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Daniel Raichvarg

et Jean Jacques

Savants
et Ignorants
Une histoire .
de la vulgarisation des sciences

Seuil
SAVANTSET IGNORANTS
Ouvrage de Daniel Raichvarg

Histoire de la biologie
ouvrage collectif sous la direction
d'André Giordan
Lavoisier, 1987

Ouvrages de Jean Jacques

Enantiomers, Racemates, Resolutions


en collaboration avec A. Collet et S. Wilen
J. Wiley and Sons, New York, 1981

Les Confessions d'un chimiste ordinaire


Seuil, 1981

Berthelot, autopsie d'un mythe


Belin, 1987

L'imprévu
ou la Science des objets trouvés
Odile Jacob, 1990
DANIEL RAICHVARG ET JEAN JACQUES

SAVANTS
ET IGNORANTS
UNE HISTOIRE DE LA VULGARISATION
DES SCIENCES

ÉDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris vr
ISBN 2-02-013409-8

© eomoNs DU SEUIL, OCTOBRE 1991

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Introduction

Une histoire de la vulgarisation des sciences? Jusqu'ici, la néces-


sité ne s'en était guère fait sentir, peut-être, tout simplement, parce
que la vulgarisation des sciences restait un genre mineur et hétéro-
clite dont la réalisation et, plus encore, l'étude ne devaient intéres-
ser ni les scientifiques ni les historiens. En nous lançant dans cette
entreprise, pouvions-nous alors apporter plus que la preuve que
pendant des siècles il a existé, en France, un public intelligent et
curieux qui voulaitsavoiret des hommes qui ont eu l'ambition, par-
fois la naïveté, de vouloir répondre à cette attente, des hommes qui
ont eu suffisamment d'imagination pour découvrir les innom-
brables formes susceptibles de satisfaire cette attente? Mais, ce fai-
sant, pouvions-nous éviter que notre rétrospective, si imparfaite et
si limitée soit-elle, n'ait implicitement une signification polémique
au moment où la science a presque totalement disparu des grands
médias qui postulent qu'elle n'intéresse personne si elle n'est pas
scandaleuse ou catastrophique ? Qui a le plus changé ? La science,
les vulgarisateurs, le public ? Nous nous garderons de prétendre
faire jaillir une morale de notre enquête et nous laisserons le lec-
teur, si nous avons réussi à l'intéresser, tirer ses propres conclusions
des données que nous lui offrons.
Comment définir l'objet même de notre étude? Comment trier
ce qui relève de la vulgarisation de ce qui n'en est pas? Comment
choisir, parmi les multiples manifestations qui expriment un désir
de faire savoir, celles qui ont atteint leur but, celles qui sont dignes
d'entrer dans notre histoire. Où commencer? Où finir?

Un genre contradictoire
De même que, pendant longtemps, la science a hésité entre la
communication et le secret, la vulgarisation des sciences n'a cessé
de voir s'opposer ces attitudes extrêmes. A Ernest Renan pour qui
« la science populaire est profondément antipathique », car, « pour
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Savants et ignorants
rendre intelligibles au vulgaire les hautes théories, on est obligé de
les dépouiller de leur forme véritable », Camille Flammarion, l'un
des plus célèbres vulgarisateurs du x1xesiècle, répond que « la réno-
vation de l'astronomie servirait peu au progrès général de l'huma-
nité si ces connaissances restaient enfermées dans le cercle restreint
des astronomes de profession » et continue par un véritable mot
d'ordre de militant de la vulgarisation : « Il faut prendre le flam-
beau à la main, accroître son éclat, le porter sur les places
publiques, dans les rues populeuses, jusque dans les carrefours. »
Ce fossé entre « la science qu'élaborent certains» et « la science
que d'autres ne peuvent que recevoir» traverse toute l'histoire de la
vulgarisation des sciences. Une telle histoire est pourtant un indis-
pensable complément de l'histoire et de la philosophie des sciences,
en ce sens qu'elle prend en compte de nouvelles questions: pour-
quoi, par qui et comment une science, à un moment donné, a-t-elle
été - ou mal ou pas du tout - diffusée dans le tissu social d'une
époque ? quels citoyens se sont approprié, à un moment donné,
cette science et par quels moyens ?
Le fait que l'échange d'information entre« savants» corresponde
à une nécessité ne s'est imposé que progressivement et tardivement.
Paradoxalement; une découverte comme celle de l'anneau de
Saturne, en 1656, est encore annoncée par Huygens sous la forme
d'une anagramme indéchiffrable, alors que le premier journal scien-
tifique européen - mais qui contient aussi des rubriques littéraires
- paraît le 5 janvier 1665 sous la forme d'un mince feuillet. Le Jour-
nal des savantsdoit même interrompre un moment sa parution, car
il est, en particulier, l'objet de l'hostilité des jésuites, qui le voient
importer en France des idées hérétiques.
En mars 1665 paraissent à Londres les Phi/osophicalTransac-
tions, revue mensuelle d'un caractère plus spécifiquement scienti-
fique que son confrère parisien. Dans les années qui suivent, des
concurrents et imitateurs naissent, plus ou moins durables. Leur
contenu est souvent hétéroclite : astronomie, optique, mesure du
temps et des températures. L'amateur de physique et de philo-
sophie naturelle, les« gens d'esprit» y trouvent matière à satisfaire
leur curiosité: ils sont rédigés dans une langue qui est encore la
leur. En 1687, Nicolas Venette décide d'écrire son ouvrage sur la
génération de l'homme en français, et non en latin, afin que cet
ouvrage « ne reste pas seulement entre les mains des savants» : il
estime donc que, pour le public plus large qu'il vise, la seule diffi-
culté réside dans l'usage du latin et non dans la science qu'il veut
communiquer.
8
Introduction
Vers la fin du XVIIe siècle, cependant, le nombre des publications
scientifiques croit de plus en plus rapidement. La science s'élève à
un niveau où ce nouveau public respire moins à l'aise. Les Traités
de Newton, par exemple, ne se lisent plus comme un roman. Dans
la préface des Entretienssur la pluralitédes mondes, Fontenelle fait
référence explicitement à cette recherche d'un double langage qui
satisfasse à la fois les gens du monde et les savants.
C'est donc véritablement au cours de cette période qu'on voit
apparaitre les premiers livres de vulgarisation dont l'ambition est
de traduire, pour ceux qui ne le comprennent pas immédiatement,
ce qui a été dit dans le langage de la science. Ce projet soulève une
question importante : « Qui, dans le corps social, sera à même de
tenir ce langage différent ? » ; cette question ne cessera plus de
préoccuper le vulgarisateur, et elle jouera, comme nous le verrons,
un grand rôle dans notre histoire de la vulgarisation.
La définition et l'invention du mot lui-même rappellent d'ailleurs
l'origine sociale de la vulgarisation.
D'après Littré, c'est Mme de Staël qui, au début du XIXe siècle, a
risqué le mot « vulgarité », voulant par là décrire un caractère de ce
qui est sans distinction. En fait, rapidement, on admet que, si un
vulgarisateur rend un savoir-faire ou une connaissance« vulgaire»,
c'est simplement qu'il en répand la possession et l'usage. Dans tous
les programmes annonçant les projets des revues de vulgarisation,
les rédacteurs ne cherchent que les couches de la société qu'ils vou-
draient englober dans leur « vulgaire » : aux « gens du monde »
viendront s'ajouter la classe moyenne, les ouvriers, les enfants, les
femmes ...
Toutefois, l'ambiguïté du mot subsistera : dès 1864, Camille
Flammarion désigne déjà les difficultés du métier où il allait s'illus-
trer, et qui se cachent derrière ces habitudes de vocabulaire : « Le
grand écueil du vulgarisateur est de devenir " vulgaire " sous l'in-
tention d'être " populaire ", et cet écueil, où plus d'un a perdu son
autorité, a tenu bon nombre de lecteurs en garde contre ceux qui
acceptent ce rôle. »
Quoi qu'il en soit, le mot «vulgarisation» s'est imposé et son
synonyme concurrent, « popularisation », est resté moins... popu-
laire. Plus tard, Jean Rostand mettra un point final à cette querelle
de nomenclature : « Pour ma part, je doute fort qu'on le trouve
jamais, ce synonyme plus relevé qui nous contenterait tous. Accep-
tons donc résolument, courageusement ce vieux mot, consacré par
l'usage, de vulgarisation, en nous souvenant que vu/gus veut dire
peuple et non point le vulgaire, que les langues " vulgaires " sont les
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Savants et ignorants
langues vivantes et que la Bible elle-même n'a pu se répandre dans
le monde que grâce à la traduction qu'on nomme la Vulgate.»

Enseignement« formel » et « nonformel»


La vulgarisation communique donc un savoir à celui qui ne le
détient pas. En ce sens, elle ne peut qu'entrer en relation plus ou
moins concurrentielle avec l'école, autre source de contradictions
qui parcourront nos pages.
Certes, les connaissances que l'école veut transmettre s'ac-
quièrent suivant un plan de complication progressive de la matière
enseignée, en tenant compte de la maturation de l'élève; la vulgari-
sation répond presque toujours à une curiosité désintéressée, même
si les informations qu'elle procure sont parfois plus ou moins indi-
rectement valorisables. Mais les frontières entre le programme et la
culture générale, entre le désintéressement et l'intéressement, entre
l'utilité pédagogique et le plaisir ou la récréation sont extrêmement
mouvantes, et des passages en contrebande sont toujours possibles.
Maurice Pellisson, dans une Conférenceau Musée pédagogique,dès
1903, explique que « les conférences diffèrent des cours d'adultes
par leurs objets », car « au cours d'adultes, bien que, comme le
recommande la circulaire ministérielle du 11 novembre 1896, l'on
ne se désintéresse pas de la culture générale des auditeurs, il est vrai
que l'on a surtout des visées d'ordre pratique; on y tend de pré-
férence à donner ce qu'on appelle les connaissances instrumentales
et une préparation professionnelle », alors que, « avec un caractère
moins utilitaire, la conférence a un domaine plus étendu, elle ne
s'enferme dans aucun programme.» Et le même rapporteur conti-
nue, cependant, en précisant que, « pour pouvoir servir à l'en-
seignement populaire, la conférence doit se modifier ; il faut y
mettre plus de substance et moins d'apprêt. Elle a en même temps à
se rendre éducative et pratiquement utile. Il s'agit de traiter de pré-
férence les questions qui se posent aux travailleurs des ateliers et
des champs.»
Ainsi, la vulgarisation ne peut rester totalement étrangère à l'en-
seignement, à la fois sur le fond et sur la forme. Vulgarisation et
enseignement relèvent souvent des mêmes volontés : exigences de
l'évolution sociale, notamment morale, formation complémentaire
des apprentis, formation désintéressée - ou simplement utile - des
autres citoyens. Flammarion précise que la foule populaire vient
« avide du désir de s'instruire», et qu'il est, lui-même, « très satis-
10
Introduction
fait du bien moral que cette instruction scientifique paraissait pro-
duire sur la mentalité des ouvriers » : le désintéressement « person-
nel » ne contredit en rien les intérêts de la société. D'autres thèmes,
comme l'hygiène, n'ont plus rien de gratuit et peuvent faire l'objet
de véritables leçons. Cependant le caractère ponctuel, désordonné
du message vulgarisateur comporte un risque signalé comme
« cause de faiblesse des conférences » dans un Rapportsur les confé-
rencespopulaires,en 1897-1898. Édouard Petit y précise « qu'il
n'est pas sans utilité de recommander qu'à l'entrée de l'automne les
conférenciers se concertent, arrêtent un plan de campagne ».
Par ailleurs, la relation entre le savoir, le vulgarisateur et son
public s'organise comme une relation pédagogique particulière où
l'exercice de vulgarisation est très souvent associé à un exercice de
séduction: la science est «aimable» chez Fontenelle, «délicate»
chez Montesquieu, elle devient «amusante» chez Tom Tit, à la fin
du x1xesiècle ; les comédies qui composent le théâtre scientifique
de Louis Figuier ( 1889) sont « à la fois distrayantes et instruc-
tives ». Mais la réalité est rarement simple. Dans le cas des confé-
rences des universités populaires au début des années 1900, confé-
rences qui se donnent pour objectif essentiel l'éducation du peuple
(plus que l'instruction) et qui sont tenues essentiellement par des
instituteurs et des professeurs, la forme choisie « ne les distingue en
rien d'un cursus scolaire » classique. A tel point que, selon l'histo-
rienne de l'éducation Françoise Mayeure, l'échec des universités
populaires apparaît comme en partie dû à cette forme peu adaptée
aux ouvriers et aboutit à la fondation, par Émile Duclaux (directeur
de l'Institut Pasteur), de l'École des hautes études sociales pour les
professeurs d'universités populaires.
En face de ce polymorphisme, nous nous garderons de fixer des
contours trop définitifs à ce que nous appellerions aujourd'hui
l' « éducation formelle » et à l' « éducation non formelle ».

Choix du public et choix de l'histoire

Au fur et à mesure que nous avancions dans notre étude, le plus


étonnant a sans doute été, pour nous, de découvrir que, non seule-
ment les œuvres de vulgarisation étaient extrêmement nombreuses,
mais qu'elles étaient aussi très diverses: des livres, des images, des
conférences, des spectacles, des jouets ... Il a fallu lire, trier, classer
et sélectionner ...
Le contenu lui-même des œuvres de vulgarisation ne peut guère
servir à grand-chose. En effet, une œuvre de vulgarisateur, en tant
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Savants et ignorants
qu'instrument de diffusion de connaissances, est rarement durable,
elle ne peut être relue comme un « classique ». Il est dans la nature
même de la plupart des sujets scientifiques d'être continuellement
dépassés ; une œuvre de vulgarisation est donc presque toujours
condamnée à vieillir vite et si, parfois, elle se survit, ce ne peut être
que par les mérites de son style ou par sa valeur de repère histo-
rique, qualités qui ne répondent pas, à proprement parler, à son
objet initial. Par contre, elle remplit son rôle au moment où elle
répond à une curiosité de masse ; elle devient importante si elle est
plébiscitée : l'adhésion ou l'intérêt du « public » auquel la populari-
sation s'adresse ne signifiant évidemment rien d'autre que la meil-
leure coïncidence possible entre une demande et une offre, sans que
cette rencontre réussie autorise à porter des jugements de valeur sur
l'une ou sur l'autre. Il n'est encore sans doute venu à l'idée de per-
sonne d'écrire une histoire de la « vraie » littérature qui ne voudrait
prendre en considération que les best-sellers, où l'importance des
auteurs ne serait mesurée qu'aux tirages et au nombre d'éditions de
leurs œuvres.
Les critères comptables sont cependant parmi ceux auxquels
nous pouvons nous référer. La signification réelle du succès chiffré
n'échappait d'ailleurs pas aux auteurs eux-mêmes : témoin ce que
nous en dit, sur le ton que l'époque exigeait, Camille Flammarion,
dans sa préface à la huitième édition de ses Merveilles célestes
(1885):
« Qui pourrait douter du progrès et de la victoire définitive de
l'instruction positive? qui pourrait douter du développement
actuel des goûts scientifiques dans toutes les classes de la société,
lorsqu'on voit, par exemple, que quarante-quatre mille exemplaires
de ce modeste petit volume ont déjà été demandés par autant de
lecteurs désireux de s'instruire, lorsqu'on voit un ouvrage philo-
sophique comme La Pluralité des mondes habités parvenu à sa
trente-cinquième édition et un traité complet d'astronomie comme
!'Astronomie populaire acclamé par la sympathie de soixante-dix
mille souscripteurs ? »
Mais si l'on retient ce critère comme révélateur de l'impact des
œuvres de vulgarisation, peut-on espérer en faire une mesure pré-
cise? Nous essaierons de tenir compte de l'importance des tirages
et du nombre de rééditions des œuvres écrites, sans oublier que ces
indications numériques ont leur limite : elles ne sont souvent pas
accessibles et, au xvme siècle comme aujourd'hui, à côté d'ouvrages
tirés à trois exemplaires, il en est d'autres, comme certains livres de
Voltaire, qui le furent d'emblée à vingt-cinq mille. Il faut aussi
12
Introduction
comparer ce qui est comparable : d'une part, en 1970, par exemple,
le livre scientifique et technique - rubrique où les livres de vulgari-
sation sont comptés - représentait 10 % des titres de l'édition et à
peu près 5 % des tirages, d'autre part, même actuellement, nous
n'avons guère de renseignements sur les ventes et encore moins sur
l'usage que les lecteurs ont fait de tous ces ouvrages. Que dire aussi
des entreprises de vulgarisation qui ont pris la forme du spectacle ?
Le nombre de représentations d'un spectacle théâtral peut, certes,
être retrouvé. Mais que signifient les six représentations de La
Comète, pièce de Bernard Le Bovier de Fontenelle, ou les cent de
La Lutte pour la vie, d'Alphonse Daudet ? Comment savoir le
nombre de représentations d'un spectacle scientifique forain ou le
nombre de spectateurs qui s'y sont pressés ?
C'est dire qu'à toutes les époques les données quantitatives reste-
ront insuffisantes pour faire entrer une œuvre de vulgarisation au
hit-parade de notre sélection. Les critiques - élogieuses ou défavo-
rables - peuvent servir, elles aussi, à mesurer l'accueil reçu et à ana-
lyser l'œuvre en question. Mais, là encore, il n'est pas toujours pos-
sible de retrouver l'écho de toutes ces critiques.
Chemin faisant, d'autres critères de choix nous sont apparus. Le
fait d'être traduit dans une langue étrangère constitue, pour un
ouvrage et un auteur français, une promotion internationale très
indicative de son renom et de son efficacité. A l'inverse, si nous
devons centrer notre examen sur les œuvres de vulgarisation parues
dans notre langue, nous ne pourrons pas, pour autant, négliger les
traductions d'ouvrages étrangers, dans la mesure où certains ont
connu, chez nous, un succès notable.
Mais si, parmi les œuvres de vulgarisation, nous acceptons le
principe d'une certaine sélection - vaille que vaille - fondée sur une
mesure de leur succès auprès du public, si nous acceptons aussi cer-
taines œuvres qui, bien que n'ayant pas vraiment connu d'audience
à leur époque, nous ont pourtant paru intéressantes a posteriori
pour des raisons diverses et variées, il nous resterait encore à préci-
ser qui, dans cette espèce de concours, a le droit d'être candidat.
Comment définir une œuvre de vulgarisation des sciences? Une
encyclopédie médicale populaire où les familles peuvent apprendre
l'origine et le traitement de leurs maladies, un almanach qui a
enseigné à l'agriculteur les dernières nouveautés« scientifiques» en
matières de semences ou d'herbicides, un manuel de bricolage
doivent-ils être pris en considération ?
Autre limitation imposée à notre projet : quitte à risquer l'accusa-
tion de parti pris, nous ne retiendrons pas, parmi les sciences qui
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Savants et ignorants
peuvent être et ont été sujettes à vulgarisation, celles qu'on classe
habituellement parmi les sciences humaines : droit, économie, psy-
chologie, histoire, etc., et dont la vulgarisation mériterait, sans
aucun doute, la même attention que « nos » sciences classiques. Là
encore, réserve arbitraire qui n'a d'autre excuse que la peur devant
un« espace infini».

Quand s'arrêter?

Si fixer la date de naissance de la vulgarisation ne peut relever


que de l'arbitraire (en essayant de la justifier comme nous l'avons
fait), il n'est pas difficile, par contre, de situer son âge d'or: il
recouvre le XIXe siècle de tout son éclat. Reste à déterminer les
limites en aval de notre enquête.
Le maintien du palais de la Découverte après !'Exposition uni-
verselle de 1937 - où il avait eu beaucoup de succès - représente
l'aboutissement d'un processus succédant à une période qui avait
peu produit depuis trente ans - on ne retrouve le niveau de produc-
tion de livres scientifiques pour enfants de la fin du XIXe siècle que
vers 1960 ! Il installe du neuf dans la vulgarisation des sciences. Le
palais reprend, en les modifiant, quelques-unes des caractéristiques
qui avaient été celles du mouvement encyclopédiste, sous la direc-
tion de Diderot et de D'Alembert : il se construit par le retour en
force des scientifiques sur la scène de la vulgarisation, après une
crise qui a duré, nous le verrons, près de cent ans ; il tente de satis-
faire autant les scientifiques qu'un public qui n'est plus uniquement
constitué par les gens du monde, mais aussi par l'ancien public des
universités populaires ; enfin, il est le témoin de la prise en charge
par l'appareil d'État du fait « vulgarisation», un an après la créa-
tion du Centre national de la recherche scientifique. Deux ans plus
tard, la Seconde Guerre mondiale - pendant laquelle ce palais est
celui de la Science au bois dormant - sera le signal de changements
encore plus profonds.
Avec l'irruption de nouvelles connaissances, de bouleversantes
réalisations, de nouveaux enjeux internationaux, la vulgarisation
scientifique va devenir autre. Elle suit et modèle l'image de la
science elle-même. La traduction du magazine américain Popu/ar
Mechanics et son succès sous le nom de Mécanique populaire ne
sont qu'un fait parmi d'autres ; ce n'est pas par hasard que l'une des
premières revues de vulgarisation scientifique créées à cette époque
prenne le titre d'Atomes.
Avec le triomphe de l'audiovisuel, fini le temps des relectures
14
Introduction
faciles, des pages sautées, des bibliothèques où l'on trouve ce qu'on
ne cherche pas. Les images et les paroles s'envolent. Où et comment
revoir ou réentendre le document évanoui ou inaccessible, qu'en
dire à un lecteur condamné à croire un témoignage invérifiable,
assené, qui plus est, par un personnage sur lequel il devient de plus
en plus difficile de mettre un nom et un visage ? La mission de l'his-
torien de la vulgarisation, dans ce domaine au moins, est-elle
encore possible ? Sur ce point, l'inauguration du palais de la Décou-
verte et la période qui lui a succédé nous ont paru constituer la
frontière symbolique d'une histoire et le commencement d'une
autre. C'est devant ce signal que nous avons choisi de nous arrêter.
PREMIÈREPARTIE

Pourquoi vulgarise-t-on ?

Qu'est-ce qui conduit le vulgarisateur à vouloir partager ce qu'il


sait ? Les buts de la vulgarisation sont multiples, parfois même
contradictoires, variables au cours de l'histoire, mais obéissant à
certaines permanences idéologiques qui ne sont ni toujours uniques
ni explicitement formulées.

1. La connaissancede la Création:
les preuvesde la bonté et du pouvoirdivin

Jusqu'à la fin du XIXe siècle, on peut suivre une lignée d'auteurs


pour qui l'exposé des phénomènes naturels ou des dernières acqui-
sitions de la science s'inscrit dans cette démonstration.
Pour Fénelon, l'un des pionniers en la matière, « toute la nature
montre l'art infini de son auteur», et, par « art », il entend « assem-
blage de moyens tout exprès choisis pour parvenir à une fin pré-
cise ». Cette vulgarisation a un programme : elle est à la gloire de
Dieu, mais elle a aussi un point de vue presque permanent : le fina-
lisme émerveillé.
Il faut signaler combien cette attitude se développe sur une rup-
ture fondamentale dans l'idée de nature introduite par les carté-
siens dans la science elle-même. Robert Lenoble écrit : « La science
vraie, qui nous permet en quelque sorte de comprendre l'œuvre
créatrice et nous fait entrer dans le secret divin, devient un moyen
de louer le Créateur.» C'est dire que ce courant de vulgarisation
accompagne, dès le départ, la recherche d'une conciliation entre les
nouvelles données de la science - le télescope et le microscope,
notamment - et les faits bibliques.
Bien que la rigueur n'y soit pas le souci premier, bien que les don-
nées présentées y soient très souvent élémentaires, ces ouvrages ont
le grand intérêt d'apporter à un public soudain plus considérable -
17
Savants et ignorants
la chrétienté - des informations qui ne sont pas dépourvues d'inté-
rêt et qui peuvent alimenter une certaine curiosité qui n'a pas telle-
ment d'autres moyens de se satisfaire.

Relisons par exemple les Leçons de la natureprésentéesà l'esprit


et au cœur destinées aux amis de la religion, une compilation,
datant du début du XIXe siècle, de Cousin-Despréaux, où l'on
trouve, pour notre édification, le suc des nombreux ouvrages du
même style qui ont fleuri au siècle précédent :
« Je n'ai point d'expressions qui répondent à ma surprise et à ma
reconnaissance quand je considère la prodigieuse multitude des
poissons destinés à la nourriture des hommes. Une seule femelle de
hareng dépose au moins dix mille œufs près de nos côtes. Et nous
n'élèverions pas nos cœurs vers l':Ëtre bienfaisant qui, par une
direction pleine de sagesse, fait tomber ces poissons dans les filets
de nos pêcheurs? C'est pour nous que les harengs entreprennent
leurs voyages: c'est par eux que Dieu distribue aux pauvres comme
aux riches un aliment sain et peu coûteux. »
Mais la connaissance des merveilles de la création ne doit pas
faire oublier la modestie qui s'impose devant ses mystères. Cette
vulgarisation ne manque aucune occasion d'insister sur les limites
de la science: « Nous ne comprenons pas tous les moyens dont
!'Auteur de l'univers a pu se servir ... Tenons-nous toujours dans un
humble sentiment de notre ignorance. »
De telles positions se retrouvent au cours du XIXe siècle, lorsqu'il
s'agit d'intégrer les nouvelles données sur l'évolution acquises par
la science. Ces données ont pour conséquence de relancer l'imagi-
nation et l'argumentation des auteurs. Dans Les Aventuresdes os
d'un géant de Samuel-Henry Berthoud, qui connaissent plusieurs
rééditions à partir de 1863, nous pouvons lire : « Il n'existe en réa-
lité ni opposition ni désaccord entre la Bible et la science », car
« ceux qui veulent trouver dans la Bible une histoire complète et
détaillée des phénomènes géologiques exigent trop; ils doivent se
tenir dans l'esprit de généralité de la Genèse et s'identifier avec la
couleur éminemment poétique de la langue hébraïque de ces temps
reculés». Jeux complexes de langage: celui de la Bible n'est ni exac-
tement celui de la science ni exactement celui de la vulgarisation.
Les positions en deviennent, néanmoins, parfois plus défensives
dans la seconde moitié du XIXe siècle (et annoncent peut-être ainsi
une fin ?). L'abbé Moigno se contente de quelques remarques limi-
naires dans le prospectus de sa revue Cosmos; il annonce que son
plus noble but « a été de constater et de montrer chaque jour plus
18
Pourquoivulgarise-t-on?
intime la réconciliation de la science et de la religion », puis il
reprend, en argumentant, une proposition quasi cartésienne :
« Grâce au ciel, nous sommes sortis pour toujours, espérons-le, de
cette fatale période d'antagonisme de la science et de la religion.
Nous félicitons la science de ses tendances nouvelles; car, qu'elle le
sache bien, elle n'est irréligieuse que lorsqu'elle est au berceau et
incomplète, elle se réconcilie forcément et malgré elle avec la reli-
gion quand elle est grande et mûre. » Mais, dans le corps même des
articles, les références à Dieu sont extrêmement rares.

2. Les résultatsdu Progrès scientifique:


les pouvoirsde la raison et de l'homme

Faisant pendant à ces professions de foi chrétienne, le discours


laïque et progressiste de Victor Meunier est typique d'un autre
choix, très fréquent à partir de 1850. Témoin, cette déclaration
liminaire dans le prospectus de la revue L'Ami des sciences,qu'il
vient de fonder (1855): « Si nous soumettions à un interrogatoire
ceux qui viennent à nous, nous ne leur demanderions pas quelles
études ils ont faites, mais nous leur demanderions s'ils aiment la
science. fües-vous pour le mouvement en avant, sans repos ni trêve,
jusqu'à ce que la plus prochaine étape soit atteinte, c'est-à-dire jus-
qu'à ce que le bien-être et l'instruction universels soient réalisés?
:Etes-vous du parti des Lumières ? ~tes-vous dans cette grande et
pacifique conspiration du progrès dans l'indestructible réseau qui
couvre maintenant le monde? ... Par ce titre, L'Ami des sciences,
nous voulons protester de notre indéfectible confiance dans l'esprit
humain, leur créateur, dont elles manifestent la puissance; dans le
caractère sacré de la Bible de l'univers, dont elles sont la progres-
sive interprétation ; dans la réalisation de l'existence heureuse et
grandiose qu'elles promettent de faire dès cette vie à l'universalité
des hommes. Et la promesse a pour gage d'immortelles conquêtes. »
Un credo plus laconique en « la marche ascendante des connais-
sances humaines » est déjà exprimé dans L 'Échodu monde savant,
l'ancêtre des revues qui se définissent comme de vulgarisation
(1834). Mais il est aussi repris, certes avec une connotation reli-
gieuse, par l'abbé Moigno : « Je présente mon œuvre avec joie et
avec un certain orgueil. La science dont je me suis fait l'interprète
est la science vraie et vivifiante, qui rattache la nature à son auteur,
19
Savants et ignorants
l'homme à Dieu, son créateur. Le progrès dont je me suis fait l'écho
est le progrès réel et bienfaisant dont j'avais arboré si courageuse-
ment le drapeau dans ma salle du progrès, en le définissant comme
une marche ascendante et incessante vers tout ce qui est VRAI,
BON et BEAU.»

C'est dans cette même tradition que se place, aux belles heures
du Front populaire, la fondation du palais de la Découverte, qui
donne à Jean Perrin l'occasion d'exprimer, une fois de plus, l'idéal
de ces vulgarisateurs progressistes: « Le palais de la Découverte
doit faire comprendre au public que, dans le passé, mais aussi dans
l'avenir, nous ne pouvons espérer rien de vraiment nouveau, rien
qui change la destinée qui semblait imposée aux hommes que par la
recherche scientifique et par la découverte. Ainsi, dans cette exposi-
tion [...], le grand public pourra comprendre la part déterminante
que la découverte de l'inconnu a prise dans la création. Et il
comprendra que cette découverte doit être poursuivie, sans préoc-
cupation pratique, précisément si l'on veut en tirer de grands résul-
tats.»
Cette ferveur envers la science et son catéchisme va tout naturel-
lement opposer à l'admiration soumise devant les productions du
Créateur, l'admiration orgueilleuse devant les productions de la
science et de l'esprit humain. Certains auteurs, comme Hetzel, vont
jusqu'à considérer que les contes de fées classiques, « vulgaire
tisane à destination des enfants», peuvent être aisément remplacés
par un autre type de conte, le conte scientifique. Cette référence à
un nouveau merveilleux rationnel et laïque est reprise dans le titre
d'une importante collection de livres, la Bibliothèque des mer-
veilles, ainsi que dans celui de nombreux livres de Louis Figuier,
notamment.
Mais cette mise en culture du progrès scientifique est aussi propa-
gande pour la diffusion de l'esprit scientifique. Ainsi, les éditeurs
de La Scienceillustrée(1887), s'ils se disent« toujours au premier
rang dans les luttes pour la cause du progrès et dominés par l'actua-
lité scientifique », ajoutent : « Plus encore que le détail des tech-
niques ou les ressorts complexes des découvertes, ce qu'il importe
de faire connaître en priorité, c'est la curiosité, l'effort et la rigueur
qu'exige l'acquisition de nouvelles connaissances. Il faut augmenter
autant que possible le nombre de ceux qui cultivent la science, mais
il faut viser à ce but sans la déguiser ou la frelater ... Il faut la popu-
lariser en faisant un peuple scientifique. Pour atteindre ce but, il ne
suffit pas de divulguer les connaissances scientifiques qui se
20
Pourquoivu/garise-t-on?
faussent bien souvent dans des intelligences mal préparées et mal
dirigées, il faut avant tout répandre l'esprit scientifique.»

Enfin, il faut noter que cette conception de la vulgarisation s'ac-


compagne d'une ambition que nous pouvons qualifier de « mis-
sionnaire». Si nous suivons Jean Perrin, « on peut espérer que,
dans ce peuple où subsistent d'immenses réserves inutilisées, il se
rencontrera, parmi les jeunes visiteurs qui n'ont pas été favorisés
par une éducation jusqu'ici toujours réservée à un trop petit
nombre de privilégiés, des esprits particulièrement aptes à la
recherche, auxquels leur vocation se trouvera révélée et qui auront
assez d'enthousiasme et d'énergie pour diriger en ce sens une acti-
vité que le Service national de la recherche saurait reconnaître et
faciliter. Je peux bien rappeler à ce sujet que Faraday n'était qu'un
simple ouvrier relieur et que le hasard seul l'a conduit dans les labo-
ratoires. S'il se révélait aussi dans notre palais de la Découverte une
seule grande vocation de même sorte, notre effort à tous serait payé
plus qu'au centuple. »

3. La diffusiondes connaissances,geste politique

On peut cependant aller plus loin encore que Victor Meunier ou


Jean Perrin dans l'analyse du rôle «libérateur» que certains
attendent de la diffusion des connaissances scientifiques et tech-
niques. Dans ce courant, il est commode de distinguer trois tradi-
tions très différentes.
La première part du constat que la science peut, dans certains
cas, assumer un rôle de justification de l'évolution sociale. Si cela
est, alors il est de la première urgence que les hommes les plus
concernés par le progrès social qu'ils rêvent, le bas peuple, soient
tenus au courant de cette idée afin de « montrer le chemin où
devront s'engager les hommes». Cette tradition, si elle est restée
minoritaire quant au nombre d'ouvrages - l'une des raisons en est
sans doute tout simplement le fait qu'elle renvoie à une thématique
très précise (la théorie de l'évolution)-, est néanmoins très impor-
tante par les débats idéologiques qu'elle sous-tend. L'ouvrage le
plus caractéristique est celui d'Alfred Marpaux - ouvrier typo-
graphe dijonnais -, L 'Évolution naturelle et /'Évolution sociale. Le
titre est explicite de la démarche. « En écrivant ce petit manuel, je
21
Savants et ignorants
me suis imposé un double but : vulgariser quelques notions des
sciences naturelles ayant trait à l'origine des mondes, des êtres et
des sociétés humaines ; démontrer que ces mêmes sciences
convergent vers le socialisme de concert avec toutes les autres
branches des connaissances humaines. Ce que j'ai voulu, c'est en
quelque sorte créer un catéchisme de la nature en opposition avec
les catéchismes des différentes religions consacrant l'ordre proprié-
taire.»
C'est aussi dans cette perspective politique que se place la
deuxième tradition : elle relève de la volonté philanthropique de
moralisation des classes populaires. Cette volonté s'exprime de plu-
sieurs façons. La simple intention est déclarée par Louis Figuier,
Camille Flammarion ou La Revue scientifiquedes femmes ( 1888) :
il s'agit de développer le « bien moral» en amenant l'ouvrier hors
des tavernes. Une telle prise de position tourne souvent au popu-
lisme et sous-tend la mise en scène qui conduit l'organisation de
délégations ouvrières à !'Exposition universelle de 1867. Ce n'est,
parfois, que l'inscription de la thématique dans un genre bien précis
- l'hygiène, notamment - qui revèle cette philanthropie. Les titres
de certaines conférences scientifiques des universités populaires
sont éloquents : « La vérité sur la question de l'alcoolisme », « Ce
qu'est un aliment». Bayet signale, dans un rapport de 1903, que
« la conférence populaire est devenue une arme dans la lutte contre
l'alcoolisme, sous l'influence des sociétés contre l'usage des bois-
sons spiritueuses, qui fondent partout des sections ». Cette facette
militante est ancienne. Vigarello rappelle que La Gazette de santé,
créée en 1773, est rédigée « en faveur des curés, des seigneurs, des
dames charitables et des fermiers », afin que, écrit-il, « ces notables
répercutent les mesures des médecins ».
La troisième tradition va plus loin encore, en se démarquant de
la philanthropie. Elle apparaît vers 1830: c'est l'idée quel'« éman-
cipation sociale passe par certaines formes d'appropriation popu-
laires de l'univers intellectuel » et, plus précisément, « l'appropria-
tion de la science», thème que l'on verra resurgir en 1968. Jacques
Rancière précise que cette tradition est due à « des rencontres
d'hommes et d'idées parfois dans le cadre d'institutions plus ou
moins reconnues (Sociétépour l'instructionélémentaire,Association
philotechnique,Sociétés des méthodes), mais aussi de manière sau-
vage autour de théoriciens excentriques, d'industriels qui veulent
faire bénéficier leurs frères travailleurs de la jeune science ou de
médecines parfois hérétiques ».
La médecine a été incontestablement, parmi les sciences, la plus
22
Pourquoivulgarise-t-on?
soumise à cette tradition. Cela s'explique par le rôle qu'elle joue
dans la vie de tous les jours - si on vise l'émancipation personnelle,
on doit passer par l'émancipation du corps -, mais aussi par son
statut de science appliquée et par son statut social - opposition
avec la « médecine des monopoleurs », selon l'habituelle expression
du x1xe siècle. Le républicain François-Vincent Raspail avec les
multiples éditions de son Manuel annuaire de la santé (de 1845 à
bien après sa mort ) ou avec sa Revue élémentairede médecineet de
pharmaciedomestiquesainsi que des sciencesaccessoireset usuelles,
mises à la portée de tout le monde considère que « nous avons
comme objectif d'apprendre au commun des mortels à se passer, au
moins dans les cas les plus usuels, et de l'assistance du pharmacien
et du ministère du médecin ». Au début du xxe siècle, les médecins
du mouvement néomalthusien, Gustave Le Bon, Caufeynon,
Lutaud, développent les mêmes arguments quand il s'agit d'ap-
prendre toutes les techniques pour avoir moins d'enfants.
Cette tradition d'émancipation par la science s'accompagne tou-
jours de traits très particuliers en ce qui concerne l'acquisition et
l'usage de la science en question. Comme on l'a observé à propos de
Raspail, il n'y a pas simplement « la recherche désintéressée et le
dévouement humanitaire ... il s'agit d'obliger chacun à une prise en
charge autonome et de son instruction et de sa santé». C'est donc
bien ici une recherche supplémentaire et très particulière sur la rela-
tion pédagogique. Et c'est bien, déjà, une certaine façon d'entendre
le contrôle de la science par les non-scientifiques.

4. Le partagedes pouvoirsde la science :


la science utile

A côté de ces motivations qui la transforment en arme idéolo-


gique plus ou moins secrète, la vulgarisation s'est très ancien-
nement justifiée par des raisons beaucoup plus terre à terre. En
la mettant à la portée de tous, ne donne-t-on pas à la science le
moyen de se révéler dans sa toute-puissance opérationnelle et son
utilité?
Cette notion d'utilité sous-tend aussi, d'une certaine manière, la
décision d'un Raspail ou d'un Flammarion: pour eux, diffuser les
possibilités d'émancipation grâce à la diffusion de compétences
médicales, sortir les ouvriers des tavernes grâce à l'astronomie, c'est
23
Savants et ignorants
bien une façon d'entendre l'utilité de la science - utilité politique,
ici.
Ce mouvement prend une ampleur toute particulière à partir du
xrxe siècle, alors que se développent l'idée de « sciences appli-
quées » et la croyance en de nouvelles fées, comme la fée électricité,
susceptibles d'améliorer le monde : dans l'avis aux lecteurs du pre-
mier numéro de La Sciencepour tous, en 1856, Jean Rambosson
estime que « la science est le principe et l'industrie l'application »
et que, si !'Exposition universelle vient de connaître un immense
succès, elle le doit à la science, car « l'industrie [lui] est redevable
des procédés qui lui ont permis de produire tant de chefs-
d'œuvre ». Radau théorise ce point de vue, en 1867, dans La Revue
des Deux Mondes:
« Les livres de science populaire font comprendre au public
que la science ne consiste pas seulement en expériences de dé-
monstration, en nomenclatures, en formules et théorèmes. Ils
montrent que savoir est pouvoir, qu'à chaque pas, pour ainsi dire,
se présente l'occasion d'appliquer utilement et au profit de notre
bien-être une vérité quelconque depuis longtemps acquise par la
science.»
Ce projet de faire connaître à tous la science utile prend deux
aspects complémentaires. Le premier aspect renvoie à l'image de la
science et à celle du travail du savant. Radau considère, en effet,
qu'en diffusant les applications de la science, mais aussi la science
elle-même, et en permettant ainsi le développement de nouvelles
applications, les conceptions du vulgaire sur la science vont se
modifier et le mouvement connaîtra encore plus d'ampleur:
« Verrait-on toujours tant d'obstacles se dresser devant chaque
innovation utile, tant d'indifférence et d'incrédulité répondre aux
appels d'inventeurs dont les idées sont parfaitement pratiques et
raisonnables, si l'on s'attachait davantage à faire goûter au grand
public les résultats des recherches accomplies dans le silence des
laboratoires ? »
Cette double justification - montrer les possibilités d'applica-
tions de la science et modifier l'image que le public se fait de la
recherche pure - est invoquée par de nombreux chercheurs. Louis
Pasteur (avec son expérience publique de vaccination contre le
charbon des moutons à Pouilly-le-Fort), puis, pendant la Première
Guerre mondiale, Marie Curie (avec l'installation d'antennes médi-
cales dotées de rayons X) ou Georges Claude lancent de véritables
campagnes de reconnaissance d'utilité publique de leurs recherches.
La vulgarisation joue alors un rôle non négligeable dans l'évolution
24
Pourquoivulgarise-t-on?
des mentalités en faveur d'une science qui jouit souvent d'une bien
piètre réputation.
Cependant, nous ne pouvons nous contenter de donner des
exemples de l'utilité immédiate de la science. Radau insiste sur un
autre aspect: en étant diffusée, la science va trouver son levain et
s'enrichir de possibles applications :
« Combien de faits, connus seulement d'un petit nombre d'ini-
tiés, dorment dans tous les recoins de l'immense arsenal de la
science comme ces pierres précieuses encore enveloppées de leur
gangue qui ornent les collections de nos musées! Ces pierres char-
meront nos yeux, si elles tombent entre les mains d'un joaillier
habile qui s'applique à en faire ressortir les facettes, ces faits,
enfouis dans des traités inaccessibles à la foule, deviendront véri-
tablement féconds, s'ils sont présentés au public par un écrivain qui
sache avec agrément les mettre en scène. Verrions-nous autour de
nous tant de landes stériles, tant de marais pernicieux, tant de
champs cultivés à contresens, si de bons livres populaires eussent
contribué à répandre les principes de la géologie, de la chimie, de la
botanique, ailleurs que parmi les savants ? »
C'est explicitement considérer que le matériau brut qu'est le fait
scientifique ne va trouver ses véritables applications qu'en sortant
du laboratoire. La devise mise en exergue par J. Girardin dans sa
Leçon de chimie élémentaire,faite le dimanche à l'école municipale
de Rouen, en 1887, le dit de façon quasiment provocatrice: « La
science ne devient tout à fait utile qu'en devenant vulgaire.»
Ce souci de vulgariser les applications de la science est évidem-
ment plus apparent dans certains domaines où le passage à la pra-
tique, où la vérification d'une connaissance nouvelle restent
simples à réaliser par un public de non-spécialistes. La vulgarisa-
tion utile a connu un succès traditionnel dans le secteur de l'agri-
culture et de l'horticulture et dans celui de la médecine et de l'hy-
giène. Certains scientifiques sont parfois tentés de déconsidérer ces
tentatives : un Répertoire des connaissancesutiles, un Catéchisme
hygiénique ou une Médecine domestique par l'alphabet, un alma-
nach comme Le Messager boiteux de Bâle (1794) ou celui du Bon
Jardinier, sont des formes qui, bien que très populaires, ont une
présentation trop succincte et des bases scientifiques discutables. A
l'opposé, dès 1884, dans Une école où l'on s'amuse, Mme Gustave
Demoulin présente une saynette intitulée Le Calendrierexpliquéou
la Science de Matthieu Lambert, où un vigneron, Matthieu Lam-
bert, démontre comment il s'est formé aux choses de l'astronomie
et a acquis dans un almanach des connaissances complémentaires
25
Savants et ignorants
sur les semailles ! Plus près de nous, cependant, on a dit que la plu-
part des écrivains scientifiques, en Amérique, avaient commencé
dans les années 1920 par être des « radio-écrivains », instructeurs
d'un public intéressé par le montage des postes de TSF, un domaine
où l'à-peu-près est interdit et l'efficacité obligatoire. C'est dire que
nous pouvons raccrocher à ce mouvement les revues de bricolage
comme Le Petit Jardin illustré (1893-1933) ou les rubriques pra-
tiques de La Science et la Vie (qui débute en 1913), le Carnet-
Agenda du photographe (Georges Brunel, 1900) de la Bibliothèque
des connaissances utiles.

S. Assurerune certaineprésencede la science


dans la culture

On voit à l'analyse de ces divers buts assignés à la vulgarisation


qu'ils peuvent dépendre des sujets, des époques, des auteurs. Rare-
ment affirmés ou perçus avec clarté, peut-être encore plus rarement
atteints, ils relèvent plus souvent de la théorie de la vulgarisation
que de son exercice pratique.
Et si, en dehors de ces justifications ambitieuses, la vulgarisation
ne pouvait rien réaliser d'autre, pour répondre à une question per-
tinente de Philippe Roqueplo, qu'une « certaine présence des
sciences dans la culture » ? La culture, après tout, a-t-elle elle-même
un but?
Assurer la présence de la science dans la culture? Il s'agirait
alors, en premier lieu, d'apprendre à reconnaître la place qu'occupe
la matière scientifique dans notre vie quotidienne, depuis la pra-
tique domestique jusqu'aux relations internationales ; prendre
conscience des libertés qu'elle nous procure et des mystifications
dont elle peut être complice, des vrais et des faux risques qui
accompagnent l'image qu'on en a. Nous mettre en état de savoir
que tout n'est pas définitivement incompréhensible: un monde où
l'on comprend mieux est un monde dont on a moins peur.
Dans une première et très étroite acception, la notion de culture
« évoque l'humanisme classique en mettant l'accent sur l'individu
et sur sa vie personnelle de l'esprit». En 1874, le programme du
Vulgarisateur universel fait explicitement référence à cette concep-
tion héritée de la civilisation gréco-latine :
« L'homme de progrès a toujours présente à l'esprit, même à son
26
Pourquoivulgarise-t-on?
insu, cette belle pensée d'un écrivain romain: "Je suis homme et
rien de ce qui est humain ne m'est étranger."» Dans ce cadre-là, le
rôle du vulgarisateur est précisé par les responsables de cette revue :
il s'agit « de fouiller dans les milliers de publications existantes et
d'en faire ressortir d'une manière claire et concise tous les faits nou-
veaux qu'elles renferment», car l'homme qui désire se cultiver
scientifiquement parlant « rencontrera deux obstacles à peu près
insurmontables: 1) l'énormité de la dépense à faire; 2) le manque
de temps pour lire les volumineuses et nombreuses publications
que l'esprit humain produit sans relâche».

N'est-ce pas aussi s'inscrire dans l'humanisme classique que de


chercher à occuper le secteur des loisirs et de la distraction ?
Comme bien d'autres auteurs, Gaston Tissandier écrit, en conclu-
sion des Récréations scientifiques, qu'il s'est attaché « à y faire
connaître de nombreux moyens de se distraire, d'occuper ses loisirs
et de passer son temps». Bien entendu, Tissandier n'oublie pas
qu'il faut « instruire tout à la fois, c'est-à-dire exercer l'adresse,
l'application, le raisonnement et mettre à profit, pour les dévelop-
per, les facultés intellectuelles». Montaigne n'est décidément pas
très loin!

La culture peut englober « à la fois des connaissances, des


facultés de compréhension et d'association qui permettent de pen-
ser et, à l'esprit, de porter ses fruits». C'est l'idée de ceux qui
décident d'introduire, par exemple, une dimension historique dans
leurs propos. Dans son Projet d'une encyclopédiepopulaire,Augus-
tin Baudoz, en 1860, affirme que l'on arrivera à « une éducation
générale, qui tournera au profit de la civilisation, par une histoire
dramatique - car la science est un drame dont on cherchera tou-
jours le dénouement -, par l'histoire dramatique des tâtonnements
et des essais qu'il a fallu accumuler, des efforts tentés et des obs-
tacles vaincus». Plaidoyer repris par Félix Hément, dans La
Science anecdotique,en 1889 : « La vie des hommes célèbres est
encore plus utile à connaître que leurs travaux » car « le récit de
leurs luttes douloureuses ou de leurs efforts persévérants dans la
recherche de la vérité est un enseignement fécond et fortifiant, et il
n'est pas non plus sans intérêt d'apprendre que les hommes illustres
ne sont pas exempts des faiblesses humaines, même d'une certaine
médiocrité de caractère ».
Cette vision de la culture est, sans aucun doute aussi, celle de
Louis Figuier (Le Savant du foyer, 1883) ou d'Henry Coupin (Pro-
21
Savants et ignorants
menadescientifiqueau pays desfrivolitésfournies par la natureà la
mode, à la parure et au luxe, 1906) quand il s'agit de donner « des
renseignements scientifiques sur l'origine, la nature et les propriétés
et les usages des substances, des agents et des appareils de la vie
ordinaire». En somme, c'est à une connaissance culturelle de l'ob-
jet coutumier que nous convient ces auteurs, anticipant l'intérêt
actuel pour la« culture technique».

Nous pouvons également parler d'une culture scientifique et


technique en ce sens que de nombreuses relations existent avec
d'autres domaines culturels, plus classiques. Nous verrons, au cha-
pitre 1v, que de nombreuses formes choisies par les vulgarisateurs
ne sont complètement interprétables que par un regard sur ces
autres domaines, comme l'architecture, la peinture - avec l'intro-
duction du réalisme dans les images de la nature -, le théâtre - avec
les comédies scientifiques - ou le roman - romans épistolaires, cau-
series, robinsonnades ...
Enfin, en son sens le plus large, la culture est faite « des senti-
ments, des habitudes et des valeurs qui ont cours dans un groupe
humain» et le tiennent ensemble. C'est sans aucun doute laques-
tion des « origines » qui est à la base du succès de thèmes récurrents
ayant trait, par exemple, à La Terreavant le délugeou à La Plura-
lité des mondes. Rappelons-nous l'étonnement de Flammarion
devant l'empressement des ouvriers et apprentis à suivre ses confé-
rences d'astronomie à l'école Turgot. C'est aussi à un problème
général de valeurs - esthétiques, littéraires - que nous renvoie la
très vive discussion qui oppose, vers 1860, quelques bons vulgarisa-
teurs (Figuier, Hetzel ou Delbrück) sur le sujet du merveilleux, sur
les places respectives du conte de fées et de la science dans l'éduca-
tion des enfants. Hetzel considère qu'il faut « donner droit de
science à la féerie et droit de féerie à la science ». Delbruck et
Figuier sont prêts à «jeter les contes de Perrault au feu» au nom de
la fée Électricité !
DEUXIÈME PARTIE

Pour qui vulgarise-t-on ?


La définition des publics

La vulgarisation, dans sa diversité, peut donc se définir par ses


buts. Mais l'analyse que nous venons de faire montre que ceux-ci
peuvent varier avec le public auquel elle s'adresse. Essayons main-
tenant de préciser les caractéristiques qualitatives, sinon quantita-
tives, de ces divers publics. Nous pourrons vérifier si les déclara-
tions d'intention sont plus ou moins heureusement ajustées au
public qu'elles visent.

1. Les « gens du monde», les cadrescurieux


et autresélites : le publicinstruit

Nous avons vu naître la vulgarisation au moment où la commu-


nication d'une donnée scientifique cesse d'être exclusivement réser-
vée aux scientifiques eux-mêmes. En fait, cela ne signifie pas que
l'auteur cherchant à être entendu par un public plus large que celui
des seuls savants peut, pour autant, se permettre de tourner le dos à
ces auditeurs longtemps privilégiés. Un ouvrage de vulgarisation ne
peut pas éviter le jugement des scientifiques et courir le risque d'en
être désapprouvé ... au risque d'aboutir, parfois, à « quelque chose»
de très proche des mémoires ou des publications où les scientifiques
retrouvent leurs habitudes d'exposition et de pensée: nous verrons
que, dans certaines « collections », il est difficile de dire de certains
ouvrages s'ils relèvent encore de la vulgarisation !
Ainsi, dès les origines du genre, Fontenelle annonce clairement
l'une des caractéristiques de son projet : « J'ai voulu traiter la philo-
sophie [ici, les choses de la physique et de l'astronomie], j'ai tâché
de l'amener à un point où elle ne fut pas trop sèche pour les gens du
monde, ni trop badine pour les savants [...] Je dois avertir ceux
29
Savants et ignorants
qui liront ce livre, et qui ont quelques connaissances de la physique,
que je n'ai point du tout prétendu les instruire, mais seulement les
divertir, en leur présentant d'une manière un peu plus agréable et
plus égayée ce qu'ils savent déjà plus solidement. »
Le rêve de Fontenelle n'était-il pas que ses Entretiens « ne
demande[nt] que la même application qu'il faut donner à La Prin-
cessede Clèvessi on veut en suivre bien l'intrigue » ?
De la même manière, les cabinets d'histoire naturelle et de phy-
sique du xvme siècle sont à la fois les ancêtres des musées et ceux
des salons littéraires du XIXe siècle sauf que, dans ces salons scienti-
fiques, on vient se faire «électriser» ou discuter, entre gens du
monde et savants, des théories de Newton!
Un peu plus tard, cette idée d'un double public et d'une lecture à
deux niveaux se retrouve dans l' Encyclopédiede D'Alembert et de
Diderot. Pour d'Alembert, « un dictionnaire est fait pour la multi-
tude, tandis que la présentation encyclopédique est plutôt destinée
aux gens éclairés ». Deux cents ans après, cette distinction est
encore explicitement présente chez Louis Figuier ou chez Camille
Flammarion. Dans le roman philosophique de ce dernier, Uranie,
les écrits du héros, Georges Spero, « avaient eu le rare mérite d'être
appréciés par la majorité désireuse de s'instruire aussi bien que de
la minorité éclairée».
Ces deux publics commencent à être séparés vers le milieu du
XIXe siècle. Avec l'évolution du corps social, la revue Cosmoscarac-
térise, en 1866, un autre public, qui va progressivement se distin-
guer du public savant: « Il existe un certain public, lettré, demi-
savant, ayant sur toutes choses quelques données plus ou moins
nettes, qui lit les grands journaux quotidiens : ce sont des fonction-
naires, des industriels, des marchands, des flâneurs et des ren-
tiers», ou, comme le dira un peu plus tard Paul Dupuy, le fonda-
teur de la revue La Scienceet la Vie ( 1913), « les esprits intelligents
ayant reçu une bonne culture moyenne ».
Avec cette ségrégation sociale de fait s'estompe progressivement
la volonté - voire la possibilité - d'écrire ces ouvrages à deux lec-
tures potentielles, susceptibles d'assurer de l'agrément à ces publics
à la fois très voisins et très différents.
Il reste cependant des zones d'incertitudes fréquentées par cer-
tains lecteurs. Par exemple, la collection « L'évolution des
sciences», chez Masson (fin du XIXe siècle) ou la collection« Biblio-
thèque scientifique internationale », chez Félix Alcan, admettent
qu'elles « s'adressent aux milieux scientifiques en entendant cette
acception dans le sens le plus large» et qu'elles n'ont pas le« carac-
30
Pour qui vulgarise-t-on?
tère spécialisé des autres ouvrages » que ces maisons éditent. Mais,
« malgré leur étendue restreinte et leur prix modéré » qui les des-
tinent au grand public scientifique, on ne saurait parler au sujet de
tels livres de vulgarisation. Tout est évidemment dans la nuance.

2. Les femmes,symbolesd'ignorance,
de bonnevolontéet de curiosité

Si l'on trouve, malgré les transformations sociales, une certaine


continuité dans la définition du public instruit auquel s'adresse la
vulgarisation de haut niveau, il est plus difficile, par contre, de
rendre compte de l'apparition, puis de la défaveur, d'une autre
variété de vulgarisation qui a longtemps prétendu s'adresser sélec-
tivement aux dames (et éventuellement aux demoiselles).
Suivant de peu la Chymie charitableet facile en faveur des dames
(1666) de Marie Meurdrac, où l'on voit, sans doute pour la pre-
mière fois, les personnes du sexe désignées comme interlocutrices
privilégiées, Fontenelle, dans ses Entretiens que nous avons déjà
cités, se justifie d'avoir choisi une aimable marquise pour parler
d'astronomie :
« J'ai mis dans ces entretiens une femme que l'on instruit et qui
n'a jamais ouï parler de ces choses-là. J'ai cru que cette fiction me
servirait à rendre l'ouvrage plus susceptible d'agrément, et à encou-
rager les dames par l'exemple d'une femme qui, ne sortant jamais
des bornes d'une personne qui n'a nulle teinture des sciences, ne
laisse pas d'entendre ce qu'on lui dit, et de ranger dans sa tête, sans
confusion, les tourbillons et les mondes. »
Fontenelle ne s'adresse-t-il aux femmes que pour des raisons
pédagogiques? Selon Sainte-Beuve, ce détour par une disciple fémi-
nine était, pour ainsi dire, obligé car il s'adressait alors à son meil-
leur public, c'est-à-dire « à des esprits plutôt vides et vacants que
déjà occupés par d'opiniâtres erreurs. Mieux valait avoir affaire à
un ignorant certes qu'à un esprit encroûté, entêté de la vieille
science».
Tel n'est pas le cas pour les lectrices de la Chymie charitablede
Marie Meurdrac, dont les thèmes sont spécifiquement féminins :
recueil de recettes de chimie pratique et quotidienne.
Mais c'est avec l'essort des cabinets d'histoire naturelle et de phy-
sique que le public féminin connaît son plus fort développement.
31
Savants et ignorants
Lorsque l'ingénieur Mointrel d'Elément dédie aux dames sa
Manière de rendrel'air visible et assez sensiblepour le mesureret
quelquesautres expériencesde physique( 1719), il justifie ses atten-
tions, non pas par de vagues préférences de galant homme, mais
comme la conséquence d'une véritable expérience de vulgarisation
sur le tas : « Je dois rendre justice aux dames, car bien loin que ces
textes de connaissances soient au-dessus de leur capacité, j'ai tou-
jours remarqué toutes les fois que j'ai fait des expériences chez des
personnes de distinction, ou chez moi, que les dames qui s'y
trouvaient prenaient plaisir à les voir et à les entendre expliquer,
me proposant des difficultés auxquelles j'avais l'honneur de
répondre. »
Ainsi, dépassant largement les amabilités pédagogiques de Fonte-
nelle, l'ingénieur constate que les dames sont bien plus que de
simples têtes en cire molle dans lesquelles tout peut facilement
entrer: « Je puis dire à votre avantage, MESDAMES, qu'en vous
faisant voir des expériences, j'ai expérimenté que, parmi votre sexe,
il y en a nombre qui, par la vivacité et la pénétration de leur esprit,
peuvent aller plus loin et acquérir en peu de jours plusieurs belles
connaissances. »
Dès lors, Mme du Châtelet, égérie newtonienne de Voltaire, peut
constater qu'à la porte du cabinet où l'abbé Nollet professe ses
leçons de physique, à partir de 1730, « on ne voit que des carrosses
de duchesses et de jolies femmes ». On ne comptera plus les assis-
tances féminines comme on ne comptera plus les ouvrages expli-
citement destinés à ce public particulier et dont la liste serait longue
et sans doute incomplète :
- Lettres physiqueset moralessur les montagneset sur l'histoire
de la terreet de l'homme, adresséesà la reinede la Grande-Bretagne
(La Haye, 1778-1780, 6 vol.), par Jean André de Luc (1727-1817);
- Le Newtonismedes dames (Paris, 1752, 2 vol.), par François
Algarotti (1712-1764) ;
- Lettres à une princessed'Allemagnesur divers sujets de phy-
sique et de philosophie(Pétersbourg, 1768-1773, 3 vol.), par Leo-
nhard Euler ;
- Astronomie des dames (Paris, 1785), par Joseph Jérôme
Lefrançois de Lalande ( 1723-1807) ;
- Les Lettres à Sophiesur la physique,la chimie et l'histoirenatu-
relle(Paris, 1810, 2 vol.), par Louis-Aimé Martin (1782-1847);
- Lettres à Julie sur l'entomologie(Lyon, 1830), par E. Mulsant ;
- Chimie des demoiselles(Paris, 1868), par Auguste Cabours et
Alfred Riche.
32
Pour qui vulgarise-t-on?
L'habitude de parler de science à un public spécifiquement fémi-
nin court donc à travers toute l'histoire de la vulgarisation depuis
ses origines. Cependant, les femmes s'y affirment non seulement
comme lectrices ou comme interlocutrices privilégiées de l'œuvre
vulgarisatrice, mais aussi comme auteurs.
Typiques à cet égard, et, notamment, de la démarche pédago-
gique que les femmes vont prendre à leur compte : Mme du Châte-
let compose des Institutionsde physiquepour instruire son fils et les
jeunes de son âge et Mme Jane Marcet écrit Conversationssur la
chimie ( 1806, innombrables éditions en Angleterre, en France et
aux États-Unis), où une institutrice, miss Bryan, s'adresse à deux
jeunes filles, Caroline et Émilie. Un peu plus tard, la princesse
républicaine Belgiojoso, modèle pour la duchesse de Sanseverina
dans La Chartreusede Parme, Clarisse Coignet-Gauthier, militante
de l'affranchissement politique des femmes, Marie Pape-Carpentier
porteront haut le flambeau du féminisme scientifique.
De la même manière, de nombreuses femmes participent à la dif-
fusion de l'hygiène grâce aux manuels sur la santé écrits pour les
dames charitables. Elles créent leurs propres cabinets d'histoire
naturelle, comme Mme Duplessis, à Bordeaux, Mme de Genlis ou
Mme de Courtagnon, vantée par Buffon et Le Journal des dames,
en Champagne, dans les années 1740.
Certes, dans l'inconscient des auteurs masculins, les femmes
étaient-elles sans doute plus disposées à accepter la domination de
l' « homme-qui-sait ». Certes encore, les bourgeoises instruites du
x1xcsiècle étaient-elles plus disponibles que leurs maris pour les
œuvres de charité culturelle. Mais il est possible d'interpréter d'une
façon moins neutre cet engouement des auteurs pour une vulgarisa-
tion sexuellement orientée.
Après le littérateur et botaniste romantique Charles Nodier qui
estime que, « si les femmes ont été émancipées par le christianisme,
la société avait repris contre elles les chaînes de la force », les Gon-
court considèrent que « les femmes en proie à un malaise moral, à
une mélancolie de l'esprit manquaient d'un objet, qu'elles ont
trouvé dans l'intérêt de la pensée et devant les tables chargées d'ins-
truments », oubliant « frivolités et maquillages, badinages galants
et jeux des portraits ».
Ainsi, on comprend mieux le point de vue de Nodier, qui, dans le
journal Le Temps, en 1832, conteste l'emploi d'un «jargon de toi-
lette » d'un « insolent dédain », style qui consiste en la rédaction de
« lettres charmantes adressées aux femmes » sur tel ou tel sujet
scientifique.
33
Savants et ignorants
Une autre hypothèse qui n'est peut-être pas la moins défendable
situe ce phénomène dans la perspective du mouvement commencé
dans les salons de Mme du Châtelet et de Mme d'Épinay et dans Le
Journal des dames. Si l'offre d'ouvrages destinés aux dames était
devenue importante, c'est qu'elle s'ajustait à une demande qui ne
l'était pas moins: n'était-ce pas finalement pour répondre à une
curiosité brimée, à une soif de savoir insatisfaite, d'autant, cela est
clair, que la science sous tous ses aspects constituait dans certains
milieux raffinés l'un des beaux sujets de conversation ?
Les titres féministes ont commencé à fleurir à une époque où,
dans l'éducation des filles, l'acquisition des connaissances scienti-
fiques était déconseillée : « Apprenez-leur qu'il doit y avoir, pour
leur sexe, une pudeur pour la science presque aussi délicate que
celle qui inspire l'horreur du vice », écrivait Fénelon. En 1800,
Lezay de Marnezia affirme encore, quant à lui, que les sciences,
« loin d'être utiles aux femmes, leur nuiraient ».
En ce sens, la vulgarisation pour dames - en fait, pour la femme
adulte et en voie d'émancipation - se présente peut-être comme
une sorte de technique de rattrapage dont on découvrira quelques
siècles plus tard les bienfaits généralisés.
Il faudra pourtant attendre 1903, avec !'Astronomiedes dames de
Camille Flammarion, pour voir éditer le dernier titre, sans doute,
faisant référence aux personnes du sexe ; et ce précis d'astronomie
descriptive fut réédité jusqu'en 1933 (11e mille)!
Mais le modèle de la femme proche de l'enfance qui a tout à
apprendre, modèle de curiosité, d'innocence et de bonne volonté
cher à Fontenelle, a la vie dure. Et avec Les Pourquoi de
Mlle Suzanne ou avec Les Parceque de la même petite fille, Émile
Desbeaux ( 1845-1903) nous propose une héroïne idéale, à la fois
femme et enfant. Cet auteur dramatique, qui finit directeur du
théâtre de l'Odéon, met très efficacement en scène une sorte d'Alice
cartésienne aux prises avec les merveilles de la science et du pro-
grès : Mlle Suzanne serait aussi bien à sa place dans le chapitre sui-
vant.

3. Les enfants et la jeunesse

Tout comme les livres dédiés« aux demoiselles et aux dames»,


les ouvrages (et toutes les formes de vulgarisation en général) desti-
34
Pour qui vulgarise-t-on?
nés spécifiquement aux enfants ont, en effet, connu, au cours du
x1xesiècle et jusqu'à la Première Guerre mondiale, une vogue qui
paraît s'être peu à peu affaiblie (ou transformée) depuis.
Le premier des ouvrages à destination de la jeunesse date sans
doute de 1732. Celui qui fut le premier et eut, néanmoins ou déjà,
une très grande diffusion et une très grande répercussion, est Le
Spectaclede la nature en neuf volumes, de l'abbé janséniste Noël
Antoine Pluche.
Le propos de l'abbé est directement pédagogique. Ce point est
d'importance. Depuis le début du xvue, en effet, un mouvement de
contestation, aux allures fréquemment ironiques, se développait
contre « ce grec et ce latin qui ne font pas toute l'éducation». Le
livre de l'abbé Pluche s'inscrit dans ce mouvement : assez rapide-
ment, son Spectaclede la nature puis son Histoire du ciel entrent
dans les catalogues de manuels scolaires.
Le chanoine Picardet (1766) et l'abbé Coyer (1770) discutent
ainsi de l'âge des enfants dans les mains desquels on peut mettre le
livre de Pluche. Très rapidement aussi, on va beaucoup plus loin :
dans Le Journal des savants de 1777, Grivel insiste pour qu'on
apprenne à lire à l'enfant dans un cours d'histoire naturelle:
« Enseignez-lui d'abord à voir autour de lui et de près à près tout ce
qui l'environne.»
Cette relation originelle avec la pédagogie va poursuivre la vulga-
risation à destination des jeunes et sera souvent la source de nom-
breuses contradictions entre une éducation scientifique scolaire et
une vulgarisation extrascolaire.
Ce n'est, en effet, qu'avec les instructions des années 1880 et
1882 que sera reconnu comme officiel un enseignement de sciences
et de techniques à tous les niveaux de l'instruction publique. Ce qui
signifie qu'avant cette date, la vulgarisation des sciences était le
seul mode d'accès possible des jeunes aux sciences, si l'on excepte
les tentatives de certaines écoles. L'introduction des sciences dans
les programmes scolaires, qui avait commencé dans les années 1840
au niveau des lycées, atteint enfin, par les instructions de 1880,
l'école primaire, sous la forme des« leçons de choses».
Finalement, il apparaît que l'introduction d'une pédagogie des
sciences à l'école a bénéficié des expériences antérieures de vulgari-
sation, dans la lignée de celle de l'abbé Pluche. C'est parce qu'il se
plaint de l'absence d'un enseignement scientifique en milieu rural
que le journaliste agricole Victor Borie, par exemple, publiera, en
1865, Les Jeudis de M. Dulaurier,aux éditions de la Maison rus-
tique.
35
Savants et ignorants
Les conséquences de la nouvelle promotion des sciences à l'école
sont très nombreuses. Des revues modifient alors leur organisation.
L'Ami de l'enfance,édité par Hachette depuis 1835, qui comprenait
deux parties - une faite de conseils pédagogiques à destination des
parents, une autre spécifiquement destinée aux enfants -, est res-
tructuré: il se transforme, à partir de 1881, en Mon journal qui ne
contient que l'ancienne seconde partie du précédent journal.
Beaucoup plus tard, en 1923, Étienne Loppé, directeur du
Muséum national d'histoire naturelle de La Rochelle, insistera non
seulement sur le fait que « le nombre de visiteurs est de plus en plus
considérable », mais aussi sur le fait que « presque toutes les écoles
de la ville envoient leurs élèves, et les cours faits au milieu des col-
lections sont des plus profitables, rien ne pouvant remplacer la vue
des objets ». Le musée scientifique atteint bien le jeune public, mais
par l'intermédiaire de l'école.

Les ouvrages de sciences ont aussi fait leur apparition à l'école de


manière détournée. Les livres de prix faisaient l'objet d'un marché
commercial considérable sous la dépendance soit du ministère de
l'instruction publique, soit des municipalités. Cette distribution
subventionnée constituait pour les auteurs et les maisons d'édi-
tions, une intéressante garantie de réussite financière. Or bon
nombre de ces prix étaient choisis parmi les livres traitant de
science.
L'abbé Moigno avoue, sans fausse modestie, que La Clef de la
science, telle qu'il l'avait traduite, « était un bon, un très bon
livre», car« les directeurs de l'enseignement de la ville de Paris lui
ont donné une consécration à laquelle [il] était loin de s'attendre :
ils l'ont distribué en prix dans les écoles à un très grand nombre
d'exemplaires».
Sur la page de titre des ouvrages qui furent ainsi distribués pen-
dant des décennies comme !'Histoired'une chandelle,de Faraday,
ou Le Savant du foyer, de Louis Figuier, il était d'ailleurs souvent
fièrement imprimé qu'ils avaient été« honorés de souscription de
la ville de Paris pour ses distributions de prix ».

Mais la prise en charge d'un public de jeunes ne va pas sans diffi-


cultés. Face à la science, jeunes et gens du monde, dames, demoi-
selles et enfants ont été, pendant longtemps, aussi démunis, et, dans
beaucoup de cas, tous ces publics sont associés.
Si le problème ne se pose évidemment pas pour d'autres formes
de vulgarisation très spécifiques des jeunes, comme le jouet scienti-
36
Pour qui vulgarise-t-on?
tique, nous le verrons, l'exemple le plus caractéristique reste encore
celui des livres scientifiques. Daniel Momet, qui a dépouillé et étu-
dié méthodiquement cinq cents catalogues de bibliothèques pri-
vées, datés pour la plupart de 1750 à 1780, constate que deux
ouvrages plutôt jeune public, Le Spectacle de la nature de l'abbé
Pluche, ou l'Abrégéde l'histoire des insectes, de Bazin (extraits de
l' Histoire des insectes de Réaumur) sont présents respectivement
206 et 62 fois, alors que La Nouvelle Héloïse et l'Encyc/opédiele
sont 165 et 82 fois. Plus tard, dans les bulletins qu'édite, à la fin du
XIXe siècle, la société Franklin pour faire le point sur la situation des
bibliothèques populaires, une rubrique « livres pour enfants »
n'existe que par intermittence. Quand elle existe, elle contient
essentiellement de la littérature appartenant aux genres des contes
et des romans, alors que les livres scientifiques sont sous une
rubrique générale, tout public. La situation est analogue dans les
catalogues d'éditeurs et la double appartenance à la jeunesse et aux
gens du monde est souvent mentionnée sur les premières pages des
ouvrages comme Connais-toitoi-même, de Louis Figuier.

Mais ce ne sont plus, à la fin du XIXe siècle, que des traces. De la


même manière que les transformations sociales avaient fait naître
un public instruit différent dans sa composition des gens du monde,
de même l'école obligatoire et le développement des ouvrages de
toutes sortes pour les jeunes vont conduire à une littérature scienti-
fique volumineuse et précisément ciblée sur eux. Si les uns et les
autres sont autant démunis face à la science, ils ne le sont plus de la
même façon!

4. Ce qu'onappellele « grandpublic»

Les « ensembles » que nous venons d'isoler au sein de la clientèle


des vulgarisateurs sont intéressants parce que les vulgarisateurs
eux-mêmes y font explicitement et souvent précisément référence :
Flammarion, nous l'avons dit, donnait des conférences sur l'astro-
nomie boulevard des Capucines, pour les gens du monde, et à
l'école Turgot, pour le public populaire. Mais, outre que nous ne
savons évidemment pas si tel livre destiné aux dames n'était pas, en
fait, lu aussi par les hommes, ces groupes constituent des « petits
publics». Les livres et les revues, les conférences atteignent des
37
Savants et ignorants
populations qui ne comptent que quelques milliers ou, au plus, quel-
ques dizaines de milliers d'individus d'un coup. Pour pouvoir parler
de « grand public», il nous faut opérer un changement d'échelle.
Cependant, si celui-ci se définit d'abord par des nombres, peut-il
également se décrire par des caractéristiques psychologiques, socio-
logiques ou culturelles ? Il serait étonnant que nous parvenions à le
faire autrement que par approximations successives.
De fait, il est souvent fait référence à... « tous ». Dans Uranie,en
faisant tenir des propos sur la diffusion de la science à sa muse de
l'astronomie, Flammarion indique que « cette rénovation d'une
science antique [Uranie parle d'astronomie] servirait peu au pro-
grès général de l'humanité, si ces sublimes connaissances qui déve-
loppent l'esprit, éclairent l'âme, affranchissent des médiocrités
sociales restaient enfermées dans le cercle restreint des astronomes
de profession », et, pour ce faire, « le boisseau doit être renversé, il
faut prendre le flambeau par la main, accroître son éclat, le porter
sur les places publiques, dans les rues populeuses, jusque dans les
carrefours », car « tout le monde est appelé à recevoir la lumière,
tout le monde en a soif».
Même son de cloche pour Jean Rambosson: après !'Exposition
universelle de 1855 qui « a fait, dit-il, de l'industrie pour tous», ce
philosophe éclairé met en place un « journal illustré paraissant tous
les jeudis » appelé La Sciencepour tous, car « nous qui n'avons la
prétention d'être admirés de personne, et dont toute l'ambition
consiste à nous faire comprendre du plus grand nombre de lecteurs,
nous nous efforcerons de faire de la science pour tous ».
Cette idée n'est certes pas nouvelle. Déjà, elle sous-tend la cri-
tique que le grand naturaliste Buffon, pourtant peu suspect de
populisme, adresse, dans une lettre de 1751, à d'Alembert:
Cet ouvrage (l'Encyclopédie)« est grand, très bien écrit et encore
mieux raisonné, c'est la quintessence des connaissances humaines,
mais ce suc n'est pas fait pour tous les esthomacs et je crois que
vous n'aurez d'abord que l'admiration des gens de beaucoup d'es-
prit et qu'il faudra vous passer pour quelque temps des suffrages
des autres ; les pédants surtout feront la grimace, et les sots et même
les demi-sots parleront beaucoup et ne vous entendront pas. »
L'humaniste Daubenton, successeur de Buffon, prend le relais en
direction d'un public élargi: en pleine Convention (1793), il
obtient la transformation du Jardin du Roi en Muséum d'histoire
naturelle et l'ouverture des galeries au public. C'était pour lui une
révolution par rapport aux anciens cabinets d'histoire naturelle des
aristocrates et de quelques bourgeois : « Le rôle du Muséum est de
38
Pour qui vulgarise-t-on?
se faire l'éducateur du public» (sous-entendu, évidemment, le
grand public, celui des faubourgs voisins).
Cependant, nous ne pouvons pas définir ce grand public sans
essayer de comprendre comment il peut être atteint. En fait, la
science et la technique viennent à lui sans qu'il l'ait ouvertement
demandé. Contrairement à ce qui se passe quand on achète un livre
et qu'on choisit ainsi de« la science à la carte», avec la vulgarisa-
tion de masse, le grand public est amené à goûter « la science du
chef» avec son menu imposé. Citons trois exemples.
Très caractéristiques de ce large menu dans lequel le lecteur banal
peut puiser de la science, s'il le désire : les journaux quotidiens qui,
à l'image du feuilleton littéraire, proposent aux lecteurs un « feuille-
ton scientifique». Si ce feuilleton n'était à ses débuts que le compte
rendu des séances de l'Académie des sciences, s'il eut, aussi, du mal
à s'imposer, il a évolué, et de grands auteurs tiennent une rubrique
régulière dans Le Siècle, La Presse,Le Temps... Ils retranscrivent
les moments, grands et petits, des sciences et des techniques, et les
journaux deviennent de véritables relais informels de ces événe-
ments scientifiques ou techniques: Expositions universelles, trem-
blements de terre, incendies dans un théâtre, explosion dans un
laboratoire de la faculté de pharmacie, visite au laboratoire de
M. Pasteur ... Ce dernier, lui-même, ne néglige pas la diffusion de
ses résultats puisqu'il écrit très souvent au Temps et au Figaro,à
partir de 1885, date de la vaccination contre la rage et de la cam-
pagne médiatique qui devait aboutir à la fondation de l'Institut
Pasteur. C'est dire que ces feuilletons, ces rubriques, en s'adressant
à un large public, avec la souplesse et la rapidité de réaction que
permet le quotidien, mettent en relation la science et l'actualité.

A ces quotidiens se rattachent des revues dont nous qualifions la


formule de généraliste. Par exemple, Le Spectateurmilitaire et Je
sais tout, qui sera absorbé par Lecturespour tous en 1910, sont le
type même des revues généralistes destinées aux adultes, sans autre
véritable définition de leur public et qui contiennent, en incidente,
une certaine quantité de science. Ces revues ne sont, finalement,
qu'une version moderne des Almanachs,qui, depuis le xv1f siècle,
incluent une quantité non négligeable d'informations scientifiques,
comme nous le détaillerons.

Enfin, dans le déroulement des fêtes foraines - et en ligne directe


avec le désir du spectaculaire qui hantait les Almanachs- nous ne
pouvons qu'être surpris de la rapide exploitation par les forains
39
Savants et ignorants
d'éléments provenant tout droit de l'actualité des sciences et des
techniques, témoins l'utilisation des ressources motrices nouvelles
qui modifie grandement l' « industrie du vertige », la photographie
foraine, les vues stéréoscopiques, les rayons X, les musées d'anato-
mie, les nombreuses présentations d'espaces industriels comme
« l'usine miniature, maquette animée des Ateliers du Creusot »,
réalisée par Joseph Beuchot, lui-même ancien ouvrier du Creusot.
C'est bien du saupoudrage de science au juger et à grande échelle
qu'il s'agit : épreuve parfois aussi difficile et sévère pour le vulgari-
sateur que pour son client de passage.
TROISIÈMEPARTIE

Qui vulgarise?
Les auteurs et leur histoire

Quels que soient les buts et les ambitions qu'elle se fixe, quels
que soient les publics auxquels elle s'adresse, la vulgarisation a ses
exigences, ses règles, son style: qui peut alors prétendre s'en char-
ger? Qui exerce cette activité particulière, multiforme? Corres-
pond-elle nécessairement à la pratique d'un métier ? En fait, la
réponse à ces questions a beaucoup varié selon les époques et elle
n'a jamais été, loin s'en faut, univoque. L'extrême variété des
auteurs, de leurs origines, de la qualité et de l'importance de leur
contribution explique sans doute les difficultés de l'historien et
l'inévitable désordre du chapitre qui va suivre.

En simplifiant beaucoup, on peut avancer qu'il existe deux


grandes familles de vulgarisateurs : celle des « vrais » scientifiques,
qui ajoutent ainsi une nouvelle corde à leur arc, et celle des vulgari-
sateurs d'occasion ou de profession, qui, à un moment ou à un
autre de leur vie, ont décidé de s'engager dans le mouvement.
Parmi les premiers se rangent les auteurs d'ouvrages destinés au
grand public et qui, par ailleurs, se sont fait connaître par des
recherches ou des découvertes originales: dans leur œuvre, cette
activité vulgarisatrice se présente souvent comme secondaire. Pro-
fesseurs, hommes de cabinet, chercheurs, ils se contentent souvent
de parler des sujets auxquels ils ont consacré leurs études, bien qu'il
leur arrive d'avoir parfois des ambitions plus larges.
Le profil des « spécialistes de la vulgarisation » est évidemment
beaucoup plus difficile à cerner. Certains sont très proches de ces
scientifiques dont ils veulent faire connaître les travaux. Il n'est pas
rare que quelques-uns, qu'on pourrait qualifier de« savants défro-
qués », aient commencé leur carrière par des recherches originales.
D'autres viennent de la littérature, voire de la poésie, et conservent
de leurs origines certaines habitudes très spécifiques. Chez certains,
parfois, remonte à la surface un bref passé d'étudiant en science.
41
Savants et ignorants
D'autres enfin sont de véritables professionnels de la vulgarisation.
Un tel métier, qu'ils pratiquent à plein temps ou presque, ne date
guère que du siècle dernier : chroniqueurs, journalistes, directeurs
de revue ou de collections, auteurs de livres, ils sont souvent
capables de s'intéresser à tout et d'écrire sur tout, des astéroïdes
aux hémorroïdes. Certains d'entre eux, au contraire, sont restés
fidèles à un créneau unique (électricité, photographie, astronomie),
ce qui leur permet d'acquérir une autorité et une audience aussi
bien auprès du grand public que des savants dont ils sont, alors, en
quelque sorte, les porte-parole.

Les « vrais » scientifiques se sont montrés souvent méfiants


devant ce partage des savoirs assuré par d'autres qu'eux. A la fin du
x1xesiècle, dans la revue La Nature, Gaston Tissandier déplore
ouvertement que certains savants soient incapables de comprendre
ce que le public attend d'eux, incapables de comprendre l'impor-
tance de l'acte vulgarisateur lui-même :
« Un grand nombre de savants français professent une regrettable
indifférence pour les ouvrages de science vulgarisée ; ils les traitent
volontiers d'inutiles ou de futiles. »
Pour convaincre ces scientifiques, Tissandier avance trois argu-
ments. Tout d'abord, il fait remarquer « que les savants les plus
illustres des nations voisines [il fait allusion à l'anglais Faraday, res-
ponsable de conférences populaires et auteur de l' Histoire d'une
chandelle] ne croient pas s'abaisser en se faisant comprendre de
tous, en descendant au niveau commun, pour faire goûter aux
esprits les moins préparés les bienfaits de la vérité scientifique ».
Son second argument fait vibrer la corde nationaliste : « La gran-
deur d'une nation dépend du nombre d'esprits cultivés qu'elle peut
compter ; répandre les lumières et dissiper les ténèbres, continue-
t-il, c'est contribuer directement au bien du pays. » Mais enfin et
surtout, « accroître le nombre des travailleurs et attirer sans cesse
de nouveaux adeptes dans le grand temple de la Vérité, c'est travail-
ler pour la science ».

Cette méfiance des scientifiques à l'égard des vulgarisateurs est


encore accrue lorsque ceux-ci sont d'anciens collègues, comme
Louis Figuier, qui s'en plaint ouvertement :
« Lorsqu'il y a trente ans je commençai de publier mes premiers
ouvrages de vulgarisation [...], les amis s'écartaient, les collègues
blâmaient, les éditeurs des grands ouvrages scientifiques s'inquié-
taient, les prud'hommes me reprochaient de vouloir abaisser la
42
Qui vulgarise?
dignité de la science en la mettant à la portée de tous, et les gros
bonnets de l'Institut, Chevreul et Claude Bernard en tête, criaient à
la profanation. »
Quand ils acceptent la vulgarisation, les spécialistes contestent
l'habileté de l'intermédiaire. Ainsi, alors que le mouvement hygié-
niste bat son plein, entre 1870 et 1880, les médecins hygiénistes
revendiquent« la chaire du maître d'école une fois par semaine»
pour assurer les conférences traitant d'hygiène et de salubrité. En
tout cas, c'est le vœu énoncé lors de la séance du 27 novembre 1878
de la Société de médecine publique, qui considère que « ces confé-
rences doivent être faites par des médecins agréés » (souligné dans
le texte).
Inversement, les vulgarisateurs de métier ne sont parfois pas
tendres avec les savants qui confondent « vulgariser» et « commu-
niquer à l'Académie des sciences ».
Le journaliste Victor Meunier s'explique longuement sur ce
sujet. Il considère que c'est parce que les scientifiques ne voient
dans la vulgarisation qu'une simple traduction de leurs œuvres de
laboratoire qu'ils sont incapables d'en comprendre toutes les
finesses:
« Il y a des savants qui se croient d'autant plus dignes du titre de
"vulgarisateur" qu'ils ont moins d'imagination et de philosophie;
leur valeur est dans leurs doigts, ils savent manier les outils, ce sont
des artisans de la science. Ils concourent à l'établissement de la
science comme l'homme qui broie des mortiers concourt à la
construction d'un édifice, sans rien voir au-delà du travail infime
qui les occupe. Ils sont savants de la même manière qu'un tailleur
de pierre est architecte. Fiers de la supériorité qu'ils s'attribuent, ils
s'imaginent communément que la fonction de vulgarisateur est de
laver leur linge sale, c'est-à-dire de les traduire en français. Ces
bonnes gens se trompent. Le vulgarisateur ajoute du sien à ce qu'il
touche.
» Le vulgarisateur voit les choses dans leurs rapports et dans leur
destination. Il doit conduire son auditoire sur les chantiers où se
préparent les édifices de l'avenir. Vulgariser, c'est exposer le mou-
vement de la science en publiciste, en tribun, en apôtre. »
Devra-t-on oublier ces querelles de chapelles et réconcilier, dans
une même attention, les « vulgarisateurs », quelle que soit leur ori-
gine ? Devra-t-on, au cours de ce chapitre, classer les vulgarisateurs
d'après le domaine où ils ont exercé leur talent, même s'ils sont
souvent polyvalents ? En fonction de leur origine professionnelle,
43
Savants et ignorants
maintenant que nous savons qu'ils ont presque tous eu d'autres
occupations ? Ou suivant un ordre chronologique ? La solution sans
doute la plus commode consistera, faute de mieux, à prendre en
compte simultanément ces trois points de vue !

1. Du XVIe au XVIIIe siècle :


mise en placede la vulgarisation

1. Les cas Palissy et Galilée

Il convient de faire une place, exceptionnelle, à ces deux


hommes, qui, en .même temps qu'ils proposent de nouvelles
conceptions de la science - la science expérimentale doit succéder à
une science spéculative - et une nouvelle vision de l'univers,
innovent en communiquant leurs découvertes dans une langue qui
veut être celle de tout le monde. Nous n'avons pas à revenir sur la
vie du célèbre Charentais (1510-1589 ou 1590) ni sur celle du non
moins célèbre Pisan ( 1564-1642), sur son procès ou sur son impor-
tance scientifique : ils nous intéressent ici par la façon dont ils font
connaître leurs observations et leurs conséquences.
Bernard Palissy, renommé par ses poteries et ses « figulines au
Roy» (anciens vases en terre cuite), mériterait d'être aussi connu
pour ses activités de grand communicateur. Pour cela, Palissy uti-
lise deux stratégies: il combine l'écrit et l'oral, il publie des livres et
donne des conférences.
Dans le Récepte véritable ( 1563) et les Discours admirables
(1580), le potier désire convier au banquet des sciences un public
important en nombre : dans le Récepte véritable, « tous les hommes
de France pourront apprendre à multiplier et à augmenter leurs tré-
sors », Récepte véritable comme Discours admirables s'adressent à
« ceux qui n'ont jamais eu connaissance des lettres». Pour
atteindre ce public, Palissy fait un choix d'écriture: lui qui, compte
tenu de ses origines, ne sait ni le grec, ni le latin, ni l'hébreu, lui qui
n'est ni rhétoricien ni poète, mais verrier, préfère s'exprimer en
« langage rustique» plutôt qu'en« langage rhétorique»; sans doute
s'agit-il là de l'une des premières prises de conscience de cet impé-
ratif de traduction du langage de la science, impératif qui deviendra
banal au xv11esiècle. Ces deux ouvrages, enfin, sont « dressés par
44
Qui vulgarise?
dialogues» comme le précise Palissy en sous-titre des Discours
admirables.
Dans les Discours, les personnages dialoguant ont pour nom
Practique et Théorique : non seulement ils communiquent entre
eux, mais ils campent des oppositions très nettes. Théorique, le per-
dant, est le représentant de la scolastique aristotélicienne, le repré-
sentant du discours, tandis que Practique, le vainqueur, est le
tenant d'une science rénovée qui s'appuie non plus sur des textes
sacrés,mais sur l'observation et la manipulation d'objets (dans le
même temps, Bernard Palissy crée son cabinet d'histoire naturelle,
sa« petite académie»). C'est l'abandon de la science spéculative et
le développement d'une science expérimentale et tournée vers l'ap-
plication pratique qui fondent - ou amplifient - le besoin de vulga-
riser les sciences.
Palissy va plus loin encore dans son entreprise : ces dialogues ne
sont, en fait, que la transposition écrite de la manière dont il a envi-
sagé et tenu, de 1575 à 1584, les premières conférences publiques.
Nous avons quelques indications sur leur déroulement:
« Et n'est-ce pas un tableau digne du plus haut intérêt que celui
d'un simple potier de terre, d'un homme sans culture, sans connais-
sance de l' Antiquité, venant exposer les résultats de ses découvertes
en présence de tout ce que la capitale renfermait alors de savants,
provoquer la critique, les argumentations sur le sujet le plus ardu?
Et tout cela, non dans l'intérêt de sa gloire, mais dans celui de la
science et de la vérité! sorte d'académie, de congrès, où chacun
avait le droit de relever les fautes de l'orateur.»
Ajoutons que Palissy faisait placer, dans les principaux carre-
fours de la capitale, des affiches annonçant les conférences-débats
de « Maître Palissy Inventeur des rustiques figulines du Roy et de la
Royne sa mère», qu'un prix d'entrée était fixé à 1 écu, que ce prix
d'entrée devrait être remboursé quatre fois si les théories énoncées
par l'orateur étaient trouvées fausses.

Les options de Palissy sont, en fait, aussi celles de Galilée. Si son


Messagerdes étoiles,son SideriusNuncius,paru en 1610, est encore
écrit en latin (ce qui n'empêche pas les cinq cents exemplaires de sa
première édition d'être épuisés en quelques jours), Il Saggiatore
(L 'Essayeur),de 1623, est en italien populaire, « scrittoin forma di
littera», comme nous en avertit la page de titre. C'est également en
italien que paraissent, en 1632, ses Dialoguessur les deux princi-
paux systèmesdu monde et, en 1638, son Discourssur deux sciences
nouvelles.En mettant en scène, dans ses dialogues, les personnages
45
Savants et ignorants
symboliques de Salviati, porte-parole des idées de Copernic, de
Simplicio, qui en est resté à celles de Ptolémée, et de Sagredo, qui,
fort de son seul bon sens, ne cherche qu'à atteindre la vérité, Gali-
lée codifie le modèle de Palissy, une forme de vulgarisation scienti-
fique par questions et réponses qui connaîtra une vogue considé-
rable. On jugera de la qualité de la réflexion de Galilée quand on
comprendra que, pour lui, l'italien - langue de la vulgarisation - est
une arme pour faire avancer des idées que refusent, comme on le
sait, certains milieux de l'époque. La vulgarisation est ainsi
comprise comme indispensable à la diffusion des sciences et, par là,
à leur avancement.

2. Les spectateursde la nature


Avant 1800, la distance qui séparait l'enseignement (ou la
recherche) de la vulgarisation était incomparablement moins
grande qu'aujourd'hui. La science était moins riche et moins
mathématisée, le public, celui des jeunes ou celui des gens du
monde, plus facile à satisfaire. On comprend, dans ces conditions,
que la frontière entre les deux discours soit souvent difficile à tra-
cer. Rien d'étonnant aussi, puisque la religion faisait partie inté-
grante de l'éducation, que la science, enseignée ou vulgarisée, l'ait
été, comme nous l'avons déjà dit, dans une perspective apologé-
tique. Rien d'étonnant, enfin, dans ce constat, si le personnel ecclé-
siastique se retrouve mobilisé sur l'un ou l'autre de ces deux cré-
neaux.
Paru en neuf volumes à partir de 1732, Le Spectaclede la nature
ou Entretiens sur l'histoire naturelleet les sciencesde l'abbé Pluche
est, sans doute, par son influence et par le nombre de ses lecteurs,
l'un des ouvrages les plus importants du xvmc siècle. Il eut au moins
dix-huit éditions et on en fit deux abrégés, dont l'un, en 1803,
comporte encore huit volumes. Il fut traduit en anglais (1735), en
italien (1737), en hollandais (1737), en allemand (1746) et en espa-
gnol (1752). Comme nous l'avons vu, Daniel Momet l'a retrouvé
206 fois dans les bibliothèques du xvme, immédiatement après Buf-
fon et plus souvent que Voltaire, Rousseau ou l' Encyclopédie.
Noël-Antoine Pluche est né à Reims (d'autres disent à Rethel) en
1688. Orphelin de bonne heure et après de solides études, il avait
été professeur d'humanités, puis de rhétorique dans un collège,
avant de devenir abbé et d'être nommé directeur du collège de
Laon. Ayant refusé d'adhérer à la bulle Unigenitus,il fut dénoncé
46
Qui vulgarise?
comme janséniste et sur le point d'être emprisonné. Sur la
recommandation du recteur Rollin (lui-même janséniste), l'inten-
dant de Normandie lui confia l'éducation de son fils. Finalement
Pluche, après avoir vécu à Rouen, vint s'installer à Paris, où, pour
vivre, il donnait des leçons particulières d'histoire et de géographie.
Atteint de surdité, il se retira, à partir de 1749, à La Varenne-Saint-
Maur, dans les environs de Paris, où il mourut en 1761.
La vie de Pluche et la destinée de son ouvrage sont identiques à
celles du prédicateur allemand Christophe Christian Sturm ( 1740-
1786) et de ses Considérationssur les œuvresde Dieu dans le règne
de la nature et de la providencepour tous les jours de l'année. En
allemand à l'origine, traduit en français (La Haye, 1777, 3 volumes)
par la reine Christine de Brunswick, épouse de Frédéric Il, roi de
Prusse, l'ouvrage connut plus de trente rééditions et fut par la suite
traduit en anglais, en hollandais, en danois et en suédois ; la traduc-
tion française elle-même eut au moins sept éditions en vingt-cinq
ans: c'est dire s'il fut aussi un best-seller européen. Les enfants des
écoles y apprenaient encore à lire en 1830. Remis à jour et dans une
présentation complètement réorganisée, il poursuivit son extra-
ordinaire carrière pendant tout le x1xesiècle.
Un remake des Considérationsde Sturm avait pris, sous un autre
titre, le relais de l'œuvre originale: les Leçons de la nature, pré-
sentées à l'esprit et au cœur, signées par Louis Cousin-Despréaux
(1753-1818). Ce dernier n'est qu'un littérateur-adaptateur d'occa-
sion, dont l'essentiel de la carrière, politique et édilitaire, paraît
s'être déroulé dans le cadre limité de la ville de Dieppe. La pre-
mière édition des Leçons date de 1801. Elles eurent beaucoup de
petits-enfants : dix rééditions entre 1865 et 1885, sans parler d'une
version abrégée (347 pages) qui fut, de son côté, rééditée quatre fois
(Tours, 1875). Explicitement destinée« aux amis de la religion», la
compilation de Cousin-Despréaux comporte trois cent soixante-six
« considérations », une pour chaque jour de l'année, dont plus de
trois cents relèvent d'une incontestable volonté vulgarisatrice. Et le
caractère naïvement répétitif de son finalisme finit par atteindre le
grand art.
Cependant, des hommes de science se laissent aussi tenter par ce
type d'ouvrages, à la fois livres de science et livres pieux.
Le mathématicien hollandais Bernard Neuwentijdt (1654-1718)
commet L 'Existence de Dieu démontrée par les merveillesde la
nature (1725, titre de la traduction française). Voltaire a lu, la
plume à la main, et a annoté l'une des trois éditions françaises.
Les ouvrages du pasteur anglais William Derham (1657-1735),
47
Savants et ignorants
pour qui rien ne contribuait plus à « nourrir la piété dans le cœur et
avancer la vraie religion que la connaissance des études natu-
relles », eurent le même succès. L'homme est à la fois prélat et
savant: il s'intéresse à l'astronomie et aux phénomènes physiques.
Sa Théologie astronomique ou Démonstration de l'existence et des
attributs de Dieu par l'examen et la description des cieux (Paris,
1729, traduit sur la cinquième édition anglaise) eut trois éditions
françaises et sa Théologie physique ou Démonstration de l'existence
et attributs de Dieu tirée des œuvres de la création (Rotterdam,
1726) fut réimprimée cinq fois.
Un peu plus tard, en 1784, le botaniste et intendant du Jardin du
Roi, notre actuel Muséum national d'histoire naturelle, Jacques-
Henri Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), fit paraître ses Études
de la nature, après que son premier récit de voyage exotique eut
déjà connu un certain succès, plus parmi les femmes que parmi les
«savants». Dans ses écrits, Bernardin reprenait, en y ajoutant une
sensibilité nouvelle, la démonstration de l'existence de Dieu par les
« merveilles de la nature», dans la tradition que Fénelon avait
inaugurée. Les Études de la nature appartiennent tout autant à l'his-
toire de la littérature et des idées qu'à celle des méthodes d'éduca-
tion : elles préfigurent d'une certaine façon les « leçons de choses »
qui, à la fin du siècle suivant, ont caractérisé l'enseignement pri-
maire. Il ne faut pas oublier, également, que Paul et Virginie en
constitua une sorte d'addendum, en 1790: si les malheurs de Virgi-
nie ne peuvent qu'attendrir, des pages entières, consacrées à la des-
cription des spectacles de la nature, étaient là pour apprendre les
lois naturelles.
Joseph-Aignan Sigaud de La Fond (1730-1810) ne peut pas être,
lui non plus, considéré comme ayant seulement des ambitions
scientifiques. Avant de finir, après la Révolution, proviseur du
lycée de Bourges, il avait succédé, en 1760, à l'abbé Nollet dans la
chaire que celui-ci occupait au collège Louis-le-Grand. Son Diction-
naire des merveilles de la nature (Paris, 1781, en 2 volumes, 3 édi-
tions) peut être reconnu comme un travail de vulgarisateur.
Mais il serait sans doute fastidieux et probablement dépourvu
d'intérêt de recenser tous les auteurs ayant commis des livres du
même style.

3. Les débuts d'une histoire naturelleplus lai'que


Cependant était-il possible, pour ces ouvrages, de ne pas porter
un double message, à la fois religieux et scientifique ? Leur était-il
48
Qui vulgarise ?
possible de rester sur le terrain de la seule science « positive »
(encore que ce qualificatif n'ait été inventé que plus tard) et d'éviter
d'être matière à polémiques idéologiques ? Qu'ils traitent de géolo-
gie, d'âge de la Terre ou de fossiles, qu'ils présentent des expé-
riences de physiologie ou discutent de reproduction, ils pouvaient
rarement contourner ce que la Genèse a pu dire sur ces sujets ou ce
que les théologiens en ont retenu. Certains vulgarisateurs ont pour-
tant su s'émanciper et faire œuvre plus laïque.

Les premiers livres de ce type à se répandre sont les livres de


sciences naturelles. Ces dernières ont, en effet, dans leur diversité,
bénéficié d'une exceptionnelle facilité d'accès, sans doute à cause
du passage presque insensible qu'elles permettent entre le compte
rendu d'une recherche exhaustive et l'exposé simple et pittoresque
d'observations accessibles âu grand public. Il ne faut donc pas
s'étonner de retrouver aux premiers rayons des bibliothèques du
xvmesiècle des livres dont on ne peut pas dire, cette fois, qu'ils sont
seulement de vulgarisation.
Celui du naturaliste hollandais Jean Goedaert (1620-1668) se
place parmi les tout premiers dans ce domaine traditionnellement
apprécié. Goedaert avait publié (sans doute en 1662) son ouvrage
en hollandais, puis en latin et en anglais ; il fut finalement traduit
en français sous le titre : Histoire naturelle des insectes selon leurs
différentes métamorphoses (Amsterdam, 3 volumes, 1700). Le fait
que l'auteur, qui était aussi peintre, ait pris soin d'enrichir ses des-
criptions par de nombreux dessins coloriés n'est certainement pas
étranger à son succès. La représentation de ces bestioles et de leurs
larves en vraie grandeur donne à ces gravures le charme de pré-
cieuses miniatures.
René-Antoine Ferchault de Réaumur (1683-1757) est avant tout
un scientifique à qui on doit d'intéressants résultats dans le
domaine de la physique (thermométrie, diffusion de la chaleur) et
de la métallurgie. Son travail sur la Manière générale de trouver une
infinité de lignes courbes nouvelles ( 1708) lui avait valu d'entrer à
l'Académie des sciences. Les six volumes de ses Mémoires pour ser-
vir à l'histoire des insectes se retrouvent dans la plupart des biblio-
thèques privées de son temps: c'est dire que, si ses intentions
n'étaient pas de faire œuvre de vulgarisateur, il fut accepté comme
tel par bon nombre de ses contemporains. Réaumur est probable-
ment l'un des derniers grands scientifiques des temps humanistes :
chercheur dans de nombreux domaines, il était à la tête d'une
fortune qui lui épargna tout souci d'argent ou d'emploi : lorsqu'en
49
Savants et ignorants
1720 le régent le gratifia d'une pension très coquette, il en fit don à
l'Académie. Il mourut dans son château de la Bermonidière, dans la
Mayenne.
Mais c'est incontestablement Buffon qui domine le chapitre que
nous traitons. Les trois premiers volumes de l' Histoire naturelle
générale et particulière, avec la description du Cabinet du roi sor-
tirent des presses de l'imprimerie royale en 1749. Son auteur,
Georges Louis Leclerc, comte de Buffon, était intendant du Jardin
du roi. Selon Grimm, l'ouvrage fut reçu « avec un applaudissement
universel ». Le premier volume de la série contenait La Théorie de
la Terre et le Système de formation des planètes, le deuxième, une
Histoire générale des animaux et Histoire particulière de l'homme,
le troisième, une Description du Cabinet du roi (par Daubenton) et
un chapitre sur les variétés de l'espèce humaine. Les douze paru-
tions suivantes de ce travail monumental furent consacrées à l' His-
toire des quadrupèdes (1755-1767). La mort de sa femme, ses
coliques néphrétiques et ses aventures féminines ne ralentirent pas
l'activité de Buffon et ne retardèrent que peu l'édition de !'Histoire
naturelle des oiseaux et des minéraux ( 10 volumes, 1771-1 786) ni
celle de ses suppléments (7 autres volumes, 1774-1789).
Après la mort de Buffon, cette Histoire naturelle fut achevée par
Lacépède, auteur des six derniers volumes de cette œuvre considé-
rable. A la fin de l'envoi, elle comportait 44 volumes in-quarto ou
90 volumes in-douze; elle fut rééditée plus de dix fois avant la fin
du siècle et traduite dans la plupart des langues.
Est-il nécessaire d'en dire long sur Buffon, dont la vie, l'œuvre -
et le caractère - ont fait l'objet de tant d'ouvrages? Rappelons seu-
lement qu'il est né à Montbard, dans la Côte-d'Or, le 7 septembre
1707, qu'il mourut à Paris, le 16 avril 1788, qu'il fut un travailleur
infatigable, sans doute un peu trop conscient de son génie, qu'il
n'aimait pas Condorcet et que d'Alembert ne le portait pas dans
son cœur. Pour le reste, on ne peut vraiment prétendre que l'œuvre
de Buffon soit celle d'un vulgarisateur, même si Momet nous a
montré qu'elle était présente dans plus de la moitié des biblio-
thèques des honnêtes gens de son siècle, qui étaient loin d'être des
scientifiques. L'histoire naturelle qu'il expose ne pouvait guère, en
son temps, être ni plus savante ni plus complète. Tout le monde
peut la lire et la comprendre : elle est communiquée dans la langue
de tout le monde. Pas celle de tous les jours certes, car elle a son
style, et quel style ! Nous avons rappelé plus haut une lettre adres-
sée à d'Alembert dans laquelle, ironisant sur l'Encyclopédie, Buffon
témoigne de ce souci d'écriture.
50
Qui vulgarise ?
En fait, on peut presque dire que Buffon, véritable scientifique au
xvme siècle, ressuscite comme vulgarisateur au siècle suivant.
Découpés, recollés, « choisis », ses œuvres et leurs quarante-quatre
tomes deviennent alors la matière même d'innombrables ouvrages
souvent réduits à un seul volume, et dont les rééditions vont se suc-
céder. Ce n'est pas anticiper dans le cours de notre histoire que de
relever, grâce au catalogue de la Bibliothèque nationale, quelques-
uns des titres qui illustrent l'importance et la durée de cet impact
étonnant. La liste en est impressionnante et révèle un phénomène
de librairie sans doute unique: les Morceaux choisis, les Keepsake
d'histoire naturelle ou autres Abrégés dont les éditions, les réédi-
tions, les réimpressions se comptent par dizaines, Le Buffon des
familles ( 1866), Le Buffon de la jeunesse, Le Buffon des écoles
( 1802), Le Buffon des demoiselles ( 1819), Le Buffon des enfants
(1811), Le Buffon des petits enfants (1841), Le Buffon du jeune âge,
celui du premier âge (1827). Il n'y manque que Le Buffon du troi-
sième âge.

4. Mathématiciens,physiciens,chimistes
Les mathématiques, présentées sous forme de jeux ou d'énigmes,
ont, depuis la plus haute antiquité, donné lieu à un genre particulier
de vulgarisation qui continue d'ailleurs à prospérer de nos jours.
On a dit que c'est l'italien Nicolo Tartaglia (1505-1557), l'un des
plus célèbres mathématiciens de son siècle, qui a inauguré cette
longue série de Problèmes amusants et autres Récréations.
En France, le précurseur dans ce domaine est certainement
Claude Gaspar Bachet de Mériziac (1581-1638). Ce savant est
connu pour avoir traduit et publié !'Arithmétique de Diophante
(1621), mais, dans notre étude, il l'est également et surtout pour ses
Problèmes plaisants et délectables qui se font par les nombres ( 1612),
dont le succès justifia plusieurs éditions.
Le géomètre Claude Mydorge (1585-1647), conseiller au Châtelet
(siège du prévôt de Paris, avant 1789), puis trésorier de la généralité
d'Amiens, se ruina, paraît-il, à faire fabriquer des verres de lunettes
et des miroirs ardents. Cet ami de Descartes, passionné de mathé-
matiques et de physique, inventeur du mot « paramètre », publia,
en 1630, un Examen du livre des récréations mathématiques et de
ses problèmes en géométrie, mécanique, optique et catoptrique. Il
s'agissait de la critique d'un livre paru en 1624 sous le pseudonyme
d'un mythique Van Effen, écrit en réalité par le père jésuite Jean
Leucheron (1591-1670). Cet ecclésiastique indélicat, professeur au
51
Savants et ignorants
collège de Bar-le-Duc, s'était contenté de piller les Problèmesplai-
sants de Bachet et certains brouillons inédits de Mydorge lui-même.
Le livre de Mydorge ne se limite d'ailleurs pas aux seules mathéma-
tiques ; il propose aussi quantité de problèmes de physique présen-
tés de façon à intriguer et à donner l'envie d'en savoir plus. Et il ne
cache en rien ses intentions et son procédé : « Pour donner plus de
grâce à la pratique de ces jeux, il faut couvrir et cacher le plus qu'on
peut la subtilité de l'artifice. Car ce qui ravit l'esprit des hommes,
c'est un effet admirable dont la cause est inconnue. Autrement si on
découvre la finesse, la moitié du plaisir se perd, et on l'appelle
méritoirement cousue de fil blanc. »

Jacques Ozanam (1640-1717) était, lui aussi, un authentique


mathématicien; il publia, par exemple, des Nouveaux Éléments
d'algèbre( 1701), que Leibniz plaçait très haut au-dessus des autres
traités sur le même sujet. Bien que la plupart de ses autres ouvrages,
comme sa Table des sinus, tangentes et sécantes (1670) ou sa
Méthode pour lever des plans (1699), aient connu plusieurs réédi-
tions et que sa réputation scientifique lui ait même valu d'être à
l'Académie, il mourut, comme Mydorge, dans un grand dénue-
ment. Il nous intéresse pour ses Récréationsmathématiqueset phy-
siques (1694), où des générations d'auteurs de ce genre d'ouvrages
ont largement puisé.

On a dit que, si la physique du xvmesiècle avait connu un aussi


considérable succès auprès d'un très large public, l' « organisateur
de la victoire» avait été incontestablement l'abbé Nollet. Ce savant
abbé sut faire « de la physique expérimentale un plaisir d'amateur
et un divertissement à la mode», ce qui ne l'empêcha pas d'avoir
des idées fort claires sur sa science, mais aussi sur la vulgarisation
et ses buts. « Il serait à souhaiter, écrivait-il en 1738, que cette
science devenue plus certaine, et par conséquent, plus intéressante,
étendît ses progrès jusque dans les familles, et qu'étant aussi
capable d'orner l'esprit et de remplir ses moments de loisirs avec
agrément et tranquillité, elle devînt un bien dont la possession fût
commune à tout le monde. »
Jean-Antoine Nollet est né à Pimprez, dans l'Oise, en 1700; il est
mort à Paris en 1770. Son histoire est édifiante et typique. Fils de
modestes agriculteurs et voué très tôt à la carrière ecclésiastique, il
put, après de bonnes études à Beauvais, puis à Paris, être nommé
diacre dans le diocèse de Noyon. Sa rencontre avec le naturaliste
Réaumur lui permit de développer et de satisfaire sa passion pour
52
Qui vulgarise?
les sciences et pour la physique, en particulier. Les expériences ori-
ginales qu'il réalisa dans le domaine de l'électricité lui valurent, à
trente-quatre ans, d'être élu membre de la Royal Society de
Londres. Deux ans plus tard, il fonde à Paris un cours de physique
expérimentale qui consacre sa réputation et sa célébrité. Il avait
banni de la physique toutes mathématiques trop savantes : la
science qu'il prodiguait était constamment illustrée par le fonc-
tionnement de ses machines, leviers, fourneaux et lentilles. Le suc-
cès de son cabinet fut retentissant auprès des curieux « de tout âge,
de tout sexe et de toutes conditions ». Si ses Leçons de physique
expérimentale,parues en 1743 (et qui, en 1775, en étaient à leur
huitième édition), relèvent autant de l'enseignement que de la vul-
garisation proprement dite, son Art des expériencesou Avis aux
amateursde la physique,sur le choix, la constructionet l'usagedes
instruments (3 volumes, 1770) est particulièrement révélateur de
ses préoccupations - faire de la science en manipulant - et justifie
une place de choix dans l'histoire qui nous intéresse.

Scientifique, vulgarisateur, c'est aussi le cas de Leonhard Euler, né


à Bâle en 1707, mort en 1783 à Saint-Pétersbourg, où Catherine II
l'avait appelé. Sa situation, dans notre histoire, est particulière-
ment remarquable. En effet, il est essentiellement parvenu à nous
comme étant un mathématicien exceptionnel et d'une rare
fécondité: aux 473 mémoires qu'il publia de son vivant, on a pu en
ajouter plusieurs centaines d'inédits, dont certains parurent encore
cinquante ans après sa disparition. Une œuvre, pourtant, tranche
sur sa production habituelle : ses Lettres à une princesse d'Alle-
magne sur quelques sujets de physique et de philosophie(Saint-
Pétersbourg, 3 volumes, 1768-1772). Ces lettres, destinées à la
princesse d'Anhalt-Nassau, furent écrites directement en français,
ce qui explique sans doute que la langue n'en soit pas toujours
impeccable... mais qui ne les empêcha pas d'être très lues et appré-
ciées: elles connurent une bonne dizaine de rééditions entre 1775
et... 1866, longtemps après la mort de leur auteur.
L'histoire de deux autres auteurs représentatifs de cette période
est légèrement différente, mais nous rappelle le profil des vulgarisa-
teurs des sciences naturelles.
Comme Pluche et Sturm, Noël Regnault (né à Arras en 1683,
mort à Paris en 1762) et Guillaume Hyacinthe Bougeant (1690-
1743) sont pères jésuites et professeurs - le premier, de mathéma-
tiques, au collège Louis-le-Grand à Paris, le second à Caen, à
Nevers, puis, lui aussi, au collège Louis-le-Grand. Regnault est sur-
53
Savants et ignorants
tout connu pour ses Entretiensphysiques d'Ariste et d'Eudoxe ou
Physique nouvelleen dialogue.La première édition date de 1729
(nombreuses rééditions, traductions en hollandais, anglais et ita-
lien). En 1755, l'ouvrage comporte cinq volumes, dont le dernier
sert de« supplément aux quatre volumes de la septième édition».
Bougeant mène, de front, une carrière de polygraphe - en cela, il
anticipe sur un genre de vulgarisateurs qui se développera au siècle
suivant. Sa production va, en effet, d'une Histoiredu traitéde West-
phalie (1774) à des Amusements philosophiquessur le langagedes
bêtes(1739), en passant par une pièce de théâtre dont le succès fut,
paraît-il, prodigieux: La Femme docteurou la Théologietombéeen
quenouille(1731), et, bien sûr, des Observationscurieusessur toutes
les parties de la physique extraites et recueillies des meilleurs
mémoires (Paris, 1719). La réussite de ces dernières justifia une
première suite en deux volumes (1726-1730), rédigée par l'orato-
rien Nicolas Grozelier, puis une seconde, en quatre volumes et sous
un nouveau titre, en 1771 - le premier titre donnait cependant
bien, pour nous, l'idée d'une sélection (d'un « digest ») opérée par
l'auteur à partir des écrits plus savants.

La vulgarisation de la chimie est très particulière par rapport à


celle des autres sciences que nous venons de développer. Il faut dire
que, dès le départ, les publications des alchimistes se situent à l'op-
posé de la vulgarisation: elles n'ont pas pour but de faire partager
un savoir. Bien au contraire : le non-initié qui les lit peut rarement,
en suivant les recettes qu'elles proposent, s'attendre à être capable
de reproduire les résultats annoncés. Comme nous le rappelle
Baumé en 1774, « la chimie dans son origine était la science
occulte, la science réservée à un petit nombre d'adeptes. Ses procé-
dés étaient en conséquence écrits dans un style énigmatique et sous
les voiles des hiéroglyphes. Ce n'est que vers la fin du siècle dernier
que les chimistes se mirent dans la voie de l'expérience, et qu'ils
donnèrent leurs procédés dans un style clair et intelligible à tous les
physiciens».
Il fallut alors une double « traduction » : en latin compréhensible,
puis en français. Les premiers traités de « chimie » qui ne soient
pas destinés à des « philosophes » commenceront donc par ne plus
être écrits en latin. C'est un pas décisif qui sépare le De re metallica
d'Agricola (1494-1555) du Traité de l'eau potableou du Traité des
métaux de Bernard Palissy. Mais si ceux-ci usent de la langue de
Montaigne, ils appartiennent à une époque où le livre scientifique
et le livre de vulgarisation se confondent encore largement. Il nous
54
Qui vulgarise ?
faudra d'ailleurs admettre que, jusqu'à Lavoisier et l'aube du x1xe
siècle, rien de ce qui se publie dans le domaine de la chimie n'ap-
partient spécifiquement au genre que nous étudions. Ainsi, la plu-
part des auteurs semblent avoir adopté le point de vue que Nicolas
Umery (1645-1715) formulait en 1675: « J'espère que le lecteur
qui saura la chimie trouvera quelque chose d'assez vraisemblable
dans les raisonnements que je propose, et que celui qui n'en a
aucune teinture pourra s'instruire facilement à la lecture de ce
livre.» La méthode pédagogique est la même pour les deux
publics : « Je tâche de m'y rendre intelligible et d'éviter les expres-
sions obscures dont se sont servi les auteurs qui ont écrit avant
moi ; la plupart des noms que j'emploie sont familiers et je ne laisse
passer aucun terme de l'art que je n'explique ensuite dans les
remarques. » On comprend pourquoi le Cours- de chimie d'un
savant si prévenant pour son (ses?) public(s) se soit vendu, au dire
de Fontenelle, « comme un ouvrage de galanterie ou de satyre» et
que les éditions se soient suivies« les unes les autres presque d'an-
née en année».
Rare exception, pour cette époque, marquant une volonté expli-
cite de rencontrer un public plus large encore - sinon exclusif:
Marie Meurdrac et sa Chimie charitable et facile en faveur des
dames ( 1666). Une dame, donc, qui écrit pour ses consœurs, dame
dont on ignore presque tout, si ce n'est que cette femme savante
était la sœur de Mme de la Guette (1613-1673), dont les Mémoires
ont échappé à l'oubli, si ce n'est également que son mari était capi-
taine au château de Grosbois, propriété du comte d'Angoulême.
Cette Chimie charitable et facile, riche en recettes de fards et d'on-
guents, connut trois éditions et fut traduite en italien.

5. L'astronomie: des vulgarisateurssuperstars


pour une scienceà quatre étoiles
Bernard Le Bovier de Fontenelle, né à Rouen en 1657, mort à
Paris, centenaire, avant tout homme de lettres est l'auteur des
Entretiens sur la pluralité des mondes ( 1686) qui lui ouvrirent les
portes de l'Académie ... des sciences, dont il devint secrétaire perpé-
tuel (occasion pour lui de transmettre à la postérité une Histoire de
l'Académie royale des sciences et des Éloges qui contribuèrent à pré-
senter au grand public la vie d'une centaine de savants). D'après
Camille Flammarion, les Entretiens en étaient à leur trente-
cinquième édition deux cents ans après leur parution !
Un siècle plus tard, Joseph Jérôme de Lalande (1732-1807)
55
Savants et ignorants
reprend le même projet et la même forme avec son Astronomie des
dames (1785). A la différence de son illustre prédécesseur, Lalande
est un authentique scientifique qui occupa une chaire au Collège de
France. Curieux personnage que cet astronome. Il était encore étu-
diant en droit lorsqu'une visite à l'Observatoire de Paris éveilla en
lui une curiosité passionnée qui le détourna vers les cours d'astro-
nomie de Le Monnier et de Delisle, au Collège de France, précisé-
ment. C'était son chemin de Damas: en 1761, il succédait à ses
maîtres dans la célèbre institution. Mais ce n'est pas au seul titre de
savant qu'il nous intéresse. Plus encore que la fécondité excep-
tionnelle de sa plume, son goût pour la communication et le faire-
savoir poussé jusqu'à l'extravagance en font un cas très remar-
quable. On raconte que, peu d'années avant sa mort, il allait sur le
Pont-Neuf commenter chaque soir, derrière sa lunette, les varia-
tions d'éclat de l'étoile Algol... et qu'il prenait soin de faire passer
régulièrement des annonces dans les gazettes pour annoncer ses
représentations. Ce précurseur en matière de public relations et de
publicité parlait de lui-même comme une vedette de notre temps :
« Je suis, disait-il, de toile cirée pour les injures et éponge pour les
louanges. » On imagine sans peine la place que cet astronome
superstar aurait pu occuper aujourd'hui dans nos médias. Avec, au

)I
programme, Lalande mangeant une araignée pour démontrer que
ce pauvre animal n'a rien de repoussant : ce qu'il fit réellement !

Mais, par essence, l'astronomie n'est-elle pas elle-même une


science vedette? Au cours du siècle qui sépare Fontenelle de
Lalande, les théories de Newton ont eu une importance considé-
rable sur l'image que le public cultivé se fait de la science.
En 1687 paraît l'ouvrage fondamental d'Isaac Newton, les Philo-
sophiae naturalisprincipia mathematica (deux éditions du vivant
de Newton, mort en 1727). Il y énonce sa célèbre loi de l'attraction
universelle. Première surprise: la traduction en français devra
attendre plus de soixante-dix ans. Seconde surprise, elle n'est pas
l'œuvre d'un savant, mais d'une femme : Gabrielle-Émilie de Bre-
teuil, marquise du Châtelet (1706-1749). En fait, les Principes
mathématiques de la philosophie naturelle ne furent publiés qu'en
1756, après la mort de leur jeune et brillante traductrice, augmentés
des commentaires du mathématicien Clairaut. Mme du Châtelet,
grande amie de Voltaire, avait déjà publié ses Institutions de phy-
sique (1738), où elle présentait au public cultivé les idées du génial
Anglais. C'est d'ailleurs Voltaire qui avait fait connaître, la même
année, ses propres Éléments de la philosophiede Newton ( 1738). Au
56
Qui vulgarise?
titre de cette première édition, l'éditeur hollandais avait cru bon
d'ajouter ... « mis à la portée de tout le monde », une demi-trahison
qui nous permet de mentionner l'auteur d'Irène comme vulgarisa-
teur, bien que ce soit plutôt à Mme du Châtelet que revienne la
gloire historique d'avoir assuré la diffusion de la philosophie de
Newton (ou, de« Neuton », comme on disait alors). Faut-il préciser
que, vu la renommée de leur signataire, les Éléments de la philo-
sophiede Newton connurent d'innombrables éditions ?
Le« neutonianisme » devait donner l'occasion à d'autres auteurs,
aux origines variées, de sortir quelques best-sellers. Si François
Algarotti (1712-1768) a eu des mérites d'écrivain et de critique
d'art, il ne fut guère plus, dans ces deux tâches, qu' « un vulgarisa-
teur, dans l'acception, il est vrai, la plus élevée du mot>>: un juge-
ment de Remy de Gourmont que ce comte vénitien justifie essen-
tiellement par son Newtonianismepour les dames ou Entretienssur
la lumière, sur les couleurset sur /'attraction (1752, 2 volumes),
dont Voltaire, (encore lui!) nous signale qu'il eut sept éditions en
italien avant d'être (fort mal) traduit en français par Duperron de
Castera.
Autre nom à retenir : celui de Pierre Louis Moreau de Mauper-
tuis (1698-1759). Ce mathématicien et astronome n'est sans doute
pas un scientifique de tout premier plan, bien qu'il ne faille pas
oublier sa contribution (non négligeable) à la mesure du méridien
terrestre au cours de l'expédition de Tomia en Suède (1736). Parmi
les nombreux écrits de cet ardent défenseur des théories new-
toniennes, plusieurs relèvent plus ou moins directement du genre
qui nous intéresse : son Discourssur la figure des astres (Paris,
1742), sa Lettre sur la comète de 1742 (1742). Mais, dans un autre
domaine, il est bien difficile de dire si Maupertuis est un vulgarisa-
teur ou un « vrai » scientifique émettant une nouvelle théorie : dans
sa Vénusphysique(Paris, 1745), il rend compte de l'histoire natu-
relle de la procréation en utilisant les conceptions newtoniennes de
l'attraction.

2. XIx' siècle : l'iae d'or

1. Pour une sciencedémocratisée


Au siècle des Lumières, grâce à l' Encyclopédieet au développe-
ment des cabinets d'histoire naturelle, bon nombre de scientifiques
57
Savants et ignorants
avaient commencé à considérer que la vulgarisation et l'enseigne-
ment des sciences faisaient partie intégrante de leur métier. Vinrent
la Révolution et le Premier Empire: la transformation du Jardin du
Roi en Muséum d'histoire naturelle ouvert au public, la création du
Conservatoire national des arts et métiers, la première exposition
publique annuelle des produits de l'industrie française (du 17 au 21
septembre 1798), la création de l'École polytechnique, enfin, sont
autant d'événements qui, reprenant les objectifs éducatifs de
Condorcet et des révolutionnaires, allaient donner une impulsion
nouvelle au mouvement. Tout au long des premières années du x1xc
siècle, nombreux sont les scientifiques agissant pour la vulgarisa-
tion des sciences qui ont eu, à un moment ou à un autre, un lien
avec l'École polytechnique, ou se sont retrouvés au sein de la
Société philomatique ou encore à l'école de pensée des saint-
simoniens. François Arago, qui prend la tête du mouvement d'ou-
verture aux journalistes de l'Académie des sciences, le mathémati-
cien Joseph Bertrand sont de ceux qui considèrent que le déve-
loppement des sciences doit être complété par une large diffusion
des connaissances scientifiques appliquées, par exemple, à l'éclai-
rage au gaz ou au chemin de fer.
Au cours de ce siècle, d'innombrables vulgarisateurs se mettent
au travail, à temps plein, plus souvent à temps partiel. Parmi eux,
beaucoup sont venus à la vulgarisation presque par hasard. Cepen-
dant, une ligne de force se dessine à mesure que l'on parcourt leurs
vies : ils se sont tous plus ou moins « engagés», animés par une
volonté de démocratisation - démocratisation de la vie politique,
de la vie publique et, bien sûr, de l'éducation. Les journées de 1848,
le coup d'État du 2 décembre, les sociétés d'éducation populaire, le
mouvement d'éducation morale du peuple ont, chacun à leur
manière, marqué ces femmes et ces hommes que nous ne pourrons
ni énumérer tous ni même connaître et qui mettent leur talent ou
leur simple bonne volonté au service de l'Idée.

Le choix des vulgarisateurs sur lesquels nous fixerons plus spé-


cialement notre attention restera, dès lors, presque arbitraire. Ceux
que nous avons retenus en premier lieu nous paraissent être, si l'on
peut dire, des prototypes. Écrivains scientifiques, directeurs de
revue, ils nous ont semblé émerger d'un lot innombrable. Ils
apportent, chacun à leur façon, du style ou du neuf dans un métier
qui se définit peu à peu. Dans un second temps, nous essaierons
d'esquisser plus brièvement les traits de quelques journalistes et de
quelques littérateurs dont les traces, à travers une production plus
58
Qui vulgarise?
discrète, sont souvent difficiles à suivre. Fondateurs de revues
éphémères, auteurs d'ouvrages parfois peu nombreux dont il est
difficile de déterminer les tirages et l'impact, collaborateurs épiso-
diques d'une presse quotidienne elle-même en explosion ou de
revues majeures, ils ont, eux aussi, fait l'histoire bigarrée qui nous
intéresse.

2. Les pèresfondateurs d'un nouveaumétier

Ils ont pour nom Louis Figuier, l'abbé François Moigno, l'astro-
nome Camille Flammarion, l'entomologiste Jean-Henry Fabre et le
chimiste aéronaute Gaston Tissandier.
Louis Figuier (1819-1894) est né à Montpellier dans une famille
curieuse de sciences - son père était pharmacien, et son oncle,
Pierre Figuier, professeur à l'école de pharmacie de cette même
ville de Montpellier, avait découvert les propriétés décolorantes du
noir animal-, et c'est quasi naturellement qu'il obtient sa thèse de
pharmacie (La Chimie appliquéeà la pharmacie), qu'il est nommé,
comme son oncle, professeur agrégé de chimie à l'école de pharma-
cie de Montpellier. A partir de 1856, il s'engage dans une polé-
mique avec Claude Bernard sur la fonction glycogénique du foie.
La polémique fait grand bruit : tous les journaux de ... vulgarisation
en parlent. Le triomphe des idées de Bernard conduit un Figuier,
pour ainsi dire brûlé, à abandonner définitivement toute prétention
universitaire. C'est Arago lui-même qui lui aurait même conseillé
de s'orienter vers un métier qui devait faire sa gloire. Figuier tient,
à partir de 1855 (et jusqu'en 1878), un feuilleton scientifique dans
le journal d'Émile de Girardin, La Presse- et rédige son Exposition
et Histoire des principales découvertesscientifiques modernes (1851-
1853, 4 volumes, 6e édition en 1862). C'est le début d'une carrière
éblouissante.
Outre ses feuilletons dans différents journaux, il publie plus de
quatre-vingts volumes aux éditions toujours nombreuses et portant
sur tous les sujets (La Photographieau Salon de 1859, Les Eaux de
Paris, Le Savant du foyer, Le Tableau de la nature, en 10 volumes,
Les Merveilles de la science...); il rédige, à partir de 1856, une
Année scientifique et industrie/le,qui fait le bilan des découvertes et
des nouveautés qu'il juge importantes dans les domaines les plus
variés. Ce travail encyclopédique, le premier du genre à ainsi assu-
rer une description irremplaçable de l'état des sciences et des tech-
niques d'une époque, sera repris, à la mort de son fondateur, par un
59
Savants et ignorants
ancien anarchiste de retour du bagne, Émile Gautier. Après 1870, il
se lance dans une tentative originale, dont nous reparlerons: le
théâtre scientifique. Ses pièces ont un titre très évocateur (Guten-
berg, Denis Papin, Miss Telegraph, Le Sang du Turco, sur la trans-
fusion sanguine, ou Cherchez lafraise, sur les taches de naissance)-
il faut dire, à ce propos, qu'il a épousé une actrice et auteur de
pièces de théâtre, Juliette Bouscaren. A la mort de leur fils, en 1870,
le chagrin l'oriente vers la théosophie et le conduit à écrire Le Len-
demain de la mort ou la Vie future selon la science (1872), où le
Jugement dernier est nié et qui se retrouve à l'index. Infatigable,
Louis Figuier poursuit son travail jusqu'à sa mort, en 1894.
La carrière de l'abbé François Moigno (1804-1884), autre figure
de proue de la vulgarisation du x1xesiècle, s'apparente par bien des
égards à celle de Figuier : une vie professionnelle tôt tracée, une
rupture et un nouveau métier, celui de vulgarisateur. Moigno est né
à Guéménée, dans le Morbihan. Fils d'un gentilhomme breton
devenu, après la Révolution, simple receveur de l'enregistrement, le
jeune Moigno fait des études chez les jésuites de Sainte-Anne-
d' Auray avant d'entrer au séminaire de Montrouge, d'où il sort
prêtre en 1822. Sur l'ordre de ses supérieurs qui le destinaient, vu
ses dons, à une carrière scientifique, il entre à l'École normale de la
rue de Sèvres. A la révolution de 1830, il se réfugie en Suisse avec
tout son ordre. De retour en France et après une brève expérience
d'enseignant en Auvergne, il est nommé, en 1836, professeur de
mathématiques à l'École normale ecclésiastique de la rue des
Postes. Entre-temps, il a déjà acquis une excellente réputation de
mathématicien, de prédicateur et de polémiste dans la presse catho-
lique comme L'Univers ou L'Union catholique. Pendant son exil à
Brigue, il se lie d'amitié avec le célèbre mathématicien Augustin
Cauchy (1789-1857), dont il se considérera toujours comme le dis-
ciple. Cependant, le jeune abbé déborde d'une activité mondaine
qui commence à inquiéter ses supérieurs. Il s'engage alors, avec une
certaine légèreté, dans des spéculations industrielles hasardeuses. Il
s'endette en particulier pour financer les affaires très fumeuses d'un
marquis qui avait inventé des « moteurs palmipèdes ». Pour éviter
le scandale imminent, les jésuites paient ses dettes les plus urgentes,
mais ils invitent l'imprudent professeur à aller enseigner l'histoire
et l'hébreu (qu'il avait appris en Suisse) au Collège de Laval. Cet
éloignement de ses bases parisiennes et scientifiques ne pouvait lui
faire plaisir, lui qui venait de publier ses Leçons de calcul différen-
tiel et intégral (Paris, 1840). Il refuse ce nouvel exil et se cache à
Paris. Après quatre ans de résistance à sa hiérarchie, Moigno doit
60
Qui vulgarise?
quitter l'ordre des jésuites, sans pour autant abandonner une car-
rière ecclésiastique qui promettait d'être mouvementée. Son passé
journalistique lui ouvre les portes du journal L 'Époque,pour le
compte duquel il réalise un long reportage à travers l'Europe. On le
retrouve alors rédacteur scientifique à La Presse(1850; il y précède
Figuier), puis au Pays (1851). En 1852, enfin, il fonde Cosmos,
revueencyclopédiquehebdomadairedesprogrèsdes sciences,dont le
titre appartenait, au départ, à un certain M. de Montfort. Il anime
« sa» revue pendant plus de dix ans. Mais, à la suite d'un nouveau
désaccord - financier, celui-là - avec le nouveau propriétaire de
Cosmos,l'ingénieur Marc Seguin, dit « Seguin aîné » et inventeur
des ponts suspendus et de la chaudière tubulaire, il en abandonne la
_direction et fonde, en 1863, son propre périodique, Les Mondes.
Les Mondes parurent sous sa direction jusqu'en 1881, date à
laquelle ils fusionnèrent avec ... Cosmos, dont ils s'étaient séparés
vingt ans plus tôt et qui, de son côté, avait connu de nombreuses
mésaventures.
En plus de ses mémoires et de ses ouvrages de caractère purement
scientifique, Moigno a laissé une œuvre imprimée considérable:
Les Éclairagesmodernes(Paris, 1868), La Scienceanglaise(Paris,
1869-1872, 2 volumes), Enseignementpour tous (Paris, 1879-1883,
4 volumes), Les Livres saints et la Science(Paris, 1884). Il a égale-
ment traduit un très grand nombre d'ouvrages de l'italien et de l'an-
glais et dirigé la Collection des actualités scientifiques (pas moins
de cent vingt titres !). A son actif, déjà très impressionnant, on peut
encore ajouter deux chapitres que nous développerons plus loin et
qui font du savant abbé un vulgarisateur hors du commun. Le pre-
mier concerne son rôle dans l'organisation des conférences popu-
laires. Le second, sans doute encore plus original, nous révèle son
rôle de pionnier dans l'emploi des projections destinées à illustrer
ces conférences. Dès 1863, de telles soirées organisées dans une
salle du boulevard du Temple lui valurent un succès considérable.
Mais l'abbé, aumônier du lycée Louis-le-Grand de 1848 à 1851,
puis rattaché à la paroisse de Saint-Germain-des-Prés, restait cha-
noine du chapitre de Saint-Denis : c'est dire qu'il n'avait rien d'un
prêtre de fantaisie, même s'il était quelque peu marginal. Son
catholicisme militant, qu'il affirme en de multiples occasions, est
allé de pair avec son apostolat scientifique et vulgarisateur. Fran-
çois Moigno est mort à Saint-Denis en 1884.

Un _autre grand de la vulgarisation du x1xesiècle, Nicolas Camille


Flammarion ( 1842-1925), quant à lui, ne se détourna jamais
61
Savants et ignorants
complètement de la pratique de la science, même s'il se retira tôt du
monde des scientifiques ou considérés comme tels. Né à Montigny-
le-Roi (en Haute-Marne) et après de brèves études dans une institu-
tion religieuse, il entre comme apprenti-graveur à Paris; il se lance
alors dans des études complémentaires grâce aux cours gratuits de
l'Association polytechnique. Plus tard, assurant lui-même des cours
d'astronomie populaire dans le cadre de cette association, il écrira
avoir « là une dette de reconnaissance à payer». On le retrouve,
alors, employé à l'Observatoire. Quatre ans après, il quitte l'Obser-
vatoire pour le Bureau des longitudes : un poste qui le passionne
moins, mais qui lui assure au moins sa subsistance. Que s'était-il
passé? Comme il l'écrit, son« heure de départ [de l'Observatoire]
avait sonné à son tour à la terrible horloge dictatoriale». C'est
qu'en effet le directeur de l'Observatoire, l'astronome Le Verrier,
qui avait certes découvert Neptune« au bout de sa plume, sans ins-
trument, par la seule puissance du calcul », était aussi un savant dif-
ficile à vivre et autoritaire. Flammarion quitte donc le cadre habi-
tuel des astronomes dès qu'il le peut: en 1866, il possède son
propre télescope et un petit observatoire, rue Gay-Lussac, à Paris,
près du Panthéon, puis à Juvisy (1882), et le travail qu'il y effectue
sur les étoiles doubles n'est, semble-t-il, pas dépourvu de mérites.
Sa carrière de vulgarisateur spécialisé dans l'astronomie se précise
lorsqu'il succède à Jean Reynaud comme chroniqueur scientifique
au Magasin pittoresque. Il collabore alors à Cosmos (1864), au
Siècle (1865). En 1867, il fonde la Ligue de l'enseignement, avec
Jean Macé. Conférencier, auteur de nombreux best-sellers dans dif-
férentes collections, son activité débordante le montre habile à exci-
ter et à entretenir la curiosité du grand public, toujours attentif à
une actualité qu'il continue à suivre de très près, grâce à son obser-
vatoire particulier : il allie « style coloré et réelle compétence »,
reconnaissent ses contemporains. Il n'hésite pas, au nom de la
science, à participer aux luttes pour la libre pensée qui ont marqué
la vie politique et intellectuelle de la Belle Époque ... sans d'ailleurs
être gêné de céder dans le même temps aux tentations du spiri-
tisme. Il meurt à Juvisy en 1925. Sa femme, Gabrielle Camille
Flammarion (1877-1962) rédigea, elle aussi, des articles de vulgari-
sation astronomique pour L'illustration, La Nature, La Revue
scientifiqueet La Revue généraledes sciences.
Ce modèle du scientifique vulgarisateur en marge du monde
scientifique n'est-il pas aussi celui de Jean-Henry Fabre? Fabre
( 1825-1915) occupe une place à part aussi bien dans notre histoire
62
Qui vulgarise?
que dans celle des sciences. Celui que l'on a surnommé le« Virgile
des insectes» est, en effet, une sorte d'artisan scientifique qui
raconte ses observations avec une passion et un style le rendant très
proche des naturalistes du siècle précédent.
Fils d'humbles cultivateurs d'un petit village de l'Aveyron, il est
contraint d'abandonner l'école très tôt. Il fait toutes sortes de petits
métiers avant de pouvoir reprendre des études qui lui permettent
de se retrouver instituteur à Carpentras en 1842. En 1849, il est
professeur de physique à Ajaccio, avant d'être finalement nommé
professeur adjoint au lycée d'Avignon. Mais le succès de son ensei-
gnement et, en particulier, celui de son cours libre destiné aux
jeunes filles lui valent des jalousies qui l'affectent profondément. Il
démissionne de l'enseignement en 1870 pour vivre désormais de sa
plume. Entre-temps, son intérêt pour les sciences naturelles l'a
conduit à soutenir (en 1855) une thèse de doctorat ès sciences« sur
l'anatomie des organes reproducteurs et sur le développement des
myriapodes».
Dès 1867, son goût pour l'enseignement écrit et la vulgarisation
s'était manifesté par la rédaction de plusieurs ouvrages destinés à
l'enseignement secondaire. Ses Notions de chimie, par exemple,
écrites en collaboration avec le chimiste F. Malaguti, auront de très
nombreuses rééditions, sous des formes d'ailleurs très variées.
Son changement de profession, par ses caractéristiques et, notam-
ment, sa soudaineté, ressemble à celui de Figuier, de Flammarion
ou de Moigno. Il marque le début d'une étonnante carrière. Attaché
à la librairie Delagrave à partir de 1870, il se consacre à la rédaction
de livres d'enseignement dans les domaines les plus divers: livres
de lecture courante, cours pour les élèves des classes élémentaires
ou primaires, livres destinés aux écoles normales, etc.
Dans cette production, trop impressionnante pour être toute
citée, même partiellement, nous ne retiendrons que quelques titres
que nous pourrions situer, aujourd'hui, entre l'enseignement pro-
prement dit et la vulgarisation, et dans lesquels les idées de récit et
de lecture tiennent une place importante : Le Livre d'histoires,récits
scientifiquesde l'oncle Paul à ses neveux, lecturescourantespour
toutesles écoles,paru en 1869, connut 12 rééditions jusqu'en 1887.
Les Auxiliaires,récitsde l'onclePaul sur les animaux utilesà l'agri-
culture(1873) fut réédité 3 fois, ainsi que Histoire de la bûche ou
Récits sur la vie des plantes (1867).
Mais c'est surtout ses Souvenirs entomologiquesqui valent à
Jean-Henry Fabre une grande popularité. Le premier volume de la
série date de 1898. Il est suivi de neuf autres qui paraissent régu-
lièrement jusqu'en 1907.
63
Savants et ignorants
Toutefois, le succès de l'œuvre de Fabre est loin d'avoir été
continu. Ses réticences à l'égard du transformisme, son spiritua-
lisme, qui aurait été très apprécié sous le second Empire, étaient
loin de séduire sans réserve des instituteurs républicains qui cher-
chaient plus à consolider un enseignement laïque qu'à étayer, fût-ce
innocemment, l'idéologie de l'ordre moral. Cependant, vers la fin
de sa vie, le« Virgile des insectes» retrouva une audience méritée
et son œuvre a longtemps été rééditée et traduite. Il est mort en
octobre 1915 sans savoir que c'est la lecture des Souvenirsentomo-
logiquesqui a décidé Jean Rostand à devenir celui dont nous parle-
rons...

Gaston Tissandier ( 1843-1899) est, sans aucun doute, moins


connu que Fabre ou Flammarion. Comme ce dernier qui conserve
sa réputation d'astronome, Tissandier est passé à la postérité
comme aéronaute. Mais il est surtout, pour nous, le fondateur de
La Nature, l'une des revues de vulgarisation scientifique les plus
importantes de la fin du siècle (elle survécut jusqu'en 1963 pour
devenir ScienceProgrèsde la nature).
Tissandier est né à Paris en 1843. Son père était conseiller géné-
ral du département de la Marne et son arrière grand-père maternel
avait été académicien. Après de solides études classiques, il choisit
de devenir chimiste et entre dans le laboratoire de P.-P. Dehérain,
connu pour de sérieux travaux en chimie agricole. Après avoir
publié avec son maître, entre 1867 et 1870, les quatre copieux
volumes d'un traité curieusement intitulé Éléments de chimie, il se
retrouve à vingt et un ans directeur d'un important laboratoire
d'analyses. Passionné de météorologie et convaincu qu'il faut
observer les nuages sur place, il entreprend une série d'ascensions
en ballon qui le rendent populaire. Gaston Tissandier, seul ou avec
son frère, n'a pas réalisé moins de quarante-quatre excursions
aériennes. En mars 1875, avec des amis, il s'envole de Paris et atter-
rit à Arcachon ; un mois plus tard, il atteint 8 600 mètres d'altitude,
et ses deux compagnons périssent au cours de ce record longtemps
inégalé.
Son expérience de vulgarisateur acquise au cours de sa collabora-
tion au Magasin pittoresque, d'Édouard Charton, lui avait fait
entrevoir les chances de réussite d'une revue du même style, uni-
quement consacrée à la science, à la fois élémentaire et savante,
mais aussi, ce qui est nouveau, abondamment illustrée. C'est ainsi
qu'avec l'aide de l'éditeur Georges Masson il fonde, en 1873, La
Nature.
64
GALERIB DE PORTRAITS

Mme du Châtelet, première traductrice de Newton (m usée Carnava let, photo J.-L. Charme!).
Franço is Ara go , un d es in ve nt e ur s d e l' as tron o mi e po pul a ir e
(co ll. Tapabor).

Ja cqu es Babin et, vulga risateur « plein de ve rve et d ' hu -


mour » (photo J .-L. Charmel ).
Cami ll e Flammarion , star de première grandeur de la vu lga ri satio n (m usée Carnava let,
photo J.-L. Charmel).

tr M . - to o. Y: on u. : e rr
~ -.HOMMES
D~UJOURD
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I .....
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1 , "JJ'ESSINS DE GILL
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. ~r:,•.i.y:t:,;,,tu, 11ua DH llcoc.11, l'Ahlt

JEAN MACÉ

Jean Macé, fondate ur de la Ligue


de l 'e nseig nement et aute ur de
l ' Histoire d 'une bouchée de pain
(photo B. N.)
Paul Bert, responsable du feuilleton scientifique de La Rép ublique frança ise, dans sa cloc he au
labora toire de physiolog ie de la Sorbonne (photo J.-L. Charmel).
Gaston Tissandier (bib liothèque des Arts Louis Figuier (co ll. Daniel Raichvarg).
décoratifs , photo J .-L. Charmel).

Wilfrid de Fonvielle, un carnet


à la main , au départ d ' une de
ses n o mbr e us es asce n s ions
(musée de I' Air du Bourget).
Jean-Henry Fabre, le « Virgile des insectes» (photo J.-L. Charm et).

Henry de Graffigny (photo B. N.) .


L'a bb é Th éo phil e More ux dans so n bur ea u à l' Obse rva toire de
Bourges (photo Boye r-Viollet).

Jean Perrin (coll. Kharbin e-Tapabor).


J ea n Ros ta nd (à ga uc he) et un
a mi s (photo de Selva-Tapabor).

Jean Painlevé (à gauche) avant une plongée (co ll. Kharbin e-Tapabor).
Qui vulgarise?
Il publie aussi, au cours de sa double carrière, de nombreux
livres. A côté d'œuvres consacrées, nous pouvions nous en douter, à
la navigation aérienne (En ballon! pendant le siège de Paris(1871),
Histoire de mes ascensions(1878-1890), dont l'épaisseur augmente
au fur et à mesure de ses neuf rééditions, etc.), il écrit des ouvrages
plus généraux, en particulier dans la fameuse collection la Biblio-
thèque des merveilles, lancée par Édouard Charton en 1862 : L 'Eau
(1867, 5 rééditions), La Houille (1869, 4 rééditions), Les Fossiles
(1875), La Photographie(1882), parue d'abord sous le titre ... révé-
lateur Les Merveillesde la photographie(1874). Il complète sa pro-
duction par des ouvrages sur des sujets et au style assez différents :
Les Martyrs de la science(1880) et les Récréationsscientifiquesou
l'Enseignementpar les jeux ( 1881), qui connaissent au moins sept
rééditions jusqu'en 1894 et qui se situent dans une tradition où
Tom Tit va exceller.
Arthur Good (1853-1928), plus connu sous le pseudonyme de
Tom Tit, a acquis sa célébrité par La Science amusante, dont les
trois volumes, parus entre 1889 et 1893, ont été vendus à des
dizaines de milliers d'exemplaires et distribués, comme livres de
prix, à plusieurs générations d'écoliers méritants. Arthur Good est
né à Montvilliers, près du Havre, le 26 août 1853. Sorti en 1876
ingénieur de l'École centrale des arts et manufactures, il dirige pen-
dant quelque temps deux fabriques d'amidon de maïs avant de
créer sa propre agence de brevets d'invention. Cette spécialisation
le conduit tout naturellement à fonder Le Chercheur,journal des
inventions nouvelles,qui paraît de 1885 à 1888. A partir de 1885,
La Nature accueille ses premiers articles de vulgarisation propre-
ment dite. Son créneau : les recettes pour la fabrication de jouets ou
la description d'expériences instructives, les unes et les autres réali-
sables par des enfants à partir de petits riens. Son travail de vulgari-
sateur est immédiatement apprécié. Ce qu'il signe dans Le Monde
moderne, Le Magasin pittoresqueou, plus tard, dans Le Petit Jour-
nal lui vaut une réputation durable parmi les jeunes curieux de
science et leurs parents. La première série de La Science amusante,
publiée chez Larousse et qui rassemblait ses articles, en était, en
1912, à sa quarante-sixième édition. Il est mort à Paris en 1928.

3. Du sa,ants, ,ulgarisateun à l'occasion

De ces vulgarisateurs que des circonstances diverses ont éloignés


de l'exercice traditionnel de la science, il n'est pas incongru de rap-
65
Savants et ignorants
procher un certain nombre de scientifiques qui ont parcouru un
chemin différent, sinon inverse, et qui, à un moment ou à un autre
de leur carrière, ont fait œuvre de vulgarisation. Dans ce chapitre,
seul le déplacement d'un centre de gravité déterminera notre choix.
Nous avons déjà mentionné le nom d' Arago, pionnier en matière
de communication, dont on a pu écrire que c'est de lui« que date la
vulgarisation scientifique» (La Nature, 6 mars 1886) : son rôle
nous apparaîtra encore plus nettement dans quelques pages. Il fau-
drait citer aussi l' Anglais Michael Faraday, l'un des fondateurs de
l'électrochimie, pour l'Histoire d'une chandelle, qui connut un suc-
cès international durable : elle a été traduite et présentée aux jeunes
Français par Henri Sainte-Claire Deville, célèbre pour ses travaux
sur l'aluminium.

Mais ces cas remarquables ne sont pas isolés. Marc-Antoine Gau-


din (1804-1880) n'est pas, il est vrai, un savant ordinaire. S'il est le
premier à avoir clairement distingué entre atome et molécule (en
1833) - ce qui devrait suffire pour lui donner une place capitale
dans l'histoire de la chimie-, il n'a guère été moins méconnu de
son vivant qu'après sa mort. Il vécut, à l'exemple de Flammarion (à
ses débuts), calculateur au Bureau des longitudes et s'occupa (en
vain) d'expliquer la structure des molécules à partir de la forme des
cristaux qu'elles composent. Il a aussi découvert différents produits
photographiques. Il nous intéresse ici pour avoir longtemps tenu la
chronique scientifique du Siècle.
Quelques chimistes plus cotés participèrent au mouvement
comme le célèbre chimiste allemand Justus Liebig. Il fit paraître en
feuilleton, dans La Gazette universelle d'Augsbourg, une cinquan-
taine d'articles sur la chimie de son temps. Ceux-ci furent traduits
en français et publiés en 1847 sous le titre de Lettres sur la chimie,
suivies, en 1852, de Nouvelles Lettres sur la chimie. Leur traducteur
mérite d'être aussi cité: Charles Gerhardt, l'un des fondateurs de la
chimie moderne, qui prit le temps de consacrer une partie de sa
courte vie à faire connaître la science qu'il pratiquait avec éclat. Le
Français Marcelin Berthelot ( 1827-1907), parangon du scientifique
laïque et des dispensateurs d'un savoir triomphant, ne fut pas en
reste: dans la série de ses quatre ouvrages consacrés à la Science (et
à la Philosophie, à l'Éducation, à la Libre Pensée et à la Morale), il
a réuni des textes de circonstance qui révèlent un incontestable sens
de la vulgarisation (La Synthèse chimique des aliments, Histoire de
la découverte des substances explosives, Les Insectes pirates, Les
Savants pendant le siège de Paris, etc.).
66
Qui vulgarise?
Le physicien Jacques Babinet (1794-1872), membre de l'Acadé-
mie des sciences, consacra, pendant de nombreuses années, son
talent de journaliste et de feuilletoniste à exposer les découvertes
récentes (à La Revue des Deux Mondes, à Cosmos,au Magasinpit-
toresqueet au Journal des débats), avec, ont dit certains jaloux,
« plus d'humour et de fantaisie que de sérieux ». Ses articles ras-
semblés représentent huit volumes (publiés à partir de 1855)
d'Études et Lecturessur les sciencesd'observationet leurs applica-
tions pratiques.Il donna aussi des conférences pour l'Association
polytechnique, où il est considéré comme « habile vulgarisateur,
original conteur, plein de verve et ayant le secret, par ses anecdotes
bien choisies, de réveiller et de délasser les intelligences fatiguées
par les abstractions ».
Tout en continuant leur travail de production de connaissances,
un certain nombre de scientifiques ont eu une activité du même
genre, presque toujours très limitée en quantité, mais souvent très
originale. Le naturaliste Charles Brongniart publie une Histoire
naturellepopulaire,dans la même collection que !'Astronomiepopu-
laire,de Flammarion, et un Guidedu naturalistevoyageur( 1894). Il
fonde, en 1878, la Société scientifique de la jeunesse, au but tout à
fait remarquable puisqu'elle est « destinée à habituer les jeunes
savants à exposer en public leurs découvertes». En 1889, c'est
encore lui qui organise les collections du Muséum d'histoire natu-
relle dans des nouvelles galeries. Le physiologiste Nestor Gréhant,
également professeur au Muséum, et Gabriel Lippman, professeur à
la Sorbonne, fondent, en 1895, les Laboratoires scientifiques popu-
laires Bourbouze - ouverts le dimanche pour apprendre aux
ouvriers la métrologie et la photographie, notamment. D'autres,
enfin, sont mobilisés par des directeurs de collection pour écrire
dans le domaine de leurs recherches, comme le géologue Lucien
Sonrel, mort de la variole pendant le siège de 1870 (auteur du Fond
de la mer dans la Bibliothèque des merveilles).
Difficile de choisir parmi les scientifiques vulgarisateurs ceux qui
méritent d'être retenus: comment fixer les limites de cette activité
de communication lorsqu'elle vise, par-dessus la tête des collègues
et des spécialistes, à convaincre un large public appelé comme
témoin d'une polémique? Un couple de scientifiques est intéres-
sant à considérer de ce point de vue: Louis Pasteur et Félix-
Archimède Pouchet, qui renouent, en quelque sorte, avec la tradi-
tion galiléenne.
Pasteur, qui ne cachait pas son mépris pour les vulgarisateurs,
67
Savants et ignorants
choisit deux circuits différents pour diffuser ses travaux : d'une
part, il envoie - lui ou son équipe - des communiqués aux quoti-
diens politiques ; d'autre part, il appelle un public trié sur le volet
aux conférences à la Sorbonne, sur la question de la fermentation
ou sur le problème de la génération spontanée. Sur ce sujet, Pou-
chet, le « vaincu » dans la fameuse querelle des années 1860, se
multiplie dans des directions très différentes: il participe à l'organi-
sation de la Société du muséum d'histoire naturelle de Rouen, qui
permet l'amélioration des présentations de ce musée dont il est, par
ailleurs, responsable, il donne des conférences populaires dans le
cadre de la Ligue de l'enseignement rouennaise et, enfin, il n'hésite
pas à écrire un livre de science à destination des enfants. Pasteur
s'adresse donc à la fois à un public très sélectionné et à un public
extrêmement large, dans une perspective de valorisation de son tra-
vail de chercheur, alors que Pouchet, probablement conduit par un
idéalisme plus pur, veut toucher un public plus restreint, essen-
tiellement composé par une bourgeoisie provinciale éclairée.
De la même façon, d'autres spécialistes participent à différentes
activités vulgarisatrices, avec les buts les plus variés. Les médecins
hygiénistes sont évidemment les premiers concernés par cette vul-
garisation proche de l'enseignement: le Dr Billaudeau sillonne le
Soissonnais pour des conférences populaires agricoles, Gaston
Variot organise les crèches parisiennes et assure des cours sur la
santé des jeunes enfants, le Dr Galopin, médecin à Barentin, est
l'auteur des Excursionsdu Petit Poucetdans le corpshumain et dans
les animaux et d'un quatre-pages sur !'Hygiène individuelle,sco-
laire,positive, sociale,agricole,industrie/le,commerciale,militaire,
maritime, aérienne,publique, de l'enfance, de la jeune mère, de la
nourrice,de l'adolescence,de l'âge adulte et de la vieillesse,feuille
qui ne trouva des lecteurs que pendant cinq numéros !

4. Le rôle majeur des journalistes

Une querelle historique entre deux membres de l'Académie des


sciences marque, avec une grande précision, l'irruption des journa-
listes sur la scène de la vulgarisation. Cette querelle oppose, en
1837, François Arago et Jean-Baptiste Biot sur la question de l'ou-
verture des séances de l'Académie des sciences aux journalistes afin
que ceux-ci puissent en faire des comptes rendus réguliers dans la
presse. Arago le républicain est pour, Biot le royaliste est contre.
Wilfrid de Fonvielle nous rappelle l'affaire, en 1886 :
68
Qui vulgarise?
« Si l'on avait cru l'ancien insurgé royaliste (1830], le monde
scientifique était ébranlé jusque dans ses fondements si l'on admet-
tait dans la salle des journalistes dont la plume indiscrète pouvait
impunément révéler les erreurs que les savants les plus estimables
pouvaient proférer dans un moment d'irréflexion ; l'Académie tom-
bait en déliquescence si les pontifes de la science officielle étaient
exposés aux brocards de la presse indépendante. Arago ne suppor-
tait pas toujours d'une humeur très égale les critiques dont ses opi-
nions scientifiques pouvaient être l'objet, et on le vit parfois saisir
la plume pour répondre avec amertume à quelques remarques[ ...]
Mais il ne se laissa pas détourner de son grand et libéral projet par
la perspective des inconvénients que Biot signalait avec tant d'insis-
tance.»

Les premiers comptes rendus de l'Académie parus dans la presse


avaient été l'œuvre du père de l'académicien Joseph Bertrand, dans
le journal saint-simonien Le Globe: ils n'avaient été possibles que
parce que Joseph Bertrand lui-même fournissait la matière des
articles à son père - ce qui n'allait pas sans contestation au sein de
l'Académie elle-même !
Ce mouvement vers la transparence s'amplifie rapidement grâce
au dynamisme de la presse en général. La presse dite « politique »
bénéficie, en effet, du résultat d'avancées technologiques majeures
(papier et machines) qui permettent sa diffusion à un faible coût.
Les principaux quotidiens de l'époque (La Presse, fondée par le
grand innovateur en la matière Émile de Girardin, Le Siècle, Le
Moniteur, Le Constitutionnel...) s'engouffrent alors dans la brèche
fraîchement ouverte. Ainsi prend naissance ce qu'on appelle rapi-
dement le « feuilleton scientifique » et devient, non moins rapide-
ment, bien plus que le simple compte rendu des travaux des
académiciens. Par ailleurs, dans la lignée de ces feuilletons, des
journalistes créent de nombreux périodiques, à la parution plus ou
moins régulière. Puis très souvent, ils se lancent dans l'écriture de
livres scientifiques.

Deux exemples peuvent donner une idée de l'importance du jour-


nalisme scientifique, surtout dans la seconde moitié du siècle :
- le journalisme est une « passerelle » presque obligée pour qui
veut s'engager dans la vulgarisation: des scientifiques comme
l'abbé Moigno et Louis Figuier tiennent régulièrement la chronique
scientifique du journal La Presse;
- Histoire d'une bouchéede pain, de Jean Macé, l'un des livres de
69
Savants et ignorants
cette époque les plus célèbres, paraît d'abord sous forme de feuille-
ton dans la revue La Pressedes enfants, de Victor Meunier, avant
d'être éditée sous forme d'un volume, à la manière de certains
romans de Balzac !
L'une des trajectoires les plus représentatives de cette carrière
nouvelle est celle que suivit Samuel-Henry Berthoud, qui prend
souvent le pseudonyme de Sam. Fils d'un typographe, Sam est né à
Cambrai en 1804. En 1822, il obtient le prix de poésie fondé par la
-Société d'émulation de Cambrai. En 1828, il fonde La Gazettede
Cambraiet y écrit des feuilletons qui le font remarquer par les édi-
teurs de revues littéraires parisiennes. Dès 1830, on le retrouve par-
ticipant à la rédaction de La Mode, de La Revue des Deux Mondes,
de La Revue de Paris.Comme Flammarion, sans doute sensible au
rôle qu'a joué la Société d'émulation dans sa vie, on le retrouve
secrétaire perpétuel de cette société. Il y organise des cours gratuits
d'hygiène, d'anatomie, de droit commercial - lui-même professant
la littérature. Il reste cependant fidèle à la presse. Il assure, à partir
de 1834, la prospérité du Musée desfamilles. Il en fait « une galerie
où tous les grands écrivains viennent poser, une revue dont le bas
prix fait la vogue». De fait, on y retrouve Balzac et Lamartine pour
la littérature, et, pour les sciences, le romancier Alphonse Karr,
mais aussi quelques scientifiques comme le spécialiste des animal-
cules, Bory de Saint-Vincent. Il participe à la fondation de La
Presse et en est rédacteur dès 1836. Il y assure, notamment, les
chroniques scientifiques jusqu'en 1848, date à laquelle lui suc-
cède ... l'abbé Moigno ! Ses chroniques seront publiées sous forme
de volume en 1861. Il abandonne pratiquement alors tout autre
genre de productions : s'il avait écrit beaucoup de romans, des
pièces de théâtre, des poésies, des Chroniqueset Traditionssurna-
turellesde la Flandre,il publie dès lors essentiellement des livres
d'histoire naturelle qui obtiennent un gros succès (La Botaniqueau
village, dix éditions de 1862 à 1880 ; Les Aventures des os d'un
géant).
D'autres journalistes scientifiques sont allés plus loin que Ber-
thoud dans l'engagement politique et social. Trois d'entre eux -
Arthur Mangin, Wilfrid de Fonvielle et Victor Meunier - ont en
commun d'avoir suivi un cursus universitaire plus ou moins long
dans une discipline scientifique. Né en 1824, Arthur Mangin fait
d'abord des études spéciales de chimie sous la direction du célèbre
Pr Pelouze. Ses études de chimie prennent fin alors qu'il prend une
part active à la révolution de 1848, comme son maître et beaucoup
d'étudiants. Il entre alors au ministère de l'instruction publique,
70
Qui vulgarise ?
puis se consacre uniquement à la vulgarisation des sciences et de
l'économie politique: il est un collaborateur actif du Nouveau Jour-
nal des connaissances utiles, d'Émile de Girardin, du Magasin pit-
toresque - comme Jules Verne-, du Musée des familles - comme
Samuel-Henry Berthoud. Il publie 45 opuscules et livres touchant à
sa double spécialité de vulgarisateur : De la liberté de la pharmacie
(1864), Voyage scientifique autour de ma chambre (1862), Délasse-
ments instructifs (14 éditions de 1855 à 1893), Les Mystères de
l'océan, L 'Air et le Monde, Les Mémoires d'un chêne sont autant
d'ouvrages qui reçoivent le meilleur accueil.
Wilfrid de Fonvielle (né en 1824) fait partie des jeunes gens qui
envahissent la Chambre des députés en 1848. Après trois années de
professorat de mathématiques - pendant lesquelles il collabore à
des feuilles d'extrême gauche-, il est déporté en Algérie, avec son
frère Arthur, à la suite du coup d'État du 2 décembre 1851. Les
deux frères créent le journal d'opposition L'Algérie nouvelle. Leur
troisième frère, Ulric, les rejoint. On retrouve la trace de Wilfrid à
Jersey (1853). L'amnistie de 1859 permet son retour en France. Il
s'intéresse à l'aéronautique, fait de nombreuses ascensions en bal-
lon et reprend ses activités de journaliste, scientifique, cette fois.
Son rôle pendant la Commune de 1871 est peu clair - il aurait été
condamné à mort par un tribunal populaire. Après quelques tenta-
tives à la députation, il abandonne cette ambition en 1876. Sa car-
rière n'est plus alors que celle d'un vulgarisateur surtout préoccupé
de technique et qui s'oriente essentiellement vers une production
littéraire: on lui doit, notamment, Les Merveilles du monde invi-
sible (1866), Éclairs et Tonnerre (1867), La Science en ballon
(1869), Le Mètre international définiti/(1875), La Conquête du pôle
Nord (1877), La Pose du premier câble sous-marin (1882), La
Mesure du mètre (1886, couronné par l'Académie française), Les
Ballons sondes (1898). De son passé révolutionnaire et anticlérical,
il tire Comment se font les miracles en dehors de l'Église (1879) et
Les Miracles devant la science (1880). Mais c'est avec une certaine
surprise qu'on le découvre collaborateur régulier du Spectateur
militaire, revue « ouverte à tous les officiers qui désirent, par leurs
travaux, concourir au progrès des sciences militaires » : ses articles
tournent autour de !'aérostation militaire. Plus tard, il est aussi pré-
sident de la Société française de navigation aérienne, cofondateur
de l'Aéro-Club de France (1896).
Victor Meunier ( 1817-1903) représente sans doute l'un des
exemples les plus typés du « journaliste scientifique » du siècle der-
nier. A seize ans, alors qu'il travaille déjà comme commis, les
71
Savants et ignorants
hasards d'une promenade le conduisent au Muséum d'histoire
naturelle, où Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire (1805-1861) donne un
cours. Le jeune Victor est passionné: il devient l'élève et l'ami de
Geoffroy Saint-Hilaire. Meunier se fait alors rapidement connaître
par ses articles dans L 'Écho du monde savant. Mais sa carrière
d'écrivain et de journaliste est presque aussitôt marquée par son
double intérêt pour la science et pour la politique. Collaborateur de
l'organe fourriériste La Phalange,puis de La Démocratiepacifique
où, de 1848 à 1851, il défend ardemment ses convictions républi-
caines, il est obligé, après le coup d'État de Napoléon III, de renon-
cer à cette activité militante. Il entre à La Presse- il y succède à
l'abbé Moigno et y reste jusqu'en 1855, date à laquelle il transmet
les chroniques scientifiques à... Figuier : il a décidé de voler de ses
propres ailes en créant L'Ami des sciences.En 1855-1856, il publie
La Science contre le préjugé,La Sciencepour tous, Le Musée des
sciences,trois ans après la création de Cosmos.Dans la foulée, avec
sa femme (d'origine anglaise, traductrice d'Edgar Poe et elle-même
romancière), il crée La Pressedes enfants.
Mais Victor Meunier marque réellement son temps par sa double
orientation. Avec sa personnalité peu commune, foncièrement
contestataire et passionnée, il se fait très souvent le pourfendeur de
la science officielle, académique, pour prendre la tête d'un mouve-
ment pour une république des sciences qu'il définit dans son Apos-
tolat scientifique(1857).
« Il faut se représenter ainsi le gouvernement de l'avenir : flam-
beau des esprits, directrice des bras, la science tient à la fois la place
de l'Église et de l'État. Non pas qu'elle forme une caste ou une
classe, un corps extérieur et supérieur à la Nation; non! Où réside-
t-elle, cette double souveraine ? Qu'on nous montre son palais et ses
gardes ! Elle réside dans tous les esprits. »

Il rêve d'une société où, dans les campagnes les plus reculées, des
laboratoires, des lunettes astronomiques seraient mis à la disposi-
tion de tous les gens. On comprend qu'avec de telles idées il ne pou-
vait que s'opposer à l'establishment, au centralisme parisien et au
conservatisme des idées et des hiérarchies représentés en particulier
par l'Académie des sciences. Les académiciens seront, pour Meu-
nier, de véritables bêtes noires.
Son talent de polémiste ne s'exerce pas toujours avec un irrépro-
chable discernement et on le voit défendre avec le même enthou-
siasme des causes de valeurs très inégales. Sans se laisser impres-
sionner par l'autorité de Pasteur, l'auteur de Jésus-Christdevantles
72
Qui vulgarise?
conseilsde guerre( 1849) est, par exemple, partisan de la génération
spontanée aux côtés de Pouchet et de Joly, car cette théorie lui
paraît plus matérialiste. En 1863, il rompt des lances avec son
confrère Hoefer à propos des habitations lacustres qu'on vient de
découvrir dans plusieurs lacs suisses. Hoefer soutient que ces
constructions sont l'œuvre des castors et non des hommes. La
réponse de Meunier, au nom d'une certaine conception de l'évolu-
tion, est cinglante et assez juste (Courrierdes scienceset de l'indus-
trie, fondé par Meunier en 1863) : « Dans Cosmos, M. le docteur
Hoefer soutient une thèse si plaisante que les journaux pour rire et
leurs facétieux rédacteurs ne pourront se pardonner de ne pas
l'avoir inventée.» Plus tard, il mène dans La Presseune vive cam-
pagne pour la pisciculture et contre son représentant officiel et
impérial, Victor Coste (1807-1873), professeur au Collège de
France, auquel il reproche de reproduire surtout... des poissons
d'avril.
S'il traverse la guerre de 1870 et la Commune sans laisser de
traces, il réapparaît en fondant le Cerclepopulaire d'instruction et
d'initiative de Choisy-le-Roy, dans la banlieue parisienne où il
devient membre du conseil municipal. Il va surtout participer, dès
lors, au mouvement de libre pensée qui marque la fin du siècle. Son
manifeste de la foi laïque résume ses préoccupations :
« Pour Bible : la nature. Pour Évangile : la conscience. Pour
Dieu: le vrai.
» Une loi: le progrès. Un but: le bonheur. Un moyen: l'action.
» Le paradis terrestre, la chute, le rachat sont des illusions
comparables à celles qui firent regarder la terre comme plate et
comme immobile au centre du monde. L'âge d'or est devant nous !
» D'où ces mots: la foi laïque... Cultivons l'arbre de la science.
Mangeons ses fruits. »
Son activité militante n'empèche pas cet infatigable vulgarisateur
d'organiser à Paris des conférences dominicales consacrées aux
actualités de la science et de l'industrie et de publier un grand
nombre d'ouvrages qui marquent sa place dans la vulgarisation
scientifique « d'humeur et de parti pris»: Science et Démocratie
(1865-1866), La Scienceet les Savants (1865-1868), Scènes et Types
du monde savant (1889) y côtoient Histoire philosophiquedes pro-
grès de la zoologie générale (1839), Les Ancêtres d'Adam (1875),
L 'Avenir des espèces (1886-1887), Sélection et Perfectionnement
animal (1895) mais aussi Les GrandesChasses(1866), Les Grandes
Pêches(1868), Scènes de la vie des animaux (1894) et ... Histoire de
perroquets,dans la Bibliothèque mignonne ( 1897).
73
Savants et ignorants
Le militantisme vulgarisateur de Victor Meunier est « hérédi-
taire ». Stanislas Meunier, à la différence de son père - mais, pro-
bablement, à sa grande satisfaction -, est un scientifique profes-
sionnel pour qui la vulgarisation, nécessaire, ne fait que prolonger
son activité d'enseignement et de recherche. Né à Paris en 1843,
préparateur de Frémy (professeur de chimie à l'École polytech-
nique, puis professeur au Muséum), il entre rapidement au labora-
toire d'Auguste Daubrée, qui occupe la chaire de géologie au
Muséum d'histoire naturelle. Aide naturaliste en 1867, soutenance
de thèse en 1869 et. .. conflit aigu avec son patron: Daubrée lui
interdit l'accès des collections de météorites et entend s'en réserver
l'étude exclusive. Les choses finissent par s'arranger, mais quel
écho dans la presse! Stanislas n'est pas pour rien le fils de son père.
1872: il assure en suppléant une grande partie du cours de géologie
et, en 1892, il succède officiellement à Daubrée.
Son œuvre scientifique est. loin d'être négligeable : il s'est inté-
ressé à l'explication rationnelle des grands phénomènes géologiques
- et, là encore, il est en parfaite harmonie avec son père-, en ayant
recours à leur simulation expérimentale (synthèse de minéraux,
reproduction artificielle de cavernes ...). En tant que vulgarisateur, il
organise des excursions publiques qui sont très suivies et il parti-
cipe très jeune à L'Ami des sci.mces:il n'a pas encore vingt ans qu'il
est déjà cité comme secrétaire de rédaction de la revue dont son
père vient d'abandonner la direction. A partir de 1867, il tient la
chronique de Cosmosoù est résumée l'activité de ... l'Académie des
sciences!
L'épouse de Stanislas, Léonie Levallois (18 52-1940) - elle signe
Mme Stanislas Meunier -, s'est d'abord penchée sur la vulgarisa-
tion des sciences. On lui doit, dans la Bibliothèque des merveilles,
une trilogie, Le Monde animal ( 1880), Le Monde végétal( 1881), Le
Monde minéral(1883), puis, dans la même collection, L'Écorceter-
restre( 1885) et Les Sources( 1886). Par la suite, elle se fait alors sur-
tout connaître comme romancière.

Nous pourrions nous intéresser à d'autres personnalités du même


style tant ce siècle est bien à la fois celui du journalisme et de la vul-
garisation scientifique. D'un Jules Clère, fondateur de L 'Écho du
Loir, et auteur d'une autre trilogie (1837): Les Vacancesde Noël ou
les Jeunes Chasseurs, Les Vacances de Pâques ou les Jeunes
Pêcheurs,Les Vacancesd'automne ou les Jeunes Oiseleurs,à un
Amédée Guillemin, ancien professeur de mathématiques, respon-
sable du journal démocratique La Savoie à partir de 1860, puis,
74
Qui vulgarise?
après 1870, spécialisé dans la vulgarisation de l'astronomie et l'un
des plus féconds auteurs de la Bibliothèque des merveilles (La
Lumière, La Machine à vapeur,Les Chemins de fer, La Vapeur),
l'éventail est complet relativement à la quantité de leurs produc-
tions.

Cette rétrospective sélective ne peut que s'achever par Camille


Schnaiter et Victor Borie.
Camille Schnaiter (1841-1867) est mort trop jeune (d'un cancer)
pour avoir laissé une œuvre volumineuse ; mais sa brève contribu-
tion à Cosmosmérite d'être sauvée de l'oubli, ne serait-ce que pour
ses très fines réflexions sur le métier de vulgarisateur. L'éloge
funèbre qui en est fait, dans le numéro de décembre 1867 de Cos-
mos, nous en dit plus sur sa vie:« Camille Schnaiter, rédacteur en
chef de Cosmos,est mort à vingt-six ans à l'heure où l'avenir sem-
blait lui sourire. Renonçant à la carrière militaire pour celle des
lettres, il commença par souffrir de ce dur apprentissage des gens de
lettres dénués de fortune : mais, devenu gendre de notre estimable
directeur M. Tremblay, il pouvait espérer, se faire un nom dans la
littérature scientifique.» Il eut cependant le temps d'écrire, en col-
laboration avec le romancier Eugène Moret, un petit ouvrage dont
le titre dénote les intentions et le ton de ses auteurs : Les Miettes de
la science distribuéesà la jeunesse (1867, posthume). Le parti de
vulgarisation romancée adopté dans cette unique œuvre témoigne
des sentiments généreux des signataires : il s'agit d'une histoire à
épisodes qui met en scène Edmée et « son nègre», Baby, modèle
d'ignorance espiègle mais aussi de curiosité et de vivacité d'esprit.
Chômage et mariage, espoir et mort, tel fut le lot de Camille
Schnaiter.
Victor Borie fut l'amant de George Sand, assez longtemps (deux
ans) pour que cette aventure ait changé sa vie : il lui resta toujours
fidèle puisque, avec quelques autres, il se penchera plus tard sur son
lit de mort. Né à Tulle en 1818, il débute dans l'administration des
poids et mesures, banalement. « Des offres flatteuses », disent les
biographes - sous-entendez, George Sand -, lui ouvrent la carrière
de publiciste à L 'Éclaireurde l'Indre. Il publie alors plusieurs livres
à connotation libérale - Travailleurset Propriétaires,préfacé par
George. Arrivent les journées de 1848, l'exil, à Bruxelles, où il ren-
contre Hetzel. Retour en France assez rapidement et retour à sa
terre natale - par la pensée, tout au moins : il se spécialise dans les
questions de pratique agricole et d'économie rurale et entre au
cercle de la Maison rustique, grand éditeur parisien des choses de
75
Savants et ignorants
l'agriculture. Il tente une Année rustique,sur le modèle de l'Année
scientifiquede Figuier : peu de succès (2 tomes). Mais on retrouve
sous sa signature de nombreux articles de vulgarisation agricole et
deux petits volumes, Les Jeudis de M. Dulaurier,qui lui valent les
félicitations des critiques. Fondateur de la Société financière de
Paris, il termine sa carrière fort curieusement : banquier !

Chemin faisant, nous avons cité, à plusieurs reprises, Émile de


Girardin et Édouard Charton. Émile de Girardin est l'inventeur de
La Presseet du Journaldes connaissancesutiles,Édouard Charton,
saint-simonien, sénateur, est responsable du Bulletin de la Société
pour l'instruction élémentaire,fondateur du Magasin pittoresque,
peut-être la première revue de vulgarisation « tous sujets », direc-
teur de la collection la Bibliothèque des merveilles, à laquelle beau-
coup de journalistes ont prêté leur plume. Ces quelques éléments de
leur carrière mettent en évidence le rôle que ces deux hommes ont
joué, au cours de ce siècle, dans l'évolution de la presse en général
et de la vulgarisation scientifique en particulier.

S. Le cas Yerne
Tous genres confondus, Jules Verne est l'un des plus célèbres
auteurs du x1xesiècle. Pourtant nous avons affaire, avec lui, à une
œuvre complexe combinant des éléments d'ordres divers - roma-
nesque, géographique, scientifique. Si notre xxe siècle le considère
surtout comme un inventeur en matière de science-fiction, comme
un anticipateur dans le domaine des sciences, si des cinéastes
contemporains ont implicitement reconnu, en utilisant le scénario
de ses livres, qu'il était un grand écrivain capable de créer de véri-
tables « types » scientifiques, il semble que ses contemporains l'ap-
préciaient essentiellement comme l'inventeur d'un genre nouveau,
outil de diffusion des connaissances scientifiques et techniques, le
roman scientifique.
Pour l'historien de la vulgarisation, son irruption sur la scène de
la vulgarisation apparaît comme surtout due... aux hasards de
l'existence. Il naît à Nantes, en 1828, dans une famille d'avoués et
d'armateurs. En 1848, son père l'envoie faire son droit à Paris. A
l'occasion de sa montée dans la capitale, il fréquente les milieux lit-
téraires, ne vit plus que pour l'écriture et, contre la volonté fami-
liale, commence, dans les années 1850, une carrière de littérateur:
des comédies en vers, des nouvelles publiées dans Le Musée des
76
Qui vulgarise?
familles (auquel il collabore régulièrement à partir de 1851), des
opéras-comiques en un acte dont les titres en disent long sur les
thèmes (Les Compagnons de la Marjolaine, Le Colin-Maillard,
L'Auberge des Ardennes). Il compose aussi des poèmes mis en
musique par son ami Aristide Hignard, un compositeur qui a
déjà acquis, au demeurant, quelque notoriété. A parcourir En
avant les zouaves,il nous faut cependant bien reconnaître que ces
productions n'auraient pu assurer le succès «éternel» de leur
auteur.
Cependant, la triple personnalité d'un Verne romancier, géo-
graphe et scientifique se dessine assez aisément. Il ne s'agit pas
d'une véritable conversion à la vulgarisation des sciences. Tous les
biographes s'accordent, en effet, à souligner la fascination précoce
exercée sur Verne par les sciences et les techniques, par le monde
des savants et des ingénieurs. A Nantes, son père n'était d'ailleurs
pas indifférent aux sciences : il avait même installé un cabinet de
physique. Comment ne pas voir une relation entre son origine nan-
taise et son attrait pour la mer et les espaces lointains, pour la géo-
graphie : les premiers voyages, en compagnie d'Hignard, l'amène-
ront,« pour le plaisir», en Écosse et en Norvège. Dès 1856, Verne
se plonge dans les lectures scientifiques. Et c'est finalement la ren-
contre avec le photographe aéronaute Nadar qui est, semble-t-il,
déterminante : en 1863, elle donne naissance au premier livre de
Verne, Cinq Semaines en ballon.Ce livre plaît à l'éditeur Jules Het-
zel et connaît un franc succès. Commence alors le cycle des Voyages
extraordinairesconviant le lecteur à un véritable tour du monde en
quatre-vingts livres.
Est-il besoin de s'attarder sur la vie - somme toute, banale - de
l'auteur à succès que Verne devient ? Les pages ne manquent pas
qui la décrivent ... Quelques difficultés privées (des conflits avec
Madame, une tentative d'attentat qui le laisse boitant bas et le
moral guère plus haut) le poussent à s'installer définitivement à
Amiens. Participation à l'action municipale (tendance modérée),
adhésion à la Ligue de la patrie française (antidreyfusarde), hon-
neurs académiques et étrangers... La trajectoire littéraire décidée
par la rencontre avec Nadar et Hetzel sera sans accidents. Jules
Verne reste très fidèle à son style et à son mode de travail. Notons
simplement qu'il prend, en 1866, la direction littéraire (et non
scientifique) du Magasin d'éducationet de récréation,journal pour
les jeunes créé par Hetzel en 1864 : il y publie pratiquement tous
ses romans en feuilleton avant de les réunir, comme si le Magasin
devait leur servir, pour ainsi dire, de banc d'essai!
77
Savants et ignorants
Mais, justement, comment définir précisément le genre auquel
appartiennent les romans de Verne? Sont-ils d'ailleurs d'un genre
unique? Que dire, par exemple, de Michel Strogoff (1816)? Si le
roman comporte des données descriptives sur la Russie, il ne se dis-
tingue en rien d'autres romans classiques dont l'action se déroule ...
dans le lointain. Mathias Sandor! (1885), quant à lui, s'apparente
plus au roman historique qu'au roman scientifique. En revanche,
dans certains cas, le roman est véritablement organisé par la
science : une théorie scientifique controversée à l'époque même de
Verne compose, par exemple, la trame du Voyage au centre de la
Terre (1864). Dans d'autres cas, des séquences proprement scienti-
fiques s'intègrent, par différentes techniques d'écriture (l'usage de
hublots, l'étonnement de passagers face au spectacle d'une nature
inconnue), dans le récit des Voyages et Aventures du capitaine Hat-
teras (1866) et de Vingt Mille Lieues sous les mers (1870). Dans Les
Aventures de trois Russes et de trois Anglais (l 872), ce sont les pro-
cédés de la cartographie qui sont longuement abordés. Ce dernier
roman est à l'opposé de Michel Strogoff dans la série vernienne : il
est, en effet, considéré comme le moins romanesque. Et c'est aussi
l'un des moins connus ! Est-ce à dire que le lecteur aime moins
Verne lorsqu'il apparaît à visage découvert comme un véritable
vulgarisateur des sciences ? Quelques critiques ont reproché, par
exemple, la minutie exagérée de certaines pages scientifiques de De
la Terre à la Lune (1865) et d'Autour de la Lune (1870), allant
même jusqu'à laisser entendre que le lecteur passe au-dessus sans
les lire.
Mais le plus important n'est peut-être pas là. Ne s'agit-il pas,
avant tout, pour Verne, d'imposer au lecteur un certain regard sur
les sciences et les techniques, regard plutôt optimiste au début, plus
inquiet mais toujours fasciné sur le tard ? Combien de générations
de jeunes nés aux alentours de 1870, et après, ont été marquées à
leur tour par les personnalités exemplaires ou démoniaques du
capitaine Nemo, du polytechnicien Liddenbrock, de l'ingénieur
maudit Marcel Camaret (L'Étonnante Aventure de la mission
Barsac, 1920) ou du Dr Ox ?
Les sources de l'inspiration de Verne et, plus encore, sa méthode
de travail définissent, en quelque sorte, son profil de vulgarisateur.
Ne se différenciant en rien d'Emile Zola, Jules Verne prépare très
sérieusement ses dossiers. Pour ce faire, il a des contacts avec des
hommes de science. Hetzel lui fait connaître Henri Saint-Claire
Deville, Joseph Bertrand (professeur à Polytechnique), Gratiolet
(professeur au Muséum d'histoire naturelle), le géographe Théo-
78
Qui vulgarise?
phile Lavallée. Son frère, ancien officier de marine, son cousin
Henry Garcet (professeur de maths qui relit aussi ses calculs), l'in-
génieur des Mines (et futur professeur à l'École polytechnique éga-
lement) Badoureau complètent, de vive voix, ses connaissances.
Verne n'est pas non plus avare de lecture: il fréquente à Amiens la
bibliothèque de la Société industrielle et divers articles du Musée
desfamilles écrits par d'autres vulgarisateurs, comme Arthur Man-
gin, sont sources de documentation, sur les orages, sur la mer, sur ...
tout. En créant un nouveau genre, il devient une sorte de « vulgari-
sateur de la vulgarisation ».
Verne a toujours été fidèle à la qualité de son information scienti-
fique et technique. Certes, le pessimisme qu'il a affiché face à la
science, à la fin de sa vie, l'a poussé à se complaire dans les por-
traits de savants fous, une création qui a laissé une nombreuse des-
cendance dans la science-fiction. Cependant, comme l'écrit Mau-
rice d'Ocagne, « il n'a jamais cessé de tenir en bride son
imagination, ne lui permettant pas d'échapper à la nécessité des lois
fondamentales de la physique ». Verne ne voulait, en aucun cas et à
l'encontre de Poe, « transgresser les lois les plus élémentaires de la
physique ou de la mécanique afin que, dès le début, ses fascinantes
imaginations apparaissent plausibles ». Ce dernier trait rend encore
plus forts, sans doute, les problèmes infiniment plus importants qui
dominent dans ses dernières productions : la place du scientifique
dans la société et l'utilisation pacifique du savoir. Et ce n'est pas le
moindre paradoxe ; ses derniers livres ont scandalisé ses contempo-
rains et restent encore aujourd'hui peu connus, comme si la trans-
formation de son image de vulgarisateur scientifique nous était,
tout d'un coup, insupportable. Malade, « demi-sourd et quart
d'aveugle», il meurt la plume à la main en 1905.

6. La contributionépisodiquedes littérateurs
Verne n'est pas le seul littérateur à avoir été tenté par l'aventure
de la vulgarisation : une démarche dont les raisons diverses défient
toute tentative de classification. Comment comparer, en effet, la
princesse républicaine italienne Belgiojoso, qui écrivit des livres
scientifiques pour les enfants, à Émile Desbeaux, dont les livres de
vulgarisation ont été, pendant de nombreuses années, des livres
d' étrennes et de prix ?
Émile Desbeaux est né à Bordeaux en 1845. Son père était un
personnage peu commun, poète, inventeur, auteur de théâtre, mili-
tant saint-simonien. Après des études classiques, le jeune Émile
79
Savants et ignorants
entre à l'École nationale d'agriculture de Grignon, et, s'il en sort
ingénieur, c'est pour devenir ... étudiant en droit et notaire. Ce qui
ne l'empêche pas, dès 1869, de débuter dans le journalisme, au Tin-
tamarre et à La Fantaisie parisienne. Pendant dix ans, sa carrière
sera celle d'un critique d'art et de théâtre (c'est lui qui a inventé le
mot « soiriste »), n'hésitant pas à écrire lui-même de nombreuses
pièces. C'est donc sans surprise qu'on le verra devenir secrétaire
général (1884), puis directeur (1892) du théâtre de l'Odéon, où il a
le mérite de faire connaître des auteurs jusque-là inconnus : Eugène
Brieux et Jules Renard.
A partir de 1879, il retrouve ses racines agronomiques et crée un
genre très particulier dont l'héroïne est une jeune et très cartésienne
ingénue dont les « pourquoi » et les « parce que » scandent les
pages scientifiques (Le Jardin de Mlle Jeanne, 1879, Les Pourquoi
de Mlle Suzanne, 1880, Les Parce que de Mlle Suzanne, 1881, Les
Idées de Mlle Marianne, 1883, La Maison de Nicole, 1885, Le
Secret de Mlle Marthe, 1886). Il publie également un Traité d'agri-
culture et d'horticulture (1881) et une Physique populaire (1891),
chez Flammarion, qui voisine avec !'Astronomie populaire, de
Flammarion, et la Zoologie populaire, de Brongniart. Tous ses
livres sont des ouvrages richement illustrés, d'assez grand format.
Ajoutez à cela la personnalité de ses héroïnes : de quoi plaire aux
parents en quête d'un petit Noël instructif et plaisant!

Mentionnons, pour mémoire, d'autres littérateurs plus clas-


siques, mais dont les sujets ou les styles restent particuliers :
Charles Nodier, héritier spirituel d'un Rousseau comme auteur et
comme naturaliste (il participe à la Société d'histoire naturelle du
Doubs et écrit un Essai critique sur le gaz hydrogène), Maurice
Maeterlinck, ses fourmis et ses abeilles, Lucien Biart (auteur de
nombreux romans se déroulant en Amérique centrale et traducteur
de Don Quichotte), Eugène Moret (auteur de nombreux romans sur
le thème des prisons et des prisonniers), Zulma Carraud (corres-
pondante régulière de Balzac), dont Les Métamorphoses d'une
goutte d'eau obtiennent, en 1860, un franc succès.

7. Et tant et tant d'autres...

S'ajoutent, en ce siècle d'or de la vulgarisation, la foule innom-


brable des auteurs aux situations sociales extrêmement variées et
dont nous ne connaissons parfois que le nom, ceux dont, sans nul
80
Qui vulgarise?
doute, la vulgarisation n'a pas été un souci essentiel, mais dont les
productions, souvent peu nombreuses et disparates, ont été parfois
riches d'originalité.
Sans véritablement savoir ce qui les a poussés vers cette activité,
on peut sortir du nombre, cependant, quelques professionnels de la
didactique, principalement des pédagogues qu'un enseignement
trop «classique» satisfait peu. Le xvme siècle avait laissé l'en-
seignement sous la domination des jésuites, essentiellement fait
pour former à la rhétorique ou au latin. Dès 1756, dans son Essai
sur l'éducationdes petits enfants, le chanoine Picardet revendique
une place importante pour l'étude des objets et de l'histoire natu-
relle. Il est rejoint en cela par les responsables des cabinets de phy-
sique et d'histoire naturelle qui, nous l'avons vu, ne se contentent
pas d'accumuler du matériel, mais préparent l'accueil qui sera
réservé aux scientifiques pédagogues comme l'abbé Nollet.
Cependant, cette situation perdure au début du x1xesiècle, mal-
gré la création des lycées et de centres comme le Conservatoire des
arts et métiers. Ainsi, dans ses Entretienssur la chimie et ses appli-
cationsles plus curieuses( 1841), Ducoin-Girardin met en scène un
étudiant qui, revenant chez lui« après une année d'études couron-
nées de brillants succès », se retrouve ignorant lorsque la disc•1ssion
roule sur le daguerréotype et ses effets ou sur les procédés employés
dans les usines qu'il visite.
« Il [l'étudiant] commençait à penser qu'Homère et Virgile, si
bons pour former le goût, comptent pour peu de chose dans la vie
positive et que, dans l'industrie comme dans le monde, on sait peu
de gré à l'élève d'avoir bien rendu le sens d'un magnifique passage
de Cicéron. »

Les premiers pédagogues vulgarisateurs seront donc, très sou-


vent, républicains et, à tout le moins, des réformateurs en matière
d'éducation.
Dans les années 1850, à la suite de Marie Pape-Carpentier, insti-
gatrice d'un enseignement scientifique dans les« salles d'asile», et
de Jules Delbrück, ancien consul de Prusse à Bordeaux, mais sur-
tout responsable de l'organisation des écoles maternelles et de la
direction de la Revue de l'éducationnouvelle(dont il tire son princi-
pal ouvrage, Les Récréationsinstructives),de nombreux auteurs se
découvriront une vocation pour la diffusion des sciences : Charles
Delon, par exemple, qui, entre autres tâches, s'occupe de la partie
scientifique de Mon journal, revue pour les enfants publiée chez
Hachette.
81
Savants et ignorants
Né en 1839 dans une famille de légitimistes et catholiques de
Saint-Malo, Charles Delon obtient sa licence ès sciences en 1859.
C'est alors qu'il rencontre Fanny Voisin, qu'il épouse. Sa jeune
femme, libre penseuse et farouchement anticléricale, le convertit à
ses idées, et le couple, dont les opinions sont mal accueillies dans le
milieu où il vivait, doit gagner Paris. Charles Delon fait les
démarches pour entrer dans l'enseignement public. L'un de ses
amis témoigne : « Les titres ne lui font pas défaut, mais il apprend
qu'il faut prêter serment à l'empereur ... Sa conscience lui interdit
tout net cette lâcheté. Plutôt la misère.» Pour vivre, il doit donner
des leçons à domicile. En 1869, il rencontre Marie Pape-Carpentier
qui le fait travailler chez Hachette, pour le compte de qui, outre
Mon journal, il écrit des ouvrages de vulgarisation des techniques :
Mines et Carrières, Le Fer, la fonte et l'acier, Histoire d'un livre.
La vie de Mme Gustave Demoulin est encore plus profondément
marquée par l'enseignement. Son mari, ancien apprenti, retourne
dans sa ville natale, Saint-Quentin, après avoir été reçu, en 1842, au
concours de professeur de dessin industriel. Il organise les services
des écoles de cette ville et publie de nombreux opuscules pédago-
giques. Mme Demoulin, elle-même enseignante, se spécialise dans
la rédaction d'ouvrages consacrés à la physique et à l'histoire natu-
relle, notamment dans la Bibliothèque des écoles et des familles
(Hachette), de 1881 à sa mort, en 1907.
D'autres membres du corps enseignant s'orientent vers la vulgari-
sation. Dans les années 1890, des instituteurs se voient confier la
tenue de conférences populaires. Les noms de Ferdinand Faideau,
professeur, Félix Hément et Eugène Garban, inspecteurs, Eugène
Lefebvre, professeur au lycée de Versailles et à l'École normale
supérieure de l'enseignement primaire de Saint-Cloud, reviennent
le plus souvent dans les annonces de l'époque.
Enfin, une cohorte d'amateurs témoigne de l'enracinement de la
vulgarisation des sciences dans la société du x1xesiècle. Retenons
notamment: Louis Fortoul, auteur de petits contes moraux scienti-
fiques et techniques, fut employé de bureau toute sa vie (il a, par
ailleurs, débuté dans la Revue de l'éducation nouvelle, de Jules Del-
brück); Ernest Schnaiter (l'oncle du journaliste Camille Schnaiter),
militaire de carrière; Van Bruyssel, consul général à La Nouvelle-
Orléans, puis résident pour l'Argentine et le Paraguay; Paul Gouzy,
polytechnicien puis militaire de carrière, mais aussi collaborateur
de journaux républicains ; le très prolifique Eugène Muller, biblio-
thécaire à la bibliothèque de l' Arsenal ; Henry de La Blanchère, spé-
cialiste des aquariums et de la photographie ; et même Maurice
82
Qui vulgarise?
Sand, fils de George, montreur de marionnettes à ses heures (Le
Monde des papillons, préfacé par George Sand et loué dans La
Revue des Deux Mondes).
D'autres cas, tous plus étonnants les uns que les autres, comme ce
Charles Beaugrand, membre de plusieurs sociétés savantes, de pro-
fession ... inconnue et ô combien polygraphe : Beaugrand publie une
comédie vaudeville en un acte (L 'Influenza),des petits monologues
à réciter dans la revue Cri-Cri,où s'illustrent Courteline, Allais et
Coppée, un Guideillustré.Souvenirsde l'aquariumdu Havreet sur-
tout, dédiées à Charles Richet, Les Promenadesdu Dr Bob qui, en
1886, reçoivent le prix de la Société pour l'instruction élémentaire.
Les vulgarisateurs du x1xe siècle constituent donc un groupe
social et professionnel très complexe, où chacun peut aborder un
thème que l'autre ignore : il le fait à sa façon, pour un public
souvent très «ciblé».
Camille Schnaiter voyait dans cette diversité, qui pouvait parfois
conduire plusieurs auteurs à traiter des mêmes sujets, un critère de
démocratie. Constatant, dans Cosmos,que l'année 1864 a été riche
en Annuairesde la science,le journaliste écrit qu'il serait « embar-
rassé si les auteurs avaient traité leur sujet à un point de vue
commun, car tous ont choisi les mêmes questions ou à peu près » ;
mais, continue-t-il, il se sent« fort à l'aise, car la manière de chacun
diffère nettement de celle des autres».
Cet aspect de bric et de broc, avons-nous envie de dire, quelque
peu amateur, reflète la diversité d'un domaine très varié qui inté-
resse des publics eux aussi divers dans leurs désirs et leur curiosité.
Tout vulgariser, à l'usage du jeune apprenti qui sait à peine lire ou
pour l'instruction du pharmacien qui s'abonne à La Nature,est une
tâche qui raisonnablement ne pouvait pas être confiée au même
«spécialiste».

3. La premièremoitié du xxesiècle :
contrasteset diversité

L'histoire de la vulgarisation, avec le xxe siècle, devient de plus


en plus difficile à écrire, tant semblent se multiplier les risques
d'oublis et de distorsions. Les raisons de cette difficulté? Dispa-
rition des « grands spécialistes évidents», diversification des
«lieux» où s'exerce désormais cette activité, développement et
83
Savants et ignorants
transformation des nouveaux moyens de communication,
complexité accrue de la science elle-même ? De tout cela un peu,
aggravé par le fait que la matière de la vulgarisation est, du même
coup, devenue de plus en plus mobile et fugace : la science vulgari-
sée est désormais une science de l'actualité et disparaît souvent
avec elle, avant que des éléments de cette science nouvelle ne s'in-
tègrent et ne se figent dans les programmes scolaires. De fait, le
développement de l'enseignement scientifique à tous les niveaux de
l'éducation peut, sans doute, rendre compte de cette trans-
formation, car, nous le verrons, dans les années 1905-1910, le
nombre de journaux et de livres de vulgarisation scientifique a une
forte tendance à décliner. Par ailleurs, la guerre « victorieuse » de
1914-1918 n'a probablement pas eu les mêmes conséquences que la
guerre «perdue» de 1870, si on songe au nombre d'articles et de
livres qui, déplorant l'infériorité scientifique de la France par rap-
port à l'Allemagne et la désignant comme l'une des causes de la
défaite, militaient pour la revanche. Et pourtant, parallèlement, la
science continue à prodiguer des sujets d'émerveillement: la TSF,
le plus lourd que l'air, la relativité, les premières matières plas-
tiques, la chimiothérapie... Mais, finalement, la richesse du sujet
autant que l'absence de recul ne facilitent guère les bilans !

1. Scientifiquesplus que vulgarisateurs


Paul Langevin et Jean Perrin ont été, du point de vue qui nous
occupe, des savants modèles, à la fois incontestés dans le domaine
de leurs travaux originaux et soucieux de faire connaître et partager
leurs découvertes et la science de leur temps. Leurs engagements
politiques ont certes contribué à leur popularité, mais celle-ci est
avant tout une réponse positive du public à leur volonté de donner
une image du scientifique pour qui la vulgarisation est un devoir.
En ce sens, Perrin et Langevin ont apporté un souille nouveau à la
vulgarisation : ils sont parmi les premiers très grands scientifiques à
avoir eu cette conception de leur métier. ·
Paul Langevin est né en 1872 sur la butte Montmartre, dans une
famille de condition très modeste. Après son brevet élémentaire, il
est reçu premier en 1888 à l'École de physique et chimie de la ville
de Paris, qui vient juste d'être fondée - en recrutant de jeunes
« brevetés » et en finançant une partie des études, cette école per-
mettra l'intégration dans le corps des ingénieurs de nombreux fils
de classes modestes. Langevin est déjà ingénieur lorsqu'il entre à
84
Qui vulgarise?
l'École normale supérieure en 1894. En 1902, il soutient une thèse
de docteur ès sciences et obtient un poste de suppléant au Collège
de France, où il sera nommé professeur en 1909. Comparable à
Einstein par ses qualités de théoricien, il fut aussi un découvreur
fécond ; c'est à lui en particulier que l'on doit, pendant la guerre de
1914-1918, le moyen de détecter les sous-marins par les ultrasons.
S'il a peu écrit de livres consacrés à la vulgarisation proprement
dite (il signe cependant, avec Henri Poincaré et Edmond Perrier,
Ce que disent les choses,en 1930), on lui doit de très nombreuses
conférences sur la science et ses applications. Il est aussi parmi les
premiers scientifiques à s'être intéressé à la communication radio-
phonique, ainsi qu'en témoignent ses conférences radiodiffusées au
poste national de Radio-Paris, dès 1936 (Entretiensphilosophiques
et Ce que la civilisationmoderne doit à la recherchescientifique).
Sur ce chemin encore peu fréquenté, précisons qu'il a été précédé,
en 1930, par Georges Colomb, alias Christophe (l'auteur du Savant
Cosinuset du Sapeur Camember et ancien professeur de sciences
naturelles au lycée Condorcet, à Paris, puis sous-directeur du labo-
ratoire de botanique de la Sorbonne).
Longtemps compagnon de route du Parti communiste français,
auquel il adhéra en 1946, Paul Langevin s'est battu toute sa vie
dans les rangs des pacifistes et des adversaires du fascisme. Il est
mort en décembre 1946. Ses cendres ont été transférées au Pan-
théon en 1948, en même temps que celles de son grand ami Jean
Perrin.

Jean Perrin, lui, était né à Lille en 1870, fils d'un capitaine d'in-
fanterie sorti du rang. Après la mort prématurée de son père, il
achève à Paris des études commencées à Lyon : il entre à l'École
normale supérieure et y rencontre Langevin.
Les débuts de Perrin comme chercheur scientifique sont éblouis-
sants: à vingt-quatre ans, il apporte la preuve directe de l'existence
de l'électron. C'est le début d'une activité qui va le conduire à la
démonstration expérimentale de l'existence des atomes. Un livre
fameux, intitulé Les Atomes précisément, qu'il fait paraître en
1913, résume l'essentiel des travaux - dont les siens - qui appor-
taient un début de réponse aux vieux rêves des philosophes grecs.
Dès 1898, il est chargé d'un enseignement de chimie-physique à la
Sorbonne, enseignement qu'il assurera jusqu'en 1935. En 1926, il
reçoit le prix Nobel de physique pour ses travaux sur« la structure
discontinue de la matière ». Sous-secrétaire d'État à la Recherche
scientifique de septembre 1936 à juin 1937, il joue un rôle décisif
85
Savants et ignorants
dans la création du palais de la Découverte, création décidée à l'oc-
casion de !'Exposition universelle de 1937, vouée, on s'en souvient,
aux arts et aux techniques. Après la défaite et l'armistice de 1940, il
avait pu gagner les États-Unis, où il meurt en 1942. Outre son livre
classique sur Les Atomes, on lui doit, dans le domaine de la vulga-
risation, Les Éléments de la physique (1930 et 1937), Grains de
matière et de lumière(1935 et 1948), A la surfacedes choses(1940)
et, enfin, La Science et /'Espérance( 1948), recueil posthume d'ar-
ticles et de discours.

Fils d'Edmond Rostand ( 1868-1918), l'auteur célébré de Chante-


cleret de Cyranode Bergerac,et de la poétesse Rosemonde Gérard,
Jean Rostand, né à Paris en 1894, a connu dans le domaine familial
de Cambo une enfance protégée à l'extrême, bénéficiant à domicile
d'une éducation très littéraire. Comme il l'a expliqué lui-même,
c'est parce qu'il fut conquis par les ouvrages de ... vulgarisation de
Jean-Henry Fabre qu'il voulut, très jeune, être naturaliste. Après
quelques essais peu convaincants d'études et de recherches dans le
cadre universitaire de la science «officielle», il trouve rapidement
la voie qu'il suivra toute sa vie, celle d'un scientifique amateur et
indépendant, réduit à ses propres ressources, mais animé d'une
curiosité infatigable pour la biologie des petits animaux sur lesquels
il expérimente : malgré cette « solitude », il laissera son nom à quel-
ques découvertes.
Ses premiers ouvrages, Le Retour des pauvres( 1919), La Loi des
riches (1920), Les Familiotes et Autres Essais de mystique bour-
geoise ( 1925), révèlent des préoccupations littéraires et philo-
sophiques que Rostand manifestera dans toutes ses œuvres et qui
leur donneront un sel particulier. Son premier livre de vulgarisation
scientifique proprement dit paraît en 1925. Chromosomes,artisans
de l'héréditéet du sexe sera suivi de cinquante-six autres livres, aux-
quels il faut ajouter sept recueils de pensées et de réflexions philo-
sophiques : le premier de ceux-ci, qui nous fait connaître une autre
facette de la personnalité de Rostand, Penséesd'un biologiste,date
de 1938. Pour rester dans le cadre temporel de cette étude, citons
parmi ses principaux ouvrages ceux qui parurent avant la Seconde
Guerre mondiale : De la mouche à l'homme ( 1948), L 'Évolution
des espèces, histoire des idées transformistes(1932), L'Aventure
humaine: du germe au nouveau-né(1933), suivi de Du nouveau-né
à l'adulte ( 1934) puis de De l'adulte au vieillard(1935), La Vie des
crapauds,puis La Vie des libellules( 193 5), / nsectes( 1936), Biologie
et Médecine(1939).
86
Qui vulgarise?
Jean Rostand, qui est mort en septembre 1977, avait acquis la
réputation d'un sage écouté: il n'hésita pas, après la guerre, à inter-
venir de nombreuses fois contre l'armement atomique et la peine
de mort. Comme Perrin, comme Langevin, comme bien d'autres
vulgarisateurs, il était très sensible à l'évolution sociale du monde.
Il avait été élu à l'Académie française en 1959.

Pour plusieurs raisons, Georges Claude occupe une place à part


dans l'histoire de la vulgarisation scientifique du xxe siècle. Grand
inventeur industriel plutôt que scientifique au profil classique,
homme d'extrême droite au sein d'une population de vulgarisateurs
presque toujours « progressistes », « politique » marginal pour qui
la science appliquée est aussi un argument électoral, il invente, à
l'occasion d'une candidature à la députation, la conférence spec-
tacle scientifique destinée à un public d'électeurs populaires.
Ce personnage original est né en 1870 à Paris. Son père, qui avait
été instituteur avant de devenir finalement sous-directeur des Gla-
ceries de Chauny, s'occupa lui-même de son éducation. Entré en
1886 à l'École de physique et chimie de Paris, comme Langevin, il
en sort avec le titre d'ingénieur. Chef de laboratoire dans une usine
électrique, puis cadre responsable dans diverses sociétés indus-
trielles, il montre, en 1897, que l'acétylène dissous dans l'acétone
est transportable sans danger et facilement utilisable pour la sou-
dure. En 1912, il met au point un procédé industriel d'obtention de
l'air liquide ; en 1917, il préconise un procédé de synthèse de l'am-
moniac (sous une pression de l'ordre d'un millier d'atmosphères) et
finalement invente l'éclairage au néon (1926). Ces réussites tech-
nologiques de première importance lui vaudront d'être élu à l' Aca-
démie des sciences en 1924.
En 1928, il est candidat aux élections à Fontainebleau, où il s'op-
pose au candidat sortant, vedette du Cartel des gauches. A cette
occasion, il présente son programme « apolitique » au cours de réu-
nions où des expériences illustrent ses propres travaux, devant un
public de paysans curieux. Battu de justesse, il revient à ses projets
et à ses inventions et adhère à... l'Action française. Son attitude
résolument pro-allemande pendant l'Occupation, dont son livre De
l'hostilité à la collaboration( 1941) porte le témoignage, lui vaudra,
à la Libération, d'être exclu de l'Académie des sciences et d'être
poursuivi en Cour de justice en 1945. Fervent admirateur de Jules
Verne, qui, a-t-il dit, lui avait fait comprendre le pouvoir de l'ima-
gination scientifique et confirmé son goût pour la recherche, il avait
fondé, à l'âge de vingt-quatre ans, la revue L 'Étincelle électrique,
87
Savants et ignorants
avec le but de rendre l'étude des phénomènes électriques « aussi
plaisante que possible ». Il a publié en 1901 L 'Électricité à la portée
de tout le monde, qui, en 1908, avait déjà connu dix rééditions. « Il
n'hésite pas à aller chercher le grand public là où il se trouve, au
Luna-Park par exemple» : en 1910, il tient lui-même un stand inti-
tulé « Scientia » ; il y montre les étonnantes propriétés de l'air
liquide et des fantasmagories aux couleurs nationales dispensées
par des tubes au néon ou au mercure. Parmi ces badauds qu'il
séduit, il recrute quelques futurs collaborateurs pour la société
Claude! Signalons enfin qu'il s'est intéressé à la communication
audiovisuelle en faisant réaliser en 1936 un film consacré à ses
propres recherches et à ses essais (infructueux) sur l'utilisation de
l'énergie thermique des mers. Georges Claude est mort en 1960.

D'autres grands scientifiques n'hésitent pas à prendre la plume :


le zoologiste Edmond Perrier ( 1844-1921), directeur du Muséum
d'histoire naturelle, Louis Houllevigue (1863-1944), camarade de
promotion de Painlevé à l'École normale supérieure, professeur de
physique à la Sorbonne, tous deux auteurs de plusieurs livres scien-
tifiques pour les jeunes et tous deux chroniqueurs scientifiques au
journal Le Temps, Jacques Duclaux (1877-1978), spécialiste des
colloïdes, professeur au Collège de France et fils d'Émile Duclaux
(1840-1904) - compagnon de Pasteur et son successeur à la tête de
son Institut, mais aussi fondateur de l'École des hautes études, dont
l'un des buts était, à l'origine, d'aider à produire des conférences
populaires de meilleur niveau, Louis Roule (1861-1942), titulaire
de la chaire des poissons et des reptiles au Muséum d'histoire natu-
relle, Alphonse Berget (1860-1934), professeur à l'Institut océano-
graphique, qui inaugura la première chaire de physique du globe en
Sorbonne ( 1899) et directeur d'une nouvelle collection Biblio-
thèque des merveilles chez Hachette, mériteraient aussi les hon-
neurs de ce palmarès. Certes, ils écrivent ou «communiquent»
moins que les autres, mais, comme Paul Langevin et Jean Perrin, ils
répondent tous à l'appel du recteur Louis Liard ( 1846-1917), appel
lancé à l'aube du xxe siècle et que rappelle Houllevigue dans Du
laboratoire à l'usine : « Ceux qui ont la tâche de distribuer la
science ont compris que l'heure était venue d'élargir leur enseigne-
ment, que, par-delà le public restreint de leurs étudiants, s'étendait
la foule de ceux qui ont besoin de se pénétrer, non des sciences
elles-mêmes, mais de l'esprit scientifique.»
Ces quelques grandes figures emblématiques de « savant commu-
nicateur» ne doivent pas faire oublier les nombreux autres scienti-
88
Qui vulgarise?
tiques qui, à un moment ou à un autre de leur carrière, se sont
préoccupés de partager leur savoir.

2. Vulgarisateursplus que scientifiques

Marcel Boll, l'abbé Moreux apparaissent aussi, pour d'autres rai-


sons, comme des cas particuliers. Mais, dans cette histoire, quels
sont les vulgarisateurs qui ne sont pas des cas d'espèce? Sans qu'ils
aient jamais mérité la réputation de scientifiques de premier plan
comme Perrin ou Langevin, ils ont, chacun dans leur discipline,
côtoyé la recherche et ont chacun produit une œuvre de vulgarisa-
tion des plus abondantes.
Marcel Boll est né en 1886 à Paris, où son père était vice-
président du conseil municipal. Ingénieur de l'École de physique et
chimie, comme Langevin et Claude, puis agrégé de physique et doc-
teur ès sciences, il fut professeur de chimie et d'électricité à l'École
des hautes études commerciales, où il dirigea une équipe de
recherche aux ambitions très multidisciplinaires : physique,
logique, calcul des probabilités, psychologie. Il est mort le 12 août
1971.
Sur les 86 volumes qu'il a signés, seul ou en collaboration, 25 ont
été traduits en huit langues. Les Deux Infinis, L 'Électricitéà la ville,
à la campagne,en auto, L 'Électronet les Applicationsde l'électricité
furent publiés dans la Bibliothèque d'éducation scientifique. Chez
Larousse, il signa quatre volumes dont les titres en disent ... long sur
les contenus: La Chimie au laboratoireet à l'usine, dans la nature
et dans la vie, Qu'est-ceque... le hasard? l'énergie? le vide? la cha-
leur? la lumière? l'électricité?le son? l'affinité?, Pour connaître...
la relativité, l'analogie, l'inertie, la gravitation, le choc, l'in-
candescence,la luminescence,la fréquence et Idées nouvellessur...
l'électron,les piles, les dynamos, l'alternatif, l'induction, la radio, la
télévision,les ultrasons.
La carrière du chanoine Théophile Moreux, dit l' « abbé
Moreux », est encore moins classique. D'un côté, par bien des
aspects, elle nous montre un homme qui n'aurait pas déparé dans la
galerie de ses collègues du siècle précédent, comme l'abbé Moigno
ou Camille Flammarion; de l'autre, cet homme fait partie, comme
Jean Rostand ou Georges Claude, d'une seconde génération de
scientifiques vulgarisateurs qui furent, ainsi qu'ils l'ont écrit, for-
més indirectement par les premiers, ceux du x1xesiècle. Il est né en
89
Savants et ignorants
1867 à Argent-sur-Sauldre, dans le Cher. Son premier formateur est
son père, instituteur. Si, en 1889, Théophile Moreux devient pro-
fesseur de mathématiques et est ordonné prêtre en 1891, il avouera
que c'est la lecture de Camille Flammarion, alors qu'il était tout
jeune, qui lui a transmis sa passion des astres. C'est un cardinal, le
cardinal Boyer, qui le libère des tâches d'enseignement et lui offre
sa première lunette astronomique ! En 1900, il est en contact avec
l'observatoire de Flammarion et, en 1908, il entreprend la construc-
tion de son propre observatoire à Bourges, qu'il paie avec les droits
d'auteur de ses premiers ouvrages. Il publie plusieurs articles scien-
tifiques de bonne tenue, sur les tâches solaires notamment. Suivant
l'exemple d'Arago et de Flammarion, il signe, en 1927, un ouvrage
d'initiation à l'astronomie, Le Ciel et l'Univers, qui est salué
comme « le grand ouvrage attendu depuis un demi-siècle ».
Après de nombreux ouvrages de vulgarisation sur l'astronomie, il
diversifie sa production dans la Bibliothèque d'éducation scienti-
fique qu'il dirige chez Doin : cette collection est destinée, comme il
l'écrit, « à compléter les maigres études d'un jeune homme studieux
sorti de l'école primaire». Il y rédige Pour comprendre l'arith-
métique, Pour comprendre Einstein, Pour reconnaître les fleurs,
Pour comprendre la géométrie dans l'espace et les courbes usuelles,
La Science mystérieuse des pharaons et... Pour comprendre le grec et
le latin. De 1920 à 1939, il est rédacteur en chef du quotidien
Ouest-Éclair, où, presque tous les quinze jours, ses articles sur la
science, très branchés sur l'actualité (un tremblement de terre, des
inondations ...), font deux colonnes en première page.
Deux détails de sa vie finiront de nous le rendre attachant. Des
confidences font état d'une relation que l'abbé entretenait à Paris
avec une marquise de haut rang. Cette dame, à l'image de la mar-
quise de Fontenelle, prenait un grand intérêt à la conversation de
l'astronome. Enfin, soupçonné, non sans raisons, d'avoir aidé des
israélites, il est arrêté en 1943 par la Gestapo et connaît les prisons
de Bourges, d'Orléans et de Fresnes. Il meurt le 13 juillet 1954. Et,
si son observatoire a été vendu puis en partie détruit, une rue de
Bourges perpétue sa mémoire.

3. Henry de Graffignyet Baudry de Saunier:


deuxfigures oubliées
Raoul Marquis est né en 1863 dans la Haute-Marne à Graffigny-
Chemin, village qui lui fournit son pseudonyme, Henry de Graf-
figny. Il est mort en 1934 . Par bien des caractères de sa biographie,
90
Qui vulgarise?
Henry de Graffigny est un homme du XIXe siècle égaré dans le xxe.
En effet, il débute comme graveur sur bois (il exécutera lui-même
les gravures de plusieurs de ses livres). Dès vingt ans, d'après cer-
tains de ses écrits qui rassemblent beaucoup d'éléments bio-
graphiques, il se lance très tôt dans l'aventure des ballons et il ren-
contre Camille Flammarion et Édouard Charton (à qui il dédiera
plusieurs livres). Il semble être alors devenu ingénieur civil en pas-
sant par l'une des nombreuses Écoles d'ingénieurs civils de la fin du
XIXe siècle. Il entame parallèlement sa carrière de vulgarisateur qui
sera à l'image de celle des grands fondateurs du genre : ses livres
seront de types très différents. Son premier livre date de 1888 (Le
Liège),puis à son palmarès figurent des guides techniques (Hygiène
pratiquede l'aviateuret de l'aéronaute,Catéchismedes chauffeurset
des apprentismécaniciens),des romans scientifiques (Électropolis,
Laurent le mécanicien, Un drame à toute vapeur,La Caverneau
radium) et même, entre 1910 et 1912, une quinzaine de pièces de
Guignol ayant très souvent pour thème le voyage et la science (Le
Malade récalcitrant), pièces qu'il double d'un manuel pour
construire soi-même son théâtre Guignol (Le Théâtre Guignol,
constructionet installation).A partir de 1930, il écrit aussi de petits
romans dans les collections à cinquante centimes, petits romans
qui, comme ses pièces de guignol, introduisent dans leur trame des
techniciens ou des scientifiques: Pour son enfant met en scène un
jeune mécanicien de chemin de fer, Tu es un assassin,un policier
ayant fait des études de chimie dans sa jeunesse à l'École de phy-
sique et chimie de Paris.
Il collabore à de nombreuses revues: avant le tournant du siècle,
comme d'autres vulgarisateurs du XIX\ il écrit dans Le Musée des
familles, puis il crée lui-même La Scienceuniverselleen 1888, avant
d'être pendant un an rédacteur en chef de La Maison illustrée.Avec
l'un des grands de la littérature pour enfants de l'entre-deux-
guerres, Arnould Galopin, il s'occupe du Petit Inventeur, la pre-
mière revue exclusivement scientifique destinée aux jeunes. Enfin,
dans les années trente, il tient la chronique scientifique du quoti-
dien Ouest-Éclairaprès sa rencontre avec l'abbé Moreux (qui l'ap-
pellera « mon ami »), alors rédacteur en chef du journal.
Parallèlement à cette carrière, il s'implique dans toutes les nou-
veautés : d'abord membre d'une société d'aéronautique, il fait plu-
sieurs ascensions (qu'il rappelle dans Récits d'un aéronaute); il
expérimente le « cycle à pétrole » (du Doubs à Paris, puis Brest et
retour à« la vitesse de vingt-neuf kilomètres») et est rédacteur au
91
Savants et ignorants
Cycle, au Vélocipède illustré, à L 'Industrie du cycle. On peut aussi le
considérer comme le fondateur d'un genre : le catéchisme technique
(Manuel de poche du cycliste, Catéchisme de l'automobile à la portée
de tout le monde).
Ce genre cultivé par Henry de Graffigny - qui privilégie une
«science» très pratique et très quotidienne -, c'est aussi celui de
Baudry de Saunier que rien, a priori, ne destinait à la vulgarisation
scientifique. Né à Paris en 1865, il interrompit des études de droit
pour fonder Le Roquet, petite feuille littéraire dans laquelle écrivit
Jules Renard. Mais, vers 1890, c'est le coup de foudre pour la bicy-
clette : il abandonne la littérature pour enfourcher « la petite
reine ». Dès lors, il sera, comme il le dit, « gavé sans arrêt par la
science de merveilles nouvelles », et toute sa vie sera marquée par
son dévouement à la cause de la vulgarisation, notamment à la vul~
garisation des moyens de communication modernes : quand l'auto-
mobile apparaît, il prend le volant et quand la TSF - la « sans-
fil » - se développe, il manipule le condensateur et la lampe à trois
électrodes.
Les titres de ses ouvrages ne nous étonnent guère : Le Cyclisme
théorique et pratique (1892), L 'Art de bien monter la bicyclette
(1894), L 'Automobile théorique et pratique (1897), Les Recettes du
chauffeur ( 1901), L 'Art de bien conduire ( 1906), Initiation à la TSF
(1923). Il collabore à La Nature, mais surtout tient des chroniques
régulières à L'I/lustration (du 11 mai 1895 jusqu'à sa mort, le 31
décembre 1938). Il faut aussi retenir de lui deux ouvrages qui ont
eu (et ont toujours, sous d'autres formes, bien sûr) une très grande
diffusion: L'Examen pour le permis de conduire (515 000 exem-
plaires jusqu'à la mort de son inventeur) et Le Code de la route
commenté (300 000 exemplaires vendus). Il milite aussi au Touring
Club de France : il est rédacteur en chef de La Revue du TCF et
entre en campagne, comme il est écrit dans la notice nécrologique
que lui consacre L 'Illustration, « pour exalter le tourisme, améliorer
le confort des hôtels et développer le goût du camping auto-
mobile ». Enfin, il dirige deux importantes collections de vulgarisa-
tion: la Bibliothèque Omnia puis la Collection Baudry de Saunier,
chez Flammarion. Ces deux collections sont constituées de multi-
ples petits manuels de l'amateur, nous dirions du« bricoleur»: La
Réparation de /'automobile, La TSF pour tous, La Petite Médecine
chez soi, L'Éiectricité moderne. Pour l'écriture de tous ces manuels,
il sollicite de très nombreux ingénieurs et techniciens. Tout au
cours de sa vie, il a aussi œuvré pour la vulgarisation de ... la vulga-
risation.
92
Qui vulgarise ?

4. Un grand no,ateur: Jean Painle,é

Un homme, que rien ne destinait à ce rôle, a été l'artisan d'une


révolution dans le domaine de la vulgarisation des sciences: Jean
Painlevé. Jean Painlevé a fait véritablement entrer la vulgarisation
des sciences dans le domaine de l'audiovisuel. Si d'autres ont pré-
cédé Jean Painlevé dans l'utilisation des« images mobiles» comme
moyen de recherche scientifique, il est sans doute le premier à avoir
voulu montrer au grand public ces images jusqu'ici réservées aux
spécialistes.
Fils de Paul Painlevé ( 1863-1943), mathémacien connu, plu-
sieurs fois ministre et président du Conseil, Jean Painlevé est né en
1902 à Paris. Au moment où il préparait Polytechnique, il bifurque
et s'intéresse à la biologie. Il obtient une licence ès sciences et entre
au laboratoire d'anatomie et d'histologie comparées de la Sor-
bonne, où il commence des travaux sur les phénomènes vitaux du
protoplasme de la cellule. En 1924, en collaboration avec M. Parat,
il publie sa première note aux Comptes rendus de l'Académie des
sciences.
Parallèlement, il mène une vie dynamique, c'est le moins que l'on
puisse dire : en 1925, il s'adonne à la course automobile, on le voit
aussi jouer quelques pièces de théâtre d'avant-garde et apparaître
dans des films !
Le télescopage de cette double carrière se concrétise en 1928 : le
film L'Œuf d'épinoche, de la fécondation à l'éclosion lui sert de
communication à l'Académie des sciences - film qui, paraît-il,
scandalisa certains. Le cinéma n'était-il pas l'outil idéal pour
suivre ... le développement de la cellule ? Son premier film tourné à
l'intention d'un public moins choisi est contemporain : La Daphnie
ou Puce d'eau. En 1930, il fonde l'Institut de cinématographie
scientifique, qui aide les travaux des chercheurs, par la production
d'appareils adaptés à chaque cas.
Mais Painlevé ne pouvait évidemment pas oublier son passage
dans le monde artistique: en 1936, il réalise, avec le sculpteur René
Bertrand, un film en couleurs avec des marionnettes (un Barbe-
Bleue humoristique). Son goût pour la communication la plus large
le conduit à la réalisation, avant la guerre de 1939, de plusieurs
films de vulgarisation à destination du grand public. Pieuvre, Our-
sins comme Daphnie sont muets, Hippocampe, le cheval marin,
Crabes et Crevettes, Assassins d'eau douce sont sonores. Les images
93
Savants et ignorants
de son Vampirefont les délices des surréalistes. Enfin ses Solutions
françaises, qui retracent la vie de savants français, ont été confis-
quées par les Allemands pendant l'Occupation et Painlevé dut lui-
même, en 1945, payer les frais de saisie de son film !
De la même manière que Painlevé avait fait appel à un grand
musicien pour la partition musicale de Barbe-Bleue,et attachant
une particulière importance à cette partition, il demanda à Darius
Milhaud de composer la musique d' Hippocampe et à Delannoy
celle de Crabeset Crevettes.
Hippocampe représente, en 1934, une nouvelle et importante
innovation : il s'agit du premier film subaquatique tourné directe-
ment par un plongeur. A cette occasion, Painlevé fonde le Club des
sous-l'eau (sic) avec le commandant Le Prieur et il utilise le sca-
phandre autonome que celui-ci vient de mettre au point.
En 1936, il contribue activement à la mise en place des sections
« cinéma biologique et subaquatique» du palais de la Découverte.
Doit-on ajouter que la carrière de Painlevé, comme d'autres grands
vulgarisateurs, s'est continuée après la Seconde Guerre mondiale,
pendant laquelle il se consacra à la lutte contre les nazis ? Avant et
après la guerre, on le retrouve, en effet, comme réalisateur de nom-
breux films pour le palais de la Découverte (Histoiregéologiquede
la chaîne des Alpes).
Enfin, sa participation à la fondation de l'Association radio-
télévision émissions mondiales (ARTEM), en 1939, dit son rôle de
pionnier dans tous les domaines de l'audiovisuel. Jean Painlevé est
mort en 1989.

Ce sont cette diversité et cette originalité des vulgarisateurs qui,


si elles défient une catégorisation trop stricte pour l'historien,
assurent, en fin de compte, la couverture de tous les champs et de
tous les publics, mais aussi la mise en œuvre de toutes les formes
qu'a prises la vulgarisation au cours des siècles qui nous occupent,
formes que nous allons maintenant passer en revue. Elles en ont,
probablement aussi, permis l'émergence.
QUATRIÈMEPARTIE

Comment vulgarise-t-on ?

Des buts différents, parfois contradictoires, des publics variés,


parfois confondus, des auteurs éclectiques, d'autres monoma-
niaques ... les voies et moyens qu'a empruntés la vulgarisation, au
cours de ses trois siècles d'existence, ne pouvaient être eux-mêmes
que très divers.
Les revues et les livres - la vulgarisationpar l'écrit- représentent,
en quantité, le genre le plus commun: c'est aussi celui qui a laissé le
plus de traces pour l'historien. Mais il existe bien d'autres façons de
communiquer les sciences, les unes ayant eu plus de succès que
d'autres: les conférences populaires puis la radio - la vulgarisation
par l'oral-, les vignettes et autres illustrations, les vues sur verre, la
photographie et le cinéma scientifiques - la vulgarisation par
l'image-, les cabinets d'histoire naturelle, les musées et expositions
scientifiques, les jouets - la vulgarisationen trois dimensions- ont
très souvent touché de larges publics, alors que, pour originaux
qu'ils fussent, les promenades et les sorties instructives, les labo-
ratoires scientifiques populaires, la poésie ou le théâtrescientifiques
sont restés embryonnaires. Certaines formes de vulgarisation,
enfin, défient toute tentative de classification trop stricte: les fée-
ries scientifiques, les musées anatomiques et toutes les présenta-
tions scientifiques et techniques dans les tètes foraines qui ont
explosé à partir de 1850.

1. La vulgarisationpar l'écrit

J. Les re,ues
Il n'y a rien d'étonnant à ce que toute présentation ordonnée des
multiples revues qui ont été mises à la disposition du public soit
« une entreprise difficile et comme une gageure » tant elles furent
nombreuses. Faut-il préciser leur public en retrouvant d'hypothé-
95
Savants et ignorants
tiques registres d'abonnement ? Faut-il essayer d'évaluer leur succès
en retrouvant leur tirage dans de tout aussi hypothétiques archives
ou en mesurant leur durée de vie ? Faut-il dresser des tables analy-
tiques de leurs sujets ? Faut-il dresser la liste de leurs collabora-
teurs, pratiquement aussi longue que la liste de leurs articles ? Ce
n'est pas pur hasard que rares sont les téméraires qui ont osé entre-
prendre toutes ces tâches.
Nous nous contenterons ici de quelques indications quant aux
formules choisies par ces revues, formules qui dépendent du (des)
public(s) au(x)quel(s) elles sont censées s'adresser, de leurs centres
d'intérêts scientifiques, mais aussi de l'ambiance générale des
époques où elles sont nées, ont vécu et ont parfois prématurément
disparu.
1. Le public de ces revues
Le public revendiqué par toutes ces revues est très varié. Il est le
plus souvent. .. indéterminé, sinon indéterminable. Elles s'affirment
destinées à « tous », au « grand public », à un « public populaire »,
à toutes« les personnes qui n'ont plus le temps, dans leur vie pro-
fessionnelle, de continuer à se tenir au courant des sciences ». Elles
sont écrites aussi bien dans un dessein utilitaire que plus largement
culturel (objectifs de La Nature- 1873-1939, du Vulgarisateur uni-
versel -janvier à mai 1874 -, de La Science et la Vie, entre autres).
D'autres titres, à visées plus strictement pragmatiques, traitent de
la photographie, de l'électricité, de la bicyclette, mais ont un public
d'amateurs tout aussi indéterminés. Le Vélocipède illustré s'adresse
en priorité aux fanatiques de la petite reine, mais sans exclusive.
Certains signes permettent de caractériser plus précisément peut-
être les lecteurs d'Omnia: aux annonces de demandes d'emploi, on
note qu' « un jeune homme de vingt ans demande place pour
conduire automobile toutes marques » alors qu'il est « resté déjà
trois ans dans une même maison»; aux offres d'emploi, « la Mai-
son Humber recherche un bon dessinateur connaissant [lui aussi]
très bien l'automobile ».
Les revues hygiénistes sont marquées par leur dominante pédago-
gique. Elles veulent toucher aussi bien les médecins que·les patients
éventuels: La Gazette de santé (1773-1829 puis 1833-1836 puis
1841-1843) s'adresse aux femmes du monde et aux curés, Le Petit
Moniteur de la santé, journal populaire de médecine et d'hygiène,
éphémère supplément hebdomadaire du Petit Moniteur (1885-
1887), revendique « parmi ses abonnés un nombre croissant d'insti-
tuteurs» chargés d'enseigner des rudiments d'hygiène, soit dans les
96
BIBLIOTIIEQUE DE VULGARISATION
LIVRES

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,.sY1J· LA
CHYMIE
CHARITABLE .,
ET F .A C 1 LE,
EN FAV~UR DES DAMES:• .
· 'I'ROJSIE 'ME EDITION.

~ :U~-,,,.. A P. A R·1 S, . .
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Saint J,1cqucs, dt·vant la Fontaine.
._ _:_, Sev~r~J..~~pr it.1~..
M DC. LXXXV, 1. ·
'(ll'IIU friviûgt a-,dl!r,6111i#1'
:
U6J

Entretiens sur la pluralité des mondes de B. de Fontenelle La Chymie charitable et facile de


(frontispice, gravure de Pican, 1727, Bibliothèque nationale, Marie Meurdrac resta longtemps
photo Roger-ViolleL). anonyme (coll. Jean Jacques) .

... à la page de titre de la première édition de )'Histoire naturelle de l'homme de Buffon,


best-seller du xvnl" siècle (B. N., photo J.-L Charmel) .
A.GRONOHES,
... et son frontispice (coll. Daniel Raichvarg) .

LETTRES

LES RÉVOLUTIONS
LII S4V4BT DE VU,L.AGE.
DU GLOBE
ALEXANDRE BERTRAND
ENTIIITIINS
SURL'INDUSTRIR
FRANÇAISE. .._. _,,..,,,_ .. .,,..... .. ....,..,_..,. .. r.. -.,..,_. .
a \l lYl •I D• NOTSa
•.&a Cl. •• aaAJU».
PU ••• AU.GO, ftœ D&D.1.WONT, AD, U~GNIA.:0, ne.
D• '•poillt,.dllap"P"-

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D'UNE PRitFACE
HUl'rltJLB

.. -
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ÛJl'l«xi<( .

PAR ,1. BERTRAND

PARIS
PABl8' COLLBC'TJON HETZEL
J. HETZEL, LIBRAIRE , tDJTEUll
LANGLOIS ET LECLERCQ, 18, au• u.coa, 18
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ou.rtTIT rouctT ·~
DANS LE CORPS HUMAIN
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PAR LE DOCTEUR

AUGUSTIN GA ·LOPIN
l'ROFES~EUR DE PHYS IOLOG IE GÉNÈRALE ET D'HYGI ÈNE . LA U RÉAT DES
0
HO PITA UX , DE L'È CO I.E DE MÉDE CIN!! ET DE L AC AD ÉMIF. DES SCIENCES

.1
..·.'
ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
2 2, RUE HUYGHENS , PARIS (x1v '')
Les Excursions du Petit Poucet dans le corps humain et dans les animaux, du Dr Augustin
Galopin (18"86)furent rééditées par son fils Arnould en 1928 (Bibliothèque de l'INRP) .
Abbé TH.MOREUX

LA SCIENCE
MYSTERI EU5E
DESPHARAONS

Chez GASTON DOIN Ed ite u r d PARIS /

LE ROM A N DE LA S C IENCE •
" • 1 " 1
CHARLES BRUNOLD

INSECTES LA

SARABANDI
ÉTERNELLE
DIALOGUES SUR LA MATIÈRE
Dam, cJ1aq ur: époqut, il exiBtc 1m mmlo
d'((C il~q,ii se placenu-dtssus dt tous/ra
ti11
Otlll't' $, qui lu r~ um~, let uti/Uc, les
Mhlim e ta,u. Il n'y a point dt dou.lt
91u, dt ,wtrc ù mpl , f't ,oil lt phgsicUn
qu,itit1tne le grand r61t ,
P AUi. V .\ J.tMY .

ffi

L IBRA IRIE HACH E TTE

... quelques auteurs el quelques titres de l'entre-deux guerres (coll. Daniel Raichvarg, Bibliothèque
del 'INRP pour Marcel Boil) .
Comment vulgarise-t-on?
écoles, soit dans les conférences populaires. L 'Hygiènecontempo-
raine ou le Trésordes familles des villes et des campagnes(1875-
1876) du Dr Augustin Galopin traite de « l'hygiène individuelle,
scolaire, positive, sociale, agricole, industrielle, commerciale, mili-
taire, maritime, aérienne, publique, de l'enfance, de la jeune mère,
de la nourrice, de l'adolescence, de l'âge adulte et de la vieillesse ».
La plupart du temps, les revues pour les jeunes comportent, dès
leur titre, des qualificatifs qui ne laissent aucun doute quant à leur
clientèle: L'Ami des enfants (1782-1783), Le Magasin d'éducation
et de récréation(1864-1915), La Pressedes enfants(1855-1857), Le
Journalde la jeunesse (1852 puis 1873-1919, qui a repris, en 1916,
Le Magasin d'éducationet de récréation),Le Petit Françaisillustré
(1889-1905), Le Petit Inventeur(1923-1929).
On peut d'ailleurs se demander si le public qu'atteignent ces
revues est toujours bien celui que ciblent leurs propres prospectus
publicitaires ou leur éditorial de présentation. Les réclames qu'elles
contiennent, leur « courrier des lecteurs » indiquent parfois de
curieuses incertitudes : « tous » ne signifie décidément pas « tout le
monde».
Dans le cas des revues qui s'adressent aux jeunes, le lecteur
moderne peut s'interroger sur les difficultés de compréhension que
devaient y rencontrer leurs lecteurs. Ces revues étaient-elles bien
lues et si oui, à partir de quel âge ? Huit ans, dix ans, quatorze ans ?
Et pourtant, le numéro du 22 novembre 1855 de La Presse des
enfants - directeur : Victor Meunier - nous offre « la lettre d'une
petite amie qui n'a pas dix ans » :
« Je pense bien avoir trouvé le mot de l'énigme du dernier
numéro.
» Ce serviteur de l'homme le plus utile, et qui est si fort et si
lourd, doit, bien sûr, être l'ancre marine qui est attachée au navire
avec une grosse, grosse chaîne très longue, mais très longue, et dont
l'un des bouts est attaché au navire, et l'autre à l'ancre qui est tout
au fond de la mer, dans le sable.
» Je vous salue bien sincèrement,
» Ernestine Herrebrecht. »
2. Questionsde formule, de style et d'ambition
En fait, on peut, pour la commodité, distinguer trois grands types
de revues quant aux manifestations d'une volonté de faire
connaître la science.
Dans les premières, les sciences n'alimentent qu'une rubrique
parmi beaucoup d'autres, dans les deuxièmes, elles sont le centre
97
Savants et ignorants
même de la revue et sa raison d'être, enfin, dans une troisième caté-
gorie, la revue est consacrée essentiellement à une science ou à une
technique particulières, sans pour autant être une revue scientifique
à proprement parler.
Dans les revues généralistes, au milieu d'articles consacrés à la
littérature, à la politique ou aux voyages, un nombre plus ou moins
limité d'articles abordent les sciences et les techniques: Le Magasin
pittoresque(fondé par Édouard Charton en 1833 et qui disparaît en
1913), Le Musée desfamilles (fondé en 1833 également et où vont
s'illustrer de très nombreux vulgarisateurs), Je sais tout, absorbé par
Lectures pour tous en 1934, L 'Illustration ( 1843-1944), qui a ses
chroniqueurs scientifiques réguliers, spécialisés ou non - Merlieux,
Grosclaude, Baudry de Saunier - ou épisodiques - Flammarion,
Berthelot.
A cette formule nous pouvons rattacher d'innombrables alma-
nachs. Dès l'an X de la République, Les Étrennes mignonnes et Le
Petit Théâtre de l'Univers suivent l'actualité des découvertes des
savants et de la vie tumultueuse des animaux du Muséum d'histoire
naturelle. Comme le note Geneviève Bollème, « le ton et la forme
des almanachs changent au x1xesiècle: les mots d'esprit remplacent
les farces, l'observation et la réflexion succèdent aux récits prodi-
gieux. Désormais l'inouï est raisonnable et l'étrange devient scienti-
fique », on passe « des accouchements prodigieux aux longévités
extraordinaires », des « voitures circulant à Paris à la girafe
envoyée en présent à S.M. Charles X par le pacha d'Égypte». En
1884, Mme Gustave Demoulin propose une saynette intitulée La
Sciencede Matthieu Lambert. Au savoir de l'instituteur, la clientèle
paysanne préfère les connaissances météorologiques que le bon-
homme Matthieu doit à la lecture attentive de l'almanach (voir
p. 25).
Les revues pour les jeunes sont essentiellement des revues généra-
listes. La plus célèbre d'entre elles, Le Magasin d'éducation et de
récréation,lancée par Jules Hetzel en 1864 et disparue en 1915, a
deux directions. Si Verne et Hetzel s'occupent de la section litté-
raire, Jean Macé est le directeur de la section scientifique ; on y
trouve la signature du chimiste Henri Sainte-Claire Deville (le
découvreur de l'aluminium), de l'architecte Viollet-le-Duc, de l'as-
tronome Camille Flammarion, de l'entomologiste Jean-Henry
Fabre et du géographe Élisée Reclus. Même répartition des tâches
entre Charles Delon - la science et la technique - et Marie Pape-
Carpentier - la littérature - dans Mon journal (Hachette, 1881-
1925). Dans Le Rayon de soleil (1874-1905, puis 1921-1934), spon-
98
Comment vulgarise-t-on ?
sorisé par la SPA naissante, « Le triomphe [poésie]», « Tendresse
filiale » et... « Pierres lithographiques » alternent sous différents
avatars. La rubrique scientifique de Rie et Rac (1929-1940) est
d'abord l'œuvre d'Alphonse Berget, océanographe, puis, de la mort
de Berget, en 1934, jusqu'à celle de la revue elle-même, pendant la
Seconde Guerre mondiale, c'est le règne de Georges Colomb (Chris-
tophe), qui avait déjà officié de main de maître dans Le Petit Fran-
çais illustré (« Le petit jardin de Pierre »).
Les articles qui composent les diverses parties de la rubrique
« Sciences et techniques» de ces revues sont eux-mêmes d'une
grande diversité.
Les premiers sont liés à l'actualité : dans Je sais tout du 15 février
1909, à la rubrique «Nature», Camille Flammarion décrit « Les
colères de la Terre» après « l'effroyable catastrophe qui a fait, en
l'espace d'une nuit, de la Sicile et de la Calabre, ces contrées si favo-
risées, des terres de désolation » ; dans le numéro du 15 mai 1909
de la même revue, à la rubrique « Science », le Pr Élie Metchnikoff
peint le portrait de quelques « Martyrs de la science », parce que,
« dernièrement, le jeune interne Basy recevait la Légion d'honneur
pour un acte admirable de courage professionnel ».
D'autres adoptent la forme de feuilletons scientifiques qui
copient le feuilleton littéraire : Histoire d'une bouchée de pain de
Jean Macé paraît d'abord, comme nous l'avons vu auparavant,
dans La Presse des enfants, avant d'être édité en volume. Plus tard,
dans Sciences et Voyages, on peut suivre, en 1934, La Science folle,
roman scientifique et d'aventures de l'ingénieur-agronome Georges
Delhoste, ou Deux Mille Ans sous la mer de Léon Groc, auteur de
plusieurs ouvrages dans la collection Grandes Aventures et Voyages
excentriques (L 'Émetteur inconnu, La grille qui tue).
On trouve aussi des petites séquences pratiques (« petits procé-
dés » dans Le Musée des familles) ou amusantes : « amusements
physiques » dans le même Musée des familles, jeux scientifiques
(reconnaissances d'animaux ou de plantes, devinettes, petites mani-
pulations). Les premières expériences amusantes de Tom Tit, qui
paraissent dans L 'Illustration pendant cinq ans dans les années
1880, en sont probablement le meilleur exemple, compte tenu de
leur idée directrice : étant publiées dans une revue pour adultes, les
parents-lecteurs pourront les présenter à leurs enfants.
Moins fréquentes, enfin, des monographies, toujours brèves, et
dont les sujets sont laissés à la libre imagination de leurs auteurs.

Les revues générales de sciences et techniques sont surtout desti-


99
Savants et ignorants
nées à un public plus mûr et plus exigeant : elles ont été extrême-
ment nombreuses et de durée de vie très inégale (exceptionnelle-
ment plus de dix ans). Elles portent souvent, dans leur titre, la
référence explicite aux buts qu'elles se proposent -Le Vulgarisateur
universel (1874), Vulgo, organe scientifiquepopulaire (1910), Le
Vulgarisateur (1882), La Science universelle ( 1885-1901 ), La
Scienceillustrée(1887-1905), La Sciencemoderne(1924-1931), La
Sciencepopulaire(1880-1884), La Sciencepour tous (1856-1888),
La Sciencepour rien ( 1881). Les plus durables furent Cosmos,de
l'abbé Moigno, La Nature,de Gaston Tissandier, et La Scienceet la
Vie,de Paul Dupuy. Le Petit Inventeur,première revue uniquement
tournée vers les sciences et les techniques pour les plus jeunes, nous
l'avons dit, n'a duré que de 1923 à 1929.
Aux divers types d'articles qu'on peut trouver chez leurs
consœurs généralistes, ces revues ajoutent des articles plus étoffés et
plus diversifiés : Vulgo,en 1910, décrit « nos écoles scientifiques et
techniques », insiste sur « l'utilité du bâillement », met en garde
contre « les falsifications du beurre », débat de « l'efficacité du 606
d'Erlich » (contre la syphilis) ou s'interroge sur « les techniques
d'embaumement des morts» dans son numéro de la Toussaint.
L'histoire des savants - Lavoisier, Pasteur, Chevreul, Edison en
vedette -, les drames de la science - les accidents en aérostats -,
l'évolution des techniques - l'invention du cinématographe, la
variolisation de Jenner - complètent le tableau.
Enfin, des chroniques alertent le lecteur à propos des autres
formes de vulgarisation. L'analyse de ces chroniques est du plus
grand intérêt. En effet, elles comportent, selon les cas, une présenta-
tion et une critique de livres et d'autres revues, et, pour les plus
récentes, des films scientifiques, ou bien des commentaires sur la
vie des musées scientifiques et la description des expositions scien-
tifiques ou bien encore une présentation des « merveilles de la
petite industrie » - sous-entendez : les jouets scientifiques.

Les revues très spécialisées qui avaient des thèmes très proches
du quotidien ont pu durer plusieurs décennies - certaines conti-
nuent encore. Les plus florissantes furent les revues sur la santé et
sur le jardinage - La Gazettede santé date de 1773, Le Vulgarisa-
teur et Messagerde l'hygiène (1890-1922 avant de devenir Vie et
Santé), Le Bon Jardinier,almanachhorticole(dirigé par la dynastie
Vilmorin, 1758-... au moins 1897), Le Petit Jardin illustré (1893-
1938, absorbé par L'Ami desplantes).Mais, là encore, que de tenta-
tives ont vite avorté ! Le Petit Journalde la santé ne dure que cinq
100
Comment vulgarise-t-on?
ans (1888-1893), Le Petit Moniteur de la santé, que quatre ans et La
Médecine éclairéeun an (1791-1792). Leurs articles appartiennent
aux mêmes catégories que ceux des précédentes revues, ne traitant,
bien évidemment, que du sujet vedette. Citons encore La Lumière
électrique (1879-1894), avant de devenir L'Éc/airage électrique,
puis Le Journal universelde l'électricité,Le Vulgarisateurde la pho-
tographie (1892-1910), Le Vélocipède illustré (1869-1870, puis
1874-1890), Omnia, revuepratique de locomotion(1906-1914, puis
1920-1936), La Maison illustrée(1889-1891).
Leurs sujets d'intérêt peuvent être très variables : L 'Électricité
énumère les brevets déposés entre chaque livraison et dispense les
petits conseils d,ami bien informé. Omnia inaugure une discussion
sur la consommation des voitures en 1906 (« la Berliet est un véri-
table dromadaire ») ou diffuse des connaissances scientifiques de
« dernière heure ».
La distinction entre les revues de bricolage ou de loisirs, d'un
côté, et les revues de praticiens plus ou moins au fait de la science,
de l'autre, n'est pas encore très nette. Ainsi, les éditions Bernard
Tignol (qui seront reprises par Gauthier-Villars dans les années
1910) publient plusieurs revues (et collections) qui témoignent de
- cette ambiguïté. Il en est de même pour Le Spectateur militaire
(1826-1914), dont le public est, bien sûr, très ciblé - Le Spectateur
« est ouvert à tous les officiers studieux désirant concourir par leurs
travaux aux progrès des sciences militaires». Perdu au milieu d'ar-
ticles touchant à l'histoire des armées, des grandes batailles et des
questions de stratégie, Wilfrid de Fonvielle y tient une rubrique
consacrée aux sciences et techniques intéressant au premier chef ses
lecteurs : !'aérostation, la météorologie, la photographie, la radio.
Dans les années qui précèdent la Grande Guerre, les sciences dis-
paraissent: certes, on nous explique encore « la lumière électrique
et son emploi à la guerre », mais on ne parle que de la disposition
militaire des projecteurs. 1914 marque aussi la disparition du Spec-
tateur militaire, appelé à des activités moins théoriques.
3. Questionsd'intendance: les problèmesfinanciers
Le marché des revues de vulgarisation a toujours été troublé.
Malgré les bonnes intentions - « nous ferons tous nos efforts »,
« notre but est de rendre la science accessible à tous » -, Vulgo
durera moins d'un an. La Science universelle,avec Bitard, Flamma-
rion et de Graffigny aux commandes, n'aura pas plus longue vie
malgré de présomptueuses annonces : « La Science universelle,par
son prix relativement modique, pourra être lue avec intérêt et par
101
Savants et ignorants
tous, à l'atelier et dans la famille ; sa place est dans tous les salons,
dans toutes les bibliothèques : ce sera le guide le plus sûr. » En dépit
de leurs titres ronflants, Science et Nature, revue internationale
illustréedes progrèsde la scienceet de l'industrie ou bien Science et
Nature, revuepopulaire des sciences naturelles et de leurs applica-
tions auront respectivement 50 et 15 numéros (décembre 1883-
novembre 1885 et janvier 1907-mars 1908).
D'autres revues ne durent qu'un printemps (L 'Hygiène contem-
poraine d'Augustin Galopin sort en tout et pour tout 11 numéros,
Le Vulgarisateuruniversel, 9, La Science pour rien ne trouve des
lecteurs que pour ... 4 livraisons). Les restructurations internes ou
externes sont nombreuses: La Lumière électrique (1879-1894)
devient L 'Éclairageélectriqueen 1908, puis Le Journal universelde
l'électricitéjusqu'en 1916, La Sciencepour tous devient La Science
française en 1889 (jusqu'en 1901, où elle disparaît), L 'Aventure
(1927-1929) devient Rie et Rac en 1929.
Les causes de ces difficultés et de ces échecs sont sans aucun
doute complexes. Les guerres de 1870, 1914 et 1939, les crises des
années 1930 ont, par exemple, marqué la fin de nombreuses revues.
Les formules étaient-elles trop monotones et la concurrence trop
vive dans un marché finalement vite saturé? Non seulement La
Science pittoresqueressemble comme une sœur à La Science illus-
trée, mais les équipes rédactionnelles sont interchangeables - Louis
Figuier, Arthur Mangin, Camille Flammarion, Adolphe Bitard,
Henry de Graffigny se promènent d'une revue à l'autre. Les textes à
lire étaient-ils trop denses et trop longs ? Le succès de la mise en
page « textes-photos » de La Scienceet la Vie, largement inspirée de
l'américain Popular Mechanics et sur lequel nous reviendrons,
serait là aussi pour témoigner que le difficile équilibre entre texte et
image peut être trouvé, sans assurer pour autant le succès. Avec la
même formule, Sciences et Monde, Sciences et Voyagesn'ont pas
tenu.
Le dernier numéro d'une revue garde rarement la trace de ce qui
précède le naufrage. Par pudeur ? La fin de La Sciencepopulaireest
sinistre : le numéro 232 du 24 juillet 1884 est un 16-pages encore
abondamment illustré, le numéro 243 du 10 octobre n'est plus
qu'un 4-pages sans illustrations.
Trois exemples, ceux de Cosmos, de La Sciencepittoresqueet de
La Science et la Vie sont révélateurs des mœurs, de la vie et de la
mort de ce genre de publication.
Rappelons que l'abbé Moigno a assumé la direction de Cosmos
jusqu'à ce que Seguin Ainé en devienne propriétaire, en 1863. L'in-
102
Comment vu/garise-t-on?
génieur et grand inventeur Seguin, qui ne manquait aucune occa-
sion de s,affirmer comme le neveu de Montgolfier, avait aussi beau-
coup d,autres idées, sociales, qu,il ne demandait qu,à faire partager
par une presse à sa disposition. Moigno a raconté les circonstances
de sa rupture avec son riche commanditaire. Les circonstances sont
complexes et méritent que nous nous y arrêtions quelque peu :
« M. Seguin Ainé avait voulu acquérir de M. de Montfort la pro-
priété de Cosmos,dans le double but de se procurer un concours
efficace pour le triomphe de ses théories scientifiques et de m,assu-
rer une position indépendante. Mettant immédiatement à exé-
cution ses généreuses intentions, il fit acquitter pour moi diverses
dettes montant à la somme totale de 13 500 francs. De mon côté, je
consentis à ce que mes appointements, fixés par M. de Montfort au
chiffre de 5 400 francs par mois, fussent réduits momentanément à
200 francs. Jtabandonnais pour éteindre ma dette une somme men-
suelle de 300 francs. [...]
» Après cinq ou six années, quand il fut certain pour moi que ma
dette était intégralement remboursée, je demandais qu'on la décla-
rât éteinte et que le chiffre de mes appointements fût ramené à
500 francs, car 200 francs ne suffisaient pas même à indemniser
mes collaborateurs. J,appris alors seulement que, loin de diminuer,
ma dette avait atteint le chiffre énorme de 20 944 francs parce que
l'on mettait à mon compte l'annuité d,une assurance sur ma vie de
20 000 francs, servant de garanties aux avances qui m'avaient été
faites.»

Un procès s'ensuivit, gagné par Moigno. Cela n'empêcha pas


Cosmoset Les Mondes(la nouvelle revue de l'abbé) de se réunir de
nouveau après 1881. A l'évidence, la gestion financière de toutes
ces revues ne devait pas être simple.
L'histoire comparée de la mort de La Sciencepittoresqueet de la
naissance de La Scienceet la Vie nous donne, probablement, l'une
des clefs de toutes ces difficultés.
Le dernier éditorial « à nos abonnés » d'Eugène Lacroix, membre
de la Société industrielle de Mulhouse et directeur propriétaire de
La Sciencepittoresque,le 10 mai 1867, vaut d'être cité longuement.
Il est exceptionnel par l'ensemble des détails qu'il nous fournit sur
la vie - la survie - d'une revue scientifique dans la seconde moitié
du XIXe siècle.

« Notre petite revue scientifique a été suivie et rédigée jusqu'à ce


jour avec le plus grand soin, et nous croyons pouvoir dire que,
103
Savants et ignorants
parmi les journaux qui se sont donné la mission de vulgariser la
science et d'en rendre l'étude attrayante, La Science pittoresque
illustréeavait sa place au premier rang.
» Donc, le succès d'estime, nous l'avons obtenu, mais non le suc-
cès financier, qui seul pouvait nous permettre de continuer cette
publication. Notre ambition était cependant modeste: nous n'eus-
sions demandé qu'à rentrer dans nos déboursés, mais, malgré nos
efforts, nous n'avons pu y parvenir et joindre, comme on dit vul-
gairement, les deux bouts.
» Un coup d'œil rétrospectif sur l'existence de cette publication
nous expliquera peut-être, du moins en partie, les causes de son
insuccès.
» Créée en 1855 par une société d'hommes instruits, elle parut
régulièrement pendant un certain temps et, sous son titre de Musée
des sciences,elle obtint assez de succès pour couvrir ses frais et
même laisser quelques bénéfices à son directeur et aux rédacteurs
qui le secondaient. Mais, pendant la quatrième année, le Musée
soutint des polémiques malheureuses[ ...], il y eut un désarroi dans
la rédaction et dans l'administration ; le journal commença à
paraître d'une manière irrégulière, et, mal à propos croyons-nous,
échangea son titre contre celui de Sciencepittoresqueillustrée.Les
articles sérieux devinrent de plus en plus rares, [...] et l'opération
devient si mauvaise que l'imprimeur dut acheter le journal pour se
couvrir d'une partie de sa créance et chercher à récupérer ce qui lui
était dû pour ses déboursés d'impression.
» C'est dans ces conditions que l'achat de La Sciencepittoresque
nous fut proposé, alors qu'elle ne comptait plus qu'un petit nombre
d'abonnés, restés fidèles à l'infortuné journal, malgré les vicissi-
tudes qu'il avait traversées. [...] De mai 1865 à fin décembre, nous
étudions les moyens d'améliorer la publication à tous les points de
vue. Nous faisons partir tous les abonnements du 1erjanvier. Nous
réduisons le prix de dix à six francs. Nous faisons paraître le journal
régulièrement et nous enrichissons notre publication d'articles ori-
ginaux.
» Pour encourager les nouveaux abonnements, nous commen-
çons une nouvelle série en 1866, afin que les nouveaux abonnés,
sans être obligés de prendre la collection des années précédentes,
aient cependant quelque chose de complet. Et enfin, tous ces efforts
faits, nous terminons l'année avec 774 abonnés. Nous sommes alors
sur le point de cesser. Aujourd'hui, 10 mai 1867, nous sommes à
665 abonnés, soit avec une augmentation de 92 seulement sur le
chiffre correspondant de l'année dernière à la même époque. [...]
104
Comment vulgarise-t-on ?
» Or, comme il faudrait 4 000 à 5 000 abonnés pour couvrir les
frais de notre publication, nous préférons cesser de la publier. »

Suit un bilan détaillé des frais et recettes d'une année de la mal-


heureuse revue qui se termine par ce constat sans appel :
« Déficit pour une année : 17 130 francs.
» Nos lecteurs comprendront que ces chiffres ont leur éloquence
et justifient la détermination que nous avons prise de cesser la
publication de La Science pittoresque. »

Une interview que Paul Dupuy, le fondateur de La Science et la


Vie, donne à la revue L 'Atlas constitue un autre document qui
éclaire la vie économique de ces revues de vulgarisation. Le journa-
liste Jules Fortin insiste, en effet, beaucoup sur le sérieux qu'exigent
de telles entreprises: M. Dupuy, certes député, est surtout codirec-
teur du Petit Parisien et, à ce titre, a construit « un formidable
outillage mécanique à la fois rapide et précis qui fait l'admiration
des propriétaires des grands journaux américains eux-mêmes ».
Nous apprenons ainsi que Paul Dupuy « a réorganisé la grande
imprimerie que la Société du Petit Parisien possède à Clichy pour la
manufacture de ses publications annexes»: Nos loisirs, journal-
revue de la famille (1906-1914 puis 1919-1938), Le Miroir, revue
entièrement illustrée par la photographie, qui deviendra le très
connu Miroir des sports, L 'Agriculture nouvelle (1891-1939) - « les
deux premières comptent parmi les journaux que Dupuy a per-
sonnellement fondés avant d'en arriver à La Science et la Vie». Et
ce n'est pas tout: Dupuy a aussi créé« la papeterie modèle de Nan-
terre, cette usine colossale dont les machines tournent nuit et jour
et fournissent non seulement les soixante-dix tonnes de papier
nécessaires [par jour] au Petit Parisien, mais encore tout le papier
qu'emploient certains autres grands quotidiens. »
Paul Dupuy raisonne en vulgarisateur, mais il raisonne aussi en
patron : certes, « il faut suivre les passionnantes péripéties du pro-
grès », mais, parmi les revues qui existent, « les unes sont trop tech-
niques tandis que les autres ravalent la science par une vulgarisa-
tion enfantine et maladroite, véritablement indigne » ; par ailleurs,
« d'après nos calculs - et nous sommes dans une maison où l'on sait
établir un prix de revient -, pour que la proposition fût intéres-
sante, il faut tirer à près de cent mille. Or écouler chaque mois cent
mille exemplaires d'une publication scientifique à un franc, ce
n'était pas, a priori, chose facile».
Les qualités économiques de la maison mère ajoutées aux quali-
105
Savants et ignorants
tés de la formule et au choix des vulgarisateurs - nous retrouvons
Perrier, Houllevigue, Langevin, Flammarion, le Dr Toulouse ... -
font que le pari est gagné.

2. La scienceaux quotidiens
La présence d'une rubrique scientifique tenue régulièrement par
un publiciste avait été, on s'en souvient, l'objet d'une sérieuse que-
relle entre François Arago et Jean-Baptiste Biot en 1837. Dans la
première moitié du x1xesiècle, l'Académie des sciences, seule, avait
pour vocation de communiquer des résultats scientifiques : pré-
tendre diffuser les nouveautés des sciences supposait nécessaire-
ment s'alimenter à sa source. La présence d'étrangers assistant aux
débats de la communauté académique inquiétait plus d'un savant,
Cuvier et Biot en tête. Qu'allaient donc bien comprendre et écrire
les journalistes ?
Les débuts du feuilleton scientifique remontent à 1825. Son
inventeur fut Alexandre-François Bertrand, ancien polytechnicien
qui avait démissionné de l'École en 1815 pour des raisons poli-
tiques. Cofondateur du Globe,il y tint, jusqu'à sa mort accidentelle
en 1831, le feuilleton, grâce aux renseignements que lui fournissait
son fils, le mathématicien et académicien Joseph Bertrand. Mais
rapidement, sous l'impulsion de François Arago, et surtout après la
mort de Cuvier en 1832, le monopole académique va disparaître ;
des dispositions sont prises pour faciliter le travail des « publicistes
scientifiques » : ils assistent aux séances, une salle est mise à leur
disposition pour qu'ils puissent accéder plus aisément au contenu
des mémoires, avant que ne soient publiés, à partir de 1835, les
Comptes rendus hebdomadairesde l'Académie des sciences.Cela ne
va pas sans quelques heurts : Humboldt surnomme Alfred Donné,
chroniqueur du Journal des débats, le « laiteux Donné» (il avait
publié quelques travaux sur le lait), Saigey, feuilletoniste au Natio-
nal, se voit interdire l'entrée de l'Académie par Arago lui-même!
Si le « feuilleton scientifique » prit ainsi naissance grâce aux posi-
tions libérales de certains savants, il bénéficia lui aussi du déve-
loppement de la presse quotidienne, sous l'impulsion d'Émile de
Girardin.
Comme tous les autres feuilletons - artistique, littéraire, judi-
ciaire, théâtral -, le feuilleton scientifique a, presque toutes les
semaines, l'honneur du bas de la première et de la deuxième page.
Aux résumés des « lundis » de l'Académie des sciences, les publi-
cistes ajoutent des renseignements provenant des séances d'autres
106
Comment vulgarise-t-on?
sociétés : le feuilleton du vendredi 8 juillet 1836 de La Presse est
composé du résumé des travaux de la séance du 4 juillet de l'Acadé-
mie des sciences, de la séance générale du 6 juillet de la Société
d'encouragement pour l'industrie nationale et de la séance du 29
juin de la Société royale et centrale d'agriculture. Bientôt, quelques
brèves informations ouvrent au lecteur la porte d'autres sociétés
scientifiques plus ou moins huppées. Le 21 septembre 1836, tou-
jours dans La Presse,A. Lembert signale que le ministre de l'ins-
truction publique vient d'accorder une somme de trois mille francs
au Pr Coste (du Muséum d'histoire naturelle) pour une série de pré-
parations et de dessins destinés à présenter les connaissances de
l'embryologie comparée. Le journaliste commente, dans le même
article, l'exposition des fleurs, des fruits et des légumes que la
Société d'horticulture de Paris vient d'ouvrir dans !'Orangerie du
Louvre.
Un nouvel élan est donné après 1850. Selon le rédacteur en chef
du Cerclede la presse scientifique- créé en 1857 par Louis Figuier
(de La Presse),Lecouturier (du Pays) et Félix Roubaud (de L'illus-
tration)-,« le public témoignait quelque fatigue des abstractions et
des promesses de la théorie [...]. L'Exposition de 1851 vint rappeler
l'attention générale avec force sur les choses de la science; car cette
fois, il s'agissait de bien-être individuel et de richesse collective, et
chacun s'y intéressa, voulut toucher et voir, de près ou de loin, la
puissance nouvelle, l'industrie, issue des applications de la
science». On comprend, dès lors, la diversification et le succès du
feuilleton : il répond à une réelle curiosité. Ainsi se structure un
modèle qui dure jusque dans les années 1890, qu'il soit appelé
« Revue des sciences » (Le Correspondant),« Bulletin du monde
scientifique » (La Presse)ou, tout simplement « Sciences » (L 'Opi-
nion nationale): aux nouvelles des académies, témoignant des
avancées officielles de la science, s'ajoutent, selon la personnalité
du publiciste, des informations sur l'industrie, des visites à dif-
férents laboratoires, des comptes rendus de lecture de livres ou de
revues... Exemple parmi d'autres, dans L'Univers illustré du
24 août 1878, la « Revue scientifique» du Dr E. Decaisne nous
parle d'une note « fort intéressante » de Boussingault sur « la
composition du lait de l'arbre à vache que lui a proposé à l'analyse
Alexandre de Humboldt », de la fièvre jaune au Sénégal, d'une
exposition des abeilles qui s'est tenue à Bruxelles et enfin de la
chasse au point de vue hygiénique.
Dans les années 1890, le modèle change. Pour Le Petit Journal,
Le Temps ou Ouest-Éclair,ce ne sont plus les académies qui ont le
107
Savants et ignorants
monopole de la science qui passionne le lecteur : à partir de 1892,
dans Le Petit Journal, il ne reste, pour témoigner de la vie de l'Aca-
démie des sciences, que quelques lignes en quatrième ou cinquième
page - et encore sa parution est-elle très irrégulière. Dès cette
époque, les journalistes recherchent le « scoop » scientifique « à la
une» et ce scoop n'est, par définition, ni prévisible ni fréquent. On
retrouve ainsi en première page sur trois colonnes, le 9 juillet 1892,
un article de Thomas Grimm sur la méthode de rajeunissement du
Pr Brown-Séquard et de ses injections d'extraits testiculaires. Le
28 juillet 1892, deux colonnes du même Thomas Grimm, quelques
jours après l'éruption de l'Etna, font le point, dans un entretien
avec le Pr Daubrée, sur les connaissances en matière de volcanolo-
gie. Le 1erjanvier 1895, la venue du Dr Behring, inventeur du vac-
cin contre le croup, est, pour Jean sans Terre (pseudonyme de
Pierre Giffard, plus tard fondateur de journaux sur le vélo), l'occa-
sion d'expliquer que « Paris vient de posséder pendant quelques
jours une des plus jeunes gloires de la science médicale » ; le journa-
liste suit Behring dans ses déplacements à l'Institut Pasteur (visite
sous la direction d'Émile Roux) ou à l'École vétérinaire (visite sous
la direction de Nocard), avant son départ pour Cannes et l'Algérie,
« où l'attendent de nouvelles et incessantes recherches sur le cho-
léra ». De même, en janvier 1910, après les inondations catastro-
phiques qui succèdent au tremblement de terre de Messine, la
rédaction du Petit Journal demande à Camille Flammarion de don-
ner son point de vue sur les comètes que le populaire désigne
comme responsables de « cette succcession de phénomènes naturels
si inquiétants». Le 12 mars 1910, c'est l'abbé Moreux qui com-
mente, en première page, le prochain passage de la comète de Hal-
ley et « la terreur ridicule de la fin du monde ». On retrouve l'abbé,
le 2 février 1930, dans Ouest-Éclair.A la suite des « secousses sis-
miques ressenties à l'ouest de la France ces temps derniers»,
Moreux se demande si l'on peut « prévoir les tremblements de
terre? Oui, mais ... ». La visite d'Einstein à Paris au printemps de
1922 donne lieu à des débats sur la théorie de la relativité et, du
même coup, sur les difficultés de sa vulgarisation dans Le Figaro,
Le Temps, La Victoire... Le commentaire scientifique à chaud - ou
presque - de l'actualité ne date pas d'hier !
Enfin, coexistant avec ce scoop de première page, une petite
chronique scientifique, pouvant aller jusqu'à deux demi-colonnes
en troisième ou quatrième page, traite de tout un peu : le pouls de la
souris, l'interprétation des étincelles, la marche des ions, les écrous
indesserrables, les conséquences du chauffage des chaudières à
108
Comment vulgarise-t-on ?
mazout, la pesanteur transformée en électricité, le danger des pis-
cines publiques, le problème du pétrole (qui n'est pas encore un
gros titre !).
Entre les deux guerres, pourtant, la science tend à disparaître des
journaux, et !'Exposition universelle de 1937 - la plus scientifique
de toutes les Expositions universelles - ne fait, finalement, pas
recette. Les soucis de la société sont ailleurs. Seul le journal Le
Temps entretient la tradition du feuilleton scientifique. En 1937,
tous les quinze jours, le physicien Louis Houllevigue tient une
« causerie scientifique»: l'actualité (« Univers 1937 », « Le gluci-
nium», « La radiesthésie») y est, de nouveau, commentée avec
quelque distance, dans un style souvent plus didactique, voire théo-
rique ... Précédant d'une semaine la causerie de Houllevigue et avec
la même régularité, le Dr Henry Bouquet rédige « Les actualités
médicales » (« Les petits périls du printemps », « Un parasite »,
« La séance de la Société des hôpitaux de Paris » ). Par leurs titres,
par leurs contenus et leur style, par leur situation dans le journal (au
bas de la troisième page), ces feuilletons sont comme une résurrec-
tion, en plein xxe siècle, de la seconde moitié du x1xe.
Les signataires de cette littérature plus ou moins de circonstance
pensaient-ils que leur production méritait mieux qu'une parution
fugitive dans un numéro de revues ou de journaux voués à l'oubli?
Un certain nombre de vulgarisateurs du siècle dernier ont réuni en
volumes leurs chroniques parues au fil des jours et des années. Tels
Babinet, avec ses articles de La Revue des Deux Mondes, Jean Ram-
bosson, qui regroupe dans La Science populaire ses articles parus
dans Le Constitutionnel et Le Pays de 1862 à 1870, ou Samuel-
Henry Berthoud, qui publie, de la même manière, Les Fantaisies du
Dr Sam, en quatre volumes. D'autres, comme Louis Figuier et son
successeur, l'ancien communard amnistié Émile Gautier, ou bien
encore Henry de Parville, recomposent leurs rubriques régulières
sous forme d'annuaires des sciences : et c'est L 'Année scientifique
(1857-1913) et les Causeries scientifiques (1861-1895).
Ces recueils répondent évidemment à des ambitions plus pares-
seuses que celles qui animent les auteurs des «vrais» livres que
nous allons rencontrer maintenant.

3. Les li,res de science ,ulgarisée


Pour de nombreux auteurs, les Entretiens sur la pluralité des
mondes (Bernard de Fontenelle, 1686), s'ils ne constituent pas le
premier ouvrage de vulgarisation, n'en représentent pas moins l'ou-
109
Savants et ignorants
vrage qui, par son succès, témoigne de l'émergence d'un nouveau
genre, le livre de science vulgarisée, ainsi que le définiront les cri-
tiques du XIXe siècle. Ce mouvement va aller s'amplifiant au cours
du xvme siècle pour exploser dans la deuxième moitié du XIXe siècle
et se ralentir considérablement, sous l'influence de raisons très
complexes, à partir de 1905 et, plus encore, après la Première
Guerre mondiale. Là plus qu'ailleurs, délimiter son sujet n'est pas
facile: multiplication des formes d'écriture choisies par les auteurs
- entretiens, histoires ou causeries, voyages, petits traités, diction-
naires -, diversité des publics - la jeunesse, les « gens du monde»,
les « dames», le public populaire -, variété des sujets - sciences
pures ou sciences appliquées; le livre de science vulgarisée repré-
sente, et de loin, le média dominant de la vulgarisation des
sciences. La difficulté est encore augmentée par les rapproche-
ments, les télescopages entre ce genre de livres et d'autres livres qui,
sous d'autres formes, vulgarisent de la science. Le manuel scolaire
de sciences, qui se développe à partir des années 1850, perturbe,
par exemple, les tentatives de classification par ses ressemblances
avec le livre non scolaire: au départ, ce ne sont que des livres de
lectures scientifiques. A l'inverse, le livre de science vulgarisée est
au catalogue des premières bibliothèques scolaires des années 1860.
Par ailleurs, de nombreux auteurs ont intégré de la « science » à des
œuvres qui font partie, de façon évidente, du patrimoine littéraire,
mais n'en appartiennent pas moins à l'histoire de la vulgarisation.
Le triomphe de Paul et Virginie ( 1790) et les conséquences litté-
raires, sinon culturelles, des « bernardines » (des femmes qui se
prennent pour Virginie) sont tels qu'ils font oublier que ce récit est
le quatrième tome des Études de la nature de Bernardin de Saint-
Pierre - et que leur auteur fut intendant du Jardin des plantes, en
1792-1793. Dans le même ordre d'idées, tout le monde connaît l'at-
tachement d'Émile Zola à la méthode de Claude Bernard ou bien
encore les réflexions transcrites par Flaubert de ces deux dévoreurs
de science que sont Bouvard et Pécuchet. Le littérateur Theuriet
n'hésite pas à placer un petit essai sur les araignées dans son recueil
1 de nouvelles Dorine ( 1899). Enfin, les rééditions contemporaines
des études de !'écrivain symboliste Maurice Maeterlinck sur La Vie
des abeilles (première édition en 1901), La Vie des fourmis ou La
Vie des termites montrent bien que les frontières entre la littérature
et la science sont toujours fluctuantes depuis l'attrait pour la bota-
nique de Jean-Jacques Rousseau (Le Botaniste sans maître) ou pour
les insectes du romantique Charles Nodier.
110
Comment vulgarise-t-on?

1. La sciencepar la littérature
De nombreux livres de science vulgarisée utilisent des formes lit-
téraires pour diffuser les connaissances scientifiques, exactement à
l'inverse de ce que Zola voulait établir entre la littérature et la
science. Comme l'écrit le vulgarisateur Arthur Mangin lui-même,
en préface de son Voyagescientifiqueautour de ma chambre(1861),
le principe de composition d'un livre de science vulgarisée est le
suivant: « Le fond de l'ouvrage comprend deux éléments, l'un
accessoire, c'est la fiction, le petit roman qui amène le dialogue,
l'autre essentiel, c'est la série de leçons scientifiques qui sont l'objet
de ce dialogue. »
De fait, le « petit roman » peut prendre deux formes différentes.
Les auteurs exploitent tout d'abord le roman d'exploration, le
voyage ou son« modèle réduit», la promenade. Ils se livrent alors à
un jeu qui tente la difficile synthèse de la description et de l'explica-
tion scientifiques sur un fond lui-même narratif. Les auteurs
mettent aussi en place des situations très diverses permettant la
conversation entre différents partenaires, conversations souvent
proches de la causerie ou des histoires à la veillée.
Le support fictionnel est donc d'abord très souvent le voyage -
dont Paul et Virginiesemble marquer le point de départ et dont les
romans de Jules Verne représentent l'aboutisssement le plus remar-
quable. Le titre de l'ouvrage fait explicitement référence à ce
voyage ou à cette promenade, supports métaphoriques du chemin,
nécessairement parsemé d'embûches, qui mène de la simple curio-
sité au savoir. Paul Gouzy nous propose un Voyage au pays des
étoiles,puis une plus modeste Promenaded'une fillette autour d'un
laboratoire (1887); si Arthur Mangin nous emmène dans un
Voyagescientifiqueautour de ma [sa}chambre, Charles Beaugrand
nous demande de suivre Les Promenadesdu Dr Bob (ouvrage cou-
ronné par la Société pour l'instruction élémentaire en 1885); Marie
Maugeret nous entraîne dans La Science à traverschamps (1875).
La mise en scène est parfois exotique : Henry Coupin exploite la
mode dans sa Promenadescientifiqueau pays desfrivolités ( 1906) ;
de La Blanchère décrit, en 1884, Les Aventures d'une fourmi rouge
autour du globe, Ernest Schnaiter imagine un remake des Lettres
persanes dans son Expédition scientifique d'un sauvage en France
( 1869) : le roi cannibale Eïtouna, de l'île de Chattam, a participé au
massacre de l'équipage du Jean-Bart. Arrêté et ramené en France
par la corvette L'Héroïne, il découvre la civilisation scientifique et
111
Savants et ignorants
technique. Henry de Graffigny reprendra le mythe du bon Nègre
dans son plus tardif Un sauvage à Paris ( 1912).
Ce voyage se transforme souvent en robinsonade : si la fourmi
rouge de De La Blanchère subit de véritables épreuves de survie
dans la solitude et le froid, le neveu du Dr Bob de Charles Beau-
grand passe par une initiation douloureuse: la piqûre d'une vive,
poisson qu'il ne connaissait pas et qu'il a pris dans la main avant
que son cousin, le fils du Dr Bob, ne puisse l'en empêcher. Mais,
heureusement, Bob explique minutieusement le principe de la
piqûre et son neveu oublie sa blessure et se convertit à la science !
C'est encore, en 1886, les difficiles Excursions du Petit Poucet dans
le corps des animaux et des humains du Dr Augustin Galopin (père
d' Arnould Galopin, auteur de nombreux romans pour la jeunesse
dans l'entre-deux guerres)...
Quant aux Histoires, tous les objets et les animaux sont invento-
riés: après Histoire d'une assiette, en 1885, Eugène Lefebvre nous
raconte une Histoire d'une bouteille, un an plus tard ; Samuel-
Henry Berthoud trace« l'histoire familière du globe terrestre avant
les hommes» grâce, précisément, aux Aventures des os d'un géant;
dans ses Contes utiles (1861), Louis Fortoul associe l'histoire d'un
enfant et d'un livre; Jean-Henry Fabre s'occupe de !'Histoire d'une
bûche cependant que Victor Meunier croque celle des perroquets.
Jean Macé conte !'Histoire d'une bouchée de pain et Marie-Pape
Carpentier, celle du blé, et d'autres, celle d'une feuille de papier,
d'une goutte d'eau, d'un brin d'herbe, d'un rayon de soleil, d'un
morceau de verre, sans oublier L 'Histoire d'une chandelle du célèbre
Faraday, souvent citée en modèle et dont la traduction de l'anglais
fut un best-seller durant toute la fin du siècle.
Si ce n'est pas l'objet ou l'animal, plus rarement le végétal, qui a
la vedette du titre, c'est le maître causeur: de La Blanchère fait cau-
ser son Oncle Tobie le pêcheur ( 1866), Fabre, son oncle Paul,
Edmond Labesse présente La Science de [sa} tante Babet (1885),
Samuel-Henry Berthoud, le docteur Sam. Comme le disent Vincent
et Eckert (introduction des Causeries de l'oncle Jean, 1913): « Les
enfants adorent leur oncle et leur tante ! » Mais il y a aussi La Bota-
nique du grand'père (Leboeuf, 1886). Dans la Bibliothèque d'ins-
truction populaire, à partir de 1830 et 1850, et à l'initiative de
Cyprien-Prosper Brard (professeur de géologie au Muséum, puis
directeur de différentes mines et houillères), plusieurs auteurs
écrivent des Entretiens. Brard débute la série par Entretiens sur la
physique, puis propose des Entretiens sur l'industrie française, des
Entretiens sur l'art de bâtir à la campagne, le professeur de pharma-
112
Comment vu/garise-t-on?
cie Apollinaire Fée, ami de Bory de Saint-Vincent, propose trois
ouvrages : Entretienssur la botanique,Entretienssur la zoologieet
Entretienssur les oiseaux, (1835-1838); il y a aussi des Entretiens
sur le système métrique: tous ces Entretienssont, en fait et en sous-
titre, les aventures de « maître Pierre ou le savant du village ».
Parfois, retournement de situation, c'est l'animal (Les Mémoires
d'un hanneton, de Jeanbernat, 1892), ou bien le végétal (Les
Mémoires d'un chêne, de Mangin, 1886) ou, mieux encore, l'objet
lui-même qui se raconte : Mémoires d'un estomac écrits par lui-
même pour le bénéficede tous ceux qui mangent et qui lisent (1874)
édités par un ministre de l'Intérieur.
Ce qui domine dans ce genre, c'est une recherche de la relation de
tendresse, pourrait-on dire, entre le thème et le lecteur. Certains
titres revendiquent l'adjectif de «familier». Pierre Blanchard pré-
sente, en 1818, Les Accidentsde l'enfance« dans des petites histo-
riettes propres à détourner les enfants des actions qui leur seraient
nuisibles» (c'est le sous-titre); Arnaud Berquin donne, en 1802,
Une introductionfamilière à la connaissancede la nature et Mlle
Ulliac-Tremadeure écrit, dans les années 1830: Les JeunesNatura-
listes ou Entretiens familiers sur l'histoire naturelle, Les Jeunes
Savants ou Entretiensfamiliers sur la physiquepuis des Contesaux
jeunes naturalisteset des Contesaux jeunes agronomes.Les Récréa-
tions sont physiques (A. Castillon, 1861) et chimiques (même
auteur, 1882). Il y a des « veillées scientifiques» (Les Veilléesde
Jean Rustique, de Jean Pizzetta, 1863). La promenade est moins
rupture que le voyage : Par-ci,par-là(Desplantes, 1886).
Dès les premiers essais (et les premiers grands succès) du livre de
science vulgarisée, la conversation est, en fait, très employée.
C'était déjà le genre choisi par Galilée dans son Dialoguesur les
grands systèmes ou dans celui sur les sciencesnouvelles- sous le
nom de Salviati, Galilée s'exerçait à convaincre de ses idées les
signori Sagredo ou Simplicio. Fontenelle causait avec une marquise
aussi charmante que vierge de connaissances en astronomie. Noël-
Antoine Pluche présentait Le Spectaclede la nature à un comte, à
une comtesse et à un chevalier. Même si ces « conversations » ne
constituent pas une véritable invention parmi les méthodes utili-
sées pour partager un savoir - le procédé a donné des preuves de
son efficacité pédagogique depuis Platon -, cette atmosphère parti-
culière mérite qu'on s'y arrête un peu. Sans doute faut-il voir dans
ces causeries, ces entretiens, ces veillées le désir de rendre
attrayants des sujets réputés sérieux, sinon difficiles. Mais à ce
simple désir « négatif» s'ajoute probablement une réelle volonté de
113
Savants et ignorants
communication et de confiance réciproque : on ne parle pas à quel-
qu'un avec qui on est fâché ou qu'on méprise. La conversation, au-
delà des nécessités sociales quotidiennes qu'elle satisfait, constitue
la matière même de la culture. Choisir ce genre, c'est avant tout le
signe de vouloir intégrer la science dans la culture de tout un cha-
cun. Et quand la conversation « en direct» n'est pas possible, elle
est remplacée par la correspondance, souvent adressée à une
«Madame» (inconnue), comme la destinataire des dix-neuf Lettres
sur les révolutions du globe d'Alexandre Bertrand (première édition
en 1828), qui font suite à une longue tradition que nous avons déjà
mentionnée plus haut (Lettres à une princesse d'Allemagne, d'Euler,
entre 1768 et 1772, Lettres à Sophie sur la physique, de L.-A. Mar-
tin, ou encore Lettres à Julie sur l'entomologie, de M. E. Mulsant,
en 1830).
L'absence d'un enseignement des sciences à l'école - au moins
jusqu'en 1880 - se fait sentir dans la plupart des mises en scène.
Ces dialogues« pédagogiques» emmènent les héros (et les lecteurs)
hors de l'espace-temps scolaire: c'est évident dans le cas du voyage,
mais c'est clair aussi dans celui de la causerie - c'est rarement l'ins-
tituteur en exercice qui parle. On envoie très souvent les enfants
chez l'oncle ou la tante qui habitent loin du lieu habituel de rési-
dence de l'enfant où la causerie est associée à la promenade, donc
au temps des « récréations » ou des vacances. Le premier chapitre
des Récréations physiques de Castillon a pour titre « La distribution
des prix » pour Eugène, Ernest et Pierrot. Les Récréations chi-
miques démarrent dans « un train express lancé à toute vapeur ...
au premier jour des vacances». Alfred et Charles, les jeunes héros
de Jules Clère, reviennent chez leurs parents pour Les Vacances
d'automne ou les Jeunes Oiseleurs (1835), pour Les Vacances de
Noël ou les Jeunes Chasseurs (1837) et pour Les Vacances de Pâques
ou les Jeunes Pêcheurs (1837). Les Promenades du Dr Bob com-
mencent à la gare d'arrivée pour les vacances. Bien évidemment,
la chute du livre est le retour au domicile ou, plus exactement,
la scène du « au revoir et merci pour tout ce que j'ai appris » qui
se tient sur le quai du retour. Le titre des Jeudis de M. Dulaurier
(Victor Borie, 1865) exprime bien le fait que la leçon de botanique,
donnée par l'instituteur M. Dulaurier, se déroule le jour de relâche,
comme dans Les Promenades du jeudi ou les Visites à la ferme,
« ouvrage composé pour les jeunes filles par Mme la comtesse Dro-
hojowska et Mme A. J. T. Pinet» (1866), ou dans M. Lesage ou
Entretiens d'un instituteur avec ses élèves sur les animaux utiles, de
M. Bourguin (1865), pour les garçons.
114
Comment vulgarise-t-on?
Dans ses Entretiens sur la chimie et ses applicationsles plus
curieuses,en 1841, Ducoin-Girardin exprime un sentiment général,
que Noël-Antoine Pluche et d'autres pédagogues manifestaient,
plus prudemment, au siècle des Lumières, celui du caractère
incomplet de l'enseignement scolaire seul. Le héros du livre, Paul
de Baudemont, « après une année d'études couronnée de brillants
succès, venait jouir au sein de sa famille d'un repos bien mérité
pendant les deux mois que l'université consacre aux vacances».
Hélas ! dès les premiers jours, « sa science du collège est en
défaut»:
« Se présentait-il dans un salon? on n'y parlait que d'un procès
célèbre où le poison jouait un grand rôle et chacun discutait le
mérite des procédés employés pour en découvrir les traces ...
Allait-il en promenade? C'est du daguerréotype et de ses merveil-
leux effets qu'on aimait à s'entretenir. Visitait-il une usine? Il n'en-
tendait parler que des procédés qui se fondent sur des principes
qu'il ignorait complètement. Il commençait à penser qu'Homère et
Virgile, si bons pour former le goût, comptent pour peu de chose
dans notre vie positive.
» Un jour qu'il s'entretenait avec M. Desfoumeaux, un vieil ami
de son père, du dépit qu'il éprouvait de se trouver aussi peu ins-
truit:
» - Ne calomniez pas l'éducation que vous recevez au collège.
Ces travaux forment le goût et développent votre jugement. S'il est
vrai de dire que l'on ne vous apprend pas tout au collège, il est vrai
aussi que l'on vous y dispose à tout apprendre. Et c'est beaucoup.»
A partir de 1895, lorsque l'enseignement des sciences sera bien
développé à l'école, les livres qui usent et abusent de ce modèle dis-
paraîtront progressivement au profit d'autres genres. Mais quelques
livres à trame narrative resteront en vogue.
Un voyage bien mené reste une raison de succès pour Les Tribu-
lationsde JacquesCravan,inventeur(Guy Péron) et Deux MilleAns
sous la mer (Uon Groc), dans la collection Grandes Aventures et
Voyages excentriques. Henry de Graffigny, dans La Caverneau
radium (roman à cinquante centimes, publié dans la collection
Romans d'aventures en 1927), imagine une course au trésor d'un
homme et de son fils, course qui aurait pu finir mal si le fils, élève
de l'École de physique et chimie de Paris, n'avait su détecter du
radium et l'exploiter pour défendre la petite communauté attaquée
par des bandits: cette fois-ci, c'est l'enseignement scolaire qui rend
possible le happy end ! Le même auteur, dans Tu es un assassin
(collection Police et Mystère, 1930), met en scène un policier à
l'histoire bien particulière :
115
Savants et ignorants
« Georges Laubergé était entré à l'École de physique et chimie
industrielle de Paris car il pensait faire carrière comme ingénieur
dans une usine moderne outillée d'après les données les plus perfec-
tionnées de la science moderne, quand il se trouva subitement
arrêté au seuil de sa quatrième année d'études par un malheur
imprévu. Son père, qui exploitait un important garage d'autos, fut
victime d'un désastre qui le ruina entièrement ... Contraint de cher-
cher un gagne-pain immédiat pour essayer de venir en aide à ses
infortunés parents, il se résigna à accepter un poste dans la police
municipale.» On imagine la suite: grâce à la science de l'école,
Georges Laubergé fait carrière.
Pour les plus jeunes, Gigi parmi les insectes,de Vamba, connaît
un beau succès en 1922 : le thème - classique dans les contes et déjà
exploité dans Excursionsdu Petit Poucetdans le corpsdes animaux
- en est la miniaturisation des jeunes héros, éternels râleurs contre
l'école, et qui rêvent tout haut: « Les animaux sont mille fois plus
heureux _quenous : ils n'ont rien à faire du matin au soir. » « Plutôt
que d'apprendre la grammaire latine, je préférerais être changé en
fourmi...» A cet instant, un inconnu arrive. De nouveau, on ima-
gine aisément la suite.
L'un des derniers ouvrages « à dialogues » - et sans nul doute
l'un des plus étonnants par la personnalité de son auteur - est La
Sarabandeéternelle,dialoguessur la matière( 1929), de l'inspecteur
général Charles Brunold, théoricien de la pédagogie de la redé-
couverte. Sept dialogues« à l'état pur» mettent aux prises un pro-
fesseur (« cher Probus ») et un élève (« mon cher Lucile »), dont
nous ne savons absolument rien : ni leur âge, ni leur position sociale
exacte, ni les conditions dans lesquelles ils se rencontrent !
Les auteurs rivalisent d'imagination pour substituer à la relation
maître-élève de l'école un cadre pédagogique plus souple où inter-
viennent différents personnages. Deux exemples arbitrairement
choisis parmi des centaines d'autres montrent quelques-unes des
solutions qui ont été proposées.
Dans Les Aventuresdes os d'un géant, histoirefamilière du globe
terrestreavant les hommes ( 1863), Berthoud propose l'histoire d'un
paysan, Pierre Maréchal, qui convoite un lopin de terre apparte-
nant à la mère Javotte. Celle-ci n'accepte de le vendre qu'après en
avoir fait monter le prix. Pour aider à défricher, maître Maréchal
embauche un garçon de ferme, la Belette. Mais le champ apparaît
comme une bien mauvaise affaire: Maréchal s'est fait gruger! La
Belette avance une explication à l'absence de fertilité: ce champ fut
la possession du géant Bras-de-Fer, qui rançonna jadis la contrée.
116
Comment vulgarise-t-on?
« Tout ce qui a été le bien de Bras-de-Fer est maudit à tout
jamais. » Or voici qu'après avoir longuement creusé la Belette
découvre des os... « Ce sont les os de Bras-de-Fer ! » Et il advient
que deux messieurs, un colonel et le Dr de Frémicourt, passent par
là, « tenant à la main un grand marteau de géologue ». Ces mes-
sieurs achètent par avance tout ce que les entrailles de la Terre
pourraient livrer ! Ils font venir des soldats qui mettent au jour
d'autres os : « Le chien de Bras-de-Fer! » On l'aura compris, ce
sont des os de mammouth, puis des os de ptérodactyle. Le temps
des explications scientifiques commence ; nous en sommes au cha-
pitre 9 : la leçon va jusqu'au chapitre 36 - vingt-sept chapitres qui
révéleront aux soldats mobilisés pour les fouilles de sauvegarde
« l'apparition de la vie sur terre, le terrain primitif, les terrains ter-
tiaires» ... jusqu'aux alluvions modernes. Au chapitre 37, minuit
sonne. « Éteignons nos lumières, et prenons le repos nécessaire
pour continuer demain notre travail», non pour trouver d'autres
os, mais pour rendre à Maréchal « un champ avec un puits et prêt à
être labouré».
Les Mémoiresd'un chêne(Mangin, 1886) sont le récit d'une pro-
menade de cinq personnes dans la forêt de L'Isle-Adam : M. et
Mme R., leur fille, l'auteur du livre lui-même et son ami, spécialiste
de botanique. Pendant la promenade, on rencontre un obstacle ,
« un chêne énorme qui était là couché de tout son long». On dis-
serte sur les hommes qui ont abattu cet arbre pour servir (peut-
être ?) à la construction de quelque navire. La jeune fille demande
son âge : « Trois cent vingt ans. » D'autres questions fusent. « Soit,
mais ce n'est pas moi qui vais parler, continue le botaniste, c'est lui-
même, le chêne ; si vous aimez mieux, je parlerai en son nom,
comme s'il avait eu une âme et que cette âme eût passé en moi. » A
la fin, il est temps de manger, et les R. demandent à l'auteur de cou-
cher sur le papier ces mémorables explications du récit afin que
tout le monde puisse profiter de la leçon ...
Dans les intrigues variées de cette littérature scientifique roman-
cée, trois types de personnages se partagent la vedette :
- celui-qui-sait ou ceux-qui-savent : médecin ou naturaliste, ins-
tituteur, professeur (souvent à la retraite : « le bon M. de Saint-
Martin » pour Les Récréationsphysiques et Les Récréationschi-
miques);
- celui-qui-ne-sait-pas ou ceux-qui-ne-savent pas qui peuvent
être aussi bien des enfants que des adultes. Dans Les Aventuresdes
os d'un géant, ceux-qui-ne-savent-pas sont des paysans, puis des
soldats. Dans certaines éditions du Spectaclede la nature,le comte,
117
Savants et ignorants
la comtesse et le chevalier sont remplacés par un enfant, Amédée
(édition de 1803). Berquin s'adresse à Charlotte dans Le Jeune
Naturaliste (1860), mais à Mme de Croissy et à sa fille Émilie dans
Les Merveilles du firmament (édition de 1873). L'enfant à qui
Camille Schnaiter distribue Les Miettes de la science est un petit
Noir, Baby ; ainsi, même les plus rustres, les paysans, les soldats et
les «Nègres» peuvent absorber la science. Pourquoi pas le lecteur
lui-même?
- le troisième personnage, tout aussi capital que les deux autres,
est le narrateur. C'est celui qui est chargé d'organiser et de raconter
la rencontre entre celui-qui-sait et celui-qui-ne-sait-pas. Cette pré-
sence souvent implicite, prête à s'effacer, de l'auteur narrateur («je
suis là, mais je me retire pour laisser la place le plus vite possible à
celui-qui-sait») ne peut s'expliquer que si l'on se souvient que ces
romanciers vulgarisateurs ne sont pas, le plus souvent, de « vrais »
scientifiques. « En aucun cas, semblent-ils nous dire, nous ne nous
prenons pour les détenteurs du savoir. » Jean-Henry Fabre, malgré
sa qualité d'entomologiste, dans Le Livre d'histoires de l'oncle Paul
à ses neveux, garde ce statut de récitant, surtout quand il aban-
donne le champ habituel de ses observations. Au début d'Histoire
d'une bouchée de pain, Jean Macé se présente lui-même comme ce
troisième homme :
« J'entreprends, ma chère petite, de vous expliquer bien des
choses qu'on regarde en général comme très difficiles à
comprendre, et que l'on n'apprend pas toujours aux grandes demoi-
selles. Si nous parvenons, en nous y mettant à nous deux, à les faire
entrer dans votre tête, j'en serai très fier pour mon compte, et vous
verrez combien la science de messieurs les savants est amusante
pour les petites filles, bien que ces messieurs prétendent quel-
quefois le contraire. »

Arthur Mangin, lui, va jusqu'à se dire« chétif vulgarisateur, sol-


dat obscur que l'on connaît à peine»!
D'autres personnages secondaires participent à l'intrigue: ils sont
là pour donner de l'épaisseur et de la diversité au récit, en replaçant
la leçon de science dans un monde humain et quotidien. Nous
avons affaire à un nombre de cas de figures infinis selon les attri-
buts que les auteurs offrent à ces personnages. Dans Les Aventures
des os d'un géant, par exemple, Maréchal sort de l'ouvrage éduqué
moralement grâce à la science, puisqu'il fait cadeau de l'argent de la
vente des os aux pauvres de la paroisse, tandis que la Belette reste
toujours le « niais ».
118
Comment vu/garise-t-on?
A la lecture de ces quelques traits, que nous aurions pu aisément
multiplier, on comprend quelques-uns des éléments qui distinguent
tous ces livres oubliés des romans de Jules Verne. Chez ce dernier,
« le but est souvent de tester le bien-fondé ou le caractère erroné
d'une théorie scientifique ». Les différents états de la situation
romanesque initiale concernent aussi bien les attributs des person-
nages et les lieux où ils évoluent que les problèmes scientifiques
eux-mêmes. A la fin des récits verniens, ces problèmes scientifiques
ont trouvé leurs solutions - ou presque. Maurice Sand tente la
même formule dans La Fille du singe, roman humoristique( 1886)
où sont exploitées, avec humour, les possibilités de croisement
d'une femme avec un singe, « croisement dont Darwin, le grand
Darwin, a démontré de façon péremptoire qu'il était chose haute-
ment probable » ... Dans ces ouvrages, la science fait très intime-
ment partie de l'intrigue alors qu'elle n'était qu'artificiellement
surajoutée dans les autres livres, comme dans les vingt-sept cha-
pitres des Aventuresdes os d'un géant consacrés à un exposé didac-
tique de la paléontologie. Alors que, dans Les Mémoiresd'un chêne,
le lecteur va en voyeur dans la forêt de L'Isle-Adam, avec Verne, il
n'est plus simple« spectateur de la nature», même si, au cours de
ses Voyagesextraordinaires,hublots et fenêtres lui permettent de
jeter un coup d'œil furtif et ébloui sur le monde et ses merveilles.

2. La sciencesans mise en scène


Dès le siècle des Lumières, et encore plus au cours du x1xesiècle,
des critiques s'élèvent contre ce «jargon de toilette», comme on le
lit dans Le Journaldes dames (1761). Les auteurs sont obligés de se
justifier, comme Pierre Blanchard, dans la préface de ses histo-
riettes sur Les Accidentsde l'enfance:
« Peut-être quelques personnes me reprocheront-elles d'avoir
employé ce style que, par mépris, on appelle enfantin ... j'ai choisi
celui qui m'a paru le plus convenable aux lecteurs que j'avais en
vue : [... ] l'expérience m'a appris qu'il était quelquefois plus diffi-
cile de parler aux enfants qu'aux hommes.»
Une discussion passionnée qui oppose Louis Figuier et Jules Het-
zel nous permet de mieux saisir les arguments des uns et des autres.
Hetzel écrit, en préface à L 'Arithmétiquedu grand'père(Jean Macé,
1865) : « En lisant le conte qui va suivre, ma pensée s'est reportée
sur la préface d'un livre de M. Figuier. Cette préface contient une
attaque à fond de train contre les fées, la fable, la mythologie,
contre Perrault... Ma lecture de L 'Arithmétiqueétant achevée, j'ai
trouvé une réponse à la thèse paradoxale de M. Figuier [énoncée
119
Savants et ignorants
dans la préface de La Terre avant le déluge, 1864). La science et
l'imagination, la science et les fées ne sont donc pas incompa-
tibles ... car enfin le livre que je tiens, c'est bien un conte de fées et
c'est bien aussi un cours d'arithmétique, c'est de la science et c'est
de l'imagination, c'est de la féerie et c'est de la réalité.» A l'opposé,
Louis Figuier conteste, en termes très pédagogiques, « la fiction qui
consiste à introduire sur la scène divers personnages et à mettre
dans leur bouche la description des phénomènes scientifiques [qui
lui] a toujours paru fausse, puérile, être un continuel obstacle à la
clarté du style», si bien qu'il pourrait « citer plus d'un ouvrage
récent de science populaire composé selon ce système et dont la lec-
ture est mille fois plus obscure et plus fatigante que si l'auteur se fût
borné à exposer sans prétention les faits eux-mêmes, fort simples ».
Constat sévère, lucide ? Positions irrévocables ? Dans La Revue des
Deux Mondes (1867), Rodolphe Radau, scientifique et auteur lui-
même de quelques ouvrages dans la Bibliothèque des merveilles,
commentant le « roman greffé sur un traité scientifique » de Mau-
rice Sand, Le Monde des papillons,estime que, pour que la greffe
prenne,« il faut beaucoup de goût et de talent pour lutter avec suc-
cès contre la difficulté que comporte cette forme ... le savoir-faire
d'un auteur dramatique n'est pas de trop si l'on veut que le lecteur
se laisse ainsi instruire par procuration ... En effet, lorsque, dans un
livre, le discours se trouve remplacé par la conversation, il arrive
souvent que les questions destinées à amener les réponses impa-
tientent le lecteur dont la pensée va plus vite que le personnage de
fantaisie chargé de le représenter».
Dans Le Temps (8 mars 1832), à propos des Lettres à Julie sur
l'entomologiede Mulsant, Charles Nodier, qui s'intéressait beau-
coup à l'histoire naturelle et la pratiquait, s'élève également contre
ce style au nom d'une certaine image de la femme :
« M. de Fontenelle regardait la femme comme une créature assez
jolie, et il avait raison ; mais il ne pensait pas qu'elle valût la peine
d'être noblement initiée dans de nobles mystères, dont il n'avait
lui-même pénétré que la superficie. Il s'avisa que pour élever l'es-
prit des femmes à quelques idées solennelles, il fallait mettre du
fard à la science, et il inventa cette déplaisante Uranie des mondes,
avec tout son attirail de mouches, de pompons et de vertugadins,
muse tombée de l'Observatoire dans la ruelle, et dont les leçons
alambiquées tiennent un assez juste milieu entre les énigmes de
l'abbé Cottin et les madrigaux de Mascarille.
» Les mauvais exemples sont aussi contagieux en littérature que
sur le vaisseau de Panurge. Le bonhomme Pluche ne manqua pas
120
Comment vulgarise-t-on?
de sauter après l'académicien bas-normand [...]. L'opinion que j'ai
des femmes me porte à les croire [...] dignes de s'associer aux essors
les plus passionnés de notre âme par un attrait plus énergique et
plus généreux que celui de la vanité. »
Et Sainte-Beuve, plus cinglant, parle de « mauvais genre ».
Dans ces autres livres que les critiques appellent de tous leurs
vœux, c'est le style plus impersonnel de la communication scienti-
fique qui est employé. Il n'y a ni acteurs jouant des rôles parti-
culiers ni fiction. Bien sûr, les illustrations elles-mêmes se veulent
plus scientifiques : on y trouve des dessins techniques - schémas,
coupes, tableaux, diagrammes - chargés d'illustrer ou d'expliquer
une notion et non plus des dessins chargés d'aider à suivre le fil de
l'histoire; s'il y a des dessins d'ambiance, aucun personnage ne les
orne ; plus tard, les photos, à différentes échelles, domineront.
Cependant, le titre relève encore, parfois, de la même volonté de
rapprocher en douceur le lecteur de la science. Si Pierre-Louis
Rivière, président de la cour d'appel de Caen, organise, en 1909, un
Voyageau pays de la science,ce voyage se fait, pourtant, sans héros.
Félix Hément propose en 1866 de Menus Propossur la scienceet,
en 1889, La Scienceanecdotique.Gaston Tissandier annonce, pour
1880, des Causeriessur la science,science qui a ses « curiosités »
(Les Végétaux curieux, Eugène Balland, 1814, Curiosités zoolo-
giques, Octave Sachot, 1883, ou des Animaux excentriqueset des
Singes et Singeries,de Henry Coupin, respectivement en 1903 et
1907); il y a des Fantaisiesscientifiques(de Ferdinand Faideau, en
1902 : La Sciencecurieuseet amusante, récréationset fantaisiessur
les scienceset leurs applications); les récréations (des Récréations
mathématiques et physiques, Ozanam, en 1694, aux Récréations
botaniques,de Coupin encore, en 1908, et à La Chimie amusante,
seul livre de F. Dronné en 1912) se multiplient, L 'Agricultureest au
coin du feu (Victor Borie, 1858), Le Savant est dit du foyer (Louis
Figuier), il y a encore des histoires (Histoired'un morceaude char-
bon, 1868, d'Edgar Hément, un temps secrétaire de Louis Figuier,
précisément). Si, dans tous ces livres, il n'y a pas d'acteurs parti-
culiers chargés de représenter les lecteurs, nous ne pouvons pas non
plus définir qui sont ces véritables lecteurs : gens du monde, dames,
jeunes, apprentis, écoliers...
Il n'est pas trop artificiel de rapprocher de ces livres où la science
est en quelque sorte dépersonnalisée d'autres entreprises telles que
M. Curieuxdit Pourquoi(A. Wacquez-Lalo, 1867), Les Pourquoiet
les Parce que ou la Physiquepopularisée(D. Lévi-Alvarès, 1837,
vingt-cinquième édition en 1885) ou La Clef de la science,exp/ica-
121
Savants et ignorants
tion des phénomènes de tous les jours, de !'Anglais Brewer, traduit
par l'abbé Moigno (1889). Ces ouvrages se présentent comme de
longs catalogues de plusieurs centaines de questions courtes et de
réponses ... plus ou moins longues. Comme l'indique le critique du
Bulletin de la société Franklin (1erjuin 1874), à propos de La Clef
de la science :
« Jusqu'à ce jour, la science avait ses chaires, mais elle n'avait pas
encore son catéchisme. Or le catéchisme, c'est dans toutes les
communions, on le sait, le résumé de la doctrine appropriée aux
intelligences qui doivent l'accepter et la pratiquer ... C'est donc un
catéchisme scientifique par demandes et réponses, absolument
comme celui que nous avons tous appris et récité, vous savez com-
ment, et cette publication est, je vous l'assure, un signe des temps,
le catéchisme de la science. »

3. Louis Hachette et Édouard Charton:


la Bibliothèque des merveilles
La Bibliothèque des merveilles témoigne, à partir de 1860 et plus
que d'autres ouvrages, de l'abandon progressif de la science dialo-
guée et de l'intérêt grandissant du public pour une nouvelle façon
de présenter les sciences. Cette collection est essentiellement
l'œuvre d'un grand novateur de l'édition au x1xesiècle, Édouard
Charton. S'il n'a jamais hésité à prendre la plume, dans Le Magasin
pittoresque qu'il fonda en 1833, il reste dans notre histoire surtout
pour avoir inventé de nouveaux « produits éditoriaux » : L 'Illus-
tration, Le Tour du monde, deux revues majeures du siècle et à
la fondation desquelles il participa, mais surtout la Bibliothèque
des merveilles. Toutes les «inventions» de Charton ont trois
caractéristiques principales. La première est le poids donné à l'illus-
tration: il fonde Le Magasin avec Jean Best, graveur et imprimeur,
qui obtint un prix du jury lors de !'Exposition universelle de 1855;
plus tard, il associe à la maison Hachette un atelier d'illustrations
dirigé par Adrien Dembour qui, un temps, avait rivalisé avec l'ima-
gerie d'Épinal en inventant un procédé économique de coloriage ;
les illustrateurs de la Bibliothèque des merveilles sont les plus
célèbres de l'époque: Édouard Riou (illustrateur des romans ver-
niens), Pierre-Eugène Grandsire, déjà collaborateur du Magasin pit-
toresque et du Tour du monde, Jules Férat (illustrateur de plusieurs
romans de Verne, des Mystères de Paris d'Eugène Sue, des Mer-
veilles de l'industrie de Figuier), Mesnel, Émile Bayard, Alphonse
de Neuville, Jahandier, Yan d'Argent. .. Par ailleurs, Édouard Char-
122
Comment vulgarise-t-on?
ton, dès les débuts du Magasin - et mieux encore dans la Biblio-
thèque des merveilles -, sut mobiliser les meilleurs auteurs, tant lit-
téraires que scientifiques. De fait, nous retrouvons tous les grands
vulgarisateurs scientifiques du x1xesiècle : Camille Flammarion - le
premier titre de la collection, Les Merveilles célestes -, Amédée
Guillemin, Gaston Tissandier, Victor Meunier, Mme Meunier,
Wilfrid de Fonvielle, le duo Zurcher et Margollé. Mais Charton, et
là encore, il est novateur, « fait appel à tous les hommes spéciaux >•
- comme l'indique le chroniqueur de La Science populaire
(décembre 1883)- et les motive pour la vulgarisation: à sa mort, en
1890, on signale que « lui seul pouvait grouper ces hommes compé-
tents et spéciaux et les diriger vers un même but ». Il obtient ainsi la
participation d' « hommes spéciaux » chevronnés : Henry Bocquil-
lon, qui, après avoir obtenu son grade de docteur, est répétiteur,
puis professeur à Louis-le-Grand et Henri-IV ; professeur de bota-
nique à la faculté de médecine de Paris, il continue ses recherches
sur les verbénacées et les tiliacées (verveine et tilleul) et écrit La Vie
des plantes; Louis-Ernest Dehanne, ancien élève de l'École cen-
trale, directeur à la Société des chemins de fer du Midi dévoilera,
pour Charton, Les Merveillesde la locomotion.
A la mort de Charton, Jules Simon précise, à l'Académie des
sciences morales et politiques, que, « de bonne heure, l'instruction
et l'éducation populaires lui parurent être le grand devoir». Saint-
simonien aux côtés d'Hippolyte Carnot et de Jean Reynaud, secré-
taire général de l'instruction publique en 1848, exilé après le coup
d'État du 2 décembre, fondateur de la Bibliothèque populaire de
Versailles, il est proche de Louis Hachette, ancien polytechnicien.
Or ce dernier est frappé, à !'Exposition universelle de Londres de
1851, par la bibliothèque à petits prix que les Anglais vendent dans
les gares : Louis Hachette fonde à son retour en France la Biblio-
thèque des chemins de fer, composée de petits volumes (pratiques
pour le train), pas chers, qui, avec le développement prévisible des
chemins de fer, auront une diffusion beaucoup plus étendue et plus
« populaire » que les librairies classiques. Le premier volume de la
Bibliothèque des chemins de fer en 1853, par son sujet, par laper-
sonnalité de son auteur, par sa grande diffusion potentielle, est déjà
l'expression de toutes les volontés qui permettent le développement
de l'association entre Édouard Charton et Louis Hachette : Guten-
berg, inventeur de l'imprimerie par Alphonse de Lamartine. De
cette Bibliothèque des chemins de fer naissent diverses séries de
livres: des guides des voyageurs (couverture rouge), des livres d'his-
toire et de voyages (couverture verte), les livres illustrés pour les
123
Savants et ignorants
enfants (couverture rose) et, avec une couverture bleue, les livres
d'agriculture et d'industrie. La future Bibliothèque des merveilles
résulte, finalement, de l'association d'Hachette et de Charton: dans
La Républiquefrançaise, le journaliste qui suit !'Exposition univer-
selle estime, le 9 septembre 1878, que « c'est la Bibliothèque des
merveilles qui mérite le plus d'éloges au point de vue qui [le) préoc-
cupe ici : la diffusion des connaissances utiles et la fabrication
économique du livre».
Le titre général de la collection garde encore trace de l'étonne-
ment généralisé du xvme siècle devant la nature. « Merveilleuse,
l'œuvre de la création; sublime, le spectacle qu'elle met cons-
tamment sous nos yeux : depuis le plus petit insecte qui chemine
sous l'herbe ou glisse sur le sable jusqu'au monstre marin qui se
promène dans la haute mer, depuis la métamorphose de la che-
nille en papillon jusqu'aux évolutions sublimes des astres», écrit le
chroniqueur de La Sciencepopulaire,que nous citions plus haut. Ce
titre fait aussi référence, bien sûr, au combat des deux merveilleux
- le merveilleux des fées et le merveilleux de la science, le merveil-
leux de Macé contre celui de Figuier.
Cependant, l'analyse des titres et du contenu des ouvrages va
bien au-delà de cette fausse querelle. Du chroniqueur de La Science
populaire, encore : « Celui-ci [un homme spécial) vous introduit
dans les ateliers où se transforment les métaux, celui-là vous fait
pénétrer au sein de la Terre et vous apprend à en retirer les res-
sources qu'il recèle... Ici, vous entendez le récit de la vie et des
exploits des grands hommes ; vous assistez à leurs combats, à leurs
efforts ou à leur chute; là, vous suivez le voyageur intrépide dans
ses excursions: avec lui, vous découvrez de nouveaux mondes;
vous contemplez de nouveaux peuples, de nouvelles mœurs, de
nouvelles industries... le monde ancien reparaît devant vous dans
les spécimens conservés dans les entrailles de la Terre.»
La Matière et ses transformations,Les Merveillesde la chimie, La
Migration des oiseaux, L 'Électricitécomme force motrice, Le Télé-
phone, Diamants et Pierres précieuses, Les Moteurs anciens et
modernes,Les Plagesde France,Les Ballonset Voyagesaériens,Les
Phares,Histoire d'un pont, L 'Eau, La Houille, La Photographie,La
Navigationaérienne: c'est bien une collection en prise directe avec
le progrès présent - sinon à venir - des sciences et des techniques,
avec les applications les plus récentes des connaissances scienti-
fiques à la vie de tous les jours.
Quelques exemples montrent cette très forte volonté générale
d'ancrer les écrits dans la science et la technique « en devenir».
124
Comment vulgarise-t-on ?
Dans L 'Eau, Amédée Guillemin débute son chapitre sur la compo-
sition de l'eau en appelant le lecteur à « pénétrer dans le laboratoire
où nous allons procéder à nos travaux de recherche ». Suit la mise
en garde:« Je dois vous prévenir que vous n'y verrez pas les engins
bizarres que vous vous attendez à y rencontrer et que les
alchimistes se plaisaient à étaler aux yeux des visiteurs [...]. Nous
trouverons dans notre laboratoire des verres tout prêts à recevoir
les liquides que nous voudrons y verser, des fioles, des ballons[ ...].
Notre laboratoire [sera] propre, éclairé, ordonné, c'est la science
moderne, simple, précise, vraie, dépouillée de son fatras inintel-
ligible, de son masque rébarbatif... Mais commençons nos
recherches, essayons de décomposer l'eau, c'est-à-dire de la sou-
mettre à l'analyse.» Guillemin précise, en préface de la deuxième
édition (1869), qu'il l'a augmentée « de quelques chapitres relatifs
aux eaux de Paris, aux nouveaux puits artésiens et aux puits tubu-
laires américains ». Par ailleurs, si « les voyages aériens qu'[il a]
exécutés cette année [lui] ont permis d'écrire quelques nouvelles
pages sur le spectacle aérien des nuages », il croit « encore » à la
théorie du refroidissement du globe terrestre : « Quand la chaîne
des Cordillères a formé à la surface du globe une immense boursou-
flure, l'écorce terrestre a dû être violemment ébranlée, la mer reje-
tée en dehors de son lit a dû produire d'effroyables inondations,
d'épouvantables déluges.» Rappelons que Verne utilise la même
théorie dans Voyage au centre de la Terre (1864). L'abandon de
cette théorie géologique devra encore attendre la tectonique des
plaques.
Dans Le Monde invisible (1865), Wilfrid de Fonvielle invite ses
lecteurs à un « voyage » : « Vous n'avez point oublié l'aventure de
l'Arabe des Mille et Une Nuits qui plonge sa tête dans un seau d'eau
enchantée ... le voyage que nous allons entreprendre ne sera pas cer-
tainement moins fécond en étonnements, car nous allons faire pour
l'étendue ce que le poète musulman a fait pour la durée.» Mais les
chapitres deviennent rapidement techniques comme le chapitre 6 -
« L'œil de la justice» -, qui est consacré aux grandes fraudes que le
microscope a pu déceler (lait fabriqué avec de la cervelle de veau,
chocolat falsifié à l'aide de fécule de pommes de terre).
Dans Le Fond de la mer (Lucien Sonrel, 1869), on assiste à un
étalage de coupes sous-marines, de sondages: le sous-titre du pre-
mier chapitre, « Orographie sous-marine », nous plonge immédiate-
ment dans le problème scientifique: « Sondes [sonde de Brooke],
appareil de M. de Tessan pour la mesure des profondeurs, construc-
tion des cartes et des coupes de sol sous-marin, état peu avancé de
125
Savants et ignorants
la question.» Un chapitre est consacré à« L'homme et ses travaux
au fond de la mer»: on y rencontre, notamment, le navire sous-
marin que l'ingénieur français Villeroy a construit au début des
années 1860 à Philadelphie ( Vingt Mille Lieues sous les mers date
aussi de 1869 !). L'auteur, le jeune géologue Lucien Sonrel, est mort
en décembre 1870, à trente et un ans, de la variole, pendant le siège
de Paris où il avait « fait servir son expérience des instruments
d'optique à l'observation des positions et des mouvements de l'ar-
mée de l'ennemi».
Les Fossiles donnent d'autres indications sur la composition des
ouvrages de la Bibliothèque des merveilles. Dans le premier cha-
pitre, Gaston Tissandier expose l'histoire de la science des fossiles
(de Pythagore à Bernard Palissy, de Buffon à Cuvier, à Lyell et à
Darwin): « Nous n'avons pas négligé de parler d'abord des
hommes à qui l'on doit la science des fossiles, des impérissables
créateurs de la paléontologie... il nous a toujours semblé que, s'il est
utile de connaître les résultats de la science actuelle, il ne l'est pas
moins d'apprendre comment a procédé l'esprit humain pour les
obtenir, [car] le tableau de la lutte de l'intelligence contre l'inconnu,
celui des efforts qu'elle ne cesse de faire pour conquérir quelques
vérités nouvelles, est toujours fortifiant et rempli d'attrait ... il offre
de beaux exemples à tous ceux qu'animent l'ardeur du travail et
l'amour de la nature.» Le dernier chapitre,« Les épaves de l'orga-
nisme », donne les méthodes qui permettent « la reconstitution
d'un squelette fossile ». Dans la préface, enfin, Tissandier explique
avec précision le travail d'un auteur de la collection. Il utilise, tout
d'abord, des ouvrages majeurs des trente précédentes années : Élé-
ments de géologie (1848) et Antiquité de l'homme (Charles Lyell),
Les Oiseaux fossiles (Milne-Edwards), La Paléontologie française,
d'Alcide d'Orbigny. Puis il fait référence aux travaux les plus
récents:« Nous avons voulu faire connaître les découvertes les plus
récentes, qui, tout en ayant préoccupé le monde savant, n'ont pas
encore été décrites au public dans des livres qui lui soient facile-
ment accessibles. » Enfin, et surtout, « les notices qui traitent de ces
questions nouvelles» ont été revues par M. P. Gervais, « savant
professeur du Muséum», et sont« accompagnées de gravures iné-
dites dont la plupart ont été exécutées sous la direction » du même
professeur.
Enfin, en 1880, le journaliste Armand Landrin fait un point très
actuel sur Les Inondations. Reprenant les travaux du géographe
Surell (Traité du reboisement, 1860) et de l'économiste Adolphe-
Jérôme Blanqui (Rapport lu à l'Académie des sciences morales et
126
Comment vulgarise-t-on?
politiques, 1845), présentant de nombreuses coupures de journaux
récents sur les inondations en montagne, il donne des directives qui
anticipent les prises de position de l'ingénieur P. Demontzey
(Conférence faite à l'Association française pour l'avancement des
sciences, 1891) :
« 1. La présence d'une forêt sur un sol empêche la formation des
torrents;
» 2. Le déboisement d'une forêt livre le sol en prise aux torrents;
» 3. La chute des forêts redouble la violence des torrents et peut
même les faire renaître.
» Le reboisement des montagnes, telle est la conséquence obligée
de ces propositions. »
Des constats catastrophiques de la situation des régions mon-
tagneuses françaises et, tout particulièrement, des Alpes : les tor-
rents ravinent et emportent sur leur passage les terres à culture et à
élevage. Le désert, déjà, avance. Les scientifiques et les ingénieurs
alertent les autorités sur la seule mesure à prendre : le reboisement,
puisque la cause principale du développement sauvage des torrents
est le déboisement. Une loi en sort : 28 juillet 1860. Mais tout n'est
pas gagné: le livre d'Armand Landrin est là pour nous le rappeler.
Le combat durera jusque dans les années 1890, car la loi reste,
sinon lettre morte, du moins sans efficacité ... Grâce à ce dernier ou-
vrage, on a ainsi une idée de l'importance culturelle que conser-
vent, pour le lecteur d'aujourd'hui, les ouvrages de la Bibliothèque
des merveilles.
Accompagnant cette collection de qualité, l'éditeur Hachette pro-
duit, à partir de 1863, les dix volumes du Tableau de la nature,
ouvrage illustré à l'usage de la jeunesse et des gens du monde, de
Louis Figuier. Là encore, le prospectus fait référence à ce nouveau
style : le texte est épuré, des « cartes, plans, figures sans nombre,
tableaux d'ensemble, l'auteur n'a rien négligé pour aviver la curio-
sité ... les figures dessinées d'après nature ont obtenu, par leur exac-
titude scientifique et leurs qualités artistiques, toute l'approbation
des hommes spéciaux... L' Histoire des plantes est donc un traité
complet de botanique très méthodiquement divisé».
D'autres éditeurs adoptent le modèle proposé par Charton et
Hachette: Jouvet publie, dans la Bibliothèque instructive: Le
Liège et ses applications ( 1888), de Henry de Graffigny ; Marne
publie L'Océan, puis L'Air et le Monde aérien, d'Arthur Mangin.
Mais les collections ainsi proposées n'ont ni la continuité de sujets
ni l'harmonie qu'Édouard Charton a imposées pour la centaine
d'ouvrages de la Bibliothèque des merveilles.
127
Savants et ignorants

4. Changementde siècle, changement de style


Pour l'ensemble des livres de science vulgarisée, la production
s'affaiblit entre 1900 et 1914: si elle remonte après 1918, elle n'at-
teindrajamais les chiffres énormes des années 1870-1890. Au cours
de cette période de stagnation qui durera jusqu'à aujourd'hui, les
livres de ce genre vont subir une nouvelle évolution, qu'inaugurent
notamment les trois volumes du physicien Louis Houllevigue : Du
laboratoireà l'usine (1904), L 'Évolution des sciences(1908) et Le
Ciel et /'Atmosphère(1911), chez l'éditeur Armand Colin, puis, en
1920, encore une fois, une Bibliothèque des merveilles rénovée,
sous la direction de l'océanographe vulgarisateur Alphonse Berget,
qui donnent le la...
Les sujets en sont régulièrement plus délimités, probablement en
accord avec une science qui se spécialise de plus en plus : dans Le
Fond de la mer, Lucien Sonrel traitait aussi bien de l'océanographie
physique que de l'océanographie biologique, des applications mili-
taires des torpilles que de l'élargissement historique du détroit de
Gibraltar, de la découverte d'une caisse d'or dans la vase du vieux
port de Marseille que de la découverte de la nature animale des gor-
gones par Tremblay et Bernard de Jussieu. Dans Vagueset Marées
(1923), Alphonse Berget traite de l'océanographie physique, laissant
au grand océanographe biologique Joubin le soin de présenter, dans
Le Fond de la mer, les animaux et les végétaux (le livre de Joubin,
édité une première fois en 1920, sera réédité jusqu'en 1950 !). Ber-
get, par ailleurs, au vu des têtes de chapitre, raisonne différemment
de Sonrel ou de Mangin: « Les spasmes de l'océan» sont devenus
« La houle et ses lois», « Les marées et la théorie des marées».
Chaque chapitre est découpé en petits paragraphes dont les titres
sont imprimés en gros caractères pour permettre au lecteur de
suivre le raisonnement. S'il aborde la prévision des marées et leur
utilisation industrielle, aucun exemple « journalistique » ne vient
illustrer le propos : le premier paragraphe s'intitule « Le principe de
l'utilisation des marées» - avant de s'appliquer, la science a des
principes. Dans l'ancienne Bibliothèque des merveilles, au
contraire, on privilégiait une succession de faits. Si Berget, comme
Tissandier dans L 'Eau, donne les exemples extrêmes de la hauteur
des vagues, la suite est, là encore, différente : Tissandier décrit quel-
ques aventures de marins, Berget embraie immédiatement sur la
mesure de la hauteur des vagues, sur les erreurs possibles et sur les
mesures de la vitesse de propagation et de la période des vagues,
128
Comment vulgarise-t-on?
sans que rien ne nous soit dit sur l'origine de ces expériences.
Quand il aborde l'histoire des théories des marées, quelques lignes
sont certes consacrées à Laplace, sans citations, et l'on passe rapide-
ment à l'interprétation moderne. Sur le même sujet, Arthur Man-
gin, dans L'Océan, débute par un texte ancien (1806), présente les
interprétations d'Aristote, de Kepler, de Descartes, de Newton et de
Bemouilli avant d'arriver à Laplace. Dans L'Acoustique (1867),
Rodolphe Radau consacre de nombreuses pages aux légendaires
effets de la musique sur les êtres vivants et, particulièrement, sur les
hommes (David jouait de la harpe devant le roi Saül, le Ranz-des-
Vaches « donnait le mal du pays aux Suisses engagés dans les
armées étrangères»). Tout cela disparaît dans la nouvelle Biblio-
thèque des merveilles.
La science se présente avec de moins en moins d'apprêts. Berget
écrit, en préface : « On ne se contente plus des descriptions qui
nous indiquent le " comment " des phénomènes, on veut remonter
plus haut, connaître le " pourquoi ". » Louis Houllevigue, dans la
préface Du laboratoireà l'usine,précise qu'il a « choisi à dessein un
nombre restreint d'exemples et qu'[il a] essayé de montrer com-
ment l'emploi des méthodes scientifiques créait, d'une part, des lois
et des idées de plus en plus compréhensives et, d'autre part, substi-
tuait dans les applications une rigoureuse logique à l'empirisme des
débuts ... Ainsi, pour atteindre ce simple but : préparer du carbure
de calcium, et pour procéder d'une manière logique et scientifique,
il a fallu faire une application raisonnée des lois de la chimie, de
l'électricité et de la chaleur». Épistémologies sans doute simplistes,
et probablement injustes envers le siècle précédent, mais qui
illustrent cette volonté de donner rapidement l'état de la science:
point de théories contradictoires, le principe maintenant découvert
doit être avancé en premier. Science plus rigoureuse, sans aucun
doute - le découpage en paragraphes s'en ressent. Science sans his-
toire, sans histoires, plus de chiffres et de formules, moins d'anec-
dotes, de références aux théories anciennes, celles qui contiennent
en germe les théories présentes. Pour Louis Houllevigue, « chacune
des hypothèses résume et représente l'état des connaissances posi-
tives contemporaines»: on est loin du livre de W. de Fonvielle, La
Pose du premier câble marin (collection Les drames de la science,
1882).
Enfin, l'auteur et le lecteur deviennent de plus en plus abstraits.
Les formules comme:« un de mes amis m'a indiqué»,« ma mère
m'accompagnait un jour» disparaissent, comme disparaît toute
formule qui renvoie aux personnes - auteurs comme lecteurs : l'au-
129
Savants et ignorants
teur s'efface derrière un «nous» collectif: disparus, aussi, les
« vous le savez», « vous n'avez point oublié», « vous comprendrez
alors », « comme vous le voyez »...
Dès le début du siècle, la maison d'éditions Vuibert et Nony
avait réuni, elle aussi, plusieurs scientifiques de qualité pour sa col-
lection Vulgarisation et Lectures scientifiques. Cette collection
reste cependant assez proche de l'ancienne formule de la Biblio-
thèque des merveilles. Dans ses Animaux excentriques ( 1903),
comme dans ses Plantes originales (1904), Henry Coupin, ami de
Georges Colomb et, comme lui, maître de conférences en Sor-
bonne, multiplie les descriptions d'animaux « fantasques par leurs
mœurs, excentriques par la forme » et « une multitude de faits
curieux et intéressants» sur les plantes. C'est dire qu'il conserve la
tradition d'anecdotes de la fin du siècle. Dans la même collection,
L'Or (1901), du professeur Hauser, et A travers l'électricité (1900),
de Georges Dary, vulgarisateur spécialisé dans ce domaine, sont
présentés comme « des livres d'étrennes où la science se fait
aimable, où le côté historique a sa large place et où les anecdotes
abondent». Ces livres sont de grand format,« imprimés sur papier
de luxe et enrichis d'un nombre considérable de magnifiques illus-
trations». Même son de cloche des journalistes pour des ouvrages
grand format publiés chez Larousse dans les années trente:« Livres
si précieux ... abondance de documents ... livres de chevet, malgré
leur poids ... splendides albums» (chacun a plus de sept cents pho-
tographies, des planches en trichromie !)... Les thèmes sont clas-
siques, les auteurs, des scientifiques de renom : Alphonse Berget
pour Une nouvelle conquête de l'homme: l'air (l'illustration est
confiée à L. Rudaux), L. Joubin pour Les Animaux, J. Costantin
(de l'Institut) avec Ferdinand Faideau, pour Les Plantes. La collec-
tion Bibliothèque d'éducation scientifique, dirigée par l'abbé
Moreux chez Doin, s'éloigne aussi un peu de ce modèle. Moreux,
auteur marginal, exploite plus facilement les anecdotes. Ses sujets
s'y prêtent : La Science mystérieuse des pharaons (1926), L 'Atlan-
tide a-t-elle existé? (1934), La Vie sur Mars (1924). La série des
Pour comprendre: l'arithmétique ( 1921), la géométrie plane
(1922)... du même auteur, est plus classique pour les années qui
nous occupent: elle a des visées plus pédagogiques puisqu'elle
« rendra des services même aux élèves de nos écoles secondaires ».
Proche de Moreux et de Coupin, en 1926, l'ingénieur G. Schweitzer
publie des Entretiens familiers sur la chimie photographique que le
chroniqueur de La Science moderne commente ainsi : « Simples
entretiens, en effet, et sur le mode tout à fait familier, semé de plai-
130
Comment vulgarise-t-on?
santeries qui atténuent singulièrement l'austérité du sujet ; de la
chimie en bras de chemise, en fumant la pipe. »
Cette évolution se traduit par des livres moins épais, comme Les
Atomes, de Jean Perrin - et au style moins fleuri que celui de l'an-
cienne Bibliothèque des merveilles, que les critiques du x1xesiècle
trouvaient déjà moins alambiqué que les conversations et autres
entretiens du début du siècle !
Une seconde grande collection marque un timide renouveau,
dans le domaine des sciences naturelles, cette fois. Elle est, encore,
l'œuvre d'un seul homme, un littérateur qui aimait les oiseaux,
Jacques Delamain. Quand son frère devient propriétaire de la mai-
son Stock en 1921, Jacques Delamain fonde la collection des Livres
de la nature, qui, comme l'indiquent les biographes, « contribua
beaucoup au retour du goût pour l'histoire naturelle». De fait, c'est
une collection tournée vers la nature et non vers le laboratoire : cela
détermine-t-il son style ? Delamain le pense : « On reconnaîtra aux
volumes publiés une valeur scientifique sérieuse : l'imagination ne
tient qu'un rôle subordonné dans ce monde des merveilles et des
curiosités de la vie, que la science seule découvre et garantit, [mais]
ils ont aussi une valeur littéraire issue du lyrisme qui ne manque
jamais d'inspirer l'homme en contact avec la nature.» On retrouve
au catalogue, et sans surprise quand on connaît son attachement
pour Jean-Henry Fabre, Jean Rostand (La Vie des crapauds, en
1933, La Vie des libellules, en 1935), mais aussi Louis Roule, pro-
fesseur au Muséum (La Vie des rivières, 1930), Lucien Berland, du
Muséum également, grand spécialiste des hyménoptères et des
arachnides (Les Guêpes et Les Araignées, 1938). Du côté des littéra-
teurs, on note, outre Jacques Delamain lui-même (Pourquoi les
oiseaux chantent ? et Les Jours et les Nuits des oiseaux), des auteurs
plus obscurs comme Paul Bruzon (Simple Histoire de mon verger,
1935) ou Yvonne Pagniez (Ouessant, 1936 et, trois ans plus tard, un
roman, Pêcheurs de goémon), des célébrités comme Maurice
Constantin-Weyer (prix Goncourt en 1928 pour Un homme se
penche sur son passé), qui passa quinze ans de sa vie au Canada
comme fermier, cow-boy, trappeur, bûcheron et reporter, avant de
revenir en France après la Première Guerre mondiale, et qui mit
beaucoup de ses souvenirs « professionnels » dans Clairière ( 1929)
et dans Le Flâneur sous la tente (1935). Enfin, de nombreuses tra-
ductions de livres étrangers - plus fréquents qu'en France sur ces
sujets, précise Delamain -, ainsi, le très fameux Bambi le chevreuil
(1929), de l'auteur allemand Félix Salten, et que Walt Disney
immortalisa. Un ensemble assez hétéroclite de sujets et d'auteurs,
131
Savants et ignorants
unis par cette aspiration à « faire de la science naturelle », mais
aussi à donner une image réjouissante, sinon idyllique, des
vacances et des voyages au grand air. Tous ces livres renouent
d'une certaine manière avec la tradition d'une science en récit.
Dans Simple Histoire de mon verger,certains personnages font la
conversation avec l'auteur (le vieux jardinier Jean, sa petite-fille
Yvonne, Charlot, « le fils de mon voisin l'instituteur et futur nor-
malien»). « Quel bel enfant!» s'écrie la pie à la naissance de
Bambi : les animaux redeviennent doués de parole. Le petit rhino-
céros d'Histoired'unefamille de lions, même s'il ne parle pas, n'est
pas dépourvu de sentiments - « le petit rhinocéros regardait avec
impatience ses parents en train de patauger dans les roseaux... quel
plaisir pouvait-il y avoir à rester dans la boue par un froid
pareil?».
Cependant, comme dans les ouvrages de Jean Rostand, il arrive
que le scientifique (ou l'auteur) reste seul dans son domaine et tente
de transmettre directement son plaisir aux lecteurs, sans avoir
besoin de l'aide de personnages introduits de force dans l'action.
Dans le même temps, d'autres livres témoignent de l'apparition
de nouvelles tendances: ce sont les livres de « connaissances pra-
tiques» qui privilégient une science appliquée à tous les problèmes
de la vie quotidienne (nous en parlerons dans le chapitre consacré à
la vulgarisation par l'objet) et qui font appel à la manipulation, aux
expériences plus qu'à un certain type de réflexion théorique. Ce
glissement qui éloigne le vulgarisable de la science pure, qui désé-
quilibre le marché du livre de science au profit des livres de« brico-
lage » conduira par réaction un certain nombre de scientifiques à se
lancer dans une croisade en faveur de la science théorique. Ils vou-
dront montrer, Jean Perrin et Paul Langevin en tête, que, même
dans toutes les applications de la science au quotidien, la théorie
demeure présente et nécessaire.

4. Encyclopidieset dictionnaires
L' Encyclopédieou Dictionnaireraisonnédes sciences,des arts et
des métiers,par une sociétéde gens de lettres,publiée, à partir de
1751, sous la direction de Diderot et d'Alembert, puis, à partir de
1765, sans d'Alembert et enfin sans Diderot pour le supplément du
libraire Panckoucke de 1776 à 1780, est devenue, pour tous, le sym-
bole de la volonté de toute une époque, celle ·des Lumières, de
«vulgariser» - c'est-à-dire « rendre accessible à tous» - les
connaissances scientifiques et techniques de ce temps-là. Son
132
Comment vulgarise-t-on?
importance (trente-cinq volumes au total), ses dates de parution (à
l'aube de la Révolution), la qualité de ses auteurs (La Condamine,
Daubenton, Montesquieu, Turgot. ..) ne doivent cependant pas
nous cacher ce qui témoigne de son rayonnement, mais aussi de ses
limites.
Avant cette réussite mémorable, il nous faut, en effet, mention-
ner, entre autres tentatives, celle de Thomas Corneille, dont le Dic-
tionnaire des arts et des sciences(2 volumes, 1694) connut de très
nombreuses rééditions jusqu'en 1731. Avant 1750 encore fleu-
rissent les dictionnaires en relation avec le jardinage ou avec la
matière médicale - c'est, de nouveau, le versant utilitaire de la vul-
garisation : l'introduction du très important Dictionnaire encyclo-
pédique des sciences médicales, plus connu sous le nom de
Dechambre(100 volumes, 1864-1889), signale même plusieurs Dic-
tionnairesportatifs dès avant le xvme siècle. Et comment oublier la
monumentale Histoire naturellegénérale et particulièrede Buffon
(36 volumes, 1749-1788), strictement contemporaine de !'Encyclo-
pédie et qui allait servir de base à d'innombrables abrégés au cours
du XIXe siècle ? Cette volonté de compiler une somme impression-
nante de connaissances était donc dans l'air: elle n'a pas débuté
avec !'Encyclopédie,et cette dernière n'y a pas mis fin, contraire-
ment à ce qu'espéraient d'Alembert et Diderot.
Énumérer tout ou partie des Dictionnaireset des Nouveaux Dic-
tionnaires, des Dictionnairesencyclopédiqueset des Dictionnaires
portatifs, des Encyclopédieset des Dictionnairespopulairesou pit-
toresquescontenant des sciences et des techniques deviendrait vite
lassant, d'autant que les titres en sont souvent très longs, au moins
jusqu'au milieu du XIXe siècle, comme si les auteurs éprouvaient
ainsi le besoin de définir au plus près, et au plus vite, leur projet.
L'inventaire et l'analyse de ces dictionnaires ou encyclopédies
nous confrontent cependant à plusieurs problèmes généraux de
nature différente que nous aborderons brièvement : celui du
domaine et du public qu'ils visent, celui des méthodes d'exposition
retenues, celui, enfin, que posent leur vieillissement et leur mise à
jour.
1. Problèmesde domaine et de public
Contours du sujet, publics ciblés, choix et nombre des auteurs
sont les trois élements qui apparaissent le plus souvent dans les
titres, comme en témoignent les quatre exemples suivants :
- Dictionnaire de médecine usuelle, hygiène des enfants, des
femmes et des vieillards,à l'usage des gens du monde, des habitants
133
Savants et ignorants
des villes et des campagnes,des chefs de famille et de grands éta-
blissements,des administrations,des magistratset des officiersde
policejudiciairechargésde se prononcersur des questionsde méde-
cine légale; enfinpouvantservirde guide à tous ceux qui se dévouent
au soulagement des malades, par une société de professeurs, de
membres de l'Académie royale de médecine, de médecins et de
chirurgiens des hôpitaux, sous la direction de Jean-Pierre Beaude
(lui-même médecin, un temps chroniqueur à La Presse),2 volumes,
1836-1849;
- Dictionnairedes sciencesnaturellesdans lequelon traite métho-
diquement des différentsêtres de la nature, considérés,soit en eux-
mêmes, d'aprèsl'état actuelde nos connaissances,soit relativement
à l'utilité qu'en peuvent retirer la médecine, /'agriculture, le
commerceet les arts,·suivi d'une biographiedes plus célèbresnatu-
ralistes,ouvragedestinéaux médecins,aux agriculteurs,aux manu-
facturiers,aux artistes,aux commerçantset à tous ceux qui ont inté-
rêt à connaître les productions de la nature, leurs caractères
génériqueset spécifiques,leur lieu natal, leurs propriétéset leurs
usages, par plusieurs professeurs du Muséum national d'histoire
naturelle et des autres principales écoles de Paris, an XII (1804),
chez Levrault (73 volumes en 1831);
- Dictionnaireclassiqued'histoire naturelle,par MM. A. Bron-
gniart, de Candolle, Drapiez, Flourens, Geoffroy Saint-Hilaire, A.
de Jussieu, Edwards, Latreille, Prévost et Bory de Saint-Vincent,
ouvrage dirigé par ce dernier collaborateur et dans lequel on a
ajouté, pour le porter au niveau de la science, un grand nombre de
mots qui n'avaient pu faire partie de la plupart des dictionnaires
antérieurs (1822-1831, 17 volumes);
- Dictionnaireportatif d'histoirenaturellecontenantl'histoire,la
descriptionet lesprincipalespropriétésdes animaux, des végétauxet
des minéraux avec un discoursphilosophiquesur la méthode de
conduireson espritdans l'étude de l'histoirenaturelle,ouvrageutile
aux naturalistes,aux physiciens,aux pharmacienset à toute per-
sonne qui passe sa vie à la campagne,par l'abbé Leclerc de Mont-
linot (1763, 2 volumes).
Le projet est généralement précisé dans des préfaces, « prospec-
tus » ou « discours préliminaires ». La mode de ces longues explica-
tions, lancée par le Discourspréliminaire(rédigé par d'Alembert) et
le Prospectus(rédigé par Didehlt) de l' Encyclopédie,a duré une
bonne partie du x1xc siècle, période pendant laquelle ce genre se
met véritablement en place. Ces textes contiennent, pour l'histo-
rien, les renseignements qui permettent de comprendre les volontés
134
Comment vulgarise-t-on?
- multiples - et les difficultés - nombreuses - rencontrées par leurs
auteurs.
La première idée qui en ressort est que ces dictionnaires ou ency-
clopédies ont très souvent mobilisé, pour leur rédaction, des
membres importants de la communauté scientifique. Outre les
exemples cités plus haut, comme le Dictionnaire de médecine
usuelle, de Beaude, œuvre « d'une société de professeurs, de
membres de l'Académie royale de médecine, de médecins et de
chirurgiens des hôpitaux », ou le Dictionnairedes sciences natu-
relles,dont le prospectus est rédigé par Georges Cuvier lui-même,
La GrandeEncyclopédie,inventaireraisonnédes sciences,des lettres
et des arts, sous la direction de Marcelin Berthelot (31 volumes),
grande œuvre de la deuxième moitié du x1xesiècle, est conçue par
« une société de savants et de gens de lettres » ; les deux volumes de
La Science,sesprogrès,ses applications,publiés sous la direction de
Georges Urbain et de Marcel Boll en 1933, ont rassemblé quarante
collaborateurs. Le Nouveau Dictionnaire des sciences et de leurs
applications,sous la direction d'Edmond Perrier et de Paul Poiré
(2 volumes, 1900-1903, réédité plusieurs fois), est fait avec« la col-
laboration d'une réunion de savants, de professeurs et d'ingé-
nieurs ». Edmond Perrier explique la nécessité de ce recours : « Ce
grand Dictionnairene devait avoir, au début, que deux auteurs,
mon savant collègue Poiré et moi. Nous reconnûmes bientôt que
notre œuvre gagnerait à ce que sa rédaction fût, en quelque sorte,
élargie. Il fallait, pour un tel travail, des compétences spéciales;
dire clairement et brièvement tout ce qu'il y a à dire sur une ques-
tion donnée de manière à apprendre au lecteur, sans grand effort
pour lui, tout ce qu'il doit en savoir suppose une connaissance du
sujet qu'une simple compilation ne peut donner. C'est pourquoi
chaque grande division de la science a été traitée par ce qu'on peut
appeler un " homme de la partie ". »

La définition rigoureuse du public destiné à recevoir ces ouvrages


pourrait bien être, là comme dans d'autres cas, une gageure. Val-
mont de Bomare, par exemple, célébré par ses biographes comme
n'ayant certes pas eu « la puissance d'ouvrir aux sciences naturelles
des routes nouvelles», mais ayant eu« du moins la gloire d'avoir
popularisé le goût de l'histoire naturelle », conçoit le Dictionnaire
raisonné,universeld'histoirenaturelle(5 volumes en 1765): ce dic-
tionnaire, « [contient] l'histoire des animaux, des végétaux et des
minéraux, et celle des corps célestes, des météores et autres princi-
paux phénomènes de la nature, avec l'histoire et la description des
135
Savants et ignorants
drogues simples tirées des trois règnes et le détail de leurs usages
dans la médecine, dans l'économie domestique et champêtre et
dans les arts et les métiers », « convenablement exécuté », disent les
critiques, « à la satisfaction des différentes classes de la société ».
Quant au Nouveau Dictionnaire d'histoire naturelle appliquée aux
arts, principalement l'agriculture et à l'économie rurale et domes-
tique, par une société de naturalistes et d'agriculteurs (de 1803 à
1829, 36 volumes, chez Déterville, avec, aux commandes, Virey,
Chaptal, Parmentier, Thouin et Latreille), La Gazette de France du
17 vendémiaire an XII estime qu'il sera utile « aux savants et aux
gens du monde, au citadin et à l'homme des champs, au vieillard et
à l'adolescent ».
Edmond Perrier, dans sa préface du Dictionnaire populaire illus-
tré d'histoire naturelle, de Jean Pizetta (1890), le considère « acces-
sible à toutes les intelligences», c'est-à-dire « à la jeunesse stu-
dieuse de toutes les écoles et aux esprits curieux de connaître la
nature, mais aussi aux professeurs, à qui il pourra servir de
mémento pour préparer leurs cours et leurs excursions ».
Pourtant, qu'il soit généraliste ou plus ou moins spécialisé, le dic-
tionnaire encyclopédique semble, très souvent, s'adresser à deux
publics: celui des «techniciens» et celui des « gens du monde».
Dans le Discours préliminaire de l'Encyclopédie, d'Alembert estime
que« la partie du travail qui consiste dans l'ordre encyclopédique...
est plus destinée aux gens éclairés qu'à la multitude»: l'ordre ency-
clopédique - et le système de renvois, dont nous parlerons plus loin
- n'est donc accessible qu'à une fraction du public potentiel de
l'Encyclopédie- les« techniciens du savoir» - ; les autres,« la mul-
titude», se contenteront de l'ordre alphabétique. Le Dictionnaire
des sciences naturelles est, tout d'abord, un « ouvrage destiné» à
des techniciens, aux« savants», comme l'écrit Cuvier dans le pros-
pectus : « Aux médecins, aux agriculteurs, aux manufacturiers, aux
artistes, aux commerçants. » Mais il est aussi destiné « à tous ceux
qui ont intérêt à connaître les productions de la nature, leurs carac-
tères génériques et spécifiques, leur lieu natal, leurs propriétés et
leurs usages », groupe qui, sous la plume de Cuvier, devient celui
des gens du monde.
Des variantes dans la définition de ces deux composantes
existent parfois : le Dictionnaire de l'industrie ou Collection raison-
née des procédés utiles dans les sciences et dans les arts; contenant
nombre de secrets curieux et intéressants pour l'économie et les
besoins de la vie ; l'indication de différentes expériences à faire; la
description de plusieurs jeux très singuliers et très amusants; les
136
Comment vulgarise-t-on?
notices des découverteset inventions nouvelles; les détails néces-
sairespour se mettre à l'abri des fraudes et des falsificationsdans
plusieurs objets de commerce et de fabrique: ouvrage également
propre aux artistes, aux négociantset aux gens du monde (1776,
3 volumes) considère son inventaire « utile pour tous ceux qui s'oc-
cupent plus des choses que des mots » et semble, ainsi, exclure la
frange cultivée des « gens du monde à qui la philosophie en eût
semblé insuffisante». A l'inverse, et à la limite du cadre temporel
de notre étude, Georges Urbain et Marcel Boll, quant à eux, ne
cherchent à atteindre que« le grand public cultivé».
Parfois, enfin, pour insister sur l'éducation des masses, l'accent
est mis sur le rapport quantité/prix d'une encyclopédie ou d'un dic-
tionnaire: beaucoup de connaissances pour peu d'argent, surtout,
comme l'écrit Bory de Saint-Vincent (avertissement du Diction-
naire classiqued'histoire naturelle)si cela fait partie du « dessein
des auteurs d'être utiles aux classes laborieuses, [de concevoir] un
ouvrage dont on pût mettre le prix à toutes les portées» (en rédui-
sant au minimum le nombre de planches, notamment). Jean Rey-
naud, dont on connaît l'engagement républicain, explique l'un des
moyens employés pour arriver à rendre son Encyclopédieanec-
dotique(1834) d'un coût modique : « L'empressement désintéressé
des rédacteurs qui ont bien voulu donner tout leur zèle à un travail
où l'on ne peut espérer grand profit de gloire ni de fortune.»
L'engagement peut être encore plus républicain, dans le cas du
Dictionnairepittoresqued'histoire naturelle et des phénomènes de
la nature, rédigé par une société de savants et de naturalistes
(9 volumes, entre 1833 et 1839) : « Depuis que la France jouit
d'une sage liberté, que les sectes religieuses ne peuvent plus empê-
cher la propagation des lumières et que le gouvernement n'est plus
intéressé à tenir les peuples dans l'ignorance, les études positives
ont pris une extension immense ... nous venons apporter notre tri-
but en cherchant à faire participer les masses aux belles découvertes
que les savants ont faites. » Pour aider les masses à participer en
étalant les paiements, l'ouvrage est vendu en« 40 livraisons d'envi-
ron 80 feuilles chacune»; par ailleurs, « il sera remis aux souscrip-
teurs une couverture qui leur donnera la facilité de faire cartonner
ou brocher».
Pour le Dr Chenu, responsable de la publication de l'Encyclo-
pédie d'histoirenaturelleou Traité complet de cette scienced'après
les travaux des naturalistesles plus éminents de tous les pays et de
toutesles époques,l'édition en livraisons est« un précieux avantage
offert aux souscripteurs : celui de pouvoir acheter tout ou partie de
137
Savants et ignorants
l'ouvrage, sans être tenus de rien payer d'avance, ni de prendre
d'engagement pour l'avenir ... chacun des volumes ou parties sépa-
rées formant un tout complet ». Deux versions sont proposées : par
livraison « de deux feuilles d'impression avec illustrations dans le
texte » ou par « série de cinq livraisons renfermées dans une cou-
verture imprimée ». Le Dictionnaire des arts et manufactures
(1 volume, 1844), rédigé par « une cohorte d'ingénieurs sortis des
meilleures écoles», grâce à« la collaboration d'un grand nombre de
fabricants et de praticiens », paraît, dans sa première phase, « le
samedi de chaque semaine, depuis le 27 juillet 1844, par livraison
de deux feuilles de seize colonnes chaque ».
Au début du xxesiècle, Le Monde et la Science est vendu en fasci-
cules un peu plus épais (32 pages), de même que l'Encyclopédie par
l'image (Hachette): tous deux insistent sur« le mode de diffusion
et la modicité de leur prix qui mettront à la portée de toutes les
bourses, des petits et des grands ..., maints sujets de leçons fort inté-
ressants ».
Enfin, des ouvrages plus spécialisés ont un public pour lequel la
question des finances compte sans doute beaucoup moins.
Le Nouveau Dictionnaire d'agriculture pratique contenant: 1. la
définition des termes usités en agriculture; 2. l'indication des meil-
leures méthodes pour la grande et la petite culture; 3. des notions
exactes sur l'économie rurale et domestique, la médecine vétérinaire,
la législation en matière agricole, etc., avec un APPENDICE offrant le
texte des lois et règlements qui intéressent plus particulièrement les
agriculteurs, et un vocABULAIRE des termes des divers idiomes méri-
dionaux du Midi et du Sud-Ouest de la France; 4. enfin un supplé-
ment renfermant les théorèmes de pronostic météorologique dans le
pays toulousain, les observations les plus récentes sur la maladie de
la vigne, l'indication des divers travaux d'horticulture pour chaque
mois de l'année et le tableau des plantes présentées dans l'ordre de
leur utilité spéciale pour la décoration des jardins (1854, 1 volume)
est uniquement destiné à« toutes les classes de cultivateurs».
Quant au Dictionnaire portatif de chimie, de minéralogie et de
géologie en rapport avec l'état présent de ces sciences composé par
une société de chimistes, de minéralogistes et de géologues, sous la
direction d'Auguste Drapiez (1824), il vise deux publics universi-
taires, les formés et les « en voie de formation » :
« Nos savants accumulent les recherches, multiplient les résul-
tats. Il est donc utile, il est même indispensable de résumer leurs
travaux et d'en présenter l'analyse aux jeunes gens qui veulent cou-
rir la même carrière ou simplement prendre une idée de ces études.
138
Comment vulgarise-t-on ?
C'est le but et l'objet de notre dictionnaire. Il est concis, portatif et
cependant complet. Les médecins, les pharmaciens, les agronomes,
fabricants de toutes espèces, trouveront également dans cet ouvrage
l'instruction spéciale à chacun des arts qu'ils exploitent.»
Mais le public ciblé, avec plus ou moins de précision, est-il tou-
jours bien atteint ? Buffon en doute, même pour l' Encyclopédie,
dans une lettre datée de 1751, que nous rappelions dans la première
partie (voir page 38).
Le grand travail des rédacteurs des encyclopédies, des diction-
naires encyclopédiques ou des dictionnaires tout court est de défi-
nir les contours des sujets à traiter, l'ensemble des connaissances
utiles, selon eux, au public qu'ils ont tenté, tant bien que mal, de
cerner: écrire une encyclopédie, c'est toujours prendre le risque
d'en faire trop. Il faut arriver à conjuguer concision et science, c'est
l'art du résumé. Cette exigence est particulièrement nette pour les
dictionnaires encyclopédiques centrés sur un domaine particulier,
comme les dictionnaires médicaux ou d'histoire naturelle destinés
au « grand public», quand il s'agit pour eux de se définir par rap-
port aux sciences connexes, plus ou moins nécessaires à l'intelligibi-
lité du thème général.
Gabriel Grimaux de Caux, directeur de la Gazette de santé et
auteur du Dictionnaire de la santé et de la maladie, exposé succinct
des vérités pratiques relatives à l'homme en santé et à l'homme .
malade à l'usage de tout le monde, ou la Médecine domestique par
alphabet (1834, 1 volume), estime ainsi que « la chimie et la bota-
nique touchaient de trop près à notre sujet pour qu'il nous fût pos-
sible de les passer sous silence ».
Dans l'avertissement du Dictionnaire classique d'histoire natu-
relle, Bory de Saint-Vincent défend une idée similaire, adaptée à
son thème:
« Nous avons pensé que, dans un dictionnaire consacré à l'his-
toire naturelle et non aux sciences naturelles, la plupart des sciences
ne devaient être qu'effieurées et traitées seulement dans leurs
points de contact les plus intimes avec les objets qui sont le sujet
spécial de notre ouvrage (physique, chimie, astronomie, agriculture,
pharmacie ...). Il n'en est pas de même de l'anatomie et de la physio-
logie, sciences que maintenant on doit considérer comme la base ou
comme le but des connaissances exactes en sciences naturelles. »
Trois autres arguments, de plus ou moins bonne foi, permettent à
Bory de Saint-Vincent de justifier ses choix : « Sont mis de côté des
termes ridicules tirés du jargon de cette fauconnerie du vieux
temps, digne tout au plus de figurer dans les annales de la féodalité
139
Savants et ignorants
ou dans un Traité des chasses...Si le moindre insecte remplit dans
l'ordre des créations un rôle non moins important que des êtres
dont les dimensions sont plus grandes, il est généralement reçu que
la place occupée par ces derniers dans le dictionnaire doit être en
raison de leur masse qui frappe les premiers regards de la multitude
et attire d'abord son attention. » Enfin, « on y reconnaîtra la plus
sévère économie de phrases et, pour renfermer toute la matière en
moins de pages, nous avons supprimé jusqu'aux alinéas que la
rigueur du sens ne commandait point, en adoptant des abréviations
auxquelles il sera peut-être nécessaire de s'accoutumer».
Autre exemple de justification, la justification pragmatique de
F.E. Guérin, auteur de l'iconographie de Cuvier et du Magasin de
zoologie,co-auteur du Dictionnaireclassiqued'histoire naturelleet
de l'Encyclopédieméthodique, dans l'introduction du Dictionnaire
pittoresqued'histoire naturelleet des phénomènes de la nature :
« Nous ne connaissons que deux sortes de dictionnaires d'his-
toire naturelle ; les uns composés de peu de volumes, mais suran-
nés, remplis d'erreurs et n'étant pas au courant de la science (Favart
d'Herbigny, Valmont, Lachènes-Desbois); les autres au contraire
très étendus (18 à 75 volumes), hors de la portée des gens du monde
et des étudiants qui ne tiennent pas à savoir si tel ou tel auteur a
divisé le genre mouche que tout le monde connaît en deux mille
petits groupes basés sur la présence d'un poil de plus ou de moins
aux mâchoires. »

Enfin, les auteurs de dictionnaires portatifs doivent évidemment


s'expliquer sur le côté« léger» de leurs ouvrages, qui pourrait bien
apparaître comme une volonté délibérée de ne pas tout diffuser !
Philippe Macquer s'explique sur ce sujet, en 1766, dans son Dic-
tionnaireportatif des arts et métiers contenant en abrégél'histoire,
la descriptionet la police des arts et métiers, desfabriques et manu-
factures de France et des pays étrangers: son ouvrage sera précisé-
ment une introduction aux « ouvrages [...] très volumineux [... qui ]
ne sont pas à la portée de tout le monde [qui] renferment d'ailleurs
une multitude de choses absolument étrangères des arts et
métiers ». Et Macquer estime « que le public pourrait recevoir avec
plaisir un ouvrage de peu d'étendue [qui] pourra[it] servir en quel-
que sorte d'introduction aux Arts qui doivent être donnés dans un
plus grand détail par l'Académie des sciences et par les savants de
l'Encyclopédie».
140
Comment vulgarise-t-on?

2. Problèmesde plan et de classement


Une fois les connaissances définies, il faut les organiser, il faut
rassembler les différents et très nombreux articles, les lier entre eux.
Dans la préface de La Grande Encyclopédie, Marcelin Berthelot,
tout en reprenant quelques formules de D'Alembert, pose claire-
ment le problème des différences entre dictionnaires et encyclo-
pédies : « Tandis que les dictionnaires généraux ou spéciaux n'ont
d'autre objet que de mettre à la portée d'un nombre toujours crois-
sant de lecteurs une quantité toujours plus considérable de docu-
ments et de renseignements, une encyclopédie doit se proposer un
but plus élevé.[ ...] Montrer le lien entre ces différents éléments, rat-
tacher les unes aux autres, par leurs affinités naturelles, les diverses
connaissances humaines; les cataloguer, les diviser en groupes, en
genres, en familles, en espèces; telle est la première tâche qui s'im-
pose à ceux qui veulent édifier une encyclopédie. Il faut ainsi
condenser non seulement les faits, mais les idées. »
Cette condensation n'est possible que sous deux conditions: une
classification des sciences - problème surtout réservé à un ouvrage
de grande envergure qui traite de plusieurs sciences, comme La
GrandeEncyclopédie-, mais surtout une existence de renvois entre
les différents articles eux-mêmes et de tableaux qui, à la fin de l'ou-
vrage, en restituant l'agencement général des articles, permet de
rendre véritablement opérationnelles les connaissances diffusées.
Ce sont ces derniers choix qui sont faits dans l'ensemble des
ouvrages dont nous avons parlé.
Dès lors, tous ces ouvrages peuvent se définir surtout comme des
dictionnaires encyclopédiques, car l'ordre général de diffusion des
articles choisi dans la grande majorité des cas est l'ordre alphabé-
tique.
Cuvier s'explique sur ce point pour le cas de son Dictionnaire
d'histoire naturelle où, pourtant, un ordre «naturel» d'exposition
aurait pu aller de soi ; il apporte aussi nombre de précisions sur ce
qu'il faut entendre par « renvois » et par « tableaux » :
« [Les auteurs], pénétrés de la nécessité de remplir ces vues
[écrire un ouvrage élémentaire et général], étant même pour la plu-
part liés par une amitié tendre, sachant enfin qu'ils sont tous dirigés
dans leurs travaux par des principes semblables... ont délibéré sur
la forme la plus convenable pour donner à cet ouvrage toute l'utilité
dont il est susceptible; et ils ont fini par s'arrêter à l'ordre alphabé-
tique malgré toutes les objections qu'on a coutume de faire contre
lui.
141
Savants et ignorants
» La principale de ces objections qui est de ne pas présenter les
propositions dans l'ordre où elles naissent les unes des autres n'est
pas considérable dans une science telle que celle-ci qui s'occupe si
souvent d'objets isolés; et ce qu'elle peut avoir de vrai sera prévenu
par la manière dont on rangera les articles[ ...].
» Les renvois fréquents qu'on aura soin d'établir entre les articles
généraux mettront dans la partie philosophique un ordre tout aussi
régulier que dans la partie systématique. Alors l'ouvrage aura de
plus les avantages que procure l'ordre alphabétique - savoir, la faci-
lité pour les gens du monde de trouver sur-le-champ ce qu'ils
désirent sans être obligés d'étudier un livre entier et le plaisir pour
un savant de se rappeler sans peine une partie de ce qu'il a appris et
de meubler sa tête de nouvelles idées en promenant successivement
ses regards sur des articles détachés. »

Les arguments de E. Pariset, dans le prospectus du très célèbre


Dictionnaire des sciences médicales (Panckoucke), sont plus sim-
plistes:
« Un dictionnaire l'emporte par l'universalité de son objet sur un
traité particulier. A-t-il le même avantage sur un traité général et
systématique? Mais qu'est-ce qu'un traité de cette nature sinon une
collection de traités particuliers, disposés dans un certain ordre ?
Reste donc à savoir quel est cet ordre et quelle valeur il ajoute aux
traités particuliers dont il est le lien. [...] Bien que l'ordre alphabé-
tique soit purement conventionnel, une longue habitude nous l'a
rendu familier. »

Plusieurs prospectus développent d'intéressants - et de très


actuels - modes de fonctionnement de renvois. Le discours prélimi-
naire de l'Encyc/opédie,s'exprime longuement sur cette question
des renvois que d'Alembert ... renvoie à la question, plus générale,
de l'arbre des connaissances.
« Il nous reste à montrer comment nous avons tâché de concilier
dans notre dictionnaire l'ordre encyclopédique avec l'ordre alpha-
bétique. Nous avons employé pour cela trois moyens, le système
figuré qui est à la tête de l'ouvrage, la science à laquelle chaque
article se rapporte, et la manière dont l'article est traité. On a placé
pour l'ordinaire, après le mot qui fait le sujet de l'article, le nom de
la science dont cet article fait partie ; il ne faut plus que voir dans le
système figuré quel rang cette science y occupe, pour connaître la
place que l'article doit avoir dans l' Encyclopédie... Par la disposi-
tion des matières dans chaque article, on ne pourra manquer de
142
Comment vulgarise-t-on?
voir que cet article tient à un autre qui dépend d'une science dif-
férente, celui-là à un troisième ; et ainsi de suite ... Ainsi trois choses
forment l'ordre encyclopédique: le nom de la science à laquelle
l'article appartient; le rang de cette science dans l'arbre; la liaison
de l'article avec d'autres dans la même science ou dans une science
différente; liaison indiquée par des renvois, ou facile à sentir au
moyen des termes techniques expliqués suivant leur ordre alphabé-
tique.»

Les auteurs, peu connus, du Dictionnairechronologiqueet rai-


sonné des découvertes(17 volumes entre 1822 et 1824) essaient un
système de composition différent. Ils gardent, tout d'abord, l'ordre
alphabétique. Puis, à l'intérieur de chaque article, sont exposés « les
progrès successifs d'une connaissance quelconque ». Par ailleurs,
chaque mot définissant l'article est suivi de deux autres mots: l'un,
classiquement, renvoie à la science dont fait partie le sujet de l'ar-
ticle, l'autre cherche à caractériser au mieux le sujet dans sa série
génétique : « innovation », « perfectionnement », « découverte »,
« observation nouvelle ». Enfin, une table des articles, par ordre
méthodique (renvois aux sciences et techniques ou bien à la carac-
téristique génétique du sujet), accompagnée du nom des auteurs,
forme une partie du douzième volume.
Dernière solution pour le Dictionnairedes arts et des manufac-
tures,l'ingénieur Ch. Laboulaye décide d'abandonner l'ordre alpha-
bétique ou, plutôt, de soumettre cet ordre, dans un premier temps,
à la classification qu'il a choisi d'adopter pour la présentation des
arts et manufactures. Cette classification est elle-même l'objet
d'une discussion serrée dans l'introduction du Dictionnaire.« La
classification des procédés industriels faite sur la base des usages »
lui paraît insuffisante. Cette classification recouvre sept catégories :
« La préparation des matières premières, la nourriture de l'homme,
les vêtements, les changements dans l'extérieur du globe pour les
rendre conformes à nos desseins, le mobilier, les modifications
dans la nature et l'apparence des objets pour les approprier à dif-
férentes destinations, les instruments et les procédés employés dans
la pratique des sciences et des beaux-arts. » Défendue par Lalanne
dans son « remarquable article sur la technologie inséré dans l' En-
cyclopédie nouvelle de Reynaud et Leroux », elle apparaît à Labou-
laye comme trop empirique : « Elle ne peut servir qu'à dresser un
catalogue des professions sans pouvoir être d'aucune utilité [car] ne
se rapportant qu'aux besoins physiques de l'homme, elle laisse pour
ainsi dire à l'écart l'action de son intelligence et ne saurait contri-
143
Savants et ignorants
buer au moindre progrès.» De la même manière qu'ont été aban-
données les premières classifications faites en botanique, dans les-
quelles on rangeait les plantes suivant leurs ressemblances
générales, la classification ne doit plus servir alors seulement à dres-
ser un catalogue, elle doit devenir un moyen d'étude. De fait, le
rédacteur choisit « une classification faite sur la base des procédés
industriels considérés comme applications des sciences physiques »
car « qu'est-ce qu'un procédé industriel sinon une application, une
combinaison de lois physiques ? ».
Bref, la classification devient bien un moyen d'étude et de pro-
grès en révélant les lacunes qui subsistent encore et que, chaque
jour, l'esprit pratique des savants et la science des fabricants tentent
de combler.

3. Problèmesd'actualisation
Un autre problème que doivent résoudre les auteurs des ouvrages
du genre encyclopédique est de rester en phase avec l'actualité
scientifique et technique. Bory de Saint-Vincent dénonce la lenteur
de parution du Dictionnaire de sciences naturelles dirigé par
Cuvier : « Il fut annoncé vers le commencement de 1816. Le vingt-
deuxième volume qui vient de paraître avec la fin de 1821 n'atteint
que la lettre M exclusivement, c'est-à-dire près du tiers présumable
de la totalité de l'ouvrage.» Les sciences et les techniques avancent
si vite que les délais de composition périment les connaissances.
Bory de Saint-Vincent porte ainsi un jugement sévère sur le Dic-
tionnaire raisonné universel d'histoire naturelle de Valmont de
Bomare (dont certains considèrent pourtant qu'il a fait beaucoup
pour l'attrait et la diffusion des sciences naturelles au xvme siècle):
« Compilation surannée, faite sans choix et sans discernement, il ne
peut être aujourd'hui d'une grande utilité en histoire naturelle ...
Quand Valmont de Bomare [le] composa, la nomenclature n'était
pas fixée, on ne sentait même point l'importance de sa précision et
nulle règle n'y était introduite; l'auteur ne pouvait asservir la
marche de son essai qu'au langage le plus impropre, formé de dési-
gnations vulgaires, arbitraires et barbares.»

Un banal dictionnaire de jardinage est lui-même soumis à cri-


tique. M. D•••, auteur anonyme du Dictionnairede jardinagerela-
tif à la théorieet à la pratiquede cet art (1777), nous l'explique :
« Les dictionnaires du jardinage qui ont paru jusqu'à présent
sont incomplets et renferment beaucoup de définitions dénuées de
144
Comment vulgarise-t-on ?
précision et d'exactitude. Je n'en excepte pas celui qu'a fait impri-
mer l'abbé Roger en 1767. Quoique composé par un homme très
instruit et plein de son sujet, il n'est pas exempt d'erreurs, d'omis-
sions importantes et surtout de fréquentes inutilités. Ces défauts ne
peuvent être excusés par l'âge de l'auteur. Cet accueil avait d'abord
fait naître l'idée de refondre le dictionnaire de cet habile agri-
culteur. J'ai commencé par corriger, étendre, ajouter en même
temps qu'élaguer, mais je me suis bientôt aperçu de la longueur et
de l'inutilité de mon travail. J'ai donc pris le parti d'élever un nou-
vel édifice, en négligeant même les fondements du premier. »

On peut avoir une idée de l'étendue des modifications imposées


par l'avancée des sciences en se rappelant que, entre autres
exemples, la chimie développée dans l' Encyclopédie de D'Alembert
et de Diderot est celle du chimiste Rouelle, mais que, quelques
années après, c'est celle de Lavoisier qui apparaîtra et surtout que
l'histoire retiendra. Comme le rappelle Bertrand Gille, entre l' Ency-
clopédie et sa refonte, l' Encyclopédie méthodique - refonte aussi
technique, puisqu'elle inaugure une nouvelle formule, les articles
étant répartis par matières -, la machine à vapeur est apparue et, la
première grande usine métallurgique de France du Creusot est née
en 1781.
Dans la préface de La Grande Encyclopédie, Marcelin Berthelot
en appelle, finalement, à la modestie des collaborateurs qui y « ont
consacré plusieurs années de leur vie, sans avoir l'illusion de penser
qu'ils font œuvre définitive». Au contraire des encyclopédistes qui,
sous la direction de D'Alembert et de Diderot, espéraient mettre en
partie un terme à l'explosion des livres, « penser faire une encyclo-
pédie qui ne doive jamais disparaître serait une espérance chimé-
rique [car] dans un quart de siècle la science humaine aura mar-
ché ». Berthelot insiste : « Des faits anciennement connus se seront
modifiés ou seront mieux appréciés, des faits nouveaux se seront
révélés, des théories anciennes seront mortes, des théories nouvelles
seront nées. Les mêmes mots peuvent à vingt ou trente ans d'inter-
valle n'avoir plus la même valeur. Et à ce changement dans la
nature des choses, il faudra bien que corresponde un changement
dans la manière de les exposer - c'est-à-dire qu'à un ensemble de
faits nouveaux, d'idées nouvelles, il faut une encyclopédie nou-
velle.»

Dans la préface de la « nouvelle édition mise à jour et augmentée


d'un supplément» du Nouveau Dictionnaire des sciences et de leurs
145
Savants et ignorants
applications(1924), Rémy Perrier, responsable général de cette édi-
tion, exprime le même point de vue : « A notre époque, où de nou-
velles découvertes viennent à chaque instant révolutionner les
conditions matérielles de l'industrie et même de nos vies privées,
vingt années - c'est à peu près le temps écoulé depuis notre dernière
édition - suffisent pour changer bien des choses et pour rendre
surannés des articles qui ne laissaient rien à désirer au moment où
ils avaient été écrits. >• Et il cite, pêle-mêle, « l'électrification des
moyens de transport, l'aviation, la télégraphie, le développement
des usages domestiques de l'électricité, tout cela est entré de plain-
pied dans notre vie quotidienne ». Dès lors, « tout en conservant les
cadres de la précédente édition, qui avaient été jugés unanimement
excellents de tous points, on n'a pas hésité à remplacer toutes les
parties qui avaient subi les plus petites injures du temps, et peu de
pages sont restées sans quelque remaniement ».
Moins dramatique que la refonte et la réédition, le supplément
offre, pour Rémy Perrier, un remède palliatif de l'usure du temps.
Ce supplément comprend, tout d'abord, deux éléments plutôt tech-
niques:« C'est là qu'on trouvera toutes les découvertes récentes, et
aussi toute une série de mots, termes vulgaires ou synonymes,
envoyant à des articles précédemment traités sous un autre titre, de
façon à rendre plus pratique encore la consultation de l'ouvrage.> •
Mais, dans ce supplément, ont aussi pris place des « questions dont
le développement ne pouvait rester dans le cadre typographique du
dictionnaire ». Au nombre de ces questions est faite « une place
méritée à la reproduction et la génétique ». Les arguments avancés
par Rémy Perrier sont clairs : « Ces points avaient été délibérément
écartés dans la précédente édition, en raison du préjugé régnant
alors qui conduisait à cacher tout ce qui avait un rapport même
lointain avec la propagation de l'espèce. Mais l'opinion générale a
fini par comprendre les dangers d'une telle prévention, et il est
aujourd'hui peu d'esprits qui ne se soient ralliés à la nécessité d'une
certaine " éducation sexuelle ". Les articles relatifs à ces points par-
ticuliers ont, bien entendu, été traités avec un tact et une délicatesse
qui permettent de mettre l'ouvrage entre toutes les mains. Au sur-
plus, leur localisation exclusive dans le supplément laisserait aux
personnes restées attachées aux idées rigoureuses de jadis la possi-
bilité, en renonçant au supplément, de les laisser en dehors d'une
bibliothèque ou d'une éducation qu'on voudrait tenir soigneuse-
ment expurgées. »
Parfois, les suppléments prévus seront eux aussi victimes du
temps qui passe et ne verront jamais le jour : ainsi, le Dictionnaire
146
Comment vulgarise-t-on?
annuel conformeau plan des douze volumes, annoncé par les res-
ponsables du Dictionnairechronologiquedes découvertes,ne paraî-
tra pas.
Pour essayer de tenir compte de l'avancée des sciences et tech-
niques, une nouvelle formule est inventée, en 1857, par le grand
vulgarisateur Louis Figuier: la solution de l'encyclopédie per-
manente. Comme « la marche des sciences est incessante et [que]
chaque jour signale pour elles un progrès nouveau », Figuier va
donc entreprendre, à côté des ouvrages didactiques qu'il sait si bien
faire, un recueil qui contiendra « le résumé annuel des progrès des
sciences et de l'industrie ». L 'Annéescientifiqueet industrielleest,
dès lors, publiée tous les ans sous sa direction, jusqu'en 1895. A sa
mort, l'ancien communard Émile Gautier prendra le relais jusqu'en
1914. « On ne doit pas s'attendre à trouver dans cet ouvrage un
inventaire complet et minutieux de tout ce qui a été fait, pendant le
cours de l'année, dans les diverses sciences... il ne s'agit que des tra-
vaux les plus importants, de ceux qui ont particulièrement éveillé
l'attention publique. » Figuier estime que, « en se refermant dans
un cadre modeste, en s'attachant aux faits d'intérêt général, on peut
composer un recueil qui intéresse la masse du public ». Pour
accomplir cette tâche monumentale par sa régularité et son éten-
due, le fait que Figuier soit « rédacteur du bulletin scientifique heb-
domadaire dans un grand journal quotidien » constitue évidem-
ment un atout.
Cette formule « d'encyclopédie permanente» ayant obtenu un
grand succès, elle est reprise par d'autres vulgarisateurs, eux-mêmes
rédacteurs de la rubrique scientifique dans différents journaux et
revues: Jean Rambosson (de La Gazette de France) publie La
Sciencepopulaireou Revue du progrèsdes connaissanceset de leurs
applicationsaux arts et à l'industrie(1863-1869), Pierre-Paul Dehé-
rain, L 'Annuairescientifique(de 1861 à 1870) ou encore Menault et
Boillot (du Moniteur universel),Le Mouvement scientifique(1864-
1866).
Des projets plus spécialisés auront des durées inégales : Arthur da
Cunha, ingénieur qui « prêta son concours à l'inoubliable Exposi-
tion universelle de 1900 », ne propose L 'Annéetechniqueque pen-
dant cinq ans (de 1901 à 1906), et L 'Annéerustiquede Victor Borie
n'aura qu'un volume (1862).
La classification des articles ne varie que très peu d'un annuaire à
l'autre : les catégories choisies par Figuier sont reprises plus ou
moins par les autres rédacteurs - astronomie, physique, mécanique,
chimie, art des constructions, marine, télégraphie électrique, his-
147
Savants et ignorants
toire naturelle, hygiène, médecine et physiologie, agriculture, arts
industriels et variétés. Selon Camille Schnaiter, dans Cosmos,lors-
qu'il fait l'analyse de sept annuaires différents parus en 1864, « les
auteurs ont choisi les mêmes questions ou à peu près ». Schnaiter
ne se sent pourtant pas « fort embarrassé car la manière de chacun
d'eux diffère [grandement] de celle des autres»., Le style mais aussi
les positions sur certains points scientifiques ·ne sont pas iden-
tiques. La langue de Victor Meunier dans La Scienceet les Savants
en 1864 est « plus nerveuse », celle de Figuier, plus sèche - « on lui
a souvent reproché son manque d'enthousiasme»-, les Causeries
de De Parville sont « légères, assez vives et d'une lecture facile».
Schnaiter propose aussi de « prendre pour point de départ d'une
comparaison, originale entre tous les auteurs, le problème de la
génération spontanée » qui oppose, en ces années-là, Pasteur et
Pouchet: «Laplace que chacun d'eux a attribué à cette question
justifierait presque la base d'une classification.» Edgar Saveney,
critique de La Revue des Deux Mondes (1er avril 1865 et 1erjuin
1867) ne partage pas l'impression de satisfaction générale de son
confrère du Cosmos.S'il apprécie le style de Victor Meunier, il lui
reproche ses trop grandes ardeurs polémistes : « Les questions de
personnes se trouvent placées au premier plan dans son livre, elles y
tiennent une trop grande place et rendent bien étroit l'espace
réservé aux véritables données de la science. » Mais, au-delà de
cette simple critique de contenu, il dénonce le mode de construc-
tion de ces annuaires. Figuier, en particulier, est violemment atta-
qué: son annuaire est« beaucoup trop vite composé, un amas de
petits faits présentés sans méthode et sans soin. M. Figuier..., et il a
cela de commun avec beaucoup de ses concurrents, ne s'est pas mis
en frais pour faire son livre; ce sont ses feuilletons mêmes, gâtés
plutôt qu'améliorés, qu'il a découpés en en classant les lambeaux
sous des rubriques diverses». La solution est, pour Edgar Saveney,
dans la constitution d'une équipe de rédaction - nous retrouvons
une autre caractéristique des projets encyclopédiques. Prenant
l'exemple de !'Annuairede Dehérain, il estime que « la collabora-
tion de plusieurs personnes [lui] paraît indispensable pour un
ouvrage de cette nature. Qui peut se vanter d'être assez encyclo-
pédique pour parler pertinemment de choses tout à fait diverses?».

Vulgariser les sciences et les techniques en perpétuels change-


ments sous forme d'encyclopédies ou de dictionnaires n'est-il donc
qu'une tentative impossible? Ce n'est pas sans beaucoup de sagesse
que Marcelin Berthelot demande que « l'on ne s'émeuve pas de
148
Comment vu/garise-t-on?
cette vie éphémère d'une encyclopédie». En effet, « l'œuvre n'en
aura pas tnoins eu son jour et son utilité. Les encyclopédies ne
tombent pas comme les feuilles et leurs printemps durent de
longues an.nées. Il faut au grand public un espace de temps assez
étendu pour apprécier les lacunes d'une telle œuvre et éprouver le
besoin d'en voir faire une nouvelle édition. Entre deux encyclo-
pédies suacessives marquant chacune une étape de l'humanité, il y
a une période intermédiaire; celle qui est née peut continuer à
vivre, celle qui doit venir n'est pas encore à terme».

2. La vulprisation par la parole

1. Court ou confirences?
Rien n'tst moins évident, avant la seconde moitié du x1xesiècle,
que la distinction entre le cours magistral destiné à des étudiants
pour qui un diplôme attestera de l'acquisition de connaissances
programmées et la conférence à laquelle un public curieux peut
avoir librement accès. Les cours de chimie de Rouelle au Jardin du
Roi, vers 1740, étaient suivis par des amateurs qui s'appelaient
Jean-Jacques Rousseau ou Diderot, aussi assidus et attentifs que
Lavoisier lui-même. Un siècle plus tard, les leçons de Jean-Baptiste
Dumas à la Sorbonne étaient appréciées autant pour l'éloquence du
professeur que pour la matière qu'il exposait. Et, à la même
époque, mais à Bordeaux, un autre chimiste, Auguste Laurent, se
plaignait Que son enseignement fût surtout suivi par des dames du
monde à la recherche de distractions. Essayons de cerner quelques
caractéristiques de cette vulgarisation orale qui, plus que toute
autre forme de vulgarisation, hésite entre la distraction et l'in-
téressement, le sérieux et le pratique.
Le véritable instigateur du genre est, sans aucun doute, Bernard
Palissy, plus connu pour ses talents de céramiste (voir p. 44). Vers
1670, le chimiste Nicolas Umery a été l'un des premiers à relancer
la voie d'une véritable mise en scène de sa science. Installé rue
Galande, sur la montagne Sainte-Geneviève, « son laboratoire, écrit
Fontenelle, était moins une chambre qu'une cave, et presque un
antre maaique éclairé de la seule lueur des fourneaux ». Fontenelle
précise aussi que « l'affluence du monde était si grande qu'à peine
avait-il dt la place pour ses opérations ». Dans le public, on note la
présence de quelques sommités scientifiques ainsi que des « dames
149
Savants et ignorants
qui, entraînées par la mode, avaient l'audace de venir se montrer à
des assemblées si savantes [...] et des pensionnaires [... qui étaient
là] pour étudier la chimie». L'attraction majeure des cours de
Umery était une nouveauté chimique à base de phosphore, une
sorte de volcan artificiel qui stupéfiait l'auditoire. Et Umery en
profitait pour vendre quelques-unes de « ses préparations à base de
blanc d'Espagne [car] il était seul alors dans Paris qui possédât ce
trésor».

Une autre figure, caractéristique de cette époque, témoigne du


mélange des publics et du mélange des genres. L'abbé Nollet,
maître de physique des Enfants de France, propose d'inoubliables
expériences de gala à base d'électricité, qui sont autant des spec-
tacles que de réelles expériences scientifiques. Avec ses bouteilles
électriques, par exemple, il « donne la commotion en présence du
roi Louis XV à cent quatre-vingts de ses gardes ». Réalisées devant
le public de Versailles, ces expériences sont pourtant aussi des ten-
tatives de démonstrations expérimentales en vue de faire avancer la
science - en l'occurrence, Nollet cherche à combattre les idées de
Franklin sur l'électricité. Mais les duchesses viennent avec joie se
faire « électriser par l'abbé» et, alors, l'amusement l'emporte sur le
côté organisé d'un cours à programmes! Un dernier exemple qui
montre que les conférences peuvent aussi verser intégralement dans
l'utilitaire : entre 1759 et 1783, le tour de France de la « sage-
femme errante», Mme du Coudray, avec ses cours d'accouche-
ment, a des vues évidemment plus pratiques.

Si ces exposés peuvent être le fait de professeurs officiels, ceux-ci


n'en ont évidemment pas le monopole; s'ils réunissent parfois leur
auditoire dans des locaux universitaires, ils peuvent également ras-
sembler leur public dans les endroits les plus divers (théâtre, locaux
de réunions ...); plus spécifiquement peut-être, ils ont lieu en dehors
des heures de cours habituelles : le soir, le dimanche. Mais, sur ce
dernier point, il faudrait encore faire une distinction entre les cours
du soir qui relèvent de l'éducation post- ou extrascolaire propre-
ment dite et les conférences qui ont une ambition plus générale-
ment « culturelle », distinction plus ou moins évidente. C'est
cependant bien sur elle que l'Association polytechnique fonde pré-
cisément son activité en 1861, à l'École de médecine. Dans un
article pour L'illustration (3 août 1861), à l'occasion de l'inaugura-
tion de la première série de ces conférences estivales, Évariste Thé-
venin, membre très actif de l'association, écrit que ces « confé-
150
Comment vulgarise-t-on?
rences ne sont que l'auxiliaire des cours gratuits institués depuis
trente ans par cette société en faveur des ouvriers ». Comme le pré-
cise l'ing~lnieur Perdonnet, lui-même président de l'association,
« ce sont de simples causeries scientifiques ayant pour but de faire
sentir les beautés de la science, de démontrer son utilité et exciter
ainsi dans1l'esprit des auditeurs le désir de compléter leurs connais-
sances en venant, pendant l'hiver, assister au cours».
Arbitrairement, nous ne parlerons dans ce chapitre que des
conférenc~s qui, si elles sont, à l'occasion, agrémentées de démons-
1

trations ob d'expériences, restent avant tout des prestations orales.


Nous noUlsintéresserons plus tard aux conférences « avec projec-
tions », qllli scellent l'union de la parole et de l'image et accordent
un rôle p1rimordialà cette dernière. Mais qu'il s'agisse des unes ou
des autres, il ne peut être question d'en écrire une histoire
complète. Uo Clarétie nous a indiqué que, dans le cadre de ce qu'il
appelle l',t<école postscolaire», il avait été organisé, au cours du
seul hivet 1896, 61 476 conférences, 47 500 sans projections et
14 000 avec! Jacques Perriault, qui a plus récemment étudié ce
phénomè11l.e social, estime qu'à la veille de la guerre de 1870, un
public de.quelque 800 000 personnes était concerné. L'ampleur du
sujet nou:s oblige à réduire nos ambitions à l'examen de quelques
aspects tytpiques de cette extraordinaire activité.
Une an!alysedes thèmes de conférences, tant en quantité qu'en
qualité, limite encore plus notre propos. Le dépouillement de quel-
ques proiµ-ammes d'universités populaires, par exemple, montre
que le nipmbre de conférences de vulgarisation scientifique est
variable cm regard du nombre total de conférences proposées aux
ouvriers c~taux apprentis soucieux de « culture générale » :
- le prt>grammemensuel de la Coopération des idées, pour mars
1902, prc•pose 7 conférences scientifiques et techniques pour 23
conférendes littéraires;
- pour les années 1901-1902, l'Association philotechnique pro-
pose bien121 7 cours de lettres pour 346 cours de sciences, mais la
grande miajorité de ces derniers sont de « l'enseignement commer-
cial et de l'enseignement industriel».

2. Organisationet organisateurs
Une cc~nférence,quelle qu'elle soit, suppose une initiative, une
organisation : « quelqu'un » doit se charger de trouver le conféren-
cier, une salle, choisit (avec plus ou moins d'arrière-pensées) les
151
Savants et ignorants
thèmes qui pourront intéresser un public, lequel devra être averti
par voie d'annonce.
Nous l'avons vu avec Palissy, Umery ou Nollet, ces conférences
sont d'abord liées à un lieu, le cabinet de physique et d'histoire
naturelle, dont nous parlerons plus loin. C'est dire si elles sont bien
autre chose que de simples discussions ! Elles témoignent, d'une
certaine manière, de l'abandon d'une science scolastique - qui ne
serait que parole - au profit d'une science des objets, une science
expérimentale. Les premiers « organisateurs » sont donc indirecte-
ment les possesseurs de cabinet, les nobles et les bourgeois. A la dis-
parition des cabinets, avec la Révolution, ce travail d'intendance
est assuré par des personnes ou surtout des « sociétés » les plus
diverses dont il ne peut être question de faire un inventaire exhaus-
tif. Nous nous contenterons de passer en revue quelques « cas de
figure » qui nous paraissent typiques.
Rares sont, au x1xesiècle, les institutions officielles spécialisées,
pour ainsi dire, dans la vulgarisation des sciences et des tech-
niques ; celle-ci relève, la plupart du temps, d'associations héritières
de la Société philomatique fondée en 1788 par Alexandre Bron-
gniart, et qui avait réuni de nombreux savants rendus célèbres par
leurs activités sous la Révolution. Cette société fut relayée par de
nombreuses autres. La plus importante est sans conteste la très
dynamique Association polytechnique, fondée en 1830, dans
laquelle on retrouve des scientifiques issus de l'École polytechnique
que nous avons déjà rencontrés, unis par leur volonté de « faire une
guerre acharnée à l'ignorance » : Arago, Bertrand, ~ynaud ... Son
succès est tel qu'elle doit faire appel, pour ses cours, à des profes-
seurs extérieurs à l'École polytechnique, ce qui a pour conséquence
de provoquer une scission quand ces « étrangers » sont plus nom-
breux que les professeurs issus de la maison mère. Ces professeurs
« étrangers » estimant ne pas avoir assez de pouvoir fondent à leur
tour l'Association philotechnique. Ces deux sociétés essaiment dans
toute la France et ont de nombreuses imitatrices : la Société philo-
technique, l'Association polytechnique de Marseille, la Société
d'émulation de Cambrai, la Revue Ampère, les conférences de la
rue d'Arras, organisées par les groupes plutôt anarchisants et sui-
vies de près par des inspecteurs de police (on y donne, dans les
années 1875, des conférences sur le darwinisme) ... Des conférences
sont inaugurées à Toulouse en mars 1865: la conférence inaugurale
est de M. Charles Musset qui a commenté en naturaliste La Cigale
et la Fourmi, de La Fontaine.
A sa mort, le 2 janvier 1879, le négociant Aimé-Samuel Fomey
152
Comment vu/garise-t-on?
avait léguê à la ville de Paris l'importante somme de deux cents
mille fran1~s.Ce legs était destiné, selon le testateur, à« une œuvre
d'éducaticjn populaire gratuite et laïque». Le conseil municipal
s'arrêta sur« le projet de créer, sur un type absolument nouveau,
une biblibthèque professionnelle d'art et d'industrie que les
ouvriers plarisiens pourraient venir consulter pour se perfectionner
dans leur profession ». Ainsi, le 1ermars 1886, fut inaugurée la
bibliothèque Fomey dans un local dépendant d'une école commu-
nale, en plein faubourg Saint-Antoine, l'un des principaux centres
de l'activité industrielle de Paris. Mais très rapidement, il apparaît
que, selo111 les décideurs eux-mêmes, « il ne suffit pas d'avoir une
bibliothèque, il faut savoir s'en servir, il faut que le travailleur,
parmi les matériaux qui sont placés sous sa main, sache reconnaître
et choisir parmi ceux qui lui conviennent, apprécier le parti qu'il
pourra tiirer de chacun d'eux et juger de l'application qu'il en
pourra faire». Or, pour atteindre cet objectif,« les indications et les
conseils du bibliothécaire, quels que soient son zèle et l'étendue de
ses connaissances, ne sauraient être que sommaires et ne peuvent
répondre à cette nécessité que dans une mesure insuffisante ». Dès
lors, les 01rganisateursde la bibliothèque Fomey « ont été amenés à
instituer, avec le concours dévoué d'ingénieurs, d'artistes et d'in-
dustriels, des conférences publiques, accompagnées de productions
de tablea1lxou de spécimens, de projections, d'expériences, et desti-
nées à d•&velopperen même temps qu'à éclairer l'enseignement
donné pair le livre». Le programme de chaque série des conférences
sur la scic:mceet l'art industriel est souple, mais parfaitement ciblé :
il doit êtire toujours « assez varié pour comprendre une étude des
différentelSindustries parisiennes en insistant plus particulièrement
sur celles qui ont leur centre au faubourg Saint-Antoine ou dans son
voisinage ». Le contenu de chaque étude est lui-même très précis :
en les traitant tour à tour, soit dans leur ensemble, soit dans l'une
de leurs parties, trois points de vue seront pris en compte, un point
de vue hilstorique (inventions, origines, usages dans les différents
pays et a111x différentes époques), un point de vue technologique
(procédés1anciens, procédés actuels, applications des découvertes
modeme11,transformations et perfectionnements) et un point de
vue écon10mique (statistique, salaires, exportations, moyens pra-
tiques de lutter contre les concurrences étrangères). Comme dans le
cas des cc~nférences de l'Association polytechnique, ces conférences
ont donc bien pour but l'ouverture culturelle tout autant que l'ins-
truction •~es « oubliés » de la scolarisation.
La société Franklin, qui développe ses actions autour du livre
153
Savants et ignorants
dans le cadre des bibliothèques populaires, propose aux biblio-
thèques des « animations » intitulées « lectures populaires », dont
on conseille de les faire porter sur des livres scientifiques. Dans ce
projet, on ne peut guère savoir si l'objectif prioritaire est de déve-
lopper les capacités de lecture en utilisant la motivation pour les
sciences ou de populariser ces mêmes sciences. Dans de nombreux
numéros du Bulletin de la société Franklin, cependant, on insiste
sur le fait que l'activité des bibliothèques populaires doit être
complétée par de véritables conférences faites par des professeurs,
mais aussi des médecins, des savants, sur des sujets variés et,
notamment, sur les sciences et sur « les procédés ingénieux que
l'homme a su trouver pour tirer parti de ce qui l'entoure».
Dans le même ordre d'idées, Camille Flammarion estime que les
conférences populaires sont seules capables de faire franchir l'obs-
tacle de la lecture, mais aussi, par le contact direct avec le profes-
seur, de mieux répondre aux questions. Il est, personnellement, très
satisfait d'ajouter cette corde à son arc de vulgarisateur, si l'on en
juge par le commentaire qu'il fait de son engagement, en 1865, à
l'école Turgot : « Il me sembla que je pouvais faire un peu plus
encore et ajouter la parole aux écrits. »
Les Conférences sur la science et l'art industriel de la biblio-
thèque Fomey ont existé pendant une dizaine d'années; les Confé-
rences de l'Association polytechnique ont lieu l'été pour préparer
les cours d'hiver pendant plusieurs dizaines d'années, les Confé-
rences hebdomadaires à la gare Saint-Jean de Bordeaux, quant à
elles, n'ont été organisées par la Compagnie des chemins de fer du
Midi que pendant les hivers 1867 et 1868 et n'étaient destinées,
semble-t-il, qu'au personnel de la compagnie. Malgré leur faible
durée de vie et leur public restreint, elles n'en sont pas moins fort
intéressantes par les ambitions de la société dont témoigne leur
organisation. G. Simon, sous-directeur de l'exploitation de la
compagnie, les explicite dans son discours d'ouverture:« Un mou-
vement heureux s'opère en ce moment dans toute la France en
faveur de l'instruction générale : cours publics de toutes natures,
pour tous les âges, ouverture de bibliothèques, de collections scien-
tifiques sont à l'ordre du jour[ ...]; la compagnie tient à honneur de
seconder ce mouvement, [car] elle établira alors entre elle et son
personnel une communion que de nombreuses institutions ont
assurément déjà créée, mais qu'elle désire plus intime encore. [...]
C'est ce désir manifesté depuis lontemps par notre aimé directeur
que nous réaliserons un jour. » Pour ce faire, quelques conférences
sont organisées avec, pour objectif majeur, de préfigurer un cours
154
Comment vulgarise-t-on ?
d'adultes. Après la fin de l'hiver 1867, son discours de clôture se
termine pJlr les propos suivants:« Vous avez compris que l'homme
qui travaiUe de ses mains gagne au développement de son intel-
ligence, qt~e l'ouvrier habitué à réfléchir, à observer est bientôt plus
utile à lui-niême et à la société que l'ouvrier illettré. Au revoir, puis-
sions-nou$, aux premières longues soirées du prochain hiver, nous
trouver d~ nouveau tous réunis et donner une fois de plus le salu-
taire exemple de savants, de patrons et d'employés cherchant en
commun ]lebien et glorifiant l'amour de l'étude, de la morale et du
travail.»
Nous retrouvons cette volonté, intermédiaire entre la philanthro-
pie et l'inltérêt économique de certains patrons, dans le cas de la
Société d'létudes d'histoire naturelle de Montceau-les-Mines, alias
La Physi~phile, néologisme audacieux signifiant à peu près l' « amie
de la nat\llre ». Créée en 1888 avec le soutien de la Compagnie des
mines de Blanzy, rien, dans ses titre ou sous-titre, ne semble a priori
la distingµer de l'une des nombreuses sociétés savantes locales.
Pourtant !'article premier de ses statuts est clair: cette « société
s'efforcera de développer le goût des sciences en procurant à ses
membres des distractions à la fois utiles et agréables, telles que :
excursion:&,cours, conférences, expériences, etc. » ; elle n'a donc pas
pour but de faire avancer la science par ses travaux d'amateurs
éclairés. IUie est tournée vers le grand public, vers son éducation :
elle fait bien œuvre de vulgarisation des sciences. Il existe peu de
traces de$ activités de la société: le premier bulletin, datant de
1893, sipale que, « dans le courant de 1892, des conférences sui-
vies ont ~lté organisées et se font régulièrement chaque semaine ...
des pupilles y assistent et reçoivent de leurs aînés les premières
notions qui leur permettent d'acquérir, sans trop de difficultés, les
connaissainces nécessaires pour devenir plus tard des membres
utiles à lai société à laquelle, par une légitime reconnaissance, ils se
dévouero1nt à leur tour tout entiers ». L'une des conférences est faite
par M. Dupont de Dinechin, ingénieur aux mines de Blanzy et pré-
sident de La Physiophile, sur« l'oxygène, son rôle dans les trans-
formatiOilS des matières organiques ». La Physiophi/e a, enfin, les
honneurs de ... !'Exposition universelle de Chicago en 1893. En
effet, elhl fait partie des « associations dues à l'intitiative des
ouvriers, administrées par eux ou subventionnées par la compa-
gnie », à ,côté des « institutions patronales fondées et gérées par la
Compagnie des mines de Blanzy, comme la caisse de secours, le ser-
vice médical ou les caisses de retraite, ou les ouvroirs des jeunes
filles», eltc. On apprend que La Physiophi/e est entrée dans sa
155
Savants et ignorants
période d'activité en 1888 « grâce à l'inépuisable générosité du pro-
priétaire de la compagnie ». Sans surprise, à son comité d'honneur,
on retrouve le conseiller général, maire de Saint-Vallier, le gérant,
l'ingénieur en chef, le chef du service médical, sans oublier frère
Aquilin, directeur des écoles de la compagnie, et l'abbé Brintet,
curé-archiprêtre de Montceau-les Mines. Très marquée par sa fon-
dation dans le contexte social de la fin du x1xesiècle, La Physiophi/e
est emportée par les luttes sociales : au début du xxe siècle, le pater-
nalisme patronal est devenu moins supportable. Elle renaîtra, pour-
tant, en 1924, sous une forme plus classique de société locale desti-
née à mettre en évidence le patrimoine local (flore et archéologie
essentiellement). Sous la forme de « patronage ordinaire » ou de
« patronage combiné avec des associations ouvrières», d'autres
compagnies dans d'autres régions, comme la Société industrielle de
Mulhouse (bâtie sur le même modèle social que La Physiophile),
ont ainsi joué un rôle non négligeable dans la vulgarisation des
sciences et des techniques. Et, de ce point de vue, il y a peu de dif-
férences entre ces actions menées par les patrons et les tournées de
conférences hygiéniques organisées par de nombreux médecins
hygiénistes. Le Dr Billaudeau, par exemple, membre de la Société
d'hygiène de Soissons qui donne, entre 1870 et 1880, des Confé-
rences à la Société d'horticulture de Soissons à l'usage des ouvriers
agricoles ou des conférences sur « l'hygiène populaire à l'usage des
instituteurs, des ouvriers et des gens du monde», écrit: « Nous
vivons dans un siècle où le besoin de la diffusion des sciences se fait
généralement sentir et où chacun aspire à élargir le champ de ses
connaissances. [...] Ce besoin s'accentue surtout chez celui qui n'a
pu prendre qu'une faible part au banquet des sciences, chez l'ou-
vrier. Ce désir de l'ouvrier est digne de respect, et il l'honore. Une
tâche incombe à ceux qui, plus heureux, ont pu amasser quelques
trésors dans ce riche domaine des connaissances humaines, cette
tâche, c'est de donner satisfaction à ce désir si légitime de
l'ouvrier.» Paternalisme, ouvriérisme, utilitarisme, culture géné-
rale, toutes ces catégories se dissolvent devant l'ampleur de la tâche
accomplie par tous les conférenciers populaires. Revenons à Paris.
Dès la première livraison de sa revue Cosmos,en avril 1851, l'abbé
Moigno nous fait part de son vœu « de faire marcher de front avec
l'enseignement écrit un enseignement plus efficace encore, celui qui
vient par les sens de l'ouïe et de la vue». Et ce vœu, continue-t-il,
«vase réaliser à son tour, [car] M. de Monfort met dès aujourd~hui
à notre disposition une des salles les plus vastes et les mieux situées
de la capitale, boulevard des Italiens, n° 8, la salle du Cosmos,avec
156
Comment vulgarise-t-on?
tout ce qll(iest nécessaire pour ouvrir immédiatement un cours qui
embrasseira l'ensemble complet des phénomènes de la nature repro-
duits ou :montrés aux yeux, expliqués ou dévoilés à l'intelligence
dans leur nature intime et dans leurs causes, autant du moins que
les conquietes de la science actuelle le permettront ». Et, tout natu-
rellement! « les programmes de cet enseignement seront publiés
dans notrie prochain numéro». C'est en vain que nous chercherons
ce programme. Le savant abbé devra attendre encore avant de pou-
voir réali$er ses projets : nous le retrouverons plus tard, quand ses
conférencies seront accompagnées de projections.
D'autres réalisations ont laissé des traces plus précises, avant
même la •chute de l'Empire. Le 7 mars 1864, on inaugurait à la Sor-
bonne le!I Soirées littéraires et scientifiques. Les Conférences de
l' Associatlion scientifique de France, créées par l'astronome Le Ver-
rier, répo1ndaient ainsi à une circulaire du ministère de l'instruction
publique en date du 5 octobre 1863, dans laquelle Victor Duruy
invitait les professeurs des facultés à faire des cours publics dans les
villes de leur ressort. La foule, évidemment différente quant à sa
composidon de celle des auditeurs de conférences populaires à
visée plus strictement pédagogique, était si compacte que le repor-
ter de la 1revueCosmosne put pénétrer dans le grand amphithéâtre,
bondé, mialgré son invitation spéciale et sa place réservée! Le suc-
cès de ceUe première conférence du physicien Jamin (1818-1886)
fut d'ailleurs tel qu'il dut la répéter trois jours plus tard. Et ce suc-
cès des Soirées fut durable... Les séances commençaient à huit
heures dtl soir; on n'y était admis qu'avec une carte d'entrée qu'il
fallait demander par écrit au sécrétaire du comité des Soirées. Une
lettre de .Louis Pasteur à la princesse Mathilde, le 14 décembre
1867, té1noigne du caractère officiel de certaines de ces confé-
rences:
« Votrc1Altesse m'a paru si désireuse de se donner le spectacle de
quelques••unes des merveilles du monde des infiniment petits [Pas-
teur, on le sait, fréquentait le salon de la princesse] que j'ose
prendre lia liberté de l'informer que je dois faire jeudi prochain la
première des conférences scientifiques des soirées de la Sorbonne
sur un s~jet où j'essaierai précisément de mettre en lumière une de
ces merv1eilles-là.Ma leçon aura pour objet le vinaigre et la conser-
vation des vins. J'ai pensée que Votre Altesse, instruite de cette cir-
constancè, voudrait peut-être faire aux soirées de la Sorbonne
l'honneut que fit l'impératrice, il y a dix-huit mois, aux conférences
scientifiques qui eurent lieu dans la salle du Conservatoire de
musique.
157
Savants et ignorants
» Le public de la Sorbonne est un public choisi. On n'est admis
que sur présentation de cartes personnelles. Il y a de mille à mille
deux cents auditeurs. Toutefois je n'aurais pas osé faire à Votre
Altesse une pareille invitation sans aller prendre l'avis du ministre.
M. Duruy m'a dit qu'il serait ravi de l'acceptation de Votre Altesse
et qu'il se ferait un honneur et un devoir d'aller vous recevoir et de
vous introduire. Ma démarche, Princesse, est bien hardie. Mais le
sentiment qui me l'a suggérée l'excusera à vos yeux. Je n'ai pris
conseil que de la curiosité que Votre Altesse a manifestée mercredi
soir et du plaisir que j'aurais d'y répondre en quelque chose.»

3. Conférenciers,programmes,questionsde style
Il suffit d'un choix très arbitraire des titres de quelques-unes de
ces conférences et les noms de quelques-uns des conférenciers pour
donner une image de cette activité innombrable.
L'intérêt des conférences faites à la gare de Bordeaux, sur le lieu
de travail des auditeurs, tient à l'ensemble des sujets qui y sont trai-
tés. Une harmonie s'en dégage: des sujets de culture scientifique
générale, dirions-nous (« De la fécondation des végétaux supé-
rieurs», « Le règne minéral», « Le système solaire»), alternent
avec des sujets proprement techniques, liés, par la lettre ou par l'es-
prit, à l'activité de la compagnie(« De la navigation à vapeur» ou
« Le câble transatlantique»), et avec des sujets traitant du corps
humain à la fois du point de vue hygiéniste (« Le gaz pernicieux du
foyer») et du point de vue théorique (conférence tenue par Paul
Bert, qui, déjà, s'intéressait aux problèmes pédagogiques). Notons
aussi la personnalité des conférenciers et les thèmes qu'ils
abordent:
« De quelques propriétés générales des corps», J.-J. B. Abria,
doyen de la faculté des sciences de Bordeaux ;
« De la navigation à vapeur», F. Rancès, ingénieur civil attaché à
la Compagnie des chemins de fer du Midi ;
« De l'air, propriétés physiques», Dr J. Jeannel, professeur à la
faculté de médecine de Bordeaux ;
« Le câble transatlantique », E. Cézanne, ingénieur des Ponts et
Chaussées attaché à la Compagnie des chemins de fer du Midi ;
« De l'air, propriétés chimiques», Dr J. Jeannel, professeur à la
faculté de médecine de Bordeaux ;
« Le règne minéral », V. Raulin, professeur à la faculté des
sciences de Bordeaux ;
« De l'eau au point de vue physique, chimique, mécanique et ali-
158
Comment vulgarise-t-on?
mentaire I»,L. O. de Lacollonge, ancien élève de l'École polytech-
nique;
« Le sy:$tèmesolaire», G. Lespiault, professeur d'astronomie à la
faculté dc~ssciences de Bordeaux ;
« Le garzpernicieux du foyer», E. Royer, membre de l'Académie
des sciençes, des belles-lettres et des arts de Bordeaux ;
« La cllaleur et l'humidité à la surface de la terre», J.-B. Dujar-
din, prot~sseur de géographie commerciale à la Société philo-
matique üe Bordeaux ;
« De la fécondation des végétaux supérieurs », A. Clavard,
membre de la Société linnéenne de Bordeaux ;
« La mlachine humaine - Équilibre de la matière», P. Bert, pro-
fesseur à fa facuité des sciences de Bordeaux ;
« Voyage de la lumière à travers les cristaux», J.-J. B. Abria,
doyen dei la faculté des sciences de Bordeaux ;
« La miachine humaine - Équilibre de la force», P. Bert, profes-
seur à la faculté des sciences de Bordeaux ;
La de1lxième année se termine par deux sujets plus écono-
miques : « Le libre-échange en Angleterre et en France » et « La
prévoyanice et la charité».

Les Cc~nférences de la bibliothèque Fomey étaient essentielle-


ment prc•noncées par des ingénieurs dont le principal titre était
d'être mtmbre de la toute-puissante Société des ingénieurs civils,
voire d'être experts auprès de la ville de Paris, comme l'ingénieur
A. Dura11td-Claye,collaborateur du baron Haussmann et grand res-
ponsable du système du tout-à-l'égout, qui prononça une confé-
rence sut « Le nouveau programme d'assainissement de Paris».
Celles de: Montceau le sont par des notables locaux qui se sont spé-
cialisés dans une discipline scientifique ou par des ingénieurs de la
Société dies mines de Blanzy.
La qualité de ces conférences - si l'on songe à leur quantité - ne
pouvait c~videmment pas être toujours irréprochable. « L'enseigne-
ment do1nné dans les conférences offre une très grande variété »,
note, en 1903, Maurice Pellisson dans un rapport intitulé Les
Œuvreslluxiliaireset complémentairesde l'école.« C'est un de ses
attraits, ,~epeut être aussi une cause de faiblesse, [car], sollicitée en
tout semi, la curiosité ne se fixe sur rien. » D'où la recommanda-
tion : « A parcourir les listes de conférences qui sont données en
chaque l1Dcalité,et qui sont par trop riches en titres disparates, il
n'est pas sans utilité de recommander qu'à l'entrée de l'automne les
conférenciers se concertent, arrêtent un plan de campagne. » Et, de
159
Savants et ignorants
fait, du point de vue de leurs sujets scientifiques et techniques, on
ne peut pas dire que les universités populaires des années 1900-
1910 suivront ce conseil. Certes, les problèmes « pratiques »
dominent, et notamment les problèmes médicaux et surtout hygié-
niques - « Qu'est ce qu'un aliment ? », «L'appendicite», « L'hyp-
notisme », « La folie des persécutions », « Les maladies de la
volonté». Mais aucun véritable programme n'est suivi : on passe,
dans le plus grand désordre, aux problèmes énergétiques: l'énergie
lumineuse, l'énergie électrique; ensuite viennent l'arithmétique et
l'algèbre et des sujets encore plus techniques: sténographie, dessin
industriel, véritable formation continue aux métiers. L'astronomie,
souvent citée comme ayant un grand succès populaire, devient elle-
même exceptionnelle en même temps que se multiplient les sujets
plus directement utilisables dans la vie de tous les jours, selon la
demande massive des différents rapporteurs des« œuvres complé-
mentaires de l'école».
La liste des orateurs que le public put entendre au cours de la pre-
mière année des Conférences de la Sorbonne reste impression-
nante: Le Verrier, l'astronome qui avait prédit Neptune, le
chimiste A. Wurtz, l'un des pères fondateurs de la théorie ato-
mique ; Pasteur, qui parla des générations spontanées, le physiolo-
giste Gratiolet, le physicien Desains, etc. Le programme de la qua-
trième année nous donne une idée du choix des conférenciers et des
sujets entre le 26 décembre 1866 et le 28 mars 1867.
M. Femet, professeur au lycée Saint-Louis: « L'électricité appli-
quée aux arts ».
M. Riche, professeur de l'École supérieure de pharmacie : « Dia-
mant et charbon».
M. Bertin, maître de conférence à l'École normale supérieure:
« Polarisation de la lumière ».
M. Cazin, professeur au lycée de Versailles : « La chaleur».
M. Desains, professeur à la faculté des sciences de Paris :
« Composition de la lumière - Coloration des corps ».
M. Bert, professeur à la faculté des sciences de Bordeaux:
« Influence de l'homme sur les animaux ».
M. Jamin, professeur à la faculté des sciences de Paris et à l'École
polytechnique : « La pluie ».
M. de Luynes, docteur ès sciences : « Le verre ».
M. Mascart, docteur ès sciences: « L'œil ».
M. Simonin, ingénieur civil des Mines:« Les placers de la Cali-
fornie».
M. Vaillant, docteur ès sciences:« Les madrépores».
160
BIBLIOTIIEQUE DE VULGARISATION
DICTIONNAIRES Ef REVUES

DICTIONNAIRE
POPULAIRE

Ht:!11001
.D1', rLOt'JU·:~S,•.l::TC., ETC.

PAHIS

Édition de 1857 (Médiathèque de la Cité des sciences et de l'industrie).


tl -sctENCE
-
"POPIJlAI JOURNAL HEB DOMADAIRE ILLUS'l'R É
1
N• i , - Pri x : 15 centtm.ea . RMacleur eo t hef : ADOLPHE BITAR.D. B URE AU X : ru e Montmartre , 1.2~.
A bo nn ein en te. - P An1s , o n an, 8 fr.; 11ix mois, 4 ft'., ...... DKrAtlTK)IKNT8, un an, 10 fr. ; .1i1. moi, , ô fr .
S OM M AIRE
T11uii:. -l.' h1vonllon da
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J,a tnnr tonu I!\ p(nt•lr o, _ l,n lampa , 1oelriqut
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- L~ marrnolt e. • ·

Couverture inaugurale de La Science populaire , 1880-1884 (coll. Tapabor).


A NOS LECTEURS

Le MU!leauC >smos!lientd'acke!lerson pre- notre début et de l'acclleilqwilui a étéfait.


mier 11olume,e,: il commencea11,jourd'ltui le D.u reste,nousn'a!lonsJ9asétéa,1,lsà la pei111
second. et les remerciement,remonte1ilà nos collaf>o..
Cetraoait ac,:ompli en cesderniers nioisest rateurs qui se •ultiplie,it sur tous tes poi1&ts
sans doutecon/fidérableau point de !luematé- du monde. Lewrs commwnications,clt,aq-,
riel, puisquele 1,otume qui 11ientdeseterminer jour plus noml>reusdl, di,nn,ronl de se-iM
contient, a11ecs,:sannexes, en11iron800pages, en semaine,un intér8t plus marquéà l'œu!IN,
et près de 500'.1ra11ures,cartes ou 11ignettes. ll y a encore'/Jeaucoiip à faire pour ew-
Mais· ce n'eit là que le moindre coté de llrass.er, dan, sa plénitude,let1a1teprogr11•11U
l'œu11re entrep1ise,nous a!lons surtout rele11é que no11,1nous sommesp·roposés; · à cet égard,•
un journal catholiqueet afjirmé son d1·apeau te 11olumedont now écmons la prewüre
dans lemondede la science,au seinde laquelle .page,constituera,no11s/·'espérons,t1nprogrls
l'incridulité a.1,feote
de se poser en maUres1e. important sur son ainé.
Ona bien'l>
ou11inousremercierdedi11ers cOtés, Les récits, les ezptor,itioM, la bibliogf'4-
des perfectionHements apportésà cet égardà phie prenâro1itdans no.~colonnest1ne plue
l'œu11rede M. l'abbé Moigno, perfectionne- plus étendueet augmenterontle cerclede Ml
ments accomplisen nous inspirant des dési1's lecteursdes personnes~,ui ne ckerclt,entp41
1out1entexpriméspar le saflantabbéà sessuc- seulementles noU!lellesteckniq11u.
cesseurs;nous promettons da11antage;mais
nous rendons 7race au ciel des résultats de
Tomeli, n• 27. ---
Les sucœsielll'S de l'abbé Moigno font le bilan du nouveau Cosmos, 1885 (coll. CNAM) .
Nd.idftlf'ti1l'lt,f
EMILE GAUTIER

Stmmairt d, r 207 du 13 Jaurin 1889

ABONNGl/&N7ti ;
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Française ou moderne, la science éclaire le M lL M O o• • .....,- •n,. Mt


monde (coll. Jean Jacques et Bibliothèque M(U CT.tU n Ull. " lU TlU :
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REVUE DES SCIENCES
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LEURSAPPUCATIO~S S'l'llrn
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B ILLUSTllÉ

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GASTON TISSANDIER

VINGT-DE Xlf.ME H €E
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PAR.18
G. MA , ' 0 1 , ÉDITEUR
l 18 RAIRE DE l ' AC AD t Il I E DE Il t O E CI N 1:

Les illustrations de LA Nature contribuèrent à son succès (coll. Jean Jacques).


E.T
r10NDE LA

Le Monde et ù 1Science, une encyclopédie par fascicule dans les années 1920 (Médiathèque de la
Cité des sciences et de l'industrie) .

Page ci-contre : couleurs et photo en première page (coll. Jean Jacques et Daniel Raichvarg).
N' 755
l 5 FÉVRIER l9l4
1 fr. 25

Est-ce
le visage
des
trains de • 1

demain?
(Voit ~ae I)

(Coll. Daniel R aichvarg).


.
Comment vu/garise-t-on?
M. Lissajous, professeur au lycée Saint-Louis: <•c
Les télescopes».
M. Bouirget, professeur à la faculté des sciences de Clermont-
Ferrand : •K Les planètes ».

Les chroniqueurs des journaux et des revues, les feuilletonistes


scientifiques surveillaient de près les réunions de la Sorbonne, véri-
tables vitriines de la science en marche, ou, en tout cas, considérées
comme te]fos. Ainsi, en 1883, le chroniqueur de La Sciencepopu-
laire,par eixemple, « [est obligé] de reconnaître que le comité direc-
teur n'a pas fait preuve cette fois d'un grand discernement dans le
choix des discours et qu,il s'éloigne de plus en plus: des traditions de
l'illustre fondateur de cette grande institution. Enl effet, Le Verrier
avait pour principe invariable de faire parler des sujets mis à l'ordre
du jour par les événements scientifiques, et l'élec1tricité qui occupe
avec raison une si grande place dans les préoccupations publiques
aurait dû êltre traitée avec détails tandis qu'elle ne brille que par son
absence » ![alorsqu'au même moment, à Vienne, allieu !'Exposition
universelle1 d'électricité). Mais, plus encore que l'actualisation de
cette image de la science vivante, c'est la questio1n du style de ces
conférence1s populaires et, plus généralement, de toutes les conf é-
rences qui est l'enjeu de débats entre les différents journalistes et les
différents 1critiques. Camille Schnaiter, par exemple, dans Cosmos,
rendait réigulièrement compte de ces réunions, toujours attentif,
parfois enfüousiaste, souvent sans complaisance. Il n'épargnait ni
les bavards ni les bateleurs. En 1865, la représentation de Payen,
membre de rlnstitut et découvreur de la diastase, ne l'avait pas
impressior.mé. L'exposé de Payen avait surtout frappé le journaliste
par son absence de méthode : « Au début on croit deviner les
mailles d'un canevas, les lignes d'un plan, mais bientôt cette heu-
reuse tend1!lllcedisparaît sous le brouillard des détails, sous le voile
des digress1ions.» La recherche démagogique du scmsationnel ne lui
plaisait pas plus: elle lui paraissait indigne de l'e111treprise.
Des considérations d'un autre ordre, mais tout autant plein de
défiance, siont avancées par les représentants della pédagogie offi-
cielle. Si Victor Duruy note que le peuple était « admis » à ses
conférence1s- il parle essentiellement des conférences parisiennes -
et qu,il « s·•yrendait volontiers, cédant à l'attrait de la nouveauté »,
il pense que « ce premier concours ne fut pas maintenu, une fois la
première curiosité satisfaite ». En effet, « les conférenciers sont sur-
tout préoccupés de procurer à leur auditoire une distraction élé-
gante: ils 111.esongent guère qu'aux gens lettrés ou demi-lettrés [sic],
en se mettant en frais de beau langage ». Il aurait voulu des confé-
161
Savants et ignorants
rences plus « instructives» : « Plus de substance et moins
d'apprêt ». Selon un responsable ministériel, « il ne s'agissait plus
de trouver des sujets propres à piquer la curiosité des désœuvrés,
mais de traiter de préférence les questions qui se posent aux travail-
leurs des ateliers et des champs, de mettre dans ces entretiens des
instructions, des directions, des conseils ». Pourtant, si ces exposés
ne devaient pas renoncer à plaire, à garder un caractère récréatif, il
fallait « leur donner une forme, non plus spirituelle et brillante,
mais avant tout accessible, familière et cordiale». Nous verrons
que l'usage des vues sur verre permettra de répondre en partie à ces
vœux. Mais il est d'autres moyens pour attirer et retenir le public.
En 1900, par exemple, pendant les Conférences de la Fondation
universitaire de Belleville, une université populaire parisienne,
« les auditeurs sont invités à prendre part au travail, en présentant
leurs objections, leurs doutes, en faisant des communications ». On
les prépare même à intervenir dans la discussion en leur donnant
par avance des indications bibliographiques sur le sujet d'étude!
Pour mettre en œuvre ces conférences plus pédagogiques et plus
pragmatiques, les ministères successifs vont s'appuyer essentielle-
ment sur un autre type de conférenciers, les instituteurs, les seuls
capables de faire que « la conférence pénètre partout, qu'elle
atteigne même et surtout les milieux les plus humbles, que les
bourgs et les hameaux ne fussent plus oubliés et dédaignés». C'est
une véritable transformation de la conférence qui est ainsi souhai-
tée par les différents ministères de l'instruction publique, trans-
formation qui l'éloigne progressivement de la vulgarisation
« pure ». Comme le conclut Maurice Pellisson : « La leçon d' Athé-
née sera remplacée par l'homélie démocratique », toutes disciplines
confondues, bien évidemment ...
« Style plaisant », « orateur plein de verve et d'humour» ...,
d'autres critiques mettent en avant, au contraire, les qualités de
l'orateur qui réussit. Dès le xvme siècle, en effet, le public est très
sensible à la qualité « théâtrale » de ces conférences. François
Rouelle, démonstrateur de chimie au Jardin du Roi, attirait Dide-
rot, Rousseau ou Condorcet par ses cours qui s'apparentaient plus à
des spectacles qu'à des cours conventionnels : « Éloquent et pas-
sionné, comme l'écrit Dumas, il finissait par enlever son habit et sa
veste, dénouer sa cravate [...], se débarrassant de la gêne vesti-
mentaire qui semblait brider sa pensée, tout en fourrageant son
fourneau ! » Lisons également le très éloquent portrait du physicien
aéronaute Jacques-Alexandre Charles, croqué par l'un de ses admi-
rateurs (et élève), un autre physicien aéronaute, Eugène-Gaspard
Robertson:
162
Comment vulgarise-t-on?
« M. Charles était en possession de produire un effet profond sur
son auditc•ire ; non seulement il y parvenait par la beauté, la combi-
naison et la savante préparation de ses expériences, [...] mais aussi
par des qualités qui tenaient à sa personne : une stature élevée, de
justes proportions et une belle figure imposaient dès son premier
abord; une mise toujours soignée faisait resso1rtir ses avantages
naturels; c'était un négligé simple, élégant; un grand bonnet de
fourrure noire et une ample douillette de soie verte, fermée par une
ceinture, c:omposaient son costume à la Franklin. M. Charles possé-
dait encore une élocution non moins brillante que~facile, un organe
à la fois se•uple et sonore ; il était doué en un mot des avantages que
devrait réunir tout homme destiné à attirer sur lui les regards d'un
auditoire [...]. Aussi M. Charles semblait, dans ses expériences les
plus surp1renantes, forcer la nature d'obéir moins au nom de la
science qu'à sa propre autorité. On ne sera point surpris, d'après la
peinture qiueje viens d'en donner, qu'un grand nombre de femmes
vinssent s1emêler à ses auditeurs les plus assidus. »

Victor Meunier, qui ne reculait devant aucun moyen pour attirer


un public vers la science, ne partageait pas les réserves de certains
critiques. « Sciences », son feuilleton du 21 février 1865, dans
L 'Opinion nationale, sur deux colonnes, est même uniquement
consacré à la défense des conférences qui « perme:ttent de débarras-
ser la scie1ncede ses épines et de la faire tout aimable et toute sou-
riante ». Il convient au contraire « d'apprécier mieux à sa valeur
l'art d'organiser avec des éléments purement scientifiques des spec-
tacles capables d'attirer, de séduire, de fixer le:s esprits les plus
futiles». Citant lui aussi Victor Duruy, il rappe:lle que les confé-
rences « constituent moins un moyen pratique d'éducation qu'un
délassement de l'ordre le plus élevé, avec profit certain pour le cœur
et l'esprit •• et qu'ainsi il déplore les critiques incionséquents de ces
conférences, ces critiques qui « veulent la fin et s'en refusent les
moyens ». Meunier explique longuement alors le travail de mise en
scène de l'un des premiers conférenciers, le Pr J amin, dont la confé-
rence, notls l'avons dit, « fit un tabac». C'est à un véritable spec-
tacle que sont conviés les auditeurs - ce mot revient très souvent
sous la phame de Meunier.
« Pour liesconnaisseurs, il est évident qu'une l1eçoncomme celle
que M. Ja.iminvient de faire a dû demander une laborieuse prépara-
tion. Tan1t de procédés ingénieux pour rendre siensibles aux yeux
des notions qui, offertes directement à l'esprit, n'eussent été saisies
que par u11très petit nombre, ne se trouvent pas sans qu'on y pense
163
Savants et ignorants
longuement. Je citerai ceci: il s'agissait de démontrer la déclinaison
de l'aiguille aimantée. M. Jamin a fait tendre dans la salle deux cor-
dons se croisant sous un angle d'environ 20 degrés: l'un noir, à peu
près parallèle au grand axe de l'amphithéâtre, s'attache à deux
colonnes tendues elles-mêmes de noir ; l'autre, rouge, s'attache à
deux murailles tendues de rouge. Qu'est-ce que cela? demandait
chaque arrivant. Voilà la curiosité éveillée ; tout à l'heure le profes-
seur la satisfera : le fil noir représente le méridien géographique, le
fil rouge, le méridien magnétique, l'angle formé donne la déclinai-
son de l'aiguille. Lié au souvenir de ces deux fils, le grand fait qu'il
s'agissait d'inculquer ne sortira de la mémoire d'aucun des assis-
tants [...]. Suspendus horizontalement au plafond et pendant aux
deux extrémités de la chaire, sont un solénoïde et un aimant gigan-
tesques. La moindre impulsion les fait osciller autour du fil qui les
retient. Leurs deux extrémités sont peintes de couleurs voyantes:
en rouge, l'extrémité qui regarde le nord; l'autre en vert. Ces deux
couleurs, appliquées sur tous les aimants, aideront à faire entrer
dans les têtes la notion de la polarité magnétique ... Un électro-
aimant placé sur le sol en avant de la chaire et dont les pôles sont
tournés vers le ciel dessine un fantôme de plus de cinquante centi-
mètres visible de toutes les parties de la salle[ ...]. Si les expériences
sont éclatantes, rien de plus simple, au contraire, que la diction du
maître et que le plan de sa leçon. Point d'exorde prétentieux.
" Pline raconte qu'un berger... ", ce furent les premiers mots de
M. Jamin. Une anecdote nous introduit dans le sujet. Point de
détails dans lesquels l'esprit se perdrait; rien que des grands traits,
grands noms ou grandes choses[ ...].
» Mais que tant d'art et que tant de science n'aient eu d'autre
résultat que de procurer une soirée charmante à deux mille specta-
teurs et que cette soirée n'ait pas fait sur leurs âmes une impression
vivifiante et qui durera, c'est ce que je nie. »
Tant d'objets, tant d'expériences ... tant et si bien que « la partie
juvénile du public, oubliant où elle était, cria : Bis ! ». Et Meunier
de conclure : « Il faut rendre cette impression aussi fréquente que
possible. Les Conférences de la Sorbonne étaient un essai : il a
réussi. Depuis un an, l'amphithéâtre ne désemplit pas. Il faut trou-
ver ou construire une salle assez vaste, disponible tous les soirs. »
Le point de vue de Victor Meunier est tout à fait partagé par l'in-
génieur Simon, de la Compagnie des chemins de fer du Midi :
« Nous n'y ferons pas de l'enseignement trop grave, trop solennel,
nécessitant de votre part une fatigue que nous ne voulons pas vous
imposer après vos journées laborieuses : la science vous y sera dis-
164
Comment vu/garise-t-on?
tribuée à petites doses, sous sa forme agréable, de façon à vous dis-
traire tout en vous instruisant et à vous donner envie de revenir ...
Nous tâcherons de vous rendre curieux des phénomènes que les
plus habilles ont observés et, dépouillant la scie1t1cede son enve-
loppe quellquefois dure et rugueuse, nous nous dîorcerons de lui
faire des amis. » L'ingénieur Thévenin, dans sa présentation des
conférence1sdel' Association polytechnique, définit, à son tour, l'as-
tronome Habinet comme « habile vulgarisateur, original conteur,
plein de v~:rveet d'humour, [ayant] le secret, par ses anecdotes bien
choisies, par ses piquantes citations littéraires, de réveiller et de
délasser le:sintelligences fatiguées par les abstractions ».
La confclrence donnée par Pasteur sur la génération spontanée, à
la Sorbontte, en 1864, fut « un rude moment pour les crinolines »,
écrit enco:re Meunier : la Sorbonne fut assiégée:. Elle représente
aussi, sans1aucun doute, un cas limite par l'importance du sujet
dans la communauté scientifique elle-même. 1864 est une date
importantce dans la controverse qui a opposé, sur liesujet de la géné-
ration sp<>ntanée, Louis Pasteur et Félix-Archimède Pouchet.
Bruno Latour voit, dans cette conférence de grande envolée, un
important élément du dispositif de conditionnement de l'opinion
publique c:ontre les idées spontanéistes. Selon Latour, « Pasteur,
par cette conférence publique, porte ... " un coup mortel " à la théo-
rie de la génération spontanée et à son champion, Pouchet ». Ainsi,
la conféreitce n'a pas seulement pour objectif d'instruire un public,
ici de qualité, elle veut aussi faire avancer les idéi~sdu scientifique
en lui trouvant de nouveaux alliés. Pour ce faire, Pasteur a recours
au maxim1llmde spectacle:
« Éteigniez tout. Faisons la nuit autour de nous, rendons tout obs-
cur, et écllairons seulement ces petits corps, alors nous verrons
comme le soir on voit les étoiles. Envoyez le projc:cteur. Vous pou-
vez voir, mesdames et messieurs, s'agiter bien des poussières dans
ce faisceau lumineux. Braquez-le sur la paillasse. :•>
Jeux de lumière, manipulations diverses, mais aussi effets ora-
toires - rclpétitions, comparaisons évocatrices -, utilisation d'un
acteur secondaire - injonctions au préparateur : Pasteur utilise
toutes les ficelles du métier. Après la dernière phrase - « Jamais la
doctrine de la génération spontanée ne se relèvera du coup mortel
que cette simple expérience lui porte » -, la conf éirence ne peut que
se terminer par des « applaudissements nourris » .
Il arrive, cependant, que le spectacle ne soit pas aussi bon que
d'habitude:. L'acteur peut être parfois fatigué, comme Camille
Flammaric)n, lors d'une conférence donnée à l'Exposition de
Rouen, en juin 1896.
165
Savants et ignorants
« C'est avec un vif intérêt que le public écouta les détails qu'il
donna sur la planète Mars ... Malheureusement, sa voix n'était pas
assez forte pour la vaste salle des tètes, où il est nécessaire d'avoir
un organe particulièrement sonore pour être bien entendu, de telle
sorte qu'un tiers de l'auditoire ne pouvait suivre les savantes et cap-
tivantes explications du conférencier. » Bien plus, la « magie de son
style » n'était pas non plus au rendez-vous : « Les amis des sciences
regrettaient que l'astronome rêveur n'ait pas lancé les phrases poé-
tiques dont il a le secret et disaient que, ce soir-là, Flammarion
avait manqué de flamme. »
Améliorer les prestations orales des conférenciers apparut
comme une telle nécessité que le botaniste Charles Brongniart, lui-
même auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation, fonda, en
1878, la Société scientifique de la jeunesse. L'article 2 des statuts de
la société en précise son objet, qui « est d'habituer les jeunes gens à
traiter des sujets scientifiques ». Et les jeunes « savants » sont véri-
tablement entraînés à exposer en public leurs découvertes : l'article
19 explique que, « à chaque séance, les membres feront l'exposé
d'une lecture qu'ils auront faite ou d'une conférence qu'ils auront
entendue» et que « l'exposé ne durera pas plus d'un quart d'heure
et devra être fait sans note ». Cette société ne vécut que deux ans,
mais, en 1910, Émile Duclaux fondait l'École pratique des hautes
études, dont l'un des objectifs initiaux allait dans la même direc-
tion.
La Grande Guerre semble avoir donné un coup de grâce aux
conférences de ce style : un nouveau média allait s'offrir aux scien-
tifiques désireux de communiquer leur savoir au grand public : la
radio.

4. Conférencesà la TSF
Dès 1923, dans un article écrit pour L'Iilustration (3 mars), puis,
trois ans plus tard, dans son Initiation à la TSF, le bon vulgarisa-
teur Baudry de Saunier estime que « les mœurs subiront des modifi-
cations considérables » grâce à la « sans-fil », cette « informatrice
insaisissable qui pénètre aussi vite dans les taudis que dans les
palais ». De la même manière que « les meilleurs artistes de l'Opéra
ou de !'Opéra-Comique seront aux ordres » de tout le monde, « le
rôle que peut jouer la TSF dans l'instruction populaire est véritable-
ment énorme ... on conçoit fort bien des cours généraux sur la phy-
sique, la chimie, l'électricité ou toute autre matière».
Si« les modalités de cet enseignement par correspondance n'im-
166
Comment vu/garise-t-on ?
portent pas1ici » pour Baudry de Saunier - car il ticmt « seulement à
indiquer le grand bienfait social que représente la TSF » -, il ne fau-
dra effectivement guère attendre pour retrouver la vulgarisation des
sciences à travers les ondes. « Vulgarisation » plus que véritable
«cours» r1ldiodiffusé: le premier à se lancer dan:s l'expérience est
Georges Cc)lomb, comme il avait été l'un des premiers à vulgariser
la découve1rtedes frères Lumière dans Le Petit Français illustré, en
1896. Malgré son passé - il avait d'abord enseigné les sciences natu-
relles au lyc:éeCondorcet, à Paris, puis à la Sorbom:1e-, c'est plus en
vulgarisateur scientifique qu'en professeur que Colomb aborde la
radio, à l'âge de soixante-huit ans: il sera le principal conférencier
scientifique de Radio-Paris de 1924 à 1939. Col,omb alias Chris-
tophe fut 1nême proclamé, en 1933, « prince du micro», tant ses
causeries bebdomadaires sur l'actualité scientifique emportaient
l'enthousiasme des auditeurs. Ses premières émissions radio-
diffusées oint été réunies en volume en 1930: En flânant à travers la
science. EUes portent la marque de leur auteur : des plaisanteries,
des petites histoires à fond scientifique, des anec:dotes, des méta-
phores, deia détours, au service de la « science au quotidien », un
style et des moyens qui avaient fait leurs preuves dans Le Petit
Français iNustré, dans Le Soleil du dimanche, dans Rie et Rac ou
dans ses biandes dessinées, encore plus célèbres qu'il signa sous le
pseudonynle de Christophe : Le Savant Cosinus ou Le Sapeur
Camembet. A ses qualités, déjà grandes, de « metteur en scène » de
la science, il faut sans aucun doute ajouter la quallité de « metteur
en onde » et celle, non moins importante, d' « acteur radio-
phonique >1• : Colomb-Christophe avait certainement, sans qu'il
nous soit facile aujourd'hui d'en juger, une voix radiophonique en
diable.
Choisir c:lesexemples qui témoignent de son talcmt est, là comme
ailleurs, difficile. Prenons deux de ses premières causeries : « Les
bêtes calomniées» et « Une association végétale de secours
mutuel ». l,e thème de la première est évident à la lecture du titre :
il s'agit de montrer que des bêtes qui semblent nuisibles peuvent
jouer un r1Meimportant dans la nature. Au nombre de celles-ci, le
crapaud. •KLe crapaud est laid et il est obèse »... Après avoir
démontré 1que,« en somme, malgré sa laideur, c'e:st une bien sym-
pathique !bête que le crapaud», Christophe eatime que « l'on
comprend qu'elle ait inspiré les poètes et les chansonniers». Puis il
continue ainsi:
« Vous connaissez tous la chanson que chantent avec entrain tous
les boy-scc)uts de France.
167
Savants et ignorants
Je vous la chanterais bien, au moins en partie, si vous vouliez me
promettre de ne pas croire que j'aie la moindre prétention de l'art
du chant ... Après tout, la campagne a besoin d'eau. Allons-y donc!
La nuit est limpide, Pour nous point de fêtes
L'étang est sans ride, Dieu seul, sur nos têtes,
Dans le ciel splendide, Sait qu'il nous fit bêtes
Luit le croissant d'or. Et non point méchants.
...
( )
Alors, dans la vase, Notre peau terreuse
Ouvrant en extase Se gonfle et se creuse,
Leurs yeux de topaze, D'une bave affreuse
Chantent les crapauds ! Nos flancs sont lavés
Ils disent : « Nous sommes Et l'enfant qui passe
Haïs par les hommes, Devant nous s'efface
Nous troublons leurs sommes Et, de loin, nous chasse
De nos tristes chants. A coup de pavés. »

Dans« Une association végétale de secours mutuel» (le lichen),


Colomb « imagine le dialogue suivant [qui] a dû s'établir entre les
deux associés (les conteurs de fables font parler les bêtes ; nous
avons bien le droit de faire parler les plantes !) » :
« - Petite algue, mamie, dit le champignon, excusez-moi de
m'être emparé de votre personne avec tant de brusquerie.
- J'avoue, reprit l'algue, qu'au commencement, quand je me suis
sentie garrottée dans le réseau serré de vos filaments, j'ai été cho-
quée du sans-gêne avec lequel vous vous étiez emparé de ma per-
sonne en me ligotant étroitement ! Mais ensuite j'ai senti que la pri-
son était douce et que mes chaînes étaient légères. »
Et le champignon, par un ingénieux retournement de la narra-
tion, se retrouve enseignant à l'algue (et au public) les secrets de la
commensalité ...
Chaque conférence débute ou se termine par une petite phrase
moralisatrice qui nous ramène au siècle précédent : « Il ne faut
mépriser personne, d'abord parce que c'est laid et ensuite parce que
les méprisés valent souvent mieux que ceux qui les méprisent. »
Chaque conférence radiophonique de Colomb est donc
construite avec un petit scénario sous une voix que l'on imagine
chevrotante et grand-paternelle à souhait. ..
Mais toutes les conférences radiophoniques n'étaient pas
construites de la même manière : on imagine d'ailleurs assez mal
Paul Langevin dissertant sur « La valeur humaine de la science »
(conférence sur Radio-Paris, septembre 1934) ou présentant « Le
transport et la distribution de l'énergie grâce aux découvertes de
168
Comment vulgarise-t-on?
Faraday» (mars 1936), comme Christophe parlait des lichens !
Christophe~fut une figure exceptionnelle. La vuli:arisation scienti-
fique à la radio restera, en général, beaucoup plus •~ classique », à en
juger par liesprogrammes de Radio-Paris, entre 1930 et 1939.
Une première série de sujets renvoie à cette vulgarisation pra-
tique dont nous avons déjà rencontré quelque:s manifestations
moins « n11odernes». A côté des « Causeries agricoles » quoti-
diennes, les « Conseils de la faculté» (de médecine) et la rubrique
« Gastronomie » alternent, plus ou moins régulièrement, une fois
par quinzaine. « Le jardin potager en décembre », « Le travail de la
vigne en hiver», « La taille du poirier», « Le trèfle incarnat » par-
courent les ondes, selon la saison. Des conférence:ssur « Le cancer
de la peau», «L'obésité», « La maigreur», une~série de confé-
rences sur « La tuberculose » sont données par des représentants
importanh de la faculté de médecine de Paris. Quant aux conseils
de Radio-11::uisine, c'est le chef du laboratoire de physiologie de
l'Institut Pasteur, Édouard Alexandre Pozerski, sous le pseudo-
nyme d'Édlouard de Pomiane, qui nous les donne! Une analyse de
ses « expériences de gastrotechnie » montre comment il conciliait
sa pratiqwe de scientifique, de cuisinier et de... vulgarisateur des
sciences. Lisons le début du« poulet flambé à l'estragon», l'une de
ses « conférences gastronomiques diffusées par TSF » et publiées en
volume en 1936:
« Je me croyais un peu botaniste puisque je ne: vais jamais à la
campagne sans emporter une flore, livre qui me permet de retrou-
ver les noms des plantes de nos bois et de nos champs.
» Or, j'a1iperdu toutes mes illusions il y a quelques jours. J'étais
entré che2: une marchande de graines et avais demandé des
semences de persil, de cerfeuil et d'estragon.
» La charmante vendeuse qui me servait eut un sourire
moqueur:" L'estragon ne donne pas de graines fortiles, me répon-
dit-elle. Si vous voulez un pied à planter, en voici un. Mais après
trois ans, il faudra le renouveler. Il mourra. Reve1t1ezme voir."
» J'ouvris mes grands yeux de Parisien ébahi devant la demoi-
selle et devant mon ignorance. Puis, je revins chez moi avec le pied
d'estragon que je réservais à mon jardinet.
» J'allaiia droit à mon dictionnaire médical et je: lis :
» "Estragon (artemisiadracunculus),plante vivace de la famille
des composées, originaire de Tartarie et des bords de la Caspienne.
Se multiplile par division et par éclats qui s'enracinent facilement.
Le véritable estragon fleurit, mais ne donne pas de graines fertiles.
Celles qu'oin trouve dans le commerce et qui proviennent de l'arte-
169
Savants et ignorants
misia redowskyi produisent une plante pareille à l'estragon, mais
qui n'est nullement aromatique. "
» Et je restai plein d'émotion devant ce pied d'estragon prove-
nant d'un autre pied qui lui-même provenait en ligne droite du pre-
mier pied qu'un premier soldat romain avait apporté à pied du
Caucase! Que de pieds! Que de pieds!... Pour un pied d'estra-
gon!»
Après l'habituelle anecdote de début, la conférence sur « les tem-
pératures critiques en cuisine» traite, évidemment, de l'albumine
et de sa coagulation, etc.
On le voit, les techniques de conférencier scientifique et radio-
phonique d'Édouard de Pomiane ne sont pas très éloignées de celles
de Georges Colomb. Édouard de Pomiane donnait d'ailleurs dans
le même style de nombreuses conférences comme celles à l'Hôtel
des sociétés savantes, sous les auspices de la Société du gaz de Paris
et publiées sous le titre évocateur La Cuisineet le Raisonnement, en
1934.
Une deuxième série d'émissions scientifiques est constituée par
les conférences de Georges Colomb, A traversla science,dont la fré-
quence n'apparaît pas d'une grande régularité dans les programmes,
même si Colomb est, au bout du compte, celui dont le nom revient
le plus souvent au cours de ces dix années. En 1932, par exemple, il
partage la vedette avec Louis Roule et surtout avec Ernest Esclan-
gon, directeur de l'Observatoire de Paris, qui présente une série
d'émissions sur l'astronomie, science au succès garanti, quel que
soit le média:« La place de l'astronomie française dans l'étude des
étoiles », « Classification des étoiles », « Les étoiles variables »,
« Les étoiles nouvelles», « Le système solaire», « Les comètes»,
« Les radiations cosmiques », « La spectroscopie ». Dans la même
période, Colomb propose : « Les bêtes qui se réparent » et « Allons
voir déjeuner le boa». Aux titres, on se doute que le style n'est pas
le même. Et, effectivement, les anecdotes ne fleurissent pas souvent
dans la bouche d'Esclangon : au contraire, les marques du raisonne-
ment scientifique et précis sont toujours présentes : « nous avons
parlé de ... », « nous allons parler maintenant de ... », « supposons
deux observateurs posés en deux points différents de Paris ... »,
« transportons le même problème ... », « pour donner une idée
même très sommaire ... », « on sait que ... », « un corps quelconque
porté à haute température devient luminescent. .. », « ainsi
donc ... », entre autres exemples.

Ces conférences « bloquées » en quelques semaines sur des sujets


170
Comment vulgarise-t-on?
reliés entrei eux constitue la troisième série de coniférences, inaugu-
rées par Ernest Esclangon. Le thème peut en ê:tre à dominante
scientifique ou bien ouvrir sur le rôle social de la. science. Dans le
premier genre, Paul Couderc, un professeur vulgarisateur qui
publira de nombreux livres après 1945, reprend, e:n 1938, les sujets
d'Esclangon: « La vie des étoiles», « Les étoiles nouvelles»,
« L'histoire du système solaire»; on peut suivre: dix conférences
dans le premier trimestre de 1939 sur« L'acoustique, la musique et
la TSF» (Esclangon parle de « L'acoustique et [de] la musique»
puis« [De:&]infra-sons», Paul Langevin aborde <•t Les ultra-sons»,
le psychophysiologiste Pierron traite de « La physiologie de l'audi-
tion ») ; il :Ya aussi des séries consacrées à l'histoire des idées scien-
tifiques : e:n octobre 1939, « Les anneaux de Saturne», « La décou-
verte des ondes hertziennes », « La navigation aérienne », « La
quadratuni du cercle » en sont les thèmes.
Mais les sujets peuvent être plus philosophiques. En septembre
1934, Paul Langevin inaugure une série intitulée « La valeur
humaine de la science ». Le style y est plus solennel : « Dans la
période dilfficile que nous traversons et où l'o:n entend parfois
mettre en doute la valeur de la science et les services tant matériels
que spirituels et moraux rendus par elle aux hommes, il n'est pas
inutile, je 1crois,de rappeler ici ce qu'est cette scie:nceet quels liens
profonds la relient à tout notre effort de civilisatiion, à tout ce que
nous appelons le progrès humain. » Le Pr Maurice Caullery prend
la suite avec « Les hormones et l'organisme».
Entracte1 de Georges Colomb : « Le cycle de l'azote », 15 dé-
cembre 19,34 : « Il y avait une fois un roi et une reine qui, très tar-
divement, avaient eu un fils, ce dont ils étaient très joyeux. Mais
leur joie dura peu, car, dès l'âge le plus tendre, cc:fils se montra si
indolent, s1iindifférent à tout ce qui se passait autour de lui que le
roi son pèire diagnostiqua un piètre successeur. Aussi l'appelait-il
dédaigneusement " Propre-à-rien ". »
Mais t011.1t allait s'arranger et «Propre-à-rien», après la mort du
père, devi1ntun roi aux idées sociales très avancées. Ainsi en est-il
de l'azote, « ce corps qui n'entretient pas la vie et dont on a compris
maintenar.tt le rôle très important».
En 193lii,Paul Langevin inaugure une nouvelle série : « Ce que la
civilisati0111 moderne doit à la recherche scientifique», avec une
conférence~intitulée « La science pure et la technique ». Léon Bril-
louin, professeur au Collège de France, Casimir Monteil, professeur
au CNAM, Francis Perrin, professeur de physique théorique,
Georges Urbain, directeur de l'Institut de chimie:(« Conséquences
171
Savants et ignorants
économiques de la découverte d'éléments chimiques rares»), le
Pr Henry Roger(« De l'étude histophysiologique du pancréas à la
guérison du diabète»), Jean Rostand (« La prolongation de la vie
grâce à la recherche scientifique») se succèdent au micro. Jean Per-
rin, pour finir, disserte de « la libération de l'homme par la
science».
L'entracte est assuré par Colomb, encore, sur« La pluie».
En 1938, la série prend, pour titre générique, « Le génie scienti-
fique et l'évolution humaine». Les orateurs seront Louis de Bro-
glie, Maurice Caullery, Jean Perrin.
Enfin, d'autres formules de radiodiffusion de la science sont
mises en place. Georges Colomb, cette fois-ci sous le nom de Chris-
tophe, tient de courtes chroniques (« Les monstres »). Il y a aussi
des radio-dialogues, animés par le rédacteur en chef des Nouvelles
littéraires,Frédéric Lefèvre. Le seul scientifique interviewé est, le
15 décembre 1936, Jean Perrin.
« Ma tâche aujourd'hui est double, expose F. Lefèvre, puisque
j'ai devant moi à la fois le grand savant et une personnalité poli-
tique: un ministre. J'interrogerai d'abord le savant. Pourquoi,
après vingt-cinq années, nous donnez-vous une nouvelle édition des
Atomes, nouvelle édition qui semble à la vérité un livre nouveau?»
et, un peu plus loin: « Je voudrais vous demander maintenant si
ces recherches, ces découvertes, les disciplines particulières de
toutes ces sciences réagissent de façon profonde sur l'éducation et le
développement spirituel et moral des hommes ? »
Toutes ces émissions scientifiques duraient généralement une
demi-heure. Les intervenants de la TSF de ce temps-là étaient tous
des scientifiques de bon niveau, sinon de très haut niveau (trois
prix Nobel). Le journalisme radiophonique spécialisé dans toutes
les sciences n'existait pas encore.

3. La vulgarisationpar l'image

La conquête de la vulgarisation par l'image s'achève sous nos


yeux. Elle aura certes duré plus d'un siècle, des premières vignettes
intercalées dans le texte « pour représenter les objets qui paraissent
le mériter» (suivant une formule de La Sciencepour tous, en 1855)
aux films de Jean Painlevé et de ses émules dans la fin des années
1930, en passant par les « vues sur verre» que l'on projetait au
cours des conférences populaires du siècle dernier.
172
Commi~ntvulgarise-t-on?

1. L 'im41ge
dans la livres et les revuesde vulgariisation

La collc~ctionde La Sciencepour tous, de 1855 à la veille de la


guerre de 1870, ne comporte, malgré son ambi1tion affirmée plus
haut, que deux ou trois clichés par livraison : des gravures sur acier
du style de celles que l'on trouve dans la littérature illustrée de la
même époque. Même réduite à ce minimum, l'entreprise est cepen-
dant relativement originale : L'Ami des sciences,de Victor Meu-
nier, par (:xemple, ne laisse à ses débuts aucune place à l'image. Les
premières, éditions de l,un des livres scientifique:s pour enfants les
plus connus de notre siècle, Histoire d'une bouchéede pain, sont
sans illustrations. Il faut attendre la huitième édition pour que Jules
Hetzel pa1rvienne à convaincre Froelich, un gra.nd illustrateur de
livres po111rla jeunesse, de se lancer dans l'aventure. D'autres
volumes à succès, antérieurs, confirment cette absence : les Contes
aux jeunei.sagronomesde Mlle Ulliac-Tremadeure, dans la Biblio-
thèque d"éducation, les nombreuses éditions des Leçons de la
naturepr~~sentées à l'espritet au cœur,de Louis Cousin-Despréaux,
n'ont pour toute illustration que leur frontispice ..
On peut évidemment s'interroger sur les raisons de cette lenteur
de l'imag1e à s,imposer, d'autant que son rôle hautement pédago-
gique ava1itdéjà été précisé par d, Alembert, dallls le Prospectusde
l'Encyc/01,édie:« Mais le peu d'habitude qu'on a et d'écrire et de
lire des éctrits sur les arts rend les choses difficiles à expliquer d'une
manière i1ntelligible.De là naît le besoin de figures. On pourrait
démontrer par mille exemples qu'un dictionnair,e pur et simple de
définitions, quelque bien qu'il soit fait, ne peut se:passer de figures,
sans tomlber dans des descriptions obscures ou vagues ; combien
donc à plus forte raison ce secours ne nous était•-il pas nécessaire?
Un coup d'œil sur l'objet ou sur sa représentation en dit plus qu'une
page de discours. »
Et, de fait, dans l'Encyclopédie,« l'objet est saisi par l'image à
trois niveaux»: s'il nous est livré « présenté en. soi, isolé de tout
contexte, il nous est aussi livré " naturalisé " par son insertion dans
une grande scène vivante (c'est ce qu'on appelle la vignette) et mêlé
à d'autres objets, auxquels il est relié génétiquement, lorsque
l'image m:>Uslivre le trajet qui va de la matière brute à l'objet fini».
Cette rimexion pédagogique naissante reste dominée; cependant,
par la défiance générale face aux illustrations - de quelque genre
qu'elles soient, scientifiques ou non. Le courri,er des lecteurs de
173
Savants et ignorants
L'Ami de la maison reçoit, en 1856, des lettres dont les auteurs s'in-
terrogent sur la nécessité de « perdre des pages entières aux
images». L'un se demande si ce n'est pas« faire trop de concession
à la mode», l'autre estime que« ce mélange de gravures et de texte
est une décadence qui rend les lecteurs paresseux, que trente ou
quarante lignes de bonne prose, de pensées ou de faits utiles valent
mille fois tous les caprices des dessinateurs ».
Alors que l'illustration se développe dans les livres scientifiques -
avec une chaire de peinture au Muséum national d'histoire natu-
relle et des chaires d'anatomie artistique aux Beaux-Arts-, la pro-
fession d'illustrateur n'est pas encore en vogue pour les ouvrages
grand public. Comme le note Émile Bayard, en 1898, « l'illustration
demeura longtemps incomprise dans sa manifestation d'art spécial :
son caractère vénal lui fut injustement reproché par les peintres
ainsi que la rapidité souvent excessive de sa production qui,
disaient-ils, anéantissait les efforts de conception et d'exécution».
Mais, à l'époque où écrit Émile Bayard, la révolution est déjà
consommée. Les premières lignes de son livre sur le sujet constatent
que « l'attirance de jour en jour croissante chez le public pour les
images évocatrices du texte a fait se multiplier les publications illus-
trées dans des proportions notoires ; le roman, les journaux heb-
domadaires ou quotidiens, la mode même sont aujourd'hui ornés
de dessins, les livraisons illustrées se regardent de plus en plus ; le
moindre texte en un mot réclame ses images ». Des images non
scientifiques, mais aussi des images scientifiques ...
C'est, peut-être, le premier numéro de La Nature qui marque le
tournant dans l'histoire de l'illustration. Sur sa couverture, les des-
sinateurs et les graveurs sont mentionnés au même titre que les
autres « collaborateurs » de la partie écrite : parmi ceux-ci, Hector
Giacomelli, peintre d'oiseaux, ami de Doré et illustrateur de L'Oi-
seau, de Michelet, et Jules Ferat, qui exposa aux Salons de 1857 à
1878 tout en illustrant plusieurs ouvrages de la Bibliothèque des
merveilles, des Figuier et des Verne. Dans la préface de La Nature,
le rédacteur en chef justifie clairement la présence des illustrations
en reprenant les arguments pédagogiques de /'Encyclopédie: ·
« Un grand nombre de gravures, cartes, de figures, de dia-
grammes accompagneront notre texte et y jetteront une vive
lumière en lui donnant un grand charme, [car] il est difficile de se
passer de l'illustration dans une œuvre de ce genre [...]; la descrip-
tion d'un insecte, d'un coquillage, d'une plante, est toujours pâle et
sans vie, si le crayon qui parle aux yeux n'accompagne le texte qui
parle à l'esprit. Comment expliquer le mécanisme d'un appareil de
174
Comment vulgarise-t-on?
physique et faire comprendre les rouages d'une machine à vapeur
sans la gravure qui reproduit cet appareil et cette machine ? Le pro-
fesseur d4~sciences n'a-t-il pas toujours sous la main le tableau noir,
où il complète son enseignement par des tracés à la craie ? La gra-
vure sur lbois, le diagramme, sont à !'écrivain ce que le tableau noir
est au pr •t>fesseur.»

Mais les ambitions de La Nature vont plus loin. L'illustration ne


doit pas •1<se borner à faciliter l'intelligence du te::xte,[auquel cas] il
suffirait de simples figures, analogues à celles que: publient les livres
techniques ». L'illustration de vulgarisation scientifique doit aussi
jouer umi fonction d'accroche:
« Nous avons pensé que le public ne se plaindrait pas d'avoir plus
encore, qu'il ne reprocherait pas aux gravures d'une revue, toute
scientifique qu'elle soit, d'être exécutées avec un grand soin. Un
beau paysage géologique, un tableau représentant la reconstitution
d'espèces, fossiles, la coupe d'un fleuve où nagent les poissons qu'on
étudie, nie charment-ils pas l'œil bien plus que des tracés froids et
sévères ? Quel inconvénient y aurait-il à embc:llir une figure de
science ? Pourquoi ne serait-elle pas une œuvre d'art si elle ne cesse
d'être exacte et sérieuse ? Pourquoi craindrait-on même parfois
d'animer les scènes, de représenter une machine en action, sans
s'arrêter de parti pris devant les limites du pittc>resque ? Pourquoi
le joum1al scientifique serait-il condamné à être aride, sec et
souvent emnuyeux ? Ne gagnerait-il pas, au contraire, à prendre l'as-
pect d'un livre attrayant, agréable, afin d'attirer les lecteurs et
d'augmeitter le nombre de ceux qui aiment l'étude?»
En une vingtaine d'années, l'absence d'illustrations est devenue
inconcevable : ainsi, dans le Bulletin de la sociétéFranklin ( 15 octo-
bre 1870,, un responsable de la bibliothèque populaire de Colmar
remarque:
« Dans les sciences, le commerce et l'industrie, il n'y a que la
Bibliothèque des merveilles et les livres illustrés qui trouvent des
lecteurs ..••

Plus tall'd encore, en 1924, la maison Hachette, confie à l'océano-


graphe Alphonse Berget la rédaction du Ciel, premier numéro de
son EncJlc/opédie par l'image. Dès ses premières lignes, le prospec-
tus témo1igne de l'importance de l'image acquise aux dépens du
texte:
« L'im.age est reine[ ...] ; dans les quotidiens, fos revues, les maga-
zines, c'eist l'image qui nous renseigne la première, et d'un simple
175
Savants et ignorants
coup d'œil, sur les événements du jour, les découvertes scienti-
fiques. Le texte ne vient qu'après, car le temps manque. A notre
époque de lutte pour la vie, chacun, absorbé par ses occupations,
n'a guère de loisirs. Pour prendre connaissance d'un article, même
court, il faut de longues minutes. Pour regarder un dessin, un cro-
quis, une photographie, en saisir le sens évocateur, il suffit de quel-
ques secondes. »
Cependant, il a fallu beaucoup de temps aussi pour que les pro-
grès dans la production et la reproduction des images fassent encore
mieux sentir leurs effets. Aux gravures exécutées d'après nature se
substituent peu à peu celles qui ont été faites d'après des photo-
graphies. Parallèlement, la photogravure connaît des progrès
notables ; la photoglyptie, brevetée par le Français Poitevin en 1855
et rendue pratique par l' Anglais Woodbury, transformait un cliché
photographique en une planche de plomb permettant de tirer des
clichés à l'encre gélatineuse, grâce à une presse spéciale; les perfec-
tionnements de l'héliogravure allaient faire entrer dans l'impres-
sion courante « un art qui n'avait jusqu'ici fourni que des épreuves
isolées ». Sans étonnement, nous apprenons que Tissandier écrit un
opuscule, précisément sur l'héliogravure et, dans la Bibliothèque
des merveilles, Les Merveilles de la photographie en 1874. En
somme, comme le laissent entendre les rapporteurs des Expositions
universelles de 1889 et 1900, comme l'écrit aussi Jules Adeline, l'il-
lustration de vulgarisation a bénéficié de « la vulgarisation des pro-
cédés de reproduction».
Le 31 mai 1890, la première photographie apparaît dans L 'Illus-
tration, qui n'est pas une revue spécifiquement scientifique, à l'oc-
casion d'un événement d'actualité : le voyage du président de la
République Carnot à Avignon et à Montpellier. Mais, très rapide-
ment, la photo s'implante dans les revues de vulgarisation. La poli-
tique de La Nature et surtout de Paul Dupuy pour La Science et la
Vie est révélatrice de cette accélération de la communication et du
succès de ce nouveau mode de présentation des connaissances :
avec La Science et la Vie, pour la première fois, le rapport des sur-
faces occupées par l'écrit et l'image va s'inverser. Cependant, la
reproduction imprimée des photographies de paysages, d'appareils
ou de portraits d'après nature ne deviendra prédominante que très
progressivement. Jusqu'à la guerre de 1914-1918, on verra coexis-
ter, dans la plupart des revues, les gravures à l'ancienne mode, les
dessins au trait et les photographies plus ou moins retouchées.
La photographie en couleurs, sous une forme encore bien impar-
faite, ne fera son apparition que beaucoup plus tardivement et en
176
Comment vulgarise-t-on?
fait souve:nt limitée à la page de couverture comme, par exemple,
celle de LtJScienceet la Viedès 1918. D'une façon générale, jusqu'à
la Seconde Guerre mondiale, l'impression en polychromie de sché-
mas ou de scènes coloriées restera un luxe exceptionnel : La Terre
et les Mers de Louis Figuier (1864), ne présente qu'une dizaine de
chromolithographies (différents planisphères) e1t Connais-toi toi-
même, du même auteur (1886), n'est orné que d'une seule chromo-
lithographie (la circulation du sang). Dans l'entr(:-deux-guerres, Le
Petit Inventeurn'utilisera lui aussi la couleur que pour l'attrait sup-
plémentaire de sa page de titre ...

2. Les v11es
sur verre
L'histoire des « projections » et des « vues !;ur verre » - qui
appartiennent à l'archéologie de la vulgarisation audiovisuelle - a
été longuement racontée par Jacques Perriault : le lecteur curieux
pourra y trouver tout ce qu'il nous est impossible de détailler ici.
Nous laisserons donc de côté les premières tentatives d'utilisation
des lanternes magiques à des fins éducatives, alors qu'elles ont fait
leur début vers 1640 (le premier texte traitant des projections lumi-
neuses est dû au jésuite allemand Athanase K.irc:her).Nous laisse-
rons aussi de côté les premières utilisations de c:eslanternes à des
fins de spectacle (les fantasmagories de Robertson à l'époque de la
Terreur) et nous commencerons ce chapitre vers les années 1860,
au moment où, en la personne de l'abbé Moigno, ce nouveau
moyen de propagation du savoir scientifique a trouvé son apôtre.
Dans sa revue Les Mondes,Moigno nous décrit les soirées organi-
sées en 1863 par un certain Robin, dans une salliedu boulevard du
Temple, à Paris. Ces spectacles, qui comportent la projection lumi-
neuse de tableaux peints, ne sont encore que très partiellement
scientifiques. Mais, dès 1864, on peut suivre à Pa.ris plusieurs cours
ou conférences illustrés par cette nouvelle technique: ces cours et
ces conférences ont lieu au Conservatoire des arts et métiers, dans
des salles de la rue Cadet, de la rue de la Paix, <>ude la rue Bona-
parte. C'est dans cette Salle d'encouragement de l'industrie (qui
existe encore en 1990) que l'abbé Moigno exerce son apostolat vul-
garisateur.
Plus tard, en 1873, alors qu'il a émigré vers la Salle du progrès,
rue du Faubourg-Saint-Honoré, un prospectus nious renseigne très
complètement sur les buts et les réalisations du savant vulgarisa-
teur.
« Ce que M. le Ministre de l'instruction publique n'aurait pu
177
Savants et ignorants
créer qu'après un vote régulier de l'Assemblée législative et une
lourde surcharge imposée au budget de l'État ; ce que M. le Préfet
de la Seine aurait à peine osé proposer au conseil municipal de
Paris, dans les circonstances actuelles, un pauvre prêtre, apôtre
ardent du progrès, n'a pas hésité à le tenter.
» M. l'abbé Moigno, au sein d'un grand amphithéâtre, dans des
leçons ou des excursions de tous les soirs, fait passer sous les yeux
de ses auditeurs, d'une manière à la fois sérieuse et intéressante,
tout ce qui dans le vaste domaine de la science, de l'industrie, des
beaux-arts, des arts, doit être connu, apprécié, appris de la masse
intelligente des populations ... Tous les faits ou phénomènes de la
nature, tous les instruments ou appareils de la science, de l'indus-
trie et des arts, tous les chefs-d'œuvre du dessin, de la peinture, de
la sculpture, de l'architecture, projetés très agrandis à la lumière
électrique ou oxhydrique [viennent] tour à tour s'épanouir sous le
regard charmé des spectateurs. M. l'abbé Moigno aspire à former
une armée de dix mille tableaux reproduits sur verre transparent
par la photographie.
» Les prix d'entrée sont peu élevés: cinquante centimes, un
franc, deux francs; et le fondateur s'est engagé à mettre un certain
nombre d'entrées gratuites à la disposition des œuvres communales
ou paroissiales, les sociétés de secours mutuel, les cercles de soldats
ou d'ouvriers, les confréries, etc. Chaque soir, avant et après le sujet
principal : énumération, par l'abbé Moigno, des nouvelles du jour ;
exposé des théories et des découvertes, avec expériences, appareils
ou tableaux à l'appui ; série de vues ou de tableaux projetés à la
lumière électrique ou oxhydrique. »

Si, après la guerre de 1870, les appareils de projection sont déjà


très perfectionnés, la réalisation des «diapositives» (qui n'ont pas
encore ce nom) pose encore un sérieux problème. La plupart des
images sont reproduites à la main directement sur les verres (sur
des plaques de dimensions réduites: 80 sur 100 millimètres). La
projection de photographies ne deviendra possible que vers 1880.
D'autres problèmes techniques ne sont que partiellement résolus,
comme celui de l'éclairage du projecteur. Les lampes à arc ne pro-
duisent qu'une lumière fatigante, variant constamment d'intensité,
et l'électricité qui les alimente doit être produite sur place, avec les
moyens du bord. Dans les années 1880, la « lumière Drummond »
reste celle qui a la faveur des projectionnistes: blanche, intense,
régulière ..., mais au prix de quels efforts ! Le principe du procédé
est simple: on projette un mélange d'hydrogène et d'oxygène sur un
178
Comment vu/garise-t-on?
bâton de chaux que la combustion rend incandescent. Le fonc-
tionnement de cette lampe exigeait la préparation sur place des gaz
utilisés. Perriault nous décrit ainsi l'opération:
« Pour l'oxygène, l'opération n'était pas sans ri:sques. On mettait
à chauffer, dans une marmite, du chlorate de potasse - qui est un
explosif puissant - avec du permanganate de manganèse, que l'on
avait préalablement calciné. Pour éviter la redoutable fuite pendant
la chauffe, on scellait le couvercle au plâtre. De celui-ci partait un
tuyau qui conduisait le gaz dans une poche ad hoc. Le pédagogue
qui avait victorieusement traversé l'épreuve partait alors nanti de
ses deux sacoches à gaz. Deux poids identiques, posés sur le dessus,
étaient alors censés fournir une pression identique pour les deux
gaz qui se rencontraient brutalement dans le challumeau sans régu-
lation de pression aucune. »

Les Mondes nous donnent encore d'autres précieux renseigne-


ments, des« premières indications, [pour] répondre aux demandes
d'imitation et d'initiation qui sont faites [au journal] de tous les
côtés, de la France et de l'étranger»:
« 1. Un appareil de projection double pour dissolvingviewsserait
de 600 ou de 1 000 francs, comprenant 2 appar1eils montés l'un à
côté de l'autre - diaphragmes pour les vues fondantes, robinet dis-
tributeur économisant l'oxygène - 12 bâtons de chaux - 10 mètres
de caoutchouc. Sac à gaz pour une heure et demie, châssis compres-
seurs. L'appareil pour la fabrication de l'oxygène:.
» L'appareil de 1 000 francs ne diffère de celui de 600 francs, que
par la perfection du mécanisme.
» Avec un kilo de chlorate de potasse, on a assez d'oxygène pour
une séance de une heure à une heure et demie. »

Passé les épreuves techniques, le pédagogue n'était cependant pas


encore au bout de ses peines, comme en témoignent ces quelques
lignes de Camille Flammarion sur les difficultés d'utilisation des
vues sur verre:
« Nous avions commencé les projections avec: les trente figures
des Merveillescélestes... Les appareils sont mailntenant répandus
dans toutes les écoles, dans toutes les maisons d'éducation, dans
tous les pays. Ces projections étaient si utiles qu1el'on ne put bien-
tôt plus s'en passer. Dès le début, je constatai que: l'on pouvait faci-
lement se tromper en les plaçant dans l'appareil, et les présenter à
contresens, la lentille renversant les images, met1tant le haut en bas
et la gauche à droite. Comme un jour, en préparant ces projections,
179
Savants et ignorants
j'étais agacé de ces renversements (il y a huit manières différentes
de placer le cliché), j'envoyai chercher chez l'épicier un paquet de
petits pains à cacheter blancs, et j'en collai un au coin de droite en
bas pour marquer le vrai placement. Cette indication a été suivie,
depuis, dans le monde entier. »
Ces difficultés vaincues, les séances de projection ont connu un
succès dont on a du mal aujourd'hui à imaginer l'ampleur ; pendant
des décennies, elles ont constitué un phénomène de société compa-
rable par certains points à l'apparition de la TSF ou de la télé.

Dans les dernières années du x1xesiècle, le développement de ces


séances ne peut être dissocié de l'histoire de cette Ille République
dont les instituteurs ont été, pour une large part, les artisans. Entre
les tenants de l'école laïque et les partisans de l'éducation religieuse
- en l'occurrence catholique, dans la lignée de l'abbé Moigno -, la
compétition bat son plein pour la conquête d'une influence déci-
sive. Les projections du soir, destinées au public le plus large pos-
sible, mobilisent les deux partis au sein desquels on peut distinguer
deux institutions de plus haute stature: la Ligue de l'enseignement,
d'un côté, et les Éditions de la Bonne Presse, de l'autre. Elles sont
au moins d'accord sur un point: l'importance de ce moyen de
communication. Dans les années qui ont suivi le premier après-
guerre, on verra encore diffuser par la poste, jusque dans nos plus
lointaines provinces, ces petits rectangles de verre de 10 x 10 centi-
mètres, bordés de papier noir et soigneusement emballés dans des
boîtes de bois cubiques qui en contenaient une vingtaine. L'inven-
taire de ces vues sur verre et des sujets proposés reste à faire - et ne
le sera peut-être jamais, tant le nombre de celles qui subsistent
encore reste énorme. Le catalogue de l'un des plus célèbres éditeurs
de ces clichés, Molteni, comportait pour l'année 1884 plus de huit
mille titres. En 1896, les dons de ces plaques faites au Musée péda-
gogique comportaient quelque vingt et un mille vues.
Celles-ci ne relèvent évidemment pas toutes de notre étude : il
n'est pas sûr que la vulgarisation scientifique y soit plus présente
qu'aux actualités télévisées de notre temps, et, par ailleurs, certains
des sujets traités relèvent plus de l'illustration d'une leçon magis-
trale de l'école primaire, voire du cours supérieur, que de la
communication destinée au grand public. Un certain nombre de
reproductions et de gravures, surtout lorsqu'il s'agit d'histoire ou de
géographie, n'en apprennent guère plus que le livre illustré, mais les
photographies de paysages de villes ou de sites lointains, d'animaux
ou de plantes exotiques, de phénomènes naturels, les scènes de rue
180
Comment vulgarise-t-on?
ou de métier, les portraits apportent à l'information une nouvelle
dimension vécue. Les microphotographies d'animalcules ou de
coupes histologiques proposent au spectateur nou averti un monde
qu'il n'a encore jamais vu. Il nous suffira, pour donner une idée de
la richesse et de la variété des sujets abordés, de recopier quelques
extraits des listes de ces clichés mis à la disposition des organisa-
teurs de ce qui nous apparaît comme avoir été de:véritables petites
tètes locales de la vulgarisation scientifique et te,chnique.
Quelques articles proposés par Les Mondes,par exemple, dans les
années 1870:

« Nous pouvons fournir des tableaux dans tous les genres:


Géographie - un atlas complet en 60 ou 70 vues.
Chimie - un cours complet.
Physique - le cours complet de Ganot.
Météorologie - tous les phénomènes aériens.
Mécanique - cours complet.
Histoire naturelle - cours complet.
Physiologie - cours complet.
Médecine des accidents.
Merveilles de la science et de l'invention : machine à vapeur, télé-
graphie électrique, navigation aérienne, photographie, etc.
Une série de nouveautés.
Des vues de tous les pays du monde d'après nature.
Voyage à Suez et au Mont-Cenis.
Des vues très curieuses des pyramides qui ne si: trouvent qu'entre
nos mains.
Des cours d'histoire de France et d'histoire sainte sont en prépa-
ration.
Toutes les vues de Suisse et de Savoie.
Les catalogues sont sous presse. Quant aux prix, ils varient géné-
ralement de 1,50 franc à 3 francs.
Nous pouvons vous fournir aussi des vues mécanisées pour fan-
tasmagorie. »
Ou encore, une vingtaine d'années plus tard, quelques extraits
d'objets plus ou moins connus du Cataloguen° 32 des atelierset
magasinsA. Molteni (sans doute postérieur à 1891):
258 Acarus de l'abeille xylocope
261 Tête du cousin
272 Trompes de papillon
277 Armes de l'araignée
181
Savants et ignorants
286 Coupe d'acacia, en travers
287 Coupe de chêne, en travers
293 Coupe de noyau de cerise
294 Épines d'orties
302 Guano d'lchadoc, Afrique
312 Diatomée du Japon
313 Cristaux d'acide urique
323 Ventouse et bouche de cisticerque
337 Coupe d'un doigt de jeune fille, en travers
338 Placenta de vache, entier
346 K.rameria Ixina
351 Racine de réglisse, en travers
352 Racine de réglisse, en long
368 Graine d'Avignon
372 Baie de nerprun
381 Phylloxera ailé
385 Pou du rat

Une autre série de vues nous apprend ce qu'un conférencier peut


montrer à ses auditeurs, en 1920. Produites par la Société nationale
des conférences populaires, grâce à des photographies communi-
quées par les Établissements Schneider et Cie, ces vues sont dispo-
nibles « au siège social de la Société nationale, en joignant 0,45
franc en timbre poste » - il est recommandé « de ne garder les vues
que huit jours au maximum (les retourner plus tôt rendrait ser-
vice)» et « de les retourner toujours par envoi recommandé, sur-
tout en ce moment » :
« Vingt-cinq vues sont fournies : la voiture de Cugnot, la pre-
mière locomotive de G. Stephenson, la fusée de G. Stephenson
(1830), le premier train de Manchester à Liverpool, les premières
locomotives construites au Creusot, la coupe d'une locomotive
(année 1850), la coupe d'une locomotive moderne, la coupe d'une
locomotive Pacifie, locomotive Crampton, locomotive Compound
1901, locomotive Compound 1910, locomotive Compound 1914,
Pacifie, Pacifie vue de face (deux vues), tournage des cylindres, usi-
nage des bielles, tournage des roues, usinage des longerons, mon-
tage des locomotives (deux vues), locomotive électrique, locomo-
tive d'artillerie, type Decauville (voie étroite), locomotive
blindée.»

Les textes de certaines conférences sont même publiés avec la


mention des instants où le recours aux vues était rendu nécessaire
pour illustrer avec efficacité un sujet, comme les textes des confé-
rences données à la bibliothèque Forney.
182
Comment vulgarise-t-on?
Bref, il est clair que, de ces images fixes et orale::mentcommentées
au documentaire cinématographique, il n'y a qu''un pas à franchir:
celui, décisif, révolutionnaire, du mouvement et de la multi-
plication possible des représentations, mais, pour le reste, des
intentions aux sujets, tout est déjà prêt pour qu'apparaisse
l' « audiovisuel » vulgarisateur des temps modemes.

3. Le cinémascientifiqueet le documentaire

Comment définir sérieusement le film scientifique qui relève de


la vulgarisation et de son histoire, le seul qui soit dans notre sujet ?
Une image animée qui n'a initialement d'autr1e but que de faire
connaître à un chercheur un phénomène ou unie expérience spéci-
fiques à sa spécialité peut devenir spectacle et sujet d'intérêt pour
un ignorant. En permettant de montrer l'invisible ou le difficile à
voir, le très rare ou !'infiniment petit, le très rapide ou l'infiniment
lent, le cinéma est à la fois outil de recherche et moyen de commu-
nication; il peut tout aussi bien permettre d'observer et de
comprendre que d'expliquer. Dans une conférem:e donnée au palais
de la Découverte en 1955, Jean Painlevé pose avec beaucoup de
précision et de clarté le problème qui nous occupe et qui renvoie,
en fait, à l'origine du cinéma scientifique lui-même, d'abord moyen
de recherche avant que d'être outil de vulgarisation. Recherche
pour le cinéma, recherche par le cinéma, tels étaient les buts pri-
mordiaux de l'Institut de cinématographie scic:mtifique que Pain-
levé avait fondé en 1930 avec l'appui du physic:ien d'Arsonval, du
chimiste Georges Urbain et du zoologiste Georges Bohn, qui en
furent les présidents successifs.
« Le domaine du cinéma scientifique s'étend de la réalisation à
l'utilisation des films scientifiques : mais comment délimiter le
qualificatif" scientifique" dont l'emploi abusif permet de couvrir
des films de tourisme sous prétexte d'ethnographie, des films d'hy-
giène élémentaire sous prétexte de lutte antimic:robienne, de propa-
gande culinaire sous prétexte de phénomènes physico-chimiques de
cuisson? ... Le sujet réel et la manière de le traiter établissent déjà,
pour peu qu'on le précise de plus en plus, une p,ossibilité de restric-
tion empêchant le pavillon de couvrir n'importe quelle marchan-
dise. Ainsi on peut déjà distinguer le documentaire scientifique du
film de recherche.
» Même s'il fait une grande place aux documents purs, le docu-
mentaire scientifique diffère du film de recherche, car il impose
183
Savants et ignorants
déjà une conception, une explication influencée par le montage, le
rythme, il cherche à convaincre, tandis que le document, lui, doit
être livré tel quel aux analystes : c'est un document révélant un fait,
attendu ou non suivant l'hypothèse de travail qui a déterminé la
prise de vue, mais que le cinéma a décelé ou aidé à mieux voir. La
diffusion de connaissances nouvelles ou la diffusion de connais-
sances anciennes envisagées sous un aspect original (nouvelles
preuves, nouvelles applications) nécessitent une présentation; ce
sera toujours un documentaire. Cependant il peut y avoir mélange
avec le film de recherche. Par exemple, des films tels que Physiolo-
gie de la reproductiondu rat (États-Unis), Les Aventures d'une
mouche bleue (France) contiennent des découvertes par le cinéma
et, d'autre part, l'expression par le cinéma de découvertes [récentes]
obtenues autrement que par le film. »
Comme témoin de ce problème, le numéro du 1erjuillet 1935 de
la revue Scienceset Voyagescontient son habituelle rubrique« Les
films de sciences et voyages», consacrée au Paradisdes oiseauxet à
La Toile d'araignée(présentés respectivement à !'Olympia et au
cinéma Marivaux, à Paris), puis, trois pages plus loin, un article
synthétique : « Comment le cinématographe contribue au progrès
de la science ».
Autre difficulté dans le même ordre d'idées: selon quels critères
retenir et apprécier certains documentaires qui sont aussi des
œuvres d'art voulues? Le cinéma scientifique peut, lui aussi, appar-
tenir au septième art.
Mais oublions ces trop difficiles problèmes de rigoureuses défini-
tions et admettons que les premières tentatives d'analyse photo-
graphique des mouvements sont en dehors de notre sujet. La
«chronophotographie» d'Edward J. Muybridge (1872), le« revol-
ver astronomique» de Jules Jansen (1876) ou le « fusil photo-
graphique» de E. J. Marey (1882) appartiennent à la préhistoire de
ce septième art, mais relèvent plus de la recherche scientifique fon-
damentale que de la science appliquée en direction d'un large
public.
Dès 1898, plusieurs chirurgiens, comme le Dr Doyen, faisaient
filmer leurs opérations (la séparation de sœurs siamoises); à la
même époque, le Dr Marinescu, à l'hôpital de Bucarest, filmait la
démarche particulière d'hémiplégiques. Dès son origine, une
seconde direction, plus pédagogique, est ainsi donnée au cinéma
scientifique.
Le passage au grand public intervient au début des années 1900.
La firme Urban Trading, fondée par l'Américain émigré en Angle-
184
Commimt vulgarise-t-on?
terre Charles Urban, présentait dans un music-ball de Londres la
première grande série de films Le Monde invisible de !'Anglais
F. Martin Duncan, dont les microphotographies étaient « destinées
à des projections publiques ». Pour ne pas être en reste, la firme
Pathé engageait le Dr Comendon, dont La Vie microscopiquedans
un étang pouvait concurrencer les réalisations de Duncan (ce fut
d'ailleurs ce même Comendon qui, le premier, e111910, introduisit
une projection cinématographique à l'Académie des sciences).
L'italien R. Omegna, de son côté, filmait les différentes phases de
la métamorphose du papillon, et, dans un autre domaine, en 1904,
le professeur autrichien Poch utilisait le cinéma pour enregistrer
des documents ethnographiques en Nouvelle-Guinée. Ces quelques
points de repère marquent d'emblée les différentes directions où
s'engagera le cinéma ayant délibérément en vue ll'information d'un
public non scientifique.
Faut-il préciser qu'il ne peut être question ici, pour de multiples
raisons, de dresser un bilan, même très partiel, d'une activité_qui
s'est manifestée par une production surabondante, y compris dans
ce qu'on appelait les «actualités», souvent hebdiomadaires, et dont
il est évidemment impossible d'avoir vérifié les qualités de visu?
Le documentaire, présenté le plus souvent en première partie
d'une séance, doit se faire accepter par un public qui est surtout
venu pour voir le grand film. Généralement court - on l'oppose
communément au long métrage-, il couvre plllls spécialement le
domaine des sciences humaines. « Films de sciences et voyages » :
digestibilité oblige, il est plus souvent de voyag,esque de sciences
«dures».
Robert J. Flaherty (1884-1951) et Joris Ivens (1908-1988) appar-
tiennent à l'histoire du Cinéma avec une majuscule. Ils nous ont
proposé des « documentaires » qui, par leur longueur et leur qua-
lité, méritent une place à part. A l'évidence,, leurs œuvres ne
relèvent plus seulement de la vulgarisation de l'e:thnographie ou de
la géographie humaine: de la même manière que La Mer, de
Michelet, ou La Viedes termitesde Maeterlinck, elles embarrassent
le classificateur trop exigeant.
Flaherty, Américain d'origine irlandaise, fut trappeur et prospec-
teur dans le Grand Nord canadien avant que le: fourreur Révillon
ne lui commandite un film de publicité, lequel fut réalisé en quinze
mois dans la Baie d'Hudson (1920-1921). Ce füt Nanouk (1926),
consacré à la vie quotidienne d'une famille du Grand Nord, un suc-
cès mondial et sans âge qui donna son nom aw( esquimaux glacés
qu'on vend encore au cours des entractes. Par la suite, Flaherty
185
Savants et ignorants
obtint de la Paramount de passer deux ans dans le Pacifique pour y
réaliser Moana, contrepoint réchauffé et joyeux de la vie rude du
cercle polaire. Avec Tabou (1931), qu'il commença à tourner en
association avec Murnau (qui l'acheva), Flaherty s'éloigne du docu-
mentaire pour rejoindre le film de mise en scène. Avec L'Homme
d'Aran ( 1934), c'est le documentaire inspiré, la vulgarisation
lyrique que le spectateur retrouve dans la géographie de cette île
battue par les tempêtes.
Au moment de la sortie, à Paris, d'ElephantBoy (1934), et de la
venue de Flaherty lui-même, le commentateur de la revue Sciences
et Voyagesconsacre un long article aux« œuvres de Flaherty [qui]
marquent une fois pour toutes les possibilités du documentaire
romancé par l'équilibre qu'elles maintiennent entre l'intrigue pré-
texte et les images magnifiquement belles et pathétiques de la vie
des Esquimaux [ou celles] du comportement de ces bons géants
d'éléphants» - on reconnaît ici les remarques émises à propos des
livres qui, sous forme de récit, transmettaient des connaissances
scientifiques. Même s'il critique, dans Elephant Boy, le fait que
« trop d'éléments étrangers interviennent [et] font qu'on ne peut le
juger à proprement parler comme un documentaire», ce com-
mentateur insiste sur les qualités techniques, « pour ne pas dire
artistiques » : « La lumière, trop dure aux Indes, a nécessité un
séjour prolongé, parfois de longues attentes sans tourner, mais les
réalisateurs[ ...] ont su patienter, ils n'ont pas à le regretter ... L'unité
de ton - on pourrait presque dire la couleur - du film, la lumière,
les résultats photographiques qu'ils ont obtenus sont absolument
remarquables. »
Avec un autre géant classique, le Hollandais Joris Ivens, le docu-
mentaire reste dépaysant, atteint le grand art, mais se charge d'his-
toire et de sociologie. La construction des usines de Magnitogorsk
inspire son film Komsomol (1932), qui porte témoignage sur l'in-
dustrialisation de l'URSS entre les deux guerres. Mais retrouvons
une « vulgarisation » moins exceptionnelle. L'image fixe, imprimée
ou projetée, nous apportait du nouveau par rapport à l'écrit.
L'image animée nous offre encore plus. A partir de 1928, quand
cette image devient parlante et peut-être désormais commentée, le
cinéma scientifique peut se présenter à la fois comme livre, confé-
rence, leçon particulière et travaux pratiques dirigés...
Dans les années 1930, la « critique de films scientifiques»,
variété de journalisme aujourd'hui éteinte (ou, si l'on préfère, en
chômage technique pour défaut d'approvisionnement), et qu'ac-
cueille, par exemple, Scienceset Voyages,nous aide à mieux défi-
186
Comment vulgarise-t-on?
nir, mois par mois, les potentialités et l'originalité d'un moyen de
diffusion du savoir qui, entre les deux guerres, a connu un indis-
cutable impact.
Le cinéma scientifique, en se jouant de la duréie, nous montre un
jamais vu dont les ressources pédagogiques et lc,s qualités specta-
culaires sont évidentes :
« De tels films [comme Au paradis des oiseaux, réalisé par la
Société UFA en 1935], sans excéder plusieurs minutes de projec-
tion, représentent des semaines, parfois des mois de travail, [car] il
s'agit d'attendre des heures durant que le sujet 1choisiprenne une
pose, se consacre à une activité digne d'intérêt», ou bien encore, à
propos de La Force des plantes, conçu par le Dr Ulrich Schultz,
directeur de la section scientifique de la UF A :
« On sait que l'une des utilisations les plus remarquables du
cinéma dans le domaine scientifique consiste dans la reconstitu-
tion, sur un rythme accéléré, de mouvements si fonts dans la réalité
que l'œil humain ne peut les saisir. C'est dans l'étude de la vie des
plantes que cette méthode a donné ses effets les plus étonnants. Le
film dont nous rendons compte ici est d'une perfc,ction étonnante ...
Qu'on nous permette[ ...] de déterminer les raiscms pour lesquelles
le spectateur non initié se laisse prendre lui-même si volontiers au
charme qui enveloppe ces tableaux. Il y a d'abord l'attrait du spec-
tacle nouveau, inédit. Nul dans la réalité ne pourrait considérer plu-
sieurs jours durant, sans la quitter des yeux, la croissance, l'épa-
nouissement et la déchéance d'une fleur. En "contractant" à
l'extrême les différents épisodes de la vie de celfo-ci, l'adolescence,
la maturité, la vieillesse, le cinéma nous monltre un événement
inconnu. La fleur perd aussitôt cette apparence immobile et inerte
qui semble la retrancher du monde vivant. L'admiration extra-
ordinaire que ressent le spectateur est causée par le fait que le
cinéma lui apparaît réellement ici comme un im:trument magique,
miraculeux, par la grâce duquel sont révélés les mystères les plus
profonds de la nature. Nous touchons là à la fonction essentielle,
organique, peut-on dire, du cinéma. Plusieurs photographies mises
côte à côte pourraient évoquer les différentes phases de l'évolution
de la plante, mais il n'y a que le déroulement d'un film cinémato-
graphique qui puisse conférer aux successives images de celles-ci
l'impression irrécusable du mouvement, celle de la durée, de la
vie »... sans compter que le film se termine par une expérience spec-
taculaire - « qui justifie le titre de l'ouvrage» -· dans laquelle des
pois en germant font exploser le bocal dans lequel le réalisateur
scientifique les a placés.
187
Savants et ignorants
Le journaliste Pierre Ogouz, membre de l'Association de la
presse cinématographique, comprend aisément que, « le grand
public [étant] tellement sensible à la force, à la beauté et au mystère
qui se dégagent du spectacle inconnu de l'existence des végétaux,
aucune des représentations de cet ouvrage ne s'achève sans être
saluée par d'enthousiastes applaudissements».
Autre «invention»: le dessin animé (et, d'une façon plus géné-
rale, l' « animation » réalisée par des prises de vues image par
image), dont le film de vulgarisation ne manque pas de tirer parti.
Doit-on d'ailleurs oublier ici que, dans l'un de ses tout premiers
essais, le pionnier Émile Cohl (1857-1938) a fait revivre sur l'écran
ses... Joyeux Microbes(1908), peu sérieusement il est vrai. C'est à
cette dernière technique qu'a recours la firme Atlantic films pour
réaliser sa série des Trois Minutes, dessins animés très courts
« consacrés à des sujets scientifiques, documentaires, voire poli-
tiques, dont les qualités de clarté et la démonstration sont telles
qu'ils s'imposent à l'imagination avec une puissance irrévocable».
Dans les TroisMinutes d'astronomie,du directeur de l'observatoire
de Donville Lucien Rudaux (1934), qui provoquent l'enthousiasme
du critique Pierre Ogouz, les mouvements des planètes et de la
Lune sont figurés à l'écran 86 400 fois plus rapides que dans la réa-
lité. A l'origine du développement de cette technique, un homme,
Étienne Lallier, un événement, les théories d'Einstein, et une
volonté, celle de vulgariser ces théories. Lallier vient en effet au
cinéma en 1920 pour étudier « la synchronisation en vue des com-
mentaires des films muets de l'époque». Il adapte alors, après quel-
ques essais, les théories d'Einstein avec un film qui passe sur les
grands boulevards pendant un mois - « à peu près tout Paris vient
voir ce film dont des savants comme Langevin et Picard ». Le Dr
Gradewitz, dans Scienceset Voyages(octobre 1922), explique pour-
quoi et comment (avec des dessins animés) a été tourné un film sur
la Théorie de la relativité: « On va essayer de vulgariser la théorie
d'Einstein à l'aide d'un film» - c'est le titre en pleine page-, puis,
plus loin: « La théorie d'Einstein a fait l'objet de beaucoup d'ar-
ticles, des livres ont été publiés pour l'expliquer, il a semblé qu'un
film aiderait beaucoup à la compréhension de cette théorie » ...
Cette technique d'animation ne sera cependant opérationnelle qu'à
partir de 1927 - pour !'Exposition coloniale - et surtout avec les
Trois Minutes, après que Lallier soit passé par le cinéma « pur » (La
Valsede Méphisto,avec le peintre Fernand Uger). Cependant, Jean
Painlevé ne porte pas, sur les dessins animés, un avis aussi favo-
rable : il y voit un moyen par trop pédagogique pour ne pas relever
plus de l'enseignement que du documentaire pur.
188
Comment vulgarise-t-on ?
Des progrès aussi sont réalisés dans le domaine de la maîtrise des
éclairages :
« Ce qui fait la qualité de La Toile d'araignée [réalisé sous la
direction de sir Arthur Thompson, professeur d'histoire naturelle à
l'université d'Aberdeen, 1935], c'est sa luminosité. Le champ de
prises de vues a dû être éclairé par une violente source lumineuse.
Cette lumière traverse à la fois la bête et la toile ... Alors que le ciné-
matographe d'insectes ne permet de voir ces derniers que dans des
couleurs sombres, c'est-à-dire facilement confiuses, le procédé
d'éclairage employé ici fait ressortir l'animal étudilé de façon excep-
tionnelle; à tel point que, apparaissant en blanc sur noir, on croi-
rait à plusieurs reprises être en présence des négatifs de pellicule. »
Le sonore ( 1926), puis le parlant ( 1928) allaient offrir au nouveau
média des possibilités supplémentaires. Avant le sonore, les films,
comme celui de Lallier sur les théories d 'Einst1ein, étaient com-
mentés au ciné-pupitre Delacommune, mais ce ciné-pupitre néces-
sitait en permanence la présence de quelqu'un pour lire les com-
mentaires - on engageait des étudiants à cet effet... La musique de
film, sans détourner l'attention du spectateur, pouvait meubler cer-
tains silences, souligner des effets ou constituer des moments de
détente. Jean Painlevé, par exemple, demande à Darius Milhaud de
composer la musique pour son Hippocampe ; selon Marc Cantagrel
(ingénieur chimiste de formation, membre de: la Commission
ministérielle du cinéma d'enseignement à !'Éducation nationale,
mais aussi violoncelliste), « le rythme musical tient fréquemment
lieu de guide pour le découpage de ses scénarii ».
Le problème du commentaire parlé, avec ses risques (toujours
actuels) de dérapage vers le discours inutile ou déplacé, ne laisse
pas non plus les critiques indifférents :
«Untel film [Titans de l'onde] est malheureusement desservi par
la regrettable éloquence d'un commentateur qui Illecraint pas d'an-
non~er, par exemple, que nous allons assister à l'agonie du plus
farouche monarque des mers [les baleines], ce qui constitue évi-
demment une formule stupide », ou bien : « La plupart du temps, le
speaker s'est abstenu de fournir les dénomination:s ou les précisions
que nous indiquons ici. Les tableaux qu'il avait à commenter
[Singes] lui ont inspiré des réflexions qui n'ont qu'un rapport très
lointain avec les buts de la vulgarisation scientifique que les pro-
ducteurs s'étaient sans nul doute proposés», ou encore: « Le film
russe [Tuer pour vivre], doté d'un commentaire français de Mme
Rosemonde Gérard qui pèche parfois contre la i;implicité, se pré-
sente comme une sorte de large fresque de la vie animale... les
189
Savants et ignorants
scènes sont belles du point de vue cinématographique. Il nous reste
à dire que l'ouvrage se termine sur des conclusions philosophiques
dont on peut admettre l'inspiration, mais que dessert mal-
heureusement le ton emphatique et grotesque du commentateur. »
Pourtant, bien des améliorations restent à apporter : elles sont
l'objet d'une réflexion toujours lucide sur une formation spécifique
au nouveau média qui naît et se développe sous nos yeux, par
exemple, la compréhension du rythme particulier à donner à un
documentaire.
« Un journaliste de talent, Jean d'Esmes, spécialiste des grands
reportages, s'est doublé d'un cinéaste à l'occasion d'un grand
voyage qu'il a entrepris à travers l'Afrique. L'auteur de Sables en
feu [l 935] n'étant pas un professionnel de la caméra, il faut, pour
être juste, considérer cette œuvre moins comme une œuvre répon-
dant à un certain nombre de buts artistiques que comme des
recueils de notes de route prises au hasard du voyage et assemblées
les unes aux autres sans grand souci de la composition ou du
rythme de l'ensemble. Ne croyez cependant pas à un film d'ama-
teur : la photographie, en particulier, est d'une qualité éminente,
digne d'un homme de métier. Mais si M. Jean d'Esme sait" compo-
ser " un article, il faut reconnaître que la confection d'un film ne lui
fournit pas une tâche aussi facile. Preuve que quiconque ne peut
pas s'improviser reporter cinématographique et qu'il y a dans ce
domaine comme dans les autres une technique particulière à acqué-
rir. Si nous insistons un peu longuement sur ce point, c'est précisé-
ment parce que nous souhaitons que les journalistes deviennent
naturellement d'excellents cinéastes. En tout état de cause, on peut
féliciter M. Jean d'Esme d'indiquer une voie qui sera suivie, n'en
doutons pas. »

Face à ces possibilités et à ces difficultés, les Trois Minutes et sur-


tout l'œuvre de Jean Painlevé restent exemplaires. Les Trois
Minutes apparaissent, à leurs contemporains, comme des instru-
ments pédagogiques presque parfaits.
« La place nous manque pour parler longuement de ce remar-
quable documentaire consacré à la manœuvre d'un cuirassé de
guerre français. Édité par les auteurs des Films de trois minutes,
dont nous avons plusieurs fois signalé l'ingéniosité et le talent,
Branle-Bas de combat (1936) est surtout remarquable par sa divi-
sion en deux parties essentielles. L'une est théorique et constituée
par les dessins animés qui résument, représentent et synthétisent le
mécanisme d'une manœuvre navale. L'autre est pratique et tournée
190
Comment vulgarise-t-on?
à bord du Provence: elle illustre les explications données dans la
première partie. Ainsi se trouvent éclaircies pour le profane et
d'une façon extraordinairement nette toutes les explications,
jusque-là compliquées et confuses, qu'il voyait se dérouler à l'écran
lorsqu'on lui montrait des navires de guerre et qui: seuls les spécia-
listes pouvaient comprendre. Il y a dans cet ouvrage une leçon d'ex-
position et de narration en matière de cinématographie docu-
mentaire dont tous les professionnels devraient s'inspirer pour le
plus grand avantage des spectateurs. »
Nous avons déjà parlé, dans un chapitre précédent, de la vie de ce
grand vulgarisateur qui « sut tirer de la photographie des microbes
et des animalcules un art véritable dans des films auxquels leur
valeur esthétique n'ôta jamais leur intérêt didac:tique ou scienti-
fique». Painlevé avait beaucoup réfléchi sur son travail. Dans les
œuvres qu'il proposait, on n'était « pas là pour discuter, disait-il,
mais pour faire admettre et aussi pour étonner, distraire ou au
moins susciter le désir d'en savoir davantage. Tous les moyens
seront bons à condition d'être sincères et justifiés », propos qui ne
sont évidemment pas sans rappeler ceux de Victor Meunier sur les
conférences populaires. Ainsi, un film scientifique ne devait pas
« dépasser une quinzaine de minutes si son conteiriuprésentait une
valeur quelconque nécessitant attention ». Sa méthode de travail
était originale : il essayait de réaliser trois versions des sujets qui lui
semblaient en valoir la peine : « Une de recher,che, muette, une
d'enseignement supérieur, avec commentaire, une publique avec
musique » - on se souvient de sa collaboratioill avec de grands
musiciens. L'œuvre qu'il laisse commença par une série de courts
métrages : La Pieuvre,La Daphnie,Les Oursins,L 'Œuf d'épinoche,
Le Hyas (1926-1927). Plus tard, Crabeset Crevetti~s(1930), Le Ber-
nard-l'ermite(1930) et surtout L'Hippocampe (1932) lui donnèrent
sa stature définitive de classique. Présenté lors d'une conférence de
Painlevé en 1936, conférence qui se tint dans le grand amphithéatre
de la Sorbonne sous les auspices de la Société des amis de l'univer-
sité sur le cinéma scientifique, L 'Hippocampe est défini, par un
romancier, comme « une œuvre capitale», car •t<ce spectacle fut
pour les yeux et l'esprit un pur enchantement» - et les surréalistes
en font l'éloge.
Mais Painlevé ne s'intéressa pas qu'à la vie aquatique: Voyage
dans le ciel, Quatrième Dimension (1938) sont des films de tru-
cages ; Solutionsfrançaises, à la veille de la Seconde Guerre mon-
diale, avait l'ambition de vulgariser la vie des savants dans leur
cadre: Paul Langevin, Jean Perrin, Louis Lumière, Louis de Bro-
191
--,,__.
\

Savants et ignorants
glie, Frédéric Joliot, etc: - ce qui était aussi une innovation allant
dans le sens des présentatiohs du palais de la Découverte, grand
laboratoire lui-même où, par des reconstitutions historiques et
contemporaines, les concepteurs essayaient de redonner autant que
possible l'atmosphère des laboratoires.
Painlevé ne se contenta pas de réaliser des films. En 1938, huit
ans après l'Institut de cinématographie scientifique, il fonda Les
Amis du cinéma documentaire en janvier 1938, en compagnie de
plusieurs réalisateurs, dont l'alpiniste Marcel Ichac et Paul Coze,
responsable de la formation des scouts, co-auteur de livres sur les
Peaux-Rouges avec René Thévenin.
Ainsi, il aura fallu une vingtaine d'années pour que les extra-
ordinaires potentialités que l'audiovisuel naissant offrait à la diffu-
sion de la science - et à l'enseignement - soient explorées. Ces vingt
ans s'expliquent, selon Painlevé, par le fait que le cinéma apparais-
sait trop comme un nouveau spectacle. L'aspect distrayant, pour-
tant très souvent invoqué par les vulgarisateurs, a paradoxalement
joué, cette fois-ci, le rôle de frein. Pourtant, dès 1910, à Bruxelles, le
1erCongrès de cinématographie émettait des vœux qui ne datent
guère:
« 1. Il est désirable que les éditeurs dirigent leurs investigations et
orientent une partie de leur production vers les sciences et leurs
applications directes au commerce et à l'industrie.
» 2. Il est désirable que soient entreprises des études sur la psy-
chologie du cinématographe, en vue de donner une base et une
direction aux études pédagogiques sur l'enseignement par le ciné-
matographe. »
Et ce n'est que dans les années trente que le premier de ces vœux
est suivi d'effets, lorsque le documentaire de première partie
acquiert toute son importance, avant de disparaître dans la tour-
mente de la Seconde Guerre mondiale.
Toutes ces réalisations cinématographiques remarquables ou
oubliées n'ont été rendues possibles que par la constitution de véri-
tables équipes. Si le réalisateur Étienne Lallier débute par le « vrai »
cinéma, si Marc Cantagrel maîtrise la science et les idées pédago-
giques, ils s'adjoignent toujours un technicien. Les films de l'UF A
et ceux de la Pathé sont signés à la fois par un scientifique et un
technicien. Mais ce n'est pas toujours le cas, et certains scienti-
fiques qui se sentent exclus de ce nouveau moyen de communica-
tion se plaignent que « les metteurs en scène sont encore trop
souvent des littéraires qui n'aspirent qu'à la production roman-
cée» ...
192
Comment vulgarise-t-on?
Enfin, sans qu'il soit bien sûr possible d'en faire l'inventaire, Les
Actualitéscinématographiquesde Paramount-Actualités,Pathé-Jour-
nal ou Éclair-Journalsont déjà à la recherche du spectaculaire et du
sensationnel. Témoin ces sujets parmi d'autres : •t<L'interview d'un
savant, M. Révélis, qui affirme, avec une assurance qui surprend
chez un savant, avoir découvert le microbe du ca:ncer et les moyens
de le vaincre», « L'état des travaux du barrag,e du Chambon»,
« Les préparatifs de l'ascension stratosphérique effectuée aux États-
Unis par le Pr Jean Picard», ou encore« Des acrobaties accomplies
à bord d'une automobile pour démontrer les qualités de résistance
de cette dernière», « Un reportage exclusif à bo:rd du Normandie,
effectué quelques heures avant que celui-ci n'appareille pour Le
Havre », « Les essais du pilote Delmotte à bord du monoplan Cau-
dron-Renault 12 cylindres, 500 cv, train d'atterrissage escamotable,
qu'il conduira pour la coupe Deutsch de la Meurthe» ou enfin« Un
immense incendie à Brooklin et les techniques de lutte mises en
œuvre ». On comprendra que certains journalistes de la presse écrite
craignent, dès cette époque, de voir la radio et, surtout, le cinéma les
condamner au chômage ...
Si, par définition, ces films d'actualités n'avaient pas pour ambi-
tion de durer, il convient évidemment de s'interroger sur la raison
de la disparition de l'essentiel des films de vulgarisation scienti-
fique. Rappelons, par exemple, que, dès 1924, la firme Pathé met-
tait au point un nouveau produit : Pathé-Baby - « Le Cinéma chez
vous », disait la publicité. Plus de mille films courts au catalogue,
films « en vente pour six francs chez tous les marchands d'appareils
photographiques, dans les grands magasins». Les titres de vulgari-
sation scientifique n'y sont pas absents. Quelques 1exemplesdonnent
une idée de leurs sujets : deux documentaires sur les Ruminants
(Ruminants - généralitéset Ruminants - familles), un sur Le Gaz
carbonique,un sur La Fabricationdes rubans de machines à écrire,
un sur Uneferme modèle de pondeuses, un sur La Récolte du goé-
mon).
Ces films qu'on ne revoit jamais ont disparu dans la tourmente
des progrès techniques. La Lutte pour la vie (1934), par exemple,
« film de courte durée composé d'images sous-marines qui révèlent
quelques aspects mal connus de la vie des mollusques, des poissons
et des crustacés», aussi bien tourné soit-il, ne p~mt guère rivaliser
avec un film du commandant Cousteau. L'arrivée de la couleur les a
définitivement condamnés. On aurait tort de les oublier et d'oublier
le rôle qu'ils ont joué dans la vulgarisation des sciences.
193
Savants et ignorants

4. La vulgarisationen trois dimensions

La curiosité scientifique peut-elle se contenter de livres à lire,


d'images à regarder ou de paroles à entendre ? Les réflexions, au
demeurant très pédagogiques, du x1xeet du xxe siècle, semblent
répondre par la négative à cette question. En 1923, par exemple,
dans un rapport sur l'évolution des muséums d'histoire naturelle,
Louis Roule, lui-même professeur au Muséum national d'histoire
naturelle, considère, bien évidemment, que « chacun est tenu de ne
point ignorer les données fondamentales de la vie de chaque jour,
qu'il s'agisse de mines, d'hydrologie, de culture, d'élevage, de
pêche ». Et il ajoute immédiatement que chacun « profite mieux de
lui-même et de ses efforts s'il les connaît, s'il sait s'en servir» (c'est
nous qui soulignons). Connaître les objets, mais aussi s'en servir, les
voir, mais aussi les manipuler, les regarder, mais aussi les toucher,
ne plus se contenter d'être spectateur des sciences, mais agir avec
elles, telles seront les préoccupations, conjuguées de façon parfois
contradictoire aux cours des années, que nous rencontrerons dans ce
quatrième chapitre consacré à la vulgarisation par les objets, celle
que musées, expositions, jouets prétendent mettre en pratique.
Allant encore plus loin, Roule souligne que« l'enseignement par
l'objet, par la leçon de choses est[ ...] capable d'exercer sur l'instruc-
tion générale une influence extrême». Gaston Tissandier, dans l'in-
troduction des Récréationsscientifiques( 1884) ou Mme de Genlis,
encore plus tôt, dans Mémoires sur le xvuf siècle depuis 1756 à nos
jours, défendaient cette même idée selon laquelle les activités autour
d'objets contribuaient non seulement à l'acquisition de connais-
sances et à l'exercice de l'esprit scientifique, mais encore au déve-
loppement des « facultés intellectuelles », pour Tissandier, de « la
culture générale des hommes et des femmes, même si, pour Mme de
Genlis, ces expériences ne faisaient point des savants».
En fait, en remontant encore dans le temps, la présentation des
objets a été probablement l'un des tout premiers moyens pour mon-
trer la science à un large public, pour motiver ce public à faire lui-
même de la science. Maurice Daumas et Yves Laissus considèrent,
avec juste raison, que les cabinets de curiosités, si caractéristiques
de l'époque des Lumières, ont été l'un des moteurs de la vulgarisa-
tion des sciences. Non seulement ils ont été le théâtre des premiers
194
Comment vulgarise-t-on?
cours publics, mais encore ils ont poussé à la fabrication du matériel
qui leur était complémentaire, sinon indispensable, pour fonction-
ner - des instruments scientifiques et des livres (catalogues de col-
lection, guides de classement, manuels d'utilisation). Par la quantité
de livres ainsi édités, par le commerce qui régnait aussi autour des
objets ainsi montrés et des expériences ainsi réali:sées,ils ont même
stimulé le marché de la vulgarisation, au sens économique du
terme: c'est également l'opinion de Léo Clarétie lorsqu'il est
conduit à écrire le premier Annuaire officiel des jouets et jeux, en
1892, dont le but est de faciliter la circulation de l"information entre
les fabricants des multiples composants des joue:ts scientifiques et
les vendeurs de ces mêmes jouets.
Enfin, tout au long de ces années, la manipulation d'objets scienti-
fiques et la réalisation d'expériences scientifiques ont fait louvoyer
la vulgarisation des sciences dans deux directions, en harmonie ou
en opposition selon le cas : tournant la vulgarisation tantôt plutôt
vers l'enseignement, tantôt vers le spectacle. Si un public de qualité
a pu simplement aller « se faire électriser chez l''abbé Nollet », un
public plus scolaire a pu visiter les musées d'histoire naturelle réno-
vés décrits par Louis Roule, « avec leurs salles offrant de place en
place, pour rompre la monotonie, des collections :spéciales,des por-
traits ou des statues, même des œuvres d'art se rapportant à des
scènes de la nature». Un public plus populaire, enfin, a pu aussi
assister à la dissection de la Vénus anatomique du musée du
Dr Spitzner, vers 1860, ou admirer le scientifique Georges Claude
faire des démonstrations d'électricité au Luna-Park vers 1910.

J. Des cabinetsde curiositésaux muséesscientiflt1ues


Deux images dominent quand on évoque les cabinets de curiosi-
tés : celle du collectionneur plus ou moins commerçant et celle d'une
foule mondaine se précipitant pour assister à un cours de chimie ou
à une expérience de gala à base de physique. En somme, selon Gas-
ton Bachelard, la science des cabinets était essentiellement « une
science minaudée », comme celle de Mme du Châtelet dans son
« laboratoire », à Cirey-sur-Blaise.
Il est vrai que les manuels qui précisent les activités à mener dans
un cabinet renvoient plus souvent à l'amuseme:nt qu'au sérieux :
Nicolas Lémery publie un Recueil des curiosités rares et nouvelles
desplus admirableseffets de la nature et de l'art composéde quantité
de beaux secretsgal/ans et autres dont quelques-unsont été tirés du
cabinet de feu M. le Marquis de /'Hôpital et expérimentés et compo-
195
Savants et ignorants
séspar le sieurde Lémery, en 1685, et Martin Ledermuller présente
une PremièreCinquantained'amusementsmicroscopiquestant pour
l'espritquepour les yeux, puis une Deuxième Cinquantaineet enfin
une TroisièmeCinquantaine,respectivement en 1764, 1766 et 1768.
Quant au cabinet de chimie lui-même où Umery exerçait ses
talents, il est surtout resté célèbre par la mise en scène des spectacles
chimiques qui s'y tenaient, « dans une cave éclairée par la lumière
rougeâtre des fourneaux», comme l'écrit Jean-Baptiste Dumas dans
ses Leçons de philosophiechimique. Et que dire de ces adultes,
conchyliologues avisés, avides de coquillages, comme des enfants,
vendant, achetant, échangeant leurs trophées à la boutique dénom-
mée L'Arche de Noé, en 1644, à Paris?
Certes, un autre cabinet, celui de l'amie de Voltaire, Mme du Châ-
telet,« n'a absolument rien de commun, ni de près, ni de loin, avec
le laboratoire moderne où travaille toute une école sur un pro-
gramme de recherche précis». Pourtant, c'est peut-être lire le passé
avec nos yeux trop modernes, alors que le statut social du savant -
devenu, précisément, « un chercheur» - s'est largement modifié.
Nous avons vu que, lorsque l'abbé Nollet « donne la commotion en
présence du roi Louis XV à cent quatre-vingts de ses gardes », il est
en même temps pédagogue, vulgarisateur et savant, au sens le plus
moderne du terme, puisque non seulement il poursuit activement
ses recherches, mais encore, en présentant ses résultats à un specta-
teur royal, il a trouvé un bon moyen (s'il intéresse et convainc) de les
valoriser et éventuellement de les faire financer. Aujourd'hui
encore, subventions et sponsoring dépendent parfois d'une visite de
laboratoire bien organisée ou d'un bon exposé devant des décideurs
peu avertis. Il nous faut donc considérer très positivement ces cabi-
nets. C'est dans ces lieux que, pendant deux siècles, les sciences
avancent au rythme et à la manière de leur époque. Alors que l'uni-
versité ne joue pas encore ce rôle, ce sont les véritables laboratoires
de la Renaissance, puis des Lumières, des laboratoires fonctionnant
en permanence« portes ouvertes».
Le premier grand cabinet d'histoire naturelle à être organisé en
France est celui de Bernard Palissy (1510-1589), vers 1575. Les
objets qu'il avait amassés servaient d'abord à Palissy pour ses
propres recherches, portant, à cette époque, essentiellement sur les
fossiles. Mais ils lui permettaient d'organiser des conférences, en
fait les premières du genre, destinées non seulement à un public
d'amateurs éclairés, mais aussi à un public de contradicteurs de
« haut niveau». Umery, qualifié à son époque de« magicien de la
rue Galande », sera suivi par Rouelle, apothicaire également avant
196
Commt•ntvulgarise-t-on?
de devenir démonstrateur de chimie au Jardin du Roi. Tous deux,
en véritables « acteurs » de la science, s'appuyaient, pour leurs
démonstrations, sur les objets de leurs cabinets. Enfin, Lavoisier, lui
aussi élève de Rouelle, eut à sa disposition le cabinet de chimie du
comte d'Auvergne avant d'ouvrir son propre laboratoire à l' Arsenal,
grâce à sa charge de fermier général.
Au xv1f et au xvme siècle, les cabinets se multiplient dans les
demeures des riches. Les cabinets qui appartiennent aux nobles et
aux grands bourgeois sont évidemment plus fournis et moins spécia-
lisés que ceux des professeurs. Dans les années 1630-1640, l'un des
plus importants cabinets de curiosités est celui de Gaston d'Orléans,
le frère de Louis XIII. Monsieur profite de son exil dans le château
de Blois pour accumuler des trésors qui serviront, beaucoup plus
tard, à alimenter la Bibliothèque nationale et le Muséum national
d'histoire naturelle. A côté d'une exceptionnelle cc,llection de livres,
d'objets d'art, de bronzes et de statues antiques, d'armes, on trouve
des médailles, des agates, des coquillages, des cartes de géographie et
de nombreux recueils de peintures représentant des oiseaux et des
fleurs (les fameux Vélins du Muséum peints d'après nature par Ste-
fano Della Bella et Nicolas Robert). Dans ces cabiinets de curiosités,
on le voit, l'éclectisme était de règle.
Le cabinet du financier montpelliérain Joseph Bonnier de la Mos-
son représente le modèle d'un cabinet de curiosités du siècle des
Lumières. Il est longuement décrit par un commerçant de l'époque,
Gersaint- dont Watteau a rendu l'enseigne fameuse-, qui se spécia-
lisa dans l'établissement de catalogues des cabinets afin d'en super-
viser la vente. Les collections de Bonnier de la Mosson sont répar-
ties dans neuf cabinets :
« Un cabinet d'anatomie, un cabinet de chimie ou laboratoire, un
cabinet de pharmacie ou apothicairerie, un cabine:t des drogues, un
cabinet du tour et des outils propres à différents arts, un cabinet
d'histoire naturelle, contenant des animaux en fiole dans une
liqueur conservatrice avec quelques minéraux, un deuxième cabinet
d'histoire naturelle qui renfermait des animaux desséchés, les papil-
lons et autres insectes, les plantes, les mines et les minéraux, un cabi-
net de physique ou cabinet des machines avec plusieurs pièces d'ar-
tillerie et nombre d'autres morceaux qui ont rapport aux
mathématiques, un troisième cabinet d'histoire naturelle contenant
les coquilles, l'herbier, plusieurs volumes d'estampes qui, la plupart,
ont rapport aux coquilles et à d'autres parties d'hi:stoire naturelle et
de la physique ; ce cabinet étant aussi celui de la Bibliothèque. »
« Curieux » et « scientifique », Bonnier était, en fait, secondé par un
197
Savants et ignorants
savant, membre de la Société royale des sciences de Montpellier.
Edmond et Jules de Goncourt, en lui consacrant l'un de leurs Por-
traits intimes du XVII~ siècle, le reconnaissent comme l'une des
figures du mouvement des Lumières. C'est Buffon lui-même, qui
depuis longtemps lorgnait « la reine des coquilles, la Scalata, et des
figurations en cires colorées du corps humain », qui acquit le cabi-
net lors de sa vente.
D'autres cabinets, comme ceux du duc de Chaulnes, sont plus
centrés sur la physique, la géographie et les arts mécaniques : des
mappemondes, des instruments de mesure, des microscopes, des
maquettes de ponts ou d'édifices publics. Spécialisé en astronomie,
lui-même constructeur d'un télescope, le magistrat Bochart de Saron
possédait, disait-on à l'époque, de meilleurs appareils d'observation
et des chronomètres plus précis qu'aucun astronome de France.
Mais le plus fourni de ce type de cabinets était, sans conteste, celui
qu'établit Louis XVI dans le cadre des Menus Plaisirs, à Versailles:
des appareils de démonstration des lois de la physique, l'outillage
personnel du roi, mais aussi de nombreux automates de Vaucanson
qui les lui avait légués en 1784, des maquettes d'ateliers que le roi
avait commandées à Mme de Genlis pour l'instruction de ses
enfants.
A la veille de la Révolution, des guides touristiques, comme le
Guide des amateurs et étrangersvoyageursà Paris, de Luc-Vincent
Thiery, dirigent les voyageurs vers lès cabinets de curiosités les plus
intéressants et mentionnent les meilleurs cours qui y sont donnés,
ceux du physicien Charles ou du naturaliste Valmont de Bomare.
Mais, comme le constate Maurice Daumas, « la richesse des col-
lections était signe de l'importance sociale de leur propriétaire ».
Rien d'étonnant à ce que la Révolution signe leur arrêt de mort. Des
inventaires sont dressés, sous la direction du scientifique Vicq
d'Azyr et de l'abbé Henri Grégoire. Au-delà de cette simple volonté
de confisquer un matériel de valeur point la volonté démocratique
de mettre tous ces biens à la disposition d'un public plus large, en
vue de son instruction. Deux lieux d'accueil, premiers véritables
musées des sciences, sont alors créés: le Muséum d'histoire natu-
relle et, un peu plus tard, le Musée national des techniques. Les
objets de sciences naturelles confisqués à Chantilly (cabinet des
princes de Condé), à Versailles ou ailleurs rejoignent en cortège leur
nouveau domicile le 9 thermidor an II (1793), lors de la tète de la
Raison, orchestrée par Robespierre. Ce n'est qu'en 1798 que les col-
lections physiques et techniques s'installent dans l'enceinte du
Conservatoire national des arts et métiers. Ces deux musées ont les
198
Comment vulgarise-t-on?
trois mêmes objectifs : connaissance et utilisation, voire perf ec-
tionnement des objets qu'ils présentent et, bien sûr, exposition à un
large public. Ce n'est que dans la deuxième moitié du x1xesiècle,
cependant, selon Louis Roule, auteur d'un Rapportsur les muséums
d'histoire naturelleet leur rôle dans l'enseignementpublic (1923),
que les muséums vont progressivement atteindre: leur objectif de
lieux de vulgarisation.
Il y a d'abord une sorte de prise de conscience d'un phénomène de
masse, conséquence probable des Expositions universelles de la fin
du siècle dernier. « Au nombre des aménagements dont les pro-
chaines assises scientifiques internationales sont l'occasion ou le
prétexte bien justifié, lit-on dans le numéro du 2 février 1889 de
Cosmos,nous pouvons citer les travaux opérés au Muséum national
d'histoire naturelle. » Outre la célèbre galerie de zoologie, l'année
1889 voit aussi l'ouverture de serres et la rénovation de la galerie
d'anatomie comparée, avec, notamment, l'installation des impres-
sionnants squelettes de cétacés. A cette rénovation succède une
rénovation pédagogique : jusqu'à cette époque, on cherchait surtout
à « remplir les vitrines d'où rien ne se détachie ». Le véritable
« musée enseignant » doit, « sans négliger les coll1ectionsdétaillées
donnant sa base au travail du savant, détache[r] d'cellesles pièces les
plus marquantes[ ...] et les expose[r] seules aux regards du public».
Le rapport Roule, en donnant de précieuses indications aux concep-
teurs, jette les bases de la muséologie contemporaine :
- « les collections doivent être séparées en deux groupes : pour le
public et pour les recherches des spécialistes » ;
- « les échantillons doivent être moins nombreux et espacés » et
« le souci d'un parfait étiquetage doit être observé jusqu'au bout» ;
- « quelques muséums ont réalisé de véritables petites merveilles
en reconstituant des scènes biologiques, avec animaux montés dans
leurs attitudes naturelles, dans un cadre approprié ». « Cette sorte
d'exposition biologique, malgré son caractère quelque peu théâtral,
a l'avantage de rassembler le plus grand nombre possible des
notions capables de s'enseigner par l'impression visuelle»;
- « les documents paléontologiques, anatomiqwes ou biologiques
sont réunis, permettant des études comparatives » ;
- « le musée ne doit pas non plus négliger le côté pratique et il
tâche de montrer comment l'étude scientifique est le prélude et le
fondement indispensable de l'étude économique et de son déve-
loppement ».
Mais cette vulgarisation est surtout destinée à u11public d'élèves.
En effet, si des propositions sont aussi avancées en ce qui concerne
199
Savants et ignorants
l'organisation des visites, elles concernent surtout le milieu scolaire.
« Partout où cette ordonnance enseignante a été réalisée, même par-
tiellement, les élèves des écoles, souvent guidés par leurs profes-
seurs, viennent s'instruire d'une façon plus large et plus complète.
Les collections scolaires, même les plus étendues, ne sauraient s'éga-
ler à celles du musée local. Une entente s'est donc nouée entre les
administrations académiques et les conservateurs pour mettre en
commun toutes les ressources et pour s'entraider. Plusieurs musées
régionaux font donc œuvre d'enseignement. Si quelques-uns,
comme celui de Bordeaux, instituent des cours semestriels, la plu-
part préfèrent des visites conférences, principalement destinées aux
écoles et faites devant les collections elles-mêmes. Certains, même
dans les villes moyennes, ont organisé en ce sens un service régulier.
Le conservateur et son personnel reçoivent à dates fixes les élèves
désignés et leur font des démonstrations. » Exceptionnellement,
écrit Roule, on note« un esprit d'initative des plus louables»:« La
ville du Havre ne se contente même pas de cet enseignement, [elle]
en appelle à des spécialistes pour des leçons complémentaires et des
conférences destinées au public afin de mieux l'attirer.»

A partir de 1830, la France possède un certain nombre de musées


régionaux. Dans leurs sections de sciences naturelles, d'une impor-
tance plus ou moins grande, ils mettent au second plan les travaux
de recherche et s'orientent surtout vers la présentation des collec-
tions au public. L'un des plus en vue est le muséum de Rouen, dirigé
par le zoologiste Félix-Archimède Pouchet. Ce musée provient de la
transformation du cabinet d'histoire naturelle de la ville qui, depuis
1796, fonctionnait dans le cadre de l'École centrale de Rouen. Mais
ce n'est qu'en 1834 que les collections sont ouvertes au grand public,
uniquement « les dimanches et fêtes, de midi à 16 heures ». En
1923, Roule peut inventorier une centaine de muséums provin-
ciaux.

D'autres tentatives n'ont pas eu le même succès. Dupuis-


Delcourt, un spécialiste des ballons, expose, en 1858, ses Considéra-
tions sur l'utilité de lafondation d'un Musée aérostatique.Il évoque,
lui aussi, les objectifs de connaissance et de vulgarisation :
« L'existence à Paris d'un musée dans lequel se trouveraient réu-
nis les instruments et modèles des divers engins proposés ou essayés
et une collection générale de plans, machines, livres, gravures ...
concernant l'histoire et la pratique des ballons depuis leur origine,
éviterait aux hommes nouveaux les coûteuses et dangereuses repro-
200
Comment vulgarise-t-on?
ductions des mêmes essais. Là serait le point de vue d'utilité pra-
tique du nouveau musée. Quant à l'attrait qu'il offrirait à la curio-
sité publique, il serait immense car l'histoire de !'aérostation
présente de pompeuses annales ; elle compte d'éclatants revers et de
non moins éclatants succès. J'ai depuis longtemps déjà rassemblé
une quantité considérable de curieux débris, historiques, de pièces
intéressantes, livres, dessins, manuscrits, correspondances, gra-
vures, médailles ... Cette masse de documentsjointie à ce que possède
l'État sur la matière et qui se trouve disséminé en divers points,
constituerait au profit du public et de l'étude des sciences un pré-
cieux musée d'aérostation. »
Abordant le problème du « plus lourd que l'air», il voulut
construire un aérostat en cuivre qui le ruina: sa collection fut dis-
persée.
En 1878, Uopold Hugo, neveu de Victor Hugo, demande que soit
créé, au château de Blois, ville natale de Denis Papin, le Valhalla des
sciences pures et appliquées. Une telle « galerie c:ommémorative »
serait, en fait, une « succursale du Conservatoire des arts et métiers
de Paris » dans l'ancienne résidence de Gaston d'Orléans. A la fois
administrateur de travaux publics et artiste - il expose au Salon de
sculpture de 1877 un médaillon de marbre représentant Electryon,
génie de l'électricité terrestre-, Uopold Hugo proiposeune associa-
tion des arts et des sciences dans l'aile dressée par Mansart, qui avait
été utilisée comme caserne. On y trouverait « la statue colossale de
Cortot longtemps admirée au Panthéon et qui symboliserait l'im-
mortalité scientifique, les statues des savants de 11' Antiquité et des
époques récentes [qui] prendraient place dans un ordre monumental
et se détacheraient avec des inscriptions appropriées sur les murs
convenablement teintés, des tableaux représentant les portraits des
savants, des industriels, des ingénieurs et des administrateurs tech-
niques, de grandes toiles consacrées à retracer dies scènes intéres-
santes de l'histoire des sciences, de !'aérostation »... et, bien sûr,
« des salles de modèles, une salle d'instruments, une salle géo-
graphique », tout cela appartenant à différents domaines des
sciences appliquées, comme la physique théorique et mathéma-
tique, la physique appliquée et !'aérostation, la chimie industrielle,
la zoologie scientifique et la zoologie technique, notamment. Hugo
précise même que « le Conservatoire de Paris trouverait sans doute
dans ses magasins, comme dans divers dépôts pulblics, des doubles
et plâtres à expédier sur le Valhalla de Blois». Mais le« rêve» de
Hugo- c'est son expression-, ne deviendra pas réiùité, et le Conser-
vatoire national des arts et métiers n'aura pas de SlLlccursale dans les
départements.
201
Savants et ignorants
L'idée d'associer les arts et la science est reprise par Roule : « Les
musées qui se modernisent ainsi prennent un aspect fort différent de
celui d'autrefois ; ils se montrent plus gais, plus récréatifs, plus
ouverts. Ceux qui y viennent s'attardent, retournent, envoient
d'autres visiteurs. Avec leurs salles offrant de place en place, pour
rompre la monotonie, des collections spéciales, des portraits ou des
statues, même des œuvres d'art se rapportant à des scènes de la
nature ..., toute une impulsion grandissante se manifeste pour orien-
ter nos musées vers l'enseignement public.»
A la fin de la période qui nous occupe et à l'apogée du mouvement
de vulgarisation commencé un siècle plus tôt, le palais de la Décou-
verte ouvre ses portes en 1937, dans le cadre de !'Exposition univer-
selle de Paris. Il « constitue le plus considérable effort de vulgarisa-
tion qui ait jamais été réalisé à ce jour», commente, enthousiaste,
un journaliste de Scienceset Voyages(août 1937) qui« conseille à
tous [ses) lecteurs de prévoir dans leur emploi du temps une visite
approfondie d'une durée approximative de deux demi-journées».
Installé provisoirement au Grand Palais, ce « musée de la science »
avait en fait été conçu, dès l'origine, pour devenir « une réalité
constante», comme l'explique Jacqueline Eidelman. Son succès
exceptionnel pendant !'Exposition (plusieurs millions de visiteurs)
favorisa, on s'en doute, cette transformation. Au niveau de sa
démarche muséologique, le palais représente une sorte de synthèse
entre toutes les tentatives des époques précédentes, les volontés
pédagogiques des scientifiques qui en ont été les maîtres d'œuvre et
leur conception du rôle social de la recherche scientifique. Il faut
dire aussi qu'un ensemble impressionnant de grands scientifiques
mobilisés par Jean Perrin ont accepté de collaborer au projet :
Lucien Rudaux pour l'astronomie, Gabriel Bertrand et Georges
Urbain pour la chimie, Émile Borel et Saint-Laguë pour les mathé-
matiques, Henry Roussy, doyen de la faculté de médecine, et Pas-
teur Vallery-Radot pour la médecine, Henry Laugier et Lucien Plan-
tefol pour la biologie, pour ne prendre que les responsables des
sections, se sont improvisés producers,note un journaliste.
Comme son nom l'indique, le thème fédérateur de ce palais est
celui de la découverte. Jean Perrin proclame qu'« il aurait été dérai-
sonnable de ne pas faire place aux activités qui ont été précisément
la source des inventions puis des techniques, c'est-à-dire à la
recherche scientifique et à la découverte, [car) il faut que le public
comprenne que la recherche scientifique est la condition indispen-
sable de tous les progrès humains». On envisage, par exemple, une
liaison organique du palais avec le Conservatoire national des arts et
202
Commentvulgarise-t-on
?
métiers : « Après dix ou vingt ans, les découvertes et inventions qui
auraient figuré dans le premier passeraient dans le second pour faire
place à la présentation des découvertes les plus réc,entes. » Si ce prin-
cipe paraît intéressant, il ne fut pas suivi, car il s'agissait aussi de
présenter au public l'histoire des découvertes. Le journaliste de
Scienceset Voyagesexplique que« sont rassemblées [dans ce musée
de la science] toutes les belles découvertes scientifiques avec leur
histoire et les appareils qui ont servi à les effectuer ». Ainsi, sur le
pourtour de la salle de chimie, par exemple, « sont reconstitués
quatre laboratoires historiques: l'antre d'un alchimiste, le labora-
toire de Lavoisier et de Berthelot et celui d'un chimiste moderne».
Dans les salles de mathématiques, autre exemple, « une série de
tableaux muraux apprennent comment la géomé1trie,qui, étymolo-
giquement, mesure la Terre, est parvenue à atteindre ce but précis ».
Histoire et contexte sont réunis dans la section de biologie, où,
« [pour] se faire une idée exacte des problèmes que pose actuelle-
ment l'étude de la vie, des méthodes de recherche dont disposent les
ouvriers de la science, enfin l'atmosphère de laboratoire, tous les
moyens sont mis en œuvre ».
La phrase« tous les moyens sont mis en œuvre » caractérise bien
les réalisations du palais. Dans un rapport fait pour la commission
de l'Exposition, André Léveillé, secrétaire de la commission et
directeur du palais jusqu'en 1950 et ancien artü.te peintre, insiste
sur l'exposition Faraday, en 1931, et sur celle de Chicago, en 1934.
S'il doit y avoir de la variété dans les présentations, la consigne
générale est aussi de réaliser des expériences afin d'obtenir la parti-
cipation du visiteur. « La pédagogie active» domine dans tout le
palais afin de renouer avec la profession de foi de Louis Roule, à
propos des muséums d'histoire naturelle : « Le musée moderne doit
cesser d'être un lieu de passage, un abri momentané, où l'on ne ver-
rait qu'une exposition comprise seulement par une minorité, et
devenir un centre collectif, général d'études scicmtifiques et d'en-
seignement public. » Collections, appareils, maquettes, photo-
graphies, dessins, films, haut-parleurs, mais surtout démonstrations
expérimentales cherchent à retenir le publiic et à lui faire
comprendre ce que sont les véritables expériences de la recherche
pouvant amener à des découvertes. Dans la salle:de chimie, « par-
tout des démonstrateurs qualifiés expliquent le fonctionnement des
montages et réalisent des expériences devant les visiteurs, [car] il ne
suffit pas de presser un bouton pour déclencher lf:s phénomènes, les
mesures ou la fabrication de type industriel ». Dans la salle de
médecine, « l'identification en criminologie scientifique est un
203
Savants et ignorants
stand qui retient beaucoup de visiteurs : une maquette figure le ter-
rain vague où l'on a découvert les débris de la victime et quelques
objets », puis on suit les différentes étapes conduisant à l'identifica-
tion de !'assassiné.
Le jeu et le spectaculaire sont aussi appelés à la rescousse pour
convaincre, en douceur, le public de prolonger sa visite.
Dans la section des mathématiques, « pour ne pas laisser sur une
impression désagréable, un petit exercice est proposé à la sagacité du
visiteur : dans une réunion de famille, on compte 1 grand-père,
1 grand-mère, 2 pères, 2 mères, 4 enfants, 3 petits-enfants, 1 frère,
2 sœurs, 2 filles, 2 fils, 1 beau-père, 1 belle-mère et 1 belle-fille»,
soit ... , non pas 23 mais 7 personnes. Dans la section de biologie
humaine,« chacun peut se soumettre au banc d'essai de la machine
humaine, chacun peut mesurer ses fonctions visuelles, auditives,
tactiles, respiratoires, circulatoires, mnémoniques ». En biologie
végétale,« une expérience curieuse de cultures [montre] des bacté-
ries en milieu liquide réparties dans des tubes en forme de lettres qui
demeurent invisibles dans l'obscurité, les liquides étant privés
d'oxygène. Mais dès qu'un peu d'air est insuffié dans les appareils,
instantanément sur le trajet des bulles d'air, les bactéries émettent
leur lumière et les tubes de cultures s'éclairent». Mais les deux réali-
sations les plus spectaculaires restent le générateur électrostatique et
le planétarium. Le générateur électrostatique était « la plus grande
machine électrostatique qui ait jamais été réalisée : au sommet de
deux pylônes de douze mètres, deux sphères de trois mètres de dia-
mètre entre lesquelles une différence de potentiel de près de cinq
millions de volts fait jaillir une gigantesque étincelle ». Nous
sommes bien loin d'une expérience « réelle » de recherche scienti-
fique ! Quant au planétarium, il est considéré « à la fois comme un
magnifique spectacle cinématographique féerique et un moyen
d'éducation de tout premier ordre pour gens pressés». Le planéta-
rium s'inspire des expériences du musée des Sciences de Munich
(1913, avec la firme Zeiss) et du musée Benjamin-Franklin de Phi-
ladelphie (1931): il a 16 mètres de diamètre, fonctionne avec 81
appareils de projection et propose « 500 fauteuils dont la disposi-
tion a été particulièrement réfléchie pour tenir compte des diffi-
cultés acoustiques rencontrées», tant et si bien que « ce n'est pas
une fois, mais sûrement plusieurs fois que vous irez assister aux
représentations du théâtre céleste », sont convaincus les journa-
listes.
Comme le planétarium ou les jeux mathématiques de Saint-
Laguë, beaucoup d'autres dispositifs avaient déjà plus ou moins
204
Comment vulgarise-t-on?
heureusement été mis en œuvre dans différents musées étrangers :
des hommes comme le futur directeur Léveillé avaient pu en appré-
cier l'intérêt, grâce à des missions exploratoires. Là encore, le palais
de la Découverte avait cherché à réaliser la synthèse des multiples
tentatives d'« exposer» la science.

2. La.scienceà l'Exposition

En 1798, le ministre de l'Intérieur du Directoire, François de


Neufchâteau, conçoit l'idée d'une « exposition publique annuelle
des produits de l'industrie française ». Le modèle qu'il invoque est
celui des Salons de peinture et de scultpure et, notamment, ceux qui
se tenaient depuis 1793: alors qu'« auparavanit cette exposition
n'était ouverte qu'aux travaux de quelques artistes éminents, dont le
mérite hors de pair était consacré par leur titre d'académicien et qui
consentaient à montrer des statues, des tableaux, des gravures
commandés à l'avance pour une destination spéciale », à partir de
1793, la Révolution aidant, tous les artistes eurent accès au
concours et « furent admis à tenter la fortune, [si bien que] cette
modification eut l'avantage de stimuler et de mettre en relief des
talents méconnus ».
Ces quelques lignes résument deux aspects majeurs de toutes les
expositions, quelles que soient leur importance ou leur lieu : « pro-
duits de l'industrie», «concours» et stimulatiion. D'une part, la
ligne de partage n'y est jamais très nette entre les sciences et les
sciences appliquées, entre les sciences pures et les techniques indus-
trielles ou agricoles; d'autre part, la valorisation éventuelle des pro-
duits scientifiques et techniques donne un sens très restrictif au mot
«vulgarisation» qui n'est pas celui que nous avons employé depuis
le début de notre travail: il s'agit ici de diffuser une technique uni-
quement pour qu'elle soit employée par le grand public.
Malgré ces ambiguïtés, la science a sa place dans des cadres très
larges, les Expositions universelles parisiennes et les expositions
internationales provinciales et, dans des cadres plus restreints, les
expositions thématiques.
Proposer, en quelques lignes, une analyse de la science dans les
Expositions universelles de Paris - et dans leurs très nombreuses
filles provinciales - n'est pas simple, bien qu'il n'y en ait eu que six :
leur étalement dans le temps (1855, 1867, 1878, 1889, 1900, 1937)
limite les propos comparatifs. Elles sont, en partic:ulier, souvent légi-
timées dans leur importance sociale par des événements relevant de
l'histoire en général. L'Exposition de 1867 est surtout réalisée pour
205
Savants et ignorants
la gloire de l'empereur Napoléon III ; celle de 1878 est !'Exposition
du renouveau après la défaite de 1870; celle de 1889 cherche à mas-
quer le centenaire de la Révolution ; celle de 1900 se veut la syn-
thèse de tout un siècle et celle de 1937 est surtout l'œuvre du Front
populaire. Nous devons cependant remarquer qu'elles sont véri-
tablement filles du XIXe siècle, « sujet de délire du XIXe siècle », écrit
Flaubert dans son Dictionnairedes idées reçues.En ce sens, elles
témoignent d' « une philosophie qui se résume en trois ismes,
constate ironiquement l'historien Pascal Ory : optimisme, indus-
trialisme et paternalisme », espoir et volonté proches des utopies
saint-simoniennes que nous avons très souvent rencontrées dans
l'histoire de la vulgarisation des sciences. Ainsi, jusqu'à !'Exposition
universelle de 1900, c'est l'industrie qui domine et non la science: à
l'instigation du polytechnicien Frédéric Le Play ( 1806-1882), qui
suit à la lettre ce que suggérait François de Neufchâteau en 1798, les
classes dans lesquelles sont répartis les produits et les stands s'orga-
nisent autour des productions industrielles, agricoles et artistiques
(l'art en tant que production). Par les deux dernières Expositions,
celles du xxe siècle, ce sont les sciences fondamentales qui domi-
nent. Les raisons de cette mutation sont diverses, comme l'indi-
que Madeleine Rebérioux. Causes internes: la technique n'est pas
victorieuse de toutes les difficultés économiques, son progrès n'as-
sure plus forcément le bonheur ; causes externes : crainte de la
course aux armements et de ses hommes symboles (Krupp en Alle-
magne et Schneider en France) expliquent sans doute ce divorce
entre la science pure et la science appliquée, l'universitaire et l'in-
dustriel. L'ingénieur qui triomphait dans la conception de !'Exposi-
tion de 1900 s'efface devant l'architecte de !'Exposition de 1936. La
Première Guerre mondiale a poussé à la prise de conscience du pou-
voir dramatique des techniques - des penseurs de la paix comme
Romain Rolland et Gandhi dénoncent le pouvoir de la science,
mais, d'autre part, la science est devenue de gauche, le travail des
savants s'est rapproché de celui des ouvriers et non de celui des
industriels. Jean Perrin, Paul Langevin et Frédéric et Irène Joliot-
Curie appartiennent aux mouvements socialiste et communiste ou
en sont très proches. Le palais de la Découverte, conçu, au départ, à
l'intérieur de !'Exposition de 1937, représente le« kaléidoscope» de
ces idées, selon l'expression de Madeleine Rebérioux: on choisit le
projet de Jean Perrin et on abandonne deux autres projets trop
industriels, comme le projet d'une mise en scène d'un laboratoire
d'essai industriel d'un disciple du physico-chimiste Le Chatelier
(introducteur du taylorisme en France) et celui de Jules Louis Bre-
206
Comment vulgarise-t-on?
ton, en charge de l'Office national de la recherche scientifique
industrielle et des inventions et dont l'un des fils fut le créateur du
Salon des arts ménagers. On est loin de l'esprit des Expositions du
x1xesiècle, où la priorité est donnée à l'industrie et qui sont plus
tournées vers la conquête de marchés que vers finstruction scienti-
fique. Depuis 1855, on propose une Galerie des machines destinée à
illustrer les merveilles énergétiques de la vapeur, mais on ne propose
pas de tableaux explicatifs du principe de Carnot. A l'Exposition de
1889, dont la fée Electricité est l'héroïne, il n'est pas sûr que la vul-
garisation trouve son compte dans les allées de la classe 62 intitulée
« Outillage et procédés des industries mécaniques, électricité » : en
effet, alors que le débat scientifique porte sur l'efficacité relative des
courants alternatif et continu ou sur la lampe d'Edison, le« Guide
bleu » du Figaro et du Petit Journal constat,:: que « l'industriel
trouve des modèles dont rien ne lui échappe et dont il saura profiter,
[mais que] le simple passant n'y prend qu'une idléegénérale et suffi-
sante des merveilles toujours en progrès ». Bien plus, on se plaint
« de l'absence d'étiquettes, de catalogues, de notices, voire de com-
mentateurs sur les stands » : heureusement, des. « conférences pro-
menades » sont organisées par la Société internationale des électri-
ciens.

Dans le Cataloguede /'Exposition internationalede Lyon (1914),


intitulé La Science à ['Exposition, l'astronome Jean Mascart
exprime, avec beaucoup de lucidité et d'humour, la difficulté qu'il y
a à comprendre la place de la science dans les présentations, à faire
l'inventaire de la science qui peut donner lieu à exposition :
« Ce titre est élégant et simple : il ne reste plus qu'à le développer.
Par cette simplicité, il m'a tenté- l'on m'a, pour mieux dire, pour le
moins conseillé de me laisser tenter. Or, cette élégance de la forme
ne fait que déguiser la complexité du fond[ ...] Jt~pris, dès l'abord, le
parti héroîque de traiter mon sujet, et, pour ciela,je cherchai à le
définir. La science? Qu'est-ce là? La science abstraite par excel-
lence: l'arithmétique. Que si l'on avait affiché dans les stands quel-
ques théorèmes savoureux, quelques propdétés secrètes des
nombres, mon devoir, assurément, eût été d'e111 chanter la beauté.
Ceci n'est pas, heureusement, car les visiteurs, qui affiuent avec rai-
son et si nombreux vers l'Exposition, sont généralement insensibles
aux mystères captivants de la numération.
» Mais alors, qu'est-ce que la science? La géométrie et l'algèbre
ont autant d'applications vers la mécaniqui::; l'astronomie est
mélangée de physique et de chimie; la physique comporte l'électri-
207
Savants et ignorants
cité avec toute l'industrie moderne - le sujet s'enfle de plus en plus
et le découragement me prit devant l'impossibilité de le limiter.
"C'est très facile, dit un ami: décrivez les impressions d'un scienti-
fique à travers !'Exposition." La théorie ... est simple, mais l'appli-
cation impossible, car tout à !'Exposition relève de la science de plus
ou moins près, et, débarrassé des liens étroits des anciennes classifi-
cations, on peut dire, au contraire: la science actuelle, c'est toute
!'Exposition. Encore une vaine tentative.
» Soyons logique. Je vais prendre notre planète telle qu'elle est et
décrire, scientifiquement, ce que nous apprend !'Exposition. Sous-
sol, géologie et minéralogie, physique et chimie, sciences super-
ficielles, météorologie, astronomie ... Je m'élance légèrement du
centre de la Terre vers l'espace, en ouvrant les yeux. Cette fois, j'ai
mon plan: c'est le triomphe de la logique.
» La géologie m'apprend les fluctuations du terrain, la variété des
modes, les origines de la vie. Elle me renseigne sur les gisements et
leur histoire, leur utilisation : c'est le vaste domaine des mines et de
la métallurgie. - Holà! me crie-t-on, ce n'est pas de la science, c'est
de l'industrie. Je me détourne un peu: je cherche les origines des
eaux terrestres, leurs trajets, leurs qualités. - Arrière ! vous allez
vous occuper de l'eau, sources et rivières, eaux thermales, épuration
ou stérilisation, égouts et résidus ... c'est de l'industrie, de l'hygiène!
» Décidément cela ne va pas très bien : je remonte à la surface
pour prendre le tramway de !'Exposition ... - Halte ! Halte ! pas de
réclame. Pas de tramways, ni de chemins de fer, ni transports, ni
automobiles. - Eh! vous commencez à m'échauffer, après tout, car
la science est bien pour quelque chose dans tous ces progrès, mais je
ne chercherai pas la difficulté et marcherai dans la poussière de la
route.
» - Ne parlez pas de la poussière! C'est l'hygiène de l'atmosphère
que vous entamez, poussières et fumées, désinfection et maladies
infectieuses; pas d'allusion non plus à la route, car les Ponts et
Chaussées sont très susceptibles et, même s'ils vous ignorent, vous
serez condamné par le service de la voirie. - Bon ! bon. Alors, je vais
examiner la vie même de l'homme et de l'espèce?
» - Arrière! ne touchez ni à l'école, ni à la pédagogie, ni à la pué-
riculture... - Parfait. Alors, voulez-vous que nous causions des
applications scientifiques là même où nous vivons?- Oui, bien, me
répond-on, mais pas un mot, de grâce, sur l'alimentation, ni des pro-
duits chimiques, ni de l'habitation et de son confort, ventilation,
chauffage, bains ... : tout cela, c'est l'architecture, l'hygiène. - D'ac-
cord, j'y vois clair. - Malheureux ! pas un mot sur la lumière, l'éclai-
208
Comment vulgarise-t-on?
rage électrique, tout cela est industriel ou commc~rcial. - Me voici
bien habillé. - Non. Non. Halte! ni soie, ni laine, ni coton -pas les
vêtements.
» Soyons sérieux. Pasteur serait bien surpris de vous entendre
dire que la soie n'est pas de la science. L'horlogerie dérive immé-
diatement de la mécanique, la photographie de la chimie, etc. La
logique m'a conduit, décidément, à un plan absurde, et j'avais bien
raison de le dire: La vraie science, c'est toute !'Exposition.»
Comme le matériel exposé n'a pas été consc~rvé, il n'est pas
simple, pour l'historien de la vulgarisation, de se faire une idée sûre
de ce qu'il présentait vraiment de l'extraordinaire diversité des
thèmes. Il existe, cependant, quelques catalogues publiés qui
décrivent un à un les modules de certaines expositions: nous utilise-
rons celui de !'Exposition spéciale de la ville de Paris (Exposition
universelle de 1878), celui du Pavillondesforêts (Exposition univer-
selle de 1889), celui de l' Exposition internationalede Rouen ( 1896)
et celui de !'Exposition internationalede Lyon (1914). Les modules
sont à la fois très riches en matériel de tous ordres et de toutes
dimensions, mais, autant que nous puissions le constater à travers
des écrits, pauvres en explications scientifiques directement assimi-
lables.
Dans des vitrines, on peut voir, tout d'abord, des livres, indispen-
sables à la communication scientifique. Par exemple, la Direction
des eaux et des égouts de la ville de Paris montrn les livres de son
directeur, l'ingénieur Belgrand (Le Bassin parisien aux âges anté-
historiques,Les Travauxsouterrainsde Paris, en trois volumes avec
Atlas). Les Rapportsà l'appui desprojets de correctiondes torrentset
Mémoires sur des questionsdiversesse rattachant aux travaux sont
mis à la disposition du public dans le cadre de l'EJtposition spéciale
sur la restauration des terrains en montagnes, au Pavillon des forêts
de 1878. Au Pavillon des forêts de !'Exposition internationale de
Rouen, les vitrines contiennent « des livres ayanlt trait à la sylvi-
culture, à la chasse ». De très nombreux objets révèlent l'importance
de la technique et de la science appliquée. D'un côté, on voit des
vannes de barrage, une série de types d'égout, la petite robinetterie
en bronze, des filtres d'épuration, de l'autre, des panoplies consti-
tuées par les multiples outils pour la culture et l'exploitation des
forêts et des collections de cartons vitrés renfennant « des objets
intéressants et instructifs » - « des insectes nuisibles partiellement
accompagnés de spécimens des dégâts qu'ils commettent ».
Sur les murs sont accrochés de multiples documents : des photo-
graphies, des tableaux et des graphiques, des dessins, des plans, des
209
Savants et ignorants
aquarelles. Le module 566 de la Direction des eaux et des égouts
(1878), portant sur les champs d'épandage de la plaine de Gennevil-
liers (au nord de Paris), associe un plan général, un « tableau don-
nant les types de conduites et de bouches de distribution avec la
quantité d'hectares soumis à l'irrigation, le tableau statistique don-
nant, pour une période de dix années, les éléments divers relatifs à la
composition des eaux d'égout et aux circonstances météorologiques
de l'exploitation, et deux aquarelles» (une vue générale de la plaine
de Gennevilliers et des procédés d'utilisation des eaux d'égout et
une vue générale de l'usine de Clichy). La maison Les Fils Deyrolle
fournit, pour le Pavillon des forêts de Rouen, des tableaux « contri-
buant à l'ornement des murs», constate le chroniqueur Henri
Gadeau de Kerville, mais ils sont aussi instructifs, car relatifs à la
dendrologie.
Au stand de l'astronomie de Lyon, « on voit les admirables photo-
graphies de la Lune, des planètes, des comètes si fugitives et si trou-
blantes et la belle série de photographies de l'observatoire du pic du
Midi ». « Comment tout citer ? », insiste Mascart, et il précise que
les photographies sont indispensables comme substituts de la réa-
lité, quand des objets ne peuvent être montrés :
« On a pu exposer d'excellentes photographies de l'astrolabe
d' Anticythère : cercle en bronze, roues dentées, mécanismes
complexes, rongés par les eaux et les crustacés, instrument de navi-
gation qui, dans un bateau naufragé, séjourna près de deux mille ans
au fond de la mer! C'est la première fois, en France, que le public
put contempler ce vestige d'une civilisation si lointaine et déjà si
industrieuse. »

Les remarques muséologiques ne sont jamais absentes. Ainsi, le


chroniqueur de l'exposition de Rouen précise encore:
« Quatre fenêtres captivaient les regards des visiteurs par les nom-
breuses photographies qui les composaient. Ces photographies, ces
diapositifs sur verre - pour employer le terme technique - représen-
taient des coins pittoresques de forêts normandes et particulière-
ment une collection d'arbres célèbres de notre plantureuse province.
[...] L'idée d'orner ainsi des fenêtres du pavillon avec des diapositifs
sur verre était certes fort heureuse et le public l'a hautement appré-
ciée; mais leur installation n'était pas à l'abri des critiques. La sin-
cérité m'oblige à dire que le groupement de ces photographies lais-
sait à désirer ; de plus, par suite de l'imperfection de leur montage,
l'humidité et le soleil avaient produit, dans la couche de gélatine de
plusieurs d'entre elles, des taches qui les déshonoraient. Je regrette
210
Comment vulgarise-t-on?
aussi l'absence de toute indication relative au suje1texposé. Montrer
un arbre célèbre sans mentionner le nom de l"arbre, sans faire
connaître les localités où les vues ont été prises, c'est leur enlever
une grande partie de leur attraction. Je voudrais pouvoir persuader
tous ceux qui exposent des photographies qu'en y joignant des ren-
seignements, même très courts, ils en décuplent l'intérêt. »

L'Exposition de 1889 est celle de l'utilisation des vues diora-


miques. De nombreux exemples sont décrits avec précision dans le
catalogue de la section réservée à la restauratio:n des terrains en
montagne. En effet, « pour représenter aussi complètement que pos-
sible les divers genres de travaux exécutés par le siervicedu reboise-
ment et donner une idée aussi exacte que possible des conditions
dans lesquelles on a dû opérer, l'on a eu recours à différents modes,
tels que plans topographiques, dessins de différents types, vues pho-
tographiques, dessins d'exécution, plans en relief et vues diora-
miques ».
« Ces vues sont au nombre de trois seulement à cause du vaste
espace qu'elles réclament. Les trois toiles ont une liongueuruniforme
de 8 mètres; la longueur cumulée des cordes de chacun de leurs arcs
s'élève à 32 mètres, leur développement se monte à 35 mètres, dont
15 pour la vue du milieu et 10 pour chacune des deux autres. Elles
sont placées à 10 mètres environ du spectateur qui en est séparé par
une chambre relativement obscure de 5 mètres die profondeur, sui-
vie d'un saut de loup de même dimension dont le talus sert à sup-
porter les plantations d'arbres résineux et les autre:s motifs appelés à
donner l'illusion de l'éloignement et à raccorder ainsi les premiers
plans avec la toile de fond. On a choisi les motifs de façon à donner
une idée aussi complète que possible des travaux exécutés, en vue de
la correction des torrents et de la consolidation dc~sterrains les plus
instables. Les trois vues dioramiques dont la de~icription suit sont
l'œuvre de M. Garin, artiste peintre à Paris, qui, après avoir par-
couru les hautes montagnes des Alpes et des Pyrénées pendant deux
étés consécutifs, a rendu avec un rare bonheur leur aspect si étrange
et si peu connu jusqu'à présent. »

Pour rendre compte de l'importance des problèmes relatifs à l'ali-


mentation en eau et des questions corrélatives d'hygiène et de méde-
cine qui se posent, la section « La cité moderne » de !'Exposition
internationale de Lyon propose un ensemble impressionnant :
- « une vue panoramique de la ville montrait l e profil des princi-
1

pales installations de son service par réseaux de distribution, les


211
Savants et ignorants
plans des puits de filtration, des maquettes représentant les deux
usines élévatoires, les nouvelles installations électriques, des puits,
des réservoirs » ;
- « dans un stand spécial, tous les administrateurs pouvaient
venir chercher d'utiles indications, soit pour doter leurs communes
d'installations bien conçues, soit pour étendre celles qui existaient
déjà»;
- « le 1erjanvier 1900, la municipalité lyonnaise rachetait la
concession de son service d'eau, afin de l'exploiter en régie directe:
cette exploitation municipale a donné de merveilleux résultats
financiers : des graphiques et une comparaison par l'image don-
naient aux visiteurs une idée exacte des recettes, des dépenses, des
bénéfices, de l'accroissement du nombre des abonnés et du volume
de l'eau distribuée»;
- « l'histoire si intéressante de l'adduction de l'eau à Lyon depuis
l'époque gallo-romaine n'avait pas été oubliée» ;
- « une salle spéciale était consacrée aux questions d'hydrogéolo-
gie et à l'étude des microbes des eaux. Plans, photographies et
maquettes se rapportaient à tous les problèmes connexes, protection
des sources et des cours d'eau, qualités de l'eau potable, analyses...
Le bureau d'hygiène de Lyon présentait une exposition extrême-
ment intéressante et suggestive: installation complète d'un labora-
toire de microbiologie avec microscopes, salles de projection ... ; à
côté, des grands panneaux décoratifs, des aquarelles, des photo-
graphies, des graphiques, des plans et des maquettes mettaient
admirablement en évidence les efforts et les résultats de la munici-
palité lyonnaise pour toutes les œuvres d'hygiène, vaccins, lutte
contre la tuberculose, puériculture, désinfection ... » ;
- « qu'il nous soit permis d'accorder une mention spéciale aux
fresques et photographies, gravures et dessins, maquettes et
reconstitutions qui traçaient l'histoire du bain à travers les âges».

Toutes ces expositions ne sont pas qu'industrielles et/ou scienti-


fiques : on y assiste à des spectacles, on y expose des œuvres d'art, on
y voit les produits et des images du monde entier, on dresse des
palais de carton. A l'Exposition de 1889, les fontaines lumineuses
fonctionnant à l'électricité ont au moins autant d'importance que
les schémas qui doivent habituer le grand public aux pouvoirs bien-
veillants de la Fée... Bref, c'est une foire culturelle et artistique. Les
compagnies de chemin de fer organisent pour les Français de pro-
vince des « trains de plaisir» : pour le public, et là plus qu'ailleurs,
ce plaisir passe, sans doute, avant l'idée d'aller se faire « vulgari-
212
Comment vulgarise-t-on ?
ser ». L'un des clous des « attractions scientifiques » pourrait bien
être le voyage interplanétaire en fusée, le Stellarium, de l'ingénieur
Charles Gamain, en 1937, qui mit au point « un éclairage inédit
digne des Mille et Une Nuits, à base de lumière noire », pour prome-
ner les voyageurs des bords de la Lune aux canaux de Mars.

Enfin, et ce n'est probablement pas leur moindrie importance dans


l'histoire de la vulgarisation des sciences, ces expositions ont eu
souvent des conséquences aussi directes que durables :
- en tant que telles, elles ont permis la diffusion de techniques de
vulgarisation : les moyens de communication ont largement bénéfi-
cié de la publicité de la visite d'Edison à l'Expo:sition de 1889 ou
d'une mise en commun des améliorations de l'imprimerie ;
- des grands musées scientifiques comme le Parc zoologique, qui
fait suite à l'Exposition coloniale de 1931, et le palais de la Décou-
verte, morceau de la Galerie des machines de l'Exposition univer-
selle de 1937. Mais il y eut aussi des échecs: aprè1;l'introduction de
l'hygiène à la classe 64 de !'Exposition universelle de 1889, les hygié-
nistes penseront sans succès pouvoir créer un musée d'hygiène, à
l'image de celui de Saint-Pétersbourg, créé en 1864 ;
- de nombreuses revues paraissent dans la suite~même des expos,
comme !'Annuaire scientifique de Rambosson;
- la remise de prix est souvent invoquée à titre publicitaire par
ceux qui les reçoivent (des éditeurs, comme Hachette, la société
Franklin, des fabricants de jouets);
- des écrits de tous ordres profitent de l'événement: les caricatu-
ristes, les romanciers, les poètes (Antoine-Gaspard Bellin écrit
60 000 vers pour son Poème didactique consacré à /'Exposition de
1867, Eudoxie Dupuis propose La Promenade de deux enfants à
/'Exposition de 1889, exposition que ne peut manquer de visiter
aussi La Famille Fenouillard, de Christophe) et ... les rédacteurs de
rapports, donnent une masse de documents.

A côté de ces expositions nationales ou internationales de grande


envergure, de nombreuses expositions thématiques ont lieu dès le
milieu du x1xesiècle. Elles sont organisées par des groupes qui
espèrent, grâce à elles, le développement de leur branche : en 1881 a
lieu, à Paris, la première Exposition internationale de l'électricité
organisée par « les électriciens » - quelques centaines de milliers de
visiteurs ; plusieurs expositions sur les insectes si:,déroulent (1865,
1868, 1872, 1880, 1883) sous la houlette de la Société centrale d'api-
culture - « le tourniquet accuse plus de 21 000 visiteurs payants en
213
Savants et ignorants
1883 et on peut compter autant de non-payants » alors que « le
pavillon, à l'extrémité du Luxembourg, est bien petit»; à partir de
1909 et tous les deux ans, l' Aéro-Club de France prend l'initiative
du Salon de la locomotion aérienne - en 1932, 600 000 visiteurs.
Les présentations sont assez semblables à celles des Expositions uni-
verselles ou internationales et soulèvent des problèmes identiques.
Ainsi, en 1880, le jury de l'exposition des insectes « accorde une
médaille d'argent à M. Lesueur qui a eu l'heureuse idée de placer au-
dessus de chacune de ses cages une série d'étiquettes donnant des
renseignements fort utiles sur la nourriture et l'habitation de l'es-
pèce d'animal qui y est enfermé » ; en 1883, l' « abeille d'honneur»
revient à M. Savond, qui a accompagné sa collection remarquable
d'un grand nombre de jolies aquarelles. Enfin, en 1872, « à tout sei-
gneur tout honneur! » car, à l'entrée, on peut trouver« sur une table
modeste, les cahiers, la plupart très intéressants, envoyés par un
grand nombre d'instituteurs, grâce auxquels ils apprennent à leurs
élèves à prendre soin des précieuses mouches et à en tirer tous les
résultats dont la science moderne leur fournit les moyens ». Enfin,
!'Exposition de 1872 souffre du défaut de spectaculaire:« Non seu-
lement les insectes vivants nous ont manqué, mais les automates
eux-mêmes nous ont fait défaut. Il nous a manqué la mouche artifi-
cielle de M. Marey, merveille qui eût été une des gloires de notre
exposition. »

3. Les spectacleset fêtes scientifiques


Au xvme siècle se développent les premières entreprises de spec-
tacles scientifiques à la foire Saint-Laurent, en été, à la foire Saint-
Germain, au printemps, ou au Palais-Royal, à Paris, pour ne citer
que les champs de foire les plus connus. Parallèlement à ces spec-
tacles forains, la science et le plaisir scientifique partagé sont le
centre plus ou moins clairement exprimé de nombreuses tètes.
1. La sciencesur les champsdefoire
Si, au cours des siècles, ces diverses entreprises ne peuvent être
reconnues comme des modèles de vulgarisation vraiment scienti-
fique, elles auront eu néanmoins une importance considérable.
Grâce à elles, la diffusion des sciences atteint un large public popu-
laire, sans doute le plus populaire et le plus large de tous les publics
qu'elle convoite ... Sur ce point, un académicien du début du xxe
siècle, Paul Hervieu, est catégorique :
214
Comment vu/garise-t-on?
« Par leur initiative, les groupes se forment autour des tables
d'électricité, des appareils qui renseignent sur la chaleur du sang,
des justes balances, des vues historiques et scienltifiques » et, parmi
ces groupes, il note « les petits-bourgeois, les jardiniers, les jeunes
gens qui préparent leur baccalauréat, les instituteurs en retraite,
toutes les classes de la hiérarchie sociale».
Les entrepreneurs de spectacles scientifiques, exerçant leur métier
sur les champs de foire, se font tour à tour démonstrateurs physi-
ciens, physiciens prestidigitateurs, ingénieurs mécaniciens ou
conservateurs de musées d'anatomie : ils exhibent et dévoilent
toutes les applications modernes de la science. La façon de procéder
des entrepreneurs du xvme siècle est simple : misant sur le merveil-
leux, le foudroyant ou le nouveau, ils se nourrissc:nt des expériences
qu'un public plus sélectionné pouvait apprécier dans les cabinets
scientifiques de l'abbé Nollet, de Sigaud de La Fond, du physicien
aéronaute Charles (l'un des premiers collaborateurs du Conserva-
toire des arts et métiers) ou de Mme du Châtelet. Mais,« conformé-
ment à leurs statuts qui qualifient ainsi leur but : instruire en amu-
sant», ils s'arrangent pour satisfaire« le peuple, plus curieux encore
que badaud», écrit Jules Hoche, dans Paris illustré (3 septembre
1887). La rationalité cachée intéresse, estime Jules Lemaître, cri-
tique de théâtre et visiteur occasionnel des champs de foire. Hoche
résume les intérêts du visiteur de la fin du x1xe siècle : « Les expé-
riences d'électricité amusante le plongent dans d'ineffables délices ...
Il s'intéresse énormément au fonctionnement des grandes houillères
de Belgique, aux diverses phases d'un accouchement moulé en cire
et fonctionnant à la vapeur.» Physique, mécanique, technique et
anatomie sont les quatre composantes principalies du musée forain
des sciences et des techniques : en fait, ce sont les points d'accroche
de tout visiteur, à quelque époque qu'il appartienne. Quelques
tableaux, inoubliables et essentiels, méritent d'être peints.
Le physicien Noël, par exemple, avait un cabinet-baraque foraine
sur le boulevard du Temple. Il y exploitait les efliets « magiques » de
l'aimantation et de l'électricité.
« Le sieur Noël vient de faire la découverte d'un fluide au moyen
duquel il est parvenu à faire les vrais cadrans de communication.
Ces cadrans se portent où l'on veut et néanmoins se répondent l'un à
l'autre. On peut les comparer avec les effets que produisent l'aimant
et l'électricité ; cependant ils ne tiennent rien de ces deux fluides, ce
qu'on peut éprouver avec une boussole. Le sieur Noël, par l'effet du
nouveau fluide, démontre plusieurs autres expériences de physique
récréatives et amusantes pour l'exécution desquf:lles il construit lui-
même les machines. »
215
Savants et ignorants
Le langage de l'annonce des expériences de Noël nous est peu
compréhensible, mais il suffisait pour attirer les spectateurs qui se
précipitaient dans son cabinet de onze heures du matin à onze
heures du soir, en 1780.
Nombreux aussi étaient les spectateurs qui assistaient aux présen-
tations des multiples spectacles mécaniques de la deuxième moitié
du xvme siècle. Le premier automate exposé au public, et qui lança
cette véritable mode, fut sans doute celui de Jacques de Vaucanson,
en 1738: son Flûteur automate circula dans les principales villes de
France. Vaucanson réalisa aussi un extraordinaire Canard imitant
les grandes fonctions naturelles. Le prospectus d'exhibition du
Canard, hélas ! aujourd'hui disparu, révèle les grandes connais-
sances anatomiques et physiologiques de son constructeur - qui
avait suivi des cours au Muséum dans sa jeunesse. A la mort de Vau-
canson et légués par lui au roi, tous ses automates se retrouvèrent
dans le cabinet de physique de Louis XVI, à Versailles, cabinet fai-
sant partie des Menus Plaisirs : certains poursuivent leur carrière,
enfermés, depuis la Révolution, au Musée des arts et métiers, à
Paris.
A l'instar du Flûteur de Vaucanson, de très nombreux automates
musiciens étaient mis en scène. Par exemple, « un spectacle repré-
sentait la boutique d'un épicier et le marchand assis dans son
comptoir. On voyait cet automate se lever, fermer et rouvrir sa bou-
tique et apporter aux spectateurs les marchandises qu'ils désiraient,
telles que thé, café, sucre ». Le succès de son spectacle, appelé Les
Ouvriersautomates,allant grandissant, Bourgeois de Chateaublanc,
« ingénieur privilégié du roi pour les réverbères», est obligé de trou-
ver un lieu pour satisfaire un public de plus en plus nombreux. Il
donne d'abord ses représentations dans une salle du rez-de-chaussée
d'un hôtel particulier, puis, deux ans après, en 1748, à la foire Saint-
Germain.
Plus près de nous, la maquette animée des usines du Creusot nous
fournit un excellent exemple des grandes qualités de ce genre de
musées mécaniques. L'appellation « maquette animée des usines du
Creusot» cache, en effet, un petit chef-d'œuvre à la fois technique et
ethnologique, à la fois pédagogique et spectaculaire. Elle est l'œuvre
de Joseph Beuchot, contremaître aux forges de Fraisans, proches du
Creusot et des usines Schneider. Cette usine miniature commença
d'être construite dans les vingt dernières années du x1xesiècle et fut
parachevée dans les premières années du xxe siècle. Elle représente
les forges et ateliers de construction du Creusot et nous montre les
différentes étapes du travail du fer au temps de la grande industrie.
216
Comment vulgarise-t-on?
Jusqu'à la Première Guerre mondiale, Beuchot est du« voyage»,
mais le prospectus de son attraction révèle la vol1ontéexplicitement
pédagogique de l'homme :
« En visitant l'usine, les personnes les plus étrangères à la métal-
lurgie et à la mécanique comprennent par quelle:sphases multiples
passe le fer avant que d'arriver de l'état de lin~:ot brut à celui de
rails, de solives pour planchers ou tôles pour coque de navire. »

Progressivement, pourtant, après la disparition de Joseph Beu-


chot ( 1920), son fils Henry va en faire un produit de plus en plus
forain et de moins en moins pédagogique : « Deux statues parti-
culièrement dénudées encadrent l'entrée, quatre commentaires
brefs - Miniature - Merveille - Précision -- Chef-d'œuvre -
masquent progressivement les origines techniquei; de la maquette [le
titre en était, jusqu'alors, Ateliers et Forges du .Creusot].» Enfin,
après 1950, toute référence à ses origines précis:es a disparu: l'at-
traction devient Les Aciériesde Lilliput puis, tout simplement, Les
Lilliputiens. Ainsi, on ne vient plus lire dans la maquette comme
dans une encyclopédie populaire des techniques, on n'y vient voir
que « les cinquante plus petits ouvriers du monde ». En 1983, deux
cents ans après les automates de Vaucanson, l'u1;ineminiature ter-
mine sa course de moins en moins pédagogique et de plus en plus
ludique figée dans une salle de musée.
« Pédagogique » est aussi l'adjectif qui convient aux musées ana-
tomiques circulant sur les principaux champs de foire entre 1850 et
1914. Pour annoncer cette volonté, le catalogue du plus célèbre
d'entre eux, celui du Dr Spitzner, avançait, en exergue, la devise
d'Ambroise Paré:« Homme, apprends à te connaître.» Une Vénus
anatomique, composée de quarante pièces, étaiit le clou du spec-
tacle:« Un assistant en démontait les organes, soutenu par un bril-
lant vocabulaire scientifique. » Certes, le musée Spitzner étalait de
nombreuses cires ou pièces anatomiques destinéf:s à satisfaire l'atti-
rance du public pour le spectaculaire, le monstrueux et le bizarre
(opération césarienne, monstre double ou embryon pétrifié). Mais,
signe de son époque, il ne négligeait rien ni des campagnes hygié-
nistes ni des progrès de la science moderne : la stéatose alcoolique,
la surcharge adipeuse du cœur, les maladies vénériennes (visibles en
salle réservée), la dentition et la carie dentaire côtoyaient des images
de Pasteur vaccinant le jeune Alsacien Meister ou de Charcot ensei-
gnant à l'hôpital de la Salpêtrière, les tumeurs cancéreuses, la peste
bubonique ou la mort par le choléra asiatique et son bacille en vir-
gule, tout juste découvert par Koch (1884).
217
Savants et ignorants
Deux derniers exemples exceptionnels, l'un par son impact,
l'autre par la personnalité du metteur en spectacle.
Quelques lignes, quelques noms, une date suffisent pour témoi-
gner de la grande importance qu'ont eue les fêtes foraines dans la
diffusion des sciences. « Le 28 décembre 1895, les frères Lumière
arrivant de Lyon présentaient pour la première fois leur invention,
" le cinématographe Lumière " dans le sous-sol du Grand Café, bou-
levard des Capucines », raconte l'historien des fêtes foraines,
Jacques Garnier. Cet événement n'eut pas tout de suite le retentisse-
ment que l'on pouvait en attendre. Ce sont deux hommes liés au
monde des forains qui permirent son développement et sa... vulgari-
sation : Georges Méliès et Charles Pathé. Méliès était, à cette
époque, directeur du théâtre Robert-Houdin:« Il pratiquait depuis
longtemps tous les trucs possibles à la lanterne magique [et] se lança
aussitôt dans la production cinématographique. » Charles Pathé,
« qui possédait également un appareil voisin du cinématographe, ne
tarda pas à se placer sur les rangs de la concurrence du nouveau sys-
tème de projections animées » : il avait lui aussi une bonne expé-
rience de la fête foraine, puisqu'il avait promené sur les foires, au
moment où c'était une nouveauté, un phonographe et quelques rou-
leaux de cire qu'il faisait entendre, au moyen d'écouteurs (et pour
deux sous), à plusieurs personnes à la fois.

Quant à l'ingénieur Georges Claude, c'est au Luna-Park de Paris


qu'il trouve une scène pour s'exprimer et démontrer ses découvertes
au début du xxe siècle, estimant qu'ainsi la science va plus directe-
ment du producteur au consommateur. Georges Claude, en effet,
ancien élève de l'École de physique et chimie de Paris, comme bien
d'autres grands physiciens de l'entre-deux-guerres (Paul Langevin,
par exemple), y tient un stand bien particulier. Ingénieur de grande
qualité, fondateur de la société L' Air liquide après ses travaux sur
l'air liquide (1902), puis de la société Claude après ses travaux sur le
néon ( 1930), Claude est aussi connu par sa volonté de vulgarisation.
Mais il veut aller plus loin : il vise un public plus important encore.
Ce grand public, Claude n'hésite pas à aller le chercher là où il se
trouve, dans un « parc d'attractions», par exemple, en 1910, où il
tient lui-même un stand intitulé « Scientia ». Il y montre les éton-
nantes propriétés de l'air liquide et des fantasmagories aux couleurs
nationales dispensées par des tubes au néon ou au mercure. Don-
nant encore plus de réalité à la remarque du chroniqueur du Paris
illustré, quant à l'intérêt et aux visiteurs de foires, « c'est même
parmi ces badauds qu'il recrute un de ses futurs collaborateurs dans
218
Comment vulgarise-t-on?
la société Claude ». Claude reste cependant un cas unique dans l'his-
toire de la diffusion des sciences.

Amuser et instruire, amuser pour instruire, la le,çonde sciences est


bien là à tout instant, même si elle sait se faire la plus discrète pos-
sible. Ainsi, les expériences de l'entrepreneur Lagrelay, annoncées
par voie d'affiche pour le lundi 10 juillet 1747, sont un modèle pour
de nombreuses autres tentatives de ce genre :
« Par la permission de M. le Lieutenant général de police. Expé-
riences de l'électricité physique à la foire Saint--Laurent. Le sieur
Lagrelay fait publiquement toutes les expérienc:es de l'électricité,
l'attraction, la répulsion, la suspension de l'or, les étincelles simples
et foudroyantes, les étincelles tirées de la surface de l'eau, celles qui
mettent le feu à l'esprit de vin ... Il communique l'électricité à un
grand nombre de personnes à la fois et si loin que l'on souhaite,
enfin il fait voir généralement tous ces phénomènes merveilleux qui
ont paru en Hollande, en Angleterre, en Allemagne et en France, et
plusieurs autres nouvelles expériences qui n'ont pas encore paru ...
l'on fait voir plusieurs beaux phénomènes d'électricité avec la nou-
velle Danse des pantins et la Course des vaisseaux électriques. »
Voilà pour le côté amusement, voilà pour la co11cessionau specta-
culaire. Mais Lagrelay et ses collègues vont plus loin et se trans-
forment en démonstrateurs de physique, lorsque, comme le révèle la
seconde partie de l'affiche, « l'on démonte aussi plusieurs pièces de
physique et mécanique, fort amusantes, à la portée de tout le
monde ... L'auteur démontera la mécanique de: toutes les pièces
après les représentations, et l'on fera voir ces esprits invisibles, qui
satisfont entièrement tous les connaisseurs ».

En proposant de faire, pour terminer le spectacle, le démontage


devant le public des pièces qui constituent les jeux mécaniques,
Lagrelay manifeste incontestablement une certai:ne volonté pédago-
gique. L'auteur termine même le boniment de son affiche par une
vision résolument rationaliste des « esprits invisibles ». Les éten-
dards mêlés de l'instruction et de l'amusement, du merveilleux et du
pédagogique flottent au-dessus des activités de la majorité des entre-
prises de spectacles scientifiques. A la fin du xvnf siècle, certains,
comme E. G. Robertson, tentent même de tracer des frontières
déontologiques précises au métier. Robertson, avant d'être aéro-
naute, s'est illustré par la mise en place de fantasmagories, et c'est à
ce titre qu'il nous intéresse ici. Usant des procédés les plus divers -
lanternes magiques, gaz, glaces, mannequins -, il épouvantait son
219
Savants et ignorants
monde, quelques années après la Terreur, avec des scènes parti-
culièrement macabres : le fantôme de Robespierre revenait ainsi
hanter la salle du couvent des capucins, spécialement aménagée.
C'est la composante magique, extraordinaire, spectaculaire des
expériences physiques qui est ici à l'œuvre. Mais il protestait éner-
giquement quand on ne voyait dans ses œuvres que tours de magie :
il ne comprenait pas que l'on puisse s'évanouir devant ses trucages
qui n'étaient qu'ingénieuse physique. Fulgence Marion, un vulgari-
sateur de la fin du x1xesiècle, peut alors reconnaître, en Robertson,
un ... vulgarisateur, dans ce combat pour la rationalité et la science :
« L'éclat que ces séances produisaient est peut-être unique dans
l'histoire, il dépasse le mystérieux enthousiasme que Cagliostro et
Messmer avaient su éveiller autour de leur nom. [En effet], l'esprit
dans lequel agissait le physicien était tout opposé au leur et, loin de
chercher à répandre l'obscurité autour de ses actions, il s'efforçait au
contraire d'établir aux yeux de tous l'absence de toute cause occulte
et l'action seule des procédés scientifiques. »
Tous« les directeurs de nos théâtres forains sont de grands vulga-
risateurs», généralise alors le journaliste Jules Hoche, en 1887 : « Ils
savent que le peuple imiterait volontiers l'enfant qui ouvre sa pou-
pée pour voir ce qu'il y a dedans, [ils savent qu']il trépigne de joie
quand on lui montre un automate et qu'on lui en dévoile le méca-
nisme ensuite. »

2. La scienceenfëte
Chaque époque, à chaque occasion, a su exploiter la science qui
lui était contemporaine pour rehausser le piquant de certaines célé-
brations: la science n'est alors qu'un objet parmi d'autres qui assure
le succès des réjouissances collectives. Ce qui n'empêchait pas, par
ailleurs, que la science devienne aussi le sujet de tètes explicitement
données en son honneur.
En 1662, par exemple, Louis XIV commença l'installation de la
plus fastueuse des ménageries de son temps : la ménagerie de Ver-
sailles. C'était, avant tout, un établissement d'apparat qui servait à
amuser la Cour et les grands personnages de passage. On rejoignait
la ménagerie par le Grand Canal à bord d'une flottille de gondoles et
de frégates, des musiciens suivaient dans des chaloupes. Quand
Louis XIV n'était pas là, et après s'être munis de billets,« les bour-
geois et le simple peuple avaient aussi la liberté de venir admirer les
animaux». Ainsi, parmi les visiteurs, La Fontaine, Boileau, Molière
et Racine, comme l'explique La Fontaine lui-même dans la préface
de Psyché, déambulèrent ensemble dans la ménagerie et y trou-
vèrent l'occasion de« faire un peu de philosophie».
220
Comment vulgarise-t-on?
A y regarder de près, pourtant, la science ne s'avance pas aussi
cachée par le faste qu'on pourrait le croire. Les méinageries - et celle
de Versailles, en particulier - ont joué un rôle non négligeable dans
les recherches sur l'acclimatation. La mort des anilmaux permettait
aussi différents travaux d'anatomie ... Mais, sur ce plan également, le
spectacle reprenait bien vite ses droits, comme en témoigne cette
description de la dissection de l'éléphant du roi dlu Portugal, mort
en 1681 :
« Jamais peut-être la dissection anatomique ne::fut si éclatante,
soit par la grandeur de l'animal, soit par l'exactitude que l'on
apporta à l'examen de ses parties différentes, soit ei11finpar la qualité
et le nombre de ses assistants. [...] On avait couché le sujet sur une
espèce de théâtre assez élevé ; le roi ne dédaigna pas d'être présent à
l'examen de quelques-unes des parties.»

C'est aussi à la frontière de la fête et de la science que se situe la


présentation d'un petit Nègre blanc, dans les salons, sur les champs
de foire, dans les fêtes, en 1744. Ce Nègre blanc, qui « amusa les
curieux, exerça [aussi] une influence sur les philos<>phes». Le physi-
cien Maupertuis, qui s'intéressait beaucoup aux problèmes d'héré-
dité (et un Nègre blanc ne pouvait être qu'un cas iintriguant, à cette
époque !), en profita pour écrire sa Dissertationphysique à /'occasion
du Nègreblanc,qui devint, dans une édition plus tardive (1752), son
célèbre ouvrage Vénusphysique.
Au cours des fêtes organisées dans le cadre des Menus Plaisirs,
sous Louis XVI, les feux d'artifice tirés par les frères Ruggieri
tenaient toujours une place de choix. Mais, dans les années 1780,
ces feux ne disposaient que de deux coloris: l'or et l'argent. Les
frères Ruggieri contactèrent alors Lavoisier lui-m1êmequi entreprit
la recherche de différents procédés pour obtenir des feux colorés.
Grand amateur de spectacles lui-même, Lavoisic,r prit un certain
plaisir à cette recherche dirigée, qui, finalement, fit aussi progresser
ses connaissances sur les sels métalliques ...
Comme Louis XVI, Bonaparte eut le goût de chercher dans la
physique des éléments permettant d'augmenter le faste de son cou-
ronnement. C'était la grande vogue des ballons, et le plus célèbre des
aérostiers des fêtes publiques était Jacques Garnerin. On le sollicita
pour mettre en place, le 16 décembre 1804, un « ballon perdu », un
ballon sans guide, chargé d'aller porter, au gré d(:s vents, la bonne
nouvelle, celle du couronnement de Napoléon 1er.Pour ce faire, le
ballon devait emporter dans les airs, au milieu des feux d'artifice,
une couronne impériale illuminée de trois mille vc,rres de couleur et
221
Savants et ignorants
une inscription : « Paris, 25 frimaire an XIII, couronnement de
Napoléon rr par S. S. Pie VII.» L'opération se déroula comme
prévu. Mieux même : par le fait de vents étonnamment favorables,
le ballon alla jusqu'à ... Rome, signe évident du destin, puisque, au
même moment, Pie VII était à Paris et que, quelques années plus
tard, Napoléon devait recevoir aussi la couronne de roi d'Italie.
Hélas ! pour Garnerin, dans la banlieue de Rome, le ballon, perdant
de l'altitude, s'accrocha au tombeau de ... Néron. Comme le note
l'aéronaute et spécialiste de l'histoire de !'aérostation Dupuis-
Delcourt, « les journaux italiens, qui n'étaient pas soumis à une cen-
sure aussi rigoureuse que les feuilles françaises, racontèrent inno-
cemment la chose; [mais] certains y ajoutèrent des réflexions déso-
bligeantes pour l'empereur». Ces réflexions vinrent aux oreilles
impériales, et Garnerin fut remplacé, comme aérostier officiel, par
Mme Blanchard. Éole vengea cependant Garnerin de sa disgrâce : le
ballon perdu lancé par Mme Blanchard pour célébrer la naissance
du prince, le 20 mars 1811, s'arrêta avant Reims ...
Les tètes aéronautiques organisées pour la gloire de Napoléon
laisseront de moins en moins de place à la science. Dès 1803, E. G.
Robertson, qui travaille avec Garnerin en Russie, se plaint au pré-
sident de la Société impériale de Saint-Pétersbourg : « Depuis long-
temps, les ascensions, si coûteuses pour les physiciens, ont été sacri-
fiées à la frivolité et à l'amusement de la multitude tandis qu'elles
pourraient avoir un but plus noble et plus utile, celui d'ajouter quel-
que chose à nos connaissances météorologiques et physiques. »
A partir de la deuxième moitié du x1xesiècle, les progrès de la
science vont permettre des attractions nouvelles, dans les tètes, mais
aussi sur les champs de foire. « L'industrie du vertige » a largement
profité, pour ses manèges, ses balançoires et autres montagnes
russes, de l'usage grandissant de la vapeur et de l'électricité: banali-
sant cet usage, elle a aussi participé à la vulgarisation de ces tech-
niques modernes - ce qui n'est pas son moindre rôle social. Le xxe
siècle ne sera pas en reste: les« nouveautés mécaniques» abondent
au parc des attractions, lors de !'Exposition universelle de 1937. Le
chroniqueur de la revue Sciences et Voyagesdit son étonnement
devant l'ingéniosité et la complexité que ces nouveautés peuvent
atteindre:
« Bien rares, même parmi les ingénieurs, sont les visiteurs qui
connaissent les dessous techniques de cette architecture de rêve,
destinée à tomber comme les feuilles au prochain hiver. Un quartier
particulièrement vivant, le parc des attractions, installé sur l'espla-
nade des Invalides, mérite notre attention. Ici la matière n'est pas
222
Comment vulgarise-t-on?
inerte, mais semble prise de folie : les nacelles du Looping élec-
trique, le Scenic Railway, surnommé Cyclone, construit sur des pins
rouges d'Oregon dont la devise est" Je plie, mais je! ne romps pas",
le Perbalum, qui renverse dans l'espace ses deux grandes roues ani-
mées d'une double rotation complexe. »

Mais, d'objet permettant la fête, la science elle-même peut deve-


nir, plus directement, le sujet de la fête. La science se pare alors des
attributs de la festivité: joie et vénération, rire et espoir, agapes et
chansons, parfois excès, rarement caricature et défiance.
L'événement scientifique digne d'être célébré peut n'être que cir-
constanciel. Dans la deuxième moitié du xvme sièicle, par exemple,
l'inoculation préventive de la variole aux nobles c!st régulièrement
suivie d'un défoulement général lorsque les inoculés ont recouvré la
santé. Ce défoulement populaire est à la mesure die l'angoisse qui a
dominé le temps de la maladie, dont les diff érent,es phases ont été
décrites dans la presse. La guérison des enfants du duc d'Orléans -
qui ont été inoculés par le célèbre Dr Tronchin, en 1756 - « marque
le signal d'une série de festivités au milieu d'un enthousiasme indes-
criptible », écrit Pierre Darmon, dans son histoire de la variole : des
feux d'artifice sont tirés, des Te Deum sont chan1tés, des vers sont
composés par milliers, des brochures satiriques circulent (L 'Inocula-
tion du bon sens).On parle de« tronchinades ». Des gadgets arrivent
sur le marché de la mode : le « bonnet à l'inoculation », « dont les
rubans, semés de pois, imitent les pustules de la pi~tite vérole», des
« poufs à l'inoculation », à la symbolique évocatrice de la guérison
du jeune roi Louis XVI en 1774 - « un soleil l,evant, un olivier
chargé de fruits le long duquel grimpait un serpen1tqui s'entortillait
autour d'une massue garnie de guirlandes de fleurs ».
Tout aussi circonstancielle est l'arrivée de la girafe envoyée par le
pacha d'Égypte (Méhémet-Ali) au roi Charles X, en 1826. C'était la
première girafe qui ait jamais paru vivante en France. On imagine
l'émoi des Français - et les fêtes - le long de son trajet de Marseille
(14 novembre 1826) à Paris (30 juin 1827). « Ul1leescorte de gen-
darmes, relayée dans chaque canton, protégeait la girafe contre les
entreprises de la foule massée sur son passage. » Le sommet de la
liesse populaire fut évidemment atteint le 9 juillet 1827 : la girafe est
présentée au roi en son château de Saint-Cloud. Accompagnée par
les professeurs du Muséum, couronnée de fleurs, revêtue d'un man-
teau de cérémonie, la girafe reçoit, du creux de la main du roi, des
pétales de roses ! La chronique raconte aussi que Bory de Saint-
Vincent, naturaliste qui eut son heure de gloire, « enfermé pour
223
Savants et ignorants
dettes à la prison de Sainte-Pélagie, proche du Jardin des plantes,
obtint que l'on fit monter la girafe sur le labyrinthe [lieu élevé du
jardin] pour qu'il pût l'examiner avec une jumelle». Comme pré-
cédemment,« on consacra [à l'événement] des articles de presse et
des chansons » pour célébrer le nouvel objet du culte de la science :
la mode, « dispensatrice de gloire » au même titre que la presse,
inventa « la robe à la girafe, le chapeau à la girafe, le peigne à la
girafe; Nevers eut des faïences polychromes, Épinal, des images
enluminées », il y eut des bronzes. Enfin, une médaille figurait l'ani-
mal, avec pour légende: « Le 30 juin 1827, sa Grandeur la Girafe
fait son entrée à Paris, il n'y a rien de changé en France, il n'y a
qu'une bête de plus » - le graveur avait employé « les mêmes termes
que Monsieur, comte d'Artois, en 1814, à son retour d'exil ».

Cependant, au-delà du simple événement, les fêtes de la science


peuvent devenir celles de la Raison. La plus célèbre de ces fêtes est,
évidemment, celle que décida Robespierre pour le 9 thermidor an II
(1793). La science est directement impliquée dans les cérémonies.
En effet, le décret de création du Muséum national d'histoire natu-
relle vient d'être promulgué et l'essentiel de ses collections va prove-
nir des collections confisquées aux grands du royaume. Au nombre
de celles-ci, les plus riches de l'époque sont les curiosités et la ména-
gerie des princes de Condé, en provenance du château de Chantilly.
Les journaux précisent ce que doit être l'organisation du cortège:
« Fête de la Liberté et entrée triomphale des objets de sciences et
d'art. A neuf heures du matin, tous les citoyens invités à composer le
cortège se réuniront sur la rive gauche de la Seine, près le Muséum
national d'histoire naturelle. La première division du cortège est
consacrée à l'histoire naturelle. Les chars défilant entre deux rangs
de professeurs et d'élèves portent des minéraux, des graines, des
végétaux étrangers. Le cinquième, un lion d'Afrique, le sixième, une
lionne, le huitième, un ours de Berne. Viendront ensuite deux cha-
meaux et deux dromadaires. »

Un siècle plus tard, en 1895, la science est de nouveau menacée.


« On avait cru aux pouvoirs de la science et espéré qu'elle allait gué-
rir la société de tous ses maux, résoudre les problèmes de l'origine de
l'homme et de son destin. » « Parlerons-nous de la banqueroute de
la science ? », s'interroge le critique littéraire Ferdinand Brunetière
dans La RevuedesDeux Mondes.Pour la gauche laïque, la libre pen-
sée, une réponse doit être à la mesure de l'attaque. Le chimiste et
homme d'Etat Marcelin Berthelot porte la querelle devant le grand
224
PANOPLIEDU VULGARISATEUR

Les trois automates de Vaucanson, gravure de 1738 (B . N.).


L'ingénieur Perdonnet donnait des conférences
à l'Association polytechnique (L' Illustration,
1861). En flânant
... et Christophe (Georges Colomb) parlait à la
TSF ... (Bibliothèque de l'INRP) . à travers la Science
*
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(Muséum d'histoire naturelle de Rouen, document Maryline Cantor) .

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Une vue sur verre projetée au


cours d'une conférence sur l'aé-
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du PetitSaint-Thomas RUE OIJ 8AC1 PARIS

LUNDI 1 '" DÉC:,:EÇJY.J:ERE

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Extraitd'un catalogue de jouets scientifiques ... el autres (L'Iiiustration) .

Télégraphe d'enfant, type Bréguet, vers 1880


(Bibliothèque de J'INRP).
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Un document réconfortant sur la fréquentatio n de la Galerie de zoologie du Mus éum national


d'histoire naturelle, de 1889 à 1893 (Archives nationales) ,
Opération césarienne, figu:re de cire présentée au
Grand Musée anatomique du Dr Spitmer, vers 1880
(coll. M. Bruynoghe) .

Un des panneaux de }'Exposition internationale de


Lyon, 1914, reproduit dans La Science à l'Ex-
position de Jean Mascart (1916) (Bibliothèque de
l'INRP).

ALIMENTATIOl'iEN EflQ OE Lfl ~PULflTION LYONNfllSE


en 1888 en 1914

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La Grande Machine électrostatique du Palais de la Découverte, 1937 (photo Palais de la Découverte) .
Comment vulgarise-t-on?
public. On organise sous son patronage le Banque:t de Saint-Mandé,
le 4 avril 1895. Parmi les huit cents convives qui participent aux
agapes de l'Union de la jeunesse républicaine (et scientifique), on
note la présence d'Émile Zola, de Georges Clem1enceau,de l'astro-
nome Camille Flammarion, du biologiste Edmond Perrier, du phy-
sicien d' Arsonval, de cinquante sénateurs, de soixante-dix députés
et d'un grand nombre de conseillers municipaux t~tde personnalités
du monde des sciences et des arts. Les quotidiens de tout bord, Le
Figaroen tête, Le Gil Blas..., mobilisent les foules des deux camps.
Mais, il faut bien l'avouer, ce banquet - malgré le menu et les dis-
cours soignés - ne fut pas suivi d'une grande liesse populaire.
La mort d'un grand savant, ou le cinquantenaire de sa mort, ou le
centenaire de sa naissance, ou le bicentenaire de sa mort, etc., sont
autant d'occasions de rendre hommage à l'homme: et à son« génie»,
mais aussi à tous les « vieux créateurs des antiques cosmogonies qui,
à travers les siècles, lentement, ont édifié la science moderne ». Les
différentes festivités sont évidemment empreintes de la plus grande
solennité. Les plus marquantes sont celles qui, à la fin du x1xeet au
début du xxesiècle, ont entouré les funérailles nationales de Pasteur
ou de Berthelot. Les cérémonies pour le centenaire de la naissance
de Berthelot vont durer du 23 octobre au 26 octobre 1927. Au pro-
gramme : réception dans les salons de la Sorbonne et à l'Hôtel de
Ville, expositions, cérémonie commémorative au Panthéon, soirée à
l'Opéra, discours, odes et, bien sûr, lunch à Chanltilly et banquet au
palais de Versailles.
De telles grand-messes ont, en fait, des objectifs très complexes :
le « vibrant hommage » est adressé au défunt savant et à la science
tout entière, mais le travail, la vertu et la patrie y sont aussi honorés
par le peuple ou, tout au moins, par ses représentants.

4. La sciencepar les expérienceset par le jouet

Il a toujours existé une double possibilité pour cette vulgarisation


aux ambitions plus modestes, plus pratiques, moins « intellec-
tuelles » que celles que nous venons de voir. Dans un cas, elle
appelle le curieux à venir chez elle, à toucher, à voir la science de
près ; dans un second cas, elle épargne au public tout déplacement :
elle lui offre l'occasion de satisfaire à domicile se•n goût pour l'ins-
truction.
La première suppose l'existence et la fréquc~ntation de lieux
appropriés où celui qui le désire peut réaliser des t::xpériencesqui lui
permettront de se familiariser avec une science et ses techniques,
225
Savants et ignorants
seul ou avec l'aide de« moniteurs». C'était ce qui était sans doute
possible au xvme siècle dans certains cabinets où l'invité n'était pas
toujours spectateur passif; ou, plus tard, pendant des promenades
géologiques organisées sous la conduite d'un expert que le néophyte
pouvait suivre, le marteau à la main. Mais toutes les sciences ne se
prêtent évidemment pas à ces initiations.
Les institutions publiques ou privées qui pouvaient être le cadre
de cette vulgarisation« active» ont été rarissimes. Des expériences
ont avorté comme celle d'un laboratoire électrique, par exemple. A
Paris, en juin 1882, en effet, le ministre des Télégraphes annonça la
création d'un laboratoire électrique, avec le produit de !'Exposition
internationale de l'électricité qui s'était tenue en 1881. Censé être
construit au bois de Boulogne,« pour le mettre à l'abri des tremble-
ments du sol causés dans Paris par le passage des voitures », cet éta-
blissement devait être ouvert au public dans certaines limites et à
des conditions que Le Journalofficielallait faire connaître. Mais ce
laboratoire ne fut jamais construit. Il n'en fut pas de même du Labo-
ratoire populaire d'électricité, fondé à Bruxelles, en 1910, par le
Pr Goldschmidt. Comme le journaliste de la revue Cosmosle pré-
cise, « l'idée qui a dominé la création de ce laboratoire a été de
mettre à la disposition du technicien et du non-initié un moyen
simple de se familiariser par lui-même avec les phénomènes et les
applications de l'électricité, [car] M. Goldschmidt a voulu rendre le
visiteur, l'élève, maîtres de l'expérimentation, en les mettant à la
fois en présence du problème posé et de sa solution sans le concours
du professeur». Il n'est pas simple d'atteindre cette autonomie. Le
journaliste constate que le Pr Goldschmidt est venu à bout de trois
difficultés majeures - le lecteur notera le côté très moderne de la
réflexion:
- « il fallait établir un classement, une coordination des expé-
riences, afin de les rendre toutes compréhensibles. Il est à remarquer
que le défaut dominant des tentatives de laboratoire populaire faites
ailleurs, notamment à Londres, à Berlin et à Munich, consistait pré-
cisément dans l'absence d'une gradation rationnelle des phéno-
mènes»;
- « il fallut rechercher les moyens de rendre ces expériences réali-
sables pour chacun et c'est là que le savant doublé de l'inventeur
qu'est le Pr Goldschmidt s'est surtout révélé. En effet, la plupart des
appareils n'existaient pas, on dut par conséquent les concevoir et les
fabriquer de toutes pièces, en visant à la simplicité, à la solidité et à
la sécurité»;
- il fallut enfin concevoir« un guide que l'on remet à l'élève et
qui donne la marche à suivre pour plus de trois cents expériences».
226
Comment vulgarise-t-on?
Il n'a existé, à notre connaissance, qu'une seul,etentative de labo-
ratoire scientifique populaire qui ait eu quelqu~: succès en France.
« Ces laboratoires Bourbouze sont une œuvre extrêmement belle
d'enseignement scientifique populaire, et il est souhaitable que les
grandes villes de France fassent, sur le modèle de Paris, des créa-
tions de ce genre », écrit le journaliste de la revue: scientifique popu-
laire Vulgo, en 1910, seul article de quelque longueur que nous
ayons trouvé sur le sujet (la revue Cosmospublie un simple encart
lors de sa création). Les laboratoires sont fondés (:n 1895 sous la pré-
sidence de Gabriel Lippman, professeur à la Sorbonne, prix Nobel
en 1908 pour ses travaux sur la photographie en couleurs, et Nestor
Gréhant, spécialiste de la respiration et inventeur d'un grizoumètre.
Le nom « Bourbouze » fait référence à un préparateur de la Sor-
bonne que Lippman décrit en termes des plus éllogieux: « Homme
modeste et savant, préparateur modèle et habile constructeur en
même temps qu'inventeur ingénieux, il a inventé une télégraphie
sans fil, en 1870, à l'usage de Paris assiégé. »
Le fonctionnement de ces laboratoires Bourbouze est fort inté-
ressant. Ils « sont ouverts chaque dimanche matin aux travailleurs
de toutes classes, tous âges, toutes éducations». Des maîtres y
enseignent la pratique des mesures, de l'optique, de l'électricité
industrielle, la soudure, la photographie, la micrographie. Par ail-
leurs, « ils sont subventionnés chaque année par la ville de Paris, le
conseil général de la Seine, les ministères du Commerce, de l'ins-
truction publique, la chambre de commerce de Paris, la Pharmacie
centrale de France et ... de généreux donateurs ».
Plus facile, dans cet esprit de vulgarisation « en actes », reste une
seconde possibilité, celle de la science à domicile, à laquelle peut
avoir accès le curieux qui veut expérimenter par ses propres
moyens, grâce au livre manuel qui lui fournira toutes les indications
nécessaires. C'est surtout à un public enfantin que sont destinés les
très nombreux recueils d'expériences de « science amusante» qui
fleurissent dès la fin du x1xesiècle, mais les ouvrages destinés aux
adultes ne doivent pas être oubliés.
Les livres ou articles de revue qui convient à ces:activités de mani-
pulation ou de bricolage traduisent une volonté pédagogique qui les
rapprochent de l'enseignement « par les sens» et des « leçons de
choses » dont la pratique se développe en parallèle à la même
époque. D'une part, leurs auteurs ont conscience que l'enseigne-
ment écrit et oral se doit d'être complété par une, mise en pratique
utilisant tous les sens : « En vrai papa gâteau, soucieux de ne point
surmener les facultés intellectuelles des enfants, Tom Tit définit un
227
Savants et ignorants
à un, par le texte et le dessin, les mouvements que l'on doit impri-
mer aux outils et à la matière première pour manufacturer l'objet
désiré», est-il écrit sur les travaux de Tom Tit en 1897. Ces mêmes
auteurs sont d'accord pour reconnaître, d'autre part, que des activi-
tés extrascolaires peuvent être sources de connaissances, mais aussi
d'esprit scientifique: Tissandier précise que« tous les passe-temps
et les récréations dont [il donne] l'exposé sont rigoureusement basés
sur la méthode scientifique [...] pour apprendre la science qui est
partout ou, tout au moins, donner envie d'aller plus loin, en exer-
çant l'adresse, l'application, le raisonnement et en les mettant à pro-
fit pour développer les facultés intellectuelles ».

Toutes les expériences sont fondées sur le spectaculaire ou l'éton-


nant, comme en témoignent les titres que Daniel Bellet donne à ses
Promenades amusantes à travers la science ( 1913, ouvrage
récompensé par la Société nationale d'encouragement au bien):
« Les bons et les mauvais tours de la pression atmosphérique », « Le
centre de gravité et les surprises de l'équilibre», « Un automate
mystérieux», « Le chariot magique», « L'entonnoir magique»,
« Quelques nouvelles surprises de l'équilibre»,« Équilibristes mer-
veilleux», et ... « Expériences inoffensives sur les explosifs». Dans
les années 1920-1930, Le Petit Inventeur propose à ses jeunes lec-
teurs de « construire deux brouettes peu ordinaires » ou encore
« des petits trucs ingénieux pour le séchage des plaques, pellicules et
papiers photographiques ».
De ces guides de vulgarisation «appliquée» n'est pas absente,
non plus, selon Tissandier, l'idée que l'on peut manipuler pour pas
cher et réaliser un véritable laboratoire avec « les mille riens, les
objets sans valeur, que l'on avait coutume de jeter au ruisseau» ; un
kaléidoscope et un baromètre « à bon marché » sont aussi proposés
par Bellet. C'est bien une science omniprésente qui nous est mon-
trée, cherchant à valoriser les reliefs de la vie : « ces mille riens »,
matériels qui peuvent encore servir, mais aussi le temps qui« reste»
- témoin Tissandier, encore, qui veut nous montrer « comment on
peut occuper et charmer sans cesse ses loisirs ».
Au-delà des ouvrages de« science amusante», les manuels Roret
(de l'éditeur Nicolas Edmée Roret, 1825-1900, plus de cent titres),
la Bibliothèque des connaissances utiles (1880-1890), la Biblio-
thèque des activités industrielles (1890-1910) ou la Collection des
connaissances pratiques (1930-1940), comme leurs noms l'in-
diquent, se tournent vers le guide pratique, chargé d'aider le lecteur
à résoudre les problèmes de la vie quotidienne : les livres de ces col-
228
Comment vulgarise-t-on?
lections lui permettront de réaliser des installatiions électriques ou
des appareils de TSF. et plein d'autres choses e:ncore: Recettes et
Procédés utiles, Guide de la photographie, Initiation à la TSF,
L 'Électricité moderne, Catéchisme de l'automobile à la portée de
tous, Les Applications de la chimie à la vie domestique, Le Jeune
Mécano: petits travaux de mécanique et d'électricité pouvant être
exécutés avec un outillage restreint par les jeunes gens et les ama-
teurs, L 'Amateur de coléoptères,L 'Électricien amateur, amateur qui
devient, ici, l'ancêtre de notre bricoleur.
Les intentions ludiques évidentes qui caractérisent ce type de vul-
garisation se réalisent encore mieux dans le jouc:t scientifique lui-
même. Les années 1890 voient apparaître, dans les revues, des
rubriques évoquant « les merveilles de la petite industrie » (La
Science moderne) ou des publicités pour la maison. Radiguet, la Mai-
son des Étrennes électriques, par exemple. Signe de l'émergence de
ce nouvel avatar de la vulgarisation scientifique:, à la classe 100,
!'Exposition universelle de 1900 crée une section des «jouets scien-
tifiques» et décerne plusieurs médailles. Et c'es1tun jouet scienti-
fique, l'Auto-Sphère, qui obtient la médaille d'or du concours
Upine en 1908. Comme le signale Georges Ams:on, dans son rap-
port du jury de !'Exposition de 1900, « il serait surprenant que le
jouet scientifique n'eût pas été brillamment représenté à la fin du
siècle dont la science fera la gloire ».
Jules Clarétie, académicien français de la fin du siècle dernier,
observe « l'émergence de cette génération nouvelle de jouets,
d'enfants» et de ... parents : « Tous les enfants, aujourd'hui, deman-
deraient, ou une boîte de minéralogie, ou une b<>îtede chimie, ou
une machine électrique. La nouvelle méthode d'éducation - qui les
amuse profondément, il faut le reconnaître - les pousse invincible-
ment vers ces curiosités de la science. Toutes les séductions, et les
plumets et les rubans de Polichinelle, ne vaudront jamais pour un
enfant moderne, même tout petit, le mystère, le charme d'une
machine à vapeur. Les panoplies d'armes, sabres de cuirassiers, tri-
cornes de généraux, schakos de hussards ont bien 1encoreleur séduc-
tion, mais beaucoup moindre que la bobine de Ruhmkorff ou la pile
de Bunsen. Il faut en prendre notre parti : les enfants ne cherchent
pas la poésie que dans les faits. Ce n'est point pair hasard que Jules
Verne a inventé en ce temps-ci la féerie scientifique: il sentait bien
qu'un public lui était né. [...]
» J'entre l'autre jour dans le salon d'une aim~tble femme et, au
plafond, je remarque des traces noirâtres, comme les taches d'une
explosion.
229
Savants et ignorants
» - C'est l'œuvre de mon fils, me dit-elle. Il a fait courir du
sodium sur mon aquarium. Et, voyez-vous, plus de poissons rouges
parmi les herbes et presque un bombardement au plafond !
» La mère se consolait bien vite, en ajoutant, avec une douce
fierté:
» - Après tout, il sera peut-être chimiste !
» Et comme toutes les mères, elle sous-entendait :
» - Un grand chimiste !
» Car voilà l'idéal, pour les mères également : la chimie, la
science. A en juger par les jouets qu'ils préfèrent, les enfants d'au-
jourd'hui seront tous des savants dans quinze ou vingt ans. »
L'historien des jouets et jeux Léo Clarétie renchérit : « Des bam-
bins ont pour amusement de faire naviguer sur les bassins des pro-
menades publiques de petits paquebots transatlantiques à vraie
vapeur ou d'électriser tout le monde, la famille, la bonne et le chien.
~tes-vous invité? Vous ne partirez pas sans que Bébé vous ait pro-
curé le plaisir d'une ou deux commotions ... La chambre de Bob n'est
plus une chambre, mais un laboratoire jonché de fioles, de machines
en cuivre poli, d'engrenages et de roues dentées ou édentées.» Fau-
drait-il que nous dépouillions les lettres au père Noël?
Ces jouets sont essentiellement des « imitations en petit des véri-
tables objets»: « On demeure confondu [devant le] sérieux, le
minutieux et consciencieux souci de vérité des fabricants qui
construisent ces diminutifs précis.» Nécessité non seulement esthé-
tique, mais aussi pratique, car il s'agit pour l'enfant de se familiari-
ser avec le nouveau monde: le télégraphe miniature ou les télé-
phones sont « très sérieusement établis pour que l'enfant puisse
répéter toutes les expériences de la télégraphie et de la téléphonie »,
dit un catalogue. On peut écrire que les jouets scientifiques
consacrent une véritable transformation des jouets sous l'impact des
nouvelles techniques, électricité ou vapeur, et qu'ils assurent, à leur
manière, la « vulgarisation » de ces techniques. « Les rapides pro-
grès de l'aviation ne devaient pas tarder à avoir leur répercussion
sur l'imagination toujours en éveil de nos fabricants. Les aéro-
planes, à peine nés d'hier, ont déjà donné naissance à des frères
minuscules. » Le triplan, le biplan ou le monoplan ont remplacé
l'antique chemin de fer, voire même l'automobile, qui était en
vogue l'année dernière et qui paraît maintenant presque désuète »,
lit-on dans la revue L 'Art et /'Enfant en 1909.
Ces jouets se différencient aussi des simples jouets mécaniques ou
des poupées mouvementées, « à la construction desquels, depuis
assez longtemps déjà, on appliquait les principes de la mécanique
230
Comment vulgarise-t-on?
élémentaire» (La Science moderne, 1892), par le fait que l'enfant
n'en est pas que le spectateur passif, comme il l'était lorsqu'il joue
avec la toupie harmonique ou le meunier automate. Il agit, plus ou
moins, sur le jouet lui-même. De simple usag1erd'une machine
domestique en réduction (téléphone à piles), l'enfant peut passer à
l'expérimentation réelle, comme l'explique encor1eUo Clarétie.
Les jouets scientifiques sont d'une variété infinie :
- certains jouets se contentent d'utiliser les nouveaux concepts de
la physique et de la mécanique : des automobiles sont mues par la
vapeur d'alcool(« la vapeur s'est faite maniable et amusante»), des
bateaux, par« un jeu d'étoupe imbibée d'essence~dans le récipient
d'une chaudière»(« et voilà l'eau qui bout, qui dégage la vapeur et
anime les tambours », commente un journaliste ) ; des jouets uti-
lisent l'électricité sous des formes diverses (pour déclencher des
mouvements, des signaux ou ... envoyer des torpilles); un petit bal-
lon dirigeable « en bambous recouverts de baudruche est mû par
une hélice et rempli de gaz hydrogène bien pur et bien sec, avec une
autonomie de trois à quatre minutes » ;
- d'autres jouets s'appuient sur des principes pbysiques qu'ils ont
pour objectif de mieux faire connaître : l'électropbore Peiffer, à base
d'ébonite et de sureau,« qui obtient un très grand succès auprès des
enfants, et qui a le mérite incontestable de les initiier de bonne heure
à tous les principaux phénomènes de l'électricité statique»; on ne
compte pas non plus les« télégraphes d'enfant»;
- des nécessaires comprennent tous les objets pour réaliser des
expériences : boîtes de physique comprenant le nécessaire de galva-
noplastie, le nécessaire électrique avec bobine d1: Ruhmkorff, une
machine électrostatique, des piles-bouteilles au bichromate de
potasse, boîtes comprenant un appareil photographique et les pro-
duits pour développer les épreuves;
- enfin, des microscopes rudimentaires qui grossissent assez pour
permettre l'observation de paramécies ou de patte:s de mouches, des
panoplies d'infirmière ou de petit chimiste, etc., donnent le goût de
la science, même si leur valeur pédagogique est limitée.
Parmi les jouets dont les buts instructifs sont plus explicites, nous
retiendrons le Meccano,jeu de construction créé em 1901 par l'ingé-
nieur anglais Franck Hornby ( 1863-19 36), dont les ambitions vulga-
risatrices s'expriment clairement dans les notices qui accompagnent
ses célèbres boîtes, telle cette instruction concernant certains mon-
tages.
« Intéressantes expériences de" mécanique applliquée "avec Mec-
cano.
231
Savants et ignorants
» Peu, parmi les jeunes, perçoivent dans les choses qui les
entourent le rôle important qui échoit à la science de la " mécanique
appliquée". C'est, en effet, cette science qui permet aux ingénieurs
de construire des machines qui pourront résister à toutes sortes
d'efforts; qui indique aux constructeurs de ponts les moyens de
garantir que leurs o.uvrages d'art pourront supporter un poids
donné. Quand un mécanicien construit une grue et garantit qu'elle
soulèvera une charge de plusieurs tonnes, c'est la" mécanique appli-
quée" qui lui révèle où portera l'effort, quelle devra être la solidité
des matériaux employés, et comment il faudra établir le plan de sa
grue. Naturellement, la " mécanique appliquée " est un sujet de
grande envergure: on n'en pourra saisir entièrement les principes
qu'après de sérieuses études, mais c'est aussi un sujet passionnant,
et quelques-uns de ses principes élémentaires sont nouveaux, tou-
jours intéressants, et peu difficiles à comprendre.
» En vue de faciliter la compréhension des exemples que l'on
trouvera aux pages suivantes, nous avons créé le" Bâti de démons-
tration Meccano" qui permet une application prompte et claire des
principes énoncés. Et, au moyen de ces expériences, chacun pourra,
tout en s'amusant, acquérir des notions pratiques des principales
lois de la mécanique.
» Suit une liste des pièces nécessaires pour reproduire tous les
" exemples scientifiques " illustrés ci-après. »
Et, en septembre 1916, dans le premier numéro du Meccano
Magazine, Homby pouvait annoncer que son jeu avait plus d'un
million d'adeptes.
Les prix de ces jouets scientifiques sont en général très bas, selon
les estimations de l'époque: la boîte à photographie complète coûte
un franc et « c'est là mettre l'art de la photographie à la portée de
tout le monde où il n'y sera jamais », écrit le commentateur de !'Ex-
position universelle. Cette stratégie du petit prix est à rapprocher
des expériences données dans les livres de science amusante dont le
principe était de pouvoir être réalisées avec des petits riens.
La science transforme également d'anciens jeux : « La fée Électri-
cité se plie à l'amusement des petits et fait sonner le timbre du jeu de
loto moniteur, où une réponse juste en histoire, en géographie, en
arithmétique, en géométrie, déclenche la sonnerie. » Il existe de
multiples variantes de jeux électriques de questions et réponses :
l'Électro-Studioou l'Électric-Monitor.
Les jouets scientifiques ont non seulement permis la diffusion dès
le plus jeune âge de principes scientifiques et techniques ou de nou-
velles technologies, mais, réciproquement, ils ont rendu service à
232
Comment vu/garise-t-on ?
l'industrie en créant une nouvelle branche qui nécessite son premier
Annuaire officiel des jouets et jeux, en 1892. Dans l'introduction,
Léo Clarétie insiste sur« l'infinie complexité de c:ette industrie, tant
dans la conception que dans la réalisation ». Et, diefait, certains res-
ponsables de ces maisons de jouets sont des ingénieurs mécaniciens.
L'Annuaire a, ainsi, pour objectif de « mettre à la disposition des
fabricants les fournisseurs des matières premièr1es, des produits et
accessoires qui entrent dans la fabrication de ces jouets ».

5. Poésie et théâtrescientifiques

La poésie et le théâtre scientifiques appartien11ent-ils à l'histoire


de la vulgarisation des sciences? Le moins que l'o:n puisse en dire est
que l'une comme l'autre n'ont jamais eu les développements que
leurs auteurs espéraient. Ainsi, bien que l'abbé Jacques Delille
(1738-1813), qui fut professeur de poésie latine au Collège de
France (et « sequestré par la femme à laquelle il avait associé sa
vie » ), affirmait que, « de tous temps, les poètes philosophes ont eu
le droit d'emprunter aux sciences les matériaux qu'ils mettent en
œuvre [et qu']en cela même les sciences peuvent avoir quelque obli-
gation à la poésie », la poésie scientifique n'a guère connu que quel-
ques moments de gloire du XVIe siècle jusqu'au début du XIXe siècle,
couronnés, peut-être, par le prix de poésie que l'Académie française
décerne au futur académicien Ernest Legouvé, en 1830, sur le thème
de la découverte de l'imprimerie. En ce qui concerne le théâtre
scientifique, bien qu'un critique littéraire du début du xxe siècle ait
clamé:« Le théâtre est une force, la science en es:t une autre, qu'on
les unisse ! », bien que le journaliste Lucien PlaU (La Science pit-
toresque, l 6 mars 1860) ait espéré que « le théâtre scientifique soit le
couronnement de la vulgarisation », une vingtaine de pièces de
théâtre scientifique seulement ont été écrites entre 1670 et 1940, et
l'on ne peut pas dire que ce fut avec un succès convaincant.

1. La poésie scientiflque

S'il est vrai que la versification réduite à ses exigences et à ses


seules forces se prête mal à l'exposé précis et rigoureux des données
scientifiques, il n'empêche que l'entreprise a tenité quelques ambi-
tieux. Les poètes scientifiques ont exprimé de plusieurs manières
233
Savants et ignorants
différentes leur passion de la science et l'espoir qu'ils y mettaient de
voir grâce à elle le monde aller vers des jours meilleurs : ils ont
entonné un hymne à la Raison, chanté les victoires de l'homme sur
la nature ou célébré la gloire des savants. Les poètes du xv1esiècle,
comme Jacques Pelletier du Mans (A ceux qui blâmentles mathéma-
tiques,1547), Pierre de Ronsard (certains de ses Hymnes, vers 1550)
ou Maurice Scève (Microcosme,1562), pensaient-ils à l'illustre pré-
cédent du De natura rerum, de Lucrèce ? Leurs vers sont souvent
difficilement compréhensibles pour le lecteur du xxe siècle. Citons,
par exemple, du Mistèredu vie/ testament(vers 1500, probablement
écrit par Maurice Scève), à la fois hymne à la science et aux décou-
vertes des savants :
Et pour couvrir l'humanité
Convient faire en diverses sortes
Habis de peaux de bestes mortes
Et trouver ceste habilité
Pour montrer que nécessité
Trouve les arts et la science( ...)
Ainsi noz sciences seront
Sauvées et point ne périront
Et si donneront industrie
A toute l'humaine lignée
Au temps advenir, se Dieu plest.
Ou ces quelques lignes empruntées à Pierre de Ronsard et citées
par l'érudit Albert-Marie Schmidt:
Découvrir les secrets de nature et des cieux,
il n'est pas un savant abstrait qui,
... de la sage nature
Les faits divers remasche en i pensant.
Ou encore, tirées de l' Élégie du verre, du même Ronsard qui,
s'adressant au verre, écrit :
Come l'esprit enclos dans l'univers
Engendre seul mille genres divers
Et seul en tout mille espèces diverses,
Au ciel, en terre et dans les ondes perses :
Ainsi le vent duquel tu es formé,
De l'artizan en la bouche enfermé,
Large, petit, creux, ou grand, te façonne
Selon l'esprit et le feu qu'il te donne.
Mais si, comme le précise Schmidt, « l'artisan est, aux yeux de
Ronsard, l'émule du Dieu créateur et si le poète y répute heureux
celui qui l'inventa », il « voue aux enfers les premiers fabricateurs de
canons » et reconnaît déjà le double aspect de la technique, à la fois
bénéfique et malfaisante.
234
Comment vulgarise-t-on?
Les siècles passant, les trois tendances de la poésie scientifique
sont évidemment plus « lisibles ». L'abbé Deli.lle, par exemple,
conjugue les trois hymnes dans ces quelques vers des TroisRègnes
de la Nature (1809) qui illustrent bien son savoir-faire:
Avant que de Newton la science profonde
Efit surpris ce mystère et les secrets du monde,
La lumière en faisceaux se montrait à nos yeux ;
Son art décomposa ce tissu radieux,
Et du prisme magique armant sa main savante,
Développa d'iris l'écharpe éblouissante.
Dans les mains d'un enfant, un globe de savon
Dès long-temps précéda le prisme de Newton;
Et long-temps, sans monter à sa source pn~mière,
Un enfant dans ses jeux disséqua la lumière :
Newton seul l'aperçut, tant le progrès de l"art
Est le fruit de l'étude et souvent du hasard!
Les notes de l'auteur qui commentent les huit chants des Trois
Règnes méritent notre attention : elles témoignent d'une évidente
bonne volonté pédagogique et complètent parfois fort heureusement
ce que le vers ne peut que suggérer. Le jugement que Sainte-Beuve
porte sur les œuvres de Delille reste sans doute valable dans son
indulgence : « On y trouvait sous une forme facile et jolie toutes
choses qu'on aimait à apprendre ou à se rappeler.»
En 1823, Casimir Delavigne évoque La Découvertede la vaccine,
poème à la gloire de la nouvelle technique et de son inventeur, et
dont nous extrayons le passage sur les prémisses diela découverte de
la vaccination :
Au fond du Glocester, dont les vertes campagnes
Nourrissent des taureaux les utiles compagnes,
Jenner opposait l'art à ce fléau cruel,
Tribut que la naissance impose à tout mortel.
Ses bienfaisantes mains prévenaient la nature,
Et, déposant au sein d'une heureuse blessure,
Du poison éprouve le germe moins fatal,
Transmettaient à la fois le remède et le mal
Mais c'est peu d'arrêter le torrent dans sa course
Et Jenner plus heureux en doit tarir la sour1ce.(...)
Il marche, il touche au but que poursuit sa ]Pensée;
Par le fer délicat dont il arme ses doigts,
Le bras d'un jeune enfant est effieuré trois fois.
L'historien des sciences Jean Dhombres cite le poète d' Adaoust
qui consacre quelques lignes lyriques à la décomposition de l'eau et
à Lavoisier (1785), « moment épique de la chimie»:
Lavoisier, de deux gaz soupçonnant l'harmonie,
Aspire à créer l'eau par d'admirables lois.
235
Savants et ignorants
Oxygène ! Hydrogène ! Accourez à sa voix.
Ces gaz, prêts à remplir le but qu'il se propose,
Sortent du sein de l'eau que le feu décompose
L'onde alors disparaît ... ô moments désirés !
Il aperçoit deux gaz par son art séparés.
Dans un vase bientôt où sa main les rassemble.
Il approche un flambeau; l'air éclate ... Soudain,
Quels flots miraculeux frémissent sous sa main !
[...]
Et les flots les plus purs s'écoulent dans leur course,
Détruits, recomposés, nés d'une double source.
Gudin de la Brenellerie, dans L 'Astronomie,en 1810, interpelle
les savants en termes encore plus dithyrambiques :
Vous, que l'étude enflamme et que rien n'intimide
Héros de la science, intrépides mortels,
A qui jadis la Grèce eût donné des autels.
Certaines découvertes ont enflammé les inspirations plus que
d'autres, tels les premiers voyages aériens en «globes» (ballons) à
partir de 1780. Dupuis-Delcourt, dans son NouveauManuel complet
d'aérostation(1850), constate qu'il est impossible de citer tous les
« hommages en vers, les impromptus, les bouquets, qui ont été
adressés en France à l'inventeur de la machine aérostatique, aux
premiers aéronautes, puis les poétiques plaintes, les épitaphes, les
touchantes élégies lors de la catastrophe de Pilastre de Rosier, en
1785. Il y eut Sur le globeascendant,de Gudin de la Brunellerie, une
Odephilosophiquesur le premier voyageaérienfait par MM. Pilastre
de Rosier et le marquis d'Arlandes,une ode intitulée La Navigation
aérienne,des chansons comme Le Globedu Luxembourg ou /'Expé-
rience manquée. Quant à Antoine-Gaspard Bellin, il consacre
soixante mille vers, dans son Poèmedidactique,à la gloire des inven-
tions et des techniques présentées à !'Exposition universelle de
1867.
Mais le plus didactique des poètes scientifiques reste sans doute
l'abbé Delille qui, se reconnaissant « étranger à l'empire des
sciences » avait requis, pour son recueil, les conseils de Cuvier, de
l'Institut, et d'autres savants comme le chimiste Darcet ou le mathé-
maticien Laplace. Delille décrit ainsi, par exemple, les propriétés
chimiques de certains corps :
Le tungstène grisâtre et l'arsenic rongeur
Qui du cuivre blanchi déguise la rougeur,
Et par deux attentats sert, doublement perfide,
Le monnayeur coupable et le lâche homicide.
Et il n'hésite pas à expliquer le principe du baromètre, sa
236
Comment vulgarise-t-on?
construction et son usage (mais aussi de la machine à vapeur et de
ses deux sources de chaleur):
Pompe l'air que ce vase enferme dans son sein
Dès qu'il s'est échappé, qu'une exacte clôture
A l'air extérieur en ferme l'ouverture
Et tout à coup, privé d'un heureux contrepoids,
Le vase en mille éclats se brise sous les doigts.
Le poids de l'air agit sur la nature entière
En solide pesant s'unit à la matière
Des beaux jours, de l'orage exact indicateur
Le mercure captif ressent sa pesanteur.
Les productions de ce genre de poésie connaissent un très net
déclin après 1840, pour des raisons difficiles à cemer avec précision.
Modification culturelle qui concerne la poésie ellle-même? Modifi-
cation de l'image de la science ? Simple épuisement du genre ? Quel-
ques vulgarisateurs continueront de mêler la pr<>seet les vers dans
des ouvrages d'ailleurs plus souvent destinés au délassement et à la
récréation du lecteur qu'à son instruction. Le recours à ce procédé
pour agrémenter des exposés de caractère scientifique persistera
assez longtemps: Camille Flammarion, en 1885, n'hésite pas à truf-
fer ses Merveillescélestesde poèmes de Jean-Jac:ques Rousseau, de
Victor Hugo qui n'ont pas toujours, avouons-le, de rapports directs
avec l'austère sujet traité, ou de ... Pierre Daru (1767-1829), un poète
scientifique dont L 'Astronomie fut approuvée par Laplace lui-
même.

2. Le thédtrescientifique

Faire monter la science sur une scène de théâtre, telle a été la


grande ambition de plusieurs vulgarisateurs de la deuxième moitié
du x1xesiècle, mais aussi de quelques auteurs dramatiques plus
« classiques », comme Alphonse Daudet ou Framçois de Curel. A
dire vrai, cette ambition n'était pas nouvelle da,ns le théâtre fran-
çais : depuis le xv1f siècle, il existait un certain noimbre de tentatives
qui cherchaient, plus ou moins, à« mêler l'élément scientifique au
drame», comme l'indiquait Antoine Andraud, auteur de Galvani,
dramescientifiqueen cinq actes(1854). Du reste, définir avec préci-
sion le théâtre scientifique comme un genre théâtral n'est pas
simple: quelle part la science peut-elle avoir da11sl'intrigue? Tout
est, évidemment, une question d'ambition, de dosage plus ou moins
subtil.
Dans Le Malade imaginaire (1673), par exc~mple, Molière se
237
Savants et ignorants
réfère aux idées scientifiques de son époque : M. Diaf oirus présente
son fils comme quelqu'un qui« s'attache aveuglément aux opinions
de nos anciens et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les
raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle
touchant la circulation du sang et autres opinions de même farine »
(acte Il, scène 5). Encore faut-il remarquer que Le Malade a été écrit
en 1673, que la découverte de la circulation du sang datait du début
du siècle et que, depuis quelques années déjà, les circulateurs
avaient gagné contre l'anticirculateur Gui Patin, ancien médecin du
roi Louis XIV, plus ou moins campé par Diafoirus ... Mais Le
Malade est surtout une satire sociale et l'intrigue amoureuse finit
par écraser le contenu proprement scientifique : les attributs psycho-
logiques des personnages (la prétention de Diafoirus, la stupidité et
le respect aveugle d'une certaine autorité d' Argan, l'hypocrisie de
l'un et de l'autre) sont plus importants que leurs attributs socio-
professionnels (à la limite, Diafoirus pourrait ne pas être médecin et
Argan compter ses sous et non des mémoires d'apothicaire).
Guère plus tard (1681), l'académicien et vulgarisateur Fontenelle
écrivait sa pièce La Comète à l'occasion de celle de 1680 et de la ter-
reur qu'elle inspirait encore à certaines gens, alors qu'au même
moment Pierre Bayle écrit ses Lettres à M. L.A.D.C., docteuren Sor-
bonne,où il est prouvépar plusieursraisonstiréesde la philosophieet
de la théologieque les comètes ne sont point le présaged'aucun mal-
heur: à chacun son mode de vulgarisation. Fontenelle mettait en
scène un astrologue qui, venant « de voir une affreuse comète qui
passe sur nos têtes» s'oppose au mariage de sa fille Florine avec
M. de La Forest. A la fin de l'envoi, l'astrologue et quelques dames
écervelées sont tournés en ridicule. Mais, cependant que l'action se
déroule, et par le biais de situations de théâtre, Fontenelle nous pro-
posait « les diverses opinions des philosophes» du xVIr siècle sur les
comètes. Après qu'il eut lancé la vulgarisation des sciences par écrit,
avec ses Entretiens sur la pluralité des mondes, doit-on considérer
Fontenelle comme le véritable fondateur du théâtre scientifique ?
Dans le même genre, de très nombreuses pièces de théâtre furent
écrites à l'occasion des premières ascensions en ballon et des pre-
mières descentes en parachute à la fin du xvnr siècle. Dans Le Bal-
lon ou la Physicomanie,par exemple, Orgon, amateur de physique -
la référence au Malade est évidente -, veut donner sa fille au physi-
cien Éther, s'il réalise« ses prétentions», i.e. une ascension en bal-
lon. Comme Angélique, fille d' Argan, Isabelle, fille d'Orgon, n'a
aucune envie d'épouser le choix de son père et, comme Angélique
encore, elle se moque de la science. Isabelle préfère Valère, protégé
238
Comment vulgarise-t-on?
d' Ariste, frère d'Orgon. Comme Diafoirus, Éther est un pleutre : la
science n'a pas le beau rôle qu'elle a dans La Comète! L'épreuve
décisive qui gouverne la pièce est aussi de l'ordre du scientifique:
monter dans un ballon. La science est-elle véritablement l'héroïne
de l'intrigue, la supporte-t-elle plus largement que dans le déroule-
ment du Malade?
Que dire aussi des féeries scientifiques qui triomphaient sur les
scènes parisiennes de la deuxième moitié du x1xcsiècle ? En 1845 et
en 1846, le célèbre vaudevilliste L.-F. Clairville donna, par exemple,
Les Pommes de terre maladeset La Femme électrique.Ces féeries,
héritières lointaines du Malade ou du Ballon et s'appuyant sur des
connaissances scientifiques de leur époque, étaient construites
autour d'une trame hautement vaudevillesque : amourachements
mal contrôlés et cocufiages plus ou moins bien vécus s'y succèdent.
Dans La Femme électrique,malgré l'opinion contraire de l'Acadé-
mie des sciences, M. Rondard croit que certains êtres humains pos-
sèdent des qualités électriques ou physiquement attractives. Il pré-
tend même avoir trouvé le moyen de communiquer au premier venu
les fulgurantes propriétés de la pile de Volta. Un sujet lui manquait
sur lequel il pût expérimenter la chose ; à défaut d'une femme, récla-
mée comme preuve, on ne sait pourquoi, par les :académiciens, il en
trouve un des plus complaisants dans le nommé Coquillot, espèce
d'imbécile qui aspire à devenir son gendre en épousant la jeune
Henriette.
On imagine sans peine que ces féeries développaient à l'envi les
effets scéniques « scientifiques». En décembre 1892, le sommet
technique fut sans doute atteint avec la première apparition sur
scène du duel électrique, si l'on en croit la description qu'en donne
Julien Lefèvre (1894) :
« Les deux épées et les deux cuirasses forment llespôles d'une pile
au bichromate de potasse portée par les combattants. Quand les
épées qui, pour la circonstance, sont taillées en limes, viennent à se
rencontrer, il en jaillit une myriade d'étincelles d'un pittoresque
effet ; lorsqu'une des deux épées touche la cuirasse de l'adversaire,
une lampe de dix bougies s'allume subitement et brille pendant la
durée du contact. Dans un coup fourré, les deux ]lampesdeviennent
incandescentes à la fois et répandent une vive lumière autour des
combattants. »

En même temps que la vulgarisation scientifique se développait, à


partir de 1850, les essais d'un véritable théâtre scientifique se multi-
pliaient, se donnant plus explicitement comme objectif de diffuser
239
Savants et ignorants
des connaissances scientifiques ou une certaine image de la science.
Leurs auteurs étaient d'origines aussi diverses que leurs choix dra-
maturgiques.
Antoine Andraud, auteur de Galvani, était ingénieur et s'était
opposé au chemin de fer (au sens étymologique de l'expression): il
préférait un système de traction utilisable sur la route ordinaire et
fut aussi l'inventeur d'un procédé utilisant l'air comprimé comme
moteur- illustration de ces deux idées, il écrivit deux brochures aux
titres évocateurs: Chemin à vent ou Locomotionpar l'air comprimé
et Chemins éo/iques... Aussi peu connu, le poète belge Charles Poit-
vin tenta, avec La Vapeur( 1854), d'associer la poésie au théâtre et à
l'industrie: La Vapeurretrace en vers la vie romancée de Salomon
de Caus. D'autres auteurs s'étaient fait un nom pour d'autres rai-
sons : François Ponsard, déjà auteur de nombreuses pièces de
thtSâtre«classiques», proposa en 1867 un Galiléedix ans après que
Pierre-Joseph Proudhon eut essayé un scénario de pièce consacrée
également à Galilée. Le plus connu des auteurs fut « le père de la
vulgarisation scientifique » lui-même : Louis Figuier. Figuier pro-
posa ainsi une douzaine de drames, mais aussi de vaudevilles scien-
tifiques, réunis dans La Science au théâtre ( 1889).
Comme la poésie scientifique, toutes ces pièces de théâtre scienti-
fique étaient des hymnes à la science.
On y célébrait la Raison par des monologues qui se prêtent par-
faitement à l'emphase, nécessaire à la force de l'hymne, hymne qui
tourne au discours programme. Le Galiléede Ponsard, pièce entiè-
rement en alexandrins, le « vers noble », en fournit un excellent
exemple. Dans le premier acte, Galilée a affronté une série d'oppo-
sants - dont sa fille Antonia qui commence à penser que les idées de
son père peuvent remettre en question son futur mariage avec le
jeune Taddeo. Le début du second acte nous introduit dans le cabi-
net du savant, à Florence : l'atmosphère du lieu pousse Galilée à la
méditation :
Science, amour du vrai, flamme pure et sacrée,
Sublime passion par Dieu même inspirée,
Contre tous les périls, arme-moi, soutiens-moi ;
Élève ma constance au niveau de ma foi !
Et puisse le bûcher expier mon génie
Avant que ton amant, Vérité, te renie !
En étouffant ma voix, on n'étouffera pas
Mon vif enseignement, grandi par mon trépas ;
Il vole, il est dans l'air, conquérant invisible ;
Il est dans les esprits, ce temple inaccessible.
La lumière a pour tous jailli de mon cerveau ;
Vous n'arrêterez plus, tyrans, ce jour nouveau.
240
Comment vulgarise-t-on?
Je lègue à l'avenir mon âme entière,
Et fais l'humanité de mon œuvre héritière.
« On a trouvé ce monologue un peu long ; et le reproche est fondé,
si l'on s'en tient aux règles et aux convenances de l'art dramatique»,
constate un critique anonyme dans sa brochure, Le Galilée de
M. Ponsardou le Polyeuctede l'astronomie,mais, continue-t-il, « je
comprends, je partage l'enthousiasme lyrique de Galilée». Il irait
même jusqu'à isoler ce morceau, le détacher du drame et l'intituler :
« Une ode au soleil». Beau titre pour un hymne à la science.
Comme confirmation de la qualité reconnue, en 1867, à cet essai
d'hymne en vers, il nous faut signaler qu'Ernest Legouvé s'en servit
lors d'une lecture de poésie à l'Académie français,e.Plus tard, il nous
expliquera comment lire un tel long morceau dans L 'Art de la lec-
ture, manuel destiné à perfectionner la diction des lycéens (1877
pour la troisième édition, très nombreuses rééditions).
Charles Poitvin utilise une variante du m<>nologuedans La
Vapeur.Sa « légende dramatique » retrace la vie, dramatique préci-
sément, de Salomon de Caus, qui fut le premier à comprendre le
parti que l'on pouvait tirer de la vapeur. Pour la quatrième partie,
Poitvin s'inspire d'une lettre de Marion Delorme à Cinq-Mars
publiée dans Le Musée desfamilles (décembre 1834), selon laquelle
de Caus aurait fini sa vie enfermé à Bicêtre sur ordre de Richelieu,
las d'être importuné par cet homme qui voulait lui montrer sa
découverte. Au début de cette dernière partie, de Caus est couché
mourant dans sa loge ouverte. Le génie de l'industrie descend des
cintres, au milieu des nuages, et prend la parole, debout auprès de
Salomon. L'hymne est très long, là aussi. Citons lies24 derniers vers
de cette tirade qui en comporte 183 :
Humanité, ton œuvre est loin d'être achevée ;
L'aigle doit voir au ciel s'élancer sa couvée.
Quand la matière dit : « Je n'irai pas plus loin>•,
L'âme à son tour se lève et, sublime besoin,
Après les inventeurs suscitant les apôtres,
Porte ses divins fruits qui passent tous les autrc:s.
Quels fruits porteras-tu, siècle de la vapeur ?
Les hommes, rapprochés déjà, chassant la peur,
Échangent leur souffrance et pèsent leurs entraves.
Maîtres des éléments, vont-ils rester esclaves?
Non! ils se sont unis pour secouer les fers.
Alors, oh ! l'homme libre est roi de l'univers !
Il dit : sa volonté qui prévient les désastres
Monte aux sphères, commande aux globes, parle aux astres.
La matière à l'esprit s'assujettit enfin.
Plus d'êtres dégradés de travail ou de faim!
Loin de lui, derniers jougs, l'ignorance et la haine !

241
Savants et ignorants
Où t'arrêteras-tu, libre pensée humaine ?
Le mal fuit à l'aspect du droit resplendissant ;
Le bien renaît ; la paix sur la terre descend ;
L'homme règne aux pavois qu'éleva l'industrie !
Il n'a pas oublié sa première patrie,
Et, retrouvant son vol, l'archange audacieux,
Maître de la nature, a reconquis les cieux.
Salomon de Caus peut mourir tranquille, la tête soutenue par
Marion Delorme. C'est à elle qu'il appartient de conclure:
Honneur, honneur à vous, dans ce pauvre fou mort,
Amour de la science, amour de la patrie !
Ces pièces étaient aussi faites pour chanter les victoires de
l'homme sur la nature (la maîtrise de l'énergie et de la matière, la
maîtrise de la communication, de l'univers, du vivant).
La science est célébrée parce que ses applications vont boulever-
ser la vie des hommes. Salomon de Caus, par exemple, vient de
découvrir la vapeur:
Salut à toi, dans ton divin éclat,
Vénus de l'industrie, aux hommes inconnue !
La vapeur, de ses flots épais,
Fait un trône à tes pieds de reine ;
Tu tiens le sceptre de la paix ;
Ton sein est comme une urne pleine.
Ton corps, superbe et gracieux,
Semble un palmier voisin des cieux.
Jamais tu n'auras de rivale.
0 rêve heureux ! déjà je vois
S'élancer, soumise à ta voix,
L'eau, notre fougueuse cavale.
Avec la nature, je veux,
Sur ton cœur, signer de saints pactes.
Trombes, à moi vos bras nerveux !
A moi l'esprit des cataractes!
Pareil à Jupiter, demain,
J'apparaîtrai, tenant en main
Les foudres qui bouillent dans l'onde ;
Et mes fils, issus de mon front,
Sans relâche les forgeront
Pour bouleverser l'ancien monde.
Dans Gutenberg,Louis Figuier fait jouer un rôle important à
l'imagier hollandais Laurent Coster. Établi à Haarlem, où il
accueille Gutenberg, Coster a inventé les caractères mobiles pour
l'imprimerie: il ne veut pas que sa découverte tombe dans n'im-
porte quelles mains. Il choisit celles de Gutenberg, dont sa fille est,
par ailleurs, amoureuse.
« Que je sois privé du salut éternel, si je ne regarde pas mon
242
Comment vulgarise-t-on?
invention comme un second enfant, qui, autant que ma fille, a droit
à ma tendresse ... (il ouvre un tiroir du bahut et .Y prend une casse
d'imprimerie).Mon invention, la voilà ! (Il pose la cassesur le guéri-
don.) Jusqu'ici l'existence d'un pauvre copiste était à peine suffi-
sante pour transcrire une bible ou un livre d'heures ; mais désor-
mais, grâce à mes caractères mobiles, on pourra reproduire
mécaniquement les manuscrits. (Il prend quelquescaractèresdans la
cassed'imprimerie,les regardeet s'assiedprès du guéridon.)Chers
caractères, enfants de mon esprit, fruits de mes veilles et de mes
labeurs, idée qui a germé dans ma tête, pendant quarante années,
quel bonheur j'éprouve à vous contempler !... A vous appartiendra
le pouvoir d'exprimer les sentiments les plus divers et les plus oppo-
sés de l'âme humaine! ... La science, l'histoire, la poésie naîtront
tour à tour de votre arrangement multiple ... En vous, l'écolier épel-
lera son rudiment, le savant consignera ses doctrines, le vieillard
relira ses prières... Aux financiers, vous parlerez de chiffres ; aux
femmes, de parures; à la jeunesse, de plaisirs .. Vous chanterez
l'amour, après avoir célébré la gloire, et vous raco11terezl'avenir, les
événements du passé ... A vous reviendra l'honneur de régénérer le
monde; car vous vous nommerez l'imprimerie, c'est-à-dire la voix
universelle de l'humanité ! »

Dans ce théâtre scientifique, enfin, le terme de héros, appliqué au


savant, doit être pris dans son sens mythologique. Louis Figuier et le
pédagogue Jules Delbrück pensent que« l'histoire, des découvertes
et des inventions se prête admirablement à cette forme d'enseigne-
ment dramatique », mais « qu'il y a de grands éléments d'intérêt
dans la vie des hommes de génie, [car] le drame .... est l'art de faire
vibrer les nobles sentiments de l'âme humaine». En choisissant des
savants illustres pour personnages d'une action théâtrale, on dispose
d'un réservoir « de grandes figures et de caractères:héroïques ».
Les auteurs placent le scientifique - et la science:- en lutte contre
l'ignorance plus que contre la nature elle-même, une lutte le plus
souvent dure, âpre. La mise en accusation des forc,esdu mal est une
constante, car l'opposition entre la science et ks forces du mal
incarne, selon Figuier, l' « essence même de la science». C'est ce que
Coster, l'imagier de Haarlem, explique à Gutenberg, son hôte:
« Le bonheur, mon fils, n'est pas fait pour nous, inventeurs et
savants! Le ciel ne t'a pas envoyé sur terre pour g<>ûterles charmes
de l'existence. Il t'a envoyé pour consacrer les forces de ton corps à
un travail opiniâtre et pour livrer ton âme à toutes les souffrances...
A ceux qui cherchent, à ceux qui pensent, à ceux qui créent,
243
Savants et ignorants
reviennent les difficultés, les tortures, les amertumes de la vie ...
Mais à eux aussi le rayon divin qui réchauffe, élève et fortifie les
âmes.»

Dans beaucoup de ces pièces, les savants rencontrent une foule


obscurantiste qui les empêche de continuer à travailler et de pro-
gresser, comme dans Kepler ou Denis Papin, de Figuier, dans La
Vapeur,de Poitvin, ou encore dans Galiléede Ponsard.
Le Pasteur,de Sacha Guitry (1919), est un exemple de la dérive
hagiographique qui menace la plupart de ces tentatives théâtrales:
la pièce se termine par la cérémonie du jubilé de Pasteur, à la Sor-
bonne.
Le président de la République : « La France et le monde entier
vous apportent aujourd'hui le témoignage de leur respect et de leur
vénération. Vous avez, par votre génie, sauvé la vie humaine. »
Cette cérémonie de la Sorbonne intègre Pasteur dans le patri-
moine de l'humanité. « Immortalité », « génie », « vénération », il a
sauvé non pas des vies humaines, mais « la » vie humaine. Immor-
tel, « il survit sans fin dans la mémoire des hommes », le monde n'a
donc plus de prise sur lui. Génial, il est doué « d'une aptitude supé-
rieure de l'esprit qui [l']élève [...] au-dessus de la commune
mesure ». Le sens premier de « respect » est profane, celui de
« vénération » est religieux. La relation du monde à Pasteur est de
l'ordre du sacré: Pasteur appartient à« un domaine séparé».

La fin du x1xesiècle et la première moitié du xxesiècle ont vu dis-


paraître cette ambition de vulgariser les sciences par le théâtre et
abandonner le rêve« scientiste». Si La Banqueroutede la science,
une pièce anonyme, se voulait une satire humoristique, d'autres
pièces, toutes écrites par de grands auteurs de théâtre, appelaient le
spectateur à réfléchir sur les dangers d'une science inhumaine cou-
pée du monde.
Alphonse Daudet, avec La Lutte pour la vie (1889), traitait du
darwinisme social, comme l'explique Daudet lui-même dans l'intro-
duction en reprenant « ces paroles que prononce un de [ses] person-
nages, le chimiste Antonin, [et qui] résument la pensée haute de
[son] œuvre » :
« Et moi je vous dis que ce n'est pas vrai... Rien de grand, sans
bonté, sans pitié, sans solidarité humaine. Je vous dis qu'appliquées,
ces théories de Darwin sont scélérates parce qu'elles vont chercher
la brute au fond de l'homme et réveillent ce qui reste à quatre pattes
dans le quadrupède redressé. »
244
Comment vulgarise-t-on
?
François de Curel, avec La NouvelleIdole (1899), s'inquiétait des
expérimentations sur l'homme. Cette pièce constitue un exemple de
choix : représentée à partir du 11 mars 1899 au tbéâtre Antoine, elle
a été jouée, en 1914, à la Comédie-Française •- reconnue par là
même comme une valeur sûre de notre patrimoine culturel -, bien
qu'elle soit pratiquement oubliée de nos jours. Le titre, qui doit se
lire comme par antiphrase, est révélateur : on se doute que la nou-
velle idole - la science - risque fort d'être renversée. Le Dr Albert
Donnat, un grand savant, est à la recherche d'un sérum pour guérir
le cancer. Tout d'un coup, le bruit éclate que les malades de Donnat
lui ont servi de cobayes dans des expériences fatales à plusieurs
d'entre eux: une enquête est ordonnée, des perquisitions vont se
faire. Dès la première scène, nous sommes au cœur du problème,
celui des expériences et de leur légalité. Traquer la nouvelle idole et
contester certaines expériences, tels sont les deux axes autour des-
quels François de Curel organise sa dramaturgie.
Enfin, Jules Romains, avec Donogoo-Tonkaou les Miraclesde la
science (1932), mettait en scène, avec humour, les conséquences
possibles d'une erreur scientifique. Un aventuric,r nommé Lamen-
din, avec la complicité d'un financier véreux, le banquier Margajat,
et de l'un des professeurs du Collège de France, le célèbre géographe
Yves Le Trouhadec, lance sur le marché un paquet d'actions de la
société du Donogoo-Tonka. Pourquoi cette assoc:iation incongrue?
Il s'agit de l'expansion et de la mise en valeur d'une ville chimérique
quelque part en Amérique du Sud. Il y a quelquc:s années, le Pr Le
Trouhadec a écrit un chapitre de l'un de ses livres sur Donogoo-
Tonka en reprenant les histoires racontées par certains voyageurs.
Mais il se trouve que, depuis lors, personne n'a eu une connaissance
effective de cette ville! Évidemment, « [ses] rivaux, [qui], hélas!
font bonne garde », lui reprochent à chaque occasiionde ne pas avoir
vérifié les informations détaillées qu'il donnait. Or Le Trouhadec
est candidat à l'Institut ...
LETROUHADEC : Comment voulez-vous qu'un savant aille vérifier par
lui-même tous les faits qu'il relate dans un ouvrage de cette dimen-
sion? Toute science, monsieur, et d'abord celle-<:i[la géographie] est
à la base de confiance.
Donogoo-Tonka ne doit-elle son existence qu'à une grossière
méprise du géographe ? Il est donc important que: Donogoo ne soit
pas une ville imaginaire. Des colons partis à sa recherche et qui ne la
trouvent pas fondent une cité de « remplacement » dont Lamendin
deviendra le président à vie. Et Lamendin veut c:élébrer son héros,
Le Trouhadec.
245
Savantset ignorants
LAMENDIN : Le Trouhadec va d'ailleurs me servir.
LESUEUR : A quoi ?
LAMENDIN: Je médite de le transformer en héros national. Tu vois
cette bâche ? Sa statue est dessous.

« La statue de Le Trouhadec? », pensent Lesueur et le spectateur.


Non pas : une statue à l'Idée fausse, à quoi Donogoo doit son exis-
tence.
LESUEUR : En face de la tour de ciment armé ?
LAMENDIN: A la base de la tour, il y a une espèce de rotonde comme
un petit temple de Vesta et à l'intérieur une statue de femme drapée
avec un modèle discret indiquant que cette femme est enceinte.
LESUEUR : Enceinte ?
LAMENDIN : Oui, perpétuellement enceinte, inépuisablement féconde.
LESUEUR : Que représente-t-elle ?
LAMENDIN: L'erreur scientifique.
BtNIN : Tu l'appelles publiquement de ce nom-là.
LAMENDIN : Non, chut ! Entre intimes. Son nom officiel est la vérité
scientifique.
BtNIN: D'ailleurs entre la vérité et l'erreur scientifique, il n'y a jamais
qu'une différence de date.

S'il n'y a finalement dans ces pièces que peu de connaissances


scientifiques dont le public puisse tirer profit, en revanche, elles per-
mettent au moins au sociologue de fixer l'image qu'à un moment
donné de l'histoire, on a pu avoir des savants. Elles nous prouvent
surtout que, selon la volonté des auteurs, le théâtre peut être un ins-
trument très efficace de propagande pour ou contre l'esprit scienti-
fique. Ce qui valait la peine d'être démontré et ce sur quoi il n'est
peut-être pas inutile de réfléchir.
Conclusion

L'histoire, l'histoire des sciences ou celle de la vulgarisation ont-


elles un sens? Que signifie d'ailleurs ici avoir u11sens? Une direc-
tion? Une signification? Il est de toute façon trop tard pour se
poser ces questions, surtout si l'on n'est pas sûr de pouvoir y
répondre.
On peut cependant, plus modestement, se demander si une his-
toire de la vulgarisation (en admettant qu'elle ait pu, sur quelques
points, intéresser ou satisfaire une curiosité dé1;intéressée,ce qui
serait déjà beaucoup) ne pourrait pas aussi apprendre des choses
utiles ou utilisables pour ceux qui considèrent que le partage du
savoir est un but valant la peine d'être poursuivi. Un postulat qui
n'est d'ailleurs pas évident pour tout le monde, puisque certains
sont prêts à défendre le droit à la propriété dei leur savoir, tout
comme celle de leur pouvoir ; sans parler de ceux qui pensent qu'il
y a vraiment mieux à faire que de parler de science à une majorité
qui la dédaigne ou la craint.
Contentons-nous donc de quelques réflexions qui pourraient
n'être pas inactuelles, au terme de cette longue cmquête. Celle-ci a
été pour nous l'occasion providentielle de retrouver, pour nous
aider à conclure cette « histoire de la diffusion de la science parmi
les hommes qui ne font pas de son étude l'objet: principal de leur
vie», ce que le botaniste J.-L. de Lanessan écrivait en 1892:
« La vulgarisation de la science a pris toutes les formes pour
répondre à tous les besoins, depuis la revue destinée aux seules per-
sonnes instruites jusqu'aux feuilletons et à la chronique des jour-
naux politiques qui s'adressent à toute la masse des lecteurs, depuis
les conférences libres de nos grands établissements scientifiques
jusqu'aux boniments des physiciens ambulants d,es foires. '
» Certes tout cela est utile ; mais il faut bien reconnaître que
notre vulgarisation de la science est loin de produire tous les résul-
tats qu'on serait en droit d'en attendre et qu'il y a plus d'efforts pro-
duits que d'effet utile obtenu. Articles de revues, feuilletons et chro-
niques de journaux sont bien souvent laissés de côté parce qu'ils ne
sont pas suffisamment compris.
247
Savants et ignorants
» C'est que rien n'est difficile comme faire descendre la science
de son piédestal et la mettre à la portée de tous.[ ...] Or, le vulgarisa-
teur est obligé de procéder au hasard des découvertes, l'article du
lendemain n'ayant d'ordinaire rien de commun avec celui de la
veille. Aujourd'hui, c'est d'un astre nouvellement découvert dans
les profondeurs infinies du ciel qu'il faut entretenir le lecteur.
Demain, on lui parlera d'un progrès accompli dans le domaine,
déjà si vaste, de l'électricité; il faudra lui expliquer l'éclairage élec-
trique des navires dont j'ai joui en vous traçant une partie de ces
lignes ou le mécanisme des lampes portatives dont le sort ne sera
définitivement assuré que quand on pourra produire à volonté la
lumière électrique à l'aide de la pile chimique. Un autre jour, vous
l'entretiendrez du transport des forces à distance, qui permettra,
quelque jour, à nos fils ou petits-fils d'utiliser à la fabrication des
tissus, au labourage des champs, au battage des blés, au sciage des
bois et à la marche des trains, l'incommensurable et l'indomptable
puissance des marées et des ouragans. A la suite d'expériences
récentes qui ont donné trop d'illusions, vous le promènerez dans les
airs, sur quelques ballons dirigeables, auquel je ne crois guère, ou
plutôt sur quelque machine imitée de l'insecte et de l'oiseau, ce qui
est plus facile à obtenir, étant donné les merveilleux instruments
déjà produits par l'inconsciente nature. [...]
» Votre tâche en tout cela est fort difficile. Si vous entrez dans les
détails techniques de la question, vous ne serez pas compris et le
lecteur vous accusera, non sans raison, de pédantisme ; si vous res-
tez dans le vague et ne pénétrez pas au cœur du problème, vous
aurez parlé pour ne rien dire et vous serez accusé d'ignorance.
» Pour produire un effet utile, vous devrez éviter deux fautes
majeures. Vous devez laisser de côté les détails, ne retracer que les
parties saillantes et capitales de la question, celles que leur hauteur
permet à tous les yeux d'apercevoir. Vous aurez soin de toujours
montrer le progrès fait et surtout vous en déduirez les conséquences
sociales et les avantages que l'humanité doit en retirer. Vous n'au-
rez pas de peine à répondre à cette ridicule question qui me fut un
jour posée sérieusement, devant vous, par un homme de quelque
importance : " A quoi sert la science ? " Vous lui direz que, sans
parler des progrès industriels dus à ses patientes recherches, elle a le
suprême avantage de façonner les yeux à bien voir et l'esprit à rai-
sonner juste.»

Les tableaux que nous avons brossés montrent qu'effectivement


la tâche du vulgarisateur est difficile, qu'il lui faut sans cesse
248
Conclusion
s'adapter, qu'il lui faut sans cesse trouver une forme sinon nouvelle
du moins captivante pQur le public: au cours de ces pages, nous
avons été témoins de très nombreux essais que cette ambition a ins-
pirés et de nombreuses réussites qui l'ont couronnée. Essayons, tout
de même, de rajouter aux observations de De Lanessan trois grains
de sel plus récemment raffiné.
De Bernard Palissy à Jean Perrin, nous avons vu qu'il existe une
famille de savants (et pas seulement des moindres) pour qui la
communication de leur science à d'autres qu'à le:urspairs a consti-
tué une préoccupation constante. Oublions que certains, au cours
de l'histoire, sont venus au-devant de publics populaires moins
pour les instruire ou répondre à une obligation morale que pour soi-
gner leur propre gloire : le résultat, ici, compte plus que l'intention.
La vulgarisation scientifique témoigne d'un état d'esprit que, très
souvent, l'homme de science ne possède pas na1turellement.« Elle
suppose, de la part de celui-ci, la ferme volonté de ne pas perdre le
contact avec ceux à qui, à plus ou moins brève échéance, profitera
leur travail qu'il poursuit dans son laboratoir,e et qui, pour le
moment, en tant que contribuables, rendent son travail possible;
c'est en ce sens que nous avions envisagé la vulgarisation comme
un véritable compte rendu de mandat » (Atomes, 1949). Ces propos
datent d'une époque où la concurrence entre chercheurs et les règles
de leur.avancement et de leur notoriété leur laissaient encore le loi-
sir d'être moins obsédés par leurs propriétés et ki:urssuccès immé-
diats; ils sont marqués par un idéalisme démodé qui n'est sans
doute plus de mise mais que les histoires que nous avons racontées
montrent qu'il est encore temps de le regretter.
Peut-on dire par ailleurs que le métier de vulgarisateur scienti-
fique qu'inventèrent Louis Figuier ou l'abbé Moigno est resté ce
qu'il a été? Et d'abord, pouvons-nous dire qu'il s'agit d'un véritable
métier? Nous avons rencontré une multitude de: personnages qui,
pour des raisons diverses et variées - et, là e:ncore, le résultat
compte sans doute plus que l'intention -, se so11ttfaits les apôtres
d'un partage du savoir. Nous avons vu aussi que ceux qui ont eu le
plus de succès n'ont pas forcément été ceux qui cmfaisaient claire-
ment leur gagne-pain. Si nous devions dégager quelques traits du
portrait type du vulgarisateur, que retiendrions-•nous? Son grand
optimisme, que nous avons vu tourner parfois à l'obsession de déte-
nir la « vérité vulgarisatrice » ? Sa culture, parfois encyclopédique,
ou son côté touche-à-tout? Son imagination, souvent innovante,
parfois débridée? Nous ne pouvons donc reprocher à personne de
n'avoir ni le talent ni les scrupules de ces grands ancêtres : les
249
Savants et ignorants
œuvres de vulgarisation, les conditions dans lesquelles elles ont vu
le jour, leurs résultats et leurs succès sont trop incomparables.
Cependant, les plus connus, comme Figuier, Moigno ou Flamma-
rion, les moins connus, comme Pluche, Andraud ou de Graffigny,
ne semblaient parler que de ce qu'ils savaient ou de ce qu'ils
avaient compris. La science aujourd'hui représente un volume de
connaissances tel qu'un journaliste scientifique, si compétent, si
honnête soit-il, ne peut plus guère prétendre « couvrir» tous les
domaines que pouvaient vulgariser ses collègues du siècle dernier.
Tout juste peut-on dire qu'eux, au moins, se contentaient rarement
de traduire les dépêches d'agences de presse et n'ignoraient pas
qu'en français le chlore et l'iode ne s'appellent pas chlorine ou
iodine, pour ne prendre qu'un exemple. Pour le reste, on doit être
prêt à leur pardonner leurs erreurs, leurs enthousiasmes éphémères
ou leurs prédictions déçues, comme on pardonne à Victor Meunier
d'avoir pris le parti de Pouchet contre Pasteur. L'histoire de la vul-
garisation, surtout lorsqu'elle suit fidèlement l'histoire des sciences,
nous engage à nous méfier des certitudes et du sensationnel péris-
sables.
Reste à parler du public, le troisième acteur, après le savant et le
vulgarisateur, de l'histoire qu'on vient de lire. A quoi tout cela lui
a-t-il servi ? A-t-il reçu, et comment, tous ces messages qui lui ont
été adressés sous des formes on ne peut plus variées?
Les traces directes chiffrées de l'impact de tous ces efforts
auraient pu nous être fournies par les archives, archives d'éditeurs
notamment, en ce qui concerne les tirages, les éditions et les ré-
éditions. Nous avons déjà dit les difficultés, voire l'impossibilité de
cette enquête. Un sondage dans les archives de la maison Hachette
pour ce qui peut être considéré comme un best-seller, Le Savant du
foyer, de Louis Figuier, nous apporte l'un des rares renseignements
accessibles. Ce livre a eu six éditions, chacune tirant à 5 000 exem-
plaires environ, sur une trentaine d'années - un bon score selon les
normes actuelles. Mais il nous faut comparer ces 30 000 exem-
plaires à certains ouvrages de la comtesse de Ségur qui ont été tirés
sur la même période à... 200 000 exemplaires ! Les données concer-
nant les tirages et les ventes de la Bibliothèque des merveilles
(Hachette), de la Bibliothèque de vulgarisation de chez J. B. Bail-
lière ou de celle de chez Vuibert-Nony et de la Bibliothèque agricole
(Rustica) révéleraient sans doute des succès du même ordre. Au
xvmcsiècle, Le Spectaclede la nature ou les livres de Buffon figu-
raient dans la bibliothèque de l'honnête homme sans doute plus
souvent que les œuvres de nos classiques.
250
Conclusion
Quelques rapports ministériels donnent des indications sur le
public des conférences populaires, comme les rapports du Musée
pédagogique (1905, notamment) : les conférences scientifiques sont
à peine moins fréquentées que les autres conférences. Les pièces de
théâtre que nous avons classées dans la rubrique du théâtre scienti-
fique connaissent aussi un succès moins évidcmt : les pièces de
Figuier ont eu quarante représentations au plu:s, Galilée de Pon-
sard, vingt, et La Nouvelle Idole n'a pu être représentée que sept
fois à la Comédie-Française, en juin-juillet 1914, à cause de ... la
Grande Guerre.
Ces quelques données ne renseignent ni sur la nature du public
touché ni sur ses réactions. Par exemple, Pas<~alOry donne les
chiffres des visiteurs des Expositions universelles, des chiffres glo-
baux, probablement surévalués quand on sait que des visiteurs s'y
rendaient plusieurs fois. Ory montre, par ailleurs, que les déléga-
tions ouvrières, sous l'Empire, par exemple, étaient « organisées »
par le cousin de l'empereur.
Nous disposons d'autres indications, indirectes cette fois, de l'ac-
cueil que le public a pu faire à la vulgarisation par l'écrit:
- le Bulletin de la société Franklin, organisme s'occupant des
bibliothèques populaires de la deuxième moitié du x1xesiècle, ana-
lyse la sortie des livres scientifiques des rayons di:s bibliothèques et
commente, parfois, les réactions des lecteurs. D'une façon générale,
les livres scientifiques sortent peu et ne donnen1tpas grande satis-
faction, sauf les volumes de la Bibliothèque dies merveilles, qui
reviennent souvent sous la plume des commenta1teursrépartis dans
toute la France ;
- le courrier des lecteurs, analysé, par exemple, par Pierre-Noël
Denieuil à propos de La Science et la Vie, montre un déplacement
du public par rapport aux vœux de son instigateuir, Paul Dupuis : ce
sont essentiellement des membres de la bourgeoisie libérale, des
lecteurs déjà cultivés ou, parfois, des petits inventeurs auto-
didactes.
Enfin, il reste pratiquement impossible d'évaluer l'impact de
formes aussi « populaires » que les présentations scientifiques et
techniques qui se font à l'occasion des tètes foraines, formes qui ont
pourtant probablement façonné l'imaginaire social envers les
sciences et les techniques. De la même manière, une forme d'accès
aux sciences et aux techniques est assurée par la diffusion de nou-
velles scientifiques et techniques dans les journaux quotidiens ou
politiques sans qu'il nous soit permis de donner d'indications sur
leur accueil : leur continuité laisse au moins supposer que les lec-
teurs ne les refusaient pas explicitement.
251
Savants et ignorants
D'ailleurs, ceux qui, dans le passé, se faisaient les propagateurs
de la vulgarisation ne se sentaient pas obligés d'obéir aux injonc-
tions d'un Audimat encore inexistant. Si certains auteurs cher-
chaient le succès, d'autres se faisaient moins d'illusions sur l'impor-
tance de leur mission. Beaucoup aussi, parmi les scientifiques,
notamment, ne croyaient pas en Louis Figuier ou Jean Painlevé, en
Christophe ou l'abbé Moigno, en Jean-Henry Fabre, Tom Tit ou
Beuchot - et pourtant, nous avons vu qu'ils ont œuvré comme de
véritables créateurs.
Et maintenant ? Inutile de dire que le public a bien changé. Celui
des enfants qui constituaient l'une des plus importantes clientèles
de la vulgarisation écrite est devenu singulièrement absent de la
scène : et d'abord, qui oserait lui proposer certaines des expériences
du Petit Inventeur? Cette situation ne date pas d'hier, le problème
serait de mieux comprendre pourquoi, à un moment où jamais la
science n'a été plus présente dans la vie quotidienne, de même que
les moyens de la faire connaître et reconnaître. Cette même
remarque pourrait amener à se poser des questions identiques au
sujet du public adulte : elle conduirait à s'interroger, après beau-
coup de bons esprits, sur les voies et les moyens d'une (nouvelle)
culture scientifique.
Ce livre, dont les conclusions et la morale se veulent modestes,
sinon légères, fera peut-être regretter à certains que les hommes
qu'il a voulu exhumer doivent retourner si vite à l'oubli, et leurs
œuvres aux rayons poussiéreux des bibliothèques, des cinéma-
thèques ou des musées. Mais c'est là aussi l'une des leçons de l'his-
toire et le simple fait que nous ayons eu en main suffisamment
d'éléments pour retracer celle de la vulgarisation, même la plus
périssable, suffit sans doute à justifier l'intérêt que nous lui avons
accordé. Et puis, qui sait si, en retrouvant ces vieux « présenta-
teurs » amoureux d'une science dépassée, certains de nos contem-
porains ne trouveront pas quelque source de réflexion ou même
d'inspiration ? Ce serait le plus bel hommage que notre époque
pourrait rendre à tous les hommes - et les quelques femmes - que
nous avons rencontrés.
Bibliographie

Nous avons regroupé les éléments bibliographiques essentiels qui


nous ont permis de construire cette étude. Outre: les œuvres elles-
mêmes, nous avons trouvé de nombreux renseignements dans un
ensemble de paratextes composés des préfaces, prospectus, corres-
pondances, souvenirs et Mémoires, petits articles de journaux.

Introduction

p. 7 Ernest Renan, L 'Avenir de la science, 1849.


p. 8 Camille Flammarion, Uranie, 1889.
Nicolas Venette, De la génération de l'homme, 1687.
Colette Viau, « Heurs et malheurs du tableau de l'amour
;onjugal de N. Venette», in XV/Ir Siècle, n° 19, 1987.
p. 9 Bernard Le Bovier de Fontenelle, Entretiens sur la pluralité
des mondes, 1686.
VkL.:>rMeunier, « Vues sur la vulgarisaticln des sciences »,
in Science et Démocratie, 1865.
Jean llostand, Biologie et Humanisme, 1944.
p. 10 Maurice Pellisson, Conférence au Musée pédagogique,
1903.
Camille Flammarion, Mémoires biographiques et philo-
sophiques d'un astronome, 1912.
p. 11 Édouard Petit, Rapport sur les conférences populaires,
1897-1898.
Françoise Mayeure, Histoire générale de l'enseignement et
de l'éducation en France, 1981, t. III.
p. 12 Camille Flammarion, Merveilles célestes, 1885.

253
Savants et ignorants

1. Pourquoivulgarise-t-on?

p. 17 Robert Lenoble, Histoire de l'idée de nature, 1968.


p. 18 Louis Cousin-Despréaux, Leçons de la nature présentées à
l'esprit et au cœur destinées aux amis de la religion, 1753.
Samuel-Henry Berthoud, Les Aventures des os d'un géant,
1863.
p. 19 Victor Meunier, « Prospectus », in L'Ami des sciences,
1855.
Abbé Moigno, préface à E. C. Brewer, La Clef de la science
ou les Phénomènes de tous les jours expliqués par le
Dr E. C. Brewer, 1858.
p. 20 Jean Perrin, La Science et /'Espérance, 1948.
p.21 Jean Perrin, La Science et /'Espérance, op. cit.
Alfred Marpaux, L 'Évolution naturelle et /'Évolution
sociale, 1894.
p. 22 Pascal Ory, Les Expositions universel/es de Paris, 1982.
Georges Vigarello, Le Propre et le Sale, 1985.
Jacques Ranci ère, Savoirs hérétiques et Émancipation du
pauvre, 1985.
p. 23 François-Vincent Raspail, Manuel annuaire de la santé,
1845.
p.24 Jean Rambosson, La Science pour tous, 1856.
Radau, « Les livres de science vulgarisée», in La Revue des
Deux Mondes, 1867.
p.25 Mme Gustave Demoulin, Une école où l'on s'amuse, 1884.
p.26 Philippe Roqueplo, Le Partage du savoir, 1974.
p. 27 Gaston Tissandier, Récréations scientifiques ou l'Enseigne-
ment par les jeux, 1881.
Félix Hément, La Science anecdotique, 1889.
Louis Figuier, Le Savant du foyer, 1883.
Henry Coupin, Promenade scientifique au pays des frivoli-
tés fournies par la nature à la mode, à la parure et au
livre, 1906.

2. Pour qui vulgarise-t-on?

p. 29 Bernard Le Bovier de Fontenelle, Entretiens sur la pluralité


des mondes, op. cit.
254
Bibliographie
p. 30 D'Alembert, Discours préliminaire di: l'Encyc/opédie,
1750-1780.
Camille Flammarion, Uranie, op. cit.
p. 31 Marie Meurdrac, Chymie charitable et facile en faveur des
dames, 1666.
Bernard Le Bovier de Fontenelle, ibid.
p. 32 Mointrel d'Elément, Manière de rendre l'air visible et assez
sensible pour le mesurer et quelques autres expériences de
physique, 1719.
Jean André de Luc, Lettres physiques et morales sur les
montagnes et sur l'histoire de la terre et de l'homme,
adressées à la reine de la Grande-Bretagne, 1778-1780.
François Algarotti,Le Newtonisme des dames, 1752.
Leonhard Euler, Lettres à une princesse' d'Allemagne sur
divers sujets de physique et de philosophie, 1768-1773.
Joseph Jérôme de Lalande, Astronomie des dames, 1785.
Louis-Aimé Martin, Les Lettres à Sophie sur la physique, la
chimie et l'histoire naturelle, 181O.
Étienne Mulsant, Lettres à Julie sur l'entomologie, 1830.
Auguste Cabours et Alfred Riche, Chimi1~des demoiselles,
1868.
p. 33 Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, dite Mme du
Châtelet, Institutions de physique, 1740.
Jane Marcet, Conversations sur la chimie, 1806.
Daniel Momet, Les Sciences de la nature au XVIII siècle, op.
cit.
Charles Nodier, Le Temps, 26 février et 8 mars 1832.
p. 34 Camille Flammarion, Astronomie des dames, 1903.
Émile Desbeaux, Les Pourquoi de Mlle Suzanne, 1880.
Émile Desbeaux, Les Parce que de Mlle Suzanne, 1881.
p. 35 Noël-Antoine Pluche, Le Spectacle de la l'Zature,1732.
Victor Borie, Les Jeudis de M. Dulaurier, 1865.
p. 36 E. C. Brewer, La Clef de la science, op. cit.
Michael Faraday, Histoire d'une chandelle, 1865.
Louis Figuier, Le Savant du foyer, op. cit.
p. 37 Daniel Momet, Les Sciences de la nature au XVIII siècle, op.
cit.
G. A. Bazin, Abrégé de l'histoire des insectes, 1747.
Louis Figuier, Connais-toi toi-même, l 8815.
p. 38 Louis Roule, Daubenton et /'Exploitation de la nature,
1925.

255
Savants et ignorants

3. Qui vulgarise?

p. 42 Gaston Tissandier, La Nature, 1873-1939.


Louis Figuier, La Scienceau théâtre, 1889.
p. 43 Victor Meunier, Scienceet Démocratie,1865-1866.

Du xnr' AU xnrr' siècle

p. 44 Bernard Palissy, Recepte véritable,par laquelle tous les


hommes de la Francepourrontapprendreà multiplieret
à augmenterleurs trésors.Item ceux qui n'ont jamais eu
cognoissancedes lettres pourront apprendre une philo-
sophie nécessaireà tous les habitansde la terre.Item en
ce livre est contenu le dessein d'un jardin autant délec-
table et d'utile inventionqu'il en fut onquesveu, 1563.
Bernard Palissy, Discoursadmirablesde la naturedes eaux
et fontaines, tant naturellesqu'artificielles,des métaux,
des sels et salines, des pierres, des terres, du feu et des
esmaux avecplusieursautresexcellentssecretsdes choses
naturelles,1580.
p. 45 Paul-Antoine Cap, Introductionaux Œuvrescomplètesde
Palissy, 1843.
Jacques Nicolle, BernardPalissy, 1966.
Galilée, Le Messagerdes étoiles, 1610.
Galilée, L 'Essayeur,1623.
Galilée, Dialogues sur les deux principaux systèmes du
monde, 1632.
Galilée, Discourssur deux sciencesnouvelles,1638.
p. 46 Noël-Antoine Pluche, Le Spectaclede la nature ou Entre-
tiens sur l'histoirenaturelleet les sciences,1732.
Daniel Mornet, Les Sciences de la nature en France au
xv11f siècle,op. cit.
p. 4 7 Christophe Christian Sturm, Considérationssur les œuvres
de Dieu dans le règne de la nature et de la providence
pour tous lesjours de l'année, 1777.
Louis Cousin-Despréaux, Leçons de la natureprésentéesà
l'espritet au cœur,op. cit.
256
Bibliographie
Bernard Neuwentijdt, L 'Existence de Dieu démontrée par
les merveillesde la nature, 1725.
p. 48 William Derham, Théologieastronomique ou Démonstra-
tion de l'existenceet des attributsde Dieu par l'examen et
la descriptiondes cieux, 1729.
William Derham, Théologiephysique ou Démonstrationde
l'existence et des attributs de Dieu tirée des œuvresde la
création, 1726.
Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, Études de la
nature, 1784.
Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie,
1790.
Joseph-Aignan Sigaud de La Fond, Dictionnairedes mer-
veillesde la nature, 1781.
p. 49 Jean Goedaert, Histoire naturelle des insectes selon leurs
différentesmétamorphoses,1700.
René-Antoine Ferchault de Réaumur, Mëmoires pour ser-
vir à l'histoire des insectes, 1742.
Jean Torlais, Réaumur, un esprit encyclopédique,1961.
p. 50 Buffon, Histoire naturelle générale et particulière,avec la
descriptiondu Cabinet du roi, 1749.
Daniel Mornet, Les Sciences de la nature en France au
xn1f siècle, op. cit.
p. 51 Claude Gaspar Bachet de Mériziac, Problèmesplaisants et
délectablesqui se font par les nombres, 1612.
Claude Mydorge, Examen du livre des récréationsmathé-
matiques et de ses problèmes en géométrie, mécanique,
optique et catoptrique,1630.
p. 52 Jacques Ozanam, Récréationsmathématiqueset physiques,
1694.
p. 53 Abbé Nollet, Leçons de physique expérimentale, 1743.
Abbé Nollet, Art des expériencesou Avis aux amateursde la
physique, sur le choix, la constructionet l'usage des ins-
truments, 1770.
Jean Torlais, Un physicien au siècle des Lumières: l'abbé
Nol/et, rééd. 1987.
Leonhard Euler, Lettres à une princessed'Allemagne..., op.
cit.
p. 54 Noël Regnault, Entretiens physiques d'Ariste et d'Eudoxe
ou Physique nouvelleen dialogue, 1729..
Guillaume Hyacinthe Bougeant, Histoiredu traité de West-
phalie, 1774.
257
Savants et ignorants
Guillaume Hyacinthe Bougeant, Amusements philoso-
phiquessur le langagedes bêtes, 1739.
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4. Commentvulgarise-t-on?

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1773-1829, puis 1833-1836, puis 1841-1843, L'Hygiène contempo-
raine ou le Trésor des familles des villes et des 1campagnes, 1875-
1876, L 'Illustration, 1843-1944, Je sais tout, 1905-1939, Le Journal
de /a jeunesse, 1852, puis 1873-1919, La Lumièr1~électrique, 1879-
1894, puis 1908-1916, Le Magasin d'éducation et de récréation,
1864-1915, Le Magasin pittoresque, 1833-1913, La Maison illus-
trée, 1889-1891, La Médecine éclairée, 1791-1792, Mon journal,
1881-1925, Le Musée des familles, 1833, Le M·usée des sciences,
1856-1858, La Nature, 1873-1939, Omnia, r,evue pratique de
locomotion, 1906-1914, puis 1920-1936, Le Petit Français illustré,
1889-1905, Le Petit Inventeur, 1923-1929, Le Petit Jardin illustré,
1893-1938, Le Petit Journal de la santé, 1888-185>3,Le Petit Moni-
teur de la santé, 1885-1887, Le Petit Théâtre de l'Univers, étrennes
précieuses, instructives et amusantes, 1788, La Presse des erifants,
1855-1857, Le Rayon de soleil, 1874-1905, puis 1921-1934, Rie et
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1880-1884, La Science pour rien, 1881, La Science pour tous, 1856-
1901, La Science universelle, 1885-1901, Le Vélocipède illustré,
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Sur les journaux


Journaux cités: Le Correspondant, Le Figaro, Globe, L'I/lustration,
Journal des débats, National, L'Opinion nationale, Ouest-Éclair,
Pays, Le Petit Journal, La Presse, Le Temps, L'Univers illustré, La
Victoire.

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Henry de Parville, Causeriesscientifiques, 1861-1895
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Pierre de Ronsard, Hymnes, vers 1550.
Maurice Scève, Microcosme, 1562.
Maurice Scève, Mistère du vie/ testament, vers 1500.
Albert-Marie Schmidt, La Poésie scientifique en France au
xvf siècle, 1938.
Pierre de Ronsard, Élégie du verre, 1571.
p. 235 C. A. Fusil, La Poésie scientifique en France de 1750 à nos
jours, 1918.
Abbé Delille, Trois Règnes de la Nature, 1809.
Casimir Delavigne, La Découverte de la vaccine, 1823.
Jean Obombres,« La gloire de la science: culture et poésie
vers 1800 », à paraître.
p. 236 Gudin de la Brunellerie, L 'Astronomie, 1810.
Dupuis-Delcourt, Nouveau Manuel complet d'aérostation,
1850.
Antoine-Gaspard Bellin, Poème didactique, op. cit.
280
Bibliographie
p. 237 Camille Flammarion, Merveilles célestes, op. cit.
Antoine Andraud, Galvani, drame scientifique en cinq
actes, 1854.
Molière, Le Malade imaginaire, 1673.
p. 238 Bernard Le Bovier de Fontenelle, La Comète, 1681.
Alain Niderst, Fontenelle, 1991.
Pierre Bayle, Lettres à M. L.A.D. C., docteur en Sorbonne,
où il est prouvé par plusieurs raisons tirées de la philo-
sophie et de la théologie que les comètes ne sont point le
présage d'aucun malheur, 1682.
Bodard de Tezay, Le Ballon ou la Physicomanie, 1783.
p. 239 L.-F. Clairville, Les Pommes de terre malades, 1845.
L.-F. Clairville, La Femme électrique, 1846.
Julien Lefèvre, L'Éiectricité au théâtre, 1894.
p. 240 Antoine Andraud, Chemin à vent ou Locomotion par l'air
comprimé, 1846.
Antoine Andraud, Chemins éo/iques, 1847.
Charles Poitvin, La Vapeur, 1854.
François Ponsard, Galilée, 1867.
Pierre-Joseph Proudhon, Galilée, 1843.
Louis Figuier, La Science au théâtre, 1889.
p. 241 Anonyme, Le « Galilée» de M. Ponsard ou le Polyeucte de
l'astronomie, 1867.
Ernest Legouvé, L'Art de la lecture, 1877.
Charles Poitvin, La Vapeur, op. cit.
p. 242 Louis Figuier, Gutenberg, in La Science izu théâtre, op. cit.
p. 243 Jules Delbrück, Les Récréations instructives, op. cit.
p. 244 Louis Figuier, Kepler, in La Science au théâtre, op. cit.
Louis Figuier, Denis Papin, in La Science au théâtre, op.
cit.
Charles Poitvin, La Vapeur, op. cit.
François Ponsard, Galilée, op. cit.
Sacha Guitry, Pasteur, 1919.
Anonyme, La Banqueroute de la science, s.d.
Alphonse Daudet, La Lutte pour la vie, 1889.
p. 245 François de Curel, La Nouvelle Idole, 1899.
Jules Romains, Donogoo-Tonka ou les Miracles de la
science, 1932.
p. 246 Daniel Raichvarg, 400 Années de diffusion de la science par
le spectacle, formes, objectifs, moyens, thèse de doctorat
de l'Université Paris-VII, 1990.

281
Savants et ignorants

Conclusion

p. 247 J.-L. de Lanessan, préface d'Émile Gautier, Les Étapes de


la science, 1892.
p. 250 Louis Figuier, Le Savant du foyer, op. cit.
Muriel Mouranche, Les Livrespour /'enfanceet lajeunesse,
thèse de l'École des chartes, 1986.
Daniel Momet, Les Sciencesde la natureau xn1f siècle,op.
cit.
p. 251 Rapportsdu Musée pédagogique,1905.
Louis Figuier, La Scienceau théâtre,op. cit.
François Ponsard, Galilée,op. cit.
François de Curel, La NouvelleIdole, op. cit.
Pascal Ory, Les Expositionsuniversel/esde Paris,op. cit.
Bulletinde la sociétéFranklin,op. cit., nombreux numéros.
Bruno Beguet, « Le livre de vulgarisation scientifique », in
La Sciencepour tous, op. cit.
Pierre-Noël Denieuil, « Vulgarisation et société ... », in
Culturetechnique,op. cit.
Index des noms de personnescitées

Abria, J.-J. B., 158, 159. Bellin, A. G., 213, 236, 278, 280.
Adeline, J., 176. Bensaude-Vincent, B., 263, 279.
Agricola, 54. Berget, A., 88, 99, 128-130, 175, 272,
Alcan, F., 30. 276.
Alembert J., Le Rond d', 14, 30, 38, Berland, L., 131, 272.
50, 132-134, 136, 141, 142, 145, Bernard, C. 43, 59, 110.
173, 255, 273. Bernardin de Saint-Pierre, J.-H., 48,
Algarotti, F., 32, 57, 255, 258. 110, 257, 267.
Amson, G., 229, 280. Berquin, A., 113, 118, 268, 270.
Andraud, A., 237, 240, 250, 281. Bert, P., 158-16!0.
Arago,F., 58, 59, 66,68,69,90, 106, Berthelot, M., 66, 98, 135, 141, 145,
152. 148, 203, 224, 225, 259, 273.
Arsonval, A. d', 225. Berthoud, S. H., 18, 70, 71, 109, 112,
116,254,260,267,268,270.
Babinet, J., 67, 109, 165, 259. Bertin, 160.
Bachelard,G., 195, 277. Bertrand, A., 106, 114, 269.
Bachet de Mériziac, C. G., 51, 257. Bertrand, G., 202.
Badoureau, 79. Bertrand, J., 58, 69, 78, 106, 152.
Baillière, J. B., 250. Bertrand, R., 93.
Balland, E., 121,271. Best, J., 122.
Balzac, H. de, 70. Beuchot, H., 217.
Barthélémy, G., 279. Beuchot, J., 40, 217, 252.
Baudoz, A., 27. Biart, L., 80.
Baudry de Saunier, C. L., 92, 98, 167, Billaudeau, Dr, 68, 156, 275.
264, 265, 276. Biot, J. B., 68, 69, 106.
Baumé, 54. Bitard, A., 101, 102.
Bayard, E., 122, 174, 276. Blanchard, Mme:, 223.
Bayet, 22. Blanchard, P., 113, 119, 268, 269.
Bayle, P., 238, 281. Blanqui, A.-J., 126.
Bazin, G. A., 37, 255. Blondel, C., 263, 279.
Beaude, J.-P., 134, 135, 273. Bochart de Saron, 198.
Beaugrand, C., 83, 111, 112, 262, Bocquillon, H., 123, 271.
268,269. Bodard de Tezay, 281.
Bedel, C., 277. Bohn G., 183.
Béguet, B., 271, 282. Boileau, N., 2201.
Behring, E. von, 108. Boillot, A., 147, 274.
Belgiojoso, princesse de, 33, 79. Bollème, G., 98,, 266.
Belgrand, C., 209. Boll, M., 89, 13S, 137,263,264, 273.
Bellet, D., 228, 280. Bonnier de la Mosson, J., 197,278.
283
Index des noms de personnescitées
Borel, E., 202. Charcot, J.M., 217.
Borie, V., 35, 75, 114, 121, 147, 255, Charles, J. A., 163, 198, 215.
261,269,271,274. Charles X, 98, 223.
Bory de Saint-Vincent, 70, 113, 134, Charton, E., 64, 65, 76, 91, 98, 122-
137, 139, 144,223,273, 274. 124, 127, 271.
Bougeant, G. H., 53, 54,257, 258. Châtelet, Mme du (Breteuil, G.-E. de,
Bouquet, H., 109. dite) 32-34, 56, 57, 196, 215, 255,
Bourbouze, J.-C., 67, 227. 258.
Bourgeois de Chateaublanc, D. F., Chaulnes, duc de, 198.
216. Chenu, P., 137, 274.
Bourget, 161. Chesneaux, J., 270.
Bourguin, M., 114,269. Chevreul, E., 43, 100.
Bouscaren, J., 60. Christophe (voir Colomb, G.).
Boussingault, J. B., 107. Cinq-Mars, 241.
Brard, C.-P., 112, 268. Clairaut, 56.
Breton, J. L., 206. Clairville, L.-F., 239, 281.
Brewer, E. C., 122, 254, 255, 271. Clarétie, J ., 230, 280.
Brieux, E., 80. Clarétie, L., 151, 195,230,231,233,
Brillouin, L., 171. 277,280.
Broglie, L. de, 172, 191. Claude, G., 24, 87-89, 195, 218, 263.
Brongniart, Ad., 134, 273. Clavard, A., 159.
Brongniart, Al., 152. Clemenceau, G., 225.
Brongniart, C., 67, 80, 166, 260. Clère, J., 74, 114, 261, 269.
Cohl, E., 188.
Brown-Sequard, Ch., 108.
Coignet-Gauthier, C., 33.
Brunel, G., 26.
Colin, A., 128.
Brunetière, F., 224.
Colin, F., 266.
Brunold, C., 116, 270. Colomb, G., dit Christophe, 85, 99,
Bruzon, P., 131, 272. 130, 167-172, 213, 252, 276, 278.
Buffon, G. L., Leclerc comte de, 33, Comandon, J., 185.
38, 46, 50, 51, 126, 133, 139, 198, Condorcet, marquis de, 50, 58, 162.
250, 257, 273. Constantin-Weyer, M., 131, 272.
Corneille, T., 133, 273.
Cagliostro, G. B., comte de, 220. Costantin, J., 130, 272.
Cabours, A., 32, 255. Coster, L., 242, 243.
Campardon, E., 279. Coste, V., 73, 107.
Candolle, A. de, 134, 273. Couderc, P., 171.
Cantagrel, M., 189, 192. Coudray, Mme du, 150.
Cap, P.-A., 256,275,277. Coupin, H., 27, 111, 121, 130, 254,
Caradec, F., 276, 280. 267, 271, 272.
Carnot, H., 123, 207. Courtagnon, Mme de, 33.
Carraud, Z., 80, 262. Cousin-Despréaux, L., 18, 47, 173,
Castillon, A., 113, 114, 269, 270. 254, 256, 276.
Cauchy, A., 60. Cousteau, J.-Y., 193.
Caufeynon, 23. Coyer, abbé, 35.
Caullery, M., 171, 172. Coze, P., 192.
Caus, S. de, 240-242. Cunha, A. da, 147,274.
Cazin, 160. Curel, F. de, 237, 245, 282.
Cézanne, E., 158. Curie, M., 24.
Chaptal, J. A., 136, 273. Cuvier, G., 106, 126, 135, 136, 140,
Chapuis, A., 279. 141, 144, 236, 273.

284
Index des noms de personnescitées
D'Adaoust, 235. Doré, G., 174.
D'Argent, Y .• 122. Doyen, E., 184.
Darcet, J., 236. Doyon, A., 279.
Dardaud, G., 279. Drapiez, A., 134, 138, 273, 274.
Darmon, P., 223, 279. Drohojowska, comtesse, 114, 269.
Daru, P., 237. Dronné, F., 121, 271.
Darwin, Ch., 119, 126,244. Duclaux, E., 11,, 88, 166.
Dary, G., 130, 272. Duclaux, J., 88.
Daubenton, L. B. M., 38, 50, 133. Ducoin-Girardi111, 81, 115, 262, 269.
Daubrée, A., 74, 108. Dujardin, J.-B., 159.
Daudet, A., 13, 237, 244, 281. Dumas, J.-B., 149, 162, 196, 275,
Daumas, M., 194, 198,260,277. 277.
Decaisne, E., 107. Duncan, F.M., 185.
Dechambre, A., 133,273. Duplessis, Mme:,33.
Deharme, L.-E., 123, 271. Dupont de Dinc,chin, 155.
Dehérain, P.-P., 64, 147, 148, 274. Dupuis-Delcourt, 200, 223, 236, 278,
Delagrave, C., 63. 280.
Delamain, J., 131, 272. Dupuis, E., 213, 278.
Delavigne, C., 235, 280. Dupuy, P., 30, 100, 105,176,251.
Delbrück, J., 28, 81, 82, 243, 262, Durand-Claye, A., 159.
281. Duruy, V., 157, 158, 161, 163.
Delhoste, G., 99. Ourville, M., 265.
Delille, J., 233, 235, 236, 280.
Eckert, A., 112, 268.
Delisle, 56.
Edison, T., 100,, 207, 213.
Della Bella, S., 197. Eidelman, J., 202, 263, 278.
Deloche, B., 278.
Einstein, A., 90,. 108, 188, 189, 264.
Delon, C., 81, 82, 98, 262.
Épinay, Mme d", 34.
De Lanessan, J.-L., 247, 249, 282.
Escaich, R., 262.
Delange, Y., 259. Esclangon, E., 170, 171.
Delorme, M., 241, 242. Esmes, J. d', 190.
Dembour, A., 122. Euler, L., 32, 53, 114, 255, 257, 269.
Demontzey, P., 127.
Demoulin, Mme G., 25, 82, 98, 254, Fabre, J.-H., 591,62-64, 86, 98, 112,
266. 118, 131,252,259,268,270.
Denieuil, P.-N., 251, 266, 282. Faideau, F., 82, 121, 130, 271, 272.
Derham, W., 47, 257. Faraday, M., 21, 36, 42, 66, 112, 169,
Desains, 160. 203, 255, 268:.
Desbeaux, E., 34, 79, 255, 262. Fargeaud-Ambrière, M., 260.
Descartes, R., 51, 129. Favart d'HerbiE:nY, 140.
Desplantes, 113, 269. Fée, A., 113, 268.
Déterville, 136. Fénelon, F., 17, 34, 48.
Déthan, G., 278. Férat, J., 122, 174.
Deyrolle, 21 O. Férenczy, C., 2'.79.
Obombres, J., 235, 280. Femet, 160.
Diderot, D., 14, 30, 132-134, 145, Figuier, L., 11, :20,22, 27, 28, 30, 36,
149, 162, 273. 37, 42, 59-61,, 63, 69, 72, 102, 107,
Diesbach, G. de, 262. 109, 119-122, 124, 127, 147, 148,
Disney, W., 131. 174, 177, 240, 242, 243, 249-252,
Doin, O., 130. 254, 256, 258, 267, 270, 271, 274,
Donné, A., 106. 276, 281, 282.
285
Index des noms de personnescitées
Flaherty, R., 186. Giacomelli, H., 174.
Flammarion, C., 8-10, 12, 22, 23, 28, Giffard, P., dit Jean sans Terre, 108.
30, 34, 37, 38, 55, 59, 61-64, 66, Gille, B., 145.
67, 70, 80, 89-92, 98, 99, 101, 102, Girardin, E. de, 59, 69, 71, 76, 106.
106,108,123,154,166,179,225, Girardin, J., 25.
237,250,253,255,259,276,281. Goedaert, J., 49, 257.
Flaubert, G., 110, 206, 267, 278. Goldschmidt, Pr., 226.
Flourens, P., 134, 273. Goncourt, Ed. et J. de, 33, 198, 278,
Fontenelle, B. B. de, 9, 11, 13, 29-32, 279.
34, 55, 56, 109, 113, 120,149,238, Good, A., dit Tom Tit, 11, 65, 99,
253-255, 258, 267, 275. 228, 252, 259, 280.
Fonvielle, W. de, 68, 70, 71, 101, Goupil, M., 279.
123, 125, 129,260,261,271,272. Gourmont, R. de, 57,258.
Fomey, A.-S., 152, 153, 159. Gouzy, P., 82, 111, 267.
Fortin, J., 105. Gradewitz, 188.
Fortoul, L., 82, 112, 268. Graffigny, H. de (Marquis, Raoul,
Foucou, F., 267. dit), 90-92, 101, 102, 112, 115,
Fouray, M., 278. 127, 250, 264, 268, 271.
Fourment, A., 266. Grandsire, P.-E., 122.
Fox, R., 275. Gratiolet, L. P., 78, 160.
Franklin, B., 150, 163. Grégoire, H., 198.
Froelich, 173. Gréhant, N., 67,227.
Fusil, C. A., 280. Grimaux de Caux, G., 139, 274.
Grimm, J., 50.
Gadeau de Kerville, H., 210, 276. Grimm, T., 108.
Galilée, 44-46, 113, 241, 256, 269, Grivel, 35.
282. Groc, L., 99, 115, 266, 269.
Galopin, Ar., 91, 112. Grosclaude, 98.
Galopin, Aug., 68, 97, 102, 112, 260, Groselier, N., 54.
268,270. Gruber, A.-C., 279.
Gamain, C., 213. Gudin de la Brunellerie, 236, 280.
Gandhi, 206. Guérin, F. E., 140.
Garban, E., 82. Guillemin, A., 74, 123, 125, 261,
Garcet, H., 79. 271.
Garin, 211. Guitry, S., 245, 281.
Garnerin, J., 221, 222. Gutenberg, J., 242, 243.
Garnier, J., 218, 279.
Gaudin, M.-A., 66. Hachette, L., 122-124, 127.
Gauthier-Villars, 101. Hahn, R., 277.
Gautier, E., 60, 109, 147, 267, 282. Hauser, 130, 272.
Gélis, E., 279. Hément, E., 121, 271.
Gélis, J., 275. Hément, F., 27, 82, 121, 254, 271.
Genlis, comtesse de, 33, 194, 198, Hervieu, P., 214, 279.
277. Hetzel, J., 20, 28, 75, 77, 78, 98, 119,
Geoffroy Saint-Hilaire, 1., 72, 134, 173.
273. Heulhard, A., 279.
Gérard, R., 189. Hignard, A., 77.
Gerhardt, C., 66. Hoche, J., 216, 220.
Gersaint, 197, 278. Hoefer, 73.
Gervais, P., 126. Homby, F., 232.
286
Index des noms de personnescitées
Houllevigue, L., 88, 106, 109, 128, Langevin, P. 84, 85, 87-89, 106, 132,
129, 263, 271, 272. 168, 171, 188, 191, 206, 218, 263,
Hugo, L., 201, 278. 279.
Hugo, V., 201, 237. Laplace, P.S., 129, 236, 237.
Humboldt, A. de, 106, 107. Latour, B., 165, 275.
Huygens, C., 8. Latreille, P. A., 134, 136, 273.
Laugier, H., 202.
lchac, M., 192. Laurent, A., 149.
Ivens, J., 185, 186. Lavallée, T., 79.
Lavoisier, A. L. de, 55, 100, 145,
Jacobi, D., 267. 14~ 197,20~221,235.
Jacques, J., 275, 279. Leboeuf, L.G., 112, 268.
Jahandier, A., 122. Le Boeuf, P., 280.
Jamin, J., 157, 160, 164. Le Bon G., 23.
Jansen, J., 184. Le Chatelier, H., 207.
Jeanbemat, E., 113, 268. Leclerc de Montlinot, 134, 273.
Jeannet, J., 158. Lecouturier, H.,. 107.
Jenner, E., 100, 235. Ledermuller, M., 196, 277.
Joliot-Curie, F., 192, 206. Lefebvre, E., 82:, 112, 268.
Joliot-Curie, 1., 206. Lefèvre, F., 172:.
Joly, 73. Lefèvre, J., 239, 281.
Joubin, L., 128, 130, 272. Léger, F., 188.
Jouvet, 127. Legouvé, E., 233, 241, 281.
Jussieu, A. de, 134, 273. Legros, D., 260,. 270.
Jussieu, B. de, 128. Leibniz, G. W., 52.
Lemaître, J., 215.
Karr,A., 70. Lembert, A., 1Ql7.
Kepler, J., 129. Lémery, N., 55, 150, 152, 195, 196,
Kircher, A., 177. 258,277.
Koch,R., 217. Leniaud, J.-M., 278.
Krupp, 206. Leroux, 143.
Lespiault, G., 159.
La Blanchère, H. de, 82, 111, 112, Lesueur, 214.
268. Leucheron, J., 51.
Labesse, E., 112, 268. Lévi-Alvarès, D., 121, 271.
Laboulaye, Ch., 143, 274. Lezay de Mamc,zia, 34.
Lacépède, comte de, 50. Le Monnier, 56.
Lachènes-Desbois, 140. Le Play, F., 206.
Lacollonge, L.-O. de, 159. Lenoble, R., 17, 254.
Lacroix, E., 103. Le Verrier, U., 62, 157, 160, 161.
Lagrelay, B., 219. Léveillé, A., 20:3, 205, 278.
Lalande J. J., Lefrançois de, 32, 55, Liaigre, L., 279 ..
56, 255, 258. Liard, L., 88.
Lamartine, A. de, 70, 123, 271. Liebig, J., 66, 259.
Landrin, A., 127, 271. Lippman, G., 67,227.
La Condamine, C. M. de, 133. Lissajous, J. A., 161.
La Fontaine, J., 153, 220. Littré, E., 9.
Laissus, Y., 194, 277. Loisel, G., 279.
Lalanne, 143. Loppé, E., 36.
Lallier, E., 188, 189, 192. Louis XIII, 197.
287
Index des noms de personnescitées
Louis XIV, 220, 238. Michelet, J., 175, 185, 276.
Louis XV, 150, 196. Milhaud, D., 94, 189.
Louis XVI, 198, 216, 221, 233. Milne-Edwards, H., 126, 134, 273.
Lucrèce, 234. Moigno, F., 18, 19, 36, 59-61, 63, 69,
Luc, J. A. de, 32, 255. 70, 72, 89, 100, 102, 103, 122,
Lumière, L., 167, 191,218. 156, 177-180, 249, 250, 252, 254,
Lutaud, A., 23. 259.
Luynes de, 160. Mointrel d'Elément, 32, 255.
Lyell, C., 126. Molière, 220, 237, 281.
Molteni, A., 180, 181.
Macé, J., 62, 69, 98, 99, 112, 118, Montaigne, M., 27, 54.
119,124,260,268,270,276. Monteil, C., 171.
Macquer, P., 140, 274. Montesquieu, baron de, 11, 133.
Maeterlinck, M., 80, 110, 185, 267. Montfort de, 61, 156.
Maillard, P., 265. Moret, E., 75, 80, 270.
Malaguti, F., 63. Moreux, T., 89-91, 108, 130, 264,
Mame, A., 127. 272.
Mangin, A., 70, 79, 102, 111, 113, Momet, D., 37, 46, 50, 255, 256,
117, 118, 128,129,260,267,268, 257,282.
270,272. Mouranche, M., 282.
Marcet, J., 33, 255. Muller, E., 82.
Marey, E. J., 184. Mulsant, E., 32, 114, 120, 255, 269,
Margollé, E., 123. 271.
Marinescu, Dr, 184. Musset, Ch., 153.
Marion, F., 220, 279. Muybridge, E., 184.
Marpaux, A., 21, 254. Mydorge, C., 51, 52, 257.
Martin, L.-A., 32, 114, 255, 269.
Mascart, E., 160. Nadar (F. Toumachon, dit), 77.
Mascart, J., 207, 210, 278. Napoléon I"', 221, 222.
Massain, G., 275, 277. Napoléon III, 72, 206.
Masson, G., 30, 64. Neufchâteau, F. de, 205, 206.
Mathilde, princesse, 157. Neuville, A. de, 122.
Maugeret, M., 111,267. Neuwentijdt, B., 47, 257.
Maupertuis, P. L., Moreau de, 57, Newton, 1., 9, 30, 129, 236.
221, 258, 279. Nicolle, J., 256, 275.
Mayeure, F., 11, 253. Niderst, A., 281.
Méhémet-Ali, 223. Nocard, E., 108.
Meister, J., 217. Nodier, C., 33, 80, 110, 120, 255,
Mélies, G., 218. 262,270.
Menault, E., 147, 274. Noël, 215, 216.
Merlieux, 98. Nollet, J.-A., 32, 48, 52, 53, 150, 152,
Mesmer, F.A, 221. 195, 196,215,257.
Mesnel, A., 122.
Metchnikoff, E., 99. Ocagne, M. d', 79,262.
Meunier, S., 74. Ogouz, P., 188.
Meunier, S., Mme, 74, 123, 261. Omegna, R., 185.
Meunier, V., 19, 21, 43, 70-74, 97, Orbigny, A. d', 126.
112, 123, 148, 163-165, 173, 191, Orléans, G., duc d', 197, 201.
250, 253, 254, 256, 261, 268, 276. Ory, P., 206, 251, 254, 278, 282.
Meurdrac, M., 31, 55, 255, 258. Ozanam, J., 52, 121, 257, 271.
288
Index des noms de personnescitées
Pagniez, Y., 131, 272. Poiré, P., 135, 273.
Painlevé, J ., 93, 94, 172, 183, 189- Poitevin, 176.
191, 252, 276. Poitvin, C., 240, 241, 244, 281.
Painlevé, P., 88, 93. Pomiane (voir lf>ozerskiE. A.).
Palissy, B., 44-46, 54, 126, 149, 152, Poniatowski, M., 279.
196, 249, 256, 277. Ponsard, F., 240, 244, 251, 281, 282.
Panckoucke, C., 132, 142. Pouchet, F.A., 67, 73, 148, 165, 200,
Pape-Carpentier, M., 33, 81, 82, 98, 250,275.
112, 268. Pozerski, E. A. (dit Pomiane), 169,
Papin, D., 201. 170, 276.
Paré, A., 217. Prévost, J. L., 134, 273.
Pariset, E., 142. Proudhon, P.-J., 240, 281.
Parmentier, A. A., 136, 273. Py, c., 279.
Parville, H. de, 109, 148, 267.
Pasteur, L., 24, 39, 67, 72, 88, 100, Racine, J., 220.
148, 157, 160, 165,209, 217, 225, Radau, R., 24, 25, 120, 129, 254,
244,250,275,282. 270,272.
Pasteur Vallery-Radot, 202. Raicbvarg, D., 260, 270, 281.
Pathé, C., 192, 218. Rambosson, J., 24, 38, 109, 147, 213,
Patin, G., 238. 254, 267, 274.
Payen, A.,161. Rancès, F., 158.
Pellisson, M., 10, 159, 162, 253, 215. Rancière, J., 22,. 254.
Pelletier du Mans, J., 234, 280. Raspail, F.-V., 23, 254.
Pelouze, Pr., 70. Raulin, V., 159.
Perdonnet, A., 151. Réaumur, R.-A, F. de, 37, 49, 52,
Péron, G., 115, 269. 257.
Perriault, J., 151, 177, 179, 275, 276. Rebérioux, M., 206, 278.
Perrier, E., 85, 88, 106, 135, 136, Reclus, E., 98.
225, 262, 273. Regnault, N., 53',,257.
Perrier, R., 146, 274. Renan, E., 7, 253.
Perrin, F., 172. Renard, J., 80, 92.
Perrin, J., 20, 21, 84, 85, 87-89, 131, Reynaud, J., 62, 123, 137, 143, 152,
132, 172,191,202,206,249,254, 273.
263. Richelieu, 241.
Pestre, D., 266. Riche, A., 32, 160, 255.
Petit, E., 11, 253. Riou, E., 122.
Picardet, chanoine, 35, 81, 262. Rivière, P.-L., 121, 271.
Picard, J., 188, 193. Robert-Houdin, J. E., 219.
Pierron, H., 171. Robertson, E. G., 162, 177,219, 220,
Pie VII, 222. 222, 275, 279.
Pilastre de Rosier, 236. Robert, N., 197.
Pinet, A. J. T., 114, 269. Robespierre, M., 198, 220, 224.
Pizzetta, J., 113, 136, 269, 274. Roger, abbé, 14$.
Plantefol, L., 202. Roger, H., 172.
Platon, 113. Rolland, R., 206.
Platt, L., 233, 280. Rollin, 47.
Pluche, N.-A., 35, 37, 46, 47, 53, 113, Romains, J., 2451,281.
115, 120, 250, 255, 256, 269. Ronsard, P. de, 234, 280.
Poe, E. A., 72, 79. Roqueplo, P., 26,254.
Poincaré, H., 85, 262. Roret, N. E., 229, 280.

289
Index des noms de personnescitées
Rostand, J., 9, 64, 86, 87, 89, 131, Tartaglia, N., 51.
132, 172, 253, 263, 272. Tassel, O., 277.
Roubaud, F., 107. Tétry, A., 263.
Rouelle, F., 145, 149, 162, 196, 275. Theuriet, A., 110, 267.
Roule, L., 88, 131, 170, 194, 195, Thévenard, P., 276.
199-203, 255, 272, 277, 278. Thévenin, Ev., 150, 165.
Rousseau, J.-J., 46, 80, 110, 149, Thévenin, R., 192.
162, 237, 267. Thiery, L.-V., 198, 278.
Roussy, H., 203. Thompson, A., 189.
Roux, E., 108. Thouin, A., 136, 273.
Royer, E., 159. Tignol, B., 101.
Rudaux, L., 130, 188, 202. Tissandier, O.; 27, 42, 59, 64, 100,
Ruggieri, frères, 221. 121, 123, 126, 128, 176,195,229,
Ruhmkorff, 229, 231. 254, 256, 259, 271, 276, 277, 280.
Toché, C., 265.
Sachot, O., 121, 271. Tom Tit (voir Good A.).
Sadoul, G., 277. Torlais, J., 257, 275, 277.
Saigey, J.F., 106. Tosi, V., 277.
Saint-Laguë, 202, 204. Toulouse, Ed, 106.
Sainte-Beuve, C.A., 31, 121, 236. Tronchin, Th., 224.
Sainte-Claire Deville, H., 66, 78, 98. Turgan, J., 279.
Salten, F., 131, 272. Turgot, baron de, 133, 154.
Sand, O., 75, 83.
Sand, M., 83, 119, 120,262,270. Ulliac-Tremadeure, S., 113, 173,
Santoni, L., 265. 268,276.
Saveney, Ed., 148, 275. Urbain, G., 135, 137, 171,183,202,
Savond, 214. 273.
Scève, M., 234, 280. Urban, C., 185.
Schmidt, A.-M., 234, 280.
Schnaiter, C., 75, 83, 118, 148, 161, Vaillant, 160.
261, 270, 275. Valmont de Bomare, 135, 140, 144,
Schnaiter, E., 82, 111. 198, 2ï4.
Schneider, 182, 206, 216. Vamba, 116, 2,0.
Schultz, U., 187. Van Bruyssel, E., 82.
Schweitzer, O., 130, 272. Variot, G., 68.
Seguin, M., 61, 102, 103. Vaucanson, J. de, 198,216,217.
Ségur, comtesse de, 250. Venette, N., 8, 253.
Sigaud de La Fond, J.-A., 48, 215, Veme,J., 71, 76-79, 87, 98,111,119,
257. 122, 125, 174, 229, 261, 262, 270,
Simonin, 160. 271.
Simon, O., 154, 164. Verne, J.-J., 262.
Simon, J., 123. Viau, C., 253.
Sonrel, L., 67, 125, 126, 128, 260, Vicq d'Azyr, F., 198.
271,272. Vigarello, O., 22, 254.
Spitzner, Dr, 195,217,279. Villeroy, 126.
Staël, Mme de, 9. Vilmorin, 100.
Stephenson, O., 182. Vincent, Ad., 112, 268.
Sturm, C.C., 47, 53, 256. Viollet-le-Duc, E. E., 98.
Sue, E., 122. Virey, J.-J., 136,273.
Surell, A., 126. Voisin, F., 82.
290
Index des noms de personnescitées
Voltaire, F. M. (Arouet, dit) 12, 32, Woodbury, 176,.
46, 47, 56, 196, 258. Wurtz, A., 160.
Vuibert, H., 130, 250.
Zeiss, K., 204.
Wacquez-Lalo,A., 121, 271. Zola, E., 78, 110, 111, 225.
Watteau, A., 197. Zurcher, F., 12:3.
Table

Introduction . . . . . . . . . . . . 7
Un genre contradictoire . . . . . . . 7
Enseignement «formel» et « non formel» 10
Choix du public et choix de l'histoire . . 11
Quand s'a"iter? . . . . . . . . . 14

PREMIW PARTIE

Pourquoivulprise-t-on ?

1. La connaissance de la Création : les preuves de la bonté et du


pouvoir divin . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
2. Les résultats du Progrès scientifique: les pouvoirs de la raison
et de l'homme . . . . . . . . . . . . . . 19
3. La diffusion des connaissances, geste politique . . . . 21
4. Le partage des pouvoirs de la science : la science utile . . 23
5. Assurer une certaine présence de la science dans la culture 26

DEUXltME PARTIE

Pourqui vulprise-t-on ? La définitiondes publics

1. Les « gens du monde », les cadres curieux et 1tutres élites :


le public instruit . . . . . . . 29
2. Les femmes, symboles d'ignorance, de bonne volonté et de
curiosité . . . . . . . . . . 31
3. Les enfants et la jeunesse . . . . 34
4. Ce qu'on appelle le « grand public» 37
TROISIÈME PARTIE

Qui vulgarise? Les auteun et leur histoire

1. Du XVIeau xvme siècle : mise en place de la vulgarisation 44


1. Les cas Palissyet Galilée . . . . . . . 44
2. Les spectateursde la nature . . . . . . . . . 46
3. Les débutsd'une histoirenaturelleplus laïque . . . 48
4. Mathématiciens,physiciens,chimistes . . . . . . 51
5. L'astronomie: des vulgarisateurssuperstarspour une science
à quatreétoiles . . 55

2. x1xe siècle: l'âge d'or . 57


1. Pour une sciencedémocratisée 51
2. Les pèresfondateursd'un nouveaumétier 59
3. Des savants,vulgarisateursà l'occasion . 65
4. Le r6/emajeurdesjournalistes . . . . 68
5. Le cas Verne . . . . . . . . . . 16
6. La contributionépisodiquedes littérateurs 19
7. Et tant et tant d'autres . . . . . . . 80

3. La première moitié du xxe siècle: contrastes et diversité 83


1. Scientifiquesplus que vulgarisateurs . . . . . . 84
2. Vulgarisateurs plus que scientifiques . . . . . . 89
3. Henry de Graffignyet Baudry de Saunier: deux figures ou-
bliées . . . . . . . . . . 90
4. Un grand novateur:Jean Painlevé . . . . . . . . . . 93

QUATRIÈME PARTIE

Commentvulgarise-t-on?

1. La vulgarisation par l'écrit . 95


1. Les revues . . . . . 95
2. La scienceaux quotidiens 106
3. Les livresde sciencevulgarisée 109
4. Encyclopédieset dictionnaires 132

2. La vulgarisation par la parole 149


1. Coursou conférences? . . 149
2. Organisationet organisateurs. . . . . . 151
3. Conférenciers,
programmes,questionsde style 158
4. Conférencesà la TSF . . . . . . . . 166
3. La vulgarisation par l'image . . . . . . . . . . 172
J. L'image dans les livreset les revuesde vulgarisation. 173
2. Les vues sur verre . . . . . . . . . 177
3. Le cinéma scientifiqueet le documentaire 183
4. La vulgarisation en trois dimensions . . . 194
J. Des cabinetsde curiositésaux musées scientifiques 195
2. La scienceà /'Exposition . . . . . . . 205
3. Les spectacleset fëtes scientifiques . . . . 214
4. La sciencepar les expérienceset par le jouet 225
5. Poésie et théâtre scientifiques 233
J. La poésie scientifique 233
2. Le théâtrescientifique 231
Conclusion . . . . . . 247
Bibliographie . . . . . 253
Index des noms de personnescitées . 283
IMPRIMERIE
HBISSEY À tVREUX (EURE).
otPOTl.toAL: OCTOBRE 1991. N° 13409 (55428).
Collection « Science ouverte »
dirigéepar Jean-MarcLévy-Leblond

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Alexander Alland, La Dimensionhumaine, 1974
Jacques Arsac, Les Machinesà penser, 1987
Henri Atlan, A tort et à raison, 1986
Madeleine Barthelémy-Madaule, Lamarck ou le Mythe du précurseur,1979
Stella Barulc, Échec et Maths•, l 913
Fabriceou /'Écoledes mathématiques,1977
L 'Agedu capitaine,1985
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Paul Feyerabend, Contrela méthode•, 1979
Adieu la Raison, 1989
Peter T. Furst, La Chair des dieux, 1974
Jean-Gabriel Ganascia, L 'Ame-Machine,1990
Martin Gardner, L'Universambidextre, 1985
Bertrand Gille, Les Mécaniciensgrecs, 1980
Stephen J. Gould, Le Souriredu flamant rose, 1988
La vie est belle, 1991
George Greenstein, Le Destin des étoiles, 1987
Edward Harrison, Le Noir de la nuit, 1990
P. Huard, J. Boss~ G.Mazars, Les Médecinesde l'Asie, 1978
Albert Jacquard, Eloge de la différence•, 1981
Au péril de la science? •, l 984
L 'Héritagede la liberté, 1986
Jean Jacques, Les Confessionsd'un chimiste ordinaire,1981

• L'astérisque indique les ouvrages disponibles dans la série de poche « Points Sciences ».
Patrick Lagadec, La Civilisationdu risque, 1981
États d'urgence,1988
AndréLanganey,Le Sexe et /'Innovation*, 1979
Tony Uvy, Figuresde l'infini, 1987
J.-M. Uvy-Leblond et A. Jaubert, (Auto)critiquede la science*, 1973
EugeneLinden, Ces singes qui parlent, 1979
GeorgesMénahem,La Scienceet le Militaire, 1976
Agata Mendel, Les Manipulationsgénétiques,1980
P.-A. Mercier, F. Plassard, V. Scardigli, La Société digitale, 1984
Abraham A. Moles, Les Sciencesde l'imprécis, 1990
Catherine Mondiet-Colle, Michel Colle, Le Mythe de Procuste,1989
Jacques Ninio, La Biologiebuissonnière,1991
Hubert Reeves, Patiencedans l'azur *, 1981
Poussièresd'étoiles, 1984
L'Heure de s'enivrer,1986
Malicorne,1990
Jacques-Michel Robert, Comprendrenotre cerveau*,1982
Colin Ronan, Histoire mondialedes sciences,1988
Philippe Roqueplo, Le Partagedu savoir, 1974
Penserla technique,1983
Steven Rose, Le Cerveauconscient,l 91S
H. Rose, S. Rose et al., L 'Idéologiede/dans la science, 1977
Joël de Rosnay, L 'Aventuredu vivant, 1988
Rudy Rucker, La QuatrièmeDimension, 198S
Carl Sagan, Les Dragonsde /'Eden, 1980
Carl Sagan, Richard Turco, L 'Hivernucléaire,1991
Henri de Saint-Blanquat, Mémoiresde l'humanité, 1991
A. Salam, W. Heisenberg, P.A.M. Dirac, La Grande Unification,1991
Jean-Claude Salomon, Le Tissu déchiré, 1991
Evry Schatzman, Les Enfants d'Uranie, 1986
Michel Schiff, L 'Intelligencegaspillée,1982
Dominique Simonnet, Viventles bébés!, 1986
William Slcyvington, Machina Sapiens, 1976
Solomon H. S,;iyder,La Marijuana, 1973
Isabelle Stengers et al., D'une scienceà l'autre, 1987
Peter S. Stevens, Les Formesdans la nature, 1978
Pierre Tbuillier, Le Petit Savant illustré, 1978
Les Savoirsventriloques,1983
Francisco J. Varela, Connaitre,1989
Renaud Vié le Sage, La Terreen otage, 1989
Steven Weinberg, Les TroisPremièresMinutes de l'univers*, 1978
Collection « Points »
SÉRIE SCIENCES
dirigéepar Jean-MarcLévy-Leblond
SI. La Recherche en biologie moléculaire, ouvragecollectif
S2. Des astres, de la vie et des hommes, par Robert Jastrow(épuisé)
SJ. Autocritique de la science
par Alain Jaubert et Jean-MarcLévy-Leb/ond(épuisé)
S4. Le Dossier électronucléaire
par le syndicat CFDT de /'Énergieatomique
SS. Une révolution dans les sciences de la Terre,
par Anthony Hal/am
S6. Jeux avec l'infini, par Rozsa Péter
S7. La Recherche en astrophysique, ouvragecollectif(nouvelle édition)
SS. La Recherche en neurobiologie,
(épuisé, voir nouvelle édition S57)
S9. La Science chinoise et l'Occident, par JosephNeedham
SI0. Les Origines de la vie, par Joël de Rosnay
SI 1. Échec et Maths, par Stella Baruk
S12. L'Oreille et le Langage, par Alexandre Tomatis
SIJ. Les Énergies du Soleil, par Pie"e Audibert
en collaborationavecDanielleRouard
S 14. Cosmic Connection ou l' Appel des étoiles, par CarlSagan
SIS. Les Ingénieurs de la Renaissance, par BertrandGille
S16. La Vie de la cellule à l'homme, par Max de Ceccatty
SI 7. La Recherche en éthologie, ouvragecollectif
SIS. Le Darwinisme aujourd'hui, ouvragecollectif
SI 9. Einstein, créateur et rebelle, par BaneshHoffmann
S20. Les Trois Premières Minutes de l'univers, par Steven Weinberg
S21. Les Nombres et leurs mystères, par André Warusfel
S22. La Recherche sur les énergies nouvelles, ouvragecollectif
S23. La Nature de la physique, par RichardFeynman
S24. La Matièreaujourd'hui, ouvragecollectif
S25. La Recherche sur les grandes maladies, ouvragecollectif
S26. L'Étrange Histoire des Quanta, par Banesh Hoffman111
S27. Éloge de la différence, par Albert Jacquard
S28. La Lumière, par BernardMaitte
S29. Penser les mathématiques, ouvragecollectif
SJ0. La Recherche sur le can