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N° 108 Mars 2019 M 07656 - 108S - F: 6,50 E - RD

Cerveau & Psycho

3’:HIKRQF=[U[ZU\:?a@b@k@i@q";
POURQUOI SE
COMPARE-T-ON SANS
CESSE AUX AUTRES ?

LES LOIS NATURELLES DE


L’ALIMENTATION
Trouver l’équilibre
grâce aux neurosciences

SOMMEIL
FAUT-IL
COMMENCER
LES COURS PLUS
TARD AU LYCÉE ?

SEXISME
BRISER LE MUR
DU SILENCE
MIGRAINE
VERS UN
TRAITEMENT
PRÉVENTIF
D : 10 €, BEL : 8,5 €, CAN : 11,99 CAD, DOM/S : 8,5 €, LUX : 8,5 €, MAR : 90 MAD, TOM : 1 170 XPF, PORT. CONT. : 8,5 €, TUN : 7,8 TND, CH : 15 CHF
3

N° 108

NOS CONTRIBUTEURS ÉDITORIAL

p. 24-28
Jean-Gaël Barbara
SÉBASTIEN
Chercheur en histoire des neurosciences à Sorbonne BOHLER
Université, Jean-Gaël Barbara retrace les grands Rédacteur en chef
épisodes de l’épopée des recherches sur le cerveau.
Il montre ainsi comment des découvertes clés ont fait
évoluer notre vision de l’homme et changé la société.

Le naturel ?
p. 40-47
Didier Chapelot
Quel naturel ?
Médecin et enseignant-chercheur à l’université
Paris 13, membre de l’Eren (Équipe de recherche
en épidémiologie nutritionnelle), il est spécialiste

I
de la physiologie du comportement alimentaire,
dont la compréhension permet de mieux s’alimenter. l n’y a pas de naturel. Ou si peu. Un souffle fragile, qu’un rien suffit à
dérégler. On nous dit qu’il revient au galop quand on le chasse. Mais on
aimerait bien qu’il soit là, déjà… Ce ne serait pas si mal.
Prenez l’exemple du plaisir. À première vue, quoi de plus naturel
que d’avoir du plaisir. Je ne sais pas, moi… en mangeant, en faisant
l’amour, en fumant, en regardant un coucher de soleil. Mais en 1954, quand
on découvrit les circuits du plaisir dans le cerveau, on s’aperçut que cette
fonction « naturelle » ne se satisfaisait pas du statu quo (page 24). Elle en
p. 54-59
voulait toujours plus. Les rats étudiés par James Olds et Peter Milner sti-
Paul Brunault mulaient leur zone du plaisir cent fois par minute. Naturel ?
Psychiatre et addictologue au CHRU de Tours, Paul
Brunault est spécialiste des addictions alimentaires et Aujourd’hui, l’épidémie d’obésité suit une dérive similaire : le petit carré
de l’alimentation émotionnelle. Il analyse la façon dont de chocolat, délicieux aujourd’hui, sera insuffisant demain (page 56). Et la
notre contexte quotidien dérègle les mécanismes semaine prochaine, il faudra la barre entière. Dérive. Perte du naturel, s’il
naturels de notre prise alimentaire. a jamais existé.
Bon. Tournons-nous vers quelque chose de vraiment naturel. Jouer. Ce
que fait Pierre, 12 ans. Il joue sept heures par jour à Fortnite ou World of
Warcraft (page 30), et il voit sa vie partir en lambeaux. Comme un jeune
sur vingt dans son cas. Addiction au jeu. Classée depuis quelques mois au
manuel des maladies psychiatriques.
Alors, quel naturel espérer encore ? D’une part, il existe des mécanismes
de régulation automatique dans le domaine de l’alimentation (notre dossier
p. 62-65
central) ; il s’agit avant tout de les protéger des influences extérieures
Agnès Florin comme le stress, les incitations à manger partout et tout le temps, et les
Professeure émérite de psychologie de l’enfant
et de l’éducation à l’université de Nantes, montagnes russes émotionnelles. D’autre part, on a découvert un plaisir
elle réalise des recherches dans les établissements qui, à la différence de tous les autres, semble rester intact au fil des répéti-
scolaires pour étudier le bien-être des élèves tions et ne pas subir la déformation ni l’érosion cités plus haut. Il s’agit du
et proposer des améliorations. plaisir de donner (page 6). Et si c’était le naturel de l’homme ? £

N° 108 - Mars 2019


4

SOMMAIRE
N° 108 MARS 2019
p. 39-60
Dossier
p. 6 p. 13 p. 24 p. 30

p. 6-37

DÉCOUVERTES p. 39

p. 6 ACTUALITÉS p. 24 G
 RANDES EXPÉRIENCES LES LOIS
Donner, le seul plaisir
qui ne s’épuise pas
DE NEUROSCIENCES

Olds et Milner : NATURELLES DE


Rêvasser pour surmonter
les épreuves
la découverte L’ALIMENTATION
En finir avec la douleur ? des circuits du plaisir
Le cervelet, roi de la socialisation En découvrant l’aire du plaisir en 1954,
p. 40 C
 OMPORTEMENT ALIMENTAIRE
Des poils dans le cerveau ces chercheurs montrent pour la première
Écrans : des dangers incontestables fois que le cerveau produit des ressentis, NÉS POUR
et non seulement des comportements. S’AUTORÉGULER
Jean-Gaël Barbara Dans un monde qui nous pousse à manger,
p. 16 FOCUS
Corriger l’activité p. 30 C
 AS CLINIQUE
il est urgent de comprendre les mécanismes
du comportement alimentaire.
cérébrale en temps réel Didier Chapelot
Un nouveau dispositif portatif pourrait
un jour corriger l’activité cérébrale GRÉGORY
MICHEL p. 48 I NFOGRAPHIE
des parkinsoniens en temps réel.
Guillaume Jacquemont 10 PIÈGES À ÉVITER
Pierre, l’ado accro POUR UNE ALIMENTATION
p. 18 S ANTÉ
aux jeux vidéo NATURELLE
De nouveaux espoirs Il ne va plus au lycée, se barricade dans Sébastien Bohler et Stan Aghassian
contre la migraine sa chambre et menace de se jeter par
Des résultats récents sur les mécanismes la fenêtre si on ne lui rend pas sa console. p. 50 I NTERVIEW - PAUL BRUNAULT
de la migraine ouvrent la voie Mais est-il le seul ? NE LAISSEZ PAS
à de nouveaux traitements.
David Noonan
VOS ÉMOTIONS DICTER
VOTRE ALIMENTATION
p. 54 S ANTÉ
LE JEÛNE : RETOUR
À LA NATURE !
En observant des périodes d’abstinence,
Ce numéro comporte un encart d’abonnement Cerveau & Psycho,
jeté en cahier intérieur de toute la diffusion kiosque et posé sur toute la diffusion abonnés.
nous renouerions avec les rythmes
En couverture : © Shutterstock.com/Pour la Science
naturels du corps et du cerveau.
Ulrike Gebhardt

N° 108 - Mars 2019


5

p. 62 p. 66 p. 93

p. 68 p. 74 p. 80

p. 92

p. 62-72 p. 74-91 p. 92-98

ÉCLAIRAGES VIE QUOTIDIENNE LIVRES

p. 62 R
 ETOUR SUR ACTU p. 74 P
 SYCHOLOGIE SOCIALE p. 92 S ÉLECTION DE LIVRES
Lycéens : L’herbe du voisin Psychiatrie : l’état d’urgence 

faut-il décaler Pourquoi nous nous comparons sans cesse. Assiette au top = cerveau heureux
Éloge de la passoire
le début des cours ?
Paola Emilia Cicerone
Vaincre son anxiété par soi-même
Devant le manque de sommeil des jeunes, p. 80 P
 SYCHOLOGIE COMPORTEMENTALE Factfulness
des élus demandent de retarder le début
des cours. Si seulement c’était suffisant ! Death metal : un cœur Le Cerveau et les maux de la parole

Agnès Florin tendre sous l’armure ? p. 94 N


 EUROSCIENCES ET LITTÉRATURE
Les fans sont en réalité fins et empathiques.
p. 66 PSYCHO CITOYENNE David Noonan
SEBASTIAN
p. 84 L’ÉCOLE DES CERVEAUX DIEGUEZ

CORALIE CHEVALLIER
ET NICOLAS BAUMARD JEAN-PHILIPPE Leurs enfants
Défenseurs des LACHAUX
après eux :
droits des femmes, un ennui captivant
vous n’êtes pas seuls ! Ce qu’un violoncelle nous En 2018, le prix Goncourt récompense
En Arabie Saoudite, la majorité des hommes apprend sur notre cerveau un roman sur l’ennui. Mais il y a un ennui
souhaite briser le mur du sexisme. Regarder, écouter, c’est déjà apprendre. fécond et un autre destructeur…
Problème : ils ne sont pas au courant.
p. 86 L A QUESTION DU MOIS
p. 68 P
 SYCHOLOGIE Pourquoi avons-nous
Erreurs médicales deux hémisphères
et judiciaires : cérébraux ?
comment les éviter ? Onur Güntürtkün
Juges et médecins commettent des erreurs
graves à cause de biais psychologiques, que p. 88 LES CLÉS DU COMPORTEMENT
des méthodes simples pourraient corriger. Les belles-mères :
Tiffany Morisseau et Nicolas Gauvrit alliées ou poisons ?
En toute belle-mère il y a une part positive.
Sachez la reconnaître et lui faire sa place.
Nicolas Guéguen

N° 108 - Mars 2019


6 DÉCOUVERTES
p. 16 Focus p. 18 De nouveaux espoirs contre la migraine p. 24 Olds et Milner, la découverte des circuits du plaisir

Actualités
Par la rédaction

PSYCHOLOGIE COMPORTEMENTALE

Donner, le seul plaisir


qui ne s’épuise pas
Avec la répétition, nous prenons de moins en moins plaisir à une
même situation, comme manger un plat ou toucher notre salaire
(s’il ne change pas). Sauf s’il s’agit de donner quelque chose à autrui.

E
 . O’Brien et S. Kassirer, People
are slow to adapt to the warm
glow of giving, Psychological
Science, le 27 décembre 2018.

G agnez chaque jour la


même somme d’argent ou mangez
le même plat, et vous apprécierez de
moins en moins la récompense…
Nous nous adaptons au plaisir ou au
bonheur associé à une même situa-
tion, même lorsqu’il s’agit de recevoir
des cadeaux ; c’est l’adaptation hédo-
nique, un mécanisme qu’il est toute-
fois possible d’atténuer en variant les
plaisirs ou la façon d’en jouir, ou
encore en espaçant les occurrences.
Mais il existerait une exception : Ed
O’Brien, de l’université de Chicago, et
Samantha Kassirer, de l’université
Northwestern, prouvent que le plaisir
lié au fait de donner à autrui échappe
à l’habituation hédonique.
Les chercheurs ont mené pour
cela deux expériences. D’abord, à
96 personnes recrutées sur leur cam-
© Shutterstock.com/Hakinmhan

pus, ils ont donné chaque jour pen-


dant 5 jours, 5 dollars à dépenser,
pour elles-mêmes ou pour un même
individu tout au long de cette période.
Dans la seconde expérience, réalisée
en ligne, 502 personnes ont gagné
0,05 dollar à chaque tour d’un jeu

N° 108 - Mars 2019


7

p. 30 Pierre, l’ado accro aux jeux vidéo

PSYCHOLOGIE

RETROUVEZ LA PAGE FACEBOOK DE CERVEAU & PSYCHO


Rêvasser
pour franchir
les obstacles
 . L. Gable et al.,
S
Psychological Science,
publication en ligne
du 17 janvier 2019.

(10  tours au total), une somme


qu’elles décidaient de garder pour

R
elles-mêmes ou de reverser à une
œuvre caritative (la même à chaque
tour de jeu). Et à chaque fois, les par-
ticipants remplissaient un « question-
naire de satisfaction ».
Résultats : le bonheur des gens
ne diminue jamais lorsqu’ils offrent êvasser n’est pas inutile, loin de
un cadeau, alors qu’il s’atténue là. Cela pourrait même vous aider à trouver des
quand ils en reçoivent un de façon solutions à des problèmes que vous n’arrivez pas
répétée, et la satisfaction des inter- à surmonter à certains moments de votre vie. C’est
nautes ayant offert l’argent du jeu à ce que suggère une étude réalisée par Shelly Gable
une œuvre caritative ne s’amenuise et ses collègues de l’université de Santa Barbara,
presque pas non plus, du moins en Californie. Cette psychologue a demandé à
beaucoup moins que lorsqu’ils 87 physiciens et 91 écrivains professionnels de haut
gardent l’argent pour eux. niveau quelle avait été leur meilleure idée du jour
Quoi qu’il en soit, les psycholo- et ce qu’ils étaient en train de faire lorsqu’ils l’avaient
gues concluent que le plaisir de don- eue. Elle a constaté que l’activité mentale de ces
ner échapperait à l’adaptation hédo- créateurs était soit focalisée sur la tâche qu’ils
nique et se maintiendrait dans le s’étaient fixée (rédiger un roman, trouver la solution
temps – bien qu’il faille augmenter les à un problème de physique) soit en train de vaga-
occurrences sur le long terme pour le bonder librement. Or si les idées surgies en situation
confirmer. Pourquoi ? Peut-être parce de focalisation sur la tâche sont aussi créatives que
que, lorsque nous pensons à une gra- celles issues d’un vagabondage mental, les
tification, comme le fait d’être payé ou secondes se sont révélées plus aptes que les pre-
de bien manger, nous comparons les mières à surmonter une impasse (un calcul inso-
événements successifs, ce qui dimi- luble, une intrigue bloquée).
nue notre sensibilité à l’expérience. Laisser vagabonder ses pensées permet d’acti-
Alors que quand nous faisons une ver un réseau d’aires cérébrales nommé réseau
action tournée vers autrui, nous vivons par défaut, associé à un mode de pensée dite
© Shutterstock.comMeranna

chaque situation comme étant unique. divergente. Celle-ci consiste à générer le plus de
En outre, faire un don contribue à solutions possible à un problème. C’est cette
notre réputation, ce qui renforce le faculté de multiplier les possibles en élargissant
lien social ; c’est un plaisir qui s’entre- le champ de conscience, qui semble particulière-
tient au quotidien et qui, de ce fait, est ment adaptée lorsqu’on se heurte à un mur. En
sans cesse renouvelé. £ vagabondant, on s’égare, mais bizarrement on
 Bénédicte Salthun-Lassalle atteint parfois son but. £ Sébastien Bohler

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8 DÉCOUVERTES A
 ctualités

NEUROSCIENCES

En finir avec
la douleur ?
G. Corder et al., An amygdalar
neural ensemble that encodes
the unpleasantness of pain,
Science, vol. 363, pp. 276-281, 2019.

S ait-on réellement ce qui se passe


dans notre tête quand on a mal ? On pense rare-
ment à l’analyser. Or la douleur a trois compo-
santes : lorsque nous avons mal quelque part,
nous pouvons localiser cette sensation, définir
son intensité et nous savons aussi que, contrai-
rement à d’autres ressentis, elle est désagréable. Notre cer- de douleurs subies, constituant ainsi le noyau du déplaisir sub-
veau procède à cette analyse en mobilisant plusieurs de ses jectif ressenti.
aires : une partie du cortex somatosensoriel localise la sensa- Dans un deuxième temps, l’équipe de Stanford a réussi à
tion, une autre jauge l’intensité, et enfin d’autres zones (le bloquer l’activité de ces neurones de façon ciblée, ce qui a
cortex cingulaire antérieur, l’insula ou l’amygdale) créent la soulagé l’animal de la sensation pénible liée à sa souffrance
sensation désagréable. Toutes ensemble, ces trois dimensions mais sans toutefois l’empêcher de localiser la stimulation, ni
sont nécessaires pour créer l’expérience douloureuse. La plus bloquer des réflexes élémentaires de retrait, comme lorsque
pénible est évidemment la dimension affective, celle qui sus- nous retirons instinctivement la main d’une plaque chauffante,
cite le caractère désagréable. Or on vient de la localiser très avant même d’avoir eu le temps de souffrir.
précisément dans le cerveau, dans une subdivision de l’amyg-
dale. Et cela pourrait changer la façon de la traiter. NEUTRALISER LES DOULEURS CHRONIQUES
Une régulation très fine, donc, qui pourrait apporter une
UN CENTRE DE LA DOULEUR AFFECTIVE solution au problème des douleurs chroniques. Ces dernières,
L’amygdale cérébrale est une petite zone du cerveau de la ont constaté Gregory Corder et ses collègues, apparaissent
taille d’une amande (qui se dit amygdala en latin) chez l’homme, par exemple en cas de lésion profonde d’un nerf et se tra-
et de la taille d’un grain de riz chez la souris. Elle est impliquée duisent par une sensibilité douloureuse au simple toucher (un
dans de nombreuses réactions émotionnelles comme la peur, phénomène appelé allodynie), ou au froid, ou encore par une
la colère ou l’agression. Quant à la douleur, ont découvert souffrance décuplée en réaction à de faibles stimuli doulou-
Gregory Corder et ses collègues de l’université de Stanford, sa reux (ce qu’on appelle hyperalgésie). Dans ce cas, l’ensemble
dimension affective serait codée dans un infime sous-ensemble des neurones localisés dans l’amygdale basolatérale s’em-
de neurones logés dans une de ses nombreuses subdivisions, brase littéralement. Et en bloquant cette hyperactivité par des
l’amygdale basolatérale. méthodes pharmacologiques associées à des techniques de
Les chercheurs s’en sont aperçus en montant un mini- génie génétique, les neurobiologistes ont réussi à faire dis-
© Shutterstock.com/CokeDCola

microscope portable sur le crâne de souris libres de leurs mou- paraître la douleur chronique chez des souris.
vements, et qui pouvaient donc se soustraire volontairement à Il faudra probablement encore des années pour que cela
des stimulations douloureuses de divers types (pincements, se traduise par un traitement chez l’homme. Quant au fait
froid intense, piqûres), de différentes intensités et appliquées d’infliger des douleurs expérimentales à des souris pour traiter
en divers endroits, ayant donc pour seul point commun la dimen- les douleurs chroniques insupportables des humains, c’est
sion affective de la douleur. Les chercheurs ont constaté que évidemment un dilemme éthique qui active probablement
quelques centaines de neurones réagissent à tous les types d’autres aires cérébrales. £ S. B.

N° 108 - Mars 2019


9

NEUROSCIENCES

Notre cervelet,
roi de la socialisation
Comment
décupler son
I . Carta et al.,
Cerebellar

plaisir musical
modulation of the
reward circuitry and
social behavior,
Science, vol. 363,

L orsque vous écoutez votre morceau de


musique préféré, de la dopamine est libérée
dans votre cerveau et vous éprouvez du plaisir.
eaav0581, 2019.

Mais la dopamine cause-t-elle le plaisir, ou le


plaisir entraîne-t-il la sécrétion de dopamine ?

P
Pour le savoir, Robert Zatorre et son équipe
de recherche sur les neurosciences de la musique
ont fait absorber à des volontaires un composé
précurseur de la dopamine (les neurones
l’utilisent comme matériau de construction pour
la synthétiser) avant de leur faire écouter leurs
morceaux préférés. Les auditeurs ont déclaré que endant longtemps, on n’a socialisation chez des souris de
leur plaisir était décuplé. En revanche, la prise pas très bien su à quoi pouvait servir laboratoire. Par exemple, dans un
d’un composé qui entrave l’action de la dopamine ce petit cerveau situé à l’arrière du test dit « des trois chambres », une
se traduit par une expérience musicale terne gros, un appendice aux fonctions souris a le choix entre rester dans
et sans plaisir. La dopamine est donc la cause vagues en dépit de ses quelque sa chambre, aller visiter une autre
du plaisir musical, et celui-ci peut être dopé. £S. B. 50 milliards de neurones – soit autant pièce où se trouve un congénère
que son vénérable grand frère. Voici déjà connu, ou aller visiter une autre
donc qui va redorer son blason : le chambre contenant une nouvelle
Dépression aux cervelet serait un élément essentiel
de notre comportement social.
souris qu’elle n’a jamais côtoyée.
Les souris les plus sociables s’ap-
particules fines À l’École de médecine Albert-
Einstein, à New York, Ilaria Carta et
prochent volontiers du nouveau
venu, mais lorsqu’on bloque leur
ses collègues ont découvert, dans le connexion cervelet-aire tegmentale

L a pollution atmosphérique a un impact sur


la santé du corps, mais aussi sur les émotions
et le niveau de bien-être, révèle une large étude
cerveau de souris, une connexion
neuronale directe qui part du cervelet
et rejoint une zone cruciale du cer-
ventrale, elles ne le font plus.
Le cervelet fait donc partie d’un
réseau d’aires cérébrales qui, toutes
menée dans 144 villes de Chine. Les chercheurs veau, l’aire tegmentale ventrale, ensemble, forment le cerveau social.
ont analysé le contenu sémantique située à la jonction de la moelle épi- Son action est nécessaire, mais non
de 210 millions de tweets et l’ont comparé avec nière et du cortex. Cette aire tegmen- suffisante, pour induire un compor-
la concentration de particules fines de moins tale ventrale communique avec tout tement de socialisation. Car stimuler
de 2,5 micromètres, engendrée par les usines, un réseau d’aires cérébrales qui la connexion récemment identifiée
les centrales à charbon et le trafic automobile. contrôlent nos comportements ne suffit pas à augmenter les com-
Ils ont alors constaté que la concentration sociaux, en orientant nos actions et portements d’approche des ani-
de particules fines était négativement corrélée nos attitudes de façon à obtenir des maux. Mais on sait à présent qu’il
avec l’humeur, sur une échelle cotée de 0 à 100, récompenses plutôt que des interagit, via cette fameuse aire teg-
© Shutterstock.com/tai11

des populations. Une météo de l’âme dont punitions. mentale ventrale, avec d’autres
les gens n’ont que rarement conscience. Comme En bloquant de façon réversible zones de premier plan de notre cer-
le font remarquer les chercheurs, la croissance la connexion entre le cervelet et veau, comme le lobe frontal qui pla-
économique de la Chine a été plus forte, ces vingt l’aire tegmentale ventrale, les cher- nifie nos actions. Enfin une justice
dernières années, que celle de l’humeur. £ S. B. cheurs ont aussi aboli le sens de la pour ce cerveau oublié… £ S. B.

N° 108 - Mars 2019


10 DÉCOUVERTES A
 ctualités

NEUROBIOLOGIE

Des poils
dans le cerveau
 . W. Olstad et al., Ciliary beating
E
compartmentalizes cerebrospinal fluid flow
in the brain and regulates ventricular
development, Current Biology, 3 janvier 2019.

S aviez-vous que vous avez des cheveux qui


poussent à l’intérieur de la tête et que c’est une très bonne
chose ? Ces « cheveux » sont plus précisément des cils mobiles,
qui tapissent les parois des ventricules, des cavités situées à
l’intérieur de l’encéphale (voir l’image ci-contre). Au nombre
de quatre, celles-ci sont emplies d’un fluide, le liquide Des cils mobiles tapissant la paroi interne d’un ventricule cérébral.
céphalorachidien. Or l’équipe de Nathalie Jurisch-Yaksi, à l’uni-
versité norvégienne des sciences et des technologies, a mon- du poisson lui-même et les battements du cœur. Les cils crée-
tré que le mouvement des cils contribue à faire circuler ce raient surtout des courants intraventriculaires, tandis que les
fluide à l’intérieur des ventricules, jouant ainsi un rôle essentiel déplacements de l’animal feraient passer le fluide d’un ven-
dans le développement et l’activité du cerveau. tricule à l’autre.
Des simulations sur ordinateur suggéraient déjà que les cils En contribuant à ces flux, les cils participeraient au bon
étaient des « micropropulseurs ». Mais il restait à le confirmer fonctionnement du cerveau, car le fluide céphalorachidien fournit
par des mesures. Une telle manipulation étant impossible chez des nutriments aux neurones, évacue leurs déchets et véhicule
l’homme, les chercheurs se sont penchés sur des larves de différents signaux moléculaires. Par l’instauration de courants
poisson-zèbre, qui présentent l’avantage d’être transparentes. locaux, ils pourraient aussi transmettre des signaux moléculaires
Ils ont alors pu observer au microscope la danse des cils et la à des régions précises de l’encéphale, ce qui aiderait à son
circulation du fluide dans le cerveau des animaux, tandis que développement harmonieux. Lorsque les chercheurs ont sup-
divers autres paramètres étaient enregistrés. primé le mouvement des cils par des manipulations génétiques,
Grâce à des analyses mathématiques complexes, les cher- des anomalies se sont d’ailleurs ensuivies dans la formation
cheurs ont découvert que trois facteurs principaux influencent des ventricules. £ 
les déplacements du fluide : les mouvements des cils, ceux  Guillaume Jacquemont

72 %
Un antibiotique les vers C. elegans âgés, qui vivent
alors plus longtemps. Comment ?
contre Alzheimer ? La minocycline diminue
l’accumulation de protéines liées
à l’âge, en ralentissant la production
des parents souhaitent
L es maladies neurodégénératives de ces dernières ; et elle est
© Shutterstock.com/Jose Luis Calvo

sont souvent liées au


vieillissement cellulaire qui
notamment efficace pour les bêta-
amyloïdes, qui s’agrègent dans la
qu’à l’école primaire
s’accompagne d’une accumulation maladie d’Alzheimer. Les chercheurs les enfants apprennent
de protéines anormales. Gregory ont aussi montré que l’antibiotique davantage à gérer
Solis, de l’institut Scripps, à La Jolla, a le même effet dans des cellules leurs relations avec
et ses collègues ont montré qu’un
antibiotique utilisé comme
humaines et pensent qu’il pourrait
être utilisé pour ralentir l’évolution
les autres et à travailler
antiacnéique, la minocycline, bloque des maladies neurodégénératives. £  en groupe.
l’accumulation des protéines chez  B. S.-L. Source : Sondage Appel-BVA, octobre 2018.

N° 108 - Mars 2019


Conférences citoyennes organisées avec l’Inserm

14 mars
Neuro-marketing : influencés 
pour consommer ?
Avec entre autres :
Brigitte Chamak, sociologue, ingénieure de recherche Inserm
au Cermes 3, Paris ; Hervé Chneiweiss, président du comité
d’éthique de l’Inserm ; Antoine Deswarte, expert indépendant
en sciences cognitives appliquées pour les entreprises, fondateur
et gérant du Cabinet Ocytocine dealer, Lille ; Nathalie Lazaric,

©Inserm/Alexandra Pinci
directrice de recherche CNRS au GredeG Sophia, Valbonne.
13 juin
accès gratuit
Sport : supplice ou délice ?
Avec entre autres :
Bénédicte Le Panse, docteure en physiologie, athlète de haut
niveau, directrice des organismes de formation Le Panse
Academy et Le Panse Formation, Paris ; Samuel Vergès, docteur
en physiologie, chercheur Inserm au sein du laboratoire Hypoxie
et physiopathologie cardiovasculaire et respiratoire à l’Université
de Grenoble-Alpes.
En duplex avec le Pavillon des sciences de Montbéliard.

EN PARTENARIAT AVEC AVEC LE SOUTIEN DE

Universcience s’associe au Centre d’action sociale


de la Ville de Paris pour proposer deux conférences
en lien avec l’actualité des expositions de la Cité des
sciences et de l’industrie.
accès gratuit

19 mars — 14h30
L’équilibre sous contrôle
Pierre-Paul Vidal, directeur de COGNAC G (COGNition
and ACtion Group), université Paris-Descartes, CNRS.
> En lien avec l’exposition Corps et sport,
présentée jusqu’au 5 janvier 2020.
2 avril — 14h30
Ces microbes qui nous veulent
du bien
Muriel Thomas, directrice de recherche affiliée au dépar-
tement Alimentation humaine de l’Inra.
> En lien avec l’exposition Microbiote d’après le charme
discret de l’intestin, présentée jusqu’au 4 août 2019.
©Brend Images Agefotostock

AVEC LE SOUTIEN DE

Informations sur cite-sciences.fr


12 DÉCOUVERTES A
 ctualités

SANTÉ MENTALE

Écrans :
des dangers
incontestables
J . M. Twenge et W. K. Campbell,
Preventive Medicine Reports,
vol. 12, pp. 271-283, 2018.

T élévision, smartphone, jeux vidéo : en moyenne,


les jeunes âgés de 2 à 17 ans passent plus de 3 heures par
jour devant un écran, et même plus de 4 h 35 chez les 14-17 ans,
avec des conséquences néfastes sur leur santé mentale. Ce jour ont 78 % de risques d’être moins curieux, 60 % de ne pas
sont les résultats d’une nouvelle étude américaine, les cher- rester calme face à une tâche et 66 % de ne pas la finir. Les effets
cheurs ayant analysé les données de la National survey of child- des écrans sont plus marqués chez les adolescents que chez
ren’s health, menée auprès de plus de 40 000 familles ayant les plus jeunes, mais n’épargnent pas ces derniers : les petits de
des enfants âgés de 2 à 17 ans en 2016. 2 à 5 ans gros utilisateurs d’écrans ont deux fois plus de risques
Il suffit d’une heure d’écran quotidienne pour que les enfants de ne pas se contrôler dans diverses situations, comparé aux
et adolescents soient moins curieux et aient moins envie d’ap- enfants n’y passant que 1 heure, 46 % d’entre eux ne se calmant
prendre de nouvelles choses, se contrôlent moins bien face à pas spontanément quand ils sont excités. De plus, 9 % des jeunes
un exercice présentant une légère difficulté, ne finissent pas les de 11 à 13 ans qui passent une heure devant un écran sont réfrac-
tâches commencées, se fâchent plus souvent avec leurs proches, taires à tout nouvel apprentissage, 13,8 % de ceux qui y passent
et souffrent davantage d’anxiété et de dépression. Ainsi, les ado- 4 heures et 22,6 % pour les plus de 7 heures par jour.
lescents de 14 à 17 ans passant plus de 7 heures par jour devant Dès une heure d’écran par jour, le bien-être des enfants et
un écran ont deux fois plus de risques d’être anxieux ou dépres- des adolescents diminue donc. D’où les recommandations
sifs, comparé à ceux y passant une heure ; 42,2 % d’entre eux ne (sachant que la majorité des troubles mentaux se développent à
terminent jamais leurs tâches (contre 16,6 % après une heure l’adolescence) : pas plus de 1 heure par jour pour les 2 à 5 ans, et
d’écran). Même ceux qui ne regardent l’écran que 4 heures par moins de 2 heures par jour pour les 6 à 17 ans… £ B. S.-L.

50 %
L’irisine, ce que Mychael Lourenco et ses
collègues de l’université de Rio de
hormone anti-âge Janeiro montrent qu’une hormone,
l’irisine, est libérée pendant l’activité
physique et agit sur les neurones

P ratiquer une activité physique


ou sportive protège contre
le déclin cognitif et la maladie
en développant les connexions
synaptiques et en améliorant les
performances mnésiques. En
d’augmentation
de la protéine tau
© PanicAttack / shutter stock.com

d’Alzheimer en stimulant injectant dans le cerveau de souris


la production de neurones malades d’Alzheimer un virus (impliquée dans la
et l’irrigation sanguine du cerveau, produisant cette irisine, les maladie d’Alzheimer)
ce qui ralentit le rétrécissement
de zones cruciales pour la mémoire,
chercheurs ont réussi à enclencher
ces processus protecteurs. À quand
dans le cerveau
comme l’hippocampe. On ignorait un virus à irisine pour les de personnes saines
la nature de ce mécanisme, jusqu’à personnes à risque ? £ S. B. après une nuit blanche.

N° 108 - Mars 2019


13

NEUROBIOLOGIE

Le stress rétrécirait
le cerveau
Pourquoi J . B. Echouffo-Tcheugui et al.,
ce n’est pas drôle Neurology, le 20 novembre 2018.

de se toucher
S e toucher, se caresser, voire plus si affinités,
ce n’est tout de même pas pareil que d’être
touché, caressé, et… on arrêtera là. La raison
vient d’en être livrée par les spécialistes
mondiaux du toucher et des caresses : Hakan

D
Olausson et ses collègues de l’université
de Linköping, en Suède. Lorsqu’un autre nous
touche, tout s’embrase dans nos neurones
– insula, gyrus temporal supérieur, amygdale
et cortex préfrontal. Des aires à dominante
émotionnelle qui s’éteignent quand on se touche
tout seul. Il ne reste guère que l’activité du cortex ans un monde où le participants ayant un taux faible (infé-
somatosensoriel, ce qui veut dire qu’on a toujours stress quotidien est de plus en plus rieur à 10,8), un tiers ayant un taux
la conscience basiquement tactile qu’il se passe intense, les indicateurs de santé bas- élevé (supérieur à 15,8), le dernier tiers
quelque chose, mais il y manque le frisson. culent vite dans le rouge si l’on n’ap- se situant entre les deux. Mais surtout,
Les plaisirs solitaires sont donc forcément prend pas à gérer le stress, que ce les personnes les plus stressées ont
incomplets - cérébralement parlant. £ S. B. soit en dormant bien ou en pratiquant un cerveau plus petit que celui des
une activité physique régulière. À tel deux autres groupes, avec notamment
point que l’on se demande quel est moins de substance grise (formée par
Couple : avec l’âge, l’impact réel du stress sur notre cer-
veau. Pour la première fois, l’équipe
l’ensemble des corps cellulaires des
neurones) dans les cortex frontal et
l’humour s’installe de Sudha Seshadri, de l’université du
Texas à San Antonio, l’a évalué chez
pariétal (impliqués notamment dans les
fonctions exécutives comme la planifi-
l’homme en bonne santé : le stress cation, l’inhibition et l’orientation spa-

L es divorces sont de plus en plus fréquents…


Pourtant, selon des psychologues de
l’université de Berkeley, avec le temps, l’humour
réduit le volume du cerveau et altère
les fonctions cognitives, notamment
la mémorisation.
tiale). Les sujets ayant des taux de cor-
tisol élevés présentent également une
altération plus importante de la subs-
et l’affection remplacent la méfiance et les Les chercheurs ont étudié les don- tance blanche, constituée des prolon-
critiques dans les couples. Les chercheurs ont suivi nées de la cohorte Framingham Heart gements des neurones et impliquée
pendant 13 ans les échanges de 87 couples mariés Study, regroupant plus de 2 200 per- dans la transmission des informations.
depuis moins de 15 ans ou plus de 35 ans. Dans sonnes âgées en moyenne de Et ces changements structuraux s’ac-
les deux groupes, plus le temps passé ensemble 48,5 ans, ne souffrant d’aucun trouble compagnent de déficits cognitifs : les
augmente, plus les émotions négatives diminuent, neurologique ou psychiatrique. Ces personnes les plus stressées réus-
notamment les critiques et les querelles, et plus dernières ont subi des mesures de leur sissent moins bien des tâches de
les positives, comme l’humour, l’enthousiasme et
© Shutterstock.com/Meranna

taux sanguin de cortisol, la principale mémorisation et d’attention.


l’acceptation, augmentent. Et ce, indépendamment hormone du stress, avant de passer Le stress altérerait déjà le cer-
de la satisfaction des partenaires vis-à-vis de leur une IRM cérébrale ainsi que des tests veau des personnes d’âge moyen,
relation. Une preuve supplémentaire qu’avec l’âge, cognitifs. Les résultats ont révélé que en bonne santé, c’est-à-dire bien
les émotions positives remplacent les négatives, la concentration sanguine moyenne en avant les premiers signes de vieillis-
y compris quand on vit à deux : le cœur cortisol des sujets est de 12,92 micro- sement cérébral et d’éventuelles
a finalement raison de la rancœur. £  B. S.-L. grammes par décilitre, un tiers des pathologies. £ B. S.-L.

N° 108 - Mars 2019


14

Un magazine édité par POUR


LA SCIENCE
170 bis boulevard du Montparnasse PSYCHOLOGIE DU TRAVAIL
75014 Paris
Directrice des rédactions : Cécile Lestienne
Cerveau & Psycho
Rédacteur en chef : Sébastien Bohler
La recette
du bon manager
Rédactrice en chef adjointe : Bénédicte Salthun-Lassalle
Rédacteur : Guillaume Jacquemont
Conception graphique : William Londiche
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Maquette : Pauline Bilbault, Raphaël Queruel,
Ingrid Leroy  . A. Chevrenidi et A. K. Bolotova, Journal of the Higher
A
Réviseuse : Anne-Rozenn Jouble
School of Economics, vol. 15, pp. 5733-5589, 2018.
Développement numérique : Philippe Ribeau-Gésippe
Community manager : Aëla Keryhuel
Marketing et diffusion : Arthur Peys
Chef de produit : Charline Buché
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Directeur de la publication et gérant : Frédéric Mériot
A également participé à ce numéro : Chantal Ducoux,
Sophie Lem et Séverine Lemaire-Duparcq 
Anciens directeurs de la rédaction :
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Presse et communication

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Adresse postale : n’est pas de tout repos : il faut sou- manifestent moins de fatalisme, se
Cerveau & Psycho - Service des abonnements vent travailler sous la pression, jon- projettent davantage dans le futur et
19, rue de l’Industrie – BP 90053 – 67402 Illkirch
Cedex gler entre les tâches, réassigner ses ont un sentiment de sens supérieur.
priorités… Pourquoi certains y par- Globalement, ils ont donc plus l’im-
Diffusion de Cerveau & Psycho 
Contact kiosques : À juste titres ; Stéphanie Troyard
viennent-ils mieux que d’autres ? pression d’avoir des raisons d’agir et
Tél : 04 88 15 12 43 C’est la question que se sont de contrôler ce qui leur arrive, ce qui
Information/modification de service/réassort : posée les psychologues russes les aide sans doute à ne pas différer
www.direct-editeurs.fr Anastasia Chevrenidi et Alla Bolotova. les tâches ennuyeuses.
Abonnement France Métropolitaine : Elles ont fait remplir un questionnaire À l’inverse, les managers occu-
1 an – 11 numéros – 54 € (TVA 2,10 %) à 120 managers, qui occupaient des pant des postes intermédiaires
Europe : 67,75 € ; reste du monde : 81,50 € positions tantôt élevées, tantôt inter- avaient un score élevé sur la dimen-
Toutes les demandes d’autorisation de reproduire, pour le public
français ou francophone, les textes, les photos, les dessins ou les
médiaires. Trois dimensions psycho- sion du « présent hédoniste », éva-
documents contenus dans la revue Cerveau & Psycho doivent logiques étaient évaluées : la ten- luée par des affirmations comme : « Je
être adressées par écrit à « Pour la Science S.A.R.L. », 162, rue du dance à procrastiner, le rapport au perds souvent conscience du temps
Faubourg Saint-Denis, 75010 Paris.
© Pour la Science S.A.R.L. temps (à quel point on juge positive- qui passe en écoutant ma musique
Tous droits de reproduction, de traduction, d’adaptation et de ment son passé, on se projette dans favorite. » Une dimension un peu
représentation réservés pour tous les pays. Certains articles de le futur, on profite du présent…) et le négligée par leurs homologues haut
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ce numéro sont publiés en accord avec la revue Spektrum der


Wissenschaft (© Spektrum der Wissenschaft Verlagsgesellschaft, sentiment d’avoir des objectifs et une placés : « Les managers de haut
mbHD-69126, Heidelberg). En application de la loi du 11 mars 1957, vie pleine de sens. niveau sont préparés à sacrifier “le
il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la pré-
sente revue sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français Les résultats ont montré que les présent” sur l’autel du succès futur,
de l’exploitation du droit de copie (20, rue des Grands-Augustins managers occupant les plus hauts se fixant constamment de nouveaux
- 75006 Paris).
postes ont moins tendance à procras- objectifs et essayant d’effectuer de
Origine du papier : Finlande tiner, mais aussi que cela semble lié grandes réalisations dans leur car-
Taux de fibres recyclées : 0 %
« Eutrophisation » ou « Impact sur l’eau » :
aux autres dimensions de leur profil rière », résument les deux psycholo-
Ptot 0,005 kg/tonne psychologique. Ils ont ainsi moins gues. À vous de voir ce que vous
La pâte à papier utilisée pour la fabrication du papier de cet
ouvrage provient de forêts certifiées et gérées durablement.
l’impression d’avoir fait des erreurs préférez… £ G. J.

N° 108 - Mars 2019


Les mouvements qui nous agitent ne sont pas
tous voulus ni maîtrisés. Que nous apprennent-ils ?
Comment reprendre le contrôle ?

12 mars
Ces gestes qui agitent nos rêves
Valérie Cochen De Cock, médecin neurologue au Pôle sommeil
et neurologie de la clinique Beau Soleil de Montpellier.

19 mars
Poissons zèbres et neurones :
le contrôle de la locomotion
Claire Wyart, chercheuse en neurosciences, cheffe d’équipe
Inserm à l’Institut du cerveau et de la mœlle épinière (ICM) à Paris.

26 mars
Simuler le transport, sur nos routes
ou à l’intérieur de nos cellules
Cécile Appert-Rolland, physicienne chargée de recherche
au CNRS, Laboratoire de physique théorique, université Paris Sud,
Orsay.

©Agefotostock
- accès gratuit

Certains patients atteints de maladies neuropsy-


chiatriques peuvent désormais, grâce à
des serious games, se rééduquer ou apprendre
à gérer certaines situations difficiles pour eux.
Soumis à une validation clinique, ces jeux vidéo
thérapeutiques sont reconnus comme
« dispositifs médicaux numériques ».

Avec :
Pierre Foulon, co-directeur du laboratoire BRAIN e-NOVA-
TION, commun à Genious Healthcare et l’ICM ;
Marie-Laure Welter, neurologue et professeure en neurophy-
- accès gratuit
siologie au CHU de Rouen, co-directrice du laboratoire BRAIN
e-NOVATION.

Voir les jeux disponibles sur curapy.com.


©S. Walstrom-agefotostock

Informations sur cite-sciences.fr et palais-decouverte.fr


16 DÉCOUVERTES F
 ocus

GUILLAUME
JACQUEMONT
Journaliste à Cerveau&Psycho.

Corriger l’activité
cérébrale en temps réel
Détecter une activité cérébrale pathologique
et la corriger en temps réel : c’est l’espoir que fait naître
un nouveau stimulateur « intelligent ».

D ifficile de trouver une res-


semblance entre les crises convul-
quasi normale à un grand nombre de
patients auparavant gravement
sives qui terrassent les épilep- pénalisés dans leur vie quotidienne.
tiques, la perte totale d’envie qui Le problème est que les disposi-
survient dans une dépression pro- tifs actuels ne proposent qu’une sti-
fonde et les tics verbaux caractéris- mulation continue, qui modifie en
tiques du syndrome de la Tourette. permanence l’activité cérébrale. Or
Pourtant, toutes ces pathologies ont selon la neurologue Marie-Laure
un point commun : à un moment Welter, responsable du service de
donné, quelque part dans le cer- neurophysiologie au CHU de Rouen
veau, quelque chose ne fonctionne utilisée pour traiter la maladie de et chercheuse à l’Institut du cerveau
pas normalement. Et s’il était pos- Parkinson ou le syndrome de Gilles et de la moelle épinière (ICM), il
sible de « corriger » l’activité céré- de la Tourette, mais aussi certains existe alors un risque non négli-
brale en temps réel ? troubles psychiatriques, comme la geable d’effets secondaires. Chez les
Andy Zhou, de l’université de dépression et les troubles obsession- parkinsoniens, par exemple, la sti-
Califor nie, et ses collèg ues nels compulsifs (TOC). Elle est éga- mulation provoque parfois des mou-
viennent de faire un pas dans ce lement à l’étude pour plusieurs autres vements anormaux, ainsi que des
sens, en développant un dispositif pathologies : les addictions, l’épilep- troubles attentionnels ou des com-
de stimulation autonome et minia- sie, la maladie d’Alzheimer… portements impulsifs.
turisé. Les chercheurs ont en outre En  2013, on comptait envi-
prouvé que leur appareil était ron  100 000 patients dotés de ces STIMULER SEULEMENT
capable de « lire » l’activité céré- « pacemakers cérébraux » dans le QUAND C’EST NÉCESSAIRE
brale et de la modifier en temps monde. Bien sûr, cette intervention En conséquence, on cherche à
© Shutterstock.com/Arcady

réel, pour l’instant chez le singe. est très encadrée et réservée aux cas moduler l’activité cérébrale de façon
Depuis quelques décennies déjà, les plus sévères, résistants aux médi- plus fine. L’équipe de Peter Brown, à
on sait stimuler ou inhiber locale- caments : il ne s’agit pas de réaliser l’université d’Oxford, a ainsi réussi à
ment les neurones grâce à des élec- une opération chirurgicale à la faire de la stimulation « adaptative »
trodes implantées dans le cerveau. moindre saute d’humeur. Reste chez des patients parkinsoniens,
Cette technique est aujourd’hui qu’elle a permis de rendre une vie c’est-à-dire à détecter une activité

N° 108 - Mars 2019


17

anormale et à la modifier pour ainsi mesurer l’activité de la zone pré-


réduire les tremblements et amélio- cise qu’il stimule, ce qui est une
rer la fluidité des gestes. Mais leur condition essentielle de la réussite.
technique nécessite un appareillage Pour prouver la capacité de l’ap-
imposant, ce qui limite son usage au pareil à moduler l’activité cérébrale
laboratoire ou à l’hôpital. Impossible en temps réel, les chercheurs l’ont
donc de l’utiliser dans la vie courante,
où les symptômes réapparaissent.
Potentiellement, implanté dans les zones corticales
commandant le mouvement chez

MOINS DE 20 GRAMMES POUR


toutes les des singes, dont ils ont réussi à pré-

pathologies pour
voir et à retarder les gestes. Les ani-
MODIFIER L’ACTIVITÉ CÉRÉBRALE maux avaient appris à effectuer une
Rien de tout cela avec le « stimu-
lateur intelligent » développé par lesquelles on fait série de tâches précises. Par
exemple, lorsqu’ils recevaient un
Andy Zhou et ses collègues. Pesant
moins de 20 grammes, il comprend
de la stimulation signal de départ, ils devaient dépla-
cer un curseur sur un écran à l’aide
un centre de commande et une bat- cérébrale d’un joystick. Le stimulateur est

pourraient
terie miniaturisés, qui s’installent sur alors parvenu à détecter leur inten-
un châssis fixé au crâne. Le centre de tion de bouger et à envoyer des
commande communique par ondes
radio avec un ensemble comprenant bénéficier impulsions qui ont retardé le geste
en brouillant l’activité de la zone
128 électrodes de mesure et 8 élec-
trodes de stimulation, qui peut être
de ce dispositif. motrice ; cela s’est traduit par une
augmentation du temps de réaction
implanté à la surface du cerveau (sur Marie-Laure Welter, moyen de 22 millisecondes.
le cortex) ou plus en profondeur. neurologue
L’appareil a été baptisé WAND, pour MIEUX IDENTIFIER
wireless artefact-free neuromodula- LES SIGNAUX PATHOLOGIQUES
tion device (dispositif de neuromodu- Ces travaux ouvrent un vaste
lation sans fil et sans artefact). champ d’application, selon Marie-
« Sans artefact » ? C’est que les Laure Welter : « Potentiellement,
chercheurs sont parvenus à surmon- toutes les pathologies pour lesquelles
ter un autre défi majeur. Lorsqu’on on fait de la stimulation cérébrale
veut faire de la stimulation « intelli- pourraient en bénéficier. » Dans
gente », il faut suivre l’évolution de l’épilepsie, par exemple, il serait
l’activité cérébrale pour déterminer Bibliographie théoriquement possible d’identifier
quand elle redevient normale, et le début d’une crise et de l’étouffer
donc à quel moment arrêter les A. Zhou et al., dans l’œuf. Mais il faudra apprendre
impulsions. Or les signaux à mesu- A wireless and à caractériser plus précisément les
rer – par exemple ceux qui indiquent artefact-free activités pathologiques et décider
qu’une commande motrice est dys- 128-channel exactement ce que l’on veut modi-
neuromodulation
fonctionnelle dans le cas de la mala- fier, précise aussitôt la neurologue.
device for closed-loop
die de Parkinson – sont très subtils, stimulation and Pour la maladie de Parkinson,
de l’ordre de 1 000  fois moins recording in non- on commence à savoir détecter les
intenses que la stimulation. Celle-ci human primates, Nature prémisses des tremblements, grâce
entraîne donc d’importantes pertur- Biomedical Engineering, notamment aux travaux de Peter
bations – les fameux « artefacts » – vol. 3, pp. 15-26,  Brown. Mais pour bien d’autres
qui compliquent la mesure. C’est un janvier 2019. maladies, neurologiques ou psychia-
peu comme essayer de suivre les J. Yelnik et M.-L. Welter, triques, nous sommes encore loin de
frémissements provoqués par le La stimulation cérébrale maîtriser assez finement les pertur-
vent à la surface d’un étang où l’on profonde, bations de l’activité cérébrale qui
jette de grosses pierres. Cerveau&Psycho, causent les symptômes. Bref, nous
Les chercheurs sont parvenus à n° 56, 2013. disposons désormais d’un outil
régler le problème en mesurant l’acti- capable d’agir sur l’activité cérébrale
vité globale et en lui soustrayant avec une précision inédite ; reste à
l’artefact provoqué par la stimulation, savoir comment le paramétrer, en
calculé à partir des caractéristiques fonction des possibilités thérapeu-
de cette dernière. Leur dispositif peut tiques et des limites éthiques. £

N° 108 - Mars 2019


18

N° 108 - Mars 2019
DÉCOUVERTES Santé 19

De nouveaux
espoirs contre la
migraine Par David Noonan, journaliste scientifique américain.

Des maux de tête insupportables handicapent la vie de millions


de personnes, parfois presque au quotidien, sans que l’on comprenne
bien pourquoi. Mais de nouvelles découvertes sur les mécanismes
des migraines devraient aboutir à de nouveaux traitements.

À
EN BREF 10 % des hommes –, souffrent des mêmes maux
que ceux du président. À l’instar de Jefferson, qui
££Un Français sur cinq se soignait avec des décoctions d’écorces à base de
souffre régulièrement
de migraines, sans quinine, ils ont tenté de combattre le mal en testant
que les antidouleurs toutes sortes de thérapies : des médicaments pour
63 ans, l’homme est incapable proposés aujourd’hui le cœur, le yoga, des infusions de plantes… Cette
d’assurer les fonctions qu’attend de lui le peuple ne soient vraiment quête reste d’actualité, car la médecine et la
efficaces.
qui l’a élu. Car il souffre de migraines. Comme il recherche modernes, encore incapables de com-
l’a confié un jour par écrit à un proche : « Je béné- ££Mais les chercheurs prendre parfaitement l’origine des migraines, n’ont
ficie tout juste d’un court moment de répit dans la viennent de découvrir pas vraiment proposé d’antidouleur efficace.
matinée. J’en profite pour lire, écrire ou réfléchir. » l’implication du système Mais aujourd’hui, s’ouvre un nouveau cha-
nerveux trigéminal,
Avant de s’enfermer dans une pièce sombre la principale voie pitre de la longue histoire des crises migrai-
jusqu’au soir. Cet homme, le président américain de la douleur du cerveau neuses. Les neurologues pensent que c’est une
Thomas Jefferson, se bat chaque après-midi de ce et de la tête : des hypersensibilité du système nerveux qui est à
© Shutterstock.com/Nitchakul Sangpetch

début de printemps  1807, pendant son second neurones y sont l’origine du déclenchement de la douleur. Ils sont
mandat, contre l’un des troubles neurologiques les hyperactifs, notamment d’ailleurs en passe de finaliser des études cli-
à cause d’une mutation.
plus répandus sur la planète. Sans jamais que le niques menées avec des médicaments candidats
coauteur de la Déclaration d’indépendance ne par- ££Des « anticorps » capables d’apaiser les neurones suractivés de ce
vienne à vaincre ce qu’il résumait par « des maux bloquant une molécule système. Il s’agirait des premiers traitements évi-
de têtes chroniques ». Toutefois, ses crises semblent de ce système diminuent tant les maux de tête avant leur apparition. Si les
l’apparition des crises
s’être atténuées après 1808. chez les patients, avec une résultats obtenus lors des études précédentes se
Deux siècles plus tard, 15 % des adultes dans le efficacité jamais égalée. confirment, des millions de migraineux pour-
monde, et 20 % des Français – 30 % des femmes et raient bien ne plus jamais souffrir…

N° 108 - Mars 2019
20 DÉCOUVERTES Santé
DE NOUVEAUX ESPOIRS CONTRE LA MIGRAINE

LE PREMIER MÉCANISME GÉNÉTIQUE


ASSOCIÉ À LA MIGRAINE

P lus de 10 millions de Français souffrent régulièrement


de migraines, crises douloureuses qui durent entre 4 et 72 heures
et qui s’accompagnent d’autres symptômes comme une sensibilité
potassiques dits à deux domaines P sont inhibiteurs (ils diminuent l’activité
des neurones) ; or on a identifié des mutations du gène codant l’un
de ces canaux, TRESK, certaines provoquant des migraines, d’autres non.
accrue au bruit, aux odeurs ou à la lumière, ainsi que de nausées Et l’équipe de Sandoz vient de découvrir qu’une mutation précise
ou de vomissements. Vingt pour cent des crises sont associées à des de TRESK provoque l’apparition de deux canaux potassiques mutants
troubles neurologiques, notamment visuels, nommés auras, des sortes au lieu d’un normal ! D’où la douleur. Mais quel est le mécanisme en jeu ?
d’hallucinations. La douleur est si invalidante qu’en France, chaque Pour simplifier, un canal est une protéine qui est traduite à partir d’un ARN
année, 20 millions de jours de travail sont perdus. Et pourtant, aucun messager, le « transcrit » d’un gène. Normalement, l’ARN messager issu
traitement vraiment efficace n’est encore disponible, notamment du gène TRESK est traduit en canal TRESK qui, inséré dans la membrane
parce qu’on ne connaît pas l’origine de la migraine. des neurones, influe sur la propagation de l’influx nerveux en diminuant
En revanche, les chercheurs savent depuis longtemps que la maladie l’excitabilité (voir la figure ci-contre). Mais en cas de mutation, via un
est en grande partie héréditaire, le risque que vous en souffriez mécanisme que les chercheurs ont identifié et qu’ils ont nommé fsATI
augmentant de 80 % si l’un de vos proches parents est atteint. (frameshift mutation induced-alternative translation initiation), le gène
De ce fait, identifier les mécanismes génétiques impliqués permettrait TRESK muté est « transcrit » de deux façons distinctes, ce qui produit deux
de mieux comprendre les origines de la migraine. L’équipe canaux : TRESK-Mutant-1 et TRESK-Mutant-2. Or ce dernier interagit avec
de Guillaume Sandoz, de l’institut de biologie Valrose, à Nice, vient d’autres canaux potassiques, nommés TREK, qui ne remplissent alors
enfin de trouver un mécanisme génétique en cause dans la migraine. plus leur fonction apaisante, ce qui conduit à une hyperexcitabilité
Ce qui ouvre potentiellement la porte à un nouveau traitement. des neurones. D’où la transmission de la douleur le long des fibres
On sait depuis une trentaine d’années que les douleurs associées du trijumeau. Par ailleurs, les chercheurs ont confirmé chez les animaux
à la migraine mettent en jeu le système nerveux trigéminal, et notamment que si l’on bloque (génétiquement) l’activité des canaux TREK, les rats
ses fibres sensorielles qui transmettent de multiples informations dans souffrent de migraines (qui se caractérisent par une hypersensibilité
le visage et le crâne, en particulier la douleur. Une hyperexcitabilité des de la face). Ils espèrent maintenant trouver des molécules qui permettent
neurones sensoriels de ce système est associée aux crises migraineuses, de relancer l’activité des TREK chez les migraineux ou d’empêcher
sans que l’on sache pourquoi cette activité exagérée existe chez certaines l’interaction de ces canaux avec les TRESK-Mutant-2. Ces molécules
personnes et pas d’autres. Les chercheurs français se sont donc intéressés seraient alors des médicaments potentiels.
à la propagation de l’influx nerveux le long des neurones, qui dépend
de différents flux d’ions à travers la membrane de ces derniers, via des Bénédicte Salthun-Lassalle, rédactrice en chef
canaux ioniques d’un type particulier. Notamment, certains canaux adjointe à Cerveau & Psycho

« Cela bouleverserait totalement la façon dont ailleurs, environ 30 % de ces patients souffrent
on traite les migraines », s’enthousiasme David de troubles de la vision, appelés auras, juste
Dodick, neurologue du campus Mayo Clinic’s, en avant l’apparition de la migraine. Le coût total de
Arizona, et ancien président de l’International la maladie, avec les frais médicaux directs et les
Headache Society. Même s’il existe aujourd’hui coûts indirects comme les jours non travaillés,
des médicaments qui atténuent les migraines s’élève à 242 millions d’euros en France.
après leur déclenchement, le graal pour les Et ce fléau ne date pas d’hier. Les symptômes
patients et les médecins serait d’éviter l’appari- migraineux sont décrits pour la première fois dès
tion des douleurs migraineuses. 3000 avant notre ère à Babylone… Depuis cette
Une crise dure en général entre quelques époque, les efforts continus pour trouver un
heures et trois jours. La plupart des patients remède contrastent avec notre ignorance déso-
souffrent de migraines dites sporadiques et sont lante de la maladie. Saignée, trépanation et cau-
contraints de lever le pied plusieurs jours par térisation au fer rouge du cuir chevelu rasé fai-
mois. Mais pour les personnes atteintes d’une saient partie des traitements courants à l’époque
forme chronique de la maladie – soit environ 8 % gréco-romaine. La palme du remède improbable
des patients –, ce n’est pas la même histoire. Elles revient sans doute à l’ophtalmologue Ali ibn Isa,
sont « en crise » au moins la moitié du mois. Avec qui, au x e siècle, recommandait de se bander la
des signes précurseurs bien précis : sentiment de tête avec une taupe morte. Au xix e siècle, c’est la
fatigue, changements d’humeur et nausées. Par stimulation électrique qui fait son apparition ;

N° 108 - Mars 2019
21

tartrate d’ergotamine, un alcaloïde connu pour


contracter les vaisseaux sanguins. Malgré de
nombreux effets secondaires indésirables, comme
des vomissements et une dépendance avérée au
médicament, ce traitement a permis de bloquer
Excitabilité les crises d’un grand nombre de patients.
TRESK normale Si la vasodilatation constituait une pièce du
Gène TRESK non muté puzzle, elle n’était probablement pas la seule,
comme l’a révélé la vague de traitements qui a
Pas
de migraine suivi. En effet, dans les années 1970, les patients
cardiaques et migraineux ont rapporté à leurs
Neurone
médecins que les bêtabloquants qu’ils prenaient
pour ralentir leur rythme cardiaque diminuaient
TRESK-Mutant-1 aussi la fréquence des crises migraineuses. Des
Mutation fsATI
personnes prenant des antiépileptiques ou anti-
dépresseurs, voire se faisant des injections de
Botox, ont également décrit des améliorations.

Hyperexcitabilité
DES TRAITEMENTS EMPIRIQUES
ATI De fait, les spécialistes ont commencé à pres-
crire des médicaments issus d’autres spécialités
Gène TRESK muté médicales pour traiter les migraines. Cinq de ces
Migraine molécules ont finalement reçu l’approbation de
l’agence américaine du médicament, la Food and
drug administration (FDA). Mais le fonctionne-
TRESK-Mutant-2 ment de ces médicaments (efficaces dans seule-
ment 45 % des cas, et assortis de nombreux effets
– secondaires) dans la diminution des douleurs
TREK
migraineuses reste un mystère. Pour Dodick, ils
interviennent peut-être à différents niveaux du
cerveau et du tronc cérébral, pour réduire l’exci-
tabilité des voies de transmission de la douleur.
Nouvel Puis dans les années  1990, les premières
antimigraineux ?
molécules spécifiques de la migraine, les triptans,
sont apparues. Selon Richard Lipton, directeur
du Montefiore Headache Center de New York, on
a développé les triptans pour répondre à une
on propose alors aux patients de tester de nou- vieille idée selon laquelle la dilatation des vais-
velles inventions, comme le bain hydroélectrique seaux sanguins est la première cause des
qui n’est autre qu’une baignoire pleine d’eau par- migraines. Et les triptans étaient supposés inhi-
courue par un courant. ber cette dilatation. Mais ironiquement, les
études suivantes ont montré que ces molécules
UNE DILATATION DES VAISSEAUX atténuent en fait la transmission des signaux de
SANGUINS CÉRÉBRAUX la douleur dans le cerveau et que la « constric-
Au début du xx e siècle, les cliniciens se sont tion » des vaisseaux sanguins est une consé-
penchés sur le rôle des vaisseaux sanguins en quence de cet effet. « Malgré tout, les triptans ont
découvrant l’existence de puissantes pulsations une efficacité réelle », commente Lipton. Une
dans les artères temporales des patients en crise, métaanalyse de 133 études sur ces molécules a
certains se soulageant même par compression des montré qu’elles réduisent la douleur en moins de
artères carotides (dont sont issues les artères deux heures chez 42 à 76 % des patients. Elles
temporales). Dès lors et pendant plusieurs décen- représentent aujourd’hui un traitement fiable
nies, on a considéré la dilatation des vaisseaux pour des millions de migraineux.
sanguins cérébraux, ou vasodilatation, comme la En revanche, ce que les triptans ne font pas,
cause principale des migraines. L’idée a été c’est d’éviter le déclenchement des crises migrai-
confortée à la fin des années 1930 avec la publi- neuses. Peter Goadsby, neurologue au Headache
cation d’un article scientifique sur l’utilisation du Center of California, à San Francisco, rêve depuis

N° 108 - Mars 2019
22 DÉCOUVERTES Santé
De nouveaux espoirs contre la migraine

plus de tente ans de trouver la molécule qui empê- Medecine, ont confirmé l’efficacité du traitement.
cherait la douleur de naître. Dans les années 1980, Ces médicaments, l’erenumab et le fremanezu-
il s’est intéressé au système nerveux trigéminal, mab, ont largement diminué la fréquence des
considéré comme l’un des principaux axes de migraines de 1 395 patients. Injectés dans le sang,
transmission de la douleur dans le cerveau. C’est ils préviennent les maux de tête bien mieux que
sans doute ici que la migraine prend naissance. En les traitements cardiaques ou épileptiques, avec
effet, plusieurs études réalisées chez les animaux
ont montré que, dans les fibres nerveuses senso-
rielles de ce système, qui partent de l’arrière du
cerveau et s’enroulent autour de différentes zones
du visage et de la tête, il existe des cellules hyper­
actives qui réagissent à des intensités lumineuses,
des sons et des odeurs pourtant « anodines », en
sécrétant des substances nociceptives, à l’origine
du signal de douleur et de l’apparition de la Une administration par mois du
migraine. Cette sensibilité hors norme des neu-
nouveau médicament suffirait
à diminuer, voire supprimer,
rones du système trigéminal est sans doute héré-
ditaire : 80 % des patients souffrant de migraines
ont des antécédents familiaux.
Goadsby coécrit son premier article sur le sujet l’apparition des migraines ;
en 1988, puis d’autres scientifiques, dont Dodick,
le rejoignent. Leur objectif ? Trouver un moyen de ce traitement de fond devrait
bloquer le signal de la douleur. Les chercheurs
découvrent alors, dans le sang des patients en
être mis sur le marché fin 2019.
crise, une molécule présente en grande quantité :
le peptide relié au gène calcitonine ou CGRP (pour bien moins d’effets secondaires. Une administra-
calcitonin gene-related peptide). Or il s’agit du prin- tion par mois suffirait donc à diminuer, voire sup-
cipal neurotransmetteur de la douleur au niveau primer, l’apparition des crises migraineuses ; ce
du système trigéminal, c’est-à-dire une molécule serait le premier traitement de fond spécifique de
sécrétée par un neurone et qui active le suivant en la migraine. Il devrait être mis sur le marché
cas de crise migraineuse. Mais désactiver ou inter- fin 2019. Reste à savoir qui en bénéficiera et com-
férer avec le CGRP n’est pas simple : à l’époque, il ment il sera remboursé, car son coût est tout de Bibliographie
est difficile d’identifier une molécule capable même évalué à 7 000 euros par an.
d’agir sur ce neurotransmetteur en particulier Par ailleurs, les scientifiques explorent P. Royal et al., Migraine-
sans qu’elle ne modifie l’activité d’autres subs- d’autres traitements, comme la chirurgie du front associated TRESK
tances cérébrales essentielles. ou de la paupière pour décompresser certaines mutations increase
fibres du système trigéminal, mais aussi la stimu- neuronal excitability
ENFIN UN TRAITEMENT DE FOND lation magnétique transcrânienne (TMS), une through alternative
DE LA MIGRAINE ? technique non invasive qui modifie l’activité des translation initiation
and inhibition of TREK,
Puis, avec le développement des biotechnolo- neurones. Selon Lipton, la voie de la TMS est pro-
Neuron, en ligne
gies et des techniques capables de concevoir des metteuse, à en croire les premiers résultats obte- le 17 décembre 2018.
protéines à volonté, les laboratoires pharmaceu- nus. En revanche, le scientifique a aussi proposé
tiques ont créé des anticorps monoclonaux anti- l’intervention chirurgicale à ses patients mais les P. J. Goadsb et al.,
A controlled trial
CGRP : ces protéines se lient spécifiquement au résultats sont « décevants » ; il ne recommande
erenumab for episodic
peptide CGRP ou à ses récepteurs sur les neurones par cette pratique. migraine, New
du système trigéminal. Ils bloquent donc son Même si la source du mal semble bel et bien England Journal
action. Ces anticorps sont « des missiles de haute confinée au système nerveux trigéminal, l’origine of Medicine, vol. 377,
précision. Ils vont droit au but », se réjouit Dodick. de l’hyperactivité de ces neurones reste un vrai pp. 2123-2132, 2017.
D’abord, deux études menées auprès de casse-tête – sans mauvais jeu de mots. Pourquoi S. D. Silberstein et al.,
380 patients migraineux, faisant des crises plus de héritez-vous de migraines ? Et pas votre voisin ? Fremanezumab for the
14 jours par mois, ont montré qu’une simple dose Les chercheurs tentent aujourd’hui de mieux com- preventive treatment
d’anticorps anti-CGRP diminue les jours de crise prendre les mécanismes génétiques de la migraine, of chronic migraine,
de plus de 60 % (63 % dans la première étude et et une nouvelle percée vient d’être faite avec la New England Journal
66 % dans la seconde). Puis des essais cliniques de découverte d’un premier gène associé aux maux of Medicine, vol. 377,
phase III de deux de ces médicaments, décrits en de têtes chroniques qui handicapent la vie de tant pp. 2113-2122, 2017.
novembre 2017 dans le New England Journal of de personnes (voir l’encadré page 20). £

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24

JEAN-GAËL BARBARA
Chercheur en histoire des neurosciences au CNRS
et à l’Inserm, à Sorbonne Université et à l’institut
de biologie Paris-Seine.

N° 108 - Mars 2019


DÉCOUVERTES G
 randes expériences de neurosciences 25

Olds et Milner
La découverte
des circuits du plaisir
Pourquoi avons-nous du plaisir en dégustant
notre plat préféré ou en écoutant une belle
musique ? Jusqu’en 1954, cela restait
un mystère… Et puis, une expérience aux
résultats presque fortuits a tout bouleversé.

E n 1954, un jeune psychologue de Harvard,


James Olds, publie un article qui fait sensation dans le monde
des neurosciences. Olds travaille alors sous la direction d’un
ancien ingénieur, Peter Milner, lui-même formé à la neurophy-
siologie et devenu l’assistant du célèbre psychologue canadien
Donald Hebb. Et l’article qu’il rédige représente une véritable
révolution. Certains chercheurs n’hésitent pas à écrire qu’il s’agit
du type même de résultat que chacun rêvait alors d’obtenir à ce
moment-là. Olds a découvert un circuit cérébral du plaisir !
Si la découverte annoncée par Olds étonne, c’est que plusieurs
chercheurs ont précédemment échoué à obtenir un tel résultat.
Sa description est pourtant aisée : James Olds a implanté chez
plusieurs rats une microélectrode dans le cerveau, destinée
à délivrer une impulsion électrique chaque fois que le rat
actionne, fortuitement d’abord, un petit levier. Sur les
© Illustration : Lison Bernet

conseils de Hebb, Olds avait ciblé la région de la


formation réticulée, une zone profondément
enfouie dans le tronc cérébral. Mais Milner
avait déjà effectué des essais démontrant plu-
tôt un effet aversif, à savoir que le rat sem-
blait éviter soigneusement d’actionner le
levier une nouvelle fois après un premier
26 DÉCOUVERTES G
 randes expériences de neurosciences
OLDS ET MILNER, LA DÉCOUVERTE DES CIRCUITS DU PLAISIR

essai accidentel. Cependant, à la surprise géné- EN BREF travaux avec le célèbre patient H. M., qui avait
rale, un rat d’Olds semble prendre goût à l’effet de perdu toute capacité de mémorisation après une
l’impulsion électrique, puisqu’il se met à actionner ££En 1954, une équipe opération neurochirurgicale lui ayant retiré ses
de scientifiques
le levier de manière répétée. Au début, on n’ima- canadiens et deux hippocampes.
gine pas encore qu’il ressent du plaisir. Olds inter- britanniques identifie un Et James Olds, dans cette affaire ? C’est un
prète ce fait sous l’angle du béhaviorisme domi- circuit cérébral du plaisir. brillant psychologue de Harvard qui s’intéresse au
nant à son époque, en termes de comportements concept de motivation et à celui de récompense
££Cette découverte
(voir l’encadré page de droite) : le fait que le rat change l’histoire dans le cadre du béhaviorisme, mais tout en s’inté-
appuie de plus en plus fréquemment sur le levier des neurosciences en ressant aux modèles neuronaux, dont la théorie de
signifie que cette action provoque une récompense montrant que le cerveau Hebb sur les assemblées de neurones, selon
et est donc « renforcée ». Mais peu à peu va se faire produit des émotions laquelle deux neurones qui s’activent au même
jour l’idée que le rat vit un état émotionnel subjec- positives, et pas moment ont tendance à renforcer leurs connexions.
seulement des
tif de plaisir, une idée qui marque une rupture comportements. Il rejoint lui aussi le laboratoire de Hebb pour se
vis-à-vis de la vision comportementaliste pure. former à la recherche expérimentale et il est placé
D’ailleurs, l’année même de la découverte, ££C’est le début sous la direction de Peter Milner quand il réalise
en  1954, le quotidien de langue anglaise The de la longue étude ses premiers travaux sur des animaux.
neuroscientifique
Montreal Gazette titre déjà que l’université McGill des émotions, mais Finalement, Hebb est au carrefour de tout
a ouvert un champ de recherche immense avec la aussi des addictions. cela. C’est lui le père du concept de renforcement
découverte de l’aire du plaisir du cerveau. Mais où synaptique – il avait imaginé dès 1949 que deux
se situe-t-elle ? neurones actifs au même moment renforçaient
leurs connexions –, qui suggérera d’abord à Olds
UNE ERREUR SALUTAIRE d’étudier le renforcement chez des rats présen-
En réalité, James Olds est arrivé à ce résultat tant une électrode implantée à demeure dans la
parce qu’il s’est trompé dans la localisation d’im-
plantation de sa microélectrode… Une erreur de
débutant, commise en maniant l’appareil de stéréo-
taxie qui utilise un cadre de contention du crâne AVANT OLDS ET MILNER,
de l’animal gradué par un système de coordonnées
polaires permettant d’atteindre une région définie
OÙ EST LE PLAISIR ?
à l’intérieur du cerveau. Après une vérification
demandée par Milner, Olds s’aperçoit par radiogra-
phie de l’animal que la région implantée n’est pas L ’idée qui sous-tend la découverte d’Olds et Milner s’inscrit dans la grande
histoire des localisations de fonctions dans le système nerveux, et plus
spécifiquement dans le cerveau. Au début du xixe siècle déjà, Gall et Spurzheim
la formation réticulée, mais le septum, une zone
située dans la partie inférieure du lobe frontal. avaient imaginé que le plaisir participait aux fonctions affectives du cerveau,
Une des avancées les plus importantes de l’his- mais la localisation d’un centre du plaisir resta énigmatique et controversée
toire des neurosciences (la découverte d’un centre tout au long du xxe siècle. Au cours des décennies qui ont précédé la
du plaisir) est donc un cas typique de sérendipité, découverte d’Olds et Milner, certains neurochirurgiens avaient fortuitement pu
c’est-à-dire de découverte fortuite alors que l’on stimuler, au cours d’interventions, par des microélectrodes, certaines régions
cherchait autre chose, avec parfois un rôle pour cérébrales de patients en induisant une sensation agréable. Ces observations
l’erreur. Mais il a fallu, pour arriver à ce coup du ont toujours revêtu une sorte de caractère magique lorsqu’une
sort, une longue suite d’événements et la mise en microstimulation induisait aussi parfois un souvenir très précis ou une
place d’un contexte social et historique bien parti- désorientation subite et momentanée du patient, à tel point que le grand
culier. Remontons aux années  1940, en pleine neurochirurgien canadien, Wilder Penfield, justifiait un certain dualisme
Seconde Guerre mondiale, lorsque l’ingénieur bri- (séparation entre phénomènes subjectifs et activités neuronales) par ce genre
tannique Peter Milner rencontre une jeune psy- d’observations fugaces et éparses.
chologue de Cambridge, Brenda Langford, dans le Quant à elle, la découverte d’Olds et Milner s’inscrit dans des programmes
cadre de recherches opérationnelles sur les radars. de recherche solidement constitués et dépendants d’avancées récentes
C’est elle que Milner suivra, après leur mariage, de la neurophysiologie, le renouveau de la technique de la stéréotaxie, et le
au Canada, lorsqu’elle rejoindra le département développement de la technique des microélectrodes implantées à demeure chez
que dirigera bientôt Donald Hebb à l’université un animal vigile et libre de ses mouvements. Cette technique apportera d’ailleurs
McGill de Montréal. Brenda fait alors connaître à d’autres grandes avancées scientifiques au cours des décennies suivantes, avec
son mari les travaux de Hebb ; Peter suivra même la découverte, dans les années 1960, des cellules de lieu de l’hippocampe
quelques cours de psychologie et travaillera sous (qui permettent de se localiser dans l’espace) ou, dans les années 1990,
la direction du psychologue en se formant à la des neurones miroirs, qui ont la propriété de s’activer aussi bien quand
neurophysiologie, au point de devenir son assis- nous faisons quelque chose et quand nous le voyons faire par autrui…
tant. Brenda, elle, sera connue plus tard pour ses

N° 108 - Mars 2019


27

si déjà l’électroencéphalographie avait permis au


cours des années 1930 de lier des corrélats élec-
trophysiologiques à certains états attentionnels
ou à des phénomènes d’apprentissage par condi-
tionnement chez l’homme). Au cours des
années 1950, il semble alors évident pour tous
que la formation réticulée représente un système
de contrôle des activités les plus importantes du
système nerveux qu’il devient nécessaire d’étu-
dier, y compris à l’échelle des neurones indivi-
duels, pour beaucoup de fonctions du cerveau.
Et pourtant, paradoxalement, la formation réti-
culée ne joue pas de rôle central dans la découverte
de James Olds. On l’a dit, elle résulte d’une erreur
de localisation de l’électrode, mais sur le moment
on l’ignore. Peter Milner, lui, pense en premier lieu
à la possibilité d’un animal anormal qui contredi-
rait ses propres résultats. Mais alors que Milner
aurait pu dans ce cas négliger le résultat inattendu

formation réticulée. Il s’agit en premier lieu pour


Olds d’acquérir les techniques de chirurgie et de
stéréotaxie, d’implantation d’électrode et les
bases de la mesure objective des comportements
par la notation simple des fréquences d’action du
levier dans la cage de l’animal.
Pour la première fois est localisé
un circuit cérébral dont la
HEBB ET MILNER, DUO GAGNANT
À l’époque, on est loin de se douter que la
source du plaisir est le septum. Une autre struc-
ture cérébrale tient la corde : la formation réticu- stimulation provoque un état
lée, structure nerveuse située dans le tronc céré-
émotionnel. Un séisme qui
ébranle les théories du « tout
bral, à l’interface du système moteur qui nous
permet de contrôler nos mouvements, du système
sensoriel qui nous permet de sentir notre corps,
et du système nerveux autonome, qui gère la comportement ».
digestion, la respiration, la sudation, la régula-
tion du rythme cardiaque… En effet, les décou- de son étudiant, il en perçoit la portée possible et
vertes récentes (en 1949) sur cette structure ont suggère des vérifications et des tests supplémen-
bouleversé toute la neurophysiologie lorsque taires avec d’autres animaux implantés dans la
Giuseppe Moruzzi et Horace Magoun ont établi région ciblée par erreur, avec des boîtes de Skinner.
une corrélation solide entre l’activation de cer- Ces boîtes, devenues rares en Amérique du Nord,
tains circuits du système réticulé, dit activateur au point d’être peut-être seulement encore utilisées
ascendant, et l’éveil chez l’animal. BÉHAVIORISME dans le laboratoire de Hebb, ont été mises au point,
Cette découverte a abouti au grand colloque au cours des années 1930, par Burrhus Frederic
dans les Laurentides, au Canada, en 1953, sur les Théorie impulsée dans Skinner (1904-1990). Ces boîtes sont munies de
mécanismes neuronaux de la conscience, auquel les années 1940 par différents leviers dont l’animal ignore initialement
participe entre autres Hebb, puisque la formation le psychologue américain la fonction, et qu’il va actionner aléatoirement dans
réticulée sera considérée comme un élément phy- Burrhus Skinner, selon un premier temps. Certains délivrant des récom-
siologique essentiel qui module nos états de lequel nos comportements penses alimentaires et d’autres des sensations
© Illustration : Lison Bernet

conscience. Aujourd’hui, les spécialistes consi- sont conditionnés par des déplaisantes comme des décharges électriques,
dèrent encore (à l’instar du neuroscientifique réponses réflexes à un l’animal apprend à associer un comportement avec
français François Clarac), que ce colloque fut le stimulus donné ou par nos une récompense ou une punition. De ce fait, ces
plus important de l’époque à poser la question des interactions passées avec boîtes de Skinner permettent d’étudier les renfor-
rapports possibles entre les états mentaux et la notre environnement – cements positifs sur le principe de la « loi de l’effet »
neurophysiologie des circuits neuronaux (même punitions ou récompenses. d’Edward Lee Thorndike (1874-1949), selon lequel

N° 108 - Mars 2019


28 DÉCOUVERTES G
 randes expériences de neurosciences
Olds et Milner, La découverte des circuits du plaisir

un comportement animal tend à être reproduit

100
préférentiellement quand il s’est traduit précédem-
ment par une conséquence positive. Si bien que l’on
peut dire que l’innovation scientifique naît souvent
de l’association des technologies les plus nouvelles

FOIS PAR MINUTE


associées à la richesse des anciennes traditions
scientifiques, comme le montre aussi le renouveau
de la stéréotaxie à cette même époque. Les rats d’Olds appuyaient frénétiquement sur le levier stimulant leur centre du plaisir.

LE CERVEAU CRÉE L’ÉMOTION !


Si la découverte d’Olds et Milner est si impor-
tante, c’est parce qu’elle va marquer un tournant anatomiques avaient permis d’établir une carto-
par rapport à la vision prédominante de l’époque, graphie fonctionnelle des centres de plaisir chez
le béhaviorisme – ou comportementalisme – qui l’animal, en associant à chacune de ces aires une
analyse tout en termes de comportements, sans fonction et en rattachant progressivement à cette
prendre en compte ce qui se passe à l’intérieur de étude celle des addictions. Ce faisant, il a permis
la tête des animaux ou des personnes, à savoir leur l’élaboration neuroscientifique du concept même
ressenti et leur subjectivité. Car Olds va entre- de plaisir, comme émotion agréable incitant à
prendre de montrer que le renforcement créé par reproduire le comportement associé. Il a ainsi per-
la stimulation électrique peut induire un état affec- mis aux neurosciences en général de sortir du
tif de récompense, voire de plaisir, et non seule- cadre trop étroit du béhaviorisme.
ment un changement de comportement. Pour cela, Cette découverte va provoquer une sorte de
il va reproduire au cours des années suivantes ses révolution à l’intérieur du mouvement des neuro­
expériences avec des rats privés de nourriture ou sciences. Son caractère sensationnel tient au fait
drogués au LSD. Avec l’idée que si c’est bien un état qu’il s’agit de l’exemple le plus clair de localisation
affectif de plaisir qui est induit par l’électrode, ce d’un circuit nerveux cérébral dont la stimulation
plaisir doit pouvoir prendre la place du besoin de induit un état émotionnel. D’un point de vue épis-
consommer de la nourriture ou de la drogue. Et témologique, c’est un point de contact très promet-
Olds va montrer que l’animal continue d’actionner teur de la neurophysiologie et de la psychologie : Bibliographie
le levier d’autostimulation au détriment d’une prise elle va impulser la mise en place des programmes
de nourriture, et même de LSD. de recherche interdisciplinaires constitutifs de cer- J. G. Barbara,
L’intérêt pour le LSD se comprend dans le tains mouvements scientifiques, comme le Le Paradigme neuronal,
contexte très particulier des années 1960, où les Neuroscience Research Program du début des Hermann, p. 237, 2010.
recherches scientifiques sur le LSD sont à leur années 1960, considéré comme un épisode fonda- Alan A. Baumeister,
apogée, en raison de la vente illicite importante teur des neurosciences modernes, et dont l’activité Serendipity and the
de cette drogue aux États-Unis, utilisée de consistera notamment à établir des liens entre les cerebral localization
manière récréative dans les milieux de la contre- sciences neuronales et comportementales. of pleasure, Journal
culture américaine, avec des dangers sérieux Selon Can Konuk, ce nouveau cadre de pensée of the History of the
avérés. Ce contexte particulier entre en réso- large et interdisciplinaire annonce dès les Neurosciences, vol. 15,
nance avec les recherches neurophysiologiques années  1950 le programme des neurosciences, n° 2, p. 92-98, 2006.
qui tentent de préciser les circuits neuronaux par l’association de la psychologie béhavioriste H. Jasper, P. Gloor,
impliqués dans les renforcements considérés (avec les boîtes de Skinner et la mesure objective B. Milner, Higher
comme dépendant d’un état de plaisir intense de la récompense), de la neurochirurgie (stéréo- functions of the nervous
amenant l’animal, et l’homme dans certains cas, taxie), de la neuroanatomie et de la neurophysio- system, Annual Review
à négliger des sensations vitales comme la faim. logie (la délimitation anatomique et fonctionnelle of Physiology, vol. 18,
p. 359-386, 1956.
C’est ainsi que James Olds va étendre ses tra- des circuits de la récompense…). Et c’est dans le
vaux à partir de l’étude de 1954 en proposant pro- cadre de ce programme que James Olds poursui- J. Olds & P. Milner,
gressivement des cartographies des zones d’auto­ vra dans les années 1960 ses études à l’échelle des Positive reinforcement
stimulation à renforcement positif ainsi qu’une neurones individuels, dans le but de démontrer produced by
electrical stimulation
théorie psychologique scientifique de la motiva- des interactions fonctionnelles directes entre cer-
of septal area and other
tion et de la récompense, de telles théories étant taines portions des circuits de la récompense. regions of rat brain,
jusqu’alors plutôt réservées à l’aversion. En 2018, C’est dans ce cadre qu’il s’intéressera, au cours des Journal of Comparative
un de mes étudiants d’histoire et d’épistémologie années  1970, au rôle joué dans le plaisir et la and Physiological
des neurosciences de l’université Paris-Diderot, récompense par une molécule spéciale : la dopa- Psychology, vol. 47(6),
Can Konuk, a étudié en détail la découverte d’Olds mine. Mais ceci est presque une autre histoire, et p. 419-427, 1954.
et Milner de 1954, concluant que ces recherches elle s’écrit encore aujourd’hui. £

N° 108 - Mars 2019


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30

Pierre,
l’ado
accro
aux jeux vidéo

N° 108 - Mars 2019
DÉCOUVERTES C
 as clinique 31

GRÉGORY MICHEL
Professeur de psychopathologie et de psychologie
clinique à l’université de Bordeaux, psychologue
et psychothérapeute en cabinet libéral.

Le jeune adolescent ne travaille plus au lycée


et passe son temps enfermé dans sa chambre,
devant ses jeux vidéo. Jusqu’au jour où, excédé,
il est prêt à se jeter par la fenêtre pour récupérer
l’ordinateur que son père lui a confisqué.
Comment va-t-il se sortir de cette addiction ?

T
EN BREF
££Pierre a abandonné
tout ce qu’il aimait pour
se consacrer jour et nuit
à la pratique des jeux
vidéo.
££Les conséquences sur
sa vie familiale, scolaire rois jours après la fin des
et émotionnelle sont vacances de la Toussaint, en 2017, je reçois Pierre
telles que sa mère l’oblige et sa mère, Agathe, dans mon cabinet. Cette der-
à consulter un psy.
nière, très inquiète, m’a téléphoné quelques jours
££Un épisode violent auparavant pour me parler des difficultés sco-
avec son père va laires de son fils et de sa pratique des jeux vidéo…
finalement lui faire Dans la salle d’attente, le jeune homme est assis à
prendre conscience
de sa maladie : côté de sa maman et tous deux sont absorbés par
l’addiction aux jeux leur smartphone lorsque je viens les chercher.
vidéo sur Internet. Agathe se lève vite, mais son fils nous suit pénible-
Et une thérapie révélant ment dans mon bureau. Pierre, grand gaillard âgé
pourquoi il en est arrivé de 16 ans, à l’allure « cool » et décomplexée de ska-
là va l’aider à s’en sortir.
teur, mèche de cheveux dépassant de la casquette,
pull de marque à capuche, semble tout droit sortir
d’un film de Gus Van Sant ! Sur la défensive et tendu
© Shutterstock.com/DR-images

au début de l’entretien, Pierre, qui affiche une cer-


taine désinvolture et nonchalance, invoque immé-
diatement les peurs non justifiées de sa mère : « Je
ne comprends pas pourquoi je suis là, je n’ai pas de
problème, moi ! Tu exagères tout le temps maman. »
Les craintes d’Agathe sont-elles réelles ? Celle-ci
parle d’abord des difficultés de son fils au lycée :

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PIERRE, L’ADO ACCRO AUX JEUX VIDÉO

« Pierre, qui travaillait bien jusqu’en troisième, a En effet, Pierre joue à des MMORPG (pour mas-
commencé à avoir des soucis l’année dernière. Ses sively multiplayer online role playing games, voir
performances ont progressivement diminué, et l’encadré page 34), des jeux de rôle en ligne multi-
cette année, c’est catastrophique ! Je veux bien com- joueurs dont le plus célèbre est World of Warcraft.
prendre que la première soit difficile, mais il ne Ce sont des mondes en trois dimensions continuel-
travaille pas assez… Il est aussi très désorganisé et lement en ligne, immersifs, qui permettent à un
gère mal son temps. N’anticipe jamais. Procrastine. grand nombre d’utilisateurs d’interagir via Internet.
Il s’y prend toujours à la dernière minute pour révi- Le jeune homme retrouve ainsi ses amis sur son jeu
ser. Et, depuis cette année, il ne fait pas toujours ses favori, Fortnite, mais fait également la connais-
devoirs, ou bien les bâcle. En plus, il passe tout son
temps dans sa chambre. Je ne le vois pour ainsi dire
plus, et il ne veut plus dîner à table avec nous ; il
grignote ou se prépare un plateau dans sa chambre.
Et dormir est aussi un problème : il se couche très
tard, et le matin, c’est très difficile de le réveiller.
D’ailleurs, il n’a pas réussi à se lever lundi et je crois
savoir que c’est parce qu’il n’a sans doute pas dormi.
Ça va vraiment de plus en plus mal. »
J’avais perdu une partie
et j’étais en équipe avec
des copains : il fallait donc que
LE JEUNE ADDICT NIE SES DIFFICULTÉS
Pierre écoute en souriant et ricanant jusqu’à ce
que sa mère évoque sa pratique des jeux vidéo :
« Son père trouve qu’il passe trop de temps à jouer je rejoue pour réussir. C’est là
et se demande même s’il n’est pas addict aux jeux
que mon père, qui m’avait déjà
demandé plusieurs fois
vidéo ! » Alors le jeune homme change de compor-
tement, perd son calme et commence à se mettre
en colère, en précisant que ses parents ne com-
prennent rien et que tous les ados, y compris ses d’arrêter, a « pété les plombs ».
copains, jouent aux jeux vidéo : « Tu dis n’importe
quoi… Je joue normalement comme tous mes
potes. Mais bien entendu, tu ne me crois pas. » sance de nouveaux joueurs issus du monde entier.
Seul le thème des jeux vidéo transforme litté- Voilà pourquoi sa mère l’entend parfois parler en
ralement Pierre : il ne contrôle plus ses émotions anglais lorsqu’il joue ! En tout cas, selon elle, c’est
quand sa mère en parle. Je décide donc d’explorer bien la première fois que son fils reconnaît jouer
davantage la place que cette pratique tient dans sa beaucoup et parle aussi précisément de ses jeux.
vie, en présence de sa mère, afin de révéler d’éven-
tuelles contradictions. C’est Agathe qui reprend EN PERMANENCE SEUL DANS SA CHAMBRE
d’emblée la parole, heureuse de saisir cette occa- Puis elle évoque les dernières vacances de la
sion pour faire le point sur les activités de son fils : Toussaint : « Comme je travaillais, j’ignorais com-
« Déjà l’an passé, j’ai remarqué qu’il avait commencé ment Pierre occupait ses journées… Il me disait
à abandonner ses activités sportives, alors qu’il fai- qu’il sortait un peu avec Maxime. Mais tous les
sait du foot avec ses amis et surtout du skate tous soirs, je le retrouvais enfermé dans sa chambre à
les week-ends et certains soirs… Maintenant, il ne jouer. Et comme Alice, sa sœur, était chez leur
fait plus rien. Et concernant les jeux vidéo, j’ignore père, il faisait ce qu’il voulait. » Avant d’aller plus
combien de temps il joue, mais sans doute beau- loin, la tension devenant palpable chez Pierre, je
coup. Quand je rentre le soir, il est tout le temps sur propose de reprendre l’histoire familiale.
son ordinateur, enfermé dans sa chambre. » Le garçon a une petite sœur, Alice, âgée de
Pierre, de plus en plus mal à l’aise, admet 11  ans et scolarisée en classe de sixième. Ses
que son usage des jeux vidéo a augmenté depuis parents, âgés tous les deux de 52 ans, se sont sépa-
plusieurs mois et qu’il a délaissé toutes ses acti- rés il y a un peu plus de deux ans lorsque Pierre
vités sportives, y compris le skate, son ancienne était en troisième. Son père est cadre supérieur
passion. Il passe maintenant le plus clair de son dans une entreprise et sa mère travaille dans la
temps seul dans sa chambre et concède qu’il joue fonction publique. Les enfants vivent principale-
tous les jours : « Oui je joue souvent car je m’en- ment chez leur mère, qui a rencontré un nouveau
nuie, et je retrouve toujours Maxime et Axel en conjoint ; mais les relations de ce dernier avec
ligne. Alors si je joue beaucoup, eux aussi ! » Pierre sont difficiles. Pierre et Alice partagent

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L’ADDICTION AUX JEUX VIDÉO

D epuis leur apparition, il y a une cinquantaine d’années, la cybersexualité (cybersexual addiction), les
les jeux vidéo puis l’utilisation d’Internet sont devenus l’une formes de communication permanente par email
des activités principales des enfants et des adolescents. Parents, ou dans les groupes de discussions (cyber relational
psychologues, sociologues et médecins se sont donc intéressés addiction), et enfin la recherche excessive d’informations
aux effets de ces activités, et un véritable débat s’est ouvert autour (information overload).
des conséquences de leur utilisation. La littérature scientifique Le concept de trouble lié à la pratique des jeux vidéo sur
s’est essentiellement focalisée sur les liens avec les comportements Internet a été proposé en 2013 dans la cinquième édition
agressifs et sur l’utilisation excessive de l’outil informatique, du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM V),
pouvant devenir une addiction… mais avec une réserve : il doit faire l’objet de recherches
En octobre 2017, une enquête française a révélé les tranches d’âge des complémentaires pour être validé. Malgré tout, certaines personnes
plus gros joueurs : 95 % des 10-14 ans jouent au moins occasionnellement, présenteraient bien une forme de dépendance vis-à-vis de la pratique
92 % des 15-18 ans et 91 % des 19-24 ans. Et en moyenne, 53 % des des jeux vidéo sur Internet, notamment vis-à-vis des jeux en ligne
Français âgés de 10 à 65 ans jouent régulièrement, au moins deux fois massivement multijoueurs de type MMORPG. Et les symptômes seraient
par semaine. Parmi les joueurs, ils sont 24 % à jouer tous les jours similaires aux autres addictions : préoccupation concernant le jeu sur
ou presque, 29 % jouent au moins 2 fois par semaine, 23 % pratiquent Internet ; symptômes de sevrage lorsqu’Internet n’est pas accessible ;
2 ou 3 fois par mois et 24 % à l’occasion, 2 ou 3 fois par an. Cinq pour tolérance, à savoir le besoin de passer une quantité croissante de temps
cent des jeunes de 17 ans joueraient entre cinq et dix heures par jour. au jeu sur Internet ; tentatives infructueuses de contrôler l’utilisation du
De plus, en raison du temps passé devant les écrans, 23 % d’entre eux jeu sur Internet ; utilisation excessive d’Internet malgré la connaissance
disent avoir rencontré, au cours de l’année écoulée, un problème de conséquences psychosociales négatives ; perte d’intérêt et de
avec leurs parents, 5 % avec leurs amis et 26 % à l’école ou au travail. motivation pour d’autres passe-temps ; utilisation du jeu sur Internet
Selon les études et les critères utilisés, l’addiction aux jeux vidéo pour fuir ou soulager une humeur négative ; compromission ou perte
et à Internet concernerait entre 2 et 12 % de la population générale. d’une relation importante, d’un emploi ou d’une opportunité d’éducation
Mais il ne faut pas systématiquement considérer la pratique des jeux vidéo ou de carrière à cause de l’utilisation du jeu sur Internet.
et d’Internet comme une pathologie, car il convient de bien évaluer Plus récemment, en juin 2018, l’addiction aux jeux vidéo a été
les différents types d’usage. Quelques scientifiques ont même réfuté formellement reconnue comme maladie par l’Organisation mondiale
l’existence de la notion d’addiction. Mais la plupart des chercheurs de la santé (OMS). Et le « trouble du jeu vidéo » vient d’intégrer
ont identifié un usage addictif, compulsif ou problématique des jeux le chapitre sur les addictions de la onzième version de la Classification
vidéos et d’Internet, dépassant ainsi cette controverse sur l’existence internationale des maladies (CIM 11). On parle donc d’addiction lorsque
d’un nouveau trouble addictif lié aux technologies de l’information le jeu vidéo devient le principal centre d’intérêt de l’individu,
et de la communication. au détriment des autres activités (scolaire, professionnelle, sociale,
En 1991, avec la création du World Wide Web, Internet a pris un réel sportive…). Les conséquences sur la vie quotidienne et la santé sont
essor. Les premières descriptions de l’addiction à Internet sont apparues importantes. Par exemple, par son caractère chronophage, l’utilisation
dès les années 1990. La notion d’addiction aux jeux vidéo est donc excessive d’Internet aurait des répercussions sur les obligations
englobée dans celle à Internet. Toutefois, il existerait différents scolaires (devoirs, baisse de l’attention, de la concentration en classe),
sous-types d’utilisation excessive de l’ordinateur : le jeu excessif mais aussi sur le sommeil. Nombreux sont les jeunes, enfants
(computer addiction), les achats compulsifs en ligne (net compulsions), ou adolescents, qui utilisent de façon nocturne Internet en jouant
ou « tchattant », réduisant ainsi leur temps de sommeil et altérant leurs
capacités de concentration, d’attention et de mémorisation au cours
de la journée. À ces difficultés cognitives s’ajoutent les « cyber-rêveries »
Pourcentage de joueurs par tranche d’âge en classe, qui nuisent considérablement aux performances scolaires,
et la dégradation des relations avec les parents (diminution des
95 % 92 % 91 % échanges, du partage des expériences, mensonges, dissimulations…).
73 % 70 % De plus, les personnes addictes aux jeux sur Internet souffriraient de
symptômes dépressifs, d’une faible estime de soi, d’un isolement social
51 %
46 % et d’un manque de support social, et auraient des idées suicidaires.
© Shutterstock.com/De BonD80

Les adolescents dépendants présenteraient aussi plus de troubles


attentionnels. Toutefois, certaines études scientifiques ont montré
que pour quelques addicts anxieux, Internet permettrait une forme
10-14 15-18 19-24 25-34 35-44 45-54 + 55
ans ans ans ans ans ans ans de désinhibition sociale : l’anonymat d’Internet lèverait toutes
leurs craintes.
Source : étude SELL/GfK « Les Français et le jeu vidéo », octobre 2017.

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pierre, l’ado accro aux jeux vidéo

leurs vacances et week-ends entre leur mère et


leur père, qui a également refait sa vie. Depuis le
divorce, Pierre est souvent en conflit avec son
père, de sorte qu’il se soustrait parfois à ses visites.
En revanche, le jeune adolescent a eu une enfance
et un développement normaux : la grossesse de sa
mère et l’accouchement se sont déroulés sans dif-
ficulté, et il a marché et parlé à des âges attendus.
Pierre n’a aucun antécédent médical, à l’exception
d’otites à répétition ayant nécessité une ablation
des végétations et des amygdales, et il n’a subi
aucun événement traumatique, physique ou psy-
chologique, ni aucun deuil.

TÉLÉPHONES, CONSOLES DE JEUX


OU TABLETTES : DES ÉCRANS PARTOUT
Agathe parle également de la scolarité de son
fils ; ce dernier n’a pas souffert d’anxiété de sépa-
ration, au moment de se rendre à l’école, mais il
était assez tonique et agité, et a eu quelques diffi-
cultés en primaire pour l’acquisition de la lecture
et de l’écriture, de sorte qu’il a consulté un ortho- LES JEUX DE RÔLE EN
phoniste pendant un an. Puis ses apprentissages
ont été excellents, et, au collège, le jeune garçon
LIGNE MASSIVEMENT
était toujours dans les meilleurs de la classe. C’est MULTIJOUEURS
à partir de la seconde qu’il s’est moins investi dans
sa scolarité. Sa mère précise aussi qu’il a toujours
porté un grand intérêt aux écrans – téléphones,
consoles de jeux ou tablettes –, et ce, dès son plus L es jeux de rôle en ligne massivement multijoueurs (massively multiplayer
online role playing games, MMORPG), dont le plus célèbre est World of
Warcraft, sont des mondes en trois dimensions maintenus continuellement
jeune âge : « Tout petit déjà, il était fasciné par les
images… Souvent agité, il était en revanche calme en ligne, immersifs, et qui permettent à un grand nombre d’utilisateurs
et concentré devant sa tablette. » Notons que Pierre d’interagir via Internet.
possède un téléviseur dans sa chambre depuis Dans ces univers dynamiques, les joueurs créent et adoptent des personnages
l’âge de 6 ans, ainsi qu’un ordinateur connecté à – leurs avatars – dans le but de mener des aventures, gagner des épreuves,
Internet depuis ses 11 ans. voire des guerres. Aux États-Unis, environ 45 % des utilisateurs de jeux
Avec ces éléments en main, il est désormais MMORPG passent plus de vingt heures par semaine sur ces jeux et plus
temps que je m’entretienne seul avec Pierre. Ce de 50 % des jeunes jouent plus de dix heures en continu. Le phénomène
dernier est alors beaucoup plus à l’aise qu’en pré- est tel que certains chercheurs parlent d’addiction pour décrire cette
sence de sa mère. Lorsque je lui demande ce qu’il surconsommation de MMORPG, notamment chez les adolescents et étudiants.
pense des propos de cette dernière, d’emblée il Quelques études ont souligné le lien entre MMORPG et santé mentale : anxiété
aborde les peurs et la surveillance de ses parents : sociale, dépression, faible estime de soi, troubles de l’attention. Dans ces
« Ma mère s’inquiète trop pour moi, elle me sur- mondes, dont l’histoire est sans fin, les utilisateurs doivent passer beaucoup
veille et cherche à me fliquer… Pas autant que mon de temps à explorer le jeu pour faire progresser leur avatar (une sorte
père, mais presque. C’est aussi pour ça que je ne de version idéalisée d’eux-mêmes), afin qu’il devienne plus performant et plus
veux plus trop le voir et, en plus, il pense que je suis compétent ; cela accroît le pouvoir addictogène du jeu. Des études ont montré
addict ! J’ai besoin de plus d’indépendance. » que les joueurs ont un fort sentiment d’affiliation, d’appartenance
Et quand je reviens sur la chute de ses résul- à une communauté virtuelle, ce qui engendre un fort niveau d’obligation
tats scolaires, sur la perte de son investissement vis-à-vis des membres de la guilde. C’est une sorte de pression sociale
qui pousse les jeunes à jouer plus longtemps. En effet, les interactions sociales
© Shutterstock.com/marcello farina

au lycée et sur son usage des jeux vidéo, Pierre


banalise tout. Il dit simplement qu’il n’a plus dans le cybermonde sont un facteur déterminant de la motivation des
d’envie ni de motivation pour travailler, et, pour utilisateurs à rester en ligne pendant de longues périodes. Et le monde virtuel
les jeux vidéo, il reconnaît qu’il joue beaucoup représente une sorte de refuge, où l’individu, grâce à son avatar, entretient
mais pas de façon pathologique. Cependant, des relations sociales valorisantes et positives. Le joueur dépendant
lorsque nous reparlons des vacances de la éprouve un plus fort sentiment d’appartenance sociale dans la vie
Toussaint, je constate que Pierre jouait jusqu’à virtuelle que dans la vie réelle.
douze heures par jour, souvent tard dans la nuit,

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ce qui a inversé son rythme veille-sommeil : il de l’entretien… De façon sincère et authentique,


jouait la nuit et dormait le jour, au moins jusqu’à il me demande de l’aide. À ce moment-là, le jeune
14 heures. Mais malgré ses faits tangibles, Pierre homme joue environ six heures par jour en
nie totalement ses difficultés liées aux jeux vidéo. semaine, dès qu’il rentre du lycée, et dix heures
Toutefois, en reprenant ce dernier entretien voire plus le week-end. Il ne sort de sa chambre
avec sa mère, il accepte de mettre en place un suivi que pour manger (souvent après de longues négo-
psychologique pour réguler son sommeil et surtout ciations avec sa mère), et si celle-ci est chez son
son appétence pour les jeux vidéo. Aussi, comme je ami, il dîne devant son ordinateur. Il se couche
dispose d’informations contradictoires sur le temps généralement vers 1 heure du matin et s’endort
d’utilisation d’écrans et de jeux vidéo, je propose à rarement avant 2 heures. Il joue parfois toute la
mon patient de tenir un agenda pour mesurer pré- nuit même s’il a école le lendemain. Son réveil est
cisément la durée de son sommeil et sa consomma- extrêmement difficile et lorsque sa mère n’est pas
tion d’écrans, en distinguant les différents supports là pour le sortir du lit, il lui arrive de ne pas aller
(télévision, ordinateurs, tablettes, smartphone) et en classe les premières heures de la matinée. Il
les activités (jeux vidéo, réseaux sociaux…). me dit aussi : « Ça m’est arrivé plusieurs fois de
mettre mon réveil avant 6 heures du matin pour
« JE ME JETTE PAR LA FENÊTRE jouer au moins une heure avant d’aller en cours. »
SI TU NE ME RENDS PAS MON ORDINATEUR » Pierre s’avoue qu’il est impuissant vis-à-vis de son
Mais quelques jours plus tard, la mère de Pierre besoin de jeu : « Je dois jouer car si j’arrête, je
me téléphone paniquée : alors que Pierre passait le perds mes compétences, mes réflexes dans les
week-end chez son père, ce dernier, excédé par le combats… Et je dois m’occuper de mon person-
comportement de son fils, lui a confisqué brutale- nage [Pierre a un avatar auquel il s’identifie beau-
ment son ordinateur. Ce qui a entraîné une coup, c’est une sorte de soi virtuel]. Certains de
confrontation violente entre le père et le fils : « Ils mes copains font la même chose que moi la nuit. »

53 %
ont failli en venir aux mains. » Pierre s’est ensuite
enfermé dans sa chambre et a menacé son père de IL LUI EST IMPOSSIBLE
sauter par la fenêtre. Il est sorti de sa chambre seu- DE S’ARRÊTER DE JOUER
lement au bout de quelques heures quand son père Quand je demande au garçon s’il a déjà essayé
lui a dit qu’il appelait les pompiers. Immédiatement, de contrôler son temps de jeu, il répond qu’à
je revois donc Pierre en consultation. DES chaque fois, il se fixe une période donnée mais
Cet événement va « réveiller » le jeune garçon. n’arrive jamais à la tenir. C’est justement ce qui a
Les échanges violents avec son père et le chantage FRANÇAIS provoqué la violente dispute avec son père le
à la défenestration sont des éléments très inquié- dimanche d’avant. Il avait convenu de ne jouer que
tants qui vont me permettre de faire prendre deux heures pour ensuite reprendre ses devoirs :
conscience à Pierre de son problème avec les jeux âgés de 10 à 65 ans « Mais j’ai été incapable de m’arrêter. J’avais perdu
vidéo. Gagné par la culpabilité et la honte, Pierre jouent au moins une partie et j’étais en équipe avec des copains : il
est alors d’accord pour me décrire ses symptômes. deux fois par semaine fallait donc que je me refasse et que je rejoue pour
Mais le garçon ne trouvant pas les mots et se mon- aux jeux vidéo. réussir. C’est là que mon père, qui m’avait déjà
trant toujours hésitant, je lui propose d’utiliser Source : Étude SELL/GfK, 2017. demandé plusieurs fois d’arrêter, a “pété les
comme support le test PVP (pour problem video plombs”. J’ai cru qu’il allait casser l’ordinateur. »
game playing scale), développé par Ricardo Tejeiro- Puis, lorsque j’évoque les conséquences de sa
Salguero, de l’université de Liverpool, en pratique des jeux, spontanément, Pierre parle
Angleterre, et Rosa María Bersabé-Morán, de enfin de ses difficultés scolaires et de son com-
l’université de Málaga, en Espagne. Ce test, éla- portement : « Mes parents ont raison, je ne vou-
boré à partir des critères diagnostiques de la lais pas le reconnaître, mais mes résultats ont
dépendance aux drogues et au jeu pathologique, vraiment chuté et je me sens vraiment moins
permet de mesurer les difficultés associées aux motivé. D’ailleurs, j’ai de plus en plus de mal à
jeux vidéo selon neuf dimensions (voir l’encadré faire mes devoirs et à suivre les cours. Je me
page 33) : la préoccupation face à l’activité, la tolé- sens nul. » Pierre se plaint de gros problèmes de
rance, la perte de contrôle, la poursuite de l’acti- concentration, d’attention et de mémorisation :
vité, le manque, la fuite, le mensonge, les actes « J’ai toujours eu des soucis pour rester attentif
illégaux, les perturbations familiales et scolaires. longtemps, mais depuis le lycée, c’est encore
Sans surprise, Pierre obtient un score de 8/9 alors plus difficile… J’ai un million de choses dans ma
que la note seuil de « l’addiction » est de 5. tête, sans arrêt. Cela m’empêche de dormir. Je
Cette évaluation et les aveux naissants de me sens énervé, excité et je mets beaucoup de
Pierre le conduisent à fondre en larmes au cours temps à trouver le sommeil. »

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pierre, l’ado accro aux jeux vidéo

Cette forte « distractibilité » s’explique en par- Sur le Web centres d’intérêts ; l’incapacité à stopper seul son
tie par un fonctionnement cognitif présent depuis comportement ; l’intolérance aux frustrations ; la
toujours chez Pierre, mais aussi, et surtout par sa Étude SELL/GfK « Les tolérance, c’est-à-dire le fait de jouer de plus en
consommation excessive de jeux vidéo… Ces der- Français et le jeu vidéo », plus, par exemple pendant les vacances ; mais
niers envahissent la vie psychique de Pierre, autre- sur un échantillon aussi le sevrage qui se traduit par une sensation
ment dit les parties et l’univers de ses jeux para- de 1 023 personnes de manque en l’absence de jeu.
âgées de 10 à 65 ans,
sitent toutes ses pensées, en permanence, même
octobre 2017 :
lorsqu’il est en classe : « J’y pense en cours et, par- UNE SOLUTION : TENIR UN AGENDA
fois, j’ai des images qui font irruption dans mon www.sell.fr/sites/ DES TEMPS DE JEU ET DE SOMMEIL
esprit. » Ces dernières font référence au phéno- default/files/sell_ejv_ Je propose alors à Pierre une prise en charge
octobre17_pdf_
mène puissant de « cyber-rêveries diurnes », qui se psychologique cognitivo-comportementale asso-
numerique_03.pdf
manifeste sous la forme d’intrusion mentale. ciée à une guidance parentale. Par exemple, nous
L’équipe du psychiatre clinicien anglais Mark nous accordons tous ensemble sur le fait que le
Griffiths a été l’une des premières à travailler sur garçon doit diminuer sa consommation de jeux
ce type de manifestations correspondant à des vidéo en utilisant un agenda également rempli par
processus mentaux spontanés incontrôlables, la famille. Pierre évalue chaque jour son usage des
comme des pensées, des images, voire des hallu- écrans, en indiquant les horaires, les durées et les
cinations visuelles ou verbales. Ces éléments res- supports utilisés. Il implique ses parents en leur
semblent aux symptômes dits positifs de la schizo- apprenant à mieux se servir de l’ordinateur, voire
phrénie, mais ils sont uniquement la conséquence en jouant avec eux à un jeu. L’ordinateur est retiré
d’un abus de pratique des jeux vidéo associé à une de la chambre du garçon et placé dans le salon.
altération de la vigilance liée à un manque de som- Au-delà des règles portant sur les écrans, je
meil et à une fatigue chronique. demande à la famille de partager les moments de
repas ensemble et de surveiller les heures de cou-
« QUAND JE NE JOUE PAS, cher de Pierre. De même, les trois protagonistes
JE NE ME SENS PAS BIEN » acceptent de pratiquer une activité ensemble, une
Pierre parle aussi beaucoup de son « anhédo- fois par semaine : cinéma, shopping, sport…
nie » physique : il ne prend plus plaisir à bouger L’objectif est que le jeune homme partage avec son
pour faire autre chose, et c’est pourquoi il a arrêté
le skateboard et le football avec ses amis : « Je ne
prends du plaisir que dans les jeux vidéo… Le reste
ne m’intéresse plus du tout. » Mais s’agit-il réelle-
ment de plaisir ? Car il ajoute qu’il a commencé à
jouer parce qu’il s’ennuyait et que, progressive-
ment, il a trouvé des bénéfices à rester devant son
écran pendant des heures ; notamment, à force de Pierre souffre de cyber-rêveries
jouer, il est devenu très compétent et retirait de ses
diurnes : « Je pense à mes jeux
vidéo quand je suis en classe
parties un sentiment d’assurance. Le garçon
évoque également son manque : « Quand je ne joue
pas, je ne me sens pas bien. C’est comme si j’en
avais vraiment besoin. D’ailleurs, lorsque je suis et, parfois, j’ai des images qui
en cours, j’ai parfois tendance à être tendu… Et
dès que je joue, je me sens mieux. » Et comme on font irruption dans mon esprit.
l’a vu avec la dispute violente de dimanche der-
nier, son agitation et son irritabilité deviennent
Je ne prends plaisir qu’à jouer. »
très intenses quand on l’empêche de jouer.
Ainsi, le diagnostic de Pierre après cet exa- père ou sa mère des émotions positives, et non plus
men clinique est clair : il s’agit d’un trouble addic- des moments de réprimandes, de critiques et donc
tif vis-à-vis des jeux vidéo (sur Internet). Le gar- d’affects négatifs.
çon présente tous les signes de la dépendance Très rapidement, Pierre améliore son compor-
comportementale : la recherche de soulagement tement dans tous les domaines, tant il se montre
(face à l’ennui) ; le sentiment de perte de contrôle ; motivé et compréhensif, excepté sur le plan du
les préoccupations obsessionnelles vis-à-vis des travail scolaire. En effet, le garçon se plaint tou-
jeux ; le temps important passé à jouer au jours de difficultés de concentration en classe,
détriment du sommeil, des devoirs, des repas ; le mais aussi à la maison pour ses devoirs et révi-
fait de délaisser ses obligations scolaires et ses sions. Je décide donc d’aller plus loin en proposant

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24 %
DES JOUEURS PRATIQUENT
tous les jours, 29 % jouent au moins 2 fois par semaine, 23 %, 2 ou 3 fois par mois et
24 %, 2 ou 3 fois par an. Et 5 % des jeunes de 17 ans jouent entre 5 et 10 heures par jour.

à Pierre un bilan psychologique plus complet. Il jeu, ainsi que les moments de partage affectif
accepte très volontiers ; nous sommes bien loin de réguliers, sont bénéfiques.
la désinvolture et de l’opposition qu’il manifestait Avec Pierre, je travaille les aspects histo-
lors du premier entretien. En lui faisant passer riques, affectifs, familiaux et développementaux
différents tests d’intelligence, je constate que l’ayant fragilisé, au collège et surtout au lycée,
Pierre présente quelques signes d’anxiété de per- notamment la séparation de ses parents et sa
formance, c’est-à-dire qu’il a peur d’échouer, se nouvelle vie familiale. Au début, il se réfugiait
montre très affecté par ses erreurs et tend ensuite dans les jeux vidéo pour combler un vide inté-
à ne pas répondre. Mais ce sont surtout ses pro- rieur, éviter les angoisses et émotions négatives,
blèmes de distractibilité, d’organisation et de len- « ne plus penser », comme le dit Pierre, mais aussi
teur cognitive qui se manifestent. Par exemple, je Bibliographie pour contredire l’autorité parentale et mettre en
dois systématiquement lui rappeler les consignes. difficulté les pratiques éducatives familiales. Il en
A. B. Ortiz de Gortari voulait tellement à ses parents de s’être séparés…
et M. D. Griffiths, Altered
UN ANCIEN TROUBLE DE L’ATTENTION Mais cette consommation d’écrans, encore modé-
visual perception
Le jeune homme a un quotient intellectuel in game transfer rée, est très vite devenue incontrôlable au point
global supérieur à la moyenne, mais très hétéro- phenomena : An de glisser vers la dépendance.
gène : son raisonnement verbal et ses connais- empirical self-report
sances acquises sont élevés, mais son raisonne- study, International LE RETOUR DE LA CONFIANCE
ment visuo­s patial, mesurant notamment la Journal of Human- Je complète alors le traitement de l’addiction
capacité à penser logiquement et à résoudre des Computer Interaction, (avec l’agenda et les règles strictes à la maison) par
problèmes dans des situations nouvelles, est plus vol. 30, pp. 95-105, 2014. une prise en charge de l’estime de soi, afin que
faible. De même que sa mémoire de travail, sur L. Romo et al., Pierre reprenne peu à peu confiance en lui et se
laquelle reposent les capacités attentionnelles, et La Dépendance aux rende compte de ses progrès. Et sans ritaline, nous
sa vitesse de traitement de l’information. Ce type jeux vidéo et à l’Internet, améliorons ses difficultés d’attention et de concen-
de profil cognitif plaide en faveur d’un trouble Dunod, 2012. tration de deux façons : en gérant l’organisation de
déficitaire de l’attention (TDA), confirmé par M. Shaw et D. W. Black, sa vie et de son travail, avec des rangements, des
d’autres tests évaluant les problèmes de Pierre Internet addiction, to do lists et des plannings de devoirs et de révi-
depuis l’enfance. Toutefois, ses symptômes d’hy- CNS drugs, vol. 22, sions, et en lui faisant pratiquer des techniques de
peractivité et d’impulsivité, bien que présents, pp. 353-365, 2008. respiration relaxante de type « pleine conscience »,
sont peu significatifs. En plus de ce TDA, Pierre K. Niemz et al., pour diminuer son stress, réguler ses émotions,
souffre d’une très faible estime de soi et présente Prevalence of améliorer ses capacités de concentration et l’aider
des signes d’anxiété et de dépression. pathological Internet à s’endormir.
Face à ce constat, j’envoie Pierre chez un pédo- use among university Aujourd’hui, un an après, Pierre a obtenu son
psychiatre pour une prise en charge pharmacolo- students and baccalauréat scientifique et suit une formation
correlations with
gique ; le médicament est le méthylphénidate, ou pour devenir ingénieur en biotechnologie. Ses rela-
© Shutterstock.com/kryzhov

self-esteem, the general


ritaline, qui permet de diminuer les symptômes healthquestionnaire, tions avec ses parents et beaux-parents sont satis-
d’inattention. Mais Pierre et sa famille décident and disinhibition, faisantes, il a repris le skateboard et joue parfois
d’arrêter rapidement le traitement, notamment Cyberpsychology & au football avec ses amis. Il ne passe pas une jour-
parce que le suivi psychologique se révèle très effi- behavior, vol. 8, née sans faire des exercices de respiration relaxante
cace. Le cadre ferme et les règles imposés en pp. 562-570, 2005. et joue toujours aux jeux vidéo, mais sans que ceux-
famille, pour les repas, le sommeil et les temps de ci ne perturbent sa vie de jeune homme. £

N° 108 - Mars 2019
LA TÊTE
AU CARRÉ
MATHIEU VIDARD
14H / 15H

DE LA SCIENCE
DES DÉCOUVERTES
DE LA CURIOSITÉ
EN PARTENARIAT AVEC

Crédit photo : Radio France, Christophe Abramowitz

ABONNEZ-VOUS AU PODCAST
DE L’ÉMISSION
Dossier
SOMMAIRE

p. 40
Comportement alimentaire :
nés pour s’autoréguler

p. 48
10 pièges à éviter pour
une alimentation naturelle

p. 50
Ne laissez pas
vos émotions dicter
votre alimentation

p. 54
Le jeûne : retour à la nature !

LES LOIS NATURELLES DE


L’ALIMENTATION Plus d’un Français sur deux
est en surpoids. Et 15,7 % sont obèses, d’après un suivi
réalisé par l’Inserm en 2016. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Comment en est-on arrivé là, comment s’en sortir ?
Jamais les régimes n’ont été aussi nombreux, preuve
de leur inefficacité. Loin de tout cela, notre dossier montre
que notre cerveau est en réalité notre meilleur régulateur
de poids. C’est lui qui, à l’écoute des besoins de notre
corps, sait adapter sa prise alimentaire. Mais encore faut-
il le laisser prendre correctement ses informations.
C’est à cette fin que nous vous proposons de vous
familiariser avec les mécanismes naturels de la satiété
–  qui s’éduquent, malgré tout (voir page 40) – et
d’apprendre à mieux connaître les voies de communication
qui gèrent nos besoins à l’intérieur de notre corps. Nous
avons aussi résumé les pièges qui se cachent jusque
dans votre cuisine, et les pentes glissantes de l’affect (ah !
manger pour chasser la déprime !), qui nous perturbent à
notre insu. C’est seulement après avoir enlevé toutes ces
perturbations artificielles que l’on voit poindre les lois
naturelles de l’alimentation. Et que l’équilibre s’instaure,
presque sans effort.
Sébastien Bohler

N° 108 - Mars 2019


40 Dossier

Nous grossissons souvent parce


que nous n’arrivons plus à nous
adapter « spontanément » à notre
environnement d’abondance.
D’où l’importance de comprendre
les mécanismes du comportement
alimentaire pour manger mieux…
Par Didier Chapelot, maître de conférences à l’université
Paris 13, spécialiste de la physiologie du comportement
alimentaire.

COMPORTEMENT ALIMENTAIRE
NÉS POUR
S’AUTORÉGULER © Shutterstock.com/TijanaM

N° 108 - Mars 2019


41

N otre comportement alimentaire repose


sur des mécanismes biologiques issus d’une adaptation à
un environnement, qui fut relativement stable durant de
nombreux millénaires. Comme tout comportement, le cerveau
en est l’opérateur. Mais depuis quelques décennies, ces méca-
nismes doivent faire face à des changements de modes de vie
EN BREF qui perturbent cette adaptation dans le sens d’un déséquilibre
££Notre comportement énergétique : les apports sont supérieurs aux dépenses. Cela
alimentaire repose conduit à un stockage d’énergie sous forme de graisse et à ce
sur une séquence que certains nomment même une « épidémie d’obésité ».
physiologique précise :
signal de faim,
rassasiement, satiété. QUAND LES APPORTS ÉNERGÉTIQUES SONT
SUPÉRIEURS AUX DÉPENSES, ON GROSSIT
££Une structure centrale Nous devons donc contrôler consciemment notre alimen-
du cerveau contrôle tation – et mettre en place un relais cognitif – pour échapper
notre prise alimentaire,
en recevant des à cette « sanction » pondérale. Mais si nutrition et diététique
informations de sont nécessaires, analyser le fonctionnement et d’où vient
l’estomac, du tissu notre comportement alimentaire peut éviter de verser dans
adipeux et du pancréas. une lutte perpétuelle avec notre organisme, parfois destruc-
££De nombreux facteurs trice, notamment pour l’estime de soi.
perturbent ce mécanisme Ce comportement repose sur une séquence très précise,
de contrôle : trop dite prandiale. D’abord, il y a un signal de faim : le cerveau
d’aliments disponibles, nous incite à prendre un repas. Puis le mécanisme dit de ras-
trop de variété, le fait
d’être distrait par sasiement provoque progressivement l’arrêt de la consomma-
la télévision… tion alimentaire. Enfin, il existe une période sans signal, dite
de satiété, quand nous n’avons pas faim. Cette séquence définit

N° 108 - Mars 2019


42 DOSSIER L ES LOIS NATURELLES DE L’ALIMENTATION
COMPORTEMENT ALIMENTAIRE : NÉS POUR S’AUTORÉGULER

le comportement alimentaire physiologique (voir alimentaire, en communiquant avec de nom-


l’encadré ci-dessous). breuses autres régions cérébrales.
Toute autre consommation, par exemple quand Dans la circulation sanguine, une diminution
nous mangeons sans faim, simplement par l’attrait discrète, mais mesurable, de la glycémie (la
qu’exerce sur nous un aliment, par ennui ou même concentration en glucose sanguin) précède le
pour nous consoler, peut être considérée comme début du repas. Grâce à cela, notre équipe, sous
répondant à d’autres facteurs, que nous serions la direction de Jeanine Louis-Sylvestre, de l’École
tentés d’appeler abusivement extraphysiologiques. pratique des hautes études, a montré au début des
Ces derniers mettent en œuvre des mécanismes années 2000 que ce phénomène permet de « dis-
différents, liés au plaisir et à la distraction. tinguer » un repas d’un en-cas : seul le premier est
précédé d’une baisse de la glycémie. Avec la
LE SIGNAL DE FAIM : UN MANQUE DE SUCRE miniaturisation, les dispositifs de mesure du glu-
Mais abordons d’abord la physiologie. Le cose peuvent être utilisés dans l’éducation ali-
mécanisme à l’origine du signal de faim fait tou- mentaire des patients. Ceci bénéficiera probable-
jours l’objet de vives controverses. L’une des hypo- ment à tous ceux qui ont du mal à détecter le
thèses les plus robustes est celle de la « glucopénie signal de faim que les contraintes sociales leur
centrale » : une chute, modérée mais subite, d’ap- font si souvent ignorer ou négliger.
provisionnement en glucose – le « sucre » source Le rassasiement, quant à lui, est l’arrêt de la
d’énergie de toute cellule – des neurones situés motivation à manger. Il est surtout sensoriel
dans l’hypothalamus, la « tour de contrôle » céré- (mais pas exclusivement) : à mesure de l’inges-
brale du comportement alimentaire, produirait ce tion d’un aliment, la cavité buccale envoie
signal. L’hypothalamus déclenche alors la prise des stimuli sensoriels aux neurones de

LES DIFFÉRENTES ÉTAPES DE NOTRE


COMPORTEMENT ALIMENTAIRE

N otre comportement alimentaire correspond à une séquence


physiologique dite prandiale, qui est contrôlée par le cerveau,
notamment l’hypothalamus.
sensoriels, se mettent progressivement en place et aboutissent
au rassasiement, qui interrompt le repas. Commence alors la phase
postprandiale, durant laquelle nous sommes en état de satiété :
D’abord, un signal de faim, émis par les neurones de cette région nous n’avons aucune envie de manger (pendant une durée variable
cérébrale, nous indique que nous devons prendre un repas. La phase selon les individus et les cultures) jusqu’au signal de faim suivant,
prandiale débute. Quand nous mangeons, des mécanismes, surtout sauf si des aliments trop attirants sont aisément accessibles…

PHASE PRÉPRANDIALE PHASE PRANDIALE PHASE POSTPRANDIALE PHASE PRÉPRANDIALE


© L’Essentiel Cerveau & Psycho/Nathalie Ravier

SIGNAL DE FAIM RASSASIEMENT SATIÉTÉ SIGNAL DE FAIM

1 2 3 1bis

N° 108 - Mars 2019


43

l’hypothalamus qui s’éteignent progressivement


jusqu’à l’arrêt de la consommation. Il s’agit donc
d’un phénomène d’habituation, une sorte
d’épuisement sensoriel : nous ne sommes plus
motivés à manger… cet aliment.
Toutefois, cette motivation réapparaît vite si
un aliment ayant de nouveaux caractères senso-
riels (une texture ou une saveur différente par
exemple) nous est présenté. C’est ce qui explique
l’existence du repas à la française, une succession
de mets, chacun entamé avec autant d’appétit,
même le dessert. On parle de « rassasiement sen-
soriel spécifique », mis en évidence en 1981 par
Barbara Rolls, alors à l’université d’Oxford. Des
études chez l’animal ont cependant montré qu’un
relais intestinal est nécessaire pour obtenir un
arrêt complet du repas. Ce sont principalement les
hormones intestinales et le nerf vague (qui relie
les intestins au cerveau), ainsi que la distension de amoindri. Plus inquiétant encore, même si les
l’estomac, qui participent au rassasiement. Même si nous n’avons aliments sont peu caloriques (et toujours très
pas faim, nous risquons
de « craquer » et de nombreux), nous aurions plus de risques de ne
APPRENDRE SES « GAMMES » consommer ces aliments pas bénéficier de la « protection » du rassasiement
très attrayants, déjouant
POUR BIEN S’ALIMENTER ainsi les mécanismes sensoriel, de consommer trop de calories, et donc
Ce qu’il est essentiel de comprendre, c’est que naturels de notre de prendre du poids.
le rassasiement est sujet à un apprentissage, c’est- comportement
alimentaire.
à-dire à un conditionnement. Sans même y prêter LA SATIÉTÉ : L’ABSENCE DE MOTIVATION
attention, nous modulons les quantités d’un ali- À MANGER
ment que nous consommons en fonction des La troisième phase de la séquence prandiale
effets que notre organisme a associés aux carac- est la satiété, un état de non-faim qui persiste
téristiques sensorielles de cet aliment. Imaginez plusieurs heures après la fin du repas. La satiété
que le plat de votre déjeuner soit allégé en calo- correspond en réalité à l’absence de motivation
ries à votre insu, de sorte que vous ayez faim plus alimentaire : nous n’avons pas envie de manger.
tôt dans l’après-midi. Si cela se répète, vous allez, Plus précisément, considérons le modèle coût/
inconsciemment, augmenter les quantités que bénéfice du spécialiste du comportement alimen-
vous vous servirez le midi. Dans les années 1980, taire George Collier : le déclenchement d’une
l’équipe de Jeanine Louis-Sylvestre a montré que motivation alimentaire dépend de l’effort néces-
cet apprentissage nécessite quatre à cinq « ren- saire pour obtenir satisfaction. En dessous d’un
contres » avec l’aliment. C’est ainsi que nous certain seuil, par exemple quand nous sommes
« apprenons nos gammes sensorielles » pour que en présence d’aliments « attrayants », à portée de
notre « partition » alimentaire soit harmonieuse. main ou aisément disponibles, le signal de faim
Ce mécanisme de rassasiement par apprentis- n’est pas requis. La satiété est donc l’état dans
sage est essentiel, car il nous protège de la sur- lequel nous sommes jusqu’au signal de faim sui-

17 %
consommation. Nous devons permettre à ce vant, qui nous donne la motivation nécessaire à
conditionnement de se réaliser, en conservant consommer de l’énergie pour chercher de la nour-
une certaine « routine » dans le choix de nos ali- riture. Évitez donc d’avoir à votre disposition des
ments, et même dans leur association au cours aliments trop attrayants, susceptibles de rétablir
d’un même repas. D’ailleurs, la variété constam- cette motivation.
ment renouvelée est, chez l’animal, la procédure DES ADULTES Pourquoi sommes-nous dans un état de
expérimentale la plus efficace pour le rendre FRANÇAIS satiété ? Il est déjà nécessaire que la concentra-
© Shutterstock.com/ShutterOK

obèse. Ainsi, en 2014, Amy Reichelt, de l’univer- tion en glucose au niveau des neurones de l’hypo-
sité de South Wales, en Australie, et ses collègues thalamus soit suffisante. Mais d’autres facteurs
ont montré que les rats dits cafétéria, auxquels sont obèses (ayant un permettent au cerveau de « connaître » la situa-
on offre à volonté des biscuits, gâteaux, cookies indice de masse tion périphérique, c’est-à-dire quand les diffé-
et autres sucreries, prennent plus de deux fois corporelle supérieur à 30). rents tissus et organes de l’organisme ont suffi-
plus de poids que les rats témoins, et que leur Source : Étude ESTEBAN 2015. samment d’énergie. Le réseau d’informations
rassasiement sensoriel spécifique est fortement périphériques qui renseigne l’hypothalamus sur

N° 108 - Mars 2019


44 DOSSIER L ES LOIS NATURELLES DE L’ALIMENTATION
COMPORTEMENT ALIMENTAIRE : NÉs POUR S’AUTORÉGULer

LE RÔLE DE L’HYPOTHALAMUS
DANS LA PRISE ALIMENTAIRE
Hypothalamus

C’ est l’hypothalamus qui contrôle


notre prise alimentaire. Dans
son noyau arqué, il contient deux
Diminution
de la prise alimentaire Augmentation
de la prise alimentaire
populations de neurones qui
communiquent avec des structures
cérébrales supérieures responsables
du comportement alimentaire.
Les premiers neurones, dits orexigènes Glucose
(en bleu), stimulent la prise alimentaire ;
ils sont activés par la ghréline
et inhibés par le glucose, la leptine
et l’insuline. Le glucose est la source
d’énergie de toute cellule ; il est Tronc
cérébral Neurones
présent dans le sang et les tissus, anorexigènes Neurones
dont l’hypothalamus. L’estomac sécrète orexigènes
la ghréline en quantité d’autant plus Noyau
Nerf arqué
élevée qu’il est vide ; le tissu adipeux vague
produit de la leptine quand les réserves
de graisse augmentent ; et le pancréas
libère l’insuline quand la concentration
sanguine de glucose augmente.
Les seconds neurones, dits Ghréline
anorexigènes (en rouge), diminuent
Estomac
la prise alimentaire ; ils sont activés
par le glucose, la leptine et l’insuline. Pancréas
En outre, le nerf vague, reliant Insuline
l’estomac et les intestins au tronc
cérébral puis au noyau arqué, module
la prise alimentaire. Tissu
adipeux
Leptine

l’état des réserves énergétiques dans tout le corps le tissu adipeux, où sont stockées la majeure
correspond à ce que l’on nomme les « afférences partie des graisses, produit la leptine, qui contri-
périphériques », portées par des hormones prove- bue également au signal de satiété. Découverte
nant du tube digestif, du tissu adipeux (ou grais- il y a vingt ans, cette hormone a permis de lier
seux) et du pancréas. les réserves en graisse et le comportement ali-
Ainsi, l’estomac libère une hormone, la ghré- mentaire. Dès lors, on a montré que le tissu adi-
line, qui fut un temps considérée comme un peux n’est pas qu’une masse inerte, contraire-
déclencheur du repas, mais qui correspond plu- ment à ce que l’on croyait, mais un tissu
tôt à une « préoccupation alimentaire », issue endocrine, c’est-à-dire sécrétant des hormones
d’un conditionnement ; sa concentration aug- capables de communiquer avec notre cerveau.
mente quand on attend un repas. Un taux san- D’autres acteurs de ces afférences périphé-
© Raphael Queruel

guin plus élevé en ghréline contribue bien à riques pourraient être cités, mais l’exhaustivité
augmenter la prise alimentaire au cours du dans ce domaine n’a guère d’intérêt tant que
repas. Le pancréas, lui, sécrète l’insuline, qui l’influence de chacun d’entre eux n’est pas parfai-
sert de signal de satiété dans le cerveau. Enfin, tement déterminée.

N° 108 - Mars 2019


45

Les trois afférences considérées à ce jour d’aires spécialisées dans les traitements cognitif,
comme cruciales pour le contrôle du comporte- émotionnel et associatif du cerveau. C’est ainsi
ment alimentaire sont donc la ghréline, l’insu- que nos émotions, nos envies ou le contexte
line et la leptine (voir l’encadré page ci-contre). influencent aussi notre prise alimentaire.
Toutes trois agissent sur la partie inférieure de
l’hypothalamus, le noyau arqué, qui correspond ET LE PLAISIR DANS TOUT ÇA ?
à une sorte de péage cérébral, puisqu’une grande Depuis longtemps, deux écoles de scientifiques
partie des afférences périphériques y convergent. s’opposent sur le rôle du plaisir dans la prise ali-
Notons que ces afférences empruntent souvent mentaire. Pour les uns, le plaisir est le moteur
une double voie, endocrine d’une part (les hor- essentiel de l’initiation du comportement : sans lui,
mones circulent dans le sang entre le tube digestif il n’y a pas de motivation. Pour les autres, le plaisir
et le cerveau), et neuronale d’autre part. Dans ce renforce la motivation, mais n’est nullement
dernier cas, elles agissent via le nerf vague, qui nécessaire pour la susciter : nous pouvons manger
relie dans les deux sens les organes des intestins des aliments n’apportant aucun plaisir (comme le
au cerveau (au tronc cérébral en fait, à la base du toxicomane finit par consommer des psycho-
cerveau). Ainsi, à mesure du repas et dans les tropes). Des travaux récents semblent plutôt don-
heures qui suivent, la distension de l’estomac et la ner raison aux seconds : le plaisir n’est pas néces-
stimulation de récepteurs intestinaux envoient par saire au comportement alimentaire.
le nerf vague un signal de rassasiement qui sera À la fin des années 1990, le biopsychologue
interprété selon la situation dans le noyau arqué. et neurobiologiste Kent Berridge, de l’université
du Michigan, introduit le concept du wanting ver-
UNE PUCE DANS L’ESTOMAC POUR MAIGRIR sus liking pour comprendre le rôle du plaisir dans
Tout cela donne quelques idées à certains, la prise alimentaire. L’intérêt de ce modèle est de
comme les créateurs de la start-up israélienne distinguer le plaisir (liking) de la motivation
Melcap, qui ont mis au point une puce placée
dans une gélule que le patient avale. Dans l’esto-
mac, cette puce peut être activée grâce à une
application smartphone, de sorte qu’elle stimule Nos émotions, nos
envies ou le contexte
le nerf vague lors d’un repas pour augmenter la
sensation de rassasiement et diminuer la quantité
de nourriture consommée. Pas certain que ce dis-

influencent notre
positif soit la réponse appropriée à un problème
aussi complexe que l’obésité, mais probable qu’il
suscitera l’intérêt de ceux qui ne parviennent pas
à suivre les préconisations diététiques.
Revenons à nos neurones. Dans le noyau
arqué, deux populations distinctes de neurones
prise alimentaire.
acheminent l’ordre de modération ou d’amplifica-
tion de la motivation alimentaire. Les premiers (wanting). Dès lors, le plaisir ne serait pas un
sécrètent deux neuromédiateurs orexigènes (le chaînon obligatoire de la motivation. Plaisir et
NPY pour neuropeptide Y et l’AGPR pour agouti- motivation seraient distincts. D’ailleurs, les
related protein) ; ils sont activés par la ghréline. Les réseaux neuronaux impliqués sont différents.
seconds libèrent deux neuromédiateurs anorexi- Pour preuve : le plaisir et la motivation se
gènes (le CART pour cocaïne and amphetamine « déroulent » principalement dans une partie du
regulated transcript et le POMC pour pro-opiome- cerveau nommée le noyau accumbens. Mais cha-
lanocortine) ; ils sont activés par la leptine et l’insu- cun dans des aires distinctes de ce noyau ! La
line. Ces messagers agissent ensuite sur des struc- dopamine, neuromédiateur que l’on a longtemps
tures supérieures de l’hypothalamus qui modulent cru être responsable à la fois du plaisir et de la
le comportement : nous augmentons ou diminuons motivation, stimule le noyau accumbens – certes –,
alors notre consommation alimentaire. Et, comme mais uniquement sa périphérie : la « coquille ».
nous l’avons vu, c’est le glucose qui sert d’interface Cette zone est active quand nous avons envie de
avec le déclenchement du repas : dans le noyau manger. Or, c’est une autre zone au centre du
arqué, il stimule les neurones anorexigènes et noyau accumbens, nommée hedonic hotspot (le
inhibe les neurones orexigènes. centre du plaisir), faisant moins d’un millimètre
Mais ces ordres sont aussi modulés par toute cube chez le rat (et environ un centimètre cube
une série de projections neuronales provenant chez l’être humain), qui provoque du plaisir : elle

N° 108 - Mars 2019


46 DOSSIER L ES LOIS NATURELLES DE L’ALIMENTATION
COMPORTEMENT ALIMENTAIRE : NÉs POUR S’AUTORÉGULer

est stimulée par des molécules opioïdes (des déri- sur la consommation est majeur. En revanche,
vés de l’opium comme la morphine et l’héroïne), leurs conséquences sont variables.
dont celles que notre cerveau libère naturellement John De Castro, de l’université Sam-Houston,
quand nous prenons du plaisir. au Texas, explore depuis les années 1970 les déter-
Berridge a décrit chez l’animal les manifesta- minants de la prise alimentaire dans l’écosystème
tions faciales et comportementales traduisant le naturel des êtres humains. Il a notamment montré
« plaisir » ; elles sont d’ailleurs semblables aux que manger avec d’autres convives augmente la
nouveau-nés humains et aux primates. C’est ainsi dimension des repas proportionnellement au
qu’il a montré que les opioïdes et les endocanna- nombre de participants. Selon lui, le fait de voir
binoïdes (les analogues du cannabis produits manger les autres nous inciterait à consommer, et
dans le cerveau) stimulent cette petite zone du les repas pris en groupe étant souvent plus festifs,
noyau accumbens et provoquent du plaisir, indé- nous mangerions davantage. Ce qui paraît contra-
pendamment de la dopamine. Mais plus intéres- dictoire avec les recommandations habituelles
sant encore, il a révélé qu’il est possible de blo- selon lesquelles il vaut mieux manger en famille
quer tout circuit du plaisir sans pour autant que seul devant la télévision…
éteindre la motivation, engendrée par l’action de
la dopamine à la périphérie du noyau accumbens. LE MANGEUR DISTRAIT,
NOTAMMENT PAR LA TÉLÉVISION
ON PEUT ÊTRE MOTIVÉ (À MANGER) C’est que l’impact des facteurs sociaux sur l’ali-
SANS PLAISIR mentation est très nuancé. Ainsi, une série d’études
Dans ce cas, le renforcement, le fait qu’un menées entre 2010 et 2012 en Île-de-France par
même comportement a plus de chances de se France Bellisle, directrice de recherche à l’Inra, et
répéter, ne met pas en jeu une composante hédo- ses collègues a révélé que la convivialité diminue
nique, mais un phénomène nommé incentive plutôt la consommation alimentaire des jeunes
salience (que l’on peut traduire par « saillance femmes et des adolescents. En revanche, dans ces
stimulante »). Cela signifie que la seule présence études, la télévision augmente la prise alimentaire
d’un aliment peut produire la volonté de le des adolescents en surpoids ou obèses. Il est désor-
consommer, sans que nous n’en ressentions ni mais bien établi que la télévision favorise l’obésité,
n’en attendions du plaisir. non seulement par la sédentarité et le grignotage, Manger devant
La dopamine n’est donc pas la molécule du mais aussi par la stimulation de la prise de repas. la télévision perturbe
les mécanismes
plaisir ; elle ne nous permet pas d’associer l’ali- Quelle en est la raison ? physiologiques qui
ment consommé au plaisir qu’il nous procure. La distraction contribuerait largement à cet permettent de nous
sentir rassasiés…
Elle est plutôt le médiateur de la « compulsion » effet. En  2013, l’équipe de Suzanne Higgs, de de sorte que nous
alimentaire, c’est-à-dire de la motivation à man- l’université de Birmingham, a analysé 24 études mangeons davantage !
ger, même lorsque nous n’avons pas faim. Pour
certains individus, pourtant en état de satiété,
l’« hyperréactivité » de ce système activé par la
dopamine expliquerait que les aliments repré-
sentent une « saillance stimulante », ce qui
déclencherait une compulsion alimentaire
proche de celle que nous ressentons lorsque
nous avons faim.
Ces découvertes montrent donc que le plaisir
de manger n’est pas une finalité en soi, mais qu’il
module le désir éprouvé envers un aliment. Il
participe à la récompense et renforce notre com-
portement vis-à-vis d’un aliment. En effet, il joue
le rôle de « rhéostat », associant les propriétés sen-
© Shutterstock.com/marcello farina

sorielles de l’aliment (saveur, odeur, apparence,


texture) et la satisfaction de nos besoins métabo-
liques et psychiques.
Toutefois, tout ne se joue pas entre ce qu’il y
a dans notre assiette, notre hypothalamus et
notre tissu adipeux. Manger est rarement un acte
solitaire. Nous aimons manger en famille, entre
amis, entre collègues. Le rôle des facteurs sociaux

N° 108 - Mars 2019


47

Ne soyons pas distraits


sur la consommation alimentaire et conclu que la
distraction augmente la quantité d’aliments
consommée au cours du repas, mais plus encore
celle consommée plus tard dans la journée…
comme si l’état de satiété était diminué. Cet effet quand nous mangeons.
Prêtons-y attention,
serait largement contrecarré si nous portions plus
d’attention à ce que nous mangeons. D’autres dis-
tractions, comme la musique, sont susceptibles
d’augmenter la consommation lors d’un repas.
Les conséquences pratiques sont importantes,
notamment d’inciter à cultiver une certaine
et nous serons plus
attention à ce que nous mangeons, non pas pour
y exercer un contrôle cognitif excessif, mais pour
que les mécanismes inconscients, que nous avons
modérés.
décrits, puissent s’exprimer de manière fine et
complète. D’ailleurs, si vous avez un animal
domestique, vous savez qu’il n’apprécie guère que moyenne, de compensation énergétique, que ce
vous le distrayiez lorsqu’il mange… C’est là une soit lors du repas qui suit la séance ou dans les
sagesse que nous aurions dû conserver, même si 24 heures. En d’autres termes, les mécanismes de
elle semble peu compatible avec les usages Bibliographie dépense énergétique piocheraient en priorité dans
modernes de consommation. les réserves du tissu adipeux plutôt qu’en stimu-
Nous ne saurions conclure ce bref tour d’hori- D. Chapelot et K. Charlot, lant la motivation alimentaire. Bien sûr, cela
zon du comportement alimentaire sans évoquer Physiology of energy nécessite d’avoir des réserves corporelles suffi-
homeostasis : Models,
le rôle essentiel de l’activité physique. Dès 1967, santes. Le sportif « sec », c’est-à-dire avec une très
actors, challenges and
Jean Mayer et Donald Thomas, de l’École de the glucoadipostatic faible masse grasse, récupère partiellement, voire
santé publique de Harvard, ont publié dans loop, Metabolism, entièrement, l’énergie consommée en mangeant.
Science une étude essentielle où ils ont montré le 27 novembre 2018.
que des rats compensent exactement la dépense ENVIRONNEMENT ET NEUROBIOLOGIE
D. Chapelot,
énergétique occasionnée par des séances d’exer- Quantifying satiation INTERAGISSENT
cice physique (de près de cinq heures par jour) en and satiety, in Satiation, Finalement, notre comportement alimentaire
mangeant, de sorte que leur poids se maintienne. satiety and the control dépend-il plus de notre environnement que de
Plus important encore, l’absence d’exercice phy- of food intake, Theory notre physiologie ? En 2011, De Castro estimait à
sique, c’est-à-dire une sédentarité imposée (car and practice, Woodhead 86 % la part de l’environnement dans la prise ali-
un rat fait spontanément de l’exercice quand il en Publishing Series mentaire, réduisant à la portion congrue la part
a la possibilité), conduit à une surconsommation, in Food Science, 2013. de la neurobiologie. C’est une vision réductrice
apparemment paradoxale, et à une prise de poids A. Mekhmoukh et al., qui méconnaît le rôle de la biologie dans l’impact
importante et rapide. Influence of de l’environnement ; l’idée qu’il n’y aurait pas de
environmental factors réponse physiologique aux facteurs environne-
L’ACTIVITÉ PHYSIQUE, CHAÎNON on meal intake in mentaux est fausse. Comme nous l’avons dit, en
ENTRE CERVEAU ET INTESTINS overweight and normal- s’accroissant, la masse grasse produit de la lep-
En fait, ce n’est pas si paradoxal que cela weight male adolescents. tine, qui diminue au niveau cérébral la motiva-
A laboratory study,
quand on sait que le lien « descendant » entre cer- tion alimentaire. Aussi certains n’ont-ils pas
Appetite, vol. 59,
veau et périphérie se fait en grande partie via le pp. 90-95, 2012. besoin de se restreindre volontairement après
système nerveux dit autonome qui est entretenu quelques jours d’agapes festives, leur corps pro-
D. Chapelot
par… l’exercice physique ! Donc, sans exercice cédant spontanément à cet ajustement.
et J. Louis-Sylvestre,
physique, ce lien n’est pas pleinement fonction- Les comportements L’interdépendance des neuromédiateurs et leur
nel, de sorte que l’organisme n’adapte pas correc- alimentaires, ubiquité rendent donc à ce jour illusoire la sépara-
tement les apports énergétiques aux dépenses. Lavoisier, 2004. tion entre phénomènes internes et externes à
Voilà qui devrait s’ajouter aux arguments en l’organisme. Le comportement alimentaire est le
D. Chapelot et al., A role
faveur d’une activité physique quotidienne. for glucose and insulin type même de mécanisme intégratif qui peine à se
Mais comme les rats, compensons-nous l’éner- preprandial profiles décrire de manière simplifiée. Pourtant, si nous
gie dépensée au cours d’une séance d’exercice phy- to differentiate meals apprenions à ceux qui en ont besoin comment
sique en mangeant plus ? En 2013, en reprenant and snacks, Physiology fonctionne leur organisme vis-à-vis de la nourri-
l’ensemble des études publiées à ce jour, Matthew Behavior, vol. 80, ture, qui sait si nous ne trouverions pas plus de
Schubert, de l’université Griffith, en Australie, et pp. 721-731, 2004. solutions aux problèmes de suralimentation que
ses collègues ont conclu qu’il n’y a pas, en rencontre une part croissante de l’humanité. £

N° 108 - Mars 2019


48 DOSSIER LES LOIS NATURELLES DE L’ALIMENTATION

10 pièges à éviter
pour une alimentation naturelle
Le pire ennemi de votre alimentation est parfois… votre propre chez-vous !
Déjouez les pièges du quotidien grâce aux études décrites par le neuroscientifique
Michel Desmurget dans son ouvrage L’Antirégime, publié chez Belin en 2017.
Texte : Sebastien Bohler / Illustration : Stan Aghassian (stan.aghassian@gmail.com)

1 utilisez de petites assiettes


Inconsciemment, nous avons tendance à absorber
davantage de nourriture si nos assiettes sont plus
grandes. Nous nous servons alors des portions
plus importantes et rehaussons notre appétit
en conséquence. Par exemple, des personnes
mangeant dans des assiettes de 26 centimètres
de diamètre mangent 25 % de plus que des
personnes prenant leur repas dans des assiettes
de 14 centimètres de large.
Source : K. Van Ittersum et B. Wansink, Plate Size and Color Suggestibility : The Delboeuf Illusion’s
Bias on Serving and Eating Behavior, Journal of Consumer Research, vol. 39, pp. 215-228, 2012
10

2 placez la nourriture dans


des endroits opaques,
peu visibles, peu accessibles.
Dans des études menées sur 200 femmes, celles
qui laissent visibles les aliments les plus tentants
et les plus « dangereux » (sodas, chocolats)
grignotent davantage et accusent le coup sur
la balance. Par exemple, laisser régulièrement
en vue sa bouteille de soda est associé
en moyenne à un surpoids de 12 kg. De même,
des bonbons placés dans des bocaux
transparents sont consommés 75 % davantage
que les mêmes bonbons dans des récipients
opaques. Prévoyez donc de bons placards
en hauteur et à l’abri des regards…
J. E. Painter et al., How visibility and convenience influence candy consumption,
Appetite, vol. 38, pp. 237-238, 2002. 9
3 fuyez les nourritures « light »
Consommer quotidiennement des boissons light
augmente de 100 % le risque d’obésité, de 50 % la
mortalité cardiaque et de 67 % le risque de
diabète. Des études récentes montrent même que
la probabilité de maladie d’Alzheimer est
augmentée. Les édulcorants altèrent le microbiote
intestinal et stimulent l’appétit, tout en endormant
notre méfiance.
Source : S.P. Fowler et al., Fueling the obesity epidemic ? Artificially sweetened beverage
use and long-term weight gain, Obesity, vol. 16, pp. 1894-900, 2008.

4 Attention à l’effet
« boîte de chocolats »
Les assortiments de chocolats variés créent une
stimulation de l’envie de manger par un effet de
variété et de nouveauté. Face à un choix vaste de
nourritures différentes, nous mangeons 2,2 fois
1 5
plus. Même effet lors des barbecues : limitez le
choix à une ou deux viandes. Soyez conscients de
cet effet devant un plateau de fromage abondant,
et fuyez les buffets comme la peste.
B. E. Kahn et B. Wansink, The influence of assortment structure on perceived variety and
consumption quantities, Journal of Consumer Research, vol. 30, pp. 519-533, 2004.

N° 108 - Mars 2019


49

5 ne laissez pas les plats trop


longtemps sur la table
Vous vous êtes servi de rôti et de frites ? Alors
remettez le plat dans le four. Vous pouvez être tenté
de vous resservir par la simple vision du mets,
et par la facilité avec laquelle vous pourrez en
reprendre. Pour peu qu’il soit un peu plus éloigné,
on rechigne à faire la distance nécessaire. Ainsi,
des employés de bureau mangent 1,5 fois plus
de bonbons si la boîte est sur le bureau que si elle
est simplement éloignée de 2 mètres…
Source : B. Wansink et al., International Journal of Obesity, vol. 30, pp. 871-875, 2006,

6 utilisez une liste de courses


2 Avant de partir au supermarché, notez les achats
que vous voulez faire. L’inverse conduit à une
surconsommation alimentaire de l’ordre de 15 %.
Lorsqu’on ne sait pas précisément ce dont
8 on a besoin, notre réflexe est d’acheter plus que
nécessaire. En outre, utiliser une liste double
quasiment les achats de fruits (x 1,7) et de légumes
(x 1,8). On mange donc moins, et plus sain.
Source : A. Thomas et R. Garland, International Journal of Retail & Distribution
Management, vol. 21, 1993.

7 ne faites pas vos courses


en ayant faim
Lorsque nous faisons nos courses en ayant
le ventre creux, nous sommes irrésistiblement
attirés vers la nourriture. Les personnes qui font
leurs courses affamées achètent ainsi entre 25 %
3 et 30 % de produits alimentaires en plus, en se
concentrant sur les aliments les plus caloriques.
Mieux vaut faire ses courses en début d’après-
midi, lorsqu’on a déjà mangé, qu’en fin d’après-
midi quand la fin commence à se faire sentir.
Source : A. Tal et B. Wansink, JAMA Intern Med., vol. 173, pp. 1146-1148, 2013.

8 télé, radio, écrans : off


Lorsque nous mangeons en faisant autre chose
(regarder la télé, écouter la radio, lire un journal),
notre attention est moins focalisée sur l’acte
de manger et la satiété met plus de temps
à s’installer. Résultat : nous mangeons entre
50 % et 80 % de calories en plus devant la télé,
et 15 % de calories en plus en écoutant la radio.
Source : E. M. Blass et al., On the road to obesity: Television viewing increases intake
of high-density foods, Physiology & Behavior, vol. 88, pp. 597-604, 2006.

9 dormez bien et suffisamment


7 Un sommeil insuffisant favorise la prise de poids
6 et perturbe les hormones de l’appétit. Ainsi, les
personnes dormant moins de 6 heures par nuit ont
3,8 fois plus de chances d’être obèses que celles
dormant plus de 7 heures par nuit. Le simple fait
de passer une nuit très courte (4 heures) augmente
de 23 % les calories absorbées dès le lendemain.
Source : J. P. Chaput et al., Risk factors for adult overweight and obesity: the importance
of looking beyond the ‘big two’, Obesity Facts, vol. 3, pp. 320-327, 2010.

10 marchez, marchez…
Selon la revue Nature, la marche est la meilleure
façon d’augmenter la dépense énergétique
journalière totale. Les efforts brusques,
paradoxalement, conduisent à augmenter la prise
4 alimentaire. Il faut donc fuir l’idée de performance
et favoriser le principe d’activité modérée et
prolongée. L’idéal étant de s’octroyer 40 minutes
de marche par jour, mais des doses plus modérées
seront toujours bonnes à prendre.
K. Westerterp, Nature, vol. 410, p. 539, 2001.

N° 108 - Mars 2019


50

INTERVIEW

PAUL
BRUNAULT
PSYCHIATRE ET ADDICTOLOGUE AU CHRU DE TOURS.

NE LAISSEZ PAS
VOS ÉMOTIONS
DICTER VOTRE
ALIMENTATION
Le corps humain a ses propres
mécanismes de régulation
de l’alimentation. Pourquoi
avons-nous parfois
tant de mal à les maintenir
en équilibre ?
Parce que le monde a changé depuis
que ces mécanismes d’équilibrage se
sont constitués. Pour nos ancêtres, la
nourriture était globalement difficile
d’accès, et ce jusqu’à une époque
relativement récente –  probable-
ment moins d’un siècle. Aujourd’hui,
dans les pays industrialisés, la plu-
part des gens n’ont même plus à se

N° 108 - Mars 2019
51

poser la question de savoir où et


quand ils vont trouver à manger. L’énorme disponibilité des aliments
C’est l’accessibilité et l’abondance de
la nourriture qui fait la différence. À
dans notre société constitue un
cela s’ajoute le fait qu’aujourd’hui,
plus la nourriture est riche en graisse
stimulant permanent pour notre
et en sucres, moins elle est coûteuse.
Le cerveau humain se trouve donc
cerveau. Le risque est d’utiliser
placé face à un stimulant permanent la nourriture, non plus pour se
et facilement accessible. Cela ouvre
la voie à des dérives. Notamment nourrir, mais pour régler son affect.
celle qui consiste à utiliser les ali-
ments, si facilement disponibles,
comme moyen de réguler ses propres
émotions. comprendre pourquoi la nourriture émotionnelle, et non plus comme
sert parfois à anesthésier ce ressenti. apport nutritif au sens premier, un
Une sorte de palliatif à nos Et puis, évidemment, il faut identifier glissement peut se produire. Piocher
mouvements d’humeur ? les facteurs qui peuvent être respon- dans le sac de chips dès qu’on se sent
C’est ce qu’on appelle l’alimentation sables de l’émotion en question, pour stressé ou malheureux procure un
émotionnelle. C’est une façon de se ne plus être à la merci de ce méca- moment de réconfort transitoire,
nourrir qui est en lien avec un res- nisme : certaines situations particu- mais lorsque cela devient une habi-
senti, le plus souvent négatif, mais qui lières sont-elles des déclencheurs ? tude, un phénomène de tolérance
peut être aussi positif (pensez à l’en- Des facteurs professionnels, familiaux, peut s’installer, c’est-à-dire une perte
vie de « se faire un bon gueuleton » personnels, voire psychiatriques, sont- progressive de sensibilité. Le fait de
quand on a appris une très bonne ils en cause ? Parfois, c’est un trauma- manger n’apporte alors plus grand-
nouvelle). Nous ne sommes pas tou- tisme qui se trouve à la base du phé- chose, et il faut augmenter les doses.
jours très habiles à déchiffrer, gérer et nomène : on constate des cas On retrouve là un des signes caracté-
modérer nos émotions. Lorsque nous d’alimentation émotionnelle chez cer- ristiques de l’addiction à l’œuvre
ressentons un coup de blues ou un tains traumatisés, pour qui manger dans le cas d’autres drogues, que ce
moment de stress, le geste consistant peut être un moyen d’anesthésier les soit l’héroïne, la cocaïne ou le canna-
à tendre la main vers une barre de émotions fortement négatives liées à bis, mais aussi pour des comporte-
chocolat ou un sachet de chips peut leur traumatisme, et qui peuvent re- ments addictogènes comme le jeu de
avoir quelque chose de réconfortant. monter à l’improviste ou en réponse à hasard et d’argent. Il faut augmenter
Le plaisir ressenti dissipe momenta- des éléments déclencheurs. les doses. C’est ce qui peut alors me-
nément la tension ou le mal-être inté- Il existe aussi des pathologies où les ner au surpoids ou à l’obésité.
rieur, mais de façon éphémère et sur- émotions sont perturbées, et l’ali-
tout sans en éliminer les causes. Le mentation aussi. C’est le cas des
risque est ensuite de banaliser le troubles bipolaires – dans ce cas, une
geste, de ne pas savoir gérer ses émo- thérapie efficace sur un plan psychia-
tions autrement, et donc de devenir trique apporte des bénéfices en Biographie
esclave de ce comportement. On n’est termes d’alimentation –, du trouble
alors pas très loin de l’addiction. Il de l’attention avec ou sans hyperacti- Paul Brunault
nous faut donc veiller à ne pas laisser vité, qui favorisent l’impulsivité et
nos émotions dicter entièrement donc l’alimentation compulsive, ou Médecin psychiatre,
notre relation à la nourriture. de l’anxiété sociale. Le but est de per- addictologue au CHRU
mettre à la personne de prendre du de Tours, Paul Brunault
Comment éviter que recul afin d’être en mesure de modi- est spécialisé dans
s’établisse une telle connexion fier ce qui provoque en elle des émo- la prise en charge
entre émotion et alimentation ? tions négatives, voire positives. des addictions
alimentaires et des
On comprend que le travail sur la ges-
situations d’alimentation
tion des émotions est souvent un pas- Dans quels cas le rapport émotionnelle.
sage important, surtout dans le traite- émotionnel à la nourriture
ment des troubles des conduites peut-il être qualifié
alimentaires. Il va s’agir d’apprendre à d’addiction ?
mieux identifier les émotions qui pro- Lorsque la nourriture est utilisée
voquent une envie de manger. Et à comme moyen de régulation

N° 108 - Mars 2019
52 DOSSIER LES LOIS NATURELLES DE L’ALIMENTATION
NE LAISSEZ PAS VOS ÉMOTIONS DICTER VOTRE ALIMENTATION

Quand on utilise
Notre société favorise-t-elle
ces comportements ?
Le comportement addictif est favori-
sé par l’accessibilité des produits. Le
délai dans lequel vous pouvez vous
procurer une substance détermine en
la nourriture pour
grande partie la probabilité de bascu-
ler dans le lien de dépendance. Or, le se sentir mieux,
le risque est d’en
délai d’obtention d’une nourriture
grasse et sucrée, si le besoin s’en fait
sentir, est considérablement raccour-

devenir dépendant.
ci aujourd’hui dans notre société. Si
vous avez un brusque besoin d’un
soda hypercalorique ou d’un hambur-
ger très gras, dans la plupart des cas
vous pouvez l’obtenir en moins d’un
quart d’heure, à moins d’être perdu
Et de dérégler
en pleine cambrousse. Évidemment,
il est beaucoup plus facile de se pro- progressivement ses
mécanismes de satiété.
curer rapidement de la nourriture
que de la cocaïne, de l’héroïne ou du
cannabis, ou même que de se rendre
au casino…

En somme, nous aurions


du mal à nous retenir, parce Comment éviter de mettre réduit fortement la fréquence des
que la nourriture est partout… le doigt dans l’engrenage, crises et le surpoids conséquent.
Oui, cet environnement favorise les afin de « garder la main »
comportements impulsifs. Autre­ sur ses émotions et sur Comment éduquer les futures
ment dit, le fait de choisir sans at- sa prise alimentaire ? générations pour qu’elles
tendre, sans différer ses envies et Vous l’avez dit, la première chose à aient une connexion saine
sans prendre en compte les consé- faire est de connaître ses propres avec leur corps
quences à plus long terme. Tout est émotions, de les identifier et de com- et leur alimentation ?
là, à portée de main, alors comment prendre leur logique. Cela peut être Les comportements problématiques
résister ? Cette dimension d’impulsi- réalisé par un examen personnel, en matière d’alimentation sont sou-
vité est essentielle à la fois dans l’ali- mais aussi dans une relation avec un vent appris très tôt. C’est un peu
mentation émotionnelle que nous thérapeute, comme par exemple à comme dans l’addiction aux drogues.
sommes nombreux à connaître, et travers les thérapies cognitivo-com- Le plus important facteur de risque
dans la véritable addiction qui est portementales. Celles ciblant les des troubles addictifs est la précocité
plus rare. C’est même, dans ce der- émotions sont particulièrement inté- de la première consommation. Plus
nier cas, le premier facteur de risque. ressantes, notamment les approches, un jeune enclenche tôt un comporte-
Lorsqu’on commence à avoir un rap- de plus en plus développées, dites de ment problématique, plus il a de
port difficile à la nourriture, une pleine conscience. Ainsi, la thérapie risques d’y devenir addict. Et bien,
envie du moment a plus de chance de réduction du stress basée sur la c’est aussi le cas avec la nourriture.
de se traduire par une prise alimen- pleine conscience, ou MBSR (mind- Plus les jeunes sont exposés précoce-
taire chez une personne impulsive fulness based stress reduction), popu- ment à des aliments ou des façons de
que chez une autre moins impulsive. larisée par le médecin américain Jon manger à l’aide desquels ils régulent
Un autre facteur de vulnérabilité est Kabat-Zinn, a des effets réels sur leurs émotions, plus ils auront ten-
le névrosisme, ou tendance à avoir l’hyperphagie boulimique aussi ap- dance à gérer leur monde affectif à
des émotions négatives comme la pelée binge eating, caractérisée par travers la nourriture, par la suite, et
tristesse ou la peur. Ces personnes des prises alimentaires importantes plus ces mécanismes seront difficiles à
risquent, plus que d’autres, de re- et non contrôlées, sans stratégie de modifier. Évitez de donner à manger
courir à la nourriture pour réguler vomissement comme c’est le cas de à un jeune enfant pour le calmer
leur affect. Alors, si vous êtes à la la boulimie classique. En permettant lorsqu’il pleure. La bonne éducation
fois sujet aux émotions négatives et au patient de mieux gérer ses mo- émotionnelle et alimentaire consiste à
très impulsif, cela se complique… ments de stress, cette technique lui montrer comment réguler ses

N° 108 - Mars 2019
53

émotions d’une autre façon, sans quoi


PEUT-ON ÊTRE ADDICT il sera toute sa vie esclave d’un réflexe
consistant à prendre de la nourriture
À LA NOURRITURE ? pour chasser les émotions négatives.
Et puis, l’aider à réguler ses émotions
peut consister, tout simplement, à
D epuis une dizaine d’années, les recherches suggérant
l’existence d’une addiction à la nourriture se multiplient.
D’une part, des chercheurs ont commencé à évaluer le
prendre le temps d’être avec lui, à lui
parler et le consoler. Mais cela de-
caractère addictif de l’alimentation chez certaines personnes mande plus d’investissement que de
à l’aide de questionnaires, par analogie avec les addictions lui donner un sachet de chips ou de le
classiques, et d’autre part nous avons assisté à des travaux mettre devant un écran, dont on sait
sur le versant préclinique, qui ont mis en évidence qu’ils augmentent la prise alimen-
des similitudes entre addiction et alimentation compulsive. taire. De ce point de vue, il devient
Des caractéristiques communes s’observent dans les deux urgent d’expliquer aux plus jeunes
cas : une perte de contrôle vis-à-vis du comportement addictif que notre environnement actuel, nu-
(par exemple, je n’arrive pas, malgré tous mes efforts, Bibliographie mérique, et médiatique, ne va pas les
à m’empêcher de manger une barre chocolatée ou un gâteau aider parce que nous sommes au-
quand j’en vois un en rentrant du travail), une persistance P. C. Fletcher jourd’hui beaucoup plus sollicités qu’il
au-delà des dommages subis (je commence à prendre du et P. J. & Kenny, Food y a trente ou quarante ans pour recou-
poids, mes bilans sanguins sont mauvais, j’ai du mal à monter addiction : A valid rir à une alimentation impulsive.
concept? Neuropsycho-
les escaliers, je n’aime plus mon corps, mais je continue
pharmacology, vol. 43, Les cadres et les professions
à manger), des critères de tolérance (autrefois, un carré pp. 2506‑2513, 2018.
de chocolat me faisait plaisir, maintenant j’ai besoin de intellectuelles semblent plus
la barre entière pour avoir le même effet), et des symptômes P. J. Kenny, Peut-on être épargnées par ce phénomène,
accro à la malbouffe ?, que les autres catégories
de sevrage, c’est-à-dire une détresse en cas de limitation
Cerveau & Psycho, n° 99, socioprofessionnelles.
du comportement (j’essaie de manger moins, de résister pp. 42-48, mai 2018.
à ces envies de sucreries, mais c’est insupportable). Comment l’expliquez-vous ?
L. Bourdier et al., Effectivement, les chiffres de l’Insee
Alimentation montrent que l’obésité progresse
EFFET LIÉ AU PLAISIR OU À UNE ACTION émotionnelle
PHARMACOLOGIQUE ? beaucoup plus rapidement chez les
et addiction agriculteurs et les ouvriers que chez
En IRM fonctionnelle, il apparaît que lorsque des personnes ayant à l’alimentation,
des problèmes d’addiction alimentaire sont placées face à leurs les cadres ou les professions intellec-
EMC Psychiatrie,
aliments favoris, leur système de récompense (la partie vol. 15, pp. 1-8, 2017. tuelles supérieures. Effets du stress,
du cerveau qui procure du plaisir et incite à reproduire des émotions négatives, d’une habi-
le comportement associé) s’active de façon similaire à ce qu’on tude de voir dans la nourriture un
observe chez des personnes souffrant de toxicomanie « refuge » ? Il faut aussi se référer aux
consommant de la drogue. Mais on ignore toutefois si cette travaux du sociologue Luc Boltanski
activation cérébrale n’est pas simplement due au plaisir ressenti qui pointait l’existence de deux
en mangeant, sans qu’il y ait obligatoirement présence d’une cultures différentes du corps, selon les
action pharmacologique directe au niveau des neurones. milieux professionnels. Alors que les
En effet, la plupart des gens ont évidemment plus de plaisir travailleurs ont un rapport instrumen-
à manger du chocolat que des brocolis, et c’est peut-être cette tal au corps (un outil fonctionnel,
sensation plaisante que l’on recherche, tout comme on aime avant tout), les cadres auraient un
prendre un bon bain chaud après avoir couru sous une pluie rapport formel lié à l’apparence d’un
froide – on ne peut pas parler pour autant d’addiction aux bains corps dont il n’est pas fait usage dans
chauds. Il y a un peu des deux avec la nourriture : un aspect leurs métiers. Or, moins le corps est
hédonique « simple », et une potentialité addictive avec une investi comme outil de travail, plus il
augmentation des doses, une tolérance et un effet de sevrage. La fait l’objet d’attentions et de soins… Il
limite n’est pas facile à tracer. Même si de premières expériences faudra évidemment prendre en
chez des animaux (réalisées notamment par Serge Ahmed, compte cette dimension des représen-
à Bordeaux) suggèrent qu’il y a bel et bien une modification tations dans toute campagne de pré-
de la structure moléculaire du cerveau (au niveau des vention ou de sensibilisation, que ce
récepteurs de la dopamine et du système de la soit à l’addiction à l’alimentation ou à
récompense) en cas d’addiction au sucre, notamment. l’alimentation émotionnelle. £
Propos recueillis
par Sébastien Bohler

N° 108 - Mars 2019
54 DOSSIER L ES LOIS NATURELLES DE L’ALIMENTATION

LE JEÛNE :
RETOUR
À LA NATURE ! N° 108 - Mars 2019
55

Notre corps semble fait pour observer de longues


périodes de restriction calorique, allant de 12 heures
à plusieurs jours. Tels sont les résultats des récentes
recherches en physiologie de l’alimentation. Avec,
à la clé, une meilleure santé du corps, mais aussi
un cerveau plus jeune et plus performant.

Par Ulrike Gebhardt,


biologiste et journaliste scientifique.

L
quotidiens sont si fortement ancrés dans notre
EN BREF conscience depuis des générations qu’y renoncer
££Nous sommes n’est absolument pas envisageable pour une
habitués à manger majorité de personnes. À quoi nous ajoutons des
plusieurs fois par jour, en-cas, des boissons rafraîchissantes souvent
quand nous ne sommes sucrées et pour finir la journée un verre de vin ou
pas en train de grignoter.
une bière avec un petit sachet d’apéritifs salés…
££Pourtant, cela L’industrie agroalimentaire se frotte les
ne reflète pas le e manchot empereur est un mains. Notre corps un peu moins. « Nous sommes
fonctionnement naturel expert du jeûne. Il peut tenir jusqu’à cinq moins une société de surplus, la nourriture est toujours
de notre organisme.
de l’année sans avaler le moindre poisson, sub- disponible, et dans le même temps nous nous
© Shutterstock.com/Shebeko

££Notre corps est plutôt sistant grâce à ses réserves de graisse et allant déplaçons à peine », note Dieter Melchart, profes-
fait pour traverser des jusqu’à perdre la moitié de son poids de 15 kg par seur de médecine complémentaire et de soins
périodes de jeûne. des températures de moins 60 degrés. naturels à l’université technique de Munich, en
££Tous nos organes Nous n’avons pas grand-chose en commun Bavière. Cela laisse des traces sous forme de
en profitent, y compris avec lui. Nous mangeons à peu près tout le temps, surpoids, de diabète, d’hypertension, d’AVC, d’in-
notre cerveau. sauf lorsque nous dormons. Les trois repas farctus du myocarde et de maladie d’Alzheimer.

N° 108 - Mars 2019


56 DOSSIER L ES LOIS NATURELLES DE L’ALIMENTATION
LE JEÛNE : RETOUR À LA NATURE !

Un regard sur le manchot empereur, et sur la d’approvisionnement, le cerveau réduit dans ses
nature à laquelle nous appartenons en dépit de synapses le nombre de ses transporteurs de la
nos téléphones portables, de nos hot-dogs et de sérotonine, c’est-à-dire les molécules qui limitent
nos cuisines suréquipées, pourrait nous montrer la concentration de sérotonine dans les synapses.
ceci : la vie sur Terre s’est développée au rythme Comme dans un traitement antidépresseur, dont
des jours et des nuits, du froid et de la chaleur, l’effet est de réduire l’action de ces transporteurs
de l’excès et du manque. Et nous serions proba- de la sérotonine, le résultat final est que la
blement bien avisés d’accepter de temps en temps concentration, la persistance et l’action de cette
quelques privations, et « d’aller pour une fois à molécule de la bonne humeur sont augmentées.
l’encontre du continuel engloutissement qui Et l’humeur est logiquement améliorée.
forme la toile de fond de nos vies », comme le Que se passe-t-il, quand un être humain vit
souligne Melchart. Paracelse, le fameux médecin pendant plusieurs jours avec moins de 500 kilo-
et philosophe de la Renaissance, considérait déjà calories par jour ? « Après 24 heures, le glycogène
en son temps que le jeûne était le plus grand des stocké dans le foie est dégradé », explique
remèdes, sans disposer pour cela de laboratoire Melchart. Puis le cerveau demande à tout prix du
de recherche. Alors, quels indices en ce sens nous sucre et doit pour cela changer le fonctionnement
livre la science moderne ? de notre métabolisme. Des processus comme la
Une chose est certaine : un excès de nourri- gluconéogenèse se mettent en branle. En d’autres
ture abîme le corps, et même le cerveau. Le mode termes, le corps produit du glucose à partir
d’alimentation à l’occidentale, riche en produits d’autres sources d’énergie. Les graisses corpo-
gras et traités industriellement, a montré l’éten- relles sont dégradées et produisent des acides
due de ses dégâts pour notre santé physique et gras que la plupart des tissus peuvent utiliser
mentale. Et les effets positifs que produit sur pour assurer leurs besoins énergétiques. Le cer-
notre cerveau une restriction alimentaire tempo- veau tire sa propre énergie du glucose nouvelle-
raire, tous ceux qui ont un jour tenté l’expérience ment synthétisé et également de cétones – pro-
les connaissent. « Une fois dépassé le cap difficile duites dans le foie à partir des acides gras (voir
des trois premiers jours, les deux tiers des la figure page  58). Grâce à ce mécanisme, un
patients étudiés ressentent une nette améliora- homme ou une femme peut survivre 30 jours ou
tion de leur humeur », rapporte le naturopathe plus, selon sa constitution, sans apport de nour-
Andreas Michalsen de l’hôpital Immanuel de riture solide.
Berlin, un lieu où environ 800 patients pratiquent
chaque année le jeûne volontaire dans le but
d’améliorer leur santé.

NOTRE CORPS, FAIT POUR JEÛNER ?


En 16 heures
Du point de vue de la biologie de l’évolution,
il semble tout à fait logique qu’un sentiment de de jeûne, le système
digestif a le temps
bien-être apparaisse après un bref état de faim.
« Si, vivant dans un environnement naturel, vous
n’avez rien mangé pendant trois jours et allez

de se reposer,
vous coucher dans votre grotte, vous avez toutes
les chances de mourir », fait remarquer Michalsen.
C’est pourquoi un programme d’adaptation au
jeûne se serait mis en place depuis des centaines
de milliers d’années dans notre corps. Dès que le facteur de
croissance neuronal
l’approvisionnement en ressources alimentaires
se fait difficile, le cerveau enclenche un mode
euphorique qui fait en sorte que l’individu devient

d’augmenter
plus actif et tourné vers son environnement, et
ne se replie pas sur lui-même, ce qui lui serait
fatal. De ce point de vue, le jeûne agit à la
manière d’un antidépresseur. Le corps se procure
moins de tryptophane, un acide aminé présent
dans notre alimentation et qui est nécessaire à
et l’insuline
synthétiser le neurotransmetteur sérotonine.
Probablement afin de compenser ce manque de diminuer.
N° 108 - Mars 2019
57

national du vieillissement de Baltimore, « jeûner


est bon pour le cerveau ». À la fois en optimisant
LE JEÛNE DANS le fonctionnement de nos neurones et en proté-
LES RELIGIONS DU MONDE geant contre les maladies neurodégénératives.
De nombreux biologistes et médecins par-
tagent ce point de vue. Pourtant, l’effet du jeûne

D epuis des siècles, les grandes communautés croyantes ont associé


le jeûne à la pratique religieuse. Étroitement lié à la contemplation
et la prière, le renoncement temporaire à la nourriture est censé élargir
sur les différents organes du corps n’a longtemps
été étudié que sur des animaux. Les laboratoires
des chercheurs intéressés par cette thématique
la conscience et produire une nouvelle compréhension de soi et de l’univers. hébergent principalement des levures, des néma-
Pour le croyant, il participe à la purification de l’âme, à la pénitence, au rejet todes et des mouches. Et bien sûr, des souris et
du Mal à l’illumination et même à l’absolution. Chaque religion met l’accent des rats. Dans des cages constamment approvi-
sur tel ou tel aspect particulier. Ce qu’elles ont en commun est une sionnées en nourriture riche, ces rongeurs res-
méditation sur l’objectif central : la recherche de Dieu. semblent bien vite à des téléspectateurs avachis
Le judaïsme fixe différentes dates de jeûne rituel ; la principale fête sur leur canapé. Et dès qu’on réduit leur apport
de réconciliation et de jeûne est le Yom Kippour. Le dixième jour du septième calorique, des effets bénéfiques se font sentir :
mois de l’année du calendrier juif, les fidèles jeûnent en signe de repentir. plus on les contraint à se contenter de faibles
Le jeûne dure 25 heures ; manger, boire, travailler, se laver ou avoir des activités rations, plus longtemps ils vivent, et qui plus est,
sexuelles, est interdit. Tout ce temps ou presque est dédié à la participation en meilleure santé que leurs compagnons
à l’office religieux. surnourris.
Aux débuts de la chrétienté, deux longues périodes de jeûne étaient observées : Les animaux que l’on fait jeûner une partie du
40 jours durant l’Avent précédant Noël, à partir du 11 novembre (la Saint-Martin), temps ont en fait un métabolisme du glucose plus
et 40 jours avant Pâques. Il s’agissait de restrictions portant sur la consommation stable et étalé ; les marqueurs sanguins de l’in-
de viande, de poisson et d’œufs. Depuis lors, le jeûne de l’Avent est tombé flammation baissent, de même que la pression
en désuétude (sauf dans l’église orthodoxe). Les chrétiens voient dans le jeûne sanguine et le pouls au repos. On observe aussi
un moyen d’abstinence, de pénitence, d’élévation spirituelle, de préparation aux des changements dans leur cerveau : les cellules
décisions ou aux événements importants, et de rencontre avec Dieu. Il doit être souches neuronales produisent plus de cellules
accompagné de prières et de dons, ou d’engagement auprès des pauvres nerveuses, tout particulièrement dans une zone
et des nécessiteux. cruciale pour la mémoire, l’hippocampe. Les
Le jeûne religieux constitue aussi un des cinq grands piliers de l’islam, prescrits connexions au sein des réseaux neuronaux se
aux musulmans par le Coran. On jeûne durant le Ramadan (le neuvième omis modifient, les neurones établissent davantage de
du calendrier islamique) en signe de dévouement à Dieu. De l’aube au coucher contacts les uns avec les autres. Et les animaux
du soleil, nul ne doit manger, boire ni fumer. de laboratoire réussissent bien mieux les tests de
L’hindouisme et le bouddhisme n’ont pas de période de jeûne fixe. Mais mémoire et d’apprentissage qui leur sont propo-
les fidèles y recourent régulièrement dans un but de purification. sés. Les neurones de souris génétiquement modi-
Certains moines et nones bouddhistes ne mangent rien à partir de midi, fiées pour être vulnérables à des maladies comme
jusqu’au lendemain – car on médite mieux le ventre vide. l’épilepsie, Parkinson ou Alzheimer, deviennent
plus robustes.

UNE CAPACITÉ DE RÉSISTANCE AUGMENTÉE


UN MÉTABOLISME DU GLUCOSE PLUS STABLE Selon Michalsen, ces expériences animales
Une vie à la limite, donc. Et cela ferait donc laissent transparaître deux principaux méca-
du bien, même lorsqu’on se limite à quelques nismes possibles de l’action du jeûne : « Les
jours de jeûne dans une clinique à l’ambiance signaux qui ont une action néfaste sur le cerveau
feutrée et rassurante ? Oui, assurent en tout cas et provoquent une perte de cellules nerveuses,
trois chercheurs stars sur la scène du jeûne : selon par exemple un taux élevé et persistant d’insuline
le biologiste cellulaire américain Valter Longo, de ou de médiateurs de l’inflammation, ont ten-
l’université de Californie du Sud à Los Angeles, dance à s’atténuer. » D’un autre côté, le manque
le jeûne ralentit les processus de vieillissement et de nourriture constitue un stress pour l’orga-
pourrait avoir des effets positifs dans le traite- nisme, ce qui met en branle des mécanismes de
ment des cancers. Le gérontologue et biologiste défense. Par exemple, les cellules produisent plus
italien Luigi Fontana examine quant à lui, à l’Ins- d’enzymes spécialisées dans la protection contre
titute for Public Health de l’université de les radicaux libres ou dans la réparation de l’ADN,
Washington à Saint Louis, les effets de la restric- ce qui a pour conséquence que les animaux vivent
tion calorique volontaire sur le système cardio- plus longtemps. En ce sens, la restriction alimen-
vasculaire. Enfin, pour Mark Mattson de l’institut taire augmenterait nos capacités de résistance un

N° 108 - Mars 2019


58 DOSSIER L ES LOIS NATURELLES DE L’ALIMENTATION
le jeûne : retour à la nature !

COMMENT LE JEÛNE AGIT SUR NOTRE CORPS


L e jeûne a une influence sur l’ensemble de notre organisme.
Dans notre cerveau, la neurochimie et l’activité des réseaux
de neurones se modifient, pour que l’organisme puisse faire face
excite le système nerveux parasympathique, qui innerve l’intestin,
le cœur et les vaisseaux sanguins. Conséquence : une augmentation
du transit intestinal, mais une baisse de la fréquence cardiaque
à la restriction calorique. En première ligne : quatre régions et de la pression sanguine.
du cerveau dont le rôle est d’exercer une fonction de surveillance Conséquence du manque du ravitaillement, les réserves
sur nos fonctions corporelles. L’hippocampe associé à la mémoire, de glycogène (une molécule longue qui stocke le glucose) s’épuisent
le striatum qui contrôle la motivation et les mouvements, rapidement. Le foie réagit en dégradant des graisses et en
l’hypothalamus qui contrôle la prise alimentaire et la température produisant des cétones qui servent de source d’énergie alternative
corporelle, et le tronc cérébral qui régule la circulation sanguine pour les cellules nerveuses. Les cellules du foie et des muscles
et le système digestif. réagissent avec une sensibilité accrue à la présence d’insuline,
Le cerveau communique à son tour avec tous les systèmes l’hormone de régulation de la glycémie. Enfin, le jeûne atténue
d’organes jouant un rôle dans le métabolisme les effets délétères des réactions inflammatoires
énergétique. Le neurotransmetteur acétylcholine et des radicaux libres à l’origine du stress oxydatif.

Striatum

Cerveau Vaisseaux sanguins


+ P roduction accrue de facteur de - Baisse de l’insuline (hormone
croissance neuronal (BDNF) Hypothalamus inhibitrice de la glycémie)
+ Production accélérée de neurones Hippocampe - Baisse de la leptine (hormone de
(neurogenèse) Tronc satiété) Augmentation de la ghréline
+ Création de synapses cérébral (hormone de l’appétit)
+ Production de mitochondries + Production de cétones comme source
génératrices d’énergie d’énergie complémentaire.
+ Résistance au stress oxydatif.
-  Atténuation des réactions
inflammatoires. Cœur
- Fréquence cardiaque apaisée
- Pression sanguine diminuée
Nerfs du système + Résistance accrue au stress oxydatif
parasympathique

Foie
+ Meilleure dégradation du glycogène
Synthèse de glucose accrue
+ Dégradation des graisses augmentée
+ Production de cétones comme source
d’énergie alternative
+ Meilleure sensibilité à l’insuline.

Musculature
+ Optimisation du métabolisme
anabolique Intestin
+ Sensibilité augmentée à l’insuline - Absorption d’énergie réduite
+ Meilleure résistance au stress oxydatif - Recul des réactions inflammatoires
- Baisse de la température corporelle - Baisse de la division cellulaire

Source : Cell Metab., vol. 19, pp. 181-192, 2014.

N° 108 - Mars 2019


59

Chez des rats et


peu comme le fait le sport. Ce type d’effet, dans
lequel des influences a priori hostiles produisent
des effets bénéfiques, est connu sous le nom
d’hormèse, un terme dérivé du grec signifiant
stimulation ou impulsion.
Au niveau cellulaire et moléculaire, le jeûne
des souris, le jeûne
semble agir de façon bénéfique sur le cerveau à
travers quatre facteurs principaux : les cétones, fait pousser les
neurones et réduit
le BDNF, les mitochondries et l’autophagie. Ce qui
mérite quelques explications. Les cétones, comme
l’acide bêta-hydroxybutyrique produite par le foie

la présence de
et impliquée dans la dégradation des graisses,
traversent la barrière hémato-encéphalique et
servent de source d’énergie aux cellules ner-
veuses, à l’instar du glucose. Une alimentation
riche en cétones produit, dans le cerveau souris
de laboratoire, une diminution du taux de pep-
plaques d’amyloïde,
tide bêta-amyloïde et de protéine tau, caractéris-
tiques de la maladie d’Alzheimer – selon des tra- caractéristiques
de la maladie
vaux publiés par l’équipe de Mark Mattson en
2013. Et parallèlement, les souris se montrent
plus aptes à l’apprentissage et moins anxieuses.

d’Alzheimer.
Dans le même temps, les cétones libérées en
situation de jeûne stimulent la production de fac-
teurs de croissance neuronale comme le BDNF
(de l’anglais brain derived growth factor), qui sti-
mule la croissance des neurones et leurs méca- nerveux : tout ce qui n’est pas utilisé – par
nismes d’autodéfense. Chez l’homme comme exemple, des macromolécules ou des organites
chez les animaux, la production de ce facteur de avariés – est digéré. Grâce à ce programme de
croissance a tendance à décliner avec l’âge, mais nettoyage cellulaire appelé autophagie (dont
aussi en cas de suralimentation, de manque d’ac- l’élucidation a valu à son découvreur, le biologiste
tivité physique ou chez les personnes atteintes de cellulaire Yoshinori Ohsumi le prix Nobel de
maladies neurodégénératives comme la maladie médecine et de physiologie en 2016), les cellules
de Parkinson ou de d’Alzheimer. Mais alors, dans se débarrassent de déchets qui pourraient consti-
ce cas, la solution la plus évidente ne consisterait- tuer un matériau dangereux pour elles, et qui,
elle pas, pour éviter les démences, d’administrer une fois retraités, peuvent servir de matière pre-
tout simplement aux malades du BDNF pour pro- mière pour l’organisme.
téger leurs neurones ?
« Non, cela ne fonctionne pas », fait remarquer DES RÉSULTATS TRANSPOSABLES
Mark Mattson. Le facteur de croissance est libéré DE LA SOURIS À L’HOMME ?
en fonction de l’activité de chaque neurone, de Grâce à l’ensemble de ces effets, le jeûne
façon individualisée à l’échelon cellulaire, et a semble s’opposer aux processus qui, de façon pro-
une action très ciblée au niveau de chaque gressive avec le vieillissement ou rapide dans les
synapse. Ce système très finement régulé ne peut maladies neurodégénératives comme Alzheimer,
donc pas être mis en action de manière directe, tendent à éroder les performances du cerveau. La
mais de façon indirecte, en faisant par exemple nourriture semble influencer, chez les animaux
du sport, en mangeant moins et potentiellement de laboratoire, la structure du cerveau et le fonc-
à la faveur de stimulations intellectuelles régu- tionnement des réseaux neuronaux. Mais qu’en
lières et variées. est-il exactement chez l’homme ? Les faits consta-
La restriction calorique a également un effet tés chez la souris sont-ils aussi valables chez
positif, chez les animaux de laboratoire, sur les Homo sapiens ?
centrales énergétiques des cellules, les mitochon- Comme l’indiquent les observations réalisées
dries. Celles-ci produisent leur énergie plus effi- chez des patients atteints de douleurs chroniques,
cacement en situation de jeûne, et il s’en forme de rhumatismes, d’hypertension ou de surpoids, le
de nouvelles ! En outre, la privation alimentaire jeûne atténue les symptômes liés à ces affections.
accélère les processus de recyclage dans les tissus En outre, il réduit d’importants facteurs de risque

N° 108 - Mars 2019


60 DOSSIER L ES LOIS NATURELLES DE L’ALIMENTATION
le jeûne : retour à la nature !

COMMENT BIEN JEÛNER ? DES CONSEILS


POUR UNE PRATIQUE SAINE

« Q ui jeûne de temps en temps, peut plus facilement renoncer


à la nourriture le reste du temps et gagne ainsi une vision
plus critique de son propre mode de vie », selon l’expert du jeûne
propose par exemple la chercheuse britannique en sciences
de l’alimentation, Michelle Harvie de l’université de Manchester.
Selon les recherches actuelles, il semble profitable de proposer
Dieter Melchart de l’université technique de Munich. Ce médecin régulièrement à notre corps de longues périodes de temps sans manger.
recommande, pour toutes les personnes en bonne santé, Andreas Michalsen, professeur de naturopathie à l’hôpital La Charité
la méthode élaborée par le médecin Hellmut Lützner : se priver de Berlin, s’efforce de respecter une plage quotidienne de 16 heures
de nourriture solide pendant une semaine, en ne s’autorisant sans apport de nourriture, en prenant un repas du soir vers 18 heures
que les soupes de légumes, le thé, les jus de fruits et de légumes. et un petit-déjeuner tardif le lendemain matin à dix heures. Ce qui laisse
Il est aussi conseillé de se faire accompagner par des spécialistes le temps à l’intestin de se reposer vraiment, aux taux d’insuline
expérimentés. de redescendre de façon prolongée, et aux concentrations de facteur
Mais le jeûne ne doit pas obligatoirement signifier une semaine de croissance neuronal (BDNF) de remonter.
de jus de légumes. Il existe plusieurs variantes de cette pratique, Lorsqu’on souhaite jeûner, il faut de toute façon en parler à son
qui peuvent être intégrées au quotidien en fonction de chaque situation médecin. Cette pratique n’est pas à conseiller aux personnes âgées
et chaque état de santé personnel. On peut ainsi manger normalement ou fragiles, aux enfants, aux femmes enceintes ou allaitantes, de même
pendant cinq jours de la semaine et jeûner pendant deux jours, ce que qu’aux personnes ayant un trouble des conduites alimentaires.

associés au développement de maladies ou « Mark Mattson a démontré, par d’innom-


démences, comme le stress oxydatif, les mar- brables expériences, que le jeûne réduit l’appari-
queurs d’inflammation ou la concentration de tion et le développement de maladies neurodégé-
sucre et d’insuline. En 2013, Lucia Kerti et ses col- nératives chez l’animal, résume Michalsen. Mais
lègues de l’hôpital de la Charité à Berlin ont décou- nous voilà parvenus au milieu du gué. ». Ce qui
vert un autre indice allant dans le même sens : une semble très prometteur chez des souris de labo-
glycémie excessive et persistante altère, chez les ratoire doit à présent être établi de façon claire à Bibliographie
hommes comme chez les femmes, la structure de travers des tests chez l’homme. On manque
l’hippocampe, si important pour la mémoire. Et de encore d’études contrôlées ayant analysé le M. Kunath et al.,
fait, ces personnes obtiennent de moins bons volume cérébral, la plasticité synaptique, les per- Ghrelin modulates
résultats dans des tests de mémoire que les per- formances cognitives et la composition chimique encoding-related
sonnes ayant moins de sucre dans le sang. du liquide céphalorachidien de patients avant, brain function without
Mais il subsiste des limites à la transposition pendant et après une phase de jeûne. enhancing memory
des effets moléculaires du jeûne de l’animal vers Mais nul n’est obligé d’attendre que des résul- formationin humans,
l’être humain. Les souris et les hommes sont – ce tats de telles études soient publiés et ne Neuroimage, vol. 142,
pp. 465-473, 2016.
n’est pas une découverte – différents. Notamment, débouchent sur des stratégies de prévention,
la production de nouvelles cellules nerveuses pour les éprouver concrètement. Ce qu’il y a de K. Marosi
dans l’hippocampe décline plus vite chez les sou- bien dans le jeûne – mais aussi dans toute alimen- et M. P. Mattson, BDNF
ris que chez nous. Il est donc possible que les tation équilibrée ou pratique sportive adaptée – mediates adaptive brain
and body responses to
effets positifs observés sur la neurogenèse d’ani- c’est que chacun peut participer. « Lorsqu’on
energetic challenges,
maux en situation de restriction alimentaire ne entretient bien son corps, on réduit son risque de Trends in Endocrinology
se retrouvent pas avec la même ampleur chez des diabète » insiste Michalsen. Il n’y a rien de fatal & Metabolism, vol. 25,
patients humains. Autre exemple : la ghréline, un ni même de normal à souffrir de cette affection pp. 85-98, 2014.
peptide impliqué dans la régulation de l’appétit lorsqu’on est âgé. Les hommes et les femmes des
T. Murphy et al.,
et des alternances de veille et de sommeil, ren- peuples premiers, qui se sont développés à l’écart Effects of diet on brain
force la mémoire et les capacités d’apprentissage de la civilisation occidentale pendant des millé- plasticity in animal
des souris. Mais en 2016, une équipe de recherche naires, ne développaient probablement pas des and human studies :
menée par Martin Dresler à l’institut Max-Planck gros ventres, du diabète ou une maladie d’Alzhei- Minding the gap, Neural
de psychiatrie à Munich n’a pas observé de sem- mer – aussi peu que le manchot empereur sur son Plasticity, 563160, 2014.
blables effets chez des volontaires humains. île de l’Antarctique. £

N° 108 - Mars 2019


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DÈS MAINTENANT !

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réf. CP107 réf. CP106 réf. CP105 réf. CP104 réf. CP103 réf. CP102

N° 97 Mars 2018 M 07656 - 97S - F: 6,50 E - RD N° 96 Février 2018 M 07656 - 96S - F: 6,50 E - RD

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Février 2018
Mars 2018
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Alléger sa
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Les découvertes des neurosciences pour ne pas se laisser submerger


NOS ENF
SO
SURBONT
ANTS
RECONNAÎTRE

L’incroyable pouvoir du cerveau physionomiste


CHARGE UN VISAGE
OKÉS
Pag e 58

MENTALE ENTRE MILLE

RECONNAÎTRE UN VISAGE ENTRE MILLE


Les découvertes des L’incroyable pouvoir
neurosciences pour ne du cerveau

ALLÉGER SA CHARGE MENTALE


pas se laisser submerger
physionomiste
L’ART DE PERDRE
UTILISER SES DÉFAITES POUR NÉGOCIATION
FORGER SON ESTIME DE SOI E-MAIL OU TÉLÉPHONE ?
SE PARLER AUTISME
À SOI-MÊME SI LE COUPABLE
EST-CE GRAVE ? ÉTAIT L’INTESTIN ?
SEXUALITÉ INTELLIGENCE
LE RAZ DE MARÉE ARTIFICIELLE
DU PORNO VIRTUEL  L’ARNAQUE DU
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62 ÉCLAIRAGES
p. 62 Lycéens : faut-il décaler le début des cours ? p. 66 Psycho citoyenne p. 68 Erreurs médicales et judiciaires : comment les éviter ?

Retour sur l’actualité 8 JANVIER 2019, Valérie Pécresse souhaite


que les lycéens commencent les cours à 9 heures.

AGNÈS FLORIN
Professeure émérite de psychologie de l’enfant et de l’éducation,
à l’université de Nantes.

Lycéens :
faut-il décaler
le début
des cours ?
L e 8 janvier dernier, Valérie Pécresse,
présidente de la région Île-de-France, propose
de décaler l’heure de début des cours de
8 heures à 9 heures dans les lycées à la ren-
trée 2019, pour permettre aux élèves de mieux
apprendre. Et aussi pour désengorger les trans-
ports publics de cette région. Le ministre de l’Édu-
cation nationale, Jean-Michel Blanquer, se déclare
ouvert à une telle expérimentation, à petite
échelle. Mais est-ce vraiment une bonne idée pour
Devant le manque les apprentissages et la qualité de vie des jeunes ?
Ce décalage d’une heure a déjà été expéri-

de sommeil des jeunes, menté aux Etats-Unis, où les cours démarrent


souvent plus tôt qu’en France : certains établisse-
ments secondaires ont reculé le début des cours
des élus demandent de 7 h 20 à 8 h 30 et ont observé une amélioration
des résultats scolaires et une diminution de l’ab-

de retarder le début sentéisme, et les jeunes se sont mis à dormir


trente-quatre minutes de plus par nuit après
quelques mois. Mais il est difficile de déduire de
des cours. Si seulement cette étude que retarder d’une heure le début des
cours en France aurait des effets positifs et signi-

c’était suffisant ! ficatifs semblables, compte tenu des différences


entre les systèmes éducatifs des deux pays ; il

N° 108 - Mars 2019


63

L’ACTUALITÉ LA SCIENCE L’AVENIR

La présidente de la région Certes, les adolescents Les spécialistes


Île-de-France propose que ne dorment pas assez. et le comité de pilotage
les lycéens commencent De sorte qu’ils manquent de la Conférence nationale
les cours une heure plus d’attention dans la journée sur les rythmes scolaires
tard, à 9 heures au lieu pour les apprentissages. préconisent bien d’autres
de 8 heures. Le ministre Mais plusieurs facteurs mesures : éduquer
de l’Éducation nationale expliquent cette « dette les jeunes à l’importance
est d’accord. L’expérience de sommeil » : le fait qu’ils du sommeil, alléger
débutera en Île-de-France passent trop de temps les heures de cours par
en septembre 2019. Les sur les écrans le soir jour et augmenter les jours
jeunes seront ainsi moins et la surcharge d’heures scolaires en diminuant les
fatigués et travailleront de cours dans la journée. temps de vacances. Reste
mieux… et les transports Reculer d’une heure donc à les appliquer !
publics seront moins le début des cours risque
chargés aux heures aussi de décaler leur
de pointe. endormissement.

s’agit donc de tester les impacts d’une telle expé- heure : les adolescents s’endorment plus tard. De
rimentation, avec une méthodologie rigoureuse. plus, le temps de sommeil dit lent profond dimi-
Si l’objectif d’une telle mesure est de laisser dor- nue à l’adolescence. Or, selon diverses études
mir les adolescents une heure de plus le matin, scientifiques, c’est en grande partie lors de cette
que savons-nous de leur sommeil et de ses consé- phase du sommeil qu’ont lieu la réactivation et la
quences sur leur qualité de vie et leurs apprentis- consolidation des informations acquises dans la
sages ? Quels bénéfices peut-on attendre d’une journée. Le sommeil est une étape clé des méca-
rentrée différée d’une heure pour les lycéens ? nismes de la mémorisation et est indispensable à
la croissance.
POURQUOI FAUT-IL BIEN DORMIR ? Les activités des jeunes le soir ont aussi des
La durée du sommeil et ses caractéristiques incidences sur leur nuit… Par exemple, les ado-
(temps d’endormissement, différentes phases du lescents qui lisent avant de s’endormir déclarent
sommeil) fluctuent au cours de la vie et selon les souvent dormir plus longtemps que les autres.
personnes : les très jeunes enfants dorment plus Probablement parce que cela les détend et qu’ils
que les adultes et il existe des petits et des gros n’y passent pas toute la nuit. À l’inverse, une
dormeurs. Les spécialistes du sommeil estiment les consommation importante d’écrans a des effets
besoins de sommeil des enfants et des adolescents : dommageables sur la qualité du sommeil : elle
© Anthony Dibon / GettyImages

de neuf à onze heures pour les 6-12 ans et de huit repousse l’heure du coucher, ce qui entraîne un
à dix heures pour les adolescents à partir de 13 ans. retard de phase, avec un lever plus tardif ou une
La chronobiologie nous apprend également difficulté à se réveiller pour aller au lycée. D’où
que l’horloge biologique, l’ensemble des méca- une baisse de vigilance durant la journée. Les
nismes physiologiques et neuronaux qui régule conséquences négatives sont connues : difficultés
notre rythme veille/sommeil, se modifie au de mémorisation et d’apprentissage, stress et état
moment de la puberté et se décale d’environ une dépressif, risques pour la santé en général, et

N° 108 - Mars 2019


64 ÉCLAIRAGES R
 etour sur l’actualité
ADOS : FAUT-IL DÉCALER LE DÉBUT DES COURS ?

souvent augmentation des comportements d’hy- Le manque de sommeil contribue aussi aux Sur le Web
peractivité, de l’obésité, voire de la consomma- inégalités sociales, en pesant sur la réussite sco-
tion abusive d’alcool et de drogues. laire, selon Joëlle Adrien, également neurobiolo- Regards sur l’éducation :
Ainsi, en France, une étude de 2012 a montré giste et ancienne directrice de l’Inserm. Car un indicateurs de l’OCDE,
que le temps moyen passé à dormir a diminué en déficit de sommeil altère le fonctionnement du 2018 : www.oecd.
25 ans de 50 minutes pour les adolescents. Et la cerveau. Or, dès la maternelle, le temps moyen de org/fr/education/
regards-sur-education/
baisse du temps de sommeil est plus nette entre sommeil nocturne d’enfants de cadres est supé-
11 et 15 ans : un adolescent de 15 ans dort en rieur de dix minutes à celui des enfants d’ouvriers. D. Léger et al., Retrouver
moyenne 1 h 31 de moins qu’un jeune de 11 ans. Plus tard, lorsqu’ils sont adolescents, le fait d’avoir le sommeil, une affaire
Cette diminution est essentiellement due à des une chambre à soi ou non, les bruits du voisinage publique, Rapport Terra
Nova, 2016 : http ://
facteurs sociaux et environnementaux, plus qu’à en cas de logements mal isolés, les horaires de
tnova.fr/rapports/
des facteurs biologiques : elle est liée aux horaires travail décalés des parents ou leur travail noc- retrouver-le-sommeil-
de cours, aux jeux vidéo et à l’utilisation du télé- turne ont aussi un impact sur leur sommeil. une-affaire-publique
phone portable le soir.
LE MANQUE DE SOMMEIL,
« L’ÉPIDÉMIE CATASTROPHIQUE UNE LOUPE SUR LES INÉGALITÉS SOCIALES
DE PERTE DE SOMMEIL » De fait, en 2012, une étude sur la santé des
Or, comme nous l’avons dit, le sommeil est jeunes a révélé que l’insomnie chronique chez les
indispensable non seulement pour avoir de enfants est associée à des situations de précarité
l’énergie et grandir, mais aussi pour la récupé- financière et à certains cadres de vie compliqués
ration neuronale et la « plasticité » cérébrale – le (par exemple quand l’un des parents est violent ou
fait que des neurones et leurs connexions appa- que les enfants sont trop livrés à eux-mêmes, les
raissent et disparaissent selon divers stimuli adultes étant absents…). Pour les jeunes qui vivent
dont les apprentissages. Le fait de dormir favo- en milieu rural ou en périphérie des grandes
rise l’équilibre physique et psychique. La réduc- villes, s’ajoutent les contraintes du ramassage sco-
tion du sommeil avec des levers difficiles laire et le temps passé dans les transports collec-
entraîne également des sauts du petit déjeuner, tifs, le matin et le soir. De sorte qu’un quart des
ce qui aggrave la fatigue, le manque d’attention jeunes de 15 ans dormirait moins de sept heures
Les adolescents
en classe, voire les malaises. Pour tenter de rat- par nuit, au lieu des neuf heures recommandées. ne dorment plus
traper ce retard, les adolescents allongent leurs Les travaux de chronopsychologie, notamment suffisamment la nuit,
matinées de sommeil le week-end et pendant les ceux de François Testu, ont montré que les élèves notamment parce qu’ils
passent souvent trop
vacances, les horaires de sommeil devenant ayant des déficits cumulés des temps de sommeil de temps devant leurs
alors irréguliers. (sept heures par nuit en moyenne) souffrent plus écrans la nuit.
D’où une somnolence
En Europe et aux États-Unis, des spécialistes souvent d’inattention (avec, par exemple, des et un manque
du sommeil ont alerté sur cette progression de la effets négatifs sur la mémorisation et les repérages d’attention la journée.
« dette de sommeil », jusqu’à parler d’une « épidé-
mie catastrophique de perte de sommeil ». Des
spécialistes français, comme Sylvie Royant-Parola,
présidente du Réseau Morphée, Joëlle Adrien, pré-
sidente de l’Institut national du sommeil et de la
vigilance, Jean-Claude Meurice et Damien Léger,
président et vice-président de la Société française
de recherche et de médecine du sommeil, s’en sont
émus également dans diverses tribunes récentes,
réclamant un « plan sommeil ».
Car il existe des solutions : l’hygiène du som-
meil s’apprend, comme celle de l’alimentation ou
des soins buccodentaires, et l’éducation au som-
© Shutterstock.com/Antonio Guillem

meil devrait être enseignée tout au long du par-


cours scolaire. Selon le rapport Terra Nova
de 2016, qui préconisait déjà de décaler l’heure de
début des enseignements, notamment au lycée,
pour diminuer la fatigue des jeunes, ces actions de
sensibilisation apporteraient des connaissances
physiologiques aux enfants et modifieraient le
regard dévalorisant porté sur le sommeil.

N° 108 - Mars 2019


65

spatiotemporels) vers 9 heures du matin et en


début d’après-midi.
Mais décaler d’une heure le début des cours
revient à terminer la journée scolaire une heure
plus tard, si les emplois du temps restent aussi
chargés et si les programmes ne sont pas allégés.
Et comme les ados ont tendance à faire beaucoup Décaler d’une heure le début
des cours revient à terminer
de choses le soir parce qu’ils sont « tranquilles », ils
risquent de se coucher encore plus tard. Dès lors,
toucher aux rythmes scolaires en ne considérant
que ceux de la journée risque donc de ne pas chan- la journée scolaire une heure
ger grand-chose à la qualité de vie des jeunes et à
leurs capacités d’apprentissage. Une telle mesure
plus tard, si les emplois
doit s’inscrire dans une réflexion plus large sur les du temps restent aussi
chargés et si les programmes
programmes scolaires et le nombre d’heures de
cours hebdomadaires et annuels, en envisageant
une réduction des vacances scolaires.
En juillet  2011, le comité de pilotage de la ne sont pas allégés.
Conférence nationale sur les rythmes scolaires a
remis son rapport au ministre de l’Éducation, en
proposant une dizaine de mesures pour améliorer et ses effets. Il est en effet primordial de faire
l’équilibre des rythmes scolaires non seulement sur prendre conscience aux adolescents que le manque
la journée, mais aussi sur la semaine (neuf ou dix de sommeil a des conséquences non seulement sur
demi-journées au lieu de huit) et l’année scolaire leur scolarité, mais aussi sur leur santé mentale,
(diminution des vacances d’été à six semaines). On l’obésité, les addictions et les risques d’accidents
sait tous ce qu’il en est advenu… rien ! liés à la somnolence. D’ailleurs, les problèmes se
poursuivent à l’âge adulte, la somnolence diurne
UNE DIZAINE D’AUTRES MESURES SUR LES touchant environ 20 % de la population.
RYTHMES SCOLAIRES SONT NÉCESSAIRES…
Rappelons que la France cumule un grand COMMENCER UNE HEURE PLUS TARD, OUI.
nombre d’heures de cours par semaine et un petit SE COUCHER PLUS TARD, NON.
nombre de jours d’enseignement dans l’année, Ensuite, chaque jeune doit se rendre compte
d’où des journées longues et fatigantes. Au lycée, à quel point il est important qu’il ait une bonne
les élèves ont entre 30 et 40 heures de cours par Bibliographie hygiène de vie pour faciliter l’endormissement et
semaine, selon les séries et options, contre la qualité du sommeil ; cela signifie par exemple
26 heures en moyenne dans les pays de l’OCDE. G. P. Dunster et al., de supprimer les écrans le soir dans le lit et se
Et, aux heures de cours, il faut ajouter la durée des Sleepmore in Seattle : coucher à une heure raisonnable. Enfin, et sur-
devoirs à la maison. Les lycéens français n’ont que Later school start times tout, il faudrait que l’on prenne réellement en
are associated with
178 jours de cours par an, contre 187 en moyenne considération les besoins des jeunes et leur qua-
more sleep and better
dans les pays de l’OCDE. La France se situe dans performance in high lité de vie dans la conception des programmes
la moyenne haute de l’Europe pour les congés d’été school students, Science scolaires et de l’organisation des temps sco-
avec neuf  semaines, auxquelles s’additionnent Advances, vol. 4, 2018. laires… Ce que les spécialistes proposent depuis
quatre périodes de deux semaines de vacances sur J. Adrien, Mieux dormir longtemps maintenant, sans être entendus.
dix mois, alors que la plupart des autres pays ont et vaincre l’insomnie, Car si les deux premiers aspects peuvent être
des petites vacances d’une semaine. La Conférence Larousse, 2014. mis en œuvre en quelques années comme rele-
nationale sur les rythmes scolaires préconisait vant d’une politique de santé publique en France,
L. Ricroch, Conditions
aussi d’alléger la journée scolaire en introduisant de vie : Vue d’ensemble, l’histoire récente montre que la conception des
une pause méridienne d’une heure et demie Étude INPES, France, programmes scolaires et de l’organisation du
comme temps de repos ou temps de loisirs, laissé portrait social, temps scolaire correspond à bien d’autres préoc-
au bon vouloir de chaque établissement. Insee, 2012. cupations et intérêts de « groupes de pression »
En conséquence, ces différents éléments F. Testu, Rythmes de vie sur lesquels plusieurs ministres de l’Éducation se
conduisent à penser que donner une heure de som- et rythmes scolaires : sont cassé les dents ou se sont bien gardés d’inter-
meil en plus aux lycéens risque d’avoir peu d’effet aspects chronobiologiques venir… En tout cas, le fait de seulement décaler
si la démarche n’est pas accompagnée d’au moins et chronopsychologiques, d’une heure le début des cours ne changera fon-
trois autres mesures. D’abord, d’une campagne Masson, 2008. cièrement ni les apprentissages ni la qualité de
d’information sur la dette de sommeil, ses causes vie de nos adolescents. £

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66 ÉCLAIRAGESPsycho citoyenne

CORALIE CHEVALLIER
ET NICOLAS BAUMARD
Chercheurs en sciences comportementales
au Laboratoire de neurosciences cognitives
de l’École normale supérieure (ENS).

Défenseurs des
DROITS DES FEMMES,
vous n’êtes pas seuls !
L’étonnant exemple de l’Arabie Saoudite montre
qu’une population peut globalement souhaiter
briser le mur du sexisme… sans même le savoir !

À propos de la
journée des femmes, célébrée le
8 mars, on dit toujours qu’il s’agit de
faire évoluer les comportements. Oui,
mais comment ? Une voie d’action pos-
sible est celle des « interventions com-
exemple le droit de conduire… Mais tout
cela ne va pas très vite, c’est le moins
qu’on puisse dire, et les conséquences de
ces normes sociales pour l’emploi des
femmes sont dramatiques : moins de 15 %
des Saoudiennes ont un travail, contre
termes d’autonomie financière, de car-
rière et d’épanouissement personnel ?
Des travaux récents suggèrent qu’en
réalité, les mentalités sont bel et bien en
train de changer. Le problème est que les
gens – les hommes, en particulier – ne le
portementales », comme celles évaluées environ 70 % des Françaises. Une inertie savent pas. Ainsi, de nombreux hommes
récemment par une étude réalisée en d’autant plus étonnante que la population favorables à une évolution du statut des
Arabie Saoudite. Lieu fort bien choisi, de ce pays est jeune et que l’écart entre femmes croient à tort être minoritaires.
tant les normes sociales régissent la l’Arabie Saoudite et les pays occidentaux Par peur du regard des autres, ils ne
condition des femmes dans ce pays. Ces en termes d’éducation et de niveau de vie laissent donc pas leurs femmes ou leurs
normes exigent par exemple que les s’est considérablement réduit. filles travailler, renforçant ainsi l’im-
femmes travaillent dans des espaces pression (fausse) que les Saoudiens sont
séparés de ceux des hommes, ce qui LES HOMMES SAOUDIENS, PAS SI majoritairement opposés au travail des
© Shutterstock.com/dobrodzei

réduit leurs possibilités d’emploi, et HOSTILES AU TRAVAIL DES FEMMES ? femmes. C’est ce que les scientifiques
qu’elles obtiennent l’approbation de leur Pourquoi les mentalités n’évoluent- appellent « l’ignorance pluraliste » : cha-
« tuteur » masculin, en général leur mari elles pas plus rapidement ? Comment cun ignore ce que les autres pensent et
ou leur père, pour être embauchées… encourager une révolution des normes est bloqué dans cette position.
En Arabie, certains changements sociales qui permette aux Saoudiennes R é c e m me nt , le s é c onom i s t e s
pointent dans la bonne direction : depuis d’accéder au marché du travail et d’avoir L eona rdo Bu rszt y n et A lessa ndra
l’année dernière, les femmes ont par les mêmes droits que les hommes en González, de l’université de Chicago, et

N° 108 - Mars 2019
67

Bibliographie

L. Bursztyn et al.,
Misperceived social
norms : Female labor
force participation

Quand un in Saudi Arabia,


National Bureau

homme saoudien of Economic Research,


art. w24736, 2018.
sait que les
autres hommes
sont favorables
aux droits des
David Yanagizawa-Drott, de l’université femmes, son pensent les autres hommes constitue donc

épouse a 5 fois
de Zurich, se sont demandé quels pour- un levier intéressant pour modifier
raient être les moyens de faire changer les comportements.
cette impression et de neutraliser l’igno-
rance pluraliste. Pour cela, ils ont d’abord plus de chances Ce changement est-il durable ? Aura-
t-il un impact réel sur le taux d’emploi des
recruté à des fins expérimentales un
échantillon de 500 hommes saoudiens,
de passer un femmes ? Pour répondre à cette question,
la même équipe de recherche est retour-
mariés, âgés de 18 à 35 ans et vivant dans entretien née sur le terrain trois à cinq mois après

d’embauche.
différents quartiers de Riyad. Ces partici- l’intervention et a montré que les épouses
pants ont chacun assisté à une séance des participants dont les croyances
d’information en compagnie de trente avaient été modifiées étaient deux à trois
autres participants venant de la même fois plus nombreuses à avoir postulé pour
région géographique et partageant donc sur le comportement des hommes à un emploi à l’extérieur de la maison et
un réseau social commun. l’égard de leur épouse. La moitié des par- cinq fois plus nombreuses à avoir passé un
Un premier questionnaire anonyme a ticipants (tirés au sort) a donc été infor- entretien d’embauche.
montré que 87 % des participants étaient mée de la proportion réelle d’hommes Il reste évidemment beaucoup à faire
d’accord avec l’énoncé suivant : « À mon favorables au travail des femmes, tandis pour améliorer la condition des
avis, les femmes devraient pouvoir tra- que l’autre moitié (le groupe contrôle) Saoudiennes, et aucune intervention –
vailler à l’extérieur de la maison. » était laissée dans l’ignorance. À la fin de qu’elle soit institutionnelle ou comporte-
Pourtant, lorsque ces mêmes participants l’expérience, les participants recevaient mentale – ne peut à elle seule prétendre
devaient deviner comment les autres par- un cadeau de participation au choix : une apporter une solution magique aux viola-
ticipants avaient répondu à la même ques- carte-cadeau en ligne ou une inscription tions des droits des femmes dans ce pays.
tion, ils pensaient que seuls 63 % étaient gratuite à une application mobile de Cette étude suggère néanmoins que, si les
favorables au travail des femmes. Ils recherche d’emploi spécialisée dans le pouvoirs publics souhaitent accélérer le
n’avaient donc pas une bonne évaluation marché du travail féminin saoudien. mouvement, ils peuvent le faire en utili-
de l’opinion réelle de leurs pairs. Un cas Dans le groupe contrôle (sans modifi- sant les bons leviers psychologiques : les
typique d’ignorance pluraliste. cation des croyances), 23 % des partici- normes sociales qui semblent inscrites
pants ont choisi l’inscription gratuite à dans le marbre s’érodent très rapidement
LE PIÈGE : L’IGNORANCE PLURALISTE l’application de recherche d’emploi. Par lorsque les individus sont informés des
Dans une seconde étape, les écono- contraste, dans le groupe informé des opi- opinions des autres. Espérons donc que le
mistes ont examiné s’il serait possible de nions réelles des autres, cette proportion « printemps » de la condition des femmes
modifier la perception des participants et était de 32 %, soit une augmentation de saoudiennes soit moins éloigné que ne le
de mesurer l’impact de ce changement 36 %. Informer les Saoudiens de ce que pensent leurs maris. £

N° 108 - Mars 2019
68 ÉCLAIRAGES P
 sychologie

ERREURS MÉDICALES
ET JUDICIAIRES
Comment les éviter ?

N° 108 - Mars 2019


69

Par Tiffany Morisseau et Nicolas Gauvrit,


respectivement responsable des recherches
en facteurs humains chez Strane Innovation,
Lorsque nous devons interpréter et chercheur en sciences cognitives à l’École
un test médical ou une expertise pratique des hautes études, à Paris.

judiciaire, notre intuition nous

E
trompe très souvent. Heureusement,
il y a des moyens d’y remédier.

n  1996, en Angleterre, le
bébé de Sally Clark meurt soudainement,
quelques semaines après sa naissance. On incri-
mine un phénomène qualifié de mort subite du
nourrisson. Deux ans plus tard, l’histoire se répète
avec son second fils. La même cause est évoquée,
mais un doute plane sur la véritable cause des
décès : et si Sally les avait assassinés ? Un procès
s’ensuit, au cours duquel le médecin expert
affirme que la probabilité que deux morts subites
se produisent dans une même fratrie est de l’ordre
d’une chance sur 73 millions. Quelle est alors la
probabilité pour que Sally Clark soit innocente ?
Vous avez probablement répondu : une chance
sur 73 millions. C’est aussi la façon dont le jury a
interprété l’information, et la jeune mère fut donc
jugée et condamnée. Pourtant, Sally Clark était
EN BREF en réalité victime d’une terrible erreur judiciaire,
££Placés devant car les jurés avaient mal interprété les données
des décisions majeures – nous y reviendrons.
– suivre un traitement
médical lourd, décider
de la culpabilité d’un JUSTICE, SANTÉ :
accusé… –, nous devons DES PROBABILITÉS PARTOUT
souvent estimer Les décisions majeures qui dépendent d’une
la probabilité de tel
ou tel événement. appréciation probabiliste sont loin de se limiter
aux cours de justice. Elles sont fréquentes dans de
££Or notre intuition nombreux autres domaines, notamment en méde-
nous trompe très cine. Le risque estimé par un médecin à partir des
souvent quand il s’agit résultats d’un test de dépistage influence directe-
de raisonner sur
des statistiques. ment le choix du traitement qu’il va préconiser à
son patient. En 2014, les autorités sanitaires amé-
££Il est possible de ricaines mettaient ainsi en garde contre l’utilisa-
diminuer drastiquement tion du test PSA (Prostate specific antigen) pour
les erreurs en présentant
les problèmes d’une détecter le cancer de la prostate, parce que les
© icedmocha / shutterstock.com

façon concrète, difficultés d’interprétation du test conduisaient


qualifiée de « fréquences parfois les médecins à déclarer malignes des
naturelles », et en tumeurs bénignes. Dès lors, ils proposaient des
s’entraînant à les traitements superflus, avec des risques importants
analyser de la sorte.
d’effets secondaires – comme l’incontinence ou
l’impuissance – et des conséquences psycholo-
giques non négligeables pour les patients.

N° 108 - Mars 2019


70 ÉCLAIRAGES P
 sychologie
ERREURS MÉDICALES ET JUDICIAIRES : COMMENT LES ÉVITER ?

En matière de probabilités, nous sommes des


êtres profondément paradoxaux. D’un côté, beau-
coup de spécialistes en sciences cognitives estiment
que nous sommes des probabilistes-nés, capables IVRESSE AU VOLANT : QUELLE
de prévoir intuitivement si tel ou tel événement est
vraisemblable ou non. Quand vous demandez un
PROBABILITÉ D’ACCIDENT ?
service à un ami que vous connaissez bien, vous
avez une idée généralement tout à fait réaliste des
réactions qu’il aura. Vous « sentez » qu’il risque de
prétexter un rendez-vous pour ne pas vous donner A près une soirée bien arrosée, votre
ami prend le volant. Selon les chiffres
de la sécurité routière, l’alcool est en cause
et de 5 %. Les arbres de probabilité
(ci-contre) sont un outil précieux pour se
représenter ce type de problème. Ici, on voit
un coup de main, mais qu’il ne vous dira pas « non,
je n’ai pas envie » ; ce n’est pas son genre. Cette dans près d’un tiers des accidents mortels. que 51 personnes sont alcoolisées, mais
intuition de ce qui pourrait se produire est fonda- Quelle est alors la probabilité que votre ami qu’une seule d’entre elles cause un accident.
mentalement probabiliste : vous associez plus ou provoque un drame ? Le risque de provoquer un drame si on a bu
moins consciemment des degrés de plausibilité à Les recherches montrent que le meilleur est donc de 1/51, soit 2 %.
des événements (que l’ami trouve un prétexte, qu’il moyen de parvenir à la bonne réponse Les diagrammes aident aussi à visualiser
vienne, qu’il refuse franchement). est de raisonner en termes de « fréquences ce type de problème (à droite) : on voit tout
naturelles », c’est-à-dire en ramenant de suite qu’il y a beaucoup plus de carrés
DES CANCRES EN STATISTIQUES toujours au nombre de personnes bleus sans point rouge (les automobilistes
Pourtant, lorsqu’il s’agit d’interpréter des concernées. Concrètement, vous avez besoin alcoolisés qui ne causent pas d’accident)
informations posées en termes de probabilités de deux informations supplémentaires : que de carrés bleus avec point rouge
explicites, nous sommes singulièrement peu com- le nombre de conducteurs qui provoquent (les automobilistes alcoolisés qui causent
pétents. C’est qu’il existe une différence énorme un accident de façon générale et la proportion un accident). On voit aussi qu’il est bien plus
entre ressentir à peu près correctement des degrés des automobilistes qui ont bu parmi ceux sûr de rester sobre quand on conduit.
de vraisemblance et résoudre consciemment des qui arrivent à destination sans encombre. La probabilité de causer un accident mortel
problèmes mathématiques. Et que notre intuition Supposons que dans votre région, ces est alors d’environ 0,2 % (2/949), soit
probabiliste est quelquefois prise en défaut. De la chiffres sont respectivement de 3 sur 1 000 près de 10 fois plus faible que si on a bu.
même manière, notre oreille interne effectue
continuellement ce que les mathématiciens nom-
ment une analyse de Fourier des ondes sonores bien plus élevée. Voici comment résoudre le pro-
– c’est-à-dire qu’elle les décompose en leurs fré- blème de manière approximative : sur 1 000 per-
quences élémentaires –, nous permettant ainsi sonnes, une seule (0,1 %) sera touchée par la
d’interpréter la musique et de percevoir la hauteur maladie et son test sera vraisemblablement posi-
des sons. Pour autant, les exercices portant sur tif. Dix personnes saines obtiendront également
l’analyse de Fourier ne sont pas réputés simples un test positif à cause du taux d’erreur de 1 %.
chez les étudiants ! Parmi les 11 personnes concernées par un résul-
Nous peinons tout particulièrement sur les tat positif, nous aurons donc 10 personnes saines
problèmes qualifiés de bayésiens, c’est-à-dire où (les faux positifs) et 1 véritablement touchée, soit
il faut déterminer la probabilité d’un événement une probabilité de moins de 10 % d’avoir la mala-
tout en connaissant un certain nombre d’infor- die en étant testé positif.
mations susceptibles de l’influencer. Or un
nombre incalculable des problèmes concrets aux- CHUTE ACCIDENTELLE OU BÉBÉ SECOUÉ ?
quels nous sommes confrontés sont en réalité de Autre exemple : les affaires de « bébés
ce type, même si nous ne nous en rendons pas secoués ». Lorsqu’un nourrisson est violemment
toujours compte. secoué, il présente souvent des hématomes sous-
Prenons un exemple. Dans un pays où la pré- duraux (des poches de sang entre le cerveau et le
valence du sida est de l’ordre de 0,1 % (une per- crâne) et des hémorragies rétiniennes. Pour cer-
sonne sur 1 000 est touchée), un individu sélec- tains médecins, ces deux signes sont tellement
tionné au hasard passe un test de dépistage, qui caractéristiques qu’ils suffisent à établir la preuve
se révèle positif. Ce test est fiable à 99 % (c’est à d’une maltraitance, même quand les parents affir-
dire qu’il a 1 % de chance de se tromper). ment qu’ils résultent d’une chute accidentelle.
Question : quelle est la probabilité que cette per- Pourquoi une telle certitude ? Parce que si l’on
sonne soit atteinte du sida ? secoue violemment un bébé, il est très probable
Vous avez répondu 99 % ? Erreur. La bonne d’observer ces symptômes, et qu’à l’inverse, en cas
réponse est d’environ 10 %, mais la plupart des de chute simple, il est très improbable de les
gens ont l’intuition tenace que la probabilité est observer. Un argument qui semble recevable à

N° 108 - Mars 2019


71

Automobiliste sobre
Automobiliste alcoolisé
Automobiliste qui cause un accident

première vue, mais qui néglige encore une fois probabilité qu’elle soit coupable sachant qu’un
une information importante : les cas de chutes drame très improbable (une chance sur 73 mil-
sont très fréquents, alors que les bébés sont rare- lions) s’est produit, il est nécessaire de calculer
ment secoués assez violemment pour entraîner un taux de base a priori : quelle proportion des
ces drames. Un tout petit pourcentage des enfants jeunes mères, n’ayant aucun antécédent de vio-
qui tombent chaque année développe, à cause de lence, assassinent leur enfant ? Cette proportion
ces chutes, des hématomes sous-duraux et des étant infime, l’hypothèse du double meurtre était
hémorragies rétiniennes. Mais comme beaucoup très improbable.
d’enfants tombent chaque année, cela représente Pourtant, la grande majorité des gens inter-
malgré tout un certain nombre de cas. Des collè- prètent mal les statistiques et jugent la culpabilité
gues mathématiciens ont estimé à partir des don- bien plus vraisemblable qu’elle ne l’est en réalité –
nées disponibles que lorsqu’un bébé présente un un biais qualifié de sophisme du procureur. Selon
« syndrome du bébé secoué », il est en fait plus une récente méta-analyse, publiée en 2017 par les
probable que cela fasse suite à une simple chute. chercheurs allemands Michelle McDowell et Perke
Toutefois, comme cette conclusion contredit notre Jacobs, seuls 4 % des individus donnent spontané-
intuition, nombre d’experts médicaux appelés à ment la bonne réponse à un problème bayésien. Et
donner leur opinion dans des affaires de maltrai- les experts ne sont pas en reste : juristes, médecins,
tances supposées la jugent peu convaincante. professeurs, tous sont soumis à cette illusion. Le
Ces deux exemples révèlent un point capital : cas de Sally Clark n’est hélas ni unique ni révolu.
intuitivement, nous avons tendance à négliger le
© Voodoot Dot / shutterstock.com

« taux de base » – la prévalence de la maladie dans SIX FOIS PLUS DE BONNES RÉPONSES
le premier cas, le nombre de chutes des enfants Une astuce toute simple permet pourtant
dans le second. Et c’est là que le bât blesse, car d’améliorer considérablement les choses, comme
c’est un paramètre essentiel pour estimer correc- l’ont découvert Gerd Gigerenzer, de l’institut Max-
tement la probabilité d’un événement. Planck du développement humain, et Ulrich
C’est un problème de ce type qui est survenu Hoffrage, de l’université de Lausanne, dans des
lors du procès de Sally Clark. Pour déterminer la travaux publiés en 1995 et maintes fois confirmés

N° 108 - Mars 2019


72 ÉCLAIRAGES P
 sychologie
Erreurs médicales et judiciaires : Comment les éviter ?

depuis : formuler les problèmes bayésiens en « fré-

96 %
quences naturelles », c’est-à-dire en rapportant au
nombre de personnes concernées. C’est ce que
nous avons fait précédemment pour interpréter le
test de dépistage : « 0,1 % de la population est
atteinte et 1 % des personnes saines seront testées
positives » devient ainsi « 1 personne sur 1 000 est
atteinte et 10 personnes saines sur 1 000 seront

DES GENS SE TROMPENT


testées positives ». Le taux de base (1 personne
sur 1 000) est alors pris en compte de façon expli-
cite dans les données du problème et la formula- quand ils estiment leur probabilité d’être malade après avoir obtenu un résultat positif à
tion est globalement plus intuitive. Lorsqu’un un test de dépistage. Ce type de problème, qualifié de « bayésien », défie notre intuition.
problème bayésien est présenté sous cette forme,
24 % des individus donnent la bonne réponse. Le
taux de réussite est donc multiplié par 6 !
Reste que 76 % des gens se trompent encore, autres. Leur taux de bonne réponse atteint 61 %,
soit trois personnes sur quatre. Cela reste beau- ce qui est plus de deux fois et demie supérieur au
coup trop, étant donné l’importance des décisions taux de 24 % constaté en moyenne – et 15 fois
concernées. Ne peut-on aller plus loin ? supérieur aux 4 % de bonnes réponses obtenus
quand le problème est présenté sous forme pro-
RÉDUIRE ENCORE LES ERREURS babiliste sans consigne particulière.
Les travaux menés récemment par Patrick En expliquant ce biais aux personnes amenées
Weber et ses collègues de l’université de à décider sur la base de statistiques, il serait donc
Regensburg, en Allemagne, pourraient débloquer sans doute possible de diminuer notablement les
la situation. Les chercheurs ont découvert un erreurs. Il faudrait aussi adapter les pratiques édu-
mécanisme psychologique subtil en cause dans la catives, en enseignant la bonne façon de se repré-
persistance des erreurs. Ils ont montré que senter une situation plutôt que des procédures
lorsqu’on présente un problème en fréquences abstraites de calcul. La clé est de procéder par Bibliographie
naturelles («10 personnes saines sur 1 000 seront étapes : par exemple, dans le cas de la maladie,
testées positives»), environ la moitié des gens le commencer par estimer le nombre de personnes P. Weber et al., Why can
réinterprètent en termes probabilistes (« 1 % des réellement atteintes parmi la population étudiée, only 24 % solve bayesian
personnes saines seront testées positives»). puis déterminer combien de gens obtiendront un reasoning problems in
Autrement dit, ils retournent eux-mêmes dans résultat positif (à tort ou à raison) au test en pre- natural frequencies :
l’ornière cognitive dont on tentait de les sortir ! nant en compte le taux d’erreur de celui-ci, et Frequency phobia
Comment l’expliquer ? La première raison est enfin déduire les chances d’être malades. Cela inspite of probability
qu’à l’école, la plupart des problèmes de type peut sembler un peu technique, mais des outils de blindness, Frontiers
bayésien sont présentés sous forme de probabi- visualisation comme les arbres de probabilités ou in Psychology, vol. 9,
pp. 1-14, 2018.
lités. Les élèves intégreraient ainsi, pendant leur les diagrammes aident à bien concevoir ces étapes

Source : M. McDowell et P. Jacobs, Psychological Bulletin, vol. 143, pp. 1273–1312, 2017.


scolarité, l’idée que c’est la seule façon mathé- (voir l’encadré page 70). M. McDowell et
matiquement valide de résoudre ces problèmes. À l’heure où les choix médicaux sont de plus P. Jacobs, Meta-analysis
Ils chercheraient ensuite à convertir les situa- en plus posés en termes de risques, et où les of the effect of natural
frequencies on bayesian
tions décrites sous forme de fréquences natu- arguments statistiques sont plus que jamais uti-
reasoning, Psychological
relles en exercices de probabilités, même si lisés dans les domaines judiciaire et politique, Bulletin, vol. 143,
ceux-ci sont plus périlleux Un phénomène psy- l’enjeu n’est pas mince. Le cas de Sally Clark pp. 1273–1312, 2017.
chologique de rigidité cognitive, l’effet d’attitude révèle à quel point les erreurs peuvent être dra-
L. Schneps et C. Colmez,
(connu aussi sous le nom allemand d’effet matiques. La jeune femme a finalement été
Les maths au tribunal.
Einstellung), ferait le reste : lorsque nous maî- acquittée trois ans plus tard, grâce à l’interven- Seuil, 2015.
trisons une stratégie pour résoudre un certain tion de la Royal Statistical Society, qui a dénoncé
type de problème, nous avons tendance à l’appli- le raisonnement fallacieux ayant conduit à son G. Gigerenzer
et U. Hoffrage, How
quer automatiquement, sans réfléchir. En consé- accusation – et après que le réexamen de prélè-
to improve Bayesian
quence, quand une méthode plus simple est dis- vements biologiques a confirmé son innocence. reasoning without
ponible, nous ne la voyons pas. Mais le mal était fait. Trois ans de prison, ajoutés instruction : frequency
L’autre résultat important de cette étude est à la mort de ses enfants, était plus qu’elle ne formats. Psychological
que les participants qui ne tombent pas dans le pouvait supporter. Elle ne se remit jamais com- Review, vol. 102,
piège, et qui persistent à raisonner en fréquences plètement de ce drame, et mourut d’une over- pp. 684–704, 1995.
naturelles, ont de bien meilleurs résultats que les dose d’alcool en 2007. £

N° 108 - Mars 2019


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N° 97 Mars 2018 M 07656 - 97S - F: 6,50 E - RD

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N° 26
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après la guerre sur le boom de la recherche
à San Francisco page 3 de ces entreprises
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LES ARABES 14/ militaire et les subventions fédérales qui
avaient fait de Stanford l’une des premières AUDE LANCELIN croient sincèrement

Printemps 2017
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troniciens et les fous de nouvelles tech-
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le plus prédateur
l’ordinateur individuel n’en était qu’à ses page 6
chiffre d’affaires

VERS LE ZÉRO
balbutiements. En 1977, Apple devint une

JACK Cahier numéro un de l’édition n° 2777 du 25 au 31 janvier 2018


MENSUEL N° 116
société à responsabilité limitée, avec une
dizaine d’employés, et l’Apple II fut pré-
VINCENT MARTIGNY
REPORTAGE
comme le signe
´ de leur impact
Février 2018
entretiens Par Peter bogdanovich sncf senté à la West Coast Computer Faire, mais
H L’EVENTREUR la compagnie venait tout juste de quitter le Du Financial District

DÉCHET
I N T É G R AT I O N , L A G R A N D E O B S E S S I O N – page 3

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Édition française de Scientific American overdose en suicide, quand les doses relevées sont particu- américaine se sont effondrés comme des que ces richesses soient investies dans le mais également contre le vice-président
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lièrement importantes. « Mais d’autres comtés les classent en châteaux de cartes. À l’apogée du phéno- « bien-vivre » de nos peuples (lire le repor- Jorge Glas en Équateur (3). De sorte qu’il
POUR LA SCIENCE