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N° 108 Mars 2019 M 07656 - 108S - F: 6,50 E - RD 3’:HIKRQF=[U[ZU\:?a@b@k@i@q";
N° 108 Mars 2019
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POURQUOI SE
COMPARE-T-ON SANS
CESSE AUX AUTRES ?
Cerveau & Psycho

LES LOIS NATURELLES DE

L’ALIMENTATION

Trouver l’équilibre grâce aux neurosciences

SOMMEIL FAUT-IL COMMENCER LES COURS PLUS TARD AU LYCÉE ?

SEXISME

BRISER LE MUR DU SILENCE

MIGRAINE VERS UN TRAITEMENT PRÉVENTIF

LE MUR DU SILENCE MIGRAINE VERS UN TRAITEMENT PRÉVENTIF D : 10 €, BEL : 8,5

D : 10 €, BEL : 8,5 €, CAN : 11,99 CAD, DOM/S : 8,5 €, LUX : 8,5 €, MAR : 90 MAD, TOM : 1 170 XPF, PORT. CONT. : 8,5 €, TUN : 7,8 TND, CH : 15 CHF

N° 108 NOS CONTRIBUTEURS p. 24-28 Jean-Gaël Barbara Chercheur en histoire des neurosciences à Sorbonne

N° 108

N° 108 NOS CONTRIBUTEURS p. 24-28 Jean-Gaël Barbara Chercheur en histoire des neurosciences à Sorbonne Université,

NOS CONTRIBUTEURS

N° 108 NOS CONTRIBUTEURS p. 24-28 Jean-Gaël Barbara Chercheur en histoire des neurosciences à Sorbonne Université,

p. 24-28

Jean-Gaël Barbara

Chercheur en histoire des neurosciences à Sorbonne Université, Jean-Gaël Barbara retrace les grands épisodes de l’épopée des recherches sur le cerveau. Il montre ainsi comment des découvertes clés ont fait évoluer notre vision de l’homme et changé la société.

évoluer notre vision de l’homme et changé la société. p. 40-47 Didier Chapelot Médecin et enseignant-chercheur

p. 40-47

Didier Chapelot

Médecin et enseignant-chercheur à l’université Paris 13, membre de l’Eren (Équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle), il est spécialiste de la physiologie du comportement alimentaire, dont la compréhension permet de mieux s’alimenter.

dont la compréhension permet de mieux s’alimenter. p. 54-59 Paul Brunault Psychiatre et addictologue au CHRU

p. 54-59

Paul Brunault

Psychiatre et addictologue au CHRU de Tours, Paul Brunault est spécialiste des addictions alimentaires et de l’alimentation émotionnelle. Il analyse la façon dont notre contexte quotidien dérègle les mécanismes naturels de notre prise alimentaire.

les mécanismes naturels de notre prise alimentaire. p. 62-65 Agnès Florin Professeure émérite de psychologie

p. 62-65

Agnès Florin

Professeure émérite de psychologie de l’enfant et de l’éducation à l’université de Nantes, elle réalise des recherches dans les établissements scolaires pour étudier le bien-être des élèves et proposer des améliorations.

ÉDITORIAL

des élèves et proposer des améliorations. ÉDITORIAL SÉBASTIEN BOHLER Rédacteur en chef 3 Le naturel ? Quel

SÉBASTIEN

BOHLER

Rédacteur en chef

3

Le naturel ? Quel naturel ?

I l n’y a pas de naturel. Ou si peu. Un souffle fragile, qu’un rien suffit à

dérégler. On nous dit qu’il revient au galop quand on le chasse. Mais on

aimerait bien qu’il soit là, déjà… Ce ne serait pas si mal.

Prenez l’exemple du plaisir. À première vue, quoi de plus naturel

que d’avoir du plaisir. Je ne sais pas, moi… en mangeant, en faisant

l’amour, en fumant, en regardant un coucher de soleil. Mais en 1954, quand on découvrit les circuits du plaisir dans le cerveau, on s’aperçut que cette fonction « naturelle » ne se satisfaisait pas du statu quo (page 24). Elle en

voulait toujours plus. Les rats étudiés par James Olds et Peter Milner sti- mulaient leur zone du plaisir cent fois par minute. Naturel ? Aujourd’hui, l’épidémie d’obésité suit une dérive similaire : le petit carré de chocolat, délicieux aujourd’hui, sera insuffisant demain (page 56). Et la semaine prochaine, il faudra la barre entière. Dérive. Perte du naturel, s’il a jamais existé. Bon. Tournons-nous vers quelque chose de vraiment naturel. Jouer. Ce que fait Pierre, 12 ans. Il joue sept heures par jour à Fortnite ou World of Warcraft (page 30), et il voit sa vie partir en lambeaux. Comme un jeune sur vingt dans son cas. Addiction au jeu. Classée depuis quelques mois au manuel des maladies psychiatriques. Alors, quel naturel espérer encore ? D’une part, il existe des mécanismes de régulation automatique dans le domaine de l’alimentation (notre dossier

central) ; il s’agit avant tout de les protéger des influences extérieures comme le stress, les incitations à manger partout et tout le temps, et les montagnes russes émotionnelles. D’autre part, on a découvert un plaisir qui, à la différence de tous les autres, semble rester intact au fil des répéti- tions et ne pas subir la déformation ni l’érosion cités plus haut. Il s’agit du plaisir de donner (page 6). Et si c’était le naturel de l’homme ? £

haut. Il s’agit du plaisir de donner (page 6) . Et si c’était le naturel de

N° 108 - Mars 2019

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SOMMAIRE

N° 108 MARS 2019

p. 6 p. 13 p. 24 p. 30
p. 6
p. 13
p. 24
p. 30

p. 6-37

DÉCOUVERTES

p. 6 ACTUALITÉS

p. 13 p. 24 p. 30 p. 6-37 DÉCOUVERTES p. 6 ACTUALITÉS Donner, le seul plaisir
p. 13 p. 24 p. 30 p. 6-37 DÉCOUVERTES p. 6 ACTUALITÉS Donner, le seul plaisir
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p. 13 p. 24 p. 30 p. 6-37 DÉCOUVERTES p. 6 ACTUALITÉS Donner, le seul plaisir

Donner, le seul plaisir qui ne s’épuise pas

Rêvasser pour surmonter les épreuves En finir avec la douleur ? Le cervelet, roi de la socialisation Des poils dans le cerveau Écrans : des dangers incontestables

p. 16 FOCUS

Corriger l’activité cérébrale en temps réel

Un nouveau dispositif portatif pourrait un jour corriger l’activité cérébrale des parkinsoniens en temps réel.

Guillaume Jacquemont

p. 18 SANTÉ

De nouveaux espoirs contre la migraine

Des résultats récents sur les mécanismes de la migraine ouvrent la voie à de nouveaux traitements.

David Noonan

p. 24 GRANDES EXPÉRIENCES DE NEUROSCIENCES

Olds et Milner :

la découverte des circuits du plaisir

En découvrant l’aire du plaisir en 1954, ces chercheurs montrent pour la première fois que le cerveau produit des ressentis, et non seulement des comportements.

Jean-Gaël Barbara

p. 30 CAS CLINIQUE

des comportements. Jean-Gaël Barbara p. 30 CAS CLINIQUE GRÉGORY MICHEL Pierre, l’ado accro aux jeux vidéo

GRÉGORY

MICHEL

Pierre, l’ado accro aux jeux vidéo

Il ne va plus au lycée, se barricade dans sa chambre et menace de se jeter par la fenêtre si on ne lui rend pas sa console. Mais est-il le seul ?

Ce numéro comporte un encart d’abonnement Cerveau & Psycho, jeté en cahier intérieur de toute la diffusion kiosque et posé sur toute la diffusion abonnés.

En couverture : © Shutterstock.com/Pour la Science

En couverture : © Shutterstock.com/Pour la Science N° 108 - Mars 2019 p. 39-60 Dossier p.

N° 108 - Mars 2019

: © Shutterstock.com/Pour la Science N° 108 - Mars 2019 p. 39-60 Dossier p. 39 LES

p. 39-60

Dossier

la Science N° 108 - Mars 2019 p. 39-60 Dossier p. 39 LES LOIS NATURELLES DE

p. 39

LES LOIS NATURELLES DE L’ALIMENTATION

p.

40 COMPORTEMENT ALIMENTAIRE

NÉS POUR S’AUTORÉGULER

Dans un monde qui nous pousse à manger, il est urgent de comprendre les mécanismes du comportement alimentaire.

Didier Chapelot

p. 48 INFOGRAPHIE

10 PIÈGES À ÉVITER POUR UNE ALIMENTATION NATURELLE

Sébastien Bohler et Stan Aghassian

p. 50 INTERVIEW - PAUL BRUNAULT

NE LAISSEZ PAS VOS ÉMOTIONS DICTER VOTRE ALIMENTATION

p. 54 SANTÉ

LE JEÛNE : RETOUR À LA NATURE !

En observant des périodes d’abstinence, nous renouerions avec les rythmes naturels du corps et du cerveau.

Ulrike Gebhardt

p. 62 p. 66 p. 68
p.
62
p. 66
p.
68

p. 62-72

ÉCLAIRAGES

p. 62 RETOUR SUR ACTU

Lycéens :

faut-il décaler le début des cours ?

Devant le manque de sommeil des jeunes, des élus demandent de retarder le début des cours. Si seulement c’était suffisant !

Agnès Florin

p. 66 PSYCHO CITOYENNE

c’était suffisant ! Agnès Florin p. 66 PSYCHO CITOYENNE CORALIE CHEVALLIER ET NICOLAS BAUMARD Défenseurs des

CORALIE CHEVALLIER ET NICOLAS BAUMARD

Défenseurs des droits des femmes, vous n’êtes pas seuls !

En Arabie Saoudite, la majorité des hommes souhaite briser le mur du sexisme. Problème : ils ne sont pas au courant.

p. 68 PSYCHOLOGIE

Erreurs médicales et judiciaires :

comment les éviter ?

Juges et médecins commettent des erreurs graves à cause de biais psychologiques, que des méthodes simples pourraient corriger.

Tiffany Morisseau et Nicolas Gauvrit

p. 74 p. 80
p. 74
p. 80

p. 74-91

VIE QUOTIDIENNE

p. 74 PSYCHOLOGIE SOCIALE

L’herbe du voisin

Pourquoi nous nous comparons sans cesse.

Paola Emilia Cicerone

p. 80 PSYCHOLOGIE COMPORTEMENTALE

Death metal : un cœur tendre sous l’armure ?

Les fans sont en réalité fins et empathiques.

David Noonan

p. 84 L’ÉCOLE DES CERVEAUX

et empathiques. David Noonan p. 84 L’ÉCOLE DES CERVEAUX JEAN-PHILIPPE LACHAUX Ce qu’un violoncelle nous apprend

JEAN-PHILIPPE

LACHAUX

Ce qu’un violoncelle nous apprend sur notre cerveau

Regarder, écouter, c’est déjà apprendre.

p. 86 LA QUESTION DU MOIS

Pourquoi avons-nous deux hémisphères cérébraux ?

Onur Güntürtkün

p. 88 LES CLÉS DU COMPORTEMENT

p. 93
p. 93

p. 92 Onur Güntürtkün p. 88 LES CLÉS DU COMPORTEMENT p. 93 p. 92-98 LIVRES 5 p. 92

p. 92-98

LIVRES

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p. 92 SÉLECTION DE LIVRES

Psychiatrie : l’état d’urgencep. 93 p. 92 p. 92-98 LIVRES 5 p. 92 SÉLECTION DE LIVRES Assiette au top

Assiette au top = cerveau heureuxSÉLECTION DE LIVRES Psychiatrie : l’état d’urgence Éloge de la passoire Vaincre son anxiété par soi-même

Éloge de la passoirel’état d’urgence Assiette au top = cerveau heureux Vaincre son anxiété par soi-même Factfulness Le Cerveau

Vaincre son anxiété par soi-mêmeAssiette au top = cerveau heureux Éloge de la passoire Factfulness Le Cerveau et les maux

FactfulnessÉloge de la passoire Vaincre son anxiété par soi-même Le Cerveau et les maux de la

Le Cerveau et les maux de la parolela passoire Vaincre son anxiété par soi-même Factfulness p. 94 NEUROSCIENCES ET LITTÉRATURE SEBASTIAN DIEGUEZ Leurs

p. 94 NEUROSCIENCES ET LITTÉRATURE

les maux de la parole p. 94 NEUROSCIENCES ET LITTÉRATURE SEBASTIAN DIEGUEZ Leurs enfants après eux :

SEBASTIAN

DIEGUEZ

Leurs enfants après eux :

un ennui captivant

En 2018, le prix Goncourt récompense un roman sur l’ennui. Mais il y a un ennui fécond et un autre destructeur…

Les belles-mères :

alliées ou poisons ?

En toute belle-mère il y a une part positive. Sachez la reconnaître et lui faire sa place.

Nicolas Guéguen

belle-mère il y a une part positive. Sachez la reconnaître et lui faire sa place. Nicolas

N° 108 - Mars 2019

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DÉCOUVERTES

p. 16 Focus p. 18 De nouveaux espoirs contre la migraine

PSYCHOLOGIE COMPORTEMENTALE

Actualités

Par la rédaction

p. 24 Olds et Milner, la découverte des circuits du plaisir

Donner, le seul plaisir qui ne s’épuise pas

Avec la répétition, nous prenons de moins en moins plaisir à une même situation, comme manger un plat ou toucher notre salaire (s’il ne change pas). Sauf s’il s’agit de donner quelque chose à autrui.

Sauf s’il s’agit de donner quelque chose à autrui. E. O’Brien et S. Kassirer, People are

E. O’Brien et S. Kassirer, People are slow to adapt to the warm glow of giving, Psychological Science, le 27 décembre 2018.

Gagnez chaque jour la même somme d’argent ou mangez le même plat, et vous apprécierez de moins en moins la récompense… Nous nous adaptons au plaisir ou au bonheur associé à une même situa- tion, même lorsqu’il s’agit de recevoir des cadeaux ; c’est l’adaptation hédo- nique, un mécanisme qu’il est toute- fois possible d’atténuer en variant les plaisirs ou la façon d’en jouir, ou encore en espaçant les occurrences. Mais il existerait une exception : Ed O’Brien, de l’université de Chicago, et Samantha Kassirer, de l’université Northwestern, prouvent que le plaisir lié au fait de donner à autrui échappe à l’habituation hédonique. Les chercheurs ont mené pour cela deux expériences. D’abord, à 96 personnes recrutées sur leur cam- pus, ils ont donné chaque jour pen- dant 5 jours, 5 dollars à dépenser, pour elles-mêmes ou pour un même individu tout au long de cette période. Dans la seconde expérience, réalisée en ligne, 502 personnes ont gagné 0,05 dollar à chaque tour d’un jeu

expérience, réalisée en ligne, 502 personnes ont gagné 0,05 dollar à chaque tour d’un jeu N°
expérience, réalisée en ligne, 502 personnes ont gagné 0,05 dollar à chaque tour d’un jeu N°

N° 108 - Mars 2019

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p. 30 Pierre, l’ado accro aux jeux vidéo

p. 30 Pierre, l’ado accro aux jeux vidéo RETROUVEZ LA PAGE FACEBOOK DE CERVEAU & PSYCHO

RETROUVEZ LA PAGE FACEBOOK DE CERVEAU & PSYCHO

vidéo RETROUVEZ LA PAGE FACEBOOK DE CERVEAU & PSYCHO (10 tours au total), une somme qu’elles
vidéo RETROUVEZ LA PAGE FACEBOOK DE CERVEAU & PSYCHO (10 tours au total), une somme qu’elles

(10 tours au total), une somme qu’elles décidaient de garder pour elles-mêmes ou de reverser à une œuvre caritative (la même à chaque tour de jeu). Et à chaque fois, les par- ticipants remplissaient un « question- naire de satisfaction ». Résultats : le bonheur des gens ne diminue jamais lorsqu’ils offrent un cadeau, alors qu’il s’atténue quand ils en reçoivent un de façon répétée, et la satisfaction des inter- nautes ayant offert l’argent du jeu à une œuvre caritative ne s’amenuise presque pas non plus, du moins beaucoup moins que lorsqu’ils gardent l’argent pour eux. Quoi qu’il en soit, les psycholo- gues concluent que le plaisir de don- ner échapperait à l’adaptation hédo- nique et se maintiendrait dans le temps – bien qu’il faille augmenter les occurrences sur le long terme pour le confirmer. Pourquoi ? Peut-être parce que, lorsque nous pensons à une gra- tification, comme le fait d’être payé ou de bien manger, nous comparons les événements successifs, ce qui dimi- nue notre sensibilité à l’expérience. Alors que quand nous faisons une action tournée vers autrui, nous vivons chaque situation comme étant unique. En outre, faire un don contribue à notre réputation, ce qui renforce le lien social ; c’est un plaisir qui s’entre- tient au quotidien et qui, de ce fait, est sans cesse renouvelé. £ Bénédicte Salthun-Lassalle

est sans cesse renouvelé. £ Bénédicte Salthun-Lassalle N° 108 - Mars 2019 7 PSYCHOLOGIE Rêvasser pour

N° 108 - Mars 2019

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£ Bénédicte Salthun-Lassalle N° 108 - Mars 2019 7 PSYCHOLOGIE Rêvasser pour franchir les obstacles S.

PSYCHOLOGIE

Rêvasser pour franchir les obstacles

2019 7 PSYCHOLOGIE Rêvasser pour franchir les obstacles S. L. Gable et al. , Psychological Science,
2019 7 PSYCHOLOGIE Rêvasser pour franchir les obstacles S. L. Gable et al. , Psychological Science,

S. L. Gable et al., Psychological Science, publication en ligne du 17 janvier 2019.

Rêvasser n’est pas inutile, loin de là. Cela pourrait même vous aider à trouver des solutions à des problèmes que vous n’arrivez pas à surmonter à certains moments de votre vie. C’est ce que suggère une étude réalisée par Shelly Gable et ses collègues de l’université de Santa Barbara, en Californie. Cette psychologue a demandé à 87 physiciens et 91 écrivains professionnels de haut niveau quelle avait été leur meilleure idée du jour et ce qu’ils étaient en train de faire lorsqu’ils l’avaient eue. Elle a constaté que l’activité mentale de ces créateurs était soit focalisée sur la tâche qu’ils s’étaient fixée (rédiger un roman, trouver la solution à un problème de physique) soit en train de vaga- bonder librement. Or si les idées surgies en situation de focalisation sur la tâche sont aussi créatives que celles issues d’un vagabondage mental, les secondes se sont révélées plus aptes que les pre- mières à surmonter une impasse (un calcul inso- luble, une intrigue bloquée). Laisser vagabonder ses pensées permet d’acti- ver un réseau d’aires cérébrales nommé réseau par défaut, associé à un mode de pensée dite divergente. Celle-ci consiste à générer le plus de solutions possible à un problème. C’est cette faculté de multiplier les possibles en élargissant le champ de conscience, qui semble particulière- ment adaptée lorsqu’on se heurte à un mur. En vagabondant, on s’égare, mais bizarrement on atteint parfois son but. £ Sébastien Bohler

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DÉCOUVERTES Actualités

© Shutterstock.com/CokeDCola

8 DÉCOUVERTES Actualités © Shutterstock.com/CokeDCola NEUROSCIENCES En finir avec la douleur ? G. Corder et al.,

NEUROSCIENCES

En finir avec la douleur ?

NEUROSCIENCES En finir avec la douleur ? G. Corder et al., An amygdalar neural ensemble that

G. Corder et al., An amygdalar neural ensemble that encodes the unpleasantness of pain, Science, vol. 363, pp. 276-281, 2019.

of pain, Science, vol. 363, pp. 276-281, 2019. de douleurs subies, constituant ainsi le noyau du

de douleurs subies, constituant ainsi le noyau du déplaisir sub- jectif ressenti. Dans un deuxième temps, l’équipe de Stanford a réussi à bloquer l’activité de ces neurones de façon ciblée, ce qui a soulagé l’animal de la sensation pénible liée à sa souffrance mais sans toutefois l’empêcher de localiser la stimulation, ni bloquer des réflexes élémentaires de retrait, comme lorsque nous retirons instinctivement la main d’une plaque chauffante, avant même d’avoir eu le temps de souffrir.

NEUTRALISER LES DOULEURS CHRONIQUES Une régulation très fine, donc, qui pourrait apporter une solution au problème des douleurs chroniques. Ces dernières, ont constaté Gregory Corder et ses collègues, apparaissent par exemple en cas de lésion profonde d’un nerf et se tra- duisent par une sensibilité douloureuse au simple toucher (un phénomène appelé allodynie), ou au froid, ou encore par une souffrance décuplée en réaction à de faibles stimuli doulou- reux (ce qu’on appelle hyperalgésie). Dans ce cas, l’ensemble des neurones localisés dans l’amygdale basolatérale s’em- brase littéralement. Et en bloquant cette hyperactivité par des méthodes pharmacologiques associées à des techniques de génie génétique, les neurobiologistes ont réussi à faire dis- paraître la douleur chronique chez des souris. Il faudra probablement encore des années pour que cela se traduise par un traitement chez l’homme. Quant au fait

d’infliger des douleurs expérimentales à des souris pour traiter les douleurs chroniques insupportables des humains, c’est évidemment un dilemme éthique qui active probablement

d’autres aires cérébrales. £

S. B.

Sait-on réellement ce qui se passe dans notre tête quand on a mal ? On pense rare- ment à l’analyser. Or la douleur a trois compo- santes : lorsque nous avons mal quelque part, nous pouvons localiser cette sensation, définir

son intensité et nous savons aussi que, contrai- rement à d’autres ressentis, elle est désagréable. Notre cer- veau procède à cette analyse en mobilisant plusieurs de ses aires : une partie du cortex somatosensoriel localise la sensa- tion, une autre jauge l’intensité, et enfin d’autres zones (le cortex cingulaire antérieur, l’insula ou l’amygdale) créent la sensation désagréable. Toutes ensemble, ces trois dimensions sont nécessaires pour créer l’expérience douloureuse. La plus pénible est évidemment la dimension affective, celle qui sus- cite le caractère désagréable. Or on vient de la localiser très précisément dans le cerveau, dans une subdivision de l’amyg- dale. Et cela pourrait changer la façon de la traiter.

UN CENTRE DE LA DOULEUR AFFECTIVE L’amygdale cérébrale est une petite zone du cerveau de la taille d’une amande (qui se dit amygdala en latin) chez l’homme, et de la taille d’un grain de riz chez la souris. Elle est impliquée dans de nombreuses réactions émotionnelles comme la peur, la colère ou l’agression. Quant à la douleur, ont découvert Gregory Corder et ses collègues de l’université de Stanford, sa dimension affective serait codée dans un infime sous-ensemble de neurones logés dans une de ses nombreuses subdivisions, l’amygdale basolatérale. Les chercheurs s’en sont aperçus en montant un mini- microscope portable sur le crâne de souris libres de leurs mou- vements, et qui pouvaient donc se soustraire volontairement à des stimulations douloureuses de divers types (pincements, froid intense, piqûres), de différentes intensités et appliquées en divers endroits, ayant donc pour seul point commun la dimen- sion affective de la douleur. Les chercheurs ont constaté que quelques centaines de neurones réagissent à tous les types

Les chercheurs ont constaté que quelques centaines de neurones réagissent à tous les types N° 108

N° 108 - Mars 2019

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Comment décupler son plaisir musical

L orsque vous écoutez votre morceau de musique préféré, de la dopamine est libérée

dans votre cerveau et vous éprouvez du plaisir. Mais la dopamine cause-t-elle le plaisir, ou le plaisir entraîne-t-il la sécrétion de dopamine ? Pour le savoir, Robert Zatorre et son équipe de recherche sur les neurosciences de la musique ont fait absorber à des volontaires un composé précurseur de la dopamine (les neurones l’utilisent comme matériau de construction pour la synthétiser) avant de leur faire écouter leurs morceaux préférés. Les auditeurs ont déclaré que leur plaisir était décuplé. En revanche, la prise d’un composé qui entrave l’action de la dopamine se traduit par une expérience musicale terne et sans plaisir. La dopamine est donc la cause du plaisir musical, et celui-ci peut être dopé. £ S. B.

Dépression aux particules fines

L a pollution atmosphérique a un impact sur la santé du corps, mais aussi sur les émotions

et le niveau de bien-être, révèle une large étude menée dans 144 villes de Chine. Les chercheurs ont analysé le contenu sémantique de 210 millions de tweets et l’ont comparé avec la concentration de particules fines de moins de 2,5 micromètres, engendrée par les usines, les centrales à charbon et le trafic automobile.

Ils ont alors constaté que la concentration de particules fines était négativement corrélée avec l’humeur, sur une échelle cotée de 0 à 100, des populations. Une météo de l’âme dont les gens n’ont que rarement conscience. Comme le font remarquer les chercheurs, la croissance

économique de la Chine a été plus forte, ces vingt

dernières années, que celle de l’humeur. £

S. B.

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NEUROSCIENCES

Notre cervelet, roi de la socialisation

B. 9 NEUROSCIENCES Notre cervelet, roi de la socialisation socialisation chez des souris de laboratoire. Par

socialisation chez des souris de laboratoire. Par exemple, dans un test dit « des trois chambres », une souris a le choix entre rester dans sa chambre, aller visiter une autre pièce où se trouve un congénère déjà connu, ou aller visiter une autre chambre contenant une nouvelle souris qu’elle n’a jamais côtoyée. Les souris les plus sociables s’ap- prochent volontiers du nouveau venu, mais lorsqu’on bloque leur connexion cervelet-aire tegmentale ventrale, elles ne le font plus. Le cervelet fait donc partie d’un réseau d’aires cérébrales qui, toutes ensemble, forment le cerveau social. Son action est nécessaire, mais non suffisante, pour induire un compor- tement de socialisation. Car stimuler la connexion récemment identifiée ne suffit pas à augmenter les com- portements d’approche des ani- maux. Mais on sait à présent qu’il interagit, via cette fameuse aire teg- mentale ventrale, avec d’autres zones de premier plan de notre cer- veau, comme le lobe frontal qui pla- nifie nos actions. Enfin une justice pour ce cerveau oublié… £ S. B.

Enfin une justice pour ce cerveau oublié… £ S. B. I. Carta et al., Cerebellar modulation
Enfin une justice pour ce cerveau oublié… £ S. B. I. Carta et al., Cerebellar modulation

I. Carta et al., Cerebellar modulation of the reward circuitry and social behavior, Science, vol. 363, eaav0581, 2019.

Pendant longtemps, on n’a pas très bien su à quoi pouvait servir ce petit cerveau situé à l’arrière du gros, un appendice aux fonctions vagues en dépit de ses quelque 50 milliards de neurones – soit autant que son vénérable grand frère. Voici donc qui va redorer son blason : le cervelet serait un élément essentiel de notre comportement social. À l’École de médecine Albert- Einstein, à New York, Ilaria Carta et ses collègues ont découvert, dans le cerveau de souris, une connexion neuronale directe qui part du cervelet et rejoint une zone cruciale du cer- veau, l’aire tegmentale ventrale, située à la jonction de la moelle épi- nière et du cortex. Cette aire tegmen- tale ventrale communique avec tout un réseau d’aires cérébrales qui contrôlent nos comportements sociaux, en orientant nos actions et nos attitudes de façon à obtenir des récompenses plutôt que des punitions. En bloquant de façon réversible la connexion entre le cervelet et l’aire tegmentale ventrale, les cher- cheurs ont aussi aboli le sens de la

entre le cervelet et l’aire tegmentale ventrale, les cher- cheurs ont aussi aboli le sens de

N° 108 - Mars 2019

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DÉCOUVERTES Actualités

© Shutterstock.com/Jose Luis Calvo

Actualités © Shutterstock.com/Jose Luis Calvo NEUROBIOLOGIE Des poils dans le cerveau E. W. Olstad et al.

NEUROBIOLOGIE

Des poils dans le cerveau

Luis Calvo NEUROBIOLOGIE Des poils dans le cerveau E. W. Olstad et al. , Ciliary beating

E. W. Olstad et al., Ciliary beating compartmentalizes cerebrospinal fluid flow in the brain and regulates ventricular development, Current Biology, 3 janvier 2019.

Saviez-vous que vous avez des cheveux qui poussent à l’intérieur de la tête et que c’est une très bonne chose ? Ces « cheveux » sont plus précisément des cils mobiles, qui tapissent les parois des ventricules, des cavités situées à l’intérieur de l’encéphale (voir l’image ci-contre). Au nombre de quatre, celles-ci sont emplies d’un fluide, le liquide céphalorachidien. Or l’équipe de Nathalie Jurisch-Yaksi, à l’uni- versité norvégienne des sciences et des technologies, a mon- tré que le mouvement des cils contribue à faire circuler ce fluide à l’intérieur des ventricules, jouant ainsi un rôle essentiel dans le développement et l’activité du cerveau. Des simulations sur ordinateur suggéraient déjà que les cils étaient des « micropropulseurs ». Mais il restait à le confirmer par des mesures. Une telle manipulation étant impossible chez l’homme, les chercheurs se sont penchés sur des larves de poisson-zèbre, qui présentent l’avantage d’être transparentes. Ils ont alors pu observer au microscope la danse des cils et la circulation du fluide dans le cerveau des animaux, tandis que divers autres paramètres étaient enregistrés. Grâce à des analyses mathématiques complexes, les cher- cheurs ont découvert que trois facteurs principaux influencent les déplacements du fluide : les mouvements des cils, ceux

déplacements du fluide : les mouvements des cils, ceux Des cils mobiles tapissant la paroi interne d’un
déplacements du fluide : les mouvements des cils, ceux Des cils mobiles tapissant la paroi interne d’un

Des cils mobiles tapissant la paroi interne d’un ventricule cérébral.

du poisson lui-même et les battements du cœur. Les cils crée- raient surtout des courants intraventriculaires, tandis que les déplacements de l’animal feraient passer le fluide d’un ven- tricule à l’autre. En contribuant à ces flux, les cils participeraient au bon fonctionnement du cerveau, car le fluide céphalorachidien fournit des nutriments aux neurones, évacue leurs déchets et véhicule différents signaux moléculaires. Par l’instauration de courants locaux, ils pourraient aussi transmettre des signaux moléculaires à des régions précises de l’encéphale, ce qui aiderait à son développement harmonieux. Lorsque les chercheurs ont sup- primé le mouvement des cils par des manipulations génétiques, des anomalies se sont d’ailleurs ensuivies dans la formation des ventricules. £

Guillaume Jacquemont

Un antibiotique contre Alzheimer ?

L es maladies neurodégénératives sont souvent liées au

vieillissement cellulaire qui s’accompagne d’une accumulation de protéines anormales. Gregory Solis, de l’institut Scripps, à La Jolla, et ses collègues ont montré qu’un antibiotique utilisé comme antiacnéique, la minocycline, bloque l’accumulation des protéines chez

les vers C. elegans âgés, qui vivent alors plus longtemps. Comment ? La minocycline diminue l’accumulation de protéines liées

à l’âge, en ralentissant la production de ces dernières ; et elle est notamment efficace pour les bêta- amyloïdes, qui s’agrègent dans la maladie d’Alzheimer. Les chercheurs ont aussi montré que l’antibiotique

a le même effet dans des cellules

humaines et pensent qu’il pourrait être utilisé pour ralentir l’évolution des maladies neurodégénératives. £ B. S.-L.

des maladies neurodégénératives . £ B. S.-L. N° 108 - Mars 2019 72 % des parents

N° 108 - Mars 2019

72 %

des parents souhaitent qu’à l’école primaire les enfants apprennent davantage à gérer leurs relations avec les autres et à travailler en groupe.

Source : Sondage Appel-BVA, octobre 2018.

à gérer leurs relations avec les autres et à travailler en groupe. Source : Sondage Appel-BVA, octobre

©Inserm/Alexandra Pinci

©Brend Images Agefotostock

Conférences citoyennes organisées avec l’Inserm

14

mars

 

Neuro-marketing : influencés  pour consommer ?

Neuro-marketing : influencés  pour consommer ?

Avec entre autres :

Brigitte Chamak, sociologue, ingénieure de recherche Inserm au Cermes 3, Paris ; Hervé Chneiweiss, président du comité d’éthique de l’Inserm ; Antoine Deswarte, expert indépendant en sciences cognitives appliquées pour les entreprises, fondateur et gérant du Cabinet Ocytocine dealer, Lille ; Nathalie Lazaric, directrice de recherche CNRS au GredeG Sophia, Valbonne.

du Cabinet Ocytocine dealer, Lille ; Nathalie Lazaric , directrice de recherche CNRS au G redeG

13

juin

Sport : supplice ou délice ?

Avec entre autres :

Bénédicte Le Panse, docteure en physiologie, athlète de haut niveau, directrice des organismes de formation Le Panse Academy et Le Panse Formation, Paris ; Samuel Vergès, docteur en physiologie, chercheur Inserm au sein du laboratoire Hypoxie et physiopathologie cardiovasculaire et respiratoire à l’Université de Grenoble-Alpes. En duplex avec le Pavillon des sciences de Montbéliard.

EN PARTENARIAT AVEC

Pavillon des sciences de Montbéliard. EN PARTENARIAT AVEC AVEC LE SOUTIEN DE accès gratuit accès gratuit

AVEC LE SOUTIEN DE

de Montbéliard. EN PARTENARIAT AVEC AVEC LE SOUTIEN DE accès gratuit accès gratuit Universcience s’associe au
de Montbéliard. EN PARTENARIAT AVEC AVEC LE SOUTIEN DE accès gratuit accès gratuit Universcience s’associe au
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de Montbéliard. EN PARTENARIAT AVEC AVEC LE SOUTIEN DE accès gratuit accès gratuit Universcience s’associe au

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EN PARTENARIAT AVEC AVEC LE SOUTIEN DE accès gratuit accès gratuit Universcience s’associe au Centre
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EN PARTENARIAT AVEC AVEC LE SOUTIEN DE accès gratuit accès gratuit Universcience s’associe au Centre

accès gratuit

AVEC AVEC LE SOUTIEN DE accès gratuit accès gratuit Universcience s’associe au Centre d’action sociale de

Universcience s’associe au Centre d’action sociale de la Ville de Paris pour proposer deux conférences en lien avec l’actualité des expositions de la Cité des sciences et de l’industrie.

19 mars — 14h30

L’équilibre sous contrôle

Pierre-Paul Vidal, directeur de COGNAC G (COGNition and ACtion Group), université Paris-Descartes, CNRS.

> En lien avec l’exposition Corps et sport, présentée jusqu’au 5 janvier 2020.

2 avril — 14h30

Ces microbes qui nous veulent du bien

Muriel Thomas, directrice de recherche affiliée au dépar- tement Alimentation humaine de l’ Inra.

> En lien avec l’exposition Microbiote d’après le charme

discret de l’intestin, présentée jusqu’au 4 août 2019.

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discret de l’intestin , présentée jusqu’au 4 août 2019. AVEC LE SOUTIEN DE Informations sur cite-sciences.fr

Informations sur cite-sciences.fr

12

DÉCOUVERTES Actualités

© PanicAttack / shutter stock.com

DÉCOUVERTES Actualités © PanicAttack / shutter stock.com SANTÉ MENTALE Écrans : des dangers incontestables J. M.

SANTÉ MENTALE

Écrans :

des dangers incontestables

SANTÉ MENTALE Écrans : des dangers incontestables J. M. Twenge et W. K. Campbell, Preventive Medicine

J. M. Twenge et W. K. Campbell, Preventive Medicine Reports, vol. 12, pp. 271-283, 2018.

Télévision, smartphone, jeux vidéo : en moyenne, les jeunes âgés de 2 à 17 ans passent plus de 3 heures par jour devant un écran, et même plus de 4 h 35 chez les 14-17 ans, avec des conséquences néfastes sur leur santé mentale. Ce sont les résultats d’une nouvelle étude américaine, les cher- cheurs ayant analysé les données de la National survey of child- ren’s health, menée auprès de plus de 40 000 familles ayant des enfants âgés de 2 à 17 ans en 2016. Il suffit d’une heure d’écran quotidienne pour que les enfants et adolescents soient moins curieux et aient moins envie d’ap- prendre de nouvelles choses, se contrôlent moins bien face à un exercice présentant une légère difficulté, ne finissent pas les tâches commencées, se fâchent plus souvent avec leurs proches, et souffrent davantage d’anxiété et de dépression. Ainsi, les ado- lescents de 14 à 17 ans passant plus de 7 heures par jour devant un écran ont deux fois plus de risques d’être anxieux ou dépres- sifs, comparé à ceux y passant une heure ; 42,2 % d’entre eux ne terminent jamais leurs tâches (contre 16,6 % après une heure d’écran). Même ceux qui ne regardent l’écran que 4 heures par

Même ceux qui ne regardent l’écran que 4 heures par jour ont 78 % de risques d’être

jour ont 78 % de risques d’être moins curieux, 60 % de ne pas

rester calme face à une tâche et 66 % de ne pas la finir. Les effets des écrans sont plus marqués chez les adolescents que chez les plus jeunes, mais n’épargnent pas ces derniers : les petits de

2 à 5 ans gros utilisateurs d’écrans ont deux fois plus de risques

de ne pas se contrôler dans diverses situations, comparé aux enfants n’y passant que 1 heure, 46 % d’entre eux ne se calmant pas spontanément quand ils sont excités. De plus, 9 % des jeunes de 11 à 13 ans qui passent une heure devant un écran sont réfrac- taires à tout nouvel apprentissage, 13,8 % de ceux qui y passent

4 heures et 22,6 % pour les plus de 7 heures par jour. Dès une heure d’écran par jour, le bien-être des enfants et des adolescents diminue donc. D’où les recommandations (sachant que la majorité des troubles mentaux se développent à l’adolescence) : pas plus de 1 heure par jour pour les 2 à 5 ans, et moins de 2 heures par jour pour les 6 à 17 ans… £ B. S.-L.

L’irisine, hormone anti-âge

P ratiquer une activité physique ou sportive protège contre

le déclin cognitif et la maladie d’Alzheimer en stimulant la production de neurones et l’irrigation sanguine du cerveau, ce qui ralentit le rétrécissement de zones cruciales pour la mémoire, comme l’hippocampe. On ignorait la nature de ce mécanisme, jusqu’à

ce que Mychael Lourenco et ses collègues de l’université de Rio de Janeiro montrent qu’une hormone, l’irisine, est libérée pendant l’activité physique et agit sur les neurones en développant les connexions synaptiques et en améliorant les performances mnésiques. En injectant dans le cerveau de souris malades d’Alzheimer un virus produisant cette irisine, les chercheurs ont réussi à enclencher ces processus protecteurs. À quand un virus à irisine pour les

personnes à risque ? £

S. B.

un virus à irisine pour les personnes à risque ? £ S. B. N° 108 -

N° 108 - Mars 2019

50%

d’augmentation de la protéine tau (impliquée dans la maladie d’Alzheimer) dans le cerveau de personnes saines après une nuit blanche.

© Shutterstock.com/Meranna

Pourquoi ce n’est pas drôle de se toucher

S e toucher, se caresser, voire plus si affinités, ce n’est tout de même pas pareil que d’être touché, caressé, et… on arrêtera là. La raison vient d’en être livrée par les spécialistes mondiaux du toucher et des caresses : Hakan Olausson et ses collègues de l’université de Linköping, en Suède. Lorsqu’un autre nous touche, tout s’embrase dans nos neurones

– insula, gyrus temporal supérieur, amygdale

et cortex préfrontal. Des aires à dominante émotionnelle qui s’éteignent quand on se touche

tout seul. Il ne reste guère que l’activité du cortex somatosensoriel, ce qui veut dire qu’on a toujours la conscience basiquement tactile qu’il se passe quelque chose, mais il y manque le frisson. Les plaisirs solitaires sont donc forcément

incomplets - cérébralement parlant. £

S. B.

Couple : avec l’âge, l’humour s’installe

L es divorces sont de plus en plus fréquents… Pourtant, selon des psychologues de

l’université de Berkeley, avec le temps, l’humour et l’affection remplacent la méfiance et les critiques dans les couples. Les chercheurs ont suivi pendant 13 ans les échanges de 87 couples mariés depuis moins de 15 ans ou plus de 35 ans. Dans les deux groupes, plus le temps passé ensemble augmente, plus les émotions négatives diminuent,

notamment les critiques et les querelles, et plus les positives, comme l’humour, l’enthousiasme et l’acceptation, augmentent. Et ce, indépendamment

de la satisfaction des partenaires vis-à-vis de leur relation. Une preuve supplémentaire qu’avec l’âge, les émotions positives remplacent les négatives,

y compris quand on vit à deux : le cœur

B. S.-L.

a finalement raison de la rancœur. £

NEUROBIOLOGIE

Le stress rétrécirait le cerveau

£ NEUROBIOLOGIE Le stress rétrécirait le cerveau J. B. Echouffo-Tcheugui et al. , Neurology , le

J. B. Echouffo-Tcheugui et al., Neurology, le 20 novembre 2018.

et al. , Neurology , le 20 novembre 2018. D ans un monde où le stress

Dans un monde où le stress quotidien est de plus en plus intense, les indicateurs de santé bas- culent vite dans le rouge si l’on n’ap- prend pas à gérer le stress, que ce soit en dormant bien ou en pratiquant une activité physique régulière. À tel point que l’on se demande quel est l’impact réel du stress sur notre cer- veau. Pour la première fois, l’équipe de Sudha Seshadri, de l’université du Texas à San Antonio, l’a évalué chez l’homme en bonne santé : le stress réduit le volume du cerveau et altère les fonctions cognitives, notamment la mémorisation. Les chercheurs ont étudié les don- nées de la cohorte Framingham Heart Study, regroupant plus de 2 200 per- sonnes âgées en moyenne de 48,5 ans, ne souffrant d’aucun trouble neurologique ou psychiatrique. Ces dernières ont subi des mesures de leur taux sanguin de cortisol, la principale hormone du stress, avant de passer une IRM cérébrale ainsi que des tests cognitifs. Les résultats ont révélé que la concentration sanguine moyenne en cortisol des sujets est de 12,92 micro- grammes par décilitre, un tiers des

participants ayant un taux faible (infé- rieur à 10,8), un tiers ayant un taux élevé (supérieur à 15,8), le dernier tiers se situant entre les deux. Mais surtout, les personnes les plus stressées ont un cerveau plus petit que celui des deux autres groupes, avec notamment moins de substance grise (formée par l’ensemble des corps cellulaires des neurones) dans les cortex frontal et pariétal (impliqués notamment dans les fonctions exécutives comme la planifi- cation, l’inhibition et l’orientation spa- tiale). Les sujets ayant des taux de cor- tisol élevés présentent également une altération plus importante de la subs- tance blanche, constituée des prolon- gements des neurones et impliquée dans la transmission des informations. Et ces changements structuraux s’ac- compagnent de déficits cognitifs : les personnes les plus stressées réus- sissent moins bien des tâches de mémorisation et d’attention. Le stress altérerait déjà le cer- veau des personnes d’âge moyen, en bonne santé, c’est-à-dire bien avant les premiers signes de vieillis- sement cérébral et d’éventuelles pathologies. £ B. S.-L.

les premiers signes de vieillis- sement cérébral et d’éventuelles pathologies. £ B. S.-L. N° 108 -

N° 108 - Mars 2019

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les premiers signes de vieillis- sement cérébral et d’éventuelles pathologies. £ B. S.-L. N° 108 -

© Shutterstock.com/Christophe Boisson

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© Shutterstock.com/Christophe Boisson 14 Un magazine édité par POUR LA SCIENCE 170 bis boulevard du Montparnasse

Un magazine édité par POUR LA SCIENCE

170 bis boulevard du Montparnasse 75014 Paris

Directrice des rédactions : Cécile Lestienne Cerveau & Psycho Rédacteur en chef : Sébastien Bohler Rédactrice en chef adjointe : Bénédicte Salthun-Lassalle Rédacteur : Guillaume Jacquemont

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droit de copie (20, rue des Grands-Augustins - 75006 Paris). Origine du papier : Finlande Taux de

Origine du papier : Finlande Taux de fibres recyclées : 0 % « Eutrophisation » ou « Impact sur l’eau » :

Ptot 0,005 kg/tonne La pâte à papier utilisée pour la fabrication du papier de cet ouvrage provient de forêts certifiées et gérées durablement.

provient de forêts certifiées et gérées durablement. PSYCHOLOGIE DU TRAVAIL La recette du bon manager A.

PSYCHOLOGIE DU TRAVAIL

La recette du bon manager

PSYCHOLOGIE DU TRAVAIL La recette du bon manager A. A. Chevrenidi et A. K. Bolotova, Journal

A. A. Chevrenidi et A. K. Bolotova, Journal of the Higher School of Economics, vol. 15, pp. 5733-5589, 2018.

Higher School of Economics, vol. 15, pp. 5733-5589, 2018. L a vie d’un manager n’est pas

La vie d’un manager n’est pas de tout repos : il faut sou- vent travailler sous la pression, jon- gler entre les tâches, réassigner ses priorités… Pourquoi certains y par- viennent-ils mieux que d’autres ? C’est la question que se sont posée les psychologues russes Anastasia Chevrenidi et Alla Bolotova. Elles ont fait remplir un questionnaire à 120 managers, qui occupaient des positions tantôt élevées, tantôt inter- médiaires. Trois dimensions psycho- logiques étaient évaluées : la ten- dance à procrastiner, le rapport au temps (à quel point on juge positive- ment son passé, on se projette dans le futur, on profite du présent…) et le sentiment d’avoir des objectifs et une vie pleine de sens. Les résultats ont montré que les managers occupant les plus hauts postes ont moins tendance à procras- tiner, mais aussi que cela semble lié aux autres dimensions de leur profil psychologique. Ils ont ainsi moins l’impression d’avoir fait des erreurs

ou d’avoir été rejetés dans le passé, manifestent moins de fatalisme, se projettent davantage dans le futur et ont un sentiment de sens supérieur. Globalement, ils ont donc plus l’im- pression d’avoir des raisons d’agir et de contrôler ce qui leur arrive, ce qui les aide sans doute à ne pas différer les tâches ennuyeuses. À l’inverse, les managers occu- pant des postes intermédiaires avaient un score élevé sur la dimen- sion du « présent hédoniste », éva- luée par des affirmations comme : « Je perds souvent conscience du temps qui passe en écoutant ma musique favorite. » Une dimension un peu négligée par leurs homologues haut placés : « Les managers de haut niveau sont préparés à sacrifier “le présent” sur l’autel du succès futur, se fixant constamment de nouveaux objectifs et essayant d’effectuer de grandes réalisations dans leur car- rière », résument les deux psycholo- gues. À vous de voir ce que vous

G. J.

préférez… £

rière », résument les deux psycholo- gues. À vous de voir ce que vous G. J. préférez…

N° 108 - Mars 2019

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Les mouvements qui nous agitent ne sont pas tous voulus ni maîtrisés. Que nous apprennent-ils ? Comment reprendre le contrôle ?

qui nous agitent ne sont pas tous voulus ni maîtrisés. Que nous apprennent-ils ? Comment reprendre

12

mars

Ces gestes qui agitent nos rêves

Ces gestes qui agitent nos rêves

Valérie Cochen De Cock, médecin neurologue au Pôle sommeil et neurologie de la clinique Beau Soleil de Montpellier.

19

mars

Poissons zèbres et neurones :

le contrôle de la locomotion

Claire Wyart, chercheuse en neurosciences, cheffe d’équipe Inserm à l’Institut du cerveau et de la mœlle épinière (ICM) à Paris.

26 mars

Simuler le transport, sur nos routes ou à l’intérieur de nos cellules

Cécile Appert-Rolland, physicienne chargée de recherche au CNRS, Laboratoire de physique théorique, université Paris Sud, Orsay.

de physique théorique, université Paris Sud, Orsay. - accès gratuit ©Agefotostock - accès gratuit Certains
de physique théorique, université Paris Sud, Orsay. - accès gratuit ©Agefotostock - accès gratuit Certains
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Paris Sud, Orsay. - accès gratuit ©Agefotostock - accès gratuit Certains patients atteints de maladies
Paris Sud, Orsay. - accès gratuit ©Agefotostock - accès gratuit Certains patients atteints de maladies
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Certains patients atteints de maladies neuropsy- chiatriques peuvent désormais, grâce à des serious games, se rééduquer ou apprendre à gérer certaines situations difficiles pour eux. Soumis à une validation clinique, ces jeux vidéo thérapeutiques sont reconnus comme « dispositifs médicaux numériques ».

Avec :

Pierre Foulon, co-directeur du laboratoire BRAIN e-NOVA- TION, commun à Genious Healthcare et l’ICM ;

Marie-Laure Welter, neurologue et professeure en neurophy- siologie au CHU de Rouen, co-directrice du laboratoire BRAIN e-NOVATION.

Voir les jeux disponibles sur curapy.com.

BRAIN e-NOVATION. Voir les jeux disponibles sur curapy.com . Informations sur cite-sciences.fr et palais-decouverte.fr

Informations sur cite-sciences.fr et palais-decouverte.fr

© Shutterstock.com/Arcady

16

DÉCOUVERTES Focus

© Shutterstock.com/Arcady 16 DÉCOUVERTES Focus GUILLAUME JACQUEMONT Journaliste à Cerveau&Psycho. Corriger

GUILLAUME

JACQUEMONT

Journaliste à Cerveau&Psycho.

Corriger l’activité cérébrale en temps réel

Détecter une activité cérébrale pathologique et la corriger en temps réel : c’est l’espoir que fait naître un nouveau stimulateur « intelligent ».

Difficile de trouver une res- semblance entre les crises convul- sives qui terrassent les épilep- tiques, la perte totale d’envie qui survient dans une dépression pro- fonde et les tics verbaux caractéris- tiques du syndrome de la Tourette. Pourtant, toutes ces pathologies ont un point commun : à un moment donné, quelque part dans le cer- veau, quelque chose ne fonctionne pas normalement. Et s’il était pos- sible de « corriger » l’activité céré- brale en temps réel ? Andy Zhou, de l’université de Californie, et ses collègues viennent de faire un pas dans ce sens, en développant un dispositif de stimulation autonome et minia- turisé. Les chercheurs ont en outre prouvé que leur appareil était capable de « lire » l’activité céré- brale et de la modifier en temps réel, pour l’instant chez le singe. Depuis quelques décennies déjà, on sait stimuler ou inhiber locale- ment les neurones grâce à des élec- trodes implantées dans le cerveau. Cette technique est aujourd’hui

dans le cerveau. Cette technique est aujourd’hui utilisée pour traiter la maladie de Parkinson ou le

utilisée pour traiter la maladie de Parkinson ou le syndrome de Gilles de la Tourette, mais aussi certains troubles psychiatriques, comme la dépression et les troubles obsession- nels compulsifs (TOC). Elle est éga- lement à l’étude pour plusieurs autres pathologies : les addictions, l’épilep- sie, la maladie d’Alzheimer… En 2013, on comptait envi- ron 100 000 patients dotés de ces « pacemakers cérébraux » dans le monde. Bien sûr, cette intervention est très encadrée et réservée aux cas les plus sévères, résistants aux médi- caments : il ne s’agit pas de réaliser une opération chirurgicale à la moindre saute d’humeur. Reste qu’elle a permis de rendre une vie

saute d’humeur. Reste qu’elle a permis de rendre une vie N° 108 - Mars 2019 quasi

N° 108 - Mars 2019

quasi normale à un grand nombre de patients auparavant gravement pénalisés dans leur vie quotidienne. Le problème est que les disposi- tifs actuels ne proposent qu’une sti- mulation continue, qui modifie en permanence l’activité cérébrale. Or selon la neurologue Marie-Laure Welter, responsable du service de neurophysiologie au CHU de Rouen et chercheuse à l’Institut du cerveau et de la moelle épinière (ICM), il existe alors un risque non négli- geable d’effets secondaires. Chez les parkinsoniens, par exemple, la sti- mulation provoque parfois des mou- vements anormaux, ainsi que des troubles attentionnels ou des com- portements impulsifs.

STIMULER SEULEMENT QUAND C’EST NÉCESSAIRE En conséquence, on cherche à moduler l’activité cérébrale de façon plus fine. L’équipe de Peter Brown, à l’université d’Oxford, a ainsi réussi à faire de la stimulation « adaptative » chez des patients parkinsoniens, c’est-à-dire à détecter une activité

anormale et à la modifier pour réduire les tremblements et amélio- rer la fluidité des gestes. Mais leur technique nécessite un appareillage imposant, ce qui limite son usage au laboratoire ou à l’hôpital. Impossible donc de l’utiliser dans la vie courante, où les symptômes réapparaissent.

MOINS DE 20 GRAMMES POUR MODIFIER L’ACTIVITÉ CÉRÉBRALE Rien de tout cela avec le « stimu- lateur intelligent » développé par Andy Zhou et ses collègues. Pesant moins de 20 grammes, il comprend un centre de commande et une bat- terie miniaturisés, qui s’installent sur un châssis fixé au crâne. Le centre de commande communique par ondes radio avec un ensemble comprenant 128 électrodes de mesure et 8 élec- trodes de stimulation, qui peut être implanté à la surface du cerveau (sur le cortex) ou plus en profondeur. L’appareil a été baptisé WAND, pour wireless artefact-free neuromodula- tion device (dispositif de neuromodu- lation sans fil et sans artefact). « Sans artefact » ? C’est que les chercheurs sont parvenus à surmon- ter un autre défi majeur. Lorsqu’on veut faire de la stimulation « intelli- gente », il faut suivre l’évolution de l’activité cérébrale pour déterminer quand elle redevient normale, et donc à quel moment arrêter les impulsions. Or les signaux à mesu- rer – par exemple ceux qui indiquent qu’une commande motrice est dys- fonctionnelle dans le cas de la mala- die de Parkinson – sont très subtils, de l’ordre de 1 000 fois moins intenses que la stimulation. Celle-ci entraîne donc d’importantes pertur- bations – les fameux « artefacts » – qui compliquent la mesure. C’est un peu comme essayer de suivre les frémissements provoqués par le vent à la surface d’un étang où l’on jette de grosses pierres. Les chercheurs sont parvenus à régler le problème en mesurant l’acti- vité globale et en lui soustrayant l’artefact provoqué par la stimulation, calculé à partir des caractéristiques de cette dernière. Leur dispositif peut

caractéristiques de cette dernière. Leur dispositif peut Potentiellement, toutes les pathologies pour lesquelles on

Potentiellement, toutes les pathologies pour lesquelles on fait de la stimulation cérébrale pourraient bénéficier de ce dispositif.

Marie-Laure Welter, neurologue

Bibliographie

A. Zhou et al.,

A wireless and

artefact-free

128-channel

neuromodulation device for closed-loop stimulation and recording in non- human primates, Nature Biomedical Engineering, vol. 3, pp. 15-26, janvier 2019.

J. Yelnik et M.-L. Welter,

La stimulation cérébrale

profonde,

Cerveau&Psycho,

n° 56, 2013.

cérébrale profonde, Cerveau&Psycho, n° 56, 2013. N° 108 - Mars 2019 ainsi mesurer l’activité de la

N° 108 - Mars 2019

ainsi mesurer l’activité de la zone pré- cise qu’il stimule, ce qui est une condition essentielle de la réussite. Pour prouver la capacité de l’ap- pareil à moduler l’activité cérébrale en temps réel, les chercheurs l’ont implanté dans les zones corticales commandant le mouvement chez des singes, dont ils ont réussi à pré- voir et à retarder les gestes. Les ani- maux avaient appris à effectuer une série de tâches précises. Par exemple, lorsqu’ils recevaient un signal de départ, ils devaient dépla- cer un curseur sur un écran à l’aide d’un joystick. Le stimulateur est alors parvenu à détecter leur inten- tion de bouger et à envoyer des impulsions qui ont retardé le geste en brouillant l’activité de la zone motrice ; cela s’est traduit par une augmentation du temps de réaction moyen de 22 millisecondes.

MIEUX IDENTIFIER LES SIGNAUX PATHOLOGIQUES Ces travaux ouvrent un vaste champ d’application, selon Marie- Laure Welter : « Potentiellement, toutes les pathologies pour lesquelles on fait de la stimulation cérébrale pourraient en bénéficier. » Dans l’épilepsie, par exemple, il serait théoriquement possible d’identifier le début d’une crise et de l’étouffer

dans l’œuf. Mais il faudra apprendre

à caractériser plus précisément les activités pathologiques et décider exactement ce que l’on veut modi- fier, précise aussitôt la neurologue. Pour la maladie de Parkinson, on commence à savoir détecter les prémisses des tremblements, grâce notamment aux travaux de Peter Brown. Mais pour bien d’autres maladies, neurologiques ou psychia-

triques, nous sommes encore loin de maîtriser assez finement les pertur- bations de l’activité cérébrale qui causent les symptômes. Bref, nous

disposons désormais d’un outil capable d’agir sur l’activité cérébrale avec une précision inédite ; reste à savoir comment le paramétrer, en fonction des possibilités thérapeu- tiques et des limites éthiques. £

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18 N° 108 - Mars 2019

N° 108 - Mars 2019

DÉCOUVERTES Santé

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© Shutterstock.com/Nitchakul Sangpetch

De nouveaux espoirs contre la

migraine

Par David Noonan, journaliste scientifique américain.

Des maux de tête insupportables handicapent la vie de millions de personnes, parfois presque au quotidien, sans que l’on comprenne bien pourquoi. Mais de nouvelles découvertes sur les mécanismes des migraines devraient aboutir à de nouveaux traitements.

À 63 ans, l’homme est incapable

d’assurer les fonctions qu’attend de lui le peuple qui l’a élu. Car il souffre de migraines. Comme il l’a confié un jour par écrit à un proche : « Je béné- ficie tout juste d’un court moment de répit dans la matinée. J’en profite pour lire, écrire ou réfléchir. » Avant de s’enfermer dans une pièce sombre jusqu’au soir. Cet homme, le président américain Thomas Jefferson, se bat chaque après-midi de ce début de printemps 1807, pendant son second

mandat, contre l’un des troubles neurologiques les plus répandus sur la planète. Sans jamais que le coauteur de la Déclaration d’indépendance ne par- vienne à vaincre ce qu’il résumait par « des maux de têtes chroniques ». Toutefois, ses crises semblent s’être atténuées après 1808. Deux siècles plus tard, 15 % des adultes dans le monde, et 20 % des Français – 30 % des femmes et

EN BREF

£ Un Français sur cinq

souffre régulièrement de migraines, sans

que les antidouleurs proposés aujourd’hui ne soient vraiment efficaces.

£ Mais les chercheurs

viennent de découvrir l’implication du système nerveux trigéminal, la principale voie de la douleur du cerveau et de la tête : des neurones y sont hyperactifs, notamment à cause d’une mutation.

£ Des « anticorps »

bloquant une molécule de ce système diminuent l’apparition des crises chez les patients, avec une efficacité jamais égalée.

chez les patients, avec une efficacité jamais égalée. N° 108 - Mars 2019 10 % des

N° 108 - Mars 2019

10 % des hommes –, souffrent des mêmes maux que ceux du président. À l’instar de Jefferson, qui

se soignait avec des décoctions d’écorces à base de quinine, ils ont tenté de combattre le mal en testant toutes sortes de thérapies : des médicaments pour le cœur, le yoga, des infusions de plantes… Cette quête reste d’actualité, car la médecine et la recherche modernes, encore incapables de com-

prendre parfaitement l’origine des migraines, n’ont pas vraiment proposé d’antidouleur efficace. Mais aujourd’hui, s’ouvre un nouveau cha- pitre de la longue histoire des crises migrai- neuses. Les neurologues pensent que c’est une hypersensibilité du système nerveux qui est à l’origine du déclenchement de la douleur. Ils sont d’ailleurs en passe de finaliser des études cli- niques menées avec des médicaments candidats

capables d’apaiser les neurones suractivés de ce système. Il s’agirait des premiers traitements évi- tant les maux de tête avant leur apparition. Si les résultats obtenus lors des études précédentes se confirment, des millions de migraineux pour- raient bien ne plus jamais souffrir…

lors des études précédentes se confirment, des millions de migraineux pour - raient bien ne plus

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DÉCOUVERTES Santé

DE NOUVEAUX ESPOIRS CONTRE LA MIGRAINE

DÉCOUVERTES Santé DE NOUVEAUX ESPOIRS CONTRE LA MIGRAINE LE PREMIER MÉCANISME GÉNÉTIQUE ASSOCIÉ À LA MIGRAINE

LE PREMIER MÉCANISME GÉNÉTIQUE ASSOCIÉ À LA MIGRAINE

LE PREMIER MÉCANISME GÉNÉTIQUE ASSOCIÉ À LA MIGRAINE P lus de 10 millions de Français souffrent

P lus de 10 millions de Français souffrent régulièrement de migraines, crises douloureuses qui durent entre 4 et 72 heures

et qui s’accompagnent d’autres symptômes comme une sensibilité accrue au bruit, aux odeurs ou à la lumière, ainsi que de nausées ou de vomissements. Vingt pour cent des crises sont associées à des troubles neurologiques, notamment visuels, nommés auras, des sortes d’hallucinations. La douleur est si invalidante qu’en France, chaque année, 20 millions de jours de travail sont perdus. Et pourtant, aucun traitement vraiment efficace n’est encore disponible, notamment parce qu’on ne connaît pas l’origine de la migraine. En revanche, les chercheurs savent depuis longtemps que la maladie est en grande partie héréditaire, le risque que vous en souffriez augmentant de 80 % si l’un de vos proches parents est atteint. De ce fait, identifier les mécanismes génétiques impliqués permettrait de mieux comprendre les origines de la migraine. L’équipe de Guillaume Sandoz, de l’institut de biologie Valrose, à Nice, vient enfin de trouver un mécanisme génétique en cause dans la migraine. Ce qui ouvre potentiellement la porte à un nouveau traitement. On sait depuis une trentaine d’années que les douleurs associées

à la migraine mettent en jeu le système nerveux trigéminal, et notamment

ses fibres sensorielles qui transmettent de multiples informations dans

le visage et le crâne, en particulier la douleur. Une hyperexcitabilité des neurones sensoriels de ce système est associée aux crises migraineuses, sans que l’on sache pourquoi cette activité exagérée existe chez certaines personnes et pas d’autres. Les chercheurs français se sont donc intéressés

à la propagation de l’influx nerveux le long des neurones, qui dépend

de différents flux d’ions à travers la membrane de ces derniers, via des canaux ioniques d’un type particulier. Notamment, certains canaux

potassiques dits à deux domaines P sont inhibiteurs (ils diminuent l’activité des neurones) ; or on a identifié des mutations du gène codant l’un de ces canaux, TRESK, certaines provoquant des migraines, d’autres non. Et l’équipe de Sandoz vient de découvrir qu’une mutation précise de TRESK provoque l’apparition de deux canaux potassiques mutants au lieu d’un normal ! D’où la douleur. Mais quel est le mécanisme en jeu ? Pour simplifier, un canal est une protéine qui est traduite à partir d’un ARN messager, le « transcrit » d’un gène. Normalement, l’ARN messager issu du gène TRESK est traduit en canal TRESK qui, inséré dans la membrane des neurones, influe sur la propagation de l’influx nerveux en diminuant l’excitabilité (voir la figure ci-contre). Mais en cas de mutation, via un mécanisme que les chercheurs ont identifié et qu’ils ont nommé fsATI (frameshift mutation induced-alternative translation initiation), le gène TRESK muté est « transcrit » de deux façons distinctes, ce qui produit deux canaux : TRESK-Mutant-1 et TRESK-Mutant-2. Or ce dernier interagit avec d’autres canaux potassiques, nommés TREK, qui ne remplissent alors plus leur fonction apaisante, ce qui conduit à une hyperexcitabilité des neurones. D’où la transmission de la douleur le long des fibres du trijumeau. Par ailleurs, les chercheurs ont confirmé chez les animaux que si l’on bloque (génétiquement) l’activité des canaux TREK, les rats souffrent de migraines (qui se caractérisent par une hypersensibilité de la face). Ils espèrent maintenant trouver des molécules qui permettent de relancer l’activité des TREK chez les migraineux ou d’empêcher l’interaction de ces canaux avec les TRESK-Mutant-2. Ces molécules seraient alors des médicaments potentiels.

Bénédicte Salthun-Lassalle, rédactrice en chef adjointe à Cerveau & Psycho

« Cela bouleverserait totalement la façon dont on traite les migraines », s’enthousiasme David Dodick, neurologue du campus Mayo Clinic’s, en Arizona, et ancien président de l’International Headache Society. Même s’il existe aujourd’hui des médicaments qui atténuent les migraines après leur déclenchement, le graal pour les patients et les médecins serait d’éviter l’appari- tion des douleurs migraineuses. Une crise dure en général entre quelques heures et trois jours. La plupart des patients souffrent de migraines dites sporadiques et sont contraints de lever le pied plusieurs jours par mois. Mais pour les personnes atteintes d’une forme chronique de la maladie – soit environ 8 % des patients –, ce n’est pas la même histoire. Elles sont « en crise » au moins la moitié du mois. Avec des signes précurseurs bien précis : sentiment de fatigue, changements d’humeur et nausées. Par

ailleurs, environ 30 % de ces patients souffrent de troubles de la vision, appelés auras, juste avant l’apparition de la migraine. Le coût total de la maladie, avec les frais médicaux directs et les coûts indirects comme les jours non travaillés, s’élève à 242 millions d’euros en France. Et ce fléau ne date pas d’hier. Les symptômes migraineux sont décrits pour la première fois dès 3000 avant notre ère à Babylone… Depuis cette époque, les efforts continus pour trouver un remède contrastent avec notre ignorance déso- lante de la maladie. Saignée, trépanation et cau- térisation au fer rouge du cuir chevelu rasé fai- saient partie des traitements courants à l’époque gréco-romaine. La palme du remède improbable revient sans doute à l’ophtalmologue Ali ibn Isa, qui, au x e siècle, recommandait de se bander la tête avec une taupe morte. Au xix e siècle, c’est la stimulation électrique qui fait son apparition ;

une taupe morte. Au xix e siècle, c’est la stimulation électrique qui fait son apparition ;

N° 108 - Mars 2019

Excitabilité TRESK normale Gène TRESK non muté Pas de migraine Neurone TRESK-Mutant-1 Mutation fsATI
Excitabilité
TRESK
normale
Gène TRESK non muté
Pas
de migraine
Neurone
TRESK-Mutant-1
Mutation fsATI
Hyperexcitabilité
ATI
Gène TRESK muté
Migraine
TRESK-Mutant-2
– TREK
Nouvel
antimigraineux ?

on propose alors aux patients de tester de nou- velles inventions, comme le bain hydroélectrique qui n’est autre qu’une baignoire pleine d’eau par- courue par un courant.

UNE DILATATION DES VAISSEAUX SANGUINS CÉRÉBRAUX Au début du xx e siècle, les cliniciens se sont penchés sur le rôle des vaisseaux sanguins en découvrant l’existence de puissantes pulsations dans les artères temporales des patients en crise, certains se soulageant même par compression des artères carotides (dont sont issues les artères temporales). Dès lors et pendant plusieurs décen- nies, on a considéré la dilatation des vaisseaux sanguins cérébraux, ou vasodilatation, comme la cause principale des migraines. L’idée a été confortée à la fin des années 1930 avec la publi- cation d’un article scientifique sur l’utilisation du

- cation d’un article scientifique sur l’utilisation du N° 108 - Mars 2019 21 tartrate d’ergotamine,

N° 108 - Mars 2019

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tartrate d’ergotamine, un alcaloïde connu pour contracter les vaisseaux sanguins. Malgré de nombreux effets secondaires indésirables, comme des vomissements et une dépendance avérée au médicament, ce traitement a permis de bloquer les crises d’un grand nombre de patients. Si la vasodilatation constituait une pièce du puzzle, elle n’était probablement pas la seule, comme l’a révélé la vague de traitements qui a suivi. En effet, dans les années 1970, les patients cardiaques et migraineux ont rapporté à leurs médecins que les bêtabloquants qu’ils prenaient pour ralentir leur rythme cardiaque diminuaient aussi la fréquence des crises migraineuses. Des personnes prenant des antiépileptiques ou anti- dépresseurs, voire se faisant des injections de Botox, ont également décrit des améliorations.

DES TRAITEMENTS EMPIRIQUES De fait, les spécialistes ont commencé à pres- crire des médicaments issus d’autres spécialités médicales pour traiter les migraines. Cinq de ces molécules ont finalement reçu l’approbation de l’agence américaine du médicament, la Food and drug administration (FDA). Mais le fonctionne- ment de ces médicaments (efficaces dans seule- ment 45 % des cas, et assortis de nombreux effets

secondaires) dans la diminution des douleurs

migraineuses reste un mystère. Pour Dodick, ils interviennent peut-être à différents niveaux du

cerveau et du tronc cérébral, pour réduire l’exci-

tabilité des voies de transmission de la douleur.

Puis dans les années 1990, les premières molécules spécifiques de la migraine, les triptans, sont apparues. Selon Richard Lipton, directeur du Montefiore Headache Center de New York, on a développé les triptans pour répondre à une vieille idée selon laquelle la dilatation des vais- seaux sanguins est la première cause des migraines. Et les triptans étaient supposés inhi- ber cette dilatation. Mais ironiquement, les études suivantes ont montré que ces molécules atténuent en fait la transmission des signaux de la douleur dans le cerveau et que la « constric- tion » des vaisseaux sanguins est une consé- quence de cet effet. « Malgré tout, les triptans ont une efficacité réelle », commente Lipton. Une métaanalyse de 133 études sur ces molécules a montré qu’elles réduisent la douleur en moins de deux heures chez 42 à 76 % des patients. Elles représentent aujourd’hui un traitement fiable pour des millions de migraineux. En revanche, ce que les triptans ne font pas, c’est d’éviter le déclenchement des crises migrai- neuses. Peter Goadsby, neurologue au Headache Center of California, à San Francisco, rêve depuis

des crises migrai - neuses. Peter Goadsby, neurologue au Headache Center of California, à San Francisco,

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DÉCOUVERTES Santé

22 DÉCOUVERTES Santé DE NOUVEAUX ESPOIRS CONTRE LA MIGRAINE plus de tente ans de trouver la

DE NOUVEAUX ESPOIRS CONTRE LA MIGRAINE

plus de tente ans de trouver la molécule qui empê- cherait la douleur de naître. Dans les années 1980, il s’est intéressé au système nerveux trigéminal, considéré comme l’un des principaux axes de transmission de la douleur dans le cerveau. C’est sans doute ici que la migraine prend naissance. En effet, plusieurs études réalisées chez les animaux ont montré que, dans les fibres nerveuses senso- rielles de ce système, qui partent de l’arrière du cerveau et s’enroulent autour de différentes zones du visage et de la tête, il existe des cellules hyper- actives qui réagissent à des intensités lumineuses, des sons et des odeurs pourtant « anodines », en sécrétant des substances nociceptives, à l’origine du signal de douleur et de l’apparition de la migraine. Cette sensibilité hors norme des neu- rones du système trigéminal est sans doute héré- ditaire : 80 % des patients souffrant de migraines ont des antécédents familiaux. Goadsby coécrit son premier article sur le sujet en 1988, puis d’autres scientifiques, dont Dodick, le rejoignent. Leur objectif ? Trouver un moyen de bloquer le signal de la douleur. Les chercheurs découvrent alors, dans le sang des patients en crise, une molécule présente en grande quantité :

le peptide relié au gène calcitonine ou CGRP (pour calcitonin gene-related peptide). Or il s’agit du prin- cipal neurotransmetteur de la douleur au niveau du système trigéminal, c’est-à-dire une molécule sécrétée par un neurone et qui active le suivant en cas de crise migraineuse. Mais désactiver ou inter- férer avec le CGRP n’est pas simple : à l’époque, il est difficile d’identifier une molécule capable d’agir sur ce neurotransmetteur en particulier sans qu’elle ne modifie l’activité d’autres subs- tances cérébrales essentielles.

ENFIN UN TRAITEMENT DE FOND DE LA MIGRAINE ? Puis, avec le développement des biotechnolo- gies et des techniques capables de concevoir des protéines à volonté, les laboratoires pharmaceu- tiques ont créé des anticorps monoclonaux anti- CGRP : ces protéines se lient spécifiquement au peptide CGRP ou à ses récepteurs sur les neurones du système trigéminal. Ils bloquent donc son action. Ces anticorps sont « des missiles de haute précision. Ils vont droit au but », se réjouit Dodick. D’abord, deux études menées auprès de 380 patients migraineux, faisant des crises plus de

14 jours par mois, ont montré qu’une simple dose

d’anticorps anti-CGRP diminue les jours de crise de plus de 60 % (63 % dans la première étude et

66 % dans la seconde). Puis des essais cliniques de

phase III de deux de ces médicaments, décrits en novembre 2017 dans le New England Journal of

Medecine, ont confirmé l’efficacité du traitement. Ces médicaments, l’erenumab et le fremanezu- mab, ont largement diminué la fréquence des migraines de 1 395 patients. Injectés dans le sang, ils préviennent les maux de tête bien mieux que les traitements cardiaques ou épileptiques, avec

mieux que les traitements cardiaques ou épileptiques, avec Une administration par mois du nouveau médicament suffirait

Une administration par mois du nouveau médicament suffirait à diminuer, voire supprimer, l’apparition des migraines ; ce traitement de fond devrait être mis sur le marché fin 2019.

bien moins d’effets secondaires. Une administra- tion par mois suffirait donc à diminuer, voire sup- primer, l’apparition des crises migraineuses ; ce serait le premier traitement de fond spécifique de la migraine. Il devrait être mis sur le marché fin 2019. Reste à savoir qui en bénéficiera et com- ment il sera remboursé, car son coût est tout de même évalué à 7 000 euros par an. Par ailleurs, les scientifiques explorent d’autres traitements, comme la chirurgie du front ou de la paupière pour décompresser certaines fibres du système trigéminal, mais aussi la stimu- lation magnétique transcrânienne (TMS), une technique non invasive qui modifie l’activité des neurones. Selon Lipton, la voie de la TMS est pro- metteuse, à en croire les premiers résultats obte- nus. En revanche, le scientifique a aussi proposé l’intervention chirurgicale à ses patients mais les résultats sont « décevants » ; il ne recommande par cette pratique. Même si la source du mal semble bel et bien confinée au système nerveux trigéminal, l’origine de l’hyperactivité de ces neurones reste un vrai casse-tête – sans mauvais jeu de mots. Pourquoi héritez-vous de migraines ? Et pas votre voisin ? Les chercheurs tentent aujourd’hui de mieux com- prendre les mécanismes génétiques de la migraine, et une nouvelle percée vient d’être faite avec la découverte d’un premier gène associé aux maux de têtes chroniques qui handicapent la vie de tant de personnes (voir l’encadré page 20). £

vie de tant de personnes (voir l’encadré page 20) . £ N° 108 - Mars 2019

N° 108 - Mars 2019

Bibliographie

P. Royal et al., Migraine-

associated TRESK

mutations increase

neuronal excitability

through alternative

translation initiation

and inhibition of TREK, Neuron, en ligne

le

17 décembre 2018.

P.

J. Goadsb et al.,

A

controlled trial

erenumab for episodic migraine, New England Journal of Medicine, vol. 377, pp. 2123-2132, 2017.

S. D. Silberstein et al.,

Fremanezumab for the

preventive treatment

of chronic migraine,

New England Journal of Medicine, vol. 377, pp. 2113-2122, 2017.

for the preventive treatment of chronic migraine, New England Journal of Medicine , vol. 377, pp.

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24 JEAN-GAËL BARBARA Chercheur en histoire des neurosciences au CNRS et à l’Inserm, à Sorbonne Université

JEAN-GAËL BARBARA

Chercheur en histoire des neurosciences au CNRS et à l’Inserm, à Sorbonne Université et à l’institut de biologie Paris-Seine.

au CNRS et à l’Inserm, à Sorbonne Université et à l’institut de biologie Paris-Seine. N° 108

N° 108 - Mars 2019

DÉCOUVERTES Grandes expériences de neurosciences

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© Illustration : Lison Bernet

Olds et Milner

La découverte des circuits du plaisir

Pourquoi avons-nous du plaisir en dégustant notre plat préféré ou en écoutant une belle musique ? Jusqu’en 1954, cela restait un mystère… Et puis, une expérience aux résultats presque fortuits a tout bouleversé.

En 1954, un jeune psychologue de Harvard, James Olds, publie un article qui fait sensation dans le monde des neurosciences. Olds travaille alors sous la direction d’un ancien ingénieur, Peter Milner, lui-même formé à la neurophy- siologie et devenu l’assistant du célèbre psychologue canadien Donald Hebb. Et l’article qu’il rédige représente une véritable révolution. Certains chercheurs n’hésitent pas à écrire qu’il s’agit du type même de résultat que chacun rêvait alors d’obtenir à ce moment-là. Olds a découvert un circuit cérébral du plaisir ! Si la découverte annoncée par Olds étonne, c’est que plusieurs chercheurs ont précédemment échoué à obtenir un tel résultat. Sa description est pourtant aisée : James Olds a implanté chez plusieurs rats une microélectrode dans le cerveau, destinée à délivrer une impulsion électrique chaque fois que le rat actionne, fortuitement d’abord, un petit levier. Sur les conseils de Hebb, Olds avait ciblé la région de la formation réticulée, une zone profondément enfouie dans le tronc cérébral. Mais Milner avait déjà effectué des essais démontrant plu- tôt un effet aversif, à savoir que le rat sem- blait éviter soigneusement d’actionner le levier une nouvelle fois après un premier

à savoir que le rat sem - blait éviter soigneusement d’actionner le levier une nouvelle fois
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DÉCOUVERTES Grandes expériences de neurosciences

OLDS ET MILNER, LA DÉCOUVERTE DES CIRCUITS DU PLAISIR

essai accidentel. Cependant, à la surprise géné- rale, un rat d’Olds semble prendre goût à l’effet de l’impulsion électrique, puisqu’il se met à actionner le levier de manière répétée. Au début, on n’ima-

gine pas encore qu’il ressent du plaisir. Olds inter- prète ce fait sous l’angle du béhaviorisme domi- nant à son époque, en termes de comportements (voir l’encadré page de droite) : le fait que le rat appuie de plus en plus fréquemment sur le levier signifie que cette action provoque une récompense et est donc « renforcée ». Mais peu à peu va se faire jour l’idée que le rat vit un état émotionnel subjec- tif de plaisir, une idée qui marque une rupture vis-à-vis de la vision comportementaliste pure. D’ailleurs, l’année même de la découverte, en 1954, le quotidien de langue anglaise The Montreal Gazette titre déjà que l’université McGill

a ouvert un champ de recherche immense avec la

découverte de l’aire du plaisir du cerveau. Mais où se situe-t-elle ?

UNE ERREUR SALUTAIRE En réalité, James Olds est arrivé à ce résultat

parce qu’il s’est trompé dans la localisation d’im- plantation de sa microélectrode… Une erreur de débutant, commise en maniant l’appareil de stéréo- taxie qui utilise un cadre de contention du crâne de l’animal gradué par un système de coordonnées polaires permettant d’atteindre une région définie

à l’intérieur du cerveau. Après une vérification

demandée par Milner, Olds s’aperçoit par radiogra- phie de l’animal que la région implantée n’est pas la formation réticulée, mais le septum, une zone située dans la partie inférieure du lobe frontal. Une des avancées les plus importantes de l’his- toire des neurosciences (la découverte d’un centre du plaisir) est donc un cas typique de sérendipité, c’est-à-dire de découverte fortuite alors que l’on cherchait autre chose, avec parfois un rôle pour l’erreur. Mais il a fallu, pour arriver à ce coup du sort, une longue suite d’événements et la mise en place d’un contexte social et historique bien parti- culier. Remontons aux années 1940, en pleine Seconde Guerre mondiale, lorsque l’ingénieur bri- tannique Peter Milner rencontre une jeune psy- chologue de Cambridge, Brenda Langford, dans le cadre de recherches opérationnelles sur les radars. C’est elle que Milner suivra, après leur mariage, au Canada, lorsqu’elle rejoindra le département que dirigera bientôt Donald Hebb à l’université McGill de Montréal. Brenda fait alors connaître à son mari les travaux de Hebb ; Peter suivra même quelques cours de psychologie et travaillera sous la direction du psychologue en se formant à la neurophysiologie, au point de devenir son assis- tant. Brenda, elle, sera connue plus tard pour ses

EN BREF

£ En 1954, une équipe

de scientifiques canadiens et britanniques identifie un circuit cérébral du plaisir.

£ Cette découverte

change l’histoire des neurosciences en montrant que le cerveau produit des émotions positives, et pas seulement des comportements.

£ C’est le début

de la longue étude neuroscientifique des émotions, mais aussi des addictions.

travaux avec le célèbre patient H. M., qui avait perdu toute capacité de mémorisation après une

opération neurochirurgicale lui ayant retiré ses deux hippocampes. Et James Olds, dans cette affaire ? C’est un brillant psychologue de Harvard qui s’intéresse au

concept de motivation et à celui de récompense dans le cadre du béhaviorisme, mais tout en s’inté- ressant aux modèles neuronaux, dont la théorie de Hebb sur les assemblées de neurones, selon laquelle deux neurones qui s’activent au même moment ont tendance à renforcer leurs connexions. Il rejoint lui aussi le laboratoire de Hebb pour se former à la recherche expérimentale et il est placé

sous la direction de Peter Milner quand il réalise ses premiers travaux sur des animaux. Finalement, Hebb est au carrefour de tout cela. C’est lui le père du concept de renforcement synaptique – il avait imaginé dès 1949 que deux neurones actifs au même moment renforçaient leurs connexions –, qui suggérera d’abord à Olds d’étudier le renforcement chez des rats présen- tant une électrode implantée à demeure dans la

AVANT OLDS ET MILNER, OÙ EST LE PLAISIR ? L ’idée qui sous-tend la découverte
AVANT OLDS ET MILNER,
OÙ EST LE PLAISIR ?
L ’idée qui sous-tend la découverte d’Olds et Milner s’inscrit dans la grande
histoire des localisations de fonctions dans le système nerveux, et plus
spécifiquement dans le cerveau. Au début du xix e siècle déjà, Gall et Spurzheim
avaient imaginé que le plaisir participait aux fonctions affectives du cerveau,
mais la localisation d’un centre du plaisir resta énigmatique et controversée
tout au long du xx e siècle. Au cours des décennies qui ont précédé la
découverte d’Olds et Milner, certains neurochirurgiens avaient fortuitement pu
stimuler, au cours d’interventions, par des microélectrodes, certaines régions
cérébrales de patients en induisant une sensation agréable. Ces observations
ont toujours revêtu une sorte de caractère magique lorsqu’une
microstimulation induisait aussi parfois un souvenir très précis ou une
désorientation subite et momentanée du patient, à tel point que le grand
neurochirurgien canadien, Wilder Penfield, justifiait un certain dualisme
(séparation entre phénomènes subjectifs et activités neuronales) par ce genre
d’observations fugaces et éparses.
Quant à elle, la découverte d’Olds et Milner s’inscrit dans des programmes
de recherche solidement constitués et dépendants d’avancées récentes
de la neurophysiologie, le renouveau de la technique de la stéréotaxie, et le
développement de la technique des microélectrodes implantées à demeure chez
un animal vigile et libre de ses mouvements. Cette technique apportera d’ailleurs
d’autres grandes avancées scientifiques au cours des décennies suivantes, avec
la découverte, dans les années 1960, des cellules de lieu de l’hippocampe
(qui permettent de se localiser dans l’espace) ou, dans les années 1990,
des neurones miroirs, qui ont la propriété de s’activer aussi bien quand
nous faisons quelque chose et quand nous le voyons faire par autrui…

N° 108 - Mars 2019

© Illustration : Lison Bernet

© Illustration : Lison Bernet si déjà l’électroencéphalographie avait permis au cours des années 1930 de

si déjà l’électroencéphalographie avait permis au cours des années 1930 de lier des corrélats élec- trophysiologiques à certains états attentionnels ou à des phénomènes d’apprentissage par condi- tionnement chez l’homme). Au cours des années 1950, il semble alors évident pour tous que la formation réticulée représente un système de contrôle des activités les plus importantes du système nerveux qu’il devient nécessaire d’étu- dier, y compris à l’échelle des neurones indivi- duels, pour beaucoup de fonctions du cerveau. Et pourtant, paradoxalement, la formation réti- culée ne joue pas de rôle central dans la découverte de James Olds. On l’a dit, elle résulte d’une erreur de localisation de l’électrode, mais sur le moment on l’ignore. Peter Milner, lui, pense en premier lieu à la possibilité d’un animal anormal qui contredi- rait ses propres résultats. Mais alors que Milner aurait pu dans ce cas négliger le résultat inattendu

formation réticulée. Il s’agit en premier lieu pour Olds d’acquérir les techniques de chirurgie et de stéréotaxie, d’implantation d’électrode et les bases de la mesure objective des comportements par la notation simple des fréquences d’action du levier dans la cage de l’animal.

HEBB ET MILNER, DUO GAGNANT À l’époque, on est loin de se douter que la source du plaisir est le septum. Une autre struc- ture cérébrale tient la corde : la formation réticu- lée, structure nerveuse située dans le tronc céré- bral, à l’interface du système moteur qui nous permet de contrôler nos mouvements, du système sensoriel qui nous permet de sentir notre corps, et du système nerveux autonome, qui gère la digestion, la respiration, la sudation, la régula- tion du rythme cardiaque… En effet, les décou- vertes récentes (en 1949) sur cette structure ont bouleversé toute la neurophysiologie lorsque Giuseppe Moruzzi et Horace Magoun ont établi une corrélation solide entre l’activation de cer- tains circuits du système réticulé, dit activateur ascendant, et l’éveil chez l’animal. Cette découverte a abouti au grand colloque dans les Laurentides, au Canada, en 1953, sur les mécanismes neuronaux de la conscience, auquel participe entre autres Hebb, puisque la formation réticulée sera considérée comme un élément phy- siologique essentiel qui module nos états de conscience. Aujourd’hui, les spécialistes consi- dèrent encore (à l’instar du neuroscientifique français François Clarac), que ce colloque fut le plus important de l’époque à poser la question des rapports possibles entre les états mentaux et la neurophysiologie des circuits neuronaux (même

et la neurophysiologie des circuits neuronaux (même Pour la première fois est localisé un circuit cérébral

Pour la première fois est localisé un circuit cérébral dont la stimulation provoque un état émotionnel. Un séisme qui ébranle les théories du « tout comportement ».

qui ébranle les théories du « tout comportement ». BÉHAVIORISME Théorie impulsée dans les années 1940 par

BÉHAVIORISME

les théories du « tout comportement ». BÉHAVIORISME Théorie impulsée dans les années 1940 par le psychologue

Théorie impulsée dans les années 1940 par le psychologue américain Burrhus Skinner, selon lequel nos comportements sont conditionnés par des réponses réflexes à un stimulus donné ou par nos interactions passées avec notre environnement – punitions ou récompenses.

de son étudiant, il en perçoit la portée possible et suggère des vérifications et des tests supplémen- taires avec d’autres animaux implantés dans la région ciblée par erreur, avec des boîtes de Skinner. Ces boîtes, devenues rares en Amérique du Nord, au point d’être peut-être seulement encore utilisées dans le laboratoire de Hebb, ont été mises au point, au cours des années 1930, par Burrhus Frederic Skinner (1904-1990). Ces boîtes sont munies de différents leviers dont l’animal ignore initialement la fonction, et qu’il va actionner aléatoirement dans un premier temps. Certains délivrant des récom- penses alimentaires et d’autres des sensations déplaisantes comme des décharges électriques, l’animal apprend à associer un comportement avec une récompense ou une punition. De ce fait, ces boîtes de Skinner permettent d’étudier les renfor- cements positifs sur le principe de la « loi de l’effet » d’Edward Lee Thorndike (1874-1949), selon lequel

sur le principe de la « loi de l’effet » d’Edward Lee Thorndike (1874-1949), selon lequel

N° 108 - Mars 2019

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sur le principe de la « loi de l’effet » d’Edward Lee Thorndike (1874-1949), selon lequel
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DÉCOUVERTES Grandes expériences de neurosciences

OLDS ET MILNER, LA DÉCOUVERTE DES CIRCUITS DU PLAISIR

un comportement animal tend à être reproduit préférentiellement quand il s’est traduit précédem- ment par une conséquence positive. Si bien que l’on peut dire que l’innovation scientifique naît souvent de l’association des technologies les plus nouvelles associées à la richesse des anciennes traditions scientifiques, comme le montre aussi le renouveau de la stéréotaxie à cette même époque.

LE CERVEAU CRÉE L’ÉMOTION ! Si la découverte d’Olds et Milner est si impor- tante, c’est parce qu’elle va marquer un tournant par rapport à la vision prédominante de l’époque, le béhaviorisme – ou comportementalisme – qui analyse tout en termes de comportements, sans prendre en compte ce qui se passe à l’intérieur de la tête des animaux ou des personnes, à savoir leur ressenti et leur subjectivité. Car Olds va entre- prendre de montrer que le renforcement créé par la stimulation électrique peut induire un état affec- tif de récompense, voire de plaisir, et non seule- ment un changement de comportement. Pour cela, il va reproduire au cours des années suivantes ses expériences avec des rats privés de nourriture ou drogués au LSD. Avec l’idée que si c’est bien un état affectif de plaisir qui est induit par l’électrode, ce plaisir doit pouvoir prendre la place du besoin de consommer de la nourriture ou de la drogue. Et Olds va montrer que l’animal continue d’actionner le levier d’autostimulation au détriment d’une prise de nourriture, et même de LSD. L’intérêt pour le LSD se comprend dans le contexte très particulier des années 1960, où les recherches scientifiques sur le LSD sont à leur apogée, en raison de la vente illicite importante de cette drogue aux États-Unis, utilisée de manière récréative dans les milieux de la contre- culture américaine, avec des dangers sérieux avérés. Ce contexte particulier entre en réso- nance avec les recherches neurophysiologiques qui tentent de préciser les circuits neuronaux impliqués dans les renforcements considérés comme dépendant d’un état de plaisir intense amenant l’animal, et l’homme dans certains cas, à négliger des sensations vitales comme la faim. C’est ainsi que James Olds va étendre ses tra- vaux à partir de l’étude de 1954 en proposant pro- gressivement des cartographies des zones d’auto- stimulation à renforcement positif ainsi qu’une théorie psychologique scientifique de la motiva- tion et de la récompense, de telles théories étant jusqu’alors plutôt réservées à l’aversion. En 2018, un de mes étudiants d’histoire et d’épistémologie des neurosciences de l’université Paris-Diderot, Can Konuk, a étudié en détail la découverte d’Olds et Milner de 1954, concluant que ces recherches

d’Olds et Milner de 1954, concluant que ces recherches 100 FOIS PAR MINUTE Les rats d’Olds
d’Olds et Milner de 1954, concluant que ces recherches 100 FOIS PAR MINUTE Les rats d’Olds

100 FOIS PAR MINUTE

Les rats d’Olds appuyaient frénétiquement sur le levier stimulant leur centre du plaisir.

sur le levier stimulant leur centre du plaisir. anatomiques avaient permis d’établir une carto - graphie

anatomiques avaient permis d’établir une carto- graphie fonctionnelle des centres de plaisir chez l’animal, en associant à chacune de ces aires une fonction et en rattachant progressivement à cette étude celle des addictions. Ce faisant, il a permis l’élaboration neuroscientifique du concept même de plaisir, comme émotion agréable incitant à reproduire le comportement associé. Il a ainsi per- mis aux neurosciences en général de sortir du cadre trop étroit du béhaviorisme. Cette découverte va provoquer une sorte de révolution à l’intérieur du mouvement des neuro- sciences. Son caractère sensationnel tient au fait qu’il s’agit de l’exemple le plus clair de localisation d’un circuit nerveux cérébral dont la stimulation induit un état émotionnel. D’un point de vue épis- témologique, c’est un point de contact très promet- teur de la neurophysiologie et de la psychologie :

elle va impulser la mise en place des programmes de recherche interdisciplinaires constitutifs de cer- tains mouvements scientifiques, comme le Neuroscience Research Program du début des années 1960, considéré comme un épisode fonda- teur des neurosciences modernes, et dont l’activité consistera notamment à établir des liens entre les sciences neuronales et comportementales. Selon Can Konuk, ce nouveau cadre de pensée large et interdisciplinaire annonce dès les années 1950 le programme des neurosciences, par l’association de la psychologie béhavioriste (avec les boîtes de Skinner et la mesure objective de la récompense), de la neurochirurgie (stéréo- taxie), de la neuroanatomie et de la neurophysio- logie (la délimitation anatomique et fonctionnelle des circuits de la récompense…). Et c’est dans le cadre de ce programme que James Olds poursui- vra dans les années 1960 ses études à l’échelle des neurones individuels, dans le but de démontrer des interactions fonctionnelles directes entre cer- taines portions des circuits de la récompense. C’est dans ce cadre qu’il s’intéressera, au cours des années 1970, au rôle joué dans le plaisir et la récompense par une molécule spéciale : la dopa- mine. Mais ceci est presque une autre histoire, et elle s’écrit encore aujourd’hui. £

autre histoire, et elle s’écrit encore aujourd’hui. £ N° 108 - Mars 2019 Bibliographie J. G.

N° 108 - Mars 2019

Bibliographie

J. G. Barbara,

Le Paradigme neuronal, Hermann, p. 237, 2010.

Alan A. Baumeister, Serendipity and the cerebral localization of pleasure, Journal of the History of the Neurosciences, vol. 15, n° 2, p. 92-98, 2006.

H.

Jasper, P. Gloor,

B.

Milner, Higher

functions of the nervous system, Annual Review of Physiology, vol. 18,

p.

359-386, 1956.

J.

Olds & P. Milner,

Positive reinforcement produced by

electrical stimulation of septal area and other regions of rat brain, Journal of Comparative and Physiological Psychology, vol. 47(6),

p. 419-427, 1954.

area and other regions of rat brain, Journal of Comparative and Physiological Psychology, vol. 47(6), p.

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30

Pierre,

l’ado

accro

aux jeux vidéo

30 Pierre, l’ado accro aux jeux vidéo N° 108 - Mars 2019

N° 108 - Mars 2019

DÉCOUVERTES Cas clinique

31

© Shutterstock.com/DR-images

DÉCOUVERTES Cas clinique 31 © Shutterstock.com/DR-images GRÉGORY MICHEL Professeur de psychopathologie et de

GRÉGORY MICHEL

Professeur de psychopathologie et de psychologie clinique à l’université de Bordeaux, psychologue et psychothérapeute en cabinet libéral.

Le jeune adolescent ne travaille plus au lycée et passe son temps enfermé dans sa chambre, devant ses jeux vidéo. Jusqu’au jour où, excédé, il est prêt à se jeter par la fenêtre pour récupérer l’ordinateur que son père lui a confisqué. Comment va-t-il se sortir de cette addiction ?

EN BREF

£ Pierre a abandonné

tout ce qu’il aimait pour

se consacrer jour et nuit

à la pratique des jeux vidéo.

£ Les conséquences sur

sa vie familiale, scolaire et émotionnelle sont telles que sa mère l’oblige

à consulter un psy.

£ Un épisode violent

avec son père va finalement lui faire prendre conscience de sa maladie :

l’addiction aux jeux vidéo sur Internet. Et une thérapie révélant pourquoi il en est arrivé là va l’aider à s’en sortir.

il en est arrivé là va l’aider à s’en sortir. N° 108 - Mars 2019 T

N° 108 - Mars 2019

Trois jours après la fin des vacances de la Toussaint, en 2017, je reçois Pierre

et sa mère, Agathe, dans mon cabinet. Cette der- nière, très inquiète, m’a téléphoné quelques jours

auparavant pour me parler des difficultés sco- laires de son fils et de sa pratique des jeux vidéo… Dans la salle d’attente, le jeune homme est assis à côté de sa maman et tous deux sont absorbés par leur smartphone lorsque je viens les chercher. Agathe se lève vite, mais son fils nous suit pénible- ment dans mon bureau. Pierre, grand gaillard âgé de 16 ans, à l’allure « cool » et décomplexée de ska- teur, mèche de cheveux dépassant de la casquette, pull de marque à capuche, semble tout droit sortir d’un film de Gus Van Sant ! Sur la défensive et tendu au début de l’entretien, Pierre, qui affiche une cer- taine désinvolture et nonchalance, invoque immé- diatement les peurs non justifiées de sa mère : « Je ne comprends pas pourquoi je suis là, je n’ai pas de problème, moi ! Tu exagères tout le temps maman. » Les craintes d’Agathe sont-elles réelles? Celle-ci parle d’abord des difficultés de son fils au lycée :

maman. » Les craintes d’Agathe sont-elles réelles? Celle-ci parle d’abord des difficultés de son fils au
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DÉCOUVERTES Cas clinique

PIERRE, L’ADO ACCRO AUX JEUX VIDÉO

« Pierre, qui travaillait bien jusqu’en troisième, a commencé à avoir des soucis l’année dernière. Ses performances ont progressivement diminué, et cette année, c’est catastrophique! Je veux bien com- prendre que la première soit difficile, mais il ne travaille pas assez… Il est aussi très désorganisé et gère mal son temps. N’anticipe jamais. Procrastine. Il s’y prend toujours à la dernière minute pour révi- ser. Et, depuis cette année, il ne fait pas toujours ses devoirs, ou bien les bâcle. En plus, il passe tout son temps dans sa chambre. Je ne le vois pour ainsi dire plus, et il ne veut plus dîner à table avec nous ; il grignote ou se prépare un plateau dans sa chambre. Et dormir est aussi un problème : il se couche très tard, et le matin, c’est très difficile de le réveiller. D’ailleurs, il n’a pas réussi à se lever lundi et je crois savoir que c’est parce qu’il n’a sans doute pas dormi. Ça va vraiment de plus en plus mal. »

LE JEUNE ADDICT NIE SES DIFFICULTÉS Pierre écoute en souriant et ricanant jusqu’à ce que sa mère évoque sa pratique des jeux vidéo :

« Son père trouve qu’il passe trop de temps à jouer et se demande même s’il n’est pas addict aux jeux vidéo ! » Alors le jeune homme change de compor- tement, perd son calme et commence à se mettre en colère, en précisant que ses parents ne com- prennent rien et que tous les ados, y compris ses copains, jouent aux jeux vidéo: «Tu dis n’importe quoi… Je joue normalement comme tous mes potes. Mais bien entendu, tu ne me crois pas. » Seul le thème des jeux vidéo transforme litté- ralement Pierre : il ne contrôle plus ses émotions quand sa mère en parle. Je décide donc d’explorer davantage la place que cette pratique tient dans sa vie, en présence de sa mère, afin de révéler d’éven- tuelles contradictions. C’est Agathe qui reprend d’emblée la parole, heureuse de saisir cette occa- sion pour faire le point sur les activités de son fils :

«Déjà l’an passé, j’ai remarqué qu’il avait commencé à abandonner ses activités sportives, alors qu’il fai- sait du foot avec ses amis et surtout du skate tous les week-ends et certains soirs… Maintenant, il ne fait plus rien. Et concernant les jeux vidéo, j’ignore combien de temps il joue, mais sans doute beau- coup. Quand je rentre le soir, il est tout le temps sur son ordinateur, enfermé dans sa chambre.» Pierre, de plus en plus mal à l’aise, admet que son usage des jeux vidéo a augmenté depuis plusieurs mois et qu’il a délaissé toutes ses acti- vités sportives, y compris le skate, son ancienne passion. Il passe maintenant le plus clair de son temps seul dans sa chambre et concède qu’il joue tous les jours : « Oui je joue souvent car je m’en- nuie, et je retrouve toujours Maxime et Axel en ligne. Alors si je joue beaucoup, eux aussi ! »

En effet, Pierre joue à des MMORPG (pour mas- sively multiplayer online role playing games, voir l’encadré page 34), des jeux de rôle en ligne multi- joueurs dont le plus célèbre est World of Warcraft. Ce sont des mondes en trois dimensions continuel- lement en ligne, immersifs, qui permettent à un grand nombre d’utilisateurs d’interagir via Internet. Le jeune homme retrouve ainsi ses amis sur son jeu favori, Fortnite, mais fait également la connais-

son jeu favori, Fortnite, mais fait également la connais - J’avais perdu une partie et j’étais

J’avais perdu une partie et j’étais en équipe avec des copains : il fallait donc que je rejoue pour réussir. C’est là que mon père, qui m’avait déjà demandé plusieurs fois d’arrêter, a « pété les plombs ».

sance de nouveaux joueurs issus du monde entier. Voilà pourquoi sa mère l’entend parfois parler en anglais lorsqu’il joue! En tout cas, selon elle, c’est bien la première fois que son fils reconnaît jouer beaucoup et parle aussi précisément de ses jeux.

EN PERMANENCE SEUL DANS SA CHAMBRE Puis elle évoque les dernières vacances de la Toussaint : « Comme je travaillais, j’ignorais com- ment Pierre occupait ses journées… Il me disait qu’il sortait un peu avec Maxime. Mais tous les soirs, je le retrouvais enfermé dans sa chambre à jouer. Et comme Alice, sa sœur, était chez leur père, il faisait ce qu’il voulait. » Avant d’aller plus loin, la tension devenant palpable chez Pierre, je propose de reprendre l’histoire familiale. Le garçon a une petite sœur, Alice, âgée de 11 ans et scolarisée en classe de sixième. Ses parents, âgés tous les deux de 52 ans, se sont sépa- rés il y a un peu plus de deux ans lorsque Pierre était en troisième. Son père est cadre supérieur dans une entreprise et sa mère travaille dans la fonction publique. Les enfants vivent principale- ment chez leur mère, qui a rencontré un nouveau conjoint ; mais les relations de ce dernier avec Pierre sont difficiles. Pierre et Alice partagent

conjoint ; mais les relations de ce dernier avec Pierre sont difficiles. Pierre et Alice partagent

N° 108 - Mars 2019

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© Shutterstock.com/De BonD80

L’ADDICTION AUX JEUX VIDÉO

© Shutterstock.com/De BonD80 L’ADDICTION AUX JEUX VIDÉO D epuis leur apparition, il y a une cinquantaine

D epuis leur apparition, il y a une cinquantaine d’années, les jeux vidéo puis l’utilisation d’Internet sont devenus l’une

des activités principales des enfants et des adolescents. Parents, psychologues, sociologues et médecins se sont donc intéressés aux effets de ces activités, et un véritable débat s’est ouvert autour des conséquences de leur utilisation. La littérature scientifique s’est essentiellement focalisée sur les liens avec les comportements agressifs et sur l’utilisation excessive de l’outil informatique, pouvant devenir une addiction… En octobre 2017, une enquête française a révélé les tranches d’âge des plus gros joueurs : 95 % des 10-14 ans jouent au moins occasionnellement, 92 % des 15-18 ans et 91 % des 19-24 ans. Et en moyenne, 53 % des Français âgés de 10 à 65 ans jouent régulièrement, au moins deux fois par semaine. Parmi les joueurs, ils sont 24 % à jouer tous les jours ou presque, 29 % jouent au moins 2 fois par semaine, 23 % pratiquent 2 ou 3 fois par mois et 24 % à l’occasion, 2 ou 3 fois par an. Cinq pour cent des jeunes de 17 ans joueraient entre cinq et dix heures par jour. De plus, en raison du temps passé devant les écrans, 23 % d’entre eux disent avoir rencontré, au cours de l’année écoulée, un problème avec leurs parents, 5 % avec leurs amis et 26 % à l’école ou au travail. Selon les études et les critères utilisés, l’addiction aux jeux vidéo et à Internet concernerait entre 2 et 12 % de la population générale. Mais il ne faut pas systématiquement considérer la pratique des jeux vidéo et d’Internet comme une pathologie, car il convient de bien évaluer les différents types d’usage. Quelques scientifiques ont même réfuté l’existence de la notion d’addiction. Mais la plupart des chercheurs ont identifié un usage addictif, compulsif ou problématique des jeux vidéos et d’Internet, dépassant ainsi cette controverse sur l’existence d’un nouveau trouble addictif lié aux technologies de l’information et de la communication. En 1991, avec la création du World Wide Web, Internet a pris un réel essor. Les premières descriptions de l’addiction à Internet sont apparues dès les années 1990. La notion d’addiction aux jeux vidéo est donc englobée dans celle à Internet. Toutefois, il existerait différents sous-types d’utilisation excessive de l’ordinateur : le jeu excessif (computer addiction), les achats compulsifs en ligne (net compulsions),

, les achats compulsifs en ligne (net compulsions) , Pourcentage de joueurs par tranche d’âge 95

Pourcentage de joueurs par tranche d’âge

95 %

92 %

91 %

73 %

70 %

51 %

46 %
46 %

10-14

15-18

19-24

25-34

35-44

45-54

+ 55

ans

ans

ans

ans

ans

ans

ans

Source : étude SELL/GfK « Les Français et le jeu vidéo », octobre 2017.

la cybersexualité (cybersexual addiction), les formes de communication permanente par email ou dans les groupes de discussions (cyber relational addiction), et enfin la recherche excessive d’informations (information overload). Le concept de trouble lié à la pratique des jeux vidéo sur Internet a été proposé en 2013 dans la cinquième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM V), mais avec une réserve : il doit faire l’objet de recherches complémentaires pour être validé. Malgré tout, certaines personnes présenteraient bien une forme de dépendance vis-à-vis de la pratique des jeux vidéo sur Internet, notamment vis-à-vis des jeux en ligne massivement multijoueurs de type MMORPG. Et les symptômes seraient similaires aux autres addictions : préoccupation concernant le jeu sur Internet ; symptômes de sevrage lorsqu’Internet n’est pas accessible ; tolérance, à savoir le besoin de passer une quantité croissante de temps au jeu sur Internet ; tentatives infructueuses de contrôler l’utilisation du jeu sur Internet ; utilisation excessive d’Internet malgré la connaissance de conséquences psychosociales négatives ; perte d’intérêt et de motivation pour d’autres passe-temps ; utilisation du jeu sur Internet pour fuir ou soulager une humeur négative ; compromission ou perte d’une relation importante, d’un emploi ou d’une opportunité d’éducation ou de carrière à cause de l’utilisation du jeu sur Internet. Plus récemment, en juin 2018, l’addiction aux jeux vidéo a été formellement reconnue comme maladie par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Et le « trouble du jeu vidéo » vient d’intégrer le chapitre sur les addictions de la onzième version de la Classification internationale des maladies (CIM 11). On parle donc d’addiction lorsque le jeu vidéo devient le principal centre d’intérêt de l’individu, au détriment des autres activités (scolaire, professionnelle, sociale, sportive…). Les conséquences sur la vie quotidienne et la santé sont importantes. Par exemple, par son caractère chronophage, l’utilisation excessive d’Internet aurait des répercussions sur les obligations scolaires (devoirs, baisse de l’attention, de la concentration en classe), mais aussi sur le sommeil. Nombreux sont les jeunes, enfants ou adolescents, qui utilisent de façon nocturne Internet en jouant ou « tchattant », réduisant ainsi leur temps de sommeil et altérant leurs capacités de concentration, d’attention et de mémorisation au cours de la journée. À ces difficultés cognitives s’ajoutent les « cyber-rêveries » en classe, qui nuisent considérablement aux performances scolaires, et la dégradation des relations avec les parents (diminution des échanges, du partage des expériences, mensonges, dissimulations…). De plus, les personnes addictes aux jeux sur Internet souffriraient de symptômes dépressifs, d’une faible estime de soi, d’un isolement social et d’un manque de support social, et auraient des idées suicidaires. Les adolescents dépendants présenteraient aussi plus de troubles attentionnels. Toutefois, certaines études scientifiques ont montré que pour quelques addicts anxieux, Internet permettrait une forme de désinhibition sociale : l’anonymat d’Internet lèverait toutes leurs craintes.

une forme de désinhibition sociale : l’anonymat d’Internet lèverait toutes leurs craintes. N° 108 - Mars 2019
une forme de désinhibition sociale : l’anonymat d’Internet lèverait toutes leurs craintes. N° 108 - Mars 2019

N° 108 - Mars 2019

une forme de désinhibition sociale : l’anonymat d’Internet lèverait toutes leurs craintes. N° 108 - Mars 2019
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DÉCOUVERTES Cas clinique

PIERRE, L’ADO ACCRO AUX JEUX VIDÉO

leurs vacances et week-ends entre leur mère et leur père, qui a également refait sa vie. Depuis le divorce, Pierre est souvent en conflit avec son père, de sorte qu’il se soustrait parfois à ses visites. En revanche, le jeune adolescent a eu une enfance et un développement normaux : la grossesse de sa mère et l’accouchement se sont déroulés sans dif- ficulté, et il a marché et parlé à des âges attendus. Pierre n’a aucun antécédent médical, à l’exception d’otites à répétition ayant nécessité une ablation des végétations et des amygdales, et il n’a subi aucun événement traumatique, physique ou psy- chologique, ni aucun deuil.

TÉLÉPHONES, CONSOLES DE JEUX OU TABLETTES : DES ÉCRANS PARTOUT Agathe parle également de la scolarité de son fils ; ce dernier n’a pas souffert d’anxiété de sépa- ration, au moment de se rendre à l’école, mais il était assez tonique et agité, et a eu quelques diffi- cultés en primaire pour l’acquisition de la lecture et de l’écriture, de sorte qu’il a consulté un ortho- phoniste pendant un an. Puis ses apprentissages ont été excellents, et, au collège, le jeune garçon était toujours dans les meilleurs de la classe. C’est à partir de la seconde qu’il s’est moins investi dans sa scolarité. Sa mère précise aussi qu’il a toujours porté un grand intérêt aux écrans – téléphones, consoles de jeux ou tablettes –, et ce, dès son plus jeune âge : « Tout petit déjà, il était fasciné par les images… Souvent agité, il était en revanche calme et concentré devant sa tablette. » Notons que Pierre possède un téléviseur dans sa chambre depuis l’âge de 6 ans, ainsi qu’un ordinateur connecté à Internet depuis ses 11 ans. Avec ces éléments en main, il est désormais temps que je m’entretienne seul avec Pierre. Ce dernier est alors beaucoup plus à l’aise qu’en pré- sence de sa mère. Lorsque je lui demande ce qu’il pense des propos de cette dernière, d’emblée il aborde les peurs et la surveillance de ses parents :

« Ma mère s’inquiète trop pour moi, elle me sur- veille et cherche à me fliquer… Pas autant que mon père, mais presque. C’est aussi pour ça que je ne veux plus trop le voir et, en plus, il pense que je suis addict ! J’ai besoin de plus d’indépendance. » Et quand je reviens sur la chute de ses résul- tats scolaires, sur la perte de son investissement au lycée et sur son usage des jeux vidéo, Pierre banalise tout. Il dit simplement qu’il n’a plus d’envie ni de motivation pour travailler, et, pour les jeux vidéo, il reconnaît qu’il joue beaucoup mais pas de façon pathologique. Cependant, lorsque nous reparlons des vacances de la Toussaint, je constate que Pierre jouait jusqu’à douze heures par jour, souvent tard dans la nuit,

LES JEUX DE RÔLE EN LIGNE MASSIVEMENT MULTIJOUEURS L es jeux de rôle en ligne
LES JEUX DE RÔLE EN
LIGNE MASSIVEMENT
MULTIJOUEURS
L es jeux de rôle en ligne massivement multijoueurs (massively multiplayer
online role playing games, MMORPG), dont le plus célèbre est World of
Warcraft, sont des mondes en trois dimensions maintenus continuellement
en ligne, immersifs, et qui permettent à un grand nombre d’utilisateurs
d’interagir via Internet.
Dans ces univers dynamiques, les joueurs créent et adoptent des personnages
– leurs avatars – dans le but de mener des aventures, gagner des épreuves,
voire des guerres. Aux États-Unis, environ 45 % des utilisateurs de jeux
MMORPG passent plus de vingt heures par semaine sur ces jeux et plus
de 50 % des jeunes jouent plus de dix heures en continu. Le phénomène
est tel que certains chercheurs parlent d’addiction pour décrire cette
surconsommation de MMORPG, notamment chez les adolescents et étudiants.
Quelques études ont souligné le lien entre MMORPG et santé mentale : anxiété
sociale, dépression, faible estime de soi, troubles de l’attention. Dans ces
mondes, dont l’histoire est sans fin, les utilisateurs doivent passer beaucoup
de temps à explorer le jeu pour faire progresser leur avatar (une sorte
de version idéalisée d’eux-mêmes), afin qu’il devienne plus performant et plus
compétent ; cela accroît le pouvoir addictogène du jeu. Des études ont montré
que les joueurs ont un fort sentiment d’affiliation, d’appartenance
à une communauté virtuelle, ce qui engendre un fort niveau d’obligation
vis-à-vis des membres de la guilde. C’est une sorte de pression sociale
qui pousse les jeunes à jouer plus longtemps. En effet, les interactions sociales
dans le cybermonde sont un facteur déterminant de la motivation des
utilisateurs à rester en ligne pendant de longues périodes. Et le monde virtuel
représente une sorte de refuge, où l’individu, grâce à son avatar, entretient
des relations sociales valorisantes et positives. Le joueur dépendant
éprouve un plus fort sentiment d’appartenance sociale dans la vie
virtuelle que dans la vie réelle.
© Shutterstock.com/marcello farina

N° 108 - Mars 2019

ce qui a inversé son rythme veille-sommeil : il jouait la nuit et dormait le jour, au moins jusqu’à 14 heures. Mais malgré ses faits tangibles, Pierre nie totalement ses difficultés liées aux jeux vidéo. Toutefois, en reprenant ce dernier entretien avec sa mère, il accepte de mettre en place un suivi psychologique pour réguler son sommeil et surtout son appétence pour les jeux vidéo. Aussi, comme je dispose d’informations contradictoires sur le temps d’utilisation d’écrans et de jeux vidéo, je propose à mon patient de tenir un agenda pour mesurer pré- cisément la durée de son sommeil et sa consomma- tion d’écrans, en distinguant les différents supports (télévision, ordinateurs, tablettes, smartphone) et les activités (jeux vidéo, réseaux sociaux…).

« JE ME JETTE PAR LA FENÊTRE SI TU NE ME RENDS PAS MON ORDINATEUR » Mais quelques jours plus tard, la mère de Pierre me téléphone paniquée : alors que Pierre passait le week-end chez son père, ce dernier, excédé par le comportement de son fils, lui a confisqué brutale- ment son ordinateur. Ce qui a entraîné une confrontation violente entre le père et le fils : « Ils ont failli en venir aux mains.» Pierre s’est ensuite enfermé dans sa chambre et a menacé son père de sauter par la fenêtre. Il est sorti de sa chambre seu- lement au bout de quelques heures quand son père lui a dit qu’il appelait les pompiers. Immédiatement, je revois donc Pierre en consultation. Cet événement va « réveiller » le jeune garçon. Les échanges violents avec son père et le chantage à la défenestration sont des éléments très inquié- tants qui vont me permettre de faire prendre conscience à Pierre de son problème avec les jeux vidéo. Gagné par la culpabilité et la honte, Pierre est alors d’accord pour me décrire ses symptômes. Mais le garçon ne trouvant pas les mots et se mon- trant toujours hésitant, je lui propose d’utiliser comme support le test PVP (pour problem video game playing scale), développé par Ricardo Tejeiro- Salguero, de l’université de Liverpool, en Angleterre, et Rosa María Bersabé-Morán, de l’université de Málaga, en Espagne. Ce test, éla- boré à partir des critères diagnostiques de la dépendance aux drogues et au jeu pathologique, permet de mesurer les difficultés associées aux jeux vidéo selon neuf dimensions (voir l’encadré page 33) : la préoccupation face à l’activité, la tolé- rance, la perte de contrôle, la poursuite de l’acti- vité, le manque, la fuite, le mensonge, les actes illégaux, les perturbations familiales et scolaires. Sans surprise, Pierre obtient un score de 8/9 alors que la note seuil de « l’addiction » est de 5. Cette évaluation et les aveux naissants de Pierre le conduisent à fondre en larmes au cours

de Pierre le conduisent à fondre en larmes au cours 53 % DES FRANÇAIS âgés de

53 %

DES

FRANÇAIS

conduisent à fondre en larmes au cours 53 % DES FRANÇAIS âgés de 10 à 65

âgés de 10 à 65 ans jouent au moins deux fois par semaine aux jeux vidéo.

Source : Étude SELL/GfK, 2017.

par semaine aux jeux vidéo. Source : Étude SELL/GfK, 2017. N° 108 - Mars 2019 35
par semaine aux jeux vidéo. Source : Étude SELL/GfK, 2017. N° 108 - Mars 2019 35

N° 108 - Mars 2019

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de l’entretien… De façon sincère et authentique, il me demande de l’aide. À ce moment-là, le jeune homme joue environ six heures par jour en semaine, dès qu’il rentre du lycée, et dix heures voire plus le week-end. Il ne sort de sa chambre que pour manger (souvent après de longues négo- ciations avec sa mère), et si celle-ci est chez son ami, il dîne devant son ordinateur. Il se couche généralement vers 1 heure du matin et s’endort rarement avant 2 heures. Il joue parfois toute la nuit même s’il a école le lendemain. Son réveil est extrêmement difficile et lorsque sa mère n’est pas là pour le sortir du lit, il lui arrive de ne pas aller en classe les premières heures de la matinée. Il me dit aussi : « Ça m’est arrivé plusieurs fois de mettre mon réveil avant 6 heures du matin pour jouer au moins une heure avant d’aller en cours. » Pierre s’avoue qu’il est impuissant vis-à-vis de son besoin de jeu : « Je dois jouer car si j’arrête, je perds mes compétences, mes réflexes dans les combats… Et je dois m’occuper de mon person- nage [Pierre a un avatar auquel il s’identifie beau- coup, c’est une sorte de soi virtuel]. Certains de mes copains font la même chose que moi la nuit. »

IL LUI EST IMPOSSIBLE DE S’ARRÊTER DE JOUER Quand je demande au garçon s’il a déjà essayé de contrôler son temps de jeu, il répond qu’à chaque fois, il se fixe une période donnée mais n’arrive jamais à la tenir. C’est justement ce qui a provoqué la violente dispute avec son père le dimanche d’avant. Il avait convenu de ne jouer que deux heures pour ensuite reprendre ses devoirs :

« Mais j’ai été incapable de m’arrêter. J’avais perdu une partie et j’étais en équipe avec des copains : il fallait donc que je me refasse et que je rejoue pour réussir. C’est là que mon père, qui m’avait déjà demandé plusieurs fois d’arrêter, a “pété les plombs”. J’ai cru qu’il allait casser l’ordinateur. » Puis, lorsque j’évoque les conséquences de sa pratique des jeux, spontanément, Pierre parle enfin de ses difficultés scolaires et de son com- portement : « Mes parents ont raison, je ne vou- lais pas le reconnaître, mais mes résultats ont vraiment chuté et je me sens vraiment moins motivé. D’ailleurs, j’ai de plus en plus de mal à faire mes devoirs et à suivre les cours. Je me sens nul. » Pierre se plaint de gros problèmes de concentration, d’attention et de mémorisation :

« J’ai toujours eu des soucis pour rester attentif longtemps, mais depuis le lycée, c’est encore plus difficile… J’ai un million de choses dans ma tête, sans arrêt. Cela m’empêche de dormir. Je me sens énervé, excité et je mets beaucoup de temps à trouver le sommeil. »

arrêt. Cela m’empêche de dormir. Je me sens énervé, excité et je mets beaucoup de temps
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DÉCOUVERTES Cas clinique

PIERRE, L’ADO ACCRO AUX JEUX VIDÉO

Cette forte « distractibilité » s’explique en par- tie par un fonctionnement cognitif présent depuis toujours chez Pierre, mais aussi, et surtout par sa consommation excessive de jeux vidéo… Ces der- niers envahissent la vie psychique de Pierre, autre- ment dit les parties et l’univers de ses jeux para- sitent toutes ses pensées, en permanence, même lorsqu’il est en classe : « J’y pense en cours et, par- fois, j’ai des images qui font irruption dans mon esprit. » Ces dernières font référence au phéno- mène puissant de « cyber-rêveries diurnes », qui se manifeste sous la forme d’intrusion mentale. L’équipe du psychiatre clinicien anglais Mark Griffiths a été l’une des premières à travailler sur ce type de manifestations correspondant à des processus mentaux spontanés incontrôlables, comme des pensées, des images, voire des hallu- cinations visuelles ou verbales. Ces éléments res- semblent aux symptômes dits positifs de la schizo- phrénie, mais ils sont uniquement la conséquence d’un abus de pratique des jeux vidéo associé à une altération de la vigilance liée à un manque de som- meil et à une fatigue chronique.

« QUAND JE NE JOUE PAS, JE NE ME SENS PAS BIEN » Pierre parle aussi beaucoup de son « anhédo- nie » physique : il ne prend plus plaisir à bouger pour faire autre chose, et c’est pourquoi il a arrêté le skateboard et le football avec ses amis : « Je ne prends du plaisir que dans les jeux vidéo… Le reste ne m’intéresse plus du tout. » Mais s’agit-il réelle- ment de plaisir ? Car il ajoute qu’il a commencé à jouer parce qu’il s’ennuyait et que, progressive- ment, il a trouvé des bénéfices à rester devant son écran pendant des heures ; notamment, à force de jouer, il est devenu très compétent et retirait de ses parties un sentiment d’assurance. Le garçon évoque également son manque : « Quand je ne joue pas, je ne me sens pas bien. C’est comme si j’en avais vraiment besoin. D’ailleurs, lorsque je suis en cours, j’ai parfois tendance à être tendu… Et dès que je joue, je me sens mieux. » Et comme on l’a vu avec la dispute violente de dimanche der- nier, son agitation et son irritabilité deviennent très intenses quand on l’empêche de jouer. Ainsi, le diagnostic de Pierre après cet exa- men clinique est clair : il s’agit d’un trouble addic- tif vis-à-vis des jeux vidéo (sur Internet). Le gar- çon présente tous les signes de la dépendance comportementale : la recherche de soulagement (face à l’ennui) ; le sentiment de perte de contrôle ; les préoccupations obsessionnelles vis-à-vis des jeux ; le temps important passé à jouer au détriment du sommeil, des devoirs, des repas ; le fait de délaisser ses obligations scolaires et ses

Sur le Web

Étude SELL/GfK « Les Français et le jeu vidéo», sur un échantillon de 1 023 personnes âgées de 10 à 65 ans, octobre 2017 :

www.sell.fr/sites/

default/files/sell_ejv_

octobre17_pdf_

numerique_03.pdf

default/files/sell_ejv_ octobre17_pdf_ numerique_03.pdf centres d’intérêts ; l’incapacité à stopper seul

centres d’intérêts ; l’incapacité à stopper seul son comportement ; l’intolérance aux frustrations ; la tolérance, c’est-à-dire le fait de jouer de plus en plus, par exemple pendant les vacances ; mais aussi le sevrage qui se traduit par une sensation de manque en l’absence de jeu.

UNE SOLUTION : TENIR UN AGENDA DES TEMPS DE JEU ET DE SOMMEIL Je propose alors à Pierre une prise en charge psychologique cognitivo-comportementale asso- ciée à une guidance parentale. Par exemple, nous nous accordons tous ensemble sur le fait que le garçon doit diminuer sa consommation de jeux vidéo en utilisant un agenda également rempli par la famille. Pierre évalue chaque jour son usage des écrans, en indiquant les horaires, les durées et les supports utilisés. Il implique ses parents en leur apprenant à mieux se servir de l’ordinateur, voire en jouant avec eux à un jeu. L’ordinateur est retiré de la chambre du garçon et placé dans le salon. Au-delà des règles portant sur les écrans, je demande à la famille de partager les moments de repas ensemble et de surveiller les heures de cou- cher de Pierre. De même, les trois protagonistes acceptent de pratiquer une activité ensemble, une fois par semaine : cinéma, shopping, sport… L’objectif est que le jeune homme partage avec son

Pierre souffre de cyber-rêveries diurnes : « Je pense à mes jeux vidéo quand je suis en classe et, parfois, j’ai des images qui font irruption dans mon esprit. Je ne prends plaisir qu’à jouer. »

dans mon esprit. Je ne prends plaisir qu’à jouer. » N° 108 - Mars 2019 père ou

N° 108 - Mars 2019

père ou sa mère des émotions positives, et non plus des moments de réprimandes, de critiques et donc d’affects négatifs. Très rapidement, Pierre améliore son compor- tement dans tous les domaines, tant il se montre motivé et compréhensif, excepté sur le plan du travail scolaire. En effet, le garçon se plaint tou- jours de difficultés de concentration en classe, mais aussi à la maison pour ses devoirs et révi- sions. Je décide donc d’aller plus loin en proposant

© Shutterstock.com/kryzhov

© Shutterstock.com/kryzhov à Pierre un bilan psychologique plus complet. Il accepte très volontiers ; nous sommes

à Pierre un bilan psychologique plus complet. Il

accepte très volontiers ; nous sommes bien loin de

la désinvolture et de l’opposition qu’il manifestait lors du premier entretien. En lui faisant passer différents tests d’intelligence, je constate que Pierre présente quelques signes d’anxiété de per- formance, c’est-à-dire qu’il a peur d’échouer, se montre très affecté par ses erreurs et tend ensuite

à ne pas répondre. Mais ce sont surtout ses pro-

blèmes de distractibilité, d’organisation et de len- teur cognitive qui se manifestent. Par exemple, je

dois systématiquement lui rappeler les consignes.

UN ANCIEN TROUBLE DE L’ATTENTION Le jeune homme a un quotient intellectuel global supérieur à la moyenne, mais très hétéro- gène : son raisonnement verbal et ses connais- sances acquises sont élevés, mais son raisonne- ment visuospatial, mesurant notamment la capacité à penser logiquement et à résoudre des problèmes dans des situations nouvelles, est plus faible. De même que sa mémoire de travail, sur laquelle reposent les capacités attentionnelles, et sa vitesse de traitement de l’information. Ce type de profil cognitif plaide en faveur d’un trouble déficitaire de l’attention (TDA), confirmé par d’autres tests évaluant les problèmes de Pierre depuis l’enfance. Toutefois, ses symptômes d’hy- peractivité et d’impulsivité, bien que présents, sont peu significatifs. En plus de ce TDA, Pierre souffre d’une très faible estime de soi et présente des signes d’anxiété et de dépression. Face à ce constat, j’envoie Pierre chez un pédo- psychiatre pour une prise en charge pharmacolo- gique ; le médicament est le méthylphénidate, ou ritaline, qui permet de diminuer les symptômes d’inattention. Mais Pierre et sa famille décident d’arrêter rapidement le traitement, notamment parce que le suivi psychologique se révèle très effi- cace. Le cadre ferme et les règles imposés en famille, pour les repas, le sommeil et les temps de

en famille, pour les repas, le sommeil et les temps de 37 24 % DES JOUEURS
en famille, pour les repas, le sommeil et les temps de 37 24 % DES JOUEURS

37

24 %

DES JOUEURS PRATIQUENT

tous les jours, 29 % jouent au moins 2 fois par semaine, 23 %, 2 ou 3 fois par mois et 24 %, 2 ou 3 fois par an. Et 5 % des jeunes de 17 ans jouent entre 5 et 10 heures par jour.

des jeunes de 17 ans jouent entre 5 et 10 heures par jour. Bibliographie A. B.

Bibliographie

A. B. Ortiz de Gortari

et M. D. Griffiths, Altered visual perception in game transfer phenomena : An empirical self-report study, International Journal of Human- Computer Interaction, vol. 30, pp. 95-105, 2014.

L. Romo et al.,

La Dépendance aux jeux vidéo et à l’Internet, Dunod, 2012.

M. Shaw et D. W. Black,

Internet addiction, CNS drugs, vol. 22, pp. 353-365, 2008.

K. Niemz et al.,

Prevalence of pathological Internet use among university students and correlations with self-esteem, the general healthquestionnaire, and disinhibition, Cyberpsychology & behavior, vol. 8, pp. 562-570, 2005.

Cyberpsychology & behavior, vol. 8, pp. 562-570, 2005. N° 108 - Mars 2019 jeu, ainsi que

N° 108 - Mars 2019

jeu, ainsi que les moments de partage affectif réguliers, sont bénéfiques. Avec Pierre, je travaille les aspects histo- riques, affectifs, familiaux et développementaux l’ayant fragilisé, au collège et surtout au lycée, notamment la séparation de ses parents et sa nouvelle vie familiale. Au début, il se réfugiait dans les jeux vidéo pour combler un vide inté- rieur, éviter les angoisses et émotions négatives, « ne plus penser », comme le dit Pierre, mais aussi pour contredire l’autorité parentale et mettre en difficulté les pratiques éducatives familiales. Il en

voulait tellement à ses parents de s’être séparés… Mais cette consommation d’écrans, encore modé- rée, est très vite devenue incontrôlable au point de glisser vers la dépendance.

LE RETOUR DE LA CONFIANCE Je complète alors le traitement de l’addiction (avec l’agenda et les règles strictes à la maison) par une prise en charge de l’estime de soi, afin que

Pierre reprenne peu à peu confiance en lui et se rende compte de ses progrès. Et sans ritaline, nous améliorons ses difficultés d’attention et de concen- tration de deux façons : en gérant l’organisation de

sa vie et de son travail, avec des rangements, des

to do lists et des plannings de devoirs et de révi- sions, et en lui faisant pratiquer des techniques de respiration relaxante de type « pleine conscience »,

pour diminuer son stress, réguler ses émotions, améliorer ses capacités de concentration et l’aider

à s’endormir. Aujourd’hui, un an après, Pierre a obtenu son baccalauréat scientifique et suit une formation pour devenir ingénieur en biotechnologie. Ses rela- tions avec ses parents et beaux-parents sont satis- faisantes, il a repris le skateboard et joue parfois au football avec ses amis. Il ne passe pas une jour-

née sans faire des exercices de respiration relaxante

et

joue toujours aux jeux vidéo, mais sans que ceux-

ci

ne perturbent sa vie de jeune homme. £

Crédit photo : Radio France, Christophe Abramowitz

LA TÊTE AU CARRÉ

: Radio France, Christophe Abramowitz LA TÊTE AU CARRÉ MATHIEU VIDARD 14H / 15H DE LA

MATHIEU VIDARD

14H / 15H

DE LA SCIENCE DES DÉCOUVERTES DE LA CURIOSITÉ

EN PARTENARIAT AVEC

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Dossier

SOMMAIRE

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p.

40

Comportement alimentaire :

nés pour s’autoréguler

p. 48

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48

10 pièges à éviter pour une alimentation naturelle

 

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50

Ne laissez pas vos émotions dicter votre alimentation

Ne laissez pas vos émotions dicter votre alimentation

p. 54

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54

Le jeûne : retour à la nature !

LES LOIS NATURELLES DE

L’ALIMENTATION

Plus d’un Français sur deux

est en surpoids. Et 15,7 % sont obèses, d’après un suivi réalisé par l’Inserm en 2016. Qu’est-ce qui s’est passé ? Comment en est-on arrivé là, comment s’en sortir ? Jamais les régimes n’ont été aussi nombreux, preuve de leur inefficacité. Loin de tout cela, notre dossier montre que notre cerveau est en réalité notre meilleur régulateur de poids. C’est lui qui, à l’écoute des besoins de notre corps, sait adapter sa prise alimentaire. Mais encore faut- il le laisser prendre correctement ses informations. C’est à cette fin que nous vous proposons de vous familiariser avec les mécanismes naturels de la satiété – qui s’éduquent, malgré tout (voir page 40) – et d’apprendre à mieux connaître les voies de communication qui gèrent nos besoins à l’intérieur de notre corps. Nous avons aussi résumé les pièges qui se cachent jusque dans votre cuisine, et les pentes glissantes de l’affect (ah ! manger pour chasser la déprime !), qui nous perturbent à notre insu. C’est seulement après avoir enlevé toutes ces perturbations artificielles que l’on voit poindre les lois naturelles de l’alimentation. Et que l’équilibre s’instaure, presque sans effort.

Sébastien Bohler

de l’alimentation. Et que l’équilibre s’instaure, presque sans effort. Sébastien Bohler N° 108 - Mars 2019

N° 108 - Mars 2019

de l’alimentation. Et que l’équilibre s’instaure, presque sans effort. Sébastien Bohler N° 108 - Mars 2019

© Shutterstock.com/TijanaM

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Dossier

© Shutterstock.com/TijanaM 40 Dossier Nous grossissons souvent parce que nous n’arrivons plus à nous adapter

Nous grossissons souvent parce que nous n’arrivons plus à nous adapter « spontanément » à notre environnement d’abondance. D’où l’importance de comprendre les mécanismes du comportement alimentaire pour manger mieux…

Par Didier Chapelot, maître de conférences à l’université Paris 13, spécialiste de la physiologie du comportement alimentaire.

spécialiste de la physiologie du comportement alimentaire. COMPORTEMENT ALIMENTAIRE NÉS POUR S’AUTORÉGULER N° 108
spécialiste de la physiologie du comportement alimentaire. COMPORTEMENT ALIMENTAIRE NÉS POUR S’AUTORÉGULER N° 108
spécialiste de la physiologie du comportement alimentaire. COMPORTEMENT ALIMENTAIRE NÉS POUR S’AUTORÉGULER N° 108
spécialiste de la physiologie du comportement alimentaire. COMPORTEMENT ALIMENTAIRE NÉS POUR S’AUTORÉGULER N° 108
spécialiste de la physiologie du comportement alimentaire. COMPORTEMENT ALIMENTAIRE NÉS POUR S’AUTORÉGULER N° 108
spécialiste de la physiologie du comportement alimentaire. COMPORTEMENT ALIMENTAIRE NÉS POUR S’AUTORÉGULER N° 108

COMPORTEMENT ALIMENTAIRE

NÉS POUR S’AUTORÉGULER

de la physiologie du comportement alimentaire. COMPORTEMENT ALIMENTAIRE NÉS POUR S’AUTORÉGULER N° 108 - Mars 2019

N° 108 - Mars 2019

EN BREF £ Notre comportement alimentaire repose sur une séquence physiologique précise : signal de faim,
EN BREF
£ Notre comportement
alimentaire repose
sur une séquence
physiologique précise :
signal de faim,
rassasiement, satiété.
£ Une structure centrale
du cerveau contrôle
notre prise alimentaire,
en recevant des
informations de
l’estomac, du tissu
adipeux et du pancréas.
£ De nombreux facteurs
perturbent ce mécanisme
de contrôle : trop
d’aliments disponibles,
trop de variété, le fait
d’être distrait par
la télévision…
le fait d’être distrait par la télévision… N otre comportement alimentaire repose sur des mécanismes
le fait d’être distrait par la télévision… N otre comportement alimentaire repose sur des mécanismes

Notre comportement alimentaire repose sur des mécanismes biologiques issus d’une adaptation à un environnement, qui fut relativement stable durant de nombreux millénaires. Comme tout comportement, le cerveau en est l’opérateur. Mais depuis quelques décennies, ces méca- nismes doivent faire face à des changements de modes de vie qui perturbent cette adaptation dans le sens d’un déséquilibre

énergétique : les apports sont supérieurs aux dépenses. Cela conduit à un stockage d’énergie sous forme de graisse et à ce que certains nomment même une « épidémie d’obésité ».

QUAND LES APPORTS ÉNERGÉTIQUES SONT SUPÉRIEURS AUX DÉPENSES, ON GROSSIT

Nous devons donc contrôler consciemment notre alimen- tation – et mettre en place un relais cognitif – pour échapper à cette « sanction » pondérale. Mais si nutrition et diététique sont nécessaires, analyser le fonctionnement et d’où vient notre comportement alimentaire peut éviter de verser dans une lutte perpétuelle avec notre organisme, parfois destruc-

trice, notamment pour l’estime de soi. Ce comportement repose sur une séquence très précise, dite prandiale. D’abord, il y a un signal de faim : le cerveau nous incite à prendre un repas. Puis le mécanisme dit de ras- sasiement provoque progressivement l’arrêt de la consomma- tion alimentaire. Enfin, il existe une période sans signal, dite de satiété, quand nous n’avons pas faim. Cette séquence définit

N° 108 - Mars 2019

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période sans signal, dite de satiété, quand nous n’avons pas faim. Cette séquence définit N° 108

© L’Essentiel Cerveau & Psycho/Nathalie Ravier

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DOSSIER LES LOIS NATURELLES DE L’ALIMENTATION

COMPORTEMENT ALIMENTAIRE : NÉS POUR S’AUTORÉGULER

le comportement alimentaire physiologique (voir l’encadré ci-dessous). Toute autre consommation, par exemple quand nous mangeons sans faim, simplement par l’attrait qu’exerce sur nous un aliment, par ennui ou même pour nous consoler, peut être considérée comme répondant à d’autres facteurs, que nous serions tentés d’appeler abusivement extraphysiologiques. Ces derniers mettent en œuvre des mécanismes différents, liés au plaisir et à la distraction.

LE SIGNAL DE FAIM : UN MANQUE DE SUCRE Mais abordons d’abord la physiologie. Le mécanisme à l’origine du signal de faim fait tou- jours l’objet de vives controverses. L’une des hypo- thèses les plus robustes est celle de la « glucopénie centrale » : une chute, modérée mais subite, d’ap- provisionnement en glucose – le « sucre » source d’énergie de toute cellule – des neurones situés dans l’hypothalamus, la « tour de contrôle » céré- brale du comportement alimentaire, produirait ce signal. L’hypothalamus déclenche alors la prise

alimentaire, en communiquant avec de nom- breuses autres régions cérébrales. Dans la circulation sanguine, une diminution discrète, mais mesurable, de la glycémie (la concentration en glucose sanguin) précède le début du repas. Grâce à cela, notre équipe, sous la direction de Jeanine Louis-Sylvestre, de l’École pratique des hautes études, a montré au début des années 2000 que ce phénomène permet de « dis- tinguer » un repas d’un en-cas : seul le premier est précédé d’une baisse de la glycémie. Avec la miniaturisation, les dispositifs de mesure du glu- cose peuvent être utilisés dans l’éducation ali- mentaire des patients. Ceci bénéficiera probable- ment à tous ceux qui ont du mal à détecter le signal de faim que les contraintes sociales leur font si souvent ignorer ou négliger. Le rassasiement, quant à lui, est l’arrêt de la motivation à manger. Il est surtout sensoriel (mais pas exclusivement) : à mesure de l’inges- tion d’un aliment, la cavité buccale envoie des stimuli sensoriels aux neurones de

buccale envoie des stimuli sensoriels aux neurones de LES DIFFÉRENTES ÉTAPES DE NOTRE COMPORTEMENT ALIMENTAIRE N

LES DIFFÉRENTES ÉTAPES DE NOTRE COMPORTEMENT ALIMENTAIRE

LES DIFFÉRENTES ÉTAPES DE NOTRE COMPORTEMENT ALIMENTAIRE N otre comportement alimentaire correspond à une séquence

N otre comportement alimentaire correspond à une séquence physiologique dite prandiale, qui est contrôlée par le cerveau,

notamment l’hypothalamus. D’abord, un signal de faim, émis par les neurones de cette région cérébrale, nous indique que nous devons prendre un repas. La phase prandiale débute. Quand nous mangeons, des mécanismes, surtout

débute. Quand nous mangeons, des mécanismes, surtout sensoriels, se mettent progressivement en place et
débute. Quand nous mangeons, des mécanismes, surtout sensoriels, se mettent progressivement en place et

sensoriels, se mettent progressivement en place et aboutissent au rassasiement, qui interrompt le repas. Commence alors la phase postprandiale, durant laquelle nous sommes en état de satiété :

nous n’avons aucune envie de manger (pendant une durée variable selon les individus et les cultures) jusqu’au signal de faim suivant, sauf si des aliments trop attirants sont aisément accessibles…

si des aliments trop attirants sont aisément accessibles… PHASE PRÉPRANDIALE PHASE PRANDIALE PHASE

PHASE PRÉPRANDIALE

PHASE PRANDIALE

PHASE POSTPRANDIALE

PHASE PRÉPRANDIALE

SIGNAL DE FAIM RASSASIEMENT SATIÉTÉ SIGNAL DE FAIM 1 2 1 bis 3
SIGNAL DE FAIM
RASSASIEMENT
SATIÉTÉ
SIGNAL DE FAIM
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PHASE PRÉPRANDIALE SIGNAL DE FAIM RASSASIEMENT SATIÉTÉ SIGNAL DE FAIM 1 2 1 bis 3 N°
PHASE PRÉPRANDIALE SIGNAL DE FAIM RASSASIEMENT SATIÉTÉ SIGNAL DE FAIM 1 2 1 bis 3 N°

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© Shutterstock.com/ShutterOK

l’hypothalamus qui s’éteignent progressivement jusqu’à l’arrêt de la consommation. Il s’agit donc d’un phénomène d’habituation, une sorte d’épuisement sensoriel : nous ne sommes plus motivés à manger… cet aliment. Toutefois, cette motivation réapparaît vite si un aliment ayant de nouveaux caractères senso- riels (une texture ou une saveur différente par exemple) nous est présenté. C’est ce qui explique l’existence du repas à la française, une succession de mets, chacun entamé avec autant d’appétit, même le dessert. On parle de « rassasiement sen- soriel spécifique », mis en évidence en 1981 par Barbara Rolls, alors à l’université d’Oxford. Des études chez l’animal ont cependant montré qu’un relais intestinal est nécessaire pour obtenir un arrêt complet du repas. Ce sont principalement les hormones intestinales et le nerf vague (qui relie les intestins au cerveau), ainsi que la distension de l’estomac, qui participent au rassasiement.

APPRENDRE SES « GAMMES » POUR BIEN S’ALIMENTER Ce qu’il est essentiel de comprendre, c’est que le rassasiement est sujet à un apprentissage, c’est- à-dire à un conditionnement. Sans même y prêter attention, nous modulons les quantités d’un ali- ment que nous consommons en fonction des effets que notre organisme a associés aux carac- téristiques sensorielles de cet aliment. Imaginez que le plat de votre déjeuner soit allégé en calo- ries à votre insu, de sorte que vous ayez faim plus tôt dans l’après-midi. Si cela se répète, vous allez, inconsciemment, augmenter les quantités que vous vous servirez le midi. Dans les années 1980, l’équipe de Jeanine Louis-Sylvestre a montré que cet apprentissage nécessite quatre à cinq « ren- contres » avec l’aliment. C’est ainsi que nous « apprenons nos gammes sensorielles » pour que notre « partition » alimentaire soit harmonieuse. Ce mécanisme de rassasiement par apprentis- sage est essentiel, car il nous protège de la sur- consommation. Nous devons permettre à ce conditionnement de se réaliser, en conservant une certaine « routine » dans le choix de nos ali- ments, et même dans leur association au cours d’un même repas. D’ailleurs, la variété constam- ment renouvelée est, chez l’animal, la procédure expérimentale la plus efficace pour le rendre obèse. Ainsi, en 2014, Amy Reichelt, de l’univer- sité de South Wales, en Australie, et ses collègues ont montré que les rats dits cafétéria, auxquels on offre à volonté des biscuits, gâteaux, cookies et autres sucreries, prennent plus de deux fois plus de poids que les rats témoins, et que leur rassasiement sensoriel spécifique est fortement

et que leur rassasiement sensoriel spécifique est fortement Même si nous n’avons pas faim, nous risquons

Même si nous n’avons pas faim, nous risquons de « craquer » et de consommer ces aliments très attrayants, déjouant ainsi les mécanismes naturels de notre comportement alimentaire.

les mécanismes naturels de notre comportement alimentaire. 17 % DES ADULTES FRANÇAIS sont obèses (ayant un

17 %

DES ADULTES FRANÇAIS

notre comportement alimentaire. 17 % DES ADULTES FRANÇAIS sont obèses (ayant un indice de masse corporelle

sont obèses (ayant un indice de masse corporelle supérieur à 30).

Source : Étude ESTEBAN 2015.

corporelle supérieur à 30). Source : Étude ESTEBAN 2015. N° 108 - Mars 2019 43 amoindri.
corporelle supérieur à 30). Source : Étude ESTEBAN 2015. N° 108 - Mars 2019 43 amoindri.

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amoindri. Plus inquiétant encore, même si les aliments sont peu caloriques (et toujours très nombreux), nous aurions plus de risques de ne pas bénéficier de la « protection » du rassasiement sensoriel, de consommer trop de calories, et donc de prendre du poids.

LA SATIÉTÉ : L’ABSENCE DE MOTIVATION À MANGER La troisième phase de la séquence prandiale est la satiété, un état de non-faim qui persiste plusieurs heures après la fin du repas. La satiété correspond en réalité à l’absence de motivation alimentaire : nous n’avons pas envie de manger. Plus précisément, considérons le modèle coût/ bénéfice du spécialiste du comportement alimen- taire George Collier : le déclenchement d’une motivation alimentaire dépend de l’effort néces- saire pour obtenir satisfaction. En dessous d’un certain seuil, par exemple quand nous sommes en présence d’aliments « attrayants », à portée de main ou aisément disponibles, le signal de faim n’est pas requis. La satiété est donc l’état dans lequel nous sommes jusqu’au signal de faim sui- vant, qui nous donne la motivation nécessaire à consommer de l’énergie pour chercher de la nour- riture. Évitez donc d’avoir à votre disposition des aliments trop attrayants, susceptibles de rétablir cette motivation. Pourquoi sommes-nous dans un état de satiété ? Il est déjà nécessaire que la concentra- tion en glucose au niveau des neurones de l’hypo- thalamus soit suffisante. Mais d’autres facteurs permettent au cerveau de « connaître » la situa- tion périphérique, c’est-à-dire quand les diffé- rents tissus et organes de l’organisme ont suffi- samment d’énergie. Le réseau d’informations périphériques qui renseigne l’hypothalamus sur

ont suffi - samment d’énergie. Le réseau d’informations périphériques qui renseigne l’hypothalamus sur

© Raphael Queruel

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DOSSIER LES LOIS NATURELLES DE L’ALIMENTATION

COMPORTEMENT ALIMENTAIRE : NÉS POUR S’AUTORÉGULER

COMPORTEMENT ALIMENTAIRE : NÉS POUR S’AUTORÉGULER LE RÔLE DE L’HYPOTHALAMUS DANS LA PRISE ALIMENTAIRE C’

LE RÔLE DE L’HYPOTHALAMUS DANS LA PRISE ALIMENTAIRE

LE RÔLE DE L’HYPOTHALAMUS DANS LA PRISE ALIMENTAIRE C’ est l’hypothalamus qui contrôle notre prise

C’ est l’hypothalamus qui contrôle notre prise alimentaire. Dans

son noyau arqué, il contient deux populations de neurones qui communiquent avec des structures cérébrales supérieures responsables du comportement alimentaire. Les premiers neurones, dits orexigènes (en bleu), stimulent la prise alimentaire ; ils sont activés par la ghréline et inhibés par le glucose, la leptine et l’insuline. Le glucose est la source d’énergie de toute cellule ; il est présent dans le sang et les tissus, dont l’hypothalamus. L’estomac sécrète la ghréline en quantité d’autant plus élevée qu’il est vide ; le tissu adipeux produit de la leptine quand les réserves de graisse augmentent ; et le pancréas libère l’insuline quand la concentration sanguine de glucose augmente. Les seconds neurones, dits anorexigènes (en rouge), diminuent la prise alimentaire ; ils sont activés par le glucose, la leptine et l’insuline. En outre, le nerf vague, reliant l’estomac et les intestins au tronc cérébral puis au noyau arqué, module la prise alimentaire.

puis au noyau arqué, module la prise alimentaire. Hypothalamus Diminution de la prise alimentaire Tronc

Hypothalamus

Diminution de la prise alimentaire Tronc Neurones cérébral anorexigènes Nerf vague Ghréline Estomac
Diminution
de la prise alimentaire
Tronc
Neurones
cérébral
anorexigènes
Nerf
vague
Ghréline
Estomac
Pancréas
Insuline
Tissu
adipeux
Leptine

Augmentation de la prise alimentaire

Glucose

Neurones

orexigènes

Noyau

arqué

prise alimentaire Glucose Neurones orexigènes Noyau arqué l’état des réserves énergétiques dans tout le corps

l’état des réserves énergétiques dans tout le corps correspond à ce que l’on nomme les « afférences périphériques », portées par des hormones prove- nant du tube digestif, du tissu adipeux (ou grais- seux) et du pancréas. Ainsi, l’estomac libère une hormone, la ghré- line, qui fut un temps considérée comme un déclencheur du repas, mais qui correspond plu- tôt à une « préoccupation alimentaire », issue d’un conditionnement ; sa concentration aug- mente quand on attend un repas. Un taux san- guin plus élevé en ghréline contribue bien à augmenter la prise alimentaire au cours du repas. Le pancréas, lui, sécrète l’insuline, qui sert de signal de satiété dans le cerveau. Enfin,

le tissu adipeux, où sont stockées la majeure partie des graisses, produit la leptine, qui contri- bue également au signal de satiété. Découverte il y a vingt ans, cette hormone a permis de lier les réserves en graisse et le comportement ali- mentaire. Dès lors, on a montré que le tissu adi- peux n’est pas qu’une masse inerte, contraire- ment à ce que l’on croyait, mais un tissu endocrine, c’est-à-dire sécrétant des hormones capables de communiquer avec notre cerveau. D’autres acteurs de ces afférences périphé- riques pourraient être cités, mais l’exhaustivité dans ce domaine n’a guère d’intérêt tant que l’influence de chacun d’entre eux n’est pas parfai- tement déterminée.

tant que l’influence de chacun d’entre eux n’est pas parfai - tement déterminée. N° 108 -

N° 108 - Mars 2019

Les trois afférences considérées à ce jour comme cruciales pour le contrôle du comporte- ment alimentaire sont donc la ghréline, l’insu-

line et la leptine (voir l’encadré page ci-contre). Toutes trois agissent sur la partie inférieure de l’hypothalamus, le noyau arqué, qui correspond

à une sorte de péage cérébral, puisqu’une grande

partie des afférences périphériques y convergent. Notons que ces afférences empruntent souvent une double voie, endocrine d’une part (les hor- mones circulent dans le sang entre le tube digestif et le cerveau), et neuronale d’autre part. Dans ce dernier cas, elles agissent via le nerf vague, qui relie dans les deux sens les organes des intestins au cerveau (au tronc cérébral en fait, à la base du cerveau). Ainsi, à mesure du repas et dans les heures qui suivent, la distension de l’estomac et la stimulation de récepteurs intestinaux envoient par le nerf vague un signal de rassasiement qui sera interprété selon la situation dans le noyau arqué.

UNE PUCE DANS L’ESTOMAC POUR MAIGRIR Tout cela donne quelques idées à certains, comme les créateurs de la start-up israélienne Melcap, qui ont mis au point une puce placée dans une gélule que le patient avale. Dans l’esto- mac, cette puce peut être activée grâce à une application smartphone, de sorte qu’elle stimule le nerf vague lors d’un repas pour augmenter la sensation de rassasiement et diminuer la quantité de nourriture consommée. Pas certain que ce dis- positif soit la réponse appropriée à un problème aussi complexe que l’obésité, mais probable qu’il suscitera l’intérêt de ceux qui ne parviennent pas

à suivre les préconisations diététiques. Revenons à nos neurones. Dans le noyau arqué, deux populations distinctes de neurones acheminent l’ordre de modération ou d’amplifica- tion de la motivation alimentaire. Les premiers sécrètent deux neuromédiateurs orexigènes (le NPY pour neuropeptide Y et l’AGPR pour agouti- related protein); ils sont activés par la ghréline. Les seconds libèrent deux neuromédiateurs anorexi- gènes (le CART pour cocaïne and amphetamine regulated transcript et le POMC pour pro-opiome- lanocortine) ; ils sont activés par la leptine et l’insu- line. Ces messagers agissent ensuite sur des struc- tures supérieures de l’hypothalamus qui modulent le comportement : nous augmentons ou diminuons alors notre consommation alimentaire. Et, comme nous l’avons vu, c’est le glucose qui sert d’interface avec le déclenchement du repas : dans le noyau arqué, il stimule les neurones anorexigènes et inhibe les neurones orexigènes. Mais ces ordres sont aussi modulés par toute une série de projections neuronales provenant

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d’aires spécialisées dans les traitements cognitif, émotionnel et associatif du cerveau. C’est ainsi que nos émotions, nos envies ou le contexte influencent aussi notre prise alimentaire.

ET LE PLAISIR DANS TOUT ÇA ? Depuis longtemps, deux écoles de scientifiques s’opposent sur le rôle du plaisir dans la prise ali- mentaire. Pour les uns, le plaisir est le moteur essentiel de l’initiation du comportement : sans lui, il n’y a pas de motivation. Pour les autres, le plaisir renforce la motivation, mais n’est nullement nécessaire pour la susciter : nous pouvons manger des aliments n’apportant aucun plaisir (comme le toxicomane finit par consommer des psycho- tropes). Des travaux récents semblent plutôt don- ner raison aux seconds : le plaisir n’est pas néces- saire au comportement alimentaire. À la fin des années 1990, le biopsychologue et neurobiologiste Kent Berridge, de l’université du Michigan, introduit le concept du wanting ver- sus liking pour comprendre le rôle du plaisir dans la prise alimentaire. L’intérêt de ce modèle est de distinguer le plaisir (liking) de la motivation

Nos émotions, nos envies ou le contexte influencent notre prise alimentaire.
envies ou le contexte influencent notre prise alimentaire.Nos émotions, nos

envies ou le contexte influencent notre prise alimentaire. N° 108 - Mars 2019 (wanting) . Dès

N° 108 - Mars 2019

(wanting). Dès lors, le plaisir ne serait pas un chaînon obligatoire de la motivation. Plaisir et motivation seraient distincts. D’ailleurs, les réseaux neuronaux impliqués sont différents. Pour preuve : le plaisir et la motivation se « déroulent » principalement dans une partie du cerveau nommée le noyau accumbens. Mais cha- cun dans des aires distinctes de ce noyau ! La dopamine, neuromédiateur que l’on a longtemps cru être responsable à la fois du plaisir et de la motivation, stimule le noyau accumbens – certes –, mais uniquement sa périphérie : la « coquille ». Cette zone est active quand nous avons envie de manger. Or, c’est une autre zone au centre du noyau accumbens, nommée hedonic hotspot (le centre du plaisir), faisant moins d’un millimètre cube chez le rat (et environ un centimètre cube chez l’être humain), qui provoque du plaisir : elle

d’un millimètre cube chez le rat (et environ un centimètre cube chez l’être humain), qui provoque
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COMPORTEMENT ALIMENTAIRE : NÉS POUR S’AUTORÉGULER

est stimulée par des molécules opioïdes (des déri- vés de l’opium comme la morphine et l’héroïne), dont celles que notre cerveau libère naturellement quand nous prenons du plaisir. Berridge a décrit chez l’animal les manifesta- tions faciales et comportementales traduisant le « plaisir » ; elles sont d’ailleurs semblables aux nouveau-nés humains et aux primates. C’est ainsi qu’il a montré que les opioïdes et les endocanna- binoïdes (les analogues du cannabis produits dans le cerveau) stimulent cette petite zone du noyau accumbens et provoquent du plaisir, indé- pendamment de la dopamine. Mais plus intéres-

sant encore, il a révélé qu’il est possible de blo- quer tout circuit du plaisir sans pour autant éteindre la motivation, engendrée par l’action de

la dopamine à la périphérie du noyau accumbens.

ON PEUT ÊTRE MOTIVÉ (À MANGER) SANS PLAISIR Dans ce cas, le renforcement, le fait qu’un même comportement a plus de chances de se répéter, ne met pas en jeu une composante hédo- nique, mais un phénomène nommé incentive salience (que l’on peut traduire par « saillance stimulante »). Cela signifie que la seule présence d’un aliment peut produire la volonté de le consommer, sans que nous n’en ressentions ni n’en attendions du plaisir. La dopamine n’est donc pas la molécule du

plaisir ; elle ne nous permet pas d’associer l’ali- ment consommé au plaisir qu’il nous procure. Elle est plutôt le médiateur de la « compulsion » alimentaire, c’est-à-dire de la motivation à man- ger, même lorsque nous n’avons pas faim. Pour certains individus, pourtant en état de satiété,

l’« hyperréactivité » de ce système activé par la

dopamine expliquerait que les aliments repré- sentent une « saillance stimulante », ce qui déclencherait une compulsion alimentaire proche de celle que nous ressentons lorsque nous avons faim. Ces découvertes montrent donc que le plaisir

de manger n’est pas une finalité en soi, mais qu’il module le désir éprouvé envers un aliment. Il participe à la récompense et renforce notre com- portement vis-à-vis d’un aliment. En effet, il joue

le rôle de « rhéostat », associant les propriétés sen-

sorielles de l’aliment (saveur, odeur, apparence, texture) et la satisfaction de nos besoins métabo- liques et psychiques. Toutefois, tout ne se joue pas entre ce qu’il y

a dans notre assiette, notre hypothalamus et

notre tissu adipeux. Manger est rarement un acte solitaire. Nous aimons manger en famille, entre amis, entre collègues. Le rôle des facteurs sociaux

sur la consommation est majeur. En revanche, leurs conséquences sont variables. John De Castro, de l’université Sam-Houston, au Texas, explore depuis les années 1970 les déter- minants de la prise alimentaire dans l’écosystème naturel des êtres humains. Il a notamment montré que manger avec d’autres convives augmente la dimension des repas proportionnellement au nombre de participants. Selon lui, le fait de voir manger les autres nous inciterait à consommer, et les repas pris en groupe étant souvent plus festifs, nous mangerions davantage. Ce qui paraît contra- dictoire avec les recommandations habituelles selon lesquelles il vaut mieux manger en famille que seul devant la télévision…

LE MANGEUR DISTRAIT, NOTAMMENT PAR LA TÉLÉVISION C’est que l’impact des facteurs sociaux sur l’ali- mentation est très nuancé. Ainsi, une série d’études menées entre 2010 et 2012 en Île-de-France par France Bellisle, directrice de recherche à l’Inra, et ses collègues a révélé que la convivialité diminue plutôt la consommation alimentaire des jeunes femmes et des adolescents. En revanche, dans ces études, la télévision augmente la prise alimentaire des adolescents en surpoids ou obèses. Il est désor- mais bien établi que la télévision favorise l’obésité, non seulement par la sédentarité et le grignotage, mais aussi par la stimulation de la prise de repas. Quelle en est la raison ? La distraction contribuerait largement à cet effet. En 2013, l’équipe de Suzanne Higgs, de l’université de Birmingham, a analysé 24 études

de l’université de Birmingham, a analysé 24 études Manger devant la télévision perturbe les mécanismes

Manger devant la télévision perturbe les mécanismes physiologiques qui permettent de nous sentir rassasiés… de sorte que nous mangeons davantage !

© Shutterstock.com/marcello farina
© Shutterstock.com/marcello farina

N° 108 - Mars 2019

sur la consommation alimentaire et conclu que la distraction augmente la quantité d’aliments consommée au cours du repas, mais plus encore celle consommée plus tard dans la journée…

comme si l’état de satiété était diminué. Cet effet serait largement contrecarré si nous portions plus d’attention à ce que nous mangeons. D’autres dis- tractions, comme la musique, sont susceptibles d’augmenter la consommation lors d’un repas. Les conséquences pratiques sont importantes, notamment d’inciter à cultiver une certaine attention à ce que nous mangeons, non pas pour

y exercer un contrôle cognitif excessif, mais pour

que les mécanismes inconscients, que nous avons décrits, puissent s’exprimer de manière fine et complète. D’ailleurs, si vous avez un animal domestique, vous savez qu’il n’apprécie guère que vous le distrayiez lorsqu’il mange… C’est là une sagesse que nous aurions dû conserver, même si elle semble peu compatible avec les usages modernes de consommation. Nous ne saurions conclure ce bref tour d’hori- zon du comportement alimentaire sans évoquer

le rôle essentiel de l’activité physique. Dès 1967, Jean Mayer et Donald Thomas, de l’École de santé publique de Harvard, ont publié dans Science une étude essentielle où ils ont montré que des rats compensent exactement la dépense énergétique occasionnée par des séances d’exer- cice physique (de près de cinq heures par jour) en mangeant, de sorte que leur poids se maintienne. Plus important encore, l’absence d’exercice phy- sique, c’est-à-dire une sédentarité imposée (car un rat fait spontanément de l’exercice quand il en

a la possibilité), conduit à une surconsommation,

apparemment paradoxale, et à une prise de poids importante et rapide.

L’ACTIVITÉ PHYSIQUE, CHAÎNON ENTRE CERVEAU ET INTESTINS En fait, ce n’est pas si paradoxal que cela quand on sait que le lien « descendant » entre cer- veau et périphérie se fait en grande partie via le système nerveux dit autonome qui est entretenu par… l’exercice physique ! Donc, sans exercice physique, ce lien n’est pas pleinement fonction- nel, de sorte que l’organisme n’adapte pas correc- tement les apports énergétiques aux dépenses. Voilà qui devrait s’ajouter aux arguments en faveur d’une activité physique quotidienne. Mais comme les rats, compensons-nous l’éner- gie dépensée au cours d’une séance d’exercice phy- sique en mangeant plus ? En 2013, en reprenant l’ensemble des études publiées à ce jour, Matthew Schubert, de l’université Griffith, en Australie, et ses collègues ont conclu qu’il n’y a pas, en

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Ne soyons pas distraits quand nous mangeons. Prêtons-y attention, et nous serons plus modérés.
Prêtons-y attention, et nous serons plus modérés.Ne soyons pas distraits quand nous mangeons.

Bibliographie

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le 27 novembre 2018.

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for glucose and insulin preprandial profiles

to differentiate meals

and snacks, Physiology Behavior, vol. 80, pp. 721-731, 2004.

snacks, Physiology Behavior , vol. 80, pp. 721-731, 2004. N° 108 - Mars 2019 moyenne, de

N° 108 - Mars 2019

moyenne, de compensation énergétique, que ce

soit lors du repas qui suit la séance ou dans les

24 heures. En d’autres termes, les mécanismes de

dépense énergétique piocheraient en priorité dans les réserves du tissu adipeux plutôt qu’en stimu-

lant la motivation alimentaire. Bien sûr, cela nécessite d’avoir des réserves corporelles suffi- santes. Le sportif « sec », c’est-à-dire avec une très faible masse grasse, récupère partiellement, voire entièrement, l’énergie consommée en mangeant.

ENVIRONNEMENT ET NEUROBIOLOGIE INTERAGISSENT Finalement, notre comportement alimentaire dépend-il plus de notre environnement que de

notre physiologie ? En 2011, De Castro estimait à

86 % la part de l’environnement dans la prise ali-

mentaire, réduisant à la portion congrue la part

de la neurobiologie. C’est une vision réductrice

qui méconnaît le rôle de la biologie dans l’impact de l’environnement ; l’idée qu’il n’y aurait pas de réponse physiologique aux facteurs environne- mentaux est fausse. Comme nous l’avons dit, en s’accroissant, la masse grasse produit de la lep-

tine, qui diminue au niveau cérébral la motiva- tion alimentaire. Aussi certains n’ont-ils pas besoin de se restreindre volontairement après quelques jours d’agapes festives, leur corps pro-

cédant spontanément à cet ajustement. L’interdépendance des neuromédiateurs et leur ubiquité rendent donc à ce jour illusoire la sépara- tion entre phénomènes internes et externes à

l’organisme. Le comportement alimentaire est le type même de mécanisme intégratif qui peine à se décrire de manière simplifiée. Pourtant, si nous

apprenions à ceux qui en ont besoin comment fonctionne leur organisme vis-à-vis de la nourri- ture, qui sait si nous ne trouverions pas plus de solutions aux problèmes de suralimentation que rencontre une part croissante de l’humanité. £

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DOSSIER

LES LOIS NATURELLES DE L’ALIMENTATION

10 pièges à éviter

pour une alimentation naturelle