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Antibiotiques (2008) 10, 61—68

D i s p o n i b l e e n l i g n e s u r w w w. s c i e n c e d i r e c t . c o m

PATHOLOGIE INFECTIEUSE

Une protozoose mal connue : la babésiose


An underestimated protozoiasis: Babesiosis
P. Bourée a,*, P. Resende b, A. Gagnepain-Lacheteau c, E. Marsaudon d

a
Unité des maladies parasitaires et tropicales, hôpital Bicêtre, université Paris-XI, 78, rue du Général-Leclerc,
94275 Kremlin-Bicêtre, France
b
Parasitologie, faculté de pharmacie, université de Lisbonne, Lisbonne, Portugal
c
Relations institutionnelles et médicales, Sanofi-Aventis, France
d
Service de médecine, centre hospitalier de Châteauroux, Châteauroux, France

MOTS CLÉS Résumé La babésiose est une zoonose transmise par les tiques, due à différentes espèces d’un
Babesia ; parasite intraérythrocytaire du genre Babesia.
Zoonose ; Cas clinique. — Un homme de 73 ans, fermier à la retraite, a consulté pour une fièvre à 40 8C, des
Tiques ; frissons, des céphalées et une asthénie. Il n’avait jamais voyagé outre-mer et n’a jamais été
Syndrome transfusé, mais avait subi une œsogastrectomie avec une splénectomie 13 ans auparavant pour
pseudo-palustre ; un cancer de l’œsophage. Un frottis sanguin a permis de mettre en évidence des Babesia
Quinine (parasitémie de 50 %). Le sérodiagnostic était positif. Les symptômes ont régressé en quelques
jours sous traitement par quinine—Clindamycine1 (1500 mg/j). Mais une hémolyse importante a
provoqué une anurie ayant nécessité 19 séances de dialyse.
Discussion. — Ces parasites sont appelés piroplasmes chez l’animal (chien, cheval, bétail) en
raison de la forme en poire des parasites intraérythrocytaires. Quelques espèces peuvent
infester l’homme : Babesia divergens en Europe et Babesia microti aux États-Unis, qui sont
transmis par des tiques. Les symptômes sont équivalents à ceux du paludisme, avec une
hémolyse. Il y a peu de cas en Europe, mais avec des symptômes sévères pouvant évoluer vers
la mort et de nombreux cas aux États-Unis, mais le plus souvent asymptomatiques. La Clinda-
mycine1 et la quinine en sont le traitement actuel, avec une alternative par l’atovaquone et
l’Azithromycine1.
Conclusion. — La babésiose est une maladie infectieuse émergente, éventuellement mortelle,
surtout en Europe. Aussi, dans les zones à risques, un diagnostic et un traitement rapides sont-ils
essentiels.
# 2008 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.

Summary
KEYWORDS Background. — Babesiosis is a tick-transmitted zoonotic disease, due to different species of an
Babesia; intraerythrocytic protozoa of the genus Babesia.
Zoonosis; Case report. — A 73-year-old patient, retired farmer, complained of fever (40 8C), chills,
Ticks; headache and asthenia. He had never travelled outside France and had never received
transfusion, but was treated, 13 years before for an adenoma of the oesophagus by an

* Auteur correspondant.
Adresse e-mail : patrice.bouree@bct.aphp.fr (P. Bourée).

1294-5501/$ — see front matter # 2008 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
doi:10.1016/j.antib.2008.02.004
62 P. Bourée et al.

Malaria-like symptoms; oesogastrectomy with splenectomy. A Giemsa-stained thin blood smear showed Babesia (para-
Quinine sitaemia 50%). Serodiagnosis was positive with Babesia canis. Symptoms decreased in few days
with treatment by quinine—clindamycin, (1500 mg/day). But a severe haemolysis provoked an
anuria, which completely cured after 19 dialysis.
Discussion. — These parasites are called piroplasms in animal hosts (dogs, horses, cattle) due to
the pear-shaped forms in the infected red blood cells. Several species can infect humans:
Babesia divergens in Europe and Babesia microti in the United States, which are transmitted by
ticks. The symptoms are malaria-like, with severe haemolysis. There are few cases in Europe, but
with severe symptoms which may be followed by death, and numerous cases in United States, but
mostly asymptomatic or with moderate symptoms and recovery. Clindamycin and quinine are the
standard treatment, with alternative with atovaquone and azithromycin.
Conclusion. — Human babesiosis is an emerging tick-borne infectious disease, potentially fatal
illness, mostly in Europe. So, in high-risk geographic areas, prompt disease diagnosis and
treatment are essential.
# 2008 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.

Introduction dans l’hématie permettaient de poser le diagnostic de babé-


siose avec une parasitémie élevée (50 %).
Les babésioses sont des zoonoses dues à des protozoaires Le traitement, par quinine 1,5 g/j et Clindamycine1 1,5 g/j
intraérythrocytaires cosmopolites de l’ordre des coccidies. par voie intraveineuse, a entraîné en trois jours une dispari-
Elles sont fréquentes chez les mammifères sauvages et tion de la fièvre et une régression de la parasitémie à 0,1 % qui
domestiques (sous le nom de piroplasmose en raison de s’est négativée ensuite. Mais l’hémolyse importante a pro-
l’aspect piriforme des parasites) et assez rares chez voqué une insuffisance rénale (créatinémie : 800 mmol/l) avec
l’homme. Il existe de très nombreuses espèces, correspon- une anurie, qui a nécessité 19 séances d’hémodialyse pour
dant à divers animaux, mais l’homme n’est concerné que par aboutir à une guérison définitive. Avec le temps, les anticorps
seulement quelques espèces : Babesia divergens et Babesia de babésiose ont régressé (Tableau 1).
microti, espèces MO-1 (Missouri) (proche de B. divergens)
[1], WA-1 (Washington) (proche de B. microti) [2] et CA-1 Épidémiologie
(Californie). À propos d’un cas clinique, est effectuée une
revue de la littérature concernant cette affection mal Rappel historique
connue.
Le parasite a été décrit chez les bovins par V. Babes, en
Cas clinique Roumanie, en 1888. En 1898, a été mis en évidence le rôle de
la tique dans la transmission. Le premier cas humain a été
Un patient de 70 ans, originaire de l’Indre est hospitalisé pour décrit en 1957, en Europe (à Zagreb), chez un patient
un ictère cutanéomuqueux avec une fièvre à 40 8C. Il se splénectomisé. Dix ans plus tard, a été décrit le premier
plaignait depuis trois jours, d’une asthénie avec des cépha- cas américain également chez un patient splénectomisé et
lées et des frissons correspondant à des clochers thermiques. en 1975, le premier cas français [3]. Puis les progrès se sont
L’examen clinique ne révélait rien de particulier. Une écho- succédé concernant l’épidémiologie, le diagnostic et le
graphie abdominale pratiquée en raison de douleurs abdo- traitement des babésioses (Tableau 2). Il y a actuellement
minales était normale. Une ponction lombaire, pratiquée en
raison d’un léger syndrome méningé était normale. Tableau 1 Évolution sérologique du patient.
Sur le bilan biologique, on remarquait une anémie normo-
Table 1 Serological evolution of the patient.
chrome (hémoglobine : 10,4 g/l) une hyperleucocytose à
13 000 globules blancs par millimètre cube (dont 90 % de Date Babesia canis Babesia divergens
polynucléaires neutrophiles), une élévation de la CRP à
j10 12 800 400
175 mg/l, de la bilirubinémie libre (90,6 mmol/l), des lacti-
j20 12 800 1600
codeshydrogénases (15 000 UI/l), des transaminases (ASAT :
j30 3200 800
569 UI/l, ALAT : 147 U/l) et de la créatinémie (216 mmol/l).
j45 1600 800
Diverses sérologies bactériennes et parasitaires étaient
j60 1600 400
négatives.
18 mois 512 400
Le frottis sanguin mettait en évidence des éléments
26 mois négative 512
intraérythrocytaires pouvant évoquer un Plasmodium.
Cependant, ce patient n’avait effectué aucun séjour en zone
Sérodiagnostics
tropicale, mais, agriculteur à la retraite, il avait l’habitude
de se promener en lisière de forêt avec son chien. Il avait Babesia equi, B. cabelleri négatif
subi, une quinzaine d’années auparavant, une œsogastrec- Plasmodium falciparum, P. berghei négatif
tomie avec splénectomie pour un adénocarcinome œsopha- Rickettsiose, leptospirose, maladie de Lyme négatif
gien. L’aspect piriforme de ces parasites et leur disposition
Une protozoose mal connue : la babésiose 63

Tableau 2 Principales dates concernant les babésioses.


Table 2 Main dates concerning babesiosis.

1888 Première description des Babesia


1893 Rôle de vecteur de la tique
1957 Premier cas humain de babésiose
1976 Rôle de Ixodes dammini, vecteur de B. microti
197 Test d’immunofluorescence pour B. microti
1978 Traitement des babésioses par Clindamycine1
et quinine
1982 Premier cas de babésiose transmis par transfusion
1983 Premier cas de co-infection babésiose et maladie
de Lyme
1992 Diagnostic de B. microti par PCR
Figure 1 Augmentation des cas dans le New Jersey (États-
1993 Description de la souche WA-1
Unis) depuis dix ans [13].
1996 Description de la souche MO-1
Figure 1 Increasing number of cases in New Jersey (USA)
2000 Traitement des babésioses par atovaquone
during the last 10 years.
et Azithromycine1

quelques centaines de cas humains répertoriés. Toutefois, en particulier en France (Bretagne, Landes, Limousin, Cha-
étant donné la bonne tolérance de la forme américaine, de rolais), au Royaume-Uni [6], en Italie [7] et plus récemment
nombreux cas ne sont probablement pas diagnostiqués dans en Allemagne [8] dus à Babesia divergens [9]. Aux États-Unis,
ce pays [1]. En effet, les cas graves et d’évolution souvent des cas ont été répertoriés en particulier sur l’île de Nan-
fatale, sont constatés chez les sujets immunodéprimés ou tucket (Massachusetts) [10] d’où le nom de Nantucket fever
splénectomisés. En zone d’endémie palustre, il y a très [11], à Long Island (New York) [12], dans le New Jersey [13]
probablement une confusion avec le paludisme. (Fig. 1), ainsi que dans d’autres états (Californie, Connecti-
cut, Minnesota, Wisconsin), [14]. Des cas ont été décrits en
Zoonose cosmopolite Corée [15], en Chine, en Égypte, au Mexique et en Afrique du
Sud [16]. L’agent responsable a été essentiellement Babesia
Les babésioses représentent une des plus importantes mala- microti [17] et parfois aussi B. divergens [18].
dies du bétail, transmises par des arthropodes [4]. Cosmo- La transmission s’effectue par les tiques qui sont égale-
polites, mais plus fréquentes en zone tropicale, elles ment réservoirs (Fig. 2), en particulier aux États-Unis : Ixodes
comprennent plus de 70 espèces, en fonction des zones dammini et plus rarement Ixodes scapularis [19,20] et en
géographiques et des réservoirs animaux : bovidés, équidés, Europe Ixodes ricinus et Rhipicephalus sanguineus [21]. Ces
ovins, canidés ou rongeurs [5] (Tableau 3). Les cas de babé- tiques vivent dans les milieux forestiers et les pâturages.
siose humaine ont été signalés dans différents pays d’Europe, Aussi, certaines activités sont-elles particulièrement à

Tableau 3 Répartition géographique des Babesia.


Table 3 Geographical distribution of Babesia.

Réservoirs Régions
Europe Amérique Amérique Australie Afrique Asie
du Nord du Sud du Nord
Bovidés B. bovis + — B. bovis B. bovis B. major B. bovis
B. bigemina — B. bigemina B. bigemina — —
B. major — — — — —
B. divergens ++ — — — — —
Équidés B. caballi B. caballi B. caballi — — —
B. equi B. equi B. equi — — —
Ovidés B. canis B. canis — — — —
B. gibsoni B. gibsoni B. gibsoni — — B. gibsoni
B. ovis — — — B. ovis B. ovis
Rongeurs — B. microti ++ — — — —
Porc B. trautmanni — — — — —
B. perroncitoi — — — — —
Chien B. canis B. canis B. canis — — B. canis
64 P. Bourée et al.

Figure 2 Tique adulte. Figure 4 Nombreuses tiques dans l’oreille d’un chien.
Figure 2 Adult form of a tick. Figure 4 Numerous ticks in a canine ear.

risques : fermiers, forestiers, randonneurs, campeurs, avec l’intestin de ces vecteurs, les gamétocytes ayant une forme
une incidence plus élevée en été, les tiques hibernant en allongée, se transforment en gamètes qui fusionnent pour
hiver (Fig. 3) [22]. Du fait d’une longue persistance des former, dans les cellules intestinales, les ookinètes arrondis,
parasites dans le sang, la transmission est possible par contenant les sporokinètes de 11 à 15 microns, dans les
transfusion et par voie transplacentaire [23,24]. Aux États- différentes cellules de l’insecte, puis les sporozoïtes piri-
Unis, 1,4 % des donneurs de sang du Connecticut ont un formes (2,5  1,5 microns). Ces derniers, mobiles, vont se
sérodiagnostic positif avec Babesia [25]. fixer, par l’hémolymphe, dans les glandes salivaires et seront
Après la piqûre de tique, chez l’homme et l’animal inoculés par la tique avec le liquide salivaire, en fin de repas
(Fig. 4), les parasites pénètrent directement dans les héma- sanguin (Fig. 5) [27,28]. Plusieurs milliers de sporozoïtes sont
ties, sans passage hépatique (contrairement au paludisme). produits par une seule cellule infestée.
Ils se multiplient par bourgeonnement, font éclater l’héma- Tous les stades évolutifs de la tique peuvent se nourrir sur
tie et les mérozoïtes gagnent de nouvelles hématies. Cepen- l’animal et sur l’homme, chaque stade étant transmetteur
dant, certains sporozoïtes ne se reproduisent pas, mais [29] (Fig. 6). Ce sont surtout les larves et les nymphes
augmentent de taille et se transforment en gamétocytes d’I. dammini qui se fixent sur l’homme, alors que les tiques
[26]. adultes préfèrent les daims. Ces insectes restent longtemps
Les tiques, Dermacentor reticulatus et Rhipicephalus fixés sur la peau, mais la morsure est indolore. Chez la tique
sanguineus (et en Afrique du Sud Haemaphysalis) transmet- adulte femelle, les parasites infestent les cellules ovarien-
tent Babesia canis chez les chiens. Ces mêmes tiques, ainsi nes, ce qui va entraîner une transmission transovarienne et
que D. marginatus, Boophilus annulatus ou Hyalomma infes- l’infestation des larves. La tique devient alors un réservoir.
tent les chevaux et Ixodes ricinus infestent les bovins. Dans C’est surtout le cas avec B. divergens. Mais comme chaque

Figure 3 Incidence élevée des cas de babésiose en été [22]. Figure 5 Cycle des babésioses.
Figure 3 High incidence of babesiosis cases in summer. Figure 5 Babesiosis cycle.
Une protozoose mal connue : la babésiose 65

Aspects cliniques : fièvre et hémoglobinurie

Chez l’animal : formes variables

Après une incubation allant de deux à 15 jours (en moyenne


huit jours), les symptômes diffèrent selon l’animal infesté.
Chez les équidés (infestés par B. caballi), la piroplasmose
provoque une fièvre élevée pendant plusieurs jours, avec une
anorexie, une polypnée et une tachycardie, puis une anémie
et une hémoglobinurie. Sans traitement, les animaux meu-
rent en huit à dix jours. Il existe aussi des formes chroniques
avec un portage paucisymptomatique du parasite. L’infesta-
tion par Theilleria equi provoque une fièvre moins élevée,
mais une anémie plus sévère, des œdèmes et une évolution
sans traitement vers une mortalité de 40 %, avec parfois des
formes suraiguës, mortelles en deux jours. Il existe aussi des
formes chroniques, avec une anémie modérée et une para-
sitémie résiduelle.
Chez les bovidés, les symptômes sont proches de ceux des
équidés, avec une hémoglobinurie et des diarrhées. La
babésiose des bovidés, sévissant par foyers dans les trou-
peaux de nombreux pays, est responsable d’importantes
pertes économiques.
Chez le chien, il existe des manifestations variables. La
forme typique, aiguë, se manifeste par un comportement
prostré, une fièvre élevée en plateau, une polypnée, une
tachycardie, une hémolyse, une insuffisance hépatique et
rénale. La forme chronique se manifeste par une anémie
chronique, des paralysies, des troubles digestifs et rénaux.
Figure 6 Différents stades des tiques. Sur le plan anatomopathologique, la rate est augmentée
Figure 6 Various stages of ticks. de volume et congestionnée, le rein présente une nécrose,
des hémorragies sous-capsulaires et une dégénérescence
tubulaire. Les différents organes sont atteints de vascularite
stade ne prend qu’un seul repas de sang, qui est suivi d’une diffuse.
mue, la tique infestée lors d’un repas ne peut transmettre le
parasite directement, mais elle le transmettra par le stade Chez l’homme : fièvre pseudo-palustre
suivant (transmission trans-stadiale). En raison de quelques
différences de cycle entre B. divergens et B. microti, cer- Après une incubation de quelques jours à quelques semaines,
tains auteurs ont classé cette dernière espèce dans la sous- apparaissent une fièvre à 40 8C, des frissons, des céphalées,
famille des Theileria. des arthralgies et myalgies, des troubles digestifs, un ictère
cutanéomuqueux avec une hépatosplénomégalie et une
Physiopathologie hémoglobinurie, faisant évoquer une leptospirose ou, en
zone tropicale, un paludisme (Tableau 4).
L’infestation par Babesia provoque une réaction immunitaire En Europe, les cas sont peu nombreux, mais graves,
humorale et cellulaire. Des immunoglobulines G neutralisan- atteignant surtout les sujets splénectomisés. Une hémolyse
tes apparaissent très tôt après l’infestation, mais disparais- intravasculaire intense provoque une insuffisance rénale
sent vite. Puis, la phase intraérythrocytaire entraîne la sévère avec un œdème pulmonaire [30,31]. Mais les troubles
production de cytokines (interféron g, TNF). Par ailleurs, de la conscience sont rares, car les B. divergens n’adhèrent
la co-infection par d’autres agents pathogènes (comme Bor- pas aux épithéliums et ne s’agrègent pas entre eux [32].
relia burgdorferi) peut favoriser l’infestation par Babesia, Anurie et coma évoluent souvent vers le décès, dans environ
alors que le BCG semble provoquer une protection. L’immu- 40 à 50 % des cas (Tableau 5).
nodépression due à la babésiose peut favoriser les infesta- Aux États-Unis, les cas sont plus nombreux, plusieurs
tions par d’autres parasitoses (nématodes, trypanosomes) centaines de cas ayant été répertoriés, mais les symptômes
[26]. cliniques sont plus modérés (fièvre, sueurs profuses, malaise
Chez l’animal, les phénomènes immunitaires sont varia- général, anorexie), voire absents et la guérison est
bles. Les bovins et les équidés sont prémunis jusqu’à l’âge fréquente. Les patients avaient souvent une comorbidité
d’environ un an, contrairement aux canidés. Par ailleurs, (coronaropathie, hypertension artérielle, pneumopathie,
les animaux nés et élevés en région d’endémie parasitaire alcoolisme [33] ou étaient atteints d’une autre infection
sont plus résistants que les animaux importés. Enfin, les comme la maladie de Lyme, dans environ 20 % des cas
infestations successives atténuent les manifestations cli- [34] ou l’infestation par le VIH [35], mais n’étaient pas
niques. splénectomisés). L’immunosuppression a pu accentuer les
66 P. Bourée et al.

Tableau 4 Principaux symptômes de la babésiose, sur 428


patients [29].
Table 4 Main symptoms of babesiosis (428 patients).

Symptôme Nombre Pourcentage


Fièvre 242 56,5
Asthénie 236 55,1
Tremblements 170 39,7
Sueurs 150 35,0
Céphalées 146 34,1
Myalgies 102 23,8
Anorexie 73 17,0
Toux 62 14,4
Arthralgies 66 15,4
Nausées 47 10,9
Vomissements 19 14,1 Figure 7 Frottis sanguin : Babesia en « Croix de Malte ».
Figure 7 Blood smear: Babesia with its typical shape of
‘‘Maltese cross’’.

symptômes d’une babésiose asymptomatique [36]. Des décès


sont survenus chez des personnes âgées [37—39]. Le polyparasitisme étant fréquent, les parasites apparais-
sent opposés par le sommet par deux ou par quatre, surtout
Diagnostic : le frottis sanguin avec B. microti. La parasitémie est souvent faible (environ
1 %), mais peut être parfois très élevée (jusqu’à 85 %) [16]
Devant des arguments épidémiologiques (séjour en zone avec alors un mauvais pronostic.
rurale, morsure de tique, fièvre inexpliquée), le diagnostic Le diagnostic différentiel se pose avec le paludisme,
est affirmé par le frottis sanguin. Les parasites intraérythro- surtout concernant les formes annulaires avec Plasmodium
cytaires d’un à trois microns, ont une forme annulaire, en falciparum, mais les hématies parasitées par Babesia n’ont
poire ou en massue, formant l’aspect caractéristique en pas de pigment et le frottis ne contient ni schizontes ni
« Croix de Malte » (Fig. 7). B. gibsoni, B. microti et B. bovis gamétocytes [40]. La méthode de quantitative buffy coat
sont des petites Babesia (1 à 2,5 m) et B. divergens, (QBC), parfois utilisée dans le diagnostic du paludisme,
B. bigemina, et B. ovis sont des grandes Babesia retrouve aussi les Babesia. Le diagnostic d’espèce est réalisé
(2,5 à 5 m) (Fig. 8). par la PCR [41], ce qui a remplacé l’inoculation à l’animal
(hamster, gerbille ou veau splénectomisé) technique sen-
sible, mais longue (six semaines) [42].
Tableau 5 Complications des babésioses (en %) (*Krause ; En microscopie électronique, les Babesia apparaissent
**White). entourées d’une simple membrane cytoplasmique et
comprennent un noyau à double membrane, un réticulum
Table 5 Complications of babesiosis (%).
endoplasmique et des vacuoles, mais sans mitochondries, ni
Complications Nombre corps de Golgi [43].
Patients Il n’y a pas d’hyperleucocytose, mais parfois une lympho-
34 * cytose. Dans les formes sévères, apparaît une anémie
139 ** hémolytique : chute de l’hémoglobine, hémoglobinurie,
élévation de la bilirubinémie et de la créatinémie. Une
Insuffisance respiratoire 21,0 parasitémie supérieure à 10 % et une hémoglobine inférieure
11,0 à 10 g/dl sont de mauvais pronostic.
Coagulation intravasculaire disséminée 18,0 Le diagnostic indirect est réalisé par l’immunofluores-
0,0 cence (détection des immunoglobuline G et immunoglobuli-
ne M) ou par Elisa [44] avec le risque de réactions croisées
Insuffisance cardiaque 12,0
avec Plasmodium.
15,0
Ces méthodes, directes et indirectes, sont également
Infarctus du myocarde 0,0 utilisées chez l’animal et sont indispensables dans les formes
4,0 latentes.
Coma 9,0
4,0 Traitement : quinine et antibiotiques
Insuffisance rénale 6,0
Chez l’animal, le traitement de choix est un diamidine
4,0
aromatique, l’imidocarbe en injection intramusculaire
Décès 9,0 unique ou à répéter 15 jours plus tard, en cas de rechute.
6,5 Chez l’homme, toutes les formes, y compris celles asymp-
tomatiques, doivent être traitées, car elles peuvent devenir
Une protozoose mal connue : la babésiose 67

Figure 8 Schéma des Babesia. (8a) : B. bovis ; (8b) : B. bigemina.


Figure 8 Structure of Babesia. (8a): B. bovis; (8b): B. bigemina.

patentes à l’occasion d’une immunodépression (splénecto- pince spéciale pour retirer le rostre, qui resté dans la peau,
mie, traitement immunosuppresseur, sida. . .). formerait un granulome inflammatoire.
Malgré l’analogie avec les Plasmodium, les antipaludiques Chez l’animal, la chimioprophylaxie est possible, dans les
comme la chloroquine, la méfloquine ou l’halofantrine sont zones d’endémie par l’imidocarbe, valable pendant environ
inefficaces [45,46] et la quinine peu efficace in vitro [47]. deux mois. Une vaccination est possible chez les chiens à
Néanmoins, à défaut d’efficacité d’autres molécules, les base d’antigènes solubles obtenus à partir d’une culture de
formes graves sont traitées par l’association quinine per Babesia canis, nécessitant des injections de rappel [57].
os 650 mg  trois par jour et Clindamycine1 IV Enfin, l’inspection régulière des animaux familiers permet
600 mg  quatre par jour pendant une douzaine de jours, de leur retirer rapidement les tiques afin d’éviter l’infection
voire par Clindamycine1 seule [48]. En cas d’intolérance à animale.
ces produits, on utilise l’Azithromycine1 [49], l’atovaquone
[50,51] ou le cotrimoxazole. Il ne faut pas hésiter à multiplier Références
les traitements, comme dans le cas d’un homme de 53 ans,
séropositif pour le VIH (CD4 : 35/mm3) infesté par B. microti [1] Kjemtrup AM, Conrad PA. Human babesiosis: an emerging
dans le Connecticut, qui, en raison d’une persistance du tickborne disease. Int J Parasitol 2000;30:1323—7.
parasite a été traité successivement par Azithromycine1, [2] Quick RE, Herwaldt BL, Thomford JW, et al. Babesiosis in
atovaquone, quinine, Clindamycine1, exsanguinotransfu- Washington state: a new species of Babesia? Ann Intern Med
sion, puis atovaquone—proguanil et enfin, 20 semaines plus 1993;119:284—90.
tard, une nouvelle cure d’atovaquone—proguanil en raison [3] Gorenflot A, Piette M, Marchand A. Babésioses animales et
santé humaine : premier cas de babésiose humaine observé
d’une résurgence des parasites [52]. Une parasitémie élevée
en France. Rec Med Vet 1976;152:289—97.
peut justifier une exsanguinotransfusion [53], qui a parfois [4] Bock R, Jackson L, Jorgensen W. Babesiosis of cattle. Parasitol
été proposée d’emblée pour éviter l’hémolyse et l’hémo- 2004;129(Suppl. S):247—69.
globinurie et donc l’évolution vers l’insuffisance rénale [54], [5] Acha PN, Szyfres B. Babésiose. In: Zoonoses et maladies trans-
ce qui nécessiterait alors des séances de dialyse jusqu’à missibles communes à l’homme et aux animaux. Paris: Ed OIE;
réapparition de la diurèse [55]. 1989. 628-33.
[6] Garnham PCC. Human babesiosis: European aspects. Trans Roy
Soc Trop Med Hyg 1980;74:153—5.
Prophylaxie : protection contre les tiques [7] Torina A, Caracappa S. Babesiosis in Italy: an overview. Para-
sitologia 2007;49(Suppl. 1):23—8.
La prophylaxie consiste, aussi bien chez l’homme que chez [8] Haselbarth K, Tenter AM, Brade V, et al. First case of human
l’animal, à éviter les morsures de tiques. Chez l’homme, les babesiosis in Germany. Clinical presentation and molecular
activités en forêt ou en campagne en saison estivale néces- characterisation of the pathogen. Int J Med Microbiol
sitent le port de pantalons et de bottes, en particulier les 2007;297:197—204.
sujets à risques comme les patients splénectomisés [56]. En [9] Genchi C. Human babesiosis, an emerging zoonosis. Parasito-
cas de contact inévitable avec des broussailles, l’utilisation logia 2007;49(Suppl. 1):29—31.
[10] Rue Bush TK, Juranek DD, Spielman A, et al. Epidemiology of
de répulsifs peut être utile, soit par imprégnation des vête-
human babesiosis on Nantucket Island. Am J Trop Med Hyg
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