous
chiffre d’affaires. Malgré la conjoncture sur la sensibilité des tests aux variations interrogeons sur l’existence d’un choix
très défavorable, PSA a réussi à limiter d’hypothèses clés. Ainsi, PSA indique opportuniste ou d’une erreur d’apprécia-
l’impact négatif sur son résultat opéra- qu’avec une hausse supplémentaire du tion sur la période choisie pour inscrire
tionnel courant. Deuxièmement, le groupe taux d’actualisation de 0,5 % combinée cette perte de valeur de plus de 3 milliards
a enregistré 879 M€ de pertes d’impôts à un taux de croissance limité à 0,5 % et d’euros.
différés actifs. Il s’agit d’économies une baisse de 0,5 % du taux de marge
d’impôts futurs que PSA ne pense pas opérationnelle, la perte de valeur passerait Le test de dépréciation fait ressortir une
être en mesure de récupérer en raison de 3 009 M€ à 4 680 M€, soit une hausse dégradation soudaine très importante
de bénéfices futurs estimés insuffisants. de 56 %. En d’autres termes, la situation alors que le secteur automobile est en
Ces pertes sont toutefois réversibles. pourrait être pire. Toutefois, à l’inverse, difficulté depuis plusieurs années avec
Si la situation sur les années à venir est si le test de dépréciation est sensible à la notamment une surcapacité industrielle
meilleure qu’attendue, cela se traduira par hausse, il l’est également à la baisse. En de plusieurs constructeurs européens.
une “reprise“ et donc un accroissement faisant varier ces mêmes facteurs en sens Depuis plusieurs années, les capitaux
des résultats. Troisièmement, le groupe inverse, le montant de perte à enregistrer propres de PSA sont supérieurs à sa
a enregistré une dépréciation des actifs pourrait aussi être nettement inférieur. capitalisation boursière avec un net
de 3 436 M€ avant prise en compte des L’amplitude de la fourchette d’évaluation décrochage en 2008 suivi d’une réduction
impôts différés (contre 89 M€ l’an passé). de la dépréciation est donc importante. de l’écart sur les deux exercices suivants.
Cela constitue le principal facteur expli- En fait, entre 2009 et 2010, l’activité des
catif de la dégradation exceptionnelle du A titre de comparaison, le groupe Renault constructeurs français a été artificielle-
résultat 2012. Pour l’essentiel, il s’agit subit une diminution de sa marge opé- ment maintenue, voire “boostée“, avec la
d’une perte de valeur sur l’UGT de la divi- rationnelle mais dans des proportions réactivation des “primes à la casse“ visant
sion automobile à hauteur de 3 009 M€. moindres. Même si sa dépréciation à pallier les conséquences néfastes de
Elle s’explique par la dégradation des d’actifs augmente de 61 M€ à 270 M€, la crise financière. En 2011, l’écart entre
perspectives économiques futures. c’est sans commune mesure avec le les capitaux propres et la capitalisation
groupe PSA. Cette différence s’explique boursière du groupe a recommencé à
En raison de l’absence d’opérations par les situations différentes de ces s’accroître de manière très importante.
importantes de croissance externe de deux groupes automobiles français avec Même si cela ne signifie pas qu’il y a une
la division automobile au cours de ces notamment une moindre internationalisa- perte de valeur, l’AMF et l’ESMA rappellent
dernières années, le goodwill de cette tion de Peugeot-Citroën et une exposition que cela constitue un indice. Malgré ces
division est limité. Cette charge a donc été beaucoup plus forte au marché européen signaux, PSA ne semble pas avoir pris
imputée sur le goodwill à hauteur de son (60 % de son chiffre d’affaires en 2011) conscience de la situation. Le groupe a
solde : 10 M€ uniquement. La différence qui connaît actuellement des difficultés été pris « à contre-pied par la rechute du

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marché européen au second semestre être tentés de lisser leurs résultats en frais de structure et la capacité industrielle
2011 et la crise financière qui a touché ses “jouant“ sur le montant des dépréciations surdimensionnée en Europe au regard de
deux grands marchés d’Europe du Sud, ou de gonfler artificiellement le montant la dégradation durable des ventes sur le
l’Espagne et l’Italie » (Sartorius et Serris des pertes de valeur afin d’accroître leurs marché européen ;
2012). Le rapport remis au ministre du résultats futurs au travers de reprises de • de faciliter la prise de participation
Redressement productif sur la situation dépréciation et, ou d’un amoindrissement au capital d’un partenaire étranger en
de PSA évoque des erreurs d’anticipation des amortissements. L’ESMA (2013) procédant au préalable à un apurement
sur la reprise du marché (Sartorius et considère d’ailleurs que l’amélioration du bilan.
Serris 2012). Nous pouvons, de surcroît, de l’application et de la conformité des
nous étonner que PSA n’enregistre pas de groupes avec l’IAS 36 passe par la sur-
pertes de valeur complémentaires sur le veillance des principaux points suivants :
premier semestre 2013 pour en constater le caractère raisonnable des prévisions
une nouvelle significative à hauteur de de flux de trésorerie, les hypothèses clés Bibliographie
1,1 milliards d’euros sur le deuxième retenues pour le test de perte de valeur,
semestre. la pertinence des mesures de sensibilité AMF (2012), “Recommandation AMF n° 2012-16 -
ainsi que le respect et la pertinence des Arrêté des comptes 2012“, 28 p.
Même si la dépréciation des actifs de informations fournies sur le test. Bartov E., Lindahl F., Ricks W. E. (1998), “Stock price
l’ordre de 3,5 milliards diminue le résultat behavior around announcements of write-offs“,
2012, cette charge n’a pas d’impact sur S’agissant du groupe Peugeot – Citroën, Review of Accounting Studies, vol. 3, p. 327-346.
la trésorerie. En revanche, elle s’accom- nous constatons que la très forte Elliott J. A., Shaw W. H. (1988), “Write-offs as accoun-
pagne d’une diminution équivalente des dégradation du résultat s’explique ting procedures to manage perceptions“, Journal of
valeurs comptables des actifs du groupe. principalement par des éléments non Accounting Research, vol. 26, supplément, p. 91-119.
Pour la division automobile, en raison de récurrents sans impact sur la trésorerie Elliott J. A., Hanna J. D. (1996), “Repeated accounting
la faiblesse du goodwill, la perte de valeur dont une perte de valeur très importante. write-offs and the information content of earnings“,
sur UGT se traduit essentiellement par Cette dépréciation, fortement sensible Journal of Accounting Research, vol. 34, supplément,
p135-155.
une réduction de la valeur comptable aux hypothèses retenues, se traduira par
des immobilisations corporelles et incor- des charges futures d’amortissements ESMA (2013), “European enforcers review of impair-
ment of goodwill and other intangible assets in the
porelles amortissables de 2 099 M€. plus faibles et donc une amélioration des IFRS financial statements“, 18 p.
Plus précisément, elle diminue la base résultats. Le point essentiel à surveiller
Francis J., Hanna J. D., Vincent L. (1996), “Causes and
amortissable des frais de développement dans les prochains états financiers est effects of discretionary asset write-offs“, Journal of
et des matériels - outillages de manière le redressement du résultat opérationnel Accounting Research, vol. 34, supplement, p. 117-
très importante, à savoir respectivement courant actuellement négatif. Or, même si 134.
32 % et 25 %. Les dotations aux amor- les comptes semestriels 2013 semblent Gélard G. (2013), “2012 : l’année des dépréciations ?“,
tissements futures liées à l’utilisation de indiquer que PSA est sur la bonne voie, Revue Française de Comptabilité, vol. 464, p. 17.
ces actifs seront donc moindres. Cela va le chemin à parcourir reste important. Hilton A. S., O’Brien P. C. (2009), “Inco Ltd.: Market
conduire à une amélioration mécanique, Le résultat de la division automobile value, fair value, and management discretion“,
sur les années à venir, des résultats opé- est toujours déficitaire avec une perte Journal of Accounting Research, vol. 47, n° 1, p. 179-
rationnels courants, d’où de meilleurs opérationnelle courante représentant 211.
résultats et ratios de rentabilité (ROE et encore 2,7 % du chiffre d’affaires contre IASB (2011), IFRS 13 - Evaluation de la juste valeur,
ROA : Return On Equity et Return On 3,9 % en 2012. De surcroît, alors que International Accounting Standards Board.
Assets) en raison également de la dimi- le groupe n’a pas jugé utile d’inscrire IASB (2004), IAS 36 - Dépréciation d’actifs,
nution de l’actif et des capitaux propres des pertes de valeur supplémentaires International Accounting Standards Board.
liée à la perte de valeur enregistrée ini- pour cette division dans ses comptes Lenormand G., Touchais L. (2009), “Les IFRS amé-
tialement. De surcroît, si les réalisations semestriels 2013, il vient d’annoncer liorent-elles la qualité des informations financières ?
Approche par la value relevance“, CCA–Comptabilité
futures du groupe s’avèrent meilleures, à la mi-décembre que ses résultats
Contrôle Audit, vol. 15, n° 2, p. 145-164.
ces dépréciations donneront lieu à des annuels 2013 seront à nouveau affectés
Paugam L., Ramond O., Husson B., Philippe H., Casta
reprises puisqu’elles ne portent pas sur le négativement à hauteur de 1,1 milliards
JF (2013), “Risque d’estimation, coût du capital et
goodwill pour l’essentiel. Cela entraînera d’euros par une dépréciation d’actifs en communication des tests de dépréciation“, Finance
alors un accroissement des résultats raison de la dégradation continue de ses Contrôle Stratégie, vol. 16, n° 1.
futurs. Finalement, le test de perte de marchés automobiles et d’une évolution Petersen C., Plenborg T. (2010), “How do firms imple-
valeur peut constituer un “effet de levier“ défavorable de certains taux de change. ment impairment tests of goodwill?“, Abacus, vol. 46,
comptable. n° 4, p. 419-446.
Dans tous les cas, l’ampleur des dépré- Rees L., Gill S., Gore R. (1996), “An investigation of
Conclusion ciations enregistrées se traduit par un asset write-downs and concurrent abnormal
“nettoyage“ du bilan afin de corriger les accruals“, Journal of Accounting Research, vol. 34,
L’analyse de l’IAS 36 permet de souligner erreurs passées pour repartir sur de meil- supplément, p. 157-169.
la difficulté de mise en œuvre (technicité, leures bases. Cela permet également : Riedl E. J. (2004), “An examination of long-lived
prévisionnel, hypothèses, importance du • d’interpeller les pouvoirs publics sur la assets impairments“, The Accounting Review, vol. 79,
n° 3, p. 823-852.
jugement) du test de perte de valeur qui nécessité de faire un effort pour aider au
s’accompagne d’une relative subjectivité redressement de la situation du secteur Sartorius E., Serris J. (2012), Rapport à Monsieur le
ministre du Redressement productif sur la situation
et incertitude. Les travaux de recherche automobile français en général et du de PSA Peugeot Citroën.
réalisés montrent que les dépréciations groupe en particulier ;
Touchais L. (2008), “La problématique du goodwill.
comptabilisées s’expliquent pour des • de faire prendre conscience aux salariés Quelles évolutions et pour quels résultats ?“, Revue
raisons, d’une part, économiques afin de de l’urgence de la situation financière et Française de Comptabilité, vol. 414, p. 38-43.
prendre en considération la dégradation ainsi faciliter les négociations salariales Zhang R., Lu Z., Ye K. (2010), “How do firms react to
de la situation économique, d’autre part, visant à réduire et redéployer les effec- the prohibition of long-lived asset impairment rever-
“managériales“ afin de “gérer“ le résultat tifs mais aussi à négocier un nouveau sals? Evidence from China“, Journal of Accounting
publié. Certains groupes peuvent, en effet, “contrat social“ dans le but de réduire les and Public Policy, vol. 29, p. 424–438.

Revue Française de Comptabilité // N°473 Février 2014 // 45