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Revue historique (Paris)

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Couderc, Camille (1860-1933). Revue historique (Paris). 1876.

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Pour une meilleure
compréhension
entre économistes et historiens

« Histoire
quantitative »
ou économétrie
rétrospective ?

Depuis quelques années, un groupe d'économistes s'est mis à


la tâche pour édifier, nous une « histoire de
dit-il, quantitative
l'économie française ». Des résultats sont en tête du
publiés. Et,
premier Cahier, dans une sorte de le de
manifeste, promoteur
l'œuvre, Jean Marczewski, a défini ce entend nommer « histoire
qu'il
quantitative »1.

Pareille promesse ne les et


pouvait qu'intéresser historiens,
particulièrement les historiens de l'économie. Ils l'ont accueillie
avec respect, à cause de la annoncée. Avec un
rigueur scientifique
étonnement admiratif, devant la des résultats2. Avec
promptitude
espoir, tant les données déjà recueillies annoncent une prochaine
et ample moisson.

Si cet accueil a de ce n'est


pu s'accompagner quelques réserves,
point tant à cause du dédain manifesté et courtoisement

justifié par la jeune école « quantitative » à de ce


l'égard qu'elle
« l'histoire ». C'est à cause
appelle économique classique des

conséquences de ce dédain dans les réalisations ont


premières qui
vu le jour.

Ignorer ses prédécesseurs, c'est à la fois et du


perdre gagner
temps. Négliger de mises en c'est courir des
classiques garde, déjà

1. J. MARCZEWSKI, Histoire quantitative. Buts et méthodes. T. 1 de a Histoire quanti-


tative de l'économie française Cahiers de l'Inslitut de Science
», économique appliquée,
no 115, iu-LCV.
juillet 1961, pp.
2. Ibid., pp. 1-216. J.-C. TOUTAIN, Le de de 1700 à 1958.
produit l'agriculture française,
I Estimation du produil au XVIIIe siècle. T. II au même
(supplément Cahier,
juillet 1961). T. III, Cahier, ne 133, supplément La de la de 1700 à 1959
population France,
(janvier 1963).

293

REV. HIST. CCXXXIII. 2.


19
Pierre Vilar

S'adresser sans à des sources disparates,


périls plus grands. critique
c'est soulever chez l'historien une insurmontable méfiance. Il sait

dans un bond en arrière d'un ou deux siècles, les mots et les


que
chiffres de sens. dans « histoire »,
changent Après tout, quantitative
il a « quantitatif », mais il a « histoire ». Il n'est d'effort inter-
y y
si à donner des leçons,
disciplinaire que chaque discipline, prête

accepte d'en recevoir.

La discussion donc. Il est heureux qu'elle ait été


s'imposait
ouverte Pierre Chaunu, sûrement l'historien de la jeune géné-
par
ration a manié la masse de données historiques
qui plus grosse
chiffrées. Ne disons « quantitatives ». Il « sérielles ».
pas préfère
Et sans doute a-t-il raison dès ce premier pas, l'histoire économique
rarement des « quantités » absolues, alors qu'elle a déjà
atteignant
élaboré de séries utiles.
longues
Les Cahiers Pareto ont cette critique de
Vil f redo publié
P. Chaunu entre une de J. Marczewski et une réédition
réponse
de son « manifeste »l. Et la réponse ramène à un dessein de
déjà
vraie collaboration, ce d'abord semblait se donner comme une
qui
substitution. Ainsi amorcé, le débat se révèle utile. Il ne peut
laisser les lecteurs de la Reuue historique indifférents.

C'est ne s'agit pas d'une querelle de mots, d'un contrôle


qu'il
Comme le dit Pierre Chaunu dans une juste formule
d'étiquettes.
« Par-delà les mots, la confusion est dans les méthodes, un peu
dans les »
esprits.
Ce n'est une d'école. Il y a beau temps
pas davantage querelle
le Methodenslreil entre théorie et histoire est clos parmi les
que
économistes. Tous se veulent aujourd'hui à la fois théoriciens et

historiens. Et aux historiens, en France et


peut-on reprocher
en 1964, d'être inattentifs à l'économie ?

Le comme il fallait attendre, a plutôt changé de


danger, s'y
sens. Ici encore, P. Chaunu le signale en excellents termes

« L'historien ne forcément à singer l'économiste, et


gagne pas
l'économiste à historien »2. Disons que le moment est
s'improviser

venu, l'un et l'autre, non de se substituer l'un à l'autre,


pour pour

1. Cahiers Pareto no J. MARCZEWSKI, Buts et méthodes


Vilfredo (Droz, Genève), 3, 1964
de I'histoire P. CHAUNU, Histoire quantitatiue et histoire sérielle,
quantitatiue, pp. 125-164
165-175 J. observations sur l'article de Nl. Chaunu, pp. 177-180.
pp. MARCZFWSKI, Quelques
2. Art. cit., p. 166.

294
Pour une meilleure compréhension entre économistes et historiens

ni davantage de s'entourer de barrières, ni même de s'emprunter


des techniques (on peut se prêter des techniciens), mais bien de
s'assimiler, patiemment, des exigences, des attitudes, des habitudes
une culture complémentaires, qui évitent à l'un de se mouvoir
maladroitement dans l'espace économique, à l'autre de mal se
reconnaître lorsqu'il recule à travers le temps.

Mais peut-être cette modeste recommandation convient-elle mal


à la crise de croissance (donc d'impatience) que traverse l'ensemble
de nos sciences humaines. Fascinées par les succès des sciences
physiques, par les progrès de la théorie et des instruments de
l'information, par les nouvelles mathématiques, elles mettent dans
le calcul leur espoir (ce qui est bien), parfois leur orgueil (ce qui est
prématuré).
Les sciences économiques, de beaucoup les plus avancées dans
la formulation mathématique de leurs problèmes, se croient fondées
à proposer des modèles (dans les deux sens des deux mots). La
sociologie se veut sondage statistique, grille de structures. La
stratégie, bientôt la politique, dont elle se dit la forme la plus
élevée, travaillent à la conceptualisation de leurs fins, à la mise
en code de leurs moyens.
Mais l'histoire, qui, pour chaque tranche de temps et d'espace,
s'efforce à reconstituer une économie, une sociologie, une politique,
une stratégie avec les modes de pensée qui en dérivent et qui
les commande se sent timide devant tant de techniques à
intégrer, incertaine quant à l'espoir de les conjuguer. Elle enregistre
avec satisfaction la reconnaissance implicite du caractère scienti-
fique de son objet, que si longtemps on lui contesta. Elle voudrait
sortir de son état de description impressionniste, et de « pauvre
petite science conjecturale ». Mais elle soupçonne que sa vocation,
qui n'est pas analyse et synchronie, mais totalisation et diachronie,
exigerait une information moins fragmentaire que n'est la sienne,
et sans doute (on y pense trop peu) une mathématique encore
renouvelée. Elle se permet de trouver assez puériles les propositions
qui lui sont venues d'ailleurs la quantification du phénomène-
guerre par Sorokine, ou l'application, par Pierre Vendryès du calcul
des probabilités à la campagne d'Égypte.
Alors, nous découragerons-nous ? Il ne manque pas de demande
295
Pierre Vilar

pour une histoire-anecdote. Voyez les jeux télévisés et les biblio-


thèques de gare. Les groupes humains (et l'humanité), comme les
individus, aiment mieux se souvenir que se comprendre. Après
tout, si l'historien les aidait à bien se souvenir, ce ne serait pas si mal.
Et, si nous avons des exigences plus hautes, pourquoi ne pas
nous contenter des joies de l'histoire-intelligence, celle de Lucien
Febvre et de Michelet, celle qui retrouve l'unité de l'humain par
un certain génie spécifique ? Jean Marczewski, justement, se dit
« prêt à reconnaître » qu'un « degré inégalable de fidélité historique »
peut être atteint, par un génie de ce genre, même avec de mauvais
instruments1. Mais sa condamnation des instruments met l'historien
moyen hors de la science, car tout le monde n'est pas assuré d'avoir
du génie.
Bien
entendu, J. Marczewski, dans sa critique des « instru-
ments », ne pense guère qu'aux historiens de l'économie. Ce sont eux
qui se sentent ainsi appelés à un examen de conscience. Ils avaient
cru, ayant écouté Ernest Labrousse, pouvoir se livrer à une
ambition, à la fois accessible et exaltante celle de donner, à cette
histoire-intelligence si difficile à atteindre, ou plus simplement
encore à cette « histoire raisonnée », dont Schumpeter attribuait
l'invention à Marx, une solide in f rastructure objective, qui permette,
par une approche sans lenteur et sans précipitation, de renouer
les liens entre économie, société, vie politique et spirituelle, pour
des lieux et des temps donnés, dans des synthèses prudentes. En
appelant cet effort, qu'il semble connaître mal, « histoire écono-
mique classique », et en voyant poindre, dans un congrès d'écono-
mistes, en 1953, une « histoire quantitative » seule digne du nom
de science, Jean Marczewski ne commet-il pas, qu'il me permette
de le lui demander, quelques confusions sur les fins, les définitions,
les possibilités de t'histoire économique si celle-ci se veut, avant
tout, histoire ?

Ici, Pierre Chaunu va me reprocher d'entrer sur le terrain de


l'épistémologie, « cette morbide Capoue », dont il dénonce les
tentations dangereuses2.

1. J. MARCZEWSKI, Histoire quantitative, buts et méthodes, p. v. (Nous citerons dans


les notes suivantes cet article par sa simple pagination en chiffres
romains.)
2. P. CHAUNU, in Cahiers V. Parelo, no 3, art. cit. p. 166, rappel de « Dynamique
conjoncturelle et histoire sérielle, in Induslries (Bruxelles, juin 1960, p. 371).

296
Pour une meilleure entre économistes et historiens
compréhension

Mais le débat est épistémologique. Historiens, que cherchons-

nous ? et Il faut d'abord à ces deux


que pouvons-nous ? répondre

questions.
Pierre Chaunu hésite entre deux Il admet, dans un
réponses.
comme il avait fait, faut hausser l'histoire
premier temps, déjà qu'il
au d'auxiliaire de ce elle, serait une
rang l'économique, qui, pour
« promotion »1. Elle serait de ravitailler l'économiste en
chargée
séries de chiffres où il chercherait ses lois. N'est-ce pas
longues
oublier la matière de l'histoire l'homme en société
que
déborde infiniment la matière de l'économique ? Le tout, certes,

éclairer la aide à le saisir à son tour. Mais peut-on


peut partie, qui
mettre le tout « au service » de la partie ?
rassuré un second
Aussi suis-je plus quand je vois P. Chaunu, dans

l'aide de l'histoire, à toutes les sciences humaines


temps, proposer
sous condition de Car nous retrouvons alors la grande
réciprocité.
unité Lucien Febvre. Mais, souscrire de tout
qu'avait prêchée pour
cœur aux conclusions de P. Chaunu

L'histoire, science auxiliaire, donne aux sciences de l'homme du présent


cette épaisseur dans le temps qui, lorsqu'elle est véritablement intégrée,
constitue le substitut le plus sûr d'une impossible expérimentation 2

je voudrais pouvoir remplacer auxiliaire fondamentale.


par
Non par vanité de métier. Mais parce qu'une science qui donne
au fait humain sa dimension dans le temps ne peut être réduite
à une technique d'information, de reconstitution, à ce que
P. Chaunu, dans un instant de pessimisme, appelle un « art
d'accommoder les restes »3.
C'est comme
technique que l'histoire est « auxiliaire », et comme
technique qu'elle est infirme, par sa dépendance du document. Mais
comme mode d'analyse de la matière sociale et humaine depuis
ses origines, comme « substitut d'une expérimentation », on ne voit
pas ce qui pourrait la remplacer. Elle est bien fondamentale.
Je parle pour le temps où nous vivons. Car il a existé (et il peut
exister encore) des groupes humains dont les lois de reproduction
et d'adaptation à la nature relèvent de la biologie. Et il existera

(c'est moins évident mais c'est de plus en plus concevable) une


humanité dont la structure interne et l'adaptation à la nature

1. Ibid., p. 168, rappel de Séaille et l'Atlantique, t. VIII, 2 bis, p. 1957.


2. Ibid., p. 171.
3. Ibid., p. 169.

297
Pierre Vilar

seront les fruits du calcul. Dans l'intervalle (qui durera sans doute
longtemps encore) se place l'humanité historique, divisée, inéga-
lement développée, sans cesse en lutte contre elle-même, où rien
n'est entièrement mécanique et rien entièrement volontaire ou
rationnel, et soumise à des changements de structure relativement
rapides, même dans le domaine de l'esprit. Cette humanité hisio-
rique peut et doit être l'objet d'une science historique, qui ne se
définit pas simplement par une technique de recherche, mais par
une méthode de pensée.
Ce que j'ai appelé « crise de croissance » consiste précisément,
pour les
humaines, sciences
dans la tentation qui les saisit
aujourd'hui de s'évader de cette réalité spécifique l'histoire
soit en empruntant des modèles à la physique ou à la biologie,
soit en attribuant aux faits humains des structures éternelles, soit
en imaginant des techniques d'intervention qui anticipent sur les
possibilités hisforiques du moment où on leur demande d'intervenir.
La science économiquese dégage peu à peu de ces tentations.
Certaines sociologies y cèdent encore. Fait-on avancer une « polé-
mologie » (science qui vaudrait de voir le jour) en qualifiant une
campagne de Du Guesclin de « stratégie opérationnelle défensive
conjuguée à une pulsion libératrice extra-militaire »1 ? Je me
permets d'en douter. L'historien me semble assez bien placé pour
distinguer, dans la prolifération des recherches et des probléma-
tiques nouvelles, ce qui, dans les sciences humaines, relève d'un
esprit scientifique véritable, et ce qui n'est que formalisme et
fausse « conceptualisation ».

Qu'on ne
croie pas que je veuille classer la jeune « histoire
quantitative » parmi les tentatives pseudo-scientifiques. Bien au
contraire. Le modèle de comptabilité nationale qu'elle entend
utiliser est un des instruments les mieux éprouvés de l'analyse
économique. Je n'ajoute même pas de l'analyse « moderne », car
son promoteur nous prévient que la pensée humaine est sur la
piste de ce modèle depuis trois siècles, et quant à moi je dirais bien
quatre pour rendre hommage à un vieil ami, le « contador de

1. J.-P. CHARNAY, Élaboration et de la Grande Guerre » avant l'ère indus-


stratégie
trielle, in STRATÉGIE, Reo. de l'Inst. franç. d'Études no 8.
stratégiques, 2, 1964, p.

298
Pour une meilleure entre économistes et historiens
compréhension

Castilla » Luis
qui écrivait en 15581. Ceci n'est
Ortiz, pas simple
jeu. Il est utile, quand on applique une formule au passé, de vérifier

qu'elle était sinon connue (il n'y aurait pas de progrès), du moins
concevable au moment que l'on observe. Le contraire serait mauvais

signe pour la légitimité de son utilisation.


En ne remontant 1700,
qu'à l' « histoire quantitative de
l'économie française » ne risque donc pas de contresens de ce genre.
Ce qui me semble plus contestable, c'est l'exorbitant privilège
qu'elle réclame pour son propos. Deux « rencontres » entre économie
et histoire auraient échoué. Elle seule annoncerait la rencontre
décisive. Je croirais, pour ma part, que le modèle de comptabilité
nationale est un outil parmi d'autres d'une approche parmi d'autres
de l'histoire humaine que nous voudrions saisir. Question de

définitions, d'objectifs, Pierre Chaunu a bien dû le reconnaître.


Les historiens, économistes ou non, ont le droit de demander à
Jean Marczewski comment il les définit, comment il se définit, et
si c'est avec assez de clarté.

L'objet traditionnel de l'histoire, écrit-il, est l'étude et l'explication


des faits localisés dans le temps et l'espace2,

et plusieurs fois la formule sera rappelée3.


Or un « fait localisé » peut-il être d' « explication »
unique l'objet
et « d'étude » ? Nous retombons sur la vieille définition positiviste
si confondit la de l'histoire avec son
qui, longtemps, technique
l'établissement du fait avec la recherche du phénomène.
objet,
On dirait que les mots « faits », « événements », « récits », « descrip-
tions » viennent ainsi au seuil de l'histoire « quantitative »,
conjurer,
les mânes de feu l'histoire « traditionnelle », à la façon dont

historiens encensent les jeunes dieux de l'Economique en


quelques
chantant l'analyse sectorielle et le cycle de Kitchin.

Pourtant, appliquée à un certain type de faits (le mot « appli-

1. P. primitifs
VILAR, Les
espagnols de la pensée économique. Quantitivisme et bul-
lionisme. Hommage à Marcel Bataillon, 1962, p. 261-284, où je cherche le germe des
deux types fondamentaux d'analyse économique.
2. MARCZEWSKI, p. III.

3. Ibid., p. xxviii Ce qui, jusqu'à ces derniers temps, faisait l'essence de l'histoire
le fait unique localisé avec précision. »

299
Pierre Vilar

quée » confirme ici sa l'histoire étend soudain


qualité d'instrument),
ses ambitions

Appliquée aux faits économiques, l'histoire s'attache à rendre compte


de l'évolution des structures, à décrire des modes de à
production,
apprécier les résultats obtenus du point de vue du bien-être matériel
des populations et de la puissance et militaire des états'.
politique

Le programme ne m'effraie ni les souvenirs marxistes dans


pas,
le vocabulaire. Mais peut-on définir une recherche des
par objectifs
eux-mêmes non définis ? Or les « structures » ne le sont Ni les
pas.
« modes de »2.
production
Quant à « apprécier des résultats obtenus », l'histoire conjonc-
turelle préfère, elle, observer des niveaux atteints. Elle sait la
qu'à
rencontre des conjonctures, des prises de conscience et des événe-
ments, l' « imputation au » est déeiSiVC3. Mais l'historien
politique
doit la critiquer. Il se méfie du vocabulaire du
volontariste,
palmarès ou de l'acte d'accusation dressé en fin de ministère ou
en fin de règne. Les tenants de ont-ils oublié
l'analyse globale
l'enthousiasme des années 30 pour la conjoncture au de
point
fermer les yeux sur les fondamentales a
leçons qu'il suggérées
pour rectifier l'histoire ?
J. Marczewski, en tout cas, n'accorde aux historiens, malgré
les mérites qu'il leur reconnaît, que bien de succès dans la
peu
modification des méthodes « traditionnelles ». Leur d'ana-
pouvoir
lyse aurait peu progressé, et moins encore leur de
capacité synthèse.
Il ne compte, pour assurer ce sur une histoire
progrès, que quanti-
tative, aux méthodes sans cesse quantitatives, et intégralement quanti-
tative dans l'expression de ses résultats4.
Mais des « modes de » (qui incluent une
production technique
et une psychologie), une « puissance et militaire » (qui
politique
implique une dimension morale), peuvent-ils être « décrits » ou

« appréciés » de façon « intégralement quantitative » ?


Il nous semble que de deux choses l'une ou l'histoire intégra-
lement quantitative est la seule forme de l'histoire
scientifique

1. Ibid., pp. III et iv.


2. Le terme est marxiste. Mais J. Marczewski ne compte pas le Capital parmi
les rencontres entre histoire et théorie économique. Quel sens ajouter alors à« modes de
production » ? La notion est fondamentale, mais diflicile.
3. LA8ROUSSE, 1848, 1830, 1789. Comment naissent les révolutions ?, Acfes du Congrès
historique du Centenaire de 1848, pp. 9-12.
4. MARCZEWSKI, pp. iv et v pour tout le développement.

300
Pour une meilleure entre économistes et historiens
compréhension

économique, et celle-ci renonce à ses objectifs. Ou ces objectifs


sont maintenus, et l'histoire intégralement quantitative, étant
historiquement partielle, n'accroîtra notre pouvoir d'analyse qu'à
l'égal des précédents instruments.

J. Marczewski paraît adopter la formule étroite

On
peut considérer que tout récit historique porte sur un univers
d'événements définis dans le temps et l'espace par un certain nombre
de caractéristiques qui les distinguent de tous les autres événements.
Ainsi l'histoire économique de la France au xixe siècle porte sur l'univers
des événements qui ont pour caractéristique commune 1) d'être écono-
miques 2) d'intéresser directement ou indirectement la France 3) d'avoir
eu lieu au xixe siècle1.

Ici, laissons-nous aller, provisoirement, à la réaction spontanée


de l'historien formé à l'école des Annales des années 30, à qui
Lucien Febvre et Marc Bloch ont inculqué un premier principe
ne se laisser enfermer à aucun prix dans un « univers ». A toi l'uni-
vers des faits économiques. A toi celui des faits politiques. A toi
celui des faits
artistiques. Et si l'histoire était ? Et si totalisation
tout événement, en quelque façon, portait en lui de l'économique ?
et si tout événement économique était fait de mille décisions qui
ne le sont pas ? et si le sort économique de la France se jouait
(« indirectement ») en Californie ? Et si la date la plus importante
du xixe siècle français était. 1789 ? Mais j'ai dit que cette réaction
serait provisoire.
Elle n'autorise pas à dédaigner l'opération intellectuelle qui
délimite, pour l'analyse, un champ qui ne soit pas un chaos. Cela
s'appelle rechercher un ensemble de données homogènes, non un
« univers d'événements ».
Or, « l'espace historique » proposé, « fraction d'un univers
d'événements historiques », est « composé de grandeurs additives »
et relié aux autres « par égalités comptables »2. Faut-il entendre
que l'espace historique et l'espace économique coïncident ? ou que
tout l'historique est comptable ?
L'historien n'admet ni l'un ni l'autre. Son univers aussi est

1. Ibid., p. v.

2. Ibid., p. ix, p. vu et note 3 de la p. vu.

301
Pierre Vilar

une structure, un ensemble d'ensembles qui se commandent réci-


proquement. Il espère le rendre pensable, mais pour l'instant aucun
modèle complable ne saurait le recouvrir.
Cela, « l'histoire quantitative » le reconnaît, mais sous quelle
forme ?

L'histoire quantitative est une histoire des masses considérées dans


leur évolution fondamentale et continue de longue durée. Elle ignore les
hommes et les faits exceptionnels. Elle peut servir à repérer les disconti-
nuités majeures provoquées par des changements qualitatifs, mais, à elle
seule, elle est incapable d'en découvrir l'origine.
Étant données ces lacunes, l'histoire quantitative ne saurait fournir
une explication complète de l'évolution qu'elle relate. Les hommes et
les faits exceptionnels, les ruptures majeures de continuité sont pour elle
des variations exogènes, qu'elle doit emprunter à l'histoire qualitative.
Si elle ne le fait pas, elle aboutit à une masse de données numériques et
à une série d'ébauches explicatives cohérentes en elles-mêmes, mais à peu
près inutilisables faute de lien explicatif avec la véritable origine de
toute histoire l'apparition d'idées et de faits inédits'.

Ainsi, d'un univers mécanique où tout se commande, mais où


tout changement ne peut venir que de l'extérieur, nous passons,
par ce dernier
trait (ou nous en restons, ou nous en revenons),
à la conception de l'histoire la plus « traditionnelle » celle où les
moteurs « véritables » sont les héros, les idées et le hasard. Ce n'est
plus une « rencontre » entre économie et histoire. Cela ressemble
à une scission. Cela même à quoi nous refusons de nous résigner.

Trois paragraphes pourtant, dans la présentation de la jeune


« histoire quantitative » nous ramènent sur un terrain utile de
collaboration

1) Entre la spécificité absolue du fait historique et la généralité du fait


économique se crée une catégorie intermédiaire d'ensembles spécifiques de
faits généralisables, qui relèvent à la fois de l'histoire et de l'économie2.

Il est possible, en effet, qu'une des tâches communes de l'écono-


miste et de l'historien soit la détermination de cette catégorie
les faits de masse objectivement mesurables. Mais il est naturel

1. P. XXXVI.
2. P. XXXVIII.

302
Pour une meilleure entre économistes et historiens
compréhension

dans leur évolution, l'économiste cherche des conclusions pour


que,
la théorie, l'historien des conclusions pour l'histoire.

L' « histoire » est une invention récente d'éco-


2) quantitative

nomistes,

« car il s'agissait plus de combler les insuffisances de l'analyse économique


de venir en aide à l'histoire »l.
que

Tout devient clair alors. Mais ne vaudrait-il pas mieux, plutôt


de d' « histoire », dire économétrie rétros-
que parler quantitative
au service de et la
pectiae, l'analyse économique, qui emploie

historique pour s'édifier ?


technique
Inversement, la définition que Jean Marczewski donne des
3)
« historiens comme Ernest Labrousse et ses élèves »
économiques
est très à condition ne sonne pas comme un
acceptable, qu'elle

reproche

Ils ne cherchent pas, nous dit-on, à enrichir la théorie économique


en lui les données lui mais s'efforcent au
apportant qui manquaient,
contraire d'accroître les d'investigation de l'histoire en se servant
moyens
de la théorie et de ses auxiliaires quantitatifs. Malgré leur
économique
indiscutable en matière économique, ils demeurent avant
compétence
tout des historiens2.

Je ne voudrais ici indûment au nom de personne. Et je


parler
n'aurais de moi un certificat de compétence
garde prendre pour
crains de mal mériter. On aussi soutenir
que je trop pourrait
école dont le fut la définition de la « crise
qu'une premier apport
d'ancien » a offert à la théorie « quelques données
type économique
lui » et dont elle a très tenu compte. Mais il
qui manquaient peu
est un sur serais très étonné de ne me trouver
point lequel je pas
d'accord avec Ernest Labrousse et tous ceux l'ont choisi comme
qui
maître la fierté d'être, avant tout, demeurés historiens.

Le me semble, ainsi, mieux éclairé. Il il doit


champ peut,
exister une économétrie au service de l'analyse
rétrospective,
et l'établissement et la critique des
économique, pour laquelle, par
l'histoire au sens de Pierre Chaunu, une « auxiliaire ».
sources, est,
Il et il doit exister une histoire économique, au service de
peut
et dont la science est l' « auxiliaire » en ce
l'histoire, économique
sens lui des lui suggère des raisonnements,
qu'elle enseigne procédés,
lui des lui offre à la limite des modèles.
précise concepts,

1. Ibid.
2. Pp. XXVIII-XXIX.

303
Pierre Vilar

Cela établi, qu'apporte l'histoire quantitative fondée sur le


modèle de comptabilité nationale ? L'historien n'a pas compétence
pour savoir ce qu'elle promet à la théorie. Il croit qu'elle peut
apporter beaucoup, mais rien d'essentiel ou de neuf, à l'analyse histo-
rique. Il craint enfin que pour la période « préstatistique » elle n'ait
pas respecté, dans les premiers résultats livrés au public, les règles
lechniques, les règles critiques, celles qui relèvent non de la vocation,
mais du métier de l'historien.

L'avantage des méthodes quantitatives, écrit J. Marczewski, se réduit


en somme au fait qu'elles déplacent le moment où joue le choix de l'obser-
vateur au lieu d'intervenir pendant l'observation de la réalité à décrire,
il se manifeste essentiellement lors de la construction du système de
références qui servira à dénombrer les faits rendus ainsi conceptuel-
lement homogènes. Or, la construction d'un système de références peut
se faire indépendamment de toute préoccupation concernant un récit
historique donné. Elle peut même être faite sous forme d'un schéma
général, applicable à toutes les réalités d'un même type1.

Ainsi la nouvelle histoire quantitative introduirait en histoire


l'objectivité de l'observation. Est-ce exact ? Et n'y a-t-il pas
quelque piège dans la méthode qu'elle propose pour l'introduire ?
Quand Simiand posa les strictes règles de l'observation des prix
et salaires, son principal mérite fut de montrer sous quelles conditions
le chiffre, écrit noir sur blanc dans un documenl, était une donnée
objectiae. Il exigeait qu'on s'assurât, par une rigoureuse critique,
non seulement des garanties d'authenticité, véracité, etc., par les
contrôles habituels de l'historien, mais aussi qu'il ne s'agissait pas
d' « opinions », d' « appréciations », toutes données subjectives.
Le chiffre devait être la résultante involontaire d'un complexe de
décisions ou d'actions (que cette résultante soit un prix, une produc-
tion, un taux de natalité, un revenu, peu importe ce qu'il faut,
c'est que l'expression quantitative retenue traduise objectivement
une réalité qui ne dépende ni de celui qui l'a inscrite ni de celui
qui la lit). Quant à l'homogénéité à chercher, c'est celle du phénomène
cristallisé par le chi f f re et celle de la source qui le f ournit. Celle-ci
doit garantir que tout le long de la série retenue ni la définition

1. Pp. v-vi.

304
Pour une meilleure compréhension entre économistes et historiens

ni la mesure du fait observé ne se modifient. Ces précautions prises,


on est en présence d'un document objecfif, et d'une possibilité
d'histoire quantitatiae. La conquête date de plus de trente ans.
Notre problème est même d'étendre le champ de cette objec-
tivité en recherchant, hors de l'économique, à quelles conditions
(de répétition par exemple) le texte cesse d'être « témoignage »,
l'événement d'être simple fait, pour devenir signe objectif d'un
phénomène historique. Textes-séries, événements-séries attein-
dront-ils un jour à la
signification structurale ? Dresserons-nous
des « modèles » historiques ? Pour l'instant, la force de l'histoire
économique est d'être la forme d'histoire fondée sur le document
qui dépend le moins de l'intervention de l'historien.
Cela restera-t-il vrai de la nouvelle histoire « quantitative » ?
On craint que non, puisqu'elle entend déduire de son modèle les
grandeurs qu'elle ne trouvera pas dans les documents, pourvu
seulement que le nombre d'inconnues ne soit pas plus grand que
le nombre d'équations1.
Or les lacunes documentaires sont d'autant plus nombreuses
que nous reculons davantage à travers le temps. La part des données
déduites devient plus grande à mesure que la réalité a plus de chances
de s'éloigner du modèle. Certes, en 1700 comme en 1900, production
plus importation égale consommation plus exportation plus forma-
tion de capital. Mais « formation
de capital » veut-il dire, en 1700 et
en 1900, une seule et même chose ? Le schéma, apparemment
abstrait mais issu de réalités modernes, ne sert pas à vérifier sans
cesse l'analyse par les données, et les données par l'analyse. Il
nomme d'avance des grandeurs. Il les chiffre. Il intervient dans
l'obseruation.
Ne pas se préoccuper du « récit historique » présente ainsi des
risques fondamentaux, et n'assure qu'un objectivisme formel.
Etudier la France de 1700 à
plutôt 1800 à 1815, que de 1715
l'Espagne de 1650 à 1800 plutôt que de 1640 à 1808, est-ce être
« plus objectif » ? En fait, une série sert l'historien lorsqu'elle épuise
les possibilités d'une source et ne les dépasse pas. 1726, 1756, sont
pour l'étude du xvme siècle français des dates objectivement impor-
tantes parce que l'une ouvre le temps de la «visibilité économique »
par la stabilité monétaire, l'autre la série la plus sûre des prix du blé.
Même dans la technique de l'observation statistique, une

1. P. XII.

305
Pierre Vilar

décennale, fondée sur un mécanique du


moyenne découpage temps,
a moins de sens cyclique fondée sur un examen
qu'une moyenne

préalable des séries. Seule cette moyenne cyclique nous assure que
nous à terme des d'années où la proba-
comparerons long groupes
bilité des années bonnes, mauvaises, est équivalente1.
moyennes,
La décennale déforme l'allure réelle du mouvement long.
moyenne
Ainsi la nouvelle oublie de vieilles
historique quantitative
et annonce des reconstitutions assez Ses
garanties périlleuses.
mérites ne résident pas dans la fondation d'une histoire plus
Peut-être sont-ils moins dans ses méthodes que dans
objective.
ses fins ?

Le modèle de comptabilité nationale

met à profit la caractéristique spécifique des événements économiques


le fait qu'ils sont exprimables en termes d'unités de valeur et que, par

conséquent, ils sont, en principe, commensurables et additifs2.

L'économiste cette « commensurabilité » en


pose principe.
L'historien a le devoir de s'interroger sur elle. A longue distance

à très ni monétaire, ni le contenu-


(même pas longue), l'expression

utilité, ni le contenu-travail d'un bien ne sont comparables. On ne

confronte pas les niveaux de modes de vie distincts. La satisfaction

qu'eût procurée un téléviseur à un homme du xvje siècle est

De même qu'une moyenne économique ne traduit pas


impensable3.
un mode social de niveau de vie. Pour tout cela, comparer le

de 1960 au de 1700 est un exercice quantitati


Français Français
très vain.

Cela ne signifie pas que suivre la croissance, ses bonds, ses

soit sans intérêt. Mais mieux vaut suivre, un à un,


stagnations,
des volumes de productions diverses, pour rechercher ce qui tend

à croître, de vouloir saisir des agrégats additifs exprimés en


que
valeur. En tout cas, toute utilisation des valeurs suppose une

une division chronologique solidement fondée pour


périodisation,
éviter de comparer des ensembles qualitativement distincts.

Je suis heureux de trouver ces mêmes soucis dans l'exposé de

J. Marczewski, et c'est ici que les historiens peuvent lui devoir

ainsi écoles d'économétrie dont il


beaucoup, qu'aux rétrospective

1. P. sur l'histoire des Annales, 1961, 110-115.


VILAR, Remarques prix, pp.
2. MARCZEWSKI, pp. VI-VII.

3. J'avais développé ces thèmes devant la Conférence d'Histoire Économique de


Stockholm, 1960 (p. p. Mouton & Cle, cf. pp. 35-82).

306
Pour une meilleure entre économistes et historiens
compréhension

s'inspire. Sa méthode de pondération mobile, tenant des


compte
changements de structure du produit intérieur, et l'idée d'une

typologie des croissances à travers le sont deux de


temps exemples
recherches d'un intérêt commun pour l'économie et l'histoire1.
pour
En revanche, laisser un de ne
pourquoi percer regret pouvoir
répondre à la question

Quelle serait aujourd'hui, en fonction de nos échelles de valeur

actuelles, la valeur d'une celle de la


production passée, par exemple
France de 1700 ?8,

Or, malheureusement, le second cahier d' « histoire quanti-


tative » n'hésite le « produit final à
pas, pour agricole » français,
présenter une courbe de 1 185 millions de « francs
qui, partant
courants » en 1700, aboutit à 1 464 700 millions de francs (galopants)
en 1950. En « déflatant » pour obtenir une en francs 1905-
expression
1914, on aboutit à un résultat raisonnable3. Mais utili-
plus plus
sable ? Je n'en suis certain.
pas
L'historien, ici, préférera donc les précautions annoncées aux

imprudences des premières réalisations. Et ces lui


précautions
paraîtraient plus utiles encore le où l'on reconstituera les
jour
structures du produit brut et du revenu du
global net, national,
revenu disponible, de la active même tous domaines où
population
le danger de comparer les est
incomparables particulièrement grand.
Seule, une étude mais faire sa
microscopique qui peut part
au quantitatif au niveau des et des de rému-
entreprises types
nération assurer nous un même mot à
peut que n'appliquons pas
des réalités différentes. Observation et micro-
conceptualisation,
observation et macro-observation doivent sans cesse se contrôler

réciproquement. Cela enlève à une de


l'analyse apparence précision.
Cela la garde des Ou mieux cela déter-
généralisations illégitimes.
mine le degré de l'observateur est autorisé.
généralisation auquel
C'est ici que se réellement les des relations
posent problèmes
entre analyse et et où
historique analyse économique. Quand
« l'histoire faire intervenir le « fait
quantitative » compte-t-elle
» à d'avoir
spécifique qu'elle reproche Mitchell, Moore, Burns,
oublié dans leurs travaux sur le S'il seulement de
cycle4 ? s'agit

1. MARCZEWSKI, p. XL, note 7. Et Le take en Cahier série


off France, I.S.E.A., AD,
I, 1961.
2. xin et xiv.
Pp.
3. J.-C. TOUTAIN, Histoire n° 128-129.
quantitative. Cahier, 2, pp. 60, 65,
4. P. xxxix.

307
Pierre Vilar

prouver statistiquement que la croissance française était déjà « bien


sensible » au milieu du xvme siècle, qu'elle se ralentit pendant la
Révolution française et la première guerre mondiale, jusqu'à la

grande dépression de19301, c'est une relation entre économie et


histoire qui est visible sans grands calculs. Une simple courbe,
bien connue, du revenu national français depuis 1900, prouve
depuis longtemps aux Français de ma génération que leur histoire,
même économique, s'appelle guerres et crises et non « dévelop-

pement autosoutenu ». Le problème est l'étude chronologique,


quantitative et qualitative, des mécanismes reconstituables unissant
croissance, crises, guerres, évolutions et révolutions. Ce n'est pas
un problème simple. Il n'admet pas de solution unilatérale. Ecrire

Quant à la période antérieure au xviiie siècle, on observe au moins


depuis la guerre de Cent ans une alternance de périodes de développement
et de déclin, qui sont essentiellement fonction d'événements politiques2,

c'est oublier l'effort quantitati des historiens qui, depuis quelques


dizaines d'années, réfléchissent sur la grande peste et la découverte
de l'Amérique. Croit-on que les économistes n'en tireraient rien ?

Quant à l'histoire sociale contemporaine, est-elle un simple espoir


d'avenir, lié à l'étude quantitative des comptabilités nationales

Ainsi expliqués, les changements de structure du revenu national


pourraient devenir un instrument précieux pour les études de sociologie
historique portant sur les mouvements sociaux, sur la formation et le
rôle des groupes et des classes sociales.3.

Bien entendu. Mais l'histoire quantitative déjà existante n'est-


elle pas devenue déjà cet instrument précieux ? De quoi s'est occupé
Simiand, sinon de la psychologie ouvrière devant le salaire ? De

quoi E. Labrousse sinon des contradictions entre revenus et des


conflits entre classes avant 1789 ? Est-il sûr que le calcul global
du pourcentage des types de revenus dans le revenu national est
le meilleur instrument pour
l'analyse des classes ? Il serait, certes,
le bienvenu. Mais ni le premier, ni le seul.
En fait, il importe surtout que chaque discipline ait la connais-
sance exacte de ce que la discipline voisine peut lui offrir, et de ce

qu'elle est en droit d'attendre en retour.


De l' « histoire quantitative » nouveau modèle, l'historien

1. P. XLVI.

2. P. XLVI.

3. P. xvi. Le mot souligné l'est par nous.

308
Pour une meilleure entre économistes et historiens
compréhension

utilisera d'abord les le «


définitions. Qu'est-ce que produit » national,

net et brut ? le « revenu » et en est


Qu'est-ce que national, quelle

la structure distribués et non


salaires, charges sociales, profits

intérêts ? le revenu
distribués, loyers, dividendes, qu'est-ce que

et comment est-il calculable ? Comment se distribue-t-il


disponible

entre administrations, sociétés ? disponi-


ménages, qu'appelle-t-on

bilités tenu des extérieures ?


nationales, compte opérations

comment dresser une balance correcte des Quelles


paiements ?

méthodes une utile de de l'inves-


permettent analyse l'épargne,

tissement et de leurs structures ? De faut-il


quelles précautions

s'entourer éviter les doubles


pour emplois (produit global, produit

utiliser les des chiffres


final, etc.) ? pour prix ? pour passer globaux

aux chiffres tête l'analyse démographique ?


par par

A travers ces l'économiste cherche des lois


grandeurs, générales,

des d'intervention, des vérifications


possibilités statistiques.

L'historien cherche surtout un de classification des


principe

données documentaires, un l'étude écono-


principe d'analyse pour

des un dont il doit d'ailleurs sans


mique groupes, langage précis

cesse remettre en Cela suffit à faire du


l'usage question. largement

modèle de nationale un instrument de recherche histo-


comptabilité

de ordre.
rique premier

Ce en être demandé l'économiste à


qui, revanche, peut par

c'est les limites exactes des d'une infor-


l'historien, 1) possibilités

mation les conclusions solides déjà exislanles qui


rétrospective 2)

déconseillent ou conseillent certaines démarches.

les de la nouvelle « histoire »


Ici, promoteurs quantitative

auraient dû tenir surtout de deux éléments l'importance


compte

du court dans les économies d'ancien et les différences


cycle type,

essentielles entre les documentaires de « statis-


possibilités l'époque

» et celles de « ».
tique l'époque préstatistique

Des fluctuations de courte il est vrai, intervenir sous


période peuvent,

l'influence de facteurs mais ces fluctuations ne sont pas


conjoncturels,

et leur ou leur élimination, sont relativement faciles'.


profondes repérage,

Peut-on raisonner ainsi avant même une


1800, pour grande

du xixe siècle ? La crise alimentaire ne déclenche


partie périodique

seulement les misères sociales et leurs elle a des


pas séquelles,

réactions en chaîne dans toute l'économie et la rareté assure des

1. P. XI.

309

REV. HIST. CCRXXIII. 2. 20


Pierre Vilar

enrichissements dont la « formation de » doit bien tenir


capital

compte. Quelles que soient les conclusions globales et de long terme,


le dédain pour le cycle court interdit de saisir le mécanisme de

l'ancienne société. On l'enseigne aujourd'hui même dans les classes.

Peut-on d'autre avant 1800, « aux lacunes de


part, suppléer
l'information »1 en additionnant et soustrayant des agrégats ?
Il faudrait espérer établir au moins quelques-uns d'entre eux. Les

meilleurs connaisseurs de nos archives savent que c'est impossible.


On peut étudier des cas, des régions, des mécanismes. Jamais la

production nationale dans son ensemble, ni dans le domaine agri-

cole, ni dans le domaine industriel. Suivant les nos infor-


produits,
mations statistiques sûres commencent à des dates qui s'éche-

lonnent sur plus d'un siècle. Les ensembles ne sont abordables, en

France comme dans la plupart des pays, qu'après 1860 au moins. Et

non tous les ensembles. Or c'est l'espoir contraire nous est


qui promis
Les possibilités de vérification qu'offre l'histoire quantitative sont

particulièrement précieuses lorsqu'il s'agit de périodes pour lesquelles il


n'existe pas de données statistiques régulières. Tel est notamment le
cas de l'histoire économique française avant 1815. Les recoupements
horizontaux et verticaux que nous venons de mentionner permettent
alors d'exploiter au maximum les renseignements épars glanés dans les
divers écrits d'époque2.

Hélas les « écrits d'époque », comme les meubles, ne sont tous


pas
bons. Les règles d'or de Simiand sont bien oubliées. Tous ceux qui
sont convaincus des progrès éclatants que l'histoire quantitative

peut faire faire à l'histoire tout court pour les xixe et xxe siècles,

regrettent qu'elle se soit trop légèrement aventurée au-delà.

Avant son essai de « comptabilisation » de la


d'entreprendre

production agricole dans l'ère préstatistique, J.-C. Toutain écrit

Les évaluations de la production de ne être


chaque produit peuvent
pratiquées au niveau de l'élément producteur de base la parcelle
ni même au niveau de l'entreprise de base, l'exploitation agricole. Elles
ne peuvent être tentées qu'au niveau de la commune ou du canton et
à l'aide d'indicateurs arbitraires tels que le rendement, calculés le plus
souvent à vue de nez. N'est-ce pas un paradoxe que ce soit le rendement

qui serve à calculer le produit et non le produit le rendement ? Et que

1. P. m.
2. P. xi.

310
Pour une meilleure compréhension entre économistes et historiens

ce produit soit déterminé d'après l'idée que se fait l'évaluateur local de


la croissance ? D'autre part, ce procédé fait comptabiliser à titre de
produits effectifs des produits seulement virtuels'.
C'est une condamnation. Mais la méthode est Et
appliquée.
même sous cette forme
Le rendement de Vauban est inacceptable, mais n'ayant aucun moyen
de le corriger, nous le garderons provisoirement2.

Peut-être suis-je plus inquiet encore de la formule


Les multiplicateurs d'extrapolation utilisés de l'échantillon à l'ensemble
sont généralement faux, mais la correction est facile.3,
car ce langage savant veut simplement constater
Il n'existe, pour étudier la production agricole du xvme siècle, aucune
donnée statistique officielle. Mais un grand nombre d'hommes d'État,
d'agronomes, de voyageurs, d'hommes politiques (au moment de la révo-
lution) ont tenté à partir d'enquêtes personnelles effectuées dans certaines
parties du territoire d'évaluer le produit de l'agriculture 4.
Au besoin, on se contente de d'Avenel, parce qu'il a « écrit à la
fin du xixe siècle et a donc consulté les auteurs du XVIIIe »5
(ce qui
autorise à lui emprunter un chiffre de surfaces cultivées pour
l'an 1600).
Pour des historiens, inutile de poursuivre. Comme dit Pierre
Chaunu
Il est proprement inadmissible qu'un tel parti pris de
mépris, plus
inconscient que volontaire, à l'égard du gigantesque effort fourni
par les
historiens de l'économie ait été adopté".

J. Marczewski a répondu, qu'aucune étude historique récente


n'était susceptible de modifier de façon vraiment sensible les résul-
tats de J.-C. Toutain, et que le choix était entre cette « première
approximation » et une remise du premier volume d'histoire
quanti-
tative à l'an 2000.

1. J. TOUTAIN, même Cahier, pp. 2-3.


2. Ibid., p. 120.
3. Ibid., p. 5, note 6.
4. Ibid., p. 4.
5. Ibid., p. 32.
6. Art. cit., p. 172. P. CHAUNurelève une erreur particulièrement choquante sur
l'incorporation de la Lorraine, mais, comme moi-même,il juge inutile une multiplication
de critiques de détail. C'est la méthode qui heurte les habitudes de l'historien.
7. Quelques observations. p. 178.

311
P. Vilar Pour une meilleure compréhension

Bon. Mais
s'agissait-il de démontrer que le produit agricole
accru 1700 ? Que « l'industrie chimique »
français s'était depuis
en France 12 500 ouvriers en 1781-90 et 119 885 en 1936 ?
occupait
Dans la mesure où certaines inflexions de la courbe sont impor-

elles étaient sont calculées à


tantes, déjà connues, parce qu'elles
des prix. Ainsi pour l'intercycle de récession avant la Révo-
partir
sur la courbe de l'application de prix
lution française, qui résulte
bien connus à une production supposée'.
Nous attendions beaucoup d'une tentative qui, comme plusieurs
donné de tâche fournir à la
autres depuis vingt pour ans, s'est
réflexion un fondement dans le temps. Nous restons
économique
sûrs que, pour la « période statistique », ses promesses seront tenues,
et que l'histoire en profitera.
Mais il faut instant chaque discipline ait une
qu'à chaque
exacte conscience de ses limites et de ses fins, adapte son langage
au niveau des possibilités de l'information, respecte l'originalité
et observe les règles techniques qu'elle est
des disciplines voisines,
amenée à leur emprunter.
l'historien ne en lisant cette phrase de
Que s'indigne pas
J.-C. Toutain
Poursuivant l'étude de la croissance de longue durée, nous avons

éliminé les années de guerre et remplacé la décennie 1915-1924 par une


demi-décennie 1920-1924, et la décennie 1935-1944 par les quatre
années 1935-19382.

C'est un
procédé légitime de l'analyse.
Mais pour l'historien, la guerre n'est pas « exogène ». Il ne peul

pas l'éliminer. Et il ne peut pas éliminer davantage (il ne l'a fait

que trop longtemps) ce qu'il y a d'explicatif, même pour la guerre,


dans les mouvements longs et courts de l'économie.
c'est de saisir, dans une interdépen-
Sa tâche, qui est lourde,
dance encore beaucoup plus vaste que celle de la comptabilité
les mécanismes de loul l'ensemble historique, où l'homme
nationale,
vit, crée, lutte et meurt.
Pierre VILAR,
à la Faculté des Lettres
Professeur
et des Sciences humaines de Clermont-Ferrand.

ce des chiffres d'E. Labrousse, que


1. Cependant, dans cas, pourquoi citer, auprès
chez auteurs du Leurs contra-
l'on des chiffres glanés isolés, quelques temps ?
adopte,
la confiance faut leur faire
dictions avec les chiffres établis statistiquement prouvent qu'il

2. Cahier, n° 1, p. u.

312
MÉLANGES

L'Espagne impériale

et les historiens britanniques

L'histoire de aux xvie et xvme siècles a donné lieu ces


l'Espagne
dernières années à de nombreux travaux, émanant, les uns d'historiens

les autres de savants Allemands, Français, Italiens


espagnols, étrangers.
ont ainsi de précieuses contributions à ces études. Voici mainte-
apporté
nant de jeunes historiens se joignent à cette brillante
que britanniques
cohorte. C'est de leurs travaux nous voudrions aujourd'hui rendre
que

compte.
On doit à M. J. H. Elliott un des meilleurs livres publiés sur la Cata-

Le La révolte des Calalansl, ne correspond pas exactement


logne. titre,
au contenu. En la révolte dite ayant été traitée minu-
réalité, proprement
tieusement dans un récent de M. José Sanabre2, M. Elliott a
ouvrage
concentré son attention sur sa genèse et étudié de très près les relations

de la Castille et de la depuis la mort de Philippe II jusqu'au


Catalogne
moment où les hostilités éclatent. Il l'a fait avec une sûreté de
grande

méthode, utilisant habilement un grand nombre de documents d'archives,

le fonds du Conseil à Barcelone et celui de la


parmi lesquels d'Aragon
Guerra antigua à Simancas.
est divisé en 18 eût été souhaitable de
L'ouvrage chapitres, qu'il
livres mieux faire ressortir le plan général.
grouper par pour
Un se rattachent logiquement certains
premier groupe (I à IV), auquel
des a pour de définir les rapports des
passages chapitres suivants, objet
de la couronne avec la Castille et de brosser un tableau
pays d'Aragon
de la société et du de la C'est là, à bien des
gouvernement Catalogne.
la la attachante du livre. M. Elliott montre avec
égards, partie plus
de clarté comment l'union des couronnes d'Aragon et de Castille
beaucoup
était territoire conservait ses institutions.
purement dynastique. Chaque
dans cette les partenaires étaient La Castille
Mais, association, inégaux.

1. J. H. ELLIOTT, The Revoit of Ihe Calalans. A Sludy in the Decline of Spain (1598-

University Press, 1963, in-4°, 624 p. Prix 67 s. 6 d.


1640), Cambridge
2. J. La acción de Francia en Calaluna en la pugna por la hegemonía de
SANABRE,

(1640-1659), Barcelone, 1956, in-40, 747 p.


Europa

313
H. Lapeyre

l'emportait nettement par le poids de sa démographie et par les ressources


en hommes et en argent qu'elle pouvait fournir à la grande politique des
souverains. Ceux-ci, à partir de Philippe II, résidèrent presque constam-
ment en Castille et ne firent que de rares visites dans les autres Etats,
ne tenant guère d'ailleurs à discuter avec des Cortès moins dociles et
beaucoup moins capables de les aider financièrement.
Dans ce cadre M. Elliott
général, situe la Catalogne. Petit pays,
peuplé de quelque 360 000
habitants vers le milieu du xvie siècle, avec
une seule grande ville, Barcelone, qui devait avoir de 30 à 40 000 habitants.
La société catalane était foncièrement rurale la masía, c'est-à-dire, si l'on
veut, la ferme, en constituait la cellule essentielle, la pérennité de cette
institution étant assurée
par le droit d'aînesse. La situation des paysans
catalans, pour la plupart des remensas, sortes de tenanciers, était, dans
l'ensemble, meilleure que celle des autres paysans espagnols. Mais la
noblesse et le clergé, dont les effectifs étaient nombreux, conservaient
une très grande influence. Cette société d'allure patriarcale recelait pour-
tant des éléments de désordre et le banditisme sévissait, favorisé par la
médiocrité de l'économie, la rudesse d'une partie de la noblesse, encore
très primitive, et l'esprit aventureux des cadets, réduits à de très maigres
ressources. Le pays se partageait en factions cadells et nyerros, qui s'affron-
taient on ne sait trop pourquoi.
Le gouvernement de cette contrée archaïque était fort compliqué. Le
roi faisait étudier les affaires catalanes à Madrid par son Conseil d'Aragon,
et il était représenté sur place par un vice-roi. Un tribunal, qui cumulait
selon l'usage les fonctions judiciaires et administratives, l'Audiencia, était
son principal moyen d'action. Mais le patrimoine royal, des plus médiocres,
ne lui donnait qu'un revenu de 37 000 livres par an.
En face d'un pouvoir royal amoindri, les institutions locales étaient
des plus florissantes. Aucune loi ne pouvait être imposée, aucun subside
accordé, sans le consentement des États, divisés en trois « bras ». Dans
l'intervalle de leurs sessions subsistait un organisme permanent, la Dépu-
tation, composée de six députés et dont les ressources annuelles, qui repo-
saient sur tout un système fiscal, atteignaient 170 000 livres.
Le régime municipal laissait le pouvoir à la haute bourgeoisie. Barce-
lone, dirigée par ses cinq conseillers et son Conseil des Cent, formait une
sorte de petite république, fière de son passé et de ses richesses. Elle
disposait de 80 000 livres de revenu, soit deux fois plus que le souverain.
Tel était le pays fortement attaché à ses institutions traditionnelles,
et à l'horizon étroitement limité, qui présentait un contraste évident
avec le puissant royaume de Castille, principal soutien de la dynastie
dans sa grande politique européenne. De là, le conflit. Il ne se manifesta
pas encore sous Philippe II, mais commença sous Philippe III et prit
de plus en plus d'ampleur sous Philippe IV.

314
et les historiens britanniques
L'Espagne impériale

On ne peut évidemment retenir que les grandes lignes de cette histoire


fort embrouillée que M. Elliott expose avec un grand luxe de détails.
Nous distinguerons pour simplifier trois périodes jusqu'en 1635, puis
la guerre avec la France, enfin le moment où éclate la Révolution.
Sous Philippe III, l'autorité du gouvernement se dégrada et le bandi-
tisme fit de grands un vice-roi énergique, le duc
ravages. Cependant,
nommé en 1615, réussit à rétablir l'ordre. Son successeur,
d'Alburquerque,
le duc d'Alcalâ, moins adroit, eut des démêlés avec la Députation et la
ville de Barcelone, dont il voulait tirer de l'argent.
IV succéda à son père et que l'évêque de Barcelone
Lorsque Philippe
le duc d'Alcalâ, un véritable conflit éclata avec les Catalans,
remplaça
à l'intronisation du nouveau vice-roi en l'absence du
qui se refusaient
souverain. Finalement, un compromis intervint. Des motifs plus sérieux
allaient surgir par suite de la politique innovatrice d'Olivarès.
d'opposition
engagée dans de graves difficultés inter-
Celui-ci, qui voyait l'Espagne
aurait voulu resserrer l'union des différents États. Il songeait
nationales,
très sérieusement à briser le monopole de fait qui s'était instauré au profit
fonctions administratives. En contrepartie,
des Castillans pour les grandes
il aurait voulu que chaque territoire contribuât à la défense commune.
Ce fut le célèbre projet de l' « Union des armes », qui prévoyait que chaque
en cas de besoin à la disposition des autres le septième de
pays mettrait
ses forces militaires. Olivarès, à cet effet, se décida à convoquer les Cortès
des pays de la couronne d'Aragon. Il obtint, non sans peine, une contri-
bution financière et militaire de l'Aragon et du royaume de Valence, mais
les Cortès catalanes, réunies en 1626 à Barcelone, n'aboutirent pas. Cet
un tournant. il y avait un
échec, nous dit M. Elliott, marque Jusque-là,
de la couronne d'Aragon, désormais il y a un problème
problème général
catalan. L'antipathie entre Castillans et Catalans ne fit que s'accentuer.
A Madrid, sous l'influence du protonotaire d'Aragon, Jérôme de Villa-
homme de confiance d'Olivarès, on eut tendance à traiter plus
nueva,
rudement la Catalogne, qui refusait de contribuer aux dépenses communes.
Divers conflits, les uns de préséances, les autres financiers, avec la ville
de Barcelone, se succédèrent jusque vers 1634. Entre-temps, de nouvelles
Cortès avaient échoué en 1632.
On peut considérer que la guerre avec la France, qui commence
en 1635, ouvre une nouvelle Dès lors se posaient le problème de
période.
la défense du territoire et par conséquent ceux de la levée de contribu-
tions et de recrues et du cantonnement des troupes, toutes choses qui
allaient contribuer à aigrir les rapports entre la Castille et la Catalogne.
Les Catalans manifestèrent peu d'enthousiasme pour la défense. La Dépu-
menée par des personnages énergiques, tels que Pau Claris, cha-
tation,
noine d'Urgel, et Francesc de Tamarit, du « bras » militaire, fit
député
de l'opposition au nouveau vice-roi, le comte de Santa Coloma, nommé

315
H. Lapeyre

en 1638. Elle trouva l'appui de la ville de Barcelone. la menace


Cependant,
française incita les Catalans à répondre aux appels qui leur étaient adressés
par l'Audiencia, fidèle servante de l'autorité royale. Plus de 7 000 hommes
furent ainsi levés. Ils n'empêchèrent pas la chute de la forteresse de Salces.
Le gouvernement de Madrid, exaspéré, décida d'agir dorénavant sans tenir
compte des privilèges locaux. « Au diable les Constitutions », s'écrie
Olivarès dans une de ses lettres. Cet état d'esprit conduisit à adopter
des règles nouvelles, en contradiction avec les libertés catalanes, pour le
logement des troupes, dont la charge incomberait entièrement aux
communautés locales. Ce fut la principale cause de la Révolution.
Nous entrons ainsi dans une période, beaucoup plus brève et beaucoup
plus connue, dont de nombreux historiens ont fait le récit avant M. Elliott.
Rappelons-en les épisodes essentiels. C'est l'émeute de Santa Coloma de
Farnès du 30 avril 1640 et la répression qui suivit, l'extension de la révolte
dans la région de Gérone, un coup de main des rebelles sur Barcelone
le 22 mai, puis le célèbre Corpus de Sang, avec l'entrée des Segadors
(Moissonneurs) et le meurtre du vice-roi (7 juin). A partir de là, les événe-
ments s'enchaînèrent inexorablement. Tandis la
qu'Olivarès prépare
répression, les chefs de la Députation négocient avec la France. Tout
cela aboutira, après une éphémère catalane
république qui ne durera
que huit jours, à mettre le pays sous l'autorité de Louis XIII, tandis
qu'à la fin de l'année 1640 le Portugal lève, lui aussi, l'étendard de
la révolte.
Comme nous l'avons dit, M. Elliott arrête là son étude. Il se contente
d'un épilogue pour les événements postérieurs. La Catalogne connaîtra de
longues années de guerre. Ce n'est qu'en 1652 que Barcelone retombera
sous l'autorité du roi d'Espagne, lequel, très habilement, de
promet
respecter les libertés catalanes. Ce n'est qu'en 1659 que la guerre cessera
par le Traité des Pyrénées, qui consacre la séparation définitive du
Roussillon. Entre-temps, le Portugal a profité de la situation. Sa révolte
aboutira à l'indépendance. Il avait sur la Catalogne de disposer
l'avantage
d'un prétendant national et d'un empire colonial. La Catalogne était
sans doute trop faible, comme le pensait Richelieu, son
pour conquérir
indépendance. En tout cas, toute une partie de la population, notamment
dans les classes dirigeantes, préféra finalement la domination castillane
à la domination française. Mais, si la révolte n'a pas permis l'indépen-
dance, elle a, en somme, prolongé de quelque cinquante ans un système de
gouvernement qui était déjà fortement anachronique en plein xvme siècle.
Tel est le jugement de l'auteur sur ces événements dont le retentisse-
ment a été grand. Il nous paraît tout à fait objectif. C'est là sans doute
l'avantage d'être étranger, car les rapports de la Castille et de la Catalogne
constituent un sujet brûlant et les meilleurs historiens de Madrid et de
Barcelone n'ont pu se défendre d'y mêler quelque peu de passion.

316
L'Espagne impériale et les historiens britanniques

Tandis qu'il préparait son grand travail d'érudition sur la révolte des
Catalans, M. Elliott a acquis une connaissance très approfondie de
l'Espagne des xvie et xvme siècles. Il nous en fait bénéficier sous la
forme d'un ouvrage de synthèse publié la même année'. Il se demande
« Qu'est-ce qui rend une société soudainement dynamique, libère ses
énergies et la galvanise ? » et en guise de corollaire « Comment cette
même société perd-elle son élan et son dynamisme créateur ? » En somme,
c'est le problème classique de l'essor et de la décadence de l'Espagne qui
est repris une fois de plus, mais par quelqu'un qui est très au courant
des dernières recherches. D'où l'intérêt du livre.
M. Elliott n'a pas tenté une histoire intégrale de l'Espagne impériale.
Il passe assez rapidement sur la politique extérieure, le développement
intellectuel et l'empire d'Amérique, pour accorder une place prépondé-
rante aux problèmes intérieurs, institutions politiques et administratives,
économie et société. Il ne s'est pas astreint non plus à écrire une histoire
détaillée des différents souverains et ses chapitres chevauchent souvent
sur deux règnes successifs. Il ne donne pas la même importance à toutes
les époques. Celle des Rois Catholiques se taille la part du lion, quatre
chapitres, sans doute parce que c'est alors que se sont dessinés bien des
traits de l'Espagne impériale. Charles Quint et Philippe II ont droit à
environ deux chapitres chacun. Le xvme siècle est traité beaucoup plus
rapidement. Disons qu'il s'agit d'un essai, qui permet à l'auteur une
grande liberté d'allures.
Les questions évoquées sont si diverses et si complexes qu'on ne
saurait les résumer. Naturellement, M. Elliott fait siennes les conclusions
de plusieurs historiens qui, depuis une trentaine d'années, ont profondé-
ment renouvelé nos connaissances et dont il analyse les oeuvres dans une
intelligente bibliographie critique. Est-il nécessaire de citer les noms de
Bataillon, Braudel, Carande, Hamilton, Maranôn, Vicens Vives et bien
d'autres encore ? Essayons cependant de dégager quelques idées maîtresses
de l'ouvrage.
Tout d'abord, on retrouve à propos des Rois Catholiques certaines
des considérations qui figurent au début du volume sur la Révolution
catalane, à savoir que l'union des deux couronnes associa un pays plein
de dynamisme, la Castille, à des territoires qui subissaient un certain
déclin. Sur le plan des institutions, les Rois Catholiques ne furent guère
novateurs et la nouvelle monarchie ne fut au plus qu'une restauration
de l'ancienne. A la suite de R. Konetzke, M. Elliott affirme que l'Espagne
était bien préparée pour réaliser une œuvre de colonisation en Amérique.

1. J. H. ELLIOTT, Imperial Spain, 1469-1116, Londres, Arnold, 1963, in-80, 411 p.


Prix 30 s.

317
H. Lapeyre

En Afrique, Ferdinand et Cisneros obtinrent de brillants résultats, mais


la politique de conquête ne fut pas poussée à fond, parce que le pays
était engagé dans d'autres entreprises. D'une façon générale, l'auteur
pense qu'on a peint le règne des Rois Catholiques sous un jour trop
favorable.
Le règne de Charles Quint est esquissé assez rapidement. M. Elliott
voit dans la révolte des Comuneros un mouvement foncièrement natio-
naliste et, comme le pensait Maranbn, assez archaïsant. Sa défaite eut

d'importantes conséquences, et la Castille, matée, s'ouvrit aux influences

européennes. Mais la division entre partisans et adversaires des Comuneros

paraît avoir subsisté assez longtemps. Les problèmes économiques et


financiers qui ont été si brillamment étudiés ces dernières années sont
mis en vedette, et l'auteur,
après avoir exposé les thèses classiques de
Hamilton sur la révolution des prix, ne manque pas de faire état des

critiques récentes de M. Nadal. Le fonctionnement des institutions poli-


tiques et administratives est examiné de près. On voit comment les
officiers royaux touchaient de bas salaires, mais bénéficiaient de faveurs

(mercedes) importantes et comment ils étaient exposés à la corruption.


Les absences fréquentes de Charles Quint aboutirent, en fait, à confier
le gouvernement de la Castille à son secrétaire, Francisco de los Cobos.
Il y aurait, bien sûr, beaucoup à dire sur Philippe II. M. Elliott
reconnaît au souverain si discuté le sens du devoir et de la justice, mais

pense qu'il eut tort de sous-estimer l'effet de la présence royale et de trop


demeurer en Castille. Les crises les plus importantes se placeraient au
début du règne, dans les années 1560 et, à la fin, dans les années 1590.

L'apogée se situe vers 1580, lors de l'annexion du Portugal. C'est alors

que l'impérialisme espagnol, soutenu par les arrivages croissants des


métaux précieux d'Amérique, put prendre La défaite de son essor.
l'Armada en 1588 eut des conséquences moins graves qu'on ne l'a cru
bien souvent, car les relations avec l'Amérique n'en souffrirent guère.
On a reproché à Philippe II d'avoir fermé l'Espagne aux influences étran-

gères, mais cette fermeture fut loin d'être totale et la vie intellectuelle
ne fut pas étouffée. En résumé, il semble bien que les récentes recherches

historiques permettent de donner du règne de Philippe II une image plus


favorable que celle qu'en ont donnée beaucoup d'historiens du xixe siècle.
Comme il a été dit plus haut, les problèmes du xvne siècle sont
traités assez rapidement. Le règne de Philippe III est, dans une large
mesure, celui du désenchantement (desenganoJ. C'est alors que l'Espagne
perd sa prépondérance et que les trésors d'Amérique commencent à
diminuer.
Un vigoureux effort de redressement fut entrepris sous Philippe IV

par un véritable homme d'État, Olivarès. Il voulut resserrer les liens


entre les différentes fractions de la monarchie. Mais tout cela aboutit

318
et les historiens britanniques
L'Espagne impériale

aux désastres de
1640, à la révolte simultanée de la Catalogne et du
Portugal. Après la chute du oalido, D. Luis de Haro réussit, au prix de
bien des sacrifices, à assurer la survie de l'Espagne. Selon le jugement
traditionnel, M. Elliott voit dans le règne de Charles II l'époque de la
complète décadence, tant sur le plan politique, où la Castille abandonne
ses efforts de centralisation, que sur le plan intellectuel. Le nadir de
l'Espagne se place vers 1680.
Ce ne sont là que quelques notations glanées dans cet essai, si riche
de substance que toute personne qui s'intéresse à l'Espagne impériale
se doit de lire.

Les historiens se font parfois concurrence. A peine la brillante synthèse


de M. Elliott sur l'Espagne impériale venait-elle de paraître que l'on
annonçait la publication du premier tome d'un livre consacré somme
toute au même sujet, et dû à la plume de M. Lynch, professeur à l'Uni-
versité de Londres'. A vrai dire la conception des deux ouvrages n'est
pas absolument la même. Celui de M. Elliott s'apparente à un essai,
tandis que celui de M. Lynch se conforme aux règles de l'histoire tradi-
tionnelle et par conséquent entre davantage dans le détail. Les limites
chronologiques diffèrent. M. Lynch laisse de côté les Rois Catholiques,
et s'arrête à 1700. C'est dire que le livre correspond bien à son titre
L'Espagne sous les Habsbourg.
Pour le moment, nous ne disposons que du tome premier consacré
au xvie siècle. Il comprend un chapitre d'introduction, deux chapitres
sur Charles Quint, deux autres sur l'histoire économique et sociale, et
cinq sur l'époque de Philippe II. Tout en ne négligeant point l'histoire
politique, l'auteur a voulu donner de l'importance aux facteurs religieux,
économiques et sociaux. L'Amérique apparaît à l'arrière-plan comme
instrument et de puissance.
de richesse L'examen des références biblio-
graphiques montre que M. Lynch est parfaitement au courant de tout
ce qui a été publié de notable, tant en Espagne qu'à l'étranger. C'est
pourquoi ce premier tome constitue une mise au point de grande valeur.
Ayant utilisé sensiblement la même documentation que M. Elliott,
l'auteur présente un tableau assez proche du sien, tout en étant plus
poussé. On conçoit qu'il soit difficile de résumer un tel ouvrage et même
d'en extraire les conclusions les plus neuves. Nous nous contenterons
d'indiquer celles qui ont particulièrement retenu notre attention.
Le chapitre d'introduction intitulé « L'héritage des Habsbourg »,
définit la situation résultant de l'union des deux couronnes dans des
termes voisins de ceux de M. Elliott. Suivent des développements sur la

1. J. LYNCH, Spain under the Habsbourg, vol. 1 Empire and Absolutism, 1516-1598,

Oxford 374 Prix 35 s.


Londres, University Press, 1964, in-80, p.

319
H. Lapeyre

structure sociale de la Castille, foncièrement rurale et dominée par l'aris-


tocratie, sur l'économie, l'Inquisition, la fin de la Reconquête et la politique
d'expansion en Italie et en Afrique au temps de Ferdinand le Catholique.
M. Lynch analyse bien la position initiale de Charles Quint, prince
bourguignon à qui échoit un héritage espagnol. Ainsi s'explique tout
naturellement la révolte des Comuneros. Après son échec, la Castille est
soumise à l'absolutisme royal. La monarchie habsbourgeoise, composée
de divers Etats, n'avait comme facteur d'unité que la personne de
l'empereur, représenté dans les divers territoires par des vice-rois. Elle
reposait sur un système compliqué de Conseils, dont deux seulement, le
Conseil d'État et le Conseil de l'Inquisition, dépassaient le cadre d'un
seul pays. Sous Charles Quint, le rôle des secrétaires grandit. L'un d'eux,
Francisco de los Cobos, gouverna effectivement la Castille et y développa
la bureaucratie. Les problèmes financiers de la Castille, principal soutien
de la politique impériale, sont exposés d'après les travaux de M. Carande.
On retiendra notamment que les revenus d'Amérique ne constituaient
guère que le cinquième des revenus totaux, que les difficultés financières
s'aggravèrent surtout à partir de 1540 et devinrent terribles vers 1551.
Enfin, la situation religieuse de l'Espagne, caractérisée par les réformes
de Cisneros et l'essor momentané du mouvement érasmiste, est résumée
rapidement, conformément aux vues de M. Bataillon.
Le chapitre suivant est consacré à la politique extérieure, domaine
exploré depuis longtemps. Les récentes controverses ont surtout porté
sur l'idée impériale de Charles Quint. On connaît la position très catégo-
rique de M. Menéndez Pidal sur ses origines espagnoles, qui a suscité
bien des critiques. M. Lynch se rallie plutôt aux idées de Vicens Vives.
Charles Quint a été un héritier plus qu'un créateur, et il n'y a pas eu
vraiment d'organisation impériale. D'ailleurs ce mot, utilisé par les his-
toriens postérieurs, est peu recommandable, car il n'appartient pas au
vocabulaire du temps. Ces réserves faites, on peut admettre qu'il existait
une sorte de parti « impérialiste », dirigé par Gattinara, qui visait surtout
la domination de l'Italie et qui bénéficia de l'appui de certains humanistes.
Mais il y avait loin de ces rêves aux réalités. La Castille, incarnée par Gobos,
resta toujours très soucieuse de ses propres intérêts et les autres pays
également. L'auteur montre très bien comment la politique ambitieuse
de l'empereur se heurta à une foule d'adversaires. Pour la France, il
s'agissait d'une question vitale les projets de dépeçage de son territoire,
formulés en 1522 dans le traité secret de Windsor, prouvent que le danger
n'était pas illusoire. L'accord avec la papauté se révéla bien difficile,
tant à cause de l'Italie, que de la question luthérienne, car Charles Quint,
qui ne disposait en Allemagne que de médiocres moyens d'action, ménagea
longtemps les princes protestants. Obligé de lutter contre les Turcs en
Méditerranée, il dut confier la défense des plaines du Danube à son frère

320
L'Espagne impériale et les historiens britanniques

Ferdinand il n'intervint personnellement qu'en 1532. Par la suite, il lui


fut donc difficile de s'opposer aux prétentions de Ferdinand, déjà cou-
ronné roi des Romains, à l'Empire. En somme, des complications et des
échecs de tous les côtés. Vers la fin du règne, une seule alliance restait
possible, celle de l'Angleterre qui devait permettre d'assurer la défense
des Pays-Bas. D'où le mariage de Philippe et de Marie Tudor.
Les deux chapitres suivants traitent de la situation économique et
sociale de l'Espagne au xvie siècle. On sait combien nos connaissances
ont progressé dans ce domaine depuis quelques décades. M. Lynch attribue
à l'ensemble du pays une population de huit millions d'habitants au
début du siècle, ce qui est sans doute un peu excessif. Il brosse le tableau
des classes sociales, de l'agriculture et de l'industrie. Il expose la thèse
classique de Hamilton sur les arrivages de métaux précieux d'Amérique
et la révolution des prix, mais fait état des critiques récentes qui lui
ont été adressées. Notamment, on ne peut plus admettre une théorie
quantitative trop simpliste. Puis viennent de bons développements sur
le commerce où sont décrits le fonctionnement des transports terrestres
et maritimes, des foires de Castille et du système bancaire, les relations
avec les pays de la Méditerranée et de l'Atlantique, le rôle des Génois.
M. Lynch donne des travaux de M. Chaunu sur le trafic avec l'Amérique
un résumé d'une clarté remarquable qui rendra les plus grands
services.
Le règne de Philippe II remplit à lui seul la moitié du volume. La
personnalité, si contestée, du souverain, a suscité les interprétations les
plus opposées. M. Lynch voit en lui un homme d'une constitution faible,
dont l'éducation a été négligée, mais ne manquant pas d'humanité et
sincèrement religieux. Il fait siennes les observations de M. Braudel sur
les difficultés inhérentes au gouvernement d'un si vaste empire. Puis il
décrit l'administration royale et son personnel, et signale, à la suite de
M. Régla, les précautions prises pour mettre la Catalogne à l'abri du
danger huguenot.
Dans l'exposé des relations de Philippe II avec l'Islam, on retrouve
évidemment l'influence de M. Braudel. Avec lui, l'auteur remarque que
la révolte des Pays-Bas, dès 1566, a commencé à détourner l'attention
du roi de la Méditerranée. Il insiste sur les années difficiles, 1569-1570,
où la lutte est ouverte sur plusieurs fronts à la fois.
Le rôle de l'Espagne dans la Contre-Réforme est esquissé sobrement.
A l'intérieur, l'orthodoxie est imposée au prix de mesures assez rudes.
On retiendra notamment ce qui est dit des procès contre les hébraïstes,
étudiés par le P. de La Pinta Llorente. Quant à la politique extérieure,
M. Lynch critique la thèse simpliste qui fait de Philippe II le bras séculier
de la Contre-Réforme. Il reprend à ce propos les conclusions d'un article
récent sur les rapports du souverain avec la papauté leurs points de vue

321
H. Lapeyre et les historiens
L'Espagne impériale britanniques

s'opposèrent fréquemment, notamment à propos des affaires d'Angleterre


et de France.
Deux importants sont consacrés à la
chapitres politique atlantique
de Philippe II. Le sujet rebattu de la révolte des est renouvelé
Pays-Bas
grâce aux travaux de MM. Geyl, Van der Essen et Verlinden. Ainsi sont
écartées des interprétations traditionnelles, un La
peu trop partisanes.
responsabilité de la politique de rigueur ne retombe sur le seul duc
pas
d'Albe, mais aussi sur le roi. Les exactions de l'armée des ont
Pays-Bas
été d'ordinaire mises sur le des or ils ne constituèrent
compte Espagnols
le plus souvent qu'une minorité. Enfin, la ruine du n'a été aussi
pays pas
complète qu'on l'a cru. Comme l'a bien montré M. Verlinden, la crise

proprement dite se réduit aux années 1580-1590, à la


qui correspondent
reconquête des provinces méridionales Alexandre Farnèse.
par
Le retour au de Granvelle et l'intervention au
pouvoir Portugal
marquent bien un tournant. Désormais, bascule vers l'Atlan-
l'Espagne
tique et le grand conflit avec On retiendra ce
l'Angleterre s'approche.
qui est dit de l'Armada. Elle a abouti à un échec n'a
parce qu'elle pas
disposé d'un port en eau profonde. La responsabilité de la défaite incombe

beaucoup plus à Philippe II lui-même qu'au duc de Medina Sidonia,


lequel n'était pas, comme on l'a dit trop souvent, un et
incapable, qui,
en tout cas, fut bien secondé. Enfin l'échec de 1588 n'a été décisif.
pas
Comme l'a souligné M. Chaunu, il n'a les de
pas empêché Espagnols
continuer à recevoir les trésors d'Amérique. Et les efforts ont
qu'ils
déployés pour les fortifications des ports du Nouveau Monde et pour
refaire une flotte leur ont permis de repousser les incursions britanniques.
En définitive, le tableau que nous M. du de
présente Lynch règne
Philippe II, sans être
apologétique, nous le montre finalement sous un

jour plus favorable que bien des historiens précédents. Ses conclusions
coïncident avec celles de M. Elliott. Elles méritent d'être remarquées,
car l'historiographie anglaise, pour des raisons faciles à a
comprendre,
été traditionnellement sévère le roi
pour d'Espagne.
Nous voici donc munis, grâce à MM. Elliott et Lynch, d'ouvrages
bien informés et impartiaux sur l'Espagne du xvie et du xvcie siècle.
On ne peut que s'en féliciter.

H. LAPEYRE,

Professeur à la Faculté des Lettres


et des Sciences humaines de Grenoble.

322
Le commerce russe

au milieu du XVIP siècle

d'a près la correspondance


du suédois Rodès
chargé d'affaires

Peut-être la ou la Moscovie, ne différait-elle pas telle-


Russie, plutôt
d'Occident en certains domaines. Ainsi le commerce
ment des royaumes
comme à cette sous la forme de ce que
s'y développait, partout époque,
le mercantilisme. A cet Rodès, et
l'on peut appeler égard, négociateur
d'affaires commerciales la Suède, fit deux séjours à Moscou
chargé pour qui
le 2e d'août 1651 à décembre 1655 inter-
(le ler de janvier à juillet 1650
l'un à Arkhangelsk en août 1652; l'autre à Revel
rompu par deux voyages
nous d'un intérêt semblent
en avril 16531), peut-il renseigner particulier
ses lettres l'étude du commerce russe au milieu du xvme siècle.
être pour
en la Suède
La date même (les années 1650.) explique l'importance
des traités de Stolbova2 Bromsebro3 et de
au lendemain (1617), (1645)
s'installe aux des Russes, des Danois et des
Westphalie (1648) dépens
Allemands sur le de la la Russie pacifiée, à nouveau
pourtour Baltique
unie sous les Romanov sa marche vers l'Ouest,
premiers (1613), reprend
au des Troubles contre la Pologne d'abord, tard contre
arrêtée «temps plus
la Suède. C'est donc le moment où frontières russes et suédoises ne sont pas
où l'on remet souvent en leur tracé irrégulier, tout
encore fixées, question
en rentrants et non sans mélange, ni heurts entre populations.
saillants,
de à l'amiable le d'une indemnité4 due
Rodès, chargé régler payement
les Russes5 et de faire un sur l'état du commerce en Russie
par rapport
et ses possibilités, a dépassé sa mission en cherchant à apaiser
largement
à toute et à
tout différend, régler pacifiquement question pendante
les liens commerciaux entre les deux pays.
développer
Ses lettres et ses de se faire une idée du commerce
rapports permettent
russe.

En cette Moscovie des années 1650, il est question parfois simulta-

nément ou à fort d'intervalle d'ambassades danoise et perse, d'ambas-


peu

1. Cf. L'État matériel de la Russie au milieu du XVIIB siècle.


KOURTZ,
2. Elle acquiert l'Ingrie des bouches de la Néva à celles de la Narova.
3. Elle s'assure la possession des îles Dâgo, Osel, Gotland les provinces de Jemtland
et Herjcdal, et le droit de passer le Sund en franchise.
4. Indemnité de 190 000 roubles ou ducats d'argent, ou encore de 240 000 thalers
d'Empire.
5. Sur une affaire de déserteurs suédois et de dommages subis par les sujets suédois
à Moscou lors des dernières guerres.
323
D. Eeckaute

sade anglaise, d'ambassade de demandes


turque, polonaise, suédoise,
hollandaise, souvent de l'activité de quelques marchands étrangers
Allemands de la Hanse, marchands et même de comme
grecs Français
Jean de Gron (ou Groen), Pierre Terriau (ou Terray).
Là quelle diversité tandis certain
qu'un Schokman, marchand de
Lübeck, sollicite humblement une audience des semaines
pendant pour
obtenir tandis
quelque avantage, que les envoyés de l'Angleterre réclament
avec insistance et ténacité le maintien et le renouvellement de leurs
privilèges, c'est avec toutes les pompes et les fastes de l'Orient l'ambas-
que
sade perse arrive et défile à Moscou le cortège s'avance précédé de deux
à trois cents hommes à cheval
et oriflammes bannières
portant viennent
ensuite une vingtaine de chevaux luxueusement
persans caparaçonnés,
plusieurs marchands perses également à cheval servant
puis, d'escorte,
« avancent d'un et boïards
pas majestueux princes russes, richement vêtus,
sur de splendides montures ou dont les brides
turques persanes et les
mors sont des chaînes d'or et d'argent » enfin trois beaux traîneaux où
a pris place le personnel de l'ambassade (« l'ambassadeur se tient dans
celui du milieu avec ses huit serviteurs debout à l'avant et à l'arrière du
traîneau, encadré des deux côtés
par les prislav1 qui l'accompagnent o) pour
se terminer « par une file de traîneaux lourdement de balles
chargés de soie
grège ». Rodès s'étend avec sur les cadeaux offerts au
complaisance tzar
fougueux chevaux de selle aux brides d'or où s'enchâssent des
émeraudes
fines peluches précieux de tissus soieries tissées d'or ou d'argent
velours
tapis de soie rehaussés de fils d'or, caisses de salpêtre et d'encens.
Que représente donc la Russie d'alors ? C'est s'offre
qu'elle déjà comme
un immense marché de denrées eL de matières en outre,
premières grâce,
à sa situation à l'est de l'Europe, elle sert
géographique d'intermédiaire,
de lieu de transit pour les d'Orient venus de Perse
produits y affluent
aussi produits de Turquie, d'Arabie, de Grèce.
Quels produits pouvait-on doncy trouver, capables d'attirer de lieux
si divers tant de marchands ? Rodès en a dressé la liste, si précieuse pour
nous, dans
rapport auson gouvernement de Stockholm en 1653. Je n'en
donnerai ici que les principaux articles des grains, blé et surtout seigle,
poissons et caviar, lard et suif, cire' et miel, de phoque ou de
graisse
baleine, rhubarbe, chanvre et lin, goudron, poix et bois, colorants végé-
taux, cornes et soies de porc, fourrures, et et sal-
peaux cuirs3, potasses
pêtres, charrées4, fer et cuivre, épices dont le sucre soie grège,
candi, etc.,
quelques tissus draps grossiers et toiles de Russie, « camelots » de poils

1. Ici sorte de fonctionnuire de de


police, chargé la garde (surveillance et protection)
de l'ambassadeur.
2. Rodés la énorme de
déplore dépense cierges faite par l'Église orthodoxe.
3. Les turcs et tatares faits de
maroquins peaux de chèvres ou de les cuirs
moutons,
de Russie traités à l'huile de bouleau.
4. Cendres de bois employées autrefois en de et
guise savon qui, lessivées, pouvaient
aussi servir
d'engrais.

324
Le commerce russe au milieu du XVIIe siècle

de chameau venus de et toiles fines, brocarts, taffetas et


Turquie, draps

damas, étouffes brochées, tissées d'or et Ces


d'argent, joyaux, tapis.

derniers articles ainsi les et la soie venus de Perse et


que épices grège

sans doute par elle du lointain Orient Chine et Inde. Les Russes devaient

d'ailleurs tenter d'établir avec ces deux des liens commerciaux


pays

directs, c'est le but des missions de 1651, 1676 et 1695 vers l'Inde et de

celles de 1689 à 1696 vers la Chine.

Non seulement cette variété de dont assez


grande produits, plusieurs

rares, leur très relative abondance nous,


(nous n'y voyons, aujourd'hui,

de bien modestes attirer les marchands, mais


que quantités) pouvaient

encore certains faits favorisaient le commerce bien moins « le du


goût

lucre cher à tout Russe du haut en bas de l'échelle sociale » comme le

Rodès, habitude de dans la vie


prétend qu'une parcimonie quotidienne,

« uniformité, et médiocrité de l'habillement et de l'alimen-


simplicité

tatioril », rendait bien des


produits disponibles pour l'étranger.

réclament ces et
Que étrangers Danois, Suédois, parfois Anglais

Polonais viennent surtout faire des achats de en les


grains Russie Anglais

aussi le caviar commencent à s'intéresser Hollandais et


y prisent auquel

Italiens et Suédois achètent un fer d'une excellente


Anglais y qualité,

tandis les Hollandais recherchent le chanvre et le lin, le


que davantage

la et le bois trouvent là moins chers chez eux et


goudron, poix qu'ils que

dont ils font leurs constructions navales alors si


grand usage pour pros-

pères2; pour
les Allemands
(Brême, Lübeck, Hambourg. de la Hanse
leur dernière diète se tiendra en 1663) tout est objet de commerce pour
alimenter leurs comptoirs et entrepôts de la Baltique et de la mer du
Nord ne s'immiscent-ils pas dans l'activité économique du pays avec les
Hollandais en 1632 et 1639 Marcelis, Vinius et Akema n'ont-ils pas obtenu
la concession « d'ateliers de fer » à Toula, concession annulée de 1647 à 1651,
puis renouvelée à cette date pour 20 ans. Quant aux rares Français, ils sem-
blent agir à titre plus individuel, en isolés ainsi Jean de Groen présentera
au tzar un ambitieux projet pour le « commerce de mer »3 par l'intermé-
diaire du « prikas des ambassades » (ou bureau). Les Grecs convoitent les
fourrures précieuses hermines, petits-gris, loutres, zibelines, renards, mar-
tres, cast,ors. Quant aux Perses ils offrent, en premier lieu, la soie grège

1. Mieux vaudrait parler ici de la misère du bas-peuple des villes et des paysans des

campagnes les laissant sans aucun pouvoir d'achat, comme l'on dirait aujourd'hui.
2. Prospérité si notoire les en Cromwell
qu'elle inquiète Anglais 1651, promulgue
l'acte de Navigation pour protéger le commerce anglais contre les bateaux hollandais.

3. En voici un aperçu .J. de Groen s'offre à construire les navires nécessaires. Il

vante le commerce des « Canaries » d'où l'on ferait venir tonneaux et planches en chêne
on pourrait obtenir vins, sucre, citrons, fruits doux et autres curiosités » d'Espagne
d'Italie contre le chanvre, le lin, la poix, le cuivre, le cuir de Russie, on ramènerait la soie

et l'argent du Portugal, les perles fines, l'or, l'argent, les épices contre les cordages, les

voiles, la poix, le bois pour la construction des bateaux. Il parle du commerce avec la

France et l'Allemagne, rêve même du Groenland, du Brésil, de l'Inde et de la Chine. Le

projet promettait « d'enrichir le Trésor du Tsar et il fut pris en considération et examiné.

325

REV. HIST. CCXXXIII. 2. 21


D. Eeckaute

et les tissus prix de contre de luxueuses fourrures comme les zibelines.


Tous ces marchands étrangers demandent au gouvernement de Moscou
la liberté de commerce particulièrement dans certaines villes Arkhan-
gelsk, Novgorod et Pskov. Ils réclament des franchises l'exemption ou
la réduction des taxes sur l'exportation des produits achetés en Russie

(ainsi les marchands suédois et hollandais se font exempter de taxes


levées à Pskov, Novgorod, Ladoga) des autorisations de transport, de

passage tels les Suédois à destination de leurs villes-entrepôts de la

Baltique Narva, Revel et Riga. Ils cherchent à obtenir des privilèges


les Suédois, le droit à un résident permanent à Moscou où ils possèdent
d'ailleurs un « dvor » (maison-refuge, halle et en même
entrepôt temps
que lieu de commerce) d'avoir un la permission autre « dvor » à Yaroslavl,
outre ceux qu'ils ont déjà à Pskov et Novgorod les Anglais, le maintien
de leur liberté de commerce à Kholmogory, en amont d'Arkhangelsk,
sur la Dvina du Nord (où ils jouissent, semble-t-il, comme les Suédois,
du droit de pratiquer leur religion dans leur « Dvor »). Les Allemands de
Lübeck et de Hambourg cherchent à obtenir d'identiques avantages à
Pskov et Novgorod Rodès parle pour eux de « chartes de commerce ».
Tous ces faits nous amènent à examiner de plus près le caractère du
commerce russe. II est déjà dans la tradition de la Russie du XVIIe siècle
de faire du commerce extérieur un quasi-monopole d'Étatl et de laisser

quelques étrangers accaparer certains domaines de l'activité économique


du pays (comme cela était encore vrai juste avant 1914 de la Banque et
de la métallurgie de l'Ukraine). Nous allons voir, en effet, que la majorité
des produits mentionnés dans la liste de Rodès sont, en quelque sorte,
la propriété du tzar, de véritables monopoles d'État.
Les grains2 appartiennent au tzar nul n'a droit d'en faire commerce
sans son autorisation expresse il est interdit d'acheter des grains à des

prix inférieurs à ceux auxquels les vend le Trésor. Des hangars-entrepôts


d'État existent dans plusieurs villes à Pskov, Vologda, Arkhangelsk.
« les greniers du tzar » alimentés par les impôts et redevances en nature,
les achats de grains faits au nom du tzar (achats faits toujours aux plus
bas prix, de manière à en tirer le plus de bénéfice possible). nulle expor-
tation n'en est autorisée sans permission spéciale il s'agit de véritables
contrats dont le montant en poids est strictement fixé. Rodès dut négocier
à plusieurs reprises de tels contrats pour son gouvernement d'autres

étrangers, Danois, Anglais et Polonais, en font autant ils obtiennent

parfois d'exporter sans payer de taxes.


Le sel est aussi un monopole et son prix fort élevé est fixé par l'Étai.
Mais nul ne peut s'étonner d'une telle politique sur les grains et le sel,

1. Sur ce point rien n'est encore changé.


2. Rodés regrette qu'à partir des grains on fasse tant de « vodka » c'est ce
pour lui,
qui empêche les ports russes de rivaliser avec Gdansk.

326
Le commerce russe au milieu du XYlIe siècle

alors qu'en France le gouvernement royal interdit jusqu'à la fin du


XVIIIe siècle l'exportation des grains hors du territoire et même leur libre
circulation à l'intérieur du
pays, alors que les réglementent
gabelles si
strictement vente et consommation du sel. Toutefois, outre les grains,
le sel, en Russie, tout commerce est peu ou prou régi par l'État.
Le caviar appartient au tzar (tant le caviar frais ou grenu que le

caviar compact, pétri et pressé, conservation). Rodèsde moindre


parle
à l'époque de près de 400 tonneaux de 40 à 60 pouds chacun1 ce qui paraît

énorme ce caviar est grevé d'un impôt spécial (1 rouble pour 160 kg dit
seuls des marchands « appointés » en font le commerce et l'expor-
Rodès)
tation ne s'y fait que sous contrat.
Pour la rhubarbe, plante rare à l'époque, utilisée en médecine, qui
ne poussait encore qu'à Boukhara et
s'exportait de là vers la Perse et

la Russie, seul le tzar pouvait en faire commerce.


Tissus de valeur, tapis de prix, pierres et joyaux devaient, avant tout

commerce, être présentés au tzar qui faisait choix de ce qu'il désirait ou


bien montrés aux « hôtes du tzar », les Gosli (sortes de commissionnaires

désignés par lui), qui prélevaient à son intention les plus belles pièces.
C'est que sur ces marchandises, comme sur bien d'autres, le tzar jouissait
d'un droit de préemption.

Quant à la soie, elle était plus que toute autre marchandise l'objet
d'un strict monopole son transport, son entreposage étaient étroitement
surveillés et protégés toutes ces opérations se faisant sous la garde des

streltzi. Pour
pouvoir l'exporter que de négociations étaient nécessaires
Et si le commerce des fourrures étaità peu près libre2, il ne faut
pas oublier
la dîme ou « déciatine » sur toutes les fourrures venant
que le tzar prélevait
de Sibérie. Sans doute, doit-on penser que les pièces les plus précieuses
martres, zibelines) se trouvaient ainsi réservées à son usage et
(hermines,
mises à sa disposition comme monnaie d'échange ou moyen depayement.
Pour que soient respectées ces interdictions et défenses, il fallait que
le commerce par un petit nombre de mains d'où la création des
passât
« hôtes du tzar », appelés encore « hôtes russes », « facteurs ou commis-
sionnaires du tzar », ces Gosli auxquels je faisais allusion plus haut. Ils
étaient choisis parmi les marchands aisés on les chargeait d'acheter des
au nom du tzar, d'acheter, de stocker et de vendre la soie, d'exporter
grains
les draps russes, les zibelines et autres fourrures de prix, les espèces en

argent d'assurer le transport des esturgeons et du caviar par radeaux


ou bateaux en remontant la Volga et l'Oka après avoir payé la taxe exigée

1. Chaque tonneau pèse plus de 500 à 700 kg (le poud plus de 16 kg).
2. Le commerce n'en était peut-être pas aussi libre que le croyait Rodès KosTO-

MAROV dans Le commerce de l'Êlat moscovile aux XY'Ie et XVlle siècles, place les zibelines
parmi les 6 articles réglementés par oukases sous le règne d'Alexis Mikhailovitch (1645-
1676) à côté de la filasse de chanvre, de la potasse, de la poix, du cuir rouge de Russie,
des graisses. II faudrait y ajouter bien d'autres produits la soie toujours. d'autres à
certains moments comme la cire.
327
D. Eeckaute

d'examiner les marchandises précieuses au nom du tzar et de retenir


pour lui ce qui leur paraissait bon d'entrer souvent en avec les
rapport
marchands étrangers pour la réalisation de contrats avec le Trésor.
passés
Par ailleurs pour avoir plus de poids près des autorités russes, pour
faciliter négociations et transactions,étaient les marchands
étrangers
groupés en compagnies, (comme cela se faisait en sociétés
au Moyen Age
en Europe occidentale. Et c'est encore un peu de ces organisations, avec
bien sûr d'énormes différences, que s'inspireront les conceptions commer-
ciales d'un Colbert un peu plus Rodès dans ces lettres fait allusion
tard).
à la Compagnie de Terriau, à la société formée de deux Hollandais et
un Hambourgeois à Toula, à quelques suédoise et
compagnies anglaise.
Les marchands se tenaient l'un l'autre la solidarité était de entre
règle
les membres d'une société, parfois même entre différentes sociétés asso-
ciées. Si l'un des membres passait un contrat affaire avec
pour quelque
le Trésor, chacun des autres lui servait de caution, car rien ne pouvait
se faire sans caution. Pour traiter de de de de rhu-
grains, soie, caviar,
barbe, etc., il fallait trouver quelque répondant à Moscou même et toute
livraison de marchandises ne s'effectuait d'une
qu'après présentation
caution dans les villes où l'opération s'effectuait. bien souvent il y avait
obligation de passer par le « bureau de commerce » et nécessité d'agir par
un intermédiaire de confiance. Sur ce Rodès fait réserve
point quelque
à l'égard des Hollandais, sans doute plus intrigants et dis-
plus habiles,
pensés de diverses formalités. Il se plaint d'ailleurs de tout ce système
qui, long et compliqué, faisait s'ébruiter très vite tout or,
pourparler,
écrit-il, « en le silence et le secret sont d'or
affaires, », ce qui montre assez
la concurrence existant entre sociétés rivales.
Rodès, soutenant en cela les intérêts des marchands aurait
étrangers,
voulu plus de facilité, plus de liberté, la possibilité de traiter directement,
simplement avec tel ou tel marchand. au contraire, il semble bien que
les « hôtes du tzar » aient cherché à refouler tous les marchands étrangers
dans certaines places de commerce où ils auraient servi seuls d'intermé-
diaires entre ces derniers et le gouvernement russe ils paraissent y
avoir réussi avec les marchands persans qui n'avaient guère l'autorisation
de dépasser Astrakhan leur désir élait d'obtenir la même chose pour
les marchands étrangers d'Occident
qui n'auraient alors pu dépasser
Arkhangelsk ou du moins Kholmogory ils ne le purent.
Ce n'étaient pas là les seules difficultés1 les marchands
pour étrangers.
Il fallait aussi compter avec la lenteur, l'incertitude de la correspondance,
le fonctionnement irrégulier des envois et ses anomalies on
étranges
acheminait plus rapidement une lettre de à Moscou
Riga par Pskov,

1. Rodés ne parle des taxes était soumise toute


pas multiples auxquelles opération
commerciale taxes à l'achat, à la aux entrées et sorties des au
vente, villes passage
des ponts, quand ils existaient, souvent de et
plus « déchargement, chargement traversée
de rivière », d'entrepôt, de marché, de etc.
pesée,

328
Le commerce russe au milieu du XVIIe siècle

qu'une de Revel ou de Narva à Moscou par Novgorod un ordre d'achat


arrivait parfois plus vite d'Arkhangelsk que de Revel ou de Narva
semblablement une lettre mettait
temps aller
autant
pour de Riga à de
Moscou par Pskov que de Pskov à Narva ou Revel en dépit des différences
de distance. Dans toutes ses lettres, dans ses rapports, Rodès mentionne

chaque fois les envois précédents et réclame confirmation de leur récep-


tion. Ce qui laisse assez voir son inquiétude il ne veut pas être tenu respon-
sable de la non-arrivée des courriers et accusé de négligence. Aussi pour
sa correspondance Rodès préconisait-il une meilleure organisation concen-
trer les envois à Narva, les remettre au « maître de poste » y attendre
les lettres de Hollande, d'Angleterre et d'autres pays étrangers venant

par Revel envoyer le tout par un exprès à Novgorod au « dvor sué-

dois » le réexpédier ensuite à Moscou toujours au « dvor suédois »


puis
avec l'exprès qui s'y rend tous les quatorze jours, puisqu'on ne pouvait
se contenter des voituriers ou de tout autre roulier aux buts de voyage
imprévus, à des dates ne convenant pas forcément, et dont on pouvait
se méfierl. De toute manière cela gênait les transactions on ne pouvait
recevoir toujours à temps les ordres d'achat ou leur interdiction on

manquait une affaire, ou, pour avoir tardé, le bénéfice pouvait s'amoindrir
ou se transformer en perte, comme cela se fit sur les grains dont les prix
baissèrent brusquement en Hollande en juillet 1650. Nos marchands

n'ignoraient, en effet, rien de la spéculation qui consistait à acheter des

grains en Russie, quand les prix montaient en Europe, surtout en Hollande


et que la France même n'en avait pas assez en raison de la sécheresse.
Bien plus, Rodès pensa à de pluslarges spéculations permettant d'acca-

parer tout le marché une expérience en avait été tentée quelques années

auparavant par un négociant hollandais. Ce Pansfeld, désireux d'accaparer


les graines de chanvre2 jusqu'à l'arrivée de la flotte de la mer Blanche

(elle les apportait à Riga) qui, avec l'abondance, entraîna une notable
baisse des prix de ce produit. Ordre est donné à tous ses courtiers d'acheter
le même jour, à la même heure, massivement dans toute la ville simul-
tanément ses agents font de même à Kœnigsberg et à Gdansk (les deux
places avec Riga où s'entrepose cette marchandise) n'en laissant sur tout
le marché qu'une faible quantité disponible. Devant l'augmentation
soudaine des prix, les autres marchands hésitent, restent dans l'expec-
tative notre Pansfeld ordonne, lui, à tous ses agents de procéder partout
à de nouveaux achats, mais cette fois par petites quantités de manière à

1. Il existait bien en Russie une d'État, mais les marchands étrangers ne pou-
poste
vaient l'utiliser.

2. Graines de chanvre ou chènevis dont on tirait de l'huile utilisée en médecine on

y voyait un succédané de l'huile de foie de morue on l'utilisait contre la toux, comme

certains praticiens lui reconnaissaient des propriétés cholagogues et


stupéfiant.
on l'utilisait aussi là son essentiel en
emmenagogues, pour l'éclairage (c'était emploi
Russie dans les maisons des nobles et des marchands) elle entrait en outre dans

l'alimentation des paysans russes.

329
D. Eeckaute

faire monter les prixl. A ce moment il ne reste plus sur le marché que
des quantités infimes de ces graines et personne n'achète tant cette
plus
marchandise est chère. Alors, après avoir stocké temps un
la marchan-
dise, Pansfeld se met à l'écouler en commençant par les lots importants
achetés au début, qu'il vend peu à peu de manière à maintenir les prix
le plus longtemps possible, par vendre
pour finirles lots achetés en dernier,
à des prix inférieurs à ceux auxquels ils ont été achetés les prix ont, en
effet, baissé. Mais, d'une part, ces derniers lots sont peu importants,
d'autre part, la perte subie là est largement compensée par les énormes
bénéfices réalisés dans une opération qui a porté sur plus de 41 tonnes
de graines. Pansfeld fut ainsi le maître du marché et de lourdes
infligea
pertes aux autres marchands. Et mélancoliquement Rodès ajoute qu'on
pourrait bien en faire autant, si on trouvait des
volontaires, pour la
plupart des marchandises russes, car beaucoup n'existent que dans ce
pays. Aujourd'hui sans doute nos actuels financiers brassent des affaires
d'autre envergure. mais toute proportion gardée en ce xvme siècle où
sur notre globe imparfaitement connu vit une population peu nombreuse,
à l'activité économique réduite, encore peu évoluée, gênée par le problème
des distances, une opération de ce genre ne fait-elle pas rêver ?
Quelles autres difficultés pouvaient encore rencontrer les marchands ?
Celles concernant l'argent, le payement. Sans doute les Russes connais-
saient-ils déjà le payement à terme et l'usage des lettres de change. Rodès
s'efforcera d'obtenir des lettres de change négociables à Amsterdam ou
Hambourg et il fait allusion dans un de ces rapports à la possibilité
d'utiliser « l'endos » revêtu des signatures des associés ou de celle du
secrétaire de la compagnie, authentifié du sceau du « bureau de commerce »

qu'on pouvait montrer aux « hommes du tzar »2


qui le demandaient en

présentant chaque fois une garantie.


Mais pour les payements au comptant, parfois de règle et spécifiés
dans les contrats, comment cela se présentait-il ? A l'achat cela ne semble
pas avoir présenté de grosses difficultés pour les marchands occidentaux
les Grecs s'en tiraient eux par des échanges, mais comme leurs achats
dépassaient leurs ventes, ils se devaient de compléter en argent liquide,
le plus souvent en « ducats arabes ». Il était plus difficile de se faire payer
par les Russes quand on leur avait vendu ou que le Trésor avait quelques
dettes à votre égard. Sans parler de longues négociations parfois néces-
saires pour obtenir satisfaction, le gouvernement russe n'avait que fort
peu d'argent, il préférait payer en nature, utiliser le troc. Ainsi en 1649,

1. Les prix passèrent de 22 florins ou marks à 40 les 10 pouds sans doute (= 164 kg)
selon KOURTZ (OUVR.cité), il faut 3 florins (ou 3 marks, les 2 monnaies étant équivalentes)
pour faire 1 rouble et selon Klioutchevski, Le rouble russe du XVIB au XVIIIe siècle,
le rouble de la 2e moitié du xvne siècle vaut 17 roubles de la fin du xix-.
2. Sans doute les préposés au commerce sortes de fonctionnaires des douanes,
collecteurs de taxes assermentés, choisis parmi les marchands du Gostinzi Dvor ou
Halle-Bazar au centre de la ville.

330
Le commerce russe au milieu du XYIIe siècle

fameux 190 000 roubles d'indemnité doit payer le tzar à la


sur les que
Rodès dut refuser les « ducats arabes » (sans doute sans grande
Suède,
des « ducats hongrois »
valeur) qu'on lui offrait en abondance, prendre
et aussi de russe dont il n'aurait
(pourtant d'un poids plus léger) l'argent
mais dont il pensait faire l'échange aux frontières ou en
pas voulu,
Lithuanie. Pour la somme, il dut même accepter quelques
compléter
Rien d'étonnant à cela dans une Russie féodale où
balles de
grège. soie
le gouvernement, faute payait assez souvent ses fonctionnaires
d'argentl,
d'armes « les hommes de service », les sloujilie lioudi en terres
et hommes
et en allocations de vivres et de fourrages ou Kormlenié.
ou Pomestié
le commerce se développait sur une large échelle. Comment
Néanmoins
routes suivait-il ? Quelles voies empruntait-il tant
s'effectuait-il ? Quelles
les transports à
pour le commerce d'importation-exportation que pour
l'intérieur du
pays ?
Les marchandises venant de Perse ou de Turkestan arrivaient par
ainsi la soie, à Ghilan sur des bateaux, traversait
Astrakhan embarquée
il ne fallait jours de voyage et les
la Caspienne jusque-là que quelques
étaient diminués de quatre à dix fois par rapport à
frais de transport
Ormuz2 ou Alep et Tripoli3. Dans ces
ceux des anciens trajets gagnant
deux derniers cas les balles de soie étaient transportées à dos de chameau,

à raison de 2 balles bête balle pesant vraisemblablement


par (chaque
livres à travers monts et déserts et pour Ormuz,
de 300 à 400 d'autrefois)4
trois mois d'Astrakhan les marchandises par bateaux
il fallait compter
la et l'Oka Moscou. La soie
ou radeaux remontaient Volga jusqu'à
d'où l'intérêt
revenait donc moins chère en
passant par la Russie, qu'y
les marchands Notre Rodès, après de longs entretiens
portaient étrangers.
avec le boïard « Danilovitch » n'envisageait-il pas d'accaparer
Serge
tout le commerce de la soie un collège de marchands spécialistes
par
on aurait un mandataire pour la
du grand commerce auquel adjoint
du tzar on traiterait avec la Perse de l'achat de toute
défense des intérêts
la soie un certain nombre d'années.
pour
extérieur avec les de la l'Angleterre, la
Le commerce pays Baltique,
Hollande se faisait essentiellement Arkhangelsk5 sur l'océan Glacial,
par
de la Dvina. En raison du de profondeur d'eau, on
à l'embouchure peu
les vaisseaux deux la moitié du char-
ne pouvait charger qu'en temps
s'effectuait à quai, à terre, le reste (qu'il avait fallu amener par
gement

de toute monnaie obtenue par un


1. Le Trésor le dépôt étrangère
exigeait pourtant
il avait beau faire de bénéfices à chaque frappe de monnaie
commerce et gros
quelconque
s'ils les 30 à 34 dont parle Rodés).
(même n'atteignaient pas
la soie sur des vaisseaux hollandais et anglais.
2. On y chargeait
assuraient le trafic à destination de l'Italie ou de la France.
3. Ces villes
de 160 à 400 un chameau effectue de grands par-
4. Une balle de soie pèse livres qui
livres à 1 000 ce donne comme poids de chaque
cours porter de 6-700 livres, qui
peut
inférieures à celles d'aujourd'hui).
balle ici de 300 à 400 livres d'autrefois (livres légèrement

5. Sa création remontait à 1524.

331
D. Eeckaute

radeaux ou était un
barges) chargé peu au large, dans une île près d'Arghan-
gelsk. Cela demandait de temps les derniers navires
beaucoup entrés
au port se trouvaient en danger de passer l'hiver là, hiver bien précoce
puisqu'il commence dès la or on ne
mi-septembre pouvait envisager
d'hiverner dans les glaces, le bateau se trouvant menacé d'être brisé et
perdu corps et biens. En outre, ces de marchandises étaient
transports
toujours délicats et par gros temps (ce qui n'était pas rare dans l'Extrême-
Nord) on enregistrait toujours se
quelques pertes. Arkhangelsk trouvait
desservi par une voie d'eau la Dvina du Nord et son affluent la Soukhona,
dont la navigabilité (qualité et ne se comparer à celle
durée) pouvait du
système Volga. Les marchandises ainsi atteindre
pouvaient Vologda et,
de là, par terre (en chariots ou traîneaux suivant la saison), Moscou. Les
multiples chargements et déchargements sur le parcours faisaient perdre
du temps, aussi des marchandises
pouvait-on compter que parties de
Hollande en juillet n'arrivaient à Moscou Noël et celles
que pour venues
de Moscou partir en janvier arriver en novembre en Hollande.
pour
Aussi Rodès préconisait-il bien entendu l'intérêt de la Suède1)
(c'était
la route de la Baltique et d'accès
procheplus plus facile. De Moscou à
la Baltique et vice versa, il fallait environ
compter trois mois, de juillet à
octobre, ou d'avril à ce
juillet, qui aurait permis de faire trois transports
par an, avec l'amélioration de la route d'été. Rodès tenta même d'attirer
les Anglais à Revel au moment où Moscou se faisait réticente pour le
renouvellement de leurs privilèges à Arkhangelsk offrant aux Anglais
d'amples avantages2 et jusqu'au droit à un service en
religieux anglais.
Il n'y réussit pas les la voie de mer, libre,
étrangers préféraient au passage
par terre à travers les États, dont ils se méfiaient en raison de la possi-
bilité de nouvelles taxes ou de changements de dispositions3 Anglais,
Hollandais, voire Allemands étaient hostiles à ce changement
plutôt
d'itinéraire les « hôtes russes », les gosti, aussi, par crainte de voir leur
rôle diminuer. Il fallut attendre Pierre le Grand et le xvrrre siècle pour en
voir la réalisation, et l'Esthonie furent
quand l'Ingrie redevenues russes.
Quant aux transports à l'intérieur de la Russie, comment procédait-on ?
On préférait généralement, cela était la voie
quand possible, d'eau à la
voie de terre les routes étant fort mauvaises et mal entretenues (le pont
de Novgorod, ne sera réparé
par exemple, que sous la pression des grands
boïards et des « hôtes russes ces
»). Quand, par nécessité, dernières

1. Riveraine de la et
Baltique possédant Narva, Revel et Riga.
2. Dans le de ou
privilège Stapelnau sfapelnü, imité sans doute du mot suédois stapel
que l'on trouve dans ont
stapelstiider (villes qui droit de faire le commerce
extérieur) par
opposition aux uppstâdcr (celles n'ont droit commerce à
qui qu'au l'intérieur du pays)
selon le règlement du commerce de 1614. Il s'agirait donc de privilèges à ceux
analogues
dont bénéficiaient les marchands de en
Lübeck, monopolisant presque tout le commerce
extérieur de la Suède le xive siècle.
depuis
3. Et ils n'avaient tout à fait tort en
pas 1653, des marchands russes furent retenus
plusieurs mois à Smolensk avec leurs marchandises à destination de la Pologne.

332
Le commerce russe au milieu du XVIIe siècle

étaient cela se faisait de préférence l'hiver par traîneaux.


empruntées,
Il arrivait toutefois que pendant la belle saison on se servît de chariots

qui circulaient le
plus souvent
en convois.
Rodès nous décrit justement un des convois destiné à la Suède1. Le

convoi, formé de plusieurs chariots, circulait sous la garde des streltzi


tirailleurs commandés par un centenier) les avaient été charrois
(cent
donnés par le tzar et aux relais les chevaux étaient chaque fois fournis par
ses « postes ». Le gouvernement avait alerté les voiévodes du passage du

convoi et donné l'ordre d'en garder le secret (le voiévode de Novgorod


voulut pourtant imposer le transfert du chargement sur des radeaux, son
l'Ilmen et le Volkhov, l'attente du convoi régulier et il
passage par
le désir d'en référer au gouverneur général de la province. on
exprima
eut bien du mal à le convaincre). Le convoi cheminait lentement il

s'arrêtait pour la nuit non dans les villages (par crainte de mouvements
mais en plein champ là on formait le cercle on plaçait
populaires2),
les chariots où se trouvaient sacs d'argent et balles de
précieux (ceux
au centre les militaires autour par crainte des brigands. Le
soie),
de la frontière
s'effectua moitié par ruse, moitié par force, et ce
passage
n'est que rendu à Revel que Rodés délivra le récipissé-reçu. On formait
aussi une7fois l'an, toujours à la même date, des convois, de véritables
caravanes avec les chevaux venus par terre d'Astrakhan (chevaux tatares

de chevaux kalmouks.)3. La caravane comprenait outre les


Nogai,
chevaux et leurs « conducteurs », des commerçants, des Kalmouks et
Tatares à cheval(300 cavaliers et armés slrellzi (200 tirailleurs tatares), des
avec leurs centeniers) et les cosaques élus ou slanitchniki (hommes du

qui en assuraient la garde. C'est parmi ces derniers que


bourg cosaque)
l'on le guide du convoi. La caravane longeait la Volga par
désignait
Saratov ou bien la quittait à Tsaritsyn pour s'enfoncer à travers la steppe

et Tambov, Riazan et Moscou. Pendant la marche


par l'Ukraine,
gagner
on prenait à peu près les précautions que pour le convoi
mêmes de Rodès,
surtout la nuit au repos des « gardes » du camp étaient désignés. mais
il s'en d'autres défense, dans la journée, pendant la route, de
ajoutait
s'écarter sous aucun prétexte de la caravane à différentes étapes (notam-
ment à Tsaritsyn et à la frontière de l'Ukraine) passage en revue des

chevaux en contrôlant avec la liste établie au départ d'Astrakhan par le


voiévode, liste dont Moscou avait eu le double. Un autre commerce
s'effectuait en majorité par terre celui des fourrures. En Russie, du fait
le simple les de ville en ville, enfermées dans des sacs4,
que peuple portait

1. Il de l'indemnité due les à laquelle fait allusion plusieurs


s'agit par Russes, j'ai déjà
indemnité en argent et en balles de soie.
fois, payée
2. Le Nord-Ouest de la Russie alors une forte population finnoise, encore
comportait
mal les troubles venaient d'éclater à être
assimilée. qui Pskov, Novgorod pouvaient
d'un mauvais aussi ces villages n'étaient pas sûrs.
exemple,
3. Ici c'est KOSTOMAROV (ouvr. cité) qui nous parle de ces convois.
4. Plus les sacs étaient serrés, plus la fourrure était estimée.
333
D. Eeckaute

on utilisait chariots et traîneaux (on pouvait bien sûr utiliser aussi la voie
d'eau). Pour celles de Sibérie, elles arrivaient par traîneaux jusqu'au Ioug
et jusqu'à et de là par la Dvina et la Soukhona
Oustioug (à nouveau par
eau) jusqu'à Vologda, d'où par la route des marais elles
gagnaient Moscou
à moins elles ne gagnent
que d'Oustioug par eau directement Arkhangelsk.
Les transports par eau étaient, en effet, les plus en suivant
nombreux
Rodès, j'en décrirai deux les chargements venus d'Astrakhan constitués
d'esturgeons, de caviar ou de sel sur la Volga, ceux venus d'Arkhangelsk
avec les produits d'Occident, surtout les vins, sur la Dvina.
Sur la Volga, pour le caviar par exemple, lechargement s'effectuait
sous les ordres des « hôtes du tzar » sur des radeaux ou barges, parfois
sur des bateaux. On comptait des équipages de sept à huit cents hommes.
La navigation n'offrait pas de difficultés sauf les des
attaques Cosaques
du Don', qui, selon Rodès, n'étaient pas rares. A Nijni ou à Yaroslavl on
déchargeait les marchandises, où elles étaient vendues en lots. A
petits
Nijni, par exemple, on en chargeait une partie à destination de Moscou
sur des bateaux2 une autre partie était dans des chariots ou
déchargée
donnée à des colporteurs pour la distribuer à travers le pays le meilleur,
d'Yaroslavl gagnait Vologda par terre, puis par eau (par la Soukhona et
la Dvina) Arkhangelsk, la navigation y était moins aisée la basse
Soukhona à partir de Totma, moins profonde, exigeait un transbordement
et pour la Dvina (à moins de tomber en période de « pleines eaux n avec
ses bancs de glaise, ses hauts fonds sableux, sa succession d'étroits
couloirs aux contours anguleux et d'élargissements) il fallait sur
compter
de nombreux transbordements.
Autrement difficile était l'acheminement des produits d'Arkhangelsk
à Vologda (sur deux cents « milles »3 à la remontée). Les marchandises
arrivant à la fin de l'été, il y avait peu d'eau les chargements devaient
être faibles et, malgré cela, on devait charger, sur des radeaux.
décharger
Le gros travail s'effectuait par des ouvriers vivant là avec un de
couple
chevaux, « ils devaient rester debout souvent plusieurs heures, travaillant
dans une eau aussi froide que la glace se ragaillardir ils étaient
pour
obligés d'avaler quatre à cinq fois une tasse de vodka ». Il était bien rare
d'amener tout jusqu'à Vologda. Le moindre retard était funeste. Quand
on devait s'arrêter en route, on n'était pas toujours près d'un
village
le plus souvent ce dernier était situé
à plusieurs milles « on ne pouvait
donc trouver même une misérable isba pour se mettre à l'abri, se réchauffer
et assurer la conservation des marchandises, surtout des liquides » — s'il

1. Les cosaques du Don, soumis en principe au gouvernement de Moscou ne lui obéis-


saient guère et se livraient à des opérations de pillage, à des contre des
attaques postes
russes de la Volga, contre les caravanes à travers la contre les convois de la
steppe,
Volga, etc.
2. La profondeur de l'Oka le permettait.
3. Le mille variant entre 1 500 et 2 000 mètres.

334
Le commerce russe au milieu du XVIIe siècle

fort1 la grande partie, les vins notamment, était perdue.


gelait trop plus
En des distances, des taxes, des difficultés de toutes sortes, le
dépit
commerce était assez intense avoir développé de nombreuses villes.
pour
Bien vers la Baltique, des villes comme Pskov, Novgorod conser-
entendu,
vaient une grande activité, moindre qu'autrefois cependant.
Sur la Volga et surtout Yaroslavl, dont la position était primor-
Nijni
diale en raison de ses liaisons faciles avec Moscou, Pskov et Novgorod. Rodès

la considérait comme « la place la plus importante après Moscou, un grand


nœud de voies de terre et d'eau et y réclamait la Suède un autre « dvor » ».
pour
Dans le système de la Dvina
point de contact entre la route
Vologda
de terre et la voie de nombreux produits, surtout
d'eau, entrepôt pour
mais surtout trois villes
pour les fourrures (avec Ioug en Sibérie) Oustioug,
et Arkhangelsk dont Rodès nous donne quelques descriptions.
Kholmogory
comme d'arrivée du commerce de Sibérie était fré-
Oustioug, point
nombre de les maisons et les murs de
quentée par un grand marchands
la ville étaient en bois.
était aussi une ville de bois où, en
hiver, résidait
Kholmogory petite
le voiévode Y demeuraient aussi un certain nombre de
d'Arkhangelsk.
marchands allemands, hollandais.) et quelques « hôtes
étrangers (anglais,
là les d'un certain
du tzar », les gosti. C'était que Anglais jouissaient
nombre de privilèges.
La ville la plus restait Arkhangelsk. La ville même était
importante
assez la demeure du voiévode2, celle du secrétaire-
petite comportant
à grains et une
petite « dépense » appartenant
greffier, quelques hangars
au tzar où se trouvait le trésor du prince. La ville se trouvait à quelque

elle était entourée d'un mur de bois « à encoches »


distance du port
assez délabré et qui, selon le procédé russe de « fortifications »
(à créneaux)
était à l'extérieur la mer et vers la terre) d'un glacis en
précédé (vers
en et sur les tours étaient
terre qui le dissimulait partie placés quelques
lourds canons de métal.
au où s'effectuaient et déchargements, on y
Quant port chargements
trouvait trois « dvors » ou « halles » toutes en bois celle des Hollandais,
celle des et celle des Russes. Là marchand y avait son
Anglais chaque
ses on
entrepôt particulier et y « trouvait des salles pour écritures » n'y
ni cheminées, ni poêles de manière à écarter le danger du feu.
voyait
Les maisons étaient construites assez loin des « dvors » toujours pour
cette même crainte. « Trente ans tôt, en effet, le feu pris dans une
plus
maisons avait les « dvors » et détruit les marchandises on
des gagné
n'avait en sauver bien faible sur les vaisseaux tout le
pu qu'une partie
reste avait été réduit en cendres. »

durait au moins six semaines avant d'atteindre la route des traîneaux,


1. Le trajet
la n route des marais » vers Moscou.

2. Il l'abandonnait l'hiver pour Kholmogory.

335
D. Eeckaute

Les lettres et les rapports de Rodès ne se contentent d'ailleurs pas de


donner des détails sur le commerce russe, souvent s'y mêlent de multiples
remarques sur la vie du pays indications et administratives,
politiques
activité diplomatique et préparatifs militaires, mouvements populaires,
mention de catastrophes, mesures de méfiance à l'égard des étrangers,
manifestations religieuses, etc., je ne m'arrêterai ici que sur quelques-unes
d'entre elles qui touchent plus particulièrement le monde du commerce.
Des indications de Rodès, on ne peut retenir
politiques que l'atmos-
phère d'inquiétude dans laquelle vit le gouvernement des Romanov la
crainte de voir toujours surgir de nouveaux de nouveaux
imposteurs,
faux-Dmitri. plus de 40 ans après les « troubles » un certain Timochka
Ankidinov se fait passer pour un descendant de Chouiski. et pourtant
toute tentative de ce genre, comme toute trahison, est durement châtiée
son complice et serviteur livré et arrêté de
Khonioukhov, nuit, est ramené
à Moscou enchaîné, les mains liées derrière le dos, les fers aux pieds sous
une escorte de cinquante streltzi il est knouté, torturé, brûlé et ses cendres
dispersées aux quatre vents' Même inquiétude en ce qui concerne les
événements d'Ukraine2, les troubles aux frontières les attaques
turques.
des Cosaques contre les Perses, celles des Kalmouks sur la Volga contre
Saratov et Samara en 1653. le soulèvement des Cosaques du Don.
S'agit-il de l'administration locale ? Rodès en quelques mots en indique
la carence grand nombre de faux-monnayeurs et de brigands, désobéis-
sance et indépendance des voiévodes, non-coordination des ordres. A
côté du voiévode de Novgorod dont j'ai parlé celui de
auparavant,
Tobolsk3 pille ses administrés, se conduit en tyran et, se sentant menacé,
fuit vers la Chine on dira plus tard qu'il a découvert des mines d'or et
d'argent, qu'il a conquis deux bourgs aux frontières de la Chine et les
offre au tzar en demandant des renforts. Rodès n'y croit guère.
Incurie administrative, incertitude politique ne pouvaient que gêner
les marchands dans leurs transactions, dans le transport même des mar-
chandises et Rodès ne se fait pas faute de s'en plaindre.
Sur les catastrophes dont il fut le témoin, Rodès mentionne plusieurs
incendies de Moscou celui de septembre 1651 qui prend près du « Grand
Bazar » de Moscou le tocsin déclencha dans ce centre de la ville panique
et bousculade où le résident suédois4 eût péri sans l'intervention d'un
boïard celui de mai 1652 qui dura deux jours « Les murs rouges de la
ville flambent depuis la première heure du jour le feu détruit une grande
porte et tout un quartier. tant de maisons ont brûlé qu'on ne peut le

1. Ce sera un siècle plus tard le châtiment de Pougatchev.


2. L'attitude de Khmielnitski l'instabilité des frontières avec la dans la
Pologne
région de Kiev.
3. Un certain Fransbeck qui fut un temps résident à Stockholm.
4. Celui qui précéda Rodès Pontcrening.

336
Le commerce russe au milieu du XVIIe siècle

savoir. le lendemain à 6 heures du matin cela brûle encore derrière le


marché. la chaleur est intenable. » Des épidémies, celle de janvier 1655

qui entraîna l'arrêt de tous les voyageurs défense de circuler le commerce

cesse aucun marchand, aucune marchandise ne peut atteindre Novgorod.


Rodès parle longuement des troubles populaires des villes, on le sent

inquiet « le feu couve sous la cendre, tantôt ici, tantôt là ». Il est inquiet
à juste titre, car bien des marchands étrangers furent malmenés. Les
émeutes de Novgorod et de Pskov en avril 1650, comme celle de Moscou
un peu avant en 16481, n'affectent que le bas-peuple des villes. Ce sont
des soulèvements dus à la disette (la récolte a été mauvaise), à la misère,
à la montée des prix. A Pskov et Novgorod c'est la crainte de voir le

prix des grains monter encore, la crainte de la pénurie on accuse le

gouvernement de favoriser l'achat des grains par les étrangers, leur

exportation, aussi c'est contre les marchands étrangers, les riches mar-
chands russes « les gosti » ou « hôtes du tzar », les boïards que se déchaîne
la populace. ainsi à Pskov, on maltraite Fedor Emilianov, un « hôte du
tzar » chargé d'acheter des grains, on pille et brûle sa maison, on jette
sa femme et ses enfants dans les fers. à Novgorod des marchands étran-

gers sont roués de coups, dépouillés on les appelle « traîtres » et on les


accuse d'emporter grains et argent hors du pays avec la complicité de

Morozov, toujours ce même favori du tzar.


Une autre fois2, Rodès dépeint une manifestation religieuse à laquelle
il a assisté le transfert du corps du patriarche Job3 de Tver à Moscou
« Une grande procession de prêtres et de simple peuple l'accompagne à

pied, chacun portant un cierge à la main. Sur le passage du cortège, tout


le long de la route,
villages traversés, dans les isbas tous
ont allumé les
des cierges aux portes et aux fenêtres. » C'est parce qu'en bon marchand
il déplore l'énorme dépense de cire dont on eût pu faire commerce.
Méfiance à l'égard des étrangers ? A Pâques 1652, il est brusquement
interdit aux étrangers d'employer des domestiques russes. Pourquoi ?
les autorités ecclésiastiques orthodoxes les accusent de corrompre les
RusseS4. Tout Russe pris à servir un étranger non baptisés (il y eut des

1. C'est le haut prix du sel, ce monopole d'état, joint aux exactions, aux brimades du

gouverneur Morozov et de Pletchew, tous deux favoris du tzar Alexis, qui la provoqua.
2. Lettre, 5 avril 1652.

3. Rodés à tort du du « serait en fait le métro-


parle corps patriarche » Philippe (ce

polite de Moscou saint Philippe 1566-1568, tombé en disgrâce, destitué, enfermé dans

un monastère, puis exécuté sur l'ordre d'Ivan le 'l'errible en décembre 69). Il s'agit bien

ici du patriarche Job (1er patriarche de Russir, intronisé en t58U, destitué par Chouiski

en 1605, enfermé dans un monastère où il muurut en juillet 1607). Son corps fut bien

transféré sur l'ordre d'Alexis de Tver à Moscou en avril 1652. ce qui a facilité la confusion

c'est que vers cette même date lc tzar Alexis avait aussi décidé le transfert de saint Phi-

lippe à Moscou, transfert qui eut lieu en juin-juillet 1652.

4. Jls font manger de la viande à leurs serviteurs pendant le carême, et même s'ils

ne le font l'odeur des maîtres qui en tnangeut rendre les domestiques impurs. »
pas, peut
Eu fait non orthodoxe.

337
D. Eeckaute Le commerce russe au milieu du XVIIe siècle

enquêtes, des perquisitions) sera bastonné, à la lre récidive knouté à


la 2e à nouveau knouté, les oreilles coupées et expédié en Sibérie on
pourra en faire autant du maître.
En avril 1655, on mettra dans les fers le cuisinier russe de l'ambas-
sadeur d'Angleterre' il l'avait ramené d'Arkhangelsk avec la permission
du voiévode du lieu.
Dans cette même période
pénible affaireéclate une
on accuse la
femme d'un certain d'avoir Leslée2
profané des icônes en les jetant au
feu et de nourrir ses domestiques de viande de chien. arrestations, procès,
témoignages contradictoires3. La femme est condamnée, puis graciée
pour les services rendus par Leslée au tzar, mais tous leurs biens sont
donnés au « Palais Ordre est donné aux étrangers de se faire baptiser
sous peine de voir leurs biens confisqués. Par crainte de tout perdre, de
devenir « kholop » c'est-à-dire esclave, de vieux-Allemands se conver-
tissent à l'orthodoxie les autres étrangers s'abstiennent de viande pen-
dant le carême russe (jeûne beaucoup plus long que celui des catholiques
et beaucoup plus rigoureux puisqu'il s'étend même aux graisses).
En janvier 1654, ordre aux Hollandais et à tous les marchands étran-
gers de
quitter leurs maisons et la ville, sinon on les chassera4 et on
confisquera leurs marchandises. Les délais demandés sont refusés on
finit par leur accorder de laisser les marchandises dans leurs maisons, à
condition qu'ils s'en aillent. On installera cinq slreltzi les
par maison, pour
garder contre le pillage, pour empêcher aussi les marchands de revenir et de
vendre leurs marchandises. On doit estimer la valeur de chaque maison et le
prix doit en être versé aux marchands par le « prikas ou bureau des ambas-
sades n. Ce fut, en fait, souvent une grosse perte les marchands.
pour
Tous ces faits ne sont exposés que par un seul témoin, témoin bien
placé il est vrai (Rodès séjourna longtemps à Moscou) et à l'affût de toute
nouvelle par souci d'être toujours au courant.
Les rapports et les lettres de Rodès nous ont de dresser un
permis
tableau du commerce russe, ils nous donnent aussi à penser que le séjour
d'un marchand étranger, en Russie, en particulier à Moscou dans ces années
1650 n'était pas toujours sans risques. Ils ont permis aussi de donner
une plus large esquisse de la vie russe à cette mais sans toucher
époque,
au monde paysan auquel Rodès, citadin, d'affaires commerciales ne
chargé
pouvait s'intéresser et dont il ne soupçonnait même pas l'importance.

D. EECKAUTE.

1. Il a dù renvoyer son cuisinier anglais malade à Londres.


2. Un « vicil-Allemand » qui servit à plusieurs reprises le tzar.
3. Peut-être, dit Rodès, quelque boïard, favori d'Alexis, convoitait-il les biens de Loslée.
4. C'était une nouvelle offensive du patriarche de Moscou.

338
Abd el-Kader

et la nationalité algérienne

Interprétation de la chute de la Régence d'Alger


et des premières résistances
à la conquête française (1830-1839).

Comme à l'ordinaire tout nationalisme le français entre autres, qui a

donné des ancêtres à la IIIe le nationalisme algérien actuel-


République1
lement la formation de la nation. L'indépendance de 1962 n'est
anticipe
selon lui la renaissance, ou la reconnaissance d'une Algérie précolo-
que
niale, constituée déjà nationalement2; mais l'ardeur de l'argumentat,ion
cette Algérie antérieure ne révèle-t-elle pas précisément la
qui évoque
de la nation ? Au reste, les discours algériens ne font que répéter
jeunesse
certaines affirmations « anticolonialistes » qui prétendent précipitamment
la a violé en 1830 une nation déjà formée.
que conquête française
cette naturelle des Algériens d'aujourd'hui et
Cependant, propension
la volonté de démonstration anticolonialiste s'expliquent comme une

à la dénégation insistante de toute possibilité nationale en Algérie,


réponse
fut la officielle française. Dans les déclarations des
qui longtemps position
successifs français, l'histoire algérienne n'offrait qu'une
gouvernements
suite de dominations (de l'autre rive, ce ne peut être alors qu'une chaîne

de et l'histoire coloniale trop souvent a refusé


guerres d'Indépendance),
le caractère national à la résistance algérienne.
Bernard3 affirme « On dire sans exagération que
Augustin peut
n'existait avant l'arrivée des Français. Nous l'avons véri-
l'Algérie pas
tablement tirée du néant nous lui avons donné son nom et sa person-
nalité. » Il est vrai reconnaît el-Kader était « un
qu'il qu'Abd personnage

1. Voir par exemple Ernest Lavisse


Pierre son rôle dans la formation
NORA,
du
sentimcnt national, Revue historique, juillet-septembre 1962.
2. Lors de la proclamation de la République algérienne démocratique et populaire
par l'Assemblée Nationale à Alger (séance du 25 septembre 1962), l'établissement de
cette République a été présenté comme la « restauration de la souveraineté nationale.
3. Augustin BERNARD, L'Algérie, t. Il de l'Hisloire des colonies françaises, Plon,
Paris, 1930, p. 66, 151 et 188 à 198.

339
René Gallissot

religieux qui risquait de devenir une sorte de héros national », et décrit


l'organisation de son état. Gabriel laquerl prétend qu'Abd el-Kader,
« malgré son prestige, n'a pu faire l'union des de
populations dépourvues
sentiment national ». Tout dernièrement, Claude Martin2, historien de
l'Algérie française, reprend en écho « Les Français ont, voulu faire de
leur ennemi, un héros national, une sorte de
Vercingétorix ou de Jeanne
d'Arc berbère. Ils commettent ainsi un contresens en sortant l'homme de
son cadre. En fait, Abd el-Kader fut au milieu du xixe siècle un très
classique fondateur d'empire berbère. Comme les Ibadites Ibn Rostem
et Abou Yesid, l'Almoravide Ibn Yasin ou l'Almohade Abd el-Moumin
ce fut un docteur du Coran qui rassembla au nom de la de l'Islam
puret.é
de rares tribus pour mener la
guerre sainte, rallier d'autres tribus et
édifier un vaste état. » Ces auteurs semblent le meilleur
répéter biographe
d'Abd el-Kader, le général Azan3, qui est fort net « Les erreurs politiques
d'Abd el-Kader provinrent de son éducation première et furent entre-
tenues par ses sentiments religieux. Il fut
le type du
accompli musulman,
puisant dans le Coran et dans ses commentaires toutes ses inspirations,
et cherchant à marcher constamment dans le sentier tracé Dieu. La
par
religion fut la base », et encore
unique de sa
« Son erreur conduite
fon-
damentale a été créer de vouloir
en Algérie une nationalité musulmane.
Le passé tout entier de l'Afrique du Nord, ou la simple entre
comparaison
les hommes du douar arabe et ceux du village auraient dû lui
kabyle
montrer que ce rêve était irréalisable il y a tant de variétés dans les
agrégations municipales, patriarcales ou féodales appelées indist,inctement
« tribus ? » par les Français. »
Abd el-ICader' devient ainsi le point central de l'argumentation pour
ou contre la nationalité algérienne, et le débat est lié à l'aspect religieux
de la résistance religion et sentiment national sont tenus immédiatement
pour incompatibles cet exclusif n'est-il pas anachronique en 1830 ou 1840,
sans parler d'aujourd'hui encore ?
En évoquant le problème, nous avons glissé de du mot
l'emploi

1. Gabriel Esquer, Hisloire de 3e Presses Universitaires


l'Algérie (1830-1960), éd.,
de France, Paris, 1960, 15.
p.
2. Claude Histoire
MARTIN, de l'Algérie française (1830-1962). Éditions des
4 fils Aymon, Paris, 1963, p. S3-84. Dans Histoire de l'Afriqrre des origines à nos jours,
Payot, Paris, 1964, R. et M. Cornevin reprennent simplement cette opinion en la résu-
mant, p. 248.
3. Colonel Paul AZAN, Abd el-Kader. Uu fanatisme rnrrsulman au p(ilriolisme français,
Hachette, Paris, 1925, p. 143 et 281.
4. Dans Histoire de l'Algérie coniemporaine, t. 1 La conquête et les débats de la colo-
nisalinn (1827-1871), Presses Universitaires de France, Paris, 1964, Ch.-A. Julien définit
Abd el-Kader comme un rr moine guerrier :p. 182), insiste sur son rôle de chef de la
guerre sainte (p. 104 et 149) et souligne le caractère religieux de sa puissance (p. 179 à 182).
« Son mépris des biens de la terre et sa volonté de chasser les chrétiens lui furent inspirés
par sa piété » (p. 181). Pour Ch.-A. Julien, Abd el-Kader allie foi musulmane et patrio-
tisme (p. 180). En parlant de patriotisme, Ch.-A. Julien choisit une voie moyenne, ce qui
laisse en suspens la question de la nationalité.

340
Abd el-Kader et la nationalité algérienne

nation1 à celui de nationalité ce qui est fort normal. La passion en cette


matière rend le sens des mots incertain. Convenons en conséquence qu'il
ne saurait être
question de nation algérienne au xixe siècle pour nous,
une nation, c'est une nationalité qui a réussi il n'y a pas de nation sans
existence politique, manifestée par l'autonomie d'un gouvernement repré-
sentatif d'une collectivité qui a conscience de son unité. Quand une
communauté pressent son individualité, et tend à l'organisation unitaire,
nous sommes en présence d'une nationalité. Dans l'Algérie au temps de
la conquête française, c'est précisément cette question qui demande
examen. Pour pouvoir confronter l'histoire algérienne avec d'autres évo-

lutions, et trancher ce nœud du problème qu'est la nature religieuse de


la lutte, il faut, à nouveau, remettre sur le métier l'écheveau des fils de
la résistance algérienne de 1830 à 1839 chute de la Régence et premières
luttes, fermentation des années 1830-1834, et promotion d'Abd el-Kader

jusqu'à la guerre totale.

La chute de la Régence

faiblesse de la défense
et compromission bourgeoise.

Malgré les lenteurs d'exécution, l'expédition d'Alger2 fut une opération


relativement facile débarquement sans opposition, rapide victoire de

Staouëli, prise d'Alger après bombardement. Bien sûr, la France disposait


d'une flotte puissante alors que le dey n'avait plus qu'une marine réduite,
et le corps expéditionnaire français, fort de près de 40 000 hommes,
l'emportait par son artillerie et son équipement. Mais il n'en reste pas
moins qu'à Staouëli l'agha Ibrahim commandait une armée supérieure
en nombre. Selon le médecin Pfeiffer3, alors captif à Alger « Le

bey de Constantine arnena environ douze mille hommes celui de Tittery,

1. Ch.-A. cit., supra, use du mot Nation dans la formule « Nation arabe »
JULIEN, op.
Abd el-Kader « se proposa de fonder en Algérie. une Nation arabe indépendante, à
direction théocratique, dont la civilisation devait être préservée de la contagion euro-
péenne et chrétienne » (p. 180). Cette référence à la communauté arabe ne nous paraît
pas véritablement donner une signification nationale au rassemblement d'Abd el-Kader.
Il reste donc nécessaire de s'interroger sur la valeur de l'unification réalisée et sur la
nature des sentiments populaires qui soutinrent une résistance d'une quinzaine d'années.
2. L'étude la plus fouillée de la prise d'Alger demeure Gabriel ESQUER, Les commen-
cements d'un Empire. La prise d'Alger, Paris, 1929. Opérations militaires dans colonel
Paul AZAN, Conquête et pacification de l'Algérie, Paris, 1931. Dernier état de la question
Cli.-A. JULIEN, op. cit., p. 51-61.
3. PFEIFFER, La prise d'Alger raconlée par un captif. Traduction partielle de Meine
Reisen und meine fünfjahrige Gefangenschaft in Algier, dans la Reuue africaine, 1876,
p. 115-116.

341

REV. HIST. CCXXXIII. 2. 22


René Gallissot

huit mille, et son chérif, trois mille le chérif du bey d'Oran, six mille
les scheiks des kabyles indépendants, seize ou dix-huit mille et l'acmin
des Mussabis (Mozabites), quatre mille de ses farouches subordonnés, de
sorte que sans compter la garde turque et les habitants d'Alger, qui
accouraient en foule, cinquante mille hommes se trouvaient réunis. »
La relative facilité de la conquête s'explique par d'autres causes qu'une
supériorité numérique ou
simplement technique.
La composition de l'armée du dey révèle déjà la faiblesse de l'État
turc janissaires recrutés dans l'Empire ottoman, soldats des tribus
militaires au service de la Régence (maghzen) et contingents fournis par
les chiouk des tribus les beys de Constantine et du Titteri avaient
conduit leurs renforts le dey, qui redoutait une attaque sur la côte

occidentale, avait demandé au bey d'Oran de rester défendre sa ville


chacune de ces troupes opéra en mauvaise liaison les rivalités se
font jour, et les rapports militaires français font état de heurts entre la

garde turque et les kabyles les « farouches Cobaïles », comme écrivent


lcs officiers1. Les janissaires sont des mercenaires qui donnent, sa force au

régime turc, mais ils constituent un corps à part qui nourrit de vifs senti-
ments de supériorité en marge de l'Empire ottoman, la Régence voit en
outre dépérir le corps des janissaires faute de recrutement, depuis le
début du xixe siècle, l'Odjak est tombée de 23 000 à 6 000 hommes.

Quant aux tribus militaires, elles ne sont attachées au dey que par les
avantages en disposition de terres et les privilèges fiscaux leur fidélité
est fragile, car elles peuvent passer facilement au service d'un autre
souverain qui leur conserve ces bénéfices. Les hommes des tribus seuls ont
vraiment quelque chose à défendre la relative indépendance de leurs
vallées et de leurs montagnes mais peuvent-ils donner un sens au combat
hors de leur petite patrie ? Ils se sentent en opposition avec la caste

militaire ils suivent leurs chefs et non le dey et se retirent en partie du


combat au soir de la bataille de Staouëli. Cette armée disparate est tout
le contraire d'une armée nationale.
Les divisions de l'armée reflètent celles de la population, sensibles
en particulier à
Alger. Le dey, dans son refuge fortifié au-dessus de la

Casbah, est coupé de la ville et du pays il ne règne que par son entourage
militaire et les services du groupe turc et secondairement des Kouloughlis

(demi-Turcs). La Régence n'a pas continué la résistance; devant l'avancée

française, le dey lâche bien vite prise, sans penser à se refaire dans l'inté-
rieur du pays il songe avant tout à gagner une autre rive de la Méditer-
ranée. Après les premiers heurts, l'Algérie fut donc abandonnée la chute

d'Alger s'explique d'abord par la carence turque due à l'isolement du

dey et à la nature étrangère de sa domination. L'existence d'un État

1. Textes cités par Henri NocuÈRES, L'expédition d'Alger, 1830, Paris, 1962, p. 175
à 180.

342
Abd el-Kader et la nationalité algérienne

turc, même devenu autonome l'Empire et de ce fait,


de si l'on veut,
algérien Régence d'Alger, n'implique en rien un fait national (la Régence
a permis cependant de différencier définitivement, semble-t-il, le Maghreb
central de ses voisins). La soudaineté de la défaite montre, au contraire,
la faiblesse de cet État qui n'est qu'une superposition de commandements
la fiscale essentiellement, sans attache
profonde dans la
pour perception
Il y avait ainsi en 1830 deux « Algérie », l'une extérieure,
population.
tournée vers la mer et ayant une représentation internationale, et l'autre

intérieure, terrienne, vivant repliée sur elle-même.


Dans le cadre de la Régence, la hiérarchie sociale1 rendait impossible
un sursaut collectif. Les Turcs formaient une caste de militaires et de

fonctionnaires à Alger et possédaient terres et maisons en


banlieue ils

étaient les principaux bénéficiairesrégime les du Kouloughlis ne rece-


vaient médiocre, mais par les fonctions subalternes, ou les
qu'une part
commandements dans l'intérieur, jouaient le rôle de catégorie intermé-

diaire entre les privilégiés turcs et l'ensemble de la population. Mais


encore de la masse dominée, les citadins enrichis par le
émergeaient
commerce « Maures » et « Juifs », comme l'on dit à l'époque, qui
détiennent eux aussi maisons et domaines. Frustrés du pouvoir, ils sont

à négocier avec les vainqueurs pour s'assurer les premières places.


prêts
Ces notables2 n'ont-ils pas poussé le dey à capituler, et en même temps
les premiers contacts avec le commandement militaire français (délé-
pris
de Bouderbah et Omar auprès du général Bourmont) ? La ville
gation
sombra suite de la défaillance turque, mais aussi par le jeu
d'Alger par
des intérêts et des rivalités sociales.
Trois types de conduites illustrent cette impossibilité de la résistance
dans le cadre de la Régence la fuite des Turcs, la peur des Israélites,
la de la bourgeoisie. Les Turcs, à l'approche de l'armée
compromission
française, partirent en nombre, et leur précipitation entraîna une grande
de population la algéroise. L'ingénieur géographe Rozet3 a décrit
part
cette « La mer était couverte de canots portant des familles
panique
entières avec leurs effets. » Comme le statut de supériorité des Turcs les

mettait à l'écart de la population, Bourmont eut facile de les expulser


en deux les célibataires
(mi-juillet), puis les
d'abord
ensuite, temps
familles (30 juillet 1830). A part également, par leur statut social,

par déconsidération les Juifs, tout au moins ceux qui n'avaient pas assez
de fortune faire partie comme les Bacri de la bourgeoisie utile, à
pour
l'annonce de la progression française abandonnèrent la ville et se répan-

1. Le tableau de la société est déduit des textes rassemblés et par Marcel


présentés

EMERIT, L'Algérie à l'époque d'Abd el-Kader, Paris, 1951.

2. de Relation de la campagne d'Afrique en 1830, Paris, 1832.


Marquis BARTILLAT,

Rapport de Bourmont lui-même, p. 164-165 et récit p. 82-84, et RozET, ouvrage suivant,

p. 253.
3. Relations de la d'Afrique, Paris, 1832, t. 1, p. 258.
Capitaine RozET, guerre

343
René Gallissot

dirent en un lamentable exode sur les hauteurs de la Bouzaréa, familles


en dérive entre
turque l'armée
et l'armée française1.
La bourgeoisie maure et juive se jeta au-devant de l'armée française,
tout heureuse d'être débarrassée des Turcs. Circonvenus par les familles
les plus riches (les Bacri, Ahmed Bouderbah qui était rentré à Alger
après une faillite frauduleuse à Marseille, El Hadj Omar, les mili-
etc.),
taires français leur remirent l'administration d'Alger et de sa banlieue2.
La Commission municipale, créée par Bourmont, sut tirer profit de son
autorité toute neuve elle se partagea les recettes de la ville, celles de
l'octroi pendant plusieurs mois, et dissimula en outre les revenus en pro-
venance des douanes. L'on comprend que cette bourgeoisie avide se soit
montrée favorable à l'occupation par la France. Elle Bourmont
poussa
à lancer la désastreuse opération de Blida
(fin juillet 1830). Un marchand
maure fut institué agha des Arabes, et bientôt Clauzel voudra installer
un autre marchand maure comme bey à Médéa. Les notables ou censés
tels se livrent à la collaboration.
En bref, la Régence turque ne permettait aucunement la résistance
l'Ét.at n'était pas l'armature d'une nation. Il constituait un
cependant
cadre qui tenait le pays par un système de dévolution de la terre, de
perception fiscale et de service militaire. L'élimination du et des
dey
Turcs d'Alger brise cette organisation et laisse jouer ouvertement les
forces sociales. Après l'effondrement de la Régence, le pays se décompose,
et révèle ses solides et ses zones lâches les
régions beys qui continuent
le combat sont déliés de toute dépendance comme maîtres de leur pays,
et plus encore les tribus et confédérations sont en quelque sorte rendues
à la liberté. La résistance change alors de nature ce n'est la Régence
plus
mais d'un ensemble mal cohérent
turque, l'opposition algérien que l'armée
française affronte.

Les discordances de la résistance.


première

La première résistance, la débâcle ne se manifester


après turque, peut
qu'en ordre dispersé. Elle va de la défiance à la lutte locale acharnée,
à la mise en défense de régions entières quand l'administration ancienne
n'a pas sombré elle n'exprime donc encore une volonté d'union dans
pas
le refus de la conquête, et encore moins l'effort une
d'opposer puissance
cohérente pour arrêter l'occupation française.

1. Récit dans ROZET, déjà cité p. 205-207, et cf. capitaine ALLUT, Expédition contre
Alger, dans Carnet de la Sabretache, t. X, 1902.
2. Sur le désordre administratif d'Alger après la conquête, le témoignage de Pellissier
de Reynaud est édifiant. PELLISSIER DE REYNAUD, Annale.s algériennes, 2e éd., Paris,
Alger, 1854, t. I, p. 75-80 en particulier, et 99-100.

344
Abd el-Kader et la nationalité algérienne

Si les riches citadins offrirent leurs services aux Français,


rapidement
la masse de la manifesta immédiatement son refus. L'armée
population
entrait en pays et le défilé dans Alger fit sentir au corps
française étranger,
le humilié d'une population qui subissait la
expéditionnaire repliement
force. Au témoignage direct du médecin Pfeiffer1, « les rues étroites de la

étouffant les notes des tambours et de la musique, leur donnaient


ville,
une C'était la fois y entendait la
expression lugubre. première qu'on
marche cadencée des et le hennissement de leurs
troupes européennes
chevaux. Les les enfants saisis de crainte, se retiraient au fond
femmes,
des harems. les croisées, devant les portes de leurs demeures,
Assis, jambes
les hommes d'un air sombre les vainqueurs défiler
regardaient Français
deux à deux ou trois à trois ». Cette de la population apparaît
opposition
nettement encore dans de l'abandon d'Oran par ses habi-
plus l'exemple
tants. Bourmont rêvait de faire du vieux Hassan, le délégué de l'auto-
bey
rité une s'établirait à Mers-el-Kébir. Hassan bey se
française garnison
à cette manœuvre s'effectua fin août 1830, mais
prêta qui juillet-début
la population oranaise déserta la ville pour se réfugier dans l'arrière-pays
le ne sur à huit cents Turcs2. Nouvelle mani-
bey régnait plus que sept
festation de la entre les dominateurs turcs et la population
coupure

algérienne.
Ce refus fait lors des en kabyle, à
populaire place ensuite, attaques pays
une hostilité farouche l'assemblée des chefs de tribu et mara-
qu'annonce
bouts tenue dès la fin au bordj Temensfout (sur le littoral à une tren-
juillet
taine de kilomètres à l'est nouvelle forme de cette première
d'Alger)
mais ne traduit encore la valeur du patriotisme régional.
résistance, qui que
En août à Bougle3, le rassemblement des montagnards fait échouer
1830,
le Le cas de la de Bône4 est
débarquement français. première attaque
encore la défaite. L'escadre française fut en effet
plus révélateur, malgré
le d'un ancien des concessions fran-
précédée par débarquement agent
en contact avec les familles de marchands qu'il
çaises Afrique, qui prit
celles-ci alors l'accueil des Français qui entrèrent
connaissait préparèrent
dans le et la ville sans entrave. Mais aussitôt, le général Damrémont
port
dut la défense de la ville assaillie les tribus voisines pendant
organiser par
Bône fut harcelé la sixième ce fut un véritable assaut
cinq jours, et, nuit,
tourna au combat à à l'intérieur des redoutes « Les
qui corps corps
arabes furent écrit Pellissier de Reynaud quatre-vingt-cinq
repoussés,
cadavres laissèrent dans les fossés et sur les parapets des redoutes,
qu'ils
dénotent avec fureur ils combattirent. J'ai entendu dire à bien des
quelle

1. déjà cité, Revue africaine, 1876, p. 220.


PFEIFFER,
2. Récit dans BARTILLAT, déjà cité, p. 116-117 et notes.
3. PELLISSIERDE REYNAUD, déjà cité, t. I, p. 109.
4. Théodore de QUATREBARBES, Souvenirs de la campagne d'A/rique, Paris, 1831,
p. 130-132, et PELLISSIER DE REY;AUD, t. I, p. 105-106.

345
René Gallissot

officiers que, sans aucun doute, nos succès eussent été moins
beaucoup
prompts dans
les plaines de Staouëli, et surtout beaucoup plus meurtriers,
si nous y avions trouvé des ennemis aussi acharnés Bône. » C'est
qu'à que
les tribus défendaient leur propre pays, et de plus se sentaient soutenues
par la résistance d'Ahmed, bey de Constantine. Le clivage est net dans cet
exemple entre la bourgeoisie qui se compromet, et les tribus qui se battent.
Après le harcèlement des premiers jours de la et la résis-
conquête,
tance sporadique autour d'Alger, l'opposition ainsi de vigueur
prend plus
dans l'arrière-pays de Bône et de Bougie. de 1830 à 1834,
Cependant,
la résistance ne parvient pas à rassembler les forces du il y a des
pays
éléments en lutte, mais la cristallisation ne Nous retrouvons
s'opère pas.
la réalité algérienne de 1830 ladisparition de l'autorité turque supprime
le pouvoir qui liait les parties de la Régence il subsiste et morceaux.
pièces
Dans certaines régions toutefois, c'est du
l'exemple Constantinois, l'orga-
nisation héritée des Turcs demeure et contribue à soutenir la lutte contre
les Français.
Le bey du Titteri Bou offre un de
Mezragl déjà premier exemple
représentant de l'ancienne autorité turque continuant le combat pour
son propre compte. Après la bataille de Staouëli
et la chute il
d'Alger,
envoya certes sa soumission, pour conserver son titre ou pour
peut-être,
couvrir sa retraite, car il replia ses troupes dans la montagne. Il défend
le pays de Blida à Médéa, trouve de la population c'est
l'appui par deux
fois que l'armée française devra lancer une expédition contre Médéa pour
un succès précaire (Clauzel à la fin de 1830 et Berthezène en 1831).
Plus nettement encore, du Sud constantinois aux montagnes kabyles,
ce fut toute une région2 qui, d'une façon autonome, se maintint en lutte,
à quelques abandons près par intérêt local, autour de l'ancien bey
El Hadj Ahmed. Celui-ci, qui n'était pas turc mais a toujours
kouloughli,
refusé de se soumettre à la souveraineté Au soir de la
française. prise
d'Alger, il repart avec son contingent et les habitants, quelque 2 500, qui
abandonnent la ville pour le suivre. De il tient tête
Constantine,
jusqu'en 1837, puis se réfugiera dans l'Aurès pour poursuivre la guérilla
jusqu'en 1848. Cette résistance du beylik de Constantine apparaît originale
par ses bases sociales.
Le pays était déjà fortement la région de Constantine,
peuplé produc-
trice de céréales, avait probablement moins souffert de la crise, essentiel-
lement commerciale, qui affecte l'Algérie la fin du XVIIIe siècle.
depuis
Pays terrien et montagnard, couvert de villages, l'Est n'avait
algérien

1. Voir PELLISSIER DE REYNAUD, déjà cité, t. I, p. 111, et baron BERTHEZÈNE,


Dix-huit mois à Alger, Montpellier, 1834, t. I, p. 148 et suiv.
2. Sur le Gonstantinois Structure foncière et sociale, d'après EmEAIT, déjà cité, p. 235-
262, et André NouscIII, Enquête sur le niveau de vie des populations rurafes coiistantinoises
de la conquête jusqu'en 1919, Paris, 1961, livre premier.

346
Abd el-Kader et la nationalité algérienne

outre à la différence de la région et d'Oran, une orga-


en pas reçu, d'Alger
sur de tribus La
nisation turque reposant l'implantation privilégiées.
domination la fiscale restait lourde) avait encore
turque (mais pression
été les réformes d'El Ahmed à de 1826. Dans le
allégée par Hadj partir
ne 900 Le
beylicat, l'Odjak comptait plus guère que représentants.
Ahmed s'était entouré d'un « camp o de fantassins et de cavaliers
bey
recevaient une ensuite et surtout, comme le beylik
kabyles qui solde,
d'environ des des un très nombre de petits
disposait 2/3 terres, grand
et tenanciers de formaient ce l'on appelait
moyens (système l'azel) que
le en constituant une éventuelle réserve militaire. Au lieu
Maghzen
d'être le service de tribus du reste de la
quelques avantagées, coupées
cet de la base militaire, la mobilisation
population, par élargissement
entraînait donc la des habitants. Le bey Ahmed avait
plus grande part
foncier en le levant indistinctement sur
de plus uniformisé l'impôt (hokor)
toutes les tribus. ni les fiscales, ni les titres militaires
Ainsi, exemptions
ne divisaient la comme dans les autres beyliks. Enfin,
plus population
Ahmed ne l'intermédiaire de khalifas en partageant
gouvernait pas par
le ce de donner trop d'autorité à quelques grands
pouvoir, qui risquait
chefs de mais il nommait des fonctionnaires et des caïds. L'on
famille,
devine la au contraire, comme
déjà pourquoi politique française prendra
en les nommant les féodaux, car le pays est
auxiliaires, khalifas, grands
troué les taches d'immenses comme celle
aussi largement par seigneuries,
des Ben maîtres des voies vers le Sud, ou des Mokrani qui
Gana,
commandent le des Bibans. Ces féodalités mises à part,
passage grandes
la structure cohérente tenait la région liée à sa capitale
étatique plus
et au la en dépit
Constantine, unissait, juridiquement moins, population,
de rivalités tribales sans cesse renaissantes. La résistance d'Ahmed
longue
heures il sut gagner le soutien populaire.
bey prouve qu'aux critiques
Cette véritable autonomie rendait difficile l'établis-
régionale cependant
sement des liaisons avec Abd el-Kader à l'Ouest. Si l'influence de ce dernier

moments dans le Constantinois, à l'inverse, l'action du bey


pénétra par
resta circonscrite dans son domaine. C'est le fondement de
Ahmed que
leur lutte diffère.

En entre 1830 et hors de l'ancien beylik de Constan-


définitive, 1834,
la résistance n'a trouvé une base Même dans ce
tine, pas d'organisation.
elle ne une volonté de rassemblement général. Le cadre
cas, présente pas
mis en Ahmed donne d'efficacité à la lutte,
étatique place par bey plus
le combat à la Loin d'être un facteur d'unification et
mais limite région.
de ainsi un caractère il maintient l'ancienne division
prendre national,
de la c'est la discordance dans à la
beylicale Régence. Ailleurs, l'opposition
souvent ne lance des colonnes vers l'intérieur
conquête qui, hésitante, que
à les En dehors du littoral le rendu
et ne tarde pas replier. occupé, pays
à son se laisse de la disparition de la pression
indépendance aller, soulagé

347
René Gallissot

militaire et fiscale aux rivalités de chefferies locales ou de


turque, plus
ligues traditionnelles qu'à l'entente. Mais c'est de cette fermentation qui
agite l'Algérie, le Constantinois mis à va d'un
part, que jaillir l'espoir
rassemblement.

La fermentation des années 1830-1834

et la promotion d'Abd el-Kader.

Le Centre et l'Ouest se du à un
algérien' distinguent Constantinois
pays où la trame humaine est serrée, où l'organisation subsiste
étatique
après les Turcs parce que le régime militaire et la de la
fiscal, répartition
terre rendent plus uniforme la condition de la de la
majorité population,
s'oppose un ensemble de où dans les et les hautes
régions, montagnes
plaines d'abord, les tribus sont passées sous le commandement de chefs

héréditaires dans les plaines ensuite, le est des îlots


pays parsemé que
forment les tribus militaires investies de l'autorité et
turque (Douaïr
Smela de l'Oranais Bordjia du Chélif, Les Turcs
par exemple). avaient,
de plus, lié les tribus militaires aux villes en les chefs à posséder
obligeant
des biens dans les cités. Cette imbrication des tribus militaires au milieu
d'autres tribus souvent rivales, leur des le fait en outre
dépendance villes,
que les Kouloughlis formaient des à au service des
corps part Turcs,
rendaient les luttes entre sociaux ou soi-disant
groupes ethniques plus
vives. La bourgeoisie « maure », très forte à Tlemcen tenait son activité
qui
commerciale des relations avec Fès, regardait volontiers vers le Maroc,
prête à appeler au secours le Sultan soutenir ses différents avec les
pour
Kouloughlis ou les tribus militaires.
Le résultat d'une telle division est de laisser, l'effondrement
après
de la Régence, le pays sans force le vieux Hassan
directrice bey plie
devant la France les Turcs (Oran), les Mosta-
Kouloughlis (Tlemcen,
ganem), les tribus militaires et aux côtés des
(Douaïr Smela) passent
Français les rivalités de groupes se réveillent même les chefs de tribus
« arabes » ne un mouvement de car ils sont en
peuvent guider résistance,
quelque sorte submergés par le débordement des Car toute
oppositions.
l'ancienne caste militaire, turque, kouloughli, ou même arabe
réputée
mais compromise avec les Turcs, est contestée le de la
après naufrage
Régence l'on assiste à une remise en question de ce que l'on appelle
pompeusement parfois2 la noblesse d'épée ou noblesse militaire, ou les

1. Tableau déduit des documents Marcel 9 à 134


présentés par EmEnIT, déjà cité, p.
2. Vocabulaire cher aux historiens favorables à la colonisation Paul AZAN, Augustin
BERNARD, Claude MARTIN par ces futurs alliés de la France.
exemple, qui magnifient
Le commandement militaire français remettra en selle les chefs militaires ».
a indigènes

348
Abd el-Kader et la nationalité algérienne

« hommes de guerre », ou encore « les fils de grande tente ». Le déclin de la


caste militaire est du reste ancien, dû pour une large part à la crise de la
société terrienne depuis le xvme siècle', au repli de l'Algérie sur elle-même
qui rend plus mesquine cette féodalité qui fragmente le pays. Dans les
régions, comme celles de Mascara, Tlemcen et jusqu'à Médéa ou Cherchell,
où disparaît le pouvoir turc, où les détenteurs du pouvoir militaire sont
incapables d'opérer un rassemblement, les populations sont donc à la
recherche de chefs.
Dans un tel morcellement, le seul courant capable de se communiquer
d'une tribu à l'autre, de passer à travers les rivalités, s'avère être le
sentiment religieux. Parallèlement au recul de l'aristocratie des chefs
militaires, s'était affirmée la croissante autorité des chefs religieux
les confrérires2 avaient prospéré donnant une force morale à tous les
vieux mécontentements la communauté de foi offre le seul moyen de
rassemblement ainsi puisque la résistance dans ces régions de l'Ouest
devait naître du pays lui-même, elle ne pouvait que sourdre de la fermen-
tation religieuse mais il faut bien voir que celle-ci couvre en réalité des
aspirations plus simples et plus populaires.
Les confréries sont déjà anciennes venues ou non du Maroc, elles
débordent le pays de Tlemcen, de Mascara et d'Oran, mais dans ces
régions, elles prennent une vigueur particulière, soit par la décadence des
grandes féodalités, soit par la vivacité des mécontentements qui leur
ouvrent l'accueil de la population, et à plusieurs reprises les transforment
en mouvements de révolte. Si, dans le Constantinois, ce sont les Rahmaniya
qui sont nombreux, et dans le Sud, les Tidjania qui ont pour centre
Aïn Mahdi (de cette forteresse, la famille maraboutique domine les tribus
nomades son autorité revêt ainsi un caractère féodal), dans l'Ouest, ce
sont les confréries Taïbiya, Derqaoua et Qadriya qui sont les plus
influentes. Les Derqaoua forment la confrérie la plus vigoureuse, car elle
rassemble les pauvres, et le mouvement devient une expression de la
misère à cause de leurs haillons, ne les traite-t-on pas de gueux ? Pour
s'être souvent révoltés contre les Turcs, les Derqaoua ont été durement
refoulés l'Ouarsenis et la région de Médéa (sud du Titteri) sont devenus
les refuges de cette foi populaire qui constitue un mode d'exaltation de la
pauvreté la confrérie se trouve ainsi quelque peu contenue en ces
années 1830. Les Qadriya en compensation gagnent alors des sympathies,
sans obtenir cependant la même audience dans le menu peuple mais la
ferveur religieuse semble plus pure. C'est l'une des confréries les plus

1. Sur la crise de la Régence, voir Y. LACOSTE, A. NouscHi, A. PRENANT, L'Algérie


passé el présent, Paris, 1960, chap. V.

2. Sur le jeu des confréries, voir EMERiT, déjà cité, p. 199-235, et l'esquisse du même
auteur L'état intellectuel et moral de en Reuue d'histoire moderne et
l'Algérie 1830,
contemporaine, juillet 1954. Pour chaque confrérie, consulter l'Encyclopédie de l'Islam.

349
René Gallissot

prestigieuses de l'Islam elle se réclame de Sidi Abd El-Kader el-Djilani


dont le tombeau est à Bagdad ce saint est révéré comme le défenseur
des faibles ce rayonnement confère une noblesse et un grand pouvoir de
séduction à cette confrérie qui apparaît alors comme une aristocratie
spirituelle. Les Taïbiya, ordre de Moulay Taïeb, grand chérif d'Ouezzan,
se compromettent après 1830 en défendant les intérêts de la bourgeoisie
marocaine de Tlemcen, puis perdent du terrain, car leurs fidèles, et cela
joue contre eux, sont nombreux dans les tribus militaires, en particulier
chez les Douaïr et les Smela qui passent au service de la France. La rivalité
est très vive entre ces trois confréries, notamment entre Qadriya et
Taïbiya mais c'est dans ce monde très animé des zaouïa qu'il faut
chercher une réponse à la pénétration française.
Dans l'Ouest, l'hostilité à l'invasion fut certes immédiate, mais elle
resta incoordonnée elle se manifeste quand en 1830 la population d'Oran
abandonne la ville, quand en même temps l'arrière-pays cesse d'obéir au
bey Hassan, quand en 1831 Clauzel ne peut faire reconnaître son bey
fantoche venu de Tunis. Les Alliés des Français Turcs et Kouloughlis
à Oran, Tlemcen, Mostaganem sont isolés, comme les tribus militaires
déconsidérées. Cette alliance des Français avec les agents de l'ancienne
puissance turque rejette encore plus sûrement la population dans l'hosti-
lité les appels à l'aide partent de Tlemcen vers le sultan du Maroc et le
réseau des confréries soutient l'opposition, crée des solidarités entre
tribus et classes sociales. Les Français, à la différence des Turcs, ne
possèdent même plus l'avantage de la communauté de religion celle-ci
peut alors devenir le foyer de cristallisation de la lutte, un mobile et un
lien. Selon la réflexion de Cavaignac en 1836, la population de l'Oranais
ne dut « voir dans le régime français autre chose que la violence turque
entre les mains des chrétiens »*. Les Derqaoua miséreux et ardents s'agitent
ainsi que les Qadriya plus aristocratiques.
Le moqqadem des Qadriya était alors Mahi ed Dine2 sa généalogie
en faisait un descendant du prophète, un chérif, ce qui lui conférait un
pouvoir religieux. Cet homme de Dieu veillait sur la zaouïa de la Guet'na
à une vingtaine de kilomètres de Mascara, au bord de l'oued el-Hammam.
Tous les ans, les tentes des « frères o en religion s'assemblaient en ce lieu
les pèlerins accouraient en nombre l'école de la zaouïa instruisait en
permanence, des leçons du Coran, un petit groupe de jeunes. Face aux
Turcs, la confrérie défendait en quelque sorte un Islam maghrébin et
même puisqu'elle s'étendait jusqu'au Moyen-Orient, un Islam arabe,
et les opprimés trouvaient là le soulagement de leur misère. Les Qadriya
s'étaient déjà, à plusieurs reprises, montrés hostiles aux Turcs en 1825,

1. Lettre de Cavaignac au général Létang (15 avril 1836), citée par EliFRIT, p. 106.

2. L'ascension d'Abd el-Kader est reprise, mais suivie sur un autre mode, de Azan,

déjà cité, p. 7 à 17. Cf..IULIEN, op. cil., p. 96-97 et 124-125.

350
Abd el-Kader et la nationalité algérienne

Mahi ed Dine et son fils Abd el-Kader avaient même été retenus en capti-
vité à Oran par les Turcs. A la veille de la conquête française, Mahi ed Dine
et son jeune fils Abd el-Kader, qui avaient été prier sur le tombeau de
Sidi Abd el-Kader à Badgad, étaient deux fois pèlerins de La Mecque,
avaient une prestigieuse audience auprès de tribus voisines et
acquis
lointaines même, par les ramifications de la confrérie des Qadriya.
en 1831, à Tlemcen, le conflit entre les hâdar, bourgeoisie
Quand
commerciale, d'une part, les Turcs et les Kouloughlis de l'autre, devint

aigu, les citadins s'adressèrent, pour avoir un appui, au sultan du Maroc,


mais l'intervention fut maladroite. Aux yeux de la population de la ville
et des tribus proches, un seul homme avait assez de vertu pour arbitrer
le différend Mahi ed Dine fut appelé. Tout en prenant ses distances avec
le parti marocain, il accepta toutefois le titre de khalifa du Sultan de la
fonction il passait à un rôle politique. Comme ensuite au
religieuse,
de 1832, les agissements français et la pression marocaine se
printemps
relâchèrent à Tlemcen, Mahi ed Dine, à la suite d'une première assemblée
de tribus près de Mascara, tourna son action contre la présence française
à Mostaganem et Oran. Le 3 mai 1832, à la tête d'une petite armée fournie
de l'Oranais, il attaquait les Français, les
par les tribus puis répétait
harcèlements où s'illustrait le jeune Abd el-Kader les contingents des
tribus affluèrent le 6 mai, l'armée rassemblait environ 12 000 hommes
venus de 32 tribus. Les opérations se poursuivirent par le blocus d'Oran,
tant bien que mal jusqu'en novembre 1832. Sentant le
qui se prolongea
poids de la vieillesse pour de telles campagnes (il mourra en juillet 1833),
Mahi ed Dine rassembla les représentants des tribus des environs de
et s'entoura des conseils des marabouts les plus vénérés.
Mascara,
Le 22 novembre 1832, dans la plaine d'Eghris, les guerriers des Hachem,
des Beni Amer et des Gharaba proclamèrent Abd el-Kader, chef de guerre
le 25 novembre, ce jeune homme à la piété vive, cavalier étonnant, lettré
et poète, dont toute la volonté était déjà consacrée à la lutte contre
fit une entrée solennelle à Mascara. L'hiver 1832-1833 fut
l'envahisseur,
mis à profit pour rendre la justice, organiser un gouvernement, isoler les
tribus au service de la France. En février 1833, des tribus du
passées
Chélif venaient à Mascara leur appui et des délégations arri-
promettre
vaient même de Miliana et des cités maraboutiques fameuses Mazouna
et Kolea. Le chef religieux avait enfanté un chef de guerre qui devenait
un chef politique, tandis que se diffusait une solidarité entre les tribus.

Dès janvier 1833, les attaques qui visaient à bloquer le ravitaillement


des ports occupés avaient recommencé prise et perte d'Arzew, assauts
de Tlemcen et Mostaganem soit une année de petite guerre qui se termine
d'un accord qui entérine le statu quo traité Desmichels
par la conclusion
de février la France occupe les ports l'intérieur est le domaine
1834
d'Abd el-Kader « commandeur des croyants o. A l'exception d'Alger et

351
René Galfissot

de sa banlieue, de Bône, de Bougie et d'Oran, des citadelles en défense


de Tlemcen et Mostaganem, l'Algérie était reconnue libre. Les Alliés des
Français Turcs, Kouloughlis, tribus militaires, marchands citadins,
perdaient toute audience. La religion seule donnait une âme à cette
communauté encore mal cohérente, mais où s'éveillait, sous couvert de
croyances, un sentiment de fierté et d'originalité la réussite
qui portait
d'Abd el-Kader. Ainsi, du pays libéré des Turcs après 1830, désuni même,
écartelé entre autorités rivales s'élève un pouvoir unitaire. A la révolte
des tribus kabyles qui défendent farouchement, leur patrie montagnarde,
à la lutte dans le cadre de l'ancienne structure du bey de
étatique
Constantine, s'ajoute la diffusion sous forme religieuse d'une opposition
à l'envahisseur qui tend à rapprocher les tribus de l'Ouest et du Centre
algérien un rassemblement politique s'ébauche.

Le premier Abd el-Kader


effort d'unifccation par
du traité Desmichel.s
(1834)
au traité de la Tafna (1837).

Après le traité Desmichels, la France eut transformé sa conquête


quand
en possession du Nord de en créant le
l'Afrique gouvernement général
(juillet 1834), la pénétration s'orienta surtout vers le
française Constan-
tinois et, après un réussit à prendre Constantine
échec, en 1837 la colo-
nisation ailleurs s'établissait solidement
par plus autour d'Alger. Cette
action provoquait des sur le territoire laissé à Abd
empiétements el-Kader
et l'incitait en à assurer sa l'Oranais
réponse domination subit, de plus,
les de l'occupation littorale. L'émir
contrecoups s'emploie donc à rassem-
bler le pays, mais ce effort est
premier plusieurs fois remis en question,
par l'intervention aventureuse du finalement battu à la
général Trézel,
Macta (juin et les
1835), plus gravement par offensives de Clauzel qui,
à la fin de 1835, incendie même en partie Mascara, puis sévit à Tlemcen,
et enfin la campagne de Bugeaud en 1836.
par Abd el-Kader n'en persévère
pas moins dans son unitaire.
entreprise
Aussitôt après le traité Desmichels l'émir à
(février 1834), s'emploie
remettre dans le rang les tribus militaires et celles dont les chefs préten-
daient conserver une autorité à titre militaire Douaïr et Smela et
Mustapha ben Ismaël, Bordjia et Sidi et El-Ghomari. A
Larbi, Angad
l'automne 1834, Abd el-Kader a étendu son de la frontière chéri-
pouvoir
fienne à l'ouest, des hautes au à la limite
plaines sud, du Titteri à l'est.
Il entreprend alors le ralliement du Titteri où il se heurte à un mouvement
de révolte contre les les
Français inspiré par Derqaoua. L'Ouarsenis était

352
Abd el-Kader et la nationalité algérienne

soulevé par Bou Abdallah et la région de Médéa par Hadj Moussa, qui
même de la ville. Ces pieux personnages continuaient la guerre
s'empare
sainte contre les chrétiens pour les jeter hors du pays leur vision poli-
au rêve d'indépendance des communautés
tique se réduisait certainement
tribales montagnardes qui s'unissaient au mieux par esprit de çol, mais
leur volonté allait au-delà de celle d'Abd el-Kader qui, par réalisme,
entendait seulement contenir les Français, en tolérant leur établissement
dans les ports, comme en des sortes de présides. La révolte, précisément
était populaire, faisait passer la lutte finale avant l'orga-
parce qu'elle
le soulèvement général avant la préparation des forces, la
nisation,
au-dessus de tout l'idée d'asseoir une puissance arabe
passion religieuse
face aux Français était étrangère aux Derqaoua, alors que cela semble la
maîtresse d'Abd el-Kader. Par son ambition de rassemblement
pensée
et de fondation politique, l'émir était contraint à la répression.
Au printemps de 1835, il remonte la vallée du Chélif, puis occupe
Miliana les tribus viennent lui rendre hommage depuis la Mitidja même
Moussa tenait toujours Médéa, mais sa troupe se dispersa à
Hadj
de l'armée de l'émir en avril 1835. Ce premier effort d'unifi-
l'approche
cation les bases du futur Etat l'on comprend qu'Abd el-Kader
jette
réunir plus de 15 000 hommes pour battre Trézel à
puisse facilement
la Macta.
Cependant aux heures de désarroi (attaques de Clauzel et de Bugeaud),
l'émir paraît encore peu soutenu les contingents se' débandent il doit
bien souvent ranimer l'espérance en faisant appel au sentiment religieux.
Il est vrai qu'en contrepartie les ravages de l'armée française font naître
des désirs de vengeance et, dès que l'émir montre un regain de puissance,
populaire le soutient à nouveau, car l'hostilité aux Français est
l'opinion
maintenant vécue en profondeur. C'est à partir de ce temps qu'Abd el-
Kader renonce à tout signe de luxe ou de prestige il refuse le parasol de
commandement sa tente est faite de morceaux rapiécés il vit et
commande en toute simplicité, comme s'il
abandonnait toute marque
aristocratique pour faire mieux corps avec son armée et la population.
Le dessein politique d'Abd el-Kader est révélé par les concessions
qu'il fait et celles qu'il refuse dans les négociations avec les militaires
Le sens du traité Desmichels est clair, se faire reconnaître la
français.
souveraineté de l'intérieur. En 1835, il faisait proposer un nouveau projet
d'accord au gouverneur général Drouet d'Erlon1. L'émir et le gouverneur
conservaient le territoire occupé, soit pour Abd el-Kader, l'intérieur du
chérifien Constantinois, en comprenant
pays depuis l'Empire jusqu'au
le Titteri et la partie de l'Algérois que la France ne tenait pas l'émir

s'engageait à faire connaître à la France les nominations qu'il prononce-

1. Azan, p. 44-45.

353
René Gallissot

rait à Médéa et Miliana, dont les chefs serviraient en quelque sorte d'inter-
médiaires entre les deux puissances souveraines. Cette proposition annonce
la convention de la Tafna qu'Abd el-Kader achète à Bugeaudl. Le texte
arabe2 maintenant connu est sans ambiguïté il affirme la pleine indé-
pendance du pouvoir d'Abd el-Kader dans un territoire défini. La volonté
de regrouper un peuple est manifeste et la réplique de l'émir à l'officier
de Marine, de France3 s'éclaire ainsi « Les chrétiens sont des fous, des
insensés. Ils veulent s'emparer d'un pays qui n'est pas à eux et en chasser
l'Arabe à qui il appartient. Encore si vous vous contentiez des côtes
d'Afrique, si vous borniez votre occupation à Alger, Bône, Oran, je
pourrais vous souffrir près de moi, car la mer ne m'appartient pas, je n'ai
pas de vaisseaux. Mais vous voulez encore les plaines, les villes de l'inté-
rieur vous convoitez nos montagnes.
Au début de 1837, par le traité de la Tafna, l'émir
reprend possession
de son domaine, et les Français se replient sur le littoral Médéa est
reconquise. Pour Abd el-Kader, l'occasion est venue par la trêve d'orga-
niser plus solidement le pays par le rappel des réalisations dans la
période d'accalmie 1837-1839, nous découvrons totalement la nature de
sa puissance.

L'État d'Abd el-Kader,

expression de la nationalité algérienne


la base territoriale.

Le centre de la de l'émir' demeure la


puissance région de Mascara la
vieille cité est doublée une forteresse au sud-ouest
par plus Tagdempt
l'unification gagne de en à de ce fort.
proche proche partir point Dès
l'été de 1837, Abd el-Kader la mise au des tribus
reprend pas militaires
privilégiées, il démantèle la caste soumet à l'impôt,
militaire, replace sur
un pied toutes les le est si
d'égalité tribus principe simple ces groupes
et ces hommes sont solidaires du peuple arabe et musulman, ils doivent
contribuer comme les autres. Il n'y a plus d'origine ethnique qui compte
devant la commune et l'émir a cette « Ne
condition, parole5 demandez
jamais quelle est l'origine d'un sa ses
homme interrogez plutôt vie, actes,

1. EMERIT, ouvr. cité, 135 et et Reuue


p. suiv. africaine, 1950, p. 85-100. Mise au
point dans JULIEN, p. 137-139.
2. Traduction par Reuue
BaESmEx, a/ricaine, 1950, p. 88-91, et observations par
H. PÉRÈS, pages suivantes.
3. A. de FRANCE, Les d'Abd
prisonniers el-Kader, Paris, 1837, t. I, p. 180-182.
4. AZAN, déjà cité, 98-120. Cf. 148-150.
p. JULIEN, p.
5. Cité 5.
par Aznrr, p.

354
Abd el-Kader et la nationalité algérienne

ses et vous saurez ce est. Si l'eau puisée dans


son courage, qualités, qu'il
est et c'est vient d'une source
une rivière saine, agréable douce, qu'elle
» A Abd el-Kader fait le tour de son domaine, organise
pure. nouveau,
il étend même son influence plus loin
une administration égalitaire
vers le Sud et vers l'Est.

avoir dans le les tribus de la frontière chérifienne


Après replacé rang
de 1837 et fait à Tlemcen une entrée en juillet,
au printemps triomphale
dans les méridionales. Au sud, le nomadisme règne, et les
il passe régions
se sont entre deux puissances, celle montante
tribus qui déplacent prises
el-Kader uniformise, veut créer un ensemble cohérent,
d'Abd qui centralise,
ancienne de la famille d'Aïn Mahdi, cette féodalité citadine
et celle Tedjini
oasis veut dominer les tribus Mascara. A la
issue des grandes qui jusqu'à
de l'été et à l'automne sans se mesurer encore avec Tedjini,
fin 1837,
de confrérie dont se fait sentir au-delà du Sud Algérien,
chef l'emprise
Abd el-Kader une reconnaissance jusqu'au djebel Amour,
pousse cependant
tirer un de obtient le ralliement des habitants (les
et sans coup fusil,
les les Béni sans difficulté, il élimine les chefs
Hamiane, Harrar, Maïda)
faire des nominations et lever La facilité de
de tribus et peut l'impôt.
au moins la sensibilité des à l'œuvre de
l'entreprise prouve populations
brise la hiérarchie féodale El Hadj Aïssa, descendant
rassemblement qui
famille est même pressenti pour être à
d'une ancienne maraboutique,
le de l'émir.
Laghouat représentant
de Abd cl-Kader rétablit son autorité dans les plaines
A la fin 1837,
il rencontre à nouveau d'un mouvement religieux
du Chélif l'opposition
Marocain de Meknès Abdallah se faisait passer pour le Mahdi,
le Hadj
d'Allah doit annoncer le final de l'Islam. Abd el-
ce prophète qui règne
sans et le renvoya au Sultan du Maroc. Il peut ensuite
Kader le défit peine
zone méridionale du Titteri. Cette touchait à
s'imposer dans la région
la voie méridionale vers le Constantinois et les
l'Est algérien et ouvrait

Kabylies.
suit cette route du à Bou Saada puis à Souk
Abd el-Kader Sud, passe
il obtient l'adhésion de tribus et même le
el-Ghozlan. De là, kabyles,
féodal des se rallie. Dans l'Est, les
cheikh El Mokrani, ce grand Bibans,
étaient toutefois à l'ouest de l'oued Isser, les
tribus militaires rares
la tribu des Zouatna s'était ensuite
Turcs avaient installé kouloughli qui
Comme en cas, Abd el-Kader intervint
liée aux Français. toujours, pareil
il réduisit la et notamment châtia le caïd Biroum,
avec énergie tribu,
fut condamné à être avec son brevet
créature de Clauzel, qui promené
le maréchal cousu dans le dos, avant d'être
de caïd signé par français
l'émir remonta l'oued obtint la confiance des Ame-
exécuté. Puis Sebaou,
le marabout Si Ahmed Ben Salem, et une nou-
raoua et proclama khalifa,
un chef de tribu sous l'autorité d'un homme de
velle fois, l'on vit placé
des Flissas fut nommé des tribus
quand le caïd simplement agha
religion,

355
René Galliseot

entre Isser et Sebaou. Ainsi l'influence d'Abd cl-Kader


pénétrait le pays
kabyle.
L'émir s'en revint vers le Sud il envoya son khalifa de
Médéa, Berkani,
s'emparer de Biskra et confia à un jeune marabout, Bel Azouz le gouver-
nement du Sud-Est jusqu'au Mzab. Une petite
guerre s'engage alors
entre les restes de l'armée du bey Ahmed. Nous retrouvons là
l'opposition
entre les deux pôles de la résistance algérienne. Abd el-Kader unifiait le
pays en s'appuyant sur le mouvement maraboutique, fondait son action
sur les sentiments religieux populaires. Cette primauté de la
religion le
sépare d'El Hadj Ahmed, qui maintient essentiellement la puissance beyli-
cale, sous une forme rénovée cependant. Abd el-Kader touche ainsi les
populations en profondeur, peut unir les habitants par-delà les anciennes
barrières administratives turques en mettant fin aux rivalités des autorités
locales ou régionales comme en supprimant les différences de statut entre
tribus. Quand, au début de l'été 1838, l'émir rentre à
Tagdempt, son
autorité s'étend de la corniche kabyle, des vallées de la
Medjana, de l'oasis
de Biskra à l'Empire du Maroc son influence
religieuse rayonne même
plus au sud. Au-delà du djebel Amour se maintient seule la forteresse
d'Aïn Mahdi, porte du Sahara, où les palmeraies vivent en toute indé-
pendance, car les luttes du Nord ne parviennent que par écho.
Abd el-Kader avait préparé la pénétration du Sud en nommant El
Hadj
Aïssa, khalifa à Laghouat mais ce gouvernement restait sans autorité
face à Tedjini. En juin 1838, l'émir
entreprend le siège de la forteresse
d'Aïn Mahdi qui, à l'abri de ses remparts, résiste à tout assaut
pendant
6 mois. Ce n'est qu'après négociation que
Tedjini accepte de se retirer
plus au sud. Les tribus se rallient alors nombreuses et le 24 décembre 1838,
jour de l'Aïd es Seghir, les envoyés des Oulad Khelif et des Larbaa, ceux
des Oulad Naïl, et même des délégués venus de
Touggourt, et les repré-
sentants de trente tribus sahariennes s'assemblèrent pour la
prière l'émir
s'avança à l'aurore vers une plaine immense qui, du pied du djebel Amour,
s'ouvrait à perte de vue vers le désert entouré de 500 chefs de son
armée et chefs de tribus, il s'accroupit face à l'Orient derrière lui, douze
mille hommes l'accompagnaient dans cette cérémonie. En janvier 1839, la
citadelle d'Aïn Mahdi était démantelée.
Au milieu de 1839, Abd el-Kader dut refaire une tournée en
Kabylie,
car l'autorité du khalifa Ben Salem se heurtait aux vieilles rivalités de
çofoi
(ligues) les tribus montagnardes confédérées entraient mal dans le dessein
unificateur de l'émir et se montraient rétives devant cette autorité venue
de l'Ouest plus arabisé. Mais, comme auparavant, ce sont les tribus merce-
naires qui veulent échapper à l'égale souveraineté. Abd el-Kader remet
chacun à sa place et demande à la population de conserver ses armes
et de garnir les silos. La guerre s'annonce.
A l'automne 1839, l'œuvre de rassemblement est
accomplie, non pas
356
Abd el-Kader et la nationalité algérienne

dans toute le Sahara au-delà des chaînes du Sud


l'Algérie actuelle, puisque

et les les orientales de l'ancien de Constantine ne


régions plus beylik

connaissent la d'Abd el-Kader mais une


puissance que par résonance,

unité s'est constituée, née d'une à


politique réponse algérienne l'agression

Tout en considérant la souveraineté d'Abd el-Kader comme


française.

une le Azanl reconnaît « Dans leur ensemble, les


oppression, général

résultats des efforts d'Abd el-Kader étaient L'unité


patients magnifiques.

de son sultanat était à obtenue les deux tiers de l'Algérie


peu près

obéissaient à ses lois. Les étaient resserrés dans Oran, dans


Français

et dans une du de Constantine, et n'avaient le


Alger partie beylik pas

le texte du traité de la de terre


droit, d'après Tafna, communiquer par

entre ces trois Sans certaines tribus ne subissaient


possessions. doute,

son sans doute les mécontents


joug qu'avec impatience aussi, Français,

de ses de territoire, sa manière d'interpréter


agrandissements critiquaient

le texte du traité. Mais aucune révolte locale n'était de la


signalée part

de aucune hostilité n'était ouverte avec les La


musulmans, Français.

de l'émir était à son »


puissance apogée.

non de de à Tlemcen et d'Xin


Et, seulement, l'arrière-pays Bougie

Mahdi à un rassemblement territorial est réalisé, mais ce regrou-


Ténès,

est celui des habitants des et trouve


pement plus que terres, l'Algérie

à la fois une unité morale et


politique.

L'État d'Abd el-Kader,

de la nationalité algériennes
expression

inspiration religieuse et unité politique.

L'œuvre d'Abd el-Kader a été, nous le savons, souvent présentée en

la réduisant à un sursaut religieux comparable à ceux qui rythment


l'histoire de l'Islam médiéval, en l'assimilant notamment à l'établissement
des almoravide et almohade. Le caractère personnel de la réussite
Empires
est mis ainsi en relief, tandis que la religion devient la valeur unique de

la création. Ces rapprochements qui chevauchent les siècles tirent argu-


ment des aspects archaïques de l'action de l'émir mode d'exécution des

condamnés, de combat, succès militaire par la supériorité de la


style
cavalerie, importance des facteurs de rivalités personnelles, rôle du mara-

boutisme, invocation de la guerre sainte, etc. Des traits de la vie de

l'émir sont aussi cités à charge2 incertitude d'âge, crédulité, naïveté des

1. AZAN, p. 120.

2. Les sources que l'on cite, qui rapportent des anecdotes sur Abd el-Kader, révèlent
aussi la naïveté del'auteur (abbé SUCHET, Lettres édi fiantes et curieuses sur l'Algérie, 1841),

357

REV. HIST. CCXXXIII. 2. 23


René Gallissot

connaissances, refus de la médecine savante, place inférieure laissée aux


etc. Ces aspects
femmes, témoignent simplement que la vie d'Abd el-Kader
ne peut être distinguée de conduites normales dans la société algérienne
du temps,qui conserve, comme tout groupe humain dont a l'évolution
été lente, des pratiques qui se rapportent à un passé lointain. La complai-
sance dans le passé n'empêche-t-elle pas de voir ce qui apparaît de neuf
dans un pouvoir encore personnel, une administration qui se pare de
titres une justice qui se veut un effort militaire
turcs, coranique, qui se
dit sacré ? C'est le sens de l'œuvre propre aux années 1830, qui intéresse
l'historien plus que les permanences évidentes de formes anciennes.
Le gouvernement1 repose sur la personne même l'émir,de sur son
autorité de commandeur des croyants. Il passe pour « sultan », mais les
textes de ses services ne lui donnent jamais cette qualité il peut ainsi,
si besoin est, reconnaître le sultanat de l'empereur chérifien il est seule-
ment investi, depuis la proclamation par les tribus en 1832, d'un comman-
dement personnel « notre émir », comme disent les documents officiels.
Et tout part de lui, aussi bien l'initiative diplomatique l'autorité
que
militaire, le pouvoir administratif que le droit de justice. Pour les graves
décisions, Abd el-Kader réunit une sorte de grand Conseil, composé des
principaux détenteurs de pouvoir et des personnages religieux les plus
influents quand la guerre s'annonce au printemps de 1839, l'émir tient
une assemblée solennelle à laquelle participent les khalifas, les chefs de
tribus, des hommes de loi « 70 personnes avaient à la délibé-
pris part
ration qui avaient eu lieu le matin », écrit le commandant de Salles2,
envoyé alors en mission. Mais en temps ordinaire, si l'émir reçoit et
prend des conseils, il n'existe pas de véritables fonctions de conseillers,
pas de conseil de gouvernement, mais seulement des secrétaires. Abd el-
Kader au reste ne montre pas d'exclusive il s'adresse à des membres de
sa famille, et à des marabouts, mais aussi à toute personne compétente
qu'elle soit réputée arabe, kabyle ou juive ses conseillers en affaires ont
été des israélites qui furent même ses représentants officiels il aura
même recours à des Européens. Pouvoir personnel certes, mais tempéré
par les conseils extraordinaires et l'utilisation des capacités.
Par ailleurs, l'émir a tendance à voir, dans la reconnaissance de son
autorité par les tribus, une sorte d'allégeance à sa personne il revendique
les membres de telle tribu comme ses sujets, alors que les habitants des
zones portuaires occupées sont considérés comme sujets du roi de France,

quand il interprète le traité Desmichels ou celui de la Tafna3. Mais ce

son ignorance du pays et des moeurs (de Les d'Abd ou son


FRANCE, prisonniers el-Ifader),
imagination suspecte (Léon Roches, sur ce dernier, voir Marcel EMERIT, La de
légende
Léon Roches, Reuue africaine, 1947).
1. AZAN, p. 121-143, et EMERIT, ouvr. cité, documents sur les forces de 263-299,
l'émir, p.
2. EMERiT, cité, p. 192.
3. Lettre à Louis-Philippe de mars 1839 citée 150-151.
par exemple, par Azwrr, p.

358
Abd el-Kader et la nationalité algérienne

trait ne révèle-t-il pas plutôt


qu'une conception d'appartenance person-
nelle, l'influence des
genres de vie maghrébins ? La souveraineté dans
ces pays, où les tribus pastorales sont mouvantes, ne porte pas vraiment
sur un territoire mais
sur un groupe humain l'idée d'un cadre territorial
fixe porte la marque de l'esprit terrien européen. Mieux même, l'émir
aurait aimé établir son gouvernement dans une capitale successivement
il choisit Mascara et Tagdempt mais la guerre le rendit au nomadisme
et sa tente le siège de son autorité
devint il s'agira en fait d'une véritable
capitale ambulante, la fameuse Smala. Abd el-Kader ne peut être assimilé
à un chef féodal itinérant qui gouverne par son entourage et confond
le pays et les habitants avec « sa maison ».
Le pouvoir n'en reste pas moins largement personnel cette marque
s'explique d'abord par ses origines mêmes, puisque Abd el-Kader n'a pas
de prédécesseur aucun apport antérieur ne donne une assise à sa souve-
raineté il tire son commandement de la promotion de sa personne de fils
du moqqadem des Qadriya au rôle de chef de la guerre sainte homme de
confrérie, il ne reçoit pas l'héritage d'une autorité politique ou militaire
son pouvoir est né par les circonstances de l'invasion française, du pays
même, du sein de la population travaillée par le ferment religieux,
soulevée par le besoin de résistance. Comme toute autorité à sa source,
celle de l'émir est liée à la personnalité qu'il est une souveraineté nouvelle
se constitue à partir de lui comme le regroupement du pays s'effectue
autour du centre de gravité de Mascara. Ce pouvoir, sans passé, reste
personnel, car il ne dépasse pas le stade de la croissance.
En réalité, ce pouvoir est déterminé par l'inspiration religieuse la
personne d'Abd el-Kader compte moins alors que cette constante justi-
fication d'autorité. Le titre d'émir des croyants fait référence à une voca-
tion religieuse. Abd el-Kader se considère comme le chef d'une commu-
nauté religieuse ou plus exactement d'un détachement du peuple musulman.
La justice, la levée des impôts suivent des prescriptions coraniques.
Les premiers conseils sollicités sont toujours ceux des hommes de religion
et les principaux administrateurs seront choisis parmi les marabouts les

plus pieux le sentiment religieux guide toute action, lie les partisans.
Nous retrouvons là encore l'origine de ce pouvoir porté par le réseau des
confréries et plus encore la correspondance avec la situation algérienne
d'après 1830, dans laquelle seule la religion peut rapprocher les habitants,
et exprimer les aspirations. Mais, et c'est là l'originalité, Abd el-Kader
n'est pas un réformateur en religion il ne prend pas la tête d'un mouve-
ment qui régénère un Islam décadent il n'est pas l'apôtre d'une nouvelle
foi comme le furent les fondateurs des dynasties médiévales. L'anachro-
nisme est là dans l'assimilation au Moyen Age. Le succès d'Abd el-Kader
ne peut même être comparé au wahabisme, car il n'existe guère une
prédication doctrinale particulière. Si Abd el-Kader veut un retour au

359
René Gallissot

Coran, c'est pour débarrasser l'Algérie des déformations apportées par


les Turcs et surtout pour dresser la population contre l'envahisseur, en
lui donnant une cohésion. La motivation religieuse ne doit cacher
pas
l'orientation politique ce qui est fondamental devient la résistance à
la conquête plus que le support religieux. L'effort administratif, judiciaire,
fiscal, militaire, économique l'atteste. Cette détermination change la nature
de l'œuvre non plus le combat de l'Islam contre une nouvelle croisade,
mais la tentative d'établir une puissance politique pour contrecarrer une
invasion qui apparaît avec évidence comme une prise de possession
économique.
La domination turque était assurée dans les villes des
grandes par
garnisons militaires, dans le plat pays de la zone tellienne par des tribus
Maghzen dans les régions montagneuses et dans le Sud où la présence
turque était réduite, les deys n'étaient représentés des kaïds
que par
turcs ou kouloughlis ils
investissaient même de la de des
charge kaïd,
chefs de tribus particulièrement fortunés ou réputés quelques grandes
familles étaient ainsi au service des Turcs, et l'autorité était devenue sou-
vent héréditaire les fonctions administratives et la surveillance de la
perception des impôts étaient donc réservées à la fraction turque, à la
caste militaire et à des féodaux dociles. Abd el-Kader' conserve les titres
de l'époque turque, mais confie les responsabilités à des personnages
nouveaux, et surtout supprime tous les privilèges qui accompagnaient
les pouvoirs et les titres. En 1839, au moment de la plus grande extension,
le territoire est partagé en huit khalifaliks à leur tour, sont divisés
qui,
en aghaliks qui regroupent les tribus commandées par un kaïd dont les
fractions sont placées sous les ordres d'un cheikh. L'émir choisit ses
khalifas et éventuellement les aghas, et le jeu des nominations descend
l'échelle administrative. Ces détenteurs d'autorité sont autant dire des
fonctionnaires ils peuvent être remplacés, et surtout reçoivent un trai-
tement, tout au moins les khalifas, car agha et kaïd se payent à raison
de 1/10 des contributions qu'ils collectent. L'ancien mode de rétribution
subsiste quand s'esquisse une fonction publique.
D'une façon générale, le
système d'administration des
par privilégiés
est détruit pour laisser place à une uniforme et unifiée en
organisation
une stricte hiérarchie ce cadre neuf tend à effacer le morcellement passé,
les pouvoirs héréditaires et les différences de statuts entre tribus. Le
pays algérien prend l'aspect d'une fédération de huit régions administrées
sur un modèle unique. L'émir ne s'est pas réservé un domaine propre
les huit khalifaliks se rangent sous une seule souveraineté. Cette organi-
sation encadre la population plus qu'elle n'est établie sur des circonscrip-
tions territoriales à la base nous retrouvons la fraction de tribu, la tribu

1. Cf. tableau de l'État d'Abd el-Kader dans JULIEN, op. cil., p. 182-185.

360
Abd el-Kader et la nationalité algérienne

ou la confédération tribale le territoire est considéré comme le domaine

d'une Abd el-Kader la structure sociale algérienne


population. respecte
alors la colonisation, voudra fixer son pouvoir sur un
que parce qu'elle
« détribalisera » l'Algérie. Sous des apparences anciennes
support territorial,
et par aux réalités de 1830 se dessine la consti-
adaptation algériennes
tution d'un État moderne.
De la justice s'affirme comme un retour
façon quelque peu semblable,
aux mais aboutit à la création d'un régime uniforme. Comme
traditions,
les Turcs des des entorses à la loi cora-
avaient, par privilèges, apporté
Abd el-Kader entend faire rendre la justice selon les principes du
nique,
les cadis sont seuls habilités à prononcer des jugements et
livre sacré
un cadi énonce les sentences. Ces cadis reçoivent un
à l'armée même
début de fonctionnarisation, mais toutefois ils conti-
traitement mensuel,
nuent à percevoir des droits sur certains actes. Pour les affaires graves
et en appel le tribunal des Oulama l'émir lui-même consulte cette
siège
cour. Ainsi les peines être sévères, elles deviennent égales pour
peuvent
tout habitant la loi et des crieurs publics vont sur
tous peut invoquer
susciter les réclamations1 « Vous entendez, oh les
les marchés pour
de son agha, de son caïd, ou
malheureux que celui qui a à se plaindre
de son cadi, vienne se plaindre à moi je lui rendrai justice. S'il ne le fait

le blâme retombera sur à moi, Dieu n'aura rien à me


pas, lui quant
demander au jour du jugement. » La justice se trouve uniformisée.
d'Abd manifeste la suppression des
L'action égalitaire el-Kader, par
des tribus et des chefs, l'établissement d'une administration
privilèges
cohérente et la généralisation de l'unique justice coranique est encore

nette et certainement mieux sentie par la population en matière


plus
fiscale. Les Turcs avaient surchargé le commun de la population (ra'iya)
les tribus de service Abd el-Kader étend à tous
et exempté (maghzen).
les mêmes et supprime l'impôt des ra' iya, le kharadj. La popu-
impôts
lation est soumise à un régime qui veut être un retour à la stricte
unique
observance A titre ordinaire, deux impôts sont perçus, à deux
coranique.
au printemps la zecca sur le bétail, à la fin de l'été, l'achour
saisons
sur les moissons les khalifas faisaient alors la tournée de leur province
contrôler et caïds à cette occasion, ils recevaient les plaintes
pour aghas
de la population. Les refus de paiement étaient sanctionnés très sévère-

c'est forcer les tribus militaires à se soumettre à l'impôt que


ment pour
entre le plus souvent en lutte ainsi s'expliquent les durs traite-
l'émir
les Bordjia du Chélif, les Douaïrs et les Smela d'Oranie
ments que subirent
Selon la remarque de Marcel Emerit2, Abd el-Kader apparaît
par exemple.
comme « l'homme la distinction entre tribus maghzen et
qui supprime
tribus raïas et abolit le kharadj ». La guerre justifia un troisième impôt,

1. Cité AznN, p. 132.


par
2. EMERIT, ouvr. cité, p. 14.

361
René Gallissot

prévu lui aussi par le Coran, la Maouna. Cette contribution exceptionnelle


était levée comme les autres à la fois en nature et en La part
argent.
provenant des récoltes était versée dans les magasins publics chaque
tribu devait avoir ses les et silos du le caïd
propres entrepôts beylikl,
avait la surveillance des réserves dans des souterrains
placées camouflés
des bergers de la tribu les bêtes des contri-
gardaient qui provenaient
butions. Cette continuait habitude tribale
pratique l'antique qui emma-
gasinait pour les temps mauvais et pour donner des secours aux indigents,
mais en la transformant en institution Une double intention
publique.
commandait ces mesures celle de disposer en tout lieu de vivres pour
l'armée sans la faire subsister en exploitant le pays, et celle de mettre
au service de la population des moyens de pallier les récoltes déficitaires,
d'assurer l'ensemencement et de secourir les pauvres. Au dessein charitable
s'ajoute la prévision militaire. de l'oeuvre bien être
L'inspiration peut
religieuse au départ, sa signification est de préparer le pays la
pour
lutte du retour au droit l'on passe à l'entreprise
coranique, d'étatisation
pour unir une population dans la riposte à la pénétration coloniale.
L'effort militaire a tendu la population vers un but unique. Une armée
régulière répartie dans chaque khalifalik est mise sur pied une dizaine
de mille hommes, et quand la guerre viendra l'émir entraîner
pourra
quelque 50 000 combattants soit par l'appel de volontaires moudjahidin,
soit par le recrutement d'autorité de Mais dès l'époque
supplétifs. de
paix (ou de trêve, tant elle fut brève), le pays est tenu prêt par un système
de défense très cohérent, en réplique à l'implantation française sur le
littoral. Les tribus en bordure de la côte tiennent en quelque sorte les
avant-postes, pour contenir les Français dans leur zone et éventuellement
couper le
ravitaillement les villes anciennes constituent une première
ligne défensive Tlemcen, Mascara, Miliana l'émir double de positions
que
en repli à la limite du Tell et du Sud c'est l'oeuvre célèbre
semi-aride
de construction urbaine établit en réalité des forteresses
qui Sebdou,
Saïda, Tagdempt, Taza, Boghar, etc. Le pays est donc enserré par ce
réseau stratégique. Abd el-Kader ouvre des
des magasins
arsenaux, pour
stocker le fer, le cuivre, le soufre, le plomb, des ateliers pour l'armée,
et aussi à Tagdempt battre monnaie. Le pays est soulevé
pour par cette
tâche militaire. L'émir tente aussi de contrôler le commerce extérieur
le surplus des récoltes est rassemblé il s'agit de centraliser toute pro-
duction commercialisable pour disposer de denrées à échanger contre les
armes, les munitions qui viennent de les achats se font au
l'étranger;
Maroc et même en Angleterre par l'intermédiaire de des
Gibraltar négo-
ciants israélites comme Ben Dran se livrent à ce trafic
(Ben Duran) par
un véritable monopole. Au le but est militaire, finalement l'entre-
départ,

1. Le mot devient de
beylik l'équivalent « domaine public ». L'institution continue
la tradition des les
mat'mâra, qui rappellent greniers collectifs du Maroc (agadir).

362
Abd el-Kader et la nationalité algérienne

d'une économique dirigée. Ainsi, alors que déjà


prise approche politique
en matière bien que l'inspiration fût religieuse, le résultat
administrative,
était la création d'une d'État, voici que l'intention straté-
organisation
renforce elle aussi l'étatisation du pays rassemblé, et non plus
gique
comme au temps des Turcs superposition d'une caste dirigeante,
par
mais par ancrage d'institutions au sein même d'une population qui est
unie sur des bases juridiques égalitaires.
En même les archaïsmes, l'action d'Abd el-Kader laisse
négligeant
bien voir ses limites la rénovation économique est seulement
cependant
les lignes directrices de l'organisation nouvelle sont seulement
amorcée
l'autorité même n'est assurée qu'au centre et à
tracées parfaitement
car dans les régions elle est encore bien jeune. Le
l'ouest, périphériques,
laissé à l'émir fut court et avant la guerre même, la préparation des
répit
forces militaires a réduit les possibilités de progrès. Mais, pour la première

d'État rien d'étranger à la population


fois, une armature qui n'avait plus
enserrait le pays. La valeur de cette organisation et de l'effort
première
demandé au peuple est de rapprocher les habitants au lieu de les
algérien
encadrer par la division régionale et de les assujettir par les différences
de statut administratif ou militaire. La souverainté d'Abd el-Kader
fiscal,
s'étend aussi bien sur d'anciens cheikhals héréditaires (ceux de la Medjana,

des du du Dahra ou du Chenoua), des confédérations


montagnes Titteri,
comme les Traras ou les Ameraoua, sur d'anciennes tribus ra'ïya
kabyles
bien sûr et en leurs sur les anciens groupements
supprimant prérogatives
ou les hadâr des villes sont
maghzen (Hadjoutes Borjia, par exemple)
tenus sous le contrôle des khalifas, la caste militaire est abaissée. En

réduisant autant la féodalité, en abolissant les distinctions


que possible
entre en rendant la et surtout l'impôt et le service
tribus, égaux justice
Abd el-Kader l'établissement d'une solidarité au sein
militaire, provoque
de la Le réflexe de défense face à la menace française donne
population.
une force et un sens à cette liaison l'émir a ainsi suscité la naissance de la

nationalité Avant les résistances aux envahisseurs mani-


algérienne. lui,
et même, un sentiment patriotique mais
festent, depuis l'Antiquité
l'entente dans la lutte ne réunit au mieux des associations de tribus,
que
mouvements en chaîne plus ou moins étendus, mais toujours éphémères
reste dominante. En nouant des liens entre
l'inspiration régionaliste
habitants et tribus sur le même en créant les bases d'une
placées plan,
communauté l'œuvre d'Abd el-Kader ajoute une dimension,
autonome,
celle d'un trouve le pressentiment d'être une collec-
regroupement qui
le sentiment à une communauté qui déborde la
tivité d'appartenance
la confédération, la ligue ou la région se diffuser cette commu-
tribu, peut
car les voisins sont
nauté ne correspond pas à un groupement religieux,
de même même à ce lieu de départ que fut la confrérie
religion, pas
car Abd el-Kader ne pas pour son propre saint ni pour
qadriya, prêche

363
René Gallisaot

la conversion selon ses elle sa forme de l'organisation


règles reçoit éta-
tique établie ce n'est encore ébauche mais nationale. Inutile de
qu'une
déduire de là, la parfaite constitution de la nation, le peuple
puisque
algérien n'est pas totalement rassemblé il ne se forme qu'un noyau
l'Est et le Sud échappent à l'action de et bien
largement regroupement
des régions reculées, vallées et montagnes, vivent encore dans l'isolement
simplement les chances sont réunies de la nationalité,
pour l'émergence
alors que le heurt avec la puissance coloniale coalise les forces populaires,
diffuse une prise de conscience de devient
qui, religieuse, politique. Abd
el-Kader apparaît tout autant comme le révélateur des énergies algériennes
que comme le produit de cette s'ébauche. En lui se retrouvent
Algérie qui
et les limites d'époque, et le d'évolution de la société
point algérienne.

Abd el-Kader et la nationalité algérienne.

Abd el-Kader fut chef de et devint


promu guerre souverain poli-
tique parce qu'il était le fils du des la
moqqadem Qadriya religion
demeure présente dans ses il prendra soin de faire
actes approuver ses
initiatives les plus audacieuses comme les traités avec les Français par
des fetoual rendues à Fès ou au Caire. Il se sent membre de la communauté
islamique et justifie ainsi son « Le doit
appartenance2 croyant être
envers le comme se les différentes
croyant comportent parties d'un édifice
qui sont solidairement soudées les unes aux autres et se tiennent entre
elles. Les musulmans sont semblables à un seul corps dont toutes les
parties souffrent à la fois l'un de ses membres ressent une
lorsque douleur.
Le musulman est le frère du musulman. » Alors
qu'en Europe occidentale
la différenciation nationale fut liée à l'idée en
laïque se coupant de l'idéal
de la communauté chrétienté dans
médiévale, le reste du monde, en
particulier en terre d'Islam, nation et communauté sont
religieuse des
aspirations mal dissociées, car la l'évolution
rupture par moderne n'a
pas eu lieu. Les dans leur un
pays colonisés, résistance, posent problème
national, alors que la mentalité est Dans
générale religieuse. l'Algérie
de 1830, la religion est le seul lien si bien le pouvoir
possible, que de liaison
l'emporte même sur la foi intérieure. La se retrouve
population par les
mêmes prières les mêmes la
publiques, pratiques collectives prière de
l'Aïd es Seghir célébrée Abd el-Kader aux confins du Sahara
par en 1838
est La devient un facteur d'unité
symptomatique. religion et s'insère
indissolublement dans la lutte les confréries
politique. Rappelons que

1. Fetoua réponse en forme à une consultation d'une


exceptionnelle compétence
en droit musulman.
2. Cité par Aznrr, p. 74.

364
Abd el-Kader et la nationalité algérienne

étaient de l'hostilité au régime turc et véhiculaient les méconten-


porteuses
tements de populations matériellement brimées et spirituellement bles-

ce courant unit dans se tourne contre les Français


sées qui l'opposition
sont censés, dans l'imagination de tous, être chrétiens, et se condui-
qui
sent en de terres, en destructeurs de villes, en extorqueurs
accapareurs
d'amendes et d'impôts. Abd el-Kader exprime ce mouvement religieux
et unitaire de résistance, en 1832, ostensiblement.
Mais le dessein politique se fait rapidement jour le regroupement
dans un cadre étatique et une collectivité autonome se dégage.
s'opère
Les distances sont prises avec l'Empire chérifien ou le bey de Tunis

seuls, la résistance du bey Ahmed est antérieure et repose sur


parce que
une de valeur, et parce que les lentes communications de
organisation
et l'immensité le retard peut-être de sociétés
l'époque géographique,
isolées rendent les liaisons difficiles, une partie du Constantinois et

l'extrême Sud à la convergence de forces nouées par Abd el-


échappent
Kader. En définitive, l'unification politique l'emporte sur les motivations
Même des traits de vie privée, que l'on explique ordinairement
religieuses.
dénotent chez l'émir une volonté La
par la religion, politique. simplicité
d'Abd el-Kader fut depuis la prise de Mascara en 1835, il a
exemplaire
renoncé à tout à tout luxe pour se satisfaire du seul nécessaire
apparat,
de la vie militaire sous la tente en 1839, quand il exige l'impôt de la
il fait vendre les bijoux de sa famille au profit du trésor il plie son
guerre,
à toutes les fatigues et se fait humble parmi les siens. Il est remar-
corps
cette simplicité s'affirme seulement au cours de la lutte
quable que
ce sont les événements lient Abd el-Kader à son peuple. Cet homme
qui
n'a rien alors du chef d'origine militaire, ni du souverain
ascétique
ni même du sultan comme on se plaît à l'appeler. Loin de
héréditaire,
toute noblesse royale ou féodale, il fut d'abord un homme de zaouïa,
l'élu des tribus comme chef de guerre,
par la nécessité d'assurer
puis,
puis
une en réponse à la colonisation, promu rassembleur d'hommes
puissance
et rassembleur d'un peuple il devient alors l'âme d'un groupement
moral, la tête d'un État en défense, la pointe d'une résistance qui lie la

population en collectivité homogène.


Par sa formation intellectuelle également, Abd el-Kader témoigne
de l'Algérie de 1830. L'instruction y était répandue assez largement, plus

qu'en France à la même époque peut-être1, par les écoles de zaouïa, dans
les même, que complétaient les médersas en ville. Bien sûr,
campagnes
cet était traditionnel au niveau inférieur, il était fondé
enseignement

1. Les estimations de Marcel EMERIT moins de 40 d'analphabètes, dans l'état


intellectuel et moral de l'Algérie en 1830, Reuue d'histoire moderne et contemporaine,
juillet-septembre 1954, n'ont, semble-t-il, pas été sérieusement contredites. Mais réflé-
chissons que la France, avant la Révolution par la vie des communautés villageoises et
des paroisses, possédait certainement plus d'écoles qu'en 1830 l'instruction rudimen-
taire et la place de la religion peuvent être comparées.

365
René Gallisaot

sur la récitation du Coran, mais on apprenait à compter, lire, écrire


les grandes zaouïas et les médersas transmettaient une culture arabo-
islamique, routinière certes, puisque coupée de ses sources, la connaissance
tournait sur elle-même, mais l'esprit restait en éveil tendu par l'intention
de pureté religieuse. Un homme de zaouïa comme Abd el-Kader était
instruit des traditions prophétiques, versé dans la science grammaticale
et celle du droit coranique. Surtout cette éducation éveillait le sens
littéraire et affinait le goût de la poésie éloquente. Abd el-Kader illustre
cette permanence d'une culture en Algérie par ses poèmes'.
Non seulement, il est la preuve de l'existence d'une élite lettrée, mais,
par la nature religieuse de sa formation, il trouve l'accord des sentiments
populaires. Son action en rencontrant un assentiment massif manifeste
la convergence des aspirations algériennes. Les poètes des zaouïas célèbrent
son courage et sa simplicité, les prédicateurs ses mais aussi
rapportent
appels et exaltent son combat, et plus largement voyageurs caravaniers
et colporteurs annoncent ses exploits. L'on connaît les chants de Kaddour
Ben Rouïla2, mais d'obscurs conteurs ambulants et d'anonymes chanteurs
des marchés et des rues ont également proclamé son entreprise, répandu
sa gloire dans les douars et les tribus. En Kabylie, après son passage,
l'on scande son nom sur des rythmes populaires

C'est moi qui suis El Hadj Abd el-Kader fils de Mahi ed Din,
il importe que vous sachiez mon nom,
je ne vise point à la grandeur, au trône.
Je ne veux aucun des prestiges que vous pensez.
Mon désir est que vous soyez sous mes ordres comme frères.
Nous entrerons dans Alger, nous chasserons l'Infidèle.3.

Le dessein d'Abd el-Kader est ainsi répété par l'écho populaire.


L'œuvre de l'émir, sa personne même et la communauté algérienne
qui se rassemble, finalement ne font qu'un. L'effort continu marque à la
fois un retour au Coran et au droit musulman, essentiellement pour
effacer les écarts imposés par le régime turc, et un dépassement des
principes coraniques pour donner un cadre à une population réunie,
constituer un État autonome qui rapproche les habitants par l'égalité
juridique. Selon la remarque de Marcel Emerit4 a Abd el-Kader a
l'ambition de fonder l'indépendance des Arabes de l'Algérie, réunis sous
son sceptre. Conception assez nouvelle. Elle n'est pas fondée sur le Coran,

1. En exil, il rassemblera, en un la somme des connaissances de son milieu


ouvrage,
et de son temps Dikrâ '1-' aqilwa tanblh al à l'intelligent, avis à
gâ fil (Rappel l'indifférent),
1855, traduit en français par Gustave DucAT, Paris, 1858.
2. Kaddour ben Mohammed ben Rouïla. Ouicha el Kataïb. des
(Résumé livres)
écrit en 1839, traduit dans Le militaire, la Revue la Revue
Spectateur 1843, d'Orient, 1845,
africaine, 1865, etc.

3. Cité par Azas, p. 130.


4. EMERIT, ouvr. cité, p. 148-149.

366
Abd el-Kader et la nationalité algérienne

où l'on ne trouve trace du des nationalités. o Du sein de la


pas principe
communauté musulmane, se dégage ainsi un rassemblement original qui,
parce qu'il est engagé à part dans la lutte, prend conscience de ses limites
cette commune volonté qui se dresse doit bien être appelée nationalité,
annonce une puissance politique. La première vertu de l'émir
puisqu'elle
fut aussi la volonté il fut lui-même cette volonté qui affirma la nationalité

algérienne.
Cette conscience neuve est certes déterminée par la passion de l'indé-

pendance, vieux réflexe de défense, par le patriotisme qui veut préserver


son contre l'envahisseur, la réaction religieuse qui capte les
pays par
populaires toutes ces forces sont anciennes la nouveauté réside
énergies
dans l'unité réalisée par Abd el-Kader, dans l'ébauche d'un groupement
politique et d'une puissance civile autonome. La longueur de la guerre

qui s'ouvre en 1839, son âpreté et son horreur révèlent la vigueur de cette
nationalité que brise la force militaire. Ce serait confirmer notre expli-
cation de suivre les épreuves du conflit jusqu'en 1847 pour voir une
que
nationalité se défaire. Car l'œuvre d'Abd el-Kader sera détruite, elle

demeurera un souvenir et un exemple de résistance, exploités par les


modes d'expression d'une civilisation orale' mais l'espérance nationale
devra renaître sous des impulsions différentes en Algérie, par contestation
de la colonie établie. Déjà le soulèvement de 1871 n'est plus de même
nature que la lutte d'Abd el-Kader.

Tous les faits sont connus notre étude les ordonne simple-
rapportés
ment retrouver une qui est trop souvent restée dans
pour perspective
l'ombre, ou que le nationalisme d'aujourd'hui embellit avec excès.

Pourquoi refuser de reconnaître une nationalité algérienne quand, pour


la même époque, l'on s'enflamme pour la guerre d'Indépendance grecque,
le soulè-
alors que les mobiles religieux animent tout autant sinon plus
vement, quand la question des nationalités d'Europe centrale et orientale
est aussi lourdement chargée de lutte paysanne, de combativité régionale,
religieux, quand lors des guerres napoléoniennes, l'on célèbre
d'esprit
la résistance nationale espagnole appuyée par le clergé ? L'histoire de

tous les pays ne doit-elle pas être vue avec les mêmes yeux ? Les militaires

français qui menaient le combat en Algérie ne se trompaient pas, même


si le sens des mots n'était pas encore altéré par le chauvinisme, quand

1. Dans la Reuue africaine, 3e-4e trimestre 1930 et 2e trimestre 1939, J. DESPARMET

rapporte des chants et contes populaires qui font revivre les souvenirs de la résistance
à la conquête. Notamment le poème « L'entrée des Français à Alger », Reuue africaine,
1930, p. 225-256.

367
R. Gallissot Abd el-Kader et la nationalité algérienne

ils parlaient de nation qui se refusait à


perdre son indépendance1, et
d'Abd el-Kader comme du chef de la nationalité arabe2.
Ce
qui ne veut pas dire que tous les mouvements nationalitaires,
comme l'on disait à l'époque, se ressemblent et s'expriment sur le même
mode. Au contraire, il serait peut-être judicieux de ne pas mesurer toutes
les évolutions sur le modèle de l'histoire occidentale, et de distinguer au
moins deux types de formation nationale celui des nations d'Europe
de l'Ouest qui réalise une construction politique laïque et celui des pays
d'évolution lente qui manifeste une violence primitive, une idéologie
fruste où la religion joue un rôle primordial de cristallisation des forces.
La vigueur des nationalités dans ce cas s'explique parce qu'elles se dressent
en réaction contre une oppression ou une conquête. Mais ceci est un bien

grand débat.
Il reste
à analyser en profondeur pourquoi ces résistances du xixe siècle
(ou du xxe) ne répètent pas simplement des luttes patriotiques anciennes,
mais tendent à constituer des puissances politiques, ce qui précisément
leur donne leur caractère national. La nature de la colonisation européenne
offre un facteur d'explication à l'attaque d'une force militaire moderne,
à l'établissement d'un appareil administratif cohérent, à l'emprise écono-

mique systématique répond la volonté de coaliser des forces, de lier des

populations en collectivité en défense. La différenciation nationale


recevrait sa forme de la conquête. Mais ceci ne fut certainement possible
que parce qu'une évolution lente, plus secrète que celle de l'Europe et
peut-être en écho, avait cependant mûri les possibilités d'un rassemble-
ment national. Il faut penser qu'en 1830 l'Algérie, par exemple, n'était

pas aussi médiévale qu'on l'écrit, que l'encadrement turc, la crise de la


féodalité, le regroupement confrérique avaient préparé des sursauts
qui rapprochent en une communauté distincte. Débarrassée des prises de
position de l'histoire coloniale, l'histoire des pays qui furent colonisés
cesse d'être simple l'indépendance des nations nouvelles ouvre de
nouveaux champs d'étude aux historiens.
René GTALLISSOT.

1. CAVAIGNAC,voir les extraits de sa correspondance publiés par EMFRIT, ouvr. cité


en particulier lettre du 15 avril 1836, p. 104-108.
2. BUGEAUD, dans le discours à la Chambre des Députés du 15 janvier 1840, cité
dans Par l'épée et la charrue. Écrits et discours présentés par le général Paul Azwrr, Paris,

1948, notamment p. 64-65.

368
et les de la paix
L'Allemagne problèmes
mondiale
pendant ta première guerre
1
A d'une publication récente
propos

Il y a tout lieu de la mondiale est en train


penser que première guerre
de redevenir l'un des domaines de travail de la recherche historique. Il

semble l'on assiste, les travaux de l'entre-deux-guerres, suivis


que après
d'un certain à une seconde de recherches et d'analyses que
répit, vague
un recul du et la libre utilisation par les his-
permettent premier temps
toriens de sources, fermées ou parcimonieusement entrouvertes.
jusqu'alors
au Xe international des Sciences historiques
Signe précurseur, Congrès
à Rome en Mario Toscano avait, en parlant des origines de la
1955,
seconde mondiale, à nouveau évoqué les origines de la première.
guerre
années, c'est surtout en Allemagne que paraissent articles
Depuis quelques
et livres sur la mondiale. La revue Historische Zeitschrift
première guerre
a publié, 1960, des articles d'un intérêt2. Mais l'événement
depuis grand
fut la en 1961 du livre de Fritz Fischer, professeur à
principal parution
l'Université de Hambourg, sur la politique allemande pendant la pre-
mière mondiale3. Ce livre, qui passe en Allemagne fédérale pour
guerre
être mais en tout cas est riche par la documen-
presque provocant, qui
tation apporte et par les discussions qu'il suscite, se situe résolument
qu'il
en dehors des que l'ensemble des historiens allemands avaient
positions
défendues dans les années et auxquelles ils avaient amené un
vingt
certain nombre d'historiens étrangers. Depuis la parution du livre de

1. André et Jacques
SCHERER GRUNEWALD, L'Allemagne et les problèmes de la paix
pendant la première guerre mondiale; documents extraits des archives de l'Office allemand
des Affaires étrangères (août 1914-31 janvier 1917J. Publications de la Faculté des Lettres et
Sciences humaines de Paris, Presses Universitaires de France, 1962, Lx-720 p. Prix: 35 francs.
2. G. JÂSCHKE, Zum Problem der Marne Schlacht (t. 190) H. HERZFELD, Zur deutschen
Politik im ersien Weilkrieg, Kontinuilât oder permanente Krise F. FISCHER, Kontinuitât
des Irrfums, zum Problem der deutschen Kriegszielpolitik im ersten Wellkrieg (t. 191);
G. RITTER, Der Anteil der Militâre an der Kriegskatastrophe uon 1914 K. SCHWABE, Zur

politischen Haltung der deutschen Professoren im ersten Weltkrieg (t. 193) E. RosEN,
Giovanni Giolilli und die italienische Politik im ersten Weltkrieg (t. 194).
3. F. FiscHER, Griff nach der Weltmacht, Düsseldorf, Droste Verlag. Une édition en
français du livre est en préparation.

369
Jacques Bariéty

Fischer, les articles se multiplient en Allemagne, pour la plupart critiques,


et le débat a déjà passé les frontières'.
C'est donc tout à fait à leur heure, dans les débuts d'une discussion qui
est peut-être encore loin d'être terminée, que paraissent les documents que
viennent de publier André Scherer et Jacques Grunewald. André Scherer,
archiviste paléographe, aujourd'hui directeur des Services d'Archives de
la Réunion, et Jacques Grunewald, agrégé d'histoire, aujourd'hui secré-
taire des Affaires étrangères, ont pendant
plusieurs travaillé années
ensemble comme membres de l'équipe française au sein de l'entreprise

anglo-américano-française chargée de l'étude et de la publication des


documents diplomatiques allemands saisis en 1945. A côté de leur travail
officiel, portant sur la publication des documents de l'époque nazie, ils
ont eu l'initiative d'entreprendre à titre privé le dépouillement des dossiers
du ministère allemand des Affaires étrangères sur la première guerre
mondiale. Employant pour ce travail privé les mêmes méthodes que pour
le travail officiel, ils ont établi une sélection de documents, la valeur

historique des pièces étant le seul critère du choix. Les auteurs ont ainsi
rassemblé pour l'ensemble de la guerre 1500 documents concernant
l'Allemagne et les« problèmes de la paix » entre 1914 et 1918. Le pre-
mier tome, concernant les années 1914, 1915 et 1916, en donne 478.
Comme dans la publication officielle, les documents publiés ici le sont
intégralement, sans omissions ni coupures, mais aussi sans commentaires.

L'originalité du recueil est que les documents sont en outre donnés tels

qu'ils ont été trouvés dans les dossiers, donc pour la plupart en allemand,
mais pour certains en français ou en italien. Une très complète table des
matières en français d'une cinquantaine de pages donne la liste analytique
des documents publiés questions qu'ils intéressent.
par pays ou
L'origine
et les numéros de microfilmage sont indiqués pour chaque document,
permettant à tout chercheur de retrouver le dossier original s'il le désire2.
Les notes de bas de pages permettent de préciser la position du document,

1. Les articles les plus importants sont ceux d'Egmont Zechlin, lui aussi professeur
à l'Université de Hambourg, qui conteste implicitement donne
l'interprétation que
Fischer de la documentation trouvée dans les archives et avance d'autres conclusions

(E. ZECHLIN, Friedensbeslrebungen und Revolutionierungsversuche im ersten Welikrieg;


brochures parues en supplément aux livraisons de mai 1963 de l'hebdomadaire Das
Parlament, publié par la « Bundeszentrale für Heimatdienst » de Bonn). Les autres prises
de position sont celles de G. BITTER, Eine neue Kriegschuldthese ? Historische Zeitschriff,
194, 1962; HOELZLE, Das Experiment des Friedens im ersten Weltkrieg, Geschichte in
Wissenschaft und Unterricht, 13, 1962 recension de Ludwig DEHio dans la revue Monat,
161, 1962 H. HERZFELD, Die Deutsche Kriegspolitik im ersten Weltkrieg, Vierteljahrshefle
für Zeilgeschichte, juillet 1963. En dehors de l'Allemagne, citons P. BENouviN, Nouvelles
recherches sur la politique extérieure allemande, Revue historique, 464, 1962 K. EPSTEIN,
recension du livre de Fischer dans World Politics, 15, 1962-1963.
2. Ces dossiers, saisis par les Alliés en 1945 et restitués à la République Fédérale
Allemande en 1959, se trouvent aujourd'hui à l'Auswârtiges Amt, à Bonn, et sont libre-
ment accessibles aux chercheurs.

370
et les problèmes de la paix
L'Allemagne

à l'exclusion de toute interprétation de son contenu. Une liste des micro-


films utilisés et un index des noms cités complètent l'ouvrage, dont l'uti-
lisation serait pourtant plus aisée si l'index comportait un renvoi aux

pages. Bref, MM. Scherer et Grunewald ont apporté dans ce travail per-
sonnel la même rigueur et la même compétence que dans la publication
interalliée de documents de l'époque nazie, et leur initiative fournit aux
historiens les plus importants des documents politiques trouvés dans les
archives del'Auswârtiges Amt et concernant la première guerre mon-

diale1. Qu'apporte cette publication ? La documentation était si vaste

(4000 dossiers sur la première guerre mondiale) que les auteurs ont d'emblée
limité leur enquête aux questions intéressant le rétablissement de la paix,
laissant de côté les autres aspects, à coup sûr moins importants pour cette

époque de la politique extérieure allemande. Les principales questions


se rapportent les documents concernent les buts de guerre
auxquelles
de l'Allemagne l'influence respective du pouvoir politique, de l'armée
et des économiques dans la direction du Rcich les difficultés
puissances
avec l'allié austro-hongrois dans la conduite commune de la guerre les

tentatives de paix Russie, soit


séparée, avec la France soitle avec la
sort à réserver après-guerre à la Pologne et à la Belgique les efforts pour
semer le trouble chez l'adversaire et par là-même l'affaiblir et l'amener
à céder enfin la « démarche de paix » des empires centraux en
décembre 1916. Sur toutes ces questions, même s'ils n'apportent pas
toujours des révélations sensationnelles, les documents publiés par
MM. Scherer et Grunewald permettent de
préciser bien des points et de
confirmer ce qui n'était souvent encore que des hypothèses. Certains des
documents même à modifier de façon sensible l'opinion que l'on
obligent
se faisait couramment de tel homme ou de tel événement. La documen-
tation fournie sur ces centres d'intérêt fait du livre, comme l'écrivent
en les Prg Baumont et Renouvin, un « instrument de travail de
préface
tout premier intérêt ».

1) La situation après la balaille de la Marne et la course d la mer.

Tout commence au fond avec la bataille de la Marne qui, en faisant


échouer le plan Schlieffen et le programme politique qui était peut-être
lié à son succès2, contraint l'Allemagne à une guerre sur deux fronts et

1. Tous les documents publiés proviennent de l'Auswartiges Amt, le ministère alle-

mand des Affaires il a ici de documents venant des dossiers de la


étrangères n'y pas
Chancellerie ces dossiers, les années de la première guerre mondiale, sont aujour-
pour
d'hui au Zentralarchiv de Potsdam, en République Démocratique Allemande.

2. Dans son FiscHER le « de » établi le 9 septembre 1914,


livre, expose programme paix
donc pendant la bataille de la Marne, mais avant son issue, tel que le révèle un document

trouvé dans les archives de la Chancellerie c'est un programme prévoyant de très larges
annexions à l'ouest et une domination économique du continent européen. Zechlin voit

dans ce document un bloc ne d'expliquer ce qui l'entoure. La


erratique permettant pas

371
Jacques Bariéty

à une guerre longue, ce qu'elle n'avait pas prévu et qui, l'événement devait
finalement le prouver, dépasse ses moyens. Très tôt, certains des diri-

geants allemands responsables prennent une conscience très précise de


cette situation toutefois la carte de guerre, avec la ligne des fronts,
étant favorable aux empires centraux, ils n'envisagent pas que la paix

puisse être rétablie autrement que par une victoire sinon complète du
moins réelle de l'Allemagne. il apparaît impossible Mais, comme
d'emporter
la décision sur deux
à la fois, fronts
l'effort de guerre allemand cherche
la solution en essayant de faire s'effondrer l'un ou l'autre des fronts,
soit par une percée militaire, soit en favorisant les facteurs de désagré-

gation sur les arrières de l'adversaire, afin de pouvoir reporter toute la

puissance du Reich sur l'autre front ou bien la diplomatie allemande


cherche à négocier une paix séparée avec tel ou tel des participants de
la coalition de ses ennemis, l'action diplomatique s'insérant dans le
contexte de la situation militaire et étant éventuellement en relation
avec l'activité subversive.
Dès le 19 novembre 1914, à la fin de la course à la mer, le nouveau
généralissime allemand, Falkenhayn, qui a remplacé Moltke après l'échec
sur la Marne, fait connaître son opinion au chancelier Bethmann-Hollweg
(document 13) désormais une bataille d'écrasement de l'adversaire est

impossible la guerre sur deux fronts mènera à l'épuisement de l'Alle-


magne les efforts de l'Allemagne doivent viser à faire sortir de la guerre
(absprengen) soit la Russie, soit la France. Il conseille que l'on commence

par essayer du côté de la Russie. Falkenhayn estime que, si des possibi-


lités de paix s'offrent du côté russe ou du côté français, il faudrait engager
les négociations, même prix de au la renonciation à toute annexion.
Souci du militaire de « se couvrir » du côté du pouvoir politique ou analyse
perspicace de la situation ? De toute façon, le pouvoir politique allemand
est soumis en cette fin de 1914 à d'autres pressions que celles de l'état-

major le « Comité de Guerre de l'Industrie Allemande » prend position


le 21 octobre(document 1914
8) contre les projets d'un Congrès inter-
national pour mettre fin à la guerre, proposition faite par les États-Unis,

parce que les puissances centrales y seraient en minorité le Pr Schu-

macher, de l'Université de Bonn, rédige en septembre et octobre 1914,


en accord avec Kirdorff, Thyssen, Hugenberg et Stinnes, un mémoire

qui, au dire de Stinnes, exprimerait les exigences unanimes de l'industrie


et de l'agriculture, des conservateurs et des libéraux « Les souhaits
d'annexion s'étendent pour la France à Belfort, Épinal, Toul, Verdun,
Briey et tout le territoire côtier du Nord jusqu'à la Somme, y compris

question est de savoir si ce programme avait été, dès avant la guerre, voulu par Bethmann-

Hollweg, habilement dissimulé et dévoilé seulement au dernier moment, ou s'il fut rédigé
dans l'ivresse d'une victoire militaire on encore se demander
qu'on croyait proche peut
si la situation de guerre n'aurait occasionné la cristallisation en un de ce
pas projet précis
qui n'aurait été avant que des jeux de l'imagination.

372
et les problèmes de la paix
L'Allemagne

tout le bassin houiller français autour de Lille, Lens, Arras, etc. le

Congo, le Dahomey, Obok, etc. pour la Russie, au pays à l'ouest de


la ligne Narva, Wilna, Grodno, Petrikow, enfin toute la Belgique »

(document 13). Bethmann-Hollweg entend donc à la fin de 1914, venant


des milieux militaires et des milieux économiques, des souhaits bien
différents. Quant au ministère des Affaires étrangères, il n'est pas favo-
rable à la tentative de paix avec la Russie suggérée par Falkenhayn,
et cela pour des raisons de politique générale eu égard à l'Autriche-

Hongrie et à la Turquie, il apparaît nécessaire à Zimmermann, sous-


secrétaire d'État aux Affaires étrangères, de donner un coup d'arrêt à

l'expansionnisme russe et au panslavisme (document 17). Berlin doit aussi

compter avec d'autres pressions le royaume de Bavière montre des


ambitions étendues en décembre 1914, le Roi de Bavière souhaite

l'annexion du « Reichsland » d'Alsace-Lorraine à ses États (document 29),


et la
question alsacienne sera, en pleine guerre, l'objet d'une sorte de
différend entre Prussiens et Bavarois. « Les expériences de la guerre
montré que les résultats du travail de
germanisation ont été tout
ayant
à fait insatisfaisants » (document
70), et les institutions locales entretenant
le (document 109), il est question d'incorporer le Reichs-
particularisme
land à l'un des États allemands. Berlin souhaite l'annexion à la Prusse,
Munich à la Bavière, ou au moins un partage en tout cas, on est
d'accord sur la nécessité de la disparition du Reichsland enque tant tel
et toute idée d'une discussion avec la France au sujet de l'Alsace-Lorraine

apparaît exclue.
Volonté de donner un coup d'arrêt au panslavisme pour
politique
maintenir les alliances austro-hongroise et ottomane, position abrupte
sur la question d'Alsace-Lorraine, la négociation apparaît impossible tant
avec la Russie qu'avec la France, et le gouvernement ne cherche pas la
discussion directe, ce qui ne l'empêche pas de laisser entreprendre des
ou de favoriser des actions subversives. Les documents publiés
sondages
permettent par exemple de se faire une idée de l'action de propagande
entreprise en France par l'Allemagne avec l'aide de certains journalistes
et d'aventuriers. Les services allemands parviennent à prendre pied dans
certains milieux de la
presse française durant l'hiver 1914-1915 et grâce
à eux à mener en France une campagne de propagande antibritannique
et dont le but est d'amener l'opinion publique française à
pacifistc,
penser que son intérêt est de négocier une paix séparée avec l'Allemagne.
Le journaliste Ernest Judetl, directeur du journal L'Éclair, offre ses

1. Ancien élève de l'École Normale Supérieure, Judet, après un court passage dans

devint rédacteur au Petit Journal et par la suite directeur de


l'Université, journaliste,
L'Éclair. Il fut un des les célèbres de sa Pendant l'affaire
journalistes plus génération.
Judet fut et resta l'un des adversaires les plus déterminés du capitaine.
Dreyfus, longtemps
Tardivement convaincu de son innocence, il s'en prit alors au général Mercier et à l'état-

Un avant la de 1914, il évolua vers une sorte de pacifisme


major français. peu guerre

373

REV. HIST. CCXXXIII. 2. 24


Jacques Bariéty

services dès novembre 1914 (voir document 42). Son but est de soutenir
la thèse que les Anglais et Poincaré sont responsables de la guerre et qu'il
est de l'intérêt de la France de négocier avec l'Allemagne. Judet, qui
revient souvent dans les documents allemands sous le nom de code de
« Blitz », entre effectivement au service de l'Allemagne, recevant pendant
les années de guerre des sommes considérables pour son activité. Plus
importante est l'affaire du Khédive ce dernier, Abbas II Hilmi, souverain
d'Égypte déposé par les Britanniques à la fin de 1914 pour son attitude
favorable aux empires centraux, se réfugie en Allemagne puis en Suisse,
d'où il organise avec des fonds allemands une campagne antibritannique.
En février 1915, il offre au gouvernement allemand de lancer dans la
presse française une propagande antibritannique, pacifiste et favorable
à Caillaux (document 49). Le Khédive reçoit l'argent demandé (voir
document 51). Paul Bolo, homme d'affaires et journaliste français que
le Khédive nomme pacha, se mêle à cette affaire en mars 1915. Il dit
que son but est de ramener Caillaux au pouvoir (document 62) « ce qui
nous embête le plus, ce sont les militaires », ajoute-t-il, et il s'efforce
d'affaiblir le « parti militaire » en utilisant les différends entre Joffre et
Gallieni. La liaison entre le Khédive et Bolo se fait par un banquier
italien, Cavallini1.

2) Les sondages de 1915 du côté du Roi des Belges et du Tsar.

En
Belgique, presque entièrement occupée, les moyens d'action de
l'Allemagne sont naturellement, plus grands. Dès décembre 1914, Beth-
mann-Hollweg ordonne d'aider le mouvement flamingant et d'obtenir
la « flaminguisation » de l'Université de Gand. La politique allemande
ne soutient pas les extrémistes « jeunes Flamands », qui demandent
l'incorporation au Reich. Elle va plus en profondeur, cherchant à profiter
de l'occupation pour accélérer le processus de défrancisation des Flandres
déjà en marche et à renverser le rapport des forces en Belgique au profit
de l'élément flamand (documents 35 et 180). En même temps, le contact
est recherché avec le Roi Albert à partir d'août 1915 (document 129).
Étant donné la place tenue par la violation de la neutralité belge dans
les raisons proclamées par l'Entente de son combat, et l'importance
attachée également à cette affaire par les Américains, parvenir à une
paix séparée avec la Belgique aurait représenté pour l'Allemagne un
succès d'une grande portée politique. La liaison avec le Roi Albert est

systématique et fit campagne pour une de concessions et de à


politique rapprochement
l'égard de l'Allemagne.
1. La documentation ne permet pas de préciser furent les
quels journaux français
sur lesquels s'exerça effectivement l'influence de l'action le Khédive. On
entreprise par
connaît seulement ses projets détaillés et on sait qu'il obtint du allemand
gouvernement
des moyens financiers.

374
et les de la
L'Allemagne problèmes paix

du gouvernement dans le courant de 1915


établie, sur l'initiative allemand,
un Allemand marié à Sophie de Wittelsbach,
par le comte Tœrring,
sœur de la Reine Élisabeth. En novembre 1915, Albert envoie en Suisse,
sans en prévenir ses ministres1, le PT Waxweiler, professeur de
peut-être
à l'Université libre de Bruxelles, qui rencontre Tœrring à Zurich
sociologie
à la fin de 1915 et au début de 1916 (document 169). Les conversations
n'aboutissent à rien. Dans une lettre personnelle d'octobre (document 152),
les raisons pour lesquelles il lui
Albert avait déjà exposé à son beau-frère
juste que la Belgique fît la guerre en outre, les propositions
paraissait
allemandes sont très dures Falkenhayn considère comme essentiel que
l'armée allemande tienne la ligne Ostende-Metz et Guillaume II ne veut
la côte les conditions allemandes à la fin de 1915 sont (voir
pas évacuer
document 172) pas d'annexion incorporation du royaume belge au
dans les ports
système militaire allemand (droit de traversée, garnisons
de la côte) union douanière avec l'Allemagne transformation des chemins
de fer belges en une société par actions à majorité de capital allemand
allemande à l'activité d'Anvers à transformer en port
participation
division du royaume en districts wallons et flamands, le flamand
libre
devant être la seule langue officielle dans ces derniers Université
flamande. Les entretiens échouent parce qu'Albert Ier refuse les conditions
allemandes et ne veut transiger sur aucun de ces trois points souveraineté
de l'État restauration de la Belgique dans son intégrité terri-
belge
toriale droit de la Belgique à réparations pour les dommages subis
en outre, il ne veut pas de l'union douanière avec le Reich (document 183).
En février 1916, les entretiens Tœrring-Waxweiler prennent fin

(documents 205 et 206). Albert souhaite seulement que les Allemands ne


fournissent en aucun cas l'occasion d'être un martyr au cardinal Mercier,
« cet homme intrigant et despotique ».
Mêmes déboires de la diplomatie allemande en Russie. Le 25 décem-
bre 1914, Bethmann-Hollweg demande s'il est possible de faire parvenir
à Witte, ancien président du Conseil russe, « un pigeon avec un discret
rameau d'olivier » (document 25). Un confident de Witte, un certain
J. Melnik « est depuis plusieurs années à notre solde » (document 27). Le
contact avec Witte est établi par l'intermédiaire du banquier allemand
Robert Mendelssohn, qui gère des biens lui appartenant (document 26).
Witte répond à Mendelssohn (document 47) qu'il faudrait arrêter la guerre
« par une explication franche des deux empereurs ». Or Nicolas II refuse
la négociation. Les documents publiés révèlent que le roi de Danemark
Christian X fait beaucoup d'amener les adversaires à se
pour essayer
parler. Le souverain danois agit de sa propre initiative et, même si le
allemand être prêt à accepter ses bons
gouvernement paraît parfois

1. Une recherche dans les archives belges permettrait peut-être de préciser ce point.
375
Jacques Bariéty

offices, il semble ne jamais lui avoir demandé ce service. En


janvier 1915,
Christian X écrit à Nicolas II en ce sens (documents 31, 33 et 34). Les
Allemands sont au courant (Brockdorff-Rantzau, qui sera plus tard le très
actif ambassadeur de la République de Weimar de l'Union Sovié-
auprès
tique, est alors ministre d'Allemagne à Copenhague) ils accepteraient
un contact, mais refusent de donner l'impression de le souhaiter. En
mars 1915 (document 64), les Allemands, et Guillaume II lui-même, peut-
être, vont plus loin ils envisagent que Christian X suggère à Nicolas II
d'envoyer un émissaire à Copenhague, avec lequel on pourrait parler. Le
3 juin, Nicolas II fait parvenir sa réponse aux offres de Christian X,
réponse dont voici le texte « My reply can be a negative one »
only
(document 95). Bethmann-Hollweg fait aussitôt connaître le refus de
négocier des Russes à Falkenhayn (document 97), qui conclut faut
qu'il
continuer la guerre (document 99). De nouveaux à
sondages Petrograd
par des intermédiaires scandinaves, en juillet et août 1915, ne donnent
rien (documents 119 et 127).
Les approches effectuées, également à partir de en direc-
Copenhague,
tion de la Grande-Bretagne (la Cour et Sir Edward Grey) ne donnent rien
non plus. Le peuple, le gouvernement et la couronne britanniques appa-
raissent, rapportent les émissaires, unanimes dans une résolution de pour-
suivre la guerre qui ne laisse prise à aucune tentative.

3) Les tenlatiues de paix avec le Japon.

Après la relative stagnation de l'année 1915, l'année 1916 voit, en même


temps que les grandes offensives militaires, et souvent en corrélation avec
les situations qu'elles créent, des tentatives ou
diplomatiques politiques.
L'Allemagne cherche à faire sortir d'abord le Japon de la coalition
et des pourparlers secrets se déroulent de mars à mai 1916, à Stockholm.
Sans doute, après s'être emparé des possessions d'Extrême- allemandes
Orient, le Japon a-t-il refusé d'intervenir en Europe, mais l'état-major
allemand souhaite que le Japon sorte de la guerre pour que cessent les
livraisons d'armes et de munitions à la Russie
japonaises qui en a tant
besoin (document 103). Dès mai-juin 1915
(document 82), Bethmann-
Hollweg était partisan de la paix avec le Japon « le plus tôt possible »
Falkenhayn aussi. Tirpitz est prêt à consentir à l'abandon de Kiao-Tcheou
pour parvenir à un accord (document 126). L'Auswârtiges Amt demande,
en décembre 1915, à sa légation à Péking d'approcher le gouvernement
japonais en vue de négociations (document 178). Le premier contact
s'établit en mars 1916, à Stockholm, entre l'industriel Hugo Stinnes et
Uchida, ministre japonais en Suède' Les perspectives vont très
évoquées

1. Il est intéressant de noter que les intermédiaires viennent très souvent des milieux
d'aftaires banquiers ou chefs En c'est le Stinnes
d'entreprises. 1916, sidérurgiste qui parle

376
et les de la paix
L'Allemagne problèmes

loin, les deux hommes parlent d'une éventuelle entente entre


puisque
l'Allemagne, la Russie et le Japon la France et la Grande-Bretagne devant,
par la suite, être mises au courant du fait accompli. Stinnes agit à titre
individuel, mais est en liaison directe avec Bethmann-Hollweg (docu-
ment 214). La diplomatie allemande est mêlée en avril aux discus-
sions grâce à Lucius, ministre allemand à Stockholm. Le but recherché

par Stinnes est d'entrer par l'intermédiaire des Japonais en relation avec les
Russes. Les Japonais prétendent pouvoir amener les Russes à des négo-
ciations de paix et demandent comme salaire de leurs bons offices l'enga-
gement allemand de leur céder Tsing-Tao (document 231), ce à quoi
est prête (document 232). Les Japonais réclament alors les
l'Allemagne
îles du Pacifique 237), ce que le gouvernement allemand leur
(document
accorde (document 239). On parle d'un rapprochement germano-russo-
et même d'une alliance germano-japonaise. L'Auswârtiges Amt
japonais
trouve va trop loin et devient Le plan
que cette négociation dangereuse.
de Stinnes serait celui de la sidérurgie abattre les puissances occidentales,
et notamment l'Angleterre, et chercher à s'entendre avec la Russie.
On retrouve ici une tendance profonde et continue de l'industrie lourde
allemande, souvent
favorable à une entente avec les pays de l'Est, parce
tandis que les pays de l'Ouest, forte-
qu'elle peut y écouler ses produits,
ment industrialisés, constituent, pour s'exprimer ainsi, une zone de haute
industrielle difficile à pénétrer. L'Auswllrtiges Amt cherche et
pression
à faire sortir Stinnes de la négociation. La diplomatie allemande
parvient
pense que parler d'alliance est excessif et prématuré et ne veut se fixer
le plus lointain que des négociations de
pour le moment comme objectif
de recevoir les pleins pouvoirs
paix. Lucius est, en mai 1916, sur le point
du gouvernement allemand pour négocier avec Uchida (document 248),
quand l'interlocuteur japonais se dérobe Uchida dit que le gouvernement
est prêt à négocier, mais que Paris, Londres et Petrograd doivent
japonais
être mis au courant 253). Donc pas de possibilité de faire une
(document
avec le Japon la négociation a échoué.
paix séparée

4) Les discussions avec les Français.

A la même époque, des fonctionnaires allemands sont en discussion


avec des Français non pas avec le gouvernement de Paris, mais avec
certains C'est là une affaire sur laquelle les documents retrouvés
Français.
dans les archives allemandes ne permettent malheureusement pas de faire
toute la lumière. Voici du moins les précisions qu'apporte la publication
d'avril à juillet 1916, donc pendant la bataille de Verdun, au moment
où la pression militaire allemande sur la France est la plus forte, certains

avec les En c'est Albert le directeur de la Hamburg-Amerika, qui


Japonais. 1915, Ballin,
a les Russes en la personne de Witte.
essayé d'approcher

377
Jacques Bariéty

Français estiment qu'il est inévitable que la France perde la guerre,


qu'il est donc de son intérêt de négocier avec l'Allemagne et ils entrent
en relations avec les autorités allemandes, bien entendu dans le dos du
gouvernement français. Ces hommes viennent presque tous des milieux
radicaux-socialistes et se réclament de Joseph Caillaux.
A vrai dire, dès avant 1916, des contacts avaient été recherchés par
l'Allemagne mais n'avaient
donné. En avril 1915, un groupe italien, rien
en relation avec l'Allemagne
par l'intermédiaire d'Erzberger, comprenant
le banquier marquis d'Adda
Cavallini, le
et Giolitti (document 76),
chercha à approcher Augagneurl il s'agissait d'un projet de paix séparée
entre la France et l'Allemagne, si des « propositions convenables » étaient
faites sur l'Alsace-Lorraine. Les contacts de l'automne 1915 sont déjà
une affaire plus sérieuse (documents 125, 133, 148, 156, 158 et 171)
le journaliste Judet assure une liaison entre certains milieux parisiens
et la légation d'Allemagne à Berne. Un « Comité » préparerait un chan-
gement gouvernemental à Paris son plan serait de constituer une majo-
rité formée des socialistes, des radicaux-socialistes et des libéraux de la
tendance Piou pour négocier une paix séparée avec l'Allemagne. Judet
dit être en relations avec Albert Thomas, dont il prétend avoir reçu
une mission fictive lui permettant d'aller en Suisse', ainsi qu'avec Joseph
Caillaux et Paul Deschanel qui souhaiterait la chute de Poincaré. Un
certain « Pilatus » soutient de Suisse ces tentatives* les Allemands
souhaitent ce qu'avance voir
Judet confirmer
par une personnalité poli-
tiquement plus responsable Pilatus annonce la venue à Berne du député
Besnard, puis celle des députés Ponsot et Meunier est annoncée, tant
auprès des autorités helvétiques que de la légation d'Allemagne, mais
ils se font attendre en vain". La légation d'Allemagne à Berne fournit

1. Professeur à la Faculté de Médecine de et maire de cette ville de 1900 à


Lyon 1905,
Augagneur est député républicain-socialiste du Rhône 1904. Nommé
depuis par décret,
en 1905, gouverneur général de en de Galliéni. Ministre des
Madagascar remplacement
Travaux publics dans le cabinet Caillaux de 1911. Ministre de la Marine d'août 1914
à octobre 1915. (Voir Dictionnaire des Presses Universitaires de
parlementaires, France,
t. I, p. 416-417.)
2. Le leader socialiste Albert Thomas est alors sous-secrétaire d'État à l'artillerie. Son
nom revient à plusieurs reprises dans les documents. Ainsi en août 1915, l'Auswartiges
Amt définit ce qu'il faudrait lui dire s'il venait en Suisse de
pour parler paix
(document 125), mais il n'y a aucune trace d'une relation directe de Thomas avec les
Allemands. Indiquons aussi que la documentation ne contient rien sur les
publiée
rencontres de Zimmerwald en 1915 et de Kienthal en à l'occasion des
1916, desquelles
socialistes français et allemands se retrouvèrent en territoire suisse.
3. Les auteurs n'ont pas pu identifier cette On sait seulement Pilatus
personne. que
réside en Suisse et peut, à l'occasion, aller en France.
4. René Besnard est un avocat venu à la les comités anticléricaux
politique par
du début du siècle (il fit partie de la commission d'examiner les archives saisies à
chargée
la nonciature de radical-socialiste de Tours il est
Paris) député depuis 1906, sous-secré-
taire d'État aux Finances dans le cabinet Caillaux de Poincaré le à ce
1911 garde poste
dans son cabinet de 1912. Ministre du Travail dans le cabinet Briand de 1913. Sous-
secrétaire d'État à la Guerre dans le ministère Briand d'octobre il démissionne en
1915,

378
et les de la paix
L'Allemagne problèmes

à des fonds cette affaire et fait dépendre d'autres versements


Judet pour
la fin d'octobre 1915 se produit à
des progrès de l'entreprise. Lorsqu'à
il n'est pas celui annoncé par
Paris un changement gouvernemental,
ce dernier se déclare néanmoins satisfait, prétendant avoir
Judet, mais
cabinet des amis le renseigner. De fait,
dans le nouveau qui pourront
1915 aux Allemands des informations sur la
Judet envoie en novembre
militaire il estime la situation n'est pas encore
situation générale que
mais faut se tenir le moment où une catastrophe
mûre, qu'il prêt pour
une « sinon il est tout à fait possible que
apporterait grosse secousse,
l'actuel ministère soit un ministère de désespoir dirigé par
remplacé par
la guerre bout » (document 171
Clemenceau, ce qui signifierait jusqu'au
du 29 novembre 1915).
Mais c'est en 1916 l'affaire devenir importante. Caillaux,
que paraît
directement à la fin de 1915 par l'intermédiaire
qui avait été approché
Duval a gardé une attitude purement
du journaliste (document 177),
mais a de lire une lettre venant d'Allemagne1, exigeant
passive, accepté
toutefois de Duval de garder le secret « D'ailleurs, vous savez, je nierais
vous êtes un infâme n, dit-il à Duval.
tout et soutiendrais que imposteur
à Duval de le sur la situation en Allemagne
Caillaux demande renseigner
allemande demande « l'opinion
197). La propagande que
(document
montée contre »
française soit constamment l'Angleterre
publique
Des entrent maintenant en relations
(document 198). députés français
allemandes le 2 mai 1916, Turmel2 est au
directes avec les autorités
à Genève il affirme le parti
consulat d'Allemagne (document 234) que
de la paix, même et demande des
radical-socialiste est partisan séparée,
de Si la censure les journaux,
fonds pour une campagne presse. bloque
des discours à la Chambre, ce obligera publication à la
on fera, dit-il, qui
Turmel se déclare « pour la guerre soit rapi-
au Journal officiel. prêt, que
de nouveaux succès allemands, à donner des rensei-
dement terminée par
l'offensive d'été n.
sur les plans de l'état-major français pour
gnements

des t. Si la venue de
février 1916. Dictionnaire parlementaires, 11, p. 588-589.)
(Voir
Allemands en août comme émissaire des
Besnard est annoncée par Pilatus aux 1915,

cherchant la il faut que la documentation


milieux politiques français négociation, préciser

aucune trace de relations directes entre Besnard et les Allemands.


ne présente
1902. Pendant la il interpelle les
Paul Meunier est député de l'Aube depuis guerre,
de et de militaires et publie un journal
gouvernements sur les questions discipline justice
du Jura 1906. La documentation
La Vérilé. Georges Ponsot est député depuis
pacifiste
la à la d'Allemagne à Berne.
de que Meunier alla pendant guerre légation
permet préciser
à Caillaux vient du Marx de Mannheim
1. La lettre apportée par Duval banquier
devient en avril 1916 admi-
on n'en connatt pas le contenu. Duval, journaliste français,

Le Bonnet il sera fusillé en juillet 1918 pour intelligences


nistrateur du journal Roage;
avec l'ennemi.
Turmel est maire de Loudéac et radical-socialiste des Côtes-du-Nord
2. Louis député
à Rome en mars avant l'entrée
il avait rendu visite à l'ambassade d'Allemagne 1915,
déjà
lui de venir à bout
en de l'Italie 57), disant qu'il paraissait impossible
guerre (document
Poincaré. A la fin de il d'obtenir à la
de et fallait renverser 1915, essaye
l'Allemagne qu'il
de de la classe 1917.
Chambre l'ajournement l'incorporation

379
Jacques Bariéty

Le Consul allemand à Genève se montrant d'abord réticent, Turmel va


à la légation allemande de Berne, où il livre à ministre alle-
Romberg,
mand en Suisse, des renseignements militaires (il est membre de la
Commission de l'Armée à la Chambre) et dit que lui et ses amis veulent
renverser Poincaré et Briand et que pour atteindre ce but « deux choses
sont nécessaires un grand journal et un succès allemand »
indépendant
(document Romberg 254).souhaitant avoir la preuve que Caillaux est
derrière, dit Turmel
qu'il est impossible à celui-ci de se découvrir. Dans
les mêmes jours de mai 1916, le
député Meunier est lui aussi à Berne et
rencontre également Romberg, qui demande à Berlin de faire savoir
s'il y a quelque chose à dire à Meunier « pour son chef de
parti C. »
(document 249). De fait, si Turmel semble agir à titre individuel et
tombe dans la trahison vulgaire, le comportement de Meunier paraît
plus politique avec lui, les Allemands parlent de conditions de paix
et ces discussions prennent l'allure de sondages politiques. Meunier est
considéré par les Allemands comme un émissaire de Caillaux qui, sans
qu'il soit matériellement possible de le prouver, paraît bien être derrière
(documents 213 et 249). Romberg écrit au chancelier
Bethmann-Hollweg
« La propagande menée en France un an et demi
depuis par notre homme
de confiance, en particulier l'habile diffusion des nouvelles que nous lui
livrons constamment, a finalement abouti au résultat qu'un membre de
premier plan du parti radical-socialiste français, parti qui constitue avec
les socialistes unifiés la majorité du Parlement est entré direc-
français,
tement en liaison avec nous et nous a
proposé, pour le cas où son parti
parviendrait au pouvoir, la conclusion d'une paix séparée et le lancement
d'une politique de compréhension durable entre les deux pays, dans le
sens des tendances qui s'étaient déjà fait jour avant la guerre dans son
parti et chez les socialistes unifiés » (document 264). A cette époque,
d'après l'assistant permanent du secrétaire d'État allemand aux Affaires
étrangères, les conditions de paix à l'égard de la France seraient
(document 252) cession du territoire au nord-est de la ligne Nomény-
Étain-Rocroi-Givet, c'est-à-dire le bassin de Briey et sa sidérurgie la
cession à un « Royaume des Flandres » à constituer de la Flandre fran-
çaise jusqu'à Gravelines' la cession du Congo français et de Djibouti
10 milliards de marks d'indemnité de guerre et, pour le commerce, la
clause de la nation la plus favorisée à perpétuité2. Or Judet dit que

1. L'échec des avec le Roi


pourparlers Albert amène les Allemands à modifier leurs
intentions à l'égard de la L'idée
Belgique. apparaît à l'Auswartiges Amt d'un Royaume
des Flandres, ayant à sa tête une dynastie catholique d'origine allemande, tandis les
que
régions wallonnes seraient pour annexées au Reich et
partie pour partie données à la
France contre des concessions ce
ailleurs Royaume des Flandres à constituer devait
être en union douanière avec le Reich et recevoir des allemandes à
garnisons Anvers,
Zeebrugge et
Dunkerque (document 252).
2. Il faut faire la distinction d'une les
entre, part, buts de guerre définis les auto-
par
rités responsables (chancelier, état-major, Auswartiges Amt), souvent discussion
après

380
et les de la paix
L'Allemagne problèmes

Caillaux ne le d'une action que si l'Alle-


peut prendre risque politique
offre à la France des conditions honorables 282). Il y
magne (document
a aussi ancrée dans la guerre, mais Romberg
l'opinion publique française,
écrit « M'étant rendu mon personnelle au cours
compte par expérience
de la de la mentalité et l'opinion publique françaises
guerre quelle façon
sont faites tireurs de ficelle, j'estime qu'il n'est pas difficile,
par quelques
en utilisant des de les remodeler. » Au cours d'une
moyens identiques,
conversation avec le 9 1916, Romberg propose la cession
Judet, juillet
la France du bassin de contre des corrections de
par sidérurgique Briey
frontière en Alsace1, ce sauverait le prestige du négociateur français,
qui
mais la France devrait aussi payer une indemnité de guerre (document 282).
Le moment de la viendrait l'échec escompté de l'offen-
négociation après
sive « si la offensive [française] est
française prévue pour l'été grande
un le moment une action pourrait être tout proche
échec, d'entreprendre
le tout est d'utiliser avec adresse et largesse de vue cette éventualité.

Il faudrait sans délai donner à de code de Caillaux] l'arme


Caspar [nom
avec il le cas renverser le gouvernement et
laquelle pourrait, échéant,
une », dit Judet qui affirme que paral-
inaugurer politique antianglaise
lèlement à l'action une est prévue par Merr-
politique pression syndicale
heim2. Les interlocuteurs sur l'indemnité de guerre et
français tiquent
voudraient des coloniales, à prendre sur l'Angle-
compensations peut-être
terre. est en relation avec Caillaux, voit Romberg
Pilatus, qui également
le 15 juillet 1916 tout dépend des succès militaires allemands (le sort
de Verdun est en train de
se jouer). Pour Judet, même si Verdun ne tombe

la se faire, mais les propositions allemandes


pas, négociation pourra
devront alors être « alléchantes o. Fin 1916, le
particulièrement juillet
bruit est aux Allemands de l'éventualité d'une combinaison
rapporté
Briand-Caillaux mais va à Paris, revient
(document 294), Pilatus, qui
en Suisse au début d'août en disant les gens de
(document 300) que

et d'autre les des ceux-ci allant


entre elles, part, programmes publicistes pangermanistes,

bien au-delà de ceux-là. Il ici d'une officielle. Par ailleurs, les milieux responsables
s'agit pièce
des excès des causent, estiment-ils, du tort
se plaignent publications pangermanistes qui
à Ainsi le chancelier souhaite la mène une enquête
l'Allemagne. que justice prussienne
les activités d'une officine berlinoise diffusant une littérature patriotique à l'excès
sur
les de cette officine, Bethmann-Hollweg cite Kapp et
(document 311) parmi dirigeants
idées et les activités de Stresemann la guerre mondiale
Stresemann (les pendant première
fait de le récent travail est L,. Edwards MARVIN, Strese-
ont déjà l'objet recherches plus
mann and the Greater 1914-1918, New York, Bookman Associates, 1963).
Germany
A dans les documents l'idée de restituer à la
1. plusieurs reprises revient, allemandes,
.France vallées haut-rhinoises et le lui rendant un accès au Rhin, qui,
quelques Sundgau,
minime aurait-il aurait sur un grand effet. Ainsi le
aussi été, produit l'opinion française
comte rétablir la à en août 1916 (document 317)
Tœrring, pour paix l'ouest, suggère
France d'une de la haute Alsace semble-t-il, Mulhouse, et
la restitution à la partie avec,

d'une bande de territoire du côté de tandis que la France devrait céder


Château-Salins,
à la le doigt de Givet et Dunkerque.
Belgique
de la Fédération des membre du bureau de la C.G.T., l'un des
2. Secrétaire Métaux,
de la rencontre de Zimmerwald.
participants français

381
Jacques Bariéty

Paris jugent que, dans la nouvelle situation la est


militaire, négociation
« superflue » (échec allemand devant succès de l'offensive
Verdun, Brous-

silov en Galicie).
Outre ce groupe, et semble-t-il de un autre
indépendamment lui,
député radical-socialiste, membre de la Commission de devient
l'Armée,
en juillet 1916 cc correspondant » des services allemands 294
(documents
et 376) il apparaît dans les documents sous le nom de code de « Herr 32 »1.
Ce dernier, au Grand Orient et en relations avec
appartenant l'Allemagne
par l'intermédiaire d'un franc-maçon italien2, affirme un réseau
organiser
à partir des loges de l'Ouest et du Nord-Ouest de la
maçonniques France
il prétend avoir avec lui deux le directeur d'un
sénateurs, cinq députés,
journal radical et les maîtres des de Brest et de son
loges Calais; plan
est de créer un mouvement l'utilisation de la
d'opinion publique par
presse provinciale et des conseils et accessibles à
généraux municipaux
l'influence des loges les sentiments favorables aux dans
peu Anglais
les départements côtiers doivent servir de levier à la il
propagande
estime que des tendances aux siennes existent dans les
comparables
milieux méridionaux de la viticulture et du des vins. Bethmann-
négoce
Hollweg est tenu au courant de cette affaire. Par le « Herr 33 », des fonds
allemands parviennent au « Herr 32 ».
Sans doute ne faut-il au tout ce
pas prendre comptant qu'affirment
à leurs interlocuteurs allemands des ont tout
personnages qui intérêt
pour se faire valoir à prétendre bénéficier lisant
d'importants appuis et,
ces documents en en éveil, on doit se contenter
gardant l'esprit critique
d'affirmer ce qui est certain ce est certain, c'est
qui qu'en 1916, pendant

1. MM. Scherer et Grunewald l'ont un


identifié, par recoupement qui apparaît très
solide, comme étant Léon Accambray. Ancien et d'artillerie
polytechnicien capitaine
d'active, Accambray est versé sur sa demande dans la réserve en élu radical-
1913 député
socialiste de Laon aux élections de il est mobilisé à la mais fait
législatives 1914, guerre
usage du droit reconnu loi aux d'être libérés
par la parlementaires d'obligations militaires,
aftn de pouvoir leur mandat et il revient au où il se
remplir siéger Palais-Bourbon, montre
fort actif, suivant de la direction de la et les
près guerre dénonçant empiétements de
l'autorité militaire sur les pouvoirs civils. Le 24 il à la Chambre un
juin 1915, prononce
violent contre faisant le 1) du ministre de la
réquisitoire Millerand, « procès Guerre qu'il
accuse de couvrir les contre le
systématiquement généraux, première attaque publique
gouvernement de coalition constitué en août 1914. Dictionnaire des
(Voir parlementaires,
t. I, p. 341.) Les documents amènent à le « Herr 32 » n'est
publiés penser que devenu
« correspondant » des services allemands 1916. Les fournit
qu'en juillet renseignements qu'il
intéressent les Allemands, à la différence de ceux donnés Turmel leur
par qui semblent
souvent d'intérêt secondaire.
2. Il a été impossible aux auteurs d'identifier ce dans les
personnage qui apparait
documents sous le nom de code de « Herr 33 ». On les
remarque que personnalités impli-
quées dans cette affaire à la Pour éviter toute erreur
appartiennent franc-maçonnerie.
d'interprétation, il convient de les documents ne mettent
souligner que publiés pas en
cause la franc-maçonnerie en tant mais des à titre indi-
qu'organisation, francs-maçons
viduel ceux-ci, partisans de la paix par la négociation avec cherchent à
l'Allemagne,
utiliser et l'influence de la société secrète à ils
l'implantation laquelle appartiennent
pour parvenir à ce but.

382
L'Allemagne et les problèmes de la paix

la bataille de Verdun, des Français pensent que la guerre est perdue et


cherchent la négociation avec l'Allemagne il est certain que des jour-
nalistes et des députés français entretiennent alors, en pleine guerre et
dans le dos du gouvernement, des intelligences avec les autorités alle-
mandes il est certain que quelques-uns vont jusqu'à la compromission
financière, acceptant ou même sollicitant des fonds pour alimenter une

campagne d'opinion. Pour le reste, c'est-à-dire la question de savoir


dans quelle mesure ces personnages sont responsables ou irresponsables,
et dans quelle mesure les propos qu'ils tiennent aux Allemands sont du
domaine de l'affabulation ou correspondent à une réalité, les documents
ne permettent pas d'en trancher.
Parallèlement aux sondages dans les milieux politiques l'Allemagne
au printemps 1916 sonde les milieux industriels français (documents 233,
276, 277, 280 et 412). En février 1916, l'Auswârtiges Amt demande à
Moritz Meyer, avant la guerre représentant de la firme Mannesmann
à Paris, de reprendre le contact avec les industriels français pour chercher
à savoir si la sidérurgie française serait prête à un accommodement
avec l'Allemagne si oui, il faudrait organiser une campagne de presse

pour gagner l'opinion publique française à cette nouvelle politique (la


française passe alors pour être influente dans la presse). Le
sidérurgie
contact avec les Français s'établit par la famille vaudoise des Secretan
les premiers à être joints à
(La Gazette de Lausanne) appartiennent
la métallurgie normande, où Thyssen avait eu des intérêts (hauts four-
neaux de Caen) les questions à débattre sont l'approvisionnement de
la France en coke métallurgique, l'avenir du bassin de Briey, le sort des
usines en France occupée (c'est là un moyen de pression pour les Alle-
mands) et les subventions à la presse. Aucune discussion ne peut cepen-
dant être entamée, car il est impossible, malgré les efforts, de faire venir
les industriels normands en Suisse. En juin 1916, l'Allemagne cherche
alors à entrer en rapport avec Schneider, utilisant comme intermédiaire
la banque bâloise « Les Fils d'Isaac Dreyfuss », qui gère en Suisse les
intérêts de la firme du Creusot. Jules Dreyfuss-Brodski part pour la
France, où il voit, à la fin de juin, Eugène Schneider et le directeur général
Fournier à qui il fait, de la part de l'Allemagne, les propositions sui-
vantes mains libres pour Schneider en Normandie et assurance qu'il
recevra du coke de Belgique en quantité suffisante contre cession au
Reich du bassin de Briey, ce qui signifierait que Schneider n'aurait plus
de concurrents sérieux sur le marché français. Outre l'acquisition du
bassin sidérurgique de Briey, le but pour l'Allemagne est d'obtenir par
un accord avec Schneider que la partie de la presse française que ce dernier
passe pour contrôler soit acquise à une politique d'entente (Le Journal,
Le Matin et l'Agence Havas sont cités). Schneider refuse le marché les
Allemands pensent que c'est parce qu'il croit à une victoire militaire

383
Jacques Bariéty

française et qu'il en attend, avec le retour de la Lorraine annexée


à la
France, des avantages considérables pour l'après-guerre (le Reichsland
d'Alsace-Lorraine a fourni, en 1913, 21 136 000 tonnes de minerai de fer
sur les 28 607 000 travaillés dans le Reich). L'échec des pourparlers avec
les industriels n'incite pas les Allemands à les usines françaises
ménager
dans les régions occupées'.

5) Les ef forts vers l'Est el la question de Pologne.

L'échec devant Verdun et les succès de l'offensive de Foch sur la


Somme font qu'à partir d'août 1916, la politique allemande va reporter
ses efforts militaires et diplomatiques vers l'Est. va être
Falkenhayn
remplacé par le tandem Hindenburg-Ludendorff à la tête des armées
allemandes. Bethmann-Hollweg, lui aussi, pense qu'après « la résistance
inattendue » des Français à Verdun, la solution est à l'est. Mais les Alle-
mands se plaignent de la façon molle dont l'Autriche y mène la guerre
la société viennoise continue, inconsciente, sa vie d'avant-guerre l'état-
major austro-hongrois s'enlise dans le « marais de Teschen », où les dames
tiennent salon quant au généralissime autrichien, il se marie en pleine
guerre tout cela produit un effet déplorable dans les corps de troupe
et contribue, pensent les Allemands, à expliquer les revers de l'armée
de la double monarchie. Bethmann-Hollweg regrette que le comman-
dement de Hindenburg ne s'étende pas aussi aux armées austro-hongroises
(document 306).
Entre les deux alliés, le sort des territoires comme
polonais apparaît
un sujet de friction. En août 1916, l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne
finissent par se mettre d'accord, mais cela n'a pas été sans mal. Bethmann
avait d'abord pris position contre une politique allemande d'annexion en
Pologne ce qu'il souhaite, c'est se concilier les Polonais pour l'après-
guerre et de ne pas se laisser devancer par les Russes dans les avances
aux Polonais, afin d'éviter « le flot russo-panslave ». Guillaume II et
Falkenhayn sont pour une autonomie surveillée. Le chancelier austro-
hongrois Burian déclare, en août 1915, que l'Autriche-Hongrie, elle, est
en faveur d'un « Royaume polonais » indépendant et incorporé à la double
monarchie (document 131). Les Allemands s'inquiètent de ces projets
et redoutent de voir l'Autriche-Hongrie évoluer vers un trialisme dans
lequel l'élément slave deviendrait partie prenante, ce qui contribuerait
encore à dégermaniser l'Empire des Habsbourg. Burian cherche à les
rassurer en employant le terme, à vrai dire peu explicite, de « subdualisme ».

1. L'Allemagne a cherché aussi à s'entendre directement avec les Aciéries de


Longwy
sur l'achat du bassin de Au cours de en
Briey. pourparlers Suisse, menés du côté français
par Raty, Dreux et le comte de et fut mêlé le
Saintignon, auxquels Belge Trasenster,
d'Ougrée, les deux parties étaient tombées à d'accord sur la somme de 1 100
peu près mil-
lions de francs.

384
L'Allemagne et les de la
problèmes paix

En septembre 1915, Amt définit sa


l'Auswârtiges politique polonaise
on s'attend à des bouleversements en « au plus tard
profonds Russie, après
la guerre » à l'occasion de ces la certai-
événements, Pologne échappera
nement, pense-t-on à Berlin, au contrôle russe Amt est
l'Auswârtiges
dans ces conditions favorable à une solution car il ne souhaite
autrichienne,
pas une annexion à l'Allemagne « Les Polonais et les Juifs ne peuvent
qu'avec beaucoup de difficulté être éduqués devenir des
pour citoyens poli-
tiquement et
économiquement capables. Il vaut mieux laisser ce travail à
d'autres. Nous ne pouvons pas assimiler des millions de et des
Polonais,
millions de Juifs deviendraient nous des
pour parasites » (document 140)
cependant, aucune promesse n'est faite à l'Autriche. alle-
L'état-major
mand de son côté voit dans la un réservoir mais
Pologne d'hommes,
l'exemple des « légions constituées en de
polonaises », majeure partie
jeunes bourgeois de médiocre valeur militaire, fait douter Bethmann-
Hollweg de la possibilité pour de recruter en des
l'Allemagne Pologne
troupes solides (document En janvier se déclare
141). 1916, Falkenhayn
cependant contre l'intégration d'un « Royaume » à l'Empire des
polonais
Habsbourg et demande l'annexion à l'Allemagne (document 192).
En février 1916, l'Auswârtiges Amt, revenant sur son attitude antérieure,
prend aussi position contre la solution autrichienne. La double monarchie,
qui s'étend déjà en Serbie et au aux des
Monténégro\ devient, yeux
Allemands, trop puissante et trop slave L'idée se précise
(document 201).
chez les dirigeants allemands d'une autonome à l'intérieur
Pologne (pas
d'annexion directe pour les raisons que l'on a mais
vues), économique-
ment et militairement rattachée à l'Allemagne une sorte de protectorat
faisant de la Pologne un État vassal du Reich. Les de
projets l'Allemagne
et de l'Autriche, à l'égard des territoires sont donc en
polonais, opposition.
Burian demande, en février 1916, une décision sur le projet d'intégration
à la double monarchie (document En avril, lui
204). Bethmann-IIollweg
répond en lui présentant un allemand de autonome
projet grand-duché
de Pologne rattaché à l'Allemagne et refus des
(document 227). Surprise
Autrichiens. En mai, les Allemands cherchent à faire leur solution
accepter
par la double monarchie en proposant archiduc de soit
qu'un Habsbourg
nommé souverain du nouvel État, n'en serait moins rattaché à
qui pas
l'Allemagne (document 261). Nouveau refus des Autrichiens s'en
qui
tiennent toujours à l'entrée de la dans la double monarchie
Pologne
(document 267). Durant tout le mois de juin, les deux alliés polémiquent.

1. Allemands et ont du mal à se mettre d'accord sur le


Austro-Hongrois également
sort à réserver à la Serbie et au Les sont une
Monténégro. Austro-Hongrois pour capi-
tulation sans conditions des Serbes et voudraient leur refuser un accès à la tandis
mer,
que les Allemands souhaitent que l'on sans une et
puisse négocier exiger capitulation
en offrant à la Serbie un accès à la mer en Albanie du Nord. Mais aucune décision n'est
prise, les puissances centrales remettent à la des Balkans
l'après-guerre réorganisation
(documents 84, 90, 143, 144, 149, 151, 155, 157, 164, 193 et 342).

385
Jacques Bariéty

En juillet, les bruits qui circulent d'une déclaration du Tsar sur la Pologne,
le désir de l'état-major allemand de lever des troupes polonaises et les
revers autrichiens mettent un terme à cette querelle les Autrichiens
cèdent et Burian se déclare d'accord sur le projet d'une Pologne indépen-
dante (document 296), mais il souhaite qu'elle le soit aussi complètement
que possible, bénéficiant notamment de son propre système douanier.
C'est au tour des Allemands de déclarer cette solution impossible. Les 11
et 12 août 1916, Bethmann-Hollweg et Burian confèrent à Vienne laissant
dans l'ombre les questions douanières et économiques, sur lesquelles ils
n'ont pu s'entendre, les deux chanceliers se mettent d'accord sur le
projet d'un Royaume de Pologne, qui devrait avoir une monarchie héré-
ditaire et constitutionnelle les frontières en seraient à fixer après la guerre,
mais correspondraient en gros à celles de la « Pologne du Congrès », avec
des frontières occidentales sans modifications importantes et des frontières
orientales repoussées le plus loin possible. Cet État devrait bénéficier
de l'autonomie interne, mais serait allié obligatoirement aux empires
centraux il aurait son armée propre, mais sous haut commandement
allemand (document 303). Une proclamation officielle devrait être faite
de ces décisions le 15 août, Guillaume II fait ajourner la publication du
manifeste polonais (document 305), car à nouveau il a l'espoir d'amener
la Russie à une paix séparée. La proclamation ne sera faite que le
5 novembre 1916, et sous la pression des militaires allemands qui espèrent
accélérer le recrutement de troupes polonaises (documents 346, 348 et 351).).
L'Allemagne ne renonce pas pour autant à chercher la négociation
d'une paix séparée avec les Russes, changement poli- à l'occasion d'un
tique. Les conversations du libéral
Protopopov, vice-président de la
Douma, avec le banquier Fritz
allemand
Warburg, en juillet 1916 à
Stockholm, sont restées assez superficielles et sont allées bien moins loin
qu'on l'a imaginé (document 281); mais à la fin de 1916, Bethmann-
Hollweg obtient de Ferdinand de Bulgarie que Rizoff, diplomate bulgare,
ami de Milioukov et des libéraux russes, soit chargé d'une mission secrète
(documents 350, 377, 383, 384 et 478). Affublé d'un faux état civil d'Alsa-
cien, Rizoff part sonder les possibilités de paix séparée avec la Russie,
porteur peut-être de propositions précises qui semblent être la restauration
d'une Serbie indépendante et la cession de Narvik aux Russes comme prix
de leur sortie de la guerre, une idée qu'avait déjà eue Thyssen
(document 322). Les rencontres devaient avoir lieu en Scandinavie1.

1. Il a dans le livre aucun document sur les relations des Allemands avec le
n'y
mouvement socialiste révolutionnaire russe, ce qui peut apparaître comme une lacune.

Il est vrai choix de documents venant des archives allemandes et concernant cette
qu'un

question a déjà été publié, les documents étant traduits en anglais (Z. A. B. ZEMAN,
and the Revolution in Russia 1915-1918, Documents from the Archives of the
Germany

german Foreign Ministry, Oxford University Press, 1958). Sans doute, Zeman donne,
dans l'introduction de son livre, une interprétation très excessive et insuffisamment critique

386
et les de la
L'Allemagne problèmes paix

de des centrales en décembre 1916.


6) L'of fre paix puissances

On savait cette offre était en relation avec celle de Wilson


déjà que
d'une et d'autre avec le déclenchement de la guerre sous-marine
part part
à les centraux ne voulant laisser échapper le
outrance, empires pas
bénéfice moral d'une initiative de paix et cherchant à légitimer à l'avance

l'échec de l'offre de l'intensification de la guerre sans oublier le


par paix
avec le vote le de la loi sur la « mobilisation du
rapport par Reichstag
allemand réclamée 360 et 366).
peuple », par l'état-major (documents
Les documents permettent d'ajouter que le rôle de l'Autriche
publiés
fut très dans la de cette offre de paix.
important genèse
En certains milieux autrichiens pensent que la guerre
juillet 1916,
ne être et faut faire la sur la base du statu
peut plus gagnée qu'il paix
anle Les Allemands s'inquiètent de la très grande
quo (document 283).
faiblesse intérieure de leur Allié 305, 310, 332 et 335). Le
(documents
17 octobre le chancelier austro-hongrois Burian dit au chancelier
1916,
allemand l'issue de la campagne
Bethmann-Hollweg (document 347) qu'à
victorieuse de Roumanie le moment devra être saisi par les puissances
centrales de faire une offre de car la situation serait plus mauvaise
paix,
en 1917. Burian les conditions suivantes à l'ouest, retour aux
propose
frontières de souveraine, mais « avec sécurité pour les
1914 Belgique
intérêts allemands » allemand corrections limitées de
légitimes Congo
frontières à l'est Roumanie et en Lithuanie) Serbie réduite Albanie
(en
sous autrichien de Pologne liberté
indépendante protectorat Royaume
les Russes de traverser les Détroits. Burian est d'avis de lancer cette
pour
offre de aussitôt la du manifeste préparé sur la
paix après proclamation
ce qui sur coup les publiques, et il veut
Pologne, frapperait coup opinions
faire des Bethmann-Hollweg est
propositions précises (document 355).
d'accord sur le principe d'une offre de mais il ne veut faire
paix, pas
de de souci réel ou manœuvre dilatoire, il
propositions précises plus,
dit faut demander leur avis aux et aux Turcs. Cepen-
qu'il Bulgares
le 31 Guillaume II l'idée d'une offre de paix
dant, octobre, approuve
Au début de novembre, Bethmann-Hollweg met au point,
(document 356).
en accord avec nouveau généralissime, les éventuelles condi-
Hindenburg,
tions de de 361, 365 et 367) Royaume de
paix l'Allemagne (documents
tel qu'il est dans le manifeste, et rectifications de frontière
Pologne, prévu
en Lithuanie donner à une solide frontière militaire
pour l'Allemagne
à l'est État offrant des au Reich, et, si cela est impossible
belge garanties
de allemand est ici
à obtenir, annexion Liège (le souci de l'état-major
d'établir un en avant du bassin rhénano-westphalien qu'il trouve
glacis

des documents Il n'en reste moins ces documents complètent, en ce


qu'il publie. pas que
concerne la ceux MM. Scherer et Grunewald. On ne comprend pas
qui Russie, publiés par
ceux-ci n'ont au moins cité le livre de Zeman.
pourquoi pas

387
Jacques Bariéty

trop proche de la frontière et exposé) évacuation des régions françaises


occupées à l'exception la région de et indemnité de guerre
Briey-Longwy,
à payer par la France entrée du Luxembourg dans le retour
Reich
à l'Allemagne de ses colonies et cession du Congo. Ces conditions allemandes
sont très différentes de celles proposées Burian.
par François-Joseph
écrit le 5 novembre à Guillaume II qu'il est essentiel les deux
que empires
se mettent d'accord sur leur programme de A la
paix (document 364).
mi-novembre, les deux chanceliers rédigent ensemble un projet de note
aux puissances neutres qui constitue l'offre de paix et décident d'avertir
les Alliés bulgare turc, et
tenus en dehors des
jusqu'alors pourparlers
(documents 374, 375 et 379). La note ne contient aucune proposition
précise sur les conditions de paix.
Le rapport de l'offre de paix des centrales avec l'offre de
puissances
Wilson est peut-être moins décisif ne l'a pensé. Le 27 novembre
qu'on 1916,
Bethmann-Hollweg écrit à Hindenburg (document ne sait pas
396) qu'il
du tout quelles sont les intentions de Wilson, la note
que germano-autri-
chienne est prête et sa publication ne
que dépend plus que d'un moment
militairement favorable. Les auteurs de cette note de sa publi-
espèrent-ils
cation un résultat positif ? Le chancelier Burian dit, le 3 décembre 1916
au comte Wedel, ambassadeur à Vienne, « n'est
d'Allemagne qu'il pas
optimiste au point de croire les seront mais
que propositions acceptées
elles auront des répercussions. Nous ferons l'union des neutres et les
attirerons de notre côté, et nous agirons, soit directement, soit leur
par
intermédiaire, sur le mouvement chez l'ennemi. Le a été
pacifiste poison
distillé et produira un effet de Le
désagrégation » (document 402).
6 décembre, Bucarest est pris et la Roumanie s'efiondrel. Le 8, Hindenburg
pose de nouvelles conditions à l'acceptation de l'envoi de
par l'état-major
l'offre de paix promesse par le Pouvoir politique de la guerre
permettre
sous-marine à outrance à partir de fin janvier autorisation de rassembler
des troupes sur les frontières danoises et néerlandaises (document 415).
Bethmann-Hollweg s'irrite de ces exigences inattendues dont il conteste
le bien-fondé (document 417). Le 12 décembre, la note contenant l'offre
de paix germano-autrichienne est envoyée aux neutres.
Mais cette tentative n'a au fond aucune chance de tant sont
succès,
différents les programmes des deux camps Bethmann-Hollweg pense
le 15 décembre (document si les Alliés comme condition
423) que posent
le rétablissement de la Belgique et de la Serbie dans leur souveraineté,
il faudra refuser les militaires allemands de leur sans doute rendus
côté,

1. En octobre au moment où l'offensive


1916, germano-autrichienne se développe
contre la Roumanie, l'Auswürtiges Amt envoie à Bucarest de une
pour essayer négocier
paix séparée un certain Sigmund Mayer, roumain en ami des milieux
négociant céréales,
conservateurs agrariens qui sont les adversaires de libérale
politiques l'équipe qui, avec
Bratianu, a lancé la Roumanie dans la aux côtés des
guerre Alliés.

388
et les de la paix
L'Allemagne problèmes

la situation du leurs demandes


optimistes par moment, élargissent

demande une mainmise sur la Belgique


l'état-major Longwy, Givet,

et l'administration de Constantza (document 435)


par l'Allemagne

réclame le contrôle de la côte la de la


l'amirauté belge, possession

côte de les îles les Valona et Tahiti


Courlande, Féroé, Açores, Dakar,

Ces sont évidemment avec


(document 437). propositions incompatibles

les buts de des Alliés.


guerre

le allemand est le
Par exemple, gouvernement prévenu que règlement

d'Alsace-Lorraine est le la
de la question pour gouvernement français

de la Les documents révèlent le Pr


condition paix. publiés que