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Daniel Raichvarg et Jean Jacques

Savants et Ignorants

Une histoire

. de la vulgarisation des sciences

Daniel Raichvarg et Jean Jacques Savants et Ignorants Une histoire . de la vulgarisation des sciences

Seuil

SAVANTSET IGNORANTS

Ouvrage de Daniel Raichvarg

Histoire de la biologie

ouvrage collectif sous la direction d'André Giordan Lavoisier, 1987

Ouvrages de Jean Jacques

Enantiomers, Racemates, Resolutions

en collaboration avec A. Collet et S. Wilen J. Wiley and Sons, New York, 1981

Les Confessions d'un chimiste ordinaire

Seuil, 1981

Berthelot, autopsie d'un mythe

Belin, 1987

L'imprévu ou la Science des objets trouvés

Odile Jacob, 1990

DANIEL RAICHVARG ET JEAN JACQUES

SAVANTS ET IGNORANTS

UNE HISTOIRE DE LA VULGARISATION DES SCIENCES

ÉDITIONS DU SEUIL

27, rue Jacob,Paris vr

ISBN 2-02-013409-8

© eomoNs

DU SEUIL, OCTOBRE 1991

La loi du li man 1957 interdit les copies ou

collective. Toute repr6sentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que cc soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.

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Introduction

Une histoire de la vulgarisation des sciences? Jusqu'ici, la néces- sité ne s'en était guère fait sentir, peut-être, tout simplement, parce que la vulgarisation des sciences restait un genre mineur et hétéro- clite dont la réalisation et, plus encore, l'étude ne devaient intéres- ser ni les scientifiques ni les historiens. En nous lançant dans cette entreprise, pouvions-nous alors apporter plus que la preuve que pendant des siècles il a existé, en France, un public intelligent et curieux qui voulaitsavoiret des hommes qui ont eu l'ambition, par- fois la naïveté, de vouloir répondre à cette attente, des hommes qui ont eu suffisamment d'imagination pour découvrir les innom- brables formes susceptibles de satisfaire cette attente? Mais, ce fai- sant, pouvions-nous éviter que notre rétrospective, si imparfaite et si limitée soit-elle, n'ait implicitement une signification polémique au moment où la science a presque totalement disparu des grands médias qui postulent qu'elle n'intéresse personne si elle n'est pas scandaleuse ou catastrophique ? Qui a le plus changé ? La science, les vulgarisateurs, le public ? Nous nous garderons de prétendre faire jaillir une morale de notre enquête et nous laisserons le lec- teur, si nous avons réussi à l'intéresser, tirer ses propres conclusions des données que nous lui offrons.

Comment définir l'objet même de notre étude? Comment trier ce qui relève de la vulgarisation de ce qui n'en est pas? Comment choisir, parmi les multiples manifestations qui expriment un désir de faire savoir, celles qui ont atteint leur but, celles qui sont dignes d'entrer dans notre histoire. Où commencer? Où finir?

Ungenrecontradictoire

De même que, pendant longtemps, la science a hésité entre la communication et le secret, la vulgarisation des sciences n'a cessé de voir s'opposer ces attitudes extrêmes. A Ernest Renan pour qui « la science populaire est profondément antipathique », car, « pour

Savantset ignorants

rendre intelligibles au vulgaire les hautes théories, on est obligé de les dépouiller de leur forme véritable », Camille Flammarion, l'un des plus célèbres vulgarisateurs du x1xesiècle, répond que « la réno- vation de l'astronomie servirait peu au progrès général de l'huma- nité si ces connaissances restaient enfermées dans le cercle restreint des astronomes de profession » et continue par un véritable mot d'ordre de militant de la vulgarisation : « Il faut prendre le flam- beau à la main, accroître son éclat, le porter sur les places publiques, dans les rues populeuses, jusque dans les carrefours. » Ce fossé entre « la science qu'élaborent certains» et « la science que d'autres ne peuvent que recevoir» traverse toute l'histoire de la vulgarisation des sciences. Une telle histoire est pourtant un indis- pensable complément de l'histoire et de la philosophie des sciences, en ce sens qu'elle prend en compte de nouvelles questions: pour- quoi, par qui et comment une science, à un moment donné, a-t-elle été - ou mal ou pas du tout - diffusée dans le tissu social d'une époque ? quels citoyens se sont approprié, à un moment donné, cette science et par quels moyens ? Le fait que l'échange d'information entre« savants» corresponde à une nécessité ne s'est imposé que progressivement et tardivement. Paradoxalement; une découverte comme celle de l'anneau de Saturne, en 1656, est encore annoncée par Huygens sous la forme d'une anagramme indéchiffrable, alors que le premier journal scien- tifique européen - mais qui contient aussi des rubriques littéraires

- paraît le 5janvier 1665 sous la forme d'un mince feuillet. Le Jour-

nal dessavantsdoit même interrompre un moment sa parution, car il est, en particulier, l'objet de l'hostilité des jésuites, qui le voient importer en France des idées hérétiques. En mars 1665 paraissent à Londres les Phi/osophicalTransac- tions, revue mensuelle d'un caractère plus spécifiquement scienti- fique que son confrère parisien. Dans les années qui suivent, des concurrents et imitateurs naissent, plus ou moins durables. Leur contenu est souvent hétéroclite : astronomie, optique, mesure du temps et des températures. L'amateur de physique et de philo- sophie naturelle, les« gens d'esprit» y trouvent matière à satisfaire leur curiosité: ils sont rédigés dans une langue qui est encore la leur. En 1687, Nicolas Venette décide d'écrire son ouvrage sur la génération de l'homme en français, et non en latin, afin que cet ouvrage « ne reste pas seulement entre les mains des savants» : il estime donc que, pour le public plus large qu'il vise, la seule diffi- culté réside dans l'usage du latin et non dans la science qu'il veut communiquer.

Introduction

Vers la fin du XVIIe siècle, cependant, le nombre des publications scientifiques croit de plus en plus rapidement. La science s'élève à un niveau où ce nouveau public respire moins à l'aise. Les Traités de Newton, par exemple, ne se lisent plus comme un roman. Dans

la préface des Entretienssur lapluralitédes mondes,Fontenelle fait

référence explicitement à cette recherche d'un double langage qui satisfasse à la fois les gens du monde et les savants. C'est donc véritablement au cours de cette période qu'on voit apparaitre les premiers livres de vulgarisation dont l'ambition est de traduire, pour ceux qui ne le comprennent pas immédiatement, ce qui a été dit dans le langage de la science. Ce projet soulève une question importante : « Qui, dans le corps social, sera à même de tenir ce langage différent ? » ; cette question ne cessera plus de préoccuper le vulgarisateur, et elle jouera, comme nous le verrons, un grand rôle dans notre histoire de la vulgarisation. La définition et l'invention du mot lui-même rappellent d'ailleurs l'origine sociale de la vulgarisation. D'après Littré, c'est Mme de Staël qui, au début du XIXe siècle, a risqué le mot « vulgarité », voulant par là décrire un caractère de ce qui est sans distinction. En fait, rapidement, on admet que, si un vulgarisateur rend un savoir-faire ou une connaissance« vulgaire», c'est simplement qu'il en répand la possession et l'usage. Dans tous les programmes annonçant les projets des revues de vulgarisation, les rédacteurs ne cherchent que les couches de la société qu'ils vou- draient englober dans leur « vulgaire » : aux « gens du monde » viendront s'ajouter la classe moyenne, les ouvriers, les enfants, les femmes Toutefois, l'ambiguïté du mot subsistera : dès 1864, Camille

Flammarion désigne déjà les difficultés du métier où il allait s'illus- trer, et qui se cachent derrière ces habitudes de vocabulaire : « Le grand écueil du vulgarisateur est de devenir " vulgaire " sous l'in- tention d'être " populaire ", et cet écueil, où plus d'un a perdu son autorité, a tenu bon nombre de lecteurs en garde contre ceux qui acceptent ce rôle. » Quoi qu'il en soit, le mot «vulgarisation» s'est imposé et son

synonyme concurrent, « popularisation », est resté moins

popu-

laire. Plus tard, Jean Rostand mettra un point final à cette querelle de nomenclature : « Pour ma part, je doute fort qu'on le trouve jamais, ce synonyme plus relevé qui nous contenterait tous. Accep- tons donc résolument, courageusement ce vieux mot, consacré par l'usage, de vulgarisation, en nous souvenant que vu/gus veut dire peuple et non point le vulgaire, que les langues " vulgaires " sont les

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langues vivantes et que la Bible elle-même n'a pu se répandre dans le monde que grâce à la traduction qu'on nomme la Vulgate.»

Enseignement«formel » et « nonformel»

La vulgarisation communique donc un savoir à celui qui ne le détient pas. En ce sens, elle ne peut qu'entrer en relation plus ou moins concurrentielle avec l'école, autre source de contradictions qui parcourront nos pages. Certes, les connaissances que l'école veut transmettre s'ac- quièrent suivant un plan de complication progressive de la matière enseignée, en tenant compte de la maturation de l'élève; la vulgari- sation répond presque toujours à une curiosité désintéressée, même si les informations qu'elle procure sont parfois plus ou moins indi- rectement valorisables. Mais les frontières entre le programme et la culture générale, entre le désintéressement et l'intéressement, entre l'utilité pédagogique et le plaisir ou la récréation sont extrêmement mouvantes, et des passages en contrebande sont toujours possibles.

Maurice Pellisson, dans une Conférenceau Muséepédagogique,dès

1903, explique que « les conférences diffèrent des cours d'adultes par leurs objets », car « au cours d'adultes, bien que, comme le recommande la circulaire ministérielle du 11 novembre 1896, l'on ne se désintéresse pas de la culture générale des auditeurs, il est vrai que l'on a surtout des visées d'ordre pratique; on y tend de pré- férence à donner ce qu'on appelle les connaissances instrumentales et une préparation professionnelle », alors que, « avec un caractère moins utilitaire, la conférence a un domaine plus étendu, elle ne s'enferme dans aucun programme.» Et le même rapporteur conti- nue, cependant, en précisant que, « pour pouvoir servir à l'en- seignement populaire, la conférence doit se modifier ; il faut y mettre plus de substance et moins d'apprêt. Elle a en même temps à se rendre éducative et pratiquement utile. Il s'agit de traiter de pré- férence les questions qui se posent aux travailleurs des ateliers et des champs.»

Ainsi, la vulgarisation ne peut rester totalement étrangère à l'en- seignement, à la fois sur le fond et sur la forme. Vulgarisation et enseignement relèvent souvent des mêmes volontés : exigences de l'évolution sociale, notamment morale, formation complémentaire des apprentis, formation désintéressée - ou simplement utile - des autres citoyens. Flammarion précise que la foule populaire vient « avide du désir de s'instruire», et qu'il est, lui-même, « très satis-

Introduction

fait du bien moral que cette instruction scientifique paraissait pro- duire sur la mentalité des ouvriers » : le désintéressement « person- nel » ne contredit en rien les intérêts de la société. D'autres thèmes, comme l'hygiène, n'ont plus rien de gratuit et peuvent faire l'objet de véritables leçons. Cependant le caractère ponctuel, désordonné du message vulgarisateur comporte un risque signalé comme « cause de faiblesse des conférences » dans un Rapportsur lesconfé- rencespopulaires,en 1897-1898. Édouard Petit y précise « qu'il n'est pas sans utilité de recommander qu'à l'entrée de l'automne les conférenciers se concertent, arrêtent un plan de campagne ». Par ailleurs, la relation entre le savoir, le vulgarisateur et son public s'organise comme une relation pédagogique particulière où l'exercice de vulgarisation est très souvent associé à un exercice de séduction: la science est «aimable» chez Fontenelle, «délicate» chez Montesquieu, elle devient «amusante» chez Tom Tit, à la fin du x1xesiècle ; les comédies qui composent le théâtre scientifique de Louis Figuier (1889) sont « à la fois distrayantes et instruc- tives ». Mais la réalité est rarement simple. Dans le cas des confé- rences des universités populaires au début des années 1900, confé- rences qui se donnent pour objectif essentiel l'éducation du peuple (plus que l'instruction) et qui sont tenues essentiellement par des

instituteurs et des professeurs, la forme choisie « ne les distingue en rien d'un cursus scolaire » classique. A tel point que, selon l'histo- rienne de l'éducation Françoise Mayeure, l'échec des universités populaires apparaît comme en partie dû à cette forme peu adaptée aux ouvriers et aboutit à la fondation, par Émile Duclaux (directeur de l'Institut Pasteur), de l'École des hautes études sociales pour les professeurs d'universités populaires. En face de ce polymorphisme, nous nous garderons de fixer des contours trop définitifs à ce que nous appellerions aujourd'hui

l' « éducation formelle » et à l' « éducation

non formelle ».

Choix du public et choix de l'histoire

Au fur et à mesure que nous avancions dans notre étude, le plus étonnant a sans doute été, pour nous, de découvrir que, non seule- ment les œuvres de vulgarisation étaient extrêmement nombreuses, mais qu'elles étaient aussi très diverses: des livres, des images, des

conférences, des spectacles, des jouets

Il a fallu lire, trier, classer

et sélectionner Le contenu lui-même des œuvres de vulgarisation ne peut guère servir à grand-chose. En effet, une œuvre de vulgarisateur, en tant

Savants et ignorants

qu'instrument de diffusion de connaissances, est rarement durable, elle ne peut être relue comme un « classique ». Il est dans la nature même de la plupart des sujets scientifiques d'être continuellement dépassés ; une œuvre de vulgarisation est donc presque toujours condamnée à vieillir vite et si, parfois, elle se survit, ce ne peut être que par les mérites de son style ou par sa valeur de repère histo- rique, qualités qui ne répondent pas, à proprement parler, à son objet initial. Par contre, elle remplit son rôle au moment où elle répond à une curiosité de masse ; elle devient importante si elle est plébiscitée : l'adhésion ou l'intérêt du « public » auquel la populari- sation s'adresse ne signifiant évidemment rien d'autre que la meil- leure coïncidence possible entre une demande et une offre, sans que cette rencontre réussie autorise à porter des jugements de valeur sur l'une ou sur l'autre. Il n'est encore sans doute venu à l'idée de per- sonne d'écrire une histoire de la « vraie » littérature qui ne voudrait prendre en considération que les best-sellers, où l'importance des auteurs ne serait mesurée qu'aux tirages et au nombre d'éditions de leurs œuvres. Les critères comptables sont cependant parmi ceux auxquels nous pouvons nous référer. La signification réelle du succès chiffré n'échappait d'ailleurs pas aux auteurs eux-mêmes : témoin ce que nous en dit, sur le ton que l'époque exigeait, Camille Flammarion, dans sa préface à la huitième édition de ses Merveilles célestes

(1885):

« Qui pourrait douter du progrès et de la victoire définitive de l'instruction positive? qui pourrait douter du développement

actuel des goûts scientifiques dans toutes les classes de la société, lorsqu'on voit, par exemple, que quarante-quatre mille exemplaires de ce modeste petit volume ont déjà été demandés par autant de lecteurs désireux de s'instruire, lorsqu'on voit un ouvrage philo-

sophique

trente-cinquième édition et un traité complet d'astronomie comme !'Astronomie populaire acclamé par la sympathie de soixante-dix mille souscripteurs ? » Mais si l'on retient ce critère comme révélateur de l'impact des œuvres de vulgarisation, peut-on espérer en faire une mesure pré- cise? Nous essaierons de tenir compte de l'importance des tirages et du nombre de rééditions des œuvres écrites, sans oublier que ces indications numériques ont leur limite : elles ne sont souvent pas accessibles et, au xvme siècle comme aujourd'hui, à côté d'ouvrages tirés à trois exemplaires, il en est d'autres, comme certains livres de Voltaire, qui le furent d'emblée à vingt-cinq mille. Il faut aussi

sa

comme La Pluralité des mondes habités parvenu

à

Introduction

comparer ce qui est comparable : d'une part, en 1970, par exemple, le livre scientifique et technique - rubrique où les livres de vulgari- sation sont comptés - représentait 10 % des titres de l'édition et à peu près 5 % des tirages, d'autre part, même actuellement, nous n'avons guère de renseignements sur les ventes et encore moins sur l'usage que les lecteurs ont fait de tous ces ouvrages. Que dire aussi des entreprises de vulgarisation qui ont pris la forme du spectacle ? Le nombre de représentations d'un spectacle théâtral peut, certes, être retrouvé. Mais que signifient les six représentations de La Comète, pièce de Bernard Le Bovier de Fontenelle, ou les cent de La Lutte pour la vie, d'Alphonse Daudet ? Comment savoir le nombre de représentations d'un spectacle scientifique forain ou le nombre de spectateurs qui s'y sont pressés ? C'est dire qu'à toutes les époques les données quantitatives reste- ront insuffisantes pour faire entrer une œuvre de vulgarisation au hit-parade de notre sélection. Les critiques - élogieuses ou défavo- rables - peuvent servir, elles aussi, à mesurer l'accueil reçu et à ana- lyser l'œuvre en question. Mais, là encore, il n'est pas toujours pos- sible de retrouver l'écho de toutes ces critiques. Chemin faisant, d'autres critères de choix nous sont apparus. Le fait d'être traduit dans une langue étrangère constitue, pour un ouvrage et un auteur français, une promotion internationale très indicative de son renom et de son efficacité. A l'inverse, si nous devons centrer notre examen sur les œuvres de vulgarisation parues dans notre langue, nous ne pourrons pas, pour autant, négliger les traductions d'ouvrages étrangers, dans la mesure où certains ont connu, chez nous, un succès notable. Mais si, parmi les œuvres de vulgarisation, nous acceptons le principe d'une certaine sélection - vaille que vaille - fondée sur une mesure de leur succès auprès du public, si nous acceptons aussi cer- taines œuvres qui, bien que n'ayant pas vraiment connu d'audience à leur époque, nous ont pourtant paru intéressantes a posteriori pour des raisons diverses et variées, il nous resterait encore à préci- ser qui, dans cette espèce de concours, a le droit d'être candidat. Comment définir une œuvre de vulgarisation des sciences? Une encyclopédie médicale populaire où les familles peuvent apprendre l'origine et le traitement de leurs maladies, un almanach qui a enseigné à l'agriculteur les dernières nouveautés« scientifiques» en matières de semences ou d'herbicides, un manuel de bricolage doivent-ils être pris en considération ?

imposée à notre projet : quitte à risquer l'accusa-

tion de parti pris, nous ne retiendrons pas, parmi les sciences qui

Autre limitation

Savants et ignorants

peuvent être et ont été sujettes à vulgarisation, celles qu'on classe habituellement parmi les sciences humaines : droit, économie, psy- chologie, histoire, etc., et dont la vulgarisation mériterait, sans aucun doute, la même attention que « nos » sciences classiques. encore, réserve arbitraire qui n'a d'autre excuse que la peur devant un« espace infini».

Quand s'arrêter?

Si fixer la date de naissance de la vulgarisation ne peut relever que de l'arbitraire (en essayant de la justifier comme nous l'avons fait), il n'est pas difficile, par contre, de situer son âge d'or: il recouvre le XIXe siècle de tout son éclat. Reste à déterminer les limites en aval de notre enquête. Le maintien du palais de la Découverte après !'Exposition uni- verselle de 1937 - où il avait eu beaucoup de succès - représente l'aboutissement d'un processus succédant à une période qui avait peu produit depuis trente ans - on ne retrouve le niveau de produc- tion de livres scientifiques pour enfants de la fin du XIXe siècle que vers 1960 ! Il installe du neuf dans la vulgarisation des sciences. Le palais reprend, en les modifiant, quelques-unes des caractéristiques qui avaient été celles du mouvement encyclopédiste, sous la direc- tion de Diderot et de D'Alembert : il se construit par le retour en force des scientifiques sur la scène de la vulgarisation, après une crise qui a duré, nous le verrons, près de cent ans ; il tente de satis- faire autant les scientifiques qu'un public qui n'est plus uniquement constitué par les gens du monde, mais aussi par l'ancien public des universités populaires ; enfin, il est le témoin de la prise en charge par l'appareil d'État du fait « vulgarisation», un an après la créa- tion du Centre national de la recherche scientifique. Deux ans plus tard, la Seconde Guerre mondiale - pendant laquelle ce palais est celui de la Science au bois dormant - sera le signal de changements encore plus profonds. Avec l'irruption de nouvelles connaissances, de bouleversantes réalisations, de nouveaux enjeux internationaux, la vulgarisation scientifique va devenir autre. Elle suit et modèle l'image de la science elle-même. La traduction du magazine américain Popu/ar

Mechanics et son succès sous le nom de Mécanique populaire ne

sont qu'un fait parmi d'autres ; ce n'est pas par hasard que l'une des premières revues de vulgarisation scientifique créées à cette époque prenne le titre d'Atomes. Avec le triomphe de l'audiovisuel, fini le temps des relectures

Introduction

faciles, des pages sautées, des bibliothèques où l'on trouve ce qu'on ne cherche pas. Les images et les paroles s'envolent. Où et comment revoir ou réentendre le document évanoui ou inaccessible, qu'en dire à un lecteur condamné à croire un témoignage invérifiable, assené, qui plus est, par un personnage sur lequel il devient de plus en plus difficile de mettre un nom et un visage ? La mission de l'his- torien de la vulgarisation, dans ce domaine au moins, est-elle encore possible ? Sur ce point, l'inauguration du palais de la Décou- verte et la période qui lui a succédé nous ont paru constituer la frontière symbolique d'une histoire et le commencement d'une autre. C'est devant ce signal que nous avons choisi de nous arrêter.

PREMIÈREPARTIE

Pourquoi vulgarise-t-on ?

Qu'est-ce qui conduit le vulgarisateur à vouloir partager ce qu'il sait ? Les buts de la vulgarisation sont multiples, parfois même contradictoires, variables au cours de l'histoire, mais obéissant à certaines permanences idéologiques qui ne sont ni toujours uniques ni explicitement formulées.

1. La connaissancede la Création:

les preuvesde la bontéet du pouvoirdivin

Jusqu'à la fin du XIXe siècle, on peut suivre une lignée d'auteurs pour qui l'exposé des phénomènes naturels ou des dernières acqui- sitions de la science s'inscrit dans cette démonstration. Pour Fénelon, l'un des pionniers en la matière, « toute la nature montre l'art infini de son auteur», et, par « art », il entend « assem- blage de moyens tout exprès choisis pour parvenir à une fin pré- cise ». Cette vulgarisation a un programme : elle est à la gloire de Dieu, mais elle a aussi un point de vue presque permanent : le fina- lisme émerveillé. Il faut signaler combien cette attitude se développe sur une rup- ture fondamentale dans l'idée de nature introduite par les carté- siens dans la science elle-même. Robert Lenoble écrit : « La science vraie, qui nous permet en quelque sorte de comprendre l'œuvre créatrice et nous fait entrer dans le secret divin, devient un moyen de louer le Créateur.» C'est dire que ce courant de vulgarisation accompagne, dès le départ, la recherche d'une conciliation entre les nouvelles données de la science - le télescope et le microscope, notamment - et les faits bibliques. Bien que la rigueur n'y soit pas le souci premier, bien que les don- nées présentées y soient très souvent élémentaires, ces ouvrages ont le grand intérêt d'apporter à un public soudain plus considérable -

Savantset ignorants

la chrétienté - des informations qui ne sont pas dépourvues d'inté- rêt et qui peuvent alimenter une certaine curiosité qui n'a pas telle- ment d'autres moyens de se satisfaire.

Relisons par exemple les Leçonsde la natureprésentéesà l'esprit

et au cœur destinées aux

amis de la religion, une compilation,

datant du début du XIXe siècle, de Cousin-Despréaux, où l'on trouve, pour notre édification, le suc des nombreux ouvrages du même style qui ont fleuri au siècle précédent :

« Je n'ai point d'expressions qui répondent à ma surprise et à ma reconnaissance quand je considère la prodigieuse multitude des poissons destinés à la nourriture des hommes. Une seule femelle de hareng dépose au moins dix mille œufs près de nos côtes. Et nous

n'élèverions pas nos cœurs vers l':Ëtre bienfaisant qui, par une direction pleine de sagesse, fait tomber ces poissons dans les filets de nos pêcheurs? C'est pour nous que les harengs entreprennent leurs voyages: c'est par eux que Dieu distribue aux pauvres comme aux riches un aliment sain et peu coûteux. » Mais la connaissance des merveilles de la création ne doit pas faire oublier la modestie qui s'impose devant ses mystères. Cette vulgarisation ne manque aucune occasion d'insister sur les limites de la science: « Nous ne comprenons pas tous les moyens dont

Tenons-nous toujours dans un

humble sentiment de notre ignorance. » De telles positions se retrouvent au cours du XIXe siècle, lorsqu'il s'agit d'intégrer les nouvelles données sur l'évolution acquises par la science. Ces données ont pour conséquence de relancer l'imagi- nation et l'argumentation des auteurs. Dans Les Aventuresdes os d'un géant de Samuel-Henry Berthoud, qui connaissent plusieurs rééditions à partir de 1863, nous pouvons lire : « Il n'existe en réa- lité ni opposition ni désaccord entre la Bible et la science », car « ceux qui veulent trouver dans la Bible une histoire complète et détaillée des phénomènes géologiques exigent trop; ils doivent se tenir dans l'esprit de généralité de la Genèse et s'identifier avec la couleur éminemment poétique de la langue hébraïque de ces temps reculés». Jeux complexes de langage: celui de la Bible n'est ni exac- tement celui de la science ni exactement celui de la vulgarisation. Les positions en deviennent, néanmoins, parfois plus défensives dans la seconde moitié du XIXe siècle (et annoncent peut-être ainsi une fin ?). L'abbé Moigno se contente de quelques remarques limi- naires dans le prospectus de sa revue Cosmos; il annonce que son plus noble but « a été de constater et de montrer chaque jour plus

!'Auteur de l'univers a pu se servir

Pourquoivulgarise-t-on?

intime la réconciliation de la science et de la religion », puis il reprend, en argumentant, une proposition quasi cartésienne :

« Grâce au ciel, nous sommes sortis pour toujours, espérons-le, de cette fatale période d'antagonisme de la science et de la religion. Nous félicitons la science de ses tendances nouvelles; car, qu'elle le sache bien, elle n'est irréligieuse que lorsqu'elle est au berceau et incomplète, elle se réconcilie forcément et malgré elle avec la reli- gion quand elle est grande et mûre. » Mais, dans le corps même des articles, les références à Dieu sont extrêmement rares.

2. Les résultatsdu Progrèsscientifique:

les pouvoirsde la raisonet de l'homme

Faisant pendant à ces professions de foi chrétienne, le discours laïque et progressiste de Victor Meunier est typique d'un autre choix, très fréquent à partir de 1850. Témoin, cette déclaration liminaire dans le prospectus de la revue L'Ami des sciences,qu'il vient de fonder (1855): « Si nous soumettions à un interrogatoire ceux qui viennent à nous, nous ne leur demanderions pas quelles

études ils ont faites, mais nous leur demanderions s'ils aiment la science. fües-vous pour le mouvement en avant, sans repos ni trêve, jusqu'à ce que la plus prochaine étape soit atteinte, c'est-à-dire jus- qu'à ce que le bien-être et l'instruction universels soient réalisés? :Etes-vous du parti des Lumières ? ~tes-vous dans cette grande et pacifique conspiration du progrès dans l'indestructible réseau qui

couvre maintenant le monde?

nous voulons protester de notre indéfectible confiance dans l'esprit humain, leur créateur, dont elles manifestent la puissance; dans le caractère sacré de la Bible de l'univers, dont elles sont la progres- sive interprétation ; dans la réalisation de l'existence heureuse et

grandiose qu'elles promettent de faire dès cette vie à l'universalité

des hommes. Et la promesse a pour gage d'immortelles

Un credo plus laconique en « la marche ascendante des connais- sances humaines » est déjà exprimé dans L 'Échodu mondesavant, l'ancêtre des revues qui se définissent comme de vulgarisation (1834). Mais il est aussi repris, certes avec une connotation reli- gieuse, par l'abbé Moigno : « Je présente mon œuvre avec joie et avec un certain orgueil. La science dont je me suis fait l'interprète est la science vraie et vivifiante, qui rattache la nature à son auteur,

Par ce titre, L'Ami des sciences,

conquêtes. »

Savantset ignorants

l'homme à Dieu, son créateur. Le progrès dont je me suis fait l'écho est le progrès réel et bienfaisant dont j'avais arboré si courageuse- ment le drapeau dans ma salle du progrès, en le définissant comme une marche ascendante et incessante vers tout ce qui est VRAI,

BON et BEAU.»

C'est dans cette même tradition que se place, aux belles heures du Front populaire, la fondation du palais de la Découverte, qui donne à Jean Perrin l'occasion d'exprimer, une fois de plus, l'idéal de ces vulgarisateurs progressistes: « Le palais de la Découverte doit faire comprendre au public que, dans le passé, mais aussi dans l'avenir, nous ne pouvons espérer rien de vraiment nouveau, rien qui change la destinée qui semblait imposée aux hommes que par la

recherche scientifique et par la découverte. Ainsi, dans cette exposi-

tion [

],

le grand public pourra comprendre la part déterminante

que la découverte de l'inconnu a prise dans la création. Et il comprendra que cette découverte doit être poursuivie, sans préoc- cupation pratique, précisément si l'on veut en tirer de grands résul- tats.» Cette ferveur envers la science et son catéchisme va tout naturel- lement opposer à l'admiration soumise devant les productions du Créateur, l'admiration orgueilleuse devant les productions de la science et de l'esprit humain. Certains auteurs, comme Hetzel, vont jusqu'à considérer que les contes de fées classiques, « vulgaire tisane à destination des enfants», peuvent être aisément remplacés par un autre type de conte, le conte scientifique. Cette référence à un nouveau merveilleux rationnel et laïque est reprise dans le titre d'une importante collection de livres, la Bibliothèque des mer- veilles, ainsi que dans celui de nombreux livres de Louis Figuier, notamment. Maiscette mise en culture du progrès scientifique est aussi propa- gande pour la diffusion de l'esprit scientifique. Ainsi, les éditeurs de La Scienceillustrée(1887), s'ils se disent« toujours au premier

rangdans les luttes pour la cause du progrès et dominés par l'actua- lité scientifique », ajoutent : « Plus encore que le détail des tech- niques ou les ressorts complexes des découvertes, ce qu'il importe de faire connaître en priorité, c'est la curiosité, l'effort et la rigueur qu'exige l'acquisition de nouvelles connaissances. Il faut augmenter autant que possible le nombre de ceux qui cultivent la science, mais

Il faut la popu-

lariser en faisant un peuple scientifique. Pour atteindre ce but, il ne

suffit pas de divulguer les connaissances scientifiques qui se

il faut viser à ce but sans la déguiser ou la frelater

Pourquoivu/garise-t-on?

faussent bien souvent dans des intelligences mal préparées et mal dirigées, il faut avant tout répandre l'esprit scientifique.»

Enfin, il faut noter que cette conception de la vulgarisation s'ac- compagne d'une ambition que nous pouvons qualifier de « mis- sionnaire». Si nous suivons Jean Perrin, « on peut espérer que,

dans ce peuple où subsistent d'immenses réserves inutilisées, il se

rencontrera, parmi les jeunes visiteurs qui n'ont

par une éducation jusqu'ici toujours réservée à un trop petit nombre de privilégiés, des esprits particulièrement aptes à la recherche, auxquels leur vocation se trouvera révélée et qui auront assez d'enthousiasme et d'énergie pour diriger en ce sens une acti- vité que le Service national de la recherche saurait reconnaître et faciliter. Je peux bien rappeler à ce sujet que Faraday n'était qu'un simple ouvrier relieur et que le hasard seul l'a conduit dans les labo- ratoires. S'il se révélait aussi dans notre palais de la Découverte une seule grande vocation de même sorte, notre effort à tous serait payé plus qu'au centuple. »

pas été favorisés

3. La diffusiondes connaissances,geste politique

On peut cependant aller plus loin encore que Victor Meunier ou Jean Perrin dans l'analyse du rôle «libérateur» que certains attendent de la diffusion des connaissances scientifiques et tech- niques. Dans ce courant, il est commode de distinguer trois tradi- tions très différentes. La première part du constat que la science peut, dans certains cas, assumer un rôle de justification de l'évolution sociale. Si cela est, alors il est de la première urgence que les hommes les plus concernés par le progrès social qu'ils rêvent, le bas peuple, soient tenus au courant de cette idée afin de « montrer le chemin où devront s'engager les hommes». Cette tradition, si elle est restée minoritaire quant au nombre d'ouvrages - l'une des raisons en est sans doute tout simplement le fait qu'elle renvoie à une thématique très précise (la théorie de l'évolution)-, est néanmoins très impor- tante par les débats idéologiques qu'elle sous-tend. L'ouvrage le plus caractéristique est celui d'Alfred Marpaux - ouvrier typo-

graphe dijonnais -, L 'Évolutionnaturelleet /'Évolutionsociale.Le

titre est explicite de la démarche. « En écrivant ce petit manuel, je

Savants et ignorants

me suis imposé un double but : vulgariser quelques notions des sciences naturelles ayant trait à l'origine des mondes, des êtres et des sociétés humaines ; démontrer que ces mêmes sciences convergent vers le socialisme de concert avec toutes les autres branches des connaissances humaines. Ce que j'ai voulu, c'est en quelque sorte créer un catéchisme de la nature en opposition avec les catéchismes des différentes religions consacrant l'ordre proprié- taire.»

C'est aussi dans cette perspective politique que se place la deuxième tradition : elle relève de la volonté philanthropique de moralisation des classes populaires. Cette volonté s'exprime de plu- sieurs façons. La simple intention est déclarée par Louis Figuier,

Camille Flammarion

il s'agit de développer le « bien moral» en amenant l'ouvrier hors des tavernes. Une telle prise de position tourne souvent au popu- lisme et sous-tend la mise en scène qui conduit l'organisation de délégations ouvrières à !'Exposition universelle de 1867. Ce n'est, parfois, que l'inscription de la thématique dans un genre bien précis - l'hygiène, notamment - qui revèle cette philanthropie. Les titres de certaines conférences scientifiques des universités populaires sont éloquents : « La vérité sur la question de l'alcoolisme », « Ce qu'est un aliment». Bayet signale, dans un rapport de 1903, que « la conférence populaire est devenue une arme dans la lutte contre l'alcoolisme, sous l'influence des sociétés contre l'usage des bois- sons spiritueuses, qui fondent partout des sections ». Cette facette militante est ancienne. Vigarello rappelle que La Gazette de santé, créée en 1773, est rédigée « en faveur des curés, des seigneurs, des dames charitables et des fermiers », afin que, écrit-il, « ces notables répercutent les mesures des médecins ». La troisième tradition va plus loin encore, en se démarquant de la philanthropie. Elle apparaît vers 1830: c'est l'idée quel'« éman- cipation sociale passe par certaines formes d'appropriation popu- laires de l'univers intellectuel » et, plus précisément, « l'appropria- tion de la science», thème que l'on verra resurgir en 1968. Jacques Rancière précise que cette tradition est due à « des rencontres d'hommes et d'idées parfois dans le cadre d'institutions plus ou

ou La Revue scientifiquedesfemmes (1888) :

moins reconnues (Sociétépour l'instructionélémentaire,Association philotechnique,Sociétésdes méthodes),mais aussi de manière sau-

vage autour de théoriciens excentriques, d'industriels qui veulent faire bénéficier leurs frères travailleurs de la jeune science ou de médecines parfois hérétiques ».

parmi les sciences, la plus

La médecine a été incontestablement,

Pourquoivulgarise-t-on?

soumise à cette tradition. Cela s'explique par le rôle qu'elle joue dans la vie de tous les jours - si on vise l'émancipation personnelle, on doit passer par l'émancipation du corps -, mais aussi par son statut de science appliquée et par son statut social - opposition avec la « médecine des monopoleurs », selon l'habituelle expression du x1xesiècle. Le républicain François-Vincent Raspail avec les multiples éditions de son Manuel annuairede la santé (de 1845 à

bien après sa mort ) ou avec sa Revueélémentairede médecineet de pharmaciedomestiquesainsi quedessciencesaccessoireset usuelles, mises à la portée de tout le monde considère que « nous avons

comme objectif d'apprendre au commun des mortels à se passer, au moins dans les cas les plus usuels, et de l'assistance du pharmacien et du ministère du médecin ». Au début du xxe siècle, les médecins du mouvement néomalthusien, Gustave Le Bon, Caufeynon, Lutaud, développent les mêmes arguments quand il s'agit d'ap-

prendre toutes les techniques pour avoir moins d'enfants. Cette tradition d'émancipation par la science s'accompagne tou- jours de traits très particuliers en ce qui concerne l'acquisition et l'usage de la science en question. Comme on l'a observé à propos de Raspail, il n'y a pas simplement « la recherche désintéressée et le

il s'agit d'obliger chacun à une prise en

charge autonome et de son instruction et de sa santé». C'est donc bien ici une recherche supplémentaire et très particulière sur la rela- tion pédagogique. Et c'est bien, déjà, une certaine façon d'entendre le contrôle de la science par les non-scientifiques.

dévouement humanitaire

4. Le partagedes pouvoirsde la science:

la scienceutile

A côté de ces motivations qui la transforment en arme idéolo- gique plus ou moins secrète, la vulgarisation s'est très ancien- nement justifiée par des raisons beaucoup plus terre à terre. En la mettant à la portée de tous, ne donne-t-on pas à la science le moyen de se révéler dans sa toute-puissance opérationnelle et son utilité? Cette notion d'utilité sous-tend aussi, d'une certaine manière, la décision d'un Raspail ou d'un Flammarion: pour eux, diffuser les possibilités d'émancipation grâce à la diffusion de compétences médicales, sortir les ouvriers des tavernes grâce à l'astronomie, c'est

Savantset ignorants

bien une façon d'entendre l'utilité de la science - utilité politique, ici. Ce mouvement prend une ampleur toute particulière à partir du

xrxe siècle, alors

quées » et la croyance en de nouvelles fées, comme la fée électricité, susceptibles d'améliorer le monde : dans l'avis aux lecteurs du pre- mier numéro de La Sciencepour tous, en 1856, Jean Rambosson estime que « la science est le principe et l'industrie l'application » et que, si !'Exposition universelle vient de connaître un immense succès, elle le doit à la science, car « l'industrie [lui] est redevable des procédés qui lui ont permis de produire tant de chefs-

d'œuvre ». Radau théorise ce point de vue, en 1867, dans La Revue

des Deux Mondes:

« Les livres de science populaire font comprendre au public que la science ne consiste pas seulement en expériences de dé- monstration, en nomenclatures, en formules et théorèmes. Ils montrent que savoir est pouvoir, qu'à chaque pas, pour ainsi dire, se présente l'occasion d'appliquer utilement et au profit de notre bien-être une vérité quelconque depuis longtemps acquise par la science.» Ce projet de faire connaître à tous la science utile prend deux aspects complémentaires. Le premier aspect renvoie à l'image de la science et à celle du travail du savant. Radau considère, en effet, qu'en diffusant les applications de la science, mais aussi la science elle-même, et en permettant ainsi le développement de nouvelles applications, les conceptions du vulgaire sur la science vont se modifier et le mouvement connaîtra encore plus d'ampleur:

« Verrait-on toujours tant d'obstacles se dresser devant chaque innovation utile, tant d'indifférence et d'incrédulité répondre aux appels d'inventeurs dont les idées sont parfaitement pratiques et raisonnables, si l'on s'attachait davantage à faire goûter au grand public les résultats des recherches accomplies dans le silence des laboratoires ? » Cette double justification - montrer les possibilités d'applica- tions de la science et modifier l'image que le public se fait de la recherche pure - est invoquée par de nombreux chercheurs. Louis Pasteur (avec son expérience publique de vaccination contre le charbon des moutons à Pouilly-le-Fort), puis, pendant la Première Guerre mondiale, Marie Curie (avec l'installation d'antennes médi- cales dotées de rayons X) ou Georges Claude lancent de véritables campagnes de reconnaissance d'utilité publique de leurs recherches. La vulgarisation joue alors un rôle non négligeable dans l'évolution

que se développent l'idée de « sciences appli-

Pourquoivulgarise-t-on?

des mentalités en faveur d'une science qui jouit souvent d'une bien piètre réputation. Cependant, nous ne pouvons nous contenter de donner des exemples de l'utilité immédiate de la science. Radau insiste sur un autre aspect: en étant diffusée, la science va trouver son levain et s'enrichir de possibles applications :

« Combien de faits, connus seulement d'un petit nombre d'ini- tiés, dorment dans tous les recoins de l'immense arsenal de la science comme ces pierres précieuses encore enveloppées de leur gangue qui ornent les collections de nos musées! Ces pierres char- meront nos yeux, si elles tombent entre les mains d'un joaillier habile qui s'applique à en faire ressortir les facettes, ces faits, enfouis dans des traités inaccessibles à la foule, deviendront véri- tablement féconds, s'ils sont présentés au public par un écrivain qui sache avec agrément les mettre en scène. Verrions-nous autour de nous tant de landes stériles, tant de marais pernicieux, tant de champs cultivés à contresens, si de bons livres populaires eussent contribué à répandre les principes de la géologie,de la chimie, de la botanique, ailleurs que parmi les savants ? » C'est explicitement considérer que le matériau brut qu'est le fait scientifique ne va trouver ses véritables applications qu'en sortant du laboratoire. La devise mise en exergue par J. Girardin dans sa

Leçon de chimie élémentaire,faite le dimanche

à l'école municipale

de Rouen, en 1887, le dit de façon quasiment provocatrice: « La science ne devient tout à fait utile qu'en devenant vulgaire.» Ce souci de vulgariser les applications de la science est évidem- ment plus apparent dans certains domaines où le passage à la pra- tique, où la vérification d'une connaissance nouvelle restent simples à réaliser par un public de non-spécialistes. La vulgarisa- tion utile a connu un succès traditionnel dans le secteur de l'agri- culture et de l'horticulture et dans celui de la médecine et de l'hy- giène. Certains scientifiques sont parfois tentés de déconsidérer ces

tentatives : un Répertoiredes connaissancesutiles, un Catéchisme hygiéniqueou une Médecine domestiquepar l'alphabet, un alma- nach comme Le Messagerboiteux de Bâle (1794) ou celui du Bon

Jardinier, sont des formes qui, bien que très populaires, ont une présentation trop succincte et des bases scientifiques discutables. A l'opposé, dès 1884, dans Une écoleoù l'on s'amuse, Mme Gustave Demoulin présente une saynette intitulée Le Calendrierexpliquéou

la Science de Matthieu Lambert, où un vigneron, Matthieu Lam-

bert, démontre comment il s'est formé aux choses de l'astronomie et a acquis dans un almanach des connaissances complémentaires

Savants et ignorants

sur les semailles ! Plus près de nous, cependant,

on a dit que la plu-

part des écrivains scientifiques, en Amérique, avaient commencé dans les années 1920 par être des « radio-écrivains », instructeurs d'un public intéressé par le montage des postes de TSF, un domaine où l'à-peu-près est interdit et l'efficacité obligatoire. C'est dire que nous pouvons raccrocher à ce mouvement les revues de bricolage comme Le Petit Jardin illustré (1893-1933) ou les rubriques pra- tiques de La Science et la Vie (qui débute en 1913), le Carnet- Agenda du photographe (Georges Brunel, 1900) de la Bibliothèque des connaissances utiles.

S. Assurerune certaineprésencede la science dans la culture

On voit à l'analyse de ces divers buts assignés à la vulgarisation qu'ils peuvent dépendre des sujets, des époques, des auteurs. Rare- ment affirmés ou perçus avec clarté, peut-être encore plus rarement

atteints, ils relèvent plus souvent de la théorie de la vulgarisation que de son exercice pratique.

la vulgarisation

Et si, en dehors de ces justifications ambitieuses,

ne pouvait rien réaliser d'autre, pour répondre à une question per- tinente de Philippe Roqueplo, qu'une « certaine présence des sciences dans la culture » ? La culture, après tout, a-t-elle elle-même un but? Assurer la présence de la science dans la culture? Il s'agirait alors, en premier lieu, d'apprendre à reconnaître la place qu'occupe la matière scientifique dans notre vie quotidienne, depuis la pra- tique domestique jusqu'aux relations internationales ; prendre conscience des libertés qu'elle nous procure et des mystifications dont elle peut être complice, des vrais et des faux risques qui accompagnent l'image qu'on en a. Nous mettre en état de savoir que tout n'est pas définitivement incompréhensible: un monde où l'on comprend mieux est un monde dont on a moins peur. Dans une première et très étroite acception, la notion de culture « évoque l'humanisme classique en mettant l'accent sur l'individu et sur sa vie personnelle de l'esprit». En 1874, le programme du Vulgarisateur universel fait explicitement référence à cette concep- tion héritée de la civilisation gréco-latine :

« L'homme de progrès a toujours présente à l'esprit, même à son

Pourquoivulgarise-t-on?

insu, cette belle pensée d'un écrivain romain: "Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger."» Dans ce cadre-là, le rôle du vulgarisateur est précisé par les responsables de cette revue :

il s'agit « de fouiller dans les milliers de publications existantes et d'en faire ressortir d'une manière claire et concise tous les faits nou- veaux qu'elles renferment», car l'homme qui désire se cultiver scientifiquement parlant « rencontrera deux obstacles à peu près insurmontables: 1) l'énormité de la dépense à faire; 2) le manque de temps pour lire les volumineuses et nombreuses publications que l'esprit humain produit sans relâche».

N'est-ce pas aussi s'inscrire dans l'humanisme classique que de chercher à occuper le secteur des loisirs et de la distraction ? Comme bien d'autres auteurs, Gaston Tissandier écrit, en conclu-

sion des

connaître de nombreux moyens de se distraire, d'occuper ses loisirs et de passer son temps». Bien entendu, Tissandier n'oublie pas qu'il faut « instruire tout à la fois, c'est-à-dire exercer l'adresse, l'application, le raisonnement et mettre à profit, pour les dévelop-

Récréations scientifiques, qu'il s'est attaché « à y faire

per, les facultés intellectuelles». Montaigne n'est décidément pas très loin!

La culture peut englober « à la fois des connaissances, des facultés de compréhension et d'association qui permettent de pen- ser et, à l'esprit, de porter ses fruits». C'est l'idée de ceux qui décident d'introduire, par exemple, une dimension historique dans

leurs propos. Dans son Projetd'une encyclopédiepopulaire,Augus-

tin Baudoz, en 1860, affirme que l'on arrivera à « une éducation générale, qui tournera au profit de la civilisation, par une histoire dramatique - car la science est un drame dont on cherchera tou- jours le dénouement -, par l'histoire dramatique des tâtonnements et des essais qu'il a fallu accumuler, des efforts tentés et des obs- tacles vaincus». Plaidoyer repris par Félix Hément, dans La Science anecdotique,en 1889 : « La vie des hommes célèbres est encore plus utile à connaître que leurs travaux » car « le récit de leurs luttes douloureuses ou de leurs efforts persévérants dans la recherche de la vérité est un enseignement fécond et fortifiant, et il n'est pas non plus sans intérêt d'apprendre que les hommes illustres ne sont pas exempts des faiblesses humaines, même d'une certaine médiocrité de caractère ». Cette vision de la culture est, sans aucun doute aussi, celle de Louis Figuier (Le Savant du foyer, 1883) ou d'Henry Coupin (Pro-

Savantset ignorants menadescientifiqueau pays desfrivolitésfourniespar la natureà la

mode, à la parureet au luxe, 1906) quand il s'agit de donner « des renseignements scientifiques sur l'origine, la nature et les propriétés et les usages des substances, des agents et des appareils de la vie ordinaire». En somme, c'est à une connaissance culturelle de l'ob- jet coutumier que nous convient ces auteurs, anticipant l'intérêt actuel pour la« culture technique».

Nous pouvons également parler d'une culture scientifique et technique en ce sens que de nombreuses relations existent avec d'autres domaines culturels, plus classiques. Nous verrons, au cha- pitre 1v,que de nombreuses formes choisies par les vulgarisateurs ne sont complètement interprétables que par un regard sur ces autres domaines, comme l'architecture, la peinture - avec l'intro- duction du réalisme dans les images de la nature -, le théâtre - avec les comédies scientifiques - ou le roman - romans épistolaires, cau- series, robinsonnades Enfin, en son sens le plus large, la culture est faite « des senti- ments, des habitudes et des valeurs qui ont cours dans un groupe humain» et le tiennent ensemble. C'est sans aucun doute laques- tion des « origines » qui est à la base du succès de thèmes récurrents

ayant trait, par exemple, à La Terreavantle délugeou à La Plura-

lité des mondes. Rappelons-nous l'étonnement de Flammarion devant l'empressement des ouvriers et apprentis à suivre ses confé- rences d'astronomie à l'école Turgot. C'est aussi à un problème général de valeurs - esthétiques, littéraires - que nous renvoie la très vive discussion qui oppose, vers 1860, quelques bons vulgarisa- teurs (Figuier, Hetzel ou Delbrück) sur le sujet du merveilleux, sur les places respectives du conte de fées et de la science dans l'éduca- tion des enfants. Hetzel considère qu'il faut « donner droit de science à la féerie et droit de féerie à la science ». Delbruck et Figuier sont prêts à «jeter les contes de Perrault au feu» au nom de la fée Électricité !

DEUXIÈME PARTIE

Pour qui vulgarise-t-on ?

La définition

des publics

La vulgarisation, dans sa diversité, peut donc se définir par ses buts. Mais l'analyse que nous venons de faire montre que ceux-ci peuvent varier avec le public auquel elle s'adresse. Essayons main- tenant de préciser les caractéristiques qualitatives, sinon quantita- tives, de ces divers publics. Nous pourrons vérifier si les déclara- tions d'intention sont plus ou moins heureusement ajustées au public qu'elles visent.

1. Les « gens du monde», les cadrescurieux et autresélites : le publicinstruit

Nous avons vu naître la vulgarisation au moment où la commu- nication d'une donnée scientifique cesse d'être exclusivement réser- vée aux scientifiques eux-mêmes. En fait, cela ne signifie pas que l'auteur cherchant à être entendu par un public plus large que celui des seuls savants peut, pour autant, se permettre de tourner le dos à ces auditeurs longtemps privilégiés. Un ouvrage de vulgarisation ne

peut pas éviter le jugement des scientifiques et courir le risque d'en

être désapprouvé

de très proche des mémoires ou des publications où les scientifiques retrouvent leurs habitudes d'exposition et de pensée: nous verrons que, dans certaines « collections », il est difficile de dire de certains

ouvrages s'ils relèvent encore de la vulgarisation ! Ainsi, dès les origines du genre, Fontenelle annonce clairement

l'une des caractéristiques

sophie [ici, les choses de la physique et de l'astronomie], j'ai tâché

de l'amener à un point où elle ne fut pas trop sèche pour les gens du

monde, ni trop badine pour les savants [

Je dois avertir ceux

au risque d'aboutir, parfois, à « quelque chose»

de son projet : « J'ai voulu traiter la philo-

]

Savantset ignorants

qui liront ce livre, et qui ont quelques connaissances de la physique, que je n'ai point du tout prétendu les instruire, mais seulement les divertir, en leur présentant d'une manière un peu plus agréable et plus égayée ce qu'ils savent déjà plus solidement. » Le rêve de Fontenelle n'était-il pas que ses Entretiens « ne demande[nt] que la même application qu'il faut donner à La Prin- cessede Clèvessi on veut en suivre bien l'intrigue » ? De la même manière, les cabinets d'histoire naturelle et de phy- sique du xvme siècle sont à la fois les ancêtres des musées et ceux des salons littéraires du XIXe siècle sauf que, dans ces salons scienti- fiques, on vient se faire «électriser» ou discuter, entre gens du monde et savants, des théories de Newton! Un peu plus tard, cette idée d'un double public et d'une lecture à deux niveaux se retrouve dans l'Encyclopédiede D'Alembert et de Diderot. Pour d'Alembert, « un dictionnaire est fait pour la multi- tude, tandis que la présentation encyclopédique est plutôt destinée aux gens éclairés ». Deux cents ans après, cette distinction est encore explicitement présente chez Louis Figuier ou chez Camille Flammarion. Dans le roman philosophique de ce dernier, Uranie, les écrits du héros, Georges Spero, « avaient eu le rare mérite d'être appréciés par la majorité désireuse de s'instruire aussi bien que de la minorité éclairée». Ces deux publics commencent à être séparés vers le milieu du XIXe siècle. Avec l'évolution du corps social, la revue Cosmoscarac- térise, en 1866, un autre public, qui va progressivement se distin- guer du public savant: « Il existe un certain public, lettré, demi- savant, ayant sur toutes choses quelques données plus ou moins nettes, qui lit les grands journaux quotidiens : ce sont des fonction- naires, des industriels, des marchands, des flâneurs et des ren- tiers», ou, comme le dira un peu plus tard Paul Dupuy, le fonda- teur de la revue La Scienceet la Vie(1913), « les esprits intelligents ayant reçu une bonne culture moyenne ». Avec cette ségrégation sociale de fait s'estompe progressivement la volonté - voire la possibilité - d'écrire ces ouvrages à deux lec- tures potentielles, susceptibles d'assurer de l'agrément à ces publics à la fois très voisins et très différents. Il reste cependant des zones d'incertitudes fréquentées par cer- tains lecteurs. Par exemple, la collection « L'évolution des sciences», chez Masson (fin du XIXe siècle) ou la collection« Biblio- thèque scientifique internationale », chez Félix Alcan, admettent qu'elles « s'adressent aux milieux scientifiques en entendant cette acception dans le sens le plus large» et qu'elles n'ont pas le« carac-

Pour qui vulgarise-t-on?

tère spécialisé des autres ouvrages » que ces maisons éditent. Mais, « malgré leur étendue restreinte et leur prix modéré » qui les des- tinent au grand public scientifique, on ne saurait parler au sujet de tels livres de vulgarisation. Tout est évidemment dans la nuance.

2. Les femmes,symbolesd'ignorance, de bonnevolontéet de curiosité

Si l'on trouve, malgré les transformations sociales, une certaine continuité dans la définition du public instruit auquel s'adresse la vulgarisation de haut niveau, il est plus difficile, par contre, de rendre compte de l'apparition, puis de la défaveur, d'une autre variété de vulgarisation qui a longtemps prétendu s'adresser sélec- tivement aux dames (et éventuellement aux demoiselles).

Suivant de peu la Chymie charitableetfacile enfaveur des dames

(1666) de Marie Meurdrac, où l'on voit, sans doute pour la pre- mière fois, les personnes du sexe désignées comme interlocutrices privilégiées, Fontenelle, dans ses Entretiens que nous avons déjà cités, se justifie d'avoir choisi une aimable marquise pour parler d'astronomie :

« J'ai mis dans ces entretiens une femme que l'on instruit et qui n'a jamais ouï parler de ces choses-là. J'ai cru que cette fiction me servirait à rendre l'ouvrage plus susceptible d'agrément, et à encou- rager les dames par l'exemple d'une femme qui, ne sortant jamais des bornes d'une personne qui n'a nulle teinture des sciences, ne laisse pas d'entendre ce qu'on lui dit, et de ranger dans sa tête, sans confusion, les tourbillons et les mondes. » Fontenelle ne s'adresse-t-il aux femmes que pour des raisons pédagogiques? Selon Sainte-Beuve, ce détour par une disciple fémi- nine était, pour ainsi dire, obligé car il s'adressait alors à son meil- leur public, c'est-à-dire « à des esprits plutôt vides et vacants que déjà occupés par d'opiniâtres erreurs. Mieux valait avoir affaire à un ignorant certes qu'à un esprit encroûté, entêté de la vieille science». Tel n'est pas le cas pour les lectrices de la Chymie charitablede Marie Meurdrac, dont les thèmes sont spécifiquement féminins :

recueil de recettes de chimie pratique et quotidienne. Mais c'est avec l'essort des cabinets d'histoire naturelle et de phy- sique que le public féminin connaît son plus fort développement.

Savantset ignorants

Lorsque

l'ingénieur

Mointrel

d'Elément

dédie

aux

dames

sa

Manière de rendrel'air visibleet assez sensiblepour le mesureret quelquesautresexpériencesde physique(1719), il justifie ses atten-

tions, non pas par de vagues préférences de galant homme, mais comme la conséquence d'une véritable expérience de vulgarisation sur le tas : « Je dois rendre justice aux dames, car bien loin que ces textes de connaissances soient au-dessus de leur capacité, j'ai tou- jours remarqué toutes les fois que j'ai fait des expériences chez des personnes de distinction, ou chez moi, que les dames qui s'y trouvaient prenaient plaisir à les voir et à les entendre expliquer, me proposant des difficultés auxquelles j'avais l'honneur de répondre. » Ainsi, dépassant largement les amabilités pédagogiques de Fonte- nelle, l'ingénieur constate que les dames sont bien plus que de simples têtes en cire molle dans lesquelles tout peut facilement entrer: « Je puis dire à votre avantage, MESDAMES, qu'en vous faisant voir des expériences, j'ai expérimenté que, parmi votre sexe, il y en a nombre qui, par la vivacité et la pénétration de leur esprit, peuvent aller plus loin et acquérir en peu de jours plusieurs belles connaissances. » Dès lors, Mme du Châtelet, égérie newtonienne de Voltaire, peut constater qu'à la porte du cabinet où l'abbé Nollet professe ses leçons de physique, à partir de 1730, « on ne voit que des carrosses de duchesses et de jolies femmes ». On ne comptera plus les assis- tances féminines comme on ne comptera plus les ouvrages expli- citement destinés à ce public particulier et dont la liste serait longue et sans doute incomplète :

- Lettresphysiqueset moralessur les montagneset sur l'histoire

de la terreet de l'homme,adresséesà la reinede la Grande-Bretagne

(La Haye, 1778-1780, 6 vol.), par Jean André de Luc (1727-1817);

- Le Newtonismedes dames (Paris, 1752, 2 vol.), par François Algarotti (1712-1764) ;

- Lettres à une princessed'Allemagnesur diverssujets de phy-

sique et de philosophie(Pétersbourg, 1768-1773, 3 vol.), par Leo- nhard Euler ;

- Astronomie des dames (Paris,

Lefrançois de Lalande (1723-1807) ;

1785), par

Joseph

Jérôme

- Les Lettresà Sophiesurlaphysique,la chimieet l'histoirenatu-

relle(Paris, 1810, 2 vol.), par Louis-Aimé Martin (1782-1847);

- Lettresà Juliesur l'entomologie(Lyon, 1830), par E. Mulsant ;

- Chimie des demoiselles(Paris, 1868), par Auguste Cabours et Alfred Riche.

Pourqui vulgarise-t-on?

L'habitude de parler de science à un public spécifiquement fémi- nin court donc à travers toute l'histoire de la vulgarisation depuis ses origines. Cependant, les femmes s'y affirment non seulement comme lectrices ou comme interlocutrices privilégiées de l'œuvre vulgarisatrice, mais aussi comme auteurs. Typiques à cet égard, et, notamment, de la démarche pédago- gique que les femmes vont prendre à leur compte : Mme du Châte- let compose des Institutionsdephysiquepour instruire son fils et les jeunes de son âge et Mme Jane Marcet écrit Conversationssur la chimie (1806, innombrables éditions en Angleterre, en France et aux États-Unis), où une institutrice, miss Bryan, s'adresse à deux jeunes filles, Caroline et Émilie. Un peu plus tard, la princesse républicaine Belgiojoso, modèle pour la duchesse de Sanseverina dans La Chartreusede Parme,Clarisse Coignet-Gauthier, militante de l'affranchissement politique des femmes, Marie Pape-Carpentier porteront haut le flambeau du féminisme scientifique. De la même manière, de nombreuses femmes participent à la dif- fusion de l'hygiène grâce aux manuels sur la santé écrits pour les dames charitables. Elles créent leurs propres cabinets d'histoire naturelle, comme Mme Duplessis, à Bordeaux, Mme de Genlis ou Mme de Courtagnon, vantée par Buffon et Le Journaldes dames, en Champagne, dans les années 1740. Certes, dans l'inconscient des auteurs masculins, les femmes étaient-elles sans doute plus disposées à accepter la domination de l'« homme-qui-sait ». Certes encore, les bourgeoises instruites du x1xcsiècle étaient-elles plus disponibles que leurs maris pour les œuvres de charité culturelle. Mais il est possible d'interpréter d'une façon moins neutre cet engouement des auteurs pour une vulgarisa- tion sexuellement orientée.

Après le littérateur et botaniste romantique Charles Nodier qui estime que, « si les femmes ont été émancipées par le christianisme, la société avait repris contre elles les chaînes de la force », les Gon- court considèrent que « les femmes en proie à un malaise moral, à une mélancolie de l'esprit manquaient d'un objet, qu'elles ont trouvé dans l'intérêt de la pensée et devant les tables chargées d'ins- truments », oubliant « frivolités et maquillages, badinages galants et jeux des portraits ». Ainsi, on comprend mieux le point de vue de Nodier, qui, dans le journal Le Temps,en 1832, conteste l'emploi d'un «jargon de toi- lette » d'un « insolent dédain », style qui consiste en la rédaction de « lettres charmantes adressées aux femmes » sur tel ou tel sujet scientifique.

Savantset ignorants

Une autre hypothèse qui n'est peut-être pas la moins défendable situe ce phénomène dans la perspective du mouvement commencé dans les salons de Mme du Châtelet et de Mme d'Épinay et dans Le Journaldes dames. Si l'offre d'ouvrages destinés aux dames était devenue importante, c'est qu'elle s'ajustait à une demande qui ne l'était pas moins: n'était-ce pas finalement pour répondre à une curiosité brimée, à une soif de savoir insatisfaite, d'autant, cela est clair, que la science sous tous ses aspects constituait dans certains milieux raffinés l'un des beaux sujets de conversation ? Les titres féministes ont commencé à fleurir à une époque où, dans l'éducation des filles, l'acquisition des connaissances scienti-

doit y avoir, pour

leur sexe, une pudeur pour la science presque aussi délicate que celle qui inspire l'horreur du vice », écrivait Fénelon. En 1800, Lezay de Marnezia affirme encore, quant à lui, que les sciences, « loin d'être utiles aux femmes, leur nuiraient ». En ce sens, la vulgarisation pour dames - en fait, pour la femme adulte et en voie d'émancipation - se présente peut-être comme une sorte de technique de rattrapage dont on découvrira quelques siècles plus tard les bienfaits généralisés. Il faudra pourtant attendre 1903, avec !'Astronomiedesdamesde Camille Flammarion, pour voir éditer le dernier titre, sans doute, faisant référence aux personnes du sexe ; et ce précis d'astronomie descriptive fut réédité jusqu'en 1933 (11e mille)! Mais le modèle de la femme proche de l'enfance qui a tout à apprendre, modèle de curiosité, d'innocence et de bonne volonté cher à Fontenelle, a la vie dure. Et avec Les Pourquoi de Mlle Suzanne ou avec Les Parceque de la même petite fille, Émile Desbeaux (1845-1903) nous propose une héroïne idéale, à la fois femme et enfant. Cet auteur dramatique, qui finit directeur du théâtre de l'Odéon, met très efficacement en scène une sorte d'Alice cartésienne aux prises avec les merveilles de la science et du pro- grès : Mlle Suzanne serait aussi bien à sa place dans le chapitre sui- vant.

fiques était déconseillée : « Apprenez-leur qu'il

3. Les enfantset la jeunesse

Tout comme les livres dédiés« aux demoiselles et aux dames», les ouvrages (et toutes les formes de vulgarisation en général) desti-

Pourqui vulgarise-t-on?

nés spécifiquement aux enfants ont, en effet, connu, au cours du x1xesiècle et jusqu'à la Première Guerre mondiale, une vogue qui paraît s'être peu à peu affaiblie (ou transformée) depuis. Le premier des ouvrages à destination de la jeunesse date sans doute de 1732. Celui qui fut le premier et eut, néanmoins ou déjà, une très grande diffusion et une très grande répercussion, est Le Spectaclede la nature en neuf volumes, de l'abbé janséniste Noël Antoine Pluche. Le propos de l'abbé est directement pédagogique. Ce point est d'importance. Depuis le début du xvue, en effet, un mouvement de contestation, aux allures fréquemment ironiques, se développait contre « ce grec et ce latin qui ne font pas toute l'éducation». Le livre de l'abbé Pluche s'inscrit dans ce mouvement : assez rapide-

ment, son Spectaclede la nature puis son Histoiredu ciel entrent

dans les catalogues de manuels scolaires. Le chanoine Picardet (1766) et l'abbé Coyer (1770) discutent ainsi de l'âge des enfants dans les mains desquels on peut mettre le livre de Pluche. Très rapidement aussi, on va beaucoup plus loin :

dans Le Journal des savants de 1777, Grivel insiste pour qu'on apprenne à lire à l'enfant dans un cours d'histoire naturelle:

« Enseignez-lui d'abord à voir autour de lui et de près à près tout ce qui l'environne.»

Cette relation originelle avec la pédagogie va poursuivre la vulga- risation à destination des jeunes et sera souvent la source de nom- breuses contradictions entre une éducation scientifique scolaire et une vulgarisation extrascolaire. Ce n'est, en effet, qu'avec les instructions des années 1880 et 1882 que sera reconnu comme officiel un enseignement de sciences et de techniques à tous les niveaux de l'instruction publique. Ce qui signifie qu'avant cette date, la vulgarisation des sciences était le seul mode d'accès possible des jeunes aux sciences, si l'on excepte les tentatives de certaines écoles. L'introduction des sciences dans les programmes scolaires, qui avait commencé dans les années 1840 au niveau des lycées, atteint enfin, par les instructions de 1880, l'école primaire, sous la forme des« leçons de choses». Finalement, il apparaît que l'introduction d'une pédagogie des sciences à l'école a bénéficié des expériences antérieures de vulgari- sation, dans la lignée de celle de l'abbé Pluche. C'est parce qu'il se plaint de l'absence d'un enseignement scientifique en milieu rural que le journaliste agricole Victor Borie, par exemple, publiera, en 1865, Les Jeudis de M. Dulaurier,aux éditions de la Maison rus- tique.

Savantset ignorants

Les conséquences de la nouvelle promotion des sciences à l'école sont très nombreuses. Des revues modifient alors leur organisation. L'Ami de l'enfance,édité par Hachette depuis 1835, qui comprenait deux parties - une faite de conseils pédagogiques à destination des parents, une autre spécifiquement destinée aux enfants -, est res- tructuré: il se transforme, à partir de 1881, en Monjournal qui ne contient que l'ancienne seconde partie du précédent journal. Beaucoup plus tard, en 1923, Étienne Loppé, directeur du Muséum national d'histoire naturelle de La Rochelle, insistera non

seulement sur le fait que « le nombre de visiteurs est de plus en plus considérable », mais aussi sur le fait que « presque toutes les écoles de la ville envoient leurs élèves, et les cours faits au milieu des col- lections sont des plus profitables, rien ne pouvant remplacer la vue

des objets ». Le musée

par l'intermédiaire de l'école.

scientifique atteint bien le jeune public, mais

Les ouvrages de sciences ont aussi fait leur apparition à l'école de manière détournée. Les livres de prix faisaient l'objet d'un marché commercial considérable sous la dépendance soit du ministère de l'instruction publique, soit des municipalités. Cette distribution subventionnée constituait pour les auteurs et les maisons d'édi- tions, une intéressante garantie de réussite financière. Or bon nombre de ces prix étaient choisis parmi les livres traitant de science. L'abbé Moigno avoue, sans fausse modestie, que La Clef de la science, telle qu'il l'avait traduite, « était un bon, un très bon livre», car« les directeurs de l'enseignement de la ville de Paris lui ont donné une consécration à laquelle [il] était loin de s'attendre :

ils l'ont distribué en prix dans les écoles à un très grand nombre d'exemplaires». Sur la page de titre des ouvrages qui furent ainsi distribués pen- dant des décennies comme !'Histoired'une chandelle,de Faraday, ou Le Savant du foyer, de Louis Figuier, il était d'ailleurs souvent fièrement imprimé qu'ils avaient été« honorés de souscription de la ville de Paris pour ses distributions de prix ».

Mais la prise en charge d'un public de jeunes ne va pas sans diffi- cultés. Face à la science, jeunes et gens du monde, dames, demoi-

longtemps, aussi démunis, et, dans

beaucoup de cas, tous ces publics sont associés. Si le problème ne se pose évidemment pas pour d'autres formes de vulgarisation très spécifiques des jeunes, comme le jouet scienti-

selles et enfants ont été, pendant

Pourqui vulgarise-t-on?

tique, nous le verrons, l'exemple le plus caractéristique reste encore celui des livres scientifiques. Daniel Momet, qui a dépouillé et étu- dié méthodiquement cinq cents catalogues de bibliothèques pri- vées, datés pour la plupart de 1750 à 1780, constate que deux ouvrages plutôt jeune public, Le Spectaclede la nature de l'abbé

Pluche, ou l'Abrégéde l'histoiredes insectes,de Bazin (extraits de

l'Histoire des insectes de Réaumur) sont présents respectivement

206 et 62 fois, alors que La

sont 165 et 82 fois. Plus tard, dans les bulletins qu'édite, à la fin du XIXe siècle, la société Franklin pour faire le point sur la situation des bibliothèques populaires, une rubrique « livres pour enfants » n'existe que par intermittence. Quand elle existe, elle contient essentiellement de la littérature appartenant aux genres des contes et des romans, alors que les livres scientifiques sont sous une rubrique générale, tout public. La situation est analogue dans les

NouvelleHéloïse et l'Encyc/opédiele

catalogues d'éditeurs et la double appartenance à la jeunesse et aux gens du monde est souvent mentionnée sur les premières pages des ouvrages comme Connais-toitoi-même, de Louis Figuier.

Mais ce ne sont plus, à la fin du XIXe siècle, que des traces. De la même manière que les transformations sociales avaient fait naître un public instruit différent dans sa composition des gens du monde, de même l'école obligatoire et le développement des ouvrages de toutes sortes pour les jeunes vont conduire à une littérature scienti- fique volumineuse et précisément ciblée sur eux. Si les uns et les autres sont autant démunis face à la science, ils ne le sont plus de la même façon!

4. Ce qu'onappellele « grandpublic»

Les « ensembles » que nous venons d'isoler au sein de la clientèle des vulgarisateurs sont intéressants parce que les vulgarisateurs eux-mêmes y font explicitement et souvent précisément référence :

Flammarion, nous l'avons dit, donnait des conférences sur l'astro- nomie boulevard des Capucines, pour les gens du monde, et à l'école Turgot, pour le public populaire. Mais, outre que nous ne savons évidemment pas si tel livre destiné aux dames n'était pas, en fait, lu aussi par les hommes, ces groupes constituent des « petits publics». Les livres et les revues, les conférences atteignent des

Savants et ignorants

populations qui ne comptent que quelques milliers ou, au plus, quel- ques dizaines de milliers d'individus d'un coup. Pour pouvoir parler de « grand public», il nous faut opérer un changement d'échelle. Cependant, si celui-ci se définit d'abord par des nombres, peut-il également se décrire par des caractéristiques psychologiques, socio-

logiques ou culturelles ? Il serait étonnant que nous parvenions à le faire autrement que par approximations successives.

« tous ». Dans Uranie,en

faisant tenir des propos sur la diffusion de la science à sa muse de l'astronomie, Flammarion indique que « cette rénovation d'une science antique [Uranieparle d'astronomie] servirait peu au pro- grès général de l'humanité, si ces sublimes connaissances qui déve- loppent l'esprit, éclairent l'âme, affranchissent des médiocrités sociales restaient enfermées dans le cercle restreint des astronomes de profession », et, pour ce faire, « le boisseau doit être renversé, il

faut prendre le flambeau par la main, accroître son éclat, le porter sur les places publiques, dans les rues populeuses, jusque dans les carrefours », car « tout le monde est appelé à recevoir la lumière, tout le monde en a soif». Même son de cloche pour Jean Rambosson: après !'Exposition universelle de 1855 qui « a fait, dit-il, de l'industrie pour tous», ce philosophe éclairé met en place un « journal illustré paraissant tous les jeudis » appelé La Sciencepour tous, car « nous qui n'avons la prétention d'être admirés de personne, et dont toute l'ambition consiste à nous faire comprendre du plus grand nombre de lecteurs, nous nous efforcerons de faire de la science pour tous ». Cette idée n'est certes pas nouvelle. Déjà, elle sous-tend la cri- tique que le grand naturaliste Buffon, pourtant peu suspect de populisme, adresse, dans une lettre de 1751, à d'Alembert:

Cet ouvrage (l'Encyclopédie)« est grand, très bien écrit et encore mieux raisonné, c'est la quintessence des connaissances humaines, mais ce suc n'est pas fait pour tous les esthomacs et je crois que vous n'aurez d'abord que l'admiration des gens de beaucoup d'es- prit et qu'il faudra vous passer pour quelque temps des suffrages des autres ; les pédants surtout feront la grimace, et les sots et même les demi-sots parleront beaucoup et ne vous entendront pas. » L'humaniste Daubenton, successeur de Buffon, prend le relais en direction d'un public élargi: en pleine Convention (1793), il obtient la transformation du Jardin du Roi en Muséum d'histoire naturelle et l'ouverture des galeries au public. C'était pour lui une révolution par rapport aux anciens cabinets d'histoire naturelle des aristocrates et de quelques bourgeois : « Le rôle du Muséum est de

De fait, il est souvent fait référence à

Pourqui vulgarise-t-on?

se faire l'éducateur du public» (sous-entendu, évidemment, le grand public, celui des faubourgs voisins). Cependant, nous ne pouvons pas définir ce grand public sans essayer de comprendre comment il peut être atteint. En fait, la science et la technique viennent à lui sans qu'il l'ait ouvertement demandé. Contrairement à ce qui se passe quand on achète un livre et qu'on choisit ainsi de« la science à la carte», avec la vulgarisa- tion de masse, le grand public est amené à goûter « la science du chef» avec son menu imposé. Citons trois exemples. Très caractéristiques de ce large menu dans lequel le lecteur banal peut puiser de la science, s'il le désire : les journaux quotidiens qui,

à l'image du feuilleton littéraire, proposent aux lecteurs un « feuille- ton scientifique». Si ce feuilleton n'était à ses débuts que le compte rendu des séances de l'Académie des sciences, s'il eut, aussi, du mal à s'imposer, il a évolué, et de grands auteurs tiennent une rubrique régulière dans Le Siècle,La Presse,Le Temps Ils retranscrivent les moments, grands et petits, des sciences et des techniques, et les journaux deviennent de véritables relais informels de ces événe- ments scientifiques ou techniques: Expositions universelles, trem- blements de terre, incendies dans un théâtre, explosion dans un laboratoire de la faculté de pharmacie, visite au laboratoire de

Ce dernier, lui-même, ne néglige pas la diffusion de

ses résultats puisqu'il écrit très souvent au Temps et au Figaro,à partir de 1885, date de la vaccination contre la rage et de la cam- pagne médiatique qui devait aboutir à la fondation de l'Institut Pasteur. C'est dire que ces feuilletons, ces rubriques, en s'adressant

M. Pasteur

à un large public, avec la souplesse et la rapidité de réaction que permet le quotidien, mettent en relation la science et l'actualité.

A ces quotidiens se rattachent des revues dont nous qualifions la formule de généraliste. Par exemple, Le Spectateurmilitaireet Je

sais tout, qui sera absorbé par Lecturespour tous en 1910, sont le

type même des revues généralistes destinées aux adultes, sans autre véritable définition de leur public et qui contiennent, en incidente, une certaine quantité de science. Ces revues ne sont, finalement, qu'une version moderne des Almanachs,qui, depuis le xv1f siècle, incluent une quantité non négligeable d'informations scientifiques, comme nous le détaillerons.

Enfin, dans le déroulement des fêtes foraines - et en ligne directe avec le désir du spectaculaire qui hantait les Almanachs- nous ne pouvons qu'être surpris de la rapide exploitation par les forains

Savantset ignorants

d'éléments provenant tout droit de l'actualité des sciences et des techniques, témoins l'utilisation des ressources motrices nouvelles qui modifie grandement l'« industrie du vertige », la photographie foraine, les vues stéréoscopiques, les rayons X, les musées d'anato- mie, les nombreuses présentations d'espaces industriels comme « l'usine miniature, maquette animée des Ateliers du Creusot », réalisée par Joseph Beuchot, lui-même ancien ouvrier du Creusot. C'est bien du saupoudrage de science au juger et à grande échelle qu'il s'agit : épreuve parfois aussi difficile et sévère pour le vulgari- sateur que pour son client de passage.

TROISIÈMEPARTIE

Qui vulgarise?

Les auteurs et leur histoire

Quels que soient les buts et les ambitions qu'elle se fixe, quels que soient les publics auxquels elle s'adresse, la vulgarisation a ses exigences, ses règles, son style: qui peut alors prétendre s'en char- ger? Qui exerce cette activité particulière, multiforme? Corres- pond-elle nécessairement à la pratique d'un métier ? En fait, la réponse à ces questions a beaucoup varié selon les époques et elle n'a jamais été, loin s'en faut, univoque. L'extrême variété des auteurs, de leurs origines, de la qualité et de l'importance de leur contribution explique sans doute les difficultés de l'historien et l'inévitable désordre du chapitre qui va suivre.

En simplifiant beaucoup, on peut avancer qu'il existe deux grandes familles de vulgarisateurs : celle des « vrais » scientifiques, qui ajoutent ainsi une nouvelle corde à leur arc, et celle des vulgari- sateurs d'occasion ou de profession, qui, à un moment ou à un autre de leur vie, ont décidé de s'engager dans le mouvement. Parmi les premiers se rangent les auteurs d'ouvrages destinés au grand public et qui, par ailleurs, se sont fait connaître par des recherches ou des découvertes originales: dans leur œuvre, cette activité vulgarisatrice se présente souvent comme secondaire. Pro- fesseurs, hommes de cabinet, chercheurs, ils se contentent souvent de parler des sujets auxquels ils ont consacré leurs études, bien qu'il leur arrive d'avoir parfois des ambitions plus larges. Le profil des « spécialistes de la vulgarisation » est évidemment beaucoup plus difficile à cerner. Certains sont très proches de ces scientifiques dont ils veulent faire connaître les travaux. Il n'est pas rare que quelques-uns, qu'on pourrait qualifier de« savants défro- qués », aient commencé leur carrière par des recherches originales. D'autres viennent de la littérature, voire de la poésie, et conservent de leurs origines certaines habitudes très spécifiques. Chez certains, parfois, remonte à la surface un bref passé d'étudiant en science.

Savants et ignorants

D'autres enfin sont de véritables professionnels de la vulgarisation. Un tel métier, qu'ils pratiquent à plein temps ou presque, ne date guère que du siècle dernier : chroniqueurs, journalistes, directeurs de revue ou de collections, auteurs de livres, ils sont souvent capables de s'intéresser à tout et d'écrire sur tout, des astéroïdes aux hémorroïdes. Certains d'entre eux, au contraire, sont restés fidèles à un créneau unique (électricité, photographie, astronomie), ce qui leur permet d'acquérir une autorité et une audience aussi bien auprès du grand public que des savants dont ils sont, alors, en quelque sorte, les porte-parole.

Les « vrais » scientifiques se sont montrés souvent méfiants devant ce partage des savoirs assuré par d'autres qu'eux. A la fin du x1xesiècle, dans la revue La Nature, Gaston Tissandier déplore ouvertement que certains savants soient incapables de comprendre ce que le public attend d'eux, incapables de comprendre l'impor- tance de l'acte vulgarisateur lui-même :

« Un grand nombre de savants français professent une regrettable indifférence pour les ouvrages de science vulgarisée ; ils les traitent volontiers d'inutiles ou de futiles. » Pour convaincre ces scientifiques, Tissandier avance trois argu- ments. Tout d'abord, il fait remarquer « que les savants les plus illustres des nations voisines [il fait allusion à l'anglais Faraday, res- ponsable de conférences populaires et auteur de l'Histoire d'une chandelle] ne croient pas s'abaisser en se faisant comprendre de tous, en descendant au niveau commun, pour faire goûter aux esprits les moins préparés les bienfaits de la vérité scientifique ». Son second argument fait vibrer la corde nationaliste : « La gran- deur d'une nation dépend du nombre d'esprits cultivés qu'elle peut compter ; répandre les lumières et dissiper les ténèbres, continue- t-il, c'est contribuer directement au bien du pays. » Mais enfin et surtout, « accroître le nombre des travailleurs et attirer sans cesse de nouveaux adeptes dans le grand temple de la Vérité, c'est travail- ler pour la science ».

Cette méfiance des scientifiques à l'égard des vulgarisateurs est encore accrue lorsque ceux-ci sont d'anciens collègues, comme Louis Figuier, qui s'en plaint ouvertement :

« Lorsqu'il y a trente ans je commençai de publier mes premiers

ouvrages de vulgarisation [

blâmaient, les éditeurs des grands ouvrages scientifiques s'inquié- taient, les prud'hommes me reprochaient de vouloir abaisser la

],

les amis s'écartaient, les collègues

Qui vulgarise?

dignité de la science en la mettant à la portée de tous, et les gros bonnets de l'Institut, Chevreul et Claude Bernard en tête, criaient à la profanation. » Quand ils acceptent la vulgarisation, les spécialistes contestent l'habileté de l'intermédiaire. Ainsi, alors que le mouvement hygié- niste bat son plein, entre 1870 et 1880, les médecins hygiénistes revendiquent« la chaire du maître d'école une fois par semaine» pour assurer les conférences traitant d'hygiène et de salubrité. En tout cas, c'est le vœu énoncé lors de la séance du 27 novembre 1878 de la Société de médecine publique, qui considère que « ces confé- rences doivent être faites par des médecins agréés » (souligné dans le texte). Inversement, les vulgarisateurs de métier ne sont parfois pas tendres avec les savants qui confondent « vulgariser» et « commu- niquer à l'Académie des sciences ». Le journaliste Victor Meunier s'explique longuement sur ce sujet. Il considère que c'est parce que les scientifiques ne voient dans la vulgarisation qu'une simple traduction de leurs œuvres de laboratoire qu'ils sont incapables d'en comprendre toutes les finesses:

« Il y a des savants qui se croient d'autant plus dignes du titre de "vulgarisateur" qu'ils ont moins d'imagination et de philosophie; leur valeur est dans leurs doigts, ils savent manier les outils, ce sont des artisans de la science. Ils concourent à l'établissement de la science comme l'homme qui broie des mortiers concourt à la construction d'un édifice, sans rien voir au-delà du travail infime qui les occupe. Ils sont savants de la même manière qu'un tailleur de pierre est architecte. Fiers de la supériorité qu'ils s'attribuent, ils s'imaginent communément que la fonction de vulgarisateur est de laver leur linge sale, c'est-à-dire de les traduire en français. Ces bonnes gens se trompent. Le vulgarisateur ajoute du sien à ce qu'il touche. » Le vulgarisateur voit les choses dans leurs rapports et dans leur destination. Il doit conduire son auditoire sur les chantiers où se préparent les édifices de l'avenir. Vulgariser, c'est exposer le mou- vement de la science en publiciste, en tribun, en apôtre. » Devra-t-on oublier ces querelles de chapelles et réconcilier, dans une même attention, les « vulgarisateurs », quelle que soit leur ori- gine ? Devra-t-on, au cours de ce chapitre, classer les vulgarisateurs d'après le domaine où ils ont exercé leur talent, même s'ils sont souvent polyvalents ? En fonction de leur origine professionnelle,

Savants et ignorants

maintenant que nous savons qu'ils ont presque tous eu d'autres occupations ? Ou suivant un ordre chronologique ? La solution sans doute la plus commode consistera, faute de mieux, à prendre en compte simultanément ces trois points de vue !

1. Du XVIe au XVIIIe siècle:

miseen placede la vulgarisation

1. Les cas Palissy et Galilée

Il convient de faire une place, exceptionnelle, à ces deux hommes, qui, en .même temps qu'ils proposent de nouvelles conceptions de la science - la science expérimentale doit succéder à une science spéculative - et une nouvelle vision de l'univers, innovent en communiquant leurs découvertes dans une langue qui veut être celle de tout le monde. Nous n'avons pas à revenir sur la vie du célèbre Charentais (1510-1589 ou 1590) ni sur celle du non

moins célèbre Pisan ( 1564-1642), sur son procès ou sur son impor- tance scientifique : ils nous intéressent ici par la façon dont ils font connaître leurs observations et leurs conséquences. Bernard Palissy, renommé par ses poteries et ses « figulines au Roy» (anciens vases en terre cuite), mériterait d'être aussi connu pour ses activités de grand communicateur. Pour cela, Palissy uti- lise deux stratégies: il combine l'écrit et l'oral, il publie des livres et donne des conférences. Dans le Récepte véritable (1563) et les Discours admirables (1580), le potier désire convier au banquet des sciences un public important en nombre : dans le Récepte véritable, « tous les hommes de France pourront apprendre à multiplier et à augmenter leurs tré- sors », Récepte véritable comme Discours admirables s'adressent à « ceux qui n'ont jamais eu connaissance des lettres». Pour

atteindre ce public, Palissy fait un choix d'écriture:

tenu de ses origines, ne sait ni le grec, ni le latin, ni l'hébreu, lui qui n'est ni rhétoricien ni poète, mais verrier, préfère s'exprimer en « langage rustique» plutôt qu'en« langage rhétorique»; sans doute s'agit-il là de l'une des premières prises de conscience de cet impé- ratif de traduction du langage de la science, impératif qui deviendra banal au xv11esiècle. Ces deux ouvrages, enfin, sont « dressés par

lui qui, compte

Qui vulgarise?

dialogues» comme le précise Palissy en sous-titre des Discours

admirables.

Dans les Discours,les personnages dialoguant ont pour nom Practique et Théorique : non seulement ils communiquent entre eux, mais ils campent des oppositions très nettes. Théorique, le per- dant, est le représentant de la scolastique aristotélicienne, le repré- sentant du discours, tandis que Practique, le vainqueur, est le tenant d'une science rénovée qui s'appuie non plus sur des textes sacrés,mais sur l'observation et la manipulation d'objets (dans le même temps, Bernard Palissy crée son cabinet d'histoire naturelle, sa« petite académie»). C'est l'abandon de la science spéculative et le développement d'une science expérimentale et tournée vers l'ap- plication pratique qui fondent - ou amplifient - le besoin de vulga- riser les sciences. Palissy va plus loin encore dans son entreprise : ces dialogues ne sont, en fait, que la transposition écrite de la manière dont il a envi- sagé et tenu, de 1575 à 1584, les premières conférences publiques. Nous avons quelques indications sur leur déroulement:

« Et n'est-ce pas un tableau digne du plus haut intérêt que celui d'un simple potier de terre, d'un homme sans culture, sans connais- sance de l'Antiquité, venant exposer les résultats de ses découvertes en présence de tout ce que la capitale renfermait alors de savants, provoquer la critique, les argumentations sur le sujet le plus ardu? Et tout cela, non dans l'intérêt de sa gloire, mais dans celui de la science et de la vérité! sorte d'académie, de congrès, où chacun avait le droit de relever les fautes de l'orateur.» Ajoutons que Palissy faisait placer, dans les principaux carre- fours de la capitale, des affiches annonçant les conférences-débats de « Maître Palissy Inventeur des rustiques figulines du Roy et de la Royne sa mère», qu'un prix d'entrée était fixé à 1 écu, que ce prix d'entrée devrait être remboursé quatre fois si les théories énoncées par l'orateur étaient trouvées fausses.

Les options de Palissy sont, en fait, aussi celles de Galilée. Si son

Messagerdesétoiles,son SideriusNuncius,paru en 1610, est encore

écrit en latin (ce qui n'empêche pas les cinq cents exemplaires de sa première édition d'être épuisés en quelques jours), Il Saggiatore (L'Essayeur),de 1623, est en italien populaire, « scrittoinforma di littera», comme nous en avertit la page de titre. C'est également en italien que paraissent, en 1632, ses Dialoguessur les deux princi-

paux systèmesdu mondeet, en 1638, son Discourssurdeux sciences

nouvelles.En mettant en scène, dans ses dialogues, les personnages

Savants et ignorants

symboliques de Salviati, porte-parole des idées de Copernic, de Simplicio, qui en est resté à celles de Ptolémée, et de Sagredo, qui, fort de son seul bon sens, ne cherche qu'à atteindre la vérité, Gali- lée codifie le modèle de Palissy, une forme de vulgarisation scienti- fique par questions et réponses qui connaîtra une vogue considé- rable. On jugera de la qualité de la réflexion de Galilée quand on comprendra que, pour lui, l'italien - langue de la vulgarisation - est une arme pour faire avancer des idées que refusent, comme on le sait, certains milieux de l'époque. La vulgarisation est ainsi comprise comme indispensable à la diffusion des sciences et, par là, à leur avancement.

2. Les spectateursde la nature

Avant 1800, la distance qui séparait l'enseignement (ou la recherche) de la vulgarisation était incomparablement moins grande qu'aujourd'hui. La science était moins riche et moins mathématisée, le public, celui des jeunes ou celui des gens du monde, plus facile à satisfaire. On comprend, dans ces conditions, que la frontière entre les deux discours soit souvent difficile à tra- cer. Rien d'étonnant aussi, puisque la religion faisait partie inté- grante de l'éducation, que la science, enseignée ou vulgarisée, l'ait été, comme nous l'avons déjà dit, dans une perspective apologé- tique. Rien d'étonnant, enfin, dans ce constat, si le personnel ecclé- siastique se retrouve mobilisé sur l'un ou l'autre de ces deux cré- neaux.

Paru en neuf volumes à partir de 1732, Le Spectaclede la nature

ou Entretienssur l'histoirenaturelleet les sciencesde l'abbé Pluche

est, sans doute, par son influence et par le nombre de ses lecteurs, l'un des ouvrages les plus importants du xvmcsiècle. Il eut au moins dix-huit éditions et on en fit deux abrégés, dont l'un, en 1803, comporte encore huit volumes. Il fut traduit en anglais (1735), en italien (1737), en hollandais (1737), en allemand (1746) et en espa- gnol (1752). Comme nous l'avons vu, Daniel Momet l'a retrouvé

206 fois dans les bibliothèques du xvme, immédiatement après Buf-

fon et plus souvent que Voltaire, Rousseau ou l'Encyclopédie. Noël-Antoine Pluche est né à Reims (d'autres disent à Rethel) en 1688. Orphelin de bonne heure et après de solides études, il avait été professeur d'humanités, puis de rhétorique dans un collège, avant de devenir abbé et d'être nommé directeur du collège de Laon. Ayant refusé d'adhérer à la bulle Unigenitus,il fut dénoncé

Qui vulgarise?

comme janséniste et sur le point d'être emprisonné. Sur la recommandation du recteur Rollin (lui-même janséniste), l'inten- dant de Normandie lui confia l'éducation de son fils. Finalement Pluche, après avoir vécu à Rouen, vint s'installer à Paris, où, pour vivre, il donnait des leçons particulières d'histoire et de géographie. Atteint de surdité, il se retira, à partir de 1749, à La Varenne-Saint- Maur, dans les environs de Paris, où il mourut en 1761. La vie de Pluche et la destinée de son ouvrage sont identiques à celles du prédicateur allemand Christophe Christian Sturm (1740-

1786) et de ses Considérationssur les œuvresde Dieu dans le règne de la natureet de la providencepour tous lesjours de l'année. En

allemand à l'origine, traduit en français (La Haye, 1777, 3 volumes) par la reine Christine de Brunswick, épouse de Frédéric Il, roi de Prusse, l'ouvrage connut plus de trente rééditions et fut par la suite traduit en anglais, en hollandais, en danois et en suédois ; la traduc-

tion française elle-même eut au moins sept éditions en vingt-cinq ans: c'est dire s'il fut aussi un best-seller européen. Les enfants des écoles y apprenaient encore à lire en 1830. Remis à jour et dans une présentation complètement réorganisée, il poursuivit son extra- ordinaire carrière pendant tout le x1xesiècle. Un remake des Considérationsde Sturm avait pris, sous un autre titre, le relais de l'œuvre originale: les Leçons de la nature,pré- sentéesà l'espritet au cœur,signées par Louis Cousin-Despréaux (1753-1818). Ce dernier n'est qu'un littérateur-adaptateur d'occa- sion, dont l'essentiel de la carrière, politique et édilitaire, paraît s'être déroulé dans le cadre limité de la ville de Dieppe. La pre-

mière édition

petits-enfants : dix rééditions entre 1865 et 1885, sans parler d'une version abrégée (347 pages) qui fut, de son côté, rééditée quatre fois (Tours, 1875). Explicitement destinée« aux amis de la religion», la

compilation de Cousin-Despréaux comporte trois cent soixante-six « considérations », une pour chaque jour de l'année, dont plus de trois cents relèvent d'une incontestable volonté vulgarisatrice. Et le caractère naïvement répétitif de son finalisme finit par atteindre le grand art. Cependant, des hommes de science se laissent aussi tenter par ce type d'ouvrages, à la fois livres de science et livres pieux. Le mathématicien hollandais Bernard Neuwentijdt (1654-1718)

commet L 'Existencede Dieu démontréepar les merveillesde la

nature (1725, titre de la traduction française). Voltaire a lu, la plume à la main, et a annoté l'une des trois éditions françaises. Les ouvrages du pasteur anglais William Derham (1657-1735),

des Leçons date de 1801. Elles eurent beaucoup de

Savants et ignorants

pour qui rien ne contribuait plus à « nourrir la piété dans le cœur et avancer la vraie religion que la connaissance des études natu- relles », eurent le même succès. L'homme est à la fois prélat et savant: il s'intéresse à l'astronomie et aux phénomènes physiques.

Sa Théologie astronomique ou Démonstration de l'existence et des attributs de Dieu par l'examen et la description des cieux (Paris,

1729, traduit

sur la cinquième

édition

anglaise) eut trois éditions

françaises et sa Théologie physique ou Démonstration de l'existence et attributs de Dieu tirée des œuvres de la création (Rotterdam,

1726) fut réimprimée

cinq fois.

Un peu plus tard, en 1784, le botaniste et intendant du Jardin du Roi, notre actuel Muséum national d'histoire naturelle, Jacques- Henri Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), fit paraître ses Études de la nature, après que son premier récit de voyage exotique eut déjà connu un certain succès, plus parmi les femmes que parmi les «savants». Dans ses écrits, Bernardin reprenait, en y ajoutant une sensibilité nouvelle, la démonstration de l'existence de Dieu par les « merveilles de la nature», dans la tradition que Fénelon avait inaugurée. Les Études de la nature appartiennent tout autant à l'his- toire de la littérature et des idées qu'à celle des méthodes d'éduca- tion : elles préfigurent d'une certaine façon les « leçons de choses » qui, à la fin du siècle suivant, ont caractérisé l'enseignement pri- maire. Il ne faut pas oublier, également, que Paul et Virginie en constitua une sorte d'addendum, en 1790: si les malheurs de Virgi- nie ne peuvent qu'attendrir, des pages entières, consacrées à la des- cription des spectacles de la nature, étaient là pour apprendre les lois naturelles. Joseph-Aignan Sigaud de La Fond (1730-1810) ne peut pas être, lui non plus, considéré comme ayant seulement des ambitions scientifiques. Avant de finir, après la Révolution, proviseur du lycée de Bourges, il avait succédé, en 1760, à l'abbé Nollet dans la chaire que celui-ci occupait au collège Louis-le-Grand. Son Diction-

naire des merveilles de la nature (Paris, 1781, en 2 volumes, 3 édi-

tions) peut être reconnu comme un travail de vulgarisateur.

Mais il serait sans doute fastidieux

d'intérêt

même style.

de recenser tous les auteurs

et probablement

dépourvu

ayant commis des livres du

3. Les débuts d'une histoire naturelleplus lai'que

Cependant était-il possible, pour ces ouvrages, de ne pas porter un double message, à la fois religieux et scientifique ? Leur était-il

Qui vulgarise ?

possible de rester sur le terrain de la seule science « positive » (encore que ce qualificatif n'ait été inventé que plus tard) et d'éviter d'être matière à polémiques idéologiques ? Qu'ils traitent de géolo- gie, d'âge de la Terre ou de fossiles, qu'ils présentent des expé- riences de physiologie ou discutent de reproduction, ils pouvaient rarement contourner ce que la Genèse a pu dire sur ces sujets ou ce que les théologiens en ont retenu. Certains vulgarisateurs ont pour- tant su s'émanciper et faire œuvre plus laïque.

Les premiers livres de ce type à se répandre sont les livres de sciences naturelles. Ces dernières ont, en effet, dans leur diversité, bénéficié d'une exceptionnelle facilité d'accès, sans doute à cause du passage presque insensible qu'elles permettent entre le compte rendu d'une recherche exhaustive et l'exposé simple et pittoresque d'observations accessibles âu grand public. Il ne faut donc pas s'étonner de retrouver aux premiers rayons des bibliothèques du xvmesiècle des livres dont on ne peut pas dire, cette fois, qu'ils sont seulement de vulgarisation. Celui du naturaliste hollandais Jean Goedaert (1620-1668) se place parmi les tout premiers dans ce domaine traditionnellement apprécié. Goedaert avait publié (sans doute en 1662) son ouvrage en hollandais, puis en latin et en anglais ; il fut finalement traduit

en français sous le titre : Histoire naturelle des insectes selon leurs

différentes métamorphoses (Amsterdam, 3 volumes, 1700). Le fait que l'auteur, qui était aussi peintre, ait pris soin d'enrichir ses des- criptions par de nombreux dessins coloriés n'est certainement pas étranger à son succès. La représentation de ces bestioles et de leurs larves en vraie grandeur donne à ces gravures le charme de pré- cieuses miniatures. René-Antoine Ferchault de Réaumur (1683-1757) est avant tout un scientifique à qui on doit d'intéressants résultats dans le domaine de la physique (thermométrie, diffusion de la chaleur) et de la métallurgie. Son travail sur la Manière générale de trouver une

infinité de lignes courbes nouvelles ( 1708) lui avait valu d'entrer à

l'Académie des sciences. Les six volumes de ses Mémoires pour ser- vir à l'histoire des insectes se retrouvent dans la plupart des biblio- thèques privées de son temps: c'est dire que, si ses intentions n'étaient pas de faire œuvre de vulgarisateur, il fut accepté comme tel par bon nombre de ses contemporains. Réaumur est probable- ment l'un des derniers grands scientifiques des temps humanistes :

chercheur dans de nombreux domaines, il était à la tête d'une fortune qui lui épargna tout souci d'argent ou d'emploi : lorsqu'en

Savants et ignorants

1720 le régent le gratifia d'une pension très coquette, il en fit don à l'Académie. Il mourut dans son château de la Bermonidière, dans la Mayenne.

Mais c'est incontestablement

Buffon qui domine le chapitre que

volumes de l'Histoire naturelle

générale et particulière, avec la description du Cabinet du roi sor-

tirent des presses de l'imprimerie royale en 1749. Son auteur, Georges Louis Leclerc, comte de Buffon, était intendant du Jardin du roi. Selon Grimm, l'ouvrage fut reçu « avec un applaudissement universel ». Le premier volume de la série contenait La Théorie de

la Terre et le Système de formation des planètes, le deuxième, une Histoire générale des animaux et Histoire particulière de l'homme,

le troisième, une Description du Cabinet du roi (par Daubenton) et un chapitre sur les variétés de l'espèce humaine. Les douze paru-

tions suivantes de ce travail monumental

toire des quadrupèdes (1755-1767). La mort de sa femme, ses coliques néphrétiques et ses aventures féminines ne ralentirent pas l'activité de Buffon et ne retardèrent que peu l'édition de !'Histoire

naturelle des oiseaux et des minéraux (10 volumes, 1771-1786) ni

celle de ses suppléments (7 autres volumes, 1774-1789). Après la mort de Buffon, cette Histoire naturelle fut achevée par Lacépède, auteur des six derniers volumes de cette œuvre considé- rable. A la fin de l'envoi, elle comportait 44 volumes in-quarto ou 90 volumes in-douze; elle fut rééditée plus de dix fois avant la fin du siècle et traduite dans la plupart des langues. Est-il nécessaire d'en dire long sur Buffon, dont la vie, l'œuvre -

et le caractère - ont fait l'objet de tant d'ouvrages?

lement qu'il est né à Montbard,

1707, qu'il mourut à Paris, le 16 avril 1788, qu'il fut un travailleur infatigable, sans doute un peu trop conscient de son génie, qu'il n'aimait pas Condorcet et que d'Alembert ne le portait pas dans son cœur. Pour le reste, on ne peut vraiment prétendre que l'œuvre de Buffon soit celle d'un vulgarisateur, même si Momet nous a montré qu'elle était présente dans plus de la moitié des biblio- thèques des honnêtes gens de son siècle, qui étaient loin d'être des scientifiques. L'histoire naturelle qu'il expose ne pouvait guère, en son temps, être ni plus savante ni plus complète. Tout le monde peut la lire et la comprendre : elle est communiquée dans la langue de tout le monde. Pas celle de tous les jours certes, car elle a son style, et quel style ! Nous avons rappelé plus haut une lettre adres- sée à d'Alembert dans laquelle, ironisant sur l'Encyclopédie, Buffon témoigne de ce souci d'écriture.

Rappelons seu- le 7 septembre

furent consacrées à l'His-

nous traitons.

Les trois premiers

dans la Côte-d'Or,

Qui vulgarise ?

En fait, on peut presque dire que Buffon, véritable scientifique au xvme siècle, ressuscite comme vulgarisateur au siècle suivant.

Découpés, recollés, « choisis », ses œuvres et leurs quarante-quatre tomes deviennent alors la matière même d'innombrables ouvrages souvent réduits à un seul volume, et dont les rééditions vont se suc- céder. Ce n'est pas anticiper dans le cours de notre histoire que de relever, grâce au catalogue de la Bibliothèque nationale, quelques- uns des titres qui illustrent l'importance et la durée de cet impact étonnant. La liste en est impressionnante et révèle un phénomène de librairie sans doute unique: les Morceaux choisis, les Keepsake d'histoire naturelle ou autres Abrégés dont les éditions, les réédi- tions, les réimpressions se comptent par dizaines, Le Buffon des familles (1866), Le Buffon de la jeunesse, Le Buffon des écoles ( 1802), Le Buffon des demoiselles ( 1819), Le Buffon des enfants (1811), Le Buffon des petits enfants (1841), Le Buffon du jeune âge, celui du premier âge (1827). Il n'y manque que Le Buffon du troi- sième âge.

4. Mathématiciens,physiciens,chimistes

Les mathématiques, présentées sous forme de jeux ou d'énigmes, ont, depuis la plus haute antiquité, donné lieu à un genre particulier de vulgarisation qui continue d'ailleurs à prospérer de nos jours. On a dit que c'est l'italien Nicolo Tartaglia (1505-1557), l'un des plus célèbres mathématiciens de son siècle, qui a inauguré cette longue série de Problèmes amusants et autres Récréations. En France, le précurseur dans ce domaine est certainement Claude Gaspar Bachet de Mériziac (1581-1638). Ce savant est connu pour avoir traduit et publié !'Arithmétique de Diophante (1621), mais, dans notre étude, il l'est également et surtout pour ses Problèmes plaisants et délectables qui sefont par les nombres (1612), dont le succès justifia plusieurs éditions. Le géomètre Claude Mydorge (1585-1647), conseiller au Châtelet (siège du prévôt de Paris, avant 1789), puis trésorier de la généralité d'Amiens, se ruina, paraît-il, à faire fabriquer des verres de lunettes et des miroirs ardents. Cet ami de Descartes, passionné de mathé- matiques et de physique, inventeur du mot « paramètre », publia, en 1630, un Examen du livre des récréations mathématiques et de ses problèmes en géométrie, mécanique, optique et catoptrique. Il s'agissait de la critique d'un livre paru en 1624 sous le pseudonyme d'un mythique Van Effen, écrit en réalité par le père jésuite Jean Leucheron (1591-1670). Cet ecclésiastique indélicat, professeur au

Savantset ignorants

collège de Bar-le-Duc, s'était contenté de piller les Problèmesplai- santsde Bachet et certains brouillons inédits de Mydorge lui-même. Le livre de Mydorge ne se limite d'ailleurs pas aux seules mathéma- tiques ; il propose aussi quantité de problèmes de physique présen- tés de façon à intriguer et à donner l'envie d'en savoir plus. Et il ne cache en rien ses intentions et son procédé : « Pour donner plus de grâce à la pratique de cesjeux, il faut couvrir et cacher le plus qu'on peut la subtilité de l'artifice. Car ce qui ravit l'esprit des hommes, c'est un effet admirable dont la cause est inconnue. Autrement si on découvre la finesse, la moitié du plaisir se perd, et on l'appelle méritoirement cousue de fil blanc. »

Jacques Ozanam (1640-1717) était, lui aussi, un authentique mathématicien; il publia, par exemple, des Nouveaux Éléments d'algèbre(1701), que Leibniz plaçait très haut au-dessus des autres traités sur le même sujet. Bien que la plupart de ses autres ouvrages,

comme sa Table des sinus, tangentes et sécantes (1670) ou sa

Méthodepour leverdes plans (1699), aient connu plusieurs réédi- tions et que sa réputation scientifique lui ait même valu d'être à l'Académie, il mourut, comme Mydorge, dans un grand dénue-

ment. Il nous intéresse pour ses Récréationsmathématiqueset phy-

siques(1694), où des générations d'auteurs de ce genre d'ouvrages ont largement puisé.

On a dit que, si la physique du xvmesiècle avait connu un aussi considérable succès auprès d'un très large public, l' « organisateur de la victoire» avait été incontestablement l'abbé Nollet. Ce savant abbé sut faire « de la physique expérimentale un plaisir d'amateur et un divertissement à la mode», ce qui ne l'empêcha pas d'avoir des idées fort claires sur sa science, mais aussi sur la vulgarisation et ses buts. « Il serait à souhaiter, écrivait-il en 1738, que cette science devenue plus certaine, et par conséquent, plus intéressante, étendît ses progrès jusque dans les familles, et qu'étant aussi capable d'orner l'esprit et de remplir ses moments de loisirs avec agrément et tranquillité, elle devînt un bien dont la possession fût commune à tout le monde. » Jean-Antoine Nollet est né à Pimprez, dans l'Oise, en 1700; il est mort à Paris en 1770. Son histoire est édifiante et typique. Fils de modestes agriculteurs et voué très tôt à la carrière ecclésiastique, il put, après de bonnes études à Beauvais, puis à Paris, être nommé diacre dans le diocèse de Noyon. Sa rencontre avec le naturaliste Réaumur lui permit de développer et de satisfaire sa passion pour

Qui vulgarise?

les sciences et pour la physique, en particulier. Les expériences ori- ginales qu'il réalisa dans le domaine de l'électricité lui valurent, à trente-quatre ans, d'être élu membre de la Royal Society de Londres. Deux ans plus tard, il fonde à Paris un cours de physique expérimentale qui consacre sa réputation et sa célébrité. Il avait banni de la physique toutes mathématiques trop savantes : la science qu'il prodiguait était constamment illustrée par le fonc- tionnement de ses machines, leviers, fourneaux et lentilles. Le suc- cès de son cabinet fut retentissant auprès des curieux « de tout âge, de tout sexe et de toutes conditions ». Si ses Leçons de physique expérimentale,parues en 1743 (et qui, en 1775, en étaient à leur huitième édition), relèvent autant de l'enseignement que de la vul- garisation proprement dite, son Art des expériencesou Avis aux

amateursde la physique,sur le choix, la constructionet l'usagedes

instruments(3 volumes, 1770) est particulièrement révélateur de ses préoccupations - faire de la science en manipulant - et justifie une place de choix dans l'histoire qui nous intéresse.

Scientifique, vulgarisateur, c'est aussi le cas de Leonhard Euler, né à Bâle en 1707, mort en 1783 à Saint-Pétersbourg, où Catherine II l'avait appelé. Sa situation, dans notre histoire, est particulière- ment remarquable. En effet, il est essentiellement parvenu à nous comme étant un mathématicien exceptionnel et d'une rare fécondité: aux 473 mémoires qu'il publia de son vivant, on a pu en ajouter plusieurs centaines d'inédits, dont certains parurent encore cinquante ans après sa disparition. Une œuvre, pourtant, tranche sur sa production habituelle : ses Lettres à une princessed'Alle-

magne sur quelquessujets de physique et de philosophie(Saint-

Pétersbourg, 3 volumes, 1768-1772). Ces lettres, destinées à la

princesse d'Anhalt-Nassau, furent écrites directement en français, ce qui explique sans doute que la langue n'en soit pas toujours

impeccable

ciées: elles connurent une bonne dizaine de rééditions entre 1775

et

L'histoire de deux autres auteurs représentatifs de cette période est légèrement différente, mais nous rappelle le profil des vulgarisa-

teurs des sciences naturelles. Comme Pluche et Sturm, Noël Regnault (né à Arras en 1683, mort à Paris en 1762) et Guillaume Hyacinthe Bougeant (1690- 1743) sont pères jésuites et professeurs - le premier, de mathéma- tiques, au collège Louis-le-Grand à Paris, le second à Caen, à Nevers, puis, lui aussi, au collège Louis-le-Grand. Regnault est sur-

mais qui ne les empêcha pas d'être très lues et appré-

1866, longtemps après la mort de leur auteur.

Savantset ignorants

tout connu pour ses Entretiensphysiquesd'Ariste et d'Eudoxe ou Physiquenouvelleen dialogue.La première édition date de 1729

(nombreuses rééditions, traductions en hollandais, anglais et ita- lien). En 1755, l'ouvrage comporte cinq volumes, dont le dernier sert de« supplément aux quatre volumes de la septième édition». Bougeant mène, de front, une carrière de polygraphe - en cela, il

anticipe sur un genre de vulgarisateurs qui se développera au siècle

suivant.

phalie (1774) à des Amusementsphilosophiquessur le langagedes

Sa production va, en effet, d'une Histoiredu traitéde West-

bêtes(1739), en passant par une pièce de théâtre dont le succès fut,

paraît-il, prodigieux: La Femme docteurou la Théologietombéeen quenouille(1731), et, bien sûr, des Observationscurieusessur toutes les parties de la physique extraites et recueilliesdes meilleurs

mémoires (Paris, 1719). La réussite de ces dernières justifia une première suite en deux volumes (1726-1730), rédigée par l'orato- rien Nicolas Grozelier, puis une seconde, en quatre volumes et sous un nouveau titre, en 1771 - le premier titre donnait cependant bien, pour nous, l'idée d'une sélection (d'un « digest ») opérée par l'auteur à partir des écrits plus savants.

La vulgarisation de la chimie est très particulière par rapport à celle des autres sciences que nous venons de développer. Il faut dire

que, dès le départ, les publications des alchimistes se situent à l'op- posé de la vulgarisation: elles n'ont pas pour but de faire partager

un savoir. Bien au contraire : le non-initié en suivant les recettes qu'elles proposent,

de reproduire les résultats annoncés. Comme nous le rappelle Baumé en 1774, « la chimie dans son origine était la science occulte, la science réservée à un petit nombre d'adeptes. Ses procé- dés étaient en conséquence écrits dans un style énigmatique et sous les voiles des hiéroglyphes. Ce n'est que vers la fin du siècle dernier que les chimistes se mirent dans la voie de l'expérience, et qu'ils donnèrent leurs procédés dans un style clair et intelligible à tous les physiciens». Il fallut alors une double « traduction » : en latin compréhensible, puis en français. Les premiers traités de « chimie » qui ne soient pas destinés à des « philosophes » commenceront donc par ne plus être écrits en latin. C'est un pas décisif qui sépare le De re metallica

d'Agricola (1494-1555) du Traitéde l'eaupotableou du Traitédes

métaux de Bernard Palissy. Mais si ceux-ci usent de la langue de

Montaigne, ils appartiennent

et le livre de vulgarisation se confondent encore largement. Il nous

qui les lit peut rarement, s'attendre à être capable

à une époque où le livre scientifique

Qui vulgarise ?

faudra d'ailleurs admettre que, jusqu'à Lavoisier et l'aube du x1xe siècle, rien de ce qui se publie dans le domaine de la chimie n'ap- partient spécifiquement au genre que nous étudions. Ainsi, la plu- part des auteurs semblent avoir adopté le point de vue que Nicolas Umery (1645-1715) formulait en 1675: « J'espère que le lecteur qui saura la chimie trouvera quelque chose d'assez vraisemblable dans les raisonnements que je propose, et que celui qui n'en a aucune teinture pourra s'instruire facilement à la lecture de ce livre.» La méthode pédagogique est la même pour les deux publics : « Je tâche de m'y rendre intelligible et d'éviter les expres- sions obscures dont se sont servi les auteurs qui ont écrit avant moi ; la plupart des noms que j'emploie sont familiers et je ne laisse passer aucun terme de l'art que je n'explique ensuite dans les remarques. » On comprend pourquoi le Cours- de chimie d'un savant si prévenant pour son (ses?) public(s) se soit vendu, au dire de Fontenelle, « comme un ouvrage de galanterie ou de satyre» et que les éditions se soient suivies« les unes les autres presque d'an- née en année». Rare exception, pour cette époque, marquant une volonté expli- cite de rencontrer un public plus large encore - sinon exclusif:

Marie Meurdrac et sa Chimie charitable et facile en faveur des

dames (1666). Une dame, donc, qui écrit pour ses consœurs, dame dont on ignore presque tout, si ce n'est que cette femme savante était la sœur de Mme de la Guette (1613-1673), dont les Mémoires ont échappé à l'oubli, si ce n'est également que son mari était capi- taine au château de Grosbois, propriété du comte d'Angoulême. Cette Chimie charitable et facile, riche en recettes de fards et d'on- guents, connut trois éditions et fut traduite en italien.

5. L'astronomie:des vulgarisateurssuperstars pour unescienceà quatreétoiles

Bernard Le Bovier de Fontenelle, né à Rouen en 1657, mort à

Paris, centenaire, avant tout homme de lettres est l'auteur des

lui ouvrirent les secrétaire perpé-

tuel (occasion pour lui de transmettre à la postérité une Histoire de

portes de l'Académie

Entretiens sur la pluralité des mondes ( 1686) qui

des sciences, dont il devint

l'Académie royale des sciences et des Éloges qui contribuèrent à pré-

senter au grand public la vie d'une centaine de savants). D'après Camille Flammarion, les Entretiens en étaient à leur trente- cinquième édition deux cents ans après leur parution !

Un siècle plus tard,

Joseph

Jérôme

de Lalande

(1732-1807)

Savants et ignorants

reprend le même projet et la même forme avec son Astronomiedes dames (1785). A la différence de son illustre prédécesseur, Lalande est un authentique scientifique qui occupa une chaire au Collège de France. Curieux personnage que cet astronome. Il était encore étu-

diant en droit lorsqu'une visite à l'Observatoire de Paris éveilla en lui une curiosité passionnée qui le détourna vers les cours d'astro- nomie de Le Monnier et de Delisle, au Collège de France, précisé- ment. C'était son chemin de Damas: en 1761, il succédait à ses maîtres dans la célèbre institution. Mais ce n'est pas au seul titre de savant qu'il nous intéresse. Plus encore que la fécondité excep- tionnelle de sa plume, son goût pour la communication et le faire- savoir poussé jusqu'à l'extravagance en font un cas très remar- quable. On raconte que, peu d'années avant sa mort, il allait sur le Pont-Neuf commenter chaque soir, derrière sa lunette, les varia-

et qu'il prenait soin de faire passer

régulièrement des annonces dans les gazettes pour annoncer ses

tions d'éclat de l'étoile Algol

représentations. Ce précurseur en matière de public relations et de publicité parlait de lui-même comme une vedette de notre temps :

« Je suis, disait-il, de toile cirée pour les injures et éponge pour les louanges. » On imagine sans peine la place que cet astronome superstar aurait pu occuper aujourd'hui dans nos médias. Avec, au

)I programme, Lalande mangeant une araignée pour démontrer que ce pauvre animal n'a rien de repoussant : ce qu'il fit réellement !

Mais, par essence, l'astronomie n'est-elle pas elle-même une science vedette? Au cours du siècle qui sépare Fontenelle de Lalande, les théories de Newton ont eu une importance considé- rable sur l'image que le public cultivé se fait de la science. En 1687 paraît l'ouvrage fondamental d'Isaac Newton, les Philo-

sophiae naturalisprincipia mathematica (deux éditions du vivant

de Newton, mort en 1727). Il y énonce sa célèbre loi de l'attraction universelle. Première surprise: la traduction en français devra attendre plus de soixante-dix ans. Seconde surprise, elle n'est pas l'œuvre d'un savant, mais d'une femme : Gabrielle-Émilie de Bre- teuil, marquise du Châtelet (1706-1749). En fait, les Principes

mathématiquesde la philosophienaturellene furent publiés qu'en

1756, après la mort de leur jeune et brillante traductrice, augmentés des commentaires du mathématicien Clairaut. Mme du Châtelet, grande amie de Voltaire, avait déjà publié ses Institutions de phy- sique (1738), où elle présentait au public cultivé les idées du génial Anglais. C'est d'ailleurs Voltaire qui avait fait connaître, la même

année, ses propres Éléments de laphilosophiede Newton(1738). Au

Qui vulgarise?

titre de cette première édition, l'éditeur hollandais avait cru bon

d'ajouter

qui nous permet de mentionner l'auteur d'Irène comme vulgarisa- teur, bien que ce soit plutôt à Mme du Châtelet que revienne la gloire historique d'avoir assuré la diffusion de la philosophie de Newton (ou, de« Neuton », comme on disait alors). Faut-il préciser que, vu la renommée de leur signataire, les Éléments de la philo- sophiede Newtonconnurent d'innombrables éditions ? Le« neutonianisme » devait donner l'occasion à d'autres auteurs, aux origines variées, de sortir quelques best-sellers. Si François Algarotti (1712-1768) a eu des mérites d'écrivain et de critique d'art, il ne fut guère plus, dans ces deux tâches, qu' « un vulgarisa- teur, dans l'acception, il est vrai, la plus élevée du mot>>: un juge- ment de Remy de Gourmont que ce comte vénitien justifie essen-

tiellement par son Newtonianismepour les damesou Entretienssur la lumière, sur les couleurset sur /'attraction(1752, 2 volumes),

dont Voltaire, (encore lui!) nous signale qu'il eut sept éditions en italien avant d'être (fort mal) traduit en français par Duperron de Castera. Autre nom à retenir : celui de Pierre Louis Moreau de Mauper- tuis (1698-1759). Ce mathématicien et astronome n'est sans doute pas un scientifique de tout premier plan, bien qu'il ne faille pas oublier sa contribution (non négligeable) à la mesure du méridien terrestre au cours de l'expédition de Tomia en Suède (1736). Parmi les nombreux écrits de cet ardent défenseur des théories new- toniennes, plusieurs relèvent plus ou moins directement du genre

« mis à la portée de tout le monde », une demi-trahison

qui nous intéresse : son Discourssur la figure des astres (Paris,

1742), sa Lettre sur la comètede 1742(1742). Mais, dans un autre domaine, il est bien difficile de dire si Maupertuis est un vulgarisa- teur ou un « vrai » scientifique émettant une nouvelle théorie : dans sa Vénusphysique(Paris, 1745), il rend compte de l'histoire natu- relle de la procréation en utilisant les conceptions newtoniennes de l'attraction.

2. XIx' siècle : l'iae d'or

1. Pour unesciencedémocratisée

Au siècle des Lumières, grâce à l'Encyclopédieet au développe- ment des cabinets d'histoire naturelle, bon nombre de scientifiques

Savantset ignorants

avaient commencé à considérer que la vulgarisation et l'enseigne-

ment des sciences faisaient

la Révolution et le Premier Empire: la transformation du Jardin du Roi en Muséum d'histoire naturelle ouvert au public, la création du Conservatoire national des arts et métiers, la première exposition publique annuelle des produits de l'industrie française (du 17 au 21 septembre 1798), la création de l'École polytechnique, enfin, sont autant d'événements qui, reprenant les objectifs éducatifs de Condorcet et des révolutionnaires, allaient donner une impulsion nouvelle au mouvement. Tout au long des premières années du x1xc siècle, nombreux sont les scientifiques agissant pour la vulgarisa- tion des sciences qui ont eu, à un moment ou à un autre, un lien avec l'École polytechnique, ou se sont retrouvés au sein de la Société philomatique ou encore à l'école de pensée des saint- simoniens. François Arago, qui prend la tête du mouvement d'ou- verture aux journalistes de l'Académie des sciences, le mathémati- cien Joseph Bertrand sont de ceux qui considèrent que le déve- loppement des sciences doit être complété par une large diffusion des connaissances scientifiques appliquées, par exemple, à l'éclai- rage au gaz ou au chemin de fer. Au cours de ce siècle, d'innombrables vulgarisateurs se mettent au travail, à temps plein, plus souvent à temps partiel. Parmi eux, beaucoup sont venus à la vulgarisation presque par hasard. Cepen- dant, une ligne de force se dessine à mesure que l'on parcourt leurs vies : ils se sont tous plus ou moins « engagés», animés par une volonté de démocratisation - démocratisation de la vie politique, de la vie publique et, bien sûr, de l'éducation. Lesjournées de 1848, le coup d'État du 2 décembre, les sociétés d'éducation populaire, le mouvement d'éducation morale du peuple ont, chacun à leur manière, marqué ces femmes et ces hommes que nous ne pourrons ni énumérer tous ni même connaître et qui mettent leur talent ou leur simple bonne volonté au service de l'Idée.

Le choix des vulgarisateurs sur lesquels nous fixerons plus spé- cialement notre attention restera, dès lors, presque arbitraire. Ceux que nous avons retenus en premier lieu nous paraissent être, si l'on peut dire, des prototypes. Écrivains scientifiques, directeurs de revue, ils nous ont semblé émerger d'un lot innombrable. Ils apportent, chacun à leur façon, du style ou du neuf dans un métier qui se définit peu à peu. Dans un second temps, nous essaierons d'esquisser plus brièvement les traits de quelques journalistes et de quelques littérateurs dont les traces, à travers une production plus

partie intégrante de leur métier. Vinrent

Qui vulgarise?

discrète, sont souvent difficiles à suivre. Fondateurs de revues éphémères, auteurs d'ouvrages parfois peu nombreux dont il est difficile de déterminer les tirages et l'impact, collaborateurs épiso- diques d'une presse quotidienne elle-même en explosion ou de revues majeures, ils ont, eux aussi, fait l'histoire bigarrée qui nous intéresse.

2. Lespèresfondateursd'un nouveaumétier

Ils ont pour nom Louis Figuier, l'abbé François Moigno, l'astro- nome Camille Flammarion, l'entomologiste Jean-Henry Fabre et le chimiste aéronaute Gaston Tissandier.

Louis Figuier (1819-1894) est né à Montpellier dans une famille curieuse de sciences - son père était pharmacien, et son oncle, Pierre Figuier, professeur à l'école de pharmacie de cette même ville de Montpellier, avait découvert les propriétés décolorantes du noir animal-, et c'est quasi naturellement qu'il obtient sa thèse de

pharmacie (La Chimie appliquéeà la pharmacie), qu'il est nommé,

comme son oncle, professeur agrégé de chimie à l'école de pharma- cie de Montpellier. A partir de 1856, il s'engage dans une polé- mique avec Claude Bernard sur la fonction glycogénique du foie.

La polémique fait grand bruit : tous les journaux de

en parlent. Le triomphe des idées de Bernard conduit un Figuier, pour ainsi dire brûlé, à abandonner définitivement toute prétention universitaire. C'est Arago lui-même qui lui aurait même conseillé de s'orienter vers un métier qui devait faire sa gloire. Figuier tient, à partir de 1855 (et jusqu'en 1878), un feuilleton scientifique dans le journal d'Émile de Girardin, La Presse- et rédige son Exposition

et Histoire desprincipalesdécouvertesscientifiquesmodernes(1851-

1853, 4 volumes, 6e édition en 1862). C'est le début d'une carrière éblouissante.

il publie plus de

quatre-vingts volumes aux éditions toujours nombreuses et portant

sur tous les sujets (La Photographieau Salon de 1859, Les Eaux de Paris,Le Savant du foyer, Le Tableau de la nature, en 10 volumes,

Les Merveilles de la science

Année scientifiqueet industrie/le,qui fait le bilan des découvertes et

des nouveautés qu'il juge importantes dans les domaines les plus variés. Ce travail encyclopédique, le premier du genre à ainsi assu- rer une description irremplaçable de l'état des sciences et des tech- niques d'une époque, sera repris, à la mort de son fondateur, par un

vulgarisation

Outre ses feuilletons dans différents journaux,

);

il rédige, à partir

de 1856, une

Savants et ignorants

ancien anarchiste de retour du bagne, Émile Gautier. Après 1870, il se lance dans une tentative originale, dont nous reparlerons: le théâtre scientifique. Ses pièces ont un titre très évocateur (Guten- berg, Denis Papin, Miss Telegraph, Le Sang du Turco, sur la trans- fusion sanguine, ou Cherchez lafraise, sur les taches de naissance)- il faut dire, à ce propos, qu'il a épousé une actrice et auteur de pièces de théâtre, Juliette Bouscaren. A la mort de leur fils, en 1870, le chagrin l'oriente vers la théosophie et le conduit à écrire Le Len- demain de la mort ou la Vie future selon la science (1872), où le Jugement dernier est nié et qui se retrouve à l'index. Infatigable, Louis Figuier poursuit son travail jusqu'à sa mort, en 1894. La carrière de l'abbé François Moigno (1804-1884), autre figure de proue de la vulgarisation du x1xesiècle, s'apparente par bien des égards à celle de Figuier : une vie professionnelle tôt tracée, une rupture et un nouveau métier, celui de vulgarisateur. Moigno est né à Guéménée, dans le Morbihan. Fils d'un gentilhomme breton devenu, après la Révolution, simple receveur de l'enregistrement, le jeune Moigno fait des études chez les jésuites de Sainte-Anne- d'Auray avant d'entrer au séminaire de Montrouge, d'où il sort prêtre en 1822. Sur l'ordre de ses supérieurs qui le destinaient, vu ses dons, à une carrière scientifique, il entre à l'École normale de la rue de Sèvres. A la révolution de 1830, il se réfugie en Suisse avec tout son ordre. De retour en France et après une brève expérience d'enseignant en Auvergne, il est nommé, en 1836, professeur de mathématiques à l'École normale ecclésiastique de la rue des Postes. Entre-temps, il a déjà acquis une excellente réputation de mathématicien, de prédicateur et de polémiste dans la presse catho- lique comme L'Univers ou L'Union catholique. Pendant son exil à Brigue, il se lie d'amitié avec le célèbre mathématicien Augustin Cauchy (1789-1857), dont il se considérera toujours comme le dis- ciple. Cependant, le jeune abbé déborde d'une activité mondaine qui commence à inquiéter ses supérieurs. Il s'engage alors, avec une certaine légèreté, dans des spéculations industrielles hasardeuses. Il s'endette en particulier pour financer les affaires très fumeuses d'un marquis qui avait inventé des « moteurs palmipèdes ». Pour éviter le scandale imminent, les jésuites paient ses dettes les plus urgentes, mais ils invitent l'imprudent professeur à aller enseigner l'histoire et l'hébreu (qu'il avait appris en Suisse) au Collège de Laval. Cet éloignement de ses bases parisiennes et scientifiques ne pouvait lui faire plaisir, lui qui venait de publier ses Leçons de calcul différen- tiel et intégral (Paris, 1840). Il refuse ce nouvel exil et se cache à Paris. Après quatre ans de résistance à sa hiérarchie, Moigno doit

Qui vulgarise?

quitter l'ordre des jésuites, sans pour autant abandonner une car- rière ecclésiastique qui promettait d'être mouvementée. Son passé journalistique lui ouvre les portes du journal L 'Époque,pour le compte duquel il réalise un long reportage à travers l'Europe. On le

retrouve alors rédacteur

Figuier), puis au Pays (1851). En 1852, enfin, il fonde Cosmos,

revueencyclopédiquehebdomadairedesprogrèsdessciences,dont le

titre appartenait, au départ, à un certain M. de Montfort. Il anime

« sa» revue pendant plus de dix ans. Mais, à la suite d'un

désaccord - financier, celui-là - avec le nouveau propriétaire de Cosmos,l'ingénieur Marc Seguin, dit « Seguin aîné » et inventeur des ponts suspendus et de la chaudière tubulaire, il en abandonne la _direction et fonde, en 1863, son propre périodique, Les Mondes. Les Mondes parurent sous sa direction jusqu'en 1881, date à

scientifique à La Presse(1850; il y précède

nouveau

laquelle ils fusionnèrent avec

vingt ans plus tôt et qui, de son côté, avait connu de nombreuses

mésaventures. En plus de ses mémoires et de ses ouvrages de caractère purement scientifique, Moigno a laissé une œuvre imprimée considérable:

Cosmos,dont ils s'étaient séparés

Les Éclairagesmodernes(Paris, 1868), La Scienceanglaise(Paris,

1869-1872, 2 volumes), Enseignementpour tous(Paris, 1879-1883, 4 volumes), Les Livressaintset la Science(Paris, 1884). Il a égale- ment traduit un très grand nombre d'ouvrages de l'italien et de l'an- glais et dirigé la Collection des actualités scientifiques (pas moins de cent vingt titres !). A son actif, déjà très impressionnant, on peut encore ajouter deux chapitres que nous développerons plus loin et qui font du savant abbé un vulgarisateur hors du commun. Le pre- mier concerne son rôle dans l'organisation des conférences popu- laires. Le second, sans doute encore plus original, nous révèle son rôle de pionnier dans l'emploi des projections destinées à illustrer ces conférences. Dès 1863, de telles soirées organisées dans une salle du boulevard du Temple lui valurent un succès considérable. Mais l'abbé, aumônier du lycée Louis-le-Grand de 1848 à 1851, puis rattaché à la paroisse de Saint-Germain-des-Prés, restait cha- noine du chapitre de Saint-Denis : c'est dire qu'il n'avait rien d'un prêtre de fantaisie, même s'il était quelque peu marginal. Son catholicisme militant, qu'il affirme en de multiples occasions, est allé de pair avec son apostolat scientifique et vulgarisateur. Fran- çois Moigno est mort à Saint-Denis en 1884.

Un _autregrand de la vulgarisation du x1xesiècle, Nicolas Camille

Flammarion

( 1842-1925),

quant

à

lui,

ne

se détourna

jamais

Savantset ignorants

complètement de la pratique de la science, même s'il se retira tôt du monde des scientifiques ou considérés comme tels. Né à Montigny- le-Roi (en Haute-Marne) et après de brèves études dans une institu- tion religieuse, il entre comme apprenti-graveur à Paris; il se lance alors dans des études complémentaires grâce aux cours gratuits de l'Association polytechnique. Plus tard, assurant lui-même des cours d'astronomie populaire dans le cadre de cette association, il écrira avoir « là une dette de reconnaissance à payer». On le retrouve, alors, employé à l'Observatoire. Quatre ans après, il quitte l'Obser- vatoire pour le Bureau des longitudes : un poste qui le passionne moins, mais qui lui assure au moins sa subsistance. Que s'était-il passé? Comme il l'écrit, son« heure de départ [de l'Observatoire] avait sonné à son tour à la terrible horloge dictatoriale». C'est qu'en effet le directeur de l'Observatoire, l'astronome Le Verrier, qui avait certes découvert Neptune« au bout de sa plume, sans ins-

trument, par la seule puissance du calcul », était aussi un savant dif- ficile à vivre et autoritaire. Flammarion quitte donc le cadre habi- tuel des astronomes dès qu'il le peut: en 1866, il possède son propre télescope et un petit observatoire, rue Gay-Lussac, à Paris, près du Panthéon, puis à Juvisy (1882), et le travail qu'il y effectue sur les étoiles doubles n'est, semble-t-il, pas dépourvu de mérites. Sa carrière de vulgarisateur spécialisé dans l'astronomie se précise lorsqu'il succède à Jean Reynaud comme chroniqueur scientifique au Magasin pittoresque.Il collabore alors à Cosmos (1864), au Siècle (1865). En 1867, il fonde la Ligue de l'enseignement, avec Jean Macé. Conférencier, auteur de nombreux best-sellers dans dif- férentes collections, son activité débordante le montre habile à exci- ter et à entretenir la curiosité du grand public, toujours attentif à une actualité qu'il continue à suivre de très près, grâce à son obser- vatoire particulier : il allie « style coloré et réelle compétence », reconnaissent ses contemporains. Il n'hésite pas, au nom de la science, à participer aux luttes pour la libre pensée qui ont marqué

la vie politique et intellectuelle de la Belle Époque

être gêné de céder dans le même temps aux tentations du spiri- tisme. Il meurt à Juvisy en 1925. Sa femme, Gabrielle Camille Flammarion (1877-1962) rédigea, elle aussi, des articles de vulgari-

sation astronomique pour L'illustration, La Nature, La Revue scientifiqueet La Revuegénéraledes sciences.

sans d'ailleurs

Ce modèle du scientifique vulgarisateur en marge du monde scientifique n'est-il pas aussi celui de Jean-Henry Fabre? Fabre (1825-1915)occupe une place à part aussi bien dans notre histoire

Qui vulgarise?

que dans celle des sciences. Celui que l'on a surnommé le« Virgile des insectes» est, en effet, une sorte d'artisan scientifique qui raconte ses observations avec une passion et un style le rendant très proche des naturalistes du siècle précédent. Fils d'humbles cultivateurs d'un petit village de l'Aveyron, il est contraint d'abandonner l'école très tôt. Il fait toutes sortes de petits métiers avant de pouvoir reprendre des études qui lui permettent de se retrouver instituteur à Carpentras en 1842. En 1849, il est professeur de physique à Ajaccio, avant d'être finalement nommé professeur adjoint au lycée d'Avignon. Mais le succès de son ensei- gnement et, en particulier, celui de son cours libre destiné aux jeunes filles lui valent des jalousies qui l'affectent profondément. Il démissionne de l'enseignement en 1870 pour vivre désormais de sa plume. Entre-temps, son intérêt pour les sciences naturelles l'a conduit à soutenir (en 1855) une thèse de doctorat ès sciences« sur l'anatomie des organes reproducteurs et sur le développement des myriapodes». Dès 1867, son goût pour l'enseignement écrit et la vulgarisation s'était manifesté par la rédaction de plusieurs ouvrages destinés à l'enseignement secondaire. Ses Notions de chimie, par exemple, écrites en collaboration avec le chimiste F. Malaguti, auront de très nombreuses rééditions, sous des formes d'ailleurs très variées. Son changement de profession, par ses caractéristiques et, notam- ment, sa soudaineté, ressemble à celui de Figuier, de Flammarion ou de Moigno. Il marque le début d'une étonnante carrière. Attaché à la librairie Delagrave à partir de 1870, il se consacre à la rédaction de livres d'enseignement dans les domaines les plus divers: livres de lecture courante, cours pour les élèves des classes élémentaires ou primaires, livres destinés aux écoles normales, etc. Dans cette production, trop impressionnante pour être toute citée, même partiellement, nous ne retiendrons que quelques titres que nous pourrions situer, aujourd'hui, entre l'enseignement pro- prement dit et la vulgarisation, et dans lesquels les idées de récit et de lecture tiennent une place importante : Le Livred'histoires,récits

scientifiquesde l'onclePaul à ses neveux, lecturescourantespour

toutesles écoles,paru en 1869, connut 12 rééditions jusqu'en 1887.

Les Auxiliaires,récitsde l'onclePaulsur les animaux utilesà l'agri-

culture(1873) fut réédité 3 fois, ainsi que Histoirede la bûcheou

Récitssur la vie desplantes(1867).

Mais c'est surtout ses Souvenirs entomologiquesqui valent à Jean-Henry Fabre une grande popularité. Le premier volume de la série date de 1898. Il est suivi de neuf autres qui paraissent régu- lièrement jusqu'en 1907.

Savantset ignorants

Toutefois, le succès de l'œuvre de Fabre est loin d'avoir été

continu. Ses réticences à l'égard du transformisme, son spiritua- lisme, qui aurait été très apprécié sous le second Empire, étaient loin de séduire sans réserve des instituteurs républicains qui cher- chaient plus à consolider un enseignement laïque qu'à étayer, fût-ce innocemment, l'idéologie de l'ordre moral. Cependant, vers la fin

Virgile des insectes» retrouva une audience méritée

de sa vie, le«

et son œuvre a longtemps été rééditée et traduite. Il est mort en octobre 1915 sans savoir que c'est la lecture des Souvenirsentomo- logiquesqui a décidé Jean Rostand à devenir celui dont nous parle-

rons

Gaston Tissandier (1843-1899) est, sans aucun doute, moins connu que Fabre ou Flammarion. Comme ce dernier qui conserve sa réputation d'astronome, Tissandier est passé à la postérité comme aéronaute. Mais il est surtout, pour nous, le fondateur de La Nature, l'une des revues de vulgarisation scientifique les plus importantes de la fin du siècle (elle survécut jusqu'en 1963 pour

devenir ScienceProgrèsde la nature).

Tissandier est né à Paris en 1843. Son père était conseiller géné- ral du département de la Marne et son arrière grand-père maternel avait été académicien. Après de solides études classiques, il choisit de devenir chimiste et entre dans le laboratoire de P.-P. Dehérain, connu pour de sérieux travaux en chimie agricole. Après avoir publié avec son maître, entre 1867 et 1870, les quatre copieux volumes d'un traité curieusement intitulé Élémentsde chimie,il se retrouve à vingt et un ans directeur d'un important laboratoire d'analyses. Passionné de météorologie et convaincu qu'il faut observer les nuages sur place, il entreprend une série d'ascensions en ballon qui le rendent populaire. Gaston Tissandier, seul ou avec son frère, n'a pas réalisé moins de quarante-quatre excursions aériennes. En mars 1875,avec des amis, il s'envole de Paris et atter- rit à Arcachon ; un mois plus tard, il atteint 8 600 mètres d'altitude, et ses deux compagnons périssent au cours de ce record longtemps inégalé. Son expérience de vulgarisateur acquise au cours de sa collabora- tion au Magasin pittoresque,d'Édouard Charton, lui avait fait entrevoir les chances de réussite d'une revue du même style, uni- quement consacrée à la science, à la fois élémentaire et savante, mais aussi, ce qui est nouveau, abondamment illustrée. C'est ainsi qu'avec l'aide de l'éditeur Georges Masson il fonde, en 1873, La

Nature.

GALERIB DE PORTRAITS

Mme du Châtelet, première traductrice de

Newton (m usée Carnava let, photo

J.-L. Charme!).

Franço is Ara go , un d es (co ll. Tapabor).

in ve nt e ur s d e

l' as tron o mi e po pul a ir e

Ja cqu es Babin et, vulga risateur « plein de ve rve et d ' hu - mour » (photo J .-L. Charmel ).

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Cami ll e Flammarion , star de première grandeur de la vu lga ri satio n (m usée Carnava let, photo J.-L. Charmel).

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Jean Macé, fondate ur de la Ligue de l 'e nseig nement et aute ur de l ' Histoire d 'une bouchée de pain (photo B. N.)

Paul Bert, responsable du feuilleton scientifique de La Rép ublique frança ise, dans sa cloc he au labora toire de physiolog ie de la Sorbonne (photo J.-L. Charmel).

Gaston

décoratifs , photo J .-L. Charmel).

Tissandier

(bib liothèque

des Arts

Louis Figuier (co ll. Daniel Raichvarg).

Wilfrid de Fonvielle, la main , au départ

ses n o mbr e us (musée de I' Air

à

un carnet

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de

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asce

du Bourget).

Jean-Henry Fabre, le « Virgile des insectes»

(photo J.-L. Charm et).

L'a bb é Th éo phil e More ux dans so n bur ea u à l' Obse rva toire Bourges (photo Boye r-Viollet).

de

Jean Perrin (coll. Kharbin e-Tapabor).

J ea n Ros ta nd

a mi s (photo de Selva-Tapabor).

ga uc he) et un

Jean Painlevé gauche) avant une plongée (co ll. Kharbin e-Tapabor).

Qui vulgarise?

Il publie aussi, au cours de sa double carrière, de nombreux

livres. A côté d'œuvres consacrées, nous pouvions nous en douter, à

la navigation

Histoirede mes ascensions(1878-1890), dont l'épaisseur augmente au fur et à mesure de ses neuf rééditions, etc.), il écrit des ouvrages plus généraux, en particulier dans la fameuse collection la Biblio- thèque des merveilles, lancée par Édouard Charton en 1862 : L 'Eau

(1867, 5 rééditions), La Houille (1869, 4 rééditions), Les Fossiles

aérienne (En ballon! pendant le siègede Paris(1871),

(1875), La Photographie(1882), parue d'abord sous le titre

révé-

lateur Les Merveillesde la photographie(1874). Il complète sa pro-

duction par des ouvrages sur des sujets et au style assez différents :

Les Martyrs de la science(1880) et les Récréationsscientifiquesou

l'Enseignementpar lesjeux (1881), qui connaissent au moins sept

rééditions jusqu'en Tom Tit va exceller.

Arthur Good (1853-1928), plus connu sous le pseudonyme de Tom Tit, a acquis sa célébrité par La Scienceamusante, dont les trois volumes, parus entre 1889 et 1893, ont été vendus à des dizaines de milliers d'exemplaires et distribués, comme livres de prix, à plusieurs générations d'écoliers méritants. Arthur Good est né à Montvilliers, près du Havre, le 26 août 1853. Sorti en 1876 ingénieur de l'École centrale des arts et manufactures, il dirige pen- dant quelque temps deux fabriques d'amidon de maïs avant de créer sa propre agence de brevets d'invention. Cette spécialisation le conduit tout naturellement à fonder Le Chercheur,journal des inventionsnouvelles,qui paraît de 1885 à 1888. A partir de 1885, La Nature accueille ses premiers articles de vulgarisation propre- ment dite. Son créneau : les recettes pour la fabrication de jouets ou

la description d'expériences instructives, les unes et les autres réali-

des enfants à partir de petits riens. Son travail de vulgari-

sateur est immédiatement apprécié. Ce qu'il signe dans Le Monde

moderne,Le Magasinpittoresqueou, plus tard, dans Le Petit Jour-

nal lui vaut une réputation durable parmi les jeunes curieux de science et leurs parents. La première série de La Scienceamusante, publiée chez Larousse et qui rassemblait ses articles, en était, en 1912, à sa quarante-sixième édition. Il est mort à Paris en 1928.

1894 et qui se situent dans une tradition où

sables par

3. Du sa,ants, ,ulgarisateun à l'occasion

De ces vulgarisateurs que des circonstances diverses ont éloignés de l'exercice traditionnel de la science, il n'est pas incongru de rap-

Savants et ignorants

procher un certain nombre de scientifiques qui ont parcouru un chemin différent, sinon inverse, et qui, à un moment ou à un autre de leur carrière, ont fait œuvre de vulgarisation. Dans ce chapitre, seul le déplacement d'un centre de gravité déterminera notre choix. Nous avons déjà mentionné le nom d' Arago, pionnier en matière de communication, dont on a pu écrire que c'est de lui« que date la vulgarisation scientifique» (La Nature, 6 mars 1886) : son rôle nous apparaîtra encore plus nettement dans quelques pages. Il fau- drait citer aussi l'Anglais Michael Faraday, l'un des fondateurs de l'électrochimie, pour l'Histoire d'une chandelle, qui connut un suc- cès international durable : elle a été traduite et présentée aux jeunes Français par Henri Sainte-Claire Deville, célèbre pour ses travaux sur l'aluminium.

Mais ces cas remarquables ne sont pas isolés. Marc-Antoine Gau- din (1804-1880) n'est pas, il est vrai, un savant ordinaire. S'il est le premier à avoir clairement distingué entre atome et molécule (en 1833) - ce qui devrait suffire pour lui donner une place capitale dans l'histoire de la chimie-, il n'a guère été moins méconnu de son vivant qu'après sa mort. Il vécut, à l'exemple de Flammarion ses débuts), calculateur au Bureau des longitudes et s'occupa (en vain) d'expliquer la structure des molécules à partir de la forme des cristaux qu'elles composent. Il a aussi découvert différents produits photographiques. Il nous intéresse ici pour avoir longtemps tenu la chronique scientifique du Siècle. Quelques chimistes plus cotés participèrent au mouvement comme le célèbre chimiste allemand Justus Liebig. Il fit paraître en

feuilleton, dans La Gazette universelle d'Augsbourg, une cinquan-

taine d'articles sur la chimie de son temps. Ceux-ci furent traduits en français et publiés en 1847 sous le titre de Lettres sur la chimie, suivies, en 1852, de Nouvelles Lettres sur la chimie. Leur traducteur mérite d'être aussi cité: Charles Gerhardt, l'un des fondateurs de la chimie moderne, qui prit le temps de consacrer une partie de sa courte vie à faire connaître la science qu'il pratiquait avec éclat. Le Français Marcelin Berthelot (1827-1907), parangon du scientifique laïque et des dispensateurs d'un savoir triomphant, ne fut pas en reste: dans la série de ses quatre ouvrages consacrés à la Science (et à la Philosophie, à l'Éducation, à la Libre Pensée et à la Morale), il a réuni des textes de circonstance qui révèlent un incontestable sens

de la vulgarisation (La Synthèse chimique des aliments, Histoire de la découverte des substances explosives, Les Insectes pirates, Les Savants pendant le siège de Paris, etc.).

Qui vulgarise?

Le physicien Jacques Babinet (1794-1872), membre de l'Acadé- mie des sciences, consacra, pendant de nombreuses années, son talent de journaliste et de feuilletoniste à exposer les découvertes

récentes (à La Revue desDeux Mondes,à Cosmos,au Magasinpit-

toresqueet au Journal des débats),avec, ont dit

certains jaloux,

« plus d'humour et de fantaisie que de sérieux ». Ses articles ras- semblés représentent huit volumes (publiés à partir de 1855)

d'Études et Lecturessur les sciencesd'observationet leursapplica-

tions pratiques.Il donna aussi des

polytechnique, où il est considéré

original conteur, plein de verve et ayant le secret, par ses anecdotes bien choisies, de réveiller et de délasser les intelligences fatiguées

par les abstractions ». Tout en continuant leur travail de production de connaissances, un certain nombre de scientifiques ont eu une activité du même genre, presque toujours très limitée en quantité, mais souvent très originale. Le naturaliste Charles Brongniart publie une Histoire

naturellepopulaire,dans la même collection que !'Astronomiepopu- laire,de Flammarion, et un Guidedu naturalistevoyageur(1894). Il

fonde, en 1878, la Société scientifique de la jeunesse, au but tout à fait remarquable puisqu'elle est « destinée à habituer les jeunes savants à exposer en public leurs découvertes». En 1889, c'est encore lui qui organise les collections du Muséum d'histoire natu- relle dans des nouvelles galeries. Le physiologiste Nestor Gréhant, également professeur au Muséum, et Gabriel Lippman, professeur à la Sorbonne, fondent, en 1895, les Laboratoires scientifiques popu- laires Bourbouze - ouverts le dimanche pour apprendre aux ouvriers la métrologie et la photographie, notamment. D'autres, enfin, sont mobilisés par des directeurs de collection pour écrire dans le domaine de leurs recherches, comme le géologue Lucien Sonrel, mort de la variole pendant le siège de 1870 (auteur du Fond de la mer dans la Bibliothèque des merveilles).

conférences pour l'Association comme « habile vulgarisateur,

Difficile de choisir parmi les scientifiques vulgarisateurs ceux qui méritent d'être retenus: comment fixer les limites de cette activité de communication lorsqu'elle vise, par-dessus la tête des collègues et des spécialistes, à convaincre un large public appelé comme témoin d'une polémique? Un couple de scientifiques est intéres- sant à considérer de ce point de vue: Louis Pasteur et Félix- Archimède Pouchet, qui renouent, en quelque sorte, avec la tradi- tion galiléenne. Pasteur, qui ne cachait pas son mépris pour les vulgarisateurs,

Savants et ignorants

choisit deux circuits différents pour diffuser ses travaux : d'une part, il envoie - lui ou son équipe - des communiqués aux quoti- diens politiques ; d'autre part, il appelle un public trié sur le volet aux conférences à la Sorbonne, sur la question de la fermentation ou sur le problème de la génération spontanée. Sur ce sujet, Pou- chet, le « vaincu » dans la fameuse querelle des années 1860, se multiplie dans des directions très différentes: il participe à l'organi- sation de la Société du muséum d'histoire naturelle de Rouen, qui permet l'amélioration des présentations de ce musée dont il est, par ailleurs, responsable, il donne des conférences populaires dans le cadre de la Ligue de l'enseignement rouennaise et, enfin, il n'hésite pas à écrire un livre de science à destination des enfants. Pasteur s'adresse donc à la fois à un public très sélectionné et à un public extrêmement large, dans une perspective de valorisation de son tra- vail de chercheur, alors que Pouchet, probablement conduit par un idéalisme plus pur, veut toucher un public plus restreint, essen- tiellement composé par une bourgeoisie provinciale éclairée. De la même façon, d'autres spécialistes participent à différentes activités vulgarisatrices, avec les buts les plus variés. Les médecins hygiénistes sont évidemment les premiers concernés par cette vul- garisation proche de l'enseignement: le Dr Billaudeau sillonne le Soissonnais pour des conférences populaires agricoles, Gaston Variot organise les crèches parisiennes et assure des cours sur la santé des jeunes enfants, le Dr Galopin, médecin à Barentin, est

l'auteur des Excursionsdu PetitPoucetdans le corpshumain et dans les animaux et d'un quatre-pages sur !'Hygiène individuelle,sco- laire,positive,sociale,agricole,industrie/le,commerciale,militaire, maritime, aérienne,publique, de l'enfance,de la jeune mère, de la nourrice,de l'adolescence,de l'âge adulte et de la vieillesse,feuille

qui ne trouva des lecteurs que pendant cinq numéros !

4. Le rôle majeurdesjournalistes

Une querelle historique entre deux membres de l'Académie des sciences marque, avec une grande précision, l'irruption des journa- listes sur la scène de la vulgarisation. Cette querelle oppose, en 1837, François Arago et Jean-Baptiste Biot sur la question de l'ou- verture des séances de l'Académie des sciences aux journalistes afin que ceux-ci puissent en faire des comptes rendus réguliers dans la presse. Arago le républicain est pour, Biot le royaliste est contre. Wilfrid de Fonvielle nous rappelle l'affaire, en 1886 :

Qui vulgarise?

« Si l'on avait cru l'ancien insurgé royaliste (1830], le monde scientifique était ébranlé jusque dans ses fondements si l'on admet- tait dans la salle des journalistes dont la plume indiscrète pouvait impunément révéler les erreurs que les savants les plus estimables pouvaient proférer dans un moment d'irréflexion ; l'Académie tom- bait en déliquescence si les pontifes de la science officielle étaient exposés aux brocards de la presse indépendante. Arago ne suppor- tait pas toujours d'une humeur très égale les critiques dont ses opi-

nions scientifiques pouvaient être l'objet, et on le vit parfois saisir

la plume pour répondre avec amertume à quelques remarques[

]

Mais il ne se laissa pas détourner de son grand et libéral projet par la perspective des inconvénients que Biot signalait avec tant d'insis- tance.»

Les premiers comptes rendus de l'Académie parus dans la presse avaient été l'œuvre du père de l'académicien Joseph Bertrand, dans le journal saint-simonien Le Globe: ils n'avaient été possibles que

parce que Joseph Bertrand lui-même fournissait la matière des articles à son père - ce qui n'allait pas sans contestation au sein de l'Académie elle-même ! Ce mouvement vers la transparence s'amplifie rapidement grâce au dynamisme de la presse en général. La presse dite « politique » bénéficie, en effet, du résultat d'avancées technologiques majeures (papier et machines) qui permettent sa diffusion à un faible coût. Les principaux quotidiens de l'époque (La Presse,fondée par le grand innovateur en la matière Émile de Girardin, Le Siècle, Le

alors dans la brèche

fraîchement ouverte. Ainsi prend naissance ce qu'on appelle rapi- dement le « feuilleton scientifique » et devient, non moins rapide- ment, bien plus que le simple compte rendu des travaux des académiciens. Par ailleurs, dans la lignée de ces feuilletons, des journalistes créent de nombreux périodiques, à la parution plus ou moins régulière. Puis très souvent, ils se lancent dans l'écriture de livres scientifiques.

Moniteur, Le Constitutionnel

)s'engouffrent

Deux exemples peuvent donner une idée de l'importance du jour- nalisme scientifique, surtout dans la seconde moitié du siècle :

- le journalisme est une « passerelle » presque obligée pour qui

veut s'engager dans la vulgarisation: des scientifiques comme l'abbé Moigno et Louis Figuier tiennent régulièrement la chronique scientifique du journal La Presse;

- Histoired'une bouchéede pain, de Jean Macé, l'un des livres de

Savantset ignorants

cette époque les plus célèbres, paraît d'abord sous forme de feuille- ton dans la revue La Pressedes enfants,de Victor Meunier, avant d'être éditée sous forme d'un volume, à la manière de certains romans de Balzac ! L'une des trajectoires les plus représentatives de cette carrière nouvelle est celle que suivit Samuel-Henry Berthoud, qui prend souvent le pseudonyme de Sam. Fils d'un typographe, Sam est né à Cambrai en 1804. En 1822, il obtient le prix de poésie fondé par la -Société d'émulation de Cambrai. En 1828, il fonde La Gazettede Cambraiet y écrit des feuilletons qui le font remarquer par les édi- teurs de revues littéraires parisiennes. Dès 1830, on le retrouve par-

ticipant à la rédaction de La Mode, de La RevuedesDeux Mondes,

de La Revuede Paris.Comme Flammarion,

rôle qu'a joué la Société d'émulation dans sa vie, on le retrouve secrétaire perpétuel de cette société. Il y organise des cours gratuits d'hygiène, d'anatomie, de droit commercial - lui-même professant la littérature. Il reste cependant fidèle à la presse. Il assure, à partir

de 1834, la prospérité du Muséedesfamilles. Il en fait « une galerie où tous les grands écrivains viennent poser, une revue dont le bas prix fait la vogue». De fait, on y retrouve Balzac et Lamartine pour la littérature, et, pour les sciences, le romancier Alphonse Karr, mais aussi quelques scientifiques comme le spécialiste des animal- cules, Bory de Saint-Vincent. Il participe à la fondation de La Presseet en est rédacteur dès 1836. Il y assure, notamment, les chroniques scientifiques jusqu'en 1848, date à laquelle lui suc-

cède

sans doute sensible au

l'abbé Moigno ! Ses chroniques seront publiées sous forme

de volume en 1861. Il abandonne pratiquement alors tout autre genre de productions : s'il avait écrit beaucoup de romans, des pièces de théâtre, des poésies, des Chroniqueset Traditionssurna- turellesde la Flandre,il publie dès lors essentiellement des livres d'histoire naturelle qui obtiennent un gros succès (La Botaniqueau

village,dix éditions de 1862 à 1880 ; Les Aventuresdes os d'un géant).

D'autres journalistes scientifiques sont allés plus loin que Ber- thoud dans l'engagement politique et social. Trois d'entre eux - Arthur Mangin, Wilfrid de Fonvielle et Victor Meunier - ont en commun d'avoir suivi un cursus universitaire plus ou moins long dans une discipline scientifique. Né en 1824, Arthur Mangin fait d'abord des études spéciales de chimie sous la direction du célèbre Pr Pelouze. Ses études de chimie prennent fin alors qu'il prend une part active à la révolution de 1848, comme son maître et beaucoup d'étudiants. Il entre alors au ministère de l'instruction publique,

Qui vulgarise ?

puis se consacre uniquement à la vulgarisation des sciences et de l'économie politique: il est un collaborateur actif du Nouveau Jour- nal des connaissances utiles, d'Émile de Girardin, du Magasin pit- toresque - comme Jules Verne-, du Musée des familles - comme Samuel-Henry Berthoud. Il publie 45 opuscules et livres touchant à sa double spécialité de vulgarisateur : De la liberté de la pharmacie (1864), Voyage scientifique autour de ma chambre (1862), Délasse- ments instructifs (14 éditions de 1855 à 1893), Les Mystères de l'océan, L 'Air et le Monde, Les Mémoires d'un chêne sont autant d'ouvrages qui reçoivent le meilleur accueil. Wilfrid de Fonvielle (né en 1824) fait partie des jeunes gens qui envahissent la Chambre des députés en 1848. Après trois années de professorat de mathématiques - pendant lesquelles il collabore à des feuilles d'extrême gauche-, il est déporté en Algérie, avec son frère Arthur, à la suite du coup d'État du 2 décembre 1851. Les deux frères créent le journal d'opposition L'Algérie nouvelle. Leur troisième frère, Ulric, les rejoint. On retrouve la trace de Wilfrid à Jersey (1853). L'amnistie de 1859 permet son retour en France. Il s'intéresse à l'aéronautique, fait de nombreuses ascensions en bal- lon et reprend ses activités de journaliste, scientifique, cette fois. Son rôle pendant la Commune de 1871 est peu clair - il aurait été condamné à mort par un tribunal populaire. Après quelques tenta- tives à la députation, il abandonne cette ambition en 1876. Sa car- rière n'est plus alors que celle d'un vulgarisateur surtout préoccupé de technique et qui s'oriente essentiellement vers une production littéraire: on lui doit, notamment, Les Merveilles du monde invi- sible (1866), Éclairs et Tonnerre (1867), La Science en ballon (1869), Le Mètre international définiti/(1875), La Conquête du pôle Nord (1877), La Pose du premier câble sous-marin (1882), La Mesure du mètre (1886, couronné par l'Académie française), Les Ballons sondes (1898). De son passé révolutionnaire et anticlérical, il tire Comment se font les miracles en dehors de l'Église (1879) et Les Miracles devant la science (1880). Mais c'est avec une certaine surprise qu'on le découvre collaborateur régulier du Spectateur militaire, revue « ouverte à tous les officiers qui désirent, par leurs travaux, concourir au progrès des sciences militaires » : ses articles tournent autour de !'aérostation militaire. Plus tard, il est aussi pré- sident de la Société française de navigation aérienne, cofondateur de l'Aéro-Club de France (1896). Victor Meunier (1817-1903) représente sans doute l'un des exemples les plus typés du « journaliste scientifique » du siècle der- nier. A seize ans, alors qu'il travaille déjà comme commis, les

Savantset ignorants

hasards d'une promenade le conduisent au Muséum d'histoire naturelle, où Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire (1805-1861) donne un

cours. Le jeune Victor est passionné: il devient l'élève et l'ami de Geoffroy Saint-Hilaire. Meunier se fait alors rapidement connaître

par ses articles dans L 'Écho du monde savant. Mais sa

carrière

d'écrivain et de journaliste est presque aussitôt marquée par son double intérêt pour la science et pour la politique. Collaborateur de

l'organe fourriériste La Phalange,puis de La Démocratiepacifique

où, de 1848 à 1851, il défend ardemment ses convictions républi- caines, il est obligé, après le coup d'État de Napoléon III, de renon- cer à cette activité militante. Il entre à La Presse- il y succède à l'abbé Moigno et y reste jusqu'en 1855, date à laquelle il transmet les chroniques scientifiques à Figuier : il a décidé de voler de ses propres ailes en créant L'Ami dessciences.En 1855-1856, il publie

La Sciencecontrele préjugé,La Sciencepour tous, Le Musée des

sciences,trois ans après la création de Cosmos.Dans la foulée, avec sa femme (d'origine anglaise, traductrice d'Edgar Poe et elle-même

romancière), il crée La Pressedes enfants.

Mais Victor Meunier marque réellement son temps par sa double orientation. Avec sa personnalité peu commune, foncièrement contestataire et passionnée, il se fait très souvent le pourfendeur de la science officielle, académique, pour prendre la tête d'un mouve- ment pour une république des sciences qu'il définit dans son Apos-

tolatscientifique(1857).

« Il faut se représenter ainsi le gouvernement de l'avenir : flam- beau des esprits, directrice des bras, la science tient à la fois la place de l'Église et de l'État. Non pas qu'elle forme une caste ou une classe, un corps extérieur et supérieur à la Nation; non! Où réside- t-elle, cette double souveraine ? Qu'on nous montre son palais et ses gardes ! Elle réside dans tous les esprits. »

Il rêve d'une société où, dans les campagnes les plus reculées, des laboratoires, des lunettes astronomiques seraient mis à la disposi- tion de tous les gens. On comprend qu'avec de telles idées il ne pou- vait que s'opposer à l'establishment, au centralisme parisien et au conservatisme des idées et des hiérarchies représentés en particulier par l'Académie des sciences. Les académiciens seront, pour Meu- nier, de véritables bêtes noires. Son talent de polémiste ne s'exerce pas toujours avec un irrépro- chable discernement et on le voit défendre avec le même enthou- siasme des causes de valeurs très inégales. Sans se laisser impres- sionner par l'autorité de Pasteur, l'auteur de Jésus-Christdevantles

Qui vulgarise?

conseilsde guerre(1849)est, par exemple, partisan de la génération spontanée aux côtés de Pouchet et de Joly, car cette théorie lui paraît plus matérialiste. En 1863, il rompt des lances avec son confrère Hoefer à propos des habitations lacustres qu'on vient de découvrir dans plusieurs lacs suisses. Hoefer soutient que ces constructions sont l'œuvre des castors et non des hommes. La réponse de Meunier, au nom d'une certaine conception de l'évolu-

tion, est cinglante et assezjuste (Courrierdes scienceset de l'indus-

trie, fondé par Meunier en 1863): « Dans Cosmos, M. le docteur Hoefer soutient une thèse si plaisante que les journaux pour rire et leurs facétieux rédacteurs ne pourront se pardonner de ne pas l'avoir inventée.» Plus tard, il mène dans La Presseune vive cam- pagne pour la pisciculture et contre son représentant officiel et impérial, Victor Coste (1807-1873), professeur au Collège de

des poissons

d'avril. S'il traverse la guerre de 1870 et la Commune sans laisser de

traces, il réapparaît en fondant le Cerclepopulaired'instructionet d'initiative de Choisy-le-Roy,dans la banlieue parisienne où il

devient membre du conseil municipal. Il va surtout participer, dès lors, au mouvement de libre pensée qui marque la fin du siècle. Son manifeste de la foi laïque résume ses préoccupations :

« Pour Bible : la nature. Pour Évangile : la conscience. Pour Dieu: le vrai.

France, auquel il reproche de reproduire surtout

» Une loi: le progrès. Un but: le bonheur. Un moyen: l'action.

» Le paradis terrestre, la chute, le rachat sont des illusions

comparables à celles qui firent regarder la terre comme plate et

comme immobile au centre du monde. L'âge d'or est devant nous !

Cultivons l'arbre de la science.

Mangeons ses fruits. » Son activité militante n'empèche pas cet infatigable vulgarisateur d'organiser à Paris des conférences dominicales consacrées aux actualités de la science et de l'industrie et de publier un grand nombre d'ouvrages qui marquent sa place dans la vulgarisation

et de parti pris»:

scientifique « d'humeur

» D'où ces mots: la foi laïque

Science et Démocratie

(1865-1866),La Scienceet lesSavants(1865-1868),Scèneset Types du monde savant (1889) y côtoient Histoirephilosophiquedes pro- grès de la zoologiegénérale(1839), Les Ancêtres d'Adam (1875),

L 'Avenir des espèces (1886-1887), Sélection et Perfectionnement animal (1895) mais aussi Les GrandesChasses(1866), Les Grandes

Pêches(1868), Scènesde la vie des animaux (1894) et

Histoirede

perroquets,dans la Bibliothèque mignonne (1897).

Savantset ignorants

Le militantisme vulgarisateur de Victor Meunier est « hérédi- taire ». Stanislas Meunier, à la différence de son père - mais, pro- bablement, à sa grande satisfaction -, est un scientifique profes- sionnel pour qui la vulgarisation, nécessaire, ne fait que prolonger son activité d'enseignement et de recherche. Né à Paris en 1843, préparateur de Frémy (professeur de chimie à l'École polytech- nique, puis professeur au Muséum), il entre rapidement au labora- toire d'Auguste Daubrée, qui occupe la chaire de géologie au Muséum d'histoire naturelle. Aide naturaliste en 1867, soutenance

de thèse en 1869 et

conflit aigu avec son patron: Daubrée lui

interdit l'accès des collections de météorites et entend s'en réserver l'étude exclusive. Les choses finissent par s'arranger, mais quel écho dans la presse! Stanislas n'est pas pour rien le fils de son père.

1872: il assure en suppléant une grande partie du cours de géologie et, en 1892, il succède officiellement à Daubrée. Son œuvre scientifique est. loin d'être négligeable: il s'est inté- ressé à l'explication rationnelle des grands phénomènes géologiques

- et, là encore, il est en parfaite harmonie avec son père-, en ayant recours à leur simulation expérimentale (synthèse de minéraux,

reproduction artificielle de cavernes

organise des excursions publiques qui sont très suivies et il parti- cipe très jeune à L'Ami dessci.mces:il n'a pas encore vingt ans qu'il est déjà cité comme secrétaire de rédaction de la revue dont son père vient d'abandonner la direction. A partir de 1867, il tient la

chronique de Cosmosoù est résumée l'activité de

sciences! L'épouse de Stanislas, Léonie Levallois (1852-1940) - elle signe Mme Stanislas Meunier -, s'est d'abord penchée sur la vulgarisa- tion des sciences. On lui doit, dans la Bibliothèque des merveilles,

).

En tant que vulgarisateur, il

l'Académie des

une trilogie, Le Mondeanimal (1880), Le Monde végétal(1881), Le

Monde minéral(1883), puis, dans la même collection, L'Écorceter- restre(1885)et Les Sources(1886). Par la suite, elle se fait alors sur- tout connaître comme romancière.

Nous pourrions nous intéresser à d'autres personnalités du même style tant ce siècle est bien à la fois celui du journalisme et de la vul- garisation scientifique. D'un Jules Clère, fondateur de L 'Échodu Loir, et auteur d'une autre trilogie (1837): Les Vacancesde Noëlou

les Jeunes Chasseurs,Les

Vacances de

Pâques ou les Jeunes

Pêcheurs,Les Vacancesd'automne ou les Jeunes Oiseleurs,à un

Amédée Guillemin, ancien professeur de mathématiques, respon- sable du journal démocratique La Savoie à partir de 1860, puis,

Qui vulgarise?

après 1870, spécialisé dans la vulgarisation de l'astronomie et l'un des plus féconds auteurs de la Bibliothèque des merveilles (La

Lumière, La

Machine à vapeur,Les Chemins de fer, La Vapeur),

l'éventail est complet relativement à la quantité de leurs produc- tions.

Cette rétrospective sélective ne peut que s'achever par Camille Schnaiter et Victor Borie. Camille Schnaiter (1841-1867) est mort trop jeune (d'un cancer) pour avoir laissé une œuvre volumineuse ; mais sa brève contribu- tion à Cosmosmérite d'être sauvée de l'oubli, ne serait-ce que pour ses très fines réflexions sur le métier de vulgarisateur. L'éloge funèbre qui en est fait, dans le numéro de décembre 1867 de Cos- mos, nous en dit plus sur sa vie:« Camille Schnaiter, rédacteur en chef de Cosmos,est mort à vingt-six ans à l'heure où l'avenir sem- blait lui sourire. Renonçant à la carrière militaire pour celle des lettres, il commença par souffrir de ce dur apprentissage des gens de lettres dénués de fortune : mais, devenu gendre de notre estimable directeur M. Tremblay, il pouvait espérer, se faire un nom dans la littérature scientifique.» Il eut cependant le temps d'écrire, en col- laboration avec le romancier Eugène Moret, un petit ouvrage dont le titre dénote les intentions et le ton de ses auteurs : Les Miettesde

la sciencedistribuéesà la jeunesse (1867, posthume). Le parti de

vulgarisation romancée adopté dans cette unique œuvre témoigne des sentiments généreux des signataires : il s'agit d'une histoire à épisodes qui met en scène Edmée et « son nègre», Baby, modèle d'ignorance espiègle mais aussi de curiosité et de vivacité d'esprit. Chômage et mariage, espoir et mort, tel fut le lot de Camille Schnaiter. Victor Borie fut l'amant de George Sand, assez longtemps (deux ans) pour que cette aventure ait changé sa vie : il lui resta toujours fidèle puisque, avec quelques autres, il se penchera plus tard sur son lit de mort. Né à Tulle en 1818, il débute dans l'administration des poids et mesures, banalement. « Des offres flatteuses », disent les biographes - sous-entendez, George Sand -, lui ouvrent la carrière de publiciste à L 'Éclaireurde l'Indre.Il publie alors plusieurs livres à connotation libérale - Travailleurset Propriétaires,préfacé par George. Arrivent les journées de 1848, l'exil, à Bruxelles, où il ren- contre Hetzel. Retour en France assez rapidement et retour à sa terre natale - par la pensée, tout au moins : il se spécialise dans les questions de pratique agricole et d'économie rurale et entre au cercle de la Maison rustique, grand éditeur parisien des choses de

Savantset ignorants

l'agriculture. Il tente une Année rustique,sur le modèle de l'Année scientifiquede Figuier : peu de succès (2 tomes). Mais on retrouve sous sa signature de nombreux articles de vulgarisation agricole et deux petits volumes, Les Jeudisde M. Dulaurier,qui lui valent les félicitations des critiques. Fondateur de la Société financière de Paris, il termine sa carrière fort curieusement : banquier !

Chemin faisant, nous avons cité, à plusieurs reprises, Émile de Girardin et Édouard Charton. Émile de Girardin est l'inventeur de

La Presseet du Journaldesconnaissancesutiles,Édouard Charton,

saint-simonien, sénateur, est responsable du Bulletin de la Société

pour l'instructionélémentaire,fondateur du Magasin pittoresque,

peut-être la première revue de vulgarisation « tous sujets », direc- teur de la collection la Bibliothèque des merveilles, à laquelle beau- coup de journalistes ont prêté leur plume. Ces quelques éléments de leur carrière mettent en évidence le rôle que ces deux hommes ont joué, au cours de ce siècle, dans l'évolution de la presse en général et de la vulgarisation scientifique en particulier.

S. Le cas Yerne

Tous genres confondus, Jules Verne est l'un des plus célèbres auteurs du x1xesiècle. Pourtant nous avons affaire, avec lui, à une œuvre complexe combinant des éléments d'ordres divers - roma- nesque, géographique, scientifique. Si notre xxe siècle le considère surtout comme un inventeur en matière de science-fiction, comme un anticipateur dans le domaine des sciences, si des cinéastes contemporains ont implicitement reconnu, en utilisant le scénario

de ses livres, qu'il était un grand écrivain capable de créer de véri- tables « types » scientifiques, il semble que ses contemporains l'ap- préciaient essentiellement comme l'inventeur d'un genre nouveau, outil de diffusion des connaissances scientifiques et techniques, le roman scientifique. Pour l'historien de la vulgarisation, son irruption sur la scène de

la vulgarisation apparaît comme surtout due

aux hasards de

l'existence. Il naît à Nantes, en 1828, dans une famille d'avoués et d'armateurs. En 1848, son père l'envoie faire son droit à Paris. A l'occasion de sa montée dans la capitale, il fréquente les milieux lit- téraires, ne vit plus que pour l'écriture et, contre la volonté fami- liale, commence, dans les années 1850, une carrière de littérateur:

des comédies en vers, des nouvelles publiées dans Le Musée des

Qui vulgarise?

familles (auquel il collabore régulièrement à partir de 1851), des opéras-comiques en un acte dont les titres en disent long sur les

thèmes (Les Compagnonsde la Marjolaine, Le Colin-Maillard,

L'Auberge des Ardennes). Il compose aussi des poèmes mis en musique par son ami Aristide Hignard, un compositeur qui a déjà acquis, au demeurant, quelque notoriété. A parcourir En avant les zouaves,il nous faut cependant bien reconnaître que ces productions n'auraient pu assurer le succès «éternel» de leur auteur. Cependant, la triple personnalité d'un Verne romancier, géo- graphe et scientifique se dessine assez aisément. Il ne s'agit pas d'une véritable conversion à la vulgarisation des sciences. Tous les biographes s'accordent, en effet, à souligner la fascination précoce exercée sur Verne par les sciences et les techniques, par le monde des savants et des ingénieurs. A Nantes, son père n'était d'ailleurs pas indifférent aux sciences : il avait même installé un cabinet de physique. Comment ne pas voir une relation entre son origine nan- taise et son attrait pour la mer et les espaces lointains, pour la géo- graphie : les premiers voyages, en compagnie d'Hignard, l'amène- ront,« pour le plaisir», en Écosse et en Norvège. Dès 1856, Verne se plonge dans les lectures scientifiques. Et c'est finalement la ren- contre avec le photographe aéronaute Nadar qui est, semble-t-il, déterminante : en 1863, elle donne naissance au premier livre de Verne, CinqSemainesen ballon.Ce livre plaît à l'éditeur Jules Het- zel et connaît un franc succès. Commence alors le cycle des Voyages extraordinairesconviant le lecteur à un véritable tour du monde en quatre-vingts livres. Est-il besoin de s'attarder sur la vie - somme toute, banale - de l'auteur à succès que Verne devient ? Les pages ne manquent pas

qui la décrivent

Madame, une tentative d'attentat qui le laisse boitant bas et le

moral guère plus haut) le poussent à s'installer définitivement à Amiens. Participation à l'action municipale (tendance modérée), adhésion à la Ligue de la patrie française (antidreyfusarde), hon-

neurs académiques et étrangers

par la rencontre avec Nadar et Hetzel sera sans accidents. Jules Verne reste très fidèle à son style et à son mode de travail. Notons simplement qu'il prend, en 1866, la direction littéraire (et non

scientifique) du Magasind'éducationet de récréation,journal pour

La trajectoire littéraire décidée

Quelques difficultés privées (des conflits avec

les jeunes créé par Hetzel en 1864 : il y publie pratiquement tous ses romans en feuilleton avant de les réunir, comme si le Magasin devait leur servir, pour ainsi dire, de banc d'essai!

Savants et ignorants

Mais, justement, comment définir précisément le genre auquel appartiennent les romans de Verne? Sont-ils d'ailleurs d'un genre unique? Que dire, par exemple, de Michel Strogoff (1816)? Si le roman comporte des données descriptives sur la Russie, il ne se dis- tingue en rien d'autres romans classiques dont l'action se déroule dans le lointain. Mathias Sandor! (1885), quant à lui, s'apparente plus au roman historique qu'au roman scientifique. En revanche, dans certains cas, le roman est véritablement organisé par la science : une théorie scientifique controversée à l'époque même de Verne compose, par exemple, la trame du Voyage au centre de la Terre (1864). Dans d'autres cas, des séquences proprement scienti- fiques s'intègrent, par différentes techniques d'écriture (l'usage de hublots, l'étonnement de passagers face au spectacle d'une nature

inconnue), dans le récit des Voyages et Aventures du capitaine Hat- teras (1866) et de Vingt Mille Lieues sous les mers (1870). Dans Les Aventures de trois Russes et de trois Anglais (l 872), ce sont les pro-

cédés de la cartographie qui sont longuement abordés. Ce dernier roman est à l'opposé de Michel Strogoff dans la série vernienne : il est, en effet, considéré comme le moins romanesque. Et c'est aussi l'un des moins connus ! Est-ce à dire que le lecteur aime moins Verne lorsqu'il apparaît à visage découvert comme un véritable vulgarisateur des sciences