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L'enfant

et la vie familiale
sous l'Ancien Régime
L´enfant et la vie

familiale sous l’Ancien

Régime
En c11111·en1,n· ; Camille el Lucile Desmoulins,
Ecole française du xv111•· ,ièclc.
Photo Bullm..

!SilN 2-0'.!-(Hl4235-5

(Z'J Edilions du Seuil. 19n

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consentement de !'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et cons-
titue une contrefaçon sanctionnée p.ar les articles 425 et uivants
d:t.1 Code pên::JL
6 L'enfant et la vie familiale
Préface 7
8 L'enfant et fa vfr> familiale
Préface 9

1. A. Besançon, << Histoire et psychanalyse », Anna/es ESC 19,


1964, p. 242, n" 2. - J, L Flandrin, « Enfance et société )>,
Annales ESC 19, 1964, p. 322*329.
l Il L'enfant et fa vie familiale

l. N. Z. Davis, « The reasons of misru\e : youth groups and


charivaris on sixteenth century France », Pa.\·t and Prese11t 50.
fév. 1971, p. 41-75.
Préface 11

1. I. Bouchard, Un village immobile, 1972.


2. J. L . Flandrin, « Enfance et société . op. cit.
12 L'enfant et la vie familiale

l. Op. cit.
2. Ecrite entre 1967 et 1970 quoique publiée en 1972 La
France et les Français, 1972, p. 872.
Préface 13

les époques anteneure\ tJU Moyen Age, dans les ajres de civi.
lisativn rurale et orale, une organisation des communautés en
classes d'âge, avec rites de passa,-.:e, selon le modèle des ethno•
logues. Dans ces sociétés, chaque âue aurait sa fonction, et
l'éducation serait alors transrnise par l'initiation, et à l'inté-
rieur dt' la classe d'âue, par la participation aux services
assurés par celle•ci.
On ,ne permettra d'ouvrir une parenthèse et de rapporter
le mut d'un jeune ami archéologue. Nous visitions les fouilles
crétoises de Malia, en Créfr', nous parlions à hâtons rompus dl!
Janroy, d'Homère, de Duby, des structures par classes d'âge des
ethnologues, de leur réapparition au Haut Moyen Age, et il
m'a dit à peu près ceci : dans nos anciennes civilisations, ces
structures ethnographiques, nous ne les apercevons jamais en
place, en pleine maturité, mais toujours à l'état de survi- vances,
que ce soit dans la Grèce homérique ou dans le Moyen Age
des chansons de geste. Il avait raison. On ne peut se défendre
de l'idée que nous projetons trop exactement dans nos sociétés
traditionnelles les structures ar,jourd'hui repé- rées par les
ethnologues chez les « sauvages » contemporains. Mais fermon,\·
la parenthèse et acceptons l'hypothèse d'une société-origine, dans
le très haut Moyen Age, qui présen- terait les caractères
ethnographiques ou folkloriques couram-
ment admis.
Un grand changement intervll'nt alors dans cette société,
peut•être à l'époque de la féodalité et du renforcement des
vieilles chefferies. Il concerne l'éducation, c'est-à-dire la trans•
mission du savoir et des valeur,\·. Celle•ci est désormais, dès le
Moyen Age, assurée par l'apprentissage. Or la pratique de
l'apprentissage est incompatihle avec le système des classes
d'âge, ou tout au moins, il tend en se généralisant à le détruire.
Je ne saurais trop insister sur l'importance qu'il convient d'at-
tribuer à l'apprentissage. li force les enfants à vivre au milieu
des adultes, qui leur communiquent ainsi Je savoir faire et Je
s savoir-vivre. Le mélange des âges qu'il entraîne me paraît un
des traits dominants de notre société, du milieu du Moyen Age
au XVI/Jn siècle, Dans ces conditions les classements tradi-
tionnels par âge ne pouvaient que se brouiller et perdre de
leur nécessité,
14 L'enfant et la vie familiale

Or, cela est certain, ils ont persisté pour la surveillance


sexuelle.et l'organisation des fêtes, et on sait l'importance des
fêtes dans la vie quotidienne de nos anciennes sociétés.
Comment concilier la persistance de ce qui était certaine-
ment beaucoup plus que des « traces :», et l'exportation pré-
coce des enfants chez les adultes?
Ne sommes-nous pas dupes, malgré tous les arguments
contraires de N. Davis, de l'amb1'guïté de ce mot de feunesse?
Même le latin, encore s[ proche, ne facilitait pas la discrimi-
nation. Néron avait vingt-cinq ans quand Tacite dit de lui :
certe finitam Neronis pueritiam et robur juventae adesse. Robur
juventae : c'est la force de l'homme jeune ce n'est pas l'ado-
lescence.
Quel était l'âge des abbés de la jeunesse et de leurs compa-
gnons? L'âge de Néron à la mort de Burrus, l'âge de Condé
à Rocroy, l'âge de la guerre ou de la simulation - la bra-
vade 1 • En fait ces sociétés de jeunesse étaient des sociétés
de célibataires, à des époques où, dans les classes populaires,
on se mariait souvent tard. L'opposition était donc entre le
marié et le non-marié, entre celui qui avait une maison à lui
et celui qui n'en avait pas et couchait chez les autres, entre le
moins instable et le moins stable.
li faut donc bien admettre l'exlstence de sociétés de jeunes,
mais au sens de célibataires. La « jeunesse » des célibataires,
d'Ancien Régime n'impliquait ni les caractères qui, dans !'An-
tiquité comme dans les sociétés ethnographiques, distinguaient
l'éphèbe de l'hom!Jle mûr, Aristogiton d'Harmodius 2, ni ceux
qui opposent aujourd'hui les adolescents aux adultes.

S'il me fallait concevoir ce livre aujourd'hui, je me garderais


mieux de la tentation de l'origine absolue, du point zéro, mais,
les grandes lignes demeureraient les mêmes. Je tiendrais seU•


L Un neveu de Mazarin, Paolo Mancini, avait tout juste quinze l
ans quand il se fit tuer bravement sous les murs de Paris, à b 1
fin de la Fronde. Cf. G. Dethant, Mazarin et ses amis, Paris, 1968
1
2. Je pense au fameux groupe du musée de Naples.
Préface 15

lement compte de données nouvelles, et insisterais plus sur le


Moyen Age et son si riche automne.
En premier lieu j'attirerais /'attention sur un phénomène très
important et qui commence à êtfe mieux connu : la persis-
tance jusqu'à la fin du XVIIe siècle de l'infarllicide toléré. Il ne
s'agit pas d'une pratique admise comme l'exposition à
Rome. L'infarllicide était un crime sévèrement puni. Il était
cependant pratiqué en secret, peut-être assez couramment, ca-
mouflé sous la forme d'accident : les enfants mouraiem étouf
fà naturellement dans le lit des parents où ils couchaient. On
ne faisait rien pour les garder ni pour les sauver.
J. L. Flandrin a analysé cette pratique cachée dans une
conférence de la société du XV!r siècle (cycle !972-1973, à
paraitre dans la revu,� XYll (' siècle). Il a montté comment
la diminution de la rnortalité enfantine qu'on observe au
XVJ[f l' siècle ne peut pas s't'xpliquer par des raiSOIIS
médicales et hygiéniques; on a seulement cessé de laisser
mourir ou d'aider à mourir !es enfants qu'on ne souhaitait pas
R<lrder.
Dans la même série de conférences de la société du XV//e
siècle le P. Gy a confirmé l'interprétation de J. L. Flandrin en
citant des passages des Rituels post�tridentins où les évê�
qucs défendent, avec une véhémence qui laisse à penser, de
coucher les enfants dans le lit de leurs pare!l!.<i, où il leur
arrivait trop souvent de périr étooffés.
Le fair d'aider la nature à faire disparaître des sujets aussi
peu doués d'un être suffisant, n'était pas avoué, mais n'était
pas non plus considéré avec honte. Il faisait partie deJ choses
moralement neutres, condatnnées par les éthiques de l'Eglise,
de l'Etat, mais pratiqflées en secret, dans une demi�conscience,
à la limite de la volonté, de l'oubli. de la maladresse.
La vie de l'enfant était alors considérée avec la même ambi-
guùé que celle du fœtus aujourd'hui, avec la différence que
l'infanticide était enfoui dans le silence et que l'avortement est
revendiqué tout haut, mais c'est toute la différence entre une
civilisation du secret et une civilisation de l'exhibition. Un
temps viendra, au XV/le siècle, où la sage-femme, cette sor-
cière blanche récupérée par les Pouvoirv, mira mission de pro-
téger l'enfant, où les parents, mieux irt/�rmés par les réforma-
16 L'enfant et la vie familiale

teurs, rendus plus sensihles à la mon, deviendront plus vigi-


lant.1· et souhaiteront conserver leurs enfants coûtt• que
colÎte.
C'est exacte,mmt J'inverse de l'évolution qui .ff déroule
sous nos yeux vers la liberté de l'avortement. On est alors
passé d'un infanticide Jecrètement admis à w, respect de plus en
plus exigeant dt' la vie de l'enfant.

Si la vie physique Je, l'enfant comptait encore ,\'i peu, on


devrait s'attendre, dans une société unanimement chrétienne,
à plus de vigilance pour sa VÎl! future, après la mort. Et
nous voici amenés à l'histoire passionnante du baptême, de
l'âge du baptême, du mode d'administration, que je regre/le
de n'avoir pas abordé Jans mon livre. Je souhaite qu'elle
tente quelqtœ jeune chercheur. Elle permettrait de saisir l'atti-
tude devant la vie et l'enfance à hawes époques, pauvres en
documents, mais pas pour confirmer ou modifier la date du
déhut d'un cycle, mais pour montrer comrnent, au cours d'un
polymorphisme continu, les mentalités anciennes se sont trans-
formées par à-coups, par une série de petits changnnents.
L'histoire du baptême me parait un hon exemple de ce
type d'évolution en spirale.
Je proposerai à lü réflexion des chercheurs l'hypothèse sui-
vante.
Dans une société unanimement chrétienne, comme les socié-
tés rnédiéva!es, chaque homme, choque femme devait être
baprisé, et il l'était en effet, mais quand et comment? Vers
le milieu du Moyen Age on a l'impression (à confirmer) que
les adultes ne manifestaient pas toujours heaucoup d'empres-
sement à faire baptiser vite leurs enfants, ouhliaiem de le
faire dans les cas graves. Dans une société unanimement chré-
tienne ils ne se comportaient guère autrement que les indifté
rents dt• nos société.\'. lai'ques ! J'imagint' assez que les choses
devaient se passer ainsi : les haptêmt'S étaieflt administrés
à dates fixes, deux fois par an, la veille de Pâq1us et la veille
de la Pentecôte. li n'y avait pas encore dt' registre de catholi-
Préface 17

cité ni de certificats; rien ne contraignait les individus sinon


leur propre conscience, la pression de l'opinion et la peur
d'une autorité loinlai,u,, négligente, désarmée. On amenait
alors les 01fants m1 baptême quand on le voulait bien, et des
retards de plusieurs années pouvaient être fréquent,\'. Les bap-
tistères du X / 1', XII'' siècle, .wnt d'ailleurs tfr wamle.r c11ves,
semhlahles à des haignoirl s où un enfant qui ne devait plus
être très petit était encore immerué : cuves profondes où le.1·
peintres-verriers plongent Clovis pour son haptênw ou saint
Jean pour son supp!ict' - petites bai1-:noires rectangulaires en
forme de sarcophage.
Si dans /'intervalle des baptêmes collectifs l'enfant venait
à mo11rir, on ne s'en émouvait pas outre mesure.
Il est certain que les pasteurs médiévaux se sont inquiétés
de cet état d'esprit, ont muitiplié les fieux de culte afin de
permettre aux prêtres de se rendre plus vite au chevet d'une
accouchée. Une pression de plus en plus forte, en particulier
par les Mendiants, s'est exercée sur les familles pour les forcer
à administrer le baptême le plus tôt possible après la nais-
sance. On a alors rl'noncé aux haptênu.'s collectifs qui impo-
saient un délai trop long, et la règle, suivie par l'usage, est
devenue le baptêrne du tout petit enfant. L'immersion a été
abandonnée au profit du rite actuel d'aspersion. (Il y aurait
eu un rite intamédiaire combinant /'immersion t t l'aspersion.)
Enfin il appartenait aux sages-femmes de baptiser les enfants
malvenus, usque in utero.
Plus tard, à partir du XVJe siècle, les registres de catholi-
cité ont permis le contrôle, par les visiteurs diocésains par
exemple, de l'administration du baptême (contrôle qui n'exis-
iait pas avant). Mais dans les sensibilités, la partie devait être
déjà gagnée, et probablement dès le X/Ve siècfo. Le X/Ve
siècle me paraît le moment fort de cette histoire. C'est alors
que les enfants devinrent plus nombreux dans le nouveau
folkfcre des Miracles Notre Dame, dont je me suis servi
dans le chapitre « La découverte de l'enfance ».
Dans ce domaine du merveilleux, il faut attribuer une men-
tion spéciale à un type de miracles qui, je suppose, doit appa-
raitre alors, sinon plus tard : la résurrection des enfants
morts sans baptême. juste le ternp,1· de recevoir le sacrement.
18 L'enfant et la vie familiale

J. Toussaert 1 raconte un miracle de ce genre à Poperinghe,


11 mars 1479. Mais c'est un miracle original, inattendu, extra-
ordinaire, comme on n'en connaissait pas encore beaucoup.
Aux XV/e et XVIIe siècles, ces miracles sont devenus banals, il
existe des sanctuaires spécialisés dans ce genre de prodiges
qui n'étonnent plus personne. On les appelait joliment des
sanctuaires « à répit ». M. Bernos a analysé ce phénomène avec
finesse à propos d'un miracle à l'Annonciade d'Aix-en-Pro-
vence, le premier dimanche de Carême 1558. Le miracle n'était
pas le répit, phénomène commun dans cette église où on avait
l'habitude de déposer les petits cadavres sur l'autel et d'attendre
pour les baptiser les signes fréquents d'une réanimation. Ce
qui surprenait et bouleversait était l'allumage surnaturel d'un
cierge pendant le répit : cela était vraiment extraordinaire,
et pas le répit 2 •
En 1479 l'accoutumance n'avait pas encore émoussé l'émer-
veillement : on n'était sans doute pas loin de l'origine de la
dévotion.
Tout se passe donc comf!le si on commençait à découvrir
l'âme des enfants avant leur corps, sous la pression des ten-
dances réformatrices de l'Eglise. Mais la volonté des litterati,
quand elle a été acceptée, a été aussitôt folklorisée, et l'enfant
a commencé sa carrière populaire comme héros d'un nouveau
folklore religieux.

Un autre fait va nous retenir dans ce X/Ve siècle dont l'im-


portance n'a pas été assez soulignée dans mon livre. Il s'agit des
tombeaux. l'ai bien dit quelques mots à ce sujet dans le cha-
pitre : « Découverte de l'enfance. » De.c: recherches récentes
sur l'attitude devant la mort me permettent d'être aujourd'hui
plus précis.
Parmi les innombrables inscriptions funéraires des quatre
premiers siècles de notre ère qui sollicitent partout le visiteur

1. J. Toussaert, Le Sentiment religieux en Flandre à la fîn du


Moyen Age, Paris, 1963.
2. M. Bernos,« Réflexion sur un miracle», Annales du Midi 82,
1970.
Préface 19

romain , beaucoup parlent d'enfants, de petits enfants de quel-


ques mois : des parents très affligés ont dépo sé ce monument
à la mémoire de leur enfant bien-aimé mort à quelques mois ou
à quelques années (tant d'ann ées, tant de mois, 1a,u de jours).
A Rome, en Gaule , en Rhénanie, de nombreuses tombes sculp-
tées réunissent sur l ei mêm e monument des images du couple
et des enfants. Ensuite, à partir du V•-V Je siècle environ la fa-
mille et l'enfant disparaissent des représentations et des inscrip-
tions funéraires. Quand l'usage du porrrait reviendra, aux XJ••­
X//1' siècles, les tombes seront indi vid uelles, le mari et la femme
sé parés, et bien entendu il n'y aura pas de tambe sculptée d' en-
fant. A Fo nte vr ault , les tombes des deux rois Plantagenet sont
bien séparées.
L' habitude de réunir les deux, quelquefoiS les trois époux
(le mari et ses deux femmes succeJ·sives ), devient plus fré-
q11ente au X IV " siècle, époque où a pparai ssen t a11ssi, quoique
encore rares , les tombeaux à figures de petits enfants. Le rap-
proc hement n'est pas fortuit. J'ai cité, dans le chapitre « La
découverte de /'enfance », les portraits de 1378 des petits
princes d'Amiens, mais ce11x-ci étaient des enfants royaux .
On peut voir à l'église de Tavemy deux dalles murales à
figures et inscriptions, tombeaux d'e n fant .\' de la famille Mont-
morency. La mieux conservée est celle de Charles de Montmo-
rency qui mourut en J 369. L'en/am est 1·eprésenté emmailloté,
enroulé dans ses langes, ce qui n'est pas fréquent à cette
époque. Voici l'inscri ption, ass ez prétentieuse : Hic Manet in-
clusus adolescens et puerulus / de Montmorenci Karolus tom-
ba jacet ista / anno mille c. ter paradisii sensiit iter / ac sexa-
gesimo novem simul addas in illo / gaudeat in christo tempore
perpetuo. C/wr/e.1· avait u11 demi-Jrère Jean, more en 1352. Sa
tombe subsiste mais les reliefs d'albâtre , trop fragil es, ont dis-
paru, si bien qu'on ne sait pas comment l'enfant était repré-
senté - peut-être aussi enveloppé dans ses langes . Son épi-
taphe française est plus simple : • l cy gist Jehan de Montmo-
renci iadis fils de no ble home et puissant Challes mon Seignieur
de Montmor enci, qui trépassa l'an de grâce mille trois cent
cinquante deux le 29<' jo11r de ;r.û llet. »
Dans les deux cas, où il y a portrait, /'épitaphe dit le nom du
père, la date de la mort, mai.1· elle ne donne ni ft, nom de
20 L'enfant et la vie familiale

la mère ni l'âge du petit enfant, et on sait qu'au X IV 1' siècle


l'âge du défunt était en général précisé.
Au XVe- siècle, les tombes d'enfants et parents réunis ensem-
ble, ou les tombes d'enfants seuls, deviennent plus fréquentes,
et au XVJe siècle elles sont banales, comme je l'ai montré
d'après le répertoite de Gaiinères. Mais ces tombes sculptées
ou gravées étaient réservées à des familles d'une certaine
importance sociale (quoique les dalles plates fussent devenues
l'objet d'une fabrication artisanale en série). Plus fréquents
étaient les petits « tableaux » muraux, réduits à une inscrip-
tion, avec parfois une petite illustration pieuse. Or certaines
de ces simples épitaphe.1· concernent des enfants et leur style
est directement inspiré de l'épigraphie latine antique. On
reprend le thème du regret de l'enfant parti trop tôt, par ses
parents.
En voici une de 1471, à S. Maria in Campile/li à Rome 1.
Petra Albertonio a<lolescentulo / cujus annos ingcnium excede-
bat (l'enfant ,,, 1111 rquahle par sa précocité, le petit prodige)
1

Gregorius et Altcria parentes/ unico et dulcissimo (particulière-


ment regretté parce qu'il était un /Us unique : en 147 l)
posuere / qui vixit annos iv M. III / obitt MCCCCLXXI.

Revenons au thème de l'enfant roulé dans ses langes.


C'est seulement au XVII•' siècle qu'on s'est plu à représenter
l'enfant réel dan.\· la nudité du putto. li était auparavant en
maillot 011 en habit. On sait d'autre part que l'âme était figurée
depuis le Moyen Age sous les traits d'un enfant nu.
Or il existe quelques cas rares et curieux où l'âme est elle
aussi emmaillotée. A Rome, à S. Maria in Transtevere, une
assomption de la Vierge du début du XVt• siècle : l'âme de
la Vierge est un enfant emmailloté que le Christ tient dans
ses bras.
Au musée de Luxembourg, un tombeau de 1590 où un en-
fant emmailloté est enlevé au ciel par deux anges. Ce n'est pas
le portrait d'un petit enfant mort. La notice nous apprend que

l. Forcella, xm, 7R8.


Préfoce 21

le défunt est un homme de dix-neuf ans, l'enfant emmailloté


est donc son âme.
Cette représentation n'est pas fréquente, mais on comuût au
moins w1 cas plus ancien, el il se pourrait qu'il y ait une tra-
dition iconographique. Le musée de Vienne (Autriche) con-
serve un ivoire byzantin de la fin du X" siècle où l'âme de la
Vierge est aussi figurée sous la forme d'un enftml emmailloté.
Cette représentation de l'âme bienheureuse sous la forme
d'un en fant , le plus souvent idéalisé et nu, quelquefois réaliste
et emmailloté, doit être rapprochée de ce (}'UÎ a été dit plus
haut de l'infanticide et du baptême.
En effet, chez les spiritualistes médiévaux qui sont à
l'origine de celle imagerie, l'âme de l'élu ;oui1 de la même inno-
cence enviable que l'enfant baptisé, à une époque où pourtant.
dans la pra1iq1-1e com mune , l'enfant était une chose amusante,
mais peu attachante.
li est curieux de constater que l'âme cessera d'être figurée
par un enfant au XV /1" siècle quand /'enfant sera désormais
représenté pour lui-même, quand les portraits d' enfa!lls vivants
el morts deviendront plus fréquents.
Un curieux monumenr funéraire, conservé au Musée archéo-
logique de Senlis, montre comment la situation s'est inversée
à la fin du XVII•• siècle : il est consacré à la mémoire de
l'épouse de Pierre Puget, morte à Senlis en 1673, d'une opéra-
tion césarienne. Elle est enlevée au ciel au milieu des nuées
dans la pose de l'orante qui est aussi l'expression du renonce-
ment , et l'enfant qu'elle a voulu sauver est nu et lui tend d'une
main la palme du martyre tan.dis que rie l'autre il brandit une
banderole où est inscrit : Meruisti, L'enfant est ici sorti de
l'anonymat. // est trop personnalisé pour signifier un mode
d'ê!re dans /'au-delà et d'autre part l'âme est trop liée aux
caractères originaux de l'individu pour être évoquée .1·ous les
traits impersonnels d'une allégorie. Désormais les rapports
entre les défunts et les survivants sont tels qu'à la maison, et
non plus seulement à l'église et sur le tombeau, on veut les
rappeler et les conserver.
li existe au musée Magnien de Diion une peinture attribuée
à Hyacinthe Rigaud. Elit• représente un jeune garçon et une
petite fille qui ont l'air vivants, et à côté de ce groupe, Je por-
22 L'enfant et la vie familiale

trait, encadré dans un médaillon, d'une femme mûre, en deuil, quî


paraît comme une morte. Or, tout porte à croire que la
femme du médaillon était, elle, bien vivante, mais qu'elle se
considérait comme une morte dont un portrait quasi funé•
raire rappelait le souvenir, et, en revanche, elle avait fait
peindre ses enfants, réellement morts, avec toutes les appa•
rences de la vîe.

C'est à la fin du XVlle siècle et au XVIII que j'ai situ é,


e

, en partant de sources surtout françaises, la retraite de ln


famille loin de la rue, de la place, de la vie collective, et son
repli à l'intérieur d'une maison mieux défendue contre les
intrus, mieux préparée pour l'intimité. Cette nouvelle organi·
ration de l'espace privé avait été obtenue par l'indépendance
des pièces qui cornmuniquaient entre elles par un couloir
(au lieu d'ouvrir l'une sur l'autre en enfilade) et par leur
spécialisation fonctionnelle (salon, salle à manger, chambre
à coucher...). Un très intéressant article de R. A . Goldthwaite
montre qu'à Florence on observe dès le xv siècle une priva•
e

tisation de la vie familiale assez analogue, malgré certaines


différences 1 • L'auteur appuie son argwnentation suret une ana•
lyse des palais florentins, de leur apparence extérieure de ce
qu'on peut savoir de leur organisation intérieure. JI s'agit donr
de familles patriciennes.
caractérisé principale•
Le palais du XIIP'MXJVe siècle était
ment par la tour, pour la défense, et par la loggia ouverte
sur la rue au rezMdeMchaussée, où parents, amis et clients se
réu n issaient pour assister et participer à la vie publique du
quartier et de la cité. Il n'y avait pas alors de solution de
continuité entre la vie publique et la vie familiale, l'une
prolongeant l'autre, sauf en cas de crise où le groupe menaci
se réfugiait dans la tour.
Hors de la tour et de la loggia, le palais se distinguait ma,
du voisinage urbain. Sur la rue, lè rezMdeMchaussée était com-

«
A mer Hîst. Rev .. p.
Préface 23
posé d'arcades qui se continuaient d'une maison à l'autre · en-
trée de boutiques et aussi accès au palais et à ses escaliers. A
l'intérieur, il manquait autan t d'unité, et son espace ne coi'nci-
dait pas avec celui de la fanziIIL' · les pièces attribuées à la fa-
mille principale se prolongeaient dans la maison d'à côté et, en
revanche, des locataires occupaient des parties centrale.1·.
Au XV" siècle, le palais a changé de plan, d'aspect et de
sens. D'abord il est devenu une unité monumentale, un massif
détaché de son voisinage. Les boutiques ont disparu ainsi
que les occupants étrangers. L'espace ainsi distingué a été
réservé à fa famille, w1e famille [)l'II étendue. Les Lo!,fgia sur
la rue ont été fermées ou supp1 i1111'1',L Si le palais témoignait
mieux qu'aupara vant de fa pui.1 1 1///( 't' d'une familfr, il avait
cessé d'être ouvert sur l'extérieur. La vie quotidienne se
concentrait à l'intérieur d'un rude quadrilatère, autour du
cortile, à l'abri des bruits et des indiscrétions de la rue.
« Le palais, écrit R. Goldth waite, appartenait à un monde
nouveau de " privacy ", à l'usage d'un groupti refativemn1t
petit. » En effet, le nombre des pièces n'était pas élevé :
dans le palais Strozzi, un seul étage était habité et il n'y avait
g11ère plus qu'une douzaine de pièces. Il est vrai que toutes
ces pièces étaient en enfilade, sans co11/oir o u espace cenrral
de communicatio11, ce qui ne permettait donc pas de !/isoler
et de faire respecter une véritable intimité, cornme l'architec-
ture du X VII/1! siècle la rendra possible.
Nous savons d'autre part que la famille florentine du quaM
trocento n'était pas nombreuse 1 • Le palais florentin n'abritait
pas le monde de serviteurs et de domestiques, familiers des
grandes maisons de France et d'A ngleterre du xv e�XV/1' siè-
cle, et aussi de /'Italie baroque du XVII(' siècle, pas plus de
deux ou trois serviteurs qu'on ne gardait pas toujours longM
temps.
Le modèle florentin est donc différent de celui que j'ai préM
senté. On le rapprocherait de notre XVIII e siècle, par la taille
, de la famille, l'exclusion des domestiques. si la privatisation

« à h, Anrwfes
ESC, p.
24 L'enfant et la vie familiale

ne s'accompagnait pas d'une recherche d'espace encore peu


compatible avec l'intimité.
L'originalité florentine réside donc dans un mélange d'inti-
mité et de vastitude, bien analysé par R. Goldthwaite : ces
palais <( étaient évidemment conçus pour attribuer à une famille
de petite tailfe un monde privé, 11.n monde à elfe, ,nais extraor-
dinairement vaste, qui s'étendait bien au-delà dts quelques
chambres o/1 on vivait. En réalité, la mâlleure manière de
souligner la nouveauté de ce palais est de la décrire cormne
une expansion de l'espace privé à partir du noyau constitué
par un appartement de dimensions moyennes 11.

Sans doute ne connait-on pas la destination des pièces d'ha-


bitation, si tant est qu'elles en avaient déjà une. Peut-ètre Je
studiolo, ancêtre de notre cahinet, a-t-il été dans cette
société humaniste, la première forme de spécialisation de
l'espace privé. Et cependant, on a commencé alors à orner
de petits objets, à la manière de nos hibelots, ces pièces sans
fonction précise, mais vouées à la vie privée. C'est bien la
même impression de goût du bien-être privé que nous éprou-
vons devant les naismnces de la Vierge, qu'elles soient fla-
mandes, françaises, allemandes ou italiennes, devant toutes
les représentations d'ù1térieur du XV" siècle, où le peintrt'
se complaît à enfermer les ohjets précieux ou familier,r.
li est normal qu'en un espace aussi privatisé, un sentiment
nouveau se soit développé entre les memhres de la famille,
et plus particulièrement entre la mère et l'enfant le sentiment
de famille, « cette culture, dit R. Goldt}rn.'aite, est centrée sur
les femmes et les enfants, avec un intérêt renouvelé pour l'édu-
cation des enfants et 11.ne remarquable élévation du statut de
la femme ... Comment expliquer autrement la fascination, fJrt's
que l'ohsession, des enfants et de la relation mère-enfants,
q11i est peut-être le seul thème vraiment essentiel de fa Renai.r-
sance, avec ses pulfi, ses enfants et ses adolescents, ses madones
sécularisées, ses portraits de femmes >>.
Si le palais de la Renaissance était ainsi malgré ses vastes
dimensions, réservé à la famille nucléaire, repliée derrière ses
murs massif.1·, le palais baroque est, cornme le remarque
R. Goldthwaite, plus ouvert au rnouvement de la domesti-
cité et de la wandc clientèle. et il se rapproche du modèle clos-
flrt!face 25

sique de la grande mai.rnn ( château, manoir, hôtel ou grande


ferme) du XVl"-XVlfPsiècle, avant le découpage en apparte-
ments indépendant.r du XV/111' siècle.
L'épisode florentin du XV" siècle est important et sugResrif,
J'avais hien remarqué, et cormnenté dans mon livre, la fré-
quence dès le XV•· et mt XVI" siècle df's sif.{nes d'une reconnais-
rnnce de l'enfance, aus.\·i hien dans /'inwf.{erie que dans l'éduca-
tion, avec le co!lèie, mais R. Goldrhwaite a repéré dans le
palais florentin une rdation très précise entre le déhut du sen-
timl'nt de la famille et de /'enfant, et une organisation parti-
culière de l't>space. Nou,1· somme.ramenés à étendre ses conclu-
sions et à supposer une relation analogue entre la recherche
de /'intimité familiale et personnelle, et toutes les représenta-
tions d'intérieur,\', depuis la miniarure du XIV,. siècle, jusqu'aux
peintures de l'école hollandaise.

Le dossier n'est pas près d'être fermé. L'histoire de la fa- mille


est à ses déhu!s, die commence justl' maintenant à provo- quer la
recherche. Après un long silence, la voici qui chNnine dans
plusieurs directions. Ses voies ont été préparées par l'his- toire
démographique. Plaise au ciel qu'elle ne suhis.re pas la même
inflation l La période aujourd'hui la plus fréquenfée va du
XVI'' au XVl!J•· siècle. L'école de Cambridge, avec
P. Laslett et E. A. Wrigltiy, ve111 avoir le cœur net de la
composition de la famille, étendue ou conjugale 1, et elle a pro-
voqué quelques réactions en France approbation en ce qui
concerne la France du Nord, réserves en ce qui concerne la
Fran.ce du Midi. Les jeunes historiens français paraissent plutôt
préocctipés par la formation (1. M. Gouesse) ou la dissolution
(A. Lottin) du couple. D'autres, encore, comme l'historien

l. Colloque de 1969 à Cambridge : « Household and Family


in past time >>. Je compléterai la bibliographie avec les ouvrages
suivants . I. Pinchbeck et M. Hewitt, Childrcn in English Soôety,
t. I, Londres, Toronto 1969; K. A. Lokridgc, A New England
Town. New York 1970: J. Demos, A Little Commonwealth, New
York 1970; D. Hunt., Pormts and Childrcn in !fisrory, New York
1970; articles des A111111/cs ESC, cités plus bas.
26 L'enfant et la vie familiale

américain Ed. Shorter, s'intéressent aux signes annonciateurs,


à la fin du XV/l/f siècle, d'une plus grande liberté des mœurs.
La bibliographie commence à .\"allonger : on la trouvera,
ainsi que la position actuelle des problèmes, dans trois numé-
ros des Annales ESC i,
Souhaitons seulement que l'histoire de la jamî!le ne s'en-
fouisse pas sous l'abondance des publications, due à son suc-
cès, comme cela est arrivé à son jeune ancêtre, l'histoire démo-
graphique.
La multiplication des recherches sur la période du XV//e
siècle et du XVII/'-' siècle, facilitée par l'existence d'une dont-
mentation plus riche qu'on ne l'a cm, confirmera ou in/inner(I
'certaines hypothèses. Cependant dans un avenir qui s'annonce
déjà, nous risquons de répéter à satiété les mêmes S11jl ts, 1

avec de petits progrès, qui justifieraient mal l'ampleur des


investissements intellectuels et informatiques,
En revancfu,, c'est du côté du Moyen A,r:e et de !Antiquité
que devraient venir les informations les plus décisives. On
attend avec impatie,1c,, les premien résultatJ des recherches
de M. Manson s11r les jouets, les poupées, et en définitive
l'enfance, pendant !'Antiquité. Il faudrait ,wssi ir1taroger
mieux que je ne l'ai tenté les sources médiévales, les inépui-
sables X/V1> et XV •1 .l'iècle.1· si importants pour l'avenir de notre
civilisation, et en deçà, la charnière capitale du X /<i- X l/ •1 siè-
cle et plus haut encore !
L'histoire des mentalités est toujours, qu'elle l'avoue ou non,
une histoire comparative et régressive. Nous partons nécessaire-
ment de ce que nous savons du comportement de l'homme
d'aujourd'hui, comme d'un modèfr auquel nous comparons les
données du paHé quitte ensuite à considérer Je modèle nou
veau, ainsi construit à l'aide des données du passé, comme
une seconde origine, et à redescendre vers le présent et à
modifier l'image n(ûve que nous avions au début.
Au point où nous en sommes aujourd'hui, les relations entre
le XVll"-XVI//1' siècle et le X/XP-XX'' siècle ne sont pas épui-
vées, mais les quelques progrès réels seront obtenus au prix

J. Annales ESC, 24, n" 6, 1969, p. 1 275-1430: 27, n"' 4-5,


1972, p, 799-1 233; 27, n" 6, 1972, p. 1 351-1 388.
Préface 27

d'un piétinement lassant. En revanche le déchiffrement des


siècles - des millénaires! - qui ont précédé le XVIe siècle
pourrait nous apporter une dimension nouvelle. C'est de là
qu'il faut attendre les progrès décisifs 1 •
Maisons-Laffitte
1973

1. Dans ces quelques pages, je me suis limité aux thèmes de


/'enfance et de la famille, laissant de côté les problèmes particu-
liers de l'éducation et de l'école. Ceux-ci ont fait l'objet depuis
l 960 de travaux nombreux, par exemple : P. Riché, Educalion et
Culture dans l'Occident barbare, Paris, 1962; G. Snyders, La Péda-
gogie en France aux XVJr et XVJ/1'" siècles, Paris, 1963; H. Der-
real, Un missionnaire de la Co11tre-Réforme. Sainr Pierre Fourier,
Paris, 1965; Ph. Ariès, « Problèmes de. l'éducation » dans La
Fmnce et les Français, enc. La Pléiade, 1972, p. 869-961. Un pano-
rama a été donné au Colloque de Marseille, organisé par R. Du-
chene et paru sous le titre « Le XVII° siècle et l'éducation », dans
la revue Marseiffe, n° 88 (abondantes bibliographies).

Les Editions du Seuil ont repris en 1973 dans la collection


« Univers historique » f'Enfaf1f et fa Vie familiale so11s l'Ancien
Régime publié en 1960 aux Editions Pion. Cette deuxième édition,
intégrale, était enrichie d'une préface dans laquelle Philippe Ariès
faisait le point sur l'historiographie du sujet.
. La version que nous présentons ici est abrégée. Les }r" et 3'' par
ties, ainsi que la préface de 1973, ont été entièrement reproduites.
De la 2·· partie, nous n'avons donné que !'essentiel, notamment les
conclusions complètes de 7 chapitres.
1. Le sentiment de l'enfance

Les âges de la vie

Un homme du xv1e ou du xvue siècle s'étonnerait des exi-


gences d'état civil auxquelles nous nous soumettons naturelle-
ment. Nous apprenons à nos enfants, dès qu'ils commencent
à parler, leur nom, celui de leurs parents, et aussi leur âge.
On est très fier quand le petit Paul, interrogé sur son âge, ré-
pond bien qu'il a deux ans et demi. Nous sentons en effet qu'il
est important que petit Paul ne se trompe pas : que devien- drait-
il s'il ne savait plus son âge? Dans !a brousse africaine, c'est
encore une notion bien obscure, quelque chose qui n'est pas si
important qu'on ne puisse l'oublier. Mais, dans nos civi- lisations
techniciennes, comment oublierait-on !a date exacte de sa
naissance, alors qu'à chaque déplacement nous devons l'écrire
sur la fiche de police à l'hôtel ; à chaque candidature, à
chaque démarche, à chaque formule à remplir. et Dieu sait s'il
y en a et s'il y en aura de plus en plus, il faut toujours la rappeler.
Petit Paul donnera son âge à l'école, il deviendra vite Paul N. de
la classe x, et quand il prendra son premier emploi, il recevra
avec sa carte de Sécurité sociale un numéro d'incrip- tion qui
doublera son propre nom. En même temps, et plutôt que Paul
N., il sera un numéro, qui commencera par son sexe, son année
de naissance, et le mois de l'année. Un jour viendra où tous les
citoyens auront leur numéro matricule : c'est le but des services
d'identité. Notre personnalité civile s'exprime dé- sormais avec
plus de précision par nos coordonnées de nais- sance que par
notre nom patronymique. Celui-ci pourrait très hien, à la limite,
non pas disparaître, mais être réservé à la
30 Le sentiment de /'enfa11ce

vie privée, tandis qu'un m1méro d'identité le remplacerait pour


l'usage civil, dont la date de naissance serait l'un des élé-
ments constitutifs. Le prénom avait été, au Moyen Age, consi-
déré comme une désignation trop imprécise, il avait fallu Je
compléte1· par un nom de famille, souvent un nom de lieu.
Et voilà qu'il convient maintenant d'ajouter une nouvelle pré-
cision, de caractère numérique, l'âge. Mais le prénom et même
le nom appartiennent à un monde de fantaisie le prénom -
ou de tradition - le nom. L'âge, quantité mesurable légale-
ment (\ quelques heures près, ressort d'un autre monde, celui
de !'exactitude et du chiffre. A ce jour nos habitudes d'état
civil tiennent à la fois de l'un et l'autre monde.
Il existe cependant des actes qui nous engagent gravement,
que nous rédigeons nous-mêmes, et dont le lihellé n'exige
pas l'indication de la date de naissance. De genres bien diffé-
rents, les uns sont des effets de commerce, traites, ou chèques,
les autres sont les testaments, mais ils ont tous été inventés à
des époques déjà anciennes, avant que la rigueur de l'identité
moderne se soit introduite dans les m::eurs. L'inscription de
la naissance sur les registres paroissiaux a été imposée aux curés
par François r··•, et il fallut que, pour être respectée, cette me-
sure, qui était déjà prescrite par l'autorité des conciles, fût
acceptée par des mœurs longtemps rétives à la rigueur d'une
comptabilité abstraite. On admet que c'est seulement au
XVI!I" siècle que les curés ont tenu leurs registres avec l'exac-
titude, ou la conscience d'exactitude, qu'un Etat moderne exige
de ses officiers d'état civil. L'importance personnelle de la
notion d'âge a dû s'affirmer dans la vie à mesure que les réfor-
mateurs religieux et civils l'imposaient dans les documents,
en commençant par les couches les plus instruites de la société,
c'est-à-dire au XVIe siècle, celles qui passaient par les collèges.
Dans les mémoires des XVI" et XVII" siècles que j'ai consultés
pour reconstituer quelques exemples de scolarité', il n'est
pas rare de relever au début du récit l'âge ou la date et le lieu
de naissance du narrateur. Il arrive même que l'âge devienne
alors un objet d'attention particulière. On l'inscrit sur les
portraits comme un signe supplémentaire d'individualisation,

l . Voir Il" partie, chap. 4.


Les âges de la vie 31

d'exactitude et d'authenticité. Sur de nombreux portraits du


xv1•1 siècle, on relève des inscriptions de ce genre : /E'tatis
,\'/lac 29 la vingt-neuvième année de son âge, avec la date de
la peinture ANDNI 1551" (portrait par Pourbus de Jean Fer-
naguut, Bruges) •1 Sur les portraits de personnages illustres,
les portraits de cour, cette référence est en général absente ;
elle subsiste. soit sur !a toile, soit encore sur le cadre ancien,
des portraits de famille, liés à un symbolisme familial. Parmi
les plus anciens peut-être, on relève cet admirable portrait de
Marguerite Van Eyck En haut : co(n)iux m(eus)s Joh(hann)es
me c(om) plevit an(n)o 1439", 17 Junii (quel souci de préci-
sion mon mari m'a peinte le 17 juin 1439); et en bas !Etas
mea triginta triurn an(n)orum, 33 ans. Très souvent, ces por-
traits du xv1(• siècle sont jumelés un pour la femme, l'autre
pour le mari. L'un et l'autre portent !a même date, répétée
par conséquent deux fois avec l'âge de chacun des conjoints :
ainsi les deux toiles de Pourbus, Jean Fcrnaguut et sa femme,
Adrienne de Buc 2 portent la même indication Anno do-
mini 1551, avec pour l'homme Etatis suae 29, pour la
femme, 19. Il arrive aussi que !es portraits du mari et de la
femme soient réunis sur la même toile, comme !es Van Ginder-
taelen attribués à Pourbus, représentés avec leurs deux petits
enfants. Le mari a une main sur la hanche et appuie l'autre sur
l'épaule de sa femme. Les deux enfants jouent à leurs pieds. La
date est de 1559. Du côté du mari, ses armes avec l'inscrip-
tion aetus an. 27 et du côté de la femme, les armes de sa famille
et l'inscription /Etatis, mec. 20 ·1. Ces données d'état civil
prennent parfois l'allure d'une véritable formule épigraphique,
comme sur ce tableau de Martin de Voos. daté de 1572, qui
représente Antoine Anselme, échevin d'Anvers, sa femme et
leurs deux enfants 4 • Les deux conjoints sont assis de cha-
que côté d'une table tenant l'un, le garçon, l'autre, la fille.
Entre leurs têtes s'étale, en haut et au milieu de la toile,

1. Exposition Orangerie, le portrait dans !'art flamand, Paris,


19'i2 n" 67 n" 18
67
2. 'or. cit'., n''" et 68.
3. Op. cit., n" 71.
4. Op. cit., n" 93.
32 Le sentiment de l'enfance

un beau cartouche, soigneusement orné, avec l'inscription


suivante concordi ae antonii anse/mi et johannae Hooftmans
/!!liciq propagini, Martino de Vos pictore, DD natus est ille
ann MDXXXVI die IX febr uxor ann MDLV D XVI decembr
liberi ii k:gidius ann MDLXXV XXI Augusti Johanna ann
MDLXVI XXVI septembr. Cette inscription nous suggère le
motif qui inspire cette épigraphie elle paraît en relation
avec le sentiment de la famille et son développement à cette
époque.
Ces portraits de famille datés sont des documents d'histoire ·
familiale, comme le seront trois à quatre siècles plus tard !es
albums de ,photos. Rclè,vent du même esprit les livres de raison,
où sont notés, en sus des comptes, les événements domestiques,
les naissances et les morts. li se forme alors une confluence du
souci de précision chronologique et du sentiment familial. l!
s'agit moins des coordonnées de l'individu que de celles des
membres de la famille. On éprouve le besoin de donner à la vie'
familiale une histoire en la datant. Ce curieux souci de dater
n'apparaît pas seulement dans les portraits, mais aussi dans les
objets et dans le mobilier. Au XVII" siècle, l'habitude se géné-
ralise de graver ou de ,peindre une date sur les lits, coffres,
bahuts. armoires, cuillers, verres de cérémonie. La date carres-
pond à un moment émouvant de l'histoire familiale, en général le
mariage. Dans certaines région:,;, en Alsace, en Suisse, en
Autriche, en Europe centrale, les meubles du xvu" au x1xe siè-
cle, les meubles peints en particulier, sont datés, et ils portent
aussi le nom de leurs deux propriétaires. Je relève au musée
de Thoune, cette inscription parmi d'autres, sur un bahut :
Hans Bischof - 1709 -- Elizabeth Misler. On se contente
parfois des initiales accolées de part et d'autre de la date, la
date du mariage. Cette coutume sera très répandue en France,
et ne disparaîtra qu'à la fin du XIX'' siècle. Ainsi l'inscription
relevée sur un meuble par un enquêteur du Musée des Arts s
populaires en Haute-Loire : 1873 LT JV. L'inscription des âges
ou d'une date sur un portrait, ou sur un objet, correspond

1. Musée des Arts et Traditions populaires, Exposition 1953.


n" 778.
Les âges de la vie 33

au même sentiment qui tend donner la famille plus de


consistance historique.
Ce goût de l'inscription chronologique, s'il subsiste jusqu'au
milieu du 'X1x e siècle au moins dans les conditions moyennes,
disparut vite dans les milieux de ville et de cour où on dut
très tôt le considérer comme naïf et provincial. Dès le milieu
du xvne siècle les inscriptions tendent disparaître sur les
tableaux (on en retroilve encore, mais chez des peintres de
province, ou provincia!isant). Le beau mobilier d'époque est
signé, ou s'il est daté, c'est discrètement.
5 Malgré cette importance que l'âge avait prise dans l'épigra-
phie familiale au xv1 e siècle, il subsistait dans les usages de
' curieuses survivances du temps où il était rare et difficile de
�se souvenir exactement de son âge. Je rappelais plus haut que
!notre petit Paul sait son âge dès qu'il commence à parler.
5
Sancho Panç_a ne connaissait pas exactement l'âge de sa fille
e que pourtant il aimait beaucoup ; « Elle peut avoir quinze ans,
rou deux ans de plus ou de moins, toutefois elle est aussi grande
squ'une lance et fraîche qu'une matinée d'avril Il s'agit
_ d'un homme du peuple. Au xv1e siècle, et même dans ces
catégories scolarisées où des habitudes de précision moderne
:s'observent plus tôt, les enfants savent sans doute leur âge ;
lmais un usage très curieux de bienséance les oblige à ne pas
/avouer nettement et à répondre avec certaines réserves.
. Quand l'humaniste et pédagogue valaisien Thomas Platter
traconte sa vie 2, il dit bien avec beaucoup de précision quand
e et où il est né, toutefois, il se croit obligé d'enrober le fait dans
yne prudente paraphrase « Et d'abord, il n'y a rien que je
epuisse moins garantir que l'époque exacte de ma naissance.
a Lorsque j'eus l'idée de m'enquérir de la date de ma naissance,
on me répondit que j'étais venu au monde en l'an 1499, le
� dimanche de la Quinquagésime, juste au moment où l'on
s sonnait la messe. » Curieux mélange d'incertitude et de rigueur.
5
En vérité, il ne faut pas prendre cette réserve à la lettre : il
is'agit d'une réserve d'usage, souvenir d'un temps où l'on ne

1. Don Quichotte. éd. La Pléiade, ne partie, chap. 13, p. 606.


2. Vie de Thomas Platter [l'ancien}, Lausanne, éd. E. Fick, 1895.
&?\;
):
34 Le sentiment de l'enfanc'ff:

savait jama is une date exacte ; il est surprenant qu'elle soif·


devenue une manière de bienséance : c'est ainsi qu'il convcnaii:
de donner son âge à un interlocuteur. Dans les dialogues dl
Cordier i, on est à l'école, pendant une récréation, et deui
garçons s'interrogent « Quel âge avez-vous? - Treize an�··
comme j'ay entendu de ,na mère. » Même lorsque les habitude{
de chronologie personnelle entrent dans les mœurs, elles ni-
parviennent pas à s'imposer comme une connaissance positiv�
et ne dissipent pas tout de suite l'ancienne obscurité de l'âge,
qui subsiste encore quelque temps dans les habitudes de civi-
lité.

Les « âges de 1a vie » occupent une grande place dans k


traités pseudo-scientifiques du Moyen Age. Leurs auteurs ern
ploient une terminologie qui nous paraît purement verbale
enfance et puérilité, jeunesse et adolescence, vieillesse et séni
lité, chacun de ces mots signifie un e période de la vie diffé
rente. Nous avons depuis emprunté quelques-uns d'entre eu1
pour désigner des notions abstraites comme la puérilité ou 1:
sénilité, mais ces sens n'étaient pas contenus dans les première
acceptions. En faît il s'agissait à l'origine d'une terminologi
savante qui deviendra par la suite familière. Les « âges 1
« âges de la vie », « âges de l'homme », correspondaien
dans l'esprit de nos ancêtres, à des notions positives, si connues
si répétées, si usuelles, qu'elles sont passées du domaine de l: l
science à celui de l'expérience commune. Nous n'avons plu
idée aujourd'hui de l'importance de la notion d'âge dans Je
représentations anciennes du monde. L'âge de l'homme étai
une catégorie scientifique du même ordre que le poids ou la vi s
tesse pour nos contemporains : elle appartenait à un systèrn
de description et d'explication physique qui remonte aux phi ê
!osophes ioniens du vie siècle avant Jésus-Christ, que le t
compilateurs médiévaux reprirent dans les écrits du Bas-Ern o
pire, qui inspire encore les premiers livres imprimés de vulgari
sation scientifique au XVI'° siècle. Nous ne recherchons pJ
ta
!. Mathurin Cordier, Les Colloques. Paris, 1586. J
Les âges de la vie 35

ici sa formule exacte et sa place dans l'histoire des sciences, il


nous importe seulement de saisir dans quelle mesure cette
science était devenue familière, ses concepts passaient dans
les habitudes mentales, et cc qu'elle représentait dans la vie
quotitienne. Nous comprendrons mieux le problème en par-
courant l 'é ditio n de 1556 1 du Grand Propriétaire de toutes.
choses. Il s'agit d' une compilation latine du xm" siècle, qui
reprenait elle-même toutes les données des écrivains du Bas-
Empir e. On jugea oppo rtun · de la traduire en français et de
lui donner par l' i mpr imer ie une plus grande diffusion : cette
science antiquo-médiévale était donc encore au milieu du
XVJ '' siècle objet de vulgarisation. Le Grand Propriêtaire de
10utes choses est une encyclopédie de toutes connaissances pro-
fanes et sacrées, un G ra nd - La rousse, mais dont la conception
ne serait pas ana l yt ique, et qui traduirait l'unité essentielle
. de la nature et de Dieu. Une phys iq ue , une métaphysique, une
Z histoire naturelle, une physiologie et une anatomie humaines,
f' un traité de médecine et d'hygiène, une ast ro no mie , en même
temps qu'une théologie. Vingt livres traitent de Dieu, des
anges, des éléments, de l'homme et de son corps, des maladies,
du ciel, du temps, de la mat iè re, de l' ai r, de l'eau, du feu,
ck oiseaux, etc. Le dernier livre est consacré aux nombres et
aux mesures. On pouvait aussi trouver dans ce livre certaines
t recettes pratiques. Une idée générale s'en dégageait, idée sa-
vante devenue ensuite très fa mil iè re, l'idée de l'unité fonda-
mentale de la nature, de la solidarité qui existe entre tous
I; les phénomènes de la nature, qui ne se séparent pas des
J manifestations surnaturelles. L'idée qu'il n'y avait pas d'oppo-
• sition entre le naturel et le surnaturel appartenait à la fois
·: aux croyances populaires héritées du pagan is me , et à une
1
science physique aussi bien que théologique. Je croirais assez
que cette rigoureuse conception de l'unité de la nature, doit
11
être tenue pour responsable du retard du développement scien-
ti f iqu e, bien plus que l'autorité de la Tradition, des Anciens
n ou de l'Ecriture. Nous n' agisso ns sur un élément de la nature
1
a
1. Le Grand Pro pri étaire de tollles choses, lrès utile et profi-
tabl e po ur tenir le corps en mnré, par B. de Glanv ille, traduit par
Jean Cornichon, J 556 .
36 Le seritiment de l'enfanc1

que si nous admettons qu'il est suffisamment isolable. )


partir d'un certain degré de solidarité entre les phénomènes
il n'est plus possible d'intervenir sans déclencher des réaction:
en chaîne, sans renverser l'ordre du monde aucune de:
catégories du cosmos ne dispose d'une autonomie suffisante
on ne peut plus rien contre le déterminisme universel. L;
connaissance de la nature se !imite alors à l'étude des relation
qui commandent les phénomènes par une même causalité -
une connaissance qui prévoit, mais ne modifie pas. Il m
demeure d'autre issue à cette causalité que la magie ou li
miracle. Une même loi rigoureuse règle à la fois le mouve
ment des planètes, le cycle végétatif des saisons, les rapport'
entre les éléments, le corps de l'homme et ses humeurs, et 1
destin de l'homme ainsi l'astrologie permet elle de connaîtr
les incidences personnelles de ce déterminisme universel
encore au milieu du XVII" siècle, la pratique de l'astrologi était'.-
elle assez répandue pour que Molière, cet esprit for la prît
pour cible de ses railleries dans les Amants magn fiques.
La correspondance des nombres apparaissait alors comm
l'une des clés· de cette solidarité profonde ; le symbolisme di
nombres était familier, se retrouvait à la fois dans des spéc1
lations religieuses, dans des descriptions de physique, d'histoh
naturelle, dans des pratiques magiques. Par exemple la co
respondance entre le nombre des éléments, celui des tempén
ments de l'homme, celui des saisons : le nombre 4, Nous avor
peine à nous imaginer cette image formidable d'un monde ma.
. sif dont on apercevrait seulement quelques correspondance
La science permettait de formuler les correspondances et c
définir les catégories qu'elles reliaient. Mais ces corresponda: c
ces avaient au cours des siècles glissé du domaine de
science dans celui du mythe populaire. Ces conceptions né c
dans !'Ionie du VI" siècle, avaient été adoptées à la longl r
par la mentalité commune, et on se représentait ainsi le mond a
Les catégories de la science antique-médiévale étaient devenu, c
familières les éléments, les tempéraments, les planètes r
leur sens astrologique, le symbolisme des nombres.
Les âges de la vie étaient aussi l'une des manières commun
de concevoir la hiologie humaine, en rapport avec les corre
Les âges de la vie 37

pondances secrètes internaturelles. Cette notion, destinée à


devenir si populaire, ne remonte sans doute pas aux belles
époques de la science antique. Elle appartient aux spécula-
tions dramatiques du Bas-Empire : au VI'' siècle Fulgence la
1

retrouvait cachée dans l'Enéide · il découvrait dans le naufrage


d'Enée le symbole de la naissance de l'homme au milieu des
tempêtes de l'existence. Il interprétait !es chants Il et II[ comme
l'image de l'enfance avide de récits fabuleux, etc. Une fres-
que d'Arabie du VJIJ'' siècte représentait déjà les âges de la vie 2• Les
textes du Moyen Age sont abondants sur ce thème.
le Grand Propriétaire de toutes choses traite des âges, dans
son VIe livre. Ici les âges correspondent aux planètes, il y en
a 7 « Le premier âge, c'est enfance qui plante les dents et
commence cet âge quand l'enfant est né et dure jusqu'à
sept ans, et en cet âge ce qui est né est appelé enfant, qui
vaut autant à dire comme non parlant, pour ce qu'en cet
âge il ne peut pas bien parler ni parfaitement former ses
paroles, car il n'a pas encore ses dents bien ordonnées ni
affermies, comme dit Isidore et Constantin. Après enfance,
vient le second âge... on l'appelle pueritia et est ainsi appelé
pour ce que en cet âge il est encore ainsi comme est la pru-
nelle en l'œil, comme dît Isidore, et dure cet âge jusqu'à
quatorze ans.
« Après s'ensuit le tiers âge qu'on appelle adolescence, qui
fine selon Constantin en son viatique au vingt et unième an,
mais selon Isidore il dure jusques à vingt-huit ans... il s'étend
jusques à trente et trente-cinq ans. Cet âge est appelé adoles-
cence pour ce que la personne est grande assez pour engendrer,
a dit lsodore. En cet âge les membres sont molz et aptes à
croître et recevoir force et vigueur pour la chaleur naturelle.
Et pour ce la personne croît en cet âge tant qu'elle a grandeur
qui lui est due par la nature. [La croissance est pourtant ter-
minée avant trente ou trente-cinq ans, même avant vingt-huit
ans. Sans doute était-elle encore moins tardive à une époque
oll un travail précoce mobilisait plus tôt les réserves de l'orga
nisrne.J
l. Comp.areffi, Virgile nef m. e., tome J, p. 14-155.
2. Kuseir Amra, cf. Van Marle, lconoxraphic de l'art profane,
1 932, t. 11, p. 144.
40 Le sentirnent de l'enfance

t11or vitae aetatum i_ Vers 1265, Philippe de Novare parle des

« III temz d'aage d'ome 1 », soit quatre périodes de vingt ans.


Et ces spéculations ne cessent pas de se répéter dans les
textes jusqu'au XVI" siècle- .
Il faut bien se représenter que toute .cette terminologie qm
nous paraît si creuse aujourd'hui, traduisait des notions alors
scientifiques, et aussi correspondait à un sentiment populaire
et commun de la vie. Là encore, nous nous heurtons à de
grandes difficultés d'interprétation, parce que aujourd'hui nous
n'avons plus ce sentiment de la vie la vie comme un phéno-
mène biologique, comme une situation dans la société, oui,
_mais pas plus. Nous disons cependant « c'est la vie i> pour
exprimer à la fois notre résignation et notre conviction qu'il existe,
hors du biologique et du sociologique, quelque chose qui n'a
pas de nom, mais qui émeut, qu'on cherche dans les faits divers
des journaux, ou dont on dit (< c'est vivant )), La vie devient
alors un drame, qui arrache à l'ennui quotidien. Pour !'homme
d'autrefois, c'était au contraire la continuité inévitable, cyclique,
parfois humoristique ou mélancolique des âges de la vie ; une
continuité inscrite dans l'ordre général et abstrait des choses, plutôt
que dans l'expérience réelle, car peu d'hommes avaient le
privilège de parcourir tous ces âges, 3 ces époques de fortes
mortalités.
La popularité des <, âges de la vie >> fit de ce thème l'un des
plus fréquents de l'iconographie profane. On les trouve sur dei
chapiteaux hi. toriés du XII'' siècle, au baptistère de Parme'
Lïmagier a voulu à la fois représenter la parabole du maîtn
de la vigne, des ouvriers de la onzième heure, et le symbole dei
âges de la vie. Sur la première scène, on voit le maître de l:
vigne qui pose la main sur la tête d'un enfant, et en dessou
une légende précise l'allégorie de l'enfant : prirna aetas saecufi
primum humane infancia. Plus loin hora tertia : puericii
seconda aetas, le maître de la vigne met la main sur l'épaul

l. Regimen sa11ilatis, schola salernitania, éd. par Arnaud d


Villeneuve.
2. Ch. V. Langlois. La Vie en France au Moyen Age, 190f
p. 184.
3. 1568.
4. Didron, La Vie humaine, Annales archéolo{!iques, XV, p. 41'.
Les âges de la vie 41

d'un jeune homme qui tient une bête et une serpe. Le dernier
des ouvriers se repose à côté de son hoyau senectus, sexta
aetas.
Mais c'est surtout au XJV'' siècle que cette iconographie
fixe ses traits essentiels qui demeurent presque inchangés jus-
qu'au xv1w siècle ; on !es reconnaît aussi bien sur des chapi-
teaux du palais des Doges 1 que sur une fresque des Eremi-
tani de Padoue z. D'abord l'âge des jouets des enfants jouent
au cheval de bois, à la poupée, au moulinet, avec des oiseaux
attachés. Puis l'âge de l'école les garçons apprennent à lire,
ou portent le livre et le plumier; !es filles apprennent à filer.
Ensuite les âges de l'amour ou des sports courtois et chevale-
resques : noces, promenades des garçons et des filles, cour
d'amour, les noces ou la chasse le mois de mai des calen-
driers. Ensuite les âges de !a guerre et de la chevalerie un
homme armé. Enfin les âges sédentaires, ceux des hommes de
loi, de science ou d'étude; le vieux savant barbu habillé à
la mode d'autrefois. devant son pupitre, au coin du feu. Les
âges de la vie ne correspondent pas seulement à des étapes
biologiques, mais à des fonctions sociales ; il y avait de très
jeunes hommes de loi, nous le savons, mais !'étude est dans
lïmagerie un métier de vieillard.
Ces attributs de l'art du XIV'' siècle, nous les retrouverons
à peu près identiques dans des gravures de nature plus popu-
laire, plus familière, qui durent du XVI'\ siècle au début du
x1x1' siècle, ave-c très peu de changements. On les appelait les
Degrés d'âges, parce qu'ils figuraient des personnes représen-
tant les âges juxtaposés de la naissance à la .mort, et souvent
debout sur des degrés montant à gauche et descendant à
droite. Au centre de ce double escalier, comme sous l'arche
d'un pont le squelette de la mort, armé de sa faulx. Ici
le thème des âges re oupait celui de !a mort, et ce n'est sans
doute pas un hasard si ces deux thèmes étaient parmi les plus
populaires : les estampes représentant les degrés des âges et
les danses macabres répètent jusqu'au début du x1x•· siècle

1. Didron, Annales arch('(){of.?iqu('S, XVII, p. 69 et 193.


2. A. Venturi, La Fonte di una co,npo.1·izione del f.?Uaricn/o.
Artc>, 1914, XVIL p. 49.
42 Le senti111ent de l'enfance

une iconographie fixée aux x1v'' et xv" siècles. Mais cor1trai-


rement aux danses macabres où les costumes ne changent
pas, et restent ceux des xv''-XVJ!' siècles, même quand la
gravure date du XIX". les degrés des âges habillent leurs
personnages à !a mode du temps sur les dernières gravures
du XIX'-' siècle, on voit ctpparaîtrc les costumes de première
communion. La persistance des attributs n'est que plus remar-
quable, c'est toujours l'enfant à califourchon sur son cheval
de bois, l'écolier, avec !e livre et le plumier, !e beau couple
(il arrive que le jeune homme tienne à la main un arbuste
de mai, évocation des fêtes de !'adolescence et du printemps),
!'homme d'armes est devenu un officier ceint de l'écharpe
de commandement, ou portant une bannière ; sur la pente
déclinante, !es costumes cessent d'être à la mode, ou restent
à !a mode d'autrefois ; on retrouve les hommes de loi avec
leurs sacs à procédure, les savants avec leurs livres ou leurs
astrolabes, !es divots - les p!us curieux -· avec leurs cha-
pelets 1•
La répétition de ces images, piquées sur les murs, à côté des
almanachs, parmi les objets familiers, nourriss,1it l'idée d'une
vie coupée de relais bien marqués, correspondant à des modes
d'activité, à des types physiques, à des fonctions, à des modes
d'habits. La périodisation de la vie avait la même fixité que
le cycle de la nature ou l'organisation de la société. Malgré
l'évocation répétée du vieillissement et de la mort, les âges de
la vie demeurent des croquis pittoresques et bon enfant, des
silhouettes de caractère un peu humoristiques.

De la spéculation antiquo-méJiévalc, il restait une abon-


dante terminologie des âges. Au XVI'' siècle, quand on se pro-
posa de traduire cette terminologie en fra:"lçals, on s'aperçut
que notre langue, et par conséquent notre usage, ne disposait
pas d'autant de mots que le latin, ou du moins que le latin
savant. Le traducteur de 1556 du Grand Propriétaire de toutes

1. Ce thème n'était pas seulement populaire. Il se retrouve,


sous d'autres formes, dans la peinture et la sculpture. Chez Titien
ou Van Dyck et sur le fronton du Versailles de Louis XIV.
les âges de la vie 43

choses reconnaît sans ambages la difficulté : " Il y a plus


grande difficulté en français qu' en latin, car en latin, il y a
sept âges nommés par divers noms [autant que de planètes],
desquels il n'y en a que trois en français : c'est à savoir
enfance , jeunesse et vieillesse. »
On remarquera que, jeunesse signifiant force de l'âge,
« àge moyen », il n 'y a pas de place pour l'adolescence. Jus-
qu'a u xvm'' siècle, l'adolescence se confondait avec l'enfance.
Dans le latin de co llège , on employait indifféremment le mot
puer et le mot adofescens. On a conservé à la Bibliothèque
na ti o n Hle ' les catalogues du collège des jésuites de Caen, liste
des noms des élèves accompagnés d'appréciations. Un garçon
de quinze ans y est noté comme bonus puer, tandis que
son jeune cam,Hade, à treize ans, est appelé optimus 1ido/es-
ce11s. Baillet 2 , dans un livre consacré aux enfants prodiges,
reconnaît aussi qu'il n'existe pa en français de termes pour
distinguer pueri et adolescentes. On ne connaît guère que le
mot : enfant.
A ,la fin du Moyen Age, son sens était particulièrement
étendu. I! désignait aussi bien le putto (on disait au XIV " siè-
cle « la chambre aux enfants », pour dire la chambre aux
putti, la chambre ornée de fresq ucs représentant des enfants
nus), et l'adolescent, le grand garçon parfois inquiétant : le
n1a uva is garçon. Le mot enfant, dans les Miracles No tr e-
Dame ' s'emploie aux x1v•· et XV'' siècles en synonymie avec
d'autres mots comme v , alets, valeton, garçon, fils, beau-fils :
il était valeton se traduirait aujourd'hui exactement par : il
était beau gars, mais cela se disait aussi bien d'un jeune
homme : « Un moult beau valeton » que d'un enfant : « Il
éta it valeton, si l'aimèrent fort... li valez devint granz ! » Un
seul mot a conservé jusqLJ'à nos jours cette très ancienne
amb iglii té, c'est le mot gars, qui a passé directement du vieux
français dans la ,la ngue populaire moderne où il s'est co nservé .

1. Bibliothèque natio na le . Manuscrits. Fonds latin n"' JO 990


etJ0991.
2. Baillet, Les Enfants devenus célèbres par leu rs études , 1688.
3. Mim e/es Notre-Dame, Westminster, éd. G. F. Wa r ne r,
1885. Juhinal, Nouveau Recuei l de contes, tome l, p. Jl-33, p. 42 à
72: tome II, p. 244, p. 356-357.
44 Le sentiment de l'enfance

Curieux enfant que ce méchant garçon « si felon et si pervers


qu'il ne vault oncques aprendre rnestier ne se duire à nulle
bonne enfance... volontiers s'accompagnait de gloutons et de
gens oiseulx qui souvent faisaient leurs rixes aux tavernes
et aux bordeaulx, et jamais ne trouvait femme seule qu'il
n'enforceast ». Voici un autre enfant de quinze ans. « Quoi-
que il fut beau fils et gracieux », il se refuse à monter à
cheval, à fréquenter ies filles. Son père croit que c'est par
timidité « C'est la coustume d'enfans. » En réalité, il était
fiancé à la Vierge. Son père le contraint au mariage : « Lors
fut l'enfant moult laidengie et par force le boutoyait avant. »
li tente de fuir et se blesse mortellement dans l'escalier. La
Vierge alors vient le chercher et I ui dit : « Beau frère, veez
cy vostre amie 1> « Lors getta l'enfant ung souppir. -»
D'après un calendrier des âges du xv 11' siècle'• à vingt-
quatre ans « est li enfes fort, vertueux », « Aussi advient des
enfas quand ils sont à dix-huit ans ».
Il en est encore ainsi au xvw une enquête épiscopale
de 1667 rapporte que dans une paroisse 2 « il y a un jeune
enfans, aagé d'environ quatorze ans qui enseigne à lire et
escrire aux enfans des deux sexes depuis environ un an qu'il
demeure audit lieu, par accord avec des habitants dudit lieu -
Au cours du XVIJf siècle, une évolution apparaît selon la- quelle
l'usage ancien se conserva dans les classes sociales les plus
dépendantes, tandis qu'un autre usage apparaît dans la
bourgeoisie, où le mot d'enfance se restreint à son sens mo-
derne. La longue durée de l'enfance tel,le qu'elle apparaît dans
!a langue commune, provient de l'indifférence où on tenait
alors les phénomènes proprement biologiques on n'aurait pas
eu l'idée de limiter l'enfance par la puberté. L'idée d'enfance
était liée à ridée de dépendance les mots fils, valets, garçons,
sont aussi des mots du vocabulaire des rapports féodaux ou
seigneuri,aux de dépendance. On ne sortait de l'enfance qu'en
sortant de la dépendance, ou du moins, des plus bas degrés de
dépendance. C'est pourquoi les mots <l'enfance vont subsister

1. Cité plus haut, n. 1 p. 38.


2.. A. de Charmasse, Etat de l'instructfrm publique dans l'ancien
diocèse d'Aurun, 1878.
Les âges de la vie 45

pour dés igner familièrement, dans la langue parlée, les homme s


de basse cond i tio n, dont la soumission à d'a utres demeure
complète : ainsi les t.aquais, les compagnons, les soldats. Un
• petit garçon » n'est pas nécessairement un enfant, mai s un
jeune servitem (de même qu'aujourd'hui, un patron, un con tre -
maître, diront d' u n ouvrier <le vingt à vingt-cinq ans : « C'est
un petit gars bien - ou qui ne vaut rien » ).
Ainsi en 1549, le chef d'un collège, d'un étab lis sement d'édu-
cation, Badu cl, écrim au père d'un de ses jeunes élèves, à
propos du troussea u et de la suite : « JI suffit d'un petit gar-
çon pour tout ce qui touche à son service personnel '. "
Au début du xvm• siècle, le dictionnaire de Furetière
précise 1 bien l'usage : « Enfant est aussi un terme d'amitié
dont on se sert pour sal uer ou caresser que lqu'u n ou l'amener
à faire quelque chose. Aussi quand on dit à quelque personne
d'âge : ,adie u ma bonne mère (salut, grand-mère , dans le par i-
sien moderne), elle répo nd, adieu mon enfant (ad ie u mon
g,1rs ou adieu petit). Ou elle dira à un laqu ais : mon enfant,
allez me querir cette chose . Un maître dira à des ouvriers qu'il me t
en besog ne, allons, enf ants, tra, va i.J l ez. Un capitaine dira à ses
soldats : courage, enfants, tene z ferme. On appelait les soldats
du premier rang, les plus ex:posés : les en fants perd us. »
A la même époque , mais dans les familles de qualité, là où
la dépendanc e n' éta it qu' une co nséque nce de l' in firm ité phy-
sique, le vocabul,air e de l'e nfa nce tend ait à désigner plutôt le
premi e r âge. li devint au xvu•• siècle d'un emploi plus fré-
quent : le mot « petit enfant » commence à prendre le sens que
nous lui do nnons. L'usage ancien pré f érai t « je une en fant •,
il n'est pas complètement abandonné -. La Fontaine l'emploie
et enco re en 1714, dans une traduction d' E rasme, il est ques-
tion d'une « jeun e fille • qui n'a pas cinq ans : « J'ai une
jeun e fille qui commençait à peine à pa rle r 2 • » Le mot petit
avait pris aussi un sens spéc ial , à la fin du XVI" siècle : il

l. J. Ga ufrès, Claude Bad11el el fa R éf or me des é111des au


xvr siècle, Bull. suc. H. du protestantisme français 1880, XXV,
p. 499-505.
2. Erasme. l.e Mar ia Re chrétien. traduc tio n de 1714 .
46 Le sentiment de l'enfance L
désignait tous les élèves des « petites écoles }), même ceux qui
n'étaient plus des enfants. En Angleterre, le mot petty a le
même sens qu'en français, et un texte de 1627 parle à propos
de l'école des << lytt!e petties ,,, les p!us petits élèves 1 •

C'est surtout avec Port-Royal, et avec toute la littérature


morale et pédagogique qui s'en inspire (ou qui exprime plus
généralement un besoin d'ordre moral, partout répandu et
dont Port-Royal est aussi le témoin), que les termes d'enfance
deviennent nombreux et surtout modernes : !es élèves de Jacque-
line Pascal 2 sont divisés en « petits », <<moyens», «grands».
« Pour les petits enfants, écrit toujours Jacqueline Pascal, il
faut encore plus que tous les autres !es accoutumer et nourrir
s'il se peut éomme de petits colombes. J> Le règlement des pe-
tites écoles de Port-Royal 3 prescrit « Ils ne vont pas à la
Messe tous les jours, seulement !es petits. >> On parle, avec des
accents nouveaux, de « petites âmes », de « petits anges 4 ».
Ce sont des expressions qui annoncent le sentiment du
xvrne siècle et du romantisme. Dans ses contes, Mlle Lhéri-
tier 5 prétend s'adresser aux « jeunes esprits », aux « jeunes
personnes » << Ces images portent vraisemblablement les jeu-
nes personnes à des réflexions qui perfectionnent leur raison. »
On s'aperçoit alors que ce siècle qui paraît avoir dédaigné
l'enfance a au contraire introduit dans l'usage des expressions,
des locutions, qui demeurent encore dans notre langue au
mot enfant de son d ictionnaîre Furetière cite des proverbes
qui nous sont toujours familiers « C'est un enfant gâté, qu'on
a laissé vivre d'une manière libertine sans le corriger. Il n'y a
plus d'enfant, pour dire, on commence à avoir de la raison et
de la malice de bonne heure. » « Innocent comme l'enfant qui
vient de naître. » Ne pensiez-vous pas que ces expressions ne
remontaient guère plus haut que le x,xe siècle ?
Toutefois, dans ses efforts pour parler des petits enfants, la

1. J. Brinsley, Ludus firrcrarfus (éd. de 1917).


2. Jacqueline Pascal, Rèilement pour les enfants (appendice
aux Constitutions de Port-Royal, 1721).
3. Règlement du collège du Chesnay, dans Wallon de Beaupuis,
Suite des ami,ç de Port-Royal, 1751, t. I, p. 175.
4. Jacqueline Pascal, voir note 2, ci-dessus.
5. M. E. Storer, La Mode de,1· conte.1· de fées, 1928.
Les âges de la vie 47

langue du XV II'' siècle est genee par !'.a bsence de mots qui les
distingueraient des plus grands. Il en est d'ailleurs de même
de l'anglais où le mot baby s'appliquait aussi bien à de grands
enfants. La grammaire -la tine en anglais de Lily 1, (qui a été
en usage du début du XV I" siècle à 1866), s'adresse à al/ lytte/l
babes, ail lyttell c/û ld rer1.
li existait bien en français des expressions qui paraissent
désigner plutôt les tout petit,. L' une est le mot poupart :
l'un des M iracl es Notre-Dame met en scè ne un « petit fils »
qui veut donner à manger à une image de l'enfant Jésus. • Le
piteux Jesus, vea,nt l'i nsista nce et la bonne voulenté du petit
enfant parla à lui et lui dist : " Poupart, ne pleure plus, car tu
mangeras avec moi da ns trois jours. " » Mais ce poupart n'est
pas en réalité un « bébé », comme nous dirions aujourd'hui :
il est aussi appelé « clergeon • », il porte surplis, et sert à
l'office : « Ceans avait des anfans de petit eaige qui savayent
pou de lettres, ains plus volontiers eussent alaittié leur mère
que faire le service divin ! » Le mot poupa r t dans la langue des XVU''-
x vm•· siècles ne désigne plus un enfant, mais, sous la
forme pou p<lll, ce que nous appelons toujours du même mot,
mais au féminin : une pou pée.
Le Français sera donc amené à emprunter à d 'a utres langues,
à des langues étrangères, ou à dt:s argots d'école ou de métiers ,
des mo ts qui désig nero nt en fr anç ais ce petit enfant auquel
on s'intéresse désorma is : c'est le cas de l'italien bambi110
qui va donner le français bambin, Mme de Sévigné en1ploie
aussi dan s le même sens le provençal pitchoun, qu'elle a sans
doute appris dans ses séjours chez les Grignan 3 • Son cou-
si n de Coulanges, qui n' ai me pas les en fa nts , mais en parle
beaucoup•, se méfie des « marmousets de trois ans », un vieux
mot qui de vie nd ra dans la langue populaire les mar mo ts, « des
morveux qui, Je menton gras, mettent le doigt dans tous

1. / pray yo u , ,11/ lyte/1 babes, ail lyre// c/1 y / dre11 , lem ...
2. M i racl e Notre-Dame, op. cit.
3. Vo us me faites tort de croire que j' aime mieux h1 petite
qt1e te picho un . Mme de Sévigné, Let11·,•.1· , 12 juin 16 75 ; voir aussi
5 octo bre 1673.
4. Coulanges. Chansons choisies, 1964 .
48 Le sentiment de l'enfance

les plats ». On emploie aussi des termes d'argot de collège


latin ou d'académie sportive et militaire « ce petit frater »,
ce « cadet », et quand ils sont nombreux : ce « populo 1 »
ou « ce petit peuple ». Enfin l'usage des diminutifs devient
fréquent : fan fan se trouve dans les lettres de Mme de Sévi-
gné et dans celles de Fénelon.
Avec le temps ces mots se déplaceront et désigneront l'en-
fant petit, mais déjà un peu dégourdi. Il demeurera toujours
une lacune pour désigner l'enfant pendant ses premiers mois
cette insuffisance du vocabulaire ne sera pas comblée avant
le x1xe siècle, et on empruntera alors à l'anglais le mot baby,
qui désignait aux xv1(' et xvll" siècles des enfants d'âge sco-
laire. C'est la dernière étape de cette histoire désormais avec
le français bébé, le tout petit enfant a trouvé un nom.

Même si un vocabulaire de la petite enfance apparaît et


s'étend, l'ambiguïté demeure entre enfonce et adolescence d'une
part, et cette catégorie qu'on appelait jeunesse. On n'avait
pas l'idée de ce que nous appelons adolescence, et cette idée
sera longue à se former. On la devine au xvme siècle, avec
deux personnages, l'un littéraire, Chérubin, l'autre social, le
conscrit. Avec ChéTubin domine l'ambiguïté de la puberté,
et l'accent est mis sur le côté efféminé d'un jeune garçon qui
sort de l'enfance. Il n'est pas à proprement parler nouveau ;
comme on entrait très tôt dans la vie sociale, les traits pleins
et ronds de la première adolescence, aux environs de la pu-
berté, donnaient aux garçons une apparence féminine. C'est
ce qui explique la facilité des déguisements d'hommes en
femmes ou inversement qui abondent dans Ies romans baro-
ques, 1au début du xvue siècle ; deux jeunes gens ou deux
filles se prennent d'amitié mais l'un est une fille travestie, etc.,
quelle que soit la crédulité des lecteurs de romans d'aventures,
à toutes les époques, le minimum de vraisemblance exige
qu'il y ait eu une ressemblance entre ,le garçon encore imberbe,
et la fille (et on ne devait pas pouvoir se raser de très près,

1. Claudine Bouzonnet-Stella, Jeux de l'enfance, 1657.


Les âges de la vie 49
j'imagine), Toutefois cette ressemblance n'est pas alors pré-
sentée comme un caractère d'adolescence, un caractère d'âge.
Ces hommes sans barbe aux traits mous ne sont pas des ado-
lescents, mais ils agissent déjà comme des hommes faits, qui
commandent, combattent. Avec Chérubin au contraire, l'aspect
féminin est lié au passage de l'enfant à l'adulte : il traduit un
état pendant un ceriJa-in temps, le temps de l'amour naissant.
Chérubin n'aura pas de successeurs. C'est au contraire la force
virile qui, chez les garçons, exprimera fadolescence, et
l'adolescent est préfiguré au XVIW' siècle par le conscrit. Lisons
le texte de cette affiche de recrutement qui diate de la
fin du xv1w siècle 1 •Elle s'adresse à la « brillante jeunesse »
« Les jeunes gens qui voudront partager la réputation que ce
beau corps s'est acquise, pourront s'adresser à M. d'Am-
brun... Ils récompenseront (les recruteurs) ceux qui leur pro-
cureront de beaux hommes. »

Le premier type d'adolescent moderne, est le Siegfried de


Wagner la musique de Siegfried exprime pour la première
fois le mélange de pureté (provisoire), de force physique, de
naturisme, de spontanéité, de joie de vivre qui va faire de l'ado-
lescent le héros de notre xxe siècle, siècle de l'adolescence. Ce
qui apparaît dans l'Allemagne wagnérienne pénétrera sans
doute plus tard en France, autour des années 1900. La <( jeu-
nesse » qui est alors l'adolescence va devenir un thème litté-
raire, et un souci de moraliste otr de politique. On commence
à se demander sérieusement ce que pense la jeunesse, à publier
des enquêtes sur cette jeunesse, comme celles de Massis ou
d'Henriot. La jeunesse paraît comme recelant des valeurs nou-
velles susceptibles de vivifier une société vieillie et sclérosée.
On avait connu quelque sentiment de ce genre à l'époque
romantique, mais sans référence aussi précise à une classe
d'âge, et surtout il était limité à J,a littérature et à ceux qui la
lisaient. Au contraire, la conscience de la jeunesse devint un
phénomène général et hanal à la suite de la guerre de 1914,

l. Affiche de recrutement pour le régiment du Royal Piémont


à Nevers. 1789. Exposition: l'affiche. Bibliothèque nationale 1953.
n'· 25.
50 Le sentiment de l'enfance

où les combattants du front s'opposèrent en masse aux vieilles


générations de l'arrière. La conscience de la jeunesse a d'abord
été un sentiment d'ancien combattant et ce sentiment se
retrouve dans tous les pays belligérants, même dans l'Améri-
que de Dos Passos. Dès lors ]'adolescence s'étendra elle
refoulera !'enfance en amont, la maturité en aval. Désormais
le mariage, qui n'est plus 1m << établissement » ne l'interrompt
pas !'adolescent-marié est l'un des types les plus spécifiques
de nOLre temps il lui propose ses v:.dcurs, ses appétits, ses
coutumes. Ainsi passe-t-on d'une époque sans adolescence, à
une époque où l'adolescence est ,l'âge favori. On désire y
accéder tôt ,et s'y attarder longtemps.
Cette évolution s'accompagne d'une évolution parallèle mais
inverse de la vieillesse. Nous savons bien que la vieillesse com-
mençait tôt dans l'ancienne société. Les exemples sont connus,
des barbons de Molière encore jeunes à nos yeux. Il arri,ve
d'ai'lleurs que l'iconographie de la vieillesse ne la représente
pas toujours sous les traits d'un infirme décrépit la vieillesse
commence avec la chute des cheveux et .Je port de la barbe,
et le vieillard embelli apparaît parfois simplement comme un
chauve. C'est le cas du vieillard dans le concert de Titien,
qui est aussi une représentation des âges. En général, avant !e
xvm(' siècle, le vieillard est ridicule. Rotrou veut imposer à
sa fille un mari quinquagénaire Il n'a que cinquante ans.
et de plus pas une dent ! »
Il n'est dans la nature homme qui ne le juge
Du siècle de Saturne ou du temps du Déluge;
Des trois pieds dont il marche, il en a deux goutteux,
Qui jusque à chaque pas, trébuchent de vieillesse
Et qu'il fout retenir ou relever sans cesse _i

Quand il aura dix ans de plus, il ressemblera à ce sexagé-


naire de Quinault
Courbé sur son bâton, le bon petit vieillard
Tousse. crache, se mouche et fait le goguenard,
Des contes du vieux temps, étourdit ls abe!îe 2 •

1. Rotrou, La Sœur.
,., Rotrou, La Mère coquette.
Les âges de la vie 51

L'ancienne France ne respcctl' guère la ,vieillesse c'est l'âge


de .Ja retraite, des livres, de la dévotion et du radotage. L'image
de l'homme complet aux xv1•·-xvu(' siècles est celle d'un
homme jeune l'officier ù_./écharpe au sommet des degrés des
âges. Il n'est pas un jeune homme, quoiqu'il en aurait l'âge
aujourd'hui. Il correspond à cette deux,ième catégorie des âges,
entre l'enfance et la vieillesse, qu'on appelait au xvne siè-
cle la jeunesse. Furetière, qui prend encore très au sérieux ces
problèmes archaïques de périodisation de la vie, pense à une
notion intermédiaire de maturité mais i1 reconnaît qu'elle
n'était pas usuelle, et il avoue « Les jurisconsultes ne font
qu'un âge de la jeunesse .et de la maturité. » Le xvne s-iècle
se reconnaissait dans cette jeunesse de commandement, comme
le xxe siècle se reconnaît dans ses adolescents.
Aujourd'hui, au contraire, la vieillesse a disparu, tout au
moins de !a langue parlée, où le mot vieux, « un vieux », sub-
siste avec un sens argotique, méprisant ou protecteur. L'évolu-
tion s'est faite en deux étapes ; i! y a eu d'abord le ,vieillard
respectable, l'ancêtre aux cheveux ,d'argent, le nestor aux sages
conseils, le patriarche à l'expérience précieuse le vieillard de
Greuze, le Restif de la Bretonne et de tout le XIX(' siècle. Il
n'est pas encore très alerte, mais il n'est plus aussi décrépit
que le vieillard des xv1(' et XVII'' siècles. Il demeure encore au-
jourd'hui quelque chose de ce res,pect du vieillard dans les idées
reçues. Mais ce respect n'a plus, à vrai dire, d'objet car, de
notre temps, et c'est la seconde étape, le vieillard a disparu. Il
a été remplacé par « l'homme <l'un certain âge », et par des
« messieurs ou des dames très bien conservés ». Notion bour-
geoise encore, mais qui tend à devenir populaire. L'idée
technologique de conservation se substitue à l'idée à la fois
biologique et morale de vieillesse.

Tout se passe comme si, à chaque époque, correspondaient


un âge privilégié et une périodisation particulière de la vie
humaine la « jeunesse )) est l'âge privilégié du xvne siècle,
l'enfance, du XIX(', l'adolescence du XX5'.
Ces variations d'un siècle à l'autre dépendent des rapports
52 Le sentiment de l'enfance

démographiques. Elles témoignent de l'interprétation naïve


que l'opinion donne, à chaque époque, de sa structure démo-
graphique, alors qu'elle ne pouvait pas toujours la connaître
objectivement. Ainsi l'absence de l'adolescence et le mépris
de la viei!lessc, ou au contraire la disparition de la vieillesse,
au moins comme dégradation, et l'introduction de l'adoles-
cence, expriment la réaction de la société devant la durée de
!a vie. L'allongement a retiré du non-être antérieur des espaces
de vie que les savants du Bas-Empire et du Moyen Age
avaient nommés, quoiqu'ils n'existassent pas dans !es mœurs,
et le langage moderne a pourtant emprunté leurs vieux voca-
bles, à l'origine seulement théoriques, pour désigner des réalités
nouvelles : de,rnîer avataT du thème si longtemps familier et
aujourd·hui oublié, des « âges de la vie )>.
Aux époques de vie brève, la notion d'âge privilégié est plus
importante encore qu'à nos époques de vie longue. Dans les
pages qui vont suivre, nous serons attentifs aux signes de !'en-
fance. Nous ne devrons jamais oublier combien cette repré-
sentation de l'enfance demeure relative, par rapport à la prédi-
lection reconnue à la « jeunesse >). Ce temps ne sera ni d'en-
fants, ni d'adolescents, ni de vieillards : ce sera un temps
d'hommes jeune,\'.
2

La découverte de l'enfance

L'art médiéval, jusqu'au xnp siècle environ, ne connaissait


pas l'enfance ou ne tentait pas de la représenter ; on a peine à
oroire que cette absence était due à la gauche-rie ou à l'impuis-
sance. On pensera plutôt qu'il n'y avait pas de place pour l'en-
fance dans ce monde. Une miniature ottonienne du XI" siè-
cle 1, nous donne une idée impressionnante de la déformation
que .l'artiste faisait alors subir aux corps d'enfants dans un
sens qui nous paraît s'éloigner de notre sentiment et de notre
vision. Le sujet est la s·cène de l'Evangile où Jésus demande
qu'on laisse venir à lui les petits enfants, !e texte latin est
clai,r parvuli. Or le miniaturiste groupe autour de Jésus huit
véritables hommes sans aucun des traits de l'enfance : ils sont
simplement reproduits à une échelle plus petite. Seule, leur
t.aille les distingue des adultes. Sur une miniature française de
la fin du xr 0 siècle 2 les trois enfants que saint Nicolas res
uscite sont aussi ramenés à une échelle plus réduite que les
adultes, sans autre différence d'expression ni de traits. Le
peintre n"hésitera pas à donner à la nudité de l'enfant, dans
les très rares cas où elle est exposée, la musculature de l'adulte :
ainsi, dans le psautier de saint Louis de Leyde\ daté de la
fin du XH(' ou du début du Xlll'' siècle, Ismaël, peu après sa
naissance a les abdominaux et les pectoraux d'un homme.
Malgré plus de sentiment dans la mise en scène de l'enfance",

l. Evangéliaire d'Otton 111, Munich.


2. Vie et miracle de saint Nicolas, B. N.
3. Psautier de saint Louis de Leyde.
4. On comparera la scène : « Laissez venir à moi les petits
enfants )> dans l'évangéliaire d'Otton et dans la Bible moralisée
de saint Louis, f" 505.
54 Lt sentiment de l'enfance

le xm•· siècle restera fidèle à ce procédé. Dans la Bible


moralisée de saint Louis, les représentations d'enfants devien-
nent plus fréquentes, mais ceux-ci ne sont toujours pas carac-
térisés autrement que par leur taille. Un épisode de la vie de
Jacob : Isaac est assis entouré de ses deux femmes et d'une
quinzaine de petits hommes qui arrivent à la taille des grandes
personnes, ce sont leurs enfants'. Job est récompensé pour sa
foi, il redevient riche et l'enlumineur évoque sa fortune en
plaçant Job entre un bétail à gauche, et des enfants à droite,
également nombreux : image traditionnelle de la fécondité
inséparable de la richesse. Sur une autre illustration du livre
de Job, des enfants sont échelonnés, par ordre de taille.
Ailleurs encore, dans l'Evangéliaire de la Sainte-Chapelle
du xrn" siècle 2 au moment de la multiplication des pains,
le Christ et un apôtre encadrent un petit homme qui leur
arrive à la taille : sans doute l'enfant qui portait les poissons.
Dans le monde des formules romanes, et jusqu'à la fin du
xm• siècle, il n'y a pas d'enfants, caractérisés par une expres-
sion particulière, mais des hommes de taille plus réduite. Ce
refus d'accepter ùans l'art la morphologie enfantine se retrouve
d'ailleurs dans la plupart des civilisations archaïques. Un beau
bronze sarde du IX" siècle avant Jésus-Christ" représente une
sorte de Piéta : une mère tenant dam ses bras le corps assez
grand de son fils. Mais il s'agit peut-être d\m enfant, remar-
que la notice du catalogue : " La petite figure masculine
pourrait être aussi bien un enfant qui, selon la formule adop-
tée à l'époque an;haïque par d'autres peuples, serait repré-
sentée comme un adulte, » Tout se passe en effet comme si
la représentation réal j,;1'-' dl' l'entant, ou l'idéalisation de l'en-
fance, de sa grâce, de \a rnndeur, étaient propres à l'art grec.
Les petits Eros prolifèrent avec exubérance à l"époque hellé-
nistique. L'enfance disparait de l'iconographie avec les autres
thèmes hellénistiques, et le roman revint à ce refus des traits

J. Bible moralisée de saint Louis, f" 5. A de Lahorde, Bihles


moralisées illustrées, 1911-192 l, 4 vol. de planches.
2. Evangéliaire de la Sainte-Chapelle ; scène reproduite dan
H. Martin, la Minialure franraise, pl. VII.
3. Exposition des bronzes sardes, Bibliothèque nationale, 1954,
n" 25, pl. XI.
La découverte de l'enfance 55
spécifiques de l'enfance qui caractérisait déjà les époques ar-
chaïques, antérieures à l'hellénisme. Il y a là autre chose
qu'une simple coïncidence. Nous partons d'un monde de repré-
sentation où l'enfance est inconnue les historiens de ]a litté
rature (Mgr Calvé) ont fait la même remarque à propos de
l'épopée, où des enfants prodiges se conduisent avec la bra-
voure et la force physique des preux. Cela signifie sans aucun
doute que les hommes des x(1-x1" siècles ne s'attar- daient
pas à !'image de !'enfance, que celle-ci n'avait pour eux ni
intérêt, ni même réalité. Cela .laisse à penser aussi que dans
le domaine des mœurs vécues, et non plus seule­ ment dans
celui d'une transposition esthétique, l'enfance était un temps de
transition, vite passé, et dont on perdait aussi vite le
souvenir.
Tel est notre puint de départ. Comment de là, arrive-t-on
aux marmousets de Versailles, aux ,photos d'enfants de tous
âges de nos albums de famille ?
Vers le xm" siècle, plusieurs types d·enfants apparaissent
un peu plus proches du sentiment moderne.
I! y a l'ange, représenté sous l'ap.pa,rence d'un. très jeune
homme, d'un jeune adolescent un clergeon, comme dit
P. du Colombier 1 Mais
• quel est l'âge du clergeon? Des en
fants plus ou moins grands qui étaient élevés pour répondre
à l'office, et qui étaient destinés aux ordres, des sortes de
sémînaristes, à une époque où il n'y avait pas de séminaires,
et où l'école latine, la seule, était réservée à la formation
des clercs. « Ceans, dit un Miracle Notre-Dame\ avait des
enfants de petit eaige qui savoyent pou de lettres, ain-s plus
volontiers eussent aiaittié leurs mères (mais on sevrait très tard
la Juliette de Shakespeare était encore nourrie au sein à trois
ans) que fai·re le service divin. >> L'ange .Je Reims., par exem-
ple, sera un garçon déjà grand, plutôt qu'un enfant, mais les
artistes marqueront avec une affectation certaine les traits ronds
et gracieux, à .la limite, un peu efféminés, des très jeunes
gens. Nous somme,s loin déj'à des adultes à petite échelle de
la miniature ottonienne. Ce type d'anges adolescents deviendra

1. P. du Colombier, L'Enfant au Moyen Age. 1951'.


2. Miracles Nolre Dame, Westminster, éd. A. F, Warner, 1885.
56 Le sentiment de l'enfance

très fréquent au XIV" siècle et durera encore jusqu'à la fin


du quattrocento italien les anges de Fra Angelico, de Botti-
celli, de Ghirlandajo lui appartiennent.
Le second type d'enfant sera le modèle et l'ancêtre de tous
les petits enfants de l'histoire de l'art l'enfant Jésus, ou l'en-
fant Notre-Dame, car l'enfance est ici liée au mystère de sa
maternité et au culte marial. Au début Jfaus reste, comme
les autres enfants une réduction d'adulte ; un petit prêtre-
Dieu en majesté, présenté par la Theotokos. L'-évolution vers
une représentation plus réaliste et plus sentimentale de l'en-
fance commencera très tôt dans la peinture ; sur une miniature
de la seconde moitié du XII(' siècle 1, Jésus debout porte une
chemise légère, presque transparente, il s'accroche des deux
bras au cou de sa mère et se blottit contre elle, joue contre
joue. Avec la maternité de la Vierge, la petite enfan-ce pénètre
dans le monde des représentations. Au x1w· siècle, elle inspire
d'autres scènes familiales. Dans la Bible moralisée de saint
Louis 2, on découvre des scènes de famille où les parents sont
entourés -de Jeurs enfants, avec le même accent de tendresse
qu'au juhé de Chartres; ainsi la famille de Moïse le mari et
la femme se tiennent par la main, et les enfants (petits hommes)
qui les entourent tendent leurs mains vers leur mère. Ces cas
restent rares le sentiment charmant de la petite enfance de-
meure limité à l'enfant Jésus jusqu'au XIV'' siècle, où, on le
sait, l'art italien contribuera à le développer et à l'étendre,
il est lié à la tendresse de la mère.
Un troisième type d'enfant apparaît à l'époque gothique :
l'enfant nu, L'enfant Jésus n'est presque jamais représenté
nu. Le plus souvent, il est, comme d'autres enfants de son âge,
chastement emmailloté, ou vêtu d'une chemise ou d'une robe.
II ne se dénudera qu'à la fin du Moyen Age. Les quelques
miniatures des Bibles moralisée-s qui mettent en scène des en
fants, les habillent, sauf s'il s'agit des Innocents ou des enfants
morts dont Salomon jugera les mères. C'est l'allégorie de la
mort et de l'âme qui introduira dans le monde des formes

1. Manuscrits à peinture du xvrr au xn•· siècle. Exposition


Bibliothèque nationale, 1954, n" 330, pl. XXX.
2. Voir n. !, p. 54.
La découverte de /'enfance 57

l'image de cette jeune nudité. Déjà dans l'ico nogra phie pré-
byzantine du V" siècle où apparaissent bien des traits du futur
art roman, on rédu is ai t les dimensions du corps des mo rts.
Les cadavres étaient •plu1, petits que les corps. Dans l' Iliad e
de !'Ambrosienne ' les morts des scènes d1: bataille ont la moitié
de la taille des vivants. Dans notre art médiéval l'âme est
représentée par un petit enfant nu et en général asexué. Les
jugem ents derniers conduisent s-0us cette forme les âmes des
justes dans le sein d'Abraham 2 • Le moribond l'exhale de sa
bouche : image du départ de l'âme. On figure ainsi l'entrée
de l 'â me clans le monde, que ce soit une conception miracu-
leuse et s·ac rée : l'ange de !'An non cia tion re,met à la Vierge un
enfant nu , l"âme de Jésus", que ce soit une conception très
naturelle - un coup le repose au lit, en apparence bien sage-
ment, mais il a dü se passe r quelque chose, car un petit
enfa nt nu arr i ve par le s airs et pénètre dans la bouche de la
femme' : « la création de l'â me hum ai ne par nature ».
Au cours du XIV" et surtout du xvr. sièc le , ces types mé -
diévaux évol uero nt, mais dans le sens déjà indiqué au xme s iè-
cle. Nous arvon.s dit que l'ange-clergeon animera encore la
peinture ·religie use du xv• siècl-e, sans grand change me nt. Par
contre le thème de l a sainte enfance ne cessera, à partir du xrve. s-iè c le,
de s' am plifie r et de se diversifier : sa fortune et sa fécondité
témoignent du progrès, dans la conscience col-
lective, de ce sentiment de l'enfance que, se ul e, une attention
spéciale peut isoler au xm e siècle, et qui n'existait pas
du tout au XI" siècle. Dans le groupe de Jésus et tle sa
mère, l' ar tis te soulignera les aspects gracieux, tendres, naïfs,
de la petite enfance : ·l' enfa nt ch erc han t Je sein de sa mère,
ou s'ap prêt ant à l'e mbrasser, à la caresser ; l'enfant jouant
aux jeux connus de l'enfance avec un oiseau qu'il tient atta-
ché, avec un fruit; l'enfant mangeant sa bouillie; l' enfa nt
qu'on emma illo te . Tous le s gestes observables sont désormais
évoqués, observables du moins à qui veut bien y faire attention.
Ces traits de réalisme sent i menta l tardent à s'étendre au--delà

t. lli ade , <le l' 'Ambrrosienne de Milan .


2. Ramp illy .
3. Voir n. •l.p. 54 .
4. Miroir d' humilité , Valenciennes. f" 18, début du XV" siècle.
58 Le sentirnent de l'enfance

de l'iconographie religieuse, -on ne s'en étonnera pas on sait


qu'il en est a.insi du paysage, de la scène de genre. Il n'en
demeure pas moins que 1e groupe de la Vierge à l'enfant se
transforme et devient de plus en plus profane l'image c1·une
scène de la 'Vie quotidienne.
Timidement d'ahord, de plus en plus souvent ensuite, l'en-
fance religieuse ne se limite plus à celle de Jésus; s'y ajoute
d'abord .J'cnfancc de la Vierge qui inspke au moins deux thè-
mes nouveaux et fréquents : le thème de la naissance de la
Vierge, on s'affaire dans la chambre de l'accouchée, autour du
nouveau-né qu'on bai.gne et qu'on enveloppe, qu'on présente à
sa mère ; le thème de l'éducation de la Vierge, de la leçon de
lecture :. la Vierge suit sa leçon sur un livre que tient sainte
Anne. Puis, 1-cs autres saintes enfances celles de saint Jean,
le compagnon de jeu de l'enfant Jésus, de -saint Jacques, les
enfants de saintes femmes Marie-Zébédée, Marie Salomé.
Une iconographie entièrement nouvelle se forme ainsi, multi-
pliant des scènes d'enfants et s'attachant à réunir en de mêmes
ensembles le groupe de ces -saints enfants, avec ou s·ans leurs
mères.
Cette iconographie qui remonte en général au XIV'' siècle
coïncide avec u-n foisonnement d'histoires d'enfants dans les
légendes et contes pieux. comme ceux des Miracles Notre-
Dame. Elle s'est maintenue jusqu'au xvn,.-, siècle, et on la suit
dans la peinture, la tapisserie, la sculpture. Nous aurons d'ail-
leurs 'l'occasion d'y .revenir à ,pro,pos des dévotions de l'en-
fance.
De ·cette iconographie religieuse de l'enfance, va enfin se
détacher une iconographie laïque, aux XV" et xv1e siècles. Ce
n'est pas encore la représentation de l'enfant seu'I. La scène
de genre se développe alors par transformation d'une icono-
graphie allégorique conventionnelle, inspirée de la conception
antique-médiévale de la nature : âges de la vie, saisons, sens,
éléments. Des scènes de genre, des anecdotes se substituent
à des représentations statiques de personnages symboliques.
1
Nous aurons à ,revenir plus longuement sur cette évolution •
Retenons ici q 1e l'enfant devient l'un des personnages ·]es

1. Infra, HI'' partie, chap. 2.


La découverte de l'enfance 59
plus fréquent,s de ces petites histoires, l'enfant dans fa famille,
l'enfant et ses compagnons de jeux, qui sont souvent des
adu'ltes·, enfants dans la foule, mais bien « mis en page i,, st1r
les bras de leur mère, ou tenus pa,r la main, ou jouant, ou
encore, ,piss-ant, l'enfant clans les foules assistant aux miracles,
aux martyrs, écoutant les prédications, suivant les rites litur
giques comme les ,présentations ou les circoncisions-; l'enfant
apprenti de !'artisaff, orfèvre, peintre; etc:, l'enfant à l'école,
thème fréquent et ancien, qui· remonte au XIV siècle et ne
cessera d'inspirer !es scènes de genre jusqu'au XIXP siècle.
Encore une fois, ne· nous abusons pas : ces scènes de genre
ne se consa·erent. pas eff géfféral- à la description exclusive de·
l'enfance, mais eHes comptent très souvent des enfants parmi
leurs protagonistes, principaux ou secondaires. Ce qui nous
suggère les deux idées suivantes d'abord les enfants étaient
dans la vie- quotidienne mêlés aux adultes,. et tout rassemble
ment pour le· travail ou .Ja flânerie ou le jeu réunissait à la fois
des enfants et des adultes ; ensuite, on s'attachait particulière
ment à la représentation de l'enfance' pour sa grâce ou pour son
pittoresque (le goût du pittoresque· anecdotique s'est déve
loppé aux xv(' et xvir-· siècles et a· ·coïncidé avec· le sentiment
ùe l'enfance mignonne), et on se· plaisait à souligner l'enfant
dans le groupe et dans, la foule·. Deux idées dont l'une nous
paraît archaïque nous a,vons aujourd'hui, et on avait vers la
fin du x1xr siècle, tendance à séparer le monde des enfants de
celui des adultes - tandis que· l'autre annonce le sentiment
moderne de l'enfance.

Si l'origine des thèmes de l'ange, des saintes enfances, et


de leurs développements iconographiques postérieurs remonw
tent bien au xm" siècle, il apparaît au xve siècle deux types
nouveaux de représentation de l'enfance : le ,portrait et le putto.
L'enfant, nous l'avons vu, n'est pas absent du Moyen Age,
du moins à partir du xm 0 siède, mais il n'est jamais un
portrait, le portrait d'un enfant réel, tel qu'il était à un mo-
ment de sa vie.
60 Le sentinwnt de l'enfance

Dans les effigies funémires dont la collection Gaignières 1


nous a conservé la description, l'enfant n'apparaît que très
tard, au xvre siècle. Chose .curieuse, il apparaît d'abord non
,pas sur le tombeau de l'enfant ou de ses parents, mais sur
ce'lui de ses professeurs. Sur les sépultures des maîtres de
Bologne, on a évoqué la leçon du professeur au milieu de ses
élèves 2 • Dès 1378, Le cardinal de La Grange, évêque d'Amiens,
faisait représenter les deux princes dont il avait été le tuteur,
à dix et sept ans, sur un <( be•au ,pilier 1> de sa cathédrale a_
On n'avait pas l'idée de conserver l'image d'un enfant que celui-
ci ait vécu et soit devenu homme, ou qu'il soit mort en bas âge.
Dans ·le premier cas, l'enfance n'était qu'un passage sans
importance, qu'il n'y avait pas lieu de fixer dans le souvenir ;
dans le second cas, celui de l'enfant mort, on ne pensait pas que
cette petite chose disparue trop tôt fût digne de mémoire il y en
avait trop, dont la survie était si problé- matique ! Le sentiment
était et est resté longtemps très fort qu'on faisait p-lusieurs
enfants pour en conser,ver seulement quelques-uns. Encore au
XVW' siècle, dans la ruelle des ca- quets de l'accouchée, une
voisine, femme d'un maître des requêtes, calme ainsi
l'inquiétude de l'accouchée, mère de cinq « ,petites canailles »
: « Auparavant qu'ils soient en état de te donner beaucoup de
peine, tu en auras perdu la moitié, ou peut-être tout. >> Etrange
consolation -1 ! On ne pouvait s'attacher trop à cc qu'on
considérait comme un éventuel déchet. Cela explique des mots
qui étonnent notre sensibilité contemporaine, tel celui de
Montaigne : « J'ai perdu deux ou trois enfants en nourrice,
non sans regrets, mais sans fas- cherie 5 >>, ou celui de Molière, à
,propos de la Louison du Malade imaginaire « La petite ne
compte pas. » L'opinion commune devait, comme Montaigne,
« ne leur reconnaître ni mouvement en l'âme, ni forme
reconnaissable au corps ».

1. Gaignières, Les Tombeaux.


2. G. Zaccagnini, La Vita dei maestri e deg/i sc:ofari 11elh1 studio
di Balogna, Genève, 1926, .PL IX, X...
3. Auparavant les représentations d'enfants sur les. tombeaux
étaient exceptionnelles.
4. Le C{fquet de l'accouchée, 1622.
5. Montai. ne, Essais, Il, 8.
La découverte de l'enfance 61

Mme de 'Sévigné rapporte sans surprise 1 un mot semblable


de Mme de Coetquen, quand celle-ci s'évanouit à la nouvelle
de la mort de sa petite fille : « Elle est très affligée et dit que
jamais el'le n'en aura une .si jolie. »
On ne 1pensait pas que cet enfant contenait déjà toute une
personne d'homme, comme nous croyons communément au-
jourd'hui. li en mourait trop : « Ils me meurent tous en mour-
rice », disait encore Montaigne. Cette indifférence était une
conséquence dirncte et inévitable de la démographie de l'épo-
que. Elle a persisté jusqu'au XIXf' siècle, au fond des campa-
gnes, dans la mesure où elle était compatib'le avec le christia-
nisme qui .respectait chez l'enfant baptisé l'âme immortelle. On
rapporte qu'on a très longtemps conservé en pays basque l'habi-
tu·de d'enterrer dans la maison, sur le seuil, dans le jardin,
l'enfant mort sans baptême. Il y a peut-être là survivance de
très antiques rites, d'offrandes sacrificielles. Ou plutôt n'en- terrait-
on ,pas l'enfant mort trop tôt n'importe où, comme on ensevelit
aujourd'hui un animal domestique, un chat ou un chien ? l'i
était si peu de chose, si mal engagé dans la vie, qu'on ne craignait
,pas qu'après -sa mort il revienne importuner les vivants. Notons
que dans la gravure, liminaire de la Tabula (' ebetis 2, Mérian
a placé les petits enfants dans une sorte de zone marginale,
entre la terre d'où ils sortent et la vie où ils n'ont pas
encore pénétré et dont les sépare un portique avec cette
inscription : Introitus ad vitam. Ne parlons nous pas encore
aujourd'hui d'entrer dans la vie au sens de sortir de l'enfance? Cc
sentiment d'indifférence à l'égard d'une enfance trop fragile, où le
déchet est trop grand n'est pas si loin, au fond, de l'insensibilité
des sociétés romaines ou chinoises qui pratiquaient l'ex,position des
enfants. On comprend dès lors l'abîme qui sépare notre conception
de "l'enfance de celle anté-
rieure à la révolution démographique ou à ses prodromes. Nous
ne devons pas nous étonner de cette inscnsihilité, elle n'est que trop
naturelle dans les conditions démographiques de l'époque. Par
contre, nous devons être sunpris pa.r la ,précocité du senti-

1. Mme de Sévigné, Lettres, 19 août 1671.


2. Merian, Tabula Cebetis, 1655. Cf. R. Lebègue, Le Peintre
Varin et le Tableau de Cehes. dans Arts, 1952, p. 167-171.
62 Le sentiment de l'enfance

ment de 'l'enfance, alors que les conditions démographiques lui


demeuraient encore aussi peu favornbles. Statistiquement,
objectivement, ce sentiment aurait dû apparaître beaucoup
plus tard. Passe encore pour le goût du ,pittoresque et de la
gentillesse de ce petit être, -pour le sentiment de l'enfance mi-
gnonne, qui s'amuse· des drôleries et des naïvetés du bas âge :
" niaiseries puériles » dont nous, adultes, nous amusons « pour
notre passe-temps, ainsi que des guenons' ». Cc sentiment
pouvait bierr s'accommoder de l'indifférence à l'égard de la
personna:lité essentielle et déf-in·itive de l'enfant : l'âme immor-
tel'le. Le goût nouveau du portrait indique que les- enfants
sortent de !'-anonymat où les maintenait leur faible chance
de sur-vivre. Il est très remarquable en effet qu'on ait éprouvé
à cette époque de gaspillage démographique le désir de fixer
pour en conserver 1e souvenir les traits d'un enfant qui vivra
ou d'un enfant mort. Le portrait de l'enfant mort, en parti-
culier, prouve que cet enfant n'est plus considéré aussi géné.-
mlement comme un déchet inévitable. Cette attitude mentale
n'élimine pas le sentiment contraire, celui de Montaigne, des
caquets de l'accouchée, de Moliè.re : jusqu'au XVIII" siècle,
ils coexisteront. C'est seulement au xvm' siècle, avec la nais-
sance du malthusianisme et l'ext·ension des. pratiques contra-
ceptives, que l'idée de gaspillage nécessaire disparaîtra.
L'aipparition du portrait de l'enfant mort au xv1e siècle
marque donc un moment très rmportant dans l'histoire des
sentiments. Ce ,portrait se.ra d'abord une effigie funéraire. L'en-
fant ne sera d'-abord pas représenté seul, mais sur la tombe
de ses. parents. Des relevés de Gaignière, • montrent l'enfant
à côté de sa mère et très petit, ou encore aux -pieds <les gisants.
Ces tombes sont toutes du xv1e siècle : 1503, 1530, 1560.
Parmi les tombes si curieuses de l'abbaye de Westminster, on
remarquera celle de la marquise de Winchester, morte en
1586 '. La marquise est en gisante de grandeur naturelle. Sur le
devant de sa tombe, figurent à petite échelle la statue age-
nouillée du marquis son époux, et :la minuscule tombe· d'un

1. Montaigne, E.1.mis, Il, 8.


2. Gaignières, TombeauL
3. Fr. Bond, Westminsrer A·bbey, Londres, 1909.
La découverte de l'enfance 63

enfant mort. Toujours à Westminster, le comte et ]a comtesse


de Shrewsbury sont représentés sur une tom be de 1615-1620 ,
en gisants : leur petite fille est agenouillée à Jeurs pieds, les
mains jointes. Notons que les enfants qui entourent les défunts
ne sont pas toujours morts ·. c'est toute Ja .famille qui se réunit
autoLJr de ses chefs, comme si c'était au moment de recueillir lewr
der.nier souipir. Mais à côté des enfants encore vi•vants alors,
on a représenté ceux qlli étaient dé jà morts ; un signe les
distingue, ils sont plus petits et tiennent une croix. à la
· ma in (tombeau de John Coke à Halkham, .16 39), ou bien une
tête ·de mort : sur le tombeau de Cope d'Aylèy à Hamble-
done (1633}, quatre garçons et trois filles entourent les défunts,
un garçon et une fille tiennent une tête de mort .
11 existe à· r o Ulo use, au musée des Augustins, un triptyque
très curieux qui provient du cabinet de Du Mège '. Les volets
sont datés de 161O. De chaqlle côté d'une descente de croix,
les donateurs sont agenouillés, le mari et la femme, avec leur
âge. Ils ont l'un et l'autre soixante-trois ans. A côté de l'homme,
on voit Lin enfant, qui porte le costume alors en usage chez les
plus petits, avant cinq ans : la robe et le tablier des f i lles '
et un grand bonnet empanaché de plumes. L'enfant e t habillé
de couleurs vives e.t riches, vert broché d'or, qui ac-cen!Llent la
sévérité de•s costumes no i rs des donateurs. Cette femme de
soixante-trois ans ne peut-avo ir un enfant de cinq ans. Il s'agit
·d'un enfant mo rt, sans doute un fils unique dont Je vieux n1é-
nage gardait le souvenir : ib ont voulu qu'il soit à Jeurs côtés
dans ses plus beaux atours.
C'était une habitude pieuse de do nne r aux églises un tableau
- ou un vitrail : au xvl' siècle le donateur se faisait représen-
ter avec toute sa ,fa mille. Dans les églises allemandes on peut
voir encore, accrochés aux piliers ou aux murs, de nombreux
tableaux de ce genre qui sont des portraits de fa.mille. Sur l'un
d'eux, de la seconde moitié du XVI" siè cle, dans l'église Saint-
Sébastien de Nurem berg , on voit le père, avec derrière lui
deux fils, déjà grands, et une masse mal dif.férenciée de

1. Mus é e des Augustins, n" 465 du catalogue. Les volets so


nt
datés de 1610.
2. Yan D yc k. K. der K. , pla. CCXIV.
64 Le sentiment de l'enfance

six garçons entassés, se cachant les uns derrière les autres, si


bien que certains sont à peine visibles. Ne sont ils pas ·des
enfants morts?
Un tableau semblable, daté de I 560 conservé au musée de
Bregenz porte, sur les banderoles, les âges des enfants : trois
garçons, un, deux, trois ans, cinq filles, un, deux, trois, quatre,
cinq ans. Or, l'aînée de cinq ans a la taille et le costume de
la benjamine de un an. On lui a laissé sa place dans la scène
familiale, comme si elle avait vécu, mais on la représente à
l'âge où elle est morte.
Ces familles ainsi alignées sont des œuvres naïves, gauches,
monotones, sans style : leurs auteurs comme leurs modèles
demeurent inconnus ou ohscurs. Il en est autrement lorsque
le donateur s'est adressé à un peintre renommé les historiens
de l'art ont alors fait les recherches nécessaires à l'identifica-
tion des personnages d'une toile célèbre. C'est le cas de la
famille de Meyer qu'Holbein a représentée en 1526 au pied de
la Vierge. Nous savons que sur les six personnages. de la
composition, trois étaient morts en 1526 : la .première femme
de Jacob Meyer, et ses deux garçons, l'un mort à dix ans,
l'autre plus jeune, ce dernier est nu.
Il s'agit bien d'une coutume qui est de-venue commune au
XVI" siècle jusqu'au milieu du xvœ> : le musée de Versailles
conserve un tableau de Nocret représentant les familles de
Louis XIV et de son frère : fa toile est célèbre parce que le roi
et les princes sont à demi nus - au moins les hommes --
comme les dieux de l'Olympe. Nous retiendrons ici un détail
au pied de Louis XIV sur le devant de la scène, Nocret a
dressé un tableau qui enferme dans son cadre deux petits en-
fants, morts en bas âge. L'enfant apparaît donc d'abord à
côté de ses parents, dans des portrait".- de famille.
Les relevés de Gaignières signalent dès la fin du XVI" siècle
des tombeaux à effigies d'enfants isolés : l'un est de 1584,
l'autre de 1608. L'enfant est représenté dans le costume parti-
culier à son âge, en robe et en bonnet, comme celui de la
descente de croix de Toulouse. Quand Jacques ier ,perdit en
deux ans, en 1606 et 1607, deux filles l'une à trois jours,
l'autre à deux ans, il les fit représenter sur leurs tombeaux de
Westminster, dans leurs parures, et il voulut que la plus petite
La découverte de l'enfance 65

reposât dans un berceau d'albâtre où tous les accessoires se-


raient fidèlement reproduits ,pour donner l'illusion du réel :
dentelles des lingeries et du bonnet. Une inscription indique
bien le sentiment pieux qui donnait à cet enfant de trois jours
une personnalité définitive : Rosula Regia prae-propera Fato
decerpta, parentibus erepta, ut in Christi Rosario ref/orescat.
En dehors des effigies funéraires, les portraits d'enfants isolés
de leurs parents, sont rares jusqu'à la fin du xvre siècle : le
dauphin Charles Orlando du Maître de Moulins (autre témoi-
gnage de la piété à l'égard des enfants disparus très tôt). Par
contre, au début du xvw siècle, ils devinrent très nombreux,
on sent que l'habitude était prise de conserver par l'art du
peintre l'aspect fugace de l'enfance. Dans les portraits l'en-
fant se sépare de la famille, comme un siècle plus tôt, au
début du xv1e siècle, la famille s'était séparée de la partie
religieuse du tableau à donateurs. Il est désormais représenté
seul et pour lui-même c'est la grande nouveauté du xvne
siècle. L'enfant sera l'un de ses modèles favoris. Les exemples
abondent ; parmi les peintres renommés Rubens, Van Dyck,
Franz Hals, Le Nain, Ph. de Champaigne. Les uns repré-
sentent des petits princes, comme les enfants de Charles r 0

de Van Dyck, ou ·ceux de Jacques II de Largillière, d'autres


des enfants de grands seigneurs comme ces trois enfants de
Van Dyck dont l'aîné porte l'épée, d'autres des bourgeois
aisés comme ceux de Le Nain ou de Ph. de Champaigne. ll
arrive qu'une inscription donne le nom et l'âge comme c'était
l'ancienne coutume pour les grandes personnes. Tantôt l'en-
fant est seul (Grenoble, Ph. de Champaigne), tantôt le peintre
groupe plusieurs enfants d'une même famille. Il s'agit d'un
style de portrait banal, répété par beaucoup de peintres ano
nymes, qu'on rencontre souvent dans les musées de province
ou chez les antiquaires. Chaque famille veut désormais possé
der les portraits de ses enfants, et dès l'âge où ils sont encore
enfants. Cette coutume nait au xvne siècle, elle ne cessera
jamais, la photographie a relayé la peinture au XIX'1 siècle :
le sentiment n'a pas changé.
Avant d'en finir avec le portrait, il importe de signaler
les représentations d'enfants sur ex-voto, qu'on commence à
relever iei et là : il en existe au musée de la cathédrale du Puy,
66 Le sentiment de l'enfance

et l'ex,position du xvur' siècle de 1958 a fait connaître un


étonnant enfant malade, qui doit être aussi un ex voto.
Ainsi, quoique les conditions démographiques n'aient pas
beaucoup changé du XIII"' au xvne siècle, que la mortalité
des enfants se soit maintenue à un niveau très élevé, une sensi-
bilité nouvelle accorde à ces êtres fragiles et menacés une
particula•rité qu'on négligeait auparavant de leur reconnaître
comme si la conscience commune découvrait alors seule-
ment que l'âme de l'enfant était aussi immortelle. 11 est certain
que cette importance donnée à la personnalité de l'enfant se
rattache à une christianisation des mœurs plus profonde.
Cet intérêt porté à l'enfant précède de plus d'un siècle le
changement des conditions démographiques, qu'on peut à peu
près dater de la découverte de Jenner des correspondances
comme celle du général de Martange 1 montrent que des fa
milles ont alors tenu à faire vacciner leurs enfants ; ce soin
contre la variole implique un état d'esprit qui devait en même
temps favoriser d'autres pratiques d'hygiène, et permettre un
recul de la mortalité, compensé d'ailleurs en partie par un
contrôle de plus en plus étendu de la natalité.

Une autre représentation de l'enfant it.iconnue du Moyen


Age est le putto, le petit enfant nu. Il apparaît à la fin du
xv1e siècle, et, de toute évidence, il faut y reconnaître l'Eros
hellénistique retrou,vé. Le thème de l'enfant nu a tout de suite
été accueilli avec une faveur extraordinaire, même en France
où l'italianisme rencontrait certaines résistances indigènes. Le
duc de Berry 2 possédait d'après ses inventaires, une « cham-
bre aux enfants », c'est-'à-dire une pièce décorée de tapisseries
qu'animaient des putti. Van Marle se demande ({ si parfois
les scribes des inventaires n'ont pas appelé enfants ces angelots
à demi païens ces " (putti " qui ornent si souvent le feuillage
des tapisseries de la deuxième moitié du xvt• siècle }>.

1. Corr<'spondance inédite du général de Martange, éd. Breard,


1893.
2. Van Marle, op. cil., L p. 71.
La découverte de l'enfance 67
Au xvr• siècle, le fait est bie n connu, les putti vont envahir
la peinture, et devenir un mot·if décoratif répété à satiété.
Titien en particulier en a usé, sinon abusé : qu'on songe au
triomphe de Vénus du Prado.
Le XVH" siècle n'en paraît pas fatigué, que ce soit à Rome ,
à Naples, ot:1 à Versailles où les ,putti conservent encore le
vieux nom de marmousets. La peinture religieuse ne leur échap-
pera pas, grâce à ·la transformation en putto de l'ange-clergeon
médiéval.. Désormais l'ange ne sera ,pl us (sauf l' ange gardien)
cet éphèbe qu'on voit encore sur les toiles de Botticelli, il est devenu
lui aussi un petit amo ur nu , même s•i, pour satis.faire la pudeur
post-tridentine, sa nudité est voilée par des nuages, vapeurs,
étoffes. La nudité du putto gagne même l'enfant Jésus et les
autres enfants sacrés. Quand on répugne à cette nudité complète
on se contente de la rendre plus discrète ; on évite de trop
habiller Jésus ou de l'emmailloter : on le mon- tre au moment
où sa mère défait les bandes du maillot ', où
on dévoile ses épaules et ses ja mbes . P. du Colombier a déjà
remarqué à propos des Lucca della Robbia de l'hôpital des
Innocents, qu'il n'est pas possible de représenter l'enfance sans
évoquer sa nudité 2 . Ce goût de la nudité de l'enfant se rat-
tache évidemment au goût général de la nudité à l'antique,
qui gagnait même le portrait. Mais il a duré pl us longtemps,
et il a gagné toute la décoration : qu 'o n songe à Versa illes , ou au
,plafond de la •vi'lla Borghèse à Rome. Le goût du putto
correspondait à quelque chose de ,plus profond que ce,l ui de la
nudité à l'antique, et qu'il faut rapporter à un large mouvement
d'intérêt en faveur de l'enfance.
Comme l'e nfa nt médiéval, enfant sacré ou allégorie de l'âme,
ou créature angélique, le putto ne -fut ni au xv• siècle ni au
xv1c siècle un enfant réel, his toriq ue. Cela est d'autant plus
remarquable que le thème du putto est né et s'est développé
en même temps que le •port ra it d'enfa nt . Mais )es enfants des
portraits du xv• et du xv1• siècle ne sont jamais, ou presque
jamais, des enfants nus . Ou bien ils sont emmaillotés même si
on les représente à genoux-', ou bien ils portent l ' ha bit de
1. Baldovinett i, Vierge à l'enfant du Louvre.
2. P. du Colombier, op. cit.
3, Vierge au T rô ne. portrait présumé de Béatrice d'Este, l 496.
68 Le sentiment de l'enfance

leur âge et de leur condition. On n'imaginait ,pas l'enfant his-


torique, même très petit, dans la nudité de l'enfant mytholo-
gique et décoratif, et cette distinction a persisté longtemps.
Le dernier épisode de l'iconographie enfantine sera l'appli-
cation de !a nudité décorative du putto au portrait d'enfant :
c'est aussi au xvue siècle qu'il faut le situer. On relève bien
au xv1(' siècle quelques portraits d'enfants nus. Ils sont plutôt
rares : l'un des plus anciens est peut-être l'enfant mort en bas
âge de la famille Meyer de Holbein (1521) on ne peut s'em-
pêcher de penser à l'âme médiévale ; il existe dans une salle du
palais d'lnnsbruck une fresque où Marie-Thérèse voulut réunir
tous ses enfants à côté des vivants, une princesse morte est
représentée dans une nudité très pudiquement drapée.
Dans une toile du Titien de 1571 ou 1575 1, Philippe Il,
dans un geste d'offrande, tend à la Victoire son fils, l'infant
Ferdinand, complètement nu il ressemble au putto familier
de Titien, il a !'air de trouver la situation très drôle les putti
sont souvent représentés pendant leurs jeux.
En l 560 Véronèse peignait, selon la coutume, devant la
Vierge à l'enfant, la famille Cucina-Fiacco, réunie : trois
hommes, dont le père, une femme - la mère, six enfants. A
!'extrême droite une femme est à demi coupée par le tableau
elle tient dans ses bras un enfant nu, comme la Vierge tient
l'enfant, ressemblance accentuée par le fait que la femme
ne porte pas le costume réel de son temps. Elle n'est pas la
mère pour être ainsi à moitié écartée de la scène. La nour-
rice du dernier-né 2 ? Une peinture du Hollandais P. !Ertsen
du milieu du xv1t' siècle représente une famille le père, un
garçon de cinq ans environ, une fille de quatre ans ; la mère est
assise et tient sur ses genoux un petit garçon nu ·1 •
11 existe certainement d'autres cas qu'une enquête plus ap-
profondie révélerait : ils ne sont pas assez nombreux -pour créer
un goût commun et banal.
Au xv11e siècle, les exemples de vie nnent plus nombreux et
1

plus caractéristiques du sentiment l'Hélène Fourment de

1. Prado, Glorification de la victoire de Lépante.


2. Pinacothèque de Dresde.
3. Reproduit dans H. Gerson. De 11eder!a11dse Shilderku11sr,
2 vol., l 952, tome l, p. 145.
La découverte de l'en_fanc:e 69
Munich portant dans ses bras son fils tout nu, distingué du
putto banal, par la ressemblance sans doute, mais aussi par
un bonnet à plume, comme en portaient alors les enfants. Le
dernier des enfants de Charles r• de Van Dyck, de 1637 est
'à côté de ses frères et s-œurs, nu, à demi enrvelo-ppé dans Je
linge sur lequel il est étendu.
" Lorsque Le Brun :eprésente en 1647 le banquier et collec-
tionneur Jabach dans sa maison de la rue Saint-Merri, écrit
L Hautecœur 1, il nous montre cet homme puissant, vêtu
sans aipparat 1 leS bas mal tirés, qui commente à sa femme et
à son fils sa dernière acquisition ... ses autres enfants sont là
le dernier-né, nu comme un Jésus repose sur un coussin -
l'une de ses sœurs joue avec lui. » Le petit Jabach, mieux que
les enfants nus d'Holbein, de Véronèse, de Titien, de Van
Dyck, même de Rubens, a exactement la pose du bébé mo-
derne devant l'objectif des photographes d'art. Désormais la
nudité du petit enfant devient une convention du genre et tous
les ,petits enfants qu'on habillait toujours cérémonieusement
au temps de Le Nain et de Ph. de Champaigne, seront figurés
nus. On trouve cette convention aussi bien chez Largillière,
peintre de grands bourgeois que chez Mignard, peintre de
cour : le dernier-né du grand dauphin, de Mignard (Louvre) est
nu sur un coussin près de sa mère, tel le petit Jabach.
Ou bien !'enfant est tout à fait nu, comme ce portrait du
comte de Toulouse de Mignard 2, sa nudité à peine voilée
par la bouche d'un ruban, déroulé pour les besoins de la
cause, comme cet enfant de Largillière 3 qui tient une serpe ;
ou bien il est vêtu, non pas d'un costume •véritable semblable
aux habits en usage, mais d'un déshabillé qui ne couvre pas
toute la nudité, et la laisse volontairement apparaître : ainsi
ces portraits d'enfants de Belle où les jambes et les pieds sont
nus, le duc de Bourgogne de Mignard, simplement vêtu d'une
chemise légère. Il n'est plus nécessaire de suivre le thème,
devenu conventionnel. On le retrouvera à son terme dans les
albums de famille, aux devantures des « photographes d'art »
1. L. Hautecœur, Les Peintres de la vie familiale, 1945, p. 40.
2. Musée de Versailtes.
3. Rouches.. Largillière, peintre d'enfant,.,. Revue de l'Art ancien
et moderne, 1923, p. 25'.L
70 Le sentiment de l'enfance

d'hier bébés montrant 1eurs petits fesses juste pour la pose,


car i1s étaient soigneusement recouverts, langés, culottés; petits
garçons, petites filles qu'on habillait pour la circonstance juste
d'une jolie chemise transparente. H n'y avait pas d'enfant dont
on ae conservait l'image dans une nudité, -directement héritée
,des putti de la Renaissance : singulière persistance dans le
goût collectif, bomgeois autant que populaire, d'un thème
qui fut à l'origine décoratif; l'Eros antique, retrouvé au
xve siècle, sert toujours de modèle aux {( portraits d'art >> du
x1xc et du XX" siècle.

Le lecteur de ces .pages n'aura pas manqué de noter l'impor-


tance du xvue si.ècle dans l'évolution des thèmes de la petite
enfance. C'est au xvn.e siède que les portraits d'enfants seuls
deviennent nombreux et banals. C'est aussi au xvne siècle
que les portraits de famille bien plus anciens tendent à s'orga-
niser autour de l'enfant qui devient le centre de la composi-
tion. Cette concentration autour de l'enfant est particu1îère-
ment frappante dans cette famille de Rubens 1 où la mère
tient l'enfant par J'épaule, tandis que le ,père lui prend la main,
chez Frans Hals, chez Van Dyck, chez Lebrun où les en-
fants s'embrassent, s'enlacent, animent Je groupe des adultes
graves par leurs jeux ou leur tendresse. Le peintre baroque
compte sur eux -pour donner au portrait de groupe le dyna-
misme qui lui manquait. Au xvne siècle encore, la scène de
genre réservera à l'enfance une place privilégiée : innombrables
scènes d'enfance à caractère conventionnel, leçon de lecture,
où se survit laïcisé, le thème de la leçon de la Vierge de
!'iconographie religieuse de-s x1ve et xve siècles, leçon de
musique, garçons ou filles lisant, dessinant, jouant. On n'en
finirait pas d'énumérer tous ces thèmes qui abondent dans la
peinture, surtout dans la première moitîé du siècle, dans la
gravure ensuite. Enfin. nous ravons vu, c'est dans la seconde
moitié du xvœ' siècle que la nudité devient une convention
rigoureuse du portrait d'enfant. La découverte de l'enfance
commence sans doute au xm<: siècle, et on suit ses jalons

1. Vers 1609. Karlsruhe, Rcbens, éd. Verlags, p. 34.


La découverte de l' en fance 71

dans l'histoire de l'art et dans l'iconographie aux xv• et


XVI" siècles. Mais les témoignages deviennent particulièrement
nombreux et significatifs à partir de la fin du XVI" et au
XVII" siècle.
Opinion que confirme le goût manifesté alors pour les petits
enfants, leurs manières, leur « jargon ». Nous avons déjà si-
gnalé, au chapitre ,précédent, qu'on leur donna alors des noms
nouveaux : bambins, pitchoun, fanfans. On s'amusa aussi à relever
leurs expressions, à employer leur •vocabu lai re, c'est-à- dire celui
qu 'e mp l oyaient les nourrices quand elles leur par- laient. Il est
bien rare que la littérature, même familière, conserve des traces
du jargon de l'enfant. S'étonnera-t-on de les trouver dans la
Divine Comédie ' ? « Quelle gloire auras-tu de plus si tu quittes
une chair vieillie, que si tu étais mort avant d'a voi r cessé de dire
pappo et dindi, avant qu'il ne soit passé mille ans . » Pappo, c'est le
pain. Le mot existait dans le français contem:porain de Dante : le
papin. On le trouve dans l'un des Miracles Notre-Dame; celui du
« petit enfant qui donne à manger à l'image de Jésus que Notre-
Dame tenait ».
• Si lui a mis le papin sur la bouche en disant : papez, beau
doulz enfes, s'il vous plaist. Lors pa,pa il ung petit de ce pa-
, pin : papez enfes, dist le clergeon, si Dieu t'ayde. Je voys
que tu meurs de faim. Papine un peu de mon gastel ou de ma
fouace. » Mais ce mot de •papin est-il vraiment réservé à
l'enfance, ou n'appartient-il .pas plutôt à la langue familière
de chaque jour ? Quoi ·qu' il en soit, les Miracles Notre-Dame,
comme d'autres textes du x1v• siècle témoignent d'un goût
certain pour l' enfance prise sur le vif. Il n'empêche que les
allusions au jargon de l'enfrnce restent exceptionnelles avant
le xvue siècle. Au xvne. siècle, elles abondent. Quelques
exemples. Les légendes d' un recueil de gravures de Bou-
zonnet et Stella, daté de 1657 2• Ce recueil contient une série de
Planches gravées représentant les jeux des putti. Les dessins
n'ont aucune originalité, mais les légendes en affreux vers de
mirliton parlent le jargon de la petite enfa nce, et aussi l'argot
de la jeunesse scolaire, car les bi,mites de la première enfance

1. Pur gatoir1 •, XI, 103-10-5.


2. Cl. Bouzonnet, Jeux de t'm fam :e, t657' (d'après Stella).
72 Le sentiment de l'enfance

restent toujours bien imprécises. Des putti jouent avec des


chevaux de bois le titre de la planche : le Dada.
Des putti jouent aux dés, l'un est hors du jeu
Et l'autre, s'en voyant exclu (du jeu)
Avec son toutou se console.
Le papîn des xiv('-xve siècles a dû sortir de l'usage, au
moins du français enfantin bourgeois, peut-être ,parce qu'il
n'était pas sp·écifique de la petite enfance. D'autres mots
bêtifiant sont apparus qui demeurent vivants aujourd'hui le
toutou, le dada.
Outre ce jargon de nourrice, les putti parlent aussi l'argot
scolastique, ou celui des académies militaires. Le jeu de traî-
neau
Ce populo, comme un César
Se fait traîner dedans son char
Populo latin d'école. Dans le même sens enfantin,
Mme de Sévigné dira en parlant des enfants de Mme de Gri-
gnan <( Ce petit peuple. »
Un petit joueur se fait remarquer par son astuce: « Ce cadet
paraît hasardeux. >> Cadet terme d'Académie, où les gentils-
hommes apprenaient au déhut du xvne siècle les armes, l'équi-
tation et les arts de la guerre. Le mot est resté dans l'expres-
sion école des cadets.
Au jeu de •paume :
Aynsi nuds, legers et dispos,
Les enfants, dès qu'ils ont campos
Vont s'escrimer de la raquette
Avoir campos; expression d'académie, terme militaire, qui
signifie avoir une permission. Elle est usuelle dans la lan-
gue familière, on la rencontre chez Mme de Sévigné.
Au bain pendant que les uns nagent :
La plupart boivent sans manger
A la santé des camarades.
Camarades : le terme, lui aussi nouveau, ou de la fin do
xv1e siècle, devait être d'origine militaire (venait-e11e des Alle-
mands, des mercenaires de langue allemande?) et passa par
La découverte de l'enfance 73

les académies. Il demeurera d'ailleurs réservé plutôt à la lan-


gue familière bourgeoise. Encore aujourd'hui, la langue popu-
laire ne l'utilise pas ; elle lui préfère J,e plus vieux mot copain,
!e compaing médiéval.
Mais revenons au jargon de la petite enfance. Dans le
Pédant joué de Cyrano de Bergerac, Oranger appelle son fils
son toutou ; « Viens m'embrasser, viens mon toutou. » Le
mot bonbon, que je suppose appartenir au jargon des nourrices,
entre dans l'usage, ainsi que l'expression « beau comme un
ange », ou « .pas plus grand que cela », qu'emploie
Mme de Sévigné.
Jusqu'aux onomatopées de l'enfant qui ne sait pas encore
parler, que Mme de Sévigné s'ingénie à noter chez sa petite-
fille qu'elle garde auprès d'elle, ,pour en rendre compte à
Mme de Grignan alors en Provence « Elle parle plaisam-
ment et titota, tetita, y totata 1 • »
Déjà au début du siècle, Heroard, le médecin de Louis XIII
relève soigneusement dans son journal les naïvetés de son pu•
pille, et son bégaiement, sa manière de dire « vela »,
oc équivez » •.•

Quand elle décrit sa petite fille, « sa petite mie », « ses


petites entrailles », Mme de Sévigné peint des scènes de genre
proches de celles de Le Nain, de Rosse, a,vec en p!us la mignar-
dise des graveurs de la fin du siècle et des artistes du xvme.
« Notre fille est une petite beauté brune, fort jolie, la voilà,
elle me baise fort malproprement, mais ene ne crie jamais. »
« On m'embrasse, on me connaît, on me rît, on m'appelle ma·
man tout court » (et non p-as bonne maman). « Je l'aime
tout à fait. Je lui ai fait couper les cheveux elle est coiffée
hurluberlu, cette coiffure est faite pour elle. Son teint, sa gorge
et son petit corps sont admirables. Elle fait cent petites choses,
elle caresse, elle bat, elle fait le signe de la croix, elle demande
pardon, elle fait la révérence, elle baise la main, elle hausse
les épaules, elle danse, elle flatte, elle prend le menton : enfin
elle est jolie de tout point. Je m'y amuse des heures en•
tières . » Beaucoup de mères et de nourrices avaient déjà

1. Mme de Sévigné, Lettres, 8 janvier 1672.


2. 18 septembre 1.671, 22 décembre 1671, 20 mai 1672.
74 Le sentiment de l'enfance

senti ainsi. Aucune n'avait admis que ces sentiments fussent


dignes d'une ex,pression aussî ambitieuse. Ces scènes d'enfance
littéraires correspondent à celles de la peinture et de la gravure
de genre contemporaines : découvertes de la petite enfance, de
son corps, de ses manières, de son bredouillage.
3

L'habit des enfants

Lïndi1férence marquée jusqu'au XHI'-' siècle - quand il ne


s'agissaît pas de !'enfant Notre Dame - aux caractères pro
pres de l'enfance n'apparaît pas seulement dans le monde
des images le costume prouve combien, dans la réalité des
mœurs, l'enfance était alors peu particularisée. Dès que l'en
fant quittait ie maillot, c'est.fi:.dire ta bande de toile qu'on en
roulait serrée autour de son corps, il était habillé comme les
autres hommes et femmes de sa condition. Nous avons peine à
imaginer cette confusion, nous qui avons porté si longtemps les
culottes courtes, insigne bientôt honteux d'une enfance retar
dée. Dans ma génération, on quittait les culottes courtes à la
fin de la seconde, à la suite d'ailleurs d'une pression sur des
parents récalcitrants on me ,prêchait la patience en me citant
le cas d'un oncle général qui s'était présenté à Polytechnique
en culotte courte '. Aujourd'hui, l'adolescence a gagné aussi
bien en amont qu'en aval, et le costume sport, adopté à la
fois par les adolescents et les enfants, tend à remplacer les
signes ·vestimentaires qui furent ceux de l'enfance au x1xe et
au début du xxP. Quoi qu'il en soit, si l'époque 1900-1920
prolongeait encore très tard chez le j.eune adolescent les parti-
cularités d'un costume réservé à l'enfance, le Moyen Age
habillait indifféremment toutes les classes d'âge, soucieux seu-
lement de maintenir visibles par le costume les degrés de la
hiérarchie sociale, Rien, dans ce costume, ne séparait l'enfant
de l'adulte. On ne peut imaginer attitudes plus différentes à
l'égard de l'enfance,
Au xvn" siècle cependant, l'enfant, tout au moins l'enfant
de qualité, noble ou bourgeois, n'est plus habillé comme les
grandes personnes. Voilà le fait essentiel il a désormais un
76 Le sentiment de l'enfance

costume réserve a son âge, qui le -met â part des adultes. Cela
apparaît au premier regard jeté sur les nombreuses représen-
tations d'enfants du début du xvw' siècle.
Considérons la belle toile de Philippe de Champaigne, du
musée de Reims, qui groupe les sept enfants de la famille
Habert ; le plus âgé a dix ans, le plus jeune a huit mois. Cette
peinture est précieuse pour notre propos, parce que le pein-
tre a inscrit l'âge très précis, au mois près, de chacun de ses
modèles, L'aîné. à dix ans, est déjà vêtu comme un .petit
homme, enveloppé dans son manteau : il appartient au monde
des adultes en apparence. Sans doute, n'est-ce qu'une appa-
rence, ·il doit_ suivre les classes d\m collège : la scolarité du
collège prolonge ainsi l'âge d'enfance, mais il n'y restera peut-
être plus longtemps et le quittera tôt pour se mêler aux hommes
dont il porte déjà le costume et dont il partagera la vie dans
les camps, ou dans les études, ou dans le négoce. Mais
!es deux jumeaux, qui se tiennent affectueusement par la main
et par l'épaule, ont quatre ans neuf mois ils ne sont plus
habillés comme des adultes, ils portent une longue robe, diffé-
rente de celles des femmes, parce qu'elle est ouverte sur le
devant et fermée ici rpar des boutons, ailleurs par des aiguil-
lettes : elle ressemble à une soutane d'ecclésiastique. Cette
même robe se retrouve sur le « tableau de la vie humaine » de
Cebes 1• Le premier âge, encore mal dégagé du non-être, est
nu ; les deux âges suivants sont emmaillotés. Le troisième qui
doit avoir environ deux ans, et ne se tient pas encore debout
tout seul, est déjà vêtu d'une robe, et nous savons .que c'est
un garçon. Le quatrième âge à califourchon sur son cheval de
bois porte la même robe longue et boutonnée au milieu que
les jumeaux Habert de Ph. de Champaigne, ouverte sur le
devant comme une soutane. Cette robe fut portée par les
petits garçons pendant tout le xvur- siècle. On la trouve sur
Louis XIII enfant, sur d'innombrables portraits d'enfants fran-
çais, anglais ou hollandais, et encore au début du xvmr>, par
exemple sur le jeune de Bethisy 2 peint vers 1710 p-ar Belle.
Sur ce dernier tableau, la robe du garçon n'est plus boutonnée

1. Tabula Cabctis, gravure de Merian. Cf. Lebègue, op. cit.


2. Musée de Versailles, Catherine de Bethisy et son frère.
L'habit des enfants 77

sur le devant, mais elle reste différente de celle des filles et


ne comporte pas d'accessoires de lingerie.
Cette robe est tantôt très simple comme celle de l'enfant à
califourchon du <i tableau de la vie humaine ». Elle peu.t être
somptueuse et se terminer par une traîne comme celle du
jeune duc d'Anjou, gra,vé par Arnoult 1 •
Cette robe en forme de soutane n'était pas le premier habit
de l'enfant, après qu'il eut quitté le maillot. Revenons au por-
trait des enfants Habert, de Ph. de Champaigne. François qui
a vingt-trois mois et le benjamin, qui en a huit, sont habillés,
l'un et l'autre, exactement comme leur sccur, c'est-à dire
comme des petites femmes jupe, rohc et tahlîer. Voilà le cos-
tume des plus petits garçons on a pris \'habitude au xvr(: siè-
cle de les habiller comme des filles, celles-ci d'ailleurs per-
sistent à porter le costume des femmes adultes. La séparation
entre enfants et adultes n'existe toujours pas chez les femmes.
Erasme, dans le Mariage chrétien 2, nous donne une descrip-
tion de ce costume que son éditeur de 1714 traduit sans dif-
ficulté, comme choses qui ,persistent en son temps : « On
ajoute (aux enfants) une camisol!e, des bas bien chauds, un
gros jupon et l'habit de dessus qui embarrasse les épaules et
les hanches, d'une grande quantité d'étoffes et de plis, et on
leur fait entendre que tout cet attirail leur donne un mer-
veilleux air. » Erasme dénonçait cette mode qui était alors
nouvelle, il préconisait plus de liberté pour les jeunes corps ;
son opinion ne prévalut pas contre les mœurs et il fallut atten-
dre la fin du xvm'' siècle pour que le costume de l'enfant
devînt ,plus souple, plus lâche, et laissât plus d'aisance ! Un
dessin de Rubens 3 nous montre un costume de petit garçon
toujours semblable à celui d'Erasme la robe ouverte sous
laquelle apparaît la jupe. L'enfant commence à marcher et on
le tient par des bretelles pendant par-derrière, qu'à l'époque
on appelait des lisières. On lit dans le journal d'Heroard, qui
nous permet de suivre jour par jour l'enfance de Louis XIII,

l. Arnoult, Le duc d'Anjou enfant. Gravure Cabinet des Es-


tampes, in-f", Ed. 101, T. f" 51.
2. Erasme, Le Maria!?(' chrétien, traduction française de 1714.
). Dessin. Louvre, reproduit dans A. Michel, Histoire de !'Art,
VI 1 , p. 301, fig. 194.
80 Le sentiment de /'enfance

A Paris au début du xvn'' siècle ' : ,, Figurez-vous donc


de ·voir entrer Francion en classe,. le caleçon sortant de son haut-de-
chausses jusques à ses souliers,. la robe mise tout de travers et le
portefeuille dessous le bras,. taschant de donner un pourry à
l'un et une nasarde à l'autre. Au XVlll'' siè- cle, le règlement
de l'internat de La Flèche prévoit, dans le trousseau, « une robe de
pensionnaire » qui doit durer deux ans 2 •
On ne retrouve pas chez les filles cette différenciation du
costume. Celles-ci, comme autrefois les garçons, sont tout de
suite, dès leur démaillotage, vêtues comme de petites femmes.
Toutefois si nous regardons de près les représentations d'en-
fants du XVII'' siècle, nous remarquerons que le costume fémi-
nin des petits garçons comme des petites filles comporte un
ornement singulier, qu'on ne retrouve pas chez les femmes :
deux larges rubans qui sont attachés à la robe derrière les deux
épaules, et qui ,pendent dans le dos. On voit ces rubans de pro-
fil, sur le troisième enfant d'Habert, à partir de la gauchlè,
sur le quatrième âge de la Tabula Cebetis (l'enfant en robe
jouant au cheval de bois), sur la petite fille de dix ans de
l'échelle des àges du début du xvm•' siècle ,, misère humaine
ou les passions de l'âme en tous ses âges », pour limiter
nos exemples aux images déjà commentées ici ; on les obser-
vera fréquemment sur de nombreux portraits d'enfants, jus-
qu'à Lancret et Boucher. Ils disparaissent à la fin du
XVIII" siècle, époque où le costume de l'enfant se trans-
forme. Peut-être, un des derniers portraits d'enfant ainsi enru-
banné dans le dos, est-il celui que Mme Gabrielle Guiard
peignit pour Mesdames Ade!aïde et Victoire en 1788 1 • Il repré-
sente leur sœur, Madame Infante, qui était morte depuis
une trentaine d'années. Madame Infante avait vécu trente-
deux ans. Mme Gabrielle Guiard la représenta cependant en-
core enfant près de sa nourrice, et ce souci de conserver le

l. Collège de Lisieux. G. Sorel, Histoire comique de Frnnc/011,


publié par E. Roy, 1926.
2. C. de Roc.hémonteix, Le Collège Henri IV de La Flèche,
1889.
3. Gabrielle Guiard, Portrait de Madame Infante pour Mesda-
mes, 1788, musée de Versailles.
L'habit des enfants 81

souvenir d'üne « femme de trente ans » en la ramenant au


temps de son enfance révèle un sentiment très nouveau ; cet
enfant porte, bien visibles, les rubans dans le dos qui étaient
encore d'usage vers 1730, et qui avaient passé de mode au
moment où le tableau fut composé.
Ainsi ces rubans dans le dos étaient devenus au xv11'' siècle
et au début du xv1ue siècle les signes de l'enfance tb1h le
costume, tant pour les g:arçons que pour les filles. Les mo
dernes n'ont pas r;1anqué d'être intrigués ,par cet appendice
vestimentaire réservé à l'enfance. On !'a confondu avec Ies
« lisières » (bretelles de petits enfants dont la démarche était
encore mal assurée 1) . Dans le petit musée de l'abbaye de West-
minster, on a exposé quelques effigies mortuaires de cire qui
représentaient le mort et qu'on étendait au-dessus du cercueil
pendant les cérémonies des funérailles, pratique médiévale
qui se maintint en Angleterre jusqu'aux environs de 1740.
L'une de ces effigies représente le petit marquis de Nor-
manby, mort à trois ans ; il est habillé d'une jupe de soie
jaune recouverte d'une robe de velours (l'habit des jeunes), et
il porte ces rubans ,plats de l'enfance que le catalogue décrit
comme des lisières. En réalité les lisières étaient des corde-
lettes qui ne ressemblaient ,pas à ces rubans; une. gravure de
Guérard, illustrant <1 l'âge viril » nous montre un. enfant
(fille ou garçon), en robe, coiffé à la Fontange, et vu de dos ;
entre les deux rubans qui pendent des épaules, on voit très
bien la cordelette bouclée qui servait à soutenir la marche, la
lisière 2 •
Cette analyse nous a permis de dégager des coutumes vesti-
mentaires propres à l'enfance, adoptées familièrement à la fin
du xvt' siècle, et conservées jusqu'au milieu du xvme. Ces
coutumes qui distïnguent ainsi l'habit des enfants de ce!'ui des
adultes révèlent le souci nouveau, inconnu du Moyen Age, de
mettre à part les enfants, de les séparer par une manière
d'uniforme. Mais quel!e est l'origine de cet uniforme d'en-
fance ?

l. Louis XV en 1715 tenu en « lisière )) par Mme de Venta-


<.lour, gravure. Cabinet des Estampes, pet. fol. E e 3 a.
2. L'âge viril, gravure de Guérard, vers 1700.
82 Le sentiment de /'enfance

La robe des enfants n'est autre chose que l'habit long du


Moyen Age, des xne, xrw siècles, avant la révolution qui lui
substitua chez les hommes l'habit court, les chausses appa-
rentes, ancêtres de notre costume masculin actuel, Jusqu'au
XIV" siècle, tout le monde portait la robe ou cotte, celle des
hommes n'était pas la même que celle des femmes, elle était
souvent une tunique plus courte, ou bien s'ouvrait sur le de-
vant; chez les paysans des calendriers du x1ue siècle, elle s'ar-
rête au genou. Chez les grands personnages vénérables, elle
descend jusqu'aux pieds. Il y eut, en somme, une longue pé-
riode, où les hommes portèrent le costume ajusté long, qui
s'opposait _au costume drnpé traditionnel des Grecs ou des
Romains : il continue les usages des barbares gaulois ou orien-
taux qui se son·t introduits dans les modes romaines pendant
les ,premiers siècles de notre ère. Il fut uniformément adopté
à l'Est comme à l'Ouest, et le costume turc en dérive égale-
ment.
A partir du XIV" siècle, chez l'homme, l'habit court, et
même collant, se substitue à la robe, au désespoir des mora-
listes et des sermonnaires qui dénoncent l'indécence de ces
modes, signes de l'immoralité du temps ! En fait les personnes
respectables ont continué à porter la robe : respectables par
leur âge (les vieillards jusqu'au début du XVll" siècle, sont
représentés en robe), par leur condition : magistrats, hommes
d'Etat, hommes <l'Eglise, Certains n'ont pas cessé de porter
l'habît long, et le portent encore aujourd'hui, au moins à
l'occasion, les avocats, les magistrats, les professeurs, les ecclé-
siastiques. .Les ecclésiastiques ont failli d'ailleurs l'abandonner,
car, quand l'habit court s'est définitivement imposé à l'usage,
quand au xvn'' siècle on eut oublié tout à fait le scandale de
son origine, la soutane de l'ecclésiastique devint trop liée à
la fonction pour être de bon ton. Un prêtre quittait la sou-
tane pour se ,présenter dans le monde, ou même devant son
évêque, comme l'officier quittait le costume militaire, pour
paraître à la cour '.
Les enfants aussi ont conservé l'habit long, au moins ceux
de bonne condition. Une miniature des Miracles de Notre-

1. Mme de Sévigné; l'·' avril 167'!.


L'habit des enfants 83

Dame du XV"' siècle 1 représente une famille réunie autour


du lit de l'accouchée ; le père est en habit court, chausses et
pourpoint, mais les trois enfants sont en robe longue, Dans la
même série, l'enfant qui donne à manger à l'enfant Jésus a
une robe fendue sur le côté.
En Italie au contraire, la plupart des enfants des artistes
du quattrocento ont les chausses collantes des adultes. En
France, en Allemagne, il semble bien qu'on répugna à cette
mode, et qu'on conserva aux enfants l'habit long. Au début
du xv1e siècle l'habitude fut prise et devint une règle générale :
les enfants furent toujours en robe. Des tapisseries allemandes
de cette époque montrent des enfants de quatre ans avec la
robe longue, ouverte sur le devant i. Des gravures françaises de
Jean Leclerc ·1 ont pour sujet des jeux d'enfants « A la
fossette, aux esteufs », « au jeu de croce ».. , Ils ,portent par-
dessus leurs chausses la robe boutonnée sur le devant, qui
devint ainsi l'uniforme de leur âge.
Les rubans -plats dans le dos qui distinguent également les
enfants, garçon ou filles, au XVIIe siècle, ont la même origine que
la robe. Les manteaux et robes au xvre siècle comportaient
souvent des manches qu'on pouvait à volonté enfiler ou laisser
r pendre. Sur la gravure de Leclerc « à la fossette » on peut voir
quelques-unes de ces manches attachées seulement par quel-
ques points. Les élégants et surtout les élégantes ont aimé l'effet
de ces manches pendantes; celles-ci qu'on n'enfilait plus sont
à devenues des ornements sans utilité, aussi se sont-elles atro-
phiées comme des organes qui ont cessé de fonctionner, elles
ont perdu le creux à l'intérieur par où on passait le bras et,
aplaties, paraissent ,1emblables à deux larges rubans attachés
e derrière les épaules les rubans des enfants du xvue et du
à xvme siècle sont !es derniers restes des fausses manches du
l· xvre siècle. On les retrouve d'ailleurs, ces manches atrophiées,
,n dans d'autres habits, ,populaires ou au contraire de cérémonie :
Ir le manteau paysan que les frères ignorantins ont pris pour

IX l. Miracf('s Notre"Dame, Westminster, éd. G. F. Warner, 1885.


e- T. !, p, 58.
2. H. Gobe], Wa11dteppiche, 1923. T. I, pl. CLXXXIL
3. Jean Leclerc, Les Trn1te-Six FiRures contenant tous les jeux,
1587.
84 Le sentiment de l'enfance

costume religieux au début du xvm" siècle, les premiers ha-


bits proprement militaires, comme ceux des mousquetaires, la
livrée des valets, et enfin l'habit de page, c'est-à-dire l'habit de
cérémonie des enfants et jeunes garçons de qualité, confiés
à des familles où ils rendaient certains services domestiques.
Ces pages du temps de Louis XIII portaient des chausses
bouffantes du xvr" siècle, et les fausses manches pendantes.
Ce costume de page tendait à devenir l'habit de cérémonie
qu'on revêtait en signe d'honneur et de respect : sur une gra-
vure de Lepautre ', des garçons en costume archaïsant de
page servent la messe. Mais ces costumes de cérémonie sont
plutôt rares tandis que le ruban plat se retrouve sur toutes les
épaules des enfants, garçons ou filles, dans les familles de
qualité, nobles ou bourgeoises.
Ainsi, pour distinguer l'enfant qui s'habillait auparavant
comme les adultes, on a conservé à son usage, et à son usage
exclusif, des traits des costumes anciens que les grandes per-
sonnes avaient abandonnés, parfois depuis longtemps. C'est le
cas de la robe, ou habit long, des fausses manches. C'est aussi
le cas du béguin des petits enfants au maillot ; le béguin était
encore au xm• siècle la coiffe de tous les hommes, qui rete-
naient leurs cheveux au travail, comme on peut le ,voir sur les
calendriers de Notre-Dame d'Amiens, etc.
Le premier costume des enfants a été le costume que tout le
monde portait environ un siècle auparavant, et qu'ils étaient
désormais les seuls à porter. On ne pouvait pas évidemment
inventer de toutes pièces un habit ,pour eux : on éprouvait
cependant le besoin de les séparer par le costume, d'une ma-
nière visible. On choisit alors pour eux le costume dont on
conservait la tradition dans certaines conditions et qu'on ne
portait plus. L'adoption d'un costume particulier à l'enfance
qui de,vint général dans les hautes classes à partir de la fin du
xv1• siècle, marque une date très importante dans la forma-
tion du sentiment de l'enfance, ce sentiment qui constitue les
enfants en une société séparée de celle des adultes (d'une
manière très différente des coutumes initiatiques). Il faut pen•
ser à l'importance du costume dans l'ancienne France. Il repré-

1. Lepautre, gravure. Cabinet des Estampes, Ed. 43 fol. p. l 1.


L'habit des enfants 85
sentait souvent un capital élevé. On dépensait beaucoup pour
s'habiller, et on prenait la peine de dresser après décès l'inven-
taire des garde-robes, comme on le ferait aujourd'hui seule-
ment des manteaux de fourrures ; elles coûtaient très cher,
et on s'efforçait de freiner par des lois somptuaires le luxe du
vêtement, qui ruinait les uns et ,permettait à d'autres de trom-
per sur leur état et leur naissance. Plus que dans nos sociétés
contemporaines, où c'est encore le cas cependant pour les
femmes, dont la ,parure est le signe apparent et nécessaire de
la prospérité du ménage, de l'importance d'une position so-
ciale, le costume représentait avec rigueur la place de celui
qui le portait dans une hiérarchie complexe et indiscutée ; on
portait le costume de sa condition les manuels de civilité
insistent beaucoup sur l'indécence qu'il y aurait à s'habiller
autrement qu'on le doit selon son âge ou sa naissance. Cha-
que nuance sociale se traduisait par un signe vestimentaire.
A la fin du XVI" siècle, l'usage a voulu que l'enfance, désor-
mais reconnue, ait, elle aussi, son costume particulier.

A l'origine du costume de l'enfance, on relève un archaïsme :


la survi,vance de l'habit long. Cette tendance à l'archaïsme a
subsisté à la fin du XVIII" siècle, à l'époque Louis XVI, les
petits garçons sont habillés avec des cols Louis XIIl ou Renais-
sance. Les jeunes chez Lancret, Boucher, sont souvent repré-
sentés déguisés à la mode du siècle précédent.
Mais deux autres tendances vont, à partir du xvw siècle,
orienter !'évolution du costume. La première accentue !'aspect
efféminé du jeune garçon. Nous avons vu plus haut que le
e garçon « à la bavette », avant « la robe à collet >), portait la
robe et la jupe des filles. Cet efféminement du ,petit garçon,
remarqué dès le milieu du xv1e siècle, .fut d'abord chose nou-
velle, et à peine indiquée par quelques traits. Par exemple le
haut du corps garde chez le garçon les caractères du costume
masculin; mais bientôt on donne au •petit garçon le col de
dentelles des petites filles, qui est exactement le même que
celui des darnes. Il de,vient impossible de distinguer un petit
garçon d'une petite fille avant quatre ou cinq ans et cette
86 Le sentiment de l'enfance

coutume se fixe d'une mamere définitive pour environ deux


siècles : les garçons cesseront vers 1770 de porter la robe
à collet à partir de quatre-cinq ans. Mais a·vant cet âge ils
seront habillés en petite fille, et il en sera encore ainsi à la
fin du XlX" siècle : cette habitude d'efféminement ne cessera
qu'après la guerre de l 914, et son abandon doit être rappro-
ché de celui du corset de la femme : révolution du costume
qui traduit le changement des mœurs. Il est encore curieux
que le souci de distinguer l'enfant se soit surtout limité aux
garçons : les ·petites filles n'ont été distinguées que par les
fat: ses manches, délaissées au xvm• siècle, comme si l'en-
fance sépa,rait moins les filles que les garçons. L'indication
du costume confirme bien les autres témoignages des mœurs :
les garçons ont été les prern iers enfants spécialisés, Ils ont
commencé à fréquenter en masse les collèges dès la fin du
xv1" siècle et le début du XVll'' siècle. L'enseignement
des filles commence à peine à l'époque de Fénelon, de
Mme de Maintenon, et ne se développera que tard et lente-
ment. Sans scolarité propre, les filles étaient très tôt confon-
dues avec les femmes comme jadis les garçons avec les hom-
mes, et on ne pensait pas à rendre visible par le costume,
une distinction qui commençait d'exister concrètement pour les
ga.rçons, mais ·qui demeurait encore inutile pour les filles.
Pourquoi, afin de distinguer le garçon des hommes, l'assimi-
lait-on aux filles qu'on ne distinguait pas des femmes ? Pour-
quoi cette coutume si nouvelle, si sur,prenante dans une société
où on entrait tôt dans la vie, dura-t-elle presque jusqu'à nos
jours, tout au moins jusqu'au début de ce siècle, malgré les
transformations des mœurs, et l'allongement de la durée de
l'enfance ? Nous touchons ici au domaine encore inexploré de
la conscience que prend une société de son comportement par
âge et par sexe : on ne s'est jusqu'à présent occupé que de
sa conscience de classe !
Une autre tendance, née sans doute aussi du goût du dégui-
sement, comme l'archaïsme et l'efféminement, fait adopter par
l'enfant de famille bourgeoise des traits du costume populaire
ou du costume de travail. Ici l'enfant précédera la mode mas•
culine et portera le pantalon dès le règne de Louis XVI, avant
l'ère des sans~culottes. Le costume de l'enfant bien habillé
L'habit des enfants 87

de l'é poque Louis XVI est à la fois archai'.sant (col Renais-


sance), ,populaire (pantalon), et aussi militaire (veste et bou-
ton d 'un iform e mil i tai re ).
Encore au XVII" siècle, il n'y avait pas de costume propre -
ment popu l aire, a fiortiori pas de costume s régionaux ...... Les
pauvres portaient les costumes qu'on leur donnait 1 ou qu ' il s
uchetaient chez les fripiers. Le vêtement du peuple était un
vêtement d'occasion, comme au jo urd'hui , la voiture populaire
est une voiture d'occasion (la comparaison entre le costume
d' hier et l'automobile d'a u jou rd'h ui n'e st pas si rhétorique qu'il
apparaît. La voiture a hérité du sens socinl qu'avait le vête-
ment et qu'il a ,presque perdu). Aussi l'homme du peuple était-
il habillé à la mode de l'homme de qualité quelques dizai- nes
d'anné s plus tôt : dans les rues du Paris de Louis XIII. il
portait le bonnet à plumes du xv1e siècle, et les femmes se coiffaient
du chaperon de la même époque. Il arrivait que le décalage variait
d'une région à l'autre selon la rapidité ,ivec laquelle [es gens de
qualité du pays suivaient la mode du jour. Au début du xvm•
siècle, les femmes portaient encore en cer- taines régions - bords
du Rhin par exemple •- des coiffes du xv" siècle. Au cours du
XVIII" siè cle, il s'est produit un arrêt et une fixation de cette évol
ut io n, l'un et l' autre dus à un éloignement moral plus accentué
entre les riches et les pauvres. à une séparation physique, succéda
nt à une promiscuité mil- lénaire ; le costume régional est né à la
fois d'un goût nouveau pour le régionalisme (c'est l'époque des
grandes histoires régio- nales de Bretagne, de Pro vence , etc.,
l'époque d' un retour d'intérêt à l'égard µes langues transformées
en dialectes par les progrès du fr ançais) , et des diversités
réelles du costume, de l' i néga l retard des modes de ville et de
cour à atteindre chaque popu l at io n et chaque pays.
Dans les grands faubourgs populaires , à la fin du xvm" siè-
cle, on commence à porter un costume plus particulier : c'est Je
pantalon , qui appara ît alors comme la blouse de l'ouvrier au
x1x• siècle, ou le bleu de travail aujourd'hui ; le signe d'une
condition et d'une fonction. Il est assez remarquable que le

1. .Jean de Brny, 1663, Une distribution de vêtements, H. Ger-


son, [ , n ° 50.
88 Le sentiment de l'enfance

costume du peuple dans une grande ville cesse au XVJU" siècle


d'être celui des gueuseries du XVIl" : le haillon informe et
achronique, ou le costume d'occasion, la défroque du fripier.
Il faut voir là l'expression spontanée d'une ,particularité col-
lective, quelque chose de proche d'une prise de conscience de
classe. Il existe donc alors une manière d'habit d'artisan, le
pantalon. Le pantalon, les chausses longues jusqu'au pied, était
de,puis longtemps le costume des gens de mer. S'il se retrouve
dans la comédie italienne, il est communément porté par les
marins et aussi ,par les riverains de la mer, flamands, rhénans,
danois, scandinaves. Ces derniers le portaient encore au
xvnr siècle, s'il faut en croire les recueils d'habits de ce
temps. Les Anglais l'avaient abandonné, mais le connaissaient
au xll" siècle '. Il est devenu l'uniforme des marines de guerre,
quand les Etats plus organisés ont réglé l'habillement de leurs
troupes et de leurs équipages. De là, îl est passé, semble-t-il.
en même temps, dans le peuple des faubourgs, qui répugnait
dès lors à revêtir les défroques des gueux. et chez les jeunes
garçons de bonne condition.
L'uniforme, nouvellement créé, a vite été adopté par les
enfants bourgeois, d'abord dans des pensionnats privés, deve-
nus plus nombreux après l'expulsion des jésuites, et qui pré-
paraient souvent aux écofes et aux carrières militaires ; on a
pris plaisir à la silhouette, et les grandes personnes ont commu-
nément habillé leurs garçons d'un costume inspiré de l'uniforme
militaire ou naval : ainsi se créa le typ du petit marin qui
persista de la fin du xvme jusqu'à nos jours.
L'adoption du pantalon pour les enfants fut en partie une
conséquence de ce goût nouveau de l'uniforme, qui devait
gagner les adultes au x1x" siècle, époque où l'uniforme est de-
venu un habit de cour ou de cérémonie, ce qu'il n'avait jamais
été avant la Révolution. II fut aussi inspiré, sans doute, par
un besoin de dégager l'enfant des contraintes de son costume
traditionnel, de lui donner un habit plus débraillé, et ce dé-
braillé, le ,peuple des faubourgs l'affectait désormais avec une
sorte de fierté. On évitait au garçon à la fois la robe démodée

!. Evangéliaire de saint Edmont, M iJlar, La Miniature· anglaise,


1926, pl. XXXV.
L'habit des enfants 89

ou trop enfantine, et 1a culotte trop ceremonieuse, grâce au


pantalon du peuple et des marins. D'autant qu'on avait toujours
trouvé piquant de donner à des enfants <le qualité quelques
attributs du costume populaire, comme le béret des travail-
leurs, des paysans, plus tard des forçats, que nous appelons
napolitain, et que le goût classique des révolutionnaires à bap-
tisé phrygien une gravure de Bonnard nous montre un enfant
ainsi coiffé 1• Nous assistons de nos jours à un transfert de
costume qui présente quelques ressemblances a'Vec l'adoption
du pantalon pour les garçons du temps de Louis XVI le hleu
du travailleur, le pantalon de toile rude, est devenu le « blue-
jean >) que les jeunes ,portent .avec fierté comme le signe visible
de leur adolescence.

Ainsi parvenons-nous, depuis le XIV'-' siècle où l'enfant était


habillé comme les adultes, au costume spécialisé de l'enfance qui
nous est familier. Nous avons déjà remarqué que ce chan-
gement affecte surtout les garçons. Le sentiment de l'enfance
s'est éveillé d'abord au profit des garçons, tandis que les
filles persistèrent plus longtemps dans le mode de vie tradi-
tionnel qui les confondait avec les adultes : nous serons amenés
à observer p!us d'une fois ce retard des femmes à adopter
!es formes visibles de la civilisation moderne, essentiellement
masculine.
Si on s'arrête au témoignage du costume, la particularisation
de l'enfance se serait longtemps limitée aux garçons. II est
certain qu'elle a été réservée seulement aux familles bour-
geoises ou nobles. Les enfants du peuple, paysans, artisans,
ceux qui jouent sur le mail des villages, dans les rues des villes,
dans les cuisines des maisons... portent toujours le costume
des adultes on ne les rep:ésente jamais en robe, en fausses
manches. Ils conservent l'ancien genre de vie qui ne séparait les
enfants des adultes. ni -par le costume, ni par le travail, ni
par le jeu.

1. Cabinet des Estampes, 0 a 50 .pet. fol. f" 137.


4

Petite contribution
à l'histoire des jeux

Grâce au journal du médecin Heroard, nous pouvons ima-


giner la vie d'un enfant au début du XVII" siècle, se, jeux et
à quelles étapes de son développement physique et mental
correspondait chacun de ses jeux. Quoiqu'il s'agisse d'un dau-
phin de France, le futur Louis XIII, le cas demeure exem-
plaire, car, à la cour d'Henri IV, les enfants royaux, légitimes
ou bâtards, recevaient le même traitement que tous les autres
enfants nobles, et il n'existait pas encore de différence absolue
entre les palais royaux et les châteaux des gentilshommes. A
la réserve près qu'il n'alla jamais au collège, que fréquentait
déjà une partie de !a noblesse, le jeune Louis XIII fut élevé
comme ses compagnons ; il reçut !es leçons d'armes et d'équi-
tation du même professeur qui, dans son Académie, formait
la jeunesse noble au métier de la guerre M. de Pluvine! ; les
illustrations du manuel d'équitation de M. de Pluvine!, les
belles gravures de C. de Pos montrent les exercices du jeune
Louis XIII au manège. Dans la seconde moitié du xvui:· siècle
on ne pourrait en dire autant le culte monarchique séparait
plus tôt et dès l'enfance le petit prince des autres mortels,
même de haute naissance.
Louis XIII est né le 27 septembre 1601. Son médecin
Heroard nous a laissé un journal minutieux de tous ses faits
et gestes 1• A un an et cinq mois, Heroard note qu'il « joue

I. Heroard, Journal sur /'enfance et la jeunesse de Louis X/li,


rublié par E. Soulié et E. de Barthélémy, 2 vol., 1868.
Petite contribution .à l'histoire ,des jeux 91

du violon et chante -ensemble )). Auparavant, il se contentait


des hochets habituels aux tout-petits, du cheval de bois, du
moulinet, << il s'essaya à fouetter .au sabot ». A un an et demi,
on -lui met déjà un ·violon entre les mains : le violon n'était
pas encore un instrwnent noble, mais le crin-crin à danser
pour les noces et fêtes de village. Nous apercervons ici 'l'impor-
tance du chant et de la musique à cette époque.
Toujours au même âge, il joue au mail; « le dauphin jouant
au ·pa!email blessa d'un faux coup M. de Longueville. ,,
Comme si, à un an et demi, un jeune Anglais commençait à
jouer au cricket ou au golf. A un an et dix mois, nous savons
qu'il ,1 continue à ·battre son tambourin de toutes sortes de
batteries )> : Chaqt1e compagnie avait son tambour et sa marche.
On commence à ·Jui apprendre à parler « On lui fait pronon-
cer les sylfabes à part, pour .après dire les mots. » Le même
mois d'a0ût 1603, (< "la reine va dîner, le fait ,porter et mettre
au bout de sa table i> les ·gravures et les peintures du XVI" et
xvne siècle représentent souvent l'enfant à table, juché sur
une petite .chaise-pupitre, où il est maintenu et d'où il ne peut
tomber. C'est d'une de ces chaises de tout-petits <:JU'il devait
assister au repas de sa mère, comme tant d'autres enfants
dans tant d'autres familles. Ce petit bout d'homme a juste
deux ans, et voici que (< mené au cabinet du roi, il danse au
son du violon toutes sortes de danses ». -On notera la précocité
de la musique et de la danse dans l'élevage des petits hommes
de ce temps el.le -explique la fréquence, dans les familles de
professionnels, de ceux que nous appellerions aujourd'hui des
jeunes prodiges, comme Mozart enfant ; ces cas deviendront
plus rares et paraîtront à la fois plus prodigieux, à mesure que
la familiarité avec la musique, même dans ses formes élémen-
taires ou bâtardes, s'atténuera ou disparaîtra. Le dauphin com-
mence à parler Heroard note en orthograrphe phonétique
son babillage « A dire à pa,pa )> je le dirai à papa ; « Equi
vez >) pour écrivez. Il est aussi souvent fouetté : « Fâcheux,
fouett-é fort bien (il refusait de manger); apaisé, il crie après
le dîner et dîne. » « .Est parti, fort criant dans sa chambre et
fouetté longuement. » Bien qu'il soit mêlé aux grandes per
sonnes, s'amuse, danse et chante avec elles, il joue toujours
à des jeux d'enfants. 1JI a .deux ans .et sept mois quand Sully
92 L,e sentiment de l'enfance

lui fait cadeau d'un « petit carosse plein de poupées ». « Une


belle poupée à theu theu {'!) "• dit-il dans son jargon.
Il aime la compagnie· des soldats : « Il est toujours aimé
des soldats. " « li se joue avec un petit canon. i, « Il fait de
petites actions militaires avec ses soldats. M. de Marsan lui
met le hausse col, le premier qu'il ait mis, il en est ravi. •
" JI s'amuse a,vec ses petits seigneurs à des actions de guerre. •
Nous sa·vons aussi, qu'il fréquente le jeu de paume comme le
mail : il couche pourtant encore dans un berceau. Le 19 juil-
let 1604, il a deux ans et neuf mois, • il voit dresser son lit
avec une· extrême allégresse, est mis dans son lit pour la pre-
mière fois ». U connaît déjà les rudiments de sa religion : à la
messe, à !'61évation, on lui montre l'hostie : « C'est le bon
Dieu. » Notons en passant cette expression : • le bon Dieu •
qui revient sans cesse aujourd'hui dans la langue des prêtres
et des dévots, mais qu'on ne trouve jamais dans la littérature
religieuse d'Ancien Régime. Elle appartenait, nous le voyons
ici, au début du xvue siècle, et probablement pas depuis très
longtemps, à la langue des enfants ou des parents et nourrices
quand ceux-ci s'adressaient aux enfants. Elle a contaminé la
langue des adultes au XIX" siècle, et, avec l'efféminement de
la religion, le Dieu de Jacob est devenu le « bon Dieu ,. des
petits enfants.
Le dauphin sait maintenant bien parler, il a de ces mots
insolents qui amusent les grandes personnes : « Le roi lui
demandant (en lui montrant des •verges) : " Mon fils, pour
qui est-ce cela ? " Il répond en colère : " Pour vous. " Le
roi fut contraint d'en rire. •
A la veillée de Noël 1604, il participe à la fête et aux ré-
jouissances traditionnelles : il a trois ans. « Avant souper,. il
vit mettre la souche de Noël, où il dansa et chanta à la venue
de Noël. » Il reçoit des étrennes : un ballon, et aussi des
" petites besognes d'Italie », un pigeon mécanique, jouets des-
tinés à la reine autant qu'à lui. Pendant les soirées d'hiver, où
on est enfermé - à une époque de vie au grand air - « il
·amuse à couper du papier avec des ciseaux ». La musique et
la danse occupent toujours une grande place dans sa vie. He-
roard note avec une pointe d'admiration : " Le dauphin danse
toutes les danses » ; il garde le souvenir des ballets qu'il a vus
Petite contribution à l'histoire des jeux 93

et où il ne tardera pas à jouer un rôle, s'il n'a déjà com-


mencé : « Se resso uvena nt d'un ballet fait il y a un an (quand
il était âgé de deux ans) et demande : " Pourquoi est-ce que
le petit Bélier était tout nu? " li fais,lit Cupidon tout nu . »
• Il danse la gaillarde, la sara bande , la vieille bourrée. » Il
s' amuse à chanter et à jouer su r la mandore de Boileau ; il
chante la chanson de Robin : « Robin s'en va à Tours
- Acheter du velours - Pour faire un casquin - Ma mère
je veux Robin. • « Il se prend à chanter la chanson dont il
se fais ait endormir : " Qui veut ou'i:r la chanson - La fille au
roi Lou is - Bourbon l' a tant aimée - Qu'à la fin l'engro s-
sit. " Charmante chanson pour des petits enfants ! Il aura
quat re ans dans quelques jours et il connaît au moins le nom
des cordes du luth, et le luth est un instrument noble : « Il
se joue du bout des doigts sur ses lèvres disant : vela la
basse. » (Heroard transcrit toujours phonétiquement son jargon
en fant i n , son bégaiement par fo is. ) Mais sa jeune pratique du
l uth ne l' empêc he pas d'écouter les plus populaires violons
qui font danser la noce d' un des cuisiniers du roi - ou un
joueur de musette, l'un des maçons qui « raccoustraient
son âtre » : « Il l' écou te assez longuement. »
C'est l'époque où on lui apprend à lire. A trois ans et cinq
mois « il s'am use à un livre de figures de la Bible, sa nourrice
lui nomme les lettres et les connaît toutes ». On lui apprend ensui te
les quatrains de Pibrac , des règles de civilité et de moralité
qu'o n faisait réciter par cœur aux enfants. A partir de quatre
ans on lui donne des leçons d'écriture : son maître est un clerc
de la chapelle du château, Dumont. • Il fait porter son écritoire à
la salle à manger pour écrire sous Dumont, dit :
Je pose mon exem ple , je m'en vais à l'école » (l'exemp le est
le modèle d'écriture qu'il doit reproduire). « n écrit son exem-
ple, suivant l'impression faite sur le papier, la suit fort bie n, y
prend plaisir. » Il commence à apprendre des mots latins. A
six ans un « écrivain » de métier remplacera le clerc de la
chapelle : « U fa i t son exemple. Bea ugrand , écrivain du roi,
lui montre à écr ire. »
11 joue toujours à la poupée : « li se joue à des ,petits jo uets
et à un petit cabinet d'Allemagne » (des objets miniatures
en bois que fabriquaient les artisans de Nuremberg). M. de Lo-
94 Le sentiment de l'enfance

ménie lui donne un petit gentilhomme fort bien habillé d'un ,


collet parfumé... Il le peigne et dit : « Je le veux marier à la d
poupée de Madame (sa sœur). » li s'amuse encore aux décou,
pages de papier. On lui raconte aussi des histoires : « Il se fait
conter des contes du compère Renard, du Mauvais Riche et
de Lazare par sa nourrice. » « Mis au lit, on lui faisait les
contes de Mélusine. Je lui dis que c'était des fables et qu'elles
n'étaient pas véritables. » (Souci nouveau d'éducation déjà
moderne.) Les enfants n'étaient pas les seuls à écouter les
contes : on les récitait à la veillée entre adultes.
En même temps qu'il jouait à la poupée, cet enfant de
.quatre à cinq ans tirait à l'arc, jouait aux cartes, aux échecs
(à six ans), aux jeux des grands, comme « la balle à la ra-
quette », les barres et les innombrables jeux de société. A trois
ans, il jouait déjà. à « que met-on au corbil!on? », il fallait
répondre, dauphillon, damoisillon, un jeu commun aux enfal-lts
et aux jeunes gens. Avec les pages de la chambre du roi, qui
sont plus vieux que lui, il joue « à la compagnie vous plait-
elle? puis à bis comme bis ; il fait le maître (le meneur du
jeu) aucune fois et quand il ne sait pas dire quelque chose
qu'i'l faut, il le demande ; il joue à ces jeux-ci comme s'il avait
quinze ans, joue .à faire allumer la chandelle les yeux bou-
chés ». Quand ce n'est pas avec les pages, c'est avec les sol-
dats : « Il se joue à divers jeux comme votre place me plaît,
à turlurette, avec des soldats, à frappe main, à cachette. » A
six ans, il joue aux métiers, aux comédies, jeux de société qui
consistaient à deviner des métiers, des histoires qu'on mimait.
C'étaient aussi jeux d'adolescents et d'adultes.
De plus en plus, le dauphin se mêle aux grandes personnes
et assiste à Jeurs spectacles. II a cinq ans : « ]l est mené au
préau derrière le chenil (à Fontainebleau) pour y voir lutter
des Bretons de ceux qui trnvaillaient aux ouvrages du roi. »
« Mené au roi en la salle du bal pour y voir combattre les
dogues contre les ours et le taureau. » << Il va au jeu de paume
couvert pour y voir courir un blaireau. * Et surtout il participe
aux ballets. A quatre ans et demi, << il se fait habiller en mas-
que, va chez le roi danser un ballet, ne veut point se démas-
quer, ne ,voulant être reconnu ». Il se déguise souvent • en
chambrière picarde », en bergère, en fille {il portait encore la
Pelite contribution à l'histoire des jeux 95

cotte des garçons). « Après souper, il voit danser aux chansons


d'un nommé Laforest », un soldat chorég ra phe, et aussi
auteur de farces. A cinq ans : « il s'amuse froidement à voir
jouer une farce où Laforest faisait le badin ma ri, le baron de
Montg l at faisait la femme garce et Ind ret, l'a mo ure ux qui la
débaucha » ; « il danse un ballet, fort bien habillé en ho mm e,
d'un pourpoint et d'une chausse par-dessus sa cotte (il a
six ans) » . Il voil danser le ballet des sorciers et diab les dansé
par des soldats de M. de Marsan, de l'invention de Jean-
Baptiste, P iémo nt a is (un autre soldat chorégraphe). li ne danse
pas seulement des ba llets , ou des danses de cour qu'il a.ppre nd
avec un maître, en même temps que la lecture et l'écriture .
11 pra tique ce que nous ;1p pe ller io ns aujourd'hui des dans es
populaires, et celle-ci qui me rappelle une danse ty rolie nne ,
que les garçons en culotte de cuir enlevaient dans les cafés
d' J nn sbrnck : les pages du roi « dansent le branle : ils sont à Saint-
Jean des choux, et se donnent du pied au cul ; il le da nsait
et faisait comme eux (il a cinq ans) ». li était une autre fois
déguisé en fille pour un di ver t is sement : " La farce achevée, il se
fait ôter la robe et danse : ils sont à Saint-Jean des choux, fra
ppant du pied sur le cul de ses voisins . Cette danse lui plaisait. ,,
Enfin il se joignait aux adultes dans les fêtes traditionnelles
de Noë l , des Rois, de la Saint-Jean : c'est Jùi qui mef le feù
au bûcher de la Sai nt-Jean, dans la basse-cour du château de
Sain t-G erma in. A la veillée des Rois : « Il fut le roi pour la
première fois. On criait : le roi boit. On laisse la part de
Dieu : celui qui la mange donne une aumône. » « Mené
chez la reine, d'où il regarde planter le mai. »
Les choses changent quand il approche de son septième an,niversa
i re : il abandonne l'habit d'enfance et son éducation
,Passe désormais entre les mains des ho mmes ; il quitte « Ma-
mangas ", Mme de Montglas, et tombe sous la coupe de
M. de Soubise. On s'efforce alors de lui faire abandonner les
jeux deJa petite enfance, essentiellement les jeux de poupée :
" JI ne vous faut plus amuser à ces petits jouets (des jouets
d'AÎlemagne)., ni à plus faire le charret ie r, vous êtes grand,
vous n'êtes plus enfant. » Il commence à apprendre à monter à
chë vàl-; êt: à tirer les armes, il va à la chasse. li joue aux jeux
96 Le sentiment de !'enfanc1

de hasard : « Il tire à la bianque, gagne une turquoise. » I!


semble bien que cet âge de sept ans marquait une étape d'une
certaine importance : c'était l'âge généralement retenu par la
littérature moraliste et pédagogique du xvlf''- siècle pour l'en-
trée à l'école, ou dans la vie 1• N'en exagérons pas l'impor-
tance. S'il ne joue plus, ou ne devrait plus jouer, à la poupée,
le jeune dauphin continue la même vie il est toujours fouetté,
et ses divertissements ne changent guère ; il va de plus en plus
souvent à la comédie, bientôt presque tous les jours : impor-
tance de la comédie, de la farce, du ballet, dans les fréquents
spectacles d'intérieur ou de plein air de nos ancêtres! « Il va
en la grande galerie pour voir le roi courant la bague. » « Il
s'amuse à écouter de maLivais contes de La Clavette et autres. »
« Joué en son cabinet avec de petits gentilshommes à croix et
à pile (nous disons à pile ou face), comme le roi, à trois dés. »
« Joué à cachette » avec un lieutenant des chevau-légers.
,( Il est allé voir jouer au tripot (à la paume) et de là en la
grande galerie, voir tirer la bague. >> « Se déguise, danse le
Pantalon. >> Il a plus de neuf ans maintenant « Après souper,
il va chez la reine, joue à colin-maillard, y fait jouer 'la reine et
les princesses et les dames. » << Il joue à je m'assieds 1>, aux
habituels jeux de société. « Après souper, la nourrice du roi
lui fait des contes, i! y prend plaisir. » 11 a treize ans passés, et
î! joue « à la cligne musette », c'est-à-dire à cache-cache. Un
peu plus de poupées et de jeux d'Allemagne, avant sept ans, plus
de chasse, de cheval, d'armes, peut-être plus de comédie, après
sept ans le changement se fait insensiblement
dans cette longue suite de divertissements que l'enfant em-
prunte aux adultes, ou partage avec eux. A deux ans,
Louis X111 a commencé à jouer au mail, à la paume; à
quatre ans il tirait à l'arc; ce sont des « jeux d'exercice 1>
que tous pratiquaient : Mme de Sévigné félicitera son gendre
de son adresse au mail. Le romancier et historien Sorel sera
l'auteur d'un traité des jeux de société qui s'adresse aux grandes
personnes. Mais à trois ans, Louis Xlll jouait au corbillon, à
six ans aux métiers, à la comédie, qui occupent une place
importante dans la maison des Jeux de Sorel. A cinq ans, il

l. Cf. infra, Ille partie, chap. 2.


Petite conrrihution à l'histoire des jeux 97

joue aux cartes. A huit ans, il gagne à la blanque, jeu de


hasard où les fortunes changent de main.
Il en est de même pour les spectacles musicaux ou drama-
matiques à troi.., ans, Louis XIII danse la gaillarde, la sara-
bande, la vieille bourrée, joue son rôle dans les ballets de cour.
A cinq ans, il assiste aux farces, à sept ans aux comédies. li
chante, joue du violon, <lu luth. Il est au premier rang des
spectateurs pour voir un combat de lutteurs, une course de
bague, une hataillc d'ours ou de taureaux, un acrobate sur
Ja corde raide. Enfin il participe à ces grandes réjouissances
collectives qu'étaient !es fêtes religieuses et saisonnières : la
Noël, le mai, la Saint-Jean ... I! apparait donc qu'il n'exis-
tait pas alors de séparation aussi rigoureuse qu'aujourd'hui
entre les jeux réservés aux enfants et !es jeux pratiqués par les
adultes. Les mêmes étaient communs aux uns et aux autres.

Au début du xvn'' siècle, cette polyvalence ne s'étendait


plus aux tout petits enfants. Nous connaissons bien leurs jeux,
car depuis le xv(' siècle, depuis l'avènement des putti dans
l'iconographie, les artistes multiplient les représentations de
petits enfants, et les scènes de jeux. On y reconnaît le cheval
de bois, le moulin à vent, l'oiseau attaché par un lien et
parfois, quoique moins souvent, des poupées. Il est bien évi-
dent que ces 'simulacres étaîent réservés aux tout pctîts. On
peut cependant se demander s'il en avait toujours été ainsi et si
ces jouets n'avaient pas auparavant appartenu au monde des
adultes. Certains, parmi eux, sont nés de l'esprit d'émulation
des enfants qui les pousse à imiter les procédés des adultes,
en les réduisant à leur échelle cheval de bois, à l'époque où
le cheval était !e principal moyen de transport et de trait.
Moulinel à vent ces ailettes pi,votant au haut d'un bâton ne
peuvent qu'être l'imitation par des enfants d'une technique
qui, contrairement à celle du cheval, n'était pas très ancienne,
!a technique des moulins à vent introduite au Moyen Age.
C'est le même réflexe qui anime nos enfants d'aujourd'hui
quand ils imitent le camion ou l'auto. Mais les moulins à vent
ont depuis longtemps disparu de nos campagnes, alors que les
4
98 Le sentiment de /'enfance

petits moulinets pour enfants se vendent toujours dans les


magasins de jouets, dans les kiosques des promenades publi-
que ou des foires. Les enfants constituent les sociétés hu-
maines les plus conservatrices. ············
D'autres jeux paraissent remonter à une autre origine que
l'esprit d'imitation des adultes. Ainsi on représente très sou:·
vent l'enfant s'amusant avec un oiseau : Louis XIII avait une
·pie-grièche à laquelle il tenait beaucoup : cela rappellera peut-
être encore à quelques lectetu-s le corbeau mutilé et vague-
ment apprivoisé de leurs premières années. L'oiseau dans ces
scènes de jeux est en généra! attaché et l'enfant le tient par
la main. Il se peut qu'il fût quelquefois un simulacre de bois.
En tout cas l'oiseau attaché paraît, d'après l'iconographie, l'un
des jouets les .plus familiers. Or l'historien de la religion grec-
que, Nilsson 1 , nous apprend que dans la Grèce ancienne,
comme d'ailleurs dans la Grèce moderne, les premiers jours
de mars, la coutume voulait que les garçons façonnassent une
hirondelle de bois tournant sur un ,pivot et ornée de fleurs.
Ils la présentaient ensuite de maison en maison, et recevaient
des cadeaux : l'oiseau ou son simulacre est ici, non pas un
jouet individuel, mais un élément d'une fête collective f!Î.
saisonnière à laquelle la jeunesse parti ipe avec le rôle de
classe d'âge qui lui est assigné, nous retrouverons plus loin
cette forme de fête. Ce qui devient plus tard jouet individuel,
sans relation à la communauté ni au calendrier ni à quelque·
contenu social, paraît à l'origine associé à des cérémonies cou:-
tumières qui mêlaient les enfants.. les jeunes gens - mal dis-
tingués d'ailleurs - aux adultes. Le même Nilsson ' montre
comment la balançoire. l'escarpolette, si fréquentes dans l'ico-
nographie des jeux encore au xvm• siècle, figuraient parmi
Ies rites d'une des fêtes prévues par le calendrier : les Aiora,
fête de la jeunesse : les garçons sautaient sur des outres rem-
plies de vin et on balançait les filles sur des escarpolettes ;
cette dernière scène se reconnaît sur des vases peints. Nilsson
l'interprète comme un sortilège de fécondité. li existait une
relation étroite entre la cérémonie religieuse communaut_ .ire

1. Nilsson, La Rl'liKio11 populaire dt111.t la Grèce anrique.


2. !hid.
Petite contribution à l'histoire des jeux 99

et le jeu qui composait son rite essentiel. Par la suite, ce jeu


S'est détaché de son symboiisme religieux, il a perdu son carac-
tèî-e communautaire ,pour devenir à la fois profane et indivi-
duel. En devenant ainsi profane et individuel, il sera de plus
en plus réservé aux enfants, dont le répertoire de jeux apparaît
alors comme le conservatoire de manifestations collectives dé-
sàfrnaîs abandonnées par la société des adultes et désacra-
lisées.
Lé problème de !a poupée et des jouets miniatures nous
amène à des hypothèses semblables. Les historiens des jouets,
les" collectionneurs de poupées et de jouets-miniatures, ont
toujours beaucoup de peine à distinguer la poupée, jouet
d'enfant, de toutes les autres images et statuettes que les sites
de fouille restituent en quantités quasi industrielles et qui
avaient le p!us souvent une signification religieuse culte do-
mestique, culte funéraire, ex-voto des dévots d'un pèlerinage,
etc. Combien de fois nous donne-t-on pour jouets les réduc-
tions d'objets familiers déposés dans les tombes? Je n'entends
pas conclure que les petits enfants ne jouaient pas alors à la
poupée ou aux simulacres des objets des adultes. Mais i!s
n'étaient pas les seuls à se servir de ces simulacres; ce qui
deviendra aux époques modernes, leur monopole, ils le par-
tageaient pendant !'Antiquité, au moins avec les morts. Et
cette ambiguïté de la poupée et du simulacre persistera au
Moyen Age, et plus longtemps encore dans les campagnes
la poupée est aussi le dangereux instrument du sorcier, du
jeteur de sort. Ce gol!t de représenter en réduction les choses
et les gens de Ja vie quotidienne, aujourd'hui réservé aux
petits enfants, se retrouve dans un art et un artisanat popu-
laires, destinés autant à la satisfaction des adultes qu'à Ja dis-
traction des enfants. Les fameuses crèches napolitaines son't
l'une des manifestations de cet art d'illusion. Les musées sur-
tout allemands ou suisses possèdent des ensembles compli- qués
de maisons, d'intérieurs, de mobiliers, qui reproduisent à
petite échelle tous les détails des objets familiers. Maisons de
poupées, ces petits chefs-d'œuvre d'ingéniosité et de com-
plication ? Il est vrai que cet art populaire d'adultes était
aussi apprécié des enfants on recherchait en France les
jouets d'Allemagne » ou les " petites besognes d'Italie ».
JOO Le senlimellt de l'enfance

Pendant que les objets en miniature devenaient le monopole


des enfants, un même mot désignait cette industrie : la bim-
beloterie, qu'elle s'adressât aux enfants ou aux adultes. Le
bibelot ancien était aussi un jouet. L'évolution du langage l'a
éloigné de son sens puéril et populaire pendant que l'évolution
du sentiment au contraire limitait aux enfants l'usage des
petits objets, des simulacres. Le bibelot au x1x" siècle est de-
venu un objet de salon, de vitrine, mais il est re té la réduc-
tion d'un objet familier : une petite chaise à porteurs, un petit
meuble, lll1C minuscule vaisselle, qui n'a aient jamais été
destinés aux jeux des enfants. Dans ce goùl pour le bibelot,
nous devons reconnaître une survivance bourgeoise de cet
art populaire dl's crèches d'itaJie ou ,;Jes maisons d'Allemagne.
La société d'Ancien Régime resta longtemps fidèle à ces amu-
settes que nous quai ifierions aujourd'hui d'enfantillages, sans
doute parce qu'elles sont définitivement tombées dans Je do-
maine de l'enfance.
Encore en 1747, Barbier écrit : « On a imaginé à Paris des
joujoux qu'on appelle pantins... Ces petites figures représen-
tent Arlequin, Scaramouche (fa comédie italienne) ou bien
des mitrons (les métiers), des bergers, des bergères (le goùt
des déguiscme.nts rustiques). Ces fadaises ont amusé et occupé
tout Paris de manière qu'on ne peul aller dans aucune maison
sans en trouver de pendus à toutes les cheminées. On en fait
présent à toutes les femmes et les filles, et la fueur en est au
point qu'au commencement de i.:ctte année, toutes les bouti-
ques en sont remplies pour les étrennes... la duchesse de
Chartres en a payé une peinte par Boucher 1 500 livres. »
L'excellent bibliophile Jacob qui rapporte cette citation recon-
naît que, de son temps, on n'aurait pas eu l'idée de tels
enfantillages : « Les gens du monde, beaucoup trop affairés
(que dirait-il aujourd'hui r) ne se mettent plus de la partie
comme en ce bon temps d'oisiveté (?) qui vit fleurir la mode
des bilboquets et des pantins ; on laisse les hochets aux en-
fants, "
Le théàtre de marionnettes paraît une autre manifestation
du même art populaire de l'illusion en miniature, qui produisit
la bimbeloterie d'Allemagne et les crèches napolitaines. Il
suivra d'ailleurs la même évolution : le Guignol lyonnais du
Petite contl'ibution à l'histoire des jwx 101

début du XIX'' siècle était un personnage de théâtre popu-


laire, mais adulte. Le Guignol est d-e venu aujourd'hui le nom
du théâtre de mario nn e ttes ré ervé aux enfants.
Sans doute cette ambiguïté persistante des jeux enfantins explique-
t-elle auss i pourquoi depui. le XVI " siècle et jusqu'au début du XIX ",
l a poupée habillée a se rvi aux élégantes de mannequin de mode, et
de dessin de collec tion . La duchesse de Lorr aine veut fai re un
cadeau à une accouchée (en J 571} :
« Elle vous prie de lui envoyer des poupées non trop grandes
et jusques à quatre et six, des mieux habillées que vous pourrez
trouver , pour envoyer à l'enfant de Madame la Duchesse de
Bavière, accouchée n'a guère. » Le cadeau était destiné à la
mère, mais au nom de l'enfant 1 La plupart des poupées des
collections ne sont p:1s des jouets d 'enfa nts , objets généralement
grossie rs et mal tra i tés, mais des poupées de mode. Les poupées
de mode dispa raîtro nt et seront remplacées par la gravure
de mode , grâce en particulier à la li thog raphie ' .
Il existe donc aut our des jouets de la petite enfance et de
leurs origines une cer taine ma rge d'ambiguïté. Elle se dissipait
à l'é poque où je me suis placé au début de ce chapitre, vers
les anées 1600 : leur spécialisat io n e nfa ntin e étai t déjà ac-
qui se, avec q ue lques différences de détail par rapport à not re ··
usage ac tu el : ainsi, on l'a remarqué à propos de Louis
XIII, la poupée n 'é tait pas réservée aux filles. Les garçons
f}oüàieïù aussi. A I ' int ér iê u/ dë lâ pêil'iê éüfânce là discfiinl-
nàüon mode rne entre le. s filles et les garçons était i:rioiris riëtte :
les uris et l s autres portaient alors le même cqstµm<;:,J iùm
ç (;!
robe. II est probable qu'il existe un rapport entre la spéc ialis a-
tio n enfantine des jouet s et l'importance de la petite erif l]ê<;:
d:üis le sentiment que révèlent l'iconographie et le cost11me
dépuis la fin du Mo yen Age . L'enfance devient le conserva- '
tolre des usages aba ndonnés p:ir le t acitJl t ,s,

Cette spéc ial isa ti on des jeux ne dépas se pas, vers J 600, la
petite enfance ; au-delà de tro is ou qu atre ans. elle s'atténue

I . Ed. Fournier, H istoi r e des jo ut · rs et jeuY d' e11f a 11rs , J 889.


102 Le senliment de l'enfance

et disparaît. L'enfant dès lors jo11e aux mêmes jeux que les
adultes, tantôt entre enfants, tantôt mè/é aux adultes. Nous
le savons surtout par le témoignage d'une abondante icono-
graphie, car du Moyen Age au xvm•· siècle, on aima repré­
senter des scènes de jeux : indice de la place du divertissement
dans la vie sociale de l'Ancien Régime. Nous avons déjà vu
que Louis XIII jouait dès ses première1 ,innées, en même
temps qu'à la poupée, à la paume, au mai.!, à la crosse,
qui nous paraissent plutôt aujourd'hui, jeux d'adolescents et
d'adultes. Sur une gravure d' Arnoult ', de la fin du xvii' siècle,
des enfants tirent Ja boule : des enfants de qualité si nous en
croyons les fausses manches de la petite fille. On n'éprouve
aucune répugnance à laisser les enfants jouer, dès qu'ifs en
sont capables, aux jeux de cartes et de hasard, et jouer pour
de l'argent. L'une des gra-vures de Stella consacrée aux jeux
de putti', décrit avec .sympathie le malheur de celui <JUi a tout
perdu. Les peintres caravagesques du XVU'' siècle ont souvent
mis en scène des bandes de soldats jouant avec passion dans
des tavernes mal famées : à côté de vieux soudards, on voit
de très jeunes garçons. d'une douzaine d'années peut-être,
et gui ne paraissent pas les moins animés. Une toile de
S. Bourdon" représente un groupe de gueux, qui entourent
deux enfants, et les regardent jouer aux dés. Le thème des
enfants jouant pour de l'argent à des jeux de hasard ne
choquait pas encore l'opinion, car le thème se retrouve dans
des scènes qui ne sont plus de soudards ou <le gueux, chez
!es personnages sérieux de Le Nain •.
Inversement les adultes jouaient à des jeux qne nous réser-
vons aujourd'hui aux enfants. Un ivoire dLl XIV'" siècle·'
représente le jeu de la grenouille : un jeune homme est assis
par terre, il essaie d'attrnper les hommes et les femmes qui le
bousculent. Les heures d'Adélaïde de Savoie. de la fin du

I. Arnoult, gravure, Cabinet des Es!ampes. Oa 52 pet. fol.


f" 164.
2. Claudine Bouzonnel, Jcr;x de r,,11fance, 1657.
J, Musée de Genève,
4. P. Fierens, Le ,,\lain, 1933, pl. XX.
5. Louvre.
Petite col!lrihutio11 à l'histoire des jeux 103

xv•• siècle ' contiennent un calendrier qui est principalement


illustré par des scènes de jeux et de jeux non chevaleresques.
(Les calendriers représentaient d'abord des scènes de métiers,
sauf le mois de mai réservé à une cour d'amour. Les jeux s'y
introduisirent et y prirent de plus en plus de place, jeux che-
valeresques comme la ch asse à courre, mais aussi jeux popu-
laires.) L' un d'eux est le jeu des fagots : un joueur fait la chan-
delle au milieu d'un cercle de couples où la dame se tient der-
rière so n cavalier et le serre par la taille. A un autre endroit
de ce calendrier la population du village lutte avec des
boules de neige : hommes et femmes, petits et grands. Sur
une tapisserie' du début du xv r•· siècle, des paysans et des
gentilshommes, ces derniers plus ou moins déguisés en bergers,
jouent à la main chau de . Il n'y a pas d'e nfa nt. Des tableaux
hollandais du XYJ!" siècle (et de la seconde moi t ié) , représentent
auss i des parties de main cha ud e. Sur l'un d'eux ·1 il y a q ue l-
ques enfants, mais ils sont confondus avec les adultes de tout
àge : une femme, la tête cachée dans son tablier, tend sa
main ouverte derrière le dos. Louis XIII et sa mère s 'amu-
saient à cache-cache : à cligne musette. On jouait à colin-
maillard chez la Grande Mademoiselle, à l'hôtel de Ram-
bouillet•·. Une gravure de Lepeautre ' montre que les
paysans y jouaient aussi toujours entre adultes.
On comprend alors le commentaire qu' ins pira à l'historien
contemporain Van .Ma r le ", son étude de l'iconographie des
jeux : « Quant aux divertissements des grandes personnes,
on ne peut vraiment pas dire qu'ils fussent moins enfantins que
les amusement. de8 petits. » Par bleu , c'étaient les même s !

Les enfants participaient aussi, à leur place parmi les autres


classes d'âge, à des fêtes saisonnières qui réunissaient régu-

1 . Chantilly.
2. Victo ria and Albert Mu $eum. Londres.
J. Bernd t, n ° 509 (Corneli de Man}, n" 544 (Molinar).
4. Fournier, op. cit.
5. Lepa utre , gravure, C binet des Estnmpes, Ed. 73 i n-f" p. l 04.
6. Van Marle, op. cil., t. 1, p. 71.
104 Le sentiment de /'enfanre ·

lièrement la collectivité tout entière. Nous avons de la peine à


imaginer l'importance des jeux et des fêtes dans l'ancienne
société, aujourd'hui où il n'existe pour l'homme des cités ou
des campagnes, qu'une. marge très rétrécie entre une activité
professionnelle, laborieuse, hypertrophiée, et une vocation fa-
miliale impérieuse et exclusive. Toute la littérature politique et
sociale, reflet de l'opinion contemporaine, traite des conditions
de vie et des conditions de travail ; un syndicalisme qui protège
les salaires réels, des assurances qui allègent le risque de la
maladie et du chômage, telles sont les principala-i conquêtes
populaires, au moins les plus apparentes dans l'opinion, la
littérature, !'argumentation politique. Même les retraites de-
viennent de moins en moins des possibilités de repos, et plutôt
des privilèges permettant des cumuls fructueux. Le dlvertisse,.
ment, devenu quasi honteux, n'est plus admis qu'à de rare..s
intervalle.s, presque clandestins ; il ne s'impose comme fait de
mœurs qu'une fois par an, dans l'immense exode du mois
d'août qui entraîne vers les plages et les montagnes, vers
l'eau, l'air et le soleil, une masse toujours plus nombreuse, plus
populaire et en même temps plus motorisée.
Dans l'ancienne société le travail n'occupait pas autant de
temps dans la journée, ni d'importance dans l'opinion ; il n'avait
pas la valeur existentielle que nous lui accordons depuis plus·
d'un siècle. A peine peut-on dire qu'il avait le même sens. Par
contre les jeux, les divertissements s'étendaient bien au-delà des
moments furtifs que nous leur abandonnons : ils formaient l'un
des ;principaux moyens dont disposait une société pour res-
serrer ses liens collectifs, pour se sentir ensemble. Il en était
ainsi de presque tous les jeux, mais ce rôle social apparaît
mieux dans les grandes fêtes saisonnières et coutumières. Elles
avaient lieu à des dates fixes du calendrier, et leurs programmes
sui,vaient dans leurs grandes lignes des règles traditionnelles.
Elles n'ont été étudiées que par des spécialistes du folklore
ou des traditions populaires, qui les situent dans un milieu
trop exclusivement rural. Elles intéressent au contraire la so-
ciété tout entière dont elles manifestent périodiquement la vita-
lité. Or, les enfants - les enfants et les jeunes - y parti-
cipent, au même titre que tous les autres membres de la société._
et le plus souvent y jouent un rôle qui leur est réservé pa,
Petit e contribution à l'histoire des jeux 105

l'u sage. Il ne s'agi t pas ici, bien entendu , d 'é crire une his toire
de ces fêtes - sujet immense et certainement d'un très grand
intér êt pour l'histoire sociale - mais quelques exemples per
mettront de saisir la place q u'y tenaient les enfants. La docu-
mentation est d'a illeurs riche, même si on recourt peu aux
descriptions de la littérature folklorique, surtout paysanne :
une abondante iconographie, de nombreuses peintures bour -
geoises et urbaines témoignent, à elles se ules , de l'i mportanc e
de ces fêtes dans la mémoire et la sens ibi lité collectives ; on
s'att arda i t à les représenter, à en conserver le souvenir plus
longtemps que le bref moment de leur d urée .
L' u ne de s scènes fa vorite s des ar tistes , et de leur clientè le
était la fête des Ro is , probablement la plus grande fête de
l' année. En Espagne, elle a conservé cette primauté qu'elle a
perdue en France au profit de Noël. Quand Mme de Sévigné,
qui était alors dans son château des Rochers , apprit la naissance
d'un petit-fils, elle ,voulut associer ses gens à sa joie, et pour
montrer à Mme de Grignan qu 'e l le avait bien fait ,les choses
elle lui écrivait : « J'ai donné de quoi boire, j'ai donné à
souper à mes gens, ni plus ni moins que la veill ée des Rois ' .
On disa it « la veillée des Rois » . Une miniature des heures
d' Adélaïd e de Savo ie ' représente le premier épisode de la
fête. Cela se passe à la fin du xV" siècle , mais ces rites de-
meurèrent Jongtemps inch angés. De s hom mes et des femmes,
parents et amis, sont réunis autour de la table. L 'un des
convives tient le gâteau des Rois, il le tient même verticale- ment !
Un enfa n t, cle c i•nq à sept ans, se cache sous la table.
L'enlumineur lui met dans la main une sorte de phylactère dont
l'inscription commence par Ph... On a ainsi fixé le moment
où d'après la coutume, c'était un enfant qui tirait Je gâteau
des Rois. Cela se passait selon uo cérémonial déterminé :
l'enfant se cachait sous la table. L'un des coll'vives découpait
une part de gâteau et appelait l'enfant : « Ph a:'be, Domine ..... »
(d'où les le tt res Ph de Ja miniature ) et l'enfant répondait en
dés ignant par son nom le conv i ve à servir. Et ainsi de suite.
L' u ne des parts était réservée aux pauvres, c'est-à-dire à Dieu ,

l. Mme de Sévig né, Lettres, 1671.


2. C f. n. 1, p. 103,
106 Le sentiment de l'enfance

et celui qui la mangeait se rachetait par une aumône. Cette


aumône n'est-elle pas devenue, en se laïcisant, l'obligation pour le
roi de payer un gage ou un autre gâteau, non plus aux•
pauvres, mais aux autres convives? Peu importe ici. Retenons
seulement le rôle que la tradition confiait à un petit enfant
dans le protocole. La procédure des loteries officielles du
xvn• siècle s'inspira sans doute de cet usage : le frontispice
d'un livre ' intitulé Critique sur la loterie montre le tirage par
un enfant, tradition qui s'est conservée jusqu'à nos jours. On
tire à la loterie, comme on tire les rois. Ce ràle joué par
l'enfant implique sa présence au milieu des adultes pendant
les longues heures de la veillée.
Le second épisode de la fête, son point culminant d'ailleurs,
est la santé portée par tous les convives à l'heureux inventeur
de la fève, dûment couronné : le roi boit. Les peintures fla-
mandes et hollandaises ont part;culièrement aimé ce thême ;
on connaît la fameuse toile du Louvre de Jordaens mais le
sujet se retrouve chez de nombreux peintres septentrionaux.
Par exemple, ce tableau de Metsu' d'un réalisme moins bur-
lesque et plus vrai. Il nous donne bien l'image de ce ras-
semblement autour du roi de la veillée, de tous les âges et
sans doute de toutes les conditions, les serviteurs mêlés aux
maîtres. On est autour de la table. Le roi, un vieillard, boit.
Un enfant le salue d'un geste du chapeau : sans doute est-ce
lui qui tout à l'heure a tiré les parts du gâteau, selon la
coutume. Un autre enfant trop petit encore pour jouer ce
rôle est juché sur l'une de ces hautes chaises fermées, tou-
jours três répandues. li ne sait pas se tenir sur ses jambes, mais
il faut qu'il soit aussi de la fête. L'un des convives est déguisé
en bouffon; on raffolait au xvn• S-iècle des,dégµisemènts; et les
pfos grotesques étaienCki de êircônsta e. mais !'hâbff d·e
bouffon se retrouve dans d'autres représentations de cette
scène si familière, il faisait partie du cérémonial : le fou
du roi.
Il pouvait aussi bien arriver que l'un des enfants trouvât la

L Reproduit par H. d'Allemagne, Récréari<)ll!i l'i passe-temps.


1906, p. 107.
2. Metsu, La fête des Rois, reproduit dans Berndt, n" 515.
Petite contribution à l'histoire des jeux 107

fève. Ainsi Heroard notait à la date du 5 janvier l 607 (la fête


se célébrait dans la veillée de !'Epiphan ie), que le futur
Louis XIII, alors âgé de six ans « fut le roi pour la première
fois » . Une toile de Steen de 1668 1 célèbre le couronnement
du' plus jeune fils du peintre. Celui-ci est couronné d'un dia-
dème de papier, on l'a juché sur un banc comme sur un
trône, et une vieille femme lui donne tendrement à boire un
verre de vin.
la fête ne s'arrêtait pas là. Commençait alors le troisième
épisode qui devait durer jusqu'au matin. On remarque que
certains convives sont déguisés : ils portent parfois sur leur
couvre -che f, un écriteau qui fixe leur rôle dans la comédie.
Le « fou • prend la tête d'une petite expédition, composée de
quelques m asques , d'un musicien, joueur de ·vio lo n en général,
et, cette fois encore d'un enfant. A cet enfant, l'usage impose
une fonction bien définie : il porte la chandelle des rois. En
Hollande, il semble qu'elle était noire. En France, elle était
bariolée : Mme de Sévigné disait d'une femme qu'elle « était
bar iolée comme la chandelle des rois » . Sous la conduite du
bouffon, le groupe des « chanteurs de l'étoile • - ainsi l'appe- lait-
on en France - se répandait dans le voisinage où il quê- tait du
combustible, des provisions, où il portait le défi aux jeux: de
dés. Une gravure de Mazot de 164 l ' montre le cor- tège des
chanteurs de l'étoile : deux homme , une femme qui
joue de la guitare et un enfant qui porte la chandelle des rois.
Grâce à un éventail gouaché du début du xvme siècle', nous
pouvons suivre ce cortège bouffon au moment de son accueil
dans une maison voisine. La salle de cette maison est coupée
verticalement à la manière des décors de mystères ou des
peintures du xv• siècle, afin de laisser voir à la fois l'inté- rieur de
la salle, et la rue, derrière la porte. Dans la salle, on boit au roi
et on couronne la reine . Dans la rue, une troupe masquée a r ri•ve
et frappe à !'huis : on lui ouv rir a. Plus on est

1. Steen, Cassel, reproduit dans F. Schmidt-Degener et Van


Gelder, Jar, Ste en ,1928, p. 82.
2. Gravure de F. Mazol : La Nuit.
3. Eventails gouachés , exposition Paris, galerie Charpentie r,
1954, n° 70 (provenant du cabinet Duchesne) .
108 Le .wmtiment de

de « fous », plus on s'amuse qui sait si ce


!'origine de cette expression?
On constate donc tout au long de ta fête, la participation •·
active des enfants aux cérémonies coutumières. On la retrouve
att,si à la veillée de Noël. Heroard nous dit que Louis X!Il,
à trois ans " vit mettre la souche de Noël, où il dansa et chanta
·à la venue de Noël. Peut-être est-ce alors lui qui jeta du sel
ou du vin sur la hùche de Noël, selon le rite qui nous e.,t décrit
pour la fin du xv!' siècle par le Suisse alémanique Thomas
P!attcr quand il faisait ,es études de médecine à Montpellier.
Cela se p,L,sait à Uzès '. On met une grosse büchc sur les
cheneb. Quand elle a pris, la maison se rassemble. Le plus
jeune enfant prend dans la main droite un verre de vin, des
miettes de pain, une pincée de ,el, et de la gauche, il tient
un cierge allumé. On se découvre et l'enfant commence à
invoquer le signe de la croix. Au nom ùu Père... il jette une
pincée de sel à un boul du foyer. Au nom du Fils..., à l'autre
bout du foyer, etc. On conserve les charbons qui ont une
vertu bénéfique. L'enfant joue ici encore l'un des rô!es essen-
tiels prévu par la tradition, au milieu de la collectivité rasscm•
blée. Ce rôle d'ailleurs se retrouvait dans des occasions moins
exceptionnelles, mais qui avaient alors !e même caractère so-
cial : dans les repas de famill.e. La coutume voulait que les
grâces fussent dites par l'un des plus jeunes enfants, el que le
service à table fût assuré par l'ensemble de,- enfants présents :
ils servaient à boire, changeaient les plats, tranchaient Ill
viande... nous auron. l'occasion de serrer de plus près le sens
de ces coutumes, iorsque nous étudierons la structure fami-
liale'. Retenons ici combien était familière, du x1v" siècle
au XVII" siècle, l'habitude de confier aux enfants une fonction
spéciale dans le cérémonial qui accompagnait les réunions fami•
liales et sociales, ordinaires ou extraordinaires.
D'autres fêtes, quoiqu'elles intéressassent toujours la collec•
tivité entière, réservaient à !a jeunesse le monopole des rôles
actifs, et les autres classes d'âge regardaient comme des spec-
tateurs. Ces fêtes apparaissent déjà comme des journées de

1. Thomas Platter à Montpellier, 1595-1599, p. 346.


2. Cf. infra, Ill'' partie, chap. 2.
Petite contribution à l'histoire des jeux 109

!'enfance, ou de la jeunesse : nous a'Vons déjà vu que la fron-


tière était incertaine et mal aperçue entre ces deux états,
aujourd'hui si tranchés.
Au Moyen Age 1, le jour des Saints-Innocents, les enfants
occupaient l'église ; l'un d'eux était élu évêque par ses cama-
rades, présidait la cérémonie qui se terminait par une proces-
sion, une quête, et un banquet. La tradition, encore vivante
au xv1• siècle, voulait qu'au matin de ce jour-là, les jeunes gens
surprissent leurs amis au lit pour leur donner le fouet, on di-
sait « Pour leur donner les innocents.
Le mardi gras apparaît comme la fête des écoliers et de la
jeunesse. Fitz Stephen le décrit au XII'' siècle à Londres, à
propos de la jeunesse de son héros. Thomas Becket 2, alors
élève à récole de la cathédrale Saint-Paul << Tous les enfants
de l'école apportaient leurs coqs de bataille à leur maître. ))
Les combats de coq, encore populaires là où ils subsistent,
dans les Flandres ou en Amérique latine, mais destinés aux
adultes, avaient au Moyen Age une relation avec la jeunesse
et même avec l'école. Un texte du xve siècle de Dieppe le
laisse encore entendre, qui énumère les redevances dues au
passeur d\m bac « Le maître qui tient !'escole de Dieppe, un
coq, quand les jeux sont à l'escole ou ailleurs en ville, et
en soient francs audit batel tous les autres écoliers de
Dieppe :i. )) A Londres, d'après Fitz Stephen, la journée du
mardi gras commençait par des combats de coq qui duraient
toute la matinée. " L'après-midi, toute la jeunesse de !a ville
sortait aux environs pour le fameux jeu <le ballon. Les
adultes, les parents, les notables venaient à cheval assister aux
jeux de la jeunesse et redevenaient jeunes avec elle. » Le jeu
du ballon ; le jeu de la soule, disait-on en français, réunissait
plusieurs communautés en une action collective, opposant tan-
tôt deux paroisses, tantôt deux classes d'âge « Le jeu de
la soule ou boule de chalendas, qui est un jeu accoustumé de
faire le jour de Noël entre les compagnons du lieu de

L T. L fannan, Lundmarks i11 the history of ed11catio11, 1951.


2. Ibid.
3. Ch. de Robillard de Beaurepaire, Recherches s11r l'instruction
puhliquc dans le diocèse de Rouen avant 1789, 1872, 3 vol., Il,
';'. 284.
1 ]0 Le sentiment dt! l'enfance

Cairac en Auvergne (et ailleurs, bien entendu) ; et se diver-


sifie et divise icellui jeu de telle manière que les gens mariez
soient d'une part et les non mariez d'autre ; et se porte la dite
soule ou boulle d'un lieu à autre et se la ostent l'un à l'autre
pour gaingner le pris, et qui mieux la porte a le pris du
dit jour'. »
Encore au xv1•· siècle, à Avignon, le carnaval était organisé
et animé par l'abbé de la basoche, président de la confrérie
des clercs de notaires et procureurs 2 : ces chefs de la jeunesse
étaient un peu partout, au moins dans Je Midi, des « chefs des
plaisirs », selon l'expression d'un érudit moderne. (Princes
d'amour, roi de la basoche, abbé ou capitaine de la jeunesse,
abbé des compagnons ou des enfants de !a ville.) A Avignon',
les étudiants jouissaient, le jour du carnaval, du privilège de
rosser les juifs et les putains, à moins de rachat. L'histoire
de l'université d'Avignon nous dit que, le 20 janvier l 660,
le vice-légat fixa à un écu par putain le prix de ce rachat.
Les grandes fêtes de la jeunesse étaient celles de mai et de
novembre. Nous savons, par Heroard, que Louis XIII enfant
allait au balcon de la reine voir planter l'arbre de mai. La fête
de mai vient après celle des Rois dans la ferveur des artistes
qui aimaient !'évoquer comme une des plus populaires. Elle
a inspire d'innombrables peintures, gravures, tapisseries.
M. A. Varagnac' a reconnu son thème dans le Printemps
des Offices, de Botticelli. Ailleurs les cérémonies traditionnelles
sont représentées avec une précision plus réaliste. Une tapis-
serie de l 642' nous permet d'imaginer· l'a;;pect d'un village
ou d'un bourg ce jour du 1 •·, mai. On est dans une rue. Un
couple d'âge un peu mûr et un •vieillard sont sortis d'une des
maisons et attendent sur le pas de leur porte. Il s'apprêtent

1. J.-J. J usserand, Les Sports el Jein d'e:.:crci,:t: dans J'onciome


Frana. l 901.
2. Paul Ach:,rd, Lts Chefs des plaisirs, dans Annuaire adminis-
tratif du département du Vaucluse, 1869.
3. Droit de barbe et batacule, Laval, Unii·ersit,; d'A ,•i1;no11,
p. 44-45.
4. A. Vnraf.(nac, Cil'ilisati,ms 1raditio1111el/es. 1948.
5. Les saisons, Florence. H. Gèibbel. Wandteppiche. 1913. t. JI,
p. 40'!,
Petite contribution à l'histoire des jeux 111

à accueillir un groupe de jeunes filles qui se dirige vers eux.


L'une d'entre elles, la première, porte un panier garni de fruits
et de gâteaux. Ce groupe de jeunesse va ainsi de porte en porte
et chacun lui donne quelque provision en réponse à ses sou-
haits la quête à domicile est un des éléments essentiels de
ces fêtes de la jeunesse. Au premier plan, des petits enfants, qui
sont encore habillés d'une cotte, comme les filles, se coiffent
de couronnes de fleurs et de feuilles que leurs mères ont pré-
parées pour eux. Sur d'autres images, la procession des jeunes
quêteurs s'organise autour d'un garçon qui porte l'arbre de
mai il en est ainsi d'une peinture hollandaise de 1700 1 • La
bande d'enfants parcourt le village derrière le porteur de mai :
les -petits enfants sont couronnés de fleurs. Les grandes per-
sonnes sont sorties sur le pas de leur porte, prêtes à accueillir
le cortège des enfants. Le mai est quelquefois figuré symboli-
quement par une gaule couronnée de feuilles et de fleurs 2 •
Mais peu importent les épisodes qui accompagnent l'arbre de
mai. Retenons seulement la collecte par le groupe des jeunes
auprès des adultes, et l'usage de couronner les enfants de
fleurs qu'il faut associer à l'idée de renaissance de la végétatîon,
symbolisée aussi que l'arbre qu'on porte et qu'on plante 3• Ces
couronnes de fleurs sont devenues, peut-être un jeu familier
des enfants, certainement l'attribut de leur âge dans les repré-
sentations des artistes. Dans les portraits, individuels ou fami-
liaux, les enfants portent ou tressent. des couronnes de fleurs ou
de feuillage. Ainsi les deux petites filles de Nicolas Maes du
musée ùe Toulouse 4 la premièr revêt une couronne ùe
feuilles, et de l'autre main prend les fleurs dans une corbeille
que sa sœur lui tend ; on ne peut s'empêcher de rapprocher les
Céïémonies du mai et cette convention qui associait l'enfance
,\ la végétation.
Un autre groupe de fêtes de l'enfance et de la jeunesse se
situait au début de novembre. « Le 4 et 8 (novembre), écrit

l. Brokenburgh (1650-1702) reproduit dans Berndt, n" 131.


2. Tarisserie de Tournai, H. GObbel, op. cit.. t. II, p. 24.
3. Voir aussi I. Mariette, Cabinet des Estampes, Ed. 82 in-f" et
Merian, Cabinet des Estampes, Ec 11 in-f°, p. 58.
4. Musée des Augustins, Toulouse.
112 Le sentiment de l'enfance

l'étudiant Platter, à la fin du .xv1e siècle 1, on fit la masca.


rade des chérubins. Je me masquai aussi et me rendai dans la
maison du Dr Sapota où il y avait bal. » Mascarade de jeunes,
et non pas seulement d'enfants. Elle a complètement disparu
de nos usages, évincée par le voisinage envahissant du jour des
Morts. L'opinion n'admit plus le trop proche voisinage d'une
fête joyeuse de l'enfance travestie. Elle a cependant survécu
dans l'Amérique anglo-saxonne : Halloween. La Saint-Martin
était un peu plus tard l'occasion de démonstrations particu-
lières aux jeunes, et plus précisément peut-être, aux écoliers :
« Ce sera demain 1a Saint-Martin, Iit-•on dans un dialogue
scolaire du début du xv1e siècle, évoquant la vie des écoles à
Leipzig 2• Nous autres écoliers, nous faisons ce jour-là, une
très abondante récolte... c'est l'usage que les pauvres (écoliers)
aillent de porte en porte recevoir de l'argent. » Nous retrou-
vons ici les collectes à domicile que nous avons notées à
l'occasion de la fête de mai : pratique spécifique des fêtes de
la jeunesse, tantôt geste d'accueil et de bienvenue, tantôt men-
dicité réelle ; on a Je sentiment de toucher aux dernières
traces d'une très ancienne structure où la société était orga-
nisée en classes d'âge. Il n'en subsiste d'ailleurs qu'un simple
souvenir qui réservait à la jeunesse une fondation essentielle
dans certaines grandes célébrations collectives. On remarquera
d'ailleurs que le cérémonial distinguait mal les enfants des
jeunes gens ; cette survivance d'un temps où ils étaient confon-
dus ne correspondait plus tout à fait à la réalité des mœurs,
comme le laisse entendre l'habitude prise au xvne siècle de
décorer seulement les petits enfants, les garçons encore en
cotte, des fleurs et des feuilles qui paraient dans les calendriers
du Moyen Age les adolescents parvenus à l'âge des amours.
Quel que soit Je rôle dévolu à l'enfance et à la jeunesse,
primordial au mai, occasionnel aux rois, il obéissait toujours à
un protocole coutumier et correspondait aux règles d'un jeu
collectif qui mobilisait le groupe social et toutes les classes
d'âge ensemble.

I. Felix el Thomas Platter [Le Jeune) à Montpellier, Montpel-


lier, 1892, p. 142.
2. L Massebieau, Les Colloques scolaires, 1878.
contrih11tio11 à l'histoire des jeux 113

D'au tr es circonstances pro,voqu a ient la même participation


de5 âges di vers à une réjouissance commune ; du XV" au
xvm" siècle, et parfois au début du xrx•• siècle (en Alle-
magne), d'innombrables scènes de genre, pein tes, gravées, tis-
sées, évoquent la réunion familiale où le s enfants et les parents
forni aie nt un petit o rc hestre de chambre, accompagnaient un
chanteur. C'était le plus souvent à l'occasion d'un repas.
Quelquefois on ilVait desservi la ta ble . Quelquefois l'inte rmède
musical sc pl açait au cours du repas, comme sur cette toile
hollandaise peinte vers I 640 ' : la compagnie est à ta ble , nHti5
le service est interrompu : le garçon qui l' assu re, et qui porte
une assie tt e et un broc de vi n , s'est arrêté; l\1n des convives,
debout adossé à la cheminée, un verre à la main, chant e, une
cha nson à boire strns do ute , un autre conv i ve a pris son luth
pour l ' acco m pagner .
Nous n'avo ns plus idée aujourd'hui, de la place que la mu i-
que, la m usique et la danse, tenaient dans la vie quo tid ie n ne.
L'auteur d ' un e In trodu ction to practical music , parue en 1597 ',
raconte comment les circonstances ont fait de lui un music ie n.
11 dînait en com pagn ie : " Lorsque I.e s o u per fut terminé et que
selo n la co ut llm e des partitions furent apportées sur la table,
la maîtresse de ma iso n me désigna une part ie, et me pria très
sé rieu sem ent de la chanter. Je dus beaucoup m 'exc user et
avo uer que Je ne savais pas ; chacun parut alo rs surpris, et quelques-
uns même murm urèrent aux oreilles demandant Oll j'avais été
élevé. » Si la pratique familière et populaire d' un
inst rume nt ou du chant éta it peut -être plus poussée dans l'An-
gleterre élisa bétha ine, elle était aussi répand ue en France,
en Italie. en Espagne, en Allemagne, selon un vieil usa ge
méd iéva l qui , à trnv ers les tra nsfo rmatio ns du goüt, les perfec-
t ionn e me nts techniques, se ma in tin t ju sq u' aux XVJ11''-x1x" siè-
oles, plus tô t ou plus tard selon les rég io ns. Il n' existe plus
aujourd'hui qu' e n Alle[llagne, en Europe centrale, en Ru ssie .

l . Lamen ( 1606 -1t\52). L'intermède mu sica l , reproduit dans


Berndt, n" 472.
2. Thomas Mo rley, cité dans F. Watson , The EnRlish g ram m ar
sc hoo /s to / 660 . 1907. p. 2 16 .
l 14 Le sentiment de

C'était vrai alors des milieux de vie noble ou bourgeoise


des groupes aimaient se faire représenter au moment
concert de chambre. C'était aussi vrai des milieux plus popu.
)aires, paysans, ou même gueux, où on jouait de la cornemuse
ou de la vielle, du crin-crin à danser, qui n'avait pas encore été de :
élevé à la dignité de l'actuel violon. Les enfants pratiquaient très
tôt la musique. Louis XIII dès ,es premières années chantait leur
des chansons populaires ou satiriques qui ne ressemblaient en gra'
rien aux rondes enfantines de nos deux derniers siècles; il des
connaissait aussi le nom des cordes du luth, instrument noble. en
Les enfants tenaient Jeurs parties dans tous ces concerts de de
chambre qu'a multipliés l'ancienne iconographie. Tls jouaient plt
aussi entre eux, et c'est une manière habituelle de les peindre dé1
que de les représenter· un instrument à la main ; tels ces deux pa
garçons de Hranz Hals' : l'un accompagne sur le luth son frère ci,
ou son compagnon qui chante : tels ces nombreux enfants de grt
Franz Hals et de Le Nain qui jouent de la flûte 2 . Dans la ro
rue, des gamins du peuple, plus ou moins dépenaillés, écou- le,
tent avec avidité la vielle d'un aveugle échappé d'une cour des
miracle, : thème de gueuserie trè., répandue au xvw siècle".
Une toile hollandaise de Vi nckelbaons' mérite d'être pl us
particulièrement retenue pour un détail significaüf du nouveau
sentiment de !'enfance : comme dans d'autres peintures sem-
blables, un vielleux joue pour un auditoire d'enfants, ln scène
est prise en instantané quand !es gamins accourent au son de
l'instrument ; l'un d'eux trop petit n'a pu suivre le mouvement.
Alors son père [e prend dans ses bras et rattrape vite \'audi-
toire, afin que l'enfant ne perde rien de la fête : l'enfant joyeux
tend ses bras vers le vielleux.
On observe la même précoclté dans la pratique de la danse
nous ,1vons vu que Louis X!lr, à trois ans, dansait !a gaillarde,
la sarnbande, !a vieille bourrée. Comparons une toile de Le

l. Franz Hals. Enfants musiciens, Kassel, Ger,on, t. L p. 167.


2. Franz Hals, Berlin. Le Nain, Détroit; Li charette. du
Louvre.
3. Brouwer, Vielleux entouré d'enfants, Harlem. reproduit d;m,
W. von Bode, p. 29. Atelier de Georges de La Tour, exposition
Paris. Orangerie 1958, n" 75.
4. Vinckelraons ( 1576-1629), reproduit dans Berndt, n" 942.
contri/J11tion à /'lrfrtoire des jeux 115

' et une gravure de Guérard' : elle s sont distantes d'en-


un demi-siècle ma is les mœurs n'ont pas tellement changé
à cet égard dans l'intervalle, et l'art de la gravure est plutôt
conservateur. Chez Le Nain, no us voyons une ronde de petit es f
ille s et de pet'its garçons : l'un de ceu x-ci p o rt e
encore la co tte à coll et. Deux petites filles font un pont de
leurs mains levées et réun ie s, et la ro nd e passe dessous. La
gravure de Guérard représente auss i une ronde, mais ce son t
des ad u l tes qui la mènent, et l'u ne des jeunes femm es aute
en !'a i r, comme une fillette qlli s au te à la cor de. Il n 'y a guère
de dif fé rence entr e la danse des en fa n ts et celle des adultes :
plus tard la danse de.s ad u ltes se tra nsfo rmera et se limitera
dé finit i vement, avec {a valse, au co upl e seul. Abandonnées
par la ville et la cour , la bourgeoisie et l n no blesse, le s an-
ciennes da nses collectives subsistero nt encor e dan s les campa-
gnes où les folkloristes modernes les découvriront, et dans les
rond es enfantines du XIX' ' siè c le, les unes et !es autres d'ail -
leur s en voie de disparitio n aujourd'hui.
On ne pe ut sé pa rer de la danse les jeux dramatiques : la
danse était alors plu s collective et se distinguait moins du ballet
que no s danses mo de rnes de couples. Nous avons aperçu dans
le journal d 'H eroa rd le goût des contemporains de Louis XHI
pour l a danse ; le ballet et la comédie, genres encore assez
ra pp roch és : on te na it un rô l e d ans un ballet comme on
dansa it da ns un bal (1e rapprochement des deux mo ts est signi.
ficatif : le même mot s'est ensuite déd o ubl é, le bal réservé
aux amateur s, le ballet aux professio nnels ). ll y ava it des
balle ts da ns les co méd i es, même dan.s le th éât re sco lai re des
collèges de jésuites. A la cou r de Lo uis X!Il , le s auteurs et
acteurs se rec ru taient sur place parm i les gent ils hommes , ma is
aussi parmi le s valets et les soldats; les enfants y jouaient et
ass ista ie nt a ux re présen talio ns.
Pratiqu e de cour ? non pas, pratique commune. Un texte
de Sore!" nou s pro uve qu'on n 'nv ai t jam ais cessé de jouer

l . Le Nain, rep rod u it dans P. Pieren . t e Na in , 1 9 33, pl.


XCIII.
2. N. G ué ra rd. rav ur e, Ca bin et des Es ta mpes Ee 3 in f''.
3. Char les Sorel, M aison des jeux, 1642. 2 vol.. t. 1, p. 469-
471.
l !n Le sentiment de l'enfonce

dans les villages des jeux dramatiques, assez comparab!c.s aux


anciens mystères, aux Passions uctue!les d'Europe centrale.
>( Je pense qu'il aurait eu (Ariste que !es comédiens profcssion-

neis·cnnuyaicnt) beaucoup de satisfaction s'il avait vêu comme


moy 10/l.\' les garçons d'un village (pas di..! filles ?) représenter
!a tragédie du mauvais riche sur un théâtre plus haut que le
toit des maisons, ol! tous les personnages faisaient 7 ou 8 tours
deux à deux pour se montrer avant que de commencer le jeu,
comme !es personnages d'une horloge. » <( J'ai été si heu-
reux de voir encore une /.lUtre fois jouer l'Histolre de !'enfant
prodigue et l'ile de Nabuchodonosor, et depuis les amours
de Médor et d'Angé!iquc, et la descente de Radamont aux
enfers, par cles comédiens de scmblab!e livrée. » Le porte paro!e
de Sorel ironise, il ·n'apprécie guère ces spectacles populaires.
Presque partout, les textes el hi mise en scène étairnt réglés par
la tradition orale. Au pays basque, cette tradition a été fixée
avant la disparition des jeux dramatiques. A la fin <lu xvn( siè
cle et au début du XJX", on a écrit et puhlié des « pastorales
basques 11 dont les sujets apparti1mnent à la fois aux romans
de chevalerie et aux pastorales de !a Renaissance 1 •

Comme la musique et la danse, les jeux réunis.saient toute


!a collectivité et mélangeaient les àges aussi hien <les a.cteurs
que des spectateurs,

Nous nous dcnrnnderons maintenant quelle était l'attitude


morale traditionnelle à l'égard de ces jeux, qui tenaient une
si grande place dans les anciennes sociétés, Cette attitude
nous apparaît sous deux aspects contradictoires. D'une part
les jeux étaient tous admis sans réserves ni discrimination par
la grande majorité. D'autre part et en même temps, une mino-
rité puissante et éclairée de rigoristes les frappait à peu près
tous d'une condamnation également absolue, et dénonçait leur
immoralité, sans guère admettre d'exception. L'indifférence
morale du plus grand nombre et rîntotérance d'une élite
éducatrice coexistèrent longtemps un compromis s'établit

L Larché de Languis, auteur de Pastorales basques, vers l 769.


.\i Perite contribution à l' histoù· e d es jeux 117

> au cours du xv11"-xv m • i;iècle qui annonc e l'attitude mo-


. · derne à l'égard du jeu, fondamentalement différente de l'an-
cienne. Il intéresse notre propos parce qu'il témoigne aussi d'un
sentiment nouv ea u de l'enfance : un souci, aup ,1ravant inc onnu.
de préserver sa moralité , et aussi de l'éduquer, en llÜ interdi -
sant les jeux désormais classés mauv ais, en lui recommandant
le jeux désorm<1is reconnu s bons.
L'estime où on tenait encore au xvn" siècle les jeux de hasa rd
nous permet d'évalt1er l' éte ndue de cette in diffé rence mor ale .
Nous considérons aujourd'hui les jeux de hasard comme sus-
pccl,, dangereux, le gain du jeu comme le moins mor al et le
moins avouable des revenus . Nous pratiquons tou jo urs ces
jeux de h asard , mais avec mau v aise conscience. Il n'en était
encore pas ai ns i au XV ll " siècle : cette mauvaise c o nscie nce
moderne résul te de la mo ralis a tion en profondeur qui fit de
la soc iété du X IX ' siècle un e société de « bien-pens ants " .
La Fortune d es gens de qualité et ch.1· ge ntilshomm es parti-
culier s ' est un recueil de conseils aux je un es gentilshommes
polir faire carrière. Certes, son auteur , le maréch al de Cail-
lière n'a rien d'un aventurier ; on lui doit une bibliographie
édifiante du P. Ange de Joyeuse , le saint moine ligue11r, il est
pieux, sinon dévo t, au demeurant sans aucune originalité ni
talen t. Ses pr opos re flètent donc une opinion commune en
1661 , date d 'éd itlo n de so n livre, chez. les gens de bie n. Allssi
ne cesse-t-i! de mett re en garde les jeunes gens contre la
débauche : si celle -ci est l'ennemie de la vertu, elle l'es t. aussi
de la fortune, car on ne peut posséder l'une sans l'autre : « Le
jeune débauc hé voit échapper les occas ions de plaire à son
maître par les f enêtres dn bordel et du cabare t. » Le l ecte ur
du xx" siècle qui parcourt d'un œil un peu las ces lieux
communs n'e n se ra que plus surpris lo rsque ce moraliste poin-
tilleux. dé ve lo ppe se.s id ées sur l'utilité sociale des jeux de
hasard. « Si un Part ic ulier (ab réviation de " gentilhomme par-
ticulier " par opposition aux. " gens de qualité ", c'est-à-dire
petit noble, plus ou moins besog ncu :<) doit jouer aux jeux de
hasard et comment ? » C' est le titre d 'un chapitr e. La chose

1. Maréchal <le Caillière, Lfi Fur t u ne de . gt•n s de qualité <' I


des gc 111i /s hom m e .< par/ic r;liers , 1661 .
118 Le sentiment de l'enfance

ne va pas de soi : le maréchal reconnaît que les moralistes


professionnels, les gens d'Eglise, condamnent formellement le
jeu. Cela pourrait gêner notre auteur, et en tout cas, le
contraint à s'expliquer longuement. Il demeure d'un autre avis,
fidèle à !'-ancienne opinion des .Jaïcs, qu'il s'efforce de justifier
moralement : « Il ne sera pas impossible de prouver qu'il peut
estre plus· utile que dommageable s'il est suivi des circons-
tances qui lui sont nécessaires. " « Je dis que le jeu est
dangereux à un homme de qualité (c'est-à-dire à un riche
gentilhomme), autant qu'il est utile à un Particulier (c'est-à-
dire à un gentilhomme besogneux). L'un hasarde beaucoup
parce qu'il est fort riche, et l'autre ne hasarde rien parce qu'il
ne l'est pas, et cependant un Particulier peut autant espérer
de la Fortune du jeu qu'un grand seigneur. • L'un a tout
à perdre, l'autre tout à gagner : étrange distinction morale !
Mais le jeu, selon Caillière, présente d'autres avantages que
le gain : • J'ai toujours estimé que l'amour du jeu était un
bénéfice de la Nature dont j'ai reconnu l'utilité. » « Je pose
pour fonde-ment que nous l'aimons naturellement. " « Les
jeux d'exercice [que nous serions aujourd'hui plus tentés de
recommander] sont beaux à voir, mais mal propres à gagner
de l'argent. » Et il précise bien : « J'entends parler des cartes
et des dés." « J'ai ouï dire à un sage joueur qui y avait gagné
un bien très considérable, que pour réduire les jeux en art,
ii n'aurait point trouvé d'autre secret que de se rendre maître
de sa passion, et de se proposer cet exercice comme un métier
à gagner de l'argent. " Que le joueur soit sans inquiétude ; la
malchance ne le trouvera pas dépourvu : un joueur trouve
toujours à emprunter mieux « que ne ferait un bon marchand ».
« De plus cet exercice donne entrée aux Particuliers dans les
meilleures compagnies, et un habile homme en peut tirer de
notables avantages quand il les saît bien ménager... J'en connais
qui n'ont pour re-venu qu'un jeu de cartes et trois dez qui sub-
sistent dans le monde avec plus d'éclat que des seigneurs de
province avec leurs grandes possessions [mais sans argent
liquideJ. "
Et l'excellent maréchal conclut sur cet avis qui surprend
notre morale d'aujourd'hui : « Je conseille à un homme qui
sait et qui aime les jeux, d'y risquer son argent, comme il a
Petite contribution à l'histoire des jeux 119

peu à perdre, il ne risque pas grand-chose et peut beaucoup


gagner. • Pour le biographe du P. Ange, le jeu devient non
seulement un divertissement, mais un état, un moyen de faire
fortune et d'entretenir des relations, moyen parfaitement honorable
.
Caillère n'est pas seul de cet avis. Le chevalier de Méré,
qu 'on présente comme le type de l'homme du monde, de
l 'honnête l' homme , selon le goût du temps, ne s'exprime pas
autrement dans Suite du commerce du monde'. « Je remar -
que de plus que le jeu produit de bons effets quand on
s'y conduit en habile homme et de bonne grâce : c'est par là
qu'on peut avoir de l'accès partout où l'o n joue et les princes
s'ennuieraient souven t à moins que de s'y di·ve rtir. » Il cite
d' augustes exemples : Louis XIII (qui gagnait enfant une
turquoise à la banque) , Richelieu < qui se délassait à la
Prime », Mazarin, Louis XIV et « la reine mère (qui) ne
faisait plus que jouer ou prier Dieu ». « Quelque mérite qu'on
puisse avo ir, il serait bien difficile d'avoir une haute réputation
sans voir le grand monde et le jeu en ouvre aisément les
entrées. C'est même un moyen fort assuré d'être souvent de
bonne compagnie sans rien dire, et surtout quand on s' y prend
en galant homme », c'est-à-dire en évitant « la bizarrerie »,
« le caprice » et la superstition. « Il faut jouer en honnête
homme et se résoudre à perdre comme j gagner, sans que l'un
ni l'autre se connaisse au visage ni à la façon de procéder. »
Mais attention à ne pas ruiner ses amis : on a beau se rai-
sonner, « il nous reste toujours je ne sais quoi sur le cœur
contre ceux qui nous ont ruinés » .
Si les jeux de hasard ne soulevaient aucune réprobation
mo rale , il n'y avait aucune raison de les interdire aux enfants :
d'où ces innombrables scènes, que l'art a fixées jusqu'à nous,
d'enfants jouant aux cartes, aux dés, au trictrac, etc. Les
dialogues scolaire$ qui servaient aux écoliers à la fois de ma -
nuels O<- :::ivilité et de vocabulaire latin admettent parfois les
jeux de hasard, sinon toujours d'enthousiasme, du moins
comme une pratique trop répandue. L'Espagnol Vivès 2 se con-

J. Méré , Œu vrc s, éd. Ch. Boudh ors, 3 vol., 19 30.


2. Vivès, Dia log ues , trad. française, l 571.
120 Le sentiment de l'enfance'

tente de donner quelques règles pour éviter les excès, il dit


quand il faut jouer, avec qui {éviter les mauvaises têtes), à'
quel jeu, à quelle mise : « La mise ne doit pas être de rien,
qui est chose sotte, et dont on est incontinent saoul, aussi ne ·• doit-
elle être si grande que devant le jeu elle trouble l'esprit > ;
« en quelle sorte », c'est-à-dire en bon joueur, et combien
de temps.
Même dans les collèges, lieu de la moralisation la plus
efficace, les jeux d'argent persistèrent longtemps, malgré la
répugnance des éducateurs. Au début du xvm•· siècle les règle­
ments du collège des oratoriens de Troyes, précisent : « On ne
jouera point d'argent, à moins que ce soit très peu et avec per-
mission. ,, L'universitaire moderne qui commente ce texte en
i 880, ajoute, un peu décontenancé par des habitudes si éloi-
gnées des principes d'éducation de son temps : « C'était prati-
quement autoriser le jeu d'argent. » Tout au moins, s'y rési-
gner'.
Encore vers 1830, on jouait ouvertement aux loteries, on
pariait gros, dans les public sc/100[:; anglaises. L'auteur du
Tom Brown's school days évoque la fièvre de pari et de jeu
que provoquait alors le Derby parmi les élèves de rugby : la
réforme du Dr Arnold éliminera plus tard de l'école anglaise
des pratiques vieilles de plusieurs siècles, jadis admises avec
indifférence, désormais réputées immorales et vicieuses•.
Du xvn" siècle à nos jours, l'attitude morale à l'égard des
jeux de hasard évoluera de manière assez complexe
si le sentiment se répand que le jeu de hasard est une passion
dangereuse, un vice grave, la pratique tend à transformer cer-
tains d'entre eux en réduisant la part du hasard, qui demeure
toujours, aux dépens du calcul et de l'effort intellectuel du
joueur, si bien que certains jeux de cartes ou d'échecs tom-
bent de moins en moins sous la condamnation sans appel qui
frappe le principe du jeu de hasard. Un autre divertissement
a suivi une évolution différente : la danse. Nous avons vu
que la danse commune aux enfants et aux adultes tenait une

1. G. Carré, Le.f Elèl•es de l'ancien coflè{!e de Troyes, dans


Mémoires de la Société académique de l'Aube, 188 L
2. Thomas Hughes, Tom Brown's sclwof days. 1857.
Petite co11trih11tion à l'histoire des jeux 121

grande place dans la vie quotidienne. Notre sens moral d'au-


jourd'hui devrait en être moins choqué que de la pratique
générale des jeux de hasard. Nous savons que les religieux eux-
mêmes dansaient à l'occasion, sans que l'opinion s'en scan-
dalisât, au moins avant le mouvement de Réforme des commu-
nautés du xv1!" siècle. Nous connaissons la vie de l'abbaye de
Maubuisson, quand la mère Angélique Arnauld y arriva, au
début du xvn'' siècle, pour la réformer. Elle était peu édifiante
mais pas nécessairement scandaleuse surtout trop mondaine.
« Les jours d'été, nous dit M. Cognet, citant la mère Angélique
de Saint-Jean, biographe de sa sœur 1 , quand il faisait beau,
après qu'on avait expédié les vêpres, !a prieure menait la
communauté loin de l'abbaye, se promener sur les étangs qui
sont sur le chemin de Paris, où souvent les moines de Saint-
Martin de Pontoise, qui en sont tout proches, venaient danser
avec ces religieuses, et cela avec la même liberté qu'on ferait la
chose au monde où !'on trouverait le moins à redire. ,> Ces rondes
de moines et de moniales indignaient la mère Angé lique de
Saint-Jean, et on consentira volontiers qu'elles ne 1,,,-i

correspondaient pas à l'esprit de la vie conventuelle, mais elles


n'avaient pas alors sur l'opinion l'effet choquant que produi-
raient aujourd'hui des couples de religieux et religieuses dan-
sant enlacés, comme l'exigent les figures modernes. On peut
admettre que ces religieux n'avaient pas si mauvaise cons-
cience. Des coutumes traditionnelles prévoyaient des danses de
clercs à certaines occasions. Ainsi à Auxerre 2. chaque nou-
veau chanoine faisait don aux paroissiens, en signe de joyeux
avènement, d'un ballon qui servait alors à un grand jeu co!-
!ectif. Le ballon - ou soule - était toujours un jeu collectif
en deux camps, célibataires contre mariés, ou paroisse contre
paroisse. La fête commençait à Auxerre par le chant de Vic-
timae laudes Paschali, et se terminait par une ronde que dan-
saient tous les chanoines. Les historiens nous apprennent que
cet usage, qui remonterait au XIV'' siècle, était encore attesté
au XVJIJ". JI est prohahle que les partisans de la réforme tri-

1. L Cognet, La Mère Angélique el saint Fronçois de Sales.


1951, p, 28,
2. J .-J. Jusserand, op. cit.
122 Le sentiment de l'enfance

dentine voyaient cette ronde d'un aussi mauvais œil que la


mère Angélique de Saint-Jean, les danses des filles de Mau-
buisson et des pères de Pontoise un autre temps, un autre
sens du profane. Les danses familières n'avaient pas au
xvW' siècle le caractère sexuel qu'elles accuseront beaucoup
plus tard aux xrx(' et xxe siècles. 11 existait même des danses
professionnelles, des danses de métier on connaît en Biscaye
des danses de nourrices, où celles-ci portaient Jeurs nour-
rissons dans les bras 1 •
L'exercice étendu de la danse n'a pas Ja même valeur que
Ja pratique des jeux de hasard, pour illustrer l'indifférence de
l'ancienne société à J'ég.ud de la moralité des divertissements.
Par contre elle permet de mieux évaluer la rigueur de l'intolé•
rance des élites réformatrices.
Dans la société d'Ancien Régime, le jeu sous toutes ses
formes physique, de société, de hasard, occupait une place
énorme qu'il a perdue dans nos sociétés techniciennes, mai.
qu'on retrouve encore aujourd'hui dans les sociétés primitives
ou archaïques . Or, à cette passion qui agitait tous les âge.ç,
toutes les conditions, l'Eglise opposa une réprobation absolue,
et avec l'Eglise, des laïcs épris de rigueur et d'ordre qui s'ef.
forcèrent aussi de dompter une masse encore sauvage, de civi•
!iser des mœurs encore primitives.
L'Eglise médiévale condamnait aussi le jeu sous toutes ses
formes, sans exception ni réserve, en particulier dans les com-
munautés de clercs boursiers qui donnèrent naissance aux col•
lèges et universités d'Ancien Régime. Leurs statuts nous don-
nent une idée de cette intransigeance. En les lisant, l'historien
anglais des universités médiévales, J. Rashdall \ a été frappé
par la proscription générale des loisirs, par le refus d'ad-
mettre qu'il existât les loi.sirs innocents, dans des écoles qui se
recrutaient pourtant essentiellement parmi des garçons entre
dix et quinze ans. On réprouvait l'immoralité des jeux de
hasard, l'indécence des jeux de société, de la comédie ou de

l. On aprelait cette danse la Karril-danza. Renseignement


donné par Mme Gil Reîcher,
Z. R. Caillois, Quatre Essais de sociolo[.?Îe contm1porai11c, 1951.
3. H. Rashdall, The U11i\'ersities of Europe in the midd/e age.\',
1895, 3 vol., rééd. 1936.
Petite confrih11tion à l'histoire des jeux 123

la danse, la brutalité des jeux physiques, qui en effet devaient


souvent dégénérer en rixes. les statuts des collèges furent
rédigés pour limiter les prétextes de divertissement autant que
les risques de délit. A fortiori, la défense était-elle catégo-
rique et rigoureuse pour les religieux auxquels le décret du
concile de Sens de 1485 interdit de jouer à la paume, surtout
en chemise et en public : il est vrai qu'au xve siècle, sans pour-
point ou sans robe, et chausses dégrafées, on avait à peu près
tout dehors ! On a le sentiment qu'incapable encore de dresser
les laïcs. adonnés aux jeux tumultueux, l'Eglise préservait ses
clercs en leur interdisant complètement la pratique <lu jeu
formidable contraste des genres de vie... si l'interdit avait
été vraiment respecté. Voici, par exemple, comment le
règlement intérieur du co!!ège de Narbonne 1 envisage les jeux
de ses boursiers, dans sa rédaction de 1379 <( Que per-
sonne ne joue dans la maison à la paume ou à la crosse (une
manière de hockey) ou à d'autres jeux dangereux (insultuo-
sos), sous peine de six deniers d'amende, ni aux dés ni à
n'importe quels jeux d'argent, ni à des parties de table
(comessationes des gueuletons), sous peine de dix sous. )/ Le
jeu et la ripaille sont mis sur le même plan. Alors jamais
de détente? << On pourra seulement se livrer quelquefois et
rarement (quelle précaution, mais comme elle devait être vite
emportée ! c'e. t au fond la porte entrouverte à tous les
excès condamnés !) à des jeux honnêtes ou récréatifs (mais
on voit mal lesquels, puisque même la paume est interdite ; peut-
être des jeux de société?) en jouant une pinte ou un quart de
vin, ou encore des fruits, et pourvu que ce soit sans bruit et de
manière inhahituelle (sine mora). »
Au collège de Seez en 1/477 2 : « Nous ordonnons que per-
sonne ne s'adonne au jeu de dés, ni à d'autres jeux malhon-
nêtes ou défendus. ni même aux jeux admis comme la paume,
surtout dans les lieux communs (c'est-à-dire le cloître, la salle
commune servant de réfectoire) et si on les pratique ailleurs,
ce sera peu fréquemment (non nimis continue). » Dans b
huile du cardinal d'Amhoise fondant le collège de Montaigu en

1. Fé!ibicn, V, p. 662.
2. lhid .. r. 689.
124 Le sentirnent de l'enfance

1501, un chapitre est intitulé de exercitio corporali Qu'en-


tend-on par là? Le texte commence par une appréciation géné-
rale plutôt ambiguë : « L'exercice corporel paraît de peu d'utilité
quand il est mêlé aux études spirituelles et aux exer- cices
religieux : au contraire, il apporte un grand développe- ment de
!a santé quand il est conduit alternativement avec les études
théoriques et scientifiques. » Mais en réalité, le rédacteur entend
par exercices corporels, non pas tant les jeux,
que tous les travaux manuels, par opposition aux travaux
intellectuels, et il donne la première place aux cor- vées
domestiques, auxquelles on reconnaît ainsi une fonction de
détente corvées de cuisine, de propreté, service à tah!e. Dans
tous les exercices ci-dessus (c'est-à-dire dans ces corvées
domestiques), on n'oubliera jamais d'être aussi rapide et
vigoureux que possible. » Les jeux ne viennent qu'après les corvées
et sous quelles réserves ! « Quand le père (le chef de la
communauté) estimera que les esprits fatigués par le travail et
l'étude, doivent être détendus par des récréations, il les tolérera
(indulgehit). » Certains jeux sont permis dans les lieux communs,
les jeux honnêtes, ni fatigants ni dangereux. A Montaigu, il y avait
deux groupes d'étudiants, les boursiers qu'on appelait, comme
dans d'autres fondations, les pauperes, et des internes qui
payaient une pension. Ces deux groupes vivaient séparément. Il est
prévu que les boursiers doivent
jouer moins longtemps et moins souvent que Jeurs camarades
sans doute parce qu'ils avaient l'obligation d'être meilleurs et
par conséquent moins distraits. La réforme de l'Université de
Paris en !452 2, qu'anime un souci de discipline déjà moderne,
persiste dans la rigueur traditionnelle <::. Les maîtres {des col-
lèges) ne permettront pas à leurs écoliers, aux fêtes des métiers
ou ailleurs, de danser des danses immorales et malhonnêtes, de
porter des habits indécents et laïques [habits courts, sans robe].
Ils leur permettront plutôt de jouer honnêtement et plai-
samment, pour le soulagement du travail et un juste repos. »
« Ils ne leur permettront pas, pendant ces fêtes, de hoire en

l. Ibid., p. 721.
2. Publié dans Thery, Histoire de l"éducation t'n France, 1858,
2 vol., t. Il.
Ùtite contribution d /'histoire d es jefi X 125

(\Vine, ni d 'a ller demaison en ma iso n . » Le réformateur


\ vise ainsi les salutations de porte en porte, accompagnées de
> çollecte s, que la trndition permett ait à la jeunesse lors de,
fêtes saisonnières. Dans l'un de ses d ialog ues scolaires, Vivès
résum e ainsi la si tua tio n à Paris au xvr" s ièc le ' : « Entre les
écoliers, nul autre jeu que la paume n'est exercé du congé
des maîtres, mais quelquefois secrètement l' on joue aux chartes
et aux échecs, les petits enfants aux garignons et les plus me-
chans a ux dez. » En fait les écoliers comme les autres garçons
ne se gênaient pas pour fréquenter tavernes , t ri pots , jouer aux
dés, ou da nser. Lli rigueur des interdits ne fut jama is décon-
certée par leur inefficacité : ténacité étonnante à no.s ye ux
d'hommes modernes, plus soucieux d'e ff ic ac i té que de prin-
cipe !
Les officiers de justice et de police , juristes épris d'ordre et
de bonne adm i ni str atio n, de discipline et d'autorité, soute-
naient l'action des maîtres d'école et des gens d'Eglise. Pen-
dant des siècles les o rdonna nces se wccédèrent sans inter-
ruption qui fermaient aux écoliers !'acc ès des salles de jeux.
On en cite toujours au xv111' siècle, comme cette ordonnance du
lieutenant général de pot ice de Moulins du 27 mars l.752 ,
dont on conserve au musée des Arts et Traditions popuhii res le
placard destiné à l ' affich age public : « Défense aux maîtres
des jeux de paume et de billard de donner à jouer pendant
les heures de classe, et ù ceux qu i tiennent des jeux de boules,
de quilles et a utr es jeux de do nner à jouer dans aucun tems
aux écoliers ni domestiques. » On remarquera cette assimila-
tion des do me stiques aux écol iers, ils a vai ent souvent le même
âge et on craignait également leur turbulence et leur manq ue
de contrôle de soi. Les bo ul es et les quilles, aujourd'hui pai-
si ble s dive rt issements , pro voqua ie nt de telles rixes que des
magistrats de police les i nte r diren t parfois complètement aux
XVI' ' et XVII" siècle s, essayant d'étendre à toute la société
les res t r ic tio ns que les hommes d' Eglise voulaient imposer aux
clercs et aux écoliers. Ainsi ces champions d'ordre moral
rangea ient pratiquement les jeux parmi les activités qu,1si dé]ic- tue
L1ses, com me l' iv resse, la prostitution, qu'on pouvait à la

1 . Vi vè . DialoR ue.1. cf. n. 2, p. 119 .


126 Le sentiment de l'enfancé

limite tolérer, mais qu'il convenait d'interdire au moindre


excès.
Cette attitude absolue de réprobation se modifia cependant
au cours du xvw, et principalement sous l'influence des jé-
suites. Les humanistes de la Renaissance avaient déjà aperçu
dans leur réaction antiscolastique les possibilités éducatives
des jeux. Mais ce furent les collèges de jésuites qui impo-
sèrent peu à peu aux gens de bien et d'ordre une opinion moins
radicale à l'égard des jeux. Les pères comprirent dès le début
qu'il n'était ni possible ni même souhaitable de les supprimer
ou encore de les réduire à quelques tolérances, précaires et hon-
teuses. Ils se proposèrent au contraire de les assimiler, de ics
introduire officiellement dans leurs programmes et règlements,
sous réserve de le& choisir, de les régler, de les contrôler. Ainsi
disciplinés, les divertissement5 reconnus bons furent admis
et recommandés, et considérés désormais comme des moyens
d'éducation aussi estimables que les études. Non seulement on
cessa de dénoncer l'immoralité de la danse, mais on apprit à
danser dans les collèges, parce que la danse, en harmonisant
les mouvements du corps, évitait la gaucherie, donnait de
J'adresse, de la tenue, du « bel air >). De même la comédie
gue !es moralistes du xvw poursuivaient de leur foudre, s'in-
troduisit dans les collèges. On commença chez les jésuites par
des dialogues en latin, sur des sujets sacrés, puis on passa à du
théâtre français sur des sujets profanes. On toléra même les
ballets malgré l'opposition des autorités de la Compagnie
« Le goût de !a danse, écrit le P. de Dainville 1 , si vif chez
les contemporains du roi Soleil, qui devait fonder en 1669
l'Académie de la danse, l'emporta sur les ukases des pères
généraux. Après l 650, il n'y eut guère de tragédie qui ne fut
entrecoupée par les entrées d'un ballet. »
Un album gravé de Crispin de Pos, daté de 1602, repré-
sente des scènes de !a vie écolière dans un collège <( chez les
Bataves J>. On reconnaît les salles de cours, la bibliothèque,
mais aussi la leçon de danse, les parties de paume et de
ballon 2• Un sentiment nouveau est donc apparu l'éducation

1. F. de Dainville, Entre nous, 1958, 2.


..., Academia si\'e spccu/11,n 1·itœ scolasticœ, 1602.
:It ile contribution à l'histoire des jeux 127

/ / : adopté des jeux qu'elle avait jusqu'alors proscrits ou tolérés


> comme un moindre mal. Les jésuites éditèrent en latin des
>< t raités de gymna tique où on donnait les règles des jeux recom-
mand és. On admit de plus en plus la nécessité des exercices
physiques ; F éne lo n écrit : « Ceux (les jeux) qu'ils aiment le
mieux (les enfants) sont ceux où le corps est en mouvement ;
ils sont contents pourvu qu'ils cha ng ent de pla ce. • Les méde-
cins du xvlll" siècle ' conçurent à partir des vieux « jeux
d'exercice », de la gymnastique latine des jésuites, une techni-
que nouvelle d'hygiène du corps : la culture physique. On lit
dans le Traité de /'éducation des enfants de 1722, par de
Crousez, professeur en philosophie et mathématiques à Lrn-
sanne : « I l est nécessaire que le corps humain pendant qu' il
prend de l'accroissement, s'agite beaucoup ... J'estime qu'il faut
préférer les jeux d'ex erc ice à tous les autres. » La Gymnastique
111Micale et chirnrgica /e de T, i sot recommande les jeux phy-
siques, ce sont les mei ll eu rs exercices : « On exerce à la fois
toutes les parties du corps... san compter que l'action des
poumons doit être sans cesse augmentée par les appels et les
cris des joueurs. » A la fin du xvm• siècle, les jeux d'exe rcic es
reçurent une autre justification, patriotique : ils préparaient à
la guerre. On comprit alors les services que l'éducation phy-
sique pouvait rendre à l'instruction militaire. C'était l'époque
Où le d res sage du soldat devenait une technique presque sa-
vante, l'époque aussi où germaient les nationalismes mode rnes .
Une parenté s'établit entre les jeux éducatifs des jésuites, la
gy mnast iq ue des médecins, l'écol e du soldat et les nécessités
du patr io ti sme. Sous le Consulat, paraît la Gymnastique de la
jeunesse, ou Traité élémentaire des jeux d' exe rcices considérés
sous le rapport de leur utilité ph ysique et morale . Les auteurs,
Du vivier et Jauffret, écrivent sans fard : l'exercice militaire
est « celui de tous les exercices qui en a fait la base (la base
de la gymnastique) dans tous les temps et qui lui appartiennent
spécialement à. l'époque (an XI) et dans le pays où nous écri-
vons ». • Voués d'avance à la défense commune par la
nature et l'esprit de notre constitution. nos enfants sont sol-
dats avant que de naître . » « Tout ce qui est militaire respire

1 . J.-J. Jusseranc!, op. cil.


128 Le senriment de l'enfance

je ne sais quoi de grand et de noble qui. élève l'homme au-


dessus de lui-même. »
Ainsi, sous les influences successives des pédagogues huma-
niste s, des médecins des Lumières, des premiers nati onal istes,
passc-t-on des jeux violents et suspects de l'ancienne coutume,
à la gymnastique et à la préparation militaire, des empoi-
gnades populaires aux sociétés de gymn.istique.

Cette évolution a été commandée par le souci de la morale,


de la santé et du bien commun. Une ,1utre évolution parallèle
à celle-ci a spécialisé, selon l'âge ou la condition, des jeux
à l'o rigînè communs à toute la société.
Danie l Mornet parlait ainsi des jeux des sociétés, dans sa
li ttér at ure classique '. « Quand les jeunes gens de la bourgeoisie
de ma génération (D. M. est né en 1878) jouaient aux
" petits jeux ", dans les matinées dansantes de leurs fa-
milles, ils ne se doutaient généralement pas que ces jeux, pl us
nombreux et plus sav.ints, avaient été deux cent cinquante ans
plus tôt, le régal de /« haute socié té . » Beaucoup plus que
deux cent cinquante ans ' Dans les heures de la duchesse de
Bourgogne', nou s assistons, dès le XV' ' siècle, à une partie de
« petits papiers » : une dame, assise, tient sur ses genoux une
corbeille où des jeunes gens déposent des petits papiers. A la
fin du Moyen Age, les jeux-partis, les jeux à vendre, étaient
très à la mode . « Une dame l anç ait à un gentilhomme, ou un
gentilhomme hinçait à une dame l_e nom d'une fleur , d'un
objet que lco nque , et la personne interpellée deva it à l'instant
même et sans hés it atio n répondre par un compliment ou une
épigramme rimée. » C'est l'éditeur moderne de Christine de
Pisan qui nous décrit ainsi la règle du jeu, parce que Christine
de Pisan composa 70 jeux à vendre 3 • Par exemple :

!. D. Morne! , J-Jis roire de la littà al//r e classique, 1940 , p. 120.


2. Cf. n. 1, p. J03.
- Christine de Pisa n, Œuvres poétiques, pub li é par M. Roy,
1886, p, 34, 188 , 196, 205.
Petite contribution à l'histoire des jeux 129

Je vous vens la passerose


Belle, dire ne vous ose.
Comment Amour vers vous me tire
Si l'apercevez tant sans dire.
Ces procédés appartenaient sans doute à la manière cour
toise. Ils passèrent ensuite dans la chanson populaire, et dans
les jeux d'enfants le jeu du corbillon qui, nous le savons,
amusait Louis XIII à trois ans. Mais ils n'étaient pas aban-
donnés par les adultes ou les hommes jeunes depuis longtemps
sortis d'enfance. Une planche d'images d'Epinal du xixe siè-
cle représente toujours les mêmes jeux, mais elle est intitulée
« jeux d'autrefois )), ce qui indique que la mode les aban-
donnait, qu'ils devenaient provinciaux, sinon, enfantins ou po-
pulaires la main chaude, le jeu de sifflet, le couteau dans le
pot à eau, la cachette (cache cache), pigeon vole, chevalier
gentil, colin-maillard, le petit bonhomme sans rire, le pot
d'amour, le boudeur, la sellette, le baiser au dessus du chan
dciier, le berceau d'amour. Les uns deviendront des jeux d'en-
fants, d'autres garderont le caractère ambigu et peu innocent
gui les faisait condamner autrefois par les moralistes, même
pas trop rigoureux comme Erasme r.
La Maison des jeux de Sorel nous permet de saisir cette
évolution à un moment intéressant, dans la première moitié
du xvu :1 siècle 2• Sorel distingue les jeux de société, des
(( jeux d'exercice >> et des ,1 jeux de hasard >). Ceux-ci sont
« communs à toute sorte de personne, n'estant pas moins pra-
tiqués par les valets que par les maîtres... aussi faciles aux
ignorants et grossiers qu'aux savants et aux subtils ». Les jeux
de société sont au contraire « des jeux d'esprit et de conver-
sation ». En principe ils ne peuvent plaire qu'à des personnes
(<

de bonne condition, nourries de la civilité et de la galanterie,


ingénieuses à former quantité de discours et de reparties,
pleines de jugement et de savoir, et ne sauraient être accomplis
par d'autres >). C'est du moins l'opinion de Sorel, ce qu'il vou
drait faire des jeux de société. En fait, ceux-ci étaient aussi à
cette époque communs aux enfants et au peuple, aux igno-
(<

1. Erasme, Le Mariage chrétien.


2, Ch. Sorel, Maison des jeux, 1642, 2 vol.
l.l O Le sentiment de l'enfance

rants el grossiers )>. Sorel doit !e reconnaître. « Nous pouvons


nommer les jeux des enfans pour les premiers jeux. » « Il y
en a qui sont d'exercices » (crosse, sabot, toupie, échelles,
balle, volants, « tâcher de se prendre l'un l'autre soit qu'ils
aient les yeux ouverts ou bandés » ). Mais « il y en a d'autres
qu, dépendent un peu davantage de l'esprit », et i! donne
l'exemple des « dialogues rimés ,>, les jeux à vendre de Christine
de Pisan, qui amusaient toujours petits et grands. Sore! devine
!'origine ancienne de ces jeux << Ces jeux d'enfans où il y a
quelques paroles rimées (le corbillon, par exemple) sont <l'on.li-
naire d'un langage fort vieil et fort simple, et cela est pris de
quelque histoire ou roman du vieux siècle, cc qui montre
comment l'on se divertissait autrefois par une naïve représen-
tation de ce qui était arrivé à des chevaliers ou à des dames de
haute qualité. »
Sorel observe enfin que ces jeux d'enfants sont aussi ceux des
adultes dans les classes populaires, et la remarque a pour
nous une grande importance « Comme ce sont là jeux d'cn-
fans, ils servent aussi aux personnes rustiques dont l'esprit n'est
pas plus relevé en cette matière-là. >> Toutefois, au début du
XVII" siècle, Sorel doit convenir que « quelquefois des personnes
d'assez haut étage s'y pouvaient occuper pour récréation »,
et l'opinion commune ne s'y oppose pas ces jeux « mêlés », c'est-à-
dire communs à tom; les âges et toutes !es conditions,
<( se rendent recommandables pour le hon emploi qu'ils ont

toujours eu )) ... (< Il y a certaines manières de jeux auquels


l'esprit ne travaille pas beaucoup, tellement qu'une jeunesse
.1ssez basse s'y peut exercer, quoiqu'en effet des personnes
âgées et fort sérieuses s'en servent aussi par occasion. )> Cet
ancien état de choses n'est plus admis par tous. Dans la Maison
des jeux, Ariste estime ces divertissements d'enfants et de
vilains indignes d'un honnête homme. Le porte-parole de Sorel
répugne à les proscrire aussi complètement ,i Ceux même
qui semblent être bas peuvent être relevés en leur donnant une
autre application que leur première, laquelle je n'ai rapportée
que pour servir de moctè:e. » Et il essaie de relever le niveau
intellectuel des <( jeux d'entretien )> qui se font en chambre.
A vrai dire, le lecteur moderne reste perplexe et voit mal com-
ment !e jeu de !a mourre où le maître du jeu montre un,
Perire contribution à l'histoire des jeux 131

deux, trois doigts de la main, et où la compagnie doit aussitôt


répéter exactement son geste, comment ce jeu est plus 'relevé
et p!u.s spirituel que celui du corbillon, abandonné sans appel
aux enfants : il est de l'avis d'Ariste dont le point de vue est
déjà moderne. Mais il s'étonnera plus encore qu'un romancier
et historien comme Sorel consacre un gros ouvrage à ces
divertissements et à leur révision nouvelle preuve de la place
qu'occupaient les jeux dans les préoccupations de l'ancienne
société.
On distinguait donc au xvu(: siècle les jeux d'adultes et de
gentilshommes, des jeux d'enfants et de manants. La distinc-
tion est ancienne et remonte au Moyen Age. Mais alors, à
partir du XII" siècle, elle concernait seulement certains jeux,
peu nombreux et très particuliers, les jeux chevaleresques.
Auparavant, avant la constitution définitive de l'idée de no-
blesse, les jeux étaient communs à tous, quelle que fût leur
condition. Certains ont longtemps conservé ce caractère, Fran-
çois I°' et Henri Il ne dédaignaient pas la lutte, Henri II
jouait au ballon : cela ne sera plus admis au siècle suivant.
Richelieu fait du saut dans sa galerie comme Tristan à la cour
du roi Marc, Louis XIV joue à la paume. Mais à leur tour
ces jeux traditionnels seront abandonnés au xvrn'! siècle par
les gens de qualité.
Depuis le xu" siècle, certains jeux étaient déjà réservés aux
chevaliers 1 et précisément aux adultes. A côté de la lutte, jeu
commun, le tournoi et la bague étaient chevaleresques. L'accès
des tournois était interdit aux vilains, et les enfants même
nobles n'avaient pas le droit d'y prendre part pour la pre-
mière fois p ut-être, une coutume défendait aux enfants, et en
même temps aux vilains, de participer à des jeux collectifs.
Aussi les enfants s'amusèrent-ils à imiter les tournois interdits
le calendrier du bréviaire Grimani nous montre des tournois
grotesques d'enfants, parmi lesquels on a cru reconnaître le
futur Charles Quint les enfants chevauchent des tonneaux
comme des dextriers.
La tendance apparaît alors que les nobles doivent éviter de

1. De Vriès et Marpago, Le Bréviaire Grimoni, 1904-191().


12 vol.
132 Le senfiment de J'enfance

frayer avec les vilains, et se distraire entre eux : tendance qui


ne réussit pas à ,s'imposer généralement, du moins jusqu'à ce
que la noblesse disparaisse en tant que fonction sociale, et soit
relayée par la bourgeoisie, à partir du xv1W siècle. Au
XVIe siècle, au début du xvW siècle, de nombreux docu-
ment iconographiques témoignent du mélange des conditions
lors des fêtes saisonnières. Dans !'un des dialogues du courtisan
de Balthazar Castiglione, ce classique du xv1" siècle traduit
dans toutes les langues, on discute ce sujet, et on n'est pas d'ac-
cord 1 « En notre pays de Lombardie, dit à l'heure le sei-
gneur Pa!!acivîno, on n'a point ce regard {que le courtisan
ne doit jouer qu'avec d'autres gentilshomme.:s), ains se truuvent
plusieurs· gentilshommes, lesquels aux festes dansent tout le
jour au soleil avec les païsans, jouent avec eux à jetter la barre,
à lutter, courir et sauter et si je pense que ce n'est pas mal
fait. » Quelques-uns protestent, parmi la compagnie ; on con-
cède qu'à la rigueur le gentilhomme peut jouer avec des
paysans, pourvu qu'il « emporte le dessus » sans effort appa-
rent i! doit « quasi être sûr de vaincre ». « Il est une
chose trop laide et indigne. voir un gentilhomme vaincu par
un pai:san et principalement à la lutte. » L'esprit sportif
n'existait pas alors, sinon dans les jeux chevaleresques, et sous
une autre forme, inspirée de !'honneur féodal.
A !a fin du xv1(' siècle, la pratique des tournois était aban-
donnée. D'autres jeux d'exercice les remplacèrent dans les as-
semblées de jeunes nobles, à la cour, dans les classes de pré-
paration militaire des Académies, où, pendant la première
moitié du xvw siècle, les gentilshommes apprenaient !es armes,
l'équitation. La quintaine on visait à cheval un but de bois,
qui remplaçait la cible vivante des anciens tournois, une tête
de Turc. La bague on décrochait une bague pendant la
course. Dans le livre de Pluvine!, le directeur d'une de ces
Académies, une gravure de Crispin de Pas 2 représente
Louis XIII enfant, jouant à la quintaine. L'auteur écrit de !.a
quintaine qu'elle tenait le milieu entre « la furie de rompre en

J. B. Castiglione, Le Courti.1w1.
2. Pluvine! avec gravures de Crispin de Pos. Cabinet des
E'itarnpes Ec 35'', in f'' fig 47.
Petite contribution à l'histoire des jeux 133

lice les uns contre les autres (le tournoi) et la gentillesse de la


course de bague •· A Montpellier, dans les années 1550, rap-
porte l'étudiant en médecine Félix Platter ', • le 7 juin, la
noblesse donna un jeu de bague, les che vaux étaient riche-
ment caparaçonnés, couverts de tapis et ornés de panaches de
toutes couleurs ». Heroard dans son journal de l'enfance de
Louis XIIJ signale souvent des courses de bague au Louvre,
à S ai nt -Ge rmai n. « La pratique de courir la bague se prati-
que to us les jours » (en po u rpo i nt , et non en ar mes) , remar-
que Pl uvine!, ce spécialiste. La Quintaine et la bague succé-
daient aux tournois, aux jeux chevaleresques du Mo yen Age, ils
étaient réser vés à la noblesse. Or qu'arr i va- t-il ? lis n'ont pas
aujo urd ' h ui co mp lè tement disparu comme on po urra i t le croire ;
ma is on ne le s retrouvera pas près des courts de tennis ou des
terrains de golf des quartiers riches, mais dans les fêtes fo-
rai nes , où on tire toujours les têtes de Turcs et où les enfants,
sur les chevaux de bois des ma nèg es, peuvent enco re ·courir
la bague . C'est cc qui nous reste des tournois chevaleresques
du Moyen Age : jeux d'en fa nts et jeux du peup le.
Les autres exemples ne manquent pas, de cette évolution qui
fait glisser les jeux anciens dans le conservatoire des je u x en-
fantins et populaires. Le cerceau : le cerceau, à Ja fin du Moyen
Age , n'a pparte nait pas aux enfants, ou seulement aux jeunes
enfants. Sur une tapisserie du XVI" siècle ' , des adolescents
jouent au cerceau ; l'un d'eux va le lancer avec une baguette.
Sur un bois de Jean Leclerc, de la fin du XVI" siècle, des enfants
déjà grands ne se contentent pas de faire rouler le cerceau ,
en entretenant son mo u-ve ment au bâton, mais ils sautent dans
le cerceau, comme à la corde : « Qui mieux , dit la légende, sau-
tent dans le cercea u ". >) Le cerceau permettait des acrobaties,
des figures parfois d if fici le s. Il était assez familier chez les
jeunes gens, assez ancien auss i, pour servir à des danses trad i-
tio nne lle s, comme celle que nous décrit, en 1596 et à Avignon
l'étudiant suisse Félix Pla tter : le jour du mardi gras des
troupes de jeunes gens se réunissent masq ués et « costumés

1. F15 /i Y. et Th omas Plat,1, r à M ont pellie r, p. 1.12.


2. G::i bel , op. cit ., Il, 196.
_,. Leclerc, o p. ci r .
134 Le sentiment de l'enfance

différemment en pèlerins, en paysans, en mariniers, en italien,


en espagnol, en alsacien )), en femmes, escortés de musiciens.
« Le soir ils exécutent dans la rue la danse des cerceaux à
laquelle prirent part beaucoup de jeunes gens et de jeunes
filles de la noblesse, vêtus de blanc et couverts de bijoux. Cha-
cun dansait, tenant en !'air un cerceau ·blanc et or. Ils en-
trèrent dans l'auberge où je fus les regarder de près. C'était
admirable de les voir passer et repasser sous ces cercles, s'en-
roulant, se déroulant et s'entrecroisant en cadence, au son
des instruments. » Des danses de ce genre appartiennent encore
au répertoire villageois des pays basques.
Dès !a fin du xvw siècle, dans les villes, il semble bien que
le cerceau était déjà laissé aux enfants une gravure de Me-
rian I nous montre un petit enfant poussant son cerceau,
comme cela se fit pendant tout !c x1x siècle et une partie du
0

XX". Jouet de tous, accessoire d'acrobatie et de danse, le cer-


ceau n'est plus désormais utilisé que par des enfants de plus
en plus petits jusqu'à son abandon définitif, tant il est vrai, peut-
être, qu'un jouet pour garder l'attention des enfants, doit éveiller un
rapprochement avec l'univers des adultes.
Nous avons appris, au début de ce chapitre, qu'on disait des
contes à I.oui xrnenfant, les contes <le Mélw,ine, <les contes
de fées. Mais ces récits s'adressaient aussi, à cette époque, aux
grandes personnes. « Mme de Sévigné, remarque M. E. Storer,
historien de « la mode des contes de fées " à la fin du
XVII" siècle 2 , était nourrie de féeries. » Elle ne répond pas
aux plaisanteries qui \'amusent de M. de Coulanges sur une
certaine Cuverdon « de peur qu'un crapaud ne lui vînt sauter
au visage pour la punir de son ingratitude ». Elle fait allusion
!à à une fable du troubadour Gauthier de Coincy qu'elle con-
naissait par la tradition.
Mme de Sévigné écrit le 6 août 1677 : « Mme de Cou-
langes.. voulut bien nous faire part des contes avec quoi l'on
amuse les darnes de Versailles: cela s'appelle les mitonner. Elle
nous mitonne donc et nous parla d'une île verte où on élevait
une princesse plus belle que le jour. C'étaient les fées qui

!. Meri,rn. gravure, Cabinet des Estampes Ec 11 in f', p. 58.


2. M. E. Storer, [_a Mode des contes de fées (1685-1700), 1928.
Petite contrihution à l'histoire des jeux 135

soufflaient sur elles à tout moment, etc. " Ce conte dura une
honne heure. )>
Nous savons aussi I que Colbert « à ses heures perdues avait
des gens tout exprh· (nous soulignons) pour l'entretenir des
contes qui ressemblaient à ceux de Peau d'Ane >>.
Toutefois, dans la seconde moitié du siècle, on commence à
trouver ces contes trop simples, et en même temps on s'y inté-
resse, mais d'une manière nouvelle, qui tend à transformer en
un genre littéraire à la mode, des récitations orales tradition-
nel!es et naïves. Ce goût se manifeste à !a fois par des éditions
réservées aux enfants. du moins en principe, comme les contes de
Perrault, où le goût pour les vieux co 1te s demeure encore
1

honteux - et par des publications plus sérieuses, à l'usage des


grandes personnes, et dont les enfants et le peuple sont exclus.
L'évolution rappelle celle des jeux de société décrite plus haut.
Mme de Murat s'adresse aux fées modernes Les an-
ciennes fées, vos devancières, ne passent plus que pour des
badines auprès de vous. Leurs occupations étaient bas<,es et
puériles, ne s'amusant qu·aux servantes et aux nourrices. Tout
leur soin consistait à bien balayer la maison, mettre !e pot- au-
feu. faire !a lessive, remuer rhercerJ et dormir les enfants, traire
les vaches, battre le beurre et mille autres pauvretés de cette
nature.. C'est pourquoi tout ce qui nous reste aujour- d'hui de
leurs faits et gestes ne sont que des contes de 01a mère l'oye.
)> « Elles n'étaient que des gueuses. >) « Mais vous, mesdames fies fées
modernes}, vous avez bien pris une autre route. Vous ne vous
occupez que de grandes choses, dont ]es moindres sont de donner
de l'esprit à ceux qui n'en ont point, de la beauté aux laides, de
l'éloquence aux ignorans, de la richesse aux pauvres. »
D'autres auteurs au contraire demeurent sensibles à la sa-
veur de.s vieux contes, qu'ils ont autrefois écoutés, et cher-
chent plutôt à la préserver. Mlle Lhérîtier présente ainsi ces
contes
Cent fois ma nourrice Oll ma mie
M'ont fait ce beau récit, le soir près des tisons ;
Je n'y fois qu'njouter un peu de broderie.

1. Cité d'après M. E. Storer, op. cit.


136 Le sentiment de l'enfance

« Vous vous étonnerez sans doute... que ces contes, tout in-
croyables qu•ils soient, oient venus d'âge en âge jusqu'à nous,
sans qu·on se soit donné le soin de les écrire. »

lis ne sont pas aisés à croire,


]\,.Jais tant que dans le monde on verra des enfans,
Des mères et des mères grands
On en gardera la mémoire.

On commence à fixer cette tradition demeurée si longtemps


orale : certains contes « qu'on m'avait racontez quand j'étais
enfanL. ont été mis depuis peu d'années sur le papier par
des plumes ingénieuses ». Mlle Lhéritier pense que l'origine
doit remonter au Moyen Age : " Elle (la tradition) m'assure
que les troubadours ou conteurs de Provence ont inventé
Finette bien longtemps devant qu'Abelard ou le célèbre comte
Thibaud cJe Champagne eussent produit des romans. » Ainsi
le conte devient un genre littéraire fri,sant le conte philosophi-
que, ou bien archaïsant. comme celui de Mlle Lhéritier :
« Vous m'avouerez que les meilleurs contes que nous ayons
sont ceux qui imitent le plus le style et la simplicité des nour-
rices. »
Tandis que le conte devient à la fin du XVII" siècle un genre
nouveau de la littérature écrite et sérieuse ( philosophique ou
archaïsant, il n'importe), la récitation orale des contes est aban-
donnée par ceux-là même auxquels s'adresse la mode des
contes écrits. Colbert et Mme de Sévigné écoutaient les contes
qu'on leur disait : personne alors n'avait l'idée de souligner
le fait comme une singularité, distraction banale, comme au-
jourd'hui la lecture d'un roman policier. En l 771, il n'en est
plus ainsi, et. dans la bonne société, parmi les itdultes, il
arrive que les vieux contes de la tradition orale, à peu près
oubliés, soient à l'occasion l'objet d'une curiosité de caractère
archéologique ou ethnologique, qui annonce le goût moderne
du folklore ou de l'argot. La duchesse de Choiseul écrit à
Mme du Deffand que Choiseul " se fait lire des contes de
fées toute la journée. C'est une lecture à laquelle nous nous
sommes tous mis. Nous la trouvons aussi vraisemblable que
l'histoire moderne "· Comme si l'un de nos hommes d'Etat,
après un échec politique, lisait Bécassine ou Tintin dans sa
Petite contribution à l'histoire des jeux 137

retraite pas plus sot que la réalité ! La duchesse était tentée,


elle écrira deux contes, où on retrouvera le ton du conte
philosophique, si on en juge par le début du Prince enchanté :
« Ma mie Margot, toi qui dans mon bureau rappelais le som-
meil ou rouvrais ma paupière avec les contes si jolys de ma
mère l'oye, de Bellier mon ami, raconte moi quelque sublime
histoire dont je puisse réjouir la compagnie. Non, drt Mar-
got, baissons le ton, il ne faut aux hommes que des contes
d'enfants. »
D'après une autre anecdote de cette époque, une dame
éprouva un jour d'ennui la même curiosité que les Choiseul.
Elle sonna sa servante et lui réclama !'Histoire de Pierre de
Provence et de la belle Maguelonne, qu'aujourd'hui nous au-
rions tout à fait oubliée sans les admirables lieder de Brahms.
,; La soubrette étonnée se fit répéter jusqu'à trois fois et reçut
avec dédain cet ordre bizarre ; il fallut pourtant obéir ; elle
descendit à la cuisine et rapporta la brochure en rougissant. » En
effet au xvill" siècle, des éditeurs spécialisés, principale- ment à
Troyes, publiaient des éditions imprimées de contes pour le
public des campagnes où la lecture s'était répandue et quïls
atteignaient par les colporteurs. Mais ces éditions, qu'on
appelait Bibliothèque bleue (les contes bleus), parce qu'elles
étaient imprimées sur papier bleu, ne devaient rien à la
mode littéraire de !a fin du xvw siècle ; elles transcrivaient aussi
fidèlement que le permettait l'inévitable évolution du goùt, les
vieux récits de la tradition orale. Une édition de 1784 de la
Bibliothèque bleue comporte à côté de Pierre de Provence et la
belle Maguelonne, Robert le Diable, les quatre fils Aymon, les
contes de Perrault, ceux de Mlle de la Force
et de Mme d'Aulnay.
A côté des livres de la Bibliothèque bleue, il y avait toujours
les conteurs occasionnels des longues veillées, et aussi des con-
teurs professionnels, héritiers des vieux diseurs, chanteurs,
jongleur!'. !a peinture et la gravure des XVII'' et XVIW
siècles, la lithographie pittoresque du début du XIX'' siècle,
ont aimé !e thème du conteur d'histoire, du charlatan 1 • Le
!. Ciuardi dans Fiocco, Ve11etia11 painting. pl. LXXIV. Ma-
gnasco dans Geiger, Maf!nasco, pl. XXV. G. Dou, Munich, K. d.
K.. pl. LXXXI.
138 Le sentimP!lt de l'enfanc·.c-

charlatan est juché sur une c.strade; il raconte son histoire, en


montnint avec une gaule le texte écrit sur un grand placurd,
qu'un compagnon tient parfois à bout de bras et que les audi-
teurs peuvent suivre en même temps qu'ils écoutent. Dans quel-
ques villes de province la petite bourgeoisie avait encore parfois
conservé celle manière Je passer le temps. Un mémorialiste
nous raconte qu'à Troyes à la lin du xv1w .,iècle, les hom-
mes se réunissaient à l'heure de goùter, l'hiver dans les caba-
rets, l'été « dans les jardins où, après avoir quitté la perruque.
on arborait le petit bonnet',,,. On appelait cela "une cotkrie h.
« Chaque cotte rie avait au moins un conteur sur lequel chacun
modelait son talent. » Le mémorialiste se souvient d'un de ce,
conteurs : un vieux bouche1·. « Deux jour·s que je vécus avec
luy (ét:int enfant) se passèrent en récits, en histoires et en
contes dont ['agrément, 1 'effet et la naïveté seraienl à peine, je
ne dis pas rendus, mais sentis par la race actuelle » (la géné-
ration actuelle).
Ainsi les vieux contes que tous écoutaient à l'époque de Col-
bert et de Mme de Sévigné, ont été peu à peu abandonnés par
les gens de qualité, pui, par la b,1urgeoisie, aux enfants et au
pn1plc des campagne,. Clélui-ci les délaiss 1 it son tour quand
le Petit Journal remplaç,t la Bihliothèque hle11e: les enfants de·
vinrent alors leur Jcrnier public, pour peu de temps d·ail!eurs,
car la littérature enfantine subit aujourd'hui le même renou-
vellement que les jeux et les m rurs.
La paume fut un des jeux les plus répandus : de tous les
jeux d'exercice, il était celui que les moralistes de la fin du
Moyen Age toléraient à la rigueur avec le moins de répu-
gnance : le plus populaire, commun à toutes les conditions, aux
:-ois et aux vilain,;, pendant plusieurs siècles.,. Cette unanimité
cessa vers la fin du ;{V!!'' siècle, désormais 011 constate une
désaffection à l'égard de la pc1umc des gens de qualit6; à
Paris en 1657 on comptait l 14 tripots. en 1700, malgré J'acrois-
serncnt de la population lellf nomhre était tombé à 10, au
x1x'' siècle, il n'y en avait plus que 1, l'un rue Mazarine, l'autre
sur la terrasse des Tuileries 0C1 il existait encore en 1900 '.

1. Vic de M. G1·os/ev, 17'1',7.


1 J.-J.
Jusserand. op. cit.
Pcrire co11rrih11tion à l'histoire des jeux 139

Déjà, nous dit Jusserand, l'historien des jeux, Louis XIV


jouait à !a paume sans enthousiasme. Si les adultes bien élevés
délaissèrent cc jeu, les paysans et les enfants (même bien élevés)
lui demeurèrent fidèles mus diverses formes <le balle ou de
volant ou de pelote ; en pays basque, il subsista jusqu'à sa
rcnaissnnce sous les formes perfectionnées de la grande ou
petite chistera.
Une gravure de Merian de la fin du xvw siècle, nous
I

niontre une partie de ballon réunissant petits et grands on


gonnc le ballon. Mais le jeu de ballon ou de soule était déjà à
cette époque suspect aux spécialistes de la civilité et des bon
nes manières. Thomas Elyot et Shakespeare le déconseillaient
aux nobles. Jacques l''" d'Angleterre l'interdisait à son fils.
Pour du Cange, il n'est plus pratiqué que par les paysans : << L;,
choie, espèce de ballon que chacun pousse du pied avec vio-
lence et qui est encore en usage parmi les paysans de nos
provinces. Usage qui survécut jusqu'au XIX" siècle par
exemple en Bretagne <( Le seigneur ou notable du village,

lisons-nous dans un texte de l'an VIII, jetait au milieu de


la foule un ballon plein de son que !es hommes de différents
cantons essayaient de s'arracher... J'ai vu "Jans mon enfance
(l'auteur est né en 1749) un homme se casser la jambe en
sautant par un soupirail dans une cave pour la saisir (la halle).
Ces jeux entretenaient les forces et le courage, mais je le
répète, ils étaient dangereux. )) C'est le même sentiment qui
inspira le dicton : jeu de mains, jeu de vilains. Nous savons que
l'usage du ballon s'est conservé chez \es enfants, comme chez
les paysans.
Bien d'autres jeux d'exercice passeront ainsi dans le domaine
des enfants et du peuple. Ainsi !e mail dont Mme de Sévigné
parlait dans une lettre à SL)l1 gendre de J 685 2 (< J'ai fait
deux tours de mail avec les joueurs (aux Rochers). Ah! mon
cher comte, je songe toujours à vous, et quc\!c grâce vous
aviez à pousser cette boule. Je voudrais que vous eussiez à
Grignan uni.! aussi belle allée. » Tous ces jeux de boule, de
4uilles, de croquet, ahandonnés par la nohlesse et !a bourgcoi-

1. Meri,111, gravure Cnbinet des E<;tampcs, Fe 10 in f".


2. Mme de Sévigné, Lelfrcs, 1] juin 1685.
140 Le sentiment de l'enfant

sie, sont passés au x,x siècle dans !es campagnes pour lei
adultes, dans les nurseries pour les enfants.
Cette survivance populaire et enfantine de jeux autrcfob
communs à la col!ectîvité tout entière, a préservé encore l'une
des formes les plus générales de divertissement de !'ancienne
société le déguisement. Les romans du x v 1•1 au XVIII" siècle
sont pleins d'histoires de travestis garçons déguisés en filles,
princesses en bergères, etc. Cette littérature traduit un goût
qui s'exprimait à chaque occasion au cours des fêtes saison
nières ou occasionnelles fêtes des Rois, mardi gras, fêtes de
novembre... Longtemps on porta normalement le masque pour
sortir, surtout les femmes. On aimait se faire peindre sous son
apparence ·tavorite. Cela était vrai des gentilshommes. Depui
le xv1w siècle, les fêtes travesties se firc'nt plus rares et plus
discrètes dans la honne société; alors le carnaval devint popu-
laire et même traversa !'océan, s'imposa au noirs esclaves
d'Amérique, et le déguisement fut réservé aux enfants. Jl n'y
a plus qu'eux qui se masquent au carnaval et se déguisent
pour s'amuser.

Dans chaque cas !a même évolution se répète avec mono-


tonie. Elle invite à une importante conclusion.
Nous sommes partis d'un état social où les mêmes jeux
étaient communs à tous !es âges et à toutes les conditions,
Le phénomène qu'il faut souligner est l'ahandon de ces jeux
par les adultes des classes sociales supérieures, et au contraire,
leur survivance à fa fois dans le peuple et chez !es enfants de
ces classes supérieures. En Angleterre, il est vrai, ]es gentle-
men n'ont pas délaissé comme en France les vieux jeux, mais
ils les ont transformés et c'est sous des formes modernes et
méconnaissables qu'ils ont colonisé au x1x" siècle les bour-
geoisies et le (< sport ))...
JI est très remarquable que l'ancienne communauté des jeux
se soit rompue au même moment entre les enfants et les
adultes, entre le peuple et la bourgeoisie. Cette coïncidence
nous permet d'entrevoir dès maintenant un rapport entre le sen-
timent de l'enfance et le sentiment de classe.
5

De l'impudeur à l'innocence

L'une des lois non écrites de notre morak contemporaine,


la plus impérieuse el la mieux respec tée , exige que les adultes
s'absti en nen t devant les enfa nts de toute allusion, surtout plai-
sant e, aux choses sexuelles. Ce sentiment était bien étranger
à l'ancienne société. Le lecte ur moderne du journal où le méde-
ci n du roi, Hero ard, consigne de petits faits de la vie du jeune
Louis XIII ' est confondu de la liberté avec laquelle on trai-
tait les enfants, de la grossièreté des pla isanteries , de l' i ndé-
cence de geste s dont la publicité ne choquait personne et qui
pa ra is saient naturels. Rien ne nous donnera une meilleure idée
de l ' absenc e complète du se ntime nt moderne de l'enfance dans
les dernières années du xv1' et le début du xvn• siècle.
Louis Xlll n'a pa, encore un an : « Il rit à plein poumon
quand la remue use lui branle du bout des doigts sa guillery. »
Charmante plaisanterie que l'enfant ne tarde pas à p re nd re à
son compte, il i n te rpelle un page : « d ' un Hé ! et se re t rousse ,
lui montrant sa guillery » .
Il a un an : « Fort gay, note Heroa rd, émerillonné; il fait
baiser à chacun sa gui lle ry . » Il est sûr que chacun s'en amuse.
De même s'amuse-t-on beaucoup de son jeu devant deux visi-
teurs, le sieur de Bonnières et sa fille : « li lui a fort ri, se re-
trousse , lui montre sa guillery, mais surtout à sa fille, car alo rs,
la tenant et riant son petit rire, il s'éb ranlait tout le corps. »
On trouvait cela si drôle que l'enfant ne se privait pas de répé-
te r un geste qui lll i. valait un si beau succès ; de vant « une
petite damoiselle », « il a retroussé sa cotte, lui a montré sa

1. Heroard , l ou m a / ,\'Ur /'en fanc e et fa jeunesse de Louis XIII,


publié par E. Saulié et E. de Barthélémy, 1868, 2 vol.
142 Le sentiment de l'n,Jance

gui!lery avec une telle ardeur quïl en était hors de soi. Il se


couchait à la renverse pour la lui montrer »,
I! a un an passé qu'il est déjà fiancé à l'infante d'Espagne;
son entourage !ui fait comprendre cc que cela veut dire et il
n'a pas si mal compris. On !ui dit « Où est le mignon de l'in-
fante? Il met la main sa gui!lery. »
Pendant ses trois premières années, personne ne répugne ou
ne voit de mal à toucher, par plaisanterie, les parties sexuelles
de cet enfant « La marquise (de Verneuil) !ui mettait souvent
!a main sous sa cotte ; d se fait mettre sur !c lit de sa nourrice
oü elle se joue à lui, mettant sa main sous sa cotte. »
(( Mme de Verneuil se veut jouer à lui, et lui prend ses té-
tons ; il ]a repousse et dit otez, otez, laissez cela, a!lez-vous-
en. Il ne veut jamais permettre que la marquise lui touche les tétons,
sa nourrice !'avait instruit, disant Monsieur, ne laissez point
toucher vos tétons à personne, ne votre guillery, on vous la
couperait. Il s'en ressouvenait. ft
« Levé, il ne veut point prendrt.; sa chemise et dit point
ma chemise (Heroard aime reproduire le jargon l!t même !'ac-
cent de l'enfance balbutiante), je veux donner premièrement
du !ait de ma guillery; l'on tc:nd la main. il fait comme s'il
en tirait et de sa bouche fait pss pss, mais en donne à
tous, puis se laisse donner sa chemise. »
C'est une plaisanterie classique, qu'on répète souvent, de
lui dire <( Monsieur, vous n'avez pas de guillery )>; il répond
(<

Hé la vêla ti pas, gaiement, la soulevant du doigt >>. Ces


plaisanteries n'étaient pas réservées à la domesticité, ou à des
jeunesses sans cervelle, ou à des femmes de rrvturs lé- gères,
comme !a maîtresse du roi. La reine, sa mère " La reine,
mettant la main à sa guillery, dit " Mon fils, j'ai pris votre bec.
" » Plus extraordinaire encore cc passage (< Dé- pouillé el
Madame aussi (sa sxur). ils sont mis nus dans le lit <.lVec le
roi, où Ils se baisent, gazouillent et donnent hcau- coup de plaisir
au roi. le roi !ui demande " Mon fils, où est le paquet de
l'infante'? " Il le montre, disant " Il n'y a point d'os, papa. "
Puis, comme i: fut un peu tendu 11 Y en a ast heure, il y en a
quelquefois. »
On s'amuse, en effet, à observer ses premières érections
Eveillé à 8 heures. il appelle Mlle Bcthouzay et lui dit
/'impudeur à l'innocence l4J

Zezai, ma gu il le ry fait le pont-levis ; le vela levé, le vela


·. baissé. C' est qu'il la le va it et la baissait. »
A quatre ans, son éduca tion sexuelle est bien faite : • Mené
chez. la reine, Mme de Guise l u i montre le lit de la re i ne, et
l ui dit : " Monsieur, vo il à où vous avez été fa i t. " li répond :
" Avec maman· 1 " » « Il demande au 111 ari de sa nm1rri.:e :
" Qu'est cela? --- C'est, dit-il, mon bas de soie. -- Et
cela '.1 (sur le mod e des jeux de soc iété). -- Ce sont mes
chausses. -·- De quoi sont-elles'? -- De ve lo u rs. -- Et cela'!
- C'est une bra yerte. - Qué qu'il y a dedans'! - Je ne sais Monsieur. -
Eh, c'est une gu i lle1· y. Pour qui est -elle ?
--- Je ne sa is Mo nsie u r. -- Eh c'est pour Mme Doundoun
(sa nourr ice). " »
« Il se met ent re les jambes de Mme de Monglat (sa gou-
vernante, une femme très d i gne, très respectable, qui ne p.i n lÎt
pas pourtant s'émou voir - pas plus qu'Heroard •-- de to ute s
ces pl a i san ter ies que no u s jugeons aujourd'hui insupportables).
Le roi l ui dit : " Voilà le fils de Mme de Monglat, l a voi là qui
accouche. " Il part soudain et se va mettre entre les jambes de
la re i ne. »
A partir de cinq-six ans, on cesse de s'amuser de ses parties
sexuelles : c'es t l ui qui com menc e à s',lmuscr de celles des
au t!'es. M lle Merc ier, l ' u ne de ses f em mes de chambre q u i avait
veil lé, ét ai t encore au lit contre le sien (s es domestiques, par-
f ois mariés, co ucha i ent dans la même chambre que l u i et S ll
présence ne devait pas beaucoup les gêner ). « Il se jo ue à
elle », lui fait remuer les doigts de pied, les jambes en hau t ,
« dit à sa nourrice qu'elle nille qué ri r des verges pour la fesse r,
le fait exécuter ... Sa nourrice l u i demande : " Monsieur
qu 'avez -vous vu à Mercier ·1 " Il répond : " J ' a i vu son eu ",
f roid eme n t. " Qu'avez-vous vu encore'/ " Il répond froide,
ment et sans r i re qu'il a vu son conin. » Une autre fois
• se jo ue avec Mlle M erc ier, m'appelle (He roa rd) me disant
que c'est Mercier qui a conin gros comme cela ( mo ntra nt ses
deux poings) et q u' i l y a de l'e au dedans ».
A partir de 1608, ce genre de pla i sa nt e r ie disparaît : i l
de vi ent un petit homme - l'âge fatidique de sept ans - et
c'est alors qu'il faut l ui apprendre la décence des m an iè res et
du langage. ()uand on lui demande par où sortent les enfants,
144 Le sentiment

il répondra alors, comme !'Agnès di: Molière, par


Mme de Monglat le reprend quand il « montre sa
à la petite Ven tel et ». Et si on continue encore à le
le matin ù son réveil. au lit de Mme de Monglat, sa
nante, entre elle et son mari, Heroard sïndign<è cl note
marge: insignis impudcntia. On imposait au garçon de dix
une retenue qu'on n'avait pas l'idée d'exiger de !'enfant
cinq ans. L'éducation ne commençait guère qu'après sept ans.
Encore est-il que ce scrupule tardif de décence doit être attri-
hué à un début de réforme des m'.X:urs, signe de la réno-
vation religieuse et momie du xvu•· siècle. Comme si la va-
leur de l'éducation commenç,lit seulement à l'approche de
l'âge d'homme. Vers l'âge de quatorze ans, Louis XIII n'avait
pourtant rien à apprendre, car c'est à quatorze ans et deux
mois qu·on le mit presque de force dans le lit de sa femme.
Après la cérémonie il « se couche et soupe au lit à 6 heures
trois quarts. M. de Gramont et quelques jeunes, seigneurs lui
faisaient des contes gras pour l'assurer. Il demande ses pan-
toufles et prend sa rohe et va à la chambre de la reine à
8 heures où il fut mis au lit auprès de la reine sa femme, en
présence de la reine sa mère ; à l 0 heures un quart, il revient
après avoir dormi environ une heure et fait deux fois, à ce
qu'il nous dit ; il y paraissait, le g". rouge
Le mariage d'un garçon de quatorze ans commençait peul-
être ù devenir plus rare. Le mariage d'une fille de treize ans
était encore monnaie courante.
H n'y a pas lieu de penser que le climat moral devait être
différent dans d'autres familles de gentilshommes ou de rotu-
riers : cette manière familière d'associer les enfants aux plai-
santeries sexuelles d'adultes appartenait aux mœurs communes
et ne choquait pas l'opinion. Dans la famille de Pascal, Jac-
queline Pa5cal écrivait à douze ans des vers sur la grossesse
de la reine.
Thomas Platter rapporte, dans ses mémoires d'étudiant en
médecine à Montpellier, à la fin du xv,•· siècle : « J'ai connu
un bambin qui fit cet affront (de nouer l'aiguillette au mo-
ment du mariage, pour frapper le mari d'impuissance) à la ser·
vante de ses parents. Celle-ci le supplia de lui lever le charme
en dénouant l'aiguillette. Il y consentit et m1ssitôt le marié,
De l'impudeur à l'innocence 145

retrouvant ses forces, fut complètement guéri. » Le P. de Dain-


ville, historien des jésuites et de la pédagogie humaniste,
constate aussi ,i Le respect dü aux enfants était, pour lors
(xv1i- siècle) choses tout à fait ignorées. Devant eux on se per-
mettait tout paroles crues, actions et situations scabreuses ;
ils avaient tout entendu, tout vu 1 • »
Cette absence de réserve vis-à-vis des enfants, cette façon
de les associer à des plaisanteries qui brodent autour de thèmes
sexuels, nous surprend : liberté du langage, plus encore, audace
des gestes, attouchements dont on imagine aisément cc qu'en
dirait un psychanalyste moderne ! Ce psychanalyste aurait tort.
L'attitude devant la sexualité, et sans doute la sexualité ellc-
même, varie avec le milieu, et par conséquent selon les épo-
ques et les mentalités. Aujourd'hui les attouchements décrits
par Heroard nous paraîtraient à la limite de l'anomalie sexuelle
et personne ne les oseraient publiquement. Il n'en était pas
encore ainsi au début du xvn" siècle. Une gravure de Bal
dung Grien, de 1511, représente une sainte famille. Le geste
ùe sainte Anne nous paraît singulier elle ouvre les cuisses de
l'enfant, comme si elle voulait dégager le sexe et le chatouiller.
On aurait tort de voir là une allusion gail!arde 2 •
Ces manières de jouer avec le sexe des enfants apparte-
naient à une tradition très répandue, qu'on retrouve de no-s
jours dans les sociétés musulmanes. Celles-ci sont demeurées
à l'écart en même temps que des techniques scientifiques, de
la grande réforme morale, chrétienne au début, laïque ensuite,
qui a discipliné la société embourgeoisée du xviw et surtout
du xrx(' en Angleterre ou en France. Aussi retrouve-t-on, dans
ces sociétés musulmanes, des traits dont l'étrangeté nous frappe.
mais qui n'auraient pas autant surpris l'excellent Heroard.
Qu'on en juge par cette page extraite d'un roman, la Statue de
sel. L'auteur est un juif tunisien, Albert Memmi, et son livre
est un curieux témoignage sur la société tunisienne tradition-
nelle et la mentalité des jeunes à demi occidentalisés. Le héros
du roman raconte une scène dans le tramway qui conduit au

1. F. de Dainville, La Naissance de l'hunwnis,nc moderne. 1940,


p. 261. Mechin, Annales du co!lè,.re royal dt' Bourhon Aix, 2 vol.
1892.
2. Curjel, /-1. Bald1111 Grien, pl. XLVIII.
146 Le se111iment

lycée, à Tunis. « Devant moi un musulman et son


pe!it garçon minuscule. chéchia miniature et henné mains
; à rna gauche un épicier djerbien allant aux
couffin entre les jambes cl crayon sur l'oreille. Le Djerbien,
gagné par la chaude 4uiétude du wagon, s'agita. Il sourit à
!'enfant qui sourit des yeux et regarda son père. Le
reconnaissant, flatté, le rnssura et sourit au Djcrbien. « Quel
âge as-tu? demanda l'épicier à l'enfant. - Dcu;, ans et
demi, répondit le père (l'âge du jeune Louis Xl!IJ. -- Est-ce
que le chat te l'a mangée'? demanda l'épicier à l'enfant.
--- Non, répondit le père, il n'..:st pa encore circoncis, mais
bientôt. -- Ah ! ah ! dit l'autre. 1.1 avait trouvé un thème de
conversation avec l'enfant. - Tu me la vends, ta petite
bête? - Non I dit l'enfant avec violence. Visiblement il
connais,ait la scène, déjà on lui avait fait la mème proposi-
tion. Moi aussi !l'enfant juif], je la connaissais. Je l'avais jouée
Jan, le temps, assailli. par d'autres provocateurs, avec les
mèmes sentiments de honte et de concupiscence, de révolte
et de curiosité complice. Les yeux de !'enfant brill,dent du
plaisir d'une virilité n,lissante [sentiment moderne, attribué par
!'évolué Memmi qui connait les récentes observations sur la
précocité de l\:veil sexuel chez les enfant, ·, les hommes d"autrc·
fois croyaient au contraire que l'enfant im1n1bère demeurait
étranger à la sexualité) et de la révolte contre cette inquali-
fiable agression. Il regarda son père. Son père souriait, c'était
u,1 jeu admis [c'est moi qui souligne]. Nos voisim s'intéressaient
à la scène tradilionne!le avec complaisance, approbateurs.
- Je l'ea offre dix francs, proposa k Djcrbicn. - Non, dit
l 'enfan!... - Allons, vends-moi ta petite 4... , reprit le Djcr-
hien, ---- Non, non! -- Je t'en offre cinquante francs.
- Non!-- ...Je vais faire effort: mille francs! -- Non! Les
yeux du Djcrbien vouit1renl exprimer la gourmandise. - Et
j'y ajoute un sac de honhons ! - Non ! Non ! - C'est non 1
C'est ton dernier mot '? cria le Djerbien simulant la colère,
répète une dernière fois c'est non '! - Non ! /\lors brusque-
ment l'adulte saute sur l'enfant, la figure terrible, la main
brutale, fourrageant dans la petite bniguette. L'enfant se dé-
fendit à coups de poing. Le père riait ;iux clats, le Djerbien
se tordait nerveusement. rios voisins souriaient largement. •
/'im pudeur à l'innocence 147

Cette scène du xx• siècle ne nous permet--e!le pas de mieux


comprendre le xv11• siècle, avant la réforme morale ? évitons
des anach ro nis mes , comme l'explication par l'inceste des excès
baroques de l'amour maternel de Mme de Sévigné, selon son
dernier éditeur. Il s'agissait d'un jeu dont nous ne devons
pas exagérer Je caractère scabreux : celui-ci n'y étaient pas
plus qu'aujourd'hui dans les anecdotes salées des conversations
,mtre hommes.
Cette demi-innocence, qui nous semble vicieuse ou naïve,
explique la popularité du thème de l'enfant pissant depuis
le xv' siècle. Celui-ci a sa place .da ns tes images des livres
d 'heu res et dans des tableaux d'égl ise . Dans les calendriers des
heures de Hennessy ' et du bréviaire Grimani • du début du
xv r• siècle, un mois d'hiver est figuré par le village sous la
neige ; la porte est ouverte, on aperçoit la femme qui file,
l'homme qui se chauffe au feu ; l'enfant pisse devant la porte,
sur la neige, bien en vue.
Un Ecce hom o, flamand, de P. Pietersz 3 , destiné à une
église sans doute, rassemble dans la foule des spectateurs une
quantité d'en fa nts : une mère tient Je sien à bras tendus au-
dessus des têt es, pour qu'il voie mieux. Des garçons délurés
escaladen t des portiques. Un enfant pisse, soutenu par sa mère.
Les magistrats du Parlement de Toulouse, quand ils assis-
taie nt à ]'office dans la chapelle de leur propre palais , pou-
vaient être distraits par une scène du même genre. U n· grand
tri ptyque représentait l'histoire de saint Jean-Baptiste• . Sur
le volet central : la prédication. Les enfants sont là mêlés à
la foule ; une femme allaite, un garçon est grimpé sur un
arbre : à l'éc art , un enfant lève sa robe et pisse, face aux
parlementaires.
Cette abondance et cet te fréquence des enfants dans les
scènes de foul es, avec la répétition de certains thèmes (l'enfant
au sein, l'enfa nt pissant) au xv• et surtout au XVI" siè-

l . J . D strée , Les Heures de Norre-Dame dites de Hennes sy,


1895 et 1923.
2. S. de Yriès et Marpugo, Le Bré viaire G rim a11i , 1904-1910,
12 vol.
3. 1-l. (, er son, Von G ee rrge n tor Fr. Halz , 1950, I., p. 95.
· 4. Musée des Augustins, To ulouse .
148 Le sentiment de l'enfance

cle, sont bien l'indice d'un intérêt particulier et nouveau.


11 est remarquable d'ailleurs, qu'à cette époque.1 une scène
de l'iconographie religieuse revienne si souvent la circonci-
sion. Celle-ci est représentée avec une précision quasi chirur-
gicale. Il ne faut pas y entendre malice. li semble bien que la
circoncision et la présentation de la Vierge au Temple étaient
traitées aux xvr<' et XVII" siècles comme des fêtes de l'en-
fance les seules fêtes religieuses de l'enfance avant la célé-
bration solennelle de lu première communion. On peut voir,
dans réglise parisienne de Saint--Nico!as, une toile du début
du xvll" siècle qui provient de l'abbaye de Saînt-Martin-des-
Champs.. La scène de !a circoncision est entourée d'un grand
concours d'enfants, les uns accompagnent leurs parents, d'au-
tres grimpent le long des piliers pour mieux voir. N'y a-t-il
pas, pour nous, quelque chose d'étrange, presque de choquant,
dans ce choix de la circoncision comme fête de l'enfance évo-
quée au milieu des enfants? Choquant pour nous peut-être,
mais pas pour un musulman d'aujourd'hui ni pour l'homme
du xvr" ou du début du XVII" siècle.
Non seulement on mêlait sans répugnance les enfants à
une opération, de nature religieuse il est vrai, sur le sexe, mais
encore on se permettait, en bonne conscience et publiquement,
des gestes, des attouchements qui devenaient interdits dès que
l'enfant accédait à !a puberté, c'est-à-dire, à peu près, au
monde des adultes. Ceci pour deux raisons. D'abord parce
qu'on croyait l'enfant impubère étranger et indifférent à la
sexualité. Ainsi les gestes, les allusions n'avaient pas de consé-
quences avec lui, ils devenaient gratuits et perdaient leur spé-
cificité sexuelle, ils se neutralisaient. Ensuite le sentiment
n'existait pas encore que les références aux choses sexuelles
même dépouillées pratiquement d'arrière-pensées équivoques,
pouvaient souiller l'innocence enfantine, en fait ou dans l'opi-
nion qu'on s'en faisait on n'avait pas l'idée que cette inno
cence existât vraiment.

Telle était du moins l'opinion commune elle n'était plus


celle des moralistes et des éducateurs, du moins des meilleurs
De l'impudeur à l'innocence 149

d'entre eux, novateurs d'ailleurs peu suivis. Leur importance


rétrospective vient de ce qu'à la longue, ils ont fini par faire
triompher leurs conceptions - les nôtres.
Ce courant d'idées remonte au XV'' siècle, époque où il sera
assez puissant pour provoquer un changement dans la dis
ciplîne traditionnelle des écoles. Gerson est alors son principal
représentant. Il s'est exprimé avec beaucoup de netteté. Il
se révèle excellent observateur, pour l'époque, de l'enfance
et de ses pratiques sexuelles. Cette observation des mœurs
particulières de l'enfance, l'importance qu'il leur attribue en
leur consacrant un traité De confes,,;ione mollicei \ témoignent
d'un souci très nouveau ; il faut le rapprocher de tous les
signes que nous avons retenus dans l'iconographie et dans le
costume qui révèlent une attention inédite à l'égard de l'en-
fance.
Gerson a donc étudié le comportement sexuel des enfants.
Il en traite à l'intention des -confesseurs, pour que ceux-ci
éveillent chez leurs petits pénitents - de dix à douze ans -
le sentiment de la culpabilité. Il sait que la masturbation,
!'érection sans éjaculation, sont générales si on interroge un
homme à ce sujet et s'il nie, c'est qu'il ment en toute certi-
tude. Pour Gerson, il s'agit d'un cas très grave. Le peccatwn
mollicei (< même si, en raison de l'âge, il n'a pas été suivi de
pollution... a fait perdre la virginité d'un enfant plus que si celui-
ci, au même âge, avait fréquenté les femmes )>. De plus, il
confine à la sodomie.
A cet égard, le jugement de Gerson est plus près de la doc
trine moderne sur la masturbation, inévitabl·e stade d'une sexua
lité prématurée, que le-s sarcasmes du romancier Sorel, le
héros de Francion, qui y voit la conséquence de la claustra-
tion scolaire de l'internat.
En effet, l'enfant n'est pas à l'origine conscient de sa culpa-
bilité « Sentiunt ibi quemdam pruritum incognitwn tum stat
erectio et ils pensent qu'il est permis que se fricent ibi et se
palpent et se tractent sicut in aliis locis dwn pruritus inest.
Il y a là une conséquence de la corruption originelle : ex
cormptione naturae. Nous sommes encore très loin de l'idée

1. Gerson, De confcssione mollicei, Opera 1706, t. II, p. 309.


150 Le sen1i111ent

d'une innocence enfantine, mais nous sommes déjà très


d'une connaissance objective de son comportement dont
ginalité doit nous apparaître à la lumière de ce qui a été
plus haut. Comment préserver l'enfance de ce danger'/ Par
conseil du confesseur, mais aussi en changeant les
habitudes de l'éducation, en se comportant avec les
autrement. On leur parlera sobrement, en n'utllîsant que
mots ch,1stes. On évite-ra que dans les jeux les enfants ne
brassent, ne se touchent des mains nues ou ne se regardent
/igerent oculi in eorum decore. On évitera la
des petits et des grands, au moins au lit : les pueri n1pace.i
doii, pue/lae, juvencs, ne doivent pas coucher dans le même lit
que les personnes plus âgées. même du même sexe ; la coha-
bitation dans le même lit était une: pratique alors très répan-
due, et dans toutes les conditions. On a vu qu'elle subsistait
à la fin du XVI" siècle, même à la cour de France : les jeux
d'Henri IV et de son fils qu'on lui amenait au lit avec sa
sœur, justifient ù près de deux siècles d'intervalle la prudence
de Gerrnn. Celui-ci interdit qu'on se touche par le jeu ou
autrement, i11 mudo, et invite à la méfiance « a societaliatibus
per.mis 11hi co!loquia prava et gestus impudici fiu11t
absque donnilione ».
Gerson revient sur la question dans un sermon pour le
quatrième dimanche de !'Avent contre !a luxure : l'enfant
doit s'opposer à ce que d'autres le touchent ou l'embrassent et_
s'il a agi autrement, il doit dans tous les cas s'en confesser,
i11 011mibus casihus, il faut bien ;;ouligner, parce qu'en général
011 n'y voyait pas de mal. Plus loin, il avance qu'il « serait
bon " de séparer les enfants pendant la nuit il rappelle à ce
propos le cas signalé par saint Jérôme, d'un garçûn de neuf
ans qui fit un enfant ; mais " il seniit bon » seulement : il
n'ose pas aller plus loin, tant la pratique était générale de
coucher tous Je.s enfants ensemble, quand ce n'était pas avec un
valet, une servante, ou <les parents '.
Dans le règlement qu'il écrivit, de l'école de N itrc-Dame- de-
Paris, i! s'efforce dîsoler les enfants, de les soumettre à

l. 0erson, Doctrina pro pueris ccc/esiœ parisiensis, Opera, J 706.


1\, , 717.
De l'impude11r à f'in11oce11ce 151

!a surveillance constante du maître; c'est l'esprit de cette nou


vellc discipline que nous étudions plus loin dans un chapitre
spécial. Le niaÎtfe de chant ne doit pas apprendre de cmiti-
/enas disso!11tas impudicasq1œ, les écoliers ont le devoir de
dénoncer leur camarade s'il a manqué à l'honnêteté ou à la
pudeur (entre autres délits parler gallicum •- et non latin -
jurer, mentir, dire des injures, traîner au lit, manquer les
heures, bavarder à l'église). Une veil!euse doit éclairer la nuit
le dortoir Tant par dévotion pour l'image de la Vierge
que pour des nécessités naturelles, et afin qu'ils fassent à
la lumière les seuls actes qui peuvent et doivent être vus. ))
Aucun enfant ne devra changer de lit pendant la nuit il
restera avec !e camarade qu'on lui a donné. Les conventicula,
vel societates ad parte111 extra alias, ne seront permis ni de
jour ni de nuit. Quel soin pour éviter les amitiés particulières;
pour éviter aussi !es mauvaises fréquentations, spécialement
les domestiques (< On interdira aux domestiques toute fami-
liarité avec les enfants, sans excepter !es clercs, les capel!ani,
le personne! de l'église (la confiance ne régnait pas) ils ne
devront pas adresser la parole aux enfants en dehors de la
présence des maîtres. )>
Les autres enfants, étrangers à la fondation, ne seront pas
admis à demeurer avec les écoliers, même pour apprendre
avec eux (sauf permission spéciale du supérieur) « afin que
nos enfants ( pueri nosrrij n'attrapent pas de mauvaises habi-
tudes à l'exemple des autres >).
Cela est tout à fait nouveau on n'en déduira pas que les
choses se passaient ainsi dans la réalité, à l'école. Nous verrons,
dans la seconde partie de ce livre, cc qu'il en était et com-
bien il fallut de temps et d'efforts pour faire régner tard,
au XVIII(' siècle, une stricte discipline dans les collèges. Ger-
son était très en avance sur les institutions de son temps. Son
règlement est intéressant pour l'idéal moral qu'il révèle, qui
n'existait pas auparavant avec cette précision et qui deviendra
celui des jésuites, de Port-Royal, des frères de la Doctrine
chrétienne, de tous les moralistes et éducateurs rigoureux du
xvn(' siècle.
Au XVI'' siècle, les éducateurs sont plus tolérants, tout en
prenant garde de ne pas dépasser certaines !imites. Nous le
152 Le sentiment de l'enfance

savons par des livres écrits pour les écoliers, otl ils appre-
naient à lire, à écrire, le vocabulaire latin, et enfin des leçons
de civilité les traités de civilité, et les col'loques qui, pour
faire plus vivant, mettent en scène plusieurs écoliers, ou l'éco-
lier et le maître. Ces dialogues sont de bons témoins des
mœurs scolaires. Dans les dialogues de Vivès, on !it des pro­
pos qui n'auraient pas été du goût de Gerson, mais qui étaient
traditionnels « Quelle est la partie la plus honteuse ou la
partie de devant (on notera la recherche de discrétion) ou le
trou du cul ? - Tous deux sont fort déshonnêtes, Je derrière
à cause de la vilenie, l'autre à cause de la paillardise et déshon-
neur 1. »
Les plaisanteries plutôt grossières ne manquent pas, ni les
sujets qui n'ont aucun caractère éducatif bien au contraire.
Dans les dialogues anglais de Ch. Hoole \ on assiste à des
disputes; l'une se passe clans une taverne - et les tavernes
étaient alors de plus mauvais lieux que nos cafés. On discute
longuement de l'auberge où on boit la meilleure bière. Tou•
tefois, même chez Vivès, on observe un certain sentiment de
pudeur: « Le troisième doigt est dit l'infâme. Pourquoi? - Le maître
a dit qu'il savait la cause, mais qu'il n'en voulait pas disputer parce
qu'elle était sale et vilaine ; pourtant ne la cher· che point, car il
ne convient pas à un enfant de bonne nature de s'enquérir de
choses si vilaines. » C'est remarquable pour
!'époque. La liherté du langage était si naturelle que même,
plus tard, les réformateurs !es plus stricts laisseront passer
dans leurs sermons aux enfants et aux écoliers, des compa-
raisons qui choqueraient aujourd'hui. Ainsi le père jésuite Le-
brun, en 1653, exhorte les « très nobles pensionnaires du col-
lège de Clermont » à éviter la gourmandise « Ils font les
difficiles. ranquam praegnanres muliercu!ae . . 1>
Toutefois à la fin du XVI" siècle les choses vont changer plus
nettement .Certains éducateurs, qui vont prendre de !'autorité
et imposer définitivement leurs conceptions et leurs scrupules,

l. Vivès, Dialogues, trad. française, J 571.


2. Cité dans F. Watson, The English grammar schools to 1660,
1907, p. 112.
3. A. Schimberg, Education morale dm;s {es collèges de jésui-
tes, 1913. p. 127.
l'impudeur à l'innocence 153

tolé reront plus qu'on mett e entre les mains des enfant
ouvrages douteux. Naît alors l' id é e du li v re classique expu
rgé à l'usage des en fa nts. C' e t une étape très importa nte . C'est vra
imen t de l à qu'on peut d a.te r le respect de l' enfa nce. On ret rouv
e ce souci à la même époque aussi bien chez les ca- tholiques que chez
les pro tes ta nts, en France et en Angleterre Ju squ'alo rs on n'a
vait jamais répugné à donner Tére nce à lire aux enfa nts , com
me un cl ass iq ue . Les jésuites le retirent des programmes '. En
Angleterre, on se serva i t d' une éd i tio n modifiée de Co rne liu s
Sc ho nœus, pu blié e en ! 592, rééditée
en 1674 . B r i m le y la recommande dans son ma nue l d u maître'.
Dans les académ ie s pro testan tes françaises, on se servait
des co lloq ues de Cordier (1564) q u i rem placè rent les colloques
d'Erasme, de Vivès, de Mosell a.n us, et-c. On y trouve un souc i
original de pude ur, du soin pour éviter des accrocs à la chaste té
ou à la civilité du langage. A peine si une plais a nt er ie est
tolérée sur l es usages du papier 3 « papier d' éco li e r », « pa-
pier pour en vel o ppe • , « papier bro uilla rd • - c'est un je u
de socié té. A la fin l'un des garçons abandonne , l' aut re
t rouv e : << P ap ier qui sert à to rcher les fes ses au ret rait -
cepen d ant vous êtes vainc u. » Co nc e ssio n bien innocente, cette
fois, aux plaisanteries traditionnelles. Cordier peut vra iment
« être mis entre toutes les mains », l' exp ressio n m ode rne n'est
pl us anachronique. On doublera d'a illeur s les colloques de
Cord ier de coll o qu es re ligie ux, œuvre de S. Cas tellio n.
A son tour Port-Royal don ner a une éd itio n tr ès expurgée
de Té re nce : Comédies de Térence rendues tr ès honnêtes en
Y changeant fort peu de chose s ' .
Quant à la pud eur, on prend dans les coll èges de Jésu i tes
des préca ut io ns i nhabi tue ll es qui so n t détaillées dan s des Règl es
à l'occasion des punitions corporelles, de l' ad mi nistra tion des
verges. On spécifiait qu'i l ne fal lait pas reti re r les chausses d,e
vic times , adolesccn tu m, « que lle que so it la co nd itio n et
l'âge » ( j'ai me assez cette référence à la co nd i t io n) ; on devait

I. F. de Da inv ille, op. cit .


2. F. Watson, op. cit.
3. Mathurin Cod ier, Co lloq ues. 1586.
4. Par Pornpon i us et T robatus.
154 Le sentiment de l'enfance

seulement découvrir juste ce qu'il fallait de peau pour infliger


la peine, mais pas plus : non ampli11s '.
Un grand changement apparaît dans les mœurs au cours du
xvw siècle. La moindre des libertés de la cour d'Henri IV ne
serait pns tolér·ée par Mme de Maintenon chez les enfants du
roi, même bâtards, pas plus d'ailleurs que dans les maisons
des libertins. Il n.: s'agit plus de quelques moralistes isolés
comme Gerson, mais d\111 grand mouvement dont on perçoit
partout les signes aussi bien dans une nombreuse littérature
morale et pédagogique, que dans des pratiques de dévotion
et dans une nouvelle iconographie religieuse.
Une notion essentiel le s'est imposée l'innocence enfantine.
On la trnuve déjà chez lv!ontaigne, qui pourtant se faisait peu
d'illusions sur la chasteté des jeunes écoliers : " Cent escoliers
ont pris la verolle avant que d'cstre arrivez ù hi leçon d'Aris-
tote de la tempérance'. ,> !\fais îl rapporte aussi cette anec-
dote qui annonce un autn: sentiment : Albuquerque " en un
extrême péril de fortune de mer, print sur ses épaules un jeune
garçon, pour cette seule fin qu'en la société de leur péril son
innocence luy servit de garant et de recommandation envers
la faveur divine pour le mettre à bord"». Près d'un siècle plus
tard œtte idée de l'innocence enfantine est devenue un lieu
commun. Par exemple cette légende d'une gravure: de F. Gué-
rard représentant des jeux d'enfants (poupée, tambour)·•.
Voilà l'âge de l'innocence
ÛLI nous devons tous revenir
Pour jouir des biens avenirs
Qui sont icy nostre e.spérance ;
L'àge OLI l'on sait toul pardonner
L'âge où l'on ignore la haine,
Oü rien ne peut nous chagriner ;
L'àge d'or de la vie humaine
L'âge qui brave les Enfers
L'âge oü la vie est peu pénible
L'fige OLr la mort est peu terrible

1. Cité par F. de Dainville, op. cir.


, Montaigne, Es.vais, 1 26.
3, Montaigne, Es.1uis. I. 39.
4. F. Guéran.l, Cabinet des Estampes Ee 3 a, pet. in f".
/)e l'impudeur à /' inno cence 155

Et P<>ur qu i les cieux sont ouverts


A ces jeunes plans de l' Eglis e
Qu'on porte un res pect tendre et doux
Le ciel est tout plein de co ur ro ux
Pour quiconque les scandalise.
Quel che m i n pourcouru ! On peut le suivre au long d' un e
abondante littérature, dont voici quelques écha nt illo ns :
L' Ho nn.lit e garçon, ou l'art de bien f,ft,ver la nohlesse à
la vertu, aux sciences et à tous les exe rcices convenables à sa
conditi on, publié en 1643 ' par M. de Grenaille, escuyer, sieur
de Chatauniers, est un bon exem ple . L ' auteur avait déjà écrit l'/-
/o neste fille. Cette i nté rê t porté à l'éd uca tio n, « l 'i nsti tu tio n de
la je un esse » est remarquable, L'a ute ur sait qu'il n'est pas seul à
traiter ce sujet, et s'en excuse dans !'A ve rt isse ment : « Je ne croy
point ent re r d ans le c ham p de M. Faret' en traitant un sujet
qu'il n'a touché qu'en passant, et parlant de l'é duca- tion de
ceux dont il no us représente les perfections. » « Je
conduis ici l' H o nnestc Garçon depuis le commencement de l' enfa
nc e jusqu'à la jeunesse. Je traite prem iè re m e nt de sa n,a is- sa nce
et puis de son éducation ; je polis ses mccurs et son e; pr i t
tout ensemble ; je le forme à la piété et à la bienséance d u
monde, afin qu'il ne soit ni im pi e, ni superstitieux. » Il existait
auparavant des traités de ci vili té q ui n'étaient que des ma n
ue ls de sa vo i r-vivre , de b ie nséa nce . Ceux-ci ne ces- seront pas d'ê- t
re en faveur jusq u'a u début du x1x c sièdt:, Mais à côté des
civilités qui s'a d ressen t su rto u t aux enfants, il
exis te depuis le d é but du xv 11' sièc le une l itt é r a ture pédagogiq ue
à l'usage de s par en ts et des éducateurs. Elle a beau se référa à Qu i
n t il ie n , à Plutarque, à Erasme, elle est no u- velle. Si no uve l
le que M. de G ren a i lle doit se défendre contre ceux qui voient
dans l'éducation de la jeunesse un sujet de pratique seu le m e
nt et non de livre. 11 y a Quintilien, etc., mais il y a autre
chose, et le suje t est particulièrement grave
en chrétienté : « Certes puisque le Seig neu r des Se ig neur s
appelle à soy des pet its i n nocents, je ne croy point qu'aucun
de ses su je ts ait droit de le s re je te r, ny que les homm es doi-

1. M. de Grenaille, L'flo!ll1es1e Garço n, 1642.


2. Faret, C J-fo 111, u 1e /Jo 111111 ,•, 1 630. C'est lui q ue Bo ile at1 faisait
ri mer avec caharet.
156 Le sentiment de l'enfa11cê

vent trouver de la répugnance à les élever, veu qu'en cé


faisant, ils ne font qu'imiter les anges. » Le rapprochemenC •.·
des anges et des enfants devient en thème d'édification banal.\
" On dit qu'un ange en forme d'enfant illumina saint Augus-)
tin, mais en revanche il se plaisait à communiquer ses lumières !
aux enfans, et nous trouvons dans ses œuvres des traités/
en leur faveur, s'il y en a d'autres pour les grands théolo- /
giens. >> Il cite saint Louis qui rédigea une instruction pour son·
fils. « Le cardinal Bellarmin a écrit un catéchisme pour les>•
enfants. » Richelieu « ce grand prince de l'Eglise, a donné>
des Instructions aux plu.s petits, aussi bien que des conseils \
aux plus grands ». Montaigne aussi, qu'on ne s'attendait pas à.·
trouver en si bonne compagnie, s'est inquiété des mauvais ·••··.
éducateurs, en particulier des pédants.
« On ne doit pas s'imaginer qu'on parle toujours d'une
chose faible, quand on parle de l'enfance; au contrai.re, je m'en
vay faire voi,r icy qu'un estat que plusieurs jugent méprisable
est parfaitement illustre. " En fait, c'est à cette époque qu'on
parle vraiment de la faiblesse, de l'imbécillité de l'enfance.
Auparavant on l'ignorait plutôt, comme une transition rapide-
ment franchie et sans importance. Cet accent mis sur Je côté
méprisable de l'enfance est peut-être une conséquence de l'es-
prit classique, de son exigence raisonnable, mais c'est surtout
une réaction contre l'importance qu'avait prise l'enfant dans
la famille, dans le sentiment de famille. Nous reviendrons sur
ce point dans la conclusion de cette première partie, Retenons
seulement que les adultes, dans toues les conditions, aimaient
à s'amuser avec le.s petits enfants. Cela était sons doute très
ancien, mais désormais on le remarquait au point qu'on s'en
agaçait. Ainsi naquit ce sentiment d'agacement devant les en-
fantillages, envers moderne du sentiment de l'enfance. Il s'ajou-
tait aussi le mépris que cette société d'hommes de plein air
et d'hommes de société, d'hommes du monde, éprouvait pour
Je professeur, le régent de collège, le " pédant », à une époque
où les collèges devenaient plus nombreux et plus fréquentés
et où l'enfance rappelait déjà aux adultes le temps de l'école.
En réalité la mauvaise disposition, à l'ég•ard des enfants, des
esprits sérieux ou chagrins est un témoignage de la part, à leurs
yeux trop importante, qu'on accordait à l'enfance.
De l'impudeur à l'innocence 157

Pour l'auteur de l'Honnête Garçon, l'enfance est illustre


à cause de l'enfonce du Christ. On l'interprétait d'ailleurs
comme !e signe de l'humiliation où était descendu le Christ en
adoptant non seulement la nature humaine, mais la condition
d'enfant moindre en cela que le premier Adam, selon saint
Bernard, Il y a au -contraire des enfallts saints les saints
Innocents, les saints enfants martyrs qui refusèrent d'honorer
!es idoles, le petit juif de saint Grégoire de Tours que son père
a voulu brûler dans un four parce qu'il s'était converti. « Je
pourray montrer encore que la Foi trouve de nos jours des
martyrs parmi les enfans aussi bien que dans les siècles passés.
L'histoire du Japon nous représente un petit Louis qui, à
l'âge de douze ans, surpasse de beaucoup la générosité des
hommes parfaits. >) Sur le même bûche,r que dom Charles
Spinola, mourut une femme avec « son petit enfant )), ce
qui montre que ({ Dieu tire son éloge de la bouche des
enf.ans ». Et l'auteur accumule les exemples des saints en-
fants des deux Testaments, et il ajoute cet autre, tiré de
notre histoire médiévale, et inattendu dans la littérature clas-
sique « Je ne dois pas oublier la vertu de ces braves garçons
français dont Nauclerus a fait !'éloge, et qui se croisèrent
au nombre de 20 000 du temps du pape Innocent III pour
aller retirer Hierusalem d'entre les mains des infidèles. » La
croisade des enfants.
Nous savons que les enfants des chansons de geste et ro-
mans de chevalerie se conduisaient comme des chevaliers,
preuve pour M. de Grenaille, de la vertu et de la raison
des enfants. Il cite le cas d'un enfant qui se fit le champion
de lïmpératricc, femme de l'empereur Conrad, en duel judi-
ciaire contre ,1 un fameux gladiateur )>. « Qu'on lise dans les
Amadis ce qu'on fait les Renaud, les Tancrède et tant
d'autres chevaliers la fable ne leur donnera point davantage
en pas un combat que la vraie Histoire ne donne à ce petit
Achille. »
« Après cela peut-on dire que le premier âge n'est pas com-
parable, voire bien souvent préférable à tous les autres? »
« Qui osera dire que Dieu favorise aussi bien les enfants que
les personnes les plus âgées? » Il les favorise à cause de leur
innocence qui « approche fort de son impeccabilité ». Ils
158 Le sentiment de l'enfance'(

n'ont ni passion ni vice : Leur vie semble estre toute raison-!


n.able lors qu'ils semblent moins capables d'user de la force M;
la raison. » Evidemment il n'est plus question du peccatum';
mo/licei, et notre gentilhomme de l 642 paraît, à cet égard, efc.
à nos yeux informés par la psychanalyse, en retard sur Ger-(
son. C'est que l'idée même d'impudeur et du péché de la';
chair chez l'enfant le gêne, comme un argument de ceux qui{
tiennent • l'enfance pour une niaiserie virile » et " vicieuse "· ! Cet
esprit nouveau se retrouve dans le milieu de Port-:: Royal et
d'abord chez Saint-Cyran : ses biographes jansénites 1 nous disent
la haute idée qu'il se fais-ait de l'enfance et de \
devoirs à son égard. « Il admirait le fils de Dieu qui, dans'
les plus hautes fonctions de son ministère, n'avait pas voulu !
qu'on empêchât les enfants d'approcher de lui, qui les em- l
brassait et les bénissait, qui nous a recomrnandé si fort de ne !.
pas les mépriser ou négliger, et qui a enfin parlé d'eux \
en des termes si avantageux et si étonnants qu'ils sont
capables d'étourdir ceux qui scandalisent les plus. petits. Aussi
M. de Saint-Cyran témoignait-il toujours aux enfants une bonté
qui allait jusqu'à une espèce de respect pour honorer en eux
l'innocence et le Saint-Esprit qui les habite 1 • >) M. de Saint-
Cyran est • très éclairé » et « fort éloigné de ces maximes
du monde (le mépris des éducateurs) et comme il savait de
quelle importance était le soin et l'éducation de la jeunesse,
il la regardait aussi de tout autre manière. Quel.que pénible
et humiliante qu'elle soit aux yeux. des hommes, il ne laissait
pas néanmoins d'y employer des personnes considérables sans
qu'elles crussent avoir droit de s'y plaindre •.
Il se forme alors cette conception morale de l'enfance qui
insiste sur sa faiblesse, plulôt que sur son « illust-ration »,
comme disait M. de Grenaille, mais qui associe su faiblesse.
à son innocence, vrai reflet de la pureté divine, et qui place
l'éducation au premier rang des obligations. Elle réagit à la
fois contre !'indifférence à l'enfance, contre un sentiment trop
tendre et égoïste qui fait de l'enfant un jeu pour adulte et
cultive ses caprices, contre l'inverse de ce dernier sentiment,
le mépris de l'homme rnisonnable. Cette conception domine

1. F. Cadet. L'Edurntion à Port-Royol, 1887.


De l'i!11pt1de11r à /'innocence 159

la littérature péd,lgogique de la fin du iècle. Voici ce qu' écrit


en 1687 Coustel dans Règles de l'éducation deJ· enfants' ; il
faut aimer les enfants et vaincre la répugnance qu'ils inspirent
à un homme raisonnable : " A considérer l'extérieur des en-
fans, qui n'e s t quïnfirmité et faiblesse, soit dans le corps.
soit dans l'esp rit , il est certain qu'on n'aurait pas lieu d' en
faire grande estime. Mais l'on change de sent i ments si on
regarde l'avenir et qu 'o n agi t un ,peu par la Foy. " Au-delà
de l'enfant on verra le « bon magistrat ", le « bon curé », le
« grand seigne u r ». Mais il fout su, r o u t co ns idérer que leurs
ftmes qui ont encore l'innocence baptismale sont la demeure
de Jésus-Chr ist. « Dieu donne l'e xe m ple en com ma ndant à
des Anges de les accompagner dans toutes leurs dém,1rches,
sans jamais les abandonner. •
C'est pourquoi, écrit Varet, De l'éducation chrétienne des
en/an s, 1666 " << l'é d ucatio n des enfans est une des choses
du monde de l a plus grnnde importance ». Et Jacqueline Pas -
cal, clans le règ lement pour les petites pensionnaires de Port-
Royal : « Il est de telle i m po rta nce de garder toujours des
enfans ", q ue nous devo11s préférer cette obligation à toutes les
autres, quand l'o béissance nous en charge et, bien plus, à nos
sat is factio ns pa rt icu li èr es, quand elles reg a rde raien t les choses
spirituelles. »
Il ne s'agit pas de propos isolés, mais d'une véritable doc-
trine, généralement admise, aussi bien chez les jésuite que
chez les oratoriens ou les jan séni stes , qui explique en pa rtie
le foisonnement d'institutions d'éducation, collèges, petites
écoles, maisons pa rtic u l ières, et l'évolution des mreurs scolaires
vers une discipline plus stricte,
QLrelques ,principes généraux découlent de cette doctr ine ,
qui font figure de lieux communs dans la littérature de l' épo-
que. On ne la iss era jamais des enfants seuls : ce principe
remo n te al! xv" siècle, et provient de l'expérience monas-
tique. Mais il commence seulement à être rée lle men t appliqué
au xv11•· siècle, parce que sa nécessité apparaîtra au large
1 . Cou stel, Règles de l'ù lucatior1 de.\· en fa nts , 1687.
2. Varct, De /'l d11catio 11 chrétienne des enfants, 1666 .
:l. Jacqueline Pascal, Règlem ent pour les c n / 0 111.I'. Appendice ll ll .\'
Com tituti on ,· de Port- Ro yal, I 72 1 .
160 Le sentiment de l'enfance

public, et non pas à une .petite poignée de religieux et de


« pédants ». « Il faut fermer autant qu'il est possible toutes
les ouvertures de la cage.. », on laissera « quelques barreaux
ouverts pour vivre et pour se porter bien; c'est ce qu'on
fait aux rossignols pour faire chanter et aux perroquets pour
apprendre à .parler 1 ». Cela ne vJ. pas sans finesse, car on a
appris tant chez !es jésuites qu'aux écoles de Port-Royal à
mieux connaître la psychologie enfantine. Dans le Règlement
pour les enfants de Port-Royal de Jacqueline Pascal : <( JI
faut veiller parfaitement les enfants, ne les laissant jamais
seuls en quelque lieu que ce soit, saines ni malades. » Mais
« il faut que cette garde continuelle soit faite avec douceur
et une certaine confiance qui leur fasse plutôt croire qu'on
les aime, et que ce n'est que pour les accompagner qu'on est
avec elles. Cela fait qu'elles aiment cette veille plutôt qu'elles
ne la craignent 2 )>.
Ce principe sera absolument généra!, mais il ne sera appli
qué à la lettre que dans !es internats de jésuites, dans les
écoles de Port-Royal, dans des pensions particulières, c'est
dire qu'il n'affectait qu'un petit nombre d'enfants très riches.
On voulait leur éviter la promiscuité des collèges qui curent
longtemps mauvaise réputation, moins longtemps en France
qu'en Angleterre, grâce aux jésuites. « Dès que des
jeunes gens, écrit Coustel :i, mettent le pied dans ces sortes de
lieux (" la trop grande multitude d'écoliers des collèges ")
ils ne tardent guère à perdre cette innocence, cette simplicité,
cette modestie qui les rendaient auparavant si aimables à Dieu
et aux hommes, » On hésitait à !es confier à un précepteur
seul l'extrême sociabilité des mœurs s'y opposait li convenait
que l'enfant apprît très tôt à connaître les hommes, à
s'entretenir avec eux; c'était très important, plus nécessaire
que Je latin. Il valait mieux « mettre cinq ou six enfants avec
un honnête homme ou deux dans une maison particulière »,
idée qu'on trouve déjà chez Erasme.
Second principe, on évitera de cajoler les enfants et on les

l, F, Cadet, op. cit.


2. Jacqueline Pascal, op. cit.
3. Coustel, op. cit.
De l'impudeur à l'innocence 161

habituera à une précoce sévérité : « Ne me dites pas que ce


ne sont encore que des enfants et qu'il faut avoir patience.
Car les effets de la concupiscence ne paraissent que trop dans
cet âge. » Réaction contre le « mignotage » des enfants de
moins de huit ans, contre l'opinion qu'ils étaient encore trop
petits pour qu'il vaille la peine de les reprendre. La civilité de
Courtin de 1671 1 explique longuement : « On fait passer le
temps à ces petits esprits sans prendre garde que c'est bien ou
mal, on leur permet indifféremment ; rien, ne leur est dé-
fendu : il,s rient quand il faut pleurer, ils pleurent quand il faut
rire, ils parlent quand il faut taire et sont muets quand la
bienséance les oblige de répondre (c'est déjà le " merci,
monsieur "de nos petits Français qui surprend les pères de
famille américains et les scandalise). C'est estre cruel en leur
endroit de les laisser vivre de la sorte. Les pères et mères
disent, quand ils seront grands, on les corrigera. Ne serait-il
pas plus à propos de faire en sorte qu'il n'y eût rien à
corriger. »
Troisième principe : la iretenue. « Grande modestie » de
la tenue. A Port-Royal 2 : « Aussitôt qu'elles sont couchées,
elles sont fidèlement visitées dans chaque lit en particulier,
pour voir si elles sont couchées avec la modestie requise, et
aussi pour voir si elles sont bien couvertes en hiver. » Une
vraie propag,ande essaie d'arracher l'habitude bien enracinée
de coucher à plusieurs dans le même lit. Le conseil se répète
tout au long du xvne siècle. On le retrouve dans la Civilité
chrétienne de J.-B. de La Salle dont la première édition est
de 1713 : « L'on doit surtout, à moins qu'on ne soit engagé
dans le mariage (voici une réserve qu'on n'aurait pas
l'idée aujourd'hui d'introduire dans un livre destiné aux en-
fants ; mais à vrai dire, les livres destinés aux enfants n'étaient
pas limités aux enfants, et les progrès immenses de la décence,
de la pudeur, n'empêchaient pas des libertés qu'on n'oserait
plus), ne pas se coucher devant aucune personne d'autre sexé,
cela étant tout à fait contre l,a prudence et l'honnêteté. Il
est encore bien moins permis à des personnes de sexe différent

1. La Civilité nouvelle, Bâle, 1671.


2. Jacqueline Pascal, op. cit.
6
162 Le semime111 de l'en/an

de coucher dans un même lit, quand ce ne serait que des e


fants fort jeunes, puisque même il n'est pas séant que d
personnes d'un même sexe couchent ensemble. Ce sont dei
..::hases que saint François de Sales a particulièrement reco1
mandées à Mme de Chantal à l'égard des enfans. » « L
pères et les mères doivent apprendre à leurs enfans à
cacher leur propre cor.ps en se couchant. » ,
Ce souci de décence se retrouve dans le choix des lecture
des conversations : « Faites-leur apprendre à lire dans d,
livres où la pureté du langage et le choix des bonnes choses :
rencontrent. » « Quand ils commencent à écrire, ne souffn
point qu'on remplisse les exemples qu ' o n leur donne de m,
chantes façons de parler '. • Nous sommes loin de la liber
de langage de Louis XIII enfant, dont s'am usait même le digr
Heroard. On évitera bien entendu les romans, le bal, la coméd
qui sont déconseillés aussi aux adultes. On veillera aux. char
sons, recommandation très importante et nécessaire dans cetl
société où la musique était familière : « Ayez un soin lOl
particulier d'empêcher vos enfans d'apprendre des chansot
modernes'. • Mais les vieilles chansons ne valent guère mieux
« Chansons qui sont communes parmi le monde et q u 'on ar
prend aux enfants dès qu'ils commencent à parler... li n'y e,n
presque point qui ne soient pleines des médisances et de
calomnies les plus atroces et qui ne soient des satires san·
glantes où l'on n'épargne ni la per,sonne sacrée des souveraim
ni celles des magistrats, ni celles des .personnes les plus inno-
ce nt es et les plus pieuses. ,> Elles expriment « des passion\
déréglées » , sont « remplies d'éq uivoques déshonnêtes 3 » .
Saint Jean-Baptiste de La Salle au début du xv1u• siècle'
maintient cette méfiance des spectacles : « JI n'est pas plus
séant à un chrétien de se trouver à des représentations de ma·
rionnettes (qu 'à la comédie). » « Une personne sage ne doit
regarder ces sortes de spectacles qu'avec mépris... et les pères
et les mères ne doivent jamais permettre à leurs enfants d'y

1. Varet , op. cir.


2. Ibid.
3. Ibid.
4. Jean-Baptiste de La Salle, Les Règles de la bienséance et d<'
la c,i •i /i té chrétienne. La première édition est de 17 l 3.
De l'impudeur à l'innocence 163

assister. » Les comédies, les bals, les danses, les spectacles


i p!us ordinaires » des « opérateurs, des baladins, des dan-
seurs de corde », etc., sont interdits. Seuls sont permis les
jeux éducatifs, c'est-à dire intégrés dans l'éducation : tous les
autres jeux sont et demeurent suspects.
Une autre recommandation revient très souvent dans cette
littérature pédagogique, soucieuse à l'extrême de la « modes-
tie », ne pas laisser les enfants dans la compagnie des servi-
teurs, recommandation qui allait contre un usage absolument
généra[ « Ne les laissez seuls que le moins qu'il se pourra
avec les domestiques, et surtout avec !es laquais (les domesti-
ques : sens plus large que le sens actuel ; on y comprenait des
" collaborateurs ", comme nous dirions aujourd'hui, des fami-
liers aussi). Ces personnes, pour s'insinuer et se mettre bien
dans l'esprit des enfants ne leur content ordinairement que des
sottises et ne leur inspirent que l'amour du jeu, du divertis-
sement et de la vanité 1 • »
Encore au début du xvme siècle, le futur cardinal de
Bernis, se rappelant son enfance - il était né en 1715 2 :
« Rien n'est si dangereux pour les mœurs et peut-être pour
la santé, que de laisser des enfants trop longtemps sous la
tutelle de gens de chambre. » « On ose avec un enfant ce qu'on
aurait honte de risquer avec un jeune homme. )> Cette der-
nière phrase exprime très exactement la mentalité que nous
avons plus haut analysée à la cour d'Henri IV et dans le
tramway de Carthage au xx•· siècle. Elle devait persister dans
le peuple, elle n'était plus tolérée dans les milieux évolués.
L'insistance mise par les moralïstes à séparer les enfants
de ce monde divers des « domestiques » montre combien ils
étaient conscients des dangers que présentait cette promiscuité
des enfants et des serviteurs, souvent eux--mêmes encore très
jeunes. Ils voulaient isoler l'enfant pour le préserver de plai-
santeries, de gestes désormais réputés déshonnêtes.
Le quatrième principe n'est qu'une autre application de
ce souci de décence, de « modestie » : éteindre l'ancienne
familiarité et la remplacer par une grande réserve de manières

l. Varet, op. cit.


2. Mémoires du cardinal de Bernis, 2 vol. 1878.
164 Le sentiment de

et de langage, même dans la vie quotidienne. Cette


se traduisit par la lutte contre le tutoiement. Au .petit
janséniste de Chesnay ' : « On les avait tellement
à se prévenir d'honneur les uns les autres que jamais ils ne
tutoyaient et on ne les entendait non plus jamais dtre la
dre parole qu'ils eussent pu juger devoir être désagréable
quelques-uns de leurs compagnons. »
Une civilité de 1671 ' reconnait que la bienséance
le vous, mais elle doit admettre quelques concessions à
cien usage français ; elle ne le fait pas sans un certain
ras " L'on dit ordinairement vous, sans tutoyer personne,
. ce n'es_tait quelque petit enfant et que vous fussiez
plus âgé et que la coutume même entre les plus courtois et
mieux app:is fut de parler ainsi. Les pères toutefois envers
enfants, jusqu'à certain âge, comme en France jusqu'à ce
soient émancipez, les Maistres envers leurs petits
et autres de semblables commandements, semblent,
l'usage plus commun, pouvoir user du tu, du toy, tout
ment. Et pour les familiers amis, lorsqu'ils conversent
ble, la coustume porte en certains lieux qu'il se tutoyent
librement; les autres, on y est plus réservé et civilisé. •
Même dans les petites écoles, où les enfants sont plus
saint Jean-Baptiste de La Salle interdit aux maîtres
du tutoiement : « Ne parlant aux enfants qu'avec réserve, sans
les tutoyer jamais, ce qui annoncerait trop de familiarité,.
Il est certain que sous cette pression, l'usage du vous a dû
s'étendre. On est frappé de lire dans les mémoires du colo-
nel Gérard, qu'à la fin du XVIII'' siècle, des soldats pouvaient se
vouvoyer entre camarades, l'un a vingt-cinq ans et l'autre vingt-
trois! Tout au moins, le colonel Gérard peut se servir du
vous sans être arrêté par le ridicule.
Au Saiot-Cyr de Mme de Maintenon, les demoiselles évi-
teront " de se tutoyer et d'avoir des manières contraires à la
bienséance• ». « li ne faut jamais s'accommoder à eux (aux
enfants) par un langage enfantin ni par des manières puériles;

1. Règlement du collège du Chesnay, Wallon de Beaupuis,


Suite des 1,fr,s des amis de Port-Royal, 1751, t. I, p. 175.
2. Cf. n. 1, p. 161.
3. Th. Lavallée. /-/ istoirc de la mai.w11 royale de Sa/111-Cyr, 1862,
De l'impudeur à l'innocence 165

on doit au contraire les élever à soi en leur parlant toujours


raisonnablement. »
Déjà les écoliers des dialogues de Cordier, dans la seconde
moitié du XVl'' siècle, se vouvoyaient dans !e texte français,
alors que naturellement ils se tutoyaient en latin.
En fait, ce souci de gravité, que nous analysons ici, ne triom
phera réellement clans les mœurs qu'à partir du x1x•1 sièc!e,
malgré !'évolution contraire de la puériculture et d'une péda
gogie plus libérale, plus naturaliste. Un professeur américain de
français, L. Wylie, passa son année sahhatique 1950-1951 dans
un village du Midi, dont il partagea !a vie guotidienne; il
s'étonne du sérieux avec lequel les maîtres de l'école primaire
traitent en France leurs élèves, et les parents, des paysans,
leurs enfants. Le contraste lui paraît grand avec l'esprit amé-
ricain {< Chaque pas dans le développement de l'enfant semble
dépendre du développement de ce guc !es gens appellent sa
raison ... » << L'enfant est considéré comme désormais raison-
nahle, et on attend de lui qu'il reste rai.wnnahle. » Cette rai-
son.- ce contrôle de lui-même, ce sérieux qu'on exige de lui
lrès !Ôt, pour la préparation du certificat d'études, et qui n'exis-
tent plus aux Etats-Unis, sont le dernier aboutissement de la
campagne engagée depuis la fin du XVI" siècle par ùes
icligieux et des moralistes réformateurs. Cet état d'esprit
commence d'ailleurs à se retirer aujourd'hui de nos villes i!
ne subsiste plus que dans nos campagnes où l'observateur amé-
ricain l'a rencontré.
Le sens de l'innocence enfantine aboutit donc à une double
attitude morale à l'égard de l'enfance la préserver des souil-
lures de la vie, en particulier de la sexualité tolérée, sinon
admise, chez les adultes; !a fortifier en développant le carac-
tère et la raison. On peut trouver qu'il y a là une contradic-
tion, car d'un côté on conserve l'enfance, et de l'autre on la
vieillit; mais !a contradiction n'existe que pour nous, hommes
du xx •1 siècle. La relation entre enfance, primitivisme, et irratio-
nalisme ou pré!ogisrne, caractérise notre sentiment contempo-
rain de l'enfance. Celui-ci est apparu chez Rousseau ; mais
il appartient à l'histoire du xx" siècle. C'est très récemment qu'il
est passé des théories de psychologues, de pédagogues, de
psychiatres, de psychanalystes. dans l'opinion commune; c'est
166 Le sentiment de /'enfance

ce sentiment qui sert au professeur américain Wylie de réfé-


rence de base pour évaluer cette autre attitude qu'il découvre
dans un village du Vaucluse, et où nous reonnaissons, nous,
la survivance d'un autre sentiment de l'enfance, différent et
plus ancien, né aux xv'· et XVI" siècles, et devenu général et
populaire à partir du XVII" siècle.
Dans cette conception ancienne par rapport à notre menta-
lité contemporaine, mais nouvelle par rapport au Moyen Age,
les notions d'innocence et de raison ne s'opposaient pas. Si
puer prout decer, vixit, se traduit dans !e français d'une civi-
lité de 1671 « Si l'enfant a vécu en homme 1 •

Sous l'influence de ce nouveau climat moral, apparaît une


littérature pédagogique enfantine, distincte des livres d'adultes.
Il est très difficile, dans -la masse des livres de civilités
rédigés depuis le xvi" siècle, de reconnaître ceux qui s'adres-
sent à des adultes, ceux qui s'adressent à des enfants. Cette
confusion s'explique par des raisons qui tiennent à la structure
de la famille, aux relations entre la famille et la société qui
font fobjet de la dernière partie de mon étude.
Elle s'atténue au cours du XVII" siècle. Les pères jésuites
publient <les livres de civilité, ou !es adoptent comme usuels
de même qu'ils expurgent !es auteurs anciens ou patronnent
des traités de gymnastique ainsi Bienséance de la conversa-
rion entre les hommes 2 imprimé en 1617 à Pont-à-Mousson
pour les pensionnaires de !a Compagnie de Jésus à Pont-à-
Mousson et à La Flèche. Les Règles de la bienséance et de la
civilité chrétienne à !'usage des écoles chrétiennes de garçons
de saint Jean-Baptiste de La Salle parues en 1713, seront
réimprimées tout au long du xvm'' siècle et du début du
XIX" livre longtemps classique dont l'influence sur les nr- urs
a été sans aucun doute considérable. Toutefois, même la civilité
chrétienne ne s'adresse pas encore directement, ouvertement,

1. L Wylie, Villat-:e in the Vaucluse, Cambridge, E. U., 1957.


2. Bienséanu' de la con1•crsation entre /e,1- hommes, Pont-à-
Moussnn, 1617.
De /'impude11r à /'innocence 167

aux enfants. Certains conseils s'adressent plutôt aux parents


(et pourtant c'était bien un !ivre où les enfants -apprenaient
à lire, qui fournissait des exemples d'écriture, qui leur servait
de conduite, qu'ils retenaient par cœur), ou même ii. des grandes
personnes encore mal instruites des bonnes manières. Cctk
ambiguïté se dissipe dans les éditions des civilités de la seconde
moitié du XVIII" siècle. Voici une civilité « pueri-lc d hon-
neste >) de 1761 1 « Pour !'instruction des enfans, en !agucllc
est mise au commencement la manière d'apprendre à bien lire,
prononcer et écrire, corrigée de nouveau (car toutes se donnent
comme des rééditions des vieilles civilités de Cordier,
d'Erasme ou du Galatée le genre est traditionnel, et on ne
dira du nouveau que sur une trame ancienne, d'où la persis-
tance de certains sentiments pourtant sans aucun doute passés
de mode) et augmentée à la fin d'un beau traité pour !uî
apprendre l'orthographe. Dressée par un missionnaire avec des
préceptes et instructions pour apprendre la jeunesse. >> Le ton
y est nouveau, on s'adresse nommément aux enfants et sur
un mode sentimental (< La lecture de ce !ivre ne vous sera
pas inutile, mes chers enfans, elle vous apprendra Remar-
quez, néanmoins, mes chers enfans.. ,> « Cher enfunt, que je
considère comme un enfant de Dieu et comme frère de Jésus-
Christ, commencez de bonne heure à vous porter au bien...
Je prétends vous apprendre les règles d'un honnête chré-
tien. » << Sitôt que vous serez levé, faites d"abord le signe
de la croix. )) << Si vous êtes clans la chambre de vos père
et mère, donnez-leur ensuite ·le bonjour. » A l'école << Ne

soyez point incommode avec vos compagnons... >> << Ne


causez point dans l'école. J> « Ne vous servez pas si facilement
de ces mots tu. toi. Mais cette douceur, cette ten-
dresse très XY!JI'' siècle n'enlèvent rien à !'idéal de caractère,
de raison et de dignité qu'on veut éveiller chez l'enfant
' Mes chers enfans, ne soyez .pas du nomhre de ceux qui
1

parlent sans cesse et qui ne donnent pas le temps aux autres


de dire ce qu'ils pensent. )> « Tenez vos promesses, c'est le
fait d'un homme d'honneur. >1 C'est bien toujours l'esprit du

1. Civilit,; puérile et honnl'te pour /'in.l'tructiun des e11/a11ts ..


dressée par un missionnaire. 1753.
!68 Le senlimenl de

XVII" siècle, mais c'est déjà la manière du XIX'' : "


chers enfants. » Le domaine des enfants se sépare
celui des adultes.
li demeure encore d'étranges survivances de l'ancienne indif-
férence des âges. On a longtemps appris le latin, et même le
grec, aux enfants dans des distiques faussement imputés à
Caton. Le pseudo-Caton est cité dans le Roman de la Rose.
L'usage en persista pendant tout le XVI( au moins, et il en
existe encore une édition en 1802. Or l'esprit de ces recom-
mandations morales très crues est celui de la basse antiquité et
du Moyen Age, qui ignoraient carrément la délicatesse de
Gerson, de Cordier, des jésuites et de Port-Royal, en définitvc
de l'opinion du XVII" siècle. On faisait donc encore traduire
aux enfants des maximes de ce genre : " Ne crois pas ton
épouse, quand elle se plaint de tes serviteurs, souvent en
effet la femme déteste celui qui aime le mari. » Ou encore :
" Ne cherche pas par des sorti-lèges à conn,aître les desseins
de Dieu. » " Fuis l'épouse qui dominerait au nom de sa dot :
ne la retiens pc1s si elle devient insupportable », etc.
A la fin du xv1•· siècle, on c1 vait bien trouvé cette morale
insuffisante : c'est pourquoi on proposa aux enfants les qua-
trnins de Pibrac, écrits alors dans un esprit plus chrétie.n,
plus édifiant et plus moderne. Toutefois les quatrains de Pibruc
ne remplacèrent pas le pseudo-Caton. mais s'y ajoutèrent seu-
lement jusqu'au début du XIX" siècle : les dernières éditions
scolaires contiennent encore les deux textes. Le pseudo-Caton,
el aussi Pibrac tomberont ensemble dans l'oubli.

A cet'e évolution du sentiment de l'enfance au xv11•· siècle


correspond une tendance nouvelle de la dévotion et de l'icono-
graphie religieuse. Là aussi l'enfant va prendre une place.
presque centrale.
La peinture, la gravure et la sculpture religieuses donnent.
à partir du début du xv1l' siècle, une grande importance à la
représentation de l'enfant Jésus, isolé, et non plus près de l.i
Vierge ou parmi la Sainte Famille. Comme on le voit chez le
Vc1n Dyck de Dresde, l'Enfant Jésus a en général une attituJe
De l'impudeur à /'innocence 169

symbolique il met le pied sur le serpent, s'appuie sur un


globe, tient une croix dans la main gauche et de l'autre main
fait le signe de la bénédiction. li se dresse, cet enfant domi
mateur, sur des portails d'église (à la Dalbade de Toulouse).
Une dévotion particulière s'adresse alors à la Sainte Enfance.
Elle était préparée, iconographiquemcnt du moins, par toutes
les saintes fami.Jles, par les présentations et circoncisions des
xv·· et xvi" siècles. Mais elle a au xv11" siècle un accent
très différent. Le sujet a été bien étudié. On voudrait seulement
ici souligner le rapport qui s·est tout de suite établi entre
cette dévotion à !a sainte enfance el !e grand mouvement
d'intérêt à !'enfance, de création de petites écoles, de collèges,
du souci pédagogique. Le collège de Juilly a été dédié par !c
cardinal de Bérulle au mystère de Jésus enfant • 1 Dans son
règlement pour les petites filles pensionnaires de Port-Royal,
Jacqueline Pascal insère deux prières, dont l'une 2 est aussi
« en l'honneur du mystère de l'enfance de Jésus-Christ )>.
Elle mérite d'être citée << Soyez comme des enfans nouveau-
nés. >) « Faites, Seigneur, que nous soyons toujours enfans
par •la simplicilé et !'innocence, comme les personnes du mondt:
le sont toujours par l'ignorance et la faiblesse. ( On retrouve
ici les deux aspects du sentiment de l'enfance au XVIII'' siècle,
/'innocence qll'il faut entretenir et !'ignorance ou faiblesse
qu'il faut supprimer ou raisonner.) Donnez-nous une enfance
sainte, que le cours des années ne nous puisse ôter et Je
laquelle nous ne passions jamais dans la vieillesse de l'ancien
Adam, ni dans la mort du péché : mais qui nous fasse de
plus en plus de nouvelles créatures en Jésus-Christ et qui nous
conduise à son immortalité glorieuse. »
Une religieuse du carme! de Beaune, Marguerite du Saint-
Sacrcment, était réputée pour sa dévotion à la sainte enfance.
Nicolas Rolland'\ fondateur de petites écoles à la fin du
XVW siècle, fit un pèlerinage sur sa tombe. Il reçut à cette
nccasion de la prieure du carme! « une figure de Jésus enfant

1. H. Bremond, Histoire /illéraire du .1·enlimenl reli,:iew.-. 1921,


t. HL p. 512 S.
2. Jacqueline Pa. cal, op. cit.
3. Rigault, llistnire g1'111'1"11/(' des frères des école.1· chrétio111es,
1917, t l.
170 Le se!IIÙnenr de l'enfanc1

que ta vénérable sœur Marguerite honorait de ses statiom


de prière >>. Les fondntions d'instituts enseignants se mettent
alors sous le signe de la sainte enfance, comme les collège
oratoriens du cardinal de Bérulle le P. Barré dépose en 1685
les Statuts et Règ!emenrs des écoles chrétiennes et charitables
du Saint-Enfant-Jésus. Les Dames de Saint-Maur, modèle des
congrégations enseignantes s'intitulent officiellement institut
du Saint-Enfant-Jésus. Le premier sceau de l'Institution des
frères des écoles chrétiennes, des frères ignorantins, fut l'en-
fant Jésus (:Onduit par saint Joseph.
Il est aussi souvent 4uestion de la littérature mor dc et
pédagogique du xvw siècle des passages tk l'Evangile où Jésm
fait allusion aux enfants; dans l'Honnéte Garç·on, cité plus
haut 1 << Puis.que I.e Seigneur des Seigneurs appelle à soy
les petits innocents, je ne voy point qu'aucun de ses sujets ait
le droit de les rejeter. >) La prière que Jacqueline Pascal insère
dans ses règlements pour les enfants de Port-Royal paraphrase
les phrases du Christ. <, Soyez comme des en fans nouvcau-
nés. )> <( Si vous ne devenez comme des Enfans, vous n'entrerez
point dans le Royaume des cieux. >> Et b fin de cette prière
n1.ppelle un épisode de l'Evangile qui va connaître au xv11•· siè-
cle une- fortune nouvc!tc « Seigneur faites-nous la grâce
d'être du nombre de ces Enfans que vous appelez, que VOU!)
faites approcher de vous, et de !a bouche desquels vous tirez
vos louanges.
La scène à laquelle il est fait allusion où Jésus demande
qu'on laisse venir à lui des petits enfants, n'était pas ahso-lu-
nlcnt inconnue de lïconograph'1e ancienne: nous avons déjà eu
l'occasion i de signaler cette miniature ottoniennc où les
enfants sont représentés comme des adultes, mals de plus
petite taille, autour du Christ. On reconnaît aussi des représen-
tations de cette scène dans les bibles moralisées du XIII" siè-
cle, toutefois dies sont peu fréquentes et sont traitées comme
des illustrations banales, sans qu'il s'en dégage un sens, une
ferveur. Au contraire, à partir de la fin du xv1•· siècle, cette
scène revient souvent, surtout dans la gravure, et il est évident

1. De Grenaille, op. cir.


2. Cf. supra I·1,,partie. chap. 2.
/)e !'impudeur à l'innocence 171

qu'elle correspond désor,mals à une forme spéciale et nouvelle


de dévotion. Ce,!a apparaît si on regarde la belle estampe de
Stradan dont l'œuvre gravée inspira, on le sait, les artistes
du temps 1 • Le sujet est défini par la légende Jesus parvuli.1·
oblatis imposuit manu.1· et benedixit eis (Mathieu, 39; Marc,
60: Luc, ! 8). Jésus est assis. Une femme !uî présente ses
enfants des putti nus. D'autres femmes et enfants attendent.
On remarquera que l'enfant est ici accompagné de sa mère
dans les représentations médiévales, plus conformes à la lettre
du texte, qui ne frappait pas assez .\cur imagination pour les
inciter à broder de leur cru, les enfants étaient seuls autour
du Christ. lei l'enfant ne se sépare pas de sa famille, indice
de l'importance nouvelle prise par !a famille dans !a sensibilité.
Une peinture hollandaise de l 620 reproduit la même scène i.
Le Christ est assis par terre, sur ses talons, au milieu d'une
foule d'enfants qui se pressent autour <le lui. Les uns sont
encore dans les bras de leur mère. D'autres nus, s'amusent et
luttent {le thème de la lutte des putti est fréquent à l'époque),
ou pleurent et crient. Les plus grands, plus réservés, joignent
les mains. L'expression du Christ apparaît souriante et atten-
tive ce mélange d'amusement et de tendresse que les grandes
personnes adoptent pour parler aux enfants aux époques mo-
dernes, au XIX(' siècle. Il tient une main au-dessus de l'une des
petites têtes, et lève l'autre pour bénir un autre enfant qui se
précipite vers lui. Cette scène devint populaire il est proba-
ble qu'on donnait sa gravure aux enfants comme image de
piété à leur usage, ainsi qu'on fera plus tard avec les images
de première communion. Une exposition consacrée à Tours
en 1947 à l'image de l'enfant 3 signale dans son catalogue une
gravure du même sujet. au XVIII(' siècle.
Il existe désormais une religion pour enfants et une dévo-
tion nouvelle leur est pratiquement réservée, celle de l'ange
gardien. << J'ajoute encore, lit-on dans !'Honnête Garçon ·1 que
bien que tous les hommes soient accompagnez de ces bien-

!. Stradan (1523-1605), gravure, Cabinet des Estampes Cc9 in


f", p. 239.
2. Vokskert (1585-1627) reproduit dans Berndt, n" 871.
3. Catalogue n" 106.
4. M. de Grenaille, op. dt.
172 Le sentiment de

heureux esprits qui se rendent leurs ministres, pour les


à se rendre capables de recevoir l'héritage de salut, il
pourtant que Jésus-Christ ne donna qu'aux enfants
d'avoir des anges gardiens. Ce n'est pas que nous ne
cipions à cette faveur; mais la virilité la tient de l'enfance.
De leur côté, les anges préfèrent la « souplesse • des
à la « révolte des hommes ,. . Et Fleury dans son Traité
études de J 686 1 soutient que " !'Evangile nous défend
les mépriser (les enfants) par Cette haute considération qu'ils
ont des anges bienheureux pour les garder ». La figure Je
!'âme conduite par un ange et repré. entéc ous l'apparence
d'un enfant ou d'un adolescent, devient familière dans l'ico•
nographic des xv1' -XVII" siècles. On en connaît de multiples
exemples, par exemple ce dominiquin • de la pinacothèque Je
Naples : un petit enfant en chemise découpée en pans, est
défendu par un ange, garç.on un peu efféminé de treize-qua-
torze ans, des attaques du démon, un homme mûr qui le
guette. Il étend 50n bouclier entre l'enfant et l'homme mûr,
illustration inattendue de cette phrase de /'Honnête Garçon :
" Dieu possède le premier àge, mais le Diable possède en
beaucoup de personnes les meilleures parties de la vieillesse
aussi bien que de l'àge que l'Apôtrc appelle accompli. ,,
L'ancien thème de Tobie conduit par l'ange symbolise dé-
sormais le couple de l'àme-enfant et de son guide, !'ange
gardien. Ainsi la belle toile de Tournier récemment exposée
à Londres et à Paris ( 1958), la gravure d'Abraham Bosse'.
Sur une gravure de Mariette' l'ange montre à l'enfant qu'il
conduit la croix dans le ciel oi:i elle apparaît portée par d'autres
anges.
Ce thème de l'ange gardien de l'àme-enfant servait à l'orne-
mentation des fonts baptisrnat1x j'ai pu le relever dans une
église baroque de l'Allemagne méridionale, l'église de la Croix
à Donaüworth. Le couvercle de la cuvette est surmonté d'un

l. Fleury, Traité du choix el de la mélhode des études, l 686.


2. Naples, pin,1cothèque.
3. To1.1rnier, !'Ange gardien, Narbonne. 1656-1657. Exposition
Petit Palais, l 958, n" 139. Abraham Bosse, gravure, Cabinet des
Estampes Ed. 30 a in f", GD 127.
4. l\•fariette, gravure, Cabinet des Estampes, Ed. 82 in f".
De l'impudelir à l'innocence 173

globe autour duquel s'enroule le se pent. Sur le globe, l'ange,


un jeune homme un peu efféminé, guide l'âme-enfant. Aussi
ne s'agit-il pas seulement d'une représentation symbolique
de l'âme sous l'apparence traditionnelle de l'enfant (idée d'ail-
leurs curieuse et médiévale que ce recours à l'enfant pour
figurer l'âme). mais de l'illustration d'une dévotion particu-
lière de l'enfance et dérivée du sacrement de baptême !'Ange
gardien.
Cette période des xv1''-XVIJ" siècles fut aussi celle des en-
fants modèles. L'historien du collège des jésuites de La flèche 1
1·aconte, d'après les annales de la Congrégation de La Flèche
de 1722 (par conséquent une cinquantaine d'années après
!'événement) !a vie édifiante de Guillaume Ruffin, né le l 9 jan-
vier 1657 ; il était en troisième en 1671, à quatorze ans. Il
appartenait, bien entendu, à fa Cong égation (association pieuse
réservée aux bons élèves et placée sous lïnvocatîon de la
Vierge elle existe toujours, je pense, dans les collèges de
jésuites). Il visitait les malades et distribuait des aumônes aux
pauvres. En 1674, il finissait sa première année de philosophie
(il y en avait deux) quand i·l tomba malade. La Vierge lui
apparut deux fois. Il avait été averti de la date de sa mort, « le
jour de la fête de ma bonne Mère )>, le jour de \'Assomp-
tion. J'avoue n'avoir pu me défendre, en lisant ce texte, d'un
souvenir amusé de ma propre enfance, dans un collège de
jésuites ou quelques-uns faisaient campagne pour la canonisa-
tion d'un petit élève, mort quelques années plus tôt en odeur
de sainteté, du moins de l'avis de sa famille. On pouvait
très bien parvenir à la sainteté durant une courte vie d'écolier
et sans prodiges exceptionnels, sans précocité particulière, au
contraire, par la simple application des vertus d'enfance, par
la simple ,préservation de ,J'innücence première. Ce fut le cas
de saint Louis de Gonzague, souvent cité dans la littérature
dLt XVII° siècle qui traite des problèmes de l'éducation.
Outre la vie des petits saints, on donne aux écoliers comme
Sltjet d'édification la jeunesse des saints -- ou leurs remords

l. C. de Rochernonteix, Un col!èie de jésuites aux XV/1 -


XVIII" siècles. Le col/è1;e Henri IV de La Flèche. Le Mans, 1889,
4 vol.
174 Le sentiment de l'enfance

de leur jeunesse folle. On lit, dans les Annales du collège


des jésuites d'Aix, à l'année 1634 « Nostre jeunesse ne
manqua d'avoir ses prédications deux fob par semaine le
carcsme. Ce fut le P. de Barry, recteur, qui leur fit lesdites
exhortations, ayant pris pour subject les actions héroï-
ques de la jeunesse des saints. )> Au carême précédent
de 1633 « il avait pris pour subject !es regrets de la jeunesse
de saint Augustin 1 ».
Il n'existait pas au Moyen Age de fêtes religieuses de !'en-
fance, sinon les grandes fêtes saisonnières, souvent plus païen-
nes que chrétiennes. A partir du XV'' siècle, nous l'avons déjà
remarqué, certains épisodes, comme !a présenrntion de la Vierge
et surtout la circoncision, étaient traités par les artistes au
milieu d'un concours d'enfants plus important que le nom-
bre habituellement présent dans !es foules du Moyen Age ou
de la Renaissance. Mais ces fêtes de <l'Ancien Testament, si
elles étaient hien devenues dans l'iconographie des fêtes de
l'enfance, ne pouvaient plus jouer ce rôle dans la dévotion
réelle, surtout dans la dévotion épurée du xv11(• siècle fran-
çais. La première communion va peu à peu, très progres-
sivement, devenir la grande fête religieuse de l'enfance, ce
qu'elle est aujourd'hui, même là où la pratique chrétienne
n'est plus observée avec régularité. La première commu-
nion a pris aujourd'hui la place des anciennes fêtes folklori-
ques abandonnées. Peut-être doit-elle cette ,persistance, en dé-
pit de la déchristianisation, au fait qu'elle est fête individuelle
de l'enfant, et célébrée collectivement à l'église., mais surtout
en privé, dans la famille les fêtes les plus collectives sont
celles qui ont le plus vite disparu.
La célébration plus solennelle de la première communion
est une conséquence de la plus grande attention qu'on a ap-
portée, surtout à Port-Royal, aux conditions requises pour bien
recevoir !'Eucharistie. Il ne s'agissait pas tant de rendre la
communion moins fréquente que mieux préparée, plus cons-
ciente, plus effica·ce. Il est probable qu'autrefois les enfants
recevaient la communion sans préparation spéciale, comme i·ls

1. Mechin, Annales du collègf' royal Bourhon Aix, 1892, 2 vol.,


I, p. 89.
l'impudeur à l'innocence 1 7.5

commençaient d'aller à la me sse, et probablement assez tôt,


si on en juge par les habitu des de précoc ité et le mélang e des
en fa nt s et des adultes dans la vie quot id ienne. Ja c q ue line Pas -
cal, da ns l e règlement des e n fa nt s de Po rt-Ro ya•l , .presc ri t de
bien évalu er la capacité morale et spi ritu el le des enfants ava nt
de l eur permettre la communion et de les y pré pa re r lo ng-
temps à l'a va nc e ' « On ne fera point communier les E nfa ns
si jeu ne s et pa rt icul iè re ment celle qui sont bad in es, lé gères
et att achées à q uelque défaut cons idéra ble. I l faut attendre
que Dieu ait fa i t e n elles quelque cha ngem ent et il est bon
de prendre un temps notable, comme un an ou mo ins six
mois, pour voir si leurs actions ont de la su i te. Car je n'lli
jamais eu de regret d 'avo i r fait reculer le s Enfa ns, cela a
toujours serv i à fa i re ava nce r en ve rt u celles qui étaient bien
d is posées et à faire connaître le peu de dispos ition s qu' il y
av ait dans les autres qui ne l'é taie nt pas encore. On ne saurait
app orte r trop de précoution.5 pour la première commwûon :
car toute s les au tres dépendent wuvent de ce l l e -là. "
La pre m iè re communion était retardée à Port-R oyal après
la con f ir mat io n : « Quand on no us donne des Enfans qui
n'o nt pas été co nf i rm ées ... que si elles n'ont .pa s fait aussi leur
prem ière communion, nou s la di fféro ns ordinairement jus-
qu'après la co n fi rm at'io n, afi n qu'étant rem pl i es de l'es prit de
.J ésus. elles soie nt mieux préparées à recevoir son Saint Corps. " La
première communion ét,tit de ve nue au xv111·· sièc le une
cérén,on ie organisée da ns les couvents et dan s les collèges.
Le colo ne l Gérard• nous raconte dans ses mémoi res, ses sou-
veni rs d'une prem iè re communion d iff icil e. Il était né en
1 766, d'une famille pauvre de six enfants. Deve nu orphelin,
il travaillait depuis l'âge de dix an s comm e domestique, qu and
le vica ir e de sa paroisse, qui s'intéressait à lui , l'envoya il
l' ab baye de Sa i nt-Av i t où i·l é tait devenu cha pel a in aux ili ai re.
Le prem ie r chapelain était un jésu i te qui le prit en grippe. 11
devai t avoir environ quinze an s quand i l fut adn,is à l a pre -
miè re co m mu nio n : l' exp re ssio n est bie n usue ll e. « Il a vait été
déci dé que je ferais ma première comm union en même t em p.l'

1. Jacqueline Pascal, op. cit.


:?. Les Cahter.1· du co 0/ 11el Gérard ( 1766- /8 46 ), 19 51.
176 Le .l"entiment de

que plusieurs pensionnaires. La veille de ce jour, je


avec .Je chien de I a basse cour, quand M. de N .,
vint à passer. Avez-vous oublié, s'écria-t-il, que c'est
que vous devez recevoir le corps et le sang de
gneur? L'abbesse me fit appeler et me signifia que je
!iciperai pas à la céih1 no11ie du lendemain. » « Trois
après avoir fait mes pénitences... je fis ma première ...-n m r n 11.·,·
nion. Après la seconde, on m'ordonna de communier
dimanche et chaque jour de fête. "
La première communion est devenue la cérémonie
est restée. Dès le milieu du XVIII'' siède on avait l'habitude d'en
perpétuer le souvenir par une mention sur une image pieuse.
On a e'xposé en 1931 à Versailles ' une gravure représentant
saint François d'Assise. On avait écrit au dos : « Pour témoi-
gnage de la première communion faite par François Bertrand,
le 26 avril 1767, jour de Quasimodo, en la paroisse Saint-
Sébastien de Marly. Barail, curé de Saint-Sébastien. " H s'agis-
sait non seulement d'une coutume pieuse. mais d'un certifical
inspiré des actes officiels de catholicité.
Il ne restera plus qu'à accentuer la solennité par le por!
d'un costume spécial, au x1x•· siècle.
La cérémonie de la première communion est devenu la ma-
nifestation la plus visible du sentiment de l'enfance entre le
xvn" et la fin du xrx•· siècle : elle en célèbre à la fois les
deux aspects contradictoires, .J'innocence de l'enfance, et sa
raisonnable appréciation des mystères sacrés.

1. Exposition : « Enfants d'autrefois ,,, Versailles. l 9'.', 1.


CONCLUSION

Les deux sentiments


de l'enfance

Dans la société médiévale, que nous prenons pour point


de départ, le sentiment de l'enfance n'existait pas; cela ne
signifie pas que les enfants étaient négligés, abandonnés, ou
méprisés. Le sentiment de l'enfance ne se confond pas avec
l'affection des enfants il correspond à une conscience de la
particularité enfantine, cette particularité qui distingue essen-
tiellement l'enfant de l'adulte même jeune. Cette conscience
n'existait pas. C'est pourquoi, dès que l'enfant pouvait vivre
sans !a sollicitude constante de sa mère, de sa nourrice ou de
sa remueuse, il appartenait à la société des adultes et ne s'en
distinguait plus. Cette société d'adultes nous paraît aujourd'hui
bien souvent puérile : question d'âge mental sans doute, mais
aussi d'âge physique, parce qu'elle était en partie composée
d'enfants et de très jeunes gens. La langue ne donnait pas au
mot enfant le sens restreint que nous lui attribuons désor-
mais : on disait enfant comme on dit maintenant « gars »
Jans la ,langue courante. Cette indétermination de !'âge s'éten-
dait à toute l'activité sociale aux jeux, aux métiers, aux
armes. Il n'est pas de représentation collective où de petits et
grands -enfants n'aient leur place, blottis un ou deux dans la
<< trousse » pendue au col des femmes 1, ou pissant dans un

1. P. Michault, Doctrhw/ du temps présem, éd. Th. Wallon,


1931, p. 119.
« Puis vecy une femme grausse,
« Pourtant deux enfants en. sa trousse. »
Peinture de Van Laer (1592-1642) reproduite dans Berndt,
n" 468.
178 Le sentiment de /'enfance

coin, ou jouant -leur rôle dans une fête trnditionnelle, ou


apprentis, à l'atelier. ou pages servant le chevalier, etc.
Le très petit enfant trop fragile en·core pour se mêler à la
vie des adultes, ne compte pas, c'est le mot de Molière qui
témoigne de la persi,stance au xv11•· sièole d'une très ancienne
menH1lité. L'Argan du Malade ima,?inaire a deux filles, l'une
qui est en âge de mariage et la petite Louison qui commence
juste à parler et à marcher. On sait qu'il menace de mettre sa
fille aînée au couvent pour décourager ses amours. Son frère
dit : << D'où vient, mon Frère, qu'ayant le bien que vous
avez: et n·ayant d'enfant qu'une fille, car je ne compte pas la
petite,· d'où vient, dis-je, que vous parlez de la mettre dans
un couvent ' ? • La petite ne comptait pas parce qu'elle pou-
vait disparaître. • J'ai perdu deux ou trois enfans en nourrice,
non sans regrets ni sans fascherie », reconnaît Montaigne•.
Dès que l'enfant avait franchi cette période de forte mor-
talité où sa survie était improbable, il se confondait avec les
adultes.

Les mots de Montaigne et de Molière témoignent de la per-


sistance de cette attitude archaïque à l'égard de -l'enfance. 11
s'agit là d'une survivance tenace, mais menacée. Depuis le
XIV'' siècle une tendance du goût cherchait à exprimer dans
l'art, dans l'iconographie, dans la dévotion (le culte des morts),
la personnalité qu'on reconnaissait aux enfants, et ,le sens poé-
tique et familier qu'on attribuait à leur particularité. Nous
avons suivi cette évolution du putto, du portrait d'enfant,
même d'enfant mort tôt. Elle aboutit à donner à l'enfant,
au petit enfant, du moins là où ce sentiment affleure, c'est-à-
dire dans les couches supérieures de la société, aux XVI" et
XVII'' siècles, un cmtume spécial qui le distinguait des adultes.
Cette spécialisation du costume des enfant,;, et surtout des
petits garçons, témoigne dans une société où les formes
extérieures et l'habit avaient une très grande importance, du

1. Mo/ad(' maRinaire, acte Ill. scène 11•1


.., Montaigne Essai. IL 8.
: les deux sentiments de l'enfance 179

• changement intervenu à l' éga rd des enfants : ils comptent b aucoup


plus que ne le croi,t Je frère du Malade imaginaire. Il existe en
effet dans cette pièce qui paraît aussi sévère aux petits enfants
que certains mots de La Fo nta ine, toute une conversation entre
Argan et la petite Louison : « Regardez. moi, hé? - Quoi
mon papa ? - Là. - Quoi ? - N'avez- vous rien à
me dire ? - Je vous dirai, si vous voulez, pour vous désennuyer
le conte de Peau d'Ane, ou bien la fable du Corbeau et du
Renard qu'on m'a apprise depuis peu. Un sentiment nouveau
de l'enfance est apparu, où l'enfant devient par sa naïveté , sa
gentiHesse et sa d rôle rie, une source d'amusement et de détente pour
l'ad u lte, ce qu'on pourrait appeler le « mignotage •· C'est à l' o rig
i ne un sentiment de femmes, de femmes chargées du soin des
enfants, mères ou nourrices. Nous lison$ dans l'édition du XVI"
siècle du Grand Propriétaire de 10111es cho.\'e.l" à propos de la
nourrice ' : « Elle s'éjou i t quand l' enfa nt est en joie, et a pitié
de l'enfant quand il est malade ; elle le relève quand il chet
(tombe), elle le lie quand il se remue et si le lave et le
nettoie quand il est ord. » Elle élève l'enfant << et lui
apprend à parler, elle faine! les paroles ains i que si elle l'ut
bègue pour mieux et plus tô t apprendre à parle r... si le porte
en es mains, puis sur ses épaules, puis sur les genoux, pour
J'ébattœ quand il cr ie , elle mache la viande pour l'enfant quand
il n'a nulle dent pour lui faire avaller sans péril et
profitablement ; eJle ébat led. enfant pour le faire dormir et si
lui lie les membres pour les tenir tout d roits afin qu ' il n'ait au
corps nlllle raidure et si le baigne et l'oint pour nourrir sa chair...
>> Thomas More s'at- tard e aux images de la petite enfance, de
l'écolier que sa mère envoie à l'école : Quand le petit
garçon ne se levait pas à tem ps, mais traînait au lit. quand,
debo ut , il pleurait parce
qu'il était en retard et savait qu'il serait battu à l'éco le , sa
mère lui racontait que cela n' a rr iv ai t que les premiers jours,
qu ' il aurait le temps d'arriver, et lui disait : " Va, bon fils,
je te le promets, j'ai mo i-même averti ton maître ; prends
ton pain et ton beurre, tu ne seras pas batt u. " • Ainsi J'en-

1. Le Grund Pro priétaire de toutes choses. traduit en français


par J . Carbichon. ! 556.
180 Le sentiment de

voyait-elle a:sscz réconforté pour ne pas fondre en


à l'idée <llè le laisser à la maison, mais elle ne touchait pas
fond du problème et l'enfant en retard serait bel et bien battu
en arrivant à l'école 1 •
Le petit jeu des enfants avait dû toujours paraître attachant
aux mères, nourrices, « remucuses », mais cela appartenait
au vaste domaine des sentiments non exprimés. Désormais
on n'hésite plus à ndmcttre le plaisir qu'on prend aux manières
des petits enfants, à « mignoter » avec eux. Mme de Sévigné
avoue, non sans affectation, le temps qu'elle passe à s'amuser
avec sa petite-fille : « Je lis la découverte des Indes par Chris-
tophe Colomb, qui me divertit au dernier point ; mais votre
fille me revient encore plus. Je l'aime... elle caresse votre
portrait et le flatte d'une manière si plaisnnte qu'il faut vite-
ment la baiser'. " << li y a une heure que je me joue avec
votre fille ; elle est aimable. » « Je lui ai fait couper les che-
veux. Elle est coiffée hurluberlu. Cette coiffure est faite pour
elle. Son teint, sa gorge et son petit corps est admirable. Elle
fait ccrlt petites choses, elle parle, elle caresse, elle fait le
signe de la croix, elle demande pardon, el!e fait la révérence,
elle baise la main, elle hausse \es épaules, elle danse, elle
flatte, elle prend le menton : enfin elle est jolie de tout point
Je m'y amuse des heures entières », et comme elle craignait
la contagion, elle ajoute avec une légèreté qui nous surprendra,
parce que la mort des enfants est pour nous chose grave dont
on ne plaisante pas : « Je ne veux point qm: ceht meure. »
Car ce premier sentiment de l'enfance s'accommodait, comme
nous l'avons vu chez Molière, d'une certaine indifférence, ou
plutôt de l'indifférence traditionnelle. La même Mme de Sévi-
gné décrit ainsi le deuil d'une mère : « Mme de Coetqucn
venait de recevoir la nouvelle de la mort de sa petite-fille :
elle s'était évanouie. Elle est très affligée et dit que jamais
elle n'en aura une si jolie. ,, Mais Mme <le Sévigné trouve peut-
être que hi mère manque de cœur, puisqu"elle ajoute :
« Mais son mari est inconsolable". ,,

l. Cité par J arman, Land marks in the history of t•d11ca1io11,


Londres, 195!.
2. Mme de Sévigné, Let1res, I"' avril 1672.
3. Mme de Sévigné, L,•/tres, 19 noût 1671.
Conclusion les deux sentiments de l'enfance 181

Ce sentiment nous est encore mieux connu par les réac-


tions critiques qu'il provoqua à la fin du XVI" et surtout au
xvu" siècle. Des grincheux trouvèrent insupportable l'attention
qu'on accordait désormais aux enfants sentiment très nou-
veau qui est comme le nég<ttif du sentiment de l'enfance,
du mignotage. Cet agacement est à !'origine de l'hostilité de
Montaigne << Je ne puys recevoir cette passion de quoy on
embrasse les enfans à peine encore nays, n'ayant ni mouve-
ment en l'âme, ni forme recognaissable au corps, par où ils
se puissent rendre aimables, et ne !es ay pas souffert volon-
tiers nourrir près de moy. » Il n'admet pas qu'on aime les
enfants « pour notre passe-temps, ainsi que des guenons »,
qu'on s'amuse à leurs « trépignements, jeux et niaiseries pué-
riles)>, C'est qu'on s'en occupait trop autour de !ui 1 •

Un autre témoin de cet état d'esprit, un siècle plus tard,


Coulanges, le cousin de Mme de Sévigné 2 • On sent combien
!e mignotJge de ses amis et ,parents 1'a exaspéré. Il a dédié
cette chanson " aux pères de famille ».
Pour bien élever vos enfans
N'épargnez précepteur ni mie ;
Mais, jusques à ce qu'ils soient grands,
Faites-les taire en compagnie
Car rien ne donne tant d'ennui
Que d'écouter l'enfant d'autruy.
Le Père aveugle croit toujours
Que son fils dit choses exquises,
Les autres voudraient être sourds
Qui n'entendent que des sottises,
Mais il faut de nécessité
Applaudir l'enfant f?llSté.
Quand on vous a dit d'un bon ton
Qu'il est joly, qu'il est bien sage,
Qu'on luy a donné du bon bon
N'en exigez pas davantage,
Faites-luy faire serviteur
AL1ssi bien qu'à son Précepteur.

t. Montaigne, Essais, II, 8.


2. Coulanges, Chansons choisies, J 694.
182 Le sentiment de

Qui croirait qu'avec du bon sens


Quelqu'un put s'aviser d'écrire
A des marmousets de trois ans
Qui de quatre ans ne scauront lire.
D'un père encor dernièrement
Je vis ce fade amusement.
Sachez e11cor, mes bonnes gens
Que rien n'est plus insupportab'1t
Que de voir vos petits enfans
En rang d'oignon à la grande table
Des morveux qui, le menton gras
Mettent les doigts dans tous les plats.
Qu'ils mangent d'un autre costé
Sous les yeux d'une gouvernante
Qui leur presche la propreté
Et qui ne soit point indulgente
Car on ne peut trop promptement
Apprendre à manger proprement.

Et ce billet au père de famille donnant à dîner à M. de C.

Emportez votre fils


Et ne vous montrez pas nourrice,
Qu'on fasse manger les petits
Et leur Précepteur à l'office,
Car aujourd'hui dîne céans
le fléau des petits enfants.

Qu'on y prenne garde, ce sentiment d'exaspération est


aussi nouveau que le mignotage, plus étranger encore à l'indif•
férente promiscuité des âges de la société médiévale. C'est
justement à la présence des enfants que Montaigne, Coulanges,
comme Mme de Sévigné, sont désormais sensibilisés, on doit
même observer que Montaigne et Coulanges sont plus rno•
dernes que Mme de Sévigné dans la mesure où ils estiment
nécessaire la séparation des enfants. Il n'est plus bon que les
enfants soient mêlés aux grandes personnes, en particulier
à table ; sans doute parce qu'en agissant ainsi. on le,
" gâte », ils deviennent mal élevés.
D'ailleurs les moralistes et les éducateurs du xvue siècle
partagent la répugnance de Montaigne et de Coulanges au
Conclusion les deux sentiments de l'enfance 183

mignotage. L'austère Fleury, dans son Traité des études I ne


parle guère autrement que Montaigne (( Quand on les fait
tomber dans les pièges fies petits enfants], quand ils disent une
sottise, tirant droit une conséquence d'un principe impertinent
qu'on leur a donné, on s'éclate de rire, on triomphe et les
avoir trompez, on les baise et on les caresse comme s'ils
avaient bien rencontré [c'est !e mignotage]. Il semble que
les pauvres enfans ne soient faits que pour divertir les grandes
personnes, comme de petites chiens ou de petits singes [les
guenons de Montaigne]. »
L'auteur du Galatée, ce manuel de civilité très répandu dans
!es meilleurs collèges, chez les jésuites, parle comme Coulan-
ges « Ceux-là faillent grandement qui n'ont jamais autre
chose en leur bouche que leur femme, leurs petits enfans et leur
nourrice. Mon petit-fils me fit tant rire! Or écoutez »
M. D'Argonne, dans un traité sur l'éducation, l'éducation
de M. de Moncade {1690) 3 se plaint aussi qu'on ne s'inté-
resse qu'aux tout petits enfants, pour leurs « caresses » et
« badineries » .; trop de parents « ne considèrent leurs enfans
que tant qu'ils en tirent du divertissement et de la joie ».
Remarque importante, à la fin du xvue siècle, ce mignotage
n'était pas réservé aux gens de qualité qui, au contraire, sous
l'influence de moralistes, commençaient à l'abandonner. On le
dénonçait dans le peuple. J.-B. de La Salle dans sa Conduite des
écoles chrétiennes 4 constate que les enfants des pauvres tont
spécialement mal élevés, parce qu' « ils ne font que ce qu'ils
veulent, les parents n'en ayant aucun soin (mais pas par
négligence], en étant même comme idolâtres; ce que les enfants
veulent, ils le veulent aussi ».
Chez les moralistes et éducateurs du xvne siècle, on voit se
former cet autre sentiment de l'enfance, que nous avons étudié
dans le précédent chapitre, et qui a inspiré toute l'éducation
iusqu'au xxe siècle, tant à la ville qu'à la campagne, dans la
bourgeoisie et dans le peuple. L'attachement à l'enfance
et à sa particularité ne s'exprime plus par l'amusement,

L Fleury, op. cit.


2. G. della Casa, Galatée, traduction française 1609, p. 162-168.
3. D'Argonne, L'Education de Monsieur de Moncade, 1690.
4. J.-8. de La Salle, Conduite des écoles chrétiennes, 1720.
184 Le sentiment de

la " badinerie », mais par l'intérêt psychologique et


moral. L'enfant n'est ni amusant ni agréable : « Tout h,.,,,.,.,.,,,,"··
éprouve dans soi cette fadeur de l'enfance qui dégoûte
saine raison ; cette âpreté de la je unesse qui ne se repait
que d"objets encore tout sensibles et qui n'est qu'une
très grossière de l'homme raisonnable. » Ainsi parle el
de Balthazar Gratien, traité sur l'éducation de 1646,
traduit en français en l 723 par un père jésuite 1 • Il n'y a
le temps qui puisse guérir de l'enfance et de la jeunesse,
sont véritablement des âges d'imperfection en tout. " On
voit, ces opinions doivent être replacées dans leur contexte
d'époque,. rapprochées des autres textes. pour être comprises.
On les a interprétées comme une ignorance de l'enfance. Il
faut y voir plutôt le début d'un sentiment sérieux et authen-
tique de l'enfance. Car cette légèreté de l'enfance, il ne con-
vient pas de s'en accommoder : c'est l'erreur ancienne. Il faut
d'abord la mieux connaître, pour la rectifier, et les textes de
la rin du XVI" et du xv11•· siècle sont remplis de remarques·
de psychologie enfantine'. On s'efforce de pénétrer la mentalité
des enfants pour mieux adapter à leur niveau les méthodes
d'éducation. Car on a un grand souci des enfants, témoins
de l'innocence baptismale, semblables aux anges, proches du
Christ qui les a aimés. Mais cet intérêt impose qu'on développe
chez eux une raison encore fragile, qu'on en fasse des hommes
raisonnables et des chrétiens. Le ton est parfois austère, l'ac-
cent mis sur la sévérité, par opposition au relâchement et aux
facilités des mœurs, mais pas toujours. Il y a de l'humour même
chez Jacqueline Pascal et de la tendresse avouée. Vers la fin
du siècle on cherche à concilier la douceur et la raison. Pour
l'abbé Goussault, conseiller au Parlement dans le Portrait d'une
honnête /emme " : « Se familiariser souvent avec ses en·
fants, les faire parler sur toutes choses, les traiter en gens rai-
sonnables et les gagner par la douceur est un secret infaillible

L B. Gratien, El Discreto, Huesca, 1646. Trad. française de


1723 par le P. de Courbeville, S. J.
2. Comme on peut le voir dans la Ratio des jésuites (l 586)
et dans le Règlement de Jacqueline Pascal pour les petites filles
élevées à Port-Royal.
3. Goussault, Le Portrait d'une honnN,, femme. 1693.
Conclusion les deux sentiments de l'enfance 185

pour en faire ce que !'on veut. Ce sont de jeunes plantes qu'il


faut cultiver et arroser souvent, quelques avis donnés à propos,
quelques témoignages de tendresse et d'amitié donnés de
temps en temps, les touchent et les engagent. Quelques ca-
resses, quelques petits présents, quelques paroles de confiance
et de cordialité font impression sur leur esprit et on en voit
peu quî résistent à ces moyens doux et faciles de les rendre
gens d'honneur et de probité. )> Car il s'agit toujours de faire
de ces enfants des hommes d'honneur, de probité, des hommes
raisonnables.

Le premier sentiment de l'enfance - le_ mignotage - était


apparu dans le milieu familial, dans la compagnie des petits
enfants. Le second, au contraire, provenait d'une source exté-
rieure à la famille des hommes <l'Eglise ou de robe, rares
jusqu'au XVI'' siècle, de plus nombreux moralistes au XVII" siè-
cle, soucieux de mœurs policées et raisonnables. Ils étaient
aussi devenus sensibles au phénomène jadis négligé de l'cn-
fanc·e, mals ils répugnaient à considérer ces enfants comme des
iouets charmants, car i!s voyaient en eux de fragiles créatures
de Dieu qu'il fallait à la fois préserver et assagir. Ce sentiment
passa à son tour dans !a vie familiale.
Au xviw siècle, on retrouve dans la famille ces deux élé-
ments anciens associés à un élément nouveau le souci de
l'hygiène et de !a santé physique. Le soin du corps n'était pas
ignoré des moralistes et des éducateurs du xv1!" siècle. On soi-
gnait les malades avec dévouement (avec aussi de grandes
précautions pour démasquer les simulateurs) mais on ne s'in-
téressait au corps des bien portants que dans un but moral :
un corps mal endurci inclinait à la mollesse, à la paresse, à
la concupiscence, à tous les vices !
La correspondance du général de Martange avec sa femme 1
nous donne une idée des préoccupations intimes d'un ménage,
Un siècle environ a-près Mme de Sévigné. Marlange est né en

1. Corresponda11ce inédite du Kértérn! de Marlange, !576-1782,


éd. Bréard, 1898.
186 Le sentiment .de

1722, Il s'est marié en 1754. Nous aurons l'occasion


nir sur ces textes. Marlange se préoccupe désormais de tout
qui concerne la vie de ses enfants, du mignotage à
Il y ajoute un grand $Ouci de leur santé, de leur
même. Toul ce qui touche ,rnx enfants et il l,L famille
devenu également sérieux et digne d'attention. L'enfant a
une place centrale dans la famille, et pas seulement l'avenir
l'enfant, son futur étahlissement, mais sa présence el son
tence nue.
2. La vie scolastique·

Jeunes et vieux écoliers


du Moyen Age 1

« La vie scolastique » est consacrée aux as.pects de l'histoire


de l'é ducat io n qui révèlent les progrès du sentiment de l'e n-
fance dans les mentalités : comment l'école, le collège qui , au
Moyen Age, était réservés à un petit nombre de clercs et
mêlaient ensemble les âges dans une liberté de mœu rs, devin-
rent au début des temps modernes un moyen de mettre de
plus en plus les enfa nts à part, pendant la durée d'une forma-
tion auta nt ' morale qu'inte llec t uel le, de !es dresser, grâce à une
di scipli n e plus autoritaire et ainsi de les séparer de la société des
adultes. Cette évolution du xv•• au XVIII" siècle ne se fit
pas sans rés istances ; aussi les traits communs du Moyen Age
persistèrent-ils lo ngtem ps, même à l'intérieur du collège et
a fortiori dans la partie non scolarisée de la populatio n.
Au Moyen Age , il est très rare qu'on trouve dans .les
textes des références préc ises à l'âge des écoliers . Lorsque
malgré l'opposition des chapitres, les écoles privées se nrn!ti-
plièrent et menac è re nt le monopole de l'école ca théd rale , les
chanoines pour se défendre tentèrent d' im poser des limites
à l'ac ti v i té de le urs concurrents. Or ces limites ne furent jamais
des limites· d'âge. On se co ntentait ; de leur interdire tout ensei-
gnement qui dépasserait le Donat, syno nyme de rudiment.

l. Pour l'édiiion de poche, on n'a conservé que la conclus i on


de chaque chapitre. Le chapitre intitulé « De l'externat à l' in te r -
nat >> a été entièrement suppr i mé.
188 La vie

El cette absence de références d'âges dura


longtemps, on la constate encore maintes fois
listes du XVII" siècle. Les contrats de pension, sortes de """rr•.,,,., ..
d'apprentissage, par lesquels les familles fixaient les
de la pension de leur fils écolier, mentionnent rarement
de ce dernier, comme s'il n'avait pas d'importance.
psychologique essentiel de cette structure démographique
l'indifférence à l'âge de ceux qui la composent, alors
cette préoccupation d'âg2 l'emportera au XIX" siècle et Je
jours. Nous pouvons constater qu·en général les débutants
avaient une dizaine d'années. Mais les contempornim n·y prê-
taient guère attention et trouvaient aussi naturel qu'un adulte,
désireux d'apprendre, se mélangeât à un auditoire en- ·
fantin, car c'était la matière enseignée qui importait, quel que
fût l'âge des écoliers. Un adulte pouvait écouter le Donat
au moment même où un garçon précoce répétait l'Organon :
il n'y avait rien là qui parût étrange.
Si nous considérons cette indifférence à l'égard de l'âge,
si nous nous rappelons ce qui fot dit plus haut à propos des
méthodes pédagogiques en usage, de la simultanéité et de !a
répétition de l'enseignement, on ne s'étonnera pas de voir,
à l'école médiévale, tous les âges confondus dans le même
auditoire. Et cette observation est tout à fait capitale pour
notre sujet. L'école ne disposait pas alors de vastes locaux. Le
maître s'installait dans Je cloître qu'il avait débarrassé des
commerces parasites, ou encore dans l'église ou à la porte
de l'église. Mais plus tard, avec la multiplication des écoles
autorisées, il se contentait parfoîs d'un coin de rue quand il
n'avait pas assez de ressources, et saint Thomas laisse à l'occa-
sion percer son dédain pour ces gens de peu qui parlent coram
pueris in a11g11/is 1 • En gériéral le maître louait une salle une
scho/a, à un prix d'ailleurs réglementé dans les villes universi-
taires et à Paris ces écoles se localisèrent dans une rue, la
rue du Fouarrc : vicu.1· straminis. Bien entendu ces écoles
étaient indépendantes les unes des autres. On jonchait le sol
de paille, et les élèves s'asseyaient à même le sol. Plus tard.
dès le xrv• siècle, on disposa quelques bancs, quoique cet

1. De 1wirare i11rdl,•(·t11s contra A verrioisws (LXIX, p. 252).


Jeunes et vieux écoliers du Moyen Age 189

usage nouveau parût d'abord suspect. Puis on attendait les


étudiants, comme le marchand les chalands. Il arrivait qu'on
débauchât ceux du voisin. Dans cette salle s'assemblaient
alors des garçons et des hommes de tous âges, de six à vingt
ans et plus. « Je vois les étudiants à l'école, dit Robert de
Salisbury au xw siècle 1 • Leur nombre est grand (ii pouvait
être de plus de deux cents). J'y vois des hommes d'âges
divers : pueros, adolescentes, juvenes, senes », c'est-à-dire tous
les âges de la vie, car il n'y avait pas de mot pour désigner
l'adulte et on passait sans transition de juvenes à senes.
Encore au xv" siècle, les régents du Doctrinal de Pierre
Michault s'adressent à la fois aux petits et aux grands qui
composaient leur auditoire 2 :
Bons escoliers, entendemens ouverts
Tant soiez VÙ'UX ou josnes, trieurs ou vers..
({ Et celle-ci (L'alléorie Rapine, assimi!iée à un régent
de l'école de Faulceté) à innumérable multitude d'escoliers,
josnes et vieux, lisait le chapitre des constructions (du Doctri-
nal d'Alexandre la Villedieu, successeur de Priscien, ancêtre
de Despeutères). » Pouvait-il en être autrement, puisqu'il
n'y avait pas de gradation dans les .programmes, et que les
vieux avaient seulement répété plus souvent ce que les jeunes
n'avaient entendu qu'une fois, sans qu'il existât d'autres diffé-
rences entre eux !
Et ce mélange des âges se continuait hors de l'école. L'école
n'encadrait pas alors l'écolier. Le seul maître, parfois assisté
d'un sous-maître, n'était pas organisé, dans un local unique,
pour contrôler la vie quotidienne de ses élèves. Ceux-ci échap-
paient à son autorité dès la fin de la leçon. Or, à l'origine,
cette autorité, le for du maître, était la seule qu'ils reconnus-
sent. Ils étaient, « vieux ou josnes », abandonnés à eux-
mêmes. Certains, très rares, logeaient chez leurs parents.
D'autres vivaient en pension soit chez le maître lui-même,
soit chez un prêtre, ou un chanoine, selon des conditions
fixées par un contrat semblable au contrat d''ap,prentissage.

1. R. de Salisbury, De l'anitae mundi, P. L., 176, col. 709.


:?.. P. Michau.lt, Doctrinal du temps présent. éd. Th. Walton.
19 J1.
190 Lu vie

Ceux-là étaient les plus surveillés, tout au moins les plus suivis.
Ils appartenaient à une maison, à la famille du clerc au•
quel ils étaient confiés, il y avait là une sorte de compromis
entre l'éducation par apprentissage, que nous étudierons plus
loin', et l'éducation scolaire de type moderne. C'était la seule
forme d'internat connu. Mais la plupart logeaient où ils pou•
vaient, chez l'habitant, à plusieurs par chambre. Et il faut ad-
mettre que là aussi les vieux se mêlaient aux jeunes ; loin
d'être séparés par l'âge, leurs rapports devaient être réglés
par des traditions d'initiation qui associaient étroitement les
petits aux plus grands. Nous reviendrons sur ce point à propos
de l'histoire de la discipline scolaire.
Cette promiscuité des âges nous surprend aujourd'hui, si
elle ne nous scandalise pas : les contemporains y étaient
si peu sensbiles qu'ils ne la remarquaient pas comme il arrive
aux choses trop familières. Mais pouvait-on ressentir le mé-
lange des âges quand on était si indifférent au fait même de
l'âge?
Dès son entrée à l'école, l'enfant entrait tout de suite dans
le monde des adultes. Cette confusion, si naïve qu'elle demeu-
rait inaperçue, apparaît comme un des traits les plus caracté-
ristiques de l'ancienne sociologie, l'un des plus persistants
aussi. tant il correspond à quelque chose d'enraciné dans la
vie. I! survivra à bien des changements de structure, A partir
de la fin du Moyen Age, on perçoit les germes d'une évolu-
tion . inver5;e qui aboutira à notre sentiment actuel si dif-
férencié des âges. Mais jusqu'à la fin de l'Ancien Régime au
moins, il restera quelque chose de cet état d'esprit médiéval.
Sa résistance aux autres facteurs de transformation mentale
nous montre bien que nous sommes ici en présence d'une
attitude fondamentale devant la. vi . familière à une longue
suite de générations..

1. 6'..f, it,_lrH, Ill'' partie, chap. 2.


2

Une institution nouvelle ·


le collège

Au xn!" sièc le, les collèges étaient des asi les pour étudiants
pauv re s, fondés par des don ate urs. Les bo ur sie rs y v i vaie nt en
communauté, selo n des st a tu ts qui s' i nsp i raien t des règles mo-
nast iques . On n ' y donna i t pas d'ense igneme n t. A part ir du
XV" siècle, ces petites com munaut és dé moc ra tiq ue s devi n rent
des instituts d 'ense i gnement où une nom breuse popula t io n (et
non pl us le s boursiers de fondation pa rm i l esq ue ls se recru -
taient qu elq ues-uns des administrateurs et ense ig nants) fut
sou mise à u ne hiér a rc h ie autoritaire et enseignée sur pla ce. Fi-
nale men t, tout l'ensei gne ment des a rts s'-es t donné d ans ses col-
lèges q u i fourniront le modè le et le cadre des grandes in st i tu -
tions sco lai res des xv•· e t xv11'· siècles, coll è ges de jésuites, de
doctri n a i res, d'o rato riens : c'est le collège <l' An cien R égime,
enco re plus loi n des premiers collèges de bo ur siers du XIV " siè-
clecle que de no s collèges et l ycées d'a ujo urd ' hui , qu'il
annon ce d i rec tement , malgré de no ta bles diffé rences et en
partic u li er l ' absence d 'int ern at. L'é tabli ss e ment définitif d'une
règle de discipline achève l'évolution qui mène de l'é co le
rnédiévale, si m ple salle de cours, au collège moderne, institu-
tion complexe, non seulement d'enseignement mais de surv eil -
lanc e et d 'e nc ad rem ent de la je une sse.
Cett e é vo l u tio n de l'institution scolai re est liée à une évo-
l utio n .pa rallèle du sentiment des âges et de l' enfa nc e. A l'ori-
gine l'o pi n io n acceptait sa ns d i ff ic u lt é le mélange des âges.
Vint un moment où na qu i t une répug nan ce à cet ég a rd
d'abo rd en fa ve ur des pl us pe tit s. Les pet i ts g ram ma ir ien s
furent les prem iers à être d istingu és. Mais cette répug nan c
192 La vie

ne s'est pas arrêtée à eux. Elle s'est aussi étendue aux


grands, logiciens et physiciens, à tous les artistes, quoique
de certains d'entre eux leur eût permis, hors de l'école, d'exer-
cer déjà les fonctions réservées aux adultes. C'est que cette
séparation, si elle avait commencé par les plus jeunes, ne les
tcrnchait pas en tant qu'enfants, mais plutôt comme écoliers
et au début comme écoliers-clercs, car presque tous étaient
tonsurés. C'est pourquoi on ne leur appliqua pas. pour les
distinguer des adultes, un régime réellement enfantin ou juvé-
nile. d'ailleurs on n'en connaissait ni la nature ni le modèle,
On voulait seulement les abriter des tentations de la vie bï-
que, que menaient aussi beaucoup 1.k clercs, on voulait proté-
ger leur moralié. On s'inspira alors de l'esprit des fondations
régulières du x11!" siècle, dominicaines, franciscaines, qui
maitenaient les principes de la tradition monastique en aban-
donnant cependant la clôture, la réclusion, ce qui subsistait
du cénobitisme originel. Certes les écoliers n'étaient liés par
aucun vœu. Mais ils furent soumis pendant le temps de leurs
études au mode de vie particulier de ces nouvel.les commu-
nautés. Grâce à ce mode de vie, !a jeunesse écolière était
mise à part du reste de la société, qui demeurait fidèle au
mélange des âges, comme à celui des sexes et des conditions.
Telle était la situation au cours du XLV'' siècle.
Plus tard le but fixé à ce genre d'existence, à mi-chemin
entre la vie laïque et la vie régulière, se déplaça. li était d'abord
considéré comme le moyen d'assurer à un jeune clerc une
vie honnête. Il prit ensuite une valeur intrinsèque, il devint
la condition d'une bonne éducation même laïque. L'idée d'édu-
cation était étrangère aux conceptions du début du xrv'' siè-
cle. Au contraire. en l452, le cardinal d'Estouteville parle du
rcgimen puaorum et de la res.ponsabilité morale des maitres
qui ont charge d'âmes. Il s'agit autant de formation que d'ins-
truction, c'est pourquoi il convient d'imposer aux enfants une
stricte discipline : la discipline traditionnelle des collèges, mais
modifiée dans un sens plus autoritaire et plus hiérarchi-
que. Le collège devienr alors un outil pour l'éducation de
l'enfance et de la jeunesse en général.
Au même moment, au XV" siècle, et surtout au XVl'', k
collège modifie son recrutement et l'élargit. Jadis composé
Une institution nouvelle le collège 193

d'une petite minorité de clercs lettrés, il s'ouvre à un nombre


croissant de laïques, nobles et bourgeois, mais aussi à des
familles plus populaires, comme nous le verrons plus loin.
Il devient alors une institution essentielle de la société c'est
le collège à corps professoral séparé, à discipline rigoureuse,
aux classes très nombreuses, où se formeront toutes les géné-
rations instruites de l'Ancien Régime. Le collège constitue,
sinon dans les réalités plus désinvoltes de l'existence, du
moins dans l'opinion ,plus rationnelle des éducateurs, parents,
religieux, magistrats, un groupe d'âge massif, de huit-neuf ans
à plus de quinze, soumis à une loi différente de celle des
adultes.
3

Origines des classes scolaires

Comment on est passé de l'indétermination médiévale à la


rigueur du concept moderne, comment et quand la classe
scolaire a acquis son aspect actuel de classe d'âge.
Dès le début au moins du xv" siècle, on a réparti sous un
même maître et dans un seul local la population scolaire en
groupes de même capacité, et l'Italie est restée longtemps fidèle
à cette formule de trunsition. Puis au cours du XV" siècle, on
a affecté un professeur particulier à chacun de ces groupes,
tout en les maintenant au sein d'un local commun, formation
qui subsistait encore dans l'Angleterre et la seconde moitié
du x1x·· siècle. Enfin on a isolé les classes et leurs professeurs
dans des salles spéciales, initiative d'origine flamande et pari•
sienne, qui donna naissance à la structure moderne de la
classe. Nous assistons alors à un processus de différencia-
tion de la masse scolaire, telle qu'elle existait inorganisée à
la fin du XV'' siècle. Cc processus correspond à un besoin,
encore nouveau, de proportionner l'enseignement du maître
au niveau de l'élève. C'est là l"essentieL Ce souci de se mettre
à la portée des écoliers s'oppose à la fois aux. méthodes médié-
vales de simultanéité ou de répétition, et à la pédagogie huma-
niste qui ne distinguait pas l'enfant de l'homme, et confon·
dait l'instruction scolaire - une préparati.on à la vie - et
la culture - une acquisition de la vie. Cette distinction de,
classes témoigne donc d'une prise de conscience de la particu·
larité de l'enfance ou de la jeunesse, et du sentiment qu'a
l'intérieur de cette enfance ou de cette jeunesse, il existait
des catégories. L'institution du collège hiérarchisé avait, dès
le XIV'' siècle, retiré l'enfance scolaire du méli-mélo où,
dans la société commune, les âges étaient confondus. L'éta-
blissement des classes au xvr•· siècle détermina des subdivi•
sions à l'intérieur de cette population scolaire.
C\:s catégories, éhauchées parfois à partir d'une opportunité
{ ? o rigines des classes .i-co/oires 195

<qui ne correspondait pas encore à ce que, plus tard, on leur


demandera en ressources d'ordre, de discipline, d'efficac ité
pédagogique, étaie nt -elle s alors des catégories d' âge ? Sans
.doute, Baduel voyait-il en J 538 dans l'ordre des classes un
moyen de ré.partir les élèves selon « leur âge et leur déve- loppement
,, . En ce premier tiers du xv1' siècle, Thomas ?latter échou ai t, au
terme d'une jeunesse vagabonde, dans une bonne école de
Schlestadt où fréquentaient à la fois neuf cents dis- cipuli ; or il
ne tro uvait déjà pas très normal que son ignorance le situât à dix-
huit ans au milieu des enfants, pu is qu ' il éprouva le besoin de
noter ce trait comme une anomalie : « Quand j'entrai à l'école, je
ne savais r ien, pas même lire le Donat. et j'avais pourtant dix-huit
ans. Je pris place au milieu de petits enfants : on eüt dit d'une
poule au milieu de ses poussi ns . » Ne so yo ns toutefois pas
dupe s de ces quelques indices, qu'on risque de grossir en les
isolant. Il y avait parfois coïnci- de nc e entre l'âge et le degré,
mais pas toujour s, et quand il Y ava it contradiction. on s'en
étonnait juste un peu, souvent aussi, pas du tout. En ré ali té , on
restait toujours ,plus attentif au degré qu'à l'âge. Au début du XV
II'' siècle, la classe n' ava i t pas l' homogéné i té démographique
qui la caractérise depuis ia fin du x1x" siècle, sans cependant ,
j 1mais cesser de s'en ap proche r. Les classes scolaires qui s'éta ie
nt formées pour des raisons non d émograph iques , serviro-nt peu à
peu à encadrer des catégories d'âg es, imprévues à l'o rig ine. Il
existait donc un rapport encore inaperçu entre la structuration
des capacités et celle des âges, i nape rç u. parce que étranger aux
habitudes les p'. us communes. Le besoi n nouveau d'a n alyse, de
division, qui ca ra tér is e la naissance de la conscience moderne
dans sa zone ln plus intellectuelle. c·est-à-dire dans la
formation pédago- gi t:J ue , provoqua à son tour des besoins et des
mét hodes iden -
tiques, soit dans l'o rd re du travail - la division du travail -
soit dans la représentation des âges - la répugnance à mêler
des esprits et donc des âges trop différents. Mais ce souci de
sépa ra t ion des âges n·a été théoriquement reconnu et affirmé
que plus tard. alors qu'il s'était déjà imposé dans la pratique
ap rès des tâtonnements longs et empiriques. Et ceci nous
n mène à étudier de plus près le problème des âges scolaires et
lie leur correspondance aux classes.
4

Les âges des écoliers

Etude de !a corre!:>pondance entre les classes scolaires et


âges des élèves, étude du cursus (on passe d'ahord en
quelques cas biographiques aux XV'', XVII'' et XVlll'' des).
Puis on analyse quelques " catalogues ,, ou les paux et les
régents tiennent à jour la liste des élèves, ce permet d'établir
la composition par âge des classes.
Au terme de ces analyses, il est possible de dégager quelques
idées essentielles.
La précocité de certaines enfances du XVI'" et du début du
XVIJ'' nous a apparu comme la survivance des habitudes sco'
!aires médiévales, mais aussi des coutumes générales d'appren·-
tissage. où les âges étaient mélangés, où une habileté préma-·
turée ne surprenait pas plus que le caractère exceptionnel de
certains dons ; nous avons d'ailleurs remarqué que les car-
rières brillantes, celles de nos mémorialistes, se caractérisaient
encore par une relative précocité : celle-ci est restée un cer-
tain temps attachée au succès. Toutefois l'admiration com-
mune est bientôt détournée de ces jeunes prodiges, au cours
du xv1w siècle au plus tard. La répugnance à la précocité
est le signe de la première brèche dans l'indifférenciation des
jeunes âges. La politique scolaire qui éliminait les trop petits
enfants, quels que fussent leurs dons, soit en leur refusant
l'entrée, soit plutôt en les refoulant dans de plus basses classes,
ou encore en les faisant redoubler, implique un sentiment
nouveau de différence entre une petite enfance allongée, et
l'enfance proprement scolastique. Jusqu'au milieu du xvn'' siè-
cle, on tendait à arrêter la première enfance à l'âge de
cinq à six ans où le garçon quittait sa mère, sa nourrice ou
les servantes. A sept ans il pouvait entrer au collège, et même
Les âges des écoliers 197

en cinquième. Par la suite, l'âge scolaire, tout au moins celui


de l'entrée des trois classes de grammaire, fut retardé vers les
neuf-dix ans. C'est donc les dix premières années qui étaient
refoulées en deçà du collège. On aboutit ainsi à séparer une
petite enfance jusqu'à neuf-dix ans, d'une enfance écolière
qui commençait alors. Le sentiment !e plus communément
exprimé pour justifier !a nécessité de retarder l'entrée au co!!ège
est la faiblesse, « lïmhécilité » ou incapacité des trop petits.
C'est rarement le danger que courait leur inno- cence, ou du moins
ce danger, quand on l'avance, n'est pas seulement limité à !a
première enfance.
La répugnance à la précocité signifie donc !a différencia-
tion par le collège d'une première tranche la petite enfance
prolongée jusque vers dix ans.
Mais si la petite enfance était ainsi mise à part, le mélange
archaïque des âges persista aux xvw et xv111•· dans le reste
de la population scolaire, où des enfants de dix à quatorze ans,
des adolescents de quinze à dix-huit ans, des jeunes hommes de
dix-neuf ans à vingt-cinq ans fréquentaient les mêmes classes.
Jusqu'à !a fin du xv,w siècle, on n'eut pas !'idée de !es sépa-
rer. Encore au début du x1x•· siècle, on écartait bien défini-
tivement les hommes trop faits, les (< barbus )> au-de!à de la
vingtaine, mais on ne répugnait pas à la présence au collège
d'adolescents attardés, la promiscuité d'éléments d'âges trop
écartés ne choquait pas, pourvu que les plus petits n'y fussent
pas exposés. En effet, on n'éprouvait pas encore le besoin
de distinguer la seconde enfance, au-delà de douze-treize ans,
et l'adolescence ou la jeunesse. Ces deux catégories d'âge de-
meuraient encore confondues elle ne se sépareront que plus
tard dans le XIXP siècle, grâce à la diffusion dans la bour-
geoisie d'un enseignement supérieur université ou grandes
écoles. Sous le Premier Empire. même le moment de la cons-
cription, aisément évitée dans les conditions bourgeoises, ne
divisait .pas cette longue période d'âge où nos diversités mo-
dernes n'étaient pas encore admises.
On remarquera que cette absence de séparation entre la
seconde enfance et l'adolescence, qui disparut dans la bour-
geoisie au cours du xrxl' siècle, subsiste encore aujourd'hui
dans les classes populaires écartées de la formation secondaire.
·.","-/,,•,::

198 L:1 vie scolastiq1;i''

La plupart des écoles primaires- restent fidèles au vieil usagf{


de la simultanéité de l'enseignement. Passé le certificat d'étui:
des, le jeune ouvrier, :s'il ne passe pas par une école techni{'
que, ou un centre d'apprentissage, entre d'emhlée dans le{
monde du travail qui ignore toujours la distinction scolaire.(
des âges. Et il pourra choisir ses camarades dans une période
d'âge plus étendue que celle, très réduite, de la classe du :i
lycée. La fin de l'enfance, l'adolescence et le début de la 1
maturité ne s'opposent pas comme dans la société bourgeoise!,
formée par la pratique des enseignements secondaire et supé-
rieur (ou assimilé).
Cette période : seconde enfance-adolescence, s'est différen-
ciée grâce à l'établissement progressif et tardif d'une relation(
entre l'âge et la classe scolaire. Pendant longtemps, au XVI\
et même au xvu" siècle. cette relation resta très incertaine.
La régularisation du cycle annuel des promofams, fhabitude
d'imposer à tous les élèves la série complète des classes, au
lieu de les limiter à quelques-unes seulement, les nécessités
d'une pédagogie nouvelle, adaptée à des classes moins nom-
breuses et plus homogènes, aboutirent, au déhut du XlX" siè-.'
cle, à fixer une correspondance de plus en plus rigoureuse ·
entre l'âge et la classe. Les maitres s'habituèrent alors à corn- '
poser leurs classes en fonction de l'âge des élèves. Aussi les•
âges jadis confondus, commencèrent-ils à se séparnr dans la
mesure où ils coïncidaient avec des classes, car depuis la fin
du XVI'' siècle la classe était reconnue comme une unité structu-
relle. Sans le collège et ses cellules vivantes, la bourgeoisie
n'attacherait pas aux plus menues différences d'âge de ses
enfants l'attention qu'elle leur témoigne, et partagerait à ccl
égard fa relative indifférence des sociétés populaires.
5

Les progrès de la discipline 1

Ainsi !'étudiant n'était-il pas, avant le xve siècle, soumis


à une autorité disciplinaire extra-corporative, à une hiérarchie
scolaire. Il n'était pas pour autant livré à lui-même. Ou bien
il résidait près d'un, école dans sa .propre famille, ou plutôt
dans une autre famille à laqt1elle on l'avait confié avec un
contrat d'apprentissage, quand ce contrat prévoyait la fréquen-
tation d'une école, latine bien entendu. Il entrait alors dans
ces associations, corporations, confréries... qui entretenaient
par des exercices pieux ou joyeux, par des dévotions, des
pots, des banquets, le sentiment de leur communauté de vie.
Ou bien le petit écolier suivait son ancien dont il partageait
!a condition dans l'heur ou le malheur, et qui souvent, en
échange, le brimait et l'exploitait. Dans tous les cas, l'écolier
appartenaît à une société ou à une bande de copains, où
une camaraderie parfois brutale, mais réelle, réglait, bien plus
que l'école et son maître, sa vie quotidienne, et, parce qu'elle
était reconnue ,par l'opinion, avait une valeur morale.
A partir de la fin du Moyen Age, ce système de camara-
derie rencontrera dans l'opinion influente une défaveur crois-
sante, et il ne cessera de se détériorer, pour apparaître à la fin
comme une forme de désordre et d'anarchie. A son défaut,
la jeunesse scolaire sera organisée sur des principes nouveaux
de commandement et de hiérarchie autoritaire. Certes cette
évolution n'est pas spéciale à l'enfance, elle s'étend à toute
la société. et l'établissement de l'absolutisme monarchique est
l'un de ses aspects. Toutefois, à l'école, elle provoque - ou

l. Les poînts de suspension indiquent l'emplacement des passages


supprimés.
200 La vie

suit -- une modification parallèle du sentiment de


particulièrement intéressante pour notre propos.

Nous allons maintenant suivre le progrès de ces


principes de discipline.

Dès le xv•· siècle, en même temps qu'ils luttent contre


habitudes écolières de solidarité corporative, ces hommes
d'ordre, ces organisateurs éclairés. cherchent à répandre une
idée nouvelle de l'enfance et de son éducation. Ger on ou
cardinal d'Estouteville sont très caractéristiques de cet état
d'esprit. Pour le cardinal d'Estouteville ' les enfants ne pell·
vent être abandonnés sans danger à une lihcrté sans contrainte
hiérarchique. Ils appartiennent à un eras infirma qui réclame
« une discipline plus grande, et des principes plus stricts ,.
Pour lui, les maîtres d'école - les principales - ne sont
plus les premiers parmi Jeurs camarades. Ils se séparent des .
infirmi qu'ils dirigent. Leur mission ne consiste pas seulement
à transmettre, comme des anciens à leurs jeunes compagnons,
les éléments d'une connaissance ; ils doivent en outre, et en
premier heu, former les esprits, inculquer des vertus, éduquer
autant qu'instruire. Cette préoccupation n'apparaît pas de ma-
nière aussi explicite dans les textes antérieurs.
Ces éducateurs ont changé d'âme : monemus omncs el
singulos pedagagos presentes et futuros... ut sic inrendanl regi-
mini suor11m domes1icor11m puerorum et scolarium. C'est pour
eux un devoir de conscience de choisir judicieusement leurs
collaborateurs, les autres régents et .1ï.1hmoni1ore.1· : viras
bonos, graves et doctos; d'user sans indulgence coupable de
Jeurs pouvoirs de correction et de redressement, car il y va
du salut des âmes, dont ils sont responsables devant Dieu :
ne eorum dampnationem.
Deux idées nouvelles apparaissent en même temps ; la notion
de l'infirmité de l'enfance, et le sentiment de la responsabilité
morale des maitres. Le système disciplinaire qu'elles postulent

1. Théry, llistoire de l'éducation, 1858, 2 vol., t. JI, appendice.


Les progrès de la discipline 201

ne pouvait prendre racine dans l'ancienne école médiévale,


où le maître ne s'intéressait pas au comportement de ses élèves
en dchor& des leçons.

La discipline nouvelle s'introduira plutôt par le moyen de


l'organisation déjà moderne des collèges et pédagogies de plein
exercice, où le principal et le régent cessaient d'être des primi
inter parcs, pour devenir les dépositaires d'une autorité supé-
rieure. C'est le gouvernement autoritaire et hiérarchisé des
collèges qui permettra, à partir du XVI' siècle, )·établissemt:nt
et le développement d'un système disciplinaire de plus en plus
rigoureux,

Pour définir ce système, on distinguera ses trois caractères


principaux la surveillance constante - la délation érigée en
principe de gouvernement et en institution - l'application
étendue des punitions corpore!le-s..

Cette histoire de la discipline du XIV" au XVII'' siècle per-


met de dégager deux observations importantes.
En premier lieu, une discipline humiliante le fouet à la
discrétion du maître, !'espionnage mutuel au profit du maître
se sont substitués à un mode d'association corporative qui
restait le même -pour !es jeunes écoliers et pour les autres
adultes. Cette évolution n'est certes pas particulière à l'en-
facce et aux XV''-XVI" siècles, !a punition corporelle se géné-
ralise en même temps qu'une conception autoritaire, hiérar-
chisée - absolutiste - de la société. Toutefois, ceci admis,
il . uhsiste une différence essentielle entre la discipline des
enfants et celle des adultes -- différence qui n'existait pas
à ce degré au Moyen Age. Parmi !es adultes, tous n'étaient
Pas soumis à la correction personnelle les gens de qualité
Y échappaient, et le mode d'application de la discipline con-
tribuait à distinguer les conditions. Au contraire, tous les
enfants et les jeunes, quelle que fût leur cunùilion, étaient as-
treints au régime commun. et recevaient les verges. Cela ne
,ignifie pas, li s'en faut de tout. que la séparation des candi-
202 La vie

tions n'existait pas dans le monde scolastique. Elle


!à comme ailleurs, aussi marquée. Mais le caractère
dant pour les adultes nobles du châtiment corporel
chait pas son extension à leurs enfants. Il devenait même
trait de l'attitude nouvelle devant l'enfance.
Le second phénomène que laisse apparaître notre analyse,
est l'allongement de l'âge scolaire du fouet : réservé à l'origine aux
petits enfants, il s'étend depuis le x v11• siècle à toute la
population scolaire qui frise souvent et dépas e parfois la
vingtaine. On tend donc à abaisser les distinctions entre l'en-
fance et l'adolescence, à refouler l'adolescence vers l'ènfance en
l'assujettissant à une discipline identique. A l'intérieur du monde
scolaire car cela n'est pas aussi vrai pour les car-
rières non scolaires ou peu scolarisées - l'adolescent est éloi-
gné de l'adulte et confondu avec l'enfant, dont il partage les
humiliations de la peine corporelle, le châtiment des viluins.
Ainsi une enfance prolongée dans une adolescence don! elle
se distingue mal se caractérise-t-elle ,par une volonté d'humi-
liation. L'enfance tout entière, celle de toutes les conditions,
est soumise au régime dégradant de. vilains. Le sentiment
de la particularité de l'enfance, de sa différence avec le
monde des adultes, a commencé par le sentiment plus élémen-
taire de son infirmité qui la rabaisse au niveau des couches
sociale les plu. hasses.

Le souci d'humilier l'enfance, polir la distinguer et la servir,


s'atténuera au cours du XVIII" siècle, et l'histoire <.k la disci-
pline scolaire permet de suivre le changement de la conscience
collective à cet égard.

En France, l'opinion manifeste à l'égard du régime disci-


plinaire scolastique une répugnance qui ahoutira à sa suppres-
sion vers 1763, quand on profitera de la condamnation J s
jésuites pour réorganiser le système scolaire.

Le caractère servile et avilissant de la punition corporelle


n'est plus reconnu comme adapté à l'infirmité de J'enfonce
Les progrès de la discipline 2113

Il provoque au contraire une réprobation d'abord discrète,


mais qui !ra en s'amplifiant. L'idée e fait jour que l'enfance
n'est pas un âge servile, qu'elle ne mérite pas une méthodique
humiliation.
Cette répugnance, éveillée ici par le châtiment des petits
écoliers, devient encore plus vive quand il s'agit de grands
élèves. Peu à peu l'usage s'établit de ne plus fouetter des
rhhoriciens.

On abandonna en même temps les vieilles pratiques de


délation. Déjà les petites écoles de Port-Royal et la tradition
janséniste qui fait figure de précurseur les évitaient. Vers 1700,
le nouveau collège de Sainte-Barbe reprenait les méthodes de Port--
Roya! 1 • Ses fondations supprimaient à la fois les châti- ments
corporels, !es principes médiévaux d'émulation adoptés par les
jésuites haïs, et l'institution des ohservateurs. Bien plus, à la
réunion hebdomadaire des maîtres qui décidaient des blâmes et
punitions, un « tribun » des élèves assistait et défendait ses
camarades. Un tout autre esprit apparaît ici. Il s'imposa à Louis-le-
Grand après 1763, et à toute notre orga- nisation scolaire.

Le relâchement de l'ancienne discipline scolaire corres-


pond à une nouvelle orientation du sentiment de !'enfance,
qui n'est plus associé à celui de son infirmité, et ne recon-
naît plus la nécessité de son humiliation. l! s'agit désormais
d'éveiller chez l'enfant la responsabilité de l'adulte, le sens de
sa dignité. L'enfant est moins opposé à l'adulte (quoiqu'il en
soit bien distingué dans les mœurs) que préparé à la vie de
l'adulte. Cette préparation ne s'accomplit pas d'un seul coup
et brutalement. Elle exige des soins et des étapes, une for-
mation. C'est la conception nouvelle de l'éducation qui triom-
phera au XIX'' siècle.

l. Quicherat, Histoire de Sainte-Barhc, l 860.


6

les « petites écoles»

Ce chapitre a été consacré à l'étude Je Jeux phénomènes :


d'abord, au XVII" siècle, la spécialisation démographique des
âges de· cinq-sept à dix-onze ans, tant dans les petites écoles
que dans les basses classes des collèges : ensuite, au XVII!'' siè-
cle, la spécialisation sociale de deux enseignements, l'un pour
le peuple, l'autre pour les conditions bourgeoises et aristocra-
tiques. D'une part, on séparait les enfants de leurs aînés,
d'autre part on séparait les riches des pauvres. Il existe, je
pense, un rapport entre ces deux phénomènes. Ils sont les
manifestations d'une tendance générale au cloisonnement, qui
poussait à distinguer ce qui était confondu, à séparer ce qui
était seulement distinct : tendance yui n'est pas étrangère à
la révolution cartésienne des idées claires, et yui ahoutit
aux sociétés égalitaires modernes où un compartimentage géo-
graphique rigoureux s'est ubstitué aux promiscuités des an-
ciennes hiérarchies.
7

La rudesse de /1enfance
écolière

Les modernes seront sur pri s de l 'i nco nv enance de ces


rnœurs : elles nous paraissent incom pat i bles avec nos idées sur
l'enfance et la première ado lescence, et c'est juste si nous les
tolérons chez les adultes, clans les classes populaires, comme
l'i nd ice d'un âge mental encore en cleçù de la maturité. Au xvf"
siècle, et toujours aux xvri", les contemporains si t ua ient les
éco!iers dans le même monde picaresque que les soldats, les va
lets, et d' u ne manière géné ra le, les gueux. Les honnêtes gens qui
pos séda ient du bien au soleil se méfiaient également des uns et
des aL1tres. Un chanoine de Di jo n ', pa rl ant de la jeunesse dorée
de la vi ll e, à laquelle appartenait le fils du premier présiden t,
et de son départ en 1592 pour « aller aux un ive rs i tés des
Loix à Toulouse », la traite proprement de ver m in e : « C'est
un grand bien d'être débar rassé de cette verm i ne », comme
d'une bande de mauvais garçons. Un des personnages de la comédie
de Larivey assimile certains écoliers aux insoumis qui vivent en
marge de la société policée :
• Je ne pense pas que cc soient escaliers, mais bien des hv111111es
libres, vivant sans lo y et sans appétit », et hommes lihre .1·
vou la i t di re quelque chose comme truands. Le mot même de
truand qui désigne un adulte dans l'argot moderne vient du latin
scolastique rru1a nus , vagabond : il s'a ppli quai t pri ncipa le ment
aux écoliers vagabonds, cette plaie de l'ancienne société sco-
laire. Il conserve enco re ce sens en anglais où « truant »
désigne d'abord l'enfant qui fait l'école bu isso nn i ère.

1. Ch. Mu t teau , Les Ecoles t,f, Di Î(J//.


206 La vie scolasriquc

l! fallut la pression des éducateurs pour séparer l'écolier


de l"adulte débraillé, héritiers. l'un et l'autre, d'un temps où
l'élégance de l,1 tenue et du langage était plutôt réservée,
pas même au clerc, m,;i il l'adulte courtois. Une notion
morale nouvelle devait d"tingut:r l'ènfant, tout au moins !'en-
fant scolaire, et le mettre à part : la notion d'un enfant bien
élevé. Elle n'existait à peu près pas au xvi' siècle. Elle se
forme au XVII" sièc!e. Nous savons qu'elle provient des vues
réformatrices d'une élite de penseurs et de moralistes qui
occupaient des fonctions d'Eglise ou d'Etat. L'enfant bien élevé
.,era préservé des rudesses et du débraillé qui deviendront
les traits spécifiques des conditions populaires et des mauvai
garçons.. Cet enfant bien élevé sera en France le petit bour-
geois. En Angleterre, il deviendra le gentleman. type social
inconnu avant le XIX'' siècle, et qu'une aristocratie menacée
créera grâce aux puhlic sclwo/,1· pour se dé.fendre contre la
poussée démocratique. Les m ::eurs des classes dirigeantes du
x1x'· siècle ont été imposées à des enfants d'abord récalci-
trants, par des précurseurs qui les pensaient comme des con-
cepts, mais ne les vivaient pas encore concrètement, Elles ont
d'abord été des mœurs enfantines, celles des enfants bien
élevés, avant de devenir celles de l'élite du XIX'' siècle, et peu
à peu, celles de l'homme moderne, quelle que soit sa condition sociale.
L'ancienne turbulence médiévale a été abandonnée par les
enfants d'abmd, par les classes populaires enfin : elle reste
aujourd'hui le lot des mauvais garçons, derniers héritiers des
anciens truands. des gueux, des , hors la-loi ", des éco- liers du
xvr•· el du début du XVII" siècle.
('ON<'l.USION

L'école et la durée
de l'enfance

Dans la première partie de ce livre, nous avons étudié la


naissance et le développement des deux sentiments de l'enfance
que nous ,avons distingués le premier, répandu et populaire,
le mignotage », se limitait aux premiers âges et correspon-
<{

dait à l'idée d'une enfance courte: le second, 4ui exprimuit


la prise de conscience de !'innocence et de la faiblesse de
l'enfance, et par conséquent du devoir des adultes de préserver
l'une et d'armer l'autre, fut longtemps réservé à une petite
minorité de légistes, de prêtres ou de moralistes. Sans eux,
l'enfant serait resté seulement le poupard », le « bambin »,
(<

le petit être comique et gentil dont on s'amusait avec affection,


rnais avec liberté, sinon avec licence, sans souci moral ou
éducatif. Passé les cinq à sept premières années, l'enfant se
fondait sans tr;1mition parmi les adultes ce sentiment d'une
enfance courte C'.:it demeuré encore longtemps dans les classes
populaires. Les moralistes et éducateurs du xv!I" siècle, héri-
tiers d'une tradition qui :·emonte à Gerson. aux réforma-
teurs de l'université de Paris du XV" siècle, aux fondateurs de
collèges de la fin du Moyen Age, réussirent à imposer leur
sentiment grave d'une enfance longue grâce au succè'i des
institutions scolaires et aux prati4ues d'éducation qu'ils orien-
tèrent et disciplinèrent. Nous retrouvons les mémes hommes,
obsédés d'éducation. à l'origine à la fois du sentiment mo- derne
de !'enfance et de la scolarité moderne.
L'enfance a été prolongée au-delà des années où le petit
homme marchait encore en « lisière " ou parlait « son jargon 11,
lorsqu'une étape, auparavant inusuelle et désormais ùe plus
en plus commune, fut introduite entre le temps de la robe
,. 208 La vie sco/astiq1œ

,, à collet et le temps de l'adulte reconnu l'étape de l'école,


du collège. Les classes d'âge tlans nos sociétés s'organisent
autour d'institutions; ainsi l'adolescence, mal aperçue sous l'An-
cien Régime, s'est distinguée au x1x'' siècle et déjà à la fin du
l XVIII" siècle, par !a conscription, puis le service militaire.
L'écolier - et le mot fut jusqu'au XIX" siècle synonyme
l)li'",,,, d'étudiant, et encore au début du XIX'' siècle, on employait
indifféremment l'un pour !'autre: le mot de collégien n'exis-
· ' ,t\';>'
tait pas -- !'écolier du XVI" au xv111'' siècle est à une
;ft enfance longue ce que le conscrit des XIX'' et XX" siècle
i§f est à !'adolescence.
Cependant cette fonction démographique de !'école n'appa-
tü raît pas tout de suite comme une nécessité. Au contraire,
J- pendant longtemps l'école demeura indifférente à la réparti-
IJY; tion et à la distinction des âges, parce qu'elle n'avait pas pour
but e .scntiel l'éducation de !'enfance. Rien ne prédisposait
l'école latine du Moyen Age à cc rôle de formation morale
et sociale. L'école médiévale n'était pas destinée aux enfants,
elle était une manière d'école technique pour l'instruction des
clercs, « jeunes ou vieux » comme dit encore le Doctrinal de
Mîchault. Amsi accueillait-elle également, et sans y prendre
garde, les enfants, les jeunes gens, les adultes, précoces ou
retardés, au pied des chaires magistr::des.
1; Jusqu'au xv11!" siècle au moins, il est resté beaucoup de cette
f mentalité dans la vie et les mœurs scolaires. Nous avons vu

li combien la division en classes séparées et régulières a été


tardive, combien les âges demeuraient mélangés à l'intérieur
Ill
iff(
de chaque classe que fréquentaient à la fois des enfants de
dix à treize ans et des adolescents de quinze à vingt. Dans
li la langue commune, le fait d'être en âge d'aller à l'école ne

1
signifiait pas nécessairement qu'il s'agissait d'un enfant, car
cet âge pouvait aussi bien être considéré comme une limite au-
delà de laquelle on avait peu de chances de succès. C'est ainsi
qu'il faut interpréter ces conseils avisés que Thérèse Pança
donne à son mari Sancho, et qu'on citera d'après une traduction du
xv1( siècle 1 « Ne nous oubliez ni moi ni

1
vos enfants (adieux à Sancho qui part en expédition avec

l. Don Quichotie, éd. La Pléiade, Ir partie, chap. 5, p. 554.


Conclusion : l'école er la durée de l'enfance 209

Don Quichotte). Faites bie n attention que notre Sanchico


a déjà quinze ans :1ccomplis et qu'il est raisonnable qu'il
ai ll e à l'écol-e s' il est convenu que son oncle l'abbé le doive
faire <l' Eglise . » On va à l'école quand on Je peut. très tôt
ou très tard. Cette manière de voir persistera tout au long
du XV II" siècle, malgré des infl ue nces contraires. Il en subsista
encore assez de traces au xvrll" siècle pour qu'après la Révo-
lution, les plus vieux éducate-urs s'en souvinssent et se réfèrent,
pour la condamner, à la pratique <l'Ancien Régime d'entretenir
au collège de trop vieux élèves. Elle ne disparaîtra vraiment
qu'au x1x•· siècle.
Cette indifférence de l'école à la formation enfantine n'était
pas seulement propre à des conservateurs attardés. Il est remar-
quable que les humanistes de la renaissance l'aient aussi pa r-
tagée avec leurs enne m is , les scolastiques traditionnels.
Comme les écolâtres du M o yen Age , ils ont confondu l' éd u-
cation et la culture. étendu l'éducation à la durée entière de la
vie humaine, sans donner une valeur privilégiée à l'enfance
ou à la jeunesse, sans spécia li se r l a participation des âges.
Aussi n 'o nt-ils exercé qu'une faible influence sur la structme
de l'éco le , et leur rôle a éré exagérément grossi par les his-
toriens de la littérature. Les vrais novateurs ont été ces réfor-
mateurs scolastiques du XV" siècle, le cardinal d' Es toute vi lle ,
Gerson, les organisateurs des collèges et pédagogies. enfin et
surtout les jésuites, les oratoriem, les jansénistes au XVII" siè-
cle. On voit apparaître chez eux. le sens de la particularité
enfantine, l,t co nna issa nce de l a ps yc ho logie enfantine, le souci
d'une méthode adaptée à cette ·psycho log ie.
Le collège d'Ancien Régime a donc gardé très lo ngtem ps
le souvenir de son ancêtre, l'école latine cathédrale : il a tardé
à faire figure d'une institution s.pécialement réservée a ux
enfa nts .

Tout le monde, il s'en faut, ne passait pas par le collège,


ni même par les petites écoles. Chez ceux-là qui n'é ta ie nt
jamais allés au co llège , ou qui y éta ie nt restés trop peu de
temps (un ou deux ans) les anciennes ha bi tudes de précocité
210 La vie scolastique

persistaient comme au Moyen Age. On restait .dans le domaine


d'une enfance très courte. Là où le collège ne rallongeait pas
l'enfance, rien n'était changé.
Au xvw siècle encore, la répartition de la scolarité ne se
faisait pas nécessairement selon la naissance. Beaucoup de
jeunes nobles boudaient le collège, négligeaient l'académie et
joignaient sans attendre les armées en campagne. Dans son
fameux récit de la mort de Turenne en 1675, Mme de Sévigné
signale la présence, aux côtés du maréchal, de son neveu qui
avait quatorze ans. Le colonel cite, à la fin du règne de
Louis XIV, des lieutenants de quatorze ans. Chevert est entré
au service à onze ans '.
Cette précocité se retrouvait chez les hommes de troupes.
Mme de Sévigné qui décidément s'intéressait beaucoup aux
choses militaires, comme le note E. Ci. Leonard, rapporte
cette anecdote : « Despréaux a été avec Gourville voir M. le
Prince. M. le Prince lui envoya voir son armée. Eh bien,
qu'en dites-vous'! dit M. Je Prince. -- Monseigneur, dit
Despréaux, je crois qu'elle sera bonne quand elle sera majeure.
C'est que le plus âgé n'a pas dix-huit ans'. »
Commune aux officiers et aux hommes du xvw siècle, cette
précocité demeura longtemps encore chez les hommes de troupe
alors qu'elle disparut au XVIII' siècle chez les officiers qui
n'entraient au service qu'après un cycle scolaire à peu près complet
et parfois ,prolongé par des écoles militaires spéciales. Si la
scolarisation n'était pas encore au xvn' siècle un mono· pole de
classe, elle restait le monopole d'un sexe. Les femmes en étaient
exclues. Aussi chez elles !es habitudes de précocité et d'enfance
courte se retrouvent inchangées du Moyen Age at1 xvn•·
siècle. « Depuis qu'ont sonné mes douze ans, grâces à Dieu
de qui la vie est éternelle, j'ai pris mari cinq fois au porche
de l'église. » Ainsi parle une femme de Chaucer au x1vp
siècle. Mais à !a fin du XVI'' siècle, Catherine Marion épouse
Antoine Arnauld à treize ans. Et elle était assez maî- tresse à la
maison pour donner « un sûuftlet à sa première

l. E. G. Leonard, Les Problèmes de l'm-mél', 1958, p. 164.


2. L Co_gnd, L11 Réforme de Port-Royal. 1950. p.· D. aussi
p. 100.
Conclusion l'école et fa durée de l'enfance 211

femme de chambre qui était une fille de vingt ans, sage, à


cause qu'elle n'avait pas résisté à une caresse qu'une personne
lui faisait ' >>. La même Catherine Lemaître qui écrit ces lignes
s'e t mariée à quatorze ans. On parlait de marier son autre
sœcir Anne à douze ans. et seule !a vocation religieuse de la
fillette fit échouer ce projet. Le prétendant n'était pas pressé
et tenait à la famille car, nous dit encore Catherine Lemaître,
« non seulement il a attendu à se marier que celle-ci (Anne)
ait été professe, mais même il ne l'a point voulu faire qu'il
n'ait vue religieuse la cadette qui, lorsqu'on traitait le mariage
sur ma sœur Anne, était une enfant de six ans )>. Tout au plus
quatre à six ans de fiançailles... D'ailleurs, dès dix ans, les
filles étaient déjà de petites femmes comme cetle même
Anne Arnauld, précocité due d'ailleurs à une éducation qui
dressait les filles à se comporter très tôt en grandes per-
sonnes « Dès l'âge de dix ans, cette petite avait !'esprit
si avancé qu'elle conduisait toute la maison de Mme Arnauld
qui la faisait agir exprès pour la former dans les exercices
d'une mère de famille, puisque ce devait être son état. »
En dehors de !'apprentissage domestique, !es filles ne rece-
vaient pour ainsi dire aucune éducation. Dans les f.imi!les
où les garçons allaient au collège, elles n'apprenaient rien.
Fénelon se plaint de cette ignorance comme d'un fait très
général. On s'occupe beaucoup des garçons, reconnaît-il, « les
plus habiles gens se sont appliqués à donner des règles de
cette matière. Combien voit-on de maîtres et de collèges ! Corn-
bic,1 de dépenses pour les impressions de livres, pot:r des
recherches de science, pour des méthodes d'apprendre les lan-
gues, pour le choix des professeurs... i!s marquent la haute
idée qu'on a de l'éducation des garçons >). Mais les filles !
" On se croit en droit d'abandonner aveuglément les filles
à la conduite des mères ignorantes et indiscrètes i_ » Aussi
les fernmes savaient-e!!es à peine lire et écrire « Apprenez
à une fille à lire et à écrire correctement. Il est honteux mais
ordinaire, de voir des femmes qui ont de l'esprit et de
la -politesse (donc de la honnc sociéré) ne savoir pas hien pro-

l. L. Cognet, op. cil.


2 Fénelon, Di' l'éducation dl'S filles, 1687.
i

r 212 La vie scolastiq11e

noncer ce qu'elles lisent ou elle hésitent ou elles chantent


en lisant... Elles manquent encore plus grossièrement à
l'orthographe, ou pour la manière de former ou de lier les

1
lettres en écrivant » - de yuasi-analphahètes. On prit l'habi-
tude de confier !es filles à des couvents qui n'étaient pas
destinés à l'éducation. elles suivaient les exercices de piété et
recevaient une instruction exclusivement religieuse.
A !a fin du siècle, le Saint-Cyr de Mme de Maintenon four-
nira le modèle d'une institution de caractère moderne pour
des filles qui y entraient entre sept et douze ans, en sortaient
vers !a vingtaine 1• Les plaintes contre les petites écoles mixtt:s,
l'enseignement des Ursulines, indi4ucnt une tendance générale
dans les faits en faveur de la scolarisation féminine, mais elle
agira avec un retard d'environ deux siècles.

A partir du xv" siècle, et surtout aux xv1•· et xvll" siè-

1 cles, malgré la ,persistance de la conception médiévale indif-


férente à l'âge, le collège va se consacrer essentiellement

1 à l'éducation et à la formation de la jeunesse, en s'inspirant


des éléments de psychologie qu'on découvrait, et qu'on recon-

1
naît chez Cordier, dans la Ratio des jésuites, dans l'abon-
dante littérature pédagogique de Port-Roya!. On découvre alors
la nécessité de !a discipline une discipline constante et
organique, très différente de la violence d'une autorité mal
respectée. Les légistes savaient que la société turbu!antc qu'ils
commandaient réclamait une poigne sévère, mais la discipline

1
1;,
relève d'un esprit et d'une tradition bien différents. La disci-
pline scolaire provient de la discipline ecclésiastique ou reli-
gieuse; elle est moins instrument de coercition que de perfec-
tionnement moral et spirituel, et e!!e est recherchée pour son
efficacité, parce qu'elle est la condition nécessaire du travail
en commun, mais aussi pour sa valeur propre d'édification et
d'ascèse. Les éducateurs l'adapteront à !a surveîHance perma-
nente des enfants, au moins théorique, de jour et de nuiL

1. Th. Lavallée, l/iswire de la maison royale de Saint-Cyr,


1862.
Conclusion l'école et la durée de /'enfance 2JJ

La différence essentielle entre l'école du Moyen Age et Je


collège des temps modernes réside dans l'introduction de la
discipline. Celle-ci ne cessera de s'étendre des collèges aux
pensions privées où logent les écoliers, à l'ensemble de la ville
parfois, mais bien en vain dans la pratique. Les maîtres ten-
dent à serrer l'écolier sous un contrôle toujours plus strict où
les familles voient de plus en plus, ù partir de la fin du
XVII" siècle, les mei!!curcs conditions d'une éducation sérieuse.
On en arrive à grossir les effectifs autrefois exceptionnels des
internes, et l'institution idéale du x,x•· siècle sera un internat,
lycée, petit séminaire, collège religieux, école normale. Malgré
la persistance des traits archaïques !a discipline donnera au
collège d'Ancien Régime un caractère moderne qui annonce
nos établissements secondaires contemporains. Cette discipline
ne se traduira pas seulement par une meilleure police intérieure,
mais elle tendra à imposer aux familles !e respect du cycle sco-
laire intégra!. La scolarité sera sans doute une scolarité d'en-
fants et de jeunes. c'est-à-dire qu'elle ne débordera plus
comme au Moyen Age ou à !a Renaissance sur les âges de
la maturité, mais ce sera une scolarité relativement longue
(moins longue cependant que celle du Moyen Age). On ne
se contentera plus de passer un an ou deux au collège comme
cela était encore fréquent au début du XV!!" siècle, tant de !a
part de nobles pauvres ou pressés que de petites gens. d'artisans,
heureux de donner à leurs enfants une teinture latine. Le
cycle, à !a fin du XV!!l" siècle, était assez semhlahle à celui du
x1x·· quatre à cinq ans au moins. L'enfant se trouvait soumis
tant que durait sa scolarité à une discipline de plus en plus
rigoureuse et effective, et cette discipline séparait l'enfant qui
la subissait de la liberté de l'adulte. Ainsi l'enfance se trou-
Vait- elle prolongée d'à peu près toute !a durée du séjour
à l'école.

D'un côté la population scolarisée, d'un autre côté ceux qui,


selon des coutumes immémoriales, entraient directement ùans
!a grande vie des adultes, dès que leurs pas et leurs langues
étaient assez affermis. Cette division ne correspondait pas
214 La vie scolastique

aux conditions sociales. Sans doute, le noyau principal de la


population scolaire était-il constitué de familles bourgeoises,
d'offiders de robe et d'Eglise. Mais, nous l'avons vu, on rele-
vait des nobles chez les non-scolaires, et des artisans, paysans
dans les écoles. Les filles de qualité n'étaient pas mieux ins-
truites que celles des classes inférieures, elles pouvaient l'être
moins. car il arrivait à des filles du peuple d'apprendre l'écri-
ture à !a perfection, comn,e un métier. La fréquentation sco-
laire, à une époque où le collège réunissait à peu près b1
totalité des enseignements 4ue nous numérotons aujourd'hui
primaire, secondaire et supérieur, épousait beaucoup moins
que de notre temps le contour des conditions sociales.
L'effort d'apostolat scolaire de la fin du XVll" siècle, qui
aboutit aux frères des écolcs chrétiennes, ne se limitait pas
seulement aux pauvres. Les écoles populaires étaient envahies
de petits bourgeois, comme les petites classes des collèges de
petits artisans ou paysans.
Les choses auraient pu se passer par la suite de telle manière
que notre système d'éducation eût été basé sur l'école uni-
que: l'Ancien Régime jusqu'crn xvm• siècle n'a guère -:onnu que
l'école unique. La fréquentation scolaire se serait étendue
socialement et géographiquement; la durée des cycles, par
contre, aurait été différente selon les vocations; les hommes
de robe et ,fEglise seuls, auraient poursuivi jusqu'au terme
les deux ou trois années de philosophie -.. correspondant. à nos
années de Faculté; les autres se seraient arrêtés plus ou moins
tôt, gens mécaniques ou hommes d'épée. C'est d'ailleurs ainsi
que les choses se passaient vers le milieu du xvn•· siècle : les
collèges ou les régences latines étendaient un réseau rayon-
nant autour d'un grand collège de plein exercice et sa densité
diminuait vers la périphérie. Il était constitué d'une pous-
sière de régences où on n'assurait que les classes inférieures
du cycle. Cela peut étonner quand on songe à la rigueur et
à la diversité de la hiérarchie sociale de l'Ancien Régime : les
habitudes de scolarité différaient moins selon les conditions
que selon les fonctions. En conséquence, les attitudes existen-
tielles, comme beaucoup de traits de la vie quotidienne, ne
différaient pas beaucoup plus,
Cet état de fait ne dura pas, et depuis le XVIII'' siècle, l'école
Conclusion : l'école et la durée de l'enfance

unique a été remplacée par un système d'enseignement double,


où chaque branche correspond, non pas à un âge, mais à une
condition sociale le lycée ou le collège pour les bourgeois
(le secondaire) et l'école pour le peuple (le primaire). Le
secondaire est un enseignement long. Le primaire est resté très
longtemps un enseignement court, et il a fallu en France et en
Angleterre, les révolutions issues des dernières grandes guerres
pour le prolonger. Peut-être l'une des causes de cette spéciali-
sation sociale réside-t-elle justement dans les nécessités tech-
niques de l'enseignement long, au moment où il s'est définiti-
vement imposé aux mœurs ; on ne tolérait plus la coexistence
d'écoliers qui n'étaient pas dès le début décidés à aller jus-
qu'au bout, à accepter toutes les règles du jeu, car les règles
d'une collectivité close, école ou communauté religieuse, exi-
gent le même abandon total que Je jeu. Du moment qu'on
avait conscience de poser en règle le cycle long, il n'y avait plus
de place pour ceux qui, par leur condition, par la profession
des parents, par la fortune, ne pouvaient pas le suivre ni se
proposer de le suivre jusqu'au bout.
Mais il est une autre cause de cette évolution : l'action de
ces hommes d'autorité, de raison et de savoir, que nous
avons déjà trouvée à l'origine des grandes transformations des
mœurs entre le Moyen Age et les temps modernes. Ce sont
eux, avons-nous dit, qui ont compris la particularité de l'en-
fance et l'importaflce à la fois morale et sociale de l'éduca-
tion, de la formation méthodique de l'enfance, dans des insti-
tutions spéciales, adaptées à leur but. Très tôt, certains d'entre
eux se sont émus de leur propre succès - succès sociologique
dont ils n'étaient pas toujours conscients. Richelieu qui pré-
voyait une Académie modèle dans la ville utopique qu'il vou-
lait bâtir à Richelieu, puis Colbert, exprimèrent leurs craintes
d'une inflation d'intellectuels, d'une crise du recrutement de
la main-d'œuvre manuelle : vieux thème que les générations
de la bourgeoisie conservatrice se sont passé jusqu'à nos jours !
Au xvue siècle, ces précurseurs parlaient dans le désert, malgré
leur autorité : ils ne purent rien pour freiner le succès des
collèges, leur pénétration partout dans les campagnes. Mais
au xv'me siècle, leur préjugé passa à cette catégorie de gens
« éclairés » qui, dans une certaine mesure, apparaissent
216 La vie scolastique

dans beaucoup de domaines, comme leurs successeurs : ces


hommes des lumières, des sociétés de pensée, exerçaient sur
l'opinion, grâce à leur nombre et à leurs relations, une in-
fluence qu'aucun groupe de légistes, de clercs, ou d'intel-
lectuels n'aurait imaginée dans le passé. Quelques-uns d'entre
eux, comme Condorcet, sont demeurés fidèles à la conception
d\m enseignement universel, étendu à tous. Mais la plu-
part se proposèrent au contraire - et dès l'expulsion des
jésuites --- de limiter à une classe sociale le privilège de
l'enseignement long et classique, et de refouler !e peuple dans
un enseignement de seconde zone, exclusivement pratique.
Nous savons aussi que le sentiment de l'enfance a trouvé
son expression la plus moderne dans ces mêmes milieux de
bourgeois éclairés. admirateurs de Greuze, lecteurs de l'l:;mife
ou de Paméla. Au contraire, les anciens genres de vie ont sur-
vécu presque jusqu'à nos jours dans !es classes populaires,
moins longtemps soumises à l'action de !'école. On est même
en droit de se demander s'il n'y a pas eu, à cet égard, une
régression pendant la première moitié du XIX'' siècle, sous !'in-
fluence des appels de main-d'œuvre enfantine dans l'indus­
trie textile. Le travail des enfants a maintenu ce caractère
de la société médiévale la précocité du passage chez les
adultes. C'est toute la couleur de la vie qui a été changée
par les différences du traitement scolaire de !'enfant, hour-
geois ou populaire.
li existe donc un remarquable synchronisme entre la classe
d'âge moderne et la classe sociale l'une et l'autre sont nées
en même temps à la fin du XVIII" siècle, dans le même mi-
lieu !a bourgeoisie.
3. La famille

Les images de la famille

Il apparaîtra contestable de parler d'une iconographie pro-


fane au Moyen Age jusqu'au XIV" siècle, tant !e profane se
distinguait mal du sacré. Toutefois parmi les apports d·ori-
gine profane à cette représentation totale du monde, il est
un thème dont la fréquence et la popularité sont significa-
tives le thème des métiers. Les archéologues nous ont appris
que les Gaulois de l'époque romaine aimaient figurer sur leurs bas-
reliefs funéraires les scènes de leur vie de travailleurs 1 Cette •
faveur des thèmes de métier ne se retrouve pas ailleurs. Les
archéologues ont été i.iussi frappés Je leur rareté sinon de leur
absence dans l'iconographie funéraire de !'Afrique romaine 2• Le
thème remonte par conséquent à un vieux passé. l! se maintint,
se développa même au Moyen Age: sous réserve de
l'anachronisme de !'expression., on peut dire, très en gros,
mais sans déformer les choses, que l'iconographie
« profane >> médiévale est d'abord constituée surtout par !c
thème des métiers. Il est important que ce soit !c métier qui
ait longtemps paru l'activité privilégiée de !a vie quotidienne,
celle dont le souvenir était associé au culte funéraire de
l'époque gallo-romaine, à la conception savante et sociale du
monde, au Moyen Age, dans les calendriers ùcs cathédrales.
Cela paraît tout naturel, sans doute, aux historiens ? Songe- t-
on assez combien aujourd'hui préféreraient oublier Jcur mé-

1. P. M. Duval, La Vie quotidienne en Gaule, 1952,


G, Ch. Picard, Les Rcligio11.1· de l'Afrique l111tîqu.t', 1954.
'>
218 La famille

tier et rêveraient de laisser une autre image d'eux-mêmes '/


En vain essaie-ton d'animer de lyrisme les aspects fonction-
nels de la vie contemporaine ; on ahoulit à une manière d'aca-
démisme sans racine populaire. L'homme d'aujou.rd'hui ne
choisirait pas son métier. quand même il l'aimerait pour en
proposer l'image à ses artistes, si ceux-ci pouvaient l'accep-
ter. L'importance donnée au métier dans l'iconographie médié-
vHle est un signe de la valeur sentimentale qu'on lui acconlail.
Tout se passe comme si la vie privée, c'était d'abord et sur-
tout le métier.
L'une des représentations les plus populaires du métier le
1 ie à. cet autre thème des saisons dont nous avons déjà eu
l'occasion de reconnaître l'importance, à propos des âges de
la vie'. Nous savons que le l'v!oyen Age occidental a aimé
réunir par un symbolisme des notions dont il voulait souligner
les secrètes correspondances, au-delà des apparence;;, Il ratta-
chait aux saisons les métiers, comme les âges de la vie ou les
éléments. C'est le sens des calendriers de pierre et de verre. des
calendriers des cathédrales et des livres d'heures,
L'iconographie traditionnelle des douze mois de l'année était
fixée au xll" siècle, telle qu'on la retrouve, à très peu de
variantes près. à Saint-Denis, à Paris, à Senlis, à Chartres,
à Amiens, à Reims, etc. : les travaux et les jours. D'une
part les grands travaux de la terre : le foin, le blé. la vigne
et !e vin, le porc. D'autre part, la pause, celle de l'hiver et
celle du printemps. Ce sont les paysans qui travaillent, mais
la représentation des moments d'arrêt du travail hésite entre
Je pay:,an et le nohle, Janvier lia fête des rois) appartient au
nob!e, devant une table à laquelle il ne manque rien. Février
appartient au vilain qui rentre de la corvée de hois et se hâte
auprè, du feu. Mai est tantôt un paysan qui se repose au
milieu des fleurs, tantôt un jeune noble qui part pour la chasse
et pr pare son faucon. C'est en tout cas l'évocation de lii
jeunesse aux fêtes du mai. Dans ces scènes l 'hornme est
toujours seul : parfois un jeune valet (à Saint-Denis) se tient
derrière le maitre qui mange assis à sa. table: c'est une

1. Cf. .rnpra, ! "' partie, chnp. 1.


Les images de la famille 219

exception. D'autre part, il s'agit toujours d'un homme, jamais


d'une femme.
Cette iconographie, nous la voyons évoluer au long des
livres d'heures jusqu'au xv1(' siècle, selon des tendances signi-
ficatives.
On voit d'abord apparaître la femme, la dame de l'amour
courtois, ou !a maîtresse de la maison. Dans les Heures du
duc de Berry. au mols de février, le paysan n'est plus, comme
sur !es murs de Senlis, de Paris ou d'Amiens, seul à se chauf-
fer. Trois femmes Je !a maison sont déjà assises autour du
feu, tandis qu'i! est encore dehors, tout transi, dans !a cour
enneigée. Ailleurs, la scène devient !a représentation d'un inté-
rieur, un soir d'hiver où on reste à la maison l'homme, devant
l'âtre, se chauffe encore les mains et le pied déchaussé,
mais à côté, sa femme travaille tranquillement à son rouet
(Charles d'Angoulême). En avril, apparaît le thème de !a Cour
d'amour la dame et son ami dan un jardin enclos (Charles
d'Angoulême). Elle accompagne les chevaliers à la chass;e.
Mais même la dame noble ne reste pas l'héroïne oisive et
un peu imaginaire des jardins d·avril, ou la cavalière des fêtes
de mai elle dirige aussi les travaux de ce jardin d'avril
(Turin). La paysanne revient p!us souvent. Elle participe aux
travaux des champs avec les hommes (Berry. Angoulême).
Elle porte à boire aux moîssonneur:i qui font !a pause par des
chaudes journées d'été (Hennessy, Grimani). Son mari !a ra-
mène dans !a brouette avec la gourde de vin qu'elle lui a
portée. Chevaliers et dames ne sont plus isolés dans les plaisirs
nobles d'avril ou de mai. Comme la dame des Heures de
Turin s'occupait-de son jardin, ils se mêlent aux paysans, aux
ven,langeurs (cueillette des cerises des Heures de Turin}.
Plus on va dans le temps, et surtout au xv( siècle plus
souvent la famille des maîtres du domaine est représentée
parmi les paysans qu'elle surveille et dont elle partage les
jeux. De nombreuses tapisseries du xv,(• siècle décrivent ces
scènes champêtres où les maüres et leurs enfants font la ven-
dange, surveillent la moisson. L'homme n'est plus seul. Le
couple n'est plus seulement le couple imaginaire de l'amour
courtois. La femme et la famille participent au métier et
vivent auprès de l'homme, dans la salle ou aux champs. Il
220 La famille

ne s'agit pas à proprement parler de scènes de famille :


les enfants sont encore absents au xv• siècle. Mais on éprouve
le besoin d'exprimer discrètement la collaboration du ménage,
des hommes et des femmes de la maison, au travail quoti-
dien, avec un souci jadis inconnu d'intimité.
En même temps la rue· ;ipparaît dans !-es calendriers. La
rue était déjà un thème familier de l'iconographie médiévale :
elle s'anime d'une vie particulièrement expressive dans les ad-
mirables vues des ponts de Paris de la vie de saint Denis,
manuscrit du xm" siècle. Comme dans les villes arabes d'au-
jourd'hui, la rue était fe siège des métiers, de la vie profes-
sionnelle, aussi des bavardages, des conversations, des spec-
tacles et des jeux. En dehors de cette vie privée, longtemps
ignorée des artistes, tout se passait dans la rue. Pourtant
les scènes des calendriers,. d'inspiration rurale, l'ignorèrent
longtemps. Au XV' siècle, la rue prend sa place dans les calen-
driers. Les mois de novembre et de décembre des Heures
de Turin sont bien illustrés par le traditionnel sacrifice du
porc. Mais ici, il a lieu dans la rue, et les voisins sont
venus devant leurs portes pour regarder. Ailleurs (calendrier
des Heures d'Adélaïde de Savoie) nous sommes au marché :
des petits voyous coupent les bourses des ménagères affairées
et distraites ; on reconnaît le thème des petits maraudeurs,
coupeurs de bourses, qui durera tout au long de la peinture
de genre picaresque du xv11' siècle'. Une autre scène du
même calendrier représente le retour du marché : une com-
mère s'arrête pour parler à sa voisine qui regarde par sa
fenêtre. Des hommes se reposent assis sur un banc, protégés
par un auvent, et ils s'amusent à voir les garçons jouer à la
paume et à la lutte. Cette rue médiévale, comme la rue arabe
d'aujourd'hui, ne s'oppose pas à l'intimité de la vie privée :
elle est un prolongement au-dehors de cette vie privée, le
cadre familier du travail et des rapports sociaux. Les artistes,
dans leurs essais relativement tardifs de représentation de la
vie pr1vee, commenceront par la saisir dans la rue,. avant de
la poursuivre à l'intérieur de la maison. Peut-être bien que

1. Livre d' Heures d' Adelaïde de Savoie·, duchesse de Bourgogne,


Chantilly.
Les images de la famille 221

cette vie privée se passait autant ou plui, dans la rue que dans
la ma is on.
Avec la rue, le s jeux envahissent les ima ges de calendriers :
les jeux chevaleresques, comme les tournois (Turin, Hen -
nessy), les jeux communs à tous, les fêtes d.u fo lkl o re comme
l'arbre de mai. Le calendrier des Heu re s d'Adélaïde de
Savo ie se compose essen ti e lleme nt d'une description des jeux
les pl us divers, jeux de société, jeux de force et d 'ad resse,
jeux trad i t ionn els : fête des rois, danse du ma i , l u tte , crosse,
soule, jeux-partis, joutes d'eau, batailles de neige. Dans d 'au-
tres manuscrits, nou s assisterons au tir à l'arbalète (Hennes sy),
aux pa rties de barque en musique (Hennessy), aux baignades
(G rin rnn i). Or nous savons que l e s jeux n' étaient pas alo rs
seù lemen t des loisirs, ma is une forme de la participation à
la c()mmunauté ou au gro up e : on jouait en famille, entre voi-
si ns, entre classes d' âge, entre paroisses 1 •

Enfin, à part ir du xv 11• siècle, un no u ve au personnage entre


en scène dans les calendriers l'enfant. Certes, il était déjà
fréquent dans l ' iconog ra phie du xvJ" siècle, en particulier
dans les Miracles de Notre-Dame. Mais il était resté ab-
sent des cale nd r iers comme si cette tradition iconog ra phique
anci enn e a vait lo ngtem ps répugné à accep te r ce tard-venu.
Da ns les travaL1x des champs, les enfants n"ap pa raissent pas
à côté des femmes. Quel q ues-un s seulemen t servent à table
les jours de ba nq ue t de janvier. On les aperçoit aussi au ma r-
ché des Heures d ' Adé laï de de Sa vo ie ; dans ce mê me manuscrit,
ils jo ue nt aux boules de neige, chahutent à l'ég lise le préd i-
cate ur et se font mettre à la porte. Dans les derniers manus-
crits flamands du x;v(, ils s'en donnent à cœur joie :
on devine la prédilection de l' a rt iste à leur égar d. Les calen-
driers des Heures de He nne ssy et de Grimani ont imité d'assez
près le village sous la neige des T ,rè_ R iches Heures du duc
de Ber ry, au mois de janvier que nous avo ns décrit plus ha u t,
où le pa ysan se hâte vers su mais on, rejoindre le s femmes
qui se cha uffent . Toutefois, ils y ont ajouté un autre person-
nage : l'enfant et dans la pose du Manneken -Pis, qui est
devenue fréquente dans l'iconographie du temps, l'enfant pisse

1. Cf . .W/Jrt/. I '" partie, <:ha p. 4.


222 La famille

par l'ouverture de la porte. Ce thème du Manneken-Pis se


trouve partout. Citons la prédication de saint Jean-Baptiste du
musée des Augustins de Toulouse, qui ornait autrefois la cha-
pelle du Parlement de cette ville, ou tel putto du Titien '.
Dans ces Heures de Hennessy et de Grimani, les enfants
patinent sur la glace, s'amusent à singer les tournois des gran-
des personnes (on reconnaîtrait parmi eux le jeune Charles
Quint). Dans les Heures de Munich. ils jouent aux boules de
neige. Dans l'f/ortrdus aninwe, ils jouent à la Cour d'amour et
aussi au tournoi, à cheval sur une barrique, ils patinent sur la
glace "-
Les représentations successives des mois de l'année font
apparaître ainsi ces personnage, nouveaux ; la femme, la so-
ciété des voisins et des compagnons, enfin l'enfant. L'enfant
est lié à ce besoin, autrefois inconnu, d'intimité, de vie fami-
lière. sinon encore précisément familiale.
Au cours dL1 xv1.. siècle, cette iconographie des mois va
connaître une dernière transformation très significative pour
notre propos : elle va devenir familiale. Elle deviendra. fami-
liale en se combinant avec le symbolisme d'une autre allégorie
traditionnelle : les âges de la vie. Il y avait plusieurs manières
de représenter les âges de la vie, mais d'eux d'entre elles
,'imposaient; l'une, plus populaire, survécut dans la gravure
el représentait les âges sur les degrés d'une pyramide montant
de la naissance à la maturité, et descendant ensuite jusqu'à
la vieillesse et la mort. Les grands peintres répugnèrent à
cette composition trop naïve. Par contre ils adoptèrent très
généralement la représentation des trois âges de la vie sous la
forme d'un enfant, d'adolescents - souvent d'un couple - et
d'un vieillard. Ainsi le tableau du Titien" : deux putti endor-
mis, puis, au premier plan un couple composé d'une paysanne
habillée jouant de la flfüe, et d\111 homme nu, et à l'arrière-
plan, un vieillard assis, courhé, tenant dans ses mains une
tête de mort. Le même sujet se retrouve chez Van Dyck·• au
xv11" siècle. Dans ces compositions. les trois ou quatre âges de la

l. L'un des putti de hi Bac hanale du Prado ( Madrid).


""l Horwltrs aui11w,·, Francfort, l 907, 7 vol.
3, Londre,. Bridgewater Gallery.
4. Les Cuatre i g-:s de l.1 vie.
Les images de fa famiile 223

vie sont représentés, selon la tradition iconographique, sépa-


rément. On n'a pas eu l'idée de les réunir à l'intérieur d'une
même famille dont les différentes générations symboliseraient
les trois ou quatre âges de la vie. Les artistes, et !'opinion
qu'ils traduisaient, demeuraient fidèles à une conception plu-
tôt individualiste Ues âges !c mèrne individu était représenté
aux divers moments de son destin.
Cependant, au cours du XVI" siècle, une idée nouvelle était
apparue, qui symbolisait la durée de !a vie par la hiérar-
chie de la famille. Nous avons déjà eu l'occasion de citer
le Grand Propriétaire de toutes choses. ce vieux texte médié-
val traduit en français et imprimé en 1556 1• C'est. avons-
nous remarqué, un miroir du monde. Le \ixième !ivre traite
des « Aages )>. Il est i!!ustré d'une gravure sur bois qui ne
représente ni !es degrés des âges, ni les trois ou quatre àges
séparés, mais simplement une réunion de famille. Le père est
assis, un petit enfant sur les genoux. Sa femme èst dchoul à
sa droite. Un de ses fils se tient à sa gauche, el l'autre plie le
genou pour recevoir quelque chose que son père lui donne.
C'est à la fois un portrai1 de famil!e, comme on en peint à
foison à cette époque dans les Pays-Bas, en Italie, en Angk-
terre, en France, en Allemagne, et une scène de genre fami-
liale comme peintres et graveurs les multiplieront au xvrr siè-
cle. Ce thème sera voué à !a p!us extraordinaire popularité. 11
n'était pas tout à fait inconnu du Moyen Age, de l'extrême fin
du Moyen Age. 11 est développé d'une manière remarquahle
sur un chapiteau des loges du palais ducal de Venise, dit du
mariage. Venturi !e situe vers l 424 2 ; Toesca le remonte à !a
fin du XIV'' siècle, ce qui paraît plus vraîsemhlah!e à cause du
style et du costume, mais plus surprenant à cause de la précocité
du sujet :i. Les huit faces de ce chapiteau nous racontent une
histoire dramatique qui illustre !a fragilité de la vie - thème
familier aux XIV''-XV" siècles, mais au sein d'une famille,
ce qui est nouveau. On commence par les fiançailles. Ensuite
la jeune femme est habillée d'une robe de cérérnonîc sur la-
quelle on a cousu des petits disques de métal simples orne-
!. Cf. s11pra, ['·· partie, chap. 1.
2. Venturi, .\wria del Arre itaf., t. VI, n. 32.
.,. Toesca, Sroria del Ane irai., t. IL
224 La famille

m· nts, ou bien des monnaies ? Les monnaies jouent un rôle


dans le folklore du mariage et du haptême. La troisième face
représente la cérémonie du mariage, au moment où l'un des
conjoints tient une couronne ,ur la tête de l'autre : rite demeuré
dans la liturgie orientale. Alors les époux ont le droit de s'em-
brasser. Sur la cinquièm;,; face, ils sont couchés, nus, dans le
lit nuptial. Un enfant naît que le père t':t la mère tiennent ensemble.
emmailloté. Leurs vêtements paraissent plus sim- ples qu'au
temps des fiançailles et du mariage : ils sont deve- nus des gens
sérieux, qui s'habillent avec une certaine austé- rité ou à la mode
de l'ancien temps. La septième face réunit toute la famille qui
•pose pour son portrait. Le père et la mère tiennent chacun leur
enfant par l' paule et par lu main. C'est déjà le portrait de la
famille. telle que nous l'avons trouvé dans le Grand
Propriérairl!. Mais, avec la huitième face, le drame éclate : la
famille est dans l'épreuve, l'enfant est mort; il est étendu sur son
lit, les mains jointes. La mère essuie ses larmes d'une main et pose
l'autre sur un bras de l'enfant; le père prie. n·autres chapiteaux
voisins de celui-ci sont ornés de putti nus qui s'amusent avec
des fruits, des oiseaux. des balles : thèmes plus banals, mais
qui permettent de replacer le chapiteau du mariage dans son
contexte iconographique. L'histoire du mariage commence comme
l'histoire d'une fa- mille mais se termine par le thème différent de la
mort pré-
maturée.
On peut voir au musée Saint-Raimond, à Toulouse, les frag-
ments d'un calendrier que les costumes permettent de dater
du début de la seconde moitié du XVI'' siècle. Juillet : la fa-
mille est réunie en portrait, comme sur la gravure, d'ailleurs
contemporaine, du Grand Propriétaire, avec un détail en plus
qui a son importance : la présence des serviteurs à côté des
parents. Le père et la mère sont uu milieu. Le père prend par
la main son fils, et la mère, sa fille. Le valet se tient du
côté des hommes, la servante du côté des femmes, car les
sexes sont séparé. comme ,ur les portraits de donateurs, les
homme , pères et fils d'un côté, les femmes, mères et filles,
d'un autre. Les serviteurs font partie de la famille.
Août reste le mois de la moisson, mais le peintre s'attache
à représenter plutôt que la moisson elle-même, la livrnison
Les images de la famille 225

et le règlement de !a récolte au maître qui tient dans sa main


les ;pièces de monnaie et va les donner aux paysans. Cette
scène se rattache à une iconographie très fréquente au
xv1r' siècle, en particulier dans les tapisseries, où les gentils-
hommes campagnards surveillent leurs paysans ou se diver-
tissent avec eux.
Octobre le repas de famille. Les parents et les enfants
sont à table. Le p!us petit est juché sur une chaise surélevée,
qui lui permet d'atteindre le niveau de la table, faite exprès
pour les enfants de son âge, comme il en existe encore aujour-
d'hui. Un garçon sert avec une serviette, ,peut-être un valet, peut-
étre un parent, chargé ce jour-là du service à tahle qui n'humiliait
pas, bien au contraire.
Novembre le père est vieux et malade, si malade qu'il
faut recourir au médecin ; celui-ci, selon un geste banal qui
appartient à une iconographie traditionnelle, mire l'urinal.
Décembre toute la famille est réunie dans la chambre
autour du lit où le père agonise. On lui porte la communion.
Sa femme est à genoux au pied du lit. Derrière elle, une
jeune femme, agenouillée, pleure. Un jeune homme tient un
cierge à la main. Dans le fond on aperçoit un petit enfant :
le petit-fils sans doute, la prochaine génération qui continuera
la famille.
Ainsi ce calendrier assimile la succession des mois de
l'année à celle des âges de la vie, mais elle représente les
âges de la vie sous l'aspect de l'histoire d'une famille la
jeunesse de ses fondateurs, leur maturité autour de leurs en-
fants, la vieillesse, la maladie et la mort qui est à la fois la
bonne mort, la mort du juste, thème également traditionnel,
et aussi celle du patriarche au milieu de la famille réunie.
Ce calendrier a commencé comme la famille du chapiteau
du mariage du palais des Doges. Mais ce n'est pas le fils,
l'enfant chéri, que !a mort dérobe trop tôt. Les choses pour
suivent un cours plus naturel. C'est le père qui s'en va au
terme d'une vie bien remplie, entouré d'une famille unie et lui
laissant sans doute un patrimoine bien géré. Toute la diffé
rence est !à. Il ne s'agit plus de la mort subite, mais de l'illus-
tration d'un sentiment nouveau : Je sentiment de la famille.

8
226 La famille

L'apparition du t ème familial dans l'iconographie des mois


n'est pas un simple épisode. Une évolution massive entraîne
dans ce même sens toute l'iconographie du xv1° et du
xvw siècle.
A l'origine, les scènes représentées par les artistes se pas-
saient soit dans un espace indéterminé, soit dans des lieux
publics comme les églises, soit en plein air. Dans l'art
gothique, dégagé du symbolisme romano-byzantin, les scènes
de plein air sont devenues plus nombreuses, plus significati-
ves gr-âce à l'invention de la perspective et au goût du paysage :
la dame reçoit son chevalier dans un jardin enclos ; la
chasse mène par les champs et les forêts ; le bain réunit
les dames autour de la fontaine ct·un jardin ; les armées ma-
nœuvrent, les chevaliers s'affrontent en tournois, l'armée est
campée autour de la tente où le roi repose, les armées assiè-
gent les villes ; les princes entrent et sortent des villes
fortes dans la liesse du peuple et des bourgeois. On pénètre
dans les villes sur les ponts, on ·passe devant les échoppes où
travaillent les orfèvres. On voit passer les marchands <l'ou-
blies ; les barques chargées descendent le fleuve. En plein
air encore, on s'exerce à tous les jeux. On accompagne les
jongleurs ou les pèlerins à leurs étapes. L'iconographie pro-
fane médiévale est une iconographie de plein air. Quand, au
xnl" ou xrv• siècle, les artistes se proposent d'illustrer des
anecdotes particulières, des faits divers, ils hésitent, et leur
naïveté surpriœ tourne à la maladresse (rien de comparable
à la virtuo,ité des anecdotiers du xv"-xvi' siècle !).
Les scènes d'intérieur sont donc très rares. A partir du
XV'' siècle, elles vont devenir plus fréquentes. L'évangéliste,
jadis situé dans un milieu intemporel, devient un scrihe à
son pupitre, la plume et le grattoir à la main. Il est d'abord
placé devant une simple draperie décorative, enfin il est dans
une chambre, où des livres reposent sur des étagères : de
l'évangéliste on est passé à l'auteur dans sa chambre, à Frois-
sart écrivant, dédicaçant son livre '. Dans le Térence des Ducs.

l. A. Lindner, Der Braslauer Froissart, 1912.


Les images de la famitle 227

des femmes travaillent et filent dans leurs chambres, avec


leurs servantes, sont couchées sur leur lit, pas toujours seules.
On voit les cuisines, les salles d'auberge. Les scènes galantes,
ou les conversations, se passent désormais dans l'cspai.:e clos
d'une salle.
Le thème de l'accouchement apparaît la naissance de !a
Vierge en est le prétexte. Servantes, commères, sages-femmes
s'affairent dans la chambre autour du lit de l'accouchée. Le
thème de la mort aussi, de !a mort en chambre, où l'agoni-
sant lutte dans son lit pour son salut.
La représentation plus fréquente de !a chambre, de la salle,
correspond à une tendance nouvelle du sentiment tourné désor-
mais vers !'intimité de la vie privée. Les scènes d'extérieur
ne disparaissent pas certes, et donneront naissance au paysage,
mais les scènes d'intérieur deviennent plus nombreuses, plus
originales, et caractériseront la peinture de genre pendant toute
sa durée. La vie privée, refoulée au Moyen Age, va envahir
l'iconographie, en particulier dans la peinture et la gravure
de l'Occident, au xv!" et surtout au XVII" siècle : la peinture
hollandaise et flamande, la gravure française témoignent
de l'extraordinaire puissance de ce sentiment, auparavant
inconsistant ou négligé. Sentiment si moderne déjà, que nous
avons peine à comprendre combien il était nouveau.
Cette énorme illustration de la vie privée pourrait se classer
en Ui::ux groupes celui de la galanterie, de la bamboche, en
marge de la vie sociale, dans le monde interlope des gueux,
dans les tavernes, les bivouacs, chez les bohémiens, les
vagabonds -- nous le négligerons car il est ici, hors de notre
sujet et son autre face, celui de la vie de famille. Si on
parcourt les recueils d'estampes ou !es galeries de peintures
du XVI''-XVII" siècle, on est frappé de cette véritable marée
d'i1rn1ges familiales. Ce mouvement culmine dans la peinture
pendant !a première moitié du XVI( siècle en France, mais pen-
dant tout le siècle et au-delà en Hollande. Jl persiste en France
au cours de la seconde moitié du XVII" siècle, dans la gra-
vure, ks gouaches des éventails peints, réapparaît au XVIII"
siècle dans la peinture et durera au x1x•· siècle jusqu'à la grande
révolution esthétique qui bannira de l'art la scène de genre.
Innombrables, aux xv1•· et xvw siècles, les portraits de
228 La famille

groupes. Quelques-lins sont des portraits de confrérie, de cor-


poration. Mais !a plupart représentent une famille réunie. On
les voit apparaître au cours du XV" siècle, avec les donateurs
qui se font représenter modestement au rez-de-chaussée de
la scène religieuse, hommage et signe de leur piété. Ils sont
discrets d'abord, et au déhut ils sont aussi seuls. Bientôt ils
amèneront à leurs côtés toute leur famille, les vivants et les
morts : femmes et enfants défunts ont leur place. D'un côté
rhomme et ses garçons, de !'autre la ou les femmes, chacune
avec les filles de son lit.
L'étage des donateurs s'étend, en même temps qu'il se peu-
ple, au détriment de la scène religieuse qui devient alors une
illustration et presque un hors-d'œuvre. Le plus souvent elle
se réduit aux saints patrons du père et de la mère, le saint
du côté des hommes, la sainte du côté des femmes. li convient
d'observer la place prise par la dévotion aux saints patrons,
qui font figure de protecteurs de !a famille : il y a là !'indi-
cation d'un culte privé de caractère familial, comme celui de
l'ange gardien, quoique ce dernier soit de caractère plus per- sonnel
et plus particulier à l'enfance.
Cette étape du portrnit des donateurs et de !a famille peut
être illustrée de nombreux exemples du xv1• siècle : vitraux
de la famille de Montmorency à Montfort-L'Amaury, à Mont•
morency, Écouen ; nombreux tableaux accrochés en ex-voto
aux piliers et aux murs des églises allemandes ; plusieurs sont
encore en place dans les églises de Nuremberg, Bien d'autres
peintures souvent naïves et maladroites ont abouti aux musées
régionaux d'Allemagne et de Suisse alémanique. Les familles
d'Holbein sont fidèles à ce style '. Il semble bien que les
Allemands soient restés plus longtemps attachés à cette forme
du portrait religieux de famille, destiné aux églises; il apparaît
comme une forme bon marché du vitrail de donateurs, plus
ancien, et il annonce les ex-voto plus anecdotiques et pitto·
resques du xvme et du début du x1x• siècle, qui mettent
en scène, non pas la réunion familiale des vivants et des
morts, mais l'événement miraculeux qui a sauvé un individu

1. Bâle, musée des Beaux-Art .


Les images de la famiile 229

ou un membre de la famille : naufrage, accident, maladie...


Le :portrait de famille est aussi une manière d'ex-voto.
La sculpture funéraire anglaise à l'époque élisabéthaine
fournit un autre exemple du portrait de famille au service
d'une forme de dévotion. Cet exemple est d'ailleurs spécifique
et ne se retrouve pas avec la même fréquence et la même
banalité en France, en Allemagne ou en Italie. Beaucoup de
tombes anglaises des xv1•' et XVJJ" siècles réunissent toute !a
famille autour du défunt en bas-relief, ou en ronde-basse
l'insistance mise à l'énumération des enfants, vivants ou morts,
est très frappante. Plusieurs de ces tombes encombrent tou-
jours l'abbaye de Westminster : Sir Richard Pecksa!I, mort en
1571, figure entre ses deux femmes, et à la hase du monu-
ment on a sculpté quatre petits personnages ses quatre filles.
De chaque côté de !a gisante, Margaret Stuart, morte en
1578, on voit ses garçons et ses filles. Sur !a tombe d'une
autre gisante, Winifred marquise de Winchester, morte en
1586, veille son mari, agenouillé, représenté à une échelle
réduite, et à côté, il y a une minuscule tombe d'enfant.
Sir John et lady Puckering, morte en 1596, sont étendus
côte à côte, au milieu de leurs huit filles. Les époux Norris
(1601) sont agenoui!!és au milieu de leurs six fils.
A Holdham, on compte 21 petites figures sur le tombeau
de John Coke (1639), alignés comme sur les portraits de dona-
teurs, et ceux qui sont morts portent une croix dans leurs
mains. Sur la tombe de Cope d'Ayley à Harnbledone (1633)
les quatre garçons et les trois fi!les se tiennent devant leurs
parents agenouillés·, parmi eux, un garçon et une fille tien-
nent une tête de mort.
A Westminster, la duchesse de Buckingham fit ériger en
1634 le tombeau de son mari, assassiné en 1628 ; les deux époux
1
sont sculptés en gisants, au milieu de leurs enfants Ces•
représentations allemandes et anglaises prolongent des aspects
encore médiévaux du portrait de famille. Dès le xv1(• siècle,
celui-ci s'est libéré de sa fonction religieuse. Tout se passe
comme si le rez-de-chaussée des tahleaux de dona- teurs avait
envahi toute la toile, et en avait chassé l'image reli-

1. Cf. Fr. Bond, Westminster Ahhcy, 1909.


230 La f ami/le

gieuse, soit qu'elle ait complètement disparu, soit,quc son sm1-


wnir persistàt dans une petite image pieuse pendue au mur de
fond du tableau. La tradition de l'ex-voto est encore présente
dans un tableau du Titien, peint vers 1560 1 : les membres
mâles de la famille Cornaro - un vieillard, un homme d'âge
mür à barbe grise, un homme jeune à barbe noire /la barbe,
sa forme et sa couleur sont des indices d'àge) et six enfants
dont le plus petit joue avec un chien -- sont groupés autour
d'un autel. Il peut arriver allssi que le portrait de famille
adopte la forme mutérielle, ln présentation du tableau
d'église : on conserve au Victor·ia and Albert Museum un
triptyque de 1628 qui représente sur le volet du milieu un
petit garçon et une petite fîl!e, cl sur les deux autres volets, les de ux
0

parents'. Ces tableaux ne sont plus destint's aux églises, ils


décorent désormais les intérieurs privés et cette laïci,ation du
portrait de famille est certainement un phénomène impor- tant :
la famille se contemple elle-même chez l'un de ses parents. On
éprouve le bewin de fixer l'état de cette famille, en rappelant
aussi parfois le souvenir des disparus : une image ou une
inscription sur le mur.
Ces portraits de famille sont très nombreux, et il serait
inutile de les relever ; la liste serait longue et monotone. On les
trouve aussi hien en Flandre qu'en l!alic. avec Titien, Por- denone,
Véronèse, en France avec Le Nain, Lebrun, Tour- nier, en
Angleterre, en Hollande avec Van Dyck, aux XVI'', xv1t" et
môme encore début du xv1w siècle. Ils doivent être à cette
époque aussi nombreux que les portraits indivi- duels. On a
beaucoup dit que le portrait révélait un progrès de
lïndividwilisme, Peut-être: mais il est remarquable qu'il traduise
surtout l'immense progrès du sentiment de \a famille. Les
membres de la famille sont d'abord groupés assez: sèche~ ment,
comme sur les tableaux de donateurs, comme sur h1 gravure des
âges de la vie du Grand Propriétaire ou la minia- ture du musée
Saint-Raimond. Même quand ils sont plus ani- més, ils " posent "
dans une attitude plutôt solenndle, el desti- née à souligner le lien
qui les unit. Dans cette toile Je

l, Titien, K. d. K., p. l68 .


., Victoria and A!hert Museun1, n" 5, 1951.
Les images de la famille 231

P. Pourbus ', le nwri appuie sa main gauche sur l'épa ule de


sa femme; à leurs pi eds , l'un des deux enfants répète le
m ême geste sur l'épaule de sa petite sœur. Sébastien Leers se fait
peindre •par Yan D yc k tenant la main de s,1
femme'. Dans une toile du Ti t ien " tr o is hommes barbus
entourent un enfant, seule note claire au milieu des costumes noi rs, et
l'un d 'eux le désigne du doigt : l'enfant est au centre de la
composition. Toutefois beaucoup de ces portraits ne cherch ent
pas à tr()p ani me r leurs perso nirnges : les me m bres de la
famille sont juxtaposés, parfois l iés par des gestes qui expriment le u
r sentiment réc i proq ue , mais sans qu'ils parti - cipent à une action
commune. C'est le cas de la famille de Por- denone. de la galerie
Borghè se -- le père, la mère , sept en- fants - et encore
de la ramille Pembroke de Van Dyc k ·• : le comte et la
conllesse sont assi,, les autres personnages sont debout: à droite
un couple, sans doute le ménage d' un enfant. marié, à
gauche, deux ad()kscents tr è s élég.1nts (l' él éga nce est un
signe de l'adolescence mâle, elle s'atténue avec le sérieux de la
ma tur i té) , un écolier tient son livre so us le bras, deux autres
garçons plus jeunes.
Mais on commence, vers le milieu Ju xv,,· siècle, à rep ré -
sent er la famille autour d'une table chargée de fruits :
fomille Van Berc haun de Floris, 1561, ou la famille Anselme
de Martin de Vos, 15 77 ' . Ou bien la famille s'est a rrê té e
de manger pour faire de la musique : il ne s'agit pas, nous le
savons, d' un artifice du peintre, les repas se terminaient sou-
vent par un concert, ou étaient coupés d'une chanson. La
famille qui pose devant l'a rt iste, avec plus ou moins de man ié-
risme, va demeurer dans l'art français jusqu'au début du
xv 111•· siècle au moins, avec Tournier, La rgilli ère. Mai s , sous
l'inrl.uence en particulier des Ho l l a nd a is, le portrait de famille

l. Po ur bus, Le />,>rirait d1111.,· l'art j/am11t1d, Exposition Paris.


1952, n" 71.
2. T i t ie n. S eb as t i en Leers. sa femme et son f il s. R e pro d u it dans
K. d. K. n " 279.
3. Titi en. reproduit dans K. d. K., 236.
4. Van Dyck. La famille Pembroke, reproduit dans K. d. K..
393.
5. / _,, Pur1rai1 .. , Par is, 19 5:!, op. cit.. n" l 9 cl n" 93.
232 La famille

sera très souvent traité comme une scène de genre le concert


après le repas est l'un des thèmes que les Hollandais vont
multiplier. Dès lors la famille est saisie dans un instantané, sur
le vif, à un moment de sa vie quotidienne 1 : les hommes sont
réunis an!our de l'âtre; une femme tire un chaudron du
feu ; une fillette donne à manger à son petit frère. Désor-
mais î! est difficile de distinguer un portrait de famille d'une
scène de genre qui évoque la vie familiale.

Pendant la première moitié du XVII" siècle, les vieilles allé-


gories médiévales sont aussi entraînées par cette contamina-
tion générale, et sont traitées, sans égard aux traditions icono-
graphiques, comme des il!ustrntions de la vie familiale. Nous
avons déjà vu comment les choses se sont passées, à propos
des calendriers. Les autres allégories classiques se sont modi-
fiées dans le même sens. Au xv1( siècle, les âges de la vie de-
viennent des prétextes à des images de la vie familiale. Abra-
ham Bosse a gravé les quatre âges de l'homme. l'enfance est
évoquée par ce que nous appellerions une nursery un bébé au
berceau, veillé par une sœur attentive, un enfant en robe tenu
debout dans une sorte de parc à roulettes (instrument très
fréquent du XV'' au XVIII" siècle), une fillette avec sa poupée,
un garçon avec un moulinet en papier. et deux plus grands
garçons prêts à s'empoigner, l'un d'eux a jeté par terre son
chapeau et son manteau. La virilité est illustrée par le repas
qui réunit toute la famille autour de la table, scène analogue
à celle de maints portraits et qui ser.1 souvent repctee
dans la gravure française comme dans la -peinture ho!!amlaisc.
C'est l'esprit de la gravure des âges dans le Grand
Propriétaire du milieu du xv1" siècle, de la miniature du
musée Saint-Raimond de Toulouse. L'âge viril, c'est toujours
la famille. Humblot 2 ne l'a pas rassemblé autour de la table
à manger, mais dans le cabinet du père, un riche négociant

l. P. Aertsen, milieu du xv1·· siècle. Reproduit dans Gerson, T,


98.
2. Humhelot-Huart, Cabinet des Estampes, Ed. 15 in f".
Les images de fa famille 233

chez qui s'entassent les ballots de marchandises et s'alignent


les sacs à procès. Le père fait ses comptes, la plume à la
main avec l'aide de son fils qui se tient derrière, à ses côtés sa
femme s'occupe de leur petite fille; un jeune serviteur rentre,
la hotte pleine de provisions, sans doute de retour de la mai-
son des champs. A !a fin du xvn'' siècle, une gravure de
F. Guérard reprend le même thème. Le père - plus jeune
que dans !a gravure de Humbe!ot-Huart -- montre par la
fenêtre le port, les quais et les navires, source de sa fortune.
Dans !a pièce, près de la table où il fait ses comptes et où
sont posés sa bourse, des jetons et un boulier, sa femme berce
un poupon emmailloté et surveille un aotre enfant en robe.
La légende donne bien le ton et souligne l'esprit de cette ico-
nographie

Heureux qui du Ciel suit la loy


Et met le plus beau de sa vie
A bien servir son Dieu, sa famille, et son Roy t

La famille est mise sur le même plan que Dieu et le Roy.


Ce sentiment n'a rien pour nous étonner, hommes du
xx' siècle, mais i! était nouveau à l'époqoe et son expression
doit nous surprendfe. Le même Humhelot illustrera !e même
thème en dessinant une jeune femme qui montre son sein à
un enfant grimpé derrière elle. N'oublions pas qu'on sevrait
très tard au XV!!" siècle. Ou bien c'est encore, toujours chez
Guérard. la maîtresse Je maison avec ses dés et ses enfants,
qui donne ses ordres à une servante 2 •
Les autres allégories se ramènt;:nl aux mêmes scènes de
famille, L'odorat, chez un Hollandais du début du xv11e siè-
cle, - l'un des cinq sens - est représenté par !a scène,
désormais banale, de la toilette de l'enfant nu au moment où
la mère torche son petit derrière :i_
Abraham Bosse symbolise aussi l'un des quatre éléments,

1. Gravure de Guérard (Cabinet des Estampes, 0 à 22, 1. VI,


vers 1701).
2. N. Guérard, La femme en mariage, gravure, Cabinet des
Estampes Ee 3 in f 0 •
_\. David Il Ryck.iert (1586-1642). Musée de Genève.
234 La /ami//('

la terre, par une image de la vie familiale : dans un jardin,


une nourrice tient un enfant en robe; ses parents, qui li:: con-
templent avec tendresse de l'entrée de la maison, s'amusent
à lui jeter des fruits les fruits de la terre,
Même les Béatitudes donnent le jeu à des évocations de la
vie de famille : chez Bonnard-Sandrart' la y,· Béatitude est
devenue le pardon de la mère à se, enfants, pardon qu'elle
sanctionne par une distribution de friandises, c'est déjü la
bétification familiale du XIX'' siècle.
Dam l'ensemble, la scène de genre moderne est née de
l'illustration d'allégories traditionnelles, médiévales. Mais dé-
sor,nais. la distance est trop grande entre le thème ancien et
son expression nouvelle. On oublie l'allégorie des sai ons et
de l'hiver devant la veillée Je Stella, avec d'un côté de la
grande sa!le le souper <les hommes. et de l'autre autour de
l'âtre, les femmes qui filent ou tressent le jonc, les enfants
qui jouent ou qu'on lave. Ce n'est plus !'hiver, c'est la veillée.
Ce n'est plus la virilité ou le troisième âge, c'est la réunion
de famille. Une iconographie originale est née, étrangère aux
vieux thèmes dé]aissés dont elle a été d'abord l'illustration. Le
sentiment de famille constitue son inspiration essentielle, très
différente de celle des anciennes allégories. Il serait facile de
dresser un catalogue des sujets répétés à satiété : la mère veille
sur l'enfant au berceau', on l'allaite" la femme t'ait la toi-
lette de l'enfant la mère enlève les poux de la tète de son
entant (opération très banale et qui n'était d'ailleurs pas
réservée aux enfants, Samuels Pepy, s'y soumettait') l'en-
fant au berceau que son petit frère, ou su petite sœur essaie

l. Honnar( et Sandrart, Cinquième Béatitude. Cahinei des Es-


tampes, Ed. 113 in f" L L
2. C. Dou, K. d. K., r. 90, 91, 92,
3. Fr,tµonard. dessin. Exposition Fragonard. Berne, 1954.
(i. Dou K. d. K., 94 Brouwer W. de Rode, p. 73. Aercy, gravure,
Cabinet des F,t:1mpes F.l. l 08 in f'. Stella. L'hiver. gravure, Cibi-
net des Estampes Da 44 in f", p. 4 I. Crispin de Pos, Cabinet des
Estampes Fe 35 in f", p. l !3.
4, Dassonville, gr;,vure, Cabinet des Estampes Fd 35 e pet. in f",
5, 6, 26. Cî. Dou. K. d. K.. 94, Cî. Terhoch, Femme épouill,int
la tête de son enfant, Rerndl. J()l/, I'. de Hooch. K. d. K. 60.
Siherechts. Herndt. 754.
Les i111age.1· de la famille 235

de regarder en se dressant sur la po i n te des pieds -, l'enfant


à la cuisi ne ou au ce lli er , avec un valet ou une servante '
- l 'e nfa n t q ui va faire les e mp le tt es chez un nu 1rch and : ce
suje t. fréq uent dans la peinture h ollan d aise ', a été traité aussi
par les graveurs l'ranç ais , au milieu du s iècle p,t r Ab rah am
Bosse (c h ez. le pât issier ), à la fin du siècle par Le Camus
(c hez le ca bare tie r, mllrchand de vin). mais c'est l'cspril de
cette i mage rie qu'il faut bie n c o mprendr e. Une toile de Le
Nain repr ése nt e le paysan fa ti gué qu i s'est assoupi. Sa femme
fa it chut au x deux enfants en leur montrant le père qu i
repose et qu' il ne faut pas réveilk r : c 'est déjà un Gre u ze.
non pa r la pei ntur e ou le style, certes ! mais par l 'i n pi ra ti on
s entiment ale . L'a ct ion est cent rée sur l' enfa n t . D' après Peter
de Hooch " : o n est réuni pour déjeuner , le père boit ass is.
Un petit en fan t de deux ans env i ro n e st debo ut sur une
chaise ; il porte le chapeau rond capitonné d 'usage à cet
âge où la déma rc he éta i t ma l afferm ie , pour le protéger dan s
ses chut e s. Un e femme (la ser va nt e ?) le so ut ie n t d' un e ma i n
e t de l'autre présente un ve rre de v i n à une autre femme
(la mère ?) qu i y trempe un biscu i t. Ell e va donn er le bis-
cuit trempé au perroq uet , exprès pour amuser l'en fa nt , et le d i vert
issement de l ' en fa nt au sei n de lit famille dont il assure ai ns i
l'unité, te l est bien le vrai suje t d u peintre, le sen s de son
anecdot e. Le sentiment de fa m ille, qui émerge ainsi aux xv 1··-
xv 11" siècles, est inséparable du sen ti ment de l'enf ance. L' i nt
érê t porté à l'en fa nce, que no us avons analysé au d ébu t
de ce l i v,re n'es t q u' un e forme , une expressio n par t ic ul iè re de
ce sent i ment plus général, le sent i men t de la fa mille .

1. G. Dou, K. d. K. 1 22 , 1 23, 12 4 (Enfanr à la cuisine regardant


prép a rer les légum es). P. de Hoo c h. Une servan te passe un broc à
une petit e fille K. d. K. , 57. A de Pope, Enfan t regard,mt la <:11isi-
n iè re plumer le g i bie r, Be rn dt, 634 . Vc l asquc, z Un servit eur prend
l 'enfan t dans ses bras pour le mettre su r l.1 table où sont des fruits.
K. d. K .. 1 66. Strozzi, La cu isiniè re pl ume un e o,ie G. F iacco.
pl. I V. M . Le Na in . Le ja rdi n ie r, Fierens, 87.
2. G. Oou. Une ne ti te f i ll e p,i ie la m;m ; hande, K. d. K.. 1 33.
Van M ieris, Enfant achè te un biscu it et le man ge, Berndt, 533.
Le Ca mu s.
J. P. de Hooch. reprodu i t dans Be rnd t, 399.
236 La famille

L'analyse iwnographique nous porte à admettre que le senti-


ment de la famille étail inconnu au Moyen Age, qu'il es! né
au xv'-xv,·· siècle, pour s·exprimer avec une vigueur définitive
au XVII". Il est tentant de rapprocher de cette hypothèse les
observations des histor·iens de la société médiévale.
L'idée essentielle des historiens du droit. et de la société
est que les liens du S<lng ne constituaient pas un seul mais deux
groupes, distincts quoique concentriques : la famille ou mesnie
qu'on peut comparer à notre famille conjugale moderne, et
le I ignage qui étendait sa solidarité à tous les descendants d'un
même ancêtre·. li y aurait, plus que distim;tion, opposition entre
la famille et le lignage, les progrès de l'une provoquant
l'affaiblissement de l'autt·c, au moins chez les nobles. La famille ou
mesnie, si elle ne s'étend jamais à tout un lignage. com- prend,
parmi les membres qui résident ensemble, plusieurs éléments, et
parfois plusieurs ménages : ceux-ci vivent sur un patrimoine qu'on a
répugné à diviser, selon un mode de jouis- sance appelé frereche
ou fraremiws. La frereche groupe autour des parents ceux
des enfants qui n'ont pas de biens propres, des neveux ou
cousins célibataires. Celte ten- dance à l'indivision de la famille,
qui d'ailleurs ne durait guère au-delà de deux générations, a donné
naissance aux théories traditionalistes du xrx·· siècle sur la grande
famille patriarcale. La famille conjugale moderne serait la
conséquence d'une évolution qui aurait, à la fin du Moyen Age,
affaibli le lignage
et !es tendances à l'indivision.
En fait, l'histoire des relations cnt1·c Je lignage et la famille
est plus compliquée. Elle a été suivie par G. Duby dans Je
Mâconnais, depuis le IX'' siècle jus4u'au x11!" siècle inclus'.
Dans l'Etat franc, écrit G. Duby, « la famille du x" siècle est
selon toute apparence une communauté réduite à sa plus simple
expression, la cellule conjugale, dont la cohésion se prolonge
parfois un moment après la mort des parents, dans les
frereches; les liens sont lâches. C'est qu'ils sont inutiles :

l. G. Duby, La Société aux XI" cl XII'' siècles dans la région


1953.
IIIÔC0/11/(ÛSC,
Les images de la famille 237

les organes de paix du vieil état franc sont encore assez vigou-
reux pour permetre à l'homme libre de vivre indépendant et
de préférer, s'il le veut, la compagnie de ses voisins et de ses
amis à celle de ses parents ».
La solidarité lignagère et l'indivision du patrimoine se déve-
loppent au contraire à !a faveur de la dissolution de l'Etat :
(< Après l'an mil, !a nouvelle répartition des pouvoirs de com-

mandement ob!ige les hommes à se grouper plus étroitement. »


Le resserrement des liens du sang, qui se produit alors, répond
à un besoin Je protection, comme ces autres formes de rela-
tions humaines et de dépendances l'hommage vassaliquc, la
seigneurie banale, la communauté villageoise. « Trop indépen-
dants, mal défendus contre certains dangers, les chevaliers
cherchent refuge dans la solidarité !ignagère. »
On constate en même temps, en ces x1e-xw siècles mâcon-
nais, le progrès de l'indivision. A cette époque remonte l'indi-
vision entre !es biens des deux conjoints qui, au xe siècle,
n'étaient pas encore fondus dans une masse commune, admi-
nistrée par le mari au x(' siècle, le mari et la femme géraient
chacun leurs biens héréditaires, acquéraient et vendaient sépa-
rément sans que le conjoint ait son mot à dire.
L'indivision fut aussi plus souvent étendue aux enfants, pri-
vés 1.favanccs d'hoiries (< Agrégation prolongée dans la maison
paternelle et sous l'autorité de !'ancêtre, des descendants dé-
pourvus de tout pécule personnel et de toute indépendance
économique. » L'indivision subsistait souvent après la mort des
parents <( Il faut se représenter ce qu'est alors la maison
chevaleresque, rassemblant sur le même domaine, dans la
même " cour " une dizaine, une vingtaine de maîtres, deux
ou trois couples avec !es enfants, les frères et les sœurs céli
bataires et l'oncle chanoine qui vient de temps en temps et
qui prépare la carrière de tel ou tel de ses neveux. )> La
frcreche ne dura guère au-delà de la seconde génération, mais
même après la divisio du patrimoine, le lignage conserva sur
l'ensemble du patrimoine divisé un droit collectif la laudatio
parentum, le retrait lignager.
Cette description vise surtout la famille chevaleresque, on
peut déjà dire la famille noble. G. Duby suppose que la fa-
mille paysanne a moins connu ce resserrement des liens du
238 La famille

sang parce que les paysans avaient rempli autrement que les
nobles le vide laissé par la dissolution de l'Etat franc : la
tutelle du seigneur s'était tout de suite substituée à la protection
des pouvoirs publics, et bientôt la communauté villageoise
avait fourni aux paysans un cadre d'organisation et de défense
autre que la famille. La communauté villageoise aurait joué
chez les paysans le rôle du lignage chez les nobles.
Au cours du XIll'' sièck, la situation se r·enversa une autre
fois. Les formes nouvelles d'économie monétaire, l'extension
de la fortune mobilière, la fréquence des transactions, et en
même temps, les progrès de l'autorité du prince (roi capétien
ou chef d'une grande principauté) et de la sécurité publique
prnvoquè1'cnt une contraction des solidarités lignagèn:s et
l'abandon des indivisions patrimoniales. La famille conjugale
redevint indépendante. Toutefois, on n'est pas revenu, dans
!a classe noble, à la famille lâche du X'' sièck. Le père a main-
tenu et même accru l'autorité que lui av,1it donnée aux XI"
et Xll'' siècles, la nécessité de maintenir l'intégrité du patri-
moine indivis. Nous savons, d'autre part, qu'à partir de la
fin du Moyen Age, la capacité de la femme n'a cessé de
diminuer. C'est aussi au Xlll" siècle, en Mâconnais, que le droit
d'aînesse s'est étendu dans les familles nobles. fi a remplacé
l'indivision, devenue plus rare, pour la sauvegarde du patri-
moine et de son intégrité. La substitution du droit d'aînesse
à l'indivision et à la communauté des ménages paraît à la
fois le signe de lïmportance reconnue à !'autorité paternelle
et de la place prise dans la vie quotidienne par le groupe du
père et des enfants.
Georges Duby conclut : " En réalité, la famille est le premier
refuge où l'individu menacé vient se mettre à l'abri pendant les
défaillances de l'Etat. Mais dès que les institutions politi- ques lui
permettent des garanties suffis,intcs, il esquive la contrainte
familiale et les liens du sang se relâchent. L'his- toire du lignage
est une succession de contraction et de détente dont le rythme subit
les modifications de l'ordre politique. » L'opposition entre famille
et llgnage est moins marquée chez G. Duby que chez d'autres
historiens du droit. li s'agit moins d'une suhstitulion progressive de
la famille au lignage
- qui paraît en effet plutôt une vue de l'esprit que de la
Les images de la famille 239

di l a ta t io n ou de la contraction des l ie ns du sang, tantôt éten-


dus à tout le lig n age ou aux membres de la frereche, tantôt
ré d u i ts au mé nage . On a bien l ' i m press io n que le lignage
éta i t se u l ca pa bl e d'exalter les pu is sa nces du sentiment, de
l'imagination. Ce t pourquoi il a la issé tant de traces dans la
littérature chevaleresque. La communauté fa m i l iale réduite a
au contraire une vie obscure qui échappe aux h is to rie ns.
Mais cette obscurité a un sens. Da ns le monde des sentiments
et des v,tl eu rs , la famille ne comptait pas autant que le lignage.
On pourrait dire que le sentiment du lignage était le seul
sentiment de caractère familial connu du Moyen Age. Or il
apparaît t rèr différent du sent i m en t de famille, tel qu'on l'a
vu se dégager de l'iconographie des xv!' -xv 11" s iècl es. 11
s'étend a u.x lie ns du sa ng sans égard aux va le u rs nées de la
co ha bi ta tio n et de l'intimité. Le lignage n'est ja mais réuni
dans un espace commun, autour d'une même cour. Rien de
comparable à la Zadrouga serbe. Les historiens du droit rec on-
naissent qu'il n' y a pas de t race s de grandes communautés
ta is ibles en France avant le xv•· sièc le . Au contra i re , le sen-
t i me nt de famille est l ié à la maison, au gouvernement de la
ma i so n, à la v ie dans la maison. Son cha rme n'a pas été
connu du Moyen Age , parce qu'il avai t de la fa mi lle une
conception pa rt ic u liè re : le li g nage.
A pt1rtir du x1v•· siècle, on assis te au contraire à la mise
en place de la famille mode rne . L'évo l u t io n, bien conn ue , a
été clairement rés LJ m ée par M. Peto t ' : « Dès le XIV" siècle,
on assiste à une dégradation pro gress ive et le nte de la si t ua t io n
de l a fe m me d a ns le m énag e. Elle perd le d ro i t de se s ubst i tue r
au ma r i ab se n t ou fou ... F i na le me n,t au xv 1•· sièc le, la femme
ma r iée devient un e inca pab le et tous les actes qu'elle fera i t
sa n s ê tr e auto r isée pa r le mari ou par justice, se ra ie nt radica-
lement nu ls . Cette évo l u tio n re nfo rce les pouvüirs du ma r i,
qui finit par exercer une sorte de mo na rch ie domestique. »
« La législa tio n ro ya le s ' est attachée de pu is le xvf" siè cle à
re n fo :·ce 1· l a pu is sa nce pa te rn e l l e en ce qui concerne le mariage

1 . P. Pe to t. « La f am i lle en Fra nce sous 'l An cien Régim e », dans S,o


·iolo gie , om parù d e la famille co 11t em1 Jv rn i11 e, Colloques du ï N
RS , 1 955.
240 La famille

des enfants. " « Tandis que s'clffaiblissaient les liens du li-


gnage, l'autorité du mari dans la maison devenait plus forte,
la femme et les enfants y étaient plus strictement assujettis,
Ce double mouvement dans la mesure où il fut l'œuvre
inconsciente et spontanée de la coutume, manifeste certaine-
ment un changement des mœurs et des conditions sociales,,. "
On reconnaissait désormais à la famille la valeur qu'on attri-
buait autrefois au lignage. Elle devenait la cellule sociale, la
base des Etats, le fondement du pouvoir monarchique. Nous
allons voir maintenant la place que lui attrihuait la piété com-
mune.

L'exal tatîon médiévale du lignage, de son honneur, de la


solidarité entre ses membres, était un sentiment spécifique-
ment laïque que l'Eglise ignorait. quand elle ne s'en méfiait
pas. Le naturalisme païen des liens du sang pouvait lui répu-
gner. En France, où elle accepta l'hérédité des rois. il est
remarquable qu'elle l'ait passée sous silence dans la liturgie
du sacre.
D'ailleurs le Moyen Age ne connaissait pas le principe mo-
derne de sanctification de la vie laïque, ou bien il ne l'ad-
mettait que dans des cas exceptionnels : le saint roi - mais
le roi était consacré - le bon chevalier - mais le chevalier
avait été initié à la suite d'une cérémonie devenue religieuse.
Le mariage sacramental aurait pu anoblir l'union conjugale,
lui donner une valeur spirituelle, ainsi qu'à la famille. En
fait c'est tout juste si le . acrement légitimait le mariage. Celui-
ci resta longtemps seulement un contrat. La cérémonie, si on
en croit les représentations figur·ées, n'avait pas lieu à l'inté-
rieur de l'église, mais à l'entrée seulement, devant le porche,
Quel que fût le point de vue théologique, le commun des
prêtres, au contact de leurs ouailles, devait partager l'opinion
du curé de Chaucer selon laquelle le mariage était un pis-
aller, une concession à la faiblesse de la chair'. Tl n'enlevait

r, Chaucer, The Parson'.r Tale. Cf. Ph, Ariès dans Pnpulmions.


1954, p, 692.
Les images de la famille 241

pas à la sexualité son impureté essentielle. Certes, cette répro-


bation n'allait pas jusqu'à la condamnation de la famille et du
mari<1ge à la manière des cathares méridionaux, mais elle
manifestait une méfiance à l'égard de toute l'œuvre de chair.
Ce n'était pas dans la vie laïque que l'homme pouvait se
sanctifier ; l'union sexuelle, bénie par le mariage, cessait alors
d'être un péché, sans plus. D'autre part, l'autre grand péché
des laïques, le péché d'usure, le guettait dans ses activités
temporelles. Le laïque n'av<1it d'autres ressources pour assurer
son salllt, que d'abandonner complètement le monde et d'en-
trer dans la vie religieuse. A l'ombre du cloître, il pouvait
réparer les fautes de son passé profane.
Il fallut attendre la fin du xv1•· siècle, le temps de la phi-
lothée de sa i nt François de Sales, ou, au xvrl' siècle, l'exemple
des messieurs de Po rt- Roya l, et plus généralement de tous ces
laïcs engagés dans de h<1utes ac t ivité s religieuses, théologiques,
spirituelles, mystiques, pour qu' on admît la possibilité d'une
sanctification en dehors de la vocation religieuse, dans la pra-
1 iques des devoirs d'É ta t.
Pour qu'une institution naturelle aussi liée à la chair que la
famille devînt 1 'o bje t d'une dévotion, cette réhabilitation de
l'état laïc était nécessaire. Les progrès du sentiment de famille
et ceux de la promotion religieuse du laïque ont suivi des
chemin parallèles. Car le sentiment moderne de la famille
- à la différence du sentiment médiéval du lignage - a
pénétré la piété commune. Le signe le plus ancien, encore
très discret, de cette piété, apparaît dans l'habitude prise par
les donateurs de tableaux ou de vitraux d'égl ise , de grouper
autour d'eux toute leur famil'le, et plus encore, dans la coutume
plus tardive. d'associer la famille au culte du saint patron. Au
XVI' siècle, il était fréqtient d'offrir en ex-voto les saints patrons
du mari et de la femme, entourés des époux eux-mêmes et
de leurs enfants. Le culte des saints patrons devint un culte
de fam ille.
L'influence du sentiment de famille se reconnaît aussi dans
la manière no u vell e, surtout au xvrr• siècle, d'illustrer le ma-
riage ou Je baptême. A la fin du Mo yen Age, les miniaturistes
représentent la cérémonie religieuse elle-même, telle qu'elle
se déroulait à l'entrée de l'église : par exemple. le mariage du·
242 La famille

roi Cosius et de la reine Sabinède dans la vie de sainte Cathe-


rine, le prêtre enroule l'étole autour des mains des deux
époux ; mariage de Phi!ipppe de Macédoine 1, du même Guil-
laume Yrclaut, dans l'histoire du bon roi Alexandre derrière
le prêtre, on devine sur le tympan de la porte de l'église,
une scène sculptée où le mari bat sa femme ! Aux XVI' et
XVII'' siècles on ne représentait plus la cérémonie du mariage -
sinon celui des rois et des princes. On s'attachait au contraire
à évoquer plutôt les à-côtés familiaux de la fête, quand pa-
rents, amis et voisins sont réunis autour des époux. Déjà
avec Gérard David (les Noces de Cana du Louvre), le
banquet de noces, Ailleurs, ce sera le cortège qui accompagne
les époux chez Stella' la mariée au bras de son père,
suivie d'un groupe d'enfants. se rend à l'église devant laquelle
l'attend son fiancé. Chez lv1olinier ', la cérémonie est terminée
et le cortège quitte l'église : ù gauche le marié entre ses
garçons d'honneur, à droite la mariée couronnée (mais pas
encore en blanc : la couleur de l'amour est toujours le rouge
comme pour les ornements sacerdotaux), entre ses demoiselles
d'honneur, au son des cornemuses, une fillette jette des pièces
de monnaie devant la mariée. Des recueils gravés de ,, cou-
tumes d'habits » ou " diversités d'habits " de la fin du
XVI" ou -début du xvw sièclt=, décrivent souvent l'époux
ou l'épouse avec ses garçons ou filles d'honneur : le costume
du m,uiage devint alors plus spécifique (sans ètre encore l'uni-
forme blanc du x1x•· siècle it nos jours), au moins par
quelques signes. On s'attachait à présenter ces détails comme
caractéristiques des mœurs d'un pays,
Enfin, toutes les petites scènes grivoises du folklore entrèrent Jans
l'iconographie ; le coucher des mariés ou le lever de I
'aceou chée.
De même, à la cérémonie du baptême, préférait-on désor-
mais les réunions traditionnelles à la maison : le verre qu'on
hoit au retour de l'église tandis qu'un garçon joue de la flûte,

1. G11ilhtt1me Vrelaut, Histoire du bon roi Alexandre, Petit


Palais ms. 546 f" 8. Vie de sainte C,Hherine, Bibliothèque nation le,
ms. frs. 6449 f" 17.
2. Stella. Cabinet des Estampes, Da 44 in f", p. 40.
3. D. M olinier, musée de Genève.
Les images de la famille 243

la visite des voisines à l'accouchée. Ou des coutumes folklori


ques plus difficiles à identifier, comme cette scène de Mole-
nacr I une femme porte un enfant au milieu de grosses plai-
.\anteries. les dames de l'assistance couvrent leur tête de leur
robe.
JI ne convient pas d'interpréter cc goût des fêtes mondaines
ou folkloriques, d'où !a grivoiserie n'est pas absente pas plus
qu'elle ne l'était du langage des gens de bien, comme un
signe d'indifférence religieuse l'accent est seulement mis sur
le caractère familial et socia[ plutôt que sacramental. Dans
les pays du Nord où les thèmes de la famille sont si répandus,
une peinture très significative de J. Steen 2 nous montre la
nouvelle interprétation familiale du folklore ou de la piété
traditionnelle. Nous avons eu l'occasion de souligner l'impor-
tance, dans les mo:urs de l'Ancien Régime, des grandes fêtes
collectives nous avons insisté sur la part qu'y prenaient les
enfants, mêlés aux adultes ; toute une société diverse était
réunie. heureuse d'être ensemble. Mais !a fête qu'évoque Steen
n'est plus exactement l'une de ces fêtes de la jeunesse, où
les enfants se comportaient un peu comme les esclaves le
jour des saturnales, où ils jouaient un rôle fixé par la cou-
tume à côté des adultes. Ici au contraire, les grandes per-
sonnes ont organisé !a fête pour amuser les enfants c'est la Saint-
Nicolas ; saint Nicolas ancêtre de notre Père Noël. Steen
saisit la scène au moment où les parents aident les enfants à
découvrir !es jouets qu'ils ont cachés dans les coins de !a
maison à leur intention. Quelques-uns ont déjà trouvé. Des
petites filles tiennent des poupées. D'autres portent des seaux
remplis de jouets, des souliers traînent les jouets étaient-ils déjà
cachés dans des souliers, ces souliers que les enfant du XIX" et
du XX'' siècle mettront devant la cheminée, le soir de Noël?
Ce n'est plus une grande fête collective, mais une fête de la
famille dans son intimité ; et par consé- quent, ce resserrement
sur la famille se continue par une contraction de la famille
autour des enfants. Les fêtes de la
1. Le coucher des mariés, Abraham Bosse. Les relevailles, Mo!e-
naer, musée de Lille. Le lever de la mariée, Brakenburgh, musée de
Lille.
2. J. Steen, La Saint-Nicnlas. reproduit dans Gerson n" 87.
:?.44 La famille

famille deviennent des fêtes de l'enfance. Aujourd'hui, Noël


est devenu la plus grande fête, on pourrait dire la seule fête
de l'année, commune aux incroyants comme aux croyants.
Elle n'avait pas cette importance dans les sociétés d'Ancien
Régime, elle souffrait de la concurrence de la fête des Rois,
trop proche. Mais l'extraordinaire succès de Noël dans les
sociétés industrielles contemporaines qui répugnent de plus en
plus aux grandes tète., collectives est dû au caractère familial
4ui lui a valu le transfert à son profit de la Saint-Nicolas : la
peinture de Steen nous montre yue dans la Hollande du
XVII" siècle, on fêtait déjà la Saint-Nicolas, comme le « Père
Noël :,) - ou le << petit ksus >> - dans la France d'aujourd'hui,
avec le même sentiment moderne de l'enfance et de la famille,
de l'enfance dans la famille.
Un thème nouveau illustre d'une manière plus significative
encore la composante religieuse du sentiment de famille : le
Bénédicité. Depuis très longtemps, la « courtoisie ,, voulait
qu'à défaut de prêtre, un jeune garçon bénisse la table, au
début du repas. Des textes manuscrits du xve siècle, publiés
par F. J. Furnival dans un recueil intitulé Bahees Book, énu-
mèrent les règles très strictes de la conduite à table : " Les
convenances de la table », << la manière de se contenir à
table ' ». « Enfant, dy benedicite... Enfant quand tu seras
aux places où aucun prélat d'église est, laisse luy dire, s'il
lui plaît, tant benedicite que grâces. Enfant, se prelat ou
seigneur te dit de son aLitorité 4ue dise benedicite, fais-le
hardiment, c'est honneur. » Nous savons qu'alors, le mot en-
fant désignait aussi bien des petits enfants que de plus grands
garçons. Au contraire, les manuels de civilité du xvi" siècle
réservent le soin de dire le bénédicité non pas à n'importe
lequel des enfants, mais au plus jeune ; la civilité puérile
et honnête de :Mathurin Cordier fixe cc rôle, maintenu dans
les éditions remaniées postérieures : ainsi une édition de
I 761 ' précise toujours que le devoir de bénir la table « ap~
partient aux ecclésiastiques, sît y en a, ou à leur défaut, au
plus jeune de la compagnie ,, . « Achevé qu'il aura de servir

1. The Babees Book, publié par F. J. Furnival, 1 68.


2. Ci,·1ïité puéri/(' et /io1111èf,,, 1753.
Les images de fa fa111ilfe 245

après le repas, lit-on dans la Civilité nouvelle I de 1671, c'est


une parfaite et véritable civilité de faire révérence à la com-
pagnie et ensuite dire les grâces, » Et les Règles de la hien-
shmce et de la civilité chrétienne de saint Jean-Bap-
tiste de La Salle 1 << Lorsqu'il y a quclqu'cnfant. il arrive

souvent qu'on lui donne la commission de s'acquitter de cette


fonction )> (de bénir la table). Vivès, dans ses Dia{og11es ·1 décrit
un grand repas. <( I ,e maistrc de la maisnn, selnn -;on droit,
ordonna les places. La prière fut faite par un petit enfant,
brièvement, curieusement, et en rhime

Ce qui est mis et sera ci-dessus


Tant soit bénit r,ar le nom de Jésus. )\
Ce n'est donc plus à un jeune garçon de la compagnie, mais
au plus petit enfant de la maison que revient l'honneur du
bénédicité. On reconnaîtra là un signe de la promotion de
l'enfance au XVI'' siècle dans le sentiment, mais il est impor-
tant qu'il soit associé à la principale prière familiale, pen-
dant longtemps la seule prière dite en commun par !a famille
réunie. A cet égard, les extraits de traités de civilité sont moins
démonstratifs que !'iconographie. A partir de la fin du XVIP siè-
cle, la scène du bénédicité devient un des thèmes fréquents
de !a nouvelle iconographie que nous avons tenté de distin-
guer. Prenons cette gravure de Mcrian 1. Il s'agit d'un portrait
de famille à table, fidèle à une convention déjà ancienne
!e père et la mère, assis sur des fauteuils et leurs cinq enfants.
Une servante apporte un plat, la porte est restée ouverte sur
la cuisine. Mais le graveur a saisi le moment où un petit
garçon en robe, appuyé sur les genoux de sa mère, ses mains
jointes, récite le Bénédicité !e reste de la famille écoute la
prière, !a tête découverte et les mains jointes.
Une autre gravure d'Abraham Bosse'' représente la même

1. La civilité nou1·ell<' contenant bon uSOf!.C et parfaite instruc-


rio11 ... Bâle, 1671.
2. J.-B. de La Sal!e, la première édition est de 1713.
3. Vivès, Dialog11e.1·, trad. française, 1571.
4. Merlan, grnvure, Cahinet des Estampes, Ec 10 in f".
5. A. Bosse, gravure. Cahinet des Estampes O à 44 pet. in f".
p. 65.
246 La fa111ille

scène, dans une famille protestante. Antoine Le Nain ' réunit


une femme et ses trois enfants pour le repas ; l'un des gar-
çons est debout el dit les grâces. Lebrun a traité le sujet
à l'antiqLJe, en Sainte Famille. La table est servie ; le père,
barbu, le bâton du voyageur à la main, est debout. La mère,
assise, regarde avec tendresse l'enfant qui, les mains jointes,
récite la prière. La composition a été répandue par la gravure
comme une image pieuse 2 •
II est normal que nous retrouvions le thème dans la peinture
hollandaise du xvll" siècle. Chez Steen ", le père est le seul
qui soit assis ; vieille coutume rurale. abandonnée depuis
longtemps dans la bourgeoisie française. La mère Je sert,
ainsi que les deux enfants qui restent debout : le plus petit,
âgé d'environ deux-trois ans, joint les mains et dit la prière.
Chez Heemskerck ", deux vieillards assis, un homme plus
jeune debout, sont attahlés, ainsi qu'une femme, assise les
mains jointes : près d'elle une petite fille répète la prière qu'elle
lit sur les lèvres de sa mère. C'est toujours le même thème
qu'on retrouve au xvrll" siècle, dans le célèbre Bénédicité de
Chardin.
L'insistance de l'iconographie donne à cc thème une valeur
singulière. La récitation du bénédicité par l'enfant n'est plus
une marque de civilité. On a aimé la représenter parce qu'on
reconnaissait à cette prière, _jadis banale, une signification nou-
velle. Le thème iconographique évoquait et associait en une
synthèse, trois puissances affectives : la piété, le sentiment
de l'enfance (le plus petit enfant), le sentiment de la famille
(!a réunion à table). Le bénédicité est devenu le modèle de
la prière dite en famille. Auparavant il n'y avait pas de cultes
prives. Les livres de civilité parlent de la prière du matin
(dans les collèges les internes la disaient en commun après la
toilette'). Ils parlent déjà moins de celle du soir. lls insistent
plutôt, et cela est significatif, sur les devoirs envers !es pa-
rents (les plus anciennes règles de courtoisie du XV'' siècle ne

L A. Le Nain, Bénédicité.
2. Lebrun. Bénédicité. Lo11vre, gravé par !. Sarrnbat.
1. .l. Steen. Schmidt-Dtgener. p. 63.
4. Hecmskerck (ll'i34-1704). Berndt. p, 358.
5. l\lalhurin Cordier, Co/10</llfS, IS:,6.
Li!s images de la fami!!e 24

parlaient pas de: devoirs des enfants envers leurs parents, mais
envers leurs maîtres) « Les enfants, dit J.-B. de La Salle, ne
doivent pas aller coucher qu'ils n'aient été auparavant saluer
leur père et leur mère.>> La civilité de Courtin de 1671 1 ter-
mine la soirée de l'enfant ainsi << Il récitera ses leçons, dira

!e bonsoir à ses parents et maîtres, ira à ses nécessités, enfin,


estant déshabillé, i! se couchera en repos dans le lit pour
dormir. ,,
C'est pourtant à cette époque qu'est née, à côté des prières
privées, une prière publique familiale. Le bénédicité est l'un
des actes de ce culte, et sa faveur iconographique prouve
qu'i! correspondait à une forme vivante de la piété. Cc culte
familial s·cst développé beaucoup dans !es milieux protestants
en France. surtout après !a révocation de !'édit de Nantes, il
se substitua au culte public au point qu'après le retour à la
liberté, les pasteurs de la fin du XVJJI" siècle éprouvèrent
des difficultés à ramener au culte public les fidèles habitués
à se contenter de leurs prières en famille. La célèbre cari-
cature de Hogarth montre qu'au XVIII" siècle, la prière du
soir en commun, qui réunissait. autour du père de famille les
parents et les serviteurs, était devenue banale et convention-
nelle. Il est probahle que les familles catholiques ont suivi
une évolution assez parallèle, qu'on y a aussi éprouvé le besoin
d'une piété ni puhlique ni tout à fait individuelle, d'une piété
familial!.!.

Nous avons décrit à l'instant le Béné<licité de Lebrun, popu-


larisé par la gravure de Sarrabat on s'est aperçu tout de
suite que ce bénédicité est aussi une Sainte Famille, qu'il
décrit la prière et le repas de la Vierge, de saint Joseph et de
l'enfant Jésus. La scène de Lebrun appartient à la fois à
deux séries de représentations, également fréquentes à l'éroque
parce qu'elles exaltaient l'une et l'autre le même sentiment.
Il faut le reconnaître avec M, V. L. Tapié " C'était à

1 Cf. n 3. p. 245.
248 La famille

n'en pas douter le principe même de !a famille qu'on associait


à cet hommage rendu à la famille du Christ 1 • )) Chaque

famille était invitée à la considérer comme son modèle. Aussi


l'iconographie traditionnelle s'est elle modifiée sous la même
influence qui accroissait l'autorité paternelle ; saint Joseph n'y
tient plus le rôle effacé qu'on lui attribuait encore au xv1' et
au début du xv1•· siècle. J! apparaît au premier plan, comme
le chef de la famille sur cet autre repas de la Sainte Famille,
dû à Callot, et également répandu par la gravure. « La Vierge,
saint Joseph et l'enfant, commente E. Mâle, prennent le repas
du soir un flambeau posé sur la table oppose de vives
lumières à de grnnd2s ombres et donne à la scène un aspect
mystérieux; saint Joseph fait boire le petit enfant, attendris
sant de sagesse. avec une serviette autour du cou i. » Ou
encore ce thème qu'Emile Mâle appelle « la Sainte Famille
èn marche » où !'enfant est placé entre Marie et Joseph. Je
veux bien que les théologiens du temps y aient vu l'image
de la Trinité, mais le sentiment commun :;.'en émouvait comme
d'une exaltation de la famille.
l'autorité de saint Joseph est remarquable dans bien des
scènes · sur une toile d'un peintre napolitain du xvw siècle 3, il
porte l'enfant dans ses bras et passe ainsi au centre de la
composition, thème fréquent chez Murillo, Guido Reni. JI
arrive que Joseph règne sur son atelier de menuisier, aidé
par !'enfant 1 •
Chef de famille à table au moment des repas, à l'établi,
aux heures de travail, saint Joseph !'est toujours à cet autre
moment dramatique de la vie familiale, souvent représenté
par les artistes, quand !a mort le frappe. Saint Joseph, en
devenant le patron de !a bonne mort, garde son sens : l'image
de sa fin ressemble à celle de !a fin du père si souvent repré-
sentée dans les illustrations de la bonne mort, elle appartient
à la même iconographie de la famille nouvelle.
Les autres saintes familles inspirent le même sentiment.

l. V. L. Tapie, Le Baroque, 1957, p. 256.


2. E. Male, L'An rdi1;ieux aprè.1· Ir concile de Trrnte, p. 312.
3. Paccaco di Rosa.
4. Carrache, Pesne. Cf. Male. op. cit .. p. 311. Le menuisier
Je Remhrandt.
Les images de la famille 249

Au XVI'' siècle en particulier, on aima représenter réunies les


enfances des saints contemporains du Christ, jouant ensemble.
Une tapisserie allemande 1 représente avec un pittoresque char-
mant les trois Maries entourées de leurs enfants qui folâtrent,
se baignent, s'amusent. Ce groupe se retrouve souvent, en par-
ticulier dans un beau bois du début du XVII" siècle à Notre-
Dame la Grande, à Poitiers.
Le thème paraît évidemment lié au sentiment de l'enfance
et de la famille. Ce lien est souligné avec insistance dans la
décoration baroque de la chapelle Je la Vierge, dans l'église
franciscaine de Lucerne. Cette décoration est datée de 1723,
La voüte est ornée de petits anges, très décemment vêtus dont
chacun porte !'un des symboles de la Vierge, énumérés dans
s:::s litanies (étoile de la mer, etc.). Sur les murs latéraux,
!es saints parents et enfants se tiennent par la main, en gran-
deur naturelle saint Jean l'Evangéliste et Marie Salomé,
saint Jacques le Majeur et Zéhédée...
Les sujets de l'Ancien Testament servent aussi à illustrer
cette dévotion. Le peintre vénitien Carlo Roth 2 traite la béné-
diction de Joseph par Jacoh comme la scène, fréquente dans
les Ages de !a vie, du viei\!ard entouré de ses enfants. atten-
dant la mort. Mais c'est surtout la famille d'Adam qui a été
traitée à lïmage d'une Sainte Famille. Sur une toile de Véro-
nèse :i Adam et Eve se tiennent dans la cour de leur maison,
au milieu de leurs animaux et de leurs enfants, Caïn et Ahc!.
L'un tète sa mère, l'autre, plus petit, s'agite par terre. Adam,
caché derrière un arbre afin de ne pas trouhler ces éhats,
regarde la scène. On le voit de dos. Sans doute peut-on juste-
ment trouver une intention théologique dans cette famille du
« premier Adam », qui annonce le Christ, le second Adam.
Mais cette intention savante se cache derrière une scène qui
évoque les joies désormais consacrées de la famille.
Le thème se retrouve sur un plafond plus tardif du couvent
San Martino, à Naples. sans doute du début du xvrw siècle :
Adam hêche la terre - comme Joseph travaille le hois -

1. GObel 1, pl. CLXV. Datée de 1573.


2. C. Loth ( 1632-1698). reproduit dans Fiacco, Venetian Painrw·c,
p. 49.
3. Véronèse. La famille d'Adam, Venise, palHis des Doges.
250 La fam;/le

Eve file - comme il arrive à la Vierge de coudre - et leurs


deux enfants lès entourent.

Ainsi l'iconographie nous permet-elle de suivre la montée


d'un sentiment nouveau : le sentiment de la famille. Qu'on me
comprenne bien. Nouveau, le sentiment, mais pas la famille.
quoique celle-ci ne jouât sans doute pas aux origines le rôle
primordial que lui allrinuèrent Fustel de Coulanges et son
temps. M. Jeanmaire a souligné en Grèce les survivances
encore puissantes de structures non farnilialt:s comme les clas-
ses d1tge. Les ethnologues ont montré l'importance des classes
d'âge chez les Africains, des communautés claniques chez les
indigènes américains. Ne sommes--nous pas impressionnés à
notre insu par la fonction que la famille a assurée dans nos
sociétés depuis quelques siècles, et ne sommes-nous pas tentés
de l'étendre indûment et même de lui reconnaître une sorte
d'autorité historique presque absolue? Il n'y a cependant au-
cun doute que les influences à la fois sémitiques (pas seule-
ment bibliques, je pense} et romaines ne cessèrent d'entre-
tenir el de renfo1·cer !a famille. Il se peut, par contre, qu'elle
ail faibli au moment des invasions germaniques. Peu im-
porte : il serait vain de contester l'existence d'une vie fami-
liale au Moyen Age. Mais la famille subsistait dans le silence,
elle n'éveillait pas un sentiment assez fort pour inspirer poète
ou artistes. Il faut accorder à ce silence une signification consi-
dérable: on ne reconnaissait pas à !a famille une valeur suffi-
sante. De même faut-il attribuer un sens aussi remarquable à
la floraison iconographique qui succède à partir du xv•· et
surtout du XYJ'' siècle à cette longue période d'ohsçurité :
naissance cl développement du sentiment de la famille. Désor-
mais la famille est non swlemrnl discrètement vécue, mais
reconnue comme une valeur et exaltée par toutes les puis-
sances de l'émotion.
Or ce sentiment si fort s'est formé autour de !a famille
conjugale, celle des parents et des en fonts. Il est rare qu'une
image réunisse plus de deux générations; quand des petits-
enfants ou des ménages mariés y prennent pl:1ce, c'est très
Les ima ges de la fmnille 251

d is crètem en t, comme chose sans importance. Rien qui rap-


pelle l' anc ien lignage, rien qui mette l'accent sur l'élargis-
sement de la famille, sur la grande famille pa tr ia rcale, cette
invention des traditionalistes du x1x' s ièc le . Cette famille, ou
si non la famille elle-même, du moins l'idée qu'on s'en faisait
quand on voula:t l a rep rés enter et l'exa!ter, paraît tout à
fait semb l ab le à la nô tre. Le sentiment est le même.
A ussi ce sent ime nt est-il très lié à celui de l'enfance. li
est de plus en plus étranger aux soucis d'honneur du lignage,
ou d ' i ntégr i té du patrimoine ou d'an tiq uité ou de perma-
nence du nom : il jaillit seulement de la réunion incomparable
des parents et des enfants. L'une de ces expressions les plus
communes sera l'habitude prise d' i nsister sur les ressemblances
ph ysi ques entre les parents et le ur s enfants. On pensait au
xv11•· si èc le que sa i n t Joseph ressem blait à son fils adoptif,
, ouli gnant ainsi la force du lien familial. Erasme avait déjà
cette idée très moderne que les en fan ts uni ssa ient la famille
et que leur ressemb lan ce physique produisait cette union pro-
fonde ; on ne s'éto nne ra pas alors que son traité du Mariage füt ré
im pri mé encore au XVIII'' siècl e et je le citerai da ns une
traduction française de 1714 qui habille de ma niè re piquante
et quelque peu anachronique la prose de la Rena iss ance 1 :
" L'on ne peut dans cette occasion trop admirer le soin
surp rena nt de l a Nature ; elle dépeint deux perso n ne s dans un
même visage et dans un même corps ; le mari reconnaît le
portrait de sa femme da ns ses enfa nts , et la femme, celui de
son mar i. Q uelq uefo is o n y t ro uve la res sem bl ance du grand-
pèr-e, de la gra nd-mère, d' un grand-oncle ou d'une grand-
tante. » Ce qui com pte principalement, c'est désorma is
l'émotion éveillée par l'enfant, image vi v ante de ses parents.

I. Erasme. éd. de 1714 du Mariage chrétien.


2

De la famille médiévale
à la famille moderne

L'étude iconographique du chapitre précédent nous a montré


la place nouvelle prise par la famille dans la vie sentimentale
aux xv!" et xv1J" siècles. Il est remarquable qu'à ces mêmes
époques on relève des changements importants• de l'attitude
de la famille à l'égard de l'enfant. La famille se transforme
profondément dans la mesure où elle modifie ses relations
internes avec l'enfant.
Un texte italien de la fin du xv•· siècle nous donne une idée
très suggestive de la famille médiévale, au moins en Angle
terre, il est extrait par l'historien anglais Furnival I d'une Rela-
tion de l'jle d'Angleterre d'un Italien << Le manque de
co:.·ur des Angl1ais se manifeste particulièrement dans leur atti-
tude à l'égard de Jeurs enfants. Après les avoir gardés à la
maison jusqu'à l'àge de sept ans, neuf ans (chez nos anciens
auteurs, sept ans est !'âge ol! les garçons quittent les femmes
pour joindre l'école ou !e monde des adultes), ils les placent,
aussi bien les garçons que les filles, pour le gros service dans
les maisons d'autres personnes, auxquelles ces enfants sont
liés pour une durée de sept à neuf ans {donc jusqu'à l'âge de
quatorze à dix-huit ans environ). On les appelle ,1lors des
apprentis. Pendant ce temps, ils accomplissent tous les offices
domestiques. Il en est peu qui évitent ce traitement, car chij-
cun, quelle que soit sa fortune, envoie ainsi ses enfants dans

1. A relation of tht Island of EnJ?land, Camden Society 1897,


p. XIV, cité dan. The Bahet'.\' Boob, publiés par F. J. Furnîval,
Londres, 1868.
De la famille médiévale à fa famille moderne 253

les maisons d'autrui, tandis qu'il reçoit chez lui des enfants
étrangers. » L'italien trouve cette coutume cruelle, ce qui
laisse entendre qu'elle était inconnue ou oubliée dans son
pays. li insinue que les Anglais recouraient aux enfants des
autres, parce qu'ils pensaient être ainsi mieux servis que par
leurs propres rejetons. En fait l'explication que les Anglais
eux mêmes donnaient à !'observateur italien devait être la
bonne « Pour que leurs enfants apprennent les bonnes ma-
nières. »
Ce genre de vie fut prohahlement commun à l'Occident
médiéval. Dès le xw siècle, G. Duby décrit la famille d'un
chevalier mâconnais Guigonet, d'après son testament 1• Gui-
gonet avait confié ses deux fils mineurs à l'aîné de ses trois
frères. Plus tard, de nombreux contrats de louage d'enfants à
maîtres prouvent combien l'apprentissage dans !es familles
étrangères était un usage répandu. Il est parfois spécifié
que le maître doit « apprendre )) à l'enfant et lui « montrer
le fait de sa marchandise )> ou qu'il doit le <( fere aller et suivre
!'escolle 2 )). Cc sont cas particuliers. D'une manière plus gêné
raie, la principale obligation de !'enfant ainsi confié à un
maître est de (< servir hien et dûment ,, celui-ci. Quand on
parcourt ces contrats sans se défaire de nos habitudes tfe<;prit
contemporaines, on hésite à décider si l'enfant a été placé
comme apprenti (au sens moderne du mot), ou comme pen-
sionnaire, ou comme serviteur. Nous aurions bien tort d'in-
sister nos distinctions sont anachroniques et l'homme du
Moyen Age n'y voyait que les nuances d'une notion essen-
tielle, celle de service. Le seul service qu'on pût longtemps
concevoir, !e service domestique, n'entraînait aucune déchéance
n'éveillait aucune répugnance. Il existait au XV'' siècle toute
une littérature en langue vulgaire, française ou anglaise, qui
énumérait sous une forme mnémotechnique versifiée, les com-
mandements d'un bon serviteur. L'un de ces poèmes 3 s'inti-
tule en français « Régime pour tous serviteurs. >> L'équi-

l. G. Duby, op. cir., p. 425.


2. Ch. de Robillard de Beaurepaire,
/11srrr1crio11 publique en Nor-
mandie, 1872. 3 vol. Ch. Clerval. Les Ecoles de Chartres au
Moyen Age, 1895.
3. Rahees Books. op. cit.
254 La famille

valent anglais est wayting servant - qui est demeuré dans


l'anglais moderne avec le mot waiter, notre « garçon » (de
café). Certes ce serviteur doit savoir servir à table, préparer
les lits, accompagner son maître, etc. Mais ce service domes-
tique s'accompagne de ce que nous appellerions aujourd'hui
une fonction de secrétaire, d'employé. Nous nous apercevons
qu'il n'est pas considéré comme un état définitif, mais comme
un stage, une période d'apprentissage
Si tu veu!s bon serviteur estre,
Craindre dois et aimer ton maîstre
Manger dois :,,ans seoir à table..

(Suivent les règles de bonne présentation.)


Suys toujours bonne compagnie
Soit séculier ou clerc ou prestre

(Un clerc pouvait servir dans !a maison d'un autre clerc.)


Il te faut pour le bien servir
Se son amour veulz desservir
Laissier toute ta volonté
Pour ton maistre servir à grcy.
Se tu sers maistre qui ayt femme
Bourgeoise, damoiselle ou dame
Son honneur doit partout garder..
Et se tu sers un clerc ou prestre
Gardes ne soyes val!et maistre...
S'il est que soyes secrétaire
Tu dois toujours les secrets taire..
Se tu sers juge ou avocat
Ne rapportes nu! nouveau cas
Et s'il t'advient par adventure
A servir duc ou prince ou comte
Marquis ou baron ou vicomte,
Ou autre seigneur terrien,
Ne soyes de taille, inventeur,
D'impots, de subsides ; et les biens
Du peuple ne leur oste en rien ..
Se tu sers gentilhomme en guerre
Ne vas dérobant nulle gent..
Et toujours, en quelque maison,
Ou quelque maistre que tu serves,
De la famille médiévale à la fanlÎl!e modeme 255

Fay se tu peu!z que tu desserves


La grace et l'amour de ton maistre
Afin que tu puisses maistre e.\'/re
Quand il sera temps et mhier.
Mais peine à sçavoir bon mestier
Car pour ta vie pratiquer
Tout ton cœur y dois appliquer.
E11 ce faisant tu pourras estre
Et de1·e11ir de va/let maistre
Et te pourras faire servir
Et pris et honneur desservir
Et acquérir finalement
De ton àme le sauvement.
Ainsi le service domestique se confond-il avec !'apprentis
sage, forme très générale de l'éducation. L'enfant apprenait
par !a pratique, et cette pratique ne s'arrêtait pas aux limites
d'une profession, d'autant 4u'îl n'y avait pas alors, et pour
bien longtemps encore, de limites entre la profession et la vie
privée ; !e partage de la vie professionnelle - expression h!l:n
anachronique d'ailleurs - entraînait le partage Je la vie privée
avec laquelle elle se confondait. Aussi est-cc par le service
domestique que le maître transmettra à un enfant, et pas au
sien, à l'enfant d'un autre, le bagage de connaissances, l'expé-
rience pratique, et !a valeur humaine qu'il est censé posséder.
Ainsi toute éducation se faisait par apprentissage, on donnait
à cette notion un sens beaucoup p!us étendu que celui qu'il
a pris plus tard. On ne gardait pas ses enfants chez soi, on
les envoyait dans une autre famille, avec ou sans contrat,
pour y demeurer et commencer leur vie, ou pour y apprendre
les manières d'un chevalier, ou un métier, ou même pour
suivre l'école et s'instruire dans les lettres latines. Il faut
voir dans cet apprentissage un usage répandu dans toutes
les conditions. Nous avons relevé tout à !'heure une amhi-
guïté entre le valet subalterne et le collaborateur plus relevé,
à l'intérieur de la même notion de service domestique. Une
pareille ambiguïté existait entre l'enfant -- ou le très jeune
homme - et le serviteur. Les recueils anglais de poèmes
didactiques qui enseignaient !a courtoisie aux serviteurs s'in-
lituient des Bahees Books. Le mot valet signifiait un jeune
garçon et Louis XIII enfant dira encore dans un élan d"af-
256 La familleL

fcction qu'il voudrait bien être ({ Je petit valet à papa ». Le


mot garçon désignait à la fois un très jeune homme et unr
jeune domestique dans !a langue du XVI'' et au xvu(• siècle
nous l'avons conservé pour interpeller les serveurs de café.
Même lorsqu'à partir du xv"-xvr siècle on distinguera c
mieuX, à l'intérieur du service domestîque, !es services subal-
ternes et !es offices p!us nobles, il reviendra toujours allx fils
de famille - et non aux domestiques mercenaires - de ser-
vir à table. U ne wffit pas, pour paraître bien élevé, de \.'
savoir se tenir à table, comme aujourd'hui il fallait encore
savoir servir à table. Le service à table occupe jusqu'au XVlll''
siècle une place considérable dans !es manuels de civilité, les
traités de bonnes manières, tout un -chapitre de la civilité chré
tientie de J.-8. de La Salle, l'un des livres les plus popu-
laires du XViW siècle. C'est une survivance du temps où tous
les services domestiques étaient assurés indifféremment par
des enfants que nous appellerons des apprentis, et par des
mercenaires probablement ausi très jeunes, la distinction entre
!es deux catégories se faisant très progressivement. Le serviteur
est un enfant, un gr.and enfant, qu'il soit p!acé là pour une
période limîtée afin de partager la vie de la famille et de
s'initier ainsi à la vie d'homme. ou sans espoir de jamais
devenir c< de valet maistre », par suite de l'obscurité de son
origine.
l! n'y avait pas Je place pour !'école dans cette transmission
par apprentissage direct d'une génération à !'autre. En fait
l'école, !'école latine, qui s'adressait seulement aux clercs, aux
latinophones, apparaît comme un cas isolé, réservé à une
catégorie très particulière. L'école était en réalité une excep-,
tion, et on aurait tort, parce que plus tard e!le a fait tache
d'huile et s'est étendue à toute la société, de décrire à travers
elle l'éducation médiévale : c'est faire de l'exception la règle.
La règle commune à tous était 1'apprentissage. Même les
clercs qu'on envoyait à !'école étaient souvent confiés, en pen-
sion comme les autres apprentis, à un clerc, à un prêtre, par-
fois à un prélat, qu'ils servaient. Le service du clerc était aussi
éducatif que l'école. 11 fut remplacé pour les étudiants trop
pauvres par les bourses d'un collège : nous avons vu que ces
fondations sont à l'origine des collèges d'Ancien Régime,
le'De la famille médiévale à la famille moderne 257

11 put y avoir des cas où l'apprentissage sortit de son empi-


risme et prit une forme pl us pédagogique. Un exemple cur ie ux
d'enseignement technique issu de l'apprentissage traditionnel
est donné par le Manuel du Veneur. On y décrit de véritables
écoles de vénerie, à la cour de Gaston Phœbus, où on ensei-
gnait « des manières et condicions que doit avoir cel uy qu'on
veult apprendre à estre bon veneur 1 •. Ce manuscrit du XV" siè-
cle est illustré de très belles miniatures. L' u ne d'elles représente
une vraie classe : le maître, un nohle si on en juge par le
costume, a 1.a main droite levée , l ' index tendu : le geste qui
ponctue le discours. De sa main gauche, il agite un bâton, le
signe i ndu bi ta bl e de l'autorité ensei gnante , l'instrument de cor-
rection. Trois élè ves, des garçons de taille encore petite, ânon-
nent les grands rouleaux qu' il s tiennent entre leurs mains et
qu'ils doivent apprendre par cœur : une école comme une
au tre . Dans le fond , de vieux chasseurs regardent. Une autre
scène analogue représente la leçon de cor : « Comment on
doit huer et corner. » C'étaient choses qu'on apprenait par
l'usage comme l'équitation, les armes, les manières cheva-
leresq ues. li se peut que certains enseignements techniques
comme celui de l 'écr it ure soient sortis d'un apprentissage
déjà organisé et sco l ar isé.
Toutefois ces cas restèrent exce pt io nn els. D' un e manière
générale la transmission d'une génération à l'autre était assurée
par la pa rti ci pat io n fa m ili ère des enfants à l a vie des adultes.
Ainsi s'exp li que ce n1élange des enfants et des adultes que nou.s
avon s si sou vent remarqué au cours de cet.te étude, et jusque
dans les cl asses des collèges , là où on s'attendait à trouver
au cont ra i re une répartition plus homogène des âges. Mais
on n'avait pas l' idé e de cette ségrégation des enfants à la- quelle nous
somm e:; pourtant si habitués ! Les scènes de lu; vi e quotidienne
réun issaie n t constamment les enfants aux ad ul tes, dans les mét
iers : ainsi le petit apprenti qui prépare les cou- leurs du peintre
2
; la série gravée des métiers de Stradan nous mo nt re cette
présence des enfa nts dans les atel iers, avec des com pagno n s pl
us vieux. li en était de même aux armées.

1. L'école des vene u rs, Ms . Bibliothèque nationale.


" Conrad Ma nu el. musée de Berne.
9
258 La familli

Nous connaissons des soldats de quatorze ans ! Mais le petit


page qui porte Je gantelet du duc de Lesdiguières 1, ceux
qui portent le casque d'Ado/f de Wignacourt, sur le Caravage
du Louvre, ou du général del Vastone sur le grand Titien
du Prado, ne sont pas bien vieux leur tête reste au dessous de
l'épaule de Jeurs maîtres. En somme, partout où on travaillait,
partout aussi où on s'amusait, même dans des tavernes mal
famées, les enfants étaient mêlés aux adultes. Ainsi appre-
naient-ils à vivre par le contact de chaque jour. Les groupe-
ments sociaux correspondaient à des cloisonnements 'Verticaux,
qui réunissaient des classes d'âge différent, comme les joueurs
de ces concerts de chambre qui servent aussi bien de portraits
de famille ou d'allégorie des âges de la vie, parce qu'ils réunis-
•sent des enfants, des adultes, des vieillards.
Dans ces conditions, !'enfant échappait très tôt à sa propre
famille, même s'il devait y revenir plus tard, devenu adulte,
et ce n'était pas toujours le cas. La famille ne pouvait donc
alors alimenter un sentiment existentiel profond entre !es pa-
rents et les enfants. Cela ne signifiait pas que les parents
n'aimaient pas leurs enfants, mais i!s s'en occupaient moins
pour eux-mêmes, pour l'attachement qu'ils !eur portaient, que
pour le concours de ces enfants à J'œuvre commune, à l'éta­
blissement de la famiJJe. La fami!!e était une réalité morale
et sociale, plutôt que sentimentaie. Ou bien, dans les famiJ!es
rrès pauvres, elle ne correspondait à rien de plus qu'à l'instal-
lation matérielle du couple au sein d'un milieu plus vaste,
le village, la ferme, la « cour )) , fa « maison )> des maîtres et
des seigneurs où ces pauvres vivaient plus longtemps et plus
souvent que chez eux, à moins qu'ils n'aient même pas de
chez eux, les vagabonds sans feu ni lieu, les gueux. Ou bien
la famille se confondait avec !a prospérité du patrimoine,
l'honneur du nom. La famille n'existait presque pas sentimen-
talement chez les pauvres, et quand il y avait du bien et
de l'ambition, le sentiment s'inspirait de celui qu'avaient pro-
voqué les anciennes relations lignagères.

l. f\fosée de Grenoble.
De la famill e m édié vale à la famille moderne 259

A partir du XV " siècle, les réalités et les sentiments de la


famille vont se transformer : ré volution profonde et lente,
mu/ aperçue des contempornins COlllrne des historiens, dif.
ficile à reconnaitre. L'événement e sentiel est pourtant bien
apparent ; l' e xten sion de la fréquentation scolaire. Nous avons
vu qu 'a u Moyen Age !'éducation des enfants ét,tit assurée par
l'appre nt iss age au près des adultes, que les en fants , à partir
de sept a ns, viv aient dans d'au tres familles que /.a leu r. Désor-
mais au co nt raire l'éd uc ation se fit de plus en plus par !'école.
L'école ce ssa d 'être réservée aux clercs pour devenir l'instru-
men t no rma l d' initi a tion sociale , de pass age de l'étal d'enfance
à celui d'ad ulte. Nous avons dé jà vu comment. Cefa corres-
pondait à un besoin nouveau de rigueur morale, de !;1 part
des éducateur s : le souci d' is oler cette jeunesse <lu monde
souillé des adultes, pour la maintenir dan s l'innocence pri-
miti ·ve, le dessein de !a dresser pour mieux résister aux tenta-
tions des adultes. Mais cela correspondait aussi à un souci
des pa rents de ve ille r de plus près sur leurs enfants, de rester
plus proches d'eux , de ne plus les abandonner même tempo-
raireme nt aux soins d'une autre fami lle . La sub sti tu tion de
l'école à l' apprent issage exprime également un rapprochement
de la famille el des enfa nt s, du sentiment de la famille et du
sent iment de l'enfance, autrefois séparés. La famille se con -
centre sur l'enfant. Celui-ci ne demeure pas encore dès
le début pa rmi ses parents, it les quitte pour l' école loi ntaine ,
quoique au XV II " siècle, on discute de l'opportunité de l'envoyer
au collège et de la meilleure efficacité d'une éducation à la
maison, avec un gouverneur. Mais l'éloignement de l'écolier
n' a pas le même caractère et ne d u re pas autant que la sépa-
ration de l' apprent i. L'enfant n'est généralement pas interne
au collè ge. Il vit en pension chez un logeur, chez un régent.
On lui apporte de l'argent et du ravitaillement !es jours de
marché. Le l ie n s'est resser ré entre l' écolie r et sa famille : il
faut même, d'ap rès les dialogues de Cordier, l'intervention
des maîtres pour évi ter de trop fréquentes vis ites à la famille,
visites pro jetées grâce à la complic ité des mère s. CertaiJls,
plus f ort un és, ne partent pas seuls ; fü sont accompagnés d' un
260 La famille

précepteur, écolier plus âgé, ou d'un valet, souvent leur frère


de lait. Les livres d'éducation du xvu(' siècle insistent sur Jes
devoirs des parents concernant le choix du collège, du pré-
cepteur... la surveillance des études, la répétition des leçons,
quand l'enfant rentre chez lui coucher. Le climat sentimental
est désormais tout à fait différent et se rapproche du nôtre,
comme si la famille moderne naissait en même temps que
l'école, ou tout au moins que l'habitude générale d'élever les
enfants à l'école.
D'ailleurs l'éloignement que le petit nombre des collèges
ne permettait pas d'éviter ne sera plus longtemps supporté
par les parents. C'est un signe remarquable que l'effort des
parents, aidés des magistrats urbains. pour multiplier les écoles
afin de !es rapprocher des familles. Au début du xv11(• siè-
cle, il s'est créé, comme l'a montré le P. de Dainville 1 , un
réseau très dense d'institutions scolaires d'importance diverse.
Autour d'un collège de plein exercice, qui comprenait toutes
les classes, s'établissait un système concentrique de quelque,.;
collèges d'Humanités -(sans philosophie), de plus nombreuses
régences latines (quelques classes de grammaire). Les régences
alimentaient les classes supérieures des collèges d'humanités et
de plein exercice. Les contemporains se sont inquiétés de cette
prolifération scolaire. Elle répondait à la fois à ce besoin
d'éducation théorique, gui remplaçait les anciennes formes
pratiques d'apprenti,..;sage, et aussi au besoin de ne pas éloi-
gner trop les enfants, de les garder le plus près le plus long-
temps possible. Phénomène qui témoigne d·une transformation
considérable de la famille celle-ci se replie sur l'enfant, sa
vie se confond avec les relations plus sentimentales des pa-
rents et des enfants. On ne s'étonnera pas si ce phénomène se
situe pendant la même période où nous avons vu émerger et se
développer une iconographie de !a famille autour du couple et
des enfants.
Certes, cette scolarisation, si lourde de conséquences pour
la formation du sentiment familial, n'a pas été tout de :suite
générale, il s'en faut. Elle n'a pas affecté une vaste partie de

I, P. de Dciinville, Effatij des cnllèr:ts, Populations, 1955.


p. 455-483.
De la famille médiévale à la famille moderne 261

la population enfantine, qui a continué à s'élever selon les


anciennes pratiques d'apprentissage. Il y a d'abord toutes les
filles. A part quelques-unes, qu'on envoyait aux (< petites
écoles i, ou dans des couvents, la plupart étaient élevées à la
maison, ou aussi dans la maison des autres, d'une parente
ou d'une voisine. L'extension de la scolarité aux filles ne se
répandra pas avant le XVIII" siècle, et le début du x1x ' 1 siè-
cle. Des efforts comme ceux de Mme de Maintenon et de
Fénelon auront une valeur exemplaire. Pendant longtemps !es
filles seront élevées par !a pratique et !'usage plutôt que par
l'école, et bien souvent dans les maisons des autres.
Pour les garçons, la scolarisation s'étendit d'abord à la
partie médiane de la hiérarchie des conditions, la très grande
noblesse et l'artisanat mécanique restèrent l'un et l'autre fi-
dèles à !'ancien apprentissage les pages des grands seigneurs
et !es apprentis des gens de métier. Dans le monde artisanal
et ouvrier, l'apprentissage subsistera jusqu'à nos jours. Les
voyages en Italie et en Allemagne des jeunes nobles à la fin
de leurs études provenaient aussi de ce même état d'esprit
ils allaient dans des cours ou des maisons étrangères y ap-
prendre les langues, les bonnes manières, !es sports chevale-
resques; l'usage tomba en désuétude au xvw siècle, remplacé
par les Académies : autre exemple de cette substitution à
l'élevage par la pratique d'une Instruction plus spécialisée et
plus théorique.
Les survivances de l'ancien apprentissage aux deux extré-
mités de l'échelle sociale n'empêchèrent pas son déclin c'est
l'école qui gagne, par le gonflement des effectifs, l'augmenta-
tion des unités scolaires, l'autorité morale. Notre civilisation
moderne, à base scolaire, est alors définitivement fondée et le
temps la consolidera sans cesse, en prolongeant et en éten-
dant la scolarité.

Les problèmes moraux de la famille apparaissent alors sous


un jour très nouveau. Cela apparaît d'une manière précise
à propos de !'ancienne coutume qui permettait d'avantager
l'un des enfants aux dépens <le ses frères, en général le fils
262 La /ami//;,

aîné, ll semble bien ' que cet usage s'est répandu au xm" siè-
cle, pour éviter le morcellement dangereux d'un patrimoine
dont l'unité n'était plus protégée par les indivisions, les soli-
darités lignagères désormais en régression, et était au contraire
menacée par une plus grande mobilité de la richesse. Le
privilège de l'enfant avantagé par sa primogéniture ou par le
choix des parents, se trouve à la hase de la société familiale
de la fin du Moyen Age au XVH" siècle, mais au XVII!" siè-
cle exclu, En effet, dès !a seconde moitié du XVII' siècle, tes
moralistes éducateurs contestent la légitimité de cette prati-
que, parce qu'elle nuit à !'équité, parce qu'elle répugne à un
sentiment nouveau d'égalité du droit à l'affection familiale et
aussi parce qu'elle s'accompagne d'un usage profane des béné-
fices ecclésiastiques, et que ces moralistes sont aussi des ré-
formateurs religieux. Un chapitre du traité de Varet De
l'éducation des enfants, publié en 1666, est consacré à
« l'égalité qu'il faut garder entre les enfants 2 ». « Il y a
un autre désordre qui s'est glissé parmi les fidèles et qui ne
blesse pas moins l'égalité que les pères et .les mères doivent
à leurs enfants, qui est de ne penser qu'à l'établissement de
ceux qui par le rang de leur naissance ou par les qualités
de leur personne, leur plaisent davantage. » (Ils leurs « plai-
sent » parce qu'ils servent mieux l'avenir de la famille. C'est
bien la conception d'une famille comme d'une société indé-
pendante du sentiment personnel, d'une " maison » .) (< On
craint qu'en partageant se, biens également entre tous ses en-
fants, on ne puisse relever comme on ·voudrait l'éclat et la
gloire de sa famille. L'ainé ne pourrait pas posséder ni sou-
tenir les charges et les emplois qu'on s'efforce de luy procurer,
si ses frères et sœurs avaient les mêmes avantages que lui. Il
faut donc les mettre en état de ne lui pouvoir disputer ce
droit. Il faut les envoyer dans les cloîtres malgré eux et les
sacrifier de bonne heure aux intérêts de celui qu'on destine
au monde et à la vanité, » Il est curieux de remarquer en
passant que l'indignation soulevée par les fausses vocations
et les avantages consentis à l'aîné ne se retrouve plus quand

1. G. Duby, op. cit.


2. Va rel, De /'éduca1ion de.1 enfmw, 166 l.
De la famille médiévale à la famille moderne 263

il est question du mariage il ne s'agit pas de contester dans


ce domaine le pouvoir des parents.
Le texte ci-dessus exprime une opinion catégorique. Dans
ses Règles de l'éducation des enfants 1, Coustel traduit au
contraire un certain embarras, et il croit utile de s'entourer
de précautions pour condamner une pratique ancienne, répan-
due, et qui paraissait liée à la permanence de la société fa-
miliale. Il admet que les parents aient des préférences Ce (<

n'est pas que les parents fassent mal d'aimer davantage ceux
de leurs enfants qui sont les plus vertueux et qui ont plus
d'excellentes qualités que les autres. Mais je dis qu'il peut
être dangereux de trop témoigner au-dehors cette distinction
et cette préférence. )>
L'abbé Goussault dans le Portrait d'un honnête homme
de 1692 2 est plus véhément « Il y a non seulement de la
vanité à substituer la meilleure partie de son bien à l'aîné
de sa famille, pour le tenir toujours dans l'éclat et pour en
éterniser le nom {on sent parfaitement ici \'opposition entre
la famille-maison et la famille sentimentale moderne) ; il y a
même de l'injustice. Qu'ont fait les cadets pour être ainsi
traités ? » « l! y en a qui, pour en étahlir quelques uns au-
delà de ce qu'ils peuvent, sacrifient les autres et les renferment
dans des monastères sans les consulter là-dessus et sans exami-
ner s'ils y sont appelés... Les pères ne les aiment pas égale
ment et mettent de J.a différence où la nature n'en a pas
voulu mettre. » Malgré sa conviction, Goussault admet en
core, comme une concession à l'opinion commune, que les
parents « peuvent avoir en effet plus d'amour pour quelques-
uns de leurs enfants », mais « cet amour est un feu qu'ils
doivent tenir caché sous les cendres >).
Nous sommes ici à l'origine d'un sentiment qui aboutira
à l'égalité du code civil et qui, on le sait, était déjà entré dans
les mœurs à la fin du XVIII<' siècle. Les efforts pour rétablir
les privilèges de l'aîné au début du x1x'· siècle se sont heurtés
à une invincible répugnance de l'opinion très peu de chefs
de famille même nobles ont usé du droit que leur reconnais-

1. Coustel, Règles de !'éducation des enfants, 1687.


2. Goussault, Portrait d'un honnête homme, 1962.
264 La iamille

sait la !oi d'avantager l'un Je !eun, enfants. Fourcassié publie


une lettre de Villèle où celui-ci se iamente de cet insuccès de
sa politique, et prophétise la fin de la famille 1 • En réalité
ce respect de !'égalité entre les enfants témoigne du glis ement
de la famille-maison vers la famille sentimentale moderne.
On tend à donner à l'affection des parents cl des enfants,
sans doute aussi vieille que le monde, une valeur nouvelle,
puisqu·on fait reposer sur el!e toute la réalité fami!ia!e. Les
théoriciens du début du x1x•· siècle, auxquels se rattache Vi!!è!e.
trouvaient cette base sentimentale trop fragile; il.s lui préfé-
raient la conception d'une maison familiale, véritable raison
sociale, indépendante des sentiments pnrticu!icr,o, ; ils avaient
aussi compris que le sentiment de !'enfance se trouvait à
l'origine de ce nouvel esprit familial, qu'ils suspectaient.
C'est pourquoi ils tentèrent de restaurer le droit d'aînesse,
renversant ainsi toute !a tradition des moralistes religieux de
l'Ancien Régime.
Nous retiendrons ici que le sentiment d'égalité entre les
enfants a pu se développer dans un climat affectif et moral
nouveau, grâce à une plus grande intimité entre parents et
enfants.

Il semble bien qu'on doive rapprocher de ces observations


un phénomène dont un procès de 1677 souligne la nouveauté
et aussi le sens moral 2• On tolérait alors le mariage des ré-
gents, mais on persistait à refuser aux régents mariés l'exer-
cice des cha ges universitaires. Ainsi en 1677 un professeur
marié est élu doyen de la Tribu de Paris. Le candidat battu,
!e greffier du Boulay, fait opposition et !'affaire est déférée
au Conseil privé. L'avocat de du Boulay donne dans un mé-
moire [es raisons qu'on avait de maintenir le célibat des pro-
fesseurs. Les régents ont l'habitude de recevoir chez eux des
pensionnaires el la vertu de ces garçons peut être exposée à

1. J. Fourcassié, Villèle, 1954.


2. H. Ferté Les Grades unfrersitaires dans l'ancienne faculté des
Arts, 1868.
De la famille médiévale à la famille moderne 265

bien des dangers << Inconvéniens qui n'arrivent que trop


souvent par la fréquentation que des régents mariés sont obli-
gés de souffrir des jeunes gens qu'ils instruisent avec leurs
femmes, leurs filles et leurs servantes. I! est impossible qu'ils
la puissent empêcher, et bien moins des pensionnaires qu'ils
tiennent chez eux que des externes. MM. les commissaires
y feront s'il leur plait leurs réfkxions ensemhle sur l'inùé-
cence qu'il y a pour les écoliers à voir d'un côté les habits
des femmes et des filles, et de l'autre leurs livres et leurs écri-
toires, et bien souvent tout pê!e-mêle ; à -voir des femmes el
des fil!es se peigner, s'habiller, s'ajuster, des enfans dans le
berceau et en maillot el tout le reste qui est de l'apanage du
mariage. )>
A ce dernier argument, -particulièrement intéressant pour
notre propos, le régent marié répond ainsi i< Ledit du Bou-
lay parle comme s'il sortait du village où il est né... Car on
sait qu'où les femmes demeurent il y a des chambres pour
elles où elles s'habillent en leur particulier (particulier sans
doute assez récent, et limité à de grandes villes), el d'autres
pour les écoliers. >> Quant aux enfants au berceau, on n'en voit
pas dans ces logis parisiens, car ils sont tous en nourrice
« On sait qu'on envoie les enfans en nourrice dans quelque
village voisin de sorte qu'on voit chez les mariés aussi peu de
berceaux et de maillots que dans le greffe dudit du Boulay. >1 C'-
?S textes semblent indiquer que la coutume d'envoyer les enfants
en nourrice « dans un village voisin )) était répandue dans les
milieux sociaux urbains comme ceux des régents, mais qu'elle
n'était pas très ancienne, puisque l'un des plai- gnants pouvait
faire semblant de l'ignorer. Cette coutume se serait développée
pendant le xvw-· siècle, alors qu'elle était dénoncée par les
éducateurs moralistes, qui, bien avant Rous- seau,
recommandaient aux mères de nourrir elles-mêmes leurs
enfants. Mais leur opinion, souvent si efficace, s'appuyait seu-
lement sur des traditions conventionnelles remontant à Quinti-
lien. Elle ne put venir à hout d'un usage qui s'appuyait sans
doute sur une expérience et qui correspondait au meilleur
traitement pour l'épnque. Qu'on imagine en effet les difficultés
que soulevaient l'alimentation et l'élevage des nourrissons si
la mère venait ù manquer de lait. Recourir au lait de vache?
266 La

C'était le lot des pauvres. L'humaniste Thomas Platter,


décrire toute la misère de son en fance au début du XVI"
cle, ne trouve rien de plus expressif que d'avouer qu'il
élevé au lait de vache. Les conditions d'hygiène de la récolte
du lait permettent de comprendre cette répugnance. D'ail-
leurs il n'était pas facile de le faire absorber aux enfants : les
récipients étranges qui sont exposés dans les vitrines du musée
d la faculté de pharmacie de Paris, et qui servaient de bibe-
ron;,, devaient demander beaucoup d'adresse et de patience,
On conçoit très bien le recours aux nourrices. Quelles nour-
rices? On peut penser qu'elles furent d'abord recrntées le plus
souvent dans une domesticité proche -- le frère de lait demeu-
rant à la maison où il était élevé avec les autres enfants. Il
· semble bien que dans les familles riches du XVI" et du début
du XVII" siècle, les nourrissons a'Vaient leur place à la maison.
Pourquoi, en particulier dans des familles de petite bourgeoi-
sie, comme celle des régents. de bas officiers, a-t-on pris
l'habitude de les placer à la campagne '? Ne faut-il pas inter-
préter cet ,1sage relativement nouveau, comme une mesure de
protection, je n'oserai dire encore d'hygiène, qui serait à rap-
procher des autres phénomènes où nous avons reconnu une
attention particulière à l'égard des enfants ?
En fait, malgré la propagande des philosophes, les milieux
aisés, nobles et bourgeois, ne cessèrent pas de mettre leurs
enfants en nourrice jusqu'à la fin du XIX" siècle, c'est-à-dire
jusqu'au moment où les progrès de l'hygiène, de l"asepsie, per-
mettront d'utiliser sans risque le lait animal. Toutefois un chan-
gement notable interviendra : on déplacera la nourrice plutôt
que l'enfant, la nourrice restera à !a maison et la famille répu-
gnera à se séparer des petits enfants, Phénomène assez com-
parable à celui de la substitution de l'externat à l'internat,
étudié dans un chapitre précédent de ce livre.

L'histoire esqu1ssee ici apparaît, d'un certain point de vue,


comme celle de l'émersion de la famille moderne au-dessus
d'autres formes de relations humaines qui nuisaient à son
développement. Plus J"homme vit dans la rue ou au milieu Je
De la famille médiévale à la famille moderne 267

communautés de travail, de réjouissances, de prières, plus ces


communautés accaparent non seulement son temps, mais son
esprit, moins il y a de place pour la famille dans sa sensi-
bilité. Au contraire si les relations de travail, de voisinage,
de parenté, pèsent moins sur sa conscience, si elles cessent
de l'aliéner, le sentiment familial se substitue aux autres sen-
timents de fidélité, de service, et devient prépondérant, par-
fois exclusif. Les progrès du sentiment de la famille suivent
les progrès de la vie privée, de l'intimité domestique. Le sen-
timent de la fami!!e ne se développe pas lorsque la maison est
trop ouverte sur l'extérieur ; il exige un minimum de secret.
Longtemps les conditions de la vie quotidienne ne permirent
pas ce retranchement nécessaire du ménage à !'écart du monde
extérieur. L'un des obstacles essentiels a sans doute été l'éloi-
gnement des enfants, envoyés en apprentissage, et leur rempla-
cement au foyer par de petits étrangers. Mais le retour des
enfants, grâce à l'école, et !es conséquences sentimentales Je
ce resserrement du ménage ne suffisent pas nous sommes
encore très loin de la famille moderne et de sa forte vie
intérieure ; la sociabilité ancienne, qui lui est incompatihle,
subsiste presque intégralement. Il s'est constitué au XVII'' siè de
un équilibre entre les forces centrifuges -" ou sociales - et
centripètes - ou familiales - qui ne devait pas survivre
aux progrès de l'intimité, conséquence peut-être des progrès
techniques. Nous avons vu dans les pages précédentes l'éveil
de ces forces centripètes Observons maintenant la résistance
des forces centrifuges, la survivance d'une épaisse sociabilité.
Déjà les historiens ont insisté sur le maintien tard dans le
xvw siècle de relations de dépendance qu'on avait autrefois
négligées. La centralisation monarchique de Richelieu et de
Louis XIV a été plus politique que sociale. Sî elle a réussi à
réduire les pouvoirs politiques rivaux de la couronne, elle a
laissé intactes les influences sociales. La société du xvlf" siècle
est en France une société de clientèles hiérarchisées, où les
petits, les « particuliers » s'unissent aux p!us grands 1 • La for-

l. A. Adam, Histoire de la littérature française au XVII" . ièc!c,


1.I (1948), II (1951). R. Mousnier << Soulèvements nopulaires
Jvant la Fronde)), Rev. hist. nwd. <'t cont., 1958, p. 81-113.
268 La famille

mation de ces groupes nécessitait tout un réseau de relations


quotidiennes, sensorielles, de bouche à oreille. Cela doit se
traduire concrètement pour nous par une quantité inimagi-
nable de visites, de conversations, de rencontres et d'échanges.
La réussite matérielle, les conventions sociales, les divertisse-
ments toujours collectifs, ne se distinguaient pas comme au-
îourd'hui en activités séparées, pas plus qu'il n'existait de
séparation entre la vie professionnelle, !a vie privée, la vie
mondaine ou sociale. L'essentiel était de maintenir les rapports
sociamc avec l'ensemble du groupe où on était né, et d'élever
sa position par un habile usage de ce réseau de relations.
Réussir, ce n'est pas gagner la fortune ou la situation, ou
u moins cela est secondaire ; c'est avant tout obtenir un
rang plus honorable dans une société dont tous les membres se
voient, s'entendent, se rencontrent presque chaque jour. Lors-
que le traducteur français de Laurens Gracian ' (1645) propose
que le futur « Héros » choisisse un « emploi plausible » il
n'entend pas ce que nous appellerions aujourd'hui une bonne
situation, mais « celuy qui s'exécute à la vue de tout le
monde et avec la satisfaction d'un chacun, toujours avec fonde-
ment de la réputation ». L'art de réussir sera l'art d'être
agréable, « aimable en société. Ainsi le concevait au
xv1• siècle le Courtisan de Balthazar Castiglione • : " Quelle est
à mon avis la manière de courtiser la plus convenable au
gentilhomme, vivant en la cour des princes, par laquelle il
puisse et sache parfaitement faire service en toutes choses
raisonnables, pour acquérir la faveur d'iceux et louanges des
autres. » L'avenir dépend uniquement de la « réputation ».
" Il me semb!e qu'il y a une autre chose qui donne et ôte
la réputation, c'est l'élection des amis avec lesquels on doit
avoir une intime fréquentation et pratique. » Grande place
prescrite à l'amitié dans toute la littérature du xvn• siècle,
une amitié qui est une relation sociale plus poussée que les
autres. D'où l'importance de la conversation, toujours d'après
le Courtisan : « Ai-je désir d'entendre encore particulièrement

1. L'Héros de Laurens Gracian, gentilhomme aragonais, 1645.


2. Balthazar Castiglione, Le Courtisan, trad. française G. Chap-
puys, 1585.
De la famille médiévale à la famille moderne 269

parler de la manière de vivre et s'entretenir avec les hommes et


les femmes : chose qui me semble de grande importance veu
qu 'ès Cours, la plus grande partie du temps s'en va en cela »
- et pas seulement ès Cours. Toute la littérature dite de civi-
li té du XVII" siècle ne cessera d'insister sur l'importance de
la conversation, sur la nécessité de connaître l'art de la conver-
SHtion, sur le maintien pendant les conversations, etc. Les
avis de ces manuels descendent dans un détail i nc royab le 1•
« On pêche aussi au parler en plusieurs et diverses manières
et premièrement en la matière que l'on traite. • La con vers a-
ti on doit respecter la bienséance. On évitera les sujets do mes -
tiqu es, ménagers, ou trop personnels : « Ce ux -là faillent aussi
grandement qui n'ont ja ma is autre chose en la bouche que
leur femme , leurs petits enfans et le ur n ourr ice . Mon petit me
f it hier tant r ire. Vous ne vîtes jama is un si gentil enfant qu'est
mon petit homme. Ma femme a ceci et cela... » On évitera le
mensonge glorLeux (nous sommes à l'é poque du Menteur de
Corne ille ). Ou encore d' après la Ci vili té nouvelle ( 1 67 1 ) •.
« Vous observerez pour premier enseigneme nt de ne me ttre
en argu ment ou avan t-propos choses frivoles entre des per-
sonnes gran des et doctes , ny question ou sujet beaucoup di ff i-
ciles entre gens qui n 'y entendent rie n... N'entretenez votre
compagnie de choses mélancoliques comme de plaies , infir-
mités, prisons, procès, guerre et mort » (que restait-il ?).
• Ne racontez pas vos songes. » « Ne dites votre avis que
quand on vous le demande, n'était que vous fussiez le plus
raisonnable. • « Ne vous ingérez à corriger les imperfections
des autres, d'autant que c'est le fait des pè res, mères et sei-
gneurs. » • Ne parlez pas avant que d'avoir pensé à ce que
vous voulez dire. »
Comprenons bien que cet art de la con ve rsatio n n'est pas
mineur comme la danse ou le chant. Ce livre de chevet du
XV II" siècl e, dont Sorel d is ait '' : « Chez quelques nations,
quand on voit un homme qui commet quelque incivilité, on

l. G. Della Casa, Galatée, trad . de Hamel, 1666.


2. La Civilité nouvelle, 1671.
3. Cité par M. Magendie , La Polite .\'s e mondaine au X V li ' sièc:k,
1925.
270 La

dit qu'il n'a pas lu le Galatée ", le Galatée' précise bien qu'il
s'agit d'une vertu : « Je commencerai ... par ce que j'estime
nécessaire d'apprendre pour être tenu bien appris et d'un tel
et agréable entregent en communiquant et conversant avec
les personnes, ce qui toutefois est vertu, Oll chose fort appro-
chanle de vertu. » Le Galatée avait cours dans les collèges
de jésuites. Du côté de Port-Royal, plus tard, Nicole s'expri-
mera de la même manière dans son traité De fa civilité chré-
tienne' : << L'amour des hommes étant donc si nécessaire pour
nous soutenir, nous sommes portés naturellement à le recher-
cher et à nous le procurer. » « Nous aimons ou nous feignons
d'aimer les autres, afin d'attirer leur attention. C'est le fonde-
ment de la dvilité humaine, qui n'est qu'une espèce de com-
merce d'amour-propre, dans lequel on tâche d'attirer l'amour
des autres en leur témoignant soi-même de l'affection. » Les
bonnes manières sont à la charité ce que les gestes pieux sont
à la dévotion. « La fermeté de leur union (des gens de bien)
ne dépend pas seulement de ces liens spirituels mais aussi de
ces autres cordes humaines qui la conservent », la bien-
séance. l'art de vivre en société. Si on vit clans le monde, on
doit " ménager les occasions » et « se faire aimer d'eux ,,
(des hommes).
Cet état d'esprit n'est pas nouveau ; il remonte à une très
ancienne conception de la société où les communications
étaient assurées moins par l'école que par la pratique, l'ap-
prentissage, où l'écriture ne tenait pas encore une grande
place dans la vie quotidienne. li est remarquable que cet
état d'esprit subsistât dans une société où le développement de
l'école indiquait les progrès d'une mentalité très différente.
Cette ambiguïté de la sociabilité traditionnelle et de la
scolarisation moderne a été très bien sentie par les contem-
porains, et surtout par ces édt1cateurs moralistes dont plu-
sieurs se situaient aux environs de Port-Royal. Presque
tous se sont posé le problème de savoir si l'éducation privée
à !a maison valait mieux que l'éducation publique à l'école,

L Cf. n. l, p. 269.
2. Nicole, « o, la civilité chrétienne " dans Essais de morale,
1773, t. Il, p. 116.
De la famille médiévale à la famille moderne 271

A vrai dire, le problème était moins actuel qu'il ne paraît


puisqu'on le trouve déjà chez Quintilien : Quintilien lui don-
nait la noblesse d'un précédent ; en fait cependant, on le
discutait bien en fonction des circonstances et de l'époque.
Dans 1'Honneste Garçon, M. de Grenaille 1 expose ainsi la
question « Pour moi, je ne veux point offenser \'antiquité par
des opinions modernes, ni désapprouver l'ordre des Collèges,
que tant de sages ont approuvé. J'oserai dire néanmoins que
les Collèges sont plutôt des Académies avantageuses au public
que nécessaires pour des particuliers » (les nobles <c particu-
liers » c'est-à-dire la petite noblesse, par opposition aux grands
seigneurs). On donne le « moyen aux pauvres aussi bien qu'aux
riches d'acquérir ces trésors de l'esprit qu'on n'eut sccu jadis
posséder qu'en possédant de grands biens. Il y a plusieurs en-
fans qui, ne pouvant pas entretenir de maîtres dans la maison,
s'estiment fort obligés de se voir entretenus aux dépens du
public et de ce qu'on leur donne gratuitement la science qu'on
voulait vendre autrefois. Mais pour ceux à qui la fortune a
départi toutes ses faveurs aussi bien que la nature,
j'estime que l'institution privée est plus avantageuse que la
publique. Cette opinion n'est point nouvelle, quoiqu'elle
paraisse hardie ». Parce que les écoles sont entre les mains des
pédants : cette opinion était très répandue dans la littérature.
au moins depuis Montaigne, et très certainement aussi àans
les croyances communes, dans les idées reçues. Le grand
essort de l'école ne diminua p,:1s le mépris qu'on vouait au
régent.
I! y a d'autres raisons la discipline y est trop severe.
Que dirait M. de Grenaille des collèges religieux ou des lycées
du XIX'' siècle ! « Comme (à la maison) on n'v donne point une
liberté vicieuse aux enfants (parce qu'ils n,c quittent pas la
compagnie des adultes), on ne les tient point dans une con-
trainte injurieuse à leur suffisance. » Et cette phrase qui laisse
percer la nostalgie d'un temps où les enfants n'étaient pas
mis à part " On ne les traite pas de la même façon que !es
autres. » L'école ou bien risque de dissiper l'enfant par de
mauvaises fréquentations, ou bien elle retarde sa maturité en

1. De Grenaille, L'/-lonneste Garçon, 1642.


272 La famille\

l'écartant des adultes, et ce prolongement de l'enfance,•·•·


M. de Grenaille le considère comme un mal : « Posé le cas •.
qu'un enfant ne fût point scandalisé par ses compagnons•••
d'école, toujours il y apprendrait mille puérilités qu'il aurait '
auprès de la peine à désapprendre, et qu'on n'aurait pas
moins de difficultés à le purifier des ordures du collège qu'à
le préserver des vices. » Enfin, le principal défaut du collège
est l'isolement des enfants, qui les sépare de leur milieu social
nature!. « Il a besoin de savoir de bonne heure comme il faut
agir dans !e commerce, aussi bien yue dans le cabinet, cc qu'il
ne peut apprendre en un lieu où l'on songe plus à vivre avec
les morts qu'avec le vivants, ç'est-iHlire uvec les livres qu'avec
les hommes. " Voilà !e grand mot lâché : la répugnance à
!'ég·ard de l'école de ceux qui restaient plus ou moins attachés
à l'ancienne éducation par l'apprentissage, le mode d'éducation
qui p!ongeait tout de suite l'enfant dan. la société, et char-
geait la société de l'entniîner directement à jouer son person-
nage sans passer par l'étape intermédiaire de l'initiation dans
les sociétés à classes d'âge, ou de l'école dans les sociétés
techniciennes modernes.
Telle sera encore une vingtaine d'années plus tant l'opinion
du maréchal de Caillière dans la Fortune des gens de qua/ilé et
des gentilshommes particuliers (1661.) '. • Ce 11'est pas assez
d'être savant de la science du collège ; il y en a une autre
gui nous enseigne comme il s'en faut servir... qui ne parle ni
grec ni latin, mais qui nous montre l'usage de tous !es deux.
On la trouve dans les palais... chez les princes et (e, grands
seigneurs, elle se fourre dans les ruelles ck damlès, elle se
plaît parmi les gens de guerre, et ne méprise pas les marchands,
les laboureurs ni le,, artisans. C'est elle qui a pour guide la
prudence et pour doctrines les conversations et l'expérience des
choses. ,, Les conversatiom, lli;initude de la wciété, ont
« souvent fait d'honnêtes gern; sans le ecours des Lettres.
Le monde est un grand livre qui nous instruit à tout moment,
les conversations wnt des études vivantes qui ne cèdent en rien
à celles des livres ... La fréquentation ordinaire de deux ou
trois beau.x esprits nous peut être plus utile que tous les

l. Maréchal de Caillière, La Fort1111e des (:('lis de q1mlité ...... 166 l.


De /(1 famille médiévale à (a f ami/le 1noderne 273

pédans des universités ensemble... lls débitent plus de ma-


tière en une heure que nous n'en lirions dans une hiblio th è.q ue
en trois jo urs. L'action et l'air du vis age ont je ne sais quoi
de charmant qui imprime fortement cc que le dis cours veut
persuader. »
A. la fin du XVH" siècle, l'abbé Borde Ion ' ( l 692J reste du
même avis : " Instruisez-les plus (les enfants) pour le monde
que par l'école. » Que le fruit de la Be/J e f.duc<uion, c'est le
titre de son livre, ne ressemble pas à ce pédant
Cet homme est un ori gina l
Et sa doctrine est sans seconde ;
Il a de Perse et fovénal
De Cawlle et de Marti a l
Une intelligence profonde.
B entend !out honni le momie .
On voi1 qu'il existait tout au long du xvtl" siècle un courant
d'opinion hostile à l' école . On le comprend mieux qua nd · on
se rappelle combien l'école était en somme nouvelle dans le s
mœurs. Ces mora li stes, qui avaient compris l'importance de
l'éducation longtemps méconnue, et encore mal aper-;ue de
leurs contemponiins, n'ont pas bien saisi le rôle que {'éco le
pouvait jo uer , et avait tiéjà jo ué , dans le (tressage des enfonts .
Certains, en particulier dans l'entourage de Pon -Roya l, ont
essayé de concilier le s bien foÏls de l'éco le, qu'ils reconnais-
sa ient , et ceux de l'éd uc ation domestique. Dans 5es Rè gle s de
l'éducation ùs e,1fa12.1·, ( 1687) Co us tel analyse le problème
de pl us près, e1 pèse le pour et le co ntre . Si l'on élève des en-
fants à la maison, les parents veillenl mieux sur leur s,1nté
(vo ilà aussi un souci nouveau), « ils upprennent plus aisément
la civilité », par les fréquentations sociales. « Ils se forment
insensiblement dans les devoirs de la vie civile et dans la
manière d'ag i r des honnêtes gens. » Mais il y a des in convé -
nients : « Il est difficile que le tem ps des études y soit réglé,
pc1rce que celui des repas dont elles dépendent ne le peut êtr e
à cause des affaires, et des visites qui surviennent et qu'o n ne
peut souvent ni prévoir ni éviter. » Notons en passa nt la

1. Bord elon, La Bc J/ e Ed1ica1im1, l 694.


,, Ch. Couste(, Règle.\' â (' /'éd 11co tio11 de.r en/ans, !687.
274 La famille

fréquence de ces visites, à la fois amicales et professionnelles.


Les enfants risquent aussi d'être trop gâtés par les parents.
Enfin ils sont exposés aux « complaisances et flatteries des
domestiques, aux discours licencieux et aux sottises des la-
quais étrangers qu'on ne saurait quelquefois éloigner d'eux ».
Ah ! la redoutable promiscuité des serviteurs ; même les pires
adversaires de l'école reconnaissaient que c'était un puissant
argùment en sa faveur. Ainsi de Grenaille admet-il que des
parents " sont contraints d'envoyer (leurs enfants) dans les
collèges, aimant mieux qu'ils soient dans une classe que non
pas dans une cuisine 1 ».
Coustel reconnaît d'ailleurs que la discussion a un caractère
théorique puisque, de son temps, on envoyait tous les
garçons au collège. " La coutume qu'on garde le plus ordi-
nairement pour l'éducation des enfants est de les mettre en
des collèges. » Ceux-ci ont leurs avantages ; les enfants
« y font des connaissances et des amitiés avantageuses qui
durent souvent jusqu'à la fin de leur vie », Ils récoltent les bienfaits
de l'émulation : « Les enfants y acquièrent une louable
hardiesse de parler en public ans pâlir à la vue des hommes, ce qui
est tout à fait nécessaire à ceux qui ont à entrer dans les
grandes charges. » << L'éducation privée » accentue la timidité.
On remarquera que les avantages recon- nus aux collèges ne se
rapportent guère au niveau de l'ins- truction ; ils demeurent
sociaux, « civils », eüt-011 dit à l'époque.
Mais les collèges ont aussi des inconvénients. On sait que
les classes étaient très nombreuses, dépassant souvent la cen-
taine. Pour Coustel « la trop grande multitude d'écoliers n'est
pas un moindre obstacle pour leur avancement dans les études
que pour lems bonnes mœurs ». Ce que nous savons des
classes, surpeuplées et de la turbulence des écoliers nous
permet de mieux comprendre les inquiétudes de Coustel. « Dès
que les jeunes enfans mettent le pied dans ces sortes de lieux,
ils ne tardent guère à perdre cette innocence, cette simpli-
cité et cette modestie qui les rendaient auparavant si aimables
à Dieu et aux hommes. »

!. De Grenaille. op. cil.


De la famille médiévale à la famille moderne 275

Il y a une solution elle avait déjà été entrevue par Erasme,


mettre cinq ou six enfans avec un honnête homme ou deux dans
une maison particulière )>. Nous avons remarqué que cette
formule a été adoptée par Port-Royal : les célèbres petites
écoles, célèbres quoique éphémères. On la retrouve aussi dans
les nombreuses pensions privées qui se crée-
ront à la fin du xvti" siècle et au cours du xvrn".
A quelques réserves près, les éducateurs moralistes sont plu-
tôt réticents à l'égard du collège. Un historien qui se conten-
terait ùe leur témoignage pourrait légitimement en déduire
que l'opinion était hostile aux formes scolaires de l'éduca-
tion, alors que, nous l'avons vu d'autre parl, on se ruait vers
des collèges surpeuplés. Les théoriciens ne donnent pas tou-
jours le meilleur reflet de leur époque.
Toutefois, cette opposition n'était pas aherrante; elle
s'explique par l'importance que l'apprentissage social, la fré-
quentation sociale conservaient toujours dans les mœurs,
malgré les progrès de la scolarisation, Dans la vie de tous les
jours on sut mieux que dans !es écrits des éducateurs mora-
listes concilier l'école et la civilité. L'une ne chassa pas l'autre.
A côté de l'éducation par l'école, il subsista une éducation
par !e monde qui se perfectionna aussi pendant le XVII" siè-
cle, Nous nous y arrêterons un moment.

Le mot civil était à peu près synonyme de notre « social »


moderne, un être civil est un être social. Le mot civilité serait
à peu près cc qu'on entendrait aujourd'hui par connaissance
de la société, mais la différence est déjà beaucoup plus grande.
En fait, aux XVI'' et XVII" siècles, la civilité est la somme
des connaissances pratiques qui sont nécessaires pour vivre en
société et qui ne s'apprennent pas à l'école. Sous un plus vieux
nom de « courtoisie )>, la ci-vilité existait déjà alors que
l'école était réservée aux seuls clercs.
Les origines de la littérature de civilité telle qu'elle existe
du xvr" au xvnc siècle sans grands changements, sont assez
complexes. Elles se ramènent à trois genres très anciens.
D'abord les traités de courtoisie proprement dite. Beaucoup
276 La famille

ont été rédigé, aux xiv'· et xv' siècles en français, anglais, italien
et même !atin. Ils s'adressaient à tous, aux clercs comme aux
laïcs, à ceux qui parlaient le latin ou les langues vulgaires.
En italien dans Zinquanta Cortesie da Tavola ' ; « La prima
è que.na ; le Benedicile. La cortesia secunda : tu te laves les
mains. La terzia cortesia : attends pour t'asseoir qu'on l'y
convie. La treizième : que celui qui sert à table soit propre,
qu'il ne fasse devant ses hôtes aucun crachat ni saleté. "
En français, dans Comment se tenir û tah/e, en latin : Stans
puer ad mensam. Car il s'agit d'enfants ou de jeunes gens;
ces recueils sont désignés en anglais sous le nom <le Bahees
Books" : comment parler honnêtement, comment saluer,
fléchir les genoux devant son maître, ne pas s'asseoir sans en
avoir. été prié, comment répondre aux que,;tions. « Assez sou-
vent les ongles roignes, lave tes mains avant dîner. Le mor-
ceau mis hors de la bouche, A ton vaissel plus ne l'atouche...
Ne purge te dents de la pointe du costeL.. Ne frotes tes
mains ne tes bras... Puis à table ne craches point... De la toille
ne fais corde... Tiens devant toi ton taillcoir net. Garde-toi
bien de sommeiller à table... Garde-toi bien que tu ne ro-
tes... " Ces conseils pratiques étaient en général rythmés en
vers Je mirliton. Au Moyen Age, ils s'adressaient aussi aux
femmes. Le Roman de la Rose est en partie un traité de
courtoisie : il recommande aux femmes l'usage d'une sorte de
corset (sans baleine ni corps métallique), leur donne des conseils
sur leur toilette, leurs soins intimes, la propreté de la « mai-
son de Vénus » qu'il fallait tenir bien rasée. Ptus tard, les
civilités ne parleront plus des femmes, comme si leur rôle
s'était affaibli à la fin du Moyen Age et au début des temps
modernes.
La deuxième origine des civilités : les règles de morale
commune contenues dans un recueil d'adages de la basse lati-
nité attribué au r..foyen Age à Caton l'Ancien, les distiques de
Caton. Le Roman de la Rose !es cite comme une référence :
« C'est aussi l'a vis de Caton si tu te rappelles son livre. » Le

I. Fra Bonvenisco da Ripa, Zinquunta Cortesie da Tal'O/o, ver


1292.
2. Babees Books, op. ô1.
De la famille médiévale à la familfe moderne 277

Caton fut pratiqué pendant des siècles : on le rééditait encore


au xviw siècle 1 • On y dit comment il faut vivre honnête-
ment, savoir retenir sa langue, se méfier des Femmes, y com-
pris la sienne, ne pas compter sur !es héritages, ne pas craindre
la mort, ne pas s'inquiéter si quelqu'un de la compagnie parle
à voix basse, et dans ce cas, ne pas toujours imaginer qu'on
parle de soi, donner un métier à ses enfants, modérer sa colère
contre ses servîcteurs, cacher ses fautes, car la dissimulation
vaut mieux que la mauvaise réputation, ne pas pratiquer la
divination et la sorcellerie, ne pas parler de ses songes ni
s'en inquiéter, bien choisir son épouse, redouter la gourman-
dise, surtout quand elle accompagne le « honteux désir
d'amour )), ne pas se moquer des vieillards, éviter d'être un
mari complaisant, etc. Ces conseils tiennent à la fois de ce
qu'aujourd'hui nous tiendrions pour une morale très banale,
un conformisme social et un gros hon sens Familier cc qui
se fait et ne se fait pas dans tous les domaines, dans ses
relations avec sa femme, ses serviteurs, ses amis, comme dans
la conversation ou la conduite à tahle, tout cela pêle-mêle,
et sur le même plan. Cela ne paraît pas aller bien loin, scion
notre optique moderne. Mais là où nous voyons la pression
de conventions sociales suns grande portée, nos ancêtres rccon
naissaient les commandements de !a vie en commun, gardiens
de véritables valeurs.
La troisième origine des civilités les arts de plaire ou art
d'aimer, celui d'Ovide, De amore d'André le Chapelain. DoCJt-
menti d'amore de Francesco de Barberini. les manuels
d'amour du XVI" siècle. Le Roman de la Rose est un modèle
du genre. On y apprend qu'il faut éviter la jalousie, que le
mari n'est pas seigneur de sa femme (cela changera plus
tard), qu'il faut s'instruire dans les sciences et les arts pour
plaire à son amie, ne pas la gourmander, ne pas chercher à
!ire ses lettres, à surprendre ses secrets. D'une manière générale,
comment il Faut fuir vilenie, ne pas médire, donner et ren-
dre les saluts, ne pas dire de grossièretés, éviter l'orgueil. être
bien tenu et élégant, gai et joyeux, généreux, mettre son
cœur en un seul lieu... Ce sont des recettes pour gagner la

1. Pseudo Caton, Disticha de morihus.


278 La j(l111i/h

sympathie des femmes et de tous les compagnons d'une vie


où l'on est jamais seul, mais toujour au milieu d'une société T
nomhreuse et exigeante,
Traités de courtoisie, règles de morale, art d'aimer concou-
rent aL1 même résultat : initier Je jeune homme (et parfois
la dame) à la vie en société, la seule concevable en dehors
des cloîtres, où tout se passait en contacts humains, en conver-
sations, les choses sérieuses comme les jeux.
Cette littérature médiévale assez complexe et touffue, allait
se transformer au xvJ' siècle, se simplifier. ll Mlait en sortir
deux genres, voisins par le fond mais différents par la forme :
les civilités, et les arts de réussir ou les " courtisans ,,.
Le premier manuel de civilité est celui d'Erasme qui a
fondé le genre. Toutes les civilités postérieures et il y en eut
beaucoup, s'inspirent de celle d'Erasme ou l'imitent servile-
ment. Les noms peut-être les plus notables sont ceux de
Cordier, d'Antoine de Courtin et enfin de Jean-Baptiste de
La Salle dont les Règles de la hienshmce et de la civili1é chré-
tienne seront rééditées un nombre infini de fois au xv1111' et
encore au début du XlX" siècle.
Le traité de ci-vilité n'est pas un livre de classe, mais il
répond à un besoin d'éducation plus rigoureuse que les fatras
des anciens recueils de courtoisie ou du pseudo-Caton. Les
circonstances - les progrès de la scolarisation - veulent
que, bien qu'étranger à l'école, et transmettant des règles de
conduite non scolaires, et mal scolarisables, i! soit associé
aux débuts des petits enfants, à leun premières leçons de
lecture et d'écriture, On apprenait à lire et à écrire dans des
livres de civilité, Aussi étaient-ils imprimés en plusieurs ca-
ractères, autant qu'en connaissait un usage typographique
assez compliqué : il y avait du romain, de l'italique, du go-
thique, mais aussi les caractères de l'écriture à la main, qui
n'étaient jamais imprimés que dans ces genres de livres, aussi
les appelait-on des caractères de civilité. Cette destination
pédagogique donne aux livres de civilité une présentation typo-
graphique pittoresque. JI arrivaiî aussi que Je texte tût imprimé
en plusieurs langue . en colonnes vertica[es, chacun dans
une écriture différente. Le français, le latin, mais aussi
l'italien, !'espagnol, l'allemand (jamais l'anglais, langue alors
De la famille 111édil 51• ,i!e à la fu1nille moderne

de très petite audience et sans -valeur culturelle). On y apprc-


ni1i1 les !lingue s vi va ntes qu'on n'en seig nait pas au collège.
Il s'e n faut pourtant que ces livre s soient destinés seule-
ment a ux en fa nts . La civilité d'Antoine de Courtin s'adresse
« non se u le me nt aux personnes qui ont des en fa ns , mais aussi
à ceux q ui , bien qu ' ava ncés en âge, ne sont pas pourtant
au ssi in s t ru its <le la politesse et de l 'honnête té qu'on doit
obser ver dans le monde 1 ». C'est dé jà une jeune fille, cette
liseuse de G rim o ux du musée des Augustins à Toulouse :
on distingue tr ès bien les caractères de civilité du livre qu ' el le
t ient à la ma in . Les sujets qui sont tr ait és n'a ppart iennent
pas to u jo u rs à la l i tté ra ture enfantine ; ce sont souvent choses
d'adultes, comment traiter sa femme et ,es !;erviteurs. com-
ment vie i lli r sage men t. Nous y tro uvo ns à la fois des éléments
de cond ui te enfantine et des co nse il s mo raux , que nous jug e-
rions aujo urd 'hui inaccessibles à des enfants. Cela s'explique
par le s origines des civilités, qui sont, en so mme, des réd ac-
t ions de coutumes d'appre ntisage, encore tr ès influencées par
les ha bitude s d' une époque où on ne dosa i t pas \a matière
qu'on transmettait aux en fa n t. . mai. où ceux-ci étaient d'em-
h\ée plon g,é. complètement dans la soc iété ; il 11vaie11t le temps
d' assim il er : tout leur était donné au départ. l ls e nt ra ie nt
tout de s u i te pa rm i les adultes. Nous avons sot1vent fait allu -
sio n à ces livres de civilité.
L'un d'e ux, le Galatée a joui d'une audience extraordi-
nair e pendant la première mo i tié du xvu" siècl e. Les jés uit es
l'c1 va ie nt adopté : une édition de 1 617 est s pécia le me nt des -
tinée aux pensio nn air,e de la Corn pagnie de Jé sus à La F lèc he ,
aux pensionnaires du collège de la même Compügnie à
Pont -à-Mouss o n 2 • Aux pens io nn ai res : pa rce qu' il n'était pas
un livre scola i re, il ne s'adressait pas a ux élèves forains.
Le Galatée : • Premièrement composé en ,it d ien, par
J. de La Case et depuis mis en français, en latin, allemand
et espagnol. • • Tra ité très nécessaire pour bien dresser une
jeunesse en toute man iè res et façons de faire louables, bien

1 . A. de Cou rti n , Nou,·euu Trait é de la cii ·iliré qui .H' prutiq11t


e11 France, ! 671.
2. Bi( m éance d e la co 111·er.1,a i<;11 e ntre Ie.1· homm e.1 , Po nt - /1-
M o usso n. 1617.
280 La famille

reçues et approuvées par hautes gens d'honneur et de venu,


et propres pour ceux qui, non seulement prennent plaisir en
la langue latine, mais aussi aux vulgaires qui, pour le jour-
d'hui, sont les plus prisées. » Le Galarfr, comme le
autres civilités, apprend !a bienséance, comment il fat1t se
conduire en société. C'est, nous l'avons dit, un manuel de
conversation. On y apprend que (< mettre publiquement la
main en quelque partie de leur corps n'est point louable "•
de même !es puer stans ml 111e11sa111 du XV'' siècle prescri-
vaient de ne pas se gratter en société. Ne pas s'habi!lcr ou se
déshabiller en public pour ses nécessités naturelles. ni se laver
ostensiblement aussitôt après, ne pas montrer les ordures sur
la route ni faire sentir " choses puantes ». Eviter d'offenser
les sens des autres, de « grincer les dents, de siffler.
glottir, frotter des pierres et du fer l'un contre l'autre ». Une
autre civilité recommandera de ne pas faire crnquer ses os,
ne pas faire trop de bruit en toussant ou éternuant. Eviter de
bàiller, de garder la bouche ouverte. Ne pas regarder dans
son mouchoir. On retrouve les préceptes de la conduite à
table qui conservèrent toute leur importance jusqu'à la fin du
xv rll" siècle : le repas restait un rite social - ce qu'il a
presque cessé d'être aujourd'hui --, 0L1 le rôle de chacun était
minutieusement défini, où il fallait faire particulièrement atten,
tion à se bien tenir : ne pas manger trop vite, ne pas mettre
les coudes sur la table, ne pas se curer les dents, ne pas
« cracher autant qu'il sera possihle, et, s'il lui en faut venir
li1, qu'il le fasse par quelque gentille façon . On y apprend
comment il convient de s'habiller ; " L'homme se doil encore
e tudier d'approcher le plus qu'il peut de la façon d'habits
Jes autres citadins et se laisser emporter par la coutume. »
Une singularité, dans ce domaine comme dans les autres, est
un péché de lèse-société. Il faut toujours céder au désir de la
compagnie, sans jamais imposer le sic:n propre : ne pas deman-
der à écrire ou réclamer le pot de chambre quand les viandes
>0nt prêtes et les mains lavées. On ne sera ni sauvage, ni
familier, ni mélancolique. Dignité qu'il convient de garder
avec les serviteurs (certains « superbes » « ne cessent de
gronder à leurs domestiques et de les tancer et tit:nnent
en continuelle trihulation toute leur famille »). dans la rue oü
De la famille médiévale à fa famil!e moderne 281

la démarche ne doit être ni précipitée, ni trop lente, où il ne


faut pas fixer les passants.
Les éditions de civilités se succèdent du xv1•· au xv 1111 • siècle,
assez semblables à elles mêmes. Celle de J .-B. de La Salle
eut autant de succès au xvrl!" siècle que celles d'Erasme. de
Cordier ou le Galatée aux XV!'' et xvw Rèdes de la hie11-
sàmct' et de la civilité chn;rienne. Qu'un pieux éducateur.
fondateur d'un Institut enseignant chargé de responsabilités
et de tracas, se soit donné !a peine de rédiger un traité où,
comme dans les précédentes civilités, il est question de bonnes
manières, de l'habit, de la coiffure, de la conduite à table,
etc., prouve l'importance qu'on accordait à des sujds devenu
aujourd'hui mineurs. Sans doute avait-on affaire à une popu-
lation rustique et brutale et la discipline des bonnes manières
Y était plus nécessaire que dans nos société: plus soumises
a toutes sortes d'autorités publiques et de contrôles policiers
l'Etat a pris !a place des bonnes manières dans !c dressage
de l'individu, depuis l'école. la circulation dans la rue, le
service militaire... On avait aussi le sentiment qu'il n'existait
pas de petites choses dans la vie en société, tant le fait même
<le !a communication sociale était en soi essentiel. C'est pour
quoi il n'y avait rien d'étonnant à ce que J.-B. de La Salle, le
chanoine de Reims, rédigeât soigneusement à son tour les
conseils traditionnels des civilités « Qu'on ait surtout égard
qu'il n'y ait point de vermines ni de sentes; cette précau-
tion et ce soin sont de conséquences à l'égard des enfants. »
De longs développements sur \a manière de cracher. « Il est
honteux de paraître avoir des mains noires et crasseuses : cela
ne peut être supportable qu'à des manouvriers et à des pai-
sans. 1> « Lorsqu'on a besoin d'uriner, il faut toujours se
retirer en quelque lieu bien écarté, et quelques autres besoins
naturels qu'on puisse avoir, il est de !a bienséance (au.x en-
fants même) de ne les faire que des lieux où on ne soit pas
apcrçn. >> « J! n'est· pai.; honnête de donner de<; coups avec les
mains en badinant avec quelqu'un 1,, « ne pas les branler
{les pieds), ni remuer en badinant (cela ne doit même pas
être souffert dans les enfants), ne pas !es croiser !'un sur
l'autre ». Comment s'habiller aussi « Il n'est pas de la bicn-
,éancc qu'un enfant soit vêtu comme un homme, ni qui.;
282 La famille

l'habit d'un jeune homme ne soit plus orné que celui d\m
vieillard. » Et bien entendu, le long chapitre sur " la ma-
nière de couper et de servir les viandes ,,, de préparer les
table, de servir et de tfosservir, fonction spécialement réservée
aux enfants et jeunes gens.
Le grand nombre des civilités, leurs rééditions et adapta-
tions d'Erasme à J.-8. de La Salle et au-delà, nous prouvent
que l'école n'avait pas encore accaparé toutes les fonctions
de transmission. On faisait encore grand cas de ces bonnes
manières qui constituaient, quelques siècles plus tôt, l'essen-
tiel de l'apprentissage. ,, La douce et harmonieuse contenance
des enfants, écrira un pédagogue anglais du xv1( siècle', donne
plus de crédit à une école qu'une instruction solide, parce
qu'elle montre à tous que l'enfant est instruit, alors que peut-
être il n'a appris que peu de choses, tandis que !es bonnes
manières sont la part principale de la bonne éducation. »

On dîsait encore au déhut du XVH" siècle « savoir le Cuur-


1i.sa11 », comme on disait d'un homme qu'il avait lu le Gala-
tée'. Le Co11rtisa11 de Balthawr Castiglione créa un genre,
comme Erasme a fixé le type des traités di; Civilités : le
genre des arts de plaire et de réussir. Il se distingue des
civilités parce qu'il ne s'arrête pas ,iux éléments premiers de
la bienséance : " Les bons pédagogues enseignent non seule-
ment !es lettres aux petits enfans, mais aussi les bonnes
mœurs et les manières honnêtes, à manger, boire, parler et
cheminer avec certains gestes qui soient convenables. » Cela
est supposé connu. Il y a toutefois une partie commune aux
civilités et aux " courtisans ", c'est-à dire à la littérature qui
en est issue : la manière de plaire à la société et de réussir
et de progresser grâce à un usage opportun des cours et du
monde. Mais cela devient le sujet essentiel du Courtisan ou
de livres comme le f-liro.r, de ]'Espagnol Laurens Gracien,

l. F. Watson, The Englfsh Grammar .1ë·hoo/1c 10 1606, 1907.


2. Charles Sore!.
De la famille llll;diévale à la famille modernt' 283

traduit en français, de !'Honnête Homme de Faret, de Bar-


din, de toute une littérature qui a été étudiée par D. Mornct 1 •
On peut ramener cette matière à deux notions essentielles
l'ambition et la réputation. L'ambition est une valeur. Per-
sonne ne doit se contenter de sa condition. on doit au con-
traire penser sans cesse à !a relever. Ce souci d'ascension ne
se présente pas comme un appétit de jouissance et de bien-être,
mais comme un idéal qui exige une discipline sévère, une
volonté sans défaillance, un idéal héroïque oll on reconnaît
l'esprit de la Renaissance. Il durera jusqu'au milieu du xv11'' siè-
cle. Il s'exprime naïvement Jans un texte de l'Honneste Gar-
çon 2. L'auteur, M. de Grenaille, sait l'importance de la no-
blesse « Je voudrais que l'honnête garçon naquît dans
quelque maison noble... N'est-il pas vrai que les gentilshommes
ont naturellement je ne say quel air de majesté qui les fait
respecter, même dans leur ahaisscment ? Les enfants semblent
commander jusques dans la sujétion, au lieu que des roturiers
qui commandent quelquefois semblent recevoir des ordres en
les donnant. >> Et cependant cette conception d'un ordre
dû à la naissance s'accompagne d'une autre conception
sociale, aussi importante dans !a pensée de \'auteur, où la no-
hlesse est une « divine qualité qui entretient le courage et
la vertu et non pas un vain caractère d'honneur ». Et cette
qualité s'acquiert par la vertu ou !a renommée, et aussi s'ac-
croît grâce à une « amhition généreuse >>. L'honnête garçon
élèvera les titres de sa maison S'il est né simple gentil-
<(

homme, il voudra être baron, sïl est marquis, il tâchera d'être


comte. Enfin il poussera les droits que !a nature lui a
donnés aussi avant que la Fortune luî permettra. ,, « Ceux
donc qui venus d'une famille honorable ne se trouvent que
dans une fortune fort basse ou fort médiocre, doivent s'efforcer
de se mettre par art dans l'élévation et de vaincre la nature
par l'industrie. » « Nous voyons plus de gens de petite
extraction qui deviennent grands que des grands qui se main-
tiennent dans le même état. C'est que les uns négligent que!-

l. D. Mornet, 1-/isroire de la littérature classique, 1940, el


M. Magendîe, op. cit.
1. De Grenaille, op. cit.
284 La /wnil/e

qucfois tout où les autres ne négligent rien. • Et Grenaille


admire ces promotions courageuses : que l'honnête garçon
" sache que la noble%e lui sera plus honorable s'il l'acquiert
par le mérite que s'il la tenait par héritage "· Texte curieux,
.,ignificatif de !a valeur morale reconnue à l'ambition.
Comment réaliser cette « élévation » ? Un seul moyen : la
renommée, la réputation. La compétence inteHectuelle, tech-
nique, la valeur morale ne sont pas envisagées, non pas tant
qu'elles soient négligées, mais elles sont incluses dans l'as-
sentiment qui consacre un homme « célèbre " et « aimable ,, .
Encore cet assentiment doit-il être toujours entretenu par de
nouveaux exploits et de nouvelles habiletés : " Renouveler la
grandeur, faire renaître la réputation et re5susciter l',1pplau-
dissement '. " Le succès s'obtient seulement grâce à la faveur
des grands et à l'amitié des pairs. Pour se les assurer, on osera
se servir même des richesses d'iniquités, on n'hésitera pas à
dissimuler les défauts et à simuler des qualités. La dissi-
mulation est permise : « 0 homme dont la passion ne travaille
que pour la renommée, toi qui aspires à la grandeur, que
tout homme te connaisse, mais que personne ne te comprenne.
Avec cette adresse. le médiocre paraitra beaucoup, le beau-
coup infini, et l'infini davantage. »
« La vertu' (Faret dans /'J-101111ête Homme) est si essen-
tiellement le but de tous ceux qui veulent se foire considérer
de la cour qu'encore qu'on ne s'y voie qu'avec des déguise-
ments et des souillures, si est-cc que chacun veut faire croire
qu'il la possède toute pure. » Cela se comprend : " Un homme
qui ne lui parlera par avent.ure (au courtisan) qu'une fois en
sa vie, s'en ira satisfait d'eux et en publiera ce qu'il n'en dirait
jamais s'il avait vu le fond de son âme". »
Pour " s'acquérir l'amour des peuples » il faut de " l'entre•
gent ,, " àme de toute belle qualité, la vie de toute perfec-
tion ". Nous voici ramenés à la civilité. à la bienséance, à
l'art de vivre en société, au bel air : « Sans lui la meilleure

l. L1n1rens Gracian, ,,p. cil.


2, N. Faret, L'llonw;te Nomme.
Bardin, Le Lvc,'c, l 632-1634, 2 vol.
De la famille médiévale à la famille moderne 285
exécution est morte, la plus grande perfection est dégoû
tante 1 • »

Dans la seconde moitié du xv11tc! siècle, les genres issus de


la Civilité d'Erasme et du Courtisan de Castiglione subiront
quelques modifications significatives.
L'idéal renaissant d'ambition et d'élévation disparaît, en
même temps que le courtisan est remplacé par l'honnête
homme, et la Cour par le monde. Il n'est plus de bon ton de
trop ouvertement aspirer à la fortune, au prestige. Un idéal
nouveau se fait jour, que le chevalier Méré a cultivé dans
toute son œuvre : la recherche du juste milieu, d'une médio
crité distinguée. Cette conception ne diminue pas le poids
des influences sociales, mais elle ne leur accorde plus tout à
fait la même valeur morale. La bienséance demeure aussi né
cessaire, mais elle se vide peu à peu de son contenu moral,
elle cesse d'être une vertu. Début à peine indiqué d'une
évolution qui se précipitera aux xvme et x1xe siècles ; la
sociabilité cohérente de l'Ancien Régime se réduira à une
mondanité plus fragile et moins riche. Toutefois, pendant la
seconde moitié du xvue siècle, il s·agit seulement encore
d'une inùication, et la sociabilité, pour être moins héroïque
et moins exemplaire, reste toujours très dense et très contrai
gnante.
Les civilités, avons-nous dit, sont longtemps restées des des-
criptions des bonnes manières qui s'adressent aux enfants
comme aux adultes dans la mesure où les uns ou !es autres
ne les ont pas encore apprises. Comme leurs lointains modèles
du Moyen Age, elles disent comment un honnête homme doit
se conduire, elles rappellent des usages établis, qui autrefois
n'étaient pas rédigés, mais n'en étaient pas moins respectés
et sincères. Dans la seconde moitié du xvll" siècle, les civilités
conservent leur aspect traditionnel, mais elles réservent de
plus en plus de place à des conseils éducatifs et à des recom-
mandations qui s'adressent seulement aux enfants, à l'exclu-

1. Laurens Grncian, op. cil.


286 La famille

sion des adultes, comme le emportement de l'écolier. Dans


une civilité • puérile et !ionneste pour l'instruction des
enfants », de 1761 ', un chapitre entier traite "' de la manière
avec laquelle l'enfans doit se comporter à l'école ». C'est une
civilité inspirée de celle de Cordier, qui était régent, et de ses
dialogues scolaires. L'enfant doit se découvrir en entrant, soit
pour la révérence au ffil!Ître, soit pour saluer ses compa-
gnons. Ne changez pas de place, restez à celle indiquée par
le maître. " Ne soyez pas incommode à vos compagnons, en
poussant l'un et heurtant l'autre. » « Ne soyez point si mal-
honneste et si peu obligeant que de refuser à vos compagnons
dans le besoin de l'encre, des plumes ou tout autre chose, s'il
arriv_ait qu'ils eussent oublié d'en apporter. » " Ne causez
point dans l'école. li « C'est une marque d'esprit malin de té-
moigner de la joie quand on reprend ou qu'on châtie quel-
qu'un. » Il ne s'agit plus seulement d'initier l'enfant aux
usages des adultes, qu'ils apprenaient autrefois par la seule
expérience de l'apprentissage ; la civilité tient plus compte de
la vie scolaire, s'y adapte et la prolonge. C'est une conséquence
du développement de l'école, et de la particularisation de l'en-
fance : celle-ci prend de plus en plus d'importance dans les
civilités, au détriment des adultes.
La Civilité nouvelle de 167 l • ressemble déjà à un traité
d'éducation · pour les parents, ce qui n'était pas le cas des
civilités traditionnelles, conçues comme des rédactions d'usages,
au sens de rédactions de coutumes : comment s'y prendre
pour corriger les enfants, à quel âge commencer à leur ap-
. prendre les lettres. • L'enfant répétera à la maison ce qu'il
aura appris à l'école ou au collège, ou bien il apprendra au
logis ce qu'il doit réciter directement devant son maître. »
Le soir, les parents procéderont à un examen de conscience :
« Si l'enfant a vécu en homme », on le lave on le caresse. S'il
a commis quelques fautes légères « on le corrigera en raillant,
en si? moquant de lui, ou par quelque peine douce et

1. La Civilité puérile et honneste pour /'i11s1ructio11 des enfams.


En laquelle est mise au commencement la manière d'apprendre à
bien lire, prononcer et écrire, corrigée de nouveau, et augmentée à
la fin d'un beau traité pour leur apprendre l'orthographe ..., 1761.
2. Cf. n. 2, p. 269.
De la famille médiévale à la famille moderne 287

aisée à supporter ». « S'il s'est laissé aller à quelque action


de celles qui approchent du crime, comme le blasphème, le
larcin, la menterie, ou avoir proféré ou mot outrageux ou
injure sale contre une servante ou un valet, ou avoir été déso-
béissant avec opiniâtreté et mépris, on lui donnera les verges. »
« Ensuite l'enfant dira le bonsoir à ses parents et maîtres,
ira à ses nécessités. » « Enfin étant déshabillé, il se couchera
en repos dans le lit pour dormir, sans s'amuser à causer et
raconter des fables et bagatelles (on ne couchait jamais seul).
Se couchera de telle façon qu'il soit bien et honnêtement de
sa personne et tout couvert ; ne dormira ni sur le dos ni sur
!e ventre, mais sur le côté (conseil de l'hygiène médiévale),
ne dormira sans chemise tant pour la bienséance que pour
retrouver promptement ses habits en tout cas et occurences
qui pourraient arriver. »
Le cadre, même élargi, des civilités traditionnelles paraî-
tra trop étroit pour répondre aux nouvelles préoccupations
éducatives. Il parut alors, en particulier dans l'entourage de Port-
Royal, de véritables traités pratiques d'éducation, présen- tés
comme des conseils aux parents : De l'éducation chrétienne des
en/ans de Varet 1 (1666), Règles de l'éducation des en.fans, de
Coustel i ( 1687). Quoique ces ouvrages comportent des chapitres
sur les bonnes manières (dans la conversation, à table), qui
paraissent extraits des civilités traditionnelles, ils sont écrits
dans un autre esprit d'avertissement des parents. Jls trai tent
aussi du choix du métier, des problèmes délicats du choix ûe
l'école, des maîtres, des lectures (proscrire les romans ces
poisons de l'âme), des jeux, des méthodes pédagogiques
« Proportionnez-vous toujours autant que vous le pourrez à
leur faiblesse, et à leur petite partie, bégayant, s'il faut ainsi
dire, avec eux, pour leur faire apprendre leurs petites leçons. »
A côté donc de conseils aux parents, des avis aux maîtres.
Ils invitent les parents à bien se tenir devant leurs enfants, à
leur donner le bon exemple, à veiller sur leurs fréquentations,
à « leur donner quelque emploi conforme au dessein qu'ils
ont sur eux, pour ne point les laisser vivre dans une fénéan-

1. Varet, De l'éducation chrétienne des enfa,u, 1666.


2. Coustel, op. cit.
288 La famille

tise honteuse » en évitant de « ,;'incommoder pour mettre


leurs enfans à leur aise 1 "·
Nous sommes loin. on k voit, des civilités traditionnelles,
car il ne s'agit plus de rédiger les usages des adultes pour les
enfants ou d'autres adultes ignorants, mais d'instruire la fa-
mille elk-même de ses devoirs, de es responsabilités, de la
c:onseiller J:rns sa conduite à l'égard des enfants. La différence
entre la civilité d'Erasme et les imités d'éducation de CousteJ
et de Varet mesure la distance entre la famille de la fin du
XV'' siècle où persistaient les habitudes médiévales d'appren-
tissage dans des maisons étrangères, et la famille de la seconde
moitié du XVII" siècle déjà organisée autour des enfants.
Toutefois ces traits quasi modernes d'éducation familiale
ne nuisaient pas au succès des civilités traditionnelles, car le
resserrement fami!i:d sur l'enfance ne s'oppmait pas encore
aux anciennes habitudes de sociabilité : les éducateurs eux-
mêmes reconnaissaient que le " commerce " du monde restait
essentiel.

Puisque tout dépendait des relations sociales, on doit se


demander où les hommes se rencontraient-ils '! Bien ùcs trait;;
anciens demeuraient : ils se rencontraient encore souvent de-
hors, dans !a rue. Non seulement au hasard, parce que les
villes étaient petiles, peu étendues, mais aussi parce que quel-
ques rues ou places étaient des promenades où, à certaines
heures, on retrouvait ses amis, comme aujourd'hui dans les
villes méditerranéennes. Le grouillement du Corso. de la Piazza
Major, agit,iit des places aujourd'hui désertes, ou traversées de
piétons étrangers les uns aux autres, même tJUand ils flânent.
Le touriste d'aujourd'hui a de la peine à reconnaître la place
Bellecour à Lyon, dans la description qu'en donne un voyageur
italien de J 664, l'abbé Locatelli ' : " Hommes et fei11mes se
promenaient hras dessus hras dessous, se tenant les uns aux

1. Ibid.
2. Locatelli, Rc/a1io11 de v,1vage en f 664, publié par W. Blunt.
The ad1·c1111.11-;•s of un italian pries/, Londres. 1956.
De la famille médiévale à la famille moderne 289
autres, comme on tient un enfant... Une femme donne le bras
à deux hommes, un homme à deux femmes. Peu accoutumé
à ces manières {l'abbé vient de Bologne où on devait être
alors plus réservé qu'à Lyon !) nous pensions entrer dans un
bordel... J'observai leur gaieté, et à l'entrée de la promenade,
je les voyais se prendre par le bras qu'ils tenaient plié comme
l'anse d'un panier, et ils se promenaient ainsi. » La surprise
de ce Bolonais du xv11e siècle devant cette population rieuse,
bras dessus bras dessous, c'est aujourd'hui la nôtre quand nous
nous mêlons aux foules italiennes.
On se rencontrait dans la rue ; où se réunissait-on? Au
XIX" siècle, aujourd'hui encore, les hommes au moins se réu-
nissent souvent au café. Notre civilisation contemporaine de-
meure inintelligible si on ne reconnaît pas au café sa place,
i! est le seul lieu de rencontre accessible à tout moment, régu-
lier comme une habitude. En anglais, la maison publique, le
pub. La société du xvl° et du XVII° siècle était une société
sans café : la taverne, le cabaret étaient des mauvais lieux
réservés aux· méchants garçons, aux filles, aux soldats, aux
écoliers en vadrouille, aux gueux, aux aventuriers de tout
poil : les gens de bien ne les fréquentaient pas, quelles que
fussent leurs conditions. Il n'y a'vait pas d'autres lieux publics
que les maisons particulières, ou du moins certaines d'entre
elles les grandes maisons, qu'elles fussent rurales ou ur-
baines i.
Qu'entendons-nous par grande maison ? Quelque chose de
très différent du sens que nous donnerions aujourd'hui à la
même expression très exactement le contraire. Un logement,
aujourd'hui, est dit grand par rapport à son peuplement. Une
grande maison est toujours une maison peu habitée. Dès que
la densité s'élève, on dira qu'on commence à se sentir à
l'étroit, et relativement, la maison n'est plus aussi grande. Au
xvne siècle, et aussi aux xve et xv1e siècles, une grande
maison était toujours très peuplée, plus dense que les petites
maisons. C'est une observation très importante qui ressort de

l. Lagnîet dans Proverbes, représente une taverne où la présence


d\m enfant ne paraît pourtant pas déplacée.
IO
290 La fwnifle

tous les travaux s·ur la densité par feux des historiens démo-
graphes.
On a étudié la population d'Aix-en-Provence à la fin du
xvll'" siècle 1• en s'appuyant sur le registre de capitation de
l 695. A la lumière de ces analyses, on aperçoit un contraste
très net entre !es quartiers pauvres et denses et les quartiers
riches et moins peuplés : les premiers ont des maisons petites et
peu habitées, les seconds, de grandes maisons pleines de
monde. -Certaines maisons abritent 3 ou moins de 3 habitants,
tandis que d'autres contiennent 31 personnes (2 maîtres, 6 en-
fants, 17 domestiques), 17 personnes (2 maîtres, 8 enfants,
7 domestiques).
Cette opposition n'est pas particulière au XVII" siècle ou à la
Provence. Un article récent sur Carpentras au milieu du
XV'' siècle, donne !a même impression i_ Vingt-trois familles
de notables, réunissent 177 personnes, soit 7, 7 personnes par
feu; 17,4 % de la population sont répartis Jans des feux de
plus de 8 personnes. Un noble a 25 personnes à son foyer.
L'architecte de !a cathédrale vit au milieu de 14 commensaux.
Il est délicat de tirer de ces chiffres des conclusions sur l'état
de la natalité. Par contre, il en ressort très clairement que
les maisons des riches abritaient, outre la famille proprement
dite, tout un peuple de serviteurs, d'employés, de clercs, de
commis, garçons de boutique, apprentis et compagnons, etc.
Cela est vrai du xv•· au XVJJ" siècle et un peu partout en Europe
occidentale. C'étaient de grandes maisons, même si elles ne
portaient pas le nom d'hôtel, à plusieurs pièces par étage, à
plusieurs fenêtres sur rue, cour ou jardin. El.tes formaient à
elles seules un véritable groupe social. A côté de ces grandes
mai-sons, très peup!ée.s, il y avait de très petites maisons qui
n'abritaient que !es ménages et sans doute quelques-uns seule-
ment de leurs enfants, les plus jeunes. A la ville, ce sont des
maisons comme i'I en existe encore quelques-unes dans nos
vieux quartiers, qui n'ont qu'une ou deux fenêtres par étage.

1. J. Carrière, La Population d'Aix-en-Pro1·c11ce à la firt du


XVfl•• .1·iècle. Annales de la faculté des lettres d'Aix-en-Provence,
]958.
2. R. H. Bautier, Feux. Por1ufation et Srrucrure sociale au milieu
du XV'' siècle, Annales E. S. 1959, p. ::!55-268.
De !11 famille médiévale à la famille modeme

Il sem bl e, d 'apr t:s Paul Mas on I que la maison


tres soi,t t ppa ru e à Marseille comme une amél io ra tio n sur la
maison à une fenêtre : « Les a ppartemen ts à chaque étage
sont formés de deux pièces, l'une donnant sur la rue , l'autre
donn ant sur un espace resserré séparant la dernière de ces
maisons de celles de la rue voisine. » Souvent d' aille ur le,
deux fenêtres n' éc lairaien t qu'une seule pièc e. Donc une ou
deux pièces pour ces lo geme nt s urbains. Dans les campag nes,
les maisons élémentaires n 'e n comptaient pas plus et quand il y
av ait deux pièces, l ' un e était réservée au x bêtes. Evidem men t
il s'ag is s ai t de gîtes pour le repos et par fo is (pas to u jour s)
le repas. Ces petites maiwns pauvres ne remplissaient aucune
fonction sociale. Elles ne pouvaient même pas servir de foyer
de fa mille . La gravité de l a crise du logement dans les années
cin qua nt e de ce siècle nous a a pp r is les incidences du log e-
ment sur la famille. Ce rt es on était moins sens ib le aux promis-
cu i tés s()11 l' An c ie n Régime. Mais il do it y a voir un esp11ce
minimal en deçà d uque l la v ie fa m ili ale est impossible, où le
sen t i ment de la fam ille . décrit a u lo ng de cette étlJ de , ne peut
se former ni se déve lo ppe r. On a le droit de conclure q ue
ces pauvres gens mal l o gés épro uv ai ent 1',1mour bana l des
petits enfants - cette forme élé men ta i re du sen tim ent de l'enfance -
mais ignoraient les formes plus cornpliquées et pl us mode rnes
du sentiment de la fa mi l le . C'étaient toujours, comme au Mo yen
Ag e, des familles « taisi bles » , sile ncie uses parce qu 'é lé mc nta i
res. li es t certain que (es jeunes devaient quitter t rès tôt ce.s pièces
uniques que nous appellerions des taudis, so i t pour émigrer dans
d'autres tau dis , deu:i<. frères ensembl e, ou mari et femme, soit
pour vi vr e dans la ma is on des autres, a ppre nti s, s e rvit eurs , co
mm is, dans les grandes maisons des notables.
Dans ces grandes maisons. ni palais, ni to l1 jours hô tels,
fermes, ou deme u res urbaine occupant un étage sc ul en1ent
d' une maison, nous t ro uvons le milieu de culture du senti -
ment de l' en fa nce et de la fa m ill e. Nous y avons ra ma ssé
toutes les observations qui forment la ma tiè re de ce livr e . La
première fami ll e moderne est celle de ces n()tables. C'est elle

1. Pau l M asso n. c:it é par J. Carr ière, o p. cit .


292 La

que représentent cette riche iconographie familiale du milieu


du XVII" siècle, les gravures d'Abraham Bosse, les portraits de
Ph. de Champaigne, les scènes des peintres hollandais. C'est
pour elles qu'ont écrit les moralistes éducateurs, que se sont
multipliés les collèges. Pour elles, c'est-à-dire pour le groupe
tout entier q1folles formaient et qui comprenait outre la fa-
mille conjugale, non pas d'autres parents (ce type de fami.lle
patriarcale devait être très rare), tout au plus quelque frère
célibataire, mais une clientèle de serviteurs, d'amis, de protégés.
·Cette grande maison jouait un rôle public. Dans cette so-
ciété sans café, sans public house, elle était le seul lieu où
amis, clients. parents, protégés pouvaient se rencontrer, s'entre-
tetür. Aux serviteurs, clercs, commis, qui y résidaient en
permanence, il faut ajouter le flot incessant des visiteurs. Ceux-
ci ne devaient guère se soucier de J'heure et n'étaient jamais
éconduits, car les éducateurs du xvu• siècle considéraient que
la fréquence et l'heure des visites interdisaient un horaire
régulier en particulier pour les repas, et ils estimaient cette
irrégulari.té assez funeste à la formation des enfants pour légi··
timer leur envoi au collège, malgré les inconvénients moraux
de la promiscuité scolaire. Le passage constant des visiteurs
distrayait les enfants de leur travail. Bref, les visites apparais-
saient comme une véritable occupation, qui commandait la
vie de la maison, dont dépendaient même les heures de
repas.
Ces visites n'étaient pas seulement amicales ou mondaines,
elles étaient aussi professionnelles, mais. on distinguait mal les
unes des autres. Les clients de l'étude sont restés longtemps
les amis du notaire, les uns et les autres étaient ses débiteurs.
Il n'existait pas de locaux professionnels, ni pour le juge, ni
POJJr le marchand, ni pour le banquier ni pour l'homme d'af-
faires. Tout se passait dans les mêmes pièces où il vi,.,ait avec
sa famille.
Or ces pièces ne présentaient pas plus de spécialisation do-
mestique que professionnelle. Elles communiquaient entre
elles, les plus riches demeures étaîent formées à J'étage noble
de galeries et de salles en enfilade. Aux autres étages les
pîèces étaient plus petites, mais aussi dépendantes les unes des
autres. Aucune n'a·vait de destination précise, sauf la cuisine :
De la famille médiévale à la f ami/le moderne 293

encore est-il que dans bien des cas on devait faire la cuisme
diins l'âtre <le la plus grande salle , Les installations de cui- sine, à .J a
ville et dans les mai so ns moyennes, ne permettaient guère de
raffinements, et quand on avait des invités, on ache- lait des
plats tout prépa Té s chez le rôt isseur voisin. Lorsque Hortens i us,
le « précepteur " ou régent de Francion, voulut festoyer quelque
compagnie, il dit à son « cuistre "• son homme de confiance : «
Va t'en mettre ordre que mon .co m- père le cabaretier m'en
envoie du meilleur (vin muscat) avec quelque pièc e de rôti. Or il
disait cela parce qu'étant déjà fort tard, et voyant que les dern·iers
venus avaient amené L1n viel- leux, il s'imaginait bien qu'il
fallait qu'il donnât à souper à tout ce qu' il y avait de personnes
dedans sa chambre. • Fran- cion sort avec le cuistre. Chez le
cabaretier, « nous n'y trou- vâmes rien qui no us <luisit, et nous
ne prîmes que du vin. Nous fümes d 'avis d'aller jusqu'à la
rôtisserie du Petit Pont. Le cuistre acheta un chapon, et vo ul
an t encore avoir un aloyau, il alla voir chez tous les rôtisseurs s'
il a'en trouverait point quelque bon. »
On vivait dans des salles à tout faire. On y mangeait, non
pas sur des tables spéc iale s : la fameuse • table de salle à
mange r » n'existait pas; ma is on d ressa it pour le repas des
t réteau x pl ian ts , qu'on recouvrait d'une nappe, comme on peut
voi r sur des gwvures d'Abraham Bosse. Au milieu du xv" siè-
cle l'arch i tec te human iste Alberti 1 , très loucfotor temporis acti ,
se rappelait les mœurs de sa jeunes se : • Quand nous étions
jeunes... la femme envoyait à son ma ri un petit broc de vin
et quelque chose à m anger avec son p,1in ; elle dînait à la
maison et les hommes à l'atelier. » Il ne faut pas le prendre
au mot , et cette habitude était encore fréquente dans bien des
mén ages d 'ar ti sans, de paysans. Ma is il oppose ces impie s
coutume à l'us age urba in de son temps : « La table d ressée
deux fois par jour comme pour un banquet solennel. » En
fait une table démon table, comme rest ait démontable une
grande partie du mob il ie r au début du xv11• •.
Dans ces même s salles où ()·n mangeait , ou couchait a ussi,

1. P. J-1. Michel , La Pensée de L. B. Alberti, 1930.


2. P. du Colombier, Style Henri TV et Lou i I X/Tl, 19 4 1 , p. 49.
294 La fami/fr

on dansait, on travaillait, on recevait les visiteurs. Les gra-


vures nous montrent le lit à côté d'une desserte où est exposée
la vaîsselle d'orfèvrerie, le lit dans le coin de la salle où on
est en train de prendre son repas. Un tableau de P. Codde en
1636 1 représente un bal ; au fond de la salle oCi dansent les
masques, un lit clos, les rideaux tirés. Longtemps les lits furent
aussi démontables. Il revenait aux pages ou apprentis de les
dresser pour la société. L'auteur du Cïwxtel de joyeuse destinée
félicite les jeunes gens ,, habitués à la guise de France' "·
Ces gens français servaient tout promptement
Et dreçaient lilz tant bien proprement
Que ce m'était grant esbaïssement.
Encore au début du xvw siècle Hêroard " note pour le
12 mars 1606 : ,, Vêtu, il (le futur Louis XIII) aide lui-
même à démonter son lit. » Le 14 mars l 606 : « Amené chez
la reine, il est logé à la chambre de roi (absent en campagne),
aide à porter son bois de lit à la vue de la reine ; Mme de Mont~
glat y fait mettre son lit pour y coucher. ,, 8 septembre l 608,
au moment de partir pour Saint-Germain : " li s'amuse lui-
même à démonter son lit, impatient pour partir. » Déjà,
cependant, les lits étaient devenus moins mobiles. Alberti,
dans ses gémissements sur le bon temps passé. notait déjà :
" Je me rappelle... avoir vu nos plus notables citoyens, quand
ils allaient à la campagne y faire transporter leurs lits et
leurs ustensiles de cuisine, qu'ils ramenaient avec eux à leur
retour. Maintenant l'appareil d'une seule chambre est plus
grand et plus coûteux qu'autrefois celui de toute la maison
un jour de noces 4. " Sans doute cette transformation du lit
démontable en meuble permanent marque-t-elle un progrès
de l'intimité. Toute de suite le lit orné, enveloppé de rideaux,
est utilisé par les artistes pour illustrer les thème. de la vie
privée : la chambre où se réunissent les mariés, où accouche
la mère, où meurent les vieillards, et aussi où méditent les
solitaires. Toutefois la pièce qui contenait le lit rùn était pas

L P. Codde, reproduit dans Berndt, 187.


2. Jardin d Plaisance. éd. Droz et Piaget, p. 93.
3. Héroard. Journal de l'enfance de Louis XIH, op. cit.
4. P. H. Michel, "{'· cil.
De la famille médiévale à la famille moderne 295
pour autant une chambre à coucher. La chambre demeurait
un lieu public. Aussi fallait-il clore le lit de rideaux qu'on
ouvrait ou fermait à volonté, afin ùe défendre l'intimité Je
ses occupants. Car on couchait rarement seul, mais avec sa
femme sans doute, et aussi avec d'autres personnes de son
sexe.
Comme le lit était indépendant de la chambre et constituait
un petit réduit à lui tout seul. il pouvait y en avoir plusieurs
dans une même pièce, souvent un aux quatre coins. Bussy-
Rabutin raconte 1 qu'un jour, pendant une campagne, une
jeune fille épouvantée par les soldats lui demande protection
et hospitalité << Enfin je dis à mes gens qu'on lui donnât un
des -quatre lits qui étaient dans ma chambre. »
Imagîne-t-on la promiscuité où on vivait dans ces salles où
on ne pouvait s'isoler, qu'il fallait traverser pour joindre les
autres pièces de l'enfila.de, où on couchait à plusieurs ménages,
à plusieurs séries de garçons ou de filles (sans compter les ser-
viteurs qui devaient, du moins certains d'entre eux, coucher
près de leurs maîtres, et dresser des lits encore démontables
dans la chambre, ou derrière sa porte), où on se réunissait
pour prendre ses repas, recevoir se amis ou ses clients, par-
fois pour distribuer l'aumône aux mendiants. On comprend
alors pourquoi clans !es dénombrements, les hôtels, les maisons
de notables sont toujollrs plus peuplés que les petits apparte-
ments à une ou deux pièces du commun. On doit se figurer ces
familles où pourtant naissait le sentiment déjà moderne de la
famille, non pas comme des refuges contre !'invasion du
monde, mais comme les centres d'une société, les foyers
d'une vie sociale très dense. Autour d'eux s'établissaient des
cercles concentriques de relations, Je plus en plus lâches
vers la périphérie cercles de parents, d'amis, de clients,
de protégés, de débiteurs, etc.
Au cœur de ce réseau complexe, le groupe résidant des en­
fants et des serviteurs. Les progrès du sentiment de l'enfonce
à travers le xvr(' et le xvw siècle, la méfiance des mora-
1 istes à l'égard des serviteurs ne l'ont pas encore dissocié. Il
est comme l'âme vivante et bruyante de la grande maison.

l. Bussy-Rabutin, Mémoires. 1704, 3 vol.


296 La famille

De nombreuses gravures nous montrent les enfants mêlés aux


serviteurs, eux-mêmes le plus souvent très jeunes. Par exemple,
cette illustration de proverbes de Lagnet où un petit « garçon »
s'amuse avec l'enfant de la maison qui commence juste à
marcher '. Cette même familiarité devait se rencontrer
dans les ménages d'artisans, de laboureurs avec leurs appren-
tis ou leurs jeunes valets. Il n'y avait pas une grande diffé-
rence d'âge entre les enfants de la maison et les serviteurs
qu'on engageait très jeunes, dont certains étaient des frères
de lait des membres de la famille. Le Book of Common Prayer
de 1549 fait une obligation aux chefs de famille de veîl!er à
l'instruction religieuse de tous les enfants de la maison, c'est-à-
dire aux childrcn, servanrs and prentices. Les serviteurs et
apprentis sont assimilés aux enfants de la famille. Ils s'amu-
saient entre eux à des jeux de gamins. « Voilà tout présente-
rncnt le laquais de l'abbé qui, se jouant comme un jeune chien
avec l'aimable Jacquine, l'a jetée par terre, lui a rompu le
bras et démis le poignet. Les cris qu'elle fait sont épouvan•
tables », dit !Vfme de Sévigné qui trouve cela assez amu-
sant '.
Les fils de famille persistaient encore au xv11 1• siècle à remplir
des fonctions domestiques qui les rapprochaient du monde des
serviteurs, en particulier le service à table. Ils tranchaient les
viandes, pl)rtaient les plats nombreux dans le service à la
française, qui a aujourd'hui disparu, et qui consistait à
présenter plusieurs plats à la fois, comme sur un buffet, ver-
saient it boire, portaient les verres ou les remplissaient. Les
manuels de civilité consacrent jusqu'à la fin du xvrn•· siècle un
important chapitre à la manière de servir à table. Les scènes
de service à table des enfants sont souvent représentées dans
la scène de genre'. La notion de service ne s'était pas encore
dégradée. Le fait d'être « dans la dépendance » d'autrui n'avait
pas encore pris le caractère humiliant qu'on lui reconnaît
désormais. On " appartenait » presque toujours à quelqu'un.
Les arts de plaire des XVI" et xvu" siècles du type du

1. Lagniet dans Prm•erbes.


2. Mme de Sévigné, Lettres. 19 aoùt 1671.
3. Helmont ([ 623- l 679), L'enfant servant à table, dans Berndl
n'' 365.
De la famille médiévale à la famille moderne 297

Courüsan conseillent au « gentilhomme particulier », c'est-à-


Jire subalterne, de bien choisir son maître et de réussir à
gagner sa faveur. La société se présentait encore comme des
réseaux de « ,dépendances ». D'où une certaine difficulté
à séparer les services honorables des services mercenaires, ré-
servés à une basse domesticité : cette difficulté persistait encore
a'U XVIJ(' s·îède, quoique les serviteurs fussent désormais assi-
milés aux méprisables conditions mécaniques. Il demeurait
toujours entre maîtres et serviteurs, quelque chose qui ne se
réduisait ni à .l'observation d'un contrat ni à 'l'exploitation d'un
patron : un lien existentieJ qui n'excluait pas la brutalité des
uns, 1a ruse des autres, mais qui résultait d'une communauté
de vie de presque tous les instants. Remarquons les termes
employés par les moralistes pour désigner les devoirs du père
de famine : « La conduite d'un sage père de fami11e se
réduit à trois chefs principaux le premier est d'apprendre
à bien ménager sa femme. Le second à bien élever ses
enfants, le dernier à bien régler ses domestiques 1• » « Salo-
mon nous donne là-dessus un avis très judicieux, qui ren-
ferme tous 1es devoirs d'un Maître à l'égard de ses serviteurs.
Il y a trois choses, dit-il, dont ils ne doivent pas manquer :
de pain, de travail et de remontrances. De pain... parce que
c'est leur droit : de travail, parce que c'est leur conditîon ; de
remontrances et de châtiments, parce que ç:'est notre intérêt. »
« On ne trouverait que fort peu de serviteurs d'une conduite
irrégulière, s'ils étaient nourris honnêtement et paiés de leurs
gages avec exactitude. » Mais on ne donnait pas de gages
comme on paie aujourd'hui un salaire. Voyez comme parle
Coustel 2 les parents prodigues « se mettent dans l'impuis-
sance de récompenser leurs domestiques, de satisfaire leurs
créanciers, ou d'assister les pauvres, comme ils y sont obli-
gés )>. Ou encore Bordelon 3 : (< Il y a entre les domestiques
et les maîtres des devoirs réciproques. Donnez-leur pour leurs
services et pour leur soumission respective de la compassion
et des récompenses. )> On ne payait pas un serviteur, on le

1. De Gérard, Entretiens, 1, p. 153.


2. Coustel, op. cit.
3. Bordelon. op, dt,
298 La famille

récompensait, les relations n'étaient pas tant de justice que <le


protection et de pitié. le même sentiment qu'on éprouvait
pour les enfants. Nul ne l'a mieux exprimé que Don Qui•
chotte, quand à son réveil il considérait Sancho encore en-
dormi : « Dors, lui disait-il, tu n'as pas de souci.. Pour le
soin de ta personne, tu !'as commis à mes épaules, c'est un
fardeau que la nature et la coutume ont imposé à ceux
qui ont des serviteurs. Le valet dort pendant que le maître
veille, pensant comment le nourrir, l'améliorer er lui faire du
bien. !:angoisse (de la mauvaise saison, etc.)... n'afflige nul-
lement le serviteur, mais bien le maître qui doit sustenter,
durant la stérilité et la famine. celui qui l'a servi pendant la
fertilité et l'ahondance ', ,, La familiarité qu'entraînait cette
relation personnelle de dépendance apparaît encore dans les
comédies de Molière, dans le langage des servantes et valets,
quand ils parlent à leurs maîtres. Dan ces salles sans affec-
tation particulière où on mangeait, couchait, recevait, les
serviteurs ne se séparaient pas des maître, : dans les Caquets
de l'accouchée, la servante se mêlait à la conversation tout
naturellement. Cela se passait dans les maisons bourgeoises,
mais aussi dans la grande nohlesse. « 1'.lme la princesse (de
Condé), rapporte Mme de Sévigné ', ayant pris il y a quelque
temps de l'affection pour un de ses valets de pied nommé
Duval, celui-ci fut assez fou pour souffrir impatiemment la
bonne volonté qu'elle témoignait aussi pour le jeune Rabutin,
qui avait été son page. » Ils se prirent de querelle devant la
princesse. Rabutin mit l'épée à la main pour l'en châtier,
Duval tira aussi la sienne, et la princesse se mettant entre
eux pour les séparer, et!e fut blessée légèrement à la gorge. ,,
Cette familiarité tendait certainement à disparaître chez
les adultes, et les moralistes les plus soucieux des bons trai-
tements envers les 1;erviteurs, conseillaient aussi la plus grande
réserve à leur égard : « Parlez peu à vos domestiques". ,,
El!e subsistait cependant chez ks enfants et les jeunes gens.
lis s'étaient amusés dès leurs premières années avec les petits

1. Don Quù:lwue. éd. La Pléiade, Il" partie, chap. 20, p. 66 l.


2. Mme de Sévigné. Lellfl'S, 23 janvier !671.
-'· Bordelon, op. cit.
De la famille médiévale à la famille moderne 299

laquais, dont certains leur étaient plus personnellement atta-


chés et parfois les servaient au collège ; il pouvait se former
entre eux une vraie camarraderie. On connaît les valets de
Molière, celui du Menteur de Corneille. Mais un valet de
comédie oublié, celui des Ecoliers de Larivey, exprime le sen-
timent qu'il porte à son maître avec une émotion plus vraie
(< J'ai été nourri avec lui et l'aime J)Jus qu'autre qui vive. »
Les historiens nous ont appris depuis longtemps que le roi
ne restait jamais seul. Mais en fait, jusqu'à la fin du XVII" siè-
cle, personne n"était seul. La densité sociale interdisait l'isole-
ment et on vantait comme des performances rares ceux qui
avaient réussi à s'enfermer dans un « poele » ou une
« étude » assez longtemps relations entre pairs, relations entre
personnes de même condition mais dépendant les unes des
autres, relations entre maîtres et serviteurs, ces relations de
tous les jours et de toutes les heures ne laissaient jamais
l'homme seul. Cette sociabilité s'était longtemps opposée
à la formation du sentiment familial, faute d'intimité, Le
développement, aux XVI'' et xvw siècles, d'une relation af-
fective nouvelle, ou tout au moins autrement consciente,
entre les parents et les enfants, ne l'a pas détruite. Cette
conscience de l'enfance et de la famille - au sens où on
parle de conscience de classe - postulait des zones d'inti-
mité physique et morale qui n'existaient pas auparavant. Elle
s'est toutefois accommodée à cette époque d'une promiscuité
de tous les instants. La conjonction d'une sociabilité tradition-
nelle et d'une conscience nouvelle de la famille s'est faite
seulement dans certaines familles, des familles de notables
ruraux ou urbains, nobles ou roturiers, paysans ou artisans.
Les maisons de ces notables sont devenues des foyers de vie
sociale autour desquels gravitait tout un petit monde complexe
et nombreux. Cet équilibre entre !a famille et la société ne
devait pas résister à l'évolution des mœurs et aux nouveaux
progrès de l'intimité.

Dès le xvm(' siècle, la famille commence à prendre ses dis-


tances à l'égard de la société, à la refouler au-delà d'une
300 La famille

zone de vie privée toujours plus étendue. L'organisation de la


maison répond à ce souci nouveau de défense contre le monde,
C'est déjà la maison moderne qui assure de l'indépendance
aux pièces en les ouvrant sur un couloir d'accès. Si elles com•
muniquent entre elles, on n'est plus obligé de les traverser
toutes pour passer de l'une à l'autre. On a dit que le confort
date de cette époque ; il est né en même temps que l'intimité,
la discrétio-n, l'isolement, il en est l'une des manifestations, JI
n'y a plus de lits n'importe où. Les lits sont réservés à la
chambre à coucher, équipée de chaque côté de l'alcôve de pla·
cards et de réduits où apparaît un outillage nouveau de toilette
et d'hygiène. En France et en Italie le mot chambre a tendu
à s'opposer au mot salle - ils étaient autrefois plutôt syno-
ny111es -, la chambre désignant la pièce où l'on couche, la
salle, celle où l'on reçoit, celle où l'on mange : le salon, fa
salle (à manger) -- la caméra et la sala da pranza. En Angle-
terre le mot room est resté dans tous les usages., mais on l'a
précisé par un préfixe : la salle à dîner, la salle au lit...
Cette spécialisation des pièces de l'habitat, dans la bourgeoi-
sie et la noblesse d'abord, est certainement un des plus grands
changements de la vie quotidienne. Il répond à un besoin
nouveau d'i,olement. Dans ces intérieurs plus fermés, les ser-
viteurs ne quit1ent plus les lieux écartés qui leur sont assi-
gnés - sinon chez les princes du sang, où les anciennes
mœurs persistent. Sébastien Mercier note comme une habitude
récente, que les dames sonnent leurs servantes. Les sonnettes
sont alors montées de te!le sorte qu'on puisse les commander
à distance, alors qu'autrefois elles étaient juste capables
d'éveiller l'attention dans la pièce même où on les agitait.
Rie11 n'est plus caractéristique de ce nouveau besoin d'écarter
les serviteurs, et aussi de se défendre des intrus. Il n'est plus
d'usage, à la fin du xvm•· siècle, de se rendre chez un ami ou un
associé a n'importe quelle heure et sans prévenir. Ou bien on
a des jours de réception, ou encore « on s'envoie réciproque-
ment des cartes par domestiques ». « La petite poste se
charge aussi des visites '. » « Le porte claquette • dépose les

l. Sébastien Mercier. Les Tableaux de Paris, éd. Desnoiteres,


p. 194.
De la famille médiévale à la famille moderne 301

cartes, « rien n'est plus aisé, personne n'est visible, chacun a


l'hon nêteté de fermer sa porte . » Les nouvelles manières
proposent de tourner ce qui était autrefois la plus naturelle
occupation, le moyen de faire avancer ses affaires, de garder sa
place et ses amis. On vivait jadis en public et en représe nt a-
tio n, et tout se faisait oralement, par conve rsat ion. Désormais
on sépare mieux la vie mondaine, la vie professionnelle et la
vie privée : à chacune sera affecté un local approprié, la cham-
bre, le cab inet , le salon.
L'usage de la carte ou du jour n'est pas iso lé . Il appartient
à tout un code nouveau des manières qui s'est substitué à
l'anc ie nn e hienséance qui porte désormais le nom moderne de
politesse, et qui est dirigé dans le même sens de pro tect io n de
la liberté et de l-'i nt i mité individuene ou familiale, contre la
pression sociale. L'ancienne bienséance était un art de vivre
en commun et en représentation. La nouvelle polite ss.e oblige
à la discrétion et au respect de l-'int i mi té d'autru i. L 'a ccent
moral s'est dép lacé . Sébastien Mercier l'a très bien observé :
« Le ton du siè cle a fort abrégé le s cérémonies et il n'y a
guère qu'un pro-vincial qui soit un homme cérémonieux. •
On n' allo nge plus le repas : « li est plus court et ce n' est
pas à table que l' on discourt en li berté, ni que l'on fait des
contes amusants », c'est au salo n , la salle où on se retire :
drawîng room. « On ne se presse plus de boire, on ne tour-
mente pas ses convives pour leur prouver qu'on sait recevoir
son monde. On ne vous prie plus de chanter (les concerts
auto ur de la table encore chargée de fruits du xv1'-xv11"
siècle !) » « On a re-no ncê à ces usages sots et ridicules si
familiers à 110 s ancêtres, mal'he ureux p rosé ly tes d'une coutume
gênant e et co n t ra riante qu'ils a pp elai en t honnête. » « Pas
une min ute de re pos : on se bata illa it (en cérémonie) avant le
rep as et pendant le repas avec une opiniâtreté pédante sque, et
les experts en cérémonie app l audis saie nt à ces puérils com-
bats. »- « De to ute s tes coutumes an tiques et trivi ales . celle de
saluer lorsqu 'o n éternue est la seule qui subsiste encore de
no s jours. » « On. laisse le cordonnier et le tailleur se donner
l ' acco lade vraie ou fausse qui était enco re fa mi liè re au beau
monde il y a q uar ante ans. » « Ce n'est plus que chez le
petit bourgeois fomusant , l'emploi de ce mot) que l'on emploir
.102 La famille

des cérémonies fastidieuses et ces façons i·nutiles. et éternelles


qu'il prend encore pour des civilités et qui fatiguent à l'excès
les gens qui ont l'usage du monde. »
L'arrangement de la maison, la réforme des mœurs laissent
une plus grande place à l'intimité : celle-ci est remplie par
une famille réduite aux parents et aux enfants, d'où .o,ont écar-
tés les serviteurs, clients, amis. Les lettres du général de Mar-
tange, écrites à sa femme entre 1760 et 1780, permetten1 de
mesurer les progrès d'un sentiment de la famille, dépouillé de
tout archaïsme, devenu identique à celui du XIXP et du déhut
du XX" siècle. La famille a cessé d'être « taisibJ.e » ; elle est
devenue très bavarde et envahit la correspondance et sans
Joute les c0nversatinns et les soucis 1.
Les anciennes appeJJations, comme « Madame >> ont dis-
paru Martange écrit à sa femme « Ma chère maman » ou
(< ma chère amie », « mon cher enfant >), « ma chère petite ».

Le mari aime donner à sa femme le même nom que lui don-


nent leurs enfants, maman. Les lett.l'.es sont pleines de détails
sur les enfants,. leur santé, leur conduite. On les désigne par
des diminutifs familiers Minette, Coco. L'usage pJus répandu
du diminutif c-orrespond à une plus grande familiarité, et
surtout à un besoin de s'appeler autrement que les étrangers,
à souligner ainsi par une sorte de langage initiatique la soli-
darité des parents et des enfants et la distance qui Jes sépare
de tous ·Jes autres.
Le père éloigné se fait tenir au courant des petits détails
de la vie quotidienne qu'il prend très au sérieux. Il attend
les lettres avec impatience « Je te prie, ma bonne petite,
d'écrire à tout hasard deux mots seulement. » <( Gronde un
peu, je te prie, Mlle Minette sur le peu d'attention qu'elle
a eu jusqu'à présent à m'écrire. » l'i parle de la joie de la
réunion prochaine en famille ; « Je me fais une grande fête
de me retrouver avec toi dans notre pauvre petit domaine, et
n'aurais point de souci pJus cher que celui d'arranger ta
chambre et de rendre notre séjour commode e:t agréable. »

1. Correspondance inédite du général de Marlange, 1576-1782.


éd. Bréard, 1898.
De la famille médiévale à la famille moderne 303

C'est déjà le goùt moderne de l'intimité qui oppose la maison,


objet d'un bricolage fervent, au monde extérieur.
Dans cette correspondance, les questions de santé et d'hy-
giène occupent une grande place. On se préoccupait autrefois
des graves maladies, mais on ne témoignait pas cette sollicitude
de chaque instant, on ne s'inquiétait pas d'un rhume, d'une
petite affection passagère; !a vie physique n'avait pas cette
importance (< Je serais trop à plaindre ,._i je n'avais pas des
nouvelles de ta santé et de celle de mes petites filles. » •.•
,1 Quoique ce que tu me marques du peu de santé dont lu
jouis ainsi que mes pauvres petites ne soit pas aussi conso-
lant que le désirerait le cœur d'un père... » « Je ne suis pas
très tranquille sur ce que tu me marques de la disparition de
l'appétit et des douleurs de notre petit. Je ne saurai trop
te recommander, ma chère enfant, d'avoir tant pour lui que
pour Xavière, du miel de Narbonne, et de ne pas manquer
de leur en frotter les gencives quand ils sentent des douleurs. )>
Ce sont les émotions de parents lors des premières dents.
Elles auraient pu intéresser un moment quelques commères
ou quelques « mies », au temps de Mme de Sévigné, mais elles
n'avaient pas !es honneurs de la correspondance d'un offi-
cier généra!. <( Le rhume de mes deux filles m'inquiète 11
me semble que le temps s'est enfin mis au beau ce matin. >>
On discutait du vaccin antivariolique comme aujourd'hui du
B.C.G. <( Je te laisse absolument !a maîtresse de l'inoculation
de Xavière, et le plus tôt sera le mieux, puisque tout le
monde est content de l'inoculation. » li conseille à sa femme
de boire de « l'eau de Sedlitz >> et 1< les sels de même nom »,
de la limonade. de couper l'eau de vinaigre ou d'eau-de-vie,
pour lutter contre la contagion des épidémies.
L'une des filles s'est mariée en Allemagne. Dans une lettre
à sa (< chère et tendre maman >> du 14 janvier 1781, elle explique
son long silence « Les deux cadets ont d'abord eu pendant deux
mois la coqueluche à un point si violent que toutes les fois
qu'ils toussaient ils demeuraient violets et le sanc (sic) sortait
des deux narines à gros bouillon. Après cette maladie, ma petite (la
dernière) et Xavier prirent les plus fu- rieuses fièvres chaudes
possible. Les médecins avaient cnndamné Xavier : « Ce pauvre
enfant a souffert tout cc qu'il
304 La famille

est possible de souffrir. >) On réussit pourtant à le sauver :


« Grâce à ]'Etre Suprême, ils me sont rendus tous trois. »
On n'oserait plus alors se consoler de .la perte d'un enfant
par l'espoir d'en faire un autre, comme on pouvait encore
!'avouer un siècle plus tôt. Ce petit être est irremplaçable,
sa perte irréparable, Et la mère trouve sa joie au milieu de
ses enfants, qui n'appartiennent plus à un milieu intermé-
diaire entre le non-être et l'être : « La compagnie de mes
petits fait aussi mes seules délices. » On observe ici sur le
vif le rapport entre les progrès du sentiment de l'enfance et
les progrès de l'hygiène, entre le souci de l'enfant et celui de
sa santé, autre forme des liens qui unissent les attitudes devant
la vie aux attitudes devant la mort.
On traite aussi beaucoup de !'éducation des enfants, on en
reconnaît l'importance : « Surtout je te recommande de ne
pas perdre une minute pour l'éducation des enfans ; double ou
triple les leçons par jour, surtout pour leur apprendre à se
tenir, à marcher et à manger » (persistance de l'ancienne civi-
lité). Les trois enfants ont un précepteur : « Que les trois
enfans en profitent et que les deux filles surtout apprennent
à se tenir et à marcher. Si M. H. leur donne de la grâce, il
pourra se vanter d'être un habile maître. "
Martange a des difficultés d'argent. li redoute leurs consé-
quences : « La douleur de ne pouvoir leur donner l'éducation
que j'aurais désirée m'a fait passer de cruels quarts d'heure de
réflexion. >> Quelles que soient les circonstances, î! ne faut
pas épargner « Je cachet des maîtres ». Nous sommes loin
des doléances des moralistes des années 1660 qui se plai-
gnaient qu'on ne payait pas les maîtres parce qu'on ne se
rendait pas assez compte de l'importance de leur mission.
« Je vendrais, si je n'avais rien autre chose, ma dernière
chemise pour voir mes enfants au niveau de tous les autres
de leur âge et de leur état Ils ne doivent pas être nés pour
nous humilier par leur ignorance et leur maintien. Je ne pense,
ma chère amie, qu'à réparer ma fortune pour assurer et faire
leur bonheur, mais s'ils veulent faire le mien, il faut qu'ils
s'appliquent et profitent du temps. » Martange s'inquiète, au
moment de la vaccination, que « le temps de l'inoculation sera
perdu _pour les maîtres ». « Profitez du séjour de la ville pour
De la famille médiévale à la famille moderne 305

leur donner un peu d'éducation que mes malheurs (de for-


tune) nous ont jusqu'à présent empêchés de leur procurer. » La
santé et l'éducation les deux principaux soucis des parents
désormais. On ne peut pas ne pas être frappé par l'accent très
moderne de cette correspondance. Malgré les deux s-ièc!es qui
nous séparent, elle est plus proche de nous que de Mme de
Sévigné, un siècle seulement plus tôt. Chez Mme
de Sévigné, à côté de la sollicitude naturelle d'une bonne grand-
mère, apparaît surtout, dans les moments quelconques de la
vie, u.ne u1riosité amusée des fantaisies de l'enfance, ce que j'ai
appelé plus haut le premier sentiment de l'enfance, le mignotage.
Ce sentiment est presque absent chez Martange. Il prend tout
beaucoup plus au sérieux. C'est déjà la gravité du XIX'! siècle,
appliquée aux petites choses comme aux gran- des, la gravité
victorienne. Au xvu•' siècle, quand il n'était pas sujet de
divertissement, l'enfant était l'instrument d'une spéculation
matrimoniale et professionnelle, qui devait ame- ner un
.avancement de la famille dans la société. Ce souci passe au
second plan chez Martange la recherche de l'éducation
apparaît beaucoup plus désintéressée. Les enfants tels qu'ils
sont, la famille telle qu'elle est, a·vec ses peines et ses joies
quotidiennes, ont émergé d'une routine élémentaire pour attein-
dre les zones les plus lumineuses de la conscience. Ce groupe
de parents et d'enfants, heureux de leur solitude, étrangers au
reste de la société, ce n'est plus la famille du xvne siècle,
ouverte au monde envahissant des amis, clients, serviteurs.,
c'est la famille moderne.
L'une des marques les plu" caractéristiques de cette famil1e
est le souci d'égalité entre 'les enfants. On a vu que Jes mora-
listes de la seconde moitié du xvnl' siècle les défendaient très
timidement, surtout parce que la faveur des privilégiés faisait
courir aux cadets négligés le risque de fausses vocations reli-
gieuses, mais aussi parce qu'ils étaient en avance sur leur épo-
que et pressentaient les conditions futures de la vie familiale.
On a bien vu à les lire combien ils avaient le sentim.ent de
contrarier l'opinion commune. Désormais, à la fin du xvme
siècle, l'inégalité entre les enfants apparaîtra comme une injus-
tice intolérable. Ce sont les mœurs, et non le code civii ni la
Révolution, qui ont supprimé le dro,it d'aî-nesse. Les familles
106 La famille

le refuseront quand les ultras Ue la Restauration !e rendront


possible. inspirés par une conception nouvelle de la famille,
qu'ils attribuaienl faussement à l'Ancien Régime « Sur
vingt familles aisées, écrit Villèle à Polignac le 3 l octobre
! 824 i, il n'y en a à peine une où l'on use de la faculté
d'avantager !'aîné ou tout autre de ses enfants. Les liens de
la subordination sont tellement relâché. partout que dans la
famille. le père se croit obligé de ménager ses enfant<;. »

D.epuis la fin du Moyen Age jusqu'aux xvr·-xvw siècles.


l'enfant avait conquis une place auprès de ses parents, à la-
quelle il ne pouvait prétendre au temps où l'usage voulait
qu'on le confiât à des étrangers. Ce retour des enfants au
foyer est un grand événement il donne à !a famille du
XVII" siècle son principal caractère, qui la distingue des familles
médiévales. L'enfant devient un élément indispensable de la
vie quotidienne, on se préoccupe de son éducation, de son
placement, de son avenir. Il n'est pas encore !e piv<Jt de tout
le système, mais il devient un personnage beaucoup plus consis-
tant. Cette famille du xvll" siècle n'est pourtant pas la famille
moderne elle s'en distingue par !'énorme masse de sociabi-
lité qu'elle com,erve. Elle est, là où elle existe, c'est-à-dire
dans de grandes maisons, un centre de relations sociales, la
capitale d'une petite société complexe et hiérarchisée que com-
mande le chef de famille.
Au contraîre, la famille moderne se retranche du monde.
et oppose à la société !e groupe solitaire des parents et des
enfants. Toute !'énergie du groupe est dépensée pour fa promo-
tion des enfants, chacun en particulier, sans aucune ambiH
tion co!icctîvc les enfants, plutôt que la famille.
Cette évolution de la famille médiévale à !a famille du
XVII" siècle et à la famille moderne, fut longtemps limitée
aux nohles, aux bourgeois, aux riches artisans, aux riches la-
boureurs. Encore au début du XIX'' siècle, une grande partie

l. J. Fourcassié, Villèft'. !954.


De la famille médiévale à la famille moderne 307

de la population, la plus pauvre et la plus nombreuse, vivait


comme les familles médiévales, les enfants ne restaient pas
chez leurs parents. Le sentiment de la maison, du « chez
sol », du home, n'existait pas pour eux. Le sentiment de la
maison est une autre face du sentiment de la famille. A
partir du xv1w siècle et pour longtemps, jusqu'à nos jours, le
sentiment de !a famille se modifia très peu. Il resta tel qu'on
l'observe dans les bourgeoisies rurales ou urbaines du xvmü
siècle. Par contre, i1 s'étendra de plus en plus à d'autres cou-
ches sociales. Dans l'Angleterre de la fin du xvm· siècle,
Ashton constate les progrès du genre de vie familiale : « Des
ouvriers agricoles tendaient à s'installer un foyer à eux, au
lieu de prendre pension chez leurs employeurs, et un déclin
de !'apprentissage dans !'industrie permettait des mariages plus
précoces et des familles plus nombreuses 1 • » Le retard de
l'âge du mariage, la précarité du travail, les difficultés du
logement, la mobilité du compagnonnage, la persistance des
traditions d'apprentissage, autant d'obstacles au mode idéal de
la vie de famille bourgeoise, autant d'obstacles que l'évolu-
tion des rnœurs grignotera peu à peu. La vie familiale s'est
désormais étendue à presque toute la société, au point qu'on
a oublié son origine aristocratique et bourgeoise 2 •

1. J. Ashton, La Révolution industrielle, p. 173.


2. H. Bergues, Ph. Ariès, E. Hélin, L. Henry, M. Riquet.
A. Sauvy, J. Sulter, La Prév('ntion des nais,1·ances dans la famîl!e, ses
origines dans {es temps moderne.1·. Institut national d'Etudes démo-
graphiques, Cahier n" 35, 1960. Cf. aussi R. Prigent, Rmouvecw
d<'S idées sur fa familfe. Institut national d'Etudes démographiques,
n" 18, 1954.
CONCLUSION

Famille et sociabilité

L'historien qui parcourt Ies documents iconographiques avec


le souci d'y retrouver ce frémissement de Ja vie qu'il éprouve
lui-même dans sa propre existence. s'étonne de la rareté, au
moîns jusqu'au xv1 siècle, des scènes d'intérieur et de famille.
lJ doit les découvrir à la loupe, et ies interpréter à renfort
d'hypothèses. Au contraire il fait tout de suite connaissance
avec le principal personnage de cette imagerie, aussi essentiel
que le chœur dans le théâtre antique : la foule, non pas la foule
massive et anonyme de nos villes surpeuplées, mais l'assemblée,
dans l.i rue ou dans des lieux puhlîcs (comme les églises), des
voisins, des bonnes femmes et enfants, nombreux mais pas
étrangers l'un à !'autre - une bigauure familière assez sem-
blable à celle qui anime aujourd'hui les souks des villes arabes,
ou encore les cours des villes méditerranéennes à l'heure de la
promenade du soir. Tout se passe comme si chacun était
dehors au Jîcu de rester à la maison scènes de rues et de
marchés, de jeux et de métiers, d'armes ou de cours, d'églises
ou de supplices. Dans !a rue, d.ins les champs, à rextérieur,
en public, au milieu d'une collectivité nombreuse, c'est là
qu'on a tendance à situer naturellement les événements ou les
personnes qu'on veut représenter.
L'idée se dégagera, d'isoler des portraits individuels ou fami-
liaux. Mais l'importance que nous avons accordée dans ces
pages à ces essais ne doit pas nous masquer combien ils furent
ù !'origine rares et timides. L'essentie1' restera longtemps, jus-
qu'au XVII" siècle, époque où l'iconographie familiale devien-
dra très abondante, la représentation de la vie extérieure et
publique. Cette impression très générale gui frappe l'historien
dès son contact avec les documents iconographiques, corres-
Conclusion famille et sol'iahilité 309

pond sans doute à une très profonde réalité. La vie d'autre-


fois, jusqu'au xvœ siècle, se passait en public; nous avons
donné bien des exemples de l'emprise de la société. Les céré-
monies traditionnelles qui accompagnaient le mariage et qui
passaient avant des cérémonies religieuses, longtemps sans.
solennité la bénédiction du lit nuptial, la ·visite des invités
aux époux déjà couchés, les chahuts pendant la nuit des
noces, etc., prouvent encore le droit de !a de société sur l'inti-
mité du couple. Pourquoi s'en serait on formalisé alors qu'en
fait, il n'existait presque aucune intimité, qu'on vivait mêlés
les uns aux autres, maîtres et serviteurs, enfants et adultes,
dans des maisons ouvertes à toute heure aux indiscrétions.
des visiteurs ? La densité sociale ne laissait pas de place à la
famille. Non pas que la famille n'existât comme réalité vécue,
il serait paradoxal de !a contester. Mais elle n'existait pas.
comme sentiment ou comme valeur.
Nous avons vu la naissance et le développement de ce senti-
ment de la famille depuis le xv" siècle jusqu'au xv1w. Nous
avons vu comment jusqu'au XVIII" siècle, il n'avait pas détruit
l'ancienne sociabilité ; il est vrai qu'il- était limité à des condi-
tions aisées, celles des notables, ·ruraux ou urbains, aristocra-
tiques ou bourgeois, artisans ou marchands. A partir du
xvrœ' siècle, il s'étendit à toutes les conditions et s'imposa
tyranniquement aux consciences. On a souvent présenté l'évo-
lution des derniers siècles comme le triomphe de l'individua-
lisme sur les contraintes sociales, parmi lesquelles on comptait
la famille. Où voit-on de l'individualisme dans ces vies mo-
dernes où toute l'énergie du couple est orientée vers la promo-
tion d'une postérité volontairement réduite? L'individualisme
ne serait-il pas plutôt <lu côté de l'allègre indifférence des pro-
lif'iques pères de famille d'Ancien Régime? Certes la famille
moderne n'a plus la même réalité matérielle que sous l'An-
cien Régime, quand elle se confond<.lit avec un patrimoine et
une réputation. Sauf dans des cas dont l'importance ne cesse
de diminuer, le problème de la transmission du hicn passe
après le bien des enfants et on ne voit plus nécessairement
ce bien dans la fidélité à une tradition professionnelle. La
famille est devenue une société fermée où on aime demeurer
.:t qu'on aime évoquer, comme déjà le général de Martange
310 La famille

dans ses lettres de la fin du xv1JI!' siècle. Toute l'évolution de


nos mœurs contemporaines est incompréhensible si on néglige
cette prodigieuse excroissance du sentiment familiale. Ce n'est
pas l'individualisme qui a gagné, c'est !a fami!!e.
Mais cette famille s'est étendue dans la mesure où la socia-
bilité se retirait. Tout se passe comme si la famille moderne
se substituait à la défaillance des anciennes relations sociales
pour permettre à l'homme d'échapper à une insoutenable soli-
tude morale. Dès le xvrn•· siècle, on a commencé à se dé-
fendre contre une société dont !a fréquentation constante élait
auparavant la source de l'éducation, de la réputation, de la
fortune. Désormais un mouvement de fond fait éclater les
anciens rapports entre maîtres et serviteurs, grands et petits,
amis ou clients. Mouvement parfois retardé par les inerties
de l'isolement géographique ou social. Il sera plus rapide à
Paris que .dans d'autres villes, plus rapide dans les bourgeoisies
que dans les classes populaires.. Partout il renforcera l'inti-
mité de la vie privée aux dépens des relations de voisinage
ou d'amitiés ou de traditions. L'histoire de nos mœurs se
réduit en partie à ce long effort pour se séparer des autres,
pour se retrancher à l'écart d'une société .dont la pression
n'est plus supportée. La maison a perdu ce caractère de lieu
public qu'elle avait dans certains cas au xvw siècle, au profit
du cercle ou du café, qui à leur tour sont devenus moins
fréquentés. La vie professionnelle et la vie familiale ont
étouffé cette autre activité qui au contraire envahissait autre-
fois toute la vie, celle des relations sociales.
On est tenté de penser que le sentiment de la famille et la
sociabilité n'étaient pas compatibles, el ne pouvaient se déve-
lopper qu'aux dépens l'un de l'autre.
Conclusion

li était libre. ma is infiniment. jusqu'à


ne plu se sentir peser sur terr-e. li lui
manquait ce poid. des relations hum ai-
nes qui entrave la ma rche, ce. larmes,
ces ad ieux, ces reproches , ces joies, tout
ce qu'un homme caresse ou déchi re cha-
que fois qu'il ébat1c he un geste, ces m il le
liens qui l'attachent aux autres el le ren-
dent lourd.
S AIN T· E XUPÉR Y.

Au Moyen Age, au début des temps mod ernes, longtemps


encore dans les c l asses popu !aires, les enfants étaient confon-
dus avec: les ad u l tes, dè s qu'on les estimait capables de se pass er
de l'aide des mè res ou des no urr ices , peu d'années après un
tardif sevra ge, à parti r de sept ans env i ro n. Dès ce moment
ils entraient d'emblée dans la grande communauté des hom-
mes, partagea ie nt a vec le urs amis, jeunes ou vieux, les tra-
vaux et les jeux de chaque jo ur. Le mouvement de l a vie collective
entraînait dans un même flot les âges et les co11 d i -
t io ns, sans laisse r à personne le temps de la solitude et de
l'intimité. Dans ces existences trop denses, trop collectives, il n 'y ava i t
pas de place pour un secteur pr i vé. Li famille re m- plissait
une fonction, elle assurait la transmission de la vie. des biens
et des nom s, elle ne pé nétra it pas lo in dan la sen- sibilité. Les m
yth es corn111e l' a mour courtois (ou préc ietix ) mé prisa ient le
ma riage, les réalités co mme l':1 p pre n tissage des enfants
relâchaient le lien affe ctif entre les parents et les
enfants : on peut concevoir la famille moderne sans amour.
312 L'enfant et la vie familiale

mais le souci de l'enfant et la nécessité de sa présence y sont


enracinés. Cette civilisation médiévale avait oublié la paideia
des anciens et elle igno-rait encore l'éducation des modernes.
Tel est le fait essenüel elle n'avait pas l'idée de l'éducation.
Aujourd'hui notre société dépend, et sait qu'elle dépend, du
succès de son système d'éducution. Elle a un système d'édu-
cation, une conception de l'éducation, une conscience de son
importance. Des sciences nouvelles, comme la psychanalyse,
la pédiatrie, la psychologie, se consacrent aux problèmes de
l'enfance et leurs consignes atteignent les parents à travers une
vaste littérature de vulgarisation. Notre monde est obsédé par
les problèmes physiques, moraux, sexuels, de l'enfance.
Cette· préoccupation, la civilisation médiévale ne la connais-
sait pas, parce que, pour elle, il n'y avait pas de problème,
l'enfant dès son sevrage, ou peu après, devenait le compa-
gnon naturel de l'adulte. Les classes d'âge .du néolithique,
la paideia hellénistique, supposaient une différence et un pas-
sage entre le monde des enfants et celui des adultes, passage
qu'on franchissait par l'initiation ou grâce à une éducation.
La civilisation médiévale ·ne percevait pas cette différence et
n'avait donc pas cette notion de passage.
Le grand événement fut donc, au ,début des temps mo-
dernes. la réapparition du souci éducatif. Celui-ci anima un
certain nombre d'hommes d'église, de loi, d'étude, encore rares
au xvr' siècle, de plus en plus nombreux et influents ,m XVJ"
et au XVII'' siècle où îls se confondî,rent avec les partisans de
la réforme religieuse. Car c'étaient surtout des moralistes, plu
tôt que des humanistes les humanistes restaient attachés à
une culture d'homme, étalée sur toute la vie, et se préoccu-
paient peu d'une formation réservée aux enfants. Ces réfor- mateurs,
ces moralistes dont nous avons observé l'influence sur la 1.. ie de
1

l'école et de la :·ami!!c ont lutté avec détermi nation contre


l'anarchie (ou ce qui leur parai-ssait désormais anarchique) de !a
société méd-iévale, alors que l'Eglise malgré sa répugnance s'y
était longtemps ré,">ignée, et inclinait les justes à chercher leur
salut loin de ce monde païen, dans la retraite des cloîtres. On
assiste à une véritable moralisation de la société l'aspect mornl
de la religion commence à l'empor- ter peu à peu dans la
pratique sur !'aspect sacré ou eschatolo-
Conclusion 313

gique. C'est ainsi que ces champions d'un ordre moral ont été
amenés à reconnaître l'importance de l'éducation. On a cons-
taté leur influence sur !'histoire de l'école, la transformation
de l'école libre en collège surveillé. Leurs écrits se suivent de
Gerson à Port-Royal, et deviennent de plus en plus fréquents
aux xv1'' et xv11'' siècles. Les ordres religieux fondés
alors, comme les Jésuites ou les Oratoriens, deviennent des
ordres enseignants et leur enseignement ne s'adresse plus aux
adultes comme ceux des prêcheurs ou des mendiants du Moyen
Age, mais il est essentiellement réservé aux enfants et aux
jeunes. Cette littérature, cette propagande, ont appris aux pa-
rents qu'ils avaient charge d'âme, qu'ils étaient responsable,<;
devant Dieu de l'âme et même après tout, du corps de leurs
enfants.
On ad.met désorrnai:-, que l'enfant n'est pas mùr pour la vie,
qu'il faut se soumettre à un régime spécial, à une quaran-
taine, avant de le laisser rejoindre les adultes.
Ce souci nouveau de l'éducation va s'installer peu à peu au
cœur de la société et la transformer de fond en comble. La
famille cesse d'être seulement une institution du droit privé
pour la transmission des biens et du nom, elle assume une
fonction morale et spirituelle, elle forme le-s corps et les âmes.
Entre !a génération physique et \'institution juridique, il existait
un hiatus, que l'éducation va combler. Le soin porté aux en-
fants inspire des sentiments nouveaux, une affectivité nouvelle,
que !'iconographie du xvlf" siècle a exprimés avec insistance
et bonheur le sentiment modc·rne de !a famille. Les parents
ne se contentent plus de mettre au monde des enfants, d'éta-
blir quelques-uns seulement d'entre eux, de se désintéresser
des autres. La morale du temps leur impose de donner à
tous leuf's enfants, et pa_<; seulement à l'aîné, et même à la
fin du xv11(1 siècle aux filles, une préparation à la vie. Cette
préparation, il est entendu que l'école l'assure. On substitue
l'école à l'apprentissage traditionnel, une école transformée,
instrument de discipline sévère, que protègent les cours de
justice et de police. Le développement extraordinaire de l'école
au xvw siècle est une co séquencc de ce souci nouveau des
parents à l'égard de l'éducation des enfants. Les leçons des
moralistes leur font un devoir d'cn,voyer leurs enfants très
314 L'en/mil et /o l'ÏI' familiale

tôt à l'école : « Les parents. nous dit un texte de l 602, qui


ont le souci de l'éducation de leurs enfants (liberos erudien- dos)
ont droit à plus d'honneur que ceux qui se contentent de les
faire naître. Ils leur donnent non seulement la vie, mais
une vie bonne et sainte. C'e;;t pourqlloi ces parents ont bien
raison d'envoyer leurs enfants, dès l'âge le plus tendre, au
marché de la v1,1ie sagesse », autrement dit au collège, « où ils
dcvicndron'l le, ouvriers de leur propre for- tune, les ornements
de la patrie, de la famille et des amis' ,,. La ,famille et l'école
ont ensemble retiré l'enfant de la so- ciété des adultes, L'école
a enfermé une enfance autrefois libre dans un régime
disciplinaire de plus en plus strict, qui aboutit aux xv1Jr" et x1x•·
siècles à la claustration totale de l'in- ternat. La sollicitude de la
famille, de l'Eglise, des moralistes et des administrateurs a privé
l'enfant de la liberté dont il jouissait parmi les adultes. Elle lui a
infligé le fouet, la pri- son, les corrections réservées aux
condamnés des plus basses conditions. Mais cette rigueur
traduisait un autre sentiment que l'ancienne indifférence : un
amour obsédant qui devait dominer la société à partir du XV!ll''
siècle. On conçoit sans peine que cette invasion de l'enfance dans
les sensibilités ait provo- qué les phénomènes maintenant mieux
connus du malthmia- nisme, du contrôle des nai,sances. Celui-ci a
apparu au xv111" sièçle au moment où la famille achevait de se
réorganiser au-
tour de l'enfant, el dressait entre elle et la société le mur de
la vie privée.

La famille moderne a retiré de la vie commune, non seule-


lement l·es enfants., mais une grande partie du temps el du
souci des ud ultes. Elle correspond à un besoin d'intimité et
aussi cl'identîté : les membres Je ln famille sont réunis par le
sentiment, l'accoutumance et le genre de vie. Ils répugnent
aux promiscuités imposées par l\1ncienne sociabilité. On conçoit
que cette emprise morale de la famille ait été à l'origine un
phénomène hourgeois : la grande noblesse et le peuple, aux

1. Academia sit'I' Vita schola.1·/ica, Arnheim, 1602.


Conclusion 315

deux ext ré mi tés de l'échelle sociale, ont conservé plus longtemps


la tn1ditionnelle bienséance , et sont demeurés plus indifférents
à la pressio n du VCJisinage. Les classes populaires ont ma i n-
tenu presque ju sq u' à nos jours ce goût du coude à coude. li
existe donc un ra ppo rt en t,re le sentiment de la famille et
l e sentiment de cla s se. A plusieurs reprises, au cours de cette
étude, nous les avons vus qui se crùisaient. Les mêmes jeux
ont été pendant des siècles communs aux différentes condi-
tio ns ; depuis le dé bu t des temps modernes, une sélection s'est
opérée parmi eux : les uns ont été réservés aux gens de
qua li té, les autres abandonnés à la fois aux enfants et au peuple. Les
écoles de charité du xvn " sièc le, fondée•s pour les pauvres,
attiraient autant le s enfants de riches. Au contraire, à partir du xv1111'
siècle, les familles bourgeoises n'acceptent plus
ce mélange, et retirent leurs enfants de ce qui deviendra un
enseignement primaire populaire, au profit des pensions et
de petites classes des collèges dont elles ont conquis le mono-
pole. Les je ux et les écoles, d'abord communs à l'ensemble
de la société entrent désormais dans un système de classe. Tout
se passe comme si un corps social polymorphe très contrai•
gnant se dé fa isa i t, s'il était remplacé par une poussière de
petites sociétés, les fami lles, et par quelques groupements mas-
sifs, les classes ; familles et classes ré un iss aient des individus
rapprochés par leur ressemblance mo ra le , par l'identité de
leur genre de vie, alors que l'ancien co·rps social unique englo-
bait la plus grande variété des âges et des conditions. Car les
conditions y étaient d'a L1ta nt plus tranchées et hiérarchisèes
qu'elles se rapprochaient dans l'es pace. Les distances morales
suppléaient aux distances phy iques. La rigueur des signes
extérieurs de ·respect, des différences vestimentaires, cor rige ait
la fa milia ri té de l,t vie co mm une . Le va l et ne quittait pas son
maître dont il é ta it l'ami et le complice, une fois passé les
camaraderies de l'adolescence ·, la hauteur du maître répondait
alors à l ' i nso le nce du serviteur et -rétablissait, pour le meilleur
et pour le pire , une hiérarchie qu'une excessive familiarité de
chaque in$tant ne cessait de mettre en question.
On vi·vai t dans le contraste ; la grande naissance ou la for-
tune côtoyait la misère, l e vice la vertu. le scanda le la dévo-
tio n.
316 L'enfant et la vfr familiale

Malgré ses stridences, cette bigarrure ne surprenait pas ; elle


appartenait à la diversité du monde qu'il convenait d'accepter
comme une donnée naturelle. Un homme ou une femme de
qualité n'éprouvaient aucune gêne à visiter dans leurs somp•
lueux habits les misérables des prisons, des hôpitaux, ou des
rues, presques nus sous leurs haillons. La juxtaposition de ces
extrêmes ne gênait pas plus ,les uns qu'elle n'humiliait les
autres. li reste encore aujourd'hui quelque chose de ce climat
moral dans l'Italie méridionale. Or il vint un temps où la
bourgeoisie n'a plus supporté la pression de la multitude ni le
contact du peuple. Elle a fait sécession : elle s'est retirée de
la vaste société polymorphe p0ur s'organiser à part, en milieu
homogène, parmi ses familles closes, dans des logements
prévus pour l'intimité, -dans des quartiers neufs, gardés de
toute contamination populaire. 'La juxtaposition des inégalités,
jadis naturelle. lui devenait intolérable ; la répugnance du riche
a précédé la ,honte du pauvre. La recherche de l'intimité, les
besoins nouveaux de confort qu'elle suscitait (car iJ existe
un rapport étroit entre le confort et l'intimité) accentuaient en-
core l'opposition des genres de vie matériels du peuple et de
la bourgeoisie. L'ancienne société concentrait le maximum
de genres de vie dans le minimum d'espace et acceptait, si
elle ne le recherchait pas, le rapprochement baroque des
conditions les plus écartées. At1 contraire, la nouvelle société
assurait à éhaque genre de vie un espace réservé où il était
entendu que les caractères dominants devaient être respectés,
qu'il fallait ressembler à un modèle conventionnel, à un type
idéal, et ne jamais s'en éloigner sous peine d'excommunica-
tion.
Le sentlment de la famille, le sentiment de cla se, et peut-
être ailleurs le sentiment de race, apparaissent comme les mani-
festations de la même intolérance à la diversité, d'un même
souci d'uniformité.
Table

Préface . 5

1
Le sentiment de l'enfance

l. Les âges de la vie 29


2. La découverte de l'enfance 53
3. L'habit des enfants . 75
4. Petite contribution à l'histoire des jeux 90
5. De l'impudeur à l'innocence . 141
Conclusion : les d.e ux sentiments de l'enfance 177

La vie scolastique

1. Jeunes et vieux écoliers du Moyen Age 187


2. Une institution nouvelle : le collège 191
3. Origine des classes scolaires . 194
4. Les âges des écoliers 196
5. Les progrès de la discipline 199
6. Les 204
' petites écoles '
7. La rudesse de l'enfance écolière 205
Conclusion l'école et la durée de l'enfance 207

3
La famille

l. Les images de la famille . 217


2. De la famille médiévale à la famille moderne 252
Conclusion famille et sociabilité 308
Conclusion 31 I

!MPRJMl'.RlE AUBIN A UüUGÉ (VIENNE}.


D. /., 3" TRJM. 1975. N" .1649-3 (!_ ]()422).
Collection Points
SllRIE HISTOIRE
dirigée par Michel Winock
H 1. Histoire d'une démocratie ; Athènes
des origines à !a conquête macédonienne,
par Claude Massé
H2. Histoire de la pensée européenne
l. L'éveil intellectuel de l'Europe du 1x•· au XII" siècle,
par Philippe Wolff
H3. Histoire des populations françaises et de leurs attitudes
devant la vie depuis le XVIII'' siècle, par Philippe Ariès
H4. Venise, portrait historique d'une cité,
par Philippe Braunstein et Robert Delorl
H5. Les Troubadours, par Henri-Irénée Marrou
H6, La Révolution industrielle ( 1780-1880),
par Jean-Pierre Rioux
H7. Histoire de la pensée européenne
4. Le Siècle des Lumières, par Norman Hampson
H8. Histoire de la pensée européenne
3. Des humanistes aux hommes de science,
par Rohen Afandrou
H9. Histoire du Japon et des Japonais
l. Des origines à 1945, par Edwin O. Reischauer
H J '). Histoire du Japon et des Japonais
2. De 1945 à 1970, par Edwin O. Reischauer
Hl l. Les Causes de la Première Guerre mondiale,
par Jacque.\' Droz
Hl2. Introduction à !'histoire de notre temps. L'Ancien Régime et
la Révolution, par René Rémond
H13. Introduction à l'histoire de notre temps. Le XIX" siècle,
par René Rémond
Ht4. lntroduction à l'histoire de notre temps. Le xx siècle,
par René Rémond
H15. Photographie et Société, par Gisèle Freund
HJ6. La France de Vichy (1940-1944), par Robert O. Paxton
Ht7. Sociêté et Civilisation russes au XIX" siècle,
par Constantin de Grunwald
H 18. La Tragédie de Cronstadt ( 1921), par Paul A vrich
H19. La Révolution industrielle du Moyen Age,
par Jean Gimpel
H20. L'Enfant et la Vie familiale sous l'Ancien Régime,
par Philippe Ariès
H2l. De la connaissance historiljlle, 1wr lle11ri-ln;11ù ,\fon,111
H22. 1alraux. une vie Jans le siècle. par Je11n /,acu11111n'
H23. Le Rapport Khrouchtchev et son histoire, par Branko Lazitch
H24. Le Mouvement paysan chinois (1840-1949),
par Jean Chesneaux
H25. Les Misérnhks dans !'Occident médi0va!,
par ,/er111-l.oui.1 Gog/in
H26. La Gauche en France depuî !90/J. pur Jean To11Clwrd
H27. His!oirc de lïta!ic du Risorginll'nlo nos jours.
por S. Ro111r11w
H2,'L Genèse médiévale de /;i Fr;rnce nwdane, par Aliclid 1Hof/11
H29. DécaJenc<.' romaine ou ;\nliquité tardive, par //.-/. /\4arron l-
!30. Carlhage ou l'Empire de la mer, por Frr/1/('0i.1· /.)ecn-'l
H3!. Essais sur 1'his10ire de !,1 mon en (kciJ<.'nl. par Pit. Arih·
rl32. Le (l<ndli:-.rne 1940-1969, /hl/" .lea11 To11clwn!
H33. Gren:1dou. p,1ysans fr,uh.;,1is, par F. Urc11r1do11 cf A. Fr/1•0.11

Nouvelle hi!it:oire de la France contemporaine

H/01. La Chute de la monan.:bic (!787-1792), par Mie/id Vore//c.


H 102. L;; Répt1b/iquc j<H:nhine { !792-1794), par Mate Ho11loisea11.
H 103. La R.Cpuhliquc \ïnurgcoist: de Thermidor ù Brumaire
( 1794-1799). par /.)e11i.1- Wur,,11,1/f.
Hl 04. L'Episode nap1J!éonien ( 1749-! 815). Aspe(ls; intérieurs.
par l.ouis lfrrg('/"O!I.
H 105. L'Fpisode mipoléoni<.'n ( 1799-l 8 l 5/. Aspects extérieurs.
pllr .!. l,01,fc 1'/ .../. l't1//11d-G11il!urd.
Hl06. La France de,s notables (/815-J84HJ. l.' vtlluiinn génér;ile,
par ·lndr(; J11rili11 I'/ A11drr;-.fra11 Tllrl!'.'1/.
Hl(J7. La France des 1wtahks {/Hl5-l848J. r_,1 vie de J:i n<dion,
par A l/(/r1' /(ln/i11 r't .·/ 111l,,;-J1·a11 T11de.1·(1.
H 108. U..48 uu rA pprcn1issag:c de la République i lH48- 1i.:S2J,
par it/1111ri(,, Af:;ufl,011.
Hl 09. D<.' /a fêle impériale uu mur des fédérés / l 852-!.S71 ),
par A Iain l'les.1-Js.
Hl/0. Les Débuts de hi ·rroisiè·me République (I.S7l-!H98),
flllf Jea11-Afaric A/oye11r.
H ! 1 !. La République radicale ? (l 899- l 914),
par ;t/af11,Jefm, lfrh/rioux.
H 112. La Fin d'un mnndc ( l 9 / 4- l 929}, pm Philipp(' Bemard.
HI J .î. f.c Dédin de )a Troisième République { !929-19.18),
por /frlJ}'Î !)uhief.