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Revue française de

psychanalyse (Paris)

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque Sigmund Freud


Société psychanalytique de Paris. Auteur du texte. Revue
française de psychanalyse (Paris). 1988/11-1988/12.

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Revue Française de Psychanalyse

6
REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE
publiée avec le concours du CNL

Revue de la SOCIÉTÉ PSYCHANALYTIQUE DE PARIS,


constituante de l'Association Psychanalytique Internationale

DIRECTEUR
Claude Le Guen

DIRECTEURS ADJOINTS
Gérard Bayle Jean Cournut

RÉDACTEURS
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Cléopâtre Athanassiou Claude Janin
Jean-José Baranes Ruth Menahem
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Thierry Bokanowski Jacqueline Schaeffer
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SECRÉTAIRE DE RÉDACTION
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ADMINISTRATION
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qui suivront la réception du numéro suivant.
REVUE FRANÇAISE
DE
PSYCHANALYSE

Traumatismes
VI
NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1988

TOME LII

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
PARIS
Sommaire
Rédacteurs : Thierry Bokanowski et Jean-François Rabain

TRAUMATISMES

Françoise Brette — Le traumatisme et ses théories, 1259


Thierry Bokanowski — Entre Freud et Ferenczi : le traumatisme, 1285
Michel Hanus /
Marianne Strauss — Dora. Traumatismes sexuels et traumatismes nar-
cissiques, 1305
Jean Cournut — Séduction, castration, conviction, 1321
Gérard Bayle — Traumatismes et clivages fonctionnels, 1339
Julia Kristeva — L'obsessionnel et sa mère, 1357
Jean-François Rabain — La mise en scène du trauma, 1373

LE « MAGAZINE »

Dans le monde
Judith S. Kestenberg / Ira Brenner — Le narcissisme comme moyen de survie, 1393
David Gelmann — L'héritage de Freud, 1409
Tilo Held — La psychanalyse allemande et la question du traumatisme réel, 1419
Michel Granek — Malaise dans la civilisation après Auschwitz, 1425

les rubriques (théorie, clinique, technique)


Catherine Couvreur — Le trauma : les trois temps d'une valse, 1431
Claude Janin — Les séductions de la réalité : éléments pour une topique du trauma-
tisme, 1451
/
César Botella Sàra Botella — Trauma et topique, 1461

Notes de lecture
Jacqueline Cosnier — Entre blessure et cicatrice. Le destin du négatif dans la psychana-
lyse, de Jean Guillaumin, 1479
Jean-François Rabain — Naître coupable, naître victime, de Peter Sichrovsky, 1493
Thérèse Neyraut-Sutterman— Le suicide de Victor Tausk, de Kurt R. Eissler, 1495
Janine Chasseguet-Smirgel — La lumière de l'origine, d'Alain Suied, 1499

In memoriam
Evelyne Kestemberg : son oeuvre, 1503

Questions pour demain


Les journées de réflexion ouvertes au public le 14 et le 15 janvier 1989 sous la prési-
dence d'André Green, 1513
Traumatismes

Le traumatisme et ses théories

Françoise BRETTE

Dans la continuité de l'intérêt que suscite à nouveau ces dernières années


l'hystérie, le traumatisme — et sans doute pour les mêmes raisons
— redevient
un thème privilégié en Psychanalyse. Certes, les polémiques provoquées par un
J. Masson (1984), ainsi que les traductions du Journal clinique de Ferenczi (1931),
en font un sujet d'actualité. Mais surtout l'évolution de la pathologie de nos
patients, l'allongement du temps des analyses que souvent elle nécessite, conduisent
les cliniciens que nous sommes à reprendre cette question. Il reste cependant
possible d'interpréter ce fait comme le retour d'un refoulé dans la théorie psychana-
lytique de ce qui l'origine.

LES THÉORIES DU TRAUMATISME CHEZ FREUD

En effet, dès ses premiers écrits, Freud à la suite de Charcot confère au


trauma1 un rôle déterminant dans l'étiologie de l'hystérie. Il est intéressant de
noter que cette conception qui procède de la pensée causaliste de son époque
continue à être la plus valorisée par la vulgarisation psychanalytique; tout comme
se maintient la croyance, quelque peu magique, en l'effet cathartique du traitement,
selon le modèle de l'hypnose dont la psychanalyse a dû progressivement se dégager
dans le temps où elle s'est constituée.
Dans ses travaux avec Breuer, s'il insiste, il est vrai, sur l'efficacité de l'abréaction
sur le plan thérapeutique, il évoque déjà l'éventualité d'un traumatisme par effet
de sommation; mais surtout il introduit la notion de refoulement et énonce que
« l'hystérique souffre de réminiscence » : formule qui contient en elle-même la

1. Terme utilisé par Freud qui n'emploie pas le mot Traumatisme,inexistant en langue allemande.
Rev. franç. Psychanal., 6/1988
1260 — Françoise Brette

théorie de l'après-coup, théorie tout à fait fondamentale à laquelle il donnera


par la suite son plein développement, notamment dans « L'homme aux loups »
(S. Freud, 1918).
Ainsi, de la notion de traumatisme réel et physique — « la vieille notion
de choc » — Freud en vient à celle de traumatisme psychique, en mettant l'accent,
non plus sur l'événement, mais sur sa représentation, vécue comme un « corps
étranger » interne, source d'excitations : différence radicale qui représente un saut
épistémologique d'importance, puisqu'elle fonde la Psychanalyse.
Le traumatisme a donc une place primordiale dans les théorisations de Freud
qui ne cesse d'y revenir tout au long de ses travaux. Leur lecture, à la recherche
de ce concept, permet de dégager trois axes de réflexions autour desquels il en
organise les théories : théories qui s'emboîtent et se recoupent et dont les différentes
perspectives se trouvent reprises dans une synthèse particulièrement éclairante à
la fin de son oeuvre (S. Freud, 1939).

De la séduction sexuelle infantile à la séduction précoce maternelle

Freud devant la fréquence des scènes sexuelles invoquées dans l'anamnèse


de ses patients met en cause la séduction dans l'enfance par un adulte qu'il qualifie
alors de « pervers » et en déduit que le trauma est toujours sexuel. Cette affirmation
entraîne quelques réticences du côté de Breuer dont il va peu à peu se dégager.
D'abord découverte clinique tirée de son expérience de thérapeute, la séduction
pour Freud devient, dans les années 1895-1897, une théorie qui s'inscrit dans le
prolongement de la théorie traumatique des névroses; elle représente aussi une
tentative pour rendre compte du refoulement de la sexualité et peut schématiquement
s'énoncer ainsi : pour constituer un traumatisme, il faut paradoxalement qu'il y
en ait deux et que le premier se produise précocement chez un enfant, être par
conséquent immature, et se trouvant dans un état de « passivité » et de « non-
préparation ». Ce traumatisme ne prend sens et effet que dans l'après-coup de la
puberté, à l'occasion d'un second événement qui vient raviver les traces mnésiques
du premier « dont le refoulement avait effacé le souvenir ». Le cas Emma1
demeure, pour les psychanalystes, le modèle métapsychologique de la théorie de
la séduction, surtout dans son aspect temporel : le processus de l'après-coup ou,
autrement dit, le traumatisme en deux temps.
Le revirement de septembre 1897 « je ne crois plus à ma neurotica »2 va
privilégier les notions de fantasmes inconscients et de réalité psychique. Dans cette
période extrêmement féconde de son auto-analyse qui le conduit à l'OEdipe, Freud

1. In l'Esquisse... (1895), p. 364-366 de la Naissance de la Psychanalyse, PUF, 1969.


2. Lettre à Fliess, n° 69, in Naissance de la Psychanalyse, p. 190.
Le traumatisme et ses théories — 1261

confie à Fliess que son père n'a joué aucun rôle et que « sa première génératrice »
de névrose est sa vieille nourrice, son « professeur de sexualité »... Il associe
alors sur un souvenir de sa petite enfance, où, au cours d'un voyage, ayant partagé
la chambre de sa mère, il l'aurait aperçu nue : « Ma libido s'était éveillée et
tournée vers matrem nudam "...1. Ainsi la première et la seconde séduction se
trouvent évoquées dans cette même lettre du 3 octobre 1897.
Il est certain qu'avec la découverte de la sexualité infantile, Freud ne pouvait
manquer d'en déceler les premières sollicitations dans les soins corporels, à la
fois innocents mais incontestablement excitants, donnés aux nourrissons. Si, dans
sa conférence sur La féminité (S. Freud, 1932), il désigne nommément la mère
comme la séductrice originaire et dans L'Abrégé (S. Freud, 1938), le sein comme
« premier objet erotique », il ne fait que préciser ce qu'il a maintes fois signalé.
Dès les Trois Essais déjà, il écrivait que « la mère qui fait don à l'enfant de
sentiments issus de sa propre vie sexuelle, le caresse, l'embrasse et le berce et le
prend tout à fait clairement comme substitut d'un objet sexuel à part entière »8.
Au père, acteur de la séduction infantile, fait place la mère de la séduction précoce
qui devient alors le prototype des fantasmes ultérieurs de ce type. Ainsi, au-delà
des événements aléatoires, Freud en vient à l'universel, à l'inévitable, puisque cette
séduction à laquelle il se réfère est inscrite dans la relation primaire... Mais il ne
prend en compte ni l'inconscient parental ni l'activité de l'enfant dans ses propres
désirs, comme le fait remarquer J. Laplanche, qui, en reprenant cette théorie de
la séduction en propose la généralisation (J. Laplanche, 1987).
Pour illustrer cette « théorie de la séduction généralisée », j'indiquerai briè-
vement les trois niveaux de séduction que cet auteur dégage de la lecture du
« Léonard... » (S. Freud, 1910) :

— la séduction pédophile, ici homosexuelle;


— la séduction précoce maternelle : le milan dont la queue vient ouvrir les lèvres
du nourrisson, figurerait symboliquement « les baisers passionnés » de sa jeune
mère : « implantation du désir maternel qui marque l'enfant comme un
destin »8 ;
— enfin, la séduction originaire dont J. Laplanche voit l'expression dans l'énig-
matique sourire de la Joconde. Cette séduction originaire selon lui se rapporte
à cette situation fondamentale où « l'adulte propose à l'enfant des signifiants
verbaux aussi bien que non verbaux, voire comportementaux, imprégnés de
significations sexuelles inconscientes ». Il qualifie d'énigmatiques ces signifiants

1. Lettre à Fliess, n° 70, in Naissance de la Psychanalyse, p. 194.


2. In Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Gallimard, p. 166.
3. In Problématiques, III. La sublimation, PUF, 1980, p. 92.
1262 — Françoise Brette

originaires traumatiques : énigmatiques parce que « l'enfant ne possède pas


les réponses physiologiques ou émotionnelles correspondant aux messages sexua-
lisés qui lui sont proposés »1.

Si, pour Freud, la séduction en tant que théorie perd de son intérêt, il ne
cesse pour autant de soutenir la réalité de scènes de séduction et leur valeur
pathogène2. Même si la théorie fantasmatique prend le pas sur la théorie trauma-
tique des névroses, il semble qu'il ne se résout jamais à voir dans le fantasme la
simple expression de la vie sexuelle de l'enfant; il cherchera ce qui a pu le fonder dans
sa réalité. L'analyse de « L'homme aux loups » (S. Freud, 1918) le montre en
quête d'indices de scènes primitives réelles; il invoque, comme on vient de le voir,
la séduction du nourrisson par les soins maternels et en dernier recours, il fait
appel à la philogenèse pour expliquer la donnée structurale qu'est le fantasme
originaire.

Le point de vue économique

L'aspect énergétique — tout à fait esentiel pour la compréhension du trauma-


tisme — est présent dès le début de la psychanalyse et Freud insistera jusque
dans ses derniers travaux sur l'inéluctable, voire l'irréductible facteur quantitatif
(S. Freud, 1937); mais les réflexions que suscitent les névroses de guerre vont
remettre, au premier plan de ses préoccupations, cette conception économique,
tout en la complexifiant : le traumatisme est alors défini comme une effraction
du pare-excitation (S. Freud, 1920). Dans chacun des cas étudiés en 18953, ce qui
fait le traumatique est bien l'incapacité de l'appareil psychique à liquider une
surcharge pulsionnelle; le principe de plaisir dont le rôle serait d'évacuer cet
excès de tensions se trouve alors mis hors jeu par la violence et la soudaineté
d'un trauma. Ce n'est pas en réalité l'ébranlement mécanique qui est traumatisant
mais le trop-plein d'excitations ainsi libérées et cela d'autant plus que les systèmes
ne sont pas préparés à faire face au danger. L'angoisse n'a pu remplir sa mission
de signal d'alarme et mobiliser les opérations défensives adéquates. Il y a un
débordement énergétique du moi, incapable de maîtrise et l'appareil psychique
est contraint de lier les excitations « Au-delà du principe de plaisir »... (S. Freud,
1920). Dans cet article, Freud s'interroge également sur les facteurs qui prédis-
posent à l'éclosion d'une névrose traumatique : ne serait-elle pas facilitée par
l'existence antérieure d'un conflit dans le Moi? Par contre elle ne se produirait

1. In La pulsion pour quoi faire ?, Publication APF, p. 18.


2. Cf. le commentaireque fait Conrad Stein de la lettre à Fliess du 22 décembre 1897, in Psychanalyse à
l'Université, t. 11, n° 43 (1986).
3. In S. Freud et J. Breuer, Etudes sur l'hystérie, PUF, 1956, p. 15 à 144.
Le traumatisme et ses théories — 1263

pas, constate-t-il, dans les cas où il y a une blessure réelle. Il est possible d'en déduire
que la réaction douloureuse — par la limite ainsi circonscrite — ferait fonction
de pare-excitation par rapport à une effraction plus étendue qui serait alors encore
plus gravement traumatique.
La réalité de la névrose traumatique qui se rapporte à un événement précis,
datable (guerre, accident, catastrophe), se manifeste, nous dit Freud, par un tableau
proche de celui que l'on rencontre dans l'hystérie, mais en plus bruyant et avec
une souffrance subjective importante. Les préoccupations hypocondriaques sont
massivement présentes dans la clinique psychiatrique des névroses post-trauma-
tiques. Dans celle qui nous concerne davantage, des éléments dépressifs plus ou
moins intenses existent mais ne sont pas toujours reconnus; c'est surtout l'activité
déployée pour les nier qui en témoigne; la pathologie du caractère domine le plus
souvent et vise à éviter un effondrement que ces patients ne peuvent assumer. Les
stratégies défensives névrotiques ne suffisent plus à contenir l'afflux d'excitation
qui a fait irruption et menace l'intégrité du Moi; cet excès quantitatif doit être
impérativement déchargé dans des agirs répétitifs plus ou moins préjudiciables où
nous reconnaissons « la diathèse traumatophile », décrite par Abraham (K. Abraham,
1907); le comportement de ces patients prend alors une allure caricaturalement
hystérique, voire maniaque.
Il y a deux sortes de répétition comme nous le savons : celle qui vise à l'extinction
et obéit compulsionnellement à Thanatos et celle qui, associée à Eros, s'efforce
d'atteindre la maîtrise par le processus de symbolisation.
Les rêves traumatiques, tout comme les activités ludiques de l'enfant ou certaines
répétitions dans le transfert, révèlent la fixation au trauma. Le besoin de raconter
l'événement dans les moindres détails et d'y revenir sans cesse, avec une souffrance
évidente qu'expriment les traumatisés en analyse, a la même fonction qu'un rêve
répétitif : c'est une tentative pour lier — sur un mode fractionné — des tensions
excessives afin de les abréagir. Dans la névrose traumatique, la fonction du rêve,
gardien du sommeil et combleur de voeux, a échoué : il s'agit de faire réapparaître
l'angoisse qui a fait défaut lors de l'accident. De même, c'est du traumatique
comme tel que le jeu de l'enfant est à la fois réminiscence et répétition : c'est la
reprise active d'une situation subie. Ainsi, le scénario de la bobine, observé par
Freud chez son petit-fils de dix-huit mois, met en représentation le rapport passif
au traumatisme causé par l'absence de la mère.

La problématique de l'absence
Dans le cadre de sa nouvelle théorie de l'angoisse (S. Freud, 1926), le trauma-
tisme est envisagé hors de toute référence à la névrose traumatique. Freud insiste
moins sur ses répercussions économiques que sur ce qui en est la condition
1264 — Françoise Brette

déterminante fondamentale : la perte de l'objet; il s'agit donc non plus de la


séduction mais de l'absence de l'objet.
En 1926, il introduit les termes d'angoisse automatique et d'angoisse signal
d'alarme.

— la première est la réponse spontanée de l'organisme à une situation traumatique


définie comme un afflux non maîtrisable d'excitations trop nombreuses et trop
intenses;
— la seconde est la reproduction la
de précédente à chaque danger dont elle devient
le signal : elle est donc à la fois « attente » et « répétition atténuée du trauma ».

Dans les deux cas, l'angoisse apparaît comme l'expression de la détresse


psychique du nourrisson, corrélative de son état de détresse biologique : expé-
rience traumatique primordiale que la disparition maternelle, à chaque fois, réactive.
Freud relie L' Hilflosigkeit à la prématuration du nouveau-né et à sa totale dépen-
dance à l'égard de l'objet; si celui-ci vient à manquer, l'enfant se trouve sans
recours, dans un état de tension qui s'accroît, s'il éprouve un besoin que sa mère
devrait satisfaire. C'est la situation dangereuse devant laquelle l'angoisse — réaction
originaire et automatique — sera reproduite comme signal d'alarme, quand il aura
expérimenté que la présence de l'objet peut mettre fin à cet état traumatique et
douloureux. Mais il faudra un nombre d'expériences rassurantes répétées pour
que le bébé distingue l'éloignement momentané de la perte durable et qu'il puisse
éprouver avec nostalgie et non plus dans la catastrophe et le désespoir le fait
d'être séparé de sa mère. Le jeu du « coucou/voilà » en favorise l'apprentissage : il
prépare et préfigure celui de la bobine où l'enfant accédant à la fonction symbolique
met en jeu l'absence traumatique et par là, s'en distancie.
Si Freud reconnaît comme originaire le traumatisme de la naissance, il conteste
le développement donné par Rank (O. Rank, 1923) à cette théorie. Il maintient
que toutes les expériences de séparations réelles et, en premier lieu la naissance
et le sevrage, ne trouvent véritablement leur efficacité inconsciente que si elles
peuvent se révéler après coup, comme des formes primaires de castration. Cependant,
il ne faut pas oublier que dans un passage de Inhibition, symptôme et angoisse, il se
montre proche des idées que Ferenczi vient de développer deux ans auparavant
dans Thalassa (S. Ferenczi, 1924) : en effet, écrit-il, la perte du pénis « serait
vécue comme l'équivalent d'une nouvelle séparation avec la mère » puisque
sa possession garantit la « possibilité du retour dans le sein maternel — fantasme
substitutif du coït »1. En fait, l'angoisse de castration contient, rassemble et reprend
toutes les angoisses de séparation qui la précèdent et Freud, dans le souci de se
démarquer de la thèse de Rank, insiste sur la place centrale du complexe de castration.

1. In S. Freud (1926), Inhibition, symptôme et angoisse, PUF, 1965, p. 63.


Le traumatisme et ses théories — 1265

Dans L'abrégé... il n'hésite pas, lorsqu'il en évoque le deuxième temps — celui de


la constatation de la différence anatomique des sexes — à affirmer que le petit
garçon subit alors « le plus fort traumatisme1 de sa jeune existence » : traumatisme
pourtant indispensable à la formation du Surmoi dont la fonction protectrice par
rapport au sentiment de perte narcissique est maintenant bien établie; en effet,
plutôt être confronté à un interdit que d'avoir à éprouver l'impuissance : « Les
redoutables effets qu'évoque Freud2 de la menace de castration sur la sexualité
naissante », s'ils provoquent effectivement de l'angoisse, permettent d'accéder à
la latence et à ses acquisitions. Ce traumatisme s'avérerait par conséquent bénéfique
puisqu'il a une action organisatrice; encore faut-il qu'une réalité traumatique ne
vienne donner corps au fantasme et le fixe avec toute sa charge excitante en une
blessure narcissique inassumable3. Dans ce cas le fantasme de castration ne peut en
rien constituer pour les angoisses primaires une structure représentative qui en
favoriserait l'élaboration à un niveau symbolique. Le temps de l'OEdipe et du deuil
de ses objets, avec les bienfaits identificatoires et les gains narcissiques qui en
découlent, en sera compromis...
De l'importance donnée par Freud aux situations traumatiques liées à l'état
de détresse et à l'absence — et de la mère, et du pénis — s'est dégagée une conception
du traumatisme centrée essentiellement autour de la problématique du narcissisme
et du temps de sa constitution.
C'est en effet dans la ligne et le développementdes réflexions freudiennes de 1926
qu'un certain nombre d'auteurs contemporains se sont intéressés au trauma.

LE TRAUMATISME NARCISSIQUE ET SES THÉORISATIONS

Freud parle de cicatrice narcissique, de frustration, de préjudice, sans pour


autant que l'on puisse en inférer l'idée de trauma narcissique; pourtant dans
L'homme Moïse... (S. Freud, 1939) lorsqu'il précise, à propos des événements
traumatiques « qu'il s'agit d'impressions d'ordre sexuel ou agressif et certainement
aussi de blessures précoces faites au Moi » 4, il emploie l'expression de blessures
narcissiques1 dans un sens équivalent5. De nos jours, c'est plutôt cette idée qui vient
à l'esprit quand on évoque un traumatisme. Ce concept, de ce fait, prend une
extension que l'on peut discuter, car la spécificité que lui donnait Freud dans ses

1. C'est moi qui souligne.


2. In S. Freud, Abrégé de psychanalyse, PUF, 1964, p. 62-64.
3. Nous verrons plus loin les avatars de cette conjoncture particulière où le télescopage entre réalité
et fantasme vient donner tout son poids traumatique à l'angoisse de castration.
4. C'est moi qui souligne.
5. Il faut rappeler que trauma vient du grec TpocGjiot qui signifie blessure et plus précisément une
blessure avec effraction.
1266 — Françoise Brette

premiers travaux risque de s'y perdre. Néanmoins, la problématique présentée par


nos patients nous y conduit : en effet, ce sont le plus souvent des situations
d'abandons, de ruptures, ou encore des déceptions, qui s'imposent dans leur récit.
Tant et si bien que le mot traumatisme est surtout utilisé actuellement dans le
sens de perte objectale ou narcissique dont le deuil n'a pas été possible : la question
est de savoir pourquoi... Qu'est-ce qui fait que le Moi se trouve ainsi débordé
dans ses fonctions de liaisons? On est amené à se demander quel premier temps
traumatique est alors réactualisé :
— est-ce le Temps de l'originaire resté enclavé, s'il a pu s'inscrire dans un lieu
psychique?
— est-ce le Temps de l'infantile maintenu clivé ou gardé par les processus de refou-
lement secondaire?
Plusieurs auteurs, parmi ceux qui se sont intéressés au narcissisme et à sa
pathologie, mais aussi à la psychanalyse des enfants et des psychotiques, ont envisagé
directement ou non cette question. C'est bien à Winnicott que nous devons d'avoir
insisté sur l'importance de la relation primaire (D. W. Winnicott, 1952 et 1963)
et les effets de ses perturbations. En France, Bela Grunberger a été, à ma connais-
sance, le premier à parler de trauma narcissique qu'il définit comme « l'écrou-
lement de la toute-puissance infantile » (1956).
Selon la conception de cet auteur, le manque de « confirmation narcissique »
à chaque étape de la maturation pulsionnelle de l'enfant laisse le Moi démuni. En
effet, de la naissance à la problématique de la castration, c'est l'éprouvé du manque,
de la perte, du sentiment de petitesse et de dépendance absolue liée à sa préma-
turation que l'enfant aura à vivre. Se dégager de la fusion originaire, renoncer
à l'illusion d'être un et omnipotent, expérimenter le sevrage et l'inadéquation de
ses désirs par rapport à ses moyens, se confronter à l'altérité, à la différence des
sexes et à celle des générations : autant de moments cruciaux dans la vie de
l'enfant où l'objet aura un rôle primordial.
Avant d'envisager le temps de l'infantile, il paraît légitime de s'interroger sur
les aspects du premier développement du bébé et de sa relation avec l'entourage,
susceptibles d'avoir un impact traumatique sur son devenir : ceci, à partir de
ce que nous donnent à penser, à éprouver et parfois à voir par leur comportement,
certains de nos patients.

Le temps de l'originaire, ou l'avant-coup du traumatisme

Il est indéniable qu'une mère chroniquement déprimée ou une mère phobique


va priver l'enfant des stimulations psychiques nécessaires à la constitution de son
narcissisme. Sans doute aussi ne pourra-t-elle assurer sa fonction de pare-excitation?
Le traumatisme et ses théories — 1267

L'enfant peut répondre à cette situation de détresse liée à la défaillance maternelle


par une fuite en avant vers une sexualité prématurée : ainsi la solution sexuelle,
où les besoins du Moi se trouvent masqués par l'exigence du Ça, sera le
recours privilégié à chaque expérience douloureuse de séparation (Masud Khan,
1974).
Janine Chasseguet-Smirgel (1987) comprend « l'appétence inhabituelle aux
excitations internes et externes » dont témoignent ces patients, comme une tentative
pour gérer un trauma narcissique. Afin d'en moins souffrir, il s'agirait « de
transformer une blessure non liquidable en excitation sexuelle virtuellement capable
de décharge et de préserver ainsi l'estime de soi, en raison des fantasmes de
vengeance et de triomphe qui l'accompagnent ». En effet, les scènes de séduction,
souvent par eux provoquées, ne sont-elles pas un moyen d'apporter une réponse
qualitative à du quantitatif qui autrement ne pourrait ni se lier ni s'évacuer? De
plus, me semble-t-il, il y a une impérieuse nécessité à maintenir tout en la déchargeant
une excitation permanente pour ne plus se laisser surprendre, dans une répétition
maîtrisée de la situation traumatique. Cette érotisation frénétique telle qu'elle se
manifeste dans les comportements de « sexualité addictive » (J. McDougall, 1978)
tendrait à colmater une brèche impossible à reconnaître et à combler : celle causée
par une blessure narcissique fondamentale, liée à l'insuffisance de l'investissement
maternel.
Tout ce bruit venant d'Eros a pour fonction de masquer le retrait, l'absence
et le silence de Thanatos auxquels certains analysants n'ayant pu mobiliser cette
défense, de type maniaque, nous confrontent. Plusieurs auteurs ont ces dernières
années excellemment décrit cette clinique du vide : J. McDougall (1982) avec
les patients « désaffectés », J. Cournut (1983) avec ceux qu'il nomme « les déser-
tiques » ont, chacun à leur façon tout à fait imagée, dépeint une pathologie qui
se rapproche du syndrome que J.-L. Donnet et A. Green (1973) ont mis en évidence
sous le nom de « Psychose blanche ». André Green a évoqué l'idée d'un « trauma-
tisme négatif » qui correspondrait à une attente déçue. L'enfance de ces patients
aurait été marquée par une réalisation hallucinatoire suivie d'aucun effet; « au-delà
d'un certain temps, les possibilités de différer la satisfaction espérée se trouvent
excédées : l'objet meurt... Par la suite, qu'il soit présent ou absent, il restera un
objet mort. Le patient a investi l'absence comme absence d'espoir... » (A. Green,
1975).
Mais une mère trop présente, trop bonne, qui comble immédiatement les
besoins de son enfant ne lui permet pas d'élaborer dans la discontinuité une
satisfaction hallucinatoire. La position dépressive a, de ce fait, des difficultés à
s'établir; l'enfant ne peut vivre « la phase de désillusionnement » (D. W. Winnicott,
1971), étape nécessaire où la mère « suffisamment bonne » doit se révéler « suffi-
samment mauvaise ». La surprotection, la surstimulation maternelle vont compro-
1268 — Françoise Brette

mettre tout autant qu'un anaclitismeinsuffisant « la matrice originelle du fantasme »1.


Celle-ci se constitue avec la mise en place des activités auto-érotiques qui se forment
à partir de l'investissement maternel des zones érogènes : mais encore faut-il que
cet investissement ne soit quantitativement ni trop, ni trop peu.

— Une mère excitante ou envahissante risque d'induire dans le psychisme de son


enfant un manque à représenter, à la place du trop.
— Une mère trop absente ou par trop ambivalente, non fiable ou imprévisible,
laisse l'enfant livré à une violence pulsionnelle difficilement endigable, qui va
se décharger sur un mode plus ou moins anarchique dans des auto-érotismes
primaires; ceux-ci, liés au masochisme du même nom, signent l'absence de
l'objet, en même temps qu'ils en favorisent le déni.

L'une tout autant que l'autre ne facilitent pas l'unification narcissique de leur
enfant. C'est toute la problématique du narcissisme et de l'identification primaires
dont il est question : ce qui va promouvoir ou au contraire entraver l'organisation
de l'image spéculaire et par conséquent l'avènement de His majesty the baby
(S. Freud, 1914).
Les yeux de la mère, dit-on, sont le premier miroir de l'enfant (D. W. Winnicott,
1967). Si le regard qui lui est renvoyé est terne ou distant, il n'aura pas plus
d'effet qu'une glace sans tain : « la confirmation narcissique » de cet enfant en
sera menacée. Plus tard, toujours en quête d'un autre pour consolider sa propre
image, peut-être sera-t-il de ces patients qui se plaignent de l'impression pénible
d'être transparents, jamais vus ni reconnus par les autres, ou, au contraire, de
ceux qui, de peur qu'on les oublie, ont toujours besoin d'attirer l'attention par un
exhibitionnisme provocant. A l'inverse, si les yeux de la mère ne reflètent que
l'enfant merveilleux — phallus imaginaire nécessaire à sa complétude
—, son regard
l'enfermera dans un mirage narcissique où le manque est nié et le tiers le plus
souvent exclu. Cet univers clos ainsi créé compromet l'évolution de l'enfant dans sa
différenciation et le risque psychotique n'est pas écarté.
Mais, le plus souvent, nous serons dans « la maladie de l'idéalité » (J. Chasseguet-
Smirgel, 1973) avec ses diverses manifestations : pathologie du caractère, névroses de
comportement, conduites addictives ou perverses, désorganisations psychosoma-
tiques plus ou moins graves ou autres... qui sont autant de solutions trouvées par
ces patients pour les protéger d'un effondrement dépressif : il leur faut « tenir
debout » et, parfois, au mépris de l'autoconservation s'ils se trouvent dans des
situations qui, d'après eux, l'exigent. Il y a des moments effectivement où il est
quasiment vital, pour la cohésion interne, de méconnaître une souffrance psychique :
« actes-symptômes », somatisations ou encore réactions caractérielles de type para-

1. M. Perron-Borelliet R. Perron, rapport présenté au XLVIe Congrès PLFR (1986).


Le traumatisme et ses théories — 1269

noïaque en seront l'expression tout en la maintenant clivée. C'est ce qui m'a fait
dire que la dépression est un luxe qui n'est pas à la portée de tous les Moi(s) ; je ne
veux parler bien évidemment ni de psychose dépressive ni de dépression masquée
ou niée, mais de celle qui s'éprouve et se pleure, s'avoue à soi-même et se parle
à autrui et à partir de laquelle un travail peut s'effectuer permettant d'accéder
à un deuil jusque-là impossible.
Les patients expriment un sentiment d'incapacité en relation avec celui d'être
factice1, pris pour un autre, ou encore d'être surestimé et par là toujours décevant.
Sans doute ont-ils été dans la relation primaire un élément essentiel de l'économie
maternelle : enfant fétiche ou antidépresseur, ou encore enfant « tenant lieu d'objet
incestueux dont la mère a dérobé le narcissisme... » (M. Fain, 1986); leur relation
objectale sera marquée par une sensibilité exacerbée à toute modification de la
distance. Ils peuvent l'aménager sur un mode plus ou moins pervers pour dénier
la dépendance à l'autre : ils reproduisent alors indéfiniment le jeu de la bobine en
éloignant et rapprochant à leur gré des partenaires interchangeables, pour se donner
l'illusion qu'ils en ont la maîtrise. D'autres établissent avec leurs objets une relation
de type toxicomaniaque. L'analyste n'échappera pas, dans la répétition transféren-
tielle, à ces modalités relationnelles où l'angoisse d'abandon et l'érotisation défensive
sont prévalentes. La quête harassante de sa présence, la mise à l'épreuve parfois
très violente de la qualité du « holding » donnent la mesure de la peur vécue par
ces patients d'être laissés tombés, en relation probable avec des ruptures d'étayages
lors du premier développement. Le contre-transfert extrêmement sollicité permettra
à l'analyste de comprendre, à partir des mécanismes d'identification projective,
ce qu'a pu éprouver son patient et il faudra « laisser du temps au temps » avant
que celui-ci puisse admettre un sentiment de manque sans immédiatement le
sexualiser, et reconnaître, comme l'un d'eux a pu me le dire à sa dernière séance :
« J'ai découvert ici quelque chose de fondamental, c'est la pensée de l'absence... »
Ce n'est pas seulement le regard de la mère mais l'ensemble des interactions
précoces, comme la parole, le toucher ou autres, qui vont jouer un rôle déterminant
dans la constitution du narcissismede l'enfant. Il est évident que la réactivité trauma-
tique ultérieure dépendra de l'assise narcissique et de sa solidité. Si celle-ci se
fonde essentiellement sur l'échange primaire avec la mère, la structure oedipienne
des parents et la qualité relationnelle de leur couple, la présence du père — et
pour son enfant, et dans le désir maternel — auront assurément des incidences
qui peuvent aggraver ou à l'inverse atténuer les effets des éventuelles et inévitables
défaillances de l'investissement maternel.
L'immunité du Moi, face aux traumatismes, se trouvera, me semble-t-il, d'autant

1. Cf. J. Chasseguet-Smirgel, Le rossignol de l'empereur de Chine, in Psychanalysede l'art et de la créa-


tivité, Payot (1971).
1270 — Françoise Brette

plus renforcée que les fantasmes originaires auront pu s'organiser. Ceux-ci permettent,
en effet, la reprise dans un registre symbolique de ce qui a été énigmatique et
traumatique dans la relation primaire.
Le retrait de l'investissement de la mère au profit d'un tiers dont elle est
amoureuse— ce que Michel Fain a théorisé sous le nom de « la censure de l'amante »
(1970) — constitue un premier traumatisme nécessaire, pour arracher l'enfant à la
fusion maternelle et l'autonomiser. La question se pose de savoir si l'intense
excitation alors éprouvée par le bébé va pouvoir prendre la forme d'une identification
hystérique précoce au désir de la mère qui désigne ainsi à son enfant le père,
comme autre séducteur. Pour Denise Braunschweig et Michel Fain (1975), c'est
la condition indispensable pour garantir l'équilibre des trois fantasmes originaires.
Le fantasme de scène primitive, s'il peut ainsi se structurer, témoigne d'une véri-
table introjection de l'érotisme adulte : il sera porteur de l'auto-érotisme secondaire
objectai et non plus facteur d'excitations plus ou moins persécutoires, qui ne
peuvent s'évacuer que dans des auto-érotismes primaires narcissiques, de pure
décharge. Pour Jean Laplanche, la scène primitive — elle-même séduction au sens
où il l'entend — devient une structure inhérente aux deux autres fantasmes origi-
naires; mais, pour que « la séduction s'organise comme fantasme et non comme
trauma », Jacqueline Cosnier (1987) fait remarquer que « les adultes doivent
disposer pour l'enfant d'une tendresse postoedipienne" " 1; sinon c'est « la confusion
des langues » et ses effets perturbateurs décrits par Ferenczi (1933).
Ce temps premier peut compromettre la constitution des fantasmes originaires
qui, structures symbolisantes, offriraient une butée représentative aux excitations
traumatiques et à leur variation quantitative; le Moi sera de ce fait moins protégé
de mouvements régressifs trop intenses et d'un effondrement éventuel que provo-
queraient les blessures ultérieures. Il me semble fondé de considérer ce vécu précoce,
dont la valeur traumatisante dépend des expériences interactionnelles et intra-
psychiques de l'étayage, comme un avant-coup, en quelque sorte potentiel, de
traumatismes futurs.
Nous n'avons pas voulu envisager l'état traumatique — massif et prolongé —
qui d'emblée entraîne, comme le dit très justement Roger Perron (1987), « un
traumatisme permanent » : dans ce cas en effet, il n'y a ni avant, ni après-coup;
mais nous avons insisté sur la qualité de l'environnement primaire qui, soit par
insuffisance, soit par excès ou, plus toxique encore, par distorsion de l'investissement
narcissique et objectai porté au jeune enfant, risque d'en fragiliser le Moi, sans
pour autant l'anéantir. Cet environnement traumatique représente un continuum
de perceptions plus ou moins douloureuses et excitantes; quelle qu'en ait été la durée
objective, l'enfant n'ayant pas encore la capacité de l'évaluer. Par conséquent, il

1. Expression que nous devons à Michel Fain.


Le traumatisme et ses théories — 1271

est possible de l'assimiler à ce que Masud Khan (1963) appelle un « traumatisme


cumulatif » créé par des « brèches » successives et répétées dans « la barrière
protectrice » que représente la mère. La question se pose du lieu psychique où
s'inscrit ce vécu traumatique précoce. La détresse fait-elle trace autrement que dans
le corps? La marque des composantes somatiques de cette empreinte sera fonction
de l'intensité de la douleur éprouvée et de l'excitation concomitante.
Désordres psychosomatiques, agirs, états de retrait et d'angoisse1 : autant de
manifestations cliniques qui témoignent d'un dysfonctionnement du Moi et d'une
économie traumatique; l'importance des clivages et des mécanismes de double
retournement, la massivité des contre-investissements évoquent la mise en place
très tôt de modalités défensives coûteuses, mais sans doute nécessaires à la survie
psychique. Ainsi nous trouvons-nous, avec certains patients, conduits à envisager
l'éventualité d'un avant-coup — à eux-mêmes et à leur entourage ignoré — qui
aurait eu lieu dans le temps de leur prime enfance : le temps de l'originaire, celui
du refoulé primaire. Le travail analytique, grâce à la reviviscence dans la situation
transférentielle de blessures traumatiques, autorise parfois à faire l'hypothèse de
cicatrices narcissiques anciennes; mais, le plus souvent — et je me trouve tout
à fait en accord avec Jean Bégouin2 —, la souffrance éprouvée par le patient n'est
pas « une simple répétition mais la révélation » d'un traumatisme très précoce
jusque-là silencieux ou qui aurait été « perdu » (R. Roussillon, 1987), faute de se
faire connaître. L'occasion en est fréquemment la fin de la cure : les réactions de
détresse que la perspective de séparation provoque permettent d'en proposer la
construction. Le patient ressent dans le présent, et semble s'approprier pour la
première fois, une expérience du passé qui n'avait pu être intégrée psychiquement3.

Le temps de l'infantile

Les traumatismes narcissiques dont il va être question s'insèrent davantage


dans l'histoire du sujet, même si la succession des faits en reste floue : nous ne
sommes plus dans le temps clos de l'originaire où la continuité l'emporte. En
effet, avec la structuration de l'analité1 dans sa phase rétentionnelle, s'ébauche
l'organisation de la temporalité. Le temps de l'infantile, qu'il renvoie à un événe-
ment6 ou à un moment dans la vie de l'enfant, sera délimité; même si le souvenir

1. Cf. P. Marty, L'ordre psychosomatique, Paris, Payot, 1980.


2. Névrose et traumatisme, Conférence présentée à la SPP, janvier 1987.
3. Nous rejoignonsla proposition de D. W. Winnicott, in La craintede l'effondrement(1974), in RRP,
n° 11, « Quelque chose a eu lieu... le sujet n'était pas là pour que cela arrive... »
4. Jean Guillaumin(1988),dans son rapport au dernier Congrès, insiste ajuste titre sur le rôle charnière
de l'analité.
5. Cf. La notion de « traumatisme-choc » par opposition au « traumatisme en chaîne » défini par
E. Kriss (1958).
1272 — Françoise Brette

en est incertain, voire absent, en raison du clivage ou du refoulement qu'il a


suscité. Effectivement, tout comme le temps de l'originaire, il peut rester méconnu,
tout en ayant des incidences pathogènes que traduisent les conduites répétitives
de nos patients. C'est le plus souvent les vicissitudes du transfert/contre-transfert
qui en favoriseront la compréhension. C'est aussi le questionnement devant leur
propre réaction qui les amène à interroger leurs parents sur l'éventualité d'un
drame dans leur histoire infantile. Cette recherche d'une théorie explicative ne
doit pas nous faire négliger de considérer d'abord la réalité psychique. Métapsycho-
logiquement parlant, la valeur traumatique de ce temps provient de l'expérience
qu'il a constituée, où le Moi s'est trouvé, sans secours, confronté à une quantité
excessive d'excitations.
Sur le plan clinique, distinguer, dans ce que révèle la situation actuelle, le
temps de l'originaire du temps de l'infantile n'est pas toujours possible et, somme
toute, sans intérêt pour son élaboration; d'autant plus que par un effet d'emboî-
tements, des traumatismes peuvent se trouver réactualisés à chacun des deux
temps : car s'il n'y a qu'un avant-coup par définition, il peut y avoir une série
d'après-coups qui s'enchaînent les uns par rapport aux autres; celui de la cure1
— générateur de symbolisation — vient leur donner sens et favoriser alors la
réorganisationdu fonctionnement mental'.
Pour Jean Bergeret (1974), le « traumatisme affectif » que représente le risque
de perte d'objet, survenu avant la structuration oedipienne, est un premier désorga-
nisateur entraînant un blocage de l'évolution. Cet auteur introduit la notion très
évocatrice de « pseudo-latence » pour désigner l'état qui s'instaure, pseudo-latence
qui serait plus précoce et plus durable que la latence normale. Cette réaction
qui fige, gèle les investissements, se rencontre dans les pathologies du narcissisme
qui évoluent à bas bruit; elle est à l'opposé de celle que j'ai appelée « au-delà
de l'hystérie... » (F. Brette, 1985) rencontrée chez certains analysants.
Ceux-ci se caractérisent précisément par le fait qu'ils semblent avoir eu une
latence toute relative, pour ne pas dire inexistante, du moins dans ce qu'ils donnent
à entendre de leur sexualité; et ce qu'ils donnent à voir de leur comportement
témoigne bien souvent d'une faillite des contre-investissements. Ces patients nous
confrontent, en effet, à un emballement des mécanismes d'hystérisation qui, à
travers la maladie de l'agir, s'apparente à la défense maniaque. Nous sommes
tout un temps dans la névrose traumatique de transfert, c'est-à-dire dans une répé-
tition mortifère; c'est le passage de ce mode de répétition — celui de « l'identique »
— à un autre — celui « du même » (De M'uzan,
1969) — qui est l'enjeu du
travail difficile et parfois mouvementé avec ces traumatisés qui, à rencontre des

1. Cf. O. Flournoy, in Le temps d'une psychanalyse, Paris, Belfond, 1979.


2. Jacqueline Cosnier donne un très bon exemple « de l'après-coup hystérisant » d'une expérience
précoce intraduisible, qu'a constitué la situation analytique, in Répétition et/ou réminiscence (1980).
Le traumatisme et ses théories — 1273

hystériques, souffrent du manque de réminiscence. Les traces mnésiques, écrasées


par le trauma, ne peuvent être ravivées que par son élaboration dans la reprise
transférentielle. C'est par un effet de spirale que ces répétitions se décalent progres-
sivement pour aboutir à la remémoration et permettre ainsi un changement. Ainsi
cette hystérie traumatique se transforme en « hystérie de "bon aloi"... celle de la
bonne santé "1.
André Green a remarquablement décrit la clinique de ces patients qui ont
souffert dans leur petite enfance, non pas d'un environnementtraumatique dans une
continuité, non pas de la perte d'une personne aimée, mais de la perte de l'inves-
tissement important dont ils étaient précédemment l'objet. Cette perte est d'autant
plus traumatique qu'elle fait suite sans transition à une période heureuse et qu'elle
affecte un enfant dans un âge où il ne peut comprendre. « Ce traumatisme entraîne
une perte d'amour en même temps qu'une perte de sens. » Il se révèle dans l'analyse
où se vit une « dépression de transfert », répétition d'une dépression infantile
qui a eu lieu en présence de l'objet, lui-même absorbé par un deuil. Ces patients,
qui ont dû être des enfants thérapeutes pour tenter de réanimer une mère psychi-
quement absente, ne cesseront de consacrer leurs efforts pour deviner, anticiper,
afin que ce qu'ils ont vécu comme une catastrophe ne se renouvelle pas. Si les
effets à distance de ce trauma narcissique restent conséquents, ils n'ont gardé,
lorsqu'ils viennent nous voir, qu'un souvenir très vague de la période relative
« au complexe de la mère morte » (A. Green, 1980).
Dans certains cas, au contraire, la réalité d'un traumatisme est d'emblée mise
en avant; le patient va s'accrocher à cet irréparable. Le plus souvent, il s'agit d'un
événement ponctuel, daté et cernable qui situe un avant et un après dans son
histoire :

— l'avant renvoyant à un temps mythique, paradis perdu idéalisé;


— l'après, décrit comme un temps de détresse et de bouleversements.

La mort d'un proche — frère, soeur, mais plus encore l'un des deux parents —
est incontestablement une réalité des plus préjudiciables et fracassantes pour le
narcissisme du jeune enfant1. On sait effectivement qu'il n'a pas la capacité de faire
un deuil. Bien entendu, son âge et la structuration de son Moi, la qualité de la
relation antérieure avec l'objet perdu, les réactions familiales, l'environnement et
les substituts éventuels auront un effet déterminant sur le caractère traumatique
de cette perte; celle-ci entraînera un remaniement des traces mnésiques et laissera
de toute façon une fragilité particulière.

1. Cf. mon intervention au Congrès de Lisbonne, Plaidoyer pour une certaine hystérie, in Revue
française de Psychanalyse, 1985, n° 1.
2. Cf. le travail d'H. Vermorel, To be or not to be..., in RFP, 1987, n° 3.
1274 — Françoise Brette

Mais parfois c'est le récit d'un traumatisme sexuel qui est utilisé comme défense
dramatisée, occultant toute autre problématique. Ce traumatisme, au sens où
l'entendait Freud dans les débuts de la Psychanalyse, pose la question de son lien
avec le narcissisme. Pour l'enfant qui a vécu une séduction active de la part d'un
adulte, la disqualification de ses besoins, le non-respect de sa latence et le déni de
la différence des générations que cela suppose constituent incontestablement une
expérience traumatique pour le Moi : Claude Janin (1985) la considère comme le
noyau froid du traumatisme dont elle serait le premier temps. Néanmoins, l'impact
de cette scène sera fonction du moment où elle intervient par rapport au niveau de
maturation du moi de l'enfant et de l'écho qu'elle aura dans son organisation fantas-
matique. Plusieurs auteurs1 ont remarqué combien les séductions subies à la période
de latence étaient parfois étonnamment bien tolérées, alors que des situations
ordinaires de la vie pouvaient se révéler désorganisatrices. C'est dire encore que le
traumatique n'est pas lié à une situation extérieure, mais à la capacité du Moi
infantile à métaboliser l'excitation ainsi déclenchée. Pour Ph. Greenacre (1971),
« les traumatismes de la puberté répètent les troubles les plus importants des
phases préoedipiennes du développement ». Il s'agirait «... d'une forme condensée
d'acting out, l'enfant devenant victime du traumatisme qu'elle a elle-même pro-
voqué... »8 : traumatisme qui, comme nous l'avons vu, est d'abord une atteinte
narcissique.
Il y a aussi toutes les situations imprévisibles qui font vivre un sentiment
d'effroi et de menace vitale : accident, opération, maladie dont on est le témoin
ou pire la victime. La survenue de tels traumatismes dans l'enfance provoque
un sentiment d'imminente dissolution, une perturbation de l'intégrité corporelle,
donc une expérience qui ne pourra manquer d'avoir des conséquences sur le
développement de l'image du corps. Dans ces conditions, il est probable que le
temps de la menace de castration viendra, dans l'après-coup, raviver ces angoisses
précoces. Si le fait traumatisant intervient à la période de latence, la violence
de ce « trop-perçu » peut désorganiser la structure, déjà mise en place, du fantasme
originaire qui perdra ainsi son efficacité protectrice; la problématique de la castration
est alors réactualisée dans une excitation dont l'aspect traumatique est évident.
Lorsqu'un événement brutal et douloureux fait se télescoper ainsi fantasme et réalité,
ne peut-on dire que L'horreur de la castration tombe sur le Moi ? La clinique
nous donne à observer diverses réactions qui se réfèrent à cette expérience trauma-
tique, vécue sans écart dans l'abrasement de tout fantasme.

— Soit le patient se vit comme châtré : la castration est advenue, elle n'est
plus à craindre; mais elle continue fantasmatiquement à produire ses effets; il en

1. Notamment R. Henny (1971), S. Lebovici et M. Soulé (1970).


2. Ph. Greenacre (1971), in Traumatisme, croissance et personnalité, p. 220.
Le traumatisme et ses théories — 1275

résulte un état de sidération traumatique avec une inhibition massive; à moins


que dans un mécanisme de retournement en son contraire le manque soit exhibé,
et parfois non sans complaisance.
— Soit le patient se sent en permanence menacé de l'être; il se comporte
comme ceux décrits par Winnicott qui ont toujours peur de s'effondrer, en relation
avec une catastrophe qui a déjà eu lieu (D. W. Winnicott, 1974). Tout se passe
comme si la situation, de par sa force traumatique, n'avait pu être intégrée comme
expérience vécue : le patient demeure fixé au temps qui la précède, celui de
l'angoisse; il aura de ce fait des conduites d'évitements ou au contraire des provo-
cations masochistes répétitives, visant à le précipiter dans ce qu'il redoute.
— Soit la fixation au trauma renvoie au deuxième temps de la castration, le
temps visuel; le patient garde alors une hyperesthésie à la moindre perception
d'un manque avec le risque qu'elle ne devienne la source pulsionnelle prévalente :
la tendance à répéter l'expérience traumatique sera de ce fait omniprésente.
— Soit la sexualisation du manque par la mise en jeu de la libido homosexuelle
peut amener à un vécu de préjudice. La position masochiste ne suffit plus à lier l'exci-
tation, surtout si des séquelles de ce traumatisme — accident ou maladie dans la petite
enfance — viennent constamment le rappeler. La constitution d'une neurotica1, ici
paranoïaque, sera un recours contre le dommage qui exige reconnaissance et répa-
ration. Nous rejoignons les constatations cliniques de Freud (1916) à propos du
caractère particulier de certains patients qui réclament un statut « d'exception »2.
— Soit, enfin, le complexe de castration est surcompensé, dans une recherche
effrénée d'hyperactivités performantes et de comportements héroïques, allant parfois
jusqu'à l'épuisement et se faisant toujours aux dépens des besoins du Moi. Cette
activité s'apparente alors à un système fétichique.

Autant de cas de figures qui, face à ce traumatisme constitué par la réalité


venant donner corps au fantasme, indiquent les modalités défensives mobilisées;
nous reconnaissons l'inhibition, l'évitement, la répétition, l'érotisation, le clivage,
le déni et la projection qui accompagnent ces décompensations plus ou moins
sévères; chacune à leur façon exprime l'expérience traumatique tout en représentant
une tentative de la gérer.
A l'inverse de ces issues pathologiques, si l'angoisse de castration peut jouer
son rôle de signal d'alarme8, elle devient traumatolytique. La mise en jeu de repré-
sentations dont la fonction anticipatrice prévient la rencontre avec une conjoncture
défavorable, témoigne de l'introjection d'une mère messagère de prudence : l'impact

1. Au sens où l'entend R. Roussillon (1987) : théorie qui soigne le traumatisme.


2. Cf. les travaux de P. Bourdier sur ce thème (1976) et (1985).
3. Je me trouve tout à fait en accord avec Gérard Bayle (1986) lorsqu'il souligne « l'effet d'étayage »
du signal d'alarme...
1276 — Françoise Brette

traumatique dans ce cas n'a pas entravé la constitution ou le maintien du fantasme


originaire de castration et sa fonction organisatrice.
Enfin — et c'est une évidence —, tout ce qui menace la sécurité interne de
l'enfant peut représenter un trauma narcissique; cela dépend là encore de la
structuration de son Moi et, par conséquent, de ce que j'ai appelé l' « avant-
coup » du traumatisme : le temps originaire, celui de la constitution de son
narcissisme. Un changement subit dans le statut familial, une modification soudaine
du mode de vie sont des situations traumatisantes, en raison de ce qu'elles exigent
en peu de temps : éprouver et accepter une perte à laquelle l'enfant n'était pas
préparé; plus toxique encore sera un fait mettant en question l'idéalisation
parentale.
Il est certain que les événements vécus dans la honte et généralement, alors,
dans le non-dit familial ont un effet traumatique d'autant plus pernicieux que
l'enfant n'a pu négocier cette situation qu'au prix d'un clivage. Il ne lui est pas
possible, en effet, de fonctionner autrement que dans une communauté de déni,
quand la réaction maternelle est une dépression marquée par le retrait et le silence,
ou masquée par une décompensation somatique. A l'inverse, si la mère manifeste
sa peine, l'explique et la parle, il peut, dans un mouvement identificatoire, exprimer
ses affects et par là décharger l'excitation que la violence du trauma lui fait
éprouver. Lorsque l'expérience émotionnelle de l'enfant se trouve condamnée,
frappée d'interdit (« tu es trop grand pour pleurer, ça ne se fait pas... »), le refou-
lement en sera favorisé; mais sa disqualification (« ce n'est pas vrai que tu sois
triste... tu n'as aucune raison... ») aura des conséquences plus nocives pour le
Moi, l'amenant à se cliver pour éviter la confusion. Au sentiment d'être « tombé
de haut » que donne la perte d'un temps heureux s'ajoute alors la perte de sens
— l'inexplicable — qui fait que les choses ne sont plus comme avant et qu'on n'en
connaît point la raison. Je pense à deux de mes patients — un homme et une
femme — venus l'un et l'autre en analyse « pour comprendre » une séparation
présentée comme « un coup de tonnerre dans un ciel serein »; l'analyse a montré
que ce traumatisme actuel ravivait celui éprouvé dans leur enfance — pour l'un,
une perte d'objet, pour l'autre, une dépression maternelle —, vécu chez les deux
dans la surprise et le non-sens.
Les silences autour d'un épisode familial peuvent amener l'enfant à se cons-
truire un roman particulièrement traumatisant qui, loin d'avoir une fonction
étayante, gardera toute sa charge excitante. Mais parfois les secrets de famille
auront une incidence pathogène, à l'insu du patient. Plusieurs auteurs ont évoqué
le destin de ces identifications inconscientes (A. de Mijolla, 1981) ou de ces deuils
méconnus (J. Couraut, 1983). En partant de sa clinique, Haydée Faimberg (1985)
nous a décrit avec beaucoup de finesse l'effet aliénant et traumatique d'une histoire
transgénérationnelle : le télescopage des générations peut être tout aussi corrodant
Le traumatisme et ses théories — 1277

pour le Moi, souvent même davantage, que celui de la réalité et du fantasme tel
que nous en avons vu les avatars. Effectivement, des patients aux prises avec
un sentiment de vide, d'inanité ou une dépression sans fin nous donnent parfois
à penser qu'ils sont porteurs d'un deuil qui n'est pas le leur1. Nous nous trouvons
en présence d'un traumatisme en quête d'élaboration ou d'un deuil en exigence de
travail, tâche qui incombe à l'analyse si toutefois la relation transféro-contre-
transférentielle en favorise l'émergence.
Théoriser le traumatisme est bien un moyen pour l'analyste de se soigner
de la violence traumatique, du sentiment parfois de non-existence ou encore de la
perte de sens que lui fait éprouver son patient. Les théorisations que nous avons
abordées reprennent sous des angles différents la question du trauma, en mettant
l'accent sur les blessures narcissiques qui en sont la marque : environnement
primaire qui aurait affecté un Moi en train de se construire ou cicatrice infantile
venant modifier l'organisation de ce Moi encore fragile? C'est seulement, en tous
les cas, à partir de la reconstruction dans la situation analytique qu'il est possible
d'entrevoir ce qui a été expérimenté et vécu par le patient lorsqu'il était enfant.

En suivant l'évolution des conceptions de Freud sur le trauma, nous avons


vu que l'économique en fait le lien et la continuité. Il semble que les scènes
de séduction, vraies ou fausses, racontées par les patients peuvent s'entendre aussi
comme une mise en forme d'un vécu traumatique précoce : tentative de lier et
de maîtriser l'excès quantitatif irreprésentable. Autrement dit, mieux vaudrait un
trauma — sexuel ou non — mais dont on se souvient, que d'avoir à reconnaître
qu'il y a eu un manque de quelqu'un ou de quelque chose... Il constitue alors
un traumatisme-écran qui permet également de construire « une neurotica » dont
la fonction thérapeutique — à la manière des théories sexuelles ou du roman
familial — est évidente.
Ainsi, pour une patiente que j'appellerai Emma, le traumatisme sexuel de son
enfance représentait une butée organisatrice par rapport aux excitations liées aux
manipulations séductrices de la mère, tout autant qu'à la défaillance de son inves-
tissement : ancrage oedipien qui, en instituant l'ordre de l'interdit en lieu et place
de l'impuissance, voire de l'impossible, a favorisé la structuration d'une hystérie
en deux temps avec refoulement de cet événement. Cette première scène n'a pris
son efficacité traumatique que dans l'après-coup pubertaire causé par la vue d'un
exhibitionniste; le souvenir n'en a été retrouvé que dans le temps d'une psycho-
thérapie entreprise en raison de ses manifestations névrotiques. Or, le thérapeute
— séducteur/séduit —, en passant à l'acte, a
répété la séduction sexuelle infantile

1. Cf. l'article de P.-C. Racamier, « Dépression, deuil et alentour... » (1985).


1278 — Françoise Brette

et créé par là un néo-traumatisme inélaborable dans ce cadre ainsi transgressé.


Lorsque cette jeune femme vint me demander une analyse quelques années
plus tard, elle me précisa d'entrée de jeu que sa décision avait été prise à la suite
de cauchemars répétitifs dont le contenu n'était pas sans m'évoquer l'état de
détresse : « J'ai l'impression d'étouffer, j'appelle au secours et personne ne vient... »
Elle avait associé alors sur le traumatisme sexuel de son enfance, présenté comme
théorie explicative. Ce souvenir prendra pendant tout un temps valeur de souvenir-
écran, écran au double sens du mot :

— celui sur lequel se projettent les expériences traumatiques précoces qui sont
ainsi reprises et rassemblées;
— celui qui fait qu'un traumatisme en cache toujours un autre... En l'occurrence,
la scène sexuelle de ses cinq ans était plus « anodine » et « innocente » que
celle avec le psychothérapeute, surtout lorsqu'il lui a fallu en parler sur une
autre scène transférentielle : celle de son analyse avec moi; plus difficile aussi
était de reconnaître l'absence d'une mère présente aux prises avec sa dépression.
C'est la relation transfert/contre-transfert qui a permis de reconstruire — et à
ma patiente de s'approprier — le temps de l'originaire, celui de l'avant-coup...

En dépit (ou à cause) des vicissitudes de son histoire, cette patiente — tout
comme l'Emma de Freud — représente un modèle métapsychologique de la théorie
de la séduction, plus précisément de son aspect temporel, l'après-coup. De plus,
l'évolution de son analyse semble donner raison aux propos de Freud (1937) :
« L'étiologie traumatique offre à l'analyse l'occasion de loin la plus favorable... »1
N'est-ce pas la valeur des après-coup et ainsi des remaniements possibles qui a
été facteur de changement? Ceci expliquerait ce point de vue paradoxal mais
optimiste de Freud concernant le traumatisme et son « effet positif »... (S. Freud,
1939). Ainsi de traumatisme en traumatisme, dont le travail analytique a permis
la reprise élaborative, la fonction de liaison a finalement triomphé de la répétition.
« Remettre sur le divan » les traumatismes infantiles permettrait, grâce à
l'après-coup hystérisant qu'est la situation analytique, « de s'en remettre »...
(F. Brette, 1980). Donner sens à des événements qui, sans cela, seraient restés en
suspens favorise la remise en circulation de la force et de l'efficacité des représen-
tations figées dans les impressions traumatiques; parfois il sera nécessaire que le
traumatisme soit reconnu et nommé par l'analyste, afin que ne se répète la situation
initiale de déni. Mais la prise en compte de la réalité d'un fait traumatique ne
dispense pas pour autant d'élaborer longuement l'activité fantasmatiquequ'il suscite.
Se pose à nouveau le problème, tant de fois débattu, entre réalité interne et
réalité externe, fantasme et réalité. La question du traumatisme narcissique ne

1. In L'analyse avec fin et l'analyse sans fin, p. 235, in Résultats, idées, problèmes, II, PUF.
Le traumatisme et ses théories — 1279

risque-t-elle pas de nous orienter vers une mise àjour hypothétique de vestiges enfouis
dans l'histoire précoce ? Et pourtant, nous dit Freud, « il est insensé de prétendre
comme certains le font que l'on peut exercer la psychanalyse sans rechercher les
événements de la période infantile et sans tenir compte de celle-ci »1. Ceux qui refusent
le recours à l'historicité situent l'origine de la causalité psychique dans une structure
conflictuelle, n'ayant aucun ancrage dans l'environnement. Mais la réalité psychique
ne saurait naître d'un vide, à moins de tomber dans un psychologisme idéaliste.
Si on ne peut échapper à l'impact du réel, au « roc » du biologique et à l'histoire
événementielle, il n'est pas question pour autant de réduire la théorie traumatique
à une vérité qui serait objectivable. « Réalisme mécaniciste ou idéalisme forma-
liste »2 sont des positions qui, à se radicaliser, risqueraient d'enfermer la psycha-
nalyse dans une impasse idéologique.

Françoise Brette
11, quai du Général-Sarrail
69006 Lyon

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1. Note de bas de page dans le chapitre sur l'analogie, in L'homme Moïse..., Freud (1939).
2. Cf. Claude Le Guen qui fait une excellente critique de ces potisions dans son livre : Pratique de la
méthode psychanalytique, « Le Fil rouge » (PUF), 1982.
1280 — Françoise Brette

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RÉSUMÉS

La question du traumatisme est présente tout au long des travaux de Freud ; de leur lecture,
il ressort qu'il a organisé ses théories sur le trauma, à partir de trois axes de réflexions : la séduc-
tion (de la séduction sexuelle à la séduction maternelle précoce) qui en serait la cause ; le point
de vue économique qui le définit par ses effets ; enfin, l'absence de la mère et, de ce fait, l'état
de détresse qui en est le prototype.
A la suite de l'importance donnée par Freud en 1926 aux situations traumatiques associées
à l'angoisse de perte, un certain nombre d'auteurs ont centré leur conception du traumatisme
autour de la problématique du narcissisme. L'évolution de la pathologie des patients, en relation
avec des deuils ou des blessures, a conduit à la notion de trauma narcissique et à une interroga-
tion sur les premiers temps ainsi réactivés : est-ce le temps de l'originaire, celui de la constitution
du Moi et des vicissitudes de l'environnement primaire ? (d'où la notion d'avant-coup du trau-
Le traumatisme et ses théories — 1283

matisme) ; est-ce le temps de l'infantile lié à l'effet désorganisateur de certains vécus ? Questions
auxquelles l'analyste ne peut pas toujours répondre, mais qui l'amènent à penser le traumatisme
et à en proposer des théories.

Mots clés : Absence. Avant-coup du traumatisme. Economique. Séduction. Trauma nar-


cissique.

The concept of traumatism is présent throughout Freud's work. It is clear, from his writings
that he organised his théories of traumatism along three lines of thought : First Séduction (from
the sexual séduction to the early maternal one) which would be its cause ; Second, the économie
dimension which results from its own définition ; and then, the mother's absence with the state
of distress which caracterizes it.
The importance that Freud, in 1926, attributed to traumatic situations associated with the
anguish of loss, led a certain number of authors to focus their conception of traumatism on the
problematics of narcissism. The évolution of patients' pathology in connection with mourning
and pain, produced the notion of narcissistictraumatism and questions regarding the first stages
of life, thus, reactivated : is it the primai stage, the one of the formation of the Ego, and of the
contingencies of the primary environment ? (from which derives the concept of the traumatism
foreaction) ; is it the stage of infancy linked to destabilizing effects of certain life expériences ?
These are questions to which analysts do not always have an answer, but that, nonetheless make
them reflect upon the concept of traumatism and propose theories about it.

Key-words : Absence. Foreaction of the traumatism. Economie. Seduction. Narcissistic


traumatism.

Die Frage nach dem Trauma zieht sich durch aile Arbeiten Freuds. Bei der Lekture là&t
sich zeigen, daB er die Trauma-Theorieauf drei Reflektionsebenenentwickelt : — Die Verführung
(von der sexuellen zur frühkindlichen mütterlichen Verführung) definiert die Ursache des Traumes ;
— der ökonomische Gesichtspunkt definiert das Trauma über seine
Wirkungen ; schlieBlich die
Abwesenheit der Mutter und der daraus resultierendeZustandvon Versagungen dient als Prototyp.
Weil Freud 1926 der traumatischen Situation, die mit Verlustangst verbunden ist, so viel
Wichtigkeit einräumte, haben einige Autoren ihre Trauma-Theorie dem Problemkreis des Nar-
ziBmus zugeordnet. Die Entwicklung der Pathologie von Patienten, die in Verbindung mit Trauer
und Kränkung steht, führte zum Begriff des narziBtischen Traumas und zur Frage nach der frühen
Kindheit, die dadurch reaktiviert wird : Handelt es sich um die allerfrüheste Zeit, die Zeitspanne der
Bildung des Ichs und der Umstände der primären Umgebung ? Davon leitet sich der Begriff
der Vorherigkeit (avant-coup) des Traumas ab. Oder handelt es sich um das Infantile, das mit
einer desorganisierenden Wirkung von gewissen Erfahrungen verbunden ist ? Fragen, die der
Analytiker nicht immer beantworten kann, aber die ihn dazu führen, über das Trauma nachzu-
denken und Theorien darüber zu entwerfen.

Schüsselworte : Abwesenheit. Vorherigkeit des Traumas. Okonomisch. Verführung. Nar-


zisstisches Trauma.
1284 — Françoise Brette

La cuestiòn del traumatismo està présente a lo largo de toda la obra de Freud. De su lectura
surge que ha organizado sus teorlas sobre el trauma a partir de très ejes de réflexiòn : la seducciôn,
desde la seducciôn sexual hasta la seducciôn materna precoz, considerada esta ùltima como la
causa de la primera ; el punto de vista econômico que lo define por sus efectos ; por fin, la
ausencia de la madre y, como consecuencia, el estado de desamparo que constituye el prototipo.
Tras la importancia que Freud da en 1926 a las situaciones traumâticas asociadas a la
angustia producida por la pérdida, un cierto numéro de autores han centrado su concepciôn
del traumatismo alrededor del problema del narcisismo. La evoluciôn de la patologia de los
pacientes, en relaciôn con los duelos y las heridas, ha conducido a la nociôn de trauma narci-
sistico y a una interrogaciôn sobre los primeras tiempos de la vida asi reactivados. Es ése el
tiempo de lo originario, el de la constituciôn del Yo y de las vicisitudes del entorno primario ?
De donde la nociôn de anterioridad (avant-coup) del traumatismo. Es ése el tiempo de lo infantil
ligado al efecto desorganizador de ciertas vivencias ? Son cuestiones a las cuales el analista
no siempre puede responder, pero que lo llevan a reflexionar sobre el traumatismo y a proponer
teorlas sobre ello.

Palabras claves : Ausencia. Anterioridad del traumatismo. Economico. Seducciôn. Trauma


narcisistico.
Entre Freud et Ferenczi :
le traumatisme

Thierry BOKANOWSKI

« A la base de chaque névrose de transfert


se découvre une "névrose traumatique". »
Freud à Jones, le 18 février 1919 (in E. Jones,
La vie et l'auvre de Sigmund Freud, t. II, PUF,
1961, p. 270).
« Dans tous les cas où j'ai pénétré suffisamment
en profondeur, j'ai trouvé les bases hystériques
de la maladie. »
Ferenczi à Freud, le 25 décembre 1929 (in
S. Ferenczi, Journal clinique, Payot, 1985, cité
par Judith Dupont, p. 24).
« Le fait historique représenté par le désaccord
entre Freud et Ferenczi fit sur le monde analy-
tique l'effet d'un traumatisme. (...) Le choc était
extrêmement profond et douloureux. »
(M. Balint, Le défaut fondamental, Payot, 1971,
p. 207.)

Rendre compte simultanément du concept de traumatisme, et de son évolu-


tion, dans l'oeuvre de Freud et de Ferenczi, revient tout à la fois à retracer les
grandes étapes théoriques de leur pensée, à évoquer leur histoire personnelle
commune pendant plus d'un quart de siècle (1908-1933), ainsi que celle du mouve-
ment psychanalytique auquel leur nom est indissolublement lié.
Rappeler que le traumatisme trouve une place importante, sinon fondamentale,
dans toute l'oeuvre de Freud est un truisme que l'on ne peut cependant éviter
si l'on considère que la notion de traumatisme apparaît dès ses premiers travaux,
et ne cesse de se retrouver tout au long de l'élaboration de son édifice théorique
et de ses écrits.
Il n'en est pas de même en ce qui concerne Ferenczi. Chez ce dernier la notion
clinique et théorique de traumatisme n'apparaît, et ne trouve son plein développement,
qu'à la fin de son oeuvre (1927-1933), oeuvre inachevée du fait de la disparition
prématurée de son auteur.
Rev. franç. Psychanal., 6/1988
1286 — Thierry Bokanowski

Les tentatives de reformulations théoriques et métapsychologiques du trau-


matisme qui tranchent quelque peu sur l'apport freudien, ainsi que l'intérêt — appa-
remment tardif — pour cette question, ont pour origine chez Ferenczi une remise
en cause de la technique qu'il souhaitait voir avancer, et renouveler, dans les
dernières années de sa pratique psychanalytique.
Une étude comparée des théories du traumatisme dans l'oeuvre de Freud et
celle de Ferenczi implique non seulement une réflexion sur leur évolution, en
fonction des modalités topiques et métapsychologiques liées à la pensée de leur
auteur, mais aussi l'examen des relations entre ces théories et la technique
psychanalytique.
C'est dans le souci de resituer les différents moments de l'élaboration du
concept de traumatisme, et de traumatique, chez Freud et chez Ferenczi, que nous
allons examiner leurs apports dans ce domaine.
L'évolution de leurs théories et de certaines idées sur la pratique qui en
dérive — évolution les ayant conduit à des différends parfois pathétiques — corres-
pond à des nécessités internes que nous devons envisager.
Ceci va permettre de mieux saisir tout à la fois l'écart qui les a séparés et
certaines des questions posées par Freud (L'analyse avec fin et l'analyse sans fin,
1937), au terme de sa vie, en réponse à Ferenczi, disparu quelques années aupa-
ravant. Questions restées ouvertes et qui demeurent, pour la plupart, encore actuelles.

Lorsque, à l'occasion du premier conflit mondial et aux lendemains de celui-ci


(octobre 1918), l'intérêt des psychanalystes se tourne vers les névroses traumatiques
et les traumatismes de guerre, Freud — depuis un certain temps déjà — a énoncé
de la manière la plus achevée sa théorie traumatique des névroses.
Nous en rappelons les grandes lignes :
— Aux débuts de la psychanalyse (entre 1890 et 1897) l'étiologie des névroses
est rapportée à des expériences traumatiques passées, dont la datation peut devenir
de plus en plus reculée au fur et à mesure que les investigations et les interventions
analytiques s'approfondissent. Le traumatisme qualifie en premier lieu un événement
personnel de l'histoire du sujet. Cet événement, datable, est subjectivement important
par les affects pénibles qu'il peut déclencher.
— Déjà dans les Etudes sur l'hystérie (1895), Freud insiste sur l'aspect écono-
mique du processus. Ses conséquences ont pour effet l'incapacité de l'appareil
psychique à pouvoir liquider les excitations selon le principe de constance.
— Dans les années 1895-1897 s'affirme la thèse selon laquelle le traumatisme
est essentiellement de nature sexuelle. Plusieurs textes de cette période exposent
une théorie bien précise : celle du refoulement comme défense spécifique par rapport
au traumatisme.
Entre Freud et Ferenczi : le traumatisme — 1287

Le traumatisme suppose l'existence de deux événements au moins :

a / Une première scène, dite de séduction, scène sexuelle que « subit » un enfant
de la part d'un adulte. Celle-ci ne réveille apparemment pas d'excitation chez
cet enfant qui se trouve en état de « passivité »;
b / Une deuxième scène, souvent anodine et survenant après la puberté, vient
raviver par quelques traits associatifs les traces mnésiques de la première, dont
le refoulement avait effacé le souvenir. Ce souvenir déclenche un afflux d'exci-
tations sexuelles qui débordent les défenses du moi.
Si l'on peut nommer traumatique la première scène, l'on voit que du strict
point de vue économique ce n'est qu'après coup que cette valeur lui est conférée. En
d'autres termes, c'est seulement comme souvenir que la première scène devient après
coup pathogène, dans la mesure où elle provoque un afflux d'excitation interne.
Dans cette perspective, le cas Emma reste la référence métapsychologique
pour les théories de la séduction, de l''après-coup et du traumatisme en deux temps.
C'est néanmoins, plus de vingt ans après, dans les Extraits de l'histoire d'une
névrose infantile (L'Homme aux loups) (1918), que nous retrouvons, sous la plume
de Freud, leur modèle théorique le plus achevé.
L'abandon de la théorie de la séduction (lettre à Fliess du 21 septembre 1897 :
« Je ne crois plus à ma neurotica ») permet à Freud — avec la mise au premier
plan de notions telles que celles de fantasme inconscient, de réalité psychique, de
sexualité infantile spontanée, etc. — un pas décisif dans l'avènement de la théorie
psychanalytique. A partir de ce moment la portée étiologique du traumatisme
externe s'estompe au bénéfice de la vie fantasmatique et des fixations aux différents
stades libidinaux.
Par la suite, si ce point de vue événementiel n'est pas abandonné, Freud
l'intègre néanmoins à une conception qui fait intervenir d'autres facteurs comme
la constitution et l'histoire infantile. Dans les Leçons d'introduction à la psychanalyse
(1915-1917) le terme de traumatisme vient désigner non plus les expériences infan-
tiles que l'on trouve — ou retrouve — à l'origine des fixations, mais bien un
événement qui survient dans un second temps et qui peut être assimilé, dans le
cadre du déclenchement d'une névrose, à ce que Freud, en d'autres occasions, a
nommé frustration.

Mais, comme nous le rappelions plus haut, ce sont les « névroses de guerre »
qui remettent au premier plan le problème du traumatisme sous la forme clinique
des névroses traumatiques.
Une lettre de Freud à Ferenczi, du 27 octobre 1918, en témoigne : « Il
...
s'agit d'un conflit entre deux idéaux du moi, l'idéal habituel et celui que la guerre
a suscité chez le sujet. Le dernier idéal se rapporte aux relations avec de nouveaux
1288 — Thierry Bokanowski

objets (officiers et camarades) et équivaut ainsi à un investissement objectai; nous


pourrions parler d'un choix objectai en dysharmonie avec le moi. » Puis Freud
développe l'idée que le conflit est essentiellement un conflit d'essence narcissique
dont le mécanisme n'est pas sans rappeler celui de la mélancolie (E. Jones, 1961).
Dans une correspondance en date du 18 février 1919, avec Jones sur le
même sujet, Freud énonce une théorie identique. Par ailleurs, dans cette lettre, il
esquisse à son correspondant la conception économique du traumatisme que nous
retrouvons amplement développée, un an plus tard, dans « Au-delà du principe
de plaisir » (1920) : « Considérez d'abord la névrose traumatique en temps de
...
paix. C'est une affection narcissique comme la démence précoce, etc. On peut en
saisir le mécanisme. L'angoisse constitue une protection contre le choc (Schreck,
la peur). Dans la névrose traumatique, il semble que l'esprit n'ait pas eu le temps
de recourir à cette protection et qu'il ait subi, sans y être préparé, le traumatisme.
Sa Reizschutz (sa défense contre les stimuli) est débordée et il se voit frustré de sa
fonction principale et primaire, celle d'éloigner les excitations excessives. La libido
narcissique se manifeste alors sous la forme de l'angoisse avec tous ses signes. Tel
est le mécanisme de tous les cas de refoulement primaire; à la base de chaque
cas de névrose de transfert se découvre "une névrose traumatique" » (E. Jones, 1961).
Ferenczi, dans son rapport présenté au Ve Congrès international de Psycha-
nalyse de Budapest le 28 septembre 1918 — Psychanalyse des névroses de guerre
(S. Ferenczi, 1919) —, considère, comme Freud, que les névroses traumatiques
appartiennent aux névroses narcissiques et non aux névroses de transfert. « On
...
peut donc parler dans ces cas de régression au stade infantile de l'amour de soi...
Un individu qui dès l'origine présente une tendance narcissique développera plus
facilement une névrose traumatique; mais personne n'en est tout à fait à l'abri... »
Ce travail se termine sur une brève note conclusive qui fait indirectement
appel aux concepts de transmission et de traces phylogénétiques. Ces concepts
spéculatifs alimentent abondamment les réflexions et les échanges — notamment
dans leur correspondance de 1915 à 1917 — entre Freud et Ferenczi.
Cette note concerne le « réflexe de Moro » du nouveau-né, qui venait d'être
découvert par son auteur. Ferenczi considère ce réflexe comme une « petite névrose
de peur (ou névrose traumatique) ». Son origine ne serait pas ontogénétique mais,
comparée aux réflexes d'agrippement à la fourrure de la mère chez les jeunes
singes, serait une régression « atavique du comportement à la suite d'une peur
soudaine ». En somme un héritage phylogénétique d'un traumatisme très ancien
inscrit, depuis lors, chez l'être humain.
Remarquons que les spéculations darwino-lamarckiennes et biogénétiques de
Freud, qu'il qualifiait néanmoins de « fantaisies » — et dont Ferenczi partageait
le goût de façon enthousiaste —, ont pour base l'idée que l'humanité aurait subi
un traumatisme généralisé, une catastrophe, à l'avènement de l'ère glaciaire. Cette
Entre Freud et Ferenczi : le traumatisme — 1289

« catastrophe » aurait été à l'origine de la mise en latence de la sexualité, chez


l'homme, pour la conservation de son énergie à survivre. Tel est bien le sens de la
lettre de Freud à Ferenczi, du 12 juillet 1915, lettre qui annonce le manuscrit
des Vues d'ensemble des névroses de transfert (1915) (S. Freud, 1915) et dans
laquelle il écrit : « Les névroses d'aujourd'hui sont des phases d'évolution révolues
de l'humanité.
« A l'apparition des privations de l'époque glaciaire, les hommes devinrent
anxieux; ils avaient toutes les raisons de transformer leur libido en angoisse. »
Thalassa (1924) est l'héritier de ces spéculations. D'abord intitulé Essai
d'une théorie de la génitalité, celui-ci prend, cinq années plus tard, en hongrois,
un nouveau titre : Catastrophes dans le développement du fonctionnement génital
— une étude psychanalytique.
Ferenczi transforme la conception freudienne de la transmission phylogéné-
tique du fantasme originaire en héritage des impressions traumatiques et des
catastrophes archaïques. L'hérédité devient l'effet de tensions non résolues et accu-
mulées de toutes les générations, « préforme toute prête à entrer en résonance
avec les événements vécus par l'individu dans son ontogenèse » (I. Barande, 1972).
Comme l'écrit Nicolas Abraham dans sa «Présentation de "Thalassa" » (N. Abraham,
1962), « La question-guide sera double : quel est l'état traumatique ancestral que
l'ontogenèse répète symboliquement, quel est le refoulement qui transparaît à
travers cette répétition symbolique? »
« L'acte de coït et l'acte de la fécondation, étroitement lié au premier, écrit
Ferenczi, représentent la fusion en une unité non seulement de la catastrophe indi-
viduelle (naissance) et de la dernière catastrophe subie par l'espèce (l'assèchement),
mais aussi de toutes les catastrophes survenues depuis l'apparition de la vie; donc
l'orgasme n'est pas seulement l'expression de la quiétude intra-utérine et d'une
existence paisible dans un milieu plus accueillant, mais aussi de cette quiétude
qui précédait l'apparition de la vie, la quiétude morte de l'existence inorganique. »
Naissances, luttes pour la sexualité et la conservation de l'espèce, agonies,
traumatismes de la vie individuelle, catastrophes géo-biologiques, etc., sont tous
ramenés à ce dénominateur commun que représente la lutte contre la pesanteur
régressive qui tend à rétablir la quiétude intra-utérine.
Dans la nécrologie de Ferenczi (1933), Freud écrit, à propos de « Thalassa »,
que l' « idée-guide est celle de la nature conservatrice des pulsions qui veut restaurer
l'état antérieur, abandonné du fait d'une perturbation externe » (S. Freud, 1933).
Ceci évoque ce que lui-même écrivait dans Au-delà du principe de plaisir (1920)
à propos des pulsions, et de la compulsion de répétition : « Une pulsion serait une
poussée inhérente à l'organisme vivant vers le rétablissement d'un état antérieur
que cet être vivant a dû abandonner sous l'influence perturbatrice des forces
extérieures » (S. Freud, 1920).
RFP — 43
1290 — Thierry Bokanowski

Pour Freud, Thalassa pouvait se lire comme un essai qui venait prolonger
ses propres conceptions sur la compulsion de répétition et la névrose traumatique,
telles qu'il les a formulées à partir de 1920.

Le « tournant » théorique que représente l' « Au-delà du principe de plaisir »


permet à Freud de franchir un pas de plus dans sa conception du traumatisme.
C'est l'aspect purement économique de ce dernier qui vient prendre le pas sur la
conception traumatique de la séduction (dans son jeu d'après-coup), des fantasmes
inconscients qui y président et de la névrose qui en résulte.
A partir de 1920 le traumatisme est redéfini comme une « effraction étendue
du pare-excitation ». Freud, reprenant certaines des formulations déjà énoncées
dans « L'Esquisse » (1895), situe l'économique sous le seul boisseau du quantitatif :
un afflux d'excitation — traumatique du seul fait de son émergence brutale et
quantitative —, devenu excessif par rapport à la tolérance de l'appareil psychique,
met d'emblée hors jeu le principe de plaisir. L'appareil psychique est ainsi contraint
à lier les excitations de façon à permettre ultérieurementleur décharge. Il accomplit,
au-delà du principe de plaisir, un travail urgent : la nécessité de bloquer l'excès
d'excitations sexuelles avant même que de penser à les évacuer.
Avec la nouvelle théorie de l'angoisse, telle qu'elle apparaît dans Inhibition,
symptôme et angoisse (1926), le traumatisme prend un caractère différent qui le
situe en dehors de toute référence à la névrose traumatique.
Confronté à de nouveaux aspects de ce concept — notamment par Rank
(Le Traumatisme de la naissance, 1923) —, Freud intègre la notion de traumatisme
(et de traumatique) à la métapsychologie en l'articulant à la genèse, et à l'organi-
sation, de l'appareil psychique. Il propose de distinguer l'angoisse automatique du
signal d'angoisse.
Pour éviter d'être débordé par le surgissement de l'angoisse automatique, qui
définit la situation de détresse devant laquelle le moi est sans recours, ce dernier
déclenche le signal d'angoisse. Ainsi l'Hiflosigkeit du nourrisson devient le prototype
de la situation traumatique.
Ce qui définit l'état générateur du sentiment de détresse c'est la perte, ou la
séparation. Ces dernières entraînent une augmentation progressive de la tension
et des excitations, au point que le sujet se sent débordé par elles et se voit incapable
de les maîtriser. Devant le danger que représente la situation de perte, ou de
séparation, le signal d'angoisse devient à la fois attente et répétition atténuée du
trauma (S. Freud, 1926).
Freud reconnaît ici la situation originaire du traumatisme de la naissance,
concept élaboré par Rank trois années auparavant (1923). Néanmoins il en conteste
radicalement le développement théorique et affirme que toutes les expériences de
Entre Freud et Ferenczi : le traumatisme — 1291

séparation — en premier lieu celle de la naissance — ne trouvent leur inscription


inconsciente, et l'efficacité de leur travail psychique, que rapportées, dans un après-
coup, à des formes primaires de castration (F. Brette, 1987).
C'est ceci qui va permettre à Freud, pour qui le refoulé originaire est à jamais
inconnaissable, d'intégrer le traumatisme dans un rapport dialectique dedans-dehors
et de l'inclure dans la réalité psychique inconsciente. Ceci va finalement l'opposer
à Ferenczi, lequel reste convaincu que grâce à ses nouvelles techniques — technique
active et néocatharsis — on peut non seulement approcher le refoulement originaire,
mais même le lever.

Pour saisir les enjeux théorico-pratiques qui se dessinent, il nous faut revenir
un instant en arrière et examiner la chronologie des événements qui se sont imper-
ceptiblement tissés entre Freud et Ferenczi à partir de 1923, date de la parution
du Traumatisme de la naissance de Rank et d'un livre de Ferenczi, écrit en commun
avec Rank, Perspectives de la psychanalyse.
1923 est l'année du cinquantenaire de Ferenczi. Freud commémore cet anni-
versaire en publiant un article fort élogieux sur son ami dans l'International Zeit-
schrift. Pour Freud, à ce moment, Ferenczi est tout à la fois son authentique disciple
et un maître incontesté de la psychanalyse.
La controverse qui tourne, pendant les années qui suivent, autour du livre de
Rank et de la dissidence de ce dernier, permet une occultation de l'effet partiel-
lement scandaleux que provoque, sur la communauté analytique, la publication
du livre de Ferenczi.
D'une part ce livre paraît sans l'assentiment, hormis celui de Freud, des
membres du Comité. Cela était contraire à la décision prise lors de la création
du Comité. Cette entorse à la règle établie fut accueillie et considérée « comme
de mauvais augure tant elle s'éloignait des habitudes et promesses mutuelles faites »
(E. Jones, 1969).
D'autre part le contenu même du livre laissait, d'après Jones, « deviner les
idées bien camouflées de Rank concernant le traumatisme de la naissance et celles
de Ferenczi relatives à la méthode technique d'"activité", toutes destinées à abréger
l'analyse ».
C'est ici qu'apparaît le premier différend entre Ferenczi et Freud. Différend
qui s'accroît au fil des années et qui peu à peu se noue, en deux temps, sur deux
thèmes :

— la technique active;
— la notion de traumatisme.
1292 — Thierry Bokanowski

Parallèlement au tournant théorique des années vingt, représenté par l'intro-


duction du concept de pulsion de mort et la dernière théorie des pulsions, de
nouvelles incertitudes relatives aux limites de l'analyse apparaissent. Ces doutes
concernent, pour l'essentiel, les possibilités d'obtenir une remémoration suffisante
qui permettent d'annuler la répétition tout en levant l'amnésie infantile. Ce modèle
anamnestique est remanié, et parachevé, par Freud dans le sens de la construction :
la répétition et la reviviscence au cours de l'analyse permettent la construction
qui entraîne, ou non, la conviction du patient (Construction en analyse, 1938).
Cette conviction n'est cependant pas de même nature que la remémoration avec sen-
timent de vivacité mnésique.
C'est donc, en partie, cette « limite » de la remémoration à l'oeuvre dans de
nombreux cas qui conduit Ferenczi à une radicalisation du concept de transfert
et aux techniques actives.
On peut, écrit-il, « concevoir de prime abord chaque rêve, chaque geste, chaque
acte manqué, toute détérioration ou amélioration de l'état du patient comme
des expressions de la relation transférentielle et de la résistance » (S. Ferenczi, 1926).
Une telle conception du transfert amène Ferenczi à découvrir, à sa façon,
l'importance de la notion d'expérience. « Alors que l'on s'efforçait auparavant
d'obtenir un effet thérapeutique de la réaction du patient aux explications données,
écrit-il, nous voudrions mettre le savoir acquis par la psychanalyse totalement
au service du traitement en provoquant directement, en fonction de notre savoir,
les expériences vécues (Erlebnisse), adéquates, et en nous bornant à expliquer au
patient seulement ce ressenti qui bien entendu lui est aussi directement évident »
(S. Ferenczi, 1924a).
A l'Einsicht (la prise de conscience par la levée du refoulement), que préconise
Freud dans l'esprit de VAufklärung (l'éclaircissement), Ferenczi oppose, et recom-
mande, l'Erlebnis, l'expérience vécue.
Ces modifications techniques ne vont pas rester sans conséquences sur la théorie.
Tenir compte des transformations apportées à l'écoute analytique (aussi bien
dans la perception de ce que le patient exprime, que du côté de l'analyste et de
son contre-transfert), modifier la conceptiondu « rôle » de l'analyste et du « cadre »
analytique, donner un sens nouveau à la régression venant dépasser le modèle
théorique de la reconstruction, aboutit à la question de savoir s'il n'existe pas,
en fait, deux variétés d'analyses :
— une, « classique », basée sur l'aspect
paternel de la relation, la levée du refou-
lement, la remémoration, la reconstruction et la prise de conscience (l'Einsicht);
— l'autre, plus en « profondeur », plus
axée sur l'aspect maternel de la relation,
régressive et où prédominent l'interaction, l'infraverbal et l'expérience vécue
(l'Erlebnis) (A. Haynal, 1987).
Entre Freud et Ferenczi : le traumatisme — 1293

Nous savons comment Freud réagit aux expériences de « technique active »


de Ferenczi. Sa lettre circulaire au Comité, datée du 15 février 1924, en témoigne
clairement (E. Jones, 1969) :
« Il y a certainement de nombreux dangers inhérents au fait de s'écarter de
notre technique classique (...); mais cela ne veut pas dire qu'ils ne peuvent être
évités. Dans la mesure où il s'agit d'une question de technique et où, pour des
questions pratiques, nous pouvons accomplir notre travail d'une autre façon, je
trouve l'expérience (...) parfaitement justifiée. Nous verrons ce qu'il en sortira.
En tout cas nous devons nous garder de condamner cette entreprise dès le début
sous prétexte d'hérésie. Néanmoins, il n'est pas nécessaire non plus de faire taire
certains de nos doutes. »

Ces considérations dubitatives de Freud n'empêchent pas Ferenczi, qui se


veut essentiellement empiriste, de poursuivre ses recherches. Mais la pratique de
la « technique active » — faite d'interdits et d'injonctions — ne permet pas d'obtenir
les résultats thérapeutiques escomptés. Provoquant au contraire un douloureux et
réel accroissement de tensions dans les cures, elle semble réactiver, sinon répéter,
d'éventuels traumatismes antérieurs. Renforçant par ailleurs les résistances, elle
mobilise le Moi du patient contre l'analyste et la cure psychanalytique.
Ceci amène donc Ferenczi à souhaiter modifier quelque peu sa technique
dans les années qui suivent.
Dès 1924, date à laquelle son attention « commence à se porter de plus en plus
sur le rôle maternel de l'analyste » (lettre à Freud du 1er septembre 1924), jusqu'aux
derniers écrits sur le traumatisme et la situation traumatique (1933), Ferenczi aban-
donne la technique active pour la remplacer, petit à petit, par une thérapie dite
de « relaxation », ou néocatharsis. C'est ce qu'il est convenu d'appeler la période
des « expérimentationstechniques ».
A partir de l'article sur l' « Elasticité de la technique psychanalytique » (1928)
(S. Ferenczi, 1928), il propose l'établissement d'une « métapsychologie des processus
psychiques de l'analyste au cours de l'analyse », c'est-à-dire une étude de l'ensemble
des investissements — objectaux, narcissiques, identificatoires et intellectuels — de
l'analyste pendant la cure.
Dénonçant, dans le cadre de la cure, les risques que peuvent entraîner des
attitudes « nuisibles » de la part de l'analyste, telles que de se comporter comme
un « éducateur » animé par sa passion pédagogique, il prône et décrit l'importance
de la capacité de celui-ci à se sentir avec (l'Einfülhlung, l'empathie), ce qui, par
voie de conséquence, implique du tact.
Si pour certains patients les résistances ne peuvent être analysées selon la
technique dite « classique » — la méthode « active » n'étant par ailleurs qu'un
1294 — Thierry Bokanowski

« prélude » à l'interprétation —, il convient alors de penser non seulement en


termes de processus analytique, mais de savoir aussi reconnaître les effets impor-
tants d'un deuil, d'un abandon, voire d'un maternage qui n'aurait pas été « suffi-
samment bon » et qui, de ce fait, aurait pu entraîner un retrait narcissique.
La confiance du patient dans l'analyste, le fait que ce dernier doit être ressenti
comme « fiable » et non empreint d' « hypocrisie professionnelle », implique
la conception d'une relation personnelle, authentique et privilégiée entre le patient
et son analyste.
De proche en proche toutes ces considérations amènent Ferenczi à créer
l' « analyse mutuelle » — l'analyse du patient impliquant en retour, par ce même
patient, l'analyse de l'analyste —, ainsi que la méthode de permissivité qui applique
l' « indulgence » et le « dorlotage », ceci pouvant aller jusqu'aux échanges de
tendresse physique tels qu'il en existe entre mère et enfant.
Cela devait permettre à l'analyste de rentrer directement en contact avec
l' « enfant-dans-le-patient», et de prendre ainsi connaissancedes traumatismes subis.
S'occuper du patient sur un mode tendre, jouer le rôle d'un parent aimant, permissif
et ludique, endiguerait et neutraliserait ses débuts malheureux dans l'existence.
Le reproche que Ferenczi adressait aux analystes — et implicitement à Freud —
tournait autour de l'idée que ces derniers auraient sous-estimé, voire négligé,
l'importance des expériences traumatiques réelles de la toute première enfance,
et auraient privilégié sur ces dernières l'organisation fantasmatique et la conflic-
tualité intrapsychique.
Face à de telles divergences conceptuelles et techniques, Freud, en désaccord
avec Ferenczi qui risque de réduire la situation analytique à « un jeu aimable
entre mère et enfant » — tout en mettant hors jeu le tiers paternel —, l'admoneste
dans sa célèbre lettre du 13 décembre 1931 (E. Jones, 1969) : « ... Imaginez à
présent quelles seront les conséquences de la publication de votre technique. Il
n'y a pas plus révolutionnaire qu'un autre ne supplante. Un certain nombre de
penseurs indépendants en matière de technique se diront : pourquoi s'arrêter à
un baiser? Assurément on peut aller plus loin en incluant également les "caresses"
qui après tout ne fabriquent pas d'enfant. Et puis il en viendra d'autres, plus auda-
cieux, qui iront jusqu'au voyeurisme et à l'exhibitionnisme — et bientôt nous
aurons accepté comme faisant partie de la technique analytique tout le répertoire
de la demi-virginité et des parties de pelotage, ce qui aura pour effet d'amener
un intérêt considérablement accru pour la psychanalyse aussi bien chez les analystes
que chez les patients. La nouvelle recrue, toutefois, réclamera toujours plus de cet
intérêt pour elle-même, et les plus jeunes de nos collègues auront de la peine à
s'arrêter au point qu'ils s'étaient fixés au départ. Dieu le Père (Godfather) Ferenczi
regardant la scène animée dont il aura été l'instigateur se dira : peut-être après tout
aurais-je dû m'arrêter dans ma technique d'affection maternelle avant le baiser. »
Entre Freud et Ferenczi : le traumatisme — 1295

Dès 1924 Ferenczi, dans un court article intitulé « Les fantasmes provoqués »
(Activité dans la technique de l'association) (S. Ferenczi, 19246), tente de rendre
compte des interactions — et des liens — qu'il entrevoit entre les fantasmes infan-
tiles précoces, les expériences sexuelles et le traumatisme. Son attention se porte,
pour l'essentiel, sur les fantasmes infantiles de l' « enfant trop bien élevé ».
Dans cet article Ferenczi met l'accent sur la répression fantasmatique et trau-
matique — dans le sens d'un empêchement à disposer librement de son activité
fantasmatique inconsciente — qu'entraîne une certaine forme d'éducation idéali-
sante, rigide et antisexuelle. Ce type de traumatisme — lié au « refoulementprimaire »
(Urverdrängung) des fantasmes infantiles — vient s'opposer aux « traumatismes
sexuels » nécessaires et liés aux expériences sexuelles infantiles, qui, loin « de
nuire à la normalité », en seraient, au contraire, les garants ultérieurs.
Deux conceptions du traumatisme, deux niveaux différents du traumatique
sont ici comparés dans leurs effets. Les enfants écrasés dans leur liberté fantas-
matique par une éducation trop rigide, ces « enfants trop bien élevés », repré-
sentent ce qui permet de relativiser les éventuelles conséquences du traumatisme
sexuel. Ce dernier, à condition qu'il n'ait été ni trop « excessif », ni « trop précoce
ou trop intense », peut prendre une valeur positive, utile, pour la qualité de
l'organisation et du développement psychique. « Nous constatons maintenant, écrit
Ferenczi, qu'une certaine quantité d'expériences infantiles réellement vécues offre
une sorte de protection contre les voies anormales que le développement est suscep-
tible de prendre. »
Traumatisme anti-trauma, telle peut être la valeur du « traumatisme sexuel »
— nécessaire pour la constitution d'une « normalité psychosexuelle » — qui vient
s'opposer au traumatisme invalidant, seul « vrai traumatisme », établi sous le coup
du refoulement primaire, précoce, conséquence d'une certaine éducation et de
certaines injonctions fantasmatiques parentales.
Cette conception va être le prélude des formulations essentielles de Ferenczi
concernant le traumatisme dans les années qui suivent (1928-1932).
Les textes essentiels témoignant de ses réflexions, recherches et avancées théo-
riques de cette période sont au nombre de quatre. Deux sont publiés de son
vivant : Analyses d'enfants avec des adultes (1931) (S. Ferenczi, 1931), Confusion
de langue entre les adultes et l'enfant. Le langage de la tendresse et de la passion
(1933) (S. Ferenczi, 1933); les deux autres sont posthumes : Réflexions sur le
traumatisme (1934) (S. Ferenczi, 1934), le Journal clinique (1932) (S. Ferenczi, 1932).
Initialement la technique de relaxation — néocatharsis — devait permettre
d'approcher le refoulement originaire, voire de le lever. Or la « permissivité »
absolue qu'induisait cette technique, le fait qu'elle contrevenait aux règles les plus
1296 — Thierry Bokanowski

fondamentales de la cure et les moyens d'établir l'intangibilité du cadre ont insen-


siblement amené Ferenczi dans une impasse théorico-clinique. Prenant en charge
les patients les plus difficiles, ce dernier s'est rapidement trouvé engagé, voire
« épinglé », dans une position maternelle archaïque, face à des transferts massi-
vement régressifs dans lesquels le symbolique n'a plus court. Dans ces moments
de fusion et de haine à l'égard de soi et des autres, la technique qui suppose une
possibilité de relation objectale s'avérait caduque (R. Cahn, 1983). Dans ces
conditions le patient, devenu un véritable « nourrisson savant » livré aux agressions-
séductions de l'adulte, n'a d'autre issue que de se comporter « réellement » comme
un enfant. Ainsi apparaissait, de manière inattendue — mais, pourrait-on dire,
quasi expérimentale —, la névrose traumatique : elle surgissait dans la cure quand
« la répétition, encouragée par l'analyste, avait trop bien réussi » (S. Ferenczi, 1934).
Se détournant dorénavant de la technique de relaxation (néocatharsis), tout
en cherchant à expliciter ses erreurs contre-transférentielles, Ferenczi a tenté de
rendre compte de ce qu'il voyait à l'oeuvre et qui le ramenait aux conditions de la
création du traumatisme original.
Ainsi le traumatisme ne serait ni un choc, ni un incident de jeunesse secret,
ni un refoulement de souvenir, ni le fantasme inconscient d'un traumatisme ou
d'un attentat séducteur.
Le traumatisme est précoce; il se constitue en deux temps. Il est la résultante :
— des mouvements passionnels des adultes, de leur langage de « passion » face
aux demandes de tendresse et de vérité de l'enfant;
— des désaveux par ces mêmes adultes de la souffrance psychique, notamment
celle de l'enfant, ce qui peut être vécu par ce dernier comme un « terrorisme »
et peut avoir comme conséquence l'entrave de l'autonomie de penser chez celui-ci ;
— de l'introjection du sentiment — inconscient — de culpabilité de l'adulte, ce
qui altère l'objet d'amour et le convertit en objet de haine. Cette haine « trans-
forme un être qui joue spontanément et en toute innocence, en un automate,
coupable de l'amour, et qui, imitant anxieusement l'adulte, s'oublie pour ainsi
dire lui-même ».
Ferenczi met en parallèle l'enfant traumatisé par l'hypocrisie des adultes, le
malade mental traumatisé par celle de la société, et le patient dont les traumatismes
anciens sont ravivés et redoublés par l'hypocrisie professionnelle et la rigidité
technique de l'analyste.
Le processus qui se déroule met l'agressé, débordé par ses défenses, en situation
de s'abandonner à son inéluctable destin. Il se retire de lui-même et observe
l'événement traumatique. De cette position il pourra éventuellement considérer
l'agresseur comme un malade, un fou, qu'il essaiera même parfois de soigner,
de guérir. Comme parfois l'enfant, véritable « nourrisson savant », peut se faire
le psychiatre de ses parents.
Entre Freud et Ferenczi : le traumatisme — 1297

Ferenczi, en route pour le XIIe Congrès international de Psychanalyse qui se


déroulait à Wiesbaden, s'arrêta à Vienne le 29 août 1932, chez Freud, pour lui lire
« Confusion de langue entre les adultes et l'enfant » qu'il avait prévu de présenter à
ce Congrès. Cette rencontre, qui allait être la dernière entre les deux hommes, fut par-
ticulièrement pénible. Leur incompréhensionatteignit son point culminant. Freud, en
profond désaccord avec le contenu de l'article, demanda à Ferenczi de s'abstenir de
le lire au Congrès et d'en suspendre la publication pendant au moins une année.
Un véritable fossé théorique était ainsi creusé et la conception du traumatisme
infantile en était la ligne de démarcation.
Le traumatisme, pour Freud, se rattache à tout un processus fantasmatique
inconscient. Il peut être lié à un acte séducteur exercé unilatéralement par un
adulte sur un enfant passif. Pour Ferenczi le traumatisme se situe au niveau des
« confusions » des intentions dans les jeux de l'adulte avec l'enfant : aux jeux
« tendres » de l'enfant, l'adulte répondrait avec ses « passions » sexuelles.
L'événement traumatique, pour Freud, est soumis au refoulement et ne déve-
loppe ses effets névrotiques que dans 1' « après-coup ». Pour Ferenczi, le traumatisme
donne lieu à des déformations immédiates du Moi. L'enfant, trop angoissé pour
pouvoir exprimer sa haine et son refus, s'identifie à son agresseur. Clivages, frag-
mentations du Moi, introjection du sentiment de culpabilité de l'agresseur amènent
l'enfant à développer une personnalité « comme si ». Ceci sera décrit dans d'autres
théories, plus tard, sous le nom de « faux self ».
La conception que Ferenczi a du traumatisme peut ainsi se lire comme un
retour aux conceptions que Freud avait lui-même, avant l' « abandon » de sa
neurotica (1897). Cela ne pouvait être entendu par Freud que comme une régression
théorique, sinon une déviation.
Dans une lettre, datée du 2 octobre 1932 (J. Dupont, 1985) Freud exprime à
Ferenczi très directement ce sentiment : « Depuis deux ans, vous vous êtes systé-
matiquement éloigné de moi... Je pense être objectivement en mesure de vous
montrer l'erreur théorique dans votre construction, mais à quoi bon? Je suis
convaincu que vous êtes inaccessible à toute remise en question. »
Une autre critique semble pouvoir être adressée à Ferenczi : celle de ne pas
tirer jusqu'au bout les conséquences de ce que sa théorie du traumatisme énonce.
En effet, à aucun moment Ferenczi ne semble prendre en compte l'idée que
le « langage de la passion » devient traumatisant, car séducteur pour l'enfant, dans
la mesure où il véhicule un (ou des) sens à lui-même ignoré(s), manifestant en
cela l'empreinte, et la présence, de l'inconscient parental (J. Laplanche, 1987).
Or, à ce moment, Ferenczi réduit l'adulte à l'adulte et oublie, paradoxalement,
l'enfant d'autrefois dans ce même adulte. En d'autres termes, comme on a pu
1298 — Thierry Bokanowski

l'écrire, ce que l'adulte impose à l'enfant n'est pas seulement en écart avec la
tendresse enfantine, mais représente aussi la nécessité même de cet écart (F. Gan-
theret, 1979).
Ces critiques ne doivent en rien minimiser l'apport considérable de Ferenczi
sur le plan de certaines ouvertures théoriques liées à ses innovations techniques. On
peut citer : le rôle de l'identification à l'agresseur et à la culpabilité de ce dernier,
l'importance des processus de clivage et de fragmentation psychique qui président
à la formation de personnalités « comme si » (« faux self »), le rôle de la haine
dans l'événement traumatisant, l'importance de l'analyse du contre-transfert, le
transfert négatif, l'analyse interminable, etc.
A ce jour, nombreux sont ceux qui ont puisé dans le ferment ferenczien,
notamment ceux qui parmi les analystes ont élargi leur champ d'investigation
auprès de patients qui ne relèvent pas de cures dites « classiques ». On reconnaît
généralement que Ferenczi a posé les jalons des travaux théoriques et techniques
de M. Klein, Balint, Winnicott, Bouvet, Lacan, Spitz, Manier, M. Khan, Searles,
Bion et bien d'autres à leur suite (J. Cremerius, 1983) (P. Sabourin, 1985).

Sans doute Freud supportait-il mal que Ferenczi, dans s&furor sanandi, cherche à
entraîner les patients sur le terrain de la régression. Le souvenir pénible de ses propres
expériences de l'époque breuérienne Anna O. lui faisait probablement craindre
— —
que les excès liés à la régression, et les débordements par la psychose, ne viennent
ternir l'image scientifique qu'il souhaitait pour la psychanalyse (A. Haynal, 1987).
Néanmoins, quatre ans après la disparition de Ferenczi, Freud poursuit son
dialogue avec ce dernier. De ce point de vue L'analyse avec fin et l'analyse sans
fin (1937) (S. Freud, 1937) peut se lire comme un texte qui interroge l'évolution,
sur plus de vingt-cinq ans, de la relation authentiquement analytique entre ces
deux hommes (T. Bokanowski, 1979). Freud, qui cherche à définir les obstacles
à la guérison par la psychanalyse, est amené à évoquer la question du transfert
négatif et les reproches que lui avait formulés Ferenczi de l'avoir, en son temps,
insuffisamment analysé : « L'analysé entre en opposition avec l'analyste, il
...
lui reproche d'avoir négligé de lui donner une analyse complète... Il aurait dû se
soucier des possibilités d'un transfert négatif. L'analyste se justifie de ce qu'au
temps de l'analyse on ne pouvait rien percevoir d'un transfert négatif. »
De fait que s'était-il vraisemblablement passé?
Il semble que l'on puisse à présent mieux percevoir certaines des difficultés
rencontrées par Ferenczi pendant son analyse, et ceci grâce à leur Correspondance1.

1.Je tiens à remercier tout particulièrementJudith Dupont de m'avoir donné accès à la Correspondance
Freud-Ferenczi, actuellementen voie de traduction et qui sera éditée, à partir de 1990, aux EditionsCalmann-
Lévy. Les citations ici faites sont extraites des « Minutes » de chaque lettre de cette Correspondance établies
par Judith Dupont. Elles ne sont donc ni une transcription littérale, ni une traduction définitive.
Entre Freud et Ferenczi : le traumatisme — 1299

En 1916, après une première analyse de trois semaines en octobre 1914 avec
Freud à Vienne, Ferenczi souhaite reprendre à nouveau celle-ci. Ce que Freud
accepte, mais à contrecoeur. La réserve de ce dernier tient au fait que trop d'événe-
ments, et d'intérêts communs, les lient. L'analyse de Ferenczi se poursuit néan-
moins cette année-là en deux fois. A l'issue de la dernière « tranche », Ferenczi
souhaite poursuivre car il ne peut toujours pas se résoudre à épouser sa compagne
Gizella Palos. Freud lui fait alors savoir que l' « analyse est close » et que
l' « hésitation » concernant Gizella est la preuve que « rien ne sortira de tout
cela » lettre du 16 septembre 1916].
Afin de ponctuer cette définitive fin de non-recevoir, Ferenczi écrit à Freud,
par retour du courrier [lettre du 18 septembre 1916] que sa « relation à sa mère
a empiré ces dernières années. Qu'il pense ainsi laisser sortir sur sa mère des
choses qu'il épargne à Gizella. Ce qui le ramène à la source première de sa
mysogynie. Lui faudra-t-il, comme le Hollandais du Vaisseau fantôme, fuir toutes
les femmes et les entraîner dans la mort? Il n'a jamais pu aborder cela en analyse,
alors que c'est quasi conscient ».
Cet échange épistolaire nous permet d'imaginer que quand Ferenczi se plaint
à son analyste d'avoir évité l'analyse du transfert négatif, ce grief concerne aussi
le moment où Freud donne à son patient le sentiment d'éluder le transfert maternel.
Eviteraient qui, par la suite, ne cesse d'interroger Ferenczi et dont les effets se
retrouvent, bien des années plus tard, dans la période des « expérimentations
techniques » et la théorie du traumatisme.
L'analyse avec fin et l'analyse sansfin est un texte qui contient aussi la poursuite
des interrogations de Freud concernant l'incidence, voire l'impact, du quantitatif,
du traumatique et du traumatisme sur l'organisation psychique et les possibilités
de changement au cours d'une cure psychanalytique. En ceci ce texte peut aussi
se lire comme une réponse aux thèses de Ferenczi. Car pour Freud ce sont le poids,
l'excès du quantitatif, l'effraction quantitative, la force constitutionnelle de la
pulsion et la « puissance invincible du facteur quantitatif » qui créent les conditions
du traumatisme en s'opposant à la qualification de la pulsion. Aussi est-ce une des
raisons pour lesquelles Freud écrit que l'on peut comprendre « les efforts malheu-
reusement infructueux auxquels un maître de l'analyse comme Ferenczi a consacré
les dernières années de sa vie » (S. Freud, 1937).
C'est dans L'homme Moïse et la religion monothéiste (1939) (S. Freud, 1939),
texte quasi testamentaire, que Freud appose un point final à sa théorie du trauma-
tisme. Dans cet écrit Freud rappelle les caractéristiques qui, à ses yeux, définissent le
traumatisme.
Ce sont des « impressions éprouvées dans la petite enfance, puis oubliées »,
qui n'acquièrent de caractère traumatique qu'à la suite d'un « facteur quantitatif »
se « situant dans la période de l'amnésie infantile » et pouvant se rattacher aussi
1300 — Thierry Bokanowski

bien à des « impressions de nature sexuelle et agressive » qu'à des « atteintes


précoces du moi (blessure narcissique) ». Il s'agit d' « expériences ou d'impressions»
qui affectent soit « le corps même du sujet », soit « des perceptions sensorielles »
(la vue, l'ouïe). Le développement de la névrose se fait selon la formule suivante
« traumatisme précoce - défense - latence - éruption de la maladie névrotique - retour
partiel du refoulé ».
Mais l'idée essentielle qui apparaît la première fois sous la plume de Freud
concerne l'hypothèse d'un double destin du traumatique : « Les effets du trauma-
tisme sont de deux sortes, positifs et négatifs. » Deux ordres d'inscription du trauma-
tique sont ici à l'oeuvre et s'opposent. D'une part le traumatisme qui organise et qui,
par après coups successifs, permet la répétition, la remémoration et l'élaboration.
D'autre part le traumatisme de type « négatif », véritable enclave dans le psychisme,
« sorte d'Etat dans l'Etat » qui empêche la répétition, la remémoration, l'élaboration
et qui accomplit ainsi son oeuvre désorganisatrice.
Cette conception de l'inscription du traumatisme et de ses effets dans la vie
psychique rappelle étrangement celle que Ferenczi suggère quinze années aupa-
ravant dans l'article sur « Les fantasmes provoqués » (1924). Ceci peut être entendu
comme le dernier, et discret, hommage que Freud rendait à son ami, celui qu'il
avait successivement appelé, au cours des vingt-cinq années qui venaient de
s'écouler, son « Cher Fils » puis son « Paladin et Grand Vizir secret ».

« La nature de leurs divergences était d'ordre technique », conclut Jones


(E. Jones, 1969). Leur désaccord fit l'effet d'un traumatisme sur la communauté
analytique, rapporte Balint. « Un maître consommé de la technique analytique
comme Ferenczi, auteur de nombreux articles classiques en psychanalyse, aveuglé
au point d'être incapable de reconnaître ses erreurs malgré les avertissements
répétés de Freud; ou bien Freud et Ferenczi, les deux analystes les plus éminents,
incapables de se comprendre et d'évaluer correctement leurs découvertes cliniques,
leurs observations et leurs idées théoriques respectives : le choc était extrêmement
profond et douloureux » (M. Balint, 1967).
Certes, entre ces deux géants, la « guerre du trauma » semble bien avoir eu
lieu. Comme tout conflit grave elle laissa d'importantes séquelles. Non seulement
dans la vie personnelle, et affective, des deux protagonistes, mais aussi, pendant
tout un temps, dans l'ensemblede la communauté analytique. Les témoins rapportent,
d'ailleurs, que retrait et silence prudent en furent l'expression la plus manifeste.
On a longtemps craint que ce profond clivage, survenu entre les deux plus
prestigieux tenants de la doctrine psychanalytique, ne rende irréversible l'effacement
de certaines interrogations sur la praxis qui en étaient à l'origine. C'était faire peu
de cas des ouvertures que permettait pour l'avenir le dialogue entre les deux oeuvres,
Entre Freud et Ferenczi : le traumatisme — 1301

à la faveur de leurs articulations et de leurs contradictions. Ainsi furent établis


les éléments qui allaient autoriser, à ceux qui ont prolongé ces avancées, l'abord
de nouveaux rivages cliniques et théoriques.
Double destin des effets du traumatisme dans leurs aspects négatifs et positifs,
propose Freud dans son dernier « roman psychanalytique » sur L'homme Moïse.
Ne pourrait-on pas penser de même des effets du dialogue, interrompu mais
jamais « terminé », entre le fondateur de la psychanalyse et celui qu'il considérait
comme son disciple le plus doué?
Il ne reste, en effet, plus de psychanalyste qui, à ce jour, ne fasse appel, peu
ou prou, dans sa théorie comme dans sa pratique, à quelques-unes des idées fonda-
mentales élaborées alors.
L'identificationà l'agresseur secondaire à un fantasmetraumatique de séduction
le clivage du moi comme conséquence du traumatisme primaire, le clivage entre
la pensée et le corps, la paralysie de la pensée et de la spontanéité, voire le « vide »
de la pensée comme conséquence d'une Spaltung radicale (A. Green, 1974) — tous
dérivés de l'action d'un traumatisme précoce —, la notion d'effondrement psy-
chique, la dépression « anaclitique », voire anobjectale, la haine dans le contre-
transfert, la haine comme moyen de fixation plus puissant que la tendresse... pour
ne prendre que ces exemples, témoignent de l'incontestable avance et modernité
de pensée de Ferenczi, dès alors, face à certaines approches cliniques et méta-
psychologiques.

Dr Thierry Bokanowski
22, rue des Francs-Bourgeois
75003 Paris

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RÉSUMÉS

Proposer une étude comparative de l'évolution du concept de traumatisme dans l'oeuvre


de Freud, comme dans celle de Ferenczi, permet de rendre compte de certaines étapes de leur
pensée.
Ce travail cherche à mettre en relief en quoi les modifications, et les variations, du concept
de traumatisme ont pu influencer leurs théories et leur pratique, comme le cours du développe-
ment de leur histoire commune qui a tant marqué le mouvement psychanalytique.

Mots clés : Histoire du mouvement psychanalytique. Technique active. Transfert. Analyse


interminable.

A comparative study of the evolution of the concept of trauma in Freud's works as well
as in Ferenczi's is a way of highlighting certain stages in their thinking.
This study shows the influence of the evolution and variation of the concept of trauma on
both Freud's and Ferenczi's theories and practice. It also shows how it has affected the course
of their common history, which is of great signifiance to the psycho-analytical movement.

Key-words : History of psycho-analytical movement. Active technique. Transference.


Interminable analysis.

Eine vergleichende Studie zur Entwicklung des Trauma-Konzeptes in Freuds und Ferenczis
Werken ermöglicht eine Ubersicht gewisser Stufen in ihrer beiderseitigen Gedankenbildung.
Die vorliegende Arbeit will den Einfluss aufzeigen, den die Wandlungen und Veränderungen
1304 — Thierry Bokanowski

des Trauma-Konzeptesauf Freuds und Ferenczis Theorien und Praxis ausgeübt haben, sowie
auch auf den Verlauf ihrer gemeinsamen Geschichte, die in so besonderem Ausmass die psy-
choanalytische Bewegung geprägt hat.

Schlüsselworte : Die Geschichte der psycho-analytischen Bewegung. Aktive Technik.


Ubertragung. Unendliche Analyse.

Proponer un estudio comparativo de la evolucion del concepto del traumatismo en la obra


de Freud, como en la obra de Ferenczi, permite darnos cuenta de ciertas etapas de su pensamiento.
Este trabajo quiere poner de manifiesto hasta que punto las modificationes y las variaciones
del concepto del traumatismo han podido influenciar sus teorias y su pratica, asi como el désar-
roi lo de su historia commun que tanto ha marcado el movimiento psico-analista.

Palabras claves : Historia del movimento psico-analista. Transferencia. Técnica activa.


Analise interminabile.
DORA.
Traumatismes sexuels
et traumatismes narcissiques

Michel HANUS / Marianne STRAUSS

Dans le courant de l'année 1892, Philip Bauer dut rester dans l'obscurité pendant
plusieurs semaines à la suite d'un décollement de la rétine; deux personnes le
veillaient particulièrement, sa fille Ida qui avait dix ans à l'époque et Mme K...
une jeune femme charmante et malade des nerfs dont il avait fait la connaissance
peu après son arrivée à B... (probablement Merano) où il s'était installé en 1888
avec toute sa famille pour des raisons de santé. Freud écrit que Philip Bauer,
le père de Dora, conserva de cet épisode une diminution durable de la vision. Son
fils, Otto, qui est devenu un homme politique de tout premier plan dans l'Autriche
de l'entre-deux-guerres, écrit, en 1922, que ce souvenir est peut-être l'impression
la plus forte de son enfance. Son père n'avait qu'un oeil valide et c'était celui-là
qui était frappé d'un décollement de la rétine. L'autre oeil souffrait d'un déficit
congénital et avait été considéré jusque-là comme aveugle. Et voilà que, en quelques
semaines, cet oeil déficient est devenu fonctionnel et a pu suppléer l'autre, lui
redonnant une vision à peu près valable jusqu'à sa mort en 1913. C'est de ce
formidable processus d'adaptation qu'Otto Bauer conserva un si vif et si merveilleux
souvenir. Cette expérience pénible mais positive pour le père a été moralement
bénéfique à son fils. Mais pour Ida, il en va autrement. Il semble bien que ces
semaines de tendres soins donnés à son père aient précipité la survenue de sa
maladie névrotique. Voilà un événement qui n'a pas le même sens pour ces trois
personnes. Quel sens également a-t-il pour Mme K... qui allait devenir la maîtresse
de Philip Bauer dans les semaines suivantes? et pour Käthe Bauer qui brille par
son absence au chevet de son mari malade?
Le 1er avril 1902, Ida Bauer qui est devenue Dora revient voir Freud pour
lui demander de l'aide à nouveau. Elle était partie brusquement dans les circonstances
Rev. franç. Psychanal., 6/1988
1306 — Michel Hanus / Marianne Strauss

de la séance bien connue du 31 décembre 1900. Aujourd'hui, c'est elle qui revient,
reconnaissant que Freud l'avait aidée et recourant de nouveau à son aide. Elle
donne d'abord des nouvelles de sa santé qui est, dans l'ensemble, meilleure. Sans
doute le fait qu'elle ait pu régler ses comptes avec les K... a aussi contribué à
son amélioration. A l'occasion du décès d'un des deux enfants des K... dont jadis
Dora s'était occupée comme une mère1, au cours d'une visite de condolérances,
elle amène Mme K... à reconnaître sa liaison avec son père et M. K... la réalité
de sa proposition au bord du lac. Puis elle a rompu avec cette famille et elle a tout
raconté à son père pour se justifier. Mais elle n'est pas encore quitte avec les K...
Aux alentours de la mi-octobre 1901, un an après le début de son traitement, elle
rencontre M. K... dans des circonstances étranges. Ils s'aperçoivent dans la rue,
M. K... va à sa rencontre, traverse une rue fréquentée sans prendre garde et
perd le contrôle de lui-même : stupéfait, il s'arrête devant elle et se fait renverser,
sans grand dommage. Freud interprète dans le sens d'une tentative de suicide indi-
recte. Mais n'était-ce pas aussi désir inconscient de montrer à Dora la persistance
de son attachement et le besoin de se faire faire mal devant elle, pour se punir
et/ou pour la séduire2.
Elle affirme ensuite qu'elle n'a pas l'intention de se marier, c'est dire son refus
de toute vie sexuelle, vu l'époque. Freud pense qu'elle sera reprise par les réalités de
la vie et, de fait, elle va se marier l'année suivante et elle aura un fils en 1904.
Elle est venue demander l'aide de Freud pour un symptôme précisément trans-
férentiel, une névralgie faciale droite, permanente, survenue deux semaines avant
(les deux semaines du congé de la gouvernante) à l'occasion de la lecture dans le
journal d'une nouvelle qui concernait Freud (sa nomination au titre de professeur).
Il lui montre le lien transférentiel; elle l'accepte. Il interprète comme auto-punition
de son agressivité.
Et alors il se passe quelque chose d'étonnant. Freud ne sait pas quel genre
d'aide elle voulait lui demander!! On ne peut comprendre une pareille étrangeté
que dans le champ du transfert. Certes le transfert a été souvent signifié dans le
texte et il a été évoqué en séances au moins deux fois. Mais Freud se rend bien
compte qu'il ne l'a ni vraiment compris ni véritablement analysé. Ce texte sur
Dora semble bien avoir été écrit pour se justifier de cet échec à ses propres yeux
mais ne manque pas de montrer également son importance capitale dans la cure.
Il est évident que le transfert était une donnée encore bien fraîche de la jeune
science, une notion encore théorique qui allait prendre toute son importance sous
la pression de la pratique; et sans aucun doute, le travail de Freud avec Dora y a

1. Freud ne nous dit rien des réactions de Dora, ce qui ne veut pas dire qu'elle ne lui en ait pas parlé.
2. Inutile d'insister sur l'extrême importance de la maladie et des maux dans les amours de toutes les
personnes en action dans ce « Fragment d'une analyse d'hystérie ».
Dora. Traumatismes sexuels et traumatismes narcissiques — 1307

beaucoup contribué. A vrai dire, Freud est passé à côté du transfert de Dora en
raison de la méconnaissance de son propre contre-transfert.
La dernière phrase sur laquelle Freud se sépare de Dora (mais je lui promis
de lui pardonner de niavoir privé de la satisfaction de la libérer de sa souffrance
bien plus profondément) est assez explicite. Déjà nous savons que ce n'est pas
tout à fait vrai et qu'il ne pardonnera jamais à Dora la blessure narcissique
qu'elle lui a infligée. Et quelle subtile façon de dire à Dora que l'essentiel pour
lui n'est pas qu'elle aille mieux mais qu'il ait la satisfaction de l'aider en ce sens.
Si, du moins, il avait accepté de reprendre le traitement dans la voie de l'analyse
du transfert! Il est déjà tellement surprenant que le mémorable 31 décembre 1900,
il n'ait rien tenté pour la retenir au moment où elle met en actions son besoin
d'être aimée/reconnue et sa peur de l'abandon qu'elle provoque. Il s'en justifie
mollement. Quinze mois se sont passés; Freud a beaucoup réfléchi; il a écrit et
réécrit Dora mais, à cet égard, il n'a pas changé. Il refuse de la reprendre en se
justifiant d'un mot, mais l'expression de son visage me faisait deviner que sa demande
n'était pas sérieuse. Pas sérieuse, quel genre d'aide sont des expressions un peu
ambiguës pouvant laisser supposer que Freud suspectait Dora de tentative de
séduction. U est vraiment dommage qu'il n'en ait pas dit davantage sur ce qu'il
pensait et ce qu'il éprouvait. De ce point de vue, il est assez frappant qu'il ne
parle guère des sentiments positifs de Dora à son égard alors qu'il revient plusieurs
fois sur son hostilité et son besoin de vengeance.
Nous connaissons la suite et la fin de l'histoire de Dora par Félix Deutsch.
Il est vrai qu'elle a été malheureuse et malade toute sa vie mais nous sentons bien
combien elle l'aurait été davantage si elle n'avait rencontré Freud à l'orée de sa
vie adulte. Dans les premières pages, nous avons le sentiment que Freud n'est pas
loin de considérer, comme son père et M. K..., la scène du lac comme fantasmatique
ou inventée mais, peu à peu, au fil du travail, un changement s'effectue; il se
rend compte de la véracité de Dora. Elle a trouvé là, nous semble-t-il, une aide
essentielle. Si elle est revenue chez Freud à l'automne de 1900 c'était bien sûr pour
obéir à son père mais surtout dans l'espoir que Freud lui donnerait raison contre
les mensonges de son père, de M. et de Mme K... et c'est bien ce qu'il a fait
avec discrétion. L'adolescente qu'est encore Dora à cette époque serait peut-être
devenue psychotique si elle n'avait rencontré personne pour la croire; ses tendances
paranoïaques ultérieures (F. Deutsch) et l'épisode convulsif avec fièvre et délire
sur lequel Freud est si peu explicite peuvent le faire penser. Elle aurait aussi bien
pu mourir de désespoir par suicide ou maladie grave. Le fait qu'elle ait pu se décharger
en partie de son intense agressivité en mettant les choses au point avec les K...,
et également d'avoir pu se venger transférentiellementsur Freud l'a sans doute sauvée
aussi de cela.
Ce que Freud nous apprend, entre autres choses, dans l'histoire de Dora,
1308 — Michel Hanus / Marianne Strauss

c'est que la compréhension théorique du transfert ne sert pas à grand-chose en


l'absence de la saisie et de l'intégration véritables de son propre contre-
transfert.
Pour amener la réflexion sur le sens du traumatique à travers l'histoire de
Dora, nous avons commencé par ces deux épisodes concrets; l'épisode pathologique
du père de Dora pour montrer qu'un même événement a eu une signification
diamétralement opposée pour le frère et pour la soeur et la dernière séance de Dora
avec Freud pour indiquer ce qu'est le traumatisme par défaut. Nous pouvons
maintenant reprendre le fil du cheminement de Freud dans l'histoire de son cas;
lui aussi s'est intéressé, dans la lignée des Etudes sur l'hystérie à retrouver rétros-
pectivement les chaînons des traumatismes et ainsi nous interroger sur le sens du
traumatisme narcissique.

C'est à partir de la scène au bord du lac à L..., le 30 juin 1898, que tout
commence à aller vraiment mal pour Dora. Elle parle de suicide par écrit, perd
connaissance en se disputant avec son père, devient infernale avec sa famille et très
malheureuse. Cette scène est étroitement intriquée avec les deux rêves qui tentent,
entre autres fonctions, de l'élaborer, d'en décharger la charge traumatique. La
déclaration de M. K... n'a pas été particulièrement traumatique en elle-même;
Dora y a coupé court par une gifle, à notre avis, parce qu'il avait osé employer
l'expression ma femme ne me donne rien; double maladresse : c'est donc une
demande surtout sexuelle et, d'autre part, Dora sait qu'il a employé la même
expression lorsqu'il a séduit sa bonne quelque temps auparavant et qu'il l'a aussitôt
abandonnée dès lors qu'il avait obtenu ses faveurs. Qu'elle pense tous les hommes
légers et irresponsables, qu'ils aient une maladie vénérienne qu'ils nous transmettent,
est une raison suffisante pour repousser toute relation sexuelle avec eux. Ce qui
est vraiment traumatique dans cet épisode est 1 / que son père ne l'ait pas crue;
2 / que Mme K... l'ait trahie en cette occasion.
Il est à noter que dans sa recherche/remontéevers les traumatismes antérieurs,
Freud s'intéresse essentiellement aux traumatismes sexuels, n'insistant guère sur
les traumatismes narcissiques qui sont au coeur de cette histoire. Ici prend place
la scène du baiser dans la boutique de M. K... lorsqu'elle avait quatorze ans (1896).
Elle n'en a jamais parlé à personne jusque-là. Ce qui est traumatique c'est que
ce fut un traquenard d'un adulte contre une adolescente, un geste brutal sans un
mot et dont elle ne reparlera pas avant quatre ans. Dora ne l'avait pas oublié;
d'ailleurs, elle a évité quelque temps M. K...; mais elle l'a laissé de côté comme
s'il ne s'était rien passé. Les idées de Freud sur la sexualité féminine ne tiennent plus
à quatre-vingts ans de distance : même une femme adulte surprise désagréablement
par un baiser volé n'éprouvera guère de plaisir sans être pour autant hystérique.
Dora. Traumatismes sexuels et traumatisâtes narcissiques — 1309

C'est d'ailleurs aussi à l'occasion du dégoût de Dora qui s'enfuit1 que Freud nous
dit qu'il connaît M. K... (Il se trouve que je connais M. K... par hasard). Il est bien
difficile de croire que M. K... se trouve par hasard aux côtés du père de Dora
lorsqu'il vient se faire soigner par Freud en 1894. Bref sans M. K..., Freud n'aurait
sans doute jamais connu Dora. Mais dans quelles circonstances Freud a-t-il connu
M. K... nous n'en savons rien.
En remontant le fil du temps, Freud en vient maintenant à la masturbation
qu'il déduit de l'énurésie avec une réelle virtuosité à partir de l'incendie du premier
rêve. Le rôle pathogène de la masturbation a souffert d'une inflation manifeste au
début de ce siècle. Rien ne permet de penser que les pratiques onaniques de Dora
aient été particulièrement traumatisantes. Freud pense qu'elle n'a pas été surprise,
qu'elle s'est arrêtée toute seule d'un seul coup environ un an avant le moment où
elle a commencé à souffrir de symptômes nerveux (asthme, dyspnée, tussis nervosa).
Il s'agit bien, comme le montre Freud, d'une identification à son père malade au
cours d'une scène de coït dont elle a surpris les bruits. Il est bien probable que si
Freud avait écrit ce texte quelques années plus tard, il aurait particulièrement
insisté sur le rôle pathologique éventuel de cette scène primitive. Nous constatons
que, à cette époque 1890, les parents de Dora ne sont pas encore totalement
brouillés. La fin de son énurésie a coïncidé avec des changements importants :
elle était un garçon manqué, toujours en rivalité avec son frère; voilà qu'en renonçant
à l'énurésie, à la masturbation et en devenant malade, elle est devenue calme et
bien élevée comme doit être une vraie fille. Enfin il n'est pas indifférent que Freud
ait pensé que le frère a dû jouer un rôle dans l'habitude de la masturbation. Mais
sur ce point nous en sommes réduits à des suppositions.
Que nous apprend ce rapide survol du cheminement traumatique? D'une
part, qu'il est bien conforme aux idées historiques de Freud du moment sur ce
chapitre; d'autre part, que le traumatique ne se situe pas tellement au niveau des
expériences vécues de Dora mais plutôt dans la nature de ses relations avec ses
proches, puis son analyste.
Quelques mots seulement sur les positions théoriques de Freud, en 1900, pour
ce qui concerne le traumatisme2, car l'essentiel en est bien connu, savoir qu'il
n'a jamais varié sur la nature économique du traumatisme, excès d'énergie non
déchargeable ni maîtrisable par des liaisons internes, que le traumatisme n'est qu'un
des éléments du trépied pathogénique', qu'il y a toujours rencontre de l'agent
extérieur et de la personne qui en reçoit l'action. Dans une première période (1888-

1. Comme elle s'enfuit au bord du lac, comme elle s'enfuit de la maison en feu du premier rêve, qu'elle a
quitté la maison dans le second rêve et qu'elle quittera Freud en s'enfuyant.
2. Cet aspect est richementdocumenté, dans ce numéro, par l'article de Françoise Brette.
3. Les deux autres étant évidemment l'hérédité et la constitution.
1310 — Michel Hanus / Marianne Strauss

1897), l'accent est surtout mis sur l'agent provocateur extérieur, qui peu à peu se
précise sous la forme d'une scène de séduction sexuelle réellement vécue passi-
vement par l'enfant1. Au début (1888, SE, I, p. 37-59 : Hystérie) les excitations
excessives ne sont pas encore toutes sexuelles. Le traumatisme doit être sévère dans
le sens qu'il comporte l'idée d'un danger mortel, une menace pour la vie. Mais il ne
doit pas être sévère au point de supprimer toute activité mentale2. Ce n'est que
progressivement, surtout à partir des Etudes sur l'hystérie que la sexualité fait son
entrée en force dans le traumatisme; il faut dire qu'elle est particulièrement bien
placée à l'articulation du vécu, du réel et du fantasmatique. En 1897, Freud aban-
donne sa neurotica doutant de la réalité de ces expériences sexuelles vécues qui,
il y a peu, lui paraissaient si importantes. La période suivante, à partir de 1898,
marque la prévalence de la vie fantasmatique dans le traumatisme. Les caractères
essentiels demeurent cependant : surcharge économique, importance de la sexualité.
C'est en 1905 dans mes vues sur le rôle de la sexualité dans l'étiologie des névroses
que Freud insiste particulièrement sur le fantasme. Mais c'est aussi dans cet article
qu'il revient très précisément vers l'organique. En voici la conclusion : Chercher
l'étiologie des névroses exclusivement dans l'hérédité ou dans la constitution ne
serait pas moins unilatéral que de vouloir élever au rang d'étiologie unique les influences
accidentelles subies par la sexualité au cours de la vie, même si s'impose l'expli-
cation que la nature de ces effets réside seulement dans un trouble des processus
sexuels dans l'organisme. Cette ambiguïté est bien exposée dans la lettre à Abraham
du 5 juillet 1907 : Il vous a été évidemment épargné de commettre l'erreur par
laquelle j'ai dû passer qui est de tenir les traumatismes sexuels pour Vétiologie
propre de la névrose. A cette époque, je ne savais pas encore que ces événements sont
très courants et, lorsque je l'ai appris, j'ai pu heureusement encore me tourner vers la
constitution psychosexuelle. Une partie des traumatismes sexuels dont les malades
font le récit sont des fantasmes ou peuvent l'être; la différence d'avec les traumatismes
authentiques, qui sont si fréquents, n'est pas facile à établir. On peut se demander
ce qu'il en est des traumatismes authentiques, fréquents, les traumatismes narcis-
siques, par exemple.
Nous pouvons maintenant reposer plus directement la question : qu'est-ce
qui fut le plus traumatisant pour Dora : d'avoir été initiée à la masturbation par
son frère, d'avoir subi un baiser brutal de M. K.„, puis, deux ans plus tard, une
déclaration malhabile du même ou d'avoir été la victime des hypocrisies et des

1. Remarques ultérieures sur les psychonévrosesde défense 1896.


2. Le mécanisme psychologique des phénomènes hystériques 1983 (SE, III, 36). C'est dans ce texte
que se trouve ce mot de Freud qui a fait fortune depuis : « Mais comme un auteur anglais l'a fait remarquer
avec beaucoup d'esprit, l'homme qui, le premier, lança à son ennemi une insulte à la place de sa lance fut le
fondateur de la civilisation. » Ajoutons, dans l'optique du traumatisme, que souvent les mots font plus de
mal que les coups.
Dora. Traumatismes sexuels et traumatismes narcissiques — 1311

mensonges des adultes qui la mettaient encore plus en conflit avec ses propres
aspirations.

M. K... : peut-être s'intéressait-il vraiment à elle mais, à plusieurs reprises,


il a surtout montré à son égard un intérêt plutôt sexuel. C'était un séducteur
oedipien, un substitut proche de son père en raison de son âge et des relations
multiples et complexes entre les Bauer et les K... et, de ce fait, particulièrement
traumatisant, renforçant les conflits intérieurs de Dora partagée entre ses désirs
pour son père, et pour M. K... et la répression de ceux-ci. On peut difficilement
mettre en doute ses désirs inconscients pour M. K... du fait qu'elle s'est iden-
tifiée à la servante séduite par lui et que, environ neuf mois après la scène du
lac, elle a souffert d'une fausse appendicite qui put être comprise comme le terme
d'une grossesse fantasmée; il est plus délicat d'en induire une grande attirance,
un profond amour. Mais ce qui a le plus blessé Dora de la part de M. K... ce fut le
fait de ne pas reconnaître ses actes, de la traiter de menteuse et de déséquilibrée.
Enfin nous inclinons à penser que si Dora avait eu un réel penchant amoureux
pour cet homme, leur dernière rencontre où il se fait renverser devant elle dans
la rue en la regardant l'aurait davantage remuée.
Les relations de Dora avec son père ont été plus traumatisantes que celles
avec M. K... Au travers de l'interprétation des deux rêves, dans leurs rapports
mutuels avec la maladie ou dans leurs affrontements au sujet de la liaison avec
Mme K... le caractère essentiel demeure que l'attachement de Dora à son père est
à la fois très fort et très ambivalent, l'hostilité servant aussi, comme il est fréquent
chez les adolescents, à masquer et à contre-investir les désirs tendres et sensuels à
son égard. La grande lacune de ce texte réside dans le peu de matériel qui nous est
fourni au sujet de la mère de Dora et de leur relation à elles deux, mais nous
manquons aussi de données précises sur ce qui s'est passé pour Dora à l'époque de
ses six ans (1888) lorsque de garçon manqué et en rivalité avec son frère qu'elle
était, elle est devenue une vraie fille sage mais malade. 1888 est l'époque du démé-
nagement de toute la famille à B... (Merano), une station climatique de montagne.
C'est donc que l'état de santé de Philip Bauer était assez préoccupant pour justifier
une telle décision. Dora s'est beaucoup inquiétée pour lui à qui elle était déjà si
tendrement attachée; elle a certainement redoutée de le perdre, et quel aurait été
son avenir s'il était mort prématurément? Les premiers troubles nerveux de Dora, si
on laisse de côté l'énurésie, sont d'expression respiratoire réalisant une identification
partielle à son père malade qui, en 1892, va souffrir de troubles visuels importants
pendant plusieurs mois, en 1894 d'un accès de confusion mentale, ces deux derniers
épisodes étant, semble-t-il, en relation avec l'infection syphilitique antérieure à son
mariage. Dora entend parler de cette maladie en épiant des conversations entre
adultes. Comme personne ne lui donne d'explications claires, qu'elle est déjà trop
1312 — Michel Hanus / Marianne Strauss

éloignée de sa mère pour lui poser les questions qui l'embarrassent, elle en arrive à
penser que son père est malade du fait de sa conduite sexuelle désordonnée et qu'il
a contaminé la mère et la fille 1. Plus tard, à la suite de conversations avec sa
gouvernante âgée, elle imaginera de plus que tous les hommes sont sexuellement
malades, contagieux et donc dangereux. Le vrai traumatisme sexuel de Dora se
trouve là : la sexualité pour elle n'est que cachotteries et maladies honteuses. Un
autre aspect des relations traumatiques de Dora avec son père, sa relation avec
Mme K..., ne fera que renforcer la désidéalisation de celui-ci. Ce n'est pas telle-
ment cette relation en elle-même, bien que le fait qu'elle lui ait été préférée lui
fut sûrement douloureux narcissiquement. C'est surtout la fausseté de son père qui
la traumatise. Elle se sent sacrifiée et il pousse la fausseté jusqu'à la traiter de
mythomane à propos de la scène du lac. A partir de là, elle n'a plus qu'un souci,
qu'une préoccupation majeure qui est aussi, de son côté à elle, le moteur essentiel de
son travail avec Freud : faire reconnaître la réalité et la vérité. Nous savons qu'elle
y est arrivée et, en partie, grâce à Freud. Il est tout à fait possible que, devant les
mensonges répétés des adultes, Dora ait pu, à certains moments, douter, elle-même,
de la réalité de ses propres perceptions et penser, elle aussi, qu'elle avait pu imaginer
cette histoire. C'est encore une adolescente; il lui faut, à toutes forces, faire recon-
naître la réalité par les adultes concernés afin de pouvoir conserver une confiance
suffisante en son monde intérieur. Le fait que Freud lui ait montré, au bout d'un
certain temps, qu'il la croyait fut déterminant.

Avant d'aborder les liens de Dora avec Freud tournons-nous auparavant vers
ses relations féminines.

Mme K... cette femme jeune et belle, malade aussi (cette femme qui, jusque-là,
avait toujours été de santé délicate, qui avait même dû séjourner durant des mois
dans une clinique psychiatrique parce qu'elle ne pouvait pas marcher devint alors
une femme bien portante et pleine de vitalité), Dora Va vraiment adorée. Au début
et pendant un certain temps, elles ont été extrêmement proches, c'est-à-dire avant
la liaison déclarée avec son père; elles partageaient la même chambre et M. K...
devait alors aller coucher ailleurs. Mme K... lui faisait des confidences et fut
sûrement son initiatrice sexuelle. On se rappelle que Dora disait à Freud la blan-
cheur ravissante de son corps sur le ton d'une amoureuse, ce qui est à rapprocher
de l'admiration rêveuse et silencieuse avec laquelle elle contemple pendant deux
heures la madone Sixtine de la galerie de Dresde, dans le second rêve, après avoir
refusé la compagnie d'un homme. Puisqu'elle en parle comme une amante, c'est

1. Pour sa mère, il n'est pas difficile d'imaginer comment, mais pour elle ? Il serait intéressant de savoir
comment elle a fantasmé cette contamination.
Dora. Traumatismes sexuels et traumatismes narcissiques — 1313

que là aussi Dora s'identifie à son père et tente de prendre sa place. Nous man-
quons de données chronologiques suffisamment précises pour situer exactement
le début de la liaison du père de Dora avec Mme K... par rapport à la période
de grande intimité entre celle-ci et Dora. N'importe : Dora idéalise Mme K...
du fait qu'elle est l'objet d'amour de son père. Dans les notes que Freud a ajoutées
aux rééditions de son texte, il fait remarquer qu'il n'a pas maîtrisé le transfert
de Dora, ne dit rien de son contre-transfert1 mais insiste tout particulièrement
sur le fait qu'il n'ait pas assez prêté attention ni donné assez d'importance aux désirs
de Dora pour Mme K... Il est quand même frappant qu'elle manifeste une telle
envie de vengeance vis-à-vis de tous les hommes et qu'elle soit si magnanime
avec Mme K... C'est elle qui l'avait initiée et c'est elle qui la dénonce pour la faire
passer pour une menteuse ou une illuminée. Si on donne une attention suffisante
aux nombreux indices qui témoignent, chez Dora, d'un grand besoin de souffrir,
on pourra penser que cette terrible blessure infligée par Mme K... n'a fait peut-être
que renforcer l'amour de Dora pour elle et l'a mise dans une situation de deuil
quasiment impossible.
Cette grande passion pour Mme K... ne va pas exclure l'attirance pour son
père ni pour M. K... mais elle la relativise. Ce ne sont pas les hommes qui l'inté-
ressent le plus, dont elle a surtout envie d'être aimée, mais de cette femme jeune,
belle, ravissante, adorée... Elle pense y être arrivée; mais Mme K... va lui préférer
son père (elle ne l'a aimée que pour lui, croit-elle) et, un jour, va la diffamer.

Ce grand amour homosexuel de Dora a encore une autre source qu'il ne nous
est guère difficile de deviner maintenant à distance, ne serait-ce que à partir d'une
des causes de la cécité contre-transférentielle de Freud : derrière la passion de
Dora pour Mme K... se profile l'amour déçu mais toujours vivant de Dora pour sa
mère. A l'interprétation essentiellement paternelle du premier rêve, Lewin propose
d'en associer une autre davantage centrée sur la mère : la maison qui brûle
représente aussi bien la famille que Dora elle-même qui se consume et surtout sa
mère et le corps de sa mère. Dora veut sauver sa mère, « la boîte à bijoux de celle-ci.
Le désir est si intense qu'elle s'en défend, dans le rêve, par projection : ce n'est pas
elle qui met en danger la famille par le feu de ses passions homosexuelles mais sa
mère. Etre séparée de la maison c'est être séparée de sa mère; elle est réveillée par
l'angoisse d'être abandonnée; c'est sa punition ». L'abandon est ce que sa conscience
morale cruelle la force à s'infliger à elle-même, et il faut malheureusement reconnaître
qu'elle a bien réussi à se faire abandonner, y compris par Freud. A cette seconde
interprétation du premier rêve, il n'est pas possible de n'en pas ajouter aujourd'hui
une troisième, essentiellement transférentielle que Freud n'avait fait que pressentir.

1. Terme qui n'apparaît qu'en 1910.


1314 — Michel Hanus / Marianne Strauss

L'homme qui est au pied du lit, c'est bien sûr son père et M. K... mais c'est
aussi celui qui est à la tête du divan. Dora brûle aussi pour lui mais elle attend qu'il la
sauve de cette attirance et de ce qui la consume pour sa mère. Elle lui demande
une relation sûre, à l'abri de la sexualité, elle veut surtout qu'il ne l'abandonne
pas comme elle s'est sentie abandonnée de sa mère. Pour un tel attachement
désexualisé, fiable, durable, elle mettrait tout le prix.
Il est clair que l'attachement de Dora va de pair avec son sentiment d'abandon;
c'est un amour malheureux qu'elle a réussi à répéter toute sa vie, lui restant
ainsi fidèle. Quant au Surmoi de Dora, il s'est surtout formé par des identifications
avec sa mère. De cette femme froide, méticuleuse et agressive, mais qu'elle aimait
secrètement et qu'elle respectait sans doute plus que son père, elle a tiré un Surmoi
sévère et cruel dont elle s'est bien servi pour se faire souffrir toute sa vie.

Dans les relations de Dora avec Freud, nous n'insisterons jamais assez sur
un point : la chose la plus dure que Freud ait faite à Dora fut de ne pas la retenir
puis de ne pas vouloir la reprendre en traitement. Il est aussi assez étonnant que,
dans les notes et ajouts des différentes rééditions, il n'ait jamais fait allusion aux
difficultés de son contre-transfert. Essayons d'éclairer cet élément si important dans
l'analyse, et dans les traumatismes, de Dora par deux voies : les erreurs de dates
et le nom de Dora.
On se souvient du passage de « la psychopathologie de la vie quotidienne »
où Freud parle du choix de ce nom; il indique que le nom de Dora s'est imposé
immédiatement à son esprit et il nous dit que Dora est le nom qui a été donné
à la bonne de sa soeur Rosa parce que cette jeune fille s'appelait aussi Rosa, et
qu'il n'était pas possible d'appeler la maîtresse et la bonne par le même nom. Au
premier abord, il paraît clair que Freud a changé le prénom de Ida Bauer pour des
raisons de discrétion mais ce n'est peut-être pas tout. Dans la lettre à Fliess du
14 octobre 1900, Freud parle de ses relations conflictuelles avec Breuer, qui ont aussi
été un sujet de conflit avec Fliess, il est aussi question d'une autre Ida; c'est la
femme de Fliess (Ida Fliess née Bondy). Puisque Dora lui a donné ses quinze jours
comme une bonne, Freud lui choisit un nom de bonne, mais en lui retirant le
prénom qu'elle a en commun avec la femme de Fliess, il veut l'éloigner de celle-ci.
Nous connaissons les démêlés et les identifications de Dora avec les bonnes mais
nous ne pouvons pas oublier que toute personne de service renvoie Freud à sa
première bonne, Monika Zajic, dont il parle comme de la première instigatrice
(Urheberin) de sa névrose et de ses connaissances sexuelles. Trop âgée pour être
sa nourrice, elle s'est cependant beaucoup occupée de lui jusqu'à ce qu'elle soit mise
en prison pour vol. Elle a fait son éducation sexuelle, elle l'a séduit (il ne dit
pas comment), elle l'a traité de bon à rien mais lui a donné aussi une haute
opinion de ses capacités. Comme elle était catholique et qu'elle l'a emmené à
Dora. Traumatismes sexuels et traumatismes narcissiques — 1315

l'église, il est vraisemblable qu'elle est, en partie, responsable de sa phobie de


Rome où il se rendra pour la première fois en 1901, quelques mois après avoir
terminé la rédaction de l'histoire de Dora. Dans son esprit, sa bonne est étroitement
associée à sa mère (cf. le souvenir du coffre : elle a été coffrée). Dans ce contexte,
le nom de Dora commence à prendre quelque relent oedipien.
Mais Dora n'est pas que la bonne de sa soeur Rosa, c'est aussi la dernière
enfant du couple Breuer, enfant qui a été conçue l'été 1881 à Venise à l'issue du
traitement de Bertha Pappenheim. Dora Breuer1 naît au début de 1882, Ida, Dora
Bauer le 1er novembre 1882. Et Dora c'est encore un personnage de David
Copperfield, un des romans préférés de Freud; en tous cas, c'est le premier livre
qu'il ait offert à Martha. Freud a dit qu'il s'identifiait à David Copperfield. Dora
est son premier amour et sa première épouse. C'est à la fois une réplique de sa mère
morte et une créature incompétente et démunie, unefemme-enfant. Elle est condamnée
à mourir et Dickens la fait disparaître lorsque David arrive à se réaliser.
Ainsi ce nom de Dora qui s'est imposé, sans discussion, à l'esprit de Freud
est fortement surdéterminé, ambivalent et loin d'être seulement péjoratif, une
représentation oedipienne de la mère, de la femme et de la fille. Ce contre-transfert
ambivalent implique des éléments positifs, éventuellement sexualisés. Vont dans ce
sens, outre les aspects oedipiens voire incestueux (Monika Zajic) de la relation,
le terme de Dietrich, dans la lettre déjà citée, qui fait penser au pénis et au
dépucelage. Les jeux de mots sur le nom de Bauer que Freud n'a pas voulu
écrire ont une semblable dimension.
Les erreurs de date que fait Freud sont trop évidentes et trop systématiques
pour ne pas les prendre en considération. D'ailleurs, un certain nombre d'auteurs
le suivront dans cette voie, en particulier F. Deutsch. La plus évidente est celle
de la note de 1923 où il antidate le traitement de Dora d'un an. Mais il y en
a bien d'autres, plus minimes. Quand il parle de fellation, Dora a bientôt dix-neuf
ans. Dans l'analyse du premier rêve, quand il est question des bijoux : Il y a
quatre ans, un an avant le rêve, il y a eu une grande dispute... en fait, la scène du
lac et le rêve ont eu lieu en 1898.
1900, l'époque de Dora est aussi le moment de sa brouille avec Fliess qui
lui rappelle sa rupture avec Breuer. Reculer la date de Dora exprime sans doute
le désir de reporter ce traitement à une époque antérieure où il était en amitié
avec eux; il aurait pu avoir leur avis, éventuellement leur approbation. Les ater-
moiements de Freud à propos de la publication sont, en partie, du même ordre.
Repousser l'histoire dans le passé est peut-être aussi une manière de s'excuser
de son inhabileté dans la maîtrise du transfert.

1. Dora est aussi le prénom de la mère de Joseph Breuer, qu'il a perdue à l'âge de trois ou
quatre ans.
1316 — Michel Hanus / Marianne Strauss

1900 est une année difficile pour Freud. L'interprétation des rêves vient de
sortir et la reconnaissance sociale qu'il en attendait tarde à venir; il en est fort
dépité. Dans une lettre de mars 1900, il écrit à Fliess qu'il traverse une crise profonde
et qu'il se sent âgé. Plusieurs patients vont le quitter avant les grandes vacances; il
n'en a plus que quatre ou cinq à la rentrée. Le départ de Dora, à la fin de l'année,
est un souci financier de plus.

Que ce soit avec les hommes, que ce soit avec les femmes, Dora n'a fait
que répéter l'échec de sa relation avec sa mère; il serait plus exact de dire qu'elle
n'a fait que revivre dans la répétition la relation qu'elle avait pu instaurer avec
celle-ci. Toutes ces relations traumatiques qui se succèdent et s'enchaînent dérivent
de cette relation première qu'elles actualisent et réactualisent. Elles ne sont juste-
ment traumatiques que dans la mesure où elles en reprennent toutes les difficultés
et toutes les douleurs antérieures. Nous savons bien peu de choses de la mère de
Dora car Freud ne semble pas l'avoir incitée à lui en parler davantage; il nous
faut donc tenter une construction. Mais déjà ce silence de Freud et le fait que Dora
n'ait que peu parlé spontanément de sa mère, sauf dans les deux rêves, révèlent
peut-être l'essentiel... le silence maternel, comme son absence, c'est-à-dire son
absence de contacts. Qu'est cette maladie, psychose de la ménagère! ce semble une
défense pathologique par son caractère rigdie, draconien, excessif contre toute saleté
physique et/ou morale. Ainsi Dora souffre de ne pas se sentir aimée de sa mère.
C'est un traumatisme du manque, un traumatisme en négatif, par défaut. Pouvons-
nous tenter de reporter en arrière cette froideur, cette distance, cette inexistence de
contacts véritables entre Dora et sa mère jusqu'au tout début de leurs relations.
Nous n'en savons rien. S'il est exagéré d'imaginer les relations premières de Dora
comme excessivement perturbées — elle aurait alors été beaucoup plus malade —
nous pouvons nous représenter leur nature traumatique par une défaillance de la
mère à pourvoir aux besoins du Moi de Dora petite parce qu'elle était trop occupée
intérieurement par la lutte défensive contre ses angoisses de maladie et de salissure.
Dora va toujours rechercher auprès de tout un chacun autour d'elle, homme
ou femme, à être aimée pour elle-même. Pour ce faire, elle va jouer de la
séduction, comme elle essaiera de se servir de la maladie, mais dans un but
essentiellement narcissique. En même temps, elle a une si grande peur d'être
abandonnée qu'elle provoque la rupture. Faut-il en inférer qu'il y a eu une rupture
avec sa mère? Il s'agit sans doute d'une déception qu'elle n'est pas arrivé à
surmonter. Mais à quoi la rattacher? Quoi qu'il en soit, elle traite ces trauma-
tismes de deux manières : d'une part, en renforçant son auto-érotisme (mais on
ne sait rien de ses fantasmes masturbatoires) et, d'autre part, en se tournant vers
son père dont elle sera déçue.
Dora. Traumatismes sexuels et traumatismes narcissiques — 1317

Au travers de la séduction et des agirs agressifs où se perpétuent, dans


chaque nouvelle relation, le caractère traumatique mais aussi l'importance et les
défaillances de la relation primaire à sa mère, se profile toujours l'ineffaçable image
nostalgique de celle-ci. C'est l'image de la madone Sixtine adorée, mère idéalisée
sans sexualité. Les défaillances de la mère réelle à satisfaire les besoins du Moi de
l'enfant font le lit d'une fixation à une imago maternelle idéalisée qui échappe à
tout travail de deuil, disqualifie tout investissement véritable d'une personne réelle
et fait durer ainsi l'insatisfactionpremière.
Ainsi au fil de la relecture de ce texte sur Dora Bauer, l'accent du traumatique
s'est déplacé. Les événements ne se sont pas vidés de leur surcharge d'excitations
mais se sont plutôt insérés dans la trame de relations perturbées comme indices
d'excès non déchargeables directement à l'extérieur (elle ne dit rien, elle s'enfuit)
ni intégrables par liaisons associatives. Les éléments intérieurs (dans la psyché
de Dora) de ces relations sont exprimés dans les deux rêves. Poursuivant, à
l'époque, ses recherches sur « la psychopathologie de la vie quotidienne », sur
l'importance des rêves dont l'interprétation ouvre les voies de l'inconscient et dont
la structure renseigne sur l'organisation de l'appareil psychique et aussi sur l'étiologie
des névroses, Freud s'intéresse surtout ici aux traumatismes sexuels. Mais pour
privilégier cette dimension, il est loin de méconnaître et de négliger la signification
psychique d'autres traumatismes, les dangers pour la vie, les blessures d'amour et
d'estime de soi sur lesquelles K. Abraham insistera par la suite dans l'étiologie des
dépressions et les deuils. Nous constatons maintenant aussi que le traumatique, en
ce qui concerne Dora, ne se situe pas particulièrement au niveau d'excitations
sexuelles excessives et désorganisatrices mais bien dans des abandons réalisés par
des êtres chers et des blessures d'amour-propre venant de ces mêmes personnes.
Le terme d'amour-propre est sans doute un peu faible et un peu déporté. C'est
dans son estime d'elle-même, dans la confiance qu'elle peut avoir elle-même dans
son monde intérieur que Dora est affectée, au fond dans son amour d'elle-même.
Blessée narcissiquement par les mensonges, les trahisons et l'abandon moral de
ceux qu'elle a aimés, Dora cherche un appui extérieur qu'elle va trouver en Freud,
bien qu'il l'ait aussi blessée dans son narcissisme en refusant de la garder et de la
reprendre en rétorsion de la blessure que Dora lui avait infligée en mettant un terme
prématuré à son espoir thérapeutique dont la concrétisation devait étayer la théorie.
Les traumatismes vitaux (dangers pour la vie), les traumatismes narcissiques
(blessures dans l'estime de soi) et les traumatismes sexuels entretiennent d'étroites
relations. Les situations de danger vital entraînent souvent des mesures psychiques
de défense narcissique. Les traumatisés narcissiques comme Dora et nombre
d'hystériques cherchent instamment à renflouer l'estime d'eux-mêmes par une
quête d'amour au travers de séductions sexuelles subverties, en ce sens qu'il ne
s'agit pas d'une demande d'amour sexuel mais d'amour de soi. Cette ambiguïté les
1318 — Michel Hanus / Marianne Strauss

expose aux demandes sexuelles de ceux qu'ils tentent de séduire dans un but
narcissique; ils ont alors bien des chances de se faire rejeter, abandonner; leur
narcissisme en souffrira encore plus. L'ouverture peut s'en trouver du côté d'un
transfert maternel pris en charge par l'écoute d'un contre-transfert maternel lui
aussi mais maîtrisé, assumé et désexualisé.

D' Michel Hanus


6, rue Boutarel
75004 Paris
Marianne Strauss
13, avenue de Villars
75007 Paris

BIBLIOGRAPHIE

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Dora. Traumatismes sexuels et traumatismes narcissiques — 1319

RÉSUMÉS

A côté des traumatismes sexuels mis en avant par Freud en raison de ses préoccupations
théoriques du moment, l'histoire de Dora est surtout marquée par des traumatismes qui ont
affecté son narcissisme dans le cadre de ses relations avec ses proches et son analyste.

Mots clés : Dora. Rêve. Abandon. Séduction. Narcissisme.

Beside the sexual traumatisms brought up by Freud by reason of his theoretical préoccu-
pation of that moment the story of Dora is overall marked by traumatisms who have affected
her narcissism in the frame of her relationship with her close relations and her analyst.

Key-words : Dora. Dream. Forsaking. Séduction. Narcissism.

Neben den sexuellen Traumen, die fur Freud auf Grund seiner damaligen theoretischen
Interessen im Vordergrund standen, ist Doras Geschichte besonders von Traumen, die ihren
Narzissmus im Rahmen ihrer Beziehungen mit ihren Verwandten und ihrem Analytiker betroffen
haben, geprägt.

Schlusselworte : Dora. Traum. Verlassenheit. Verführung. Narzissmus.

Al lado de los traumatismos sexuales acentuados por Freud en razon de sus preocupaciones
teoricas del momento, la historia de Dora esta sobretodo marcado por los traumatismos que
afectaron su narcisismo en el marco de sus relaciones con sus projimos y su analista.

Palabras claves : Dora. Sueno. Abandono. Seduccion. Narcisismo.


Séduction, castration, conviction

Jean COURNUT

COMMENT CONCILIER L'INSUPPORTABLE

Au début était le conflit; c'est-à-dire, à l'aube de la psychanalyse, en 1894,


le modèle théorique de la représentation inconciliable. Simple et génial, le
schéma freudien suppose un moi subitement confronté à une représentation mentale
qu'il refuse en raison de ses connotations sexuelles. Le moi « oublie » la repré-
sentation inconciliable et la considère comme « non arrivée »; voilà, ébauchée,
l'idée de refoulement. Quant à l'affect pénible attaché à cette représentation, il
en est « arraché » et va vers d'autres destins : conversion dans le corporel chez
l'hystérique, connexions avec des représentations plus ou moins voisines qui en
deviendront obsédantes ou phobogènes; ou bien encore cette « somme d'exci-
tation » devenue libre se transformera en angoisse.
Ce schéma inaugural a prouvé depuis un siècle sa validité et les options qu'il
privilégie. Celles-ci apparaissent nettement à la lecture, par exemple, de cette
phrase : « Les patients que j'ai analysés, en effet, se trouvaient en état de bonne
santé psychique, jusqu'au moment où se produisit dans leur vie représentative
un cas d'inconciliabilité, c'est-à-dire jusqu'au moment où un événement, une
représentation, une sensation se présenta à leur moi, éveillant un affect si pénible
que la personne décida d'oublier la chose, ne sentant pas la force de résoudre par le
travail de pensée la contradiction entre cette représentation inconciliable et son
moi » (« Les psychonévroses de défense ")1. Freud, on le voit, valorise d'emblée
la vie représentative tandis que, dans le même mouvement, il semble tenir l'affect
comme seulement accompagnateur, qualificatif, « quantum d'affect attaché à la
représentation ». L'image primerait donc sur le sentiment.
On notera aussi que l'accent mis sur la représentation incite à négliger ce qui

1. In Névrose, psychose et perversion, PUF, 1973.


Rev. franç. Psychanal., 6/1988 RFP — 44
1322 — Jean Cournut

pourtant est évoqué au même titre comme susceptible d'assaillir le moi : un événe-
ment ou une sensation. Un autre schéma apparaît ici possible, décalé par rapport au
précédent : un événement de la réalité extérieure ou, plus secrètement, une sensation
interne déclenche une perturbation intrapsychique insupportable. Le mot alle-
mand est : unerträglich, alors que : unverträglich désigne l'inconciliable; peut-être
ne s'agit-il pas d'une simple erreur typographique comme le suppose trop faci-
lement le traducteur. L'orage énergétique dérange le système qui, par définition,
tend à l'inertie ou, à défaut, à un niveau de charge le plus bas et le plus constant
possible. Si cette perturbation peut être mise en représentation, fût-elle inconci-
liable, si le moi s'avère capable de se la représenter, de se la dire, de construire
des scénarios imaginaires et des pensées, on se trouve alors ramené au schéma
précédent centré sur le conflit. Si en revanche le moi est sidéré ou débordé au
point d'en perdre ses capacités représentatives, on se situe dans les registres de
l'irreprésentable, de l'indicible, de l'impensable. Dans ce deuxième schéma en
somme, avant le conflit il y a le traumatisme, avant l'inconciliableil y a l'insupportable.
Si la psychopathologie névrotique est en principe concernée par le premier
schéma — celui du conflit —, c'est le deuxième montage qui devra tenter d'éclairer
la psychopathologie du « trop », du trop d'excitation qui s'accumule dans le moi
ou qui le déborde. En ce cas, le problème — et la difficulté — de la pratique
analytique consiste à tenter d'embrayer le deuxième schéma sur le premier. Du
reste, toute la démarche freudienne vise à théoriser et à pratiquer cette tentative;
comment transformer de l'insupportable en inconciliable, comment organiser un
trauma pour qu'il devienne un conflit?
La réponse sera essentiellement donnée par la mise en place conceptuelle du
complexe de castration. Elle ne sera cependant effective et opérationnelle, en 1925,
qu'au prix d'un renoncement drastique, qui, après tout, illustre peut-être le sacrifice
qu'elle suppose. Décrivant en effet, en 1923, dans le dernier chapitre de « Le moi
et le ça " 1, les trois dangers qui menacent le moi, celui de la réalité extérieure,
celui qui émane du ça et celui que le surmoi fait peser, Freud écrit que dans
le cas des deux premiers c'est le débordement, l'anéantissement, mais ceci « on
ne peut le concevoir analytiquement ». En revanche, ce qui procède du surmoi
est conceptualisable et analysable; c'est ce qui, mis en représentations et en mots,
s'inscrit dans la temporalité d'un drame avec, dans la topique d'une scène et la
dynamique d'un conflit, des personnages, des... accessoires et une intrigue dont
le ressort est appelé « complexe de castration ». La continuité de la pensée freu-
dienne est imparable : les propos de 1923 écartant les dangers de la réalité et du
ça au bénéfice du drame surmoïque précisent ceux de 1894 dans lesquels la repré-
sentation était valorisée au détriment de l'événement et de la sensation.

1. In Essais de psychanalyse, PBP, 1981.


Séduction, castration, conviction — 1323

De fait, la notion de traumatisme effractant la vie psychique par accumulation


ou débordement de grandes quantités d'excitation est bordée d'un côté par le
risque d'anéantissement insensé, alors que, de l'autre, elle est cependant propice
à la récupération possible d'un sens. Tout compte fait, le trauma est déjà poten-
tiellement un drame; il est en quête de temporalité avec un avant, un pendant et un
après; on lui cherche à tout prix des circuits de causalité, vraie ou fausse, réelle ou
imaginaire, et même à inventer dans l'après-coup. Il était une fois..., puis, un jour,
tout fut bouleversé : et c'est ainsi que l'on perd le paradis, son âme ou la raison!...
Sauf si cet événement brutal, cette sensation insolite et affolante, cette vision
aberrante, on parvient de toute urgence à les mettre en forme de représentations
circonstanciées et temporelles, à les situer dans un récit intimiste, héroïque ou
banal, à leur conférer une signification si possible rationnelle ou, à défaut, déli-
rante, à donner enfin du sens à ce désarroi. Il est vital d'expliciter la peur, la
terreur, la douleur. Il faut nommer le chaos, calmer les turbulences insupportables
de la passion et détailler, un par un, les sentiments qui bouillonnent; contradic-
toires et ambivalents, ils font mal parce qu'ils sont trop forts. Il faut qualifier ces
quantités d'excitation afin que ce trop devienne — et reste, autant que faire se
peut — représentable, dicible, pensable. Il faut, impérativement, mobiliser, récu-
pérer, transformer cette énergie de la détresse pour construire une histoire à
laquelle un sujet et un objet donneront du corps.
Cette démarche de Freud, nous allons essayer de la repérer, dans ses textes
mais aussi en quelque sorte in vivo en étudiant un cas qui l'illustre et qu'elle permet
de comprendre. Quatre étapes dans l'aventure de Pierre et dans le parcours de
Freud; ou plutôt un prologue dont on n'aura le fin mot que dans l'après-coup
et une trilogie : séduction, castration, conviction.

LA SÉDUCTION, OU L'ÉNERGIE DE LA DÉTRESSE

Il est beau, jeune, intelligent, tout lui réussit; il a une femme adorable, de
beaux enfants, de bons amis, une excellente situation. Son enfance fut, somme
toute, heureuse, avec des incidents certes, mais qu'il a surmontés et dont il estime
qu'ils ne l'ont pas gravement marqué. Sa mère, par exemple, a été opérée en
urgence puis est partie en maison de repos pendant plusieurs semaines quand il
avait quinze à dix-huit mois. Pierre ne possède aucun souvenir de cet épisode, il
le connaît seulement par la saga familiale et semble l'avoir à peu près bien supporté.
Ses parents ont divorcé quand il était âgé de dix ans, et, là encore, ce ne fut pas
une tragédie. Adolescent, ses premières aventures amoureuses furent timides, tendres,
passionnées, puis bientôt libres d'entraves comme de remords. Il a mené à plus
que bien de solides études et le voilà compétent et apprécié; ambitieux sans carrié-
1324 — Jean Cournut

risme forcené, il envisage avec sérénité un avenir à la mesure de son talent.


Précisons toutefois que Pierre n'est pas un bloc de caractère; il connaît l'inquiétude,
l'hésitation et ne dédaigne pas de prendre à l'occasion un « petit tranquillisant ».
Il peut et sait se faire du souci, parfois même se « paniquer ». Ces épisodes
cependant ne durent guère; il est, comme disait Freud en 1894, « en état de bonne
santé psychique ». Sauf une fois, il y a quelques années : à cette époque, une
conjoncture imprévisible, un inhabituel manque d'intuition, un malheureux concours
de circonstances, et voilà que cet excellent professionnel se trouve en porte à faux
et commet une erreur de gestion. Ce n'est ni une faute grave à lui seul imputable, ni
non plus vraiment un acte manqué, mais cette affaire le contrarie. A vrai dire, ce qui
l'étonné le plus, c'est sa propre réaction. Alors que rapidement tout s'arrange, il
continue de ressentir, discrètement mais en permanence, un malaise qui ne le
quitte pas et qu'il supporte mal. Il s'interroge, ressent l'impression désagréable
de tourner en rond et finit par suivre un conseil d'ami : il va, comme on dit,
« voir quelqu'un pour en parler ». Justement, une amie de sa mère connaît une
« psy » très bien, « ouverte et pas silencieuse » comme certains, et ne « pérorant
pas comme tant d'autres ».

Zu Hilfe! zu Hilfe!

C'est avec encore l'effroi du Tamino de La flûte enchantée (A l'aide! à l'aide!


ou je suis perdu) que Pierre me décrivit, un an plus tard environ, cette étrange
« analyse ». Les séances ont lieu à intervalles très irréguliers, tantôt dans la
journée, tantôt tard le soir; parfois deux jours de suite, ou même deux fois dans
la même journée; parfois — sans raison explicite — il n'est convoqué que passé
plusieurs jours pendant lesquels il est en véritable état de manque. La dite « psy »
est imprévisible : soit déjà là de toute éternité à l'attendre, soit très en retard,
surgissant à l'improviste de derrière une tenture ou par une porte inaperçue.
Lumière tamisée, musique persuasive, l'accueil est déroutant : « Je ne savais jamais
dans quel état j'allais la trouver. » Et puis surtout, il y a un divan sur lequel, allongé,
il s'agit d'imaginer que c'est un lit d'amour, celui des parents, celui de la « psy »,
un berceau, une tombe, une table d'accouchement, un lit d'hôpital, un trône, une
cuvette, un bon sein, un mauvais sein, un utérus, un espace sidéral, une, ou plutôt LA
matrice originaire... Ayant ainsi « vécu » sa naissance, sa conception, sa mort,
celles de ses proches et celles du monde, Pierre, en quelque temps, devient, de
son propre aveu, « complètement fou ». Démuni, désemparé, assailli de représen-
tations qui ne sont pas siennes, qui lui sont imposées, et qu'il est totalement
incapable d'intégrer dans sa vie psychique, c'est-à-dire de se représenter, submergé de
sensations, d'émotions, d'excitations qui le ravagent, il se perd, emporté dans un
tourbillon incontrôlable de mots sans suite et sans signification, de souvenirs erra-
Séduction, castration, conviction — 1325

tiques et dépareillés, débordé de perceptions dont il ne sait si elles lui viennent


de l'extérieur ou du dedans de lui-même, et qu'il vit sur le seul mode de l'insupportable.
Il parvient cependant un jour à réagir. Projection élémentaire : il exprime, ou
mieux, il expulse une colère, accuse la « psy » de le rendre fou, et part en claquant
la porte. Quelques semaines se passent, Pierre ne va guère mieux, au contraire.
C'est à ce moment-là qu'il me demande une consultation et me raconte ce que je
viens de résumer. Nous avons trois entretiens; il se « récupère » un peu, réfléchit et
conclut que s'il a « flambé » à ce point c'est, sans doute, que cette folle aventure a
réveillé quelque chose de son passé. Mais quoi, pourquoi et si fort? Voilà ce
qu'il est impérativement nécessaire de découvrir. A l'évidence, l'écoute, le cadre
et le style qui lui sont proposés le rassurent; nous prenons rendez-vous pour, dans
quelques mois commencer son analyse.

Les Etudes et l'Esquisse, 1895

L'épisode fou que Pierre a vécu, Freud, en 1894, aurait pu le désigner par le
terme « psychose par débordement », c'est-à-dire — ce sont les mots de Freud :
psychose par simple accroissement quantitatif, ce que le traducteur précise ainsi en
note : « Accablement ou débordement du moi par le phénomène purement écono-
mique d'une trop grande augmentation de l'excitation. »
En 1895, Freud publie Les Etudes sur l'hystérie1 et adresse à Fliess des lettres,
des manuscrits et « L'Esquisse »2. Il montre comment les patientes dont il relate
les cas, toutes effectivement traumatisées et autrefois séduites, souffrent de rémi-
niscences, c'est-à-dire des effets en après coup de traumatismes anciens. En plus,
cet ensemble théorico-clinique expose la première vision globale de l'appareil
psychique : un système clos, excitable, parcouru par une énergie; il aspire au degré
zéro de l'inertie ou, à défaut, à la constance la plus basse possible. Toute augmen-
tation d'énergie, toute excitation dérange ce système et l'oblige — par définition —
à traiter cette excitation qui — toujours par définition et en fonction du principe
d'inertie — est toujours en trop, sous la forme soit de stase, soit d'irruption.
Traiter cette énergie, c'est la décharger (analogie avec l'arc réflexe : tension,
décharge), ou, à défaut, mettre en oeuvre des moyens de défense (au premier chef :
le refoulement). En 1895 donc, on sait que la névrose se joue dans le conflictuel
(la représentation inconciliable de 1894), dans le sexuel, sur le coup et en après coup,
et dans le risque d'un débordement traumatique par excès d'excitation et/ou par
le travail trop intensif des moyens de défense. On sait aussi que l'on peut traiter la
névrose dans ses diverses formes dans et par un nouveau rapport de forces (les

1. PUF, 1967.
2. In La naissance de la psychanalyse, PUF, 1956.
1326 — Jean Cournut

« fausses connexions amoureuses » nommées « transferts », mot dont la première


acception, sous la plume de Freud, désigne un transfert d'énergie). Mais encore est-il
nécessaire de concevoir un primum movens, un schéma à la fois originaire et
exemplaire d'excitation perturbatrice. Freud s'intéresse surtout aux effets intra-
psychiques de cette excitation déclenchante et, éventuellement débordante, mais il
est bien obligé d'envisager les conditions extérieures, autrement dit : le stimulus
qui met en... branle le système défensif, avec succès au prix de la névrose, ou dans
l'échec au prix du débordement. En somme on commence à connaître le fonction-
nement névrotique, mais quid de l'étiologie de la névrose?

« Hilflosigkeit »
A la question précédente Freud répond, en 1896, par trois textes qui instituent
le schéma de la séduction précoce de l'enfant par l'adulte comme creuset étiologique
de la névrose et des éventuels débordements du moi et des moyens de défense,
schéma de référence qui connaîtra des avatars mais persistera, explicite ou implicite,
jusqu'en 1925 : « L'hérédité et l'étiologie des névroses »1, « Nouvelles remarques sur
les psychonévroses de défense »2, où Freud approfondit ses premières remarques
de 1894, et « L'étiologie de l'hystérie »3 (ces trois textes sont traduits dans
Névroses, psychose et perversion, PUF, 1985). Le troisième est important par son
volume, la minutie de l'écriture et la passion dont il témoigne. Freud montre sa
passion de convaincre en faisant partager sa passion de chercher dans le passé
des patients, de trouver et de faire revivre le trauma ancien, c'est-à-dire la scène
de séduction traumatique. On y lit aussi la passion d'assurer le lecteur que l'analyste
n'invente rien, n'influence pas, et, bien sûr, n'abuse pas de la situation.
La séduction de l'enfant par l'adulte est tout particulièrement décrite dans un
passage où Freud (p. 106) évoque « toutes les conditions étranges dans lesquelles
se déroulent les relations amoureuses du couple inégalement assorti ». Que le
couple soit ainsi, cela paraît une évidence. Parler de relations amoureuses est déjà
plus osé. Quant aux conditions étranges, une parenthèse de plusieurs lignes les
explicite avec une grande finesse mais aussi avec le sous-entendu d'une option
théorique en fait fondamentale. « D'un côté l'adulte qui ne peut se soustraire à la
part de dépendance mutuelle résultant nécessairement de toute relation sexuelle
[c'est plus fort que lui, il est actif, mais aussi passif, dépendant, subissant, lui aussi
dans un rapport de réciprocité], mais qui, lui, est armé de l'autorité absolue et
du droit de punir [passif, il possède cependant la force physique et l'autorité
morale] et qui peut échanger un rôle contre un autre afin de satisfaire librement

1. In Névrose, psychose et perversion, PUF, 1973.


2. Ibid.
3. Ibid.
Séduction, castration, conviction — 1327

ses humeurs [il ne s'agit pas seulement de goûts erotiques mais bien davantage
de la préfiguration des vertus élaboratives et défensives des identifications]; de
l'autre côté, l'enfant, sans recours, à la merci de cet arbitraire P'enfant subit un
coup de force alors qu'il est in seiner Hilflosigkeit, littéralement dans un état
d'être sans aide], généralement éveillé à toutes les sensations [prépubère, il est
néanmoins excitable], exposé à toutes les déceptions, souvent interrompu, dans la
pratique des actes sexuels qui lui sont assignés, par sa maîtrise imparfaite des
besoins naturels. » Ce dernier fragment de phrase pose l'option théorique : du fait
qu'il est prépubère, l'enfant ne possède pas la maîtrise de ses besoins naturels,
c'est-à-dire qu'il est incapable de liquider ou d'élaborer l'excitation déclenchée par
les manoeuvres de l'adulte. Ce dernier possède la capacité de traiter son excitation
alors que l'enfant, lui, ne peut aller au bout de celle-ci et se trouve interrompu
(et déçu...) dans ce qui devrait être le cours normal (naturel?) de besoins arrivant
à la satisfaction sexuelle.
En somme, dans la pensée freudienne de 1896 ce qui est traumatique pour
l'enfant, ce n'est pas qu'il soit éveillé sexuellement mais qu'il le soit alors qu'il n'a
ni les capacités physiologiques de la décharge ni les capacités psychologiques de
l'élaboration interne. Si on veut bien considérer que Freud n'écrit pas en moraliste,
ces propos définissent une vision énergétique du fonctionnement sexuel général
de l'humain, normal ou pathologique, enfant ou adulte.

Séduction et traumatisme

Les enfants traumatisés par des manoeuvres de séduction n'en parlent pas.
Ils « n'avouent » que bien des années plus tard, lorsque éventuellement ils entre-
prennent une analyse. Ils utilisent alors les mêmes mots que Pierre essayant de
décrire son aventure : « Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait; c'était indicible;
j'étais débordé, anéanti. » Les textes de Freud et le cas de Pierre permettent de bien
distinguer séduction et traumatisme. La séduction est une tentative faite pour
éveiller une excitation chez l'autre. Il y a traumatisme quand la quantité d'exci-
tation interne ainsi éveillée est trop forte, fait irruption dans le fonctionnement
psychique du séduit, et déborde ses capacités de décharge ou d'élaboration, soit
parce qu'elles ne sont pas encore matures — par exemple chez l'enfant séduit —,
soit parce que le séduit est pris à l'improviste, non préparé et, de ce fait, démuni,
en détresse. L'impact du traumatisme se mesurera non pas aux modalités réalistes
des manoeuvres de séduction, mais essentiellement à la quantité d'excitation déclen-
chée et au prix des moyens de défense mis en oeuvre pour tenter de rétablir sinon
l'inertie foncière du système, du moins sa constance. Pour plus de précision,
il convient d'ajouter que le prix à payer n'est pas seulement comptable sur le
moment, mais aussi et surtout ultérieurement — en après coup postpubertaire en
1328 — Jean Cournut

cas de séduction infantile précoce —, chaque réminiscence du trauma exigeant un


travail défensif renouvelé et une dépense de contre-investissement pour le maintenir.
On devine déjà, dans cette perspective, que la séduction dont Pierre fut l'objet
répétait un épisode, ou à tout le moins un climat, qui, évidemment, lui restaient
inconnus. Ajoutons encore que la séduction traumatique, chez l'enfant comme chez
l'adulte, est de même nature que ce qui provoque chez l'adulte une névrose d'angoisse
ou une hystérie, par exemple ce que Freud avait décrit en 1895 en termes de
coïtus interruptus, éjaculation précoce du conjoint, angoisse des vierges, des veuves
et des masturbateurs. Dans tous les cas, l'essentiel du trouble provient de l'accumu-
lation ou de l'irruption d'une excitation non déchargée, interrompue, non élaborée
par des moyens de défense insuffisants, ou mal élaborée par des moyens de défense
excédés. Si Freud s'est essentiellement attaché à la théorisation des névroses
constituées (hystérie, hystérophobie, névrose obsessionnelle), il n'a jamais désavoué
la catégorie des névroses dites actuelles, traumatiques et d'angoisse. Il regrette
souvent que l'on n'en explore pas davantage la compréhension, et, en 1932 comme
déjà en 1925, rappelle que, si on le cherche, on retrouve pratiquement toujours un
noyau de névrose traumatique dans toute névrose constituée. L'hystérie, la phobie,
l'obsession et, en somme, tout ce qui se joue dans le registre de l'inconciliable, tente-
raient d'aménager l'insupportable, et réussiraient trop bien : l'insupportable le
serait moins mais le traumatisé serait devenu un névrosé.

La réalité et le fantasme
En 1897, Freud, en fébrile auto-analyse... avec Fliess, écrit à ce dernier le
récit de quelques rêves luxuriants, et lui révèle aussi qu'il a renoncé à sa « neuro-
tica ». Ce n'est plus dans la réalité que la séduction s'est produite mais dans
les fantasmes. On observera cependant que, fantasme ou réalité, le schéma éner-
gétique reste le même. La scène de séduction effective disparaît en tant que facteur
étiologique mais tout se joue encore, dans la pensée freudienne, en termes de
séduction qui, à n'être que fantasmée, garde tout autant sa valeur éventuellement
traumatique quand elle déclenche un trop d'excitation et un trop de travail pour
le liquider.
A partir de l'écriture de L'interprétation des rêves, le trajet freudien va
— pourrait-on dire — s'intérioriser toujours davantage. L'événementiel extérieur,
les circonstances relatives, les contingences de la réalité mondaine sont très systé-
matiquement dévalorisés, tandis que l'intrapsychique est de plus en plus entendu,
exploré et théorisé. On se souvient, par exemple, avec quelle rigueur Freud écarte
les conditions physiologiques et les considérations concernant aussi bien le confort
du rêveur que le symbolisme prétendument universel d'une « clé des songes »,
alors qu'il insiste sur la nature essentiellement solipsiste du rêve et de l'appareil
Séduction, castration, conviction — 1329

psychique qui le fomente. On retrouve le même souci dans les textes métapsycholo-
giques de 1915 : l'appareil est alors conçu comme, en quelque sorte, autopulsionnel;
c'est la motion pulsionnelle qui le dérange, l'empêche de retrouver l'inertie à laquelle
il aspire, et l'oblige à travailler pour se défendre sans trop risquer de se trouver
anéanti. Certes, Freud a donné en 1911 une place conceptuelle à la réalité et à
l'objet dont il retrouve la prégnance en 1917, quand il aborde les questions du
deuil et de la mélancolie; c'est cependant toujours l'intrapsychique qui reste au
premier plan. Il faudra, en fait, attendre la deuxième topique pour qu'apparaisse
une nouvelle répartition, celle qui pose que les dangers émanant de la réalité
et du ça sont analytiquement inconcevables alors que seule est traitable, dans la
culpabilité et via la castration, la relation du moi et du surmoi.

LA CASTRATION, OU COMMENT LIMITER LES DÉGÂTS

En septembre, il est là, ponctuel; moi aussi. Allongé, Pierre me dit qu'il
est d'autant plus content de commencer son analyse que, si son tournoiement
intérieur a pratiquement disparu depuis nos précédents entretiens, en revanche
il se sent angoissé et vient de subir, lors d'une tentative amoureuse récente, un
lamentable et durable fiasco. Très freudien, Pierre en somme a esquivé l'anéantis-
sement et s'est polarisé sur la castration! L'angoisse-signal d'alarme a bien fonc-
tionné, les moyens de défense aussi; Pierre a, si j'ose dire, sacrifié la partie pour
sauver le tout... Salvateur mais pénible, le sacrifice fut aisément associé à la culpa-
bilité dans la mesure où l'aventure était extra-conjugale. Pierre, quand l'essentiel
rentra dans l'ordre, tira la conclusion qui s'imposait, à savoir que si ce que l'on
appelle le surmoi existe, il l'avait rencontré et que, de surcroît, j'en étais le prophète.
L'analyse continua donc, de bon aloi et à belle allure. Un jour vint cependant
où surgit une catastrophe : pour des raisons évidemment indépendantes de ma
volonté, je suis obligé de téléphoner à Pierre afin de décommander la séance du
lendemain. A la séance d'après, Pierre chavire bouleversé, débordé, en pleine
détresse. La défaillance du surmoi incarné dans le cadre semble bien avoir réactivé
la perturbation interne affolante qui, sans doute, ne s'était que passagèrementassagie.
« Que s'est-il passé, que vous est-il arrivé?, ça tournait fou dans ma tête, depuis
que vous m'avez téléphoné je ne peux plus penser à autre chose; la seule idée sur
laquelle je me suis fixé, c'est que vous étiez tombé malade! »
A peine fini son exclamation, je prolonge sa phrase en disant : « tombé
...
malade, opéré en urgence et parti en maison de repos ». C'étaient, on s'en souvient,
les mots qu'il avait dits lorsqu'il avait évoqué, épisode de sa petite enfance, la
brusque absence de sa mère quand il avait quinze à dix-huit mois environ; épisode
dont il n'a aucun souvenir et qui lui fut seulement raconté par son entourage
1330 — Jean Courrait

quelque temps plus tard. Il en parla longtemps, essayant au fil des séances de
reconstruire une histoire qui n'en finissait pas de lui échapper. « Je l'ai toujours
su, mais ça ne me disait rien, et, ajoutait-il, ça ne me faisait rien non plus d'y
penser. »
Il eut un rêve. Un rêve terrifiant de fièvre et de fureur : il cassait tout, il
saccageait, il tuait; puis il passait en jugement et, reconnu coupable, il était
condamné. Equivalent d'un souvenir — comme le dit Freud —, ce rêve fit supposer
à Pierre qu'il venait ainsi de revivre ce qu'il avait sans doute vécu lors de l'absence
de sa mère. « J'ai certainement dû me sentir responsable de sa disparition; coupable
même, comme si c'était de ma faute, ou à cause de moi. Il fallait bien que je m'invente
une explication, sinon je serais devenu fou! » Après ces quelques mots, il reste
silencieux un moment, puis bientôt lui reviennent en mémoire une foule d'anecdotes
datant de cette époque et dont il ne sait au juste si on les lui a racontées ou s'il
s'en souvient « vraiment ». Alors qu'il me raconte sa folie, sa rage, sa détresse
d'autrefois, je lui dis subitement : « Aussi fou qu'avec Mme X...! » (il s'agit, bien
sûr, de la « psy » au divan séducteur). Quittant le registre de la culpabilité pour
évoquer les préformes de l'angoisse de castration, cette interprétation contient
aussi autre chose; elle associe l'insupportable vécu dans la séduction à l'insuppor-
table vécu dans l'absence, faisant le pari freudien qu'il s'agissait du même débor-
dement par le même trop-plein d'excitation.
Quelque temps après, Pierre eut un nouveau rêve. Rêve, cette fois-ci, apaisant,
bienfaisant, qui le soulageait comme un plaisir : il déchargeait, expulsait, exsudait,
pleurait, transpirait par tous les trous de son corps, par tous les pores de sa
peau, dans un émerveillement de toutes ses zones érogènes, des flots de liquides,
larmes, urine, matières, sueur, sperme et vomissure, comme un abcès sous tension
qui se vide enfin. Et c'était bon...

Le complexe de castration, 1925

Freud met en place, officiellement si l'on peut dire, la menace, l'angoisse et le


complexe de castration dans Inhibition, symptôme et angoisse1. Les prémisses en
sont repérables et explicites à maintes reprises, bien que relativement tardives, dans
« Le petit Hans » surtout et dans « L'homme aux loups ». C'est en 1925 que se
trouve véritablement labélisée la notion de castration comme organisatrice de la
vie psychique. Pion théorique majeur et plaque tournante de la stratégie analy-
tique, cette notion se déploie dans une topique nouvelle, une économie plus raffinée
que l'énergétique de 1895, et dans une dynamique arrimée par le conflit oedipien
et diversement colorée par le jeu de la bisexualité et des processus d'identification.

1. Inhibition, symptôme et angoisse, PUF, 1981.


Séduction, castration, conviction — 1331

L'angoisse n'est plus ce qu'elle était; considérée autrefois comme destin de


l'affect lors du refoulement de l'inconciliable représentation, la voici, en 1928,
promue signal d'alarme qui déclenche les défenses. Son pivot c'est l'angoisse de
castration; son prototype c'est la détresse due à l'absence de la mère; son devenir
c'est la crainte des cruelles critiques du surmoi.
En affirmant comme prototype de l'angoisse de castration ce que ressent le
nourrisson lors de l'absence de sa mère, Freud, en fait, renverse le schéma anté-
rieur de la séduction. On n'a plus affaire à un enfant séduit par un adulte trop
présent, et trop pressant, mais à un nourrisson excité par l'absence de l'adulte
attendu. Tout autant démunis et en détresse, l'un et l'autre s'avèrent incapables
d'élaborer la perturbation énergétique qui les ravage. Brûlure muette de la séduction
ou bruyant désespoir de l'absence, c'est le même trop de la même excitation qui
les déborde. Cependant, la cause déterminante du traumatisme est radicalement
différente, et c'est là, précisément, que le modèle théorique a changé. Reste à
apprécier les avantages et les avancées de ce nouveau modèle.
Question subséquente concernant la situation analytique : le névrosé en analyse
qui, replongé dans ses vécusinfantiles, répète au lieu de se remémorer, se comporte-t-il
comme un enfant séduit ou un nourrisson abandonné? Les deux sans doute,
alternativement et simultanément. Encore convient-il de repérer quand il est l'un
et quand il est l'autre et contre quelle position de séduction ou d'abandon l'analyste
doit-il se garder; l'obscure clarté du contre-transfert l'exige! Peut-être, à l'extrême,
apparaîtraient là, si on les systématisait, deux visions divergentes de la pratique
et de l'esprit de la cure analytique : où se produit la névrose, où se trame l'analyse?
Présence ou absence, est-ce du toujours trop là ou du toujours déjà perdu; une
alliance nouvelle ou une séparation recommencée?

Séduction-castration

Comparer schématiquement l'idée de séduction et celle de castration permet


de repérer des ressemblances et des différences notables.
— L'une et l'autre visent le lieu de la plus grande excitabilité et du plus
fort investissement narcissique, c'est-à-dire les organes génitaux.
— La séduction est essentiellement un acte, alors que la castration se présente
d'abord et seulement comme une menace parlée.
— Le séducteur fait miroiter, fût-ce sous la contrainte, une espérance de
plaisir, alors que le « menaceur » promet du déplaisir, voire du terrifiant.
— Tous deux déclenchent une excitation dont le séducteur attend qu'elle se
décharge — autant que faire se peut — dans des actes, alors que le menaceur
attend au contraire que, dans l'effroi, la sidération, puis l'angoisse, cette excitation
1332 — Jean Cournut

soit électivement contre-investie, quitte à appauvrir l'ensemble de l'appareil psychique


du menacé.
— L'angoisse déclenchée par la manoeuvre de séduction est une angoisse de
non-liquidation de trop grandes quantités d'excitation. Elle survient après l'acte;
et le séducteur ne s'en soucie guère. A l'opposé, l'angoisse déclenchée par la menace
de castration fait fonction de signal et bat le rappel du refoulement. Ce que préci-
sément escomptait le menaceur.
— Dans les deux cas, l'agent est une femme. Sauf quelques pères et oncles
tripoteurs, le séducteur, pour Freud, est essentiellement une séductrice, soeur aînée,
bonne, gouvernante. Le statut de la mère est à part. Certes, Freud a évoqué « la
mère première séductrice », mais il ne l'a fait qu'à deux reprises et tardivement
(1932, 1939). En revanche, l'histoire du Petit Hans est une affaire entre hommes
où la mère est un personnage plus manipulé que manipulateur. Quant à la mère
de l'Homme aux Loups, lors des scènes de séduction, elle se trouve toujours dans
la pièce à côté, occupée à autre chose. Seule exception : la mère de Léonard, mais
c'est une femme sans homme.
A l'opposé, si la menace de castration est, elle aussi, le fait des femmes, c'est
ouvertement que Freud désigne la mère comme messagère de cette menace, mais
celle-ci vient d'ailleurs. On voit bien ici la subtilité de la position freudienne :
ce sont les femmes qui séduisent, réserve faite à propos du personnage maternel;
ce sont les mères qui menacent mais elles ne sont que des messagères pour un
plus haut service, elles parlent mais ne... tranchent pas.
— La manoeuvre de séduction est agie; effective, elle plonge le séduit dans
une perturbation qu'il n'a pas les moyens d'élaborer. Sous la double pression
insupportable exercée de l'extérieur et de l'intérieur (danger de la réalité et danger
du ça), le moi démuni risque le débordement ou, pire, l'inconcevable anéantis-
sement. Le menace de castration, quant à elle, est parlée et dotée d'une vertu
préventive. Passé le premier effroi, elle induit une angoisse refoulante. Elle donne
lieu à des potentialités de représentations, de discours, et de pensée. Représen-
table, dicible, pensable, elle s'intègre aux théories sexuelles infantiles qu'elle contribue
à remanier, puis dans le creuset oedipien elle lie les identificationsqui vont constituer
un surmoi à la fois cruel et protecteur, source de morale et de sociabilité.
— La perturbation inélaborable consécutive à la séduction envahit tous les
systèmes de l'appareil psychique du séduit. La menace de castration, elle, propose
un marché : la partie pour le tout; ou plus exactement : raconte-toi dans l'angoisse des
histoires de partie vulnérable, en échange tu vas acquérir — car c'est une « bonne »
angoisse — de quoi te fortifier intérieurement et en totalité. Non seulement tu
ne seras pas débordé ni anéanti, mais tu seras reconnu, protégé et, pour tout dire :
surveillé. Ta honte innommable de perverti se transformera en franche culpabilité
avouable au confessionnal. Contre tes désirs fous, enfin voici la loi...
Séduction, castration, conviction — 1333

LA CONVICTION, OU LE RETOUR DE LA FORCE

La rechute
Alors que, jusqu'à ce jour, j'ai tout lieu de penser que l'analyse de Pierre
s'est correctement terminée, imaginons une autre suite, manière de se livrer à un
exercice de psychanalyse-fiction. Quelques années plus tard donc, mon ancien
patient me téléphone, j'ai plaisir à l'entendre, nous convenons d'un rendez-vous;
je me réjouis à l'avance de cette rencontre, curieux d'avoir des nouvelles qu'évi-
demment j'espère bonnes. Surprise : elles sont très mauvaises! Pierre est en pleine
détresse; c'est la débandade totale et tenace; il a rechuté. Amer, douloureusement
désespéré, il me reproche le ratage de son analyse : je n'aurais pas dû le laisser partir,
il a été trop confiant, trop crédule, soumis et passif comme une « gonzesse » ; je
l'ai empêché d'exprimer un énorme potentiel d'agressivité dirigé tout particuliè-
rement contre moi, et le voilà, en somme, tout aussi débordé et démuni qu'autrefois...
Je suis tellement étonné qu'au lieu de me taire je réponds et me lance dans
un incroyable salmigondis d'explications et de fort mauvaises interprétations. Du
temps de son analyse aucun indice d'agressivité à mon égard n'était repérable;
peut-être aurais-je dû la provoquer par quelque geste inamical mais je ne m'en
étais senti ni le droit ni le goût. D'ailleurs, en me parlant du « mauvais transfert »
qu'il aurait fait sur moi et que j'aurais méconnu, il a tort car, il fallait bien qu'il
le sache, les relations amicales entre patient et analyste, pendant et après l'analyse
ne sont pas toutes des transferts. D'autre part, il n'a nul besoin de se châtrer
ainsi lui-même, mieux vaudrait qu'il accepte cet état de soumission par rapport à
moi; ce qu'il appelle « passivité de gonzesse » n'a pas toujours la signification
d'une castration, elle est indispensable dans de nombreuses relations de l'existence.
Mais il ne veut rien entendre ni rien admettre; j'ai la pénible impression de buter
sur un roc.

Le règlement de comptes

On aura, évidemment, reconnu l'original de mon scénario, c'est le débat qui


opposa Freud et Ferenczi, et plus précisément la réponse de Freud telle qu'elle
est lisible dans L'analyse avec fin et l'analyse sans fin1, dont j'ai extrait quelques
phrases qui sont de la plume de Freud. Si je me suis livré à ce montage irres-
pectueux mais, au demeurant fort plausible, c'est afin de souligner que ce qui
s'est joué, dramatiquement, entre Freud et Ferenczi peut se produire dans toute

1. In Résultats, idées, problèmes, PUF, 1985.


1334 — Jean Cournut

analyse et qu'il importe, de ce fait, d'examiner les opinions des protagonistes de


cette malheureuse affaire. Rendant tout d'abord à César ce qui lui revient, on
reconnaîtra que la théorisation du complexe de castration et celle des rapports
du moi et du surmoi ont ouvert les conditions de possibilité de l'analyse des
névroses. Certes, la théorie et la pratique analytiques ne se résument pas à ces
seuls paramètres; ils sont cependant essentiels, fondateurs, adéquats à l'abord des
désordres névrotiques, et ceci au point que l'on puisse véritablement les tenir pour
des lois — au sens scientifique du mot — du fonctionnement psychique. Ce
constat est évidemment destiné, dans notre propos, à rappeler que Freud n'est
parvenu à inscrire ces lois qu'au prix de plusieurs restrictions. Il a valorisé, dès 1894,
la représentation au détriment de la sensation, de l'émotion, de la perception
et de la vie affective en général. L'opposition faite ici manquerait gravement des
nuances dont Freud l'a assortie si on ne rappelait pas une autre restriction, celle
de 1923, rejetant dans l'analytiquement inconcevable les menaces de la réalité et
celles du ça. Dans la théorie et — autant que faire se peut
— dans la pratique,
Freud a tenté de réduire l'insupportable, le trop d'excitation, la perturbation
énergétique, l'orage pulsionnel et les excès de ce qu'il appelle le « facteur quanti-
tatif » dont à maintes reprises pourtant il affirme la primauté tout en regrettant
la négligence dans laquelle on le tient.
En 1937, Freud se trouve, si l'on peut dire, pris à son propre piège. Du
refoulement conçu très tôt au clivage plus tardif, l'ensemble métapsychologique,
toutes topiques incluses et y compris la castration et le surmoi, a remarquablement
fonctionné, mais il y a un reste. Ce reste, c'est ce que Ferenczi désigne à Freud
en lui reprochant de ne pas avoir analysé son transfert négatif, d'avoir induit sa
rechute et de l'avoir laissé démuni, déçu, interrompu, in seiner Hilflosigkeit. Ferenczi,
dénonçant « la confusion de langue » entre l'enfant et l'adulte, fit lui-même, en 1932,
le rapprochement entre ce couple et celui que forment avec souvent le même
bonheur mais aussi parfois les mêmes risques le patient et l'analyste1. Ce reste,
ne serait-ce pas précisément le retour du quantitatif trop négligé, part maudite
qui fut écartée, sentiment d'insupportable qui n'a pu virer à l'inconciliable faute
de pouvoir se représenter, se dire, se dramatiser; bref, ce que d'un mauvais mot
— mauvais parce que, précisément, il n'appartient pas au langage métapsycholo-
gique — on nommerait comme étant de la passion. Freud n'en manquait certes pas
et savait la reconnaître aussi chez les autres, mais, peut-être, à trop vouloir la
dompter — le mot est de lui pour désigner la force de la pulsion — en a-t-il
dénié la force et son retour en force quand, d'aventure, on l'a trop déniée.

1. In Psychanalyse 4, Paris, Payot, 1982.


Séduction, castration, conviction — 1335

La passion de convaincre
Etrange retournement de situation : face aux reproches et à l'amertume de
Ferenczi, Freud connaîtrait-il à son tour la détresse? Son texte de 1937, à vrai dire,
n'en donne pas l'impression. En effet, reprenant l'ensemble du litige et des enjeux,
il répond point par point, examinant tout, depuis les problèmes techniques jusqu'aux
considérations théoriques générales, sans omettre non plus de scruter la personnalité
même du psychanalyste. Non, ce n'est pas possible de raccourcir la durée d'une
analyse, ni d'en fixer à l'avance le terme, ni d'utiliser l'analyse dans les états
pathologiques aigus. Oui, « nous avons négligé la plupart du temps de tenir
compte du point de vue économique dans la même mesure que des points de vue
dynamique et topique ». Oui, le processus bute sur une résistance qui s'oppose à la
levée des résistances et qui dérive de la pulsion de mort. Non, l'analyste n'est pas
infaillible et on a envie de penser que la psychanalyse est un métier « impossible ».
Freud aligne les constats, les réserves, la mise en perspective des limites; il borne
aussi son champ et procède tout au long du texte à une subtile et précise distinction
entre la psychanalyse que l'on devrait écrire en majuscules et « notre thérapie
analytique » qui connaît tant de vicissitudes.
Puis, vers le dernier tiers du texte, changement de ton : l'argumentation devient
péremptoire; elle revêt la modestie de l'évidence et accentue la force que lui donne
la conviction. L'analyste devrait être parfait, évidemment il ne l'est pas. « Mais
où et comment le malheureux pourra-t-il acquérir cette qualité qu'exige la pro-
fession? Nous répondrons : dans sa propre analyse. » Le retournement est specta-
culaire : psychanalyser est un métier impossible qui connaît des échecs, des
rechutes et une exigence « impossible » de normalité. Un seul remède : la psycha-
nalyse! Sur le plan théorique, le saut en avant est tout aussi admirable. Le dos
au mur, Freud sort une notion encore plus originaire que la pulsionde mort. Présentée
comme le fruit de cinquante ans d'une réflexion menée déjà du temps de Fliess, voilà
que se trouve désigné l'écueil majeur de la psychanalyse : le refus de la féminité
dans les deux sexes, sous la forme de l'envie du pénis chez la femme et celle, chez
l'homme, du rejet de la passivité.
On remarquera que la démarche freudienne, comme à l'accoutumée, s'effectue
en plusieurs temps1. D'abord l'affirmation présentée d'ailleurs plus comme une
évidence que comme une révélation; puis, à toutes fins utiles, quelques précisions en
fait fondamentales : ce refus de la féminité ressortit au biologique mais le problème
qui nous occupe est et reste psychanalytique, c'est-à-dire se jouant dans le seul
registre de l'intrapsychique. Le biologique constitue certes le « roc d'origine sous-
jacent » sur lequel on se heurte, mais ce que la psychanalyse travaille ce sont les
<( stratifications » au-dessus du roc. Il en va de même pour le refoulement qui « n'est

1. Voir J. Cournut, in Les trois métiers impossibles, Les Belles-Lettres, 1987.


1336 — Jean Coumut

pas fondé sur des bases biologiques ». L'ensemble enfin est et reste théoriquement
abordable, si ce n'est, dans la pratique, interprétable, puisqu'il appartient à la
thématique de l'angoisse et du complexe de castration. Troisième temps de la
démonstration : et pourtant, que de vains efforts! on « prêche aux poissons »...
Alors, serait-ce vraiment l'échec de l'analyste démuni, in seiner Hilflosigkeit ?

Les maîtres mots du psychanalyste


La réponse est proposée honnêtement mais avec force — j'allais dire : une
quantité de force. Le facteur quantitatif, cette fois, Freud ne le néglige plus, mais
la démonstration l'a fait changer de camp. C'est celui de l'analyste qui maintenant
domine le débat parce qu'il est seul capable de vaincre. Face aux résistances ordi-
naires et à la résistance foncière qui s'oppose à leur levée, face aussi au refus de
la soumission passive, de grandes concessions ont été consenties; on reconnaît
que le processus peut s'enrayer, que le transfert parfois tourne fou ou mal, que
l'interprétation est susceptible de déraper, cependant il faut admettre que, si, dans
la pratique, l'analyse ne réussit pas systématiquement, en théorie on peut dire
qu'elle a toujours raison. Trois maîtres mots ordonnent la fin de ce texte que
Freud écrit au seuil de la mort. Le premier, die Wahrheitsliebe (l'amour de la vérité),
présenté comme un idéal guidant l'analyste, peut laisser perplexes les sceptiques
qui n'y verraient que ce qu'en termes métapsychologiques on appelle une formation
réactionnelle, d'autant que cet amour de la vérité exclurait, selon Freud, tout faux-
semblant et tout leurre alors que c'est bien souvent sur ce terreau-là que l'analyste
travaille. En revanche, le deuxième mot est plus franc; on a envie de dire qu'il
ressemble à celui qui l'a écrit : die Sicherheit, dont, plus que : assurance ou
certitude, la meilleure transcription française serait : la force tranquille. Le troi-
sième mot est, à coup sûr, celui qui dit avec la plus grande pertinence la position
intime de Freud. Il la dit par son étymologie qui, en deçà du sens manifeste,
évoque des théories sexuelles infantiles en latence : die Uberzeugung (la conviction),
qui vient du verbe zeugen signifiant à la fois : engendrer et témoigner1.

Conviction, construction
Les trois maîtres mots de la fin du texte de 1937 vont déterminer l'allure
et le sens général de « Constructions dans l'analyse »2 écrit peu de temps après le
précédent. De l'argumentation freudienne on ne retiendra ici que les questions
qu'elle laisse ouvertes. Ainsi, quand Freud écrit : « Une analyse correctement
menée le (il s'agit du patient) convainc fermement de la vérité de la construction,
ce qui, du point de vue thérapeutique, a le même effet qu'un souvenir retrouvé »,

1. Voir H. Haîk-Trivouss, in Les fantasmes originaires. Privat, 1985.


2. In Résultats Idées, problèmes, PUF, 1985.
Séduction, castration, conviction — 1337

on s'interroge. On savait déjà depuis « L'homme aux loups » que le rêve est l'équi-
valent d'un souvenir. En 1937, c'est la conviction qui a le même effet de vérité,
mais, plus précisément, c'est la conviction de l'analyste qui, par une « analyse
correctement menée » a réussi à convaincre le patient. La validité de cette conviction
de l'analyste avançant ainsi une construction pose un problème que tout praticien
connaît pour le rencontrer au quotidien de son divan... Freud la jauge aux résultats :
« Si la construction est fausse, rien n'est changé chez le patient. » J'avoue que
cette affirmation ne cesse de m'intriguer et même de m'inquiéter. Malgré la... convic-
tion que j'ai que Freud a très souvent raison, je pense que là, sur ce point précis,
si j'ose dire, il en fait trop! Et, après tant d'autres, je m'interroge sur le poids et le
risque d'aliénation à la conviction de l'analyste que fait peser sur le patient l'énoncé
d'une construction proférée « l'autorité du transfert aidant ». Par ailleurs, si la
construction est juste, « ou si elle représente un pas vers la vérité », le patient,
selon Freud, « réagit par une aggravation évidente de ses symptômes et de son
état général ». Même perplexité : je me demande si, d'aventure, cette construction
qui n'est pas vraiment la sienne et qui lui est dite avec une conviction en quête
de vérité ne risque pas, s'adressant à lui, le patient, qui se trouve peut-être démuni,
non préparé, désemparé, de le plonger dans un état de détresse qu'il n'a pas
toujours les moyens d'élaborer. Un trop d'excitation subitement l'assaille, et le
voilà débordé, in seiner Hilflosigkeit, et, pour tout dire : traumatisé.
Freud a prévu l'objection mais en a minimisé la réponse : « Il est certain
qu'on a exagéré sans mesure le danger d'égarer le patient par la suggestion, en lui
"mettant dans la tête" des choses auxquelles on croit soi-même mais qu'il ne
devrait pas accepter... Sans me vanter, je puis affirmer que jamais un tel abus
de la "suggestion" ne s'est produit dans ma pratique analytique. » On ne saurait
mieux dire combien nul n'est à l'abri d'une dénégation!... La question persiste
donc de la conviction enthousiaste de l'analyste et de ses effets éventuellement
traumatiques sur le patient. Toujours actuel, présent, j'oserais dire, à chaque instant
de chaque analyse, ce trop, du côté de l'analyste, a le sel du paradoxe : l'analyse
réduit l'insupportable, déterre les racines de la passion, calme les orages énergé-
tiques et tente de limiter les dégâts, puis voilà qu'un trop d'excitation transférentielle,
déchaîné par un trop de conviction de l'analyste, risque de reproduire, très fort
si ce n'est trop fort, les détresses traumatiques de l'enfance. En principe, le risque
est limité : le transfert est une situation de répétition induite, cadrée et analysable
dans un climat contre-transférentiel vigilant. Cependant, à négliger parfois les
forces... démoniaques, les analystes en perdraient leur casquette : douaniers de la
passion ou trafiquants du traumatisme?

Jean Cournut
4, rue du Vert-Bois
75003 Paris
1338 — Jean Cournut

RÉSUMÉS

En conceptualisant le complexe de castration en 1925, Freud a tenté de réduire, tant dans


la théorie que dans la pratique, les effets insupportablesde l'état de détresse qu'il décrivitdès 1894.
Le facteur quantitatif « négligé » fait un retour en force dans la conviction de l'analyste, telle
qu'elle est présentée en 1937. Un cas clinique illustre ce parcours.

Mots clés : Etat de détresse. Séduction. Complexe de castration. Conviction du psychana-


lyste. Transfert.

In conceptualisating the castration complex in 1925, Freud tried to reduce, in theorie as


well as in practice, the unbearable effects of helplessness, which has been depicted since 1894.
The « neglected » quantitative factor becomes more and more significant in the conviction of the
analyst, as it is presented in 1937. A clinical case illustrates this evolution.

Key words : Distress. Seduction. Castration complex. Psychoanalyst's conviction. Trans-


ference.

Mit dem Konzept des Kastrationskomplexes im Jahr 1925 hat Freud versucht, in der Theorie
wie in der Praxis, die unerträglichenAuswirkungen der Hilflosigkeit, die er sert 1894 beschrieben,
zu vermindern. Der « vernachlässigte » quantitative Faktor gewinnt immer mehr an Bedeutung
in der Ûberzeugung des Analytikers, wie dies 1937 dargestellt wird. Ein klinischer Fall erläutert
diese Entwicklung.

Sclüsserworte : Hilflosigkeit. Verführung. Kastrationskomplex. Uberzeugung des Analyti-


kers. Ûbertragung.

Conceptualisando el concepto de castraciôn en 1925, Freud trato de reducir, tanto en la


teoria que en la prâctica, los efectos insoportables del estado de desamparo que él describia
desde 1894. El factor cuantitativo « olvidado » vuelve con fuerza en la convicciòn del analista,
tel que esta presentado en 1937. Un caso clinico ilustra esta linea.

Palabres claves : Estado de desemparo. Seduccion. Complejo de castration. Conviccion del


analista. Transferencia.
Traumatismes et clivages fonctionnels

Gérard BAYLE

INTRODUCTION

Dans ce qui suit, il sera souvent question de variations dans l'écoute analy-
tique. Je comparerai deux processus de communication. L'un est habituel dans
les structures névrotiques, il fait appel à l'identification évoluée, hystérique en
son essence, et s'appuie sur les productions fantasmatiques gérées par les processus
de refoulement. L'autre mode de communication, plus sensiblement perceptible
avec les psychotiques, relève de l'identification projective, du déni et du clivage.
Si j'oppose ces deux modes, c'est en partie pour des raisons cliniques, mais aussi et
plus artificiellement pour des raisons d'exposition, car l'identification hystérique
et l'identification projective ont partie liée comme le rappelle Florence Bégoin-
Guignard (1984) :

« Tout ce que nous pouvons en dire, c'est que l'identification projective fonc-
tionne en deçà du refoulement, mais cela n'implique pas que l'identification hysté-
rique, apparemment nouée tout entière autour de la problématique du refou-
lement, ne doive pas ses caractéristiques pathologiques à un enfermement régressif
dans un mode de fonctionnement en identification projective » (p. 518).

J'illustrerai les effets, les relations et les oppositions de ces deux processus
à partir de deux exemples cliniques, puis j'essaierai de proposer une hypothèse
métapsychologique qui pourrait permettre de les articuler entre eux sur la base
d'un clivage fonctionnel temporaire plus ou moins traumatique du moi de l'analyste.
C'est ainsi que je serai conduit à reconsidérer le statut économique et dynamique du
clivage du Moi ainsi que les émergences traumatiques liées à ces remaniements.

* A partir d'une conférence faite à la Société psychanalytique de Paris le 15 décembre 1987.


Rev. franç . Psychanal.. 6/1988
1340 — Gérard Bayle

Je suis redevable aux collègues avec lesquels je fais du psychodrame d'un certain
nombre de constatations qui ont orienté mon intérêt vers cette étude et je vais en
donner un exemple. Dans une scène de psychodrame, une actrice dit de façon
claire et nette à une patiente qui exige d'être reconnue comme analyste :

« Mais tu sais bien que tu ne seras jamais analyste. Arrête de réclamer! »

Dans le contexte, cette remarque eut des effets positifs. Mais la phrase prononcée
par notre collègue, quoique bien isolée, bien construite et dite avec conviction
ne lui avait laissé aucun souvenir cinq minutes après qu'elle l'eut prononcée. Que
s'était-il passé en elle? Avait-elle refoulé l'ensemble de cette phrase à partir d'un
détail personnel? Etait-elle dans un état particulier quand elle la prononça?
Pouvait-elle être là et en même temps tout à fait ailleurs?
Ces deux manières d'être de l'analyste, là et pas là, parfois radicalement
absent de ce qui l'anime, me semblent relever d'un clivage temporaire induit par
le type de relation qu'il a avec certains patients. Il arrive que leur mode de pensée
et leur statut de sujet soient tels que l'analyste soit empêché de penser. Mais il se
peut qu'il devienne beaucoup plus réceptif à d'éventuels mouvements d'identification
projective qui s'adressent à lui. Comme il est rare que ce soit absolu, il semble
que les deux attitudes de l'analyste coexistent, celle qui permet encore de penser
se séparant, se clivant de l'autre qui empêche la pensée. Comme il peut être tentant
de lutter pour se retrouver pleinement pensant, les protections contre ce clivage
peuvent entraîner des troubles, des confusions et des réactions contre-transférentielles
parfois préoccupantes, voire traumatiques pour qui n'y prend pas garde. Avant
d'exposer certaines de ces réactions, je ferai un détour par des exemples tirés de la
clinique de Freud.
Grâce à son intérêt pour l'occultisme, nous disposons de documents dans
lesquels il rapporte certains troubles qui ont pu l'affecter quand il était engagé
dans des relations qui ne faisaient pas seulement appel au refoulement, mais aussi
au déni, au clivage, et à l'identification projective (dont les conceptualisations
n'existaient certes pas encore mais que nous pouvons nommer ainsi après coup).
Ces troubles portaient surtout sur sa mémoire. Troubles de mémoire et non pas
trous de mémoire car ces derniers relèvent des processus de refoulement.
Il va être maintenant question de télépathie. Un tel sujet peut être vivement
séduisant, voire séducteur par son évocation de sentiments d'omnipotence. Pourtant,
derrière le chatoiement du manifeste et à partir de lui, il y a une dimension narcissique
du contre-transfert dont nous devons tenir compte.
Traumatismes et clivages fonctionnels — 1341

LES TROUBLES DE MÉMOIRE DE FREUD

Dans Psychanalyse et télépathie (1921), Freud rapporte des prévisions qui ne


se sont pas réalisées. Tout au long du texte, il fait part de troubles de sa pensée et
de sa mémoire, d'alternances entre des souvenirs estompés et des hypermnésies,
entre des désinvestissements flous et des surinvestissements très nets.
Nous sommes entre le 2 et le 6 août 1921 pendant ses vacances à Gastein et
il prépare son texte. Presque d'emblée, il annonce :

« Ma position personnelle face à ce matériau reste faite de répugnance,


d'ambivalence » (p. 1).

Nous savons par Jones combien il s'intéressait à l'occultisme, aussi remarquons


cette opposition entre un secteur flou et un secteur surinvesti, entre l'intérêt et le
rejet. J'aurai l'occasion d'y revenir.
Le travail qu'il prépare est destiné à Abraham, Eitingon, Ferenczi, Rank,
Sachs et Jones qui ont rendez-vous avec lui au début du mois suivant. Il écrit :

« J'avais préparé pour vous un exemple d'un matériel différent, un cas où


un patient d'une qualité particulière a parlé au cours d'une séance de choses qui
touchaient de la manière la plus remarquable à ce que je venais de vivre immédia-
tement avant. [...] Lorsque je sortis à Gastein les notes que j'avais triées et
emportées pour mettre cet exposé au point, la feuille sur laquelle j'avais noté cette
observation ne s'y trouvait pas. [...] et je ne peux pas reconstituer [ce cas] de
mémoire » (p. 21).

Ce texte révèle donc des troubles qui peuvent affecter aussi bien celui qui
émet que celui qui reçoit la transmission de pensée. Freud est successivement dans
les deux situations et cette position n'est pas facile à tenir sans ambivalence. Elle
pose un problème d'éthique du psychanalyste.
La reprise de ce sujet dans le chapitre des Nouvelles conférences sur la
psychanalyse (1933) intitulé Rêve et occultisme (p. 43) est beaucoup plus favorable
à la prise en considération de la transmission de pensée que les textes de 1921
et 1922 ne l'étaient.
Il n'est plus question de troubles de la mémoire ou de la pensée, l'écart entre
le flou et le trop net s'estompe, et le cas oublié à Gastein est rapporté. Je vous le
rappelle brièvement. Freud attendait impatiemment la visite d'un certain Dr Forsyth
qui était le premier étranger à venir le consulter pour se former après la guerre
en des temps difficiles. Un patient avait inconsciemment deviné cette venue qui
devait marquer la fin de sa propre analyse. Il savait que Freud disposerait alors
de ses séances. Pendant que le Dr Forsyth attendait la fin de la séance de ce
1342 — Gérard Bayle

patient pour être reçu par Freud à qui il venait de faire parvenir sa carte de visite,
le futur évincé tenait des propos qui n'étaient pas sans étonner profondément
Freud. Il lui montrait comment il s'était fait surnommer Herr von Vorsicht par
une jeune fille qui le trouvait trop réservé. Ce même patient avait fait découvrir à
Freud l'auteur anglais Galsworthy et sa saga des Forsyte. Or foresight en anglais
et vorsicht en allemand se traduisent tous deux par prévision ou précaution. Freud
écrit :

« Ce récit me frappe; j'ai à portée de la main la carte du docteur Forsyth et


je la lui montre » (p. 66).

Dans cet exemple, comme dans d'autres donnés par Freud, des messages
circulent de façon troublante entre deux personnes, le sommeil en favorise parfois la
figuration. Par contre, il est difficile de s'en souvenir. Un élément émerge vivement,
accrochant l'attention, mystérieux et lumineux tout à la fois comme on vient de le
voir pour le rapprochement quasiment magique et tout-puissant de Vorsicht et
Forsyth. L'intrication entre le refoulement, le déni et le clivage semble se dessiner,
car tout n'est pas géré par le refoulement. Cette articulation est ébauchée dans
l'Abrégé de Psychanalyse (1938) :

« [des] tendances se trouvent éliminées, soit par répression totale (refoulement),


soit en étant utilisées de façon différente dans le moi; elles forment des traits
de caractère ou subissent une sublimation avec déplacement de but » (p. 16).

Ces quelques passages de l'oeuvre de Freud permettent d'isoler des points


d'étayage et de questionnement pour mon propos. Soulignons déjà, à partir de
la dernière citation, l'existence de tendances qui sont utilisées de façon différente
dans le Moi pour former des traits de caractère : du visible à côté de l'invisible.

A PARTIR D'AUTEURS PLUS RÉCENTS

Avec les dernières élaborations de Freud s'ouvrait tout un champ d'où émergent
des concepts de déni et le clivage. La reprise qu'en fit Mélanie Klein, en particulier
dans son article Notes sur quelques mécanismes schizoïdes (1946), confirma l'orien-
tation d'une recherche sur la réciprocité entre le moi et l'objet à propos du déni
et du clivage, vus à sa façon, et lui permit d'introduire le concept d'identification
projective. Le déni de l'existence de l'objet entraîne le déni d'une partie du Moi.
« Je te dénie et je te clive comme je me dénie et me clive moi-même », pourrait-on
dire. Le processus est-il solipsiste, comme le montre initialement Mélanie Klein?
Je la cite :
Traumatismes et clivages fonctionnels — 1343

« Il y a une interaction entre l'introjection et la projection. Par exemple, la


projection d'un monde intérieur surtout hostile, qui est régi par ces craintes de
persécution mène à l'introjection — par récupération — d'un monde extérieur
distors et hostile renforcé par la projection d'un monde intérieur hostile » (p. 285).

Le processus semble solipsiste en effet mais le semble seulement puisqu'il est


question de récupérer un monde extérieur distors et hostile renforcé et non pas
seulement créé par la projection d'un monde intérieur hostile.
Bion (1964) introduit encore plus clairement les notions de réciprocité et
d'interaction en donnant à l'identification projective un statut plus étendu que
ne le faisait Mélanie Klein. Il montre que l'absence de capacité de rêverie de la
mère entraîne un développement excessif de l'émission d'identification projective
chez l'enfant, là où aurait dû se mettre en place un appareil à penser les pensées.
Un point de vue de Michel Fain (1982) reste proche de ce domaine, tout en le
spécifiant. Il écrit :

« L'identification projective est complémentaire de l'identification dans la


communauté du déni : elle est la partie du moi qui aurait pu se constituer si elle
s'était différenciée au contact de [la] réalité » (p. 515).

La juxtaposition et l'articulation de processus entraînant de la confusion et


de vives clartés, des oublis surprenants et des divinations non moins étonnantes
sortent de la clinique habituelle des troubles névrotiques et posent bien des questions
sur les états et les fluctuationsdu narcissisme, sur les lacunes qui pourraient l'affecter
et sur les ancrages qu'il se donne, sur les régressions enfin dont il est l'objet
et le sujet tout à la fois, mais aussi sur la réciprocité des mouvements projectifs.
L'une de ces questions, et non des moindres pour la pratique analytique, est celle
du traumatisme qui engendrerait cette opposition ou qui en découlerait. Cause?
Effet? Retenons qu'il a ici sa place.

ILLUSTRATION CLINIQUE

Les débuts

Il s'agit d'une patiente que je vois en face-à-face. On peut la considérer tout


à la fois comme un état limite et une personnalité narcissique très proche de la
psychose.
L'acceptation et l'usage de son identité officielle étaient réduits au minimum
nécessaire pour le maintien d'un emploi. Sans domicile fixe, sans papiers ni inscrip-
tions aux divers organismes sociaux ou fiscaux, elle arrivait à se glisser dans la vie
1344 — Gérard Bayle

comme un fantôme, même si son aspect était celui d'une femme panthère. Ses
vêtements, sa chevelure, les peaux dont elle doublait la sienne, son déplacement
souple et sûr, tout impressionnait ou inquiétait.
Au début, son langage était haché, découpé, et longtemps elle m'a noyé sous
les mots, les bribes de phrases, les silences imprévisibles.
Une collègue me l'avait adressée au décours d'une hospitalisation psychiatrique
liée à l'interruption d'une analyse de douze ans. C'était une analyse à temps variable.
L'analyste cessait toute activité en raison d'une maladie qui lui avait imposé de
nombreuses et brusques interruptions. La patiente avait compris l'essentiel de ce
qui se passait, et le peu qui restait à comprendre lui fut finalement dit par son
analyste. Elle entra alors dans des accès de rage et de désespoir qui rendirent sa
situation intenable. Elle fit un accès délirant particulièrement aigu au cours duquel
elle agressa physiquement son ancien analyste. Un tel contexte compliqua nos
premières relations. Les recours délirants me semblaient fréquents et péjoratifs.
Cependant, ses propos s'organisèrent peu à peu et elle vint avec régularité en me
demandant de la recevoir plus fréquemment que je ne pouvais le faire au début.
Mais c'est alors qu'apparurent en moi de petites perturbations, en particulier à
propos du décompte des séances et de mes honoraires.

Uinanisation rapprochante

A partir de brefs moments d'intelligibilité elle commença à me faire éprouver


ce que certains psychotiques induisent aisément; un sentiment d'inanité et de vanité
de toute entreprise en commun. Je me sentais parfois le plus nul et le plus inutile
qui soit. Malgré quelques protestations internes étayées sur des situations moins
malheureuses, je me vidais, le temps d'une séance, de toute confiance en moi et en
ma pratique. Enfin, il me sembla que je devais essayer de faire confiance à ce
processus et aux mouvements qui nous animaient elle et moi, même s'ils avaient de
tels effets.
Ce vidage, cette inanisation, selon l'expression de Paul-ClaudeRacamier (1978),
nous permirent des rapprochements progressifs d'autant plus nets que je me
défendais moins contre un tel décapage. Il ne suffisait pas que je sois sans mémoire
et sans désir, je devais être aussi sans espoir et sans force, comme vidé jusqu'à
ce qu'il ne me reste plus, à ses yeux, que la peau sur les os. De peau et d'os, il en
était d'ailleurs question car, selon son propos, nous devînmes comme deux statues
de Giacommetti, réduits à un os central, support de l'âme, et je me demandais
si ce dernier support du Moi n'était pas cet être lucide qui veille dans toute
psychose, témoin muet de déchaînements multiples, noyau stable et peut-être, qui
sait?, un jour structurant.
Traumatismes et clivages fonctionnels — 1345

Le mode de communication

Le langage verbal habituel était le moins commode de nos modes de commu-


nication alors utilisables. Il souffrait d'infimes boursouflures qui se glissaient dans
mes interventions dont la recevabilité exigeait un dépouillement total. Par contre,
je devins de plus en plus sensible à la séméiologie du courant d'identification
projective qui m'était adressé et dont un des signes annonciateurs consistait en un
certain état de flottement de ma pensée qui devenait empêchée, puis était remplacée
par une activité fantasmatique, remarquable par sa forme et son contenu inha-
bituels. Je ne me racontais pas d'histoires évolutives. Je restais fixé sur quelques
images très nettes et presque figées, insolites par cette quasi-immobilité, quoique
familières par leur contenu. C'étaient des fantasmes très répétitifs.

Ce qui se communiquait

Mais je fus surpris par un courant inverse : quelque chose passait de moi vers
elle à mon insu. Ce n'était pas de l'ordre de ce qu'un psychotique peut aisément
redécouvrir après l'avoir mis en dépôt par projection chez quelqu'un. Elle était
non seulement au courant de mon humeur du moment, mais aussi de certains
détails concrets concernant ma vie, en particulier mes sorties dominicales au cours
desquelles il m'arrivait de la rencontrer, ce qui ne se passe presque jamais avec
d'autres patients.
Il est plus habituel de tenir compte du courant d'identification projective qui
va du patient à l'analyste, que de l'inverse. Pourtant, comme on l'a vu dans
Psychanalyse et télépathie et dans Les nouvelles conférences sur la Psychanalyse.
c'est bien à partir d'un courant qui serait allé de Freud vers l'un de ses patients,
qu'il ressentit le plus vivement les doutes et les troubles dont j'ai déjà parlé.

Le rôle de ce qui était communiqué

Or cette patiente me montra assez vite combien elle était porteuse de ce que
son précédent analyste avait pu déposer en elle ou de ce qu'elle avait été chercher
en lui. Des fantasmes étranges, fort éloignés de ce qui se déroulait manifestement,
des distorsions entre ce qu'elle me disait et ce que je ressentais me firent peu à
peu comprendre combien elle avait pu aspirer à être dépositaire de représentations
étrangères, ce qui pourrait être rapproché des perversions narcissiques décrites par
Paul-Claude Racamier (1986). Cette aspiration me fait aussi penser au mode de
relation vampirique décrit par Paulette Wilgowicz (1979).
C'est de la rencontre d'un de mes rêves et de certaines de ses associations
d'alors, que j'en vins à penser qu'elle était avide d'identification projective venant
1346
— Gérard Bayle

aussi de moi et combien ce processus pouvait être troublant, inquiétant, trauma-


tique et générateur de défenses multiples de sa part et de la mienne.
Dans ce rêve, il se passait un certain nombre d'événements dont je m'entre-
tenais avec un ami qui porte le nom d'une rue proche de l'endroit où je travaille.
Il était question d'une certaine maladie. J'oubliai ce détail du rêve jusqu'à la
séance de la patiente. Elle parla de la gêne qu'elle avait à nommer qui que ce soit.
Pour sa mère, elle dit « elle », pour son père et son précédent analyste, elle dit
« lui ». Elle ajouta qu'elle avait décidé de me donner le nom d'une rue qu'elle
emprunte pour venir me voir. C'est justement celle dont mon ami porte le nom.
Mon rêve me revint sur-le-champ. La maladie dont il avait été question était celle
pour laquelle son analyste avait dû cesser de travailler. Comme je repensais à cela,
elle me dit que c'était l'anniversaire de la première interruption dramatique de sa
précédente cure. Encore une fois m'apparaissait ce contraste entre trop d'obscurité
et trop de lumière.
A travers ce rapprochement et aussi à partir d'autres éléments, je compris
qu'elle s'était remplie de tout ce qu'elle pouvait saisir d'une façon ou d'une autre
auprès de ses analystes, mais qu'elle commençait à me repasser ce qui venait de celui
qui m'avait précédé. Ce qu'elle évoqua à partir de là donna un sens à mes rêveries
hétéroclites antérieures, à ces bribes d'histoires qui n'étaient ni à elle ni à moi
mais qui s'étaient souvent mises en forme dans des représentations figées m'appar-
tenant. Bref, d'étranges objets psychiques prenaient un sens. C'était un peu l'histoire
d'un autre.
La réalité de l'absence de l'analyste était déniée, et au lieu même de ce déni
était installée une prothèse constituée à partir de ce qui venait de lui. Cette prothèse,
jouant le rôle d'un délire, comblait ainsi la partie clivée, aliénée, du Moi de la
patiente.
Par incorporation, elle avait installé son premier analyste à l'intérieur d'elle,
en position de sujet, probablement de sujet désirant dont elle était l'objet, ce qui
était le prix à payer pour qu'il lui garantisse le maintien d'une certaine cohésion
d'elle-même. Cette inclusion, il me fallait en élaborer l'émergence, comme pour la
« détoxiquer ». Mais pour cela j'avais besoin du sommeil, d'un rêve et de la
figuration d'un tiers.
C'est en reprenant un exemple donné par Freud que m'apparut une certaine
similitude entre la situation de son patient, celui qui devait laisser sa place au
Dr Forsyth, et celle de ma patiente. Dans les deux cas, il y avait eu l'annonce d'une
fin du processus engagé. On peut imaginer combien doit être vive et désespérée
la réaction que cela entraîne. Pour le patient de Freud, comme pour ma patiente
lors de sa précédente cure, le transfert était on ne peut plus engagé.
A propos de La perte de la réalité dans la névrose et la psychose (1924), Freud
souligne que le délire apparaît là où s'est produite une faille dans la relation du moi
Traumatismes et clivages fonctionnels — 1347

au monde extérieur. A partir de ce qui se répétait et se remémorait, il apparut qu'une


communauté du déni s'était probablement instaurée associant ma patiente et sa
mère en laissant de côté un père qui vivait enfermé dans une pièce remplie de
dictionnaires, sans en sortir autrement que pour un travail dévalorisant compte
tenu de ses origines. Sa mère la faisait vivre collée à elle, vibrante de ses angoisses
et de ses rancoeurs, dans une relation figée, sans aucun biphasisme. De son père,
elle ne possédait que le parfait savoir du langage, si parfait qu'il était poussé à
un niveau de dictionnaire vivant et désaffecté, morceau d'un père absent ou absenté
par la mère.
Le déni de ces absences, leur occultation par l'appropriation de ce qui appartient
à l'absent, ne sont pas sans rappeler ce qui est décrit chez certains hommes dans la
constitution d'un fétiche. Mais il ne s'agissait pas d'une construction externe. C'était
une construction interne au lieu même de l'absence et du non-advenu.
L'ancienne prothèse laissait la place libre et vide mais cela n'allait pas sans
que je doive rêver. Si je venais à y manquer, la néantisation, l'inanisation, l'élément
de contrôle de l'identification projective de la patiente se remettaient en marche.
Avant d'en venir à des tentatives de théorisation, je dirai que les résultats
des dispositions prises par la patiente et par moi se montrèrent dans l'ensemble
positifs et progrédients.
Alors qu'elle se dégageaitde ses prothèses identificatoires, elle eut une inquiétude
teintée d'humour en me disant :

« De quoi, de qui, vais-je vous parler maintenant? »

Tout récemment, elle m'a dit s'être sentie capable d'intervenir dans une
situation qu'elle aurait autrefois vécue passivement. Pendant deux ou trois secondes,
elle s'était sentie sujet de sa vie.
La place d'une prothèse est celle de la mort, d'une partie de soi disparue
ou non advenue. Que peut donc être une prothèse psychique, sinon le tissu des
rêves, des fantasmes, des pensées vivantes d'un autre, d'un donneur de « penser ».
Avant de penser par elle-même, cette patiente utilisait des actions psychiques
traumatisantes pour autrui afin de le contraindre à penser, à rêver, à fournir de
la prothèse psychique.
On retrouve là une des fonctions du traumatisme, fonction dérivée en quelque
sorte, par laquelle se fait un ébranlement topique générateur de rejetons de l'incons-
cient, donc de vie psychique. Souffrir et faire souffrir, c'est ici penser et faire penser.
1348 — Gérard Bayle

THEORISATIONS

Le clivage du Moi

Le clivage du Moi, selon Freud, permet à deux attitudes opposées de coexister


sans conflit à l'intérieur du Moi. L'une d'elles tient compte de la réalité, l'autre
dénie cette réalité. Mais pour que le déni tienne et ne soit pas à refaire sans cesse,
il faut qu'une néo-réalité délirante ou fétichique vienne prendre la place de la
réalité déniée.
Le clivage le plus efficace semble être celui des pervers. Les psychotiques ne
disposent pas de clivages aussi étanches. Ils doivent reproduire très souvent les
mouvements de déni. Pour Benno Rosenberg (1980), ils ne viennent nous voir
que pour tenter d'obtenir *un meilleur clivage et non pas pour s'en débarrasser.
Dans les structures névrotiques, il n'est pas habituel de prendre largement en
compte l'existence d'un clivage garant du maintien d'un déni. C'est le refoulement
qui est au premier plan.
Les définitions du clivage du Moi manquent parfois de solidité métapsycho-
logique. Grâce au concept de clivage, on peut aisément décrire des empêchements
dynamiques et des isolements économiques, mais sa dynamique et son économie
restent souvent imprécises, contrairement à sa topique.
Il est temps de dire ici tout ce que je dois à Michel de M'Uzan et à son approche
du sentiment d'identité. Je ne peux détailler tous les emprunts que je lui fais et
que j'intégrerai dans ce qui va suivre, on les reconnaîtra aisément, en particulier
quand je parlerai de dépersonnalisation et de bipolarité dans le Moi. C'est aussi
à partir d'une bipolarisation du Moi que Haydée Faimberg (1981 et 1987) situe
le concept de clivage. Il dépend d'une régulation du narcissisme du patient qui se
fait à partir de la logique narcissique de ses parents internes. Cette régulation
dépend de l'articulation de deux fonctions. Par la fonction d'intrusion, les parents
internes mettent au compte du narcissisme de l'enfant ce qu'ils n'acceptent pas
en eux, lui conférant ainsi une identité négative. Par la fonction d'appropriation,
les parents internes, en s'identifiant à ce qui est aimé chez l'enfant, lui dérobent
son identité positive.
A titre d'hypothèse, en m'appuyant sur des publications de cas et sur la
clinique que j'ai rapportée, je propose pour ma part de rendre compte du clivage
en termes économiques et dynamiques par la mise en jeu d'une opposition entre
une partie désinvestie du Moi et une partie surinvestie, l'une exerçant une répulsion,
l'autre une attraction. Les oppositions de l'obscur et du brillant, du vide et du
plein, du gouffre et de l'érigé, du flou et du net, de l'orienté et du désorienté
peuvent en donner une approche métaphorique.
Traumatismes et clivages fonctionnels — 1349

La brillance, la netteté, la plénitude, l'érection phallique et l'éclat séducteur


— attractifs — concernent le fétiche, le délire, la révélation prémonitoire, l'intuition
géniale. Puissance et toute-puissance s'y rencontrent pour conforter le sentiment
d'existence et donner le change à l'angoisse. Celle-ci accompagne le vide, le gouffre,
le flou, l'obscur, le désorienté, qui ont un rôle répulsif
L'identité s'étaye sur la première série, la pleine, la brillante, en la surinvestissant,
et s'écarte de la seconde, la vide, l'obscure, en l'investissant juste assez pour
qu'elle reste dans le moi. Ainsi, entre ces deux pôles, un gradient d'investissement
peut se créer. C'est aux valeurs les plus élevées que s'accroche le sentiment d'identité
et c'est en s'approchant des valeurs les plus basses qu'émerge le sentiment de
vidage, de vacuité croissante, de dépersonnalisation. Ainsi, le clivage ne serait pas
un fossé entre deux zones, mais le résultat de cette bipolarité et du gradient d'inves-
tissement qui l'accompagne —j'insiste sur ce point : le clivage ne serait pas un fossé
entre deux zones, mais le résultat d'une bipolarité et d'un gradient d'investissement.
Autrement dit : « Au-delà de cette ligne, votre moi n'est plus valable. »
Si on reprend l'exemple des fétichistes, nous savons qu'ils n'ignorent pas que
les femmes n'ont pas de pénis. Simplement, ça n'a pas d'importance consciem-
ment. L'investissement préconscient de ce savoir est très faible. Le fétiche, par
contre, a une importance majeure grâce à un fort surinvestissement. A un moindre
degré, dans le cas que je rapporte, l'obscur, le vide répulsifs peuvent être contre-
balancés par la prothèse narcissique empruntée à autrui ou par l'intervention trop
vive de l'analyste par ailleurs empêché de penser pour lui et rien que pour lui.
Et pour en revenir à l'exemple donné par Freud, le lumineux et magique rappro-
chement entre Vorsicht et Forsyth est bien propre à contrebalancer le désinves-
tissement d'une relation soutenue par l'amour du transfert et qui va s'achever.
On sait que Freud n'a pas réservé le clivage à la situation des pervers et des
psychotiques. Si tout un chacun peut connaître un certain clivage du Moi, c'est
le plus souvent de façon voilée ou discrète. Une petite dépersonnalisation, la fugacité
d'un épisode d'inquiétante étrangeté peuvent cependant attirer l'attention sur les
moments où l'on est A soi-même étranger, selon l'expression de Jean-José Baranès
(1986), ou encore quand on peut dire comme un jeune patient de Paul Denis (1981) :
J'aime pas être un autre. A partir de là, se pose la question du rôle du clivage
dans la création et le maintien du sentiment d'identité et dans la genèse d'une
situation traumatique par dépersonnalisation. On peut alors faire l'hypothèse de
clivages structurels du moi par opposition à des clivages fonctionnels sur lesquels
je reviendrai.
1350 — Gérard Bayle

Les clivages structurels

Comme pour le clivage, la précision clinique qui accompagne le concept


d'identification projective masque mal le flou qui le brouille dès qu'on cherche à
le cerner théoriquement. Cliniquement opérant, il se dérobe vite aux tentatives
métapsychologisantes. Pour aborder ce sujet, il faut partir d'un accord sur des
limites intra- et intersubjectives, et pour s'y retrouver, on peut tenter de distinguer
dans la topique, celles des frontières qui sont plutôt structurelles, et qui dépendent
du clivage, de celles qui sont plutôt fonctionnelles et qui relèvent du refoulement.
Dans cette conception, l'Idéal du Moi sépare le Moi qu'il accepte du Moi
inacceptable, tout comme le Surmoi veille sur les relations du Moi et du Ça.
Les diverses frontières ainsi marquées ne sont pas seulement des limites, elles
sont aussi des lieux de passage. Un des modes de passage intersubjectif reçoit le
nom d'identification projective. C'est un mode régressif par induction d'affects
en quête de représentations. Mais là où les représentations sont fortement investies,
il y a peu de chance que ces inductions soient efficaces. Elles se feront au mieux
dans les parties peu investies du Moi. C'est un point à souligner.
Les clivages structurels sont stables et constituent un élément architectural
important du caractère du Moi. Ils délimitent les frontières « officielles » du Je,
en le maintenant isolé de ce que le déni a écarté. Ce sont les clivages du Moi
au sens où Freud les a décrits dans ses derniers travaux (1938).

Le pôle négatif
Dans la perspective économique que je propose, le pôle négatif peut être
retrouvé dans la part de réalité qui a été déniée dans la communauté du déni
décrite par Denise Braunschweig et Michel Fain, et dans la réalité non advenue
selon diverses modalités. Je pense à La mère morte d'André Green (1981), à la
Névrose du vide de Jean Cournut (1975) ou à la non-satisfaction des besoins de
l'enfant décrite par Claude Janin dans Le chaud et le froid (1986). Ce pôle est
constitué de représentations dont l'investissement est marqué par le déni.

Le pôle positif : les contre-investissements narcissiques

Sans pôle positif attractif, les limites du Moi seraient absentes, il y aurait
des rien de soi autour de soi par où tout s'envole ou pénètre, dans une extrême
porosité bien connue de certains psychotiques. Pour créer un pôle positif attractif,
il faut des contre-investissements narcissiques qui sont constitués par des groupes
de représentations fortement investis par la libido narcissique.
Tenus de jouer le rôle d'aimants, de garde-fous, de masques et de leurres tout
Traumatismes et clivages fonctionnels — 1351

à la fois, afin d'éviter de tomber dans la non-pensée de soi ou dans la pensée de


soi étranger à soi, ils sont constitués de formations caractérielles tenaces, de
représentations figées, de prêt-à-penser utilisable dans toutes les circonstances.
Théories, symptômes, contraintes forcenées aux sublimations et à la pensée, vien-
dront donner témoignage de ce qui garde les frontières de l'identité. Les mots
reçoivent ici un investissementtout à fait particulier.
Les contraintes aux sublimations et à la pensée en sont les manifestations
les plus subtiles car, avec elles, il ne s'agit plus seulement de masques et de leurres
figés, mais d'authentiques dépenses énergétiques parfois éperdues, révélatrices des
gradients qu'elles créent sans aucune marge de manoeuvre, sans répits possibles.
Ces contre-investissements narcissiques, quelles que soient leur origine et leur
présentation, sont caractérisés par leur permanence. Certains sont manifestement
présents et peuvent permettre de définir plus ou moins précisément ce qu'on
appelle le caractère. D'autres sont latents mais s'animent en cas de besoin par
surinvestissement. Certains patients sont prêts à faire feu de tout bois pour main-
tenir et renforcer les contre-investissementsnarcissiques qui garantissent les fron-
tières de leur identité, celles qui donnent sur le vide. Le sentiment du Je, le
Ischgefühl fluctue en fonction de leur prégnance, ou plutôt du gradient qu'ils créent
avec les parties répulsives du Moi.
Les clivages structurels sont ainsi créés, gardés, masqués et rigidifiés par la
bipolarité de groupes de représentations qui ont reçu pour les uns des investissements
préconscientsforts, ce qui leur donne ce statut de contre-investissementsnarcissiques
et pour les autres des désinvestissements engendrant une répulsion, pour diverses
raisons liées au déni de l'absence ou de la castration.
Chez l'analyste, la capacité à établir des liens s'étaye sur ses possibilités de
régression et sur une infiltration de l'identification hystérique par l'identification
projective qui suit le mouvement engagé par le patient. Mais cette capacité suppose
qu'il soit à même d'établir des liens à l'intérieur de lui-même et pour cela d'en
dénouer certains, ce qui peut remettre en causes ses divers contre-investissements
et ceux de ses patients.

Les clivages fonctionnels

Si les pensées de l'autre ne sont pas pensables par nous, et a fortiori s'il est
empêché de penser, ce qui vient de lui peut entraîner en nous, d'un côté un vif
intérêt clinique et théorique qui constituera un pôle attractif, mais, d'un autre
côté, le non-pensable créera en même temps une incapacité à investir qui jouera
le rôle d'un pôle négatif. Le gradient d'investissemententre les deux pôles engendrera
alors une stituation de clivage fonctionnel.
Toute la pensée se resserre du côté du figurable positif et déserte de vastes
1352 — Gérard Bayle

zones du Moi, celles dont le patient n'aurait justement rien à faire. Deux « appa-
reils à penser » trop différents engendrent le vécu si particulier de ce type de clivage.
Jean-Luc Donnet et André Green (1973) en ont rendu compte avec précision dans
L'Enfant de Ça. Ils y comparent la situation d'un analyste et d'un patient psycho-
tique assez spécial, car sans délire, à celle d'un voyageur qui n'aurait que la moitié
de la carte d'un pays pour s'y déplacer.
Une régression formelle et temporelle atteint la zone des représentationsde mot
désaffectées et fait le lit de l'identification projective qui pourra ici être reçue
(encore faut-il qu'elle soit émise). Quant à la zone surinvestie, elle risque d'être
elle aussi l'objet d'une régression narcissique phallique avec fétichisation de la
pensée. Elle est alors trop chargée pour être réceptive au courant d'identification
projective. Le sentiment d'identité de l'analyste peut s'en trouver altéré par renfor-
cement ou par dilution. C'est pourtant de la rencontre d'un relatif désinvestissement
de la pensée et d'un investissement de la partie non pensante que peut naître une
bonne sensibilité au courant d'identification projective.
Il me semble que le mode de communication par identification projective peut
alors prendre temporairement le relais de l'identification évoluée, hystérique en
son essence, qui ne peut plus se déployer pleinement. Tout cela entraîne inévita-
blement une remise en cause du sentiment d'identité par déplacement du gradient
d'investissement.

Clivage fonctionnel et refoulement


J'ai abordé les hypothèses ci-dessus, à la suite du rapport sur le refoulement
présenté au Congrès des Psychanalystes de Langue française (Claude Le Guen et
coll., 1986). Je suis aussi redevable à Françoise Brette (1986) de ce que m'ont
inspiré ses travaux sur le traumatisme.
Une atteinte du sentiment d'identité, qu'elle qu'en soit l'origine, se manifestera
par une dépersonnalisation ou par un sentiment d'inquiétante étrangeté, plus ou
moins perceptibles et plus ou moins bien tolérés (de M'Uzan).
A vouloir lutter contre, nous risquerions de développer des résistances narcis-
siques qui viendraient rigidifier nos limites, celles que nous assignerions à nos
patients. A quel prix pouvons-nous éviter cela? Et par quelles remises en cause
de nos clivages et de ceux de nos patients? Cliniquement, ne peut-on pas repérer
parfois une certaine confusion, un léger vacillement du sentiment d'identité et la
réactivation d'émois ou de sentiments divers?

Le traumatisme d'origine qualitative


Or, à trop vouloir défendre son identité, on fait une importante dépense de
libido narcissique. Le sentiment d'identité de l'analyste sera peut-être protégé,
Traumatismes et clivages fonctionnels — 1353

mais cela se fera au détriment d'autres investissements ainsi que nous l'indique
Freud (1920) dans « Au-delà du principe de plaisir ».

« Et à quelle réaction contre cette irruption pouvons-nous nous attendre de


la part de la vie psychique? Elle fait appel à toutes les charges d'énergie existant
dans l'organisme, afin de constituer dans le voisinage de la région où s'est produite
l'irruption une charge énergétique d'une intensité correspondante. Il se forme ainsi
une formidable "contre-charge" au prix de l'appauvrissement de tous les autres
systèmes psychiques » (p. 37).

Soulignons cette idée d'un appauvrissement de tous les autres systèmes psy-
chiques. Les charges des autres contre-investissements risquent d'être diminuées.
Ainsi, aux frontières du Moi et du Ça, il y aura moins de censure, moins d'énergie
pour créer le signal d'angoisse et moins d'énergie pour engager les rejetons de
l'inconscient dans des formations qui les contre-investissent. La garde renforcée
auxfrontières de l'identité s'accompagne d'un relâchement auxfrontières du refoulement.
Alors sont rendus possibles de nombreux retours du refoulé qui autrement
n'auraient pas lieu. Le traumatisme narcissique d'origine qualitative prend son
essor quantitatif. La dépersonnalisation s'accompagne maintenant d'un nouveau
trouble, celui qui vient de cette irruption libidinale.
Il est plus habituel de prendre en considération le processus inverse : une
irruption libidinale, par poussée pulsionnelle ou relâchement des contre-investis-
sements gardiens des refoulements, entraîne une situation traumatique qui démo-
bilise les frontières de l'identité pour mieux regarnir celles du Moi et du Ça.
Il semble que les deux processus soient intriqués. Je vais en donner ici un bref
exemple clinique qui concerne une jeune femme :
Inconsciemment coupable de la paranoïa de son père, Claude cherche à s'en
décharger sur son frère aîné. Elle pense que c'est le mariage de ce frère qui a
provoqué la décompensation paternelle. Mais on lui a donné un prénom qu'un
garçon aurait pu porter. Son père aurait-il voulu qu'elle soit un fils ? Elle y réfléchit
un peu puis déclare :
« Non, ce ne doit pas être ça, d'ailleurs, si j'étais née fille, on m'aurait appelée
Isabelle. »

De nombreux développements peuvent être faits à partir de ce processus.


L'énergie pulsionnelle traumatique ainsi introduite peut connaître de nombreux
destins. Ainsi, sa décharge sous des couleurs sexuelles peut nous tromper (Jacqueline
Schaeffer, 1986). Mais ne peut-on faire une semblable erreur quand c'est l'analyste
qui est pris d'un émoi plus ou moins régressif? Pour peu qu'il s'en laisse imposer
par ce mouvement-là, plutôt que par son origine dépersonnalisante, il risque def
RFP — 45
1354 — Gérard Bayle

se couper d'une communication tout à fait fondamentale avec le patient dont il


partage, pour un temps, non pas l'économie libidinale et défensive, mais l'incertitude
d'identité que Michel de M'Uzan nomme la « Chimère » (1977).

RETOUR A LA PRATIQUE ET CONCLUSION

Betty Joseph, répondant récemment à un conférencier d'outre-Atlantique,


conclut son intervention en souhaitant que la future orientation prévalente pour
les analystes se fasse dans le sens d'une plus grande sensibilité de chacun d'eux
à l'identification projective.
L'acceptation et le partage de l'identification projective du patient, de même
que le clivage qui en est la condition, impliquent qu'on accepte et investisse l'inanité,
l'insanité et la vanité de la relation. Il y a des confusions de l'analyste qui sont
les préludes à des communications profondes sans lesquelles aucune amélioration
ne se ferait.
Dans un exemple clinique que j'ai donné, on a vu qu'à la place de la tête de la
patiente pouvait se trouver celle d'un autre et aussi quelque chose de la mienne,
bien avant qu'elle prenne la sienne en main, ne serait-ce que pour un moment.
Dans ce domaine aussi, Freud nous a ouvert une voie, ce qui ne va pas sans
quelques hésitations au moment de la suivre.
S'il est maintenant question de tête et de main, et aussi de voie à suivre,
c'est pour conclure par une anecdote relatée par Freud à la fin de Psychanalyse
et télépathie. Elle a trait à une visite qu'il fit à la basilique de Saint-Denis au cours
de son séjour à Paris.
Le bedeau, en dirigeant une visite commentée des lieux, rapporta un miracle.
Le saint, après avoir été décapité, ramassa sa tête, la prit sous son bras et se mit
à marcher. Et le bedeau ajouta, toujours selon Freud :
«... que dans ce cas, c'est le premier pas qui coûte. »

Gérard Bayle
20, rue du Cdt-Mouchotte
75014 Paris

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RÉSUMÉS

Dans le traitement des états limites et des psychotiques,l'analystesubit des effets éventuel-
lement traumatiques des clivages fonctionnels que ces patients induisent en lui. La remise en
cause de ces contre-investissements narcissiques, gardiens de son identité, est au centre du pro-
cessus étudié.

Mots clés : Clivage fonctionnel. Contre-investissementnarcissique. Identification projective.


Traumatisme.

In the treatement of borderline cases or psychotic patients,the analyst is under the influence
of the eventually traumatic effects of functional splittings. To question this narcissistic anti-
cathexis, guardian of his identity, is the point of the studied process.

Key-words : Functional splitting. Narcissistic anticathexis. Projective identification. Trauma.

In der Behandlung von Borderline — und psychotischen Patienten erleidet der Analytiker
die unter Umständen traumatischen Auswirkungen funktioneller Spaltungen, welche diese
Patienten in ihm hervorrufen. Die Diskussion der narzisstischen Gegenbesetzungen, Hûter
seiner Identitât, steht im Mittelpunkt des untersuchten Prozesses.

Schlusserworte : Funktionelle Spaltung. Narzisstische Gegenbesetzung. Projektive Identi-


fizierung. Trauma.

En el tratamiento de los estados limites y de los psycoticos, el analista es influenciado por


los efectos traumaticos de las escisiones funcionales que eventualmente estos pacientes provocan
en él. La discusiôn de estos contra-investimentos narcisistas, gardianes de su identidad, estan
en el centra del proceso estudiado.

,
Palabras claves : Escisiones functionales. Contra-investimentos narcisistas. Identification
twoyectiva. Traumatismo.
L'obsessionnel et sa mère

Julia KRISTEVA

La névrose obsessionnelle n'évoque pas immédiatement la présence d'un trauma


réel ou psychique autour duquel elle se serait structurée. Cependant, on
constate chez l'obsessionnel un excès d'excitation freinée ou explosive, impulsive
et compulsive, mais insistante et rebelle à son discours défensif. La parole obsession-
nelle, précisément, s'impose comme une armure impénétrable à ce retour affectif
ou pulsionnel, et pour cela même — tel un écran sur quelque trauma censuré —
handicape l'associativité idéalement souhaitée dans le transfert, quand elle ne la
fait pas s'emballer dans les circuits de l'intellectualisation factice, mettant ainsi à
mal la possibilité même de la cure analytique chez l'obsessionnel.
On pourrait chercher la logique de cet excès d'excitation et de sa dissociation
par rapport au discours obsessionnel dans une direction parallèle à la conception
« économique » qui domine l'évolution de la pensée freudienne sur le traumatisme :
dans la relation d'objet1. Un sujet reçoit certains événements comme plus ou moins
traumatiques, selon le type de relation à l'autre qui l'a constitué dès son plus jeune
âge. Traumatique peut donc être la structure, et l'obsessionnel passe son temps morti-
fère et paradoxal à se dissocier de ce lien à l'autre qui le fonde, pour exhiber la froi-
deur de sa défense ou l'explosion de sa passion sadomasochique comme allant de
soi, c'est-à-dire des événements. A cet historien des accidents, à ce chroniqueur des
traumatismes subis ou désirés, rappelons ici sa relation d'objet.

Je retiendrais deux idées qui me paraissent avoir précisé récemment la


compréhension de la névrose obsessionnelle1 :
/ Une dominance du faire sur le dire, du « procédural » sur le « déclaratif »
1

selon Anderson (du « Si A faire B » plutôt que « A signifie B »)3 serait propre à

1. Cf. notre article L'impossibilité de se perdre, in Cahiers de l'IPPC, Université Paris VII, n° 8,
nov. 1988, p. 29-40.
2. Séminaire de psychopathologie et de sémiologie (Université de Paris VI et Paris VII) sur la névrose
obsessionnelle, dirigé par D. Widlöcher, P. Fédida et J. Kristeva (1987-1988). Les travaux mentionnés
furent exposés à ce séminaire.
3. John R. Anderson, Langage, thought andmemory, New York, 1976.
Rev. franç. Psychanal., 6/1988
1358 — Julia Kristeva

l'obsessionnel. Cette formulation présente de manière succincte la tendance de la


pensée obsessionnelle à être magique; mais aussi et en même temps, elle attire l'atten-
tion sur une certaine déficience des signes chez l'obsessionnel. Ce penseur obstiné
dénie en somme la valeur arbitraire du signifiant et le transforme en acte : loin
d'être un méditatif, serait-ce un artisan halluciné? D. Widlöcher, A. Braconnier
et B. Brusset ont insisté sur cette défaillance de l'arbitraire du signifiant chez
l'obsessionnel, au profit de sa réalisation immédiate, son actualisation magique
et compulsionnelle, son incarnation en agir. Freud semble différencier cette pensée-
action de l'acte stricto sensu. Il parle d' « une pensée en tant que stade préliminaire
à l'acte » qui « se fait jour avec une force compulsionnelle à la place de l'acte
substitutif », et qu'il détecte dans la « régression » décrite comme des « actes prépa-
ratoires [qui] remplacent les décisions définitives » (HR, 258)1. Nous aurions donc,
par défaut de l'arbitraire des signes (ou par défaut de la valeur symbolique des
pensées), des actes—« préparatoires », « préliminaires», des actes « moins 1 (— 1) »

qui entravent l'enchaînement logique de la pensée aussi bien que des actes stricto
sensu que cette logique commande, et qui, dans cette logique régressive, sont
compulsifs, dubitatifs, réversibles.
2 / L'impact du « regard », mais aussi du « toucher » (sollicités ou écartés,
mais persistants et intenses) chez l'obsessionnel, souligné par Freud, a été mis en
relief par P. Fédida et F.-D. Villa, avec un développement majeur : l'onirisme de
la pensée et du comportement obsessionnel, allant jusqu'à une motricité halluci-
natoire qui se déroule « comme un rêve », alors que le récit de rêve s'érige au
contraire comme une défense et bloque aussi bien la régression et l'accès à l'incons-
cient que le travail analytique lui-même.

A partir de ces deux points, je reviendrai sur une constatation de Freud qui me
paraît devoir être mise en question : « Au lieu de faire oublier le traumatisme, le
refoulement l'a dépouillé de sa charge affective, de sorte qu'il ne reste, dans le
souvenir conscient, qu'un contenu représentatif indifférent et apparemment sans
importance » (HR, p. 226). Ce propos peut laisser entendre que le traumatisme chez
l'obsessionnel est dépouillé de sa charge affective. Alors que, plus exactement,
Freud pense que c'est le « souvenir conscient qui est dépouillé de la charge affective »,
l'idée prédomine souvent d'une certaine « congélation » de la charge affective
traumatique chez l'obsessionnel. Or, la prépondérance du faire paradoxal (un faire
moins 7) et de Vonirisme, entre autres particularités obsessionnelles, laisse entendre
qu'il n'en est rien. La charge affective est là, présente, active, intense : elle attire
le contenu de pensée vers l'acting de l'affect et leur imprime à la fois la logique com-

1. Le sigle HR renvoie à l'édition suivante : S. Freud, L'homme aux rats, in Cinq psychanalyses, PUF,
1966, p. 258.
L'obsessionnel et sa mère — 1359

pulsive de la répétition et celle, régressive, de l'inversion génératrice de doute et de


décision impossible. Le refoulement obsessionnel me semble dissocier le représentant
psychique de l'affect de la représentation verbale. C'est une dissociation dans le
système de signes qui se produit, laissant séparés d'un côté : un langage ou une
pensée « abstraits », « défensifs », clivés des représentants psychiques de l'affect;
et de l'autre : ces représentants psychiques de l'affect précisément qui se greffent
sur d'autres vecteurs sémiotiques — regard, voix, gestes — et se développent en
un acting magique. Ce dernier se dérobe à la défense consciente et réalise une
satisfaction immédiate du désir (comme un fantasme qui se « réalise » et qui, dès
lors, n'est plus vécu comme un fantasme mais une « magie »). Ceci se présente
comme une emprise de l'agir sur le psychisme de l'obsessionnel, alors qu'on est
en présence, me semble-t-il, des avatars d'une demande immédiatement satisfaite qui
s'accomplit avant même la médiation du langage et de l'autre, que le langage implique.
J'insiste sur cette dissociation obsessionnelle entre représentant d'affect et
représentation verbale, laissant l'affect libre et mobile par rapport au refoulement
qui conditionne le langage. En effet, si le refoulement portait sur l'affect lui-même,
celui-ci ferait retour sous la forme hystérique du symptôme. Même si cette éven-
tualité n'est pas absente chez l'obsessionnel, ce qui franchit le refoulement
— ou
plutôt la dissociation chez lui —, c'est le représentant psychique de l'affect. Ce
dernier explose dans le registre du langage et de la pensée, et produit non pas un
symptôme somatique, mais une « monstruosité symbolique », un symptôme de
la pensée — pensée magique, « faire » confondu avec « signifier », « onirisme », etc.
Le retour du représentant de l'affect dans la représentation linguistique ou de
pensée affecte celle-ci des attributs (que nous percevons plus actifs, directs ou
performants) des autres vecteurs sémiologiques tels l'image, le son, le toucher...
L'affect, lui, est là; il n'est pas refoulé, il est juste dépouillé de sa charge pour
l'expression verbale; mais pour le regard, le geste, la voix, les « actes moins 1 », il
est loin d'être désinvesti, il est puissant, tuant, mortifère. D'où le double aspect de
l'obsessionnel : il communique avec des ombres, des fantômes, des morts, sa
communication verbale et/ou de pensée est pierrale; mais dans son agir libidinal,
onirique et « procédural », il est un tyran massacreur, avide et sans frein. Disons
pour résumer la réflexion qui précède que le symptôme obsessionnel est langagier :
il porte sur le langage où le signifiant verbal est dissocié du représentant psychique
de l'affect; ce qui conduit ce représentant de l'affect à trouver d'autres manifes-
tations sémiotiques (gestes, regards, motricité) et jusqu'à l'agir paradoxal, « moins 1 »,
le « procédural ».

J'essaierai de référer cette double sémiologie (langage désinvesti qui s'accom-


pagne d'autres matériaux sémiotiques et jusqu'à l'agir compulsionnel fortement,
investis) à relation de l'obsessionnel avec l'objet maternel.
1360 — Julia Kristeva

1 / II est peu question de la mère du Dr Lehrs dans le texte de Freud « L'homme


aux rats », ainsi que dans le Journal1. Les éditeurs du Journal notent cependant :
« La mère, anonyme, sans âge, fille adoptive de la famille Spéransky » (J, p. 27).
2 / Dans « L'homme aux rats », Freud atteste que le patient lui a rapporté
« un rêve » [qui] représentait le même conflit que celui vécu dans son transfert
sur le médecin : « Ma mère est morte [celle de Freud]. Il veut venir me faire ses
condoléances, mais craint d'avoir à cette occasion, ce rire impertinent qu'il avait
eu à maintes reprises dans des occasions de ce genre. Il préfère laisser sa carte en
y écrivant p.c. mais ces lettres se transforment, pendant qu'il écrit, en p.f. » (pour
condoléances, pour féliciter) (HR, p. 225).
Notons : « Mère morte » que Freud déchiffre comme représentation advenue
dans le transfert sur lui (désir de faire mourir la mère de l'analyse et l'analyste,
comme est morte la mère du patient). Non pas « mise à mort » ou « meurtre »,
mais : elle est morte, cadavre, n'existe plus. D'où : le « rire impertinent », le fou rire
qui saisit celui qui, face à l'écroulement d'un interdit absolu, perd ses moyens de
défense et de symbolisation, et littéralement s'abolit dans une jouissance spasmique,
folle, aphasique. On a tendance à interpréter cette submersion du sujet par un
affect insignifiable, comme une conversion hystérique. J'y verrai, dans ce cas,
l'indice d'un défi lancé à une autorité archaïque, maternelle (« rire impertinent »),
et la réalisation motrice d'une mise à mort de l'autre (la mère) confondu avec soi,
les deux ne faisant qu'une série de secousses innommables, le sujet jouissant de se
mettre à mort avec la morte, tout en défiant la morte — en la dévorant, en la
« baisant » — dans un acte obscène de satisfaction immédiate qu'est ce rire
spasmodique masturbatoire.
3 / Dans le Journal (p. 231), Freud précise qu'il « lui apportait un petit
repas ». Note 505 : « Il a joué un rôle maternel » selon les éditeurs; en même temps
qu'il rapporte au patient des « morceaux » de théories (Stück, ein neues Stückchen).
4 / Dans le Journal (p. 153), Freud évoque que le patient lui communique « une
série de représentations ». [Le mot manque dans le manuscrit, les traducteurs
l'introduisent en se justifiant du verbe machen qui finit la phrase.] Cette « repré-
sentation » (fantasme? hallucination? « agir moins 1 »?) figure le « corps
nu de ma mère. Deux épées, littéralement enfoncées dans sa poitrine » (« comme
une décoration, dit-il plus tard, selon le motif de Lucrèce »). — Lucrèce, femme
de Tarquin Collatin, violée par Sextus Tarquin, se donne la mort en se poignar-
dant. Notons la mère suicidée par les poignards que le rêve transforme en déco-
ration — « nature morte ». Chez Shakespeare, The Rape of Lucrèce, Brutus, le fils, est
le premier à enlever le poignard et à embrasser sa mère, fasciné par le sang qui
s'écoule de cette plaie... dans la poitrine. Mais la « représentation » du patient

1. Le sigle J renvoie à : S. Freud, L'homme aux rats, Journal d'une analyse, PUF, 1974.
L'obsessionnel et sa mère — 1361

reprend, elle se déplace de la poitrine au bas-ventre (notons le glissement oralité-


génitalité) : « le bas-ventre et surtout le sexe sont entièrement dévorés par moi
et les enfants ». Freud interprète : « Il s'est laissé égarer par une métaphore. Le
contenu est l'idée ascétique d'après laquelle la beauté d'une femme serait dévorée
par le rapport sexuel et l'enfantement. » La métaphore fait cependant oublier à
Freud deux choses : d'une part, la dévoration de la mère par son fils, le thème oral
entre les deux, mais aussi entre le patient et l'analyste; l'analogie entre le sexe
féminin dévoré par les enfants et la crainte du patient de voir son propre bas du
corps dévoré à travers l'anus cette fois-ci par les rats. Les rats ont fait oublier
à Freud l'oral et le déplacement qu'il peut y avoir chez le patient de l'un à l'autre.
Alors que Freud utilise beaucoup le symptôme des « rats » et de l'analité, en se
décrivant lui-même dans le transfert comme intrusif ou très « forçant », il laisse
planer le silence sur l'érotisme oral auquel cependant il participe, ne serait-ce que
par le rite des repas servis à son patient. Combien ce thème de dévoration implique
une indistinction entre le patient et sa mère et commande la logique de l'inversion
(le sujet devenant objet et vice versa) qui se manifestera aux autres niveaux de son
fonctionnement psychique, on le voit dans la suite des associations de ce même
épisode. — Notamment un type dégoûtant, qui s'avère être en définitive le patient
lui-même, fait minette... à la fille de l'analyste.
C'est à la séance du lendemain, selon le Journal, que l'homme aux rats rapporte
le rêve : « Ma mère vient de mourir. » S'agit-il du même rêve de « mère morte »
rapporté dans l'HR ? Si oui, une étrange inversion s'est produite : alors que dans
l'HR la morte est la mère de l'analyste, dans le Journal le patient évoque la mort
de sa propre mère. Rêve de transfert, pense Freud à juste titre, mais en laissant
de côté le thème cannibalique et la relation bi-face et réversible d'identification
à l'objet, il interprète l'agressivité : « N'avez-vous jamais pensé que par la mort
de votre mère vous échapperiez à tous les conflits, puisque vous pourriez vous
marier? — Vous êtes en train de vous venger de moi », dit le patient. « Vous
m'y forcez parce que vous voulez vous venger de moi. » — « Crainte d'être
rossé par moi », conclut Freud, en notant aussi que « le patient ne cesse de se
frapper lui-même, en faisant ses aveux encore tellement difficiles pour lui » (p. 153).
5 / La séance suivante continue sur le thème transférentiel et maternel qui
n'est pas retenu dans le texte théorique de Freud (l'HR). — « La séance suivante
est remplie par le transfert le plus épouvantable, qu'il éprouve une difficulté énorme
à rapporter. Ma mère est debout là, désespérée : tous ses enfants ont été pendus »
(p. 159). La mère n'est plus morte, elle est désespérée. Il s'agit de celle de Freud,
et l'analyste interprète le désir agressif du patient de faire pendre son analyste.
Je note cette image de mère désespérée, et l'impossibilité d'en parler si ce n'est...
en la déplaçant sur un autre vecteur, celui de l'agressivité, en érotisant donc la
relation mortifère et déprimée par l'entremise de l'interprétation freudienne. Il y
1362 — Julia Kristeva

aurait un double évitement de la relation à la mère déprimée : d'une part, c'est


celle de Freud; d'autre part, on pense plus facilement aux enfants pendus qu'à son
chagrin à elle...
6 / L'évitement de la figure maternelle est constamment de règle dans le
discours du patient : lorsqu'il évoque le corps nu, il l'enterre subitement (pourrait-on
dire), pour parler de celui d'une grand-mère; lorsqu'il avait parlé de dévoration et de
minette, deux séances plus loin, il parle du fils de Freud qui se pourléche les lèvres
auréolées de quelque chose de brun (on pense aux excréments) comme si c'était
bon, et glisse de nouveau : « c'est moi, et je le fais à ma mère » (c'est Freud qui
parle). La mère est morte, anonyme, déprimée, ou celle d'un autre.
Je ne poursuivrai pas plus loin ce rappel du lien de l'obsessionnel à sa mère
dans les deux textes de Freud : il n'est pas exhaustif, et il m'a été imposé non
pas par un souci de relire Freud sous cet angle, mais — initialement — par certaines
observations relatives à mes propres patients obsessionnels. J'ai pu constater, d'une
part, que la relation infantile à la mère venait à peine dans le discours de ces patients,
toujours prompts à évoquer les conflits avec leurs pères ou frères et à ne pas
lésiner sur l'obscénité en relatant leurs aventures actuelles ou passées avec les femmes,
mais qu'une véritable « mère enterrée » gisait au coeur de leur psychisme. D'autre
part, cette « mère enterrée » me semblait être le pôle d'attraction d'une libido violente,
à tout jamais satisfaite et pour cela même indisponible pour une symbolisation
autre que visuelle, tactile ou sonore, mais en tout cas farouchement retranchée de
la parole. Comme si l'obsessionnel avait deux langues : une « parole » secrète
et non verbale où il avait enterré la satisfaction à sa demande précoce adressée
à une mère répondant complaisamment, peut-être parce que insatisfaite elle-même
dans ses désirs; et un langage et une pensée neutralisés, « morts », libres des
chaînes de cette demande vorace, mais pour cela même désinvestis, redondants,
réversibles, dubitatifs, non créatifs.
Une telle « mère enterrée » n'est pas nécessairement ce que A. Green appelle
« la mère morte », c'est-à-dire dissociée ou quasi psychotique, du borderline 1. Il
s'agit souvent d'une femme simplement dépressive, parfois déprimée mais recouvrant
cette maladie par un activisme exacerbé qui ne laisse pas à la conscience de son fils
l'impression d'un objet léthal mais souvent même, à l'inverse, d'une mère sévère.
Cependant, elle apparaît comme ayant coupé deux liens : celui, érotique, avec le
père — elle n'est pas un objet du désir du père, elle ne le désire pas non plus,
elle ne désire que son fils et, par-delà, elle a été surtout perçue comme désirant
un mirage — figure sublime d'un parent ou d'un personnage social auquel elle
va consacrer ses rêves; et celui du langage : elle ne s'exprime pas — taciturne,

1. A. Green, La mère morte, in Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Ed. de Minuit, 1983, p. 222.
L'obsessionnel et sa mère — 1363

« anonyme », aphone, le fils ne retient d'elle aucun propos, si ce n'est quelque


refus de répondre ou de jouer. En revanche, l'obsessionnel garde l'intense impression
de regards échangés, de touchers, de soins — tout cela étant aussi « anonyme »,
non pas donné par elle, mais toujours déjà là, partie intégrante de lui, inéluctablement
destiné à lui, et immanquablement dévoré par lui. Comme si au déni du signifiant
spécifique de la dépression chez la mère (au-dessous duquel s'étalait l'affect doulou-
reux irreprésentable) 1, venait s'adjoindre un lien amoureux précoce où la demande
du fils venait combler le désir frustré de la mère, et que cette demande se trans-
formait, sans attendre, en désir satisfait, sans délai de symbolisation, sans signe.
Dépression d'un côté, métamorphose de la demande en désir satisfait de l'autre,
barraient la route du langage dans son accès au représentant de l'affect. Le langage
se construisait sur un autre continent, clivé de celui de la dépression et de la
demande — langage second, secondaire, arrimé à l'expulsion et à la pénétration
et qui pouvait traduire (à condition de trouver un analyste lui-même forçant) le
sadomasochisme anal comme ultime écran à rencontre du refoulé inabordable qu'est
la fusion-dévoration de l'obsessionnel et de sa mère enterrée.
C'est à la suite de ces observations qui m'ont laissée perplexe sur ma possibilité
d'analyste d'occuper cette place d'objet enterré, de la ressusciter et, à la suite
seulement, d'essayer de faire revivre les relations amoureuses de ces patients
— constamment décevantes, désinvesties au moment même où elles commençaientà
s'esquisser, et d'emblée promises à l'échec — que j'ai relu les textes de Freud pour
repérer cet anonymat, cette oralité réversible et ce vampirisme a-verbal hors repré-
sentation, agi, qui, tel un trauma inabordable, caractérise le lien de l'Homme aux
rats à sa mère et qui avait échappé à mes premières lectures.

Je voudrais évoquer deux fragments de cures qui rendront plus concret mon
propos. Pas du tout spectaculaires comme certaines obsessions peuvent l'être appelant
alors avec force l'évocation d'un trauma, ces patients figurent à mon sens une
obsessionnalité bien répandue — que caractérisentla course à l'échec, l'impossibilité
de choix, l'inversion des désirs, les relations amoureuses décevantes, multiples et
impossibles. Obsessionnalité qui ne serait que banale si quelques événements
tragiques ne venaient dévoiler de quelle mort camouflée en satisfaction elle s'était
construite elle-même.

1 / Pierre, 30 ans, est le fils d'un acteur de music-hall qui a eu ses heures de
gloire dans les années d'après-guerre, et d'une modeste employée de bureau que
le père méprisait semble-t-il ouvertement, allant jusqu'à appeler ses trois enfants,
Pierre et ses frères cadets, « les enfants de la bonne ». Il est venu consulter pour ce

1. Cf. notre Soleil noir. Dépression et mélancolie, Gallimard, 1987.


1364 — Julia Kristeva

qu'il appelle « des états d'indécision » — incapacité de choisir entre deux pensées
ou deux actions, qui lui rendait impossible toute activité professionnelle; pour
des échecs sentimentaux répétés
— impressionné par des « femmes à carrière »,
il se sentait en revanche sexuellement attiré par des jeunes filles « sexies insigni-
fiantes... des traînées quand ce n'étaient pas des droguées » qui lui devenaient
rapidement indifférentes dès les premières satisfactions sexuelles et pour lesquelles
il éprouvait une hostilité violente dès qu'elles manifestaient le moindre état d'âme,
désir, intérêt, caractère... La première partie de l'analyse se passa autour de ses
rapports avec son père. La parole discrète, pudique, policée de Pierre s'accom-
pagnait d'irruption de rougeur sur son visage jusqu'à son crâne dégarni, comme si
une congestionmanifestait l'excitation sexuelle dont les paroles ne laissaient entendre
qu'un froid commentaire. Il m'a appris que de douze à vingt ans il avait de fréquentes
crises d'évanouissement qu'on a diagnostiquées comme épileptiques mais sans
les traiter. Celles dont il se souvient étaient précédées par la représentation d'une
agression dont il était objet, par-derrière, de la part d'un homme âgé. Des rêves
sont intervenus au cours de l'analyse représentant son père faisant effraction dans
son appartement comme un voleur, accompagné d'une bande de malfaiteurs, sortant
saouls des boîtes de nuit, et essayant de le violer. Ce pan de l'analyse a trouvé
sinon un achèvement du moins une certaine élaboration lorsque Pierre a eu le
courage de prendre la décision d'interviewer son père — avec micro, magnétophone,
transcription — sur ses années « folles » de « joueur » : désormais, par la possession
de cette bande, il le possédait; le discours du père était son objet, un bien, ou
un déchet précieux, capté, capitalisé.
Les relations féminines ne se modifiaient pas pour autant. Frénésie de
consommer telle jeune fille pulpeuse, qui s'en trouvait calcinée, réduite à néant,
emmerdeuse, déchet elle aussi, mais abhorré
— comme mise à mort par l'acte
sexuel, qui entraînait une série de vengeances, de cruautés mentales contre la
malheureuse avant qu'une autre n'en prenne la place.
Pierre n'aimait pas parler de sa mère
— le propos « les enfants de la bonne »
l'avait définitivement détourné d'elle, pensait-il. « Pas intéressante, ne cause jamais,
n'a rien à dire. » Il m'apprend cependant, comme si cela n'avait pas de valeur,
qu'ils habitaient toujours la même maison, « de l'autre côté du couloir », qu'ils
vivaient « presque » ensemble, mais qu'il ne « s'en apercevait pas ». Symbiose
dans une complicité archaïque, un peu honteuse, connivence dans une fusion de
déchets (la bonne et son fils) inavouable. Souvenir : Pierre montre à sa mère un
superbe bateau qu'il a construit en pensant à un des voyages de son père. Elle le
regarde les yeux vides, tristes, il croit « admiratifs », mais elle ne parle pas; il
insiste — « Qu'en pense-t-elle ? »
— « C'est rien du tout », dit-elle, et se renferme
dans son chagrin. Qui est rien? Elle, le bateau ou Pierre ? Pas de communication
avec elle, mais le sentiment d'être absorbé, elle l'absorbait, ce qui n'est pas vraiment
L'obsessionnel et sa mère — 1365

une sécurité, mais un sentiment d'être « retranché », « satisfait », mais dans le


noir, « pas reconnu ».
J'ai lié à cette satisfaction dans le noir et sans reconnaissance, la tentative de
Pierre de se retrancher de l'analyse et d'entreprendre des psychodrames. « On
crie, on se touche, on se regarde, quelque chose passe, ce n'est pas comme l'analyse
avec la parole seulement, si intellectuelle. » Cependant, les explosions du psycho-
drame ne le comblent pas — il me dit que les rapports sont frustes, les gens stupides,
inférieurs. On sent le besoin d'une relation plus raffinée. Moi : « Les gens sont
peut-être stupides et inférieurs, mais ils vous procurent une satisfaction sensuelle,
un peu retranchée, comme de l'autre côté du couloir. » Lui, si courtois ou simplement
ironique parfois, s'emporte brusquement en me tutoyant : « Qu'est-ce que ça peut
te foutre, ça t'emmerde, ah ? »
Je ne retiendrai que cet épisode de l'analyse de Pierre, pour insister sur la
dissociation entre parole et affect, et sur l'ensevelissement de la relation d'objet
« archaïque » dans l'affect et ses représentants préverbaux : geste, toucher, regard.
J'ai eu le sentiment que l'interprétation devait verbaliser et donc reconnaître cet
affect que Pierre ne vivait pas comme érotique (l'érotisme était anal, côté père)
mais comme narcissique (ce qui explique la blessure que mon interprétation a
ravivée en lui, et son explosion). Le lien ainsi établi entre assimilation vampirique,
dépressive mère/fils, et l'écoute d'un tiers que j'étais, coupait brusquement le
ronronnement défensif du discours associatif de Pierre, et introduisait dans notre
communication, auparavant désaffectée, tout le poids du traumatisme que Pierre
a vécu d'être... identifié à sa mère délaissée, objet sexuel déprimé. Pour expulser
ce trauma, il le faisait subir à ses maîtresses, avant de subir lui-même, après coup,
l'amertume des échecs amoureux. J'ai continué cette analyse non seulement en
interprétant quand c'était possible le thème de la relation fils/mère, mais en « tradui-
sant » en mots — en métaphores ou en descriptions, les états corporels, physiques,
des sensations relatives au regard, la peau, l'ouïe, auxquels il lui arrivait de faire
allusion. J'avais l'impression de construire un pont entre un corps et ses affects
voilés par la prison de la dépréciation et/ou de la dépression maternelle, et la
scène sociale-symbolique. Le petit garçon s'était confondu avec la dépression de
sa mère, mais c'est là qu'ils avaient aussi trouvé, tous les deux, leur satisfaction
muette. Le plaisir qui se tait mais qui agit dans ce mutisme, est forcément d'une
intense jouissance. Cependant, il est vécu comme un ratage par rapport au « devant
de la scène » où règnent la réussite, le masque et le faux-semblant du discours
paternel, aussi bien que du discours « officiel », obsessionnel, de Pierre.
2 / Yves présente quelques symptômes plus franchement obsessionnels. Ensei-
gnant d'enfants malades, il redoute que si ce n'est pas l'autobus X qui arrive
(son autobus) lorsqu'il l'attend, mais les autobus Y ou Z qui croisent le même
trajet, alors tel enfant dont il a la charge aura une crise catatonique, ou tel autre
1366 — Julia Kristeva

fera une fugue, etc. Ces idées obsédantes se fixent sur l'autobus, mais aussi sur
différents éléments de son rituel erotique : s'il tarde à se mettre en érection, s'il
n'éjacule pas, si son amie se met dans telle position plutôt que dans telle autre —
de nouveau, des accidents menaceront ses protégés. On peut interpréter : désir
homosexuel pour les enfants — opposition consciente à ce désir — apparition
d'une pensée magique qui se fixe sur un élément indifférent ou lié à la puissance
sexuelle pour freiner ascétiquement le désir homosexuel dont l'analyse a révélé
l'enracinement dans le lien d'Yves à son père. Yves parle lentement à voix basse
quasi inaudible, comme s'il était en train de s'endormir ou tout juste de s'éveiller,
en tout cas entre sommeil et veille. Il donne l'impression d'être terrifié, et évoque
souvent des souvenirs de fessées qu'il aurait subies de la part de maîtresses d'écoles
sadiques, quand il ne commente pas inlassablement mais de manière encore onirique,
comme endormi, « On bat un enfant » de Freud. On le bat ou bien on le séduit ?
Qui est « on »? Qui est l'enfant ? Il ne cesse de s'interroger. Yves me parle rarement
de sa mère qui habite en province et avec laquelle il ne maintient qu'une relation
distante : il se demande si ces maîtresses ne cachent pas une « mère-fouettarde »,
et évoque le malaise qu'il a eu, enfant, lorsqu'il a eu l'impression de surprendre une
relation erotique entre sa mère et un ami de la famille. Mais tout cela reste assez
vague, blanchi, endormi et indifférent. Yves s'anime un peu autour des récentes
difficultés professionnelles de son père, et s'interroge sur ses désirs homosexuels
pour des « copains » car ses « copines » ont toujours un amant attitré, de sorte
qu'il se trouve constamment en position de tiers, fantasmant le plaisir de l'autre
homme et ayant l'impression d'être « frigide », dit-il, quant à lui, s'il n'y a pas
un autre homme dans le circuit.
Jusqu'au jour où il m'envoie un télégramme ému — le fait de l'émotion
comme du télégramme est notable — pour m'annoncer qu'il ne viendra pas à
sa séance car sa mère s'est suicidée.
Yves revient deux séances après — l'enterrement est en province —, et je note
tout de suite le changement de sa parole : claire, distincte, plus rapide, pas vraiment
volubile mais plus abondante que jamais. Yves s'efforce de retrouver des souvenirs
qui laisseraient supposer une dépression chez sa mère. — Rien de notable. Elle
était là, active, taciturne, rêveuse — quand on y pense après coup, c'était peut-être
une déprimée. Il a peut-être sollicité inconsciemment l'excitation sadique des
maîtresses-fouettardes, pour sortir de son indifférence à elle; à moins que ce ne
soit pour retrouver une relation passionnelle mais ensevelie, non retrouvable pour
l'instant, entre mère déprimée et fils unique (le patient se considère non pas comme
l'objet mais comme le substitut du sentiment et du ressentiment maternel réprimé).
Je voudrais insister sur cet enterrement de la mère dans le discours de
bsessionnel : elle était déjà morte, une partie de la personnalité d'Yves l'avait
lée — par sa parole cadavérique, par son impuissance sexuelle, par ses
L'obsessionnel et sa mère — 1367

rites obsessionnels où il inversait les rôles et se voyait le bourreau potentiel des


enfants dont il avait la charge, Yves était comme le caveau de sa mère. Plus encore,
il avait accédé au désir d'homme en s'identifiant au désir déçu, déprimé de sa
mère. La déprimée retire sa libido des autres pour ne la vivre que dans sa douleur
narcissique muette, jusqu'à l'acte fatal. Or, son fils est le rejeton ultime de ce désir
chez la mère négative : il se porte vers les autres, il s'active, il s'excite... Mais il reste
dubitatif, hésitant, lourd d'avoir assimilé le narcissisme blessé de la mère, aussi
bien que son retrait dépressif de la parole ou des actes destinés aux autres. Je dis
bien « assimilé ». Le souvenir fugace de malaise qu'Yves a eu en surprenant sa
mère en relation amoureuse avec un ami de la famille, se passait lorsque l'enfant
était en train de manger une glace — il a été pris de vomissement. Je n'avais pas
relevé cette dévoration suivie de dégoût-rejet de l'objet maternel devenu objet de
désir d'un autre. L'axe de l'interprétation portait à ce moment-là de la cure sur le
désir - haine pour l'autre homme.
J'y ai repensé, et nous avons repris cette scène, lorsque quelques séances après
la mort de sa mère, Yves rêve qu'il se fait une autofellation : dans le rêve même,
il trouve que la posture est difficile, voire impossible, et s'aperçoit que son sexe
n'est pas le sien mais celui de sa mère, « comme si on était un même corps, et
le sexe était le sein ou le mien à la fois, je ne sais pas, c'était indifférencié ».
J'ai relevé plus haut un thème et une topographie corporelle analogue dans
le Journal de l'Homme aux rats, à propos de « minette » et de « dévoration ».
Lorsque la demande — orale — du fils rencontre une satisfaction immédiate,
parce que la mère déprimée lui répond en y reportant son désir déçu et exténué,
alors se boucle un espace où l'autre est dévoré et préservé mais comme un
fantôme; la différence sexuelle n'a pas de lieu pour se marquer; le langage n'a
pas de distance vers un tiers pour y véhiculer les affects, mais il s'en isole. Car la
mère déprimée signifie à son objet substitutif de désir que dans le monde des tiers le
désir ne peut qu'être un artifice décevant.
Aussi, pour faire reconnaître ses affects, l'obsessionnel n'aura que le recours
de la violence : violer des femmes-objets — je dirais, des « ombres »
—, se faire
violer comme un objet passif — une bête; briser la carapace de sa langue et de sa
personnalité artificielle par une effraction qu'il accepte plus facilement anale, en
contrepoids à son comblement oral archaïque qui demeure son secret inavouable.
En effet, comment ce dévot de l'oralité peut-il faire une cure verbale?
Le suicide de la mère a désidentifié Yves de la déprimée : comme s'il l'avait
vomie, il s'en est libéré, il s'est mis à en parler comme d'un objet, il essaie d'être
sujet de sa parole à lui, de parler en son propre nom.
Un événement tragique qui touche un patient interroge nécessairement
l'analyste : un autre cours de l'analyse aurait-il pu modifier le lien d'Yves à
sa mère, et empêcher le suicide ? N'étais-je pas complice de son silence sur
1368 — Julia Kristeva

sa mère, n'aurais-je pas dû sortir cette femme du caveau où la tenait le désir


cadenassé de son fils et sa propre complicité dans cette relation vampirique,
absorbante, où ils se satisfaisaient muets et aveugles l'un à l'autre ? Ce sont sans
doute des questions internes à un contre-transfert, qu'on a du mal à garder serein,
lorsque la mort s'y mêle. Je retiens, seulement, pour la cure de l'obsessionnel, et
compte tenu du désinvestissement de la parole par le représentant de l'affect, une
nécessité technique qui va à l'encontre de l'orthodoxie mais qui pour moi s'impose
désormais : — Non seulement il convient par moments de sortir de la neutralité
et de l'attente qui paraissent trop isomorphes à la défense obsessionnelle; mais
il est important surtout de proposer des constructions verbales et affectives concernant
la relation à l'objet archaïque, au préobjet, au narcissisme comme s'il s'agissait,
avant tout, d'apprendre à l'obsessionnel un langage qu'il ne sait pas parler, mais
qu'il agit ou que d'autres agissent à côté de lui : c'est le langage de la séduction
précoce.
D'en manquer, le déprimé renonce au désir (à la séduction) et épouse l'acte de
la mort après l'asymbolie.
D'en manquer, le fils obsessionnel se construit un langage artificiel — prothèse
phallique de sa mère déprimée. La cure ne peut pas être conduite dans cette
défense artificielle qu'est le discours obsessionnel dans lequel je verrais une des
variantes du faux-self. Le travail analytique devrait chercher des passerelles entre
ce langage mort et le discours d'un désir aspirant à trouver son lien avec la demande
vorace précoce qui a été intensément et immédiatement satisfaite et pour cela
même — enterrée comme un signe mort qui s'imagine agir.
J'avais proposé de décrire le discours déprimé comme bâti autour d'un déni
du signifiant : signifiant « dévitalisé » parce que séparé des affects. L'identification
primaire, orale, de l'obsessionnel à la dépression maternelle, le conduit d'une part
à la désavouer et à lui substituer, en guise de compensation, un investissement
du symbolique (langage, pensée, liens homosexuels) en se mettant ainsi à la place
du bourreau de la déprimée, de ce qu'il imagine être le pouvoir mâle qui manque
à la mère et qui cause son mal-être. Mais d'autre part, l'obsessionnel retient de
cette dépression maternelle le noyau essentiel quant au fonctionnement psychique,
à savoir : la dissociation entre la représentation d'affect et la représentation verbale.
Cependant, loin de neutraliser — ou d'amortir — les représentations d'affect comme
le fait la déprimée, l'obsessionnel les abréagit — il les agit — dans d'autres matériaux
sémiotiques (visuels, sonores, tactiles). Il les garde ainsi secrètes, fidèle au caveau
maternel dont il ne conçoit d'ailleurs pas l'existence même s'il le perçoit. Trau-
matisé par la dépression de la mère qui s'est abattue un temps sur lui avant de
combler sa demande et essayer ainsi de survivre, l'obsessionnel est cependant le
traître obstiné et brutal de cette détresse, de la sienne en somme, puisqu'il assimile
le désarroi maternel. Et il ne la dévoile qu'a contrario
— en se vengeant, par
L'obsessionnel et sa mère — 1369

exemple, sur des femmes-objets déchus de ses désirs; ou par une érotisation du
narcissisme maternel blessé et dépressif, lorsqu'il se constitue lui-même comme
objet plus que passif, victimaire, des agressions anales de ses pairs.
Il me semble qu'on ne peut aborder les défenses intrinsèques au discours
obsessionnel et l'érotisation anale qui les soutient et les pérennise, qu'après avoir
élucidé la relation traumatique orale avec la dépression maternelle. Car c'est elle
qui infléchit le langage vers une activité psychique hallucinatoire (« actes
— 1 »)
essayant d'égaler la satisfaction immédiate de la demande. La bascule du discours
obsessionnel dans un acte paradoxal peut être pensée comme une conjuration du
trauma infligé par la passion de et pour la mère dépressive.

Julia Kristeva
11, rue Michelet
75006 Paris

BIBLIOGRAPHIE

John R. Anderson, Language, Thaught and Memory, New York, 1976.


Pierre Fedida, Le corps du vide et l'espace de séance, Editions universitaires Jean-Pierre
Delarge, Paris, 1977.
Sigmund Freud, L'Homme aux rats, in Cinq psychanalyses, PUF, 1966.
Sigmund Freud, L'Homme aux rats, Journal d'une analyse, PUF, 1974.
André Green, Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Ed. de Minuit, 1983.
Julia Kristeva, Soleil noir. Dépression et mélancolie, Gallimard, 1986.
Daniel Widlöcher, Métapsychologie du sens, PUF, 1986.

RÉSUMÉS

L'article considère que le traumatisme réside dans la structure formée par le sujet et son objet.
Ainsi, l'isolation ou la dissociation typique de l'obsessionnel est analysée du point de vue de sa
relation avec sa mère. La satisfaction précoce, essentiellement orale, du désir du futur obsessionnel
par une mère déprimée ou dépressive, semble enclaver dans l'inconscient le représentant de
l'affect et lui barrer la route vers sa liaison éventuelle avec le langage. Il en résulte un discours
obsessionnel défensif, sous-tendu cependant par une valorisation magique de l'agir (un « faire
paradoxal ») mais aussi par l'onirisme et par l'importance accordée à l'image, à la motricité, etc.
Une relecture de « L'Homme aux rats » et du Journal d'une analyse, ainsi que deux cas cliniques
rapportés par l'auteur de l'article illustrent cette hypothèse. Une technique spécifique de l'inter-
prétation analytique s'impose dès lors, attentive aux expressions sémiotiques translinguistiques
chez l'obsessionnel.
Mots clés : Agir. Dépression. Interprétation analytique. Objet maternel. Onirisme. Repré-
sentant d'affect. Représentation de mots. Satisfaction précoce. Sémiotique. Sexualité orale.
Signifiant. Trauma. Transverbal.
1370 — Julia Kristeva

The article considers that the trauma is the structure formed by the speaking subject (the
patient) and his object. In this sense, the isolation or the dissociation specific to the dissociation
inherent to the obsessional person, is analysed from the point of view of his relationship with
his mother.
The precocious,essentially oral, satisfaction of the future obsessional's desire by a depressed
or depressive mother, seems to lock in the unconscious the affect representative, and to block
its eventual cathexis with the language. The resuit is the defensif obsessional discourse, which
is nevertheless sustained by a magic valorisation of the act (by a « paradoxicaldoing ») but also
by the onirism, the importance given to the image, to the motricity, etc.
A new reading of the Rat man and of the Journal of this Freudian analysis is proposed,
as well as two clinical cases reported by the article's author to illustrate her hypothesis. A specific
technique of the analytic interpretation is henceforth necessary, attentive to the semiotic trans-
linguistic expressions in the case of the obsessional.

Key-words : Act. Depression. Analytic interpretation. Maternai object. Onirism. Affect


representative. Representation of words. Oral sexuality. Precocious satisfaction. Semiotic.
Signifiant. Trauma. Transverbal.

In diesem Artikel wird erwogen, dass das Trauma der vom Subjekt und seinem Objekt
gebildeten Struktur innewohnt. Daher wird die Isolierung und die typische Dissoziation des
Zwangskranken vom Gesichtspunkt seiner Beziehung zu seiner Mutter analysiert. Die vorzeitige,
hauptsächlich orale, Befriedigung des zukünftigen Zwangskranken durch eine deprimierte oder
depressive Mutter scheint im Unbewussten den Repräsentanten des Affektes zu umschlissen
und ihm den Weg zu seiner möglichen Verbindung mit der Sprache zu versperren. Daraus ergibt
sich der sich verteidigende zwangshafte Diskurs, dem dabei eine magische Aufwertung durch
das Handeln unterstellt wird (ein « paradoxales Machen »), aber ebenso durch die Träumerei
und durch die dem Bilde beigemessene Wichtigkeit, bis zur Beweglichkeit, etc. Die Lektüre
des Rattenmannes und seines Tagebuches einer Analyse, sowie zwei von dem Autor dieses
Artikels vorgetragene klinische Fälle veranschaulichen diese Hypothese- Eine spezifische ana-
lytische Deutungstechnik müsstesich folglich anbieten, die auf die semiotisch trans-linguistischen
Ausdrücke beim Zwangskranken aufmerksam ist.

Schlüsselworte : Handeln. Depression. Analytische Deutung. Mütterliches Objekt. Träu-


merei. Affektrepräsentanz. Wortvorstellung. Vorzeitige Befriedigung. Semiotik. Orale
Sexualität. Signifikant. Trauma. Transverbal.

Este articulo considera que el traumatismo reside dans la estructura formada por el sujeto
y son objeto. De este modo, la isolacion o la disociacion tipica del obsesivo es estudiada del
punto de vista de la relacion con su madre. La satisfaccion precoce del deseo — esencialmente
oral — del fututo obsesivo, satisfaccion procurada por una madre depresiva, parece instalar en
el inconsciente el representante del afecto e impedir su eventual ligazon con el languaje. Resulta
un discurso obsesivo defensivo, sostenido sin embargo por una valorisac on magica del
L'obsessionnel et sa mère — 1371

actuar (un « hacer paradojal »), pero tambien por el onirismo y por la importancia de la imagen,
de la motricidad, etc. Una reeluctura del Hombre de las ratas y del Diario de un analisis, ast
como dos casos clinicos presentados por el autor de este articulo, ilustran esta hipotesis. Una
técnica especificade la interpretacion analitica se impone enfonces, atenta a las manifestaciones
semioticas trans-linguisticas del obsesivo.

Palabras claves : Actuar. Depresion. Interpretacion analitica. Objeto maternai. Onirismo.


Representante del afecto. Representation de palabras. Satisfaction precoz. Semiotica.
Sexualidad oral. Significante. Trauma. Transverbal.
La mise en scène du trauma

Jean-François RABAIN

L'évocation d'un traumatisme est pour le patient en analyse une mise en


scène originaire, tout comme la théorie du traumatisme est un mythe d'origine
pour la psychanalyse. Au départ, cette théorie est une théorie étiologique de la
névrose, à la recherche d'une cause objectivable du trouble perçu. Sa visée expli-
cative a suivi ensuite tous les développements de la théorie analytique elle-même,
se déployant avec les différents après-coups théoriques qui ont ponctué celle-ci,
trouvant notamment une valeur accrue dans l'élaboration de la deuxième topique
et la nouvelle théorie de l'angoisse qui a suivi.
Mais pour le patient en analyse, attentif à donner un sens à sa propre souf-
rance, à comprendre « pourquoi ça souffre », ou pour l'analyste théoricien attentif
au « comment ça marche », l'évocation d'un traumatisme subi est surtout la mise
en scène d'un événement, qui fonde l'histoire de sa névrose. La scène du trauma
donne à voir et à représenter une histoire violente, celle de la naissance d'un
sujet qui se débat avec sa propre sexualité, entre les figures oedipiennes ou prégéni-
tales qui participent à la mise en scène et dont les mouvements dans la cure
révèlent les contradictions profondes.
La scène de séduction est-elle venue du dehors? Est-elle imaginaire? A-t-elle
seulement existé?
A la réalité de la scène traumatique, d'abord évoquée, se substitue bientôt
au fil des séances la question de l'indécidable, de l'indécidabilité de son
origine.
Corps étranger interne, elle oscille entre le dedans et le dehors, avec sa réver-
sibilité projective-introjective, hésitant entre l'accusation et la culpabilité.
Elle est parfois l'objet d'une plainte qui, comme celle du mélancolique, résonne
comme un « je porte plainte », comme une mise en accusation, pour reprendre le
Rev. franç. Psychanal, 6/1988
1374 — Jean-François Rabain

jeu de mots de « Deuil et mélancolie », à propos du terme juridique Anklage 1.


Pour ces patients, l'ombre du traumatisme semble être tombée sur le moi, et la
scène invoquée renvoie alors aux premiers scénarios fantasmatiques et aux figures
archaïques de la première séductrice. L'événementtraumatique poursuit alors le sujet,
non seulement parce que le traumatisé souffre de réminiscence, mais parce que la
scène elle-même semble alors se confondre avec les ombres vengeresses des Erinyes.

Cependant si la scène apparaît comme un fantôme, elle est loin d'en présenter
toujours le même visage. La « fixation au traumatisme » à l'origine du rêve répé-
titif, ou de la netteté perceptive, en apparence immuable, des impressions reçues lors
de l'événement causal, s'oppose au travail de la mémoire, au travail de la mise en
latence et à la notion même « d'après-coup ».
L'après-coup, l'action différée, implique le retour, le temps circulaire, comme
aussi le réfléchissement et la spéculanté. Modélisé à partir du développementbiphasé
de la sexualité humaine, il fait resurgir la scène mais aussi les transformations orga-
nisées par le travail de la latence qui sépare les deux événements. Comme l'a
écrit R. Roussillon : « Le deuxième temps est celui d'un psychisme qui se réfléchit,
qui se voit lui-même et prend conscience de son propre travail. »2
Avec le modèle de l'après-coup, et d'un mode spécifique de temporalité qui
permet à Freud de rendre compte du traumatisme, dès l'aventure d'Emma avec
ses marchands de bonbons, la théorie freudienne contient en germe l'abandon
de la neurotica de 1897. Avec ce concept, en effet, la question ne peut plus être
réduite à la simple inscription d'une réalité matérielle, d'un trauma venu du dehors,
elle se déplace vers la représentation psychique et le travail mental.

« Je reste au niveau de la douleur! » soupire une patiente que son père n'a
jamais reconnue et qui évoque Le grand bleu. Elle s'en veut, parce que dans ce
film, elle n'avait pas fait le lien entre le traumatisme qu'a représenté pour le
héros, enfant, la mort de son père noyé, et la recherche éperdue de celui-ci, au
fond des mers, entreprise par lui à l'âge adulte. « J'avais tous les éléments, dit-elle,
il me manquait l'idée essentielle. »
Il est vrai qu'élevée seule par sa mère, elle n'a retenu du film qu'un seul énoncé :
« On est toujours seule quand on a un enfant », ce qu'elle a d'ailleurs mis en
pratique dans sa vie. Comme le héros du film, elle a plongé dans l'existence à la
recherche éperdue de ce père englouti par la mer(e), fascinée par l'illimité, à la
recherche d'un impossible deuil.

1. « Ainsi on a donc en main la clefdu tableau clinique, en reconnaissant que les autoreproches sont des
hes contre un objet d'amour, qui sont bascules de celui-ci sur le moi propre », « ihre Klagen sind
» (Freud, « Deuil et mélancolie »). (nouv. trad. PUF, 1988).
R. Roussillon, Le traumatismeperdu, Bulletin de la Société psychanalytique de Paris, n° 12.
La mise en scène du trauma — 1375

« Par cinq brasses de fond gît ton père


Ses os sont transformés en corail
Ses yeux sont devenus des perles
De lui rien ne disparaît
Qui ne subisse la transformation marine. »1

Cette transformation marine ne représente-t-elle pas le travail de la latence?


L'écran du film est comme l'écran du rêve et le chant d'Ariel, chant d'amour autant
que chant de deuil, renvoie à cette patiente, lors de sa séance, le chaînon manquant.

D'une même façon le souvenir n'est pas seulement souvenir du traumatisme,


il deviendra plus tard dans la cure, comme dans la théorie, souvenir-écran, objet
du travail de la mise en scène, souvenir pour lequel « la vérité historique est le
dernier des soucis »2 (Freud, 1899), souvenir dans lequel le sujet se représente
lui-même et représente son propre travail psychique.
« Je n'ai pas de souvenirs d'enfance », écrit Georges Pérec au début de « W ».
Comme tout le monde, écrit-il, il a eu un père, une mère, un pot, un lit-cage, un
hochet et, plus tard, une bicyclette. Comme tout le monde il a tout oublié de ses
premières années d'existence. Cependant, à treize ans, l'auteur de Je me souviens
invente et dessine « une » histoire qui s'appelle « W », la vie d'une société exclusi-
vement préoccupée de sport, en Terre de Feu, puis il l'oublie. Lorsque, vingt-cinq ans
plus tard, Georges Pérec écrit W ou le souvenir d'enfance en mettant ainsi un terme
au lent déchiffrement qu'est pour lui la narration des lieux et des faits de son
enfance, il peut mesurer le chemin parcouru : le cheminement de son histoire est
pour lui l'histoire de ce cheminement.
Il en va de même en analyse : les lieux, les faits, les souvenirs d'une enfance
sont comme un puzzle à construire, comme une écriture à déchiffrer. « Il se peut
que la vie demande à être déchiffrée comme un cryptogramme », écrit A. Breton 3.
A travers les mots de la cure, comme à travers les pièges d'une écriture ou les
ombres des rêves, l'analysant, l'enfant, l'écrivain jouent à cache-cache, ne sachant
ce qu'ils désirent le plus, restés cachés ou être découverts?
Le premier souvenir de Georges Pérec reste exemplaire à cet égard. Il a trois ans
et étonne le cercle de famille en identifiant une lettre de l'alphabet hébreu. Un
« gimmel », peut-être un « men ». Il est « Jésus au milieu des docteurs ».
Interrogée plus tard, une proche parente se souvient de l'enfant déchiffrant
un alphabet, certes, mais latin. Cependant, men en hébreu dessiné M par l'écrivain,
se lit à l'envers : « W ». Comme W de W (espe), nous renvoyait à SP, à Serguei

1. « La tempête », traduction de Conrad Stein.


2. Freud, « Sur le souvenir-écran. »
3. A. Breton, NADJA.
1376 — Jean-François Rabain

Pankejeff, ou encore pour Freud à V, 5 heures de l'après-midi, ou pour Serge


Leclaire au chiffre codé d'un mouvement d'ouverture/fermeture, aux oreilles
pointées ou à la gueule ouverte du loup 1.
Pour l'écrivain, la lettre W est liée à la logique de ses propres jeux associatifs.
Déjà élu par les siens pour sa maîtrise précoce des signes, l'enfant merveilleux
joue cependant de leur ambiguïté. Cette lettre-signe de l'alphabet hébreu qu'il
dessine en forme de « clôture-ouverte » 2 renvoie à d'autres encerclements bien
au-delà du souvenir familial. Seule la logique du traumatisme en donne le mode
d'emploi. A partir de la lettre se déploie en effet pour Georges Pérec « une géo-
métrie fantastique dont le V dédoublé constitue la figure de base et dont les
enchevêtrements multiples tracent les symboles majeurs de l'histoire de (son)
enfance » 3. Si les deux V accolés par leur pointe dessinent un X, en en prolongeant
les segments externes on obtient une croix gammée qui, par rotation engendre le
signe SS. En même temps, en superposant les 2 V on obtient l'étoile de David. Si
la lettre semble dire une chose et son contraire, elle apparaît cependant dans la
logique du traumatique comme de son élaboration. La lettre ici — comme la
disparition radicale de la voyelle « e » dans le roman du même nom 4 — révèle
la perte d'un autre corps tout aussi essentiel à la langue, celle du corps maternel
disparu dans les camps. L'histoire avec sa grande Hache...
Ces jeux de permutation et de réversibilité, ce travail de l'indécidable, où tous
les souvenirs sont écrans, renvoient ainsi à ces emboîtements et ces substitutions
qui représentent le travail psychique, comme les aléas de la mise en scène.
Le cheminement de la cure n'est-il pas l'histoire de ces transformations et
l'histoire de leur lent déchiffrement?

Parmi les patients qui viennent demander une analyse un certain nombre
expliquent donc leur demande en évoquant, soit directement, soit implicitement,
un traumatisme ou des violences sexuelles subies pendant leur enfance ou leur
adolescence. « L'Homme aux loups » n'a-t-il pas fait le voyage jusqu'à Vienne,
parce qu'il avait entendu dire qu'on y avait inventé une nouvelle thérapie consistant
à retrouver les traumatismes infantiles, à les abréagir, dans l'espoir de guérir
de ses symptômes ? 5

1. Serge Leclaire, Le corps de la lettre, in Psychanalyser.


2. Cf. Claude Burgelin, Georges Pérec, Seuil, 1988.
3. Georges Pérec, W ou le souvenir d'enfance, Denoël.
4. Georges Pérec, La disparition, Denoël.
5. « C'est ainsi que Drosnes m'avait présenté les choses à Odessa : il y a quelquechose qu'on appelle la
psychanalyse, et il y a un certain Pr Freud, qui a inventé une méthode nouvelle, une méthode grandiose.
Cela touche au miracle ce qu'il a inventé. A son avis, c'est un événement quelconque de l'enfance, un
traumatisme, qui est la cause de la maladie. Et quand on se souvient de cet événement on est guéri. Donc en
cinq minutes. Cela me plaisait bien entendu, énormément, de tout ramener à un traumatisme », Karin
Obholzer, Entretiens avec l'Homme aux loups, Gallimard, 1981.
La mise en scène du trauma — 1377

Ces patients viennent en analyse pour en parler, pour évacuer une culpabilité
qui les tourmente. Une souffrance qui porte la trace de scénarios déjà constitués,
au contraire de ceux qui, victimes d'un traumatisme perdu, inconnu, inconnaissable,
se débattent dans le vide et l'absence, la sidération, ou la frénésie, de toute une
clinique du vide, de la désobjectalisation et du désinvestissement qui a été l'objet de
travaux récents de nombreux auteurs 1.
Selon un terme de R. Roussillon, ces patients viennent au fond proposer
leur propre neurotica à leur analyste, leur propre théorie étiologique, leur propre
théorie sexuelle infantile du traumatisme, neurotica « hystérique » ou neurotica
« paranoïaque », comme l'écrit Freud, mettant l'accent sur la culpabilité ou sur
l'effraction externe et le dommage subi.
Cette neurotica permet d'énoncer les rapports privilégiés que le sujet entretient
avec ses objets, de les mettre en scène, avant que le travail de la cure, en un nouvel
après-coup, ne réorganise à son tour les fantasmes de séduction ou de persécution
représentés dans la « scène ».
Je rejoins ici les travaux de R. Roussillon qui écrit que « la cure propose
un engendrement progressif du psychisme, à partir d'un traumatisme originaire. Elle
est une logique de l'engendrement, organisée par le trauma et son dépassement »2.

Je voudrais évoquer ici une jeune femme qui était venue en analyse parce
qu'elle se sentait persécutée par un rêve répétitif qu'elle avait fait à l'adolescence
à la suite des tentatives de séduction sexuelle d'un de ses proches. La mise en
accusation qu'elle faisait de celui-ci cachait certes sa honte et sa culpabilité, mais
l'accent était surtout mis sur le préjudice qu'elle pensait avoir subi. Cet homme
ne l'avait-il pas rejointe dans sa chambre le soir au moment où elle s'endormait
pour lui caresser la poitrine, alors qu'elle venait à peine d'être réglée à l'âge de
douze ans ? Et l'épouse de ce proche, n'était-elle pas d'ailleurs complice en la laissant
seule avec lui, sans intervenir ?
Quelques mois après cet épisode au début de la puberté, elle fit un rêve qui
se répéta, tout au long de son adolescence, jusqu'à sa vingtième année environ.
Voici l'énoncé du rêve :
« Elle est poursuivie dans un escalier par une sorcière, alors qu'elle tient
un enfant nouveau-né dans les bras. Elle s'enfuit le long des marches de cet escalier
qui la conduisent jusqu'à une porte fermée. La sorcière rattrape alors la rêveuse
et lui arrache l'enfant pour le dévorer. »
A chaque fois, ce cauchemar réveillait la patiente très angoissée. Curieusement,

1. Cf. notamment J. Cournut, Effractions quantitatives, Bulletinde la Société psychanalytique de Paris,


n° 11.
2. R. Roussillon, Bulletin de la Société Psychanalytique de Paris, n° 12.
1378 — Jean-François Rabain

au départ de l'analyse, cette jeune femme n'établissait que peu de liens entre
l'événement réel, l'épisode de séduction, et le cauchemar qui avait suivi, malgré
leur proximité temporelle, comme si ce réel restait isolé, voire clivé de ses possibilités
associatives.
De la même façon, l'événement traumatique, lui-même survenu donc peu
avant le rêve de la sorcière, était resté longtemps peu investi de significations
et d'affects, suspendu en quelque sorte dans les « limbes », quoique présent dans
les souvenirs de la jeune fille, jusqu'au jour où la mort du « séducteur » réveilla
en elle une haine intense, en même temps qu'une prise de conscience de toute la
pleine signification sexuelle des gestes qui avaient eu lieu.
Cette réaction au moment de cette disparition ne mettait-elle pas l'accent sur
l'essence narcissique du trauma, réactualisant la perte qu'avait représenté pour
l'enfant qu'elle était, le passage brutal d'une tendresse toute parentale à des agirs
directement sexuels. Il s'agissait là pour elle d'un premier deuil, de la mort symbo-
lique, réalisé par le passage à l'acte incestueux, d'un parent transformé soudain
en homme quelconque désirant son corps.
La scène des douze ans avait donc été isolée de son contenu affectif plutôt
que refoulée, un peu comme pour cette patiente de Freud, de 1917, qui n'avait
pas établi de lien direct entre un rituel contraignant — exhiber/cacher une tache
rouge — et l'expérience malheureuse qu'avait été pour elle sa nuit de noces, dont
elle n'avait pas oublié la déception1.

Ce fut donc la mort de son séducteur, dix années plus tard, qui permit à la
patiente de donner à la scène sexuelle tout son plein sens, « après coup », et qui la
détermina à entreprendre une analyse.
Le rêve répétitif de la sorcière semblait donc avoir pris le relais de la scène
de séduction, comme si le lieu du traumatisme s'était déplacé dans l'espace onirique,
dans une mise en scène beaucoup plus angoissante liée à des contenus fantasmatiques
beaucoup plus archaïques. Le séducteur ne s'était-il pas transformé en une séduc-
trice, en une persécutrice, en monstre hybride, en sphinge réputée pour provoquer
le cauchemar? Et ce rêve ne témoignait-il pas d'une nouvelle « neurotica » rejoi-
gnant celle que Freud développe dans son texte célèbre de 1932, mettant en scène
la première séductrice?
Le rêve, comme plus tard l'analyse de la relation maternelle, évoquait cette
haine immortelle attachée à l'imago maternelle, cette « haine inextinguible », selon
les termes de C. Stein qui assure le lien indestructible avec la mère.

1. Freud, Introduction à la psychanalyse (chap. 17 : « Le sens des symptômes »). Et aussi : « Au lieu
de faire oublier le traumatisme, le refoulement l'a dépouillé de sa charge affective, de sorte qu'il ne reste
dans le souvenir conscient qu'un contenu représentatif indifférent et apparemment sans importance »,
Freud, « L'Homme aux rats. »
La mise en scène du trauma — 1379

Le rêve semblait dire : « Du jour de ma naissance la haine de ma mère est


tombée sur moi; je me hais. Ou en termes plus élégants : je suis poursuivi par les
Erinyes d'une mère. »1

On peut l'imaginer, la cure de cette patiente fut à l'image du rêve, une grossesse
interminable avec de longues périodes de rétention, des rêves comme des pensées,
le désir de maîtriser la totalité des contenus psychiques venant révéler les craintes
de perdre l'enfant contenu dans le sein maternel.
L'angoisse d'une séparation traumatique est en effet figurée dans le rêve par
un jeu de réversibilité où la sorcière vient arracher et dévorer l'enfant que la patiente
a, semble-t-il, déjà dérobé. Dans ce jeu de miroir et de poupées russes, la patiente
semble jouer tous les rôles : à la fois contenante et contenue, à la fois voleuse
d'enfant et protégeant cet enfant de voeux infanticides. Pour elle il est clair que
les trois personnages du rêve, elle-même, l'enfant qu'elle tient dans les bras et la sor-
cière qui les poursuit, expriment sous trois figures différentes, l'ensemble de sa
personne psychique, représentée par le jeu ambivalentet réversible de sa bienveillance/
malveillance pour l'enfant, comme par la succession emboîtée de trois générations.
La mise en scène du rêve semble être cette conscience qui se réfléchit elle-même,
qui apparaît à travers ses métamorphoses et ses réversibilités, figurée également
par l'ensemble des permutations et des ruptures organisées par la cure.
A ces représentations oniriques violentes d'enfant dévoré, dérobé ou arraché
aux bras de sa mère répond dans la réalité de la patiente une grave maladie
dermatologique. Des représentations de peau écorchée, d'écorce arrachée et d'une
surface douloureuse d'échange d'excitation, non organisée en enveloppe investie
narcissiquement, témoignent des fantasmes de fusion cutanée avec la mère. Cette
dernière lui colle à la peau, comme elle ne décolle pas de ses pensées. « Au fond
je suis une écorchée vive », déclare-t-elle un jour pour traduire les aléas d'un
caractère plutôt sensitif.

Freud écrit en 1920, à propos de la névrose traumatique : « Les rêves nous


ramènent les souvenirs des traumatismes psychiques de l'enfant. Ce sont des rêves
qui obéissent à la compulsion de répétition qui trouve son appui au cours de
l'analyse, dans le désir, stimulé par la suggestion, de faire resurgir l'oublié et le
refoulé. »2
Rêver c'est aussi se souvenir et au cours de l'analyse, le thème de l'enfant

1. C. Stein, Les Erinyes d'une mère. Essai sur la haine.


2. Freud, « Au-delà du principe de plaisir ».
1380 — Jean-François Rabain

en danger et à sauver va apparaître dans de nombreux rêves faits avant ou pendant


la cure, rêves répétitifs qui mettent presque toujours en scène, un enfant en détresse
poursuivi par une puissance maléfique. Un rêve, en particulier, fait vers la dixième
année au moment de la naissance d'une soeur, est associé aux sentiments ambivalents
comme aux formations réactionnelles et aux contre-investissements que cette
naissance a suscités.
Dans ce rêve : « Elle tue une araignée pour protéger sa soeur nouvellement
née. » Ce rêve qui se réfère d'ailleurs ici implicitement à une scène primitive, possède
déjà toute la structure du rêve ultérieur de la sorcière et en est donc déjà le
prototype.
Ces rêves répétitifs qui toujours mettent en scène le thème de l'enfant en
détresse seront donc interprétés comme des réitérations du rêve de la sorcière.
Leur répétition et leur nombre témoignent sans doute de la tentative de lier
les excitations traumatiques déjà organisées par ce premier rêve, travail de liaison
qui se rejoue dans la situation répétitive du transfert. En même temps, ce caractère
répétitif comporte la trace de l'échec partiel de ce travail, comme si la blessure
du trauma restait dans une intemporalité béante, « inapte à la secondarisation »
(Freud, 1920), se traduisant notamment dans la cure par des mouvements de
réaction thérapeutique négative.
Après être apparu, au départ de l'analyse, comme un nouveau séducteur
possible, je suis bientôt épingle quant à ma « neutralité malveillante », jeu de
mots qui renvoie le transfert à la malveillance de la sorcière.
Si les rêves restent en effet le terrain privilégié de nos échanges, j'apparais
bientôt dans l'imaginaire de cette patiente comme une mère intrusive, exigeant
d'elle ce rêve-fèces qui, à chaque séance, devrait me combler. Ses rêves sont
retenus, désaffectés, fécalisés, attendant parfois plusieurs mois avant de pouvoir
être expulsés et traduits en récit.
L'image d'une grossesse anale s'impose donc ici pour rendre compte de ce lent
mouvement de réparation narcissique qui se déroule sous le masque des aléas
d'un transfert négatif.
Ce froid polaire en effet brûle comme la glace et si la patiente semble parfois
s'identifier sur le divan à un gisant, réalisant peut-être son rêve d'être l'étron de sa
mère comme de son analyste, elle protège l'enfant de ses pensées contre une
sorcière qui pourrait l'envahir, le dominer ou le pénétrer.
Je ne puis ici développer cette partie essentielle de l'analyse consacrée à la
lente élaboration de cette erotique anale. Tout le travail de la cure fut consacré
alors à l'élaboration des conflits avec l'imago maternelle que je résumerai par
l'anecdote suivante :
Au cours d'une séance, la patiente évoque les deux prostituées du Livre des
is qui se disputent l'unique enfant resté vivant, l'offrant à la sagesse et au
La mise en scène du trauma — 1381

glaive séparateur du roi Salomon. L'une considère l'enfant comme un excrément


et ne pouvant s'en séparer le voue à la mort, l'autre accepte la séparation et
permet à cet enfant de vivre.
Dans ce nouveau scénario de l'enfant en détresse, l'enfant du rêve de la
sorcière s'intègre ici dans la chaîne symbolique pénis-fèces-enfant, obligeant la
rêveuse, comme ces deux mères, qui bien sûr n'en font qu'une, à « décider entre
l'attitude narcissique et l'attitude objectale " 1.
Ou bien elle retient l'enfant (mort) pour sa satisfaction auto-érotique née,
comme l'écrit Freud, « d'une persistance narcissique dans l'érotisme anal »2, ou
bien elle le « sacrifie à l'amour d'objet », elle peut alors s'en séparer.
Ainsi c'est par la lente élaboration d'une perte consentie, que la jeune femme
peut répéter dans le transfert et réparer son vécu traumatique de séparation,
élaborer le deuil qui permet la transposition, la transformation de l'érotisme anal
en érotisme génital.

Je voudrais insister sur un moment particulier de cette analyse « tournant


décisif » où la scène traumatisante de séduction de la douzième année, isolée
et en quelque sorte privée d'affect jusqu'à la mort de son instigateur, fut l'objet
d'une reviviscence aiguë chargée d'affect et d'angoisse au cours d'un mouvement
mutatif de la cure. Celui-ci permit l'élaboration d'une construction — interprétation
plus large de la scène dite de séduction.
A la suite d'un rêve récent, mettant en scène des représentations fortement
érotisées, la patiente fut envahie en séance par des impressions Unheimliche, et
par le sentiment que ce rêve récent avait été fait à « l'extérieur d'elle-même »,
comme s'il avait un caractère hallucinatoire. Elle décrivait les éléments d'une
véritable sensorialité primaire qui l'avait envahie, elle avait entendu durant la nuit,
un craquement, des soupirs, en même temps qu'elle avait perçu sur son corps les
éléments sensoriels lui assurant que la forme animale, puis humaine, qu'elle avait
vue en rêve bondir sur son lit, ressemblaitdavantage à une « vision » perçue au cours
d'un « rêve éveillé » qu'à une véritable représentation onirique.
Au cours de cette séance très agitée, marquée par une certaine confusion du
dedans et du dehors, comme des perceptions et des représentations, la jeune
femme en proie à une véritable catharsis, put décrire alors à nouveau, au milieu

1. « La défécation fournit à l'enfant, la première occasion de décider entre l'attitude narcissique


et l'amour d'objet », Freud, « Sur les transpositions de pulsions, plus particulièrement dans l'érotisme
anal », 1917.
2. Id. (op. cit.).
1382 — Jean-François Rabain

de sanglots violents, le souvenir cette fois envahissant de la scène dite de séduction


de sa douzième année.
Elle décrit un véritable état hypnoïde : « C'était irréel, comme si le temps
s'arrêtait... je n'existais plus... un état bizarre. J'étais hypnotisée, paralysée, sans
réaction, n'osant plus rien dire, ni rien faire, complètement passive, devenue inutile,
comme morte. C'est tellement destructeur qu'on a l'impression qu'on n'existe plus.
Ce fut comme si mon visage avait disparu, comme si j'avais eu un traumatisme de
la face. Comme si je ne me reconnaissais pas. »
L'angoisse qui accompagnait jusqu'alors le rêve de la sorcière devient ici
angoisse de dépersonnalisation, débordement par une angoisse de mort qui souligne
la fonction vitale assurée par le tabou de l'inceste. La désorganisation du cadre
oedipien, lié au comportement incestueux de ce parent, n'avait-il pas inversé le
mouvement progrédient qui permettait à la patiente de sortir hors du temps maternel ?
Au cours de la soirée suivante, la jeune femme en proie à une grande excitation,
découvre, dans le cabinet de lecture de son ancien séducteur, une nouvelle formu-
lation écrite, un nouveau script de son cauchemar : le roman de W. Graham qui
inspira le célèbre film d'Hitchcock : Pas de printemps pour Marnie, dont l'héroïne
est une voleuse, une voleuse d'enfant peut-être, sous la forme du phallus qu'elle
dérobe aux hommes riches qu'elle séduit. Elle a relu la nouvelle de W. Graham
avec passion, toute la nuit. La version de l'écrivain diffère sensiblement du scénario
d'Hitchcock.
Dans le film, Marnie est une jeune femme kleptomane qui souffre de symptômes
phobiques associés à une scène traumatique refoulée : enfant elle a tué un marin
pour protéger sa mère, prostituée. Dans la nouvelle de W. Graham, la scène refoulée
est différente : il s'agit d'une scène d'infanticide, où la mère de Marnie a tué un
de ses enfants. Dans cette nouvelle mise en scène, dans ce nouveau scénario du
rêve, la patiente s'identifie donc à Marnie, la kleptomane, qui préfère rester frigide
et voler les hommes pour séduire sa mère.
Le thème de l'infanticide, qui surgit de cette lecture, permet la réinterprétation des
voeux meurtriers proférés lors de l'évocation du jugement de Salomon. Ce sont
les mêmes voeux qu'elle attribue maintenant à sa mère, voire à elle-même, dans
le jeu emboîté et réversible de cette violence originaire qui assure à l'enfant un lien
indestructible avec l'imago maternelle.
Ainsi au-delà de la plainte du trauma initial, au-delà de l'après-coup oedipien,
c'est toute la revendication face à l'imago maternelle qui surgit, et la sorcière
du rêve apparaît bien comme la véritable énigme de la cure, le véritable corps
étranger interne qui enracine les fantasmes infanticides dans l'inconscient maternel.
Voeux matricides et voeux infanticides apparaissent, ici, étroitement liés, en une
série de représentations inversées qui représentent le travail de l'indécidable. Ces
voeux rappellent le double sens de l'oracle initial de Thèbes, celui qui est proféré
La mise en scène du trauma — 1383

à la naissance d'OEdipe et qui contient le double sens d'un voeu à la fois infanticide
et parricide1.
En même temps le thème de l'infanticide rejoint celui de la mise à mort
de l'enfant idéal, de l'infans mirabilis idéalisé par le désir de ses géniteurs. En
protégeant l'enfant des bras de la sorcière, la patiente refuse d'abandonner les
idéalisations de sa mère, elle protège l'enfant merveilleux qu'elle est encore dans
l'idéal maternel, elle est elle-même cet enfant idéal qui ne peut imaginer que sa
mère puisse y renoncer.
L'emboîtement des figures du rêve de la sorcière, en poupées russes, marque
la réciprocité de cette idéalisation, où s'inscrivent l'idéal du moi contraignant et le
surmoi rigide de la jeune femme. Sa mère exige cet enfant merveilleux, qu'elle-
même entend rester.
Ainsi si le rêve de la sorcière est désormais pour la patiente un rêve infanticide,
n'est-ce pas parce qu'il traduit par elle ce désir mortifère de la mère qui, idéalisant
l'enfant, refuse de s'en séparer pour le laisser advenir comme sujet de sa propre
parole?
« Le travail psychanalytique porte sur le meurtre nécessaire de cette repré-
sentation narcissique primaire, et ce n'est qu'au prix du meurtre de cette image que
s'inscrit la naissance de chacun », écrit S. Leclaire 2.
L'enfant à tuer c'est donc l'enfant en nous-même, la représentation narcis-
sique primaire. Cet enfant immortel du désir de la mère qui apparaît dans le rêve
de la sorcière et qui porte la trace d'une force de mort.
En revanche, le traumatisme de la douzième année, en organisant le meurtre
de l'enfant prépubertaire en le livrant aux violences de la sexualité adulte, aurait
pu avoir une valeur organisatrice s'il n'avait eu cette force effractante rompant
partiellement les capacités de liaison et d'intégration de la jeune fille.

C'est dans le contexte tumultueux de cette découverte que la patiente fait


quelques jours plus tard le rêve suivant : « Elle est couchée, dévêtue, sur son lit.
Son séducteur veut s'allonger près d'elle. Elle s'enfuit, nue, poursuivie par lui
vers un escalier de la cuisine. »
Ce rêve réédite donc le thème de la poursuite par la sorcière, mais selon une
nouvelle dramaturgie, oedipienne cette fois.
Il s'agit d'un rêve typique de nudité, qui représente à la fois des éléments
appartenant aux souvenirs de la scène réelle de séduction de la douzième année, mais
aussi des éléments déjà contenus dans le rêve de la sorcière, comme la figuration

1. Cf. Jean Bergeret, La violence fondamentale, et notamment son interprétation du 1 176e vers de
l'OEdipe-Roi de Sophocle, comme dilemme violentfondamental : « Avoirl'intention de tuer, lui, les parents,
telle était la sentence. »
2. S. Leclaire, On tue un enfant.
1384 — Jean-François Rabain

de l'excitation sexuelle par l'escalier (Freud, Traumdeutung, p. 318) ou le thème


de dévoration.
En intégrant le cauchemar de la sorcière dans le fil d'un récit oedipien, en
figurant la scène du trauma, dans l'après-coup du transfert, ce rêve n'est-il pas le
lieu d'une nouvelle émergence qui, cette fois, désenclave le trauma, pour lui donner
toutes les possibilités d'une nouvelle histoire représentative?
L'association Rêve de la sorcière - Jugement de Salomon - Lecture de Marnie - Rêve
d'après-coup, dans laquelle la patiente est l'enfant de la scène, évoque ici la continuité
d'une chaîne symbolique qui semble représenter l'efficacité de la cure. Celle-ci n'a
certes pas levé tous les refoulements ni restitué à la patiente la totalité de ses
souvenirs infantiles (Freud, 1914) et sans doute est-on en droit ici d'évoquer comme
J. Laplanche « l'échec du paradigme de la levée de l'amnésie infantile ». Cependant,
la mise en scène des personnages du trauma, leur nouvel ordonnancement onirique,
a permis la création d'une nouvelle histoire, d'un nouvel ordre dramaturgique, et de
sortir de la sidération traumatique.
Avec ce rêve de nudité, la patiente semble s'être mise au monde comme sujet
de son désir. Elle a troqué sa première neurotica et sa plainte persécutrice, pour
une nouvelle interprétation — construction du rêve de la sorcière, de son rêve
d'enfant violé, d'enfant volé.
Ce rêve est une nouvelle construction qui rend caduque la première conception
qu'avait la patiente de son traumatisme. « Il existe pour ainsi dire une paranoïa
inconsciente que l'on doit rendre consciente au cours de l'analyse... Par l'analyse
nous menons les hystériques sur le chemin de la démence précoce », écrit Freud
à Jung le 15 octobre 1908 !1
Démence précoce? Paranoïa plutôt! On connaît les liens qui existent pour
Freud entre théorie et délire, entre construction et paranoïa1. Cependant, la nouvelle
interprétation du désir de la jeune femme figurée par ce nouveau rêve de poursuite,
à contenu oedipien, ne représente pas seulement l'abandon d'une neurotica pour
une autre. Ce rêve inverse la situation passive du trauma réel, en mise en scène active
du désir. Avec lui la patiente devient l'ordonnatrice du traumatisme qu'elle a subi,
elle est l'auteur d'une nouvelle conception, où la misère hystérique peut se transformer
en malheur banal, où l'événement traumatique devient événement désirable. N'est-ce
pas ici, ce que nous nommons « efficacité symbolique », abandonnant le rêve de Freud
de « Remémoration, répétition et élaboration » — combler toutes les lacunes
de la mémoire — gardant cependant l'essentiel de ce que nous avons appris de

1. Cf. J. Allouch, Paranoisation : simple indication sur la direction de la cure, Etudes freudiennes,
n° 30.
2. « Les delires des malades m'apparaissent comme des équivalents des constructions que nous bâtis-
tons dans le traitementpsychanalytique », Freud (1937) « Construction dans l'analyse ». Voir aussi Schreber,
« avenir dira si ma théorie contient plus de folie, ou la folie (de Schreber) plus de vérité... »
La mise en scène du trauma — 1385

lui, en cheminant vers la reconstruction des souvenirs perdus. Ainsi « les buts de la
cure restent inchangés », et face à la sidération traumatique, la cure, comme le
rêve, est réminiscence; elle est aussi une construction, elle tisse des liens comme elle
est créatrice de sens.

Le rêve a écrit D. Anzieu, est une pellicule qui enveloppe le psychisme pendant
le sommeil, il fonctionne comme une deuxième peau, une surface sensible sur
laquelle peut s'inscrire un récit.
L'effraction traumatique de la douzième année avait altéré cette fonction d'enve-
loppe du rêve, le transformant en cauchemar répétitif, réitérant toujours le même récit.
A cette place, on trouvait une enveloppe d'excitation, masochiquement investie,
marquant la douleur de l'effraction traumatique, sous la forme d'une expérience
sensorielle infiltrée par des fantasmes violents de destruction que l'on retrouve
aux limites du rêve, aux limites de l'hallucination, à la périphérie du soi, culminant
peut-être dans le fantasme central d'infanticide. Avec le rêve de nudité, qui apparaît
au moment où se négocie la fin de l'analyse — au plus fort du vécu de séparation —
la rêveuse retrouve son séducteur masculin et peut lui dévoiler son désir comme
accepter de se montrer châtrée.
Avec ce rêve l'analyste est pris à témoin du transfert, en jouant ici le rôle
de pare-excitation qui avait fait défaut lors de la scène du trauma. Si la fuite
renvoie au rêve de terreur, interrompant le sommeil et à l'arrachement des bras de
la sorcière, elle apparaît ici dans un contexte nouveau organisé pour le désir
oedipien de la rêveuse. La nudité de la patiente a peut-être alors valeur d'offrande.
Elle s'offre au regard du père, à un regard qui peut jouer ici son rôle d'enveloppe,
permettant à la jeune femme d'intégrer de nouvelles émergences pulsionnelles et
d'abandonner ses positions phobiques face à ce qui était auparavant vécu comme
pénétrant et intrusif. L'écran du rêve est une pellicule, une nouvelle peau, surface
ou écran pour des échanges investis à la fois narcissiquement et érotiquement,
permettant la continuité du sommeil. Il retisse la nuit ce qui s'était défait le jour sous
l'action du trauma.
N'est-ce pas ce qui donne à la figure du père sa nouvelle efficacité, en lui
assurant un nouveau statut : celui du père qu'elle a jadis aimé, celui du langage
de la tendresse et non celui de la passion et du viol, qui l'avait aboli?
Ainsi ce rêve est aussi une offrande parce qu'il est message pour quelqu'un.
Avec lui la jeune femme possède la certitude que son désir sera reconnu, dans le
rêve, par son séducteur, comme il sera entendu dans le transfert.
Avec ce rêve l'analysante s'est faite l'ordonnatrice de son désir. Elle a éloigné
l'enfant du rêve des voeux proférés par la malveillance de la sorcière, pour lui
restituer son statut d'enfant merveilleux, d'enfant tout-puissant, maître et créateur
RFP — 46
1386 Jean-François Rabain

de son désir. Derrière la figure de l'enfant en détresse, c'est désormais celle de


l'enfant en majesté His Majesty the Baby figure d'une « toute puissance
,
originaire supposée et perdue », qui vient se représenter pour former les deux visages
de cet enfant que nous portons en nous.
« S'employer à faire advenir l'enfant merveilleux His Majesty the Baby
est autre chose que de venir secourir l'enfant en détresse », écrit Conrad Stein.
« Le but de la cure n'est pas de rendre le patient plus adulte mais de restituer
le bébé dans toute sa gloire, "1
Cette construction offerte en guise de reconnaissancecomporte également un désir.
Ce désir, elle l'identifiera plus tard, en évoquant la scène d'un film de Bellocchio,
Le diable au corps, où une patiente cette fois poursuit son analyste, non plus de
ses fantasmes mais de leur mise en acte. Ultime renversement, qui donne au rêve
de la sorcière son véritable visage, son ultime interprétation : celle d'une mise en
scène de la pulsion, qui toujours fait retour avec son caractère démoniaque. Faire du
patient le sujet de son désir, ou l'ordonnateur de son destin, est pour l'analyste le but
même de la cure. Ne rejoignons-nous pas ici la magistrale description que Freud fait
de la destinée humaine en analysant le thème des trois coffrets?
Avec ce renversement, qui nous conduit à accepter la mort, Atropos l'inexo
rable la sorcière du rêve se transforme en Aphrodite, la désirable.

Ainsi si la théorie de la séduction ou du traumatisme représente, pour les


analystes, un moment historique de la théorie analytique, cette théorie est également
une théorie sexuelle, élaborée par les patients eux mêmes, qui représentent avec
la scène traumatique, leurs scénarios fantasmatiques.
La cure est le lieu de la mise en scène, et de ses transformations. Avec celles-ci,
l'analysant semble redire avec Freud la formule célèbre de 1897 : « Je ne crois plus
à ma neurotica. » Avec lui, il pourrait dire : « Je ne savais pas distinguer les
fantasmes relatifs aux souvenirs d'enfance, des souvenirs réels. En conséquence,
j'attribuais au facteur étiologique de la séduction une importance qu'il n'a pas »
(Freud, 1924). Comme lui il pourra sortir de la scène pour en faire une représen-
tation. La scène traumatique exhibe et dissimule à la fois, elle permet aux hysté
riques de « cacher leur activité erotique », « d'embellir », et de « porter à un
niveau plus élevé » les premières années de l'enfance. Elle fait apparaître la vie
sexuelle de l'enfant « dans toute son ampleur » (Freud, 1914). Ainsi, la scène de
séduction n'est pas fondamentalement un fait réel situé objectivement dans l'histoire
d'un sujet, elle est bien « une donnée structurale qui ne peut être transposée
historiquement que sous la forme d'un mythe »2. La scène du trauma renvoie à cet

1. Conrad Stein, Effet d'offrande, situation de danger, Editions Etudes freudiennes, 1987.
2. J Laplanche et J Pontalis (1967)
La mise en scène du trauma — 1387

égard à l'organisation du fantasme originaire de séduction, au mythe d'origine


qui représente et répond à l'énigme de la sexualité. Comme les autres fantasmes
originaires qui mettent en scène la naissance du sujet dans ses rapports conflictuels
avec la sexualité, elle apparaît davantage comme une structure irréductible que
liée à la contingence d'un vécu individuel.
La scène traumatique, mise en scène des fantasmes de séduction, est parfois
construite comme celle du rêve, par un emboîtement successif, un jeu en forme
d'abîme, objet du travail de décondensation de l'analyse. Elle est alors une scène
matricielle, un scénario originaire, un script où le sujet se représente lui-même.
En passant de la scène du trauma à la scène onirique, la patiente que nous
avons évoquée, a troqué la situation passive du trauma contre la position active
du rêveur. En construisant une nouvelle mythologie, en réintroduisant la séduction
dans son rêve, elle a mis en scène son désir, elle a réinscrit « dans toute leur ampleur »
ses années d'enfance sur la scène même du traumatisme. N'était-ce pas un des
sens cachés de son rêve formulé par le thème insistant de l'escalier? Comme Gradiva,
celle qui avance, l'analysante a pu franchir quelques pas, quelques marches.
Quelques pas vers un nouveau destin?

J.-F. Rabain
5, av. Franco-Russe
75007 Paris

BIBLIOGRAPHIE

D. Anzieu (1985), Le moi peau, Dunod.


J. Bergeret (1984), La violence fondamentale, Dunod.
C. Burgelin (1988), Georges Pérec, Seuil.
J. Cournut (1987), Effractions quantitatives, Bulletin de la Sociétépsychanalytique de Paris,
n° 11.
S. Freud (1899), « Sur le souvenir écran », PUF.
S. Freud (1914), « Deuil et mélancolie », PUF.
S. Freud (1917), « Introduction à la psychanalyse », PUF.
S. Freud (1920), « Au-delà du principe de plaisir », PUF.
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S. Leclaire (1968), Psychanalyser, Seuil.
S. Leclaire (1975), On tue un enfant, Seuil.
K. Obholzer (1981). Entretiens avec l'Homme aux loups, Gallimard.
G. Pérec (1975), W ou le souvenir d'enfance, Denoël.
G. Pérec (1969), La disparition, Denoël.
R. Roussillon (1987), Le traumatisme perdu, Bulletin de la Société psychanalytique de
Paris, n° 12.
C. Stein (1987), Les Erinyes d'une mère. Essai sur la haine, Calligrammes.
C. Stein (1988), Effet d'offrande. Situation de danger, Editions Etudes freudiennes.
1388 — Jean-François Rabain

RÉSUMÉS

Pour le patient en analyse, l'évocation d'un traumatisme est une mise en scène originaire.
La scène du trauma évoquée est une « neurotica », c'est-à-dire une théorie étiologique, véritable
théorie sexuelle infantile de la névrose.
De môme façon, le souvenir du traumatisme devient dans la cure souvenir-écran, scène
matricielle dans laquelle le sujet se représente lui-même et représente son propre travail psychique.
Un exemple clinique voulant rendre compte de l'élaboration d'un rêve traumatique au cours
d'une cure, veut illustrer ces perspectives.

Mots clés : Traumatisme. Rêve répétitif. Mise en scène. Neurotica. Sorcière. Infanticide.

For a patient under analytic treatment calling up a traumatism is a foundation staging.


That staging of the remembered trauma is a « neurotica », i.e. an aetiological theory, a genuine
infantile sexual theory for that neurosis.
In a similar manner, the memory of a traumatism becomes a screen-memory in its treatment,
a matric staging in which the patient is standing for his own self and for his personal psychic
work.
A clinic example intendedto accounting for the working out of a traumatic dream in the course
of a treatment is meant to illustrate those views.

Key-words : Traumatism. Repetitive dream. Staging. « Neurotica ». Witch. Infanticide.

Die Wiederbelebung eines Traumas in der Erinnerung ist für den Patienten in Analyse eine
Ur-lnszenierung. Die Szene des erinnerten Traumas ist eine « Neurotica », das heisst eine ätio-
logische Theorie, tatsächliche infantile sexuelle Theorie der Neurose.
Auf die gleiche Weise wird, in der Analyse, die Erinnerung an das Trauma zu einer Deck-
Erinnerung, Ausganspunkteiner Szene in der das Subjekt sich selbst und seine psychische Arbeit
vorstellt.
Ein klinisches Beispiel, welches über die Durcharbeitung eines traumatischen Traumes im
Verlauf der analytischen Kur berichtet, möchte diese Gesichtspunkte erhellen.

Schlüsselworte : Trauma. Wiederholungstraum. Inszenierung. « Neurotica ». Hexe. Kin-


dermord.
La mise en scène du trauma — 1389

Para el paciente en analisis la evocacion de un traumatismo es una representation originaria.


La escena del trauma evocado es una « neurotica » o sea una teoria etiologica, verdadera teoria
sexual infantil de la neurosis.
De la misma manera el recuerdo del traumatismo se transforma en la cura en un « recuerdo
encubridor », escena matricial en la cual el sujeto se representa a si mismo y representa su propio
trabajo psiquico.
Esta perspectiva es ilustrada por un ejemplo clinico, que descrite la elaboracion de un sueno
traumatico.

Palabras claves : Traumatismo. Sueno repetitivo. Representacion. « Neurotica ». Bruja.


Infanticida.
Dans le monde

Le narcissisme comme moyen de survie*

Judith S. KESTENBERG, Sands Point


et Ira BRENNER, Philadelphie**

Afin de pouvoir survivre, non seulement physiquementmais aussi psychiquement,


les enfants victimes de la persécution nazie eurent à faire face à la tâche extrê-
mement ardue de conserver le sens de leur propre valeur, en dépit de l'écrasante
menace dirigée contre leur intégrité. Ce n'était pas seulement leur vie qui se
trouvait en péril, mais le droit même à l'existence leur était refusé. Soumis à
une dégradation constante, harcelés, ridiculisés, raillés et voyant leurs aînés traités
de la même manière, ils se sentirent complètement abandonnés de leurs parents ou
de l'Etat. Nombreux furent ceux qui, affamés, battus, torturés, ou cobayes de
l'expérimentation nazie, se couchèrent pour mourir, ne pouvant plus lutter pour
survivre. Une condition préalable à la volonté de continuer la lutte pour la vie,
plutôt que de se rendre et de se soumettre à la mort, fut l'investissement narcissique
dans le corps, ses fonctions, et les qualités nécessaires pour les maintenir. La
survie ou la mort de ces enfants dépendit de bien des circonstances sur lesquelles
ni les enfants eux-mêmes ni leurs aides n'eurent le moindre contrôle. Dans la
communication qui suit, nous nous concentrerons sur le rôle du narcissisme comme
facteur de chances de survie.
Nous résumerons d'abord brièvement nos vues sur le développement du nar-
cissisme; nous donnerons ensuite des exemples, tirés des textes de spécialistes et

* Une première version de cette communication a été présentée au cours d'un débat sur « L'enfant
vulnérable », dirigé par le Dr Theodore Cohen à Chicago, en mai 1987, dans le cadre du meeting annuel de
l'AssociationPsychanalytiqueAméricaine.
La présentecommunicationest basée sur des entrevues de survivantsde l'Holocauste qui étaient enfants
encore à l'époque nazie. Ces entrevues ont été établies par les participants au Grouped'Etude international
Jerome Riker qui travaille sur la persécution organisée des enfants.
** Nous sommes reconnaissants aux survivants qui ont généreusementpartagé avec nous leurs expé-
riences, et aux participants américains, européens et israéliens, qui ont bien voulu donner de leur temps
pour réaliser les entrevues nécessaires à cette étude.
Rev. franç. Psychanal., 6/1988
1394 Judith S. Kestenberg et Ira Brenner

d'entrevues sur la manière dont le narcissisme primaire, secondaire et même tertiaire


sert les fins de la survie. Finalement, différents exemples montreront comment le
narcissisme se réduit ou se maintient après que le danger soit écarté et comment
les fantasmes narcissiques peuvent aider les enfants à supporter des situations de
stress extrême, sans pour cela intensifier les fonctions de survie.
L'observation et l'interprétation du mouvement ont amené certains chercheurs
(J. Kestenberg, 1967; J. Kestenberg et Sossin, 1979; J. Kestenberg et Borowitz,
1983) à suggérer que le narcissisme primaire subsiste tout au long de la vie et
qu'il se trouve en interrelation, non seulement avec le narcissisme secondaire,
mais aussi avec la relation d'objet (Jacobson, 1964; Kernberg, 1975; Vander Waals,
1965). Dans sa théorie sur le narcissisme, Kohut (1971, 1977) ne fait pas de
distinction entre le narcissisme primaire et le narcissisme secondaire et le considère
indépendamment de l'amour de l'objet. En fait, il introduit le concept des « objets-
à-soi » pour créer un pont entre le narcissisme et l'amour de l'objet. Pour Balint
(1948), la quête du nourrisson pour des objets primaires tels que l'air ou la chaleur,
est déjà le commencement des relations. Son point de vue rejoint celui de Greenacre
(1962) qui cite la remarque de Freud selon laquelle le complément libidinal de
l'instinct de conservation devrait être attribué à toute créature vivante (1914, p. 31).
Greenacre en conclut que « le narcissisme coïncide avec la vie pendant toute sa
durée et que la libido narcissique se trouve en fait partout où il y a une étincelle
de vie » (1962, p. 48). Grunberger (1979) parle d'un narcissisme prénatal qui aide
également à la croissance, en tant qu'état de ravissement, tandis que Joffee et
Sandler (1967) situent plutôt cet état idéal de bien-être dans la période postnatale.
La plupart des analystes pensent que l'idéal du moi est le successeur du narcissisme
primaire sans pour autant constituer une persistance du narcissisme. Grunberger
(1979) estime qu'à chaque étape du développement, le narcissisme doit recevoir
« le sceau d'approbation, de manière à pouvoir retrouver sa place à l'intérieur de la
personnalité » (p. 24). De même que Greenacre (1962), il présume que le narcissisme
dépend du soutien somatique, mais il ajoute qu'il a besoin d'être affirmé par les
objets pour influencer la vie postnatale. En cela il fait écho à L. Andréas-Salomé(1962)
qui soutenait que : « Le narcissisme accompagne toutes les strates de notre expé-
rience... il n'est pas uniquement une étape infantile de la vie qu'il faudrait dépasser,
mais le compagnon toujours renouvelé de toute vie » (p. 164). Il semble que les
auteurs cités précédemment se réfèrent à ce que Freud appelait le narcissismeprimaire
(1914). Dans certains passages, Freud contredit sa position, selon laquelle le narcis-
sisme primaire n'opérerait plus après la première enfance. Il voit une esquisse de la
relation d'objet dans la perception des changements qui ont lieu dans le monde
extérieur après la naissance, le narcissisme « ne disparaissant pas forcément »...
(1916-1917, p. 416). La position de Greenacre selon laquelle là où il y a croissance
et vie il y a narcissisme se base donc sur l'opinion même de Freud.
Le narcissisme comme moyen de survie 1395

Le concept freudien de la dérivation somatique de la libido narcissique (1920)


implique que le corps est la source primaire de cette libido. Ainsi, un organe
douloureux ou malade attire à lui la libido narcissique (1914, 1923), pour être
en quelque sorte ravivé ou guéri. Il s'ensuit que l'investissement narcissique dans
toutes les parties vitales du corps garantit la survie et le bien-être. Le narcissisme
primaire suit sa propre ligne de développement, parallèle à celle des divers organes
et zones qui, en atteignant leur moment de primauté, se trouvent plus investis de
libido que d'autres. Psychosexuellement, le narcissisme oral est suivi des narcissismes
anal, urétral, génital-intérieur et phallique (Kestenberg, 1968). Avec chaque nouvelle
poussée de croissance, le narcissisme primaire augmente, mais sa distribution corpo-
relle varie en accord avec celui des systèmes qui croît plus que les autres. Le narcis-
sisme adolescent est particulièrement accusé, de même que celui des femmes
enceintes. Lorsque, au lieu de se développer, l'organisme décline et, si l'on peut dire,
commence lentement à mourir, le narcissisme primaire décroît proportionnellement.
Le narcissisme indique la direction que prend la libido vers le soi (Hartmann,
1950) et ses composantes. Il contrecarre l'agression concomitante dirigée contre le
soi ou ses composantes. Au service de la survie le narcissisme augmente donc et
l'agression est dirigée vers le dehors.
Dans notre classification des schémas de mouvements, nous avons découvert
que la décharge des pulsions libidinales et agressives procède par changements
rythmiques de tension, les modes de décharge de la libido et de l'agression alternant
ou se mêlant, et constituant la base motrice de ce que Freud appelle la fusion
pulsionnelle. Par exemple, la succion, forme de décharge de la pulsion orale,
procède par une alternance du flux de la tension sur le mode entravé/non entravé.
Ainsi, la saisie du lait a lieu en flux libre (ou non entravé), tandis que la rétention
du lait dans la bouche emploie le flux entravé. Les fonctions du moi qui s'expriment
par des mouvements emploient des schémas plus complexes, que nous appelons
« efforts »1. Les changements de tension, tout comme les « efforts », sont structurés
par des schémas qui donnent forme aux relations. Nous nous trouvons là d'accord
avec la théorie psychanalytique selon laquelle la différenciation des pulsions et la
formation du moi ne peuvent advenir que s'ils sont informés par des objets. Nous
appellerons « formes » tous les schémas de mouvement mis au service de relations
(à soi comme à autrui). En guise d'introduction aux données sur lesquelles nous
avons fondé notre théorie du narcissisme, nous présentons ici deux modèles de
formes, qui toutes deux présentent une alternance rythmique entre la croissance et
le rétrécissement corporels (Kestenberg et Sossin, 1979) :

1 / Le flux bipolaire des formes est un schéma de base qui sert à survivre et qui
est utilisé pour ingurgiter la nourriture et expulser les déchets. Le corps s'élargit
1. En allemand antrieb, en anglais effort.
1396 Judith S. Kestenberg et Ira Brenner

(croît) pour assimiler la vie externe et les substances qui assurent le bien-être, telles
que l'oxygène, la chaleur et la nourriture (les objets primaires de Balint, 1946). Le
corps rétrécit pour expulser les substances nocives accumulées en lui. Ainsi la
libido entre dans le corps par assimilation, tandis que l'agression est rejetée vers
l'extérieur. Les deux schémas : d'expansion pour assimiler et de rétrécissement pour
expulser, sont respectivement associés à des affects de bien-être et de malaise. Ils
font partie de l'appareil moteur et sous-tendent le narcissisme primaire qui diminue
avec l'âge, mais ne disparaît cependant jamais tant que dure la vie. Pour nous,
le narcissisme primaire est le reflet psychique de la croissance et du maintien de
la vie. Ses manifestations affectives précoces sont évidentes dans le sourire béat
du bébé et la joie qu'il montre à attraper les objets, tourner, ramper, se tenir
debout, marcher et parler. A ce funktionslust ou plaisir des fonctions s'ajoute une
autre source de plaisirs narcissiques : l'amour de soi et l'admiration de soi, qui
s'intensifient quand l'enfant se sent aimé, approuvé et admiré. Grunberger (1979)
appelle ce processus la « confirmation narcissique ». La capacité de s'épanouir sous
le regard adorateur de l'autre persiste la vie durant. L'enfant se sent grandir et sent
croître son importance quand sa mère bat des mains pour lui. Freud (1917-1919)
déclarait : «... si un homme a été le favori incontesté de sa mère, il retiendra sa vie
durant le sentiment de triomphe, la confiance en son propre succès, qui bien
souvent apportent le succès réel » (p. 156).
Si l'expansion du corps sert à assimiler, le rétrécissement sert à rejeter. L'expul-
sion des déchets par rétrécissement aide à extérioriserl'agression. Le narcissisme et la
capacité d'éloigner de soi l'agression sont des attributs de base de tout tissu vivant,
et comme tels, sont les bases psychophysiologiques du maintien d'un équilibre
psychique qui favorise le contentement et le soulagement.

2 I Le flux unipolaire des formes se rapporte aux changements de formes qui


ont lieu lorsque différentes parties du corps s'étirent pour atteindre des stimuli
agréables ou reculent devant des stimuli désagréables. Le retrait des pseudopodes
dans l'amibe a lieu quand, une fois la satiété obtenue, le stimulus perd sa qualité
nourrissante. Nos systèmes nerveux périphérique et central fonctionnent selon le
même principe. Ce système, sous-jacent à l'attraction et à la répulsion, devient
la sous-structure des relations anaclitiques, dans lesquelles l'objet est recherché
tant qu'il promet une gratification, mais abandonné quand on n'en a plus besoin
ou quand l'expérience qu'on en fait est déplaisante. Il est également le précurseur
du narcissisme secondaire.
Il convient de faire la distinction entre le narcissisme primaire qui dérive du
soma et deux autres formes de narcissisme qui dérivent de sources externes. Une
fois les objets chargés de libido, l'expérience d'une déception provoque un retrait
de la libido, qui se retire de l'objet pour retourner vers soi. Ceci constitue le
Le narcissisme comme moyen de survie 1397

narcissisme secondaire : si tu ne m'aimes pas, je ne t'aimerai pas et m'aimerai


moi-même à la place. Quand la libido est puisée de l'objet aimant et aimé, elle
affirme ou rend valide le narcissisme de l'individu : tu m'aimes et c'est pourquoi
je m'aime moi-même d'autant plus. Nous nous servirons d'exemples tirés d'inter-
views d'enfants survivants pour éclaircir les remarques précédentes. Quand on les
sépara de leurs parents ou de leurs frères et soeurs, les enfants se sentirent totalement
abandonnés et dépourvus. Cependant, la plupart d'entre eux ont indiqué que,
tant qu'ils furent obligés d'investir toute leur énergie dans la lutte quotidienne
pour la vie, ils cessèrent de s'inquiéter de leurs familles. La pensée de leurs bien-
aimés les eussent rendus incapables de prendre soin d'eux-mêmes. Ils cultivèrent
plutôt des amis, enfants de leur âge ou gens âgés, qui confirmèrent leur droit à la
survie. Ils ne s'attardèrent pas consciemment sur le souvenir de l'amour parental,
mais cependant furent souvent guidés par lui dans leurs actions. Des mots d'adieux
tels que « tu dois survivre » ou « je t'aime », qui sont des affirmations de vie,
contribuèrent à renforcer la volonté de vivre de ces enfants.
Dans le narcissisme primaire, c'est non seulement le corps ou l'être entier
mais l'appareil mental ou du moins certaines de ses parties qui sont investis de
libido. Le ça, le moi ou le surmoi peuvent se trouver chargés sélectivement. Nous
n'avons pas besoin de dire qu'il faut substituer au concept de « libido du moi »
celui de « libido propre » ou « libido-à-soi ». Le moi peut être sélectivement chargé
de narcissisme et, durant la différenciation ultérieure, des fonctions du moi telles
que la capacité motrice ou la mémoire peuvent être intensément investies, parfois
aux dépens d'autres fonctions. Dans certaines circonstances, une redistribution de la
libido narcissique (narcissismes primaire, affirmatif et secondaire) peut devenir
nécessaire au maintien de la survie physique, soutenue par la survie spirituelle.
Nous appelons ce processus « narcissisme tertiaire ».
Les citations suivantes, tirées des mémoires d'un adulte qui a su s'exprimer
poétiquement, nous montreront ce qui se produit à l'intérieur d'un individu capable
de défier la mort. Ces exemples nous aideront à mieux comprendre ce qui se passe
chez les enfants, qui ne peuvent pas s'exprimer avec autant de précision que les
adultes.
Drexel (1980), qui fut torturé à Mauthausen en raison de ses convictions
politiques et de son activité anti-nazi, raconte qu'on le forçait à chanter sous la
torture. Il utilisa donc le chant comme « une drogue stimulante » jaillie des « esprits
vitaux » qu'il avait failli perdre dans l'anxiété et la douleur. Il se servit de l'expé-
rience créatrice du chant pour panser ses plaies. Drexel éprouva souvent une dicho-
tomie intérieure : alors que son corps se trouvait attaché à la table et battu, une
partie de lui-même sentait l'intolérable douleur et la menace contre son existence
en même temps que le désir d'abandonner la lutte et de mourir, tandis que l'autre
partie flottait « sans sensations et (comme) échappant à la pesanteur, mais dans
1398 Judith S. Kestenberg et Ira Brenner

une étrange correspondance spatiale avec le corps martyrisé » (p. 118). Ainsi, le
sentiment délicieux qui accompagne la maîtrise de l'espace et de la pesanteur se
trouvait ravivé, non seulement du fond de l'expérience prénatale de transport
narcissique (Grunberger, 1979), mais encore à partir de l'expérience du bébé,
naguère limité dans l'espace et borné au sol, dont la conquête de l'espace et de la
pesanteur avait été le premier triomphe narcissique.
Drexel était enfermé dans une cellule solitaire et sombre. Il avait peur de
l'oppressante obscurité qu'il assimilait dans son esprit à la perte de l'espace. Il
ne réussit à surmonter sa frayeur et recouvrer sa force d'âme que lorsqu'il réussit
à investir les ténèbres d'un fantasme narcissique dans lequel la nuit lui rappelait
l'ampleur de l'espace infini, grand comme « le Tout ». Son oppression cessa et
sa pensée devint fluide, comme transportée sur les vagues de rêves éveillés. Ce
fantasme était renforcé par le sentiment d'être protégé et dorloté. Il se sentait
«... soutenu par des esprits invisibles et suspendu aux ailes des souvenirs »... (p. 11).
La sensation d'être transporté et par conséquent à l'abri est un souvenir non verbal
que l'homme menacé d'extinction évoque pour se sentir né à nouveau, dans un
environnement sûr et protecteur. Peu de gens survécurent au genre de torture
auquel fut livré Drexel qui tint bon et ne trahit pas ses camarades dissidents.
Comme il était dépourvu de résistance physique, ce furent sa résistance spirituelle
et sa capacité d'étouffer la douleur qui sauvèrent son corps et son âme. Conservant
sa dignité et son estime pour lui-même et confiant dans sa capacité à résister à
l'attraction de la mort, il trouva non seulement sa volonté mais aussi les moyens
de survivre et de triompher de ses tortionnaires. Comme nous le verrons plus loin,
bien des enfants eurent recours à des fantasmes et des illusions narcissiques pour
rendre tolérables des situations de tension insupportable, mais ils ne purent pas
les employer pour résister à leurs persécuteurs. D'autres sujets, dans d'autres
circonstances, parvinrent à conserver leur dignité et leur estime pour eux-mêmes,
mais ne purent éviter la mort. Des jeunes filles, et même des petits enfants,
allèrent à la mort dans les chambres à gaz en chantant fièrement leur hymne
national.
De courts répits dans la privation ou la torture permettaient aux persécutés de
retrouver une satisfaction narcissique dans la jouissance de brefs moments de bien-
être physique. Quand Drexel put se laver, il éprouva un bien-être qui lui rappela
la sensation d'être fraîchement sorti du bain et « une puissante volonté de vivre
coula dans (ses) veines » (p. 105). Janka Herszeles (1946), petite fille de onze ans
emprisonnée dans le camp Lemberg Janowski, connut une expérience semblable.
Gelée, affamée, seule et privée d'air dans la salle d'attente bondée qui menait aux
douches, elle demanda la permission de passer la première. Elle venait de voir des
SS frapper sauvagement des prisonniers et se sentait découragée, prête à abandonner
la lutte. La douche, qui la réchauffa et la réconforta un moment, lui rendit son goût
Le narcissisme comme moyen de survie 1399

pour la vie, de même que la bonté du garde qui l'avait laissée passer la première.
Sa capacité à tirer un grand bénéfice d'un petit geste de bonté témoigne de sa
détermination à affirmer sa propre valeur.
On a remarqué qu'une personne torturée prend conscience de ses organes
internes de manière plus aiguë. Drexel raconte qu'il s'adressait à son coeur comme
s'il s'agissait d'un enfant adoré : « Je retins mon souffle et écoutai ses battements
malaisés, et un amour étrange, presque tendre, m'attira vers ce petit organe
courageux, ce petit paquet d'organe avec sa force secrète, merveilleuse, douce et
infaillible. Petit être merveilleux dans ma poitrine!... Je puis te faire confiance main-
tenant... tu ne me décevras pas » (p. 102).
Cet investissement sur un organe intérieur vital est étroitement lié au retrait
de la libido d'un objet aimé et son déplacement vers l'intérieur du corps, comme
si le foetus, plutôt que la mère aimante, se voyait attribuer confiance et amour.
A un certain moment, Drexel crut que ses membres étaient perdus ou gravement
atteints. Quand il découvrit que son corps n'était pas en grave danger, il se sentit
rempli « d'une satisfaction violente » (p. 102).
Janka raconte dans ses mémoires comment elle faillit perdre tout désir de
vivre et puis découvrit en elle une volonté qui ressemblait à la « satisfaction
violente » de Drexel. Elle avait été témoin de l'exécution d'un homme qui humble-
ment avait lui-même passé la corde autour de son cou et était monté sur l'échafaud.
Janka s'était bouché les oreilles, avait retenu son souffle pour ne pas entendre,
pour ne rien saisir... pour échapper. Elle intervenait ainsi activement dans le
déroulement de ses fonctions vitales et donc s'empêchait de se sentir vivante.
Plus tard, elle indiqua qu'elle n'avait peur ni de la mort des autres ni de la sienne
propre, tant qu'elle ne serait pas enterrée vivante comme certains autres enfants
l'avaient été. Elle avait très peur de la sensation de suffoquer. Peu de temps après
avoir retenu son souffle, l'idée lui vint soudainement qu'elle « désirait intensément
vivre... » Elle poursuit : « Il me sembla que quelque chose criait en moi
...
"vis, vis!" Je n'avais pas la force d'inhiber cet appel et je ne pouvais pas me
calmer » (p. 54). Elle prit la résolution de ne pas coopérer avec humilité et résignation
à sa propre mort comme l'avait fait le condamné. Elle se demanda si le fait de
s'en remettre à la mort pouvait être considéré comme une sorte d'héroïsme mais
ce n'était pas son option. En même temps, elle avait conscience d'être seule, de
n'avoir aucun être au monde ni rien qui lui donnât envie de vivre. L'ici et le
maintenant ne promettaient que souffrances. Et pourtant : « Je préfère souffrir, vivre
affamée mais vivre parce que j'aime la vie » (p. 55). Alors elle résolut de ne
pas coopérer à sa propre exécution. Cette décision tardive de résister à la mort
n'était pas due uniquement à un accroissement du narcissisme primaire et secon-
daire devant la mort, mais aussi à une confirmation narcissique de son droit à la vie
que sa mère lui avait léguée lors de ses adieux. Sa mère s'était suicidée mais avait
1400 Judith S. Kestenberg et Ira Brenner

conjuré son enfant de vivre, malgré les terribles souffrances qu'elle aurait à endurer.
Il est fréquent que le souvenir des paroles d'adieux d'un parent fasse revenir le
désir de vivre chez un enfant déjà presque résigné et prêt à succomber à la paix
de la mort. C'est comme si l'amour du parent, parvenant d'au-delà de la tombe,
contribuât à renforcer la volonté de vivre. Non seulement les parents réels ou
le souvenir des parents, mais parfois aussi des substituts parentaux, aidèrent les
enfants à conserver le sens de leur propre valeur et de leur droit à la vie. L'appro-
bation reçue de personnes âgées, qu'elles fussent réellement présentes ou simplement
présentes dans la mémoire, élevait l'idéal du moi de l'enfant et stimulait son
potentiel créateur, qui est une autre manière de créer ou de recréer la vie. Ce
n'est pas par accident ou simple chance que Janka a eu la vie sauve. Elle entra
dans le cercle littéraire du camp, où des poètes et des écrivains se réunissaient pour
réciter leurs oeuvres (Borwicz, 1946). Janka composait des poèmes en vers libres
(M. Hochberg Marjanska, 1946). Les dirigeants du mouvement clandestin déci-
dèrent donc que Janka serait choisie pour une opération de sauvetage parce qu'ils
comprenaient la valeur de sa créativité. Elle fut escortée de Lemberg à Cracovie
où, à douze ans, elle écrivit son histoire dans la clandestinité.
Les nazis eux-mêmes appréciaient la créativité. Sender (1987), une adolescente,
écrivait des poèmes en yiddish dans un camp de concentration. Elle les lisait à
haute voix et, de cette manière, soutenait le courage de tout un groupe de jeunes
travailleurs esclaves. Le chef du camp ne fut pas indifférent à ce mérite et décida
donc de lui laisser la vie sauve, bien qu'elle fût atteinte d'une sévère infection.
Ainsi, le pouvoir créateur eut aussi des côtés pratiques qui renforcèrent les chances
de survie physique. Par ailleurs, une bonne partie du pouvoir de soulager qui
caractérise la créativité (M. Kestenberg, 1988) provient d'un réinvestissement de
l'énergie corporelle ou spirituelle sur l'art, comme expression de survie spirituelle.
La confrontation avec la mort (de Wind, 1968) a un effet profond sur la psyché.
Une redistribution de la libido narcissique se produit naturellement durant le cours
normal du processus de vieillissement, la conscience de l'inévitabilité de la mort
s'installant par degrés. L'estime de soi, le sentiment qu'un individu a de sa valeur
propre et de son droit à la vie doivent éventuellement le réconcilier avec l'injure
narcissique suprême, qui est l'acceptation du vieillissement et de la mort. Quand
on se trouve confronté prématurément à cette situation naturelle il faut faire appel
à une formidable réorganisation des forces psychiques. Dans un sens, c'est l'anti-
thèse d'une fixation. Face à une menace de mort permanente et à une détérioration
du corps à la fois graduelle, constante et prématurée, les défenses narcissiques
doivent se renforcer et organiser une redistribution de la libido, tant en ce qui
concerne les investissements non essentiels du soi dans le corps que les fonctions
corporelles essentielles et l'idéal du moi, qui tous s'intensifient pour rendre efficace
la volonté de vivre. Nous appelons ce narcissisme, narcissisme tertiaire, pour indi-
Le narcissisme comme moyen de survie 1401

quer qu'il se produit un passage vers un hyper-investissement libidinal dans le


corps, la satisfaction des besoins vitaux et les fonctions du moi. La mesure dans
laquelle l'expérience de l'holocauste affecta et colora la croissance psychologique
des enfants fut influencée non seulement par la nature et l'importance du trauma-
tisme, par l'étape de développement dans laquelle se trouvait l'enfant et son état
de santé préalable, mais aussi par sa capacité de former et de maintenir des adap-
tations narcissiques tertiaires.
Comme l'a souligné Grunberger, le terme « narcissique » s'applique aux
personnes dont l'investissement narcissique est très élevé et aussi à celles dont
les blessures narcissiques demeurent ouvertes (1979, p. 31). Pour Kernberg (1975),
par « narcissisme pathologique » il faut entendre une fragilité de l'être dont l'estime
de soi et l'intégrité sont vulnérables et facilement disloquées. Les « désordres
narcissiques » dont parle Kohut (1971, 1977) se forment à partir de privations
infantiles précoces. La variété et les vicissitudes du narcissisme chez les survivants
ne peuvent cadrer que dans nos propres schémas théoriques et ceux de Grunberger
(1979) et de Greenacre (1962).
Nous basant sur nos études longitudinales du mouvement (Kestenberg et
Sossin, 1979), nous pouvons dire que le narcissisme primaire diminue avec l'âge,
mais qu'il est rappelé dans le service actif à chaque fois qu'il y a une poussée de
croissance. A chacun de ces changements, une affirmation harmonieuse des satis-
factions de besoins et des succès que chaque nouvelle phase apporte doit se
produire. Quand une telle affirmation n'a pas lieu et que l'estime de soi se trouve
dégradée, on développe une vulnérabilité ou besoin narcissique, qui s'accompagne
d'une demande accrue de sources externes de provisions narcissiques. La validation
ou affirmation du narcissisme par des sources externes encourage le détournement
de l'agression vers le dehors. L'épuisement du narcissisme dû à la privation tend
à s'accompagner du retour de l'agression vers l'intérieur. Le surmoi punitif devient
plus fort, les sentiments de culpabilité augmentent et le sentiment de soi s'avilit,
non seulement en raison du manque de provisions narcissiques mais aussi parce
que le surmoi tend à déprécier le moi.
Chaque survivant a sa propre histoire à raconter, unique au monde. Mais
dans un but heuristique, nous pouvons diviser la jeune population des sur-
vivants en deux groupes : ceux qui ne purent jamais utiliser, ou épuisèrent, les
sources de narcissisme primaire et tombèrent malades, devinrent déprimés ou
dépendants, et ceux qui s'adaptèrent aux circonstances adverses non seulement
avant mais aussi après leur libération, de telle sorte qu'ils réussirent à redistribuer
les trois composantes de leur narcissisme pour se construire une nouvelle vie dans
un environnement nouveau.
Pour beaucoup d'entre eux, la libération fut une déception. Le soutien que
leur avaient apporté leurs amis du camp ou les sauveteurs chrétiens cessa. Les
1402 Judith S. Kestenberg et Ira Brenner

amis se trouvèrent séparés et les familles exigèrent le retour des enfants maintenus
dans la clandestinité. L'investissement suprême dans le corps qui avait été nécessaire
pour survivre n'avait plus de raison d'être et l'espoir de retrouver les parents perdus
exigeait un réinvestissement dans les objets. Le moratoire sur les relations aux objets
primaires pouvait prendre fin, mais en même temps, il fallait confronter pour la
première fois la réalité des deuils. Il devenait nécessaire de réinvestir une bonne
partie de la libido narcissique dans les relations anaclitiques qui retrouvaient leur
importance primordiale. Bien des enfants et des adolescents qui avaient survécu
dans des conditions inhumaines succombèrent à la maladie et à la malnutrition qui
dévastaient leurs corps, et moururent. D'autres furent la proie de dépressions sévères
quand leurs recherches de parents ou de frères et soeurs échouèrent. Le sentiment de
culpabilité provoqué par la conscience d'avoir survécu alors que tant d'autres
étaient morts, s'intensifia. Nombreux furent les cas où un enfant était le seul
survivant de toutes les branches d'une grande famille. Sortis de leurs cachettes,
certains enfants pensèrent qu'ils étaient les seuls juifs à avoir survécu dans leur
pays, et cherchèrent à se protéger contre les hostilités. Le narcissisme au service
de la survie, auquel A. Green (1986) se réfère en parlant de narcissisme positif,
(narcissisme de vie) était épuisé, donnant lieu à un état qu'il appelle narcissisme
négatif (ou de mort).
Quand les sources externes des provisions narcissiques n'étaient plus dispo-
nibles et les objets primaires perdus, il y avait un vide, un « trou laissé par le
désinvestissement » du self et des objets (A. Green, p. 155), et dans de nombreux
cas une identification à la mère morte (A. Green, 1986).
Plus l'enfant traumatisé était jeune, plus il y avait à craindre des interférences
dans le développement du narcissisme et de l'agression. Une enfant de deux ans,
par exemple, placée chez une aryenne, refusa de manger ou de parler. Elle devint
complètement dépendante des religieuses qui la trouvèrent abandonnée dans la rue.
Quand sa mère la retrouva après la Libération, elle ne l'accepta pas et mit en
morceaux la poupée qu'elle reçut en cadeau. Adulte, elle est encore en forte relation
de dépendance envers sa mère, nourrit encore du ressentiment envers elle et souffre
encore de dépressions.
Pour les parents et les éducateurs, il fut très difficile de répondre aux besoins des
enfants traumatisés, en particulier quand les adultes étaient eux-mêmes des survi-
vants qui avaient grand besoin de réconfort et de temps pour se récupérer. Cependant,
la majorité des enfants survivants que nous avons interviewés tira grand profit
de l'éducation qui leur était offerte. Nombreux furent ceux qui devinrent des parents
dévoués, bien que peut-être un peu trop anxieux de protéger leurs enfants contre
de possibles dangers. Face à l'adversité, surtout au moment de la mort de membres
de la famille, un certain nombre d'enfants survivants plongèrent dans des épisodes
dépressifs, mais la plupart fit cependant preuve d'une grande endurance et d'une
Le narcissisme comme moyen de survie 1403

forte capacité de ressort. Les enfants survivants furent généralement capables de


redistribuer périodiquement leur investissement narcissique en accord avec le principe
de réalité, et, ce qui est remarquable, plusieurs d'entre eux se mirent à écrire de la
poésie ou à produire des oeuvres d'art pour satisfaire leur besoin d'accomplissement,
en particulier s'ils se sentaient seuls ou abandonnés (M. Kestenberg, 1988).
Ces dernières années, plusieurs enfants survivants ont eu à faire face à de
nouvelles séparations. Non seulement ils furent témoins de la mort de membres
plus âgés de la famille, mais leurs propres enfants, qui avaient été le centre de leurs
vies, commencèrent à quitter la maison pour partir à l'université ou se marier.
Les vieux sentiments d'isolement et de manque d'appartenance resurgirent — à
moins que l'enfant survivant n'eût une position sociale prestigieuse qui l'aidât à
se sentir indispensable. L'établissement d'une association séparée pour les enfants
survivants a beaucoup contribué à réétablir parmi eux le sentiment de leur valeur
propre. Beaucoup ont senti qu'ils avaient retrouvé une nouvelle famille, de nouveaux
frères et de nouvelles soeurs. Il y a cependant des différences entre eux. Certains
sont agressifs et tentent défensivement d'exclure les autres comme ils avaient été
exclus eux-mêmes. D'autres tendent à avoir un sentiment exagéré d'eux-mêmes
et insistent sur le caractère sans égal de leur expérience parce qu'ils souffrirent le
plus ou le plus longuement. D'autres au contraire se dévalorisent ou s'excluent en
disant : « Je n'ai pas souffert autant que les autres, je ne suis pas un survivant,
n'est-ce pas? ». Cependant, leur capacité à détourner l'agression vers l'extérieur sans
se mettre en danger renforce l'estime de soi de bien des survivants qui ont été
accusés de s'être laissé mener dans les camps sans opposer de résistance. La capacité
de survie du groupe se trouva démontrée quand, au cours d'un meeting, la maîtresse
de maison, allumant un feu de cheminée, oublia d'ouvrir la prise d'air. La pièce se
remplit d'une fumée épaisse mais plusieurs personnes surent agir immédiatement
sans perdre la tête : elles ouvrirent des portes et les fenêtres et « sauvèrent » ainsi
tout le monde des émanations de cette nouvelle « chambre à gaz ». Chacun
reconnaissant la valeur de l'autre, la capacité d'auto-affirmation du groupe augmenta.
Chez plusieurs survivants, la capacité de redistribuer libido et agression de
manière à surmonter les obstacles persista. Cependant, quand vint le succès,
plusieurs l'éprouvèrent avec déception. Il est remarquable de voir comment la
vulnérabilité narcissique s'accompagnait d'une adresse à rassembler les ressources
narcissiques, particulièrement dans l'adversité. Quand une augmentation du narcis-
sisme produisait un sentiment de bien-être sans intensifier la volonté de survie,
la distribution de la libido était telle que l'habilité à survivre n'était pas aussi
investie de narcissisme que les fantasmes et l'illusion d'être dans un environnement
protégé. Cependant, le besoin narcissique suscita bien des fois la sympathie de
sauveteurs dont les activités sauvèrent l'enfant.
Anna, qui se trouvait à Auschwitz à l'âge de neuf ans, était convaincue qu'elle
1404 Judith S. Kestenberg et Ira Brenner

était invisible et que ses mouvements passaient inaperçus de ses geôliers nazis.
Par conséquent elle se sentait invulnérable et sauve. Lors d'une sélection elle se
cacha dans les jupes de sa tante. Après la guerre, Anna poursuivit brillamment
ses études. Quand on lui posa des questions sur son fantasme d'invisibilité
d'Auschwitz, elle parut étonnée et déconcertée. Elle ne se souvenait pas du
tout d'avoir été tatouée, bien qu'elle n'eût ôté son chiffre que durant ses années
d'études. Et cependant, dans son esprit, elle avait survécu, jeune fille mala-
dive, terrorisée et mal nourrie, simplement parce qu' « ils » ne savaient pas
qu'elle était là. Avant la guerre, elle avait été l'objet de l'attention d'une famille
prospère et indulgente, qui lui passait toutes ses fantaisies. Intelligente, saine et
admirée, elle s'était sentie fière et unique. La dégradation de ses parents par les
nazis fut insupportable pour elle. Elle lui laissa une cicatrice indélébile, dont le
souvenir la remplissait d'une anxiété et d'une tristesse profondes, de sentiments de
désespoir et de culpabilité. Ne pouvant plus compter sur leur aide, il lui sembla qu'elle
n'était « rien » sans ses parents. Quand, dans le wagon à bestiaux, son père avait
échangé un étui à cigarettes en or contre un verre d'eau pour elle, elle avait ressenti
toute son importance. Maintenant que ses parents n'étaient plus là pour « affirmer »
sa valeur, elle n'était plus « rien », jusqu'au point de disparaître dans l'invisibilité.
Dans une certaine mesure, la transformation de ce fantasme en acte lui permit de
survivre. Ainsi, elle évita la mort en se cachant sous un lit, un jour que les nazis
évacuèrent des prisonniers d'Auschwitz pour les conduire à la mort. Les nazis
ne s'aperçurent pas de sa présence. Si elle s'était limitée à fantasmer sur son invi-
sibilité, elle se serait peut-être « sentie » sauve mais cette illusion ne l'aurait pas
aidée à survivre.
Un exemple de fantasmes employés pour éviter le désespoir, tandis que,
d'autre part, la fonction motrice est perdue, nous vient de Gertrude, envoyée à
Terezin à l'âge de deux ans, qui restait au lit toute la journée pendant que sa mère
travaillait. Elle ne marcha jamais durant toute cette période et même après la Libé-
ration. L'homme qui partageait sa chambre à Terezin l'effrayait, elle avait faim et sa
mère lui manquait. Elle se prit alors à imaginer que le lieu où elle habitait était très
beau : elle s'imaginait assise dans un verger, où l'herbe poussait et où se trouvait un
pommier, mais la seule note de couleur dans le tableau était une pomme rouge qui
se balançait de l'arbre.
Béatrice eut plusieurs objets transitionnels. A l'âge de cinq ans, elle vit ses
parents rassemblés par les nazis avec d'autres personnes et emmenés au loin. Elle
garda le souvenir du dernier regard de sa mère. Placée dans une ferme où elle passait
pour chrétienne mais recevait peu d'attention, elle s'attacha à la vache dont elle
s'occupait. Elle aimait sentir la langue rugueuse de la vache sur sa joue et elle se
nichait contre l'animal, se plaisant à la chaleur de son corps. Consciemment, elle
regardait la vache comme si elle eût pris la place de sa mère absente. Quand elle fut
Le narcissisme comme moyen de survie 1405

séparée de la vache et emmenée dans un camp de travail forcé elle s'attacha à deux
plantes qu'elle devait arroser tous les jours, qu'elle appelait « père » et « mère »
et leur demandait de vivre pour elle. Elle dut sa survie au fait qu'elle passait
pour chrétienne, dans le village comme dans le camp. Sa tendance à s'attacher à
des objets transitionnels inanimés continua néanmoins. Elle éprouva un sentiment
de réconfort et de protection quand on lui donna une couverture rugueuse et un
petit peigne d'acier — objets normalement utilisés pour le soin des enfants. La
couverture rugueuse et poilue lui rappelait le cuir de la vache et le peigne aux dents
pointues semblait une réplique de la langue rêche de la vache (Brenner, 1988).
Le petit peigne d'acier se transforma en un objet de prix pour elle, qui survécut à
la guerre avec elle. Elle le tint caché dans un lieu secret jusqu'au jour où elle alla
à la réunion des survivants juifs américains, à Washington, en 1983. Ce n'est
qu'alors qu'elle le sortit de sa cachette, et fut bouleversée d'émotion, revivant la
douleur, la tristesse, la nostalgie et le chagrin de la perte de ses parents, sentiments
qui étaient demeurés assoupis jusque-là. Quand elle commença à fréquenter un
groupe d'enfants survivants, elle ne trouva aucun réconfort à rencontrer d'autres
survivants comme elle, au contraire; elle quittait brusquement les réunions, car elle
ne pouvait supporter sa douleur. Son besoin narcissique ne trouvait pas de soula-
gement et l'envie de fuir la prenait.

CONCLUSION

Dans des conditions de tension extrême, les enfants et certains adultes sont
souvent capables d'accroître substantiellement leur narcissisme primaire, lequel agit
comme un baume et sert à la revitalisation du corps épuisé et douloureux et à la
survie physique aussi bien que spirituelle. L'accroissement du narcissisme primaire
doit s'accompagnerd'une reconnaissance offerte par des personnes proches, soit dans
la réalité soit dans la mémoire. Nous avons vu comment le souvenir de telles
reconnaissances provenant de parents pouvait être utile. En l'absence des parents, des
mères substitutives où des amis peuvent jouer le rôle d'affirmateurs de vie. Se
sentant abandonnés de leurs parents, les enfants retirèrent leur libido des objets
primaires et la réinvestirent dans leur corps, dans ses fonctions vitales, dans des
aptitudes ou des comportements créateurs. Ils apprirent également à tirer des
ressources narcissiques d'adultes ou d'amis de leur âge. Le besoin narcissique
provoqua une réaction sympathique de la part d'autrui et donc indirectement aida
les enfants à survivre. L'accroissement du narcissisme même, sans redistribution
concomitante d'investissement narcissique dans les fonctions psychiques et phy-
siques appropriées, eut peu de valeur de survie. La combinaison de narcissismes
primaire et secondaire accrus, et d'une redistribution adaptative de l'investissement
1406 Judith S. Kestenberg et Ira Brenner

narcissique que nous appelons narcissisme tertiaire, réétablit la volonté de vivre


et la capacité de détourner l'agression vers le dehors pour assurer la survie. Les
fantasmes et rêves narcissiques opérant sans investissement adaptatif dans des
activités de survie pouvaient réinstaurer l'espoir et un certain bien-être, mais
n'assurèrent pas forcément la survie.
La survie, suivie de la préservation de l'héritage spirituel et de la perpétuation
des gènes à travers la procréation, constitue un triomphe narcissique sur le génocide
et une justification pour la survie personnelle.

(Traduit par Sonia Assa, Ph. D.)

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RÉSUMÉS

Les enfants qui ont survécu à l'Holocauste forment un groupe distinct.


Il est nécessaire de les différencier des survivants adultes et de leurs enfants nés après
la guerre.
Leur survie fut en partie rendue possible par un investissement accru du narcissisme
primaire et secondaire dans les fonctions essentielles au maintien de leur vie.
Dans des circonstances d'extrême péril, une redistribution de la libido a lieu, rendant
possible l'accroissement de la résistance physique et psychique. Nous appelons « narcissisme
tertiaire » cette fusion du narcissisme primaire et secondaire intensifié.

Mots clés : Holocauste. Narcissisme tertiaire. Traumatisme. Survie.

Children who survived the Holocaust must be distinguished from adult survivors and
their children, born after the war. Their survival depended in part on a heightened investment of
primary, secondary and affirmation narcissism in the body. Under life-threatening conditions
there occurs a redistribution of narcissistic libido, which we call tertiary narcissism.

Key-words : Holocaust. Third Narcissism. Trauma. Survival

Die Kinder, die die Totalvernichtung (Holocauste) überlebt haben, gehören einer spe-
ziellen Gruppe an.
Man muss sie von den erwachsenen überlebenden und deren, nach dem Krieggeborenen,
kindern unterscheiden.
1408 Judith S. Kestenberg et Ira Brenner

Ihr überleben danken sie telweise einer erhöhten Besetzung des primaren und sekundären
Narzissums der Wichtigsten Funktionen zur Erhaltung ihres Lebens. In extremen Gepahr situa-
tionen findet eine Neuverteilung der Libidostatt, die eine erhöhte physische und psychische
Widerstandskraft zur Falge hat. Wir nennen « tertiären Narzissums » diese Verschmelzung von
verstärktem primären und sekundären Narzissums.

Schlüsselworte : Totalvernichtung(Holocauste). Tertiärer Narzissums. Trauma. Uberlebung.

Los ninos sobrevivientes del holocausto constituyen un grupo caracteristico.


Es necesario establecer las diferencias entre estos ninos y los adultos sobrevivientes y sus
hijos nacidos después de la guerra.
El autor propone que la supervivencia implico una sobrecatarsies del narcisismo primario
y secundario.
En una situacion extrema una redistribucion de la libido posibilito el aumento de la resis-
tencia fisica y psiquica.
La intensificacion del narcisismo primario y secundario constituye el narcisismo« terciario ».

Palabras claves : Holocauste. Terciario narcissismo Traumatisme. Sobrevivir.


L'héritage de Freud1

David GELMANN

C'était l'âge d'Or. La psychanalyse était le dernier salut — ou bien était-elle


seulement le dernier jeu de salon? Chacun, semblait-il, croisait l'Océan jadis inex-
ploré du Ça et du Moi. Il était chic d'entreprendre une analyse, si tant est qu'on en
eût les moyens; ou, à défaut de moyens, il était tout aussi chic d'émailler sa
conversation de termes de jargon : « Elle sublime », « Il refoule », « C'est une mani-
festation de sa libido. » Après avoir été une force pénétrante dans la vie intel-
lectuelle, le canon freudien était entré dans la culture populaire vers le milieu
des années 50, grâce à l'impact publicitaire des films hollywoodiens qui dépei-
gnaient les analystes comme des fumeurs de pipe-faiseurs de miracle. (« Debout,
soldat, vous pouvez remarcher! ») Selon le Dr Edward M. Weinshel, un des membres
les plus âgés et les plus sages de la profession, c'était une image « grossièrement
déformée et si extravagante que cela en devenait presque gênant ». Et l'inconvénient
était que le public tout comme bon nombre d'analystes eux-mêmes en étaient tota-
lement engoués.
Et cependant, l'analyse classique du « divan » n'appartint jamais vraiment au
public. Même à l'époque où la psychanalyse était relativement peu coûteuse, elle
était considérée comme un luxe en raison de la nécessité de quatre ou cinq séances
hebdomadaires. Au cours des trois décennies suivantes, et plus particulièrement
aux Etats-Unis, on assista à une escalade d'attaques qui visaient non seulement
le coût élevé de la psychanalyse mais aussi la longue durée et l'issue incertaine du
traitement. Le père fondateur devint inévitablement la cible de ces attaques; la
découverte tardive de la névrose de Freud lui-même donna lieu à la publication
d'innombrables études biographiques qui en firent leur objet de délectation, comme
si ce fait en soi pouvait discréditer sa théorie de la névrose. Entre-temps, la popu-
larité grandissante des psychothérapiesplus brèves et moins chères et l'apparition des
antidépresseurscontribuèrent encore davantage à porter ombrage à la psychanalyse.

1. Article paru dans l'hebdomadaire Newsweek, le 4 juillet 1988.


Rev. franç. Psychanal., 6/1988
1410 David Gelmann

De toute évidence, l'âge des miracles était révolu. Dans les années 80, le fait
est que la psychanalyse aux Etats-Unis « meurt d'inanition » faute de patients, selon
l'aveu même d'un de ses praticiens. Dans le dernier numéro du Psychoanalytic
Quarterly, le Dr R. Michels, directeur du service de psychiatrie du centre médical
Comell du New York Hospital, affirme que si la profession est « bien vivante et
vigoureuse », il estime que « seul un Américain sur dix mille » poursuit une analyse.
Il ajoute que « dans de nombreuses communautés géographiques, groupes ethniques
et sociaux, le pourcentage en question est nul ».

Ici et maintenant : Même si les instituts de formation offrent la possibilité


d'entreprendre une analyse avec des analystes en formation pour la modique
somme de 10 $ par séance, les honoraires habituels, eux, s'élèvent à 100 $ et plus. En
revanche, la plupart des psychothérapies coûtent moins de 100 $ par séance d'une
heure, peuvent durer seulement douze semaines (cinq années minimum sont requises
pour une cure analytique) et ne nécessitent qu'une ou deux séances par semaine.
En fait, peu de médecins sont encore en mesure de se consacrer exclusivement
à une pratique psychanalytique au sens strict du terme. Pour pouvoir continuer
à exercer, la plupart d'entre eux sont obligés de consacrer une partie de leur
pratique à la psychothérapie, dans laquelle les principes analytiques continuent
à jouer un rôle important même si le patient est assis en face-à-face et l'accent
mis souvent sur « l'ici et maintenant » plutôt que sur le passé. Dans l'analyse
classique, la règle générale prévaut toujours, à savoir que le patient est allongé sur le
divan, l'analyste étant assis derrière lui dans l'intérêt de la « neutralité ».
Même l'APA (Association psychanalytique américaine), l'institut analytique
le plus important et qui compte un peu plus de 3 000 membres, s'est peu développée
au cours de ces quinze dernières années. Mais des mesures sont prises pour pallier
l'écroulement de la foi. Ainsi, l'association, en ouvrant pour la première fois
ses portes aux analystes non médecins, a renoncé à l'élitisme vertement critiqué
qui était le sien et adopté une mesure depuis longtemps préconisée par les analystes
en Europe occidentale et en Amérique latine. L'APA commence à reconnaître le
bien-fondé des thérapies plus brèves. Selon le Dr Homer Curtis, « les thérapies
brèves constituent dans certains cas la meilleure indication possible ». « Notre
tâche est de nous consacrer aux besoins et aux possibilités de l'individu, plutôt
que de chercher à l'enfermer dans un lit de Procuste », dit-il. Ces techniques
demeurent bien sûr strictement basées sur les principes freudiens, notamment sur
la notion de conflit intrapsychique.
Modifications techniques : En Europe de l'Ouest, la situation varie considé-
rablement d'un pays à un autre. En France, la psychanalyse s'est fermement
implantée, en raison peut-être de la figure de Jacques Lacan, un des disciples de
L'héritage de Freud 1411

Freud les plus influents et les plus controversés. En Grande-Bretagne, les psy-
chanalystes ont apporté quelques modifications techniques à leur pratique, en
réduisant, notamment, le nombre de séances à moins de cinq par semaine.
D'après T. S. Hayley, rédacteur du prestigieux International Journal of Psycho-
analysis, la plupart des analystes souhaiteraient pratiquer l'analyse quotidienne,
« ce qui financièrement n'est pas viable ». Aussi la tendance est-elle de rece-
voir les patients moins de cinq fois par semaine, bien que cela ne corresponde
pas à la formation des analystes. Ceci étant, la durée d'une cure analytique
classique en Grande-Bretagne se maintient sensiblement autour de trois à cinq ans.
Qui plus est, les analystes tiennent énormément au divan. « Cela fait partie des
meubles », dit le psychanalyste londonien A. H. Brafman. Toutefois, l'obédience
la plus stricte au dogme se trouverait encore en Italie où environ 360 analystes
orthodoxes suivent une clientèle principalement aisée, et où la durée moyenne du
traitement a en fait augmenté.
Il est un point sur lequel la psychanalyse aux Etats-Unis commence à ressem-
bler à celle pratiquée ailleurs : même si elle est contestée dans les milieux de la
santé mentale, l'intérêt qu'elle suscite dans les facultés de sciences humaines est
florissant. Les éditeurs ne viennent pas à bout du nombre d'ouvrages traitant de
la psychanalyse, et le domaine de l'érudition freudienne demeure en soi une
industrie inépuisable. (Le dernier produit en date : encore une autre biographie
définitive de Freud, dont l'auteur, P. Gay, est un historien et analyste de l'Université
de Yale.) Tout ceci, en dépit des difficultés que connaît la profession eu égard au
nombre insuffisant de patients, témoigne de la vitalité des idées dans le domaine
de la psychanalyse; d'ailleurs, ces idées ont toujours pesé de leur force malgré
leur nombre très restreint. Il semblerait presque, comme l'avait un jour prédit le
professeur d'humanitésNorman O. Brown, que la thérapie pourrait éventuellement
mourir alors que les idées, elles, survivraient.
Quel est donc le pouvoir si particulier des idées en psychanalyse? Freud, au
départ, inventa l'inconscient, ou du moins l'idée d'un inconscient dynamique. Il
disait que la plupart de nos processus psychiques se déroulent en dehors de la
sphère de notre conscience. Les événements ne sont jamais fortuits; nos sentiments
et notre comportement, qu'il s'agisse de lapsus ou des événements majeurs de la vie,
tels que le choix d'un conjoint ou d'une profession, sont pour une large part déter-
minés par l'influence de processus psychiques dont nous ne sommes pas conscients.
Au sein du système inconscient, Freud découvrit « une rivalité de sentiments » qui,
disait-il, était reflété métaphoriquement dans le mythe d'OEdipe ; OEdipe, qui incons-
ciemment assassina son père et épousa sa propre mère. Aux alentours de l'âge de
quatre ans, dit Freud, chacun de nous devient OEdipe ou son homologue féminin :
notre seul désir est d'être l'objet d'amour du parent du sexe opposé, le parent
du même sexe devenant alors notre rival autant haï que redouté. Cette pensée,
1412 David Gelmann

sous-tendue par nos pulsions sexuelles, est si inacceptable que nous l'enterrons.
Toute névrose, disait Freud, a pour origine ce conflit psychique fondamental
— la lutte que mène le Moi afin de modérer les pulsions lascives et agressives du Ça
primitif. Dans la pratique psychanalytique, l'accent est mis aujourd'hui sur les
mécanismes particuliers que le Moi met en oeuvre pour y parvenir, c'est-à-dire,
en d'autres termes, les défenses caractéristiques qu'il utilise contre les pressions
du Ça. Le but est d'amener le patient à prendre conscience de la manière dont il
est pris au piège de ses propres ruses. Le concept freudien général de motivations et
de conflits inconscients devint le paradigme de tout comportement humain.
La théorie freudienne s'est modifiée et enrichie de nouveaux éléments. « L'école
anglaise » de Mélanie Klein et D. W. Winnicott contribua à établir l'importance
des influences préoedipiennes — la période de l'allaitement et celle de l'éducation
sphinctérienne — dans le développement de l'enfant. Plus tard, Heinz Kohut
s'écarta sensiblement de la théorie de Freud en disant que la constitution du
self dans la prime enfance jouait un rôle plus décisif dans le développement
que la période oedipienne. La « psychologie du self » de Kohut fit de nombreux
adeptes tout en suscitant ce qu'on appela une « âpre querelle » qui, aujourd'hui
encore, ne s'est pas totalement apaisée.
Le résultat de cette effervescence est qu'aujourd'hui les analystes disposent
d'un matériel plus riche et varié, non seulement dans le domaine de la théorie
mais aussi dans celui de la psychiatrie biologique. « Il est important pour nous
d'avoir une connaissance des antidépresseurs, de nous tenir au courant et d'utiliser
tout ce qui est à notre disposition », dit le Dr Arlene Heyman, psychanalyste, qui
exprime ainsi l'opinion qui prévaut chez les jeunes praticiens.

La plus grande découverte : De nos jours, la période oedipienne demeure


prépondérante pour certains analystes, alors que pour d'autres, c'est la phase pré-
oedipienne qui est la plus cruciale; cette différence de points de vue dépend souvent
du degré d'obédience à l'orthodoxie. Cependant, la force et persistance de la théorie
freudienne tirent leur origine d'un autre phénomène encore : la tendance à la
répétition du passé dans le présent. En psychanalyse, on désigne ce processus
du terme de « transfert », qui constitue sans doute la plus grande découverte de
Freud. Le transfert est un processus inconscient par lequel le patient actualise les
relations et les sentiments significatifs de son passé tout en les déplaçant sur la
figure passive de l'analyste.
Le mérite de Freud fut de percevoir « le rôle immense que joue le transfert
dans la vie psychique », dit le Dr Arnold M. Cooper, ex-président de l'APA. Les
manifestations transférentielles apparaissent dans toute relation. Nous recréons
avec un ami ce que nous éprouvions envers un frère ou une soeur, nous revivons
L'héritage de Freud 1413

avec un époux ou une épouse ce que nous éprouvions envers l'un de nos parents.
Les manifestations de transfert constituent dans certains cas, nous dit Freud, la
reproduction exacte d'expériences du passé, dans d'autres, « des éditions revues et
corrigées ». L'important réside dans leur répétition. Dans le climat de serre de
l'analyse, le patient revit les blessures, ressentiments, sentiments de plaisir, de
jalousie, qu'il a éprouvés jadis. En fait, c'est l'ensemble de sa vie affective qui est
passé en revue, ceci lui permettant d'acquérir un certain insight à l'endroit de
ses patterns autodestructeurs. La « perlaboration » de ce nouveau savoir entraîne
la répétition implacable d'insights sous différents angles jusqu'au déclic final de
mise en place chez le patient.
Ainsi donc, la psychanalyse constitue un processus infiniment lent et éprouvant
qui se déroule dans une atmosphère d'isolement quasi inquiétant. « C'est une
relation humaine différente de toute autre, en ce qu'elle allie la frustration à
l'intimité », dit le Dr Leo Stone, qui, à l'âge de 83 ans, est sans doute le doyen des
psychanalystes en exercice aux Etats-Unis. Les psychanalystes soutiennent que
c'est la seule méthode d'investigation qui puisse atteindre la personnalité dans
ses profondeurs, même si elle ne s'avère pas toujours fructueuse. Il y a en elle une
ampleur qui est ressentie à la fois par l'analyste et le patient. Heyman, qui partage
sa pratique entre l'exercice de la psychanalyse classique et la psychothérapie, dit
que, personnellement, elle trouve la psychanalyse plus satisfaisante « parce que
l'on a vraiment l'impression de lire l'ensemble de la carte — il n'y a rien de tout
à fait équivalent ».
Et pourtant, disent les critiques, la psychanalyse n'a pas pu apporter la preuve
de sa supériorité par rapport aux autres formes de thérapie. L'obtention de résultats
a toujours été pour les analystes une question épineuse, et d'aucuns affirment
que toute garantie est impossible, vu la nature insaisissable de l'entreprise — on a
affaire à tant d'impondérables dès lors qu'on cherche à changer le caractère. (Aux
Etats-Unis, les compagnies d'assurance maladie font preuve de scepticisme face
à la thérapie en règle générale. La plupart des contrats d'assurance ne garantissent
qu'un nombre limité de séances chaque année, sans prendre en considération le
nombre de séances requises pour une cure analytique. Dans les pays européens, la
Sécurité sociale se montre bien plus généreuse quant aux prestations).
Dans son article, Michels exprime une certaine impatience envers « l'intérêt
minimal » que les psychanalystes accordent à la recherche. « Ce qui intéresse les
psychanalystes est dans une large mesure non scientifique, et ce qui est scientifique
n'est pas encore intéressant », note-t-il. Pourtant, les analystes de la vieille géné-
ration demeurent sceptiques. « Ils traitent la psychanalyse comme s'il s'agissait
de la physique et qu'on pût l'étudier de la même manière », dit-il. « Je la considère
plutôt, quant à moi, comme une méthode d'histoire naturelle. A mon sens, l'accu-
mulation de preuves sur une longue période de temps est plus importante... que
1414 David Gelmann

les analyses ergoteuses auxquelles la méthodologie moderne soumet la psychanalyse. »


Et pourtant, Stone admet que les objectifs de l'analyse sont plus modestes aujour-
d'hui que jadis.
« L'enthousiasme aveugle des premiers temps a considérablement diminué
dans l'esprit de ceux qui respectent et estiment cette discipline », dit-il. « La simple
expérience montre qu'il y a des cas qui réagissent mal, ou même qui ne réagissent
pas du tout. » Il ajoute que ceci est dû en partie au fait que la tendance actuelle est de
suivre moins de patients névrosés et davantage de « cas limites » (borderline)
— évolution qu'il amorça lui-même au début des années 50 dans un article influent où
il préconisait l'élargissement du champ de la psychanalyse. La situation actuelle
reflète également une appréciation plus subtile des complexités de la vie. « Il fut
un temps où l'on pensait qu'un patient analysé était libre de changer », dit le
psychanalyste londonien Brafman. « Toutefois, on peut analyser et analyser un
individu sans pour autant lui trouver un nouveau travail. »
De nombreux analystes s'accordent pour dire qu'on a trop « fait valoir » la
profession, surtout dans les années 50 où l'on considérait la psychanalyse comme
une espèce de « remède magique » à toutes les afflictions et malaises de la vie. « Les
promesses de la cure freudienne », se souvient un vétéran de la psychanalyse,
« étaient que chacun serait libéré de sa névrose; tout le monde serait heureux ».
En fait, Freud lui-même pensait que la psychanalyse ne pouvait faire mieux que
de transformer « la misère hystérique en malheur banal ».

Une pratique de l'humilitê : Dans l'ère postarcadienne, on exhorte les analystes


à une vue plus réaliste de ce qu'ils peuvent réaliser. Lors de la réunion annuelle de
l'APA à Montréal le mois dernier, Edward Weinshel donna un aperçu de l'évolution
vers une forme de pratique plus empreinte de modestie. Les analystes, dit-il,
préfèrent parler actuellement de « changements » plutôt que de « guérison », et
ne considèrent plus désormais « l'insight » comme une chose essentielle, mais
tendent plutôt à améliorer la « capacité à l'auto-observation ». Vu le tarif actuel
de 100 $ minimum par séance, cela pourrait faire apparaître la psychanalyse
comme encore moins rentable que par le passé. Cependant, Weinshel considère
toujours la psychanalyse comme un « instrument extrêmement puissant », et de
plus, tout comme d'autres personnalités influentes, se montre favorable à une
participation plus active de l'analyste dans le processus analytique — façon de
prendre en considération les doléances perpétuelles et préjudiciables envers « l'atti-
tude apparemment distante » de la plupart des analystes.
Malgré sa toute nouvelle modestie, l'APA semble s'être engagée dans une
bataille promotionnelle quelque peu agressive. En 1987, l'Encyclopedia Britannica
publia dans un de ses suppléments un article sceptique sur la psychanalyse, dont
L'héritage de Freud 1415

l'auteur, le Dr J. Allan Hobson, psychiatre de l'Université de Harvard, s'est


parfois montré critique envers maints aspects de la théorie freudienne. En réponse,
l'APA dressa une contestation de la critique d'Hobson, demanda à deux spécialistes
de Freud d'en faire le compte rendu, et envisage aujourd'hui d'exhorter l'Ency-
clopedia Britannica à publier un article plus « équilibré ». « Jadis, nous serions
passés outre », dit le Dr Stephen Sonnenberg, directeur du Comité des affaires
publiques de l'APA et psychanalyste à Washington, DC. « Nous ne cherchons à
forcer la main à quiconque. Nous tenons simplement à informer les gens sur les
réalités de notre discipline. »

Sur la sellette : La susceptibilité de l'institution s'explique. Pendant des années,


les analystes ont été mis sur la sellette et soumis à une critique souvent engendrée
par l'ignorance. La responsabilité leur incombe en partie à cause de leur attitude
distante. Les psychanalystes considèrentparfois leur profession comme un sacerdoce,
mais aujourd'hui nombre d'entre eux semblent peu enclins à accepter leur solitude.
L'APA a pris récemment des dispositions pour que l'Association américaine de
Psychiatrie (qui compte dix fois plus de membres) publie des communiqués de
presse au sujet de la recherche psychanalytique sur la boulimie, les troubles du
vieillissement et le stress. Lors de la réunion qui se tint à Montréal, Sonnenberg
anima des ateliers de communication et présenta un communiqué de presse long
de six pages sur le thème de la boulimie, événement sans précédent dans les annales
de l'APA. L'association se prépare également à envoyer des émissaires dans les
facultés de médecine dans l'espoir de faire des recrues et redonner à la psychanalyse
la position éminente qu'elle occupait autrefois dans les facultés de psychiatrie.
« Nous cherchons davantage à nous étendre maintenant, dit Sonnenberg, et c'est
sans doute ce que nous aurions dû faire il y a trente ans déjà... L'ironie serait que
notre discipline meure par besoin d'anonymat. » Dans les milieux analytiques on
parle beaucoup aujourd'hui d'un « renouveau ». « C'est comme si le mouvement
du pendule s'était remis en marche », disent les analystes. Certains patients sont
déçus par les thérapies plus brèves qui s'adressent simplement à leurs symptômes
sans aller à l'essentiel. Si un tel renouveau existe, il est dû en partie aux analystes
non médecins qui comprennent un nombre croissant de travailleurs sociaux et
cliniciens, ainsi que plus de 2 000 psychologues-analystes. Il y a deux ans, l'Asso-
ciation psychanalytique internationale s'est prononcée en faveur de la reconnais-
sance d'instituts de formation pour les analystes non médecins; de même, l'APA
commence à ouvrir ses portes plus grand aux analystes profanes, comme du reste
Freud l'avait lui-même préconisé. « Nous pensons que cette mesure aurait dû être
prise il y a trente ans », dit Hayley. En Grande-Bretagne, en revanche, les analystes
non médecins avaient été autorisés à exercer dès les années 20.
1416 David Gelmann

La science d'un seul homme : En attendant, l'APA se débat dans son propre
conflit oedipien avec la figure paternelle de Freud. Dans un récent article du
Psychoanalytic Quarterly qui s'intitule « L'avenir de la psychanalyse », les Drs Jacob
A. Arlow et Charles Brenner, deux des figures les plus respectées de la profession,
reprochent aux analystes de passer trop de temps à étudier les cas cliniques de
Freud plutôt que d'écrire les leurs, et expriment leur désaccord envers le fait que
dans les instituts de formation on continue à se servir de textes freudiens démodés.
Dans d'autres articles ou exposés, on ne cesse de répéter aux analystes qu'il est
grand temps pour eux de sortir de l'ombre de Freud et de profiter de la nouvelle
diversité théorique de leur discipline. Et pourtant, cette ombre apparaît comme
inéluctable. L'évangile freudien constitue toujours un point de référence majeur
dans un grand nombre d'articles et d'ouvrages. L'intérêt académique florissant
suscité par la psychanalyse est largement centré autour de Freud. Dans les facultés
de sciences humaines, dit le Dr Theodore Shapiro, rédacteur de la revue de l'APA,
« la psychanalyse continue à être la science d'un seul homme, comme si l'on
pouvait prétendre que la physique se limitât simplement aux idées de Newton ou
d'Einstein ».
Sur ce point, du moins, Freud s'était trompé. « Tout disparaît, les pensées
comme les êtres humains! Nos pensées peuvent nous survivre, vingt, trente ans ou
plus, et puis elles finissent par disparaître elles aussi », écrivait-il à la fin de sa vie
dans une lettre à Marie Bonaparte, sa patiente et protectrice (lettre citée par le
Dr Frank Hartman dans un livre à paraître au sujet de la psychanalyse de Marie
Bonaparte).
Près d'un demi-siècle s'est écoulé depuis la mort de Freud en 1939, ses idées
n'ont certainement pas disparu, et Freud lui-même demeure, telle une présence
quasi palpable au sein de ce qu'Arlow et Brenner décrivent à juste titre comme
« une entreprise irrésistible et audacieuse », entreprise qu'il avait créée.

Traduit de l'américain par Danièle Goldstein.

David Gelmann
(Newsweek, 4 juillet 1988)
L'héritage de Freud 1417

RÉSUMÉS

Cet article, paru dans Newsweek en 1988, fait état de la modification de l'image de la psy-
chanalyse ces trente dernières années aux Etats-Unis. Mettant l'accent sur ce que le mouvement
psychanalytique américain considère comme étant son « renouveau », l'auteur de cet article
passe en revue les différents changements théoriques et pratiques que connaît aujourd'hui la
psychanalyse américaine.

Mots clés : Psychanalyse aux Etats-Unis. Evolution théorique et pratique.

This article, published by Neewsweek in 1988, enhances the evolution of psychoanalysis


in the US for the last thirty years. Stressing what the American psychoanalytical movement
considers as a « renouveau », the author reviews the different theoretical and practical changes
for the American psychoanalysis.

Key-words : Psychoanalysis in the us. Theoretical and practical evolution.

Dieser Artikel, der in Newsweek' 1988 erschienen ist, berichtet über die Veränderungen
des Bildes der Psychoanalyse in den USA, in den letzten dreissig Jahren.
Der Autor hebt hervor, was für ihn in der amerikanischen psychoanalystischen Bewegung
als für ihr « renouveau » gilt, und macht eine Rundschau der verschiedenen theoretischen und
praktischen Veränderungen, die die heutige amerikaniche Psychoanalyse kennt.

Schlüsselworte : Psychoanalyse in den USA. Theoretische und praktische Entwicklung.

Este articulo publicado en Newsweek en 1988, describe la modification de la imagen del


psicoanalisis durante los ultimos treinta anos.
Subrayando lo que el movimiento psicoanalitico norteamericanoconsidera como su « renou-
veau », el autor de este articulo considera los diferentescambios teoricos y practicos que conoce
el psicoanalisis norteamericano.

Palabras claves : Psicoanalisis en los Estados-Unidos. Evolucion teorica y practica.

RFP — 47
Le Dr S. D. Kipman, rédacteur en chef de Psychiatriefrançaise, nous signale
que Psychiatriefrançaise a fait paraître un numéro consacré aux Névroses trauma-
tiques et séquelles de guerre (n° 5/86, octobre-novembre1986). On trouvera également
des allusions au traumatisme, et à la notion du traumatique, dans deux numéros
de Psychiatrie française à paraître : l'un consacré à la Psychiatrie en temps de
crise, où la situation critique est présentée comme un traumatisme pour le théra-
peute; l'autre numéro est prévu pour 1989 et porte sur les Principaux concepts uti-
lisés en psychiatrie.
La psychanalyse allemande
et la question du traumatisme réel

Tilo HELD, Bonn, RFA

La rupture — on ne peut plus traumatique — au sein du mouvement psychana-


lytique allemand sous le nazisme continue, et continuera longtemps, pour nous,
de marquer son empreinte sur toute discussion psychanalytique ayant comme
sujet le traumatisme. Que cela ne soit devenu apparent que depuis dix ans seulement
tient probablement à la lenteur avec laquelle se lèvent les interdits, les impensés
idéologiques et doctrinaux sur les conséquences du nazisme, lenteur à laquelle
nous devons nous résigner. Le souhaiteraient-ils, les psychanalystes allemands ne
pourraient pas, ne pourraient plus, se désintéresser du « traumatisme réel », pas
plus qu'ils ne pourraient s'arrêter à la certitude, somme toute rassurante, que
« tout est traumatique ».
Je me souviens qu'en 1964, jeune interne en psychiatrie, j'assistais à la Clinique
universitaire de Berlin à l'une des premières présentations de recherche sur les
troubles psychiques chez les victimes des persécutions par les nazis. Parmi nous,
c'étaient les analystes en formation qui contestaient, au nom de ce qu'on leur
avait appris, la notion d'absence de signes psychopathologiques dans l'enfance
de ces victimes. Le modèle étiopathogénique tiré des écrits de Freud n'admet pas,
en effet, de point de départ postinfantile aux troubles de l'adulte. De même, ce
modèle ne prend pas en compte la possibilité que des facteurs extérieurs de persé-
cution soient à eux tout seuls nécessaires, et suffisants, pour expliquer la mise en
route d'une évolution pathologique.
Bien entendu, il serait aisé de montrer à quel point ces vues rendent assez
mal compte de la complexité des idées de Freud sur la question. Freud n'a en fait
jamais abandonné le « paradigme traumatique » dans l'étiologie des névroses.
Ilse Grubrich-Simitis (1987) vient de le rappeler opportunément. Il n'empêche
que ce n'est pas ainsi que l'entend la « vulgate psychanalytique », en 1964 tout
Rev. franç. Psychanal., 6/1988
1420 Tilo Held

comme aujourd'hui. C'est probablement ce qu'a en vue Cohen (1980) lorsqu'il


parle de l'émergence d'un nouveau paradigme en psychanalyse : le « paradigme
traumatique ».
Ces idées se manifestent, dans la littérature de langue allemande, essentiellement
par trois positions :
— la négation du rôle étiologique du traumatisme;
— le modèle unidimensionnel : les parents-bourreaux;
— l'abord psychanalytique des victimes de viols ou de tortures.
Les contestations globales de la psychanalyse prennent des formes répétitives
et néanmoins variées pour s'accorder à l'air du temps.
Hemminger (1982, 1985) s'y est pris à deux fois : pour vanter l'invulnérabilité
du psychisme infantile face aux situations dites traumatisantes (« L'enfance : le
destin? »), et pour dénoncer les aberrations thérapeutiques des psychanalystes
(« Quand les thérapies nuisent »). C'est le premier de ces deux ouvrages, tous
deux grands succès de librairie, qui mérite mention ici. Il s'intègre à merveille
dans le courant d'une philosophie politique d'influence croissante. Il s'agit de
dévier l'argent public et privé des actions de prévention psychosociale et de thérapie,
car il n'y aurait « rien à prévenir et à guérir ». L'elastic mind movement venu des
Etats-Unis a mis moins de temps que d'habitude pour franchir l'Atlantique et
pour se voir adapté à la situation allemande.
Hemminger établit une critique méthodologique des travaux censés prouver
les effets à distance des situations traumatisantes de l'enfance. L'auteur insiste,
en guise d'argument, sur la plus grande variabilité intra-individuelle des résultats
aux tests « affectifs », comparés aux tests « cognitifs » plus stables. Lorsqu'une
étude démontre que les enfants d'alcooliques présentent des troubles ultérieurs
à 72 %, ce sont les 28 % restants qui ruineraient la « théorie du traumatisme » !
Il n'est pas sûr que l'inanité argumentative de ce corps de pensée le fera
mourir d'inanition... Le champ que cherchent à occuper Hemminger et « ses élas-
ticiens » n'a pas été encore bien compris ces derniers temps par les psychanalystes...
A l'opposé, et plus près de la psychanalyse, mais déjà franchement au-dehors,
se situe Alice Miller. Ses deux derniers livres, parus simultanément [La clef évitée
(1988a) et Le savoir banni (1988b)] consacrent son abandon du modèle psychana-
lytique. Elle écrit à ce sujet dans le onzième chapitre de Le savoir banni, « Pourquoi
je rejette la psychanalyse aussi comme méthode thérapeutique » :
« Depuis mon interview dans la revue Psychologie heute d'avril 1987, dans
laquelle je déclare me détourner de la psychanalyse, on m'a plusieurs fois demandé
si je ne devais pas à cette dernière les moyens qui m'auraient permis de la mettre
en question. Aujourd'hui je peux y répondre clairement par « Non ». Dans la
préface de la première édition de Tu n'apercevras point (A. Miller, 1981), j'avais
La psychanalyse allemande et la question du traumatisme réel 1421

moi-même succombé à cette erreur. Mais l'évolution ultérieure m'a montré sans
méprise possible que la psychanalyse est un dédale dont il est difficile de trouver
l'issue. Sans l'influence de la psychanalyse, qui vous détourne de la reconnaissance
de ce qui est réellement arrivé, j'aurais sans doute trouvé plus vite mon chemin
vers la vérité.
« Je dois mon premier réveil aux tableaux spontanés que je commençais à
peindre en 1973. Mais bien des années plus tard, en 1981, je n'étais toujours
pas prête à admettre que c'était la psychanalyse qui m'avait tenue éloignée des
sentiments bloqués en moi depuis l'enfance, et donc de la vérité. De cela je me
suis rendue compte depuis que, grâce à la méthode de Konrad Stettbacher (psycho-
thérapeute suisse contemporain, N.d.R.), j'ai pu m'approcher de mon enfance pas
à pas. Ce qui m'a le plus convaincue dans cette méthode, c'est son ouverture
sur la créativité, sa précision, son efficacité, sa fiabilité, son respect de la singularité
de toute vie et de l'histoire personnelle. Il en est de même pour sa sincérité,
c'est-à-dire son absence de pédagogie, de dogme et d'idéologie. Elle ouvre le
chemin de la réalité et elle ne la craint pas, elle est exempte de mensonges, libre
de clichés, de normes moralisatrices, de mystifications spirituelles et de tout
amalgame idéologique.
« Ces éléments sont par contre repérables dans la psychanalyse et j'en ai
livré des repères dans mes précédents livres. Aujourd'hui je reconnais que c'était
une illusion de penser que ce serait possible d'extirper les reliquats pédagogiques
de la psychanalyse et qu'ensuite elle serait apte à la libération de ceux qui cherchent
de l'aide. Ce n'est pas un hasard si jusqu'à maintenant la psychanalyse n'a pas
effectué une révision de cette pédagogie immanente. Elle ne le peut pas, car dès
qu'on lui enlève sa charpente pédagogique, tout l'édifice s'écroule comme un
château de cartes. Cet édifice n'avait servi jadis qu'à occulter les traumatismes
infantiles réels. Comment pourrait-on aujourd'hui venir au secours des enfants
autrefois maltraités avec son aide? Cette impuissance ne se manifeste pas seulement
dans la théorie mais aussi dans les détails de la technique tout entière inapte à la
découverte de la vérité... »
Et voilà. A part ces « quatre vérités » qui en fait n'en font qu'une : « la
psychanalyse est complice du mensonge », Alice Miller excelle dans l'art de repérer
avec une acuité extrême toutes les variantes d'humiliation infligées aux enfants,
en les assortissant bien sûr de justifications qui les rendront méconnaissables. Le
récit de l'enfance de Buster Keaton est à cet égard édifiant. Au chapitre « Que faire ? »,
Alice Miller préconise de ne reculer devant aucune réticence à culpabiliser les
parents : « Ils savent de quoi ils se sentent coupables, et ils ont raison. » Maniant
sans distinction tous les registres, elle attend une meilleure définition de la notion
de « mauvais traitements » infligés aux enfants par les parents en tant que « crime
passible de prison ». Sur le plan psychodynamique, si l'on ose ici utiliser ce terme
1422 Tilo Held

le traumatisme infligé par les adultes prend donc valeur de facteur causal et
explicatif unique.
Les deux positions citées jusqu'ici se situent en dehors de la psychanalyse;
elles la critiquent avec des arguments diamétralement opposés. Elle serait en
fait incapable d'abandonner le modèle explicatif traumatique et également inca-
pable de donner aux traumatismes réels leur vraie et juste place.
Heureusement, à l'intérieur de la psychanalyse allemande, il existe des travaux
qui prouvent son aptitude à se saisir d'une question d'un intérêt actuel certain,
sans démagogie, et sans sacrifier l'acquis des discussions psychanalytiques des
quatre-vingt-dix dernières années. J'en veux pour exemple la publication toute
récente (Psyché, juin 1988) du travail de deux psychologues de Francfort, Martin
Ehlert et Beate Lorke : « La psychodynamique de la réaction traumatique. » Ils
analysent les conséquences lointaines d'un certain type de situation traumatique :
celle qui comporte une confrontation proche et physique entre l'auteur et la
victime des actes commis (viols, prises d'otages, tortures et dans une moindre
mesure persécution raciale, religieuse et politique). Leurs réflexions se fondent sur
des entretiens psychanalytiques avec les victimes à des moments plus ou moins
éloignés de l'événement traumatique. La thèse des auteurs est bâtie autour de
la notion d'introjection de la haine de l'agresseur survenant au moment même des
violences. Ce mécanisme, relativement banal et non spécifique, développe dura-
blement son pouvoir autodestructeur du fait de l'impossibilité fondamentale d'une
réconciliation ultérieure avec son objet. La réaction traumatique pourrait d'une
certaine façon être caractérisée comme une espèce de mélancolie négative; l'objet
traumatique doit être gardé comme introject, car il n'est pas seulement haï mais
également aimé, inconsciemment. Ou, plus précisément, parce que son amour
est inconsciemment, et ardemment, recherché. Pour garder l'espoir, objectivement
absurde, de finir un jour par être aimé par l'auteur des violences, la victime doit
à tout prix être telle que les violences l'ont faite. C'est avec juste raison qu'elle
aurait été traitée ainsi. Elle recherche désespérément les raisons pour lesquelles
elle aurait mérité ce traitement. Elle opère activement sa propre dévalorisation
dans l'espoir de contenter son bourreau. Telle semble bien être « la contradiction
insurmontable qui fonde le traumatisme et qui détruit la vie de la victime ».
L'exploration des fantasmes, auxquels la citation précédente fait référence, est
complétée par des considérations métapsychologiquesqui insistent notamment sur
la « subversion de l'Idéal du Moi », rendant celui-ci proprement intolérable au Moi
et au Surmoi.
Il serait bon que la pertinence des vues très stimulantes de ces auteurs puisse
être mise à l'épreuve. Sous peine de tourner en rond, la psychanalyse, en Allemagne
et ailleurs, ne peut pas se désintéresser du devenir psychique de ceux et celles
qui sont victimes de traumatismes réels. Il s'agit de les accompagner, surtout dans
La psychanalyse allemande et la question du traumatisme réel 1423

les premiers temps qui suivent « les événements », là où peut-être les jeux ne sont
pas encore faits. Mais il faut pour ce faire quitter son fauteuil, car passé un
certain degré de traumatisme, la victime n'est plus, en l'état actuel des choses,
ni analysable ni capable de demander une analyse. La psychanalyse n'a-t-elle pour
autant rien à voir là-dedans ? Pourquoi ne trouverait-elle pas, sur la question du
traumatisme réel, des mots à dire et des mots pour le dire?

Septembre 1988.
Dr Tilo Held
Wilhelm-Levison-Strasse23
D 5300 Bonn 1
RFA

BIBLIOGRAPHIE

Cohen J. (1980), Structural consequences of psychic trauma : a new look at « Beyond


the pleasure principle », Int. J. Psycho-Anal., 1980, 61, p. 421-432.
Ehlert M., Lorke B. (1988), Zur Psychodynamik der traumatischen Reaktion, Psyche,
1988, 42, p. 502-532.
Grubrich-Simitis I. (1987), Zum Verhältnis von Trauma und Trieb, Psyche, 1987, 41,
p. 992-1023.
Hemminger H. J. (1982), Kindheit als Schicksal ? Die Frage nach den Langzeitfolgen
frühkindlicher seelischer Verletzungen, Reinbek bei Hamburg (Rowohlt), 1982.
Hemminger H. J. (1985), Wenn Therapien schaden, Reinbek bei Hamburg, 1985.
Miller A. (1981), Du sollst nicht merken, Frankfurt am Main (Suhrkamp), 1981.
Miller A. (1988a), Der gemiedene Schlüssel, Frankfurt am Main (Suhrkamp), 1988.
Miller A. (1988b), Das verbannte Wissen, Frankfurt am Main (Suhrkamp), 1988.

RÉSUMÉS

Le traumatisme que fut le nazisme pour le mouvement psychanalytique allemand est au


centre des réflexions actuelles sur les effets du « trauma réel ».
Sont envisagés ici, la négation du rôle étiologique du traumatisme, le modèle unidimen-
sionnel des parents-bourreaux, l'abord psychanalytique des victimes de viols ou de tortures.

Mots clés : Trauma réel. Parents-bourreaux. Mélancolie négative.


1424 Tilo Held

The trauma nazism represented for the German psychoanalytic movement is central among
present day studies about actual trauma on its consequences.
Here are examined the denial of the etiological role of that trauma, the unidimentional
pattern of tormentor-parents, the psychoanalytical approach to patients subject to rapes or
tortures.

Key-words : Actual trauma. Tormentor-parents. Negative melancholy.

Der Nazismus, der die deutsche psychoanalystische Bewegung traumatisierte, steht im


Zentrum der heutigen Reflexion liber die Auswirkungen des « Realen Traumas ».
Hier werden die Verneinung der ätiologischen Rolle des Traumas. das eindimensionale
Modell der Eltern-Henker, und der psychoanalystischeZugang zu den Opfern von Vergewal-
tigung und Folter.

Schlüssetworte : Reales Trauma. Eltern-Henker. Negative Melancholie.

El traumatismo que fué el nazismo para el movimiento psicoanalftico aleman se situa en el


centro de las reflexiones actuales sobre los efectos del trauma real.
Son considerados en este articulo la negacion del rol etiologico del trauma, el modelo uni-
dimensional de los padres-torturadores, el acceso psicoanalftico de las victimas de violaciones
o de torturas.

Palabras claves : Trauma real. Padres-torturadores. Melancolia negativa.


Malaise dans la civilisation après Auschwitz

Michel GRANEK

La IVe Conférence du Centre Sigmund Freud de l'Université hébraïque de


Jérusalem, organisée et présidée par Rafael Moses, s'est tenue du 24 au 26 mai 1988,
sur le Mont Scopus à Jérusalem et a été consacrée à « La signification de l'holocauste
nazi pour ceux qui ne furent pas directement affectés. Un point de vue psychana-
lytique ». Quatre conférences furent entendues, chacune suivie d'un débat en assem-
blée plénière puis d'une discussion en petit groupe. Finalement une table ronde
a réuni présentateurs et participants, israéliens pour la plupart, mais aussi américains
et européens, en particulier allemands, dont la présence aura eu un impact
important, j'y reviendrai.
La première communication, par Gottfried Appy (Allemagne) intitulée « La
signification d'Auschwitz aujourd'hui. Réflexions cliniques sur l'évidement d'un
symbole destructif » a présenté le nazisme comme une tentative d'actualiser le désir
narcissique d'une harmonie infinie et indestructible, imposant de détruire toute
impureté. Seule la confrontation avec l'horreur de l'holocauste a amené la rupture
avec le nazisme, son idéologie et son idéalisation. Pourtant, Auschwitz, d'abord
symbole de la déshumanisation, de la souffrance, de la dégradation et de la
perversion, a été progressivement réduit à n'être qu'une métaphore, celle des
menaces qui assaillent la psyché pendant le deuil. Pour Appy, à l'encontre d'un
symbole (vivant), une métaphore (morte) est un objet interne clivé, projeté, et
donc perdu, caractéristique de la position schizoïde. Le recours à la métaphore
d'Auschwitz et du nazisme permet au sujet de se cacher sa propre aliénation, ses
propres objets destructeurs. L'analyste peut être lui aussi tenté de se référer à la
réalité historique pour éviter avec son patient la reconnaissance de ces objets
narcissiques et destructeurs.
Après l'effondrement du Reich nazi, l'un des symptômes effrayants de la
société allemande — et peut-être de la société occidentale — fut l'inaccessibilité
au deuil ; en effet la fascination du nazisme étant devenue inadmissible, la dénazifi-
Rev. franç. Psychanal., 6/1988
1426 Michel Granek

cation qui suivit fut radicale. Mais en clivant et rejetant le nazisme dans la sphère
des aberrations psychologiques et des perversions d'une minorité criminelle, on
a imposé une méconnaissance des formes d'identification mineures ou passives avec
l'idéologie nazie, souvent le fait de la majorité. Le blocage de l'insight a entravé
le travail du deuil, celui-ci ne pouvant avoir lieu que dans l'ambivalence entre
l'amour et la haine, l'idéalisation et la dévaluation.
Depuis l'holocauste nazi, l'humanité a perdu sa confiance envers la fonction
protective du Décalogue, du Surmoi oedipien; si les pères et les mères ont été corrup-
tibles, s'ils ont collaboré avec un leader destructeur et narcissique, les vieilles lois
ne sont plus fiables.
Pour l'analyste, la situation est difficile; il peut respecter l'avertissement de
l'holocauste, ne pas transgresser les frontières du processus primaire, laisser la
destructivité au dehors, et Auschwitz se pétrifie en un souvenir historique auquel
on paie rituellement tribut pour en prévenir la réapparition; l'analyste sauvegarde
ainsi son omnipotence. Ou bien il reconnaît la présence désastreuse d'Auschwitz
dans le psychisme de ses patients et dans le sien, et il doit alors s'aventurer dans
des régions psychotiques et ténébreuses, au risque de rencontrer l'impotence.
Sheldon Roth, psychanalyste juif américain « non directement affecté » (s'il
est possible d'être juif et « non affecté »), dans sa communication « L'ombre de
l'holocauste » a insisté sur l'atavisme du peuple juif qui, sans cesse menacé
d'annihilation, après des siècles de persécution et de pogromes, est par avance
hypersensibilisé à l'affliction, au deuil et en particulier aux formes de « deuil
contagieux pathologique ». Le juif de l'holocauste — en suivant le modèle freudien
de « Psychanalyse collective et analyse du moi » — émerge comme le nouveau
Meneur du peuple juif.
Inversement même chez des sujets « non affectés », non juifs, l'holocauste peut
induire l'accès à un deuil en latence : c'est après une visite à Dachau puis à Yad
Vachem 1 qu'une patiente dont la grand-mère était indienne a pu retrouver ses
racines ethniques, s'identifier à ses ancêtres indiens, faire face aux massacres par
eux subis et aller se recueillir sur les lieux de leur inhumation.
En général, les sujets « non affectés » les plus enclins à s'identifier à l'holocauste
et son imagerie sont les personnalités masochistes et obsessionnelles. Mais l'holo-
causte, parce qu'il ressemble par trop à la réalisation de fantasmes pervers, peut
entraîner une « capture du Moi » par le Ça ou un Surmoi primitifet sadique, et rester
paradoxalement non reconnu (Roth décrit là le phénomène inverse de l'usage de
la métaphore morte décrit par Appy). La culpabilité du survivant n'est pas l'apanage
du survivant, et chez les « non-affectés » elle peut se manifester par le besoin de

1. Yad Vachem : mémorial, centre de recherche et de documentation sur l'holocauste, à Jéru-


salem.
Malaise dans la civilisation après Auschwitz 1427

porter témoignage, d'historicité. De même le thérapeute peut se sentir un devoir


non seulement envers son patient, mais envers les morts.
Au niveau de la théorie, Roth souligne le fait que pour lui l'holocauste fait
ressortir l'importance universelle des processus de deuil pour la maturation du
sujet et son sentiment d'humanité.
Cependant, avec l'holocauste, la psychanalyse touche à ses limites : le « travail
du deuil » décrit les mécanismes qui suivent la perte d'un objet, et non pas une
catastrophe d'une telle ampleur, et la psychanalyse ne peut qu'effleurer certains
problèmes ethniques et religieux qui se posent à la suite de la Shoah.
La troisième présentation, par Vamik Volkan (EU), a été intitulée « Ce que
l'holocauste signifie pour un psychanalyste non juif sans expérience nazie ». Volkan
montre comment sa propre histoire (né à Chypre, d'origine turque, sa famille a eu
à subir des persécutions), des amis et surtout un patient juifs lui ont permis de
ressentir et d'aborder la problématique de l'holocauste. Le gros problème est
l'impossibilité de parachever le travail du deuil; les mécanismes qui défendent
le sujet contre le deuil sont le clivage, l'internalisation (sous forme d'identification
in toto, ou d'introjection) et l'externalisation. Volkan insiste à ce propos sur
l'emploi d'objets-lien ou de phénomènes-lien (linking objects or linking phenomena),
à savoir des objets dans lesquels la représentation du disparu et la self-représentation
correspondante du sujet en deuil sont externalisées, établissant un lien ambivalent,
matérialisé à l'extérieur du sujet. Celui-ci se doit de savoir à chaque moment où
est son objet-lien, qu'il est en lieu sûr, mais aussi à distance sûre. Les raisons qui
rendent le deuil impossible sont : 1) L'impuissance totale et l'inanité des ressources
internes en face des horreurs de l'holocauste qui ont amené les sujets à s'accrocher
désespérément à des objets externes; 2 ) Externaliser la douleur pouvait mettre
la vie en danger. Le silence devenait une nécessité vitale. Or le deuil comprend
normalement l'extériorisation de sentiments; 3) Mener à bien le processus de deuil
exige de pardonner et d'oublier; il est impossible de pardonner et d'oublier le
désastre de l'holocauste; 4) Lorsque le travail du deuil est entravé, le sujet s'identifie
très étroitement avec d'autres ayant subi le même sort. Il lui devient encore plus
difficile de « lâcher le groupe » et d'accéder au deuil; 5) Les survivants, en proie au
remords et à la culpabilité, ne peuvent reconnaître leur propre agressivité envers
les disparus, ce qui les empêche de perlaborer leur deuil.
Cette inaccessibilité au deuil a des conséquences sociales et politiques. Un
groupe persécuté transmet son affliction de génération en génération, et les descen-
dants cherchent à recréer — symboliquement ou concrètement — les événements
traumatiques afin de retourner la passivité ancestrale en activité. De plus, un
groupe victime tend à nier qu'il puisse infliger un traumatisme massif et collectif
à un autre groupe. Enfin le groupe aussi utilise des objets-lien, les monuments
par exemple, pour unir psychologiquement ses membres avec la représentation
1428 Michel Granek

des disparus. Ces monuments scellent et recèlent en eux les affects que le groupe
n'a pu perlaborer dans son deuil impossible. En Israël — et ailleurs — des patients,
« monuments vivants », accroissent la difficulté du collectif à accéder au deuil.
Peut-être faut-il chercher dans l'holocauste et son deuil bloqué les raisons de
l'intolérance israélienne pour l'ambiguïté envers le danger extérieur, provoquant
une action immédiate, avant même de chercher à apprécier la nature réelle ou non
du danger.
La quatrième communication par Yechezkel Cohen et Rafael Moses, « Une
vue israélienne par deux psychanalystes israéliens », a présenté trois points de vue.
Le premier fut celui du thérapeute, d'adultes et d'enfants. Les adultes « non
affectés » se rapportent à l'holocauste pour exprimer leur sentiment de non-
appartenance pour avoir été exclu de la souffrance, les enfants utilisent l'imagerie
de l'holocauste pour décrire des événements ressentis comme particulièrementcruels.
Le deuxième point de vue fut la description d'un certain nombre de thèmes
fréquemment rencontrés au niveau des individus, des groupes et de la société
israélienne : la culpabilité d'avoir échappé à l'holocauste, les fantasmes sur l'attitude
en position de victime, en position de bourreau. L'Etat d'Israël se pose en héritier
de l'holocauste et réclame en tant que tel un certain nombre de prérogatives;
témoigne de cette attitude le fait que tout visiteur officiel est conduit d'abord à
Yad Vachem : la compréhensiond'Israël aujourd'hui doit passer par la connaissance
et la reconnaissance de l'holocauste nazi. Un autre thème souvent rencontré est
celui de la honte, qui a amené la génération contemporaine de l'holocauste à nier
le phénomène et à s'en distancier, et la plus jeune, s'identifiant aux disparus,
à critiquer les aînés. Le récent procès Demianiuk a attiré des masses de jeunes
israéliens (souvent d'origine sepharade) et non seulement des survivants lors des
témoignages et plaidoyers et a souligné l'intérêt intense et général pour le sujet.
Enfin les auteurs soulignent aussi la vulnérabilité psychologique d'Israël au danger
extérieur, dénommée parfois « le complexe de Massada ».
Le troisième point de Cohen et Moses a été de mesurer la distance qui
sépare un sujet de l'holocauste : celui-ci continue à imposer des réactions de recul
et de déni; au lieu de reconnaître son propre déni, au lieu de repérer en soi les
mécanismes d'identification avec l'agresseur, on se réfugie dans des rôles, on cherche
à dénoncer la négation de l'holocauste chez l'historien, le journaliste, le politicien.
L'une des raisons d'être majeures de ce congrès a été, par son existence même,
de chercher à abolir ou amoindrir cette distanciation.
Ce Congrès a été une réussite par la qualité de ses présentations et des discus-
sions. Mais surtout, si l'un des buts a été d'atténuer la distance envers l'holocauste,
le succès a été total. Beaucoup étaient venus comme l'on va souvent à des congrès,
pour enrichir connaissances et compréhension sur un sujet. Or, par sa structure
et son sujet, ce congrès a progressivement mais inexorablement plongé chacun
Malaise dans la civilisation après Auschwitz 1429

dans ce qui est devenu une expérience émotionnelle intense. Cette expérience a
été croissante au fil des réunions, et la dernière table ronde a été l'occasion de
communications extrêmement passionnées. La présence des participants allemands
a accentué cette dimension émotionnelle, ravivant certaines plaies mal cicatrisées.
Le travail en petits groupes a été fondamental en permettant une réflexion com-
mune et une expérience commune. Beaucoup d'Israéliens ont été surpris de constater
que la rencontre avec des Allemands constituait pour eux, plus de quarante ans
après la guerre, un certain choc, surtout lorsqu'il s'agissait de mettre en commun
expériences, souvenirs, fantasmes. Beaucoup ont pu — voire dû
— repérer leurs
propres distanciations, leur propre déni. On aurait pu s'attendre à ce que dans ces
circonstances il y ait un net clivage des identifications, les Juifs avec le rôle de la
victime, les Allemands avec celui du bourreau. Certes cette polarisation est apparue,
mais les rôles ont souvent été interchangeables. Il est probable que la situation poli-
tique en Israël qui servait de toile de fonds à ce congrès — je veux parler de plu-
sieurs mois de soulèvement dans les territoires occupés (le Mont Scopus se situe à
quelques centaines de mètres de quartiers arabes) — a facilité ce brouillage des
rôles traditionnels, d'autant que certains ont insisté sur le rapport des deux
phénomènes.
Un point théorique est revenu souvent : la différence des rythmes individuel
et collectif pour ce qui est du travail du deuil, et la contrainte que le groupe
peut imposer à l'individu, l'empêchant d'accéder au processus du deuil, alors que
son économie individuelle le lui permettrait et l'exigerait même. On retrouve ici
au niveau du deuil le principe énoncé par Freud dans Malaise dans la civilisation.
Enfin le qualificatif même « non affecté » me semble extrêmement problé-
matique. De toute évidence, aucun des participants n'a pu quitter ce congrès avec
l'étiquette de « non directement affecté », même si nombreux étaient ceux qui
l'arboraient au départ. Et en ce sens encore ce congrès a atteint son but. Mais
on peut se demander — et la question fut soulevée à plusieurs reprises — si un
tel concept, « non affecté » par la Shoah, peut exister. Certes de nombreux théra-
peutes ont fait état de patients qui n'abordent jamais l'holocauste. Certes il existe
des individus, des groupes ou peut-être même des peuples qui n'ont jamais entendu
parler de l'holocauste nazi. Même pour ceux-là, le monde d'après Auschwitz n'est
pas le même qu'avant. Je me souviens du choc et de la stupeur qu'avait évoqués
en France il y a quelque vingt ans un écolier parisien qui, interrogé sur Hitler,
avait répondu laconiquement : « Hitler? Connais pas. » Je crois que ce congrès
lui répond : « Les "non-affectés"? Connais pas. »

Dr Michel Granek
14, Rehov Oppenheimer
Ramat-Aviv 69395
Israël
1430 Michel Granek

RÉSUMÉS

Une réflexion sur la signification de l'holocauste nazi pour ceux qui ne « furent pas direc-
tement affectés » s'est tenue lors de la IVe Conférence du Centre Sigmund Freud à Jérusalem
en 1988.
Sont examinées ici les différentes formes d'élaboration du deuil ou de la culpabilité, deuils
« impossibles » ou bloqués, deuils en latence chez des sujets « non directement affectés ». La
question d'une « non-affectation » par la Shoah est ici abordée.

Mots clés : Holocauste. Traumatisme réel. Travail du deuil.

A study about the meaning of the nazi Holocaust to those « not directly affected » took
place during the 4th Conference of the Sigmund Freud Center in Jerusalem in 1988.
Here are examined the different forms of working-through on mourning and guilt, impos-
sible or blocked mournings,latent mournings for subjects « not directely affected ». The issue
of « not being affected » by the Shoah is studied here.

Key-words : Holocaust. Real trauma. Mourning process.

Eine Untersuchung über die Bedeutung des Nazi Holokausts für die, die « nicht direkt
betroffen waren », fand auf der vierten Konferenz im Zentrum Sigmund Freud in Jerusalem
1988 statt.
Hier werden die verschiedenen Formen der Verarbeitung der Trauer oder des Schuldgefühls,
die « unmögliche » oder blockierte Trauer, die latente Trauer bei « nicht direkt betroffenen »
Personen, untersucht. Die Frage einer « Unbetroffenheit» durch Shoah wird hier studiert.

Schlüsselworte : Holokaust. Reaies Trauma. Verarbeitung der Trauer.

Un estudio sobre la signification del Holocausto nazi para aquellos que no fueron « direc-
tamente afectados » se desarrollo durante la 4ta Conferencia del Centro Sigmund Freud en Jeru-
salém en 1988.
Fueron examinadas las diferentes formas de elaboracion del duelo o de la culpabilidad,
duelos « imposibles » o bloqueados, duelos latentes en personas no « directamente afectadas ».
La cuestion de una « no afectacion » por la Shoah fue abordada.

Palabras claves : Holocausto. Traumatismo real. Trabajo de duelo.


Les rubriques

Le trauma : les trois temps d'une valse

Catherine COUVREUR

« Would not, could not, would not, could not,


could not join the dance. »
(Alice in Wonderland, Lewis Carroll.)

Dans L'homme Moïse et la religion monothéiste, dernier livre publié de son


vivant1, Freud consacre une dizaine de pages au traumatisme. Il donne là une
véritable « vue d'ensemble » sur cette question, que je me propose de parcourir.
Au mépris de toute chronologie, je commencerai par là où Freud a fini,
quitte à remonter ensuite le temps jusqu'aux premiers textes. Chemin faisant, je
tenterai de montrer combien la genèse de notre psychisme se fait à toutes les
étapes de son développement sur un mode traumatique.
Freud lui-même invite à ne pas trop tenir compte des repères chronologiques,
lorsque avec le concept d'après-coup et celui de traumatisme en deux temps, il
introduit une tout autre dimension temporelle, celle du fantasme. Or, pour pouvoir
se jouer sur une scène intérieure, et en plusieurs temps, il faut que le traumatisme ne
soit ni trop précoce, ni trop intense! Sinon, la violence de son impact risque de
bouleverser tous les repères topiques et chronologiques.
Winnicott est un de ceux qui ont su le mieux montrer ce qui se joue alors,
comme « Au-delà » ou « A travers le miroir » du temps! Dans son tout dernier
texte, « La crainte de l'effondrement » [17], comme Lewis Carroll, il a recours au
paradoxe.
Sa thèse est la suivante : le moi ne redoute la survenue d'un effondrement
de sa propre organisation que parce que ce traumatisme impensable, comparable
à une agonie, a déjà eu lieu dans le passé.

1. « Je n'attends plus que le Moïse, qui doit paraître en mars encore, et après je n'aurai plus besoin
de m'intéresser à aucun livre de moi jusqu'à ma prochaine renaissance » (1939, Londres).
Rev. franç. Psychanal., 6/1988
1432 Catherine Couvreur

I / MOÏSE

C'est d'ailleurs par là, quoique dans un tout autre style, que Freud va com-
mencer la section C du dernier essai consacré à Moïse [12].
« Nous appelons traumatismes les impressions éprouvées dans la petite enfance,
puis oubliées, ces impressions auxquelles nous attribuons une grande importance
dans Pétiologie des névroses. »

C'est donc en tant que « blessure de mémoire », à jamais advenue et oubliée,


que l'expérience traumatique a eu lieu! Freud poursuit en soulignant l'importance
du facteur quantitatif1 et le rapport de force avec l'instance du moi.
Les expériences traumatiques « se situent dans la période de l'amnésie infan-
tile », « elles se rattachent à des impressions de nature sexuelle et agressive,
certainement aussi à des atteintes précoces au moi (blessures narcissiques) ».

Séduction par le père, séduction par la mère, reconnue par Freud relativement
tôt', nous en parlerons plus longuement par la suite.
Quant aux névroses traumatiques, c'est surtout au décours de la première
guerre mondiale que Freud s'y est intéressé. Il n'ajoute donc qu'à la fin de sa
vie cette notation importante, qu'il existe certainement aussi des atteintes trauma-
tiques précoces, narcissiques. J'ajouterai qu'elles font vraisemblablement le lit des
deux autres étiologies. Elles laissent le moi fragilisé et dépendant, mal organisé pour
endiguer « la puissance excessive du facteur quantitatif ».
« Les traumatismes sont, soit des expériences touchant le corps même du
sujet, soit des perceptions sensorielles affectant le plus souvent la vue et l'ouïe; il
s'agit donc d'expériences ou d'impressions. »

Ces dernières renvoient en particulier aux fantasmes originaires de séduction,


de castration et de scène primitive. L'enfant va ainsi tenter de répondre aux
questions traumatiques que lui pose la réalité; ces fantasmes organisent en des
scénarios à entrées multiples les excitations qui ne trouveraient sans cela à s'exprimer
que dans des autoérotismes primaires de décharge.
Le développement de la névrose se fait selon la « formule » suivante :
« traumatisme précoce, défense, latence, éruption de la maladie névrotique, retour

1. Rappelons ici ce que Freud a écrit dans l'Introduction : « Même le terme traumatique n'a pas d'autre
sens qu'un sens économique. »
2. Citons par exemple en 1905, dans les Trois essais sur la sexualité : « La mère considère l'enfant
avec des sentiments dérivant de sa propre vie sexuelle... et le prend tout à fait évidemmentcomme substitut
d'un objet sexuel de plein droit. »
Le trauma : les trois temps d'une valse 1433

partiel du refoulé ». Le « cas » choisi par Freud pour illustrer cette formule
rappelle combien, chez ce petit garçon, la menace de castration fut traumatique, mais
également la scène primitive : a voir beaucoup de choses » et en « entendre plus
encore, à un âge où il atteignait à peine la capacité de parler ». Ces expériences
vont entraîner secondairement, après un temps de latence, l'apparition de troubles
qui seront des « séquelles du coït parental ».
Reprenant les hypothèses de Totem et Tabou, Freud va, dans la section D,
étendre cette formule à l'enfance de l'espèce humaine. Il va montrer comment
l'événement traumatique qu'a été le meurtre du père originaire va se manifester,
après une latence, dans ces rejetons divers que sont les créations culturelles, religieuses,
et de civilisation.
Surtout, dans ce texte, et me semble-t-il pour la première fois aussi nettement,
Freud va différencier deux destins du traumatique :

« Les effets du traumatisme sont de deux sortes, positifs et négatifs. Les


premiers sont des efforts pour remettre en oeuvre le traumatisme, donc pour
remémorer l'expérience oubliée ou, mieux encore, pour la rendre réelle, pour en
vivre à nouveau une répétition, même si ce ne fut qu'une relation affective anté-
rieure, pour la faire revivre dans une relation analogue à une autre personne. »
« Les réactions négatives tendent au but opposé : à ce qu'aucun élément des
traumatismes oubliés ne puisse être remémoré, ni répété. Nous pouvons les réunir
sous le nom de réactions de défense. »

Le trauma constituera alors une « sorte d'Etat dans l'Etat », capable dans
certains cas d'imposer sa loi, une enclave qui n'est régie, ni par les « exigences
du monde réel », ni par les « lois de la pensée logique ». Même l'analyse ne peut
parfois éviter « une dévastation et un éclatement du moi, ou... la suprématie sur
celui-ci de la partie précocement retranchée, que le traumatisme domine ».
J'essaierai de développer cette idée que le traumatisme va être capable, et
c'est là son aspect positif, d'accomplir un certain travail, lorsqu'il « met en oeuvre »,
en après-coup successifs, « remémoration, répétition et élaboration ». Il ne peut
développer sa force potentielle qu'en parcourant ce trajet en boucle, ce « mouvement
de valse » qui passe nécessairement par l'objet.
Freud souligne en effet avec insistance que c'est grâce à la relation à l'autre
que l'expérience traumatique va pouvoir devenir réelle, va pouvoir être vécue,
« représentée ». Seulement alors, la partie où le traumatisme domine cesse d'être
vécue, à l'intérieur même de la topique intrapsychique, dans une insupportable
extra-territorialité. Seulement alors, parce qu'il se « représente » à tous les sens
du terme dans la relation à un autre, le traumatisme passé pourra s'inscrire dans
le temps d'une histoire.
1434 Catherine Couvreur

II / LES TROIS TEMPS DE LA VALSE

A - Ce qui va être traumatique pour l'appareil psychique va nécessairement


entraîner de l'angoisse.
Je vais donc tout d'abord rappeler l'évolution des conditions de déclenchement
de l'angoisse, telle que Freud l'a décrite dans Inhibition, symptôme et angoisse [9].

a / A l'origine de la vie :

« L'angoisse apparaît comme le produit de l'état de détresse psychique du


nourrisson, corrélative, cela va de soi, de son état de détresse biologique. De
grandes quantités d'excitation lui parviennent, sources de sensations de déplaisir
nouvelles; de nombreux organes obtiennent de force une augmentation des inves-
tissements, sorte de prélude de l'investissement d'objet qui va bientôt commencer »
(p. 59).
b / Cet investissement d'objet se passe :

« D'abord de façon hallucinatoire vraisemblablement. Mais en vain, et tout


semble indiquer que ce désir ardent se transforme en angoisse. L'angoisse apparaît
donc ici comme l'absence ressentie de l'objet... Avec l'expérience qu'un objet
extérieur, perceptible, est susceptible de mettre fin à la situation dangereuse qui
évoque celle de la naissance, le contenu du danger se déplace de la situation écono-
mique à ce qui en est la condition déterminante : la perte de l'objet » (p. 61-62).

Ce deuxième temps verra le passage de l'angoisse automatique à une angoisse


qui fait sens, et dont la reproduction pourra être intentionnelle, comme signal de
danger.

c / Nous en arrivons au troisième temps :

« La première forme que prend ultérieurement l'angoisse, à savoir l'angoisse


de castration qui survient à la phase phallique, est elle aussi une angoisse de
séparation soumise à la condition déterminante de perte d'objet. Le danger est ici
la séparation de l'organe génital » (p. 63).

B - Au fil de ce parcours, la nature de ce qui est considéré comme traumatique


va subir, nous le verrons, une profonde modification. Plus que d'étapes évolutives,
nous sommes en présence de niveaux de fonctionnement qui vont coexister. Les
strates de fondation, celles des traumatismes « sans qualité » vont persister sous
les strates plus tardives, qui correspondent à des traumatismes plus différenciés.

a / Trauma comme excitation indifférenciée : au début de la vie, l'excitation


encore chaotique règne, même si ce chaos n'est jamais tout à fait informe, et est
Le trauma : les trois temps d'une valse 1435

traversé par certains mécanismes fondamentaux (A. Green); l'appareil primitif


comporte en effet des dispositifs innés, qui vont permettre son développement
« psychique » ultérieur.
Au tout début de la vie, la survenue inéluctable de modifications brutales
va réaliser une sorte de traumatisme biologique, qui menace l'autoconservation. Il
n'y a pas alors d'inscription possible, faute de « bloc magique » pour la faire!
Pourtant ces traumas les plus précoces, dont la trace ne peut être représentée,
auront, nous le verrons, des effets sur la structuration du psychisme. Leurs effets
seront créateurs et non dévastateurs parce que, dès l'origine, l'objet est là qui
tisse liens et sens.
L'objet primaire est le garant externe de la survie du nouveau-né, ceci est
une évidence, mais il est aussi inclus en quelque sorte dans le montage même de
l'appareil psychique de l'infans. Il lui fournit le flux organisateur de sa propre
énergie et les premières digues pare-excitantes, et c'est d'emblée que le petit
d'homme va être porté par la capacité à rêver, à symboliser, à penser, de sa mère.

b / Traumatisme psychique : l'objet qui séduit et qui manque! L'infans reste de


manière prolongée « prématuré ». De ce fait, « la valeur de l'objet... en est énor-
mément augmentée. Ainsi donc, le facteur biologique... crée le besoin d'être aimé,
qui n'abandonnera plus l'être humain » (p. 82-83).
L'augmentation de l'excitation indifférenciée est le « prélude de l'investissement
d'objet qui va bientôt commencer », ceci sur un mode d'emblée chargé d'ambiva-
lence. Très vite, et peut-être dans la haine, comme l'indique Freud, va « naître »
l'objet qui excite sur un mode traumatique, parce que d'une part, il séduit et fait
intrusion, et que, d'autre part, il inflige à l'enfant des temps d'absence et de désin-
vestissement! Avec l'entrée de l'objet dans la valse, le traumatisme va désormais
se jouer selon des modalités économiques bien différentes : en effet, il va se
produire une qualification de l'excitation, dès lors qu'elle circule entre la libido
narcissique et objectale, et passe par leurs shunts. Peu à peu, l'effraction trauma-
tique ne va plus diffuser sur un mode désorganisateur, mais passer surtout par les
zones érogènes, dans une relation privilégiée d'échange avec la mère.
Elle est certes la « première séductrice », « unique, incomparable, inaltérable
et permanente », comme l'écrit Freud dans L'Abrégé. Mais elle sera aussi celle
qui va infliger à l'enfant ses plus profondes désillusions. L'investissement, érotique
et tendre, que fait la mère sur son enfant, a en effet sa contrepartie indispen-
sable, le retrait. Ce traumatisme est nécessaire et va permettre à la dyade primitive
de s'ouvrir sur le père. Enfin il faut souligner combien l'enfant va être traumatisé
par la naissance de puînés, preuve douloureuse pour lui de son incapacité à combler
sa mère. Mais le plus souvent cette désillusion va s'avérer féconde!
1436 Catherine Couvreur

c / « Le plus fort traumatisme de sa jeune existence » : l'angoisse de castration,


temps de reprise organisatrice.
Dans L'Abrégé [11], Freud décrit le complexe d'OEdipe chez le petit garçon,
comme une suite d'événements réels, plus que comme des fantasmes : « un beau
jour », « la première séductrice » se décide à mettre en oeuvre les « grands moyens » !
« Elle menace l'enfant de lui enlever l'objet du délit... et déclare laisser au père le
soin de l'exécuter... (l'enfant) prend alors au sérieux la menace et, sous l'effet
du complexe de castration, subit le plus fort traumatisme de sa jeune existence. »
Les effets de la menace de castration sont parfois redoutables, mais le plus souvent
les effets de ce traumatisme seront structurants. Le moi qui s'est développé et
renforcé met en place des mécanismes de défense efficaces, qui vont amortir
l'impact traumatique. Passé le premier effroi, la menace va être « représentable,
dicible, pensable, elle s'intègre aux théories sexuelles infantiles qu'elle permet de
remanier, puis dans le creuset oedipien elle lie les identifications qui vont constituer
un surmoi à la fois cruel et protecteur, source de morale et de sociabilité » [1].

d / Ces trois temps du traumatisme ne sont pas bien sûr une succession de
stades, ils ne décrivent pas, répétons-le, une chronologie. Ils réalisent plutôt comme
un mouvement de valse, en boucle, avec ses effets essentiels d'après-coup et
d'étayage [15] : les traumatismes tardifs et représentables vont conférer rétro-
activement du sens à ceux qui étaient survenus dans la détresse de l'impréparation
du moi, débordé et/ou anéanti 1, et bien incapable alors de lier l'excitation trauma-
tique, et de lui donner un sens.
A l'inverse la survenue d'un trauma récent peut rentrer en résonance avec
des traumas anciens, et réveiller alors les dragons des temps originaires. Cette
boucle peut donc être aussi parcourue sur un mode rétrograde : la survenue actuelle
d'événements traumatiques entraîne la résurgence de traumas anciens apparemment
non actifs. Ceci peut se faire sur un mode transitoire et labile, et peut être l'occasion
d'une remise en circulation de ce que le traumatisme ancien avait enclavé jusque-là.
Mais cela n'est pas toujours le cas, et c'est parfois sur un mode compulsif, toxico-
maniaque, que va être recherchée l'excitation traumatique.
Enfin précisons que les traumas les plus suceptibles de donner lieu à un
travail de représentation, de mise en sens et en liens, le sont, parce que le moi
s'est renforcé, qu'il est devenu capable d'intégrer la quantité, et de la transformer
en qualité. L'objet, tout un temps, a offert son étayage indispensable. Dans les
meilleurs cas, il a su moduler son absence, et a permis à l'enfant de l'habiter sans
détresse. Il a donné également au tout-petit la certitude de sa toute-puissance,

1. Comme l'écrivait Freud dans « Le Moi et le Ça », en 1923 : « Ce que le moi redoute du danger
extérieur et du danger libidinal dans le ça, on ne saurait le préciser ; nous savons que c'est le débordement
ou l'anéantissement, mais on ne peut pas le concevoir analytiquement. »
Le trauma : les trois temps d'une valse 1437

ceci pendant un temps « nécessaire et suffisant », et lui a fourni aussi le support


d'un rythme, en étant alternativement présent et absent, excitant et pare-excitant.
Toute dysrythmie grave, tout excès majeur d'un des composants, risque d'altérer
la capacité du moi à faire face aux traumatismes, qui « ne sont épargnés à nul
être humain, et personne n'échappe aux refoulements que provoquent ces trauma-
tismes », ainsi que le note Freud dans L'Abrégé.

Si elle n'épargne personne, l'expérience traumatique a frappé nos patients


inégalement. Je vous propose de revenir un temps à ce qui a été en fait la source
première de mes réflexions, la pratique.
J'aurais pu certes évoquer un de ceux, dont le destin tout entier paraît être
régi par le traumatique, et qui de ce fait nous pose souvent des questions qui restent
sans réponse. J'ai préféré suivre le « mouvement de la valse », au fil d'une séance,
où s'entremêlent les effets positifs et les effets négatifs du trauma.

III / LE RÊVE TRAUMATIQUE D'ALICE

« Cette nuit j'ai fait un rêve qui m'a littéralement dévastée. Je coupais mon
pied comme un jambon, longitudinalement. Je commençais par le talon; je devais
couper des tranches; puis je m'attaquais à mon autre pied, j'étais très angoissée
parce que je pensais que je n'aurais plus que deux moignons. J'enlevais mes chaus-
sures et je m'apercevais que j'avais tout creusé, tout enlevé, il ne me restait que
les orteils, c'était quand même rassurant. Mais ça, ce n'était pas le pire. Mon bébé
devenait tout petit, vraiment tout petit, comme dans un film qui s'appelle L'homme
qui rétrécit. Il était vraiment si petit, il avait dû tomber dans un verre d'eau; il
m'appelait avec désespoir, et j'entendais ses cris angoissés, mais je l'avais perdu. Je
vidais le verre d'eau pour le retrouver, en faisant très attention, mais je ne
l'entendais plus, il avait dû se noyer. C'était tellement horrible que ça m'a réveillée,
j'étais irréelle, je n'avais plus de repères, je ne savais plus où j'étais. Il m'a fallu
un long moment pour me dire que j'existais encore, et que lui aussi existait toujours,
qu'il avait sa taille normale, et qu'il dormait tranquillement là à côté.
« De la même voix blanche, Alice poursuit : Raphaël est tout petit, c'est un
bébé encore, et je crains certaines choses : une fois je l'ai laissé glisser, le bébé a
été immergé, et depuis il a peur dans l'eau; il se cramponne au rebord de la petite
baignoire que je mets maintenant dans la grande. C'est difficile de le décrocher
pour l'allonger et lui laver les cheveux, il se fait même mal. Il se rassure quand
même, parce que depuis, je l'ai toujours rattrapé, il ne hurle plus, mais il reste
crispé. J'ai fait des choses pour le mettre en confiance, j'ai pris mon bain avec
lui, ça lui a plu, alors il est moins terrorisé!
1438 Catherine Couvreur

« Quand j'étais petite, au bord de la mer, mon frère s'amusait à me faire peur.
Il m'avait dit que si je m'écartais un peu du bord, il y avait des poissons qui allaient
me manger les pieds; j'avais 4 ou 5 ans, et longtemps je l'ai cru. Après j'ai
constaté que ça n'était pas possible, mais pourtant encore maintenant j'ai peur,
bien que je sache que ce n'était pas vrai. J'avais si peur, que je ne voulais pas
apprendre à nager. Mon père a eu une attitude stupide, qui m'a profondément
traumatisée; il devait être vexé parce que lui nageait comme un poisson; je me
sauvais et il me pourchassait et avec mon frère ils me prenaient par les pieds
et me jetaient dans l'eau au loin. Ça ne m'arrangeait pas vraiment ! La peur m'est
restée, et me prive de choses agréables. L'été je voudrais me baigner, je ne peux pas
malgré la chaleur. J'ai une peur disons, j'ai peur de tout ce qui vit dans l'eau ! »
Je lui demande alors si elle a une peur de tout ce qui vit dans l'eau, plus
que de l'eau en elle-même ?
Elle me répond : « J'ai peur qu'on me prenne, et qu'on m'attire au fond. »
« Peur qu'on vous attrape par les pieds, comme votre père? »
« Je ne sais pas ! C'est bête ! Ma peur, ça a seulement changé d'échelle, mais
c'est resté la même chose! Quand j'étais petite j'avais même peur du siphon de
la baignoire! Ça, c'était bien étendu comme peur. J'avais peur que quelque chose
sorte du siphon, quoi, je ne sais pas, un poisson, parce que je savais bien. Quelque
chose. Mais au fond la peur terrible, c'était d'être engloutie, aspirée par le trou, de
disparaître, de n'être plus rien. Tout ça m'était sorti de la tête, si je n'avais pas
fait ce rêve! »
« S'est-il passé quelque chose, qui ait ainsi ravivé vos terreurs d'enfant ? »
« Mon mari m'a encore fait une scène de jalousie, il ne supporte pas que je
ne sois pas disponible immédiatement. En général il n'a pas faim le soir, aussi
il refuse l'ordre établi d'un repas. Mais hier il avait faim, et il ne pouvait pas
attendre cinq minutes, ça l'a mis dans une rage folle, imprévisible. C'est maintenant,
c'est tout de suite ! Il voudrait que je sois une magicienne toute-puissante. C'est
absurde, ça me donne l'impression d'être complètement impuissante. C'était la
même chose avec ma mère lorsqu'elle était malade! Je me souviens de mon père
entrant dans ma chambre, et me demandant de faire mon lit au carré pour satis-
faire ma mère. "Tu devrais t'estimer heureuse, ta mère te supporte beaucoup mieux
que lorsque tu étais petite!" C'est vrai qu'alors elle était très dure. Même battue, je
revenais à elle. Dans ma petite enfance je ne pleurais jamais. Je n'ai pas gardé mes
pensées de ce temps-là, et pourtant je suis sûre que je ne cessais de penser. »
« Garder vos pensées ! Ça ne devait pas être facile pour une petite fille dont
la mère buvait comme un trou ! »
Cette expression, qu'a utilisée Alice « lorsque ma mère était malade », recouvre
en effet l'alcoolisme de sa mère, dont elle a beaucoup de mal à parler. C'est
presque la fin de la séance, et elle garde le silence.
Le trauma : les trois temps d'une valse 1439

Le rêve d'Alice qui échoue à « garder son sommeil » est un traumatisme,


ainsi que l'indique Freud à propos de « L'Homme aux loups » : « Cependant
l'événement qui rendit possible cette division ne fut pas un traumatisme extérieur,
mais un rêve dont l'enfant s'éveilla plein d'angoisse » [6].
Le récit qu'Alice fait de son rêve commence par la description « crue » de
la mutilation sanglante de ses pieds. Elle a cherché à tempérer l'angoisse de
plusieurs manières :

— Cette blessure, elle se l'inflige elle-même, morceau par morceau et tente ainsi
de ne pas avoir à subir le trauma, dans l'impuissance et la passivité, sans
recours.
— Elle a tout creusé, tout enlevé, en commençant par l'arrière, et sans enlever
ses chaussures; lorsqu'elle les enlève, elle constate qu'à l'avant il lui reste les
« attributs » de ses orteils, ce qui est rassurant.

Néanmoins Alice n'arrive pas à enrayer la progression de l'angoisse, le plus


terrible n'étant pas encore arrivé, la disparition de son bébé. Scène traumatique
tout à fait équivalente, quoique là aussi inversée, à celle que décrit Freud dans son
souvenir-écran bien connu : « Je hurle comme un désespéré parce que je n'arrive
pas à trouver ma mère. Et moi... je crie davantage encore jusqu'au moment où,
svelte et jolie, elle apparaît dans l'embrasure de la porte... » « Elle m'était apparue
comme à la suite d'une véritable résurrection. »
Alice échoue à accomplir cette résurrection représentative : le bébé devient
invisible, et si ses cris lui laissent un temps l'espoir de le retrouver, bientôt la
manoeuvre même de récupération s'avère meurtrière; elle n'entend plus Raphaël,
elle l'a jeté avec l'eau du bain !
Le « traumatisme le plus fort de sa jeune existence », celui de l'angoisse
de castration, n'est que le dernier temps organisateur, à l'extrémité en quelque
sorte d'une spirale. Mais Alice ne peut s'y raccrocher et un mouvement rétrograde
a lieu, qui l'entraîne dans un trou sans fond! Non seulement l'objet aimé est
« siphonné » dans le trou de bonde, mais aussi les pensées d'Alice. Elle fait
surgir, comme pour se protéger de cette menace terrifiante, les poissons, ceux qui
pouvaient manger ses pieds, si elle allait trop loin, puis ceux qui pouvaient surgir
du trou de la baignoire! Les poissons redoutés phobiquement sont également une
représentation du père excitant qui nageait comme un poisson. Mais il n'a pas
su aider Alice à nager « avec » lui et « comme » lui, et elle en parle souvent
comme d'un poisson dangereux de la mer(e).
Angoisse narcissique, angoisse de perte de l'objet d'amour, angoisse de castra-
tion mènent la valse! Excitation, séduction traumatique, d'une part, menace de
castration puis de disparition en eaux profondes, d'autre part, jouent là en alter-
nance. Le trou sera aussi bien le trou de son sexe féminin, que le trou anal, ainsi
1440 Catherine Couvreur

que le trou de l'avidité orale — de son mari, et de sa mère alcoolique. Il reste


béant, et même le trou de bonde anal ne peut assurer la fermeture et la cohésion
psychique d'Alice, qui un moment perd ses limites et sa réalité, lors de son réveil
nocturne.
En dernier, viendra l'évocation de la mère de sa petite enfance, déprimée et
mauvaise. Et encore, elle tamise ce souvenir intolérable, grâce au rappel de paroles
de son père, lorsqu'il lui demandait plus tard, adolescente, de faire son lit au
carré, et de s'estimer heureuse. J'ai pensé qu'elle-même essayait toujours d'être
au carré, surtout pas « chiffonnée »1 ! Elle a espéré se concilier ainsi ses parents,
et surtout sa mère imprévisible, à laquelle elle était littéralement fixée, et qu'elle
tentait vainement d'apaiser. Mère paradoxale, à la fois responsable du traumatisme
subi, et totalement impuissante à l'aider, puisqu'elle était « malade », et a subi
plusieurs cures de désintoxication. C'est ce qu'Alice remet en scène dans son
cauchemar, par rapport à son enfant : elle est désespérée de sa perte, et pourtant
elle est l'involontaire meurtrière.
Au fil de ses associations, elle montre bien quels efforts elle accomplit pour
« remettre en oeuvre » le traumatisme, et combien elle tente d'inverser le sens de la
spirale fatidique. Comment échapper à l'aspiration du trou, « rétrécir sa peur »,
jadis si « étendue » ? Pour cela, très souvent, Alice en séance a recours à un « surin-
vestissement du factuel », mais la scène traumatique survenue la veille au soir a
bouleversé ses modes de protection habituels. L'attitude de son mari a réveillé
en elle ces sentiments redoutables que sont l'impuissance complète devant l'autre,
aimé, et la rage meurtrière.
Le cauchemar témoigne de brèches faites à ses enveloppes 2, et de la reviviscence
dans ces circonstances, d'une triple angoisse traumatique, qui déborde l' « enve-
loppe » même du rêve, et la réveille :
— de castration, par l' « arrière », et par l' « avant »! Elle « prend son pied »,
se le paie en quelque sorte, tranche par tranche, jusqu'au constat angoissé,
qu'elle n'a alors qu'un « sexe raccourci » ;
— de perte de l'objet aimé, aussi bien de l'objet maternel, que de l'objet paternel,
puisque très vite, au propre comme au figuré, son « lien au père fait naufrage
et doit être abandonné » [8];
— d'annihilation, de désinvestissement, ce qu'Alice a dû connaître dans sa relation
précoce à sa mère. Or cette « expérience originelle de l'agonie primitive »,
n' « être mise au passé que si le moi peut d'abord la faire entrer dans sa propre
expérience du temps présent et dans la maîtrise de toute-puissance actuelle » [17].

1. « S'il (le professeur) demande pourtant ce qu'est une girafe chiffonnée, il peut alors nous écrire
et nous lui répondrons... » (« Le petit Hans »).
2. Je dois cette expression à J. Laplanche.
Le trauma : les trois temps d'une valse 1441

Alice s'acharne à revivre ces traumatismes au présent, dans la relation qu'elle a


avec son mari et son fils, et occupe alors en même temps et alternativement la
place de l'enfant qu'elle a été, et de la mère qu'elle a eue. Elle s'occupe de son
mari, despotique His Majesty the Baby, comme elle aurait eu besoin que sa mère
le fasse pour elle, mais fait aussi vivre à Raphaël le traumatisme de l'immersion,
qu'elle a jadis subi! Ce n'est que dans un second temps qu'elle va être capable,
pour le rassurer, de prendre son fils contre elle dans le bain. Ayant transformé
son traumatisme passé, en un traumatisme présent, infligé à son enfant, elle s'avère
après coup capable d'inventer une conduite réparatrice, ce que sa mère alcoolique
n'a jamais pu faire pour elle.
Comme le note J. Pontalis dans sa préface à Jeu et réalité de Winnicott, parfois
un traumatisme majeur a eu lieu, sans trouver son lieu psychique; il n'est déposé
nulle part, et la lacune est plus réelle « que les mots, les souvenirs et les fantasmes
qui tentent de les recouvrir » [16].
Du fait des particularités de son histoire singulière Alice, de manière plus
évidente que d'autres, est attirée et menacée par ce qui semble « être un puits
très profond » (Lewis Carroll).
C'est dans l'espace même de la séance qu'elle va tenter d'accomplir cet effort
pour « remémorer l'expérience oubliée... pour la rendre réelle ». Comme elle l'a
fait pour Raphaël, je lui ai donné l' « ordre établi » d'un cadre, j'ai mis une
petite baignoire dans la grande, et elle a encore du mal à s'y allonger avec confiance.
Je l'assure pourtant de ma présence invisible mais certaine, derrière elle, dans le
bain des séances! Elles sont occupées souvent par des récits désaffectivés, ou des
silences, dont je ressens la charge tendue; pendant tout un temps, j'ai donc
surtout essayé de l'aider à retrouver en quelque sorte de la « représentance »,
celle des affects, comme celle des mots.
Au cours de la séance relatée, j'ai cherché à l' « attirer » par les pieds vers
son père, et elle m'a répondu par le souvenir de ses peurs si étendues. Alors
qu'elle n'avait pu que parler de manière vague de la maladie de sa mère, j'ai
mis un nom sur le « trou » de sa mère, après quoi elle a gardé le silence. Au fil de
cette séance, Alice a retrouvé, nous l'avons vu, des souvenirs traumatiques, des
affects, des images et des mots, qui vont se relier, à la fois s'organiser en fantasmes
et retrouver une certaine liberté signifiante.
Pour différentes raisons, je ne vous parlerai pas plus d'Alice, et préfère m'en
tenir à cette seule séance. J'espère avoir illustré l'hypothèse de Freud, qu' « à
la base de chaque cas de névrose de transfert se découvre une névrose trauma-
tique » [13], ce qu'il a soutenu dans de nombreuses occurrences avant, comme après,
l'abandon de la neurotica : toute névrose a une origine traumatique, mais notre vie
psychique elle-même, sa différenciation primitive, comme son développement
n'ont-ils pas une telle genèse?
1442 Catherine Couvreur

IV / LA DOUBLE INSCRIPTION TRAUMATIQUE

A - L'appareil psychique entre les déferlements externes et internes :


Dans l' « Esquisse » [3], que nous pouvons lire comme le récit de la catastrophe
créatrice de notre appareil psychique, Freud évoque le combat mené contre le
déferlement externe de grandes quantités d'excitation. Le problème le plus urgent
devant cette effraction traumatique sera de savoir comment s'en débarrasser, la
décharger? Mais déjà Freud pose les questions subsidiaires, comment arriver à
endiguer la violence des mouvements, et maintenir à l'intérieur un niveau relati-
vement constant? Enfin, ces tâches vitales accomplies, comment garder des traces
mémorisables de ces mouvements, et différencier ce qui vient du dehors réel, de ce
qui vient du dedans?
Vingt-cinq ans plus tard, dans « Au-delà du principede plaisir » [7], Freud reprend
ces questions : lorsque le pare-excitation ne suffit pas à maintenir à l'écart les
excitations traumatiques trop fortes, l'appareil tente de « lier psychiquement les
sommes d'excitation... pour les amener ensuite à la liquidation ». Pour effectuer
cette liaison, le système doit être surinvesti : « Pour l'issue d'un grand nombre
de traumatismes, le facteur décisif serait la différence entre les systèmes non
préparés et les systèmes préparés par le surinvestissement; à partir d'une certaine
force du traumatisme, ce facteur cesse, il est vrai, de compter » (p. 74).
En effet l'appareillage défensif va être pris de court lorsque l'excitation qui
a pénétré est trop massive pour pouvoir être liée, et également lorsqu'elle provient
de l'intérieur, et prend donc l'appareil à revers. Les sources d'excitations externe
et interne sont comparables, comme le constate Freud : l'absence d'un pare-
excitation contre les excitations internes va entraîner dit-il « des perturbations
économiques comparables aux névroses traumatiques. Les sources les plus abon-
dantes d'une telle excitation interne sont ce qu'on appelle les pulsions » (p. 77).
Freud va poursuivre cette « controverse » sur l'origine exogène ou endogène
des excitations traumatiques tout au long de son oeuvre. S'il met d'abord l'accent
sur les excitations issues du monde extérieur et sur la réalité des traumatismes
subis par les névrosés, très vite Freud découvre le rôle du fantasme et développe
cette idée fondamentale, que les motions pulsionnelles sont traumatiques. Il souligne
souvent la priorité à donner à l'étiologie interne 1, mais, en même temps, ne renon-
cera jamais à trouver un fondement externe réel traumatique, que ce soit à un
niveau individuel ou phylogénétique.
Surtout, et c'est là son génie, la théorie du traumatisme que Freud met en

1. Par exemple : dans « Vues d'ensemble des névrosesde transfert », Freud donne la priorité à l'angoisse
de nostalgie, sur la Realangst, et dans « L'Introduction », lors de l'angoisse devant l'étranger, à ce qu'il
nomme l'angoisse de pulsion. Le débordement d'angoisse par perte de la mère ne se fixe que secondairement
sur l'étranger, et ne prend qu'alors, l'apparence d'une angoisse liée au réel.
Le trauma : les trois temps d'une valse 1443

place très tôt, dès l'Esquisse avec « Emma », « fait litière de tous les dosages qu'on
cherchera, par la suite, à décrire entre facteurs exogènes et facteurs endogènes : ici
tout est exogène et tout est endogène » [14]. Mais, poursuit J. Laplanche, « cette
proposition ne peut être fondée que par un développement de la théorie topique »,
du moi et de ses périphéries.

-
B Ebauche de la topique, expulser au-dehors, refouler au-dedans :
Comme l'indique Freud dans l' Au-delà [7] Un événement
« » : « comme le
traumatisme externe provoquera à coup sûr une perturbation de grande envergure
dans le fonctionnement énergétique de l'organisme et mettra en mouvement tous
les moyens de défense » (p. 71). Quels sont-ils ?
— Tout d'abord rappelons qu'entre le dedans et le dehors, les traumatismes
vont constituer une « écorce qui, à force d'avoir été perforée par l'action, par la
brûlure » (p. 68), va servir de couche protectrice cicatricielle : mais l'ébauche du
moi primitif ainsi constitué est plus que cela, puisque très précocement il fonc-
tionne aussi comme un interface de liaison, qui non seulement sépare et protège,
mais permet les échanges!
— Ce moi primitif prend en lui, incorpore, ce qui est source de plaisir, et
rejette dans le monde extérieur, hors de lui, ce qui est source de déplaisir. La
décharge visant l'inexcitation est, pour lui, la défense la plus simple contre ce qui
le traumatise. Il y a recours, mais ne peut faire trop appel à cette solution « radicale ».
— D'autres moyens de défense présentent l'avantage de mettre à l'écart les
motions traumatisantes, sans compromettre l'homéostase. Ce seront le double
retournement, puis le refoulement dans ses modalités premières. Le moi met alors
en place des contre-investissements, et rejette à l'intérieur, le haï, l'intolérable ou
l'étranger.
Ainsi les perturbations traumatiques incessantes, en provenance du dedans
comme du dehors, vont entraîner la mise en place de notre topique psychique, avec
ses contreforts externes et internes, avec ses brèches ou ses voies de passage entre
les différents territoires.

C - Trauma par excès ou par défaut, les deux modalités d'inscription :

a / Dès la Traumdeutung [4], Freud va utiliser la fiction d'un appareil primitif


fonctionnant sur un mode réflexe, entre le Charybde de l'investissement hallucinatoire
et le Scylla de l'expérience externe d'effroi (et même dès l'Esquisse, il oppose
l'épreuve de la douleur, et l'expérience de la satisfaction qui est, elle aussi,
précise-t-il, une épreuve).
— D'un côté donc, il y a l'expérience
primaire de satisfaction. Cette « satis-
faction par voie hallucinatoire... (qui), si on ne voulait pas la maintenir jusqu'à
l'épuisement, se révélait incapable de faire cesser le besoin » (p. 509). Ainsi l'inves-
1444 Catherine Couvreur

tissement hallucinatoire lui-même risque parfois d'aboutir à une décharge mortelle !


— La contrepartie de l'expérience primaire de la satisfaction sera l'expérience
externe d'effroi : lorsque l'absence de l'objet se prolonge trop, elle inflige à l'appareil
primitiftotalement démuni une expérience de manque très douloureuse. Freud utilise
là le terme de Schreck qui lui servira ultérieurement à désigner la névrose trauma-
tique. « L'appareil primaire conservera une tendance à abandonner cette image
mnésique pénible. Cet évitement du souvenir, répétition de la fuite initiale devant
la perception... nous présente le modèle et le premier exemple du refoulement
psychique » (p. 510-511).

b / Dans son article « Le lien d'engendrement » [2], R. Dorey évoque cette


inscription matricielle du manque de l'objet : « Ainsi peut-on en rendre compte
en termes de signifiant matriciel se constituant comme point d'attraction de toutes
les représentations ultérieures comportant cette dimension du manque, avec lesquelles
sont établis des liens associatifs et qui seront alors soumises au refoulement propre-
ment dit » (p. 214). Ce sera le cas notamment de la représentation du manque
ou de la perte de l'objet, et de celle du manque de pénis chez la femme. Le manque
d'objet, « dans un même mouvement, met fin à la recherche de la satisfaction par
voie hallucinatoire, déclenche le processus du refoulement originaire et inaugure
le travail de la pensée » (p. 214-215).
Nous l'avons vu, dans Inhibition, symptôme et angoisse, c'est effectivement la
perte, qui est considérée par Freud comme le prototype de la situation d'angoisse(perte
de la perception de la mère, de son amour, perte du pénis, enfin perte de l'amour
du surmoi, et forme ultime la perte de la protection des puissances du Destin).
Par ailleurs, depuis les Trois essais, jusqu'à la fin de son oeuvre, il montre
que c'est l'expérience de perte, de manque de l'objet de la satisfaction, qui va être
à l'origine :
— du surgissement de la pulsion en son temps sexuel;
— des premières différenciations fondatrices, ainsi que Freud l'indique par exemple
dans l'Abrégé [11] : « C'est parce qu'il s'aperçoit que ce sein lui manque
souvent que l'enfant le situe au-dehors et le considère dès lors comme un objet,
un objet chargé d'une partie de l'investissement narcissique primitif et qui se
complète par la suite en devenant la personne maternelle » (p. 60).

c /A ceux qui font du « défaut », du « manque », le « véritable déterminant »


capable d'entraîner tout le processus de structuration ultérieur de la psyché, vont
s'opposer ceux qui privilégient l'en-trop traumatique. Nombreux sont ceux, qui,
ces dernières années, ont souligné, tant sur le plan métapsychologique que clinique,
l'importance de la séduction traumatique qu'exerce l'objet primaire sur l'infans.
Je n'évoquerai que l'un d'entre eux, dans la mesure où il fait de cette situation
Le trauma : les trois temps d'une valse 1445

originaire le fondement d'une « théorie généralisée » de la séduction, ce qui l'amène


à « restructurer la théorie des pulsions ».
J. Laplanche postule en effet l'existence inéluctable d'une situation originaire
traumatique, qui va être constitutive de l'inconscient. Dès sa naissance, l'infans
est confronté avec le monde des adultes porteurs de signifiants sexuels, énigma-
tiques pour eux, et a fortiori pour lui, qui n'a pas encore l'équipement pour décoder
ces messages. Ces signifiants énigmatiques originaires échappent en grande partie
à tout travail de symbolisation et, refoulés, leur inscription va constituer ce que
l'auteur nomme les « objets-sources de la pulsion », qu'elle soit sexuelle de vie
ou sexuelle de mort. Ces contenus de l'inconscient vont y perdre « leur ouverture
référentielle », ce qui accroît leur caractère énigmatique, traumatisant.
Freud, quant à lui, n'a pas manqué de souligner l'importance des faits de
séduction infantile. Jusqu'à ce qu'il renonce à la Neurotica, il a soutenu que c'est
le père pervers qui inflige une « expérience sexuelle prématurée » à un enfant dont
les fonctions sexuelles et psychiques sont, comme il l'écrit, dans « un certain état
infantile ».
Ce sont là les conceptions de l'époque sur l'étiologie traumatique des névroses,
mais il va introduire une nuance de taille : le traumatisme est psychique et « son
souvenir agit à la façon d'un corps étranger qui reste un agent actif longtemps
après sa pénétration » (Etudes sur l'hystérie). Ces faits de séduction rendent
compte au travers de la notion de refoulement, de la constitution de l'inconscient
et de la sexualité, et ont donc une portée théorique générale, que Freud, après
le 21 septembre 1897, ne va pas chercher à développer.
Après cette date1, Freud découvre « la séduction précoce » par la mère, cela
au travers des soins rendus nécessairespar l'Hilftosigkeit de l'enfant, dont il souligne,
là encore, la passivité et l'impuissance. Dans le texte de 1932, qu'il consacre à la
sexualité féminine [10], Freud écrit que dans la « préhistoire préoedipienne des
petites filles... la séductrice est régulièrement la mère. Dans ce cas toutefois le
fantasme touche le sol de la réalité, car c'est réellement la mère... qui a dû
provoquer des sensations de plaisir sur les organes génitaux ». Il situe donc l'aspect
inéluctable de cette séduction, plus dans le registre de la Wirklichkeit, de l'effectivité,
que dans celui du traumatisme.
Pour trouver trace de ce dernier, il nous faut revenir en 1910, à Un souvenir

1. Pendant le week-end qui suit sa lettre du 21 septembre 1897, Freud rencontre Fliess à Berlin et, à
son retour, après quatre jours d'intense auto-analyse, il lui écrit à nouveau, et lui révèle la double figure
qu'a prise pour lui cette séduction :
— Nannie : sa « première génératrice » (de névrose), qui l'a baigné dans son eau rougie, et à propos
de qui il note « je garderai à la vieille femme un souvenir reconnaissant pour m'avoir donné à une époque
aussi précoce de ma vie les moyens de vivre et de continuer à vivre ».
— Amalia : c'est « plus tard entre 2 ans et 2 ans et demi, écrit-il, que sa libido s'est éveillée et tournée
vers matrem ». Pendant ce voyage d'exil, comme Rébecca, elle a dû ôter sa robe !
1446 Catherine Couvreur

d'enfance de Léonard de Vinci [5], où Freud évoque la tendresse maternelle excessive


qu'eut à subir le peintre.
Sa pauvre mère abandonnée a, en effet, cherché à se dédommager de l'absence
de père : « A la façon des mères insatisfaites, elle mit le petit enfant à la place de
l'époux et le dépouilla, par une trop précoce maturation de son érotisme, d'une
partie de sa virilité. » Cette violence séductrice « lui fut fatale, scella son destin
et les carences de son être et de sa vie »! (p. 109).

d / Séduction excessive et fatale, ou alors perte, manque à percevoir et à


représenter? Laquelle de ses deux modalités d'inscription traumatique rend fina-
lement le mieux compte de la constitution de notre inconscient ? Laquelle, en tant
que « représentation inconciliable », va se fixer à tout jamais, dans le mouvement
même de ce refoulement qu'elle a suscité?
Je vais laisser à Freud le soin de répondre à cette question! Dans le texte
précédemment cité, il s'interroge sur l'origine « du double sens » du sourire de la
Joconde, qu'il qualifie de « singulier, ensorcelant et énigmatique, fascinateur, inson-
dable ». Dans sa réponse, il montre bien que l'inscription de la séduction énigmatique,
comme celle de la perte ont toutes deux été nécessaires : « Ce fut sa mère qui
posséda ce mystérieux sourire, un temps pour lui perdu, et qui le captiva si fort
quand il le retrouva sur les lèvres de la dame florentine » (p. 104).
Double inscription traumatique, donc, chez Léonard captif et créateur de ce
sourire, un temps perdu et un temps retrouvé. Mais cette alchimie n'a pas lieu
que chez les grands créateurs. Confrontés dès notre naissance à ces alternances
imprévisibles de présence et d'absence, de trop et de manque, nous apprenons en
général très vite à entrer dans la valse!
Dans l'espace polarisé par les deux ordres d'inscription traumatiques que
sont la séduction et la perte originaires, le petit d'homme découvre le paradoxe. Il
apprend en effet à transformer de l'absence en présence virtuelle, comme il apprend
à utiliser la présence de l'objet pour se créer un espace à lui, séparé et différencié
de l'autre. C'est là l'ébauche de l'activité de symbolisation, poursuivie la vie
durant, par à-coups et par après-coups1, activité incessante, qui se fonde sur des
blessures traumatiques et des (re)trouvailles de sens cicatricielles.
Comme le concept de pulsion, qui lui est intimement lié, le concept de trau-
matisme se déploie entre un registre où le quantitatif a force de loi, et un registre
qui est celui, représentable, pensable, et donc partageable, du sens. Traumatisme
de vie? Traumatisme de mort?

1. Nous retrouvons dans le terme allemand d'après-coup, Nachträglich, la même racine tragen, que
dans l'unverträglichdes représentationsinconciliables de 1894 (Les psychonévroses de défense), et que dans
l'Übertragung, le transfert. Certains traumatismes seront capables de se « transporter » (tragen) en après-
coup, et pourront être transférés ; d'autres pas !
Le trauma : les trois temps d'une valse 1447

Certes, le trauma peut ne laisser sur son passage, que des zones dévastées,
inhabitables. Il n'est alors, et c'est son sens étymologique, qu'une blessure par
effraction. Mais il peut, et c'est ce que j'ai tenté de montrer, agir aussi en tant
que blessure symbolique. Il contribue alors à ouvrir un espace interne, qui, s'il
est celui de la réminiscence névrotique, est aussi celui de la création.

Catherine Couvreur
1, rue Daru
75008 Paris

BIBLIOGRAPHIE

[1] Cournut (Jean), De la séduction à la castration ou comment limiter les dégâts ?,


in Bulletin de la Société psychanalytique de Paris, novembre 1987, n° 12, p. 21-36.
[2] Dorey (Roger), Le lien d'engendrement, in Nouvelle Revue de Psychanalyse, Paris,
Gallimard, 1983, n° 28, p. 209-228.
[3] Freud (Sigmund) (1895), Esquisse d'une psychologie scientifique, trad. de l'allemand,
A. Berman, in Sigmund Freud, La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1956,
p. 307-396.
[4] Freud (Sigmund) (1900), L'interprétation des rêves, trad. de l'allemand, I. Meyerson,
Paris, PUF, 1967, 574 p.
[5] Freud (Sigmund) (1910), Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, trad. de l'alle-
mand, M. Bonaparte, Paris, Gallimard, « Idées », 1980, 152 p.
[6] Freud (Sigmund) (1914-1918), Extrait de l'histoire d'une névrose infantile (L'Homme
aux loups), trad. de l'allemand, M. Bonaparte et R. M. Loewenstein, in Sigmund
Freud, Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1966, p. 325-420.
[7] Freud (Sigmund) (1920), Au-delà du principe de plaisir, trad. de l'allemand,
J. Laplanche et J.-B. Pontalis, in Sigmund Freud, Essais de Psychanalyse, Paris,
Petite Bibliothèque Payot, 1981, p. 41-115.
[8] Freud (Sigmund) (1925), Quelques conséquences psychologiques de la différence
anatomique entre les sexes, trad. de l'allemand, D. Berger, in Sigmund Freud, La vie
sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 123-132.
[9] Freud (Sigmund) (1926), Inhibition, symptôme et angoisse, trad. de l'allemand, M. Tort,
Paris, PUF, 1965,102 p.
[10] Freud (Sigmund) (1932), XXXIIIe Conférence, La Féminité, trad. de l'allemand,
R. M. Zeitlin, in Sigmund Freud, Nouvelles conférencesd'introductionà la psychanalyse,
Paris, Gallimard, 1984, p. 150-181.
[11] Freud (Sigmund) (1938), Abrégé de psychanalyse, trad. de l'allemand, A. Berman,
Paris, PUF, 1964, 86 p.
[12] Freud (Sigmund) (1939), L'homme Moïse et la religion monothéiste. Trois essais,
trad. de l'allemand, C. Heim, Paris, Gallimard, 1986, 256 p.
[13] Jones (Ernest), La vie et l'oeuvre de Sigmund Freud, t. II : Lettre de Freud à Jones,
18 février 1919, trad. de l'anglais, A. Berman, Paris, PUF, 1961, p. 270.
[14] Laplanche (Jean), De la théorie de la séduction restreinte à la théorie de la séduction
généralisée, Etudes freudiennes, mars 1986, n° 27, p. 7-25.
1448 Catherine Couvreur

[15] Le Guen (Claude), La dialectiquefreudienne, 1 : Pratique de la méthode psychanalytique,


Paris, PUF, 1982, 300 p.
[16] Winnicott (Donald W.), Jeu et réalité. L'espace potentiel, trad. de l'anglais, C. Monod
et J.-B. Pontalis, Paris, Gallimard, 1975, 212 p.
[17] Winnicott (Donald W.), La crainte de l'effondrement, trad. de l'anglais, J. Kalma-
novitch, Nouvelle Revue de Psychanalyse, Paris, Gallimard, 1975, n° 11, p. 35-44.

RÉSUMÉS

Traumatisme de l'effraction quantitative du Moi. traumatisme de la perte et de la séduction


infligée par l'objet, traumatisme organisateur de l'angoisse de castration sont comme les trois
temps d'une valse. Le récit d'une séance suit ce mouvement en boucle du traumatisme, qui
passe nécessairement par l'objet et illustre l'hypothèse faite par Freud dans Moïse et le mono-
théisme d'un double destin du trauma, positif et négatif.

Mots clés : Traumatisme quantitatif. Traumatisme psychique. Traumatisme négatif. Trau-


matisme positif. Angoisse. Perte et séduction originaires.

The quantitative Ego breaking traumatism, loss and seduction traumatism caused by the
object, castration anxiety generating traumatism, are like three moments of a waltz. The narra-
tion of a treatment session follows this curled movement of the traumatism, wich necessarygoes
through the object and illustrates the hypothesis, formulated by Freud in Moses and the Mono-
theism : three essais, of a double, negative and positive, destiny of the trauma.

Key-words : Quantitative trauma. Psychical trauma. Negative trauma. Positive trauma.


Anxiety. Originary loss and seduction.

Trauma des quantitativen « Einbruchs » im Ich, Trauma des Verlustes und der Verführung
vom Objekt auferlegt, das die Kastrationsangst erzeugende Trauma sind wie drei Takte eines
Walzers.
Der Bericht einer analytischen Sitzung folgt dieser ringförmigen Bewegung des Traumas,
welche zwangsläufig über das Objekt führt und die im Der Mann Moses und die monotheistische
Religion dargestellte Freud'sche Hypothese eines doppelten, negativen und positiven, Schicksals
des Traumas illustriert.

Schlüsselworte : Quantitatives Trauma. Psychisches Trauma. Negatives Trauma. Positives


Trauma. Angst. Primäre. Verführung und Verlust.
Le trauma : les trois temps d'une valse 1449

Traumatismo de la efraccion cuantitativa del Yo, traumatismo de la pérdida y de la seduccion


infligida al objeto, son como los tres tiempos de un vals. El recito de una sesion sigue ese movi-
miento alrededor del traumatismo, que pasa obligatoriamente por el objeto e ilustra la hipotesis
hecha por Freud en Moises y el monoteismo de un doble destino del trauma, positivo y negativo.

Palabras claves : Traumatismo cuantitativo. Tramatismo psiquico. Traumatismo negativo.


Traumatismo positivo. Angustia. Pérdida y seduccion originarias.

RFP — 48
Les séductions de la réalité :
éléments pour une topique du traumatisme*

Claude JANIN

LE GÉNÉRAL ET LE RESTREINT

Certaines questions théoriques sont particulièrement délicates, en ce sens


qu'elles se situent au heu même d'une résistance à la théorie psychanalytique;
le psychanalyste, soucieux de défendre ou d'illustrer le corpus théorique qui est
le sien, n'a pas toujours dans ces conditions la liberté d'investissements et de
pensée qui lui permettent d'avancer une réponse adéquate; aussi, à de telles
questions, les solutions proposées peuvent parfois être caractérisées de résistances de
la théorie psychanalytique. D'autre part aussi, cette résistance de la théorie peut
engendrer une résistance à la théorisation de la psychanalyse. Ainsi, chaque fois
que revient, dans le champ de la pensée analytique, en des termes quasiment
inchangés, une question en apparence résolue depuis longtemps, nous sommes,
à mon sens, confrontés à un symptôme de cette double résistance (à la théorie;
de la théorie). La question de la « réalité de la séduction » relève, à l'évidence,
de cette configuration : si Freud est revenu inlassablement sur cette question
(S. Freud, 1897 [3a]; 1932 [3b]), et si, à sa suite, J. Laplanche (J. Laplanche, 1988 [6])
— pour ne citer que lui — a proposé des avancées théoriques décisives, il me semble
aussi que des questionnements répétés, donc signifiants, viennent du sein même du
mouvement psychanalytique témoigner d'un reste actif, symptôme de cette double
résistance.
En septembre 1932, Ferenczi présente au Congrès de Wiesbaden un rapport
très important (S. Ferenczi [1]). On sait que c'est dans un contexte difficile d'oppo-
sition à Freud que se situe cet exposé; les premières lignes du texte de Ferenczi sont

* Ce texte a pour origine un travail présenté en mai 1988 à la journée « Trauma réel, Trauma psy-
chique », organisée par l'Institut de Psychopathologieclinique de l'Université de Paris VII.
Rev. franç. Psychanal., 6/1988
1452 Claude Janin

à cet égard significatives : « C'était une erreur de vouloir faire entrer de force 1,
dans un rapport au Congrès, le thème trop vaste de l'origine extérieure 1 de la
formation du caractère et de la névrose. » L'enjeu de l'exposé est donc clair :
l'affirmation du rôle prééminent de la réalité matérielle — la séduction par l'adulte —
dans la genèse de la pathologie du Moi. On suppose que c'est de lui-même que
Ferenczi théorise ainsi; on peut penser qu'il en est de même lorsqu'il écrit un
peu plus loin que « l'objection, à savoir qu'il s'agissait de fantasmes de l'enfant
lui-même, c'est-à-dire de mensonges hystériques, perd malheureusement de sa
force, par suite du nombre considérable de patients en analyse qui avouent eux-
mêmes des voies de faits sur des enfants ». Quelques mois plus tard, dans un texte
que j'ai cité dans un travail antérieur (C. Janin, 1985), Ferenczi précise la position
qu'il entend défendre (S. Ferenczi, 1932 [2]) : « La traumatogenèse est connue 2,
le doute à savoir s'il s'agit de réalité ou de fantasme demeure ou peut revenir
(même si tout désigne la réalité)... Ils préfèrent accepter que leur (et celui des êtres
humains) esprit (mémoire) n'est pas digne de confiance plutôt que de croire que de
telles² choses avec cette sorte² de personnes peuvent réellement2 s'être passées. »
(Autosacrifice de l'intégrité² de son propre esprit pour sauver les parents!)
Ce que souligne ici Ferenczi, c'est un aspect particulier de l'articulation entre
la réalité psychique et la réalité extérieure, et des situations particulières dans
lesquelles l'une de ces réalités est mise en position de déni. Si j'insiste sur le caractère
particulier de ces situations c'est pour indiquer, d'une part, qu'à mon sens la
généralisation de la théorie de la séduction n'en rend pas compte, et c'est donc dans
ce cas une résistancede la théorie, et que, d'autre part, cette restriction au particulier
faite par Ferenczi est une résistance à la théorie. Force est donc de réexaminer le
problème en des termes différents.

LES SÉDUCTIONS DE LA RÉALITÉ

C'était le premier rendez-vous de la journée, et c'était une première consul-


tation, dont l'objet m'avait été annoncé par téléphone : une demande de psycho-
thérapie. Hélène était souriante, et d'emblée très à l'aise : elle avait déjà entrepris
une psychothérapie qu'elle avait rapidement interrompue, mais cela ne lui posait
pas de question : elle avait, juste avant cette interruption, éprouvé la disparition
brutale d'une soeur aînée dans des circonstances accidentelles dramatiques; tandis
qu'elle évoquait cette disparition et cette interruption, comme une simple coïnci-
dence, je me mis à penser qu'entre la netteté froide et souriante du récit des événe-

1. C'est moi qui souligne.


2. C'est Ferenczi qui souligne.
Les séductions de la réalité 1453

ments et le maintien à l'écart d'une causalité psychique entre ceux-ci (la dispa-
rition de la soeur/l'interruption de la psychothérapie) se situait un espace de
non-représentation qui est à mon sens l'espace même du traumatisme. Je me dis
encore — et ce fut ma dernière pensée claire lors de cet entretien—que la souffrance
psychique devait être particulièrement grande pour que cette causalité psychique
n'ait pu advenir chez quelqu'un qui par ailleurs montrait un fonctionnement mental
suffisamment bon en apparence. Hélène poursuivait un récit biographique qui parais-
sait aussi banalement névrotique, toujours souriante, ordonnée dans son récit,
un peu trop peut-être; en tout cas, moi, je ne l'entendais plus : j'étais pris
soudain par un affect d'angoisse, avec une pensée absurde dont je ne pouvais
me déprendre : « Tu ne pourras pas, en la raccompagnant, lui serrer la main. »
Pensée et affect surprenants qui résistèrent à un brin d'auto-analyse et à une
rapide analyse du contre-transfert menées toutes deux en urgence : bien au
contraire l'angoisse augmentait, la pensée insistait et je me dis, remettant à plus tard
la compréhension de ce qui m'arrivait : « Tu es complètement fou, ce matin... »
L'entretien, pendant ce temps, s'était poursuivi au point d'en être presque à son
terme. Je dis à Hélène, ce qui à ce moment-là m'apparut clairement : « Vous
ne m'avez rien dit de votre père? » — « Oh, me dit-elle : en un mot, c'est un
mélancolique qui n'a jamais supporté d'épouser une femme endeuillée d'un premier
mari. Il y a bien longtemps, il s'est coupé volontairement une main en travaillant
à son atelier de menuiserie. »
L'entretien était terminé, nous étions convenus de nous revoir. Je raccompagnai
Hélène et lui serrai la main.
Même s'il ne s'agit pas ici d'une clinique banale et quotidienne, il serait tentant
d'expliquer cette vignette d'emblée — c'est-à-dire : pas du tout
— par un concept
sur mesure : ici par exemple on pourrait parler d'une réaction contre-transférentielle
à un fantasme d'identification projective d'Hélène dans lequel ce qui était dénié
et clivé par elle autour de ces événements traumatiques était par elle aussi
fantasmatiquement mis en moi qui me trouvais ainsi mis sous influence. Je
tiens cela pour exact, mais il me semble qu'à traiter seulement ainsi cette séquence
clinique on laisserait de côté quelque chose qui est à mon sens essentiel : si Hélène,
avec ce que j'ai appelé sa netteté froide, présente dans un récit biographique des
événements qui paraissent purement extérieurs à elle-même (sans indice apparent
de « psychisation » : lapsus, hésitation, affects ou autre), je suis, quant à moi,
habité par une réalité psychique (angoisse, pensée « folle ») qui est comme l'autre
face, dans le contenu même du fantasme qui est le mien, de la réalité matérielle
convoquée par ma patiente. On pourrait dire, en quelque sorte, qu'il y a eu entre
Hélène et moi une partition de la pensée de la réalité : pensée de la réalité matérielle
pour elle, pensée de la réalité psychique pour moi, l'une et l'autre étant tout à fait
1454 Claude Janin

séparées; ce n'est qu'à la fin de l'entretien que j'ai pu avoir l'idée d'une relation
entre mes pensées et les événements racontés par Hélène.
Dans un article de 1982, Louise de Urtubey [7] a présenté une très intéressante
histoire clinique qui, à bien des égards, peut être comparée à celle que je viens de
rapporter : elle a trait à une analyse se déroulant dans un pays au contexte politi-
quement troublé et plein de dangers réels. Le patient, un homme de 35 ans, raconte
à son analyste que son oncle, mari d'une tante à peine plus âgée que lui-même
et dont il est l'amant, vient d'être arrêté : cet homme — l'oncle — est probablement
un agent double. La veille de son arrestation, il a apporté au patient un chou,
qu'il met dans le réfrigérateur. C'est dans ce contexte que le patient apporte un
rêve — je cite : « Il faisait nuit, il se trouvait avec sa jeune tante dans le jardin
de leur enfance, ils jouaient à quelque chose, à cache-cache peut-être. Puis la scène
change. Il se trouve dans un marché et quelqu'un lui donne un légume. » Les
associations concernant le rêve sont nombreuses et le patient analyse abondamment
tous les contenus infantiles qui lui sont liés. Pourtant, l'analyste est mal à l'aise avec
une pensée insistante : « Un chou dans un réfrigérateur est quelque chose de très
dangereux. Ce chou ne cachait pas un enfant fantasmé, mais quelque chose de
"réel", pas symbolique, quelque chose de compromettant face à la police qui
servirait à faire emprisonner le patient. » Pensée inquiétante et absurde, mais que
le patient n'a pas, pour sa part, présente à l'esprit. L'analyste est donc amenée à
intervenirde la façon suivante : «... et ce chou que votre oncle a entreposé chez vous...
Vous semblez utiliser l'analyse pour ignorer la peur que la réalité pourrait vous
inspirer. » Après cette intervention — et après la séance — « le patient courut
chez lui, chercha le chou et constata qu'il contenait des microfilms, qu'il brûla
sans les lire. A la tombée de la nuit, la police vint faire une perquisition chez lui qui
commença par le réfrigérateur. N'ayant rien trouvé, elle repartit ».
Il est assez frappant de constater que, dans cette séance, le patient de Louise
de Urtubey a dénié la réalité de la réalité matérielle — le chou dans le réfrigérateur —
et fait de ce chou réel un pur objet psychique qui est alors pour lui un sein, un bébé,
ou une théorie sexuelle infantile, tout sauf un objet réel. On peut penser que le déni
de la réalité matérielle, ici spectaculairement présent, est un déni maniaque dans
lequel ce qui est à la fois rappelé et nié est la dépendance vis-à-vis de la réalité
matérielle, dans ce qu'elle a de nécessaire, au sens de l'Ananké souvent évoquée
par Freud.
Cette histoire clinique me parait être comme le négatif de la précédente :
ici, c'est le patient qui est tourné entièrement vers le fonctionnement mental, vers
la pensée de sa réalité psychique, tandis que l'analyste est préoccupé par la pensée
de la réalité matérielle dans ce qu'elle peut avoir de dangereux pour le patient.
Là encore, se produit entre le patient et l'analyste une partition de la réalité : pensée
de la réalité psychique pour le patient, pensée de la réalité matérielle pour l'analyste.
Les séductions de la réalité 1455

Dans chacune de ces deux histoires cliniques l'analyste est amené, dans son
travail de pensée, à se poser la question de l'articulation et des rapports entre la
réalité psychique et la réalité matérielle; plus précisément, il est conduit à se
demander ce qui vient séparer, dans le psychisme du patient, la réalité psychique
et la réalité matérielle. On voit là, je pense, à quel point nous sommes ici hors des
conceptions développées par Winnicott : « On peut dire, à propos de l'objet
transitionnel, qu'il y a un accord entre nous et le bébé comme quoi nous ne
poserons jamais la question : "Cette chose, l'as-tu conçue ou t'a-t-elle été présentée
du dehors?" L'important est qu'aucune prise de décision n'est attendue sur ce
point. La question elle-même n'a pas à être formulée » (Winnicott, 1971 [8]). C'est
pourquoi il me semble que l'on peut caractériser ces deux moments cliniques que je
rapporte, comme des moments de rupture d'une transitionnalité le plus souvent
implicite dans la pratique : habituellement la question de la topique de la réalité
évoquée par le patient ne se pose pas : il va de soi que cette réalité est d'emblée en
position d'indécidabilité : nous ne sommes pas amenés à nous demander si c'est
à la réalité matérielle ou à la réalité psychique que nous avons affaire; nous ne
sommes habituellement pas, en d'autres termes, en position d'éprouver ce que je
nomme Partition de la réalité. Cette partition de la réalité se fait, pour chacun
des patients évoqués, selon des modalités bien précises :

— Hélène met en avant la toute-puissance de l'événement de l'Ananké, tandis que


je suis, moi, entièrementpris par une réalité psychique qui est certes mienne, mais
aussi, on l'a vu, originairement sienne, puisqu'elle a été déniée ;
— le patient de Louise de Urtubey met en avant la toute-puissance de sa pensée,
tandis que son analyste est, elle, habitée par l'idée de la toute-puissance de la
réalité, c'est-à-dire de l'Ananké.

On peut, me semble-t-il, reconnaître dans ce mouvement de mise en avant


de la toute-puissance de la pensée l'essence même de l'affirmation animique. Je
crois nécessaire de rappeler ce que Freud écrit sur ce point dans Totem et Tabou
(S. Freud, 1912 [3b]) : « Si nous acceptons le mode d'évolution des conceptions
humaines du monde, tel qu'il a été décrit plus haut, à savoir que la phase animiste
a précédé la phase religieuse, qui, à son tour, a précédé la phase scientifique, il
nous sera facile de suivre aussi l'évolution de la toute-puissance des idées à travers
ces phases. Dans la phase animiste, c'est à lui-même que l'homme attribue la
toute-puissance; dans la phase religieuse, il l'a cédée aux dieux, sans toutefois y
renoncer sérieusement, car il s'est réservé le pouvoir d'influencer les dieux de façon
à les faire agir conformément à ses désirs. Dans la conception scientifique du monde,
il n'y a plus de place pour la toute-puissance de l'homme qui a reconnu sa petitesse
et s'est résigné à toutes les autres nécessités naturelles. Mais dans la confiance
1456 Claude Janin

en la puissance de l'esprit humain qui compte avec les lois de la réalité, on retrouve
encore les traces de l'ancienne croyance à la toute-puissance. "1
Ainsi donc, ce qu'affirme ici Freud, c'est l'unité et la filiation de la toute-
puissance de la pensée de la phase animiste et de la toute-puissance de la réalité
de la phase scientifique : la seconde est marquée du sceau de l'animisme qui
règne en maître dans la première : c'est pourquoi j'avancerai que le temps de la
partition de la réalité dans laquelle l'un est pris par la pensée de la réalité maté-
rielle toute-puissante, tandis que l'autre est pris par la toute-puissance de la pensée
est un temps d'animisme à deux, qui surgit dans les moments de détransitionnalisation
de la pensée. C'est peut-être autour de cette notion d'animisme à deux qu'il y
aurait lieu de repenser des phénomènes tels que l'identification projective, ces
vécus d'indifférenciation moi/non-moi qui peuvent agir au décours d'une relation
ou ces moments de télépathie — comme avec Hélène —, et que Freud a largement
abordés à plusieurs reprises, notamment dans Le rêve et l'occultisme (S. Freud,
1933 [3e]).

ÉLÉMENTS POUR UNE TOPIQUE DU TRAUMATISME

En 1906, à l'occasion de son cinquantième anniversaire, ses disciples offrirent


à Freud une médaille en or, gravée, et que l'on peut voir aujourd'hui à Vienne
au 19 Bergasse. Sur l'avers le profil de Freud, et au revers OEdipe répondant à
l'énigme du Sphinx, avec ces vers tirés de l'OEdipe-roi de Sophocle : « Qui résolut
l'énigme fameuse et fut un homme de très grand pouvoir. » Jones, qui raconte
cette histoire (E. Jones, 1935 [5]), ne vit cette médaille que plus tard; comme il
n'avait du grec que de lointains souvenirs, il demande à Freud — qui refusa — une
traduction de ces vers; il pense qu'il faut voir là une marque de modestie de Freud.
Personnellement, je ne le pense pas; le silence de Freud peut être compris comme
l'évitement d'un souvenir pénible lié à la cérémonie de remise de cette médaille :
en effet, lorsqu'on la lui eut remise, Freud — je cite Jones — « pâlit, s'agita, et d'une
voix étranglée demanda qui y avait songé. Il se comporta comme s'il avait rencontré
quelque revenant 1, et c'est bien ce qui était arrivé. Federn dit à Freud que c'était
lui qui avait choisi la citation; alors ce dernier révéla que, jeune étudiant à l'Université
de Vienne, il avait coutume de déambuler dans la grande cour et de regarder les
bustes d'anciens professeurs célèbres. C'est alors que non seulement il avait eu le
fantasme d'y voir son propre buste futur, ce qui n'avait rien de surprenant chez
un étudiant ambitieux, mais encore qu'il avait imaginé ce buste portant exactement
les mots1 qui se trouvaient sur le médaillon ».

1. C'est moi qui souligne.


Les séductions de la réalité 1457

Il y a dans ce court récit, l'évocation de deux temps :


— 1er temps : Freud,jeune homme, se promènedans la grande salle de l'université
et rêve d'un destin sinon grandiose, du moins exceptionnel : c'est le temps — puisqu'il
s'agit d'un rêve — d'une réalisation hallucinatoire de désir.
— 2e temps : La remise de la médaille présentifie, dans la réalité, cet accomplis-
sement de désir. Il faut rappeler que Freud tient « le facteur de répétition du
même... comme source du sentiment d'inquiétante étrangeté ». Cette inquiétante
étrangeté est liée aussi, selon ses termes « à la plus bizarre rencontre entre un
désir et sa réalisation » (S. Freud, 1919 [3c]). Il ajoute (id.) que ce facteur de
répétition du même « rappelle en outre la détresse1 de bien des états du rêve ».
Nous voilà du côté de la détresse et donc, comme le soulignent Laplanche et
Pontalis, de la situation qui est l'originaire d'une topique du fonctionnement mental.
On peut donc, me semble-t-il, avancer que cette rencontre, dans la réalité d'un
événement qui vient comme un revenant, réaliser le désir antérieur, que cette
adéquation exacte entre le monde interne du désir et le monde externe de la
réalité matérielle provoque une sorte de collapsus de la topique interne dans lequel
s'abolit la distinction même de l'intérieur et de l'extérieur; il s'agit de ce que Freud
appelle « une reprise de phases isolées de l'histoire de l'évolution du sentiment
du moi, d'une régression à des époques où le moi ne s'était pas encore nettement
délimité par rapport au monde extérieur et à autrui » (S. Freud, 1919 [3c]). Je
ne m'autoriserai pas, bien entendu, à spéculer sur ce qu'il a pu en être chez le
patient de Louise de Urtubey, de cette rencontre entre le monde interne du désir
et le monde de la réalité matérielle, bien qu'à l'évidence, la problématique maso-
chiste soit ici au premier plan. Hélène, en tout cas, m'a indiqué en un mot que
cette rencontre s'était faite : les fantaisies qui étaient les siennes sur l'absence
de désir entre ses parents (la mère étant, disait-elle, endeuillée d'un premier
mari, et le père ainsi vécu comme n'ayant pas le pénis qui put la faire exister
en tant qu'amante) ont pu trouver dans l'automutilation de celui-ci une confir-
mation réelle. Dès lors, mon angoisse caractérisable comme angoisse de castration
(la crainte d'être incapable de lui serrer la main) peut être comprise comme le
surgissement en moi de ce dont elle avait besoin pour « décoller » la réalité
psychique de la réalité matérielle et dont elle ne disposait plus. Il me semble,
en somme, que lorsqu'une des deux faces de la réalité vient se présenter chez celui
qui est en situation d'écoute, il y a là l'indice de cette situation de collapsus de la
topique interne que j'ai évoquée — cette situation me paraît être un des modes
essentiels de ce que j'appellerai traumatisme qualitatif. Peut-être alors que toutes les
discussions autour de la question de la séduction ouvertes après le renoncement
de Freud à sa « Neurotica » en septembre 1897, depuis Ferenczi jusqu'à Masson

1. C'est moi qui souligne.


1458 Claude Janin

en passant par les repentirs de Freud dans « Dora », « L'Homme aux loups »
ou « Construction en analyse » ou bien encore les discussions autour du rôle de la
réalité matérielle dans l'éducation du président Schreber, seraient à réévaluer par
rapport à l'idée que c'est la mise en tension de la réalité matérielle et de la réalité
psychique qui est organisatrice du développement de la topique interne. Cette idée
se retrouve d'ailleurs in fine chez Freud : dans l'exemple de construction qu'il
donne dans « construction en analyse » (S. Freud, 1937 [3f]) « jusqu'à votre
n-ième année, vous vous êtes considéré comme le possesseur unique et absolu
de votre mère; à ce moment-là un deuxième enfant est arrivé et avec lui une forte
déception. Votre mère vous a quitté pendant quelque temps et, même après, elle
ne s'est plus consacrée à vous exclusivement. Vos sentiments envers elle sont
devenus ambivalents, votre père a acquis une nouvelle signification pour vous ».
On comprend aisément, à la lecture de cet exemple, que la construction mobilise
ensemble, des éléments ayant trait à la réalité matérielle, de l'événement de l'Ananké
(la naissance du frère) et de la réalité psychique (« votre père a acquis une nouvelle
signification pour vous »). De sorte que toute construction proposée à un patient
vise à remettre la réalité en position d'indécidabilité, à la retransitionnaliser. C'est
dire là aussi que dès que la nécessité d'un recours à une reconstruction plutôt qu'à
une interprétation se pose à l'analyste, c'est qu'il est en présence d'un fonctionnement
mental où il y a du traumatique, du collapsus topique.
Je voudrais en conclusion revenir sur la fin de l'épisode de la médaille offerte
à Freud, elle mérite d'être racontée : « J'ai plus tard, écrit Jones, exaucé ce désir
de jeunesse de Freud en remettant à l'Université de Vienne, pour qu'elle l'érigé,
un buste du maître sculpté par Königsberger en 1921 et au bas duquel on a depuis
gravé les vers de Sophocle » — Jones, face au retour de l'animisme chez Freud,
avait voulu que le dernier mot restât à la réalité, eût-elle, à ce moment, figure
de totem : une statue, au fond, n'est pas une construction.

Claude Janin
147, chemin de Crépieux
69300 Caluire

BIBLIOGRAPHIE

[1] Ferenczi Sandor (1932), La répétition en analyse pire que le traumatisme original,
trad. de l'anglais, in Sandor Ferenczi, Psychanalyse 4, Paris, Payot, 1982, p. 307.
[2) Ferenczi Sandor (1932), Confusion de langue entre les adultes et l'enfant, trad. de
l'allemand, in Sandor Ferenczi, Psychanalyse 4, Paris, Payot, 1982, p. 125-135.
[3a] Freud Sigmund (1897), La naissance de la psychanalyse, trad. de l'allemand, A. Berman,
Paris, PUF, 1973, 424 p.
Les séductions de la réalité 1459

[3b] Freud Sigmund (1912), Totem et tabou, trad. de l'allemand par S. Jankélévitch,
Paris, Payot, 1965, 186 p.
[3c] Freud Sigmund (1919), L'inquiétante étrangeté, in Sigmund Freud, L'inquiétante
étrangeté et autres essais, trad. de l'allemand par B. Féron, Paris, Gallimard, 1985,
342 p.
[3d] Freud Sigmund (1932), La féminité, trad. de l'allemand par R. M. Zeitlin, in Sigmund
Freud, Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984,
p. 150-181.
[3e] Freud Sigmund (1932), Le rêve et l'occultisme, trad. de l'allemand par R. M. Zeitlin,
in Sigmund Freud, Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse, Paris,
Gallimard (1984), p. 45-79.
[3f] Freud Sigmund (1937), Construction dans l'analyse, trad. de l'allemand par J. Laplanche
et coll., in Sigmund Freud, Résultats, idées, problèmes, t. H, Paris, PUF, p. 269-286.
[4] Janin Claude (1985), Le chaud et le froid : les logiques du traumatisme et leur gestion
dans la cure psychanalytique, in Revue française de Psychanalyse, 1985, 49, n° 2,
p. 667-677.
[5] Jones Ernest (1953), La vie et l'oeuvre de S. Freud, t. 2, trad. de l'anglais par A. Berman,
Paris, PUF, 1982, 512 p.
[6] Laplanche Jean (1987), Nouveaux fondements pour la Psychanalyse, Paris, PUF, 1987,
163 p.
[7] De Urtubey Louise (1982), Quand une inquiétante étrangeté envahit le travail du
psychanalyste, in Revue française de Psychanalyse, 1982, 46, n° 2, p. 390-394.
[8] Winnicott D. W. (1971), Objets transitionnels et phénomènes transitionnels, trad.
de l'anglais par C. Monod et J.-B. Pontalis, in D. W. Winnicott, Jeu et réalité, Paris,
Gallimard (1983), p. 7-39.

RÉSUMÉS

L'auteur examine, à partir d'exemples cliniques, les circonstances psychiques dans lesquelles
survient ce qu'il nomme : « partition de la réalité » ; la réalité, nécessairement composite, n'est
plus appréhendée que dans une seule de ses composantes (psychique ou matérielle) par le
patient, tandis que la pensée de l'autre composante s'impose à l'analyste.
Cette situation est un mode d'organisation défensive contre un collapsus de la topique
interne, dans lequel s'abolit la distinction même de l'intérieur et de l'extérieur. Ce collapsus est
une des formes des traumatismes qualitatifs.

Mots clés : Réalité psychique. Réalité matérielle. Traumatisme.

On the basic of clinical examples, the author looks into the psychic and material circums-
tances where appears what he calls : « partition of reality » ; a necessary heterogeneous reality,
which is only seen in one of its (psychic or material) component is perceived by the analyst.
1460 Claude Janin

The situation is a defensive organisation modus against a collaps of the inner topics, in
which distinction between interior and exterior is abolished. This collapse is one of the forms
of the qualitative traumatism.

Key-words : Psychical reality. Material reality. Trauma.

Der Autor untersucht an Hand klinischer Beispiele die psychischen Bedingungen, welche
die von ihm so bezeichnete « Partition der Realität » hervorrufen : die zwangsläufig mehrdimen-
sionale Realität wird vom Patienten nur noch in einer ihrer (psychischen oder materiellen) Kom-
ponenten erfasst, wohingegen die andere Komponente sich dem Analytiker aufdrängt.
Diese Situation ist die Organisation eines Abwehrmodus zur Verhütung eines Zusammen-
bruchs der internen Topik, der zu einer Aufhebung der Unterscheidung von Innen und Aussen
führen würde. Dieser Zusammenbruch ist eine der Formen des qualitativen Traumas.

Schlüssdworte : Psychische Realität. Materielle Realität. Trauma.

El autor examina, partiendo de ejemplos clinicos, las circunstancias psiquicas y materiales


en las que se produce lo que el Ilma : " la particion de la realidad » : la realidad, necesariamente
compuesta, no es aprendida que por uno solo de sus componentes (psiquicos o materiales)
por el paciente, mientras que el pensamiento del otro componente se impone al analista.
Esta situacion es un modelo de organizacion defensiva frente a un colapso de la topica
interna, en el cual se destruye mismo la distincion del interior y del exterior. Este colapso es una
de las formas de los traumatismos cualitativos.

Palabras claves : Ralidad psyquica. Material psyquica. Traumatismo.


Trauma et topique
(Aspects techniques de l'abord du trauma en séance)

César BOTELLA / Sara BOTELLA

A / PRÉALABLE

Une réflexion conjointe sur « technique » et sur « trauma » accumule les


difficultés par le rapprochement de deux notions qui, du fait d'être indissocia-
blement liées à la concrétude de l'expérience, risquent de nous éloigner de l'essentiel
de l'analyse, en l'occurrence le fantasme et la subjectivité. N'étant ni nostalgiques
de la « neurotica » de Freud (S. Freud, 1897) ni défenseurs d'aucune technique,
nous avons ressenti la proposition de la Revue française de Psychanalyse d'écrire
un article dit technique comme nous entraînant d'emblée aux extrêmes de la
pensée analytique, nous plaçant dans un certain inconfort. D'où la nécessité de
ce préalable.
Quel analyste n'éprouverait pas aujourd'hui un certain malaise à l'idée de
s'installer dans son fauteuil avec la ferme décision d'utiliser une technique, d'appli-
quer un modèle de mécanique psychique prédictible, topiquement localisable,
imposant des sens univoques et prédéterminés dans une temporalité impertur-
bablement linéaire et progressive avec un début et une fin de l'action? La technique
agit par ses formules, elle ordonnance, ordonne, au point que l'aboutissement
logique de toute démarche technique serait de plier la réalité psychique de la
séance aux règles apprises à l'avance. Tout analyste sait aujourd'hui combien une
telle entreprise serait insensée, combien la réalité psychique de la séance ne se
conforme pas aux règles relevant d'une quelconque technique. Force est d'admettre
que la notion de technique analytique pose un problème fondamental à la pensée
analytique et Freud lui-même n'employa le terme de technique pour la première
fois qu'en 1914 dans « Remarques sur l'amour de transfert ». On peut se référer
à ce propos à l'excellent article de Jean Guillaumin (J. Guillaumin, 1982).
Rer. franç. Psychanal., 6/1988
1462 César Botella / Sara Botella

La pensée analytique impose des limites à toute démarche technique et réduit


celle-ci à un minimum de règles, non pour des raisons émanant de la théorie
analytique puisque la métapsychologie elle-même est de ce point de vue du même
côté que la pensée technicienne et aspire elle aussi à cadrer la séance avec ses lois
et ses principes préétablis, mais pour des raisons solidaires du travail même que le
psychisme opère en séance, qui n'est ni réductible ni vérifiable par des procédés
techniques aussi perfectionnés qu'on puisse les concevoir.
Alors, la technique pour quoi faire? Pourquoi alourdir notre pensée des valeurs
qui agissent sur elle comme des actes de mesure transformant la réalité psychique
de la séance en l'artifice d'un processus de mesure? Pourquoi vouloir faire subir
à la pensée analytique la même transformation qu'a subie le sens du mot origi-
naire de technique — en grec Tekhnê — qui au départ signifiait création des formes,
des arts, puis, avec ce qu'on appelle le progrès, il est devenu reproduction des
modèles, application de normes strictes, méthode programmée à l'avance?
La difficulté de la pensée analytique vient de la nature de l'objet qu'elle
prétend étudier, c'est-à-dire la dynamique qui s'installe entre deux psychismes
dans les conditions particulières de la séance analytique. Ce qui s'y déroule n'est
ni du domaine du stable ni ne relève du continu; il s'agit plutôt des îlots d'insta-
bilité et des discontinuités psychiques dont les possibilités sont à chaque fois si
spécifiques et originales que vouloir les cerner par une théorie et par une technique
précise et reproductible est pure illusion. Ne nous trompons pas en pensant aux
éléments qui effectivement se répètent d'une cure à une autre, ne serait-ce que la
névrose de transfert et la levée des refoulements, et qui sont des points de repères
précieux et indispensables. Car, justement, c'est parce que nous nous confrontons
à une multitude de changements psychiques que nous avons si besoin de ces
quelques points de référence; et aujourd'hui tout analyste est conscient que si la
névrose de transfert permet d'expliquer la résolution de la cure analytique, cela
ne veut pas dire pour autant que la dynamique du modèle de la névrose de
transfert — bien qu'axe central auquel tend tout le travail de l'interprétation et
dans lequel se figurerons progressivement toutes les forces agissantes — soit
suffisante pour une compréhension de la pluralité des enjeux de la séance.
La raison de cette difficulté radicale de saisir l'ensemble des constituants de la
séance est bien simple et cependant incontournable car elle s'origine dans la
constitution même de notre psychisme, plus exactement de notre pensée. Comment
une pensée préconsciente, du fait même de ses propres caractéristiques,pourrait-elle
saisir, comprendre, ce qui appartient à une tout autre nature que la sienne?
Comment pourrait-elle, la représentation de mot ou la représentation visuelle
— fût-elle issue du rêve — appréhender vraiment le système inconscient dont la
définition exige sa qualité d'inconnu, ou pis encore, le ça qui n'est même pas un
système? N'y a-t-il pas là un problème insoluble, celui de la pluralité de natures des
Trauma et topique 1463

constituants psychiques qui rend toute tentative de passage entre elles obligatoirement
incomplète et déformatrice? Pour mieux cerner la difficulté, il faut tenir compte
que notre pensée préconsciente s'organise par le moyen des repères temporo-
spatiaux et se montre absolument inapte à en sortir; elle peut avoir l'intuition de
ses propres limites mais ne peut y faire quoi que ce soit. Alors, nous pourrons
toujours découvrir et de mieux en mieux expliquer des zones de plus en plus éten-
dues de la séance, mais n'oublions pas, emportés par la joie des nouvelles décou-
vertes, que ces explications, pour éclairantes et indispensables qu'elles soient, ne
deviennent pas moins des écrans qui nous voilent tout ce qui dans le psychisme n'est
pas temporo-spatialité, c'est-à-dire ce qui organise sa propre temporo-spatialité, ce
qui a si besoin de ce cadre pour s'exprimer, que tant pis si le cadre le déforme et
l'occulte. Cette conclusion pour le moins étonnante et qui nous plonge dans une
certaine perplexité devient plus acceptable en pensant que d'autres disciplines se
confrontent actuellement à des problèmes du même ordre (Ch. Magnan, 1988).
Nos modèles théoriques et techniques ne localisent donc pas les changements
de la séance, ils créent la localisation psychique; ils forment un ensemble de
moyens coordonnés que l'on emploie pour parvenir à des liens de cause à effet
permettant des explications topiques, dynamiques, économiques. L'on pourrait dire
que c'est par des questionnements qui figurent d'avance les réponses que nous
arrivons à communiquer avec les données de la séance et non à les révéler. La
séance ne se laisse pas saisir, on l'explique seulement par l'application des modèles
théoriques et techniques. On comprendra alors que la technique ne peut jamais
naître directement de la séance, elle est toujours une conséquence, une retombée
de l'intelligibilité théorique de celle-ci.

B / RÉFLEXION THÉORIQUE

1. La névrose traumatique
Trauma et névrose traumatique sont des notions claires et simples dans leur
définition et particulièrement évocatrices par leur pouvoir de figuration; ce qu'elles
veulent dire et expliquer semble tellement aller de soi que leur mise en question
n'est pas une démarche qui se présenterait facilement à l'esprit. Habituellement,
on se contente de remarquer que la théorie de la séduction est abandonnée par
Freud en 1897 (S. Freud, 1897), de penser la théorie traumatique de la psycho-
névrose sous sa forme relativisée à partir de l'Introduction à la Psychanalyse
(S. Freud, 1916-1917), et d'insister sur l'importance de la notion d'après-coup
traumatique indispensable pour comprendre le fonctionnement psychique. Pourtant,
en ce qui concerne la névrose traumatique, il n'est pas si évident pour un analyste
de concevoir l'existence d'une névrose traumatique pure sans participation de
1464 César Botella / Sara Botella

l'Inconscient, et Freud lui-même s'en inquiète sérieusement dans l'Abrégé de


Psychanalyse (S. Freud, 1938). Malgré cela, il conserve la notion de névrose
traumatique. S'il en a donc besoin pour sa théorie alors que tout son oeuvre semble
la contredire — comme il maintient aussi la notion de névrose actuelle
— nous
pouvons penser qu'au-delà de l'existence ou non-existence d'une névrose trauma-
tique clinique, ce que Freud défend là est une intuition à laquelle il tient avec
fermeté, une idée théorique sous-jacente faisant partie de sa pensée implicite, mais
inintégrable autrement à ce moment-là dans le développement général de sa
théorie. Voici comment nous la voyons se révéler dans l'état actuel de la théorie
analytique.
Quand Freud souligne en 1938 dans l'Abrégé que les relations de la névrose
traumatique « avec le facteur infantile se sont jusqu'ici soustraites à nos investiga-
tions », il paraît désigner un nouveau terrain de recherche : un passage entre
névrose traumatique et névrose de transfert doit exister, il est question de le trouver.
Une fois de plus, Freud transforme une difficulté théorique en ouverture.
Pour ce faire, les différences de nature qui se dégagent à travers les descriptions
de Freud du pare-excitation, notamment dans Au-delà du principe de plaisir (S. Freud,
1920), selon le point de vue qu'il adopte pour le définir, nous paraissent éclairantes.
Tantôt, il s'agit d'une approche quantitative où la conception d'un pare-excitation
type barrière répond à la notion de choc, de violence mécanique; et là, la réalité
est considérée comme la source traumatique. Le trauma, par conséquent, est défini
par l'effraction, il est un problème de capacité de résistance de la barrière face à
une quantité. C'est la conception la plus généralisée. Tantôt, Freud, se passant
de la notion de pare-excitation-barrière, laisse entendre un point de vue qualitatif
et décrit une fonction pare-excitante se définissant par les capacités de liaison
du travail psychique; le trauma est alors moins une question de quantité que la
conséquence d'une défaillance dans le fonctionnement des processus primaires et
secondaires, il est un arrêt dans le travail de figurabilité (C. et S. Botella, 1983).
Si l'on tient compte de cette différence, la notion de « barrière », pour utile
qu'elle soit en nous facilitant une figuration frappante de la notion de trauma
psychique sur le modèle médical de la blessure mécanique, a néanmoins le grave
inconvénient de simplifier la notion de pare-excitation, de trop se prêter à une
certaine chosification de la notion, à une « matérialisation », avec le risque de
nous occulter l'essentiel de la notion de trauma : un événement qui ne peut être pris
en charge par les liaisons psychiques.
Mais, si nous avons raison, comment se fait-il que Freud lui-même insiste
sur la notion de barrière? Faut-il penser qu'il serait tombé dans le piège d'une
facilitation? Ou s'agirait-il plutôt d'une conséquence de l'enjeu pour Freud, à ce
moment-là, d'introduire un nouveau modèle théorique? Quoi qu'il en soit, à notre
avis, nous nous trouvons dans cette affaire confrontés à un problème qui dépasse
Trauma et topique 1465

la notion de barrière : en donnant à l'appareil psychique une conception spatiale,


Freud devait inévitablement prendre en considération la représentation des fron-
tières. Et le vrai problème est là, celui des limites imposées à la pensée par l'utili-
sation des métaphores spatiales, par l'utilisation des topiques, des lieux, des fron-
tières pour se représenter le fonctionnement psychique. Freud, dans son souci
constant de clarté, aurait sacrifié à son insu, la complexité de la dynamique de la
névrose traumatique en la limitant trop à la représentation topographique de
barrière.
Puis, à cela vient s'ajouter qu'en considérant la répétition hallucinatoire de
l'événement comme l'identité même de la névrose traumatique — une autre
démarche en quête d'une démonstration de sa nouvelle notion d'instinct de mort —,
Freud est obligé de laisser dans l'ombre l'idée que cette répétition hallucinatoire
témoigne déjà, comme parfois il indique, de l'exercice d'une fonction minimale
de liaison, d'une forme régressive de la pensée, seul moyen pour le psychisme
d'élaborer un trauma. C'est pourquoi nous pensons que la répétition hallucinatoire
nocturne de l'événement ne devrait en aucun cas être considérée comme étant la
nature même du trauma; au même titre que le mécanisme du refoulement ne peut
être réduit à l'idée d'un procédé pathologique. La répétition hallucinatoire nocturne
serait une dynamique préalable en quête d'une prise en charge de l'événement
par le réseau des représentations de la névrose infantile à l'aide notamment
du renversement en son contraire, du retournement sur soi et du masochisme
érogène.

2. La notion de quantitatif
Dès lors, nous voyons le point de vue quantitatif de la théorie analytique
se compliquer singulièrement, rendant problématique le rapprochement que l'on
veut trop facilement établir entre quantitatif et mesure, ainsi qu'entre la notion de
quantum chez Freud et l'idée d'un simple passage d'une charge d'énergie d'une
représentation à une autre. La mesure est une réalité clinique incontestable, et la
situation analytique en témoigne chaque jour; certainement, à la conscience appa-
raissent des affects d'intensité variable, parfois si forts que le Moi se sent débordé,
incapable de les contenir et soulagé lors de leur disparition, mais, devons-nous
pour autant transposer directement cette expérience clinique sur la notion hautement
métapsychologique de quantitatif? Quand Freud parle de quantité, de quantum
d'affect, ou d'investissement, il se garde bien tout au long de son oeuvre d'enfermer
ces notions économiques dans des définitions trop rigoureuses, y compris même
celle d'investissement, probablement la plus utilisée de toutes. Alors, pourquoi
nous précipiter pour considérer le facteur quantitatif psychique sur le modèle de
la mesure? En fait, dans toute discussion sur la notion de quantitatif, la question
de la nature de la pulsion est en jeu : « être biologique », supposé cliniquement
1466 César Botella / Sara Botella

mesurable, ou « être mythique », comme Freud aimait parfois nommer la pulsion


pour souligner autant son caractère de concept théorique que celui d'entité réso-
lument psychique, en se détachant ainsi de la tentation d'un biologisme simpliste
et réducteur.
Le quantitatif devrait, à notre avis, être considéré selon au moins trois points
de vue à la fois divergents et complémentaires : a) Le plus habituel est celui
d'une quantité, d'une charge variable, déplaçable de représentation en représen-
tation; b) Un autre point de vue décrit le quantitatif en tant que force ayant la
fonction indispensable de lier les représentations entre elles, il est cohésion; ici,
le quantitatif est de l'ordre de lien psychique que l'on pourrait rapprocher de la
notion de force dans la conception de la gravitation chez Newton où la force
gravitationnelle naît de la structure interne de deux corps mis en relation. Une
telle conception enlève à la notion de pulsion tout caractère biologique et en fait
une entité purement psychique, une force de cohésion entre représentations s'origi-
nant dans les représentations elles-mêmes; c) A une échelle globale, à la limite de la
dynamique et de la topique, le quantitatif est à la fois le lien et la discontinuité
entre les lieux topiques et leur évolution dynamique dans le temps. Autant dire
qu'il est de l'ordre d'une étendue ou d'un espace psychique absolu, représentant
une cohérence à l'oeuvre d'une façon silencieuse, mais avec une extraordinaire
potentialité qui ne se manifeste qu'en cas de rupture de cette cohérence, dont la
forme clinique la plus bruyante est la décharge hallucinatoire du traumatisme.
Autrement, les voies les plus directes du quantitatif sont la décharge motrice et la
répétition; l'orgasme et le rythme en étant des modalités.
Un tel approche du quantitatif va nous permettre d'aborder différemment le
trauma. Plutôt que par l'événement représenté et par l'effraction, le trauma serait
à comprendre dans une négativité : une brusque et violente absence de la topique
et de la dynamique avec une mise hors circuit des processus primaires et secon-
daires; la rupture de la cohérence psychique fait que le quantitatif se déploie alors
sur lui-même, imposant l'ouverture du pôle perceptive-moteur et la compulsion
répétitive de la solution hallucinatoire et motrice se développe. C'est dans le
caractère « négativant », dans la perte par le Moi de ses moyens, ressentie comme
effrayante, et non dans la nature de l'événement ou celle du procédé que nous
comprenons la qualité traumatique de la névrose traumatique.

3. Le trauma infantile
A partir de là, une réflexion s'impose sur le rapport de la notion de trauma
infantile, de cette négativité, et leur articulation avec la notion d'après-coup. Même si
nous ne décrivons plus le trauma infantile uniquement en termes d'intensité de l'évé-
nement et d'excès d'excitation, et que nous le définissons avant tout en fonction
du contexte libidinal de l'enfant en accordant à ce contexte le pouvoir de qualifier
Trauma et topique 1467

de traumatique tel ou tel événement, il n'empêche qu'une certaine obscurité


persiste dans le lien existant entre une telle conception du trauma infantile et la
notion d'après-coup.
L'après-coup est aujourd'hui bien intégré dans la théorie analytique, en parti-
culier dans les publications françaises. Pour la plupart des auteurs il est devenu
une « évidence », un modèle solide ayant fait ses preuves que l'on adopte d'autant
plus volontiers qu'il répond à la conception générale de Freud de rechercher
toujours l'explication dans le passé. Certainement, nous devons accorder au pro-
cessus de l'après-coup une place de premier ordre dans l'organisation psychique,
mais sans oublier que toute notion érigée au centre d'une perspective théorique
peut nous occulter d'autres phénomènes psychiques importants. Ainsi on pourrait
manquer, par exemple, de rendre à la notion de trauma infantile toute sa valeur.
Remarquons ici que cela n'est pas le cas dans le développement chez Claude
Le Guen d'une conception théorique de l'après-coup comme axe central de l'orga-
nisation psychique (Cl. Le Guen, 1982), où un rôle majeur est accordé au trauma
infantile dans son lien avec l'après-coup. Notre recherche est différente dans le
sens que nous nous intéressons à l'existence de traumas infantiles qui ne peuvent
être repris dans un processus d'après-coup.
Pour bien distinguer leur nature respective, nous allons commencer par nous
interroger sur l'après-coup : est-ce que le caractère traumatique peut vraiment
venir — tel que Freud nous dit — du retour d'un souvenir jusque-là anodin? Ou
ne vient-il pas plutôt du remaniement pubertaire — pour prendre celui-ci comme
modèle, mais nous pourrions tout aussi bien parler du remaniement de l'OEdipe
infantile — ne vient-il pas plutôt de l'abord d'une expérience psychique inconnue,
d'une période d'instabilité du Moi marquée par des organisations et des désorga-
nisations qui place le Moi quasi en permanence face à des situations traumatiques
actuelles? Ce ne serait pas le retour du passé qui organiserait l'après-coup, mais au
contraire le Moi actuel se servirait du passé en fonction de ses exigences actuelles.
La représentation du passé, une fois remaniée par la pression de l'actuel, pourrait
se prêter à « expliquer », à donner un sens à un état traumatique actuel; la création
d'un continuum présent-passé rassemblera sous forme de souvenir les émotions
actuelles, « comme un bassin d'eau recueille l'eau », écrit Freud dans L'interpré-
tation des rêves (S. Freud, 1900) à propos du souvenir.
Ainsi, nous pensons que l'après-coup est un processus permanent du psychisme
en quête de cohérence que le Moi inconscient est contraint d'exercer pour réaliser,
pour maintenir en continuité une vision unitaire de lui-même en accord avec les
exigences libidinales changeantes selon son moment évolutif et avec les situations
traumatiques du moment. Paradoxalement, l'après-coup dit traumatique est en
réalité un mouvement organisateur du psychisme ayant une fonction antitrauma-
tique. Il relève de l'ordre d'une liaison inconsciente entre une représentation du
1468 César Botella / Sara Botella

passé et une situation traumatique actuelle, il est une façon de donner sens à l'une
en entraînant l'autre dans les systèmes topiques et dans les liaisons de processus
primaires et secondaires.
Vu de cette manière, ce que nous appelons habituellement le trauma infantile
de l'après-coup a le statut de représentation et l'on voit mal son caractère désorga-
nisates; ledit trauma infantile dans l'après-coup a plutôt la qualité d'organisateur
psychique majeur, ne serait-ce que par sa fonction activatrice du mécanisme de
refoulement. C'est bien ainsi que Freud comprend celui de la scène primitive
dans le rêve de l'Homme aux loups.
Convaincus de l'existence de traumas infantiles ayant un véritable pouvoir
désorganisateur, nous réservons la notion de trauma infantile à une conception
qui se dégage de la description de fonction pare-excitante dans l'Au-delà du principe
de plaisir (S. Freud, 1920) dont nous avons parlé plus haut : le caractère trauma-
tique ne peut venir en aucun cas du contenu d'une représentation; toute repré-
sentation, aussi effrayante qu'elle soit, aussi incomprise qu'elle soit, désagréable,
voire insupportable pour le Moi qui cherchera à l'éviter, ne pourra jamais, du
fait même d'être une représentation,avoir un réel caractère traumatique, c'est-à-dire
celui d'empêcher le psychisme de lier, de fonctionner selon les principes des topiques
et des processus primaires et secondaires. Sûrement, une telle représentation peut
provoquer un ébranlement psychique mais celui-ci pourra se résoudre dans des
processus de contre-investissement, de refoulement ou à l'extrême dans un mouve-
ment de déni, créateur d'une liaison d'exclusion. Ce seront les traces mnésiques qui
en dérivent, rencontrées ensuite dans la cure analytique, qui auront une forte
allure traumatique au point que, sans pour autant posséder le caractère désorga-
nisateur qui définit d'après nous le vrai trauma, nous les qualifierons trompeusement
de traumatiques. Ce qui se répète hallucinatoirement dans la névrose traumatique
est bel et bien une perception et non une représentation, plus exactement une
perception qui n'est pas apte à recevoir des investissements, qui ne peut atteindre la
qualité de représentation. Il faut bien comprendre que le caractère traumatique
réside, et là nous suivons encore de près l'esprit de Au-delà du principe de plaisir,
non pas dans une représentation mais — nous citons Freud — dans « l'échec de la
liaison entre les processus », et nous ajouterons dans l'échec de toute possibilité de
liaison et de représentation. Ainsi, notre conclusion sera ici que le traumatisme
infantile ne livre sa vraie nature que si nous le concevons en tant que rupture dans
le tissu des investissements.
Le trauma infantile considéré donc en termes de non-liaison, de fracture dans
les systèmes de représentations, de creux dans la trame des investissements de la
névrose infantile, ne pourrait être conceptualisé que dans une théorie analytique
qui tiendrait compte de ce qu'André Green qualifie dans ses travaux de travail
du négatif (A. Green, 1982, 1984, 1986). En dehors de la dynamique du refou-
Trauma et topique 1469

lement, ne pouvant ni donner de rejetons préconscients ni entrer dans les


mécanismes de déplacement et de condensation et tendant en revanche directement
vers l'ouverture du pôle hallucinatoire, le trauma infantile serait de l'ordre d'une
non-représentation. Hors du système des traces mnésiques, de la mémoire, le trauma
infantile est, suivant l'expressionde Freud, un « corps étranger »; ou, pour marquer
son opposition avec les notions de trace mnésique, de souvenir et de représen-
tation constitutives de la psychonévrose et de l'après-coup, nous dirions une trace
« perceptive ». Un élément « extérieur » aux topiques dont l'existence ne peut être
que soupçonnée à travers certains troubles psychiques, conséquences indirectes,
témoignant de l'existence d'une perturbation due à une non-représentation, et non
au contenu de l'événement en lui-même non représentable. Ces troubles témoignant
de l'existence d'un trauma non représentable peuvent être par exemple certains
comportements sans valeur de réalisation inconsciente de désir — ce en quoi la
non-représentation ressemble à un déni de réalité et leur distinction n'est jamais
aisée — ou encore, la terreur même d'un cauchemar indépendamment de son
contenu, terreur qui peut se présenter à l'état pur, sans le moindre accompagnement
d'image, provoquant un brutal réveil dans un état de panique inexplicable pour
le dormeur. Parfois, le psychisme toujours avide de sens réussit à créer un indice
signalant l'existence d'une non-représentation, sans que cet indice puisse en devenir
son symbole : par exemple, une couleur qui se répète avec insistance dans des
rêves sans que son interprétation — réussissant pourtant à dévoiler avec justesse
toute une polysémie qui a pu s'y greffer secondairement — aboutisse à énoncer
la non-représentation. Tout le problème est donc de savoir comment ces traces
traumatiques peuvent entrer dans les systèmes de représentations et suivre les
logiques propres à la névrose infantile.
Ce que nous savons est que l'enfant surmonte progressivement les perceptions
traumatiques et les dénis de réalité au fur et à mesure que ses théories sexuelles
infantiles structurent et organisent, dans un travail de figurabilité, l'excitation et la
violence des affects liés aux ruptures traumatiques. Les théories sexuelles infantiles
s'originent dans la nécessité de créer une intelligibilité, une cohérence, là où il y
a non-liaison, non-représentation. C'est ainsi que l'absence de l'objet, l'altérité,
la différence des sexes — des blessures narcissiques primordiales originairement
non représentables — se transformeraient en puissance figurative et en liaison
psychique donnant forme aux théories de la scène primitive, de la séduction et
de la castration (C. et S. Botella, 1988). Il en serait de même pour toute trace
perceptive à laquelle le travail de figurabilité, dans des saisies à répétition de plus
en plus proches de la trace irreprésentable,réussirait à donner un sens transformant
sa qualité de non-représentation en représentation.
1470 César Botella / Sara Botella

C / RETOMBÉES TECHNIQUES

Suivant notre point de vue sur la nature du trauma, la prise de conscience


habituelle, telle qu'elle se fait dans la névrose de transfert où l'interprétation de
l'analyste permet à la représentation de chose refoulée de rejoindre sa représen-
tation de mot préconscient, constitue une dynamique inatteignable pour la trace
traumatique. Il s'agit d'un problème très proche de celui que pose le déni de
réalité et son interprétation avec l'impossibilité d'accès à une prise de conscience
chez le patient, ce dont Michel Fain a fait une étude approfondie dans son dernier
livre, Le désir de l'interprète (M. Fain, 1982), montrant d'une façon remarquable
toute la complexité et la grande difficulté, voire parfois l'impossibilité, de l'abord
du déni en séance.
Bien que le déni de réalité et la non-représentation du trauma infantile soient
de structures distinctes, ils ont en commun le fait d'être une fracture dans les
systèmes de représentations, de se traduire par l'absence de rejetons préconscients
et dès lors par la fermeture de la voie vers la prise de conscience à travers les
pensées préconscientes. Pour cette raison, leur distinction n'est jamais aisée, leurs
frontières s'entrecroisent et leur accès à la conscience, quand cela arrive, se produit
sur le même mode. C'est là un point technique d'une importance considérable,
car il n'y a pas de névrose de transfert, si pure soit-elle, qui n'enfermerait pas
des dénis de réalité et des traumas infantiles non représentables. Dans les deux
cas, le processus de la prise de conscience n'étant pas accessible, l'interprétation
classique aura une tendance à provoquer une distorsion du mécanisme même,
à la place d'une véritable prise de conscience. En ce qui concerne le déni de
réalité, la représentation de chose déniée n'existant pas par définition en tant que
représentation, la représentation de mot la remplaçant ne pourra être qu'une
reconnaissance verbale sans jugement d'existence; il se produirait une altération
du préconscient comparable à celle que l'on repère dans la névrose obsessionnelle.
Dans ces conditions, en l'absence de rejetons venant de l'inconscient, toute inter-
prétation sera prise dans l'étau de ce préconscient coupé de ses racines et elle sera
tout en même temps entendue et déniée. Michel Fain pense que la difficulté s'accroît
encore puisque l'analyste, pour éviter la blessure représentée par la mise en échec
de son désir que le patient prenne conscience, aura une tendance à opérer une
identification dans une communauté de déni. Dans ce cas, la seule solution serait
l'interprétation du déni de réalité, « faire dire la vérité aux parents par la bouche
du patient » (M. Fain, 1982).
A partir de notre intuition sur la nature du trauma infantile, un autre processus
d'accès à la conscience peut être décrit. Il serait proche de la dynamique de
l'hallucination répétitive de la névrose traumatique, un processus à l'oeuvre surtout
dans les cures d'enfant tant que la dynamique des topiques n'est pas suffisamment
Trauma et topique 1471

organisée et stable (C. et S. Botella, 1988), mais aussi présent dans les cures
d'adulte quand celles-ci abordent des zones traumatiques et des dénis de réalité.
Pour l'analyste, il s'agit des situations extrêmes, aux limites de sa technique, où
le seul moyen de saisir le trauma est sa capacité d'effectuer dans le hic et nunc
de la séance un travail de figurabilité : à l'orée des traces perceptives du patient, le
travail de figurabilité chez l'analyste ouvre l'accès à des représentations à partir
desquelles ses interventions auront la faculté de déclencher chez le patient, dans
l'immédiateté de l'identité de perception et selon le modèle du rêve de la névrose
traumatique, des successifs accès à la conscience quasi hallucinatoires, de plus en
plus proches des zones de ruptures dans les systèmes de représentations. Les traces
traumatiques « travaillées » de cette façon s'organisent progressivement en contenu
psychique de l'ordre du manifeste dépourvu de contenu latent au sens de L'inter-
prétation des rêves. Le contenu latent n'advient que dans un deuxième temps,
le manifeste en question se prêtant admirablement à être capté par le refoulé
toujours avide de délégation préconsciente.
Ce processus nous évoque un terme utilisé parfois par Freud et la distinction
indiquée par Laplanche et Pontalis (J. Laplanche et J.-B. Pontalis, 1967) : « devenir-
conscient » (Das Bewusstwerden) dans le sens d'accès à la conscience établissant
une différence avec le rendre-conscientde la prise de conscience (Das Bewusstmachen).
Employé sous une forme substantivée, le devenir-conscient est en effet associé par
Freud dans « Le Moi et le Ça » aux restes visuels peu aptes à rendre conscient
l'Inconscient. Il s'agit dans ce cas d'accès à la conscience sans possibilité de prise
de conscience de contenus inconscients, d'un travail concernant des éléments de
qualité perceptive et non des représentations.
Au fond, nous ne faisons peut-être que parler du même problème, mais en
d'autres termes, que Freud en « Constructions dans l'analyse » (S. Freud, 1937),
à savoir comment certains événements d'un passé très lointain, « à une époque
où l'enfant savait à peine parler », peuvent accéder à la conscience. Ce rappro-
chement est d'autant plus intéressant pour nous que ces événements sont effecti-
vement « lointains »; mais, en vérité, moins dans le temps que dans leur impossi-
bilité d'opérer un retour par la voie habituelle du souvenir remémoré. Le retour
se produit, nous dit Freud, suite à une construction venant de l'analyste, dans un
état régressif de la pensée, « aussi bien dans les rêves survenant immédiatement
après la communication que dans des états de rêverie diurne », et il ajoutera
une remarque fondamentale qui établit le statut de ces souvenirs-là : ils « auraient
pu être qualifiés d'hallucination ». Ici, le terme d'hallucination n'est pas employé
comme simple qualificatif, car aussitôt Freud confirme que son « attention fut
attirée par la présence occasionnelle de véritables hallucinations dans d'autres cas
qui n'étaient certainement pas psychotiques ». Alors, pourrions-nous penser aujour-
d'hui que ces « hallucinations occasionnelles », surgissant dans la régression analy-
1472 César Botella / Sara Botella

tique, non accompagnées de conviction délirante, ne sont rien d'autre que des
manifestations, des indices de l'existence d'un trauma non représentable aboutissant
à la conscience par un processus de devenir-conscient ?
Nous terminons nos propos théorico-techniquespar la description de l'analyse
d'un rêve d'enfant dans la perspective de montrer comment l'analyste peut-il
déceler une trace traumatique non représentable, comment advient chez lui le
travail de figurabilité indispensable au devenir-conscient de cette trace. Nous aurions
pu aussi bien choisir l'exemple dans une cure d'adulte, et dans ce sens les cas de
Florian et d'Olga déjà publiés se seraient prêtés aisément à servir d'illustration
(C. et S. Botella, 1982, 1985).

D / ANALYSE D'UN RÊVE D'ENFANT

Une petite fille de cinq ans, Aline, qui est en analyse avec l'un de nous à trois
séances hebdomadaires depuis un an, raconte le rêve suivant : Elle n'a plus son
papa et sa maman, elle se trouve seule, perdue dans la forêt. Surgissent de gros
animaux méchants qui lui font les gros yeux et lui crient : « espèce de... espèce de... »
A ce moment-là, elle ne peut plus bouger. Elle se réveille angoissée et appelle ses
parents.
Aline nous apprend que la veille elle a passé une mauvaisejournée. Ses parents
lui ont interdit plusieurs de ses activités. A cause de la pluie, elle n'a pas eu le
droit d'aller jouer avec sa copine; puis à table, déçue, un peu avachie, elle se fait
réprimander pour sa tenue; enfin, elle ne pourra pas mettre ses disques « conso-
lateurs » à cause d'un défaut de l'appareil dont son père n'a pas le temps de
s'occuper. Le soir, Aline n'arrive pas à s'endormir. Elle va chercher dans son
armoire un mouchoir qu'elle n'utilisait plus depuis longtemps et en le suçotant
s'endort enfin.
Nous nous expliquons le rôle du reste diurne, le sentiment de frustration, de
malheur, dans le processus du rêve, de la façon suivante : la nuit, dans son
sommeil, « la mort dans l'âme », Aline se raconte un conte : « Il était une fois...
une petite fille sans parents, perdue dans la forêt... » Mais, chez Aline cette nuit-là,
la fonction pare-excitante et censurante du conte ne résiste pas contre la force des
impulsions hostiles à l'égard de ses parents et de son analyste. La figuration des gros
animaux qui la réprimandent en lui faisant les gros yeux et qui l'injurient « espèce
de... », est déjà l'effet d'un double retournement pulsionnel, à la fois du désir
préconscient d'Aline d'agresser ses parents, son analyste, qui n'ont pas su empêcher
ses malheurs de la veille, de leur crier des « gros mots », et du désir inconscient
du rêve, un violent fantasme d'exhibition, une « grosse bêtise », pour attirer leur
attention.
Trauma et topique 1473

A partir des jeux et des associations d'Aline, l'analyse complète du rêve s'est
étendue sur plusieurs séances que nous n'allons pas détailler ici. Elle a pu dégager
dans la dynamique transfert - contre-transfert plusieurs voies interprétatives où
s'enchaînent malheur-colère-vengeanceou désir d'exhibition-autopunition, ou encore
scène primitive-abandon-séduction. Elle a suivi les voies renvoyant aux figures
des théories sexuelles orales et anales, ainsi qu'au complexe de castration-envie de
pénis concernant le « petit tuyau » du petit frère. Bref, c'était une analyse classique
d'un rêve correspondant à une organisation pour ainsi dire « banale » d'une petite
fille de cinq ans. Et pourtant, l'analyste avait un sentiment à peine perceptible que
quelque chose n'allait pas dans le manifestement bon travail que sa petite patiente
et lui-même étaient en train d'accomplir. C'est dans ce climat que lors d'une
intervention survient dans sa pensée un « accident », un trouble de mémoire; il
oublie subitement le prénom de l'enfant. Ce qui nous intéresse particulièrement
aujourd'hui est que c'est un « accident », une faille dans la pensée du jour, qui
allait permettre à l'analyste de saisir la nature traumatique du reste diurne de
l'enfant qui jusque-là semblait relever de l'ordre d'une simple frustration.
Lors de l'oubli, l'analyste reste un instant mal à l'aise, avec un sentiment
d'étrangeté qui disparaît aussi brusquement qu'il est venu. A sa place, il figure
un conte d'Andersen, plus exactement il lui vient une image auditive qui s'impose
à lui avec une netteté particulière : « Mais, Sa Majesté est toute nue! » Et il
saisit sur-le-champ que la situation de l'empereur à qui ses sujets vantent la beauté
de ses parures, alors qu'il se promène entièrement nu, et celle de la relation analy-
tique du moment, ont toutes deux le même sens. Grâce à son oubli et à la figura-
bilité du conte qui en surgit et s'impose en Identité de Perception, s'accompagnant
des sentiments de conviction et de justesse, il comprend que le rêve et son inter-
prétation avaient, au-delà de son contexte lié à la conflictualité psychonévrotique
habituelle, la fonction de brillante parure. L'analyste et l'enfant aveuglés par leurs
éclats ne pouvaient percevoir la vérité nue, la détresse de Sa Majesté le Bébé Aline.
Il a fallu un ratage, un « accident », pour qu'un autre sens surgisse, à savoir que
le désir d'exhibition qui gouvernait le rêve était déjà, au-delà du plaisir érotique
et agressif conflictuel renvoyant à l'ensemble de la névrose infantile, une mesure
anti-traumatique, une tentative de « mise-en-sens » d'un reste diurne non repré-
sentable. Par ailleurs, il est important de noter que l'analyse complète de l'oubli
du prénom de l'enfant renvoyait à des aspects traumatiques de la névrose infantile
de l'analyste lui-même.
Aline ne prend pas conscience du trouble fugitif de la pensée de son analyste, ce
qui ne veut pas dire qu'elle ne l'a pas perçu inconsciemment. En tout cas, il lui a
dit : « Je t'ai oublié un instant, Aline », sans soupçonner, à ce moment-là, la
portée de cette intervention qu'il a considéré uniquement comme un produit
de son contre-transfert. Au fait, elle se révélera bien plus complexe, débordant
1474 César Botella / Sara Botella

l'habituel transfert - contre-transfert, car, c'est grâce à cette remarque, issue de


la régression formelle, de la figurabilité de l'analyste, dénonçant et nommant
la perte momentanée de l'investissement de l'enfant, que celui-ci pourra approcher
l'irreprésentable de la veille.
Au cours des séances qui suivent cette intervention particulière, une trace
traumatique se découvrira chez Aline; elle prendra forme dans des successifs
mouvements quasi hallucinatoires qui surgissaient en rupture de ses jeux et de ses
associations : c'était des sentiments subits que... « on ne la voit pas... », « on ne
la regarde pas... », « on s'en fiche d'elle... », d'où Aline s'en sortira en riant :
« Quelle drôle d'idée...! » Ces brusques devenirs-conscient de la trace traumatique
seront ensuite tempérés par leur intégration dans des chaînes de représentations,
parfois au moyen d'un déplacement sur une copine dont les parents « s'en fiche-
raient », d'autres fois au sein du transfert : « Si je n'ai pas de rêve, tu ne m'aimes
pas? » qui annonçait la causalité oedipienne, le « parce que châtrée », donnant à
l'irreprésentable le sens du manque.
Ainsi, en passant par une trace traumatique de sa propre névrose infantile,
par le vacillementde sa propre identité, l'analyste a pu comprendre que la déception
apparemment banale de la veille avait touché Aline si profondément que ses
capacités pourtant excellentes de figurer, de représenter, se sont effondrées. La
rage, les injures contre l'analyste-parents qui n'a pas su remédier à ses malheurs
de la veille n'était pas en vérité l'essentiel de son économie psychique. L'essentiel
était l'impossibilité pour Aline de se représenter désinvestie, l'irreprésentable de
sa propre absence dans le regard de l'objet.
Pour Aline, le problème se pose donc dès la veille, où dans l'absence de
représentation de l'indifférence des adultes à ses peines d'enfant, sans pouvoir
vraiment prendre conscience de son état de détresse, elle promène sa souffrance
psychique à nu, sans aucun travail de liaison possible. Aline se comporte le jour
comme si elle se trouvait dans un rêve typique de nudité, où les spectateurs sont
indifférents à la nudité du sujet. La non-représentation traumatique a emprunté
une voie directe de décharge qui envahit la scène psychique diurne, elle prend la
forme d'un comportement sur le modèle d'une figurabilité typique. La veille, Aline
vivait plus sur le pôle hallucinatoire que sur celui des représentations et des traces
mnésiques.
Le lendemain, rien que le fait d'apporter un rêve à son analyste était déjà une
satisfaction pour Aline. De plus, quand il s'agit d'un petit enfant, le rêve est
objet d'admiration. Aline et l'analyste partageaient de cette façon, au sein d'un
transfert - contre-transfert homosexuel, l' « exhibition-admiration » qui dans la
régression formelle inhérente à la situation analytique prenait la valeur d'une
réalisation directe et immédiate, sous forme d'une sorte d'admiration réciproque
primaire mère-nourrisson. La séance devenait ainsi, pour Aline, un véritable accom-
Trauma et topique 1475

plissement du désir de son rêve, et pour l'analyste un travail agréable jusqu'à


la rupture d'investissement de la représentation de mot dans l'oubli du nom,
s'ouvrant sur les traces traumatiques de sa propre névrose infantile, qui lui révèle
par un travail de figurabilité, le sens véritable, la valeur anti-traumatique et réor-
ganisatrice du transfert - contre-transfert homosexuel du moment.
Pour terminer, nous nous limiterons à un commentaire final. On aura compris
que le travail de figurabilité et le devenir-conscient ne doivent en aucun cas être
considérés comme des moyens techniques spécifiques qu'une bonne technique
analytique exigerait d'employer avec un certain type de patient. En réalité, ces
phénomènes psychiques se produisent et s'imposent en séance d'eux-mêmes, et en
quelque sorte malgré l'analyste et le patient, dans le cours de la libre association
et de l'attention flottante, seules consignes, s'il en faut, qui soient compatibles
avec l'acte analytique. Ce sont des phénomènes particuliers mais non exceptionnels
du processus analytique, des « accidents » de la cure, révélateurs des ratés de la
névrose infantile. Utiliser des moyens qui ne relèvent pas toujours du domaine
de l'applicable, du volontairement répétable, tel serait le paradoxe et l'originalité
du métier de psychanalyste et de la technique analytique. Force nous est d'admettre,
et ce sera notre conclusion, que, par un effort de théorisation, les psychanalystes
pourront certes toujours accéder à une meilleure compréhension de la pratique,
mais jamais ils ne pourront entièrement codifier celle-ci en procédés techniques.

César -Sâra Botella


11, rue Jean-de-Beauvais
75005 Paris

BIBLIOGRAPHIE

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1476 César Botella / Sara Botella

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RÉSUMÉS

Cet article tente de montrer que la nature du trauma infantile n'appartient ni au registre
de la représentation ni à celui de la trace mnésique ; sa nature serait ce que les auteurs qualifient
de non-représentation ou de trace perceptive. Son intégration dans les systèmes de représenta-
tions se ferait par son étayage sur un travail de figurabilité de l'analyste suscitant chez le patient
des successifs devenirs-conscient sur le modèle de la répétition hallucinatoire de l'événement
traumatique.

Mots clés : Devenir-conscient. Non-représentation. Trace perceptive. Travail de figurabilité.


Trauma infantile.

This article is an attempt to show that the nature of infantile trauma neither belong to the
range of representation nor to the mnesic marks one. Its nature would be related with what
writers call non-representationor perceptive trace. Its integration into the representation Systems
would be propped up by the analyst's figurability-work creating successive « becoming-cons-
cious » for the patient on the pattern of hallucinatory repetitions of the traumatic event.

Key-words : Becoming-conscious. Infantile trauma. Figurability-work. Non-representation.


Trauma et topique 1477

Dieser Artikel versucht zu zeigen, dass das infantile Trauma, in seiner Eigenart, weder dem
Vorstellungsregisternoch dem der Gedächlnisspurangehört ; sein Wesen entspräche eher dem,
was die Autoren als Nicht-Vorstellung oder Wahrnehmungsspurbezeichnen. Seine Integrierung
in die Systeme der Vorstellungen erfolge, nach Art der Anlehnung, durch die Arbeit des Ana-
lytikers an der bildlichen Darstellbarkeit und würde auf diese Weise bei den Patienten, nach
dem Modell der hailuzinatorischen Wiederholung, das allmähliche Bewusstwerden des trau-
matischen Ereignisses erwecken.

Schlüsselworte : Bewusstwerden. Nicht-Vorstellung. Wahrnehmungsspur. Arbeit an der


bildlichen Darsteilbarkeit. Infantiles Trauma.

Este articulo intenta demostrar que la naturaleza del trauma infantil no pertenece ni al
registro de la representacion ni al de la huella mnémica ; su naturaleza seria lo que los autores
califican de no-representaciono de huella perceptiva. Su integracion en el sistema de represen-
taciones se haria gracias a su apoyo en el trabajo de figurabilidad del analista creando en el
paciente sucesivos « accesos-a-la-conciencia » segun el modelo de la repeticion alucinatoria
del traumatismo

Palabras claves : Acceso-a-la-conciencia. No-representacion. Huella perceptiva. Trabajo


de figurabilidad. Trauma infantil.
Notes de lecture

« Entre blessure et cicatrice


Le destin du négatif dans la psychanalyse »*
de Jean Guillaumin

Jacqueline COSNIER

Depuis le non qui fonde et reconnaît, dans le même mouvement, la blessure


de l'individuation, jusqu'à l'acceptation du travail permanent de l'expérience du
manque, de l'absence, du non-pouvoir, du non-savoir, en passant par la forme
grammaticale de la négation, comme temps nécessaire du jugement d'existence,
le travail du négatif est à l'oeuvre. Les souffrances, les blessures d'amour-propre
peuvent induire les mécanismes défensifs (idéalisation, déni, désinvestissement, etc.)
qui ne sont que des cicatrices de surface, coûteuses pour la vie psychique. Jean
Guillaumin s'attache ainsi à démontrer que l'épistémé psychanalytique représente
une élaboration tout à fait singulière de l' « expérience négative », justement parce
qu'elle est liée à « une pratique elle-même organisée en son centre » par « un
opérateur négatif ». Il nous propose donc une lecture du parcours conceptuel
de Freud, comme épistémologie des « limites du représentable ».
C'est dans son premier chapitre : « La pensée du négatif au fondement de la
psychanalyse : entre pratique et théorie » qu'il définit l'expérience relationnelle
spécifique de la cure comme celle de l'inachevable, de l'inconnaissable, inhérente
au choix de l'inconscient comme objet de connaissance, aussi bien pour Freud
que pour ses patients. Ce choix ne pouvait que s'avérer conflictuel avec les désirs
de maîtrise, de pouvoir, d'action..., ce qui s'exprimera plus tard dans les termes
mêmes de la « réaction thérapeutique négative ».
Un opérateur logique négatif était en effet nécessaire pour penser le non-
conscient à travers des effets jusque-là énigmatiques : symptômes, contradictions,
dont la matière échappait à la perception. Mais cet opérateur ne devait pas lui-même
être isolé de son contexte intersubjectif, en dehors duquel les mots, le langage,
risquent toujours l'hypostase, la fétichisation. C'est pourquoi J. Guillaumin peut

* Paris, Ed. Champ Vallon, 1987.

Rev. franç. Psychanal., 6/1988


1480 Jacqueline Cosnier

parler de la radicale originalité épistémique de la psychanalyse, fondée sur une


élaboration secondaire de données issues d'une expérience relationnelle et d'une
pratique intuitives.
Avant Freud, différents moyens étaient apparus dans l'épistémé de maîtriser
l'inconnu : orientation vers l'ésotérique, l'occulte ou au contraire le rationalisme,
le déterminisme (solutions romantiques ou scientifiques), ou bien encore l'utili-
sation clivée des deux solutions, présentes chez Freud, mais dans une opposition
conflictuelle rendue créative par la conjonction d'une pratique et d'une théorie.
J. Guillaumin montre bien la spécificité de l'attitude freudienne par rapport à
l'échec de ses tentatives de comprendre ses patientes : l'acceptation du silence, du
retrait, du temps pour comprendre. La règle d'abstinence est un premier aména-
gement de la négativité. Ce « creux » offert à l'autre, cette attente, supposaient
une identification au patient, dans un rapport à la fois narcissique et objectai
« sublimé ». Il est vrai que l'intérêt de Freud se portait autant, et en même
temps, sur lui-même et sur ses patients. L'inconscient, comme dit Jean Guillaumin,
c'est désormais « le négatif à deux ».
La règle de l'association libre est l'envers des règles d'abstinence. Le « positif »
de la liberté de dire repose sur le négatif de l'acte. L'originalité de la connaissance
qui en est issue tient à la tension entre ces deux niveaux de conceptualisation :
celle qui naît de l'expérience pratique et celle qui — devenant métapsychologique

construit un corps théorique plus général. Le transfert, première notion fonda-
mentale dégagée de l'expérience, résulte d'un dégagement « transitionnel » par
rapport à l'amour. Il est et il n'est pas amour pour le thérapeute : celle de l'après-
coup obéit au même modèle : l'avant ne peut advenir au sens que dans un second
temps. Ces deux notions prennent en compte — et ce sera fondamental pour
la création de la psychanalyse — le fondement de la temporalité pour comprendre.
L'originaire, l'archaïque, le phylogénétique, sont autant de représentations qui
désignent l'irreprésentable des origines.
Jean Guillaumin nous annonce aussi, dans ce premier chapitre, les moments
où il considère que Freud utilise des termes « réalistiques », comme celui de
pulsion de mort, notamment, à certains moments de sa vie, avant de reprendre
son élaboration métapsychologique des achoppements de la pratique. Une autre
topique devait compléter celle que le rêve avait permis de construire grâce à son
statut d'isolement par rapport au monde extérieur, posant le problème de la rupture
et de la continuité entre Moi diurne et Moi nocturne, par rapport au statut
du désir, et plus obscurément de la pulsion, dont Freud a bien montré son
statut de concept-limite, outil de travail, contenant la part d'inachevabled'une pensée
spécifique de l'expérience analytique. Jean Guillaumin parle d'une « épistémé
suspensive » ouverte en son dedans par son « propre manque à savoir ». Il la
situe par rapport aux mouvements de pensée contemporains concernant l'épisté-
mologie scientifique : R. Thom, H. Atlan, K. Popper, K. Gödel, etc., après les
philosophes, particulièrement E. Husserl. Il souligne cette oscillation entre ces deux
sources, subjectivante et objectivante, de la pensée chez les analystes eux-mêmes,
Le destin du négatif dans la psychanalyse 1481

prenant l'exemple de Winnicott et de Bion, tous deux élèves de M. Klein dont


la pensée « réalistique » concernant la pulsion de mort, les fantasmes destructeurs,
pouvait tendre à une certaine réification du négatif. Alors que Freud a conservé,
grâce au jeu entre une pratique et une théorie « en souffrance d'homologie » les
sources d'élaboration indéfinie du destin du négatif.
Première blessure : celle des origines. La notion d'archaïque, concept limite...
Jean Guillaumin désigne ainsi (reprenant le terme de Freud pour la pulsion) les
« concepts qui paraissent chargés de contenir et de nommer les lieux où la pensée
hésite, s'inverse même, et où le modèle positiviste du savoir analytique atteste son
étayage nécessaire sur une épistémé négative, présentification de l'absence et du
manque à comprendre, afin de conserver le pouvoir de figuration et de liaison du
discours soudain défaillant ». La phonétique même du mot semble opposer son
roc à la fluidité d'un savoir facile à penser. L'archaïque, intermédiaire entre la force
brute, la quantité, et le déploiement des indices de qualité, organisant l'espace
et le temps de la psyché, fait partie de ces opérateurs mentaux sur lesquels s'appuie
la cohérence du discours, hypothèses de base, axiomes qui soutiennent la réflexion :
tremplin, motif, commencement ou fin de toute différenciation. Butée de l'originaire
qu'il faut bien mettre au commencement, mais en acceptant le conflit entre le
désir de maîtrise et celui de mobiliser davantage l'inconscient dans un travail de
sens. C'est bien cette curiosité pour les commencements qui pousse Freud vers la
recherche de l'infantile... Cet infantile ne peut qu'être construit. Car l'enfance, en
dehors des souvenirs conscients, ne peut se donner que dans la répétition à travers
les rêves, les symptômes, la pensée, l'écriture... Ce qui, de l'originaire ou de
l'archaïque, se répète dans le présent de la relation représente « un après-coup
capable de fonder le fondement qui est dit l'avoir fondé ».
La séduction de l'enfant par l'adulte, l'événement, ne sont appréhendés, ne
viennent à l'existence qu'au présent de leurs manifestations dans les répétitions
qui les font naître. Il me semble que si Freud a pu saisir l'originaire dans le présent,
et penser que ce présent faisait partie de l'origine, comme le montre J. Guillaumin,
c'est grâce à sa capacité exceptionnelle d'autoreprésentation, d'autothéorisation
de son propre psychisme, lui permettant de percevoir les productions de ses
patientes comme expression des achoppements de leur propre autoreprésentation.
Il les pressait avec force — et les persuadait que cela était possible — de se
souvenir, c'est-à-dire de retrouver une expérience qu'elles pouvaient recréer en
tant que sujet. Comme dit Winnicott, une expérience vécue ne peut avoir d'existence
si le sujet n'est pas là...
J. Guillaumin souligne justement que ce modèle de l'archaïque après-coup
a fait l'objet d'une extension aux enfances de l'espèce dans Totem et Tabou. Cette
pénétration dans la Préhistoire de la pensée (inspirée selon l'auteur par le différend
avec Jung (mais il me semble aussi par la confrontation avec le président Schreber
dont le délire utilise des représentations mythiques) conforte les analogies entre
l'ontogenèse de la pensée et l'histoire culturelle, anthropologique. L'intérêt de
Freud pour la phylogenèse, comme on sait, ne s'est jamais tari. Mais il voulait

RFP — 49
1482 Jacqueline Cosnier

démontrer que les archétypes jungiens ne peuvent prétendre à un en soi explicatif


contraire à l'esprit de la psychanalyse. Il refuse l'aliénation d'un « Moi-sujet (Ich)
qui serait pensé par ses images au lieu de les penser ». L'activité métaphorisante
de la pensée est nécessaire pour que le Moi-sujet de la psyché définisse sa place
face aux « limites et aux émergences du Réel ». Totem et Tabou constituerait
alors une référence indispensable pour le débat sur les fantasmes originaires, qui
ne sont pas seulement fantasmes des origines mais surtout origine du fantasme
comme catégorie de pensée. J. Laplanche et B. Pontalis en effet montraient bien
cette dialectique entre le fondement des fantasmes originaires et leur caractère
fondateur d'une catégorie de pensée qui leur est propre. La théorie du fan-
tasme satisfait donc au besoin de rationalité dont la source est irrationnelle.
Jung a choisi la fétichisation de l'archaïque plutôt que la logique intérieure de
négativité.
Les représentations même angoissantes protègent de la terreur de l'indicible,
et du non-sens, comme la tête de Méduse protège aussi par le déni de la béance.
La pensée inconsciente, la théorisation dressent un « insécable et rugueux phallus »
sur nos méconnaissances.
Dans la cure, le surgissement des fantasmes originaires comporte cette même
fonction organisatrice. Il est logique de trouver ces figures semblables chez tous les
êtres humains, quel que soit le statut individuel de leur économie, donc de leur
surgissement et de leur intégration.
Il s'agit des représentations de la sexualité, du désir, ce qui investit la sexualité
de la mission de canaliser vers ses modalités psychiques les énergies traumatiques.
C'est l'essentiel du travail psychanalytique que de favoriser ces effets de liaison.
On peut comprendre alors que si la sexualité représente le potentiel économique
de ce travail, elle investisse la fonction de pensée elle-même de sens sexuel
— avec
son angoisse de castration. Le « Roc biologique », c'est que « nous sommes
jaits comme ça » « masculin et/ou féminin », et que « ça désire au-dedans de
nous » : charges inconscientes en recherche d'organisations figuratives, « voies
de fait » par lesquelles la décharge peut s'accomplir. La passion de Freud pour
la pensée du fondement, de l'originaire, rejoindrait le désir d'auto-engendrement
des créateurs.
L'archaïque et l'originaire, notions limites à double face, sont spécifiques de
ce rapport unique entre pratique et théorie. Une flexion semble apparaître pour
l'auteur dans cet équilibre théorique aux alentours de 1918-1920, où les épreuves
de toutes sortes auraient conduit Freud vers « un renforcement et une sorte de
régression formelle du réalisme » devenant plus massif, dans un « néo-biologisme
amer » marqué par les limites de la technique et du comprendre (les « rocs »...).
Au chapitre III, J. Guillaumin étudie l'essence négative des règles comme
fondement du procès analytique. La règle fondamentale, impossible à pratiquer
complètement, ne peut qu'être transgressée par celui qui l'utilise. Les surréalistes
sont allés plus loin... Ce qui paraît plus « fondamental » à l'auteur est du côté
de l'analyste : l' « attention flottante », qui permet l'écoute du « latent ».
Le destin du négatif dans la psychanalyse 1483

La règle fondamentale ne serait alors qu'auxiliaire par rapport aux « exigences »


imposées à l'analyste.
On peut ajouter à l'idée que la règle fondamentale ne peut qu'être trans-
gressée, que la proposition faite par l'analyste est aussi un encouragement à la
transgression, par la pensée, transgression de l'impossible et de l'interdit en acte,
mais aussi transgression des idéaux et des interdits de pensée intériorisés, donc
liés aux objets infantiles. Cette transgression par la pensée a été longuement
étudiée par R. Dorey. N'est-ce pas ce qui permet le « dégagement de la psyché »,
issu d'un opérateur négatif?
A cet égard, le mot « fondamental » (Grund) peut condenser bien des sens.
J. Guillaumin y repère surtout une « matière première des mots » et des « trans-
gressions de la règle » sur lesquelles l'analyste peut exercer sa « capacité d'écoute
retenue » (l'attention flottante). Le terme de « retenue » peut être précisé par
celui d'un procès de l'analyse via di riservare du côté de l'analyste que J. Guillaumin
propose en contrepoint des deux procédés artistiques évoqués par Freud : via di
porre et via di levare. Cette « règle » de l'analyste est donc aussi en quelque sorte,
d'essence négative, et requiert une circulation topique : énoncée par le langage,
elle laisse se manifester les surgissements du latent, et constitue une « règle interne »
difficile, déterminée à la fois par des lois de fonctionnement humain générales, et
particularisée pour chaque individu, par l'inné et l'historique.
Ces lois font partie de l'Ananké, analogues aux lois non écrites des anciens
Grecs et aux lois internes du rêve : cadre interne du soi, ayant inspiré le cadre
concret de la cure. Les lois non écrites du fonctionnement de l'analyste, fonda-
trices de l'analyse en lui, n'existeraient que par l'intériorisation, « en hallucination
interne dans le rêve, de formes et d'objets extérieurs, saisis d'abord par la
perception diurne et transmis ensuite au rêveur par les traces mnésiques ». Je
saisis peut-être mal ici la pensée de l'auteur, mais je crois comprendre son but :
démontrer que le cadre externe ne peut devenir cadre pour l'analyste « recadrant »
un Moi, « sans l'intime accord des lois non écrites du cadre intime », et ceci
selon la spécificité de la psychanalyse : le dégagement et l'instauration de la
« réalité psychique », réalité qui se tient « entre » les « objectivations » qu'on
lui donne... dans le temps et dans le mouvement du lien, ou plutôt du lier (Bindung).
Elle a, en effet, un rapport incontournable au Ich, sujet du travail de lien. Ce
travail est une mise en rapport vivant entre deux ou plusieurs formations, oscillant
entre trop dit, trop désigné ou pas assez reconnu, défini, représenté.
Quant à la transgression des règles et du cadre (rangée dans la catégorie de
l'acting), elle est l'objet d'une interprétation, dans l'économie du désir et du refou-
lement. C'est en ce sens que la loi ne peut être vraiment règle de vérité qu'en
échappant à la « double illusion de toute-puissance : celle de l'innocence enfin
retrouvée et celle de l'innocence à jamais perdue ».
Le chapitre IV aborde le champ du négatif au niveau de son expression
effective, dans la pensée et dans l'action : négation, négativité, renoncement,
création.
1484 Jacqueline Cosnier

Négation différentiatrice de l'identité première... importance de la fonction


du non pour l'élaboration rationnelle de l'expérience primaire : ce non est en
effet témoin de la blessure inhérente à l'individuation... Elle procède, dit J. Guil-
laumin, de la part cachée et indomptée de la dynamique pulsionnelle.
L'article de 1925 qui différencie le jugement d'existence de celui d'attribution
lie la négation au processus secondaire de la pensée, à sa désexualisation, mais il
suppose cependant un quantum d'énergie pulsionnelle nécessaire à cette pensée
et à son opérateur négatif. Enfant perdu du destin des pulsions? Il suppose un désir
de pensée. Il est insuffisant de le considérercomme un mouvement en soi du discours.
Ce non est aussi souvent en trop ou pas assez. Ce non du commencement, comme
Freud l'a décrit, est au fondement de la différenciation intérieur-extérieur, se
déployant en réseau pour délimiter ce qui est admis et ce qui est rejeté, jusqu'au
moment où s'organise la pensée secondaire. J. Guillaumin s'interroge sur la force
dont ce non a besoin pour s'opposer au flux de désirs qu'il lui faut parvenir à
arrêter. Le modèle oral nous renvoie, me semble-t-il, à celui du Moi-plaisir purifié,
de 1915, et donc au jugement d'attribution selon le principe de plaisir-déplaisir.
Le rejeté, le haï (le mauvais) sont identiques à l'extérieur et à l'objet, dit Freud.
Le négatif est donc créateur de la différenciation sujet-objet. L'énergie est au départ
intense, elle suppose la relation première, et fait comprendre ce que J. Guillaumin
repère dans les mouvements transférentiels au cours du processus d'identification-
projection.
On pense à ce que R. Spitz a théorisé à propos du premier non de l'enfant comme
identification à celui des parents, identification à l'agresseur, « non » répété à
la fois contre eux et, dans un mouvement d'intériorisation, contre lui-même :
matrice d'une intériorisation, d'un processus inter-subjectif (gain de plaisir de cette
appropriation?) On comprend alors que la négation soit efficace dans la pensée,
en même temps qu'organisatrice de l'affect et du comportement. Comme le remarque
J. Guillaumin : « La capacité de dire non vient du dedans par crise et surprise »
avant celle du jugement. Son efficacité tient en effet à ses possibilités de régression
topique, réactivant le non plus proche de l'acte. J. Guillaumin se demande pourquoi
Freud parle d'un « quantum modeste d'énergie »? Il me semble que le non est
plus proche de l'action que la dénégation dont il est question dans l'article de 1925,
puisque cette dernière admet, dans le même système secondaire, les deux propo-
sitions1. La dénégation n'agit pas directement sur l'interlocuteur, mais reste un
échange verbal concernant un objet tiers : qualité qui vient tempérer le quantum
d'affect. Dans la psychose en revanche, il ne s'agit plus de négation, mais de
négativisme. Quant au déni et au clivage pervers, ils rompent le lien impliqué
par la négation.
Le non représente dans la pensée un postulat de vie : le désir de repousser
ce qui empêche de vivre; donc désir de vie : « acte pur du sujet passant dans la
parole », se réinvestissant lors des tâches requérant une séparation », au moment

1. « Vous allez dire que... »


Le destin du négatif dans la psychanalyse 1485

de l'adolescence notamment. J. Guillaumin pense même que le concept de Verzicht,


traduit en général par renoncement, contient une clé des rapports de la négation,
du refoulement et de la sublimation créative. Une définition mettrait l'accent sur la
suspension ou l'annulation d'une condamnation (renoncement aux pulsions de mort
s'exprimant dans le surmoi archaïque?). C'est en effet la sévérité du surmoi qui peut
interdire cette volonté négatrice chargée d'énergie, comportant le sens d'une auto-
assertion.
Le non de l'analyste (le « je ne suis pas cela », même sans le dire), refus
devant la séduction, « en contrepoint d'une identification empathique acceptée »,
est pour J. Guillaumin le « seul legs que l'analysé peut accepter et retenir véri-
tablement en lui ». Refus, retrait devant la séduction, qui stimule l'émergence
du Je, sujet du désir. Il transmet la capacité du non dans le sens de création de soi.
Le chapitre V (« Le Préconscient et le travail du négatif dans l'interprétation »)
travaille la « première topique » : Conscient, Préconscient, Inconscient dans ses
apparences « objectivantes », pour montrer que l'idée d'inconscient n'est pas pour
Freud dotée d'une existence « objective » autonome, ni un réservoir d'inscriptions
virtuellement appelées à la conscience, mais plonge dans « l'impensé premier du
corps », les « pulsions » étant définies elles-mêmes comme « limite » entre corps
et psyché, l'originaire ou le phylogénétique restant les fondements extérieurs et
antérieurs de la psyché : inconscient « inné » c'est-à-dire non refoulé... ce qui
deviendra le Ça après 1920. Le préconscient, lui, médiateur entre conscient et
inconscient, définit un processus sémantifiant (essentiellement verbal) se mani-
festant particulièrement dans l'interprétation. « Interpréter c'est signifier. » On
peut associer ce lien entre préconscient et interprétation souligné par l'auteur, à
ce que Freud théorisait dès 1896 à propos de la mémoire et des différentes traduc-
tions des impressions : interpréter c'est traduire, et la traduction préconsciente
avait été dès ce moment liée au langage verbal. Le rôle de « médiateur du
préconscient entre manifeste et latent, ou même de l'impensé », J. Guillaumin
veut surtout l'étudier dans « l'opération interprétative ». C'est ici qu'il propose
son choix personnel, en contrepoint des comparaisons que Freud a utilisées pour
définir la technique analytique en analogie avec celles de Léonard de Vinci
concernant les beaux-arts.
J. Guillaumin avoue qu'il gauchit l'emploi des termes de Freud. Si l'on se
reporte en effet à cet emploi, c'est-à-dire à l'article de 1904 intitulé « De la
psychothérapie »1, Freud distingue la suggestion qui procède, comme la peinture,
via di porre, par application d'une substance sur une toile blanche, tandis que la
méthode analytique procède, comme la sculpture, via di levare, en enlevant de la
pierre brute ce qui recouvre la statue qu'elle contient. La via di levare fait manifes-
tement référence à la levée du refoulement ou des résistances. Et pour en montrer

1. In De la Techniquepsychanalytique,traduit par A. Berman, 1953, FUF. J. Guillaumin (p. 135, n. 3)


traduit la pensée de Freud : via di porre comme « remplissage des blancs de la penséemanifeste du patient »,
alors que justement Freud veut différencier la suggestion de la psychanalyse...
1486 Jacqueline Cosnier

la difficulté, Freud donne l'exemple de la réponse d'Hamlet aux courtisans qui


veulent lui arracher le secret de sa mélancolie; il demande à l'un d'eux de jouer
du flageolet. Celui-ci se récuse, ne sachant pas en jouer. Hamlet s'écrie alors :
« Croyez-vous qu'il soit plus facile de jouer de moi que d'une flûte ? » Je rappelle
ce texte pour le différencier des définitions de J. Guillaumin que je résume :
per via di levare : rejet de certains énoncés en fonction d'un jugement plus conforme
à la réalité interne ou externe, pour rétablir une vérité de l'inconscient en liquidant
« une sorte de faux linguistique dû au préconscient ». Per via di porre : elle serait à
rapprocher de la construction, méthode qui consiste à proposer une pièce ou un
chaînon manquant pour combler une lacune défensive de la pensée, due au refou-
lement. Nous sommes évidemment assez loin ici du texte freudien.
Mais ce que J. Guillaumin veut surtout mettre en évidence est ce qu'il appelle
l'interprétation via di riservare, se rapprochant aussi d'un procédé de peinture où
l'artiste s'abstient de toucher à certaines parties du fond du tableau. L'analyste
utiliserait le langage et le silence, voire de simples émissions vocales « pour mettre
sous tension, en les soulignant et en les encadrant, des manques, des équivoques, des
surcharges locales dans le discours du patient » manifestant son étonnement, son
propre trouble introduit par l'incertitude de sens. Cette forme d'interprétation,
loin de se situer dans le cadre de ce que l'on a pu appeler « intervention » correspond
ustement à ce qui pour lui est le moment précis, nucléaire, de la vraie interprétation :
bref instant où se produit « une conjonction de mouvements psychiques identifiants
et désidentifiants entre l'analyste et l'analysé »..., « coeur même du travail du
négatif par l'interprétation ».
Ce choix met en cause, selon l'auteur, une conception simplifiée du précons-
cient comme « réseau textuel pour ainsi dire horizontal et plus ou moins bien
construit dans lequel existeraient des fautes par surcharge et par défaut dues à
l'action perturbatrice, ancienne ou actuelle, des pulsions refoulées ». Là aussi je
crains de ne pas très bien comprendre cette conception du préconscient qui serait
corrélative d'une « représentation rassurante et mécanique du travail analytique »
réduisant l'analyste à n'être que le réparateur ou la « bonne d'enfant attentive ».
Pour Freud, le préconscient, inconscient au sens descriptif, ne peut être séparé
de l'inconscient au sens dynamique : il est différent de lui par la liaison de l'énergie
et par le processus (processus secondaire) qui l'anime, mais dans une circulation
entre, et une oscillation constante avec les processus primaires. Le fantasme, par
exemple, est intermédiaire, transtopique. C'est en ce sens que l'interprétation via di
riservare privilégiée par l'auteur peut, me semble-t-il, souligner un implicite présent,
et contenant un certain savoir, mais encore indéfinissable, sollicitant de nouvelles
liaisons. On ne peut qu'être d'accord sur le fait que le trouble, le doute dans la
pensée de l'analyste sont bien un exemple de travail du négatif. Freud, justement
en 1915, a donné toute sa valeur à l'investissement des formes de pensée et aux
retraits, recharges, répartitions de cet investissement entre les processus. C'est
l'affect qui est au coeur de la liaison verbale préconsciente, comme c'est l'affect qui
commande le pouvoir des mots, ou du silence entre le patient et l'analyste. Le
Le destin du négatif dans la psychanalyse 1487

préconscient ne se « répare pas », en effet il se crée indéfiniment, et en ce sens la


« rêverie » de l'analyste et celle de la mère ont des points communs. La métaphore
du tisserand utilisée par Freud pour la « fabrique des pensées » met l'accent sur
le « tissu », le réseau de fils associatifs du préconscient, et permet d'imaginer plus
d'une voie non « appauvrissante » de nos concepts. La citation d'Hamlet par
Freud fait associer sur l'antagonisme entre une interprétation qui se joue du patient
et celle qui lui permet de jouer. Que veut dire exactement J. Guillaumin lorsqu'il
parle d'une activité interprétative faite de « suggestions d'éléments en surcharge »
ou de « rectifications »? (contraires justement à l'idée du jeu intra-psychique). Sans
doute veut-il attirer l'attention, dans sa méfiance à l'égard d'une interprétation
via di porre, sur les risques d'une addition « suggestive » de contenu (donc d'une
tentation à revenir vers l'attitude dont Freud s'était libéré), ou d'une rectification
objectivante de la pensée du patient. Il parle plus loin d' « approches chirurgicales
ou prothétiques » selon une conception d'un « préconscient idéal statique », et
il pense que le modèle optique de Freud « analogique positiviste » ne permet pas
de repérer l'opérateur négatif. Freud n'a-t-il pas théorisé cependant l'hallucination
négative à propos du rêve? J. Guillaumin pense que l'interprétation via di riservare
libère le processus sémantogène comme l'écran blanc du rêve, arrière-fond sur
lequel se manifeste l'hallucination négative et il souligne l'importance, « dans la
dynamique créatrice de l'organisation préconsciente, de la dissociation entre un
emboîtement et un désemboîtement... se rapportant dans ses origines à un décolle-
ment entre ce que Freud décrit comme le « retournement dans le contraire »
d'une part, et comme le « renversement sur la personne propre » d'autre part.
Ces mécanismes sont en effet antérieurs au refoulement, à la constitution du dedans
et du dehors : « base en quelque sorte naturelle du travail du manque, de la
déliaison, de l'absence, du négatif dans la psyché humaine ».
Le chapitre VI réunit l'étude de la conception freudienne sur la névrose comme
négatif de la perversion, le clivage du moi, et la perversion du travail du négatif
au dedans du moi. La position de J. Guillaumin par rapport à cette proposition
de Freud : la névrose est, pour ainsi dire, le négatif de la perversion m'étonne car
il me semble que Freud est, à ce niveau, proche de J. Guillaumin. Ne désigne-t-il
pas en effet le travail du négatif présent dans l'organisation névrotique de la psyché
à partir de la perversion infantile polymorphe : faire advenir la réalité psychique
conflictuelle, face à l'échec de cette élaboration dans la perversion et la psychose?
Quand Freud affirme : « Il n'y a aucune différence, du point de vue du contenu1,
entre les fantasmes des névrotiques, les Scénarios pervers et les délires des schizo-
phrènes »², que veut-il dire, sinon que le négatif dont il parle ne se réfère pas aux
pulsions elles-mêmes, mais à leur statut métapsychologique, reconnaissant que le
fantasme, la représentation, la pensée reposent sur le non opposé à l'acte ou à la
projection du fantasme sur la réalité. Et c'est bien l'expérience praticienne qui est

1. C'est moi qui souligne.


2. Note 33, p. 168, des Trois essais sur la théorie de la sexualité.
1488 Jacqueline Cosnier

présente dans cette différenciation. Il lui manque bien sûr à ce moment les points
de vue dynamique, économique de la métapsychologie de 1915, mais peut-on parler
de « supériorité de la perversion »? A moins de faire dériver les termes de positif
et négatif vers des considérations éthiques...
La métaphore photographique du négatif est en effet insuffisante mais Freud
me semble avoir utilisé implicitement l'idée du négatif selon un autre modèle : le
modèle traductif. Le « défaut de traduction » est omniprésent dans la lettre du
6 décembre 1896, modèle de la mémoire « admirable » comme dit Laplanche.
Et c'est celui-là qui me parait homologue au travail de la névrose de transfert,
donc à la pratique.
Découvrir le latent derrière le manifeste suppose un « opérateur négatif »
comme le refoulement est nécessaire à l'organisation des traces mnésiques. Ce
qui devait se travailler dans la théorie concernait le négatif au sein du moi,
modifiant le concept même de moi, comme l'écrit Jean Guillaumin. « Le clivage
du moi » intériorise le négatif. Et l'auteur se demande pourquoi la problématique
de la perversion, conjuguée à celle de la névrose, a-t-elle constitué un élément
privilégié de la connaissance analytique. Il propose l'hypothèse d'une nécessité
d'élaboration analytique, par Freud, de ses propres fantasmes. La pensée du négatif
apparaît organisatrice à travers ses jalons linguistiques eux-mêmes : négatif, négation,
dénégation, déni.
Il existerait trois grandes solutions humaines pour l'expérience de la négativité :
1) le vécu du gouffre, du manque absolu (angoisse de mort..., mélancolie);
2) le vécu contraire; toute-puissance, complétude sans faille, idéalisation;
3) dialectique d'un perpétuel travail de la négativité.

La solution perverse relèverait de la deuxième solution, dont le fétiche repré-


sente un aspect. La position de Freud par rapport aux fantasmes pervers (intérêt
intense?) s'expliquerait comme défense contre l'intériorisation complète de l'OEdipe,
et la représentationde la castration et de la scène primitive génitale. Ici, J. Guillaumin
reprend l'évolution de la théorie de la séduction et les apports de J.-M. Masson
concernant les lettres à Fliess écartées de la publication en 1950. Il semble opposer
ici le réalisme de la séduction à la doctrine de l'après-coup, alors qu'il les dialec-
tisait dans son premier chapitre. Et il pense que la représentation d'une scène,
réelle ou imaginée, incestueuse et perverse, a eu un poids considérable dans la
pensée de Freud. Elle serait au coeur du « sexualisme de la pensée freudienne », et
« objet d'une inépuisable curiosité ». « La résistance massive à la découverte psycha-
nalytique » ne se serait atténuée que de l'évolution du scénario : un parent séduit
un enfant... Plus précisément, le fantasme de Freud fascinateur aurait été celui
d'un « père » qui met son pénis entre les mains ou plutôt encore dans la bouche
de sa « fille », se livrant passivement à elle, et l'induisant à une initiative qui
excite ses propres désirs « de maîtrise active et de castration de l'homme ». L'intérêt
de Freud pour la problématique de l'hystérie serait ainsi expliquée... Je ne reprendrai
Le destin du négatif dans la psychanalyse 1489

pas ici tous les faits historiques personnels, cliniques, théoriques, sur lesquels
s'appuie J. Guillaumin, privilégiant la dimension orale-phallique.
Il semble rattacher la perversion au contenu prégénital du fantasme qui serait
alors défensif contre l'OEdipe (Freud aurait pu craindre d'être plus pervers qu'hysté-
rique...). Or il me semble que dans son auto-analyse, ses fantasmes prégénitaux
se sont déployés (avec une abondance de rêves) après la découverte de l'OEdipe...
comme dans toute analyse, les fantasmes prégénitaux ne peuvent se représenter
préconsciemment et donc s'intégrer qu'après la mise en place de l'organisation oedi-
pienne. Bien sûr, l'identification de Freud à la petite fille, soulignée par Anzieu
notamment, est présente dans les lettres à Fliess, avec les désirs oraux par rapport
à son ami, transformé à certains moments en imago maternelle toute-puissante...
image que Fliess ne peut que favoriser par ses propres fantasmes... et les désirs
d'appropriationincorporatrice se manifesterontjustement à propos de la bisexualité...
Les années 97-98 sont riches de représentations prégénitales et bisexuées.
En fait, l'analyse de Jean Guillaumin concernant l'activité permanente de ce
fantasme chez Freud, ouvre une perspective heuristique sur l'économie de la création.
Le degré d'excitation, d'investissement de certains fantasmes, et pour Freud, comme
pour tout analyste, leur réinvestissement provoqué par l'analyse elle-même, fait
ressentir le manque d'un ancrage conceptuel suffisant pour maintenir l'écart entre
la perversion et le fantasme névrotique. L'angoisse pousse alors à la création
théorique.
Il y aurait donc pour l'auteur une certaine fascination de Freud, en même
temps que des sentiments de culpabilité, pour la tentation perverse. « Le clivage
du moi » de 1938 apparaît comme l'aboutissement théorique de ces débats internes :
le Moi, en tant qu'il est individué est conflit; le Je est tendu et divisé, ce que le
pervers dénie, déni « de la présence du manque et de la négativité dans la consti-
tution même du sujet ». Le texte de Moïse « démontre que l'existence et l'avenir
d'Israël sont fondés sur une déchirure consciemment reconnue mais sans cesse au
travail entre l'homme et son idéal ».
Le dernier chapitre reprend le problème de la pulsion de mort : la pulsion
de mort et la négativité dans la pensée de Freud, dans les années vingt. Freud tente
de théoriser les limites du « pouvoir organisateur et curatif de la méthode » :
« Butée conceptuelle » correspondant à la « butée clinique ».
En ce qui concerne le fondement clinique, on sait que la notion de traumatisme
a été actualisée par les violences de la guerre, donc le retour de la réalité, avec la
prévalence de l'économie des quantités d'excitations. D'autre part, la « réaction
thérapeutique négative » comme chez l'Homme aux loups, la répétition transférentielle
(preuve clinique la moins convaincante, puisque Freud en avait montré, en 1914,
la valeur comme forme de souvenir) ne justifient pas en eux-mêmes, le recours à
une pulsion de mort, selon J. Guillaumin. Quant au jeu de la bobine, il relève
davantage de l'élaboration de la perte comme défense vitale que d'une pulsion
de mort.
J. Guillaumin étudie alors le contexte personnel de cette période de la vie de
1490 Jacqueline Cosnier

Freud : l'éloignement de ses fils, l'isolement scientifique, la perte d'un ami, d'une
fille, puis d'un petit-fils... Il pense à la mort... Il y aurait alors « déplacement
dans l'espace de la théorie » de cette problématique dépressive : « confrontation
avec le négatif qui atteint ses limites internes ». Il n'a d'ailleurs pas caché le
caractère spéculatif de sa réflexion : métaphysique plus que métapsychologique.
Mais cette pensée a favorisé « le développement d'une topique plus proche du
sujet ». Et Freud parle des « modestes connaissances psychanalytiques ». La
notion de « Ça » s'oppose à celle d'un Moi-sujet susceptible de maîtriser l'inconnu
en lui-même, surtout celui qui n'a pas été organisé par le refoulement, héritier
des identifications inconscientes agissantes à son insu. La compréhension clinique
revient au premier plan. Si l'Abrégé reprend la question de l'instinct de mort,
Moïse, en revanche, ne l'utilise plus. Il me semble cependant que la pulsion de
mort peut être considérée comme les autres concepts limites, travaillée par le négatif
au sens de J. Guillaumin, c'est-à-dire une figuration du négatif inhérent à la
condition humaine : le savoir sur la mort, ombre négative sur la vie qui, en
même temps, la rend plus précieuse...
J. Guillaumin montre justement comment Freud parvient à transformer les
obstacles à la compréhensionclinique en instruments de travail, l'impuissance devant
un obstacle étant récupérée pour une élaboration nouvelle. Ce renversement pouvait
devenir une arme redoutable contre l'analyse elle-même s'il consistait à expulser
le manque à comprendre chez le patient (transformation paranoïaque...). Ce n'est
pas le cas si l'attention se centre, à l'inverse, sur le contre-transfert... Il n'aurait pu
créer la psychanalyse s'il n'avait fait que projeter sur le patient les limites de sa
toute-puissance à savoir. En ce sens J. Guillaumin considère que l'invention du
Principe de répétition et de la Pulsion de mort seraient nés de la difficulté de
Freud à tenir une fonction clinicienne plus proche de l'attention flottante... mais
en même temps, cet excès de sens « objectivant jusqu'à l'arbitraire » (plus axée
sur les rapports dedans-dehors) lui permet de revenir à l'intérieur de l'expérience
analytique et de créer de nouveaux concepts. Le « réalistique » du concept ne
vient-il pas aussi de l'utilisation qui en est faite? Ce que nous constatons en clinique,
comme A. Green l'a décrit, c'est le danger du désinvestissement, de la déliaison,
avec la mortification des affects en réponse à la douleur psychique. L'économie
psychosomatique nous a apporté à ce sujet bien des éléments de réflexion; l'excès
de désinvestissement atteint en effet les fonctions vitales.
Théoriser la pulsion de mort conserve l'investissement de la pensée. N'est-ce
pas ce qui pousse Freud à théoriser la mort comme pulsion (désir de « mettre en
pièces "l'être cellulaire", fantasme de violence sadique retrouvant Eros... contre
soi lorsqu'elle n'est pas dérivée vers l'extérieur à l'aide de la musculature » et
peut être appelée alors « pulsion de destruction, pulsion d'emprise, volonté de
puissance »). Benno Rosenberg note que ce détournement de la pulsion de mort
est la « première forme d'intrication pulsionnelle, et de mise de la pulsion de
mort au service des buts de la libido ». Il en tire la conclusion que le travail du
négatif a pour objet « la défense par rapport à la pulsion de mort, ou plutôt la
Le destin du négatif dans la psychanalyse 1491

défense - élaboration de ses effets destructeurs. La libido doit réussir à lier une
partie de la pulsion de mort et à la transformer... en négation primaire, c'est-à-dire
en expulsion-projection " 1. N'est-ce pas là que la fonction de l'objet primaire est
fondamentale? Il me semble que le jeu de la bobine est le témoin de la réussite du
travail du négatif ainsi conçu — négatif à deux, comme dit l'auteur, aussi bien
aux origines que dans la cure. C'est le retour à ce négatif à deux qui rend féconde
la spéculation un moment sortie de ces limites, pour affronter un au-delà de
l'inconscient refoulé, cet autre en soi incontrôlable qu'est le Ça. Les rapports
intérieur-extérieur sont alors repensés, avec l'étude précise des défenses du Moi
contre « les vertiges et les défauts de son identité ». Moïse ne parle plus de
l'instinct de mort, remarque J. Guillaumin, mais le langage du renoncement à
une terre promise au-delà du « flux et reflux de comprendre » : renoncement à
la toute-puissance par la centration de l'attention sur le contre-transfert, sans se
laisser détourner par les séductions théoriques.
On peut penser aussi que les butées de l'analyse, d'abord rattachées à des
forces mystérieuses « au-delà du principe de plaisir », ont induit Freud à repenser
les « dépendances du Moi », parmi lesquelles les contraintes identificatoires sont
apparues dans toute leur ampleur, et leur fécondité pour la pratique... Ainsi, dit
J. Guillaumin, la théorie psychanalytique ne peut échapper à l'inachèvement,
l'incertitude... mais comment un créateur de génie comme Freud peut-il éviter,
au-delà de son domaine spécifique, de penser le monde... la civilisation, et l'avenir
des illusions?
Un tel compte rendu ne rend que très faiblement compte de la richesse de
pensée du livre de J. Guillaumin, sans parler des risques de méconnaissance. Ce
qui frappe en effet le lecteur de ce livre est l'homologie du style, de la forme,
avec le contenu, mettant le lecteur « en condition » pour l'empêcher de s'arrêter
à toute croyance de tenir une quelconque certitude2, comme si l'auteur avait
réussi à mettre son écriture — dans l'expérience relationnelle avec le lecteur —
au diapason de son propos, le laissant toujours dans l'incertitude d'avoir saisi
enfin un « positif » où se reposer...

Jacqueline Cosnier
39, Montée du Gourguillon
69205 Lyon

1. Benno Rosenberg, Pulsion de mort, négation et travail psychique : ou la pulsion de mort mise
au service de la défense contre la pulsion de mort, in Pouvoirs du négatif, Seyssel, Champ Vallon, coll. « L'or
d'Atalante », 1988.
2. Dans son article du livrecollectifPouvoirs du négatifdans la psychanalyse et la culture, J. Guillaumin,
à propos des relations Freud-Ferenczi, montre que « le destin du reste à comprendre » se transmet de
génération en génération...
« Naître coupable, naître victime »1
de Peter Sichrovsky

Jean-François RABAIN

Il s'agit d'un livre écrit par des témoins. Les témoins d'un traumatisme origi-
naire qui les a vus naître, enfants des déportés ou enfants des bourreaux, déjà
coupables ou bien victimes. Gilles Perrault l'écrit dans sa préface : « Ce que
les bourreaux cèlent depuis bientôt cinquante ans aux juges d'instruction, aux
journalistes, à leurs voisins, ils l'ont avoué, fût-ce par leur silence, à leur progéniture.
Ces enfants sont nos agents secrets au coeur de la forteresse opaque. »
Ce que renvoient ces enfants, l'écrivain l'éprouve lui-même le jour où ses
fils l'accusent d'avoir été une sorte de ss pour avoir servi, pendant la guerre
d'Algérie, dans un régiment de parachutistes. Le coup est rude pour l'admirateur
de Jean Moulin et de Marcel Rayman face au peloton d'exécution, vivant dans
la dévotion de la résistance.
On oublie les fils des fusillés et des moudjahidines, mais le regard de ces enfants
dénonce notre indulgence face à la guerre coloniale. Ils sont témoins de nos clivages,
de nos oublis, de notre désir de non-savoir.
Les interviews réalisés par Paul Sichrovsky témoignent de ce que nous savions
déjà après le procès Barbie, après le film de Claude Lanzman. Bourreaux à la
retraite, habités par l'inébranlable certitude nazie, fidèles à leur idéologie, aucun
d'eux ne renie son passé. Après Auschwitz, Heidegger se tait ou, pour reprendre
A. Glucksmann, Heidegger denkt nicht.
Mais pour ces enfants, « la présence des morts détermine leur façon de penser
et d'agir ». Ces morts sans sépultures gisent dans leur mémoire, déterminant une
blessure toujours ouverte, un traumatisme toujours actif.
Le trauma c'est ici cette mémoire, ce dépôt d'une génération d'assassins qui
persécute sa descendance et qui fait naître ses enfants à la fois coupables et à la
fois victimes.
« La faute me poursuit », écrit Rudolf, qui choisit l'homosexualité et l'étoile
rose pour atteindre son père nazi, « elle finira bien par me rattraper! »

1. Paris, Maren Sell Ed., 1988.

Rev. franç. Psychaml., 6/1988


La passion de Kurt R. Eissler
A propos de : Le suicide de Victor Tausk, par K. R. Eissler

Thérèse NEYRAUT-SUTTERMAN

Voici près de vingt ans que K. R. Eissler, pourtant bien connu parmi nous
pour des travaux éminents, dévoue une partie d'un temps certainement précieux
à un combat contre une ombre.
On se souvient peut-être du livre de P. Roazen1 sur L'histoire de Freud et
Tausk, ouvrage de « pop-histoire » selon le mot acéré de J. Malcolm², qui nous
livrait le cheminement d'une enquête de Série noire à la recherche du « secret »
paraissant entourer le suicide de ce brillant disciple viennois le 3 juillet 1919.
Pour P. Roazen, « historien » et non psychanalyste, maniant sans complexe l'inter-
prétation de l'inconscient à l'instar de faits de réalités, Freud n'avait pas été sans
intentions homicides envers V. Tausk et cela aurait plus ou moins inconsciemment
acheminé celui-ci vers son suicide. Une telle remise à l'ordre du jour de cette
personnalité riche et conflictuelle méritait réflexion : « Pourquoi n'était-elle pas
partie du milieu psychanalytique? » Il y avait là, certes, du reportage à sensations;
mais P. Roazen apparaît comme un enfant de choeur auprès de détracteurs de
Freud tels que Jeffrey Moussaïeff Masson, ou encore Peter Swales qui frayèrent
dans ces années-là et peuvent nous apparaître comme plus franchement délétères.
Or, voici que Kurt R. Eissler partit en guerre avec le projet affiché de dénoncer
les supercheries de P. Roazen, mais par le moyen beaucoup moins clair d'une
véritable instruction judiciaire concernant la psychopathologie de V. Tausk, et
ceci pour défendre nommément la mémoire de Freud, offensée à ses yeux par
P. Roazen. Ceci nous valut d'abord la somme volumineuse de Talent and Genius²,

1. P. Roazen (1969), Brother Animal : the story of Freud and Tausk, New York, Knopf, trad. franç.
de Th. Neyraut-Sutterman, Animal mon frère, Toi, Paris, Payot, 1971.
2. Malcolm Janet, In the Freud Archives, New York, Alfred A. Knopf, 1984, trad. franç. par
P.-E. Dauzat, Tempête aux Archives de Freud, Paris, PUF, 1986.
3. K. R. Eissler, Talent and Genius : the Ficticious case of Tausk contra Freud, New York, Quadrangle,
1971.

Rev. ranç. Psychanal., 6/1988


1496 Thérèse Neyraut-Sutterman

puis plus récemment Le suicide de V. Tausk1, moitié moins épais. Si, dans ce
second ouvrage, K. R. Eissler semble avoir renoncé à régler un compte au talent
(V. Tausk) au profit du génie (S. Freud), il n'a pour autant rien abandonné de
sa position de juge sur le terrain.
Deux chapitres vont cerner le moment de la révélation du crime et du criminel :

— d'abord un « aperçu » (« fondements généraux » et « particularités ») de la


psychopathologie de V. Tausk, où s'entremêlent pétitions de principe et spécu-
lations insidieuses;
— puis, un déblaiement des « raisons possibles » de son suicide où coexistent :
situation financière en 1919 (issue de la guerre) et relation de Freud à Tausk
cette même année, « avant le mois de juillet » fatidique; c'est dans ce chapitre
que K. R. Eissler parle sans ambages de « la psychanalyse » de V. Tausk
(elle n'a pas duré trois mois, ce qui est peu même pour l'époque) et de sa
« terminaison » (elle fut interrompue à l'initiative d'Hélène Deutsch). Et,
curieuse incursion dans cette étude du temps pour mourir, telle que l'a subdi-
visée K. R. Eissler, ce chapitre discute aussi de la lettre du 3 juillet de P. Federn
concernant le suicide.

Car il y a un troisième chapitre consacré à la « cause immédiate du suicide », à


quoi va succéder « le suicide de Tausk ». Il s'agit de la « révélation » déjà évoquée
dans Talent and Genius, de faits réels de la relation de Hilde Lewi et V. Tausk.
Celle-ci fut donc séduite (et séduisit) lors d'une consultation inaugurale (ce qui
n'est pas assimilable à une séduction dans une cure engagée), fut enceinte, ne put
avorter dans un premier temps (cf. lettre du Dr Olga Knopf), ce qui entraîna
sans doute la décision hâtive d'un mariage : il semble probable que le 3 juillet
était la date prévue pour la publication des bans et non pas celle du mariage
proprement dit, bien que K. R. Eissler assimile plus ou moins distraitement les
deux projets. Pour K. R. Eissler, cette contrainte, avec toute la force de son
ambivalence, ne pouvait qu'anticiper une fuite de la part de V. Tausk avec toute
sa portée destructrice envers la femme qui arrêtait la course de cet « amant idéal »²
de si nombreuses femmes séduites et abandonnées. C'est autour de la grossesse
d'Hilde Lewi et de ses diverses conditions que s'organisa, selon K. R. Eissler,
le « secret » que P. Roazen crut éventer sous la forme que nous savons.
Toutefois les spéculations de K. R. Eissler nous font pénétrer plus loin dans
l'intimité de ce couple et dans la dernière nuit de sa rencontre — sans qu'à aucun
moment du reste K. R. Eissler ne s'interroge sur une éventuelle souffrance de
V. Tausk. Après une évocation de la « psychopathologie récente » dans la réadap-
tation de V. Tausk à la vie civile, après l'analyse de « la dernière rencontre de

1. K. R. Eissler (1983), Victor Tausk's Suicide, with commente by Prof. Dr MariusTausk, New York,
International Universities Press Inc., trad. franç. par Monique Chéné-Verrecchia, Le suicide de Victor
Tausk, avec les commentaires du Pr Marius Tausk.
2. Selon les termes de K. R. Eissler.
La passion de Kurt R. Eissler 1497

Tausk avec son fils aîné » (rappelons que Marius Tausk, bien en vie, semble
avoir été poursuivi pendant toutes ces années par la compulsion de K. R. Eissler),
après le décorticage des quatre derniers messages et du testament de Tausk,
K. R. Eissler en arrive, reprenant « la relation de Tausk à Hilde Lewi », à nous
proposer l'argument de la goutte qui fait déborder le vase : cette nuit-là, de façon
tout à fait inhabituelle pour lui, V. Tausk fut impuissant physiquement, d'où le
raptus suicidaire proprement égocentrique. Freud, dans sa lettre à Ferenczi, s'en
tenait à une « étiologie obscure — probablement impuissance psy(chique) »...
Le cinquième chapitre, « La notice nécrologique », est le dernier qui soit direc-
tement consacré à V. Tausk et K. R. Eissler y reprend sa thèse de Talent and
Genius : Freud ne fit qu'une « critique voilée » de V. Tausk dans son éloge funèbre
car, selon K. R. Eissler, « Tausk n'était pas un homme d'une telle envergure que
son éloge funèbre pût supporter une aussi large critique que celle que l'on trouve
chez Graf (à propos de la mort de Thomas Mann) ».
Propos inutile qui nous introduit au dernier tiers de ce livre : « Comparaisons
et discussions historiques », consacré d'une part à une autre personnalité brillante
et prometteuse du milieu psychanalytique de l'époque, Otto Gross, à la psycho-
pathologie sévère et franchement déclarée, et d'autre part à Wedekind, leur
contemporain, créateur dont la relation perturbée aux femmes pourrait se comparer.
Mais, conclut K. R. Eissler, « on inclinerait volontiers à établir une loi générale :
plus grande est la valeur de l'oeuvre culturelle accomplie, plus le tort causé aux
autres est réduit ».
Au terme de cet exténuant parcours, il nous faut encore lire une lettre d'Erich
Mühsam à Freud, vantant le succès de sa psychanalyse... avec Otto Gross pour en
arriver aux quelques pages remarquables de Marius Tausk, ce « fils aimant », à
qui K. R. Eissler opposait dans son introduction son objectivité d' « historien ».
En quelques lignes mesurées, clairvoyantes et sensibles, Marius Tausk souligne
l'abus d'interprétations de K. R. Eissler, nous aménageant ainsi la distance indis-
pensable pour aborder les faits dans leurs diverses profondeurs psychiques.
Reste à nous interroger sur ce qui fonde cette étrange passion de K. R. Eissler
et sur l'expression qu'elle a prise à cette occasion, l'exposant, voire nous exposant.

Août 1988. Marie-Thérèse Neyraut-Sutterman


16, rue Chanoinesse
75004 Paris

RFP — 50
« La lumière de l'origine »1
par Alain Suied

Janine CHASSEGUET-SMIRGEL

Il est rare que l'on signale à l'attention des lecteurs de la Revue française de
Psychanalyse un recueil de poèmes. Pourtant, tout ici nous y invite. En effet, Alain
Suied non seulement connaît la psychanalyse mais bien de ses poèmes portent
la trace de ses lectures et de ses amitiés. Dans le recueil Harmonie et violence (1986,
Dominique Bedou) qui précédait La lumière de l'origine, ces traces étaient volon-
tairement visibles dans certains poèmes (La scène imaginaire, par exemple). Mais
la source à laquelle l'inspiration d'Alain Suied s'abreuve est beaucoup plus profonde
et, comme à tout créateur, lui est probablement à lui-même en partie inconnue.
Alain Suied est également journaliste à Radio J. Résolument engagé dans
le combat contre l'antisémitisme et pour la culture juive, il lutte comme journa-
liste, comme essayiste et comme poète en faveur des écrivains, des poètes et des
penseurs juifs opprimés ou méconnus. Cette lutte, c'est souvent contre l'oubli,
pour la mémoire, qu'elle s'exerce, celle des poètes et celle de la Shoah. Alain Suied
a écrit un court essai sur Paul Célan : La poésie et le réel (Encre des Nuits).
Mais au-delà de ce combat en faveur des victimes juives, c'est le sentiment de
fraternité envers les poètes opprimés par tous les systèmes politiques totalitaires
de notre siècle qui l'anime.
« Poètes
poètes dont on étouffe la voix
avant de l'entendre
sur toutes les rives
de la mémoire »
écrit-il dans Les poètes et le siècle (in Harmonie et violence) où les sept premiers
versets sont consacrés successivement à Armand Robin, Benjamin Fondane, Jean-

1. Editions Granit, coll. de la Clef, Paris, 1986.

Rev. franç. Psychanal., 6/1988


1500 Janine Chasseguet-Smirgel

Paul de Dadelsen, Ossip Mandelstam, Federico Garcia Lorca, Dylan Thomas et


Nelly Sachs.
Alain Suied n'est cependant pas seulement un poète engagé. Il est avant tout
un poète amoureux des mots et des images. Il sait faire taire un lyrisme que l'on
pressent pour tracer une épure dépouillée, sèche, essentielle, comme celle-ci :
« Automne en Marne
La route se ferme sur l'horizon.
Une pie éclaire le pommier.
L'étable grise rentre dans l'herbe.
Une feuille se détache en silence.
Le fermier lentement meurt.
Sa femme tient le secret à bout de bras.
La gorge du vent suffoque.
Rien n'appelle, rien ne vient, rien ne prie.
La forêt broie la racine écartelée.
Le marcheur force dans la brume étrangère. »

Le recueil Harmonie et violence était déjà traversé par le thème de l'origine,


de la création, comme dans Une poussière de seconde :
« Une poussière de seconde
avant l'univers, tout
tenait dans une orange
sanguine
Une poussière de seconde
après la Création, tout
tombait sous le couteau
du Temps »

C'est ce même thème de l'origine, de la création, de la naissance qui est développé


dans Lumière de l'origine. Ici l'écriture a changé (me semble-t-il). La forme poétique
est différente. Le lyrisme se déploie et s'apprivoise. Les poèmes sont longs,
haletants, à peine le temps est-il donné au souffle pour se reprendre. Le lecteur est
emporté par une vague puissante qui le projette sur le rivage du monde, qui le
fait naître. Dans un poème l'auteur s'adresse justement au monde, l'interpelle :
« Un être? Non, tu ne possèdes
rien, rondeur fermée
sur un souffle
air sans voix
vent sans terre
tulipe sur le talus de l'espace. »
(Extrait de Patience du monde.)
La lumière de l'origine 1501

L'arrachement « à la blessure marine de ma mère », l'émerveillement d'être au


monde, l'effroi, la naissance et la mort confondues hantent ces poèmes. Celui
que je préfère est peut-être Le travail dédié à ce grand poète qu'est André Frénaud.
Alain Suied est également traducteur de John Updike, de Dylan Thomas et
d'Ezra Pound.
Ce thème de la création et de l'origine est certes sans doute lié à l'équation
personnelle d'Alain Suied. Il rejoint en même temps bien évidemment celui de la
Genèse. La signification de la création dans le judaïsme fait précisément l'objet
des attaques virulentes de L. Feuerbach dans L'essence du christianisme (1841).
Il écrit : « L'utilité est le principe suprême du judaïsme. » La création, telle
qu'elle est conçue dans la Bible, montrerait que le Dieu des Juifs « est le principe
le plus pratique du monde — l'égoïsme, à savoir, l'égoïsme sous forme de religion.
L'égoïsme est le Dieu qui ne laisse pas périr ses serviteurs. L'égoïsme est essen-
tiellement monothéiste, car il n'a pour but qu'une seule chose : soi ». En effet,
comme Dieu a créé le monde (le soleil, la lune, les étoiles...) pour l'homme, selon
la Bible (« Le Seigneur ton Dieu les a donnés en partage à tous les peuples qui
sont sous son ciel »), « ce n'est donc que dans la force et la profondeur insondable
de l'égoïsme hébreu que la Création (...) a son origine ». Et Feuerbach de s'en
prendre aux Hébreux qui refusent le culte de la nature pour lui substituer le
culte du Créateur, ce « qui ne fait que soumettre la nature aux buts de l'égoïsme ».
Ceci entraîne l'auteur à porter au pinacle (par comparaison) non seulement « les
peuples profondément chrétiens lorsqu'ils érigent la nature en objet de leur admi-
ration », mais encore le polythéisme des Grecs qui contemplaient la nature en
percevant « une musique céleste dans le cours harmonieux des étoiles (...) Au
contraire, les Israélites n'ouvraient à la nature que leurs sens gastriques ». (On ne
dira jamais assez combien le culte de la nature, celui de la Grèce polythéiste et
l'antijudaïsme sont présents, dès le début du XIXe siècle, dans la philosophie alle-
mande dont on étudie bien mal l'influence sur des événements plus récents.)
Feuerbach en conclut que « la science ne naît comme l'art que du polythéisme ».
Que les mânes de Feuerbach se rassurent; des monothéistes ont fait tout de
même quelques petits apports à ces deux domaines de l'activité humaine. Alain
Suied vient encore de nous le prouver et, de surcroît, à propos de la Création même.

Janine Chassaguet-Smirgel
82, rue de l'Université
75007 Paris
Photo Raymond Cahn
In memoriam

Evelyne Kestemberg :
son oeuvre

L'oeuvre d'un psychanalyste se reflète dans ses écrits, mais aussi dans le travail
quotidien avec les patients et dans ses contacts avec ses jeunes collègues : dans
ses activités de psychodrame, Evelyne répondait bien à cette définition; elle y
déployait ses qualités personnelles auprès de malades souvent très gravement
atteints; de ses étudiants, elle se fit alors des amis qui lui sont encore reconnaissants
de l'enseignement vivant qu'elle leur offrait en ces occasions, qui se poursuivirent
jusqu'au soir de sa vie.
Evelyne Kestemberg commença avec René Diatkine au Centre psycho-pédago-
gique Claude-Bernard puis à l'hôpital Henri-Rousselle à pratiquer cette forme de
psychothérapie, qu'avec eux je développai aux Enfants-Malades, puis au Centre
Alfred-Binet : nous n'avions alors aucune idée de ce qu'était la technique de
Moreno dont on va célébrer cette année le centenaire de la naissance, mais nous
avions comme projet d'utiliser l'expression dramatique des conflits et de rester
fidèles aux principes de la clinique psychanalytique et aux fondements de sa
technique. Nous pratiquâmes d'abord quelques traitements de groupe chez les
enfants, mais nous nous attachâmes surtout aux cures individuelles, pour lesquelles
nous proposâmes le nom de psychodrame analytique : dans notre travail « Bilan
de dix ans de psychodrame analytique »1, nous montrons en particulier comment
on peut essayer de mobiliser les organisations défensives par la mise en jeu des
conflits et les contre-identifications qu'elle impose aux thérapeutes auxiliaires qui
sont ainsi bien plus que des soutiens du moi : ils sont l'objet de déplacements
transférentiels qui permettent parfois la latéralisation du transfert par résistance
au transfert sur le meneur de jeu. Mais nous ne voulons pas aller plus loin dans
cette évocation de la référence aux concepts de la technique analytique. Rappelons

1. S. Lebovici, R. Diatkine et E. Kestemberg, Bilan de dix ans de thérapeutique par le psychodrame


chez l'enfant et l'adolescent, Psychiatrie Enfant, 1958, 1, 63-179.
Rev. fianç. Psychanal., 6/1988
1504 Revue française de Psychanalyse

seulement notre ferme prise de position dans une querelle plutôt virulente qui
opposait Moreno et Slavson : ce dernier avait proposé d'intéressantes applications
de la psychanalyse dans le traitement en groupe des enfants, mais il accusait
Moreno de ne faire que favoriser les passages à l'acte; il est vrai que nous eûmes
plus tard l'occasion de voir Moreno proposer ses techniques : ce qu'il appelait le
« théâtre de la spontanéité » pouvait apparaître comme une immense mise en actes.
Nous affirmions alors notre conviction qu'on pouvait jouer et mettre en réalisation
dramatique, sans jouer le jeu des patients. Ce principe valorisait aussi le rôle du
« meneur de jeu », dont les interprétations apparaissaient comme essentielles.
Mais c'est ici qu'on ne peut éviter d'évoquer la personne même de celle qui
contribua tant à l'essor de cette technique d'application de la psychanalyse, telle
qu'elle s'est développée essentiellement en France, en particulier la qualité de son
empathie et de ses intuitions, sans oublier la surprise qu'elle savait provoquer
chez les patients par le naturel de son jeu et son talent à mettre en scène leurs
conflits. Evelyne Kestemberg a été fidèle jusqu'au bout à son intérêt pour le psycho-
drame analytique, comme en témoigne la parution récente d'un « Que sais-je? »,
publié avec Ph. Jeammet sur ce thème1. L'important chapitre 3 de cet ouvrage
examine longuement comment cette technique est mise au service des élaborations.
Plus loin, les auteurs se demandent : « Pourquoi le psychodrame? » C'est Evelyne
qui répond en mettant en scène sous nos yeux qui lisent, mais qui voient aussi,
quelques séances d'un patient longtemps analysé avant que d'être topectomisé;
on y voit, et l'utilisation des différents thérapeutes, et la capacité du meneur de
jeu à réactiver la perte d'un père conduit sous les yeux du patient à l'hôpital
psychiatrique; on comprend aussi qu'Evelyne a su permettre à ce patient, qui
paye les conséquences d'une psychose infantile et celles de la psycho-chirurgie,
de poursuivre sa cure psychique. Ce document est précieux parce qu'il restitue
les paroles du meneur de jeu.
Le psychodrame, même individuel, ne peut être pratiqué que si l'on maîtrise
les phénomènes de groupe qui s'y déroulent. Evelyne Kestemberg s'y est intéressée :
elle a d'ailleurs longtemps poursuivi à l'Institut de Psychanalyse une formation
d'opérateur en santé mentale au cours d'un patient travail de groupe, repris par
Denise Braunschweig : on en trouvera les traces dans leur travail publié en 1968².
Il apparut vite que le psychodrame était une technique de choix pour travailler
avec les adolescents : Evelyne laisse une oeuvre importante à ce sujet. Son article
de 1962² reste une référence toujours citée dans les bibliographies. On y lit comment

1. E. Kestemberg et Ph. Jeammet, Le psychodrame psychanalytique, Paris, PU F, 1987.


2. E. Kestemberg, D. Braunschweig,R. Diatkine et S. Lebovici, A propos des méthodes de formation
en groupe, Psychiatrie Enfant, 1968, II, 1, 71-180.
3. E. Kestemberg, L'identité et l'identification chez les adolescents. Problèmes théoriques et tech-
niques, Psychiatrie Enfant, 1962, 5, 2, 441-522, article reproduit dans Reflets, la Psychiatrie de l'Enfant,
1958-1985, PUF, 1988, pp. 31-113.
Evelyne Kestemberg : son oeuvre 1505

les difficultés identificatoires qui sont le lot commun du processus de l'adolescence


mettent en cause l'identité pubertaire et sexuée. La thèse est que « l'on retrouve là,
sur le plan génital, ce que nous avons constaté dans la période pré-génitale très
archaïque de la constitution de l'objet, la corrélation profonde, intime entre identité
et identification ». Parlant déjà des activités du moi, l'auteur signalait le travail
constant des processus cognitifs : « il y a au cours de l'évolution un enrichissement
et une restructuration constante du vécu par le connu et réciproquement ». Dans
ce travail un important développement est consacré aux avatars du narcissisme;
on y devine ce qui quelques années plus tard va être présenté comme un problème
de société : la sexualité opératoire des adolescents. Or, Evelyne Kestemberg réfute
finalement le concept de crise de l'adolescence et préfère recourir au concept proposé
par Spitz, celui d'organisateur, d'où les formes multiples des évolutions processuelles
à cette période de la vie. Il est proposé aux thérapeutes de favoriser l'investissement
transférentiel que l'adolescent fait d'eux et, sans se sentir des Pygmalion, de restaurer
ainsi leur identité.
Il me semble possible de considérer que cet important travail constitue lui
aussi le noyau organisateur de l'oeuvre scientifique qui allait poursuivre son essor,
d'abord à propos des adolescents. On en trouvera la trace dans la liste des travaux
d'Evelyne Kestemberg. Nous essayerons de la suivre dans ses préoccupations
concernant les adolescents psychotiques et anorexiques.
A propos de la psychose de l'enfant et de l'adolescent, cet intérêt se retrouve
encore dans la monographie éditée sur le devenir de la psychose de l'enfant1 et
dans la part prise à la publication d'un livre consacré à la pathologie de l'adoles-
cence : prémices, passage ou catastrophe (1986)2. Mais il nous faut ici rappeler la
multiplicité des travaux qui émaillent l'oeuvre d'Evelyne Kestemberg à propos de
la psychose et des structures limites. On en trouve la trace dès sa contributionde 1963,
lorsqu'au cours du Congrès de Psychanalyse de Stockholm elle présenta une contri-
bution au symposium consacré au mode de terminaison des cures pour les névroses de
caractère3. On suit sa pensée sur ces questions dans les articles qu'elle écrivit ou
qu'elle inspira dans Les Cahiers du XIIIe, la revue du Centre de Psychanalyse et
de Psychothérapie.
Evelyne reprit en effet la direction de ce centre après la mort de son époux
en 1975 et y développa une action très intense pour rendre possible la pratique
des cures chez des patients déshérités et pour étendre ses applications à des cas
atypiques.

1. S. Lebovici et E. Kestemberg, Le devenir de la psychose de l'enfant, Paris, PUF, 1978.


2. E. Kestemberg, F. Ladame et Ph. Jeammet, La pathologie de l'adolescence : prémices, passage
ou catastrophe ?, Paris, PUF, 1986.
3. E. Kestemberg, Problèmes poses par la fin de traitements psychanalytiques dans les névroses
de caractère, Rev. franc. Psychanal., 1966, 30, 3, 271-286.
1506 Revue française de Psychanalyse

Elle y trouva aussi l'occasion de développer ses talents d'animatrice d'une


équipe bien soudée et de poursuivre l'étude de problèmes théoriques, cliniques et
techniques, d'abord dans des séminaires dont le dernier s'intitulait « Comment
le corps vient aux filles ». Chaque année, les séminaires et les colloques dont
elle assurait la direction avec son équipe et des psychanalystes français et étrangers
trouvaient leur expression dans Les Cahiers du XIIIe. Ces travaux reflètent une
préoccupation constante pour approfondir la compréhension psychanalytique des
cas difficiles dans une direction assurée et sans inflexions inutiles, comme on le
verra dans la liste de ses travaux psychanalytiques, après la note sur le traitement
des états limites (1974)1. On lira avec profit les articles d'Evelyne et les contributions
de ses collaborateurs sur la relation fétichique à l'objet, le clivage du moi, le
personnage tiers, les névroses de caractère et le masochisme moral, la phobie du
fonctionnement mental, et les solutions délirantes et perverses de ces états patho-
logiques pour lesquels elle proposa le nom de psychoses froides.
Elle voyait dans une relation complexe avec l'objet et la réalité de l'objet la
possibilité de mieux comprendre et de mieux aider ce type de patients : on le verra
dans ses travaux sur l'Homme aux loups, le personnage tiers et le transfert latéral.
En effet, Evelyne Kestemberg s'était toujours intéressée aux problèmes de
développementet avait dans son rapport au Congrès des Psychanalystes de Langues
romanes, présenté avec son époux, défendu les conceptions génétiques de la psycha-
nalyse du développement (1966)1. Ce rapport ne fut pas sans soulever des discussions
passionnées entre les tenants de la génétique et ceux du structuralisme; mais tous
s'accordèrent sur l'intérêt du concept « de plaisir du fonctionnement mental », ce que
plus tard, sans cependant être formelle, Evelyne définira comme le rôle du soi.
On comprend ainsi ce qui l'amena à certaines préoccupations concernant les études
du développement; elles se reflètent dans la direction de deux monographies3 (1977)
et (1981)4.
Le plaisir de l'anorexique mental est plus trouble : Evelyne sut l'illustrer avec
un rare bonheur en proposant une expression qui a fait fortune : l'orgasme de la
faim. Dans ce livre rédigé avec Jean Kestemberg et Simone Decobert5 et dont
une nouvelle édition est en cours d'impression, avec un avant-propos qui sera son
dernier écrit, Evelyne revenait aux adolescents : elle en traitait encore quelques-uns
par le psychodrame dans les mois qui ont précédé sa mort.

1. E. Kestemberg, Intervention sur le rapport de H. Rosenfeld : note sur le traitement des états
limites, in Colette Chiland et Paul Béquart, éd., Traitementau long cours des états psychotiques, Toulouse,
Privât, 1974.
2. E. Kestemberg et J. Kestemberg, Contribution à la perspective génétique en psychanalyse, Rev.
franc. Psychanal., 1966, 30, 5-6, 580-713.
3. E. Kestemberg, Le devenir de la prématurité, Paris, PUF, 1977.
4. E. Kestemberg, Autrement vu, Paris, PUF, 1981.
5. E. Kestemberg, J. Kestemberg, S. Decobert, La faim et le corps, Paris, PUF, 1972.
Evelyne Kestemberg : son oeuvre 1507

Enfin, puisqu'il faut marquer les limites d'une oeuvre scientifique, Evelyne
Kestemberg a souvent fait part de ses préoccupations concernant la formation
des psychanalystes. Mais
— et c'est une leçon essentielle —, quand on réfléchit
à ce que la psychanalyse française et internationale doit à Evelyne, on ne peut
s'empêcher de penser que son oeuvre écrite, dont nous avons tenté d'illustrer la
richesse, est largement transcendée par le rôle qu'elle a joué dans la transmission
de la psychanalyse : non seulement elle a été une analyste de formation recherchée,
la première didacticienne non médecin après Marie Bonaparte au sein de la Société
Psychanalytique de Paris, mais elle transmit le meilleur de ses qualités au cours de
ses supervisions, des séminaires qu'elle animait, de ses présentations cliniques aux-
quelles elle faisait participer quelques-uns de ses amis et des entretiens amicaux
riches de son expérience et de sa capacité à la transmettre. Ceux qui ont eu le
privilège de la fréquenter, d'être ses élèves ou ses amis, attesteront de ce rayonne-
ment qui va bien au-delà de l'importante oeuvre écrite qu'elle laisse.

Serge Lebovici

BIBLIOGRAPHIE

Kestemberg E., Quelques notions sur le psychodrame chez les enfants, I, in Le Médecin
français, n° 9, 1949.
Kestemberg E., Quelques notions sur le psychodrame chez les enfants, II, in Le Médecin
français, n° 19, 1949.
Kestemberg E., coll., Diatkine R. et Socarras F., Le transfert en psychothérapie collective,
in L'Encéphale, n° 3, 1950, pp. 248-274.
Kestemberg E., coll., Diatkine R. et Lebovici S., Application de la psychanalyse à la
psychothérapiede groupe et à la psychothérapie dramatique en France, in L'Evolution
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1508 Revue française de Psychanalyse

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à la Conférence de Formation, octobre 1976, in Bulletin de la Fédération européenne,
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Kestemberg E., La relation fétichique à l'objet. Quelques notations, in Revue française
de Psychanalyse, 1978, XLII, n° 2, pp. 195-214.
Kestemberg E., In search of a « philosophical » dimension to reflexions on the training
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française de Psychanalyse, Transmission de la psychanalyse, 1979, XLIII, n° 2,
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et D. Widlöcher (dir.), L'identité du psychanalyste, Paris, PUF, 1979, pp. 247-263.
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1510 Revue française de Psychanalyse

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Kestemberg E., Matériel clinique, in Les Cahiers du Centre de Psychanalyse et de Psycho-
thérapie, 1981, n° 2, pp. 57-89.
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Psychanalyse et de Psychothérapie, 1981, n° 3, pp. 1-55.
Kestemberg E., coll., Gibeault A., Guedeney C. et Rosenberg B., Transfert latéral
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névrose, in Les Cahiers du Centre de Psychanalyse et de Psychothérapie, 1981, n° 3,
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Kestemberg E. et Jeammet Ph., Le psychodrame psychanalytique. Technique-spécificité-
indications, in Psychothérapies, 1981, vol. 1, n° 2, pp. 85-92.
Kestemberg E. (dir.), Autrement vu. Des psychanalystes observent les relations mère-enfant,
avec la participation de L. Covello, A. Fréjaville, D. Grandin, A. Kreisler, M. Rabain-
Lebovici, Paris, PUF, 1981.
Kestemberg E., Névroses de caractère, masochisme moral et culpabilité, in Les Cahiers
du Centre de Psychanalyse et de Psychothérapie, 1982, n° 4, pp. 53-71.
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A.-A. Miller, Psychiatrie de l'adolescent, Paris, PUF, 1982, pp. 53-67.
Kestemberg E. et Guedeney C, Une histoire clinique. Serge P. (alias « L'Homme aux
loups ») ou le masochisme triomphant, in Les Cahiers du Centre de Psychanalyse et de
Psychothérapie, 1982, n° 5, pp. 1-25.
Kestemberg E., Intervention sur le texte de A. Brousselle, Le contre-corps, in Adolescence,
1983, vol. 1, n° 1, pp. 79-80.
Kestemberg E., Quelques remarques sur le contre-transfert dans le traitement de malades
psychotiques, in H. Sztulman (dir.), Le psychanalyste et son patient, Toulouse, Privât,
1983, pp. 213-227.
KestembergE. et Jeammet Ph., Le psychodrame psychanalytique à l'adolescence, in Adoles-
cence, 1983, vol. 1, n° 1, pp. 147-163.
Kestemberg E., « Astrid » ou Homosexualité, identité, adolescence. Quelques propositions
hypothétiques, in Les Cahiers du Centre de Psychanalyse et de Psychothérapie, 1984,
n° 8, pp. 1-30.
Kestemberg E., coll., Clancier A. et Kalmanovitch J., Le paradoxe de Winnicott. De la
naissance à la création. Essai suivi d'entretiens avec J.-M. Alby, R. Cahn, R. Diatkine,
A. Green, E. Kestemberg, S. Lebovici, J.-B. Pontalis et D. Widlöcher, Préf. S. Decobert,
Paris, Payot, 1984.
Kestemberg E., L'argent dans la cure, in Les Cahiers du Centre de Psychanalyse et de
Psychothérapie, 1985, n° 11, pp. 1-29.
Kestemberg E. et Morvan O., Le concept de pare-excitations à la post-adolescence.
Colloque national sur la post-adolescence, Grenoble, 1983, in Adolescence terminée,
adolescence interminable, Paris, PUF, 1985, pp. 203-222.
KestembergE., Introduction. L'argent dans la cure, II, in Les Cahiers du Centre de Psycha-
nalyse et de Psychothérapie, 1986, n° 12, pp. I-III.
Kestemberg E., Construire. Réorganiser. Aimanter?, in Les Cahiers du Centre de Psycha-
nalyse et de Psychothérapie, 1986, n° 13, pp. 1-12.
Kestemberg E., La pathologie de l'adolescence : prémices, passage ou catastrophe? (Sym-
posium international de psychiatrie de l'adolescence, 1984), in Fr. Ladame et
Ph. Jeammet (dir.), La psychiatrie de l'adolescence aujourd'hui, Paris, PUF, 1986,
pp. 17-35.
Evelyne Kestemberg : son oeuvre 1511

Kestemberg E., A propos de quelques questions posées par la relation entre l'adolescence
et la psychose (Rapport au colloque international des 11-12 et 13 mai 1984, Ministère
de la Recherche, Paris), in Psychanalyse, adolescence et psychose, Paris, Payot, 1986,
pp. 96-124.
Kestemberg E., Quelques notes sur la « phobie du fonctionnement mental », in Revue
française de Psychanalyse, 1986, L, n° 5, pp. 1339-1344.
Kestemberg E., Pourquoi la « solution délirante »?, in Les Cahiers du Centre de Psycha-
nalyse et de Psychothérapie, 1987, n° 14, pp. 1-4.
Kestemberg E., Une « Diabolique », et quelques vues personnelles sur le processus de
création, in Les Cahiers du Centre de Psychanalyse et de Psychothérapie, 1987, n° 15,
pp. 115-128.
Kestemberg E. et Jeammet Ph., Le psychodrame psychanalytique, Paris, PUF, 1987.
Kestemberg E., Installation dans l'âge adulte et auto-érotisme, in A. M. Alleon, O. Morvan,
S. Lebovici, Devenir adulte, à paraître aux PUF.
Questions pour demain

Les journées de réflexion ouvertes au public


le 14 et le 15 janvier 1989
sous la présidence d'André Green

Ces journées ont été marquées par un véritable succès. Dans la salle de confé-
rences de I'UNESCO un auditoire de plus de 1 300 personnes a suivi, avec une
attention soutenue, les exposés et les discussions des orateurs autour de l'interro-
gation de la pensée freudienne et de la clinique psychanalytique face aux problèmes
que pose la cure de patients dont l'organisation psychique rend difficile l'élabo-
ration des processus inconscient-conscience, ceux que l'on appelle « les nouveaux
patients »1.
Le public a été sensible à ces échanges d'un haut niveau qui, tout en observant
une convergence dans le développement et l'enrichissement du thème central de
chaque table ronde, témoignaient de la diversité des points de vue, de l'originalité
des élaborations, et de l'absence de dogmatisme.
L'assistance, venue de Paris et de province, était composée des membres et
étudiants de la SPP, d'analystes d'autres Sociétés et de Groupes divers, de médecins,
de psychiatres, d'universitaires, de représentants du monde scientifique et des
sciences humaines.
Le Directeur de la Santé, bien que présent à titre officieux, tint à dire, en quelques
mots, son intérêt pour une initiative qui rencontrait les préoccupations et le souci
du Comité d'éthique du ministère de la Santé.
Le Président de la SPP, André Green, instigateur de ces Journées, ouvrit les
travaux, en indiqua la portée et le sens. Après la dernière Table ronde, il tira les
conclusions et dégagea les perspectives de ces Journées de réflexion.
Les échanges avec le public eurent lieu autour des ateliers de travail animés,
le samedi 14, de 18 heures à 20 heures, par des collègues de la SPP.

1. Voir Programme des journées et Composition des Tables rondes, RFP, t. LU, 3,1988, Paris, PUF.
Rev. franç. Psychanal., 6/1988
1514 Revue française de Psychanalyse

Les groupes s'ordonnaient soit autour de thèmes qui s'articulaient sur les
débats des Journées, soit autour de sujets appartenant à la clinique et la pensée
freudienne, telles la psychanalyse des enfants, l'écriture de l'expérience analytique,
l'éthique du psychanalyste, etc.
Ces ateliers ont été vite remplis; les discussions vivantes, détendues, ont montré
que ces rencontres correspondaient au besoin de confrontations d'idées et d'expé-
riences et aussi que les positions théoriques de la SPP relançaient les interrogations de
la pratique analytique d'aujourd'hui.
L'intérêt manifesté aussi spontanément par le public aux divers temps du
déroulement de ces Journées nous semble, aussi, être le fruit d'une organisation
efficace et d'une information préalable donnée avec le souci de la clarté.
Notre projet correspondait en effet à plusieurs objectifs : faire mieux connaître
la spécificité de la SPP, défendre la rigueur de l'exercice de la psychanalyse, témoi-
gner des directions de nos recherches.
Dans cet esprit, les organisateurs ont constitué un fichier très complet des
personnes intéressées par la psychanalyse.
Par ailleurs, une série de textes, documentation, dossiers, a été élaborée d'une
façon très circonstanciée.
— Une plaquette, « La pratique analytique » a été rédigée par les responsables
de la Commission socio-professionnelle1.
Y sont exposés la méthode analytique, des explications sur la cure, ses indi-
cations, ses champs d'application. Les orientations institutionnelles de la Société
sont développées, ainsi que la fonction formatrice de l'Institut de Psychanalyse.
L'activité des publications de la Revue française de Psychanalyse, le fonctionnement
du Centre de Consultations et de Traitements, etc., sont exposés. Les relations de la
SPP avec l'API et la FEP y sont décrites.
Cette plaquette était distribuée aux participants des Journées, accompagnée
d'une fiche d'information sur la Revue, sur les Conférences ouvertes au public. Une
liste des membres de la SPP y était jointe.
— Un texte, « La psychanalyse et la Société Psychanalytiquede
Paris en 1988 »,
paru dans la RFP, a fait l'objet d'un tiré à part*. Cette « Présentation à l'usage du
profane » développe et explique les raisons d'une formation approfondie du psycha-
nalyste, telle que la conçoivent la SPP et la responsabilité de l'Institution dans son
habilitation.
Enfin, la SPP a organiséle mardi 10 janvier une Conférence de Presse pour les jour-
nalistes de la presse et de l'audio-visuel. A cette invitation, qu'accompagnaient une

1. Raymond Cahn et Paul Denis.


2. Texte de J.-L. Donnet paru dans RFP, t. LII, 3, 1988, PUF, et dont on peut obtenir un tiré à
part auprès de la SPP.
Les journées de réflexion ouvertes au public 1515

documentation et le programme commenté des Journées, ont répondu une vingtaine


de journalistes. Les questions, très directes, ont porté sur les conceptions de la
pratique psychanalytique à la SPP, sur la formation eu égard aux difficultés de
critères de « fiabilité » dans le choix du psychanalyste par le grand public, les
relations d'exclusion ou de complémentaritéde l'analyse avec les médicaments, etc.
Les médias ont fait écho à cet ensemble de rencontres. Les Journées ont fait
l'objet d'interviews, de comptes rendus, d'articles dans la grande presse, entre autres
Le Figaro, Le Monde, Le Nouvel Observateur, L'Humanité, La Quinzaine littéraire, etc.
A la radio, pendant la semaine qui suivit les Journées, une émission quotidienne
a transmis des « entretiens » avec des membres de la Société sur les préoccupations
les plus larges concernant la psychanalyse.
Les bénéfices de cette convergence d'initiatives — car chacun, individuelle-
ment, a concouru à diffuser l'information — se sont aussitôt manifestés. Une corres-
pondance importante demandant l'envoi de plaquettes documentaires et d'infor-
mations sur la vie de la Société, les nouveaux abonnements à la Revue française
de Psychanalyse ont été autant de témoignages de la pertinence de cette démarche
et encouragent, aujourd'hui et demain, à la poursuivre.

Le Directeur de la Publication : Claude Le Guen.


Colloques-Congrès

JUILLET-AOUT 1989

Vendredi 14 et samedi 15 juillet 1989

VHP rencontres psychanalytiquesd'Aix-en-Provence


Organisées par Alain de Mijolla et Jacques Cain, avec la participation de la SPP
La construction de la personne
Exposés de Conrad Stein, Marie Moscovici, Marcel Détienne
Inscriptions : M. Netter, lieu-dit Le Colonel, CD 6, 13170 Les Pennes-Mirabeau

Dimanche 30 juillet au vendredi 4 août 1989

XXXVIe Congrès de l'Association psychanalytique internationale


Rome : Hôtel Cavalieri Hilton International
Les bases communes de la psychanalyse. Objectifs et processus cliniques

Lundi 31 juillet 1989

Psychanalystes internationaux contre les armements nucléaires


18 h 30-20 h. Hôtel Cavalieri Hilton, Rome

La psychanalyse est-elle face à de nouvelles exigences à l'ère nucléaire?


Hanna Segal (Londres) et Daniel Jacobs (Brookline, MA)
SEPTEMBRE 1989

Samedi 16 et dimanche 17 septembre 1989


50e anniversaire de la mort de Sigmund Freud

Les tendances actuelles au regard de la psychanalyse de Freud


Association pour Etudes freudiennes
Wladimir Granoff, André Green, Jean Laplanche, Alain de Mijolla, Sophie de
Mijolla-Mellor, Michel Neyraut, Victor Smirnoff, Conrad Stein
Inscriptions : 4, villa d'Eylau, 75116 Paris

OCTOBRE 1989

Samedi 7 et dimanche 8 octobre 1989


Journées des Psychanalystes de l'Ouest
(membres et élèves de la SPP et de I'APF)
Mont Saint-Michel
Avec Claude Le Guen
L'identification dans le transfert
Inscriptions : Anne Couplan, 35, rue Saint-André, 76000 Rouen

Samedi 21 octobre 1989


Journées de I'AFP
Commémorationdu 10e anniversaire du décès de Bion
Francesca Bion, J. Bégoin, R. Diatkine, J. Dufour, A. Green, D. Houzel,
S.-D. Kipman
Renseignements : AFP, 23, rue Pradier, 92410 Ville-d'Avray

Samedi 28 et dimanche 29 octobre 1989

Colloque de Deauville de la SPP


De la remémoration aux prises de conscience

Samedi 28 et dimanche 29 octobre 1989


Colloque de Caen
Avec I. et E. Brenman
NOVEMBRE 1989

Samedi 11 et dimanche 12 novembre 1989

Budapest
Société hongroise de Psychanalyse
Conférence pour le Centenaire de la naissance d'Imre Hermann
Inscriptions : Dr Ferenc Blümel, H-1121, Budapest, Szilassy u. 6. Hongrie

Samedi 11 et dimanche 12 novembre 1989

Journées occitanes de la SPP (Montpellier)


La projection dans ses rapports avec la représentation

Lundi 24 novembre 1989

IPPC-(UniversitéParis VII)
L'affect au sein des processus de pensée
Julia Kristeva, Annie Anzieu, Roger Perron
Organisatrice : O. Avron
Renseignements : 45.87.41.10

1990

10-11 mars 1990

Journées scientifiques du 4e groupe


Statut théorique et clinique de l'interprétation
Piera Aulagnier, Joyce McDougall, Michel Neyraut

21-30 juillet 1990

Décade de Cerisy
Freud et la psychanalyse, de Goethe à la modernité viennoise
Anne Clancier, Henri et Madeleine Vermorel
20-21-22juillet 1990

Troisièmes rencontres internationales de I'AIHP (Londres)

L'engagement socio-politique des psychanalystes, quatre moments dans l'Histoire


1 / Les psychanalystes et les bouleversements politico-sociaux avant 1939
2 / L'engagement socio-politique des psychanalystesau lendemain de la deuxième
guerre mondiale
3 / Les psychanalysteset les événements de mai 1968
4 / Les psychanalystes et les régimes totalitaires, l'exemple sud-américain
© Dargaud, Le génie des alpages, F'Murr.
© Dargaud, Le génie des alpages, F'Murr.
Imprimé en France, à Vendôme
Imprimerie dei Presses Universitaires de France
ISBN a 13 041815 5 — ISSN n° 0035-0943 — Imp. n° 35 034
GFPAP n° 54 219
Dépôt légal : Août 1989
O Fresses Universitaires de France, 1989
TRAUMATISMS

Françoise BRETTE — Théories on trauma, 1259.


Thierry BOKANOWSKI — Between Freud and Ferenczi : the concept of trauma, 1285.
Michel HANUS / Marianne STRAUSS — Dora. Sexual traumatisms and narcissistic
traumatisms, 1305.
Jean COURNUT — Seduction, castration, conviction, 1321.
Gérard BAYLE — Traumatisms and functional bindings, 1339.
Julia KRISTEVA — The obsessional and his mother, 1357.
Jean-François RABAIN — The staging of trauma, 1373.

MAGAZINE

Throughout the world


Judith S. KESTENBERG / Ira BRENNER — Narcissism as a means of survival, 1393.
David GELMANN — The legacy of Freud, 1409.
Tilo HELD — German psychoanalysis and the question of actual trauma, 1419.
Michel GRANEK — Civilization and its discontents after Auschwitz, 1425.

Columns (theory, clinic, technique)

Catherine COUVREUR — Trauma : the three moments of a waltz, 1431.


Claude JANIN — The séductions of reality : éléments concerning a topography of
trauma, 1451.
César BOTELLA / Sâra BOTELLA — Trauma and topography, 1461.

Reading notes

Evelyne KESTEMBERG.
TRAUMATISMES
Rédacteurs : Thierry BOKANOWSKI et Jean-François RABAIN

TRAUMATISMES
Françoise BRETTE — Le traumatisme et ses théories, 1259.
Thierry BOKANOWSKI — Entre Freud et Ferenczi : le traumatisme, 1283.
Michel HANUS / Marianne STRAUSS — Dora. Traumatisme» sexuels et traumatismes
narcissiques, 1305.
Jean COURNUT — Séduction, castration, conviction, 1321.
Gérard BAYLE — Traumatismes et clivages fonctionnels, 1339.
Julia KRISTEVA — L'obsessionnel et sa mère, 1357.
Jean-François RABAIN — La mise en scène du trauma, 1373.

MAGAZINE
Dans le monde
Judith S. KESTENBERG / Ira BRENNER — Le narcissisme comme moyen de survie, 1393.
David GELMANN — L'héritage de Freud, 1409.
Tilo HELD — La psychanalyse allemande et la question du traumatisme réel, 1419.
Michel GRANEK — Malaise dans la civilisation après Auschwitz, 1425.

Les rubriques (théorie, clinique, technique)


Catherine COUVREUR — Le trauma : les trois temps d'une valse, 1431.
Claude JANIN — Les séductions de la réalité : éléments pour une topique du trauma-
tisme, 1451.
César BOTELLA / Sera BOTELLA — Trauma et topique, 1461.

Notes de lecture
Jacqueline COSNIER — Entre blessure et cicatrice. Le destin du négatif dans la psycha-
nalyse, de Jean GUILLAUMIN, 1479.
Jean-François RABAIN — Naître coupable, naître victime, de Peter SICHROVSKY, 1493.
Thérèse NEYRAUT-SUTTERMAN — Le suicide de Victor Tausk, de Kurt R. EISSLER, 1495.
Janine CHASSEGUET-SMIRGEL— La lumière de l'origine, d'Alain SUIED, 1499.

Evelyne KESTEMBERG : son oeuvre, 1503.

Questions pour demain


Les journées de réflexion ouvertes au public le 14 et le 15 janvier 1989 sous la prési-
dence d'André Green, 1513.

Imprimait
du Presses Universitaires de France
Vendôme (France)
imprimé EN FRANCE

22072342/8/1989