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Proposition pour la thématique 3 « questions d’échelles » ou la thématique 4 « apparier, articuler, croiser les données ».

«Varier, articuler, croiser et agréger des échelles : l’exemple de la SNCF (1939-1945)»


Charlotte Pouly1

« En apparence…tout est question d’échelle »2


De la complexité multi-scalaire
La notion d’échelle s’est largement diffusée depuis les années 1980 et nous assistons
actuellement à un « bouillon scalaire », dans un monde globalisé, tant celle-ci est devenue courante et à la
mode. Pour autant, il n’y a pas de définition scientifique standard du fait de « l’absence
d’interdisciplinarité »3: à chaque science ses échelles ? Néanmoins, nous pouvons identifier deux versants
du champ scalaire, nés de la dualité du mot latin scala (échelle et escalier), impliquant des problématiques
communes qui transcendent les frontières disciplinaires4. Le premier interroge la scalabilité5 quantitative
(contenant/focus). C’est l’échelle au sens propre, et les théories, des domaines mathématique et physique
avec les notions de valeur, facteur, rapport, mesure, proportion, comparaison et dimension. Le second porte
sur la scalabilité qualitative (contenu/diffusion) car « parler d’échelle c’est justement admettre qu’autre
chose que la taille change quand change la taille »6. Au sens figuré, c’est la représentation subjective et ses
schèmes d’analyse associés aux notions de point de vue, prisme, degré, grade, niveau, plan et hiérarchie,
empruntés à l’architecture et à l’optique. D’où des échelles d’échelles: les focus micro, méso et macro sont
eux-mêmes composés de strates hiérarchiques (modèle du prisme). La sociologie distingue ainsi trois
dimensions (masse, durée, contexte) et plusieurs niveaux appréhendés par des « opérateurs d’échelles »
(agrégation, reproduction, bifurcation, sédimentation) 7. Les deux pans, contenu et contenant, sont connexes
mais ils peuvent aussi différer. Ainsi, l’historien J. Revel remarque qu’une échelle de collecte des données
peut induire une autre échelle d’analyse et réciproquement8. La pratique multi-scalaire est donc complexe9
car les jeux d’échelles rompent avec le positivisme, interrogent les principes
disjonction/réduction/conjonction et problématisent les relations entre le tout et les parties. Aujourd’hui,
que l’on soit mathématicien (proportionnalité), physicien (lois d’échelle), statisticien (mesure), économiste
(effet d’échelle), géographe (spatialité et cartographie), historien (temporalité) ou encore sociologue
(millefeuille social), le champ scalaire est tel que l’échelle semble être un concept et un outil phare dans le
paradigme de la relativité : autant de réalités que d’échelles ? Comme l’indique le géographe J-Y Lacoste,
on ne peut étudier un même phénomène à différentes échelles car « il faut être conscient que ce sont des
phénomènes différents parce qu’ils sont appréhendés à des échelles différentes »10. Si « l’histoire, elle aussi,
fonctionne comme une loupe, voire comme un microscope ou un télescope »11, il existe deux conceptions
scalaires12. Dans la lignée des travaux de F. Braudel sur les temporalités imbriquées, la première converge
avec les techniques statistiques et postule l’invariance scalaire des lois. La seconde, prenant acte du
tournant de la microstoria, met en avant la variation et la différenciation scalaire, tout en proposant un
nouveau rapport aux archives. Ainsi, à un modèle « fondamentaliste » de la suprématie d’une échelle,
s’oppose une conception « relativiste » insistant sur la complémentarité des échelles qu’il convient de
varier, différencier, croiser et agréger, afin de construire une interprétation complexe, par combinats des
différents contextes et données. Ma thèse s’inscrit dans cette dernière, d’où mon titre : « Des hommes et
des rails. Les échelles de la Collaboration économique ferroviaire franco-allemande à travers la
SNCF (1939-1945) ».

1
Doctorante en histoire économique et sociale contemporaine (3ème année) sous la direction du Professeur M. Margairaz, IDHES-Paris 1.
2
In Le sang du temps, roman de Maxime Chattam.
3
Verdier N., « L’échelle dans quelques sciences sociales : Petite histoire d’une absence d’interdisciplinarité », en ligne.
4
Le vocable varie d’une discipline à une autre mais la substance duale et la pratique cognitive sont les mêmes.
5
Scalability en anglais, de l’adjectif scalable dérivé du verbe to scale (changer d’échelle).
6
Lévy J., Lussault M., “échelle”, Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Paris : Belin, 2003.
7
Grossetti M., « L’espace à trois dimensions des phénomènes sociaux », in SociologieS, en ligne, 11 avril 2011.
8
Ibid.
9
D’après l’épistémologie complexe décrite par Morin E., Introduction à la pensée complexe, Paris : Seuil, 2005 et La méthode, tome 3 La
connaissance, et 4 Les idées, Paris : Seuil, 1986 et 1991.
10
Verdier N. Op. Cit.
11
Paul Ricoeur, in Offenstadt N., “échelles”, Les mots de l’historien, Toulouse : Presses Universitaires du Mirail, 2009.
12
Delacroix C., Dosse F., Garcia P., Offenstadt N., “échelles”, Historiographies, vol. II, Paris : Gallimard, 2010.
Varier, différencier, croiser puis agréger: de l’échelle micro initiale au point de vue méta de l’historien
La scalabilité est « une opération intellectuelle qui transforme […] la problématique que l’on
peut établir et le raisonnement que l’on peut former. Le changement d’échelle correspond à un changement
de niveau d’analyse et devrait correspondre à un changement de niveau de conceptualisation »13.
Initialement, ma thèse portait sur le microcosme des acteurs à l’échelle d’une entreprise française : « Les
échelles de la Collaboration chez les dirigeants de la SNCF». Or, mon corpus d’archives est
multi-scalaire dans le contenant - État de Vichy, SNCF, ministère des Transports du Reich et Reichsbahn14,
archives militaires allemandes, archives départementales – comme dans le contenu et les données sont
souvent divergentes. La focale initiale est devenue obsolète et la multiplication problématique : comment
tirer partie de la richesse des sources, combiner les regards et les informations, tout en respectant les
particularités? A quelle condition peut-on articuler dans un même raisonnement, des résultats produits à
partir de données distinctes ? De plus, « chaque type d’acteur ayant son échelle, la coexistence des acteurs
entraine la formation d’un espace stratifié »15 qui peut induire des conflits d’échelle. J’ai donc opté, tout en
renonçant à une quelconque totalité historique, pour la construction d’une méta échelle analytique,
particulière et subjective, agrégeant les échelles d’observation et reliant les données archivistiques, avec
l’approche systémique (de seconde génération). La wirstchaftliche Kollaboration, le processus
franco-allemand analysé, est composé de trois vecteurs (Collaboration d’État, directe et de contrainte).
C’est un système polycratique à trois dimensions : l’échelle macro du système avec quatre organisations
fonctionnelles, deux entreprises et deux États (SNCF, Vichy, RB, IIIè Reich), le focus méso rend compte
d’une organisation principale (SNCF), elle-même composée de niveaux (dirigeants, intermédiaires,
cheminots). Le point nodal est l’acteur, le processus est individualisé. Les variables sont endogènes mais
aussi exogènes suivant l’échelle sectorielle (transports, échange de matériel et de main d’œuvre, travaux),
l’échelle temporelle (moyenne durée des rapports économiques franco-allemands, temps court de
l’Occupation composé de strates – temps militaire de la guerre, temps politique de la Collaboration d’État,
temps économique des échanges SNCF-RB), l’échelle spatiale (la France, découpée en 5 zones militaires et
en 5 zones d’exploitation SNCF, l’Allemagne du IIIè Reich, étude de cas dans la région SNCF sud-ouest
avec la Bourgogne et trois de ses gares - Mâcon, Chalon-sur-Saône et Dijon-) , l’échelle économique (micro
des agents, méso de la SNCF et de la RB, macro des États). Il conviendra de discuter ces choix
méthodologiques, exposés ici brièvement, et leur mise en œuvre pour en souligner les enjeux et
problématiques.

Problématiques, avantages et limites de l’outil


L’objectivité apparente de l’échelle méta semble en contradiction avec la subjectivité focale.
L’échelle n’est-elle qu’une opération cognitive ? Les archives font-elles l’échelle ? Quels sont les enjeux de
la scalabilité ? Il y a corrélation entre le champ scalaire et des débats conceptuels, comme l’opposition
holisme/individualisme et la notion d’acteur. Comment le multi-scalaire permet-il d’allier des méthodes et
des causalités différentes ? L’interprétation est riche et dynamique mais les frontières deviennent poreuses
et les délimitations floues. Quels sont les risques du multi-scalaire ? Peut-on généraliser ? Et si oui, à
quelles conditions ? Comment le micro engendre-t-il du macro, et vice et versa ? Si « le tout est plus, moins
et autre que la somme des parties»16, que gagne-t-on et que perd-t-on en changeant d’échelle ? Quelles sont
les limites de l’agrégation ? Comment écrire une histoire multi-scalaire ? Nous tenterons de proposer
quelques réponses à partir de nos observations empiriques, de notre pratique, d’exemples concrets et en
nous appuyant sur quelques travaux17. Ce sera l’occasion d’échanger avec des historiens et des
économistes, apprentis ou confirmés, sur le matériel archivistique, sa constitution, son articulation avec les
concepts analytiques mobilisés et l’objet de recherche ainsi que le traitement mis en œuvre, conformément
aux objectifs de ce séminaire qui s’annonce passionnant.

13
Jean-Yves Lacoste in Verdier N., Op. Cit.
14
La Deustche Bahn est l’homologue allemand de la SNCF. Elle prend le nom de Deustche Reichsbahn (RB) de 1937 à 1949.
15
Verdier N., Op. Cit.
16
Principe systémique et complexe. Morin E. Op. Cit.
17
En plus de ceux déjà cités : Revel J., Jeux d’échelles, Paris: Gallimard, 1996 et Lepetit B., « Architecture, géographie, histoire : usages de
l’échelle », in Genèses, 1993, en ligne. Nous tenterons également d’intégrer des réflexions d’économistes sur le sujet.