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L'évolution du droit / Rud von Jhering ; traduit sur la 3e édition allemande par

L'évolution du droit / Rud von Jhering ; traduit sur la 3e édition allemande par O. de Meulenaere,

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Jhering, Rudolf von (1818-1892). L'évolution du droit / Rud von Jhering ; traduit sur la

Jhering, Rudolf von (1818-1892). L'évolution du droit / Rud von Jhering ; traduit sur la 3e édition allemande par O. de

Meulenaere,

1901.

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L'ÉVOLUTION PU

DROIT

(ZWECK IM RECHT)

Gand, irop. Ad. Ho»te.

Rud

von JHERING

L'ÉVOLUTION DU DROIT

(ZWECK

IM

RECHT)

TRADUITSURLAS' ÉDITIONALLEMANDE

l'A!i

0. de AIEULENAERE CONSEILLEEALACOURD'APPELDEGAND

PARIS

LIBRAIRIE A.

MARESCQ, AÎNÉ

CHEVàLIER-MARESCQET

CIE,

ÉDITEURS

20, rue Soufflot et 17, rue Victor Cousin

MCMI

A

MONSIEUR EDMOND PICARD

ANCIEN BÂTONNIER DE L'ORDRE DES AVOCATS PRÈS LA COUR DE CASSATION

DE BELGIQUE

SÉNATEUR

R

PROFESSEUR A L'UNIVERSITÉ NOUVELLE DE

BRUXELLES

AUTEUR DU DROIT PUR

Dans votre beau livre intitulé

Le Droit

pur, vous

avez brillamment rendu hommage à celui que vous appelez

un extraordinaire, jurisconsulte, le plus grand (vous le fermement) du XIXe siècle. JHERING est un puis-

croyez

sant

frappeur d'empreintes, et dans son

style imagé,

il a réussi, avec une extraordinaire pénétration, à mettre

en lumière les arcanes les plus subtils, les abîmes et les

tréfonds du droit.

Dans

la

partie complémentaire

ces

termes

le

de

votre

ouvrage, consacrée à l'histoire de l'encyclopédie du droit, vous

dans

caractérisez en

rôle de Jhering

l'évolution de la science du Droit pur (p. 502)

« Jhering

» apparaît et prophétise. Vainement il

se pose

en roma-

niste. Vainement ses

ouvrages consacrés à l'étude approfondie de la législation fameuse

les plus considérés sont

qui va de Romulus à Justinien.
«

Son génie juridique

« sort, à grands coups d'aile, de cette enceinte trop

étroite pour

se

jouant,

ses puissants désirs, et il proclame, tout en

quelques unes des vérités encyclopédiques les

plus

significatives et les plus profondes. Ces paroles

m'ont

frappé.

Elles m'ont troublé

car je

n'ai fait

connaître au public de langue française

les

que

ouvrages

de JHERING qu'il a consacrés à l'étude du droit romain. Je n'ai donc pas assez fait pour sa gloire, et il me reste un

pieux devoir à remplir envers la mémoire du grand juriste

celui de faire connaître son œuvre la plus vaste,

celle

qui a occupé tous ses instants pendant les vingt dernières

années de sa vie, et qui contient la synthèse de sa pensée

considération m'a

juridique toute

entière.

Une

autre

conduit à produire enfin cette traduction, qui présentait

de grandes difficultés, et à vous la

dédier. Vous êtes le

protagoniste des belles et vastes spéculations de la philosophie du droit, et vous avez assurément remarqué

comme moi que, depuis que tout le monde s'occupe de

sociologie, on

la presse,

rencontre

partout,

dans

et

ailleurs aussi, les idées les plus étranges sur des points

qui touchent aux bases de l'ordre social. Vous verrez

comment Jhertng établit ces bases, et vous me saurez

gré, je pense, d'avoir fait jaillir pour en me couvrant du nom de ce grand

le public français, penseur, « des éclairs

« qui surprennent, qui éblouissent, qui répandent une

fulgurance inattendue « ne régner que la nuit. »

sur de vastes espaces où semblait

«

Le dernier volume de l'Esprit du

par

y

Droit Romain se

une exposition de la théorie générale des

terminait

droits. L'auteur

examinait les éléments substantiels du

droit, et, s'écartant des théories généralement admises,

depuis Hugel, d'après lesquelles la substance du droit gît

dans la volonté, il établissait

rêts juridiquement protégés. C'est Y utilité qui est la sub-

les droits sont des inté-

que

stance du droit. La suite de l'ouvrage devait fournir la

démonstration et le développement de cette thèse. Mais

dès les premiers

elle se montra trop étroite. La notion

pas

de l'intérêt fit place à celle du but pratique des droits sub-

jectifs, et ceux-ci, eux-mêmes, s'effacèrent devant le droit

une thèse nou-

objectif dans toute sa généralité.

De

là,

velle, plus large, plus compréhensive.-

le

but du

droit,

la finalité dans l'ordre juridique. C'était toute la théorie

de l'évolution appliquée au droit. Ce programme

diose était fait pour séduire ce grand

esprit.

attacha passionnément, et

depuis

1865,

date

gran-

Il

s'y

de

la

première publication de son Esprit du Droit Romain, jusqu'à ses derniers jours (1892), il ne cessa d'y tra-

vailler, se promettant de revenir à sa première œuvre

aussitôt qu'il aurait

Celle-ci était devenue

terminé

pour

nouvelle

entreprise.

vie.

sa

lui une

question de

Il s'agissait de prouver que le but a créé tout le droit,

qu'il n'est pas son origine à

un seul principe juridique qui ne doive

un but, c'est-à-dire à un motif pratique.

L'auteur se trompait sur

l'étendue que prendrait son

travail, et il en convint ingénument, lorsqu'après la

pu-

blication d'un premier volume, il constata que non-seule-

ment il ne pouvait prévoir la fin, mais qu'il se trouvait devant une autre thèse plus vaste encore, et qui devait l'entraîner infiniment plus loin le fondement de la

moralité.

Il est regrettable que

l'auteur î/ait

terminer son

pu

œuvre, et la

soumettre à une revision d'ensemble. Il

aurait pu supprimer quelques

passages qui semblent faire

fait deux

ouvrages

dis-

longueur. Peut-être en aurait-il

tincts, l'un consacré au droit, l'autre à la morale. Mais il

n'en eut pas le temps. C'est dans cet ordre d'idées

que je ne

publie en ce moment que la traduction du premier volume.

II forme un tout distinct, et malgré de légers défauts,

dont Jhering se rendait bien compte, vous y retrouverez,

j'en suis convaincu, tout le génie de l'auteur de Y Esprit

du Droit Romain.

Je ne pouvais mettre mon travail sous de meilleurs auspices que les vôtres.

DE

MEULENAERE.

Voici, à ti Te de curiosité, quelques fragments de lettres

écrites par l'auteur, et qui donnent sa l'ouvrage dont j'ai entrepris la traduction

propre pensée sur

7 avril 1875. -Je travaille en ce moment à un ouvrage auquel

je donne le titre de Zweck Im Recht. Le livre paraîtra, je l'espère,

dans le courant de l'été. Il m'a été suggéré

ma théorie des

par

droits, que j'ai traitée dans le dernier volume de l'Esprit du Droit

Romain, et n'en devait former d'abord qu'un chapitre. Mais la

matière a pris une telle extension,

j'ai songé à en faire une

que

étude complète. Si je réussis à l'achever telle que je le conçois,

elle s'imposera au penseur. Elle

expose ce qui est devenu ma

conception actuelle du droit, notion à laquelle moi-même je ne me

suis élevé qu'au fur et à mesure de mes travaux.

J'y traite d'abord du but des droits, au sens subjectif; du but du

dro,it., ensuite, au sens objectif.

à un petit

écrit, dont la première inspiration m'a été fournie par la théorie

4 septembre 1875.

Depuis des années, je

songe

des droits, exposée au T. IV Esprit du Droit Romain. Mon projet

originaire était d'en faire un chapitre au début du T. V. Mais le chapitre prit des proportions de plus en plus étendues la matière était si fertile, qu'il devint impossible de la traiter comme un

simple fragment rattaché à l'Esprit dit Droit Romain. Je me résolus d'en faire une étude complète.

(Et une partie de son travail achevé, v. J. écrit)

C'est une

délivrance, c'est

la

mise en forme de

ce

que depuis

10

ans

je rêve

j'ai mis tout mon moi dans cet ouvrage

ce n'est pas

seulement un fragment de moi, c'est mon moi scientifique tout

entier, et je publierai le livre,- dussé-je même être certain de son

insuccès.

25 décembre 1880. Plus; j'y travaille, plus mon thème se

développe

il devient une sorte de Philosophie du Droit, l'exposé

de toute une science sociale. J'avais projeté d'écrire une brochure,

et j'ai déjà composé deux volumes. Mon

recherche constante

esprit' souffre à être à la.

de l'expression juste.

26 juin 1882. Mon sujet m'emporte, je n'en suis plus le

maître

l'esclave de mon livre. Je suis comme un

voyageur explorant une contrée inconnue, enregistrant toutes mes

je deviens

observations, toutes mes découvertes, ayant la plein? conviction que je rends service à la science. Si j'étais mon propre successeur,

si bien des choses que je crois devoir «lire avaient été dites déjà,

je pourrais abréger mon œuvre,

gement de mon discours. Mais

plus d'art dans l'arran-

et mettre

il

en est de ce travail comme de

mon livre de l'Esprit du Droit Romain.

J'ai dû sacrifier le

plan

méthodique à la nouveauté de mes découvertes. J'ai la conscience

de ce défaut d'équilibre, et il me tourmente. Je me propose toujours

d'être bref. mais je croirais manquer

pas complètement chaque idée

de justice en ne développant

nouvelle, de façon qu'elle marque

bien son empreinte. On pourra m'approuver ou me combattre,

mais il ne sera pas permis de ne pas prendre position.

30 avril 1883.

Cet ouvrage-ci, et non l'Esprit du

Droit

Romain, contient le résultat de toute ma vie scientifique. On ne le

comprendra que n'en est, dans

lorsqu'il sera termine. L'Esprit du Droit Romain

ma pensée, que la préparation. Mais l'Esprit du

Droit Romain devait être écrit

pouvoir entamer cette étude-ci,

pour

dont l'élaboration renferme ma suprême mission scientifique.

L'ÉVOLUTION DU DROIT.

(ZWECK IM RECHT)

CHAPITRE I.

LA LOI DE FINALITÉ.

Sommaire: 1. Cause et but.

2. Rôle de la volonté de l'être

animé.

3. L'animal; mobile

psychologiquede son vouloir.- – 5. Notion de la vie animale.

processus de la

9. Con-

4. Influence de l'expérience.

6. Le vouloir humain.

volonté: loi de finalité.

7. Stade interne du

8. Le but; sa nécessité

trainte physique; morale. -11. But

psychologique. 10. Contrainte

des actes inconscients.

juridique;

12 Stade interne

du

processus indépendante de la loi de causalité.

de la volonté: loi de causalité. 13. La volonté

1. Cause et but. La théorie de la [raison suffisante nous

enseigne que rien, dans l'univers, n'arrive de soi-même

(causa sui). Tout événement, c'est-à-dire toute modification dans le monde physique, est la résultante d'une modification antérieure, nécessaire à son existence. Ce postulat de la raison, confirmé par l'expérience, est le fondement de ce

que l'on appelle la loi de causalité.

Cette loi régit aussi la volonté. Sans raison suffisante,

une manifestation de

la volonté est aussi inconcevable

qu'un mouvement de la matière. Entendre la liberté de

la volonté en ce sens que la volonté puisse se manifester

spontanément, sans un motif déterminant,

baron de

c'est croire au

Munchhausen

qui

retire du bourbier en se

se

prenant par le toupet.

Il faut donc, pour que la volonté agisse, une raison suffi-

sante, une cause. C'est la loi universelle. Mais dans la nature inanimée cette cause est d'essence mécanique (causa

efficiens). Elle est psychologique lorsqu'il s'en va de la volonté

celle-ci agit en vue d'une lin, d'un but (Zweck, causa fïnalisj

La pierre ne tombe pas pour tomber, mais parce qu'elle doit tomber, parce que son soutien lui est. enlevé. L'homme

qui agit, n'agit point parce que, mais afin

afin

que

d'atteindre tel ou tel but. Cet afin régit aussi inéluctable-

ment l'action de la volonté que le parce que détermine le mouvement de la pierre qui tombe. Un acte de la volonté sans cause finale, est une impossibilité aussi absolue que

Telle est

la loi de causalité psychologique dans le premier cas, elle est

purement mécanique dans l'autre. J'appellerai la première

loi de finalité, pour abréger d'abord pour marquer par l'appellation même, ensuite, que la cause finale est l'unique raison psychologique de la volonté. Quant à la loi de cau-

salité mécanique, le terme

le mouvement de la pierre sans cause efficiente.

« loi de causalité » sufEra

pour

la désigner dans la su'fe. Cette loi,

dans ce dernier sens,

peut se traduire ainsi

nul événement ne se produit dans

le monde physique sans un événement antérieur dans lequel

il trouve sa cause. C'est le truisme habituel

point d'effet

sans cause. La loi de finalité dit

point de vouloir, ou ce qui

revient au même: point d'action sans but.

2. Rôle de la volonté de l'être animé.

Dans la

cause,

l'objet sur lequel s'opère l'action reste à l'état passif; il

apparaît comme un point isolé dans l'univers, soumis en ce

moment à la loi de causalité; au contraire, l'être qu'un but

met

en mouvement devient actif

il agit.

La cause se

rattache au passé; le but embrasse l'avenir. Interrogé sur

la raison de ses manifestations, le monde physique recherche

ses explications dans le passé

la volonté renvoie en avant.

Quia répond l'un; ut dira celle-ci. Cela ne veut pas dire cependant, que la cause finale contienne une interversion de l'ordre de la création, d'après lequel ce qui est déter- minant doit précéder quant au temps ce qui est déterminé. Ici également, la raison déterminante appartient au présent; ce qui est déterminant précède quant au temps ce qui est déterminé. Cette impulsion déterminante, c'est le concept immanent (le but) de celui qui agit, et qui le porte à agir,

mais l'objet de ce concept, c'est le futur, ce que l'être agis-

sant veut atteindre. C'est en ce. sens qu'on peut soutenir

l'avenir renferme le motif pratique de la volonté.

que

Lorsque, dans la nature, la vie se manifeste par un développement psychique, aussitôt se révèlent l'amour pour la vie, la spontanéité et la conservation personnelles, en

d'autres termes, la volonté et le but du vouloir. Vis-à-vis de

lui-même, tout être vivant est son

propre propre gardien, chargé de la conservation de lui-même.

protecteur, son

Prévoyante, la nature le lui découvre

elle lui révèle les

faillir à sa tâche.

moyens pour ne

pas

3. L'animal; mobile psychologique de son vouloir.

Sous cet aspect, c'est avec l'animal que commence, dans la nature, la vie, et avec elle, la mission de la volonté. C'est dans ce stade inférieur que nous allons rechercher notre première conception de celle-ci, où, avec elle, apparaît pour

la première fois son mobile indispensable

le but.

L'éponge sèche se remplit d'eau, l'animal altéré boit. Sont-ce des faits identiques? En apparence, oui; en réalité,

non. En effet, l'éponge ne s'imbibe

se remplir d'eau,

pas pour

et l'animal boit pour étancher sa soif. C'est l'animal lui-même

qui nous le dit. Un chien bien dressé ne boit pas lorsque son maître le lui défend. Pourquoi? A l'idée qu'il a de l'eau, et qui lui fait comprendre que celle-ci est propre à étancher

sa soif, se met en regard celle des coups qu'il recevra s'il

viole la défense. Cette conception n'est pas amenée par une

impression sensible, actuelle elle provient uniquement de la mémoire. Le souvenir des coups ne fait pas disparaître la sécheresse de son gosier et la sensation de soif qui en

résulte

un fait ne peut être effacé par un concept. Un

concept ne peut détruire qu'un autre concept, plus faible.

Mais si la renonciation au plaisir de boire est dans ce cas

un phénomène psychologique

dépend du concours de la mémoire, cette jouissance elle-

même, que l'animal y résiste ou non, est un fait psycholo-

gique. La sécheresse du gosier est un état physique; il ne cause pas le boire comme tel, il n'y excite que parce que

l'impulsion physique ou mécanique se transforme en une impulsion psychologique. Dès lors ce n'est pas la loi de causalité qui régit ce fai t, il a sa source dans la loi de finalité. L'animal boit pour apaiser sa soif, il s'en abstient

pour ne pas être battu; dans l'un et l'autre cas, c'est la con-

et non mécanique, puisqu'il

ception d'une chose future qui dicte la conduite de l'animal.

4. Influence de l'expérience.

l'exactitude de ce qui vient d'être dit

Voici qui

démontre

quel'onplonge l'éponge

dans de l'eau ou dans de l'acide sulfurique, elle s'imbibera toujours, même si le liquide doit amener sa dissolution; l'animal lappera l'eau et fuira l'acide sulfurique. Pourquoi? Parce qu'il sent que ce dernier lui est nuisible. L'animal distingue donc ce qui est favorable à son existence de ce qui peut la compromettre; avant de se résoudre, il exerce une critique et il met à profit l'expérience du passé. Car ce n'est pas l'instinct seul qui détermine l'action de l'animal espèce ou individu, l'animal est réduit à compter sur l'expérience. L'intelligence de la hauteur et de la profondeur, le coup d'œil pour apprécier l'une et l'autre, le discernement du degré de chaleur des aliments et boissons qui leur sera supportable ou nuisible- etc., sont qualités

que les jeunes chiens et les jeunes chats doivent acquérir

par

des

chutes

dans

les

escaliers,

par

des

brûlures.

L'animal, lui aussi, doit s'instruire à ses dépens. Un bâton peut tomber mille fois, il tombera encore mille autres fois; il n'y a pas d'expérience pour lui. Présentez à un chien, une seule fois, au lieu de pain, une pierre en ayant la forme et l'apparence, il n'y reviendra plus s'il a été trompé.

Il y a donc, pour l'animal, une expérience, c'est-à-dire un souvenir de ce qui lui a été agréable ou désagréable, utile ou nuisible, et une utilisation pratique de ses impressions l'avenir, en d'autres termes une fonction de finalité.

pour

5. Notion de la vie animale. A cela se rattache aussi

étroitement que possible la notion de la vie animale. Peaser,

seulement, ce n'est pas encore la vie. Si la pierre

penser

pensait, elle n'en resterait pas moins pierre, se bornant

à refléter les images du monde extérieur. Telle la lune qui se réfléchit dans i'eau. Le savoir le plus étendu lui-même

n'est pas

le secret

encore la vie;

un livre qui contiendrait dévoilé

de la création entière, s'il acquérait la conscience

de

lui-même, ne

serait jamais qu'un livre. Pas plus, la

sensation n'est

la

vie.

Si

la plante sentait

pas

encore

aussi douloureusement

que l'animal la blessure qu'on lui

fait, elle ne serait pas encore pareille à lui. La vie animale, telle que la nature l'a conçue et façonnée, est l'affirmation

l'étre vivant de son existence

forces (volo,

par

et

par ses propres

non cogito, ergo sum); la

vie est l'adaptation pratique du

monde extérieur aux

arme l'être vivant d'autre sens

que

Tout ce qui

sensation, intelligence, mémoire, n'a de l'aider dans cette adaptation. L'in-

fins

de

l'existence propre.

telligence et la sensation seules seraient impuissantes si

la mémoire ue s'y ajoutait;

c'est elle

qui rassemble

et

assure dans l'expérience les fruits qu'elles ont produits, pour les faire servir aux buts de l'existence.

La volonté, pas plus que la vie,

n'est inséparable de la

conscience de soi. Que l'on saisisse bien la corrélation

au vouloir de l'animal le nom de volonté, à cause de l'absence

intime qui existe

entre elles, et l'opinion qui dénie

de conscience de soi,

et qui revendique ce nom exclusive-

ment pour le vouloir humain, au lieu de reposer sur une

idée profonde, est au contraire toute superficielle et étroite. Les traits caractéristiques de la volonté humaine, à l'excep- tion de la conscience de soi, laquelle, même chez l'homme,

peut être définitivement ou momentanément oblitérée ou faire défaut, se révèlent aussi chez l'animal. Nous en four-

nirons la

plus tard.

Même la mémoire de l'animal,

preuve

qui est supposée résider dans son vouloir, est infiniment

Il est

aisé de dire que l'action de l'animal est déterminée par

plus intelligente qu'elle ne paraît à première vue.

la conception d'un événement futur; mais que de choses,

cependant, dans ces mots. La conception d'une chose future, c'est l'intuition d'un futur contingent. L'animal, puisqu'il

compare

capacité

le futur avec la situation actuelle, atteste sa de discerner pratiquement la catégorie du réel et

celle du possible. Il distingue également le but et le moyen, et les met en œuvre. Si son intelligence n'embrassait pas

ces idées, le vouloir, chez lui, ne se concevrait pas. Je suis

vouloir de

si éloigné, pour ma part,

du dédain pour le

l'animal que

je le

tiens au

J'essaierai

même

d'y

puiser,

contraire

dans le

en haute

estime.

chapitre suivant,

le schème de la finalité en général.

Les considérations qui précèdent ont montré que le but

est

la conception

d'un

événement

futur

que la volonté

réaliser. Cette notion du but est loin d'en com-

prendre l'essence entière. Elle doit toutefois nous suffire

pour le moment, jusqu'à ce que, avançant dans nos recher-

une notion

plus pleinement

tend à

ches, nous soyons

à même de la remplacer

allons

par

complète. Nous

en servir

nous

comme de l'x du mathématicien, c'est-à-dire comme d'une

quantité inconnue.

6. Le vouloir humain.

En étudiant le vouloir humain,

nous nous bornons, dans ce chapitre, à démontrer la loi de

finalité. Elle se formule dans cette règle

nul vouloir sans

but. Négativement, cette thèse signifie que le vouloir, le

processus pendant de la loi

de causalité. Ce n'est pas la cause, c'est

le but qui constitue le motif déterminant du vouloir. Mais la réalisation de la volonté, sa manifestation extérieure tombe sous la loi de causalité. Nous trouvons là, d'un côté le stade interne de la volonté, d'un autre son stade externe.

interne de la formation de la volonté, est indé-

7. Stade interne du processus de la volonté

Ce stade interne

loi de fina-

trouve son point initial dans un acte

lité.

de la faculté de concevoir. Une image surgit dans l'âme, la

conception d'un état futur possible se dessine, qui promet

a