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Pédagogie : le devoir de résister

Les Fondamentaux de la pédagogie

Résumé et analyse critique en lien avec la musique

par Andrés Benavides-Isaza

Selon Phillippe Meireieu, la pédagogie présente deux idées apparemment contradictoires mais
cependant très associés: la première est le principe d’éducabilité, qui établit que tout le monde peut
apprendre et nul ne peut décider qu’un apprentissage est impossible pour autrui. La deuxième
présente le principe de liberté : l’apprentissage ne peut être décidé de façon autoritaire ni même
imposé à l’élève.

Ces deux principes pris dans la même balance structurent la pédagogie. En enseignant, on a toujours
tendance à osciller d’une position à l’autre : nous sommes convaincus que chacun est apte à
apprendre mais nous pouvons tomber dans la tentation de dresser les élèves, parfois par des moyens
absurdes, pour punir l’apparente négligence de l’élève. Nous oscillons alors sur le principe
d’éducabilité : nous sommes persuadés que c’est à l’élève de se motiver et nous prenons alors un
rôle passif avec lui jusqu’à l’abandonner. « Tant pis pour lui s’il n’y arrive pas » ; nous choisissons le
principe de liberté. En pédagogie c’est idéal de respecter l’éducabilité de tous mais nous ne pouvons
employer n’importe quel moyen pour y parvenir.

Pour résoudre cette contradiction apparente, la pédagogie crée des « dispositifs », qui peuvent
mobiliser l’apprenti, lui faire prendre conscience qu’il est apte à apprendre, tout en le rendant libre
et autonome. Par exemple, un concept très complexe à assimiler, qui crée une fausse illusion
d’impossibilité d’acquisition va d’emblée démotiver l’élève mais peut être enseigné grâce à ces
dispositifs. Ceux-ci sont pensés d’une telle manière que ceux qui s’y impliquent pourront en
comprendre les enjeux et s’en détacher quand ils les auront utilisés. Ils favorisent la mobilisation
personnelle des élèves.

En résumé, ces deux principes juxtaposés, nous amènent à penser à la question de « passage » :
« passage entre l’hétéronomie et l’autonomie », entre le réel intérêt de l’élève et ce qui lui donne
des plaisirs, entre la contrainte et la liberté, entre ce qui fait sens et ce qui permet d’acquérir des
mécanismes ou des habitudes pour y parvenir.

Adaptation de la pédagogie à l’enseignement instrumentale/vocal contemporains

Dès que l’on commence à réfléchir sur l’enseignement de la musique ou des arts en général, une
question revient inévitablement: l’art ou le talent s’enseignent-ils ? Il me semble que ce que l’on
apporte en tant que professeur n’est pas de l’art à proprement parlé mais une transmission d’outils
indispensables à l’exécution d’un métier artistique. Cependant, dans chaque être humain il y a
quelque chose apte à briller, où tout le potentiel créatif peut s’exprimer. On reconnaît un bon
pédagogue lorsque celui-ci est capable de faire sortir ce « feu créatif » de l’élève.

La tâche d’un enseignant de musique, mis à part le devoir de fournir aux élèves les moyens
techniques, est savoir lire dans l’esprit de son apprenti afin de réveiller l’artiste qui sommeille en lui.
Ainsi il peut l’aider à s’exprimer dans toute sa grandeur. C’est une affaire qui dépasse l’enseignement
et devient un accompagnement personnel voire spirituel.

L’enseignant doit reconnaître que dans certains moments de l’apprentissage il peut y avoir des
blocages qui empêchent de progresser. Le talent d’un pédagogue tient donc de sa capacité à se
plonger dans la tête de son élève afin d’éliminer ces blocages.

Bien sûr, la musique, comme la plus part des métiers, n’est pas accessible à tous. J’entends par là
qu’il n’est pas nécessaire que tous les élèves rigoureux ou non veuillent en faire leur métier. Mais le
système éducatif contemporain ne garantit pas le principe d’éducabilité de la musique pour tout le
monde. Certes, la musique est enseignée à l’école primaire et au collège mais plus ou moins avec la
rigueur qu’elle mérite. Les jeunes initiés ne peuvent avoir l’opportunité de choisir s’ils aiment la
musique ou pas. En effet, dans la société occidentale un enfant sur trente (statistique hypothétique)
aura une révélation pour la musique dans ces premières cours d’initiation. On considèrera alors que
cet enfant volontaire possède un « talent particulier ». Selon moi, ce que l’on nomme le talent ne
provient pas d’une source mystérieuse, chacun peut l’avoir en lui et le dévoiler avec de la volonté, du
travail et un bon professeur. D’autre part, pour ceux qui choisissent la voie professionnelle, la
difficulté reste présente malgré le talent : ils entrent dans une réelle compétition pour avoir accès
aux études supérieures, en sortir puis trouver un travail (concours d’orchestre, poste dans des
conservatoires…). Une fois admis, certains peuvent continuer à porter des lacunes liées à une
formation bâclée.

L’enseignement de la musique, spécialement instrumental et vocal, est marqué par l’idée que seul
l’élève qui peut réussir détient un talent naturel. La conséquence de cette pensée nous tourne vers
des méthodes utilisées par des professeurs qui préfèreront enseigner à une classe formée d’élèves
homogènes plutôt qu’une formation plus personnelle de chaque élèves. Les processus d’accès aux
centres spécialisés d’éducation musical sont un exemple de la priorité que le système donne au
principe de liberté : ceux qui sont capables de réussir le concours d’entrée sont vraiment motivés et
aptes pour faire la musique. Le système signale comme inaptes pour le métier à ceux qui ne
réussissent pas, sans tenir compte de la différence de conditions de départ pour les autres d’avoir.
Tant pis pour ceux qui ne réussissent pas le concours d’entrée. Ils ne sont pas doués, ils ne méritent
pas d’entrer. Le système exclut des centaines de gens qui auraient pu avoir une bonne capacité de
résilience ou d’apprentissage et s’il avait été admis lui aurait permis de dépasser ses limites. Mais
cette société ne peut jamais juger la motivation de quelqu’un. D’ailleurs, un individu avec des
aptitudes convaincantes pour le système n’est pas forcément une garantie de grande motivation et
d’esprit artistique. Mais la place est pour le plus fort. Ceci est une idée darwiniste très inscrite dans
nos croyances collectives et dans tous les métiers de la vie.

Donc le système est construit sur le principe d’éducabilité mais il donne priorité à celui de la liberté :
c’est la supposition que tous ceux qui sont décidés à assumer la musique comme option
professionnelle ont les mêmes conditions, les mêmes développements et la même information pour
qu’ils puissent entrer aux centres spécialisés de formation musicale. C’est une idée qui reste
éthérée, dans la plus part des sociétés il y a encore beaucoup à faire pour que ceux qui choisissent la
musique comme métier et puissent donc avoir accès à une bonne formation.

Dans les centres d’éducation musicale, les enseignants pensent que si l’élève a été capable d’y
entrer, c’est parce qu’il est suffisamment centré et motivé, ce qui est parfois loin de la réalité. S’il
aspire à devenir professionnel, la supposition est encore plus forte. C’est donc cette idée principale
qui fait osciller les maîtres entre les deux principes de Philippe Meirieu, si on ajoute, en plus, le fait
qu’une partie des professeurs, surtout d’instrument, ont de la peine à adapter leur méthode à des
élèves différents: pour eux, l’élève doit s’adapter à la méthode qu’ils imposent. Donc la façon
d’enseigner reste statique. Mais l’attitude de l’enseignant peut varier. S’il privilégie le principe
d’éducabilité, il se sentira tenté de juger l’élève comme négligent alors celui-ci fera face à un blocage.
Le maître fera recours à la répression, voire à la punition. « Il a tout ce qu’il faut pour y arriver. Il ne
travaille pas, c’est tout » - peut penser ce type de professeur. Par contre, s’il privilégie le principe de
liberté, il assumera que l’élève ne veut pas apprendre ou bien que les exigences demandées le
dépassent. Il va abandonner son apprenti et arrêter de le stimuler. « Moi je m’en fou ! C’est à eux de
savoir s’ils veulent apprendre ou pas! »-pourrait penser un d’enseignant qui ne voudrait pas se
remettre en question.

Évidemment, le but de la pédagogie est de mettre les deux principes en équilibre. À mon avis, un
enseignant doit être capable de détecter les blocages de ses élèves, même quand il y a une manque
de travail de la parte de l’élève. Un enseignant talentueux aura l’impression de ne pas avoir
spécifiquement de méthode grâce à sa flexibilité qui lui permet d’adapter ses dispositifs
d’enseignement selon les circonstances subjectives de chaque élève. Malheureusement, le système
éducatif en général ne favorise pas cette flexibilité parce qu’il impose les programmes de contenus.
De cette façon, l’enseignement donnera priorité à regarder le programme plutôt qu’à sa bonne
assimilation. Le professeur doit pouvoir en l’élève, le connaître, l’anticiper et le mobiliser pour
apprendre de stratégies de travail efficace. Il ne considérera jamais un cas comme perdu et restera
optimiste quant au potentiel artistique dans chacun et cherchera à le découvrir, non pas à travers la
force mais avec astuce et intelligence.

Donc il est clair que la pédagogie demande un réel investissement d’esprit et de la générosité. Il
existe un bon nombre d’instrumentistes mais seulement une partie infime arrive à faire de l’art
véritable. Cela se retrouve aussi dans la pédagogie : la société compte beaucoup d’enseignants, mais
rares sont ceux qui arrivent à faire de la pédagogie un art.