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La Maison-Dieu

Source gallica.bnf.fr / Les éditions du Cerf


Centre national de pastorale liturgique (France). La Maison-Dieu.
1945/10-1945/12.

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LA MAISON-DIEU

r> r
RGUARDINI
Lettre sur le mouvement litur-
gique.
LBOUYER
Le Bréviaire dans la vie spiri-
tuelleduclergé.
SExcMgrGUERRY FÉRET
A-G. MARTiMORT, H -M.
La spiritualité du clergé diocé-
sain.
La liturgie et le monde rural.
Une expérience des paralitur-
gies.

CAHIERS DE PASTORALE LITURGIQUE


LES ÉDITIONS DU CERF

3
CENTRE DE PASTORALE LITURGIQUE

LA MAISON-DIEU

LES ÉDITIONS DU CERF


29, boul.Latour-Maubourg, Paris-7e
Cumpermissusuperiorum.

— Imprimeur, n°
D. L., lie trimestre 101,;). IR.
LA MAISON-DIEU
--
Cahier n° 3

SOMMAIRE

LES PRINCIPES DE L'ACTION LITURGIQUE


-

R. GUARDINI.
Mayence.
Lettre à S. Exc. Mgr l'évêque de

Qu'est-ce que le mouvement liturgique? (8).Ses excès.


7

Le liturgisme (Ii). Le dilettantisme liturgique (12). Les


réactions. Le practicisme (15). Le conservatisme (16).
« L'autorité fera-t-elle avorter le mouvement liturgi-
?
que » (20). Conclusion (23).

- P. DUPLOYÉ.L'œuvre-liturgique du P. 'Doncoeur
(1940-1945) 25
La Route et la liturgie (26). Péguy et le sacré » (27).
«
« Conditions d'une renaissance liturgique populaire »
le
(29). Sur baptême (32). « Conditionsd'une renaissance
del'officecanonial»(33).
1

clergé.
LA LITURGIE ET LA VIE SPIRITUELLE DU CLERGE

L. BOUYER, 'Le bréviaire dans la vie spirituelle du


del'Oratoire. 38
Pourquoi tant de laïcs envient-ils le bréviaire aux clercs,
alors que ceux-ci y voient souvent un fardeau ?(38).
I. Les causes de la désaffection des prêtres à l'égard du
bréviaire. La prière personnelle s'est organisée en dehors
du bréviaire (41). Le bréviaire propose des règles, des
objets, une atmosphère de prière inusités (45). II. Remè-
- des à cet état de choses. Comprendre lesens littéral (49).
Coordination du bréviaire avec les exercices de piété.-Lec-
• ture spirituelle et lectio divina (53). L'usage du bréviaire
exige une culture chrétienne (55). Bréviaire et oraison
méthodique (61). Conclusion (65).
Les PsaumeSJ
veau Psautier.
de Complies du Dimanche selon

Débat sur la spiritualité du clergé diocésain


lie nou-
69

H.-M. FÉRET, O. P. Rapport aux journées de Vanves


1945 71
(Du danger de cpnstruire une « spiritualité » a priori.)
A.-G. MARTIMORT. Lettre au P. Féret
(Une distinction importante sur le terme de
; « spiritua-
75

lité ».) -

H.-M. FÉRET.Réponse à l'abbé Martimort 79


(« » ou
Spiritualité « théologie ».)

S. Exc. Mltr GUERRY, Intervention aux journées de


archevêque coadjuteur Vanves 1945 80
de Carnbrai.
Une spiritualité du clergé diocésain se situe dans la pers-
:
pective de la grande spiritualité de l'Eglise (81). Traits
caractéristiques de cette spiritualité 1° le lien avec l'é-
vêque, père de ses prêtres (Sa); 2° la communauté du
diocèse (84); 3° la mission pastorale (85).

LA MAISON-DIEU.Spiritualité -du clergé diocésain ?.. 87


La portée du débat. -

LA LITURGIE ET LE MONDE RURAL

P. D. Nos paroissiens iront-ilsl à Matines dans vingt


ans? 91
Dans une « veillée de prières », les jacistes réinventent les
matines. Élges et critiques.
II
UN CURÉ DE CAMPAGNE. Pour rendre à nos paroisses
rurales le sens du baptême. 98
Une expérience émouvante pour rendre à des ruraux dé-
christianisés le sens du baptême et de ses engagements,
de la fonction des parrain et marraine, de la solennité
baptismale liée à l'Eucharistie.
ni
F. BOULARD, Un èssai rural de liturgie populaire.. 105
Aumôniernational
adjointdelaJ.A.C.
« La messe des paysans ». Ses qualités. Lés liturgistes
sont-ils fondés à la critiquer, voire à la condamner ?
IV
LES SECRÉTARIATS GÉNÉRAUX
DE L'ACTION CATHOLIQUE RURALE.
Plan et caractéristiques du futur
rural.
Un projet de missel

missel jacisten.
, 109
«

Une session de sacristines rurales.


V
:-

Compte rendu du stage organisé par l'OEuvre de Sainte-


111

Françoise-Romaine.
VI
UN CURÉ DE CAMPAGNE. Pour organiser une vraie sanc-
tification du dimanche. 113
(Document extrait des Cahiers du clergé rural.) D'excel-
lentes réflexions à propos de ce qu'on appelle, d'un
terme d'ailleurs fort malheureux, « les messes blanches ».

BIBLIOGRAPHIE

PRUDENCE. Livre d'heures, 118. — Saint GRÉGOIRE DE NYSSE,


La viedeMoïse, 119 (L. B.). — Le lectionnaire de Luxeuil,
119 (Dom JEAN LECLERCQ). :— A. FLICHE, etc. Histoire de
l'Église, t. IX, 124 (H. CHIRAT). -
M.-A. DIMIER. Clarté,
Paix et Joie, 132 (PIE DUPLOYÉ). — D. TARDI. La sainte
Messe. — Chan. A. MULLER. Notes sur le
sacrifice de la
--

Messe, 133. — Abbé GOENS. Mon petit catéchisme de la -


-
Messe. — La liturgie au clan. La Messe. Les prières quo-
tidiennes, 134. — Saint BERNARD. La Dédicace des Églises.
Mgr CHEVROT: Dans lesilence, 135. — R. P: ANDRÉ
---,-
ROY. Le livre des Psaumes, 136 (A.-M. R.).
-
A.-M. Ro-
GUET. Théâtre avec les Anges, 137 (P. D.). — R. FLACE-
.u.uvS — 'fJlvJssJo.wd ma la 9n6j!~Tt.~ ~aouvssJvuay '31I:!!I'I
ANTOINE DE PADOUE. Sermons pour l'année liturgique, 138
(G.-M T.).
DIRECTOIRE PEDAGOGIQUE

G. MORIN et F. PICARD, Pour le brevet de liturgie. La


de l'Oratoire. liturgie méthode d'éduca-
tion active. III. — L'action
dramatique dans la liturgie
et dans le scoutisme 139

A TRAVERS LES REVUES

Pour une spiritualitéobjective (146). La Bible dans la vie


(148). — A propos du baptême (149). —
— L'individualisme
contre le chant choral (151). — Messes d'enfants. (152).
— Vulgarisation liturgique (153); — Liturgie protestante
(155). — Pour un théâtre populaire (156). Bible et litur-

gie (157). — La Bible et l'enseignement des clercs (159).
— L'Apostolat de la Prière et la liturgie (160). — Les on-
- doiements à Paris (162).

L'ACTION LITURGIQUE

A.-G. MARTIMORT. Une expérience des paraliturgies :

lombes.
« Fêtes missionnaires et popu-
laires; » du Sacré-Cœur de Co-
164

H.-R. PHILIPPEAU. La messe du roi saint Louis. 170

P. DUPLOYÉ. La collection « Le$Monastères de


France » 173
LETTRE DE ROMANO GUARDINI
A S. EXC. MGR L'EVEQUE DE MAYENCE

En portant à la connaissance de ses lecteurs le document de Ro-


:
mano Guardini, nous pensons rendre au mouvement pastoral litur-
gique un double service celui, d'abord, de commencer à établir
la liaison avec le renouveau liturgique en Allemagne, renouveau si
important que nous lui consacrerons une section entière dans l'un
de nos prochains fascicules; celui, ensuite, de faire bénéficier tous les
catholiques français de l'expérience ainsi accumulée outre-Rhin. Si
les situations ici et là ne sont pas les mêmes, nul doute que nous
ayons profit à suivre la ligne d'évolution de ce qui a été déjà tenté,
ne serait-ce que pour éviter, tôt ou tard, certains malentendus ou cer-
taines maladresses.
Les conjonctures politiques et sociales ont précipité en Allemagne,
ces dix dernières années, l'évolution du renouveau liturgique entre-
pris par l'abbaye de Maria-Laach et lui ont imprimé une impulsion
décisive. Refusant à l'Église toute ingérence dans le domaine politi-
que ou social, lenational-socialisme a fait se concentrer toute l'acti-
vité religieuse à l'intérieur du sanctuaire. La parole de l'Apocalypse
se vérifiait une fois encore à la lettre:
Et un roseau semblable à une verge me fut donné.
Lève-toi et mesure le temple de Dieuet l'autel et ceux qui y adorent.
Quant au parvis qui est en dehors du temple, laisse-le dehors et ne
le mesure pas,parce qu'il a été donné aux gentils et la ville sainte,
ils la fouleront durant quarante-deux mois (Apoc., XI, 1-2).

Le problème liturgique se posait du même coup à la conscience des


catholiques allemands avec une acuité redoublée. Beaucoup alors,
pressés par les événements, se mirent à l'élucider et à le résoudre;
parfois certaines gens sans mandat et sans compétence osèrent tran-
cher; certains autres confisquèrent la liturgie à leurs fins. Il s'ensui-
vit un malaise auquel fait écho la lettre de Romano Guardini. Cette
lettre représente une mise au point parfaile qui mérita l'adhésion
sans réserve de l'archevêque de Mayence. La réponse de ce dernier
fut.rendue publique en même temps que la lettre de R. Guardini à
Mayence, chez Matthias Grünewald, 1940 : Ein Wort zur liturgischen
Frage.
Mon Révérendissime et vénéré ami, -

Tu as souhaité un exposé des points de vue où l'on peut


se placer pourporter un jugement sur les problèmes litur-
giques dont on discute depuis quelque temps. Cet exposé
n'est pas chosefacile, car les questions sont embrouillées,
et beaucoup d'éléments sont encore en pleine évolution. Je
vais cependant tenter, de lefaire, et d'autant plus volontiers
que cela me permettra aussi de faire moi-même le point —
car voici presque trente-cinq ans que j'ai commencé à y
travailler en théorie et en pratique.
Ce qu'on a désigné sous le nom, fort imprécis, de mou-
vement liturgique, n'a jamais été absolument homogène.
Ses éléments authentiques et pleinement conscients n'ont eu
d'autre but que de rétablir le cultedivin dans la pureté et
la plénitude qui lui sont nécessaires pour proclamer la

de la grâce.Mais il
gloirede Dieu et initier les fidèles aux richesses du monde
y a eu, parallèlement, des tendances à
caractère trop exclusif, bizarre, qui ont obscurci le vrai sens
y
de l'ensemble. En sorte qu'il a, disons vingt-cinq ans, un
non-initié aurait pu penser qu'il s'agissait d'unetentative
de gens entichés d'histoire qui voulaient exhumer de vieux
textes, de vieilles formules du culte divin, qui ne sont plus
adaptées à la réalité présente; ou bien du désir de milieux
esthétiques de se créer une forme de vie religieuse qui ré-
ponde à leurs exigences, et de se construire un monde reli-
gieux à part, en marge de la communauté chrétienne.
Il est aujourd'hui impossible, si l'on est sincère, de soute-
nir des idées de ce genre. Tous ceux qui jugent sans parti-
:
pris savent que la liturgie n'est pas une manie historique
ou esthétique, mais quelque chose d'essentiel le culte offi-
ciel de l'Église, qui s'est développé organiquement à partir
du noyau central de l'histoire chrétienne; la « loi de la
»
prière (lex orandi), selon l'ancienne formule, qui est liée
indissolublement à la « loi de la foi» (lex credendi). Il se
trouve partout des choses déplaisantes, et elles n'ont pas
manqué non plus dans le mouvement liturgique; mais dans
son objet essentiel, il avait raison et était nécessaire. Il
voulait initier les fidèles à la vie liturgique de l'Église, les
y faire entrer : c'est là un objectif à peine moins important
que de les aider à connaître la vérité chrétienne; je dirai
plus : un examen plus approfondi de la question montrerait
que l'essentiel de cette vérité ne se révèle que dans le monde
de la vie liturgique.
Quiconque 'juge sans parti-pris s'est clairement rendu
compte, au cours de ces dernières années, qu'en matière de
pastorale, une époque a pris fin. Certaines méthodes, bon-
nes autrefois, ont perdu leur efficacité; cela est dû d'abord
au changement des conditions extérieures, mais surtout à
la transformation générale dans la façon de sentir et de pen-
ser. Le temps de ces méthodes est révolu, et il serait fort
dangereux, de refuser de le voir — ou même de s'obstiner à
considérer des choses qui sont liées à une époque, et donc
changeantes, comme des parties intégrantes de l'essence de
l'Église. -
Si les pronostics qu'on peut faire sont exacts, l'action
pastorale, à l'avenir, va être limitée, à un point inconnu
jusqu'ici, au domaine religieux proprement dit. Il n'en est
que plus urgent de lui redonner toute sa pureté et sa force. Il
ne faut pas viser uniquement à la « pratique ». Il ne faut pas
non plus tomber dans l'édification pure ou l'excès de mora-
lisme. Il faut que la vie religieuse se remplisse de toute la
richesse de la vérité révélée. Elle doit être déterminée par la
parole biblique et la vérité théologique.L'idéal de la perfec-
tion chrétienne doit s'y dresser dans toute sa grandeur exal-
tante.
Les symbolessacrés,prégnants, de l'Église, doivent l'illu-
miner. Le sentiment de la communauté de l'Église doit la
• porter.
Mais l'une des conditions primordiales pour arriver
à cela, c'est que l'on donne à la liturgie tout- le développe-
ment qui lui est nécessaire. Nous parlerons tout à l'heure
des limites qui lui sont fixées, mais il faut auparavant que
son importance soit bien mise en lumière. L'autel a tou-
joursété le centre de la vie de l'Église — ou du moins il
aurait toujours dû l'être — peut-êtrene sera-t-il bientôt plus
seulement le centre, mais cette vie tout entière. Il importe
donc beaucoup que ce qui se passe à l'autel et pénètre de là
dans la vie tle la famille et de l'individu prenne son sens le
plus riche et sa forme la plus pure. Naturellement il faut
orienter cet effort vers un ministère pastoral vivant. Il faut
que la pratique de la liturgie soit en fonction des paroisses
telles qu'elles sont en réalité. Il faut qu'elle ait en vue leurs
besoins, qu'elle voie leurs possibilités, et ne leur demande
rien qui soit encontradiction avec leur nature propre. Mais,
d'autre part, elle doit aussi leur faire crédit de toute la
somme de bonne volonté et de possibilités qu'elles possèdent
vraiment — et c'est beaucoup, beaucoup plus que ne con-
cèdent ordinairement les partisans des « choses pratiques ».
Mais comment peut-on parler d'un problèmeliturgique?
Si la liturgie est ce que nous venons de dire, ne devrait-elle -
pas constituer la base et la forme indiscutée de la vie reli-
gieuse? C'est exact; mais la liturgie est une réalité histori-
que, et comme telle elle possède tous les caractères de ce

« :
qui naît et se transforme, et c'est ainsi que naissent les
problèmes ». Par exemple les formes et les textes cultuels
qui se sont constitués à une époque déterminée sont-ils va-
lables aussi pour une époque postérieure? Certains motifs
psychologiques ou intellectuels ne prennent-ils pas avec le
tempsun aspect faux? Certaines formes essentielles ne se
sont-elles pas modifiées? etc. A l'époque la plus ancienne,
c'est la liturgie qui a déterminé toute la vie cultuelle; mais
peu à peu, le sentiment religieux populaire, si varié, et plus
tard celui de l'individu, se manifestent et créent des formes
particulières. En face d'elles, la liturgie prend des lignes
plus accusées, plus rigides, en tant que culte officiel, et la
question se pose de savoir quels sont les rapports récipro-
ques de ces deux domaines, quel est l'élément essentiel de
chacun, quelles sont leurs limites, etc. Tous ces problèmes
ontdes racines très profondes et sont fort compliqués. S'at-
tacher à leur trouver une solution, ce serait tenter une théo-
rie et une histoire de la vie religieuse chrétienne. Je n'ai
voulu que les indiquer pour montrer quel est l'arrière-plan
des questions dont il s'agit. Il me faut ici me borner à des
problèmes immédiats, et, pour cela, je voudrais prendre
pour point de départ un certain nombre de tendances trop
exclusives, qui se sont manifestées dès le début du mouve-
ment liturgique, et des dangers qu'elles recèlent. Je ne pour-
rai, ce faisant, éviter les formules globales. Celles-ci sont
peu recommandables, parce qu'elles risquent de défigurer
leur objet; mais je ne vois pas comment je pourrais les évi-
ter, et il me faut donc en accepter les inconvénients.
Je commence par une tendance à laquelle a conduit le

[.
mouvement liturgique lui-même, et qu'on pourrait appeler
le liturgisme. ] Le mouvement liturgique a pris naissance

parce qu'il est nécessaire. Sous l'influence de l'individua-


lisme et du rationalisme modernes, le culte de l'Église, avec
ses formes grandioses, ses fortes pensées, son orientation
vers la totalité des réalités révélées, avait été de plus en plus
relégué au second plan. La vie religieuse avait pris, dans
une large mesure, un caractère subjectif et privé. Il était
donc nécessaire qu'à l'intérieur même de l'Église s'éveillât
le désir de ce qui était ainsi délaissé. Ce fut alors un travail
scientifique et historique qui s'efforçait de ressusciter la li-
turgie dans sa pureté et de lui donner, dans la vie religieuse,
la place qui lui revient; seulement, il se manifesta bientôt
aussi une tendance à lui attribuer une importance qu'elle
n'a pas.
Une telle tendance est compréhensible, elle se produit
toujours lorsque quelque chose d'important n'a pas été,
pendant longtemps, suffisamment pris en considération, et
qu'on le redécouvre en quelque sorte. L'enthousiasme s'é-
veille, on travaille, on se dévoue à la tâche, la discussion
s'engage, et on surestime inconsciemment ce qu'on a dé-
couvert. C'est ainsi qu'on a parfois considéré qu'il n'y a pas
d'autre vie religieuse chrétienne et catholique que la litur-
gie, et oublié que cette vie a encore d'autres formes. On a
pris la communauté monastique, avec ses données particu-
lières, pour l'image primitive de la communauté chrétienne,
et méconnu les limites qui sont assignées, dans la réalité,
au travail liturgique; on n'a pas vu comment vit la paroisse,
quels sont ses besoins religieux, ses possibilités, et ce qui,
chez elle, est le plus important; on n'a pas seulement mé-
connu le caractère propre de la vie religieuse populaire,
mais aussi celui de l'expérience religieuse et de la prière
personnelle, et exigé de l'individu qu'il fasse des formes et
des textes liturgiques le fondement exclusif de sa vie inté-
rieure, et autres choses du même genre. Il est résulté de
tout cela quelque chose de forcé, d'exagéré — fait qui était
encore plus apparent lorsqu'il s'y ajoutait une façon de sen-
tir d'un caractère esthétique marqué, qui ne voyait pas les
besoins et les tâches de la vie réelle et donnait à tout l'effort
liturgique un aspect déplaisant.
Ces idées n'étaient pas celles des hommes qui accomplis-
saient le véritable travail, en toute conscience; mais les exa-
gérations sont toujours plus visibles que ce qui garde la
mesure. C'est ainsi que, parfois, le mouvement liturgique
sembla préconiser une idéal de vie religieuse situé en marge
de la réalité,telle qu'elle apparaît à un observateur loyal;
et cela donna lieu à de grandes inquiétudes. Ces extrémis-
tes voulaient, par exemple, que le chant grégorien fût seul
admis dans les paroisses. Ils repoussaient en bloc les dévo-
tions populaires [.] et méconnaissaient la grande impor-
tance des cantiques en langue populaire. [Ici l'auteur fait
sa part à l'aspect individuel de la prière. N.d.T.] Il sortit de
ces erreurs des choses parfoisfort bizarres et étrangères à la
réalité. Mais si l'exagération d'une idée est déjà dangereuse
chez ses premiers auteurs, elle l'est encore bien plus chez
ceux qui la reçoivent et la développent — surtout lorsque ce
sont des gens qui remplacent le travail sérieux par des for-
mules et le véritable enthousiasme par un faux zèle.

*
* *

Lorsqu'un mouvement, bon en soi, a été à l'œuvre pen-


dant un certain temps, il arrive toujours un moment où,
brusquement, la collectivité en prend conscience. Jusque-
là, il luiavaitfallu défendre péniblement son existence, et,
tout à coup, voilà qu'il entre dans l'actualité — instant cru-
cial, mais aussi dangereux; le danger qu'il inclut est celui
d'une action trop hâtive, sans assez de capacité et d'homo-
généité. Ce moment-là est arrivé aussi-pour le travail litur-
gique. Au cours des dernières années, nombre de clercs et
de laïcs ont compris son importance, et il s'est produit un
phénomène qui, malgré toutes les bonnes intentions, a eu
souvent des résultats désastreux. Depuis longtemps déjà, on
s'était aperçu que le centre de la vie paroissiale ne se trouve
pas dans les associations et le travail dispersant qu'elles de-
mandent, mais dans la vie spécifiquement religieuse; on vit
alors que la liturgie constitue le ressort vital de cette vie
religieuse, et on se mit à transformer le culte en consé-
quence. Mais des habitudes cultuelles, très diverses de carac-
tère et d'extension, s'étaient constituées, et elles étaient de- -

venues chères au peuple chrétien. Il fallut donc se mettre à


modifier certaines choses, à en réintroduire d'autres; mais
parfois les capacités pédagogiques ne correspondaient nul-
lement aux tâches à réaliser. De plus, les textes et les actes
liturgiques ne sont pas tels qu'ils puissent être introduits
directement dans la vie paroissiale, qui a des données parti-
culières; on essaya donc de les adapter à ces dernières, et
l'on se trouva ainsi en présence de problèmes, sans possé-
der souvent les premiers, éléments qui eussent permis de les
résoudre. Il en résulta ce qu'on pourrait appeler le dilettan-
tisme liturgique.
Dans la conviction qu'on ne peut prier que dans la lan-
gue où l'on vit, on essaya de donner, dans la liturgie, une
place prépondérante à la langue vulgaire, on traduisit des
textes pour les faire réciter en choeur. Partant de l'idée que
le prêtre n'est pas le seul ministre de la liturgie, mais que
la communauté des fidèles doit aussi y participer, on s'ef-
força de rendre les actes sacrés plus accessibles au peuple et
d'y associer les fidèles. On reconnut l'importance de la
forme vivante dans les choses spirituelles et religieuses, et
l'on s'efforça de donner plus de relief aux symboles liturgi-
ques. On découvrit la puissance religieuse du chant grégo-
rien, et l'on chercha à le « traduire », lui aussi, c'est-à-dire
à en adapter les mélodies, pour les textes traduits, à la struc-
ture et au ton de la langue du peuple. En somme, on cher-
cha, par des moyens divers, à créer ce qu'on appelle, plus
ou moins proprement, une « liturgie populaire ». Il n'y eut
pas là que de bonnes intentions, mais aussi beaucoup de
très bonnes réalisations; seulement il y eut parfois des insuf-
fisances désastreuses. Souvent ces essais furent entrepris
sans lien entre eux, d'une façon arbitraire, différemment
suivant les endroits, ce qui devait nécessairement causer du
trouble. On choisissait ce qui semblait bon, on séparait les
choses faites pour aller ensemble. Surtout les éléments les
plus nécessaires faisaient souvent défaut. Pour bien traduire
un texte, il ne faut pas seulement posséder de bonnes con-
naissances philologiques et théologiques, mais aussi un
grand talent littéraire. Mais ces zélés liturgistes ne possé-
daient souvent pas grand'chose de tout cela; et plus d'un
semblait non seulement ignorer le latin, mais aussi ne pas
même connaître sa langue maternelle. Il en résulta tout de
suite des choses impossibles,pour le fond comme pour la
forme. Pour mettre en valeur le vrai contenu d'un acte sym-
bolique, il faut posséder non seulement des connaissances
exactes sur l'histoire de la liturgie, mais aussi un talent for-
mel (un certain sens poétique) approprié. L'un et l'autre
élément manquèrent trop souvent, et, devant plus d'une
cérémonie prétendue liturgique, on se dit qu'il eût mieux
valu s'en tenir aux vieilles formes à qui, du moins, la tradi-
tion conférait une certaine dignité. On peut faire la même
remarque à propos de la participation de l'ensemble des
fidèles à l'action sacrée. Il faut pour cela beaucoup de pa-
tience, de clairvoyance et de tact; si ces qualités font défaut,
on ne crée que la confusion et le mécontentement. Enfin,
pour composer une mélodie qui, tout en restant dans la tra-
dition grégorienne, soit cependant populaire, il faut, outre
une vraie intelligence de l'art admirable qu'est le chant gré-
gorien, des talents pédagogiques, aussi bien que musicaux,
dont nul ne prétendra qu'ils sont très communs.
Un autre danger est venu du fait que, parfois, des motifs
d'une autre sorte vinrent s'ajouter au motif liturgique; par
exemple des conceptions confuses sur le rôle des laïques
dans l'Église, sur les rapports entre la morale et la religion,
et autres choses analogues. Il faut y ajouter encore l'opposi-
tion entre la vieille et la jeune génération, qui a contribué
à rendre la situation encore plus tendue; les tiraillements
personnels entre curé et vicaire, ou bien entre, le clergé
d'une paroisse et celui d'une autre se sont manifestés, ainsi
que tous les sentiments trop humains qui peuvent naître en
pareil cas. Il n'en reste pas moins que les tenants de la
liturgie ont raison; mais tout cela a dérangé le travail sé-
rieux, créé la confusion et fait apparaître le mouvement
liturgique sous un jour défavorable aux yeux de ceux qui
ne savaient pas ce qui était réellement en question.
On peut donc comprendre que non seulement l'inquié-
tude, mais aussi l'hostilité se soit élevée contre ce mouve-
ment; seulement il faut dire que ses adversaires ont man-
qué bien souvent non seulement d'équité, mais même de
l'information qui eût été nécessaire sur la question.
C'est surtout le liturgisme qui a donné lieu à des résis-
tances qui avaient leur origine immédiate dans les exigen-
ces pratiques de l'heure présente. Nous appellerons « prac-
ticisme » l'attitude qui s'y exprimait. Le mot n'est pas
beau, mais je n'en connais pas de meilleur.
Le liturgisme avait oublié que « le Sabbat est là pour
l'homme »; et quoiqu'il eût raison de dire que rien n'est
plus important, dans la véritable vie religieuse, que ce
qu'on fait uniquement pour la gloire de Dieu, il avait mé-
connu les besoins de la vie quotidienne. Aussi les tenants
du practicisme purent à juste titre attirer l'attention sur les
conséquences de cette attitude. Ils disaient que le culte avait
pour but d'édifier les fidèles, il devait donc se constituer en
fonction des conditions psychologiques contemporaines. Le
culte, disaient-ils, est là pour rendre les gens moralement
meilleurs; aussi doit-il être conçu en vue d'une action mo-
rale. Seul est bon le culte qui a une action directe sur la vie
pratique; aussi la liturgie, avec son attitude contemplative,
tout orientée vers l'éternité, est inutile, — et autres objec-
tions du même genre.
C'était là une critique justifiée contre les tendances du
liturgisme, sans contact avec la réalité, mais non pas contre
la liturgie vivante de l'Église. Mais, cela mis à part, elle
tombait dans l'excès contraire, qui n'était pas moins dange-
reux que celui qu'elle combattait. Le practicisme était issu
des bouleversements de l'époque moderne et des problèmes
sociaux, économiques et moraux qui en étaient résultés. Il
voulait aider les hommes à dominer en chrétiens leurs nou-
velles tâches; aussi déplaçait-il le centre de gravité du mi-
nistère pastoral, pour le placer complètement dans l'organi-
sation et la pédagogie, et considérait que les choses de l'É-
glise, y compris le culte divin, n'avaient de valeur que si
elles aidaient l'homme dans ces tâches. Mais cela lui faisait
souvent méconnaître l'essence même de la vie religieuse.
Il oubliait que celle-ci a une valeur et une dignité propres,
qui ne peuvent être subordonnées à aucune autre fin, et que
le commerce avec Dieu a son sens en lui-même. Certains
allaient même parfois jusqu'à considérer comme une perte
de temps la méditation désintéressée des choses éternelles et
le service sacré devant la face de Dieu.
C'est ainsi qu'on en venait à voir dans la liturgie quelque
chose de désuet et de superflu, à la reléguer à l'arrière-plan,
au profit de dévotions apparemment plus actuelles et de
méthodes aux effets plus visibles; ou bien à l'arranger en
vue d'effets moraux ou autres. Mais, alors, le sens prim
il
:
dial et essentiel de la liturgie était méconnu. Car consi
en ceci glorifier Dieu et faire respirer et se développ
l'homme dans l'atmosphère du culte sacré. En même tem
pour obtenirdes effets rapides, il détruisait un facteur irraj
plaçable dans le ministère pastoral, car la liturgie est d'~o
tant plus féconde qu'on y mêle moins d'arrière-pensé
Elle agit comme une lumière discrète, brûlant sans ces
comme une douce braise qui répand continuellement
chaleur, comme une puissance qui, sans bruit, accomp
son œuvre de purification et de formation; mais, pour cei
et
il lui faut le calme la liberté d'un développement quin
k
pas de buts intéressés. C'est ce que n'a pas vu prac
cisme. Obsédé par les détresses de la vie moderne, il
obtenir des résultats rapides, et même souvent numérique
a vou

ment tangibles, et négligé ainsi un des facteurs principal


d'une influence durable et profonde.
Une autre tendance, que nous appellerons le coitserr.
tisme, reconnaissait entièrement le sens propre de la
contemplative. Il savait que la prière et le culte ne sont p
là uniquement en raison de leur action morale ou pratiqu
mais ont leur sens en eux-mêmes, étant un commerce av
Dieu, un service devant sa majesté. Il savait l'importan
qu'a la tradition dans ce genre de choses, sentait la digni
des coutumes ancestrales et la sagesse d'une vieille exp
rience. Aussi combattait-il la manière dont le practicisn
subordonnait la prière et le culte aux buts pratiques É
moment, — mais il combattait également les tentatives pr
maturées du liturgisme pour donner au culte une forme q
réponde aux exigences liturgiques. Cette dernière altitu
était justifiée lorsqu'il s'agissait des efforts de dilettant
bien intentionnés, mais sans compétence; mais elle éta
erronée et dangereuse lorsqu'elle confondait leurs expérien
ces avec le travail sérieux et compétent pour renouveler
culte divin. Il se manifestait là une dangereuse tendance
refuser tout ce dont on n'avait pas l'habitude.
Pour ces conservateurs, « traditionnel » est automatiqu
ment synonyme de « bon », et « nouveau » signifié « ei
nemi de l'Église ». Dès qu'on fait quelque chose autreme
»
que ce qui s'est « toujours fait, ils y voient le signe d'
esprit révolutionnaire. Or ils ne réfléchissent pas à la façon
dont la situation se présente réellement — par exemple au
fait que ce qu'on abandonne ou modifie date du XIXe siè-
cle, si stérile au point de vue religieux, et que ces usages
ont supplanté des formes de piété beaucoup plus anciennes
et d'une valeur bien supérieure; ou bien à ceci que les textes
et formes de dévotion en question, à force de servir, se sont
peu à peu vidés de leur contenu et de leur force et sont
devenus tout à fait conventionnels. L'ancienneté et la tradi-
tion sont choses importantes; mais elles ne doivent pas nous
rendre aveugles, lorsque ce qu'elles nous offrent est sans

valeur, voire mauvais — ou alors elles suscitent la question
de saint Cyprien « L'habitude a-t-elle donc plus de
que la vérité? Mais surtout, les conservateurs ne voient
poids

pas que dans la vie paroissiale la liturgie n'a plus, tant s'en
faut, la place qui lui revient. Ces adversaires des efforts
liturgiques mènent grand bruit autour de leur fidélité à
l'Église et sont très stricts dans toutes les matières dogmati-
ques et disciplinaires, — mais n'est-il pas étrange qu'ils
passent si aisément sur le fait que, malgré tout, la liturgie
est le culte de l'Église, culte qui remonte aux premiers
temps et est réglé par des lois non équivoques ? Ne faut-il
pas s'étonner que des hommes qui tiennent tant à l'obser-
vance exacte des traditions fassent passer au second plan,
en faveur de formes de dévotion d'introduction très tardive,
des choses qui ont la dignité de la tradition la plus ancienne
et la plus sacrée? Ou encore qu'eux, qui sont si prompts à
invoquer, contre toute idée inaccoutumée, la « lex cre-
dendi », oublient complètement qu'il existe aussi une « lex
orandi » à laquelle on n'a pas encore satisfait, tant s'en
faut, lorsqu'on a observé certaines rubriques, mais qui, au
contraire, constitue tout un ordre de vie religieuse et de-
mande à être accomplie avec amour et une intelligence de

:
plus en plus approfondie?C'est tout de même là un fait
troublant il existe dans l'Église un monde cultuel d'une
richesse admirable, issu de la tradition la plus vénérable,
réglé par toute une législation aussi minutieuse que sévère;
mais en pratique, on ne lui accorde nullement l'importance
qui lui revient; bien plus, celui qui défend ses droits est
soupçonné de rechercher les nouveautés et sa soumission à
l'Église paratt douteuse. Bien souvent, des dévotions
popu-
laires et privées, de valeur souvent fort problématique, rem-
plissent la vie religieuse de la paroisse. On ne trouve sou-
vent pas lamoindre trace d'une initiation sérieuse à la litur-
gie. Des actes du rang le plus élevé sont relégués au second
plan, ce qui a pour effet de priver le ministère pastoralde
possibilités irremplaçables; je citerai seulement la liturgie
a
du samedi saint qui lieu ordinairement dans des églises
vides. La célébration de la sainte messe elle-même tend bien
souvent à se rapprocher des dévotions populaires. La variété
a disparu, dans une large mesure, de la vie cultuelle, etil
en est résulté une monotonie intérieure dont on n'a pas
-encore assez reconnu les effets désastreux. La pratique des
sacrements s'est le plus souvent dissociée de. son milieu
essentiel, et s'est, .de ce fait, extériorisée; et il y aurait en-
core à dire bien des choses dece genre. Les conservateurs
déclarent telle chose trop élevée pour le peuple; telle autre
lui est trop étrangère; maison à toutes raisons de se deman-
der s'ils ont vraiment essayé de faire progresser ce peuple.
Ils disent que les femmes n'ont que faire de certaines cho-
ses liturgiques, et que les hommes ont besoin d'un régime
prétendu plus fortifiant; mais on se demande quels sont les
hommes et les femmes dont on exprime ainsi le sentiment,
et aussi si l'on s'est efforcé sérieusement d'éveiller chez
l'homme le sens de la forme grandiose de la liturgie, et
chez la femme le sentiment de son mystère riche et profond.
Le « peuple » comprend beaucoup plus qu'on ne veut sou-
vent flouer; celui qui se donne de la peine en toute
loyauté et patience fera des expériences qui lui causeront
autant de joie qu'elles humilieront sa trop grande estime de
ses propres capacités. Évidemment, il lui faut d'abord sa-
voir de quoi il s'agit et se mettre au travail avec conviction
et avec une bonne volonté sincère.
D'autre part, conservateurs et practicistes n'ont pas, des
véritables besoins religieux des fidèles, surtout des jeunes,
une connaissance aussi exacte qu'on pourrait le supposer en
les entendant souligner continuellement leur expérience.
Car dans ce cas ils verraient que les gens ont envie de se
sauver de l'église quand on leur impose des formes de dévo-
tion vieillies ou sans valeur, et que, pour beaucoup, la litur-
gie est tout simplement une nécessité vitale. Mais lorsqu'on
le leur dit, ils parlent de l'orgueil des gens cultivés à qui
il faut toujours des choses spéciales, et de l'outrecuidance
des jeunes qui prétendent tout savoir mieux que les autres,
une manière aussi banale que dangereuse de se débarras-

ser de ce qui les gène et de mettre les torts du côté des au-
tres.
:
Il y a plus les juges sévères des efforts liturgiques n'ont
parfois pas eux-mêmes une idée exacte de ce qu'est vrai-
ment la liturgie. Qu'on ne voie pas là une critique stérile,
si je fais remarquer à quel point la formation liturgique du
clergé a été insuffisante, en règle générale, et l'est encore
aujourd'hui. Pendant longtemps, la liturgie a fait partie de
ces matières qu'on traitait en cendrillons : celles qu'on
»
groupait sous le nom de « théologie pastorale et qui fai-
saient figure d'éléments fort accessoires dans l'ensemble de
la formation théologique. Aussi est-il compréhensible que
beaucoup se représentent la liturgie comme quelque chose

:
qui existe, mais dont, au fond, on n'arrive pas à compren-
dre le sens une espèce de représentation religieuse qui s'est
formée au cours des siècles, que l'on accomplit dans la me-
sure où l'on ne peut faire autrement, mais d'où l'on passe
aussi vite que possible à ce qui est vraiment important et
présente une utilité pratique. Si l'on ajoute à cela les regret-
tables erreurs signalées plus haut, il faut avouer que, de
leur point de vue, les conservateurs ont évidemment raison
dans leur lutte contre les efforts liturgiques, car ce qu'ils se
représentent sous ce vocable est effectivement fort problé-
matique — seulement ce n'est pas la vraie liturgie de l'É-
glise. Ce contre quoi ils luttent est un fantôme. Mais, dans
leur lutte contre ce fantôme, ils ne voient pas ce qui est
réellement, et qui possède la plus grande importance pour
le ministère pastoral, qui pourtant leur tient à cœur.

III
* Ife

Dans ce qui précède, j'ai cherché, mon cher et très vénéré


ami, à esquisser quatre points à propos desquels se pose le
problème liturgique. J'espère l'avoir fait sans partialité, et
avoir montré combien la situation est difficile. Tu peux
aussi m'en croire, si je te dis que je ne méconnais pas les
inquiétudes des personnalités responsables. Mais permets-
quiétudes même
le travail.
:
moi encore d'exprimer une crainte que font naitre ces in-
c'est que l'autorité ne fasse avorter tout
Les autorités ecclésiastiques sont responsables du main-
tien de l'ordre dans la vie religieuse; aussi ont-elles une dé-
fiance légitime envers l'arbitraire et l'indiscipline, envers
ce qui est excentrique et artificiel. Mais on peut craindre
que, le cas échéant, elles ne veuillent rétablir l'ordre à tout
prix et ne coupent court à des efforts intéressants.J'ai déjà
dit que je participe au travail liturgique depuis près de
trente-cinq ans, aussi je crois discerner l'importance de ce
dont il s'agit.Je connais personnellement beaucoup de ceux
qui y consacrent leurs efforts, je suis étroitement lié, depuis
longtemps, avec certains d'entre eux.Je sais combien ils
ont consacré à cette tâche d'amour et de travail, et qu'ils
l'ont fait dans un esprit de fidélité à l'Église qu'on n'a pas
plus de raison de mettre en doute que celle den'importe qui
d'autre. Tout n'est pas toujours possible. Il n'en est que
plus important que ce dont on a besoin actuellement soit
fait, de la façon qu'il faut. C'est pourquoi, fort de la con-
fiance que tu m'as accordée, je te demande avec autant
d'instance que de gravité d'aider à empêcher le danger que
je viens de signaler de devenir réalité.
Il est tout naturel que les autorités ecclésiastiques pren-
nent des mesures contre les innovations arbitraires que ne
justifient ni l'autorité, ni les capacités. Elles sont plus que
à
fondées demander à leurs prêtres, surtout aux plus jeunes,
d'observer une certaine réserve, et à exiger d'eux qu'ils
commencent par apprendre, avant de vouloir faire des cho-
ses personnelles. Mais d'un autre côté il importe beaucoup
qu'elles ne retirent pas leur confiance à ceux qui travail-
lent depuis longtemps dans ce domaine, sérieusement et
consciencieusement, et qu'ils les protègent contre des atta-
ques qui mettent en cause leur esprit et leur œuvre.
Ce dont le travail liturgique a besoin, c'est de temps. Il y
a beaucoup à faire, et les tâches sont ardues. Pour qu'il y
ait progrès, il est besoin d'un grand savoir théorique, d'une
grande expérience pratique, de capacités variées, littéraires
et musicales. C'est pourquoi ceux qui travaillent dans le
domaine liturgique demandent qu'on ait de la patience.
Assurément, c'est beaucoup que de demander de tout laisser
encore en suspens. Mais autrement il ne pourra rien se faire
de bon. Et il y aurait pire que l'incertitude momentanée
ce seraient des mesures qui empêcheraient une œuvre qui
:
a des dizaines d'années d'existence de recueillir les fruits
de son travail, pour le plus grand bien de l'Église.
Il y a eu ces derniers temps, contre l'œuvre liturgique,
des attaques qui ont trouvé un grand écho. Elles viennent
assurément d'un souci sincère du bien de l'Église, et mon
propre exposé a montré que les occasions de l'attaquer ne
manquaient pas; mais je crains que les effets n'en aient pas
toujours été excellents. Surtout, ces adversaires de la litur-
gie ne voient pas en elle ce qu'elle est réellement. Pour être
féconde, une critique devrait avoir pour fondement une
conception de la liturgie authentique et large, à laquelle
on adhère sincèrement, mais ce n'est pas le cas. Évidem-
ment, on l'admet, on la loue, on en recommande l'amour
et la pratique; mais, cela dit, on fait ensuite tant de restric-
tions, on exprime tant d'inquiétudes qu'on a finalement
l'impression qu'un travail assidu pour la rénovation liturgi-
que est chose suspecte, et que le mieux est de ne toucher à
rien. Mais en ce qui concerne la critique elle-même, elle use
souvent d'une méthode qui doit nécessairement remplir
d'inquiétude tous ceux qui ont l'habitude de procédés objec-
tifs. On s'acharne à rassembler des cas particuliers dignes de
critique; mais ce qui fait défaut, c'est l'équité qui comprend
les mobiles qui ont conduit à ces abus et sait apprécier à
leur valeur les résistances que rencontrent ces efforts. Au
lieu de cela, toutes les fautes sont immédiatement interpré-
tées défavorablement et représentées comme l'expression
d'une mentalité subjective, indépendante, ennemie de l'É-
glise.
Il est particulièrement injuste d'accumuler tout ce qui se
fait d'irréfléchi, de déraisonnable, d'exagéré, de bizarre,
dans le travail liturgique, tout en refusant de voir les erreurs
des méthodes antérieures. Si l'on parcourait les écrits et les
pratiques des anciennes congrégations, des associations et
des missions, des retraites et des pèlerinages, on n'aurait
aucune peine à dresser une liste, aussi longue que l'on vou-
drait, de choses qui seraient au moins aussi graves que celles
qu'on reproche au mouvement liturgique, « au moins
aussi graves, car elles s'étendent sur une période beaucoup
»
plus longue, leursauteurs possédaient beaucoup plus d'est
périence et avaient donc beaucoup plus d'occasions de les
corriger.
La critique est une bonne chose; mais il faut qu'elle soit
équitable et objective, sans quoi elle ne construit pas, mais
détruit. Les fautes sont regrettables, mais il y en a partout
et ce qui importe, en dernière analyse, ce sont les mobiles
profonds. A-t-on jamais vu qu'on n'ait pasabusé d'idées
bonnes? Que diraient ceux qui attaquent la liturgie si l'on
citait, contre les vues qu'ils défendent, tout ce qui, dans
leurs écrits et leur pratique, prête réellement à la critique?
Ils seraient indignés. Ils demanderaient qu'on voie leurs
idées comme elles sont vraiment. Ils diraient qu'il est mes- ,
quin d'attaquer une position spirituelle par ses côtés faibles
ou accessoires. Lorsqu'on veut lutter, diraient-ils, il faut le
!
faire loyalement, c'est-à-dire en prenant l'adversaire dans
son être propre. Ils auraient raison, dix fois raison mais
1
que n'agissent-ils eux-mêmes de la sorte La théorie et la
pratique m'ont appris assez de choses pour me permettre de
répondre de telle sorte qu'on ne pourrait faire la sourde
oreille, mais je ne leferai que si la cause attaquée — qui est
la cause même de l'Église —l'exige absolument. Jem'a-
dresse plutôt avec confiance à toi, et, en toi, à nos évêques,
convaincu qu'ils sauront distinguer le vrai du faux, l'essen-
tiel de l'accessoire, le permanent du transitoire, et n'accep-
teront pas qu'un mouvement d'opinion facile à provoquer,
mette en cause l'honneur et les fruits d'un travail qui s'é-
tend sur de nombreuses années et qu'anime un profond
amour de l'Église.
Cet exposé est fatalement insuffisant. Aucune des diffé-
rentes tendances ne sera satisfaite. Chacun d'elles dira que
ce qui est vrai en elle n'a pas été suffisamment mis en relief,
et. que ses éléments dangereux prennent un aspect trop
inquiétant. Mais pour éviter cela, c'est un volume qu'il me
faudrait écrire. Les problèmes de principe, eux, ne sont
même pas discutés, ils sont seulement indiqués, dans toute
leur gravité.
:
On demandera peut-être pratiquement, que faut-il faire
maintenant? Il me faut également renoncer à répondre à
cette question, et renvoyer à des travaux déjà publiés ou en
préparation. Je ne voulais ici qu'indiquer quelques tendan- <
ces dont l'action se fait sentir dans la situation actuelle, et
donner une idée de la place qu'elles occupent dans l'en-

résumer des «conclusions


liturgique-
», :
semble de la viede l'Église. S'il me fallait, malgré tout,
je voudrais dire ceci la vie
a toujours eu une grande importance pour l'É-
glise et en aura de plus en plus; aussi a-t-elle besoin qu'on
en prenne soin et qu'on la développe. Le prêtre doit mettre
tout son zèle et une patience infatigable à y amener les fidè-
les. Mais il ne le peut que s'il a lui-même pénétré dans son
essence. Pour cela, il faut donner à la liturgie la place qui
lui revient dans la formation et la culture du clergé. Il faut
qu'on reconnaisse que son importance théorique-et pratique
n'est guère moindre que celle de la dogmatique et de la
morale.
Il ne faut pas chercher le modèle de la liturgie dans les
églises abbatiales ou cathédrales — quoique celles-ci, à leur
place respective, aient naturellement la plus grande impor-
tance —, mais il faut que ce modèle soit issu des besoins et
des possibilités réelles de la communauté paroissiale. Cela
ne doit pas se faire suivant des critères et des goûts subjec-
tifs,mais seulement par une adhésion fidèle à la lex orandi
de l'Église, et néanmoins avec une vraie liberté de concep-
tion et de création, partout où le permet la loi de l'Église.
Il faudra encore définir rigoureusement ce que cela signifie
dans le détail. Il faut donc chercher pour cela des gens qui
possèdent les qualités requises.
La liturgie est importante; mais la vie religieuse person-

:
nelle, elle aussi, est importante et indispensable. Elle est
liée à la vie liturgique, mais ne lui est pas identique il y
a entre elles une tension vivante et féconde. Il faut donc
parallèlement à l'éducation liturgique, une éducation pour
la prière individuelle, l'oraison, l'usage de l'Écriture, pour
une conception religieuse de la vie quotidienne et une inter-
prétation chrétienne de l'existence en général.
sième domaine autonome, authentique :
Entre la prière personnelle et la liturgie, il est un troi-
celui des dévotions
populaires. Chacun des deux autres lui fournit des règles,
des suggestions, des forces non négligeables; mais il a pour'
base des lois propres.
Ce domaine, lui aussi, demande qu'on s'en occupe sérieu-
sement, et je crois qu'ici encore, il y a beaucoup à faire. Il

:
faut rétablir des textes défigurés, retrouver encore bien des
vieux trésors. Mais on pourrait aussi créer du nouveau
serait une belle tâche pour ceux qui en sont vraiment ca-
pables.
ce

Lescantiques méritent une attention particulière. Ils sont,


malheureusement, en fort triste état. Les plus beaux canti-
ques sont ceux qu'on chante le moins. On peut bien dire
qu'un cantique est d'autant plus souvent chanté que son
texte est plus plat et sa mélodie plus sentimentale. Les beaux
airs sont, pour une bonne part, en fort triste état, et la ma-
nière dont ils sont chantés souvent rien moins que vivante.
Il faudrait rechercher de vieux cantiques oubliés, en créer
de nouveaux — mais seuls doivents'en mêler ceux qui s'y
entendent vraiment.
Je ne pense pas qu'il soit
,
possible d'en dire plus ici. Je
voudrais seulement, mon révérendissime et vénéré ami, t'as-
surer encore que je me suis efforcé d'exposer ces vues avec
,
autant de loyauté envers la vérité que de respect pour l'au-
torité ecclésiastique que tu représentes à mes yeux.
J'ai confiance que tu auras le même sentiment et te prie
d'accepter l'expression de mon respectueux dévouement.

ROMANO GUARDINI.
L'ŒUVRE LITURGIQUE DU P. DONCOEUR
(19401945) 1

L'histoire du mouvement liturgique français — longue déjà


de plus d'un siècle — devra dater de 1922 un de ses chapitres
essentiels. C'est la date où les Études se rallièrent à la liturgie.
Je sens ce que le mot a de déplaisant, mais l'histoire me force à r
l'écrire. Nos anciens n'ont pas oublié, en effet, le nom du P. Na-
vatel, S. J., et l'article malheureux où le rédacteur des Études
cherchait à situer — en réalité, il le disqualifiait — le mouve-
ment liturgique qui, déjà de Louvain, faisait sentir ses premières
influences sur la France. Dom Beauduin, le directeur des Ques-
tions paroissiales et liturgiques, répondit au jésuite d'une main
courtoise mais ferme. La guerre de 1914-1918 mit un terme à
cette polémique, qui n'était pourtant pas si ancienne que les lec-
teurs des Études, ouvrant la livraison du 20 juin 1922, ne pussent
à bon droit être joyeusement étonnés de lire, sous la signature
d'un nouveau rédacteur de la revue, cette déclaration signifi-
cative :

Pour amener certains catholiques à une plus cordiale attitude, on


tente de leur montrer la sève puissante que le sol de la liturgie pro-
met à l'arbre qui y jette ses racines. De vrais spirituels et d'émi-
nents théologiens se sont donné la tâche de mettre en évidence la
riche substance scripturaire théologique de la prièrede l'Église. On

j
comme ceux de Louvain, par exemple :
ne dira jamais trop ce que notre génération doit à des maîtres
l'action spirituelle exercée
par la Revue des questions liturgiques et paroissiales est inappré-
ciable.

Suivait un article qui était un véritable programme d'études

I. Péguy, la révolution et le sacré, Lyon, 19/12. — Préface pour de


jeunes chrétiens, Lyon, 1942. — Conditions d'une renaissance litur-
gique populaire, Lyon, 1944. — Les Cahiers du Cercle Sainte-Jehanne,
Lyon, 1940-1944. — Les Études, mai 1945.
etd'action liturgiques. Le P. Doncoeur assura, depuis lors, cha-
que année, aux Études, plusieurs Bulletins de Liturgie pratique
qui eurent une importance décisive sur l'évolution du mouve-
ment liturgique français1.
Des contacts étroits avec la jeunesse catholique allemande
avaient fait ressentir douloureusement au P. Doncoeur le carac-

:
tère anémique de la vie chrétienne collective de la jeunesse catho-
lique française. En 1924, dans une plaquette Cadets, qui devait
avoir sur la génération montante une grande influence, le P. Don-
coeur définissait les orientations à prendre en matière de liturgie :
Revenus aux liturgies essentielles, ils (les jeunes chrétiens d'au-
jourd'hui) reprendraient l'intelligence du baptême, de la confir-
mation, de l'eucharistie, la connaissance parfaite de leur corps,
façonné une première fois par les mains divines, lavé dans l'Eau
et l'Esprit, oint des huiles consacrantes, nourri du Corps et du
Sang du Dieu incarné.

La Route des scouts de France était en train de naître et devait


être caractérisée dès le début par une option catégorique en fa-
veur de la liturgie. Le P. Doncoeur, qui apportait au mouvement
le prestigede son crédit et l'autorité de ses conseils, a contribué
alors, plus que tout autre, à mettre la vie religieuse des scouts de
France en contact avec les sources les plus pures de la liturgie.
Quelques clans chantaient alors timidement la Messe des Anges.
On assurait même que desgarçons, singeant les moines, chan-
taient complies sous le regard narquois des étoiles, après la der-
nière étape. Cette piété d'archéologue restait suspecte et soule-
vait plus de brocards que de blâme, quand il fallut un jour se
rendre à l'évidence : on n'était pas en présence d'essais plus ou
moins originaux et voués tôt ou tard à l'échec, mais d'un riïou-
vement cohérent et irrésistible qui présentait tous les caractères
de ce que les Anglais appellent un revival. Une nouvelle sensibi-
lité chrétienne cherchait ses formes d'expression, et déjà elle
annonçait qu'elle avait trouvé les principales. De ce revival, le
P. Doncoeur était l'animateur jamais lassé, jamais découragé :
C'est toute une liturgie d'allégresse que nous leur apprendrons.
Ici encore, ils seront plus heureux que leurs aînés. Le mouvement
incoercible déclenché par Pie X et renforcé par Pie XI, qui les porte
vers les formes liturgiques de la prière catholique, est connaturel
à leur jeunesse. La résurrection du chant communautaire a jailli
du besoin si longtemps réprimé de proclamer, de rythmer les sen-
timents dont les jeunes cœurs sont soulevés. Le silence, où se

I. La substance de ces bulletins doit constituer un volume de la


»
collection « Lex Orandi sous le titre Les étapes du renouveau litur-
gique français.
complaisait notre fatigue ou notre égoïsme, leur est intolérable; n'y
voyons pas tant une impatience qu'une candeur. Le jour qu'ils
auront la pudeur (et quasiment la honte) de chanter leur adoration
ou leur souffrance, leur espérance ou leur repentir avec l'Église,
qui va jusqu'à nous faire chanter, avec le Confiteor ou les psau-
:
mes, le péché, le signe est clair qu'ils ont vieilli. La pratique intense
du chant liturgique messe, vêpres, complies, est le meilleur sti-
mulant de leur vie de prière.
mortels
— Condamnez-vous vraiment ces fougueux garçons aux
? !
offices que vous savez — Eh qui donc les fait mortels
! ? Grand
De vieilles
messe somnolente, prône sans âme, vêpres vulgaires
femmes y trouvent on ne sait quel plaisir sûri; des enfants les subis-
sent pour y puiser un irrémédiable dégoût. A vingt ans, des hom-
mes n'y tiennent plus. Mais, à l'inverse, des Routiers chantant avec
joie, vivacité et force, trouveront un plaisir suave à réveiller cette
paroisse engourdie dont le silence ou le fade murmure allaient
bientôt endormir le bon Dieu.
Au lieu de siéger inertes, faisons-les « servir » à l'autel, mener
!
le Jeu Affectionnons-les à cette église, hier délabrée, honteuse-
ment sale, que leurs mains vont rajeunir. D'antique noblesse, ils
feront revivre sa beauté profanée par les fards et les affiquets
récents, ils nous aideront à lui donner dans sa couleur, dans ses
images, dans son mobilier, cette autre noblesse qu'est une" fraî-
cheur, fût-elle paysanne 1.
*
* *

Il n'était pas inutile de rappeler ces textes qui constituent les


témoins majeurs de la renaissance liturgique d'entre les deux
guerres. Il semble que, depuis 1040, la pensée liturgique du
P. Doncoeur soit entrée dans une nouvelle phase de son dévelop-
pement. Un contact respectueux et émerveillé avec l'œuvre de
Péguy lui révélait, dès le début, à quel point la vie de la chré-
tienté française avait toujours été paroissiale, terrienne, « bonne
femme ». Péguy, en des textes qui sont bien connus, affirme sou-
vent qu'un païen et qu'un chrétien de l'ancienne France (celle
qui, dit-il, se termine en 1880) se ressemblaient plus qu'un chré-
tien d'alors et un chrétien d'aujourd'hui (ou un païen d'alors et
un païen d'aujourd'hui). Ses Cahiers ne sont qu'une longue re-
cherche de ce caractère mystérieux où s'exprimait la sensibilité,

: :
l'intelligence et les mœurs de la vieille France. Ce caractère, Pé-
guy l'appelle le sacré. D'Ève, il disait « C'est un livre tout plein
de sacré, c'est-à-dire de ce dont nous manquons le plus, de ce
dont nous avons même perdu le sens. Cette affreuse pénurie du
sacré est sans aucun doute la marque profonde du monde mo-
derne. n Le livre du P. Doncoeur, Péguy, la révolution et le sacré,

I. Préface pour de jeunes chrétiens. La Clarté-Dieu, IV, p. 39.


»
est un court traité de la condition qui est faite au sacré dans la
France moderne. Sans doute, le livre débutait-il par un portique
politique de carton-pâte1, qui devait indisposer très fâcheusement,
dès 1942, beaucoup de lecteurs qui eussent été, en d'autre temps,
ses alliés naturels, et une édition définitive du livre n'est aujour-
d'hui possible qu'après de sérieux remaniements. Il est possible
que l'auteur répugne à ces remaniements et veuille exprimer son
intuition en un autre livre. C'est une raison de plus, pour nous,
de signaler l'importance extrême de cette intuition, de son con-
tenu positif, de dire que la question que ce livre a posée d'une
manière si pathétique et si douloureuse est valable, et que de gré
ou de force il nous faudra y répondre. Existe-t-il, oui ou non, des
moeurs françaises qui sont corrompues, une sensibilité française
énervée et avilie, une vitalité française compromisedans ses sour-
ces vives; existe-t-il une santé de la France, et le diagnostic que
le P. Doncoeur porte, après Péguy, sur l'état de cet organisme
est-il vérifié? S'il l'est, il faut lire et relire Péguy, la révolution et

:
le sacré, et non seulement le rélire, mais l'étudier, le prolonger.
Le chapitre le plus neuf du livre est celui qui s'intitule « Quel-
ques aspects nouveaux de la cité ». Les constatations capitales y
foisonnent : « On imagine difficilement plus de laideur qu'en la
banlieue des lotissements parisiens, parce que nulle part on n'a
osé de telles profanations. La bassesse d'un peuple se mesure à
l'insouciance avec laquelle il traite d'une main sacrilège son
pays. » Insouciance des loisirs ouvriers (quand on songe que
l'idole de la couturière parisienne peut être un Tino Rossi, un
Maurice Chevalier ou un Fernandel!), — le peuple privé des fes-
tivités qui sont essentielles à sa vie et n'ayant plus à quoi accro-
cher sa tendresse et son enthousiasme, — les cimetières indus-
trialisés, — le drapeau sali par un futur ministre de l'Éducation
nationale. Ce sont des signes divers mais convergents de « cette
affreuse pénurie du sacré » dont le pays est en train de mourir.
On dira que nous sommes loin, ici, de préoccupations liturgi-
ques. Nous y sommes en plein. Péguy disait que « le religieux
païen est le plus profondément religieux ». Il nous semble, quant
à nous, extrêmement difficile de susciter un « religieux chrétien »
dans une atmosphère générale qui, institutionnellement, corrode
et dissout le « religieux païen ». La liturgie chrétienne ne refleu-
rira que dans le cadre d'une renaissance de la liturgie française.
C'est dans cette recherche du caractère commun qui assure la
»
vitalité d'une race — appelons-le, avec Péguy, le « sacré — que

I. Les fidèles de Péguy pardonneront difficilement l'incroyable


manque de perspicacité qui aboutit à faire du directeur des Cahiers
un des doctrinaires de la Révolution nationale.
doivent se rassembler à l'heure actuelle tous ceux, croyants ou
incroyants, qui se préoccupent de l'avenir du pays. Ce caractère,
ditle P. Doncoeur, est tel qu' « il nous suffit de constater que des
esprits de tendance très diverses se retrouvent pour affirmer un
titre qu'ils justifient différemment ». C'est là la thèse essentielle
du livre et son intérêt permanent. Pour parler en termes d'école,
le livre essaie de dégager in re (dans la vie du peuple français)
la ratio communis sacri partout où elle se trouve, dans ses diffé-
rents analogués : dans ses formes les plus élémentaires, les plus
« laïques», comme dans ses formes les plus-purifiées, — et, sur-
tout, il établit entre ces formes, dans l'équilibre général de la
vie du peuple, une communication et une connexion nécessaires.
Cette catégorie du sacré, une fois établie et définie, permet au
P. Doncoeur d'aborder, avec une précisiontechnique, une cohé-
rence qui marquent une étape décisive dans le travail entrepris
par lui depuis vingt ans, l'étude d'une problématique qu'il est le
premier en France à avoir pressenti et circonscrit avec autant de
maîtrise.
On pourra faire- une réserve. L'auteur marque avec une insuf-
fisante nettetéque la théologie catholique se doit d'aborder l'é-
tude de la série complexe des formes sacrées (profanes, religieu-
ses naturelles, religieuses chrétiennes) à la lumière du premier
analogué : le sacré formellement et liturgiquement surnaturel,
celui qui s'origine au baptistère et à l'autel. Cette précision, est-il
besoin de le dire, n'est contredite par aucun texte, et elle va
dans le sens profond du livre.
*
**
C'est également à l'inspiration de Péguy qu'ilfaut rattacher
les deux articles parus dans Cité Nouvelle, les 10 septembre et
10 décembre 1943, articles réunis dans une plaquette de « La
Clarté-Dieu » sous le titre Conditions d'une renaissance liturgique
populaire. Péguy nous apprend qu'une poésie qui n'est pas po-
pulaire n'est pas une poésie au grand sens, cosmique et grec, du
terme. Copeau nous apprend qu'un théâtre qui n'est pas popu-
laire manque à l'essentiel de son destin et se prive d'une source
irremplaçable de son inspiration 1. Le Corbusier nous fait rêver

I. On peut dire du mouvement liturgique que, toutes distinctions


assurées, il a mérité jusqu'à ce jour les reproches si loyaux et si pleins
de grandeur que Copeau s'adressait à lui-même en 1941 : « Le mou-
vement d'avant-guerre de 1919 a été un mouvement de petits théâ-
tres. Je n'entends pas du tout le rabaisser. Nous avons fait ce que
nous avons pu; cela n'est pas notre faute si les temps n'étaient pas
encore accomplis. Et Dieu sait combien de vertu a trouvé son emploi
d'une architecture dont le génie soit à l'échelle de la cité. Dom
Vonier nous affirme qu'une Église qui s'affirme catholique ne
peut être que l'Église du peuple de Dieu, du vrai peuple. Nous
sommes tous, impérieusement, travaillés par ce ferment d'une
révolution qui intègre à nouveau le peuple dans la vie culturelle
de la nation. Cette exigence doit déterminer, à l'heure actuelle,
l'orientation de notre politique comme celle de notre art. La vie
religieuse échappera-t-elle à cette exigence inéluctable? C'est
cette angoisse qui, n'en doutons pas, est à l'origine de Conditions
d'une renaissance liturgique populaire. -

Le principe fondamental de la liturgie est qu'elle est l'acte de


, toute la communauté.Ce principe ne peut être prescrit par aucune
considération de quelque ordre qu'elle soit.Loin de battre en
brèche l'apostolat liturgique, cette exigence le sauve en le rame-
nant à sa première destination 1.
Cette définition accordée, le P. Doncoeur expose quelle est, se-
lon lui, la difficulté actuelle du mouvement liturgique :
Où rencontre-t-on des foyers laïques de liturgie, sinon dans nos
mouvements de jeunesse, dont nous savons assez quelle infime
?
minorité ils constituent Je connais des paroisses de dix mille
âmes qui comptent un clan de vingt routiers. Il arrive qu'un aumô-
nier réalise, avec ces garçons, triés sur Je volet, des messes conve-
nables et peut-être de nobles fonctions de semaine sainte; mais je
ne connais pas dix clans où l'on chante bien et je ne suis pas sûr
que toujours la justesse des rites soit portée par une intelligence
parfaite de leurs mystères. Mais en mettant les choses au mieux,
en supposant cette harmonie parfaite, qui doutera que ces vingt gar-
,
?
çons ne soient qu'une infime fraction de leur paroisse Quant aux
églises où la participation liturgique est vraiment celle de toute
l'assemblée — outre que ces églises sont rares (je n'en mets pas
une sur mille), — ces assemblées ne sont qu'une portion décimale
de la population. Entre cette élite et le peuple la distance s'accroît
à mesure que l'une avance, tandis que, étrangère à la vie de l'E-
glise, lamasse s'éloigne de plus en plus de la foi.
Ainsi se constituent ces « chapelles » qui nous font illusion sur le
progrès de la chrétienté. Tous les prêtres que la guerre a remis en
contact avec nos armées en ont porté un témoignage irrévocable :
une politique d'élite a réussi des merveilles, mais elle est payée
par des pertes massives dont nous ne soupçonnions pas l'étendue.
dans ce dur travail. Mais ne m'étant jamais fait beaucoup d'illusions
sur les résultats profonds de nos efforts purement artistiques, je
comprends aujourd'hui que ces petits théâtres n'étaient que des
laboratoires techniques, des conservatoires où reprenaient vie les
plus nobles traditions de la scène, mais auxquels, pour être de vrais
théâtres, il a manqué un véritable public » (Le Théâtre populaire,
Paris, 1941, pp. 17-18).
I. Op. cit., p. 18.
Quoi qu'il en soit donc de la qualité et de l'aloi de ces foyers de vie
liturgique, il faut leur reconnaître un caractère d'exception qui ne
, laisse pas d'être inquiétant. Des hommes ayant charge d'âmes, des
apôtres ne voyant que la Rédemption à faire pénétrerdans un
paganisme rebelle, ne consentent pas à porter un tel handicap. Ils
ont raison.
chant:
Le cas est exactement celui des Scholae pour la question du
à moinsqu'on y veille très jalousement et à moins d'en
faire une forced'entraînement destinée à gagner toute l'assistance,
plus leur technicité sera poussée et plus elles atteindront des résul-
tats irréprochables, plus leur recrutement sera, de consentement
:
bilatéral, restreint. Mais aussi plus leur effort sur la communauté
sera infaillible un silence de mort pèse universellement sur les
nets qu'uneschola a transformées en auditorium. Je n'excepte pas
de ce fait les églises monastiques, à cet égard les plus tristes qui
soient, puisque, sauf de très rares exceptions comme celles de Van-
ves ou duMont-César, la pureté de leur chant exige le silence total
des auditeurs-spectateurs 1.

Iln'est pas dans notre intention de résumer ces pages émou-

:
vantes. Comme celles de France, pays de Mission? auxquelles
elles se réfèrent explicitement, il faut les lire comme elles, elles
ne prétendent pas résoudre le problème qu'elles posent, mais
établir avant tout un constat et agir à la manière d'un appel.
Certains ont regretté ce qu'ils ne seraient pas loin d'appeler une
et
équivoque font remarquer à l'auteur que la liturgie n'est pas
un moyen direct d'apostolat auprès des non-chrétiens, et que
nous n'avons pas à lareforger en vue des seules nécessités actuel-
les de ce but2. Nous ne pensons pas, quant à nous, que telle ait
été jamais la pensée du P. Doncoeur. Une chose est certaine, c'est
que les Conditions d'une renaissance liturgique populaire consti-
tuent une pièce importante à verser au débat qui passionne, à
l'heure actuelle, tant de prêtres aussi complètement donnés que
le P. Doncoeur à la cause dé la sainte liturgie et, autant que lui,
soucieux de ne pas maintenir plus longtemps leur peuple écarté
de cette « source première et irremplaçable du
véritable esprit
chrétien ».

I. Op. cit., pp. 14-15. Nous connaissons un couvent dominicain où


les fidèles sont invités, par une affiche à la porte de l'église, à né pas
mêler leur voix à celles des religieux. Les inconvénients auxquels pa-
reille mesure est destinée à parer sont manifestes, et l'indiscrétion de
certains habitués de nos églises conventuelles est déplorable. Cela dit,
ce n'est pas sans un véritable serrement de cœur qu'on lit une telle
interdiction, que ne vient tempérer aucun considérant. On se repor-
tera aux mises au point si justes du Rme Père Dom Basset, La Maison-
Dieu, II, pp. 16, 17 et 20.
2. Cf. les justes conclusions que leP. Bouyer a données à la
semaine du C.P.L. en 1944. Cf. Lex Orandi, I, pp. 380-390.
*
* *

Je signale en terminant deux importantes livraisons des


Cahiers du Cercle Sainte-Jehanne; l'une consacrée à l'Eucharistie
comme nourriture, l'autre au baptême (juillet 1944). Toutes deux
sont d'une grande richesse. Nous n'en extrayons, à notre regret,
qu'un bref morceau, et souhaitons que l'Orante en fasse rapide-
ment un tiré à part. Voici ces textes :
Une intelligence plus profonde de la valeur de notre baptême et
de sa gravité nous amènera à des comportements nouveaux et ae

:
traduira par des gestes précis, conformes à notre foi renouvelée et
plus éclairée. Par exemple
Le parrain et la marraine.
Éveiller chez les enfants le sentiment du rôle que leur parrain et
leur marraine jouent auprès d'eux. Des parents font apprendre très
tôt à leurs enfants que leurs parrains et marraines sont les répon-
dants de leur vie chrétienne et qu'ils doivent recourir à eux en
toute confiance.
Refuser des parrainages trop nombreux, que, de ce fait, l'on ne
peut tenir. Il est difficile, surtout lorsque l'on a soi-même une
famille, des enfants, de suivre trois ou quatre filleuls. Il faut donc,
dans ce cas, avoir le courage de refuser de nouveaux parrainages.
Choisir les parrains et marraines de nos enfants non d'après
des considérations d'argent ou de famille ou de relations mondai-
nes, mais dans un profond souci de leur vie religieuse. Il faut avoir
assez de foi et de pureté pour ne pas offrir des parrainages à des
amis que nous savons peu chrétiens, et, à plus forte raison, in-
croyants.
La ratification du baptême.
La rénovation des vœux du baptême, qui est le plus souvent une
cérémonie banale que l'enfant subit plus qu'il ne la désire, pren-
drait une pleine signification s'il la faisait à l'âge où il s'y sent
prêt. Il y réfléchirait et il s'y rendrait comme à son premier enga-
gement libre viril.
L'immersion.
Le baptême, c'est plonger un homme, nu, dans un cours d'eau.
Aujourd'hui, c'est lui faire couler quelques gouttes sur le front.
La loi du moindre effort nous a fait éliminer tous les éléments
gênants, difficiles. La cérémonie du baptême est un exemple frap-
pant de cette minimisation progressive de quelque chose d'originel-
lement très concret et riche de signification.
Rien ne s'oppose à ce que vous obteniez pour votre enfant le bap-
tême par immersion dans une cuve d'eau tiède.
* * *

Nous avions terminé cette revue de l'œuvre liturgique du

:
R. P. Doncoeur quand nous parvinrent les Études de mai 1945.
Elles contenaient un article de notre auteur Conditions d'une
renaissance de l'office canonial, qui nous semble marquer, à vingt
ans de distance, pour le mouvement liturgique français, un tour-
nant aussi décisif que l'article du 20 juin 1922. Avec quelle recon-
naissance ne devons-nous pas saluer des déclarations aussi libéra-

:
trices! Oui, il fallait le courage du R. P. Doncoeur pour oser

:
pousser ce cri d'alarme « Le bréviaire est en train dè mourir! »
et pour ajouter aussitôt cet avertissement « Là encore, c'est de
réformes de structure et non point de réformes morales qu'il faut
attendre la solution d'un malaise organique. »
La piétédu clergé français, à l'heure actuelle, n'est plus essen-
tiellement définie par une référence à la piété biblique. En ces
conditions, le bréviaire tend de plus en plus à ne pas alimenter
réellement la vie spirituelle des prêtres. De là un malaise profond
dont des confidences renouvelées permettent de mesurer la gra-
vité. Le Révérend Père indique trois causes du mal. Le texte est si
important pour la cause que nous défendons ici que nous n'hési-
tons pas à lui faire la plus grande place.
Dans, sa jeunesse, la prière liturgique jaillissait de la vie commu-
nautaire des moines ou des clercs, auxquels elle fournissait la forme
spirituelle de leur journée et sa nourriture. Alors, surtout dans les
monastères, l'unité était parfaite entre la prière et le temps, entre
l'office et l'ascèse, entre la prière et le travail, entre la vie person-
nelle intérieure et la vie conventuelle. Cette unité est aujourd'hui
brisée. Or rien ne rend l'effort pénible comme la multiplicité désac-
cordée des tâches, causa fatale des conflits, des embarras, des à-coups
plus lassants que le labeur même.
Nous trouvons ici la raison du malaise dont souffre notre prière
liturgique.
Car l'unité native a été deux ou trois fois rompue, catastrophes
auxquelles les palliatifs ne peuvent opposer que des défaites., N

*
* *

Le premier accident s'est produit quand, de chorale, la récitation


de l'office est devenue individuelle. Car le malheur n'est pas seule-
ment que d'une prière sociale on soit passé à une prière solitaire,
mais que d'une prière sociale on ait fait une prière solitaire. La réduc-
tion pour piano d'une partition orchestrique n'aboutit souvent qu'à
une profanation, mais il est plus désastreux encore que, d'un opéra,
supposant théâtre, lumières, couleurs, personnages multiples, accord
des voix, soutien des instruments, on confie l'interprétation à un
lecteur unique. Le rapprochement est dur. Il est indiscutable. On
sait en effet que l'office liturgique est conçu pour une assemblée aux
multiples officiers, évoluant dans un lieu, avec des rythmes, des
concours, des jeux, aussi liés à l'acte spirituel que le corps est à
l'âme. L'abîme qui sépare la lecture d'une tragédie de Shakespeare et
sa présentation sur la scène est le même que celui qui sépare l'office
divin lu solitairement, hors de tout lieu, et ce même office célébré,
chanté au chœur. Les plus sages raisons, les plus impérieuses exigen-
ces ne pourront faire que cette violence subie par l'office liturgique ne
lui cause un détriment irréparable. C'est d'une contradiction intime
qu'il souffre. L'expérience prouve non seulement que d'être admif
dans un chœur monastique offre aux clercs la joie d'une révélation;
mais que le seul fait de réciter l'office entre confrères, si maladroite-
ment que ce soit, les enchante ou tout au moins les repose, comme
quand le routier isolé rejoint le peloton bien marchant des camarades
et insère son pas au rythme de leur chant.
Le mouvement qui multiplie dans les paroisses de France les
groupes communautaires exercera sur la renaissance de l'office divin
une influence décisive. Toutes ces communautés inscrivent au pro-
gramme de leur journée la récitation en commun d'une partie notable
de l'office; certaines le célèbrent intégralement. Leur témoignage pro-
clame que leur vie pastorale reçoit de ce fait un soutien qui paye
les sacrifices qu'exige cette discipline. Ici aussi, c'est de réformes de
structure et non point de réformes morales qu'il faut attendre la
solution d'un malaise organique.
*
* *

Un second coup a été porté à la prière liturgique quand, libérée de


ses amarres communautaires et livrée au libre jeu individuel, elle a
perdu le lien qui la rattachait au rythme de la vie.
Nous savons où l'on en est arrivé, et non point seulement sous
»
l'action du caprice et du désordre. Le « blocage des heures ', le
transfert des prières matinales à la nuit et des prières nocturnes au
plein midi, qui a dénaturé une architecture sagement détendue, sont
aujourd'hui sanctionnés par les moralistes, qui font de l' « anticipa-
tion » une pratique vertueuse, et parfois par les dispositions de la
rubrique. Tant et si bien qu'il nous faut un effort pour reprendre le
sentiment de la mutilation subie et de la vraie ordonnance méconnue.
Or, qui considère d'un regard réel notre office liturgique observera
l'harmonieux synchronisme qu'il établit entre la prière et le jour. Le
« blocage» lui est étranger. Chaque partie correspond à une heure
différente et s'y épanouit. Le temps du travail est coupé par ce repos
»

I. Le lecteur laïque demandera peut-être ici quelque explication.


Il
ignore sans doute l'usage courant de réciter plusieurs heures à la file
(blocage) et de réciter au début de la journée tout ce que la législation
actuelle permet d' « anticiper ». Les moralistes recommandent cette
anticipation » par prudence, afin que la récitation soit tout au moins
«
assurée. C'est ainsi que bien des prêtres, voire des communautés
entières, récitent Vêpres, Complies et Matines à I ou a heures de l'a-
près-midi.
pris auprès de Dieu, sanctifié par ce face à face, réimprégné d'heure
en heure de la grâce de l'Esprit-Saint.
*
**
Latroisièmeaccident peut êtreconsidéré comme l'effet d'une
réaction vitale contre un appauvrissement spirituel, causé par ces
dénaturations de l'officeliturgique.
L'histoire de la décadence, au moyen âge, tant de l'institution cano-
niale que de l'institution monastique, nous montre que la liturgie
était peu à peu tombée dans un formalisme stérile. Les mœurs des
deux clergés prouvaient le relâchement de leur vie spirituelle, sous-
alimentée par une prière défaillante. C'est alors qu'au XIVe et surtout
au XVe siècle, l'ascèse spirituelle, qui, jusque-là, composait avec la
liturgie, chercha d'autres voies et, comme une sève incoercible, poussa
autour d'un tronc languissant des surgeons vigoureux. Ce fut l'âge
d'or des Exercices spirituels, magnifique essor qui, par les Frères de
la vie commune en Flandre, par l'efflorescence des congrégations régu-
lières des clercs, devait aboutir, au XVIe siècle, à l'œuvre de saint
Ignace. Il n'est pas exagéré de dire que la réforme des clercs, et celle
des fidèles aussi, après les violences de la Réforme protestante, s'est
accomplie jusque dans les monastères et les chartreuses, par l'action
du nouveau régime spirituel que l'on a désigné sous le nom de
« piété moderne ». L'œuvre de renaissance ainsi
accomplie .est d'une
qualité trop authentique pour qu'elle souffre d'être dépréciée: L'au-
torité de l'Église, le témoignage de l'histoiregarantissent son inspi-
ration divine.
Néanmoins, la défaillance de l'institution primitive provoqua tout
un systèmenouveau, en grande partie doublet de l'ancien, où, sous
des formes inédites, s'exprimait le mouvement de la prière vers Dieu
et où, d'autre part, s'exerçaient le contrôle, la purification, la nourri-
ture de l'âme, engagée dans le combat terrestre.
Romano Guardini a montré dans son Esprit de la Liturgie que le
régime liturgique n'entend pas satisfaire à tous lesbesoins et spécia-
lement aux besoins extraordinaires du peuple chrétien. La liturgie -
constitue un régime commun. Elle apprend au peuple, selon le mot
de Salazar, à « vivre ordinairement ». La vie des individus et des
sociétés comporte cependant des besoins extraordinaires. Règne du
péché, feu de l'amour, soif du silence, ferveur du témoignage évangé-
lique, catastrophes humaines, croisades, missions, pardons, pèleri-
-nages, sont des réalités qu'on ne peut discuter ni étuder. Il y a donc
toujours eu place, à côté de la liturgie, pourmaintes formes d'ascèse
ou d'action. L'évangélisation des païens, la réforme toujours à recom-
mencer du peuple chrétien exigent des méthodes d'action plus éner-
giques et plus directes.
Il n'en est pas moins vrai que le régime liturgique offrait à l'indi-
vidu ou au peuple un enseignement, une ascèse dont l'action modé-
rée mais continue avait élaboré la substance spirituelle de la chré-
tienté. Lorsque ce régime se fut sclérosé au point de perdre en grande
partie sa, vertu, il était inévitable que les âmes avides de Dieu ou
plongées dans le péché et anxieuses de s'en délivrer, cherchassent ail-
leurs les pédagogies vivantes, conçues pour les fins poursuivies par
elles. Sans doute les lectures nocturnes n'avaient jamais fait oublier
la Lectio divina pratiquée par les ascètes, depuis ceux du désert égyp-
tien jusqu'aux cénobites de saint Benoît. Mais voici que la Lecture
spirituelle de livres plus énergiques, plus techniques ou plus émou-
vants fit, à l'inverse, oublier les richesses contenues au Bréviaire. Tout
un système de méditation suppléait à ce qu'avait d'un peu primitif
le simple silence observé après chaque psaume et conduisait métho-
diquement l'âme vers les profondeurs de la vérité divine. Les examens
se faisaient plus sévères, plus précis; on oublia que les Complies
avaient depuis des siècles demandé au clerc de se recueillir avant de
confesser ses fautes. Il n'est pas jusqu'aux saisons liturgiques qui
n'aient perdu leur vertu auprès d'âmes soumises aux traitements
plus rigoureux des Exercices.
Du XVIIe siècle au XIXe, avec les méthodes et les dévotions, s'éla-
bora un système spirituel qui a fourni aux congrégations modernes la
forme de leur ascèse et de leur prière. Ces congrégations, pour la
plupart éducatrices du peuple ou des clercs, en informèrent leur
enseignement, pour le plus grand bien de la chrétienté. Cependant,
les laïcs et les congrégations laïques, renonçant à l'office canonial,
construisirent leur vie spirituelle sur l'axe de la piété moderne, les
clercs séculiers ou réguliers, astreints à cet office, se trouvèrent en
somme soumis à deux régimes étrangers l'un à l'autre et parfois se
doublant. Il se produisit peu à peu un phénomène analogue à celui
qu'on observe dans le cas de diplopie. L'inconfort causé par une vision
à
double, non superposée, incite le meilleur des deux yeux faire pré-
valoir son image. Ainsi la piété moderne, plus jeune et plus accommo-
dée, l'emporta sur une liturgie vieillie et mutilée en ses œuvres vives.
Il était fatal que ce nouvel accident fît de l'office un ontisde plus en
plus accablant par son inertie même.
De ce dualisme certains ont cru à tort se libérer par le sacrifice de
l'un des systèmes rivaux. L'un se recommandait par sa vitalité, l'au-
tre par son antiquité et ses titres juridiques. Ce fut chez plusieurs
une incertitude de conscience pénible. La solution ne serait-elle pas
celle qui, respectant tout ce qui était valable, composerait dans une
synthèse organique deux régimes, allégés des redoublements inutiles.
Il est en effet impossible de vivre sur deux axes rebelles ou étrangers
l'un à l'autre. N'avons-nous pas, par contre, dans la réduction à l'u-
nité de notre vie intellectuelle ou de notre vie spirituelle, les joies les
plus profondes de notre âge adulte ? Comment pourrait-on concevoir
cette réduction à l'unité si nécessaire ? En observant les réalités et en
respectant les valeurs dégagées de leurs parasites.
L'Église prononce la prééminence de l'office canonial, puisque sa
législation l'impose à ses clercs comme l'accomplissement d'un minis-
tère très grave. Ses prêtres — sauf les pasteurs — ne sont pas tenus
à célébrer le saint Sacrifice, ni à prêcher. Tous ses clercs sont tenus
sub gravi à la prière liturgique des heures. Il n'est pas possible d'in-
terpréter cette volonté dans le sens d'un juridisme dictatorial. Sic
volo, sic jubeo. L'Eglise a ses raisons pour imposer cette loi. Et ces
raisons ne sont autres que la fécondité de cette prière pour la gloire
de Dieu et pour le salut du monde. Par communion, plus encore que
par concomitance, cette fécondité extérieure se double d'une fécon-
dité intérieure qui fait de l'acte ministériel du prêtre un acte qui le
sanctifie lui-même 1. De par l'Église, la voie nous est marquée. Elle ne
comporte ni hésitation ni doute. La grâce de Dieu nous sera donnée
dans la mesure où nous entrerons avec ferveur dans cette obéissance.
Il faut donc à tout prix revaloriser l'institution liturgique et pour
cela retrouver en elle ce qu'elle comportait originellement de richesse
sanctifiante, quitte à insérer dans cette trame les ressources complé-
mentaires que nous tenons d'une autre munificence du Saint-Esprit.

Nous n'ajouterons, à ce texte décisif, aucun commentaire. Nous


préférons dire notre gratitude aux Études, qui viennent, une fois
de plus en vingt ans, de bien mériter de la liturgie.

PIE DUPLOYÉ, 0. P.

I. Quelle harmonie dans la vie d'un prêtre qui se sanctifiera par


sa prédication.

Collaborez à notre grande enquête

1
sur
La Pastorale Liturgique du Baptême
Demandez-nous le tiré à part
du Questionnaire (franco 5 fr. l'exemplaire)
Répondez
et faites répondre.
LE BREVIAIRE
DANS LA VIE SPIRITUELLE DU CLERGE

Permettez-moi d'introduire cet entretien par la lecture


d'un texte dont je crains (faut-il dire « je crains » ou « j'es-
père» ?) qu'il vous fera sursauter. Il s'agit de réflexions
:
qui m'ont été communiquées par un laïc, protestant con-
verti. Je leur laisse toute leur crudité a Quand j'étais pro-
testant, sans aucune tentation encore de venir à l'Eglise
catholique dont j'étais profondément ignorant, j'ai long-
temps cherché ce que j'appellerais une école de prière et -
d'abord tout simplement des formules de prières qui me
fussent un guide et un soutien. J'ai utilisé alors de nom-
breux manuels de dévotion, protestants ou catholiques, mais
je n'en ai pas trouvé qui me satisfassent pleinement. Ceux
même qui commençaient par me fournir une précieuse ins-
piration, bientôt me gênaient par leur uniformité, leur
manque de souplesse; pour tout dire, même les meilleurs
me semblaient rétrécir indûment mon horizon, m'enlever
cette liberté à laquelle les protestants tiennent tellement
dans la prière, sans m'apporter en échange la compensa-
tion suffisante d'une nourriture dont je pusse faire réelle-
ment mon pain quotidien. A les lire j'admirais la prière de
tels ou tels, mais elle restait la leur et ne pouvait sans arti-
fice devenir lamienne. Je commençai à m'approcher de
ce que je cherchais quand un séjour en Angleterre m'eut
fait connaître l'admirable Book of Common Prayer de l'E-
glise anglicane. J'y trouvai tout d'abord une prière fonciè-
rement biblique et, comme la Bible elle-même, large d'une
plénitude qui pouvait convenir à tous les besoins d'âme,
qui satisfaisait les miens les plus personnels, sans me re-
plier sur moi, mais tout en m'ouvrant au contraire aux
nécessités de toute l'Église et de tous les hommes. Pourtant,
à la longue, je ne fus pas sans éprouver derechef une cer-
taine monotonie. L'année liturgique, sans doute, me faisait
passer successivement par tous les mystères du Christ. Mais
chacun n'était marqué que par quelques lectures. Le reste
ne sortait pas ou guère de sa routine solennelle. Et puis
surtout, le Prayer Book m'offrait une longue prière matin
et soir, troplongue souvent même pour être dite en une
fois, et d'autre part malaisée à fractionner. Cependant, pour
les différentes heures du jour il ne m'apportait rien. Rien
non plus pour une prière proprement matinale, avant le
travail et la peine du jour, sauf le Cantique de Zacharie
avec son allusion au Christ soleil levant. Rien surtout qui fût
proprement pour le soir, sinon le Nunc dimittis, et la belle
seconde collecte de l'Evensong : Lighten our darkness, 0
Lord. Mais un jour, un ami catholique me fit lire l'ou-
vrage de Dom Cabrol, le Livre de la Prière antique. J'y
découvris que le Prayer Book n'était à tout prendre qu'une
compilation fragmentaire et très appauvrie du Bréviaire
romain. Accédant à celui-ci, je fus d'abord quelque peu
dérouté par la complication des éditions modernes, avec
leurs multiples renvois. Puis je m'habituai et je découvris
avec une joie profonde ce que j'avais si longtemps cherché.
Les merveilleux offices des fêtes m'apportaient, par leur
composition, une harmonie de tous les textes scripturaires
qui s'y rapportent, fusionnés par la méditation de l'Église
elle-même, et cela dans une indicible atmosphère de louange
et de lyrisme sacré que lePrayer Book ne connaissait pas.
Mais surtout, j'appris bientôt à apprécier le privilège de
cette récitation hebdomadaire du psautier, donnant à la
prière, et à une prière inspirée, avec toute la richesse de son -
infinie variété, la place principale que la liturgie anglicane
laissait encore à la leciure et à l'enseignement. Enfin aussi,
dans une largeur toujours inspiratrice, jamais contrai-
gnante, j'avais trouvé une prière qui fût la compagne de
toutes les heures, du lever au coucher, et qui m'aidât en-
core à faire de la nuit une vigile avec l'Église, dans l'attente
du Christ, dont les laudes à chaque matin chantaient le
renouveau. Longtemps avant d'être catholique j'ai donc
commencé de me laisser imprégner par cette inégalable
école de prière et de louange qu'est le saint Office. Et je
puis dire que c'est cette récitation qui a fait de moi un
catholique, qui m'a amené à l'Église d'une telle prière.
«
?
L'avouerai-je Une fois devenu catholique, je n'ai eu
qu'une seule désillusion, mais elle a été forte. Tout d'abord
les prêtres auxquels j'ai raconté mon histoire, celle que je
viens de vous redire, quand ils n'ont pas gardé unsilence
prudent n'ont guère su me cacher leur scepticisme. Devenu
plus familier avec bon nombre d'entre eux, j'ai eu la stu-
péfaction de m'apercevoir que cette prière, que je les en-
viais d'être chargés d'accomplir par l'Église elle-même,
pour eux n'était qu'un pensum. Expédiée par force, rejetée
dans les moments nécessairement perdus de la vie quoti-
dienne (métro, attente des visites, fonctions officielles, etc.),
il m'apparut que ce n'était pas leur prière, mais une obli-
gation ennuyeuse, et parfois à peine tolérable, dont ils se
déchargeaient en maugréant. J'ai connu parmi les prêtres
d'admirables hommes de prière; je n'en ai point connu,
sinon des moines, pour qui le bréviaire fût vraiment la
prière fondamentale et l'aliment d'une oraison plus person-
nelle. Ces psaumes que le protestantisme m'avait bien
à
appris lire comme la parole de Dieu, mais que l'Église
seule m'avait fait redire comme la prière de l'homme dictée
par l'Esprit, n'étaient pour eux qu'un interminable tissu de
formules insipides. Inintelligible, je le soupçonne, pour
beaucoup d'entre eux, le reste n'était à leurs yeux que frag-
ments presque privésde sens d'un texte biblique ou patris-
tique qu'ils ne se souciaient aucunement de mieux connaî-
tre. Ce qui leur en était donné chaque jour semblait leur
être apparu une fois pour toutes comme décidément ininté-
ressant et indigne d'une, autre attention que celle que de-
mande la prononciation correcte, seule exigée par les mora-
listes. Pour tout dire, ils ne trouvaient dans cette prière qui
m'avait converti, eux qui en sont les gardiens, rien d'autre
que la plus fastidieuse des vaines redites dénoncées par
Notre-Seigneur chez les pharisiens.»
J'ai cité ce long texte sans en rien retrancher, non seule-
ment parce qu'il dit les choses avec une candeur intrépide,
mais pour l'expérience très significative qu'il relate. C'est
en effet une constatation maintes fois formulée : ce qui
attire le plus vers l'Église nombre de chrétiens qui sont nés
en dehors d'elle, c'est l'école de prière qu'ils découvrent
dans sa liturgie, spécialement le divin office, pour peu
qu'ils arrivent à le connaître; — or, là est le paradoxe non
pas tels ou tels fidèles de l'Église, mais ses prêtres eux-
:
mêmes, sinon en majorité, du moins en trop grand nom-
bre, disons-le franchement, n'y voient qu'une corvée1.
D'où cela peut-il venir? Quel remède proposer à un état de
choses à ce point anormal? C'est à ces deux questions que
nous allons tâcher de répondre. La seconde pourrait susci-
ter des projets de réformes officielles. Nous n'aurons pas
cette prétention et nous nous en tiendrons aux moyens qui
sont immédiatement praticables, parce que susceptibles d'ê-
tre proposés à tous et un chacun.

.,
1

LES CAUSES DE LA DÉSAFFECTION DES PRÊTRES


A L'ÉGARD DU BRÉVIAIRE

Une cause de l'inintérêt et du dégoût que le bréviaire


:
inspire aux ecclésiastiques est souvent alléguée au milieu
des occupations absorbantes du clergé diocésain, nombreux
sont ceux, dit-on, qui ne peuvent trouver le temps de bien
dire l'office. La précipitation forcée serait ce qui engendre
la satiété et l'ennui. Sauf peut-être certains cas particuliers
qu'il y aurait lieu d'examiner, je crois que cette explication
met exactement les choses à l'envers. Les prêtres prieraient
mal leur bréviaire faute de temps? D'où vient alors que
ceux qui se plaignent le plus du bréviaire sont de ceux qui
trouvent le temps d'y ajouter et de pratiquer pieusement
toutes sortes de dévotions louables mais nullement obliga-
toires? J'ai recueilli bien des confidences de prêtres sur le
bréviaire, et certaines des plus affligeantes venaient d'hom-

>
I. Par contre, si tant de prêtres ne disent le Bréviaire que contraints
et forcés, c'est une expérience frappante que le nombre croissant des
laïcs qui découvrent l'office divin avec joie et le récitent pour le pro-
fit spirituel qu'ils en retirent.
mii qui faisaient chaque jour ponctuellement une heure
d'oraison. Cas extrêmes, dira-t-on. Soit. Mais un cas tout à
fait courantest celui de prêtres qui prient et qui prient
bien, et qui prient chaque jour assez longuement, mais
dont la prière commence une fois qu'ils ont fermé leur bré-
viaire avec un « ouf! » très expressif.
:
Je crois donc que l'on peut et doit dire le bréviaire n'est
pas récité sans intérêt parce que, par force, récité trop vite,
mais il est récité trop vite, par force, parce que récité sans
intérêt, — parce que, dans le temps laissé à la prière par les
occupations du curé ou du vicaire, la vraie prière est celle
qui s'est organisée spontanément tout à fait en dehors du
bréviaire et qui, ensuite, ne fait à celui-ci sa place qu'à
regret.
Voyons, dans la majorité des cas, comment les choses
se passent quand le jeune clerc, ayant reçu le sous-diaconat,
en vient à la récitation quotidienne obligatoire de l'office.
A ce moment de son éducation cléricale, il a contracté déjà
depuis longtemps des habitudes d'oraison personnelle. Il
fait, depuis son enfance et avec de notables adjonctions de-
puis son entrée au séminaire, un certain nombre de prières
vocales adaptées en principe aux divers besoins de la vie
quotidienne. Chaque jour il dit, en outre, le chapelet. Fré-
quemment il pratique le Chemin de croix. A cela, s'il est
fervent, s'ajoute une lecture spirituelle personnelle et telle
ou telle dévotion de son cru. Je ne dis rien de l'examen par-
ticulier ni de la visite au Saint-Sacrement qui sont de règle.
Avec tout ceci, sa vie spirituelle, au plan des pratiques, est
complète, et même plutôt comblée. Ajoutez que le règle-
ment du séminaire lui impose un horaire astreignant, où
les temps libres sont assez parcimonieusement dispensés et,
d'ordinaire, saisis par le séminariste le plus fervent avec
une compréhensible avidité. Le bréviaire introduit dans
cet édifice complexe et parfois déjà surchargé un vaste bloc
sans nul rapport avec lui.

:
Le premier problème qui se pose au nouveau sous-diacre
-

est celui-ci Comment arriver à caser cette nouvelle occu-


pation dans un horaire déjà fort tendu? Sans doute, l'onus
divini officii est-il d'abord reçu avec tout le respect com-
mandé par l'honneur que ressent le jeune homme à cette
idée que l'Église lui confie là un premier ministère1. A
cela se joint une certaine curiosité pour une pratique nou-
velle, le plaisir de manier un beau livre neuf qui sera dé-
sormais le compagnon de toute l'existence. Mais ce sont là
choses qui s'émoussent vite. Il reste au contraire le trou
»
béant pratiqué dans le « temps libre déjà si resserré. Voici
la mauvaise humeur, voici la précipitation funeste indirec-
tement mais presque infailliblement introduites.
Nous sommes, nous ne l'oublions pas, en présence d'un
jeune clerc en principe très pieux, mais enfin c'est un jeune
homme d'une vingtaine d'années. A cet âge, on peut se

:
remémorer respectueusement des thèmes de méditation
comme ceux-ci « Je prie maintenant pour l'Église, en son
nom, sa propre prière, — j'ai l'honneur d'être fait, devant
Dieu, le délégué de toute l'Église pour le louer, — j'ai la
charge officielle de tous les besoins des hommes qui doivent
être portés devant Dieu dans la prière, etc. » Mais on doit
envisager la psychologie toute naturelle du jeune clerc :
que pèserait bientôt, ou en tout cas à la longue, cette consi-
dération abstraite, s'il ne parvient pas à la rattacher au
détail concret des phrases latines qu'il lui faut brusquement
lire d'affilée plus d'une heure durant chaque jour? L'inu-
tilité apparente de leur introduction dans ce système de
prière, personnelle et collective, qui jusque-là les ignorait
et continue de les ignorer, ne va-t-elle pas s'imposer irré-
sistiblement à l'esprit? Pour y obvier, ne faudrait-il pas
qu'un intérêt nouveau fût créé par cette nouvelle occupa-
tion, telle qu'elle est en elle-même et non pas à grand ren-
fort de considérations rapportées? Or, précisément, quelles
chances y a-t-il que cet intérêt puisse être créé Quels ?
moyens le séminariste de bonne volonté a-t-il à sa disposi-
tion pour l'exciter? Ces moyens sont maigres; ces chances
sont réduiles.
On lui a donné sans doute quelques explications histori-

1 Loin de nous l'idée d'affaiblir ces pieuses considérations. Cepen-


dant, il ne faudrait pas oublier que si,avec le sous-diaconat, l'Église
impose la charge de l'office, l'office n'en reste pas moins la prière de
tous. Récité par des laïcs, l'office est toujours prière de l'Eglise (preuve
en est que le clerc ou le prêtre se bornant à prendre part à une réci-
tation chorale assurée par des laïcs satisfait au précepte).
qués élémentaires sur la formation du cursus et des heures.
On lui a expliqué les rubriques qu'il doit appliquer dans la
récitation quotidienne.On peut encore espérer raisonnable-
ment qu'il aura trouvé un directeur compatissant ou un
aîné condescendant pour l'aider à se débrouiller dans le
volumecompliqué qu'un libraire lui a vendu à prix d'or.
Pour le jeune homme le plus pieux de la terre qui tombe
de but en blanc dans la récitation de l'office, ces moyens
généreusement mis en œuvre peuvent permettre rapidement
une récitation correcte. Il est difficile d'en attendre davan-
tage.
Ce qui pourrait le plusfacilementl'attirer dans le bré-
viaire, ce sont les belles prières du matin et du soir que lui
offrent Prime et Complies. Mais il à déjà ses prières du
matin etdu soir, qui sont toutes différentes, et il continue
de les avoir. Voici donc ces deux offices réduits à n'être
qu'un doublage inutile de la dévotion réelle, et par sur-
croît désaccordé avec elle (il s'agit de prières d'un tout
autre style et d'un tout autre esprit). Qui plus est, notre
séminariste ne pourra vraisemblablement pas dire Prime
avant une heure assez avancée de la matinée, et souvent il
sera sans doute contraint de réciter les formules de l'oratio
ad descubendum tout de suite après le déjeuner de midi.
Voici donc tué du premier coup l'intérêt pour le bréviaire
le
pourtant plus facile à susciter sans préparation spéciale.
Passons aux petites heures. Toutes conçues, comme le
montre admirablement la règle bénédictine, pour être des
haltes religieuses dans le travail, les voici par force sans
doute bloquées ensemble avec Prime. D'où la morne im-
pression de recommencer quatre fois coup sur coup et sans
motif à peu près la même chose. Je ne parle pas de l'arti-
fice qui consiste à passer d'une traite de la mention de l' é-
toile matinale (depuis beau temps éclipsée par le jour) à
celle de la clarté du soir (quand tout se passe vers 9 heures
du matin). Et voilà un autre pan de mur écroulé.
Reste, il est vrai, le tuf du divin office, les heures primor-
diales du sacrifice de louanges au lever et au coucher du
soleil, et puis la grande vigile nocturne. Malheureusement,
l'office du soir se dira lui-même en plein midi, l'office de
la nuit (où les hymnes parlent de se lever avant l'aurore
pour méditer et prier) dans la torpeur de la digestion méri-
dienne et celui qui salue le soleil levant avant que cet astre
ait songé à se coucher. Le symbolisme, dira-t-on, est ici
chose secondaire..Je le veux bien, sans en être tellement
convaincu, mais ces difficultés sont les plus menues.
C'est qu'avec ces grands offices de Vêpres, Matines et
Laudes, notre sous-diacre se trouve jeté en plein dans ce
que la prière liturgique a de mieux fait pour déconcerter
ses habitudes religieuses. Voici de longues prières qui
échappent à toutes les règles de sa prière habituelle. Voici
des objets de prière qui, d'après les prières auxquelles il est
accoutumé, lui paraissent inconsistants. Voici un style de
prière, plus simplement, qui ne lui semble pas du tout être
de la prière. Et voici surtout tout un monde d'évocations,
d'allusions, non seulement qui est incapable de saisir son
attention, mais dont il ne peut même pas comprendre la
portée. Plus grave encore, voici l'expression d'une foi où il
ne retrouve pas, ou ne reconnaît pas les formules familiè-
res, ni plus généralement les attitudes d'esprit ou les états
d'âme que sa foi à lui supposait depuis toujours, et conti-
nue de supposer d'après toutes les études qu'il fait, toutes
les prières accoutumées auxquelles il revient dès qu'il a
fermé ce volume vraiment déroutant. Reprenons ces points
un par un. Chacun est trop grave pour qu'on passe à la
légère.
Notre séminariste a été formé avec soin à l'oraison métho-
dique. Quelle que soit la méthode qu'on lui ait indiquée ou
qu'il ait faite sienne, l'idéal de la prière intérieure est de-
venu pour lui une prière concentrant l'attention sur quel-
ques objets choisis et les épuisant systématiquement. Ceci
peut se faire par voie d'analyse des objets de foi, par évo-
cations imaginatives multipliées, ou par bien d'autres
moyens, mais il s'agit toujours d'arrêter l'esprit sur un
point, de l'empêcher de s'évaguer, de le ramener douce-
ment mais fermement à creuser le terrain choisi et bien

tous en mouvement :
délimité. Et voilà au contraire que la prière liturgique le
lance dans un vaste monde, plein d'objets de toutes sortes,
des rois, des peuples, des sages et des

:
prêtres, des ennemis maudits, des combats gigantesques,
tout cela passe ou s'affronte devant lui « Oreb et Zeb,
:
Zebee et Salmana », et bien d'autresencore! Cela ne suffit-
pas il faut que le monde extérieur, ce monde redoutable
sur lequel M. Tronson enseigne à si bien fermer les yeux,
fasse irruption tout entier dans sa prière. Et ce ne sont pas
des expressions discrètes et vagues à souhait, comme les
prières féneloniennes où l'on rend grâces à Dieu de nous
avoir tirés du néant, mais des poèmes glorieux où passent
la foudre et l'éclair, où tous les animaux se pressent autour
de l'homme,— et de grandes fresques historiques : l'Egyp-
tien jeté à la meravec ses chevaux et ses chars, la chute de
Babylone, et l'onction d'Aaron, et la faute de David. Com-
ment peut-on prier en pensant àtant de choses et dans un
tel apparent désordre ?
La comparaison d'ailleurs, non plus avec l'oraison men-
tale mais avec les prières vocales accoutumées, n'est pas
moins décevante. L'idéal decelles-ci, c'est de produire des
actes, c'est-à-dire d'exercer par une gymnastique spirituelle
appropriée tour à tour et à point nommé chaque vertu.
Pour cela on s'est habitué à se formuler à soi-même, tout
en s'adressant à Dieu, les diverses conditions psychologi-
ques dressées par les moralistes et les théologiens. C'est
ainsi qu'avant et après la communion on fait des actes de
désir, d'adoration, d'union, de remerciement où sont dé-
taillés; dans leur ordre technique, les sentiments que l'on
doit éprouver et les considérations sur lesquelles il faut les
appuyer. Pas trace de cela dans lebréviaire! Que peut pen-
ser notre jeune et pieux sous-diacre d'une prière qui se pro-
longe des heures durant sans formuler correctement un
seul acte de foi ou de charité?
Ceci pour les règles de la prière. Passons aux objets de
prière. La prière à laquelle notre séminariste est habitué
est une prière qui détaille en bon ordre des objets précis :
biens temporels ou spirituels définis, demande de la grâce,
prières pour les différentes activités apostoliques, etc. Le
bréviaire, sauf dans les litanies qu'on dit deux fois par an
et dans les brèves formules des preces feriales, ignore ces
requêtes en forme. « Quand on dit l'office, me déclarait -un
vieux prêtredésabusé, on ne sait jamais pourquoi l'on
prie. » On recommande parfois, il est vrai, de dire chaque
heure dans une intention particulière. Mais comme il est
impossible de relier d'ordinaire ces intentions à ce que l'on
dit, le danger n'est que trop réel de réciter les formules à
cette fin, simplement comme on ferait tourner un moulin
à prières thibétain. Dans cette voie, on rejoint vite la décla-
ration surprenante de Thomassin, affirmant, dans son livre

:
sur l'office divin, qu'il faut envier les religieuses qui le
disent sans y comprendre un mot « Le sens des paroles,
explique-t-il, ne risque plus de les empêcher de prier. »
Mais plus encore que tout cela, je le répète, c'est le style
général du bréviaire qui déroute d'emblée le clerc novice
dans sa récitation. Sans doute, il trouve ici ou là, dans les
psaumes, quelques beaux cris, quelques belles oraisons ja-
culatoires, quoique irrégulières dans leur forme et trop peu
pieuses (le Sacré-Cœur, saint Joseph, la petite Sœur Thérèse
n'y sont jamais mentionnés). Mais, dans l'ensemble, en
quoi sont-ce là, pour lui, des prières? C'est de la poésie, de
la grande poésie lyrique, obscure parfois, difficile souvent,
toujours d'un mouvement trop vaste, trop ample, trop ou-
vert pour ne pas éteindrecette petite flamme intime que la
prière est pour lui. Je le répète, l'office, les psaumes sur-
tout, ne sont pas pieux, au sens où sont pieuses les prières
du matin et du soir, les actes pour la communion, et tou-
tes les habituelles prières de dévotion, celles que les jeunes
gens angéliques copient au dos de leurs images d'ordina-
tion, et celles aussi bien que l'on dit à la J.E.C. ou à la
J.O.C. Tout cela est trop grand, peut-être trop beau. Mais
cela n'a pas le ton qu'il faut. Quand on prie, on n'a pas idée
de le faire ainsi. -

Et puis, j'y viens; que de choses dans ce bréviaire qui


sont des énigmes, des énigmes maintes fois insolubles, des
énigmes pas toujours édifiantes (les enfants de Babylone dont
on se promet d'écraser la tête contre les pierres, les chiens
qui lèchent le sang des ennemis, et les justes qui s'y lavent
les mains; encore ne s'en tient-on pas à houspiller le mé-
chant, mais sa femme et ses enfants sont poursuivis par la
vindicte du psalmiste; je ne parle même pas des formules
qui font simplement sourire, le non cognovi litteraturam,
ou l'animasacerdotum satiabitur pinguedine). Encore ne
sont-ce pas les étrangetés occasionnelles qui troublent le
plus. C'est tout l'ensemble qui déroute. Comment s'intéres-
tions et holocaustes, incensum arietum, etc.
:
ser à ce peuple ancien dont on énumère les noms barbares?
Qu'avons-nous à faire avec ces pratiques désuètes obla-
? Toute l'his-
toire d'Israël, toute la piété prophétique est à l'arrière-plan
du psautier. La religion même des patriarches tient tant de
place dans les répons de matines. Ou bien voici des senti-

:
ments qui semblent encore plus éloignés de nous que ceux
qu'évoquent Abraham, Isaac ou Jacob le pessimisme mé-
taphysique de Job, la prudence aux lèvres minces des Sages
et des Scribes, etc. Faut-il l'avouer? les expressions d'un -
christianisme aussi peu de ce monde, aussi peu « Action
catholique » du type courant que celui des martyrs, et la
mystique nuptiale des vierges, et tout simplement les cris
du cœur d'un saint Paul, ne sont guère moins troublants
pour les habitudes spirituelles de notre jeune clerc.
Je l'ai dit : les choses vont plus loin, et c'est plus grave.
Le bréviaire, qui n'enseigne presque rien formellement, ne
respire tout de même pas la même atmosphère que les trai-
tés modernes de théologie dogmatique, ni même que le
catéchisme. Il ne parle pas tant du Dieu un en trois person-
nes, dont les actions ad extra sont communes, quedu Père
duquel tout procède, du Fils en qui tout a été créé et qui
nous associe à sa filiation, de l'Esprit qui fait de nous son
temple. Il ignore purement et simplement la distinction si
importante entre grâce sanctifiante et grâce actuelle. A pro-
pos des grandes fêtes chrétiennes, il fait tenir à saint Léon
des propos singuliers qui ne ressemblent en rien à ceux des
auteurs sérieux. Etc., etc. Enfin, il ignore tout sentimen-
talisme devant la crèche ou la croix. Il dédaigne dans la vie
du Sauveur ou de la Sainte Vierge l'anecdote émouvante
cultivée pour elle-même. D'emblée, il nous emporte à pro-
pos de l'historique dans le mystère, cependant qu'il néglige
d'en tirer les considérations morales et édifiantes qui « font
du bien », comme on dit.
Quand on tient compte de ces éléments, comment veut-
on que le pauvre petit sous-diacre se raccroche à quelque
chose dans tout ce latin qu'il lui faut quotidiennement in-
gurgiter? pensum divini officii!. Quand il sera prêtre et
qu'il sortira du séminaire, le pli sera pris. On subit le bré-
viaire. On s'en accommode. On le pousse doucement dans
les coins pour qu'il ne gêne pas trop. Cela devient avec
l'âge une habitùde dont on ne souffre plus. C'est a le ron-
ron », comme disait un vénérable chanoine, le ronron qui
vient mettre à heures fixes une pieuse vacuité dans l'exis-
* tence. La bouche s'habitue à couler les formules latines sans
effort. Si le cœur est bon, il ygarde attaché un petit filet
d'onction. Et cela suffit. Plus on avance dans le ministère
et dans la vie et plus les sources de la piété qu'on inculque
aux autres et qu'on pratique soi-même dissuadent de cher-
cher encore une autre source dans ce massif hétérogène.
Petit à petit on s'est habitué à ne plus le voir. Jele répète, -

il ne gêne plus. Que demander davantage?

Il
,
REMÈDES A CET ÉTAT DE CHOSES

Que faire, dans ces conditions, afin que le bréviaire rede-


vienne pour les prêtres ce qu'il paraît être si naturellement
pour bien des laïcs, voire pour bien des chrétiens étrangers
à l'Église et que lui-même y attire, plus puissamment sou-
vent que nos apologétiques?
Il y a une première nécessité, préliminaire à vrai dire, et
je m'excuse dé la mentionner, mais l'expérience montre
le
qu'il faut. Quoi qu'en ait dit le bon Thomassin, la pre-
mière et la plus naturelle condition d'un fructueux usage
du bréviaire, c'est qu'on en comprenne le sens littéral. Il y
a peu d'années, un visiteur apostolique, dans un de nos
meilleurs séminaires, eut la curiosité de demander à cha-
que diacre de lui traduire une leçon des matines prise au
hasard. Les résultats furent effrayants. Il n'y a pas là de
quoi s'offenser. Même un bon humaniste peut trébucher en
entrant tout de go, dans le latin de l'office. Le latin de la
Vulgate, celui des Pères, offre des difficultés qui ne sont pas
celles du latin cicéronien. Elles ne sont pas bienconsidérables
d'ailleurs; mais ce qu'ilfaut éviter à tout prix dans les dé
buts, c'est une paresse qui condamnerait à réciter pendant
le restant de l'existence un rébus jamais déchiffré. Le re-
mède ici est simple. Il suffit de s'astreindre, les premières
années, à noter au cours, de la récitation les endroits où
l'on achoppe. Aussitôt après; un coup d'oeil sur le diction-
naire et un instantde réflexion, ou, mieux encore, une
bonne traduction, débarrasseront définitivement de la dif-
ficulté. Le plus important est qu'on arrive vite à une réci-
tation du psautier vraiment transparente. Ici le secours
d'un petit livrecomme le Psautier romain de M. Weber
peut être inappréciable. J'y reviendrai d'ailleurs.
- Le terrain une fois déblayé de cette difficulté, il faudra
premièrement prendre le sens du bréviaire au sérieux.
bon, il est louable de se prémunir par une récitation des
Il est

heurestoujoursplutôt en avance qu'en retard contre le ris-


que de ne pas satisfaire, par négligence, à l'obligation quo-
tidienne. Mais c'est violer délibérément l'esprit de la loi
sous prétexte d'en observer sûrement la lettre que de dire
systématiquement les heures au rebours de leur significa-
tion dès le matin toutes les petites heures, dès midi vêpres
:

et complies, aussitôt après déjeuner matines et laudes. Le


principe même du blocage des heures, en dehors de nécessi-
tés sérieuses et inévitables, devrait être tenu en suspicion
par tous les prêtres fidèles à l'office. C'est simplement une
de l'office diurne :
manière de se débarrasser d'une raison d'être primordiale
je veux dire la coupure volontaire et
répétée de la journée par 'des intervalles de prière.
On invoque les. nécessités du ministère. Avouens-le ;
c'est généralement faux. Les nécessités mêmes du ministère
d'un prêtre de paroisse font qu'il passe constamment d'une
,activité à l'autre et qu'il a tout le long du jour, entre deux
services, entre une confession et un catéchisme, entre deux
visites, de courts instants vacants. Ces instants, on les
donne au bavardage, au journal, à la flânerie. Il serait anor-
mal de pulvériser entre eux la récitation des grandes heu-
res, surtout des matines dont les leçons réclament une atten-
tion trop tendue. Mais il est pleinement normal de les con-
sacrer aux petites heures; c'est pour cela qu'elles ont été
faites et, leur texte arrivant bientôt à être très familier, elles
s'y prêtent parfaitement. Même dans une grande ville, rares
sont les prêtres qui ne pourraient pas, s'ils le voulaient vrai-
ment, en général, et sauf des exceptions restant.excep-
tionnelles., dire tierce à un moment de la matinée, sexte
un instant avant le déjeuner, none à la fin de la récréation
individuelle ou collective qui suit le repas. Quant à prime
et complies, je ne puis absolument pas comprendre non
seulement les objections qu'on fait à les dire comme prières
du matin et du soir, mais purement et simplement qu'on
fasse des objections à une telle pratique. Des gens qui ne
fréquentent pas les milieux cléricaux ne pourraientpositi-
vement pas imaginer que ceux qui disent par office prime
et complies aient l'idée de dire par ailleurs une prière du
matin et une prière du soir. Prétendre réciter pieusement
le bréviaire, et commencer par unetelle éviction systémati-
que de son sens et de sa raison d'être, ce sera toujours vou-
loir allumer le feu en y jetant de l'eau.
Venons-en aux heures principales. Les vêpres demandent
un moment de sérieux recueillement en fin d'après-midi.
Puisque la visite au Saint-Sacrement à ce moment est passée
en coutume à peu près universelle, on ne saurait l'intro-
duire par rien de meilleur, et si l'on revient à nous dire
qu'on manque de temps, il n'y a qu'à l'y occuper tout en-
tière. La place naturelle des matines étant la nuit tombée,
ceux qui sont du soir les diront le soir et ceux qui sont du
matin les diront avant le jour. Mais n'hésitons pas à dire
que ce sont ces derniers qui en profiteront davantage. Ce-
pendant, de tout temps, la vigile a été entendue comme une
prière simplement nocturne, il n'y a pas à se faire scrupule
de l'anticiper. Rappelons-nous même qu'en Orient; la veille -
des dimanches et des grandes fêtes, l'office nocturne se
soude aux vêpres sans transition. Notre office du samedi
saint, bloquant avec la bénédiction du cierge pascal (autre-
ment le lucernaire) les douze lectures (c'est-à-dire la vi-
gile), atteste l'ancienneté de cet usage. Ceux qui peuvent
trouver en fin d'après-midi un moment de loisir assez long
pour dire vêpres et matines d'une traite ne risquent donc
aucunement de perdre le sens de ce qu'ils disent. Et il n'y
a, dans ce cas, aucun scrupule à se faire de garder complies
pour la fin de la journée. Vêpres et matines appartiennent,
l'histoire de l'office le montre, à un tout autre cycle. Leur
heure se détermine par l'heure solaire. Au contraire,com-
plies est une prière pour le moment où l'on se couche. Si
l'on se couche tôt, il est naturel de la dire avant matines,
mais si l'on se couche tard, comme c'est généralement le
cas dans nos villes, il n'y a rien d'anormal à la dire ensuite
— la seule chose qui puisse être anormale, c'est le fait de se
coucher tard, mais dès qu'on l'a admis, il est naturel au
contraire que la prière accompagnant cet acte soit elle-
même déplacée1.
Restent les laudes. L'office romain, dans sa célébration
solennelle' (au contraire de l'office bénédictin) ne distingue
pas encore à proprement parler matines et laudes et interdit
de les séparer. Mais les rubriques précisent expressément
que cette règle n'atteint pas la récitation privée. Toutes
remplies par une atmosphère de louange matutinale, j'a-
voue
que laudes meparaissent perdre beaucoup à suivre
les matines quand celles-ci sont anticipées. L'horaire idéal
me semblerait être, pour le prêtre dans le ministère, celui

-
:
qui correspond à l'usage jérusalémite ancien que nous re-
trace Silvia les laudes à la pointe du jour, précédant et
engageant l'oraison personnelle par une effusion de louan-
ges à la lumière qui vient; puis la célébration de la messe,
et prime pour passer de l'action de grâces aux activités du
jour.
En voici assez sur ces questions d'horaire. Je m'y suis
étendu longuement, parce que leur importance est bien
plus grande qu'il ne semble. La prière dubréviaire, c'est
la prière des heures. Si l'on commence par le méconnaître
on retired'emblée le bréviaire de la vie réelle de celui qui
le dit. Inutile après cela de chercher à intéresser le récitant
à ce dont on a fait de perpétuelles contre-vérités. J'ai été
sévère contreles bloquages. Je sais par expérience qu'il y
a des cas où ils sont inévitables. Mais il n'y a à peu près

:
pas de cas où l'on ne puisse du moins sauvegarder ce prin-
cipe de secours ne jamais dire plus de deux heures à la
suite. Aussi longtemps qu'on s'en tiendra au moins à cela,
le bréviaire gardera une signification. Plus moyen, par
contre, de le prendre au sérieux quand on en a fait cette
pâtée indigeste avalée quotidiennement en deux fois (quand
ce n'est pasen une seule), à laquelle, hélas! tant de prêtres

Je rappelle mémoire dans l'antiquité, et en Orient


I. pour que
encore aujourd'hui, aux veilles de fête où l'on était censé ne pas se
coucher, on supprimait purement et simplement compiles.
se sont habitués par pure routine et, disons le mot, par
paresse.
Après la remise de chaque heure à sa place dans la vie du
prêtre, et l'évacuation corrélative des doubles emplois, vient
la coordination absolument nécessaire de l'office avec les
autres éléments de la spiritualité sacerdotale. Nous touchons
à une question de toute importance. La vie est essentielle-
ment faite d'unité dans la multiplicité. Si le bréviaire prend
place dans une vie spirituelle qui se suffit à elle-même sans
tenir aucun compte de lui, si cette vie demeure séparée de
lui par une stricte compartimentation, pas d'espoir qu'il y
soit jamais autre chose qu'un bloc erratique inassimilable.
Pour que les communications et les échanges vitaux se
rétablissent entre l'oraison et les pratiques de dévotion pri-
vées d'une pari, la prière publique d'autre part, je ne vois
rien de plus désirable que la restauration d'une pratique
dont nous avons perdu le vrai sens. Cette pratique, au con-
traire, semble avoir été la source de toute la piété person-
nelle dans l'antiquité. Je veux dire la lecture spirituelle.
Tous les ecclésiastiquespieux font la lecture spirituelle.
Cela veut dire aujourd'hui qu'ils s'astreignent quotidien-
nement à lire une ou quelques pages d'un auteur religieux.
Mais ils font cette lecture sur le même rythme, avec la même
attention pressée qu'on accorde à une revue, voire à un
roman. On lit non pour lire, mais pour avoir lu.
La lectio divina des anciens, ce n'était pas cela du tout.
C'était tout d'abord une lecture faite dans un complet re-
cueillement, dans une complète absence de souci soit de
curiosité intellectuelle, soit à plus forte raison d'utilisation
professionnelle. C'était ensuite la lecture d'un ouvrage de
fond, disons mieux encore, d'un ouvrage-source : l'Écriture
Sainte de préférence, ou les écrits non polémiques des Pères.
Tout le contraire de la méditation mâchée, de la médita-
tion-pilule, où l'on a voulu concentrer les éléments immé-
diatement utilisables par l'intelligence discursive, mais où
l'on a, par la force des choses, réduit à néant le riche mi-
lieu vital qui ne se laisse imbiber que par la contemplation.
Enfin c'était une lecture où le lecteur, par une activité cons-
tante mais très sereine, avait autant de part active que l'au-
teur en avait eue. Je veux dire une lecture méditée ligne à
ligne, repensée, revécue, une lecture qui d'elle-même exi-
geait page après page que l'on posât le livre pour laisser
son contenu s'animer dans l'âme et l'âme elle-même s'en
emparer. Surtout c'était une lecture qui tournait au collo-
que, colloque avec l'auteur sans doute, mais surtout, à
travers lui, avec Dieu. C'était une lecture qui préparait l'o-
raison, qui se prolongeait spontanément en oraison, qui
déjà était oraison, qui peut-être l'était plus que les moments
passés la tête dans les mains.
Les gens qui ont fait notre office étaient des gens qui fai-
saient ainsi la lecture spirituelle. De même tous ceux qui
l'ont goûté et qui le goûtent encore. De même tous ceux
qui le goûteront jamais. La lecture spirituelle, en effet, est
aux autres exercices spirituels ce qu'un exercice naturel
comme la marche à pied ou la nage est à telle ou telle forme
de gymnastique raisonnée. Elle ne développe systématique-
ment aucun élément particulier de notre organisme inté-
rieur et l'observateur superficiel se hâtera de la dire infruc-
tueuse. Mais elle revitalise précisément l'ensemble de cet
organisme, la coordination même de ses parties. Elle met
en branle sans à-coups ce jeu souple et un de la vie qu'un
mécanisme fait de détails juxtaposés, si bien monté soit-il,
n'arrivera jamais à rejoindre.
Or l'office divin est à cet égard dans le prolongement
direct de la lecture spirituelle. Il obéit à la même loi d'exer-
cer suivant les processus naturels, dans leur liaison psycho-
logique native, l'esprit tout entier, l'âme tout entière. Il ne
diffère de la lecture spirituelle que par son mouvement plus
rapide; mais ce qu'il perd ainsi en profondeur, il le rega-
gne en plénitude par sa composition harmonieuse que la
lecture spirituelle, nécessairement fractionnée, ne saurait
connaître. De la sorte, office divin et lecture spirituelle sont
comme les deux pôles d'une même forme d'activité, cor-
respondant à la pulsation normale d'un rythme où la vie
s
tantôt se recueille et se recharge, tantôt se détend et épa-
nouit. La lecture spirituelle permet seule d'assimiler vrai-
ment les richesses écrasantes de l'office divin. Elle seule a
le loisir de s'arrêter à chaque psaume, à chaque récit, à
chaque sentence des Pères et d'en savourer le suc. Après
quoi, la récitation de l'office deviendra une perpétuelle
réminiscence. Les objets désormais familiers n'auront plus
qu'à y être touchés au passage pour dégager le charme se-
cret qu'une longue familiarité permet seule de découvrir
tout entier dans un regard, dans un mot murmuré en pas-
sant. Inversement, l'office mettra en mouvement ces réali-
tés nécessairement immobilisées, en liaison ces vérités iné-
vitablement séparées par la lecture spirituelle. Il préservera
celle-ci de jamais s'enliser, de jamais cultiver la partie hors
du tout. Perpétuellement il fermera le circuit, il rétablira le
mouvement, il maintiendra la présence palpitante de la plé-
nitude et de son unité totale.
Bien entendu, je le répète, cela suppose que la lecture spi-
rituelle soit d'abord lecture de ce dont l'office est fait. Lec-
ture de l'Écriture Sainte, autant que possible poursuivie en
corrélation avec l'année liturgique. Lecture des Pères qui
sont lus à matines (les bénédictins de Maria-Laach ont pu-
blié un précieux lectionnaire patristique où toutes les homé-
lies du bréviaire sont replacées dans leur contexte; puisse-
t-il être traduit!). Lecture en général de tous les grands tex-
tes classiques de l'antiquité chrétienne qui sont parents, >
par la date, le milieu, la. mentalité, des prières liturgiques,
qui expliquent les choixfaits par la liturgie dans la Bible et
l'agencement même de ces citations, — et quand je dis
« expliquent », il va de soi que je prends le mot beaucoup
moins dans le sens d'une élucidation rationnelle que dans
celui de communion de pensée et de préoccupation.
Ceci nous amène à un nouvel aspect du problème. Au
risque d'en faire protester quelques-uns, je n'hésiterai pas
à dire que l'usage du bréviaire suppose, voire exige, une
culture, une culture chrétienne. Faute de cette culture, il
est aussi vain de vouloir en revivifier la récitation qu'il le
serait de pratiquer la respiration artificielle sur un noyé
maintenu hors de l'atmosphère. Le clergé de jadis était
généralement beaucoup plus ignorant que le clergé d'au-
jourd'hui; mais une culture n'est pas tellement affaire de
science et, connaissant moins de choses, nos anciens con-
naissaient ce qu'il faut et comme il le faut pour bien user
de la prière publique. C'est souvent une vue très affligeante
que celle des bibliothèques d'ecclésiastiques aujourd'hui —
et je ne parle pas de celles où la pauvreté a clairsemé les
rayons d'une façon trop explicable, je parle de celles au
contraire qui sont bien garnies. On y trouve soit des ouvra-
ges techniques et savants, indice d'une volonté (rarement
persévérante) de poursuivre les études théoriques plus ou
moins commencées au séminaire, soit de la vulgarisation
immédiate (apostolat ou spiritualité personnelle). Mais ce
qui manque, ce sont les livres sources, les livres qu'on ne
lit pas une fois, mais qu'on lit toute la vie. Les livres qu'on
ne lit pas pour savoir ce qu'il y a dedans, à la manière dont
un enfant éventre son jouet, puis ne s'en soucie plus. Les
livres au contraire où l'on revient sans cesse parce qu'on
sait parfaitement quelle intarissable matière à réflexions et
approfondissements on y trouvera. Tant il est vrai que la
culture dont je parle est à ce point apparentée à la lecture
spirituelle qu'elle n'en est que le fond et le résultat tout
ensemble.
Par culture, j'entends ici la possession en soi, ou plutôt
l'incorporation à soi, non de notions décharnées mais d'i-
dées vivantes. Je veux dire la familiarité avec une tradition
qui est une communion des esprits et non pas une table des
matières. Il ne s'agit pas d'avoir des fiches, de grapiller çà
et là des faits, des phrases, des mots que l'on replacera dans
un sermon, dans un entretien, dans une discussion et qui
«feront bien ». Il s'agit d'un monde que l'on portera avec
soi parce que l'on en est soi-même devenu partie intégrante.
Il s'agit d'une longue histoire, d'une expérience millénaire
par laquelle on aura comme repassé soi-même, — d'une
âme riche, vaste, complexe et une que l'on aura faite sienne.
Cette culture chrétienne que suppose la récitation intelli-

:
gente de l'office, la Bible et quelques écrits patristiques y
suffiraient la Bible avec les actes authentiques des mar-
tyrs, les Sentences des Pères du désert, l'Expositio in Psal-
mis attribuée à saint Athanase, les Enarrationcs de saint
Augustin, les Conférences de Cassien, quelques commen-
taires de saint Jean Chrysostome sur saint Paul, les Ser-
mons sur les fêtes de saint Léon, — voire la Bible seule à
côté du bréviaire repris à loisir.
Certes, les résultats des commentaires critiques modernes
atteints dans de sérieuses vulgarisations, comme la collec-
tion Verbum Salutis pour le Nouveau Testament, comme
l'excellent petit livre de M. Weber pour le Psautier, ces ré-
sultats apporteront une aide inappréciable, et généralement
indispensable. Mais ces introductions, si bien faites soient-
elles, ne serviront qu'à condition d'aller plus loin, qu'à
condition d'atteindre par elles à une intelligence directe des
textes, dans leur ensemble, dans leur mentalité, dirais-je,
bien plus que dans leur détail. Que les récits de l'Écriture,
que la forme immédiate de la Parole de Dieu avec toutes
ses résonances de parole adressée comme celle d'un homme
à d'autres hommes, que la réaction première éprouvée de-
vant elle par ceux qui restent à jamais nos Pères dans la foi,
puisque l'Église les dit ses propres Pères, que cet ensemble
fondamental où baigne la mens Ecclesiae, le voûe; XplOTOÛ,
devienne intérieur à la conscience de ses prêtres, passe dans

:
la substance de leur âme et ils n'auront plus qu'à ouvrir le
bréviaire sans se soucier d'une autre préparation ses pages
chanteront d'elles-mêmes sous leurs regards et sur leurs
lèvres.
Je voudrais insister cependant sur une étude privilégiée.
D'une part, elle résume en elle toute l'étude de la Bible,
par ce que celle-ci a de plus directement nourrissant. D'au-
tre part, elle est plus qu'aucune autre utile, voire indispen-
sable à la récitation fructueuse du bréviaire. Je veux parler
naturellement du psautier. L'essentiel de l'office, depuis les
origines, ce sont les psaumes. C'est une opinion solide de
moralistes que celui qui s'en tiendrait leur récitation satis-
ferait au précepte. Car l'office est venu tout entier de la réci-
tation continuelle du psautier par les moines anciens.
Il serait infiniment désirable que les prêtres comprissent
quel trésor simplement d'humanité l'Église leur met entre
les mains avec le psautier. Il faudrait qu'ils connussent
toute la variété originelle de formes littéraires, d'époques,
de milieux, de circonstances et de tendances que représente
ce recueil, superficiellement uniformisé par la version la-
tine et la disposition livresque. Mais il est absolument né-
cessaire, par-dessus tout, qu'ils s'initient à la vision du
Christ qui s'y est préparée, non seulement dans les psaumes
messianiques au sens strict, mais plus généralement dans
les hymnes du roi (prince, guerrier et juge), dans les can-
tiques sacerdotaux, et surtout peut-être dans les prières du

*
juste persécuté. Il leur faut s'associer en toute intelligence
à ce patriotisme surnaturel qui s'y ébauche, et, traversant
la Sion charnelle, instruit par l'expérience d'Abraham, de
Joseph, de l'Exode, des juges et des rois, puis fondu au
creuset de l'exil, atteint, dans les psaumes graduels, la vi-
sion de la Jérusalem d'en-haut, « celle qui, dit saint Paul,
est notre mère». Et il faut encore que derrière cette épouse
que le grand épithalame du psaume 44 place à la droite du
Roi, ils découvrent avec des yeux purifiés tout cet univers
nouveau, cet univers qui n'est plus le monde dont Satan
est le prince, mais la gloire du Créateur reconquise par le
Rédempteur, gloire chantée avec une telle exubérance par
la poésie des grands psaumes cosmiques.
Et en même temps qu'à cette religion du Christ premier-
né detoutes créatures, qu'ils accèdent à cette religion si
intérieure (et qui pourtant est la même), religion des pro-
phètes yahvistes et des Sages deutéronomistes : la loi de
Dieu qui restaure l'âme, la miséricorde de Dieu sur les
humbles, la certitude de sa présence illuminant les ténè-
bres, la confiance absolue qu'à sa lumière nous verrons la
lumière, qu'auprès de lui est la source de la vie. Enfin, et
peut-être surtout, que les psaumes, compris comme les
Pères les comprenaient, les fassent entrer dans cette prière
militante, cette prière combattante qui doit être sans cesse
celle des viatores que nous sommes, et tout ensemble les
pénètrent de cette victorieuse sérénité de la foi, de cette paix
devenue si naturellement la devise de ceux dont toute la vie
est de redire les psaumes et de les revivre.
Mais, j'y insiste une dernière fois, cette intelligence spi-
rituelle du Psautier pour laquelle les prêtres ne devraient
épargner aucun studieux effort, quelque bénéfice qu'elle
retire, quelque besoin qu'elle ait d'introductions spéciales
pourvues de toutes les ressources de la science moderne,
nécessitera plus que tout le reste la culture chrétienne, cette
cultureacquise bien mieux par simple contagion auprès des
anciens que par toute l'érudition des modernes.
Ce qui s'impose en définitive, c'est de regagner le sens
plein de la prière, c'est de reconnaître qu'elle n'est pas seu-
lement, ni surtout peut-être, méditation systématique, mais
conversation naturelle et familière avec Dieu, — non pas
A
d'abord exercice de l'âme appliqué à l'obtention d'un but
précis, mais libre contemplation qui est son but à elle-
même, ou plutôt qui trouve sa fin dans une préparation,
par une vue de foi portée sur toutes choses, à la vue de tou-
tes choses en Dieu que nous donnera la vision de gloire.
Le bréviaire, pour tant degens, même « surnaturels»,
c'est du temps perdu, parce que c'est sans rapport direct ni
avec l'acquisition méthodique des vertus, ni avec l'action
apostolique. Mais il faut enfin sortir de cet utilitarisme à
courtes vues, si bien intentionné soit-il. La vie intérieure,
l'apostolat, peuvent et doivent bénéficier de toutes les mé-
thodes modernes d'une psychologie rationnelle. Mais le
fonds du christianisme échappe à son emprise. Vouloir l'y
réduire, c'est vouloir l'étouffer. La vie spirituelle de l'indi-
vidu n'est pas seulement, n'est pas d'abord une affaire de
dressage. L'apostolat n'est pas seulement, n'est pas d'abord
:
uneaction empirique. Toutes les méthodes spirituelles n'ont
qu'un but l'accession à la liberté intérieure et au contact
:
personnel avec Dieu qu'elle permet et suppose. Tous le*
efforts apostoliques n'ont qu'une raison d'être transmet-
tre aux autres ce que soi-même on aura contemplé dans
cette rencontre. Le bréviaire, bien préparé, bien prolongé
par tout l'effort personnel de culture intérieure doit alimen-
ter en nous cette vie avec Dieu, en renouveler en nous le
jaillissement pour les autres. Comprenons enfin que c'est
cela la fin de tout le reste, et non le reste qui puisse en être
la fin.
Quel est le but, en effet, de toute notre religion, d'après
le simple catéchisme? Connaître Dieu et l'aimer. Mais com-
ment, dans la prière, s'exprimeront directement cette con-
naissance et cet amour? Par la louange. Or c'est là au fond
le mérite suprême du bréviaire, et de la psalmodie en parti-
culier : non seulement la louange y occupe la place princi-
pale, mais toutes les autres formes de la prière y sont enve-
loppées par la louange. Et c'est la raison pour laquelle, bien
plus que de nos modes accoutumés de prière, le bréviaire
semble proche d'un vaste poème lyrique. Qu'est-ce, en effet,
que la poésie lyrique, sinon la simple dégradation, la laïci-
sation de ce qui, à l'origine, était un hymne (l'histoire de
nos littératures méditerranéennes est là-dessus formelle)?
Ce qui nous déconcerte le plus dans l'office, ce n'est donc
pas le signe qu'il ne serait pas, qu'il ne serait que peu « de
la prière », mais plutôt le signe que nous avons réduit la
prière peu à peu à des aspects secondaires, — importants,
je le veux bien, mais secondaires. Un plein sens chrétien,
restauré par une authentique culture chrétienne, nous rap-
pellera que la prière est hommage rendu à Dieu avant d'ê-
tre exercice de vertu, avant même d'être instrument d'apos-
à
tolat. Le bréviaire rendra donc notre vie spirituelle comme
son atmosphère vitale. Inutile, sa prière désintéressée?
Aussi peu que sont inutiles à la croissance d'un arbre l'air,
le soleil et la pluie. Passez tout votre temps à l'émonder
rationnellement, et en même temps refusez-lui ces condi-
tions primordiales de sa vitalité, vous verrez ce que vous
aurez gagné et ce que vous aurez perdu.
Ajoutons-le. Il y a quelque illusion à se reposer trop abso-

:
lument sur les plus rationnelles des méthodes. Prenons un
exemple typique les formules modernes des actes de foi,
d'espérance, de charité ou de contrition auxquelles nous
sommes arrivés à donner tant d'importance. C'est une psy-
chologie bien courte que celle qui croit qu'on aura fait au-
tant d'actes de ces vertus qu'on aura de fois récité sérieu-
sement les formules. La volonté humaine ne se met pas en
branle si facilement. Il ne suffit pas de lui représenter avec
une exactitude rigoureuse les motifs qui doivent la déter-
miner pour qu'elle pose un acte. Il y faut tout un entraîne-
ment bien plus souple et bien plus prenant. Inversement,
on s'égarerait cette fois du tout au tout si l'on croyait qu'il
n'y aura pas d'actes parfaits de foi, d'espérance ou de cha-
rité, où il n'y aura pas l'usage de la formule exacte ou de
son équivalent. La vérité est que la récitation attentive du
miserere, par toute la suggestion que son ensemble exer-
cera sur l'âme religieuse, lui fera faire très probablement
bien plus d'actes d'amour et de contrition et de bien meil-
leurs que la récitation multipliée de formules théologique-
ment parfaites, mais psychologiquement inanimées parce
que abstraites. Nous sommes ramenés à la comparaison faite
si souvent de nos jours par les physiologistes, entre l'exer-
cice naturel comme la marche, etl'exercice artificiel comme
la gymnastique. A première vue, ce dernier donne un ren-
dement très supérieur. Mais, à la longue, la différence se
retourne contre l'exercice qui pousse artificiellement un
organe en laissant les autres à l'abandon, au bénéfice de
l'exercice qui développe, plus lentement mais peut-être plus
sûrement, l'harmonie de tous les organes.
Ceci m'amène à une question qui me permettra de con-
clure. La restauration du bréviaire dans la spiritualité des
prêtres doit-elle donc entrer en conflit, sourdement ou bien
ouvertement, avec des pratiques plus modernes de la spiri-
tualité sacerdotale, et notamment l'oraison méthodique?
Rien de plus faux.
Avouons-le au préalable, c'est une illusion dissipée par
la moindre lecture des écrits patristiques cités tout à l'heure
que de croire la vie liturgique exclusive, dans l'antiquité
chrétienne, d'une vie d'oraison personnelle. Ce qui est sai-
sissant au contraire, chez un Cassien par exemple, c'est la
compénétration admirable de la psalmodie chorale et de la
méditation privée. L'une est l'assimilation de l'autre; celle-
ci est l'effloraison de celle-là. Qui plus est, bien loin d'igno-
rer une pratique méthodique de l'oraison, nombre de ré-
flexions de saint Antoine ou des Pères du désert en formu-
lent les principes les plus sagaces. De même, rien qui soit
plus typiquement exposé chez les anciens spirituels que
l'application à une acquisition progressive des différentes
vertus. Ajoutons que l'agitation de la vie moderne rend
absolument nécessaires, pour les prêtres vivant dans le
monde, ces moments strictement délimités pour l'oraison
mentale que l'on a récemment, il est vrai, substitués à la
frange de méditation qui prolongeait simplement, jadis,
les prières vocales. Précisons encore que la multiplicité des
objets qui assiègent l'esprit moderne rend bienfaisant, et
souvent nécessaire, dans ces moments d'oraison, l'usage de -
règles plus ou moins strictes dont les anciens, plus naturel-
lement équilibrés, plus faciles à intérioriser, n'éprouvaient
pas le besoin.
Mais ce qui est déplorable, c'est d'opposer cette oraison
méthodique à l'office, comme si elle ne devait pas en être
plutôt l'adjuvant appelé par les circonstances. Et ce qui est
irrémédiable, c'est de la développer en ignorant l'office,
comme si la méditation organisée devait se suffire à elle-
même. Dans ce cas, évidemment, sa propre réussite con-
damnerait le bréviaire à devenir ou à demeurer une forme
vide.
Ce qu'il faut, c'est rétablir le contact entre le neuf et l'an-
cien. Toutefois, pour cela, il est une condition sine qua
non. Qu'on n'aille pas renverser l'ordre naturel. Qu'on ne
prétende pas, comme on l'a fait plusieurs fois, ramener
artificiellement l'office aux cadres de la spiritualité mo-
derne; c'est une dérision que de prétendre faire des matines
une méditation en trois points, sous prétexte qu'il y a trois
nocturnes; toutes les tentatives de ce genre sont condamnées
d'avance. Il ne s'agit pas de donner aux sources la forme
d'une bouteille, mais de mettre dans les bouteilles l'eau de
la source. Ce qui s'impose, c'est de nourrir à l'office lui-
même et à ses propres sources notre oraison, qui si souvent
se décourage parce que sa machinerie délicatement agencée
tourne à vide.
A cet égard, Bremond l'a montré d'abondance dans son
dernier volume, nous aurions à nous instruire des exem-
ples fournis par les prières de dévotion du XVIIe siècle.
Spontanément, alors, la méditation ordonnée se faisait sur
des thèmes, dans des lignes, avec des formules, dans un
esprit scripturaire et liturgique. Je ne citerai qu'un exem-
ple, qui n'est pas pris d'ailleurs à Bremond. Le grand mys-
tique bénédictin anglais, Dom Augustin Baker, à la suite de
son traité de spiritualité Sancla Sophia, donne de multiples
thèmes de méditation (sur les vertus fondamentales, sur les
fins dernières, etc.) qui ne sont généralement qu'un cen-
ton de formules tirées du psautier ou des passages de saint
Augustin cités à l'office. Celui qui s'en sera nourri ne
pourra pas ensuite redire son bréviaire sans qu'à chaque
instant ce dernier ranime en lui ce que saint François de
Sales appellerait le bouquet de son oraison.
Puisque j'ai cité un catholique anglais, il faut le dire,
nous aurions grand avantage à nous inspirer aussi de cer-
tains auteurs anglicans, tels ceux qu'on nomme les Caroline
Divines1. Redécouvrant eux-mêmes la liturgie catholique
et désireux d'en imprégner à nouveau une spiritualité deve-

I. Les théologiens de Charles Ier.


nue foncièrement individualiste, avec le tact de ce classi-
cisme chrétien qui a marqué leur admirable version de la
Bible, ils ont composé des manuels de prières appliquées
aux plus diverses circonstances de la vie. On y retrouve,
dans les expressions mêmes du divin office, partout pré-
sent, son esprit. Le plus bel exemple en est sans doute les
Preces privataede l'évêque élisabéthain Lancelot Andrewes,
que Newman traduisit en anglais et qu'on s'apprête à pu-
blier en français.
Mais ce que nous avons dit de la lecture spirituelle et de
sa corrélation naturelle avec l'office va nous permettre d'in-
diquer une voie plus vaste et plus naturelle encore à un
rapprochement de l'office et de la méditation. Méditer de la
manière moderne l'office pris directement n'est pas tou-
jours chose aisée, et il n'est pas rare que l'ayant essayé on
s'y décourage. C'est vouloir, en effet, amener à coïncider
des extrêmes psychologiques. L'office est essentiellement
mouvement. La méditation est essentiellement arrêt forcé
de l'esprit. Mais la lecture spirituelle, rénovée de la manière
que nous aurions voulu suggérer, se prête tout naturelle-
ment à faire les jonctions. Prendre son oraison, si méthodi-
que et réglée qu'on la veuille, dans sa lecture spirituelle, ou
mieux encore prolonger directement et comme spontané-
ment la lecture spirituelle, surtout celle de l'Ecriture, en
oraison, rien de plus aisé, rien qui aille plus de soi. Ainsi
le cercle sera complet, la circulation ininterrompue. L'of-
fice et l'oraison (ou les autres exercices qui s'y sont appa-

veau dans l'organisme :


rentés) deviendront, dans la vie du prêtre, grâce à ce mi-
lieu commun de la lectio divina, comme le cœur et le cer-
deux centres d'activités qui, si
différentes soient-elles, se commandent réciproquement et
ne font qu'une seule vie.
A ce point, il est inutile sans doute d'expliquer comment
le prêtre qui aura replacé son bréviaire dans ce cadre que
nous nous sommes efforcés de lui restituer, et qui aura ainsi
spontanément recentré sur lui toute sa vie intérieure, n'é-
prouvera plus la sensation d'aucun décalage entre la foi de
son office et celle de sa théologie. Cette culture même qui
lui aura rendu une spiritualité accordée à la liturgie l'aura
amené à comprendre en quel sens il est toujours vrai de
:
dire legem credendi statuai lex supplicandi. Les vérités
qu'il croit ne seront plus pour lui premièrement des formu-
les de manuel incapables de passer dans la vie. Puisées au
contraire à la vie la plus intérieure de l'Église priante, les
réalités de sa foi auront reconquis pour lui le pouvoir d'ani-
mer les formules abstraites du catéchisme, de nourrir de
doctrine sa prédication et sa direction. Et la doctrine deve-
nue sienne par ces voies traditionnelles, loin de stériliser la
vie dans des abstractions, lui communiquera la seule vraie
fécondité, celle qui ne se borne pas à donner des fleurs de
rhétorique, mais qui porte des fruits de charité.
En outre, disons-le bien haut, si l'office divin à nouveau
compris et goûté ressuscite pour le prêtre certaines gran-
des pensées chrétiennes de l'antiquité, auxquelles la théo-
logie raisonneuse de nos manuels ne sait plus faire la place
qui leur appartint naguère, il ne faudra pas s'en effrayer,
mais s'en réjouir. J'ai fait allusion aux sermons de saint
Léon sur les fêtes chrétiennes, sur le mystère liturgique,
renouvelant d'une manière en quelque sorte sacramentelle
(« en quelque sorte» est de moi et non du saint pontife) les
mystères de la vie du Christ. Voilà une doctrine qu'on cher-
cherait vainement chez M. Tanquerey. Elle appartient pour-
tant à la moins contestable tradition et il en est peu qui
soient aussi « génératrices de la piété». Quel gain, pour le
prêtre et pour son apostolat si le bréviaire, tu enfin comme
un livre qui a un sens, pouvait la ressusciter en ceux qui
le lisent! Ceci n'est qu'un exemple. On pourrait les multi-
plier sans peine. 1
J'ajouterai une dernière remarque. Franchement, il faut
le reconnaître le bréviaire ne parle pas de Dieu, du Christ,
:

de la Sainte Vierge comme nos sermons, comme nos mé-


ditations, comme la masse de nos dévotions récentes. Il
ignore le « bon Dieu »; il ne connaît que le Dieu éternel et
tout-puissant, mais il l'appelle Père de Notre-Seigneur Jé-
sus-Christ et notre Père. Le Christ n'est pas pour lui « le
petit Jésus » ni même « le divin ouvrier », mais le Fils de
Dieu fait homme, crucifié et ressuscité pour sauver
l'homme, et surtout, finalement, actuellement, le Sauveur
glorieux assis à la droite du Père d'où il viendra juger les
vivants et les morts. Et la Bienheureuse Vierge Marie n'y
semble point tant « la maman du ciel i) que la Mère de
Dieu, le Trône de la Sagesse, le Temple de l'Esprit, enfin
l'Église personnifiée dans sa perfection éternelle. -
Initié au bréviaire par la lecture spirituelle faite comme
nous l'avons dit et par la culture dont elle l'aura doué peu
à peu, il n'y aura plus à craindre que le prêtre se scandalise
ou se décourage de ces contrastes. Il sentira d'instinct que
la vision de la liturgie est celle même de laParole de Dieu.
et de la tradition. Sans mépriser pour autant les émotions
d'une piété de fraîche date, il se sera habitué à laisser les
enjolivures dans la marge du livre, et ne souffrira plus de
ne pas les voir en pleine page. Car il tiendra à l'essentiel,
fût-il austère, plus qu'à l'accessoire, si attendrissant qu'il
se présente. Sa prédication, son ministère, pas plus que sa

:
vie intérieure, ne perdront rien à retrouver cet accent viril,
et plus encore cette réalité de la foi, au lieu des agréments
de l'imagination.
Et pour prévenir toute crainte, ajoutons qu'il n'y a pas à
redouter de la spiritualité du bréviaire, de la spiritualité de
l'Église qu'elle étouffe jamais dans le prêtre l'humanité.
Quel contre-sens historique que d'attribuer à la seule dévo-
tion post-médiévale le culte de l'humanité du Christ! Où
donc le Christ est-il plus humain que dans l'Évangile? Où
donc, après celle de l'Évangile, trouve-t-on une plus pure
perception de son humanité que dans les offices de Noël ou
de la Semaine Sainte? Seulement, dans les uns comme dans
les autres, on n'oublie jamais, on ne feint jamais d'oublier
que cette humanité est celle du Fils de Dieu. Et surtout ce
n'est pas, devant notre Seigneur et Sauveur, à un sentiment
simplement humain que l'on s'y arrête jamais; on va tout
de suite à la foi qui l'atteint tout entier, dans sa personne
comme dans son œuvre.

CONCLUSION

:
Je ne me le dissimule pas cet exposé aura déçu ceux qui
l'auront suivi patiemment jusqu'au bout. Vous attendiez
sans doute un mode d'emploi qui permît, en quelques le-
çons, de se servir enfin commodément d'un instrument jus-
:
qu'ici rebelle à l'usage. Je regrette à mon avis, le « truc »
V

n'existe pas. On peutindiquer quelques règles sages et sim-


à
ples. Je les ai mentionnées, je crois, peu près toutes; mais
elles ne vaudront jamais rien séparées de ces préparations,
plus vastes, plus subtiles et surtout plus lentes que je me
suis efforcé de décrire. C'est toute une réorganisation de
notre vie de prière, toute une revision de nos perspectives
spirituelles,que demande une récitation fructueuse de l'of-
fice. Nous pouvons nous y dérober. Dans ce cas, il ne nous
reste qu'à prier pour qu'on nous délivredel'office. Si nous
nous refusons à cette capitulation, il faut nous refuseraussi
à ce dont elle n'est que l'aboutissement logique. L'effort
peut paraître onéreux. Je crois qu'il payera. Ce n'est pas
seulement lebréviaire qui, à la longue, sera pour nous re-
nouvelé; c'est toute notre vie et peut-être tout notre minis-
tère.
Il me reste à justifier certaines omissions. J'ai voulu m'en
à
tenir ce qui peut être proposé à chacun dès maintenant.
J'ai donc exclu délibérément les plans sur la comète. En
particulier, je n'ai rien dit de la récitation chorale de l'of-
fice. Il va de soi que j'en suisun partisan convaincu, mais
à la condition qu'elle soit bien faite. On peut dire le bré-
et
viaire en privé vite bien. Il est absolument inutile de le
tenter en groupe. Espérons donc qu'un jour viendra où un
aménagement plus heureuxdés horaires permettra au clergé
paroissial de revenir avec un profit réel à cette pratique,
restée habituelle chez lui jusqu'à la fin du XVlne siècle.
Ne - nous illusionnons pas sur les possibilités actuelles. Et
surtout, ne tentons pas, si nous sommes curés, d'imposer
à des vicaires qui n'en voient pas l'intérêt, dans des condi-
tions condamnées à l'avance, une charge de plus qui ne
ferait qu'accentuer leur dégoût de l'office.
J'ai cité quelques livres qui peuvent aider puissamment
à bien profiter de l'office. On pourrait allonger la liste; mais
il me paraît plus opportun de dénoncer sans pitié les consi-
dérations fantaisistes qui ne font que fausser l'esprit et fina-
lement nourrir une sourde colère contre un joug qu'elles
pousseraient à l'absurde. J'ai mentionné des absurdités de
cette sorte prises au traité de Thomassin Du divin office.
Elles sont le malencontreux type d'un genre qu'il faut pros-
crire, mais qui a pullulé. J'ai rappelé aussi, et bien entendu
au contraire en m'y ralliant, l'importance d'une com-
préhension typologique bien fondée de l'Ancien Testament
et surtout des psaumes. J'ai cité les écrits des Pères qui en
donnent les meilleurs exemples. Mais il faut avouer du
même coup le mal fait par les allégories toutes gratuites,
surtout quand elles versent dans le genre moralisant. Elles
sont un ver déjà mis dans le fruit par certaines œuvres
patristiques, de saint Ambroise en particulier, et qui est
devenu monstrueux à la fin du moyen âge. On paraît y
tenir encore de certains côtés. Le Commentaire du Psautier
de Dom dePuniet y incline en plus d'un endroit. Claudel
s'y abandonne avec délices dans Un poète regarde laCroix.
Nous n'aurions qu'à suivre ces exemples si nous voulions
achever de dégoûter nos contemporains de la Bible et de la
liturgie. -

Que dire du sujet, si souvent débattu, d'une nouvelle -et


meilleure traduction du psautier? Il y aurait certes beau-
coup à faire dans ce sens, et l'édification pourrait en être
grandement facilitée. Mais il faut voir les difficultés. Le
texte de nos psaumes a été abondamment cité par tous les
spirituels. Qui osera, et surtout qui saura y porter la main
avec Un artassez délicat pourque le remède ne paraisse pas
pire que le mal? Et puis, il ne faut pas s'y tromper les
obscurités de l'actuelle version enlevées, il restera celles du
texte, dans son état présent. On cite souvent en exemple le
:
psaume 67. Aux matines du jeudi, sa plus grande partie est
dépourvue de toute signification. Mais croit-on que le texte
hébreu soit sensiblement plus satisfaisant? Il est vrai que 1
nos versions en langue vulgaire donnent toutes des sens

-
très -édifiants. Mais parce que les modernes traducteurs bi-
bliques conjecturent en toute liberté, là où les anciens trans-
posaient candidement le mot à mot. Je ne sais si les autori-
tés suprêmes de l'Église accepteront jamais de patronner •
une version officielle de l'Écriture qui se départisse tout à
fait de ce littéralisme
Restent tout de même des contre-sens qui pourraient être

1. :
C'est fait une nouvelle version officielle du Psautier vient d'être
!
produite par l'Institut biblique. Elle répond aux plus osés de ces
desiderata. Deo gratias
débrouillés (surtout dans les temps des verbes); ces relou-
ches éclaireraient singulièrement la lecture. Sans doute.
Mais à s'en tenir là, il ne faut pas trop s'illusionner sur les
possibilités. Peut-être, tout compte fait, le plus simple et ce
à quoi l'Église consentirait le plus volontiers serait une
adoption du 3e psautier de saint Jérôme, secundum hebraï-
?
cam veritatem L'avenir seul nous fixera1.
Plus facile serait sans doute une rectification des coupu-
respratiquées dans les psaumes sous Pie X. Comme le disait
Dom Cabrol, on semble les avoir faites au double décimè-

:
tre. Il faudrait corriger un travail bon dans l'ensemble mais
trop hâtif dans les détails réunir ce qui a été malencon-

:
treusement séparé, disjoindre ce qui n'est uni par rien.
D'autres questions se poseraient la préparation des clercs
à la prière publique dont ils doivent être les ministres,
avant même de l'être du Saint Sacrifice. Mais ici je sortirais
tout à fait de mon domaine et je n'ai plus qu'à m'arrêter.

L. BOUYER,
de l'Oratoire.

I. Encore une fois, il nous a maintenant fixés. Une fois de plus, l'É-
glise a opté pour la hardiesse. Prochainement, les prêtres auront entre
les mains un psautier où il ne tiendra qu'à eux de tout comprendre
et de tout goûter.
Le texte du nouveau Psautier latin étant encore peu répandu en
France, nous pensons intéresser nos lecteurs; en leur donnant comme
spécimen le texte (sans De sommaire ni les notes) des psaumes de Com-
plies du dimanche.

Psaume 4
Cum invocavero, exaudi me, Deus iustitiae meae, qui in tribu-
latione me sublevasti.
Miserere mei et exaudi orationem meam.
?
Viri, quousque estis graves corde quare diligitis vanitatem et
quaeritis mendacium ?
Scitote : mirabilem facit Dominus sanctum suum;
Dominus exaudiet me, cum invocavero eum.
Contremiscite et nolite peccare, recogitate in cordibus vestris,
in cubilibus vestris, et obmutescite.
Sacrificate sacrificia iusta, et sperate in Domino.
?
Multi dicunt : « Quis ostendet nobis bona » Extolle super nos
lumen vultus tui, Domine!
Dedisti laetitiam in cor meum maiorem, quam cum abundant
tritico et vino.
In pace, simul ac decubui, obdormisco, quoniam tu solus,
Domine, in securitate me constituis.

Psaume 90 -

Qui degis in praesidio Altissimi, qui sub umbra Omnipotentis


commoraris,
Dic Domino « Refugium meum et arx mea, Deus meus, in
quo confido. »
Nam ipse liberabit te de laqueo venantium, a peste perniciosa.
Pennis suis proteget te, et sub alas eius confugies : scutum et
clipeus est fidelitas eius.
Non timebis a terrore nocturno, a sagitta volante in die,
A peste quae vagatur in tenebris, a pernicie quae vastat meridie.
Cadant a latere tuo mille, et decem milia a dextris tuis : ad te
non appropinquabit.
Verumtamen oculistuis spectabis et mercedem peccatorum
videbis.
Nam refugium tuum est Dominus, Altissimum constituisti mu-
nimen tuum.
Non accedet ad te malum, et plaga non appropinquabit taber-
naculo tuo,
Quia Angelis suis mandavit de te, ut custodiant te in omnibus
viis tuis.
In manibus suis portabunt te, ne offendas ad lapidem pedem
tuum.
Super aspidem et viperam gradieris, conculcabis leonem et
draconem.
Quoniam mihi adhaesit, liberabo eum;protegam eum, quia
cognovit nomen meum.
Invocabit me et exaudiam eum; cum ipso ero in tribulatione,
eripiam eum et honorabo eum.
Longitudine dierum satiabo eum, et ostendam ei salutcm
meam.

Psaume 133
Ecce benedicite Domino, omnes servi Domini; II
Qui statis in domo Domini, horis nocturnis.
Extollite manus vestras ad sancta et benedicite Domino.
Ex Sion benedicat tibi Dominus, qui fecitcaelum et terram.
DEBAT SUR LA SPIRITUALITE
DU CLERGE DIOCESAIN

La deuxième session d'études du C.P.L. a comporté un débat sur


la spiritualité du clergé diocésain. La pièce essentielle en fut fournie
par la leçon de M. Martimort, chargé du cours d'histoire de la liturgie
auxFacultés catholiques de Toulouse.Les dimensions de ce rapport ne
:
lai permettaient pas deprendre place dans nos cahiers. Il sera édité
incessamment à LA CLARTÉ-DIEU sous le titre De l'évêque. Nos lec-
teurs doivent absolument s'y référer. Le clergé diocésain, -— l'usage
tend de plus en plus à éliminer au profit de cette appellation celle,
toute négative et désagréable par le fait, de clergé séculier, — est le
clergé hiérarchique. Participant au sacerdoce essentiel de l'évqùe —
Ecce sacerdos magnus qui in diebus suis placuit Deo
« curé » incarne parmi nous, sacramentellement, le
-, le prêtre, le
sacerdoce de
Jésus-Christ. C'est autour de cette vision hiérarchique de l'Église que
s'organisait la leçon de M. Martimort. Plusieurs interventions vin-
rent, à Vanves, en préciser la portée. Nous pensons être utiles à nos
lecteurs en leur fournissant ces pièces, rappelant toutefois qu'elles
ne sont qu'un commentaire et un prolongement d'un texte fort
important qui n'est pas publié ici.

Rapport du R. P. Féret
Je ne m'attendais pas àdevoir parler aujourd'hui de ce sujet. Aussi
bien ne voudrais-je, pour satisfaire à la requête qui m'est adressée,
- que proposer, en quelques brèves réflexions, un point de départ àla
discussion et quelques discernements qui me semblent majeurs.
:
Je rappelle tout d'abord l'actualité et la genèse de ce problème.
Son actualité besoin quasi universel du clergé d'avoir -à sa disposi-
tion une nourriture spirituelle plus substantielle, plus assimilable
aussi, que celle dont eh fait il se nourrit; impression qu'il lui man-
que quelque chose en cet ordre. D'où, chez un grand nombre de
prêtres, après quelques années de ministère, la tentation de l'éva-
sion vers d'autres états de vie, l'état religieux notamment, où ils
espèrent être plus soutenus et mieux nourris chrétiennement.
Le souci d'élaborer une spiritualité du clergé est né de là, pour une
large part. Étonnés à bon droit, sinon scandalisés de ce que le sacer-
doce ne puisse nourrir ceux qui en sont revêtus, et constatant par
ailleurs que tels autres états ou conditions chrétiennes, l'état reli-
gieux par exemple, attiraient les dissidents par leur tradition spiri-
tuelle, des théologiens ou des pasteurs d'Église (je songe, par exem-
ple, pour ne parler que des disparus, au vénéré cardinal Mercier) ont
pensé que le remède approprié serait d'élaborer pour le clergé sécu-
lier une spiritualité propre, une spiritualité de famille si je puis dire,
grâce à laquelle il trouverait dans son état la satisfaction de ses légi-
times et nécessaires aspirations vers la perfection chrétienne et évan-
gélique. Telle est, en bref, la genèse de notre problème.
Ici, je remarque que ce problème n'est pas propre au clergé; dans
le même temps, des prêtres et des apôtres, voire des théologiens, se
préoccupent pareillement d'élaborer une « spiritualité du laïcat »,
voire des spiritualités plus spécialisées encore pour tel ou tel milieu
laïc plus différencié.
Quant à la « Spiritualité de l'épiscopat », dont M. Martimort nous
a excellemment entretenus hier, je ne la mentionne que pour prévenir
:
l'équivoque dont cette expression pourrait encombrer le débat il
est clair que, par cette formule
:
« Spiritualité de l'épiscopat », il ne
s'agissait pas d'exprimer ni d'élaborer une spiritualité propre à l'é-
tat épiscopal (milieu éminemment spécialisé), mais de rappeler qu'é-
tant donnée la fonction essentielle, structurale, de l'épiscopat dans la
constitution de l'Église de Notre-Seigneur, nul chrétien, qu'il soit
laïc, moine ou prêtre, ne peut se sanctifier qu'en développant sa com-
munion avec son évêque, condition essentielle pour tous de cette
communion avec l'Église entière hors de laquelle il n'est point de
sainteté chrétienne possible. Saint Thomas note soigneusement que
cela vaut aussi bien pour les religieux exempts que pour les autres,
à ceci près que c'est le Pape qui est directement leur évêque sanctifi-
cateur.
»
La « Spiritualité de l'épiscopat dont nous a entretenus M. Marti-
mort n'est donc absolument pas en cause dans les remarques qui
vont suivre, ou plutôt c'est la seule, au sens que je viens de dire, qui
me paraisse à développer de plus en plus, en tant précisément qu'elle
est essentielle à l'unique « Spiritualité de l'Église chrétienne
faveur de laquelle je voudrais maintenant plaider.
» en
Car, pour le dire tout net, j'éprouve, comme théologien et comme
historien, un malaise croissant devant cette efflorescence contempo-
raine de spiritualités spécialisées, ou du moins de tentatives de spi-
ritualités spécialisées, et, à l'inverse, j'attends beaucoup des travaux
et de l'influence d'un Centre de Pastorale Liturgique pour la solu-
:
tion des problèmes très réels qui sont à l'origine de ces tentatives.
Mon malaise est celui-ci Existe-t-il des spiritualités ainsi distinc-
tes?
:
Je distingue
En histoire, en science d'observation, il y a des spiritualités diver-
ses et multiples, c'est indéniable. Elles sont l'objet de la science des
spiritualités qui ont existé de fait. Cette science nous apprend com-
ment des milieux humains différents, à des âges différents, ont réagi
au message de l'Évangile : spiritualités d'Orient et d'Occident, spiri-
tualités des différentes familles monastiques et religieuses, spiritua-
lité de la devotio moderna ou des Exercices, ou de l'Oratorio del
divino amore (cas extrêmement intéressant d'une spiritualité de
laïcs).
Mais en doctrine, en cette doctrine que le théologien doit sans cesse
élaborer au mieux, existe-t-il diverses spiritualités, non de fait, mais
?
de droit Je ne le pense pas. Remarquons tout d'abord ce que sont,
au regard de l'historien, ces diverses spiritualités que sa science lui
présente. Ce sont essentiellement des résultantes. Elles représen-
tent, ai-je dit, la façon dont certains milieux humains ont réagi au
message évangélique. Mais justement, en cette réaction même, leurs
»
de formuler une « spiritualité originale Je ne le pense pas leur :
initiateurs, ou leurs porte-paroles, avaient-ils l'intention d'exprimer,
?
intention était d'exprimer et de pratiquer de leur mieux et selon son
intégrité, selon son intégralité, le message de l'Évangile et de la
Révélation. Et il se trouvait que, de par leur condition concrète de
vie, ou d'activité, de par aussi les limitations de tout esprit, de toute
conscience humaine et son impuissance à assurer l'infinité spiri-
tuelle du message évangélique, ils aboutissaient à une réalisation
originale, que l'historien caractériserait après coup comme étant la
spiritualité de tel homme, de tel milieu, de telle famille, mais dont
l'originalité n'était pas recherchée ni voulue comme telle par l'ini-
tiateur. Encore une fois, au témoignage de l'histoire, il semble qu'une
spiritualité se constate post factum, mais ne se cherche pas a priori.

:
Je vais jusqu'au bout de ma pensée. L'histoire me paraît ne le mon-
trer que trop même post factum, il n'est pas souhaitable que les
membres d'une famille spirituelle, en christianisme, soient avant
tout soucieux d'être fidèles à telle spiritualité particulière héritée de
leur fondateur ou de la tradition issue de lui; ils risqueraient ainsi
de tomber dans cet esprit de chapelle qui est si facilement une mini-
misation, sinon même la négation de ce sens de l'unité qui est ce
qu'il y a de plus essentiel au message chrétien. Saint Dominique ne
fut pas d'abord soucieux de faire quelque chose de dominicain, mais
de prêcher l'Évangile, ni saint Thomas de créer un système thomiste,
mais de faire œuvre de théologien. L'un et l'autre ne furent soucieux
que d'être en totale symbiose, si je puis dire, avec la totalité du mys-
tère de l'Église, et de le servir chacun selon ce que postulait ce mys-
tère de l'Église au moment où ils vivaient. Ainsi de tous les grands
témoins. Comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, c'est
sans le savoir que, appartenant de naissance ou par fonction à telle
famille spirituelle, et réagissant face à l'Évangile selon le tempéra-
ment probablement commun aux membres de cette famille, on don-
nera un témoignage apparenté aux leurs. Il reste que la loi première
de ce témoignage n'aura pas été de chercher avant tout à demeurer
en cette parenté, mais bien de tendre à saisir et à exprimer le mieux
possible le message évangélique commun à toutes les familles, et pris
selon son intégralité.
L'histoire, disais-je, ne montre que trop ce danger de l'esprit de
famille lorsque, prenant la place du sens de l'Église et de son unité, il
devient un esprit de chapelle. Pour ne citer qu'un exemple, cela ne
fut que trop nuisible à l'Église à la veille de la réforme du XVIe siè-
cle. Je ne suis pas sûr que cela ne joue encore parfois de nos jours, au
détriment de l'unité et de la cohésion, partant du rendement de l'a-
postolat chrétien.
Est-il donc souhaitable que, entrant dans cette ligne, nous ayons,
non pas comme résultante, mais en conséquence d'une volonté a
:
priori, une spiritualité du clergé? Je ne le pense pas. Tout d'abord,
je le crains, nous n'aboutirions pas on ne crée pas plus une « spiri-
tualité » de façon artificielle qu'on ne crée un vivant d'une façon
artificielle. S'il doit naître une spiritualité originale du clergé, c'est
de la vie du clergé qu'elle naîtra et, si je puis dire, sans qu'on s'en
aperçoive d'abord. En outre, à vouloir la faire naître coûte que coûte,
je craindrais qu'on n'évite pas le danger de créer des divisions nou-
velles entre nous, de multiplier en la cathédrale les chapelles laté-
rales en lesquelles nous ne nous dispersons que trop, alors qu'il est
plus urgent que jamais de nous regrouper tous, dans la communion
vivante à l'unité de l'Église chrétienne, dans la grande nef où se
déroule, autour de la hiérarchie apostolique, l'unique liturgie de
cette même Église.
C'est ici que je rejoins l'effort du C.P.L. et que nous pouvons, je
crois, en attendre beaucoup.
Si, après un an à peine de ses travaux et de ses échanges, il est
deux vérités qui se sont imposées à lui et qui nous trouvent toti,
unanimes, ce sont bien, me semble-t-il, celles-ci :
rO Tout renouveau liturgique présuppose et, en retour, favorise un
renouveau biblique.
20 Tout renouveau liturgique présuppose et, en retour, favorise un
renouveau communautaire.
Or, à la lumière de ces certitudes, qu'est-ce que, comme historien,
il me semble constater en cette ligne de l'histoire des spiritualités ?
Ceci précisément — que je demanderai à mes confrères historiens de
confirmer ou d'infirmer dans la discussion qui suivra — que les « spi-
ritualités » qui apparaissent au cours de l'histoire du christianisme
sont en effet d'autant plus caractérisées, différenciées, particularis-
tes, si j'ose dire, d'un particularisme par lequel elles vont parfois
jusqu'à s'opposer entre elles, jusqu'à se déclarer irréductibles (sauf à
en rendre responsables, non, bien sûr, le message de l'Évangile, mais
les différenciations des catégories humaines qui le reçoivent), qu'elles
rejoignent de façon plus médiate et indirecte les sources bibliques
telles que les exploite la liturgie, et la vie communautaire de l'Église,
telle qu'elle s'exprime encore dans la vie liturgique. L'âge moderne,
avec ces deux grandes étapes des XIVe-XVIe et XYI6.XIX6 siècles, est
l'âge d'or des spiritualités, mais il est loin d'être l'âge d'or de la cul-
ture biblique, ou du sens communautaire dans l'Église, ni, partant,
de la grande vie liturgique. Il apparaît au contraire comme l'âge de
l'individualisme et d'une conception presque purement juridique de
l'Église, de la culture chrétienne de type dialectique où la parole de
Dieu n'estrejointe qu'à travers un enseignement plus systématique
que biblique et des dévotions privées se substituant à la grande prière
collective de l'Église qu'est la liturgie. Au contraire, l'âge patristique,
où la pensée chrétienne était essentiellement biblique, où les Églises
et communautés chrétiennes avaient un sens aigu de leurs liens com-
munautaires, fut aussi l'âge d'or de la vie liturgique. Or, à cet âge,
on eût bien surpris les docteurs chrétiens si on leur avait demandé
d'élaborer, par milieux spécialisés, des spiritualités spécialisées : la
spiritualité unique de l'Église, tout en trouvant selon les temps et
les régions, selon les fonctions aussi et les ministères, des expres-
sions variées, était celle qu'ils puisaient dans leur vie liturgique, en
laquelle ils puisaient aussi, inséparablement, le sens de la catholica,
de l'unique catholica.
Ainsi, me semble-t-il, devons-nous attendre beaucoup pour la solu-,
tion du problème des spiritualités, celle des prêtres eu celle des laïcs,
d'un renouveau liturgique qui marquerait et favoriserait tout à la
foisun renouveau du sens communautaire et un renouveau de la —
culture biblique dans l'Église.
A condition, bien entendu, qu'on conçoive ce renouveau tel que
M. le vicaire général-de Cambrai nous l'a fait entrevoir hier d'une
façon à la fois si concrète (« proche desfaits », comme il disait) etsi
pénétrante («éclairée par l'idéal »). Et c'est-à-dire comme étant d'a-
-bord le culte rendu à Dieu, en union avec la totalité cosmique du
mystère du Christ, par l'immense et unique communauté chrétienne
telle qu'elle s'organise autour de la hiérarchie apostolique ou épisco-
pale. Pour établir une pastorale liturgique, dit M. Marcant, il faut
considérer, non seulement les exigences pastorales (de , caractère pra-
tique), fussent-elles supérieures, mais la nature et les exigences
objectives du culte que l'Église doit rendre à Dieu. De même, le
P. Dondaine a bien marqué 1 que les sacrements (et, peut-on ajouter,
la vie.liturgique dont ils forment l'ossature proprement surnaturelle),
à
sont la fois l'expression majeure du culte qui monte de l'homme
vers Dieu (et qui, en christianisme consiste d'abord en l'exercice de
la foi, de l'espérance etde la charité), et l'instrument dont Dieu se sert
pour répandre sa grâce dans son Église et dans les âmes. Bref, c'est
en rendant à la liturgie sa grande animation religieuse et même théo-
logale, cette animation qui doit l'emporter toujours sur toutes consi-
dérations humaines et pratiques, qu'on en recevra en retour pour tous
les participants, chacun à son rang, ces grâces vivifiantes que l'on
était tenté de chercher dans les « spiritualités ».Que l'on revivifie
donc cette grande prière biblique, ce grand mystère christique
qu'est la liturgie, et chacun, individu ou collectivité, y puisera ses
aliments spirituels, les laïcs comme le clergé. Et s'il doit exister un
jour, pour l'historien de l'avenir, une spiritualité du clergé, il me
paraît que la première condition pour qu'elle ait une valeur digne de
ceux qu'on prétend nourrir par elle, peut-être même la première
condition pour qu'elle puisse naître un jour, c'est qu'on ne la cher-
che pas pour elle-même et que bien plutôt on rende au clergé les
possibilités, matérielles et spirituelles, de se nourrir à plein,de nou-
et
veau, à cette liturgie biblique communautaire dont il est, de par
son ordination, le ministre quotidien dans la communauté chré-
tienne.

1. Dans une communication aux journées de Vanves 1945, que nous


publierons ultérieurement.
A procéder ainsi, on obtiendra en outre ce bénéfice, que nous ne
pouvons pas considérer comme secondaire quand il s'agit de prêtres
et d'apôtres, qu'ils seront, dans et par leur « spiritualité », des agents
de cette unité de la communauté chrétienne dont la hiérarchie apos-
tolique, à laquelle ils appartiennent, forme l'ossature.
Une dernière remarque, pour finir; il est bien clair, d'après ce qui
précède, que, dans ce fond commun de l'unique christianisme sans
cesse évoqué et vécu selon toute sa richesse et complexité, grâce à la
liturgie, chacun mettra davantage en relief, selon son état particu-
lier, tel ou tel aspect du patrimoine commun. Le chrétien engagé
dans les lois du mariage exploitera davantage la théologie de ce sacre-
ment, le moine ou la religieuse celle de l'état religieux, le prêtre celle
du sacerdoce, et tous celle de l'épiscopat sur lequel est fondée l'Église
qui les sanctifie tous. Mais, et c'est ceci qui me paraît capital, ce fai-
sant, nul ne devra perdre de vue le patrimoine commun auquel
appartiennent chacune de ces grâces particulières. Il devra exploiter
celles-ci en une communion de plus en plus vive avec l'ensemble du
mystère de l'Église. Divisiones gratiarum sunt, divisiones ministra-
tionum sunt, idem autem Dominus, idem spiritus. Qu'un prêtre, par
conséquent, employé au ministère apostolique qui est d'abord et en
un sens exclusivement confié à l'évêque, soit particulièrement atten-
tif à donner toute leur valeur aux liens spirituels, et non pas seule-
ment juridiques, qui le relient à son évêque d'une part, au peuple
dont il a la charge d'autre part, rien de mieux ni de plus normal.

:
Mais limiter à cela ou à quelques autres valeurs semblables, si capita-
les soient-elles, la spiritualité du clergé, serait l'exposer, je crois, pour
lui et pour son ministère, à un appauvrissement c'est face à la tota-
lité de la révélation et à la totalité du mystère de l'Église qu'il doit
spirituellement se développer et rien ne l'y aidera mieux, me sem-
ble-t-il, que le grand renouveau liturgique que nous souhaitons tous.

II
Lettre de M. l'abbé Martimort au R. P. Féret
Paris, 29 janvier 1945.
Mon Révérend Père,
J'ai réfléchi longuement, à la suite de votre communication de
jeudi dernier à Vanves, et il me semble que la divergence qui nous a
séparés sur la question de la spiritualité sacerdotale vient de ce que
je n'ai pas su m'expliquer suffisamment sur le sens du mot spiritua-
lité. Peut-être, après quelques distinctions nécessaires, nous trouve-
rons-nous pleinement d'accord.
Il me semble que le terme spiritualité peut être employé pour dési-
gner deux méthodes, deux processus tout à fait différents. Il recou-
vre tantôt un processus inductif, tantôt un processus déductif.
Supposons, par exemple, que nous parlions de spiritualité de Dom
Marmion, spiritualité de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus.Qu'enten-
dons-nous par là ? que nous essayons de discerner d'une part quelles
sont les vérités doctrinales qui faisaient l'objet le plus habituel des
méditations de Dom Marmion, de sainte Thérèse, et sur lesquelles le
Saint-Esprit leur a donné des lumières particulières; d'autre part,
quelles sont les vertus dominantes de leur vie, les pratiques d'ascèse
qui leur étaient plus spécialement chères. Rien de plus légitime et
de plus fécond que cette recherche; le Saint-Esprit en effet donne à
chaque être une vocation originale, aucun saint ne doit ressembler
exactement aux autres, et ainsi s'approfondit dans l'Église la con-
naissance du Christ, dont chacun essaie à sa façon de retracer l'image
en lui-même, et de l'Evangile que chacun s'efforce de mettre dans sa
propre vie. Assurément, c'est le Christ que nous devons imiter, c'est
son message que nous devons méditer, pourtant dans ce travail les
saints nous sont une aide précieuse; dégager l'originalité spirituelle
de chacun d'eux, c'est progresser dans la connaissance du Christ.
Lorsqu'un saint a eu un dynamisme tout particulier, il a suscité
un courant d'imitateurs, qu'il a parfois formés lui-même ou qui se
sont trouvés spontanément réunis dans son culte. Ordres religieux,
congrégations sont définis peut-être moins par un genre particulier
de vie que par la fidélité à un esprit, celui du fondateur ou d'un
réformateur. Non que cette fidélité soit l'objet nécessairement d'une
étude, d'une recherche volontaire; mais il y a plusieurs demeures
dans la maison du Père, et l'originalité de chaque vocation n'empê-
che pas que des ressemblances, des affinités ne puissent se créer qui
déterminent, dans l'intérieur de l'Église, des familles spirituelles.
Constatant l'existence de ces familles, on est amené à rechercher
quelle est leur spiritualité, on parlera alors de spiritualité francis-
caine, spiritualité cistercienne.
Dans les deux cas que nous venons d'envisager, qu'il s'agisse d'un
saint isolé ou d'un groupement, on a, pour élaborer leur spiritualité,
procédé par induction. D'une vie spirituelle spontanée, on a, après
coup, essayé de dégager les lignes dominantes, dans l'ordre de la
contemplation comme dans l'ordre de l'ascèse. Dans les deux cas,
cette recherche n'intéresse pas les seuls historiens, elle éclaire tous
ceux qui veulent, à leur tour, servir le Seigneur, qui s'engageant
dans le chemin déjà défriché pourronlt, avec la grâce du Saint-Esprit,
s'avancer à leur tour plus profondément.
Mais on peut imaginer une autre manière d'étudier la spiritualité,
une méthode déductive. On peut chercher à élaborer, à l'usage d'un
mouvement d'action catholique, d'un ordre religieux, du sacerdoce,
:
du mariage, etc., une spiritualité de toutes pièces. On voit tout de
suite combien ce procédé diffère du précédent au lieu de partir de
la spontanéité de la vie pour dégager une théorie, on peut partir de
la théorie pour rejoindre la vie. C'est devant une telle méthode,
Révérend Père, que vous vous élevez, parce qu'elle mon
vous apparaît con-
traire à l'histoire, et qu'elle introduit dans l'Église des cloisonne-
ments, des chapelles qui font perdre un peu de vue l'unité la catho-
licité.
II me semble qu'une distinction doit pourtant être
introduite dans
cet ensemble. Mouvement spécialisé, ordre religieux sont des
groupe-
ments contingents, accidentels dans la vie de lÉglise; dès lors, on ne
saurait sans tomber quelque peu dans l'artificiel, tenter a priori.de
bâtir une spiritualité du scoutisme, une spiritualité dominicaine: il
semble que ceserait de ses propres mains briser l'unité ou cloisonner
la nef en chapelles. De fait, lorsqu'un ordre religieux a retrouvé une
vie intense après une période de décadence, ce n'est pas parce que
l'étude a fait retrouver la spiritualité des premiers temps, c'est parce
:
qu'il y a eu un réformateur qui a vécu une intense vie spirituelle et
l'a communiquée à d'autres les historiens ont beau jeu parfois de
relever des différences entre le premier esprit de l'ordre et l'esprit de
la réforme.
Mais à côté de ces institutions de droit humain, contingentes, acci-
dentelles, il y en a deux qui doivent être considérées à part parce

:
qu'elles sont de droit divin, et essentielles à la vie de l'Église, parce
qu'elles sont sacramentelles l'ordre et le mariage. Il yaura donc un
effort déductif très légitime pour élaborer une spiritualité de l'épis-
copat, du presbytérat, du diaconat, du mariage. Le procédé, appa-
remment, est identique à celui que nous venons de rejeter tout de
suite; en réalité, il est totalement différent, parce qu'ici nous fondons
notre recherche sur une institution divine; nous ne risquons pas
d'introduire dans la nef des cloisonnements et des chapelles mena-
çant l'unité, nous dégageons ses éléments structuraires de la nef elle-
même. Que sera par exemple la spiritualité du presbytérat Une ?
étude de la théologie du sacerdoce, mais une étude orientée vers la
vie, une étude en fonctionde la vie; une théologie destinée à nourrir
la contemplation du prêtre, à faciliter son union au Christ, à com-
mander sa vie.
:
Vous direz peut-être que le mot spiritualité faisant équivoque, j'au-
rais dû dire plutôt théologie théologie de l'épiscopat, théologie de
presbytérat. C'est que par la faute trop souvent des théologiens, bien
des gens ont un peu perdu de vue que le dogme était générateurde
la piété, etont affecté de voir dans la théologie une construction arti-
ficielle de l'esprit dépourvue de rapport avec la vie. Aujourd'hui, nous
devons réaffirmer avec la plus grande netteté que c'est la théologie
qui commande et fonde notre vie spirituelle. Pour reprendre la
fameuse distinction de Gabriel Marcel, la théologie étudie non pas
des « problèmes » qui nous laissent indifférents, mais des 4, mystè-
res » dans lesquels nous sommes engagés. Élaborer une spiritualité
du mariage ou du sacerdoce, c'est étudier la théologie de ces sacre-
ments, en montrant comment cette théologie commande la vie, oblige
à lasainteté, et fournit les moyens d'y parvenir.
Veuillez agréer, mon Révérend Père, l'expression de mes sentiments
respectueux et religieusement dévoués.
AIMÉ-GEORGES MARTIMORT.
III
Réponse du R. P. Féret à M. Martimort

Le Saulchoir, le 31 janvier 1945.


Cher Monsieur l'abbé.
»
C'est bien sur le terme de « spiritualité et sur ce qu'il peut légi-
timement recouvrir que porte le débat.
Il me semble, à lire votre lettre, que nous sommes bien près d'être
d'accord. Aussi bien, comme je le disais dans ma communication
improvisée de jeudi dernier, n'avais-je quant à moi aucune peine à
m'accorder, pour le fond, à ce que vous aviez dit de la « spiritualité
de l'épiscopat », puisque le mot « spiritualité » n'a pas, dans cette
expression, le même sens que dans l'expression « spiritualité du
»
clergé sur laquelle j'avais à exprimer mon sentiment.
Sur ce que vous appelez le « processus inductif », et qui coïncide
avec ce que j'avais appelé le point de vue de la science ou de l'his-
toire des spiritualités, je n'ai rien à ajouter à ce que vous dites. Nous
sommes d'accord, il me semble.
Reste ce que vous appelez la méthode déductive. C'est le point de
vue théologique ou doctrinal, que je distinguais du point de vue
historique. Passant tout de suite à votre dernière remarque, je vous
exprime là encore mon accord quant à la position du problème. Oui,
c'est au nom de l'unité de la théologie, de l'authentique théologie
qui est à la fois spéculative et pratique (Ia Pars, q. I, a. 4), que je
refuse l'existence de spiritualités venant ajouter à cette théologie
même et dont je craindrais par contre qu'en les dissociant de cette
unique, et totale, et scientifique théologie, on ne les appauvrisse ou
déséquilibre. Que si, comme vous vous en plaignez à juste titre, la
théologie telle qu'on l'enseigne trop souvent est devenue une « cons-
truction artificielle de l'esprit dépourvue de rapport avec la vie », ne
convient-il pas de travailler à lui rendre son antique plénitude, et effi-
cacité, et. unité, plutôt que de prendre en quelque sorte son parti
de son affadissement et d'achever de la ruiner en lui substituant ces
»
« spiritualités dont je crains, encore une fois, le caractère incom-
plet, partial, particulariste?
Une fois sauvegardés ainsi l'unité de la théologie, de la vraie et
vivante théologie, je me retrouve d'accord avec vous pour souhaiter
que l'on élabore ou perfectionne, grâce à une pénétration spéculative
croissante des données de la Révélation et à une attention de plus en
plus éveillée aux conséquences pratiques qui en seront manifestées,
la théologie de l'état de mariage, du sacerdoce, de l'épiscopat, etc.
Et naturellement, il appartiendra à ceux qui sont engagés dans ces
divers états particuliers, ou qui sont avec tel de ces états en tel
caractérisé (ainsi rap-
port de, tous les fidèles et prêtres vis-à-vis des évê-
ques, de tous les chrétiens vis-à-vis du Pape, etc.), de profiter dans
leur comportement pratique de ces progrès nouveaux de lathéologie.
C'est à quoi invitait, sous les réserves que vous savez, le dernier
paragraphe de mon intervention.
Quant à ce que vous m'écrivez des spiritualités des ordres religieux,
j'y introduirais quelques nuances, dans la ligne des mêmes distinc-
tions. Il y a en effet une théologie (spéculative et pratique) de l'état
religieux et je pense que l'on gagnerait souvent à lui accorder une
attention au moins égale à celle que l'on accorde si facilement aux
»
« spiritualités de ces divers ordres. Elle apprendrait notamment
que la sanctification des membres de chaque famille religieuse dépend
bien plus de leur exacte ordination morale à la fin spécifique et aux
moyens caractéristiques de leur Ordre dans l'Eglise que de leur
fidélité à reproduire d'une façon en quelque sorte matérielle les
»
traits de ce que l'on appelle la « spiritualité propre de leur Ordre.
Cette spiritualité, on serait d'ailleurs bien en peine souvent de la
définir avec quelque précision. A supposer qu'on y parvienne, ce ne
serait sans doute qu'au prix de grands appauvrissements, et non
sans courir le risque de cette étroitesse de l'esprit de chapelle contre
lequel je mettais en garde dans mon intervention de jeudi.
Si bien que, là encore, je plaide la cause de la théologie (celle de
»
l'état religieux) contre celle des « spiritualités qu'on veut en dis-
tinguer, tout de même que plus haut je plaidais avec vous la cause
de la théologie de l'épiscopat, du sacerdoce, etc.
Au total donc, il me semble que nous sommes bien d'accord pour
le fond, et il ne me reste qu'à formuler le souhait que nous ayons
bientôt le profit et la joie de lire, sous la plume de M. l'abbé Marti-
mort, une solide et efficace. théologie de l'épiscopat.
En vous remerciant encore de nos échanges trop rapides de la
semaine dernière et de votre lettre, je vous prie de croire, cher mon-
sieur l'abbé, à mes sentiments de religieux et fraternel respect en
Notre-Seigneur.
fr. H.-M. FÉRET, O. P.

IV
Communication de S. Exc. Mgr Guerry

J'ai été particulièrement heureux d'entendre le R. P. Féret affirmer


avec force qu'il n'y avait et ne pouvait y avoir qu'une seule spiritua-
lité : celle del'Eglise. Je pense que, sur ce point, nous sommes tous
pleinement d'accord. Il n'entre évidemment dans l'esprit de personne
de construire a priori une spiritualité originale à l'usage des prêtres
du ministère pour les isoler du grand courant de l'Eglise, les enfer-
mer dans des « petites chapelles », pour lesquelles chacun sait d'ail-
leurs que MM. les curés n'ont aucune affection particulière.
A plus forte raison ne saurait-il être question de prêter des mobiles
intéressés d'ordre personnel ou collectif à ces désirs de réformes et
d'approfondissements qu'appelle en ce moment de tous ses vœux,
avec un enthousiasme riche d'espoirs, tout un jeune clergé, visible,
ment travaillé par le souffle puissant du Saint-Esprit à travers les
diocèses de France.
Si nous parlons d'une spiritualité du clergé diocésain, ce ne peut
être que dans la perspective de l'unité de l'Église, dans la synthèse
unique de la grandespiritualité de l'Eglise 1.
?
De quoi s'agit-il donc Il s'agit de savoir s'il existe, pour le clergé
diocésain, des moyens qui lui soient propres de participer au mystère
total de l'Église. pour reprendre une expression même du R. P. Fé-
ret, il s'agit « de mettre en reliefles aspects du patrimoinecommun »
qui conviennent à l'état particulier du clergé diocésain.
Bien loin de songer à bâtir a priori une théorie artificielle, nous
demandons au contraire que l'on prenne conscience d'une réalité
existante, qu'on saisisse l'originalité positive de l'état du clergé dio-
césain, afin de fonder, sur la nature même de sa vocation particulière
dans l'Église, une manière de promouvoir sa sainteté et de l'aider à
mieux remplir, dans là grande vie de l'Église, la mission qui lui est
spécialement réservée.
*
f - * *

* Oserions-nous faire remarquer tout d'abord que, pour le clergé


diocésain, le danger d'une spécialisation trop poussée apparaît moins
proche que pour beaucoup d'autres membres du Corps mystique ?
Car l'originalité du clergé diocésain est justement d'être « indifféren-
cié » au point de vùe spirituel, d'être? donc nativement plusprès que
-
n'importe qui de la spiritualité générale, de la spiritualité dsglise.
Par devoir d'état, le prêtre du clergé paroissial doit être tout à tous,
à la disposition de toutes les âmes, quelles que soient leurs tendan-
:
ces il est au service de tout le peuple chrétien. C'est pourquoi il est
permis de penser qu'à s'en tenir au caractère général de ce clergé,
on-trouve -en lui. unerelation à la liturgie plus proche qu'en d'au-
tres, notamment à la liturgie des sacrements et de l'Eucharistie
est au service de cette liturgie qui doit animer le peuple chrétien.
Mais si, du côté de la « forme », —pourrait-on dire, — le clergé
:il

I. Dans le rapport présenté à l'Assemblée des cardinaux et archevê-


ques de France en février 1944 sur « le clergé diocésain en face de sa
mission actuelle d'évangélisation », :
ce problème a été abordé. Or le
chapitre qui lui était consacré se terminait par ces mots « Plus la
spiritualité propre au clergé diocésain lui fera prendre conscience des
réalités surnaturelles qui ont envahi son âme au jour de l'ordination
et aussi des caractères propres de sa mission dans l'Église particu-
lière, plus il sera nécessaire d'insérer toute cette spiritualité dans celle
du Corps mystique tout entier.
Spiritualité d'Église, elle devra développer le sens de l'appartenance
au Corps mystique, à la grande communauté, le sens du bien com-
mun de l'Église, pour habituer les prêtres à étudier les problèmes du
point de vue des besoins supérieurs et des intérêts généraux de 1'£-
glise et les faire vivre de la vie de l'Église, — non d'une vie égoïste,
l
cet égoïsme fût-il pieux, non d'une vie repliée sur elle-même, — le
sens enfin de la docilité filiale, aimante et confiante au Souverain
»
Pontife dans tous les domaines (p. 54).
diocésain présente ce caractère de grande universalité, il est non
moins vrai de constater que, du côté de la « matière », il est au maxi-
mum d' « incarnation », car il est lié à un peuple déterminé, à une
région, à une Église particulière.
!
Et voilà bien ce qu'il y a d'original et de différentiel dans cette
spiritualité du clergé diocésain elle consiste à vivre pleinement la
!
vie de l'Église particulière, qui est de droit divin en la personne de
l'évêque, successeur des apôtres Le religieux est relié au grand mys-
tère de l'Église et il en vit par son Ordre et ses supérieurs; le prêtre
du clergé diocésain, par son union à son évêque. Il n'est pas possible
qu'une telle réalité ne comporte pas des aspects particuliers et n'ap-
pelle pas une spiritualité appropriée.

*
**

se dégagent nettement :
Il nous semble que trois traits caractéristiques de cette spiritualité

1° le lien avec l'évêque, père de ses prêtres;


2° la communauté du diocèse; r
3° la mission pastorale.
*
* *

1° Le lien avec l'évêque.


L'évêque est le père de ses prêtres. « Episcopus imago Patris », disait
saint Ignace d'Antioche.
Il est le père, au sens le plus plein du mot, d'abord par l'ordina-
tion qu'il confère. Il leur donne de sa vie, de la plénitude de son
sacerdoce. Leur sacerdoce dérive du sien, participe du sien, est subor-
donné au sien.
:
Il est difficile d'exprimer cette sublime réalité de la paternité spiri-
tuelle de l'évêque il faut la vivre! oui! C'est une réalité ineffable
que le cœur de l'évêque goûte et étreint en des joies incomparables
dans les émouvantes cérémonies des ordinations, lorsque, après avoir
communiqué aux jeunes diacres une participation de ses pouvoirs
sur l'Eucharistie et sur le Corps mystique du Christ, il les appelle
« Mes fils bien-aimés. » Oui ! :
ils sont bien ses fils : il existe désormais
entre son âme et la leur un lien vital, — lien de paternité et de filia-
tion, — qui fonde tous les rapports de communauté appelés à se
développer entre eux et lui.
L'évêque est aussi, dans la vie spirituelle et apostolique de ses prê-
tres, un père, en ce sens qu'il est, comme dit saint Thomas, le « per-
fector », celui qui a essentiellement pour mission de conduire à la
perfection, d'entraîner vers la sainteté, à la plénitude de la vie, les
âmes qui lui sont confiées et d'abord celles de ses prêtres. Comment ?
par l'exemple de sa vie, qui doit être jusqu'à sa mort le don perma-
nent de soi à son troupeau; — par sa prière et sa messe, dans lesquel-
les il porte chaque jour le souci des âmes de ses fils; — par son ensei-
gnement doctrinal, qui doit être toujours orienté vers la vie à donner
et à faire grandir dans les âmes, la vie de la grâce, la vie éternelle
qui consiste dans la connaissance pleine d'amour du Père et du Fils
par l'Esprit; — par ses contacts personnels, ses visites paternelles, ses
témoignages de l'intérêt avec lequel il suit les efforts apostoliques de
chacun de ses prêtres; — par son administration même quinedoit
être qu'un service continu de charité pour donner sans cesse aux
âmes tout ce qu'appellent leur état et leurs besoins. Le magistère
service du ministère de sanctification :
d'enseignement et le ministère de gouvernement sont eux-mêmes au
c'est celui-là qui domine et
oriente tout. La hantise de l'évêque est la sanctification de ses prê-
tres :JI porte devant Dieu la terrible responsabilité de leur fournir -
et de les aider à puiser dans leur ministère sacerdotal lui-même les
moyens de sanctification, nécessaires Ji leurs âmes pour qu'elles
a
demeurent fidèles àleur idéal. C'est lui qui aussi la responsabilité
de placerchacun dans les conditions les -meilleures pour son rende-
ment surnaturel et apostolique. La vie spirituelle, la sanctification
des prêtres sont ainsi étroitement dépendantes de la sollicitude pater-
nelle de l'évêque, qui aura présidé au choix de leur ministère et veil-
lera ensuite sur les conditionsde son exercice.
Enfin l'évêqueest le père de la communauté presbytéraledu dio-
cèse. C'est lui qui a mission et grâce pour diriger tout l'exercice de
la charité pastorale de son clergé. Cettemissioncapitale de l'évêque
est trop souvent perdue de vue. L'évêque est le chef, parce qu'il est le
père. Sur tous les grands problèmes que pose la vie, il a le devoir
d'indiquer les solutions, dont les répercussions sur les mes pourront
parfois être très profondes. Il donne ses directives, ses mots d'ordre,'
ses consignes qui orientent la vie de tout un diocèse. Il préconise les
réformes, crée, développe, perfectionne les institutions, anime les
mouvements apostoliques, les groupements de piété, les écoles, excite
le zèle de ses collaborateurs, bref, par son pouvoir de juridiction, il
dirige la pastorale de son diocèse, afin de garder ses fils dans l'unité
de la croyance et de l'action, et afin que les âmes participent toujours
davantage à la vie de l'Église et incarnent leur christianisme dans
toute leur vie humaine. -
Or, s'il est bien établi que le prêtre du clergé diocésain doit puiser,
dans son ministère pastoral, de puissants moyens de sanctification, si
c'est dans ce don aux autres et par lui qu'il doit principalement se
sanctifier il est clair que l'union à son évêque, chef, guide, animateur
de sa pastorale, —son union d'esprit, de cœur, de volonté, sa doci-
lité filiale à cette paternité spirituelle, sa soumission aimante à cette
direction générale de l'évêque,
— exerceront, sur l'âme, du prêtre,
sur toute sa vie spirituelle et apostolique, une influence considérable
!
et seront pour lui une force irremplaçable, s'il saits'appuyer sur elle.
Certes l'individualisme, là comme partout, a fait ses ravages. On
a t( ses œuvres ». On se croit maître et « pape » dans sa paroisse.
Mais précisément, combien elle serait bienfaisante une spiritualité
fortement doctrinale qui remettrait en pleine lumière cette grande
vérité que c'est l'évêque qui, comme successeur des apôtres, la
charge de son peuple, la fonction de l'apostolat. Les prêtres sont lesa
collaborateurs de sa charge pastorale; ils sont, comme le dit le Pon-
tifical, « les coopérateurs de son ordre » (« cooperatores ordinis
nos-
tri »). Il importe au plus haut point que la spiritualité développe en
leurs âmes le sens de leur participation subordonnée aux fonctions
apostoliques de l'évêque et, du même coup, le souci du bien commun
de l'Église particulière.
*
**
21 La communauté du diocèse.
Lapaternité de l'évêque est le fondement d'une réelle commu-
nauté : celle de son Église particulière. Et voilà bien la seconde réa-
lité, dont une spiritualité du clergé diocésain devra nécessairement

administratif, une circonscription territoriale :


tenir compte! L'Eglise particulière n'est pas simplement un cadre
elle est une unité
réelle, dans laquelle se retrouve essentiellement, en son évêque uni
au Souverain Pontife, tout le mystère de l'Église universelle; elle est
l'expression de la paternité spirituelle de l'évêque, la manifestation
de sa grâce épiscopale, le fruit de la fécondité divine qu'il puise lui-
même au sacerdoce unique de Jésus-Christ. L'évêque est l'époux de
son Église particulière, à laquelle l'unit jusqu'à sa mort son anneau
nuptial et qui lui engendre chaque jour de nouveaux fils : de ceux-là,
divisés par les passions de la nature et le péché, il va, en elle, avec
elle, par ses prêtres, constituer une vraie communauté de famille, en

Cette communauté diocésaine comprend divers degrés :


les rassemblant tous dans l'unité de la vie du Christ et de la charité.

nauté de l'évêque et de ses prêtres, — communauté des prêtres unis


commu-
entre eux, — communauté des prêtres avec leurs fidèles dans la
paroisse, unis à leur évêque.
Une spiritualité du clergé diocésain n'aura qu'à étudier de près,
dans leurs origines, leurs traditions, mieux encore dans leur essence
même et les réalités spirituelles qu'elles contiennent, ces formes
diverses de la communauté diocésaine pour devenir elle-même source
de lumière et de vie pour les âmes.

!
Que l'on ne nous objecte pas surtout que, trop souvent, la vie des
diocèses ne nous apparaît pas sous cet aspect Tout le problème est
précisément, en retrouvant le sens précis de l'existence de ces com-
munautés dans l'Église, de les aider à devenir ce qu'elles devraient
être, ce qu'elles furent souvent dans le passé, ce qu'elles aspirent à
devenir de plus en plus aujourd'hui.
Dom Gréa a magnifiquement exposé le mystère de l'Église particu-
lière : une spiritualité du clergé diocésain devra nécessairement s'ins-
C'était lui qui aimait à redire à l'un de ses fils spirituels « Le:
pirer des lumières de ce profond et admirable théologien de l'Église.
XIXe siècle a été celui de l'Église universelle et de la papauté. Il fallait

:
que la grandeur du Souverain Pontife fut d'abord mise en pleine
lumière. Le XX" siècle sera celui de l'Église particulière l'heure est
venue de faire apparaître aux yeux des prêtres et des fidèles la vraie
mission de l'épiscopat, en union avec le Chef suprême de l'Église et
dans la soumission à son autorité. »
De fait, comment ne reconnaîtrait-on pas comme un commence-
ment de réalisation de ces vues prophétiques dans ce mouvement
puissant, qui porte aujourd'hui tant d'âmes de prêtres à retrouver
l'esprit du collège presbytéral, tel qu'il existait sous Ignace d'Antio-
che, serrant les prêtres autour de leur évêque et animant les premiè-
res communautés chrétiennes ? Ce mouvement, non seulement il
faut bien prendre garde de ne pas le sous-estimer, car il est riche de
promesses, mais il faut le bien comprendre pour l'aider à s'orienter
dans la ligne droite et à se réaliser.
Si tant de jeunes prêtres aspirent aujourd'hui à une vie commu-
nautaire, s'ils désirent si vivement voir se nouer plus fortement en
des institutions stables les liens qui les unissent à leur évêque, ce
n'est pas simplement parce qu'ils redoutent les dangers de l'isole-
ment et les appauvrissements de l'action individualiste; ce n'est pas
seulement non plus parce que beaucoup d'entre eux ont fait, dans
les mouvements d'Aaction catholique, l'expérience de l'esprit d'é-
quipe et découvert la supériorité du travail en commun. certes! il y
a tout cela dans leurs aspirations communautaires. Mais tout cela
n'est qu'une préparation providentielle. Au fond de toutes ces aspira-
tions, il y a quelquechose de très profond, de très noble, de très pur
il y a un besoinde vivre en membres du Corps mystique, de trouver
:
les moyens effectifs de participer au mystère communautaire de l'É-
glise, dans une vraie vie de famille, où s'expriment des relations de
paternité et de filiation, puis, par elles, des relations de fraternité, de
d'accomplir le suprême dessein du Sauveur :
compénétration mutuelle des âmes par l'unité de la charité, en vue
« Père, qu'ils soient
tous un,. en nous. comme toi et moi nous sommes un », à l'image
de l'unité de la Trinité Sainte où le Père et le Fils ne sont qu'un en
l'Esprit d'amour et afin de participer tous ensemble, par le Christ et
la hiérarchie de l'Église, à la vie trinitaire, à la vie « en société avec
le Père et le Fils », dont parlait saint Jean.
Il semble bien d'ailleurs que la vie de communauté soit appelée à
revêtir des aspects très variés et que si, pour certains, elle doive aller
jusqu'à la communauté d'habitation et de biens, comme cela s'est
fait déjà en certains diocèses, il y ait cependant aujourd'hui une ten-
dance très marquée à chercher avant tout une mise en commun de
l'activité spirituelle, intellectuelle, apostolique des prêtres de tout un
secteur donné (doyenné, archiprêtré) sous la conduite pastorale de
leur évêque. Quels bienfaits procurera à toutes ces âmes avides de
vivre à plein tout leur sacerdoce, une spiritualité répondant directe-
ment et immédiatement à leurs besoins et à leurs attraits !
*
* *

3° La mission pastorale.
Enfin, la vie du clergé diocésain présente un troisième trait carac-
téristique : son aspect pastoral. Le prêtre du clergé diocésain est
« curé» :'il a charge d'âmes. Sa mission propre est de prendre en
charge tous les êtres humains qui habitent sur un territoire déter-
miné, celui de la paroisse. De toutes ces âmes-là, il est responsable à
un titre que n'assume pas le religieux, prédicateur de passage ou
aumônier d'une œuvre particulière. A toutes ces âmes, il a mission
d'apporter les sources intégrales de la Rédemption du Christ.
La spiritualité du clergé diocésain sera donc tout naturellement et
essentiellement liturgique sous une triple forme.
des sacrements :
D'abord, c'est au prêtre de la paroisse qu'incombe l'administration
il répond aux différents besoins des âmes par son
ministère sacramentel dans les diverses étapes de leur cheminement
terrestre. Une pastorale liturgique devra donc aider les prêtres à
accroitre chaque jour davantage en eux le sens du sacré, leur appren-
dre à se sanctifier dans et par ce ministère, comme aussi à communi-
quer aux âmes l'intelligence, le goût, la nostalgie de cette vie sacra-
mentelle.
C'est également au prêtre de la paroisse qu'est confiée principale-
ment la mission de constituer la communauté chrétienne autour de
l'Eucharistie et par elle. C'est lui qui doit regrouper aux jours du
Seigneur, pour le grand acte liturgique, l'assemblée de famille des
enfants de Dieu. C'est lui qui doit la faire participer à l'action
rédemptrice du Christ, l'aider à s'approprier le sacrifice rédempteur
du Christ afin de rendre gloire au Père par le Fils dans l'Esprit et à
faire passer dans toute l'existence humaine la vie de charité, dont le
sacrifice eucharistique est la source inépuisable et le signe efficace.
C'est le prêtre de la paroisse enfin qui fera revivre à ses fidèles tout
le long de l'année liturgique les principaux mystères de la vie du
Christ; c'est lui qui leur donnera l'intelligence et l'amour des fêtes
liturgiques; c'est lui qui ouvrira leurs âmes aux grâces particulières
que produit efficacement l'Église en ceux qui participent activement
aux mystères de sa sainte liturgie.
Comment n'y aurait-il pas là tous les fondements d'une spiritua-
lité-répondant vraiment aux besoins particuliers du clergé diocésain 7
Certes, chaque prêtre reste libre de s'inspirer, dans sa vie de piété,
de telle ou telle école de spiritualité pour laquelle il ressent un attrait
personnel.
Toutefois, il est prêtre pour les autres; il s'est donné aux âmes et
:
c'est ce don qui doit éclairer et dominer toute sa vie. Lui aussi, en
dépendance de son évêque, est père c'est dans et par l'exercice de
cette paternité spirituelle qu'il peut et doit aller à une vraie sainteté.
C'est comme père des âmes qu'il doit prier, réciter son office, adorer,
faire son oraison, offrir et vivre sa messe. Parce qu'il est père, il doit
sans cesse s'oublier, s'immoler pour ses fils. L'ascétisme de sa spi-
ritualité, c'est celui de sa vie pastorale, desa fonction, de sa pater-
nité : il ne sera prêtre et apôtre qu'autant qu'il sera victime pour les
âmes, en union avec la divine Victime, dont il offre chaque matin

:
tout le sacrifice au Père pour son peuple chrétien. Voilà bien la mis-
sion propre du clergé diocésain le service spirituel de son peuple
A côté de tout ce qui se rattache au pouvoir d'ordre et au culte,
!
cette mission comprend aussi tout son ministère d'évangélisation par
la prédication de la vérité, et tout son pouvoir de gouvernement, qui
est, lui aussi, tout entier au service des âmes, comme la charité
rayonnante du Bon Pasteur, toujours prêt à donner sa vie pour ses
brebis.
Une spiritualité et une pastorale liturgique devront donc tenir
compte de tous ces éléments si elles veulent être complètes. Elles
redonneront, certes, et d'abord, à la vertu de religion, à la louange de
Dieu toute sa place. Mais en même temps, toutes pénétrées de la
charité qu'implique le regimen animarum, elles seront constamment
animées par le souci de conquérir les âmes au Christ pour les faire
Trinité Sainte. A ce sommet, c'est encore la liturgie qui fait l'unité
car ces âmes, qui auront été rassemblées dans la grande louange de la
:
participer toujours davantage à la vie du Fils et, par lui, à la vie de la

communauté chrétienne, il s'agit de les amener finalement, par le


ministère pastoral, à faire au Père, dans le Christ et par son Esprit,
de toute leur vie humaine un hymne de louange, d'adoration et d'a-
mour, une splendide liturgie.

V
Spiritualité du clergé diocésain?

Disons en terminant que cette formule nous paraît incontestable-


ment poser, bien ou mal, un problème réel, actuel et concret. Les
réflexions du P. Féret ont le premier mérite d'avoir souligné deux
dangers très graves qu'il y a à l'utiliser sans précautions. L'Action
catholique fournit parfois une caricature' inconsciente d'elle-même
quand elle donne à penser qu'il y a autant de spiritualités que de
milieux spécialisés. Ce qui, dans l'intelligence prophétique d'un Car-
dijn, apparaissait comme un merveilleux instrument d'analyse et un
»
appel à une conquête réaliste « du milieu par le milieu est devenu
:
- dans la bouche et

scolastiques
sous la plume de scoliastes la plus tyrannique des
celle du concret. Parler de spiritualités « spécialisées »,
c'est seulement un raccourci pour exprimer des applications complè-
mentaires de la même spiritualité, du même christianisme. « Le
?
Christ est-il divisé » Non, bien sûr, ou nous ne serions plus dans la
Catholica. Si cela est vrai dans le cas de toute vocation chrétienne, si 1
particulière qu'elle soit, cela doit l'être à bien plus forte raison du
clergé diocésain. Le prêtre diocésain, coopérateur de l'évêque, est à ce
titre, par essence, l'homme de l'unité dans l'Église. Il ne peut s'agir
pour lui d'envier les multiples petites chapelles qui fragmentent et
pulvérisent de plus en plus la grande Église, en y réduisant de plus
en plus la place de la nef. Il ne peut être question pour lui de vouloir
y ajouter la sienne; alors que son rôle estl de ramener et de rassem-
bler tout le troupeau autour de l'unique autel central.
En second lieu, le P. Féret le montre fort bien aussi, il ne faudrait
»
pas qu'à parler de « spiritualité on entendît opposer du pratique,
ou plus précisément peut-être des pratiques, à la théologie. Ce qui
importe avant tout, c'est que le prêtre reprenne une vraie conscience
de ce qu'implique, pour lui et les autres, son état dans l'Église. On
n'aurait rien fait, ou fait plus de mal que de bien, en lui proposant,
en lieu eti place de cela, de nouvelles méthodes, de nouvelles dévo-
tions, de nouveaux règlements de vie. S'ajoutant aux pratiques en
usage dans le clergé, cette addition n'aurait d'autre résultat que
d'accentuer un encombrement psychologique déjà trop réel et où tout
nouvel apport a pour effet premier, si de n'est unique, de fossiliser
dans ce qui l'a précédé ce qui ne l'était pas encore. N'y a-t-il pas des
prêtres pour qui l'oraison, prenant simplement la place qu'occupait
l office jadis au lieu d'en éclairer la récitation, l'a simplement, repoussé
?
dans le temps mort des obligations purement extérieures On pour-
rait multiplier à l'infini la liste de ces doublets qui apparaissent pério-
diquement dans la vie du clergé et qui n'ont d'autre effet que de
parasiter les formes traditionnelles et authentiques de sa vie spiri-
tuelle. Que ne risquerait-on pas à accroître la masse de ce déchet psy-
chologique au bénéfice de quelques excitants nouveaux qui, à leur
tour, très vile, feraient long feu, mais resteraient sur place comme
un poids mort de plus?
*
* *

Cependant, cela, quand on ne s'arrête pas à la surface des choses,


ne s'oppose nullement aux besoins et aux expériences si vivement
traduites par S. Exc. Mze Guerry ou par d'autres. A côté des ordres
religieux, il est indéniable que le clergé diocésain ressent aujourd'hui
un certain complexe d'infériorité 1. Des spécialisations réussies qui se
à
sont tour à tour détachées de sa fonction centrale, et, l'origine,
totale, lui ont laissé un sentiment d'appauvrissement. Lui dont tous
ont reçu, pour développer seulement telle ou telle part de ses res-
sources, en vient à être tenté de demander à ceux qu'il a enrichis de
lui faire l'aumône. Les bonnes gens, quand ils veulent dire « un
prêtre », disent « un curé », et il y a là une grande sagesse, car le
curé, c'est en effet le prêtre à la fois completet à l'état pur. Mais, de
fait, le « curé », devant le religieux, a le sentiment de n'être « que
prêtre » et que c'est là, somme toute, bien peu de chose; il lui sem-
ble que cela le laisse désemparé, sans rien à lui.
Or c'est ici que nous allons rejoindre le P. Féret, tout en étant par-
tis de l'horizon opposé. On ne remédiera pas à cette situation; en con-
solant le prêtre diocésain, en lui trouvant, autrement dit, — ou en
lui créant, — ses particularités propres, ses trésors réservés, son petit
enclos à lui. Ce qu'il faut, c'est lui rendre au contraire le sens de sa
plénitude. Sa propriété, c'est d'avoir la charge du tout. Sa spécialité,
c'est d'êire le gardien des sources les plus hautes. En un mot, le
prêtre, en tant qu'il est prêtre et qu'il n'est « que prêtre », c'est pré-
cisément l'homme d'Église, l'homme de l'Église, par opposition aux
hommes des chapelles, si estimables que soient celles-ci. Une « spiri-
tualité du clergé diocésain », si l'on ne veut pas que ce soit un sim-
ple ersatz des spiritualités « religieuses », ce doit être la spiritualité

On chercherait d'abord à examiner les faits, pour constater


I. «
»
s'il était vrai qu'il y mit une sorte de « dévalorisation de la vocation
du clergé diocésain. et si les prêtres eux-mêmes avaient une assez
juste estime de leur sacerdoce » (Le clergé diocésain en face, de sa mis-
sion actuelle d'évangélisation, p. VII).
qui découle de ce seul principe. Il faut que le prêtre reprenne cons-
cience de ces faits que son école théologique particulière, si l'on peut
dire, c'est l'Écriture Sainte; sa mystique, c'est la liturgie; sa règle,
c'est le droit canon; son supérieur, c'est l'évêque. On a reconnu là le
programme que Bossuet disait être celui de l'Oratoire, et que Saint-
Sulpice depuis trois siècles a présenté à des générations de clercs
comme le code de la perfection sacerdotale. Mais ce que Bossuet vou-
lait dire, c'est que l'Oratoire ne se proposait pas autre chose, à l'ori-

donc à cela qu'il faut en revenir finalement :


gine, que rendre au clergé diocésain le sens de sa dignité, en lui ren-
dant la vraie notion de sa place et de son rôle dans l'Église. C'est
un renouveau de la
théologie du sacerdoce, c'est-à-dire éminemment de la théologie (au
sens le plus vivant du mot) de l'épiscopàt et du presbytérat, ce der-
nier conçu comme la simple diffusion de l'épiscopat en ses auxiliaires
inséparables.
Un livre comme celui de M. Martimort, qu'il intitule précisément
De l'évêque, est un signe des temps. C'est, croyons-nous, un code
parfait de « la spiritualité du clergé diocésain ».

*
* * *

Nous assistons à l'heure actuelle à un véritable renouveau et comme


à une recréation de cette spiritualité. Les foyers où elles'élabore sont
nombreux. Certains, comme celui que La Mission de France a établi
à l'ombre du Carmel de Lisieux, témoignent d'une vitalité qui auto-
rise tous les espoirs. Moins elle se voudra particulière et « spéciali-
»
sée et plus cette spiritualité sera substantielle et véritable. La spiri-
tuatité du clergé diocésain, — c'est sa sécurité, son apanage glorieux,
— ce n'est rien d'autre que la spiritualité du mystère de l'Église vécu
par les prêtres, dispensateurs exclusifs de ce mystère. Tout ce qui,
dans l'Église contemporaine, travaille à faciliter une prise de cons-
cience plus intelligente et plus savoureuse du mystère de l'Église tra-
vaille donc directement à l'édification d'une « spiritualité du clergé

:
diocésain ». Ce mot, dont le contenu fait l'objet du présent débat,
n'est pas écrit une seule fois dans le livre du P. de Lubac
cisme, et bien des prêtres pourraient témoigner que c'est dans la
Catholi-
vision de l'Église offerte par ce grand livre que le sens de leur sacer-
doce a trouvé ses plus riches révélations. Nous ne nous proposons pas
non plus, au CENTRE DE PASTORALE LITURGIQUE, comme but premier de
nos efforts l'élaboration d'une spiritualité du clergé diocésain. Nous
croyons pourtant, et c'est ce qui nous comble de joie, qu'en travail-
lant à rendre aux prêtres des paroisses le sens de la liturgie et plus
particulièrement celui de la grandeur de la liturgie sacramentelle,
»
en « parlant métier aux curés, nous leur parlons très immédiatement
de leur spiritualité. Le prêtre a comme bien propre et inaliénable le
pontifical, le missel, le rituel et le bréviaire. Ces quatre livres lui
appartiennent à lui, d'abord (le bréviaire n'est pas affaire de moine,
mais de clerc). Ses biens propres, encore, ce sont l'autel et le baptis-
tère, — c'est aussi son église cathédrale. Quand tous les prêtres rece-
vront, au séminaire, la conviction que ces trésors sont vraiment à
eux, quand on leur aura appris à en vivre 1 et à en faire vivre les
autres, nous avons l'ingénuité de penser que la spiritualité du clergé
diocésain apparaîtra comme une de ces réalités éternellement antiques
et éternellement neuves, que l'Église ne cesse de tirer de son trésor. Le
bénéfice alors sera double. On aura puissamment servi au renouveau
liturgique. Ensuite, on aura évité d'ajouter une cellule de plus à un
agglomérat qui n'est déjà que trop hétéroclite. On se sera, simple-
ment, replacé au centre des perspectives où elles se regroupent tou-
tes. On n'aura pas créé, dans la vie spirituelle des prêtres, quelques
comportements de plus. Abattant les cloisons, au contraire, on sau-
vera le prêtre de la dispersion, où il s'épuise en refaisant le lien entre
sa messe, son office, son oraison, sa lecture spirituelle, son ministère.
Mieux qu'aucun lien artificiel, l'unité de tous ces éléments de sa vie
spirituelle se retrouvera pour lui dans la notion vivante qu'il aura
du mystère de l'Église, contemplé dans son image catholique et pour-
»
tant « spécialisée qu'est le diocèse, et retrouvée dans sa cellule élé-
mentaire : la paroisse.

LA MAISON-DIEU.

I. « Trop souvent, les jeunes prêtres ne s'attachent plus assez


aux fonctions essentielles du ministère pastoral (la confession, l'ad-
ministration des sacrements, la visite des malades, la prédication) :
il y a là une lacune grave. une ignorance et une méconnaissance de
ce qui forme un des plus nobles attributs du clergé paroissial
dem, p. 9).
»
(ibi-
LA LITURGIE
ET LE MONDERURAL

1
-

Nos paroissiens iront-ils à matinesdans vingt ans?

daleux :
Titre paradoxal et, au jugement de pasteurs réalistes, presque scan-
? Non. Écho d'une réalité extrêmement belle la renaissance,
dans la chrétienté moderne, de l'antique forme de prière des vigiles.
Feux de camps religieux des routiers, veillées de prières jocistes, nous
avaient depuis longtemps rendu le sens de la réunion chrétienne à
la tombée du jour. Voici que le monde rural lui aussi vient à cette
forme de prières. Nous n'en voulons pour preuves que le livret
Veillée de prière 1945 : pour le grand retour de nos paroisses à la
:
pratique de la charité chrétienne 1. Plusieurs, à la lecture de ce texte,
avaient cru qu'il s'agissait de substituer la veillée à la messe parois-
le
siale du dimanche (la veillée, en effet, a été réalisée plus souvent
le samedi soir). Mais c'était là une mauvaise information. Autant
fairepeser pareil soupçon sur un chœur cistercien célébrant les vigi-
les au milieu de la nuit. Quoi qu'il en soit, on appréciera la saveur
traditionnelle de cette déclaration parue dans les Cahiers du Clergé
rural8:
A propos denotre veillée de prière
On a pu être étonné de la forme inusitée qui a été donnée à notre
veillée deprière. Il est peut-être bon, en effet, que nous fassionsplus
explicite notre pensée et que vous préveniez près de vos gens des con-
fusions possibles.
Il pourra être utile en certains endroits de préciser qu'il ne s'agit

2. Rédaction:
I. A la J. A. C., 7, rue Coëtlogon, Paris-6e.
Coëtlogon,Paris-6e.
27, rue Cassette, Paris-60. Administration:7, rue
:
pas d'un démarquage du saint Sacrifice on ne remplace pas la messe,
comme le dit explicitement notre soliste au moment de l'offertoire.
Cherchant à réaliser une veillée de prière à l'usage de la famille
paroissiale, il nous est apparu que nous ne pouvions mieux faire que
de nous couler humblement dans ce qui a été pendant deux mille ans
la forme-type de toute assemblée chrétienne et qui, par-delà le chris-
tianisme, rejoint la forme traditionnelle des réunions synagogales.
Qu'il s'agisse des offices liturgiques sans messe (liturgie des présanc-
tifiés, telle que nous l'avons le vendredi saint pour tous les fidèles et
chaque jour pour les catéchumènes) ou qu'il s'agisse même des réu-
nions traditionnelles non liturgiques (exercices de carême ou exercices
des missions paroissiales), c'est toujours ce même ensemble de priè-
res en commun, de lectures et prédications, et de chants, que 1'B-
glise nous propose.
Nous avons simplement voulu, cette fois, suivre jusque dans le
détail même de leur ordonnance ces indications persévérantes de ]'É-
glise.
Il nous apparaissait ainsi que, par surcroît, cette formule aurait l'a-
vantage de rendre tout à coup vivante, pour les fidèles, l'avant-messe.
qui les prépare chaque dimanche à la célébration de l'Eucharistie,
parce qu'ils auraient réalisé une fois entre eux, dans une atmosphère
- chaude et priante, la réunion de la communauté chrétienne locale.
Nous ne pouvons songer à reproduire ici tout le texte de la veillée.
Nos amis feront bien de le demander. C'est une belle réalisation et
elle ouvre une piste de travail très féconde.
Voici quelques morceaux particulièrement réussis.
L'assemblée entend d'abord cette déclaration d'un lecteur:
(Debout)
LE LECTEUR (en détachant bien). — Frères bien-aimés, qui êtes ici
réunis, c'est une antique tradition chrétienne qu'après vingt siècles
nous allons renouer.
enseignés par les apôtres :
Lorsque les premiers chrétiens — ceux qui avaient eu la joie d'être
Pierre, Paul ou quelqu'un des Douze —
s'assemblaient à Jérusalem, ou à Corinthe, ou à Rome, pour renou-
veler dans la messe les mystères du Corps et du Sang du Christ, ils
s'y préparaient, dans la soirée ou dans la nuit, par une veillée de
prière.
De leurs assemblées fraternelles, eux, puis les générations qui les
remplacèrent, nous ont laissé le programme en bien des textes, qui,
restés soudés au Sacrifice du Christ, sont devenus notre avant-messe,
depuis ses premières prières au bas de l'autel jusqu'au chant du
Credo 3.
Aujourd'hui, chrétiens du XXe siècle, nous mettrons nos pas dans
les leurs. Réunis comme eux, nous ferons selon l'antique tradition
notre veillée de prière.
Tous (en se signant lentement). — Au nom du Père, et du Fils, et
du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

3. Ce n'est pas exact pour les prières au bas de l'autel. (N.D.L.R.)


La prière litanique nous semble très belle, d'une inspiration évan-
gélique authentique et pleine de souffle. Comme nous sommes loin
des textes bâclés de la plupart des chœurs parlés dont on nous a
encombrés depuis dix ans1
(A genoux)
S. ou CH. — Père Céleste — Créateur — et seul véritable possesseur
de tous les biens.
Tous. — Ayez pitié de nous.
S. ou CH. — Jésus-Christ — Fils de Dieu — qui vous êtes fait le
serviteur de tous.
Tous. — Ayez pitié de nous. <
S. ou CH. — Esprit d'Amour — Hôte commun de toutes les âmes —
Trinité Sainte — qui êtes Charité.
Tous. — Ayez pitié de nous.
S. ou CH. — De mettre la paix — au-dessus des querelles et des
procès.
Tous. — Accordez-nous — Seigneur. -
S. ou CH. — De triompher du mal — qu'on peut nous faire — par
le bien que nous ferons.
Tous. — Accordez-nous — Seigneur.
S. ou CH. — D'aimer nos ennemis — de vouloir et de faire du bien
— à ceux qui nous haïssent.
Tous. — Accordez-nous — Seigneur.
S. ou CH. — De prier pour ceux qui nous persécutent — afin d'être
les enfants de notre Père des cieux.
Tous. — Accordez-nous — seigneur.
S. ou CH. — D'avoir une charité avenante — souriante et rayon-
nante.
Tous. — Accordez-nous — Seigneur.
S. ou CH. — D'entourer comme Vous
— de respects et d'égards les
petits enfants.
Tous. — Accordez-nous — Seigneur.
S. ou Cu. — De vous nourrir
— dans ceux qui ont faim.
Tous. — Accordez-nous — Seigneur.
S. ou CH. — De vous rafraîchir
— dans ceux qui ont soif.
Tous. — Accordez-nous — Seigneur.
S. ou CH.
— De vous vêtir — dans ceux qui ont froid.
Tous. — Accordez-nous — Seigneur.
S. ou CH.
— De vous abriter — dans ceux qui sont sans abri.
Tous. — De vous soigner — dans ceux qui sont malades.
S. ou CH.
— De vous visiter — dans ceux qui sont en prison.
Tous. — Accordez-nous — Seigneur. -

— Parce que vous ne faites qu'un — avec tous les hom-


S. ou CH.
mes — qui sont membres de votre Corps.
Tous. — Accordez-nous — Seigneur.
La veillée estinterrompue par une homélie :
UN SOLISTE. -
Le prêtre a reçu de Jésus
— le pouvoir et la mission
de nous-expliquer les paroles de Dieu. Des lectures d'Ëpître ou d'É-
vangile que nous venons d'entendre, demandons-lui de nous donner
les applications pratiques, d'après les besoins de notre paroisse. -
(Ici, cinq minutes d'homélie sur Actes, iv, 31, et adaptée aux besoins
de la paroisse. Cette partie serait omise si la veillée se faisait sans
prêtre.)
Voici quel pourrait en être le développement :
A) La paroisse n'étant pas un agrégat, une juxtaposition d'éléments
numériquement distincts, elle doit tendre à devenir une communauté
dans la charité, malgré toute diversité.
B) N'est-ce pas ce que nous montre l'histoire même de la première
paroisse, la communauté chrétienne de Jérusalem, fondée par les
Apôtres, telle que nous la décrivent les Actes, IV, 32.
Comment se présente-t-elle à nous, cette première paroisse de la
chrétienté naissante ?
Sous les traits d'une communauté dont la charité est l'âme.
C) Comment notre paroisse pourra-t-elle reproduire en elle les traits
de cette communauté idéale?
Paix sociale entre les générations,
les familles,
les classes,
h
entre jeunes et vieux, patrons et ouvriers, bourgs et fermes,,voisins,
ville et campagne, monde ouvrier et monde rural.
D) Nos paroisses ne seront rayonnantes et attirantes pour ceux du
dehors que dans la mesure où au dedans nous serons, nous, les dis-
ciples du Christ, unis, entre nous.
Ainsi soit-il.
Laformule d'offertoire est parfaite:
(Debout)

::
l'église ou rangés au milieu de la nef centrale :
Trois brancards sont préparés d'avance et disposés au fond de

Sur le premier le pain et le vin de la messe suivante.


:
Sur le deuxième le pain à bénir.
Sur le troisième quelques colis.
S'avancent trois groupes de porteurs :
Le prêtre, en surplis, debout à la table de communion, tourné vers
le fond de l'église, attend la procession des offrandes.
Les porteurs n'avanceront que lorsque le soliste commencera les lita-
nies du défilé proprement dites, c'est-à-dire
Voici sur premier brancard., etc.
: -

UN SOLISTE. — Dans le recueillement de la nuit — ou les premières


lueurs du jour
miers chrétiens
--à l'heure de la Résurrection du Christ — les pre-
quand ils avaient achevé leur veillée de prière —
célébraient la messe — Ainsi à l'appel de leurs supplications.-
répondait la toute-puissance du sacrifice duChrist — qui venait
transformer leurs coeurs — leur donner la force de s'aimer les uns
les autres — et celle du martyre.
A notre veillée — va manquer le sacrifice de Jésus — Nous rece-
vrons sa bénédiction — mais rien ne remplace la messe.
Nous pourrons pourtant — préparer la messe de demain (au de di-
manche prochain) — en ajoutant au sacrifice divin notre petite part
humaine.
L'unissant par avance — à votre sacrifice — Seigneur — nous vous
apportons — une première réponse de charité — de notre commu-
nauté paroissiale.
S. ou CH. — Voici sur un premier brancard — le pain et le vin de
la messe.
Tous. — Agréez notre offrande — Seigneur.
S. ou CH. — Nous — qui sommes vos indignes serviteurs.
Tous. — Agréez notre offrande — Seigneur.
S. ou CH. — Vous — qui êtes le Dieu vivant et saint.
Tous. — Agréez notre offrande — Seigneur.

©
9
S. ou CH. Voici que s'avance le second brancard — portant la
deuxième offrande — celle du pain à bénir.
Tous. — Agréez notre offrande — Seigneur.
S. ou CH. — Autrefois nos Pères — se donnaient pendant la messe
— le baiser de paix — signe évident que devant l'autel — toute dis-
corde prenait fin. — Ce pain bénit que nous mangeons ensemble
et que nous porterons à nos absents — a la même signification
C'est — le pain de la Maison partagé entre les frères unis.
:-
-
Tous. — Agréez notre offrande - Seigneur.

S. ou CH. — Enfin — voici que s'avance le troisième groupe de por-


teurs — Ils vous offrent quelques colis — préparés d'avance par la
charité de la communauté paroissiale — Agréez-les — mon Dieu —
par les mains de votre Prêtre — qui les fera parvenir ensuite à leurs
destinataires.
Avec ces quelques présents — humblement — nous nous offrons à
vous — nous-mêmes.
Tous. — Agréez notre offrande - Seigneur.

III
* III

Nous nous permettrons quelques suggestions et quelques légères


critiques.
I) Il serait préférable de ne pas employer, pour désigner les diffé-
rentes parties de la veillée, des termes empruntés à la terminologie
liturgique de la messe (Introït, Kyrie, Offertoire, etc.). Les termes
heureux nous manquent actuellement, qui désigneraient chacune
des articulations de ces veillées. Prévenons toutes les équivoques, et
laissons aux termes chrétiens, consacrés par une appropriation millé-
naire, leur propriété. Il y va de la vérité, de l'ordre, et, soyons-en
persuadés, de la réussite du mouvement liturgique.
2) Très biblique et très liturgique d'inspiration, nous croyons qu'à
l'avenir cette veillée gagnerait à être davantage biblique et liturgique
de facture. Et par là nous entendons affirmer trois requêtes :
a) que les lectures bibliques soient plus abondantes.
Dans un office paraliturgique, toute liberté est laissée au président
de choisir dans la Bible les lectures de son choix. Il en est de « faci-
les» et d'immédiatement assimilables par un auditoire dépourvu de
culture biblique4. Si nous voulons que nos veillées évoluent vérita-
blement vers les vigiles 5 traditionnelles, il faudra que de plus en plus
elles incorporent de telles lectures. Au C.P.L. nous ne les encourageons
qu'à cette condition. Plus précisément, la veillée devrait comprendre
obligatoirement des lectures de l'Ancien Testament (des lectures de la
Loi et des lectures des Prophètes) et du Nouveau. Non pas des lectures
« accommodées », mais des lectures authentiques.
b) La facture liturgique classique des anciennes vigiles devrait,
dans la mesure du possible, être respectée. Elle suppose :
1. un invitatoire,
2. des chants,
3. des lectures,
4. une homélie,
5. un cantique final.
Les chants constituent la structure essentielle de l'office. Un jour
viendra où, après un immense travail de réinvention de notre part
et de rééducation de notre peuple, on comprendra de nouveau que
les chants de l'Église n'ont pas à être inventés. Ils existent : ce sont
les psaumes. Unjour viendra ou cette affirmation paraîtra un truisme,
En attendant, il nous faut pourvoir à la disette de notre répertoire
de chants.
Il est très singulier que la veillée que nous présentons ici ne com-
porte que quelques pièces de chant rabougries. Le problème du chant,
ici, n'a même pas été abordé. C'est grave, pour une réunion chré-
tienne qui veut s'inspirer de l'antique8.
L'homélie, elle, doit être faite à partir du texte des lectures bibli-
ques. Le principe noté dans notre veillée est donc bon. Souhaitons
seulement qu'un nouveau style de prédication, une prédication bibli-
que, homilétique, soit de nouveau goûtée par le clergé et les fidèles.
De toute évidence il faut un chant final de réunion7.

4. M. le chanoine Glorieux en a fait, à l'usage du monde rural,


d'excellentessélections.
5. On sait que ce terme désignait autrefois ce que nous appelons
maintenant matines, ce dernier terme désignant alors nos laudes mo-
dernes, « ad laudes matutinas ».
6. Notre article, dans L.M.D., I, pp. 101-102. « LEglise
- - de
- la
- joie
- n,
7.Ibid.
c)
:
Il nous faut dire à temps et à contre-temps que tous ces efforts
n'ont, à nos yeux, qu'un sens et qu'une valeur ceux de ramener nos
gens par des paliers insensibles, et selon une pédagogie pastorale
intelligemment conduite par les pasteurs eux-mêmes (des pasteurs
profondément épris de la beauté de l'antique tradition et bien infor-
més), aux formes canoniquement définies de la prière liturgique. Il
ne s'agit là que d'une discipline d'acheminement, de rééducation. A
aucun moment de notre commun travail de pastorale liturgique, ces
étapes ne doivent nous faire oublier le but. On voudrait, à cet égard,
des déclarations plus expresses et des attitudes plus définies chez tant
d'auteurs férus d'innovation.
Mais nous sommes bien partis. Un texte comme celui de cette veil-
lée rurale en témoigne. C'est pourquoi, en terminant, nous osons
maintenir le titre sous lequel nous avons commencé d'écrire cet arti-
:
cle. En effet
1) Nous ne désespérons en aucune manière de ramener nos fidèles
aux vêpres. Une renaissance de la piété biblique et communautaire
leur rendra le besoin impérieux de sanctifier la soirée du dimanche. Il
était bon de commencer la restauration de la piété des heures par
celle des complies, prière plus facile. Mais que les résultats heureux
auxquels nous avons abouti pour complies ne nous fassent pas ren-
verser l'ordre des valeurs et pervertir la vérité liturgique. Ce sont les
vêpres qui gardent toute leur dignité glorieuse.
Dans les milieux plus évolués, où les intelligences sont plus avides
de vérité liturgique, commençons donc sans tarder une campagne
en faveur des vêpres, non pas des vêpres arrangées, étriquées, bâclées
et sophistiquées, mais des vêpres traditionnelles, solennellement célé-
brées. Personnellement, j'ai été l'aumônier d'une route où les deux
pôles majeurs de l'intérêt liturgique de chaque journée étaient la célé-
bration solennelle des laudes et des vêpres (avec encensement de
l'autel). L'assistance à la messe était facultative, mais la présence aux
laudes et aux vêpres était obligatoire. (« Une journée chrétienne com-
mence avec le Benedictus et s'achève avec le Magnificat. ») Nos jeu-
nes catholiques sont émerveillés quand on leur a expliqué le gens
de l'hora incensi, de l'eucharistia lucernaris.
2) Bénéficiant de ce long travail de pédagogie et de réinvention li-
turgique dont le Directoire pédagogique des PP. Morin et Picard
donne un spécimen si réussi, nous sommes certains que dans un
temps dont il appartiendra au Saint-Esprit de mesurer la durée,
nos vigiles évolueront d'elles-mêmes vers les formes traditionnelles
qu'elles ont eues pendant des siècles, et que, renouant avec une tradi-
tion interrompue seulement depuis la révolution française, un jour
:
viendra où nos paroissiens iront à matines célébrées en conformité
avec le dernier iota de la dernière rubrique Non nova, sed nove.

P. D.
Il
Pourrendre à nos paroisses rurales
le sens du baptême

Il ne sera pas inutile, pour permettre au lecteur de juger objective-


ment ces quelques essais, de lui présenter le milieu particulièrement
difficile où ils ont été tentés. C'est une des zones les plus déchristia-
nisées de France, d'étendue relativement faible, et faisant tache au
milieu de régions plus normales, au voisinage même de belles chré-
tientés. Elle est caractérisée par l'interpénétration intime, au sein
même des familles, de deux masses d'ascendance catholique et d'as-
cendance protestante, évoluant simultanément, depuis très long-
:
temps, vers le paganisme total qui est maintenant à peu près atteint.
Pour en donner une idée exacte, les chiffres suivants suffiront telle
commune de 900 habitants, comptant 300 baptisés dans l'Église
catholique, a vu en dix ans trois mariages seulement célébrésdevant
le prêtre le jour même du mariage civil, et un seul devant le ministre
protestant. (Il n'y a pas dépopulation, on s'y marie autant qu'ail-
leurs, mais absolument sans Dieu.) En quatre ans, il s'est célébré
cinq sépultures à l'église, dont deux de réfugiés des Ardennes. Telle
école de soixante élèves compte dix baptisés.
Par contre, les rares chrétiens qui ont survécu à ces désastres spi-
rituels ont une réelle valeur, surtout les jeunes. Ils ne connaissent
ni respect humain ni routine. Les cadres extérieurs traditionnels
des paroisses étant absolument inexistants, on peut parler à leur sujet
d'une religion d'esprit et de vérité. Malgré ses maigres effectifs,
l'Action catholique a pu organiser tous les mouvements désirables
J.A.C., J.A.C.F., Cœurs Vaillants, Ames Vaillantes, et même L.A.C.
:
en formation.
Deux prêtres vivant sous le même toit desservent non sans surme-

**4
nage six paroisses à la fois. La paroisse de résidence a dû à des cir-
:
constances providentielles et à une suite de prêtres méritants de res-
ter une vraie paroisse les difficultés n'y sont pas les mêmes. Nous
n'en parlons que pour mémoire; il ne s'agit ici que des cinq annexes
païennes.
*

Puisque la reconquête chrétienne s'impose, il lui faut un principe


directeur. Tenter, bien sur, par tous les moyens, d'influencer si pos-
sible le milieu lui-même. Mais, avant tout, chercher à réaliser une
Église vivante, que l'on pourra être fiers de présenter à la masse,
avant de chercher à l'y incorporer. Plutôt que de l'attirer dès main-
tenant à une vie purement rituelle, qui ne lui donnerait que peu de
choses et même la décevrait, la noyauter par des chrétiens authenti-
ques.Que notre Église renaissante ait le plus de membres possible,
soit. Mais surtout qu'elle n'ait pas de branches mortes, et que tous
ses membres possèdent la foi, principe et racine de toute vie spiri-
tuelle. '
L'expérience a suffisamment montré que ceux qui ont vécu pleine-
ment dans leur enfance des trois vertus théologales demeurent aptes,
même si les influences étouffantes du milieu les engourdissent trop
souvent, à recevoir un choc chrétien (mission, rencontre d'un mili-
tant ou d'un prêtre, entrée par le mariage dans une maison chré-
tienne) permettant un épanouissement total, même après une éclipse
plus ou moins longue. Nous avons eu la joie dé rencontrer des cas
remarquables de ce genre.
:
Aussi le premier but à se proposer était celui-ci chercher à con-
duire tout baptisé jusqu'à l'adolescence avec une vie chrétienne inté-
-

grale. S'il n'y a pas un minimum de garanties à ce sujet, mieux vaut,


dans Vintérêt de l'Église, ne pas baptiser. Rien n'est plus pénible aux
yeux de la foi que de voir des porteurs du caractère baptismal arrivés
à la tombe sans avoir jamais reçu l'instruction la plus élémentaire,
et sans avoir jamais reçu aucun autre sacrement. Or c'était ici, hélas!
:
lecas le plus fréquent.
Donc, premier effort obtenir de tous parents présentant un enfant

:
au baptême l'engagement d'honneur qu'il ira au catéchisme. Jus-
qu'à ce jour, il ne s'est agi que d'une demande orale la question
Les parents ne sont pas pris au dépourvu :
est posée devant toute l'assistance avant de commencer la cérémonie.
une visite du curé — ceci
est essentiel— a déjà travaillé à leur faire comprendre que c'est, s'ils
à
-ne peuvent comprendre autre chose, tout le moins un acte de
loyauté envers l'Églisedans laquelle l'enfant va être inscrit.On pour-
rait préférerun papier signé, annexé aux actes de baptême, mais il
ne peut être imposéque par une' décision de l'autorité supérieure.
- On obtient assez facilement cette promesse, même publique, ce qui
lui donne de lavaleur. Mais il peut se faire que la famille compte des
aînés baptisés, qu'on n'a jamais vus au catéchisme. Dans ce cas, la
promesse en question ne peut avoir quelques garanties d'exécution
que si les parents acceptent d'envoyer les aînés encore en âge d'aller
à l'école. Dans le cas contraire, on aurait le regret de refuser le bap-
tême du nouveau-né. En pareil cas, pour sauvegarder les intérêts de
l'âme de l'enfant, une bonne chrétienne du voisinage sera toujours
prévenue avec mission, si le dailger de mort survenait, de s'ingénier
à administrer, même sans y être invitée, un baptême in extremis dont
Dieu: seul serait témoin. Je dois à la vérité de dire que le cas ne s'est
encore présenté qu'une fois, et que l'enfant a été ensuite baptisé ail-
::
leurs. Mais l'affaire avait fait du bruit, beaucoup de bruit même.
Etc'est surtout ce qu'il fallait l'opinion était saisie du problème, et
maintenant l'idée est admise faire baptiser un enfant, c'est le pré-
senter à la mission enseignante de l'Église.
:
Deuxième effort, encore incomplètement réalisé s'assurer un sup-
plément de garanties en réhabilitant les fonctions de parrain et de
marraine. La visite préliminaire aux parents, sur laquelle on ne sau-
rait trop insister, permet de ne pas être pris de court. Laplupart du
temps, on nous propose des gens qui ne réunissent pas les conditions
canoniques. J'oserai dire que c'est le cas le plus favorable. Pour éviter
une offense difficilement pardonnée à la campagne, on ne les évince
pas tout à fait. On les admet comme témoins du baptême, ils signent
comme tels, et rien n'empêche de leur laisser l'honneur de payer les
dragées! Mais les parents sont priés de se pourvoir d'un vrai par-
rain, choisi parmi les catholiques pratiquants, dont le nombre est
plutôt restreint. La leçon est depuis longtemps faite à ceux-ci. Ils
acceptent volontiers, mais il faut auparavant leur accorder un droit
de regard et d'intervention dans la vie chrétienne de leur filleul.
« Que voulez-vous, disent-ils, je ne puis tout de même pas prendre
publiquement une responsabilité si vous ne me permettez pas de
l'exercer! » Tout cela peu à peu forge l'opinion.
Il est beaucoup plus gênant de voir se présenter des parrains q:ui
réunissent bien les conditions canoniques, mais n'ont plus aucune
vie chrétienne apparente. On ne pourra faire cesser cet abus qu'à
longue échéance. Là aussi un règlement serait nécessaire précisant un
degré minimum de vie chrétienne (serait-il exagéré d'exiger la com-
munion pascale ?) et aussi une proximité suffisante du filleul (parenté
ou voisinage) permettant au parrain de ne pas le perdre de vue. Mais
ce sont choses qu'un simple curé ne peut pas se permettre sur sa
seule initiative.
Telles sont chez nous les conditions d'admission des nouveau-nés
au baptême. On a visé à obtenir des garanties d'instruction. Fau-
de persévérance?
drait-il aller plus loin et chercher des garanties d'épanouissement et
Faudrait-il faire du baptême des nouveau-nés le
privilège des foyers chrétiens, une marque de confiance de l'Église
qui leur remet l'âme d'un fils de Dieu à orienter vers son Père Je ?
n'ai pas l'intention de résoudre cette grave question. Mais elle peut se
poser. Qu'on se souvienne de l'attitude de Pie IX dans la pénible
affaire Mortara. Le vieux Pape accepta de perdre sa popularité, affronta
le déchaînement de toute la presse impie du globe, plutôt que de
tolérer sur ses États l'éducation, par des parents juifs, d'un enfant
baptisé inconsidérément par une servante chrétienne trop zélée. Le
cas d'un baptisé placé chez des parents mariés civilement n'est-il pas
pire encore que celui du petit Mortara qui aurait au moins appris à
aimer le vrai Dieu et aurait attendu le Messie..: Et sur cette question
du baptême des enfants de non-chrétiens, les missionnaires en terre
infidèle ne nous donnent-ils pas des leçons de prudence ?

*
**
Nous obtiendrons donc ainsi quelques garanties humaines pour
l'instruction chrétienne de nos baptisés. Mais il est bien plus impor-
tant encore de tout mettre en oeuvre pour leur épanouissement total.
Ce sera le rôle du catéchisme centré sur le baptême, ou plus exacte-
ment sur leur adoption comme fils de Dieu. Au lieu d'une mosaïque
de chapitres n'ayant pas de suite apparente, nous aurons un fil con-
ducteur. Nous n'entrerons pas dans le détail, tout catéchiste un peu
averti peut y parvenir, chacun d'ailleurs avec sa note personnelle.
Est-il besoin d'ajouter que nous trouverons un secours des plus puis-
sants dans les publications et les activités des mouvements « Cœurs
Vaillants » et « Ames Vaillantes », si riches de sève chrétienne ?
Qu'il serait souhaitable aussi de posséder un ouvrage rédigé avec cette
préoccupation, et que soit étendu au gros catéchisme l'essai si heu-
reux de la communauté sacerdotale de Lugny-en-Mâconnais (Mon
premier catéchisme); dont le manuel est employé ici, pour les débu-
tants, avec d'heureux résultats.
Peu à peu, nos enfants ont acquis la fierté de leur baptême. Ils se
sentent privilégiés au milieu de leurs condisciples païens, ils se
savent l'objet d'une complaisance spéciale de la part du Père des
cieux. Pourquoi ne pas ajouter que le prêtre lui-même, à force de se
familiariser avec ces grandes réalités, en arrive à considérer ces petits
avec un respect croissant. Pour ma part, ce n'est pas sans émotion,
quand je passe devant une cour d'école grouillante d'enfants, que
je vois, submergés au milieu de nombreux autres, ceux en qui réside
et agit la Trinité vivante. Et quelle joie quand on apprend qu'en
telle ou telle circonstance, qu'il n'y a d'ailleurs pas lieu de prendre
au tragique, ils ont crânement confessé leur foi!
Ils se sent « un » dans le Christ, même avec les frères inconnus.
Ayant vaguement projeté une rencontre interparoissiale dont la réali-

:
sation tardait, je me suis fait rappeler ma promesse par cette phrase
qui en disait long « Dites, M'sieur l' Curé, c'est-y pas bientôt qu'on
passera une journée avec les petits chrétiens de tel endroit » ?
Pour rendre plus sensible la dignité du sacrement, la liturgie du
baptême leur sera très souvent expliquée. Elle leur est maintenant
tout à fait familière. Ils en savent presque par cœur les passages les
plus éloquents, surtout depuis que noussommes parvenus à faire de
chaque baptême un événement paroissal, intéressant toute la commu-
nauté : celle-ci se rassemble en effet pour accueillir son nouveau
membre.
Les baptêmes ont lieu le dimanche à la suite de la messe parois-
siale qui rassemble de vingt-cinq à quarante personnes. Les instants
du prêtre étant sévèrement comptés, à cause des doubles ou triples
services, il n'y a pas ces jours-là (sept à huit fois par an au plus) d'ins-
truction au cours de la messe. Mais tous les fidèles présents assistent
au baptême qui suit, les enfants au premier rang. Une petite allocu-
tion est d'abord adressée à la famille qui présente l'enfant. Quelle
que soit sa teneur, elle aboutit toujours à l'interrogation dont nous
avons déjà parlé. Sur la réponse affirmative, l'assistance entière est
prise à témoin, et le prêtre ajoute que, confiant en la parole d'un
homme d'honneur, il veut bien accepter, au nom de ses successeurs
comme au sien, de prendre devant Dieu et l'Église la responsabilité
de cette âme. Ce n'est qu'après ce préambule, qui n'est sans doute
pas nécessaire partout, mais qui est certainement nécessaire ici, que
commence la cérémonie.
Qu'il serait désirable, ceci soit dit en toute soumission, que l'É-
glise nous permît quelque jour d'utiliser la langue courante pour la
fonction baptismale! Qu'elle serait impressionnante pour toute l'as-
sistance! Mais évidemment, quelles que soient nos préférences, l'o-
béissance est toujours la meilleure solution. Le prêtre utilisera donc
le latin. Mais pour remédier à cette difficulté, on distribue un texte
français du Rituel, et, conduite par une personne préparée à ce rôle,
l'assistance entière, y compris ceux qui s'y trouvent exceptionnelle-
ment ce jour-là, le lit à haute voix (ceci pour empêcher les distrac-
tions des jeunes) pendant que le prêtre poursuit les rites. A chaque let-
tre N., lenouveau petit frère ou la nouvelle petite sœur est appelé
par son nom, ce qui donne à la cérémonie un caractère familial
remarquable auquel sont sensibles les parents du baptisé. Une fois
ou deux, — à moins que les cris de l'enfant ne le permettent,pas —
le prêtre s'interrompt pour commenter d'une phrase l'un ou l'au-
!
tre rite. Comme il a toujours affaire à la même assistance, en peu de
temps celle-ci finit par les comprendre tous. Après le baptême éclate
un vibrant Je suis chrétien. On aimerait varier le cantique, mais quel
?
autre choisir Et tout le monde n'est point capable d'en composer.
Après quoi, toujours en chantant, derrière le cierge qui peut très
bien êtrele cierge pascalde l'année en cours, tous vont devant l'au-
tel de Notre-Dame .pour la consécration habituelle, puis à la sacristie.
Nous sommes très heureux de cette innovation qui remonte bientôt
à trois ans. Il est trop clair qu'elle ne peut pas se pratiquer telle quelle
ans les paroisses importantes. Mais, même là, ne pourrait-on pas
s'arranger pour avoir aux baptêmes une délégation de la commu-
?
nauté, des séries différentes d'enfants ou de jeunes Pourquoi n'y
aurait-il pas chaquedimanche une heure H, exclusive de toute autre,
à laquelle auraient lieu, collectivement bien entendu, tous les bap-
?
têmes demandés dans la semaine Le groupement de toutes les famil-
les fournirait une assistance convenable. Tant pis ppur les préjugés
de classe, nous en mourons !
***
Nous avons déjà eu plusieurs fois la joie de voir nos jeunes chré-
tiens (10 ans, 12 ans) donner à des camarades le désir de venir au
Christ. Dans bien des cas, à cause de l'hostilité intraitable des parents,
ce n'est qu'un simple baptême de désir, désir qui paraît suffisam-
ment conscient, semble-t-il, pour que ces âmes de bonne volonté puis-
sent être considérées comme justifiées. N'est-ce pas le cas d'une fil-
lette dedouze ans qui récite tous les jours son Pater et son Ave dans
l'espoir d'avoir un jour Dieu pour Père et Marie pour Maman ?
Mais plusieurs fois aussi le Saint-Esprit a conduit les choses jus-
qu'au bout.Ceux que la grâce avait appelés ont trouvé les mots qu'il
fallait pour obtenir la permission désirée. Permission en bonne
forme, écrite et signée, permettant au prêtre de conférer le baptême,
acceptant que l'enfant se considère comme soumis en conscience aux
commandements de l'Église, et l'assurant d'une liberté complète à
ce sujet.
Devant des cas semblables, il n'y a aucune raison de laisser les dons
de Dieu cachés sous le boisseau. Et au lieu de procéder, comme on
fait trop souvent, d'une manière secrète et expéditive, la communauté
-
est invitée à accueillir très solennellement l'élu.
Les baptêmes d'adultes sont conférés avant la messe dominicale (la
plupart du temps il faut renoncer au samedi saint, qui a le grand
inconvénient d'être un jour ouvrable). Ces baptêmes sont annoncés
dans les paroisses voisines qui envoient des délégations, souvent à
jeun pour communier avec l'élu. Le parrain sera celui qui a conduit
le païen au baptême. Afin de leur donner une plus grande dignité, les
cérémonies sont minutieusement exercées de tous les participants
actifs.
Rien n'est omis du grand ritueldes adultes. Chant des psaumes au
chœur pendant que le postulant est seul près de la porte, parfois avec
ses parents. Puis c'est la procession qui va au-devant de lui, sa pré-
sentation au prêtre par leparrain, les signations si émouvantes, le
triple Pater. Il faut voir avec quel sérieux le parrain marque, avant le
prêtre, son filleul du signe de la croix. Il comprend que l'Église
ratifie publiquement la conquête qu'il a faite à titre privé. Au pre-
mier Pax tibi! les garçons ou les filles, suivant le cas, donnent l'ac-
coladeà
sans lui murmurer le salut des Cœurs Vaillants :
celui ou à celle qui va grossir leurs rangs si maigres, non
« Unis ! )j L'émo-
tion est générale lors de la prostration de l'élu. On aurait pu redou-
ter des sourires de gamins devant cette position à vrai dire inaccou-
tumée. Mais il n'en a rien été, au contraire, tant le climat se trouve
préparé par cecadre d'authentique liturgie.Comme vêtement blanc,
une aube de manécanterie, pu, pour les filles, une robe blanche et un
voile de communiante. L'élu se retire derrière un paravent où on lui
ajuste correctement son vêtement. Pendant ce temps, les assistants,
du moins les membres des groupements, renouvellent les vœux de
leur propre baptême. Quand le néophytereparaît ainsi revêtu de
blanc, on voit bien des yeux se mouiller. Le cortège remonte vers le
sanctuaire aussitôt après la remise du cierge, et la messe de commu-
nion commence immédiatement, sans autre interruption que le temps
de remplacer, à la banquette, la chape par la chasuble. Le baptisé y
assiste à l'entrée du sanctuaire, avec chaise et prie-Dieu,son cierge
posé près de. lui sur un chandelier. Son parrain l'aide à se recon-
naître dans son missel, lui cherche ses pages, le conduit à l'autel
pourl'offrande du cierge, présente lui-même le pain à bénir, et le
conduit également communier à l'autel où il communie après lui.
La majeure partie de l'assistance accompagne le baptisé à la sainte
table.
On ne sauvait croire quelle grâce est pour une paroisse un pareil
spectacle, imposant comme une ordination. Il y a là des non-catholi-
ques, camarades de l'élu, venus en amis ou en simples curieux. Ils
envient secrètement l'exaltation du compagnon de leurvied'écoliers.
Dans la suite, pas un ne raillera. Ils sentent qu'il s'agit là de quelque
chose de très grand et de très beau qui les dépasse.
Pour faciliter l'attention des. assistants, un lecteur bien exercé lit
la traduction des prières. Le prêtre, d'un mot très bref, donne le sens -

:
des principales phases. Par exemple, après l'introduction dans l'é-
glise, avant la prostration « Te voici dans la maison de Dieu, bientôt

:
tu seras son enfant. Mais d'abord reconnais qu'il est tout et qiue tu
n'es rien et pour cela jette-toi totalement à ses pieds. Pendant ce
temps, nous prierons pour que tu ne reprennes jamais œ que tu don-
nes aujourd'hui. » Et tous s'agenouillent en silence le temps d'un
Pater. Une brève allocution avant la communion achève la prépara-
tion du néophyte à l'Eucharistie.
Après la cérémonie, les assistants aiment à se procurer un livret de
, la liturgie des adultes qu'ils liront ou méditeront à loisir. Comme
on ne pouvait en trouver nulle part, il a fallu en composer un : il
est vraisemblable que l'on peut faire beaucoup mieux!
Inutile d'insister sur la joie des petits chrétiens dont ce baptême
couronne les efforts apostoliques et avec quelle ardeur ils se remet-
tent à l'œuvre pour en provoquer d'autres. Le rêve suprême de ces
enfants, c'est d'être parrain, dans un baptême solennel, d'unfilleul
amené par eux. Après ce spectacle aussi, il est beaucoup plus facile
de leur faire comprendre le sens de la fête de la communion solen-
nelle et de la profession de foi, telle qu'elle est actuellement conçue.

***

Tels sont les efforts tentés pour redonner à-nos quelques chrétiens

:
une plus grande estime de leur baptême. Nous ne prétendons pas
avoir, accompli des merveilles l'assistance dans nos pauvres églises
:
est toujours aussi clairsemée et le sera longtemps encore. Mais il sem-
ble qu'un premier résultat soit atteint même ceux qui vivent en
miarge de la vie chrétienne commencent à se rendre compté que le
baptême n'est pas seulement prétexte à un repas familial, mais que
c'est une chose sérieuse au sujet de laquelle l'Église ne plaisante pas,
et aussi un acte qui engage l'avenir de l'enfant. Est-ce si peu de chose
que d'être parvenu à cela?
Pour être complet, au risque de terminer sur une note moins
enthousiaste, j'ai le devoir d'avouer que dans notre paroisse de rési-
dence, qui, il faut le redire, n'est pas une mission, mais une vraie
paroisse, nous n'avons pas pu parvenir à mettre en aussi belle lumière
cette grandeur du baptême. Ici tous les enfants, catholiques et protes-
tants, sont baptisés. On ne réalise pas ce qu'est un païen, aussi
estime-t-on moins le privilège des chrétiens. Je n'ai jamais pu parve-
nir à faire rester qui que ce soit aux baptêmes s'il n'était invité par
la famille. Il est vrai que souvent le baptême a lieu sur semaine, deux
ou trois jours après la naissance, avec la seule présence des personnes
indispensables. Ce n'est plus qu'un acte privé auquel la communauté
ne participe pas. Ce baptême immédiat est pourtant plus conforme
Taux Vdgtix de l'église souvent manifestés. Y aurait-il antinomie enLre -

deux conceptions en présence ?


Aussi faut-il conclure que les méthodes pastorales exposées ici ne
peuvent, telles quelles, donner des résultats que dans les paroisses
?
très largement déchristianisées. Comment revivifier les rites baptis-
maux dans les paroisses plus normales D'autres s'y emploieront, et
trouveront, il faut l'espérer, la solution qui convient.

UN CURÉ DE CAMPAGNE.
III

Un essai rural de liturgie populaire

En ville, le type de messe le plus aimé, dû moins le plus vivant, est


sans doute en bien des cas la messe basse dialoguée avec le célébrant.
Dans les paroisses rurales, la messe qui demeure vraiment popu-
»
laire est la grand'messe; la toute simple « messe chantée de la litur-
gie, sans diacre ni sous-diacre, celle où la communauté paroissiale
se retrouve tout entière et tout entière active, prise en des rites fami-
liers qui soutiennent sa prière sans la distraire, autour de son pasteur
qui célèbre.
Rien ne peut supplanter cela, ni doit même tenter de le faire.

:
Pourtant le peuple fidèle éprouve le besoin, quelquefois dans l'an-
née, d'un peu de variété on voudrait, par l'emploi de la langue ma-
ternelle, revivifier un peu le sens des divins mystères (et pour cer-
taines paroisses délaissées, il faut ce nécessaire palier avant la restau-
ration de la grand'messe, dont seuls les vieux ont gardé le souvenir);
on voudrait aussi, en certains jours de festivité populaire à résonance
humaine où la communauté fidèle s'élargit de sympathisants, quel-
que chose qui parle plus directement au « paysan moyen
un peu d'idéal chrétien dans sa lourde vie quotidienne.
» etrestaure
De ce double désir est née la « messe des paysans ». Inaugurée.
au Vel' d'Hiv', dans ce qui fut pour une heure, lors du triomphal
congrès national de la J.A.C., en avril 1939, l'église de village de
toute la France rurale, elle est sortie du cœur et de l'âme d'un curé
de campagne, M. l'abbé Bouvier, curé de Grainville-Ymauville, au
diocèse de Rouen.
« Je l'ai écrite, ainsi s'exprime l'auteur dans la préface, à la de-
mande de nombreux curés de village, qui, ayant souffert de l'incom-
préhension de la nef plus encore que de son silence, rêvent d'une
liturgie rurale plus sincère etdésirent connaître, quelquefois, dans
leur église de campagne, la joie d'une cérémonie comprise par tous et
bienfaisante pour tous. »
* *
# *

Deux caractères frappent tout de suite dans cette réalisation :


— le plain-chant traditionnel « irremplaçable pour donner à l'âme
le climat de la prière », est seul utilisé pour les mélodies, mais avec
une grande liberté de choix, allant du grégorien le plus authentique
jusqu'aux airs de du Mont ou à ceux du plain-chant régional;
4
— le texte français, magnifiquement moulé sur la mélodie grégo-
rienne, est vibrant d'une poésie à la fois toute simple et très haute.
Veut-on quelques exemples ?
:
Voici l'introït, que chante le chœur pendant que s'avance le prêtre

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.


Ainsi soit-il.
Nous avons laissé le fardeau du labeur;
c'est votre jour, Seigneur.
Nous avons écouté votre appel,
et nous sommes venus ensemble à votre autel.
Et nous allons mêler et nos voix et nos cœurs,
pour vous chanter, Seigneur.
Votre prêtre s'avance au pied de la croix,
le Christ va s'offrir comme au calvaire autrefois.
Mais nous savons que nous sommes pécheurs,
pardonnez-nous, Seigneur.

Et voici, adapté au Ier :


ton de du Mont, le Kyrie
0 Père tout-puissant,
Maître des cieux et Maître des temps,
fécondez nos champs,
Ayez pitié de nous.
0 Christ, ô Dieu des paysans,
nos labeurs sont pesants,
Ayez pitié de nous.
Esprit-Saint, Dieu de lumière et d'amour,
à nos cœurs donnez toujours votre secours,
Ayez pitié de nous.

Enfin, cette postcommunion :

0 Dieu, qui tirez de la moisson nouvelle


l'aliment sacré de vos fidèles,
gardez nos âmes pour la vie éternelle.
Amen.

**

De cette rencontre entre une mélodie familière et chargée de prière,


avec un texte riche, qui prend jusqu'au fond l'âme paysanne, est
sortie une authentique réussite.
« Cette messe,
écrivait le grand-vicaire de Rouen en donnant l'im-
primatur, est à la fois d'une simplicité et d'une poésie admirables.
Elle saisit l'âme paysanne au vif de ses préoccupations et traduit,
pour elle, tous les sentiments qu'elle porte en secret et ne peut que
difficilement et lentement exprimer. Je crois qu'on entendra bien-

*
tôt chanter, dans nos plaines, les litanies de l'offertoire. Cela m'arri-
vera certainement, à moi-même, au cours de mes randonnées sur nos
routes normandes. »
L'expérience a hautement confirmé cette prophétie. - et c'est la
pierre de touche d'un succès authentique, car l'âme paysanne ne se
donne pas facilement, et il ne suffit pas qu'on lui propose un chant -
aux bonnes intentions, pour qu'elle le retienne et l'adopte. Or, de
nombreux témoignaes émanant des jacistes nous ont appris que ces
litanies, et quelques autres piècesde la messe, étaient devenues com-
pagnes de leur travail ou de leur roùte et qu'ils avaient retrouvé,
grâce à elles, le sens de la beautédivine de la Création et de l'offrande
de leurs humbles travaux.
L'herbefleurie de noStaluJ8, Nous vous l'offrons, Seigneur.
La chanson de nos angélus, d°
Le souffle odorant de nos prés, .- do
Le frisson chantant de nos blés, d°
Nos rudes mains, nos simples coeurs, Nous vous les offrons,Seigneur.
Nostravaux mouillés de sueurs, d°
Nos rêves silencieux, do
Nos gestes méprisés de paysans, do

Ainsi chante ce solide gars de ferme ou cette humble vachère, par


les chemins ou par les prés, au rythme des Litanies des saints.

*
**

Mais on nous dit que des liturgistes se seraient émus de ces har-
diesses et que certains condamneraient cette messe sansappel.
Nous pensons qu'il y a confusion.
Bien que quelques expressions de la préface puissent faire équivoque
pour un lecteur pressé — étant prises dans leur sens usuel, différent
de celui que connaît la précision du vocabulaire liturgique — il est
'bien entendu que cette messe n'est pas une.« messe chantée mais
»,
bien une messie basse, du type des messes basses accompagnées de
cantiques en langue vulgaire. Cette pratique est d'usageuniversel en
France et un décret de la Congrégation des Rites l'autorise expressé-
ment (3 janvier 1890, n°
Le célébrant
3880).
— contrairement à ce que des prêtres mal informés -et
qu'il faut hautement blâmer ont pu faire çà et là — n'y chante pas,
:
mais y rattache les fidèles à l'action sacrée par le dialoguelatin, parlé
à haute voix aux oraisons, à l'évangile, à l'offertoire, à la préface,
etc. « Cependant que, dans la langue de l'Eglise, le célébrant, à qui
tout le mouvement de la messe reste soumis, poursuivra sans inter-
ruption le drame sacré de l'autel », dit expressément l'auteur.
À vrai dire, il reste une objection, et qui porte.
Ce « doublage » de la messe, non seulement par une traduction
française, mais par une pensée continuellement différente de celle où
l'Église retient le célébrant en ce « dimanche vert », ce « doublage »
a quelque chose qui nous laisse insatisfaits.
Certes, la messe des paysans n'est pas seule à connaître la difficulté.
A la mémoire de tout curé surgira immédiatement un nombre impor-
tant de circonstances analogues où il lui faut se résigner au dou-
blage : la communion solennelle, les mariages aux' jours où la.m&sse
votive est empêchée, la confirmation, la cérémonie du Il novembre,
la fête du travail, la journée des mères ou celle des vocations, etc.
?
Qu'est-ce-à dire sinon que nous nous trouvons devant un besoin
nouveau de l'âme moderne, besoin que la liturgie actuelle ne semble
pas satisfaire. Dans un monde humain qui devient de plus en plus
« profane », « laïcisé », fidèles et pasteurs ressentent de plus en plus
la nécessité de relier au sacré, de christianiser les activités majeures
de la vie humaine, celles de la vie familiale, professionnelle ou civi-
que. Qu'on examine attentivement la question et qu'on me dise si la
multiplication — dans lesmissions paroissiales ou dans la liturgie do-
minicale; par.initiative de la hiérarchie ou par désir de la piété popu-
laire —. si cette multiplication des « messes » ou des « journées du
travail, des moissons, des fiancailles,des mères, des malades, des
»
absents ou des rapatriés, ne correspond pas à un besoin profond de
humaine ?
l'âme moderne qui veut retrouver le sens divin de toute sa vie
-
Et si le doublage est une mauvaise solution, quelle autre nous
demeutre dans la discipline actuelle ?
Je pose le problème. De plus compétents que moi diront s'il est
possible d'espérer que, quelquefois dans l'année, — la messe des pay-
sans n'est pas faite pour tous lesdimanches — notre liturgie se fasse
officiellement plus proche des grands problèmes humains ?
Pourrait-on espérer que quelque messe votive « des mères » ou. a ad
messem colligendam » puisse permettre, certains dimanches, l'accord
profond du prêtre à l'autel avec les préoccupations des fidèles dans
la nef — et qu'un usage modéré et limité de la langue maternelle
favorise, en ces jours, une proximité plus grande encore ?
Au fond, c'est la portée générale de ce débat. Le succès durable et
immense de la messe des paysans (en quelles campagnes de France
est-elle maintenant inconnue ?) montre éloquemment qu'un pro-
blème est posé, qu'on n'a plus possibilité d'esquiver : la vie humaine,
en ses rythmes profanes, veut être explicitement — et non plus
comme subrepticement — rattachée au sacrifice du Christ9

FERNAND BOULARD,
Aumônier national adjoint de la J.A.C.

9. La messe des paysans, par M.


Ymauville (Seine-Inférieure). Prix :
l'abbé Bouvier, curé de Grainville-
Chez l'auteur, C. C. P. 423-58 Rouen.
10 fr., franco 12 fr.

Ou à la J.A.C., 7, rue Coëtlogon, Paris-6e. C. C. P. 4220-85.


Du même auteur "(et de la même veine) : La Messe des mamans
(pour la fête des mères).
IV

Un projet de missel rural

But.
Unir à Dieu la masse rurale (agricole ou non, adulte ou jeune, d'Ac-
tion catholique ou non) par les textes liturgiques essentiels du missel
et du rituel, que l'on traduirait de manière accessible; et à côté des-
quels des textes extra-liturgiques et des illustrations mettraient en
relief une spiritualité rurale basée sur le sens chrétien du travail, de
la famille et de la vie communautaire humaine et surnaturelle.
L'Action catholique rurale (J.A.C., J.A.C.F., M.F.R.) s'en ferait un
instrument de conquête chrétienne et de renouvellement de la vie
liturgique des masses rurales.

Contenu et plan essentiel.

I. Présentation.- Préface, avec une synthèse du christianisme pré-


sentant la portée du message évangélique dans la vie rurale.
2. Une introduction à l'histoire et à la pensée biblique, faute de

pour y situer les épitres et les personnages qu'évoque la liturgie


introduction-lexique aux images et tournures de pensée bibliques
:
quoi le missel demeurerait incompréhensible : fresque d'histoire sainte

(nécessaire pour initier à la spiritualité liturgique).

4. Le Missel, comprenant:
3. La prière du chrétien, esprit et formules.

a) L'Ordinaire de la messe. Introduction doctrinale. Préparations.


Aspersion. Texte latin des seules parties chantées ou dialoguées. Repè-
res latins au début des autres textes et prières. Indication de l'évolu-
tion du drame, des gestes. Traduction précise sans fantaisie ni lour-
deur, mais simple et accessible. Préfaces propres. Actions de grâces.
b) Cycle du temps. Règles liturgiques. Présentation des diverses
périodes. Messe en français de tous les dimanches. Omission des qua-
tre-temps et des fériés, sauf exceptions. Rogations.
c) Cycle des saints. Calendrier des saints de chaque jour, avec deux
lignes biographiques et indication de leur commun. Règles liturgi-
ques. Messe de toutes les fêtes doubles de Ire et 2e classe.
::
d) Commun des saints. Une messe par catégorie.
e) Messes votives
f) Oraisons diverses
trois ou quatre.
les principales.
5. Le Rituel.
— Baptême, Confirmation, communion des malades,
Pénitence, un examen de- conscience adapté. Textes des ordinations
définissant le prêtre. Le mariage. L'extrême-onction. Les défunts
(messes et funérailles).
6. La prière collective. — « La messe de ceux qui ne peuvent y
aller » (malades, mamans.). « L'office pour les paroisses sans
messe ». Vêpres et complies (texte latin et traduction). Bénédiction
du Saint-Sacrement. Processions. Dévotions diverses. Court choix de
cantiques (une vingtaine de notoriété générale).

Remarques.
Ceux qui désirent un missel quotidien n'ont que l'embarras du
choix. Ne grossissons pas celui-ci à l'excès. Après l'édition du dond-
nical complet, il en sera sans doute extrait un dominical élémentaire
et sans illustrations, pour la propriété et l'usage des paroisses. Celui-
ci est pour la propriétéet l'usage des fidèles. -

Il n'y aura pas de musique, mais on pourrait envisager parallèle-


ment l'édition d'un Kyriale assez complet et de la musique des canti-
ques. Les chantres ont leurs antiphonaires.
Pas de latin, sauf s'il est chanté ou dialogué par les fidèles.
On pense arriver à un même missel, suffisant pour les régions pra-
tiquantes et attrayant pour les autres.
Illustrations par photogravures de liturgie et de la vie rurale, fami-
liale ou sociale, surtout en hors-textes. Dessins dans le texte et culs-
de-lampe. -
Impression en deux couleurs partout, la deuxième couleur étant
autant que possible celle de la liturgie.
L'ordinaire de la messe sera tiré sur papier plus fort.
Les introductions bibliques et les commentaires liminaires de cha-
que messe seront brefs et clarifiants : ils pourraient éventuellement
aider le prêtre à faire son prône sous forme de commentaire catéchis-
tique, renvoyant à telle et telle page du missel.
Le format sera un peu plus petit que celui du missel Godin dela
J.O.C., pour faciliter le voyage dans les poches.
La traduction essaiera d'être concrète, exacte et claire, sacrifiant
s'il le faut l'exactitude à la clarté, sans toutefois prendre la couleur
trop « mouvement spécialisé » du missel Godin, ni paraphraser à l'a-
venture.
Le Centre de Pastorale liturgique a accepté de nous guider dans
notre travail et de le réviser.
Avis important.

Nous aimérions avoir le plus possible de prêtres acceptant de réviser


soin les essais qui leur seraient adressés ou de travailler avec nous
avec
à telle ou telle partie. Nous voudrions aussi qu'on nous signale les col-
laborateurs particulièrement compétents, en même temps que capa-
bles de la simplicité de style nécesaire, auxquels nous pourrions faire
ippel : notamment pour les introductions bibliques ou doctrinales
Transmettre toutes observations et offres de concours à
M. l'abbé BION, 5, place de l'Olmet, Rodez (Aveyron)
chargé de centraliser les diverses collaborations.
LES SECRÉTARIATS GÉNÉRAUX
DE L'ACTION CATHOLIQUE RURALE.

v
Une session de sacristines rurales

L'Œuvre de Sainte-Françoise-Romaine a organisé une session de


sacristines rurales, du 20 février au 13 mars dernier. Durant ces trois
semaines, des cours eurent lieu au siège de l'œuvre, 19, rue de
Varenne, à Paris, le mardi et le jeudi, à 17 heures. En outre, trois
stages avaient été organisés, l'un à Saint-Dominique, l'autre à Saint-
Ferdinand des Ternes, le troisième, rue de Varenne, réservé au repas-
sage des linges sacrés. La session se termina, le 15 mars, par un exa-
men sous la présidence de M. Lesage.
I. Les cours.
Devant un public, à vrai dire réduit (et il faut le regretter), mais
très attentif, Mlle Dubois eut l'art d'exposer en cinq cours toute la
substance du sujet.
Elle consacra une grande partie de la première leçon aux qualités
indispensables que requièrent les fonctions de sacristine. Je n'en veux
retenir que le sens du sacré. Nous sommes appelées à participer à des
actions sacrées, à toucher des objets sacrés, nous ne devons le faire
qu'avec un respect parfait des rubriques et du droit canon. Des détails
:
qui, en soi, pourraient sembler inutiles, vus sous cet angle, se char-
gent de signification ils expriment notre vénération pour tout ce qui
est sacré : par exemple, ne pas pénétrer dans le sanctuaire quand le
prêtre y oflicie, ne pas faire la génuflexion sur le marchepied à la
place même où le prêtre la fait.
j'énumérerai seulement les matières enseignées :
J'insisterai moins sur les autres leçons, nettement techniques et
les livres liturgi-
ques, les différentes sortes d'églises, le mobilier d'église, les vases
sacrés et autres objets du culte, les pains d'autel, les linges liturgi-
ques servant à l'autel et au prêtre, enfin quelques éléments du cou-
tumier. A l'issue de chaque leçon, nous avions des exercices prati-
ques : préparer le missel à l'aide de l'Ordo, préparer une messe : les
ornements à la sacristie, ce qu'il faut à l'autel et sur la crédence,
etc. Exercices très vivants du fait que nous disposions d'une cha-
pelle et d'une sacristie très bien équipée.
M. Lesage se réserva le cours sur les vêtements sacrés. Pour nous
faire comprendre l'origine du costume liturgique il habilla un man-
nequin vivant en arabe, avec la chechia, le turhan, la gandourah, le
burnous. Il étaitaisé de retrouver la barette, l'amict, l'aube, la cha-
suble ou la chape. M. Lesage nous présenta ensuite de nombreux
ornements, magnifiques de simplicité, de bon goût, de mesure, en
belles étoffes souples. Lesgrandes chasubles, presque rondes, ornées
seulement d'une colonne ou de deux claves, étaient de toute
évidence de vrais casulae (petites maisons), ou de vrais planetae. Les
tuniques avaient des manches et les dalmatiques, plus grandes, ne
se confondaient pas avec ces dernières. Le voile huméral, sans orne-
mentation, par sa souplesse permettait au prêtre de s'en servir réelle-
ment pour saisir les vases sacrés. Les étoles plus longues que les
chasubles, et taillées en forme, n'avaient pas besoin de ce fait des
dépassants qu'on a coutume d'y coudre. M. Lesage nous recommanda
aussi d'avoir des couvre-missels, des housses pour le pupitre ou des
coussins aux couleurs liturgiques. Deux couvre-missels réversibles
suffisent.
II. Les stages.
Saint-Dominique, dans le quartier de la Glacière, est dotée d'une
sacristie claire, propre, à l'image de l'église elle-même. Le sacristain
qui nous fit les honneurs de son domaine, nous montra particuliè-
rement la grande commode qui renferme les principaux ornements
les tiroirs en demi cercle pivotent sur leur centre et viennent s'ap-
:
puyer à leur extrémité sur une espèce de crémaillère que l'on fixe
dans le parquet. Les dimensions de ces tiroirs permettent d'y placer
les chapes étendues. Derrière la sacristie, les enfants de chœur ont
une pièce qui leur est spécialement affectée et qu'ils ont eux-mêmes
décorée.
A Saint-Ferdinand des Ternes, la sacristine, une ancienne élève de
la rue de Varenne, nous explique l'équipement très moderne de sa
sacristie (celle-ci est récente, car la nouvelle église elle-même, est
encore en construction). Ce qui frappe à première vue, c'est prêtre la mul-
tiplicité des placards tous de beaux bois verni clair; chaque a
le sien qui lui sert de vestiaire et où il garde ses objets personnels.
Les ornements sont suspendus à des porte-manteaux. Chapes, tuni-
ques, dalmatiques, rangées de face remplissent des armoires cha- très
profondes, mais néanmoins facilement accessibles grâce à un
riot qui les déplace à volonté. Les étoles, manipules et voiles de calice

pièce séparée, est ici dans la sacristie même :


sont étendus dans des commodes. Le coffre renfermant les vases
sacrés et le tabernacle, qui, à Saint-Dominique, est dans une petite
il suffit d'y toucher
pour actionner une sonnerie. Comme à Saint-Dominique, une cloche,
à la porte, annonce le début de chaque messe.

:
Dans ces deux églises nous avons remarqué la netteté, la propreté
rigoureuse de la sacristie rien ne traîne, chaque objet a sa place
dans des tiroirs, des armoires, des placards (Saint-Ferdinand a un

noires.
placard pour les Saintes Huiles comme il se doit). Rien d'inutile, la
sacristie n'est pas le rebut des pots de fleurs, des vieilles statues
poussiéreuses ou des tentures
: il
Le dernier stage nous ramena rue de Varenne, car s'agissait
d'apprendre à repasser les linges sacrés corporal empesé, manuterge
,

plié en six, purificatoire et amict. Les aubes sont en général confiées


à des communautés religieuses et leur repassage n'est pas du ressort
de la sacristine rurale.
III. L'examen.
Il comprend trois épreuves, écrit, oral et pratique qui se passent
successivement la même après-midi. Pour donner une idée du ni-

:
veau de cet examen énumérons quelques-unes des questions aux-
quellesnous avons dû répondre le15 mars dernier. L'écrit compor-
tait deux questions étant donné une église totalement détruite par
un bombardement, quels sont les meubles et les objets nécessaires
pour y célébrer la messe et y administrer les sacrements? Qu'est-ce
que la sacristine doit préparer pour les cérémonies du matin, le
jeudi et le vendredi saints?
L'oral était présidé par M. Lesage qui posait deux ou trois questions

L'exercice pratique enfin était surveillé par une monitrice:


précises sur le cours. Il insistait surtout, semble-t-il, sur les temps
liturgiques, leur différence.
il s'a-
gissait de préparer l'autel pour une messe, d'installer les ornements
à la sacristie pour l'officiant, de préparer la communion des malades,
de sonner et de répondre la messe, de ranger l'autel après la messe,
etc.
Conclusion.
L'intérêt de cette session est, semble-t-il, d'avoir été conçue dans
un but essentiellement pratique. Les cours évidemment, sont des
exposés théoriques, mais les questions écrites de l'examen prouvent
suffisamment dans quel esprit nous sommes conviées à les assimiler.
:
Ces leçons étaient destinées à nous apprendre un métier, et ses tech-
niques propres celui de sacristine rurale.
P.-S. — Il est à noter que HQEuvre de Sainte-Françoise Romaine
:
19, rue de Varenne, Paris-7e, a édité une excellente brochure à la fois
pratique et formatrice, intitulée Aide-mémoire de la sacristine rurale
(12 fr.).
O

VI

DOCUMENT
Pour organiser une vraie sanctification du dimanche

Pénurie de prêtres et tentation de découragement.---'-.-


La guerre continue. Le nombre des prêtres baisse. Les vieux, grosse
majorité en certains diocèses, sont usés et disparaissent. Les jeunes
sont surchargés. Quelques-uns sont en captivité. Certains défaillent
en ce monde troublé et troublant; des vocations sacerdotales, traînées
en dehors des séminaires, se trempent, mais d'autres se perdent; de
toutes façons les ordinations sont retardées. Et voilà que l'on parle de
la mobilisation de certaines classes !
Le curé rural qui s'en revient de la dernière réunion au doyenné

!
est tenté de se décourager. Comme elle était triste cette réunion
autour de la table du doyen Des confrères sont morts et n'ont pas
été remplacés. D'autres curés, trop âgés pour pouvoir se déplacer,
n'ont pu venir. Et parmi les quelques prêtres présents, lequel peut
prétendre avoir une santé robuste ?
Alors que deviendra-t-on dans quelques années
? ?
Que deviendront
nos paroisses On voulait les maintenir coûte que coûte, tenir jus-
qu'à la relève des jeunes. Mais viendra-t-elle suffisamment tôt cette
relève attendue ?
Au moins, ce petit reste de prêtres, l'utilise-t-on rationnellement ?
Y a-t-il derrière les improvisations en apparence incohérentes un
?
programme concerté, un plan général arrêté Il n'ose plus le croire
le pauvre curé de campagne. En attendant, il a beau faire. -Mainte-
nant qu'il ne peut plus aller chaque dimanche célébrer la sainte
messe dans chacune de ses paroisses, il-les voit baisser à vue d'œil.
C'est d'abord les hommes, puis les jeunes, ensuite les dames. Le
groupe de jeunes filles commence à être entamé.
Pourtant, se répète le" pauvre curé, si vraiment on voulait, 011 pour-
-
rait
du dimanche !
enrayer ou au moins freiner cette décadence dans la sanctification

Solution improvisée : la « messe blanche ».

-
Depuis des années déjà, on a pris l'habitude, dans les paroisses où
le prêtre ne peut venir célébrer la messe ce dimanche-là, d'inviter les
paroissiens du lieu à se réunir la matinée à l'église pour y « dire une
messe blanche ».
En haut lieu, on entendsouvent prôner cette méthode, on la comble
même parfois d'éloges enthousiastes. Nos chefs hiérarchiques sont
mieux placés que le petit curé perdu dans -son bled pour apprécier les
résultats d'ensemble. Pourtant ne peut-on pas se demander si l'Au-
torité ne se laisserait pas abuser par des comptes rendus exception-
nels ou tendancieux ?
Après ces années d'essais improvisés, ne serait-ce pas le moment de
dresser un premier bilan sincère des résultats donnés en France par
cette « messe blanche » ?
En attendant cette statistique, il faut avouer ici que les messes
blanches que nous connaissons ne méritent pas toutes le même
enthousiasme. -

Qui les fréquente ?


Les hommes et les jeunes gens n'y vont pas. Les dames les man-
quent sans motif. En certaines paroisses, les jeunes filles du chœur
de chant elles-mêmes n'y sont point toujours assidues. Si les enfants
des catéchismes y sont réguliers, là du moins où le curé fera le con-
trôle durant la semaine suivante, notons que les autres enfants des
écoles manquent très facilement.
!
« M. le curé n'est pas là Et puis, c'est
pour les femmes ! » entend-on.
vraiment monotone !C'est
Sont-elles toujours si nécessaires ces messes blanches ?
Certaines messes blanches sont créées alors que. à deux kilomètres
d'une bonne route goudronnée, chaque dimanche une messe est dite
à une heure très pratique. La distance existe certes, mais pas autant
que pénitents ou paroissiens voudraient parfois le faire croire. Ces
mêmes personnes qui, plusieurs fois par semaine, feront 10 ou 20 kilo-
mètres pour aller au canton, prétendront ne pas pouvoir aller à la
messe dans la paroisse voisine de 2 ou 3 kilomètres. Les exemples
comiques se pressent en foule à la mémoire. Mais ces cas sont telle-
ment répandus qu'il est inutile d'en citer.
Il faudrait que nos supérieurs les Évêques nous disent et nous rabâ-
chent, de façon uniforme pour tous les diocèses de France, dans quel
cas on n'est pas tenu et dans quel cas on est tenu d'aller chercher sa
messe en dehors de son hameau ou de sa paroisse. Il semble qu'il
faudrait moins s'entendre sur une question de kilomètres que sur
une question de temps à mettre pour faire le trajet. L'âge, les infir-
mités, l'état des chemins, les accidents de la route compliquent parfois
la durée. Mais les moyens de transport (et cela vaudra surtout après
la guerre) facilitent grandement le trajet. On ne peut fixer la même
distance obligatoire à un piéton, un cycliste, un motocycliste et un
automobiliste. Avant-gerre, nous avons vu des gens avaler des kilo-
mètres de route en bicyclette, en moto ou en auto les dimanches soir,
pour leur pur plaisir bien souvent, alors que le matin du même
dimanche « ils ne pouvaient aller à la messe hors de leur paroisse ».

Au moins les messes blanches maintiennent-elles


au dimanche dans les villages son caractère sacré ?
Que les statistiques répondent!
Ici, on ne le pense pas. Quand, le dimanche, le prêtre ne passe plus
dans les ruies, n'entre pas à l'église, le respect humain ne retient plus
ceux qui veulent travailler, s'amuser ou simplement vivre dans l'in-
différence religieuse.

Que souhaiter ?
Certaines messes blanches ne devraient-elles pas être supprimées ?
?
quana, par exemple, à deux kilomètres, une messe sacramentelle peut
facilement être entendue Sinon, les gros hameaux qui se trouvent
à trois kilomètres de leur église paroissiale n'ont qu'à créer eux aussi
un centre de culte chez eux !
Ceci dit, reconnaissons maintenant nettement que, avec la législa-
tion actuelle, la messe blanche semble bien souvent, en fait, néces-
saire.
Alors, il faudrait se décider
-
une bonne fois, à finir ces improvisa-
tions continues et se mettre à organiser sérieusement cette messe
blanche:
En organiser d'abord l'obligation. On entend de plus en plus ceci
« Je ne vais plus à la messe dans la paroisse voisine depuis que Mon-
:
!.
chez vous — J'y allais de temps en temps au début
c'est pas une faute grave de la manquer »
:
seigneur ne nous y oblige plus. — Vous allez donc à la messe blanche
? mais puisque

» ?
En organiser ensuite la « doctrine ». Est-il nécessaire d'avoir en
principe une « copie de la messe sacramentelle Pourquoi, au lieu
de cetté messe blanche (dont le nom, d'ailleurs, nous déplaît) impro-
visée, qui est bien un non-sens avec la lecture du Canon, ne pas met-
»
tre l'accent sur le côté « prière dominicale de la communauté chré-
tienne du village?
Jadis, chez les Juifs, on ne pouvait sacrifier qu'au Temple de Jérusa-
lem, mais, dans chaque village, le sabbat réunissait les fidèles à la
synagogue pour la prière et l'instruction de la communauté de vil-
lage.
Plus tard, chez les premiers chrétiens, la réunion chrétienne amal-
gama progressivement et transposa ces deux grands actes et lieux
saints, la réunion à la synagogue donna notre avant-messe et le sacri-
flce du Temple se sublima dans les « saints Mystères ». Le lieu de l'as-
semblée chrétienne était à la fois la synagogue et le Temple.
Puisque, faute de consécrateur, nous ne pouvons maintenir aujour-
d'hui ces deux éléments unis, pourquoi, par respect bien compris
pour le sacerdoce et le sacrifice sacramentels, ne pas laisser vide et
inviolée la place du sacrifice et des prières sacrifiantes ?
Mais, par contre, pourquoi ne pas utiliser amoureusement et déve-
lopper l'avant-messe, faite de prières chantées, de lectures, d'accla-
mations dans les chants solennels des Gloria et Credo?
Organiser ensuite la liturgie pratique de cette « prière dominicale ».
Lesouvriers ardents et adroits ne devraient pas manquer.
Déjà, ici et là, pour l'office des dimanches soir, on voit fleurir des
essais de vêpres ou complies en français. Ces essais sont bien accueil-
lis. Il y a en effet un réel plaisir à entendre les quarante enfants de
ses catéchismes, du plus petit jusqu'au plus grand, chanter à plein
!.
cœur (et. à pleine voix) les versets de nos chers vieux psaumes ré-
adaptés en français
»
« Vespérales
On espère beaucoup, dans le milieu rural, des
annoncées par M. l'abbé Bouvier, l'auteur des populai-
res Messes des paysans, des mamans, et du Cérémonial de la profes-
sion de foi solennelle.
Ne pourrait-on pas attendre de ces mêmes auteurs un livre d'heures
»
rurales liturgiques pour les « offices matinaux du dimanche, offices
matinaux variant avec les heures de la journée et les temps liturgiques
comme le bréviaire?
Mais, pour conclure, n'oublions pas ceci!
L'office laïc communautaire si vivant, si adapté soit-il, ne rempla-
cera jamais — et ne devrait jamais prétendre remplacer — la sainte
messe dont il n'est et ne sera jamais après tout que la préparation
ou le complément.
La sainte messe est-elle vraiment impossible
à procurer plus s'osent à nos fidèles?
Que deviendra la communauté chrétienne du petit village qui devra
se nourrir trois dimanches sur quatre et parfois sept dimanches sur
huit, de l'office communautaire laïc?
Récemment encore, le respect des lois sur l'Eucharistie entravait ce
respect plus profond de l'Eucharistie qtfi est de s'en servir. Mater-
nellement l'Église vient d'assouplir la loi du jeûne eucharistique
devenu fréquemment un obstacle, et nous assisterons bientôt à une
renaissance eucharistique merveilleuse.
Le respect des lois sur les heures de célébration du saint Sacrifice
entrave de nos jours ce respect plus profond du Sacrifice qui serait de
le célébrer avec toute cette communauté chrétienne dispersée, et non
pas seulement avec quelques éléments privilégiés de cette commu-
nauté.
Le jour béni où l'Église donnera, au moins aux prêtres ruraux, la
permission de célébrer la sainte messe dans la soirée aussi bien que
les « heures vespérales
» »
dans la matinée, beaucoup de « messes blanches auront vécu. Mais
» ou les « heures matinales compléteront
toujours normalement la sanctification du dimanche selon que le
Serait-ce chimère que de rêver:
saint Sacrifice aura été offert dans la matinée ou dans la soirée.
1° une messe la veillée du samedi au dimanche (un effort significa-
1if de prières communautaires rurales est fait par les Mouvements
d'Action catholique rurale durant ces veillées de prière rurale organi-
sées d'ordinaire pour la veille des fêtes);
2° deux messes la matinée du dimanche;
3° une messe le dimanche dans la soirée?
Ainsi, combien de communautés de village pourraient être ravitail-
lées avec le Sacrifice et l'Hostie!

:
La messe durant la veillée peut surprendre. Cependant, réfléchissons
à ses avantages
1° Elle permet au prêtre de mieux répartir sur deux jours l'effort
physique de ces trois ou quatre messes;
2° On se réunit à une heure traditionnellement apte au recueille-
ment et à la prière, la journée étant finie. C'était la coutume de l'É-
glise primitive;
3° Cette formule a été retrouvée par le réalisme tâtonnant des Mou-
vements d'A. C. Qu'on le veuille ou non, le paysan compte toujours
sa vie de coucher de soleil en coucher de soleil, comme dans la journée
ancienne. C'est la veillée que, dans les communes où les écarts n'exis-
tent pas, le rural organise ses réunions municipales, ses veillées en
famille.
Ou si cette formule très vieille du jour ecclésiastique des premières
vêpres aux secondes vêpres effrayait, pourquoi ne pas-imaginer la
?
journée du dimanche avec deux messes le matin et deux le soir Mal-
heureusement, la fin de la soirée et la veillée du dimanche, portant
tout le poids des distractions dominicales, n'auraient plus leur fraî-
cheur du samedi soir (. mais ceci n'est peut-être que pure remarque
imaginative à vérifier à l'expérience!).

Retour en chrétienté.
Ces « innovations
de l'Église.
» ne seraient qu'un simple retour aux origines
Le jeûne eucharistique, désormais assoupli, n'est plus un obstacle,
aussi grand que récemment encore il pouvaitl'être.
Ces messes du soirsont-elles d'ailleurs si éloignées de la pratique
actuelle de l'Église?
Sous l'occupation allemande, nous avons bien dit la messe la veil-
lée de Noël avant la tombée de la nuit.
Dans les camps de prisonniers, de travailleurs déportés, et au moins
dans certaines unités militaires, les aumôniers n'ont-ils pas la possi-
bilité de célébrer la messe dans la soirée?
Quelle ardente action de grâces ne devrons-nous pas rendre à Dieu,
prêtres ruraux, quand dans nos églises actuellement délaissées nous
pourrons réunir, la soirée ou la veillée, notre petite communauté
chrétienne de village autour de la divine Victime!
UN CURÉ DE CAMPAGNE.
(Cahiers du Clergé rural, avril 1945, pp. 17-22.)
BIBLIOGRAPHIE

Prudence,tome I,
Cathemerinon liber (Livre d'heures). Texte
rétabli et traduit par M. LAVARENNE, pour laSociété d'édition
« Les Belles Lettres », collection des Universités de France,
-
publiée sous le patronage de l'Association Guillaume Budé.
Paris, 1943.
Les liturgistes, et surtout les disciples de la liturgie qui cherchent
à mieux la comprendre en lui rendant son atmosphère originelle, se
féliciteront de cette édition si commode du Cathemerinon. Ils y
retrouveront, à travers ces hymnes pour toutes les heures, pour le
jeûne, pour les funérailles, pour Noël et l'Épiphanie, une tonalité spi-
et
rituelle très proche des liturgies a extrême-occidentales », particu-
lièrement de la liturgie gallicane dont tant de pièces, aux alentours
de la fête pascale par exemple, ont passé à notre rit romain récent.
On accueillera avec faveur le fil apporté par cette traduction au laby-
rinthe de certaines phrases de Prudence. Mais on appréciera peut-être
moins les versblancs utilisés par le traducteur, iciou là, au lieu de
la prose, au gré d'une fantaisie assez arbitraire et selon des règles
pour lesquelles tous n'auront pas la même indulgence (cf. p.XXXIX).
Le commentaire appellerait de plus sérieuses réserves. Comme le
montrent déjà les notions par trop superficielles d'hymnographie chré-
tienne esquissées pages XXXV-XXXVI, M. Lavarenne ne semble guère au
fait du contexte liturgique où s'inscrit toute l'œuvre de Prudence.
C'est ainsi qu'il écarte d'un mot dédaigneux tout rapport entre
l'hymne ad incensum lucernae et la liturgie du feu nouveau, le
samedi saint (p. 25). Mais une familiarité élémentaireavec celle litur-
gie lui eût évité les réflexions malheureuses de la page XXXIII, car
elle lui aurait fait saisir aussitôt que le poète a voulu rassembler les
allusions bibliques non au hasardd'une imagination désordonnée,
mais à la suite des textes de la nuit pascale. De même, il n'aurait pas
I
écrit la note de la page 25, car à la complication pédantesque de ses
explications se serait substitué le simple rappel du feu tiré de la
pierre par le prêtre et de l'oraison gallicane qui accompagne encore
aujourd'hui cette cérémonie (c'est la toute première oraison de notre
actuel office pascal).
Espérons qu'un jour viendra où les philologues français admeLtront,
comme le font les Anglo-Saxons ou les Allemands, que l'histoire de
la liturgie chrétienne est une science et qu'ils n'ont pas plus le droit
-de la traiter par le mépris que celle des religions primitives. Ou bien
il leur faut renoncer à s'aventurer surce terrain, ou bien il leur faut
accepter, quoi qu'il en coûte, de s'initier aux disciplines qu'il
requiert.
L. B.
Saint GRÉGOIRE DE NYSSE La vie de Moïse. Traduction etintro-
:
duction du R. P. Jean Daniélou, S. J. Collection « Sources
Chrétiennes », i, auxÉditions du Cerf, Paris, 1943.
L'intérêt de cet ouvrage est très direct pour une spiritualité litur-
gique. Endépit de certaines subtilités artificielles que l'on trouvera
dans lé détail, il constitue un bon exemple de l'interprétation patris-
tique de l'Ancien Testament hors de laquelle l'emploi de celui-cidans
la liturgie demeurera toujours énigmatique. La clef d'un tel traité,
c'est l'idée que l'Ancien Testament est une pédagogie divine : Dieu a
introduitles hommes aux rapportsles plus spirituels avec lui en les
conduisant à travers une histoire temporelle, celle du peuple hébreu.
L'esclavage en Egypte, la délivrance miraculeuse de la Pâque, le pas-
sage de la Mer Rouge, la pérégrination au désert, tout ceci aboutissant
à la théophanie du Sinaï, — ces. expériences ont préparé lés âmes à
souffrir de l'esclavage du péché, à désirer la délivrance de la Croix,
l'initiation baptismale, puis à comprendre la nécessitéde purifications
successives qui amèneront peu à peu jusqu'à la rencontre divine (noter
l'idée, propre à saint Grégoire de Nysse, que la perfection est dans le
progrès incessant). Moïse devient ainsi le modèle du contemplatif
chrétien, au prix d'une transposition dont leprincipe est incontesta-
blement fondé en tradition, bien que les applications puissent en être
indéfiniment discutables.
Ajoutons à cela que la dernière partie du traité comporte uneabon-
dante exégèse de la liturgie du tabernacle, considérée comme une
reproduction « infiguris et in aenigmate » de la liturgie céleste. Ce
thème a une particulière importance, par suite de son succès dans la
mystique liturgique chrétienne (surtout byzantine), qui en a fait
l'application à nosliturgies.
La-traduction du P. Daniélou a le grand mérite d'être très lisible.
Ses notes dissiperont la plupart des obscurités; son introduction
ranime avec une belle ferveur la figure d'un des plus sympathiques

-
tous derniers temps. :
parmi les Pères, et des - plus mal compris des modernes jusqu'à ces
Un seul regret pourquoi le P. Daniélou a-t-il
• supprimé toute la portion du texte qui résume le récit de
?
l'Exode
Non seulement c'est faire trop confiance auxconnaissances bibliques
de nos contemporains, mais c'est introduire une brèche dans le prin-
cipe excellent de la collection : ne publier que des textes intégraux.
Mais ceci n'est qu):Une vétille. Cette traduction, ainsi présentée, mérite
de trouver denombreux lecteurs, pour lesquels elle sera souvent une
révélation. -

L. B.
-
Le lectionnaire de Luxeuil (Paris, ms. lat. 9427).Édition et étude
comparative. Contribution à l'histoire de la Vulgate et de la
liturgie en France au temps des Mérovingiens, par Dom Pierre
Salmon, Abbé de Saint-Jérôme. Un vol. in-8 de CXXIII-233 pp.
(Collectanea biblica latina, vol. VII), Rome, Abbaye Saint-
Jérôme; Cité du Vatican, Libreria Vaticana; Mâcon, Protat,
IgM, 200 fr.
La récente publication du Rme Père Dom Salmon marque une date
importante dans l'histoire des études liturgiques et elle constitue
en ce domaine l'un des événements les plus marquants de notre
siècle. Le titre et les sous-titres de ce volumineux ouvrage disent

:
assez la variété des problèmes qu'il aborde et l'intérêt qu'il présente
pour plusieurs sortes de médiévistes philosogues, paléographes, ha-
giographes, historiens, exégètes. Dans le texte critique établi avec soin,
et dans l'introduction copieuse qui le présente et le fait apprécier, les
érudits puiseront des réponses à de très anciennes questions et des
orientations qui leur permettront de poser des problèmes toujours
nouveaux. Le livre liturgique que Dom Salmon a publié et étudié
nous intéressera ici moins comme un document scientifique que
comme un monument de la culture chrétienne à l'une des époques
les plus troublées qu'ait connues l'Église des Gaules.
Ce manuscrit, « contenant les leçons scripturaires de la messe et de
quelques offices, au milieu desquelles est intercalé un tout petit nom-
»
bre de sermons et de passions de martyrs (p. LV), fut, dans sa plus
grande partie, écrit vers la fin du VIIe ou au début du VIIIe siècle à
l'abbaye colombanienne de Luxeuil et pour une église séculière, pro-
bablement celle de Langres; mais il porte des additions successives et
de différentes mains qui nous font assister à toute la vie d'un livre et
deviner, à travers lui, la vie de la liturgie du VIe au XIIIe siècle. Les

auteur unique :
formules que mettent sous nos yeux nos livres de prières et les lectu-
res qu'ils nous offrent n'ont pas été fixées une fois pour toutes par un
elles ont reçu, aux époques surtout et dans les
régions, comme c'est le cas ici, où toute centralisation faisait défaut
(p. LXXVII), des perfectionnements continus qui furent l'œuvre d'évê-
ques et de clercs anonymes, soucieux de répondre sans cesse aux
besoins des fidèles ou aux invitations des circonstances, tout en res-
tant fidèles au dépôt reçu des ancêtres; les additions marginales d'un
:
livre comme celui de Luxeuil nous font, pour ainsi dire, toucher du
doigt ce qu'est la tradition continuité et progrès 1. Le fonds de tex-
tes constitué au VIIIe siècle représente lui-même le résultat d'une éla-
:
boration qui, depuis le Ve siècle, se poursuivait au milieu de boule-
versements de toutes sortes aux troubles politiques occasionnés par
l'anarchie s'ajoutaient les invasions et les guerres; aux barbares venus
du Nord succédaient les Sarrasins qui, par les côtes de la Méditerranée,
faisaient des incursions en Gaule, prenant non seulement Narbonne
et Carcassonne qu'ils occupèrent pendant trente ans dans la première
moitié du VIIIe siècle, mais remontant jusqu'à Autun et jusqu'à
Langres.
Et pourtant, quel poème que cette liturgie dont vécurent des gens

I. Diverses influences étrangères s'exerçaient en chaque pays sur


l'évolution liturgique; mais chaque région ou chaque église, selon ses
préférences et à l'épreuve de l'expérience, adoptait ou rejetait les usa-
ges étrangers, voir par exemple p. LXXXVIII, n. 3 et 4.
si rudes à une époque si tourmentée! Pour eux, nous le sentons à de
nombreux indices, la vie chrétienne s'identifiait avec la vie liturgi-
que, la pratique religieuse faisait corps avec le culte. Être chrétien
consistait à revivre, tout au long de l'année liturgique, les grands
mystères du salut. D'où l'importance du cycle du temps. La propor-
:le
tion des textes est, à elle seule, révélatrice à cet égard
:
lectionnaire
de Luxeuil comporte 64 offices du temps pour 9 offices des saints et
16 offices du commun ou pour diverses circonstances

:
consécration
d'évêque, ordination de prêtres et de diacres, bénédictionde vierges,
départ et retour de voyage, bénédiction des fruits nouveaux car il
n'est pas jusqu'aux événements concrets, en apparence les plus terre
à terre, qui ne soient ainsi élevés à la,dignité de symboles des réalités
du salutet ne deviennent des occasions de grâce. Mais tout cela reste
encadrépar le développement du cycle à la fois historique et logique
à
qui conduit chaque année de l'automne l'été, de l'Avent à la Pen-
tecôte et à ses prolongements. Dès cette époque, la structure de l'an-
née liturgique était constituée, en Gaule comme ailleurs; elle était
celle que nous avons encore de nos jours :' elle a pu s'enrichir, voire
même s'encombrer, elle n'a pas changé; si cet ordre s'impose avec une
sorte de nécessité, c'est parce qu'il est celui selon lequel s'est déroulée
l'histoire du monde et celle de son. Sauveur; en même temps qu'il
serre de prèsles événements et les exemples dont vit l'Église, il s'ac-

'-,
corde parfaitement à la psychologie humaine. Le lectionnaire de
Luxeuil nous fait sentir une fois de plus combien serait étrangère à
la.tradition catholique une vie chrétienne monotone, une pratique
religieuse dont les dimanches se ressembleraient tous, dont chaque
saison ne serait pas teintée par un reflet toujours nouveau du mystère
du Christ.
De même qu'il- s'impose aux relations des fidèles avec Dieu, l'or-
dre du cycle liturgique est le cadre normal de l'instruction de ceux
qui se préparent à entrer dans l'Eglise. La liturgie que représente le
lectionnaire deLuxeuil reste en grande partie une liturgie catéchu-
ménale; toute la communauté y participe encore à l'initiation des
néophytes; l'application du mystère du Christ à de nouveaux chré-
tiens s'insère dans le culte public. D'où l'importance de la solennité
de_Pâques, d'autant plus grande que, dans les Gaules, on ne conférait
le baptême qu'à cette occasion, et non à la Pentecôte (p. XCVI) comme
dans l'église romaine. L'office divin n'a d'ailleurs pas seulement un
rôle catéchétique auprès des convertis récents, mais auprès de tous -
les fidèles. L'exercice du culte nous apparaît ici comme un moyen
d'apostolat; à cette évangélisation toujours nécessaire des chrétiens
pourvoient lectures et sermons. Dom Salmon complète lesdonnées
que fournit sur ce point le lectionnaire de Luxeuil par quelques élé-
ment empruntés à saint Césaire d'Arles 1. Aux yeux de ce dernier, les
parties de l'office qui sont consacrées à l'instruction du peuple impor-

:
I. Le chanoine G. Bardy a également rassemblé récemment des tex-

205-230.
tes de saint Césaire où apparaissent les mêmes préoccupations La
prédication de saint Césaire d'Arles, dans Revue d'histoire de l'Eglise
de France, XXIX (1943), pp.
:
tent autant et même plus que la prière proprement dite « Un point
:
qui lui tient fort à cœur est celui de l'assistance aux lectures et aux
homélies qui les suivent si celles-ci sont trop longues, on peut abré-
ger la psalmodie en compensation » (p. LXXXIII). Le souci de se mettre
:
et de rester à la portée du peuple inspire à l'évêque d'Arles d'autres
recommandations qui méritent d'être relevées « Si les fidèles sont
fatigués, ils peuvent s'asseoir pour écouter (lectures et homélies);
si elles doivent durer plus qu'il ne convient, on peut les interrompre
et reporter la suite au lendemain. » Un homme aussi austère et aussi
attaché à la tradition que l'était saint Césaire n'a donc pas craint de
faire preuve d'une charité aussi condescendante et aussi délicate afin
que la liturgie gardât son caractère populaire et exerçât son influence
sur les âmes 1.
Ce qu'on lisait ainsi tout au long de l'année liturgique et ce que
les sermons expliquaient, c'était presque uniquement la Bible. Les
vigiles comportaient généralement douze leçons, prises le plus sou-

:
vent dans l'Ancien Testament, et la messe trois leçons, admirable-
ment réparties selon cette gradation un passage de l'Ancien Testa-
ment, puis un extrait des épîtres des Apôtres, enfin un péricope évan-
gélique. Les lectures privées elles-mêmes se devaient adapter au choix
de la liturgie. « Quant à ceux qui, pour une raison valable, ne pou-
vaient venir à l'église, saint Césaire les invitait à faire chez eux les
:
mêmes lectures de la Sainte Écriture que celles qui se faisaient dans
l'assemblée liturgique cela suppose que l'usage des lectionnaires con-
forme à l'ordre établi pour chaque église avait déjà commencé à «e
répandre; saint Césaire, constatant même combien il était facile de
s'en procurer, en profite pour engager ses auditeurs à lire fréquem-
ment la Sainte Écriture, d'autant plus que personne parmi les fidèles
ne devait avoir à sa disposition de bibles entières, et que par ailleurs
il n'existait aucun livre de lectures chrétiennes, si l'on excepte quel-
ques passions de martyrs et quelques rares recueils des œuvres des
Pères des premiers siècles » (p. LXXXIII). On n'avait pas de bibles, et
cependant on ne lisait guère que l'Écriture Sainte. N'est-il pas remar-
quable qu'on ait adopté, même pour les lectures à domicile, le choix
de textes dont la liturgie donnait l'exemple et l'ordre dans lequel
elle les présentait, constituant ainsi une sorte « d'année biblique »
dont le cycle coïncidait avec le développement des mystères du salut?
Le manuscrit de Luxeuil nous montre que la liturgie, et elle seule,
assurait l'unité de toutes les manifestations de la culture chrétienne
et de la vie religieuse. '« Le lectionnaire n'était pas seulement un
livre strictement liturgique, dont l'usage était réservé à l'accomplis-
sement des rites sacrés, mais aussi un des premiers livres de lecture
et de prière religieuses à l'usage des chrétiens vivant dans le monde »

rude,
I. Le latin dans lequel est écrit le lectionnaire de Luxeuil estplupart
et l'orthographe, pour être « moins barbare que celle de la
des autres textes mérovingiens » (p. LII), n'en est pas moins celle de
l'époque; la grammaire est souvent incorrecte (nombreux exemples
pp. LIII-LV) : nouveaux indices d'une certaine adaptation entre ce
livre liturgique et le milieu dans lequel il fut composé.
-
(p. LXXXIII). Un seul livre suffisait donc à tous les exercices de la vie
spirituelle.
A cette école, on apprenait à voir le monde et à parler à- Dieu comme
le fait la liturgie. Pour caractériser cette psychologie chrétienne, un
seul mot se présente à l'esprit :, celui de poésie. L'homme formé par
la Bible et informé par la grâce des sacrements apprend à reconnaître
:
en tous les événements et en toutes les créatures une beauté cachée
que la liturgie lui révèle tout lui devient symbole de l'œuvre de Dieu
dans le monde. Il n'y a plus rien de profane, tout est assumé par
l'Église, et tout est transforméen moyen de s'unir à Dieu. La « messe
»
à l'occasion des fruits nouveaux rappelle, d'après Joël (n, 21-27) et là
première épître aux Corinthiens (IX, 7-15), la signification des prémi-
:
ces sous l'Ancienne Alliance; puis, d'une sublime envolée, elle élève
les regards jusqu'aux réalités les plus spirituelles l'évangile est un

;
centon composé de plusieurs passages de saint Matthieu (XII, 1-8) et
de saint Jean (IV, 35-38; VI, 48-52) il raconte d'abord l'incident pro-
voqué par le fait que les Apôtres, en traversant les champs, cueil-

qui lève à Celui même qui doit nourrir les hommes :


laient et froissaient des épis pour assouvir leur faim, et la réponse
du Christ, par une gradation exquise, porte Fesprit de la moisson
« C'est moi qui
suis le pain de vie, moi qui suis decendu du ciel. Si quelqu'un mange
de ce pain, il vivra dans l'éternité. »Quelle pédagogie! Comme l'É-
glise est proche des hommes rudes et simples auxquels elle veut faire
du bien ! Comme elle excelle à sanctifier les soucis que leur cause leur
subsistance matérielle et à leur enmontrer la valeur religieuse! De
mêmeque l'agriculture aboutit à l'Eucharistie, toute la culture chré-
tienne s'épanouit en liturgie.
Avec une souveraine munificence, l'Église puise dans les deux Tes-
taments des choses nouvellesetà anciennes, nova et vetera, et elle en
use avec la liberté qui convient l'Épouse. Mais comme elle sait don-
ner à ces « morceaux choisis H, par le seul fait qu'elle les rapproche
d'autres textes inattendus, ou lès applique à des circonstances con-
!
crètes, une valeur évocatrice qui est celle de la poésie Le « jour na-
tal » de l'église, c'est-à-dire l'anniversaire de sa dédicace, nous fait
penser au temple intérieur que chacun de nous doit devenir (pp. 207-
209). Aux fêtes des Vierges, les textes sont les mêmes qu'aux fêtes de
la Vierge Marie et nous rappellent que celle-ci est le modèle de la
virginité féconde. Pour l'ordination du diacre, de beaux passages
d'Ézéchiel (XLIV, 15-16), de la première épître à Timothée (III, 8-13) et
du c. Seigneur Jésus » dans l'Évangile selon saint Luc (ix, 57-62), élar-
gissent l'horizon de toute vocation apostolique jusqu'à être « l'an-
nonce du royaume de Dieu »; le prêtre, lui, est comme le père de
famille qui distribue chaque jour aux siens la mesure de froment
nécessaire; l'évêque est comme le bon pasteur dont Ézéchiel avaitparlé
:
paroisse il l'est :
(XXXIV, II-31), mais il l'est d'une autre façon que le prêtre dans
sa
parce qu'il est docteur la première « épître de saint
Pierre aux nations » (I, 3-20; v, 1-15) et un passage du Sermon sur la
-
montagne (Matth., v, 13-19) lui rappellent à cet égard ses devoirs, ses
responsabilités, et la récompense qui l'attend. La messe pour le départ
et celle du retour de voyage évoquent les déplacements du Christ et
des Apôtres: ceux-ci, par leur exemple et leur enseignement, nous
ont appris les lois de l'hospitalité et les obligations des voyageurs. Il
n'est pas jusqu'à l'art de quêter qui ne soit illustré ici par un curieux
choix de lectures : la messe pour faire rentrer les dîmes offre le texte
de Malachie (I, 8-11) qui se termine par la proclamation du sacrifice
universel, — et comment ne pas voir en cela une figure de l'Eucharis-
tie? Saint Paul aux Corinthiens (I,ix, 7-12) rappelle que les dîmes
qu'on verse au clergé lui permettent de se dépenser pour le salut des
âmes; et l'évangile nous rapporte l'histoire de la veuve qui n'a pu
mettre au tronc qu'une modeste obole, mais que le Seigneur a louée.
:
Ce qui importe dans le don, n'est-ce pas l'intention? L'obole des pe-
tites gens a une valeur religieuse l'aspect économique est mis à sa
vraie place dans l'échelle des valeurs. Il semble parfois que les textes
n'aient qu'un rapport lointain avec les circonstances auxquelles on les
applique. Mais le propre de la poésie est de faire naître ce rapport et
de le suggérer par des touches délicates.

Les religieux de Luxeuil, à la fin du VIIe siècle, copièrent pour une


église séculière le fameux lectionnaire que Mabillon découvrirait mille
ans plus tard. Ç'avait été un haut exemple de la contribution que les
moines peuvent apporter à la vie liturgique des fidèles. En nous don-
nant enfin, malgré la misère de notre temps, une édition savante
Rome n'ont pas servi seulement l'érudition :
de ce texte, Dom Salmon et les moines de l'abbaye Saint-Jérôme de
les promoteurs de la
pastorale liturgique doivent pouvoir profiter du travail des paléogra-
phes, et leur en savoir gré.
Dom JEAN LECLERCQ, O.S.B.

A. FLICHE, V. MARTIN : Histoire de l'Élise, tome IX : Du pre-


mier concile du Latran à l'avènement d'Innocent 111 (1123-
1198), par AUGUSTIN FLICHE, RAYMONDE FOREVILLE et JEAN
ROUSSET. Paris, i()44-

Ce volume grand in-8 de 204 pages porte un titre trompeur; il ne


présente que la première partie du tome IX, L'épilogue de la réforme
grégorienne(1123-1153), qui est l'œuvre exclusivement de M. A. Fli-
che. Cette belle étude mérite d'être signalée dans le bulletin biblio-
graphique de La Maison-Dieu pour l'attention qu'elle prête aux déci-
sions d'ordre liturgique et à l'histoire du culte et de l'art ecclésias-
tique.
Dans la législation conciliaire qui poursuivit, au début-du XIIe siè-
cle, le renouvellement de l'Église séculière dans l'esprit de la réforme
grégorienne, l'auteur prend soin de relever, en plus des condamna-
tions portées contre le nicolaïsme et la simonie, les mesures qui
visaient à bannir toute inconvenance dans la psalmodie (p. 137) ou qui
prescrivaient la gratuité des sacrements, doe sépultures et de plusieurs
fonctions épiscopales (p. 133). Un canon des conciles de Londres (1125)
et de Westminster (1138) reprenait l'interdiction, portée par Urbain II
à Plaisance (1er mars 1095), de toute redevance à l'occasion des baptê-
mes et des funérailles; ainsi les évêques du royaume anglo-normand
demeuraient fidèles à une intention de la réforme grégorienne que
rejoint aujourd'hui, de façon inattendue, par-dessus des siècles, le
vœu de maints apôtres (clercs ou laïcs) des milieux populaires.
Une dizaine de pages est consacrée à l'essor de la piété au XIIe siè-
cle (pp. 150-162) : l'auteur examine successivement les développements
du drame liturgique, les progrès de la dévotion à l'humanité du
1,
Christ la pratique de la pénitence, la crainte du démon, la piété
mariale, le culte des saints, les pèlerinages, l'évolution de la chevale-
rie et la vie morale des classes laborieuses. Ce tour d'horizon dans le
domaine de la vie religieuse proprement dite qu'il faut savoir gré à
M. Fliche d'avoir ménagé à ses lecteurs, est malheureusement trop
rapide; le compte rendu n'est pas assez riche de notations concrètes
et, qui pis est, se trouve déparé par des formules équivoques.
Si l'on peut parler d'une forme essentielle de la piété envers le
Christ, il ne convient pas de dire qu'au XIIe siècle elle n'est autre
que le culte de l'Eucharistie (p. 153). L'idée du sacrifice et du repas
sacrificiel de la famille chrétienne était déjà mise à l'arrière-plan dans
la conscience d'un grand nombre par la pensée de la consécration
qui devenait prépondérante. Les fidèles ne comprenaient plus la lan-
gue du prêtre, ne priaient et ne chantaient plus avec lui, ne faisaient
plus régulièrement l'offrande; la théorie symboliste de Bérenger de
Tours (t 1088) et les négations hérétiques (cf. saint Bernard, In Cant.,
sermo LXVI, 4; Hugues de Toul, ~ v. 1150, Ep. XV) imposaient à l'ef-
fort des théologiens soucieux de les réfuter la même orientation vers
la présence réelle. Celle-là se manifeste, notamment dans les milieux
cisterciens, en diverses formes de ces légendes ou récits de miracles
eucharistiques qui paraissaient au concile d'Arras de 1025 (P. L.,
:
CXLII, 1283 C) et à Guitmond d'Aversa (t 1095 environ) une confir-
mation de l'orthodoxie à certaines personnes, racontait-on, le pain
consacré avait donné des forces suffisantes pour se passer de toute
autre alimentation, les saintes espèces avaient été ici ou là épargnées
par l'incendie (comme, aux siècles précédents, les reliques ou les ima-
ges des saints), elles avaient mis en fuite le démon ou avaient été
transformées, momentanément ou d'une façon permanente, en sang
ou en chair, ou transfigurées au cours de la messe en un merveilleux
enfant (P. BROWE, Die Eucharistischen Wunder das Mittelalbers, Bres-
lau, 1939, pp. 51 s., 72, 88 et 116).

:
Avec le désir de voir qui, non sans résistances (Odon de Cluny
P. L., CXXXIII, 573 C-D; Guibert de Nogent
:
cf. St. BEISSEL, Die Vere-
hrung der Heiligen und ihrer Reliquien in Deutschland bis zum
Beginn des 18 Jahrhunderts, Fribourg, 1890, pp. 101 s., 124 s.),
provoquait l'ostension des reliques et la conservation, sur l'autel
ou in vase cristallino (P. L., CLXXXV, 1370), des espèces eucharis-
tiques miraculeusement transformées, cette préoccupation domi-
nante de la présence réelle contribuait à modifier d'une manière
sensible le cours de l'antique canon par l'élévation de l'hostie qui

-
Christ
:
I. Une malencontreuse distraction a fait écrire « à la personne du
» (p. 151), au lieu de : « à l'humanité du Christ ».
est attestée officiellement, pour la première fois, par les Statuts
synodaux d'Eudes de Sully, évêque de Paris (1196-1208) : c. 28, P. L.,
CCXII, 65 (cf. P. BROWE, Die Verehrung der Eucharistie im Mittel-
alter, Munich, 1933, pp. 26 s.; A.-L. MAYER, Die heilbringende Schau
in Sitte und Kult, dans Heilige Ueberlieferung (Festgabe Herwegen),
:
Munster, 1938, pp. 234-262), et généralement répandue au milieu du
XIIIe siècle. Elle constituait aussi tout un cérémonial cierges allumés,
lampe du Saint-Sacrement (attestée d'abord dans la Règle des Hospi-
taliers, 1155-1160. Cf. P. BROWE, Die Verehrung d'er Eucharistie, p. 3,
et L. GOUGAUD, De la veilleuse de certaines églises antérieure à la
lampe du Saint-Sacrement, dans Ephemerides Liturgicae, XLVI (1932),
pp. 435-438), et, à l'élévation, cierges allumés, tintement de cloches,
génuflexions du prêtre, salutations au Corps et au Sang de Jésus (Ave,
Salve)
La littérature, si abondante malgré les protestations de Florus
de Lyon, des Expositiones Missae inspirées d'Amalaire, n'étaient pas

:
à même, avec leur interprétation narrative et moralisante, de réta-
blir l'équilibre pour Bernold de Constance (t 1100) et Honorius
d'Autun (t vers 1152) entre autres, chaque cérémonie et presque cha-
que parole du prêtre représentaient un événement de la carrière ter-
restre du Sauveur ou offrait Une leçon de morale1.
Aussi bien, le chrétien du XIIe siècle pouvait être assidu à la messe;
sa piété, qui préparait celle de la fin du moyen âge, y avait déjà de tout
autres caractères que celle des fidèles de l'antiquité. Si un célébrant
soucieux de réprimer ses distractions à l'autel — comme, peu après la
mort de saint Bernard, saint Thomas Becket (1162-1170) — tenait sans
cesse en mains quelque ouvrage spirituel, de préférence le livret des
Prières de saint Anselme, pendant que sa chapelle exécutait les longues
pièces de chant, rien d'étonnant que les assistants aient dit des priè-
res qui étaient sans rapport ou en relation assez éloignée avec le sacri-
fice eucharistique. Des religieuses, comme sainte Elisabeth de Schônau
(t 1165) avaient, durant la messe, des visions et entendaient des paro-
les qui n'avaient rien à faire avec l'action sacrée, et qui les instrui-
saient sur toutes sortes de choses. A ce moment-là, les personnes
pieuses ont dû déjà, comme on le ferait fréquemment au XIII' siècle,
lire l'histoire de la Passion ou méditer sur les souffrances et la mort
du Christ. La révérence pour le saint sacrifice et pour le repas sacri-
ficiel de la communauté chrétienne se transforma peu à peu en une
dévotion plus individualiste et sentimentale à la personne du Christ.
Cette transposition d'accent, ce changement de perspective devait
avoir aussi des conséquences dans la conception de la communion, de
la fréquence autorisée et de la préparation à y apporter. D'autre part,
tandis que les progrès de l'élucidation doctrinale allaient provoquer
le rejet, par un grand nombre d'esprits, de la théorie amalarienne de
la consécration par contact (M. ANDRIEU, Immixtio et consecratio. La

exubérance d'une exégèse allégorique qui ne se soumettait


I. Cette
plus à des normes sûres et qui introduisait même, ici ou là, dans le
cours de l'action sacrée, des rites d'un symbolisme recherché ou tout
au moins superficiel, contribuait à son tour à voiler l'idée fondamen-
tale du mémorial sacramentel et du sacrifice communautaire.
- 0
consécration par contact dans les documents liturgiques du moyen
âge, Paris, 1924, pp. 46 s.), la communion sous les deux espèces était
remplacée peu à peu par la communion sous la seule espèce du pain,
sauf dans les ordres religieux qui la maintinrent plus longtemps.
Par suite de l'atténuation de l'idée sacrificielle, la communion
sacramentelle apparaissait principalement comme la visite de l'Hôte,
du Roi. Cet aspect n'avait pas été, il est vrai, ignoré de l'antiquité:
saint Ambroise l'avait relevé (In Ps. CXVIII, n° 48); mais, souligné par
Amalaire (P. L., CV, 1339 s.), il prit une importance toujours plus
grande, et à l'ancienne formule « recevoir le sacrifice non sanglant, le
corps et le sang du Christ », on se mit à substituer couramment celle-
ci : a recevoir le Christ ». La communion-visite risquait d'apparaître
comme une affaire privée de l'individu, et une récompense; elle deve-
nait un acte isolé, réclamant une préparation spéciale, et on allait
l'entourer de prières propres (cf. A. WILMART, Prières pour la com
mnnion, en deux psautiers du Mont-Cassin, dansEphemerides Lilur-
gicae, XLIII (1929), pp. 320-328). La distinction nette entre l'opus ope-
ralum et l'opus operans, mise en lumière dans l'école de Gilbert de
la Porée (f n54j, échappait encore à un grand nombre d'esprits jus-
quau début du XIIIe siècle, selon le témoignage du professeur pari-
sien Ëtienne Lang.ton, et « la plupart»n'hésitaient point à déclarer
la communion de désir aussi fructueuse que la communion sacra-
mentelle, en s'appuyant notamment sur cette parole de saint Augus-
tin : « Quid paras dentem et ventrem ? Crede et manducasti » (In
Jo., xxv, 12). La vue de l'hostie paraissait parfois équivaloir au via-
tique, quand on ne pouvait le recevoir, et même, en certains milieux
populaires qui n'allaient pas demeurer à l'abri de la superstition tout
en se couvrant indûment du patronage de saint Augustin, on lui
attribuait la vertu de la communion ou divers effets merveilleux qui
ne relevaient plus de l'ordre spirituel.
L'atténuation de l'aspect sacrificiel de l'eucharistie dans :a cons-
cience d'un grand nombre et la moins vive perception de la forme
liturgique de la messe ne suffisent pas, il est vrai, à expliquer la
rareté relative de la communion,au moyen âge. Le P. Browe a signalé
d'autres raisons qui, du reste, ne touchaient pas également les diffé-
rents milieux (Die haufige Korntnunion im Mittelalter, Munster, 1938,
pp. 133-i63) et qui n'eurent pas toutes le même poids au XIIe siècle
qu'au XIIIe ou au XIV. Il y en a d'ordre financier : l'oblation dont la
coutume faisait accompagner la communion et que parfois, malgré
les prescriptions conciliaires, le clergé n'hésitait pas à réclamer, pou-
vait paraître onéreuse à certains fidèles. Le clergé paroissial, à qui
était réservé habituellement l'administration des sacrements, n'était
:
pas toujours cupide; mais ces pasteurs étaient maintes fois en nombre
insuffisant quand saint Norbert vint à Anvers en 1124, il n'y avait,
dans cette grande ville populeuse, qu'un seul prêtre; encore était-il
concubinaire et beaucoup ne communiaient plus depuis des années.
Là même où ne jouait pas ce motif pastoral, la morale sexuelle du
moyen âgie, inspirée des lois de purification promulguées dansl'An-
cien Testament (cf. P. BROWE, Beitrâge zur Sexualethik des Mittel-
allers, Breslau, 1932), et parfois une conception légaliste des devoirs
de la vie profane élevaient pour beaucoup fréquemment une haie
autour de la communion eucharistique. Cette réserve était comman-
dée aussi par une conception sévère de la préparation et de l'action de
grâces (Abélard, par exemple, imposait aux moniales du Paraclet,
avant chaque communion, une confession, trois jours de jeûne et des
prières fréquentes) et par cette crainte de l'accoutumance qui avait
entraîné les prêtres, chez les Chartreux (au dire de Pierre de Blois
vers 1189-1198) et chez les chanoines réguliers établis à Bénévent par
Albert de Morra, le futur Grégoire VIII (1187), à ne célébrer que
rarement. Ce que dictaient les idées morales et ascétiques de ce temps
se trouvait favorisé par le développement de dévotions à la Croix (cf.
A. WILMART, Auteurs spirituels et textes dévots du moyen âge latin,
Paris, 1932, pp. 138-149), à la Passion du Christ (ibid., pp. 63 et 5o6)
et aux saintes reliques. La diffusion de ces pratiques n'exigeait pas les
efforts persévérants qu'aurait réclamés l'établissement de la commu-
nion fréquente.
Aussi bien celle-ci n'est-elle guère recommandée (Durand de Troarn,
t 1089 : P. L., CXLIX, 1399 B, et Pierre, abbé de Moutier-la-Celle, puis
de Saint-Remi de Reims, mort évêque de Chartres en 1183, sont des

:
cas exceptionnels) et, quand elle l'est, il n'est pas aisé de discerner
quel est le degré de fréquence autorisée ou conseillée par exemple,
dans la lettre de Grégoire VII à la comtesse Mathilde (p. 153, note 7) ou
dans un modèle de sermon du début du XIIe siècle ou de la fin du
XIe (Revue Bénédictine, XXII (1905), p. 52o)j Ce texte dit « souvent »;
mais c'est le terme employé plus tard par saint Bonaventure au sujet
de saint François d'Assise qui ne communiait qu'aux grandes fêtes1).
Sur les Cisterciens, voir BROWE, Die hausige Kommunion, pp. 74 s.
Quant à l'Imitation de Jésus-Christ, que M. Fliche s'est laissé entraî-
ner par Pourrat à citer ici mal à propos, elle manifestera encore la
crainte respectueuse du moyen âge (IV, 10, 5).
A la différence de l'antiquité chrétienne, le moyen âge, qui commu-
nie peu, recourut fréquemment au sacrement de pénitence (p. 154).
Le paragraphe d'une vingtaine de lignes que M. Fliche consacre à ce
vaste sujet a les allures d'un résumé abstrait et n'envisage point con-
crètement la variété des pratiques qui visaient à assurer le pardon des
péchés, soit mortels, soit véniels, et la remise de la peine (éternelle ou
temporelle) due en conséquence des fautes.
Le pardon des péchés seulement véniels n'était point sollicité, dans
l'antiquité, par un recours au pouvoir des clefs; on l'attendait de l'ac-
complissement d'œuvres de pénitence, du jeûne spécialement, mais
aussi de la distribution d'aumônes, de l'efficacité des prières- et parti-
culièrement du Pater, le « baptême quotidien ». Cependant l'aveu des
fautes, voire des tentations à un père spirituel était, depuis Cassien et
saint Benoît, vivement recommandé dans les milieux monastiques
d'Occident; dès les VIIe et VIIIe siècles, il se calqua sur la confession
privée des péchés graves dont la pratique, déjà attestée au Ve siècle,
tendait à se répandre et fut accompagné de l'absolution sacramentellé.
A partir du XIe siècle, les membres de certaines communautés bénédic-
tines recouraient régulièrement chaque semaine à ce remède spirituel.
Le XIIe siècle vit, parmi les religieux, la lente diffusion de cet usage qui
devait, par la suite, être prescrit chez les cisterciens (1232 et 1339), les
bénédictins (1886) et les chanoines réguliers de Saint-Augustin et qui,
ici ou là, était adopté également par des laïcs; des personnes pieuses se
confessaient même chaque jour, comme la mère de Guibert de Nogent
(t 1124). Si la communion était rare, la confession tendait à devenir
le grand moyen de perfection.
En même temps que se propageait la confession de dévotion, l'o-
bligation de confesser tous les péchés mortels, affirmée de divers
côtés dès le VIIe siècle, était de plus en plus admise couramment.
La distinction entre les péchés graves et légers s'était précisée; de
plus, la valeur purificatrice de la communion eucharistique, qui
avait paru à certains théologiens (et peut-être encore à Grégoire
de Bergame, + 1146, et à Rolànd Bandinelli, le futur pape Alexan-
dre III, 1159-1181) suffire à libérer les pécheurs même de leurs
fautes mortelles, se trouvait réduite à de plus justes proportions par
la considération, alors accentuée, des exigences de la préparation spi-
rituelle à apporter à cet auguste sacrement. En même temps, la con-
fession, qui était regardée de plus en plus comme une pénitence et
un signe de contrition, avait pris plus d'importance dans le processus
pénitentiel. Le peuple était donc engagé par les évêques (Otto de
Bamberg, + 1189, concile national hongrois de 1114) à recourir à la
confession sacramentelle avant la communion pascale, ordinairement
:
avant le carême, et même avant les communions obligatoires des deux

même démarche :
autres grandes fêtes de l'année Noël et Pentecôte, voire plus fréquem-
ment. D'autres circonstances invitaient aussi les fidèles à faire la
le mariage (et pour les femmes l'enfantement), les
pèlerinages et, dès le XIIe siècle qui en vits'accroître le nombre, puis
s'ébaucher la doctrine, les indulgences.
Des aumônes étaient habituellement offertes aux confesseurs, sur-
tout pour l'échange de pénitences plus légères, et parfois des prêtres
les exigeaient, malgré les protestations des conciles (Westminster 1138,
Latran 1170) qui prescrivaient de confesser les pauvres, de ne pas faire
dépendre l'absolution de la richesse ou de la générosité du pénitent, de
ne pas demander des arrhes, de ne pas imposer pour pénitence l'obli-
gation de donner de l'argent pour la célébration de messes votives «pro
peccatis ». En même temps que l'intrusion de l'argent, l'obligation de
ne faireiles confessions imposées que dans l'église paroissiale dont le droit
exclusif a été ordinairement maintenu par les papes du XIIe siècle,
pouvait causer une certaine gêne à maints fidèles. Au surplus, les curés
étaient peu aidés, et parfois négligents dans la tâche de confesseur qui
réclamait plus de temps qu'aujourd'hui. Enfin, le grand nombre de
péchés réservés, en ce temps-là, à l'évêque obligeait pas mal de péni-
tents à se rendre à la ville épiscopale auprès du pénitencier. Ces con-
ditions onéreuses ne facilitaient point la fréquence de la confession,
et, à la fin du XIIe siècle, Alain de Lille se plaignait que les fidèles et
les clercs se confessaient à peine une fois l'an.
Cependant le devoir, pour le confesseur, de protéger de toute indis-
crétion l'aveu sacramentel, déjà affirmé par un concile provincial de
Carthage (419) et par saint Léon le Grand (459), était de plus en plus
mis en lumière depuis le IXe siècle, c'est-à-dire depuis que la confes-
sion de tous les péchés mortels avait été communément proclamée
t
obligatoire. Les écrivains, comme Lanfranc de Cantorbéry, 1089, les
statuts synodaux (tels ceux d'Eudes de Paris, t 1208) et les conciles
(Rouen 1074, Antivari en Dalmatie 1199) y faisaient une allusion de
plus en plus nette et pressante, en attendant la solennelle sanction du
:
quatrième concile du Latran (1215). Il est vrai, le principe de cette
obligation n'était pas toujours rigoureusement appliqué il arrivait
parfois, au XIIe et jusqu'au XVIe siècle, qu'pn n'étendît point la loi
du secret sacramentel à tout ce qui avait été dit en confession, ou
qu'on la déclarât caduque, dès qu'elle entrait en conflit avec le bien
de l'État ou de l'Église, ou avec le souci de prévenir le sacrilège et
d'assurer la licéité dans la réception de la communion pascale, du
mariage ou des saints ordres, ou avec l'intention d'obtenir l'absolu-
tion des péchés réservés ou de solliciter un conseil..
Deux autres pratiques pénitentielles, qui ne se rattachaient plus au
pouvoir des clés, furent aussi passablement courantes au XIIe siècle
la confession aux diacres et aux laïcs. La charge confiée par saint
:
Cyprien aux diacres de recevoir à défaut de prêtre l'exomologèse des
lapsi à l'article de la mort avait été\ légitimée depuis quelques siècles
par certains théologiens; et maintes fois, encore à l'époque de saint
Bernard, des évêques (tel Étienne d'Autun, + 1136) continuèrent d'ac-
corder aux diacres l'autorisation de remplacer les prêtres, en cas de
besoin pressant, dans le ministère de la confession (cf. LAultAIN, De
l'intervention des laïques, des diacres et des abbesses dans l'adminis-
tration de la pénitence, Paris, 1896; E. VACANDARD, Revue du Clergé
français, XLIV (1905), pp. 342-344). Quant à la coutume, qui s'intro-
duisit dès le commencement du XIe siècle, de confesser même les péchés
graves à un laïc en cas de nécessité et en l'absence d'un prêtre, elle ne
se rattache point à la délégation épiscopale accordée aux diacres, et elle
demeure distincte soit de la coulpe monastique, soit de l'usage de
communiquer toute sa conduite intérieure et extérieure à un père
spirituel (ou à une abbesse). Recommandée vers io5o par le traité De
vera et falsa poenitentia qui se couvrait abusivement de l'éminente
autorité de saint Augustin (P. L., XL, 1122) et par l'interprétation de
certains textes scripturaires (Prov., XXVIII, 13; Jac., v, 16), elle s'enra-
cina dans les mœurs du peuple au XIIe et au XIIIe siècle, comme l'at-
testent les chansons de geste, car, par suite de l'adoucissement des
œuvres satisfactoires, la confession, qui était regardée elle-même de
plus en plus comme une pénitence et comme un signe de contrition,
avait pris plus d'importance Lans le processus pénitentiel. Toutefois
l'efficacité reconnue à cet aveu n'était point rattachée directement au
pouvoir des clés, mais à la sainteté éventuelle et aux prières du laïc,
surtout à la vertu de l'humiliation qu'il comportait et au désir du
prêtre qu'il manifestait. Cette pratique était déclarée non seulement
licite, mais encore obligatoire par les théologiens, même par ceux
qui, ne réduisant pas l'absolution sacerdotale à une simple constatation
de pardon (saint Anselme, t 1109), attribuaient au pouvoir des clés la
rémission de la peine éternelle (Hugues de Saint-Victor) ou de la peine
temporelle (Pierre Lombard). Sur ce sujet, voir notamment A. TE-
TAERT, La confession aux latques dans l'Église latine depuis le Ville siè-
cle jusqu'au XIVe siècle, Bruges-Paris, 1926.
Le développement de la piété mariale (p. 156) est un trait notable de
ce XIIe siècle qui se caractérise, dans la littérature (cf. J. VAN Ginneken,.
S. J., De Geschiedeqis derMiddel-Nederlansche letterkunde in het licht
der ethnologische literatuur-wetenschap, Nimègue, 1928, p. 28 s.), par
la renaissance de la culture matriarcale néolithique de l'Europe préhis-
torique. Après Finke (Die Frau im Mittelaltier, 1913, p. 112 s.), Mgr B-
Bartmann a relevé des analogies entre diverses expressions de la dévo-
alors manifestée à la reine ou, dans les seigneuries, à la princesse :
tion mariale de ce temps et celles de la considération croissante qui est

reine est couronnée aussi bien que le roi; si celui-ci est pater patriaer
1111

celle-là est mater regnorum, elle est le bras droit de son époux, distri-
buant des fonctions au nom du roi, obtenant la grâce de gens condam-
nés ou poursuivis par la justice (Maria im Anjang der Scholastik, dans-
Theologie und Glaube, 5 (1913), p. 706). Pas plus que le mouvement
des croisades qui entraînait des groupes importants vers la Terre
Sainte, ces transformations ne suffisent point à expliquer l'épanouis-
sement de la dévotion mariale du XIIe siècle; mais elles n'ont pas été
sans influencer le vocabulaire mariologique ou inspirer certaines
démonstrations de la piété manifestée alors pour la Mère du Christ.
Le développement du culte rendu alors à Marie aurait pu être ici
(p. 156) illustré par la diffusion de la fête de la Conception de
Notre-Dame que l'Angleterre avait célébrée, au XIe siècle, dès avant
la conquête normande et que Lanfranc avait supprimée (cf. Wil-
mart, Auteurs dévots, pp.46 s., 202; Noyon, dans Bulletin de Lit-
térature ecclésiastique, 1911, 1914, 1914-1916 et 1920).Si le culte cles
saints jouissait de la naïve confiance des foules (p. 157), il était atta-
qué par les hérétiques (cf. p' L., CLXXXIII, iog5 B : irrident nos..-
quod sanctorum suffragia postulamus). Surtout dans la prière privée-
l
qui disposait d'un nombre croissant de recueils, saint Jean 'Bvangé-
liste était uni à la Vierge Marie (cf. Wilmarw, op. cit., pp. 497 s., etc.;
G. SCHREIBER, Die Pràmonstrâtenser und der Kult des heiligen Johan-
nes Evangelist. Quellgrunde mittelalterlicher Mystik, dans Zejtschrift,:
filr katholische Theologie, LXV (1941), pp. 1-31), ainsi que sainte Anne
dont la fête liturgique était célébrée à Worcester et à Apt (WILMART,
:
op. cit., p. 46). Enfin le culte des reliques prenait plus de place dans
la piété on désirait les voir et on mettait les châsses bien en vue
Il. BRAUN, Das christliche Altar in seiner geschichtlichen Entwick-
lung, t. II, Munich, 1924, pp. 554 s.).
Je ne m'arrêterai point aux pages (162-175) qui évoquent, avec l'é-
panouissement de l'architecture romane et la formation de l'art
gothique, la résurrection de la statuaire et l'essor de l'orfèvrerie. Sou-
vent inspirée par la Psychomachie de Prudence et marquée par l'in-
fluence monastique, l'iconographie romane a reçu de la miniature
carolingienne des thèmes hellénistiques; mais, par divers traits réa-
listes ou pathétiques, par l'ordonnance de plusieurs compositions
(comme le Baptême du Christ sur les fonts baptismaux de René de
Huy, à Saint-Barthélemy dEtLiége, 1107-1118), elle manifeste la péné-
tration en Occident de l'iconographie cappadocienne. Ce fait impor-
tant que n'a point souligné M. Fliche a été mis en lumière par le
B. P. G. de Jerphanion, en particulier dans l'étude du cycle de Sant"
Anlo in Formis (La voix des monuments, I, Paris-Bruxelles, 1980,
quer l'iconographie du XIIe et du XIII" siècle. ,
pp. 260-280); quiconque l'oublierait ne pourrait pleinement sExpli-
J'ai loué ailleurs (Bévue du moyen âge latin, 1 (1945), pp. ao4-
208) ce volume qui charme par la limpidité de l'exposé comme
par sa science ample et précise. Les seules pages que j'avais à recen-
ser ici sont — à l'exception de celles qui traitent de l'art et de la
réforme ecclésiastique — moins parfaites que n'importe lesquelle du
reste de l'ouvrage. Il faut néanmoins remercier l'auteur de n'avoir
pas consenti à exclure entièrement de ses recherches ce-domaine de
la vie religieuse proprement dite qui relève — non ultimo gradu —
- de l'histoire de l'Eglise, "Souhaitons que des travailleurs portent leurs
investigations dans ce champ trop négligé,
H. CmRAT.

P. MARIE-ANSELME DIMIER : Clartê, Paix et Joie. Les beaux noms


des monastères de Gîteaux en France (« La Clarté-Dieu », XY).
Éditions du Cerf.
J'ai édité depuis cinq ans bien des livres. M'est-il permis dedire
: ?
qu'aucun d'edk ne me tient plus à cœur que celui-là Le sujet, en
apparence, n'intéresse que les êrudits une. étude d'onomastique
qu'on pourrait croire assez ingrate. En réalité, c'est bien cela, mais,
4 cette occasion, c'est tout autre chose. C'est un traité de spiritualité
cistercienne à partir dès noms des anciens monastères de liteaux. Le
P. Dimier fait justice, une bonne fois, de la réputation sombre que les
textes fameux du Génip- du Christianisme ont fait chez nom aux
Trappes. Frère, il faut mourir! Chateaubriand, en la matière, est-il le
seul responsable, et l'abbé de Lestrange n'a-t-il- pas contribué à assom-
brir le génie du saint de la Claire-Vallée? Quoiqu'il en soit de ce point
d'histoire, nous saluons avec joie l'apparition de ce petit livre. il est
inconcevable que saint Bernard ne soit pas l'objet d'un cultaenthou-
siaste en France, et je pense que le P. Doncoeur achèverait heureuse-
ment sa trilogie"- si, après nous avoir « rendu » sainte Idunne et
saint Louis, il nous rendait saint Bernard. Nous sommes plusieurs à
aimer d'amour Cîteaux, et c'est une grande joie que lee Ordres
« blancs », celui de saint Bernard et telui de saint Dominique, soient
actuellement en France unis par des liens d'une charité non feinte.
Le génie de Cîteaux est un génie français, et On ne peut concevoir la
restauration de la vie chrétienne dans notre pays sans que la part la
plus large y soit faite à un Ordre dont l'histoire se mêle intimement
à celui de la France.
De jeunes hommes, en grand nombre, aspirent à la vie claustrale.
La génération quimonte est une génération monastique. (Le mona-
chisme bénédictin, en Angleterre, connaît depuis laguerre un essor
!
magnifique.) Comme nous voudrions que. l'Ordre de Cîteaux, en
France, retrouve sa splendeur Des catholiques français se trouveront-
ils un jour pour s'apercevoir qu'undessus grands sanctuaires ma-
riaux du monde n'existe plus, et que les moines blancs, à Caux,
prient dans un église misérable ? Eux qu'on sollicite pour tant d'oeu-
vres maricles, voudront-ils se souvenir de saint Bernard, de ses fils et
de son lieu?
,
Clarté, paix et joie, aidera à ce renouveau. Il y a eu des moines
autrefois pour donner à leurs monastères les noms bénis et si doux
de L'Abondance-Dieu, de Beaulieu, de Beauvoir, de Bonnef-ontaine, de
Bonrepos, de Clairefontaine, de La Cour-Dieu, de La Colombe, de La
Joie, du Lys, du Miroir, du Port-de-Gloire, du Port-Royal, du Récon-
fort, du Reposoir, du Ris-d'Agnea.u, du Sauvoir, de La Val-Sainte et de
J'au-la-DOl].ce.., Plus cher que tous, celui de La Clarté-Dieu, qui sym-
bolise toute la mystique latente de' cette litanie admirable', celui d'un
christianisme pacifique, triomphal etbienheureux. La vie monastique

visage de ces hommes célestes et de leurs lieux mystiques :


est dans l'Eglise legrand sacramental de la vie des élus. Un rayon de
la lumière de la vision béatifique éclaire déjà, comme une aurore, le
« Ut clari-
tatis tuae super nos splendor effulgeat, et lux tuae lucis corda eorum
confirmet. » 0 vision rassurante et bénie de la clarté de Dieu sur
nous!
PIE DUPLOYÉ.

D. TARDI : La sainte Messe. Paris, Spes (Coll. « Prends et lis»),


1945, 32 pp.
On ne saurait trop souhaiter la multiplication de bonnes brochures
sur la messe. Les fidèles qui, sans préparation, abordent des livres,
même excellents, comme ceux de P. Parsch, Mgr Chevrot, Croegaert,
risquentd'être submergés par la multiplicité des détails, s'ils n'ont
pas, au préalable, une vue d'ensemble sur les grandes lignes, litur-
giques et théologiques, du sacrifice.
:
La brochure de M. Tardi est claire, bien pédagogique et de bonne
doctrine. En voici les grandes divisions I. L'idée de sacrifice dans la
sainte messe [théologie]. — II. Les différentes parties de la sainte
messe [liturgie]. — III. La valeur spirituelle de la sainte messe. —
IV. L'assistance à la sainte messe.
Souhaitons qu'une prochaine réédition permette à l'auteur d'effacer
quelques taches comme cette affirmation (p. 19) : « L'église est faite
pour l'autel, l'autelpour le tabernacle, le tabernacle pour le ciboire,
le ciboire pour le Christ. » Ou encore ; « Le manipule (est un) rappel
des liens qui ont chargé Notre-Seigneur durant sa Passion. » Enfin,
dans l'énumération des couleurs liturgiques (p. ao), c'est une curieuse
idée de commencer par le noir pour finir par le blanc !
Chanoine A. MULLER
Vitte, 1945, 32 pp.
: Notes sur le sacrifice de la Messe. Lyon,

Le titre et la présentation de cette brochure sont trop modestes, car


le contenu en est de valeur. Il est vrai que l'auteur n'a pas voulu don-
ner une théorie complète de la messe. Il se borne à mettre en relief,
«
mais avec beaucoup de précision et de justesse, trois caractères qui
ont paru essentiels dans la sainte messe » : l'idée communauMire.
l'idée hiérarchique, l'idée de mystère. Ce sont en effet trois caractères
J
essentiels et trop méconnus. Qui les aura compris sera tout prêt à
discerner la convergence des rites divers dont l'étude détaillée risque
0
souvent de disperser l'esprit. Ces quelques pages constituent donc une
introduction précieuse à l'étude de la messe.

Abbé GOENS : Mon petit Catéchisme de la Messe en trois cents


questions et réponses. Paris, Lethielleux, 1944, 32 pp.
Cet exposé, morcelé en 3oo questions, mêle dans un désordre invrai-
semblable les rubriques les plus secondaires et les idées doctrinales
:
les plus centrales. L'exposé de celles-ci est d'ailleurs bien hasardeux.
Par exemple
14. Pourquoi fallait-il aussi que ce soit un homme ? (Réponse :)
Parce quie seul un homme peut agir au nom de tous les hommes. [Un
Homme-Dieu, chef de l'humanité, oui. Un homme ordinaire, non.]
15. Quelles sont les trois parties principales d'un sacrifice ? (Réy*
ponse :) On offrait la victime à Dieu. On lui enlevait la) vie [ce n'était
pas nécessaire, et l'offrande suivait souvent l'immolation, ou plutôt
coïncidait avec elle]. On elll mangeait pour bien montrer qu'elle était
sacrifiée à notre place. [Et la communion ?]
?
16. Ces trois parties se retrouvent-elles dans le sacrifire de la Croix
(Réponse :) Oui, Jésus s'est offert à Dieu défi son entrée dans le monde
[ce n'est donc pas à la Croix]. Il s'est laissé crucifier. Il a donné son
corps à manger [à la Cène, qui a précédé la Croix.], etc., etc.
De tels à-peu-près sont spécialement regrettables dans un caté-
chisme par questions et par réponses, c'est-à-dire qui se présente
.comme un enseignement lapidaire et définitif. Des comparaisons qui,
d
au cours 'un ibre exposé, peuvent être utiles pour faire saisir aux
enfants certaines abstractions, deviennent parfaitement comiques et
profondément erronées quand elles s'expriment sur le mode catégo-
rique
5. A
:
?
qui ressemble le premier homme après son péché (C'est la
seule question sur le péché originel. Réponse :) A un papa qui revient
d'une fête, en auto, avec sa famille et qui les (?) envoie tous, dans un
précipice, parce qu'il a trop bu.
30. L'A. explique que « tous les chrétiens sont un peu prêtres »,
parce qu' « ils font tous partie du Corps mystique de Jésus ».
31. « formé par tous ceux qui ont en eux la même vie que Jésus,
reçue au baptême ».
32. Comment s'appelle cette vie surnaturelle
est en nous comme l'électricité du bon Dieu.
? — C'est la grâce qui

Il vaut peut-être mieux laisser les fidèles dans l'ignorance que leur
Jivrer un enseignement aussi malhabile.

La liturgie au clan. La Messe. Les prières quotidiennes (Coll. « A


la Trace de Dieu »). Lyon, Éd. Scouts de France, 1944, 48 pp.
Bonne brochure de formation pratique, contenant d'excellents prin-
cipes sur la tenue, la propreté (si rare, en effet!), la préparation des
cérémonies. Regrettons cependant deux erreurs ; il n'est pas vrai que
l'emploi des canons d'autel soit facultatif. Celui du milieu est obliga-
toire.
Mais surtout (p. 17) il est faux que l'autel puisseêtre-de.pierre ou
de bois. Il doit être toujours de pierre. On entendbien que l'autel
apparent puisse être de bois. Mais l'autel véritable (ou, comme on -
dit couramment, à tort, la « pierre d'autel ») ne peut être que de
pierre. Petraautem eratChristus. Et l'autel, c'est le Christ. C'est
pourquoi il ne faut pas dire non plus que « l'autel est essentiellement
une table ».On peut le dire pour éviter les constructions, gradins,
tabernacles démesurés ou inutiles, qui lui eiilèvent l'aspect d'une
table, Il est vrai aussi que le sacrifice de la jnessé s'achève en repas
et que l'autelest une table. Mais, « essentiellement », la messe bst un
sacrifice, et donc, « essentiellement », l'autel est. un autel, symboli-
sant le Christ. Tandis qu'une table est un.meuible utilitaire qui ne
symbolise rien-du tout. De telles précisions de langage ont leur valeur
-théologique et aussi pédagogique.

Saint Bernabd : La Dédicace des Églises. Sermons. Les Ed. de


l'Abeille (Coll. « L'Eau Vive »), Lyon, 1943, 73 pp.
Les moines de Tamié nous donnent, dans une traduction élégante
et rigoureuse, les six sermons prononcés par saint Bernard pour la
Dédicace. L'amateur de beaux textes spirituels retrouvera ici toute
l'onction pénétrante du Doctor mellifluus. Mais le liturgiste est un
peu déçu. Non seulement saint Bernard ne tait que de rapides allu-
sions aux rites'de la Dédicace qu'il suppose déjà connus, mais, sur-
tout, sa méthode d'interprétation de ces rites est purement spirituelle,
passant, sans intermédiaire, du temple matériel au temple spirituel-
des âmes, et en particulier des âmes de moines. Ce passage résume
bien sa manière :-« En réalité, si cette maison est sainte, c'est à cause
de vos corps; vos corps à cause de vos âmes, vos âmes à cause de l'Es-
prit qui les habite » (p4 44). -
i
Mgr CHEVROT :
-le silence.
Dans Vingt-quatre sermons prêchés en
l'église Saint-Français-Xavier. Paris, Bloud et Gay, 1945,
288 pp., 60 fr.

!
1
Des sermons prononcés par M81 Chevrot à Saint-François-Xavierpen-
£
dant l'occupation On s'attend à lire des exhortationsd circonstance,
pleines de sous-entendus à la fois subtils et courageux, capables de
relever l'énergie de ceux quinouaient-et d'encourager à la résistance !
Tel est bien le cas, en effet. Il est évident que les sermons sur « les
»
Antéchrists et sur « l'espritdesérvitude » doivent aux circonstances
dans lesquelles ils ont été prononcés des résonances très spéciales.
Mais s'il n'y avait que cela, ce recueil ne mériterait qu'un succès de
curiosité; il ne vaudrait que comme un document intéressant surune
douloureuse époque, heureusement révolue. Il devrait donc se démo-
der très vite. En outre, il apparaîtrait davantage comme un acte civique
que comme un enseignement proprement chrétien. Or on n'a jamais,
9
en lisant ces pages, l'impression à la fois excitante et décevante que
nous donnent parfois tels sermons dont le prétexte religieux ne sert
qu'à l'agitation politique. Au contraire, ils demeurent comme un
enseignement authentiquement et premièrement chrétien; soucieux
des conjonctures temporelles, mais, comme l'étaient les épîtres d'un
saint Paul ou l'Apocalypse d'un saint Jean, pour en tirer des leçons
durables et profondément spirituelles. D'où vient cette alliance d'un
?
frémissement si humain avec une telle sérénité catholique Sans doute
du talent de l'auteur, mais d'abord, croyons-nous, de ce que sa pré-
dication est vraiment « pastorale et liturgique ». Et il nous semble
qu'il y a là d'importants leçons pour un renouveau de notre prédica-
tion qui oscille si souvent entre un souci de l'actualité qui la rend
superficielle et vide, et un souci de la doctrine qui la rend abstraite
et inassimilable.
La prédication de Mgr Chevrot est liturgique parce qu'elle s'inspire
du mystère de chaque fête, en l'actualisant, mais sans le rétrécir. Elle
est biblique, parce qu'elle est nourrie de l'criture, traduite souvent
avec un rare bonheur d'expression, qui la rend vivante et proche de
nous. Elleest pastorale enfin, parce qu'elle est nourrissante pour la
piété, simple et affectueuse : c'est vraiment ici le père qui parle à sa

:
famille paroissiale dont il partage toutes les peines et toutes les joies.
Un tel volume est-à lire par tous par les fidèles à qui il apprendra à
vivre leur christianisme avec simplicité et profondeur, par les prêtres
à qui il apprendra à parler d'homme à hommes, ou plutôt de prêtre à
chrétiens. Ces sermons ne sont pas dans la tradition éloquente et
abstraite des Bourdaloue et des Bossuet, mais la tradition des Pères et
de l'Evangile. Nous ne pouvons leur donner de plus bel éloge.

R. P. ANDRÉ Roy, de la Compagnie de Marie :


Le livre des Psau-
mes, traduction rythmée. Paris, Beauchesne,1941, 344 pp.
Nous ne cesserons, dans cette revue, de répéter que la compréhen-
sion et l'amour des psaumes sont à la base de toute renaissance litur-
gique vraiment profonde. C'est pourquoi nous tenons à signaler ici,
avec les éloges qu'elle mérite, la traduction du R. P. André Roy, bien
qu'elle ait paru depuis quelque temps déjà. Le défaut des traductions
habituelles des Psaumes est qu'elles enlèvent à ces poèmes toute réso-
nance, tout éclat poétique. Ce sont des traductions en prose, sans
charme, sans Iythme, qui facilitent l'intelligence des cantiques sacrés,
qui permettent de les méditer, mais ne peuvent se prêter à la récita-
tion, surtout à la récitation chorale. vpoétique.
La traduction du P. Roy est rythmée, Elle n'est pas « en
vers ». Elle évite donc les chevilles, les amplifications appelées par la
rime. Elle reste simple et rigoureuse. Elle s'appuie sur le texte hébreu
et ainsi elle a toujours un sens. Mais le traducteur n'a pas commis
l'erreur de garder des hébraïsmes par trop exotiques tels que Iahueh
ou le sehéol, Les Psaumes, quand nous les chantons ou les récitons
dans une assemblée de prière, ne sont plus des chanta hébraïques,
mais des chants catholiques. Cette traduction est facile à dire parce
qu'elle élide les e muets et unit les diphtongues comme dans le lan-
,i
gage parlé. Son rythme, d'autre part, n'a rien d'un mécanisme fasti-
dieux. Mais il sera plus simple de donner un exemple, emprunté au
Psaume m :

:
Sans crainte je me couche, en ses bras je m'endors,
je m'éveille au matin car il est mon soutien.
Je ne crains rien devant ces milliers d'adversaires
Qui de tous les côtés sà dressent contre moi.
#
Levez-vous, Seigneur,
sauvez-moi, mon Dieu! *
Frappez au visage
ceux qui me poursuivent,
et brisez les dents
de mes ennemis.
*
Le salut est en vous, Seigneur.
Puisse votre main bénissante
se reposer sur votre peuple!
(La syllabe du troisième vers, imprimée en caractères gras, indique
que l'accent rythmique se pose là, et non pas à la césure classique.)
Nous croyons que cette traduction,des Psaumes pourra rendre de
grands services pour les assemblées de prière qui veulent puiser dans
le trésor des prières de l'Église.
A.-M. R.

A.-M. ROGUET, 0. P. Théâtre avec les anges. Éditions Robert


:
Laffont, Marseille, ig43.
On n'a guère remarqué ce livre du P. Roguet, au moment de sa
parution. J'en sais peu qui soient plus attachants. Le théologien
trouvera une vraie joie à la lecture de l'avant-propos, consacré à la
place que tiennent les anges dans la création; le chrétien y recevra
peut-être la révélation de la réalité de ce monde angélique. Nous
vivons peu avec les anges. Les chrétiens d'aujourd'hui les ignorent. Ils
ont une difficulté certaine à croire aux anges mauvais, et, chose para-
doxale, ils semblent croire moins encore aux bons anges. Sans doute
continue-t-on à enseigner aux enfants qu'ils ont un ange gardien,
mais qui donc se préoccupe de leur donner la révélation de ce monde
invisible, plus vaste, plus réel, plus dense que le nôtre, sur leqfuel
?
Newman attachait longuement son regard Qui donc se préoccupe de
faire vivre nos chrétiens dans cette immensité et cette éternité (rela-
tive) où sont plongés les anges ? Les fresques de Fra Angelico à San
Marco nous donnent à penser qu'il y (tut un temps où les contempla.
tifs vivant &vee les anga, l'iconographie byzantine, la statuaire mé-
diévale (Fange de Reims et tant d'autres), que le peuple aimait autre-
fois à vénérer les anges sous des traits visibles. Aujourd'hui, tout cela
est en voie de disparition. De récentes discussions sur la pastorale du
baptême nous ont ouvert là-dessus des horizons proprements effarants.
Les formules de l'exorcisme seraient, paraît-il, inassirriilables à une
mentalité moderne (sic). Nous pensons que l'opposition rencontrée
,
par l'affirmation du rôle du démon à propos du baptême vient en par-
tie de ce qu'on n'envisage souvent les relations du baptisé qu'avec les
mauvais anges. N'y aurait-il pas avantage à replacer cela dans tout
l'ensemble des relations du baptisé avec les anges, bons et mauvais,
et surtout avec les bons, membres comme nous de la cité de Dieu?
Un livre comme celui du P. Roguet peut aider puissamment, avec
les ressources qui lui sont propres, à faire cette réhabilitation. Le Père
avait jadis consacré à Green Postures une introduction attachante, et
je ne crois pas trahir son dessein en disant que ce que Verts Pdturages
avait fait jadis pour le cinéma, le Théâtre avec les anges l'a tenté pour
la radio. Je n'ai aucune compétence pour dire s'il y a réussi, n'ayant
entendu à l'écoute aucun des mystères dont le texte est ici publié. Tel
quel, le texte est très beau et tranche avec tant de banalités faciles où
se complaisent aujourd'hui les faiseurs de mystères et de drames reli-
gieux. Nous sommes persuadés que le théâtre biblique sera dans un
proche avenir une des formes privilégiées de ces lectures bibliques
communes, dont les jeunes chrétiens commencent à sentir de nou-
veau le goût et qui, avant vingt ans, auront redonné, j'en suis sûr,
un sens profond à nos matines. Les textes du P. Roguet sont très
simples, très dépouillés, sans prétention, avec une pointe d'humour
qui, elle aussi, est bien dans la tradition du texte biblique. Ils peuvent
être proposés en modèle et seraient certainement utilisables, après
quelques faciles remaniements, pour des représentations scéniques.
P. D.

R. FLACELIÈRE Renaissance liturgique et vie paroissiale. Aux


:
Éditions du Seuil. Paris, 1945. In-8, 142 pp.
Ce livre est un ouvrage de vulgarisation propre à éveiller les esprits au
problème du renouveau liturgique. Mais il ne se contente pas d'éveiller:.déjà
il éduque. L'auteur est manifestement dépendant dansson exposé des cours
et des conversations qui eurent lieu à Vanves en janvier 1944. Son ouvrage est
ainsi, pour le grand public, ce qu'est le premier volume de la « Lex Orandi »,
Études de Pastorale liturgique, pour un public plus restreint et plus formé.
C.-M. T.

Les Sermons de saint Antoine de Padoue pour l'année liturgique.


Traduction française et introduction par l'abbé PAUL BAYAHT.
Aux Éditions franciscaines. Paris, 1945.
Ce livre vient à son
de Padoue nous propose un exemple commenté :
heure, alors que certains se préoccupent de redonner
à la prédication pastorale un tour plus biblique et liturgique. Saint Antoine
le texte de l'office de chacun
des dimanches de l'année et spécialement l'vangile. Nous n'oserions présen-
ter ce recueil comme un sermonnaire immédiatement utilisable, mais sa lec-
ture apportera beaucoup de suggestions. Il peut tenir lieu, en tout cas, de
livre de lecture spirituelle.
C.-M. T.
6
DIRECTOIRE PEDAGOGIQUE

POUR LE BREVET DE LITURGIE.


LA LITURGIE METHODE D'EDUCATION ACTIVE

JIL - L'action dramatique dans la liturgie


et dans le scoutisme „

L'aventure est le climat essentiel de la vie scoute. Le louveteau qui


vit les passionnantes aventures de la Jungle, l'écleireur dont toutes
les facultés sont orientées vers le feu qu'il s'agit de vivre en pléni-
tude, le routier qui s'applique à jalonner sa Route d'entreprises bien
faites, la guide qui vit intensément la vie de son équipe, tous sont
avidement tournés vers ce qui va arriver, vers ce qu'ils sont en train
de faire ensemble et dont ils réalisent le sens plein et donc « drama-
tique ».
Cela, la liturgie nous l'offre aussi.

:
Avant d'entrer dans le sujet, notons un caractère qui se retrouve et
dans l'action liturgique, et dans le jeu dramatique scout pas de dis-
tinctionl entre acteurs et spectateurs, tous participent à ce qui se fait,
tous « entrent dans le jeu ».

I. — LE DRAME DE LA MESSE, L'AVENTURE DE LA MESSE

Vous connaissez l'extraordinaire prologue de saint Jean


commencement était le Verbe. » Toute l'histoire du mondé y est
: « Au

résumée en une lutte entre la lumière et les ténèbres. Au baptême,


nous devenons des « préposés à la lumière », nous entrons dans la
lutte avec notre chef couronné d'épines, flagellé, cloué à la croix, —
certes, — mais ressuscité, vainqueur des ténèbres, du mal, du démon.
A cette lutte, à cette victoire, nous participons par et dans la liturgie,
tout spécialement dans et par la messe.
Vous voyez déjà l'aspect dramatique de la messe envisagée ainsi;
étudiée de près elle apparaît comme une extraordinaireaveniture.
Ouvrez votre missel à l'ordinaire de la messe, une fois de plus (vous
ne le ferez jamais trop), et suivez vous-même le thème de ce « grand
jeu » aux épisodes successifs. «
Répondant à l'appel de la cloche, voici les fidèles qui 9e rassem-
blent; ils arrivent de tous les côtés, de tous les milieux, et ils se

:
groupent autour de la table où va se jouer l'action, autour de la table
entourée d'autant plus de respect que l'action sera plus grande, plus
dramatique l'autel.
Tout d'abord, alternant avec les premières prières, c'est l'enseigne-
ment. Ils ne l'écouteront pas comme des écoliers qui doivent rester
les bras croisés, mais activement. L'enseignement lui-même devient

:
action et cause immédiate d'action. Il inspire les attitudes (assis pour
l'épître, debout pour l'évangile); il inspire les chants 1glise fait
chanter son enseignement pour le rendre plus efficace, plus dramati-
que; elle a cru avant nous à l'efficacité du chant.
Cherchez des récits particulièrement pathétiques chantés de façon
tout spécialement dramatique.
Mais l'enseignement, source d'une nouvelle activité, les leçons
entendues deviennent comme un levain qui anime, soulève et fait
naître les résolutions de l'offrande. et c'est l'aventure merveilleuse
du pain et du vin, cette oblation collective — et pourtant spontanée —
faite au Père,des éléments mêmes de notre subsistance, cette nouvelle

sur la vie personnelle.


quête du Graal que vous connaissez bien avec toutes ses résonances
Et voilà que, pour présenter à Dieu cette offrande, touUle monde
:
entre en action, chacun prie, demande, supplie avec instance. Cette
action s'étend les saints du paradis eux-mêmes sont appelés àqy
prendre part, en même temps que le monde, que tonte l'humanité y
est mêlée. Ces grains de blé et de raisin, et cette patène et cette coupe
se chargent démesurément, deviennent lourds de la prière de l'huma-
nité : car c'est bien le monde entier qui s'ébranle, le monde visible
et le monde invisible.
Vous voyez à quel point tous les fidèles sont acteurs, à quel point
ils sont participants et, parce que participants, « communicants ».
Comprenez-vous du même coup comment cette action engage la vie
entière?
Il est inconcevable que le jeu scout ne soit joué quietpendant les
activités, ne laissant qu'un souvenir le reste du temps; il est aussi
inimaginable qu'un homme se présentant devant l'autel, offrant
son présent dans un geste qui l'associe à ce présent, s'en retourne
emportant son présent avec lui.
L'action appellel'action; dès l'offrande, l'aventure est engagée, elle
devra se prolonger jusqu'au bout; aussi tout se passe comme st le prê-
tre, — ce meneur de jeu, — était lui-même forcé par une présence
:
invisible à ne laisser personne en dehors de l'action; lui qui détient
le pouvoir de consacrer le pain et le vin, il ne peut plus reculer après
avoir engagé tous les peuples de la terre, après avoir engagé tous les
saints du ciel, il engage le Christ lui-même, en vertu même de son
pouvoir. A partir de la consécration, c'est même le Christ qui devient
meneur de jeu, qui prie avec nous, qui souffre avec nous, c'est avec
Lui, en Lui, que notre action se prolonge jusqu'au Père, au travers de
l'acte le plus dramatique de sa vie, le drame du Calvaire, reproduit
sur l'autel.
Sous l'influence du nouveau meneur de jeu, la cadence des événe-
ments's'accentue, les péripéties se précipitent en un rythme plus
allègre encore, l'aventure se prolonge dans une communion qui elle-
même devient pour chaque participant un point de départ.
Le jeu de la vie tout entier en recevra une nouvelle impulsion pour
une plus grande activité.
Dans le missel d'autel, avant la prière du « Communicantes », on
trouve écrit en rouge (rubrique) : « infra actionem »; ce dernier mot
est l'un de ceux qui caractérisent le mieux la messe — et d'ailleurs
toute la liturgie — : une action.
C'est parce qu'elle est une action, une aventure collective, que les
gestes, les attitudes corporelles ont un tel sens et aussi les dialogues
et le pluriel employé partout.
Aventure collective, plus que cela, aventure universelle; chaque
matin,nous ouvrons notre porte sur le monde; chaque matin, des
équipes, des clans. l'équipe paroisse, le clan paroisse. s'unissent
pour faire quelque chose d'immense, chaque membre y entre selon
sa force, sa valeur, et s'unit à d'autres membres.
Relevez dans le canon les différents membres qui sont mentionnés
et mêlés de façon active.
Ainsi la messe, drame vécu devant nous, doit l'être, aussi par
nous, mais de quel ordre doit être notre participation ? Chez nous,
la spécialité de liturgie est rattachée aux techniques d'expression,
au même titre que tout jeu dramatique. Voilà qui précise assez le
sens du rôle du meneur liturgique : il doit présider aux mouve-
ments d'ensemble, indiquer les positions qu'il faut faire prendre
au corps; celles-ci doivent à leur tour suggérer des attitudes d'dme,
au même titre que les chants, les prières du prêtre et de ses minis-
représentons-nous ?
tres. Quelle part avons-nous à la cérémonie qui se déroule
Quel doit être notre rôle profond ? ? Qu'y
Si nous
n'en venons pas à nous poser des questions,nous ne faisons que
de mauvais théâtre.
Avides d'activité, nous aimons nos messes scoutes parce qu'elles
nous permettent de mieux vivre la messe. Nous qui croyons à la
valeur d'une certaine action, nous y comprenons mieux qu'ailleurs
qu'elle n'est pas quelque chose de figé. Faisons attention cependant
toute messe est action, toute messe rèvit le même drame. Ayons à
:
cœur de le sentir et de le faire sentir autour de nous, dans notre
paroisse; et si parfois extérieurement elle y paraît moins vivante,
soyons bien convaincus que, pour chacun de nous, elle le sera tout
autant.
Notre temps devrait se compter d'une messe à l'autre, d'une com-
munion à l'autre. S'il est vrai qu'un Routier, une G. A. n'ont com-
pris la Route que lorsqu'ils ont trouvé l'équilibre leur permettant de
la faire passer dans toute leur existence, ce doit être plusvrai encore

:
pour la messe; la question est de même ordre, et demande au moins
autant d'attention la Route et la vie, la messe et la vie, voilà le pro-
blème essentiel.

II. — L'ACTION DRAMATIQUE A TRAVERS LA LITURGIE


Continuons notre travail d'investigation; il faudra nous contenter
de quelques indications, mais ce sera un point de départ, une orien-
tation pour vos recherches personnelles. Étudions sommairement
l'action dramatique dans l'année liturgique et
dans un sacrement.

I) Le drame de l'année liturgique.


Prenez votre missel et feuilletez le Propre du temps. Vous y trouvez
deux grands cycles, le cycle Noël-Épiphanie, le cycle pascal. L'action
se déroule autour de ces deux fêtes comme autour de deux pôles.
?
Nous disons l'action La période d'attente qui ouvre le temps litur-
gique est une période active, profondément active même, et c'est
l'Avent; la période qui précède Pâques n'est pas moins active, elle
s'enrichit même de la Septuagésime au Carême, du Carême à la Pas-
sion, suivie à son tour de la Semaine Sainte.
grâces propres, ce sont les dimanches qui les suivent :
Après chacune de ces fêtes, vivant de leur esprit, animés de leurs
dimanches
après l'Epiphanie, dimanches après Pâques, et la Pentecôte elle-même
en liaison avec le triomphe pascal.
Voilà une action enracinée sur la vie, axée sur elle, vécue en liaison
avec le Christ dont l'aventure reprise chaque année reste toujours
actuelle.
C'est une propriété du temporal de remettre en action le grand
fait de l'Incarnation rédemptrice, depuis sa préparation lointaine
sous l'Ancien Testament jusqu'à son couronnement dans le témoi-
gnage de l'Esprit-Saint. Du premier dimanche de l'Avent au dernier
après la Pentecôte, nous aurons sous les yeux Jésus-Christ. Car Jésus-
Christ est la raison de notre sainte religion. En un an, nous le sui-
vrons pas à pas, dans tous les détails de son admirable histoire, ou,
mieux, dans tous ses mystères. Et cela demande explication.
Il faut savoir que Jésus-Christ est toujours vivant. Du haut du ciel
où il règne dans la gloire, son activité s'emploie sans cesse à commu-
niquer la vie divine aux âmes des fidèles. Selon les comparaisons sug-
gestives de l'Ecriture, les fidèles sont liés au Christ, par échange vital,
comme les membres du corps à la tête, comme les sarments au cep de
vigne, comme le greffon à l'arbre souche.
Parmi les moyens voulus par Jésus-Christ pour faire passer en nos
âmes sa propre vie spirituelle, s'affirment au premier rang les sept
sacrements. Viennent ensuite, soiten dehors, soit à l'intérieur même
des sacrements, les « mystères » opérés en Judée et Galilée.

:
L'Eglise donne ce nom de mystères aux principales actions accom-
plies par le Sauveur durant son passage sur la terre par exemple. le
labeur dei ses mains dans l'atelier de Nazareth, son jeûne et sa prière
dans le désert de la sainte Quarantaine.
Mystère, au sens large, veut dire chose cachée.
Ces actions furent des mystères, parce qu'elles contenaient un
secret qui ne fut pas saisi immédiatement. Elles donnaient aux hom-
mes un exemple, iri de pénitence, là de travail. Elles leur méritaient
pour plus tard la grâce de faire de même.
Exemples et grâces que le monde ne pouvait porter encore, le Sau-
veur les ramassait dans son divin Cœur. Il se réservait de les- dispen-
ser, dans la suite des siècles, à ses âmes fidèles. Il inspirerait les
leçons, il donnerait les forces. Ce serait, en toute réalité, de lui à nous
une transfusion de sentiments et de dispositions, une circulation de
vie nouvelle.
L'application à chacun de nous des divers mystères du Christ peut
s'obtenir déjà en méditant l'Évangile avec foi et amour, puis en réci-
tant le Rosaire, mais surtout en profitant des temps liturgiques.
D'où vient aux temps liturgiques cet intéressant privilège?
D'abord de la volonté de l'Église, qui n'est pas différente de la
volonté du Christ. A chaque dimanche de l'année et à certains grairas
jours de semaine, l'Église rattache le souvenir d'un mystère distinct

jours exaucée.
du Christ en respectant l'ordre de l'histoire d'autrefois. Elle demande
officiellement à Dieu qu'en ce dimanche, qu'en ce jour, tel mystère
revive et profite à ses enfants. Et nous savons que sa prière est tou-

L'efficacité de la liturgie tient ensuite à la conjonction, sur l'autel,


du mystère fêté et d'un sacrement donné. Le mystère du jour nous y
est présenté et restitué dans l'action même du sacrifice eucharistique.
Au moyen âge, les clercs organisaient, sous les porches des cathé-
drales, des représentations religieuses, nommées jeux, miracles, mys-
tères : simples jeux de scène en effet, qui, aux yeux et aux oreilles
des curieux, habillaient le geste et traduisaient les paroles des per:

:
sonnages évangéliques. Mais, pour le sens chrétien du bon peuple,
aucune méprise n'était possible le drame authentique se déroulait à
l'intérieur, sous les arceaux des nefs et du chœur, dans la splendeur
des fonctions sacrées.. ,
Aujourd'hui, les jeux sous le porche ont disparu. La messe nous
suffit, pleine et vraie. En elle, chaque événement important de la vie
voyageuse du Christ devient un don à notre usage. Le choix des tex-
tes dans le Lectionnaire et l'Évangéliaire, la teneur des oraisons, l'ex-
pression des chants, la couleur des ornements évoquent déjà puis-
samment le mystère assigné à notre dévotion. L'action eucharistique
proprement dite, ou consécration, le fait réellement revivre. Elle
nous rend, avec la présence sacramentelle du corps et du sang de
Jésus-Christ, l'esprit et la grâce de tous les mystères.
:
profonde de la liturgie du Temporal :
Telle est la puissance créatrice du sacerdoce catholique ses gestes
continuent et prolongent ceux du Christ. Telle est aussi la valeur
sous les souvenirs, diligem-
ment ordonnés, de l'histoire du Sauveur, il y a, tout à notre portée,
un contenu mystique, une vie divine, un drame prêt à être vécu à
nouveau.
Les gestes, les signes, les chants, les alternances du choeur, comme
dans le chœur antique, aideront à le réaliser. Parfois l'action drama-
tique apparaîtra semblable à une reconstitution historique (recher-
chez des exemples), mais, encore une fois, il y aura toujours la réa-
lité.
Et combien l'année liturgique nous rapproche des entreprises

::
d'un clan, d'un feu, ou, du moins, l'inspire! Premier trimestre
préparation du Noël; second trimestre semaine sainte dans une
:
paroisse délaissée; troisième trimestre pèlerinage du clan ou du
feu. C'est à lafois une justification de nos activités et un enseigne-
ment. Quel contresens ce serait pour un routier, pour une G. A.,
de ne considérer la préparation de son Noël que comme une entre-
prise théâtrale, alors qu'il s'agit de se préparer à révéler l'Incarna-
tion aux hommes de bonne volonté. Vous voyez à quel point « route
et vie », « liturgie et vie » sont des problèmes connexes.

2) Un sacrement.
la Pénitence.
— Considérons le sacrement de pénitence tel
:
qu'il se
présente de nos jours. Il revêt l'aspect de quatre actes dramatiques
le drame des fautes, c'est la confession; le drame du regret de ces
fautes, c'est la contrition; le drame du pardon de ces fautes, c'est
l'absolution; le drame de la réparation, et c'est la satisfaction.
Sans doute, cette action dramatique est aujourd'hui ramassée et se
déroule en l'espace de quelques minutes. Mais quelle ampleur,
quelle profondeur! Comme on est loin là d'une simple formalité! Et
!
quelle part active nous y est faite Sur quatre éléments qui composent
le sacrement de pénitence, trois sont nôtres, et le quatrième est un
geste actif qui enveloppe les trois autres. Lisez attentivement les
prières qui suivent la formule de réconciliation et voyez tout ce qu'el-
les englobent d'activité et de vie. Il est bon, de temps en temps, de
reprendre ces belles paroles qui donnent un sens de renouveau à tout
ce qui va se présenter par la suite.
Ne trouvez-vous pas que la formule qui suit l'absolution ouvre
une analogie avec les consignes du départ routier ?
Remarquez aussi tout ce qu'il y a d'actif, d'une activité plus grande
que les actions humaines, dans ce simple mot dit par un prêtre
Absolvo.
:
pour voir tout ce qu'il y a d'actif, de
Ce que nous venons de faire
dramatique, dans la messe et le sacrement de pénitence, vous pour-
rez le reprendre pour chaque sacrement. Fautes vous-même ce tra-
vail.
Alors que nous aimons les cérémonies scoutes si simplement dra-
sacramentelles ?
matiques, pourrions-nous rester insensibles au drame des cérémonies
On nous a parfois reproché d'en arriver, à
force
d'exalter le « Départ », à une conception voisine de celle du « Départ-
sacrement ». Le Départ est riche, c'est vrai, riche de tout ce que
nous y mettons, mais les sacrements de l'Église sont riches de tout ce
que le Christ y. à mis; à nous de savoir les animer.

QUESTIONNAIRE

Qu'est-ce qu'un drame


1)
drame.
?
Montrez comment la messe est un

2) La messe, drame d'ensemble, n'est-elle pas composée de drames


?
successifs Quels sont-ils?
3) Retrouvez par des exemples précis divers éléments qui contri-
buent à faire de la messe une action d'ensemble.
4) Quel est le sens des attitudes corporelles à la messe? Citez-en
qui soient particulièrement caractéristiques.
5) Quel drame l'année liturgique nous fait-elle revivre, et de quelle
manière? Analysez du point de vue dramatique une fête ou une
cérémonie liturgique de votre choix.
6) Quel rôle actif jouons-nous dans le sacrement de pénitence ?
*
7) Montrez ce qui fait le caractère hautement dramatique du sacre-
ment d'extrême-onction.

, G. MORIN, F. PICARD,
de l'Oratoire,
A TRAVERS LES REVUES

Pour une spiritualité objective.


Le débat entre « spiritualité objective »
et « spiritualité subjec-
tive » intéresse au premier chef le mouvement liturgique. Encore
faut-il le traiter avec les discernements nécessaires. Ceux-ci sont
très bien opérés dans une étude du R. P. DEMAN publiée par
La Vie Spirituelle. Il commence par montrer que la correction
des péchés et des défauts n'est pas le tout de la perfection
« Être sans péché n'est encore qu'une condition préalable ou, si
:
l'on veut, l'aspect négatif d'une situation spirituelle qui réclame
un complément positif. » Il étudie de la même façon la notion
de détachement, les vertus d'humilité et d'obéissance. Ilmet en
valeur, pour une spiritualité objective, la vertu de justice dans
laquelle, comnte on sait, entre la vertu de religion :
La religion est une sorte de justice. Elle rend à Dieu ce qui lui
revient, comme la justice nous faire rendre à nos semblables ce qu'ils
ont droit de recevoir de nous. Point
bien de vie spirituelle sans religion,
assurément. Et, par là, il faut convenir que la justice, en sa
forme la plus haute, appartient à la vie spirituelle. Le sens de l'autre
que soi et le soin d'acquitter ce qu'on lui doit sont communs à la
religion et à la justice. Il ne faut point craindre d'accuser cette pa-
renté. Elle conduit peut-être à rectifier l'idée que se feraient certains
spirituels de la religion. Ils tendent à la ramener au dedans et à la
limiter à une attitude tranquille de l'âme en présence de la majesté
de Dieu. Le culte, avec ses activités propres et son déploiement de
manifestations extérieures n'a point leurs faveurs. Et cependant le
culte est essentiel à la religion. Par lui s'acquitte (imparfaitement, à
coup sûr) la dette de l'homme envers Dieu. L'âme religieuse se sent
pressée de traduire de cette manière effective ses hommages. Une vie
spirituelle est ainsi conduite à s'intégrer tout l'ordre de la liturgie,
loin de se confiner dans les occupations intérieures. L'oraison ne suffit
pas à tout. S'il est de bon augure pour une vie spirituelle de ne rien
devoir éliminer des activités authentiques où s'est toujours affirmée
la religion chrétienne, on conviendra que la spiritualité objective mar-
que sur ce point un avantage.
Voici maintenant le tour de la foi :
L'exercice de la vertu de foi consistera dans l'exploration assidue et
tervente de la parole de Dieu. On cherchera à la connaître et à la
pénétrer, telle que Dieu l'a dite, en sa pure et admirable objectivité. On
la tiendra aussi dépouillée que possible de toute interprétation per-
sonnelle. Elle ne deviendra nôtre que par la joie que nous mettrons à
la posséder sans y charger rien. De notre part, l'adhésion, aussi cha-
leureuse que possible; mais adhésion portant sur une vérité que nous
une
n'avons point faite et qu' nous appartient point de retoucher.

Voici la conclusion de cette étude magistrale :


Quiconque s'applique à la vie spirituelle montre par là avoir com-
pris que son âme est digne de soins. Cette intention est digne d'élo-
ges. Tant d'hommes se contentent de soigner leur corps ou leur for-
tune. Mais les explications qui précèdent montrent qu'une certaine
façon de prendre soin de son âme laisse échapper le meilleur. La mé-
prise, en définitive, consiste à traiter l'âme comme si elle était fin
pour l'homme, alors qu'elle est seulement ce par quoi il atteint sa
fin. Ce discernement est essentiel. Si noble soit-elle entre toutes les
choses créées, l'âme humaine n'est pas en elle-même quelque chose
d'assez excellent pour mériter d'être la fin de l'homme. Nous avons
mieux à faire que de chérir notre âme comme l'objet par excellence de
nos soins. En réalité, notre âme sera belle et parfaite lorsque nous
aurons par elle atteint un bien différent et meilleur. Il appartient à
notre âme en nous d'atteindre ce bien et elle en devient parfaite; mais

dénonçons:
ce bien est autre chose que l'âme. Lorsqu'on dit que l'on travaille à
sa perfection, on n'évite pas non plus toujours l'équivoque que nous
car on entend parfois par là une vie spirituelle orientée
vers l'âme, alors qu'il faudrait entendre une vie spirituelle orientée
vers les objets pour lesquels l'âme est faite et d'où lui viendra la per-
fection. Le mot de vie intérieure porterait le même danger si on le
tournait dans un sens purement subjectif. Il est bien vrai qu'il y a
lieu de se retirer des objets distrayants et de se recueillir en soi-
même; cependant, on ne le fait qu'afin de s'occuper d'autres objets,
ceux qui nourriront l'âme au lieu de la dissiper. Faute de ceux-là, on
ne tarderait pas à languir. Car aucune bonne volonté, encore une fois,
ne fera qu'on enfreint sans dommage les lois naturelles de la vie. En
rappelant la nécessité pour l'âme de s'appliquer à de certains objets,
nous avons plaidé pour l'exigence toute première de la vie spirituelle.
Rien n'égale le dommage qu'il y aurait à la méconnaître, sinon le
bénéfice sans doute qu'on s'assurera à l'observer.

Non seulement nous adhérons à ces remarques, mais nous vou-


drions les pousser plus loin encore. La vie liturgique entraîne
dans une spiritualité qui n'est pas seulement objective (car qui dit
objet dit encore puissance de connaître et donc sujet). Nous par-
lerions volontiers de spiritualité réelle, où le principal rôle n'est

:
joué ni par des sentiments ni par des idées, mais par des choses
et des faits le Corps et le Sang du Christ, les événements de sa
vie et ses mystères toujours actuels, son corps sacramentel, les
sacrements eux-mêmes, avec leurs éléments solides, la marche
du monde, avec la course des saisons et des heures. Si ce n'était
la crainte d'être taxé de snobisme, on parlerait de spiritualité
existentielle.
t
La Bible dans la vie.

:
vue
Nous saluons avec sympathie

LaBibledans la vie :
l'appa~tion
d'une nouvelle re-
Foyers. L'Anneau d'Or, dont le sous-titre dit bien l'objet
Cahiers de Spiritualité familiale1. De nombreux articles du pre-
mier cahier nous intéressent. Et d'abord celui du R. P. DANIÉLOU

gens âgés une consolation et un réconfort. » Ce n'est pas seulement


durant les veillées nocturnes qui précèdent les grandes fêtes ou au
cours des assemblées dominicales que les chrétiens ont les psaumes
sur les lèvres. Le même auteur nous montre les voyageurs dans la
poussière des chaussées, les femmes maniant la navette dans le gyné-
cée, les laboureurs penchés sur la glèbe, cadençant leur travail par le
:
chant de la psalmodie. Et dans un passage où il nous raconte la vie
de sa sœur aînée, Macrine, quand elle était petite, il écrit « En se
levant, en se mettant à son travail et en allant à la récréation, en se
:
C'est untrait caractéristique de la vie des premiers chrétiens que la
place qu'y tient l'Ancien Testament. Ils en sont totalement impré-
gnés. Je ne parle pas seulement ici des Pères de l'Église ou des moines
de la Thébaïde empressés à en scruter les sens cachés, mais ce sont
toutes les catégories de la communauté chrétienne, hommes et fem-
mes, enfants et jeunes filles, que les écrits du temps nous montrent
assidus à la lecture et à l'étude de la Bible. « Les Psaumes, écrit par
exemple Grégoire de Nysse, intéressent non seulement les hommes
initiés aux choses spirituelles, mais ils sont aussi le bien propre du
gynécée, ils amusent les enfants comme un jeu, ils sont pour les

mettant à table et en la quittant, en allant se coucher et en se réveil-


lant, partout elle avait les psaumes à la bouche. »
C'est en particulier par la lecture et l'étude de l'Ancien Testament,
C'est encore Grégoire de Nysse qui écrit à propos de sa sœur « Sa :
et spécialement des livres sapientiaux, que l'on formait les enfants.
mère veillait à ce que l'enfant reçût une culture. Mais elle n'entendait
pas par là la culture profane. Elle estimait en effet qu'il ne convenait
pas de former une nature délicate et malléable avec les passions tragi-
ques que nous décrivent les poètes. Aussi était-ce tout ce qui dans
l'Écriture est plus à la portée des premières années, et en particulier
la Sagesse de Salomon, qui faisait l'étude de la petite fiile. » Saint
Jérôme ne parle pas autrement quand il donne des conseils à Laeta au
:

sujet de l'éducation de sa fille. « Qu'elle préfère les Saints Livres aux


bijoux et aux robes de soie; et qu'elle recherche non pas les exemplai-
res enrichis d'or et couverts de ces peaux deplusBabylone où l'on prodi-
gue le vermillon et les peintures, mais les sûrs et les plus cor-
rects. Qu'elle apprenne d'abord les Psaumes; puis que les Proverbes
luienseignent la science de la vie. »
Laliturgie. n'est tout entière qu'un commentaire des mystères du

1.
j
Christ par des textes de l'Ancien Testament. A cet égard, la lecture
liturgique de la Bible, où les textes ne sont pas considérés en eux-
mêmes, mais seulement comme des préfigurations des mystères du
Christ, constitue la vraie forme, la seule pleinement exacte, de la lec-

:
Six cahiers à paraître dans l'année. Souscription ordinaire
1, rue des Poitevins, Paris-6e. C. c. p. Paris 3042-04.
raofr.
ture de l'Ancien Testament. Par là, l'Église nous enseigne à y cher-
cher les mystères du Christ. On s'étonne parfois que l'Église ait
détourné les chrétiens de lire le texte de l'Écriture; tout au contraire,.
elle le leur propose en nourriture par la lecture liturgique. Mais elle
leur enseigne par là que lire l'Écriture sans en avoir la clef, qui est le
Christ, lire l'Ecriture sans la rapporter tout entière au Christ, c'est
s'exposer à bien des erreurs, dont la plus grave est de prendre au sens
littéral des prescriptions qui n'ont trouvé que dans le Christ leur
accomplissement. Et la richesse incomparable de la liturgie, c'est
qu'elle nous parle toujours d'une même réalité, le mystère du Christ,
:
la seule réalité après tout qui nous intéresse. Mais elle nous montre
cette réalité sur des registres différents préfigurée dans les institu-
tions, les événements, les hommes de l'Ancien Testament, réalisée
dans l'histoire du Christ, continuée dans son Église, accomplie en cha-
cune de nos âmes, achevée dans la vie éternelle. Et les divers sens de
l'Écriture : prophétique, historique, spirituel, anagogique, correspon-
dent à ces divers aspects.
C'est bien ainsi que les chrétiens ont entendu l'Écriture pendant
dix-sept siècles, de saint Paul à Bossuet. Toute l'œuvre des Pères de
l'Église est un commentaire de l'Ancien Testament où ils ont inlassa-
blement cherché tout ce qui y parlait du Christ, de l'Église, de Notre-
Dame. Toute la culture chrétienne médiévale est fondée sur cette idée.
On ne la comprend pas si on n'en a la clef. Et si les vitraux reprodui-
sent l'histoire de Joseph vendu par ses frères, d'Abraham sacrifiant
Isaac, c'est que tous ces épisodes étaient pour eux autant de figures
qui leur racontaient la vie du Christ et leur propre vie; Moïse traver-
sant la Mer Rouge, c'était le baptême, qui les avait menés loin de
l'Egypte pécheresse dans la terre promise de l'Église, en passant par
l'eau vivifiante du baptême. Et, au XVIIe siècle, Pascal écrit encore
que, dans l'Ancien Testament, « Jésus-Christ est l'objet de tout et le
centre où tout tend ».

A propos du baptême.

nos préoccupations pastorales au sujet du baptême :


Dans le même fascicule un article de Bernard GUYON rejoint

N'hésitons pas à le dire, le baptême n'est guère aujourd'hui pour


la plupart des chrétiens qu'une formalité.
On sait assez comment les choses se passent, hélas !
Un enfant vient de naître. On se rend à l'église pour le faire bapti-
ser. Un prêtre est là qui l'accueille, accompagné d'un enfant de chœur
distrait ou, qui pis est, d'un irascible bedeau. Le parrain, la marraine
l'entourent ainsi que quelques parents.
:
La cérémonie commence. Le prêtre accomplit un certain nombre de
rites étranges il souffle sur le visage de l'enfant, lui pose du sel sur
les lèvres, de la salive sur le nez et les oreilles, il le signe avec de
l'huile, lui verse de l'eau sur le front et récite rapidement dans une
langue inconnue des paroles que personne ne comprend. '?
L'enfant de chœur marmonne quelques réponses difficilement trou-
vées dans un livre.
Le parrain est invité à réciter le Credo, que bien souvent il ignore.
Pendant ce temps, les assistants, qui s'ennuient, s'amusent à regarder
les grimaces du bébé, admirent sa belle robe et rient de le voir sup-
porter sans crier tous ces comportements singuliers.
Enfin, tout est fini, très rapidement. On se rend à la sacristie où l'on
signe sur un registre. Cette fois, on comprend mieux, on se retrouve
sur le terrain des réalités familières.
Et voilà ce qu'on appelle aujourd'hui un baptême, l'acte qui consti-
!
tue l'entrée d'un membre nouveau dans le Corps mystique du Christ.
Ce que nous venons de décrire, hélas n'est pas une caricature.
En vérité, le cœur d'un véritable chrétien est déchiré de honte et de
douleur lorsqu'il voit ce qu'est devenu dans la chrétienté moderne
l'admirable cérémonie qui, dans les temps antiques, accompagnait et
solennisait d'une façon éclatante l'acte initial de la vie chrétienne.

Après avoir évoqué « les grandeurs du baptême antique », Ber-


nard Guyon suggère des réalisations faciles pour rendre, de nos
jours, toute sa grandiose et touchante signification au baptême
Si nous sommes à la campagne, les cloches sonnent joyeusement et
:
la paroisse tout entière est invitée à s'unir à notre joie.
Le prêtre accueille sur le seuil de l'église la petite troupe des parents
et des amis qui entourent l'enfant, généralement revêtu desa belle
robe blanche. Pourtant l'usage commence à se répandre de ne lui
:
mettre ce vêtement, symbole de la purification' apportée par le sacre-
ment, qu'au moment où le prêtre lui dit « Reçois cette robe blan-
che. »
Il faut que tous ceux qui sont là comprennent ce qui se passe et
qu'ils y participent étroitement. Il nous paraît indispensable que la
cérémonie soit en elle-même aussi intelligible que possible. Pour cela,
:
deux conditions très simples nous semblent nécessaires. La première
est l'adoption d'un rythme lent nous sommes ici dans le domaine
sacré, il faut que tous nos gestes, que toutes nos attitudes, que tou-
tes nos paroles expriment la gravité, l'émotion, le sens du surnaturel.
La deuxième est la lecture en français des textes lus en latin par le
prêtre. Souvent, c'est le père lui-mêmequi lit ces prières.
Ces deux conditions très simples étant réalisées, on obtient un résul-
tat vraiment extraordinaire. J'ai eu la joiede l'éprouver moi-même
récemment à l'occasion du baptême de mon dernier fils.
Les parents et les amis qui nous entouraient étaient tous des chré-
tiens éprouvés, conscients de la grande réalité mystique à laquelle ils
devaient participer. Le prêtre qui célébrait la cérémonie était plus
qu'aucun autre désireux de lui donner tout son sens. -
: :
L'enfant étant parvenu au seuil de l'église, la grande question iui
fut posée Que demandes-tu ?
Le parrain, un homme qui sait ce que signifie un engagement, s'a-
vança et répondit La foi.
Dès ce moment, le climat était créé. Les rites se déroulèrent simples
et clairs, parfaitement explicites par les admirables prières qui les
accompagnent et que je lisais moi-même d'une voix forte, très len-
tement.
Chacun savait ce qu'il faisait, pourquoi 11 était là, et vivait intensé-
ment les réalités spirituelles signifiées par les rites; la purification
totale d'une âme, son entrée dans la communauté chrétienne, dans le
Corps mystique du Christ, l'affirmation solennelle de sa foi au dogme
chrétien, son engagement irrémissible dans une voie difficile avec tous
les renoncements et tous les sacrifices qu'elle comporte, la promesse
enfin qui lui était faite du salut éternel obtenu par le sang du Christ.
»
Le baptême fut suivi d'une messe dialoguée par tous, où tous nos
parents et nos amis ont communié autour de nous.
Je servais la messe, assisté dans mon office par mon jeune garçon
qui, pour la première fois, s'approchait ainsi de l'autel.
Après la traditionnelle consécration de l'enfant à Notre-Dame et
avant de rentrer chez nous pour célébrer d'une manière plus profane
ce grand événement spirituel, nous avons tous en chœur chanté
le
Magnificat. Quelles paroles mieux que celles de la Vierge qui vient
d'apprendre qu'elle sera mère pouvaient exprimer notre joie et notre
gratitude?
En vérité, j'ai rarement éprouvé dans ma vie une telle impression
de grâce, une sensation aussi forte de vie communautaire religieuse.
Signalons enfin, dans ce même premier fascicule de L'Anneau
d'Or, de suggestives notations sur la beauté au foyer, par 0. et
A.-M. HUSSENOT, et sur un essai de prière familiale.

L'individualisme contre le chant choral.


Tel est le titre d'une note parue dans le Bulletin de la Maîtrise
de la cathédrale de Monaco dirigé par ce grand apôtre du chant
choral qu'est M. le chanoine AURAT : 1
Le chœur est une forme éminente du social. C'est une obéissance
consentie à un ensemble. Le deuxième ténor est serviteur du pre-
mier; les basses sont serviteurs des dessus. Chacun écoute le voisin;
chacun le suit.

:
Quand un chœur français s'improvise, le mal ne vient pas tant de
ce que certains chantent faux; il vient de ce que chacun chante sans
s'inquiéter d'autrui. Cent fois vous avez enndu La Marseillaise cent
fois vous avez constaté que jamais le départ n'avait lieu en commun.
Certains chanteurs sont régulièrement en retard de plusieurs mesu-

1. En corrigeant les épreuves, nous avons la tristesse d'apprendre sa


mort. Berrichon, l'abbé Aurat fut professeur et maître de chapelle à
Notre-Dame d'Issoudun. Il fut choisi pour remplacer Mgr Perruchot,
!
comme maître de chapelle à la cathédrale de Monaco. Il trouva et per-
fectionna un admirable ensemble. Devant une assistance, hélas bien
clairsemée, chaque dimanche était exécutée, avec le propre en grégo-
rien, une messe polyphonique, toujours rigoureusement conforme
aux règles de l'Église. Le répertoire de la maîtrise comportait au
moins quarante messes, des primitifs à nos contemporains. De igfo à
1944, la Radio d'État en avait diffusé un certain nombre (la mauvaise
acoustique de la cathédrale de Monaco ne permettait pas toujours une
audition aussi parfaite qu'on l'aurait voulu). Il faut espérer que le
chanoine Aurat recevra un successeur digne de lui, surtout au mo-
ment où le nouveau poste de Radio Monte-Carlo pourra donner à l'en-
semble monégasque une diffusion considérable.
A notre connaissance, aucune exécution dirigée par le chanoine
Aurat n'a été enregistrée. A quoi pensent nos maisons de disques ?
De son action demeurent uncertain nombre de remarquables arti-
cles parus dans La Croix, sur les conditions de la renaissance du chant
choral en France.
- ;',
res; et ils ne s'en aperçoivent point; et ils n'essaient pas de s'en aper-
cevoir. La communauté n'est pas plus grande dans le ton choisi. La
minorité qui chante en ré pendant que la majorité chante en ut
n'aura jamais l'idée de changer de ton pour rejoindre le gros; elle con-
tinue jusqu'au bout à chanter en ré. Est-ce impuissance d'oreilles ?
Point. Mais de volonté sociale. C'est manque de discipline.
Cette discipline est naturelle chez d'autres peuples. Ceux-là chan-
tent d'eux-mêmes en chœur. Chez nous, une chorale a besoin d'une
contrainte constante; or, cette contrainte est rarement acceptée. Nous
avons des orchestres, et d'excellents, certes. Parce qu'ils sont profes-
sionnels. Parce qu'ils acceptent l'obligation sociale d'une cohésion
nécessaire. Encore l'acceptent-ils avec une discrétion extrême. On sait
à quels scandales donna lieu le système des remplacements dans l'or-
chèstre de l'Opéra, et les étonnements de Richard Strauss, quand, en
1910, il y dirigea son Joseph et découvrit dans l'orchestre un soliste
qui n'était jamais venu aux répétitions.
Ce soliste fut d'ailleurs excellent. Il avait le sens de la mesure, s'il
n'avait pas celui du social. La qualité personnelle de nos bois et de nos
cuivres est bien connue. Nous sommes un peuple de solistes. Nous n 'a-
vons pas été jusqu'ici un peuple d'exécutants qui se soumettent et se
sacrifient à l'ensemble. Aux épreuves d'examen, dans les dictées musi-
cales parfois très ardues, on constate toujours et partout la science
énorme des candidats. Groupez-les ensuite pour les faire chanter :
c'est la catastrophe.
reste de nos groupements sociaux :
Les chorales françaises sont semblables, dans leur ensemble, au
elles sont pleines de bons élé-
ments, mais elles manquent de cadres; ou, quand elles en ont. elles

:
n'en tiennent pas compte. Tout cela manque de densité et de soumis-
sion. On peut employer à leur endroit les mots dont d'autres ont déjà
usé au sujet de la famille ou de la corporation elles ne sont pas pré-
sentement capables de remplir leur rôle de formation, d'entraînement
à la vie sociale; elles ont besoin d'être étayées et intégrées dans un
milieu plus fort et de plus puissante armature.
n'est

dignement :
Personne à l'intérieur dressé ni éduqué.

:
Et cela suppose que la vie matérielle d'une chorale doit être assurée
donc, il faut une politique financière de la musique. Et
cela suppose que sa vie spirituelle doit être enrichie
une politique d'enseignement de la musique 1.
donc, il faut

Messes d'enfants.
Dans L'Union, « revue mensuelle du clergé paroissial dont »
on sait le bel effort pour une rénovation de la pastorale, une
description attristée des « messes d'enfants :
» 1
Du fond de la chapelle arrive le célébrant. Un grand coup de
claquoir, voilà tout ce petit monde à genoux. « Prenez page tant ».
:
et l'on débite avec entrain, sinon avec le ton, les formules du manuel
des catéchismes. Voilà l'épître « Numéro tant ». Et M. le Vicaire
d'attaquer à pleine voix un cantique, bientôt « braillé » par toute
l'assistance. De nouveau les prières du manuel, un cantique, des

1. A. Cœuroy, La musique et le peuple en France, Paris, Stock, 1941,


p. 90
m
-
coups de claquoir annonçant les moments où l'on s'assied, où l'on se-
lève, où l'on s'agenouille. Déjà la consécration est passée. On reprend
les formules du livre, un nouveau cantique, à la Sainte Vierge cette
fois. Pendant ce temps, là-bas, à l'autel, le célébrant en a terminé. Il
reprend dans l'autre sens la longue allée centrale. On a vraiment l'im-
pression qu'il a terminé sa petite affaire — une affaire assez téné-
breuse, à laquelle personne n'a participé de toute la nombreuse assis-
tance — tout seul, là-bas, perdu au grand autel.
?
C'est donc fini, puisque la messe est dite Mais non! Au coup de
claquoir, on s'assied. M. le Vicaire' va parler. Et il parle en effet,
d'une voix qui n'atteint que la moitié environ de l'assistance.
Ce qu'il dit, je vous en fais grâce. Cela aurait pu être intéressant
pour d'autres auditeurs, mais ce n'était nullement adapté à des
enfants. Il s'en rendait si bien compte que, toutes les deux ou trois
phrases, ilétait obligé de rappeler à l'ordre tel ou tel groupe qui s'a-
gitait trop, ou de demander de « pouvoir parler seul ». Cela dura plus
de dix minutes, après lesquelles, claquoir, cantique. et l'on sortit
en grand brouhaha, sans même avoir fait remarquer à ces enfants que
le bon Dieu, Celui pour lequel, somme toute, elles étaierft venues pas-
ser trois quarts d'heure, était encore présent dans le tabernacle.
Comment s'étonner alors qu'après des années d'assistance à des
»
messes de ce genre (et le mot « assistance me semble presque trop
fort encore, car on se demande, dans ce cas, si les enfants avaient
même conscience d'avoir assisté à quelque chose), nos enfants n'aient
aucune foi vivante, aucune connaissance, suffisante même, peut-on
dire, du Sacrement de la présence divine parmi nous ?
Il serait trop long de vouloir reprendre point par point cette mé-
thode — si l'on peut dire — pour la critiquer en détail. Mais qui ne
sent l'urgente nécessité de faire vivre la messe à nos enfants, et cela
en les y faisant participer activement?
Tant que nous n'aurons pas mis les enfants en contact personnel
avec le Christ, nous n'aurons pas fait grand chose. C'est pourquoi
faudrait qu'au moins une fois ou deux dans le courant du saint
il
Sacrifice, on les engage à prier personnellement pendant un temps de
silence qu'on obtiendrait d'une façon absolue s'ils en comprenaient
la richesse.
C'est cela qui manque au plus grand nombre de nos chrétiens, de
n'avoir jamais, au temps de l'enfance, été mis en contact réel avec
Notre-Seigneur. Et c'est pour cela qu'il nous est si difficile d'obtenir,
à l'âge adulte, cette prise de contact.
Nous la préparerons pour plus tard en organisant chez nous des
messes d'enfants qui soient de véritables points de rencontre avec le
Christ et les âmes de nos petits.

Vulgarisation liturgique.
On connaît l'O.B.E. (Œuvre de la Brochure à l'Église) qui
diffuse des opuscules de doctrine religieuse sur des rayons placés
à l'entrée des églises, où fidèles et visiteurs peuvent se servir à
leur gré sans avoir rien à demander à personne. Dans le dernier
Bulletin les responsables de cesbibliothèques (ou « bibliaires »)
sont invités à collaborer au mouvement liturgique :
Au premier abord, on voit mal les services que l'O.B.E. peut rendre
à la liturgie. Celle-ci est apparue longtemps comme une science réser-
vée aux prêtres, aux cérémoniaires.
Aujourd'hui, le mouvement liturgique intéresse tous les fidèles con-
formément à sa vraie nature. La liturgie n'est pas l'art de réaliser
des cérémonies impeccables, mais de réaliser une prière vivante, ausi
intelligible que possible, à laquelle tout le peuple prenne une part
active et intelligente.
Par la liturgie, le peuple chrétien des baptisés s'associe au mystère

:
du Christ célébré par l'Eglise. La liturgie, loin d'être un mouvement
facultatif de la vie chrétienne, est donc à la source et au centre de
toute vie chrétienne le dogme, la morale, la spiritualité en découlent
et y aboutissent. En outre, la liturgie ne peut être comprise sans un
minimum d'intelligence de la Bible, et elle contribue à donner le goût
des connaissances bibliques.

C.P.L.:
Ici quelques lignes sur le mouvement liturgique actuel et le

L'O.B.E. peut apporter sa contribution à ce mouvement d'abord


indirectement, en répandant des brochures d'enseignement biblique,
de doctrine et de spiritualité vivantes et positives (les brochures d'a-
»
pologétique actuelle ou de « dévotion n'apportent rien à la connais-
sance de la liturgie).
:
Directement, l'O.B.E. servira le mouvement liturgique
a) En diffusant des brochures de textes liturgiques
: messes dialo-
guées (mais non en chœur parlé) qui permettront au peuple de parti-
ciper; fragments du propre, dont l'achat successif constituera peu à
peu un missel complet, ou qui donneront envie d'en acheter un.
b) En diffusant des brochures d'explication de la messe, des sacre-
ments, de la liturgie. Le mouvement liturgique doit s'appuyer sur la
connaissance, sur l'intelligence, révéler l'esprit de la liturgie, sans
quoi il ne serait qu'un caporalisme, la routine de la prière grégaire
succédant à la routine de la prière individualiste.
Évidemment, pour bien comprendre la messe, il faut lire ou étudier
des livres un peu approfondis comme Lebrun, Pius Parsch, Mgr Che-
vrot, Croegaert, que l'O.B.E. ne peut diffuser. Mais à lire sans prépa-
ration de tels ouvrages, on risque de se noyer dans les détails et de

brochures telles que Dutil : Votre messe et votre vie; Bordet


Foyer de laCharité; Mgr Liagre : La messe, etc.
:
perdre de vue l'ensemble. Pour une pédagogie de la messe, destinée à
être au besoin poussée très loin, il sera bon de commencer par des
Le

c) Enfin l'O.B.E. fera connaître le cycle liturgique par des brochu-


res appropriées.
:
Il n'en manque pas. C'est ici que l'activité person-
nelle du bibliaire entre en jeu il devra se soucier de suivre lé temps
liturgique semaine par semaine (en s'y prenant toujours un peu d'a-
vance). C'est là un des éléments qui lui permettront d'avoir une
bibliothèque vivante.
L'O.B.E. ne sera prospère, n'attirera les acheteurs, que si elle cor-
respond aux besoins les plus profonds des chrétiens de notre temps :
le désir de mieux connaître et de mieux pratiquer la liturgie est au
premier plan de ces caractéristiques du christianisme actuel.
Liturgie protestante.
Dans le Journal de Genève (15 avril 1945), ce texte paru sous
le titre « Un événement liturgique » et qui révèle, à côté de vues
intéressantes et justes (besoin d'une participation active des fidè-
les, place prédominante donnée à la Bible) l'instabilité radicale
du protestantisme en matière de liturgie :
On sait que, dans sa dernière séance, le Consistoire de l'Église
nationale protestante de Genève a adopté à l'unanimité la nouvelle
liturgie élaborée avec le plus grand soin par une Commission spéciale
de la Compagnie des pasteurs, présidée par M. le pasteur M. Dominicé,
au persévérant et intelligent labeur duquel il est juste de rendre hom-
mage.
Dans les annales d'une Église, l'adoption d'une nouvelle liturgie
est un événement qui ne doit pas passer inaperçu. Car c'est toute la
foi et la doctrine de l'Église qu'expriment les textes qui constituent
la charpente de sa vie cultuelle. Alors même que cette foi ne saurait
varier, puisqu'elle repose sur le fait immuable d'une révélation objec-
tive, il est normal et nécessaire d'en reviser périodiquement les modes
-d'expression dans le sens d'un enrichissement et d'une adaptation à
la fois littéraire et théologique au but même du culte. Aussi est-ce
depuis plus ou moins longtemps que des amendements partiels et des
innovations avaient été apportés à la liturgie en usage dans l'Église de
Genève depuis plus d'un demi-siècle. Mais il importait de procéder à
une revision ou à une refonte complète en tenant compte d'une con-
ception nouvelle du culte, qui, moins aride et moins intellectualiste
que l'ancienne, réserve heureusement une place plus large à l'élément
liturgique et fait participer les fidèles plus activement au culte public.

*
Ce travail considérable et de longue haleine est aujourd'hui achevé
'ct dote l'Église protestante de Genève d'un instrument remarquable
dont on ne tardera pas à apprécier la valeur. Notons-en brièvement
les traits les plus caractéristiques.
Que les traditionnalistes se rassurent. Une des fonctions de la litur-
gie étant de faire entendre la voix des siècles et d'exprimer cette con-
tinuité dans le temps qui est une des particularités dé l'Église chré-
tienne, les auteurs de la nouvelle liturgie ont sagement évité de sacri-
fier au goût de la nouteauté et se sont fait un devoir de conserver le
meilleur des liturgies anciennes et de reprendre même certains élé-
ments que l'on avait peu à peu délaissés.
Désireux en outre d'enrichir le trésor liturgique genevois, ils ont fait
d'heureux emprunts à la fameuse liturgie d'Eugène Bersier, ainsi qu'à
celles des Églises de France, de Neuchâtel et de Vaud. C'est là une
excellente contribution au mouvement qui tend à rapprocher de plus
en ps entre elles les diverses familles spirituelles de la Réforme (Je
langue française. On constate également cette tendance œcuménique
dans l'introduction de textes tirés des anciens formulaires de l'Église
des premiers siècles et d'avant la Réformation.
Voilà pour la tradition. Mais on ne saurait oublier que les textes
liturgiques doivent être compris de tous les hommes de notre temps.
Aussi la commission a-t-elle eu le souci de donner une voix aux pré-
occupations sociales de nos contemporains et de prévoir, à côté dt'
formulaires traditionnels du mariage et du baptême, des textes rédigés
en un style aisément compréhensible pour les personnes peu familia-
risées avec la terminologie biblique et ecclésiastique.
Enfin, le nouveau recueil se distingue des anciens par un matériel
biblique abondant, ce dont il y a lieu de féliciter ses auteurs. Car,
ainsi que l'ont fait remarquer plusieurs spécialistes de l'art liturgique.
la Bible elle-même contient à cef égard des richesses qu'il importe de
mettre en valeur. Il est normal d'ailleurs que, dans une liturgie pro-
testante, la Bible soit à la place d'honneur.
(

Pour un théâtre populaire.


Dans Jeune Savoie (février 1945). - Le théâtre populaire et.
la jeunesse, par Bernard Bing.
Le point de départ devra être fort modeste : il ne s'agit pas de

:
plaquer artificiellement une formule dramatique toute faite de recons-
titution médiévale ou antique. Le théâtre populaire devra refaire pour
lui-même tout le chemin et toute l'expérience réinventer sa forme,
selon ses besoins, sa puissance, son public.
Que l'on commence par le chant et la danse. La tragédie est l'abou-
tissement du chant choral; la comédie jaillit des réunions et des fêtes,
agrémentées de chansons et de- farces du cru, hantées par les silhouet-
tes de personnages locaux. Un Eschyle, un Aristophane, un Molière,
ne surgiront que lorsque nous serons prêts à les entendre, et, pour
y être prêts, il faut s'y préparer, par ces fêtes, ces chants et ces dan-
ses, ces chœurs et ces farces. Alors les œuvres littéraires auront mûri
dans le peuple pour lequel elles auront été faites; elles se seront
renouvelées, rafraîchies à la source et développées organiquement,
naturellement. Elles seront vraiment neuves, puisqu'elles seront vrai-
ment vivantes.
Dans cette élaboration, le rôle des Mouvements de jeunesse devrait
être capital. Leurs jeunes gens, loin d'être coupés du peuple, de-
vraient en sentir et en exprimer les besoins; être un lien vital entre le
peuple et le poète. La discipline d'une troupe scoute devrait aboutir
tout naturellement à la formation d'un groupe choral homogène,
réplique moderne du chœur grec.
?
Cela devrait être, cela n'est pas. Pourquoi braille-t-on au lieu de
chanter Pourquoi un feu de camp insulte-t-il si souvent à la majesté
?
de la nuit et à la lumière des étoiles C'est qnle la plupart du temps
sous prétexte qu'il s'agit là d'un jeu, d'un divertissement, on n'y
apporte ni le sérieux ni la foi, ni la ferveur qui seuls pourraient pal-
lier au défaut de compétence ou d'imagination. Mais surtout, ces jeux,
même les meilleurs, ne sont le plus souvent qu'amusettes ou dilettan-
tisme, ils n'expriment aucun sentiment humain simple, profond,
populaire. C'est que la plupart des Mouvements de jeunesse, le scou-
tisme français en particulier, se ressentent de leur origine bourgeoise.
»
Leurs « jeux furent, à l'image de la société, futiles, pharisiens, déca-
dents. Que les Mouvements de jeunesse entrent franchement dans le
sens de la révolution du XXe siècle, s'ils veulent être à même de jouer
le rôle d'éducateurs de la nation qui devrait être le leur par le
divertissement dramatique en particulier.
Il faudrait considérer à part le cas de la J.O.C. et de ses « chœurs
parlés » : dire tout ce que les jocistes, qui sont, eux, dans le sens de
l'histoire, ont suexprimer de vérité humaine sociale, donc dramati-
que, sous une forme fruste et primaire, dans un genre dramatique-
ment -et esthétiquement faux et laid. Que ceux qui détiennent la cul-
ture les aident à épanouir leur vérité dans la beauté et l'harmonie
d'une forme dramatique authentique, et l'on trouverait peut-être là
des richesses insoupçonnées.
Que, dans tous les Mouvements de jeunesse, les animateurs lancent
le mot d'ordre de la ferveur, de la qualité,de l'invention, de la médi-
tation, et les jeunes des Mouvements auront leur part — une part
qui pourrait être primordiale
notre pays.
- dans le renouveau dramatique de

Nous partageons le jugement sévère de l'auteur sur les mou-


vements de jeunesse. Pour rester limité aux groupes catholiques,
il est bien évident que le scoutisme doit,dans un avenir immé-
diat, élargir le répertoire humainement si pauvre où il est resté
borné jusqu'ici.
-
Les activités culturelles de la J.O.C. sont restées jusqu'à ce
jour insignifiantes, du moins en France (en Belgique, le génie
créateur de M. Cardyn lui insufflait, en ce domaine, un tout autre
élan).A cet égard, nous saluons avec une joie profonde la créa-
tion, par la J.O.C. française, d'un Centre de culture ouvrière.
Nous aurons occasion d'en entretenir plus longuement nos lec-
:
teurs et de suivre les efforts qui y seront tentés dans le secteur
des loisirs et des fêtes populaires. A titre d'indices plusieurs
dirigeants jocistes furent conduits aux représentations du Sou-
lier de Satin et du Roi Lear données récemment à Paris. Leur
fut
adhésion immédiate et enthousiaste. Un grand acteur de Lon-
dres, catholiqueprofondément accordé à ce type de préoccupa-
tions, nous disait récemment —- il l'a répété à une session d'é-
| ;

tudes du centre de culture ouvrière — que des représentations


de Shakespeare avaient, durant la guerre, obtenu un succès sans
précédent auprès des mineurs du Pays de Galles. La J.O.C. fran-
çaise se doit de soutenir un effort'qui avait été magnifiquement
inauguré par la Fête du travail du congrès du dixième anniver-
saire et qui semblait n'avoir pas eu, jusqu'à ce jour, .de lende-
main. Nous suivons avec une particulière attention ce qui se fait
à Toulouse sous la direction de l'abbé Barbaste et de son équipe.

Bible et liturgie.
La Maison-Dieu est née à l'ombre de La Vie Intellectuelle. Les
Frères Prêcheurs qui assurent la direction de la première sont en —
étroit contact avec ceux qui dirigent la seconde. Les uns et les
autres se réclament de l'esprit de leur regretté fondateur, le
P. Bernadot, qui eût été si heureux, lui qui avait tant fait pour
le renouveau chrétien de notre pays, de voir que le Centre de
Pastorale Liturgique était rattaché à la maison à laquelle il a
donné pendant vingt ans le meilleur de ses forces et de son esprit.
La Vie Intellectuelle annonce la parution régulière de sections de
Bible et Liturgie. Les deux premières parues sont très promet-

doivent absolument se référer :


teuses. Unarticle programme du R. P. Chifflot, auquel nos amis
*

La Parole de Dieu, dont la Bible est le témoignage écrit, a été adres-


sée à l'Église pour qu'elle s'en nourrisse elle-même et pour qu'elle la
porte au monde. Sous ce double aspect, la Bible appartient à l'Église.
Les questions bibliques peuvent requérir des techniciens; elles ne
seront jamais purement techniques, car elles intéressent la vie de l'E-
glise. Et des circonstances nouvelles dans la vie de l'Église peuvent
donc modifier la position même des questions bibliques. C'est cette
« conjoncture biblique » actuelle qui est prise ici pour l'objet d'une
réflexion, dont on ne se dissimule pas le caractère d'approximation
hâtive. Elle est soumise à de plus compétents que l'auteur, dans l'es-
poir qu'elle suscitera leurs critiques et leurs mises au point. Après
l'avoir publiée, La Vie Intellectuelle ne pourra évidemment se tenir
pour quitte avec le mouvement biblique dont quelques aspects vont
être signalés: On voudrait seulement ici ouvrit dans la Revue un sec-
teur essentiel de son travail et qu'on espère la voir exploiter large-
ment.
La Bible n'a jamais été oubliée dans l'Église. Elle n'aurait pu l'être
:
sans que l'essence même de l'Église fût atteinte, puisque tout chez
elle dogme, morale, sacrements, prière, constitution ecclésiastique,
se nourrit de la Révélation bjblique. Il n'en est pas moins vrai que
certaines époques chrétiennes, plus et mieux que d'autres, ont véçu
de la Bible. L'âge patristique et encore, à bien des égards, les grands
siècles médiévaux, nous apparaissent comme ceux où le langage chré-
tien, les formes de pensée, la spiritualité, l'imagination étaient scrip-
turaires. Les psaumes étaient chantés par l'assemblée, les lectures
bibliques de la liturgie étaient intelligibles pour tous, la prédication
était une homélie, la théologie une réflexion sur le texte sacré. Tant
qu'il y eut une culture chrétienne spécifique, cette culture fut bibli-
que.
Il est certain que
-
les dernières années du XIXe siècle et les premiè-
res du XXe — dont les habitudes sont loin d'être perdues aujourd'hui
— font dans leur ensemble avec les grandes époques de la culture
biblique un contraste affligeant. Certes, la Bible était toujours présente
au Bréviaire, au Missel, dans les argumentations théologiques. Mais
?
ne faut-il pas dire que cette présence indispensable était souvent ré-
duite au minimum Il fallait bien vivre de ce qu'on recevait de cette
source mais le « pèlerinage aux sources » était rarement entrepris.
On savait le voyage hasardeux, et on le laissait aux intrépides. Du
reste, le rationalisme ambiant, dont nombre de chrétiens étaient
inconsciemment imprégnés, les laissait d'avance déconcertés devant
l'imprévisible et parfois choquante liberté des actions et des expres-
sions divines dont la Bible est' remplie. On restait donc en bas du
Sinaï, et l'on acceptait de croire, d'espérer, de prier, de mériter et
surtout de penser de seconde main. L'un des plus graves inconvé-
nients encourus fut qu'alors le christianisme devint ennuyeux.
Cela ne pouvait durer. Pour des raisons propres à l'Église — et, au
fond de celles-ci, l'action du Saint-Esprit qui la meut — et pour des
raisons générales — l'évolution de la culture — un mouvement bibli-
que est né dans l'Eglise. Essayons de caractériser les courants qui le
composent, pour en déduire les tâches proposées à l'exégèse biblique.
Un premier courant est venu du mouvement liturgique.

La Bible et l'enseignement des clercs.


Sous ce titre, dans La Vie Intellectuelle encore, un bel article du
R. P. Brillet :
La Bible est à la fois une littérature, une histoire et une spiritualité.
On ne la connaît totalement que lorsqu'on l'a étudiée à ce triple point
de vue. Mais on ne la connaît réellement que lorsqu'on a fait du
point de vue spirituel, qui est justement le sien, le point de vue su-
prême et dominant.
Ainsi, en ce qui concerne le point de vue littéraire,
nous n'oublierons pas que les clercs auxquels est faite la révélation de la
beauté et de la science de la Bible devront être bientôt dans l'enseignement
paroissial, dans des catéchismes, des conférences et des causeries de groupes,
des initiateurs. Nous en ferons desmaîtres. Comme nous les aurons instruits,
ils instruiront plus tard.
Ils auront peut-être observé à ce sujet que la Bible ne constitue pas une
grande part de l'enseignement ordinaire de la religion, mais il faudra leur
faire remarquer de plus près qu'elle est partout, seulement et malheureuse-
ment elle est peu apparente; que ce lamentable état de l'enseignement est
une monstruosité.
En ce qui concerne ensuite l'histoire, ils devront être, sur ce point
encore, des maîtres,
car c'est une erreur lamentable de croire qu'on peut donner loyalement et
prudemment unenseignement de médiocre valeur à des chrétiens peu ins-
truits, à de jeunes ouvriers et à des enfants, lesquels ne sont pas à l'abri et
le seront de moins en moins des conversations, des conférences, des journaux,
des livres plus savants qu'eux et puissants en affirmations. Derrière cette
erreur, il y en a une, non moins pernicieuse et étrangement grossière, qui
fait confondre un enseignement élémentaire avec un enseignement inexact
et imprécis.
Il faut que le prêtre raconte l'histoire évangélique parce qu'il la sait, sans
aucune invention, mais sans aucune faille, sans rien de romancé, mais rien de
vague, comme raconte un témoin. Car il en est, à travers les siècles, le
témoin. Il est l'homme qui a vu.
Mais qui douterait qu'à un tel enseignement la liturgie, après la
pastorale, ne soit pas moins intéressée. Sans doute l'est-elle déjà du
seul fait qu'elle se nourrit de la Bible :
Le livre saint est loi et il est la loi des clercs; il est prière et il est leur
prière; il est grâce et il est leur grâce. Il coule à flots, il souffle comme le
vent, dans leur bréviaire, dans leur messe, dans leur rituel.
Mais surtout la fréquentation habituelle du Livre sacré donnera le
sens du sacré au clerc. Celui-ci entrera plus aisément, dès lors, dans
l'esprit de la liturgie.
Le clerc qui aura reçu cette initiation, le prêtre qui l'ayant reçue la pour-
suivra toute sa vie par la lecture, la méditation de la Bible, enfin l'oraison
sur la Bible, on peut être assuré qu'il aura appris le respect de Dieu et de la
prière, le respect de l'homme et de son service, le respect de la vie et du tra-
vail. Il y a des légèretés qu'il ne se permettra plus.

L'Apostolat de la Prière et la liturgie.


La Vie Spirituelle de juin nous apporte lés conclusions du débat
qui vient d'opposer le R. P. Parra (Messager du Cœur de
Jésus, février 1945) et Dom Beauduin (V. S., octobre 1944). Nos
lecteurs apprécieront ces déclarations, si mesurées et si fermes,
du vénéré fondateur du mouvement liturgique de Louvain :
1
,
Dans l'exercice de son culte, de sa prière, de sa liturgie, l'Église
engage le pouvoir sacerdotal, qu'elle a reçu de Notre-Seigneur, source
unique de tout sacerdoce. Son culte puise sa valeur essentielle, fon-
cière, transcendante, dans le sacerdoce du Christ, dontelle seule a le
ministère ici-bas. Toute son activité liturgique, tout son culte se
trouve codifié dans ses livres liturgiques, ni plus ni moins. C'est dans
ces strictes limites que l'Église terrestre exerce son ministère sacer-
dotal. -
n
Mais pour revêtir cette valeur transcendante et s'élever à cette
dignité du culte authentique de l'Épouse du Christ, il ne suffit pas
que les prières soient approuvées, indulgenciées, recommandées el.
louées par les actes, même les plus solennels, de l'autorité ecclésias-
tique. Ces approbations les rendent très louables et très recpectables,
et garantissent leur conformité avec la doctrine et la morale de l' h-
glise; et, comme dit notre Saint-Père le Pape Pie XII, « ces prières,
même les plus privées, ne manquent ni de valeur, ni d'efficacité, et
contribuent même beaucoup à l'utilité du Corps mystique 1. »
Mais pour appartenir au culte sacerdotal de l'Église visible, pour

la même encyclique :
participer à cette transcendance dont le souverain pontife parle dans
« la prière publique, comme procédant de
notre Mère l'Église, à cause de sa qualité d'Épouse du Christ, l'em-
»
porte sur toute autre 2, bref, pour faire partie de son Canon litur-
gique, et être le signe authentique de son pouvoir sacerdotal, une
décision officielle de l'autorité suprême de l'Église, insérant cette
prière dans son canon liturgique, est nécessaire. Cette décision écrite

1. Enc.Mystici Corporis, édit. Bonne Presse, p. 49.


2. P.49.
doit être rendue publique par les organes authentiques du Saint-
Siège 1; revêtir les formes juridiques prévues par le droit ecclésiasti-
que 2; sans qu'aucune coutume contraire puisse prévaloir3. 1
Par cette insertion officielle dans les livres liturgiques, cette prière
entre dans lecourant de la vie sacerdotale de l'Église; elle devient un
acte sacerdotal authentique de l'Épouse du Christ.

in
L'Église, dans son culte propre, dans sa liturgie s'est souciée à
toutes les. époques (ses livres liturgiques en font foi) de fournir à la
piété de ses enfants des thèmes de prière substantiels et opportuns.
Les supplicationsdu vendredi saint, si profondément catholiqiues et
conquérantes, donnent bien l'allure habituelle de ses prières cultuel- -
les.Elleest l'école authentique de la vraie prière; ses enfants doivent
recevoir deson magistère sacerdotal les consignes de l'apostolat de la
prière unanime.
Et, de fait, grâce à la célébration annuelle des mystères du Christ,
des saisons liturgiques, des fêtes de Notre-Dame et des saints, bref, de
toutes les richesess si variées de son cycle, l'Église dégagede son culte
quotidien une vertu à pratiquer, une demande à formuler, un sacri-
fice à unir au grand Sacrifice. Bref, elle fixe à sesenfants les inten-
tions de sa prière. Chaque jour, après avoir fait contempler le mys-
tère sous tous ses aspects, la liturgie, dans ses collectes, ses homé-
lies, ses hymnes, implore pourtoute l'Église les largesses divines et
nous suggère des réformes précises et pratiques à réaliser dans notre
vie. Elle fait contempler avec ferveur et enthousiasme, pour corriger
et réaliser avec énergie et persévérance.

IV
-./

Malheureusement, au cours du dernier siècle, le culte de l'Église


n'aplus alimenté, comme il se devait, la piété du peuple chrétien.
L'école authentique de la vraie prière a été désertée. Les affirmations
des Souverains Pontifes à ce sujet sont péremptoires. De là vient que
la puissance impétratoire de la liturgie, ce ministère sacerdotal de la
prière universelle, avec ses intentions et ses demandes d'une richesse
si substantielle et si variée, ont été perdus de vue. Pour combler cette
lacune, et suppléer quelque peu cet abandon, le stimulant et l'appui
d'une puissante association spirituelle, l'Apostolat de la Prière fut
une vraie bénédiction; comme on bénit, aux jours de sécheresse, les
irrigations des hommes; et aux temps de restriction,les denrées de
remplacement. L'ambition decetteentrepriseprivéenefutcertespas

1.Can. q.
2.Codex J. C., lib. I, tit. I, et lib. II, tit. VII, chap. IV spécialement
can. 253,
3. Can.818.
d'égaler et de remplacer définitivement la prière universelle et sacer-
dotale de l'Épouse du Christ. Malgré tous les encouragements et
toutes les faveurs; malgré les documents apostoliques les plus élo-
gieux dont l'œuvre se glorifie à juste titre; malgré l'approbation,
purement verbale d'ailleurs, des intentions mensuelles, cet organisme
ne partage en rien la dignité et l'efficacité du culte de l'Église. Il
reste donc une entreprise collective mais privée, bénie et approuvée,
mais nullement intégrée dans cet ensemble grandiose et transcen-
dant, dans lequel le sacerdoce du Christ trouve ici-bas son authenti-
que réalisation.

Depuis une cinquantaine d'années, depuis surtout les initiatives


pastorales de Pie X, auxquelles Pie XI a fait si fortement écho, une
grande action de rénovation liturgique s'organise et se développe dans
l'Église; la piété des fidèles s'alimente de plus en plus « à sa source
première et indispensable ». Il n'est pas question de supprimer quoi
que ce soit; mais, par la force des choses, plus l'Église retrouvera toute
sa maîtrise spirituelle sur la prière de ses enfants, plus aussi les sup-

tance :
pléances si opportunes perdront de leur universalité et de leur impor-
comme au printemps, la végétation en plein vent et en pleine
terre fait oublier les bienfaits de la culture si précieuse en serres
chaudes. Pour parler sans figure, rappelons ici les paroles significati-
ves du Pape Pie XI, qui justifient le point de vue exposé plus haut.
« L'Église est très large, disait le Saint-Père; elle est même d'une
largeur parfois étonnante. Elle accepte des manières de voir, de prier
qui sont très déficientes et très imparfaites, parce qu'elle a pitié de
la faiblesse des pauvres hommes. Soit, dit-elle, puisque vous ne pou-
vez prier autrement, priez comme cela, pourvu que vous priiez vrai-

:
ment. Mais quand on veut savoir comment Elle entend la prière, alors
c'est tout autre chose c'est dans la liturgie qu'on le trouvera. Il
faut imiter l'Église et ne pas prohiber ce qu'elle consent à accepter
en matière de prière; mais il faut chercher à élever peu à peu et à
:a
apprendre aux fidèles à prier oomme Elle. La liturgie est une très
grande chose c'est le plus important organe du magistère ordinaire

:
de l'Église. Il y ici-bas si peu de choses vraiment importantes, qui
vaillent la peine qu'on s'en occupe le Christ, l'âme, la vie de E-
? t
glise. Tout le reste, que vaut-il Or la liturgie, ce n'est pas la didas-
calie de tel ou tel; mais la didascalie de l'Egnse 1. »

Les ondoiements à Paris.

Dans la Semaine Religieuse de Paris des 28 avril et 12 mai,


M. l'abbé Rupp, sous-direrteur des Œu\res, puhlie une très ilit(,-

1. Questions liturgiques et i>anrissi(iles,XXI,193»'., 1).11.


ressante étude de statistique sur « la proportion des baptisés dans fJ
le diocèse de Paris ». Nous en retiendrons le paragraphe, vérita-
blement alarmant, sur le problème des ondoiements:
En traçant notre statistique, nous avons été frappés, osons le dire,
effrayés du chiffre énorme des ondoiements à Paris. Pendant la période
étudiée (de 1980 à 1943 inclusivement), le clergé du diocèse a admi-
nistré 549.444 baptêmes et 275.838 ondoiements. Pour dix baptêmes, il
y a donc plus de cinq ondoiements; ce chiffre très fort est dû en
grande partie aux ondoiements des hôpitaux et des cliniques (près de
100.000)
Quelle est la proportion de ces 275.838 ondoyés qui se rangent parmi
?
les 549.444 baptisés Pour nous en rendre compte, nous avons étudié
les registres de 21 paroisses. des paroisses fort diverses à tous égards.
Sur 4.038 baptisés, 1.242, soit environ 3o %, ont été ondoyés aupara-
vant. S'il nous est permis d'étendre cette proportion à tout le diocèse,
nous devrons donc dire que, sur environ 550.000 baptisés, 165.000 ont
été ondoyés auparavant. Cela laisse supposer que 110.000 autres ont
été baptisés par ondoiement et n'ont pas reçu le complément des céré-
monies ou, tout au moins, ne l'ont pas reçu à Paris. L'exode des
enfants est, en effet, assez considérable à Paris. Déjà, en 1936, les sta-
tistiques officielles le montraient amplement, puisque, à cette date,
des 227.770 enfants nés dans les six années précédentes, il ne restait
plus à Paris que 162.679 d'entre eux. 15.000 enfants au maximum
étaient morts (la mortalité infantile à Paris enlève un peu plus de
2.000 nouveau-nés par an). 50.000 enfants avaient donc quitté Paris
dans ces six années.
S'il en est ainsi, la proportion totale des baptisés par ondoiement
ou baptêmes complets atteint, dans le diocèse de Paris, 659.444 sur
863.073 naissances, soit 76 Arrondissons le chiffre en disant qu'à
Paris le nombre des enfants baptisés évolue entre 70 et75 %, et nous,
sommes à peu près certains d'être dans la vérité.
Si nous savons compter, il y aurait donc eu à Paris, en qua-
torze ans, au moins 45.000 enfants ondoyés qui, ayant survécu
et demeurant à Paris, n'auraient jamais reçu le complément des
cérémonies du baptême, c'est-à-direqui, ayant reçu le
don dla
vie éternelle, ayant été agrégés à l'Église, n'auraient jamais reçu
les enseignements de cette Église, participé à son culte, ni vécu
consciemment de la foi reçue au baptême. Il y a là, pour les
aumôniers de cliniques et d'hôpitaux, en particulier, une lourde
responsabilité. Espérons que le retour à la paix permettra à l'au-
torité hiérarchique d'opérer la réaction indispensable.
L'ACTION LITURGIQUE

UNE EXPERIENCE DES PARALITURGIES


« FETES MISSIONNAIRES ET POPULAIRES » :

DU SACRE-CŒUR DE COLOMBES

Sous le titre Fêtes missionnaires et populaires, l'équipe sacerdotale


de la paroisse de Petit-Colombes, que dirige M. l'abbé Michonneau,
nous présente, en un livre de plus de deux cents pages, le fruit des
efforts très intéressants qu'elle déploie depuis quatre années, avec
un grand esprit apostolique et un souci pédagogique éclairé, pour
attirer les gens à l'église, entreprendre par des moyens appropriés
leur éducation chrétienne, les initier à la prière collective, et cela par
le moyen de ce qu'on appelle aujourd'hui les paraliturgies. Ce sont
des chœurs parlés, des jeux scéniques, des chants, des acclamations,
:
des processions. Ceux qui ont assisté à ces célébrations peuvent témoi-
gner des résultats obtenus une masse compacte, authentiquement
populaire, formant une véritable réunion de communauté, animée
d'un souffle religieux intense et priant avec toute son âme, c'est là un
spectacle peu banal, devant lequel le plus prévenu ne peut se défendre
d'une émotion profonde.

La lecture du livre ne peut nousrendre complètement cette am-


biance; pourtant elle permet de relever un certain nombre de réus-
sites intéressantes, solides, et dont il faut souligner la valeur pro-
fonde.
en particulier le Mystère de Noël (p. 166). C'est une veil-
Nommons
lée de prières dans le plus pur
:
style traditionnel, où les cantiques
folkloriques alternent avec les lectures bibliques Isaïe, Michée, l'E-
vangile. Sans doute ces lectures bibliques sont accompagnées d'une
figuration scénique, mais clle-ci est très sobre, stylisée et hiératique,
en sorte que rien n'y rappelle le théâtre 1 : c'est
l'Evangile en action,

1. Aussi bien, ne faudrait-il pas oublier que le théâtre, de par ses


origines helléniques, est intimement lié à l'expression collective du
sentiment religieux; il suffit. pour que la représentation dramatique
retrouve toute sa valeur de prière, qu 'elle soit remise dans une
ambiance sacrée, c'est-à-dire séparée du profane tant par le choix du
lieu, des acteurs et des textes, que par le choix et l'attitude des spec-
tateurs.
et d'ailleurs tous les personnages disparaissent lorsque s'avance le
cortège liturgique de la messe de minuit. Saint François d'Assise
reconnaîtrait là une réalisation plus moderne de son rêve de Gubbio.
La Fête de l'Évangile (p. 46) rappelle, en une transposition adaptée
aux milieux populaires d'aujourd'hui, les rites émouvants du sep-
tième scrutin de carême de la liturgie antique de Rome (traditio
evangelü) : un cortège solennel accompagne l'Evangile au podium,
où lé diacre l'ouvre et l'encense; un chrétien lit le texte du chœur
parlé, posant au nom de tous les questions angoissantes de notre
monde actuel:l'Évangile, chanté par le diacre, répond exactement
acclame:
aux questions humaines. Après chaque péricope évangélique, la foule
« Soyez loué, Seigneur », suivant la
meilleure tradition gal-
licane; à la fin, tous peuvent venir baiser le livre de l'Évangile.
La liturgie du Jeudi et du Vendredi Saint se célébrant, dans la dis-

:
cipline actuelle, le matin, il est difficile à des travailleurs de nos jours
d'y prendre part aussi la paroisse de Petit-Colombes a-t-elle organisé
une cérémonie du soir pour chacun de ces jours. Le jeudi, suivant la
méthode déjà signalée pour la fête de Noël, la lecture du récit évangé-
lique est accompagnée de sa figuration scénique, le tout préparant et
encadrant l'office liturgique du lavement des pieds, puis la procession
au reposoir — nulle part peut-être, dans tous les essais que nous pro-
pose ce livre, liturgie et paraliturgie ne sont plus intimement liées.

semble un pur chef-d'œuvre :


Le vendredi comporte le chant de la Passion, avec également sa figura-
tion scénique, et surtout la prière solennelle des fidèles, dont le texte
l'esprit de la grande supplication
romaine y est passé presque tout entier, la forme se rapproche plutôt
des ecténies byzantines avec les acclamations populaires qui en scan-
dent le déroulement:
Pour que Dieu purifie le monde de ses erreurs, qu'il écarte la famine,
:
délivre les prisonniers, protège nos absents, guérisse nos malades et abrège
nos souffrances
— Unissons nos prières.
Que les prières qui montent de tant de points où l'on souffre parviennent
jusqu'à vous et que tous les malheureux jouissent de vos bienfaits:
— Nous vous en prions, Seigneur.
Et puisque nous venons de signaler une prière digne de figurer
dans une anthologie, ajoutons-y la Litanie de la Vierge (p. 134) qui
est de même venue. Sans doute a-t-on abandonné les allégories scrip-
turaires qui font le charme des litanies de Lorette — convenons qu'el-
les sont incomprises, hélas ! de nos fidèles d'aujourd'hui —, mais cette

:
création soutient la comparaison avec son aînée. Nous pouvons donc
être rassurés l'élan mystique qui, à chaque époque du passé, a enri-
chi la piété des chrétiens de prières que nous aimons à redire inlas-
sablement et à méditer, cet élan est toujours aussi intense, et capable
de produire, aujourd'hui encore, des œuvres dignes de demeurer.
La portée d'un tel effort d'adaptation populaire et missionnaire est
donc très grande, plus grande même que l'équipe du Sacré-Cœur ne
l'a sans doute soupçonné. Car il y a à entreprendre un travail de péda-
gogie liturgique auprès des masses d'aujourd'hui, si ignorantes de
tout notre passé chrétien et du sens de notre culte; et pour cela les
paraliturgies telles qu'on les a essayées à Colombes constituent une
excellente liturgie du seuil, introduisant progressivement dans la
grande liturgie. Mais il y a davantage, paroe que chaque temps, cha-
que civilisation doiventapporter leur contribution à La prière commu-
nautaire, et l'on doit par ailleurs sanctifier le monde d'aujourd'hui
tel qu'il est, la vie d'aujourd'hui telle qu'elle est, s'il est vrai que
l'Eglise doit amener au Christ tous les. hommes, tous les siècles, tou-
tes les sociétés, toutes les formes sociales, et sanctifier toute la terre.
N'est-ce pas vers ce but que nous convient, selon leurs moyens, M. Mi-
chonneau et ses collaborateurs ? Il faut donc encourager leur effort
et souhaiter que d'autres se hasardent sur la même voie.

n
Cette expérience a cependant des limites, limites très étroites et qui
doivent' être marquées nettement. Aussi bien, les auteurs le savent,
et nous en avertissent à diverses reprises.
Tout d'abord, il faut reconnaître que beaucoup de ces paraliturgies
répugnent à être transportées hors du milieu qui les a fait naître.
Car elles sont franchement populaires, et la spontanéité avec laquelle
elles se déroulent à Colombes jette dans l'ombre des défauts qui, dans
une autre atmosphère, choqueraient la délicatesse du goût, de même
que l'ardeur de la prédication et de la prière de saint Augustin lui
faisait pardonner des solécismes et des africanismes auxquels étaient
sensibles en revanche ceux qui venaient à l'église en curieux et non
en fervents. Pour notre part, nous ne sommes pas sans inquiétude,
par exemple, sur l'effet que doit produire l'utilisation d'airs grégo-
riens pour des paroles françaises; sur certaines chorégraphies, très
belles par ailleurs, comme celle qui accompagne la fête de la paix;
sur quelques textes de forme assez négligée ou même parfois un peu
étonnants, comme « nous vous offrons ces terres lointaines que vous
»
ne connaissez pas (p. 23).
Surtout ces cérémonies communautaires ne veulent pas et ne doi-
vent en aucune façon supplanter la liturgie proprement dite. « Nous
n'avons pas, dit la préface, l'intention d'esquisser les traits d'une
nouvelle liturgie », et ceux qui croiraient étourdiment qu'un tel livre
est de nature à remplacer notre vieux missel, se tromperaient de façon
bien lourde. Quel que soit en effet l'intérêt, quelle que soit même la
nécessité des paraliturgies que nous propose la paroisse de Petit-
Colombes, elles ne sont que des à-côtés devant la messe, les sacre-
ments et la célébration du cycle annuel des mystères du Christ, qui
font partie de la structure de l'Église et qui dépassent l'humaine
mesure, puisque le divin y est présent mystérieusement sous les
signes. La façon d'associer le peuple au souvenir de la vie du Christ
peut varier dans ses détails, mais il faut toujours parvenir à l'essen-
tiel : la mémoire explicite de tous les grands événements de cette vie,
et la communion à ces mystères par l'initiation chrétienne et le sacri-
fice eucharistique. Or ceci amène une double remarque qui restreint
singulièrement la portée des paraliturgies qui nous sont offertes, dont
pourtant, encore une fois, nous tenons à proclamer la valeur et l'im-
portance.
D'une part, il faudrait blâmer sévèrement toute célébration parali-
turgique qui aurait l'air d'empiéter sur la messe. C'est ainsi que,
pour notre compte, nous ne saurions accepter sous aucun prétexte les
doubles de la messe tels que ceux qui nous sont proposés à la fête
du travail (p. 65) et à la fête de la sainte Église (p.38). Il y a là en effet
un déroulement à deux- bandes parallèles et étanches : le prêtre lisant
de son côté lesformules du missel, tandis qus la foule prie sans
aucun contact avec lui sur des thèmes qui d'ailleurs ne suivent qu'in-
complètement et de très loin ceux du célébrant. Celanous paraît aussi
« »
mauvais que les messes basses avec chants ou les messes de onze
heures agrémentées découvert d'orgue.
D'autre part, loin de résoudre le prcblème liturgique tel qu'il se
pose aujourd'hui, ces paràliturgies ne font que le rendre plus doulou-
reux et plus urgent. Car les paraliturgies se célèbrent en langue vul-
gaire, avec toutes les ressources de la technique moderne, elles inter-
prètent les préoccupations et les aspirationsdes hommes d'aujour-
d'hui, aussi soulèvent-elles un bel enthousiasme communautaire, un
intense sentiment de ferveur. A côté d'elles, laliturgie de la messe,
:
du baptême, du mariage risque d'apparaître très pauvre, hermétique,
étiolée après un magnifique catéchuménat, nous pouvons craindre de
voir nos. élus découragés au seuil du mystère. Nous nous retrouvons
donc toujours en définitive devant la situation que décrivait ily a deux
ans d'une façon si saisissante le R. P. Paul Doncoeur dans ses articles
de Cité Nouvelle et dans sa communication aux journées de Vanves
le culte officiel de l'Église, la liturgie essentielle est actuellement
:
dépourvue de son caractère populaire; seuls la goûtent de plain-pied
ceux qui ont une-forte culture classique ou qui ont hérité d'une lon-
gue tradition chrétienne.

III
A ces réserves, formulées ou au moins entrevues déjà par les
auteurs mêmes de Fêtes missionnaires et populaires, et que nous
nous sommes cpntentési de mettre en pleine lumière, nous en ajoute-
rons quelques autres. Vis-à-vis de M. Michonneau et de son équipe de
:
Petit-Colombes, ce seront moins des critiques que des suggestions très
fraternelles c'est un service à'leur rendre que de les aider et les
orienter dans leur effort, et ils y verront la promesse d'une collabora-
tion plus étroite des liturgistes à l'œuvre qu'ils ont entreprise. Mais
dans cette Revue il faut parler nettement, pour mettre en garde, con-
trertains lacunes, le clergé qui accepterait sans discernement les
fêtes de ce livret.
Certaines cérémonies en effet nous apparaissent un peu pauvres et
mièvres, et cela vient de ce qu'il fallait créer de toutes pièces un for-
thème :
mulaire en vue d'assemblées dont la tradition ne fournissait pas le
veillée demilitants, veillées au reposoir le jeudi saint, com-

:
munion privée. Et peut-être, à ce sujet, faut-il s'élever tout de suite à
une considération d'ordre plus général les paraliturgies devraient
s'orienter davantage vers le style liturgique. Ce style suppose comme
élément de base les lectures de la Bible, le chant des cantiques de
l'Ancien et du Nouveau Testament; il s'élève naturellement à la con-
templation théocentrique et eucharistique, il aboutit toujours à l'in-
vocation de la Trinité et comporte un mélange de prière en silence,
d'acclamations, et de formules solennelles réservés à la hiérarchie.
Il semble que l'on pourrait, en respectant ce style, trouver de quoi
satisfaire les besoins les plus actuels de la piété chrétienne avec la
garantie d'éviter le poncif, le verbiage et la fadeur.
A plus forte raison doit-on corriger toute infraction à la tradition
liturgique authentique. Ainsi nous jugerions sévèrement le fait de
renvoyer à l'après-midi la rénovation des promesses du baptême
(p. 194), parce qu'il faut bien marquer, comme les Pères le faisaient
inlassablement, que l'initiation chrétienne a son couronnement et
son terme dans la réunion eucharistique. Dans le même sens, nous ne
pouvons nous défendre d'un certain étonnement à voirproposer une
formule de promesse baptismale trop différente de la formule tradi-
tionnelle : « Sur l'Évangile et devant mes parents, je promets au d'être
chrétien toute ma vie » (pp. 195 et 63) — et une symbolique cierge
un peu déviée (pp. 193-194).
Il semble en outre que la notion des fêtes du cycle des mystères du

du cantique de Siméon :
Christ n'apparaisse pas dans sa pleine richesse. C'est ainsi que le
2 février est devenu la Fête des missions lointaines; le commentaire
Lumen ad revelationem gentium, y a fait
disparaître si complètement le souvenir du fait historique qu'il fal-
lait commémorer, que l'on peut nous renvoyer impunément, pour la
messe, « au texte du chœur parlé qui se trouve plus loin, à la fête de
l'Église » (p. 22) ! Et le jour des Rameaux, on se laisse aller au déve-
loppement trop complaisant de certaines formules des sacramentaires
:
gallicans pour la bénédiction des palmes, au point de masquer encore
le vrai sens de la célébration commémorer, par une procession figu-
rative, l'entrée de Jésus à Jérusalem. De vrai, les auteurs sont excu-
sables, parce que la cérémonie liturgique elle-même a subi un désaxe-

:
ment par suite des superfétations qui lui ont été imposées et d'un
tassement qui s'est opéré qui donc comprendrait aujourd'hui, en
voyant se dérouler l'office des Rameaux dans nos cathédrales, que la
procession avec des palmes est l'essentiel, et que la bénédiction des
:
Rameaux, la station à la porte, ne sont que des détails anecdotiques
très accessoires? Ne cessons pas de le redire les fêtes du cycle n'ont pas
un but homilétique ou parénétique; elles sont un mémorial du fait
historique de la vie du Christ qu'il faut rappeler, et rappeler sans
ment: :
cesse, parce que le Verbe s'est fait chair. Mais ce mémorial est sacre-
il est pour nous porteur de grâce, car les mystères du Christ
sont nôtres depuis notre baptême il faudrait citer en ce sens res
belles études de l'École française du XVIIe siècle et les livres de Dom
Marmion. Ce n'est que de surcroît, et quand l'essentiel a été amrmé,
qu'on peut tirer de ces mystères des « enseignementsparaliturgies,
».
Nous voudrions aussi retrouver, même dans les le

:
caractère ecclésial de la prière liturgique. Une paroisse, une commu-
nauté de chrétiens est réunie pour prier cette communauté n'est pas
ITBglise tant que nous ne voyons pas la prière présidée et dirigée par
la hiérarchie, tant que nous n'assistons pas à l'intervention du prê-
tre comme médiateur sacré éntre Dieu et les hommes, parlant au nom
de tous dans le silence de l'assemblée. Les chœurs parlés qui nous
sont proposés dans Fêtes missionnaires et populaires font presque
toujours du prêtre un simple coryphée, meneur de jeu, ce qui est-
traditionnellement le rôle dw diacre. Et nous avons été frappé encore
plus d'une telle lacune lors de la Réception de l'évêque : on chante,
on prie pour l'évêgue, les militants font leur promesse; à aucun
moment ne s'élève la voix du pontife lui-même, qui est pourtant dans
l'Eglise le liturge.par excellence (sacerdos et pontifex). Peut-être y
a-t-il là'plus qu'une omission de détail, car la Fête de la sainte Église-
(p. 38) semble ne pas voir que l'Église est non seulement la grande
missionnaire, mais aussi la réunion hiérarchisée et sacrée de ceux qui
louent le Seigneur. Insensiblement,si l'on n'y prend garde, nous lais-
serions s'acheminer le sentiment religieux vers une espèce de protes-
tantisme, où l'individualisme de la vie chrétienne ne serait tempéré-
que par des réunions charismatiques; la hiérarchie finirait par n'ap-
paraître que comme un organe purement administratif.
Enfin nous croyons devoir attifer l'attention sur la tendance qu'ont
ment :
les auteurs de ce livre, dans leurs essais de messe dialoguée (notam-
fête de la messe, fête du travail), à développer démesurément
les rites d'offrande, quitte à laisser complètement de côté certains
éléments essentiels, comme l'anamnège, la fraction, ou à mettre à
une place trop secondaire l'action de grâces. C'est oublier d'abord
que l'offrande, quoique très suggestive, demeure accessoire, puis-
:
qu'elle n'a été en usage que dans la seule liturgie romaine. Surtout
nous craignons que le sens en soit faussé l'offrande liturgique, c'est
avant tout l'offrande de la matière du sacrifice, en vue de marquer
nettement la participation des fidèles au sacerdoce et à l'offrande du
Corps du Christ, tandis qu'on semble trop nous montrer le fidèle
offrant le sacrifice de sa vie à lui, de son travail, de ses souffrances.
Non; la messe est le mystère du Christ, le mémorial d'un événement
historique — la Croix — se renouvelant au milieu) de nous et faisant
sentir ses effets rédempteurs; le fidèle qui y prend part communie au
Christ immolé, offre au Père la Victime sans tache; après cela, bien sûr, *
comprendra-t-il qu'une vertu rédemptrice s'attache à sa propre immo-
lation dans a mesure où ilest incorporé au Christ. Mais, de grâce,
qu'on ne dissimulepas le vrai mystère de la messe, offrande pure,
sous un nouvel holocauste de boucs et de taureaux.
0
A vrai dire, les critiques que nous venons de formuler atteignent,
par delà le livre de M. Michonneau et de ses confrères, toute l'abon-
dante floraison de « chœurs parlés » et « d'explications de la messe »
que l'on voit surgir aujourd'hui d'un peu partout. Déjà, en 1942,
Dom Bernard Capelle, en un article des Questions liturgiques et
paroissiales (qui, soit dit en passant, n'entraîne pas une approbation
sans mélange), avait rendu compte d'une longue liste d'ouvrages sur
la messe, pour conclure à l'insuffisance de la théologie qui leur servait
de fond. Pour que les pasteurs, qui sont en contact immédiat avec les
besoins actuels des âmes, surtout de la grande masse populaire, et qui
se sentent obligés à donner d'urgence une satisfaction au désir des
chrétiens d'être associés d'une façon plus active à la prière commu-
nautaire, pour que les pasteurs puissent se livrer sans inconvénients
ni péril à des expériences du type de Petit-Colombes, il faut, d'une
façon aussi urgente, qu'on puisse leur proposer une théologie de la
liturgie et une théologie de la messe dégagées de tout esprit de con-
troverse et de spéculation, nourries de la tradition patristique, éclai-
rées de l'étude comparative du donné liturgique.

ÂIMB-GEO,\GES MARTIMORT.

La messe du roi saint Louis


ft

Voici une plaquette 1


évoquant un de ces innombrables essais
qui tentent de ramener nos équipes spécialisées de jeunes au goût
de la vraie messe. Il ne s'agit donc point de liturgie paroissiale, nor-
male. Elle s'adresse à un groupe trop restreint, elle demande un
cadre trop particulier, la Sainte-Chapelle du Palais; enfin l'acclima-
tation dans une église paroissiale, annoncée aux dernières pages, a
montré qu'il faudrait choisir entre le remaniement de la méthode et
la vie paroissiale elle-même.
Ce n'est pas àdire que l'initiative décrite manque d'intérêt pour
nous, loin de là. L'expérience en pourra profiter à des « paroisses uni-
versitaires », à des « cités des jeunes », à des groupes de jeunesse soli-
dement encadrés, comme il n'en manque pas de nos jours, et qui uti-
lisent, dans des sanctuaires où ils sont « chez eux », des procédés
d'attirance aux rites sacramentels souvent moins proches que celui-ci
de la vraie liturgie. Il ne saurait toutefois être question, pensons-
nous, d'une adoption définitive, comme cadre invariable de célébra-
tion habituelle, surtout aux grandes solennités.
Reconnaissons tout d'abord l'incontestable valeur de la restitution
archéologique du chant et des cérémonies. On a rejoint le type le plus
:
certain de ce qui avait cours lors de l'introduction de chaque rite
dans la messe romaine primitive les Kyrie, Sanctus, Agnus Dei des
féries de carême, le Gloria in excelsis des fêtes simples, si rapproché
du Te Deum, dont il fut le prélude dans certaines liturgies du IV-
Ve siècle, chant authentique du Credo, etc.
Cependant l'Eglise elle-même, quel que soit l'incontestable mérite
de ces chants, éprouva le besoin légitime de les varier, soit pour doser
la solennité des célébrations, soit encore, disons-le nettement, pour
»
parer à « l'ennui qui « naquit un jour de l'uniformité ». Ni l'at-
trait du jeu le plus dramatique, ni la plus éloquente des prédications
ne pourraient faire supporter l'idée de se voir condamnés au même
« ordinaire » pour toute l'année, à Pâques, à Noël et en plein Carême.

1. Aux Éditions du Cerf.


Nous approuvons la décision prise 4e réserver à une schola de chan-
tres exercés le « propre », les intonations et l'alternance avec le peu-
ple. C'est daaç ce sens qu'il convient cie résoudre le problème toujours
pendant du cfcani collectif.La rubrique l'indique, le bon sens aussi
et le sens esthétique encore plus. Il y a des chants aussi vieux que le
christianisme, qui sont trop difficiles pour avoir jamais été destinés
à être chantes par la foule, et il y avait un « ordre de chantre », qui
devait bien àvoir une fonction.
Louons aussi l'idée d'uneréunion préalable d'explication des rites
et des textes en même temps que de répétition des chants. Mais, que
de centres cultuels ne disposent pas d'une« salle des pas perdus »
distincte du sanctuaire, pour une organisation si nécessaire.
Ni l'exemple parisien de Saint-François-Xavier, ni les rénovations
actuellement en cours à la Chapelle Pontificale n'arriveront à nous
faire admettre sous prétexte de restauration archéologique de la
<f grande
entrée », la suppression du rite, non moins vénérable et
strictement prescrit par la rubrique, de l'aspersion dominicale de
l'eau bénite. Ce rappel symbolique du baptême, qui fait de chaque
dimanche une Pâque hebdomadaire, ne doit disparaître qu'en pré-
sence de l'évêque ou devant le Saint-Sacrement exposé.
Il n'y a rien que d'excellent dans la volonté de restauration effective
des fonctions autrefois dévolues aux titulaires dès ordres moindres
pour la police et le bon ordre des fonctions.
Tout ce qui peut subsister en nous d'esprit français après quatre
:
ans d'occupation se met en boule devant l'excès de caporalisme qui
fait claquer la porte sur le nez des retardataires on s'autorisera de
l'exemple des vierges folles; l'Évangile nous parle aussi de la brebis
retardataire qu'on va chercher et de l'ami qui frappe à la porte pour
emprunter du pain en pleine nuit. Qu'il soit permis au séculier qui
fait cette recension de signaler à l'auteur que 1unanimité des obé-
diençes monastiques ou canoniales connaît, une « place des négli-
»
gents d'où ceux qui arrivent en retard peuvent assister à la fonc-
tion sans être admis à y prendre part active. Cette manière d'excom-
munication pratique nous paraît le modèle achevé d'une bonne solu-
tion de ce délicat problème de charité chrétienne et de pédagogie pas-
torale.
Et pendant qu'il est question de pastorale, finissons-en une bonne
fois avec le pharisaïque affichage de désintéressement transcendantal
qui, dans l'éducation cultuelle de la jeunesse et des hommes, porte à
mépriser, à minimiser où à transformer la « quête ». Saint Paul en
a réglé prescrit et collecté aux réunions eucharistiques des premiers
chrétiens. L'Église fait profession de vivre depuis toujours des libres
oblations de ses fidèles, en nature ou en. espèces, et leur collecte a
toujours eu place au cours du sacrifice. Aussi bien n'est-ce pas avec
quelques corbeilles de « pain pour les pauvres » que Monsieur le Curé
soldera en fin de mois les frais du culte, l'entretien de l'église, le
traitement de ses vicaires et les gages de son personnel. Tout le monde
n'a pas les moyens de faire vœu de pauvreté, ni d'avoir des clercs
exclusivement bénévoles, encore restera-t-il toujeurs de grosses beso-
gnes pour lesquelles une main-d'œuvre stipendiée sera nécessaire.
ï
Ne faisons pas le résumé critique plus long que l'ouvrage analysé.
Au demeurant, tout comme les consulteurs de l'Index, nous avons
dû juger uniquement sur pièces, sans avoir eu l'avantage d'assister
à l'exécution. Nous formulons notre avis en toute impartiale amitié
et souhaitons à la « Messe du Roi saint Louis » de retrouver au plus-
vite un cadre à sa convenance où elle pourra s'améliorer et réussir.
1(
H.-B. Phdlippeau.

J'ajouterai au compte rendu de M. l'abbé Philippeau deux remar-


ques. La première, d'une critique plus radicale que celles qu'il a faites
lui-même et qui touche à l'exécution. Après deux ans d'existence de
La Messe du Roi saint Louis, chaque quatrième dimanche du mois, le
chant est aussi misérable qu'au début. Les responsabilités sont dou-
bles. Les organisateurs, n'ayant aucune compétence en grégorien,
aucun art, pas même le plus élémentaire, dans la conduite d'un
chœur, se sont imaginés de bonne foi que le chamri * conduirait de
lui-même. C'était une grande naïveté. Les clansroutiers, qui avaient
au début accepté de prendre la responsabilité du succès de cette
messe, à part un seul, celui du Cardinal, se sont révélés d'un amateu-
risme déconcertant, Je ne connais, pas un seul garçon de ces clans à
qui son chef ait imposé de savoir le texte de la messe. La juxtaposi-
tion de mille routiers, dont chacun ignore un texte aussi difficile-
dans son apparente simplicité que celui de la Missa brevis, ne peut en
aucune manière constituer un chœur, même fruste. On aurait sans
doute gagné.àconfier l'entreprise,à l'Institut Grégorien, qui y aurait
apporté ses exigences et sa compétence.
Je ne voudrais pas terminer sur une note aussi négative. Malgré ces-
:
réserves sérieuses, la Messe du Roi saint Louis a été un succès, et un
grand sruccès. Je vois plusieurs bénéfices essentiels
io On a popularisé une messe authentiquement grégorienne, et on
a enfin rompu avec la Messe des anges.
2° On a fait comprendre à des jeunes que la seule messe dialoguée
valable était la messe chantée, selon le rite le plus traditionnel.
3°On a créé une communauté de prières liturgiques, on a rompu
avec des habitudes d'individualisme.
4° On a créé un style d'assemblée chrétienne du dimanche matin.
Plusieurs clans, plusieurs groupes de province s'inspirent désormais-
de ces usages et chantent la Missa brevis. La réunion plénière des
amitiés scoutes, tenue à Paris en mars, a réalisé une magnifique
Messe du Roi saint Louis.
Il faut donc, en définitive, se féliciter d'une entreprise qui a apporté
sa part, très originale et très efficace, au renouveau de la messe.
D.
La collection Les Monastères de France
La collection Les Monastères de France se propose de publier des
reproductions photographiques aussi fidèles que possible des édifices
religieux d'autrefois, plus spécialement des églises monastiques de
l'époque romane, sans exclure cependant les édifices d'autres époques.
A quoi bon ?dira-t-on. Rien n'est-il plus urgent pour le Centre de
?
Pastorale liturgique que de s'égarer dans l'archéologie L'objection
est d'importance. Car il est vrai, d'abord, que les tâches immédiates
ne manquent pas. D'autre part, si les églises romanes sont d'une
beauté incontestable, il est certain que leur beauté est différente de
celle que nous sommes en droit d'attendre denos jours. Quant aux
procédés mis en œuvre, ils sont souvent rudimentaires en comparai-
son des moyens dont disposent aujourd'hui les architectes et les déco-
rateurs : les imiter serait lé contraire d'un progrès, une régression,
comme le serait une - exégèse qui- se limiterait aux connaissances phi-
lologiques d'un saint Jérôme ou d'un Nicolas de Pise; ce retour au
passé serait un retour en arrière, non un pas en avant. Nous n'avons
donc ici à retenir ni l'esthétique ni la technique dont relèvent les
églises médiévales. Que nous reste-t-il donc à admirer en elles, ou à
leur propos?
Toute la psychologie qui a rendu possibles de telles œuvres.L'his-
toire de l'art a été bien des fois racontée. Mais celle de l'iconographie
reste à écrire, et surtout celle, plus vaste, de la culture dont l'icono-
graphie n'est qu'une des manifestations. Les recueils de la collection
Les Monastères de France y contribueront puissamment, grâce à des
introductions précises d'où seront exclues les idées générales ou les
lieux communs de la littérature issue de Chateaubriand, mais qui
seront étayées sur tous les documents qui nous éclairent sur le milieu
déterminé qui a produit chacun de ces chefs-d'œuvre et qui permet de
le comprendre. Quand on aura constitué toute une série de monogra-
phies de ce genre, on saisira que de tels monuments n'intéressent pas
exclusivement les archéologues d'aujourd'hui parce qu'ils ne furent
pas jadis le fait d'archéologues, mais de clercs et de moines qui furent
pleinement de leur temps. Si ces hommes ont produit tout naturelle-
ment, on pourrait dire sans le faire exprès, des œuvres d'art, et s'ils
:
n'en pouvaient guère produire d'autres, c'est parce que le style de leur
vie les y portait et les y préparait ils n'eurent à s'imposer aucune
violence, ils libérèrent simplement, en les projetant dans les monu-
ments, les images dont débordaient leurs âmes et qu'ils puisaient en
abondance dans la liturgie; toute leur culture, humainement si riche,
si nourrie de lettres classiques et de doctrine patristique, était impre-
-gnée par la hible et l'atmosphère du culte de l'Église. Les anciens
sanctuaires monastiques sont les symboles et les témoins d'une cul-
ture : ils représentent cette culture parce qu'ils la résument, ils en
procèdent et l'entretiennent chez tous ceux qui les voient et qui
prient en leurs murs, ils en sont à la fois le résultat, l'expression et
l'auxiliaire.
De ce point de vue, la collection Les Monastères de France est étroi-
cations qu'il entreprend :
tement et intimement liée à toutes les activités du C.P.L. et aux publi-
dans la mesure où nous contribuerons à.
restaurer une culture chrétienne, une culture biblique et liturgique,
nous referons une imagination chrétienne et nous favoriserons la
renaissance d'un art chrétien, et d'un art chrétien liturgique, qui
sera tout à la fois semblable à celui d'autrefois parce que la parole de
Dieu ne change pas, et différent, parce que les hommes qui l'enten-
dent ne sont plus les mêmes.

*
**
1
Un autre intérêt que l'on peut attendre de cette publication, c'est
qu'elle aide à promouvoir un renouveau de l'architecture ecclésiasti-
que, et, plus spécialement, de l'architecture des Ordres religieux en
France. L'historien de l'art religieux s'étonnera dans quelques déca-
des devant la stérilité culturelle, à peu près complète dans ce do-
maine, depuis la Révolution française, des grandes communautés
religieuses. L'histoire de l'architecture en Europe fut liée pendant des
siècles à la vie des Ordres religieux. Je ne connais rien de plus triste,
à cet égard, que les constatations qui s'imposent au promeneur soli-
taire d'une cité.où demeurent encore les témoins de nos gloires pas-
sées et les témoins, hélas!non moins indestructibles de notre déca-
dence depuis cent cinquante ans. J'en ai eu la révélation brutale à
Louvain. Trois des plus belles églises de la ville demeurent les ancien-
nes églises bénédictine (Sainte-Gertrude), dominicaine (Sainte-Marie
aux Prêcheurs) et jésuite (Saint-Michel, dont il ne reste plus, depuis
mai 1944, tjue l'admirable façade). Les trois églises modernes cons-
truites par ces mêmes Ordres religieux révèlent l'abîme : la lourde
architecture beuronienne du Mont-César, l'insignifiante église domi-
nicaine, la triste prétention de l'église des Jésuites, rue des Récollets.
Egresms est a filia Sion omnis décor ejus. Au gré de mes courses, les
mêmes constatations, arriéres, n'ont cessé de s'imposer. Le fier collège
des Jésuites de Lyon (l'actuel lycée Ampère), comparé à cette caserne
qu'est l'actuelle mairie du VIe (ancien collège S. J., volé en 1903 et
à l'église de la rue Sainte-Hélène de la même ville, — les Jacolins de-
Toulouse et le couvent actuel de la rue Espinasse, — tant d'églises
monastiques du Poitou et la récente église des Bénédictins de Ligugé
Je ne parle que des plus grands, préférant ne pas considérerl'innom-
brable prolifération des chapelles de quartier. L'architecture du
clergé diocésain révélerait la même chute. Parallèlement aux Monas-
tèreà de France, il faudra bien un jour réunir en album ces magnifi-
»
ques anciens « grands séminaires de France qui, dansbeaucoup de
nos villes de province sont encore debout, témoins de l'ancienne
splendeur d'une Église doat les évêques étaient princes, et en avaient
les goûts : je pense à Saint-Flour, Coutances, Besançon. Mettez en
face de ces monuments la série des bâtisses (c'est le nom qui leur
convient) des séminaires bâtis depuis 1903 : ceux de Lille, de Saint-
Irénée, à Lyon, avec leur fausse grandeur, sont à mon avis la mesure
du genre.
C'est à un examen collectif que nous sommes conviés. On critique
:
fort le système des commandes tel qu'il est pratiqué par la plupart
des administrations diocésaines un grand séminaire est souvent con-
fié à un architecte qui n'a d'autre mérite que d'être un militant
d'action catholique, ou, souvent même, le dirigé du vicaire général
L'architecture des Ordres religieux obéit-elle, le plus souvent, à d'au-
?
tres critères Il est proprement scandaleux que la responsabilité de
la construction d'un couvent important qui conditionne le bien vivre
de plusieurs générations religieuses et leur rayonnement apostolique
repose parfois sur un seul homme. N'y aurait-il pas nécessité à ce
que cet homme s'entoure d'un conseil de majores, d'hommes expé-
rimentés, les uns dans l'art de l'architecture, les autres dans la
?
sagesse claustrale Il existe une géographie, une onomastique, une
économie monastiques, — une science des conditionnements humains
de cette forme de vie déterminée qu'est la vie en monastères. Cette
science a ses documents, ses savants, ses fervents. On voudrait que
»
les « architectes des Ordres religieux soient autre chose que de soli-

:
des brasseurs d'affaires1. Le Commun des Abbés au rite monastique
contient cette appropriation du livre de la Sagesse « Habentes stu-
dium pulchritudinis. » des
,

:
>
Nos anciens gardaient la mémoire grands religieux qui assurè-
rent à la vie monastique des demeures dignes d'elle. Les pierres chan-
tent la mémoire des hommes pourquoi faut-il que cette mémoire,
maintenant, ne soit pas, toujours, une mémoire de bénédiction ?
PIE DUPLOYÉ.

T. Il est question, paraît-il, de reconstruire le monastère de Citéaux.


Cette nouvelle réjouira tous les amis de l'Ordre en France. Si l'on
tient compte de l'extrême inculture artistique qui semble être à
l'heure actuelle la règle des trappes françaises, on se demandera avec
inquiétude si la construction projetée doit être apparentée au génie
des abbayes cisterciennes tel que la Marquise de Maillé vient de le
révéler dans un magnifique album, ou au génie chrétiennement faux
et malsain du sculpteur officiel de la trappe, le frère Marie-Bernard.
On nous 'signale également la construction d'un couvent d'un
grand ordre religieux où, chose sans doute unique dans les annales
de l'architecture monastique, l'église est bâtie sur la cuisine qui
forme le rez-de-chaussée du bâtiment. Des générations de religieux
chanteront donc, le jour anniversaire de la dédicace de leur église,
l'antienne magnifique : « Bene fundala est! domus Domini supra
firmam petram », en songeant mélancoliquement que cette pierre est
un fourneau. On nous assure que le fourneau est électrique. Incli-
nons-nous devant le progrès.
L'ACTIVITE DU C. P. L.

Session régionale à BOURGES


au début de juillet 1946

sur la Pastorale liturgique du Baptême


(Pour la préparer, demandez-nous et répandez
notre questionnaire d'enquête)

Congrès National
2e
de Pastorale Liturgique
Eté 1947

6.Le jour du Seigneur"


Mystique etpratique du dimanche

Le numéro 4 de La Maisbn-Dieu
sera consacré au compte rendu
du premier Congrès National de Pastorale Liturgique
, avec publication des principaux rapports
LA MAISON-DIEU
Cahiers du Centre de Pastorale Liturgique
paraissant quatre fois par an
Directeurs: P. DUPLOYE, O. P.
A.-M. ROGUET, O. P.

0
Le fascicule : :
65 francs, franco 70 francs
On peut souscrire à quatre cahiers (les souscriptions par-
tent du premier cahier de chaque année).

o
CONDITIONS DE SOUSCRIPTION
Quatre cahiers. France :: 200 francs
:
Etranger 250 francs

SOUSCRIPTION DE SOUTIEN
Quatre cahiers. France :: :
1.000 francs
Etranger 2.000 francs

9
Avis important
Les numéros 1et 2 de La Maison-Dieu étant complètement
épuisés, aucune souscription nouvelle ne sera acceptée avant
la parution du numéro 4.
Dès maintenant, retenez ce numéro 4 chez votre libraire.

LES EDITIONS DU CERF,


29. boulevard Latour-Maubourg, Paris-7e
(C.C.P. Paris 1436.36)